Sur la pensée incarnée et lumineuse de Gustave Thibon
Un ami orthodoxe me disait, l'autre jour, à propos des temps qui courent, que le terrible est qu'il ne s’y trouvait plus de bon maître, à quoi j'ai répondu qu’en effet et que non: qu'il y en avait, que j'en ai un en tout cas, un bon maître et certes pas le seul, mais un tout bon: le bon Monsieur Thibon.
Mais qui est Gustave Thibon ?
Dans sa préface à Diagnostics, publié en 1940 aux éditions Médicis, Gabriel Marcel présentait son ami, dit le paysan-philosophe, dans ce portrait retranscrit en partie par le Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur à l’usage du forum du groupe Gustave Thibon, sur Facebook.
" Qui est Gustave Thibon? Un religieux? ou plutôt un universitaire? un philosophe professionnel? un économiste? un médecin? Non point : c'est un paysan, au sens le plus précis du terme, un paysan qui, Dieu merci, est resté paysan ; qui n'a par conséquent jamais perdu le contact avec "ces vastes réserves de fraîcheur et de profondeur que créent dans l'âme la communion étroite avec la nature, la familiarité avec le silence, l'habitude des paisibles cadences, d'une activité accordée aux rythmes primordiaux de l'existence". Il appartient au fond à la même famille qu'un Pourrat ou un Roupnel, qui, fort heureusement, n'ont jamais rompu les liens qui les unissent à leur terre natale, au Livradois, à la Bourgogne. Tout de même, Roupnel est universitaire et même romancier ; Pourrat est romancier lui aussi. Je conçois mal que Gustave Thibon écrive jamais un ouvrage d'imagination, ce qui ne veut d'ailleurs pas dire qu'il en serait incapable : rien ne saurait surpasser la saveur de ses récits lorsqu'il narre les faits et gestes de ses voisins. Ce qui est exceptionnel dans son cas, c'est qu'une jonction s'opère spontanément en cette âme, cette intelligence privilégiée entre l'expérience immédiate, celle des travaux journaliers, et la spéculation la plus haute, la vie mystique elle-même. Comment est-ce possible? J'avouerai sans ambages qu'à mes yeux une destinée comme celle-là s'enracine dans la métaphysique et défie toutes les explications que psychologues, sociologues, idéologues de tout acabit tenteraient d'en proposer. Bien plus, elle suffit à réfuter les prétentions absurdes qui recouvrent le sol avare et mal drainé d'une certaine impuissance universitaire. Au sens le plus fort du mot, Thibon est un autodidacte. Il n'a d'autre diplôme, à ma connaissance, que le certificat d'études primaires. De très bonne heure, il dut aider son père, vigneron des environs de Pont-Saint-Esprit. Mais il vint un moment où la passion du savoir s'abattit sur ce petit cultivateur ; et par chance, un de ses camarades qui avait hérité d'une bibliothèque la mit à sa disposition. Sans jamais délaisser son travail, il trouva moyen d'apprendre tout seul le latin à fond, le grec, l'allemand et les mathématiques, de lire les philosophes et les poètes : il sait des milliers de vers par coeur. Mais en même temps, par une libre démarche de son esprit, il accédait à la plénitude d'une foi catholique qui devait satisfaire toutes les aspirations de son intelligence, et non pas seulement une affectivité dont il s'est toujours méfié. Il y a plus étrange : de son aveu même, l'écrivain qui a exercé sur lui, peut-être avec Pascal, l'influence la plus profonde est probablement Nietzsche ; c'est trop peu dire : je suis enclin à penser que c'est Nietzsche qui l'a révélé à lui-même ; beaucoup d'aphorismes de Thibon sont essentiellement nietzschéens et par la forme et par l'élan, par le nisus intérieur.
(...)
En Nietzsche, c'est l'ascète, me semble-t-il, que Thibon admire par dessus-tout ; c'est d'une ascèse de l'esprit, de l'intelligence elle-même qu'il s'agit ici - celle par laquelle il nous est donné de combattre toutes les formes que peut présenter notre complaisance à nous-mêmes, de percer à jour toutes les comédies que nous nous jouons et dont nous sommes dupes. Rien de plus nietzschéen qu'une certaine horreur de la fausse gravité, du faux tragique, des uniformes et des défroques dont nous nous affublons pour représenter ce qu'en réalité nous ne sommes point ; que le goût passionné d'une vibration éthérique de l'être qui évoque l'ivresse familière à ceux qui hantent les sommets. Bien qu'il faille se méfier de ces métaphores géographiques, de leur précision souvent fallacieuse, je dirais volontiers que l'Ardéchois Gustave Thibon rallie quelque part le chemin qui joint l'Engadine de Zarathoustra aux plages méditerranéennes - à Gênes ou à Sorrente - mais aussi à l'Espagne d'Unamuno (...)."
Citations grappillées de Gustave Thibon
«S'aimer, c'est avoir faim ensemble et non pas se dévorer l'un l'autre.»
«On aime non dans la mesure où l'on possède mais dans la mesure où l'on attend.»
L'ignorance étoilée
«La foi consiste à ne jamais renier dans les ténèbres ce qu'on a entrevu dans la lumière.»
«Il est malaisé de composer avec le monde sans se laisser décomposer par le monde.»
L'ignorance étoilée
«La société devient enfer dès qu'on veut en faire un paradis.»
«C'est toujours un grand mal que de juger dépassé ce qui est irremplaçable.»
L'équilibre et l'harmonie
«L'homme ne sait pas ce qu'il veut, mais il sait très bien qu'il ne veut pas ce qu'il a.»
L'ignorance étoilée
«Les nations ont besoin de héros et de saints comme la pâte a besoin de levain.»
«A droite, on dort A gauche, on rêve.»
«Une amitié véritable, c'est celle qui repose avant tout sur la communion aux mêmes principes et à la poursuite d'un même idéal.»
«Le premier devoir du philosophe est de dépoussiérer les vérités premières...»
L'équilibre et l'harmonie
«L'amour ne pèse pas, cette branche ne casse que si l'oiseau posé sur elle s'envole, "ce qui peut me briser, ce n'est pas que tu t'appuies trop sur moi, c'est que tu m'abandonnes."»
«Toutes les chutes appellent la compassion et le pardon, sauf celles qui se déguisent en ascensions.»
L'équilibre et l'harmonie
«La fraternité n'a pas ici-bas de pire ennemi que l'égalité.»
Diagnostics
«Rien n'est plus vide qu'une âme encombrée.»
«Le doute est un poison pour la conviction et un aliment pour la foi.»
L'ignorance étoilée
«On peut toujours apprendre ce qu'on ne sait pas, non ce qu'on croit savoir.»
L'ignorance étoilée
«La devise de notre monde contemporain c'est “omnia illico” (tout, tout de suite).»
«L'amour commence par l'éblouissement d'une âme qui n'attendait rien et se clôt sur la déception d'un moi qui exige tout.
«Qu'es-tu donc, toi qui m'aimes ? Le miroir où je me regarde ou l'abîme où je me perds ?»
L'Ignorance étoilée
«L'esprit philosophique consiste à préférer aux mensonges qui font vivre les vérités qui font mourir.»
L'Ignorance étoilée
«Le mensonge est un hommage à la vérité comme l'hypocrisie est un hommage à la vertu.»
L'Ignorance étoilée
«L'amour sans éternité s'appelle angoisse : l'éternité sans amour s'appelle enfer.»
L'Ignorance étoilée
«La difficulté de trouver l'aliment grandit en fonction de la pureté de la faim.»
L'Ignorance étoilée
«N'oublions pas que ce n'est pas le nombre et la longueur de ses branches, mais la profondeur et la santé de ses racines qui font la vigueur d'un arbre.»
L'Equilibre et l'harmonie
«Faire rêver les hommes est souvent le moyen le plus sûr de les tenir endormis - précisément parce que le rêve leur donne l'illusion d'être éveillés.»
«Ce n'est pas la lumière qui manque à notre regard, c'est notre regard qui manque de lumière.»
«Bien vieillir : gagner en transparence ce qu'on perd en couleur.»
L'Ignorance étoilée
«Chaque concession ne peut qu'affaiblir un peu celui qui la fait et offenser davantage celui qui l'obtient.»
Diagnostics
«Rien ne prédispose plus au conformisme que le manque de formation.»
L'Équilibre et l'harmonie
«Connaissez-vous beaucoup d'hommes qui attribuent leurs échecs à leur incapacité ?»
L'Equilibre et l'harmonie
«Ne se sentir heureux que par comparaison, c'est se condamner à n'être jamais vraiment heureux, car il faut toujours se démener pour rejoindre ou pour dépasser quelqu'un.»
L'Equilibre et l'harmonie
«Mal savoir ne vaut pas mieux que tout ignorer...»
L'Equilibre et l'harmonie
«Etre dans le vent : une ambition de feuille morte...»
Image: JLK, L'olivier de Pézenas. Aquarelle, 2007.

On peut en gagner le pied à pied ou par le petit tortillard grimpant en grinçant aux proches Rochers de Naye, mais le mieux est la voiture. En une vingtaine de minutes, de Montreux, visant d’abord le palace perché néo-gothique de Caux, fief naguère du Réarmement Moral, on gagne ensuite les Hauts de Caux où François Nourissier a longtemps eu son nid d’aigle perso, puis le Col de Jaman dont Ramuz a tiré parti des brouillards dans une petite nouvelle mémorable, évoquant l’homme perdu dans l’univers vague et semé d'embûches qui est le nôtre.
Reste le dernier ressaut, qu’on remonte par un sentier pierreux praticable par temps sec mais assassin dès la première pluie, et c’est alors de tous côtés que s’ouvre la vue jusqu’au Mont-Blanc à l’Est, au crêtes rosées du Jura de l’autre côté, où se creuse la conque bleutée jusqu’à l’autre bout du Léman, et voici la Croix du sommet, on souffle, on titube, on s’efforce de ne pas faire le pas de côté qui mettrait un terme à cette évocation, on se boit une gorgée de thé à la vipère, on envoie un MMS aux êtres chers, et c’est déjà le moment de descendre car le ciel menace.
Mise en garde à celles et ceux que cette brève et grisante virée attirerait : qu’elle ne doit être envisagée que par temps absolument sec, par des marcheurs peu sujets au vertige et de bon pied montagnard. L’accès à l’épaule est facilitée par le train de Naye ou le chemins agrestes du flanc nord. Certains y débarquent en parapente, lancés d'on ne sait où, avant de rebondir dans le précipice tandis que de placides moutons mâchonnent l’herbe visiblement al dente de l'Être Suprême...
Entretien avec Amélie Nothomb.














Des rues de Ménilmontant à la Bibliothèque de Babel
- Que signifie pour vous le mot "exil" ? Comment vivez-vous la société ? Que cherchez-vous dans la compagnie des enfants et des laissés pour compte ? Et qu'y trouvez-vous ?
Hubert Haddad. Le Nouveau Nouveau Magasin d'écriture. Editions Zulma, 634p.








Seul ouvrage suisse en compétition internationale au Festival de Locarno, Un autre homme, le nouveau film du réalisateur lausannois, miracle de créativité tous azimuts, marque une nouvelle avancée, avec des acteurs remarquables. Nicolas Bideau, notre Monsieur Cinéma a-t-il manqué le coche !
Du point de vue de l’observation sociale et psychologique, Un autre homme, qui capte les phénomènes de rivalité mimétique liés à l’arrivisme social et/où à la guerre des sexes, est déjà passionnant. Bien plus qu’au dénigrement facile de l’activité critique, Baier s’applique à saisir le mécanismes de mise en valeur personnelle, de séduction ou
A Locarno : Un autre homme de Lionel Baier, 9 août, FEVI, 16h.15
« Je ne veux plus hurler contre les autres, je ne suis pas résigné, j'ai compris qu'ils sont comme ils décident d'être et non pas comme je désire qu'ils soient », déclarait déjà Moretti à l’époque du premier épisode du feuilleton Berlusconi, et ces propos correspondent mieux encore à l’Italie actuelle,
Moi l’autre : - Et t’es devenu l’ami de François Bon ?
Moi l’un : - Jamais entendu parler ? C’est un chanteur, j’crois, un rappeur ou quelque chose comme ça, qui a soutenu Sarkozy dans sa campagne.



Lionel Baier : - Un autre homme raconte le parcours d’un imposteur. François Robin (Robin Harsch), le héros du film, s’immisce dans un milieu qu’il ne connaît pas et dont il ne maîtrise pas les codes. Grâce au désir qu’une femme (Natacha Koutchoumov) va lui porter, il va les acquérir, parfois à ses dépens. La thématique de l’apprentissage était déjà présente dans mes autres films. Le miracle du cinéma, c’est d’assister à l’évolution de quelqu’un sur très peu de temps, souvent moins de deux heures. J’adore plonger mes personnages dans un univers qui leur échappe, de parier sur leur intelligence et de voir comment ils apprennent et du coup, se dévoilent. Un autre homme diffère de mes autres films par sa forme. Noir et blanc, absence totale du réalisateur, ce dernier long métrage est aussi plus sec, moins baroque que Garçon stupide ou Comme des voleurs. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir signé mon film le plus personnel. Non pas que je renie les deux autres, bien au contraire, mais peut-être que film après film, je combats ma timidité naturelle, que le public me fait moins peur et que je me sens prêt à lui dire des choses dans le creux de l’oreille. C’était aussi l’occasion de filmer à nouveau Natacha Koutchoumov, de la faire jouer à rebours de ce que nous avions fait ensemble sur les deux films précédents. Ce n’est plus la bonne copine ou la sœur attentive, mais une journaliste perverse obsédée par son désir. Ce qu’elle me donne dans ce film est très rare et je suis très fier de l’avoir attrapé. « Un autre homme » met en scène un nouveau corps : celui d’un homme, celui de Robin Harsch. J’aime sa virilité mise à mal par les courbes de Natacha. L’aspect visuel du film ainsi que son sujet viennent des gravures de Félix Vallotton et d’un roman dont il est l’auteur : La vie meurtrière. J’ai essayé humblement d’être aussi sec et sensuel à la fois que lui.

- Que représente pour vous le Festival de Locarno, d'une manière générale, et qu'en attendez-vous de particulier pour votre film ?


