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XXe siècle

  • L'homme de la pire des nuits



    A propos de L'école d'impiété d'Aleksandar Tisma


    L’homme peut-il se considérer lui-même d’égale façon avant et après Auschwitz, avant et après Hiroshima, avant et après les révélations faites sur le Goulag ?
    Ces trois moments de l’ignominie contemporaine ne sont-ils que des péripéties de l’Histoire, ni plus ni moins affreuses que d’autres calamités du passé, ou faut-il y voir la manifestation d’une mutation de l’Espèce ?
    Comment croire encore à la “justice divine” en un temps où le “peuple de Dieu” a fait l’objet du plus grand génocide scientifiquement planifié et accompli avec quelle haute compétence technique, réellement sans équivalent ? Comment envisager la finalité d’une créature devenue capable de son propre anéantissement ? Enfin comment espérer discerner le Bien et le Mal dans un monde dont les valeurs réputées les plus nobles sont perverties par l’usage des mots qui les désignent ?
    Ces questions sont posées, implicitement, par le non-agir de l’homme de la pire des nuits que met en scène Aleksandar Tisma dans L’Ecole d’impiété. L’homme de la pire des nuits, que Tisma désigne ainsi, dans la nouvelle éponyme, comme s’il s’agissait d’un nouveau type humain, est l’un des millions de déportés confronté, à la veille de son arrestation, qu'il sait absolument sûre et certaine, à l’alternative de la fuite ou de la résignation. Pourquoi, conscient de ce qui va leur arriver à l’aube, l’homme de la pire des nuits ne réveille-t-il pas sa femme et sa fille pour se sauver avec elles ? Est-ce parce que, justement, certaine réalité faisait encore partie, avant Auschwitz, de l’impensable ? Ou bien est-ce parce qu’il est impensable de se sauver seul ?

    Aleksandar Tisma. L'Ecole d'impiété, L'Age d'Homme.

  • Dans les allées du Pouvoir

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    RETOUCHES Michel del Castillo relativise la monstruosité de Franco, et Dobritsa Tchossitch accentue celle de Tito…

    Les relations entre l’écrivain et le pouvoir n’ont jamais été simples, même en dictature où l’on pourrait croire que le choix des premiers, face au second, se borne à s’aligner, se taire, s’exiler ou risquer sa vie. Or deux livres récemment parus illustrent la complexité de ce rapport, et le pouvoir d’élucidation que peut avoir un roman en pleine pâte ou un récit opposant les nuances de la réalité aux idées reçues et aux clichés. Clichés de l’occurrence : Franco le « fasciste » assassin, et Tito le communiste « libéral ».

    Au général Franco,  Michel del Castillo, en écrivain français dont l’âme est restée espagnole, a consacré un récit qui bat en brèche l’image caricaturale du Caudillo sans le sanctifier pour autant. Première mise au point : Franco n’est pas un fasciste au sens païen et révolutionnaire, mais un militaire catholique conservateur, qui croit en l’armée, en l’Eglise et en l’Espaggne éternelle.  Anticommuniste pur et dur, il s’oppose aux forces de gauche, en 1936, dont les deux tiers (communistes, socialistes et anarchistes) veulent la mort de la République. Si, Castillo ne minimise pas la férocité de son combat contre les rouges et la répression sauvage sévissant jusqu’en 1942, il rappelle aussi, après Orwell et Koestler, ce que fut la terreur « républicaine » assimilable à de véritables purges staliniennes. Républicain modéré se réclamant du camp des « deux fois vaincus », par les communistes et par les franquistes, Michel del Castillo, qui a fui l’Espagne en 1939 avec sa mère, approche Francisco Franco y Bahamonde  en romancier sensible au personnage et à ses complexes d’homme petit et mal dans son corps, intérieurement peu sûr de lui et d’autant plus rigide et dogmatique. En dépit des milliesr de victimes de la répression et de conditions de détention atroces, rien de « génocidaire » chez ce dictateur militaire qui ne refoula pas les Juifs réfugiés en Espagne et en sauva même en faisant délivrer des passeports espagnols aux persécutés par ses ambassades à l’étranger. « Mon poignet ne tremnblera pas », avait dit le Caudillo le jour de son accession au pouvoir suprême. « Il tint parole » constate amèrement Michel del Castillo qui n’a jamais avalé, au demeurant, les leçons de franquisme que lui assena un Jean-Paul Sartre ignorant tout de son pays…

    Portrait de Tito en satrape

    Une bien plus profonde amertume, encore, imprègne Le Temps de l’imposture de Dobritsa Tchossitch, grand roman des illusions perdues de toute une génération de « croyants » que l’écrivain fait raconter par un dirigeant communiste fanatique devenu le dauphin du maréchal Tito, lequel le chassa d’un jour à l’autre comme un malpropre après une offense à sa majesté.

    Dernier épisode de la fabuleuse saga familiale des Katic, qui a fait de Tchossitch l’un des trois grands auteurs serbes du XXe siècle, avec Andritch et Tsernianski, Le Temps de l’imposture s’ouvre sur un saisissant « effet de réel » où Dusan Katic, protagoniste du Temps du pouvoir, remet en question la vérité du romancier avant de succomber à son troisième infarctus. Or c’est avec La chronique de notre pouvoir, confession ravageuse du personnage en question, sous-intitulée Comment nous sommes devenus ce que nous sommes, que l’écrivain, qui fut partie prenante du pouvoir, retrace la longue marche vers le « socialisme à visage humain» si cher aux Occidentaux, qui fut à vrai dire une sorte de monarchie à l’orientale dominée par un mégalomane épris de luxe dont les caniches buvaient dans des coupes de cristal et qui envoyait ses adversaires en camps de concentration. En perspective cavalière, alors que la Yougoslavie se désintègre, Dusan Katic fait le bilan  de son exercice du Pouvoir qu’il croyait « pour le bien des hommes » et que l’Histoire a balayé. Avec la mise en abyme d’une aventure politique qu’il a partagée avant de s’en distancier (en 1968), pour revenir au premier rang en 1992-1993 en sa qualité de « père de la nation », Dobritsa Tchossitch apparaît ici, au terme de son épopée, comme un acteur-témoin dont la confrontation avec le pouvoir aboutit au constat que celui-ci corrompt ce qu’il y a de meilleur en l’homme, constatant finalement que « l’homme est plus grand que toute vérité »…

     

     

    Michel del Castillo, Le Temps de Franco, Fayard, 392p.

    Dobritsa Tchossitch (Dobrica Cosic). Le Temps de l’imposture, traduit du serbe par Vladimir Cejovic. Postface de Georges Nivat. L’Age d’Homme, 372p.

     

    Cet articée a paru dans l'édition de 24Heures du 22 novembre 2008.

     

     

  • Blowin' In The Wind

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    De Bob Dylan à Robert McNamara

    A La Désirade, ce samedi 29 décembre. – J’ai commencé la journée d’hier par une longue balade dans la foulée de Bob Dylan, tel que le raconte François Bon, et nous avons fini la soirée entre amis à regarder The Fog of War, où Robert McNamara, l’un des Masters of War que stigmatisait Dylan au début des années 60, parle longuement, face à la caméra, de sa trajectoire et de ses dilemmes de patriote américain qui aura vécu les bombardements incendiaires de Tokyo (100.000 morts en une nuit) et la terrifiante épreuve de la crise cubaine, avant la guerre au Vietnam dont la fuite en avant  le désolidarisa finalement de Lyndon Johnson alors qu'il en fut longtemps l'apologiste froid.
    Ce que j’aime beaucoup, dans la chronique biographique très serrée de François Bon, c’est qu’elle déconstruit la réalité d’une légende sans sacrifier l’aura de celle-ci. Comme un Blaise Cendrars, Robert Allen Zimmermann a senti très tôt que sa mythologie personnelle ne prendrait corps qu’au prix d’une image composée qui ferait de lui un personnage de roman (entre Dickens qu’il adorait, Mark Twain et Woodie Guthrie dont le récit de vie lui fut un choc), sans pour autant qu’il y ait là le début d’un marketing au sens actuel. Or cette légende de l’orphelin à casquette sur l’œil, mal sapé, mal lavé et dormant volontiers chez ses amis, « oubliant » sa fidèle parenté avant de lui imposer son pseudonyme, ne serait qu’un petit folklore sans l’omnivore obsession du folkeux revisitant ce fonds musical et poétique pour devenir une véritable mémoire vivante de l'Amérique d’en bas.
    cec0c388c9eafabe41c0d8365017408a.jpgFrançois Bon connaît la musique, à tous les sens de l’expression, et comme on ne la lui fait pas, c’est avec autant de connaissance éprouvée du sujet (lui aussi est une mémoire ambulante, et sa pratique personnelle d’écrivain et de musicien y ajoute encore) que d’instinct « romanesque » des situations vraies (réelles ou recomposées) qu’il retisse sa chronique en rectifiant souvent les versions par trop enjolivées ou gâtées par la rancœur des uns et des autres. Ce qui est sûr, c’est que sa bio permet au lecteur attentif de se faire une image précise, jusque dans les flous de cette vie parfois flottante (la vie végétative de l’artiste comptant à cet égard autant que l’herbe à fumer), d’un personnage à la fois convaincu de sa vocation singulière, faisant miel de tout ce qu’il grappille au passage (on l’accusera plus d’une fois d’appropriation par jalousie) et ne cessant d’écouter les autres, d’admirer et d’aimer (à commencer par Woodie Guthrie), d’imiter et de réadapter (ses premières compositions mythiques revisitant d’anciens thèmes oubliés), de partager la passion de ses partenaires professionnels ou affectifs (il découvre Rimbaud avec Suze) et de cristalliser peu à peu son propre récit de l’Amérique, dont l’histoire le rejoint soudain à la veille de sa rencontre avec Joan Baez, juste après l’éclosion de ses premiers titres mythiques, de Blowin’ In the Wind à Don’t think twice, it’s Allright.
    J’écoutais No Direction Home en lisant François Bon, regroupant dans le film de Scorsese des enregistrements au son fréquent de fond de cave ou de salles d’époque, et c’était toute une époque de nos adolescences qui me revenait avec des échos de notre premier tourne-disques (mon père débarquant triomphalement un soir avec l'objet en question et Day O d’Harry Belafonte, d’ailleurs présent en ces pages) et de nos émissions de radio préférées; et ce fut le soir, après le énième passage d’I was young when I left home et de Masters of War, lorsque, avec nos amis, nous avons préféré, à la baveuse Star’Ac dédiée au jeune Gregory angélisé-victimisé, le film d’Errol Morris (Oscar 2004 du meilleur documentaire) constitué par le récit rétrospectif d’un demi-siècle de danse sur le volcan nucléaire, par l’ancien Secrétaire de la Défense de Kennedy puis de Johnson, Robert McNamara.
    Un des maîtres du monde dit libre qui vous dit, comme ça, que ce qu’il a fait lui vaudrait la qualification de criminel de guerre si sa nation avait été vaincue, n’est pas banal, mais ce n’est ni dans le plaidoyer pro domo ni par l’autocritique que le récit de McNamara saisit et passionne: c’est par la mise en évidence, très documentée, d’une montée aux extrêmes marquée par quelques épisodes affolants (François Bon rappelle le climat de la crise cubaine vécu par Bob Dylan et les Américains, comme nous l’avons éprouvé nous-mêmes de loin) dont nous ne sommes pas sortis, même si nos enfants continuent à chanter au coin du feu, en attendant que les temps changent :

    On mettrait les fusils et les tanks au fond de la mer
    Ils sont les erreurs de l’histoire ancienne…


    f6b18dc3a8a5444355b248674eeebd86.jpgFrançois Bon. Bob Dylan. Fayard, 485p.
    530b00731e85069d054f606e35bc4966.jpgErrol Morris. Brume de guerre (The Fog of War). DVD Gaumont.

  • Sous les bombes

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    Supplément aux Bienveillantes : Une femme à Berlin
    Que se passait-il à Berlin du printemps à l’été 1945, pendant que Max Aue, le protagoniste des Bienveillantes, trucidait l’un de ses amants dans les wc d’un hôtel avant d’aller pincer le nez du Führer en son bunker ?
    Le récit des bombardements de Berlin, dans Les Bienveillantes, est certes déjà très impressionnant, mais c’est une sorte de zoom, sur l’immeuble défoncé d’un quartier du centre, qu’accomplit le formidable témoignage anonyme qui vient de paraître et recoupe, par ailleurs, les constats établis par W.G. Sebald dans Une destruction.
    Entre le 20 avril et le 22 juin 1945, une jeune femme, employée d’édition jusque-là, et qui a pas mal roulé sa bosse en tant que reporter (notamment en Russie), commence à décrire sèchement tout ce qu’elle observe autour d’elle et dans les ruines de la ville où, bientôt, les Russes vont déferler, précédés par une rumeur épouvantable faisant état de viols en série. De page en page se déploie une chronique hallucinante rappelant la « maison des morts » de Dostoïevski, riche d’innombrables détails tragiques ou cocasses. Observatrice implacable, l’anonyme trace des portraits carabinée de ceux qu’elle côtoie dans les souterrains ou aux files d’attente (la faim est l’autre obsession, avec la peur des bombes), avant la terrifiante suite de tribulations vécus par les femmes, des vieillardes aux adolescentes.
    Sebald l’a dit après d’autres : de tels témoignages sont restés tabous en Allemagne jusque assez récemment, étant entendu que le peuple allemand, et jusqu’à la dernière des femmes et au dernier des enfants, méritaient le châtiment suprême. L’auteur anonyme l’a d’ailleurs confié à l’écrivain C.W. Ceram en 1947 : « Aucune victime n’a le droit de porter sa souffrance comme une couronne d’épines. Moi, en tout cas, j’avais le sentiment que ce qui m’arrivait là réglait un compte ».
    Ce sentiment coïncide, d’ailleurs, avec les premières révélations avérées touchant à l’extermination massive, que la jeune femme découvre avec horreur en juin 1945 alors que la vie commence juste à reprendre ses droits : « Notre triste sort d’Allemands a un arrière-goût de nausée, de maladie et de folie, il n’est comparable à aucun autre phénomène historique »…
    Anonyme. Une femme à Berlin. Journal, 20 avril-22 juin 1945. Présentation de Hans Magnus Enzensberger. Postface de C.W. Ceram (alias Kurt W.Marek). Traduit de l’allemand par Françoise Wuilmart. Gallimard, coll. Témoins, 259p.

  • Question de conscience

    Rencontre avec Henri Alleg, auteur de La Question.

    En février 1958 parut, aux fameuses Editions de Minuit (issues de la Résistance), un petit livre terrible décrivant, faits précis et noms à l'appui, la pratique de la torture appliquée dans les commissariats et les prisons d'Algérie par les policiers et les militaires de la France démocratique. L'auteur de ce témoignage, Henri Alleg, se trouvait encore incarcéré, après avoir été torturé en juillet 1957. Lié à la cause de l'indépendance algérienne depuis ses jeunes années, membre du Parti communiste et directeur dès 1950 d'Alger républicain (où Albert Camus avait passé avant lui), Henri Alleg fut condamné à dix ans de prison pour «atteinte à la sûreté de l'Etat». Au péril de sa vie, il parvint néanmoins à transmettre à son avocat, sous forme de feuillets réduits en petits cubes, les pages de La question que son épouse Gilberte, chassée d'Algérie à Paris, dactylographiait à mesure. Dès sa parution, La question provoqua un débat virulent, exacerbé par son immédiate interdiction. Pour éclairer la destinée d'Henri Alleg, Mémoire algérienne , captivant récit paru récemment, retrace, de 1939 à l'indépendance, et au-delà, la saga d'un engagement existentiel et politique irréductible, certes marqué par la stricte observance communiste mais relevant finalement de l'absolue fidélité d'un homme qui a «payé» pour son idéal…

    - Henri Alleg, quelle signification particulière revêt la création théâtrale, aujourd'hui à Lausanne, de La question?
    - L'impact de ce livre est évidemment tout autre qu'à sa parution, à l'époque d'une guerre qu'on présentait comme celle de la civilisation contre la barbarie, dont mes révélations entachaient gravement l'image. L'ensemble de la presse a d'abord ignoré ou nié mon témoignage, avant que les plus grandes consciences de l'époque, de Sartre à Malraux, Mauriac ou Martin du Gard, ne prennent ma défense. Ensuite, il aura fallu quarante-cinq ans jusqu'à la reconnaissance des faits par les ordonnateurs de la torture, tels Massu et Aussaresse. Aujourd'hui, c'est le débat sur la torture d'une manière plus générale qui est relancé, notamment au moment où les Américains la réintroduisent par des voies détournées, quand ils ne visent pas à la légaliser. Je suis content, en outre, que cette adaptation défendue avec beaucoup de conviction et de talent par l'équipe réunie se fasse en Suisse, où j'ai retrouvé la liberté en 1961, après mon évasion de la prison de Rennes, et plus précisément à Lausanne, où La question fut réédité peu après son interdiction, à l'initiative de Nils Andersson.
    - En tant que communiste, comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que la torture, entre autres crimes, avait été commise au nom de votre idéal? Pensez-vous que celui-ci justifiait de tels «moyens»?
    - Moralement et politiquement, je ne pense pas que la fin puisse jamais justifier les moyens. Lorsque nous étions en Algérie, nous nous préoccupions surtout des problèmes liés à la situation du pays. En ce qui me concerne, je ne savais pas, alors, ce qui se passait exactement en Union soviétique, qui restait un modèle à mes yeux. Par la suite, la révélation progressive des erreurs ou des crimes commis au nom du communisme n'a pas entamé l'idéal auquel je croyais et continue de croire. Cela étant, il ne faut pas se masquer la réalité: si nous voulons qu'une société plus juste advienne un jour, nous avons à étudier très précisément ce qui s'est passé pour en tirer les conséquences. Pour l'essentiel, je reste cependant fidèle à mes positions de jeune homme, n'ayant jamais désiré faire fortune ni exercer aucun pouvoir. En définitive, je n'ai jamais fait qu'aspirer à un monde plus fraternel, et cela me semble plus d'actualité que jamais, alors que l'inégalité, le chômage, la misère, l'absence de perspectives désespèrent tant de jeunes gens, comme on l'a vu tout récemment en France.
    - Quels vœux faites-vous pour l'avenir de l'Algérie?
    - Le combat pour l'indépendance de l'Algérie que nous avons mené ne se bornait pas à la conquête d'un drapeau, mais devait concrétiser les aspirations de nombreux autres pays colonisés. Nos espérances n'ont pas été satisfaites, la démocratie a été ruinée par des méthodes dictatoriales et le pays a été vidé d'une partie de ses meilleurs éléments, découragés par les conditions de vie, et saignés par dix ans de terrorisme. Quant à l'avenir, je ne le vois qu'avec le retour à la démocratie, contre le règne d'une minorité qui fait, si j'ose dire, son beurre sur le pétrole et le gaz…

    »Vidy, La Passerelle. La question. Jusqu'au 18 décembre. Loc.: 021 619 45 45; www.vidy.ch
    »Henri Alleg. Mémoire algérienne. Stock, 407 pp.
    La question. Minuit, 111 pp
    .

    Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 30 novembre

    Photo de Patrick Martin







  • Une rencontre délicate

    Questions à Henri Alleg

    Je vais rencontrer demain le vieux communiste Henri Alleg auteur de La question, où il a témoigné de la torture qu’il a subie en Algérie, et qui fait l’objet d’une adaptation théâtrale en nos murs.
    J’ai préparé cette rencontre en lisant Mémoire algérienne, le gros ouvrage qu’il vient de publier et qui me laisse extrêmement perplexe. A le lire, en effet, j’ai le sentiment que le communisme dans le monde n’a répandu que des bienfaits ou que, dans les pires cas, ce fut toujours  à cause de ses ennemis qu’il a failli.
    Or je me demande bien ce que va répondre ce vieux-croyant aux questions que je vais lui poser. En premier lieu, je vais lui demander ce qu’il ferait en Algérie, aujourd’hui, à supposer que lui soient donnés les pleins pouvoirs. Ensuite je vais lui demander quelle Algérie il appelait de ses vœux à l’époque de Ben Bella ? Puis je vais lui demander s’il est, aujourd’hui de par le monde, un régime qui corresponde à ses vœux ? Lui qui a signé un Victorieuse Cuba persistera-t-il à chanter des louanges à Castro ? Enfin je vais lui demander ce qui le révolte le plus dans le monde actuel et s’il est, à ses yeux de contempteur de la torture, des fins qui, pour certains régimes, justifient certains moyens ?
    Je ne sais trop ce que va donner cette rencontre. Le vieil homme est paraît-il adorable, mais je n’adore pas son livre et me demande si Madame Epouse, qui supervise chaque entrevue à ce qu’on m’a dit, adorera vraiment mes questions ?

  • Du communisme réel

    Deux livres communicants

      Les hasards de l’édition me font lire, en même temps, deux livres que relient un même thème : la faillite du communisme réel. Le premier, Staline, la cour du Tsar rouge,  est une somme de près de 800 pages, qui nous plonge dans la vie quotidienne du cercle des potentats staliniens, style clan militaro-clérical, fanatiques bâtisseurs prêts à fusiller leur mère pour la cause des Travailleurs, avec lesquels on s’enfonce dans une épouvantable spirale de répression de masse préludant aux procès fratricides et aux exécutions par milliers. L’autre, Loin des forêts rouges,  est un petit récit de Claude Duneton, fils de paysan du Limousin dont l'enfance a baigné dans les grandes espérances nourries par la glorieuse Union soviétique (son père, devenu magasinier chez Renault, voyait en la Russie le paradis sur terre), et qui se retrouve en 1991 à Pétersbourg, dans la cuisine de Tamara, solide blonde de son âge qui lui raconte sa vie de fille de plombier sous le socialisme réel, à cinq personnes dans la même pièces pendant vingt ans.
    A lire ces deux livres, on éprouve un sentiment qui ne se retrouve jamais à la lecture de témoignages sur le nazisme: mélange d’accablement, de révolte et de compassion. Même décrits dans le déchaînement de leur paranoïa, les potentats staliniens (et Staline lui-même) conservent quelque chose qui ressemble à de la « bonne volonté ». On me dira que le mal est d'autant plus grave qu'il est commis pour la bonne cause, et que Staline et Hitler c'est du kif (Vassili Grossman l'a d'ailleurs illustré dans Vie et destin), mais je ne crois pas: ce n'est pas du kif, et si ce n'est pas mieux in fine c'est autrechose sur le moment...

    Le tableau de La cour du Tsar rouge est extraordinairement détaillé et foisonne d’observations révélatrices. Par exemple celles-ci : que Staline tance Molotov sur son usage incertain du point virgule, en même temps qu’ils planifient la répresion de masse des campagnes ; que tous, bourreaux de travail, se soucient mutuellement de leur santé et de l’éducation des enfants ; que la plupart d'entre eux lisent beaucoup et sont convaincus de servir un Idéal chevaleresque… Nadia, la femme de Staline, ne bronche pas quand on lui annonce la déportation d’un million de paysans, mais ce n’est pas un monstre pour autant, d'ailleurs ces paysans sont des koulaks. Et koulak, dans le catéchisme communiste, signifie exploiteur, vampire. En réalité pour la plupart : petits paysans pauvres qu’on vient dépouiller de leurs biens... et les récoltes de se trouver confisquées et revendues pour doter l’industrie; et la famine organisée de ravager l’Ukraine, dont les habitants seront les victimes d’un massacre sans précédent. Cela non par racisme exterminateur mais au nom de la fraternité !
    Et de même est-ce au nom de la fraternité que le père de Claude Duneton voit en Thorez un apôtre de l’Avenir Radieux, sans savoir que le grand Maurice ment aux travailleurs français pour asseoir son propre pouvoir, comme Aragon a menti pour consolider le sien.
    A lire ces deux livres en parallèle, le plus curieux est qu’on ne se sent nullement conforté dans ce qu’on appelle l’anticommunisme. Il ne s’agit pas de ça mais de la (re)découverte des ravages de la foi aveugle en quelque idéologie que ce soit, fondamentaliste en religion, maoïste ou fasciste en politique. Mortifère à tout coup. Or il semble dérisoire de se situer pour ou contre, quand on est tellement en deça ou au-delà d'une alternative. La seule question reste de savoir si savoir tout ça nous rendra cynique ou plus lucide dans sa générosité, relativiste au point de se foutre de tout ou politiquement plus conscient et conséquent. Dans L'envie, Iouri Olécha avait déjà tout vu de la fascination des intellectuels pour la force brute, et j'ai vu de mes yeux de grands anticommunistes se tranformer en nationalistes sanguinaires, qui n'avaient pas l'excuse de ne pas savoir. Mais de quel savoir s'agit-il ? 
    A ce propos, Claude Duneton observe que ses voisins paysans illettrés, dans le Limousin, résistaient mieux aux sirènes des lendemains qui chantent que son père lecteur. A l'inverse on se rappelle la décision de ne pas savoir du père Sartre à Cuba : mentons au nom de l’Avenir et pour ne pas désespérer Billancourt, ce genre de discours tenus par des bourgeois au nom de l’ouvrier et du paysan. Les plus grands intellectuels ont eu des naïvetés d'enfants de choeur...
    Surtout ce qui m’enchante dans ces deux livres, c’est qu’ils sont purs de toute haine, sans ignorer le poison de celle-ci. Lorsque l’effrayant Beria (que Staline appellera « notre Himmler » ) entre dans le cercle des potentats staliniens, Nadejda Staline frémit d’horreur comme lorsque le démon Stavroguine entre dans une pièce, chez Dostoïevski. Elle voit illico « le salaud ». Il y a un diable parmi nous : et Staline le sait. Mais Staline sait aussi que ce démon va le servir mieux que certains de ses amis, que Beria torturera de fait avec un soin particulier. Claude Duneton a été communiste lui aussi, comme tant de jeunes gens de bonne foi - et tout ça me rappelle un premier voyage en Pologne, en 1967, alors que j’avais vingt ans et me croyais si progressiste que j’enjoignais nos hôtes, serrés à dix dans trois pièces, de croire à l’Avenir pour ne pas nous désespérer…
    A relever enfin cela d’épatant dans Loin des forêts rouges : que Claude Duneton, qui ne parle pas russe, s’entretient avec Tamara, laquelle baragouine à peine l'anglais. Cela donne donc un échange plus mimé que parlé qui devient, de page en page, une véritable pièce de théâtre. Dans le langage célinien de l’écrivain, on se régale et d’autant plus que Duneton n’est pas du genre à se dorloter de mélancolie…
    Simon Sebag Montefiore. Staline, la cour du Tsar rouge. Editions des Syrtes, 792p.
    Claude Duneton Loin des forêts rouges. Denoël, 103p.       

     

     

  • Staline en ses œuvres


    A la cour du Tsar rouge

    On est pris, dès qu’on entame cette chronique fascinante du règne de Staline et de sa clique, dans un drame grandiose et crapuleux dont le Prologue annonce le mélange d’incroyable brutalité et de non moins inextricable complexité, à croire qu’on est à la fois chez les Atrides et dans l’arrière-cour conchiée de la tribu Deschiens. Dès son avant-propos, l’auteur annonce son intention de couper court à la légende d’un monstre réduit à une « énigme » aussi peu explicable que celle d’Hitler, ou à un « génie satanique », pour lui opposer la réalité d’un « homme de son temps », personnalité certes hypocondriaque et grossière mais exceptionnelle à tous égards, aux multiples visages, à la fois politicien supérieurement intelligent et bourreau de travail sans coeur, jardinier sentimental et potentat ne visant qu’à l’affirmation de son rôle historique, d’un égotisme messianique exacerbé et parlant de lui a la troisième personne comme d’une entité de sa fabrication. Ainsi repondit-il à son fils Vassili, qui prétendait être lui aussi « un Staline », que Staline était le pouvoir soviétique incarné : « Staline est ce qu’il est dans les journaux et ses portraits, pas toi ni même moi »...
    Or dès les premières pages, Montefiore rend le personnage extraordinairement présent, autant que sa femme Nadia, qui va se suicider au terme du Prologue, dont la durée recouvre la réunion annuelle et le banquet des pontes du régime fêtant l’anniversaire de la révolution, plus précisément le 8 novembre 1932. En une trentaine de pages denses et formidablement documentées, qui s’achèvent sur une scène de ménage sauvage et pathétique à la fois (Staline jetant pelures d’oranges et mégots à la tête de sa femme pour l’humilier, alors qu'elle-même, inflexible ambitieuse et maladivement jalouse, est en train de basculer dans la dépression), l’auteur rend en outre le climat très particulier régnant alors au Kremlin. La tragédie scellant la fin de cette nuit, dont les circonstances exactes restent encore obscures, coïncide en effet avec un tournant décisif dans l’histoire du régime : c’est le début de la grande famine planifiée (à laquelle Nadia Allilouïeva s’opposait d’ailleurs) et la fin d’une période certes déjà cruelle pour la Russie mais plutôt heureuse pour Staline et les siens. La réaction de Staline lui-même, à la mort de sa femme (qui lui aurait laissé une lettre terrible), oscille entre le désespoir et la rage, la fureur d’être « trahi » et la tentation de se supprimer à son tour – bref tout est en place pour le récit de plus de 700 pages qui va suivre…

    Simon Sebag Montefiore. Staline, la cour du Tsar rouge. Editions des Syrtes, 2005.

  • Une rage libératrice

    L’exorcisme de Carlos Bauverd



    La vie est parfois une étonnante romancière, se dit-on en lisant le récit nullement romancé que Carlos Bauverd vient de publier sous le titre de Post mortem, sous-intitulé Lettre à un père fasciste, et qui constitue, plus encore qu'un témoignage majeur sur la « guerre civile européenne » vue du côté des perdants: un exorcisme personnel modulé avec autant de rage que de tendresse meurtrie, et un acte d'écriture qui élève ce livre bien au-dessus du document, impliquant aussi bien l'affectivité du lecteur que sa mémoire personnelle et son jugement (ou la révision de son jugement) sur le monde qui nous entoure.

    C'est devant la dépouille mortelle de Jean-Maurice Bauverd, son père, que Carlos, à la veille de la cinquantaine, entreprend de « casser le morceau », non tant pour dénoncer le « monstre » à la satisfaction des bien-pensants de tous bords que pour dire ce qu'a été la vie auprès de ce père fasciste, qui fut pour l'enfant un père avant que d'être un fasciste. Or, loin d'édulcorer le personnage avec l'évocation de cette figure aimante et présente durant une assez heureuse première période (en Espagne où l'auteur est né, en 1953, jusqu'au retour à Lausanne en 1960), le fils nous confronte à un mystère glaçant qui relève à la fois d'une complexion personnelle, d'une éducation et d'une époque.

    Devant la maison familiale lausannoise au beau grand jardin, Carlos Bauverd se rappelle l'homme que fut son père: « C'était un idéologue à 100%, qui se flattait de n'avoir pas de sang sur les mains, incapable d'admettre que les mots tuent aussi. Il avait probablement souffert d'une éducation très dure, dans son milieu glacial de patriciens vaudois, libéraux et libristes bon teint. Son engagement frontiste, avec son ami François Genoud, l'opposait autant au grand capital qu'au communisme, à la bourgeoisie et aux juifs. Parmi ses proches, il n'y avait qu'un oncle maurrassien à partager ses idées. Par ailleurs, c'était également un grand amateur de nature et de balades en montagne, très attaché au chalet familial de Gryon. »

    Dès les premières lignes de sa lettre, Carlos Bauverd invoque certes les victimes du nazisme dont sont père fut le propagandiste endiablé et jamais repentant: « Je suis ton héritier, héritier devant l'éternité et la souffrance de ceux dont les âmes et les corps ont été broyés par l'ignominie. » Et d'associer les « âmes blessées » à son témoignage: « Elles seules sauront t'absoudre, si elles le peuvent. Elles seules pourront me tendre la main ou un gobelet d'eau pour étancher l'inextinguible soif à laquelle tu me condamnes. » Cela étant, le procès instruit ici n'est pas que celui d'un idéologue égaré. Devenu « samaritain » pour expier les fautes de son père, l'ex-délégué du CICR, qui a vu sur le terrain les ravages de tous les « ismes », écrit ainsi: « Ton drame aura été celui de tant d'intellectuels de ce siècle mort qui se sont battus avec des formules contre des abstractions, ignorant combien de crimes et de souffrances leur verbe aura générés. »

    Seront alors en cause, dans cette déposition aux angles vifs de pamphlet, tant le calvinisme le plus racorni que les fascismes brun et rouge, tant la mortifère bonne conscience d'une certaine Suisse que le terrorisme et toute violence révolutionnaire « née sur votre fumier d'idées meurtrières ». Est-ce à dire que saint Carlos se campe au-dessus de la mêlée ? Nullement. C'est « de profundis », du fond de notre merdier commun qu'il s'exprime, dans une espèce de chronique noire au verbe éclatant, enragé d'amour.

    Si la destinée de Carlos Bauverd évoque, dans ses parties les plus romanesques, les filiations compliquées de Dickens ou les conflits ravageurs de Dostoïevski, lui-même se défend du caractère trop exceptionnel de sa vie. « Mon histoire est commune par rapport à tous les déchirements de ce siècle, et c'est pourquoi j'ai choisi cette forme très personnelle, qui dévoile un secret de famille tout en racontant une histoire collective qui se répète aujourd'hui. Parce qu'on n'apprend rien, c'est tristement vrai ... »

    Ce qui n'est pas moins vrai, c'est que Post mortem nous apprend une quantité de choses sur la vie de cette « sainte famille » maudite en son exil espagnol, dans les années 1950, au milieu des spectres « à la Goya » du fascisme européen, dans un Madrid franquiste et populeux dont l'atmosphère, tellement plus contrastée que le cocon vaudois de son adolescence, a marqué l'enfance de Carlos. A ce propos, celui-ci se rappelle l'humiliation subie au retour en notre bonne ville du trio maudit, son père subissant l'opprobre absolu des justes tandis que sa mère « devenue un être de glace et de tristesse » courait de ménages en nettoyages: « Pleins d'un tact sans pareil, les tiens déposaient trois fois la semaine les eaux de cuisson des patates pour que l'on en fît des fonds de soupe qui m'étaient destinés. »



    Au fil d'un récit qui entremêle temps et lieux, la trajectoire de Jean-Maurice Bauverd est très précisément reconstituée, de son premier périple en Aéro Sport avec François Genoud, en 1936, à travers l'Allemagne hitlérienne et jusque chez le Grand Mufti avec lequel, quelques années plus tard, à Berlin, Bauverd devenu collaborateur du ministère de Goebbels mettra sur pied une division SS de Bosniaques musulmans. Collaborateur de l'hyperfasciste Je suis partout, aux côtés de Brasillach et de Rebatet, propagandiste à Radio Monte-Carlo dont on a oublié la « glorieuse » origine, passé ensuite dans le camp des vaincus, coffré une première fois en Allemagne, détenu quelque temps au Bois-Mermet, enfui à la veille de son procès, ressurgi dans la Légion arabe, puis réfugié sous l'aile du Caudillo, Bauverd père, d'abord marié à une Roumaine affiliée à la garde de fer, en divorcera pour épouser la mère de Carlos, catholique « noire » de nombreuse famille qui a échoué un peu par hasard dans le mauvais camp après avoir perdu un jeune fiancé républicain. Les Républicains la puniront en la casant dans un bordel de campagne. A la toute fin du franquisme, elle se révoltera contre Franco lorsque celui-ci fera garrotter Puig Antich. Cela la rapprochera de son fils. Mais à celui-ci, menaçant de rompre définitivement avec son père, elle fera aussi l'incroyable aveu: que Bauverd n'était que son père adoptif. Plus tard encore, le double orphelin (dont le père biologique, un novice jésuite (!), n'a jamais pu être retrouvé) apprendra la nouvelle plus incroyable encore: que sa mère était d'ascendance juive ...

    « Moi qui suis en somme un pur bâtard, dit aujourd'hui Carlos Bauverd, je ne me sens pas moins Vaudois. C'est d'ailleurs ce que j'ai voulu dire aussi: qu'il est possible de se reconstruire sur un tel chaos. Ce livre a été une purification. Le fait d'arriver à l'écrire a changé ma vie, à la fois par rapport à mon passé et à mes enfants mais aussi, aujourd'hui, pour la reconnaissance qu'il me vaut, en France surtout, comme écrivain et non seulement comme témoin. »

    Reste une douleur profonde, perceptible jusqu'à la fin de Post mortem, liée au total nonrepentir de son père. « Mon père n'en démordait pas. C'était le déni complet. L'extermination des juifs relevait de la fable et de la propagande. »
    Dans une page émouvante, évoquant un pèlerinage récent au camp de la mort d'Auschwitz, alors que son père était déjà sénile, Carlos Bauverd écrit: « Combien j'aurais voulu t'avoir à mes côtés. Pouvoir te pousser dans ton fauteuil d'infirme à travers les allées de la mort afin que tes yeux hallucinés s'ouvrent enfin sur le paysage du massacre organisé le plus démesuré et effarant que l'homme ait fait subir à ses congénères. Mais tu étais loin, et loin aussi dans la double déraison définitive de ton corps et de ton cœur. »

    Carlos Bauverd. Post mortem. Lettre à un père fasciste. Phébus, 150 pp.

  • Le chien de garde de la Vertu




    Marc Dugain campe John Edgar Hoover en moraliste vicelard


    Le 4 mai 1972 eurent lieu, à Washington DC, deux manifestations dont la collision symbolisait la fracture de l’Amérique de l’époque : d’une part, les funérailles nationales du directeur du FBI John Edgar Hoover, mort de crise cardiaque le 2 mai après avoir été prié, par Richard Nixon (auquel il devait beaucoup) de débarrasser le plancher ; d’autre part une manifestation monstre contre la guerre du Vietnam. « Au cours de tout le XXe siècle, aucun homme n’a signifié plus pour son pays que Hoover », déclara Ronald Reagan lors des funérailles de celui que l’essayiste Anthony Summers qualifiait pour sa part de « plus grand salaud d’Amérique ». Durant 48 ans, l’homme qu’on inhumait comme un chef d’Etat avait fait figure de Commandeur occulte sous 8 présidents des Etats-Unis et 18 ministres de la Justice. De Roosevelt à Nixon, Hoover incarna le Big Brother policier de l’Amérique profonde, garant de la morale et du conservatisme politique, tenant les plus hautes autorités « par les couilles », selon l’élégant vocabulaire d’usage, au moyen de dossiers rassemblant sur chacun les informations les plus compromettantes.

    Figure-clé du maccarthysme, Hoover se flattait d’avoir fait bannir Charlie Chaplin des Etats-Unis pour sympathies pro-communistes et mœurs dissolues (« Hollywood pue le communisme ») après avoir harcelé Hemingway et Albert Einstein, entre tant d’autres écrivains et artistes, sans compter les milliers d’intellectuels privés de travail. Refusant longtemps de reconnaître l’existence du crime organisé, pour mieux contrôler les forces occultes en jeu, Hoover vit, après avoir assisté aux exploits mafieux de leur père Joe, les frères Kennedy courir à leur perte par bravade inconsciente autant que par idéalisme. Machiavel à l’américaine, ce puritain se défiait du jouisseur John Fitzgerald mais détestait plus encore la belle conscience de son frère Bob.

    Ce tableau très incomplet se corse du fait que John Edgar Hoover, foudre de moralité, souffrait gravement de la « terrible faiblesse » de son homosexualité, qui lui faisait craindre plus que tout la diffusion de certaines photos le montrant, à torse nu sur un balcon, bécotant l’homme de sa vie, à savoir Clyde Tolson, son adjoint redouté. On ne saurait mieux résumer la contradiction fondamentale d’une vie humainement assez sinistre, dont le culte de soi-même et la passion du pouvoir furent les moteurs.

    Pour « serrer » ce formidable personnage, Marc Dugain joue d’habileté, à égale distance du récit documenté et de l’évocation romanesque. Pas vraiment du genre à donner dans l’indignation vertueuse, l’auteur de La chambre des officiers donne la parole au probable unique vrai confident de John Edgar Hoover, qui vient comme lui du tréfonds de l’Amérique moyenne et partage son double culte d’une mère idéalisée et d’une patrie incomparable. Un peu comme deux soldats fidèles et butés, Edgar et « Junior » reproduisent en outre le couple du maître et du disciple, avec une intéressante prise de distance, de loin en loin, qui voit le narrateur s’attarder sur les aspects « trop humains » de son mentor. Ainsi de l’épisode où les « problèmes » personnels de Hoover l’amènent à consulter un psychanalyste, lequel se fera mettre sous écoutes pour avoir osé lui suggérer de se regarder en face ; ou, sur la fin, de l’évolution des manies pédérastiques du présumé « gardien des valeurs », dont maints auteurs se sont déjà gaussé. L’originalité, en l’occurrence, tient plutôt à l’attachement presque canin de Clyde Tolson, dont la seule crainte sera précisément d’avoir été moins aimé, par le Directeur, que les chiens d’icelui…
    Pour l’essentiel, cependant, l’intérêt de La malédiction d’Edgar n’est pas dans ces composantes personnelles psychologique ou affectives, mais dans la constitution paranoïaque, vue de l’intérieur, d’un réseau policier très particulier, fondamentalement lié à la vie américaine. En outre, le livre nous replonge dans un demi-siècle d’histoire contemporaine dont les épisodes majeurs sont évidemment liés à l’ascension et à la chute de la Maison Kennedy.

    Recoupant de nombreux récits antérieurs, dont le fameux American Tabloid de James Ellroy, le roman de Marc Dugain propose, sous la plume de Clyde Tolson, une nouvelle version de la théorie du complot fatal à John Fitzgerald Kennedy, qui ne se pose pas pour autant en certitude absolue mais a le mérite de la clarté et de la vraisemblance. S’il « romance » lui aussi, comme le faisait Ellroy de façon parfois ambiguë, Marc Dugain se trouve naturellement bridé par son narrateur, dont la bonne conscience de « pro » contrôle tous les rouages de la Machine FBI, jusqu’à l’ultime récupération des dossiers classés «Affaires obscènes », dont celui du Président survivant. Or le grossier Nixon se montrera bien piètre élève de Hoover, comme en témoignera la capilotade du Watergate…

    Marc Dugain. La malédiction d’Edgar. Gallimard, 331p.