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Léautaud

  • La vérité selon Léautaud

    littérature
    Une hygiène des lettres

    Paul Léautaud se flattait de n’avoir jamais menti de toute sa vie, et c’est sûrement vrai. Jamais en tout cas, à le lire, on n’a l’impression  qu’il cherche à plaire au lecteur ou qu’il se ménage lui-même en s’observant. Voici par exemple ce qu’il écrivait le dimanche 4 mars 1951 dans son Journal littéraire : «  Je n’ai jamais eu, même tout enfant, le moindre amour du prochain. Je suis même presque fermé à l’amitié. J’ai eu deux grandes passions, purement physiques. Aucun sentiment. Rien que le plaisir. Ma partenaire aurait pu mourir en cours d’exercice, indifférence complète. Méfions-nous des gens qui se jettent à notre cou, nous serrent dans leurs bras, pleins de belles paroles. Comme des individus ou des nations qui veulent porter le bonheur – ou la liberté – à d’autres peuples. On sait comment cela tourne. »
    Le même jour (l’écrivain avait alors 79 ans) Léautaud remarquait qu’il avait toujours été « fermé, comme écrivain, à l’ambition ou à l’exhibition, à la réputation, à l’enrichissement », et qu’une seule chose avait compté pour lui : le plaisir précisément. « Ce mot plaisir représente pour moi le moteur de toutes actions humaines ».
    littératureSon plaisir, Léautaud l’avait trouvé avec quelques femmes, avec les poètes dont il fut l’anthologiste au début du siècle (lui qui se prétendait fermé au sentiment, pleurait comme une madeleine quand il récitait par cœur Verlaine, Jammes ou Apollinaire), dans les conversations quotidiennes au Mercure de France dont il était l’employé, avec les centaines de chats et de chiens qu’il a recueillis dans son pavillon d’ermite urbain de Fontenay-aux-Roses, et surtout à écrire, tous les soirs à la chandelle, le rapport circonstancié de ses journées, consigné à la plume d’oie sur des feuilles collées les unes aux autres et dont l’ensemble nourrit les dix-huit volumes de la première édition du Journal littéraire.
    A part celui-ci, Le petit ami, évoquant sa jeunesse de gandin préférant les lorettes de bals populaires aux bourgeoises, et le poignant In memoriam, écrit au chevet de son père mourant avec autant de ressentiment (justifié) que d’émotion (Léautaud est un super-émotif sous son rictus), quelques proses stendhaliennes et ses chroniques de théâtre réunies sous le pseudonyme de Maurice Boissard, constituent toute son œuvre; à quoi s’ajoute la formidable série d’entretiens radiophoniques qu’il a réalisés avec Robert Mallet, qui le fit connaître de la France entière et dont l’intégrale est disponible en CD.
    Paul Léautaud avait 21 ans lorsqu’il entreprit la rédaction de son Journal littéraire, qu’il tint jusqu’à la veille de sa mort, le 22 février 1956. Tôt abandonné par sa mère (qu’il ne reverra qu’une ou deux fois et dont il rêva comme d’une amante), laissé très libre par un père cavaleur qui l’introduisit dans les coulisses des théâtres (le drôle fut successivement comédien et souffleur au Français), Léautaud fut très tôt indépendant et pourtant le poulbot de Montmartre sera du genre sensible et studieux, pour devenir un clerc lettré puis une figure originale du Quartier latin, avec sa dégaine de clochard shakespearien reçu dans les salons (chez Florence Gould, il se prend volontiers de bec avec Cingria, son contraire en tout et qui dira magnifiquement tout ce que nous donne Léautaud mais aussi tout ce dont sa sécheresse française nous prive, du jazz syncopé à la Renaissance italienne ou du romantisme allemand à la mystique médiévale… ) et redouté pour ses traits de cynique voltairien.
    littératureDès ses débuts, Léautaud dit se méfier des « grands styles » et n’aspirer qu’à « simplifier, sans cesse ». C’est qu’il n’en a qu’au mot juste. L’épiderme de sa maîtresse, dite Le Fléau, lui paraît-il un peu rêche, qu’il écrit : « Une peau… comme une râpe ». Et tout à l’avenant, qu’il s’agisse des grands écrivains qu’il fréquente (Valéry, Gide) ou des petites gens du populo (qu’il juge le plus souvent sans aménité), des pièces de théâtre qu’il va voir le soir et qu’il apprécie ou exécute selon son seul goût tout classique (donc insensible au « galimatias » d’un Claudel), des idées dont il se méfie et des idéologies qui lui semblent autant de fumées, de la comédie littéraire (il rate de peu le Goncourt avec Le  Petit ami) et des tribulations de l’époque, dont il ne parle d'ailleurs guère, contemporain de Saint-Simon ou de Diderot plus que de Sartre et consorts. C’est aussi bien dans cette ligne claire et tonifiante, qui relance celle de Stendhal ou de Chamfort, que se situe l’écriture de Léautaud, où il fait bon se retremper mais à laquelle la littérature ne saurait décidément être réduite...
     

  • Léautaud à vue de chien

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    Le point de vue de Fellow. Et la (superbe) réponse d'Ygor Yanka.
    Je m’étonne au plus haut point, à vrai dire, que nos amis les hommes puissent classer un être de la qualité de Monsieur Léautaud au nombre des infréquentables. En tant que simple chien, et chien lecteur qui plus est, ce qui légitime doublement mon témoignage, je tiens à rappeler ce qu’un jour, inspiré par une sensibilité que ne partagent pas tous les gens d’Eglise, l’abbé M. n’hésita pas à dire à notre place : à savoir que, le jour où Monsieur Léautaud se présenterait à la porte du Paradis, où l’on verrait le prudent saint Pierre hésiter, peut-être même renauder à l’idée de recevoir ce qui semblait un bien mauvais coucheur, un tel concert d’acclamations de tous les chiens et les chats qu’il avait sauvés sur terre de la faim, de l’abandon ou des mauvais traitements, s’élèverait, qui ferait alors le Seigneur lui-même se déranger pour l’y accueillir.
    Je sais bien que c’est une façon de parler, car Monsieur Léautaud n’avait guère de penchant mystique ou religieux. Le vague, le faux mystère et les simagrées lui faisaient horreur, et le seul mot d’ « âme » lui tirait des ricanements à la Voltaire ponctués de véhéments coups de canne. Pourtant il restait en lui cette zone hypersensible de l’éternel enfant abandonné, nostalgique à jamais de la moindre tendresse maternelle, et le cœur bronzé par la dureté de son père, auquel le spectacle de la cruauté frappant tout innocent, et l’animal le premier qui ne peut se défendre, était intolérable.
    Monsieur Léautaud préférait la compagnie des animaux aux hommes, mais c’était pour être plus tranquillement seul. Monsieur Léautaud n’était pas pour autant le misanthrope affreux et sale qu’on a dit parfois : c’était un homme au contraire d’une rare élégance, sinon de tournure vestimentaire (encore avait-il une façon unique de porter ses nippes) au moins d’esprit et de langage. Ainsi avait-il la vulgarité de parole en horreur, alors qu’un beau vers mélancolique de Verlaine ou de Jammes suffisait à lui arracher des larmes.
    Monsieur Léautaud ne supportait ni les faisans ni les tartuffes, et le sentimentalisme étalé lui faisait horreur, autant dire qu'il eût trouvé de quoi vitupérer par les temps qui courent, mais ce n’était pas moins une âme sensible, je dis bien une âme, et sensible aussi bien…

    JLK, Portrait de Fellow, 5 décembre 2006.

    Cette note de Fellow a été suscitée par la présence de Paul Léautaud dans le choix d'Ecrivains infréquentables sélectionnés et présentés par Juan Asensio dans la revue de Joseph Vebret, La Presse littéraire. L'article consacré à Léautaud, excellent au demeurant, est signé Ygor Yanka. Celui-ci a fait, à notre ami Fellow, une réponse magnifique, dans un texte encore meilleur que celui de la revue. A découvrir  sur le blog d'Ygor: http://opusxvii.hautetfort.com/

  • Mesure de Léautaud

    A propos du Petit ami et d'In Memoriam

    Aujourd’hui c’est la prose de Paul Léautaud, dont je viens de relire Le petit ami et le bouleversant In memoriam, qui me semble le mieux rendre la vérité de Paris et de cette France douce et dure à la fois, populaire et voltairienne, où l’apparence d’un clochard peut cacher un dandy raffiné. On l’a dit misanthrope et cynique, mais les mots qui lui viennent au fil de la plume, tandis que son père agonise, ne sont pas d’un coeur sec, il s’en faut de tellement de douleur contenue, mais d’un vieil enfant qui en salue un autre dont le visage fait de si drôles de grimaces, et voilà, la vie s’en va, il n’y a pas eu tant d’amour entre nous mais c’est comme ça, on n’en dira pas plus, ni moins, puisque c’est comme ça.


    Je lis Le petit ami et cela ne fait pas un pli: je vois notre belle langue française couler de source. C’est la parfaite mesure de l’expression claire et fluide, où le ton le plus naturel module tous les sentiments sans trace de pathos. D’une émotion parfaitement filtrée, c’est un petit livre tout en grâce, mais au fond grave en dépit du côté volage de ses tournures. Son seul défaut, encore que je prenne cela comme un charme supplémentaire, est peut-être ce zeste de préciosité à l’anglaise, ou à l’italienne - disons plutôt à la Stendhal, qui guinde ici et là le naturel. Mais Léautaud avait alors 30 ans et ça lui a passé par la suite.

    Dans le Journal particulier, qui est justement d’un homme plus avancé en âge, les mêmes qualités de précision sèche et de netteté s’appliquent au domaine érotique, où le moins qu’on puise dire est que le drôle ne fait pas dans le vaporeux. Ainsi le voit-on trousser debout sa grasse maîtresse dite le Fléau, ou culbuter la dévouée Marie Dormoy, sa secrétaire, sur les piles de manuscrits du Mercure de France. C’est d’une crudité totale, et pas vraiment ragoûtant, mais le souci de noter ce qui est, tel que c’est, me plaît à vrai dire mieux que les fioritures convenues en la matière.

    Reste que la mesure de Léautaud est étroite, qui ne connaît ni l’Italie ni la Grèce, ni le baroque allemand non plus que Rembrandt ou Goya, ni les grands écrivains russes ou américains, ni le jazz, ni le cinéma, ni la poésie chinoise, ni les traditions mystiques sous aucune forme - tout cela dont Cingria fait l'inventaire avec malice et raison.