
Un pas après l'autre

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Le Salon du livre et de la presse de Genève s'est achevé ce dimanche 5 mai, marqué par quelques belles initiatives et autres recentrages de bon aloi, autour du livre. Très belle opération mise sur pied par Isabelle Falconnier et son équipe: la première édition des 5 tandems littéraires réunis à l'enseigne de Parrains & Poulains, qui a donné lieu à des rencontres suivies entre les 10 écrivains invités, 5 films et une brochure réunissant des entretiens, témoignages et autres professions de foi. Grand merci à la Présidente du Salon et, aussi, à Pascal Schouwey pour sa modération très attentive et bienveillante des entretiens en public.
Cinq couples d’écrivains, formés chacun d’un écrivain expérimenté et d’un écrivain en début de carrière, dialogueront durant trois mois. But du projet : encourager la relève littéraire et la transmission du savoir-faire des écrivains. Comment favoriser la transmission dans le domaine de l’expérience d’écriture et du métier d’écrivain? Le Salon du livre et de la presse s’investit activement dans la vie littéraire de Suisse romande et apporte une réponse à ces questions essentielles à la dynamique culturelle suisse en lançant la première édition de son Projet Parrains&Poulains.
Les cinq couples sont formés de :
· Anne Cuneo et Quentin Mouron, 23 ans (auteur de « Au point d’effusion des égouts » et « Notre-Dame-de-la-Merci » Ed. Olivier Morattel)
· Jean-Louis Kuffer et Max Lobe, 26 ans (auteur de « 39, rue de Berne », Ed. Zoé)
· Jean-Michel Olivier et Isabelle Aeschlimann, 33 ans (auteure de « Un été de trop », Ed. Plaisir de Lire)
· Amélie Plume et Anne-Frédérique Rochat, 35 ans (auteure de « Accident de personne », Ed. Luce Wilquin)
· Daniel de Roulet et Aude Seigne, 27 ans (auteure de « Chroniques de l’occident nomade », Ed. Zoé)
Distribuée pendant le Salon du Livre, une publication est réalisée. Elle sera le témoin concret de la démarche. Des courts-métrages de présentation des couples d’écrivains seront diffusés tous les jours à 13h sur la Place suisse en présence des auteurs, suivis de discussions en présence d’un journaliste et de séances de dédicaces.
Éditorial
Le Projet Parrains&Poulains du Salon du livre et de la presse de Genève répond à deux missions: mettre en
lumière des écrivains romands en début de carrière dont nous estimons qu’ils ont un bel avenir devant eux d’une part, encourager, d’autre part, la transmission entre écrivains. L’écrivain est solitaire, par essence. Or, lorsqu’on a choisi de faire de l’écriture une activité essentielle de sa vie d’homme ou de femme, de nombreuses questions se posent: comment concilier vie familiale, vie professionnelle et vie d’artiste? Comment gagner sa vie avec l’écriture? Comment faire face à l’angoisse de la page blanche? Comment être lu? Qui mieux que des écrivains expérimentés, ayant trouvé leurs propres réponses à ces questions, pouvaient faire écho aux interrogations profondes de jeunes gens faisant ce pari fou de l’écriture, et parfois démunis devant les difficultés du métier d’écrivain?
Cinq auteurs confirmés, Anne Cuneo, Jean-Louis Kuffer, Jean-Michel Olivier, Amélie Plume et Daniel de Roulet , ont accepté de parrainer respectivement Quentin Mouton, Max Lobe, Isabelle Aeschlimann, Anne-Frédérique Rochat et Aude Seigne. Autant de personnalités riches, diverses et fortes qui se sont rencontrées à plusieurs reprises entre janvier et mai 2013, et ont généreusement rédigé pour cette présente publication un texte inédit sur le thème de «Le métier d’écrivain» pour les Parrains et, pour les Poulains, le récit d’une de leur rencontre.
Je les remercie pour l’énergie, l’empathie, la curiosité et l’inspiration dont ils ont fait preuve en se prêtant au jeu. Acteur à part entière de la scène culturelle suisse, le Salon du livre et de la presse de Genève est heureux de pouvoir ainsi contribuer à la création littéraire de notre pays.
Isabelle Falconnier , Présidente du Salon du livre et de la presse de GenèveQu’est-ce qu’être écrivain?
L’écriture mode de vie
Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu’une seule démarche. Ecrire m’est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait
tout à fait vain. Avant de commencer à écrire, entre seize et vingt ans, j’ai d’abord vécu les mots, si l’on peut dire, j’ai vécu ce rapport parfois vertigineux qu’on peut éprouver devant l’étrangeté mystérieuse des mots, qui découle évidemment de l’énigme insondable de notre présence au monde. Entre cinq et sept ans, j’ai découvert l’extrême prodigalité du langage, de la langue et du vocabulaire en arpentant le labyrinthe enchanté du Nouveau Petit Larousse illustré hérité de mon grand-père paternel; puis, entre onze et treize ans, la lubie m’a pris d’apprendre par coeur des centaines et des milliers de vers contenus dans un Trésor de la poésie française hérité de mon père.
Ces expériences singulières ne m’auront pas empêché de vivre, alors, comme n’importe quel sauvageon des
abords forestiers et lacustres d’une ville suisse de moyenne importance, mais c’est par la langue française parigote que, parallèlement à la mémorisation de centaines de vers de Verlaine et Rimbaud, Torugo ou Baudelaire, entre tant d’autres, que j’ai découvert pour la première fois ce que peut être la langue d’un écrivain vivant en lisant San Antonio au dam de mes bons maîtres et maîtresses. Les «purs littéraires» feront peut-être la moue, mais ils ont tort. Les voies de la littérature sont pénétrables par de multiples accès, et la faconde rabelaisienne de San A en est une, comme l’aurait probablement reconnu un Audiberti.
J’aime assez, à ce propos, la distinction que fait ce magicien de la langue que fut Jacques Audiberti entre trois niveaux d’écriture que pratiqueraient respectivement, selon lui, l’écriveur, l’écrivant et l’écrivain. L’écriveur serait, ainsi, celui qui ne fait de la langue qu’un usage utilitaire, sans aucune recherche de forme ou de style, tel le localier rapportant un fait divers ou le policier dressant son rapport. L’écrivant, plus soucieux d’expression, serait l’historien composant sa chronique, l’avocat filant par écrit sa plaidoirie, ou le médecin rédigeant ses mémoires, étant entendu que certains écrivants (une Jacqueline de Romilly ou un Marc Fumaroli) peuvent surclasser maints présumés écrivains par leur style.
Or l’écrivain, justement, se distinguerait de l’écriveur ou de l’écrivant par un rapport quasiment charnel avec la langue, sur laquelle il exercerait comme un droit de cuissage. Un Rabelais, un Proust ou un Céline en seraient de bons exemples entre mille.
Ma propre pratique de l’écriture, cinquante ans durant, n’a cessé d’osciller entre l’activité de l’écrivant, engagé dans une carrière de journaliste et de chroniqueur littéraire, et celle d’un écrivain brassant les genres du journal intime ou extime, du roman et des nouvelles, dans une vingtaine de livres où l’écriture se veut libre de toute contrainte - chose impensable dans un quotidien de grand tirage... En simplifiant évidemment, s’agissant d’un métier aux tours variables et qui ne s’apprendront jamais entièrement en école ou en atelier, je dirais que le travail journalistique est essentiellement une technique, alors que l’écriture littéraire prétend à l’art. La première activité participe surtout, à mes yeux, de l’explication, alors que la seconde requiert bonnement l’implication.
Comme je lis autant que je vis, j’écris pour ainsi dire tout le temps. Et tout, du monde qui m’entoure, admirable ou détestable, me fait miel et substance. Après le terrible XXe siècle, et malgré certaine déprime, paradoxalement répandue dans les pays les plus nantis, ce que Blaise Cendrars appelait le «profond Aujourd’hui» reste à lire et à dire.
Notre époque incertaine, tout en mutation, peut-être difficile à vivre pour des écrivains «à l’ancienne», me semble unformidable terrain d’observation, appelant plus que jamais à la transmutation du tout-venant babélien en parole vive et en musique verbale usant de tous les instruments, jusqu’au blog, au rap ou au slam. Un grand effort critique est exigible de l’écrivain contre l’uniformisation des langues et des opinions, la déshumanisation et le nivellement liés au surnombre affolé, la fuite dans l’abrutissement ou l’avilissement, la prostitution d’un peu tout et la consommation - le culte de la puissance et de l’argent. À ces faces sombres s’oppose la face lumineuse d’une parole revivifiée. Par la littérature et la poésie, entre autres voies du coeur et de l’esprit, donner un sens à sa vie est encore possible, je crois.
C’est pourquoi j’écris.
Quand Max Lobe raconte une rencontre avec JLK
C’est au Buffet de la gare de Lausanne que nous nous sommes donné rendez-vous. JLK a du retard. Je bois un peu de rouge en observant une majestueuse peinture du Cervin sur une façade supérieure du restaurant.
JLK arrive finalement avec un quart d’heure de retard. Mon regard est accusateur. Gentiment, il me traite de Bünzli. Il chahute avec moi pour me saluer. On rigole, puis on commande un autre déci. Il sort de sa bandoulière deux DVD de cinéma africain. «Den Muso» de Souleymane Cissé et «Les yeux bleus de Yonta» de Flora Gomes. Il me les restitue.
- J’ai beaucoup aimé le dernier texte de tes Cahiers Bantous, il dit.
- Ah bon?! Lequel?
- Celui qui traite des enfants-sorciers. Il y a quelque chose. Il y a un noyau dans ton écriture. C’est quelque chose que l’on n’apprend nulle part. C’est inné. C’est comme ça.
Je suis flatté par tous ces compliments. Je suis surtout flatté lorsque mon parrain me dit qu’il croit que j’ai finalement trouvé ma tonalité, ma voix. Mon style comme d’aucuns diront.
- Tu vois que ce n’était pas idiot de te lancer dans l’écriture de ces cahiers bantous?
- Yep! C’était vraiment un bon conseil. Un vrai bon conseil de parrain.
- Ah, tu m’appelles maintenant «Parrain»?!
- Eh oui! On est maintenant en mode Parrain/Poulain, dis-je en rigolant.
Le programme Parrain/Poulain a réparti les tâches, les rôles, mais aussi les surnoms. Lui il est Parrain et moi, Poulain. Avant tout ça, moi j’aimais bien l’appeler Le Milou. Le vieux Milou!
En septembre de l’an dernier, nous avons eu l’opportunité de représenter le pays des Helvètes dans un très grand pays bantou, en l’occurrence le Congo. La très démocratique République du Congo. Nous étions à Lubumbashi, au Congrès des écrivains francophones, en marge du Sommet de la francophonie de Kinshasa. À l’aéroport international de Genève, alors que nous attendions l’avion de transit pour Rome, je lui avais dit:
- Et voici le début des aventures de Tintin et Milou au Congo.
- Qui est Tintin et qui est Milou? Avait-il demandé en s’étouffant de rire.
- Je suis Tintin, évidemment. Et toi, c’est Milou!
Je crois qu’il avait trouvé drôle mais également injuste que je l’accable de ce sobriquet franchement peu flatteur. Mais il ne s’en est jamais plaint. D’ailleurs pourquoi devrait-il s’en plaindre? La réalité de notre relation est bien plus profonde.
J’ai rencontré JLK il y a près de deux ans à Morges, au Livre sur les quais. Au Château, il modérait une table ronde à laquelle j’étais convié. Moi, j’avais profité des bons de consommation délivrés gratuitement aux auteurs pour me remplir la panse dans un bon restaurant de la place. La table ronde s’était peu à peu dissipée de mon coeur pour laisser toute la place à la gourmandise. Rien, même pas les discussions littéraires, ne semblait valoir le papet de ce jour-là. Comme résultat: j’avais eu trois quarts d’heure de retard. Et de dire qu’aujourd’hui JLK me traite de Bünzli. Depuis ce débat à Morges, je ne me suis plus jamais éloigné de JLK. Très vite, je lui ai présenté un projet d’écriture de roman. Quelques jours après, oui seulement quelques jours après, il avait déjà des choses à dire sur mon texte. On s’est rencontré ici, au Buffet de la gare de Lausanne où nous nous trouvons maintenant. Un, deux, trois décis de vin rouge de la région. Mille et une anecdotes et à un moment, il avait sorti une chemise où il avait pris soin de bien ranger mon manuscrit. Le texte était parsemé d’annotations. J’avais hâte d’écouter son verdict:
- Alors Max, me dit-il. J’ai lu ton tapuscrit. Je dois dire qu’il y a de la matière. Vraiment, on sent une voix. On
sent quelque chose. Oui, j’entends, on voit se dessiner les personnages, un univers. On voit germer une histoire.
- Et donc qu’est-ce que tu en penses?
- C’est impubliable en l’état. Voilà. C’est est un grand chantier..Il faudra bosser. C’est ça le secret: bosser. L’écriture c’est du sérieux, j’entends.
La balle était dans mon camp. C’était à prendre ou à laisser. J’ai pris, moi. En pays Bantou, les Milou n’ont pas d’importance. En revanche, le Parrain (là-bas appelé Tonton) est d’une importance singulière. Le Tonton conseille, dirige, aiguillonne, dépanne, mais aussi «sanctionne» sur un ton dur, sévère. Depuis notre rencontre, JLK joue parfaitement ce rôle de Tonton dans ma vie littéraire. Il conseille, fait de nombreuses propositions de lectures, attire l’attention sur les pièges de l’écriture, encourage, prend des nouvelles sur l’évolution de la création. Quitte à se fairedétester, il ne mâche pas ses mots. Si c’est mauvais, bah, il le dit. Si c’est bon, j’aurais peut-être droit à un autre déci.
Le serveur vient nous demander si on a déjà fait notre choix. Non, on lui dit. Il s’en va. Moi, je questionne JLK sur les films africains que je lui ai prêtés.
- J’ai adoré! J’en ferai d’ailleurs un papier dans mon blog. Yonta est un film magnifique. La joie de vivre, la beauté, l’élégance, la couleur...
Voilà, il a commencé à parler. Ce sera ça l’objet de notre parlote de ce soir. On va s’intéresser aux cinémas subsahariens. On va se couper la parole. On va se contredire. On va plaisanter. Bref, on va revoir le monde au travers de nos lentilles si différentes.
Max Lobe
Ils nous répondent...
- Quand et pourquoi avez-vous décidé que l’écriture tiendrait une place prépondérante dans votre vie?
JLK Le goût et la pratique personnelle régulière de l’écriture me sont venus vers la fin de l’adolescence, alors que j’étais passionné de lecture depuis mon enfance. J’ai commencé de tenir des carnets entre seize et vingt ans, en même temps que je tâtais du journalisme (mon premier article, écrit à quatorze ans, traitait de pacifisme...) et de la poésie, sous l’influence de René Char. Dès 1969, donc à vingt-deux ans, je me suis lancé dans la critique littéraire et suis devenu journaliste free-lance pendant treize ans. J’ai publié mon premier livre à L’Age d’Homme en 1973, qui tenait de l’autofiction poétique assez marquée par la lecture et l’écriture de Charles-Albert Cingria. L’écriture a été prépondérante dans ma vie et bien plus que sous l’aspectprofessionnel: comme choix existentiel.
ML Adolescent, j’écrivais déjà de petits textes. Mais j’étais très loin de m’imaginer que l’écriture prendrait une place importante dans ma vie. Ce n’est qu’en 2009 avec le prix de la Sorge de l’université de Lausanne que je me suis rendu compte que j’avais un regard, une langue et que je pouvais m’en servir pour m’exprimer.
- Qu’est-ce que ce choix a impliqué et implique dans votre vie?
JLK Ma position a toujours été décalée et solitaire, même quand je dirigeais la rubrique culturelle d’un quotidien à grand tirage. L’écriture, comme la lecture, constitue mon noyau vital. Mais un noyau qui voudrait rester sensible à tous les points de la circonférence. Concrètement, je ne me sens bien qu’en travaillant, au sens créateur: donc vivant, lisant, écrivant, rencontrant plein de gens et restant ouvert à toutes les expériences, jusqu’à parrainer un poulain.
ML Donner une place importante à l’écriture implique plus d’attention, plus de curiosité. Je suis de plus en plus attentif aux moindres détails sur tout ce qui m’entoure. Je ne laisse rien passer. Mais un écrivain n’est pas un sociologue, encore moins un philosophe! Le job de l’écrivain est de raconter des histoires En revanche, je peux très bien me nourrir de ces sciences pour mieux comprendre ce qui se passe autour de moi. Concrètement, cela ne change rien dans ma vie quotidienne, car je suis de nature très curieux.
-Quel statut ont les écrivains dans notre pays en particulier et le monde en général ?
JLK Vaste question. Disons que le Suisse moyen, terre à terre et plutôt repu, semble préférer ses politiciens ou ses sportifs à ses écrivains et ses artistes. Mais les Suisses restent très lecteurs et je ne crois pas que les crivains aient à se plaindre de leur sort.
ML En général, je crois que les écrivains sont des gens plutôt respectés. On dit qu’ils sont intelligents. C’est drôle parce que, le plus souvent, ils ne sont intelligents que lorsqu’ils disent combien le ciel est bleu et les montagnes merveilleuses. Pour le reste, ils doivent se la clouer. En Suisse, avec le «statut» d’artiste, j’ai souvent eu l’impression d’être perçu comme un petit feignant, alors que la création demande des heures et des heures de travail. La plus grande récompense par contre est l’admiration et paradoxalement le respect que l’on porte à notre activité.
Écrire en Suisse, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
JLK Ecrire en Suisse, laboratoire européen, revient à mes yeux à décrire le monde. Ce pays est passionnant, attachant et non moins exaspérant à maints égards. Mais je ne voisaucune limitation à en parler en bien ou en mal.
ML Contrairement à certains pays du Sud où la censure est encore très présente, je crois que dans le Nord et en Suisse en particulier, il n’y a aucune limitation. Par contre, la «censure» peut venir du lecteur. Le sens commun dans lequel on évolue peut nous amener à «censurer» une oeuvre. Les sources d’inspiration en Suisse comme ailleurs sont nombreuses. Le pays en soi n’est pas si important que ça. Ce sont les gens qui vivent là, et les relations que nous avons avec eux, qui le sont.
- Que peut, et doit, transmettre un écrivain à un autre écrivain?
JLK Simenon affirmait qu’un père ne peut rien transmettre à son fils, qui doit faire les mêmes erreurs que lui pour mûrir. Pour ma part, j’ai énormément appris des autres écrivains, mais surtout par leurs livres. Dernier exemple: ce que Max Lobe, mon poulain, m’a appris avec son premier roman, sans le vouloir. Or ce que j’aimerais transmettre à Max, c’est tout ce que j’essaie de pratiquer: l’indépendance, la curiosité, la porosité, le sens critique, l’écoute de son instinct profond. De son côté, il n’a pas encore renoncé à m’enseigner la zumba....
ML Un tonton, ou un Parrain, peut se révéler très important dans le processus de création. Par son expérience, connaît bien de petits pièges que le neveu ignore. Mais il peut aussi arriver que le neveu apporte un regard tout frais au tonton. Ce doit être une histoire de partage: il me donne une bouteille de son Pinot noir et moi je lui file un verre de mon vin de palme.
-Peut-on apprendre à écrire?
JLK On n’apprend pas à écrire comme à fabriquer un violon, mais la technique compte et peut-être peut-on s’y exercer dans les ateliers d’écriture ou les écoles? En ce qui me concerne, mes écoles ont toujours été buissonnières. Et puis on apprend en aimant et en se cassant la gueule. En outre, avec vingt livres publiés, il me semble avoir appris deux ou trois choses.
ML On peut tout apprendre à faire. D’ailleurs, on doit être en perpétuel apprentissage. Ne dit-on pas que c’est en forgeant qu’on devient forgeron? Mais plus qu’une simple question d’apprentissage, de temps et d’expérience, il faut avoir quelque chose dans le ventre. Certains appellent ça le talent, d’autres parlent de noyau ou encore de génie. Dans tous les cas, je crois que sans cette chose innommable dans le ventre, la création n’aura pas le même goût.
Que vous amènent les discussions et le compagnonnage avec votre poulain/avec votre parrain?
Qu’appréciez-vous chez lui ?
JLK Malgré les 40 ans qui nous séparent et ce qui distingue la culture africaine de l’européenne, j’ai trouvé en Max Lobe un interlocuteur de plain-pied, vif et sérieux, curieux et stimulant. Son talent de conteur m’a tout de suite intéressé, autant que sa façon de «lire» la société et de transposer les comportements humains en termes littéraires. J’ai sorti mon fouet pour l’aider à donner plus de crédibilité à son roman et plus de rigueur à son expression; il a maudit ma sévérité première et ensuite nous sommes devenus amis sur la base d’un certain respect mutuel. Au fil de nos rencontres nous «échangeons» beaucoup à propos de nos approches croisées de livres ou de films, autant que de nos vies respectives.
ML Jean-Louis et moi ne parlons pas seulement de littérature.Heureusement! Nous refaisons le monde. Il connaît tant d’oeuvres et d’écrivains! C’est souvent frustrant de voir qu’il en sait autant. Mais parfois drôle lorsque je me rends compte qu’il maîtrise mal certains thèmes qui moi me passionnent: la politique en général, l’économie ou encore l’Afrique. C’est là où, une fois de plus, se produisent les échanges.

Celui qui a un potentiel vendeur / Celle qui cherche un agent crédible/ Ceux qui visent le sujet qui accroche / Celui qui va faire un pas vers la fiction / Celle qui se positionne en nouvelle Duras végane / Ceux qui vont casser le morceau / Celui qui travaille le « non dit » familial / Celle qui en appelle à la sororité / Ceux qui pensent déjà traductions et adaptations en séries à l’international / Celui qui se choisit une tenue sympa en vue de la Grande Librairie / Celle qui médite avant chaque « ascèse de création » / Ceux qui sont des « bêtes d'ateliers » / Celui qui ose le subjonctif plus que parfait / Celle qui signe avec son sang enfin façon de parler / Ceux qui se voient déjà en tête de gondole / Celui qui dit fièrement à Gilberte qu’il va « en signature » / Celle qui menace carrément d’arrêter d’écrire / Ceux qui vérifient la présence de leur opus dans les vitrines des librairies du canton / Celui qui envisage une suite à son roman en dépit de son insuccès / Celle qui affirme qu’elle a Toute La Critique contre elle / Ceux qui parlent volontiers de leurs personnages à la télé en les appelant par leurs prénoms genre Hélène la forcément victime et Victor le battant / Celui qui lit du Saint-Simon pour épurer son style / Celle qui écrit à Jean d’Ormesson « que du bonheur votre bouquin » / Celles qui invitent le jeune critique en espérant plus si affinités, etc.


Pour Sophie et Julie.
Où il est question du classique désarroi du bon père devant l’émancipation de ses filles. Que toute mauvaise pensée est frappée d’Interdit. De la sublimation et de la demande en mariage.
Elles se la jouent Dark Lady et Sweet Heart, et je fais le père moderne: je me la coince, mais n’en ressens pas moins comme une divine mélancolie.
Tel est de fait le dur constat auquel je suis amené ces derniers temps: que je ne suis plus leur seul dieu.
Ce n’est pas seulement qu’elles regardent ailleurs, c’est qu’elles sont ailleurs, et serais-je un pur esprit ou un spectre qu’elles me porteraient plus d’attention - pur esprit dont la première ornerait sa dissertation, ou spectre bienvenu dans les rêveries policières de la seconde.
Cela commence à la première heure dans un véritable branlebas. Il fait encore nuit noire et je me trouve, comme tous les matins, penché sur mes grimoires, dans le cercle enchanté de la lampe, lorsque ma table à écrire retentit des premières trépidations.
C’est en effet à cheval que Dark Lady traverse l’appartement, l’air hagard dans sa chevelure imitation black, un peu le style Angela Davis à l’époque des Panthères mais le sabot précis et la flèche verbale prête à être décochée, en tout cas rien ne l’arrêtera sur le sentier guerrier de la salle de bains où elle sera la première à se claquemurer.
Pendant ce temps, Sweet Heart figure la belle au bois somnambule qui va et vient entre sa couche désordonnée et le frigidaire, le visage dolent et la moue suggérant que ce n’est pas encore l’heure d’ouverture des guichets.
Dans ce tumulte feutré, je me surprends à d’inconvenantes poussées de voyeurisme, ou plutôt qu’inconvenantes: dangereusement naturelles, voire un peu sauvages.
Il arrive, en famille, qu’un sein adolescent pointe à la fenêtre, ou qu’une jeune croupe se dandinant direction les lavabos vous suggère des choses au plus total oubli du fait que vous êtes le père.
Cela peut arriver en rue de la même façon, quand vous appréciez de loin la silhouette ravissante de Lolita ou de Baladine et que, tout à coup, vous reconnaissez votre enfant. Naturellement vous aimeriez vous précipiter et vous jeter aux pieds de la grâce incarnée, mais cela même ne se peut pas et vous pressentez que c’est bien ainsi. Car vous aimez cet Interdit plus que votre désir, en tout cas vous vous le répétez à chaque fois que Sweet Heart vous impose l’épreuve du Défilé (le supplice de Tantale du Mini Mini) ou que Dark Lady se met à danser au milieu du salon à la manière d’Isadora Duncan.
Bien entendu, l’Interdit ne va pas jusqu’à ne pas toucher. Je caresse donc volontiers et je l’avoue sans vergogne: je bécote. J’oserai même en faire le thème d’une campagne de propagande à l’échelon de la collectivité: bécoter plus, c’est se laisser moins troubler.
C’est aussi soulager l’angoisse de Sweet Heart, toujours lancinante en ses treize ans de nymphette aux abois, que la seule évocation d’un mollusque suffit à faire se pâmer de dégoût. Le baiser à l’américaine, dit aussi langue fourrée, fait ainsi figure à ses yeux d’odieux enlacement de limaces, et ne parlons pas des organes.
Cela ne m’empêche pas de pressentir, en Sweet Heart, une amoureuse ardente. Tant sa passion pour les éléphants que ses débordements d’affection et les longues, longues séances qu’elle passe au miroir à se faire plus jolie que jolie, me semblent autant de signes de bonnes dispositions.
Mais ne rien brusquer, ne rien chercher même à rabattre des sourcilleuses recommandations de Madame Mère du style L’Amie de la Jeune Fille...
Tout cela que Dark Lady reluque à sa façon voulue sarcastique, mais le coeur et les antennes en constant état d’alerte. Dark Lady ou la fausse dure. Calamity Jane rêvant d’un prince charmant aux yeux tendres à la Ricky Nelson. Et de fait, le western sera carabiné, mais les couchers de soleil ne sont pas pour les coyotes, et là ça peut aller jusqu’à des baisers de deux trois minutes sur fond de ciel flammé, et dans la salle on s’abandonne doucement au creux de l’épaule de son soupirant, mais pour le reste essayez pas d’en savoir plus ou je tire !
Je sais qu’en digne père je ne devrais penser qu’au statut de marchandises de mes filles. Telle nous rapportera tant, et l’autre tant; notre bien se trouvant augmenté à hauteur de tel bénéfice par rapport à l’investissement de base. Je devrais compter, au lieu de quoi je rêve. Je devrais négocier chèrement leur capital beauté et leur potentiel à tous les niveaux, alors que mon blues radoucit, jusqu’à la honte, mes velléités de père selon la Tradition.
C’est ainsi que je finirai par les céder, en ne pensant qu’à elles, l’une au cow boy de ses rêves et l’autre à quelque clone du mousquetaire Leonardo di Caprio. La seule condition sera qu’ils se présenteront au ranch pour me soumettre leur demande en bonne et due forme. Je leur ferai savoir au préalable, par leurs amoureuses, mon exigence absolue en matière de connaissance de la musique baroque et des vendanges tardives, mon souci de beauté et plus encore de bonté, et mon souhait vif de les entendre se déclarer en vers réguliers.
L’examen prendra le temps qu’il faut et ce seront autant de mois et peut-être d’années de sursis qui me seront accordés.
Surtout, le faraud sans cervelle et le joli coeur volage, le marchand d’orviétan sentimental et le séducteur illusionniste seront confondus.
La scène finale n’en sera que plus douce, plus douce et plus poignante. Déjà je nous vois bien vieux, elle et moi dans nos chaises à bascule, tandis que le grand soleil décline à l’horizon de La Désirade, à saluer encore et encore nos enfants qui s’éloignent là-bas sur leurs chevaux qu’on dirait maintenant des jouets, mais vivants, de si jolis jouets à ressorts remontés pour la vie.




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Le fil invisible (87)



Notes du fils, dans le train du retour de la Casa Hermann Hesse de Montagnola, au Tessin, la nuit du 15 août 2002, après qu’il eut appris que sa mère venait d’être frappée d’une hémorragie cérébrale qui la laisserait sans conscience jusqu’à sa mort, dix jours plus tard…
Je me souviens d’elle dans la cuisine de la maison natale, auprès de l’ancien petit poêle à bois, tandis que je regardais les photos du Livre des desserts du Dr Oetker.
Je me souviens d’elle en bottes de caoutchouc, maniant une batte de bois, dans la buée de la chambre à lessive.
Je me souviens de ses photos de jeune fille en tresses.
Je me souviens d’avoir été méchant avec elle, une fois, vers ma quinzième année.
Je me souviens de sa façon de nous appeler à table.
Je me souviens de son assez insupportable entrain du matin, quand elle ouvrait les volets en les faisant claquer.
Je me souviens de sa façon de dire pendant la guerre...
Je me souviens quand elle nous lisait Papelucho, la série des Amadou ou Londubec et Poutillon.
Je me souviens de l’avoir surprise toute nue, une fois, en entrant par inadvertance dans la chambre à coucher des parents: je me souviens de sa forêt...
Je me souviens de nos dimanches matin dans leur lit.
Je me souviens de sa façon de nous seriner l’importance de l’économie.
Je me souviens du grand baquet de bois, pour les grands, et du petit baquet de fer, pour les petits.
Je me souviens de la lampe de chevet que lui avait offert, sur ses patientes économies (une pièce de cent sous après l’autre), un ouvrier de la fabrique d’ascenseurs où elle était comptable, qui l’avait à la bonne.
Je me souviens de son explication confuse, rapport aux pattes qu’elle suspendait à la lessive: que c'était pour les dames...
Je me souviens de sa discrétion (timidité) et de son indiscrétion (naïveté).
Je me souviens de sa lettre indignée à Kaspar Villiger, ministre des finances, à propos du sort réservée aux vieilles personnes dans ce pays de nantis.
Je me souviens de ses bas opaques.
Je me souviens de ses larmes.
Je me souviens du cahier jaune qu’elle a rédigé à mon intention après la mort de notre père.
Je me souviens de sa façon de me recommander de ne pas trop travailler.
Je me souviens de sa façon de faire les comptes.
Je me souviens de sa façon de préparer les salaires de nos filles.
Je me souviens de ses derniers trous de mémoire.
Je me souviens de sa collection de chèques de voyage.
Je me souviens de sa querelle, à propos de la facture de l’entretien d’une pierre tombale de sa belle-mère que sa belle-soeur ne voulait pas l’aider à régler.
Je me souviens des petits repas de nos dernières années, au Populaire, où elle me recommandait toujours de ne pas «faire de folies».
Je me souviens de leur façon de préparer Noël dans la maison, notre père et elle.
La mère, de Lucian Freud.