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Livre

  • Pajak et l'immense poésie

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    Abordant la «poésie immense» de l’Américaine Emily Dickinson et de la Russe Marina Tsvetaeva, le septième volume du Manifeste incertain détaille, admirablement, les univers apparemment opposés de ces deux fées un peu sorcières. Une fois de plus, le contrepoint de l’écriture et du dessin aboutit à une forme de récit sans pareille. Frédéric Pajak vient d'obtenir le Goncourt de la biographie 2019.

    «Laissez venir l’immensité des choses», écrivait Ramuz je ne sais plus où, et Charles-Albert Cingria rétorquait ailleurs et sans nulle intention de contredire son vieux camarade : «…ça a beau être immense, comme on dit : on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue », sur quoi Frédéric Pajak débarque avec ses grands pieds d’ancien couchettiste franco-helvète et sa fine plume trempée dans l’encre de Chine et nous balance, vingt ans après son Immense solitude évoquant les figures farouchement géniales de Nietzsche et de Pavese, le septième volume d’une série aussi régulièrement annuelle que les pontes d’une notoire Amélie, intitulé Manifeste incertain et amorcée en 2013. Voici donc L’immense poésie, dédiée cette fois à deux des plus formidables poétesses qui aient jamais foulé les beaux gazons ou les rues mal pavées de Notre Seigneur au cœurs des deux siècles précédant le nôtre, etc. 

     Où Marabout se rappelle la baleine aux dents de chocolat 

     Que Pajak en pinçat pour la poésie (célébrer Pavese ne saurait être innocent) et fût lui-même une sorte de poète en prose au verbe à la fois limpide et soucieux de précision concrète, ses lecteurs s’en seront aperçus au fil de sa remarquable évolution d’ancien trublion anarchisant de L’Imbécile de Paris, pas très heureux dans le roman (Le bon larron et La guerre sexuelle ne laisseront pas d’impérissables souvenirs), nettement meilleur dans le «récit écrit et dessiné» tâtonnant entre des évocations de la vie de Luther et les noires clartés de l’œuvre de Schopenhauer, et carrément unique dans la suite du Manifeste incertain combinant, dans une espèce d’autobiographie morcelée ponctuée de lectures, rencontres et autres explorations tous azimuts, un texte de mieux en mieux tenu et une suite dessins découlant du même regard organique. Je n’ai rencontré Frédéric Pajak qu’une fois, qui s’occupait alors de la revue Voir et portait un pull rouge rouille marqué des initiales CCCP de feuesRépubliques socialistes soviétiques, et je l’ai trouvé assez un peu froid et même un peu âcre d’humeur, peut-être un peu timide mais en somme peu sympathique. Or le type qui se révèle dans ses livres, le seul à vrai dire que j’aie envie de rencontrer, m’apparaît comme un vrai « Mensch », un écrivain et un artiste de valeur et un homme de qualité, poil au nez. En lisant à présent le septième volume de Manifeste incertain, je me sens d’autant plus proche de lui que, comme en son enfance, j’ai été touché vers dix par la fée clochette de la poésie, appris par cœur entre onze et treize des centaines de poèmes récités en classe au risque de susciter l’hilarité de la petite meute (côté Pajak, ses condisciples le surnommaient Marabout et son premier poème évoquait une baleine aux dents de chocolat...), enfin partagé cette étrange « sensation poétique », devant le monde, que nous ne saurions définir mais qui nous aura submergés comme tant d’enfants et d’adolescents bénis des bons génies en leurs heures buissonnières. 

     La poésie « femelle » existe : Pajak l’a rencontrée… 

    Un exergue d’Henri-Frédéric Amiel figure au fronton du chapitre intitulé Le Paysage de l’Âme et consacré à la bien émouvante et non moins étrange Emily Dickinson, parente occulte, à divers égards, du non moins singulier auteur du Journal intime : «La rêverie, comme la pluie des nuits, fait reverdir les idées fatiguées et pâlies par la chaleur du jour. » 

    La notation date de 1852, alors qu’Emily, âgée de 22 ans, se cherchait «avec des lanternes», mal faite pour vivre en société et ne laissant d’inquiéter un peu les siens (sa froide mère et son pasteur de père) en passant ses nuits à écrire des lettres, bornant ses allées et venues diurnes entre sa chambre de jeune fille obsédée par la mort et le jardin où elle s’adonnait à la rêverie et à la lecture.

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    Frédéric Pajak avoue n’avoir découvert la poésie «femelle» que vers sa trentaine, tombant précisément sur les poèmes d’Emily Dickinson et de Marina Tsvetaeva, et ce qu’il en dit mérite d’être cité quitte à faire grincer les canines de celles et ceux qui refusent toute caractérisation typiquement féminine : « J’ai alors éprouvé une sensation inconnue, comme si j’étais happé de l’autre côté du miroir, derrière ma maigre réalité visible. Là où le plus souvent le mâle versificateur s’acharne à capter les les choses et les êtres, la femme poète s’aventure en elle-même, dans des régions mentales souvent épargnées. Elle s’émeut de la plus infime intuition, d’un frémissement du cœur, d’un soupir. De ces émotions ensevelies, elle fait une délicate machine de guerre. Guerre aux certitudes, guerre à la sensiblerie (…) » 

    On ne saurait mieux s’opposer au cliché « machiste » de la poétesse sentimentale et bas-bleu tricotant ses vers trop réguliers en sage chignon, et c’est d’ailleurs une Emily souvent tourmentée, mystique et sceptique à la fois au dam des bigots, composant 1789 poèmes qu’elle priera (en vain) sa sœur de brûler comme Amiel demandera à ses proches de détruire les 16867 pages de son Journal ; et côté Tsvetaeva, fille de feu, c’est une véritable épopée dans le siècle que retracera Pajak dans la foulée d’un journal de voyage en Russie sur les «lieux du drame».  D’Amiel, en outre, Emily Dickinson, qui fut sa contemporaine (on imagine la rencontre !), partage une irrésolution chronique en matière affective et charnelle, un lancinant sentiment de culpabilité et une nature spirituelle hantée par la «gigantesque substance de l’Immortalité»… 

    IMG_3125.jpg Du détail « universel » aux abîmes de l’Histoire 

     C’est avec un souffle de poète, aussi justement inspiré dans l’usage des mots appropriés que dans l’expression de tous les sentiments-sensations attrapés dans les filets d’encre de ses dessins, que Pajak retrace la terrible saga de Marina Tsvetaeva, intempestive amoureuse d’une folle sensibilité et susceptibel en diable. 

     Ceux qui connaissent déjà l’épopée privée et collective, abondamment documentée, de la vie de Marina Tsvetaeva (1892-1941), où s’enlacent les deux corps de la poétesse aux multiples amants et du peuple russe tourmenté par autant de passions naïves que par d’écrasantes souffrances, redécouvriront pour ainsi dire, à nu et à neuf, comme dans un grand poème brut aux mots simples et à l’élan vif, ce roman tragique à double tresse narrative ou l’Histoire avec une grande Hache tranche les têtes et les clochers d’église au fond desquelles, même transformées en n’importe quoi de plus lourdement utilitaire et de spirituellement inutile, tout un peuple continue de prier et de pleurer. 

     Les gros noms gris de Lénine et de Staline hanteront longuement les mémoires de l’ombre, où luit le brin de paille de l’espoir que relance le verbe des poètes, et voici les fins noms lumineux de Rilke et Pasternak, également aimés par Marina, scintiller comme les étoiles scrutées par Emily à l’autre bout du monde et du temps pendant que Serguei, l’officier juif de la garde blanche, compagnon des bons et des mauvais jours de Marina, tombe à Lausanne sous les balles des assassins politiques. Et comme le peuple russe, la lectrice et le lecteur pleureront en lisant les pages bouleversantes consacrées aux relations de Marina et de son fils Murr, jusqu'au suicide de la mère demandant pardon à celui-là dans un dernier message désespéré...

    Immense poésie ? Frédéric Pajak n’a pas besoin d’en multiplier les citations au fil de ses deux récits - le très mince d’Emily dont l’immensité est tout intérieure, et le tout débordant de violence et de tendresse de Marina, car elle est ici incarnée dans l’immensité de la vie même que le verbe transfigure - la liberté restant au lecteur de déchiffrer les vers des deux géniales fées-sorcières dans les œuvres elles-mêmes, également marquées au sceau de l’intensité absolue et du sacré.

    Frédéric Pajak. Manifeste incertain, volume VII. Emily Dickinson, Marina Tsvetaeva, l’immense poésie. Les Éditions Noir sur Blanc, 317p. 2018. 

  • Fol en Christ

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    Frédéric Pajak, Manifeste incertain 11, François d'Assise, l'insensé de Dieu. 
     
    Juvénile vieillesse. Feuilleton de lecture, 1.
    « Ô Rage, ô Désespoir, Ô Vieillese ennemie ! », déclamais-je à dix ans devant le parterre saisi, quasi stupéfié de mes camarades de classe de collège, sourdement éberlués par la solennité supérieure des mots que je débitais et plus sommairement impresionnés par l’espèce de performance sportive que représentait la mémorisation de la trentaiene d’alexandrins du monologue de Don Diègue, dans Le Cid de Corneille, (première scène du quatrième acte comme chacune et chacun s’en souvient), lequel s’exclamait par ma voix de candidat vieillard en train de muer, tantôt « Ô cruel souvenir de ma gloire passée ! » et tantot se lamentant de voir son corps devenu « tout de glace inutile ornement »…
    Or j’y suis ce matin , et doublement : d’abord en peinant à me lever, la tête flottante et les genoux sciés par la rouille autant que les chevilles, mais aussi en abordant la première partie du nouveau livre de Frédéric Pajak, intitulée « Adieu bel autrefois » et toute consacrée à l’inexorable percepetion du vieillissement aussi imprévu (« Cette vieillese que je n’ai pas vue venir ») que brutal dans ses premier effets : une opération du râchis lombaire qui l’immobilise plus de deux mois dans un hosto dont il évoque les dehors miteux et les soignants faisant de leur mieux, avant une suite d’épisodes, souvent en Italie ou en France méridionale , où les préoccupations liées à la mort le ramèneront en enfance, à ses mère et père (celui-ci fauché à 35 ans alors que Frédéric n’en avait pas dix) et divers amis qui ont beaucoup compté dans sa vie, jusqu’au suicide de Roland Jaccard dont il parle avec finesse et lucidité.
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    Ceci sur les cinquante premières pages de l’ouvrage, émaillées par une série de portraits de belles vieilles têtes marquées par les années alors que l’auteur, d’entrée de jeu, a fait la distinction entre le terme de « vieux » et celui, selon lui dépréciatif, de « vieillard », en quoi je le rejoins volontiers au titre de Signor juvénile (je laisse l’appellation senior au club éponyme), tous deux devenus vieux d’un « vieillesse sans âge » qui flirte avec l’enfance et ses suites adolescentes, avec des antennes plus vibratiles que jamais, « comme si la jeunesse mentale ne faisait que commencer »…
    De cette vieillesse « juvénile », je viens de faire une nouvelle expérience au gré d’une rencontre aussi imprévue que rafraîchissante, avec une jeunes fille en fleur de plus de 80 ans, d’abord rencontrée sur Facebook , au fil d’échanges de plus en plus personnels et denses, puis en 3 D avec tout ce que le « réel » (qui n’a rien à voir avec les « réels » facties de la nébuleuse numérique) ajoute de présence et de vérité en force et en fragilité mêlées...
    Plus je le lis et plus l’écriture de Pajak me botte, me dis-je ce matin. Sa patte relève de la ligne claire de notre langue, je sais ce qui lui plaît chez un Paul Léautaud – simplicité et naturel - , qu’il cite d’ailleurs à propos de la vieillesse justement, mais ce qu’il y avait chez lui d’un peu timide parfois, comme souvent chez les autodidactes – et d’ailleurs il confesse au passage sa timidité d’enfance -, s’est affermi, et le dessinateur-écrivain de naguère au fil de la composition de la vaste fresque du Manifeste incertain, est devenu plus écrivain sans forcer du tout la note ou le ton, moins encore les tournures jouissives d’un Marcel Aymé ou l’originalité recherchée d’un Roland Topor. Il est là franc de collier, sans crainte de nous bassiner avec ses souvenirs personnels alors qu’il est parti pour brosser le portrait du Très-bas (selon l’expression de Christian Bobin) comme il l’a fait de Pavese et de Joyce, entre autres frères humains - et sans oublier les sorelles à la Dickinson et autres Tsvetaeva…
     
     
    Pajak l’anar discipliné. Feuilleton de lecture, 2.
    Pajak a beau se dire anarchiste : il n’en est pas moins reconnaisant à son père, l’artiste frénétique amateur de vitesse et supposé excessif en tout, d’avoir interdit à table, à ses enfants, de la ramener sans demander la permission, et de les avoir parfois fessés...
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    Je juge volontiers mes semblables mecs à la façon de parler de leur père. Ce n’est pas la première fois, dans cette évocation de ses jeunes années, que Frédéric parle de Jacques, mais le contexte de ce récit – la mort non pas fantasmée mais éprouvée dans sa chair - accentue et détaille en tendresse le portrait de ce paternel généreux et exigeant, avec la présence plus précise aussi de la mère, cultivée et assez typique des femmes émancipées de ces années –, bref le cliché bourgeois d’une famille artiste joliment bohème vole en éclats, y compris avec les révélations faites par le fils sur la postérité artistique du père très mal soutenue par le « milieu » et ses profiteurs, avant la mémorable expo bicéphale de 2025 où l’on a (re)découvert la dimension réelle de la peinture de Jacques Pajak, trop mal connue jusque-là.
     
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    Je rédige ces lignes sous la peinture que j’ai acquise à cette occasion, de la série (à laquelle Frédéric fait une allusion directe) des ardoises réalisées en complicité avec ses enfants, et qui exprime si bien la « folie » artiste de Jacques en pleine expansion de son talent, passé de l’abstraction à une sorte de figuration expressionniste explosive.
    Quant à savoir lequel des deux, père ou fils, est le plus « anarchiste » : la question porte à faux dans la mesure où l’Art, et la Poésie tout autant, tendent à un ordre non formaté où le neuf et l’inattendu, l’imprévisible et le surprenant sont gage de beauté, à l'opposé du n'importe quoi.
    Prêt à fesser l’enfant désobéisant ou irrespectueux, l’artiste Jacques Pajak se serait giflé lui-même plutôt que de se conformer aux normes bridées, et son fils se montre lui aussi conséquent, en polémiste occasionnel, quant il brocarde la catégorie actuellement répandue des cadres et autres gestionnaires de l’Ordre établi évoquant la paix des cimetières.
     
    Notre ami Roland Jaccard, un jour, me dit comme ça que travailler avec Frédéric Pajak était aussi éprouvant que de collaborer, en son temps avec un Adolf Hitler, et je ne relevai même pas l’outrance de l’exagération ni sa vraisemblance mais le pris comme un hommage du prétendu dilettante à l’improbable bourreau de travail.
    « Son suicide est l’aboutissement d’une longue préméditation », conclut aujourd’hui l’anarchiste « hitlérien » a propos de l’adieu au « bel autrefois » du faux nihiliste en sa dernière vérité…
     
    Pajak, feuilleton de lecture, 3.
     
    Un saga localement mondiale, aux trente-cinq sources inombrablement convergentes - de Bossuet à Chesterton, Dante à Delteil, Ernest Renan ou Jacques Le Goff et moult historiens titrés et autres hagiographes - convoqués les doigts dans le nez par Frédéric le culotté. La rentrée 2026 en un seul formidable bouquin, tonique en sa chanson de foldingue…
    En couverture, Pajak le Protée de la plume et de la griffe à l’encre de Chine, se présente pleine face en double physique mal rasé de l’ermite à capuche de franciscain, probablement pied nus dans ses baskets et solide sur ses guiches, le nasarium puissant et le regard droit au but quoique peut-être un peu mélancolique au fond des prunelles.
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    Le thème de la folie (de la douce folie devrait-on nuancer d’emblée, même s’il y avait du cinnglé pur et dur chez François ) est illico pointé avec la citation du panégyrique de Bossuet : « Je ne fais autre chose que montrer sa folie, beaucoup plus estimable que toute la prudence du monde ».
    Notre Seigneur aurait dit lui-même (c’est écrit dans le sable) qu’Il crachait les tièdes, et c’est donc, bien plus qu’un éloge de la déraison à la romantique ou à la Rimbaud, vers ce dépassement de la raison pusillanime et pépère que l’on ira avec le divin endiablé au premier prénom de Jean (né en 1181 ou 1182 en Ombrie, en l’absence du père en voyage de business) donné par sa mère Jeanne la peut être Provençale (on n’en est pas sûr) avant le retour du paternel qui trouve plus « Françoué » de renommer son fils François, lequel parlera et chantera même dans cette langue propre aux chevaliers et autres trouvères.
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    Bien entendu, chacune et chacun connaît plus ou moins tout cela : la jeunesse dorée du fils de drapier, les quatre cents coups du garçon faraud et respecté de ses camarades de ruisseau, et bientôt son rejet du privilège de naissance, son défi public devant l’évêque Guido 1er sollicité par le bourgeois Pierre de Bernardone quand, chacune et chacun se rappelle la séquence à la Pasolini, le ragazzo se fout à poil eevant tout le gratin d’Assise et, contre toute attente, obtient la protection du prélat soufflé, bluffé, quelque part ému de voir que si, « tout le jour on trafique du Christ » (c’est Dante qui l’écrit cette fois) tout n’est pas perdu de l’esprit évangélique et ce sera un autre thème majeur du récit de Pajak, avec la haine de l’argent, la solidarité avec les SDF et la sourdine mise aux sollicitations de ce que le poète appelle « la copulation basse »…
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    La bibliographie de cet onzième tome du Manifeste incertain n’a rien d’académique , on s’en doute, mais indique une fois de plus quel lecteur super informé et hyper inspiré se montre une fois de plus ce monstre de Frédéric Pajak, ne se contentant pas de citer les yeux au ciel les textes lus souvent à genoux (La Bible au top et Bernard de Clairvaux , ou saint Bonaventure), mais se faisant un plaisir malin de mélanger les genres avec Boris Vian ou Pierre-Emmanuel Dauzat l’insortable auteur du Suicide du Christ), ou Nestor Charbonnier (Maladies et facultés diverses des mystiques) et Flroence Chave-Mahir (L’eorcisme de possédés), sans oubleir Saint François d’Assise lui-même en ses fioretti et autres cantilènes …
    La lectrice ou le lecteur mal informés, cousus de préjugés ou juste snobs, ou enocre amateurs de polars et de massacres, détournenront peut-être le regard en se figurant le saint genre nitouche hippie ou néo-pèlerin du wokisme, en ignorant la réalité réelle du fol en Christ mettant la main à la truelle, à la pioche ou à l'épée – car telle est la réalité réelle de Fraçois le croisé se présentant au sultan en juin 1219 pour tâcher de le ramener à la seule vraie foi au dam d’Allah Miséricordieux, et voilà ce qu’en écrit le catho François (encore un !) Mauriac : « Que le saint se soit jeté dans un brasier ardent pour prouver aux infidèles la précellence de sa religion sur la leur est sans oute une image. Mais le vrai miracle , et celui-ci est incontestable, c’est qu’il ait pu parvenir jusqu’au sultan, être reçu par lui, lui parler en présence de ses muftis et de ses sujets, et qu’il ait pu regganer , libre et indemne, l’armée des croiésl après avoir prêché les Sarrasins dans leur propre camp ». Je ne sais où Pajak a pêché cette citation de Mauriac (absent de la bibliographie) mais comme à tout coup celle-ci vient à point nommé, comme lorsqu’il cite Jacques Le Goff l’historien ou Ernest Renan dont il confesse son goût de jeune lecteur passionné (Pajak lisant Renan, non mais !) ou mieux : G.K. Chesterton cet autre fêlé jovial.
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    Malaria, tuberculose, vindicte des humains « trop humains », mille dangers affrontés, les guerres sanglantes du mêli-mélo césaro-papiste, la misère endémique aux basques de Dame Pauverté : rien n’a été épargné au rossignol en soutane de vieux sac recousu entouré de paumés de son genre, et comme le Poverello s’est écorché les genoux de l’âme (L’âme a des genoux, a prouvé la Science mystique de pointe), Frédéric a fait le job en signant aussi quelque 200 dessins racontant les visages et l’Italie, les arbres et les eaux, les enfants et les oiseaux, ses amis et les oiseaux !
     
    Frédéric Pajak. Manifeste incertain 11, François d’Assise, l’insensé de Dieu, précédé de Adieu , bel autrefois et suivi de J’entends un chant lointain. Editions Noir sur Blanc, 315p. 2026
     

  • Conseils de l'Arbre

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    J’aspire à tout ce beau désordre,
    me disait l’arbre en rêve
    et sur sa large main ouverte
    je lisais la brève sentence
    de nos années enfuies -
    l’arbre nous aurait bientôt oubliés…
     
    Ta sève n’était qu’impatience,
    a murmuré le vent
    à l’écoute de cet instant
    de pure adolescence
    où soudain l’animal jaillit,
    et le cheval hennit -
    on eût dit que tremblait le temps…
     
    Les mots étaient insuffisants:
    le mot seul de racine,
    ou le verbe de revenir
    vers l’arbre ou vers le vent;
    revenir au défi du temps:
    le désordre de l’arbre
    me suggérait la permanence -
    revenir au silence…
     
  • Abécédaire romand

     

     

    Adolphe – On pourrait dire de ce joyau de la littérature d’analyse, d’inspiration protestante et romantique à la fois, qu’il est celui de l’hésitation. Jeune homme de vingt-deux ans, Adolphe s’ennuie dans une petite ville allemande où il rencontre la Polonaise Ellénore, vivant avec un Comte. Adolphe étant devenu son amant, Ellénore se sépare du Comte, mais Adolphe à son tour voudrait se séparer d’Ellénore, sans s’y résoudre. Incertitudes et tourments entretenus tissent un filet où se débat le protagoniste. Benjamin Constant. Adolphe. Livre de poche G/F.

    Alectone – Ce récit poétique aux accents nervaliens constitue l’un des joyaux de l’œuvre à la fois brève et cristalline de Crisinel, dont Pierre-Paul Clément rappelle en préface la destinée tragique et le caractère essentiel des écrits, relevant de la catharsis. A l’ensemble des poèmes et des proses lyriques rassemblés en ce volume s’ajoutent quelques variantes, des proses descriptives de ton plus serein, voire léger, ainsi qu’un extrait du Journal de la Métairie. « Je pense à Crisinel avec déchirement », écrivait Edmond Jaloux, « comme à l’un de ceux qui ont le plus souffert de chercher et de connaître le sens allégorique de la vie ». Edmond-Henri Crisinel. Œuvres. L’Age d’Homme. Poche suisse No 8.

    medium_Ramuz.3.jpgAline – Ce premier roman de Ramuz, d’une concision et d’une puissance expressive saisissante, pourrait constituer l’introduction parfaite à la littérature romande du XXe siècle. Emotion, perfection du style, défi au conformisme mortifère, compassion : tout y est. Dans un village vaudois typique, une très jeune fille s’éprend du fils d’un notable, qui l’engrosse et se détourne ensuite d’elle, la poussant au suicide. Avec autant d’acuité sensible que de sensualité, le jeune auteur campe des personnages inoubliables dans un pays poétiquement recrée. C.F. Ramuz. Aline. Grasset, les Cahiers Rouges.

    L’Amour fantôme – La propension satirique de l’auteur fait florès en ces pages évoquant l’itinéraire initiatique d’un Colin oedipien à outrance dont les tribulations recoupent les expériences « sur soi » de toute une génération. D’un premier séjour en prison (il a fait le fou dans une manif) d’où le tire Maman, à l’amoureuse initiation qui marque sa rencontre avec Rose, fille-fleur se roulant nue dans le sainfoin, avant d’autres étapes de sa réalisation personnelle, de rebirth en séminaire de chanelling, le personnage est joliment épinglé. Jean-Michel Olivier. L’Amour fantôme. L’Age d’Homme, 1999.

    medium_Popescu.2.jpgArrêts déplacés. – Assez proche des enlumineurs du quotidien américains dont Raymond Carver et Charles Bukowski sont les meilleurs exemples, le poète cristallise ici, à partir d’observations apparemment anodines, de choses vues en scènes vécues dans la rue ou dans l’intimité, les reflets kaléidoscopiques de la réalité contemporaine la plus immédiate, parfois la plus brute. Les mots y retrouvent leur fraîcheur et leur usage primordiaux, tels des objets découverts sous une lumière neuve, et le regard de l’auteur englobe ses semblables dans un climat d’empathie achevant de donner à cette poésie sa beauté et sa justification. Marius Daniel Popescu. Arrêts déplacés. Antipodes, 2005.

    Aujourd’hui je ne vais pas à l’école
    - L’adjectif est galvaudé, mais c’est bel et bien un livre subversif que ce monologue d’un jeune énergumène en bisbille avec les convictions établies et les idées reçues. Il y a du cabarettiste en ce jongleur de mots et de concepts, décidé à rester sur sa scène privée au lieu de reprendre la comédie de l’Ecole (avant celle de l’Eglise et de l’Etat). A l’école « contre la vie » dont parlait Edmond Gilliard, s’oppose ici la classe buissonnière d’un émule de Roorda. C’est frais et vif, sans une ride vingt ans après... Claude Frochaux. Aujourd’hui je ne vais pas à l’école. L’Age d’Homme, 1986.

    Les beaux sentiments
    – Le suicide d’un de ses élèves et l’abus sexuel subi par un autre marquent l’année du bac de la classe de gymnase du professeur François Aubort, double romanesque de l’auteur qui parvient, en évitant les pièges du témoignage direct ou de l’ouvrage « à thèmes », a construire un roman d’émotion portant à la réflexion sans être désincarné. De fait, tous les personnages en sont vibrants de présence, la force du romancier tenant à restituer la fragilité et le désarroi de jeunes gens – le professeur autant que ses élèves - dont il ressaisit aussi la fraîcheur et la générosité. Jacques-Etienne Bovard, Les beaux sentiments. Campiche, 1998.

    Cahier de verdure
    – La partie la plus accessible de l’œuvre de Philippe Jaccottet, et la plus attachante aussi, relève d’une sorte de carnet poétique continu, d’une semaison à l’autre, dont ce recueil, accordé au cycle des saisons, est une belle illustration. L’apparition en gloire d’un grand cerisier en marque l’ouverture symbolique par-delà laquelle on s’engage Sur les degrés montants de la nature saisie dans son effervescence et sa violence vitale, avant les Eclats d’août et les feux de l’automne préludant à la descente vers les plaines de l’hiver et de l’âge. Philippe Jaccottet. Cahier de verdure. Gallimard, 1990.

    medium_Gallaz0001.JPGLes chagrins magnifiques – Plus grave de tonalité qu’Une chambre pleine d’oiseaux, premier recueil des chroniques de l’auteur, cet ensemble de proses reprend les thèmes récurrents du malaise existentiel et de la difficulté de communiquer dans le couple et dans la société, avec un regard plus personnel et nostalgique sur les « légères hypothèses d’enfance », et des inflexions mélancoliques accentuant et poétisant à la fois un sentiment de déréliction quasi omniprésent. Du moins les bonheurs d’écriture, et le ton si particulier du chroniqueur-écrivain valent-ils à ce livre sa vertu paradoxalement tonique. Christophe Gallaz. Les chagrins magnifiques. Zoé Poche, 2005 (1986).

    Chambre 112
    – Le titre de ce récit autobiographique désigne la chambre de l’hôpital tessinois dans lequel le père de l’auteur a vécu ses derniers jours et qui devient le pivot des allées et venues du narrateur entre la Suisse romande où il accomplit sa carrière d’universitaire distingué et le Tessin plus rugueux de son enfance et de sa langue maternelle, de ses premières racines culturelles et de son Padre padrone en train de passer de l’état de chêne familial à celui de roseau fragile, bientôt arraché par le vent de la destinée. Très juste de ton, et d’une empathie généreuse à l’égard de la petite communauté évoquée, cet hommage au père est à la fois la mise en rapport de deux cultures et de deux époques traversées par l’auteur. Daniel Maggetti. Chambre 112. L’Aire, 1997.

    Châteaux en enfance – Premier volet du triptyque romanesque englobant Les esprits de la terre et Le temps des anges, ce roman doux-acide marque aussi l’amorce d’une forme narrative novatrice, instaurant une modulation proustienne de la remémoration. Au gré d’un récit non linéaire, soumis aux associations libres de l’évocation, c’est tout un théâtre de bourgeoisie provinciale qui émerge des brumes du passé, dont les figures goyesques contrastent avec quelques personnages « élus » par la romancière à proportion de leur sensibilité, de leur vulnérabilité ou de leur appartenance à un « ailleurs » poétique. Catherine Colomb. Œuvres complètes. L’Age d’Homme, 1993.

    medium_Cherp_kuffer_v1_.jpgLe chêne brûlé
    – On redécouvre une Suisse souvent insoupçonnées, à tout le moins oubliée de nos jours, dans ce premier récit autobiographique de l’écrivain né en milieu ouvrier, dont la mère et le père s’échinaient à travailler dur sans parvenir à nouer les deux bouts. Sur ce fond d’âpre nécessité qu’adoucissent du moins les sentiments et les valeurs incarnées par les siens, l’auteur raconte, sans sa langue à la fois directe et chantournée, lyrique et rebelle, son parcours de fils de prolétaire accédant à l’université, dont l’engagement communiste lui vaudra l’opprobre. Gaston Cherpillod. Le chêne brûlé. Poche Suisse, 1981.


    Les circonstances de la vie. – Après les deux premiers romans terriens de Ramuz, celui-ci s’attache à un personnage qui va vivre, à son corps défendant, la mutation de toute une société soudain entraînée dans les mécanismes de l’expansion et de la spéculation, où les affairistes et les arrivistes feront florès. Après un premier mariage malheureux, le notaire Emile Magnenat s’installe en ville afin de satisfaire les ambitions pressantes de la fringante Frieda, qui le pousse à toutes les dépenses avant de le tromper et de l’anéantir. D’une tonalité flaubertienne, ce sombre et poignant roman est tout empreint de la défiance du jeune Ramuz à l’encontre de la ville et d’une société déshumanisée. C.F. Ramuz. Les circonstances de la vie L’Age d’Homme, Poche Suisse No 134.

    Comme si je n’avais pas traversé l’été. – C’est là, sans doute, le roman le plus accompli de l’auteur. Il y est question de la peine et de la révolte d’Alia, confrontée en très peu de temps à la mort de son père, puis à celle de son mari et de sa fille aînée, tous deux victimes du cancer. Livre de la déchirure intime et du scandale de la mort frappant la jeunesse, ressentie comme absolument injuste par la mère qui a porté l'enfant pour qu'il vive et lui survive, ce roman est aussi, à l'inverse, un livre de l'alliance des vivants entre eux et du dialogue perpétué avec ceux qui leur ont été enlevés. Janine Massard. Comme si je n’avais pas traversé l’été. L’Aire, 1998.

    La complainte de l’idiot – On se régale à la lecture de ce livre ludique et foisonnant autant pour l'originalité de sa vision - apparemment dégagée de tout réalisme et renvoyant cependant à notre monde avec une verve critique réjouissante - que pour l'éclat et les chatoiements de son écriture, jamais aussi libre et inventive. Rappelant la douce dinguerie hyperlucide d'un Robert Walser, et d'abord parce qu'il se passe dans un « débarras à enfants » assez semblable au fameux Institut Benjamenta, ce roman évoque également la figure tutélaire de Cendrars par ses dérives épiques, le goût du conte qui s'y déploie et sa faconde verbale. Michel Layaz. La joyeuse complainte de l’idiot. Zoé, 2003.

    medium_Meizoz.jpgLes désemparés – Oscillant entre le Valais de bois et certaine Suisse sauvage auxquels on le sent également attaché par ses fibres ataviques, et sa culture plus cérébrale et policée d’universitaire bon teint, l’auteur cisèle, en premier lieu, une dizaine de portraits fort expressifs de Sans voix, évoquant les errants et autres humiliés rejetés dans les marges de la course à la réussite. La découverte du livre et de l’écriture nourrit ensuite Beaux parleurs, alors que Tombés du ciel étend le champ du voyage de l’auteur, qu’on retrouve skis aux pieds dans la dernière variation jouant sur une rumination de randonneur à caractère politique... Jérôme Meizoz. Les désemparés. Zoé, 2005.

    Le désir de Dieu – D’emblée l’auteur se dit « plein de Dieu » dans ce livre reprenant en fugues et variations les thèmes fondamentaux de son œuvre, à savoir : l’étonnement primordial d’être au monde et la découverte de la poésie, l’intuition précoce de la mort et son expérience tragique au suicide du père, le vertige du sexe et ses turbulences contradictoires, la fascination pour le vide qui serait à la fois une plénitude à la manière extrême-orientale, le miel du monde et ses infinies modulations, le rêve du monumentum artistique cher à Flaubert et la conscience de sa vanité sous le ciel métaphysique. Or il y a, dans ce livre de pure prose, une liberté et une qualité de style qui en font l’un des meilleurs ouvrages de son auteur. Jacques Chessex. Le désir de Dieu. Grasset, 2005.

    Le dessert indien
    – La tonalité qui marque les treize nouvelles de ce recueil, mélange d’épicurisme souriant et de désenchantement indulgent, de flegme frotté de cynisme et de bonhomie frottée d’expérience, relève de la culture anglo-saxonne plus que de la tradition romande, du côté de Somerset Maugham. De la nouvelle policière à la gourmandise érotique, en passant par la rêverie méditative d’Un instant d’éternité, évoquant Barbey d’Aurevilly, le récit fantastique ou la satire, l’auteur excelle à tout coup, en dépassant pourtant l’exercice de style par un vrai bonheur d’écriture et de narration. Marc Lacaze. Le dessert indien. Seuil, 1996.

    Le dixième ciel – Comment concilier foi et raison, vérité révélée et connaissance scientifique ? Telle est l’un des questions posées par ce vaste roman au formidable générique, puisque Pic de la Mirandole, le protagoniste, y fréquente Laurent de Médicis ou Marsile Ficin, dans la Florence brillantissime du Quattrocento où apparaissent également le jeune Michel-Ange, Sandro Botticelli ou Savonarole, notamment. Plus que le pittoresque du roman historique, somptueux au demeurant, c’est l’enjeu du débat d’avenir qui nous captive ici, incarné par de beaux personnages. Etienne Barilier. Le Dixième ciel. Julliard/L’Age d’Homme, 1986.

    Le droit de mal écrire. – Dans sa fameuse Lettre à Bernard Grasset, Ramuz a magistralement traité le problème des relations liant la Suisse romande à Paris et, plus précisément, les langues périphériques de la francophonie au « bon français ». D’un Rousseau, qui revendiquait la spécificité culturelle et morale du parler romand, tout en s’exprimant en français classique, à un Töpffer émaillant volontiers son écriture de localismes à coloration helvétistes, et jusqu’aux auteurs d’aujourd’hui, le rapport entre la littérature romande et la France reste ambigu, rarement simple. Jérôme Meizoz. Le droit de « mal écrire », Quand les auteurs romands déjouent le « français de Paris ». Zoé, 1998.

    Eloge du migrant. – Quelque peu rugueux au premier abord, ce premier livre d’un fils d’immigré en impose bientôt par la justesse de son ton et l’originalité de son écriture, incorporant ici et là des tournures italianisantes qui tiennent lieu d’accent au protagoniste, saisonnier italien se racontant sans trémolos. « Murateur » de métier, il se dit « de rue et d’errance solidaire », non tant « de revendication » que « de fidélité », avec un double sentiment d’être exclu et de participer à la fraternité des matinaux. Il y de l’héritage de Pavese dans cette belle méditation poétique. Adrien Pasquali. Eloge du migrant. L’Aire, 1989.

    medium_Olivier.JPGL’enfant secret - Les destinées croisées des aïeux de l’auteur, de la Côte vaudoise à l’Italie de Mussolini, et l’Histoire dramatique du siècle, se vivifient dans cette autofiction constituant sans doute l’un des plus beaux livres de l’auteur. Les personnages d’Emilie et Julien, qui vivent sur les bords du Léman, et le couple formé par Nora et Antonio, assistant (et participant, puisque Antonio est le photographe attitré du Duce) à la montée du fascisme en Italie, constituent le cercle familial multiculturel dans lequel va grandir l’enfant, dont la mémoire restituera ce microcosme si caractéristique de notre pays. Jean-Michel Olivier. L’enfant secret. L’Age d’Homme, 2003.

    L’enfant triste
    . – On retrouve, une génération plus tard, la douloureuse grisaille des Circonstance de la vie, sur fond d’aigre puritanisme, dans ce récit d’une enfance marquée à la fois par le désamour des parents du protagoniste, et par les avanies subies au Collège, où le goût manifesté par le garçon pour un Baudelaire, notamment, est assimilé à un dévoiement. Du moins une tante bonne, à la montagne, va-t-elle donner une autre image de la vie, plus ouverte et généreuse, au narrateur de ce livre d’autant plus marquant qu’il s’en tient aux faits, sans pathos. Michel Campiche. L’enfant triste. L’Aire, 1980.

    medium_Mercanton0001.JPGL’été des Sept-Dormants. – Relevant à la fois de l’exorcisme autobiographique, du roman symphonique et du testament spirituel, ce livre allie, étrangement, les fantasmes obsessionnels et presque maniaque, dans leur expression, d’un esthète amoureux des éphèbes, et la ressaisie magistrale, poétique et religieuse la fois, de quelques destinées réunies dans le creuset existentiel et affectif d’un institut de jeunes gens tenu par une maîtresse femme, Maria Laach, et son pittoresque époux. Roman de l’apprentissage à l’ample mouvement de fleuve, ce livre majestueux laisse en mémoire un double souvenir de fraîcheur juvénile et de lancinante mélancolie. Jacques Mercanton. L’Eté des Sept-Dormants, Galland 1974. Réédition en Poche Suisse, Nos 9 et 10.

    Ce qui reste de Katharina. – De la misère morale en famille bourgeoise pourrait être le sous-titre de ce roman courant à travers trois générations et constituant un aperçu mordant de l’évolution des mœurs au XXe siècle. Au lendemain de la mort de son fils quinquagénaire, Katharina se repasse le film de sa vie et en établit le bilan, marqué par maints sacrifices sur l’autel de la vie conjugale et de la maternité. Rien pourtant du réquisitoire féministe unilatéral dans ce récit d’une vie gâchée où la complexité humaine est abordée avec empathie. Janine Massard. Ce qui reste de Katharina. L’Aire, 1997.

    L’essaim d’or. – Amateur de bonnes choses, à tous les sens de l’expression, l’auteur, ancien bibliothécaire municipal en chef, et fomentateur à ce titre d’une phénoménale collection de bandes dessinées, est également un prosateur gourmand capable de faire partager ses goûts, comme celui du flan caramel, dit ici « mets de fête ». Excellant dans l’évocation ludique ou cocasse (son éloge de la vache ou sa célébration de la poussière de bouquins), cet arpenteur des sentiers écartés de la littérature ajoute, de surcroît, une touche d’humour à notre littérature si souvent si grave… Pierre-Yves Lador. L’essaim d’or. L’Aire, 1998.

    Le désarroi
    – Issu d’une génération héritière de la faillite des idéologies, le protagoniste rompt avec sa vie confinée d’étudiant en lettres à la suite des mises en garde d’un de ses profs vitupérant la standardisation et la déshumanisation de la société. « Confronté à une existence que je ne savais plus comment empoigner, je me sentais usé » remarque-t-il à l’instant où il arrive, après un long voyage, dans un monastère qu’on suppose au Mont Athos, où il chemine sur les traces d’un certain Alexandre, mi-héros mi-ascète en lequel il espère trouver un modèle existentiel. René Zahnd. Le désarroi. L’Aire, 1990.

    medium_CINGRIA4.2.jpgLa fourmi rouge. – Une très bonne introduction se trouve ménagée ici à l’œuvre de Charles-Albert Cingria, tant par la qualité et la diversité représentative des textes réunis, que par la très éclairante préface de Pierre-Olivier Walzer, pour lequel la promenade avec Charles-Albert « est une perpétuelle réconciliation avec l‘univers ». Tous les registres du génial écrivain sont illustrés ici, de la déambulation quotidienne (Le seize juillet) à la plus sublime méditation poético-métaphysique (Le canal exutoire), en passant par le dialogue fantaisiste (Grand questionnaire), l’essai de définition d’un habitus humain (L’eau de la dixième milliaire « autour» de Rome) ou l’érudition joyeuse (Musiques et langue romane en pays romand). Un constant émerveillement, accordé à une écriture sans pareille. Charles-Albert Cingria. La Fourmi rouge et autres textes. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 1.

    La gazelle tartare. – Dernière en date de ses autofictions, ce livre d’Asa Lanova est aussi le plus vibrant d’émotion et le mieux enraciné dans le sol natal de la romancière lausannoise, le plus accompli aussi du point de vue littéraire. Un premier amour, dont la fin prématurée coïncide avec le renoncement à une prometteuse carrière de ballerine, et la mort de la mère de la protagoniste, constituent les deux pôles sensibles de cette remémoration où l’enfance et ses magies, une angoisse maladive et le recours à l’exorcisme des mots, se conjuguent pour rendre le « son » unique d’une vie ressaisie par l’écriture. Asa Lanova. La gazelle tartare. Campiche, 2004.

    medium_BenSalah.jpgLe Harem en péril.
    – Conteur savoureux, mais développant aussi de féroces observations sur la société dont il est issu, et notamment sur la condition de la femme et la régression obscurantiste, l’écrivain tunisien établi en pays de Vaud, après trois premiers romans, continue de nous captiver avec dix nouvelles également marquées au sceau de la vitalité et de l’authenticité, à commencer par l’insoutenable premier récit (La viande morte) des atroces souffrances endurées par Selma, atteinte d’une tumeur et que les siens accusent d’avoir « fauté » parce que son ventre gonfle. Un étonnant mélange de verve caustique et de compassion. Rafik Ben Salah. Le Harem en péril. L’Age d’Homme, 1999.

    L’Homme seul. – Soliloque effréné non moins que stimulant, ce livre a les qualités et les limites de la recherche autodidacte, à la fois passionnant par ses observations et discutable dans ses conclusions, à commencer par celle qui conclut à l’extinction de la culture occidentale dans les années 1960… Matérialiste anarchisant, l’auteur réduit l’histoire de la culture à une suite de déterminations où le rôle de la géographie se trouve revalorisé par rapport à l’analyse historico-économique des marxistes. Sans aucune référence indiquée, mais brassant d’innombrables lectures, cette somme hyper-subjective et péremptoire est marquée par un souffle et un ton uniques. Claude Frochaux. L’Homme seul. L’Age d’Homme. Poche Suisse No 194-195.

    Humour. – Tenant à la fois du journal de bord personnel et de l’essai biographique, ce livre est l’une des plus belles illustrations de la pratique singulière de l’auteur, consistant à imbriquer des dessins et des aquarelles dans le corps de son texte. En l’occurrence, celui-ci place la (re)découverte de Joyce, dont la vie se trouve racontée au fil d’un journal imaginaire, sous le signe de la passion juvénile de Pajak et de son ami Yves Tenret, protagonistes d’une histoire se donnant comme en miroir, en résonance à la biographie du génial Irlandais. Frédéric Pajak (avec Yves Tenret) Humour. Une biographie de James Joyce. PUF, 2001.

    medium_Tache2.3.jpgL’intérieur du pays – Sensible au génie des lieux, qu’il restitue par le truchement d’images aussi limpides qu’évocatrices, gardant toujours un nimbe de mystère, le poète, passant d’abord par La porte d’à côté pour une suite d’aquarelles lausannoises de bonne venue, entreprend ensuite un voyage en zigzags qui le conduit à travers la Suisse débonnaire de Töpffer en passant par quelques hauts lieux de culture gardant en mémoire le passage de Nietzsche (à Sils-Maris), Jouve (au val Fex) ou Rilke (à Soglio), sans que la référence littéraire n’alourdisse jamais le propos, le voyage se poursuivant de lumières en mélodies, à fleur de sensations bien lestées par les mots. Pierre-Alain Tâche. L’intérieur du pays. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 205.

    Jean-Luc persécuté
    . – Deuxième roman du jeune Ramuz, cette tragédie montagnarde donne un grand frère farouche à la petite Aline en la personne de Jean-Luc Robille, incessamment humilié par une épouse sensuelle et mauvaise, Christine de son prénom. Type de l’homme simple et droit, le protagoniste découvre les traces de l’adultère dès la fameuse scène première, préludant à tous ses malheurs et à ceux de l’enfant du couple. Le roman, portrait aussi d’un village de montagne, évoque une pyrogravure expressionniste, où la noblesse de cœur de Jean-Luc et la vilenie de ceux qui l’entourent forment un contraste significatif. C.F. Ramuz. Jean-Luc persécuté. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 25.

    Je dis tue à tous ceux que j’aime – Après avoir abordé les genres les plus divers, de la science fiction au roman historique, l’auteur lausannois touche ici au symbolisme fantastique autant qu’à l’érotisme homosexuel, dans un roman évoquant les nouvelles de Kafka ou la littérature latino-américaine. Le protagoniste, représentant banal de son état, échoue dans une ville paraissant soudain coupée du temps et du monde ordinaire, où la rencontre d’un jeune homme vaguement angélique, en dépit de conduites sordides, achève de le déstabiliser. Surtout intéressant par son atmosphère, ce roman est d’un conteur avéré. Olivier Sillig. Je dis tue à tous ceux que j’aime. H&O, 2005.

    Jette ton pain.
    – « Je ne suis qu’une vieille orpheline à la recherche de trésors perdus », écrivait Alice Rivaz dans Comptez vos jours, et l’aveu pourrait être aussi celui de Christine Grave, à cela près que cette quinquagénaire est encore en charge de sa mère impotente, qui ne manque de lui rappeler combien elle s’est elle-même « sacrifiée ». Bilan d’une existence de femme souvent « empêchée » dans ses aspirations personnelles, ce roman proche de l’autofiction est à la fois marqué par l’effort d’émancipation et le pari créateur sur lequel s’ouvre sa dernière partie. Alice Rivaz, Jette ton pain, Gallimard/Galland, 1979.

    Jonas
    – Roman de l’alcool et des bilans de la cinquantaine, cette autofiction – l’une des plus fortes de l’auteur – évoque le retour, à Fribourg où il a passé le début de sa jeunesse, de Jonas Carex en quête d’un refuge momentané dans le ventre de la baleine aux souvenirs. De fait, c’est en ces lieux qu’il a vécu le plus intensément, à l’âge des grandes questions et d’un amour qu’il va retrouver avec un mélange de tendresse et de désarroi, qui le confrontera plus durement encore à son naufrage personnel. Jacques Chessex. Jonas. Grasset, 1987.

    medium_Amiel.JPGJournal intime – Parangon du genre, ce monument de l’introspection ne se borne pas, loin s’en faut, à la rumination stérile d’un professeur esseulé et velléitaire, mais constitue la chronique extrêmement variée d’une fin de siècle genevoise, vue par un écrivain aussi ouvert à la culture européenne qu’à la nature, à la philosophie et aux nouvelles doctrines sociales, au milieu littéraire local ou parisien. Lecteur et promeneur infatigable, Amiel est surtout un prosateur d’une merveilleuse porosité, du moins quand il échappe au ressassement quotidien et à l’autoflagellation. Ses paysages, ses portraits (notamment de femmes) et ses réflexions de toutes espèces constituent un inépuisable trésor. Henri-Frédéric Amiel. Journal intime, L’Age d’Homme, 12 volumes.

    Kriegspiel
    – A la tête d’une escouade de dragons à l’ancienne, le capitaine Pavel Takac donne l’assaut à une formation de tanks, dont il ressortira seul vivant, témoignant du sacrifice des hommes tombés à ce qu’on pouvait dire encore le champ d’honneur, et faisant revivre l’événement avec panache, mais non sans mélancolie. Le ton et la manière, autant que la vigueur de ce roman sont assez rares en Suisse romande, et c’est en effet un captivant roman d’aventures que cet ouvrage à valeur, aussi, de réflexion sur la guerre et sur le sacrifice des héros, chair à canon de la Realpolitik. Jacques-Michel Pittier. Kriegspiel ou le jeu de la guerre. L’Age d’Homme, 1982,

    Les larmes de ma mère
    - Récit mimétique d'une libération, Les Larmes de ma Mère représente, malgré quelques relents de lyrisme adolescent, un travail de fiction qui dégage ce livre de ce qu'il pourrait avoir d'anecdotique ou de nombriliste. La démarche de Michel Layaz se fonde sur une implication vivante, vécue par le truchement d’une langue qui restitue, dans leurs nuances, tous les désarrois, les humiliations, les infimes mais cuisante blessures, comme aussi les effusions, les petits bonheurs, les premiers troubles sensuels, les échappées dans le sillage d'un magicien ou d'une femme bien en chair, les premiers refus aussi et les premières prises de conscience personnelles. Michel Layaz. Les Larmes de ma mère, Editions Zoé, 2002

    Laura – Deuxième roman de l’auteur lausannois, ce livre étincelant concentre les thèmes à venir de l’œuvre, partagée entre une interrogation sur le sens de l’art dans le monde contemporain et la modulation des passions humaines. Dans le décor hautement symbolique de Venise, le protagoniste, jeune artiste peintre cheminant aux frontières du nihilisme métaphysique, aime et fait souffrir Laura que résument les « gestes de la vie ». Limpide et dense, ce roman a conservé sa vibration tendue et sa beauté. Etienne Barilier. Laura. L’Age d’Homme, Poche suisse No 82.

    La Malvivante. - Dans son chalet en banlieue du Clos, Tosca remâche sa révolte en observant les gens du quartier au moyen de ses jumelles. Malheureuse en ses premières amours, cette fille d’immigré italien et de Vaudoise terre à terre, mariée à un ouvrier résigné à son sort, est en outre rejetée par ses enfants. Au bord de la rupture psychique et du suicide, Tosca n’en témoigne pas moins d’une vive lucidité sur le monde médiocre qui l‘entoure, où les « petites gens » montrent parfois le plus de grandeur inaperçue. Mireille Kuttel, La Malvivante. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 37.

    Le marcheur illimité. – Intéressant par l’allant de son écriture et l’observation des « premiers plans » que lui ménage la marche, Ellenberger le farouche n’a rien du sémillant randonneur à la manière de Töpffer, ni non plus du « performeur » à celle de Daniel de Roulet : il marche à en crever à ce qu’il semble et, de fait, cela devient un récit plein de vie que cette suite d’évocations de longues trottes le long du Doubs ou du Rhône, en Crète ou dans les rues de Paris, lézardant quelque temps au Luxembourg puis se remettant en route du Quartier latin à Saint Germain-en-Laye… Pierre-Laurent Ellenberger. Le marcheur illimité. L’Aire, 1999.

    medium_Salem.2.JPGLe miel du lac.
    – En chroniqueur pratiquant un type d’observation et une langue imagée à la Vialatte, son maître avéré, l’auteur évoque, dans cette manière de d’autoportrait étoilé, son passé de gosse levantin aux souvenirs d’enfance à la fois pittoresques et parfois douloureux. Rompant avec le tout-venant du journalisme, il enlumine, avec un mélange de candeur blessée et d’humour souvent cocasse, les heures riches de ses flâneries et de ses rencontres, dans ce pays de Vaud qui est devenu sa terre d’adoption. Gilbert Salem. Le miel du lac. Campiche, 1998.

    Mille-feuilles. – En trois volumes très élégants et illustrés avec beaucoup de goût, ce recueil de proses et d’articles, plus encore que les romans autobiographiques de l’auteur, constitue le « trésor » de l’auteur délicieux d’Italiques (L’Age d’Homme, 1969), capable de parler de la peinture de James Ensor ou d’une visite à Gustave Roud, de Picasso en Avignon ou de « Fribourg-la-romaine », du Paradou des Bille ou de la mort de Léautaud avec la même fine justesse et avec le même bonheur. Comme dans Le soleil sur Aubrac (Grasset, 1986), le grappilleur déploie, en ces pages étincelantes, une constante faculté de transmutation. Georges Borgeaud. Milles Feuilles I, II, III. La Bibliothèque des Arts, 1997.

    Mon bon ami
    – L’auteur de ce savoureux recueil de proses, dont le texte intitulé Merveilles indique bien l’orientation et la tournure, se nourrit de tout, circulant de par le monde comme l’enfant au tricycle ou son grand frère en aile delta. De l’oiseau witcha (une sorte de merle blanc) elle dit : « Le merle avait un regard de comptable, de notaire, d’inspecteur, de soliste ». Avec la même alacrité joyeuse et le même bonheur d’expression évoquant tour à tour Vialatte et Cingria, elle parle indifféremment de Lawrence Durrell et de Marco Polo, de sa peur du noir et d’un mazot sur la montagne, des Rolling Stones copulant dans leur jet rivé ou d’une humble vieille dame corse, sans oublier l’âme soeur qui donne son nom au titre du livre… Corinne Desarzens. Mon bon ami. L’Aire, 122p.

    Monument à F.B
    . – Sur le ton apparemment détaché du dandy, ce récit de pure émotion, dont les mouvements de la narration reproduisent les tâtons, hésitations et autres retours amont, digressions ou subites illuminations, tient à la fois de la remémoration sentimentale et de l’exorcisme. Il y est question de la liaison d’un homme marqué par « la saloperie d’usure de la vie quotidienne », auprès duquel F.B., malmenée en ses jeunes années, cherche refuge, pour le faire souffrir à son tour. Du moins cette femme-enfant laisse-t-elle une trace indélébile de « pureté inaliénable ». Roger-Jean Ségalat. Monument à F.B. Hachette-Littérature, 1978.


    medium_Cuneo.2.JPGMortelle maladie - D’une voix encore fragile, mais chaleureuse, nouée par la souffrance, l’auteur exprime à la fois sa révolte contre le mal qui la ronge et contre la société des hommes, où la femme est parfois encore une esclave. La première partie du livre est attente de l’enfant, d’abord intrus, puis vie désirée, jusqu’au jour de l’accident qui laisse la mère de nouveau seule dans le monde des survivants, contrainte de s’inventer de nouvelles raisons de vivre. Mère frustrée, la narratrice devient femme-écrivain tentant d’assumer le sort de ses semblables, en racontant notamment le calvaire d’Annunziata, la mère italienne, pour donner à son propre drame une résonance plus universelle. Anne Cuneo. Mortelle maladie. En Campoche, 2005.

    Nains de jardin.
    – La verve satirique qui se déploie dans ce recueil de nouvelles, dont le succès populaire n’a pas faibli depuis sa parution, s’applique à toute une Suisse moyenne déjà brocardée par un Hugo Loetscher, un Emil ou une Zouc. L’homme aux nains de jardin vit dans une petite maison à soi ou en villa mitoyenne, au milieu d’un univers propre-en-ordre et censé le rester, qu’un rien suffit pourtant à troubler, suscitant alors une vraie fièvre sécuritaire. Multipliant les scènes significatives, l’auteur brosse un portrait-charge de groupe non dénué de malice amicale. Jacques-Etienne Bovard. Nains de jardin. Campoche, 2004.

    Ni les ailes ni le bec – Mélange d’humour mordant et de tendresse latente, ce premier recueil de l’auteur constitue, en dix-huit nouvelles, un patchwork attachant et vif, à l’image de la jeunesse qu’il décrit et dont il procède aussi bien. Des rêves de la femme de ménage espagnole compulsant son roman-photo, dans Conchita, à l’évocation de jeunes gens incapables d’apprécier tout ce qui leur est donné, dans Vous les enfants des hautes Villes, le nouvelliste restitue de brèves tranches de vie à valeur parfois significative. François Conod. Ni les ailes ni le bec. Campiche, 1987.

    Le pain de coucou.
    – Plus encore qu’un kaléidoscope de souvenirs d’enfance puisant à la double source de l’univers alémanique du Grossvater et du quartier lausannois des jeunes années de l’auteur, ce livre restitue les premiers émerveillements de celui-ci à la découverte conjointe des choses et des mots. Dans un climat mêlé de tendresse et d’humour, les séquences de cette remémoration évoquent le monde d’une modeste tribu familiale assez typique de la Suisse des années 50, avec ses figures et ses emblèmes dont le relief s’accentue par le double jeu de la distance temporelle et du verbe poétique. Jean-Louis Kuffer. Le pain de coucou. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 44.

    Passion.
    – La beauté et la hideur cohabitent dans ce roman glacial et brûlant à la fois, où s’opposent aussi bien deux univers, de la stérilité et de la création, de l’amour-passion et de la vie par procuration d’un maniaque solitaire. Pierre X., « homme sans passion », le type du quidam sans qualités, vit comme greffé au jeune couple que forment la danseuse Maria F. et le pianiste Frédéric Z., qu’il épie avec des moyens de plus en plus sophistiqués et dont il consigne l’évolution de la relation dans son journal, lequel constitue le roman lui-même, l’un des plus saisissants de l’auteur lausannois. Etienne Barilier. Passion. L’Age d’Homme, Poche suisse No 7.

    Les passions partagées
    . – Sur la base de carnets tenus quotidiennement et de notes fixant chaque nouvelle découverte, l’auteur recompose une chronique kaléidoscopique à valeur de « lecture du monde » où alternent aussi rencontres, voyages et autres expériences personnelles formatrices. Vingt ans (1973-1992) de vie littéraire en Suisse romande, des balades en Toscane ou en Andalousie, la découverte des Etats-Unis et du Japon, l’amitié et l’amour, la naissance d’un enfant et l’arrachement aux êtres aimés constituent la trame de l’ouvrage. Jean-Louis Kuffer. Les Passions partagées. Campiche 2005.

    Le pays de Carole
    . – Peu de romans romands témoignent, mieux que ceux de cet auteur, de l’état et de l’évolution des mentalités et des moeurs dans notre pays, ici dans la rupture de continuité de la séculaire vie paysanne et dans le vacillement généralisé des relations de couples, notamment entre la trentième et la quarantième années. La crise vécue ici par Paul, homme au foyer qui se découvre une passion pour la photographie, et Carole que suroccupe sa carrière de médecin, aboutit à une nouvelle forme de liberté qui accentue par contraste, les médiocres accommodements où trop de vies s’enlisent. Avec autant de lucidité que d’empathie, Bovard campe des personnages vivants et attachants. Jacques-Etienne Bovard. Le pays de Carole. Campiche, 2002.

    Prendre d’aimer
    – Fuyant la disette qui sévit en Valais, Séverine cherche ailleurs de quoi vivre, des bains de Loèche à Lausanne et Fribourg en passant par Villeneuve, découvrant le pays en ces années 1820, et multipliant les rencontres également significatives pour le lecteur. La fresque d’époque, nourrie par une documentation précise, est rehaussée par une écriture également marquée par le souci de reconstitution, mais sans artifice pour autant, savoureuse et sympathique autant que le portrait de la protagoniste. Gisèle Ansorge. Prendre d’aimer. Campiche, 1988.

    medium_Sonnay.2.JPGUn prince perdu. – Tenant à la fois du conte épique et du roman en prise directe avec les tribulations du monde contemporain, ce roman évoque fortement les destinées de l’Afghanistan, que l’auteur connaît bien pour y avoir été délégué du CICR, sans que le pays ne soit jamais nommé. Le jeune Jahan, unique rescapé du massacre de la famille royale du Karaba, entreprend le récit de sa vie à l’initiative de son ami portugais Jorge, afin de laisser témoignage et d’affirmer une identité remise en cause. A la fois tendre et amer, pétri d’humanité et impressionnant par ses évocations de la nature et du chaos de la guerre civile, ce livre est de ceux qui marquent. Jean-François Sonnay. Un prince perdu. Campiche, 1999.

    Rapport aux bêtes. – Dès les premières pages de ce roman se révèle un talent singulier, tant par le choix singulier des mots que par les rythmes, la couleur, le modelé, la pâte du langage. Si la voix de la romancière manifeste aussitôt une indéniable originalité, cela ne va pas sans sophistication de style tournant, parfois, au maniérisme. Le fait est d’autant plus gênant que le livre est censé représenter l’existence d’un paysan de montagne et ses rapports avec sa jeune femme Vulve, son valet de ferme portugais et ses vaches. Noëlle Revaz. Rapport aux bêtes. Gallimard, 2002.

    Le rendez-vous de Thessalonique. – Ce premier livre de l’auteur fixe d’emblée un espace romanesque et développe, au fil d’une écriture précise, concrète et rapide le récit des désarrois d’un quadragénaire, architecte de son état, dont la disparition soudaine de son meilleur ami exacerbe sa propre remise en question. Voyage vers soi-même recoupant l’errance des damnés de la terre, ce périple surtout existentiel ressaisit les rejets et autres tâtons d’une génération en perte de repères, dans un roman qui a valeur à la fois de symptôme et de fondation personnelle. Nicolas Verdan Le rendez-vous de Thessalonique. Campiche, 2005.

    Le roseau pensotant – L’humour palliant la bêtise, l’esprit grégaire et pédant ou le conformisme du bourgeois encaqué dans ses préjugés, est la marque du ton et du style de Roorda, pédagogue et chroniqueur dont les titres de quelques œuvres sont assez explicites, à commencer par Le débourrage de crâne est-il possible ? ou Le pédagogue n’aime pas les enfants… Plus que tel ou tel essai séparé, c’est l’ensemble des Œuvres de Roorda, réunies en deux volumes, qu’il faut recommander à l’amateur de vues originales et roboratives, marquées du sceau d’un sens commun authentiquement démocrate et vivifiant. Henri Roorda. Œuvres, 2 vol. L’Age d’Homme, 1970.

    Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. – Mémorialiste patiemment documentée de ses familles paternelle et maternelle, Suzanne Deriex s’attache ici à la peinture d’une tribu vigneronne à Lavaux, dès la fin du XIXe siècle et sur une durée avoisinant le siècle, où s’entremêlent les tribulations personnelles de la protagoniste, Louise Moraz devenue Croisier, les multiples petites histoires de famille et les grands événements des époques successives. Portrait d’une femme et des siens, l’ouvrage fait également figure de chronique document la vie et les mentalités en mutation d’une région. Suzanne Deriex. Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. L’aire, 1986. Poche Suisse, Nos 105-106.

    medium_Moeri.JPGLe sourire de Mickey – Il y a quelque chose de panique dans le regard que l’auteur promène sur nos semblables plus ou moins empêtrés dans les embrouilles de la société contemporaine, où les modèles du battant et de la superwoman font figure de référence. Les personnages décrits dans ces nouvelles peinent à telle identification, à moins de s’aliéner comme ce couple pour lequel la naissance d’un enfant fait figure de péripétie « non appropriée ». Observateur redoutable des tics de comporteent ou de langage, dans la parenté d’un Michel Houellebecq, Antonin Moeri excelle à ressaisir, sous forme narraative, les névroses et les psychoses de l’homme actuel, sans trop le caricaturer. Antonin Moeri, Le Sourire de Mickey. Campiche, 2003.

    La Suisse romande au cap du XXe siècle. – Le gai savoir a trouvé, en Alfred Berchtold, son plus généreux représentant helvétique, dont cette somme (avant une fresque consacrée à la civilisation bâloise et un livre exhaustif sur Guillaume Tell) est la première, éclatante illustration. Des sources protestantes, essentielles dans ce pays, à l’émergence de l’helvétisme, marqué par les courants romantiques européens, et jusqu’au tournant fondateur des Cahiers vaudois, l’historien se fait tour é tour conteur et critique littéraire pénétrant. Jamais sec ou pédant, ce livre aux synthèses magistrales et aux inoubliables portraits n’a pas pris une ride ! Alfred Berchtold. La Suisse romande au cap du XXe siècle. Payot, 1964.

    Les Têtes – Ce pourrait n’être qu’une galerie de portraits littéraires, alors que l’art du prosateur à son extrême pointe, et la matière physique et psychique brassée font de cette suite de figures une admirable danse des vifs. D’un Henry Miller juste entrevu dans un café parisien, avec son museau de loup, au souvenir recomposé de Charles-Albert Cingria se relevant d’une chute en vélocipède, le front tatoué de bitume, l’auteur s’éloigne le plus souvent de la chose vue ou de l’anecdote contenue pour restituer chaque personnalité en vérité plus qu’en légende, sans se priver pour autant de l’invention révélatrice. Aux magnifiques évocations d’écrivains encore vivants (François Nourissier ou Maurice Chappaz) font pendant nombre de portraits posthumes. Or c’est aussi bien sous le signe de Yorick que l’écrivain se place, en quête de la « tête » essentielle de chacun. Jacques Chessex. Les têtes. Grasset, 2003.

    Tout-y-va – Les derniers mots de ce petit ouvrage, tenant à la fois du journal (entre 1960 et 1962) et des mémoires, témoignent du regret de l’écrivain de n’avoir pu établir ses œuvres complètes, et c’est une mélancolie semblable qui imprègne cette suite très révélatrice de souvenirs (notamment sur la période des Cahiers vaudois) et de propos sur la vie et ses aléas. Alors que les écrits polémiques de Gilliard, tel L’école contre la vie, donnent l’impression d’une grande solidité, ce livre reflète plutôt la sensibilité complexe de l’homme se rappelant son enfance et ses multiples expériences. Edmond Gilliard. Tout-y-va. Trois collines, 1963.

    Trois hommes dans une Talbot – On se rappelle la nonchalante navigation de Jerome K. Jerome en suivant Monsieur Paul et ses compères (Ramuz et le peintre Bischoff) à travers la France profonde, dont l’écrivain évoque les charmes avec autant de bonheur qu’il en a mis à croquer les multiples aspects de la Suisse. Cette pérégrination débonnaire se prolonge, aujourd’hui, grâce à la publication des Œuvres de Budry en trois forts volumes, à travers une foison de textes injustement oubliés et qui valent à la fois par leur contenu et la haute qualité de leur écriture. Paysages et artistes, littérature et motifs historiques ou contemporains, contes et chansons : tout fait miel à l’essayiste à la fois gourmand et raffiné, ondoyant et pénétrant, au poète et au prosateur. Paul Budry. Œuvres, 3 vol. Cahiers de la renaissance vaudoise, 2000.

    La Venoge
    – Ce poème, illustrissime en nos régions, évoquant une douce et indécise rivière toute semblable à la mentalité vaudoise moyenne, ne saurait confiner son auteur dans la vaudoiserie complaisante à quoi d’aucuns réduisent son œuvre de chansonnier. L’ensemble de ses écrits permet en effet de (re)découvrir un conteur délicieux, toujours attentif à l’humanité bonne et au génie des lieux (son Paris est aussi présent que son pays de Vaud), un poète populaire aux merveilleux tableautins, mais également un critique virulent et un chroniqueur non moins vif de la vie contemporaine. Jean-Villard Gilles. Œuvres.

    Le visage de l’homme
    – Au tournant de la quarantaine, l’auteur excelle dans le genre de la digression en mêlant notations très personnelles, voire privées, et considérations sur la culture ou sur le monde comme il va. Qu’il parle de la cervelle au beurre noir du Café Romand, du piano de Chopin que les cosaques jetèrent par la fenêtre (à propos de l’enterrement de Brejnev), d’un raid en avion sur le musée de Bale ou d’un malheureux croisé dans un café, bref de ce qui le remplit de joie, l’inquiète ou le révolte, le chroniqueur fait montre de la même maîtrise ressortissant à l’équilibre intérieur. Jil Silberstein. Le visage de l’homme. Le Temps qu’il fait, 1988.

    medium_JLK20.3.jpgLe viol de l’ange
    - Le terme de « roman virtuel » convient à cette ressaisie des multiples possibles de la vie contemporaine, captée dans son surgissement, dès le lendemain de la prise de Srebrenica, en juillet 1995. Dans un grand ensemble suburbain, un drame se prépare : l’agression sexuelle et le meurtre d’un enfant par un mystérieux tueur, dont le journal ponctue les pages du roman. Traversée des ténèbres, ce roman foisonnant et mêlant toutes les formes d’écriture, se veut aussi quête de gestes humains et de lumière. Jean-Louis Kuffer. Le viol de l’ange. Bernard Campiche, 1997.

    (Cet abécédaire constitue la partie conclusive du livre intitulé Impressions d'un lecteur à Lausanne, paru en 2007 aux éditions Bernard Campiche)



  • Le sens de tout ça

     

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    Quelques esquisses de réponses à beaucoup de questions de Geneviève Erard, retrouvées ce matin dans la première lumiète d'automne... 

     

    - Pourriez-vous évoquer votre enfance et votre adolescence ?

    - L'enfance est un monde. C'est le premier monde. Georges Simenon disait que tout se jouait dans ce qu'on appelle la tendre enfance qui est souvent plus dure qu'on ne le dit. À vrai dire la toute première enfance, même avant la naissance, puis avec le choc terrible de la venue au monde, et ensuite les premiers mois à crier et à gigoter, à tâtonner et à ramper, et les premiers mots - tout ce qui se passe là relève souvent du cauchemar. Mais le dire est difficile, même si les choses de l'enfance et les mots de l'enfance se décantent dans la mémoire et deviennent plus nettes avec le temps.  En 1975 a paru à Lausanne, aux éditions L'Age d'Homme, un extraordinaire roman d'un Russe du nom d'Andréi Biély, intitulé Kotik Letaev et revisitant le théâtre fantastique des premier mois d'une enfance, en interrogeant les premiers mots des premières choses aperçues. Pour ma part, j'ai fait cette expérience de ne pouvoir presque rien dire de mon enfance avant la trentaine, lorsqu'une phrase des discours de mon grand-père paternel m'est revenue tout soudain: "Une cigarette tue un lapin, dix cigarettes tuent un cheval".

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    C'est sur ces mots, en effet, que commence mon deuxième live, paru en 1983 à L'Âge d'Homme et intitulé Le pain de coucou. On y trouve les séquences, entre Lausanne et Lucerne, d'une espèce d'Amarcord, où l'enfance est captée à travers les mots et magnifiée. Plus trivialement, c'est le "film" d'une enfance ordinaire, dans une famille de la classe moyenne (père employé, mère au foyer) comptant quatre enfants, dans une maison subventionnée typique de l'immédiat après-guerre, sur les hauts de Lausanne, au bord d'un ruisseau où l'on trouve encore des écrevisses, avec des champs sous nos fenêtres et des forêts tout autour. Je suis revenu sur ce monde-là de la maison, du quartier, de la ville et de toute cette époque des années 50 et suivantes dans un autre livre plus récent, L'enfant prodigue, paru en 2010 et qui parle à la fois, cette fois, de ce qui nous a été transmis en tant qu'enfants et de ce que nous donnons à nos propres enfants qui nous aident à leur tour à redécouvrir le monde. Quant à l'adolescence, j'y vois surtout le passage du corps dépendant au corps conquérant, avec un début de liberté.   C'est à l'adolescence, disons entre dix et treize ans, que je me suis perçu dans ma différence d'individu, avec mes premiers choix personnels et mes premiers refus - mes premières révoltes. Deux signes précis: qu'à treize ans je me suis identifié au héros de Vipère au poing  d'Hervé Bazin, même si ma propre mère n'était en rien un monstre; et que j'ai écrit mon premier article, à quatorze ans, sur le thème du pacifisme et de l'objection de conscience. Quant à avoir de la nostalgie de mon enfance et de mon adolescence: aucune. Ou alors ce serait la nostalgie de toute une époque et, plus généralement de ce qu'on pourrait dire un premier paradis plutôt imaginaire que réel. Je dirai: l'île au Trésor de notre mémoire.

     

    BookJLK15.JPG- Quel est, pour vous, le rapport entre la lecture et l'écriture ?

    - La lecture, au sens très large de la perception, est notre première expérience du monde. J'ai appelé "Lectures du monde" la suite de mes carnets publiés, de 1973 à 2014, représentant aujourd'hui quelque 2000 pages. Or cette pratique a commencé avec la lecture de l'enfant sur les lèvres des effrayants inconnus qui l'entouraient, puis la mère a lu sous la lampe et parfois le père, ainsi de suite. En préambule de mes Passions partagées (carnets de 1973 à 1992), j'ai composé un texte intitulé L'Aventure de lire où je raconte tout ça, sans parler de tout le reste. On lit Cendrars à quinze ans et tout de suite on a envie d'en parler autour de soi, donc on devient critique littéraire et même éditeur. Au collège, vers quinze ans, je me suis passionné pour je ne sais plus quel texte de Ramuz sur lequel j'ai écrit avec un premier bonheur. Puis ce fut l'enthousiasme presque physique à la lecture d'Alexis Zorba, bien avant le film, ainsi de suite, tout ça plutôt à l'écart de l'école. Mais je ne crache pas sur l'école. Au gymnase de la Cité, un Wilfred Schiltknecht nous a fait lire Frisch et Gottfried Keller (Die Leute von Seldwyla), un François Mégros nous a fait lire Pirandello et Dante, un George Anex nous a fait lire Baudelaire et nous a lu des pièces entières de Giraudoux, de Beckett ou d'Anouilh. Ensuite, la grande rencontre pour moi, après mes débuts dans la critique littéraire à La Tribune de Lausanne, en 19769,  et le journalisme culturel, a été celle de Vladimir Dimitrijevic, fondateur des éditions L'Âge d'Homme, lecteur fabuleux et passeur hors pair.

     

    BookJLK1.JPGPour l'écriture, j'avais commencé de tenir des carnet en 1965-66 avant et après un voyage en Pologne où, gauchiste déjà déviant, j'ai découvert le socialisme réel et la réalité "pour mémoire" de l'usine à exterminer d'Auschwitz. Puis, à la suite d'un accident de moto, dans la foulée des Autobiographies de Brunon Pomposo de Charles-Albert Cingria, lequel m'avait libéré entretemps du discours marxiste, j'ai écrit un premier récit, en 1973, cristallisant les expérience de ma "folle jeunesse" sous un titre pompeusement romantique tiré de la Sonate d'automne d'Oscar Lubicz-Milosz et suggéré par Dimitri, Ô terrible, terrible jeunesse ! Coeur vide ! En me rappelant ces étapes, je constate que je n'aurai écrit que trois livres en trente ans, avant de passer à la cadence d'au moins un livre sinon deux par an. C'est que, parallèlement, je voyais, en tant que chroniqueur littéraire, les livres inutiles déferler. Or je me pique de n'avoir publié que des livres pour moi marquants, poil aux dents. Donc la lecture et l'écriture seraient deux moments d'une même démarche incluant l'expérience existentielle, l'absorption et l'expression. En perspective cavalière, je constate que mes écrits se partagent entre la chronique continue de mes carnets, deux romans et une vingtaine de nouvelles, plus une kyrielle de proses digressives qui se multiplient à l'envi sur la trame de mes blogs et de Facebook, comme un work in progress sans cesse nourri par de nouvelles lectures, d'autres voyages ou de nouvelles rencontres. Quant à celles-ci, il y en a une seule dont je puisse dire qu'elle a changé ma vie et ce fut celle, un soir dans un bar, de celle que j'appelle ma bonne amie, à qui  tous mes livres sont dédiés.             

     

    Bonnard117.jpg- Qu'est-ce qui fait l'unité de tout ça ? Quel sens ce travail a-t-il au fond pour vous ?

    - Je suis très attentif à ce qu'on pourrait dire le noyau d'une oeuvre. Tous les écrivains (et je pourrais dire les peintres, les musiciens ou les philosophes) que j'aime ou que j'admire gravitent autour d'un noyau. Il en va d'une certaine densité et d'une certaine qualité d'être. Cela ne se mesure pas mais ça se sent, et c'est valable pour des auteurs qui peuvent être diamétralement opposés. Je nourris une double passion, depuis ma vingtaine, pour deux écrivains aussi différents l'un de l'autre que Stansilaw Ignacy Witkiwicz, génie polonais polymorphe à tendance catastrophiste infiniment sensible au poids du monde, et pour Charles-Albert Cingria qui module le chant du monde avec une fantaisie inégalée et non moins de profondeur. Le noyau de l'un et de l'autre sont immédiatement perceptibles, comme le noyau de Schubert, le noyau de Bonnard, le noyau de Walser, le noyau de Tchékhov, ainsi de suite. Pour ma part, quoique me relisant très peu, je sais que tout ce que j'écris, sauf en matière de journalisme purement factuel, se relie au même noyau. Noyau religieux si l'on veut, au sens très large de ce-qui-relie. Plutôt. noyau ontologico-poétique. Noyau sombre, que la présence lumineuse de ma bonne amie adoucit. Noyau de joie, qui me fait léviter malgré moi.       

     

     Viol de l'ange.JPG- Quel regard portez-vous aujourd'hui sur le monde ?

    - Le monde me désespère et m'enchante. En tant que pure incarnation du signe des Gémeaux, j'ai toujours senti la dualité de la réalité, non sans aspirer à la fusion tierce d'une espèce de réalisme poétique.  En art comme en littérature, l'esprit binaire est à mes yeux une impasse, autant que la soumission aux idéologies politiques ou religieuses. Je me suis efforcé, dans un "roman virtuel" fourre-tout intitulé Le viol de l'ange, de concilier mes contraires discursifs et lyriques par le truchement de nombreux personnages incarnant en quelque sorte ma réflexion sur le drôle de monde dans lequel nous vivons, autour du viol et du meurtre d'un enfant. Aujourd'hui, j'en ferais un roman moins littéraire et plus direct, et j'en ai de plus en plus envie, mais en aurai-je la force ? Mon naturel galopant n'est-il pas ailleurs ? On ne peut jurer de rien: c'est parfois le livre qui vient vous chercher et c'est d'ailleurs ce qui m'est arrivé un jour, à Vienne, au café Diglas, quand Le viol de l'ange a commencé de s'écrire à mon corps il est vrai peu défendant...       

     

    BookJLK7.JPG- Que pensez-vous du temps qui passe et de la mort qui nous sépare des autres et nous rapproche toujours plus de nous-mêmes ?

    - Je ne crois pas que le temps puisse se penser: il se vit et nous en captons les effets. La mémoire, qui est la grande affaire de l'écriture telle que je l'entends, n'est pas une matière morte dans laquelle on puise mais une substance vivante que nous portons à plus de réalité en l'accueillant et la revivifiant. La mémoire n'est pas notre passé mais notre futur. Nous sommes des bibliothèques en mouvement, des livres ouvrant leurs ailes comme les anges de la vision proustienne; la littérature n'est pas consommation mais consumation, et la mort, à la lettre, n'existe pas.

     

    Mon vingtième livre, paru à L'Âge d'Homme où j'ai tant reçu, s'intitule L'échappée libre et tels sont ses trois exergues:

    Signé Fiodor Dostoïevski: "Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette dessus un croûton de pain que les petits moineaux, ils viennent, moi, je les entendrai voleter, et ça me fera une joie de ne pas être seul, en dessous."   

     

    Signé Ludwig Hohl: "Celui qui n'a pas vu qu'il est immortel n'a pas droit à la parole."

     

    Signé Marcel Proust: "Si l'idée de la mort dans ce temps-là m'avait, on l'a vu, assombri l'amour, depuis longtemps déjà le souvenir de l'amour m'aidait à ne pas craindre la mort."

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  • Comme une consolation

     
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    (Pour L. qui aurait sa fête ce dimanche)
     
    Je l’écoute se taire en moi :
    son absence me pèse,
    mais sa présence est une voix
    qui me revient parfois
    dans le murmure des journées
    où le clair et l’obscur
    se mêlent aux années –
    une voix et c’était la tienne
    en sa douceur de soie…
     
    Nous n’avons pas su nous parler
    de ce que tu vivais :
    nous n’avons pas trouvé les mots ;
    on ne sait pas pourquoi
    le poids soudain se fait si lourd
    On y peut quoi ? On n’y peut rien,
    on aimerait montrer le poing,
    mais à qui ? mais à quoi ?
     
    Tu es en moi tant que je vis :
    triste, je te souris ;
    le miroir entre nous s’efface,
    et c’est comme une grâce
    que d’être là sans toi
    comme enlacée en moi…
     
    Dessin JLK: Portrait de Lady L, à Vienne, en 1995.

  • Du bruit pour RIEN

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    D'une maudite nuisance sonore, et comment y répondre. Le geste déicide (ou presque) de Ludwig Hohl.
    À la Maison bleue, ce dimanche 20 septembre. – J’étais hier soir en mal de kalachnikov dont j’eusse canardé le ciel par manière de protestation, après dix heures d’insupportable boucan, sous nos fenêtres exactement, produit non par un orchestre ni le moindre musicien vivant mais par un parc de machines déchaînées POUR RIEN, et quasiment pour personne – à peine quelques asticots humains gigotant sur place, à seule fin de secouer les structures du marché couvert et tout le quartier à l’avenant, notre innocent immeuble à jolies vérandas (style 1900, tu vois quoi) martelé des caves aux combles par cette espèce de marteau piqueur odieux juste bon à se planter dans le fondement du syndic du coin…
    Canarder le ciel – et non l’humaine personne, sacrée malgré son éventuelle imbécillité – m’a rappelé le geste de l’écrivain Ludwig Hohl, génie du souterrain sortant de sa propre cave pour tirer un coup de revolver en pleine nuit, au point d’alerter l'Agent de service : « Eh bien Monsieur Hohl, est-ce bien vous qui avez tiré un coup de revolver tout à l’heure ? » Alors Hohl : « Jawohl Monsieur l’Agent, c’et bien moi ». Et l’Agent : « Mais qui visiez-vous donc, Monsieur Hohl ? ». Le scribe grave répondant : « Je visais Dieu ! ». Et L’Agent : « Diable, et L’avez-vous atteint ? ». Alors Hohl satisfait ; « Jawohl, je crois, un peu, au pied… »

  • Ciao Poverello !

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    Le dernier livre de Frédéric Pajak en triptyque testamentaire. Du bel autrefois et de l'aujourd'hui qui passe en chantonnant...
    À la Maison bleue, ce samedi 19 septembre 2026. - Amorcé la journée avec la lecture de quelques pages du début, de la fin et en diagonale, du dernier livre de Frédéric Pajak, onzième volume de la suite du Manifeste incertain , intitulé François d’Assise, l’insensé de Dieu, précédé d’un Adieu bel autrefois où il est question de la vieillesse qui pointe, et suivi de J’entends un chant lointain où j’ai déjà relevé un très beau passage sur l’amitié, que le lascar aura cultivé bien mieux que moi à travers les années malgré pertes et autres éclats…
    J’avais commencé d’écrire une longue lettre à Frédéric, en écho à la dédicace assez faternelle de son livre précédent, pour lui dire ma reconnaissance et l’admiration que m’inspire son immense travail, puis je l’ai laissée de côté après la découverte de la peinture de son père à l’expo de Ropraz, et voici que, prenant le vieillissement en pleine gueule, c'est à dire tout tranquillement, il me rejoint sur le sentier des vioques chantonnant leur bilan joyeux et je me réjouis d’avance du fait que ce grand livre testamentaire (plus de 300 pages, avec un dessin final d’oiseaux en vol libre) m’arrive à un moment de ma fin de vie où j’en suis moi aussi aux multiples bilans qui s’imposent, aux dispositions claires ou suggérées d’une transmission vivifiante pour toustes (la langue inclusive relève pour moi de la singerie obligatoire un samedi d'automne ) et je vais donc lire et annoter cette évocation du Poverello (auquel Pajak a prêté quelque chose de son propre faciès il me semble) durant les douze jours de vue relativement bonne qu’il me reste avant une opération de la cataracte des deux zyeux que j’espère nettoyés par l’ophtalmo à cheveux blancs et mains gantées de latex qui m’attend dans son parc de machines sophistiquées où s’exerce sa supposée compétence - on verra !

  • Metin le veilleur

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    488772750_10238068834526756_4045701440323359140_n.jpgÀ propos d'un homme de bonne volonté opposé aux dérives tribales des siens.
    Il fut un temps où, dans la foulée d’un Sartre se la jouant maître à penser mondial, la notion d’engagement, essentiellement idéologique, posait son auteur sur le « bon bord », selon l’expression du chrétien de gauche Henri Guillemin.
    Le chaos actuel, où l’adjectif-valise de « fasciste » suffit à qualifier n’importe qui pour n’importe quoi, relègue apparemment l’auteur « engagé » dans le débarras des vieilles lunes, alors même que la réalité d’un engagement conséquent, qu’il soit d’un James Baldwin contre le racisme ou d’un Boualem Sansal contre l’islamisme radical, reste combien légitime, et l’exemple de Metin Arditi, scientifique de formation et notablement enrichi au titre d’agent immobilier, mécène au rayonnement international et ambassadeur de bonne volonté à l’UNESCO, écrivain depuis sa quarantaine et couvert depuis lors de prix littéraires, défie tous les classements « sartriens » et notamment sur la « question juive », comme l’illustre magnifiquement son manifeste de 62 pages intitulé Comment je suis devenu juif en dix leçons (avant de virer parano), où nous voyons de plus près (comme dans le roman) comment une expérience vivante en pleine chair, et en lien avec l’Histoire, et donc avec le Temps, fonde la reconnaissance « charnelle » d’une appartenance.
    C’est à quatre ans déjà que le jeune Metin, diablement précoce (!) et fermement décidé à devenir le roi de Turquie (il y était né en 1945 et, à deux mois déjà (!!) avait convaincu son paternel de migrer d’Ankara à Istanbul, pour mieux développer ses affaires), quand sa mère objecta. « Tu ne peux pas », alors lui : « Et pourquoi ? ». Et elle : « Parce que tu es juif. Nous ne sommes pas de vrais Turcs. Nous sommes juifs ». Et lui de conclure : « Alors je serai roi de Juivie »…
    Mais c’était avant d’apprendre ce qui était arrivé aux millions de Juifs exterminés en plein XXe siècle, avant Israël qui l’a fait « virer parano » à la découverte (notamment) du sort de la Cisjordanie, avant l’horreur du 7 octobre 2023 et l’horreur de la vengeance lui inspirant ces lignes en 2024. « Le pays a, depuis des décennies, tourné le dos au droit international sans en payer le moindre prix ». Mais ceci aussi : « L’urgence est de ne plus écouter les marchands de malheur dont, étrangement, de nombreux arguments reprennent ceux des discours inflammatoires de Netanyahou ».
    Se disant hanté par les images de Gaza, et s’abstenant cependant de juger la réponse d’Israël aux crimes atroces commis par le Hamas, c’est en homme de bonne volonté « réaliste », une fois encore, que Metin Arditi , à l’exclusion d’un État binational, propose un Etat fédéral inspiré du modèle helvétique – mais là encore foin d « spoiling » et allez-y voir, lectrices et lecteurs de bonne foi qui refusez de vous payer de mots - c’est au pied de la Lettre que vous attend l’écrivain...

  • À l'instant retrouvé

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    « Moi, c’était autre chose que j’avais à écrire... »
    (Marcel Proust, Le Temps retrouvé)
     
     
    Pour Mario Martín Gijón
     
    Tu te demandes si le Temps
    restera quelque part,
    et si des années écoulées
    dans l’océan, là-bas,
    où des ombres sombres remuent
    un chant se lèvera
    dont tu ne sais ni d’où il vient
    ni où il portera...
     
    La pluie, en ce matin de guerre,
    lave les mains salies
    en ce monde tant avili
    par vous, par nous, par tous,
    des enfants qui n’en peuvent rien -
    la pluie, le vent, le Temps...
     
    À présent te ravit, petit,
    à la fin de ce jour,
    confiné dans la tour
    des illusions toujours fécondes -
    à la fenêtre du passé,
    la fraîcheur d'un instant
    que tu reçois pour la donner...
     
    Peinture: Rembrandt, Titus

  • Contemplation

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    (En mémoire de Thierry Vernet)
     
    Le soir la mer n’en finit pas,
    dans l’ombre ralentie
    d’aller et venir sans fracas
    sans éclats, sans envies,
    sans plus aucun élancement,
    comme nous écoutant…
     
    Nous sommes là tout silencieux
    songeurs et sans voix,
    muets entre les deux ombrages
    de la mer et des bois ;
    tout se tait sous le grand ciel bas
    tout ne semble que paix…
     
    Un nuage immobile passe,
    ni d’hiver ni d’été
    la nuit l’effacera sans trace
    mais sans nous retourner
    nous l’aurons oublié
    comme la grâce de l’Instant
    reçue comme en passant…
     
    Peinture: Thierry Vernet.

  • L'enfant à la Dame

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    Dès qu'ils tournent le dos
    je fais rimer l'hermine.
    La Dame m'a reçu
    de son air enjoué,
    me voyant si féru
    de l’ ancien instrument
    à presser le papier
    où les mots sont restés.
    Et ce nom d'Engadine.
     
    L'objet n'est pas perdu.
    Chaque ville a son air,
    je traduis: son hermine.
    Peste soit des notaires
    opposés à la rime
    alternant les molaires
    et les fines canines
    au sourire de travers.
     
    Donc à Silvaplana
    m'attendait la Joconde
    au sourire de garçon.
    À sa dent ébréchée
    tenait ce charme tendre
    qui ne dit pas son nom.
     
    Mais c’est à Cracovie
    pour la première fois
    qu'au temps des jours de plomb
    j'ai fait rimer par cœur
    la candeur et l'hermine.
     
    Tout est recopié
    d'un vieil antiphonaire.
    Et pensant à la Dame
    à l'hermine j'écris
    à celui que j'étais
    quand je n'étais rien
    qu'un enfant solitaire.
     
    Le présent est un don
    que nous rendons à qui
    de la Dame à l'hermine
    rappellera le nom.
     
    (Ce 3 avril 2017, en lisant Here is where we meet de John Berger)

  • L'Ouvroir

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    Trésor de JLK

    (Miettes de lecture grappillées entre 1965 et 2025)

    « Admire ce monde qui jamais ne te boude – comme tu admirerais un adversaire, sans le quitter des yeux ni t’éloigner de lui ».

    (Annie Dillard)

    °°°

    «L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser».

    (Thierry Vernet)

    °°°

    «Le grand âge assure l’illusion de pouvoir tout dire. Sur le bâtiment qu’est le corps. Sur la fusée qu’est le destin. Sur la moutarde après dîner qu’il faut éviter parce qu’elle veut dire trop tard».

    (Corinne Desarzens)

    °°°

    «Nous sommes la génération civilisée n° 500 environ, en partant de l’époque où nous nous sommes fixés, il y a de cela 10.000 ans. Nous sommes la génération n° 7500 en partant de l’époque où nous sommes probablement apparus, il y a de cela 150.000 ans. Et nous sommes la génération d’humains n° 125.000 en partant des premières espèces d’hominiens. Et cependant, comment pourrions-nous nous considérer comme une simple troupe de remplaçants intérimaires d’un spectacle à l’affiche depuis des lustres quand dans le ciel un nouvel arrivage d’oisillons vole en chantant et que passent de nouveaux nuages ? Des hyènes aux bactéries, les êtres vivants se chargent d’évacuer les morts comme les machinistes escamotent les accessoires entre les scènes. Afin de contribuer à ce qu’un espace vital subsiste tant que nous y vivons, nous ôtons à la brosse ou à la pelle le sable accumulé et nous taillons ou brûlons la verdure. Nous coupons l’herbe à l’extrême lisière ».

    (Annie Dillard)

    °°°

    «Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial».

    (Marcel Proust, Le Temps retrouvé)

    °°°

    «L’esprit est à peu près, à l’intelligence vraie, ce qu’est le vinaigre au vin solide et de bon cru : breuvage des cerveaux stériles et des estomacs maladifs».

    Ou ceci de bien vache : « Que ne peut-elle, cette femme ardente, épouser un cheval !»

    Ou cela qui ne l’est pas moins: «Les descriptions de femmes ressemblent à des vitrines de bijoutier. On y voit des cheveux d’or, des yeux émeraude, des dents perles, des lèvres de corail. Qu’est-ce, si l’on va plus loin dans l’intime ! En amour, on pisse de l’or ».

    (Jules Renard, Journal)

    °°°

    «Nous sommes, je le crains, dans la saison des petits bonshommes et des grands mauvais hommes Quand ces grands mauvais hommes sont à bas, il ne reste plus que les petits bonshommes bavards».

    « La poésie n’est pas dans l’émotion qui nous étreint dans quelque circonstance donnée – car elle n’est pas une passion. Elle est même le contraire d’une passion. Elle est un acte. Elle n’est pas subie, elle est agie. Elle peut être dans l’expression particulière suscitée par une passion, une fois fixée dans l’œuvre qu’on appelle un poème et seulement dans l’émotion que cette œuvre pourra, à son tour, provoquer. En dehors de l’œuvre poétique accomplie, il n’y a nulle part de poésie. Elle est un fait nouveau, certainement relié aux circonstances qui peuvent émouvoir le poète dans la nature, mais ce n’est que formé par les moyens dont dispose le poète que ce fait, chargé de poésie, viendra prendre la place qui lui revient dans la réalité. Ce n’est pas l’art que la nature imite, c’est la poésie, parce que la poésie nous a appris à y voir ce qu’elle y a mis ».

    (Pierre Reverdy, En vrac)

     

    °°°

    « À mon avis, on ne peut guère prouver que nous soyons l’œuvre d’un Être suprême, et non pas plutôt un bricolage, fruit du passe-temps d’un être très imparfait. »

     

    « Ses livres étaient tous très jolis. Ils n’avaient pas grand-chose d’autre à faire. »

    (Lichtenberg)

    °°+

    «Mais peut-être en est-il des livres que nous avons lus comme de ceux que nous avons écrits : s’ils ne nous ont pas appris à nous en passer, c’est qu’ils n’auront servi à rien ».

    (Roland Jaccard, Flirt en hiver).

    °°°

    «Le vrai travail serait comme la mélodie d’un orgue, si cette mélodie pouvait susciter d’autres orgues, et des orgues toujours plus grandes. mais comment se peut-il que tout cela, subitement, finisse par la mort? cela ne finit pas du tout. car travailler, c’est, toujours davantage, ne pas mourir; c’est se rattacher au tout. travailler n’est rien d’autre que traduire ce qui meurt en ce qui continue ».

    (Ludwig Hohl)

    °°°

    Tu me demandes pourquoi j’aime les gens, mais regarde-les: regarde comme ils sont, là, dans cette foule du jour qui décline, regarde-les se regarder, regarde ces visages et comment leurs mains se rejoignent ; ou regarde ceux qui sont seuls et qui attendent quelqu’un qui arrive soudain, regarde ces regards, regarde-les se pencher l’un vers l’autre ; et ceux qui passent, ceux qui ont l’air tellement las, ceux qui te regardent avec l’air de ne pas te voir ou de ne pas l’oser — regarde si c’est pas beau, les gens...

    (Paris, en 2008)

    °°°

    «L’homme-humain doit vivre seul et dans le froid: n’avoir qu’un lit — petit et de fer obscurci au vernis triste —, une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. mais déjà ce domicile est attrayant ; il doit le fuir. a peine rentré, il peut s’asseoir sur son lit, mais, tout de suite, repartir. L’univers, de grands mâts, des démolitions à perte de vue, des usines et des villes qui n’existent pas puisqu’on s’en va, tout cela est à lui pour qu’il en fasse quelque chose dans l’œuvre qu’il ne doit jamais oublier de sa récupération. »

    (Charles-Albert Cingria, Le Canal exutoire)

    °°°

    « Parce que j’ai soif d’un Dieu qui ne soit ni ténèbre pure ni moi-même — d’un être qui, tout en me ressemblant jusqu’au centre, soit aussi tout ce qui me manque. Parce qu’en ce monde, je veux tout bénir et ne rien diviniser. Parce que je veux garder simultané- ment le regard clair et le cœur brûlant. Parce que je sens que l’aventure humaine débouche sur autre chose qu’un creux désespoir, une creuse interrogation ou une creuse insouciance. Pour concilier mon immense amour et mon immense dégoût de l’homme. Parce que j’ai besoin de lumière dans le mystère et de mystère dans la lumière. Parce que je veux avoir la force de bâtir et de vivre, et celle, plus grande encore, d’espérer dans l’éboulement et dans la mort. Parce que je suis, à la fois et indissolublement, réaliste et excessif. Parce que je veux m’abreuver d’excès sans renier l’ordre dans l’excès… »

    (Gustave Thibon)

    °°°

    «Comme il est agréable de rester chez soi quand la pluie tambourine sur le toit et quand tu sais qu’il n’y a pas chez toi de gens pénibles et ennuyeux. »

    (Anton Tchekhov)

    °°°

    « On est tout à la fois croyant et incroyant. Le choix se fait sans cesse et presque à notre insu, dans le dédale de l’âge où je trébuche. L’espoir même que j’ai et les miettes de la beauté du monde qui s’éparpillent en moi... des nuages dans le ciel aux arbres sur la terre qui attendent le cri du corbeau, tout me fait sentir mon rapprochement avec les bêtes. il me semble arriver au bout d’un corridor. »

    ( Maurice Chappaz)

    °°° 

    «Nulla, nessuna forza può rompere una fragilità infinita. »

    (Guido Ceronetti)

    °°°

    «Vous êtes comme un vertige d’aiguilles de pendules pointées, libres et emportées par le vent en un tourbillon d’heures aiguës et vous avez quelque chose à voir avec la rapidité du temps, en créant votre hirondellesque remue-ménage. Le doigt de dieu fait bouger les ailes et les queues effilées à l’heure exacte. Je vous écris parce que vous n’avez pas de consigne et que vous ne vous laisserez pas prendre dans de viles polémiques, dans des questions de centimes. Vous êtes une eau apaisante pour la soif de folie, la soif la plus difficile à étancher que vous êtes les seules à calmer, en vous déplaçant sous la dictée de ce qu’il n’y a pas à expliquer ni à s’expliquer. Je vous vois avec vos gilets de chambellans barrés d’une écharpe, et je sais que vous êtes de petits êtres romantiques qui vous promenez dans la roseraie du ciel. sur le mont calvaire vous avez ôté ses épines au christ et, depuis lors, votre bec est comme l’épine de la chance, bien que sur votre bouche soit resté le rictus déchirant de cette douleur. »

    (Ramon Gomez de La Serna, Lettre aux hirondelles)

    °°°

    «Il y a chez Proust une sorte de comédie féerique, qui se joue de volume en volume, et qui est traversée par les mêmes éclaircies de beauté, les mêmes poudroiements d’irréel qu’il y a dans Comme il vous plaira ou la Douzième nuit. Brusquement, dans son examen sarcastique et minutieux de la vie mondaine, Marcel Proust s’interrompt presque sans transition. C’est que quelque chose de la Nature vient d’intervenir, de lui apporter sa bouffée et sa couleur, et qu’il est impossible de ne pas tout interrompre pour chanter ce monde avec autant de fraîcheur que Théocrite ou que Virgile.»

    (Edmond Jaloux)

    °°°

    Que l’amour est ma seule balance et ma seule boussole, j’entends : l’amour de ma bonne amie.

    (2008)

    °°° 

    «En amitié, les déceptions nous sont plus tristes qu’amères. Il s’était établi un courant de confiance qu’on croyait inébranlable, puis intervient la fissure nous laissant comme démuni. Ce qu’on comprend difficilement, c’est qu’on puisse en ces régions de la sensibilité agir avec une complète désinvolture insouciante, comme on le voit fréquemment de la part de certains qui, pour nous séduire, ont usé de l’attrait de leurs qualités, tout à coup lâchant bride à l’indifférence froide qui, au fond, les mène».

    (Louis Calaferte)

    °°°

    «Seul celui qui marche est apte au réel».

    (Jean-Jacques Rousseau)

    °°°

    «Je n’ai jamais eu, même tout enfant, le moindre amour du prochain. Je suis même presque fermé à l’amitié. J’ai eu deux grandes passions, purement physiques. Aucun sentiment. Rien que le plaisir. Ma partenaire aurait pu mourir en cours d’exercice, indifférence complète. Méfions-nous des gens qui se jettent à notre cou, nous serrent dans leurs bras, pleins de belles paroles. Comme des individus ou des nations qui veulent porter le bonheur – ou la liberté – à d’autres peuples. On sait comment cela tourne. »

    (Paul Léautaud)

    °°°

    «Il y a des mots dont on a peur de se servir, parce qu’on a peur de les prendre en vain. Il ne faudrait jamais parler de Dieu, même si on croit en Dieu; il ne faudrait jamais parler de l’âme, même si on croit à l’âme».

    (C.F.Ramuz)

    °°°

    « D’autres ont des bustes, des statues : sa grandeur à lui est dans le silence qui n’a cessé de l’entourer ; sa grandeur à lui est de n’avoir ni buste ni statue, ayant taillé le pays tout entier à sa ressemblance, dressé qu’il était contre ses collines, comme on voit le sculpteur, son maillet d’une main et son ciseau de l’autre, faire tomber le marbre à larges pans ». 

     

    (Ramuz, sur Cézanne) 

    °°° 

    «Mais qu’il existe une fois, grâce à nous, un livre, un chapitre, une simple phrase, qui n’aient pu être écrits qu’ici, parce que copiés dans une inflexion sur telle courbe de colline ou scandés dans leur rythme par le retour du lac sur les galets d’un beau rivage, quelque part entre Cully et Saint Saphorin – que ce peu de chose voie le jour, et nous nous sentirons absous.»

    (Ramuz, Raison d’être)

    °°°

    «De qui as-tu peur, imbécile? De la postérité peut-être? Alors qu’il te suffirait tout simplement de cela: être toi-même, avec toutes les stupidités que cela suppose, mais authentique, indiscutable. La sincérité absolue serait, en soi, tel un document? Qui pourrait t’opposer la moindre objection? Voici l’homme, un parmi tant d’autres, mais celui-ci. Et pour l’éternité les autres, interdits, seraient contraints à en tenir compte ».

    (Dino Buzzati, En ce moment précis)

    °°° 

    «On écrit parce qu’on s’enfonce et qu’on ne peut plus aller nulle part»… 

    (Anton Tchekhov au jeune Gorki)

    °°°

     

    «L’air de Paris sentait son odeur si particulière, putréfiée, charcutière, mazoutée, épouvantable».

     

    «C’était une petite enfant dont le visage était la nostalgie même».

     

    «Cela sentait la pluie, la laine mouillée, la craie, la poussière, l’encre fade, la transpiration très aigre des jeunes garçons».

     

    (Pascal Quignard, Villa Amalia)

     

    °°°

     

    « C’est un grand art, un art difficile, que de savoir se garder de l’exclusivisme vers lequel nous sommes inconsciemment entraînés par notre langage et même par notre pensée éduquée par le langage. C’est pourquoi on ne peut se limiter à un seul écrivain. Il faut toujours garder les yeux ouverts. Il y a la mort et ses horreurs. Il y a la vie et ses beautés. Souvenez-vous de ce que nous avons vu à Athènes, souvenez-vous de la Méditerranée, de ce que nous avons vu lors de nos excursions en montagne, ou encore au musée du Louvre. La beauté est aussi une source de révélation ».

     

    (Léon Chestov à ses filles)

     

    °°°

     

    -« Le poète est un jeune homme aux cheveux blancs, il est myope avec de gros yeux et il y a toujours quelqu’un qui vient de marcher sur ses lunettes… »

     

    (Roland Dubillard, Carnets)

     

    «Je sais que la poésie n’est pas un produit de consommation ; je vois bien ce qu’il y a de rhétorique dans le fait de dire que même les livres de poésie sont des produits de consommation, parce que la poésie au contraire échappe à cette consommation. Les sociologues se trompent sur ce point, il leur faudra le reconnaître. Ils pensent que le système avale et assimile tout. C’est faux, il y a des choses que le système ne peut ni assimiler, ni digérer. Une de ces choses, je le dis avec force, est la poésie. On peut lire des milliers de fois le même livre de poésie, on ne le consomme pas. Le livre peut devenir un produit de consommation, l’édition aussi ; la poésie, non »…

     

    (Pier Paolo Pasolini)

     

    °°°

     

     

    « Je vois encore mes camarades entassés sous les portraits de Marx, Engels et Lénine, harassés après un travail dans un froid qui descendait jusqu’à quarante-cinq degrés sous zéro, qui écoutaient nos conférences sur des thèmes tellement éloignés de notre réalité d’alors. Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire ».

    (Joseph Czapski, Proust contre la déchéance)

     

    °°°

     

    « On peut croire à l’immortalité en regardant les films de Bergman… »

     

    (Jeanne Moreau)

     

    °°°

     

    « La mythologie moderne commence par une constatation éminemment négative: Dieu a créé le monde, l'homme a créé Auschwitz».

     

    « Le souvenir presque palpable, vivant, d'une tragédie mythique — depuis longtemps galvaudée dans d'autres régions du monde — emplit l'air doré. Avec la mort du Christ, une terrible fracture est apparue dans l'édifice éthique qu'est — si l'on peut dire — le pilier de l'histoire spirituelle de l'homme. Qu'est cette fracture ? Les pères ont condamné l'enfant à mort. Cela, personne ne s'en est jamais remis. »

    «Je sais que la souffrance de mon savoir ne me quittera jamais. »

     

    « Avez-vous remarqué que dans ce siècle tout est devenu plus vrai plus véritablement soi-même ? Le soldat est devenu un tueur professionnel; la politique, du banditisme; le capital, une usine à détruire les hommes équipée de fours crématoires; la loi, la règle d'un jeu de dupes; l'antisémitisme, Auschwitz; le sentiment national, le génocide. Notre époque est celle de la vérité, c'est indubitable. Et bien que par habitude on continue à mentir, tout le monde y voit clair ; si l'on s'écrie: Amour, alors tous savent que l'heure du crime a sonné, et si c'est: loi, c'est celle du vol, du pillage. »

    (Imre Kertesz. Être sans destin)

     

    °°°

     

    «C’est par ses péchés qu’un grand homme nous passionne le plus. C’est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes et tout ce qu’ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous émeut aux larmes, et que nous le vénérons et le chérissons.»

     

    (Octave Mirbeau)

     

    °°°

     

    « Les grands sages sont tyranniques comme des généraux, tout aussi impolis et indélicats, car assurés de l’impunité. »

     

    (Anton Tchekhov, à propos de Tolstoï)

     

    °°°

     

    « Prie avec les lèvres de la révolte, avec le souffle des démons, avec le silence du désespoir. Prier du sein de l'irréparable, attendre de Dieu sa pâture à travers les branches emmêlées de l'impossible, est-il quelque chose de plus divinement humain ? Songe à ce que serait - j'imagine l'absurde - la prière d'un damné ? »

     

    (Gustave Thibon)

     

    °°°

     

    «Une seule chose a compté dans ma vie, aimer quelqu’un, être aimée de quelqu’un. J’ai vécu ou survécu grâce à cela. J’écris sur l’amour personnel, j’écris sur l’unique entreprise qui vaille au monde, aimer quelqu’un».

     

    (Catherine Safonoff)

     

    °°°

     

    Qu’entrevoit l’enfant au tréfonds de son sommeil ? Quel spectacle ravissant, qui la fait soudain éclater de son rire argentin au milieu de la nuit ?

    L’enfant au père, l’air résolu: « Allons, cheval, viens donc promenader ! »

    La mère, très fatiguée, s’étant réfugiée dans un fauteuil où elle se met à sangloter (les nerfs), l’enfant s’en vient vers elle et l’embrassant, lui demande d’un air bien grave: « Alors, dis-moi, tu as des problèmes ? »

    L’enfant au père: « Viens maîtressier, allons faire de l’écrition « .

    Ou encore: « Allez, Zorro, maintenant on ligote l’Indien au poteau de tortue ».

     

    ».

    L’enfant les yeux au ciel : « Et le prénom de Dieu, c’est quoi ? »

     

     

    (2007)

     

    °°°

     

    «Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine, ce serait probablement la drogue qu’on choisirait… »

     

    (Cormac McCarthy, Non ce pays n’est pas pour le vieil homme)

     

    °°°

     

    «Nous sommes appelés à sortir de nos cachettes de poussière, de nos retranchements de sécurité, et à accueillir en nous l’espoir fou, immodéré, d’un monde neuf, infime, fragile, éblouissant ».

     

    « Les Vivants n’ont pas d’âge. Seuls les morts-vivants comptent les années et s’interrogent fébrilement sur les dates de naissance des voisins. Quant à ceux qui voient dans la maladie un échec ou une catastrophe, ils n’ont pas encore commencé de vivre. Car la vie commence au lieu où se délitent les catégories. J’ai touché le lieu où la priorité n’est plus ma vie mais LA VIE. C’est un espace d’immense liberté… »

     

    «L’amour n’est pas un sentiment. C’est la substance même de la création ».

    (Christine Singer)

     

    °°°

     

    «On ne dénonce, en fait, que ce qu’on porte secrètement en soi-même.»

     

    «Ce n’est pas d’exister que je me sens coupable, mais d’exister tel que je suis. Fragile, incertain, contradictoire, minable. Bref, un chaos d’inconsistance. Et plus nuisible aux autres encore qu’à moi-même. Et condamné à faire avec ça».

    «Je suis en proie à un feu qui me dévore en même temps qu’il me cause un bonheur sans nom. Il me semble que le monde entier, à travers lui, m’habite et que je suis par là même avec tous et avec chacun. C’est un état que, si exténuant soit-il, je ne voudrais changer pour nul autre».

     

    (Georges Haldas)

     

    °°°

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « Un survol des ET de l’écriture ramuzienne conduit à deux constats. La récurrence de ce connecteur à l’entame d’unité propositionnelle marque fortement la subjectivité énonciative et son activité; en même temps, cette instance apparaît comme débordée par les événements, à la fois omniprésente et impuissante donc. Dans ce contraste entre subjectivation de l’énonciation et retrait dans l’organisation, la figure du narrateur du Village dans la montagne se construit comme celle d’un anti-démiurge. »

    (A propos du Village dans la montagne de Ramuz, sous la plume d’un pion annotant les Œuvres complètes…)

     

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    « Aussi longtemps que l’Etat d’Israël n’acceptera pas de rentrer dans le rang de la communauté des nations, et préférera s’enfermer dans un ghetto entouré de murs, conformément à l’idéologie biblique qui exigeait la séparation d’avec les goyim et l’auto- ségrégation fondatrice de l’identité du peuple, aussi longtemps que les Israéliens refuseront de considérer les Palestiniens comme leurs égaux, une vie arabe valant une vie juive, et laisseront un grand rabbin, Ovadia Yossef, les traiter de serpents, en ajoutant: Dieu a regretté d’avoir créé les Arabes, ou un quotidien populaire, le Maariv, donner la parole à un autre rabbin qualifié de savant pour qu’il dise: Les Arabes sont plus proches de l’animal que de l’humain — ce qui est d’autant moins admissible que 20% des citoyens israéliens sont arabes —, l’avenir de l’Etat juif ne sera pas assuré. Tout le reste n’est que propagande. »

    (Jean Soler, La violence monothéiste)

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    « Le mystique substitue à la racine l’invisible au visible, nous deviendrons cet inconnu que seul le Créateur connaît. Son œil remplace le nôtre. Le rien, en tout, devient saveur et joie en nous. Il faut accepter un absolu où l’on meurt. Je ne puis y songer qu’en disant le fameux Merci à l’instant qui me sera donné. »

     

    «Notre vie avec ses œuvres ne dure pas plus qu’un paquet de tabac, y compris le pays où j’attends: telle la petite fumée qui s’échappe comme si j’étais cette petite fumée au moment où la pipe reste chaude dans la main après avoir été expirée. Les années s’éteignent.
Je savoure la dernière braise. »

    (Maurice Chappaz)

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    « Plus assez fort pour tout étreindre, avoir au moins la pudeur de ne pas calomnier ce qui m’échappe... »

     

    (Gustave Thibon)

     

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     «Ce en quoi l’homme croit, existe.»

    (Anton Tchekhov)

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    Le mot CELA est le sempiternel entonnoir de tous mes vertiges de vieil enfant et d’adolescent prolongé : il y a de quoi devenir fou à le scruter, bien plus que le nom de Dieu qui ne se laisse pas regarder en face plus que le soleil ou qu’on affuble de tous les masques.

    Dieu tu ne l’as jamais vu. Dieu n’est pas CELA, mais CELA te ramène à ce Nom sans nom. Dieu t’a toujours tenu dans sa main, te dis-tu parfois, mais que diable en sais-tu? Eux le savent qui en ont fait le Tout-Puissant, Seigneur des armées, mais de celui-là tu ne veux rien savoir. Eux le savent qui en ont fait le Verbe ou l’Absent, le Vengeur ou le Sacrifié, le Glorieux ou le Mendiant, mais de tous ceux-là tu ne sais que dire ce matin alors que le mot CELA t’engloutit, seul et muet, comme si tu te voyais toi-même sans miroir, de dos ou du dedans, seulement visible les yeux fermés...

    (2009)

     

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    « Cher toi, un petit mot de Gaza, la mer par la fenêtre et Seule la mer, sur la table basse, d’Amos Oz. Je n’aime pas le personnage mais je dois dire que ce bouquin, dont tu m’avais parlé, c’est vraiment du bon et du beau. L’écrivain n’a pas dit un mot pendant la « guerre », ou à peine, du bout des lèvres, on a mal entendu ce qu’il disait... Hier j’ai parcouru le centre, en compagnie de quelques étudiants, on a peu parlé des bombardements, on a changé de trottoir, parce que le Conseil législatif menace de s’écrouler tout à fait, ses étages tombés les uns sur les autres comme un mille-feuilles. Que dire? On a plutôt parlé de mariage, d’immigration, de la vie, des études, rien n’est facile ici, mais la plupart des problèmes évoqués sont universels. Je le leur dis, parfois, comme à ces jeunes auteurs qui se plaignent que la vie d’artiste est un enfer, qu’on est mal payé, à Gaza... tiens donc... mais comment pourraient-ils savoir comment c’est, ailleurs? Où que j’aille, je ressens l’enfermement. Les rues du centre s’étirent loin, leurs perspectives débouchent sur la mer: à chaque pas, j’ai pourtant la nette conscience de l’emprisonnement, de la fermeture. Peut-être parce que le point de passage d’Eretz m’impressionne au plus haut point, à chaque fois que je traverse ses guichets, son labyrinthe de couloirs, ses portes métalliques... Ou parce que je sais bien à quoi ressemble Gaza, vue de haut, sur une carte, ce petit rectangle clos. Ou alors parce que les sbires du Hamas contrôlent chaque coin de rue. Mais sans doute ce sentiment vient-il d’abord des conversations que j’ai, qui ressemblent tellement à celles de prisonniers, où il est toujours question de contrebande, de fuite, de désir d’ailleurs. En payant 6 000 dollars et en rampant pendant 500 mètres, on peut passer en Egypte. Mais à quel prix peut-on abandonner son pays, sa famille ? Seules les heures passées avec Sami sont plus légères. Il travaille avec des Italiens, le personnel des ONG va et vient plus librement, peut-être que ça lui apporte un peu d’air frais. Avec lui j’ai l’impression de parler à un homme libre. On peut évoquer la guerre aussi. Nous sommes dans la véranda, les voitures défilent sur le bord de mer, et les passants. Je lui demande comment c’était, en janvier, ici. Comment étaient les rues, qu’est-ce que j’aurais vu, par la fenêtre ? Il sourit. Pendant les bombardements, tu ne serais pas resté à la fenêtre. Le reste de la soirée s’est passé sur le toit, à manger du poisson grillé sur des chaises en plastique, et le poisson est divin, à Gaza, au coucher du soleil. Il y avait des tirs, au loin, je me suis demandé si j’étais le seul à les entendre — ce sont des chars, dit Sami, la bouche pleine, et nous avons parlé d’autre chose, et une fanfare est passée, dans la rue, tout en bas, un mariage avec grosse caisse et trompettes. Nous regagnons Ramallah demain matin. Je t’embrasse, Pascal. »

    (Pascal Janovjak à JLK, le 19 mai 2009)

     

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    «Je vous écris parce que vous n’avez pas de consigne et que vous ne vous laisserez pas prendre dans de viles polémiques, dans des questions de centimes. Vous êtes une eau apaisante pour la soif de folie, la soif la plus difficile à étancher que vous êtes les seules à calmer, en vous déplaçant sous la dictée de ce qu’il n’y a pas à expliquer ni à s’expliquer. Je vous vois avec vos gilets de chambellans barrés d’une écharpe, et je sais que vous êtes de petits êtres romantiques qui vous promenez dans la roseraie du ciel. Sur le mont Calvaire vous avez ôté ses épines au Christ et, depuis lors, votre bec est comme l’épine de la chance, bien que sur votre bouche soit resté le rictus déchirant de cette douleur. »

    (Ramon Gomez de La Serna, Lettre aux hirondelles)

     

    «Senza un’idea concreta per nulla astratta, familiare, dominante, della Tenebra, non c’è nessuna luce. »

     

    (Guido Ceronetti)

     

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    « Si je refuse obstinément tous les plus tard du monde, c’est qu’il s’agit aussi bien de ne pas renoncer à ma richesse présente. il ne me plaît pas de croire que la mort ouvre sur une autre vie.»

    (Albert Camus)

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    « La vie de cette femme étonnante m’intrigue encore, bien que ce qu’elle écrit me paraisse en grande partie ridicule. Mais sa vie combine, dans des proportions presque parfaites, des éléments comiques et tragiques qui sont peut-être les deux faces opposées d’une même médaille. Si j’en crois mon expérience, tout ce que j’ai écrit de drôle est d’autant plus terrible que comique, ou terrible parce que comique ou vice versa. Ainsi la vie de Simone Weil me frappe-t- elle par son comique exceptionnel autant que par son authenticité tragique. Si, avec l’âge, j’acquiers une pleine maîtrise de mon talent, j’aimerais écrire un roman comique dont l’héroïne serait une femme — et quoi de plus comique qu’une de ces redoutables intellectuelles, si fières, si gonflées de savoir, s’approchant de Dieu, pouce à pouce, en grinçant des dents ? »

    (Flannery O’Connor, à propos de Simone Weil)

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    « Quantité de vieilles demoiselles qui n’ont jamais fait l’amour ont dépensé le désir qui était en elles sur des perroquets, des chiens, des neveux ou des parquets cirés. »

     

    «La grande erreur du marxisme et de tout le dix- neuvième siècle a été de croire qu’en marchant tout droit devant soi on monte dans les étoiles.»

     

    «Il faut bien que nous ayons accumulé des crimes qui nous ont rendus maudits, pour que nous ayons perdu toute la poésie de l’univers. »

     

    « L’homme est un animal social. Nous ne pouvons rien à cela, et il nous est interdit d’accepter cela sous peine de perdre notre âme.»

     

    «Quand je suis quelque part, je souille le silence du ciel et de la terre par ma respiration et le battement de mon cœur.»

     

    «L’essence du beau est contradiction, scandale et nullement convenance, mais scandale qui s’impose et comble de joie... »

     

    (Simone Weil)

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    « Regardez, regardez le monde, le monde est parfait ! »

    (Alexandre Soljenitsyne)

     

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    Le paradis est sous le drap du ciel. Le paradis est dans tes bras. Le paradis est dans la lumière tamisée de la chambre. Le paradis est dans l’orbe du jour. Le paradis est dans la nacelle du sommeil. Le paradis est ce matin gris suprême. Le paradis est une main sur une joue endormie. Le paradis est un regard qui s’éveille. Le paradis est une femme au petit chien. Le paradis est une paire de petites filles pestes qui auraient passé la vingtaine. Le paradis serait que tout ça dure sans durer.

    (Avec Lady L.)

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    «Les époques sont insanes, le démoniaque en nous est un éternel cachot patriotique, au fond duquel la bêtise et la brutalité sont devenues les éléments de notre détresse quotidienne. »

    (Thomas Bernhard)

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    «Nous sommes devenus une société avouante... on avoue ses péchés, on avoue ses crimes... on avoue son passé et ses rêves... on s’emploie, avec la plus grande exactitude, à dire ce qu’il y a de plus difficile à dire...on avoue en privé et en public, à ses parents, à ses éducateurs, à son médecin... L’homme en Occident est devenu une bête avouante. »

    (Michel Foucault)

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    «La société devient ainsi un confessionnal de plein vent où l’aveu sans repentir tient lieu d’absolution. il faut souligner la part d’exploration de l’inconscient dans ce dévoilement de l’âme. on a éliminé le mystère d’en haut ; après quoi on a supprimé, en l’éclairant, le mystère d’en bas. Le ciel fermé et l’égout grand ouvert... »

    (Gustave Thibon)

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    « Ces instants où se révèle à nous la trame de notre existence, par la force d’un rituel que nous reconduirons avec plus de plaisir encore de l’avoir enfreint, sont des parenthèses magiques qui mettent le cœur au bord de l’âme, parce que, fugitivement mais intensément, un peu d’éternité est soudain venu féconder le temps. au dehors, le monde rugit ou s’endort, les guerres s’embrasent, les hommes vivent et meurent, des nations périssent, d’autre surgissent qui seront bientôt englouties et, dans tout ce bruit et toute cette fureur, dans ces éruptions et ces ressacs, tandis que le monde va, s’enflamme, se déchire et renaît, s’agite la vie humaine. alors buvons une tasse de thé... »

    (Muriel Barbery, L’élégance du hérisson)

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    « Enfin cette idée du Temps avait un dernier prix pour moi, elle était un aiguillon, elle me disait qu’il était temps de commencer, si je voulais atteindre ce que j’avais quelquefois senti au cours de ma vie, dans de brefs éclairs, du côté de Guermantes, dans mes promenades en voiture avec Mme de Villeparisis, et qui m’avait fait considérer la vie comme digne d’être vécue. Combien me le semblait-elle davantage, maintenant qu’elle me semblait pouvoir être éclaircie, elle qu’on vit dans les ténèbres, ramenée au vrai de ce qu’elle était, elle qu’on fausse sans cesse, en somme réalisée dans un livre ! »

    (Proust)

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    « Ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, des criminels en impuissance?»

    «La douleur n’attend pas le nombre des années. »

    « Nous n’avons de vraies passions que pour ce qui nous fait défaut. »

    «Les façades vous observent. Voyez celle de cette maison: à la façon dont les volets en sont fermés, vous pouvez dire qu’elle vous fait la gueule. »

     

     

    (François Debluë, Fausses notes)

     

    «La sécurité règne dans les lettres», l’ordre symbolique y est maintenu par une police de gazetiers dont le visa de censure qu’ils accordent à l’auteur de livres sans contenu et sans forme exalte le sentiment de la mission. »

    (Gaston Cherpillod)

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    «J’aimerais ne plus éternellement survoler. J’aimerais sentir en moi un poids, qui abolisse l’illimité et m’attache à la terre. Pouvoir, à chaque pas, à chaque coup de vent, dire « maintenant, maintenant, maintenant », et non plus « depuis toujours ou « à jamais ».

    (L’ange des Ailes du désir, signé Peter Handke)

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    «Être de nouveau secoué dans le métro avec tout le monde. »

     

    (Peter Handke)

     

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    « Les rues sont plus longues la nuit que le jour. »

    (Ramón Gómez de La Serna)

     

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    C’est au bout de la nuit des ombres que tu deviendras l’enfant ou l’adolescent porteur de l’ange de la désolation qui est appelé à te rendre la vue. L’émouvante beauté de Mozart n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté du ciel de Baudelaire sali de boue n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté des femmes aux pieds du crucifié n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté du feu pascal passant de main en main n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté de la mère disparue ou de l’enfant qui vient sera la source même de l’aura…

    (2011)

    «Aimer, c’est être embêtant, tâtillon, exigeant, c’est vouloir qu’on soit mieux qu’on est, c’est empoisonner l’existence de l’être qu’on aime. »

    (Jean Dutourd)

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    « Si j’écris, il est possible de faire allusion à la mort, sinon, dans la conversation, cela de devient impossible : je dois aller bien ! L’autre jour encore, une femme de ma connaissance, une bavarde, une vraie sangsue, me félicitait de me porter si bien, alors que tout de mon apparence exprime le contraire. J’aurais dû lui répondre : ‘‘Non, je ne vais pas bien, je ne suis plus qu’un résidu de chiotte ! », mais ce n’est pas bienséant, n’est-ce pas? et le dire à une dame âgée est d’autant plus malséant que cela lui parle d’elle. Ceci dit, je peux parler de la mort avec des amis, et puis, bien sûr, avec le notaire ! Voilà quelqu’un qui s’intéresse à ma mort ! »

    (Guido Ceronetti)

     

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    «Si j’ai atteint cette maison de thé, au bord d’un petit lac, c’est que j’ai fait un long chemin dans ce jardin initiatique des environs d’amsterdam qui raconte un parcours de vie. depuis la grotte de la naissance entourée de fougères, les sentiers de l’enfance et de l’adolescence, jusqu’à l’impasse du plaisir facile et ses rhododendrons, la colline de l’ambition entre les sauges et les bruyères, le désert de la solitude sans aucune végétation, il ne me reste à parcourir que l’étroite pelouse de la sérénité, décorée de bonsaïs, qui accompagne la vieillesse jusqu’au tumulus de la mort, veillée par un chêne centenaire. »

    (Jacques Tournier, La Maison de thé)

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    « La mort est douce : elle nous délivre de la pensée de la mort. »

    (Jules Renard)

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    «Autrefois les dieux se faisaient comprendre par des signes, puis dieu devint parole dans un homme, puis il y eut l’orgue, le violoncelle, il y eut Ich hab genug , Don juan et ensuite il y eut le blues. Et un samedi d’hiver, à une heure de l’après-midi, la vrille entra dans les os d’un enfant de douze ans, alors qu’il faisait morne sur le lac et dans la maison, froide lumière de décembre, soleil pâle, traits accusés des meubles dans la pâleur de la chambre, et tout à coup il y a cette trompette et ce chant, et les tambours qui battent au fond de son corps et coulent un violent flux chaud dans son torse, torrent, concert de joie blessée et ardente, plainte et cri, appel et écho de l’appel et la résonance encore de cet appel et de ce chant qui ne se taira plus, qui module sa propre enfance à lui, le garçon de douze ans dans la grisaille froide de la famille qui se déglingue et de la trop belle maison trop aimée et qui craque déjà sur ses ruines et de sa vie qu’il faudra inventer sur ces ruines et l’amour blessé et la solitude à marcher au plus près et à persévérer sur les confins, et le père qui va mourir, la mère qui se tait, la lumière froide monte du lac, vient dans les chambres, met ses reflets aux parois, aux miroirs, aux plafonds blafards comme les figures des morts pas encore morts, des déchus, des aimants qui hantent le passé du garçon tout à coup ivre de ce blues, et le présent au désert et le triste avenir, comme si le blues à la seconde même récupérait tout l’imparfait, et l’abrogeait, l’anéantissait, installant à sa place, une fois pour toutes, l’élégie de l’origine exactement reconnue, fondée, accusée dans la musique la plus douée de regret qui fut jamais. »

    (Jacques Chessex, L’Imparfait)

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    «L’homme s’abîme comme le vin vieillarde.»

     

    «Une agonie, n’est-ce pas du bon pain pour le littérateur ? »

     

    (François Nourissier, Bratislava)

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    «Faire quelque chose, et de cette manière, c’est-à-dire faire ce qui t’est propre, sous la seule poussée de forces intérieures : cela seul donne la vie, cela seul peut sauver. ce faire-là, et nul autre, voilà ce que j’appelle le travail. »

     

    « Sans la conscience que notre existence est brève, nous n’accomplirons aucune action qui vaille. si nous ne demeurons pas dans cette conscience, nous serons peut-être actifs en apparence, mais nous vivrons, pour l’essentiel, dans une attente perpétuelle (presque toujours des forces extérieures nous rivent et nous condamnent à l’apparence de l’activité). »

    (Ludwig Hohl, Notes)

     

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    «On peut répondre à une insulte, à une ruade, mais comment on s’y prend pour défaire un sourire ? »

    (Quentin Mouron)

     

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    «Il aime les voyages. Ce qui l’ennuie, c’est de changer de place. »

    (Jules Renard)

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    «La beauté fait le vide — elle le crée — comme si cet aspect que prend toute chose qui en est baignée venait d’un lointain néant et devait y retourner, laissant la cendre de sa face en héritage à la condition terrestre, à cet être qui participe de la beauté; et lui demande toujours un corps, sa juste image, dont par une espèce de miséricorde elle lui laisse quelquefois la trace: cendre ou poussière. au lieu du néant, un vide qualitatif, pur et marqué à la fois, l’ombre du visage de la beauté lorsqu’elle se retire. Mais la beauté qui crée ce vide, ensuite, le fait sien, car il lui appartient, il est son auréole, l’espace sacré où elle demeure intangible. où il est impossible à l’être humain de s’installer, mais qui le pousse à sortir de lui-même, qui amène l’être caché, âme accompagnée des sens, à sortir de soi ; qui entraîne avec lui l’existence corporelle et l’enveloppe, l’unifie. et sur le seuil même du vide que crée la beauté, l’être terrestre, corporel et existant, capitule ; il dépose sa prétention à être séparément et jusqu’à son ambition d’être lui-même ; il livre se sens, qui ne font plus qu’un avec son âme. Événement qu’on a nommé contemplation et oubli de tout souci... »

    (Maria Zambrano, Les Clairières du bois)

     

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    «L’écrivain écrit par besoin, voilà qui semble généralement admis. mais quelle est la nature de ce besoin? face à la souffrance du monde, quelle peut être sa légitimité?»

     

    « Le besoin d’écrire répond à quelques questions essentielles, mais le meurtre et l’injustice ne renvoient pas à l’ailleurs de la guerre ou de la révolution, ils sont perpétrés ici, chaque jour, dans le texte des vies les plus banales. C’est aux confins du silence, au bord d’un vertige toujours suspendu, que l’écriture peut se permettre de surgir, sans illusion ni emphase, rachetée, si elle doit l’être, par la conscience de sa dérisoire insuffisance. »

    (Jean Vuilleumier)

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    « Le chemin est souvent long et difficile, qui mène de l’impression à la connaissance, et beaucoup de gens sont tout simplement de piètres voyageurs. »

    (Kafka)

     

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    «Les cheveux de l’enfant: non pas une odeur mais tout de suite un sentiment. »

    (Peter Handke)

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    «Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais par manque d’émerveillement.»

    (G.K. Chesterton)

     

     

     

     

    « Pourquoi lisons-nous, sinon dans l’espoir d’une beauté mise à nu, d’une vie plus dense et d’un coup de sonde dans son mystère le plus profond ? »

    (Annie Dillard)

     

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    «Celui qui ne s’aime pas n’aime rien en vérité : ce qu’on nomme amour n’est que le masque de son dégoût de lui-même. »

    (Gustave Thibon)

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    «Vous avez vu: c’est le bal des vampires, la moitié des gens qui vont se retrouver à Davos devraient être en prison, et nous déployons une armada policière pour les protéger, sans compter nos ministres qui vont ramper à leurs pieds ! »

    (Jean Ziegler)

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    «Le seul obstacle, c’est l’effrayante paresse des humains. ils sont si paresseux qu’ils préfèrent prier une heure plutôt que de penser une minute. »

    (Ludwig Hohl)

     

    Enfin Kolia demande à Aliocha karamazov: «Est-ce vrai ce que dit la religion, que nous ressusciterons d’entre les morts, que nous nous reverrons les uns les autres, et tous, et ilioucha ? » Alors karamazov: «Oui, c’est vrai, nous ressusciterons, nous nous reverrons, nous nous raconterons joyeusement ce qui s’est passé ». Et moi : je ne sais pas, ce n’est pas sûr tout ça, enfin moi je n’en suis pas sûr du tout, mais ce qui est sûr c’est ça : c’est que nous nous racontons et nous raconterons à n’en plus finir et joyeusement tout ce qui s’est passé, ainsi les livres sont-ils une préfiguration de la joyeuse conversation du paradis...

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    «Les naufrages permettent de tester la solidité de l’humour.»

    (Chesterton)

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    «C’est splendide, à vrai dire, d’en- tendre vibrer comme vibre un bocal dangereusement significatif, cet instrument étourdissant qu’est un être... »

    (Charles-Albert Cingria)

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    «Mon village, je peux le dessiner maison par maison. Je le connais comme mon sac à main.»

    (Zouc)

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    «Quand mère s’est jetée sous le train, il a bien fallu trouver une femme de ménage. Père était sur les routes dès l’aube pour le travail, je l’entendais tousser longuement le tabac de la veille, mettre rageusement ses habits, avaler en vitesse le pain et le fromage. puis il criait un nom d’enfant, le mien, par la cage d’escalier, pour que l’école ne soit pas manquée. L’appel était si brusque, incontestable, malgré le diminutif affectueux, qu’il signait d’un coup le retour à la vie diurne. Père claquait la porte et le silence régnait dans l’appartement jusqu’au soir. »

    (Jérôme Meizoz)

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    On n’oubliera pas que des hommes furent traités, non loin de là, plus mal que Bijou, Ramsès ou Rintintin la star. Quant à moi, je me rappelle cet autre épisode rapporté par Léautaud, du type décidé à foutre son chien à la Seine, qui s’y reprend à deux fois car l’animal revient, et qui la troisième fois le rejette si violemment qu’il tombe à l’eau avec le chien, lequel, trop bon, lui sauve la peau...

    (En 2014, au cimetière des chiens d’Asnières-sur-Seine)

     

     

    « Garde ton cœur en enfer, et ne désespère pas. »

     

    (le starets Silouane du Mont Athos)

     

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    « Marcel Jouhandeau, c’est la province des textes : la vraie noblesse littéraires est là. Il n’a suivi personne, lui. Il s’est efforcé d’être lui-même, dans son pays d’origine, par les siens et par ses racines, ne jouant le jeu des spectacles parisiens que pour mieux revenir à lui-même , à sa terre et à ses contes d’enfer. Jouhandeau, pour moi, était un maître à écrire. Il fut aussi un ami exigeant. Que ceux qui le trouvent démodé se posent la question des modes qui les portent. La province des textes est la terre de toute littérature.»

     

    (Yves Navarre)

     

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    « Le langage des êtres vrais n’a autant de grandeur que parce qu’il est près du silence. Ce qui fait l’attrait du style, c’est l’imprévu, l’absence d’apprêts, la rigueur ou le soupçon de quelque mystère. Le plus grand mérite de l’écrivain, c’est peut-être de se tenir à la limite de l’obscurité qui avoisine et accompagne toujours les secrets, de savoir être inédit, d’approcher l’ineffable, sans renoncer à la clarté. Quand il s’agit de l’inintelligible, de l’indicible, c’est alors que le langage est le plus troublant, s’il sait suggérer, ce qui ne lui est pas permis d’avouer ou de formuler. On recourt à l’analogie. On laisse affleurer sous les mots qu’on ne saurait, à aucun prix, ni décrire ni nommer. Rien de plus conventionnel apparemment. Il arrive cependant que dans un tournemain ou grâce a une faille quelque chose passe. Passe- passe. Il court, il court, le furet. »

     

    (Marcel Jouhandeau)

     

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    Ce visage a mille visages de moment en moment, comme ce paysage de lumière en lumière.

     

    (1979)

     

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    « Imaginez votre âme sans perception, sans fenêtre ouverte sur le monde matériel. Vous rêveriez peut-être encore un peu sur vos souvenirs de ce monde, et puis… vous vous endormiriez. Du reste qui voudrait d’une immortalité uniquement spirituelle ? Ce que nous désirons, c’est l’immortalité du corps, et du corps si possible, glorieux, rajeuni, bien portant, bien jouissant. C’est d’ailleurs là ce que nous propose saint Paul, pas autre chose ! Quant à Moïse, il nie formellement toute espèce d’immortalité personnelle. Jusqu’au Livre de job, Yaveh se désintéresse des morts ».

    (Guy Rachet, cité par Pierre Gripari)

     

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    « On écrit parce qu’on s’enfonce et qu’on ne peut plus aller nulle part. »

     

    (Anton Tchekhov)

     

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    « Je suis une vieille orpheline à la recherche de trésors perdus. »

     

    (Alice Rivaz

     

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    « En tout ce qui suscite, chez nous, le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. Le beau et la preuve expérimentale que l’incarnation est possible. Dès lors, tout art de premier ordre est par essence religieux, c’est ce qu’on ne sait plus aujourd’hui. Une mélodie grégorienne témoigne autant que la mort d’un martyr. »

     

    (Simone Weil)

     

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    La vérité ne peut pas vaincre, mais seulement convaincre. C’est le malheur du christianisme, depuis Constantin, d’être parvenu à vaincre.

    (1980)

    Beaucoup de gens qui courent. Beaucoup de hangars à l’abandon et de cadavres de voitures. Beaucoup de gens qui parlent tout seuls...

     

    (La Nouvelle Orléans, 1981)

     

    °°°

     

    « C’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache, dans sa grange, un vieillard juif.… En ces temps terrible où la démence règne au nom de la gloire des États et du bien universel, en ces temps où les hommes ne ressemblent plus à des hommes, où ils ne font que s’agiter comme des branches d’arbres, rouler comme des pierres, qui, s’entraînant les uns les autres, comblent les ravins et les fossés, en ce temps de terreur et de démence la pauvre bonté sans idée n’a pas disparu. »

     

    (Vassili Grossman, Vie et destin)

     

    °°°

    Cette image possible de l’enfer : le lieu où le plaisir serait obligatoire: l’enfer de l’agréable.

    J’aimerais écrire, simplement, le livre que j’aimerais lire.

    Avec ma bonne amie et notre premier enfant, je suis entré dans les circonstances de la vie.

     

    (1982)

     

    « L’humour ne peut exister que là où les gens discernent encore la frontière entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. »

    (Milan Kundera)

     

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    « Qui écrit ne voit plus, et qui voit n’écrit plus. »

     

    (Jean-Claude Renard)

     

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    Il y a un mécanisme de la destruction, tandis que la création ne peut être qu'organique.

     

    (1990)

     

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    « La langue est la maison des peuples. »

    (Claude Duneton)

     

    °°°

     

    « L’accent de la prose, c’est l’intime, philosophie de l’homme, son secret. Pour lui-même, secret. »

     

    « Dans le style le plus simple que la phrase soit vierge. On veut une neige fraîche où personne encore n'a marché. »

     

    (Jacques Chardonne)

     

    °°°

    L’émission Ciel mon mardi nous plonge en pleine folie ordinaire. Il y est question du Nouvel Âge. Y apparaît d’abord le Gourou de la Détente, qui parle de la gestion des émotions et l’exploitation du 90 % des fabuleuses potentialité dont chacun de nous dispose. Même l’ouvrier, précise-t-il, même la concierge. Merci pour eux. Puis se pointe le Chef de Projet qui investit dans le créatif et l’affect. Enfin, nec plus ultra du plus-que-réel : la Conceptrice, flanquée du Psy lacanien qui évoquent leur greffe d’organes culturels sur la base du Capital Joconde...

     

    (1990)

     

    °°°

     

    « C’est quand j’écris que je suis le plus vivant. Les mots sont beaux, les mots sont justes, les mots sont victorieux. »

     

    (Hervé Guibert)

     

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    Rendre grâce: cela seul devrait suffire à nous justifier. Glorifier le monde donné. Au lieu de se borner à prendre et jouir : pacifier et transmettre.

     

    Tout nous fait signe. Tout appelle à être reconnu. Tout a besoin de nous.

     

     

     

    Attention au langage. Notre bien commun. Ne pas saccager.

     

    Un vent tellement vent qu’il en devient noir.

    (1990)

     

    °°°

    Pendant la guerre, un homme affamé se résigne à manger son chien, regarde les os qu’il en laisse et soupire: pauvre Médor, comme il se serait régalé...

     

    (Jules Renard)

     

    °°°

    « S'il n’y a rien après la mort, je serai bien attrapé ! Mais je ne regretterai pas d’avoir cru à l’amour... »

     

    (Le curé d'Ars)

     

    °°°

    « Il ne faut pas écrire comme les enfants pleurent et crient pour se faire remarquer. »

     

    (Jacques Chardonne)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « Nous qui avons une patte restée coincée dans le tiroir de l’adolescence, nous en garderons toujours, sous nos rides, quelque chose. »

     

    (Thierry Vernet)

     

    °°°

     

    « La fonction de l’artiste est ainsi fort claire : il doit ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde par fragments, comme il vient. »

     

    (Francis Ponge)

     

    °°°

     

    « Je vois la page blanche et me dis : avec un peu d’attention, je peux, peut-être, écrire quelque chose de propre, de net. »

     

    « Quand son propre corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme. »

     

    (Thierry Vernet)

     

    °°°

     

     

     

     

    D’où vient en nous le sentiment de la beauté ou de l’harmonie ,de la laideur ou du chaos ? Je ne crois pas qu’il s’agit seulement d’éducation ou de culture. Je crois qu’il y a, tout au fond de nous, et même levés tous les tabous, le sens d’un ordre secret et sacré que dérange, et même que défait, ce qu’on appelle le mal.

     

    (1994)

     

    °°°

    « La haine d’un milliard de musulmans est une chose trop grande pour le monde. »

     

    (Ismaïl Kadaré)

     

    °°°

     

    Il faut que je me persuade chaque matin que je ne suis pas nul. Il faut que je me persuade chaque matin que mon travail est légitime. Il faut que je me persuade chaque matin, que ce que je fais n’est pas à jeter. Ensuite, il n’y a plus qu’à s’y mettre.

     

    (1994)

     

    °°°

     

    Sur une affiche placardée à la bibliothèque universitaire : pour un quart d’heure de méditation: espace Dieu, salle X.

     

    Le travail et le seul acte, avec l’enfantement, qui ajoute un contenu à l’extase.

     

    (1994)

     

    °°°

     

    « L’homme de ce temps a le cœur dur et la tripe sensible. Comme après le déluge, la terre appartiendra peut-être demain aux monstres mous ».

     

    (Bernanos)

     

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    « Vite, vas-y dans la nuit et le gouffre ! Mais au nom de Dieu, ne réfléchis pas, ne te laisse pas prendre par le sommeil. Demain, nous arriverons peut-être ! »

     

    (Dino Buzzati)

     

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    Parlé quelques instants cet après-midi avec le vieux Théodore Monod, qui voit l’ère atomique commencer le 6 août 1945, caractérisée par le fait que, désormais, les armes humaines sont en mesure de contaminer les générations à venir, signe selon lui, de leur caractère démoniaque.

     

    (7 mars 1996)

     

    « J’aperçois des choses que je n’ai jamais vues. Il me semble que je n’ai jamais su faire un ciel. »

     

    (Camille Corot à la veille de sa mort)

     

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    « Tout homme est, en naissant, assorti d’un monstre. »

    (Léon Bloy)

     

     

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    On peut se perdre à tout moment. Cela se passe comme ça, on ne sait comment. Parfois, même certains jours, on meurt, physiquement ou psychiquement. Aujourd’hui, j’ai perdu pas mal de temps, mais la vision d’une vieille femme, à un arrêt de bus, m’a sauvé...

     

    (11 juin 1997)

     

    °°°

     

    Les vicieux m’ont détourné du vice (de l’imbécillité du vice),autant que les vertueux de la vertu.

     

    (6 octobre 1997)

     

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    L’enfer et ce lieu où l’on ne sourit pas.

     

    La femme-enfant que j’ai rencontrée dans le train, qui m’a suivi et avec laquelle j’ai dormi, tout habillé, en automne, 1970.

     

    Les poissons Flaubert et Bazac que je tenais par la queue dans un rêve récent.

     

    La fraîcheur du premier corps étreint, et la fraîcheur des draps.

     

    Ma première amour, impossible, à 10 ans.

     

    (1997)

     

    °°°

     

    « Plus vous travaillez, plus s’approfondit le mystère de ce qu’est l’apparence. »

     

    (Francis Bacon)

     

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    La folle de Cordoue

     

    Le vieux philosophe des escaliers du Marché ramenant chaque midi, de l’épicerie, sa boîte de raviolis ou de lentilles.

     

    Le décor de théâtre des murs de Sienne, la nuit, et le pas solitaire qui en peuplait l’espace.

     

    Un crépuscule à Derborence, Colorado.

     

    Les tables aux têtes de porc alignées sous la falaise éclairée par une vierge de néon, cette année-là, à Sorrente.

     

    La silhouette de mon père quittant la maison dans la nuit jaune des matins de neige, à l’époque des anciens réverbères aux poteaux de bois.

     

    L’odeur des escargots dans les haies de l’asile des aveugles, juste après la pluie.

     

    Le modeste ruisseau Danube dans les prairies de Souabe, adolescent comme nous en 1961, l’été de la mort d'Hemingway et de Céline.

     

    Le couple classique de la mère, très belle, et de son fils aux cernes bleutés, dans le train pour l’Italie.

     

    Penser à ce que sont les gens en réalité. Penser à ce qu’ils ont reçu et ce qu’ils auraient voulu recevoir. Penser à ce qu’ils ont appris et au moment où ils ont cessé d’apprendre. Penser à ce qu’ils ont risqué. Penser à ce qu’ils ont osé. Penser à ce qu’ils ont pensé.

     

    (1997)

     

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    Le bonheur de l’écriture nous est donné quand on écrit malgré soi.

     

    Le raisin que nous allions grappiller dans les vignes surplombant le lac Majeur, la nuit, au clair de lune, avec les hautes maisons de pierre de Scajano, qui se détachaient sur le ciel, cet été de notre enfance.

     

    Le premier corps étreint – toute la nuit.

     

    Le besoin de se perdre dans la foule, dans la forêt, dans les caresses, dans le vin.

     

    Ma mère, marchant dans la rue, et moi séchant les cours à une terrasse : la fourmi, la cigale.

     

    Un interminable camion rouge, sur l’autoroute de Francfort, me dépassant avec cette inscription sur son flanc droit : chips, chips, chips, hourra !

     

    L'heureuse discipline que de penser qu’on n’est rien, et d’agir, comme si de rien n’était

     

    (1999)

     

    °°°

     

    « Le palimpseste de la mémoire est indestructible. »

     

    (Baudelaire)

     

    °°°

     

    Adolf Wölfli, quand on commençait à l’embêter, s’exclamait: «Ch'muss'schaffe !», « Faut que je travaille !». Et il s’en allait ne rien faire au fond du jardin ou loin des autres internés…

     

    °°°

     

    « Dans la poche d’un blouson tu trouves / le billet bleu du vaporetto / (il biglietto, non cedibile)/ Le billet bleu/ pas plus grand / qu’un timbre de la république togolaise, /te promet un changement de voyage. / La cire fond sur ton souvenir, /l’amande des neiges perpétuelles se liquéfie./ Maintenant l’expédition peut commencer… »

     

    « Parle plus bas: tu es plus vieux que celui / que tu as si longtemps été; tu es plus vieux/ que toi-même - et tu ignores toujours / ce que sont l’absence, la poésie et l’or… »

     

    (Adam Zagajewski)

     

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    « And oh the difficult languages ! / and oh the easy languages ! / Then you left./ When you were a boat / and I was a boat / We hid so much and so well we were finally /unable to find ourselves at all / Yes we left the keys / Your fingers were our cathedral/ because everything you did was sacred to me … »

     

    (David Shapiro, Cathedral)

     

    Ne plus chercher d’assentiment, de qui que ce soit. Ne se fier qu’à soi. 

     

    Règle sage à méditer tous les jours : ne rien attendre de qui n’a rien à donner.

     

    °°°

     

    Le sommeil conseille à la nuit de se confier au rêve.

     

     

     

    On ne comprend rien à la littérature en se figurant que c’est pour faire joli ou juste pour s’évader, alors qu’elle n’est qu’invasion et redoutable beauté.

     

    °°°

     

    « Admire ce monde qui jamais ne te boude – comme tu admirerais un adversaire, sans le quitter des yeux ni t’éloigner de lui ».

     

    (Annie Dillard)

     

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    Le jeune écrivain est assez naturellement con. Puisse-t-il rester jeune.

     

    °°°

     

    «Nous pouvons mettre en scène notre propre action sur la planète – construire nos villes sur ses plaines, construire des barrages sur ses rivières, ensemencer ses terres fertiles – mais notre activité signifiante couvre bien peu de terrain. Nous n’utilisons pas les oiseaux chanteurs, par exemple. Nous n’en mangeons pas beaucoup; nous n’en faisons pas nos amis; nous ne saurions les persuader de manger plus de moustiques ou de transporter moins de graines de mauvaises herbes. Nous pouvons seulement en être les témoins. Si nous n’étions pas là, ces oiseaux seraient des chanteurs sans public, tombant dans la forêt déserte. Si nous n’étions pas là, des phénomènes tels que le passage des saisons n’auraient pas le moindre de ces sens que nous leur attribuons. Le spectacle se jouerait devant une salle vide, comme celui des étoiles filantes qui tombent pendant la journée. C’est la raison pour laquelle je fais des promenades». 

     

    (Annie Dillard)

     

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    « En réalité, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument d’optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence d’entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur ».

    (Marcel Proust, Le Temps retrouvé)

     °°°

     

    «Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette dessus un croûton de pain que les petits moineaux, ils viennent, moi je les entendrai voleter, et ça me fera une joie de ne pas être seul, en dessous. »  

    (Fédor Dostoïevski, Les Frères Karamazov)

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     « Celui qui n’a pas vu qu’il est immortel n’a pas droit à la parole. »

    (Ludwig Hohl, Notes)

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    « Si l’idée de la mort dans ce temps-là m’avait, on l’a vu, assombri l’amour, depuis longtemps déjà le souvenir de l’amour m’aidait à ne pas craindre la mort. »

    (Marcel Proust, Le Temps retrouvé)  

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    «En écrivant, j’éprouve la richesse des possibles, inhérente à toute situation humaine. subitement, je ne suis plus condamné à cette dichotomie absolue, fallacieuse et étouffante, à ce choix cruel d’être la victime ou l’agresseur en l’absence d’une troisième voie plus humaine. Quand j’écris, je redeviens une personne dont les diverses facettes s’interpénètrent, un homme capable de s’identifier aux malheurs de l’ennemi et à la légitimité de ses desiderata sans renier pour autant le moindre atome de son identité. »

    (David Grossman)

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    Je lis « lorsque j’ouvre les yeux, je me crois natif de la lumière, lorsque je les ferme, j’ai peur de mourir ; une extrémité du regard cherche les anges, tandis que l’autre se perd dans les intestins », je lis « il existe entre la nécessité d’étreindre, et celle d’être libre, une profonde blessure qui ne peut être guérie, où l’espérance s’épuise à chercher un passage; le chemin de la plus grande souffrance est devenu impraticable; la violence, une réponse possible; je suis pris d’un désir incontrôlable de pleurer », je lis «la douleur n’apprend rien, rien, le refuge qu’elle offrait vient de s’effondrer; lorsque les cris cessent et que la bouche dévastée, puante d’entrailles, se vide à longs traits, j’entends hurler la voix que j’appelle mon âme, un déchet organique qui cherche à me fuir, la voici; contre ce que je pense, contre qui je suis, ces aveux disent la rupture, traînent l’esprit comme une dépouille dans le désintérêt de l’autre, jusque dans l’oubli de la solitude même », je lis « je voudrais réentendre la berceuse d’autrefois, la prière oubliée qui promettait la nuit », je lis « une radiographie montrerait deux squelettes emboîtés, le plus petit, roulé en boule, servant de crâne au plus grand; je me glisse vers le haut; la blessure me perd, elle se purge dans les cris, je méprise ce destin hystérique en proie aux convulsions », je lis «je te hais de préférer ma souffrance à la tienne; je suis né en me fracturant le crâne, et le cœur à l’arrêt; j’ai perdu très jeune les êtres que j’aimais », je lis « il me reste une mère », je lis « ma mère s’est assise entre les deux fenêtres, elle me tend une tasse de thé au jasmin; j’embrasse ses mains et l’odeur de la pluie », je lis « le corps est l’orifice naturel du malheur », je lis « c’est presque trop beau ; le ciel grogne au loin ; un vent fort se lève, gorgé d’écailles et de perles ; une fenêtre claque, un rire traverse les étages », je lis « le poème doit-il rendre plus belle la formulation de l’amour, plus vraie, cette traîne de tripes le long de la glissière », je lis « la haine est la prière du pauvre », je lis « je regarde sans voir la trace laissée par un avion, une suite de vertèbres détachées par le vent », je lis « une mouche vient boire au bord des yeux ; on dirait une âme se lavant du péché », je lis « la poésie ne se justifie pas face à celui qui implore d’être aimé sans répugnance », je lis « fredonner plutôt qu’écrire ; ce murmure fait du bien, il s’élève, puis retombe comme de la poussière », je lis « la douleur, légère barque d’os, me conduit tout à coup ; je perçois à nouveau mon rapport au langage ; le corps, soudain rajeuni, vulnérable au regard, se tient debout dans les fougères », je lis « je pense aux phrases écrites la semaine dernière et je m’en sens très loin, désormais incapable de colère, ébloui par la lueur d’une bougie, porté par une pitié silencieuse pour tout ce qui existe... ».

    (En lisant Demeure le corps, de Philippe Rahmy)

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    « Les oiseaux, les feuilles en train de chuchoter, forêt ou rivière, les eaux et les ciels s’envolent sur la page blanche qui noircit. Quelle cuisine de nomade ! La création glapit, fume. et puis ce dilemme : ou une goutte de sainteté, ou la passion

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    De Dieu mais tu vois ce que je vois ce matin dans les rues de ce matin et sur les places de ce matin et aux guichets de ce matin: j’en crois pas mes yeux, non mais je me pince, et sur les arbres de ce matin, et le long du fleuve et des heures de cette matinée, t’as déjà vu tout ça toi, et là dans les snacks et les cantines, et là-bas dans les hostos de midi et les baraques de l’asile, et l’après-midi les enfants dans les jardins municipaux, non mais dis-moi pas, toi, que t’as déjà vu ça...

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    « Si je crois, en Dieu, ce n’est qu’en poésie. »

    (Supervielle)

     

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    « Comment, à partir de 1492, les chrétiens apportent la croix au peuple du monde : pour les crucifier. »

     

    (Lambert Schlechter, Le Murmure du monde 12)

     

    °°°

    « Comme contenu, il est pour notre temps un Montaigne dont La Bruyère aurait affûté le style. »

     

    (Charles Du Bos à propos de Jules Rernard)

     

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    « Les sciences deviennent, la poésie est. »

     

    « L’humanité se trompe : être heureux, ce n’est pas être engourdi. »

     

    « Les maladies sont les idées fixe des organes. »

     

    « On a toujours un grand mot à invoquer quand on veut se couvrir d’une grande infamie. »

     

    « La véritable vieillesse est moins faite des ombres qu’elle laisse que de la lumière qui lui vient. »

     

    (Edmond Jaloux, Essences)

     

    °°°

     

     

    « Le trait le plus caractéristique de la poésie de Whitman est incontestablement son stupéfiant optimisme. Et chose non moins remarquable, c’est que cet optimisme est entièrement profane est païen. »

     

    « Quel est le grand secret de Walt Whitman ? Je dirais qu’il s’agit d’une extension émotionnelle de notre « moi » personnel à tous les autres « moi » et à tous les objets qui l’entourent. On a affaire, chez Whitman, à une poésie du moi délivrée de l’égoïsme, au sens étroit du mot, du « moi » agrandi; du « moi » qui cesse de bouder dans son coin, à l’écart, ou de se dorloter, ou de cultiver ses manies, ou de se regarder devant la glace, mais qui vit en contact fraternel avec les autres, « moi. C’est précisément ce qui lui donne, dans son siècle, cette importance, ces dimensions colossales qui le font rassembler, au milieu des poètes, ses contemporain, à un transatlantique au milieu d’une flottille de voiliers ».

     

    « Et je ne crois pas m’abuser en prétendant qu’après le Cinquième Évangile de Dostoïevski, nos seuls véritables évangélistes ont été Charles  Dickens et Charlie Chaplin. »

     

    « Tout bon libraire est une personnalité multiple qui réunit en tous les extrêmes de la sensibilité humaine. C’est un ascète, un immoraliste, un pornographe, un papiste, un quaker, un communiste, un anarchiste, un iconoclaste et un idolâtre. »

     

     

    « Dante est le sublime et cruel porte-parole de notre misérable humanité aux nerfs exacerbés, et dont souvent la juste indignation, se tourne en cruauté. Mais c’est justement à cause de cette poignante et humaine, trop humaine, psychologie qui traverse tout l’Enfer que ce poème est infiniment supérieur au Purgatoire ou au Paradis, en plus humain que les deux autres, il contient plus de cruauté, de vengeance, de sensations fortes, de drame et finalement d’horreur ! L’imagination et le style, quand ces deux facultés sont utilisées avec le maximum d’effets possibles dans l’évocation de ce que nous appelons la beauté, ont affaire semble-t-il, à une réalité qui n’est pas tout à fait la beauté, non plus ce que nous entendons habituellement par vérité. Si nous voulons tirer le maximum de profit, pour notre vie personnelle, de la lecture de la Divine comédie, force nous est  de nous imprégner de cette grande parole de Goethe: « Vivez dans le Tout, dans le Bon et dans le Beau… »

    (John Cowper, Powys, Les Plaisirs de la littérature)

     

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    « Il se réveilla à L’aube et marcha vers le soleil levant…en boitant. »

     

    (Walt Whitman)

     

    « Solo le pido a Dios

    Que el dolor no me sea indiferente

    Que la reseca muerte no me encuentre

    Vacía y sola sin haber hecho lo suficiente »

     

    (Mercedes Sosa)

     

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    « La mélancolie est la convalescence de la douleur. »

     

    « Il y a mieux que  de flatter l’amour-propre, c’est de ne jamais le blesser. »

     

    « L’homme a le don d’avilir la Nature en la touchant et de la rendre presque aussi ridicule que lui ! »

     

    (Barbey d’Aurevilly)

     

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    « Un temps vient où les hommes seront fous. Et quand ils verront quelqu’un qui n’est pas fou, ils s’insurgeront contre lui, disant : « Tu es fou » parce qu’il n’est pas comme eux. »

     

    « Un jeune frère dont le principal défaut était l’étourderie fut envoyé par un ancien à Alexandrie.

    • Va chez Ériste le pharmacien, et dis-lui de te donner un kilo de mémoire.
    • Quelques jours après le jeune revient, les mains vides.
    • Abba, le pharmacien n’avait plus de mémoire. Il m’a prié de te dire qu’il a pour toi en réserve dix kilos de patience ! »

     

    (Abba Antoine)

     

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    « Médiocre en tout, excepté en génie. »

     

    « Penser, c’est chercher des clairières dans une forêt. »

     

    « Bienveillant pour l’humanité, et terrible pour chaque individu. »

     

    « Il est difficile d’imaginer à quel point cet homme, qui se promène l’ait absorbé, peut ne penser à rien. »

     

    « Tout est beau. Il faut parler d’un cochon comme d’une fleur. »

     

    « L’ironie doit faire court. La sincérité peut s’étendre. »

     

    « Asseyez-vous là, et expliquez-moi la vie… »

     

    (Jules Renard. Journal)

     

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    « Notre vie est comme un rêve. Mais aux  meilleures heures nous nous réveillons suffisamment pour nous rendre compte que nous sommes en train de rêver. »

     

    (Wittgenstein)

     

    °°°

     

    «Ce n’est plus seulement sur moi que je m’appuie, je sens bien que je ne suis rien. Aux heures de force on s’oublie, et l’on n’et fort que de s’oublier. C’est par l’oubli de soi, qui permet à l’objet de vivre, qu’on s’impose le mieux à l’objet ; c’est quand on ne sait pas qu’on le modifie, qu’on le modifie le plus profondément. La vraie originalité s’ignore. On commence peut-être par celle dont on a conscience. Mais, plus on descend en soi, plus aussi on est soi naturellement, plus on est soi inconsciemment. Il faudrait ne ressembler à personne, tout en s’imaginant ressembler à tout le monde. Et, quand ils nous demanderaient de nous justifier, on n’aurait plus à se montrer soi-même, mais les seules choses consenties ; comme fait le bon ouvrier, qui n’a qu’à laisser parler son ouvrage. »

     

    (C.F. Ramuz, Raison  d’être) 

     

     

    « Le vent de la vérité a répondu comme une gifle à la joue tendue de la piété. »

     

    « Orestie / rose du ciel / cornemuse de la vie. »

     

    (Bataille)

     

    °°°

    « La nature est un feu artiste sur une route vers la genèse, et triant  de lui-même l’énergie de son mouvement. »

     

    (Gallien)

     

    °°°

     

    «Hélas, l’Univers est trop gros pour parler intelligemment, il bafouille et c’est bien tout.

    (Pierre-Albert Birot)

     

    °°°

     

    « Même Dieu n’a pas résisté à écrire des livres pour affirmer son éternité. »

     

    (Kamel Daoud)

     

    °°°

     

    « Une mère défunte, dit à son fils défunt : essaye de penser à des choses agréables, car nous allons rester enterrés longtemps. »

     

    (Juan Rulfo, Pedro Parámo).

     

    °°°

    « Nous parlons de Dieu. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que vous ne compreniez pas ? Si vous comprenez, ce qu’il ne s’agit pas de Dieu. »

     

    (Saint-Augustin)

     

    °°°

    « Confucius pleura. Lorsqu’il comprit qu’il allait bientôt, mourir, Confucius, pleura. »

    (Annie Dillard)

    °°°

    « Si l’homme devait appréhender pleinement la condition humaine, il deviendrait fou. »

    (Ernest Becker)

    °°°

    « Claudel, déjeune. Il parle du mal que l’affaire Dreyfus nous a fait à l’étranger. Cet homme intelligent, ce poète, sent le prêtre, rageur et de sang âcre .

    - Mais la tolérance ? lui dis-je.

    - Il y a des maisons pour ça, répond-il.

    Ils éprouvent je ne sais quelle joie malsaine à s’abêtir, et ils en veulent aux autres de cette abêtissement. Ils ne connaissent pas le sourire de la bonté. »

    « Claudel dit de Jammes que c’est le plus grand poète de tous les temps, et Jammes le dit aussi de Claudel. »

    (Jules Renard, Journal)

     

  • Le poids du monde

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    Notes sur Peter Handke

    Je ne sais pourquoi ce qu’écrit Peter Handke me fait penser, toujours, au travail du ver à soie. A le lire je revois ma mère faufilant avant de coudre. C’est cela même quand il parle de sa mère à lui, dans Le malheur indifférent: Handke faufile. A la fin du livre il note d’ailleurs ceci qui le justifie d’avance: “Plus tard, j’écrirai sur tout cela en étant plus précis”. Or, je me sens à la fois attiré et révulsé par la douceur affectée de cette littérature si fine et si vétilleuse, qui esthétise le malheur autant qu’elle l’affronte, et ne cesse de forcer la note tout en l’atténuant. Ainsi de la naissance de la mère dans une famille de paysans nécessiteux est-elle dramatisée à l’excès: “Naître femme dans ces conditions c’est directement la mort”, pour se trouver banalisée aussitôt après: “On peut dire cependant que c’est tranquillisant: aucune peur de l’avenir en tout cas”.
    Et tout ce “travail littéraire” d’osciller entre l’effroi et son acclimatation, le cri et la glose, un récit de vie poignant et sa déconstruction simultanée, comme s’il y avait quelque chose d’inconvenant dans la simple émotion - comme si tout le tragique de la vie ne servait qu’à prendre des notes, et ces notes qu’à se tisser un cocon.

    Au bord de la dépression: ces moments où il semble qu’on ait mal à tous les objets qu’on touche.

    Ce personnage qui, après avoir touché le fond de la désolation, se met à s’intéresser passionnément au prix des choses. Il y a là comme un humour du désespoir qui me touche en ce moment précis.

    En d’autres temps j’aurais peut-être rejeté ce livre aux observations parfois si vétilleuses, qui m’évoquent des sortes de flocons sensibles à consistance de peluche, à la fois doux et glacés, et pourtant je reviens et reviens au Poids du monde de Peter Handke, comme à une méditation murmurée qui relance à tout moment la mienne, et j’ai beau me reprocher de gratter ainsi ma plaie: je vois aussi la poésie qu’il y a là-dedans, et cet exercice d’attention qui aboutit à tout instant à la cristallisation d’images ou d’idées comme sécrétées par les gestes, les postures, les mouvements les plus imperceptibles du corps ou de l’esprit, celui-là comptant autant que celui-ci et débordant sur le corps de la nature et de l’univers. On dirait en effet la conscience de l’écrivain comme à fleur de peau, dont l’écriture paraît émaner comme une buée. Le lecteur est à la fois dedans et dehors, comme passant sous ses propres fenêtres - et cette phrase buzzatienne me touche alors particulièrement: “Passer devant une fenêtre sombre derrière laquelle un ami a habité autrefois”. Ou encore: “Les voitures mortes devant la fenêtre dans la nuit”. Il y a là une douceur mélancolique dont j’aime la projection en images, et cette sensualité triste, à la limite du lâcher prise dans laquelle je suis parfois immergé moi aussi: “Un homme assis, affaissé, essaie sans cesse de se redresser pour montrer du maintien, mais chaque fois il s’affaisse de nouveau, finalement il est content comme ça”.

  • Ce jour-là...

    Ramallah133.jpgÀ Paris, ce 11 septembre 2001. - A Paris depuis hier soir, où je suis arrivé assez cuité ; et ce matin, en sortant du studio de la rue du Bac, voici que j’égare le livre manuscrit de mes carnets de mars à septembre 2001, plein de lettres personnelles et de belles aquarelles. Puisse celui qui tombera dessus me le renvoyer ou l’apporter aux objets trouvés, mais quelle poisse en attendant!

    Ensuite rencontré Marina Vlady chez elle, entre ses chiens et ses canaris, pour la faire parler de Ma Cerisaie, son nouveau roman. De bien beaux yeux et une femme de caractère, sous sa douceur apparente, qui se donne visiblement à fond à tout ce qu’elle fait. Nous avons parlé longuement de sa Russie, de Tchékhov et de Vladimir Vysstoski, l’entretien m’a semblé réellement amical et je suis parti avec plusieurs de ses autres livres qu’elle m’a offerts.

    (16h.) - Je m’étais assoupi dans la mansarde de la rue du Bac lorsque Julie m’a appelé sur mon portable et m’a appris quels terribles événements venaient de se passer à New York. Je me croyais encore dans un rêve, mais la réalité m’a sauté à la face quand j’ai allumé la télévision, où Poivre d’Arvor arborait sa mine sinistrée des mauvais jours tandis qu’on voyait s’effondrer, l’une après l’autre les tours jumelles du World Trade Center. Aussitôt j’ai pensé que l’Amérique, par trop arrogante depuis l’accession de Bush Jr au pouvoir, payait ainsi le prix de sa politique au Proche-Orient.


    (3h. du matin) - Avant de m’endormir, je regarde encore ces scènes de film-catastrophe repassées cent fois en boucle tandis que le présentateur s’efforce de conserver à tout prix la tension, comme pour maintenir le suspense et prolonger indéfiniment le spectacle. Or plus repassent les images et plus celui-ci se déréalise tandis que se multiplient les formules en mal de sceau historique, du genre «un nouveau Pearl Harbour» ou «rien ne sera plus jamais comme avant»...

    De l’effondrement. – Sur le plateau de télé on les voit se lamenter de ce que la Création soit en voie de disparition : il n’y a plus de créateurs à les en croire, plus rien de créatif ne se crée, la créativité tend au point mort geignent-ils en se confortant d’avoir connu d’autres temps où chacun était un virtuel Rimbaud, et désormais on les sent aux aguets, impatients de voir tout s’effondrer en effet comme ils se sont effondrés…

    De l’acclimatation. - Curieusement, la terrible réalité des attentats qui viennent de frapper les Etats-Unis se trouve comme aseptisée par les médias, à commencer par les chaînes américaines. On ne parle pas de morts (il doit y en avoir plusieurs milliers) mais de «disparus», et l’on n’a pas vu une image de blessés ou de cadavres.

    Or ce soir, à la télévision, c’est une autre réalité qui nous a été montrée: de l’incroyable rigueur des talibans à Kaboul. Ainsi avons-nous pu voir une série d’exécutions en public, dans un stade bondé. Une femme voilée a été abattue d’une balle dans la tête, un homme a été égorgé comme un porc et un autre pendu. Autant d’images de cauchemar, et combien réelles, que j’ai associée immédiatement à la réalité (occultée à l’image) des inimaginables attentats de mardi…

    Paris, ce 12 septembre. - Me trouve à l’instant dans mon recoin matinal du Sèvres-Raspail, au zinc duquel j’entends un Français moyen s’en prendre à la responsabilité des Américains. Ceux-ci, selon lui, ne s’intéressent dans la monde qu’au pétrole, et n’ont en somme que ce qu’ils méritent. A la table voisine, en outre, une jeune file explique à son père (que j’ai d’abord pris pour son client, à cause de l’air un peu trottin de la jeunote) que c’est sûrement Bush lui-même qui a «fait le coup»...

    (Soir) - Achevé cette nuit la lecture de Campagne dernière, qui me semble un très bon roman, sûrement l’un des plus solides de la rentrée française, et rencontré Marc Trillard tout à l’heure, à l’hôtel La Perle, rue des Canettes. Le type est du genre sérieux et réglo, bien dans sa peau et ne parlant pas pour ne rien dire. L’entretien m’a paru excellent et je crois que je le défendrai aussi bien que j’ai défendu Alain Gerber en son temps, dans la même catégorie des romanciers pur-sang.

    Des matinaux. – Le silence scandé par leurs pas n’en finit pas de me ramener à toi, vieille frangine humanité, impure et puante juste rafraîchie avant l’aube dans les éviers et les fontaines, tes matinales humeurs de massacre, ta rage silencieuse contre les cons de patrons et tes première vannes au zinc, tout ton allant courageux revenant comme à nos aïeux dans le bleu du froid des hivers plus long que de nos jours, tout ce trépignement des rues matinales me ramène à toi, vieux frère humain…

    Lausanne, ce 13 septembre. - Retrouvé la rédaction de 24Heures ce matin. Nos confrères ont bien travaillé sur le feuilleton Mardi noir. Bons éditoriaux de Jacques Poget et Nicolas Verdan. Un autre rédacteur affirme que «nous sommes tous Américains», mais ce n’est pas du tout mon sentiment. Je me sens, pour ma part, aussi Palestinien que New Yorkais ou que Juif ou qu’Afghan, enfin solidaire de tous ceux qui subissent le contrecoup du fanatisme religieux ou de l’injustice, de la pensée unique ou totalitaire, quelle qu’elle soit.

    Du passé présent. – Tu n’as aucun regret, ce qui te reste de meilleur n’est pas du passé, ce qui te fait vivre est ce qui vit en toi de ce passé qui ne passera jamais tant que tu vivras, et quand vous ne vivrez plus vos enfants se rappelleront peut-être ce peu de vous qui fut tout votre présent, ce feu de vous qui les éclaire peut-être à présent…

    Des querelles littéraires. - Une page entière, dans Le Temps de ce samedi, est consacrée aux gens qui se font des ennemis en littérature. Je cChessex75.JPGomprends maintenant pourquoi certaine consoeur a tenté de me joindre mercredi passé. Il y est en effet longuement question de la polémique qui m’a opposé à Maître Jacques, lequel s’étale de long en large sur les raisons qui lui valent, selon lui, des ennemis. Sa façon de plastronner, et de poser même au saint, me paraît du plus éminent ridicule, et je suis ravi de n’avoir pas été atteignable l’autre jour. Ce qui me fait sourire, c’est que la journaliste responsable de la page a bien choisi la citation de L’Ambassade du papillon où je rive son clou à Chessex, notant que le prétendu renard a une grave marque de collier au cou – perfidie de ma part qui a dû l’enrager à mort. Or tout cela m’indiffère complètement à présent: ma bonne amie m’en a fait la lecture au téléphone, mais je n’ai même pas regardé la page...


    Au Café Central, ce 21 septembre. - Passé la journée à préparer une enquête sur les sources religieuses du fanatisme islamiste, à propos duquel Shafique Keshavjee m’a envoyé une remarquable analyse en deux pages. Le personnage, dont j’ai apprécié les livres, est un de ces hommes de bonne volonté qui ont de quoi nous rendre quelque confiance alors que se déchaîne la folie des hommes.

    De notre langue. - Commencé la journée en lisant des pages des Caractères de La Bruyère, puis abordé les écrits de jeunesse de Flaubert. Le besoin de français qui me reprend, et de nouvelles expériences dans notre langue. Très peu de choses intéressantes aujourd’hui de ce point de vue-là. À peu près personne qui m’intéresse vraiment à cet égard à l’heure qu’il est, je dirais : à la hauteur d’un Céline.

    À la rédaction, ce 25 septembre. - Lancé ce matin mon enquête sur les rapports entre la lettre coranique et ses interprétations justifiant la violence. Ma première rencontre, du pasteur Martin Burkhard, qui me reçoit à la Maison du Dialogue, est plutôt engageante. Beaucoup de bonne volonté, de sa part, afin de me guider sur une piste semée de pièges.

    Celui qui joue du clavecin dans son mas des alentours de Grignan / Celle qui identifie Scarlatti dans la garrigue / Ceux qui écoutent le solo solitaire de Jeannot l’Oiseau sous la lune rousse, etc.

    À la rédaction, ce 26 septembre. - Belle rencontre, cet après-midi, de Selim Ben Younés, qui m’a introduit à la lecture du Coran en disposant de petits signets à chaque passage faisant l’objet de discussions sur le djihâd. Surtout, l’individu m’a touché, avec son aura de sérénité et sa finesse. Il avait lu L’Ambassade du papillon avant de me rencontrer et cela a contribué, sans doute, à une meilleure complicité entre nous. Il m’a notamment dit qu’il appréciait la façon dont je parle, dans ce livre, de mon père et de ma famille.

    De l’esseulement. – À la station-service ils ont l’air de naufragés, les grands chauffeurs aux bonnets tricotés en usine les faisant ressembler à des chevaliers médiévaux, ou les petits commerciaux à fantasmes bon marché, on pourrait croire qu’ils ne sont personne, mais à les regarder mieux on voit qu’ils sont quelqu’un et que cela même accentue leur air abandonné…

    Tariq.jpgÀ Genève, ce 27 septembre. - A dix heures et demie ce matin, à la gare de Cornavin, j’ai fait la connaissance de Tariq Ramadan, qui m’a impressionné par la clarté de son analyse de la situation et la justesse de ses observations. On m’a dit que c’était un type dangereux, notoire agent d’influence des Frères Musulmans, mais ce qu’il m’a dit ne m’a guère paru d’un fanatique avéré.

    De l’enragé. – Votre vertu, votre quête, votre salut je n’y ai vu jusque-là que d’autres façons de piétiner les autres, et sans jamais, je m’excuse, vous excuser, sans demander pardon quand vous marchez sur d’autres mains qui prient d’autres dieux que les vôtres, sans cesser d’invoquer l’Absolu de l’Amour tout en bousculant dans le métro de vieux sages et de vieilles sagesses …

    À la rédaction ce 28 septembre, soir. - Je tremblais un peu ce matin sur mes bases en pensant à la masse de travail qui m’attendait (plus de 16.000 signes au total), puis j’ai envoyé le plan de ma page aux imams de la rédaction, après quoi je me suis mis au travail et tout s’est enchaîné sans problème. Les deux premiers papiers me sont bien venus, j’ai ronchonné lorsque mon jeune confrère Jean-Cosme m’a demandé de raccourcir mon texte principal, mais je l’ai fait car ces messieurs avaient l’air enthousiaste; enfin j’ai expédié, en une heure, un papier assez loufoque sur le Monsieur de Jacques Chessex où j’ai parlé au nom de Dieu tout en oscillant entre admiration et humour distant. Je ne sais quelle réaction cela suscitera, je m’en fiche à vrai dire, mais je me suis bien amusé...

    Nouvelle dénomination pour les pompes funèbres: l’Espace funétique...

    À La Désirade, ce 29 septembre. - J’ai ce matin les honneurs de la Une de 24Heures et des placards, avec le grand titre Faut-il craindre l’islam ? J’en suis assez fier, car il me semble que c’est de la bonne ouvrage qui va dans le sens d’une réflexion équilibrée sur les motivations réelles du terrorisme, à chercher ailleurs que dans les injonctions du prophète.

    Celui qui aime dormir / Celle qui est toujours sensible au charme de l’aventure / Ceux qui se rappellent le beau temps de la drague, etc.

    Ce montage kaléidoscopique, tiré en partie de mes carnets 2000-2005, est extrait de Chemins de traverse, nouveau livre à paraître en avril chez Olivier Morattel. Vernissage le 27 avril au Salon international du Livre de Genève, de 17h-18h.

  • Fugues helvètes (20)

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    Notre chemin en forêt. Une autre Suisse, marquée par ses créateurs hors norme, dans la foulée de Robert Walser ou Louis Soutter, Zouc ou Fleur Jaeggy, Jean-Marc Lovay et Rose-Marie Pagnard...
    La Suisse propre sur elle et bien ordonnée, terrienne d’origine et pragmatique de tradition, s’est toujours méfiée des artistes et des écrivains, ces « originaux ».
    Deux grands créateurs du XXe siècle, l’écrivain Robert Walser et le peintre Louis Soutter, ont pourtant marqué la littérature européenne et les arts plastiques de leurs traces à la fois hagardes et géniales, hors de tout académisme et à l’écart des modes - tous deux à la frontière de la norme sociale et de l’équilibre psychique.
    Or qu’ont-ils en commun et qu’ont-ils à nous dire ? Peut-être ce qu’on pourrait dire le Waldgang, ce chemin en forêt qui trace un réseau de sentiers entre passé et présent, villes et campagnes de cette Europe miniature que figure la Suisse.
    Des Grisons de Fleur Jaeggy au Jura de Zouc, ou du labyrinthe halluciné de Wölffli aux rhapsodies verbales de Peter Weber, une autre Suisse, tellurique et ingénue, sauvage et prodigue de poésie obscure ou fulgurante, ouvre des échappées à ce que Dürrenmatt disait, non sans provocation, notre prison sans barreaux…
    Magiciens de l'écart
    Rose-Marie Pagnard et Jean-Marc Lovay déploient, aux marges du fantastique et de l’art brut, des univers dont la logique délirante rejoint nos sources populaires.
     
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    2193829909.pngDepuis qu’il a commencé de rêver éveillé plume en main, en rédigeant d’abord une Epître aux Martiens entre deux joints et trois virées, qui lui valut illico le prix Georges-Nicole à vingt ans mais ne fut publié qu’en 2004, Jean-Marc Lovay n’a cessé de refaire le monde à sa façon, en défaisant de plus en plus celui qui nous impose ses lois pour imposer celles de ses imaginations et de sa langue, celle-ci et celles-là s’engendrant mutuellement.
    Dans Les régions céréalières (Gallimard, 1977), de façon plus ample et plus construite qu’en son anarchisante épître initiatique nourrie de contre-culture d’époque, Lovay développa une fresque aux allures d’allégorie poético-politique rappelant les fables de Kafka et préfigurant celles d’Antoine Volodine, sans la profondeur de celui-là ni le discours critique de celui-ci, mais au fil d’une anti-logique personnelle qui allait, du Convoi du colonel Fürst à Asile d’Azur, entre dix autre titres, se délester de plus en plus des liaisons intelligibles, au profit des images proliférantes et des rythmes, des sonorités, des moulures et des tournures d’une écriture à la fois musicale et picturale, dont les mots évoquent plus qu’ils ne signifient. Poète plus que romancier, Lovay anime ses personnages comme le ferait un manipulateur malicieux de marionnettes oniriques; il y a chez lui d’un rejeton alpestre de Michaux ou de Roussel; d’un orphelin de Rousseau largué au bord d’une autoroute, soignant sa mélancolie avec le vieux fonds d’humour et de sens esthétique des sculpteurs sur bois du Lötschental ou des découpeurs de frises en papier du pays d’En-Haut.
    Réverbération serait alors ce balbutiement facétieusement vengeur d’un illuminé écolo-bricolo de souche plus helvète qu’on ne croirait, enfui de toutes les églises dans sa chapelle de chaman des hauts gazons.
    La filiation romantique
     
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    Un vénérable critique prétendait que l’essentiel de la littérature romande sortait de la cinquième des Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau, mais beaucoup de nos écrivains ont également bu aux sources du romantisme allemand et de la tradition des contes, comme l’illustre à merveille l’œuvre de la Jurassienne Rose-Marie Pagnard, par ailleurs férue de magies nordiques.
    La fascination qui se dégage de son dernier roman, Le conservatoire d’amour, tient d’ailleurs beaucoup au climat retrouvé des contes de notre enfance, avec le mélange de charme et de cruauté, de détails hyperréalistes et de glissements incessants du concret à l’abstrait ou de la poésie à l’effroi, de l’évanescent au trivial, du cocon familial à la scène de crime. La baguette magique de sa plume autorise la romancière à faire un château d’une maison en préfabriqué et de mêler, avec un humour cerné d’à-pics, les éléments apparemment abracadabrants, mais agencés dans une marqueterie narrative surfine, d’un roman initiatique à dormir debout, les yeux grands ouverts. Comment concilier la gestion d’une fabrique de lits (ressource ès Finance de la famille Gesualdo-Von Bock) et l’amour de la musique ? La question se pose pour Gretel et Gretchen, jeunes filles-enfants choisissant d’enfreindre l’interdit paternel de s’inscrire au Conservatoire, qu’elles rejoignent après avoir fugué et où elles subiront diverses épreuves rappelant là encore les contes cryptés qui passionnent les émules du Dr Freud. Les sentiers du désir y recoupent à tout moment ceux des tabous du sexe et des sortilèges de la passion, où s’affrontent anges et démons sans qu’on sache toujours qui est qui, tel Hänsel oscillant entre l’objet d’amour incestueux et le rejeton d’un secret de famille. D’une écriture ensorcelante, les pages de Rose-Marie Pagnard ont un arrière-goût de pain d’épice peut-être dangereux pour la santé mentale des nains de jardin, mais leur étrange beauté rejoint celle de L’Institut Benjamenta de Robert Walser, sous le signe de la poésie et de l’exorcisme artiste.
    Jean-Marc Lovay, Réverbération. Zoé, 267p.
    Rose-Marie Pagnard, Le conservatoire d’amour. Le Rocher, 269p
     

  • Désarroi

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    On ne sait plus où on en est,
    on est tout matériel,
    on a l’âme dans les souliers,
    on ne voit plus le ciel...
     
    Ils ont de jolis bracelets,
    les patients du Service,
    dans le couloir bien alignés
    pour le prochain supplice ...
     
    Les uns ont l’air bien soucieux,
    les autres sont pensives,
    certains n’ont plus aucun cheveu
    et certaines dérivent...
     
    Le silence de l’attente est lent,
    et nous nous regardons:
    que ce fut court d’être vivants,
    mais le temps semble long...
     
    Le sourire de la soignante noire
    sera notre soleil
    dans la vallée du désespoir
    où l’espérance veille...
     
    Peinture: Peter Doig.

  • Lanterne magique

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    Nos premiers voyages se font les jours de pluie, et le théâtre et le cinéma, avant le théâtre et le cinéma. Les doigts arachnéens de l’oncle Fabelhaft font surgir tout un monde d’ombres sur le mur de son cabinet de curiosités : il y a là des sultans à turbans et des lions amadoués par de tendres tendrons à babouches, ou l’on voit le pirate de Sumatra se défaire de l’étreinte de l’anaconda, ou encore le caïman gober tout vif le felouquier ; et notre frère aîné, dans la houppelande  de saint Joseph à l’auréole de carton, à la pièce de Noël de l’église du quartier, nous semble transformé en un personnage qui n’est plus tout à fait du commun des mortels auquel nous ne serions pas loin de mendier un autographe dans le cagibi de la sacristie où la monitrice d’école du dimanche Anita s’en est allée le démaquiller avec les bergers et Marie. Cela étant, le théâtre des familles ne m’exaltera jamais plus que ça.

    D’ailleurs je ne fais attention, à sept ans qu’aux  rites du théâtre et d’abord aux mots qui les désignent pêle-mêle, d’ Arlequinade à Couturière ou de Four à Poursuite. 

    Je le sais d’ores et déjà par mon grand-père qui a  fait office de placeur au Théâtre Municipal : que c’est avec le Brigadier que sont frappés les trois coups et que c’est le Quatrième mur que le comédien franchit quand la grâce le possède. 

    L’année de mes sept ans, encore, Mister President m’a emmené, en compagnie d’Illia Illitch,  dans les coulisses du Théâtre Municipal et m’a révélé ce que désignent les mots COUR et JARDIN, qui ajoutent à la Rose des Vents ce double repère au point médian duquel se trouve la fosse du souffleur où voici que mon grand-père descend pour s’exclamer de là-bas d’une voix caverneuse:

    - To be or no to be…

    A quoi notre cher Illia Illitch fait écho après avoir feint d’oublier la tirade, pour enchaîner en m’adressant un regard ardent:

    - To be or not to be, that is the question…

    Pourtant cela sent déjà le vieux soupir des déclamations habitudinaires et déjà j’ai rebondi loin des mots en tenues boutonnées par le règlement. Ce ne sont pas un mais trois cents brigadiers que je dispose alors en rangs désordonnés entre cour et jardin dont les bornes explosent aux dimensions Mer & Montagne ou Garabagne étoilée, et je loue le type là-bas qui joue Dieu ce matin d’avoir endossé et de m’avoir fait endosser et d’avoir fait endosser à chaque brigadier tous les rôles dont chacun est une voix de mémoire dans la nuit d’hiver.

    Les trois cents brigadiers de l’aube assènent leurs neuf cent coups et nous revivons, Dieu et moi, surtout à l’idée de réveiller les morts. Car ce sera cela ce matin qu’annonce l’affiche rédigée à l’encre verte avant l’aube : ce seront tous ceux qui murmurent dans les loges ou se tiennent déjà prêts dans les coulisses à chahuter la jeune première ou à répéter à l’infini leur bout de rôle, ma vraie terreur.

    Dans le rêve qui me revient tout le temps je vais entrer en scène et je sais que j’aurai un blanc, et que mon frère se moquera, sans parler du Tribunal des cousines proches et lointaines et de l’insupportable idée de ne pas honorer Mister President. Pour sûr je vais tomber dans ce blanc. Je vais trébucher une fois de plus et la Poursuite révélera l’incapable, et l’insupportable idée de me réveiller sur ce couac me fait rejoindre dans le rêve les morts éveillés.

    - Encore une journée divine, me semble-t-il entendre à l’instant alors qu’apparaît le visage d’une toute vieille en laquelle je reconnais mes deux grands-mères, la plutôt corpulente aux lourdes jambes emmaillotées de la villa La Pensée et la toute mince aux fines rides spiritualisées de Berg am See. L’image confondue n’est pas un artifice : elle me vient du cercueil. Dans leur cercueil, en effet, toutes les grands-mères se ressemblent, pour ne pas dire qu’elles ne sont plus qu’une.

    Jamais je n’ai réellement pensé que ce qui a été perdu l’est réellement, et c’est à cela que me sert mon théâtre à moi, mon cinéma que je tiens pour la seule réelle réalité.

    Le théâtre dont il ne peut sortir un train de dormeurs éveillés qui seront livrés à bon port ou gazés, selon les circonstances, le cinéma qui ne pourrait me restituer toutes les odeurs et toutes les saveurs, et les musiques et les sensations à fleur de peau, de l’été 1954, pour m’en tenir momentanément à l’année de mes sept ans, le théâtre qui ne serait que du mot ou de la chose vue, le théâtre qui ne serait que du défilé de tenues, le cinéma qui se bornerait au baiser dit à l’américaine ou à l’uppercut, le théâtre qui ne chanterait pas de ma voix d’ange de sept ans, le cinéma qui ne serait que de la gloire qui me vint en mes sept ans par cette maudite voix d’ange m’obligeant à paraître, le théâtre et le cinéma qui ne diraient pas à la fois les gants de pécari de l’oncle Stanislas et la dernière écaille d’évier des quartiers mal habités de notre ville, ou le dandinement de Sancho dans la foulée de l’hidalgo, ou la voix caverneuse de celui-ci répondant à celle de mon grand-père lui soufflant de sa fosse,  le cinéma qui n’aurait pas été d’abord le stéréoscope de l’étudiant russe Illia Illitch ou la lanterne magique aux images colorisées de nos dimanches de pluie, le théâtre qui n’aurait pas été d’abord une mère se penchant sur le landau de l’enfant, le théâtre et le cinéma qui ne seraient pas à la fois le chant du monde et le poids du monde n’ont pas lieu d’être à mes yeux qui n’ont de cesse, depuis le jeu de l’Aveugle, de voir tout ce qu’il y a à voir les yeux fermés.

    Dès l’âge de sept ans j’ai conscience de ce que les images nous trompent et qu’il faut arracher la peau avec le masque, peut-être la tête avec la peau, pour comprendre qu’il y avait du vrai dans l’image pour peu qu’on la laissât chanter et s’ébattre autour des mots, comme les petits comédiens aperçus sur la route, disparus au coin du bois et dont nous regretterons tant, tant d’années après, de ne les avoir pas assez regardés ni assez écoutés.

    Le stéréoscope d’Illia Illitch va de pair avec le souffle syncopé de l’étudiant russe qui souffre d’allergies printanières, l’amenant alors à tousser péniblement entre ses commentaires au défilé des Merveilles de l’Univers et autres scènes et figures de héros ou autres animaux, et je me rappelle alors qu’une de ses mules, par un trou du tissu décousu, laisse comiquement pointer son gros orteil droit à l’ongle carré.

    La première apparition du Sphynx égyptien, au stéréoscope d’Illia Illitch, est ainsi liée à celle d’un doigt de pied couleur d’ivoire, de même que la vision des chutes du Niagara me remémore les expectorations pitoyables assorties d’excuses et de rodomontades de l’étudiant russe m’assurant de cela que cela passera.

    Qui tient les fils de tout ça ? Je n’en sais rien ni ne m’en tourmente à vrai dire avant l’ère plus pompière des Grandes Questions de nos seize ans, mais cette pensée ne me quittera jamais pour autant.

    L’idée que Dieu soit une espèce de projectionniste lunatique ou  même facétieux, qui fasse alterner les gestes de pantin mécanique  du   Charlot des Temps modernes et les traînantes fumées des feux de camp des naturels de Papouasie, l’étreinte au crépuscule californien d’Ava Gardner et de son chevalier servant impeccablement gominé, le Zambèze croulant dans la vapeur des cataractes, le piteux Harry baissant les yeux devant un Laurel pincé comme le petit Ivan devant le grand, cette représentation de Dieu me convient aussi bien que celle d’un marionnettiste qui se jouerait de nous pour mieux nous faire comprendre sa divine envie de jouer en notre compagnie, mais à ce taux-là je suis aussi dieu que Lui, me dis-je à sept ans, et du coup le petit Ivan retrouve un peu d’aplomb, la comtesse aux pieds nus se redresse lentement pour défier son arrogant partenaire, notre père nous fait rire aux éclats en inversant le sens de la projection qui nous montre alors le Zambèze se ravaler lui-même, et voici que, dans la nuit, j’entends quelques chiens huskis me rappeler où je me trouve à l’instant.

    Cela m’écoute dans le temps où ronronne le petit projecteur laissé allumé au milieu des enfants endormis. N’est-ce que le battement de mon sang ou ces voix que j’entends montent-elles des coulisses de ce Globe que m’évoquait oncle Stanislas lorsque nous parlions ensemble de ce que pourrait être le Théâtre du Monde.

    « Longue est la nuit qui ne trouve jamais le jour », murmurait-il en me fixant du même air sentencieux que j’avais à l’âge des Grandes Questions, puis d’une autre voix : « Le rêve lui-même n’est qu’une ombre », mais ce matin me reviennent ces autres mots à l’encre plus claire : « Il n’est plus parfait messager de joie que le silence », et comme un ample rideau se lève alors lentement sur l’écran  de ma page où je relance le court métrage un peu tremblé, vaguement sépia de mes sept ans.

     

    (Extrait de L'Enfant prodigue, paru aux éditions d'autrepart / Le Passe-Muraille )

     

  • Fugues helvètes (19)

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     De Surlej à Poschiavo et retour. Le surprenant museo Console et le réjouissant (!) ossuaire. Des perles dans le brouillard. Orage nocturne en été indien, etc.

    (Dialogue schizo)

    Moi l’autre: - Tu m’avais l’air un peu grinche ce matin. À cause du brouillard ? Ou le mauvais roman contre lequel tu pestais hier soir ? Ou encore nos putain de douleurs jambaires en marchant sous les glaciers ?

    Moi l’un:- En tout cas pas le brouillard ! Tu te rappelles celui de Tarasp, en je ne sais plus quelle année, quand nous avions créché au backpacker de Sent et passé la soirée avec l’adorable Julius: la vision magique du lendemain matin avec le château flottant sur la mer de brouillard gris perle...

    Moi l’autre: - Et comment que je me le rappelle ! Et le brouillard à Salamanque !

    Moi l’un: - À Salamanque c’était du pur Magritte, avec le brouillard dans les rues à mi-hauteur des murs et cette vision des moitiés de femmes et d’hommes qui marchaient en silence comme dans un rêve. Enfin tu me connais: je suis absolument imperméable aux variations météorologiques, au contraire de toi et de Lady L.

    Moi l’autre: - Pourtant de nous trois tu es la part la plus ombrageuse, nous sommes tes âmes gentilles qui n’aimons point trop le vent glacial de la Maloja, qui semble te réjouir au contraire, comme les crânes de l’ossuaire de Poschiavo qui t’ont fait dire, avec ton affreux humour noir, que le petit garçon qui jouait au ballon devant l’église ferait lui aussi plus tard un crâne décoratif...

    Moi l’un: - Merci de me faire l’amitié de ne pas le prendre pour du cynisme, pas plus que ce n’est par penchant pédophile que j’ai photographié le bambin...

    Moi l’autre: - Lady L t’a pourtant mis en garde, vu l’attention que tu portais au mioche, contre l’éventuelle réaction d’une mère aux aguets...

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    Moi l’un: - Détestable parano d’époque que j’encule ! Et je vous laisse le soin d’y ajouter les nuances, comme le bon vieil Anker dans ses délicats portraits d’enfants aux joues roses ou les imbéciles ont vu de la compulsion sexuelle.

    Moi l’autre: - Tu sais que je surabonde et que je partage ta rage ou ta tristesse, selon les cas, devant une croûte de rapin, un poème sonnant le creux ou un mauvais roman...

    Moi l’un: - Nous partageons aussi la saine fureur de Thomas Bernhard, dans Maitres anciens, contre les peintres englués dans les conventions sociales ou psychologiques de leur époque, comme il y en a dans tous les musées, y compris sur les quatre étages du museo Console de Poschiavo où quelques très belles surprises nous ont enchantés, à commencer par les Spitzweg !

    Moi l’autre: - C’est vrai que tout le monde connaît deux ou trois portraits-charge piquants de Carl Spitzweg, comme le vieux libraire perché sur son échelle de bambou, alors qu’on trouve ici un bel ensemble de paysages romantiques qui valent la comparaison avec un Alexandre Calame et quelques autres paysagistes de premier ordre. Et puis il y a cette jeune femme de Segantini, ou ces deux ou trois Anker et autres Hodler qui ont échappé au Marché...

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    Moi l’un: - Une fois de plus, comme au Römerholz de Winterthour ou à la fondation Kroller-Muller d'Arnhem, c'est le goût et la passion d’un homme fortuné, ici le vénérable Signor Ernesto Conrad, comme au Römerholz Carl Reinhardt, qui est à l’origine d’une collection cohérente découlant des choix d’un vrai regard. Cela étant, comme la mauvaise peinture peut contribuer à nous aiguiser le regard pour mieux apprécier les vrais poètes de la peinture, les romans "de carton", selon l’expression de Paul Léautaud , nous aident aussi à mieux repérer le toc et le kitsch, la psychologie artificielle et le style mécanique, par contraste. Mais parlons plutôt de ce que nous aimons...

    Moi l’autre:- Je te vois venir avec notre autre lecture d'hier soir, en contraste justement avec le piètre roman dont nous ne parlerons pas, à savoir le recueil d’essais critiques d’Audiberti réunis sous le titre de La forteresse et la marmaille...

    Moi l’un : - Merveille dont je me suis réjoui de parler avec notre ami pierre-Guillaume, tout à l'heure au téléphone, lequel m’a recommandé dans la foulée la meilleure traduction de La montagne magique, par Maurice Betz - merveille du regard fulgurant d'Audiberti sur ses pairs, que ce soit Valéry ou Antonin Artaud, le pachydermique Claudel ou le cosmique Hugo, merveille de discernement du romancier-poète qui ne peut être qu’un bon critique puisque le roman et la critique sont des variantes du poème universel qu’est l'unique vrai Livre, etc

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    Moi l’autre: Te revoici lyrique !

    Moi l’un : Comment ne pas l’être après l’incroyable orage silencieux d’hier soir dans le ciel surplombant là-bas le val Bregaglia au ciel tout tailladé d’éclairs blancs sur fond de sombres nuées en mouvement, bref du Wagner en turbulence pour nous rappeler son jeun ami de Sils-Maria à moustache de paille de fer...

  • Fugues helvètes (18 )

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    S. comme Surlej, Silvaplana, Sils-Maria, Soglio et Suisse diverse…
    À propos d’une énormité de la Présidente de la Commission européenne et de la multiculture helvétique. Une bibliothèque significative à Surlej, chez les S.
     
    À la veille de quitter l’appart modèle des S. que nous avons loué d’un lundi à l’autre à Surlej, en face de Silvaplana, l’idée de faire l’inventaire qualitatif des quelque 200 livres que nos propriétaire inconnus ont laissés sur les rayons de la bibliothèque de leur vaste trois-pièces m’est venue en complément des multiples observations que j’ai pu faire en Haute Engadine ces derniers jours, et des années durant puisque j’y suis venu diverses fois, seul ou avec Lady L. et nos enfants, pour notre plaisir ou pour les quelques reportages que j’ai consacrés aux régions de la Basse Engadine (de Sent à Guarda) ou du Val Fex, de Sils-Maria et de Stampa et Soglio.
    De fait, la bibliothèque des S., avec son choix d’ouvrages traitant de nature ou liés à de multiples voyages, mais aussi nombre de dictionnaires et une bonne cinquantaine d’essais ou de romans parfois «grand public» (ce qu’on pourrait dire les typiques «romans de vacances » d’un Stieg Larsson ou d’un Robert Ludlum), mais également de teneur plus pointue, m’ont paru, par leur niveau de culture général élevé et la spécificité propre du choix des S., l’illustration même des curiosités multiples et des exigences qualitatives de la classe moyenne supérieure de nos concitoyens ouverts à la diversité du monde proche ou lointain.
    À la veille de notre départ pour ces fugues en Suisse orientale, j’avais pris soin de découper l’édito de mon ancien confrère Claude Ansermoz, actuel rédacteur en chef du quotidien 24 Heures où j’ai servi (ou sévi, selon les avis) pendant une vingtaine d’années, intitulé À quand un ministère européen de la haine en Europe ? et répondant, aussi vertement que personnellement, à la nouvelle Présidente de la commission européenne, Ursula von Leyen, à laquelle on doit la création d’un poste de commissaire dédié à la protection de notre «mode de vie européen» en lien avec la migration…
    À très juste titre, me semble-t-il, mon confrère Ansermoz se demande ce que peut-être le « mode de vie européen », et ce qu’ont en commun l’Ecossais protestant des Highlands et le Grec orthodoxe de Patmos, le fonctionnaire français et le plombier polonais, étant précisé que le mode de vie européen en question serait « plus compréhensible » pour le citoyen du Vieux-Continent en y accolant les adjectifs «dignité et égalité pour tous »…
    Et le rédacteur, dont la grand-mère paternelle était une protestante italienne à tendance socialiste et le grand-père paternel un catholique radical, de se demander s’il faut instituer, en Suisse, un département de l’appartenance cantonale pour mieux défendre, face à l’étranger du dehors, les « modes de vie » particuliers des communautés helvétiques aux us et coutumes souvent très différents, sans parler du multilinguisme et de la variété des confessions, malgré quelques points commun tels l’usage de la pâte à tartiner Le Parfait, l’obligation de servir dans l’armée de milice pour les garçons en bonne santé et l’interdiction faite aux filles de se présenter seins nus au bureau de vote…
    Interrogeant le grand Européen que fut Denis de Rougemont en 1977, à propos du terrorismes des années de plomb (il venait de publier L’Avenir est notre affaire, de coloration très écolo avant la lettre), je l’entendis remarquer, avant le refus des Suisses de rejoindre l’Union européenne, que « son » Europe serait celle des cultures et non pas celle de l’économie et de la finance. Aux yeux de certains, il passait d’ailleurs pour une espèce de «gauchiste», sûrement influencé par une femme plus jeune que lui se la jouant hippie…
    Cette digression pour en revenir au véritable laboratoire du «vivre ensemble» que figure la Suisse, xénophobes compris, depuis sept siècles durant lesquels les conflits entre catholiques et protestants, autant que les oppositions des villes et des campagnes, ont fait ruisseler le même sang «trop humain», comme on se la rappelle par exemple en compulsant les chroniques historiques des vallées grisonnes et tessinoises où rognes entre bourgs et villages d’obédience catholique ou réformée ne cessèrent d’être attisées par les grognes entre États voisins où la papauté, soufflant sur les braises de la haine, exerça souvent une influence fanatisante digne des plus ardents djihadistes.
    Plus précisément, les massacres et les bûchers dressés par l’Inquisition locale, qui ont marqué l’histoire des vallées grisonnes et tessinoises, ont fait l’objet de rapports dévoilant une violence aussi peu conforme au message évangélique qu’aux recommandations des fonctionnaires de Bruxelles en matière de dignité et d’égalité pour tous…
    Et les S. là-dedans ? Visiblement très concernés par la culture hébraïque, à en juger par la présence, dans leur bibliothèque, de la somme que représente A History of the Jews, par l’excellent historien anglais Paul Johnson (auquel on doit d’autres fameux essais de tendance libérale et le savoureux Grand mensonge des intellectuels), mais aussi par un volumineux Tage des Feuers de Samuel Katz, sur les secrets de l’Irgun, Une histoire de 23 siècles d’antisémitisme paru en 1965 sous le titre de The Anguish of the Jews qui a la particularité d’être le premier grand essai en la matière rédigé par un prêtre catholique, ou encore un recueil d’articles d’Erich Fromm paru sous le titre de The Dogma of Christ, un autre texte d’Amos Oz paru en traduction française sous le titre d'Entre amis, ou encore – et la liste est partielle -, The Jewish paradox dans lequel, marqué par un signet du lecteur ou de la lectrice , je tombe sur un chapitre consacré à la mère juive dans le célébrissime Complexe de Portnoy de Philip Roth...
    Comme je le présume, les S. sont des Juifs suisses d’un niveau culturel élevé, probablement de notre génération née après la Deuxième guerre mondiale et qui ont voyagé au vu de nombreux albums illustrés et autres guides culturels évoquant l’Ecosse et le Venezuela – pas mal de livres en langue espagnole aussi, don t une version de la Suite francesa d’Irène Nemirovsky…-, la «wunderschönes» Bavière et l’Autriche (avec une grande affiche au mur du hall d’entrée rappelant un exposition Chagall à la galerie Salis de Salzbourg en 1987), la Sicile et j’en passe.
    Le S., s’ils sont Juifs, sont-il de bons Suisses pour autant, conformes au «mode de vie européen» ? Dans les années 3o du XXe siècle, l’avocat lausannois Marcel Regamey, idéologue de la droite maurassienne vaudoise, publia, dans le journal La Nation, un éditorial à valeur polémique intitulé Défie-toi du Juif ! Il y était expliqué que, même bien assimilé dans un canton de notre pays, le Juif restait essentiellement fidèle à son origine et ne pouvait donc faire figure de citoyen fiable en cas de conflit. On voit combien les mentalités évoluent !
    Or les S. s’intéressent, et passionnément, à la nature et à la bonne et belle vie. La décoration de leur intérieur, les nombreux ouvrages traitant de mycologie fine ou de minéralogie alpine, de fleurs alpines typiquement helvétiques voire bénies par Notre Seigneur, tel atlas des oiseaux ou tel guide des jeunes cuisiniers européens (le seul livre en français de leur bibliothèque !) témoignent multiplement de leurs curiosités plus qu’européennes : mondiales (les oiseaux et les penseurs éminents, tel un Arthur Koestler et un Manès Sperber, également bien présents, ne sont-ils pas citoyens du monde ?), et pour couronner le tout, à mes yeux de fouineur indiscret «fondu en littérature», je relève une Wanderung (promenade) de Hermann Hesse et, constituant une véritable découverte: un recueil de nouvelles de l’auteur allemand Ferdinand von Schirach dont j’ignorais tout jusqu’à ce matin alors que trois de ses livres ont été traduits chez Gallimard dans la référentielle collection « du monde entier », etc.
    Les voyages forment la jeunesse et déforment les valises, dit la sagesse populaire. Or au moment de boucler les nôtres pour quitter demain Surlej, face à Silvaplana et non loin de Sils-Maria, je me sens plein de gratitude à l’endroit de la Suisse des S. dont j’enrichirai tantôt la bibliothèque, promis-juré, par l’envoi du deuxième de mes livres, intitulé Le pain de coucou et évoquant ma double origine alémanique et romande, mais aussi italienne par un trisaïeul prêtre catholique piémontais qui connut (au sens biblique) mon arrière-arrière-grand-mère chassée de son village pour inconduite et qui réapprit le « vivre ensemble » avec un menuisier du nom d’Imsand, avec lequel elle donna la vie à ma bisaïeule devenue l’épouse d’un Monsieur Gretener chauffeur de loco aux CFF et qui inaugura à ce titre la première traversée du Gotthard, - et la mère de douze enfants dont ma grand-mère Agatha drillée à l’âge adulte dans les métiers de l’hôtellerie entre le Ritz de Paris et le Victoria de Glion, et jusqu’à l’hôtel Royal du Caire où elle fit sa pelote avec notre Grossvater - et c’est ainsi qu’on fait la nique à Bruxelles en attendant que l’Europe s'intègre enfin à la Suisse…

  • Tous les jours mourir

     

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    En mémoire de notre père (1915-1983)

     

     

    … J’étais resté longtemps les yeux ouverts dans l’obscurité, puis je me suis rendormi et j’ai rêvé que mon père m’appelait dans le dédale de rochers rouges où serpentait le chemin sur la mer que nous empruntions chaque jour; et nous allions nous retrouver, j’allais le rejoindre enfin quand je me suis réveillé et que j’ai compris que quelque chose se passait…

    … On eût dit le premier matin du monde. La lumière venait de tourner, comme on dit. On irait désormais vers les beaux jours. Tout évoquait le renouveau, mais c’est alors qu’a retenti la sonnerie du téléphone et que, sans avoir encore entendu la voix de ma mère, j’ai compris que ce jour serait le dernier de la vie de mon père…

    … Alors j’ai réalisé, comme on dit, cependant que ma douce amie vaquait auprès de l’enfant. J’ai réalisé que j’avais vécu des années sans penser à cela. C’était comme ça: simplement je n’y pensais pas – je n’y avais jamais pensé. Et voici que cela était…

    … Voici que je me levais, comme investi d’une nouvelle dignité, et voici que des gestes nouveaux me venaient. La pensée de Chopin revêtant son plus bel habit pour se mettre au piano m’a fait sourire tant elle me paraissait incongrue, mais ensuite ce fut avec la même solennité que je me préparai…

     … La lumière était celle d’un accomplissement, comme à l’aube de la venue au monde de l’enfant la lumière avait été celle d’une attente…

    … Le moindre de nos gestes prenait un autre sens qu’à l’ordinaire. Je nous voyais du point de vue de l’Ange: elle, l’enfant, et lui, dans la maison entourée d’autres maisons, et le ciel est limpide, et le silence est celui du dimanche avant les cloches des villages. L’enfant dormait, elle vaquait avec les gestes de la vie, et lui se tenait immobile devant la baie de la chambre haute, à jouer au jeu de ce qu’il y a derrière, comme dans le jardin de son enfance où il imaginait la mer derrière la haie…

    … Derrière les arbres maintenant je voyais les toits orange, et derrière les toits s’incurvaient les prés jusqu’aux remblais de l’autoroute, et derrière les bâtiments enfumés de la zone urbaine se devinait la fosse bleue du lac, et derrière l’autre bleu des monts de Savoie le bleu du ciel, et la nuit derrière le ciel, et la vie derrière celui-ci…

    … Dans l’odeur du café j’avais fermé les yeux et je voyais la mer et le ciel derrière; et derrière la vie retentissait le pas incertain de mon père dans la maison blanche dominant la pinède. Or je n’étais, cette année-là, qu’un fils un peu perdu ne sachant trop que lui dire…

     … Cependant nous avions commencé de parler en marchant le long de la mer. Jamais, quoi qu’il en fût, nous n’avons parlé de cela, mais des couleurs du jour, des livres que nous lisions, des souvenirs que nous avions partagés; et les souvenirs partagés en rappelaient d’autres à la terrasse éclairée de la taverne dans les rochers où nous nous attardions certains soirs, nous laissant aller sous l’effet d’un capiteux rioja; et l’année d’après, sur le Campo de Sienne, une dernière fois je m’étais réjouis de le saouler non sans bousculer les prudences de ma mère – on ne vit qu’une fois sur terre, avais-je protesté…

    … Entretemps j’étais devenu père à mon tour, et c’était comme si je fusse à la fois devenu le fils de notre enfant et le père de mon père…

    … J’ai rouvert les yeux: il était temps d’aller…

    … Trois mois auparavant j’avais traversé la même campagne dans l’appréhension de ce qui adviendrait à l’aube de ce premier jour d’une vie, tandis que c’était comme apaisé que je vivais maintenant l’instant présent du dernier jour de cette autre vie…

    … Cependant quelle énormité, me disais-je, quelle énormité pour lui que la pensée qui désigne ce matin toute chose et lui signifie que c’est la fin: que le mot demain n’adviendra plus. Que pour lui maison, jardin: plus rien. Et que cela même dont on se dit que ce n’est rien se révèle au moment de signifier jamais plus. Que mobilier, qu’objets familiers, que portraits de ses parents ou de ses enfants – que tout ça: plus jamais…

    … Des voitures de jeunes skieurs dominicaux me dépassaient sur l’autoroute et je songeais à l’énormité que c’était pour lui: allez, gaussez-vous de la cylindrée de rien du tout, faites les fous, jouissez de la vie…

     … Là-bas, sur le chemin de la mer, nous avions parlé du prodigieux plouc polac, le vieux Boryna du roman polonais Les Paysans, qui se relève, la dernière nuit de sa vie, et qui s’en va seul dans les champs pour les ensemencer une fois encore – et toutes choses l’appellent alors et le supplient de rester, mais il sait que demain, pour lui, tout sera moissonné…

    … L’énormité de penser: jamais plus. De balade dans le quartier: jamais plus. De virée dans les bois ou dans les pays: jamais plus. De beaux jours: plus jamais. Et même plus de journée ratée. Plus même d’encombrements routiers, ni de tant d’autres chers emmerdements…

    … Pour la première fois m’est apparue la maison comme sa maison. Et sur le seuil m’attendait celle dont, là-bas, chaque matin il allait s’enquérir des nouvelles, comme d’une fiancée; et tout en l’embrassant, nous pleurant un instant dans le gilet, je pensais à cette énormité: qu’elle non plus, pour lui, jamais…

    … Je suis entré, et conformément à la vieille loi maisonnière j’ai retiré mes chaussures, puis sans y penser je me suis emparé des mocassins de mon père; et ma mère me pressait. Cependant il y avait, dans la chambre, une lumière que le temps ne semblait plus entamer, et c’était là qu’il siégeait comme un de ces enfants malades qu’on sait condamnés et qu’on entoure alors de prévenances un peu spéciales, même un peu royales – et c’est vrai que mon père trônait, un peu, ce matin-là de sa dernière journée…

    … Et là encore, sur le seuil de la chambre qui avait été successivement, à travers les années, la pièce des petits derniers, puis celle des garçons, la nouvelle salle à manger et enfin la chambre du malade réaménagée pour la commodité des soins, là encore je nous ai vus comme au regard de l’Ange…

    … Ils se tenaient comme, au théâtre, dans la scène de l’indicible émotion. Nulle déclamation ni geste plus haut que l’autre, mais cet accablement en douceur et cette enfantine nudité des visages. Regardez la famille sainte: plus de rôle à jouer que celui d’être là…

    … Dans le clair-obscur, mon frère aîné m’apparaissait comme un de ces corpulents savants dorés de Rembrandt qui évoquent à la fois le mage et le marchand, le médecin, l’épicier, le géomètre, le boucher, et pour la première fois depuis des années je me suis senti de la même chair que cet homme désarmé…

    … J’ai remarqué que tous nous étions habillés du dimanche, comme aux cérémonies de notre enfance, et notre mère elle-même avait retiré son tablier…

     … Je me disais: et voilà. Et l’expression de ma petite sœur vers laquelle je me dirigeais pour l’embrasser (pour l’Ange, cette dame dans la trentaine aux yeux cernés, là-bas, en tailleur ton sur ton) signifiait: et voilà. Et tout, autour de nous, les objets familiers, les portraits, tout disait: et voilà; seule notre mère s’activant de l’un à l’autre pour ne pas se laisser submerger, qui m’entraînait à présent vers mon père dont le regard à son tour constatait simplement: et voilà…

    … Et voici que, les autres s’étant retirés un instant, enfin nous pouvions nous parler une dernière fois. Mais pour dire quoi ? Devant l’énormité de cela saurais-je seulement trouver un mot ? Et pourrait-il, de son côté, me confier quoi que ce soit de ce que réellement il ressentait ? Ainsi les mots nous échappaient. Nous parlions à l’abandon, levées nos dernières timidités. Et pourtant rien ne serait dit que ce que chacun pourrait trouver en ce moment de son mieux. Des adieux, des promesses, des vœux. Une voix m’appelait par mon nom et je répondais. À l’instant que signifiait jamais plus? Mon père ne me parlait que de confiance. Nulle grande déclaration. On ne sait pas, au fond. On verra. Et le mot le plus juste entre nous: reconnaissance. Encore merci. Et louange à ce monde donné et reconnu. Dire qu’on aurait pu ne pas se rencontrer, comme tant. Tu te rappelles la Costa Brava? Ce bon dieu de rioja ! Ah mais, cela encore: que jamais je n’ai constaté chez toi la moindre chose moche. Pas comme moi! Et lui, d’un filet de voix: tu charries ou quoi ? Alors moi: te fatigue pas, enfin, on tâchera de te mériter, voilà. Et d’autres mots balbutiés. D’autres regards. Et les mains, les voix qui voudraient elles aussi que tout fût exprimé…

    … Sur le moment j’ai pensé que cette fois tout était dit; je me suis donc redressé; et d’ailleurs je voyais qu’il partait, ou je le croyais…

     … Cependant, gardant ses mains dans les miennes, je me disais que lui aussi aurait pu le proclamer à l’instant: que tout est accompli. Cloué pareillement au poteau de torture, pas moins innocent que l’Innocent, et paraissant s’excuser au demeurant, se gênant de déranger, c’est le cas de dire: je ne fais que passer; et ne pensant pas, assurément, avoir sauvé en rien l’Humanité. Seulement: le fils de son père et faisant à son tour de son mieux…

    … Dans les miennes ses mains ne pesaient plus. Tout en lui, ces derniers jours, s’était d’ailleurs comme allégé; et j’ai pensé que ce qui restait ici de lui n’était que pour nous toucher de son aile – il venait encore de réclamer ma grande sœur qui arrivait de l’étranger à l’instant même…

    … Vive émotion: penser que l’un d’entre nous eût pu manquer à l’appel ! Et la voici qui se pointe en taxi. Ouf: ils respirent. Tous, à ce moment-là, ont en effet comme un besoin de souffler. Pour un peu, l’Ange les entendrait célébrer la ponctualité du Talgo ! Et de s’embrasser avec des élans inaccoutumés. Puis de se reprendre: ne va donc pas le faire languir…

     … J’ai pensé à cette énormité pour lui: cet afflux soudain de parfum et la peau toujours si fraîche de ma grande sœur, mais d’abord cette voix qu’il reconnaît les yeux fermés. Et ensuite tout qui afflue – tout ce qu’il m’avait dit là-bas, dans sa maison à elle, à propos de ce qu’il préférait en chacun de nous…

    … Peut-être bien les défauts, avait-il dit. Les qualités, c’est entendu: ça aide; et c’est pourtant vrai que je ne peux pas souffrir certains défauts chez certaines gens, mais chez les siens c’est autre chose… Il se débridait. Nous avions creusé dans le rioja, ce soir-là, beaucoup plus qu’à l’ordinaire, et je me réjouissais de le voir s’emporter contre ceux qui nous empoisonnent, comme il disait – et je le poussais même, convaincu que c’était contre autre chose encore qu’il luttait. Il vitupérait la mesquinerie de certains, la mesquinerie et la grossièreté. Et le pire: lorsque les mesquines épousent les grossiers (il pensait à ceux qu’il appelait les horribles voisins) et qu’on se trouve exposé à leurs menées. Tu te figures la vie de ces gens qui ne pensent du matin au soir qu’à nous empoisonner. Tu te figures le plaisir…

     … Et maintenant encore, tandis que ma grande sœur rattrapait le temps et que nous autres, dans la pièce d’à côté, nous attendions comme immergés dans la même tendre torpeur, je songeais, en souriant intérieurement, à ce qu’il arrivait à mon père de saisir, sans trop le rechercher, en une formule. Ainsi ce seul terme de plaisir, s’agissant de la sinistre propension à nuire des gens qui s’ennuient dans la vie, suffisait-il à faire apparaître la mesquinerie et la grossièreté qu’il y avait chez les horribles voisins comme une espèce d’image inversée, et peu s’en fallait alors que nous ne prenions en pitié de si pauvres gens, comme il disait…

    … Et d’ailleurs qui n’est pas à plaindre en réalité ? me demandais-je de plus en plus souvent depuis la venue au monde de notre premier enfant. Je me rappelais les horribles voisins et m’efforçais d’imaginer le pourquoi de leur isolement croissant et de leur étriquement, de ce qui les avait aigris et renfrognés jusqu’à la haine ; et j’avais beau m’indigner à l’idée qu’on pût se ratatiner ainsi: plus que tout je voyais leur misère, et si semblable à celle qui s’étalait chaque matin dans les journaux et partout en ce monde privé de beauté. Or nous nous étions rappelé là-bas, mon père et moi, comment les deux tourtereaux chantaient des années plus tôt, elle au piano et lui poussant la romance de sa voix de baryton léger. Et voilà que le temps non fécondé, le temps mornement passé à s’occuper, le temps gâché, le temps piétiné, le temps émietté en grise poussière toute pareille à celle qui neigeait sur le petit écran après que le couple hébété se fut endormi en plein énième feuilleton de sa journée, voilà que le temps les avait desséchés et creusés par-dedans, dévastés et transformés en deux morts-vivants…

    … À l’opposé, plus mon père approchait de la fin et plus je l’avais senti présent; et en ce moment même tout me semblait, dans l’apparente familiarité, pour ne pas dire dans la banalité de ce lieu qu’avec les années on s’était pour ainsi dire incorporé, tout me semblait se révéler autrement, tout se dévoilait comme pour laisser entrevoir je ne sais quelle vérité, et puis se repliait, à raison, peut-être, de quelque secret à préserver…

    … Je nous revoyais dans la nudité de nos étés en enfance. Qui pense alors que le corps va souffrir ? Toute la smalah n’est en ce temps-là qu’une chair pure et qui bronze de jour en jour. Il n’est en ce temps-là question que de baignade et de limonade. On n’a pas idée en ce temps-là de ce que c’est que de faire l’amour ou d’agoniser. Ce n’est pas qu’on s’imagine immortels : c’est qu’on l’est. Et voilà nos petits dieux de l’été…

    … Le plongeur blond pèse maintenant son quintal. La naïade à ses côtés va sur ses quarante ans, et l’autre sirène se teint désormais plus ou moins les cheveux, tandis que le gamin facétieux de naguère, sans y paraître sous ses lourdes paupières, les considère tous tant qu’ils sont du point de vue de l’Ange, consignant chaque détail sur ses invisibles grimoires – et voici que sa mère, qu’il regarde en train de les regarder, s’en aperçoit l’air de penser: et voilà…

    … Pour s’en aller en beauté, il avait demandé qu’on lui passe Le Messie et ses non moins inévitables Brandebourgeois qu’il nous avait servis et resservis à travers les années – son goût pas compliqué pour le clair et l’ardent, le sonnant, les fanfares angéliques de Telemann ou les lumières diaprées de Vivaldi – enfin, s’il faut s’en aller, surtout des Chœurs, s’il vous plaît…

    … Ils attendaient qu’il se passe quelque chose et pourtant rien n’advenait. Ils attendaient précisément que la vie veuille bien passer, mais la vie s’ajoutait à la vie et le temps se subdivisait; et ce fut le médecin qui passa, l’homme-médecine de la tribu, le sorcier qui disait: tout est bien, je vois que vous êtes réunis, ça devient rare par les temps qui courent, continuez, je repasserai…

     … Et tous les regards avaient convergé sur cette masse de compétence sereine que représentait pour les uns et les autres celui qui, d’une certaine façon, avait adopté leurs maux et les conduisait de la vie à la vie, et tous ils avaient pensé: comme toujours, celui-là, il lui suffit de passer et tout paraît s’arranger; puis, ne restant de lui que ce sillage de confiance, ils avaient commencé de parler entre eux tandis qu’un autre bruit de voiture signalait une arrivée; et c’était l’enfant que ma douce amie venait présenter au mourant; et tout aussitôt cette autre énormité: ce petit bout de machin, cette rose chose, cette apparente fragilité et cette inimaginable énergie en puissance, puis de l’autre côté ce visage parcheminé de vieil arbre-livre et cette ultime lumière répondant à la lumière de l’enfant, deux buées qui se mêlent à peine et c’est un monde…

    … Dans la nuit de là-bas mon père m’écoutait philosopher sur les nébuleuses et j’avais aux lèvres le goût du sel de mes plongées avec les jeunes gens des rochers, et mon père me disait en souriant que le défaut qu’il préférait chez moi tenait à cette irrécupérable propension à rêvasser…

     … Sur la plage j’avais honte, un peu, de ma chair bronzée, mais cela ne m’apparaissait alors qu’à l’état d’idée. À la vérité je ne voyais même pas la plaie vivante qui reposait à mes côtés…

    … La plupart du temps on vit ainsi comme séparé de soi-même, dans le reflet des jours et la répétition machinale des occupations. Or je me levais tôt, je m’étais fait tout un programme, cette année il faut que tu avances me disais-je, et le travail était minuté qui en imposait à mon père, et ensuite ­seulement nous allions à la mer, mais j’étais ailleurs en réalité, je croyais vivre l’instant et je ne faisais que glisser d’une sensation à l’autre, je prétendais concilier et réconcilier l’intellect et la sensualité mais les heures de mes journées se dissociaient, n’étaient celles que je me figurais mesquinement sacrifier à mon père…

    … Un jour j’avais reçu là-bas un pli de Paris qui sollicitait de ma firme un papier sur Les Paysans de Ladislas Reymont, à paraître en Fronton. Alors, sans dissimuler ma fierté, j’avais annoncé à mon père que désormais j’avais un pied au Monde, puis je m’étais demandé s’il se moquait de moi quand, après m’avoir félicité, il avait ajouté d’un air quelque peu distrait, voire léger, qu’il espérait que le monde s’en trouverait sauvé par la même occasion, après quoi j’avais constaté que mon père était peu bien ce matin…

    … Je savais alors qu’il y avait des milliers de gens qui considéraient qu’il était important d’écrire dans Le Monde, et pourtant la bonhomie de mon père avait éventé ma vanité, aussi saluais-je chaque matin, au miroir, celui dont il n’était pas interdit de penser qu’il allait sauver le monde; et c’était mon père, au demeurant, que je sentais de nous deux le plus soucieux de me voir bien exprimer tout ce qu’il y avait de beau et de vrai, de si poignant dans le roman polonais…

    … À l’instant, de l’autre extrémité du quartier nous parvenait la rumeur des cloches du temple protestant; et tant d’autres souvenirs affluaient. Ainsi me revenait tout à coup l’image hurluberlue de ce pasteur collant, dans nos petits bulletins d’aspirants paroissiens, les symboles à colorier du Juste et de l’Égaré…

    … L’agonisant reposait sous calmants et peu à peu cela nous révélait à nous aussi l’énormité de ce qui se tramait: ce qu’à l’apparition de l’enfant nous avions éprouvé déjà, et ce qu’on décelait maintenant au regard éperdu de celle qui resterait – mais comment exprimer cela?…

    … Tout avait commencé de m’apparaître autrement, trois mois auparavant, lorsque, des entrailles ensanglantées de la mère, des mains gantées de vert avaient tiré l’enfant – et cela vivait et plus rien n’existait de mes pensées de mort que cela…

    … Je ne me l’étais dit que plus tard, mais ce fut dès cet instant, aussi, qu’il me parut réintégrer comme un cercle, une place de village, ou comme un cycle, une horloge, comme un symbole, une roue céleste ou une aire à grain, et des songes solennels me le confirmaient…

    … Je cheminais dans la neige, je montais vers le ciel, une force me poussait, je me gaussais de l’idée d’Élu mais je faisais tout comme, et bientôt je constatais qu’une foule me suivait, aussi m’écartais-je, et tous me reprochaient de ne jamais prendre part et de bafouer les horaires, puis la multitude se clairsemait et c’était tout seul que je parvenais à la cime où j’éprouvais quelle extase amère – alors j’en appelais à quelqu’un, je me gaussais de l’idée d’Élue mais c’était à elle que la force me conduisait, et finalement j’arrivais à une haute porte qui me semblait celle d’un rêve, et la multitude était là qui m’attendait, et l’Élue, tout le cinéma…

    … L’Ange les voyait à présent se détendre un peu. La mère avait servi du café. Le mourant, les yeux clos, ne faisait plus que respirer fort. On était sortis quelques instants au jardin pour prendre l’air et en fumer une, et bien entendu les rideaux des horribles voisins avaient bougé, mais on s’était réjouis de humer, aussi, cette vieille odeur sacrée de rôti qu’exhalait le quartier…

    … Je repensais au paysan polonais Boryna dont nous avions souvent évoqué, là-bas avec mon père, la dernière nuit hallucinée, et je me demandais: mais à partir de quel moment a-t-il entendu, lui, les choses et les gens le supplier de rester? À Noël passé? En tout cas j’avais relevé, sur une photo de la soirée, cet air de n’y être déjà plus tout à fait. Et je me rappelais cette autre scène dont nous avions parlé, de l’esseulement déchirant du forestier polonais blessé à mort qui entend de son grabat la rumeur de la fête des vivants tandis qu’il se sait, lui, déjà fauché et moissonné…

    … Les choses étaient là, qu’on ne voit pas la plupart du temps, les choses et les gens. Depuis un moment déjà je regardais une lampe qu’il y avait là dans la chambre de devant jouxtant celle où reposait le mourant, et c’était la lampe sous laquelle il aimait lire, et cette lampe, étrangement, me semblait à l’instant comme plongée dans un état de recueillement – pour un peu j’allais me figurer que l’objet priait…

    … Il y avait eu ce très long silence dans lequel les frères et sœurs s’étaient immergés, et c’était un intérieur hollandais; et de même que les choses qui étaient là se trouvaient liées entre elles par toutes sortes d’histoires, de même l’Ange remarquait-il que les gens du tableau se parlaient sans parler et qu’eux seuls, détenaient le secret de ce qui liait entre eux les objets…

    … Que cette lampe n’avait-elle entendu, que n’avait-elle vu, que ne pouvait-elle parler en ce moment ! Mais l’objet se contentait d’être présent et je me disais: tu verras, ça ne va pas manquer, demain ils reconnaîtront en elle la lampe du père et ce sera classé: le reliquat de musée… … Et la vision d’autres objets inaperçus me revenait. À Venise, une aube morose où rien n’allait, soudain, au pied d’un mur obscur, elles m’étaient apparues: deux poubelles dégueulant leurs déchets, deux guenilles dans un recoin, deux filles de rien, mais soudain, comme un rai sous la porte du ciel, une épée de lumière les avait touchées et c’étaient deux anges, deux beautés. Quelques instants plus tôt, pareil à elles, je me sentais souillé, et voici qu’avec elles je rendais grâces à je ne sais quel ciel…

    … Je ne sais quel ciel, tout à l’heure, accueillerait mon père, et cette lampe resterait sous nos yeux, et cela seul m’importait: cette présence habitée – ce qu’en secret j’appelle Dieu, mais je me tais… … Chacun Le brandissant, chacun désignant Le Sien pour seul vrai, chacun fuyant cela pour se réfugier au sommet de sa vanité – Dieu et moi…

    … Quand mon père Le tenait simplement pour le bien qu’on fait qui reflète tout bien. Quand mon père n’y voyait que la source de toute beauté. Quand mon père, sans autres mots, n’y trouvait que tout amour…

    … Tandis qu’ils se fabriquaient une idole de mots, qu’ils discouraient et qu’ils disputaient à tort et à tuer…

    … Les objets nous murmuraient: vous êtes nos hôtes, nous ne sommes rien à qui ne prend garde, mais par qui nous regarde nous nous laissons voir, parfois…

     … Ainsi l’Ange les voyait-il ce matin-là dans le salon petit-bourgeois: des gens comme il y en a tant que rassemble le plus banal événement, mais l’Ange sait que tout et rien ce matin se passe entre Rien et Tout…

    … Ainsi dès la venue au jour de notre premier enfant m’étais-je dit que désormais tout pouvait arriver, que plus rien désormais n’avait la moindre importance, que désormais tout comptait…

    … Je me disais: à quoi bon ? Et au même instant cela me découvrait une évidence: que rien n’a de sens que cela. Non pas la mort, mais le dernier souffle et le premier. Non pas l’après, mais à l’instant ce transport d’un regard aux autres…

     … Je me disais: c’est affreux, tu ne sais rien d’eux, et eux non plus, jamais, n’auront montré le moindre souci de savoir qui tu es. Et tous, ainsi, comme isolés dans le froid, c’est ce qu’on dit: la société…

    … Là-bas, sur le chemin de la mer, mon père m’avait raconté ses démêlés. Ce que sont les grossiers, les mesquins. Tout cet élan vers le rien, tout ce vain mouvement. Et cependant avec ses mots il célébrait l’Agir humain: il nous faut faire quelque chose de tout ça, disait-il, sous peine de se défaire…

    … Il nous laissait ses herbiers, ses tableaux, ses bricoles comme il disait, quelques mots écrits (mais bien peu: quelques souvenirs lumineux de l’enfant empêtré qu’il avait été, quelques aveux contraints), quelques objets talismans, son beau violon depuis longtemps délaissé, tous ses papiers classés… … Je me disais et ça continue, et grâce à lui aussi cela signifie quelque chose. Et je me ressouvenais que tant d’années auparavant il nous arrêtait dans les hautes herbes et nous disait: ah ça, regardez…

    … De son côté notre mère ressassait son propre bilan: on a fait son possible. C’est qu’il fallait lutter, dans le temps. Ce qu’on a dû compter. Et toujours et encore à vaquer. À l’instant même, nous voyant ne faire que songer, elle nous proposait un frichti. Alors nous de l’encourager: voilà bien, ça te changera les idées. Des mots comme ça…

    … Et tandis que le père s’en allait tout doucement, l’Ange les a vus se rassembler une fois encore autour d’une grande platée de pâtes, comme aux aubes de tant de virées de leur jeunesse, et l’aîné servait le vin, et tous buvaient sans se faire prier. Et la mère a bu son verre aussi, quoique se gênant. Était-ce bien le moment ? Alors tous de l’encourager: que oui !…

    … J’imaginais nos anciens villages réunis. Je me figurais le défilé de tous les amis, et pourquoi pas des ennemis ? Et qu’on n’attende pas qu’il soit défunté comme chez les bourgeois ! Mais un vrai dernier repas qui le tienne au moins le temps de passer, et à ceux qui restent: de quoi le regretter…

    … La période la plus ancienne (et donc assez naturellement la plus belle à leurs yeux) est celle où il porte tout, le plus gros sac, parfois un des petits qui n’en peut plus, et la marmite d’éclaireur pleine d’eau de la rivière qu’il dispose sur le feu qu’il est également le seul à savoir faire, et sur son torse nu de sachem la terrible balafre de son opération me rappelle l’expression couturé de cicatrices des récits de pirates…

     … Nous serions repartis ce matin. Nous aurions pris le tram des prés et là-haut, dans l’arrière-pays, nous aurions remonté la rivière jusqu’à notre piscine naturelle, au pied de la cascade au martin-pêcheur. Et de là les garçons seraient partis en reconnaissance dans les territoires inexplorés – les zones blanches de la carte topographique –, et peut-être y aurait-il eu un drame cette fois encore (leurs souvenirs ne manquent pas de ces plaies et bosses qui donnent son piment à l’existence) et aux odeurs d’ail sauvage et de vase se serait bientôt superposée celle de la chair grillée du bison que figure à jamais l’irremplaçable cervelas…

     … Du point de vue de l’Ange ils tournaient en rond, tantôt s’impatientant vaguement (non sans sursauts variés du genre: et si cela se prolongeait comme dans le cas de Franco? puis dans la foulée: mais pousse-le dans la tombe, tant que tu y es!) et tantôt reprenant pied dans l’instant. Et l’après-midi tirait à sa fin, un pasteur a sûrement passé (on ne se rappelle même plus lequel: c’est dire), et plus tard le mourant s’est exclamé «quelle horreur !», mais peu après le médecin de retour les a rassurés, comme quoi ce n’était que l’effet du calmant dont il lui fallait précisément administrer une dernière dose, et cette fois on a compris, le médecin restait, il nous parlait déjà sur un autre ton…

    … Et peu après la voix de quelqu’un qui se tenait auprès de l’agonisant a dit que celui-ci était en train de passer, aussi tous se sont approchés, mais cela s’était déjà passé, la vie s’en était allée comme elle était venue, comme en douce…

    … On dit alors des choses tandis que le professionnel se livre au constat d’usage. On dit par exemple: il est à présent dans la paix. Mais qu’est-ce qu’on en sait ?…

     … C’est d’ailleurs moi qui ai osé la prononcer, cette sentence qui veut tout et rien dire…

    … Or nous pleurions, nous nous consolions, d’une part nous ne savions plus trop où nous en étions, d’autre part nous avions désormais de quoi faire et nous nous activions. On croit que c’est toute une affaire, comme l’amour quand on est enfant, et pourtant s’occuper d’un mort n’est pas si compliqué. On s’y est mis les deux fils et la mère, juste conseillés par le médecin. Il ne fallait pas lambiner: le corps était encore un peu chaud, tombé comme une masse de sa croix et cependant si maniable et si léger à ce qu’il semblait. On trouve donc à ce moment les gestes machinaux qu’il faut, et rien n’empêche d’ailleurs de constater ce qui est. Et voici ce qu’on voit alors: voici l’Homme…

    … À l’apparition de l’enfant, une première fois je m’étais dit: et voilà. Ma propre vie se résumant d’un coup. Tout se trouvant dévoilé: tel tu fus et c’est ton propre sort scellé. Telle fut et sera la réalité: tous les jours mourir…

     … Dans le regard encore trouble de l’enfant j’avais perçu cela que jusque-là je n’avais jamais pris au sérieux, et cela n’était pas la mort mais ce qui nous est imparti comme une flamme, comme une source, comme une terre émergée, comme un souffle…

     … Et voilà qu’à la vision du corps défunt de mon père une autre lumière se faisait et que tout me disait: cela ne mourra pas. À l’instant même où tout me disait que cela me serait arraché je m’y attachais comme jamais, tout me disant maintenant que les grandes eaux ne sauraient éteindre tel feu…

    … J’avais eu sous les yeux l’innocence un peu trouble de l’enfant nouveau-né, et j’en avais mieux conçu ma propre impureté, mais de celle-ci j’étais lavé par la vision de la douleur du corps défunt de mon père…

    … Tous les jours il avait enduré, mais jamais il ne maudissait: il n’y avait trace sur son corps de défi ni de colère. Tous les jours, et la nuit même, le mal le réveillait, mais dans l’obscurité c’était un clair visage d’enfant muet qu’il opposait au mufle sanglant des ténèbres, et tout le jaune de son corps n’y pouvait mais. Tous les jours se resserrait le cercle et tout en lui le niait pourtant sans gémir ni crier, ne protestant que d’un murmure: et quelles portes ferment la mer ?…

    Sokourov3.JPG… Le corps défunt de notre père gisait devant nous, une fois de plus le Dieu magnifique avait dégringolé dans le sang et la purulence et tout en bas, dans un chaos de clous et de crachats, son cadavre luisait doucement dans cette chambre humaine…

    … Si lointain avait été à mes yeux ce qui est, et voici que le voile s’était déchiré et que je voyais ces mains écorchées et ces flancs meurtris, ces pieds endoloris; et voici que le jaune devenait couleur de prière…

     … Cependant nulle parole ne me venait. Je n’étais dehors et dedans que regard. Avec les autres j’accomplissais les gestes nécessaires: à présent on avait revêtu le corps défunt de mon père de vêtements élégants, et celle qui restait l’avait coiffé comme un enfant. Le regard d’un ange je nous voyais, je voyais les objets, je voyais le monde – et c’était le monde qui priait...

     

    medium_Par_les_temps.JPGCe texte est extrait de Par les temps qui courent, publié en 1995 chez Bernard Campiche, et reéédité en 1996 au Passeur, à Nantes. Il a obtenu le Prix Rod 1996.

     

    Images: extraites de Mère et fils, d'Alexandre Sokourov.

  • Portrait de Lady L. à la clope

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    Lady L. tient sa clope, sur le plus beau des dessins de T.V. à ma connaissance, comme s’il en était d’un crayon ou d’un diapason de musicien, et tout le dessin semble fait d’un seul trait comme il en irait d’un seul trait de pinceau chinois, mais ce n’est pas tout à fait exact, et peu importe d’ailleurs : c’est un dessin d’une ligne parfaite dont l’épure va jusqu’à figurer, par du vide, le coin de meuble sur lequel Lady L- est accoudée, pesant à peine de tout son corps détendu et paraissant allégé dans sa posture à la fois nonchalante et ferme, rêveuse et la cibiche réduite à un trait oblique qu’on pourrait prendre, sur sa main, pour un anneau d’alliance qu’à vrai dire elle n’a jamais porté...
     
    Thierry Vernet, Portrait de Lucia K, en 1986.

  • Ceux qui le notent en marge

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     Celui qui se croit concerné par un peu tout / Celle qui embrasse les causes que le mal étreint / Ceux qui signent des manifestes et le font savoir / Celui qui lance comme ça qu’il ne veut pas s’en mêler et s’emmêle pourtant / Celle qui a appris de son voisin de palier (un certain Friedrich N***) que ce qui compte est la vivacité entretenue plus que la vie éternelle / Ceux qui lisent Insectes sans frontières dans la micheline de Sienne / Celui qui se dit savetier plutôt que financier au motif que ses livres non cotés en Bourse ont la souplesse artisanale et le bon vieux cuir de peau de couille des Méphisto’s /  Celle qui a une fleur entre ses plates-bandes / Ceux qui se demandent comment se planifie l’organigramme de l’éternité au niveau des sorties / Celui qui enjambe son futur cadavre pour aller pisser dans la neige / Celle qui ouvre la chemise du Monsieur pour lui faire la peau douce / Ceux qui se disent aimés de Dieu qui leur fait répondre de quoi je me mêle là-bas ? / Celui qui estime qu’un Juif suisse allemand n’est pas tout à fait un Suisse allemand / Celles qui aiment se faire engueuler par de très vieux écrivains irascibles genre Ludwig Hohl dans son caveau ou Georges Haldas à l’hosto / Ceux qui se rappellent la bonté du vieil Ikonnikov dans Vie et destin de Vassili Grossman / Celui qui se rappalle la remarqued’Alexandre Zinoviev (cette année-là dans le tram de Munich) selon lequel l’idéologue en chef Mikhaïl Souslov était juste assez humain pour rester digne de mépris / Celle qui a lu quelque part que Montaigne était né l’année (1533) ou le catholique pratiquant Pizarro étrangla l’Inca Atahualpa / Ceux qui se demandent à quel saint se vouer après les 1338 béatifications de Jean Polski ensuite canonisé subito / Celui qui à 12ans chantait La lutte suprême devant le feu de camp qui lui grillait les roustons / Celle dont les râles ne sont pas d’agonie ni d’une râleuse avérée dans le quartier alors tu crois quoi ? / Ceux qui remercient Dieu de leur avoir fait le bras assez long etla main assez ferme pour prendre leur pied / Celui qui se mêle à la fois des larmes d’en haut et d’en bas vu que rien de ce qui est humain ne lui est étranger / Celle qui se considère comme objectivement « envieillie » selon l’expression de Montaigne qu’elle n’a pas lu personnellement mais wikipedia n’est pas pour les rats ou quoi ? / Ceux qui se demandent de quelle vidéo parle Sénèque quand ilécrit « Quocumque me erti, argumenta senectutis meae video » ? /Celui qui a pas mal écrit sur le c… de la femme sans user de sa gomme / Celle qui dit non à Fernand qui lui propose de la regarder pisser / Ceux qui font les modestes en réduisant leurs écrits à « pattes de mouches et petonsd’oies » / Celui qui menace le poète soufi de décapitation au motif que celui-ci évoque la résurrection des femmes violées avec leur fleur intacte / Celle qui s’est réjouie de l’initiative du bon pape Jean XXIII consistant à supprimer la formule de « perfides juifs » dans la prière du vendredi saint et ce jusqu’en 1959 / Ceux qui sont antisémitres au dam de leur diocèse / Celui qui a rangé tous ses ouvrages de théologie eschatologique et de patristique comparée dans son grenier sans se douter que celui-ci cramerait à cause ou malgré ça Dieu sait / Celle qui trouve dans Le Fracas des nuages des amorces de nouvelles et autres dérives délirantes qui la font s’exclamer « ce Schlechter ! ce Schlechter! » avec le même élan que celle qui s’exclame« ce Lambert ! ce Lambert ! » quand celui-ci passe à l’acte/ Ceux qui meurent curieux de ce qu’on dira d’eux plus tard disons autour de la prochaine glaciation estimée à  l’an 5016 en Suède / Celui qui à bien regarder les ciels de Constable constate qu’en effet le fracas est là / Celle qui taxe le diariste Henri-Frédéric Amiel de crucifié de l’écrit au motif que le prof genevois indiquait d’une croix dans la marge de son fameux Journal intime chaque manuélisation dont il se remordait par ailleurs / Ceux qui ont remarqué la présence de trois imams salafistes de tendance dure dans le gang bang qu’ils ont rejoint en laissant au vestiaire leur barbe postiche / Celui qui aimait bien retrouver Georges Haldas au Domingo puis Chez Saïd / Celle qui aurait cramé dans les bras de Lambert hélas peu porté ce soir là sur le genre allumeuse New Age / Ceux qui se rappellent l’odeur du ghetto « nettoyé » / Celui qui à la Kolyma écrivait d’amoureuses apostilles en mâchant des racines / Celle qui fait un pompier au poète dont la bibliothèque a brûlé / Ceux qui ne se rappellent pas bien les mérites détaillés de saint Lambert mais savent qu’il a fini découpé en tout petits morceaux de papier lancés aux quatre vents dont les oiseaux toscans et les anges firent leurs content, etc.

    (Cette liste a été retrouvée dans les marges de l’exemplaire sauvé des flammes du Fracas des nuages de Lambert Schlechter, troisième volume de la série intitulée Le murmure du temps  paru auCastor astral en juillet 2013)  

     

  • Avatars du pays parfait

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    Nos fugues helvètes nous conduisant dans l’Engadine de Nietzsche et de Daniel Schmid, de Thomas Mann et de  Hermann Hesse, nous ressentons soudain, devant le vide  de l’hors-saison touristique, le manque d’esprit et de cœur d’une société occidentale repue et autosatisfaite. Mais la poésie du monde reste accessible…

    L’image d’une Suisse parfaite, tip-top-propre-en-ordre et forcément au-dessus de tout soupçon, comme disait l’autre, trouve son accomplissement  dans le splendide ensemble de résidences essentiellement secondaires à la majestueuse architecture d’inspiration romanche, comme posées sur l’admirable gazon grison de l’Engadine des lacs, et que dire d’autre de l’appart élégant et spacieux, décoré avec le meilleur goût par ses propriétaires, que nous louons en ce «lieu de rêve» d’un lundi à l’autre pour la somme en somme raisonnable de 903 francs suisses, taxes comprises, soit un vaste salon-salle à manger et cuisine ouverte, cheminée et grande baie donnant sur un balcon donnant lui-même sur un petit ruisseau où s’abreuvent écureuils et mésanges, deux chambres à coucher et deux salles d’eau, garage souterrain et silencieux ascenseur – tout cela donc pour une semaine au prix que coûterait une seule nuit dans une suite de surface équivalente de n’importe quel palace de Saint-Moritz, cette horreur de ville à la montagne faite de bric et de broc immobilier sans âme et dérogeant à toute semblance de perfection made in Switzerland ?

    Ainsi nous sommes-nous réveillés ce matin, Lady L. et moi, au milieu de cet admirable décor où l’harmonie du bâti le dispute à celle de la nature environnante, entre lacs de cristal miroitant et nobles sommets saupoudrés d’une première neige, genre tableau lustral à la japonaise, et c’est juste avec une pointe d’ironie - mauvais esprit que je reste en toute circonstance -, que j’ai imaginé ce que pourrait ressentir, par exemple, une jeune Brésilienne trépidante de pétulance sensuelle soudain parachutée en ce lieu à peu près désert en ce moment de basse saison, ou quelque Africain en quête de fêtes, quelque Russe en mal de drague – ce décor de rêve se trouvant en effet pur de toute présence enfantine, sans un ado joyeusement mal élevé ni de ces bandes de véliplanchistes multisexes qui s’abandonnent en été au vent fou de la Maloja, et point encore de bandes de skieuses et skieurs dévalant du sommet de la Diavolezza, etc.  

    Prière de ne pas cracher sur la pelouse...

    L’idée d’une perfection typiquement suisse m’a toujours paru plus que suspecte, mais je n’aurai pas l’indécence hypocrite de cracher sur le confort et l’élégant agencement de l’appart que Lady L. nous a dégoté après avoir réservé, sur Booking.com, deux belles chambres «avec vue sur le lac» ou «en forêt romantique» pour les premières escales de nos fugues helvètes, au bord du lac de Thoune et en lisière du Rhin alpin de Bad Ragaz; non : je ne vomis pas du tout cette «Suisse de rêve» qui, personnellement, ne m’a jamais fait rêver, mais dont je «profite», comme tout un  chacun (et chacune, n’est-ce pas ?) de la remarquable organisation et de la non moins indéniable liberté d’en dire éventuellement pis que pendre en tout bonne conscience.

    Il fut un  temps, que l’on pourrait dire celui du récit Mars,de Fritz Zorn, où il était politiquement correct de penser que la société capitaliste, jusqu’en ses occurrences familiales, nous vouait «naturellement au cancer», comme on le lit au début du livre «culte» en question, mais cette interprétation idéologique et déterministe de la maladie ne m’a jamais convaincu non plus, trouvant en revanche plus de pertinence à la très impertinente métaphore de Dürrenmatt selon lequel la Suisse serait une prison sans barreaux dont les habitants feraient double office de prisonniers et de geôliers se surveillant eux-mêmes – vision provocatrice de poète, comme la mémorable parabole de la vieille dame revenant au pays, et c'est dire que  la «folie» de Dürrenmatt le visionnaire résiste mieux au temps que les discours des intellectuels «engagés» des années 60-80  réduisant la réalité, suisse ou mondiale, à ses dimensions sociales ou économiques.

    Bienvenue aux enfers de l'agréable...

    J’y pensais hier à bord de notre Honda Jazz Hybrid lancée sur la trépidante autoroute du Gotthard, de Bad Ragaz à Coire (Lady L. conduit et je nous fais la lecture: telle est notre façon de voyager) dont les encombrements récurrents, aux portails nord et sud de nos admirables tunnels censés conduire à plus de bonheur encore, symbolisent ce que Dino Buzzati, autre visionnaire , appelait les «enfers du XXe siècle». Des hauts de la rive sud du lac de Zurich venait d’apparaître la «côte dorée» d’en face et sa concentration prodigieuse de villas ultra-cossues et hyper-sécurisées, et je pensais au retour de la vieille dame pourrie de fric au milieu des faux-culs qui ont usé et abusé de sa naïve jeunesse, et la vision relancée de cette fable m’est réapparue au souvenir du formidable film, intitulé Hyènes et réalisé par le Sénégalais Djibril Diop Mambéty, tiré justement de La Visite de la vieille dame de Dürrenmatt et prouvant que la pièce reste exportable et signifiante partout où il y a ce que Montaigne appelait de l’«hommerie », à savoir de la volonté de puissance et de la cupidité, de la bonne conscience prête à trahir au nom de son confort et de l’aveuglement devant sa propre abjection; et à la fin de la même matinée, sur une terrasse ombragé du bourg de Sarnen où passa cet autre fou saint et guerrier que fut Nicolas de Fluë, je pensais à cette story du même Dürrenmatt qui, de l’abus sexuel d’une enfant, dans La Promesse, a tiré un rom’pol d’une profondeur humaine si radicale qu’elle a inspiré Sean Penn dans The Pledge, avec un Jack Nicholson combien émouvant dans son rôle de vieux flic désabusé mais ne renonçant pas pour autant à enquêter au tréfonds de la vilenie humaine…

    Que la vie est plus qu'un panorama... 

    Et voilà ce qui nous manque, me disais-je tout à l’heure sous l’azur parfait de cette Engadine d’une beauté à couper le souffle, selon l’expression consacrée à la fois par les grands poètes, Nietzsche en tête, et les concepteurs de pubs touristiques : voilà le vrai sérieux de l’Art, la vraie folie qui nous manque terriblement en notre époque frelatée par la consommation à outrance, le profit devenu pour chacun une obligation vacancière (tâchez donc de «profiter» de ce paradis terrestre !), la fuite en avant dans la quête d’un confort bien pire que celui de nos fesses bordées de coussins et de nos ventres repus: celui d’une éternité transhumaine dans le bien-être généralisé des clones évoqués par le clown Houellebecq dans La possibilité d’une île… 

    « La vie n’est pas un panorama », disait gravement cet emmerdeur génial d'Arthur Schopenhauer, mais la douce folie des poètes qui ont sillonnée nos merveilleux paysages - du chevrier Thomas Platter, au temps de la Renaissance, descendu de ses alpages pour devenir l’un des grands humanistes européens, au plus joyeux des dépressifs qu'incarna Robert Walser, en passant par l’indomptable adversaire de la bête nazie  que fut Kurt Tucholsky en séjour au val Fex, Pierre Jean Jouve transformant le Soglio du val Bregaglia en Sogno dans l’une des ses plus belles nouvelles intitulée Dans les années profondes, j’en passe et de quelques autres jusqu’au cinéaste Olivier Assayas célébrant l’esprit des lieux dans son évocation de Sils-Maria -, cette douce folie visionnaire est la meilleure preuve que le panorama, plus qu’un leurre, peut être apprécié, et mieux : contemplé, ou mieux encore: aimé par n’importe laquelle ou lequel d’entre nous moyennant un grain de cette même folie qui résiste au morne désespoir ou à l’avachissement, pire encore que la mort physique, du consentement béat - wellness de la meute imbécile -, à la transformation de l’humanité belle et bonne en compost du néant.

    Mais quelle chance nous avons de vivre encore, amies et amis de partout, dans l’Engadine adamantine de ce monde que ce vieux birbe réactionnaire de Soljenitsyne, revenu des camps, s’accordait lui aussi à dire parfait !         

     
  • La Fée Valse

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    Entrée de jeu

     

    Ce ne serait pas un recueil de fantasmes éculés mais une féerie.

    Eros y jouerait volontiers, au sens le plus large et comme dans un rêve où la chair est tellement plus réelle - comme dans un poème dont le verbe exulterait. En outre, s'agissant bel et bien de ce qu'on appelle La Chose, il y aurait le rire qu'elle appelle et par la surprise jouissive de son irruption, et par son incongruité.

    Quelle chose en effet plus étonnante et plus saugrenue pour le tout jeune garçon que de bander pour la première fois ! Donc ce rire serait joyeusement interloqué, pouffant comme chez la toute jeune fille au premier poil, touffu comme une motte ou un buisson, jailli comme un lézard de son muret ou comme un nichon de son balconnet, clair comme le mot clair.

    Car ce serait avant tout une affaire de mots que ce livre de baise au sens très large, je dirais: rabelaisien, mais sans rien de la gauloiserie égrillarde trop souvent liée à ce qualificatif. Rabelais est trop immensément vivant et aimant en son verbe pour être réduit à ce queutard soulevant rioules et ricanements dans les cafés et les dortoirs. Rabelais est le premier saint poète de la langue française, qui ne bandera plus d'aussi pure façon jusqu'à Céline, le terrible Ferdine. Et Sade là-dedans ? Non: il y a trop de Dieu catholique chez Sade, trop méchant de surcroît à mon goût.

    J'ai bien écrit: à mon goût, et j'entends qu'on souffre ici que je me tienne à mon goût, bon ou mauvais, lequel se retrouve au reste dans toute la Nature, qui jouit et se rit de tout.

    Serait-ce alors un livre seulement hédoniste que La Fée Valse ? Certes pas, et moins encore au sens actuel d'un banal bonheur balnéaire. Je voudrais ainsi ce livre joyeux et grave, allègre et pensif, tendre et mélancolique, sérieux et ludique au sens du jeu le plus varié - et quoi de plus sérieux et grave que le jeu de l'enfant ?

    L'érotisme de l'enfance est plein de mystère échappant aux sales pattes de l'adulte. La pureté de l'enfant échappe encore à toute mauvaise conscience, dans le vert paradis de la chair innocente que retrouve la mère-grand des contes quand elle parle de source.

    La Fée Valse découlerait de la même recherche d'une pureté sans âge dégagée des corsets de la morale, sans obsession ni provocation criseuse, lâchée dans ses cabrioles matinales et vivant ensuite au gré des journées, de la jeune baise aux vieux baisers, sans cesser de rire ni de sourire à la bonne vie.

    (Ce texte constitue le préambule de La Fée Valse, recueil paru le 24 février 2017 aux éditions d L'Aire)

  • Quand l’idole ressuscite chez les jobards

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    Grand'messe de la dévotion du plus bas étage,
    les Freddie Days, à Montreux, relèvent du vampirisme mercantile…
    À La Désirade, ce vendredi 4 septembre 2026. – Un monstrueux boucan, marqué par le toniturement de basses secouant, des caves aux combles, notre immeuble de la Grand Rue, à Montreux, à la hauteur du Marché couvert transformé en camp retranché, m’a forcé hier à quitter mes pénates lacustres et gagner les hauteurs de La Désirade en dépit de mes difficultés à marcher – du moins ai-je le privilège de pouvoir échapper à la barbarie par les hauts -, et plus j’en ai appris sur l’Événement en cours, malgré mon goût persistant pour le vrai rock et le bon jazz, plus j’ai été tenté de m’énerver contre l’initiative en question, d’un grotesque quasi comique dans la dimension pharaonique de sa mise en scène – ledit Event, pour user du langage clérical de la sainte Eglise Marketing, consistant à célébrer, demain, les 80 ans virtuels du rocker Freddie Mercury, né Farokkh Bulsara à Stone Town (dans le protectorat de Zanzibar comme chacun sait) le 5 septembre 1946, et mort du sida le 24 novembre 1991 à Kensington, dûment pleuré par son dernier amant identifié, l’acteur connu Jim Hutton, autant que par des milliers et des millions de fans d’âge désormais plus que mûr alors que l’aura de l’idole, exaltée par une statue de bronze gesticulant depuis 1996 « pour l’éternité » sous nos fenêtres, consacre la gloire posthume de « l’une des plus grandes stars » du XXe siècle (selon les termes du quotidien 24 Heures d’hier), etc.
    Or c’est dans la même logique évoquant la réitération magique de la « présence réelle » de Notre Seigneur que le Zanzibougre est fêté ces jours à l’enseigne des Freddie Days, véritable délire nécrophile conçu en ce lieu de haute dévotion débile qu’est devenu le chef-lieu local de la démagogie ringarde...

  • Fugues helvètes (15)

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    16. Corinne Desarzens et ses Sirènes d'Engadine. Souvenir du Canada et d'une certaine courge. De l'art populaire.
     
    Le petit livre de l’amie Corinne figurait au milieu de la vitrine de la librairie hélas fermée ce dimanche matin-là, mais je l’ai pris comme un signe avant de m’embarquer pour le val Sinestra.
    Sacrée chèvre de Corinne, avec sa chevrette de fille, me rappelant soudain, devant cette devanture pleine des ouvrages célébrant la culture locale, notre périple de Toronto à Trois-Rivières, je ne sais plus combien d’années il y a de ça…
    Corinne Desarzens à la table ronde des auteurs du Salon francophone de Toronto : tout un poème que les envolées de cette cavale de la plume, notre avatar féminin de l’impro fuguée à la Cingria, merveille de prosatrice capable d’écrire tout un livre sur les araignées ou sur les citrouilles d’Alloween, le gris du Gabon ou son dernier bon ami.
    La descente du Saint-Laurent en Impala de louage en compagnie de cette dingo de Corinne ! Sa mine quand, à l’aéroport de Montréal, j’ai sorti d’un sac une courge ornée d’une araignée, mon cadeau pour elle trouvé au marché de Montréal, après avoir annoncé « une bombe » à la douanière qui me demandait ce que contenait ledit sac ! La mine de la douanière m’invectivant pour ma très mauvaise plaisanterie - ah oui ce devait être en 2002…
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    Le sentier des poètes.- Vous qui vous engagez sur la route forestière du val Sinestra, laissez toute espérance de vous y aventurer sans crainte et tremblement. Dieu sait que, durant nos équipées montagnardes de youngsters à 2CV, entre Valais et Dolomites, nous aurons frôlé gouffres et précipices, mais avec les années on oublie que la Suisse a gardé, dieux et démons merci, un fonds de sauvagerie à la fois impressionnant ei réjouissant, et des routes aussi précaires qu’au Pérou sommital ou en Afghanistan.
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    Or l’apparition, au fond du val Sinestra, d’un grand hôtel romantique, à peu près vide ces jours mais restant bel et bien accueillant aux marcheurs férus de nature ou de métaphysique, et autres groupes de méditation plus ou moins transcendantale, avec cette échappée latérale indiquée par un panneau de bois au libellé Sentier des poètes…
    Guarda che bello ! Corinne Desarzens a détaillé, merveilleusement, les beautés des façades des maisons engadinoises, dont les habitants ont à cœur, plus que nulle part ailleurs en Suisse, de restaurer régulièrement inscriptions et ornements. De ce conservatisme, au meilleur sens du terme, Guarda figure la plus belle illustration collective, sans pour autant donner dans le village-musée réduit à l’attraction conventionnelle.
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    L’art populaire survit en ces lieux point trop encore pourris par le tourisme à pacotille d’importation, et quelques beaux visages d’un autre temps, comme sculptés dans le bois, apparaissent encore ici et là, mais on n’en sent pas moins la fin d’un temps, non sans mélancolie. Cependant quelle beauté aux façades, et quelle harmonie aussi dans l’agencement intérieur des maisons aux beaux vieux meubles, aux lambris ornés et aux plafonds sculptés. Là encore, quel héritage précieux de l'ancestrale civilisation alpine nous reste ici et là en dépit de trop de saccage…
     
    (À suivre )

  • Fugues helvètes (14)

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    Des vues politiques du personnel ambulant de la société de restauration ferroviaire Elvetino. De l’étranger en Suisse. Du passeport suisse dans La Suisse du Suisse de Peter Bichsel. Du petit-fils de Charlot et d’un cadeau fait à l’Auteur le jour de ses 60 ans.


    Dans un Intercity, ce jeudi 14 juin. - S’il est de notoriété publique qu’un ministre virtuel sommeille en chaque chauffeur de taxi israélien, et que tout coiffeur français est un Président de la République en puissance, on ne s’avise pas assez, en Suisse, du potentiel conseiller des employés multinationaux de la firme de restauration ferroviaire Elvetino.
    Un premier apport culturel de ce personnel majoritairement masculin tient à son panachage linguistique, qui fait qu’invariablement, si vous posez telle question à tel Pakistanais en terre alémanique, ou telle autre à tel Bosniaque au sud des Alpes, il vous sera répondu dans une autre langue, d’abord selon la règle d’une politesse laconique, puis de façon possiblement plus diserte pour qui prend la peine de briser la glace d’un formalisme aux normes helvétiques.
    86559e9cd9e4cb8e21851effa33a8848.jpgUne conversation plus nourrie, pour le voyageur qui en prend le temps hors des heures de presse (l’employé s’arrangera pour le voler, ce temps, n’ayant point de chef qui le chaperonne), ne laissera de révéler un autre aspect, d’ordre plutôt civique, de la contribution de l’employé étranger à l’évaluation de notre démocratie, d’autant plus appréciée à ce qu’il semble, paradoxalement, qu’elle exclut ces observateurs attentifs de son jeu. On sait les tracasseries souvent mesquines que les fonctionnaires « faiseurs de Suisses » font subir aux étrangers s’efforçant de « mériter » notre nationalité. Or curieusement, lesdits étrangers ne considèrent pas pour autant la Suisse comme un pays mesquin, tout au moins à ce que j’en juge sur les dépositions des mercenaires de la firme Elvetino.
    L’employé Imad Rahman, 37 ans, célibataire, musulman modéré et propriétaire d’une Opel Corsa, n’aurait qu’un désir et c’est de participer au vote démocratique pour faire valoir ses vues, à vrai dire conservatrices. Un Pakistanais à l’UDC nationaliste ? Pas exactement : plutôt de la zone centriste du parti radical. Or à ses yeux, la Suisse ne montre pas assez de rigueur à l’endroit de la mauvaise graine étrangère, alors qu’elle pourrait s’ouvrir plus en confiance aux immigrés économiques de bonne volonté. Je note. Et c’est un peu la même chanson que me répètent plusieurs autres de ses collègues : froidement reçus, mal payés, sans accès au droit de vote mais n’en voulant pas pour autant à la Suisse. Bien plus : s’impatientant d’en être. Je note également.
    Tous les discours, un mois durant, ne vont pas, évidemment, dans le même sens, et c’est une année qu’il faudrait voyager, avant d’approcher d’autres corporations, dans les auberges et les hôpitaux. Mais ce que je note là m’étonne dans les grandes largeurs, car je ne m’attendais pas à trouver, dans ces bars roulants, de tels citoyens empêchés de pratiquer, et sûrement plus motivés que tant de nos compatriotes infoutus de faire valoir leur droit de vote…
    eb9c8cce6768983b8eb52ff4687e80e7.jpgJe me rappelle alors la fierté d'antan que le passeport suisse inspirait à nos concitoyennes et concitoyens. L’écrivain Peter Bichsel l’évoquait avec humour dans son petit livre intitulé La Suisse du Suisse : « Les ressortissants d’autres nationalités ne sortent leur passeport que lorsqu’ils arrivent devant le fonctionnaire ou bien ils le tiennent à la main d’une manière quelconque et sans se faire remarquer. Les Suisses par contre tiennent leur passeport bien visiblement, leur passeport rouge à croix blanche. Il doit les protéger et le fait qu’ils sont Suisses doit détourner le danger… »
    Tout cela a bien changé cependant, n’était-ce que parce que le passeport rouge à croix blanche n’est plus, aujourd’hui, qu’une sorte de carte de crédit, mais de quel crédit désormais ? On peut se le demander en dépit de l’enthousiasme occasionnel des employés de la firme Elvetino.
    En ce qui me concerne je reste optimiste, fidèle à la moitié de ma nature de pur Gémeau, et je me le devais bien ce soir en prenant congé de l’employé tamoul Chelliah Prashantan, ayant à fêter en petit cercle un anniversaire qui n’était autre que le mien : soixante années de citoyenneté helvétique, mais guère de zèle à voter chez ce lascar non plus. Or nous fêterions cela sans chichis, d’abord au théâtre où nous avaient invité des amis, pour le nouveau spectacle de James Thierrée, petit-fils de Charlie Chaplin, ensuite sur quelque terrasse lausannoise.

    3a2b0efafeae1ac26f741856daa1bd21.jpgLe rejeton de la tribu Chaplin est un de ces magiciens de la mouvance actuelle des petits cirques, qui allie fantaisie et virtuosité, dans une suite de visions oniriques d’une étonnante poésie plastique. Une image surtout m’a saisi ce soir, et c’est celle du jeune homme tournoyant dans une double roue gracieuse figurant une draisienne céleste, un char stellaire qu’il semblait à la fois chevaucher et « vivre » de l’intérieur, comme s’il était lui-même la Roue. Je n’ai pu y voir que la métaphore de l’Homme dans le Temps, majuscules à l’appui, et bien plus que cela encore : de l’âme humaine, sans majuscules, dans sa nacelle à double nature ondulatoire et corpusculaire, traversant le cosmos d’une démarche évoquant celle d’un petit homme à canne et chapeau melon… (A suivre)

  • Fugues helvètes (13)

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    De l’aïeule du camarade Ziegler et du suicide des banquiers. Au Stamm du Café du Cygne. De l’honneur perdu des cadres de Swissair, traîtres à la patrie, et de divers projets de vacances.
    Lucerne, Café du Cygne, ce 14 juin 2007. - «La vraie révolutionnaire était ma grand-mère, me dit un jour le camarade Ziegler, désignant une façon de vivre la démocratie, la justice et la liberté qu’il idéalisait peut-être mais que je respecte moi aussi comme un immémorial vieux fonds populaire d’une fidélité pure et dure en voie de dissolution dans le n’importe quoi, le folklore débile du nationalisme ou les accommodements médiocres de la gauche et de la droite ; et c’est à cause de nos aïeux plus ou moins mythiques qu’une autre fois, à la fin d’un débat sur l’actualité de Friedrich Dürrenmatt, au Centre neuchâtelois du même nom, je pris la défense de Jean Ziegler contre tel ponte du groupe d'influence Economie suisse le taxant de dinosaure d’une cause perdue, décidément coupé de toute réalité réelle.
    Or la table ronde se tenant exactement sous le grand tableau de Dürrenmatt représentant le suicide collectif des membres du Conseil d’Administration de la Banque Fédérale, je lançai au brillant ploutocrate : « Que non pas, messire, ce n’est pas notre ami Jean qui est mort, c’est vous et vos semblables, d’ailleurs regardez, levez les yeux, les voilà : vous êtes là, les pendus de la Société de Profit !»; et j'avais à l'oeil, aussi, mon confrère l'écrivain de R. se posant en représentant de la Vraie Gauche face à un Ziegler obsolète, et notre fille aînée, présente elle aussi, me regardait avec une sorte de curiosité tendre...
    Et maintenant que je racontais la scène aux buveuses et buveurs du Stamm du Cygne, dans le quartier séculaire de Lucerne, évoquant du même coup l’infâme premier acte du procès des oligarques responsables de la chute de la maison Swissair, chacune et chacun y allait de son commentaire, le plus souvent sévère mais juste, dont le plus féroce était celui du jeune Werner S., actuaire capable de la Banque Raiffeisen : « Ces types sont ni plus ni moins que des traîtres à la patrie ! »
    Le Stamm est une institution en voie de disparition, même en Suisse alémanique. Au café qui est le centre du village concurrent de l’église, le Stamm (dont le nom signifie tronc) est cette table ronde de solide vieux bois constituant le milieu du café où chacun s’exprime. Le Stamm est plus précisément la réunion d’une société locale, mais la table de Stamm est devenu le Stamm, et ce jour-là le Stamm était à la fronde.
    « Une fois de plus ce sont les petits qui écopent tandis que ceux qui les ont mis à la rue se permettent encore de réclamer des dommages et intérêts ! C’est une honte ! Mais remarquez qu’il n’y a pas de femme dans la bande ! »
    Celle qui s’était exprimée n’était pas une séditieuse notoire, mais l’institutrice Regula L., du Parti Démocrate Chrétien, soprano appréciée du Chœur Paroissial.
    Et Max H. le Président de celui-ci, inspecteur d’assurances à la retraite et bon connaisseur de champignons, de renchérir : «Jawohl, je suis du même avis que Werner et Regula, et ce n’est pas tout de dire, comme les journaux, que c’est le Système qui veut ça… »
    « Le Système est le Système, mais la Swissair était aussi la Swissair… », fit alors valoir le pharmacien d’origine romande Jean-René F., quinquagénaire surnommé Joggeli pour sa manie de la Lapalissade.
    Cette conversation s’est multipliée par des cent et des mille, ce jour-là, dans les cafétérias des bureaux et les compartiments des trains de seconde classe, tandis que les tenants du Système expliquaient, l’air fataliste, que les Lois du Marché étant ce qu’elles étaient…
    De mon côté je présumais que les prochaines votations n’accuseraient pas, pour autant, de sanctions visibles à l’encontre desdits tenants du Système.
    La défiance qui s’était installée au Stamm, depuis quelques années, englobait aussi bien et le Système et le Monde mondialisé comme il allait, et bientôt le Café du Cygne, cela ne faisait pas un pli, serait remplacé par un McDo ou quelque autre Starbuck.
    En attendant on y faisait des projets de loisirs et de vacances, tels que nos aïeux plus ou moins révolutionnaires n’auront jamais osé en rêver. Regula L. avait entendu parler d’une pension bien tenue à Lanzarote où sa collègue Franziska S. avait passé deux semaines de rêve à lire le fameux roman de Milena Moser évoquant précisément les Baléares. Le jeune Werner, pour sa part, comptait passer une semaine en Suisse romande comme chaque année, au Paléo Festival dont son père avait déjà été un fan.
    Quant au Président du Choeur paroissial Max H., il envisageait une croisière culturelle dans les sites précolombiens du Mexique, alléché qu’il avait été par une offre combinée de la nouvelle compagnie Swiss et du voyagiste spécialisé Terre Entière, ce qui fit dire à Joggeli que si «Swiss n’était pas Swissair », comme que comme « un voyage restait un voyage »… (A suivre)
    Peinture: Friedrich Dürrenmatt. La dernière Assemblée Générale du Conseil d'Administration de la Banque Fédérale. Huile sur toile, 1966.
    Glossaire helvétique: "Comme que comme", signifiant de toute façon, est un dérivé de l'expression allemande "so wie so".
  • Le temps accordé

     

     
     
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    Et soudain arrive le jour
    au seuil du ciel ouvert ;
    les yeux levés et sans retour,
    mais sans désespérer,
    je vais me laisser faire…
     
    Je les revois tous en allés,
    les yeux un peu perdus,
    comme égarés par les années -
    je les sens tout émus…
     
    Au soir venu les jours s’en vont,
    et les heures oubliées
    déjouent toutes nos questions
    dans le temps accordé…
     
    Peinture: Thierry Vernet. Pp. LK / JLK