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Livre

  • Avez-vous lu Fabrice Pataut ?

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    En marge d’une rencontre-lecture à Paris consacrée à son dernier recueil de nouvelles, le 23 octobre prochain au soir, au Café de la Mairie .
     
     
    Un écrivain d’une folle originalité, qu’on pourrait dire un maître de la poésie-fiction, nouvelliste hors pair et romancier des plus singuliers: tel est Fabrice Pataut, philosophe à la ville et conteur insondable sur ses sentes buissonnières. Au fil zigzaguant des 17 nouvelles d’Un jeudi parfait, Fabrice Pataut fait merveille, avec autant de fantaisie cocasse que de gravité sous-jacente, de tâtons oniriques ou de fulgurances lucides à la Nabokov, dans les situations et les climats les plus variés d’apparence, relevant tous cependant du même regard à facettes et fondus en unité par la grâce d’une écriture vibratile.
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    À propos d’Un Jeudi parfait, paru en 2018 chez Pierre-Guillaume de Roux.
    Les lecteurs ignorant encore tout de l’œuvre de Fabrice Pataut, comme c’était mon cas avant que je n’y entre par les 17 portes et les trois fenêtres d’Un Jeudi parfait, trouveront dans ce recueil un concentré représentatif, me semble-t-il – je le dis après avoir lu son recueil précédent, Le Cas Perenfeld, et quatre romans (Aloysius, Tennis , socquettes et abandon, En haut des marches, et Reconquêtes) de la même exceptionnelle qualité - de l’art de cet écrivain hors norme, avec ses thèmes et ses variations, son humour et son extrême sensibilité, son don d’observation sans limites et son imagination narrative sondant volontiers l’insolite voire l’obscur, enfin la plasticité et la grâce d’une écriture à la fois limpide et chatoyante.
    Dès la première page de la première nouvelle d’Un Jeudi parfait, modulant le dialogue d’un criminel pas comme les autres (après avoir tué accidentellement sa mère à l’âge de deux ans, au moyen d’un revolver chargé qui se trouvait prêt à l’usage, il a mis fin aux jours de sa sœur coupable à ses yeux de chercher à l’excuser) et d’une psychiatre impatiente elle aussi de le comprendre – dès ce début apparemment abracadabrant j’’ai été saisi, scotchécomme on dit, intrigué et de plus en plus intéressé, par delà le semblant de paradoxe et le sarcasme, par la justesse du propos sous son dehors extravagant.
    C’est que l’auteur, comme on le vérifie dans ses nouvelles plus étoffées, nous retient immédiatement par le détail ou la tournure verbale inattendue – un peu comme chez un Marcel Aymé – avec un mélange d’ironie et de bonheur d’expression qui en scelle l’originalité.
    Dans Le veau d’or, ensuite, changement total d’ambiance, où l’on voit un brave homme mis à mort à l’instant où il s’est risqué à toucher la clinquante idole, inspirant à son fils de sages conclusions sur ces excès de « tapageuse » crédulité.
    Puis ce sont, avec Trois fenêtres, qu’on ne saurait tout à fait dire une nouvelle, trois regards sur la vie du narrateur confronté à ce qu’on pourrait dire le miroir du Temps – qui joue un rôle crucial dans les « musiques » de Fabrice Pataut, de son enfance à la bascule d’une amitié de jeunesse et des « choix » de sa vie…
    Sur quoi nous voyons Yvonne retrouver son fils Yves pour un dialogue durant depuis trente ans, qu’elle décide tout à coup d’interrompre, dans Un jeudi parfait, pour s’en aller de son côté de la façon que la lectrice et le lecteur découvriront…
    Tout cela ne se raconte d’ailleurs pas comme ça, car l’anecdote ou l’intrigue sont secondaires, même quand l’auteur joue sur la tension et la surprise, comme dans Luxembourg, délicieux portrait de groupe bilingue où l’on voit une demoiselle de dix ans (l’âge de raison comme on sait) imaginer les situations les plus scabreuses impliquant ses proches - ô vilaine Lolita !
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    Comme l’auront constaté les lecteurs de plus longue date des nouvelles et des romans de Fabrice Pataut, ceux-ci et celles-là communiquent parfois ainsi qu’on le découvre dans Qui assassinera Perenfeld ?, plongée dans les embrouilles tragiques de la guerre rappelant les romans de l’auteur serbe Alexandre Tisma, sur un thème déjà traité dans Le cas Perenfeld.
    À cet égard, il vaut la peine, même en cours de lecture, de consulter les dernières pages des recueils de nouvelles de Fabrice Pataut, où celui-ci explique brièvement la genèse de chaque morceau. Ainsi apprend-on par exemple que L’amateur d’oreilles, variation assez sidérante sur le rapport que le narrateur entretient avec ce «réceptacle des confidences» par lequel ses mots vont glisser dans « la femme à l’oreille », a été composée à Minorque et que sa thématique est « à tiroirs »…
    Prodigieusement poreux, et non moins polyphonique, plus encore : synesthésique, l’art du conteur se nourrit de sentiments souvent confus autant que de sensations, achoppant ici (Rêverie à la plage) au « langage » des orteils de telle baigneuse, ou là aux errances nocturnes d’un certain Giacomo Puccini flanqué de son chauffeur en livrée, pour une sorte de tendre hommage dont l’auteur, là encore, explique l’origine en note…
    Lire Fabrice Pataut relève bonnement, pour qui est sensible à sa très pénétrante intelligence et à sa complexion psychologique et affective des plus riches, de l’exploration. D’une nouvelle de ce recueil à l’autre, l’on marivaudera à ski (Promenade sentimentale) l’on s’interrogera sur les relations liant un hippopotame à la révolution cubaine, (Les bonbons cubains) ou l’on se penchera (Narcisse) sur l’eau virginale de la jeunesse se rêvant toute pure, entre autres épisodes, biblique (Les fils de Joseph) ou relevant de la science fiction critique à coloration nippone (Les usines Tobakulari), j’en passe et de quoi remplir (dans le morceau intitulé précisément Remplir) la lectrice et le lecteur d’une foison d’images et d’idées n’excluant pas le simple et radieux bonheur de lire…
    Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Pierre-Guillaume de Roux, 269p. Paris, 2018.
     
    Les Mardis Littéraires de Jean-Lou Guérin
    Présentations, lectures, débats, dédicaces
    Le mardi 23 octobre 2018 à 20h30
    Olivier Amiel présentera le dernier recueil de nouvelles de Fabrice Pataut, et Diego Colin en lira des extraits
    Diego Colin (conservatoire de Boulogne et compagnie Machine théâtre)
    Olivier Amiel (éditeur)
     
    Café de la Mairie, 8, place Saint-Sulpice, 1er étage
    M° Mabillon • Bus 70, 84, 87, 94 • RER Cluny - La Sorbonne

  • Aux lendemains qui chantent

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    Marcher jusqu’au lilas
    deviendra chose incertaine:
    la Chine, ce sera
    dans une vie prochaine.
     
     
    Dans une ville, un peu plus tard,
    un enfant-étincelle
    allumera les feux du soir
    à l’étonnement des échelles.
     
     
    La danse des lanciers
    se pratiquera sur la lande
    tant que les Irlandais
    se saouleront en bandes.
     
     
    Il n’est pas l’heure de s’en aller,
    disait la demoiselle
    au préposé désenchanté
    à la voix de crécelle.
     
     
    Quand la mélancolie viendra
    sur un air de violon,
    dans le silence tu reprendras
    sa très douce chanson.
     
     
    Le lilas passera l’hiver,
    et tu pourras attendre,
    en regardant ton revolver,
    la lumière se fendre.
     
     
    Dans la ville enfin retrouvée,
    tu feras des projets
    de voyage en éternité,
    comme on n’en fit jamais...

  • Les cancrelats et l'enchanteur

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    L’art de lire selon Nabokov fait la pige aux savantasses

     

    Avant le succès mondial de Lolita, l’immense écrivain, durant une vingtaine d’années,  présenta les chefs-d’œuvre de la littérature aux étudiants américains. Avec une générosité et un mépris des conventions peu fréquents chez les spécialistes universitaires. Dont Roberto Bolaño, avec 2666, a dressé quatre portraits carabinés…

     

    Les critiques littéraires de type académique se caractérisent, plus souvent qu’à leur tour, par ces deux affects que sont l’envie et la jalousie, qui les distinguent autant de leurs confrères chroniqueurs exerçant leur métier de passeurs dans les journaux et les revues, que des lecteurs communs même les plus entichés d’écrivains « cultes ».

    Les critiques universitaires exercent le plus souvent en vase clos, ou dans les réseaux multinationaux où ils se mesurent à leurs semblables et rivaux, de colloques en congrès, n’ayant jamais à rendre compte ni au public ni non plus aux auteurs, fussent-ils spécialistes locaux ou mondiaux des œuvres de ceux-ci, à l’égard desquels leur envie et leur jalousie s’exercent le plus directement.

    22_Bolano.jpgUn Livre des critiques en miroir inversé…

     La première partie du monumental roman de l’auteur chilien Roberto Bolano, paru après la mort prématurée de celui-ci sous le titre de 2666, elle-même intitulée Le livre des critiques, nous vaut un portrait de groupe «en situation» de quatre thésards européens également voués à l’étude exclusive d’un des plus grands astres de la galaxie littéraire mondiale en la personne de l’auteur allemand Benno von Archimboldi, aussi célèbre qu’invisible, inaccessible à toute approche médiatique ou «scientifique», comme l’ont été un Henri Michaux, un J.R. Salinger, un Réjean Ducharme ou le toujours vivant Thomas Pynchon.

    Les quatre facultards en question sont Pelletier le Français, Espinoza l’Espagnol, Morini l’Italien et Liz Norton l’Anglaise, laquelle partagera son cœur et son corps avec les trois autres au titre de « sous-texte » existentiel. 

     Sans être a priori des personnages romanesques plus saillants que la plupart des universitaires bon teint sortis de l’école pour y rentrer peu après sans avoir eu le temps de vivre au grand air, les protagonistes du Livre des critiques sont entraînés, et la lectrice et le lecteur avec eux, dans une équipée qui les conduit, à travers les années et aux quatre coins du monde, de colloques en congrès où ils se mesurent, notamment, à leurs redoutables rivaux allemands sans cesser – c’est l’obsession de tout critique universitaire – de multiplier les publications «scientifiques» qui les feront connaître et reconnaître au-delà des frondaisons de leurs campus.

    Pendant qu’ils s’adonnent à cette nouvelle modulation du tourisme intellectuel, l’écrivain « culte », candidat au Nobel, fuit comme le furet du bois joli jusqu’au jour où, croyant qu’il séjourne au Mexique loin des estrades et des caméras, les quatre critiques y débarquent pour découvrir qu’on y assassine, «au niveau du réel», des centaines de jeunes femmes… 

     À part ses innombrables digressions enchâssant moult histoires étonnantes dans le corps du récit, le roman progresse, quasi souterrainement, vers on ne sait quel «cœur des ténèbres» ponctué, de loin en loin, par des épisodes d’une soudaine violence sur fond de menées «purement littéraires». Ainsi voit-on Espinoza et Pelletier, qu’on pourrait taxer de «puceaux de la vie», se révéler soudain de possibles tueurs en s’acharnant sur un malheureux chauffeur de taxi pakistanais… 

    Non sans humour noir latino, mais dans une langue certes moins raffinée et une moins folle fantaisie imaginative que celle du Nabokov de Pnine, mémorable portrait d’un prof russo-américain s’efforçant de faire connaître le fameux Tolstoïevski à ses étudiants,  Roberto Bolaño capte néanmoins le fondement de la psychologie du spécialiste persuadé que sa recherche est au moins aussi importante que la création d’une œuvre littéraire, en oubliant souvent le contenu de celle-ci. C’est ainsi que, sur les centaines de pages évoquant les menées des quatre critiques, pas une ne nous renseigne sur la substance des ouvrages d’Archimboldi !      

    Tel le cancrelat de La Métamorphose de Kafka, magnifiquement décortiqué par Nabokov dans l’un de ses cours, le critique académique de Bolaño, sans génie hélas et pattes en l’air, s’agite vainement au milieu de ses semblables indifférents, me rappelant alors un autre personnage de Kafka, dans sa nouvelle intitulée Un petit bout de femme. 

    Celle-ci, véritable peste aux yeux du pauvre narrateur ne comprenant pas pourquoi elle lui en veut tellement sans cesser de quémander son approbation, telle un(e) prof de lettres rêvant d’être invité(e) à la Grande Librairie, un(e) écrivain(e) s’épanchant sur Internet sans le moindre «retour» ou un Dieu jaloux fulminant de ne plus être tenu pour l’Unique, n’en finit pas de distiller son aigreur inquiète dans un monde globalement livré au délire de la comparaison, de l’envie et de la jalousie. 

     

     

    51+CzaZmNRL._SX210_.jpgQuant le Lecteur et l’Auteur font ami-ami 

    Toute bonne littérature, disait le poète anglais Matthew Arnold, est dans une certaine mesure une critique de la vie. Et l’incomparable lecteur et écrivain que fut John Cowper Powys, après avoir constaté que «les magiciens n’ont été capables de contrôler leurs anges ou leurs démons que le jour où ils ont découvert leurs noms», concluait lui aussi qu’ «après avoir suscité et créé la vie, la première fonction des mots, c’est de la critiquer »… 

    Mais critiquer «la vie» sans avoir bien regardé ses merveilles et ses horreurs, ou critiquer une œuvre artistique ou littéraire sans avoir essayé de pénétrer son sens et détaillé ses qualités propres ou ses failles, revient à nier tout ce qui les distingue du néant morose. 

    Or c’est contre cette morosité plus ou moins nihiliste qu’un Vladimir Nabokov s’est élevé, béni des fées en son enfance et chassé du paradis par la furie des hommes, en s’efforçant de lire le monde et de le dire avec ses mots.

    S’il fut à la fois un scientifique avéré  et un poète, jamais il ne prétendit soumettre la poésie à la science, même si celle-là requiert autant de précision minutieuse et de rigueur, dans le choix des mots, que celle-ci dans ses expériences: son œuvre de romancier-poète le prouve à l’évidence, mais son travail de lecteur n’est pas moindre, qu’illustrent les 1200 pages du recueil de Littératures, rassemblant ses cours à l’université de Cornell (notamment) où il détaille les chefs-d’œuvre d’une quinzaine de grands écrivains, (notamment Jane Austen, Dickens, Stevenson, Joyce, Flaubert, Proust, Kafka, Tolstoï, Gogol ou Tchékhov) après avoir défini ce qu’est selon lui un bon lecteur, à savoir « celui qui possède de l’imagination, de la mémoire, un dictionnaire et quelque sens artistique ». 

    Pour Nabokov, l’art de lire est fondamentalement lié au fait de relire. Un bon lecteur, un lecteur actif et créateur est selon lui un relecteur. La vraie lecture n’est pas un pensum ou la préparation compulsive à l’exercice d’un pouvoir quelconque, mais c’est un acte gratuit partagé qui implique à la fois l’Auteur et le Lecteur : « Le grand artiste gravit une pente vierge et, arrivé au sommet, au détour d’une corniche battue par les vents, qui croyez-vous qu’il rencontre ? Le lecteur haletant et heureux. Tous deux tombent spontanément dans les bras l’un de l’autre et demeurent unis à jamais si le livre vit à jamais»… 

    Roberto Bolaño. 2666. Gallimard, Folio, 1358p. 

    Vladimir Nabokov, Littératures, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1211p.

  • 2666

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    Une lecture traversante du fascinant dernier roman-gigogne de Roberto Bolano, paru un an après sa mort et constitué de cinq livres en un.

    1. Sur La partie des critiques, première section.

    Ce n’est pas sans réserve qu’on entre dans ce roman de 1352 pages,  mais une fois qu’on y est on y est bien. Une première hésitation tient à la dimension de l’ouvrage, constitué de cinq romans collés ensemble pour n’en former qu’un,  cela donnant un énorme volume tout à fait  mal pratique dans son édition de poche. Et puis, et surtout, certaine adulation plus ou moins convenue, typique aujourd’hui des engouements suscités par les livres qu’on dit « cultes », voire « cultissimes », ne peut qu’engendrer certaine méfiance – du moins est-ce mon cas. Or, sans entrer vraiment « à reculons » dans la lecture de 2666, j’attendais tout de même d’être séduit ou séduit sans aucune contrainte extérieure, et ce fut le cas dès les dix ou vingt premières pages, me régalant aussitôt et sans discontinuer jusqu’au terme de la première section intitulée La partie des critiques et lisible comme un tout cohérent, non sans appeler aussitôt la suite.

    Ce qu’il faut dire en premier lieu, c’est que 2666 sent bon la littérature. J’y ai retrouvé, pour ma part, ce mélange de bien-être profond et de griserie, de confort mystérieux  et de vive curiosité qui a marqué mes lectures d’enfant et d’adolescent, de Vincenzo à Michel Strogoff ou de Moravagine à Alexis Zorba, entre cent autres livres découverts de dix à dix-huit ans, avant d’accéder à une littérature, disons : plus littéraire, dont les premiers grands moments furent la lecture d’Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry ou, beaucoup moins connus, de Je ne joue plus ou du Retour de Philippe Latinovicz de Miroslav Karleja,.

    La première partie de 2666 nous replonge, ainsi, dans le climat de ferveur inconditionnelle lié aux découvertes plus ou moins exclusives d’une espèce de club occulte se transmettant, par dessus les frontières, des noms et des titres - et voici redéfiler L’institut Benjamenta de Robert Walser ou Le métier de vivre de Cesar Pavese, Miss Lonelyhearts de Nathanaël West ou Hordubal de Karel Capek, Le pavillon d’or de Yukio Mishima ou Le Bonheur des tristes de Luc Dietrich, entre tant et tant d’autres.

     

    images-4.jpegLe mystère du romancier invisible, voire inaccessible, moins photographié qu’un Blanchot ou qu’un Michaux, et pourtant considéré comme le plus grand auteur allemand de la seconde moitié du XXe siècle, forme ce qu’on pourrait dire le trou noir de la première partie de 2666, dans lequel s’engagent crânement quatre jeunes critiques européens réunis par leur commune passion. Celle-ci s’incarne en la personne de Benno von Archimboldi, dont les nombreux livres suscitent un peu partout un croissant intérêt, à commencer par celui de nos quatre critiques, à savoir Pelletier le Français, Espinoza l’Espagnol, Morini l’Italien et Liz Norton l’Anglaise de Londres qui partagera son cœur et son corps avec les trois autres.

    On le sait évidemment : les critiques littéraires, et notamment ceux de de la caste universitaire, ne représentent pas, du point de vue romanesque, les plus captivantes incarnations du cheptel humain. Les quatre protagonistes de 2666 ne font pas vraiment exception à la base, mais l’auteur va les « travailler » au corps en sorte de donner, au fil de leurs expériences, consistance humaine et « poétique » à leur inconsistance. À travers les années, devenant bonnement les spécialistes mondiaux de l’œuvre d’Archimboldi, en concurrence directe avec leurs rivaux allemands, l’on suit l’évolution, de colloques internationaux en réunions de toute espèce aux quatre coins de la planète, de tout un petit monde de touristes universitaires de plus ou moins haute volée accroché aux « basques » de l’écrivain « culte », candidat au Nobel et fuyant comme le furet du bois joli. Pendant ce temps, l’on assassine des centaines de jeunes femmes au nord du Mexique, où nos critiques finissent par débarquer en s’imaginant que l’écrivain y rôde…

    Malgré les apparences, le vrai sujet de La Partie des critiques ne se borne pas à un tableau balzacien des facultards se la jouant « spécialistes de » et se royaumant de par le monde en multipliant les intrigues. À part ses innombrables digressions enchâssant moult histoires étonnantes dans le corps du récit, le roman progresse, quasi souterrainement, vers on ne sait quel « cœur des ténèbres » ponctué, de loin en loin, par des épisodes d’une soudaine violence sur fond de menées « purement littéraires ». Ainsi voit-on Espinoza et Pelletier, qu’on pourrait taxer de « puceaux de la vie », se révéler soudain de possibles tueurs en s’acharnant sur un malheureux chauffeur de taxi pakistanais…

    De même voit-on se développer, sous la narration fluide et plaisante en apparence, un sous-récit plus inquiétant, ponctué de séquences parfois délirantes, lyrique ou oniriques, auquel s’ajoute la voix d’un nouveau protagoniste, critique chilien celui-ci, au nom également italianisant d’Amalfitano et qui commandera la partie suivante…

    images-3.jpeg2. Sur La Partie d'Amalfitano

    Une douce folie littéraire imprègne La partie des critiques, première section de 2666,qui va s’accentuer crescendo dans La partie d’Amalfitano, dont le protagoniste, professeur et critique chilien, apparaît à Santa Teresa, au nord du Mexique, où ont débarqué les spécialistes d’Archimboldi sûrs de trouver celui-ci en ces lieux perdus.    

    Or, avant de poursuivre, on remarquera que, sur les 248 premières pages de La Partie des critiques, pas une seule n’aura jamais évoqué le contenu des œuvres d’Archimboldi, comme si cela constituait le dernier des soucis des commentateurs du grand écrivain, en revanche impatients de le rencontrer et de se faire photographier avec lui.

    Ceci rappelé, l’observation de Roberto Bolano va porter, dans La partie d’Amalfitano, sur des réalités » littéraires » encore plus extérieures, voire décalées, dans le sillage de personnages échappant en outre aux normes académiques, à commencer par Lola, l’extravagante épouse d’Amalfitano, mère de la jeune Rosa et fuyant à n’en plus finir à la recherche d’on ne sait quoi, folle d’un poète qui l’a baisée avant de se retrouver dans un asile psychiatrique où il l’ignore quand elle vient l’y relancer.

    Lola est en somme le type de la « groupie » littéraire, qui n’en finit pas de se féliciter d’avoir été baisée par un poète et rêve ensuite de le sauver de lui-même. Plus précisément,le poète en question, au demeurant sans intérêt particulier, est supposé coucher avec un ami philosophe, du moins à en croire les ragots. Ainsi Lola se sent-elle la mission sacrée de le « délivrer ». On connaît ce genre de délire…

    L’épisode s’inscrit dans une longue suite de péripéties racontées par Lola à Amalfitano au fil de lettres constituant autant de digressions romanesques. Ensuite,le récit va basculer du côté d’Amalfitano et de sa fille Rosa qui, d’Espagne où ils vivaient jusque-là, vont migrer au Mexique où le prof est appelé à enseigner à Santa Teresa. Du coup, le thème des filles assassinées resurgit, dont on sent qu’il préoccupe sourdement le père de Rosa.

    Rien cependant du roman noir dans  La partie d’Amalfitano, qui voit le protagoniste évoluer vers des états alternés de déséquilibre psychique et de lucidité aux manifestations des plus singulières.  C’est ainsi que, dans l’esprit de Marcel Duchamp, il va suspendre un traité de géométrie à l’étendage, en plein air, afin de le mettre à l’épreuve de la pluie et du vent, non sans amener sa fille à se poser, comme lui d’ailleurs, des questions sur son état mental.

    Le rapport entre « la littérature » et « la vie » est d’ailleurs un thème récurrent dans 2666, dont la progression narrative, dans ce deuxième volume, accentue d’ailleurs le glissement du récit vers « la vie », notamment avec l’apparition d’un jeune homme assez inquiétant, fils du recteur de l’université professant le nihilisme le plus cynique et se flattant de participer à des jeux violents.

    À la littérature, la vie se mêle aussi par le truchement de la politique, dans La partie d’Amalfitano, mais là encore « par la tangente », s’agissant des rapports des écrivains mexicains avec le pouvoir ou d’un livre creusant la question des origines de l’homme américain, plus précisément chilien, en rapport avec la vieille culture des Araucans, ou Mapuches, dont Amalfitano finit par se demander si l’auteur n’est pas un certain Pinochet…

    Formellement moins accomplie, et surtout plus déroutante, que la première section de 2666, La Partie d’Amalfitano nous captive cependant, avec ses errements entre folie et phénomènes paranormaux (où le rêve continue de jouer un rôle majeur), dans la mesure où nous lui savons une suite, qu’elle appelle de toute évidence. Ce deuxième roman tiendrait-il « la route » en tant que tel ? On peut se le demander. Chose certaine en revanche : son magma narratif bouillonne comme dans un chaudron, duquel on s’attend à voir surgir... ce qu’on va voir.

     

    images-4 2.jpeg3. Sur La partie de Fate.

    Il est toujours intéressant de voir, ou de sentir plutôt, de l’intérieur, à la lecture d’une roman d’envergure, à quel moment ce qu’on pourrait dire le « grand dessein » de l’auteur cristallise  embarquant véritablement le lecteur.

    Dans la suite du roman-gigogne que représente 2666, la chose se précise et s’amplifie puissamment dans la troisième section intitulée La partie de Fate, dont le protagoniste va retrouver, au Mexique, ceux de La Partie d’Amalfitano sur fond de sombre drame marqué par les disparitions et les assassinats de femmes déjà cités à plusieurs reprises jusque-là.

     

    Ce troisième roman-dans-le-roman commence à New York, dans le quartier noir de Harlem, lorsque Quincy William, connu sous le nom d’Oscar Fate dans la revue où il travaille, perd sa mère et s’apprête à partir en reportage à Detroit pour y rencontrer un certain Barry Seaman, auteur d’un livre de cuisine intitulé Mangez des côtelettes avec Barry Seaman.

    Comme on l’aura déjà deviné, puisque la revue Aube noire traite surtout de politique et des  « frères » Blacks, ce n’est pas la gastronomie qui intéresse Fate mais le passé de Seaman, lié à la fondation des

    Black Panthers. Or le personnage va se déployer de la manière la plus inattendue, puisque, emmenant Fate dans une église, c’est du haut de la chaire de celle-ci qu’il prononce une suite de discours portant sur les thèmes du danger, de l’argent, des repas, des étoiles et de l’utilité… digressions constituant autant d’éclairages sur Barry Seaman tout en rappelant à Fate son premier papier consacré au dernier vieux communiste authentique de Brooklyn, qui l’a fait classer dans les chroniqueurs du « pittoresque

    sociologique ».

    Par la suite, Fate va se trouver envoyé, par la rédaction d’Aube noire, au nord du Mexique où, en remplacement d’un chroniqueur sportif récemment décédé, il est supposé rendre compte d’un match de boxe entre deux illustres inconnus.

    Aussi « improbable » que l’installation d’Amalfitano, prof de philo espagnol et critique, dans la ville mexicaine de Santa Teresa, proche du désert de Sonora où ont été retrouvés de nombreux cadavres de femmes, le voyage de Fate en ces mêmes lieux  s’inscrit pourtant dans la logique un peu somnambulique, et tout à fait cohérente au demeurant, de ce roman-labyrinthe se peuplant peu à peu de nombreux personnages de premier ou de second plan dont chacun trimballe une autre histoire. À Santa Teresa, Fate va d’abord découvrir l’univers de la boxe, en compagnie de divers autres chroniqueurs sportifs avérés, et tout un petit monde plus ou moins interlope dont se détache le nommé Chucho Flores, en lequel il va découvrir l’amant d’une jeune femme d’une grande beauté, prénommée Rosa et fille du professeur Amalfitano, dont lui-même s’éprendra.

    Si le match de boxe auquel Fate est supposé assister pour en rendre compte dans sa revue est expédié en un rien de temps et n’aura intéressé le journaliste que par ses à-côtés, c’est dans l’ univers des bars et de boîtes de Santa Teresa, qu’il fréquente la nuit, que l’idée lui vient d’enquêter sur la disparition des femmes. Dans le même temps, s’étant rapproché de Rosa Amalfitano, il accepte d’accompagner une consoeur au pénitencier de Santa Teresa où elle compte interviewer un suspect des assassinats.  

    Passons cependant sur les multiples péripéties du récit, pour insister sur la trame narrative à la fois limpide et complexe, fluide et buissonnante, et sur l’atmosphère de plus en plus étrange, inquiétante, folle parfois,  de cette troisième section où le Mal court et s’incarne, soudain, comme dans telle ou telle pages des Démons de Dostoïevski, à l’apparition du tueur présumé…

    On se trouve alors au seuil de La partie des crimes, dont traiteront les 400 pages suivantes…

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    4. Sur La partie des crimes, quatrième section de 2666, roman-gigogne de Roberto Bolaño.

    À la fin du troisième roman-dans-le-roman que constitue La partie de Fate, il est écrit que les multiples assassinats de femmes commis dans la région de Santa Teresa, auxquels on ne semble guère accorder d’attention en haut lieu, cachent le « secret du monde ».

     

    Or La partie des crimes, quatrième section de 2666, va consacrer quelque 430 pages à ces morts atroces. Dans le roman, le premier crime répertorié date de janvier 1993, et le dernier de 1997, et le nombre des mortes est estimé à 200 ou 300. Mais en réalité, les faits se sont étalés sur une plus longue période, et le nombre des victimes est parfois estimé à plus de 2000. Car les faits sont là : le roman de Roberto Bolaño ne procède pas d’une imagination morbide, tout nourri d’une tragédie contemporaine innommable, dont Ciudad Juarez (le Santa Teresa du roman) fut (et reste) l’infernal décor.

    Selon les chiffres d’Amnesty International, plus de 2000 femmes ont disparu à Ciudad Juarez depuis une vingtaine d’années. Selon d’autres sources, plus de 2500 femmes auraient disparu. Les chiffres concernant l’intervalle de 1993 à 2003 font état de 300 femmes assasinées. La plupart avaient entre 12 et 25 ans, étaient d’extraction sociale modeste et furent enlevées, torturées, violées, parfois mutilées, toujours étranglées, selon un rituel répétitif en de très nombreux cas. Ainsi a-t-on pu parler de deux serial killers, dont aucun ne fut pourtant identifié formellement.

     

    images-17.jpegDe cette terrifiante histoire criminelle, le journaliste et écrivain Sergio Gonzalez Rodriguez, spécialisé jusque-là dans le domaine culturel ( !) a tiré une longue enquête sur le terrain, maints articles et un livre, Des os dans le désert, publié au Mexique en 2002 et traduit en français en 2007 aux éditions Passage du nord/ouest.

     

    Quant à Roberto Bolaño, dont le livre parut en 2004, donc un an après sa mort, c’est en romancier-moraliste, et parfois en romancier-poète, qu’il ressaisit cette inhumaine matière humaine d’une rare cruauté et d’une non moins insondable tristesse.

    S’il cite précisément un journaliste-écrivain du nom de Sergio Gonzalez, comme il relate la venue, à Santa Teresa, d’un certain Albert Kessler, expert américain dans le domaine des tueurs en série (Robert K. Ressler en réalité, auteur de Chasseurs de tueurs et consultant pour Le silence des agneaux ), Roberto Bolaño transpose les faits en fiction plus-que-réelle avec une saissante puissance d’évocation, combinant une topologie hyper-précise (quoique fictive) et toutes les composantes sociales et psychologiques d’un grand roman à multiples personnages.

     

    images-16.jpegIl y a, d’abord, la cohorte des victimes, dont nous saurons chaque nom et chaque détail des sévices subis, et dont la litanie évoque une sorte de Livre des Mortes. Mais la plupart n’étant « que » des ouvrières des maquiladoras de la zone industrielle, ou « que » des prostituées, seront vite jetées à la fosse commune, et leur affaire classée. Comme le relèvera le« vrai » Sergio Gonzalez, les autorités minimiseront la portée de ces morts, quand ils ne les nieront pas, sur fond de corruption ou de terreur exercée par les narcotrafiquants. De même les journalistes trop curieux seront-ils surveillés de près, et parfois liquidés.

    Du côté des criminels, présumés ou avérés, seul le personnage de Klaus Haas, dans le roman, se trouve développé. Ingénieur en informatique, commerçant un peu louche, ce « gringo » est emprisonné comme le fut, en 1995, un chimiste égyptien soupçonné de multiples meutres et qui ne fut probablement qu’un bouc émissaire pour la police et le gouvernement. Dans le roman, Haas pose en victime innocente tout en manipulant la presse et la police en témoin des ténèbres carcérales.

    Si le vrai Sergio Rodriguez a pointé l’incurie des autorités mexicaines avec virulence – et au péril de sa vie -, Roberto Bolaño, en romancier de grand souffle, vise plutôt l’immersion et la perception progressive du mal profond de toute une société, impliquant à la fois la corruption étatique et sociale, la culture et les mentalités découlant d’une tradition machiste du viol et de la domination masculine en général.

    Il n’est point vraiment de « héros positif » tout pur dans La partie des crimes, dont le plus attachant, jeune policier de vocation du nom de 

    Lalo Cura, représente le dernier né d’une famille dont les mères ont toutes été violées, une génération après l’autre. Non moins capable d’attention compatissante, l’inspecteur Juan de Dios Martinez, amant de la directrice d’un asile psychiatrique d’une remarquable solidité, connaîtra des vertiges de tristesse proportionnels aux abominations qu’il découvre. Autres figures activement opposées à tout consentement : la voyante Florita qui « sait les choses » et défend courageusement les femmes assassinées à la télévision, ou cette ancienne journaliste devenue députée qui, à la suite de la disparition d’une amie proche- elle-même mêlée à l’organisation de parties fines dans le milieu hyper-contrôlé des narcos -, entreprend de mener l’enquête puis enjoint son confrère Sergio Gonzalez d’écrire la vérité réclamée depuis des années par des associations de femmes solidaires refusant d’admette le pire.

    Or à quoi tient «le pire » ? Où est donc ce fameux « secret du monde » ? Dans l’archaïque cruauté de l’homme ? Dans la domination masculine qui se résume, à un moment donné, par la sidérante anthologie de blagues misogynes débitée lors d’une beuverie de flics épuisés ? Dans l’acculturation désastreuse d’une ville-monde faisant office de dépotoir social au seuil des States  et de plaque tournante du trafic de drogue ? Dans le pouvoir sans partage d’une classe dirigeante pourrie ? Dans le mal ancré au cœur de l’homme ?

    Roberto Bolaño ne prêche pas plus qu’il ne démontre quoi que ce soit : il montre, et La Part des crimes, comme les derniers romans-fables de Cormac McCarthy (Non ce pays n’est pas pour le viel homme ou La Route), nous fait traverser les plus sombres ténèbres, non pour ajouter au désespoir ambiant (ou à quel complaisant nihilisme) mais pour aiguiser au contraire, au plus profond de l’âme du lecteur, son rejet de l’abjection et sa nostalgie de la lumière.

     

    5. Sur La Partie d’Archimboldi, cinquième section du roman-gigogne de Roberto Bolaño.

    On se rappelle la noire tirade du cinquième acte de Macbeth en arrivant au terme de la lecture des 1353 pages de 2666 de Roberto Bolaño, dernier roman en cinq livres de l’écrivain chilien mort en 2003, en Espagne, à l’âge de 50 ans :« La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur /Qui se pavane une heure sur la scène / Et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire / Racontée par un idiot, pleine de bruit et de furerur. / Et qui ne signifie rien ».

    Ce qui donne, dans la langue de Shakespeare : « Life’s but a walking shadow ;a poor player , / That struts and frets his hour upon the stage,/ And then is heard no more : it is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury, / Signifying nothing ».

    « Rien » vraiment ? Ce n’est pas, cela va sans dire, à quoi se réduit la signification de la tragédie, dont la conclusion nihiliste de Macbeth n’est qu’un aspect, recoupant la désespérance, à la fin de 2666, de la vieille sœur chérie du protagoniste, Lotte de son prénom, confrontée à un nouvel avatar du Mal, quelque part au Mexique et cinquante ans après la chute du Reich…

    Bolano-R..jpgÀ vrai dire, le dernier roman de Roberto Bolaño, paru à titre posthume en 2004, est l’un des livres contemporains les plus riches de sens et de (sombre) poésie qui se puissent trouver, dont la quatrième et la cinquième partie ne cessent de se densifier et de s’intensifier. Après la terrible Partie des crimes, déployée comme un hypnotisant Livres des mortes, en lugubre rappel romanesque des centaines de meurtres de femmes perpétrés aux abords de Ciudad Juarez (Santa Teresa dans le roman), La partie d’Archimboldi nous ramène au début du XXe siècle  en Allemagne où, en 1920, une borgne et un boiteux revenu de la Grande Guerre mettent au monde un enfant pas comme les autres, géant ressemblant à une algue à sa naissance et qui développera, bientôt, une étrange propension à l’apnée, un intérêt marqué pour les fonds marins et une vie onirique intense.

    Tel est en effet le jeune Hans Reiter, dont l’évocation des premières années  rappelle les bons vieux romans d’apprentissage de l’Allemagne romantique, du côté de Jean Paul Richter. Après lecture, c’est d’ailleurs comme une grande courbe qu’on distingue dans l’évolution du livre, du romantisme allemand très imprégné de nature aux convulsions extrêmes de l’expressionnisme. Pour le dire autrement, on pourrait préciser que le roman allemand du Chilien transite de Novalis au Tambour de Günter Grass ou même aux Bienveillantes de Jonathan Littell, ou encore de Döblin (explicitement cité par le protagnoiste) à W.G. Sebald. Plus précisément encore, s’agissant de celui-ci,l’évocation hallucinante des bombardements en tapis, dans 2666, rappelle les pages insoutenables que Sebald consacre, dans Une destruction, à l’anéantissement vengeur des villes allemandes par les Alliés, à la toute fin de la guerre.

    images-19.jpegRoberto Bolaño est un fou de littérature (fou de lecture et fou d’écriture), et pourtant rarement un écrivain contemporain, dans le sillage (style non compris) du Voyage au bout de la nuit, n’aura brassé tant de matière vivante avec autant de puissance évocatrice, à  croire qu’il est allé partout en personne, sur le front de l’Est et dans les souterrains de tel château des Carpates, dans le fouillis d’un éditeur berlinois de l’immédiat après-guerre ou dans le dédale des jardins intérieurs vénitiens, entre autres innombrables lieux hantés par de non moins innombrables personnages merveilleusement présents, à tous les étages de la société.

    À la fin de La partie des critiques, premier des romans-dans-le-roman de 2666, le fameux romancier allemand Benno von Archimboldi, pressenti pour le Nobel, se trouvait plus ou moins localisé à Santa Teresa, sans apparaître vraiment, aussi insaisissable qu’un Salinger ou qu’un Pynchon des décennies durant. Sur les 250 premières pages de la quintuple fresque, le protagoniste, tout « écrivain culte » qu’il fût, n’était qu’un objet faire-valoir pour Madame et Messieurs les critiques spécialistes mondiaux de son œuvre, dont le contenu n’apparaissait guère plus – suprême ironie de l’auteur.

    Or c’est du côté de la vie que nous ramène La Partie d’Archimboldi, au fil d’un roman qu’on pourrait dire picaresque mais qui n’est pas plus un « roman de guerre » que La Partie des crimes n’était un thriller à  serial killers. En fait, Roberto Bolaño se joue des genres autant qu’il joue avec ceux-ci, sans donner jamais dans ce qu’on pourrait dire l’exercice de style ou l’ acrobatie littéraire. Il y a chez lui la candeur des vrais passionnés, communiquée au merveilleux Hans Reiter – le futur Benno von Archimboldo, dont le pseudo renvoie (vendons la mèche !) au réformateur mexicain Benito Juarez et à l’archiconnu peintre de fruits et légumes italien, et qui écrira livre sur livre après avoir vécu plusieurs vies en une.   

    bolac3b1o-portrait.jpgSi c’est devenu un lieu commun que de parler du « cauchemar » du XXe siècle, avec ses guerres et ses génocides, le plus étonnant est qu’on parcourt ce « tunnel du temps », au côté du jeune Hans Reiter, avec la sensation de rêver éveillé sans cesser de se rappeler la « vérité »historique. Ainsi de l’épisode tout à fait saisissant du fonctionnaire d’Etat, dans un bled de Poméranie, qui voit soudain débarquer un train de Juifs grecs supposés finir à Auschwitz, et qu’il lui faut « gérer » par ses propres moyens, en « opérant » comme il le peut avec peu de personnel, la nuit en douce. Dans la même veine, oscillant entre réalisme et fantastique, la destinée tragi-grotesque du général roumain Entrescu, au membre viril mythique, et finissant crucifié par ses hommes, rend puissamment le mélange détonant d’érotisme et de fureur démente de l’insensé carnage.

    Or le plus étonnant peut-être, et le plus manifeste dans cette dernière partie aux dehors parfois apocalyptiques et fuligineux, tient à la remarquable limpidité de la narration  et à sa profonde poésie.

    Hemingway dit quelque part  que le plus difficile, pour un écrivain, consiste à fondre la poésie et la prose (comme on le voit chez un Faulkner ou un Céline), et sans doute est-ce à ce mélange de réalisme fantastique et de lyrisme, de lucidité tranchante et de tendresse, de force expressive quasi brute et de délicatesse (notamment filtrée par les trois personnage féminins magnifiquement dessinés de l’éditrice érotophile, de l’amante tuberculeuse et de la sorella dolorosa), de tragique et d’humour, que tient la grandeur et l'originalité incomparable de 2666.

    S’il n’est pas styliste à ciselures comme un Céline, Roberto Bolaño n’en atteint pas moins, dans la masse mouvante de 2666,et jusque dans ses imperfections formelles et autres longueurs occasionnelles, une forme ressortissant à la transfiguration poétique. Sous les dehors d’un raconteur inépuisable en matière de digressions et d’histoires enchâssées, Roberto Bolaño ne cesse d’affronter, enfin, la question du Mal.  Question sans autre réponse, en l’occurrence, que celle du roman lui-même. Dont le titre est lui-même question…  

    Roberto Bolano. 2666. Gallimard, Folio, 1358p.

     

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  • Le vert est dans le fruit

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    Dans la filiation des contre-utopies du XXe siècle pointant l’horreur du «meilleur des mondes», le jeune auteur de Bienvenue à Veganland, Olivier Darrioumerle, développe une dystopie bien charpentée, très sérieusement documentée et gardant le pied léger, avec une dose d’humour cryptocarnassier de la meilleure veine. Croquant ! 

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    La quête du bonheur généralisé vaut-elle qu’on s’entretue ? Les deux grandes utopies, raciste et collectiviste, qui ont dévasté le XXe siècle de guerres mondiales en révolutions, n’ont-elle rien appris à notre drôle d’espèce ? Et comment répondre aux nouveaux idéalistes basculant dans la violence au nom d’un monde meilleur où notre drôle d’espèce, dûment «nettoyée», se fondrait dans une harmonie pure de tout désir et de toute pensée inappropriée ? 

     Ces questions sont de celles qu’on peut se poser par les temps qui courent de façon générale, face aux nouvelles dérives idéologiques plus ou moins délirantes voire meurtrières,  ou plus particulièrement en se pointant dans l’univers idéalement nettoyé d’Océania après avoir répondu à l’invite du jeune auteur Olivier Darrioumerle nous souhaitant  Bienvenue à Veganland au fronton de son deuxième roman… 

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    Océania, des années après le Grand nettoyage qui y a été opéré, est un havre d’apparente paix sociale et de silence où vous seriez mal avisé de faire crisser vos semelles sous l’effet d’on ne sait quelle humeur incontrôlée: aussitôt les barbus de l’homéostasi, police conviviale dont les opérateurs se partagent entre le jardinage et le maintien de l’ordre et de la propreté physique et mentale de la Grande famille, vous embarqueraient pour vous interroger et vous recadrer en vue d’une meilleure gestion de vos émotions illicites. 

     Celles-ci, (la peur, le dégoût, la sympathie, le mépris, la culpabilité, etc.) ont été bannies du vocabulaire depuis la purge lexicale liée au Grand nettoyage, remplacées par trois concepts émotionnels dûment homologués : le Respect, la Gratitude et L’Admiration. Au demeurant, on ne parle plus à Océania d’émotions mais de réflexes positifs ou négatifs, surveillés par connexion. La surveillance de l’harmonie est d’ailleurs omniprésente dans l’environnement  d’Océania où chacune et chacun ont externalisé leur vie personnelle, désormais en réseau dans la transparence assurée par la technologie de pointe (puces sous-cutanées et lentilles spéculaires à l’appui) et par le contrôle en temps réel sur les murécrans où alternent nouvelles du jour et séances d’aveux public, etc. 

     Un roman d’idées bien incarné 

    Si la premier mérite de la dystopie d’Olivier Darrioumerle tient à la clarté de son exposé spatial, social et fonctionnel, dans cet univers aseptisé rappelant la ville transparente du mythique Nous autres (1920) du Russe Evguéni Zamiatine, récemment réédité dans une nouvelle traduction, le climat social du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ou l’irradiante lumière californienne du Cercle de Dave Eggers, le roman du jeune auteur ajoute bientôt, à ce tableau de la nouvelle réalité à l’américaine (les districts et les toponyme d’Océania ont des noms à consonance anglophone, sauf le café du Pont…), le charme de personnages à la fois typés, au premier regard, et bientôt tiraillés par leurs contradictions internes, complexes mal refoulés et autres sentiments plus ou moins avouables, qui nous les rendent plus proches et attachants que des représentants attitrés de telle ou telle thèse. Arbor1.jpg

    Bazarov est le premier de ces animaux humains. Contrôleur diététique de par sa fonction, sportif de haut niveau, il aspire à payer la « dette écologique » que représente sa pendable ascendance de fils de carnassiers. Sa participation à la compétition sportive du BigTop pourrait lui valoir un émancipation en phase avec sa popularité d’influenceur sur les réseaux sociaux, mais il se sent en revanche peu attiré par la consécration dévolue aux champions du SexTop auxquels est désormais réservée la reproduction de l’espèce. Autant dire que c’est une machine possiblement défaillante, que menace un retour du refoulé humain-trop-humain. 

    Du moins a-t-il longtemps fasciné le jeune Green, dont la mère porteuse n’était pas de sang vert mais qui fréquente essentiellement les végans avec lesquels, dans sa beauty box, il se consacre à la créativité vestimentaire la plus « officiellement » débridée, tant il est vrai qu’Océania encourage la diversité superficielle pour mieux canaliser la conformité, poussant le libéralisme « pluraliste » jusqu’à autoriser l’usage de drogues de synthèse physiquement inoffensives mais très utiles à l’entretien des équilibres. 

    Sous le contrôle de Bazarov, son conseiller diététique, Green compense ainsi ses états d’âme parfois déstabilisés par une pilule de kelp, un complément de sélénium ou des algues de synthèse. L’ecstasy est en outre en vente libre, à cela près que plus rien ne s’achète désormais en Océania où « la propriété c’est le viol », la seul monnaie étant faite de bigcoins utiles à l’évaluation de chacune et chacun en toute transparence collective. 

     Et puis il y a Madras le transgenre à dégaine d'Indien efféminé trop ou trop peu sûr de lui, qui aspire à sortir de son disctrict pourri de Darwin pour accéder aux jolis quartiers des sangs verts; et bientôt d’autres personnages féminins plus déjantés apparaîtront, au café du Pont genre bohème déconnectée, où Bazarov, après un coupable contrôle positif en plein championnat, connaîtra déchéance et gloire humaine-trop-humaine de cour de miracles… 

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     Une satire à l’arrière-goût doux-acide 

     Dans la foulée de l’essayiste Philippe Muray et du romancier Michel Houellebecq, Olivier Darrioumerle propose en somme, avec Bienvenue à Veganland, un essai-roman qui va bien au-delà de la critique du «véganisme» plus ou moins militant voire intégriste, prolongeant la remarquable fresque de Muray sur la société hyperfestive et l’empire du bien, ainsi que les observations percutantes de l’auteur de La carte et le territoire. Dans la même mouvance des réflexions critiques sur un certain terrorisme suave de l’indifférenciation, ce roman recoupe également, par le développement du double thème de la soumission et de la délation, les constats du philosophe Jean-François Braunstein, dans La Philosophie devenue folle, notamment à propos du discours «animalitaire» dans ce qu’il a de plus dogmatique et sectaire. 

    Sans souci de déplaire, Olivier Darrioumerle brosse, dans son chapitre consacré à l’organisation de jeunesse constituant le fer de lance des végans purs et durs, futurs «gardiens de la révolution» de l’homéostasi a barbes de djihadistes écolos, un portrait des nouveaux intolérants tout semblables à leurs grand-pères maoïstes ou à nos ancêtres inquisiteurs de diverses confessions, réclamant ici des camps de rééducation alimentaire… 

    Or un autre mérite du jeune romancier est d’échapper à la logique binaire qu’il pointe à maintes reprises, donnant plutôt dans l’humour acéré d’un Tchékhov que dans la «dénonciation» des bien ou des mal-pensants - deux faces de la même pièce de monnaie de singe. 

    On sourit ainsi un peu jaune, comme à un refrain ressassé par des générations de militants déçus, quand la vieille écolo Merete, en pointe dans le combat pour la Libération animale au moment du Grand nettoyage, fait le bilan du mouvement auquel elle a participé tout en refusant systématiquement les « mises à jour » et s’exclamant : « Grand nettoyage mon cul ! On prend les mêmes en plus verts et on recommence !» 

    Et Bazarov d'y aller de ses rodomontade de macho en surveillant Julia la sauvage, qui le surveille autant que Green son ancien disciple, lequel le dénoncera avant d’être dénoncé… 

    Bien entendu la dystopie exagère ! C’est son job, à plus value d’exorcisme en l’occurrence! Et plus encore : fonction d’incitation à la réflexion et à la discussion,  d’autant plus qu’elle se coule, ici, dans les moules de l’humaine ambivalence. Cela donnant, miam-miam,  un roman à dévorer à belles dents! 

     Olivier Darrioumerle. Bienvenue à Veganland. Sable polaire, 266p.

    DESSIN:Matthias Rihs. ©RIHS/BON POUR LA TÊTE. 

     

  • Facétie

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    Pour L.
     
    Je ne suis rien qu’un cancre las,
    fatigué de la vie,
    mais j’aime assez le chocolat
    et tes douces lubies.
     
    Le bleu me sied dans l’hélico
    dont les pâles remuent
    tout là-haut sous ton chapiteau
    d’acrobate menue.
     
    Le temps de passer par ici,
    devenu ta saison;
    et ta grâce sans vains chichis,
    ta peau douce au vison
    m’ont donné le goût d’être là...
     
    Peinture: Gilles Ghez.

  • Haro sur les délirants !

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    Quand Jean-Francois Braunstein éreinte les gourous du politiquement correct...

    la-philosophie-devenue-folle-1110275-264-432.jpgProf à la Sorbonne, l'auteur de La philosophie devenue folle a lu à fond les idéologues anglo-saxons foldingues représentant un prétendu progressisme – théoriciens du genre, « animalitaires » et eugénistes -, pour mieux en fustiger l’aberrante régression. Son livre très documenté suscite autant l’effroi que le rire et la révolte, avant d’en appeler à une plus amicale sagesse…

    Vous pensez encore, vieilles peaux, que le sexe biologique distingue chattes et matous autant que mecs et nanas ? Vous vous croyez d’une espèce si différente de celles de vos chiens et chèvres que vous vous retenez de forniquer avec elles ? Vous sacralisez la vie humaine au point de discuter du droit d’en disposer à son gré ! Mais dans quel monde vivez-vous donc ? N’avez-vous pas compris qu’il est temps d’en changer ?

    C’est du moins à quoi, dans les grandes largeurs d’une croissante ouverture à l’indifférencitation généralisée, en appellent certains idéologues d’une mouvance très influente dans une partie significative de la communauté universitaire surtout américaine, mais pas que.

    La visée globale de cette nouvelle «philosophie» est de niveler toutes les frontières entre catégories sexuelles humaines et entre espèces vivantes également «sensibles», de briser tous les tabous liés (notamment) à l’inceste, à la pédophilie, à la zoophilie, au respect des handicapés en particulier ou plus généralement à l’élimination des individus jugés indignes de vivre par les «experts», dans la perspective d’une vie plus dignement jouissive pour tous les individus voués au même compost égalitaire final. Fariboles d’ados surexcités par trop de séries pseudo-futuristes brassant fantasmes et fumisterie ? Absolument pas: théories étayées au plus haut niveau académique par des pontes et pontesses bien établis dans leurs chaires – manquant terriblement de chair hélas -, dont les thèses et les livres à succès ont fait le tour du monde. 

    Si vous n’avez pas encore entendu parler des très célèbres John Money, Judith Butler, Donna Haraway et Peter Singer, pour ne citer que cet inénarrable quatuor de gourous avérés, c’est le moment de sortir de votre trou quitte à crier «pouce» dans la foulée ! 

    Quand la Sorbonne se la joue Rabelais...

    Chacune et chacun, dans la multitude de cette nouvelle abbaye de Thélème virtuelle que figure le Réseau mondial, se rappelle la virulente pétulance avec laquelle un certain Alcofribas Nasier - dit aussi François Rabelais dans les dictionnaires -, fustigea les doctes pédantissimes de la sorbonnicole et sorbonnagre Sorbonne en son Tiers livre, et c’est donc avec un clin d’oeil qu’il faut saluer l’apparition, en la même Sorbonne, d’un émule de l’abbé fripon, en tout cas pour l’esprit, et le remercier d’avoir, tel le routier sympa, roulé pour nous sur les autoroutes de la connaissance. 

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    Grâce à lui, c’est en effet une véritable somme de savoir tout frais que nous trouvons dans La Philosophie devenue folle, livrée en langage limpide et souvent relevée de fine ironie ou de bonne fureur. Nul besoin d’avoir un diplôme de philo pour apprécier cet ouvrage salubre frappé au sceau du sens commun, aboutissant à la conclusion que chacune et chacun, au fond, sait ou sent de longue date ce qui est «décent» et ce qui ne l’est pas, quoi qu’elle ou il fasse «de ça». 

    Mais venons-en au sujet. Qu’est donc cette «folie» pointée par Jean-François Braunstein ? N’est-il pas légitime de remettre en cause les classifications rigides liées à la définition des sexes, après qu’on a laissé tomber le critère de race ? Et comment s’opposer aux défenseurs de la cause animale ? Pourquoi ne pas envisager une légalisation de l’euthanasie ? Une question subsidiaire se pose cependant, et c'est jusqu'à quelle limite et quelles conséquences on efface, précisément, toute limite ?  

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    Exemples à l’appui, Jean-François Braunstein montre alors comment, à partir d’interrogations légitimes et de remises en question en phase avec l’émancipation des moeurs, à la bascule des années 60-70 du XXe siècle, et principalement en Occident, des intellectuels plus ou moins éminents et typiques de l’esprit libertaire de cette époque en sont arrivés à des théories et, parfois, des pratiques effarantes, voire effrayantes. 

     Un tétramorphe de jobardise 

    Le premier exemple est celui du psychologue-sexologue John Money, fondateur de la théorie du genre, pour qui l’orientation sexuelle n’a pas de base innée mais relève de la «construction» culturelle. Fondant ses thèses sur l’observation et le «suivi» médical (alors même qu’il n’avait aucune formation spécifique reconnue) de sujets hermaphrodites, Money s’est rendu célèbre en «parrainant» deux jumeaux devenus tristement célèbres à la suite du suicide de celui qui, prénommé David, atteint d’une malformation, fut poussé de force par Money à endosser le rôle d’une fille, hormones et pressions psychologique multiples à l'appui, chirurgie comprise, pour prouver que le genre «choisi» prévalait sur un instinct sexuel inné, l'expérience ratée préludant à d'autres désastres. 

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    D’abord auréolé de gloire, et jamais revenu sur sa théorie en dépit de la faillite de ses applications, Peter Money alla beaucoup plus loin dans l'abjection en se faisant le chantre «scientifique» de la pédophilie «douce» ou de l’inceste «consenti», avant de perdre tout crédit public. 

    Cela étant, tout en critiquant ce «pittoresque» charlatan porté, par ailleurs, sur la thérapie de groupe sous forme d’orgies conviviales, une figure plus sévère de la théorie du genre, en la personne de Judith Butler, allait pousser encore plus loin la mise en pièces de la différenciation sexuelle avant d’en arriver à nier même la matérialité du corps, celui-ci n’étant que le résultat de tous les «discours sur le corps» découlant de notre culture et de notre éducation, etc. 

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    Il vaut la peine, à propos de cette immatérielle prêtresse fort en cour dans les hautes sphères de l’université, de jeter un coup d’œil sur ses écrits, dont l’illisible lourdeur et la prétention pseudo-savante eût fait la double joie de Rabelais et de Molière ! 

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    Pour détendre l’atmosphère, ensuite, un cinq-à-sept avec Donna Haraway et sa chienne Mademoiselle Cayenne Pepper s’impose, à égale distance entre les lointains cosmiques très new age d’une rêverie dissolvant tous nos corps et leurs attributs dans une sorte de salive échangiste dont la finalité sera d’arroser le compost idéal où, frères et sœurs, nous retournerons la bouche pleine de terre, etc. 

     

    053_edit.jpgMais le summum est encore à venir avec la quatrième incarnation de ce tétramorphe du délire pseudo-philosophique avec Peter Singer, parti de la défense combien louable des grands singes pour devenir une référence mondiale des «animalitaires», avant d'accentuer, de plus en plus, la confusion entre l’homme et l’animal dont les souffrances, éminemment égales, l’inciteront non seulement à une conception de l’euthanasie proche des « hygiénistes » nazis de la meilleure époque, mais à une nouvelle pratique de l’infanticide qui devrait, évidemment, régler bien des problèmes auxquels sont confrontés les parents d’enfants malformés ou déficients, sans parler de régulation démographique à grande échelle et, en attendant le Super Cyborg, la nationalisation des organes prélevés sur les vivants inutiles au profit des battants à réparer, etc. 

     Cette vieille guenille de l’Homme Nouveau… 

    Witkacy2.jpgIl y a un peu moins d’un siècle de ça, un génie polymorphe polonais, à la fois peintre, dramaturge, romancier et philosophe, du nom de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, publia un roman prémonitoire intitulé L’Inassouvissement dans lequel, sur fond de société massifiée, un parti dit nivelliste se partageait les faveurs de la multitude avec les adeptes d’une secte orientalisante genre Moon. La notion de «folie ordinaire» y était omniprésente, dans le sillage des prédictions sur le Nouvel Homme esquissées par Dostoïesvski et Nietzsche, une décennie avant celles de l’emblématique 1984 d’Orwell, cité à la fin de l’essai de Jean-François Braunstein. 

    Or c’est le mérite particulier de celui-ci d’amorcer son tour d’horizon de la «philosophie devenue folle», qui englobe bien d’autres « followers » des idéologues cités plus haut, en citant des auteurs dont les écrits s’opposaient explicitement à ce nivellement généralisé, à commencer par Philippe Muray et Michel Houellebecq. 

    Dans sa conclusion tout à fait explicite, Jean-François Braunstein, se démarque de ceux qui, trop frileusement, assimilent identité et fermeture ou excluent tout débat  (notamment sur les « études genres » ou « queer », etc.) en rappelant que « ce sont justement les limites et les frontières qui constituent des identités multiples et permettent de les faire évoluer ». 

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     La façon pathétique des pseudo-scientifiques (dont une Donna Haraway ou une Anne Fausto-Sterling) de s’en prendre au «virilisme» des sciences dites dures, de la biologie à l’immunologie, pour esquiver les faits trop têtus à leurs yeux, comme au temps de la biologie stalinienne promettant au bon peuple quatre printemps par année, va de pair avec l’enfumage idéologique propre à tous les fantasmes et défiant toute contradiction de bonne foi. 

    «S’il y a des limites, conclut ainsi l’auteur de La philosophie devenue folle, c’est aussi pour qu’elle puissent être dépassées, mises en question, subverties. Mais il ne s’agit en aucun cas de les effacer. Une frontière permet de vivre en paix de tel ou tel côté, mais aussi de rêver à ce qu’il y a de l’autre côté de la frontière, de la franchir, légalement ou non, et de devenir autre à travers ce passage, ce sont les frontières qui préservent cette diversité qui fait la beauté du monde, qu’il soit humain ou animal. Au contraire, pour la pensée politiquement correcte, la diversité est d’autant plus célébrée qu’elle est niée dans une recherche pathétique du même qui aboutit à plaquer sur la vie animale les exigences d’universitaires américains totalement déconnectée de la réalité. (…) C’est dans cette confrontation à l’altérité, à la négativité, que l’homme prend conscience de lui-même. (…) Il sait qu’il n’est pas un pur esprit, qu’il est indissolublement lié à son corps. Maladies et mort font donc partie de la vie de l’homme, , mais il les combat sans relâche par la science et la médecine qui est, comme disait Foucault, la « forme armée de notre finitude ». Cet homme-là est un être qui affronte le monde pour en repousser les limites. Là est son bonheur, là est ce qui donne un sens à sa vie ». 

     Jean-François Braunstein. La philosophie devenue folle. Le genre, l’animal, la mort. Grasset, 393p. Paris, 2018.

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     (Dessin de Matthias Rihs. ©Rhis/BPLT)
     
  • Avant l'aube

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    Avant l'aube

     

    Avant l’aube point la vision

    de cet œil noir scrutant

    dans l’entonnoir de tendre chair,

    au tréfonds de l’instant...

     

    Tu y vois comme en un miroir

    les reflets des années

    s’effacer dans le jour sans ombre

    des allées cavalières...

     

    La mémoire serait

    un ciboire plus qu’une coupe amère,

    mais avant l’aube tu ne sais

    voir clair que dans le noir...

  • Dans le bleu du temps

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    Volutes partent en fumées
    dans l’air allégé du matin;
    le bleu reprend la main
    à l’insu de nos destinées.
     
     
    Sur le lac là-bas un bateau,
    d’un trait tout épuré,
    marque le vide des propos
    des fumeurs accoudés.
     
     
    De quel port sont-ils donc partis,
    ces beaux messieurs tranquilles,
    parlant dans le vague roulis
    de leurs affaires en ville ?
     
     
    Et vers quels ailleurs s’en vont-ils,
    en quel port incertain
    se dissiperont-ils enfin
    au su de quel destin ?

  • Ceux qui préfèrent ne pas...

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    Celui qui décline l’invitation du serpent à lunettes / Celle qui reste sur son Kant à soi / Ceux qui tiennent la meute en respect en fronçant juste un sévère sourcil de réprobation muette / Celui qui sans se prendre pour un héros ne touche pas à l’héroïne / Celle que ne dupe point la dope sans lâcher la clope / Ceux qui se tient à carreau derrière leurs carrés de carottes / Celui qui a trop de tact pour demander à la demoiselle vegan si la plainte du soja cuisiné ne l’empêche pas de rêver la nuit / Celle qui refuse de manger du chien chaud et de brouter l’herbe au chat / Ceux qui ne se sont jamais mouillés dans les affaires brûlantes / Celui qui a fait installer un périscope dans son cercueil d’immortel titré / Celle qui n’a jamais demandé de rallonge à sa vie de vierge promise à Dieu sait quoi / Ceux qui ont apprécié le voyage et ne se jetteront sous le train qu’après le terminus / Celui qui reprend un peu de nirvâna entre deux loukoums / Celle qui se contente d’une élévation en fin de soirée pour voir le Mont-Blanc sous les derniers rayons / Ceux qui préférant ne pas payer à la sortie ont avalé leur ticket, etc.

    Peinture: Joseph Czapski.

  • Question

     

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     Les mots nous interrogent de leur seule présence.

     Amour, écrit Sylvia Plath.

     « Amour, l’amour a réglé le rythme de ton cœur

     comme une grosse montre d’or ».

     Les mots donnent une forme

     visible / invisible.

    Un affect a réglé l’horloge des sentiments.

     Amour.

     Valise des mots.

    Pratique pour le voyage

     visible/invisible.

     

                                                                      

     

     

     

  • Voici des fleurs

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    En mémoire de Thierry Vernet
     
    La beauté de l’objet
    soit la seule mesure de la chose.
    On ne lance rien au hasard.
    À l’établi l’orfèvre
    est concentré sur son art
    tout humble d’artisan
    qui cisèle des roses -
    ou cet objet secret
    révélé par son autre part.
     
    On ne sait rien d’avance
    de l’eau sur laquelle on ira
    là-bas dans le miroir
    d’un ciel à jamais incertain.
     
    L’objet se révèle à mesure
    qu’on oublie d’y penser.
    Le chant s’élève et dure
    le temps de ne pas oublier.
     
    (La Désirade, ce 26 mars 2018)

  • Sebastiano


    Sebastiane3.jpgLe pauvre garçon doit terriblement souffrir, mais j’ai ce qu’il faut pour le soulager quand les soldats nous laisseront seuls.
    Pour l’instant le supplice continue.
    Chaque flèche qui le pénètre me pénètre. Ils ne visent que la chair pleine, en évitant les os et les organes vitaux, de sorte que cela pourrait se prolonger des heures, mais je sais que ce sont eux qui flancheront les premiers et que pendant leur sieste je pourrai m’approcher de lui.
    Je me demande parfois si Dieu s’ombrage de la douceur de mes caresses. Je ne sais exactement qui a ordonné le supplice, et je me soumets à la volonté supérieure comme Sebastiano lui-même s’y soumet, mais comment Dieu ressent-Il la chose à ce moment-là ?
    La réponse que je donne pour ma part est une caresse plus douce encore, qui fait soupirer le jeune homme et lui tire ses dernières larmes, juste avant la conclusion.
    Sebastiane2.jpgPersonne ne me voit lui planter le couteau de cuisine au coeur. Personne ne l’a entendu me supplier de lui donner le coup de grâce. Sa queue se libère enfin du pagne quand ma lame s’enfonce en lui, mais le bleu de ma robe de pucelle se confond à celui du ciel et personne n’y verra la tache
    .

  • Nicolas de Staël le pur

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    Une merveilleuse exposition, à Aix-en-Provence, et la correspondance du grand peintre (1914-1956), éclairent, d’une lumière irradiante et tragique à la fois, la destinée d’un quêteur d’absolu déchiré par la passion...
    Il est émouvant de découvrir en la ville natale de Paul Cézanne, un peu plus d’un siècle après la mort de celui qui marqua une première rupture dans la représentation picturale du XXe siècle, au seuil de l’abstraction, les œuvres « provençales » de Nicolas de Staël qu’on pourrait dire, sous la lumière incandescente du Midi, le deuxième messager des dieux qui poursuive, et achève peut-être, par delà toute « littérature », avec des couleurs et des formes d’une pureté inégalée, l’aventure et la quête sacrée de l’art occidental.
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    Or ladite aventure, à la fois artistique et existentielle, a été marquée pour Nicolas de Staël, et particulièrement en Provence dans les trois dernières années de sa vie, par une véritable explosion créatrice – comparable à certains égards à celle du dernier Van Gogh – alors même que sa joie de travailler se trouvait plombée par un doute croissant qu’une passion amoureuse dévorante compliquait de surcroît.
    Pour l’artiste, qui avait vécu des années de vache enragée, un succès grandissant sur le marché de l’art, notamment américain, avait constitué un facteur déstabilisant qui motivait son «retrait» provençal, d’abord à Lagnes avec sa petite famille, puis à Ménerbes dont il investit seul la ruine du château pour en faire son atelier.
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    Avant la dernière période d’Antibes et son suicide «en pleine gloire», la période provençale de Nicolas de Staël, illustrée à merveille par l’exposition qui s’est tenue cette année dans l’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence, a le mérite particulier de nous faire entrer au cœur le plus épuré de cette peinture défiant toute comparaison à sa pointe et réduisant à rien la frontière entre figuration et abstraction.
    Qu’il s’agisse d’une imprécise femme grise assise sur un vague nuage rose ou d’un ciel rouge sur des collines bleues, d’un arbre rouge ou d’un soleil fixé bien en face comme un oeil de cyclope, d’une route de Sicile d’un extrême bleu peint dans un atelier aux murs décatis: on se fiche pas mal du «sujet»...
     
     
    Comme l’écrit d'ailleurs le peintre le 12 octobre 1953 : «Je peins des paysages de Sicile et des nus sans modèle dans une grange du Vaucluse dont la plaine regrette à jamais les marais qui la noyaient dans le temps», ou ceci, du castelet de Ménerbes où il vit son atroce et flamboyante solitude, en mai 1954 : «Je me suis mis sur dix dix tableaux neufs tout d’un coup. C’est si triste sans tableaux la vie que je fonce tant que je peux. Il y a un mistral à tout casser depuis hier. Il fait froid»...
     
    Des petits formats multipliant l’espace
    Au regard de surface, l’on pourrait affirmer que la Provence de Nicolas de Staël n’a rien à voir avec celle de Paul Cézanne, alors que sa peinture sculpte et transfigure ses objets à la même lumière qui décomposait et restructurait les paysages de plus en plus épurés de celui-ci. On le voit immédiatement, en l’occurrence, dans le dédale sur deux étages de l’hôtel de Caumont, avec des petits formats rarement vus en exposition qui saisissent aussitôt par leur façon d’agrandir le ciel, d’approfondir l’espace et de donner aux choses peintes (des mûriers, des cyprès, des rochers, etc.) leur assise physique et leur évidence.
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    «Je n’ai jamais vu de ma vie des arbres comme cela étayés apparemment par leur propre écorce, si fermes que l’œil refuse à situer les racines et hésitera encore un moment », écrit-il le 4 juin 1953, avant ces mots de novembre où le même tremblement d’incertaine certitude le reprend : « Je décolle souvent et voyage toujours pour voir si le lieu du leurre ne se confond pas avec celui de ma main. Il faut pourtant y arriver, que ce soit sans hésitation là et pas ailleurs que cela se passe. C’est si dur d’accepter l’abruti qui se trouve en soi et comment faire sans lui ? »
    Quant à la violence de caractère et de geste, perceptible un peu dans le premier Cézanne, elle fonde au contraire le grand combat hypertendu de Nicolas de Staël qui n’invoque pas pour rien la fusillante lumière grecque sublimée par la quête d’équilibre de ses sculpteurs et de ses philosophes apolliniens.
     
     
    « J’ai choisi une solitude minable au retour de mon voyage chez les fantômes de la mer des Grecs, mais cela me va bien parce que j’ai maintes facilités à devenir moi-même un fantôme avec ou sans obsessions », écrit-il en octobre 1953, une année après l’été où il note : « Évidemment c’est une grande leçon de forme que donne cette lumière grecque où seuls la pierre ou le marbre résistent en radiation. Tout compte fait, ni Cézanne, ni Van Gogh, ni Bonnard ne s’en sont servis autrement qu’en éperon psychique, je veux dire sur le grand plan intime, ils auraient pu peindre ce qu’ils ont peint vraiment n’importe où. Les Grecs non, c’est total, leur culture prend et rend le soleil comme il est impossible de le faire ailleurs dans toute sa multiplicité ».
    Or c’est, sans doute, cette aspiration totale qui aura provoqué l’irrépressible saut de sa peinture vers le haut, et la chute de son pauvre corps à l’âme vaincue par la passion.
     
    Après les mots de Cézanne, des lettres de douce fureur
    On trouve ces jours, dans les librairies d’Aix, des romans plus ou moins récents consacrés à la «vie passionnée» de Nicolas de Staël. Quant à moi j’exclus absolument d’y mettre le nez !
    Question peinture, Staël écrivait ceci en mars 1954, qui peut servir en matière biographique aussi : «Le problème de fond consiste, pour moi comme pour vous, à ne pas faire des choses «petits-bourgeois» dont la France est pleine. Mais la façon dont on y arrive, cul-terreux ou pas, m’est indifférente. Couleur pour couleur, c’est tout. Échantillon dru. Ne pas regarder les musées, mais les tubes qui sont là».
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    Pour l’amateur sincère de cette peinture, le «musée» s’impose évidemment à l’autre bout des « tubes », si l’on ose dire, et dans la foulée on aura remarqué le tact et le respect non béat des visiteurs de l’hôtel de Caumont, visiblement inspirés par la grâce de cette peinture qui l’est au degré suprême et sans une inflexion de flatterie répétitive. À l’ère des fripouilles abjectes du marché de l’art mondialisé, dont le parangon est évidemment un Jeff Koons, l’intime joie de Nicolas de Staël illumine chacun en son humble tréfonds.
    Donc pas une concession au romantisme « petit-bourgeois » d’un « récit de vie » bricolé autour d’un drame que les lettres du peintre à ses proches (de sa femme Françoise à René Char ou de son amante Jeanne à ses autres amis) , détaillent sous les lumières changeantes d’une existence aussi «compliquée» que les nôtres et traversée par les bolides de la passion.
    De Paris, le 26 juillet 1954, Nicolas écrit à Jeanne qu’il appelle son «petit», ces mots invoquant une folie au sûr et sombre avenir : «Jeanne, le doute chez moi est passion et la passion un devoir, une tâche, une chose simple à accomplir. Le reste est la folie pure de l’Art. Je crois que c’est comme ça pour tous les garçons qui travaillent dans la nuit et y croient».
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    Le seul "roman" d'une vie...
    Il ne peut y avoir, me semble-t-il, qu’un seul « roman » fidèle à la mémoire de Nicolas de Staël, à sa souffrance et à celle qu’il a imposée aux autres, à son art et aux époques qu’il a traversée en archange-enfant (la formule est de son ami Pierre Lecuire), et c’est l’ensemble des lettres tissant la toile de sa vie de 1926 à 1955, rassemblées et commentées dans un formidable volume de 732 pages. Nicolas de Staël se donna la mort en se précipitant du haut de son immeuble, à Antibes, dans la nuit du 16 au 17 mars 1955. Le jeudi 17 mars à 4h du matin Pierre Lecuire écrivait à Françoise de Staël : «Oh, Françoise, j’en avais toujours peur. Et pourtant, le voyant plus dur, je pensais que cela serait évité. Nous ne sommes jamais assez bons. Je ne peux plus penser à rien qu’à sa solitude. J’avais horreur qu’il me dise qu’il aimait la mort, tant j’avais peur que ce ne soit vrai ».
    Et quelques jours plus tard, à une autre amie : « Il tenait de l’archange et de l’enfant, de l’un la profondeur, le chant, l’ouverture aux choses grandes et terrifiantes, de l’autre, la cruauté, les perspectives versatiles, la ruse et finalement l’innocence, la magnétique innocence »…
     
    Aix-en-Provence, Hôtel de Caumont, Nicolas de Staël en Provence. Jusqu’au 23 septembre 2018.
    Nicolas de Staël. Lettres 1926-1955. Edition présentée, commentée et annotée par Germain Viatte. Postface de Thomas Augais. Le Bruit du temps, 732p.
     
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  • Au carrousel voltigeur

     
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    À mes amis nihilistes
     
    Mon âme sans corps a erré
    longtemps longtemps longtemps.
    Ce n’était pas très amusant
    de n’avoir pour compter
    les étoiles du firmament
    nul doigt, même de pied...
     
    Ensuite on a bien mal au corps,
    et le cœur plein de sang,
    sans nul égard monte et descend,
    tant qu’à la fin on serait mort,
    prêt à l’enterrement,
    s’il n’y avait eu la vie avant.
     
    Ne décriez pas mon amie
    vous dont l’âme sans corps
    n’a pas connu ce bel essor.
    Plutôt venez faire un bon tour
    de manège en famille,
    et sur vos doigt de pieds compter
    les heures sans retour...

  • De la soumission

     

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    (Dialogue schizo)

     

    À propos du dernier roman de Michel Houellebecq. Sur l’essai de Bernard Maris, Houellebecq économiste, et sur le premier tome du Journal intime de Philippe Muray, Ultima necat (1978-1985)

     

    Moi l’autre : - Alors compère, on se la joue rebelle ?

     

    Moi l’un : - Tu dis encore une obscénité du genre et je sors ma kalache. Non mais sans blague : tous indignés, tous CHARLIE, tous plus libres d’esprit et d’expression les uns que les autres, tous rebelles et pour faire bon poids : tous assumant leur différence consistant à être différents comme tous. Au secours Philippe Muray ! 

     

    Moi l’autre : - Ce réac ? comme ILS disent.   

     

    Moi l’un : - Exactement, ce réac, vu qu’ILS ne l’ont pas lu, comme Houellebecq est un réac vu qu’il ne se positionne pas clairement par rapport à la droite. Mais baste avec cette phraséologie binaire genre BONUS et MALUS, comme l’avait excellemment gorillée ce réac ( ?) de Godard dans sa carte d’identité filmée. 

     

    Moi l’autre : - On reviendra sur Ultima necat, le journal intime de Muray entre 1978 (il a alors 33 ans) et 1985, mais parlons de Soumission. Finalement c’est quoi d’après toi ?

     

    Unknown-5.jpegMoi l’un : - C’est une variation de plus sur le thème du vieillissement, déjà présent dans La possibilité d’une île. Je crois qu’on se trompe en y voyant, comme Jacques Julliard, une charge « dévastatrice » contre l’intelligentsia « collabo », pas plus que ce n’est un roman islamophobe comme l’a prétendu un Edwy Plenel. En titre, L’Obs a balancé entre « génial » et« pervers », conformément à la même rhétorique binaire qui dédouane un peu tout le monde...  

     

    Moi l’autre : - Il doit être forcément « génial » pour intéresser autant de médias responsables, mais quand même« pervers » pour s’intéresser à Huysmans et à Youporn en même temps  

     

    Moi l’un : - Mais c’est le protagoniste de Soumission qui surfe sur le site de cul et disserte sur Huysmans, et pas Houellebecq. Enfin on est censé faire la différence, quoique l’Houellebecq joue là-dessus à plaisir comme il joue au paumé dingo dans son film assez rigolo tiré de La Possibilité d’une île (que les critiques ont trouvé nul, ce qu’il est en effet et se veut tel comme les Deschiens se veulent nuls) ou dans ses numéros de duettistes avec BHL ou Jean-Louis Aubert…

     

    Moi l’autre : - Son côté singe ?

     

    Moi l’un : - Exactement : regarde-le chanter avec Jean-Louis Aubert sur Youtube :c’est un numéro de grimace simiesque irrésistible. Michel Houellebecq est le grimacier génial, nullement pervers, de la singerie mondialisée...

     

    Moi l’autre : - Quant à dire que Soumission est génial…

     

    images-17.jpegMoi l’un : - Il l’est pour qui le prend avec humour, même si ce n’est pas « évident ». Si tu le prends comme un roman « politique », tu te dis, en te rappelant Orwell ou Karel Capek, que c’est assez faiblard, à tout le moins ambigu. Mais là encore le vrai sujet est ailleurs : François se fait chier à l’université, n’a pas d’amis, pas de meuf durable non plus (je parle comme les jeunes lecteurs d’Houellebecq), ne s’intéresse quasiment plus à rien à part la petite secousse sexuelle ou le supplément d’âme gastro, et le Grand Remplacement de sa culture fatiguée par une autre qu’on lui impose ne lui fait pas trop problème quand on lui explique qu’avec l’islam il va avoir son petit harem et des fins de mois assurées. Il faut alors constater qu’en vieillissant Houellebecq a passé de Schopenhauer à un écrivain plus cool en la personne de Joris-Karl Huysmans le converti dont Léon Bloy fustigeait la religion de bric et de broc après lui avoir montré la porte étroite de la seule vraie foi…      

     

    Moi l’autre : - C’est vrai qu’on ne croit pas plus à la « conversion » de François à l’islam que Bloy ne croyait à celle d’Huysmans au catholicisme. Mais Bloy était un foldingue, non ? Un véritable pur allumé, dont Philippe Muray parle d’ailleurs à propos d’Ernest Hello, sur la fin du monde. Ces deux-là étaient de vrais mystique timbrés… 

     

    Moi l’un : - Je vois que tu lis par-dessus mon épaule. Mais c’est vrai qu’on sent moins le « professeur de désespoir », comme disait Nancy Huston, chez l’auteur de La carte et le territoire et de Soumission, qu’à l’époque des Particules. Tu auras noté au passage que le protagoniste François apprécie particulièrement la « générosité » de Huysmans et son goût pour les maîtres flamands.

     

    Moi l’autre : - Donc tu verrais plutôt Houellebecq-François « âme sensible » que réac.

     

    Moi l’un : -  Je le vois essentiellement écrivain, et comme le dit Sollers au début de Littérature et politique, un écrivain peut parler de politique comme personne sans avoir de comptes à prendre à qui que ce soit. Notre ami  JLK souscrirait d’ailleurs…

     

    Moi l’autre : - « Encore votre Sollers ! » vont s’exclamer certaines dames sur Facebook…

     

    Moi l’un : - Transmets-leur mes cordialités et voici la citation : « En réalité c’est toute la bibliothèque qui trouve son plein emploi pour comprendre et juger l’actualité. La politique fait semblant de maîtriser un monde qui lui échappe, elle va toujours dans le même sens (gauche effondrée, droite en miettes), alors que la littérature, elle, est sans arrêt partout et nulle part. La politique ne lit rien, la littérature est une frénésie de lecture. Il était fatal que le pays qui a été le plus« littéraire » du monde souffre particulièrement de la mondialisation ».

     

    Moi l’autre : - Oui, c’est intéressant…

     

    Moi l’un : - Donc je continue : « Du coup, la politique moralisante s’insinue partout et juge la littérature, alors que, sans efforts, c’est à la littérature de juger la politique. Ouvrez un livre digne de ce nom : la vraie morale est là, avec l’acide ou l’ironie qui conviennent à chaque situation. Sin intervention est un acte d’interruption, d’éveil, et, malgré le tragique, une anticipation d’identité heureuse. La politique favorise beaucoup l’identité malheureuse, c’est-à-dire le contraire de la liberté et de la singularité poétique ».

     

    Moi l’autre : - Tu me rappelles les coordonnées du livre afin que je puisse le conseiller à ma coiffeuse camerounaise lettrée ?

     

    Moi l’un : - Flammarion 2014, 806 pages, 25euros. Une vraie mine d’observations et de réactions sur l’époque. Je m’attendais à du réchauffé complaisant, et c’est du vif et du pénétrant !

     

    Unknown-7 2.jpegMoi l’autre : - Quant à feu Bernard Maris, il aura décrypté un Houellebecq économiste. Et là aussi la lecture décape…

     

    Moi l’un : - J’en suis resté baba vu qu’on m’a expliqué clairement ce que j’avais effectivement observé, mais plus confusément. L’oncle Bernard de Charlie-Hebdo a lu tout Houellebecq après avoir découvert La carte et le territoire, donc en 2010 seulement, mais sa lecture me fait penser à celle des essayistes ou des écrivains anglo-saxons à la Orwell, une fois encore, ou à la Martin Amis, Hanif Kureishi ou V.S. Naipaul, ou encore à la Lucien Goldmann, le critique marxiste, ou à  la Simenon. J’entends par là qu’il aborde les thèmes de Houellebecq en économiste dissident, aussi critique par rapport à  la « secte » des théoriciens de l’économie que lucide dans son approche des personnages du romancier et de leurs jeux de rôles du point de vue social ou économique, sans oublier les dimensions fondamentales de l'affect personnel, du sexe et de l'angoisse.

     

    Moi l’autre : - Le fait est que Bernard Maris prend très, très au sérieux le travail de Houellebecq, même qu’il en fait le « plus grand écrivain français vivant »…

     

    Moi l’un : - Alors là ça se discute, paix à l’âme de l’oncle Bernard, mais disons qu’Houellebecq est, dans sa catégorie d’une espèce d’hyperréalisme social sur fond de psychose d’époque, le plus révélateur des médiums littéraires, avec un art mimétique qui lui permet de rendre à merveille la langue de coton de l’idéologie consumériste dominante. 

     

    images-19.jpegMoi l’autre : - Et Philippe Muray, que dit-il de Michel Houellebecq dans son journal ?

     

    Moi l’un : - Pas un mot évidemment, vu que la publication d’Extension du domaine de la lutte ne date que de 1994…En revanche,l’on y trouve une sorte de chronique de ses relations avec Philippe Sollers, à l’époque de Tel Quel, qui se compliquent et se dégradent à proportion d’une rivalité toujours problématique sur un territoire exigu… 

     

    Moi l’autre : - Tu auras relevé les pages magnifiques qu’il consacre à René Girard…

     

    Moi l’un : - Et ce n’est qu’un début. Ce qu’on voit surtout, c’est sa difficulté à écrire un roman et sa rage de voir son travail personnel si mal reconnu. Mais le  meilleur Muray n’est pas encore là, qui comptera beaucoup dans la cristallisation des romans de Houellebecq. 

     

    Moi l’autre : - Qui lui a rendu hommage maintes fois. Et pas qu’un peu. Ce qui leur à valu d’être classés ensemble « nouveaux réactionnaire » par Daniel Lindenberg… 

     

    Moi l’un : - Les accusations en l’air passent, et les écrits restent. Le sous-titre de l’essai de Lindenberg était Le rappel à l’ordre. On a vu en l’occurrence qui était le chien de garde de l’idéologiquement correct

     

    Moi l’autre : -  Un « rebelle » contre les « réacs » qui faisait très « mutin de Panurge », comme l’aurait dit Philippe Muray.

     

    Moi l’un : - Qui a aussi parlé des « matons de Panurge »…

     

  • Première visite au Maestro

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    Rencontre de Guido Ceronetti, génial auteur du Silence du corps, de La Patience du brûlé et d'Insetti senza frontiere, entre vingt autres titres, en son repaire de haute Toscane, le 20 février 2011.

    (Mezzanotte, dopo l’incontro col Ceronetti) – Del Maestro mi rammenterò sempre quella visione del vecchio tutto piegato, perfetta immagine del uomo solo, « senza più carezze », cosi come diceva, assai patetico e ridendo anche quando gli dissi : « La vie est vache, comme disait Céline », e lui : « pauvres vaches, dont on invoque le nom en français, méritent-elle ça ?», et moi : « On peut dire aussi à la vie: vieux chameau », e lui : « Si dice ancora chameau oggi in francese ? », alors moi : « Si, lo dico io alla moglie : vieux chameau », et lui : « Ah, ah, ah… »

    °°°
    Nous venions alors de rentrer d’une balade à trois sous la pluie, sur les dalles glissantes du petit bourg toscan, où il n’avait cessé de pester contre son «corps de chiotte» tout en évoquant un prochain «Festival des désespérés» qui va se tenir à Turin au prochain solstice d’été, selon son exigence précise et où diverses « performances » seront proposées à la seule gloire du Désespoir. Or, comme je lui demandais des nouvelles de son fameux Teatro dei Sensibili, compagnie de marionnettes qu’il fonda avec sa femme, de m'expliquer qu’il survit, notamment avec une tournée récente des Mystères de Londres, de sa composition, et de me laisser entendre ensuite qu'il lui survivra encore sous sa haute protection posthume, certaines dispositions ayant d’ores et déjà été prises avec quelques instances supérieures, influentes « de l’autre côté »…

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    Cinq heures plus tôt, nous nous étions pointés, avec la Professorella, mon amie Anne-Marie Jaton - parfaite italophone et ferrée en hermétisme, avec laquelle le Maestro était déjà en contact par le truchement de notre ami commun Fabio C. qui vient de présenter son mémoire de licence sur Cioran -, à la porte de son repaire plus ou moins secret de Cetona, assez vaste logis aux pièces hautes de plafond, tout dévolu aux livres et à l’étude, aux murs ornés de nombreux collages et de gravures, de photos de théâtre et de portraits de belles femmes, où les divers lieux d’écriture (du bureau à l’écritoire pour station debout, en passant par l’établi d’artiste aux centaines de petites bouteilles d’encre de Chine) rappellent assez éloquemment le type de composition simultanéiste et comparatiste du poète-philologue en son savant patchwork philosophique et littéraire…

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    C’est cependant dans la minuscule cuisine que nous nous sommes repliés pour l’entretien à proprement parler, qui a duré plus d’une heure et demie et au cours duquel l’écrivain m’a dit pas mal de choses intéressantes sans répondre trop précisément à mes questions, mais brodant à sa façon sur les thèmes qui le préoccupent aujourd’hui, à savoir la vieillesse, la déchéance du corps, l’indignité de l’optimisme de commande, ou plus précisément le refus, par les autres, de la réalité de la souffrance et de toute conversation portant sur la mort.

    À propos d’Insetti senza frontiere, sur quoi je le lance pour commencer l’entretien, Ceronetti précise immédiatement qu’il s’agit là d’un livre de vieillesse.

    Copie de DSCN7341.JPG« J’ai écrit ce petit livre, morceau par morceau, dans une forme que j’aime beaucoup, de l’aphorisme. C’est un goût que je cultive depuis toujours, et qui a même permis à mes éditeurs d’établir des recueils à partir de fragments tirés de mes divers livres. C’est un livre qui est lié à la difficulté et à la douleur physique croissante que je vis, en même temps que des joies ténues mais non moins réelles. J’exprime aussi la difficile relation avec les autres, devant le combat que nous menons avec la mort, qui n’est pas censée exister. Si j’écris, il est possible de faire allusion à la mort, sinon, dans la conversation, cela de devient impossible. Je dois aller bien ! L’autre jour encore, une femme de ma connaissance, une bavarde, une vraie sangsue, me félicitait de me porter si bien, alors que tout de mon apparence devait exprimer le contraire. J’aurais dû lui répondre : « Non, je ne vais pas bien. Je ne suis plus qu’une chiotte ! » Mais ce n’est pas bienséant, n’est-ce pas ? Et le dire à une dame âgée est d’autant plus malséant que cela lui parle d’elle, évidemment. Ceci dit, je peux parler de la mort avec des amis. Et puis, bien sûr, avec le notaire ! Voilà quelqu’un qui s’intéresse à ma mort !»

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    Comme on s’en doute, le dernier livre de Guido Ceronetti, pas plus que les précédents, ne se réduit à des lamentations personnelles sur le vieillissement. Bien plutôt, c’est un recueil tonique, nourri d’une vie d’expériences multiples et de lectures, d’observations sur le « cruel XXe siècle » et de vues radicales sur le présent où le Mal – figure omniprésente de l’œuvre – ne cesse de courir et de « travailler »…

    Ensuite, la conversation s’est poursuivie, au fil de laquelle nous avons parlé de sa vision du monde dualiste, qui l’apparie au catharisme et à sa perception du Mal, il nous a raconté son séjour en clinique et les deux nouveaux livres qu’il en a tirés – dont un roman à paraître, intitulé Dans un amour heureux -, puis nous avons parlé plus en détail des genres divers qu’il a traités , de la chronique polémique au récit de voyage, ou de la poésie et de l’essai fragmentaire, et de son besoin de décrire la réalité plus que de parler de lui-même.

    Visiblement fatigué, après une heure et demie de conversation qu’il tenait à mener en français, l’écrivain m’a proposé de faire une pause, après quoi il a parlé encore un bon moment puis il nous a expliqué qu’il ne pourrait pas dîner avec nous, à cause d’une blessure buccale qui le chicane, et aussi du fait de ses restrictions diététiques sévères, tout en nous priant de l’accompagner pour « une bonne marche ». Nous avons donc fait un tour sous la pluie, jusqu’à l’hospice de vieillards où il espère ne pas finir ses jours, nous sommes allés réserver deux places à la trattoria voisine et l’avons raccompagné jusque chez lui, étant entendu qu’il nous rappellerait vers dix heures du soir pour prendre congé de nous et nous faire quelques dédidaces.


    De retour auprès de lui, après le repas, nous l’avons retrouvé assez plaintif, s’estimant le plus seul des hommes, il a tenté d’embrigader Anne-Marie pour lui faire faire sa vaisselle, j’ai fini par le convaincre de se laisser photographier - ce qu’il a accepté à condition qu’on ne voie pas sa « courbure » -, enfin il a signé les livres que nous lui avons présentés, me dédiant plus précisément l’aphorisme 67 d’ Insetti senza frontiere, que je recopie à l’instant : « Nulla, nessuna forza può rompere une fragilità infinita »…

    Photos JLK: Guido Ceronetti, febbraio 2011.


  • Petite Naine

    littérature,poésie


     

    De l’incertaine dualité du corps et de l’âme. Où l’enfant apparaît sous sa forme la plus fragile et la plus sauvage. De la savane africaine, des couleurs de Van Gogh et de la Constellation du Vélocipédiste.   

            Le corps et le ciel ont tout stocké en mémoire de ces échappées. Le ciel aime surtout à se rappeler la grâce des enfants. Pour aller vite: les accros le branchent de moins en moins. Il a certes eu sa période Tour de France, à l’époque des grands duels Anquetil Poulidor et tutti quanti, ou précisément aussi: du temps du Giro de Fausto Coppi et Dino Buzzati, mais à présent il ne voit plus que l’agitation machinale de ces espèces de spermatos multicolores en quête de énièmes de secondes, et ça le fatigue à la fin malgré la dégaine de la caravane: ce cirque ne fait plus le poids à ses yeux s’il se rappelle le sentiment d’un seul gosse se dandinant pour la première fois sur le vélo femelle de sa mère (ou de ses tantes des grandes vacances, ou de sa soeur aînée déjà bien en croupe, ou de ses cousines poussines de la campagne) et jouissant ensuite de la descente à fleur de ciel, the right formule at the right place.

            Le ciel est plein de ces histoires radieuses des débuts de Little Robic ou du Petit Nemo se rêvant en train de valser dans la Constellation du Vélocipédiste. Le bas de la tunique du ciel (naguère de soie, désormais de viscose made in India aux coutures mal finies) est tatoué de tous ces zigzags de tous ces mômes sur les trottoirs du quartier, puis sur la chaussée, à travers la ville, et plus tard autour du lac et des lagons - le ciel adore identifier ces myriades de cicatrices que le corps lui ressort sans se faire prier, tout le menu fretin rose des estampilles à peine visibles, et de temps à autre pourtant la toute belle balafre (un ado lancé à folle vitesse sur les sagaies d’une clôture) ou la déformation à vie (rares mais terrifiques vieilles fractures réduites à la diable, surtout dans les pays chauds), et justement à ce propos le ciel et le corps se rappellent tout soudain les petits cyclistes de la savane africaine, et alors là c’est le top.
            Les petits cyclistes de la savane africaine rivalisent de célérité, aux fins de journées saturée de poudre à canon, sous le ciel rouge et noir, comme pour rattraper on dirait, mais vaine poursuite ils le savent, les antilopes fuyant là-bas entre les flamboyants, quand on sait qu’ils ne font la course qu’avec leur ombre dansant dans la poudre brenneuse de la piste dont les tièdes bouffées de vent leur remplissent les narines et la guenille qui leur sert de  culotte.
            Le corps jouit de se sentir ces jarrets élastiques des petits cyclistes de la savane africaine, mais le ciel se remémore bientôt d’autres cieux, et c’est déjà reparti pour la Hollande.
            A de tels moments on relève entre le corps et le ciel certain froid. Le ciel prend en effet ses aises et temporise, à l’ennui croissant du corps jamais résigné à la trop molle pédale (la Hollande, non mais des fois...) et qui ne va pas tarder d’ailleurs à réclamer sa dose d’excès, puis voici que le ciel se rappelle tout à coup Van Gogh et le dit au corps, lequel se jette aussitôt sur l’os, après quoi fulgurent les couleurs extrêmes.  
            Sur la route noire sous le ciel jaune (ou, à choix, sur la route jaune sous le ciel noir) le corps bandé par l’effort est violet dehors et dedans tout blanc fulminant de muscles chauffés à fond la bielle.
            Cependant une autre phrase s’écrit à l’instant sous la candide dictée du ciel: vive le jaune, et au même moment surgissent les fourgons chargés de déments à destination de la maison là-bas derrière les barbelés et les bulbes bataves, et du coup le corps, aux anges, s’impatiente de rejoindre la fameuse allée cyclable du domaine, tout à trac il envoie promener le consultant au vocabulaire qui prétendait le tester sur la souhaitabilité des changements d’appellations (on sait que le terme de fou paraît désobligeant à certaines familles), et de se busquer, de se braquer, de se cabrer comme un bronco puis de se faire presque mal à défendre n’était-ce que la possibilité d’une phrase du genre: il passera sa première nuit supercool chez les dingos, au Pavillon Les Dauphins.
            Yak.jpgAprès le goûter, quoi qu’il en soit, toute les bicyclettes sont alignées pour l’inspection à l’entrée de l’allée cyclable de la maison jaune et c’est alors que le Général Dourakine apprend des instances dirigeantes qu’il est privé de vélocipédie au motif de ne s’être pas, une fois de plus, retenu de saluer le Drapeau.

            Il vient au corps un engourdissement pénible à la seule évocation du Général. La mélancolie du personnage fait mal à voir. A vrai dire jamais le corps n’a été si désireux  d’acquérir le moindre soupçon d’adresse, jamais incapable non plus à ce point, mais une telle impossibilité de la nature n’est jamais allée de pair non plus avec une telle joie.
            La première fois aurait pu se révéler la plus humiliante, tant la meute était déchaînée: de l’étron perché à la patate roulante, tout y a passé, et le corps se souvient de ce chemin de croix de l’ancienne allée caillouteuse bordée de ronces; malgré le sourire du ciel le corps est meurtri par le ressouvenir des énormes bleus sur le corps boudiné de l’hippo schizo - et c’est aux douches un jeu de plus que de les compter à voix haute en se jetant le patapouf d’une mêlée savonneuse à l’autre -, mais le Général Dourakine n’a qu’une obsession, le ciel sait laquelle, n’a qu’un rêve et c’est le Tourtour, n’a qu’une amour et c’est Petite Naine.
            D’aucune âme le ciel ne se rappelle tant de joie à se lancer sur la piste après les autres, fût-ce en grosse lanterne ballottée entre deux chutes, suant la graisse et le pissat nerveux, crachant l’âcre gravier, tombant chaque fois plus bas à ce qu’il semble et se relevant plus illuminé.

            Hélas le corps ne saluera pas aujourd’hui le Drapeau du ciel, et c’est tout seul et à pied, puis entouré de ses aides de camp, que le Général Dourakine se retrouve à ce moment où dans sa vie il se fait soir.
            Lui vient cependant, une fois encore, la vision de Petite Naine au ciel, et le corps se sent tout délivré. Elle est gracieuse. Les roues petites et grandes font dans les nébuleuses comme un dessin maladroit.

  • Ceronetti le vif ardent

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    Un sourcier du verbe aux véhémences de quêteur d'absolu. Cioran voyait en lui un «admirable monstre», Fellini raffolait de son théâtre de marionnettes, et La Patience du Brûlé signale un écrivain d'une saisissante originalité. Une (première) rencontre en 1995.

     

     «  La vie fait passer, à travers notre pauvre chair, des projectiles, et des poignards», murmure le petit homme à l'imper soigné et au joli béret basque, qui manie notre langue avec un raffinement souverain, à peine voilé d'un accent. 

     

    «On est blessé, mais aussi cela aiguise. Somme toute j'ai vécu en curieux. En amateur. Tout ce que j'écris vient de la vie. C'est en feuilletant la vie que j'ai découvert des choses»... 

     

    De ces «choses de la vie» dont les journaux sont pleins,Guido Ceronetti s'étonne que ses pairs fassent si peu de cas. «Je ne comprends pas que les écrivains italiens d'aujourd'hui se désintéressent à ce point du monde terrible qui nous entoure. On dirait qu'ils vivent en aveugles. Seul, peut- être, mon ami Guido Piovene avait le sens des problèmes de l'époque. Pour ma part, je me suis toujours passionné pour le crime. Il y a là un tel mystère. Et c'est la base, en outre, de toute légende»... 

     

    Est-ce un écrivain «engagé» au sens habituel qui s'exprime ainsi, un «témoin de son temps» selon l'expression consacrée? Et Guido Ceronetti aurait-il donné dans la narration criminelle? Pas vraiment. Mais on sait l'implication virulente du chroniqueur de La Stampa dans la réalité italienne. Anticommuniste en un temps où cela valait d'hystériques condamnations, puis s'en prenant aux pollueurs industriels et aux barbares de la décadence culturelle, il s'est fait détester tous azimuts par sa virulence d'imprécateur et sa position de franc-tireur pauvre. 

     

    Ceronetti30001.JPGCar Ceronetti vit de rien dans un bourg de Toscane, loin des cercles littéraires ou académiques. Il n'écrit point de romans à succès mais des poèmes et des sortes d'essais très concentrés, où les aphorismes déflagrateurs («Comment une femme enceinte peut-elle lire un journal sans avorter?», «L'arme la plus, dangereuse qui ait été inventée est l'homme», «Qui tolère les bruits est déjà un cadavre», «Si le Mal a créé le monde, le Bien devrait le défaire») voisinent avec des développements plus amples sur les thèmes essentiels du rapport de l'homme avec son corps et avec le Cosmos, impliquant donc la maladie et l'érotisme, l'obsession quasi maniaque pour la diététique et une détestation non moindre de la technique («un serviteur admirable, savez-vous, si parfait qu'il va nous supprimer»), la réflexion métaphysique et la méditation sur l'Histoire passée et présente, entre autres intuitions mystiques, digressions philologiques, émerveillements artistiques, vibrations sensibles enfin du médium un peu sorcier qui a recréé la vie à bout de fil en qualité de manipulateur de marionnettes, à l'enseigne de son fameux Teatro dei Sensibili très prisé du Maestro Fellini. 

     

    Ceronetti3.jpgSombre vision

    Dans sa postface au Silence du Corps (Prix du meilleur livre étranger 1984), Cioran disait que l'impression donnée par Ceronetti est «de quelqu'un de blessé, à l'égal de tous ceux à qui fut refusé le don de l'illusion». De son ami roumain, Ceronetti partageait au reste la vision gnostique du monde. «C'est vrai, je suis une sorte de cathare. Peut-être cette vision dualiste est-elle fausse. Je ne sais trop, j'ai besoin de penser ainsi.»

    Répugnant à parler de lui-même, cet «ascète raté», ainsi qu'il se présentait lui- même, se fait beaucoup plus loquace dès lors qu'on l'interroge sur l'Ancien Testament, citant par cœur des strophes entières de L'Ecclésiaste, dont, avec celles du livre de Job, les âpres vérités et la sagesse contradictoire l'imprègnent depuis sa jeunesse. 

    Sombre Ceronetti? Certes très pessimiste sur l'avenir de l'espèce. «Le monde actuel va devoir affronter un terrorisme de type apocalyptique. Voyez le nouveau nihilisme à caractère religieux qui se développe dans le monde, notamment chez les islamistes et les sectes: il semble qu'il n'y ait aucune possibilité de paix, et que l'humanité doive s'enfoncer ainsi dans cette boue sanglante»... 

    Prophète de malheur, mais aussi porteur de quelle lumière intérieure, ce même Guido Ceronetti dont rayonne de loin en loin le sourireangélique. 

     

    Ceronetti.jpgGrappilleur de génie

    Guido Ceronetti ne voyage pas, tel l'escargot du futur, avec son ordinateur sur le dos: «Une telle peste ne m'aura pas dans son lazaret»,précise-t-il, au terme du travail de «fusion rhapsodique» qu'il a accompli sur la base de carnets annotés à la main au fil de cinq ans de déambulations par les rues et les livres, de 1983 à 1987. 

    Or, La Patience du Brûlé n'a rien, pour autant, du journal de bord ordinaire. C'est un formidable concentré d'impressions visuelles (non du tout pittoresques mais picturales, pourrait-on dire, avec une superbe digression finale sur la distribution sensible des couleurs), d'observations «le long du chemin» et de pensées, d'échos de lectures à n'en plus finir, de relevés de graffiti (source populaireà l'invention souvent révélatrice), de souvenirs, d'invectives (contre la hideur des villes italiennes dégradées par l'invasion touristique ou l'anarchie industrielle, et plus généralement contre la vulgarité généralisée en laquelle il voit l'extension médiocre de l'esthétique des aquarelles d'Hitler exposées à Florence) ou de très délicates petites scènes qui disent, par contraste, sa qualité de cœur et d'esprit. On ne saurait rendre en quelques lignes la substance profuse, traversée d'éclairs géniaux, d'un tel ouvrage, dont la compacité apparemment «brute» fait à la fois la difficulté et la profonde singularité. 

    Tout différent des passionnants essais d'Une Poignée d'Apparences et du Lorgon mélancolique, ou du beau recueil e pensées plus «fusées» de Ce n'est pasl'Homme qui boit le Thé mais le Thé qui boit l'Homme, La Patience du Brûlé est de ces livres-gigognes qu'il faut avoir sans cesse à portée de soi pour y revenir comme à une fenêtre ou à l'œil d'un puits au fond de l'eau duquel brille un anneau de ciel... 

    Guido Ceronetti, La Patience du Brûlé. Traduit de l'italien par Diane Ménard. Albin Michel, 453 p. Les autres titres cités sont publiés chez le même éditeur, sauf Le Silence du Corps, disponible en Livre de Poche Biblio.

    (Cette page a paru dans le quotidien 24 Heures en date du 27 juin 1995)

  • Au théâtre des sensibles

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    En mémoire du Maestro, mort le 13 septembre à Cetona. Grazie al filosofo ignoto !

    Guido Ceronetti, grand écrivain italien tout menu d’apparence, subit le poids du monde sur ses frêles épaules de nonagénaire sans cesser de perpétuer le chant du monde. En mémoire de son ami Cioran, auquel Fabio Ciaralli a consacré un essai intitulé «Odyssée de la lucidité», et en présence d’Anne Marie Jaton dont le dernier livre célèbre «le mariage miraculeux des contraires» chez Albert Cohen, le Maestro présidait l’autre soir une mémorable rencontre en son fief toscan de Cetona...

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    Les ors et la pourpre d’automne jetaient leurs derniers feux, ces jours, sur les collines de haute Toscane, où Nature et Culture n’en finissent pas de se fondre et de survivre au fracas des batailles séculaires. 23316614_10214808732038731_3948201076872999475_n.jpg

     

    De Florence à Pérouse, en passant par les collines lunaires des crêtes siennoises, ou en fonçant sur les autoroutes démentes, la double nature infernale et «capable du ciel» de notre terrible espèce a trouvé sa plus mémorable illustration dans La Divine Comédie de Dante, que les livres joyeusement désespérés de Guido Ceronetti relancent à leur façon dualiste.23380225_10214821250711690_7153971251993676896_n.jpg

     

    Miel et fiel, festival local de la truffe et champignon blanc de la hantise mondiale d’une Apocalypse nucléaire, subite apparition de trois biches à ma fenêtre sur fond d’oliviers argentés et de cyprès en immobiles flammes noires, et sempiternelle jactance de la télé de Berlusconi & Co relayant les Fake News du twitteur ubuesque de la Maison-Blanche: tel est le monde qu’on dirait aux mains d’un marionnettiste tantôt démoniaque et tantôt angélique, dont le Teatro dei Sensibili, fondé par Elena et Guido Ceronetti, a été l’avatar artistique salué par leur ami Fellini et toujours animé par les jeunes disciples du Maestro.

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    23376110_10214821239911420_8671385647081733159_n.jpgSouvenir perso remontant à l’an 2012:à Turin, à l’inénarrable Festival des désespérés réunissant, sur scène, le vieux lutin génial et sa compagnie juvénile. Masques et marionnettes pour dire la tragi-comédie humaine. Magie de l’antique poésie populaire. Séquence de plus à l’Amarcord fellinien ! Mais le théâtre des sensibles n’est pas qu’italien: il est de partout et nous en sommes..

    Révélations de la douleur

    Fabio Ciaralli a fait l’expérience extrême de la douleur existentielle, qui l’a amené à plusieurs reprises au bord du désespoir et de la tentation suicidaire.

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    Paradoxalement, c’est avec deux maîtres contemporains du pessimisme philosophique qu’il a trouvé la force de survivre: Guido Ceronetti, qu’il a lu avec passion et avec lequel il a entretenu une longue correspondance, pour devenir son ami. Et Cioran, penseur d’origine roumaine devenu l’un des plus purs stylistes en langue française, dans la tradition des moralistes, dont il aime à dire qu’il lui a sauvé la vie et auquel il a consacré un livre paru récemment sous le titre combien explicite d’Une Odyssée de la lucidité.

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    Parallèlement, l’amitié partagée de Ceronetti a permis la rencontre de Ciaralli et de la Vaudoise Anne Marie Jaton, alors titulaire de la chaire de littérature française à l’Universite de Pise, auteure de livres consacrés à Blaise Cendrars, Nicolas Bouvier, Charles-Abert Cingria, Jacques Chessex et tout récemment Albert Cohen, et qui  l’aida à acquérir des titres universitaires en marge du cursus habituel.

    Ainsi, mon amie que j’appelle la Professorella, et Fabio Ciaralli, ont-il signé ensemble un premier ouvrage consacré à la littérature concentrationnaire au titre (je traduis) d’Aller (sans) retour, et c’est également avec l’aide du Maestro Ceronetti et de sa «mentoresse» que Ciaralli a réalisé ce nouveau livre tenant à la fois de l’aperçu approfondi de l’œuvre et de la vie d’Emil Cioran (1911-1995) et un reflet plus personnel et vibrant de ses lectures. Cioran «a nourri mes veilles», écrit Fabio Ciaralli, «il m’a tenu en vie», lui qui disait qu’il n’y a pas tant à «se contraindre à une œuvre» qu’à «dire quelque chose qui se puisse murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant»…

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    Le moins qu’on puisse dire,dans la foulée, est que Cioran ne dore pas la pilule à la manière de ceux qui «positivent» à bon marché. Cependant, constater la souffrance et les noirceurs de la vie peut aussi nous en révéler plus clairement l’indicible beauté. Et de même qu’on peut être frappé par l’extraordinaire vitalité des Cahiers de Cioran, dont la substance quotidienne est souvent pimentée d’humour, Fabio Ciaralli a-t-il trouvé dans son oeuvre les mêmes contre-poisons toniques que chez Ceronetti.

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    Dans l’église « polyvalente »

    Or ce fut un bonheur tout simple, sans flafla mondain ni paparazzi accroché aux angelots en stuc 3D, que cette rencontre tricéphale en présence d’un public de tous les âges, au milieu des fresques polychromes de l’église dédiée à Santa Annunziata et transformée en «salle polyvalente» selon l’expression plaisante du Maestro.

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    Guido Ceronetti est lui-même un drôle de paroissien ! Traducteur de plusieurs livres de l'Ancien Testament et longtemps chroniqueur-polémiste dans les colonnes de la Stampa, immensément érudit et curieux de toutes les dernières trouvailles des graffiti muraux, l’auteur du phénoménal Voyage en Italie et de La patience du brûlé, est aussi un témoin de la tragédie quotidienne, un fulminant opposant à la robotisation et au culte satanique de l’argent et du pétrodollar, un poète délicat, un végétarien et un cannibale mangeur d’imbéciles.

    N’oublions pas la mémoire !

    Le monde actuel est une espèce d’église polyvalente en déficit redoutable de mémoire, et c’était d’autant plus émouvant d’entendre le Maestro égrener ses souvenirs de Cioran, avec quelle précision malicieuse, que son hypermnésie se troue parfois comme les chaussettes des pèlerins au long cours...

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    Or ça nous arrive à tous, nous qui aurons vécu plus longtemps que Mozart ou le rabbi Ieshouah, mais le titre d’un des derniers petits livres du Maestro m’a sauté l’autre jour aux yeux, sur un rayon d’une petite librairie de San Quirico d’Orcia, au milieu d’un des plus beaux paysages du monde, entre vestiges étrusques et chapiteaux romans, avec ce titre indicatif que je traduis dans la langue d’adoption de Cioran: Pour ne pas oublier la mémoire...

    Fabio Ciaralli. Emil Cioran, Odissea della lucidità. La scuola di Pitagora editrice, 167p. 2017.
    Anne Marie Jaton et Fabio Ciaralli. Andata e (non) ritorno; la letteratura dello sterminio fra storia e narrazione. Edizioni ETS. 200p, 2016.

    Anne Marie Jaton. Albert Cohen, le mariage miraculeux des contraires. Presses polytechniques et universitaires romandes. coll. Le Savoir suisse,121p. 2017.

    Guido Ceronetti, Le silence du corps, Voyage en Italie, La patience du brûlé, etc.  Albin Michel et  Livre de poche.


    Per non dimenticare la memoria. Adelphi, 2016, et Messia, Adelphi, 2017.

     

  • Dans la peau d'Amiel

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    Opuscule à la fois pénétrant de psychologie surfine et d’une ironie tordante, sur fond de documentation sûre, Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel est un portrait fidèle jusque dans ses inventions, et un autoportrait de l’auteur en artiste du mentir vrai.

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    Ce fut un adorable drôle de type qu’Henri-Frédéric Amiel (1821-1861), auquel on laisse le privilège de se trouver également exécrable en se flagellant tous les soirs au moment de rédiger son «cher journal», mais pas que. 

    C’était une espèce de vieil orphelin demeuré quand il passa de survie en trépas un matin de mai 1861 après avoir toussé beaucoup, mais pas autant que sa mère, tuberculeuse pour de bon, qui l’abandonna avec ses deux sœurs alors qu’il avait à peine passé l’âge de raison, le père se jetant au Rhône trois ans plus tard pour laisser le petit trio à la charge d’un oncle barbant. L’image d’un type assommant, passant son temps à se scruter le nombril et à s’en épancher, une vie durant, sur les cahiers de son Journal intime, colle au basque du vieux jeune homme à longue barbe, avec son diplôme au mur de champion toutes catégories d’indécision morose, et il y a en effet de ça chez Amiel, mais pas que.

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    Je le sais d’expérience, pour avoir passé pas mal de temps à dactylographier, avec trois calques violets, des centaines de pages du fameux journal en voie d’édition complète. J’avais vingt ans et des poussières, cela se passait dans une mansarde parisienne où il faisait une chaleur de four, je gagnais cinq francs par page copiée dont chacune me demandait au moins une heure de travail, mais quel boulot passionnant que de se couler dans cette prose certes répétitive mais souvent ponctuée de développements inouïs, d’évocations de la nature aussi belles que chez un Rousseau, de portraits parfois vitriolés de ses soeurs-chaperons ou des bonnets de nuits de son entourage genevois, quels morceau de critique littéraire et quels aperçus pénétrants de la littérature et des philosophies de l’époque, quels récits d’immenses promenades, ponctuées de baignades, conduisant ce présumé casanier autour du Salève ou sur les hauts de Montreux, par Chernex où il rêvait de se faire enterrer, jusque sous nos fenêtres actuelles du vallon de Villard…

    Bref, j’ai fait une première cure d’amiélisme intense dans une mansarde des Batignolles, en vue de l’édition complète du Journal intime en douze volumes, aux éditions L’Âge d’Homme, je me suis imprégné de cette écriture d’une sensibilité proustienne océanique, mais sans le fabuleux théâtre vivant du «petit Marcel», j’ai maudit son côté flanelle et cafard, mais ses pires travers se mêlaient si indissolublement à ses qualités et ses charmes que je ne l’ai jamais rejeté, y suis revenu maintes fois sans m’en droguer jamais, ai beaucoup appris sur l’animal humain en le lisant, et c’est donc en pays de connaissance, et avec reconnaissance, que je me suis plongé dans le roman de Roland Jaccard…

    Un monument sauvé du feu

    Faut-il croire Amiel quand, au bord de la tombe et soupirant à la vue des cahiers représentants quelque 16457 pages de son Journal intime, dont il lui semble qu’il lui ricane au nez, se dit que le mieux serait de les détruire, mais, n’en ayant pas la force (!) s’en remet à son ami Edmond Schérer qu’il taxerait de «trahison» s’il s’avisait de ne pas les brûler voire, horreur, de les publier?

    Ce qui est sûr, c’est que ledit Edmond Schérer n’a pas obéi à son ami plus que Max Brod ne s’est résolu à brûler les écrits de Kafka, publiant deux volumes d’extrait du Journal intime un an après la mort du diariste, à partir desquels le plus extraordinaire monument du genre allait susciter autant d’engouement – dont celui de Léon Tolstoï – que de dénigrement, notamment en France.

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    À cet égard, il vaut la peine de citer le chapitre des Réflexions sur la littérature d’Albert Thibaudet consacré aux Journaux intimes, où il rappelle à quel point la critique parisienne du début du vingtième siècle est restée rétive voire hostile au pauvre Amiel, traité d’«emboché» pour ses accointances avec la culture allemande, et ensuite de «sous-homme» par un Paul Souday (qui fut aussi éclairé à la lecture de Proust… ) quand des extraits du journal divulguant la vie amoureuse d’Amiel, et plus précisément l’épisode connu sous le nom de Philine, furent publiés.

    Or, cette détestation que Thibaudet rattache à la forme française de puritanisme que représente le jansénisme, et tenant pour rien la littérature de l’aveu personnel non «sublimée» par le roman, a été relayée autant par le journalisme littéraire que par l’université française, comme on le voit aujourd’hui encore dans la réception du Journal intime, jusque sous la plume d'un Angelo Rinaldi .

    L’accusation de nombrilisme, porté contre tout ce qui concerne l’observation de soi-même relevant ou non de l’introspection, relance cette prévention d’une certaine France guindée et coincée. Le même reproche a été fait à Montaigne, et pour Amiel c’est l’opprobre méprisant sans en avoir, généralement, lu une ligne. Mais que cela cache-t-il? Quelle peur de se rencontrer? Quel préjugé? Comme si chacun de nous n’était pas le nombril d’un monde? Comme si le roman était par définition plus ouvert au monde que les écrits intimes ou épistolaires?

    Je reste, pour ma part, convaincu qu’un personnage de roman assure plus de liberté et plus d’universalité à l’écrivain que son journal intime ou sa correspondance, mais ce n’est pas une règle et les jugements en la matière ne sont souvent que des idées préconçues.

    Autant dire que Roland Jaccard, pratiquant lui-même le genre depuis sa prime jeunesse, (et bien armé pour apprécier l’immense apport d’Amiel à la psychologie littéraire et à la psychanalyse), a fait œuvre unique en matière de défense et d’illustration du présumé parangon d’impuissance, grand «malade de la volonté», d’abord en chroniqueur, puis en éditeur, et maintenant en romancier subtilement ironique.

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    Perspective cavalière et plus-que-présent

    Roland Jaccard ne «romance» pas la vie d’Amiel: il endosse sa peau à l’article de la mort et la retourne comme un gant, si l’on peut dire, en lui empruntant ses maux et ses mots. L’exercice paraît tout simple, servi par l’expression limpide du romancier, mais il a surtout le mérite d’éclairer la complexité du personnage au fil du temps, sans tenir compte d’une chronologie conventionnelle. Le «film» du roman se débobine alors comme une suite de séquences très agencées, qui traite le passé comme une relance vive.

    Le bilan établi au début du roman (donc tout à la fin de la vie d’Amiel) est désolant, mais bientôt l’on constatera que l’ombre finale n’est que la somme des désillusions de cet ancien élève (à Berlin) d’un certain Schopenhauer, qui l’aura marqué autant qu’en aura été influencé un certain Roland Jaccard.

    Si le Journal intime vous est familier, comme c’est mon cas, peut-être trouverez-vous que l’auteur des Derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel «jaccardise» un peu trop son sujet, en insistant sur la conscience malheureuse et la récurrente tentation suicidaire de celui qui a vu son père, sa jeune cousine Cécile et un ami étudiant «payer d’exemple», mais les faits sont là. Et les maux et les mots lestent le roman de gravité sans jamais exclure le décalage de l’ironie liée aux contradictions du personnage et aux tensions antinomique de sa «nature», ainsi faite qu’«elle s’ingénie à faire le désert autour d’elle et ne peut souffrir le désert», fuit ce qui l’attire, repousse ce qu’elle appelle, outrage ce qu’elle aime».

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    La passion de l'échec amoureux...

    Plus encore, l’Amiel de Roland Jaccard est ici perçu comme un artiste de l’échec amoureux, tantôt en égotiste au cœur sec et tantôt en idéaliste craignant l’enlisement conjugal, dont la première «bonne fortune» qu’il connaît, au tournant de la quarantaine, est ici restituée dans un raccourci saisissant et bonnement comique.

    Quand la douce Marie le «drague» pour ainsi dire, au moyen d’une première lettre doucement enflammée, lui avouant que ses conférences au cercle littéraire de Lausanne l’ont convaincue que leurs grandes âmes étaient faites pour convoler, et après qu’ils se sont retrouvés au Lausanne-Palace (Jaccard a l’air de connaître les lieux comme sa poche…) où ils passent une soirée de réciproque éblouissement finissant, au domicile de la jeune veuve, par l’étreinte «biblique» dont il confiera le lendemain à son journal que c’est «peu de chose», Amiel apparaît, dans le roman de Roland Jaccard, comme une synthèse vivante et vibrante de l’impossibilité de vivre une passion et moins encore une relation amoureuse dans le temps. Tétanisé devant le «triangle sacré» de la dame, il garde assez de bon sens pour se dire que cette jeune femme est sa dernière chance, mais il se rappelle bientôt qu’elle est fille de charcutier et, après avoir établi un tableau des avantages et inconvénients du célibat et du mariage, il se trouve des raisons de la repousser comme il l’a fait des «candidates» précédentes, etc.

    Pour plus de détails, la lectrice et le lecteur pourront se référer aux extraits du Journal intime d’Amiel relatifs à la liaison de celui-ci avec Marie Favre, dite Philine. Mais la «réalité» du journal n’est pas à opposer à la «fiction» du roman de Roland Jaccard. La loi de l’ironie, chère à celui-ci, à l’imitation d’Amiel, consisterait plutôt à n’accorder aucun crédit à une version plutôt qu’à l’autre, ou de les estimer aussi recevables l’une que l’autre, etc.

    Roland Jaccard. Les derniers jours d'Henri-Frédéric Amiel. Serge Safran éditeur, 137p.  Paris, 2018.

  • Le sérieux de la littérature

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    Par Vladimir Dimitrijevic

     

    La littérature, nous a-t-on dit dans les milieux réputés bien informés, s’est réfugiée : 1) Dans l’actualité politique, sociale ou économique ; 2) Dans les gloses sur les arts plastiques ; 3) Dans le cinéma, le théâtre ou le happening ; 4) Dans le reportage sociologique ; 5) Dans les essais en tous genres –tout cela variant selon un calendrier facile à établir. Nous passerons sous silence la linguistique et la psychanalyse, qui sont affaires de spécialistes, encore que certains écrivains trouvent à les compromettre en des œuvres qualifiée d’expérimentales. Constatation sommaire, mais assez généralisée pour nous inciter à nous demander sur quoi reposent l’orgueil et la suffisance de ces critiques ou journalistes prophètes ?

    Il n’est pas rare d’entendre un écrivain déclarer, l’air grave, qu’il refuse d’être dupe de la société et qu’il va détruire par conséquent son œuvre et ses personnages, ceci pour ne pas tomber dans les pièges de la classe dominante. Vous aurez remarqué sa mine sérieux et humble. Imaginons maintenant que nous le suivions dans son argumentation : son œuvre nous apparaît en effet comme une cassure, le public ne le comprend pas, mais c’est parce qu’« il est bête et rétrograde ». Or cette constatation offre deux justifications commodes : la première est que, de toute évidence, l’on est en avance sur son temps ; et la seconde, curieusement assez fréquente, que les prix montent par hystérie spéculative basée sur l’ouï-dire et la terreur. Ce sont nos prophètes convaincus de sentir ce que doit être l’« art vivant » qui la tiendront, faisant gonfler au même instant le tirage de tel livre, et grossissant, par leurs oracles hebdomadaires, les foules  affluant à telle exposition de prétendue avant-garde, ou les travées de vieux jeunes  qui, dans tel théâtre du nu intégral ou de l’ouvriérisme larmoyant, s’affairent à rajeunir. Le dernier train lancé, le public, placé devant le fait accompli, n’a plus qu’à payer son droit d’accès à la « culture ». Ajoutez à cela le sourire méprisant de nos « artistes » et de leurs valets prophétiques et comprenez-le alors, ce public, partagé entre un silence perplexe et la crainte d’être abusé : doit-il rester muet, en espérant comprendre demain, ou va-t-il alimenter l’imposture en s’enthousiasmant sans raison ?

            Mais revenons à l’artiste destructeur. Contrairement aux âmes sensibles, qui prêteront à ses actes malheur ou masochisme, nous pensons qu’il est rare de découvrir une œuvre réellement habitée par la folie destructrice. Ce qui est fréquent, en revanche, c’est d’assister à la singerie honteuse de la folie, du malheur, de la famine, de la persécution. Cette mascarade se dissimule dans les poèmes creux de l’éclatement arbitraire, dans les textes « déconstruits » ou les proses à prétentions politiques, voire scientifiques, de certaines chapelles, sans compter les innombrables facéties d’un art décadent se nourrissant de pains collés aux murs et de sanies en bocaux ; comme elle se dissimule dans les émissions que la frivole télévision consacre à l’aliénation mentale ( contemplez alors le ballet de sophismes raffinés de nos jeunes analystes), à la vieillesse, au monde ouvrier. Aliénés que l’on prétend comprendre, vieillards que scrute la caméra de son œil indécent ; travailleurs dont on sollicite les doléances d’exploités : documents, n’est-ce pas ? Et saisi sur le vif !

            Eh bien, ce lamentable déguisement occidental est navrant, car il empêche les gens d’exprimer ce qu’ils sont, d’écrire vrai, de peindre vrai, de filmer les scènes auxquelles ils croient, d’accomplir d’abord l’œuvre avant de la détruire, ou de la détruire ainsi que le firent Gogol, Kafka ou Rouault, pour ne citer que ceux qui laissèrent des traces. Construire d’abord. Toutes les folies seront humaines ensuite.

            Au lieu de cela, un vaste mépris pour l’art, pour la vie. Les médecins et les psychologues, les savants et les prêtres donneront leurs opinions sur ce désarroi. Quant à nous, ce qui nous importe, ici, c’est de dire ce que nous ressentons au contact de la littérature qui nous touche, qui est celle de tous les temps, l’incessant accomplissement de chaque homme. Nous ne la croyons pas renfermée en l’un ou l’autre genre, chacun choisit celui qui lui est proche ou auquel il aspire, dans l’une ou l’autre époque. Mais nous affirmons sa richesse inépuisable, nous l’aimons sous tous les climats, par la voix de tout homme quand il est près de son cœur.

            Il y a des récits qu’on chuchote pour faire passer le temps, temps douloureux ; des livres qui ébranlent les nations : La case de l’oncle Tom ; ou qui mettent en doute jusqu’à notre fierté d’êtres humains, tel Le Cheval de Tolstoï. Il y a la voix du souterrain, celle de la forêt, de Monsieur Swann ou d’Antigone.

            Nous ne pouvons admettre qu’une poignée de gens, qui parasitent les arts et qui en vivent, puissent perpétuer sous nos yeux l’exhibitionniste spectacle de la destruction du texte, du papier, de la toile, de la pierre, de la pellicule. Au comble du délire, eux qui ne savent pas que l’art ou la lumière sont une partie transparente et bénie de l’être humain, s’attaquent, en interprètes aveugles du matérialisme, au matériau lui-même – à faire pleurer Epicure, Helvetius et Diderot ! Le catalogue des aberrations fera rougir nos plus vaillants collectionneurs.

            Cette mascarade s’est figée depuis quelque temps. Elle se figera plus encore quand les gens liront ce livre venu d’une planète où la littérature bouleverse les âmes et secoue les cyniques, les bourreaux et les geôliers.

            L’Archipel du Goulag disperse déjà les malentendus. Pour le moment, sous l’emprise de la stupeur qui se dégage de ce témoignage, de sa beauté d’expression, de l’altière ironie d’un homme prêt au pire, investi qu’il se trouve d’une mission par tout un peuple, Alexandre Soljenitsyne, par sa voix unique et grâce à son génie, en homme et en artiste conscient de son destin et de sa grandeur, nous transmet l’inventaire des atrocités perpétrées sur ses semblables.

            Ainsi dire partout la vérité, ne pas écrire pour flatter le temporel, le critiques ou le public, dire ce que tout homme a d’unique en lui-même.

    Soljenitsyne est un écrivain comme une langue n’en donne que quelques-uns. Mais il y en a tant d’autres, avec leurs parcelles inimitables et leurs coins de vérité, qui confèrent à la littérature son sérieux et sa gravité. Combien de Charles-Louis Philippe, de Raymond Guérin, de Marcel Aymé, de Jules Vallès, de Joyce cary, de Léon Daudet, de Georges Haldas, d’Elio Vittorini, de Witkiewicz, d’Italo Svevo, de Robert Walser, de Nicolas Leskov, de Jules Renard pour nous prouver la générosité de la littérature. Ca a beau être immense, comme on dit : on préfère voir Charles-Albert Cingria lustrer sa bicyclette !

     Mais pendant combien de temps les grenouilles se tairont-elles ? Quel sera le premier de nos doctes à insinuer que Soljenitsyne ne connaît pas le premier postulat de la psychanalyse prénatale ?

    Le marécage est si confortable…

     

    V.D / JLK. Septembre 1974.

     

    (Ce texte constitue l’éditorial de la première livraison du journal littéraire Revizor, paru sous l’égide de L’Age d’Homme en 1974. La version jetée sur le papier par Dimitri a été peaufinée par JLK. Le texte a été repris en octobre 2011 dans la livraison No 87 du journal littéraire Le Passe-Muraille, entièrement consacrée à un hommage à Dimitri le Passeur, après son décès accidentel en juin 2011)

  • L'éternel goûter

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    Ceci est mon corps, dirai-je volontiers quand le temps sera venu, sucez mon pouce c’est du caramel, mangez mes doigts de pain parisien, buvez mon sang de vendange tardive, ne vous gênez pas, tout ça repousse à mesure : voici l’Eternité dînatoire.

    Déjà je me réjouis de retrouver ceux que j’ai aimés et de goûter à chacun d’eux, car il est écrit que ce sera donnant-donnant, confit de cornée pour galantine de prunelle et dent de calisson pour canine de nougat.

    Enfin mordre dans le sein de sa mère à consistance de petite madeleine, enfin boire à l’armagnac hors d’âge du regard de papa, enfin lécher les boules à mille parfums des joues des cousines…

    Ils nous ont promis les flammes ou les hymnes selon notre conduite sans nous dire s’il y aurait là-bas ou là-haut de quoi survivre autrement que dans les cris ou les cantiques, et cela nous a manqué tout de même : le détail du menu.

    Les lugubres et les revêches ont répandu l’opprobre sur les saveurs et les odeurs, les mélodies et les couleurs du monde : ils en seront punis car personne ne voudra plus jamais goûter d’eux, ainsi remâcheront-ils leur bile amère. Plaignons-les.

    Mais les bonnes natures que nous sommes, les coeurs de massepain, les âmes gentilles avaient raison de ne pas désespérer : nous allons nous régaler…

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    (Extrait de La Fée Valse)

  • Déraison dominicale

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    Rien ne t’oblige à rien du tout:
    tu as le choix des armes,
    mais si tu en crois les frelons,
    les larmes couleront
    de ce rien qui te rendra fou.
     
    Ta vocation est au trépas,
    te murmurent les loups:
    tous y sont disposés,
    mais si tu en crois les canons,
    nul ne revient du front
    de ce néant qui les rend fous.
     
    Rien non plus ne t’oblige à tout:
    tu a le choix des larmes,
    et si tu en crois les melons,
    les armes se tairont
    quand parlera le dieu tatou...
     
    Image JLK: l'oiseau de Capitola.

  • Réminiscence

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    Je me souviens d’avant la vie:
    ce grand lac indolent;
    comme tout était tranquille alors
    parmi les ombres bleues:
    on n’entendait que des rumeurs
    de ce qui n’était pas
    ou peut-être à venir -
    c’était en somme égal.
     
    Mais à venir c’est la prunelle
    qui verse alors soudain
    son poison lucide en nous tous;
    on n’est plus seul hélas,
    on n’est plus à se prélasser
    dans le doux incertain
    de la songeuse éternité...

  • Mémoire vive (123)

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    À propos du degree dont parle Shakespeare comme du bon critère de hiérarchie, Pierre Reverdy note dans En vrac : «Rares ceux qui, dans la vie et leur art, savent rejoindre le tact et la mesure en passant par la démesure ».

    Ce mercredi 1er août. - Des feux d’artifice, du côté du Bouveret et de Saint-Gingolph, ont marqué ce soir l’ouverture de ce nouveau carnet, après le magnifique specimen américain trouvé à San Diego chez Barnes & Noble et inauguré le jour de mon 7Oe anniversaire, comptant 404 pages et enluminé de nombreuses aquarelles. Nul feu sur nos monts plus ou moins indépendants n’est apparu, et Snoooy n’a guère eu que deux ou trois occasions d’aboyer les rares pétards. Bref, «ce n’est plus ça» en dépit des encouragements commerciaux et de quelques patriotes arborant, sur Facebook, leur chemises d’armaillis.

     

    ***

    Plus sérieux: Dans Khartoum assiégée, le roman de Barilier, dont j’ai passé le cap de la moitié. Grand livre assurément. Qui n’a pas eu jusque-là droit à un seul article digne de ce qu’il apporte, juste signalé par la patronnesse du Temps d’un ton admirativement pincé, l’éteignoir en question parlant de la tragédie de Khartoum comme d’une sorte d’anecdote et signalant quelques longueurs - et voila où nous en sommes dans ce pays de marmottes moites!

     

    ***

    Revenant à Shakespeare je vais tacher de réfléchir un peu plus à la notion de degree telle qu'il l’aborde  par la voix d’Ulysse, dans Troïlus et Cressida. C’est aujourd’hui un repère décisif dans l’observation fine de l’indifférenciation générale.

     

     

     

    m5XBrD_x.jpegCe dimanche 5 août, tard le soir. – J’ai retrouvé tout à l’heure mon compère Roland Jaccard à la brasserie du Lausanne-Palace, où nous nous sommes régalés une fois de plus d’un loup de mer et d’un sorbet au thé vert. Nous étant séparés à onze heures, j’ai encore pris un verre de rouge et un autre d’eau minérale à la terrasse d’à côté, où j’ai lu l’article d’Olivier François, sur Jean Cau, dans le magazine Éléments dont Roland m’a offert un exemplaire, lequel papier m’a rappelé ma visite à l’écrivain après la sortie de Croquis de mémoire pour un entretien plutôt cordial dont me reste le constat du vieux réac: «En somme voyez-vous, Monsieur, la culture d’aujourd’hui célèbre une peinture abstraite qui est concrète, et une musique concrète qui est abstraite », avec un léger accent méridional qui fleurait bon la Méditerranée…

    Quant à notre conversation de ce soir, toujours riche et très variée, en forme de vrai dialogue, elle a roulé sur nos souvenirs communs de vieux Lausannois; puis Roland m’a raconté l’année terrible qu’il a vécu à onze ans dans un internat de redressement où les grands garçons persécutaient les petits; plus tard je lui ai répondu en détail quand il m’a demandé ce que je pensais des camarades Daniel de Roulet et Nicolas Bouvier; il me dit ensuite que Proust a fait beaucoup de mal à la littérature française en plaçant la barre beaucoup trop haut pour ses éventuels concurrents, et je lui réponds qu’au contraire il a fait autant de bien que Montaigne ou que Rabelais ou que Molière ou que Victor Hugo en brisant une fois de plus les codes de la bienséance académique; il m’évoque la présence au Yushi d’un avocat algérien radié de l’Ordre après avoir défendu des caïds corses et fait de la prison pour je ne sais quoi et employé un certain Alexandre Benalla comme garde du corps quand sa tête fut mise à prix; sur quoi nous parlons de cinéma: je soutiens que Le genou de Claire de Rohmer a pris un terrible coup de vieux à mes yeux, puis il me raconte la visite d’une rédactrice du Monde au chalet de Montana ou séjournait le très cruel Jerzy Kosinski qui proposa à la brave consœur, après leur entretien, d’aller dans la nuit crever les yeux des chats du voisinage – et la dame de s’enfuir à toutes jambes; nous parlons assez longuement de diverses pages de Proust où il est question de pédophilie (petits garçons pour Charlus et petites filles pour le Narrateur); je lui dis mon admiration pour les écrits de Fabrice Pataut, il me parle des romans de science fiction de Ron Hubbard et de son refus de publier un ouvrage de celui-ci sur la dianétique dans sa collection des Presses Universitaires de France, enfin de temps à autre l’un ou l’autre des garçons de la brasserie vient lui demander si tout se passe bien avec une sorte de complicité enjouée que lui vaut sans doute sa qualité de vieux client affable dénué de toute condescendance, etc.

    Enfin il s'est félicité, au moment de nous quitter devant le porche du Lausanne-Palace, d’avoir trouvé en moi un interlocuteur avec qui parler littérature, et un ami, et je ressens la pareille en dépit de tout ce qui nous distingue sans nous opposer.

    «Nous sommes les seuls à pouvoir célébrer la mémoire de REB», s’est-il en outre exclamé au même moment, et ça en dit long, car Richard Edouard Bernard, type même de l’écrivain-journaliste-poète de province, est exactement celui que les littéraires qui-se-respectent auront oublié alors que lui, non, n’a pas oublié REB, ni le délicieux Samuel Chevalier, ni le savoureux Jack Rollan. Autant dire que notre prétendu snob entretient de tendre fidélités qui démentent son affectation de cynisme.

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    Ce mardi 7 août. – Je suis arrivé, dans la journée, au terme de ma lecture du roman de Barilier, Dans Khartoum assiégée, sans doute son chef-d’œuvre, mais le dirai-je en ces termes? Je ne sais pas, à cause du malentendu que peut susciter un mot aussi «cher», au sens où l’entendait Nabokov. D’ailleurs quel est LE chef-d’œuvre de Nabokov, Feu pâle ou Ada et l’ardeur, entre autres titres non moins marqués au sceau du génie ? Je ne sais et peu importe à vrai dire. Charles Dantzig a écrit pas mal de stupidités à propos des chefs-d’œuvre, et notamment sur Dostoïevski, donc on ne va pas en rajouter, mais grand livre il y a et je l’écrirai sans crainte de me tromper ou de promener le lecteur.

    Ce mercredi 8 aout. – Je trône devant mon Super Mac comme un pilote devant son tableau de bord éclairé pour un vol de nuit, et décidément la relecture des Jardins suspendus me conforte dans le sentiment que je maîtrise mon appareil…

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    À l’isba, ce jeudi 9 août. – Après la visite de Julie et de Monsieur Pépère à la datcha, je passe à l’isba où, la pluie soudaine nous y confinant avec Snoopy, je lis et annote les poèmes de Charles Dantzig, dans Le chauffeur est toujours seul, parfois finement rythmés et attrayants par leurs images captées dans la trivialité quotidienne, mais souvent négligés, voire informes, et là ça ne pardonne pas, la poésie ne souffrant pas, mais alors pas du tout l’à peu près…

     

    ***

    Tout autre chose : Aloysius de Fabrice Pataut, où je crois avoir découvert ce matin son passage-clef, véritable sésame de cette œuvre à secrets, dans la lettre à son père qu’a écrit le jeune Guillermo, militaire contre son gré auquel son père a offert la Recherche et qui évoque les relations entre réalité et fiction au gré de la mémoire proustienne selon le baron de Charlus – lettre retrouvée par le narrateur et son amie Dolores après la mort du jeune homme déporté en Allemagne, etc.

    Les retournements successifs de ce roman décidément troublant et retors, me plaisent beaucoup par l’usage qui y est fait de la fiction, tel que je ne l’ai jamais pratiquée que de manière sporadique, sans réflexion vraiment conséquente. Fabrice Pataut a une intelligence prospective et un talent de conteur qui me font peut-être défaut, ou alors mon énergie s’est concentrée sur d’autres aspects de la matière littéraire, mais son exemple, tant dans ses nouvelles que dans Aloysius et Reconquêtes, m’est précieux dans l’optique d’un retour à la narration. Ce qui est sûr est qu’il y a, dans Aloysius, une cristallisation d’ordre à la fois romanesque et poétique qui me plaît énormément.  

    cvt_Aloysius_5182.jpegCe samedi 11 août. Achevé ce matin la lecture de l’Aloysius de Fabrice Pataut. Très fort. Je dirai carrément: chef-d’œuvre. Forme parfaite et soubassement historico-politico-familial carabiné. Le thème du double avec meurtre à la clef, cher à Pierre Gripari, mais qui me rappelle plutôt L’homme pris au piège de Tisma ou Jonathan Littell, est superbement filé

     

    ***

    Lu quelques pages des Divagations de Mallarmé sur la poésie. De très bonnes choses en dépit de l’excessive préciosité de l’expression. De la Grande Littérature avec plein de belle plumes de paon au cul et le bec pincé, mais le drôle dit quand même deux ou trois choses…

     

    Ce mercredi 15 août. – Ma bonne amie a largué son attelle, et moi j’aurai balancé mon PDF des Jardins suspendus ce soir avant minuit, comme promis à mon cher éditeur. 

    Ce vendredi 17 août. Relu à l’instant, à l’Atelier de la ruelle du Lac, mon poème d’hier soir intitulé À voix douce. Pas mal. Je vais d’ailleurs me concentrer, ces prochains jours, sur l’œuvre de Pierre Reverdy et les poètes réunis par Philippe Jaccottet en anthologie, qui me semblent pour beaucoup de haute volée.

     

    À voix douce

     

    Chaque soir au sous-bois

    je reviens à l’orée des heures;

    il y a là quelqu’un

    qui m’attend tout silencieux.

     

    Est-ce l’ami perdu ?

    Ou notre mère revenue

    nous tirer de l’oubli ?

     

    Il semble que la nuit

    là-bas baisse elle aussi les yeux,

    et nos ombres retrouvent

    tant de noms chers à murmurer...

     

    Ce samedi 18 août. – Drôle de rêve cette nuit. Un type m’appelait par le prénom de Mohammed, me qualifiant de Mahdi et m’apprenant qu’il était chargé de me faire un gommage. J’en étais étonné et ne me souviens plus de la suite, mais ce matin, dans les Partis pris de Nabokov, je lis qu’il ne faut jamais, selon lui, se fier au «charlatan de Vienne» pour l’interprétation de ses rêves, comme je m’y suis d’ailleurs toujours refusé…

    Ce samedi 19 août.- Je me demandais si ce que j’ai écrit sur l’évolution du romancier Barilier allait être démenti par la lecture des Cheveux de Lucrèce, comme l’auteur lui-même l’entendait dans un courriel de (discrète) protestation, mais pas du tout, et au contraire, car ce roman n’a pas, et de très loin, la qualité d’empathie et d’immersion de Dans Khartoum assiégée, restant en somme devant la vie et pas dans la vie, un théorème plus qu’un poème, avec un fond de discours aussi docte que dans Un Véronèse. Je vais tâcher de l’expliquer à l’intéressé, alors que son dernier roman illustre à merveille à mes yeux, le passage du mensonge romantique à la vérité romanesque.

    Ce lundi 20 août.- Cauchemar concentrationnaire. Je me trouvais dans une vaste étendue cernée de barbelés et percée de souterrains dans lesquels étaient enfermés des femmes qu’on appelait animaux inutiles. Il y avait une sorte de chemin longeant les ouvertures des cellules enterrées, qui permettait de voir les prisonnières de plus près, mais l’accès à ce chemin était soumis à un contrôle policier et je n’avais pas le document nécessaire. À un moment donné une prisonnière jaillissait à mi-corps de sa cellule pour embrasser une vieille femme arrêtée à la hauteur de ladite cellule enterrée et lui disait avec émotion «maman, maman !», après quoi je me trouvais avec un ami ou un groupe à longer une très grande tribune, au fond d’une immense salle-stade, où des milliers de responsables de services se tenaient aux aguets dans leurs alvéoles respectives, visiblement séparées les unes des autres , et je reconnaissais quelques têtes et me demandais si ces personnages disposaient de bureaux style open space et je m’entendais répondre qu’il ne s’agissait là que de la plénière, sur quoi je m’affairais à dissimuler une liasse de documents dans une serviette que je substituais à une autre serviette en prenant de n’être pas remarqué et je parvenais enfin, ouf, à m’échapper de ces lieux de justesse...

     

    ***

    Titre de ma prochaine chronique : « Celles et ceux qui cherchent des clefs / ne les trouveront pas chez Proust »…

    Et cela pourrait commencer comme ça :

    Un buzz récent évoquait les romans à clefs de la rentrée littéraire qui vont faire mousser les médias et glousser les avocats. De son côté, Bernard de Fallois nous rappelle que les clefs de Proust se perdent dans son trousseau à complications. Un mélange de curiosité basse, d’envie à base de cupidité et de frustration, ou de quel besoin vulgaire de vengeance psychologique ou sociale me semble assez caractéristique du pire penchant de cette époque à meutes de hyènes impatientes de dénoncer à tout-vat ou de savoir qui se cache derrière tel ou tel personnage de roman promis à un carton d’automne, etc.

     

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    Ceux qui se prennent au sérieux

    Celui qui exige une génuflexion de la part de la lectrice ou du lecteur qui entrent dans la cathédrale de son Œuvre poétique à voussures néogothiques / Celle qui dit Maître au littérateur dont elle rêve de devenir la maîtresse en dépit de leur âge déjà pas mal avancé / Ceux qui intriguent pour qu’on parle d’eux dans LA revue de poésie chinoise qu’il faut lire absolument en Belgique lettrée / Celui qui ne prend pas de gants pour moucher la vanité des vanités dont parle L’Ecclésiaste best-seller a l’époque / Celle qui décide d’écrire un roman où elle révélera enfin son potentiel / Ceux qui classent l’humanité en deux à savoir celles que Ruquier a reçues et les autres / Celui qui parle de son prochain roman comme de l’événement que lui-même n’attendait pas en son for modeste / Celle qui se propose de publier séparément les notes en bas de pages de ses poèmes à clefs / Ceux qui insistent sur la modestie qui les fait s’incliner devant l’excès d’honneur qui leur est dévolu à la réception du Prix de poésie du demi-canton / Celui qui n’est plus là pour affirmer que jamais il ne s’assiéra à la table des moqueurs laquelle n’en avait à vrai dire rien à cirer / Ceux qui ont de la moque au nez en attendant que leur vienne du poil au cul / Celui qui a lu tout Shakespeare sans qu’on en perçoive l’effet sur sa conduite au niveau du groupe transgenre / Celle qui se demande si tu ne la vises pas quand tu ajoutes à ta liste à commissions la laitue - à ne pas oublier / Ceux qui se reconnaissent dans le discours du Préfet saluant les meneurs d’hommes à femmes / Celui qui salue le jour qui vient avec sa troupe de raseurs à éviter tant que faire se peut / Celle qui évite de prendre l’ascenseur avec ceux qui montent / Ceux qui aiment bien châtier ceux qu’ils aiment bien pour d’autres raisons , etc.

     

    ***

     

    En somme je fuis, j’évite, je coupe court à toute forme d’objectivation, qui relève forcément, à mes yeux, de l’aplatissement réducteur.

     

    Ce vendredi 24 août. – Passé la soirée d’hier avec Gérard, au Rivage de Lutry. Tambouille exécrable et prix surfaits, mais fort bonne conversation et vrai regain d’amitié. M’a raconté ses trois psychanalyses, à Paris et Londres, entre seize et vingt ans, notamment avec un rival de Lacan. Dans nos échanges de vues sur le monde actuel, le m’efforce de lui montrer le verre à moitié plein alors qu’il se désole de le voir aux trois quarts vide. Nous parlons une fois de plus de D., en évoquant la méchanceté de l’homme en ses dernières années, mais plus volontiers de littérature et de cinéma – il me signale Le fanfaron de Dino Risi, que je vais me projeter tout à l’heure. J’évite de boire le verre de trop et rentre tout content en écoutant Volutes de Bashung…

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    Ce mardi 28 août. J’ai entrepris la préparation des notes utiles à mon projet de roman panoptique, qui constituerait la suite du Viol de l’ange. Relisant celui-ci ces jours derniers, parallèlement à ma découverte des nouvelles et des romans de Fabrice Pataut, je me suis dit qu’une nouvelle synthèse via la fiction, développée entre les années 2002 et 2018, avec deux fortes ponctuations historiques (la chute des Twin Towers et l’attentat contre Charlie-Hebdo), vingt ans après les événements en ex-Yougoslavie, et avec quelques personnages issus du premier roman, pourrait être intéressante ; en tout cas je vais m’y essayer…

     

    ***

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    N’ai-je pas exagéré en parlant de Fabrice Pataut comme d’un «grand écrivain» ? C’est possible, mais je m’entends, car il y a du vrai dans ce qui distingue cet écrivain de ses semblables actuels, à ma connaissance en tout cas: il y a une forme de réel génie littéraire dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est peu répandu, et qui se sent dans sa phrase et l’imbrication de ses propositions, dans ses développements narratifs et ses mises en rapport, dans l’interférence continue du réel et de la fiction révélatrice d’un autre plan du même réel, etc. Il est rare d'avoir une tête philosophique qui ait à la fois les tripes d'un romancier et le coeur d'un poète

     

    ***

     

    Le titre de mon projet de roman panoptique pourrait être Les Tours d’illusion, alors que celui de mes délires extralucides serait plutôt le sarcastique Horizons barbecue, tiré du recueil actuel, qui donnerait plus d’impact critique à ce qui pourrait faire figure de préambule poétique au roman.

    ***

     

    J’ai résolu ces jours de me concentrer plus, dans les temps à venir, sur mes seuls travaux personnels, en ramenant toutes mes lectures latérales à cette perspective, sans me disperser, publications récentes comprises. Je ne renoncerai donc pas au «service» que représente mon activité de chroniqueur littéraire, mais ce sera de moins en moins en conformité avec ce que mes chers confrères attendent de moi en termes publicitaires, pour mon seul intérêt à moi.

    ***

     

    Je suis en quête, par rapport à la littérature, d’un regain d’innocence. J’ai connu la magie de la découverte, parfois, entre seize et vingt ans, hors de tout mimétisme. Ma lecture du Retour de Philippe Latinovicz, après celle de Je ne joue plus, du même Miroslav Krleza, m’a fait le même effet que celui que j’aurai éprouvé, à quatorze ou quinte ans, à la lecture de Vipère au poing de Bazin ou, plus tard de Moravagine de Cendrars, entre tant d’autres vraie révélations semblables à celle que, tout récemment, j’ai éprouvée à la découverte des nouvelles et des romans de Fabrice Pataut. 

    Or à quoi cela tient-il ? À chacun de le dire. Un jeune homme découvrira-t-il ainsi, en 2047, l’un ou l’autre de mes livres ? C’est en me l’imaginant que je me figure, sans autre vaine vanité, je ne sais quelle justification…

     

    ***

    Je m’accorde un quart d’heure, chaque matin à l’heure du café, d’observation consacrée à l’imbécillité de la meute, sur Facebook et environs, après quoi je vais sarcler ailleurs.

     

  • L'Amérique de l'ange à roulettes

    Un an après sa mort subite, Philippe Rahmy reste très intensément présent dans l’espèce de chronique-reportage-confession-poème que constitue "Pardon pour l’Amérique", récit flamboyant d’une enquête exploratoire à l’envers du décor de la téléréalité selon Donald Trump, avec les paumés qui ont élu le Président-Ubu, les laissés pour compte et tous ceux que l’écrivain en chaise roulante rencontre entre parloirs de prisons et plantations, motels et routes au bout de nulle part. Un livre-testament poignant et tonique, qui fera date.

    Était-ce un ange aux ailes brisées ou un cinglé, une espèce de saint à roulettes ou un athlète cognant avec des mots la vie qui l’aura cassé plus souvent qu’à son tour ? De quelle terrifiante fragilité lui est venue cette force ? Comment, de la douleur éprouvée dans ses os de verre, a-t-il tiré cette énergie de fer ?

    Telles sont, entre autres, les questions que ceux qui ont suivi, par ses écrits, le parcours de Philipe Rahmy, n’auront cessé de se poser et plus encore, un an après la mort qui l’a touché au cœur, à la lecture de Pardon pour l’Amérique où l’on pourrait dire qu’il est allé au bout de la nuit du monde et de ses jours à lui, dans une espèce de frénésie joyeuse à dire le pire, autant que son contraire, dans cette Amérique précisément binaire qu’il sillonne en grande pompe nickelée à deux mille dollars ou sur son fauteuil à deux roues d’handicapé hyperactif. 

    Son projet ? Entre autres: rencontrer les personnes indûment incarcérées aux USA, puis libérées (ou pas) après avoir été innocentées par un test ADN. «J’ai traversé l’Atlantique pour les voir, les écouter », note-t-il au début de son récit en constatant que ledit projet patine: «Concentré de gâchis. Après avoir noué contact par internet, je n’ai trouvé que silence, personne, non merci, rien, des terrains vagues et des relais routiers où j’ai patienté sous le cagnard». 

    Témoigner, mais de quoi ?

    De quoi le décourager ? Le penser serait ne pas connaître le lascar ! Mais à son obstination se mêle, à tout coup, une lucidité et une conscience de la relativité, voire de l’ambigüité de son entreprise, qui ajoute à son intérêt. Faire de la littérature avec la misère des gens ? Et si parler d’eux publiquement risquait de les enfoncer un peu plus, comme lorsqu’une responsable d’une association de défense des travailleurs ruraux plus ou moins clandestins lui demande de ne pas les filmer ? 

    Or son projet, d’abord pavé de bons sentiments et conforté par de révoltantes statistiques, va le confronter à une réalité bien plus mélangée, voire tordue qu’il ne s’y attendait. Et ce qui va lui sauter à la gueule déborde alors son plan «humaniste» de tous côtés, qui le décide tout à coup, au lieu de s’en tenir aux seules présumées victimes, de «ne jamais rentrer en Europe, loin du battement qui rythme la Floride», mais de «rester parmi les momies en survêtement Dior boursouflées par la cortisone et l’aérobic, les débris humains accrochés à leurs caddies sur les parkings Walmart, prostrés derrière le volant de leur truck, anciens combattants des récentes guerres américaines bourrés d’anxiolytiques, une arme chargée sur le siège passager, qui vous regardent au feu rouge avec des yeux qui pleurent. 

    «Ne jamais me couper de ce monde bestial », se promet –il crânement, « trois fois rien sous le soleil, la même boule de feu qui rissole les Indiens, les paysans, les clubbeurs bodybuildés, les femmes de ménage peroxydées se prostituant au bord de la piscine des motels d’Immolakee, Chokoloskee ou Homestead, là où la route touche le fond du paysage, sa trame râpée, le même incendie qui fait fondre et déforme ce qui prétend durer, consume toute matière et permet de tout réinventer, de se réinventer»…

    Du bagne russe au melting pot américain

    Les écrivains ont parfois de drôles de lubies. Ainsi d’Anton Pavlovitch Tchékhov, en 1890, qui décide tout à coup de se rendre au bagne sibérien de Sakkhaline, en cette île-prison sibérienne où il a appris que des milliers de détenus vivaient dans ce qu’il décrira comme un enfer après avoir recueilli d’innombrables témoignages. 

    Lui-même tuberculeux, supplié par ses proches de renoncer à ce projet fou de plusieurs mois, l’écrivain-médecin va rassembler une documentation de première main sur la vie à Sakkhaline, les traitements faits aux détenus, la corruption et la prostitution enfantine, matière d’un récit si bouleversant qu’il donnera lieu à la constitution d’une commission d’enquête; et dans un même esprit, un siècle plus tard, Svetlana Alexievitch témoignera pour sa part des séquelles humaines de la guerre en Afghanistan et en Tchétchénie, des conséquences de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et de l’état actuel de la société post-soviétique.

    Philippe Rahmy lui-même, à propos de témoignage,  évoque ceux de la photographe hollandaise communiste Germaine Krull, dont les images ont cherché à réinventer Paris durant l’entre-deux-guerres où ses pas croisèrent ceux de Walter Benjamin et, par association d’idées, les reportages de la Polonaise Hanna Krull qu’il déclare la «mère du reportage moderne, à savoir résolument impartial, mais dont l’empathie envers son sujet, traduite par la style, dénote au contraire un amour sans faille pour les êtres humains », termes d’ailleurs applicables à Rahmy lui-même.

    Toute proportions gardées évidemment, la démarche de Philippe Rahmy procède cependant d’une réflexion éthique proche de celles de Tchékhov ou de Svetlana Alexievitch, cependant très limitée dans ses moyens physiques réels et qu’il dit lui-même «arrogante» du fait même de sa fragilité, mais qui n’en impose pas moins le respect et vaut par la qualité de ses observations au fil de ses rencontres. 

    Celles-ci sont multiples, tantôt révélatrices et tantôt frustrantes, entre tel groupe de ramasseurs de tomates esclavagisés et tels monologues d’anciens combattants devenus criminels de guerre par la force des circonstances, en passant par tel meurtrier qui propose à l’écrivain de lui décrire la «vraie vie» de la prison, etc.

    Pardon pour nos frères humains…

    Cela étant, le plus grand apport de Pardon pour l'Amérique,  comme d’ailleurs de Monarques, paru du vivant de l’auteur, me semble ailleurs: dans la voix unique de l’écrivain, son regard et son écriture, mais aussi son implication personnelle si vibrante, par exemple quand il raconte comment il a reçu le stylo avec lequel il a écrit ses livres.

    «C’était un dimanche, pendant le culte. Je venais confirmer mon baptême en compagnie d’autres adolescents de mon âge. Les uns après les autres, nous nous sommes levé pour nous adresser à l’assistance. J’ai été le dernier à prendre la parole. J’ai dit que j’entrevoyais le plein jour, mais que je renonçais à Dieu, qui tolère la souffrance. Je me suis rassis. Mon coeur battait à se rompre. Ma mère a pris ma main. Quand elle l’a relâchée, je tenais un stylo en or».

    Poète au noyau dur et au cœur doux, Philippe Rahmy relie à tout coup le détail et l’ensemble, la maman alligator protégeant ses petits ou Jim Morrison en son dernier concert de révolté, le sort tragique de la cueilleuse de tomates Dengé ou le racisme récurrent d'America first, du film  Naissance d’une nation de Griffith aux hideuses manifestations de Charlottesville banalisée par Trump. 

    Quant à Philippe Rahmy qui disait, à 16 ans, renoncer « à Dieu », il parle avec une affection évangélique du camarade de classe qui, le tabassant un jour sans savoir ce qu’il faisait à cet enfant de verre, le cloua pour la première fois sur un fauteuil roulant.

    Et ces derniers mots de Pardon pour l’Amérique, où l’on entend «pardon pour les humains», qui nous serrent aujourd’hui le cœur : «Ne plus emballer la pierre du réel. Adieu images, couleurs et rubans ! La pierre. Saigner sur elle. Lutter. Saigner. Aimer. Finir. S’alléger de jour en jour. Ni ordinateur, ni tablette, ni téléphone, ni livres. Un crayon, un papier dans la poche. Comme un ancien fumeur conservant un paquet de cigarettes au fond d’un tiroir. Combien de temps encore, cet ultime recours ? Désormais seul face à l’immense soudain. Seule la littérature. Dehors et autrui à travers soi. La vie au filtre de la chair »…

     

    Philippe Rahmy. Pardon pour l’Amérique. La Table ronde, 310p.

  • À l'usine

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    Il se passe de drôles de choses dans les vestiaires de l’usine à glottes de tulipes.
    - Surtout dans les vestiaires Messieurs, précise le délateur dont personne ne sait qu’il collectionne les revues spéciales.
    Madame la Directrice ne montre rien de son vif intérêt.
    - Continuez, Monsieur Thielemans.
    - Les jardiniers s’attardent aux douches. On dit qu’il peut y en avoir jusqu’à des équipes entières. Cela fait beaucoup de savon.
    Madame la Directrice sent maintenant qu’elle le tient.
    - Ne me cachez rien, Thielemans.
    - Ils se massent. Parfois il se mêlent aux impubères et se livrent à des concours. C’est dégoûtant.
    - N’avez-vous rien oublié, Thielemans, interroge encore la directrice du personnel en fixant sévèrement le jeune complexé qui, tout à coup, rosit comme une très jeune fille des cantons de l'Est.
    C’est ainsi que Thielemans se coupe et que Madame la Directrice en fait sa chose.

  • saint Lambert sauvé des flammes

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    Grappilleur sans pareil de savoirs et de sensations, d'émotions et de saveurs, érudit voyageur et poète, jouisseur avéré et mystique mécréant en ses minutes heureuses, l’écrivain luxembourgeois évoque non sans mélancolie, dans son dernier livre, «Une mite sous la semelle du Titien», la nuit de cauchemar où son immense bibliothèque fut la proie des flammes…

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    Pour entrer illico dans le cercle de feu il faut citer d’abord ceci de la soixantième «proserie» du septième tome du Murmure du monde où Lambert Schlechter écrit ceci, sur une page où l’écrivain semble chercher ses mots dans la sidération persistante: «Un jour je raconterai la violence de tout ça, la soudaineté du passage du sommeil à ce réveil-là, le passage du noir de la nuit à l’incandescence de cette lumière-là, je dirai combien c’était violent, et je mettrai ce mot-là, la violence de ce mot-là, pour faire comprendre ma stupéfaction, c’était si violent, voir ça, à peine réveillé, voir ça, la porte du grenier à peine ouverte, voir tout le grenier en flammes, ne voir que des flammes, ne voir rien d’autre que des flammes, comme si on voyait le soleil de tout près, de trop près, de mortellement trop près, c’était si violent, on ne peut pas se remettre de ça, je ne pourrai jamais me remettre de ça, c’était si violent, c’était trop violent»…

    Ensuite on voit, sur la couverture du dernier livre de Lambert Schlechter, Une mite sous la semelle du Titien, le détail de La Vénus d’Urbino du Titien en question, doux petit carré montrant un ventre féminin joliment bombé au bas duquel une main féminine repose sur le sexe féminin de la Vénus en question; et quant à la mite, il faudra la chercher (!) avec le regard de voyeur voyant de Lambert, sur le tableau du Titien, «couchée sur le dos, aplatie, blanchâtre, bien visible à cause de la couleur brique du carrelage, probablement déjà desséchée à l’intérieur, tout le psychisme qui était sans doute dans son ventre mou s’est évaporé, impossible de savoir comment elle est morte»... ou disons que le poète impute la mort de la bestiole au Titien qui n’a pas vu cette «inoffensive saleté», imaginant que c’est lui «qui a marché dessus, l’aplatissant, alors que le petit ventre palpitait avec un dernier reste de vivacité»…

    Vous avez compris, vous, cette histoire de mite aplatie sous la semelle du peintre sublime? Une mite sur un tableau représentant la beauté à l’état pur! Autant dire: le grain de sable dans le mécanisme, pour ne pas désigner l'étincelle qui met le feu aux poudres. La mite du Sisyphe dont la maison vient de cramer!

    Après quoi le poète n’en finit pas de brûler ses vaisseaux

    Mais la vie continue! Vous allez chercher la mite de la Vénus d’Urbino sur Google images, comme j’ai appris par Facebook, en avril 2015, que la fameuse bibliothèque du compère Lambert était partie en fumée, des rayons entiers et ses cahiers de 1965, ses cahiers de 1967 aussi, tous ses cahiers nom de Dieu, et le voilà qui ajoute dans son dernier opus: «Plusieurs fois par jour, ce réflexe, cet élan d’aller sortir un livre du rayon, rechercher un passage, relire une page, un chapitre, puis aussitôt: mais non, ce livre n’y est plus, n’y a plus de rayon, n’y a plus d’étagère, le livre a brûlé avec la planche où il se trouvait», etc. 

    Or ceux qui suivent Lambert Schlechter à la trace se rappellent le troisième volume du Murmure du monde, intitulé Le Fracas des nuages, à la page 100, où l’écrivain bricole lui-même la bibliothèque de son grenier: «Planches, planches, régulièrement, depuis des semaines, je vais travailler dans mes planches, pour une heure ou deux je me me fais artisan […] au mois d’avril j’ai enfin installé ma bibliothèque asiatique», et dix ans après tu parles d’un péril jaune: le feu aux planches! 

    Et si vous êtes sur Facebook – nul n’est parfait –, vous aurez suivi, au début de l’été 2015, le beau mouvement de solidarité qu’a suscité la cata' vécue par Lambert, les unes et les autres lui envoyant des livres pour qu’il les aligne sur les nouvelles planches de sa nouvelle maison. 

    Pour autant,  nous savons qu’il ne se paie pas de mots quand il écrit qu’il ne se remettra jamais de cette même violence du feu qui, de la bibliothèque d’Alexandrie, crama sept cent mille livres au moment de l’incendie. Comparaison n’est pas raison? Sûrement pas, mais nul n’aurait le mauvais goût de rappeler à un lettré dont la mémoire est celle d’un vieux mandarin chinois que la destruction d’une partie de sa bibliothèque ne fait pas le poids à côté d’Hiroshima ou d’Alep, car la Douleur n’a pas de mesure, et la mite reste un symbole de notre propre ténuité. 

    A ce propos, Guido Ceronetti, dont nous partageons l’admiration avec Lambert Schlechter, écrit dans Insectes sans frontières: «Nulla, nessuna forza può rompere une fragilità infinita», à savoir que rien, aucune force ne peut briser la plus infime fragilité. Et Lambert, qui brûle ses vaisseaux à chaque page, est justement de ceux-là qui tirent leur force de leur vulnérabilité même.

    L’œuvre kaléidoscopique d’un grand «petit maître»

    Lambert Schlechter poursuit, depuis le début des années 80, l’élaboration d’une œuvre dont la forme composite évoque, toute proportions gardées, les Essais de Montaigne et le Zibaldone de Lepoardi, qu’il présente lui-même en ces termes à propos des fragments du Murmure du monde: «Cela pourrait être un journal métaphysique, un petit traité eschatologique, un grimoire de commis-voyageur, cela pourrait être un reportage sur les choses du siècle, une description du continent bien tempéré, un compte-rendu d’inoubliables lectures – ce n’est rien de tout cela»...

    Lui qui lit et écrit tout le temps, sans pour autant se claquemurer dans sa ratière de bibliomane ou sa tour d’ivoire, note comme un adolescent grave: «Un jour je commencerai à écrire»… Et de fait, le fabuleux fatras de sa quasi trentaine de livres publiés - nullement chaotique au demeurant, mais dont tous les points de la circonférence sont reliés au même noyau vibrant -, procède à la fois d’un recommencement de tous les matins, comme Georges Haldas dans ses cafés de l’aube, et d’une expérience reliant «le cendrier et l’étoile», selon la belle expression de Dürrenmatt, où le très intime (jusqu’au saillies érotiques crues de l’amoureux à genoux devant la «fleur» féminine) voisine avec le très fracassant orage d’acier que le poète qualifie de «murmure du monde», des massacres antiques aux pogroms du XXe siècle, ou des tortures de l’Inquisition très chrétienne à la Shoah et au goulag de la Kolyma, jusqu’à Lampedusa la nuit dernière… 

    Il y a du mystique chez cet iconoclaste anti-clérical, du philologue nietzschéen chez ce brocanteur de formules poétiques à la Gomez de La Serna ou à la Jules Renard, du chroniqueur intimiste proche parfois d’un Rozanov («Sous la couette dans l’hivernale chambre, je me tiens au chaud dans & par ma propre chaleur, c’est un bonheur élémentaire») ou de l’observateur du corps humain autant que du fantastique social rappelant justement un Guido Ceronetti et nous ramenant souvent, aussi, à sa lecture, combien fervente et généreuse, d’un Pascal Quignard.

    Mes quatorze ou quinze Brautigan ont disparu avec la planche où ils se trouvaient

    S’il fut prof de philo et de littérature française, rien cependant chez Lambert Schlechter d’un pédant ou d’un littérateur affecté, inclassable mais lié de toute évidence à ce que Georges Haldas appelait «la société des êtres» et, comme écrivain, à toute une nébuleuse d’auteurs au nombre desquels je compte une Annie Dillard ou un Ludwig Hohl, un Alberto Manguel (autre lecteur universel) ou un Louis Calaferte, entre autres.

    En outre lui-même, sans fausse modestie, se décrit en humble artisan: «C’est dans les petits, tout petits maîtres que, lucidement, je me range. Mon échoppe n’a pas pignon sur rue, j’exerce dans l’arrière-cour d’une venelle traversière où, de temps en temps, un flâneur s’égare; et c’est assez pour moi. Les grandes usines de chaussures sont dans d’autres zones; ici ce n’est qu’un cordonnier qui fabrique sa paire de savates avec un bout de cuir, quelques clous, un peu de colle et un marteau»... 

    Le labyrinthe d'un lecteur du monde

    Lambert Schlechter n’a jamais publié de roman au sens conventionnel, à ma connaissance, mais l’ensemble de ses livres forme une vaste chronique fourmillant d’épisodes romanesques et de scènes à n’en plus finir, comme le récit de la visite d’Andy Warhol au pape dans son dernier livre, ou l’agonie de sa femme il y a vingt-sept ans de ça (la lecture de son journal de deuil, Le silence inutile, ouvre peut-être le meilleur accès à son œuvre), les photos de sa famille punaisées dans la mansarde de sa sœur à Rotterdam, les reproches qu’il s’adresse par rapport à son fils souffrant de ses absences, et ses aises et ses baises d’éternel amoureux, ses manies de graphomane, ses étonnements de lecteur tous azimuts qui a découvert que le feu «ça peut tuer», et c’est reparti pour l’inventaire, «mes quatorze ou quinze Brautigan ont disparu avec la planche où ils se trouvaient, mes douze au treize Annie Saumont ont disparu avec la planche où ils se trouvaient», sur quoi le voici regarder ses mains dans les cendres encore trempées de ses livres – ses mains avec lesquelles il aurait volontiers fait jouir la Vénus d’Urbino, etc..  

    C’est un Labyrinthe à la Borges que l’œuvre du compère Lambert (je l’appelle familièrement comme ça vu que nous sommes restés un peu proches par l'échange de nos livres respectifs et par Facebook après nous être rencontrés à Toulouse à un salon du livre et du jambonneau, au mitan des années 2000), une œuvre prodigue en incessantes découvertes et bifurcations (l’un de ses livres que je préfère s’intitule d’ailleurs Bifurcations) et qui suppose, aussi, une lecture non moins attentivement active que l’est son écriture.

    Il se dit aujourd'hui Chinois malgré la reconnaissance grand-ducale que lui voue son Luxembourg natal, et ses Lettres à Chen Fou – scribe comme lui, né en 1763 et mort en 1810 qui, dans ses Récits d'une vie fugitive a évoqué les humbles peines et joies de notre bref passage sur terre après la mort de son épouse –, illustrent bel et bien, dans l'esprit de la poésie chinoise, ce que les cœurs sensibles ont en commun en constatant, comme le sage Su Tung po, herboriste et poète du onzième siècle mal vu des puissants, que «le monde est semblable à un rêve printanier qui se dissipe sans laisser de trace»… 

    Dessin: Matthias Rihs. ©Rihs/Bon Pour La Tête

  • Aveugle au seul regard

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    Quand Homère n’y verra plus rien,
    compagnon de ma nuit
    qui m’a conduit sur les chemins
    et le bitume exquis
    de la grande cité d’été;
    sachant mieux que moi où aller
    sans jamais hésiter...
     
    Quand nous n’aurons plus d’yeux pour voir
    mon ombre dans le noir,
    nous resterons là sans parler.
     
    Mais ni le soleil ni la guerre
    ne s’oublieront jamais:
    Homère me fera croire
    qu’il continue de lire en moi
    et moi je me tairai
    dans les murmures du tendre soir.
     
     
    (L'effroi de la nuit. Gouache JLK, ce 2 IX 2018)