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Livre

  • Que du bonheur...

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    Quand la cuculture locale déploie sa Symphonie de couleurs. Grave sympa !
     
    En mes pénates lacustres, ce dimanche 21 juin 2026. – Au lieu de bas de contention : la marche. Au lieu de drainage lymphatique : plus d’eau et la marche dessus. Comme le rabbi Ieshoua, je marche sur les eaux, un verre de rouge à la main.
    Ce matin plus précisément : marché jusqu’à la gare le long de l’avenue des Alpes, environ 500 mètres aller retour. Compté 12 instituts de beauté sur cette longueur, et 9 barber shops dévolus au classique blanchiment, comme un certain nombre de restaus exotiques alentour vides le plus souvent - telle étant notre économie du superflu prodigue en ongleries et autres espaces de traitement du poil au laser.
    À la hauteur de la gare, un ascenseur public permet la descente d’un étage jusqu’a la Grand Rue, où la culture du lifting se conjugue avec la cuculture des festivités musicales estivales en train et à venir, sous l'effigie du dieu Freddie devenu le saint patron de l’Eglise Ludique locale des Temps Super.
     
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    Or nos autorités cuculturelles font fort ces jours en déployant, sur le trottoir de la rue aux boutiques de luxe, ce qu’elles appellent une Symphonie de couleurs, à renfort de jolis motifs simplets évoquant la Music et le Fun à la fois facultatif, conseillé et de plus en plus obligatoire à mesure que s’approche la Date du 60e rugissant...
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    Bref, quand la cuculture fait le trottoir en nos murs, c’est tellement grave sympa que t’es parti pour le clamer aux anges : que du bonheur les gars…

  • Ma position de démissionnaire

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    (Mémoire vive, Lectures du monde)
     
    Pour Quentin et Stéphane, jeunes cons, et pour Alain Dugrand, ancien de Libé resté libre je crois, donc aussi con que moi...
     
    TOUT DIRE. - Un écrivain peut-il tout dire? Et faut-il défendre à tout prix celui qui pratique l’invective? Est-ce parce qu’un penseur ou un romancier est rejeté par l’opinion publique ou médiatique qu’il mérite notre attention ou notre respect? Les plus grands talents, les plus originaux, les plus hardis sont-ils forcément les moins fréquentables de l’heure? Enfin y a-t-il seulement un dénominateur commun entre ceux qu’on dit infréquentables?
     
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    Je me pose ces questions depuis une cinquantaine d’années, après avoir bravé, à vingt-cinq ans, ce qui était alors l’Interdit par excellence en matière de critique littéraire, consistant à rendre visite à Lucien Rebatet, auteur des Décombres, l’un des pamphlets antisémites les plus débridés de l’immédiat avant-guerre.
    Je précise aussitôt que l’écrivain que j’allais alors interroger n’était pas l’auteur des Décombres mais celui des Deux étendards, magnifique roman d’apprentissage que Rebatet, condamné à mort pour faits de collaboration, écrivit en partie les chaînes aux pieds, et dans lequel on ne trouve pas trace d’idéologie fasciste. Rebatet lui-même, à 69 ans, en robe de chambre et vif comme un jeune fou, me dit comme ça, après trois lampées de scotch irlandais, que s'il avait eu mon âge ce jour-là (c'était en 1972) il eût été maoïste...
     
    C’est cependant par provocation autant que par intérêt que je m’étais rendu chez Rebatet sans partager du tout les positions d’extrême-droite qu’il continuait de défendre dans le journal Rivarol, comme j’ai rendu visite à Robert Poulet dont j’admirais l’intelligence critique.
    Durant un bref passage au sein des Jeunesses progressistes lausannoises, entre 1967 et 1968, j’avais été choqué de me voir reprocher la lecture de certains auteurs, à commencer par Charles-Albert Cingria dont j’étais féru et auquel il était reproché d’avoir été maurrassien en sa vingtaine à lui. Je n’avais alors aucun penchant pour Maurras, pas plus que pour aucun idéologue raciste ou fasciste, j’étais déjà une espèce d’humaniste paléochrétien revenu du protestantisme sans adhérer vraiment au papisme; à vrai dire, ce que j’aimais chez Cingria était sa façon de chanter le monde dans une phrase inouïe.
     
     
    J’aimais Cingria comme j’aimais Bach ou Cézanne. Des idées de Cingria je me foutais complètement, à cela près que les idées de Cingria chantaient elles aussi dans une sorte de psaume de l’esprit et des sens qui fusait certes d’un profond catholicisme, mais qui rayonnait bien au-delà de la seule doctrine.
    Pendant quelques années, j’ai cependant accordé certaine attention à celle-ci. Par réaction contre le conformisme de plus en plus répandu de ce qui annonçait le politiquement correct, par anticommunisme aussi, je me situais plutôt à droite dans mes adhésions et mes articles, sauf dans mes jugements littéraires.
    Ainsi me sentais-je aussi à l’aise en compagnie de Pierre Gripari, qui se disait lui fasciste à tout crin (mais je n’ai pas encore compris de quel parti), antisioniste et antichrétien, qu’avec Georges Haldas ci-devant compagnon de route des communistes et d’un christianisme de plus en plus ardent. Ce que j’aimais dans leurs livres n’avait rien à voir avec leurs positions idéologiques respectives. De la même façon, j’ai et continue d’avoir autant de plaisir à lire et relire Le traité du style d’Aragon, Les mots de Sartre ou Matinales de Jacques Chardonne, Nord de Céline, etc.
    En matière d’idées, j’avais trouvé à vingt-cinq ans, dans les romans fourre-tout de Stanislaw Ignacy Witkiewicz la critique la plus dévastatrice qui me semblât, des totalitarismes, mais aussi et surtout la vision prémonitoire de la fuite vertigineuse dans le bonheur généralisé de nos sociétés de consommation, mais qui eût pu dire de quel bord était Witkiewicz?
    Les années passant, et découvrant quels énormes préjugés, quel refus de penser, quels blocages dissimulaient les plus souvent, chez mes amis de gauche ou de droite, leurs certitudes idéologiques, je me suis éloigné de plus en plus de celles-ci en même temps que j’approfondissais une expérience de la littérature, par l’écriture autant que par la lecture, dont la porosité allait devenir le critère essentiel, que l’œuvre de Shakespeare illustre à mes yeux en idéal océanique. Or Shakespeare est-il de gauche ou de droite? L’océan est-il fréquentable ou infréquentable?
    Je lis Proust sans discontinuer depuis des années, et je relis ces jours Dostoïevski, je lis et relis Balzac, je lis et relis Montaigne et Pascal, j’aimerais bien lire une bonne fois La montagne magique de Thomas Mann et L’homme sans qualités de Musil, que je n’ai jamais lus en entier, comme j’ai plu tout tout Shakespeare que j'ai annoté pièce par pièce, et plus je vais et plus je constate que, dans cet océan, tout est à sa place. Je lis tous les jours des tas de livres, dont j’aime à replacer chacun. Chacun est comme une bribe de l’immense conversation qui se poursuit jour et nuit à travers ce texte dont les livres ne reproduisent qu’un fragment, et qui me semble le contraire de l’universel bavardage pour autant que CELA converge, à savoir: que CELA monte.3436104261.jpg
     
     
    Hors de CELA, que je dirais la poésie du monde, point de salut à mes yeux. Toute parole séparatrice, tout verbe coupé de sa source, de son rythme et de sa couleur, de son grain de voix et de son âme, je renonce à le fréquenter comme je renonce à la laideur et à la vacuité, à la platitude et à la mesquinerie - à toute délectation morose.
     
    Images: JLK à Bocca di Magra en juin 2024, Lucien Rebatet en 1972, Charles-Albert Cingria au téléphone, Stanislaw Ignacy Witkiewicz s'écriant: Katastrof !

  • La Légende de Boualem Sansal est révélatrice de vérités

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    Notes sur les « libres méditations d’un prisonnier encombrant »…
    Lorsque j’ai appris, le 17 novembre 2024, l’arrestation subite de Boualem Sansal à l’aéroport d’Alger, j’ai sursauté et me suis immédiatement exclamé en mon for perso : ah le mariole, sacré Boualem qui va se jeter dans la gueule du loup, oh le dingo ! Et c’est exactement la même prévention qui aura animé son ami « l’homme opéra » Jean-Paul Scarpitta quand, apprenant son départ pour leur pays de commune origine, il s’était exclamé « Ne pars pas, Boualem s’il te plaît, reste ! », et le même sursaut d’inquiétude avait été la réaction de sa chère Naziah, alors à l'hôpital , qui l’avait regardé comme si elle allait le perdre.
    Et lui de se le rappeler dans les premières pages de La Légende : « J’étais entouré de voyants qui voyaient tout sans pouvoir dire quoi. Moi je ne voyais rien, je n’entendais rien et j’appelais cela, tranquillement : bêtise et superstition »…
    Or sa propre bêtise et sa conviction de planer au-dessus des superstitions et autres évidences prévisibles , se trouvaient pour ainsi dire pointées en toutes lettres dans l’exergue du dernier livre de son ami Kamel Daoud, autre sale tronche d’Algérien, intitulé Houris et gratifié le même mois du Prix Goncourt.
    À l’Article 46 de la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », celles et ceux qui ont des yeux pour voir auront bel et bien lu : « Est puni d’une emprisonnement de trois à cinq ans (…) quiconque qui, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’Etat, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international ».
    Or, avant que la nuisance intrinsèque du roman de Kamel Daoud qui remet gravement en question la prétendue « réconciliation nationale » aboutisse , en avril 2026, à la condamnation prévisible de l’auteur (trois ans de prison et une amende salée), le susnommé Boualem Sansal avait accumulé lui aussi les motifs d’être poursuivi et condamné au fil de la publication d’une douzaine de romans au contenu potentiellement « explosif », comme on dit, et constituant (accessoirement il est vrai ) autant d’atteintes graves à l’image de l’ « Algérie nouvelle » du président Tebboune.
    Curieusement, cependant, les accusations dudit président, qui semble en avoir fait son cheval de bataille attitré, ne portent pas sur les livres parus, qu’il n’a évidemment pas lus, mais sur quelques détails géopolitiques (une affaire de frontières entre le Maroc et l'Algérie) évoqué par l'écrivain et suffisant à faire de Boualem un traître à la patrie et un potentiel terroriste...
    Dans la foulée , taxant imprudemment l’écrivain de bâtard et de scribouillard de troisième ordre, le Président aura joué son rôle de philistin obscurantiste qui aura bel et bien terni et même sali l’image de l’Algérie plus gravement que ses critiques occasionnels. Mais la Légende est ailleurs…
    Avant la Légende : une œuvre
    En 2024, Boualem Sansal avait à son actif une œuvre largement reconnue, que les éditions Grasset, faute professionnelle notoire, ne mentionnent pas dans la première version parue de La Légende !
    Du même auteur ? Connaît pas ! Incroyable omission s’agissant d’une quinzaine de romans et d’essais publiés (chez Gallimard pour la plupart) par l’écrivain depuis Le Serment des barbares, immédiatement salué par une double récompense. Et la suite des publications serait louée pour leur valeur critique et poétique, et gratifiée de prix très prestigieux, à savoir le Prix des libraires allemands au rayonnement européen, le Grand prix du roman de l’Académie française, en 2015, pour sa grande dystopie orwellienne intitulée 2084 : La fin du monde (vendu à plus de 400.000 exemplaires), le Prix du monde arabe pour Rue Darwin, trois prix français et belges pour Le village de l’Allemand rappelant les accointances du nazisme et de l’islamisme radical, le Prix Méditerranée pour Abraham et la cinquième alliance, et le Prix mondial Cino Del Duca en 2055, notamment...
    Bref, l’écrivain taxé d’« imposteur » par le Président Tebboune faisait figure de « légende» avant sa promotion mondiale au titre de « prisonnier encombrant » plus ou moins comparable avec ces empêcheurs de penser en rond non moins légendaires que furent le Russe Soljenitysne, l’Anglo-indien Salman Rushdie ou le Tchèque Vaclav Havel.
    Or nous verrons, dans La légende, que le sens donné par Boualem Sansal à ce mot est éminemment polysémique, désignant à la fois un individu et un comité de solidarité partageant les mêmes valeurs, un état d’esprit et une façon de vivre…
    Le combat d'un ardent non violent
    « Je suis un révélateur d’occasion, écrit Boualem Sansal, un gaffeur impénitent, utile ou inutile, c’est selon, parfois guérisseur, qui a pris sur lui de dire les choses comme elles sont par elles-mêmes, celles que les gens taisent avec soin ou présentent comme devant, d’évidence, être dites par d’autres ».
    Céline (l’horrible Céline, antisémite et tout le tralala, n’est-ce pas) disait qu’un véritable écrivain met sa peau sur la table, et c’est exactement ce qu’aura fait Boualem Sansal dès Le serment des barbares, après avoir vu et vécu beaucoup, notamment au top de la hiérarchie bureaucratique algérienne dont il a défié les pratiques et silences. Alors qu’on lui demande d’évaluer, en spécialistes de la finance, les réussites économiques des pays voisins du sien, le haut fonctionnaire a le culot de répondre : Israël. Parce que c’est vrai. Et d’autres « fautes »lui vaudront d’être sacqué puis, sous l’influence de son ami Rachid Mimouni – autre dissident avéré et menacé - , de parler de l’Algérie en écrivain, à partir de son vécu personnel. Il a vécu lui-même des scènes tragiques des années terribles de la guerre civile : il va le raconter...
    « Pendant longtemps, j’ai cru que le rôle que je m’étais assigné était de dénoncer, avec justesse si possible, d’expliquer avec toute la clarté ce pays étrange et renfrogné, sectaire à mourir, qu’est l’Algérie officielle qui se croit investie par la Religion vraie, par l’Histoire sanctifiée, par la Révoltion suprême et par dix autres Commandements authentiques, les Saints Hadiths, et qu’on attendait que je sois un dénonciateur complet, à la fois politicien, stratège, jounaliste, historien, bref un être mondain, mais je ne suis rien de cela…
    Révélateur, Sansal l’a été de multiples façons, par sa quête de vérité dans ses essais, combien percutants et courageux, et dans la masse vivante de la réalité par le roman, avec une empathie et une truculence verbale qui rompait avec la rhétorique des idéologues, en brassant à la fois les thèmes de la condition des femmes et de la fausse réconciliation, de la montée de l’islamisme radical et de sa percée en France, de la coercition d’Etat et des multiples cercles d’une prison à la fois bien réelle (Koléa où il se retrouve avec ses plus de 6000 détenus et sa trentaine de nationalités) et non moins présente dans les esprits - avec ses « matons » de toute espèce...
    « Ce que je voyais en prison valait pour le pays », écrit Boualem Sansal dans la suite des observations très incarnées ( de multiples esquisses mémorables) qu’il développe après son incarcération. « L’Algérie aussi est faite de clôtures embôitées. Il y a la prison politique : le régime ses services, ses menaces, son arbitraire. Puis la prison du quartier : le regard des frères et des soeurs, la peur d’etre montré dudoigt, l’obligation de se conformer. Puis la prison religiuse, un système de conditionnement, de surveillance des apparences, de dscipline des conscience et de châtiments corporels. Puis la prison de l’histoire officielle, récit fermé, héroïque, sans nuances, intouchable , qu’il faut citer sans en chercher le sens».
    Mais la Légende se fera malgré ou contre tout ça : dans la mémoire souvent invoquée d’un Albert Camus, combien dénigré de son vivant, et par la présence de Naziha…
    Boualem Sansal parle certes de l’Algérie dans La Légende, mais ses constats le ramènent aussi à nous: « Il n’y a pas que les Etats pour tenter de faire taire un écrivain. Les régimes changent. Les orthodoxies demeurent. Albert Camus n’a pas connu la prison d'un pouvoir autoritaire. Il a connu autre chose : l’isolement,la mise au ban, ls suspicion morale. Dans le microcosme intellectuel dominé par Jean-Pal Sartre et par une gauche fascinée par les révolutions lointaines, Camus devint l’homme à contester. On ne l’emprisonna pas, On tenta de le disqualifier. Il paya son refus des absolus. Il paya son attachement à une mesure que l’époque jugeait tiède. Il paya surtout son refus de sacrifier l’homme concret aux abstractions idéologiques. On peut réduire un écrivain au silence par l’ostracisme, par le soupçon, par l’intimidation symbolique. Aujourdhui encore, il n'y a pas que les Etats pour brimer une parole. Il existe des trubunaux d'opinion. Des coalitions morales. Des orthodoxies impatientes. La lberté d’expression ne se heurte pas seulement aux prisons. Elle se heurte aux meutes »...
    Nous y voilà ! À peine parue, La Légende est en butte à la meute. Médias médiocres et réseaux sonnent la charge des hyènes hideuses.
    « Boualem Sansal a-t-il réussi son lancement ? », se demandait L’Express peu après la parution de La Légende, renonçant à parler de son contenu (il eût fallu se taper cette lecture, non mais…) pour s’en tenir au résultat immédiat des ventes (à peine 17.000 après une semaine, tu te rends compte coco) et préfigurant une Schadenfreude partagée ensuite par divers médias : Sansal le tocard a raté son coup, et « ça » se croit écrivain, entre autres milliers d’injures plus frustes sur les réseaux, où la haine la plus abjecte se donnait libre cours.
     
    Quand Naziah tient bon…
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    « Ma philosophie est d’être en toutes circonstances inébranlable, imperturbable, imbattable, au-dessus de la contingence et loin de la mêlée », écrit crânement Boualem après son transfert d’une ergastule de Koléa à la Maison carrée de sinistre mémoire (sa guillotine n’a chômé ni pendant la guerre d’Algérie ni après l’Indépendance), mais son année d’incarcération, tous les mardis, lui vaudra de « tenir » autrement que par ces déclarations de fortiche : avec les visites de Naziah, dont une seule manquée lui vaudra le désarroi le plus total.
    Or la « réponse » de Boualem Sansal à la haine primaire de la meute, ou aux insinuations plus sournoise de certains «confrères », n’est pas dans l’argumentaire idéologico-politique, mais dans la compassion amicale (immédiate, avec ses codétenus) et l’amour de Naziah,sa seconde épouse « inébranlable « à sa façon et qu'ill fait parler en quelques pages d'un récit limpide et poignant : « J’ai appris qu’attendre n’est pas une passivité. C’est un travail exténuant », dit -elle ainsi, et ceci : « J’ai connu cette obligation de rester digne quand autour de soi tout est noir, effrayant, désespérant, indigne » et cela encore : « J’ai compris aussi que l’on ne retrouve pas intact celui qu’on aime quand la prison l’a habité »...
    On se doute évidemment que c’est Boualem qui fait parler Naziha, mais celle-ci existe tout au long du récit qui fait aussi parler les codétenus de leur compère surnommé « la légende », et qui a composé avec eux un poème collectif aussi dense et limpide que le récit de Naziah.
    Littérature que tout ça ? Absolument. Comme est « littérature » le récit dédoublé des suites du 12 novembre 2025 où ses gardiens lui accorderont une minute chrono pour rassembler ses petites affaires, dont un coupe-ongles qu’il a oublié de restituer après usage comme le stipule expressément le Règlement en son article 6523, etc.
    Détails absurdes que tout ça ? Absolument. Comme a été absurde ce séjour en Absurdistan carcéral, lequel rime évidemment avec l’Abistan du grand roman islamistophobe de Boualem Sansal, 2084 : la fin du monde. Or l’Histoire, comme l’a dit quelqu’un, n’est-elle pas faite que de « détails » ?
     
    Boualem Sansal, La Légende. Grasset, 2026, 250p.

  • Que l'âge ne fait rien à l'affaire...

    réflexion,littérature,société

     

    À bas les jeunes et mort aux vieux sera leur devise...

    Sur les notions de gâtisme et de jeunisme. Du provincialisme dans le temps, de l'âge qui ne fait rien à l'affaire et des filiations fécondes...

    Le gâtisme est une manifestation de l'imbécillité humaine qui remonte à la plus haute Antiquité, souvent liée à l'altération des facultés de l'individu Madame ou Monsieur, donc admis avec un certain sourire, même si taxer quelqu'un de gâteuse ou de gâteux ne relève pas vraiment du compliment.

    Il en va tout autrement du jeunisme (ou djeunisme) qu'on ne saurait attaquer de front sans passer pour chagrin voire sénile. Le jeunisme pourrait être dit l'affirmation gâteuse de la supériorité de la jeunesse, mais il ne faut pas trop le claironner.

    Il faut dire que le djeunisme (ou jeunisme) découle de la source même du Progrès. Beaucoup plus récent mais probablement aussi répandu à l'heure qu'il est que le gâtisme, le jeunisme est apparu et s'est développé au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, essentiellement dans les pays riches, à commencer par l'Occident.

    Le jeunisme s'est en effet imposé avec l'avènement de la nouvelle catégorie sociale qu'est devenue la jeunesse dans la deuxième moitié du XXe siècle, bénéficiant d'une croissante liberté et d'argent de poche qui faisait d'elle, désormais et pour la première fois de l'Histoire, un nouveau client.

    Logiquement, selon les Lois du Marché consacrées par nos plus hauts lieux communs, le jeunisme consiste essentiellement à flatter ladite jeunesse en tant que nouvelle clientèle et qu'image idéalisée de l'Humanité en devenir boursier.

    Cela étant, j’ose dire que le jeunisme n'a rien à voir avec l'amitié que la jeunesse mérite au même titre que toute catégorie humaine aimable. Le jeunisme est menteur et démago. À bas le jeunisme ! À bas les jeunes se croyant supérieurs aux vieux ! À mort les vieux se la jouant «djeune».

    réflexion,littérature,société

    Un provincialisme dans le temps

    L'esprit du jeunisme est sectaire et tribal alors qu'il se croit universel - c'est à vrai dire une sorte de provincialisme dans le temps. Le grand poète catholique anglais T.S. Eliot (on peut être Anglais, catholique et poète suréminent) estimait que s'est développé, au XXe siècle, une sorte nouvelle de provincialisme qui ne se rapporte plus à l'espace mais au temps.

    Ce provincialisme dans le temps nous cantonne pour ainsi dire dans l'Actuel, coupé de tout pays antérieur. Il est devenu banal, aujourd'hui, de pointer l'amnésie d'une partie de la jeunesse contemporaine alors même qu'on invoque à n'en plus finir le «devoir de mémoire». Mais est-ce à coups de «devoirs» qu'un individu découvre le monde qu'il y a par delà sa tribu ou sa secte ? Je n'en crois rien pour ma part, et d'abord parce que je refuse de me cloîtrer dans aucune catégorie bornée par l'âge.

    Charles-Albert Cingria disait qu'il avait à la fois 7 et 700 ans et je ressens la même chose en profondeur. La littérature a tous les âges et reste jeune à tous les âges. Il saute aux yeux que le vieil Hugo, royaliste à trente ans et socialiste trente ans plus tard, ou le vieux Goethe, étaient plus jeunes que les jeunes gens qu'ils avaient été.

    Or je vois aujourd'hui que le provincialisme dans le temps n'est pas l'apanage du seul jeunisme mais affecte, en aval, une réaction à celui-ci qui confine à un nouveau gâtisme.

    On voit en effet se répandre, surtout en France, mais aussi en Suisse française, la conviction que plus rien ne se fait de bien, notamment en littérature, chez les moins de 60 ans. Tout le discours de Modernes catacombes, de Régis Debray, s'appuie sur ce constat désabusé. Après nous le Déluge ! Jean-Luc Godard dit à peu près la même chose du cinéma, et le regretté Freddy Buache y allait lui aussi de la même chanson. Ainsi, un jour que je lui demandais ce qu’il pensait de Garçon stupide de Lionel Baier, il me répondit : mais est-ce encore du cinéma ? Or le « jeune » Lionel fut plus généreux que le cher Freddy en rendant un bel hommage au «vieux» Claude Goretta…

    Le cinéma suisse de Freddy Buache avait été celui de Tanner et de Soutter, notamment, avant qu’il se rallie à celui de Godard. On trouve chouette le cinéma de ses contemporains, et non moins chic de bazarder tout ce qui vient après: c’est humain. Mon vieil ami Claude Frochaux, dans le formidable Homme seul, en a même fait une théorie reprise dans ses livres ultérieurs : à savoir qu’après 1960 il ne se fait plus rien de bien dans les arts et la littérature occidentale. Frochaux a vibré un max à la littérature et au cinéma de ses 20-30 ans, entre, Londres et Paris. Ensuite plus rien. Alors je m'exclame en mon jeune âge de 7 à 77 ans: mort aux vieux se croyant supérieurs aux jeunes !

    Que le dénigrement des jeunes remonte à la plus haute Antiquité

    Prétendre aujourd’hui que les natifs d’après 1968 n’ont plus rien à dire ni à nous apprendre, ni rien non plus à apprendre de nous, ne tient pas debout, mais ce n'est pas nouveau: à l’époque de Platon, les sages de plus de quarante ans (on était vieux à quarante et un ans) se lamentaient déjà sur la nullité des jeunes gens de l’époque, même joliment fessus. Ensuite cela s’est vu et revu: les pères n’ont pas fini de débiner les fils, contrairement à la bourde du cocaïnomane Sigmund Freud selon lequel le fils doit flinguer le père avant de se «faire» maman.

    Je l’ai personnellement expérimenté, ayant eu la chance d’avoir eu un père très doux et une mère peu portée à l’inceste, mais un mentor intellectuel dominant que j’ai rejeté à un moment donné au motif qu’il me demandait de défendre ses idées en trahissant les miennes. Du coup nos amis ont pensé que je «tuais le père», alors que je m’éloignais prudemment d’un mauvais maître.

    Inversement, la rébellion, apparemment légitime, des contestataires de Mai 68 impatients de déboulonner la statue du Commandeur paternel et autres «chiens de garde» de la «vieille» pensée, masquait souvent une volonté de puissance se réduisant au sempiternel et moins défendable «ôte-toi de là que m’y mette !»

    réflexion,littérature,société

    De la montée de l’insignifiance chez les « nés coiffés »…

    Cela étant, comme il y a une part de vérité dans toute exagération polémique, l’on a raison de s’inquiéter de ce que Cornelius Castoriadis appelait «la montée de l’insignifiance», qui semble bel et bien affecter une partie importante des générations occidentales «nées coiffées» après, disons, l’an 1980.

    Dans sa «confession» plombée d’ironie un peu amère, l’ancien wonder boy de la littérature américaine, Bret Easton Ellis, taxe ceux qu’on appelle «millenials» de conformisme social et politique, de paresse intellectuelle et d’incuriosité historique et culturelle.

    Je suis rétif, pour ma part, à toute classification générationnelle. L’on m’a traité de «vieux», à vingt-cinq ans, au motif que je critiquais vertement, dans un reportage paru en 1970, les mouvements libertaires d’Amsterdam tellement sympas, qui à moi me semblaient inconsistants et par trop soumis l'opinion de groupe dans la fumée des joints.

    La démagogie «jeuniste» commençait alors, qui nous priait de trouver formidable tout ce que les nouveaux bourgeois de la gauche caviar se préparaient à acclimater, à commencer par la culture d’État. Après quoi les fonctionnaires du tout-culturel ont pullulé partout, qui nous ont expliqué, et jusqu’à Lausanne avec Maurice Béjart, que la culture pouvait booster le tourisme et l’économie pour autant qu'elle sache se vendre...

    Nous voici d'ailleurs, dans le monde de la culture helvétique fonctionnarisée, au top du nivellement par les clichés ou les anti-clichés («La Suisse n’existe pas» des pseudo-rebelles n’étant que l’autre face de la médaille touristique du «Y en a point comme nous ») ou vieux et jeunes se tutoient et se flattent à qui mieux mieux sans se respecter plus que ça...

    En attendant que les jeunes auteurs se bougent...

    Il est remarquable, ici et maintenant , qu’aucun de nos jeunes écrivains, pas plus en Suisse romande que chez nos Confédérés – à deux ou trois exceptions près - ne dise mot de ce qui nous arrive dans ce pays à l’unisson du monde globalisé, ni ne s’impose par le projet conséquent d'une œuvre ou par une écriture personnelle forte.

    Une association de jeunes écrivains, sous le sigle d’AJAR, prétendait ouvrir les fenêtres de la salle de paroisse de la littérature romande. Or qu’a-t-on vu en émerger jusque-là ? Une jolie chose bricolée en collectif, des parodies de séries télé, des lectures en plein air et autres interventions ludiques, mais encore ? Déjà qu’il me semblait aberrant que des écrivains se rassemblassent en fonction de leur jeune âge. Mais quelle œuvre significative est-elle en train de se faire chez ces trentenaires en «fin de droit», alors que Ramuz signait son premier chef-d’œuvre à 24 ans et qu’avant leur trentième année Dürrenmatt multipliait nouvelles et pièces de théâtre percutantes, tandis que Barilier publiait le mémorable Passion ?

    L’on m’objectera que Joël Dicker n’avait «que» 27 ans lorsqu’il a conquis le monde avec La vérité sur l’affaire Harry Quebert, mais après ? Que prouve un succès aussi fracassant, consacrant un storyteller de talent, sinon que l’habileté passe désormais pour du génie et que la standardisation générale nivelle la littérature ? Et comment en accuser Dicker ? Et comment reprocher aux jeunes auteurs de se lancer dans la course alors que l'esprit de management fausse toutes les données ?

     

    La vraie littérature est filiation entre sans-âge

    Ce qu’il y a de redoutable, pour un jeune écrivain d’aujourd’hui, est que le critère de son âge altère autant l’image qu’on a de lui que sa propre perception et le comportement qui en découle. On voit ainsi, chez un Quentin Mouron, sûrement le plus doué des jeunes auteurs romands actuels, et qui a amorcé un vrai semblant de début d’œuvre, une propension à gesticuler qui tend, notamment sur Facebook, à propager de sa personne, dont je sais d’expérience qu’elle vaut mieux que ça, une image de prétentieux cynique autosatisfait, voire vulgaire, multipliant les «attention j’arrive !» Or les médias ne demandent que ça, et plus encore les réseaux sociaux dont la stupidité de masse ne cesse de croître.

    Et pourtant: et pourtant, je le sais, Quentin ne cesse de lire et de s’abreuver aux sources de la vraie littérature. Il y a chez lui du jeune coquin célinien capable de renouer avec l’idée picaresque et d’admirer Gombrowicz ou Madame Bovary. De la même façon, son contemporain Bruno Pellegrino, bientôt vieux jeunot de l 'AJAR, est allé visiter Gustave Roud post mortem comme nous y sommes allés, par le tram des prés, cinquante ans plus tôt, pour en tirer un livre affirmant bel et bien une filiation féconde..

    A vingt-cinq ans, j’ai rencontré Georges Haldas pour la première fois, qui avait l’âge de ma mère et que j’ai retrouvé maintes fois autour d'un verre (et souvent de plusieurs) sans jamais le tutoyer alors même qu’il me parlait comme à un pair. À la même époque, j’ai fait la connaissance d’un fabuleux jeune homme de 87 ans, au nom de Joseph Czapski, peintre et écrivain polonais hors norme qui fut à la fois un témoin des pires horreurs du siècle (il a échappé de justesse au massacre de Katyn et de plus de 10.000 camarades polonais massacrés par Staline), un artiste dont l’œuvre n’a cessé de se revivifier alors que le grand âge minait sa grande carcasse et que sa vue baissait jusqu’à la cécité – il est mort peu avant le cap de la centaine, en 1993 -, et ce m’est aujourd’hui un honneur et un bonheur de me rappeler tout ce qu’il m’a apporté en tâchant de contribuer modestement à sa survie par un livre qui me fait oublier mes putains de douleurs articulaires et consorts.

    Tout ça pour dire que la vraie littérature, l’art éternel et la poésie qui transcende les siècles – que tout ça est sans âge, etc.

    Dessins: Léonard de Vinci

  • Une tragédie sublimée par la poésie

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    Avec un Bruno Ganz très impliqué et rayonnant de force intérieure, et la (magnifique) jeune comédienne, éthiopienne Kidist Siyum Beza, notamment, ce très beau film à double valeur de poème cinématographique épuré, et de tranche de vie bouleversante sur fond de tragédie humanitaire, confirme le très grand talent du réalisateur romand dont c’est le deuxième long métrage, après «Left Foot, Right Foot».

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    Germinal Roaux, poète de cinéma, a imposé, avec ses trois premiers films, un nouveau regard sur la réalité contemporaine et une écriture immédiatement personnelle, fixée dans le noir et blanc. Dès son premier court métrage, Des tas de choses (2003), évoquant la situation d’un handicapé mental dans notre société, l’émotion était au rendez-vous: «28 minutes de grâce absolue; un supplément d’âme», écrivait alors Pierre Assouline dans Le Monde. En 2007, Icebergs, abordant le mal-vivre des ados en banlieue, décrochait le prix du Meilleur Espoir à Locarno, avant d’être primé à Soleure. Quant à son premier long métrage, Left Foot Right Foot, nouvelle tranche de vie juvénile intense oscillant entre amour lancinant et dérive autiste, il cumula les récompenses suisses et internationales. 

    L'année 2018 marque une nouvelle avancée pour le réalisateur vaudois, avec Fortuna. En cours de montage, sur la base d’un «rough cut», Germinal Roaux a déjà été récompensé, en septembre 2016, par le Filmmaker Award 2016. C’est l’actrice américaine Uma Thurman alors présidente du jury qui lui a remis ce prix doté, par la firme IWC et en marge du festival du film de Zurich, d’une somme de 75'000 francs pour la finalisation de son film. 

    A noter aussi que celui-ci marque une nouvelle avancée du travail de Germinal Roaux, à la fois par le geste artistique qu’il manifeste (toujours dans le noir et blanc) et par la dimension à la fois humaine et spirituelle qui oriente son aperçu d’une situation dramatique hautement significative... 

    Fortuna ou le choix de vivre 

    L’histoire de Fortuna, adolescente éthiopienne de 14 ans qui se retrouve seule, loin de ses parents, dans le monastère du Simplon dont les chanoines accueillent des réfugiés avant leur répartition en divers centres de requérants, illustre un drame personnel poignant sur fond de catastrophe humanitaire. Alors que les images d’une dramatique traversée de la mer la hantent encore, Fortuna n’a d’abord partagé son secret, dont on devine bientôt la nature, qu’avec la vierge Marie; puis c’est à Kabir, devenu son amant lors de leurs tribulations communes, qu’elle se confie, provoquant d’abord la fureur de l’homme, au déni de toute responsabilité, qui exige d’elle qu’elle élimine leur enfant à venir, avant de se radoucir et, à la suite d’une descente de police, de disparaître… 

    Sur cette trame à la fois simple et pleine de non-dits, alternant douceur christique – le quatrième évangile de Jean est clairement cité – et violence, et qui oppose les raisons du cœur, incarnées par une communauté religieuse fraternelle, et les règles de la politique d’accueil, avec ses applications strictes ou plus nuancées, Fortuna propose, à l’écart de tout discours politique ou religieux convenu, une réflexion en situation sur une des tragédies majeures de ce début de 21e siècle, dont les résonances spirituelles conjuguent le chant du monde, par l’épure des images, et le poids du monde lié aux seuls faits. 

    A travers la destinée emblématique de la jeune protagoniste, c’est aussi la question du choix personnel qui est posée par ce film, engageant la responsabilité de chacun par delà les simplifications administratives et les décisions imposées d’en haut, dans le ressenti profond de la vie. 

     

    Entretien avec Germinal Roaux 

     

    - Quelle a été la genèse de Fortuna? 

    Tous mes projets de cinéma démarrent avec une rencontre dans la vraie vie. Pour Left Foot Right Foot, c’était la découverte de ces jeunes filles qui se prostituent occasionnellement pour s’acheter des fringues de luxe. Cela m’a questionné sur notre société et le monde du paraître. Pour Fortuna, ça a commencé avec ma compagne comédienne, Claudia Gallo, qui a été engagée à Lausanne par le CREAL (Centre de ressources pour élèves allophones) afin de s’occuper des enfants roms qui traînent dans la rue et participer à leur encadrement. De fil en aiguille, on lui a demandé de s’occuper de mineurs non accompagnés, que j’ai rencontrés à mon tour et dont les histoires m’ont bouleversé, notamment le récit d’une jeune adolescente tombée enceinte pendant son exil, qui préfigure celui de Fortuna. La situation de ces jeunes exilés était si déchirante, leurs récits si forts et courageux qu’il me fallait parler d’eux, faire quelque chose. Nous sommes tous désarmés devant ce qui se passe en Europe, en Méditerranée avec les traversées cauchemardesques auxquelles on assiste sur nos écrans, dans nos radios sans pouvoir aider. C’est terrible de se sentir impuissant devant tant de souffrance. Toutes ces réflexions nées de mes rencontres avec ces jeunes m’ont appelé à écrire l’histoire de Fortuna. Durant les premiers mois d’écriture, j’ai fait des recherches sur l’accueil des réfugiés en Suisse et c’est là que j’ai découvert que pour pallier le manque de place dans les centres de requérants, des frères du monastère d’Einsiedeln en avaient accueilli chez eux. Du coup, cela a résonné en moi et m’a donné envie de situer le film à l’hospice du Simplon, dont j’aimais le lieu et que je connaissais pour y avoir fait des photos. Ma rencontre avec les chanoines du Simplon a été déterminante dans l’écriture du projet Fortuna. Mois après mois mes carnets de notes se sont remplis comme un herbier, une collection d’idées et de mise en relation qui ont fini par aboutir à un projet de long métrage. 

    - Comment avez-vous passé de celui-ci à la réalisation? 

    J’avais commencé à écrire un traitement d’une trentaine de pages, après quoi je suis allé voir la productrice Ruth Waldburger à Zürich. Elle a tout de suite été intéressée et m’a dit: on y va. Et quand Ruth dit qu’on y va, on y va vite. J’avais un délai de trois mois pour déposer un dossier à Berne, afin d’obtenir les fonds d’aide à l’écriture. Ainsi me suis-je attelé au scénario, que j’ai élaboré avec la collaboration de ma compagne dont la connaissance du sujet sur le terrain m’a beaucoup aidé et le soutien précieux de mon ami Claude Muret. Ensuite tout est allé très vite… 

    - Comment s’est passé le casting? 

    Le casting a été un long travail, d’abord en Suisse. J’avais au départ assez envie d’impliquer des mineurs non accompagnés dans ce projet, avant de rapidement me rendre compte que ce serait impossible pour des raisons émotionnelles évidentes. Le premier casting helvétique ne m’a pas révélé LA perle. Je voulais en effet une jeune fille qui venait juste d’arriver en Europe, encore marqué dans sa voix et dans son corps par ses origines africaines. Les jeunes filles que l’on rencontrait ici s’étaient rapidement adapter à notre mode de vie occidental et avaient souvent activement perdu tout de leurs racines. Par la suite, avec l’aide d’une directrice de casting nous avons fait des recherches à Paris, puis en Afrique de l’Ouest, également restée vaine. Sur les recommandations de Ama Ampadu, une amie productrice, j’ai proposé à Ruth Waldburger d’aller faire le casting à Addis-Abeba où, durant une dizaine de jours, nous avons testé une centaine de garçons et de filles devant la caméra, et c’est là que je suis tombé sur Kidist, LA Fortuna que je cherchais, une orpheline qui parlait un peu d’anglais et avait tenu un petit rôle dans le film éthiopien Lamb de Yared Zeleke, primé à Cannes en 2015. Kidist Siyum Beza m’a tout de suite impressionné par sa présence, et la force qui émanait de sa fragilité tenant notamment à sa foi profonde. Elle rayonne: on la sent du côté de la vie malgré sa tristesse. Quant au garçon, Assefa Zerihun Gudeta, qui n’était pas prévu au casting, je l’ai rencontré parmi les nombreux curieux qui nous tournaient autour. Il avait fait un peu de théâtre, et sa présence incroyable m’a tout de suite saisi. Ensuite il s’est donné une peine énorme pour entrer dans le jeu. 

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    - Et comment Bruno Ganz est-il entré dans le projet? 

    J’ai pensé à lui déjà en cours d’écriture, car il me fallait un acteur de sa stature pour porter le rôle du chanoine «supérieur». Or, depuis Les ailes du désir de Wim Wenders, qui m’a donné envie de faire du cinéma, j’admirais Bruno Ganz pour son mélange de solidité et de douceur.

    J’en ai donc parlé à Ruth Waldburger, nous lui avons envoyé le scénario, qui l’a beaucoup intéressé, et notre première rencontre a été marquée par une belle discussion. Il posait beaucoup de questions, sensibilisé aussi par le fait qu’Angela Merkel venait d’accueillir un million de réfugiés. Or, travailler avec lui m’impressionnait beaucoup, et je ne savais pas trop comment allait se faire la greffe entre cet immense comédien et une débutante.

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    Avec la jeune Kidist, je ne voulais surtout pas risquer d’abîmer ce qu’elle pouvait amener d’elle-même à son personnage de Fortuna et pour cette raison j’ai décidé de ne jamais lui donner le scénario. Nous avons travaillé en partie sur l’improvisation – ou plus exactement sur l’adaptation du dialogue au langage propre des deux acteurs éthiopiens, avec l’aide précieuse d’une interprète amharique. A contrario Bruno Ganz exigeait la stricte interprétation d’un texte dont il garantissait ne pas toucher une virgule. Deux façons bien différentes d’appréhender le travail et de construire les personnages du film. 

    - Comment le tournage s’est-il passé avec les requérants figurants? 

    Le tournage, qui a duré sept semaines, entre avril et mai 2016, a été une expérience unique, qui a culminé au cours d’un souper commun, le soir du tournage de la descente de police à l’hospice du Simplon, réunissant les acteurs et les figurants amateurs d’origine variée – requérants venus de divers centres d’accueils ou familles de roms –, l’équipe technique et les chanoines, plus tous ceux qui nous ont aidés d’une façon ou de l’autre, soit une huitantaine de personnes qui ont beaucoup parlé entre eux, ce soir-là, de religion ou de questions liés à l’asile. Dans l’ensemble, le tournage du film, qui aurait pu tourner à la catastrophe du fait de la rigueur des conditions, coincés que nous étions à plus de 2000 mètres d’altitude et par un froid glacial, a vraiment été une réussite et une aventure collective marquante pour tous.

    - Le tournage de Fortuna aurait pu tourner à la catastrophe du fait de la rigueur des conditions, à plus de 2000 mètres d’altitude et par un froid glacial.

    Comment cela s’est il passé avec les «vrais» chanoines? 

    Tout au début, je les ai sentis un peu réticents à accueillir une équipe de tournage, en tout cas pour certains d’entre eux, puis ils ont lu le scénario, en ont beaucoup parlé entre eux et ensuite nous ont hébergé et aidés avec beaucoup de bonne volonté et de chaleur. 

    - Qu’en est-il pour vous de la question spirituelle, très importante dans le film? 

    J’ai voulu rendre, surtout, un climat. Le contexte y portait évidemment. Pour la scène centrale, que j’ai beaucoup ré-écrite, s’agissant d’un débat contradictoire entre cinq chanoines parlant de l’accueil en invoquant à la fois leur vocation et leurs réserves par rapport à la société et ses lois, j’ai eu plusieurs entretiens avec des religieux pour essayer de mieux les comprendre et de m’identifier à eux. A cet égard, alors même qu’il montrait une certaine crainte à endosser ce rôle, Bruno Ganz, extraordinaire de vérité dans le film, a véritablement porté le personnage du moine convaincu du rôle évangélique fondamental de l’accueil, en contraste avec ses frères plus empêtrés dans leurs histoires d’église. Il est d’ailleurs plus question d’une quête d’humanité que de religion. 

    - Tout ça en noir et blanc. C’était obligé? Ruth Waldburger n’a pas froncé les sourcils? 

    Du point de vue artistique, Ruth Waldburger m’a laissé une très grande liberté. Quant au noir et blanc, c’est ma langue, et ça l’est de plus en plus. Cela me semble le médium idéal pour raconter les histoires telles que je les conçois. On pourrait en parler longuement, même du point de vue philosophique, avec le jeu de l’ombre et de la lumière, et je crois que le spectateur est engagé de façon très différente devant un film en noir et blanc. Le cinéma peut nous ramener à une expérience du temps présent et c’est cela que je recherche. Mon souci est de rendre le spectateur actif, de lui donner un rôle, de l’inviter à réfléchir sur des questions essentielles de notre condition humaine. La vraie difficulté de l’écriture cinématographique c’est de réussir à écrire l’histoire non pas de l’extérieur comme si on l’observait mais de l’intérieur comme si on la vivait et permettre à chaque spectateur de voir son propre film en lien avec son propre vécu. Un film devrait pouvoir s’écrire dans le regard de celui qui le voit. 

    - Enfin, la conclusion de Fortuna reste ouverte… 

    La fin n’est pas une fin, mais le début de la nouvelle vie de Fortuna, devenue femme. C’est une conclusion ouverte qui offre différente interprétation et qui permet surtout de faire résonner le dernier long discours de Bruno Ganz sur la question du choix. J’ai d’ailleurs remarqué que la compréhension de la fin différait aux yeux d’un homme et d’une femme, l’un et l’autre interprétant des signes différents en fonction d’une différence d’approche, mais je ne vous en dis pas plus... 

    Propos recueillis par JLK 

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    Germinal Roaux, à propos de «Fortuna»

    Chère Mer Méditerranée, 

    toi qui t’étires du détroit de Gibraltar à l’Ouest, jusqu’aux entrées des Dardanelles et du canal de Suez à l’Est, 

    toi qui as connu Socrate et Platon, 

    toi la généreuse, qui depuis toujours as nourri les hommes, toi qu’on appelle littéralement «mer au milieu des terres», — en latin mare medi terra —, 

    toi qui nous enveloppais des tes eaux tièdes et turquoises lorsque nous étions enfants, 

    toi la bienveillante qui pris part à nos premières amours adolescentes, 

    toi qui nous berçais de tes clapotis enchanteurs une nuit d’été quand nous découvrions la Grande Ourse et la Voie lactée, 

    toi qui toujours as été lien entre l’Afrique et l’Europe, toi «Notre Mer», — Mare Nostrum —, comme te nommaient les Anciens, tu es devenue depuis quelque temps, depuis trop longtemps déjà, l’endroit où tes enfants meurent d’avoir rêvé d’une vie meilleure. 

    Aujourd’hui, tes eaux limpides sont tachées de sang, la peur a contaminé tes côtes, des corps lourds, sans nom ni visage, reposent en toi, leurs âmes désorientées errent sous l’écume de tes houles assassines. 

    Comment est-possible? Que s’est-il passé? Comment supporter d’assister impuissant aux dizaines de milliers de morts disparus dans tes bras? Comment supporter cela? Je devine pourtant que tu n’y es pour rien, et que c’est nous, les hommes, qui avons fait cela. Qu’avons-nous fait? Quel est ce monde? Y a-t-il quelque chose que je puisse faire? C’est sans doute par ces premières questions qu’a débuté l’écriture de Fortuna. Il était nécessaire de faire quelque chose, d’essayer tout du moins. J’ai cherché sans hystérie ni démagogie la façon dont nous pourrions nous élever. Humblement, avec les outils de l’artiste et ceux du cinéma, j’ai tenté de créer l’espace d’une réflexion. J’ai rassemblé patiemment les témoignages de jeunes mineurs non accompagnés, de réfugiés, de religieux, d’éducateurs. J’ai essayé de comprendre qu’elles étaient les souffrances et les enjeux de notre société actuelle face aux questions de la migration. Je ne pense pas avoir trouvé de réponses. Mais j’ai souhaité que ce film puisse nous rassembler autour d’idées qui cherchent à unir plutôt qu’à diviser. Avec la poésie, d’essayer d’inspirer plutôt que d’affirmer. «Poésie» dans sa racine grecque veut dire «faire». Un jour, quelqu’un demanda à Paul Valéry «Ça veut dire quoi votre poème?», et Paul Valéry répondit: «Ça ne veut pas dire, ça veut faire!» Modestement, c’est cela aussi que j’essaie de faire. Un cinéma qui aurait l’ambition de «faire» plus que de dire. 

    Germinal Roaux

  • Comme un air d'éternité

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    L’éternité ne se dit pas :
    elle se pressent couché,
    l’été dans le livre du ciel
    au silence bruissant
    faisant écho à notre sang;
    l’imensité est toute là
    qui paraît écouter
    nos mots qui ne la diront pas…
     
    Les enfants timides sont là,
    qui se taisent interdits,
    mais rien ne leur échappera
    de tout ce qui se dit
    par la seule prose des choses –
    et c’est un livre aussi…
     
    Le vent, d’une main qui respire
    disperse les ouvrages
    qui jamais ne seront écrits;
    il brasse l’air et cela fait
    en nous monter les mélodies
    et le chant comme l’harmonie
    des étoiles en été…
     
    Peinture: Vassili Kandinsky.

  • Aux Fruits d'or

     

    Barbare.JPGJ’ai bien aimé aussi, en notre bohème de ces années-là, retrouver le libraire Clément Ledoux en sa librairie des Fruits d’or, les fins d’après-midi, quand la lumière déclinait sur le Vieux Quartier dont les jardins se peuplaient alors d’ombres bleues.

    C’est lui qui m’avait appris, d’ailleurs, autour de mes seize ans que le bleu était la couleur d’origine des auréoles, et c’est lui aussi, le mécréant lecteur de Montaigne et de Voltaire, qui me révéla l’étymologie du mot Evangile, message de joie, qui incite à penser que le Maître n’est pas venu décrier la vie, au contraire : qu’on est là pour en savourer les bonnes choses et les partager avec de belles gens -  et Ledoux rallumait une Gitane sans filtre à la braise de la précédente en toussant.

    Les cafards ont interdit la fumée, que nous maudissons autant que nous avons maudit le crabe de Monsieur Ledoux, ce cher Clément dont le nom et le prénom chantent encore en nous bien après que Les Fruits d’or ont été rachetés par les Chinois du quartier, mais quel bien ça fait d’en rallumer une, ce soir, en louant le Seigneur des mégots.  

     

    Image: Le rêve des escaliers. Dessins de Richard Aeschlimann, 1973.

     

     

  • Ceux qu'inspire la Nébuleuse

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    À mes amis Jean-Daniel Dupuy et Bona Mangangu, arpenteurs certifiés de la Nébuleuse.

     

    Celui qui pilote le dirigeable des enfants / Celle qui ne s'attend qu'à l'inattendu /Ceux pour qui la vie est un songe et inversement / Celui qui élève le somnambulisme au rang d'art premier / Celle qui rappelle à ses élèves que la nature a inventé l'arbre mais pas l'armoire à balais / Ceux qui scutent sans oeillères la réalité latérale / Celui qui affirme que dans les syndolies du bélophéronte il n'y a qu'oeufs au plats et logique ballante / Celle qui estime qu'au regard de la mort et du cours du Nasdaq le réel et l'irréel s'entrebâillent /  Ceux qui postulent que le postulat postule l'Homme avec ou sans cravate à pois / Celui qui compte sur le lundi pour ressusciter / Celle qu'indigne la glose naturaliste selon laquelle tout a toujours existé et même avant / Ceux qui postulent que leschoses de la vie doivent être traduites de l'autre côté de la vie et par exemple dans un atelier bien chauffé d'au moins 20 m2 / Celui qui n'écrit que pour cas désespérés / Celle qui se fait un point d'honneur de s'impliquer sans s'expliquer jamais / Ceux qui vomissent d'avance les phrases prétendues sensées des gens prétendues sensées / Celui qui estime posément qu'il faut se dérober à la logique apparente sans se perdre dans l'illisible / Celle qui sait qu'il y a quelque part un village saint mais dire où ça elle sait pas Natacha / Ceux qui sourient à la lecture de la poésie voulue fatale / Celui qui songe à une anthologie de l'impossible avéré /Celle qui reconnaît le vrai réaliste à cela qu'il décrit le monde tel qu'il n'est pas / Ceux qui considèrent qu'un monde sans horizon n'est pas un horizon / Celui qui met de l'ordre dans le chaos sans écouter les bonnets noirs /Celle qui récuse la pseudo-réalité de la poésie qui dorlote / Ceux qui ne trouvent de validité poétque qu'à lamain qui les prend à la gorge /Celui qui détient le stéthoscope lui permettant d'identifier les battements de coeur de la vraie nébuleuse cosmicomique /Celle qui rapelle à l'épicière qu'au rayon des denrées coloniales tous les genres littéraires seront admis et le piment fusillant autant que le sucre candi / Ceux qui entendent pallier la terrible perte du Repère par l'usage de la Boussole Sensible Multifonctions / Celui dont la bonté signe la perte salutaire / Celle qui met dans ses romans toute la complicité du monde / Ceux qui font en sorte que chacun atteigne le secret qu'ilpourra/ Celui se spécialise dans l'interprétation ondulatoire et corpusculaire des heures nouvelles / Celle qui voit passer un vol d'infirmières dansle ciel gris propre à lui rendre un peu d'espoir en l'humanité zélée des soignantes ailées / Ceux qui se rappellent le petit bruit de trousseau de clefs et de menue monnaie de l'Apparition angélique à blouse de doctoresse  / Celui qui voit le tramway nommé Désir traverser la marée humaine sans grincer / Celle qui remplit son cercueil de terre pour y planter un peu de blé / Ceux qui se retrouvent piégés dans la boutique de la modiste volubile / Celui qui a constaté que la mode ne tolérait le retour du ruban que tous les sept ans / Celle qui se lave la face dans le bain de lumière et les fesses dans le bain de boue / Ceux qui morts le seront plus que leurs jouets / Celui qui sait qu'un vampire hante la garde-robe de la galaxie / Celle qui rêvant de luxe rêve qu'elle se fait prendre sur le canapé du taxi / Ceux qui dépriment l'humanité en l'éloignant des bancs publics, etc.

     

    Image: Rubato, 2012. Fecit Bona Mangangu. Chute de nébuleuse sur papier de sac de meunier. Technique mixte, 2mx1m. PP. JLK

  • Le bouvreuil d’Emily

     
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    "Et je soupire faute de ciel - mais non pas / Le ciel qu'accordent les croyances" (Emily Dickinson)
     
    JLK
     
    Fragile, opposant l’arme blanche
    de son sourire tranquille,
    au lieu d’aucune des revanches
    qu’inspirent les désirs,
    la nuit venue il va parler,
    à l’insu des vivants
    aux disparus des temps récents,
    dont le silence même
    lui est le plus ardent poème…
    Baudelaire ce soir est absent,
    trop princier dans le noir,
    mais deux yeux comme pris au ciel
    d’un pâle immatériel
    semblent chercher l’ardent en toi,
    ou l’autre différent,
    voici le voyou des vocables,
    l’ami des écraseurs de poux,
    le dormeur éveillé –
    voilà le poète incarné:
    le Rimbe des illuminés…
    Aussi pour la mélancolie
    Leopardi parlait
    à la nuit que tu écoutais,
    et Verlaine au cœur le plus pur
    à l’Américaine Emily
    perdue dans la nature,
    parlait de leur petit bouvreuil
    au rebord des cercueils –
    douces âmes sans autre défense
    que l’innocente transe…

  • Lenteur de la nuit

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    Les heures de la nuit s’allongent...
    Que cela semble étrange
    avère la constatation
    que s’alentit le temps du songe...
     
    Par la bouche ouverte du rêve
    s’en vont les ombres claires
    en quête peut-être de chair
    ou d’autres joies trop brèves...
     
    Tu te réveilles dans le flot
    Immobile des heures,
    et te rendors bercé
    dans la tranquillité du leurre...
     
    Plus rien ne sert à la mesure
    du temps qui reste là,
    penché sur ton front que rassure
    le suspens de son pas...
     
    Te reste du moins la caresse
    de l’illusion féconde
    par laquelle toute tendresse
    rappelée, surabonde...
     
    Le temps se déplie à la fin
    comme une rose noire
    où tu boiras, comme au ciboire,
    le nectar assassin...
     
    Peinture: Leonor Fini

  • Barque de la nuit

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    (quand Lady L. lisait J.B. Pontalis)
     
    La petite barque s’en va:
    tu la vois s’en aller;
    cela prendra le temps donné,
    délivré des tracas...
     
    C’était, vous vous en souviendrez,
    dans ce musée de Sienne
    où tous deux vous vous trouviez
    avant que la nuit vienne...
     
    Dans la nuit sonore des rues,
    cependant qu’elle dormait.
    tu l’as vue, les yeux fermés, nue,
    dans la barque lâchée...
     
    Tu t’en iras la retrouver
    dans la nuit égyptienne
    dont vous aurez aussi percé
    le noir de l’obsidienne...
     
    Peinture: Ambrogio Lorenzetti.

  • Reconnaissance à Jean Ziegler

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    (Hommage à un compatriote capital)
    Jean Ziegler qui vient de nous quitter, ce mercredi 10 juin 2026, à l'âge de 92 ans, était sans doute, avec Guillaume Tell et Roger Federer, le Suisse le plus connu au monde. Mais qui était-il au fond ?
     
    Dans une première bio riche de faits exacts et de témoignages révélateurs, Jürg Wegelin brossait, en 2012, le portrait sans complaisance d'un homme plein de contradictions. Qui nous avait dit, alors, ce qu'il pensait de cet aperçu de sa personne et de ses oeuvres...
    Mais sait-on qui était en vérité cet émule de l'Abbé Pierre, de Jean-Paul Sartre et de Che Guevara, devenu célèbre par ses livres fustigeant l'hypocrisie d'une Suisse "au-dessus de tout soupçon" ?
     
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    Sait-on que ce fils d'un colonel bernois conservateur fut lui-même capitaine des cadets de Thoune à dix-sept ans et qu'il dispose d'un brevet d'avocat ? Sait-on qu'il excelle au tennis et que c'est un skieur aussi ferré que son ami Adolf Ogi ?
    Sait-on que ce fils révolté est lui-même un père et un grand-père attentif ? Sait-on qu'il était resté fidèle jusqu'au bout au catholicisme et au communisme ? Or voici ce que nous en écrivions en 2012...
    Qu'on le vomisse ou qu'on le respecte, Jean Ziegler suscite des passions proportionnées à la sienne, intacte à son âge actuel. Or le premier mérite de Jürg Wegelin, journaliste économique de solide expérience qui fut l'étudiant du prof gauchiste à l'université de Berne, est de dépassionner le débat sans l'aplatir.
    Tenant à certains égards du prophète, Ziegler tend parfois à l'affabulation. Pièces en mains, Wegelin corrige alors. Oui, Ziegler brode (dans Le bonheur d'être Suisse) quand il prétend avoir assisté, en son enfance, à un déraillement de train de marchandises aux wagons chargés d'armes par les nazis. Mais la Suisse était bel et bien sillonnée, alors, de trains aux wagons plombés. Ziegler s'inspire donc de faits réels pour inventer une scène qui frappe les imaginations.
    Bien entendu, ses détracteurs stigmatiseront cette "poésie", comme ils pointeront le manque de rigueur de ses livres et en feront un "idiot utile" du colonel Khadafi. Or, à propos de celui-ci, Wegelin précise avec honnêteté quelle fut la conduite de Ziegler, peut-être imprudent mais jamais vendu.
    À son travail sur les archives, que le sociologue lui a ouvertes, Jürg Wegelin ajoute une quantité de témoignages de la famille (la soeur de Jean, ses épouses successives et son fils Dominique) autant que ceux des acteurs du monde académique ou politique.
    Dans la foulée, on en apprend pas mal sur la grande tolérance du prof en matière d'opinions, ses amitiés de tous bords (de Marc Bonnant à Elie Wiesel, ou de Lula à Kofi Annan), son activité de parlementaire, ses dettes de justice et sa détestation d'Internet...
     
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    Traître à la patrie ?
    Au nombre des attaques les plus dures qu'il ait encaissées figure l'accusation de haute trahison lancée contre Jean Ziegler à la suite de la publication, en 1998, de L'or, la Suisse et les morts, incriminant l'attitude de notre pays durant la Deuxième Guerre mondiale.
    Or ses constats, d'abord vilipendés, auront ouvert un débat crucial. C'est ainsi d'ailleurs, à travers les décennies, que ses coups de boutoir contre le secret bancaire, l'accueil des fortunes de dictateurs, le blanchiment d'argent sale ou la complaisance envers certains barons de la drogue et autres seigneurs du crime organisé, ont bel et bien porté après avoir été taxés d'exagération.
     
    Dès la parution d' Une Suisse au-dessus de tout soupçon, son auteur fut considéré par beaucoup de Suisses comme une "Netzbeschmutzer", salisseur de nid, qui avait le premier tort de critiquer notre pays dans les médias étrangers. Or le paradoxe est que ce "traître" présumé a souvent trouvé de forts appuis chez des politiciens de droite également écoeurés par les menées qu'il dénonçait.
    Régis Debray voit en Jean Ziegler un "prédicateur calviniste". Il y a du vrai. Ses exagérations sont apparemment d'un utopiste, mais sûrement plus "réaliste" et conséquent que tant de ses détracteurs se flattant d'avoir "les pieds sur terre".
    Dans les grandes largeurs, conclut Jürg Wegelin, Jean Ziegler connaît aujourd'hui une sorte de "tardive réhabilitation". Mais l'intéressé n'en a cure, qui voit toujours le monde comme il va, et surtout ne va pas, en rebelle !
    (Jürg Wegelin. Jean Ziegler, la vie d'un rebelle. Editions Favre, 172p.)
     
     
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    "Je me fiche d'avoir raison !"
    Mais au fait, qu'a pensé celui-ci de la première biographie qui lui est consacrée ?
    "D'abord j'ai été soulagé de ne pas être, une fois de plus, descendu en flammes. Jürg Wegelin a fait une biographie à l'américaine, au bon sens du terme: s'en tenant aux faits.
    Evidemment, un homme est toujours double, et le biographe n'entre pas ici dans les profondeurs de son sujet. Mais j'aurais mauvaise grâce de le lui reprocher puisque j'ai refusé de participer à son travail, comme j'ai refusé au Seuil et à Bertelsman d'écrire mes mémoires.
    Cela étant, Wegelin rend très bien le jeu d'oscillation dialectique entre destinée personnelle et personnage social. Son regard reste extérieur, mais tout ce qu'il dit est fondé. La seule aide que je lui ai apportée est une signature pour l'accès aux archives fédérales, mais il y a ajouté beaucoup de travail d'investigation.
    Où je ne suis pas d'accord avec lui, en revanche, c'est quand il parle de "réhabilitation" à mon propos. Comme si le problème était là ! Je me fiche d'avoir raison: le problème est que le mal que j'ai dénoncé continue de se faire. S'il y a un certain progrès, dans nos relations avec l'Allemagne, la France ou l'Amérique, notamment avec les accords de double imposition, les banquiers n'en finissent pas d'imposer leurs lois et le reste du monde continue de subir les effets du capitalisme: les trois quarts de l'humanité restent ainsi laissés pour compte, exploités et voués à la sous-alimentation ou à la famine. Où est le progrès ?"
    (Propos recueillis par JLK)
     
    Jean Ziegler sus aux affameurs
    (À propos de Destruction massive)
     
    Destruction massive bouleverse et révolte. Avec de terribles constats établis sur shopping-3.jpegle terrain. Et des lueurs d’espoir…
    Parler de ça entre deux bombances ? S’entendre dire, alors qu’on se remet à table, qu’un enfant de moins de dix ans meurt de faim dans le monde toutes les cinq secondes ? Ou que, dans son état actuel, l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problèmes 12 milliards d’êtres humains si sa production n’était pas perturbée, détournée ou ruinée par des prédateurs ? Que la faim n’est pas qu’une fatalité naturelle mais le résultat de plans humains injustes et désastreux ?
    On peut se rebiffer devant le rabat-joie, mais les faits sont là : Jean Ziegler, après huit ans de mission sur le terrain au titre de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, décrit l’état du « massacre » et témoigne de ce qu’il a vu. D’Afrique en Corée ou du Guatémala en Inde, en passant par Gaza : des situations intenables. Mais aussi de formidables rencontres de femmes et d’hommes de bonne volonté. Un état général qui s’aggrave pour les plus pauvres du fait des sacro-saintes « lois du Marché ». Mais des forces qui se regroupent pour leur défense et leur survie.
    Certes, la faim dans le monde est parfois la conséquence de fléaux naturels. Mais c’est aussi une arme de guerre, nous rappelle Ziegler. Elle l’a été par Hitler à grande échelle, et par Staline. Elle le fut en Inde par les Anglais quand ils affamèrent une partie du pays pour nourrir leur armée. Elle l’est aujourd’hui par de grandes instances financières « régulatrices », tels le FMI, l’OMC et la Banque mondiale. Plus directement encore par les trusts transnationaux de bio-carburants et les spéculateurs boursiers sur les aliments de base.
    Maintes fois, comme il le raconte, Jean Ziegler aura entendu l’objection primaire: mais vous nous embêtez ! Car après tout, si les Africains ont faim, c’est parce qu’ils se reproduisent comme des lapins ! Ou cette réponse non moins significative qu’on lui servit en 2009, après le 3e sommet mondial de l’alimentation à Rome, dédaigné par les chefs d’Etats occidentaux, y compris Pascal Couchepin, quand il s’en indigna auprès d’une amie fonctionnaire à Berne : «Mais pourquoi tu t’énerves ? Personne n’a faim en Suisse !»
    L’égoïsme de l’argument peut sembler énorme, mais c’est bien lui qui prévaut à l’échelle mondiale, du côté des nantis. Or Destruction massive va bien au-delà de la seule dénonciation anti-occidentale. Plus qu’à dorloter notre bonne conscience, ce livre alerte notre conscience d’êtres humains, simplement. Son intérêt majeur tient à la mise en rapport constance des faits, documentés, et des exemples concrets observés par Ziegler et ses équipes, qui montrent combien tout se tient, du détail à l’ensemble.
    Au Niger ce sont par exemple ces sœurs de Teresa, à Saga, qui se battent pour arracher chaque jour une dizaine de gosses à la famine, tandis que cent autres resteront sans soins ; et dans la foulée nous apprenons que le Niger a subi la loi d’airain du FMI qui a ravagé le pays par plusieurs programmes d’ « ajustement structurel ». À la même enseigne, l’on apprendra comment, en Haïti, le même FMI a ruiné la riziculture au profit des importations d’Amérique du nord. En Zambie, dont la population mangeait à sa faim au début des années 1980, des plans d’ajustement structurels analogues firent péricliter l’agriculture locale, chuter la consommation du maïs de 25% et exploser la mortalité infantile. Et la même loi d’airain a été appliquée au Ghana par le même FMI, alors que l’OMC, de son côté, s’attaquait de front à la gratuité de l’aide alimentaire au nom du sacro-saint Marché.
    Mais les « Seigneurs de la faim » les plus redoutables sont ailleurs : ce sont les trusts agro-industriels qui provoquent la famine de centaines de millions d’êtres humains. Alors même que les institutions visant à combattre la faim, comme la FAO (Food and Agriculture Organization, fondée en 1945) et le Programme alimentaire mondial (PAM), sont affaiblis, des sociétés privées géantes, plus puissantes que des Etats, exercent leur monopole sur l’ensemble de la chaîne alimentaire.
    Que faire alors, vous demanderez-vous entre la poire et le fromage ? Jean Ziegler consacre de nombreuses pages aux organisations luttant contre les prédateurs, comme le mouvement international de la Via Campesina ou le Réseau des organisations paysannes et des producteurs d’Afrique de l’Ouest (ROPPA) que dirige l’ancien instituteur Mamadou Cissokho. Entre autres remèdes, Jean Ziegler prône l’interdiction de la spéculation boursière sur les aliments de base et la prohibition des biocarburants à partir de plantes nourricières, ou la préservation de l’agriculture vivrière. « Les solution existent », conclut-il, « les armes pour les imposer sont disponibles. Ce qui manque surtout, c’est la volonté des Etats »…
     
    Notre Quichotte altermondialiste
    35 ans après la parution d’Une suisse au-dessus de tout soupçon, Jean Ziegler continue de déranger. Cette année encore, le discours qu’il devait prononcer pour l’ouverture du Festival de Salzbourg, en juillet dernier, a été annulé à la suite de réactions négatives des sponsors de la manifestation (notamment l’UBS, le Crédit Suisse et Nestlé) qui menaçaient de se retirer si leur vieil ennemi s’en venait parler de la faim dans le monde en impliquant forcément leurs responsabilités. Comme on a pu le lire dans les colonnes de 24Heures, le discours « refusé » a valu un prix à son auteur, décerné par l’Université de Tübingen. Son texte, comptant 18 pages, a déjà été vendu à 40.000 exemplaires dans son édition allemande et a été diffusé sur Youtube.
    De la même façon, Destruction massive suscite un engouement particulier auprès du lectorat francophone, sans doute proportionné à l’indignation croissante que suscite l’arrogance néo-libérale. Ziegler pointe l’absurdité : que les Etats européens mobilisent 162 milliards d’euros pour sauver les banques détentrices de la dette grecque, alors que le budget planétaire du Programme alimentaire mondial (PAM) a été réduit à 2,8 milliards parce que les pays les plus riches ne payent plus leurs cotisations…
    On a traité Ziegler d’agent d’influence ou d’idiot utile, de clown ou de fou. On peut lui reprocher ses accointances passées parfois douteuses avec Khadafi et autres « libérateurs » devenus potentats. Ce qui saisit du moins, aujourd’hui, c’est que la « destruction massive » qu’il décrit n’est pas un fantasme de président américain, ni une lubie de Quichotte gauchiste, mais la triste réalité du monde globalisé…
     
    Jean l'octogénéreux
     
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    En 2024, Jean Ziegler fêtait son 80e anniversaire, où la question se posait une fois de plus: mais qui est donc cet énergumène.
    Je me l'étais posée des années durant, avant de le rencontrer et de fraterniser autour de livres et de lettres que nous avons échangés, d'indignations et de passions partagées.
    Or il me confia, un jour, ce qui représente le noyau de la vie selon lui: à savoir: Dieu.
    Parce que Jean Ziegler croit en Dieu. Cela pourrait étonner, chez un sociologue gauchiste qu'on imagine matérialiste à tout crin, mais c'est comme ça: Jean Ziegler est croyant. Et comme je lui demande ce qu'il répondrait à un enfant l'interrogeant sur la nature de Dieu, il me répond sans hésiter: l'amour.
    Avant de préciser: " L'amour qui est en chacun de nous. Dans le Galilée de Brecht, l'assistant de l'astronome lui demande devant la nouvelle carte du ciel: mais où est Dieu ? Alors Galilée de lui répondre: "En nous, ou nulle part". Du même coup, cela scelle notre destin commun. Comme disait Bernanos: "Dieu n'as pas d'autre mains que les nôtres". Dieu existe au-delà de tout, mais sur terre il agit à travers nous: c'est une conviction qui m'habite depuis longtemps et qui ne cesse de se renforcer. L'humanisation est en cours, même si nous vivons encore dans la préhistoire de l'homme où l'exploitation, la concurrence effrénée, l'écrasement du pauvre dominent. L'amour s'oppose à cette logique, constituant le moteur même du capitalisme, pour lui substituer des valeurs de complémentarité et de solidarité".
    Position chrétienne, à l'évidence. Mais comment expliquer que ce fils de juge bernois calviniste se soit converti au catholicisme après avoir claqué la porte de la maison ?
    " C'est une décision qui date de mes jeunes années à Paris, explique-t-il alors. Quand j'ai commencé d'étudier sérieusement le marxisme. Or s'il respecte la religion pour son rôle social, Marx n'en perçoit pas la profondeur. À la même époque, j'ai trouvé des réponses plus satisfaisantes aux questions existentielles que je me posais auprès du Père jésuite Michel Riquet, ancien résistant, déporté à Mauthausen et Dachau. Si je suis resté communiste, je garde aussi une foi profonde, quoique traversée de doutes. Mais je déteste le Vatican et le faste indécent dans lequel se complaît sa gérontocratie. Quand je pense aux richesses inestimables accumulées à Rome et à tout ce qui pourrait être fait pour soulager la misère du monde, je me dis qu'il y a là plus que de l'hypocrisie: une vraie monstruosité ! C'est dire que je me suis toujours senti plus proche de "l'église invisible". Comme le disait Victor Hugo: "Je déteste toutes les églises, j'aime les hommes, je crois en Dieu."
     
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    Et les enfants là-dedans ? "Je suis comme les Africains: je ne les nomme pas !", s'exclame d'abord le père de Dominique, né en 1970. Et pourtant: "La naissance de notre fils a été comme le premier matin du monde. Ensuite, j'ai craint qu'il ne me traite comme je l'ai fait avec mon père, par le rejet. De fait je ne supportais pas les non-réponses de celui-ci, quand je lui désignais telle ou telle injustice et qu'il me répondait qu'on ne pouvait rien faire. Cela me révoltait. Avec mon fils, comme j'avais une totale mauvaise conscience par rapport à la double vie que je menais, entre sa mère que j'aimais toujours et ma deuxième femme Erica, qui est pour moi la passion absolue, je l'ai emmené avec moi dans mes voyages, dès ses 11, 12 ans et lui ai fait rencontrer toute sorte de personnages, de Thomas Sankara aux leaders cubains, entre beaucoup d'autres. Sa première pièce, Ndongo revient, est directement inspirée par un voyage que nous avons fait au Togo"...
    Père et grand-père, l'infatigable pèlerin qui a été désigné, en 2000, comme rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation, a été confronté maintes fois à l'enfance malheureuse. Mais comment a-t-il vécu cette déchirure ? Alors l'homme de coeur de conclure en homme de foi: "Bernanos dit qu'il ne faut jamais regarder la misère du monde sans prier. Durant les missions que j'ai menées autour du monde, je me suis forcé à ne jamais penser à nos petits-enfants: je me suis entraîné, véritablement, à l'altérité"...
     
    Biographie
    19 avril 1934 - Naissance de Hans Ziegler à Berne. Il grandit à Thoune.
    1956 - Déménagement à Paris. Etudes de droit et de sociologie à la Sorbonne. Fréquente Jean-Paul Sartre qui le pousse vers l'Afrique.
    1957 - Premiers longs voyages au Proche-Orient et dans les pays du Maghreb.
    1965 - Mariage avec Wédad Zénié.
    1970 - Naissance de Dominique Pascal Karim.
    1976 - Parution d'Une Suisse au-dessus de tout soupçon. Affrontement autour de sa nomination au poste de professeur, confirmée en 1977 par le Conseil d'Etat.
    1990 - Parution de La Suisse lave plus blanc. Hans Kop l'attaque en justice. Neuf procès suivront en 1997.
    1997- Mariage avec Erica Deubler-Pauli. Parution de La Suisse, l'or et les morts.
    2000 - Rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation.
     
    De la vie:
    "Chaque matin est une merveille renouvelée, avec le sentiment d'être extraordinairement privilégié, qui nous responsabilise en même temps
     
    De la mort
    "Quant à la pensée de la mort, elle est d'abord liée pour moi au sentiment panique de la fuite du temps. Comme disait Ramuz: "C'est parce que passe que tout est si beau". Et ce sentiment que tout passe ravive le regret de n'avoir plus le temps de guérir les blessures qu'on a causées. Aussi tout s'accélère avec l'âge. La mort est à la fois le total inconnu et peut-être la porte vers un bonheur plus grand encore"..

  • La liste de Dindo

    littérature
    Richard Dindo, réalisateur suisse né à Zurich de père et de passeport italiens, est considéré comme l'un des maîtres du documentaire helvétique, en dépit d'un certain rejet subi ces dernières années de la part de la critique alémanique, qui l'a classé une fois pour toutes "cinéaste engagé". Ses  films sur Rimbaud, Kafka, Genet, Gauguin, ou plus récemment sur ces Américains qui rêvent d'être les premiers à fouler le sol de la planète Mars, dans Marsdreamers, procèdent d'un regard personnel souvent décalé. Plus récemment encore, après une adaptationmémorable du roman Homo Faber de Max Frisch, il a bouclé le tournage de ce qui pourrait être son chef-d'oeuvre, évoquant le grand maître du haïku japonais sous le titre de Voyage de Bashô. Issu de milieu ouvrier, sans avoir échangé avec son père plus de trente répliques dans sa vie, laissé à lui-même dès sa douzième année après le départ de sa mère, Dindo, éduqué par les femmes selon son propre dire, est attentif aux aléas de la destinée personnelle des créateurs au point d'en avoir établi une liste en constante croissance. Grand lecteur de Paul Léautaud, ce francophile tient lui aussi un journal pléthorique, intitulé Le Livre des coïncidences, intégralement rédigé en français, qui a dépassé ces jours les 9000 pages...   

    Aux dernières nouvelles de tout l'heure, Richard Dindo se trouve au Texas pour tourner un film d'après un livre de James Agee.

    medium_Agee.3.jpgAGEE James: Le père meurt dans un accident de voiture quand le petit James a 6 ans. Le fils a cherché un jour à se suicider au volant d’une voiture et à mourir comme son père. Il n’arrêtait pas de fumer et de boire en souvenir de ce père absent qu’il chérissait et qui lui a manqué toute sa vie. La mère, pieuse et sectaire, ne permettait pas au fils, à partir de la sortie de son enfance, de vivre avec elle et sa soeur, ce dont il a beaucoup souffert .Il se sentait néanmoins aimé par sa mère et sa famille, "mais ceux-là qui m’accueillent, qui tranquillement s’occupent de moi, comme un être familier, et aimé dans cette maison; ne me disent pas, oh! pas maintenant, ni jamais; ne me diront jamais qui je suis." Il se rappellera toute sa vie cette phrase de sa mère: "Papa a été grièvement blessé et pour cela le bon dieu l’a pris chez lui au ciel, il ne reviendra plus jamais".

    ALTHUSSER: Sa mère avait été amoureuse d’un homme qui est mort à la guerre 14-l8. Elle se marie alors avec le frère du mort, mais sans amour. Louis est l’enfant de cette mésalliance et il porte le nom de l’oncle disparu. Sa mère l’aime donc à la place de l’autre. Il estimera plus tard qu’il n’a pas de père et qu’il doit devenir lui-même son propre père.

    APOLLINAIRE: Le père quitte la famille quand Apollinaire a six ans. Il ne l’a jamais revu.

    ARAGON: N’a pas connu son père qui était préfet, celui-ci na pas reconnu l’enfant qui a été élevé par sa mère comme s’il avait été son frère.

    ARRABAL: Le père a disparu au début de la guerre d’Espagne, condamné à mort par un tribunal franquiste. S’est peut-être évadé et a été alors assassiné. Le fils a passé son enfance dans le deuil de cette disparition du père dont on n’a jamais rien su de précis. Il a appris, adolescent, la condamnation à mort de son père, par un document trouvé dans une armoire chez lui à la maison. Il s’est mis alors à suspecter sa mère d’avoir dénoncé son propre mari, pour préserver et protéger le fils. Ce que celui-ci ne lui a jamais pardonné, il a rompu toute relation avec sa mère pendant dix-huit ans. Sur cette « trahison » de la mère, il n’y a aucune preuve non plus.medium_Artaud2.3.jpg

    ARTAUD: A perdu sa soeur bien aimée quand il avait 7 ans.

    BALZAC: A été donné tôt chez une femme nourrice, puis dans un monastère, puis dans une école catholique sévère. A passé toute son enfance en dehors de sa famille, sans ses parents; la mère détestait ses enfants, son fils Honoré en particulier, et ceci pendant une bonne partie de sa vie.

    BARTHES: A perdu son père quand il avait un an. Le père, officier dans la marine, est mort dans une bataille navale en l916. Barthes avait en outre la tuberculose. A vécu toute sa vie avec sa mère. Est devenu dépressif et presque apathique après la mort de celle-ci.

    BATAILLE: Son père avait la syphilis et était aveugle. Il vivait dans une chaise roulante.

    BAUDELAIRE: Avait six ans quand le père, général dans l’armée, est mort. Sa mère s’est remariée un an plus tard avec un autre général avec lequel Charles s’est toute sa vie durant très mal entendu. Le petit Charles vivait dans l’adoration de sa mère. Il ne lui a jamais pardonné de l’avoir mise en pension après son remariage. « Quand on a un fils comme moi, on ne se remarie pas. » Selon Sartre, il s’est pensé comme « fils de droit divin ». Autre version : « Je suis le tombeau de mon père. Un père prêtre, jeté à la fosse commune, faute de tombe, pas de trace, deuil presque impossible et en tout cas infini du fils, à jamais inconsolable ». « Sentiment de solitude, dès mon enfance. Malgré la famille, sentiment de destinée éternellement solitaire. Mon âme est un tombeau. Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage. »

    Bernhard7.JPGBERNHARD Thomas: N’a pas connu son père. La mère l’a élévé seule, dans la haine de l’homme. Ils ont vécu en partie chez son père à elle.

    BYRON: Le petit Byron nait avec un pied déformé. Le père est mort, peut-être par suicide, quelque part en France, quand son fils avait 3 ans. Byron adulte a écrit des lettres de Venise à sa famille qui ressemblaient étrangement à celles qu’avait écrit son père à sa femme, la mère du poète.

    CAMUS Albert: Père mort en 1915 comme soldat pendant la grande guerre quand le petit Albert avait 2 ans. Il a connu, si l’on peut dire, son père en tout et pour tout pendant huit jours. A été élévé à Alger par sa mère restée seule et pratiquement muette.

    CANETTI ELIAS: Il a sept ans quand meurt son père à l'âge de 31 ans d’un infarctus. Le petit Elias était sous la porte de la cuisine et a vu son père couché par terre, de l’écume à la bouche. On l’a sorti de là, Elias, qui est allé jouer dehors avec un enfant voisin et quelqu’un est venu crier: « Ton père est mort, ton père est mort; comment, tu joues au ballon alors que ton père est mort? » Elias passe le reste de son enfance et de son adolescence avec sa mère dans une harmonie profonde, elle lui raconte beaucoup d’histoires, lit des livres avec lui et éduque sa pensée.

    CHAR René: Le père, maire de son village d’Isle-sur-la-Sorgue, est entrepreneur, il meurt quand le petit René a dix ans. Celui-ci s’entendra toujours très mal avec sa mère qui n’aura jamais rien compris à son fils poète, qu’elle appellera longtemps « le gredin ». Relation conflictuelle et violente aussi avec le frère, le préféré de la mère.

    DANTE: La mère meurt quand son fils a 7 ans. Le père se remarie, meurt de son côté quand Dante a 15 ans.

    DICKENS: Son père est mort 6 mois avant la naissance de son fils.

    DE QUINCEY: Quand il avait 5 ans une de ses soeurs est morte, quand il avait 7 ans une autre de ses soeurs est morte, dans la même année mourait aussi le père.

    DOS PASSOS: Fils illégitime. La mère avait 42 ans lors de la naissance de son fils. Le père était marié ailleurs. Epouse la mère de Dos Passos quand il est devenu veuf et quand le garçon avait 14 ans. En attendant celui-ci passait son enfance avec la mère dans différents lieux d’Europe où le père est venu les rejoindre de temps à autre, loin des regards de l’Amérique.

    DOSTOÏEVSKI: Avait 6 ans quand la mère est morte, 1medium_Dosto.3.jpg8 ans quand le père est assassiné. Un homme d’une dureté impitoyable selon son fils.

    DUMAS Alexandre: Orphelin dès l’âge de 4 ans d’un père, général dans l’armée de Napoléon.

    DURAS Marguerite: N’a pas connu son père qui est parti pour la France où il est mort quand elle avait 4 ans.

    EBERHARDT Isabelle: N'a pas connu son père. La mère ayant quitté celui-ci avec le précepteur des enfants. Déracinés de la Russie, s'enfuyant pour se cacher et vivre leur vie, ils sont partis à Genève. Isabelle a donc vécu avec ce père adoptif, un mélange de prêtre fou et d¹anarchiste barbu.

    GENET: N’a pas connu ses parents. Mère prostituée. A été élévé chez des paysans à la campagne.

    GIDE: Avait 11 ans quand son père est mort. A été élévé seul par sa mère. A la mort du père il pleure blotti sur les genoux de sa mère qui l'enlace. « Et je me sentis soudain tout enveloppé par cet amour, qui désormais se refermait sur moi. »

    GLAUSER Friedrich: Avait 4 ans quand la mère est morte. A été élevé par le père autoritaire, directeur d’école à Vienne en Autriche.

    GREEN Julien: “Pour en revenir aux raisons qui me faisaient rester à part, je les dois à ma mère. J’étais pour elle celui qui remplaçait l’enfant mort à deux ans et demi, le petit Ned qui est enterré à Savannah, et aussi son frère bien-aimé, William, mort à dix-neuf ans à peine de la syphilis. Elle m’avait confié au Seigneur pour toute la vie, et j’ai pu vérifier toujours l’efficace de cette protection attentive et aimante. J’ai perdu maman à quatorze ans. Elle est morte le 27 décembre 1914. Je garde le souvenir et l'indicible émotion de ce moment terrible. Ce qu’elle a été pour moi, je renonce à l¹exprimer. Mgr Pezeril m’a dit un jour: « Vous êtes le fils de votre mère chaque jour. « Tu es protégé », ce que me disait ma mère me revient sans cesse à l’oreille. « Toute ma vie j’ai été aimé et protégé. « Le bonheur, le don que j’ai reçu dès mon enfance. A mes parents, je leur dois tout ce que je suis. Le souvenir du 27 décembre 1914 me suivra toujours. »

    Grossman4.JPGGROSSMAN Vassili: Les parents se séparent quand leur fils est encore très petit. Il est élevé par sa mère qui passe deux ans en Suisse avec lui. Elle mourra plus tard en Ukraine, assassinée par les nazis. Le fils ne se pardonnera jamais de ne pas l’avoir sauvée.


    HAWTHORNE: Père mort aux Indes orientales de la fièvre jaune quand le petit Nathaniel a 4 ans. Très tôt l’enfant solitaire commence à passer ses journées à écrire des contes fantastiques.

    HEMINGWAY: Le père s’est suicidé avec un fusil quand Ernest a ... ans. Il imite beaucoup d’années plus tard le geste son père et se tue lui aussi avec un fusil, de la même manière que le père. Ernest aurait détesté sa mère selon ce que raconte Dos Passos dans son autobiographie.

    HÖLDERLIN: N’a pas connu son père. Mère pieuse et dépressive.

    HUGO Victor: La mère est partie pendant treize mois voir un amant à Paris quand le petit Victor n’avait que quelques mois. Quand il avait 2 ans ses parents se sont quittés. Le père est parti et les enfants sont restés avec la mère. Ensuite ils vont à Madrid visiter le père qui fait mettre les fils dans un collège catholique. Puis ils sont revenus à Paris avec la mère où ils ont vécu avec celle-ci et son amant, un ancien général qui sera un jour arrêté sous leurs yeux comme conspirateur et plus tard guillotiné. Puis le père les a de nouveau enlevés à la mère et les a envoyé de force dans un collège et ceci pendant plusieurs années avant qu¹ils reviennent chez la mère qui meurt quand Victor a 19 ans.

    JABES Edmond: A perdu sa soeur quand il avait 12 ans. Elle est pratiquement morte dans ses bras. Elle lui aurait dit: “Ne pense pas à la mort. Ne pleure pas. On n’échappe pas à sa destinée. »
    « Ces mots ne m’ont jamais quitté. J’ai compris ce jour là, qu’il y avait un langage pour la mort, comme il y a un langage pour la vie. Je la retrouverai, plus tard, dans le désert: ultime reflet, on eût dit, d’un miroir brisé. J’ai compris alors que la destinée est inscrite dans la mort, qu’on ne quitte jamais la mort. »


    KELLER Gottfried: Son père est mort quand Gottfried avait 5 ans. A été élevé par la mère qui s’est remariée. Keller ne parle jamais de son beau-père dans ses livres, même pas dans Henri Le Vert, son roman de jeunesse, qui se termine au moment de la mort du père...

    KEROUAC Jack: A perdu son frère ainé quand celui avait 9 et Jack 4 ans. A adoré ce frère qui souffrait d’une maladie inguérissable. Il en fut bouleversé pour la vie. Son père meurt d’un cancer quand Jack a 2O ans. Il assiste impuissant et terrorisé à son agonie.

    LAUTREAMONT: A perdu sa mère quand il avait 18 mois. Elle s’est probablement suicidé. A été élévé à Montévideo en Uruguay par le père onctionnaire au Consu- lat français.

    medium_Leautaud5.2.JPGLEAUTAUD Paul: Abandonné par la mère dès sa naissance. « Ma mère m’a planté là trois jours après ma naissance. » A été élevé par le père et les maîtresses de celui, dont plus tard, la deuxième femme qui l’aurait souvent battu. Il rencontre sa mère vingt ans plus tard, lors de l’enterrement des sa tante et tombe amoureux d’elle. “Je songe enfin à ma mère, à qui je ressemble tant, paraît-il, par le caractère, et que je vis une fois, vers mes dix ans, d’une façon que je n’oublierai jamais. « Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses. » Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que d’avoir grandi tout seul, de n’avoir jamais eu sa mère: on en garde pour toujours quelque chose de dur et de maladroit. » Il pensera toujours à « ces quelques jours que nous avons passés ensemble à Calais en 19O1 ». Il est donc tombé amoureux d’elle, ils se sont écrits, puis elle s’est fâchée et lui a montré son vrai visage, celui d’une femme dure, impitoyable et intrigante. “Le bonheur que j’ai eu de vous revoir à Calais m’a coûté si cher, si cher. » Il n’arrêtera jamais de penser à elle. Parlera de son « éternelle absence ». « Déjà trente-six ans que je vis sans vous.³ “Je vous aurai tant aimée, tant désirée toute ma vie. »

    LEDUC Violette: Le père est parti quand elle était encore enfant. La mère l’a élevée dans la haine des hommes. “Je vins au monde, je fis le serment d’avoir la passion de l’impossible ». Cette passion l’a possédée du jour où, trahie par sa mère, elle s’est refugiée auprès du fantôme de son pèr inconnu. Ce père avait existé, et c’était un mythe, en entrant dans son univers elle est entrée dans une légende, elle a choisi l’imaginaire qui est une des figures de l’impossible. “Je suis la fille non reconnue d’un fils de famille. Je me souviens de mon chagrin, de mes trépignements sur le carrelage après son départ. “Mon père, cet inconnu, je le portais dans mes yeux tandis que je lisais... »

    LESSING DORIS: Père infirme de guerre.

    MALLARME: Sa mère meurt quand il a 6 ans. « J’ai perdu, tout enfant, à sept ans, ma mère ». Son père se remarie un an plus tard. Le petit Stéphane n¹aime ni son père ni sa belle mère. Il passe son enfance dans des pensions réligieuses. Sa soeur bien aimée, Marie, meurt à 13 ans, quand il a 15. Il restera toujours “froid et glacial³, songe souvent à se suicider, comprend la poésie comme le rien et comme le néant de l¹écriture.

    MALRAUX: Perd un petit frère quand il a 2 ans. Au même moment sa mère se sépare de son mari. Il vivra seul avec sa mère. A 5 ans il entre dans un institut privé comme pensionnaire ou comme élève. Ensuite il reviendra chez sa mère avec laquelle il vivra jusqu’à l’âge de l9 ans. Il dira un jour: « Presque tous les grands écrivains que je connais aiment leur enfance, je déteste la mienne. »

    MANSFIELD Katherine: Mort du frère bien aimé au front en France quand elle a 22 ans.

    MELVILLE: Le père, entrepreneur, a fait faillite et est mort bientôt après, quand le fils avait 13 ans. Il a dû quitter l’école pour gagner sa vie comme employé de banque.

    MUSIL: La mère avait un amant au vu et au su du père et de l'enfant.

    medium_Nietzsche.4.jpgNIETZSCHE: A perdu son père qui était pasteur, à 5 ans. Un an plus tard meurt son petit frère. La mère pieuse et réactionnaire l’a mis plus tard dans un internat. Il aurait pleuré de chaudes larmes sur la tombe de son père. Est resté toute sa vie déraciné. A haï plus tard et sa mère et sa soeur.

    NIN Anaïs: Quand elle a 1O ans le père pianiste quitte la famille pour
    vivre avec une jeune femme. La mère amène ses enfants à New York. A partir de 11 ans Anaïs écrit un Journal en forme de lettres à son père en cherchant désespérément ce père et en espérant qu¹il ne rejoigne la famille.

    NERUDA Pablo: A perdu sa mère quand il avait deux mois. A été élevé par la deuxième femme de son père, qu'il appelle, “l'ange gardien de mon enfance".

    NERVAL de, Gérard: Perd sa mère quand il a deux ans, et comme son père est médecin militaire, il passe son enfance chez son grand-oncle à Mortefontaine, dans le Valois dont les paysages hanteront par la suite son oeuvre.

    NIZON Paul: Le père toujours malade et enfermé dans sa chambre est mort quand le fils avait 12 ans.

    OZ Amos: Sa mère se suicide quand son fils a 13 ans.

    PESSOA: A perdu son père en Afrique du Sud (Durban) quand il avait 7 ans. La mère s’est remarié avec le consul portugais. Fernando a adoré sa mère, a vécu tantôt au Portugal, tantôt à Durban. N’a jamais pu s’habituer à ce beau-père qu’il n’aimait pas.

    PLATH Sylvia: A perdu son père quand elle avait l2 ans. En a soufferte toute sa vie. “Je ne parlerai plus jamais avec Dieu". “J'ai besoin d¹un père." A fait une première tentative de suicide à 12 ans.

    POE EDGAR ALLAN: Sa mère est morte quand il avait 5 ans. Le père a disparu. Allan été élevé par des parents adoptifs qui lui ont donné leur nom.

    YOURCENAR Marguerite: N’a pas connu sa mère qui est morte quelques jours après la naissance de sa fille. A été élevé par le père coureur et charmeur.

    RENAN Ernest: Le père disparaît en mer quand le petit Ernest a 5 ans.

    RIMBAUD: N’a plus jamais revu son père officier à partir de l’âge de 7 ans. Mère pieuse et réactionnaire qui élève ses enfants la bible dans la main. Arthur imitera plus tard sur ses voyages la biographie de son père, en se prétendant p.e. originaire de Dôle, comme son père, ou alors « membre du 17ème régiment de l’Armée française comme celui-ci. A appris plus tard l’arabe et a vécu en Afrique comme son père.

    ROTH Joseph: Son père a quitté sa mère quand le fils avait un an. Il ne l’a jamais revu, n’avait donc aucun souvenir de lui. A dit à un ami: “Tu ne peux savoir ce qu’est c’est d’avoir grandi sans père. »

    ROUSSEAU: Sa mère est morte à sa naissance, « le premier de mes malheurs ».

    SAINTE-BEUVE: Le père meurt un mois avant la naissance de son fils. Celui-ci a vécu toute sa vie dans l’ombre de ce père absent, au point de lui ressembler mimétiquement et de finir d'avoir exactement la même écriture que lui.

    SALINGER J.D.: A perdu son frère quand celui-ci avait 1O ans. Se croyait juif jusqu'à 16 ans, quand il a appris que sa mère était en réalité catholique. En a souffert toute sa vie. Aussi de l¹anti-sémitisme, vu son nom juif, hérité évide- ment de son père qui lui était bien juif. A commencé à cacher ses origines. Misogynie. A haï sa mère et méprisé son père. A vécu après son mariage avec des femmes beaucoup plus jeunes que lui, des femmes-filles.

    SAND George: A perdu son père, officier dans l’armée napoléonienne, dans un accident de cheval quand elle avait 4 ans. A ensuite vécu avec sa mère et sa grand-mère paternel dans la maison de celle-ci à la campagne. Tensions permanentes entre les deux femmes qui se détestent. La mère part à Paris (où elle a un autre enfant, une fille illégitime), au grand désespoir de sa fille George qui ne la verra plus que par intermittence. Elle en a souffert toute sa vie.

    SARRAUTE Nathalie: La fille vit tantôt avec sa mère, tantôt avec le père, soit à Paris, soit à Moscou. Quand elle a 9 ans, la mère quitte ses enfants et ne revient que trois ans plus tard. Pendant ce temps Nathalie vit à Paris avec le père qui a d’autres femmes qui apparaissent à la fille comme des « tantes lointaines, inconnues, dont elle n’apprendra jamais grand-chose. La mère a des « amis » aussi dont la fille ne saura pas grand-chose non plus.

    SARTRE: N’a pas connu son père qui était Officier et qui est mort quelques mois après la naissance de son fils. Sartre a été élévé par sa mère et son grand-père. Sa mère s’est remariée quand J.P. avait 12 ans. Il devait appeller son beau-père « oncle ». Les Mots s’arrêtent quand J.P. a 12 ans, justement, à l’arrivée de cet étranger qu’il n’aimait pas, qu’il n’aimera jamais.

    SEMPRUN Jorge: Perd sa mère quand il a 9 ans. Elle était malade pendant quelques temps. Ses regards à travers la porte à moitié ouverte sur la mère malade dans son lit. L¹annonce de sa mort. Elle le voyait président de la République. Il était son préféré.

    SPINOZA: Perd sa mère quand il a six ans.


    STENDHAL: Il était amoureux de sa mère qu’il perdit à 7 ans. A été élevé par le père qu’il haïssait et le grand-père qu’il n’aimait pas non plus. « Ils ont empoisonné mon enfance. » Quelques années avant sa mort il dira, “il y a 45 ans j¹ai perdu ce que j¹aimais le plus au monde.³

    STRINDBERG: Fils d’une servante et d’un père hobereau. Se sont mariés quand même; S. a toujours souffert de cette situation. Fort complexe d¹infériorité.

    TOLSTOI: Sa mère meurt quand il a 2 ans. Il est emmené devant son cadavre et s’enfuit avec un cri d’épouvante. Il n’oubliera plus cet instant. Le père meurt quand Lev a 9 ans. Il est élevé par ses grands-parents. Mais sa grand-mère paternelle et sa tutrice, soeur de son père, meurent également bientôt après son père. A 28 ans il écrit Enfance, roman dans lequel il a 1O ans et sa mère est toujours vivante. Il la décrit vivre, sourire, aimer; il parle d’une mère imaginaire, il se rappelle selon ses propres mots de choses qui n’ont jamais existé. Ecrire pour lui est plus que jamais une volonté de faire revivre un paradis perdu. « Heureux, heureux temps, temps à jamais écoulé de l’enfance ». A l’âge de 8O ans il écrit: « ce matin je parcours le jardin et, comme toujours, je me rappelle ma mère, « ma-man », de qui je n’ai aucun souvenir, mais qui est restée pour moi un idéal sacré. Et plus tard: “En mourant, tu éprouves ce qu’éprouve l’enfant délaissé, revenant à sa mère amante et aimée. »

    TRISTAN Flora: Son père péruvien est mort quand elle avait 4 ans. Toute sa vie elle a cherché ce père, jusqu’à revenir au Péru pour “entrer » dans sa famille paternelle qui l’a pourtant plus ou moins répudiée. Elle est la grand-mère maternelle de Gauguin.

    medium_Tsvetaeva.2.jpgTSVETAEVA Marina: A perdu sa mère quand elle avait l6 ans; une mère souvent malade et au sanatorium. Elle avait la tuberculose. Ses filles à un moment ont été envoyé dans un internat à Lausanne. « J’ai grandie entourée de tuberculeux. L’agencement sur leur table de chevet en verre dans les sanatoriums: pilules, seringues, fioles. Ma mère se mourait, ça sentait l’éther et le jasmin. Le père est mort quand elle avait 21 ans.

    VERLAINE: Père Officier qu¹il a à peine connu, il est mort quand le fils
    avait 21 ans.

    VILLON: Orphelin, a été élevé par des parents adoptifs.

    VOLTAIRE: Sa mère est morte quand son fils avait 7 ans. Il ne parle jamais d’elle, ni de son père. Il méprisait son père et détestait sa famille. Voltaire est un pseudonyme. Il s’appelait en réalité François Arouet. Il prétendait que sa mère aurait eu des amants et qu¹il était le fils d’un de
    ses amants.

    WALSER Robert: La mère meurt quand il a 16 ans. Un frère meurt aussi, un autre se suicide.

    WOLFE Thomas: Parents séparés. Le père meurt quand Thomas a 22 ans.

    WOOLF Virginia: A perdu sa mère quand elle avait 13 ans. A été élevée par le père qui est mort quand elle avait 22. Elle aurait pensé à sa mère tous les jours et vécu sous son regard jusqu’à l’âge de 4O ans.

    ZOLA Emile: Son père meurt quand Emile a 7 ans. Il est fils unique et vivra donc son enfance et son adolescence seul avec sa mère, à Aix d'abord, à Paris ensuite.


    (Moïse, Jésus et Mahomet n’ont pas connu leurs pères)

    Cette liste est ouverte à tout complément...

  • Kundera signifiant

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    Diverses choses qu’on peut retenir de la lecture de La Fête de l’insignifiance de Milan Kundera. Comme une apostille…

     

    Pourquoi le camarade Iossif Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline en littérature et en politique, a-t-il choisi, en 1946, de rebaptiser la ville prussienne de Königsberg, où vint au monde le philosophe Emmanuel Kant, du nom de Kaliningrad ? Comment expliquer que l’homme le plus puissant au monde, en cette fin de guerre, décide de mettre en vue le nom de Mikhaïl Kalinin,  le plus nul de ses séides, naguère son adversaire déclaré,  qui venait d’ailleurs de défunter alors que sa veuve revenait du goulag ?

     

    À cette question hystérico-politique d’apparence peut-être secondaire, l’un des personnages de La Fête de l’intransigeance, prénommé Charles, répond en affirmant que Staline entendait ainsi honorer, par tendresse inavouée mais certaine, la mémoire d’un pauvre bougre tyrannisé par sa vessie qui, plus d’une fois, se pissa dessus faute d’oser quitter les lieux où le Maître du Kremlin racontait quelque interminable blague.

     

    Le prénommé Charles, intermittent du spectacle recyclé dans la préparation de cocktails mondains, est l’un des personnages que Milan Kundera fait dialoguer dans ce roman qu’on pourrait dire une conversation théâtralisée à la Diderot (auteur que le romancier ci-devant tchèque prise autant que Rabelais), qui se poursuit avec quelques autres protagonistes-marionnettes  prénommés Alain, Ramon, D’Ardelo et Caliban, notamment.  

     

    Si je parle de marionnettes, alors même que Charles envisage d’écrire une pièce de ce genre mineur à partir d’un épisode comique de la vie de Staline rapporté dans ses Mémoires par Nikita Krouchtchev, c’est que Milan Kundera lui-même, tire les ficelles de son récit comme en retrait, à la fois distant et présent, ironique et sympathisant, sur le même mode (mais disons : en mineur) que dans l’inoubliable Livre du rire et de l’oubli, dans la célébrissime (et surfaite à mon goût) Insoutenable légèreté de l’être, ou dans L’Immortalité constituant le dernier des grands romans de Kundera dont le premier, La Plaisanterie, relève du chef-d’œuvre.

     

    Milan Kundera est une espèce de penseur-en-romans, comme on pourrait dire de PhilippeS ollers qu’il est un lecteur-causeur-en-romans, à cela près que le premier a, plus que le second, le sens de l’espace romanesque et l’aptitude à se projeter en de multiples personnages autonomes – ce qui n’est guère le cas à vrai dire dans La Fête de l’insignifiance.

    De fait, le casting de ce dernier roman est mince, mais tout de même plus fourni que celui du Médium de Sollers, qui a d’autres qualités en revanche, à commencer par l’éclat du style.

     

    Quant  à l’insignifiance annoncée, elle est, pourrait-on dire, à double face, procédant d’une ambiguïté fondamentale qui a toujours été le propre de Kundera, ou je dirais plutôt : une profonde ambivalence, caractéristique de  celui qui a toujours refusé le manichéisme ou la position d’un littérateur idéologiquement engagé.

     

    Milan Kundera est un « traître » à la patrie communiste, mais jamais il n’a été ce qu’on peut dire un dissident. Le véritable procès de la calamiteuse religion communiste, fauteuse de 100 millions de morts entre la Russie et laChine, sans compter les divers satellites, reste à faire, comme le rappelle le philosophe allemand Peter Sloterdijk, mais l’insignifiance consiste à noyer ce poisson-là comme, en 1997, le relevait aussi un Cornelius Castoriadis, socialiste non aligné pointant le social-fascisme de Lénine.

     

    Milan Kundera est plus cool que le furieuxCastoriadis. Son point de vue sur l’insignifiance est double. D’une part, et ce n’est pas d’hier, il n’a de cesse de railler la dérision d’une culture purement grégaire, qui fait s’allonger les files d’attente à la porte des musées, comme ici au Luxembourg où l’on attend de se pâmer devant « les Chagall ». Mais d’autre part, l’ « insignifiance » de la vie ordinaire et du commun des mortels  continue de susciter son intérêt et sa sympathie de romancier. Ainsi s’intéresse-t-il par exemple au nombril...

     

    Qu’est-ceà dire ? C’est une observation de son personnage  prénommé Alain, qui constate qu’après les jambes, les fesses, ou les seins de la femme, le nombril devient un pôle de la séduction féminine. Au préalable, Alain a constaté que son propre nombril d’ado de dix ans a suscité un regard appuyé de sa mère, lors de leur dernière rencontre. Plus loin, il sera question d’Eve, l’Eve de la Bible, dont il est notoire qu’elle n’a point de nombril. De quoi nourrir la gamberge du lecteur…

     

    Au cœur de La Fête de l’insignifiance, une scène très significative du génie kundérien raconte comment une femme, en passe de se jeter à l’eau avec son embryon, est menacée d’être sauvée par un jeune homme dont elle provoque la noyade en se sauvant elle-même.

     

    Ainsi, l’ironie non sentimentale de Kundera n’en finit-elle pas de nous confronter aux paradoxes de la vie même. Schopenhauer a beau conclure qu’il vaudrait mieux ne pas naître: Alain, que sa mère ne désirait pas, est quand même venu au monde et s’en trouve bien, quitte à s’en excuser…

     

    De la même façon, le prénommé Ramon, qui n’aime guère son ancien collègue D’Ardelo, se sent-il soudain un regain de sympathie à son égard en apprenant que le pauvre est cancéreux. Or ledit D’Ardelo vient justement d’apprendre, par son médecin, qu’il échappera finalement au cancer. Mais ne risque-ton pas de devenir insignifiant si l’on ne peut annoncer qu’on « va mal » ou qu’on a le cancer ou mieux : le sida -  LA maladie ?     

     

    Le roman de Milan Kundera, léger comme une rêverie de vieil homme (l’écrivain a tout de même passé le cap des 84 ans), peut sembler un peu désabusé, genre foutez-moi-la-paix, sans rien conclure sur le monde dans lequel nous vivons, qu’il a déja jugé au demeurant. Par rapport à l’Oeuvre définitif, on le prendra comme une apostille…

     

    Mais aussi merde : que les youngsters lisent donc La Plaisanterie ! Qu’ils lisent Risibles amours, premières nouvelles de l’écrivain qui avait alors leur âge, ou qu’ils lisent Le livre dur ire et de l’oubli, fondant la narration dialectique relancée dans ce dernier livre tellement au-dessus, d’ailleurs, de l’insignifiance actuelle…

     

    Milan Kundera. La Fête de l’insignifiance. Gallimard,141p.    

     

  • Mes échappées libres

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    Carnets de JLK: bilan après 21  ans de blog. 6493 textes. Plus 7889 articles sur  Facebook..

     

    Il y a plus de vingt ans, dès juin 2005, que j’ai entrepris la publication quotidienne de mes Carnets de JLK, (http://carnetsdejlk.hautetfort.com) comptant aujourd’hui 4888 textes et visités chaque jour par des  lecteurs fidèles ou renouvelés, dont la plupart me sont inconnus alors que de vraies relations personnelles se sont établies avec quelques-uns. 

    Ainsi me  suis-je fait d'occasionnels complices de Raymond Alcovère et de Bona Mangangu, dont j'ai rendu compte des livres dans le journal 24Heures, comme aussi de Philippe Rahmy et de François Bon, dont on connaît le travail considérable sur Remue.net et Tierslivre, à côté de son oeuvre d'écrivain; en mars 2008, de Pascal Janovjak, à Ramallah, avec lequel j'ai échangé une centaine de lettres, en ligne sur ce blog. De même ai-je apprécié les échanges avec Frédéric Rauss, Françoise Ascal, Bertrand Redonnet en Pologne, Jalel El Gharbi à Tunis, Miroslav Fismeister à Brno, Philippe Di Maria à Paris - ces cinq derniers blogueurs-écrivains ayant apporté leur contribution au journal littéraire Le Passe-Muraille, et je ne dois pas oublier quelques fidèles lecteurs, dont Michèle Pambrun ou les pseudonommés Feuilly et Soulef, entre beaucoup d'autres... enfin je pourrais citer désormais les nombreux liens personnels nouveaux établis ou relancés via Fabebook, notamment avec les écrivains Helene Sturm et Lambert Schlechter, Jacques Perrin ou Pierre-Yves Lador, Jean-Michel Olivier, Sergio Belluz et Philippe Lafitte, Jacques Tallote, Claire Krähenbühl ou Janine Massard,  les libraires Claude Amstutz et Jean-Pierre Oberli, les lectrices amies ou amis Anne-Marie Gaudefroy-Baudy et Anne-Marie Brisson, Fabienne Kiefer-Robert, Gio BonzonJacqueline Wyser, ou Maveric Galmiche, Chantal Quehen, Mira  Kuraj, Martine Desarzens, Lex David ou Jérôme Génitron Ruffin, Nicole Hebert au Quebec et Ann Pingree en Arizona, William Adelman à Los Angeles et Florian Gilliéron sur son VTT, ou Catherine Smits dite la belle Brabançonne, notamment.

    Journal intime/extimeRichesHeures1.jpg

    Jamais, à vrai dire, je n’aurais imaginé que je prendrais tant de goût à cette activité si contraire apparemment à la silencieuse et solitaire concentration que requiert l’écriture. Or restant à l’écart du clabaudage souvent insane, vide ou vulgaire qui s’étale sur le réseau des réseaux, il m’est vite apparu que tenir un blog pouvait se faire aussi tranquillement et sérieusement, ou joyeusement selon les jours, en toute liberté ludique ou panique, que tenir un journal intime/extime tel que je m’y emploie depuis 1966, d’abord de façon sporadique puis avec une régularité et une densité croissantes, rédigé depuis 1973 dans une cinquantaine de carnets noirs à tranche rouge de marque Biella, dont la dactylographie et les enluminures remplissent une vingtaine de grands cahiers reliés de fabrication chinoise – l’ensemble redécoupé ayant fourni la matière de quatre livres représentant aujourd'hui quelque 2000 pages publiées, dans L’Ambassade du papillon et Les passions partagées, Riches Heures,  Chemins de traverse et L'échappée libre.

    BookJLK17.JPGBlog-miroir et blog-fenêtre

    A la différence de carnets tenus dans son coin, le blog est une pratique qui a ses risques, essentiellement liés au fait qu’on écrit quasiment sous le regard du lecteur et en temps presque réel. L’écriture en public, parfois mise en scène dans tel ou tel salon du livre, m’a toujours paru artificielle, voire grotesque, et je ne me sens pas du tout porté, à l’ordinaire, à soumettre au regard anonyme un texte en cours d’élaboration, dont je réserve l’éventuelle lecture à ma seule moitié ou à quelque autre proche.

     Si je me suis risqué à dévoiler, dans mes Carnets de JLK, une partie des notes préparatoires d’un roman en chantier, ou l’extrait d’un ou deux chapitres, je me garderai bien d’en faire plus, crainte d’être déstabilisé d’une manière ou de l’autre. Mais on peut se promener nu sur une plage et rester pudique, et d’ailleurs ce qu’on appelle le narcissisme, l’exhibitionnisme ou le déballage privé ne sont pas forcément le fait de ceux qui ont choisi de « tout » dire.

    BookJLK15.JPGAinsi certains lecteurs de L’Ambassade du papillon, où je suis allé très loin dans l’aveu personnel, en me bornant juste à protéger mon entourage immédiat, l’ont-ils trouvé indécent alors que d’autres au contraire ont estimé ce livre pudique en dépit de sa totale franchise. 

    CarnetsJLK8.JPGTout récemment, un effet de réel assez vertigineux m'a valu, après sa lecture de Chemins de traverse, la lettre d'un tueur en série incarcéré à vie me reprochant d'avoir parlé de lui comme d'un mort-vivant, ainsi qu'on le qualifie dans la prison où il se trouve toujours. Or le personnage lisait visiblement ce blog, et cet épisode n'a manqué de me rappeler certaines précautions à prendre dans l'exposition de nos vies sur la Toile; mes proches en ont frémi et je tâcherai d'être un peu plus prudent dans ma façon d'aller jusqu'au bout de ce que je crois la vérité.

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    Une nouvelle créativité

    Si la tenue d’un blog peut sembler vaine (au double sens de l’inutilité et de la prétention vaniteuse) à un littérateur ou un lecteur qui-se-respecte, l’expérience personnelle de la chose m’a prouvé qu’elle pouvait prolonger, de manière stimulante et enrichissante, voire libératrice du point de vue du jaillissement des idées et des formes, une activité littéraire telle que je la pratique, partagée entre l’écriture continue et la lecture, l’ensemble relevant du même atelier virtuel, avec cette ouverture « inter-active » de plus.

    Ayant toujours été rebuté par la posture de l’homme de lettres confiné dans sa tour d’ivoire, autant que par l’auteur en représentation non-stop, et sans être dupe de la « magie » de telle ou telle nouvelle technologie, je n’en ai pas moins volontiers pris à celle du weblog sa commodité et sa fluidité, sa facilité de réalisation et son coût modique, sans éprouver plus de gêne qu’en passant de la « bonne vieille » Underwood à frappe tonitruante à l’ordinateur feutré.

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    Bref, le blog n’est pas du tout pour moi la négation de l’écrit : il en est l’extension dont il s’agit de maîtriser la prolifération; et Facebook est aujourd'hui un nouveau vecteur qui étend, exponentiellement, les relations virtuelles d'un blog, jusqu'aux limites de l'insignifiance océanique. J'ai actuellement près de 4000 amis sur Facebook. La bonne blague ! 

    De l’atelier à l’agora

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    Michel Butor, dans l’évocation de sa maison A l’écart, parle de son atelier à écrire comme le ferait un artisan, et c’est ainsi aussi que je vois l’outil-blog, entre le miroir et la fenêtre, le capteur nocturne (ah le poste à galène de mon grand frère !) et l’émetteur privé, dans le tourbillon diffus et profus de l’Hypertexte.

    Un blog est enfin une nouvelle forme de l’Agora, où certains trouvent un lieu d’expression personnel ou collectif à caractère éminemment démocratique (d’où la surveillance bientôt organisée que lui appliqueront les régimes autoritaires), une variante du Salon français à l’ancienne qui voit réapparaître le couple éternel des Verdurin, ou le dernier avatar du Café du commerce. N’ayant plus trop le goût des chamailleries littéraires ou idéologiques, et moins encore celui de la tchatche pour ne rien dire, je me suis gardé d’ouvrir ce blog à trop de « débats brûlants », et c’est ainsi qu’en un an les commentaires (4610 à ce jour) n’ont guère proliféré ni jamais tourné à la prise de bec ou de tête. Tant pis ou tant mieux ? Quoi qu’il en soit la nave va...

    969203646.2.jpgDu blog au livre. Réponse à Jacques Perrin et Raphaël Sorin.

    Elle va même si bien qu'au début de mai 2009, une partie du contenu de ce blog a fait l'objet de la publication d'un livre, sous le titre de Riches Heures, constitué comme un patchwork et qui essaie de rendre le son et le ton de ces notes quotidiennes dans la foulée des deux gros volumes de Carnets que j'ai publiés chez Bernard Campiche et qui ont fait l'objet de deux prix littéraires appréciables en Suisse romande.

    Sans la proposition de Jean-Michel Olivier, directeur de la collection Poche Suisse aux éditions L'Âge d'Homme, d'accueillir un florilège tiré d'un corpus d'environ 5000 pages, il est probable que j'en serais resté au blog, étant entendu que mes carnets existent par eux-mêmes sur papier. 

    Autant dire que l'exercice relève de l'essai, dont seul le lecteur jugera de la réussite. En ce qui me concerne, toute modestie mise à part, j'aime bien ce petit livre. C'est une manière d'autoportrait en mouvement à travers mes lectures du monde, il est plus facile à emporter le long des chemins qu'un laptop et j'y ai borné mes notes très personnelles, voire privées, à des fragments le plus souvent brefs et datés, reproduits en italiques.

    IMG_1535.jpgMes Riches Heures ont paru avec le sous-titre Blog-Notes 2005-2008, mais ce n'est pas de mon fait, et je me demande si c'est une bonne idée... Dans une très généreuse présentation de ce livre sur son blog, Jacques Perrin (http://blog.cavesa.ch/) relève justement que la forme de ce livre reste tout à fait dans les normes conventionnelles du texte, sans l'iconographie et les multiples jeux qu'elle permet sur un blog, dont je ne me prive pas.

    Cela étant, je tiens à souligner le fait que les possibilités nouvelles de l'outil-blog ont été, dans le processus arborescent de mon écriture, une stimulation tenant à la fois à l'interactivité et aux virtulaités plastiques de ce support. C'est grâce au blog que j'ai amorcé, avec mon ami photographe Philip Seelen, le contrepoint image-texte du Panopticon, et c'est également grâce au blog que j'ai développé mes listes de Ceux qui, accueillies ensuite par l'édition numérique Publie.net de François Bon et son gang.

    Grâce aux réseaux de l'Internet, les 150 lettres que j'ai échangées avec Pascal Janovjak, jusqu'à la période dramatique de Gaza, ont pu exister quasiment en temps réel, et la question de leur publication éventuelle s'est posée à nous, mais leur non-publication ne les ferait pas moins exister.

    Angelus Novus.net

    Benjamin11.jpgEt c'est alors que j'aimerais faire une remarque, liée à une grande lecture, remontant à l'automne dernier, des écrits de Walter Benjamin resitués chronologiquement par Bruno Tackels dans son essai biographique paru sous le titre de Walter Benjamin, une vie dans les textes.

    On sait que, comme il en est allé de Pessoa, les textes de WB ont été publiés pour majorité après sa mort. Or il est possible que, comme le relève d'ailleurs Bruno Tackels, la publication sur le domaine public d'un bloc eût particulièrement convenu à WB. Je me le suis dit et répété en constatant que je m'étais éloigné, ces dernières années, du Système éditorial ordinaire, avec lequel WB a toujours eu un rapport délicat. Dieu sait que je ne me compare pas à ce génie profus, mais l'expérience est significative, que recoupe la récente auto-pubication du dernier livre de Marc-Edouard Nabe sur son site. 

    Nabe37.jpg

    Est-ce une alternative intéressante à l'édition mainstream ? Je n'en suis pas sûr du tout. Notre liberté devrait respecter la liberté de tout un chacun et j'aime assez qu'un jeune écrivain continue de rêver de gloire via Galligrasseuil !

    J'ai été content, pour ma part, de publier mes Riches Heures sous forme de livre, mais le travail amorcé par François Bon & Co à l'enseigne de Remue.net et de Publie.net me semble ouvrir de nouvelles perspectives qui vont changer, je crois, le rapport de l'auteur avec le Système éditorial ou médiatique. Raphaël Sorin voit bien qu'un lecteur-critique-écrivain ne dénature pas forcément son travail en pratiquant l'art du blog - je dis bien l'art du blog, car c'est ainsi que je le vis, bien plus librement aujourd'hui que sur papier journal où le nivellement du Système se fait de plus en plus sentir au détriment de l'art de la lecture. 

    Benjamin13.jpgMais il n'y pas que ça: quelque chose est en train de se passer dont nous pouvons, chacun à sa façon, devenir les acteurs. Walter Benjamin eût-il dit, comme Alain Finkielkratut, que l'Internet est une poubelle ? C'est fort possible. Mais j'aime aussi à penser qu'il l'eût écrit sur son Blog, à l'enseigne évidemment d'Angelus Novus.net.

    Chemins13.jpgAu début de l'année 2012, un nouvel éditeur du nom d' Olivier Morattel, ayant publié un livre surprenant, Au point d'effusion des égouts, d'un youngster qui aurait l'âge de mon petit-fils, nommé Quentin Mouron, m'a proposé de publier un livre avec lui sur papier bio. J'ai marché à l'enthousiasme. Ce vingtième livre de ma firme s'intitule Chemins de traverse et constitue le quatrième volume de mes Lectures du monde, représentant environ 4000 pages publiées. 

    3290233831.jpgEn avril 2014 paraissait L'échappée libre, qui  constitue la cinquième partie de la vaste chronique kaléidoscopique de mes Lectures du monde, recouvrant quatre décennies, de 1973 à 2013. Sa 4e de couverture précisait ce qui suit:  "À partir des carnets journaliers qu'il tient depuis l'âge de dix-huit ans, l'auteur a développé, dès L'Ambassade du papillon (Prix de la Bibliothèque pour tous 2001), suivi par Les Passions partagées (Prix Paul Budry 2004), une fresque littéraire alternant notes intimes, réflexions sur la vie, lectures, rencontres, voyages, qui déploie à la fois un aperçu vivant de la vie culturelle en Suisse romande et un reflet de la société contemporaine en mutation, sous ses multiples aspects.
    Après Riches Heures et Chemins de traverse, dont la forme empruntait de plus en plus au "montage" de type cinématographique, L'échappée libre marque, par sa tonalité et ses thèmes (le sens de la vie, le temps qui passe, l'amitié, l'amour et la mort), l'accès à une nouvelle sérénité. L'écho de lectures essentielles (Proust et Dostoïevski, notamment) va de pair avec de multiples découvertes littéraires ou artistiques, entre voyages (en Italie et en Slovaquie, aux Pays-Bas, en Grèce ou au Portugal, en Tunisie ou au Congo) et rencontres, d'Alain Cavaier à Guido Ceronetti, entre autres. De même l'auteur rend-il hommage aux grandes figures de la littérature romande disparues en ces années, de Maurice Chappaz et Georges Haldas à Jacques Chessex, Gaston Cherpillod ou Jean Vuilleumier.

    Dédié à Geneviève et Vladimir Dimitrijevic, qui furent les âmes fondatrices des éditions L'Âge d'Homme, L'échappée libre se veut, par les mots, défi à la mort, et s'offre finalement à "ceux qui viennent".


    IMG_1575.jpgPost scriptum de juin 2016 : Après L'échappée libre,  trois nouveaux ouvrages ont été achevés, intitulé respectivement Les Tours d'illusion, La Fée Valse et La vie des gens. Enfin, sous le titre de Mémoire vive, un ensemble de mes carnets recouvrant les années 1967 à 2017 devrait paraître en l'an 20**, pour les 7* ans de l'auteur peut-être encore en vie, sait-on. Enfin, je travaille à un autre vaste ensemble de chroniques voyageuses, publiées en ligne sous le titre de Chemin faisant et dont le titre définitif pourrait être Le Tour du jardin... 

    16864891_10212227559311026_3597400430900070615_n.jpgPost scriptum de juin 2017: En mars 2017 a paru, aux éditions de L'Aire, le recueil intitulé La Fée Valse. La réception critique de ce livre, en dehors de quelques présentations de qualité sur la Toile, a été pour ainsi dire nul.

    Elle reflète la débilité complète de la critique littéraire en Suisse romande, et l'affaissement délétère des chroniques culturelles dans ce pays satisfait et repu, contre lequel d'aucuns ont entrepris de réagir, soit en lançant une nouvelle revue littéraire, à paraître cet automne sous le titre de La Cinquième Saison, soit, après la calamiteuse disparition du magazine L'Hebdo, la création d'une plateforme médiatique de qualité, intitulée Bon Pour la Tête et dont il y a beaucoup à attendre !

     

    Nota bene d’avril 2024
    Je lis ces jours, à moins de deux mois de mes 77 ans (le 14 juin prochain, même jour de la naissance d’Ernesto Che Guevara et Donald Trump dont je me tiens à égale distance…), un recueil de nouvelles de l’écrivain franco-israélien Shmuel T. Meyer d’une extraordinaire acuité de perception, face à la tragédie en cours, et d’une qualité poétique d’expression rarissime qui me réjouit en plein accablement.
     
     
    Ce livre me rappelle une nouvelle fois que « ça continue », et j’en ferai demain une chronique sur la « média indocile » Bon Pour La Tête, où j’ai publié plus de 250 chroniques depuis 2017 et  où mon camarade Jacques Pilet remettait hier en cause la pleutrerie de la politique étrangère et financière de notre pays, honte à nos larbins !
     
    Shmuel T. Meyer, dans Tribus, nous rappelle à chaque page que l’idéal sioniste a été trahi en « messionisme » tribal dont le fanatisme n’a d’égal que celui des islamistes massacreurs, et que la déchirure vécue à Jérusalem est l’affaire du monde entier, comme le prédisait Jacques Derrida cité dans La Folie de Dieu du penseur allemand Peter Sloterdijk.
    Or la « folie de Dieu » est, une fois de plus, un défi lancé à la Littérature, journal de bord de l’humanité qui se poursuit aujourd’hui dans la confusion générale et la recherche particulière d’un Sens, ainsi que les évoque le physicien rebelle Freeman Dyson à la fin de La Vie dans l’univers.
    Bref tout continue, on reprend tout à zéro dans la fraîcheur de notre sempiternel âge tendre, mon ami Bona Mangangu vient de m’aider à publier mon vingt-sixième livre, conçu en Oklahoma et imprimé en Grand Bretagne, à l’enseigne des angéliques Editions de La Désirade, où paraîtront demain, peut-être, si Le Créateur et notre directeur de publication consentent, mes proses voyageuses du Tour du Jardin, puis un essai sur Czapski le juste, puis le sixième volume de mes Lectures du monde, intitulé Mémoire vive, puis un roman faisant suite au Viol de l’ange, Les Tours d’illusion, et d’autres livres possibles de ma conception tardive ou d’autre compagnes ou compagnons de route à me rejoindre, qui sait ?
     
     
    Mon avant-dernier livre, paru en Suisse romande en septembre 2023, Prends garde à la douceur, dont AUCUN média local « mainstream » n’a daigné rendre compte, à commencer par le journal 24 Heures auquel j’ai donné vingt ans de ma ferveur généreuse avant son effondrement dans l’insignifiance bavarde, pourrait constituer ma dernière révérence testamentaire avec son triptyque de pensée (de l’aube, en chemin et du soir), mais l’important est ailleurs puisque « ça continue » de toutes les façons possibles, même par le Nuage, en attendant que nos enfants et nos petits-enfants nous relaient dans la folie sacrée de lire ou d’écrire…
     
    Dernier Post Scriptum au 1er mai 2026
     
    Ce matin du 29 avril 2026, je me suis accordé le plaisir malicieux de présenter, à l'attention de mes héritiers réels ou virtuels, l'alternative éditoriale amorcée par la publication de La Maison dans l'arbre aux éditions de La Désirade.
    Après la publication de 26 ouvrages, généralement bien accueillis, à deux ou trois aigres exceptions près, et qui m'ont valu six prix littéraires appréciables, je n'éprouve aucun regret de quitter ce monde d'apparences en laissant une dizaine d'inédits (au moins) dans mes tiroirs, qui en sortiront peut-être un jour, ou pas. Dans l'immédiat et par souci de clarté auprès des miens, voici donc l'énoncé d'un projet et le détail de ses possibles développements. 
     
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    Genèse d'une petite entreprise

    L'acte fondateur des Éditions de La Désirade, à vrai dire aussi imprévu que bienvenu, date de l'initiative personnelle de l'artiste et écrivain congolais Bona Mangangu, ami de JLK, de composer le recueil de poèmes de celui-ci intitulé La Maison dans l'arbre et d'en entreprendre la publication à l'enseigne de la firme américaine d'auto-édition Draft to Print où avaient paru, déjà deux ouvrages de Bona. Grâce à ce considérable travail initial de composition, une première édition du recueil de poèmes, comptant 277 pages et parue sous la très belle couverture conçue par Bona avec un découpage original de Lucienne Kuffer, a paru au printemps 2024, immédiatement annoncée par les relais mondiaux de la firme éditrice avec ces mentions précises:

    À commander auprès de votre libraire habituel en indiquant le numéro ISBN : ISBN-13 ‏ : ‎ 979-8224874934

    ou en ligne: Barnes & Noble (usa), Fnac.com (France) Amazon.uk(United Kingdom), D&R (Turquie), Amazon.com.be (Belgique et Pays-Bas) Buecher, de ( Allemagne) Feltrinelli (Italie), Amazon.com (USA) Amazon.ca (Canada) etc. D'autres plateformes de distribution sont à venir.

    Relance d'un projet (2025)

    Un an après la parution de La Maison dans l'arbre, et pour donner suite à ce premier titre des Editions de La Désirade, une réflexion liée aux particularités de cette édition s'imposait à JLK du fait que les opportunité éditoriales dont il avait bénéficié jusque-là ne correspondaient plus à ses  attentes alors qu'il se  trouvait en mesure de publier une dizaine de nouveaux titres. Par ailleurs, malgré la solution imaginée et concrétisée par Bona Mangangu, et la qualité de l'objet, l'idée de poursuivre ce genre d'auto-édition se heurtait à deux difficultés majeures: le caractère anonyme du processus, alors que l'auteur (selon JLK) est censé entretenir un contact personnel avec son éditeur, et l'absence de diffusion dans l'aire culturelle proche du rayon de travail de l'écrivain.

    De là l'idée de développer, sur les plateformes numériques où le travail littéraire de JLK s'est très abondamment développé (son blog littéraire personnel des Carnets de JLK, à l'enseigne de la plateforme Hautetfort, son site hébergé par Wordpress, sous le titre de Lectures du monde, le site du Passe-Muraille et sa page Facebook), ces éditions de La Désirade où seront répertoriés  tous ses ouvrages disponibles sous forme virtuelle.

    Dès cet automne 2025, dix nouveaux ouvrages de JLK seront ainsi disponibles sur cette plateforme de Wordpress sous le titre général de Lectures du monde. À partir de cette base commune, JLK se propose d'accueillir d'éventuelles propositions de co-éditions sur papier. Toute publication à venir de ses écrits sera donc faite sous le label  des Editions de La Désirade, en parité avec un éditeur réellement engagé dans une collaboration vivante et  assurant la diffusion de l'ouvrage.

    En chantier

     

    (Dix ouvrages de JLK disponibles sur Wordpress à l'automne 2025)

    1. L'Ange blessé. Poésie. Rimes et contrerimes 2024-2025. 190p.

    2. Czapski le juste. Un essai personnel consacré au peintre et écrivain polonais. 120p.

    3. Les Tours d'illusion. Roman, Suite du Viol de l'ange, 25 ans après. 400p.

    4. Les Horizons Barbecue. Rhapsodies. 100 variations en délire controlé sur les visions du peintre Robert Indermaur. 150p.

    5. Le Rêveur solidaire. Chroniques. Choix de textes issus d'un corpus publié à l'enseigne du média indocile Bon Pour La Tête. 350p.

    6. Par-dessus les murs. Correspondance. Un échange de 150 lettres entre JLK et l'écrivain Pasca Janovjak installé à Ramallah. 150p.

    7. Le Tour du Jardin. Carnets volants. Proses voyageuses. 150p.

    8. Kaléidoscope. Panopticon. Mixte de photos choisies par Philip Seelen et de textes de JLK. 150p.

    9. Mémoire vive. Carnets de la suite des Lectures du monde,volume VI. 400p. Le Temps accordé. Lectures du monde VII, 1440 pages au 30 avril 2026.

    10. Ceux qui songent avant l'aube. Listes. 333p.

    PS: l'oeuvre reproduite en couverture de L'échappée libre est de Robert Indermaur. L'illustration de La Fée Valse est de la main de Stéphane Zaech. 

  • Le stoppeur

    littérature,la fée valse

    De toute façon, c’est sûr, le stoppeur n’était qu’un prétexte.

    Quand elle l’a fait monter, j’ai très bien senti que c’était pour me mettre à l’épreuve; et c’est vrai que ça m’a superexcitée de voir les épaules nues du mec dans le rétroviseur.

    - Si tu t’étais vue le mater, qu’elle m’a fait le soir de son ton de sale bête d’intello ravagée, si t’avais vu ta gueule d’esclave hétéro. Non mais c’est vrai, ma pauvre toi: t’as encore vachement de travail sur toi question libération.

    N’empêche que c’est moi que ça libérait, cette crise de jalousie. Je ne me le suis pas fait dire deux fois; et rien n’y a fait quand elle a senti que son plan se retournait contre elle: le soir même je retournais chez Bob qui ne s’est pas fait prier pour me laisser revoir ses épaules et tout le toutim.

    (Extrait de La Fée Valse)

  • Par les temps qui courent

     

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    L'honneur et le bonheur me furent accordés, en 1996, d'être le premier lauréat du Prix Edouard Rod, fondé par Jacques Chessex, pour mon livre intitulé Par les temps qui courent. Dans la foulée, Maître Jacques me fit un plus grand bonheur et un plus grand honneur encore, en préfaçant la réédition de ce livre aux éditions Le Passeur de Nantes. 

     

    Sound and fury par les temps qui courent

    Par Jacques Chessex

    De Jean-.Louis Kuffer, il n’est pas une attitude, ou un acte, qui ne montre un créateur. Romancier, poète, critique littéraire, commentateur de tableaux, peintre lui-même et dessinateur, Jean-Louis Kuffer est un artiste, au sens premier un homme d’ars, un artifex, celui qui façonne, qui invente et ne quitte jamais, même dans les moments de fatigue,un état de poésie où je le vois vivre, et se dépasser, avec une fureur allègre.

    Mais Jean-Louis Kuffer a choisi sur tous les autres le métier d’écrivain, car c’est dans l’écriture que cumule à  son regard ce qui l’attire et le passionne pour les livres, - évidemment pour les siens : la vibration et le timbre du texte, les ruses et les tours de sa syntaxe et de ses divers agencements, sa placedans l’œuvre et dans les œuvres du siècle, son retentissement précis, varié, en nous et en lui ; la voix sourde, aussi, qui court sous le texte, et que l’oreille de l’écrivain-lecteur doit capter chez l’autre et au fond de ses propres os.

    À cet endroit Jean-Louis Kuffer est un lecteur mimétique et un parfait écrivain, je veux dire : un homme d’écho à sa rumeur secrète, et à sa rertanscription patiente, têtue, aiguë, dans le manuscrit qu’il a sous la plume. Rumeur secrète ? Réseaux, appels, correspondances, portes battantes, cavernes pleines de trésors ou d’horreurs : voilà donc le métier de vivre et de l’écrire, toujours exigeant, surveillé, lucide dans les remous et les drames.

    Aussi bien l’œuvre de Jean-Louis Kuffer est-elle premièrement autobiographique : elle tire ses thèmes, sa substance, sa morale, de l’histoire de l’auteur lui-même. Elle comprend à ce jour quatre volumes, qui explorent et relatent les lieux, les figures, les circonstances de sa vie, plongeant la sonde dans un pays réel et imaginaire, très lourd de signification pratique, une sorte de deep South faulknérien, que Jean-Louis Kuffer retrouve dans sa propre rumeur, sound and fury de l’âge adulte, certes, mais élans, tourments, vœux de l’adolescence, et paysages, personnes, haltes de l’enfance heureuse et inquiète à la fois de tant de voies à pressentir et à nommer.

    Si j’écoute aujourd’hui le bruit des quatre livres de Jean-Louis Kuffer (car les livres ont un bruit, comme ils ont une densité, un poids, une distance, une couleur), je suis frappé par un bourdonnement sourd et précis, une tonne pleine d’échos, d’accords, de vibrations, de retentissements, quelque chose comme la contrebasse de Charlie Mingus et les tambours arabes modulés sous la mélodie vrillée de Mile Davis.

      L’écriture de Jean-Louis Kuffer a ce même don de rythme profond, insistant et intermittent, ce pouvoir d’association métaphorique, de liaison audacieuse et mélodieuse, de rupture soudaine – de break – dans le tempo du blues soutenu. J’ouvre Par les temps qui courent, le dernier livre de Jean-Louis, je prends Nus et solitaires et je suis immergé dans une solitude à couper au couteau et comme vibrante de sa nudité, une détresse claire où l’être presque exulte de n’être que l’être périssable, menacé, abandonné à sa soif de l’autre et de son propre salut improbable : « On venait de passer d’uneannée à l’autre et je m’étais retrouvé dans le quartier des naufragés de La Nouvelle-Orléans… Tu auras trente-trois ans cette année, me disais-je, et c’est l’âge qu’on dit du Christ en croix et celui de Mozart au Requiem ou de Rimbaud au Harrar, et toi tu n’as rien fait. 

    Toi, je, encore je, vous voyez, non point celui de l’ego à mettre en valeur mais le personnage en moi lucide, ironique, à regarder celui qui peine à devenir (ou simplement à rester) l’image en lui de l’écrivain qu’il veut être, qu’il doit être, par les temps qui courent et qui ruinent.

    Drôle d’entreprise, se raconter, quand on n’a que ses manques à dire, ou ses failles, ses errements, et la chère caverne aux trésors enfantins paraît si loin, et si proches, si invitantes sont les tentations du rire noir. C’est alors que revient le propos de Thomas Wolfe, souvent invoqué, et qui se tient en épigraphe sombre à ce livre : « Nus et solitaires, nous sommes en exil. Dans l’bscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère ; de la prison de sa chair, nous sommes passés dans l’indicible, l’incommensurable prison de cette Terre. »

    Il est intéressant, cet agrandissement paradoxal de la matrice à la prison du monde, de la chambre d’hôtel au voyage intercontinental, - La Nouvelle Orléans, le Texas, New York, Tokyo, Cortone, Florence, Rome, un hôpital ou le bar de la Tour, à Lausanne, ou telle rêverie dans les livres, très souvent sur les traces du pèlerin admirable, Charles-Albert Cingria, compère très aimé et célébré.

     

     Qui dit agrandissement, à l’ordinaire, dit aussi enrichissement et plaisir. Tout se passe comme si Jean-Louis Kuffer, en voyageant, se retrouvait moins cerrtain qu’au point de départ. À savoir que se déplacer n’est pas s’augmenter, ou penser plus juste, plus près de son destin ou de sa singulaité métaphysique. Charles-Albert Cingria le savait, qui s’étonnait de la multiplicité et de la ressemblance des phénomènes. Jean-Louis Kuffer, à son tour, se déplace sans illusion : c’est son style, comme celui de Charles-Albert, qui accuse la stupeur des chutes, des extases et des analogies fantastiques. Car voici une écriture au vigoureux relief, à la fois de syntaxe et de lexique, une écriture  toujours marquée d’une puissante et farouche liberté d’esprit. J’en éprouve un sentiment de connivence, d’admiration et de plaisir qui me lient, feuillet à feuillet, davantage à l’ouvrage entier.

    Mais que serait le style sans la volonté, l’esprit, le cœur qui le nourrissent et le tiennent ? Les sept chapitres des Temps qui courent sont habités par ces forces, cette tension bénéfique, et cela aussi les agrandit, comme la vision tutélaire et prophétique de Thomas Wolfe, à la dimension des seuls ouvrages nécessaires.

     

    Ecrivant sur la peinture et Czapski, « chaque toile, remarquait Jean-Louis Kuffer, si banal ou même trivial qu’en semble parfois le sujet, nous apparaît comme une tentative éperdue de transmettre une révélation ». Je réfléchis sur cette proposition, ne pouvant m’empêcher de la rapporter au travail de l’écrivain de Par les temps qui courent. J’ai toujours pensé moi aussi qu’une œuvre est forte si elle révèle plus qu’elle même, - au-delà de la matière, de l’écriture, du monumentum, du bloc mallarméen du Livre, c’est alors un lien avec le sacré, avec la merveille ou la part de transcendance qui éclaire le mystère physique du texte comme l’âme est la lampe du corps.

    « La vie est là, simple et terrible, nous dit la peinture de Joseph Czapski. » Quand il note cette évidence, comme dans les chroniques des Temps qui courent, Jean-Louis Kuffer reconnaît la rencontre, insupportable d’obscure simplicité, du réel et sa verticalité abyssale – relisez Limbes de l’Abyssin.

    Survient alors la mort du père, - voici Tous les jours mourir, où le texte à la fois porte la peine heure par heure et s’élève, par l’effet d’une plénitude grave, à une magnifique intuition de la mort dans la vie, la perte, le silence, l’impuissance du vivant, les ténèbres qui veulent gagner, la mémoire qui ne cède pas, le mot qui demeure religieux : « …je voyais les objets, je voyais le monde, et c’était le monde qui priait ».

    Peu de livres m’ont donné,depuis quelque temps une telle joie et une telle émotion. C’est aussi qu’il répond à mon vœu qu’un livre soit plus qu’un livre, si de la maille de l’écrit y naît l’Idée, ainsi dans la lutte biblique avec l’Ange, les efforts désordonnés de l’homme lui apprennent sa part de divinité, et toute page digne d’être lue manifeste cette découverte.

    Un écrivain vrai nous surprend toujours : je ne pronostique rien, je pressens. Jean-Louis Kuffer agit sur un espace très proche, battu de nos piétinements et nos combats et sur les confins où luisent les ailes des anges. Je sais qu’il explore ces territoires au plus près, au plus enfoui, avec une stupeur méticuleuse qui nous vaudra, toutes ces années qui viennent, de denses, inquiétants et beaux ouvrages de poète visionnaire et de conteur dur. Lui-même les ayant gagnés, ou reçus, comme la manne que reçoit l’errant aveugle de faim en plein désert.

    Ropraz, 1996.

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  • Comme en rêvait le Capitaine

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    « La grammaires est la base, le fondement de toutes les connaissances humaines » (Frédéric Rimbaud, père d’Arthur, combattant en Crimée et traducteur du Coran)
     
    Je ne vous entends pas très bien
    dans le grand bruit que font
    tous vos influenceurs,
    où toute opinion les vaut toutes,
    où tout devient déroute,
    parodie de vaine sapience
    ou prétexte à haute palabre
    dans la langue de marbre,
    je veux dire : la langue de bois
    au fil de sabre
    de l’imbécile impatience
    indifférente aux vraies saveurs…
     
    La Machine saura très bien
    mimer cette grammaire,
    et moduler tout savoir-faire
    de l’ancienne parlure
    sans faille ni rature,
    saura même le point-virgule,
    secret de la férule
    des anciens maîtres littéraires,
    saura tout n’est-ce pas,
    sauf le devinez-quoi…
     
    Le père de Rimbaud parlait fort,
    mais rêvait en secret
    d’un fils lui sortant de la cuisse
    et parlant comme on dit: en langue,
    sans éviter l’harangue
    un peu vulgaire dans les troquets ;
    un vrai fils quoi, qui bande et pisse
    au ciel où Dieu ravi
    qu’on Le fasse exister ainsi
    ne peut que tout bénir
    de ce chant et de son soupir…

  • Révélations de la vie

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    Ce mercredi 3 juin. – Je reviens, ce matin de la saint Kevin (lequel resta les bras en croix sept ans durant, comme on sait, les oiseaux nichant dans ses mains, et défunta en l’an 618 à l’âge de 120 ans), à la lecture des Révélations de la mort de Léon Chestov, dont les dernières inscriptions, au stylo rouge, notées en marge de mon exemplaire , datent du vendredi 4 juin 2021, six mois exactement avant la dernière nuit de Lady L., ce que je vivais alors d’horriblement éprouvant, avec elle et nos filles, faisant écho aux recommandations de Chestov aux deux siennes qu’il enjoignait, derrière les horreurs évidentes de l’existence, de prendre en compte la vie entière avec ses révélations non moins lumineuses...
     
    COSMOS. - Une longue et bonne conversation téléphonique avec l’AB, auquel j’ai répodu en plein brouhaha de L’Oasis bondé comme rarement, mais impatient et tout heureux de lui parler, a été l’occasion de conclure hier soir une bonne journée marquée par les retrouvailles d’avec l’ami JDR, lequel tenait à m’offrir une plaquette consacrée à une espèce de peintre de nos régions, et qui m’a donné par la même occasion de très beaux portraits photographiques d’Alexandre Zinoviev, de Maurice Chappaz et de Jacques Pajak ; et à JDR comme à l’AB je me suis fait un bonheur d’évoquer le film vu la veille, relevant d’un grand art essentiel auquel tous trois restons également attachés.
    De fait Cosmos vaut précsément, à mes yeux , par l’intensité exceptionnelle du regard de Germinal Roaux sur les éléments fondamentaux de notre relation avec la vie , par delà la perception de la souffrance quotidienne et les occurrences de la mort figurées immédiatement par un arbre en feu, puis un crâne rappelant celui d’Yorick, sans rien de morbide pour autant mais comme une progressive révélation, là encore, de la beauté ds choses et de la bonté des êtres.
    À ceux qui prétendent que tout est foutu, qu’il n’y a plus rien qui vaille – et notre petit trio, avec l'AB et JDR, est le témoin indéniable de la disparition d’une société plus sensible aux arts et aux vrais échanges que celle de la nébuleuse numérique -, que la littérature et le cinéma actuels ne sont plus rien sur fond de déshumanisation et de décadence générale, je réponds ainsi : Cosmos, en pensant aux graines de cette fleur qui passent de la main de Lena à celles de Léon.
    Je doute que l’AB, vivant pourtant à cent mètres du cinéma où se projette Cosmos, trouve l’énergie de s’y rendre sur ses jarrets fatigués de nonagénaire avancé et sans cesse menacé de choir (son onzième commandement est : tu ne tomberas point…) , mais peu importe , comme il importe peu qu’il lise réellement les 700 pages de la biographie de Rimbaud, par Claude Jeancolas, dont je lui ai parlé avec autant d’élan que de Cosmos : à vrai dire tout ce qu’il a vécu dans sa longue vie de fils de paysans protestants passé au catholicisme (la Mother n’a pas dû apprécier…) , ses paroisses successives et ses accointances avec divers démons avérés des cieux poétiques (de Gustave Roud à Jacques Mercanton, ou de Georges Haldas à Philippe Jaccottet, entre autres), sans parler de sa relation privilégiée avec ce probable saint que fut l’Abbé Zundel en bisbille récurrente avec les fonctionnaires de Dieu – tout ça fait de l’AB un cosmos en soi qui me dit lui-même que rien ne le touche aujourd’hui plus que la seule et simple vue d’un bambino dans son landau…
     
    DU BRUIT DE COSMOS. – M’ayant repéré au premier rang de la salle ou se projetait Cosmos, alors que lui-même présentait son film sur la scène, Germinal Roaux s’est inquiété le lendemain, via Messenger, du fait que j’aie peut-être été indisposé par la violence intempestive de la bande-son de son film, où les bruits du monde (tant la nature, l’orage, le vent et la foudre, que les camions et les pioches des démolisseurs rasant une humble maison pour y faire passer la route du Progrès) sont en effet en violent contraste avec le murmure des humains, mais non, pas du tout : fallait ça justement, mon gars, fallait cette vérité de plus comme toutes celles que tu as traquées et rappelées - révélations de mort et de vie, etc.
    V

  • Au Barbare

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     Pour Léo

    C’est dans la lumière assourdie de mes seize ans farouches que me ramène à présent ce soleil d’hiver, je ne sais trop pourquoi, ou peut-être à cause de ce quelque chose de très pur qu’il y avait chez l’enfant de chœur que j’étais alors, comme une musique naissante, un amour fervent quoique sans visage encore, mais également de cette ardeur rebelle qui ne m’a jamais quitté – et du coup me reviennent les noms d’Utrillo et de Verlaine, je fume comme une usine et je crève de solitude blême, et combien j’aime cette douleur lancinante qui me fait rechercher la protection des vieilles arches et des impasses de la cité médiévale à peu près encore propices à l’élégie de ces premiers âges, et me reviennent les noms de Brel et de Brassens tournant sur le plateau du juke-box du Barbare au tréfonds de ces années-là.
    C’était alors une espèce de trappe enfumée aux murs capitonnés de toile de sac rouge sang-de-bœuf passé et aux tables très basses où toute une tribu d’étudiants et de traîne-patins plus ou moins artistes s’acharnait à refaire tous les jours le monde. Cent fois je m’en étais approché sans oser en franchir le seuil maudit, et cependant plus j’hésitais et plus je m’enferrais dans la croyance secrète que là-bas, dans cet antre aux fenêtres à petits carreaux tatoués de nicotine par lesquels ne filtrait plus que la quintessence du miel alchimique du jour, se perpétuaient les rites mystérieux de la Vraie Vie. Ensuite de quoi, m’y étant risqué une première fois, je n’eus de cesse que d’y revenir.
    À cet âge où l’on n’est rien, on s’imagine qu’il suffit, pour se poser devant le monde, d’une gauloise à torailler en lisant ce livre des livres qu’on emporte partout avec soi, et c’est mille fois vrai. Que le philistin s’en vienne donc prétendre que Moravagine de Cendrars n’est pas le livre des livres : cela lui ressemble après tout, alors que depuis qu’on a lu Moravagine on sait que la femme est maléfique et que l’homme est son esclave et que le poète est un outlaw dans la société foutue des temps qui courent.
    Quant à moi, j’en avais assez d’endurer depuis tant de temps le même lapement des familles au potage velouté du dimanche, à croire qu’au siècle des siècles cela se répéterait ainsi lugubrement dans cette odeur rampante d’asile de vieux en rase campagne, tandis qu’auprès de Moravagine je m’étais reconnu de la race proscrite, et tout était chaque jour tout neuf sous un autre soleil pour ce gibier de cosaques que nous étions tous deux, chevauchant des locomotives frappées au sceau de la Révolution de part en part de la Russie en pagaille, puis disparaissant et resurgissant finalement parmi les Indiens bleus d’Amazonie après tant et tant d’épreuves et de jungles et de fièvres et de moucherons vampires – et je restais là tout effaré dans la rumeur de jazz et de messes basses de ce bar dérivant de mes heures clandestines, et je me figurais qu’il n’y avait rien de plus beau dans cette chienne d’existence, et c’était mille fois vrai.
    J’arrivais au Barbare par des chemins à moi liant entre eux d’autres lieux dont j’avais déjà perçu l’étrange rayonnement. Il y avait cette espèce d’éminence aux herbes folles des hauts de la ville où je m’attardais souvent au déclin du jour pour y soliloquer tandis que, l’ombre des grands arbres qu’il y avait là m’enveloppant de son silence de sanctuaire, les blocs de béton troués de cent mille fenêtres des nouveaux lotissements étagés en contrebas semblaient appareiller vers l’ouest dans la dernière lumière. Ou c’était la zone de ravins et de taillis des confins de la ville à laquelle on accédait par des chemins creux d’une sauvagerie qu’accentuait parfois la rencontre d’un chiffonnier à faciès de corsaire. Or, m’enfonçant dans ce dédale de sentes aux odeurs de carton mouillé, j’étais tombé certain jour, dans une clairière sablonneuse, sur un divan de skaï défoncé dans les vestiges duquel j’avais entrepris de lire ce livre des livres qu’était cette fois Alexis Zorba, et le soleil avait disparu par-delà les rangs de hallebardes inclinées des sapins, et la pénombre remontait le val avec son souffle de glacier que je m’éternisais encore dans l’incendiaire clarté de Crète. Ou c’étaient tous ces endroits oubliés, à l’écart des rues processionnaires du centre-ville ou des vertueuses promenades des jardins municipaux à boniches bernoises, dont il émanait cette même musique sous la pluie ou la neige que j’entendais chez Rimbaud, et là aussi je revenais et revenais sans diable comprendre ce qui m’y attirait à tout coup.
    Au Barbare c’était le style velours côtelé, cafés serrés, filles émaciées par trop d’énervements politico-sentimentaux, et cette fatigue métaphysique répandant du matin au soir, dans l’atmosphère, son gaz subtil de douce désespérance, ce genre miné que nous nous devions d’afficher, qui tissaient à la fois notre emblème bohème et notre confort. C’était le rendez-vous du vague à l’âme; à longueur de cigarettes nous y remâchions notre insondable mal d’exister; nous ne pouvions concevoir de nous agglomérer à l’abominable société; les plus purs d’entre nous parlaient de tout mettre à sac, ou bien ils se taisaient, farouches, sombrement déterminés à se précipiter tantôt du haut du pont aux suicidés qu’il y a à un jet de pierre de là – ce qu’attendant ils commandaient un nouveau café à Gino.
    Il y avait là comme une chaleur. On se sentait en complicité même sans rien dire. D’ailleurs le jazz parlait pour nous : Thelonious Monk égrenait son chapelet de perles de bois de lune, ou c’était Billie Holiday qui pleurait dans le gilet du Seigneur. On était bien. Ce n’était pas le confort mollusque des tea-rooms de rombières: cela grinçait parfois ; il y avait de l’impatience théâtrale dans l’air et de la verve, de la véhémence, voire même du venin. Du fond de sa barbe le barbouilleur Melchior lançait des sentences définitives, comme quoi la nuit dernière le Sphinx lui était apparu, qui s’enfonçait dans les sables du désert. Or sacrebleu, ne savait-on pas, de longue date, qu’il s’agissait là d’un signe annonciateur de cataclysme prochain ? Ou voici que débarquait le timonier de la Jeunesse communiste et quelque émule qu’il chapitrait en gesticulant. Sans cesse furibond, le sectateur de la Révolution permanente maniait, comme personne, sa rhétorique de guerre, tandis que Jacques Brel, dans sa boîte à musique, n’en finissait pas, lui non plus, de vitupérer le Bourgeois.
    Ainsi les mots affûtés, brandis, chargés jusqu’à la gueule nous aident-ils, en adolescence, à ne pas désarmer. Car le monde est inhabitable, intolérable la convenance de se lever le matin, prendre le tramway, se rendre au bureau, reprendre le tramway et recommencer tous les jours ce manège – impensable qu’on se contente de ça.
    Tout alentour, dans le quartier d’où je venais, ce n’étaient que fleurs en pot et que chapeaux mous, que faits et gestes posés, que sourires contraints, que lieux communs ressassés. Or je flairais leur odeur de propre, et derrière les croisées je devinais ces aguets, ce concours de vertus, ces mines penchées, doucement insinuantes, du style je-vous-surveille-pour-votre-bien.
    Partout je repérais l’accroupissement. Tel un symbole je me rappelais, pour mieux le vitupérer, le claquement sec du sécateur du fondé de pouvoir Untel tout affairé à la taille de ses bordures de buis alignées au cordeau. De fait il y avait quelque chose, dans la nature même de ce bruit, qui m’était ­philosophiquement intolérable, comme s’il se fût agi d’une mâchoire s’acharnant sur le vide avec quelle rage bornée, opiniâtre, métronomique, et quelle meurtrière minutie. Ou c’était le silence qui m’oppressait, dont la pesante densité, les dimanches, matérialisait en quelque sorte l’ennui vaseux des béatitudes petites-bourgeoises.
    J’étais exaspéré à outrance, mais je le recherchais aussi bien: c’était la plaie qu’on gratte, le suave calice de la déploration; au lieu de les fuir je revenais en ces allées mortifères renifler cette odeur sans odeur.
    Cependant je me levais chaque matin, prenais le tramway et tombais invariablement sur cette espèce de colosse aux yeux tristes, avec sa pipe et sa serviette de prof routinier, dont j’ignorais que c’était Schlunegger. Or j’en avais fait l’image même de l’accroupi. Parce que son regard avait des absences et qu’il diffusait comme une aura, je l’accablais de tous les reproches en me jurant de ne jamais me résigner de la sorte. C’était l’incarnation du dégonflé, me semblait-il, et c’est ainsi que je me rappelais le personnage jusqu’au jour où, des années plus tard, je le retrouvai en effigie dans le recueil posthume de ses Œuvres.
    Alors je ne sais trop ce que j’en ai pensé. À peu près rien sans doute. Ou peut-être simplement: tiens, mais c’est l’ours-poisson ! Car telle était l’image qu’il m’avait également laissée de lui, et dans ses poèmes je retrouvais sa lenteur d’eau dormante et cette lueur dans son regard, ce mélange de lucidité déchirée et d’accablement que j’avais cru de la veulerie, cette palpitation d’un cœur pris au piège, ce poids énorme, cette présence comme infectée et cette ombre de flamme pourtant.


    c366ba5607f6617fe00ce49d87a62e8d.jpgÀ présent c’est Noël et je marche tout seul sous le ciel plombagin, le long du lac aux eaux transies; et combien j’aime la mélancolie de ce jour sans couleur de décembre, cette lumière dense et diaphane de la vieille douceur du monde, comme à des lieues de toute atteinte.
    Cela me tient depuis ces âges des premiers vertiges. C’est comme une sorte de révélation. Subitement on voit les choses sous un autre éclairage: on est là sur une grève ou dans un dédale de hauts murs, par les bois ou les avenues, et voici qu’on lévite pour ainsi dire, tout allégé quoique plus proche à la fois du monde alentour; ou c’est comme à l’instant, le long de ce chemin surplombant les enrochements du bord du lac où cent fois j’ai passé et repassé depuis tant d’années à me réjouir ou à pester dans mes soliloques déambulatoires: subitement on se découvre ou se redécouvre unique et c’est au même moment cette clairvoyance lancinante et cette reconnaissance aveugle; au même moment on touche à ses limites et se tissent de nouveaux motifs sur la trame, mais ce n’est pas affaire de vouloir ou de savoir, car tout procède de cet élan primordial d’on ne sait quel amour de toujours – et voilà l’abracadabra.
    Quelques instants plus tôt j’avais la tête ailleurs, une fois de plus encombré par le fatras de la vie qui va. Comme des myriades d’autres égarés dans le grouillement brownien de la planète, je me trouvais donc là, marmonnant imbécile en l’habitacle de ma deux chevaux à me ressasser des trivialités : penser à ça, faire ça, régler ça et ça; et j’actionnais les machins, la route avait fait place à l’autoroute, il y avait une rangée de saules derrière lesquels se distinguaient les sémaphores oxydés d’une voie ferrée, mais je voyais sans voir, cent fois j’avais passé et repassé dans ce décor de banlieue, aussi était-ce d’un œil indifférent que je le traversai comme à l’ordinaire, et bientôt je fus en ville et parce que j’avais à faire ça et ça dans le périmètre des grands magasins, je me retrouvai peu après au troisième dessous du parking souterrain qu’il y a là, lorsque telle chose m’apparut.
    Jusque-là j’avais fonctionné : tous obstacles repérés, pièges éventés, menaces circonvenues, et le même automate allait maintenant diriger mes pas, lorsque tout carambola. Mais à quoi diantre cela tenait-il ? Mystère considérable, car à l’instant je me trouvais encore dans les soubassements de la crypte à voitures. Or, très étrangement, c’est de ces lieux affreux que me saisit soudain la fatidique beauté. Subitement m’apparut ce pilier rouge sang, contre lequel je m’étais garé, comme la pièce enfin retrouvée de quelque rutilant meccano; et du même coup se regroupaient, sous l’effet de cette poussée jubilatoire, tous les détails du même tableau que tout à l’heure je voyais sans voir : ce puits d’échos à la Piranèse, ces rampes en lentes vrilles, ces énormes conduits bleu dragée et les gens surtout – cette femme à lévrier de faïence vivante se pressant vers la sortie (son air de se prendre pour une altesse qui m’eût révulsé en toute autre circonstance, mais à l’instant sa fragilité m’apparaissant là-dessous et son élégance lancée), ce couple de retraités se serrant frileusement l’un contre l’autre à peine extraits de leur limousine, cet adolescent aux cernes mauves et, là-haut, sous le ciel d’opale, de part et d’autre de l’échiquier public, cet étudiant et ce vieillard aux mêmes longs manteaux d’hiver–, les cloches de la cathédrale et de l’Hôtel de Ville se répondant par-delà les frondaisons du jardin suspendu où tant de fois je m’étais attardé avec mon livre des livres du moment, et d’autres jardins, et tout au bout des quais policés, au-delà des allées ratissées pour villégiateurs prospères, cette infime corniche formant frontière entre les arbres et l’eau que je parcourais à présent.
    Il y a là quelque chose d’indicible, mais c’est cela même que j’aimerais dire et rien d’autre. La plupart du temps, nous sommes tout semblables à ce démon de la légende russe qui se traîne au monde avec ses paupières lui pendant aux chevilles. Les yeux grands ouverts nous ne voyons rien; ou plutôt nous voyons ce que nous voyons et nous constatons que c’est comme ça ou que c’est comme c’est, que la vie est la vie et qu’on est comme on est.
    Trente-six mille pèlerins font escale chaque jour devant ce qu’on leur dit être la représentation de la sublimité picturale en tant que telle, et pourtant ils ne voient que ce qu’on leur dit qu’il y a à voir, et plus ils en veulent ou en savent et moins ils en discernent ce qu’il y a vraiment à y voir, ce qui s’appelle voir. Car il y a beauté et beauté, et l’on ne verra rien de l’immarcescible si l’on reste aveugle à la première venue sollicitant de notre part ce seul imperceptible élan qui fait le partage entre rien et tout.
    Dans le sable de la petite anse qu’il y avait là, j’avais ramassé ce galet curieusement armorié qui n’était, à vrai dire, qu’un éclat de porcelaine aux arêtes adoucies par l’eau; et j’imaginais le parcours de ce vestige de rien du tout. C’était l’instant même où des liens inattendus se révèlent, tissant entre objets et visages, pensées et parfums, songes et souvenirs, tout un entrelacs de résonances à n’en plus finir.
    Il y avait cette éclaboussure noire d’un ancien feu de grève qui me remémorait, au fond de sa nuit, l’étoile sans cause de Schlunegger dont je recueillais, ainsi, les débris de la musique perdue. Je me rappelais le bric-à-brac de mes poches de gamin, fonds de tiroir et sacs d’école dont le contenu était allé grossir, à travers les années, la coulée silencieuse de mes vies successives: l’effigie en miniature de la star Ava Gardner à l’importante poitrine, fleurant le chewing-gum, et que j’avais retrouvée dans mon premier dictionnaire; le petit masque exotique de bois de rose à l’expression de suave férocité qu’un oncle voyageur m’avait ramené de Malaisie et que je revois parfois, souriant dans la pénombre, comme un obscur emblème; ou encore, précieusement conservé dans sa pochette de papier de soie, les pattes jointes comme pour une oraison, ce spécimen de papillon rare chassé, quelque après-midi de gloire estivale, par l’écrivain lépidoptériste Vladimir Nabokov qui, de sa main tremblante des ­derniers jours, en fit cadeau à mon compère Reynald une veille de garde à l’hôpital, et que je conserve comme une relique poudrée des ors de cet autre été où mon plus cher complice de sac et de corde s’est abîmé dans les séracs du Mont-Dolent.
    a646cdd7059fcd1cdb7482a5ec19e126.jpgMon compère Reynald me disait au gré de ses découvertes: il n’y a que Mozart de sublime. Alors je le charriais. Ou revenant de Florence avec sa douce il me balançait: à côté de Michelangelo plus rien ne tient debout. Et du coup j’enchaînais avec mon éloge des poubelles de Venise dont l’apparition matinale, tel automne de noir cafard, m’avait ramené subitement à la ferveur d’être avec plus d’effet que tous les Maîtres avérés; ou bien je célébrais la couleur orange et l’heure éternelle, sur le Campo de Sienne, à ce moment de la lente déposition crépusculaire où toute beauté, de la fontaine déjà rafraîchie aux créneaux des palais retenant d’ultimes flammes, se répand en lumière d’un autre monde.


    Ensuite je suis revenu sur mes pas en m’efforçant de ne plus penser à rien. J’avais encore à passer au journal. Malgré l’animation croissante des rues, je continuais de ressentir cet apaisement et cette bienveillance diffuse qui procèdent de la Vraie Vie; et ce fut dans ces dispositions que, peu après, je me pointai à la rédaction, étrangement déserte à cette heure, où je m’affairais machinalement à régler ça et ça lorsque, de la sorte d’état de lévitation dans lequel je me trouvais à ce moment, je fus subitement arraché par cette autre apparition.
    L’arbre de Noël se dressait là, comme un spectre. On en avait fiché le pied dans un écrou de fonte, puis on l’avait orné de boîtes de bière vides et de guirlandes de papier de cabinets.
    Je l’avais d’abord vu sans le voir, comme il en va des choses qui forment le décor de nos transits ordinaires; et probablement un réflexe somnambulique m’avait-il alors tenu lieu de pensée, concluant à l’aspect vaguement saugrenu de l’installation. Au reste, ce devait être le sentiment de tout un chacun puisque personne n’avait, à l’évidence, trouvé à y redire jusque-là. Sur quoi j’en vins à éprouver comme une sorte de gêne corrosive et de vague dégoût mêlé de vergogne. Oui c’était cela surtout : j’étais écœuré. Il y avait là plus qu’un emblème de dérision : le signe d’un consentement à la dégringolade qui trahissait notre faiblesse à tous. Car il va sans dire que personne ne l’avait voulu. Cela s’était fait comme ça. D’ailleurs il en allait ainsi d’un peu tout : parce qu’on n’était plus sûr de rien, on laissait faire, quitte à s’indigner ensuite saintement en incriminant la chiennerie ambiante.
    Cependant il me semblait, depuis que j’avais commencé de remuer ces pensées, que je me dédoublais et que tout m’apparaissait sous une autre lumière encore, froide et limpide, plus précise et plus crue. C’était Noël, à l’instant je me trouvais dans la salle d’édition du journal dont j’étais alors le mercenaire, et là-bas dans leur cage de verre les télex vomissaient les nouvelles du soir : un enfant empalé sur les hallebardes de l’enceinte d’un jardin public, un séisme en Albanie, des émeutes, une tour infernale, un scandale financier, le message de paix du Saint-Père – c’était le sempiternel tout-venant qui se déversait et s’entasserait quelque temps en strates de papier de soie, puis disparaîtrait aux oubliettes. Plus tard on établirait qu’en tant d’années il y avait eu tant d’enfants éventrés sur des grilles de square, dont le fils d’une célébrissime actrice de cinéma, mais celle-ci aussi avait disparu depuis lors, donc pas moyen de resservir la sauce, en conséquence de quoi statistique et story passeraient au panier.
    Les faits qui s’inscrivaient sous mes yeux dans le crépitement des machines étaient censés me confronter à ce qu’il y a de plus réel. Pourtant il me semblait à la fois que ces lieux diffusaient une atmosphère limbaire où tout se trouvait aussitôt acclimaté. À vrai dire il se passait trop de choses au même moment pour qu’on pût seulement le concevoir. Ou peut-être n’était-ce qu’un rêve ? Après tout, quelle preuve tangible détenait-on de la réalité réelle de ces faits ? N’étaient-ce pas que des rumeurs passibles d’autant de démentis formels ?
    Tout à l’heure il y aurait du mouvement dans le périmètre. Le secrétaire de rédaction avait déjà fait son apparition au fond de l’aquarium, avec sa face de carême et sa gauloise au coin du bec. Il était à prévoir qu’il case l’enfant empalé en avant-der, puisque l’accident s’était produit hors de la zone d’influence du journal et qu’il n’y avait pas de photo prenable dans le bac des agences. Quant au titre, il en proposerait un qui sauterait, ça ne faisait pas un pli, parce que trop agressif ou point assez; et comme à l’ordinaire on l’entendrait maugréer, en tirant sur sa sèche, que de-toute-façon-il-n’en-avait-rien-à-cirer-bande-de-salauds.
    Au moment de quitter les lieux, j’esquissai un vague signe de complicité à l’adresse de l’irascible tabagique, sans me rapprocher pour autant, pressentant confusément qu’il m’en voudrait de le distraire, ce soir plus qu’un autre, de ses humeurs de massacre. De même me semblait-il illusoire de chercher à m’enfoncer plus profondément dans la substance de toute cette détresse que les formules lapidaires des téléscripteurs réduisaient à moins que rien. Il fallait faire silence et c’était tout.


    Dieu sait pourquoi l’idée me vint, lorsque je me retrouvai dans la cramine nocturne, de m’en retourner at home les yeux fermés. Je me serais laissé guider. J’aurais surfé à fleur de macadam en murmurant des incantations. Quoi qu’il m’advînt, j’eusse parié pour la confiance. D’ailleurs n’en allait-il pas ainsi depuis que, pour la première fois, j’avais franchi ce seuil invisible ? Sans doute n’en faisais-je qu’à ma tête; et puis j’avais ma barque à mener tant bien que mal; et je n’en finissais pas de me repaître de visible et de tangible. Mais n’allais-je pas mon chemin comme dans un rêve éveillé ? Et ne restais-je pas convaincu que la Vraie Vie est ailleurs ?
    À seize ans, la Vraie Vie, j’avais pensé la trouver dans la fumée du Barbare, et c’était mille fois vrai. Puis je l’avais située dans la Théorie de l’Absurde, puis dans la Pratique de la Révolution, puis dans l’Harmonie Sphérique, puis dans la mise en pièces de tout ça, et à chaque fois ç’avait été mille fois vrai.
    Or, c’était Noël, et je me rappelai les lumières de mon enfance. Je me trouvais à présent au milieu du chemin. Tout à l’heure je verrais s’allumer, dans les yeux de mes innocentes, ces étoiles qui me guidaient dans les ténèbres catastrophiques. J’allais les yeux fermés. Tout à l’heure je retrouverais ma douce amie et moins que jamais je ne saurais dire, alors, où était la Vraie Vie.

    BookJLK7.JPGCe texte constitue le premier récit d'un recueil intitulé Par les temps qui courent, paru en 1995 chez Bernard Campiche et réédité en 1996 aux éditions Le Passeur, à Nantes. Prix Edouard-Rod 1996.

    Le Vieux Quartier, dessin à la plume de Richard Aeschlimann, 1973.

  • Passage de Ramuz

    Il n’y a pas de doute: Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947) est l’écrivain romand d’origine le plus important depuis Rousseau. Certains de ses choix ou positions, et l’attitude générale de l’écrivain face à la société et aux tribulations de son temps peuvent se discuter mais la hauteur de vue, la noblesse, la tenue constante de l’œuvre imposent l’image de la grandeur.
    Le titre de son premier opuscule, Le petit village, pourrait suggérer l’idée d’un début de mince envergure, alors qu’il désigne au contraire ce qu’il y a de grand dans les plus humbles réalités, choses et gens. Même embryonnaire, Ramuz est déjà là: dans ce concentré du plus simple et du plus dense, du plus élémentaire et du plus construit, du plus profane et de plus sacré; et trois romans ensuite, d’un sombre éclat et ne ressemblant à rien de ce qui s’écrit alors, ne tardent à confirmer cette première promesse: Aline, pure et noire merveille qui n’a pas pris une ride après un siècle, où le jeune romancier, sans pathos et dans un style inouï (au sens premier de jamais entendu) raconte les tribulations d’une toute jeune fille engrossée par le fils d’un notable, rejetée par celui-ci et fuyant l’opprobre du village dans le sacrifice de son enfant et le suicide; Jean-Luc persécuté, autre drame et cette fois dans le décor vertical de la montagne où la détresse solitaire prend la figure d’un homme humilié; et Circonstances de la vie, dont la grisaille sèche rend admirablement la dérive douloureuse d’un notaire vaudois d’abord prisonnier d’une belle-mère sourcilleuse et ensuite remarié, après la mort de sa première épouse maladive, à une diablesse alémanique représentant, par surcroît, l’arriviste par excellence de la nouvelle société.
    Les lecteur de l’époque n’auront pas manqué de trouver ces romans bien tristes, et c’est peu dire que le style de Ramuz n’ait pas fait l’unanimité, tel critique français l’imaginant même traduit de l’allemand… mais le jeune auteur n’en a qu’à l’univers qu’il porte en lui et à sa joie manifeste d’écrire, composant coup sur coup deux admirables romans de formation dont le premier, Aimé Pache, peintre vaudois, est tout imprégné de l’expérience parisienne du jeune écrivain, suivi de Vie de Samuel Belet, son plus grand roman à nos yeux, et marquant paradoxalement le terme de cette saisissante première période d’expansion, comme le signifie abruptement, en 1914, l’Adieu à beaucoup de personnages, préludant à une nouvelle période où l’on ne va plus «ouvrir» mais «creuser», en bonne tradition romande…
    A la fin des années 1970, l’éditeur Vladimir Dimitrijevic affirmait qu’il manquait en somme un Zola à la littérature romande, désignant plus précisément la carence, dans notre pays, d’un observateur de la société locale en ses multiples aspects. Or, plus qu’aucun autre, l’auteur de Vie de Samuel Belet disposait des outils nécessaires à ce genre de travail, et l’on peut imaginer ce qu’eût pu devenir une œuvre plus ouverte au monde extérieur des années 1920 à 1940 et à tous les bouleversements qui l’ont affecté. Mais Ramuz ne sera pas plus Zola que Thomas Mann, et d’ailleurs on peut se demander si la société romande, petite bourgeoise et paysanne, de l’époque, se fût jamais prêtée vraiment à un type d’observation de ce genre, faute d’enjeux sociaux et économiques. Dimitrijevic prétend que nul de nos auteurs n’a rendu compte de la vie quotidienne à cette époque. On se demande s’il a jamais lu le moindre livre d’Alice Rivaz. Quant à Ramuz, il sera du moins Ramuz, et souvent à son extrême pointe, comme dans ses pénétrants essais de Besoin de grandeur, Questions ou plus encore Remarques, plus sans doute que dans la suite de romans poético-métaphysiques qu’il va donner, dont les figures seront désormais des emblèmes et des symboles plus que des personnages. Dès La guérison des maladies, et plus encore avec Le règne de l’esprit malin et Les signes parmi nous, le souffle et le rythme d la narration du romancier nous semblent marquer un fléchissement, aggravé par une façon de maniérisme stylistique.
    Il faut lire attentivement Le grand printemps pour mieux percevoir l’évolution de Ramuz durant la Grande Guerre, entre désarroi profond et sourde aspiration à une possible renaissance. «Il n’y a plus eu de point de repère, écrit-il à propos de son retour au pays, après ses douze années parisiennes, et le voici face à la côte de Savoie, à sa table, exprimant sa souffrance, solidaire avec la France mais «à distance». Dans un texte bouleversant intitulé J’ai saigné, Blaise Cendrars, engagé volontaire blessé gravement au front, dit l’horreur de la guerre et la compassion que lui inspire l’agonie, atroce, d’un jeune berger reposant sur le grabat voisin du sien, qu’un médecin-chef achèvera au cours d’une séance de «soins» insoutenable. A peu près au même moment, Ramuz tâche de se convaincre, à sa table de littérateur, qu’il souffre autant, sinon plus que les jeunes gens crevant au front et que leurs familles: «Il y a une forme d’imagination qui fait qu’on souffre davantage, et on subit davantage (encore qu’autrement peut-être) que dans la réalité».
    Et tel sera bel et bien le Ramuz à venir, se réclamant de l’homme élémentaire et de l’humanité «concrète» tout en se tenant à distance, prudent et parfois jusqu’à la pusillanimité comme le montrent, aussi, ses relations avec les compères des Cahiers vaudois.
    Au demeurant, on se gardera de faire le procès de Ramuz sous prétexte qu’il se tient à l’écart de telle «réalité», comme la plupart de ses pairs, alors même qu’il ne cesse, et dans Le grand printemps précisément, de réfléchir au sens de la guerre, aux idées meurtrières que cristallisent les nationalismes, à la révolution russe en train de se préparer, au collectivisme et à la démocratie plus ou moins avérée. «Je ne veux pas de l’homme abstrait», écrit plus précisément celui qui toujours résistera aux sirènes des idéologies, «l’homme simple valeur légale ou sociale ou économique, l’homme numéro matricule des casernes philanthropiques, ni de l’homme sans passions et sans nerfs des pacifistes malgré tout».
    L’apport essentiel du Ramuz penseur tient aux questions qu’il pose en perpétuel inquiet, doutant à tout moment de lui-même ainsi qu’en témoigne chaque page de son Journal et refusant toute engagement politique ou religieux, mais s’engageant intégralement dans son travail d’écrivain. Lui dont toute l’œuvre est imprégnée de sacré ne redoute rien tant que de «parler de Dieu» ou «de l’âme». Lui qui s’est fait le peintre attentif d’une communauté humaine dont la Suisse est le modèle évident, va jusqu’à douter (en 1937, dans un texte fameux publié par la revue Esprit) de l’existence même de ce pays, bornant son horizon à la latinité rhodanienne et aux modes de vies du paysan ou du vigneron, du montagnard ou de l’artisan. Lui qui se dit indifférent à la nature est sûrement, après Rousseau, le plus grand peintre des cycles imbriqués de la vie humaine et des saisons. Lui qui affirme qu’il «doit tout à Paris» et se dit une «outil médiocre» de la langue française, n’en revendique pas moins sa prétendue maladresse et jusqu’à fonder une langue nouvelle.
    Un style neuf: tel est Ramuz, dont la musique et l’extraordinaire plasticité de la langue éclipsent tout débat sur les positions diverses de l’écrivain.
    Reste pourtant que le respect de celui-ci n’exclut pas de nouvelles questions et ne saurait se satisfaire de la vénération pleutre qui vise, aujourd’hui, plus encore que de son vivant, à s’en débarrasser, notamment en faisant de lui un Grand Arbre…

     

  • Mohicans

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    Par manière de salutation matinale et quasiment estivale à Lambert Schlechter, mon frère d'armes...
    J’essayais de me rappeler ce matin quand exactement j’ai rencontré Lambert pour la première fois, tombant alors sur cette note de 2015, prise au cours de notre voyage avec Lady L. à travers la France profonde, et me renvoyant dix ans plus tôt en 2005:
    À Toulouse, ce dimanche 4 janvier. - En nous baladant hier dans les rues et par les places de la Ville rose, j'ai ressenti le confort supérieur de ce qu'on peut dire simplement la civilisation. C'était samedi et la place du Capitole était pleine de bonnes gens, les librairies étaient pleines aussi alors qu'il est de bon ton de dire que plus personne ne lit, les terrasses étaient pleines également et le bord de la Garonne accueillait autant de gens aimables qui semblaient prendre le temps de flâner tandis que les pigeons faisaient leur job.
    Je me suis alors rappelé la première fois que j'ai passé, trop vite, à Toulouse, invité à un salon du livre par Marc Trillard, où j'avais fait la connaissance de quelques écrivains de premier ordre, dont Lambert Schlechter le poète-(im)moraliste luxembourgeois à la Ceronetti, Patrick Roegiers le râleur de grand style et François Emmanuel le médium des sentiments délicats - illustrant tous deux le génie belge, et je me rappelle Daniel de Roulet tôt levé en cuissettes bleu ciel de coureur à pied, filant sur ses longues pattes de gazelle gauchiste pour ses vingt bornes matutinales...
    Une autre image me revient alors de ce réjouissant épisode, au soir où Daniel le sociable m’avait convaincu de rejoindre les plumitifs réunis dans un restau de la vielle ville quand, assis entre Lambert et moi, le poète William Cliff (encore un Belge et pas des moindres !) nous avait dit d’un air un peu louche : les gars je vous quitte, faut maintenant que j’aille flairer de l’homme…), et le beau vieux youngster à la gueule un peu à la Mick Jagger, dont je n’ai découvert que plus tard l’œuvre très considérable, de filer vers les bosquets où les ombres se flairent…
    Quant à Lambert, lettré typique du « monde d’avant » selon l’ami Roland, mais aussi dénué de préjugés que moi en matière de communication numérique, c’est par la Toile que j’ai continué de le fréquenter assez assidument, par nos livres échangés aussi, ensuite, et par Facebook presque tous les jours, enfin par sa visite à La Désirade où il a débarqué des hautesur du lac des Quatre-Cantons de notre enfance vacancière, avec sa petit auto rouge marquée Fuck Putin, qu’a été scellée notre amitié très nourrie de nos grappillages respectfs (sa longue suite du Murmure du monde ressemble fort à mes propes Lectures du monde), il est à la fois chroniqueur et poète comme il me semble que je le suis, la constellation de ses auteurs fétiches (y compris les rares, comme Annie Dillard et Guido Ceronetti, Cingria ou Etty Hillesum) recoupe mes nébuleuses, il y a du Chinois germanisant chez lui comme il y a du Toscan russifié chez moi, mais notre tribu commune et fondamentale reste celle des derniers Mohicans et sans la moindre aigreur à vue de nez – nous sommes en effet de ces nez qui voient et ne font pas que voquer…
     
    Image JLK: Lambert en Lavaux.
     

  • Edgar Morin forever young

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    Unknown-40.jpegEn 1970, Edgar Morin (8 juillet 1921 - 29 mai 2026) revenait de Californie avec un journal combinant vive empathie et lucidité plus tranchante . Retour amont sur un entretien qui prend aujourd’hui un relief singulier sous les lumières ajoutées de la Complexité...
    En 1970, Edgar Morin, sociologue de 49 ans, revient des States et publie son Journal de Californie. Il y évoque les secousses sociales et politiques qui, du Vietnam aux émeutes raciales, en passant par l’explosion de la contre-culture, traversent l’Empire. De tous ces mouvements explosifs, que va-t-il sortir ? Les Etats-Unis vont-ils supporter les cancers qui les rongent ? Ou ces «révolutions » sporadiques seront-elles digérées par le monstre ? Autant de questions qui nous concernent, nous, Européens, auxquelles tente de répondre l’un des sociologues français les plus attentifs aux maux profonds de la société actuelle : Edgar Morin.
    - Edgar Morin, qu’entendez-vous par « crise de civilisation » ?
    - Ce que j’appelle « crise de civilisation » est en réalité la conjonction de plusieurs crises. Tout d’abord, c’est la crise de la civilisation bourgeoise qui a développé son programme jusqu’au bout et qui avoue son impuissance à donner un bonheur autre que matériel. Et puis, je vois la société américaine déchirée par des tensions internes, d’où pourraient surgir des crises énormes qui, elles, engendreraient un néo-fascisme où, à mon avis, les caractères raciaux et nationalistes, l’hystérie politique en un mot, seraient des traits aussi importants,voire plus, que la nouvelle hiérarchie léviathanesque.
    - De quel type seraient alors ces crises ?
    - J’en imagine trois : la crise économique semble peu probable, mais elle n’est pas impossible. Beaucoup plus importante me paraît la crise interne, avec le problème de l’émergence de la nation noire, la lutte pour l’émancipation de la femme, les revendications des minorités érotiques, les divers mouvements révolutionnaires et, surtout, le refus d’une partie de la jeunesse américaine, le refus romantique où l’on pourrait voir se dessiner l’avant- garde existentielle du mouvement juvénile international. Enfin, une crise de puissance mondiale, à commencer par la crise de tout le système impérial en Amérique latine.
    - Parlons de ce que vous appelez « la croisade des enfants »...
    - Oui. A l’origine, on s’en doute, il y a un refus spontané et radical. Les Anglo-Américains se sont voués avec application à l’efficacité et ils y sont bien parvenus. Ce sont eux les leaders de la technicisation du monde, mais ils ne savent pas vivre, et l’art de vivre viendra précisément de ceux qu’ils méprisent.
    — Peut-on évaluer la provenance sociale des jeunes en rupture avec leur milieu ?
    — Ce serait évidemment très intéressant de le savoir, mais nous ne disposons pas encore de données suffisantes sur le phénomène. Et puis, les communautés de jeunes ne cessent de se faire et de se défaire. Disons que, en général, ce sont des garçons et des filles venant de la bourgeoisie qu’ils ont donc expérimentée, et avec laquelle ils restent parfois encore en contact par le lien du chèque paternel...
    — Vous comparez, dans le « Journal de Californie», les enfants de l’Amérique actuelle aux enfants des sociétés archaïques. Pourquoi cela ?
    — Parce que les enfants US ont vécu, depuis la guerre — tant au point de vue de l’environnement qu’au point de vue de l’éducation— dans un univers isolé de l’univers adulte, la chambre individuelle, avec ses objets et décorations, par exemple, favorisant une expérience autonome. Mais, contrairement aux sociétés archaïques, la société moderne ne propose nulle initiation aux adolescents pour leur passage à l’état d’homme...
    — Voilà pourquoi ils s’initient eux- mêmes...
    — Exactement. Et comme les jeunes archaïques se retirent du village pour s’isoler quelque temps dans la forêt, les adolescents américains quittent la cellule familiale et vont dans l’« underground », dans les nouveaux ghettos ou dans la nature, sur les plages désertes de Californie.
    — Pourquoi la Californie ?
    — La Californie, si vous voulez, c’est la crête de la vague de la civilisation occidentale au moment où elle se retourne sur elle-même et va peut-être s’écraser. Je suis arrivé là-bas au moment de la répression-décadence du phénomène hippie, l’âge d’or ayant été entre 1966 -1967. Ce qui m’intéressait, c’est la mutation dont l’« hippie » était un premier signe et dont les communes et la prolongation du mouvement actuel sont d’autres signes avant- coureurs. Je voulais étudier dans quelle mesure la crise de l’adolescence coïncidait avec la crise de la société et la crise de l’humanité.La Californie, parce que c’est là que la société occidentale est en passe de totale mutation. Après la première lame de fond du « hippie », c’est la floraison des « communes », dans lesquelles on tente de recréer une nouvelle famille fondée sur l’attirance réciproque de ses membres, sur l’amour.Pour la première fois, l’expérience d’un nouveau type de vie n’est plus limitée à une fraction de marginaux isolés, mais peut être considérée comme l’expérience majeure de l’avant-garde d’une génération.images-7.jpeg
    - Et vous pensez que cela va réussir ?
    — Il y aura de nombreux échecs, c’est prévisible ; les uns par excès de rigidité, les autres par laisser-aller. Mais ce n’est qu’un début historique, où nous voyons s’amorcer la civilisation post-bourgeoise. Ala différence de la France, où le mouvement est avant tout idéologi-co-politique, le mouvement américain est existentiel et veut révolutionner le mode de vie.
    - Pourtant, ce mouvement est extrêmement disparate et, par là-même, affaibli dans son pouvoir d’action. Qu’est-ce qui pourrait catalyser ces« grands micmacs » dont vous parlez ?
    — C’est là la question essentielle, car c’est à ce point que s’articule la mutation. L’innocence est la providence du mouvement californien, mais l’ignorance lui sera peut-être fatale...
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    Qui est Edgar Morin?
    Sociologue français travaillant actuellement au Centre européen des communications de masse (organe de recherche du CNRS), Edgar Morin a déjà publié de nombreux livres qui lui ont valu autant de détracteurs que de chauds partisans. « L'homme et la mort », «Autocritique », « Le vif du sujet », « La rumeur d'Orléans », tels sont les titres jalonnant l'œuvre d'un des plus brillants intellectuels d'aujourd'hui,qui ne craint pas de s'impliquer dans tout ce qu'il avance en matière scientifique. D'un séjour qu'il fit à la fin de 1969 en Californie, invité par la fondation Salk, il rapporta le « Journal de Californie », où l'homme Morin, l'écrivain aussi bien que l'homme de science, tente de jeter des ponts dans la nuit de notre devenir biologique, sociologique et existentiel. Un livre à lire absolument...
    Edgar Morin, Journal de Californie, Seuil 1970.
    (Cet entretien a paru dans le magazine dominical de La Tribune-Le Matin, en novembre 1970)

  • saint Lambert sauvé des flammes

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    Grappilleur sans pareil de savoirs et de sensations, d'émotions et de saveurs, érudit voyageur et poète, jouisseur avéré et mystique mécréant en ses minutes heureuses, l’écrivain luxembourgeois évoque non sans mélancolie, dans son dernier livre, «Une mite sous la semelle du Titien», la nuit de cauchemar où son immense bibliothèque fut la proie des flammes…

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    Pour entrer illico dans le cercle de feu il faut citer d’abord ceci de la soixantième «proserie» du septième tome du Murmure du monde où Lambert Schlechter écrit ceci, sur une page où l’écrivain semble chercher ses mots dans la sidération persistante: «Un jour je raconterai la violence de tout ça, la soudaineté du passage du sommeil à ce réveil-là, le passage du noir de la nuit à l’incandescence de cette lumière-là, je dirai combien c’était violent, et je mettrai ce mot-là, la violence de ce mot-là, pour faire comprendre ma stupéfaction, c’était si violent, voir ça, à peine réveillé, voir ça, la porte du grenier à peine ouverte, voir tout le grenier en flammes, ne voir que des flammes, ne voir rien d’autre que des flammes, comme si on voyait le soleil de tout près, de trop près, de mortellement trop près, c’était si violent, on ne peut pas se remettre de ça, je ne pourrai jamais me remettre de ça, c’était si violent, c’était trop violent»…

    Ensuite on voit, sur la couverture du dernier livre de Lambert Schlechter, Une mite sous la semelle du Titien, le détail de La Vénus d’Urbino du Titien en question, doux petit carré montrant un ventre féminin joliment bombé au bas duquel une main féminine repose sur le sexe féminin de la Vénus en question; et quant à la mite, il faudra la chercher (!) avec le regard de voyeur voyant de Lambert, sur le tableau du Titien, «couchée sur le dos, aplatie, blanchâtre, bien visible à cause de la couleur brique du carrelage, probablement déjà desséchée à l’intérieur, tout le psychisme qui était sans doute dans son ventre mou s’est évaporé, impossible de savoir comment elle est morte»... ou disons que le poète impute la mort de la bestiole au Titien qui n’a pas vu cette «inoffensive saleté», imaginant que c’est lui «qui a marché dessus, l’aplatissant, alors que le petit ventre palpitait avec un dernier reste de vivacité»…

     

    Vous avez compris, vous, cette histoire de mite aplatie sous la semelle du peintre sublime? Une mite sur un tableau représentant la beauté à l’état pur! Autant dire: le grain de sable dans le mécanisme, pour ne pas désigner l'étincelle qui met le feu aux poudres. La mite du Sisyphe dont la maison vient de cramer!

    Après quoi le poète n’en finit pas de brûler ses vaisseaux

    Mais la vie continue! Vous allez chercher la mite de la Vénus d’Urbino sur Google images, comme j’ai appris par Facebook, en avril 2015, que la fameuse bibliothèque du compère Lambert était partie en fumée, des rayons entiers et ses cahiers de 1965, ses cahiers de 1967 aussi, tous ses cahiers nom de Dieu, et le voilà qui ajoute dans son dernier opus: «Plusieurs fois par jour, ce réflexe, cet élan d’aller sortir un livre du rayon, rechercher un passage, relire une page, un chapitre, puis aussitôt: mais non, ce livre n’y est plus, n’y a plus de rayon, n’y a plus d’étagère, le livre a brûlé avec la planche où il se trouvait», etc. 

    Or ceux qui suivent Lambert Schlechter à la trace se rappellent le troisième volume du Murmure du monde, intitulé Le Fracas des nuages, à la page 100, où l’écrivain bricole lui-même la bibliothèque de son grenier: «Planches, planches, régulièrement, depuis des semaines, je vais travailler dans mes planches, pour une heure ou deux je me me fais artisan […] au mois d’avril j’ai enfin installé ma bibliothèque asiatique», et dix ans après tu parles d’un péril jaune: le feu aux planches! 

    Et si vous êtes sur Facebook – nul n’est parfait –, vous aurez suivi, au début de l’été 2015, le beau mouvement de solidarité qu’a suscité la cata' vécue par Lambert, les unes et les autres lui envoyant des livres pour qu’il les aligne sur les nouvelles planches de sa nouvelle maison. 

    Pour autant,  nous savons qu’il ne se paie pas de mots quand il écrit qu’il ne se remettra jamais de cette même violence du feu qui, de la bibliothèque d’Alexandrie, crama sept cent mille livres au moment de l’incendie. Comparaison n’est pas raison? Sûrement pas, mais nul n’aurait le mauvais goût de rappeler à un lettré dont la mémoire est celle d’un vieux mandarin chinois que la destruction d’une partie de sa bibliothèque ne fait pas le poids à côté d’Hiroshima ou d’Alep, car la Douleur n’a pas de mesure, et la mite reste un symbole de notre propre ténuité. 

    A ce propos, Guido Ceronetti, dont nous partageons l’admiration avec Lambert Schlechter, écrit dans Insectes sans frontières: «Nulla, nessuna forza può rompere une fragilità infinita», à savoir que rien, aucune force ne peut briser la plus infime fragilité. Et Lambert, qui brûle ses vaisseaux à chaque page, est justement de ceux-là qui tirent leur force de leur vulnérabilité même.

    L’œuvre kaléidoscopique d’un grand «petit maître»

    Lambert Schlechter poursuit, depuis le début des années 80, l’élaboration d’une œuvre dont la forme composite évoque, toute proportions gardées, les Essais de Montaigne et le Zibaldone de Lepoardi, qu’il présente lui-même en ces termes à propos des fragments du Murmure du monde: «Cela pourrait être un journal métaphysique, un petit traité eschatologique, un grimoire de commis-voyageur, cela pourrait être un reportage sur les choses du siècle, une description du continent bien tempéré, un compte-rendu d’inoubliables lectures – ce n’est rien de tout cela»...

    Lui qui lit et écrit tout le temps, sans pour autant se claquemurer dans sa ratière de bibliomane ou sa tour d’ivoire, note comme un adolescent grave: «Un jour je commencerai à écrire»… Et de fait, le fabuleux fatras de sa quasi trentaine de livres publiés - nullement chaotique au demeurant, mais dont tous les points de la circonférence sont reliés au même noyau vibrant -, procède à la fois d’un recommencement de tous les matins, comme Georges Haldas dans ses cafés de l’aube, et d’une expérience reliant «le cendrier et l’étoile», selon la belle expression de Dürrenmatt, où le très intime (jusqu’au saillies érotiques crues de l’amoureux à genoux devant la «fleur» féminine) voisine avec le très fracassant orage d’acier que le poète qualifie de «murmure du monde», des massacres antiques aux pogroms du XXe siècle, ou des tortures de l’Inquisition très chrétienne à la Shoah et au goulag de la Kolyma, jusqu’à Lampedusa la nuit dernière… 

    Il y a du mystique chez cet iconoclaste anti-clérical, du philologue nietzschéen chez ce brocanteur de formules poétiques à la Gomez de La Serna ou à la Jules Renard, du chroniqueur intimiste proche parfois d’un Rozanov («Sous la couette dans l’hivernale chambre, je me tiens au chaud dans & par ma propre chaleur, c’est un bonheur élémentaire») ou de l’observateur du corps humain autant que du fantastique social rappelant justement un Guido Ceronetti et nous ramenant souvent, aussi, à sa lecture, combien fervente et généreuse, d’un Pascal Quignard.

    Mes quatorze ou quinze Brautigan ont disparu avec la planche où ils se trouvaient

    S’il fut prof de philo et de littérature française, rien cependant chez Lambert Schlechter d’un pédant ou d’un littérateur affecté, inclassable mais lié de toute évidence à ce que Georges Haldas appelait «la société des êtres» et, comme écrivain, à toute une nébuleuse d’auteurs au nombre desquels je compte une Annie Dillard ou un Ludwig Hohl, un Alberto Manguel (autre lecteur universel) ou un Louis Calaferte, entre autres.

    En outre lui-même, sans fausse modestie, se décrit en humble artisan: «C’est dans les petits, tout petits maîtres que, lucidement, je me range. Mon échoppe n’a pas pignon sur rue, j’exerce dans l’arrière-cour d’une venelle traversière où, de temps en temps, un flâneur s’égare; et c’est assez pour moi. Les grandes usines de chaussures sont dans d’autres zones; ici ce n’est qu’un cordonnier qui fabrique sa paire de savates avec un bout de cuir, quelques clous, un peu de colle et un marteau»... 

    Le labyrinthe d'un lecteur du monde

    Lambert Schlechter n’a jamais publié de roman au sens conventionnel, à ma connaissance, mais l’ensemble de ses livres forme une vaste chronique fourmillant d’épisodes romanesques et de scènes à n’en plus finir, comme le récit de la visite d’Andy Warhol au pape dans son dernier livre, ou l’agonie de sa femme il y a vingt-sept ans de ça (la lecture de son journal de deuil, Le silence inutile, ouvre peut-être le meilleur accès à son œuvre), les photos de sa famille punaisées dans la mansarde de sa sœur à Rotterdam, les reproches qu’il s’adresse par rapport à son fils souffrant de ses absences, et ses aises et ses baises d’éternel amoureux, ses manies de graphomane, ses étonnements de lecteur tous azimuts qui a découvert que le feu «ça peut tuer», et c’est reparti pour l’inventaire, «mes quatorze ou quinze Brautigan ont disparu avec la planche où ils se trouvaient, mes douze au treize Annie Saumont ont disparu avec la planche où ils se trouvaient», sur quoi le voici regarder ses mains dans les cendres encore trempées de ses livres – ses mains avec lesquelles il aurait volontiers fait jouir la Vénus d’Urbino, etc..  

    C’est un Labyrinthe à la Borges que l’œuvre du compère Lambert (je l’appelle familièrement comme ça vu que nous sommes restés un peu proches par l'échange de nos livres respectifs et par Facebook après nous être rencontrés à Toulouse à un salon du livre et du jambonneau, au mitan des années 2000), une œuvre prodigue en incessantes découvertes et bifurcations (l’un de ses livres que je préfère s’intitule d’ailleurs Bifurcations) et qui suppose, aussi, une lecture non moins attentivement active que l’est son écriture.

    Il se dit aujourd'hui Chinois malgré la reconnaissance grand-ducale que lui voue son Luxembourg natal, et ses Lettres à Chen Fou – scribe comme lui, né en 1763 et mort en 1810 qui, dans ses Récits d'une vie fugitive a évoqué les humbles peines et joies de notre bref passage sur terre après la mort de son épouse –, illustrent bel et bien, dans l'esprit de la poésie chinoise, ce que les cœurs sensibles ont en commun en constatant, comme le sage Su Tung po, herboriste et poète du onzième siècle mal vu des puissants, que «le monde est semblable à un rêve printanier qui se dissipe sans laisser de trace»… 

    Dessin: Matthias Rihs. ©Rihs/Bon Pour La Tête

  • Merci la vie

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    Ce jeudi 28 mai. – Je n’étais pas, hier, très fier de mes pieds, avant de voir pire : ses pieds à lui.
    Mais d’abord les miens, avant de quitter ma carrée : des pieds vilains, le gauche excessivement gonflé, signalant une rétention d’eau aggravée par trop peu de marche, et l’autre aussi bleuté que le premier aux jointures des orteils, annonçant peut-être une gangrène prochaine, voire l'amputation à la scie sauteuse ?
    Or, au lieu de me poser la méchante question, je les pommade à l’onéreuse crème pour pieds secs à base de glycérine et de cacao avec additifs de soja et d’extrait de calendula, et ensuite départ à destination de la Coupole où je suis censé retrouver ce soir mon ami l’Oiseleur...
    Mais avant cela, ses pieds à lui, assis sur le banc jouxtant l'arrêt du bus au pied même du numéro 22 où je crèche : des pieds nus en sandales d’été, au bout de jambes à peine couvertes par un short délavé à «jours» douteux, presque le style SDF, et surtout ce pied à l’orteil majeur énorme et comme déformé à angle droit - donc je fais celui qui n’a rien vu et m’assieds avec ma canne à côté de lui et la sienne, et voici qu’après un moment l’on me lance comme ça : et vous êtes bien le JLK de la Tribune de Lausanne dans les années 60 et quelques, n’est-ce pas ? Que oui : je me rappelle la bobèche. Et moi : alors que moi-même en personne je ne me reconnais plus, non mais quel physionomiste ! Et lui : et sur le plateau de la télé, avec Jean Ziegler...
    Ce qui me fait tourner la tête pour mieux voir celle de mon interlocuteur, qui précise maintenant que Jean le fou est de 1934, allant sur ses 92 ans, et me demande si j’ai de ses nouvelles. Je lui réponds que non:que la dernière fois que nous nous sommes parlé Jean a évoqué la fragilité de nos vies tenant à un vaisseau cérébral qui défaille, je précise que j'ai d'abord critiqué le polémiste avant de le rencontrer et de fraterniser sur le terrain de la Poésie, que Jean m'a écrit après l'envoi de chacun de mes livres, que c'est un type aussi attentif aux enfants que finalement nécessaire à la tribu démocratique, entre autres...
    Or le présumé SDF s’est métamorphosé à mes yeux. Je ne pense plus à son orteil paradoxal ni à son short ajouré de vieil estivant : ses yeux pétillent d’intelligente malice et son sourire complice me botte.
    Sur quoi nous voici lancés dans une conversation anarcho-humaniste où il est question de l’hypocrisie des puissants en général et des Vaudois en particulier, nous évoquons cet autre cinglé salutaire que fut l’écolo Franz Weber, nous conspuons de concert la mémoire d’un certain procureur spécialiste ès erreurs judiciaires, j’apprends dans la foulée que le compère établi à Villeneuve connaît les serveurs serbes Zoran et Illia que je retrouve tous les soirs à l’Oasis (lui est plutôt du matin), bref le long temps d’attente du trolleybus est pour une fois le bienvenu, et quand le mastodonte bleu se pointe j’apprends que ce frère humain en attend plutôt un autre sur ce banc - alors Ciao et « à bientôt », mais où donc alors que je ne sais même pas ton nom – ainsi le relancerai-je un de ces quatre au bout du lac puisque au moins je sais où il traîne le matin…

  • Une autre carte du tendre

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    4137242725.jpgQuand le prénom n'a qu'un visage...
    À la Maison bleue, ce mercredi 27 mai. – « Et le prénom de Dieu, c’est quoi ? », nous avait demandé notre seconde fille vers ses cinq ans, et tout de suite, par delà le « mot d’enfant » qu’on se réjouit de noter dans les annales de sa fierté plus ou moins niaise, j’avais perçu le côté quasi vertigineux de la question, en sa candide insolence, pareille en somme à la question qu’on pourrait se poser sur le nom de famille de la vierge Marie dont l’identité du conjoint reste elle aussi problématique, au moins autant que l’ancrage familial du rabbi Iéshouah, le Jésus de nos familles connu pour son rejet vif des liens filiaux…
    Autre question qu’aurait pu se poser notre progéniture : et de quel droit nommer un chien Filou, sans demander son avis à sa mère vertueuse, ou Brutus au dam de toute apparence, ou Pacha l'Abyssin lièvre recueilli à la SPA sans nom ni prénom. Autre problème alors: le (sur)nom d’un animal de compagnie est-il un prénom ?
    Lorsque Lady L. nous a ramené le jeune fox terrier qu’elle a décidé de surnommer Snoopy, j’ai quelque peu bronché en songeant à la banalisation multinationale du personnage aux effigies de cartoon, puis notre camarade chien a bel et bien endossé cette identité pour devenir le seul et unique Snoopy crédible à nos yeux, dont la présence doucement attachante mais peu collante différait totalement de l’indépendance farouche de son prédécesseur Filou toujours jaloux de sa dignité de scottish à particule.
    Quant aux bipèdes de compagnie que sont les humains, comment ne pas voir qu’il n’existent vraiment que par leurs prénoms malgré les surnoms dont certains sont taxés – du moins est-ce ainsi que, pour ma part, je les reconnais dans la galaxie nébuleuse de mes 5000 « contacts » sur Facebook.
     
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    Alain par exemple: seul Alain de mes "amis FB" que je n’ai jamais rencontré que sur la Toile et jamais en 3D, mais dont les livres m’ont dit bien plus sur son vrai lui-même qu’aucune notice de wikipedia évoquant ses débuts de jeune confrère co-fondateur de Libé, son récit à la gloire des Insurgés et ses multiples activités d’étonnant voyageur, son mémorable salamalec à Joseph Conrad et la série narrative à succès des Barcelonnettes qu'il a conçue avec sa douce amie à lui, – et si j’ai laissé tomber depuis longtemps la lecture du média en question je me sens toujours tout camarade d’Alain – le seul Alain que je connaisse et qui m’envoie de temps en temps juste un mot, par exemple hier «Tendresse » - et ça suffit à prouver que le lien de Facebook n'est pas rien...
    Images: Filou, Pacha, Snoopy, Alain...

  • Comme un brin de paille

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    (À la lumière de Verlaine)
     
    Le passé nous attend en douce
    en constante ressource:
    il suffit de mettre à la voile
    au présent des étoiles
    pour voir se révéler des choses
    au-delà de nos proses...
     
    C’était la qu’on ne voyait pas,
    et cela restera celé,
    ou disons morcelé
    comme éparpillé au tréfonds
    de notre ciel profond …
     
    Je lisais Dante dans mon coin,
    dont Rimbaud n’est pas loin
    sans s’en douter le moins du monde
    et les images à l’avenant
    venaient et venant revenaient
    comme les vents en tourbillon
    de Florence aux Ardennes,
    et des lucioles en plein jour
    affolent les boussoles…
     
    On a écrit qu’au samedi
    d’avant Pâques en gloire
    le Crucifié dans les enfers
    défiant tout espoir,
    consolait les damnés -
    et l’histoire répétée
    par tous les chemins étoilés
    et dans le temps de gare en gare,
    éclaire l'Innocent
    quand dans le sang gronde en rumeur
    la voix de l'océan...

  • Pour mieux dire adieu à Godard, refaites donc votre cinéma…

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    Quand il disait « adieu au langage », JLG pensait « bonjour » en nouvelles échappées, en nous invitant à nos propres montages. Un œil sur le dernier roman de Virginie Despentes, amorcé le 11 septembre, et l’autre sur une adorable série « philosophique » espagnole: tout nous fait langage, salut j’tai vu et bonjour les hirondelles…
     
    (Flash Back)
     
    Quand « ils » ont dit adieu à Godard, à savoir les médias quasiment tous aussi unanimes qu’avec la reine Elisabeth, on a pu se dire « sauve qui peut la vie », à croire que la mort était vaincue par un artiste, même si la lucidité portait à penser qu’il y avait comme un malentendu dans cet engouement funéraire – le même qui fit consacrer plus de dix pages au journal Libération, après sa mort, du poète Henri Michaux. Or, que n’a-t-on lu ces derniers jours : Godard a rejoint Johnny et Rimbaud ?
    Mais que célébrait-on au juste ? Un génie ou une marque ? Une « icône », selon l’expression que devait vomir l’intéressé, une figure de rebelle cristallisant la révolte de la contre-culture occidentale, ou juste un nom, comme d’un produit de luxe, Cabochard ou Rebelle ? Vous aurez apprécié les rubriques : Godard et les femmes, Godard et Mao, Godard et les Palestiniens, Godard et la peinture, Godard et la 3D, mais encore ?
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    Bien entendu, tous nos techniciens de surface médiatique y sont allés de leurs références collationnées, célébrant l’auteur « culte » d’À bout de souffle, présumé chef-d’œuvre (ce qui se discute), le chef de file non aligné de la Nouvelle Vague - formule d’époque aussi sagement homologuée que celle de Nouveau Roman -, signant Pierrot le fou et Le Mépris, puis tant d’autres films-expériences en phase avec leur époque ; mais les thuriféraires actuels , dont certaine eussent pu être ses petits-fils, avaient-ils vraiment vu les films qu’ils citaient et réelleement évalué le rapport de JLG au cinéma « classsique » et à sa dilution actuelle dans le feuilleton et dans l’imagerie multitudinaire où chacun, via Instagram, se fabrique un livre d’images ?
    Bref, cette congratulation générale n’est-elle pas une trahison ? Oui et non. Oui, car JLG détestait tout cela. Et non, car Godard en jouait, comme Fellini joue de la féerie foutraque de la télé en la stigmatisant…
    Quand il dit « adieu au langage », ainsi qu’il l’explique lui-même assez malicieusement dans un entretien parallèle à son film éponyme de 2014, JLG parle en vaudois, langue pleine d’ambiguïtés et de doubles sens, de litotes et de formules comme celle qui consiste à dire qu’on est «déçu en bien», expressions typiques d’un pays jadis soumis à une occupation et dont les traces de celle-ci (alémanique en l’occurrence) se retrouvent dans le langage comme dans le savoureux «comme que comme», signifiant «de toute façon» et traduite du « so wie so » germanique…
    Ce qu’on ne peut dire avec des mots, Rocky l’exprime d’un regard…
    Dans la foulée, JLG souligne aussi l’importance des façons de parler, autre locution à double sens, qui se corse avec les accents et les intonations – cinq tons nuancés dans la langue coréenne qui font qu’un mot peut signifier une chose et son contraire -, et le Vaudois parisianisé Godard (dont l’accent traînant-chantant est à peine plus marqué que celui de Ramuz) comme celui-ci revenu de Paris, ne sera pas moins attentif à la langue-geste chère au grand écrivain, en véritable philologue à extensions polymorphiques multiples puisque la langage de l’image et des affects sensoriels, par le cinéma, brasseront chez lui bien au-delà du seul domaine des vocables, par les détours de la représentation picturale et des collages musicaux, jusqu’aux silences et aux questions que se pose supposément le chien Rocky Miéville...
    Adieu au langage, dont la fusion et l’effusion formelle font un peu penser au dernier Céline de Guignol’s band ou au dernier Joyce de Finnegans’s wake, est en somme le film-expérience « pictural » le plus radical du dernier Godard, après Film socialisme et Notre musique, notamment.
    Lorsque nous avons découvert cet OVNI cinématographique en 3D au festival de Locarno, Rocky posant littéralement son museau sur les genoux des spectateurs du premier rang , au cinéma Rialto (souvenir perso), un collaborateur de Godard expliqua aux spectateurs présents, prévenant leur décontenancement probable (!) qu’ils ne devraient pas en chercher la signification en termes logiques ordinaires, mais plutôt en grappiller les éléments pour en faire leur propre film. Or celui-ci changera à chaque fois que nous verrons ou reverrons Adieu au langage, comme je viens de la vérifier après l’avoir revu au lendeman de la mort de JLG, deux jours après le 11 septembre…
    Une lecture du monde actuel qui en suscite d’autres…
    Si je rappelle la date de la tragédie de nine/eleven, c’est pour souligner le fait que l’Histoire, avec une grande hache, reste probablement le personnage principal du « roman » de JLG, ou tout au moins son obsessionnel bruit de fond, et dans Adieu au langage plus que jamais, dont le scénario est quasi inexistant, la narration déconstruite, les personnages à peine esquissés, le « discours » éclatés en multiples citations plus ou moins inaudibles. Bref : du Godard tout pur en tant que plasticien du cinéma et tout de même frustrant si vous attendez d’un film qu’il vous raconte une histoire, avec des personnages sympas ou pas, des situations significatives et un sens repérable.
    Le 11 septembre 2022, date de la mort d’Alain Tanner, cinéaste plus explicitement « narratif » que son compère JLG, j’entamai pour ma part la lecture d’un roman dont le titre lamentablement accrocheur (Cher connard) et la couverture criarde me laissaient à penser que j’allais le détester, avant d’être «déçu en bien» contre toute attente…
    Le dernier roman de Virginie Despentes nous ramène, en effet à sa façon, à la question du langage, et c’est intéressant ! Evoquant une société dont la langue (verlan à l’appui, avant les fantaisies inclusives) se tribalise ou se fonctionnalise, la romancière réinvestit la tradition française du roman épistolaire avec un échange de messages genre tweets-fleuves parodiant ceux des réseaux sociaux, d’abord sur un ton virulemment agressif (un jeune écrivain qui s’adresse à une célèbre actrice vieillissante en la comparant à un crapaud), puis au fil d’une complicité croissante qui se développe, entre les deux protagonistes, en tableau d’époque et en portraits que nuance la tendresse.
    Dans la foulée, on aura remarqué que deux personnages assez représentatifs de la société du spectacle, deux « pipoles » comme l’est Virginie Despentes, peuvent receler des trésors de sensibilité, des blessures, des failles, des qualités de cœur comme chacune et chacun, et que ce qui semble banal l’est beaucoup moins sous la « papatte » d’un écrivain. Question de style !
    Sacré personnage que Rebecca Latté, la protagoniste de Cher connard, genre Béatrice Dalle en « pire mieux ». Godard l’eût-il « kiffé » ? Faites-lui un SMS posthume pour le lui demander. Mais ce qui est sûr, c’est que Maria Bolaño, la prof d’éthique de la série « philosopohique » d’Hector Lozano, intitulée Merli, Sapere aude, à voir ces jours sur Netflix, aurait touché Godard par son goût furieusement indépendant de la vérité dégagée de tous les conforts intellectuels. Dans Adieu au langage, c’est du côté des enfants, du côté du chien et du côté de la nature qu’il « retrempe » lui-même sa recherche d’une introuvable vérité.
    De Jacques Ellul à la théorie des associations libres…
    Assez significative : la référence, au début d’Adieu au langage, au protestant franc-tireur Jacques Ellul, dont un personnage évoque les prédictions prophétiques sur un smartphone et qui, sur le langage, a laissé lui-même une mémorable Exégèse des nouveaux lieux communs relançant celle de Léon Bloy.
    Autant dire que le gauchiste de 68, signant une Chinoise qu’on reverra comme un symbole de la jobardise intellectuelle des années 60 en Occident, à l’époque de tous les terrorismes intellectuels, a fait du chemin en persistant « enfant terrible » à dégaine de vieux sage.
    Ceci dit, pour en revenir au « dernier Godard », il faut lire les essais de Max Dorra, à commencer par Lutte des rêves et interprétation des classes, où le psychiatre inspiré parle si pertinemment de la démarche du cinéaste, pour apprécier la portée de l’œuvre de celui-ci dans son travail sur les associations libres, au sens où l’entendait Freud, qui interroge les soubassements du langage et ses relations avec le rêve et le réel, les couleurs et les musiques du monde.
    Dans Adieu au langage, le rouge d’un pavot - rappelant les rouges de Nicolas de Staël, ou de Matisse - et la foison polychrome d’un parterre de fleurs, ou la beauté de deux enfants au jeu, la grâce d’un chien écoutant bruire la rivière, la splendeur d’un bateau à aubes accostant à un débarcadère, constituent autant de réponses immanentes et muettes, modulées comme les déclinaisons du mot NATURE, aux questions que ni l’idéologie, ni la théologie ou la politique ne résoudront jamais alors même que d’incessants reflets de la violence du monde, cisaillant les belles images du poème visuel, nous rappellent que cela continue à «péter» à Gaza ou en Ukraine…
    Jean-Luc Godard, Adieu au langage. DVD Wild Side . Avec divers compléments dont un entretien de 40 minutes.
    Virginie Despentes. Cher connard. Grasset, 2022.
    Hector Lozano, Merlí, sapere aude. Netflix.
    Max Dorra. Lutte des rêves et interprétation des classes. Editions de L’Olivier, coll. Penser / rêver, 2013.
    Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs. La Table ronde, coll. Petite vermillon, 1994.

  • Les Horizons Barbecue

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    100 Variations sur Departure, People's Park et Casa Grande, de Robert Indermaur.

     

    1. Pays lointain

    Le premier Récit crédible remonte au quaternaire où le Créateur déjà se sent tout chose. Que faire de tout ça ? se demande-t-il en balayant du regard ce lointain pays de Lui-même. Le Verbe lui vient alors surgi du plus confus de sa mémoire et ce sera du tohu-bohu la première proclamation d'Entête : une lumière sera !

    Mais quel magma que tout ça, quel cri primal au corps, quel désagrément que de naître dans ce désert grouillant ! Cauchemar de venir au monde, après quoi l'on se sent mieux dans les bras et les odeurs.

    Le danger est immédiat mais il faudra faire avec les jours et les outils, broyer les pigments et chanter dans le noir déjà. Déjà !

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    2. Déjà

    Un dé jamais n'abolira le hasard, mais la question des origines y échappe d'une façon ou de l'autre, et c'est dans cet entre-deux, entre jadis et jamais, que nous surprend cette lumière crépusculaire dont nul ne sait si elle est de l'aube ou des retombées de l'hiver nucléaire - même poésie floue des retours et des fins.

    L'adverbe déjà se trouve répertorié, dans les glossaires, entre les mots déité et diacre, ce qui n'engage personne. Le Cyclope n'est pas visible sur l'image,mais les objets insulaires foisonnent et c'est déjà ça: tout dans le détail sans qu'on sache, là non plus, si c'est de Dieu ou du Diable.  

    L'espace est à vrai dire infinitésimal entre jadis et jamais plus, dont on pensait naguère qu'il durerait l'éternité d'une rêverie au bord de l'étang, mais le romantisme a changé de formes et Werther se la joue punk dans le champ de ruines de L.A. 2019 où c'est en vain cependant qu'il cherche la statue de la bourrasque, car le temps n'est pas encore venu.

    Du moins le rêve réaliste reste-t-il recevable sous la main du claveciniste aveugle dont les dominos de croches choient des pagodes en tuiles fines ou remontent les escalators et finissent en torsades sonores comme aux temples de l'Inde.

    Ce qui fut sera, dit-on pour se rassurer, mais cela n'exclut pas l'attention la plus vive à l'Inventaire que concentre nucléairement le mot déjà.

     

    Ensuite seulement nous parcourrons les allées parallèles.

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    3. Parallèles

    Pour ceux qui prennent le Temps en marche il n'est que de suivre le mouvement. Il n'est pas vrai que Brown ait tout dit à ce propos compte tenu des nouvelles données de la réalité quantique à sauts latéraux.

    Ainsi la ligne claire du dauphin remontant à la Nature recoupe-t-elle parfois la pensée du fleuve que ne limite pas la barre des Horizons Barbecue - sept blocs en tout, surplombant la rivière de béton.  

    L'adolescent vif a beau s'impatienter derrière l'ancienne bibliothécaire au déambulateur prudent: à chacun selon sa capacité partout envisageable, donc ne jetons pas la pierre au virtuel claveciniste de treize ou seize ans sensible peut-être au silence blanc de Cézanne ou au saphir liquide de Bach. D'ailleurs on sait que toutes les lignes de tension ne sont pas continues ni parallèles, laissant ainsi ressource au corps et au rêve.

    La poésie poétique chère aux veuves de diacres et aux jeunes indécis ne dit rien des lignes verticales des Horizons Barbecue, pas plus que l'élite de la culture culturelle aux prétentions usurières - sempiternel  ressassement des éteignoirs.

    Tandis que suivre le flux des lignes de vie, parfois tressées dans le réseau social le plus immédiat, revient à descendre la 5e Avenue à cinq heures du mat' un 4 janvier, comme d'un défilé séparant les Aiguilles Vertes des Aiguilles rouges dont le fond semble de glace noire alors qu'il est de macadam juste effilé par le verglas.     

    Cela pour les analogies verticales, en attendant de relier les lignes synchroniques des allées de grands magases aux heures comparables de Manhattan et de Ginza, dont les clients semblent savoir où ils vont.

    Ledit savoir relève peut-être de l'illusion, mais on la suppose féconde par optimisme américain, inspirant ceux qui vont de l'avant autant que les assis ou ceux du contre-flot.

    L'apparente monotonie des cheminements matinaux est un leurre découlant d'un préjugé suranné, de même que l'uniformité des visages, même à Shanghai ou à Tôkyo à l'heure de la première presse.

    Tout est à vrai dire à revoir de notre façon de voir, le contenu signifié du container autant que le bleu Constable du ciel de ce matin: Le Panopticon s'impose.

    Le Mur est tombé dans les mémoires, où les Tours l'ont rejoint, mais de la batterie des Horizons Barbecue aux lignes à haute tension traversant les terrains vagues on reste dans le mouvement.   

     

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    4. Mouvement

    Un fantastique appel d'air met tout en branle à l'ouverture des coffres, qui fait affluer aussitôt la multitude des costards et des masques autour des écrans frappés jour et nuit d'hystérie calculatrice. Cela pour le cinéma genre Wall Street du pantin trader.

    Mais le vrai Mouvement, à purement parler, est à la fois antérieur et plus sidéral, exercé depuis la nuit des nuits autant que dans l'actuel silence des deux infinis striés de comètes et de particules de cendre ou d'élémentaire pollen.  

    Avant les défilés hagards de la première heure de pointe, avant l'endiablement des foules, c'est, avant l'aube de la ville-monde comme un frôlement d'écailles en lentes volutes aux fenêtres songeuses: l'Anaconda mythique se prépare au premier mouvement dans l'immobilité recueillie de l'orchestre philharmonique, attendant le geste initial du Maestro, un tour de clef et la Rolls musicale se réveille dans le Grand Auditorium, illico relayé à tous les étages des Horizons Barbecue et juste dans les guérites des jardins prolétaires, de l'autre côté du décor à falaises.

    Une fois de plus cela s'agite ce matin dans les canyons urbains, mais le regard panoptique voit au même instant la grimace impatiente  et la lenteur du ciel, dans le saisissement et le ressaisissement,  à chaque fois, de se retrouver par les rues et les bois et les mers et les gens...

     

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     5. Les gens

    On ne voit rien sans faire dans le détail: on ne voit que des tas et le traitement logique des gens finit alors dans les camps. Rien à voir sans  les visages, rien à dire des tas sans les noms.

    Le nom de Fodé Touré Keika, natif de Guinée et dans sa quinzième année quand on a retrouvé, avec celui de son frère Alacine,  son corps gelé dans la trappe du train d'atterrissage du Boeing 747 où les deux garçons s'étaient planqués - ce nom reste gravé au mur du Temps, signant ce message que l'ado portait sur lui: "Donc si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c'est parce qu'on souffre trop en Afrique et qu'on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et pour mettre fin à la guerre. Néanmoins,  nous voulons étudier et nous vous demandons de nous aider à étudier pour être comme vous. Enfin nous vous supplions de nous excuser très fort d'oser vous écrire cette lettre en tant que vous, les grands personnages à qui nous devons beaucoup de respect. Et n'oubliez pas que c'est à vous que nous devons nous plaindre de la faiblesse de notre force en Afrique"...

    Or les gens se pressent de nouveau,  ce matin, au pied des parois à étages, impatients de les gravir, et dans le tas, là-bas, se distinguent des visages - ces visages portant autant de noms. 

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    6. Les noms

    Les noms sans visages des martyrs resteront dans la mémoire des murs comme autant de trous noirs dont l'antimatière nous soumettra à jamais au vertige du pourquoi sans pensée d'aucune réponse sûre.

    À moins de vingt ans m'est apparu le Mur de Berlin, plus de vingt ans avant son écroulement sous le boutoir des mains nues, et le lendemain je déchiffrais, aux murs d'Auschwitz, les noms hurlés de visages à jamais réduits au silence.

    Dans ses carnets l'Artiste aura noté aux mêmes lieux: "D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi".  

    Or c'est par cette faille de douceur en nous que passera le meilleur de notre violence, enfin vouée au fracas des verrous... 

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    7. Veilleurs

    À en croire certains, Big Brother s'occuperait toujours du job, et ce n'est pas qu'une légende urbaine, à cela près que ses drones n'obéissent pas à nos critères, jugés "non pertinents" par le Système. Il est vrai que nous n'en avons qu'à la survie réelle par les oraisons polyphoniques et les sentiments distingués, sans oublier les couleurs.

    Le bleu ciel nous inspire toujours superlativement, mais ayons garde de le confondre avec le bleu pixellisé à outrance des calendriers de l'Optimax, cette machine à leurrer au même titre que les services de Miss Météo. Au risque de nous répéter, répétons que l'obsession de la météo contrevient à l'exercice de la veille et doit, à ce titre, être moquée. Tandis que le bleu ciel selon la tradition, de Giotto à Constable via Tiepolo, mérite toujours révérence et référence, disponible toujours et encore aux rayons Repro des grands magases.           

    Notre veille inquiète les sectateurs de l'Extinction des Sens, dont les nouvelles installations se multiplient dans les quartiers déjà touchés par le désabusement métaphysique et pire: physique, et pire encore: secrètement sexuel donc lié au sang de l'âme. Après la sinistre époque dite du Caisson, très en vogue dans les étages les plus friqués des Horizons Barbecues, à notre tour de nous inquiéter des parodies de salut par la chasteté chafouine.

    Veillons donc!

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    8. Les messagers

    Tous n'ont pas l'uniforme ni ne se reconnaissent forcément au frémissement d'ailes des envoyés à l'ancienne, ainsi l'Attention  de chacun est-elle requise par delà les apparences, et c'est un premier ressaisissement non négligeable surtout dans la ville-monde où toute concentration bonne se disperse.

    La destruction massive des denrées de survie par les sbires des oligarques du Profit Brut reste une donnée mondiale que les Brigades de Nettoyage s'affairent à effacer de toute mémoire, mais les messagers  ne sont pas là pour le décor: bel et bien incarnent-ils l'avant-garde de l'Anti-Système dont tout bénéfice d'énergie sera naturellement recyclé dans la ventilation du Pneuma.

    Les Salutistes ont montré l'exemple dans les quartiers de lèpre urbaine, que les organisateurs de reconquête des terres arables suivront à leur façon dans les grandes largeurs des plaines latifundiaires, parfois en dansant la rumba ou la zumba, selon la latitude et les traditions. Du moins la reconnaissance du principe angélique est-elle suressentielle: l'esprit de sacrifice ira donc de pair avec le refus d'obtempérer à la loi du plus muni, et n'en doutons pas alors: tout ça jettera de la neuve lumière sur la Face d'ombre. 

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    9. Terrains vagues

    Cependant il y a lumière et lumière. Les éclairages inhérents ou latéraux peuvent être trompeurs, et pas que sur les scènes de crime ou tout à coup chaque pierre et sa face cachée devraient compter pour double preuve dans l'éblouissement expert. Ainsi le côté théâtre de l'absurde des jachères industrielles ne doit-il pas nous abuser non plus, ou plus exactement: ne pas nous détourner de la scrutation détaillée des visages, car c'est par là que l'alerte commune sera donnée en cas d'Apparition par voie supersensible.

    Passons cependant sur les phénomènes paranormaux et autres étrangetés:  ce n'est pas non plus de cela qu'il s'agit en l'occurrence mais de saisissement réel à valeur de révélation à ce moment précis, autour du Marcheur Rose soudain interdit  et des Immobiles ne sachant où regarder mais percevant ce quelque chose qu'on appellera ce soir Mystère.    

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    10. L'obscure clarté

    Ceux qui ont des options préférentielles sur les lofts les mieux situés de la Wellness Tower, fleuron de la Nouvelle Cité, pourraient déchanter, autant que  les spéculateurs jouant sur le cours de la Lumière au moment même ou les eaux évaporées tournent en boues acides.

    On peut ne pas souscrire à la lettre à l'archaïque parole selon laquelle les derniers seront les premiers, quelque secrète vérité que recèle cette anticipation d'une autre dimension, mais sans doute la part d'ombre des rues passantes nous reste-t-elle plus propice, à nous visages burinés et tendres veilles feuilles de solfège, que leur rive javellisée se la jouant Brave New World.

    La distinction des nuances du gris suprême de la Ville-monde en trente-six mille irisations moirées reste l'apanage des Sujets Sensibles de toute observance et condition. De même l'opposition de la lumière naturelle et de l'ombre demeure-t-elle plus que jamais du domaine de la réalité plus que présente non moins qu'intouchable.

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    11.  Failles

    On dit au bord du gouffre que ça craint. Mais avant l'aube c'est au ventre que se ressent ce vertige: falaise au bord de rien qui surplombe cependant notre sang; et panique au creux des reins; et terrible lucidité de la vue interne. On sait en outre que la maison sous la table menace parfois de déborder par les meurtrières genre retour du refoulé. On répète alors que ça craint aux parapets de la subconscience.

    Ensuite on se fait à la rumeur des failles, la vie remontant à flot des entrailles du sommeil au zinc du matin, via les tubulures du métro et maints escalators jusqu'aux crêtes encore crépitantes d'étoiles  de la Skyline.

     

    Les hauts toits asymétriques font office de fumoirs à toute heure ou de tremplins concédés à l'industrieuse rêverie des fins de matinées ou des vestiges du jour. Un regain de porosité se décèle chez les passants des poutrelles aux yeux levés d'entre les drapeaux blancs. Tant d'innocence et souvent sans chapeaux !   

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    12. Des Chapeaux

    Il reste encore sur les toits de vieux nègres sages à porter le chapeau en toute dignité, et ce ne sont pas les règlements récents  sur l'émancipation des personnes qui y changeront quoi que ce soit, tant il est vrai que l'élégance acquise ou naturelle s'apparie à celle de l'Arbre majeur.

    La mémoire de l'Arbre nous préservera mieux que les protocoles japonais. La Nature ne se rappelle qu'incidemment nos origines, mais l'évaluation des résultats de toute espèce nous reste accessible moyennant un peu de beau sens.

    Le beau sens oriente le choix des couleurs et détermine, par la variation des orbites et le lent mouvement des têtes suivant les doux regard du grand âge, cet orbe de bienveillance qui fait auréole au monde, honorant la Croix Noire comme les perles de bois de lune du piano de Thelonius Monk et autres conseillers spéciaux méritant l'écoute.

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    13. L'Aurige

    Pas plus qu'on ne dit une oracle on n'écrit une aurige, et pourtant voici que sur le Paseo suspendu surgit la Sagace à roues ferrées que tire le cheval bipode jamais à cour de visions fût-ce au dam de la Horse !

    Passés sont les temps où Bleus et Verts se massacraient dans le tumulte des chars politisés, mais le Jeu perdure en toute galaxie conviviale avec toujours son goût de sueur citronnée aux aisselles en touche ou sa verte saveur de pelouse au pourtour des galopades, cela fût-il loin des Olympiades gratuites d'avant l'obsession chronométrique et les mirobolants bombements de bourses, loin des savanes éthiopiennes ou des fleuriers démocrates de la lutte à la culotte.    

    Cependant voici quand même, dans le rêve un peu nostalgique, la Sagace en soie sauvage sur sa coulée de macadam et les fervents disséminés qu'on dira quelque temps encore happy few.     

     

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    14. Circulation

    Quant à la lutte contre les angles droits, nous en faisons notre affaire et même aux carrefours: surtout aux croisements des affluences logiques, mais aussi à toute occurrence défensive requérant la sieste turbo ou la douche solaire , le détour nonchalant voire la fugue à tout le moins imaginaire.

    L'attention flottante règne naturellement dans le tamponnement des monocoques multicolores du Luna Park où nul ne craint de regarder partout à la fois, et cela devrait édifier les aspirants à la détente d'atmosphère en toute zone urbaine menacée par le format carcéral, allées ferroviaires et solariums compris.

    Qu'on ne se jette donc plus en ligne droite du dormoir privatif aux cellules de labeur stipendié: la tangente à courbe flexible est un acquis certes récent des thérapies en la matière, mais l'essayer c'est l'apprécier !

    Dès lors, l'usage faisant loi, verrons-nous la déviance inventive faire florès...

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    15. Le sens du sens

    La question se pose alors: pourquoi tant de précipitation ? Et cette inquiétude: où va le pendule ? Qu'attendent-ils en serrant l'instant de si près qu'ils le pressent et le stressent ? Qu'espèrent-ils ? Quelle île ? Quel au bout ? Quel cap derrière les containers ? Quel fantasme océanique les attire-t-il vers quel lagon de piécettes ? Quelle sortie de l'animal songeur par le tourniquet des hagards ? Quel taraboum de boucan pulsionnel qui échappe au branle ?

    Si la circulation n'a pas de sens alors renonce à la rue de la Félicité, ce tendre souvenir sous les toits des Batignolles au temps où vous aviez sous vos pieds nus le mol asphalte de mai, ou plutôt ne renonce pas, ne renonce jamais: perds-toi en gesticulations sémaphoriques mais garde le sens - ah mais retiens-le par la tresse !     

    S'agissant des errants et autres sans-abris au sens extensible, par delà les dormoirs genre cartons à piano et tutti quanti, la question du sens est à poser tant avant qu'après la soupe exigible et les colis du coeur, autant dire tout le temps qu'on respire, valable aussi pour toute catéchumène faisant tapisserie ou tout gang bang , toute forme de tribu ou de clan même du panier boursier, toute coloration pigmentaire et toute affiliation à sectes ou paroisses - jusqu'à l'Eglise Agnostique Informelle juste tolérée par le Parti de la Tisane.

    Bref, l'agitation n'est que vaine illusion à faire taire Rossignol.

    Mais les voeux pies et les clignements de connivence convenue à la poésie poétique ne seraient eux aussi que des leurres, alors que la mélodie est à retrouver du sous-sol au substratus, et le rythme délibérateur ou sorcier.

     

    Ne jetons la pierre ni aux employés modèles ni aux mères et pères de famille respectueux des heures de potage ou d'injection de sagesse. Retour permis à la ronde joyeuse et aux flonflons de villages à trombones et orphéons. Enfin, à tous les sens de la nouvelle loi sur la bienveillance en préparation: attention au sens interdit !  

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    16. Hauts-lieux

    Ayant constaté que l'avenir des volailles en batteries était confiné, nous en avons tiré diverses conclusions qui ne concernent que nous: disons quelques centaines de millions sur quelques minces milliards. Les chiffres parlent d'eux-mêmes.

    En d'autres temps nous eussions opté pour la position du stylite: seul dans le désert, tout nu sur sa colonne à vaticiner très au-dessus de la turbulence venteuse des sables et autres données tautologiques selon lesquelles il faut que bouge ce qui bouge.

    Or nous faisons avec le désordre: qu'on se le répète à l'heure du goûter.  Notre lieu d'élection restera sous le pommier, mais à titre indicatif, en somme métaphorique puisque le goudron ou la terre battue nous conviennent tout aussi bien.

    Nous n'en somme plus aux explosions de caca des rejetons de belles familles trépignant à la porte des studios et se webcamisant eux-mêmes pour que ça se sache. Ces anodines bravades nous font sourire, mais nous demandons plus. L'implacable humour des lucides requiert discipline et tenue dans toutes les situations. Ainsi est-ce sans esprit de provocation que nous avons déplacé les lieux et le temps de l'entretien familier et de la consommation des quatre-heures: voici la nappe mise au beau milieu du fantasmatique trafic juste avant le lâcher des employées et employés de l'Alcatraz mondial du taf.

    La story de nos "moi" multitudinaires est en cours de montage un peu partout. Peu importent le moment et le lieu puisque c'est à tout instant et jusqu'au bout de nulle part. Sur le tapis volant de la toile dépliée entre les feux rouges et les giratoires inspirés des derviches, nous devisons le plus tranquillement du monde à l'unisson vibrant des Ancêtres, et notre accueil s'élargit avec les heures.

    La nuit venue nous rejoindront les addicts aux yeux brûlés. Nous sommes là pour soigner toute addiction.  

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    17. Accrochages

    Le type a regardé la caisse de l'autre avec un certain regard qui a déplu. Les types se sont toisés d'un rebord à l'autre avec un certain regard qui a déplu en masse. Le regard qui déplaît est désormais Légion chez les coiffés et les hirsutes - et les éméchés sont légionnaires sur les chaises de coiffeurs alignées au bord du gouffre.

    Au commencement on a juste dit à son voisin que sa Pontiac faisait de l'ombre au gazon. Alors Ivan le primaire a foutu sur la gueule d'Ivan le secundo. Ainsi les Acerbes et les Crotales sortent-ils de leurs caisses pour se véhémenter en invoquant 1914 et 1389 ou même pis en cas de relance picrocholine: à fond la caisse et que je t'estourbe et te ratafiole. Pour un peu que je te génocide ! Après Clausewitz le delirium toutim!  

    Depuis lors les regards qui déplaisent ont fait des petits dans les espaces verts. Gaffe à toi si tu le relèves, tout en lisant pacifiquement Dylan Thomas, sur tel ou tel traîne-mine ressentimental impatient de se vexer pour rien, gare à toi Bambino qui invoquerait l'innocence du Poète à cheveux brun rat ou je ne sais quel Parlement du ciel et autres royautés marines: celui qu'on vexe même sans le regarder est à lui seul un escadron noir de vindicte aveugle aux mobiles duquel psycholobes et sociosophes n'entravent que nib. Ex nihilo surgissent les drones de la haine aveugle !

    Cependant le fils de DJ Thomas reste aux platines: "L'âme de mes pères grimpe dans la pluie"...

     

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    18. Vie et destin

    L'indéniable Croix n'est ici ni signe ni symbole: c'est une femme qui ouvre les bras. Présence réelle.

    Il est certain que la Personne  survit au genre et au nombre. Le croisement indique la double occurrence de la statistique et de la note juste, mais on peut composer. Une vie se cherche tout son durant par les allées et les  vallées, mais la présence ne s'affirmera que sous le sceau d'une signature. Tel étant le destin.

    Au carrefour des possibles se tient donc cette femme. Prénom Mystère. Hier encore on l'eût taxée de gendarme. Pas un compliment: on entend déjà virago, nul sens de la musique n'étant prêté à ce rôle  soviétique, pas plus qu'aucun sens de la gouvernance au coiffeur peignant la Lune ou au poète en sa nursery. À l'heure H du calendrier GMT nous constatons qu'une existence entière d'occupation programmée  devient la norme loin des collines et des rivages, sur le  modèle unifié de la ville-monde aux casiers. Prénom Maria murmure dans le sien: "Une femme ne doit pas désirer composer". Et la chorale des imams ventriloques de corroborer: "Une femme ne doit surtout pas désirer composer".

    Total encore en cours: les meufs se cantonneront à la toute intuitive, à l'ineffable et à la toute profondité. De même sera jugé fiote tout contrevenant à la pudique masculinité supposée  ne rouler à vue que sa mécanique.

    Salade a reparu le long des canaux de l'arrière-pays, pour surgir soudain ras le lac au milieu des tombes de chats dont les prénoms tintent doux, tendre avatar en bleu de chauffe  du poète de passage.

    Salade le SDF cherche un sens à sa vie et les douairières ricanent bas: les plus impatientes en effet de verrouiller chacun dans son rôle. Salade n'en a que foutre mais le casier est le casier au dit des rombières, et tous ces artistes, tous cesoriginaux, tous ces désoccupés restent à surveiller  par Big Sister le tyranneau des tea-rooms.

    Prénom Nadejda se fiche bien elle aussi de sa dégaine de docker des quais de Voronej. On dit parfois de tel ou tel sort qu'il n'est pas une vie, mais le destin de poète persécuté relève de la note juste et la mémoire est un devoir de musique. La note sensible reste quelque part à l'abri des puissances écrasantes. Pèse toujours et encore l'écrasante option qui fait rimer Stalinov et Poutinov, mais des voix se font entendre encore dans les jardins et Prénom Céline est brodeuse au petit point dans les constellations de vocables.

    Ce qui est suggéré à ce carrefour est que le destin est une modulation. Nul n'est prédestiné sauf à se soumettre aux dominations et aux rôles. Les processions sectaires vont remettre à coup sûr la sempiternelle baston, mais    la femme aux bras ouverts indique une possible sortie du sacré: par ici la musique  !

    Prénom Clara fait alors décoller son Steinway du tarmac de la ville-monde, et c'est ainsi que la vie se fait destin.

     

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    19. Veni creator

    L'immanent poème sera conçu selon la vieille story qui ne peut être que vraie puisqu'elle est belle: du tohu-bohu de la table en sept jours surgira le monde, et la Lumière sera, mais au commencement les sons compteront plus que les choses.

    Le premier chant, après le primal cri déchirant le rideau de chair, reste à ce jour une énigme que nulle entourloupe créatrice ne verbalise.

    D'ailleurs regardez-le: créateur de quoi ? Le puzzle est antérieur et dès lors il n'est question que de montage. Les cosmogonies  relèvent du jeu d'enfance, et la Mésopotamie vaut le Popol Vuh. Quoi qu'il en soit le poème est la seule réponse à sa propre question, son propre accord, sa propre contradiction

    Sur la Table se distingue un dictionnaire de rimes et divers objets usuels, crayons de couleurs et fragments de papyrus numérisés de marque Empedocles,  entre autre premiers graffitis du moi-monde.

    Le puzzle est antérieur, mais subsiste le privilège, accordé à la poétique divinité, toute descendance confondue, de nommer les noms et de citer les choses à l'Appel. Ainsi d'Elohîm:  La terre gazonnera du gazon!

    Et le Glébeux ensuite d'y aller de ses nomenclatures. Et DJ Dylan, reprenant les platines de DJ Thomas, de s'autoproclamer hériter des veines brûlantes gardiennes de la goutte d'amour.

    Dès lors qu'on multiplie les naissances par le Verbe, autant s'en donner à corps joie, et telle est en effet l'allégresse de l'enfant magicien relançant le scénar des Sept Jours et se préparant subconsciemment au plaisir des recréations.

    Une orgie bavarde prélude à toute composition soumise à la quadruple règle de l'harmonie et de la mélodie, du swing et du saut quantique. La note sensible cherche longtemps à se résoudre en sa tonique, mais y a pas le feu disent les bons maîtres qui ont souci de la caisse à bois autant que de la propreté des menottes, pendant que dehors ça castagne et ça vocalise sur le tas à l'anarchie des slums.

      Cependant on ne dit pas assez l'importance de l'école du sourire, bien plus gentiment formatrice de contrapuntistes fiables que la prétendue justice divine, fiel et foutre toxiques des marchands de temples et de leurs ouailles étiolées.

    Nous requérons l'asile des quatre vents et de l'éternelle glossolalie du merle matinal. Nous revendiquons notre statut d'intermittents du poème. Nous exigeons la relève des haies éconduites sur dossiers par des bureaucrates infoutus de voir n'était-ce que la commodité du bocage -et ne parlons pas de sa grâce !

    La Table est mise sous les cintres du merveilleux castelet, et voici voleter les doigts du Creator  sur la tour de glaise au bourdonnement de serpent phraseur. Un voeu venu d'ailleurs fait dévier ses mains de la prière au poème et voilà la première musique du tourtour. Les voix du grand coquillage reposant entre les multiples outils du mage à magie feront écho en consonance à ce début de polyphonie.

    Ce n'est pas comme si tu venais au monde, se dit alors la divinité poétique à doigts de fée potière avant le grand feu et l'émail des antiques recettes - ce n'est pas comme si, c'est comme ça !

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    20. De l'autre côté

    Celui qui tourne le dos au mur ne le fait pas en rêve: l'évidence de l'obstacle  conditionne le premier élan du refus, et c'est tout de suite du solide dès le trépignement du premier âge. Qu'il soit d'imitation ou d'invention n'importe guère, ni qu'il participe - cantilène obsolète -, du seul acquis ou de ce qu'on dit vaguement l'inné sur le ton scientiste idoine.

    Vous vous rappelez le moment précis où pour la première fois vous vous êtes dirigé dans le sens opposé sous l'impulsion de vous ne savez qui ou quoi, sachant cependant que l'invisible main qui vous dirigeait parlait à sa façon votre langue, et quelle onde de joie tout à fait inconnue vous a fait alors découvrir cet autre en vous qui tirait la langue aux tu-dois-tu-dois-pas. Or vous n'en avez pas tirés de contre-règles bornées, ni de révolutionnaires foucades à peaux de balles, mais de nouveaux possibles à multiples curiosités qui vous ont fait repartir à la fraîche dans la féminité du monde et pas moins lascars pour autant d'écorce et de sève, au dam des binaires.

    Aux guichets tout élan de poétique enthousiasme tombe souvent à faux ou à vide entre les manchons de lustrine et les fronts de lenteur morose des préposés au refus de tout lâcher-prise ou de toute autre direction que celle des Instances, mais les tangentes sont nos branchies de rêveurs en apnée et, par delà les manières belles ou mauvaises, un solfège d'invention peut se faire style dans un sens ou dans l'autre. 

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    21. Blacky

    Celui que je vois me regarde. Je me trouvais à l'autre table avec mes carnets et ma gouache et je l'ai vu bleu dans le rose des chaises, noir comme un Noir et les mains jointes dans le silence latent. Je ne sais pas si c'est du larvé racisme que d'apprécier la beauté de certains Noirs mais celui-ci, bleu et seul à sa table entouré de chaises roses, me regardant le regarder, les mains jointes sur son verre, m'a rappelé cette phrase dont l'or luisait dans le tout-venant gris poussier d'autres phrases: un archange est là, perdu dans une brasserie.

    La beauté du Noir traduit à mes yeux une ancienneté vénérable qui l'apparente à l'Arbre protecteur de palabres, mais le blues et le rap ont partie liée au refus d'oublier. Un conteur affleure aux lèvres de celui que je regarde me regarder lui prenant cet instant pour le lui donner.    

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    22. Story

     

    Rien de ce que vous direz ne sera retenu contre vous. Vous avez l'air d'être seul mais vous ne l'êtes pas. Vous avez l'air d'être écrasé par la table mais vous ne l'êtes pas. Vous n'êtes pour rien dans le choix du vert Véronèse sur le fond duquel l'Artiste vous a représenté, auquel vert votre briquet de fumeur fait consonance. Tout ce que vous allez dire n'engage que votre divinité personnelle. Vous avez l'air contraint mais cette image de vous n'est pas de l'espèce à vous soumettre à quelque rôle que ce soit. Ou alors vous seriez simplement l'homme qui est là. Vous avez l'air de sourire au sourire que celui ou celle de l'autre table vous adresse, que nous pourrions appeler l'homme ou la femme de l'autre table. Et nous pourrions imaginer que ces regards s'accordent en réalité. Une story possible serait ainsi en passe de se raconter. Qui sait ?    

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    23. Au poisson-lune

    Des types de ce gabarit, j'te jure, tu peux compter dessus. Au casting matinal des journaliers, c'est toujours lui qu'on pointe le premier. Une échelle à lui seul. Plus près du ciel y a pas, et la vanne vieille comme Titan: et ça va là-haut ou quoi ? se perpétue par les chantiers ou sur les docks autant que dans les congrès de l'interlocution chirurgicale ou planétaire si ça se trouve - et ça se trouve. Mais à l'armée ils sont surtout Américains et le plus souvent sergent décorés. Ce qu'on remarque aussi, et c'est vérifié par l'Office Orbital des Statistiques, c'est qu'il y a peu voire point de génocidaires de cette taille, mais n'en faisons pas une théorie qui se réclamerait latéralement du fait  que Prénom Abraham, bienfaiteur présidencial des Natives, restât le plus grand quand il était assis.

    L'immensité physique est pourtant une donnée recevable en matière d'imago, et ceci avère par contraste le soupçon porté sur les poitrines creuses et autres disgrâces psychiques en matière de cruauté compulsive fauteuse de crimes contre l'Humanité.

     

    En 1981 La Nouvelle-Orléans m'a frappé par la laideur de ses Blancs. Trop d'obèses et trop de maussades à vue. À l'opposite alors, dans le quartier de Tremé, derrière le Carré Français, je serai tombé sur ce premier avatar du Big Boy, surnom The Tower, saxo taiseux au regard doux, considérable en dépliement vertical et dansant élastiquement à La Parade, là encore au premier rang de droit quasi surnaturel.

    Tout ça pour ressaisir le poème vivant Prénom Big Jim. Valable déjà pour le barde russe Prénom Vladimir, poème dès son apparition de colosse chaloupant comme dans un film épique aux blancs et noirs se bousculant sur de vertigineux escaliers. Valable aussi dans le déploiement de carcasse râleuse du barde celte Prénom Louis-Ferdine vaticinant dans les entrailles de New York ou sous les ruines de Dresde.

    Mais revenons plutôt au grands ingénus et aux dames surélevées de naissance.

    Les très grandes cheffes à secrets valent spécialement la visite dans le creuset d'odeurs nourricières, ainsi que les herboristes monténégrines en exil et les plénipotentiaires de la Tradition masaï parfois réunies autour des feux de nuit des Horizons Barbecues.  Bercer le muchacho ou panser l'alezan, loin des foules énervées, requiert une tranquillité d'âme  que l'Afrique en elles n'a cessé de couver. Big Sister, surnom The Voice, s'est fait connaître aussi bien par son interprétation des Chants aux enfants morts que  par ses impros sur les thèmes du Delta, mais on attend toujours, à l'international,  LA philosophe post-socratique de plus de sept pieds-de-reine.

    Enfin, que nul ne s'étonne de la concomitance d'une très haute taille et d'une très profonde douceur, observable de longue mémoire dans la divine Nature et visible encore ces jours en l'aquarium de Lisbonne où le poisson-lune poursuit sa lente danse en toute grâce ailée. 

     

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    24. Nos diverses années

    À l'âge où l'on a déjà plusieurs vies derrière soi, ce que nous pouvons dire de tout ça est que l'indulgence tend à remplacer la colère, sans l'effacer. Notre génération restera celle des ados prolongés dans leur élan de refus, au dam des cravaches et des cravates et contre la suave insidiosité des ligues de vertu à la flan. Nous deux, au demeurant, restons borderline à notre façon, sans nous la jouer rebelles pour autant.

    Il y avait de l'aristocratie naturelle chez Prénom Meriel, avec cet humour propre aux personnes qui en ont vu d'autres, et c'est pourquoi je l'ai repérée dans le groupe des disciples du neurobiologue Prénom Francisco, peu après son divorce à la très peu amiable dont elle se remettait à Santiago. Aussi, nous nous sommes hyper bien entendus sur la lignes des associations oniriques et de la rêverie composite.

    De même puis-je dire, moi, que Prénom Julio, en dépit de sa formation en sciences dures, avait une capacité d'accueil pimentée par une malice assez typique des Argentins, et ce potentiel de bifurcation qui laisse bien ouvert l'espace du temps ouvrier et des dimanches de pluie.

     

    Si nous avions une école philosophique à fonder, ici et maintenant sur cette table de cuisine, ce serait sous l'égide de l'Arbre et du doute fertile, à l'aléatoire d'une recherche à zigzags. Mais nous ne fonderons rien qui ne se transmute à mesure en clarté filée de pensée fontaine. Nous en somme venus à penser, à ce moment précis de partager nos clopes et nos intuitions, que la recherche est le propre du trouvère et qu'à cela collabore joyeusement le blues et la fugue, toute balade au bord du ciel et jusqu'aux échanges sibyllins sur Twitter, sans parler des tendres conversations de regards dans le silence attentif du jeu à qui perd trouve.

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    25. L'animal dira

    Ce que voit le poisson-lune interpelle notre imaginaire réversible en expansion dans la ville-monde depuis l'aménagement des grands bassins d'amniosynthèse. Ainsi mérous et murènes tourneront-ils autour de l'Aquarium Central à scruter les faces démesurément agrandies de la femme amphibie à hublots et de ses comparses exorbités de la Transavantgarde.

    Le visage humain sous ce genre de loupe est rarement avantagé, mais nous ne sommes pas ici pour leurrer la clientèle animale appelée au testimoine. On est loin de ce que les faiseurs de renommées qualifient d'icônes dans les Halles du Reflet: voyez ces babines pendantes et ces lassitudes charnelles, mais de bonnes ondes ne sont pas exclues de part et d'autre des interfaces oculaires. Que cela incite chaque espèce à garder  distance et dignité, comme l'enseigne la Terrapene ébouillantée sans moufter.

    En attendant suspendez le jugement anthropocyclique, dressez poliment  le chien sur le dressoir, puis entrez dans le chien.

    Le monde vu de près à vue de chien succède naturellement à la perception première de la truffe que la brise informe le cas échéant. Cette autre hiérarchie des affects vous suppose repérable de loin, et ensuite quel effroi lorsqu'il vous encadre soudain toute proche, Madame et vos bajoues. Pendant ce temps le Quidam, même non diplômé, persévère dans son être en dépit de tout, mais la murène le tient à l'oeil dans son pilier de corail à tournure de clocher sexuel, et rira bien le dilacéré.

    Bref, regarde les gens de ton oeil abyssal, regarde mieux à l'envers des coraux, regarde là-haut le ciel qui te voit.   

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    26. L'approche

    Nous nous avançons lentement en direction de nous-mêmes. Nous nous savons venus de loin sans lumière réellement indéniable sur le moment à venir, aussi restons-nous  assez humblement attentifs.

    Ce qui est sûr est que l'Ancien garde une longueur d'avance et qu'il voit mieux le Détail entre le cendrier et l'étoile. Nulle exclusive préséance d'âge pour autant: il est de l'Ancien vif-argent chez certains enfants désignés par élection mystérieuse. Disons alors que par Ancien  l'on entendra: voyant plus loin de mémoire devineresse.

     

    Prénom Walter Benjy n'avait l'air de rien dans sa tenue de gardien surnuméraire des parcs humains, mais il en sait un bout sur les choses de l'enfance et les temps d'avant les Tours d'illusion. Prénom Walter Benjy récuse les sens uniques et favorise l'accès aux transerelles. Son allégresse nous a revigorés aux moments où l'abattement menaçait nos errances, et la bonne odeur de son cigare cubain nous a fait relever les yeux jusqu'à l'azur des siens - et quel sourire annonciateur d'embellie nous apparut alors à l'annonce des jardins espérés ! 

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    27. Rêveuses

    La nuit les a faites patientes fileuses aux yeux conscients de trame et canevas, de là venant leur sublime ahurissement de jour.

    Pondre est la vocation de l'oeuf, songe silencieusement l'une d'entre elles qui n'a pas supporté le boucan de batteries des Tours d'illusion et frémit aujourd'hui de toutes ses plumes imaginaires dans la douce senteur fauve tiède  du jaune libéré que le pollen sature.

    Les transes tranquilles de la lucidité féminine ont ces airs d'émerveillement un peu hagard vu que c'est tout de même, à n'y pas croire, comme après Exodus la tribu des sélectés.

    Or les rêveuses ne se sentent pas triées par Dieu sait quel Dieu en cour aux Tours d'illusion, mais désirées, ça oui, et ça les tient vivantes même au bord des périls et autres terrils de cendre mauve - désirées en leur humide moiteur sous le casque de vrais cheveux et la peau de beau cuir moelleux doux à la palme.

    Rêveuses mais pas bégueules, of course : disposées en quinconces sous le ciel céleste, ouvertes à l'intime, connectées entre elles et complices en lâcher-tout, attentives mine de rien à la tête chercheuse du pulsionnel en vadrouille de jeune en jeune corps ou plus boucané si affinités - or l'intense est surtout désirable dans les jardins espérés.

     

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    28. Lointains safran

     

    La douceur des arrière-plans des maîtres siennois est un appel à rebondir plus qu'une nostalgie à replis. Plus surtout qu'un décor kitsch: ça c'est sûr.

    Les lointains polychromes sur papier glace, aux murs des cellules de travail forcé des Tours d'illusion, sont physiquement et métaphysiquement dommageables, cela aussi est prouvé: crampes un peu partout aux estomacs et contention blême. Pareil topo pour ce qui est de l'entertainment  à texture sonore dans les gogues et les ascenseurs démagogues, ou pour tout ce qui bouge aux écrans plats des chaînes mimétiques d'Etat ou de spéculation privative - tout ça vibromasseur tripo-mental bon pour la casse et noble motif de se casser des Tours.

    À l'abjecte passion d'obéir s'oppose l'entrevue là-bas du ciel couleur jasmin bleuté aux fragrances roses ou cognac, tendrement enivrant quand on respire par les branchies.

    Au bord du ciel là-haut, plus loin au fond du tableau qu'Asciano et ses cyprès de feu noir, sourdent les eaux sulfureuses propices aux sirènes félines voire felliniennes,  et fuse alors des corps le fusionnel marial dans l'épaisse vapeur savonneuse aux relents d'oeufs putrides que  vieilles et jeunes narines  exhument de l'inodore souvenance des Tours.

    Sourit alors la rêveuse à bikini dont on a dit dans les gratuits qu'elle était une bombe, mais qui sait au juste ? Qui sait ici qui est qui, et qui voudrait le savoir alors qu'on vient juste d'échapper au grouillement de l'hydre indiscrète ? Ici ne sont admis que des prénoms, et le brillant cuistot Prénom Savarin le confirme d'un regard entendu à l'oiseau Toucan - prénom d'espèce vous dira l'animal.   

    L'échappée au lointain du ciel céleste, par exemple dans la foulée de Prénom Jean-Sébastien à fond la fugue, défie absolument le réalisme capitalistique des philistins aux leviers de pouvoir des Tours d'illusion. Le coma dépassé de la Raison n'en finit pas de survivre à sa semblance de survie tant que fonctionne la pompe  boursière, mais ce n'est là que le top du toc qui ne saurait nous tromper à l'instant d'accéder, ici et maintenant, aux jardins espérés.

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    29. Seuils et portiques

    De l'enfance nous avons gardé le premier ravissement de promesse des guichets et des uniformes de garçons de cirque, le tambour distributeur de tickets, la palette ou la casquette de chef de gare, les pancartes signalant l'Ailleurs ou les gants blancs du magicien - tous et tant d'autres signes annonciateurs du terrier de rêverie.

    L'accès au réel à valeur ajoutée connaît autant de portails publics que de secrets passages: il n'y a pas d'exclusive en la matière. L'anticipation de la joie compte autant que sa présentation et son accomplissement voltigeur, on peut croire ou ne pas croire que le secret du secret relève du double fond, mais Prénom Albert et ses pairs de labo ont jeté des transerelles et les passages quantiques se multiplient donc à l'envi.

    La perception diagonale des rotondes, autant que des angles vifs, était d'ailleurs souhaitée dès le premier âge prélogique. Les voies du mol entendement, les traverses intimes ou imitées des métros aériens, les enjambements sémantiques à glissades connexes, entre autres bouturages de génomes métaphoriques sont à revaloriser la nuit et le jour au dam des occlusions conceptuelles.

    On a un corps et l'esprit tournique à la fois dedans et dehors, au-dessus et au-dessous des mille plateaux de collines et terrasses arborées ou non - ça dépend des places.   

    La pensée corporelle des lisières, la ménagerie vue de derrière les grilles ou les vitrages, ou de dedans les feulements d'odeurs endogamiques, excitent l'impatience des départs vers d'autres cols d'herbe vert cresson ou tout ourlés de fines corniches, relançant le même éternel désir ultramarin de franchir la vague, et voici la foule en file qui s'en va vers les jardins espérés.

    Ensuite, quand enfin les portiques seront en vue nous saurons mieux à quoi nous en tenir. Pour l'instant les couple angélique de l'ado et du Noir à carlette, First Name Huckleberry & Uncle Tom for example, est garant d'enfantines passions revisitées.

    Révérence, en attendant, au parvis, puis faisons le pas...  

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    30. Osez Joséphine

     

    L'apparition de la nageuse est alors à prendre en compte. Dans les jardins espérés le corps sera glorieux sous une autre acception qu'en émanation gazeuse. Ceci est mon corps, dira l'esprit se reprenant en troisième personne, non sans reconnaître que sans nageoires il coulerait, et l'âme avec, à l'instar du placenta jeté dans l'eau du bain.

    Voici donc le corps de la baleine mystique, le divin corps de la fille de Gaïa en calosse pudique celant sa touffe et ses babines intimes, voici la terrestre couveuse à tendresse africaine, voici la mémoire involontaire enfin retrouvée au Lido du rêve éveillé.

    Prénom Federico ne s'entoure pas de matrones pour des prunes: de fait il va s'agir de couper court à l'abrutissant aérobic des battantes formatées aux Tours d'illusion et de rétablir la préséance des suavités et de la courtoisie. Sus en outre aux extrémités puritaines de l'aigre maigre filant ses théories acides ou de l'obèse enclose dans son babeurre infantilisant d'écervelée cellulite. Frayons plutôt avec Prénom Joséphine sur la crête sinueuse des dunes de chair, et que la chaste bonace de Bécassine nous inspire aussi bien.

    Les corps ainsi nageront sans discrimination pigmentaire ou pécunière, ni de sexe ni de secte. Il suffira, pensons-nous, d'oser et de doser corps et rêves, et c'est alors que nous danserons.   

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    31. Praticables pensées

    Nous reprendrons forme de l'autre côté, où nos masques et nos musiques retrouveront le sens perdu, promis-juré.

    Une pensé praticable est exigible, a dit quelque part, dans l'autre temps d'il était une fois, Prénom Baruch chassé des guérites de piété et des tavernes amstellodamoises: une pensée qui bande ou qui mouille selon les corps - une pensée qui s'incorpore et pulse au biseau des baisers.

    De même la représentation exultera-t-elle à proportion de la qualité du matos.

    L'antédiluvienne camera Mitchell avait son charme, autant que les stars jeunes comme les étoiles, mais la webcam et le drone déboulent et Prénom Jean-Luc n'exclut leur usage que si le sens passe à l'as et la musique à l'avenant, ou le sacro-saint montage.

    Dans l'immédiat cependant survit imaginairement, ou plus-que-réel, le décorum adorable des rails avaleurs de travelingues et des perches à bidules, des grues articulées et des spots et des sunlights au milieu desquels gesticule le Deus in machina sous sa visière de voyeur voyant voyou sur les bords; et c'est parti, moteur, monstres doux montrez-vous, malléables images matérialisez-vous - à coeurs émus voici les corps réincarnés !  

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    32. Aux sources rejaillies

    La pâte à modeler de l'enfance nous réserve des surprises à n'en plus finir. L'avenir de l'enfant est aussi long que la nuit qu'il se rappelle à l'éveil comme personne, mais attention aux parasites et perturbations. Le mal nommé pédophile n'est pas que maniaque à babines puériles et piton piteux mais aussi mémère chiquant la chenille à dorlote, alors que le rêve de l'enfant est de s'envoyer en l'air en pyjama de pilou loin des poisses d'en bas, à cheval avec Baby Face sur la torpille interstellaire de Little Nemo.

    L'enfance échappe à toute théorie et n'a donc pas d'âge, hostile aux croupetons en cercles fermés. Le conditionnel de l'enfance (Toi tu ferais Calamity Jane, moi je serais Geronimo, et viens que je te rapte !)  restera la clef des mondes, mais nul décri n'est souhaitable au dam de la chère discipline scolaire aux ravissants cahiers bleus du premier jour, au contraire: rendons aux éternels Instits éternelle reconnaissance !

    L'avenir durera longtemps à celui qui se lève allègre, jusqu'au Sahel et par les favellas, aussi fera-t-on front contre tout rabat-joie soumis aux ordres des Tours d'illusion. L'enfance des jardins espérés sera championne  en toutes disciplines épanouies, mais insensible aux flatteries fleurant l'idéalisme flagada ou le putanisme publicitaire. Malléabilité et porosité ne signifient point veulerie crédule de moules aveugles: qu'on se le dise.

    Nous sommes tous de brillants sujets ! vous répéterez-vous ainsi crânement contre toute machinerie d'influence vous écartelant entre l'infini de la morgue et le zéro de la dépression.

    Enfin rectifions le tir tant que nous y sommes, réparons et guérissons de concert: nous sommes ici en quête d'autres mélodies, nous retrouverons les rythmes de l'imprévisible, nous puiserons aux eaux de mémoire de neuves évidences vieilles comme la nuit des temps - nous avons tout le Temps, mais pas un instant à perdre !  

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    33. Au dam des loquets

    La traverse n'est pas un acquis du chemin: l'obstacle est en nous d'avant l'apposition des bans civils, complexe d'embryon pour ne pas dire impondérable d'ADN. Suivront, ou pas, les sentiers écartés de rêverie.

    Or il ne s'agit pas que d'ajuster: le fondeur et le forgeron ont primé sur les aires déboisées. Ensuite l'activité d'opposition passe par la poésie, aussi revient-on à la considération sérieuse de l'Objet, à commencer par le sujet Gaïa.

    De fait, au contre froid de la traverse s'oppose illico le contre intime afflué de la glèbe avec ses images - de la terre mère se perpétuant cette garantie de durée aux formes sensibles.

    L'intime aperception de la matière n'en finit pas de passer, chanson connue, par la reconnaissance de son hostilité: sables et dents de tigres, mais agitation surtout dans la cage de cerveau où le rapace rationnel s'affole et s'agrippe aux tringles de concepts, sempiternel dualiste exacerbant les prétendues incompatibilités de l'Ultracosmos et du tendre enroulement de la conscience au repos.

    Les puissances souterraines ne supporteront plus, aux jardins espérés, qu'on les brime à outrance comme aux tours d'illusion. Foin aussi d'inspections académiques  qui plissent l'intersourcilier, dirait Prénom Gaston, bachelardisant à propos de ces  jouets qu'on brise pour voir dedans. Retrouvons plutôt les nuances émotives de la curiosité  par osmose en privilégiant les perspectives émerveillées de l'enfant au toton que le vrombissement de l'Objet inspire autant que celui de divines toupies  des derviches.

    Le déblocage des verrous est à ce prix du renoncement  aux dogmes et autres barres mentales ou morales. Au reste, Isis et Maïa se dévoileront sans que quiconque le veuille...  

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    34. Retournements

    Nous ne cesserons de nous retourner sans cesser d'aspirer à  nous retrouver à foison. L'avance pour l'avance est encore un slogan des tours d'illusions que les statues de sel de la Mer Morte sont censées rappeler pour jamais à menace, mais nous avons soupé de ces terreurs de tribus et sacrées tremblotes.

    Ce que nous cherchons, même sans le savoir, dans les mots en fugue, n'est en aucun cas ce délit de fuite que fustigent les commandeurs du Dogme, mais le fait est que nous n'avons pu résister au défi d'exploration lancé par l'homme-jardin, et c'est pourquoi fusent les lazzis féeriques à la confusion des doctrines fumigènes.

    Le Là-bas ne nous attire pas comme un ailleurs vaporeux de théière théosophique, mais comme un maintenant à venir au sous-sol de mystère nautilant en chaque chose menue à reflet d'infini. Regarder mieux, promis-juré, nous occupera dès que nous aurons fini de décamper, larguée la dépouille des vieille peaux à vains repentirs. Se retourner ne sera jamais plus blanchir le sépulcre des vertus énervées, mais accéder à plus de temps et plus d'émois fertiles. Les mots seront des gouges à retrouver l'âme du bois, des désirs de flûtes épurées, des intentions de poèmes ou de mandalas aux intérieurs de luminaires traluisant au bout de l'obscur.      

    La fugue s'invente elle-même pour moduler la mélodie de son écoute tandis que le bruit gagne jusqu'aux étages du puits imbécile au tréfonds de techno. Ainsi le couple d'originels  paumés fuit-il dans les couloirs envahis d'idéologique fumaga de l'Eden International. Or c'est pour connaissance de cause que Prénom Eva Godovna se retourne une fois de plus tout en courant aux jardins espérés.

    Nous fuyons l'ici sursaturé de certitudes, portés par une aspiration d'aruspices, loin du feu froid, de  l'eau sèche et du soleil noir des tours d'illusion, tout au dessein de l'homme-jardin, en nous, qui nous laisse faire... 

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     35. Impatience aux enfilades

    Attendre le réversible est une autre façon de rayonner avant l'heure. Les ailes brisées du jeune poète incitent à la  patience autant que le manque de tonus de la crawleuse tabagique ou que la fatigue du souffleur de verre. Tous ont droit à l'attention équanime de l'homme-jardin aux cerfs-volants diaphanes tenus d'une main de pierre dans un gant de chair.

    Nul égard en revanche ni la moindre flexion pitoyeuse concédés aux traders spéculant sur les produits à structures.

    Celui qui n'accepte pas ce monde y bâtit sa maison de mots-musiques à didascalies apprises dès l'enfance latiniste de naguère, ou dès lors  dans les écoles de slam des slums.

    L'ange blessé  se refait une santé au val du dormeur et nous devinons en lui le rouge des ardents aux désirs jamais assouvis  de consolations enfantines le soir au coin du bois de lit, émouvant guerrier au repos du faire semblant.

    Dans le seul pas retenu à t'attendre, la rêverie nous aura précédés, qu'on va rattraper à la courate !

    Un certain humour est requis même en voie de précipitation. À vrai dire rien ne presse que l'urgence extrême d'échapper aux formats d'illusion par les ellipses hélicoïdales où l'ondulatoire et le corpusculaire font  cantine et cantique communs - la poétique des quantas restant à rêver dans les labos de la surexactitude  délivrée de toute gadgetomanie et autres tourtours de dupes.

    Quant à celle qui tarde parce quelle n'en peut plus, nous l'attendons pour tout ce qu'elle est supposée déployer de beauté aux avenants.

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    36. Viennent ensuite

     

    On les voit venir. Il était prévisible qu'un certain taux de ce qu'on sait aboutisse à ce qu'on voit. Celui qui devait venir se fait attendre ou se montre décidément invisible, ce qui se dispute aux kiosques de la tombola de l'au-delà négocié par les soutanes caissières, mais passons.

    Les venues aux jardins espérés ne seront jamais payantes, à tous les  sens de l'expression. On ne dira pas que ça ne paie plus ni que ça ait jamais payé, tant le compte est strapontin en ces affaires où l'agnosticisme financier reste de mise. L'espérance est une toupie à fouetter librement et sans arbitre.

     Ceux qui ont pressenti un grand frisson d'espérance ont entraîné les autres moins intuitifs ou ne lisant pas entre les lignes, mais ce qui compte est que la troupe se sente bien ensemble et ne regrette rien rien rien des accroupissements collectifs et des laides délations. Moquer l'esprit scout n'est plus non plus opportun, ni railler la bigote. Charité bien ordonnée commence par l'accueil des méprisés et des tendrons qu'un préjugé condamne à faire tapisserie, cruauté mécanique.

    Prénom Bienveillance se dévisage sans mot dire et c'est elle qui les fait passer tous à la sauveur. Ceux qu'on croit moins que des blattes sont parfois d'honnêtes violonistes, mais évitons le buzz démago qui fait croire qu'un virtuel Mozart ou qu'un Rimbaud cloné se love en larve dans tout asticot démocrate.     

    Viendront ceux qui désirent qu'advienne le désir en sa convoitise  très ancienne du pur jouet. Nul ne sera payé pour tout ce froid qu'il fuit, ni considéré comme un élu d'on ne sait quelle cause vu que tout se sera fait dans le mouvement de l'échappée et de la naturelle poursuite du bleu ou du couple surnaturel du doux et du vif.

    On ne voit rien venir aux entournures des instances soumises à la reptation de masse ou au calcul fauteur de basse probabilité: là encore la gratuité candide et le seul souci de libérer les torrents à scrupules et les canaux exutoires feront florès.        

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    37. Confrontation

    Le risque de remontée aux extrêmes ne se limite pas à l'escalier de service prolétarien: il reparaît partout comme le refoulé du rêve des Lumières. Nous allions oublier l'obligation sélective du port du Signe, mais c'était candeur inconsciente des cercles viciés du ressentiment vertueux.

    L'instante question est cependant de savoir si le type tenant le haut des marches porte le chapeau de jardin ou si l'ornement relève des ruses de surveillants à sécateurs propres aux Tours d'illusion ? La réponse est dans les chiffres et ce n'est pas gagné, se dit-on en connaissance de causes soumises au Surmoi.

    Un couple faisait cette nuit l'amour à l'Eden international, et ce n'est pas en niqab que Prénom Eva Godovna se faisait niquer à la jouissive, juste au-dessus de notre capsule étoilée, quand les premiers coups ont été frappés aux cloisons et tubulures, bientôt relayés par les vociférations des salaloufs convoqués et colloqués en Réseau des Purs -  mais déjà la diablesse avait gloussé victoire et l'immensité stellaire s'en est trouvée expansée à la confusion hagarde des lugubres et notre vif plaisir malin à tous tant que nous sommes sacrés démons.  

    La transaction se fera tout en douceur ou alors le pire est à craindre dans l'emballement des escalators déréglés par les forcenés à machettes et kalaches jaloux de tout.

    La sans visage crie au viol en dépit d'aucun autre regard qu'apitoyé à sa pétoche prétendue sainte, ne sachant plus ou elle en est dans le piétinement inassouvi des salaloufs. Ainsi, soeurs et frères, Prénom Angelico vous convie-t-il à un sit-in d'apaisement sous l'Arbre à palabres au son de l'oud du griot de l'oued - sachons apprécier les bienfaits séculaires du Lieu.

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    37. La fête en douce

    Serait-il enfin permis, ici et maintenant, d'échapper un instant, une heureuse minute, aux lourds discours, aux vers de pierre, aux pieds de plomb ?

    Nous aurons cherché longtemps, dans l'air sali des pourtours, par les terrains vagues semés de déchets carnés ou cramés, de stérilets et de crachats, partout enfin où le terne et l'opaque ont figé toute parole et brisé toute mélodie, n'était-ce que l'écho remémoré d'un petit air d'accordéon, musette dans la ruelle ou l'arrière-cour et prairies alors retrouvées en catimini, juste en passant, le pied à peine levé du violoniste tsigane du val boisé de Kangra, juste retrouvée la légèreté d'un rire clair, juste au recoin de l'oeil un clin de verdure émeraude, juste une esquisse de foisonnement allègre !

    Mais quoi ? Serait-ce demander le Pérou que d'aspirer un instant à cet éclat de joie dans la précipitation rageuse et la maussade institution ?

    À l'encre sympathique alors je recopie, blanc sur blanc, à l'attention de l'ami gypsy, ces mots saisis  au souffle juste en passant: "L'oiseau, dans le figuier qui commence tout juste à s'éclaircir et montrer sa première feuille jaune, n'était plus qu'une forme, plus visible du vent", et tout s'effacerait en douceur aux enlacés que le seul mouvement ferait survivre -  le chant et le geste retrouvés.   

    Car flûte après tout: si le droit nous est là-bas interdit par saturation de bruit et de gesticulante robotique, reprenons ici et maintenant, en douce, ce pas de deux des dieux matinaux, Lady Day, reprenons... 

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    39. Vannes de verve

    Des couloirs latéraux des Tours d'illusion, reliant entre elles les caves et les combles aux populations surnuméraires et sous-rémunérées quoique réputées nos fraternités natives à restaus du coeur fourguant happy meal & marshmallow, voici surgir aussi d'autres ludions aux désirs prompts et sauvages vérités. L'éternel errant a tourniqué d'Olduvaï au Rajahsthan, via Brooklyn Heights où tu t'étais dégoté cette pelisse à col de loutre pour Five Buks, mais vous aviez alors vingt ans et pensiez gravement que ce n'était pas le plus bel âge de la vie: c'était le temps des sampans grillés vifs dans le napalm et pas encore la terreur auto-allumée du monde mondial suçant à mort le fioul à ras le sable aurifère des conurbations thalassos équipées dernier cri fond-la-buse à jacuzzis; c'était plus ou moins avant ou après le commencement de la fin des Tours d'illusion dont il urgeait seulement de s'arracher fût-ce en dansant en douce à la dératée - avant ou après l'Effondrement justifiant le début de toutes les fins ? À présent, au maintenant d'ici, on n'est plus sûr sûr de rien, donc on tangue, on tague, on débloque les verrous dans les couloirs du coma dépassé, on divague à la mort à la vie... Ce qu'on se réjouit d'entendre aux jardins espérés est en tout cas le fredon relancé des boutades de gargotes et des feuillées culs nus des anciens villages de partout, annamites ou troglodytes et de Jaipur au Saskatchewan où l'homme-jardin parlait encore en langue au radieux enchantement de toute la smala désormais recomposée à la diable; mais on fera, dorénavant, en l'ici du maintenant - on tâchera de faire "avec sans", et va ! Va la novlangue des trouvères aux jardins métissé du slang et du slam et du swing et des syncopes sublimées du violoneux gypsy et de la casta diva !

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    40. Une langue perdue

    Les plus fins travaux sur le cortex sont anticipés par Little Nemo: le petit dormeur éveillé montre encore le chemin sans le vouloir et quelle grâce du matin au soir à faire semblant de dormir debout dans sa cage d'os de verre. On n'aura pas forcément besoin de molécules de décollage ni de se fouetter l'excitant par d'autres moyens que l'imprévisible chant à la fenêtre. L'enfant en pyjama de pilou ne se risquera pas dans les pierriers du discours jacté: il ne fera qu'indiquer un chemin possible en minces graphies neuronales rappelant le vieil ourdou, mais évitons d'autres allusions qui ne ressortiraient pas à la pure langue dansée des tourneurs. Tu me ravis, confie l'homme-jardin à la fleur de l'âge qui le cueille en beauté au seuil de l'établissement Welcome Dream. Nulle confusion des sentiments ne sera cependant admise entre l'Ami secret et l'Enfant mystérieux évoqués dans les apocryphes de Ruysbroeck l'Admirable, en date de l'entre-temps. Le souvenir de la Daena peut aider à d'autres illuminations associatives à l'instant où l'enfant somnambule lève la main vers les présences de l'autre côté, comme pour lier vie et destin mais là encore à son propre insu. Lire et écrire font en outre, à de tels instants, pour ainsi dire judo commun dont chaque mouvement accompli signe, par le plus haut aguerrement des figures soudain retournées, la tendre accolade à distance des semblables. De même les songes, l'alphabet et la phonétique, la couleur et la douceur de la peau nue, l'agate ou le velours d'un regard, pupilles pervenches et coulées de mots, soupirs, parfums, soleil et torse du pharaon dans le même cartouche hiéroglyphique, facéties de Finneganau réveil dormi - tout cela préfigure une story aux jardins espérés. Mais tout doux l'enfant qui t'entendras sans le savoir au déchiffrement de l'ourdou les yeux fermés, juste en tenant la main de l'aveugle initié; tout doux l'enfant à ta fugue perlée. Or je ne te laisserai dire à l'instant que ceci au ciel de nuit: il y aurait, une fois.Indermaur3.jpg

    41. Leur poids de chair

    Une lèche de mauvais aloi sévit aux défilés de mode des Tours d'illusion, où le top du simulacre congèle toute éclosion. Planqués à l'écart sur nos humbles fondements de sempiternels alliés des anciens troupeaux, nous songeons sans impatience à ce qui nous attend aux jardins espérés vu que nous voici, quoique jetés d'apparence, à vrai dire libérés des servitudes uniformes et de tout avenir soumis aux formatages amaigrissants et pire: avilissants, du mondial mercenariat. D'aucuns s'en lamentent, qui se voient exclus de la Disco dite conviviale mais aux normes impitoyables de l'âge exclusif et du rendement rythmique, castes et tribus griffées sur Dressing Code militaro-industriel et nulle dérogation aux ingambes ou mal sapées, tous usinés à marques, toutes et tous fagotés et brumisés aux exclusives boutiques d'excessives surfaces - enfin tout qui jerke à l'unisson du dieu youngster à cervelle d'asticot. Ainsi le tout drapeau militaire devenu tout hameçon à sangsues sensuelles consomme-t-il la toute flatterie des plaisirs simulés aux Tours d'illusion. De nos enfances d'avant les frénésies à cet âge d'après les lendemains qui déchantent, nous considérons sereinement pour notre part, j'te jure, le précipité de la full-foule au trou noir de l'antimatière anti-tout, mais aux marches du ciel céleste notre bonne nature nous retient de céder au moindre penchant à massacre ou morose morosité - c'est pourtant vrai que nous voici frais et dispos.

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    43. Tout en dansant

    Le trouvère se trouvera là prêt à trouver. Les angles des pyramides sont propices au funambule. Un extrait de cerveau de momie suffit à refonder une lignée de tailleurs de pierres à partir des lunaisons où celle-là se substituèrent aux crânes - avant ou après, selon la conception du Temps envisagée et la considération des circuits filtrés par la corne d'Amon. L'équilibre des parties pensées et dansées s'est maintenu mystérieusement en dépit des sept cents mille volumes brûlés en Alexandrie, y compris la story de Manéthon cristallisant (disent les mémoires virtuelles) les secrets antiques, mais une coupe de la douleur du danseur de corde relevé d'une longue infirmité est une mer du monde, et le monde entier, perdu comme lui, veut prendre son envol à cause de son amour plus léger que le désir l'élevant au-dessus de l'eau claire que son reflet même ne troublera pas. On ne se délivre pas du corps au seul bagne de la barre, mais l'Apprentissage ne souffre aucune négligence, de sonnet subtil en pierres à joints vifs imitant le ciel au-dessus des tombeaux, et nul qui s'est défait des leurres des Tours d'illusion ne restera sans eau pour le boire.

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    44. Sous les arceaux

    Le Poème est une cage de Faraday. Tous vocifèrent à l'entour, salaloufs et sicaires de tous les sigles ramassés par les escadrons au tréfonds des favelles jouxtant les barres des Horizons Barbecues, mais nul griot ne moufte dans le roseau. Tout le jour ils vont vitupérer et trépigner sous les baies blindées de la Tour du Lien où se tissent les litanies à flux tendu de suavité simulée, et des colliers de fleurs virtuels à feinte lénifiance feront l'appoint pavlovien, vous pouvez copier/coller: tous seront bientôt fans furieux à l'arrosée du Dinar, puis la montée se fera vers d'autres extrêmes, des discos aux tranchées, jusqu'au vert militaire et au sang bien noir. Cependant le Poème tient bon en ses arceaux de nuances d'osier aux mailles plus serrées que doubles croches de fugues aux espaliers de hautes portées. On voit bien de quelle guerre il s'agit toujours et encore: le langage une fois de plus est l'antidote autoprogrammé dans le vers-qui-de-plusieurs-vocables-refait-un-mot-total, et le verbe revigoré se fait chant de cristal dans la nuit des hulottes. Autant dire, Prénom Stevie, que l'on frôle là le tison d'écume et le sang de gloire en regain de montage. Le Poème s'allume de ses feux réciproques dans la guérite de douceur imperméable à la pluie givrante des cris les plus gutturaux et des cimeterres, et vous verrez ce que vous verrez de la vidéo tournée en temps réel remastérisé par le DJ soufi de service, et les regards bientôt relevés de loin en loin, et les visages s'éclairant à la seule écoute de ce murmure. Mais là encore: minute, papillon ! Car le temps convertible suppose lente, douce, obstinée préparation, sans lequel rien ne perlera de la secrète semence.

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    45. L'humour de Pony

    Certains d'entre nous supporteront le Format, quelque temps encore, mais d'autres non. Si la vie de Pony ne tenait qu'à un fil, il se résignerait peut-être à tourner en rond  dans le manège habitudinaire. La fatigue, la mélancolie ou la banale paresse psychique voire physique expliquent souvent les résignations courantes. Pourtant cet original de prénom Ronnie n'en a jamais fait qu'à sa façon de facétieux drille à la fois virtuel conteur urbain de bars louches et postsocratique à développement durable, pote de l'itinérant poète SDF Salade.

     

    Le psychorigide puritain formaté à la Tour du Vrai, siège de l'antiphrase spirituelle où se distribuent les gélules de Davamesc Toutes Croyances Fondues, fulmine en découvrant par sa webcam de surveillance que l'élément suspect Ronnie Pony va  pour s'extraire du Format dans la tradition médiévale consistant à "dépouiller le vieil homme". 

     

    Les obsessionnels ludiques auront ta peau, méchante sécheresse de coeur: les ressources du joyeux et du rebondissant sont à jamais inattendues, mêmes des vieux chevaux de retour, et ne croyez pas les arraisonner jamais, vous autres les désaxés du Bien !

     

    Pony s'extrait de sa boîte d'os dans un grincement de cervicales et non sans courbatures à tous les virages. On a mal partout quand on a fait sans coup férir son job régulier de bribe en boîte, mais l'exercice zygomatique prépare de longtemps aux franches rioules à venir par les allées des jardins espérés, la forme ayant sublimé le Format. 

     

    Les amitiés et autres amours plus ou moins fantasmagoriques des Réseaux sont presque à tout coup à surprises, mais là encore l'organon s'adapte à la fonction lyrique au petit bonheur des pacifications certifiées devant Dieu ou ses avatars, dits Les Dieux, ou les messagers de ceux-ci, ou de Celui-là, aux visages reflétant le Secret.

     

    Le pur amour n'est que d'expérience, mais le pauvre Pony, dont l'âge oscille entre 7, 700 et 7777 ans - poète tang ou Pharaon enfant cueilli à la fleur de l'âge -, n'en parlera jamais qu'en âme et confiance.

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    47. Nos tendres chairs

    Nous nous poussons dehors sans impatience. Nous sommes au parfum. Le petit chat, l'oiseau sur le macadam, notre petit Filou que nous avons tant cajolé nous tirèrent nos premières larmes de crocodiles, après quoi tout s'oublie quoique pas vraiment.

    L'horizon est-il le mur du ciel ou la mer à saveur de vin que l'aurore aux doigts de rose fait paraître éternelle ? 

    Longtemps nous l'avons su de sûre certitude, trépignants de discours à renfort de citations et autres formulaires du Savoir sachant ensaché, puis nous sommes devenus, comment dire ? Plus réels, ou plus précisément: plus sensibles au plus-que-réel.

    Avant de tenir, dans tes bras, ta mère ou ton père aux yeux clos à jamais, tu ne sais à peu près rien de tout ça, pas plus qu'avant de tenir, dans tes bras, ton premier enfant.
    Ensuite nous avançons plus tranquillement vers les là-bas bleutés qu'on dit parfois un Ailleurs à majuscule, et c'est là qu'il faudrait laisser venir l'immensité des choses, mais cela aussi s'oublie ou se néglige avant le lâcher-prise qui seul permet de tout mieux voir, de mieux tout sentir et de le dire, enfin ça dépend des cas.
    Nous n'avons pas encore réussi à découvrir le secret, mais nous sentons, nous pressentons, nous supposons, nous subodorons, nous savons même qu'il est là, jamais éventé par la Tour du Savoir.
    Cela relève-t-il d'un article numéroté du Code de la Foi ? Pas forcément, mais rien n'est à exclure de notre anti-système d'inclusion.
    Prénom Max, notre guide en ces régions préambulatoires, nous souffle ce matin, ou ce soir - peu importe le temps puisqu'il est suspendu voire aboli avant d'être retrouvé - que la liberté serait et sera cette disposition associative remontant aux conditionnels de l'enfance.
    Nous nous poussons gentiment dehors, le plus petit le plus grand la plus ceci et tous ceux-là, sans oublier qu'il nous reste encore, à acclamer tant et plus, la fête inconnue et colorée.

     

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    48. Petite

    Bombée et à mégatonnes mais jamais elle n'exploserait au-dessus des populations endormies, ça jamais elle n'oserait, jamais ne se le permettrait, jamais ne se serait pardonné ce péché mortel mondial.

    L'extraordinaire énergie de Petite. Soldat Petite la bientôt générale à la Dourakine médaillée des plaies et rechutes, jusque plus un fil de soie sur l'occiput. Petite peaufinant alors son numéro complice avec le clown Patate pour l'agrément des autres glapions chauves de la Division. Ah la paire !

    Rien ne se compare au sourire désarmé d'un enfant malade, mais Petite à ce moment-là bouscule: allez allez les violons, rengainez l'étui !

    Les théologues de la Tour du Vrai disposent de Dossiers anamnésiques anciens ou plus récents, et c'est toujours avec la même componction carnassière qu'ils rôdent autour de Petite, qui les moque et les horionne. À l'un d'eux qui vient vers elle ce matin pour la remercier de lui donner du courage, elle tire le nez. À tel autre qui lui demande si elle croit qu'il y a quelque chose après, elle répond allègre: après quoi ?

    Ainsi le minime fut-il magnifié quelque temps, pour devenir légende et force. Ainsi l'immortel en Petite a-t-il investi l'esprit du conte et survit-il dans nos capsules mémorielles. 

    À la fin Petite était vraiment très, très, très fatiguée. 

    Vous croyez que c'est facile, vous autres fringants et pimpantes, de se vider comme ça de ses humeurs rieuses sans faire exprès. Vous croyez ou vous croyez pas, d'ailleurs c'est égal - à un moment donné tout est égal aurait-elle pu soupirer.

    Mais non: bombe atomique d'un dernier sourire: Petite surnaturellement se redresse et fait la pige à tout ce qu'elle sait qui vient que nul ne peut savoir. Enfin bref: Petite sera l'un des bons souvenirs d'enfance que vous vous raconterez plus tard, là-bas par les allées des jardins espérés, les impayable mines de Petite, les facéties, les niches, les farces et attrapes de Petite. 

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    49. Battantes et performers

    Au top du running tout fait corps en parfaite fusion scandée à frénétiques turbines et pistons, et là c’est carrément l’Xtase à giclées. Toutes et tous sont en outre en phase avec les milliers d’alvéoles hyperactives de la Tour du Format et sur les nébuleuses  d’écrans réseautés au moniteur central de l’Hypercoach.  

    Le méga projet des Jeux Olympiques du Sexus reste à finaliser dans l’optique souveraine de la Performance, nation par nation et toutes sectes redimensionnées à la conviviale, mais l’entraînement à sec fonctionne déjà en mode programmatique intensif et l’on n’arrête pas une équipe qui gagne.

    La multinationale avant-garde des Battantes de l’Aérobic est actuellement la mieux rodée sous l’aspect des mouvements collectifs à la coréenne, réglés selon les nouveaux algorithmes appréciés dans les entreprises. Le potentiel d’intégration du Drill gymno-industriel rèvèle chaque jour de nouvelles ressources en termes d’individualisme dépassé. La vanité typique de l’ancienne pom-pom girl cède le pas à l’orgueil autrement légitime de la Battante anonyme mais à la fois irremplaçable dans le système floral du Show médiatico-militaire. Cet effacement au bénéfice du groupe  mérite révérence et d’autant plus que le fuselé des corps y gagne.

    Côté Performers, dont tout a été dit et répété des exceptionnelles avancées en matière de sublimation stéroïdienne, les observateurs signalent le nouvel accent porté, au stade du recrutement, sur le brainbuilding. Mister Sexus à venir aura surdéveloppé son mental gagnant, sous peine de perdre des parts de marché. Mais cela, qui le souhaiterait dans le périmètre sécurisé des Tours d’illusion ?

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    50. Ressources humaines

    Les chasseurs de têtes n’eurent qu’à se conformer aux directives du Top Office pour investiguer selon les besoins de la Structure en voie de recomposition, entre la deuxième et la troisième Crise, donc bien avant les premiers défenestrés et autres dommages collatéraux inappropriés.

    Le lancement du Concept fut l’occasion de goûters dînatoires conviviaux dans les Espaces Détente de la Tour d’accompagnement, où le Think Tank fut présenté aux collaboratrices et collaborateurs de l’Entreprise, en présence du Chief Manager Herr H. et de sa secrétaire générale Frau Sauersaft. À la même époque furent élaborés, en ateliers créatifs, les premiers modèles de Demandes de Licenciement rédigées par les candidats eux-mêmes, dûment encouragés par les accompagnantes et accompagnants du Service et Frau Sauersaft elle-même - jamais à cours de Ressources Humaines soulignait-elle un peu sardoniquement avec son accent de Lübeck, ach so wie so; et sa langue et ses talons claquaient de concert.

    Les sempiternels drames humains, considérés à cette hauteur et dans une perspective positive, furent progressivement rayés des statistiques officielles du Service, conformément au pari optimiste de Frau Sauersaft, adepte de la première heure du win-win. Conjointement, la pratique généralisée de l’Excuse Solennelle marqua l’évolution des rapports entre traiteurs et traités, dans un esprit de réelle reconnaissance réciproque.

    Un climat quelque peu délétère, au demeurant, lié à la nouvelle période dite des Fusions & Fissions, troubla les relations internes du Service et l’ambiance générale des Tours d’illusion, puis arrivèrent les nouveaux formateurs malais dont l’efficace sidéra les Top Dogs, jusqu’aux récents effondrements spécifiques - mais là c'est un autre bronx...

    À  vue de nez, le déformatage de Frau Sauersaft n’ira pas sans problème, mais c’est son challenge. Quant à Herr H., nul ne dépend plus de lui-même que lui, et son choix sera ce qu’il décidera en pleine conformité avec son éthique luthérienne et compte tenu, au final, des menaces planant sur la notion même d’accompagnement - et donc sur la Tour elle-même en tant que telle.

     

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    51. Passe-passe

    Les illuminés grabataires perpétuent la longue lignée du lyrisme libérateur, non sans recours aux apolliniennes sources et lumières, avec cette discipline absolument rigoureuse, quoique adoucie par l’âge, des ancien athlètes du Jarret et de l'Intuitif.

    La position couchée est propice à la méditation de qui en a vu de toutes les couleurs et a bifurqué un jour ou l’autre vers l’aquarelle ou la composition de haï-ku, pour faire simple. De nombreux autres exemples sont à disposition dans les archives de nos  roulottes.

    Ce que le philosophe libéré des systèmes couche sur le blanc de son papier-sommeil a la transparence de l’œuf miré par l’Amoureuse. Imaginer Sisyphe heureux n’exclut pas le type au pieu, et l’on ne sache pas que se figurer le Messie allongé ressortît au blasphème en dépit des énervements de Prénom Paul.

    La sortie des formats  ne sera jamais conforme qu’à la forme à venir de chacun du fond de ses âges, étant entendu que chacun pressent d’enfance quelle forme accomplie pourrait être la sienne, sans stresser. 

    Un employé de la Banque soumis à de stricts horaires et planifications peut échapper à son format d’homme-tronc des guichets en se consacrant les dimanches d’automne à l’observation solitaire et muette des étangs des Dombes sous la brume opaline, autant qu’en exécutant les variations Diabelli au dam de son épouse à jamais rétive à la musique et à toute autre sorte d’attentat au format domestique et caissier. Le Drapeau de Madame est sa culotte : marchons au pas ! Pas de quoi stresser, une fois encore mais la rupture, en l’occurrence, s’annonce quelque part.

    La sortie des formats n’est pas une fuite non plus, moins encore une chimère ou un renoncement à teinture d’entropie: c’est l’opposé dynamique de toute abdication, mais tout en douceur, tout en ruse d’expérience, tout en prudence hardie et en détermination fine – tout à l’accueil restauré de la bonne vie décorsetée et décasaquée.

    Une ligne de partage aussi fine qu’un cheveu d’ange ondulant dans la brise, marque la délinéation de cet espace que nous sentons vital même sans y penser, préférant trop souvent nous replier dans le Caisson, mais c'est lé que s'annonce ce matin  ce grand appel d’air aux derniers contreforts des Tours d’illusion où s’ouvrent, de loin en loin, des portes et des portes...

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    52. Les gestes reviendront

    Retrouver la palpitation sans pareille de l’intime pourrait constituer un début d’exercice incessamment régénérateur chez les cadres moyens éreintés par les cadences d’enfer de la Tour d’Austérité, loin de tout regard, et pour le seul plaisir du geste, en jupon et sans bretelles.

    Bientôt d’ailleurs, ceux-là ne supporteront plus la gouverne d’aucun Dressing Code en rapport avec leur activité à la Tour d’Austérité où se programme l’appauvrissement généralisé des populations et autres tribus, concentrant verticalement la plus outrageuse quincaillerie de luxe, implants à millions et prothèses toutes fonctions. Tout ça leur fout la gerbe, pensent-ils sans le dire en quittant tous les matins leurs alvéloles des Horizons Barbecues, mais la Dette leur lâchera bientôt la grappe, ajoutent-ils  à la pause turbo de midi, comme le Brésil et les pays qui en ont. 

    La nudité intégrale n’est pas conseillée (nous ne dirons plus jamais: interdite) dans l’exercice préambulaire de la danse reconnue comme élément fort des nouvelles applications de la Recherche neurolyrique en matière  de douceur ajoutée. Les parties dites sacrées resteront donc au buisson, en revanche les tenues seront allégés à volonté, à tous les sens du terme. Les cheffes de projet émancipées n’iront  plus en pirogues chaussées de leur cuissardes Pucci. En outre ne pas pouvoir s’imaginer en simple marcel non marqué à son premier rendez-vous matinal avec soi-même, signalerait également chez le trader commun, un manque patent de simplicité – à corriger.

    Le corps sera donc retrouvé dans un premier temps, par les aspirants aux jardins, comme utopie réalisée d’une forme dansante coïncidant naturellement et surnaturellement, en chacun, à son inscription hélicoïdale programmée de longtemps, sauf que l’allusion se dissout dans la conjecture sorcière à l’instant même où la danseuse lève réellement et surréellement le pied et que le danseur lève réellement et surréellement les yeux au ciel ne montrant rien,au même moment M qu’on pourrait dire Mystère (mais ça se discute), de ce qui spatialement et stellairement – on pourrait même dire : follement, vu que ça semble aller dans tous les sens, danse en lui.

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    53. Effusion des fuseaux

     

    Les Chœurs d’Hypnos ont relancé le goût et la pratique des expressions collectives de plein gré et sans usage de prétexte ou Propaganda, en toute gratuité et joyeuse troupe.

    Les premiers soulèvements spontanés de résistance chorale diurne ne furent même pas relevés par les capteurs médiatiques des Tours d’illusion, bornés qu’ils étaient aux zones populaires subalternes restées marquées par la mémoire des villages. Mais bientôt leur succédèrent, possiblement issues du même Appel, des rumeurs de schubertiades réitérées, puis des fragments d’hymnes, de vivaldiennes ou  mozartienne envolées,  ou montés des soutes de tel hosto-cargo à l’amarre fluviale : des fragments improvisés de spirituals repris à pleines gorges par d’anciens esclavagisés se soignant le cœur dans le coton cruel, et voilà le plat des mains très vieilles ou très jeunes se rejoindre en tagadam de tam-tams de loin en loin entre les blocs et autres parpaings de townships – ah mais nom de Dieu la Musique revenait !

    C’était dire, mais sans le dire aux estrades, qu’un sang nouveau se reformulait, non formaté, jointoyant de jours en nuits les anciennes pratiques par appel d’harmonie et de cordiale allegria. L’antique poussée du chant primal repris en chorégies se manifestait ainsi dans les corps nombreux aux cœurs pour ainsi dire transvasés, retrouvant bien lisibles, entres les lignes scannées à vue, les partitions paroissiales de toutes obédiences.

    Toutes et tous par la suite ont cependant été sidérés d’entendre, venus d’on ne sait où ni par quel miracle réordonnés en timbres et tessitures, ces fameux Chœurs d’Hypnos rejoints de nuit en nuit par de plus en plus de voix très cristallines ou très ambrées, dorées à la feuille byzantine ou violacées par les gutturales de la Soul, toutes s’ajoutant à toutes et défiant toutes ensemble toute masse relevant du seul Nombre.

    Le Chœur a ses réseaux que ne connaît que la Belle Inconnue à l’infaillible Oreille, mais il n’est que de se mettre à l’écoute, loin des programmes listés aux Tours d’illusion, pour constater les bienfaits par  fluide simplicité de ce retour de sources.

    Les matinales vocalises  des merles de nos jardins et bocages sont toujours propices au recouvrement foncier, par mimétisme,  de notre tonalité sans pareille. Qui n’a pas merlé le matin merdera dans les heures, rappelle le Vieil Arbre dont les racines, à la brune, se déprendront de la terre à l’appel indigo de la nuit multipliée par trilles et roulades, chardonnerets et rossignols - à jamais présences saintement profanes, prédictibles aux jardins espérés.

     

    54. Songeuse en fantaisie.

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    Et naturellement on se gaussera de quiconque prétendra modéliser les tenants et aboutissants de la créativité fantaisiste, où nous voyons le substrat même d’une joie techniquement inexplicable mais renaissante tous les jours.

    L’effervescence  imaginative n’est pas, cela va sans dire, donnée naturellement ou surnaturellement à tout le monde, ni même préférentiellement aux femmes d’âge portées à la mélancolie et au comique de défense. Il y n’a pas de règle, mais peu de rêveuses à la peau trop sèche ou trop osseuses d’angles. L’idéale rêveuse évoquerait physiquemenet la poire ou la quille, la baleine ou la truie en jupon de soie, étant essentiel que sa chair danse et pense dans sa souple enveloppe sans cesser de diffuser son aura.

    L’aura de la Songeuse en fantaisie la distingue au premier regard des Attentifs, comme il en va des lucioles. Nous savons déjà les multiples guérisons survenues à la seule vue des lucioles, et de même pouvons nous attendre des miracles de l’activité future réhabilitée des Songeuses en fantaisie.

    Les yeux fermés, dans la chambre particulière qu’elle réserve à ses greffes de vocables et jongleries d’images associées, combinant à l’instant l’évocation verbale du gouvernorat du renne blanc et les hymnes appropriés, elle suscite et capte à la fois l’apparition du Merveilleux et de son adversaire à paupières de suie, crépitement alterné de sens et de ratiocinations vides, de miel conçu et de fiel déchu : descentes et remontées vertigineuses dans le Grand Huit retrouvé des trouvères à seule fin, les yeux toujours clos, de dépassement du coma rationnel.    

    Le statut conventionnel pseudo-poétique de la fleuriste n’exclut pas les échappées de la fantaisie, mais la discipline de la Songeuse certifiée (il y aura des certificats) requiert une absolue rigueur dans le lâcher-prise. Sachons lui montrer notre reconnaissance.

    En attendant, la neuve lumière n’est pas accueillie selon son rang aux cloisons aveugles des bureaucratique Tours d’illusion. Plus tard nous dirons en persiflant à moitié : faute professionnelle grave. Mais ne poussons pas à la Roue cosmique : le temps perdu nous en fait gagner le long des rivières et par les squares où tout reverdit…

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    54. Bad Brother

     

    Leurs gueules d’arnaqueurs suaves ne s’effaceront pas de sitôt des écrans de partout : des houles de foules n’en finissent pas d’onduler sur les pelouses  et dans les stades, on psalmodie à tout sabir en écho à la mielleuse cantilène diffusée en flux tendu de la Tour du Vrai, les effondrements que vous savez n’ont fait que relancer à foison exponentielle l’extension de la lutte du pseudo-spirituel à vocation boursière, bref c’est l’horreur orchestrée par les cravatés du Copilote.

    Que nul ne nous soupçonne pour autant, dans les tribus et les assemblées, de moquer la ou le crédule avec ou sans coussin perso pour la genouillade : nous accordons flexion de révérence à toute ferveur et toutes variétés cultuelles à trinités strictes ou dieux multiples arborant trompes ou mandibules. Nous nous inclinons bien bas tandis que s’élèvent les milliers et millions d’yeux grand fermés ou entrouverts, et les tressautements à syncopes du candomblé ne nous disconviennent pas plus que les murmurantes litanies des lamas lunaires aux vires himalayennes, sans parler des modulations animistes ou résurectionnistes de partout.

    Belle est la foi quand elle est foi. Belle est l’élévation du regard de quiconque vers le ciel qui est plus haut que l’horizon coffre-fort. Belles sont lesmirabelles du Seigneur au jardins de tous. D'ailleurs notez ça quelque part : nous aimons  cette appellation de Seigneur. 

    Cependant les lois perverties par antiphrases  des Tours d’illusion, donnant pour Tour du Vrai le centre administratif et financier des réseaux de propagande lucrative du fantasmatique Copilote, ont pour corollaire naturel le rejet brutal, aux portique de ladite Tour du Vrai,  du susnommé Seigneur identifié comme raclure de bas-quartier sans badge.

    Cela distinguant, of course, Bad Brother le télévangéliste badgé, proprio de multichaînes de ventes d’indulgences à la criée, chances de votre vie à checker dans la minute, Santa Claus en multipack et le ciel pour Bonus si vous crachez le dolly-dollar avant la pub.

    L’arnaque sectaire produira longtemps encore de ces faux apôtres à limousines et bagouzes, mais d’autres faims sont attendues qui en feront apparaître la nullité lustrée. La gueule de Bad Brother s’effacera donc et ne lui jetons même pas la pierre à la fin : il ne fut à vrai dire qu’une tronche de tire-pipe au Luna Park de la fausse parole, un pantin de l’Oecumène comme il y en eut en surnombre au pourtour des empires d'âmes dévastées ou frappées d’amnésie.

    Notre montagne de foi ne s’éboulera pas pour autant, nous qui croyons à l’asphodèle et à la bonté du jour, à l’exquise fraîcheur conseillère des torrents matinaux, à la remontée des saumons par les éviers des squats et aux voix  de partout des bardes et des veilleuses, des ménagères à leurs vitres d’avril et des souffleurs de verre dont le feu rendra au ciel sa plus belle eau. Allez croyants et mécréants, croyons et croyez aux couleurs du Crayon...    

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    55. Résilience des squats

    Les aires du vide se jetant en hauteur, de Skyscrapers City à l’Allakbarsaoud, et de Shangtown à Poutingorod, la réquisition naturelle et très en douceur des squats de toute espèce s’est accomplie à l’horizontale selon des processus évidemment applicables (voyons large et loin) aux terres volées et aux sous-sols pillés par les prédateurs en costards.

    Nous étions déjà très en avant, très avertis des retombées collatérales des prétendues révolutions, très au fait du mimétisme accapareur des Nouveaux Masques; nous étions devenus trop lucides, aux marches de quel nouvel hiver nucléaire, pour nous abandonner au mouvement violent des désespoirs djihadistes ou néo-nihilistes et de tant d’autres saillantes fractions frottées de vindicte à kalache.

    L’esprit de vengeance est ignoré du tigre le plus terrible au bond et de forte denture. La primaire pensée des fils de bourges ne s’impatientant que de virer le patron de son patronat et d’y poser leur  jeune fessier, tout papa piétiné caca, fait aujoud’hui figure obsolète, presque de guenille de mémoire fleurant le caleçon malpropre et les premiers poèmes à messages – les militantes avaient plus de gueule avec leurs mèches bleues et leurs sèches gitanes ! Du moins l’époque avait-elle son charme entre Big Sur et les allées du Luco. Cependant, toutes différentes sont les modifications harmoniques, personnelles, villageoises, citadines et planétaires que nous envisageons à l’heure délicate.

    Les immensités immobilières mises en coupe et à sac, sous les instances humanitairement illégales des Lois du Marché, par les associations de malfaiteurs tous tenus aux couilles par les liens de la Centrale d’illusion, ont fait l’objet des premières réappropriations massives des maisons barrées au temps des Subprimes, devenues squats par consentement populaire et redevenues maisons dans la foulée, à grand renfort d’enfants très sales et très joyeux.

    L’enfant sale est une conquête de la douceur, au même titre que l’intime Christ d’avant les Temples et Croisades. La guérison des quartiers humains vilipendés par les usuriers en costards et leurs mercenaires coupant et recoupant toutes les dopes, se fera lentement, jardin par jardin, de butagaz en pipes à bois et sans contrats que de mains vives, dans l’esprit artisan, pour ne pas dire artiste, de l’architecture sans architecte de bonne tradition troglodytique ou romane.

    Et quand on dit squat, s’entend : toute maison reprise en souriant, selon les vraies Lois non écrites du cœur mondial, aux accapareurs tacitement dépouillés de leurs droits - donc toute maison, tout quartier, toute zone habitable aux fenêtres donnant sur les jardins espérés.

     

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    56. Mélancolie

     

    Mélancolie se sait sous surveillance mais elle s’en contrefout.

    La pensée libre, et jusqu’à la libre disposition de nos apparats vitaux (disons pour faire court : le sexe, le cœur et l’esprit) avaient été de plus en plus soumises, les années allant, circonvenues et parfois même traînées aux prétoires après arraisonnement des Ligues de Vertu  contrôlées de près ou de loin par les instances de la Tour du Bien, projection verticale de l’Axe autoproclamé.  Le Bien nous devint ainsi momentanément suspect, voire odieux, sous l’effet des insidieuses lénifiances des ouailles de la nouvelle Secte des Prudes à double langage, contemptrice de vétilles privées et gloire aux marchands d’armes. Disons : momentanément, car tel délire américain, pernicieux défoulement de complète tartufferie, ne tarda point à soulever saines réactions de bandes débandées en tribus libertaires de tous les âges. La lecture de Walden revint alors en vague, les Attentifs et les Ardents des continents raillèrent de concert la pruderie faux-cul tous azimuts, et tout se mit à tanguer entre deux jetées, les uns invoquant Thélème et les autres multipliant webcams et branlebas de délation puritaine .

    On voit hélas partout, malgré tout, les dévots se shooter de plus en plus à la moraline et s’inoculer l’Hormone de Bonheur, sinistre pharmacie del’Optimax. L’ère du sourire simulé fait date, et gare à qui fait sa gueule ou se dégagerait du champ panoptique de positive humeur pavlovienne, gaffe à qui tenterait de respirer ou de gamberger à sa guise sur son ponton perso ou son tricot fantaisie.

    Or, curieusement, par tout cela Mélancolie n’a jamais été touchée, mais jamais jamais. Le puits de larmes qu’il y a en elle l’a protégée de la stupidité moralisante des hoiries et des conglomérats paroissiaux ou sociophiles. Ce n’est pas qu’elle ne soit que détresse: pas du tout. Mélancolie est aussi pleine de sourires qu’elle dispenses aux oiseaux des haies, aux lagunes et lagons, à l’eau qui monte et descend selon les heures et les aires, aux enfants à baballes ou aux vieux à babil.

    Mélancolie a vécu plusieurs vies qui ne lui inspirent que reconnaissance en dépit des tracas. Je ne connais point d’autre grâce que d’être née, songe-t-elle à l’instant, et ses enfants à elle, répartis en divers pays, tous ses amants et ses maris (ça fait du monde) ne diffusent plus en elle que des sentiments épurés, à l’aune sereine de la première séparation à lancinants refrains finalement sublimés. Bref, Mélancolie incarne tous les cas de figure d’une vie vécue et restant encore à vivre, si possible beaucoup.

    Les aigres et les impatients, les sociaux et les moraux, les avides et les envieux de tout, les obsédés de météo et les affligés pour rien en veulent à Mélancolie de sa pleine disposition d’elle-même, en jupon ou accoudée au zinc d’un bar quelconque, et plus encore de sa songerie sans fond et de ses gestes gracieux pour personne, mais c’est trop peu dire qu’elle s’en balance puisqu’elle les a zappés de longtemps et pour toujours.

    Mélancolie ainsi résiste en douce à la précipitation de tous aux coffres et aux bilans affolés. Tout l’émeut de la vie vivante, mais rien ne la touche de ce qu’ils appellent, graves, Les Affaires. Ainsi Mélancolie, bonne conseillère future aux jardins, se diffond-elle en sa rêverie.  

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    57. Nous autres

    Tous tant que nous sommes ignorons à quel point nous sommes aimés, mais nous n’en sommes que plus redevables en silence, sans trop oser dire aucun Nom. C’est que les Puissances nous dépassent, qui inspirent les décisions et les revirements ou les changements de masques et de formules soumis aux règles dont nous ne savons que les effets d’épicerie et autres nécessités premières. Nous avons bien entendu dire que des armes étaient fourguées avec des croix et des insignes d’autres croyances, mais un très ancien esprit de famille nous soude à nos corps et nos chromos transmis de la main à la main, et ce qui se passe dans les Tours nous est plus lointain que le remuement obscur des fosses marines.

    Une vie, la vie, nos vies restent possibles et paisiblement entre gens-là que nous sommes sans malice ni maléfice autre que le trop peu, mais entre gens qui se supportent dans leurs lainages, alors que nous savons là-haut les combats sans merci des envieux richissimes se déchirant pour la maîtrise de la Force et de la Cotation. Nous savons certes un peu de tout cela par les romans de gares et d’aérogares, sans jamais espérer ni même aspirer à rejoindre ceux-là qui nous apparient au néant des choses, nous trouvant fort bien entre nous avant et après la soupe de tous les soirs et divers plats selon les jours.   

    L’idée selon laquelle tout artisan libre ou tout grutier, toute modeste modiste ou toute soignante avisée devraient forcément suivre l’info  ne nous a jamais réellement atteints ni fait varier nos accoutumances ou nos addictions le plus souvent débonnaires, du crochet au cigare. Ce n’est pas que nous nous foutons du monde : c’est que la vie ne nous informe jamais de ce qu’elle sera tout à l’heure, sous un ciel que nous prenons comme il vient.

    Nous avons été élevés en sabots par des Attentifs et cela marque. Longtemps nos enfants nous ont collé au cul et nous avons aimé ça, autant que de humer l’odeur de leur cheveux juste lavés ou de les contempler au sommeil. Les Tours d’illusion surgirent plus ou moins à notre insu, sans nous couper de nos sources ni de nos racines et moins encore des chers anciens goûts de sucre d’orge ou de réglisse chez l’épicier,  ou de bois doux ou de panicaut à chiquer le long des ruisseaux à  écrevisses.

    Nous sommes concrets comme des lanternes ou des entonnoirs. Nous ne sommes pas sûrs d’être aimés de Dieu, faute de signes, et pourtant nous en aimons l’illusion féconde - rien à voir avec les faux semblants des Tours – et nous aimons créer en procréant d’autres chairs aimables ; à vrai dire nous n’avons jamais cessé de vivre en ce lieu qu’ils appellent les jardins espérés, où nous sommes nés et vivrons notre temps.  

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    58. Casa Grande

    L’épouvante naturelle qu’aurait dû susciter la festive imbécillité du surnombre trépignant ne nous atteignit jamais. Le cuir de nos masques et les doublures de soie de nos basques nous protégeaient, saltimbanques de haut lignage que nous sommes, de toute assimilation à la multitude sans visage et toute sapée de fringues à marques, toute à tressauter à l’unisson des machines programmées; mais tels signes visibles ne disaient pas notre effroi et notre rejet plus abyssal du martèlement mortellement binaire à pistons formatés barattant le vide des Parades.

    C’est que nos fêtes ont toujours eu et toujours auront une autre magie à masques et féeriques métamorphoses, au gré saisonnier des lumières et des soifs de pluie ou d’enfants, des printemps torrentiels aux amours buissonnières et par les villages, les feux, les rivières, les saintes bornes ou les appels vers d’autres cieux sauvages, et la mer et les îles à totems.

    Comme on fut bourreau de père en fils aux ères de rigoureux pouvoirs déclarés divins de princes en prélats, nous fûmes trouvères et jongleurs dynastiques, ou grimaciers d’élection spontanée, mais tous de métiers appris sur le fil de danse et de transe, prompts à ravir de concert reines et peuplades.

    Nous nous amusons beaucoup d’être, aujourd'hui encore, ce que nous sommes en joyeuses tribus, réunies sous le toit commun de la même rêverie musicienne, à l’écart des défilés monstres à croupes secouées, nombrils et tétons à l’unisson monomane de la battue, tout encadrés de tankers à brigades d’immédiat nettoyage – tout cela nous ferait chagrin si nous n’étions de vieille souche confiante en la juvénile ressource de ruer soudain de travers.  Point d’or ni de cendres à la Parade tournant à vide au cycle répété du branle, et puissiez-vous ne pas vous éclater deux fois plutôt qu’une.

    Nos fêtes sont graves et légères depuis la nuit des âges et nous revoici sur le parvis de la maison des jours, tous nantis de savoirs et malices, levés à  la fraîche soleilleuse et tout prêts à la relance d’hilare humeur et bons tours de verve.

    Casa Grande, là-bas, au mitan des jardins espérés, sera notre apache cahute et lieu commun de bienveillantes retrouvailles, au biseau d’autres départs, - ah mais c’est aujourd’hui Portes Ouvertes : à nous la parade et le paradou…     

     

    59. Prédateurs

    Numériser 4.jpegOn les voit partout à tous les étages des Tours d’illusion, calés dans les sièges qu’ils occupent de siège en siège en attendant le Bonus, à se prendre pour les maîtres du monde. Or ces laquais de  morte matière ne créent aucun pactole avéré. À tous les étages et de sièges en sièges ils ne font que siéger en ricanants pillards sûrs d’avoir assujettis ceux qu’ils déclarent paumés des gadoues. Le pillage les fait ricaner de siège en siège aux heures de grands afflux chiffrés des produits de structures, tandis que par le monde les terres et les chairs paumées à gadoues  n’en finissent pas d’endurer sans merci.

    Les prédateurs siégés étroits ont aussi peu d’odeur que l’or en barre ou en barils, leurs émanations n’étant plus que celles de leurs fioles à marques mondialisées en usines de senteurs et saveurs de synthèse. Les sudations programmées  des prédateurs siégés exhalent telle ou telle marque en fonction de l’effet de nécessité planifiée. L’effet de tuerie est recherché par contamination de caste avec nuances de bois de batte et de détergent, les prédatrice restant accros à Shrapnel Five.

    C’est trop peu dire que les prédatrices et prédateurs des Tours d’illusion sont au parfum : ils incarnent à vrai dire, costards trois pièces et tailleurs stricts, pompes de transit conurbain et bagouzes à tous les doigts, la désodorisation du monde  où tout poème s’annihile en insignifiance.

    L’origine des meurtres en série un peu partout dans les gadoues ou cela pue encore l’humain n’est pas à chercher ailleurs que là-haut dans les capitons insipides. Les produits structurés ne font écran qu’aux yeux des  larvaires du consentement. Pendant ce temps les webcams tournent à mort dans les abris de carton où l’humain perdure sous le regard veilleur des petits abbés.

    Nous autres les humains de vieille fragrance terrienne ne nous inquiétons plus désormais à vue mais somme tout attentifs au pourtour des jardins. Nous n’avons plus guère de réponses aux ressassées recherches, mais pour trouver nous avons nos trouvères.

     

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    60. Habitus novus

     

    Quant à savoir si Babel relève ou non de la fatalité, cela fera débat encore dans les fumées, mais ce qui pour l’heure est clair et sûr est que l’envolée, downtown, de la ville-monde, reste à nos yeux toute bonne quoique à parfaire.

    Le formatage n’est pas une fatalité du building. Tout gratte-ciel n’est pas tour d’illusion, loin s’en faut, et nous répétons au dam des accroupis: loin s’en faut !

    Toujours nous avons raffolé des hauteurs. Pétrarque est naturellement grimpeur et pas que par surnaturelle vocation à passer du méli-mélo sentimental au poème : il faut aller voir là-haut, au sommet de la tour du Ventoux qu’auréole une dernière neige, l’adorable Provence et les provinces circonvoisines où se répand le sable rouge arraché par le simoun de l’autre côté des horizons bleutés, dans les dunes là-bas ondulant jusqu’aux forêts et grands lacs, et d’autres dunes derrières les lacs, et d’autres mers derrières les dunes, jusqu’aux tours de Mumbai et Shanghai.

    Des tours autant que des déserts l’échappée est possible à tout moment, et tout un chacun sait en son for secret qu’il lui incombe, et à lui seul, de déroger au format des formatés.

    Le style, qui fait la personne personnelle, serait donc une forme fusée, comme en musicienne formule celle de la fugue à doubles ou triples croches et virages contrôlés sur les chapeaux de vocalises.  Le très ancien chant de l’oasis ou de la yourte, tant que l’hymne à la pluie ou les thrènes aux défunts, restent audibles jusqu’aux plus hauts étages des tours humaines , et bientôt l’on reviendra fumer sa clope dans les bureaux aérés, ou s’abstenir en liberté, resplendir  aux guichets, beaucoup parler partout ou se taire et s’écouter se taire, laisser de nouveau les enfants patiner le long des couloirs à n’en plus finir ou se retrouver sur les toits ou le long des balcons des sept blocs des Horizons Barbecues, enfin quoi tout reprendra au zéro de chacun où gît l’infini. Babel n’est punition qu’aux dits des prélats d’un Dieu méchant, qui n’auront jamais fait que séparer un peu plus, au dam des commères de Douala et de l’humaine nature à langue bien pendue.

    Le grand langage des enfants de Thélème reste à venir par les tours et jardins, mais regardons un peu mieux en attendant, nom d’un Dieu bon, regardez : voici la supérette et le bleu ciel de la mobylette hissée sur sa béquille, voilà l’air des forêts sentant bon le frais et le bois coupé, voici les beaux soirs des bars aux flamboiements de liqueurs rares, voilà le ciel bleuet des matins éternels, voici la nuit violette aux cliquetis d’étoiles - voilà les tours et les jardins espérés.

     

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    Dimanches de la vie (61)

    Il importe que les jours ouvriers soient aérés par des fenêtres de temps, si possible avec vue sur le ciel. L’insolence d’une autre vie est exigible tous les jours, mais les gens revenant de loin ont désappris la rêverie et ne sauront s’y abandonner qu’après exercice, donc va pour le septième jour..

    D’ailleurs les vieilles gens accoutument de recevoir leur smala le dimanche, et l’esprit villagoise diffuse alors à l’avenant par les terrasses, à l’applaudissement des enfants.

    Il importe avant cela que les terrasses soient récurées à grande eau dès l’aube, afins qu’elles sèchent au premier soleil selon l’antique règle des empires stylés. Le soleil tard à venir dans les canyons urbains tiédira les murs pour l’apéro oû tout ce monde se retrouvera dans le partage des bonnes choses transmises par les femmes à travers les âges, les hommes assurant l’arrosage des gosiers et les pronostics divers.

    La mémoire des usages friands ne reviendra pas d’un jour à l’autre aux exténués de l’hyperactivité machinale, mais chaque bloc à sa voyante ou son descendant de sourcier si l’on cherche bien, ses vestiges de coutumes et de cortèges à relancer, ses trésors de vocables à recoudre en bouts de phrases à guirlandes et guipures et tout ça va faire des contes et des romances à se répéter d’étages en coursives.

    L’agitation des jours se diluera finement dans la bonace de cette rêverie à très grande échelle seule capable de consommer le vrai progrès de narquoise détente, mais qu’on ne s’abuse point en imaginant quelque utopie nouvelle sans connaissance de cause. À vrai dire, le bonheur tranquille de l’Arche, recomposée en doux mélange de couleurs et sabirs, requiert la plus haute science des ententes à venir et le plus subtil apprentissage.    

    Ce que nous appelons les jardins espérés n’est pas une illusion de plus, mais une disposition des choses à restaurer, une autre vie avant la mort, une plus belle vie pendant la vie.

     

     

     

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    62. Travaux à bord

    Notre révolution douce se fera toute à l’insu des démagos à sourires mielleux autant que des furieux sans style. S’il y a du monde aux balcons : tant mieux. Il n’est point de raison de planquer l’argument ni ses applications vives. Laissons la reptation aux sentencieux de l’arrière-pensée et du sous-entendu lénifiant, et voyons plutôt les choses telles qu’elles sont, à savoir belles et bonnes au regard frais ! Cependant attention : la face claire n’est pas que, ni le panorama, ni la seule exultation de matinal aloi. Contempler n’élude pas colère !

    En fureur alors mais stylée et d’humeur joyce, protestation et ruse d’exorcisme s’imposent aux terrasses, mais là non plus pas que. Car de là-haut s’imposera descente et détours jusqu’au pire, sans céder à l’abattemnent général.

    Timbrer de nouveaux mots et de nouveaux modes de collaborer demain en relance d’antique sera notre réponse à l’époque hébétée. Soyons des aguets vifs à l’écoute de la douceur souterraine filant et faufilant sa fertile annonce.

    Pour lors les couteaux papillons sèment la mort jusque dans les cours d’écoles à l’imitation des malfrats de tout en haut (le tout en bas selon l’axe de nos tourelles) et tout devient significatif de la même aberrance et jusque chez les mieux nantis mais pas que : partout où sont parqués les pauvres le crime les poursuit et les punit de leur prétention à pulluler. Ainsi, sous les mots blasphémés de la Tour du Vrai réunissant tous les Judas de parole et de dénigrement des libres pensers, tout a été dénaturé, mais le bafouement n’aura pas tout atteint, le vent porte les cris transverbérés, des visages ont résisté mais pas que : des regards dans les visages et des âmes dans les regards.  

    Tu crois, petit, que tout est foutu, mais pas que. Là-dessous d’où sourdent les sources, là-bas dans le juvénil vacarme des torrents tombés du ciel, partout où il y a encore du ciel et des sources rebondissent les énergies attendues aux chantiers de réparation, sur l’Arche  mais pas que : aux jardins espérés de notre plus fertile illusion.   

    Et ce n’est pas seulement qu’on y sera réparations faites : on y est. Les arbres poussent à l’insu des hommes-troncs aux évangiles défoliés par les pluies acides, et nous serons du même bois que les arbres, de la même eau que les sources, de la même alchimie que le ciel. 

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    63. Snuff-movies

    On raconte qu’il se passe là-bas de terribles choses, mais faut-il croire ce qu’on raconte ? Et d’ailleurs là-bas c’est loin, loin de nos repaires, peut-être même plus loin encore dans l’étranger sans chiffre, en-deça de toute division imaginable, en-deçà même de toute addition autre qu’imaginaire.

    De malades imaginations ne sont pas à exclure, se rassure-t-on au pourtour des paroisses encaustiquées et autres lieux de discipline  peignée, disons même : de morbides imaginations probablement enfiévrées de Tropiques. Et de conclure que laTournante  n’est point vu qu’elle n’a point été documentée, et les médias officiels des Tours d’illusion de le répéter à l’envi : que la Tournante n’a pas lieu d’être vu que les documents font défaut ou faute de Signal approprié des étages supérieurs.

    D’aucuns (et pas mal d’aucunes ) n’en continuent pas moins de raconter, qui s’en reviennent de là-bas ou parfois même de près de chez vous, et les faits correspondent aux récits précis d’autres témoins oculaires  ou sur la foi d’autres récits avoués, et ce ne seraient point des cas isolés mais un commerce et même une industrie de la Tournante tournée comme un film et filmée en réelle temporalité numérique à giclées spasmodiques de sang sexuel et crochets et couteaux.

    Une immense tristesse en découlerait mais faut-il, une fois encore, croire à ce qui se raconte de moins en moins loin de là-bas. ? Et d’ailleurs qui sont ces femmes de là-bas qu’on profanerait et strangulerait à ce qu’on raconte ? Toutes ces femmes profanées et strangulées ne sont-elles pas de la toute mauvaise vie de là-bas, qui se couchent comme Marie ne le ferait jamais en nos pourtours ? Qui peut croire que des femmes et même filles et jeunes et parfois même pas de l’âge de Puppchen se fassent ainsi profaner et stranguler sans quelque part de morbidité quelque part en elles ?

    Telles ont été, question de se rassurer entre bains lénifiants et prosternations affichées dans les médias des Tours d’illusion, les réponses autorisées à ce qui s’est raconté sans que nul ne soit entendu qui aurait vu de ses yeux ce que documentaient les documents perdus.

    Des membres, d’innombrables membres membrus ont pénétré des cavités, de non moins innombrables cavités bientôt déchirées et déchiquetées au milieu des cris, de profanations en strangulations et couteaux tirés. Au défi des mélodies d’ambiance  ruisselées des hauteurs des Tours d’illusion, les cris primitivement étouffés ont augmenté à l’exponentielle intensité des affres tandis que les yeux étaient pénétrés de membres et de cris - et tout ça était filmé et webcamisé.

    Or à ceux qui non moins nombreux (tant que celles et parfois bien plus) qui s’interloquent à constater la réelle réalité de ce qui est raconté des terribles choses de là-bas et d’à-côté, s’interrogent et s’inquiètent de savoir quoi faire de tout ça, d’aucuns (et nous avec) répondent qu’au lieu de détourner le regard il s’agit de bien regarder.

    Il yaura de la tristesse énorme, encore, et les fosses communes ne cesseront de se multiplier sauf à y regarder auprès et au loin, avant de revenir à la douceur d’exister. Les fosses se multiplieront dans le branle obscène des voracités entretenues au plus haut des Tours d’illusion, mais regardons donc, regardons mieux, osons regarder avant de revenir de là-bas et de partout où le Mal se fait filmer et webcamiser en train de jouir et de tuer en jouissant, regardons et revenons, soyons les revenants de là-bas et de partout où se multiplie le plaisir d’humilier et de détruire - regardons et n’oublions rien de ce que nos yeux ont enduré.   

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     64. Gilda aux bustes

    La préposée aux Nouvelles Affinités travaille à l’instinct séculaire, avec tout ce que lui dicte aussi son sens commun et sa poétique infuse naturelle, voire surnaturelle en ses transes d’illuminations négresses.

    L’appariement des têtes et des bustes n’échappe pas aux données d’un certain déterminisme racial, pour parler un peu grossièrement. Par exemple: le chef d’un Hitler, sur quel torse visser et fixer le chef d’un Adolf Hitler ? La tête à mesquine moustache cirée peut-elle se visser et se fixer sur le poitrail imberbe d’un pur Aryen aux pectoraux travaillés en salle de muscule ? À cette question Gilda répond in petto par la négative avant d’écarter le corps médian d’un athlète aztèque de la grande époque des polisseurs d’obsidienne, puis le sensuel et sculptural haut-le-corps d’un tankiste israélien élu Mister Tel-Aviv après la guerre des Six-Jours. Ainsi Gilda se rabat-elle finalement sur le buste tout prêt, en uniforme peint sur la pierre brute, d’une ancienne statue soviétique décapitée par un obus nazi, et voilà pour l’effigie d’un nouvel Hitler commandé par Devoir de Mémoire aux Tours d’illusion.

    Comme on s’en doute par les jardins espérés, Gilda préfère œuvrer en free lance, en marge de son job mercenaire, à la revigoration figurative d’une humanité future moins intégralement imbécile et meurtrière, moins crédule et moins mallléable que la chair à canon des familles pieuses, moins marshmallow mental et sexuel,supposant toute une redistribution esthétique volontiers épicée de métissages variés, pas mal de bleu dans le noir ou d’orangé dans le blanc, de bistre dans le jaune et de vert Véronèse dans le vieux rose, style Joyeux Tropique et tétons piercés. 

    Recoller de meilleurs corps à de bons esprits n’est pas un artisanat qui va de soi, surtout en période de déprime endémique pour fait de surpopulation, et même quand le courage revient aux périphéries saines des rebelles à l’ancien formatage, mais Gilda relève le challenge.

    Le prénom de Gilda rime certes avec celui de Gaïa, mais les références recuites sont également à repenser,  autant qu’en esthétique le goût gréco-romain ou bénitier sulpicien ou post-punk néo-néo.  Bref, toute flatteuse forme formatée en fitness est à chahuter (songe Gilda) et quelque malice, quelque humour, quelque relance des archaïques goûts sumérien, chinois ou précolombien pourra vivifier l’idiosyncrasie de la nouvelle espèce libérée aux entournures.

    Détail à relever: le bustier de Gilda, façon jupon d’atelier (ou de soirée sexy selon les heures) est agréablement serti de fils d’or et surtout la laisse à l’aise pour opérer.

    On l’a dit et répété à l’envi : rien qui se fasse aux Tours d’illusion, ni non plus aux jardins, ne ressortit à de la création pure. Les créateurs autoproclamés à sponsors fardés, autant que les créationnistes hagards, sont de la même issue que le Cretinus terrestris,mais passons non sans saluer au passage l’art ancien du Bantouland où les princesses, au vieux jadis, se sapaient déjà de soie et d’or.

    Forte de cette sapience infuse, Gilda bosse donc à l’amélioration du cheptel de demain, animaux gracieux non compris : on ne saurait outrer en effet la perfection de la loutre et autres espèces à plumes ou à pattes ou à becs ou à fourreaux d’écaille, incessamment insupérables.   

    La question de savoir quel torse elle accordera à telle tête iroquoise de skinhead teigneux, quel bas conviendra à tel haut mitré, ou comment la récollection des parties se fera dans les grandes et les petites largeurs, tous genres confondus, sera résolue par Gilda dans ce qu’il faut bien dire les règles de l’Art.

    Les casiers de l’engeance formatées, en attendant, restent le matos de base de l’Artiste,et souffrez donc qu’on préserve la majuscule du titre à qui est investi de la fonction noble du nouveau montage.  

    Gilda semble ici poser pour l’éternité, sans être dupe pour autant ni chagrine du tout, consciente de la dignité passagère de son rôle.  

    L’appariement des bustes est à la fois mémoriel et riche de potentiel radieux; mais la théorie suivra, dont Gilda n’a cure, n’achoppant pour le moment qu’à l’Objet et à l’Outil, comme le vieux Cézanne ou Dieu à ses crânes débuts. 

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    65. Word’s Watcher

     

    Le Verbe survit incompréhensiblement au clabaudage insane des formatés, et Babel se restaure partout à commencer par tavernes et tripots, jardins d’enfants et jeux de boule. La question de sa relance n’est plus à poser mais rien qu’à parler se suffit et ce qui ne peut se dire sera chanté sur et sous les tables, ou alors regagnez vos caissons.

    N’était-ce que le chant du chien est déjà réponse à sa façon à l’aliénation des formules compactées, où se module ce qui nous échappe ou que nous sentons et ressentons à cet écho revenu de la très très vieille cantilène de mémoire au pourtour des cabanons lacustres – chiens et pêcheurs psalmodiaient alors de concert :c’est écrit noir sur jonc.  

    Ecoutez donc le chien avant de le manger des yeux tant il est beau, comme est belle l’ondulante fugue de l’otarie aux jardins, et si belle aussi la fugue elle-même de la langue parlée dans la futaie des phonèmes.

    Le Garde des Mots aux yeux bleutés par  la lecture se tait en toute humilité tant il trouve beau lui aussi le silence des grands fonds d’après-midi où le piano repose parmi les livres comme un cheval pensif. Nul ne sait ce qu’il fait là en plein jour à se taire mais son demi-sourire laconique est un début de poème et c’est toujours pratique d’avoir un poète  en ses murs tandis que tous parlent aux machines.

    Les symbioses sont multiples, mais l’aura de Boris est telle que son passé de Juif ukrainien et son présent d’exilé de partout portent les passants à se raconter et ce sont des mots de plus à stocker dans le grand Ouvroir à casiers, dûment traduits en babélien démotique et classés selon leur degré de secret.

    Les yeux translucides de Boris traduisent eux aussi quelque chose du grand langage oublié, mais gardons-nous de toute familiarité anticipée. C’est Boris lui-même qui raconte l’histoire de ces indigènes de Bornéo qu’un  salut trop rapide des anthropologues stalinistes, et l’offre intrusive de vodka à la vipère et de serpes efficaces, ont fait fuir effarouchés dans les failles des falaises bientôt enfumées.

    Autant dire que toute dogmatique à slogans est à revoir, et toute prétention conviviale à l’américaine, sauf à se couper des magies et de tout accès à la douceur du troc sans trac ni truc. 

    Le Garde des Mots n’est en rien la vieille peau qu’on pourrait croire, et d’ailleurs enfants et adolescents ne s’y trompent point qui lui font escorte quand il va siffler un canon à la Buvette des Abattoirs, à trois blocs de la Toute Grande Bibliothèque, sachant qu’il ne tarira point  de la durée du petit cortège ou rien qu’eux et rien que lui se raconteront et seront racontés.

    Les oueds communiquent entre eux par les sables autant que par  le bon désir chamelier ou les sentiments élevés, raconte Boris aux kids, qui se racontent à leur tour  sans impatience. Il en résulte des entretiens coupés de longs moments à ne penser à rien, mais cela aussi est très bien. L’oued de Babel n’est pas une autre utopie de plus mais un vœu, et nous y reviendrons volontiers    

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    66. Transfusions

    Je n’irai pas par 666 chemins, dit le Nègre à l’Enfant, mais ne lâche pas la queue du rat humain. Ce que l’Enfant entend, car on ne la lui fait pas : on ne la lui fait plus depuis que les ravins ont été découverts.

    Du haut des Tours d’illusion ILS ressassent PLUS JAMAIS çA en s’activant à l’aménagement de nouveaux murs et parapets de colonisation, sans cesser non plus de faire semblant de plus jamais, désignant les nouveaux ravins de mots qui ne s’entendent pas. Or l’Enfant a toujours été conséquent et c’est pourquoi le Nègre et lui se passent de mots,  ou disent ravins quand il le faut, et s’entendent en tout cas devant les ravins découverts ou au pressentiment des autres qui se fomentent.

    Juste faire semblant : ne pas dire ravins mais revenir et revenir et revenir sur l’Indignation en tant que mise en valeur industrielle du douloureux par procuration – tout cela fait gerber l’Enfant et le Nègre.

    D’ailleurs les ravins datent d’avant Tamerlan et ses pyramides de crânes, se rappelle Maman dont la mémoire est incollable : même qu’elle se rappelle que les prétendus seins de l’Aphrodite d’Ephèse sont des testicules de cerfs, et autres détails liés à la traite de l’ébène humaine.

    Maman faite aussi pour le blottissement, pense l’Enfant in petto, et le Nègre acquiesce en plein accord mais sans once de suavité, sachant que le blottissement est de très ancienne prudence et récupe dans les bras accueillants de la prime déesse, avant les cavaliers et le bruit.

    Le Nègre en charge de l’Inventaire, complice naturel et surnaturel de Gilda, tant que du Vigile des Vocables, campe dans les alluvions de mémoire et c’est pourquoi l’Enfant lui est si cher: qu’à la très très vieille boue se mêle la toute nouvelle semence jaillie du petit arbre – et pas besoin de trop parler pour se taire ensemble ou se déployer en gorgées de rire.

    Ce n’est pas par Schadenfreud et moins encore par moquerie qu’il faut rire en effet, pensent l’Enfant et le Nègre sans se concerter, mais juste pour rire, entre deux silences et loin des ravins.     

    Le Nègre et l’Enfant n’ont pas besoin non plus d’échanger leur sang comme dans les romans de cow-boys, au bord de quelle rivière idéale, telle étant leur confiance en transfusion les yeux fermés.

    L’Artiste l’a écrit une fois et c’est à répéter : "D’ailleurs c’est bien simple: ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi". 

    Maman  s’entendait comme personne à relativiser toutce qui est écrit, non sans garder ses besicles à portée de main, puis Maman a baissé et n’y a plus rien vu que ce qu’elle savait par cœur, que l’Enfant rappelle parfois au Nègre.

    ILS n’en finissent pas d’incanter au Devoir de Mémoire, mais le Nègre et l’Enfant au rat humain savent à quoi s’en tenir à ce propos, tout en se taisant. Tous deux, autant que les mères marquées, savent aussi bien que parler ne ferait qu’ajouter  au simulacre d’obscène commerce, sauf à dire les choses comme l’Artiste.

    La jactance feignant l’indignation, aux Tours d’illusion, ne couvre pas, au demeurant, le bruit de la guerre resurgi à tout instant des multiples fronts de sang ou de rapine, mais le bruit couvrira-t-il tout le silence, se demandent à l’instant le Nègre et l’Enfant ?

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    67. Laterna magica

     

    Les nouvelles boîtes de nuit sont disposées en quinconce le long des couloirs de transition à flux ralenti. Ce dernier point est notable : le ralentissement du fluide nocturne est déterminant dans la reconduction concentrée des images. La précipitation n’est pas bonne conductrice, non plus que l’impatience d’explication ou d’interprétation. Nous entrons ici dans le domaine des projections libres aux très aléatoires dévoilements. Cependant le détour a ses vertus, comme on verra, et la patience est parfois payée de retours et autres retournements.

    Les présélections esthétiques anciennes sont actuellement dépassées par le principe même de dissémination découlant de la déprogrammation des conditionnements et réflexes neuro-affectifs en tout genre. Les boîtes de nuit sont à surprises et multifacettes : on ne sait pas comment ça marche mais les images parlent comme, en une autre dimension, les animaux communient plus qu’ils ne communiquent – et là c’est encore l’Artiste qu parle.

    La forme - si l’on peut parler de forme au décri du format -, la forme donc la mieux comparable à la constitution des images en boîtes de nuit est approximativement celle des séquences oniriques de fin d’apnée somniaque telle que l’illustre, pour exemple noté telle aube par tel dormant, cette suite en teintes bistres à lumière bleues distribuée en lamelles sur tel corps tatoué de lettres. 

    Une ville est apparue, très impérieusement verticale comme le vieux Damas, dont les ruelles semblent accrochées aux cintres d’un invisible cadre de scène, le long desquelles se tiennent, devant leurs boutiques, maints vénérables enturbannés à narguilés et fines jointures. Or ces mages apparents sont muets et tous les livres alentours sont fermés tandis qu’une lasse incantation perdure, feinte ou sainte on ne sait trop.

    La turbulence des images est donc ralentie, mais la mélancolie damasquine se révèle peu à peu sous forme de formes agréablement jonchées, entourant la forme d’un jeune émule  à torse tatoué de lettres majuscules :

     

    I’M IMPORTANT.

     

    On en déduit ce qu’on veut, mais l’inscription signifie plus que les images ou plus exactement : les relie dans la lumière d’entre les lamelles à la bienvenue du corps en diffusion splendide cette nuit ou jamais, toute pareille alors aux visions des boîtes de nuit selon notre définition nouvelle.

     

    Le sommeil est une ressource d’énergie et de rebond poétique régénérateur que relancent donc, aussi, les contenus incontrôlés des boîtes de nuit remplaçant désormais les boîtes de bruit des Tours d’illusion, hauts lieux d’abrutissement programmé et d’insignifiance mécanisée.

    Comme il en va de l’exercice onirique, l’usage résolument gratuit et libre des boîtes de nuit dernier cri suppose, de chacune et de chacun, once  de fantaisie et paille de délire – on n’a rien sans rien.

     

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    68. Recensement

    Le Livre des Nombres numérisé ajoute foison de profils à foison de chiffres. Les généalogies ruisselant aux écrans à lueurs submarines n’excluent plus désormais la computation diachronique ni  les repérages de toute espèce même accidentelle, chromosomique ou fauteuse de génie musical genre Amadeus. Mais surtout quelle splendide variée se visibilise sous les yeux des attentifs reconnaissants des jardins.

    On se rappelle les découvertes des premiers âges, les premiers mots conformés dans les semi-consciences par l’odeur ou le toucher ou l’affectif pur, et ensuite les premières images collées et les premières collections d’uniformes chamarrés ou de poissons des grands fonds ou de sortes diverses d’oiseaux ou de végétaux nordiques ou tropicaux ou de séries d’ossements ou de poussières d’aérolithes ou de fragments d’ornements tribaux ou de magiques formules en voie d’effacement.

    L’Attentif sait que les morts vieillissent autant qu’ils informent occultement sa veille. Le recensement ne sera donc jamais répétitif, sauf aux intermèdes interdits des cendres de massacres et des sanglots par le sang.Mais l’irrépressible appel de mémoire relance tout recensement et nul ne l’explique au clair. Le prétendu savoir qui se débite au plus haut étage de la prétendue Banque de connaissance, aux Tours d’illusion, reste ainsi dans le vague scientifique à ce propos.

    L’ironie commande alors de remarquer que si le différentiel de race n’est plus de scientifique usage, précisément, aux Tours d’illusion, l’Attentif ne peut que se référer encore et encore au nuancier des couleurs et textures de peau tant qu’aux variétés de plumes et d’écailles ou de parlures animales, distinguant aussi bien l’ébène du Nouba du bistre ridé du Mongol ou du blanc cassé du quidam moyen des castes moyennes de partout.

    Notre recensement sera donc implicitement qualitatif, mais pur du moindre jugement à fonds de préjugé. C’est que notre nouvelle imagination distributive, aux jardins espérés, contrevient à la routine bureaucratique de système par diffusion d’humour et d’effusion lyrique renouant avec les séculaires traditions du pleurer-rire universel.

    Notre présupposition d’un monde mirifique très globalement digne d’être applaudi, gnous et gloutons compris, est une indication, parmi tant d’autres, de notre opposition aux préjugés dits bourgeois, petits-bourgeois ou anti-bourgeois, dont nous n’avons au demeurant que fiche au motif que tout foisonnera ici et demain sur d’autres orbites - ceci spécifié au décri de toute règle verrouillée par décret régulier… 

     

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    69. No Stress Inc. 

    Le questionnement le plus instant d’alors, au plus concerné de la crise-dans-la-crise, fut celui de l’optimisation productive du répit.

    Aussi bien la question la plus instante, au plus consulté des cercles opérationnels des Tours d’illusion, fut-elle, en d’autres termes, pour le dire comme ça, celle de la rentabilisation maximisée du tenir-l’horaire au niveau du ne-rien-faire.

    L’algorithme du burn out dépassé par déni fut No Stress Inc. mais tout de suite à la question du lâcher-prise émanée d’un chacun fut-il répondu, par Hot Line, que pas question.

    L’esclave se repose à la seule pensée du répit, écrivait il y a longtemps le ptolémaïque Ptolémée, et c’est dans cet esprit qu’il faut travailler, s’entendirent dire les experts consultés. Ainsi les concepteurs plancheront-ils en toute conscience concernée sur le concept même de répit. Et si problème, alors : cellule de crise.

    Cependant au plus concerné du questionnement se fit jour l’interrogation sur le sens à donner à l’interruption de répit en termes de positivité, relevant plus généralement de la gouvernance et de ses équipes soucieuses à la base de rentabiliser le manque à gagner.

    Seules des équipes qui gagnent sauraient, pensait-on alors, gérer l’optimisation de la séquence de répit  en termes de valeur ajoutée. Ainsi le challenge fut-il formaté, excluant d’avance la trop prévisible fronde de non-consentement imputable aux hyperactifs et autres tueurs autoproclamés. Il ne serait pas dit que les  RH laisseraient tout faire.

    Corollairement s’imposa l’urgence de déstresser jusqu’aux postures mentales, dont la seule récurrence inquiétait à bon droit.

    La seule pensée du stress, avaient déjà conclu les Anciens, est elle-même anxiogène et contre-productive, il va sans dire, au niveau du Projet.

    Déprogrammer le stress fut donc inscrit sur la feuille de route de la psychiatrie entrepreneuriale mandatée au plus haut niveau des Tours d’illusion, peu avant l’effondrement de deux d’entre elles et des conséquences imprévisibles qui en découlèrent sous l’aspect de nos fondamentaux, aux jardins espérés, en matière de lâcher-prise - mais c'était là notre musique d'avenir... 

     

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    70. Veilleuse 

     

    Elle est ses oiselets de verroterie vert Véronèse sont garants, mine de rien, de mémoire à relance, et ne pas oublier non plus ses petits poissons d’or fin.Il a été dit que l’Esprit régnerait sur les eaux et les airs. Or Veilleuse, autant que Rêveuse, ne reniera jamais les écrits premiers ni tous les corrigés des successives tribus selon le lunes et les angles.Veilleuse est garante aussi des mesures modulées selon les mobiles de plus ou moins manifeste clairvoyance et nécessité, au biseau de chaque insomnie, quitte à dévier l’excès d’intense par quelque dose d’aconit administrée en douce à l’énervé.Les dieux cléments des régions de pluie mesurée et de faveurs potagères, entre vergers prodigues et troupeaux à la coule, ces dieux-là dont les effigies étaient d’ancêtres avisés plus que d’aventuriers adorateurs de l’Unique – ces dieux animistes ont longtemps veillé eux-mêmes sur le sommeil de l’Espèce, tant du moins que celle-ci se fiait aux mânes et compagnie.Nous ne saurions idéaliser les villages non plus que le marigot, souvent exténués de torpeur au dévers des climats, ou d’hébétude consanguine, mais sachons nous rappeler ce qui fut afin que ce qui sera le soit selon d’autres voeux.Veilleuse est là pour collaborer à ce qui fut et sera au bilan des réalités avérées: que ce soit clair et passe toute euphorie réitérée à relents de Nouvel Âge et autres produits de survie brocantés aux Tours d’illusions.Cependant l’excès de lucidité fatigue excessivement elle aussi, et Veilleuse pallie aussi les débordements d’un contenu rêvé dans le contigu et autres mélanges de vases entre insomnieux de proximité.Veilleuse, en d’autres termes, est garante de ce sens commun trop longtemps et trop lourdement laminé par nivellement, selon les évidents critères des Tours d’illusion, outre qu’elle garantit, fantaisie stellaire voire interstellaire à l’appui, le grand écart maintenu entre associations conscientes et subconscientes voire inconscientes, sans lequel le sens à venir ne serait qu’un ersatz au carré.  Veilleuse divague à l’envi dans le tourtour des sphères et des particules de tout toutim, elle délire en toute logique minutieusement non rationnelle, restant entendu que l’insomnie contrevient au sommeil régénérateur et que c’est pourquoi Veilleuse s’oppose au conditionnement hypogène des firmes médicamenteuses aux ordres vénaux des Tours d’illusion. Pour précision, Veilleuse n’a recours à l’aconit qu’en palliatif momentané aux pertes de mémoire, à tout instant attentive à la moindre rumeur annonciatrice, au fond de la nuit, de ce que le Poète appelle « la mélancolique clochette des dormeurs ».Tout cela qui échappe, ainsi que scientifiquement l’on se borne à le constater sans explication mais non sans émerveillement naturel, à la rationalité plus ou moins cynique des Tours d’illusions - mais gage que Veilleuse s’en bat l’œil.    

      

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    71. Arbos

    Il y aura, et les médias des Tours d’illusion n’y seront pour rien, de nouvelles fleurs à l’Arbre. Cependant l’Arbre refusera tout entretien avant l’éclosion devant notaire d’eau et de vent.

    Il incombe en effet à la pluie et au vent de réitérer le constat sur pièces : à savoir qu’Arbos reste une musique et durable au développement en dépit des empêchements urbains.

    L’Arbre n’est pas opposé par principe à la ville-monde, mais la trépidation délabre ses racines et le smog englue ses hautes branches. N’empêche : il fait avec. 

    Au conditionnel juvénile on ajoute que ce serait bénéfice que revive la lumière  matinale de la Grèce où la compréhension retrouverait son langage d’avant la confusion.

     

    Toute langue réduite en morne utilitaire machinerie sonne le creux et déroge donc au naturel de l’Arbre en bonne et due forme.

    À considérer l’Arbre sous l’aspect neuronal c’est du pareil au même : jamais on ne fera l’économie du musical pur sous peine d’atrophier les arborescences virtuelles: Arbos le prouve.

    Autant dire que tout est à reprendre avant zéro dans l’obscur de l’ère engloutie dont on sondera la mélodie nouvelle, non plus au seul cœur de l’Arbre mais dessous où se tissent les palabres.

    Diogène reste à l’écart des convictions conditionnées aux Tours d’illusion, et cette réserve cynique du populo, genre Eulenspiegel, se défend en période de carence de ressort débonnaire. De même remettra-t-on au concours le Meilleur Conte en ratissant les pourtours déclassés voire africains des Horizons Barbecue où pullule un bon vieux fonds de verve gouailleuse à vocation de revif.

    Si l’Arbre se sent à l’étroit dans son frac de ville, qu’à cela ne tienne en cette ère transitoire de tabagie sur les toits.

    On n’en est qu’aux approches en sourdine mais tam-tams et violons tsiganes regagneront, dont se perçoit déjà la montante rumeur que se rappelle l'Arbre en toute régions des multiples continents.

    L'Arbre n’est pas que bibliothèque mais aussi volière potentielle. Nulles retrouvailles aux clairières ne se feront demain sans pari sur cet après-demain aux jardins espérés. L'Arbre fait pièce aux éteignoirs chafouins des sous-tailles de haies sécuritaires. L'Arbre s’expose à tout vent. Un livre d’ailleurs est à écrire sur le vent quand il prend l'Arbre aux plus hauts tifs et le secoue en vieux compère intempestif. Un autre livre est à écrire sur les oiseaux entrés sus aux oreilles de l'Arbre et relancés au ciel par la gueule à cris de guerre.

    Guerre au froid de cœur et à l’indigence d’esprit des éteignoirs formatés. Guerre au manque de foi ou de vertige. Guerre à tout ce qui fait obstacle à l’enfant et à la danseuse. Guerre au fiel des barbants. Guerre aux très moroses et très mesquins  contempteurs des tornades toujours toniques aux plus hautes branches de l'Arbre.

    L’Arbre est tantôt château féodal et tantôt Veilleuse au silence d’entre les bruits dans l’énorme agressivité des pesants – guerre aux pesants !

    Avant l’aube, cuités et drogués, sept jeunes fous de vitesse surgis du bruit percutent en Suburban le socle de l'Arbre et s’éclatent en gerbes d’entrailles sanglantes, mais  l'Arbre ne moufte : guerre aux mécanisme précipités et violentes menées d’imbéciles.

    Arbos le musicien nous enivre de parfums sans véhémence et nous suggère sept notes surgies de la nuit en mélodie réparatoire.

    Enfin, plus tard, l'Arbre consentira peut-être aux plateaux et sunlights, mais d’abord : écouter l’Arbre. Ensuite seulement les Grands Titres : L’Arbre se confie, Révélations de l’Arbre, Un Arbre se souvient - fluide musique  d’à venir…

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    72. Mamma mia !

    Ils m’adorent autant que ce dernier petit enfant-léopard, mais dire que je suis vierge et le resterai après le suivant et le prochain : ça non.

    Nyambé m’a faite impure et je le resterai dans les tout bons moments autant que par les galères. Il n’y a pas, sauf à viols et violences, à se plaindre des garnements à flûtes extensibles prompts au Luna Park : ils sont ce qu’ils sont et bons chasseurs si possible et maîtres de l’apparence à plumages d’éclat ; mais nous les apprécions jusque dans les insuffisances, et chanteurs nous le sommes tous, et danseurs !

    Les médias des Tours d’illusions ont annoncé notre sortie de noire pauvreté de sorte à rassurer les richissimes. Or moi aussi, grâce à Nymabé, je suis supporter de la consolation des richissimes, dont la grise longue mine m’a toujours affectée. Plaignons-nous assez les richissimes ?!

    Moi qui ai sept fils j’ai donc tout, et sept filles en plus ce qui veut dire encore plus que tout, donc je me dis prête au sponsoring des richissimes par don de cœur surabondant – et qui dit cœur dit courage. Alors donnons du courage aux richissimes !

    Cependant nous afflige l’affiche de vertu sans rythme et mélodie. Mamma mia ! quel ennui que cette affiche format mondial de vertu vertu vertu !

    Pardon les richissimes à visages de tréponèmes pâles, mais à nos fers s’est accroché un relent d’Afrique, et vie plus que vertu, et cœurs trépidants hors de vos coffres et caissons. Sans compter nos puits à zambèzes et norias de bras jusqu’au fond des ruelles et favelles.

    Hélas hâves et poitrinaires hormonés sont les richissimes, alors plaignons-les ! Mon doctorat à cause honorable de fille de Nyambé m’autorise à clamer avec le Poète : assommons les pauvres, ou plutôt au plus urgent : donnons aux richissimes ce qu’ils n’osent demander. Ensuite ce sera gospel pour tous et de plus en plus à l’écart des Tours d’illusion où se perpétue la simulée cantilène au Bon Malheur à pitoyer.

    Pour la colère à calicots je n’ai jamais été bonne. La très vierge Marie m’inspire, qui jamais n’oublierait son loupiot sur telle ou telle aire de repos des voies express – jamais jamais et ce n’est pas vertu vertu vertu !

    Notre nature bonne est naturelle, et surnaturelle en cas de Marie ainsi que Nyambè le corrobore, mais surtout : saluons l’arc-en-ciel de l’enfant-léopard !

    Je ne dirai pas que je me rappelle le prénom de chaque enfant de richissime, mais avec chacun je compatis. Mamma mia délivrez-nous, Marie mère et compagnie, de toute morosité millionnaire et de toute fausse vertu vertu vertu !  

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    73. Masques d’Osiris

    Sans parole on serait nu, mais le masque pourvoit.

    Le sceau égyptien presque effacé diffuse encore un lointain parfum de savoir trois fois millénaire à l’incomparable capacité d’accueil. Omniprésente est, à son pourtour et dans chaque maison, la divinité sous ses multiples masques à deux faces, dont l’immémoriale croyance est le timbre.

     

    Il est moins effrayant de vivre au milieu des idéogrammes à rehauts de couleurs  que dans le dédale des marques de l’industrielle et commerciale évidence, sans parler des vidures d’évier des tisanes de la vieille vieillerie du Nouvel Âge. L’Afrique tellurique inquiète se dépasse ici dans la stylisation du Delta à sept branches : de là nous voyons l’Italie et Delos, entre fulgurances et douceur, cobras et combats de chats et d’oies – plus tard reviendront les difficultés de plus tôt !

     

    Les dieux vivants nous auront accompagnés une vie durant, après quoi la chair se repose dûment consolée en ses chambres riches ou pauvres – là n’est pas la question.

     

    Osiris a pressenti le jour où il ne serait plus et cela nous le rend amical. Le dieu qui se devine mortel nous est fraternel outre qu’il est beau comme un lys dans la rose lumière du Nil, le soir au bar de l’hôtel. Au style, à la ligne, à la beauté du geste, à l’indéniable fringance amoureuse se reconnaissent les dieux anciens capables d’avenir aux jardins espérés.

     

    L’animal divinisé est à requalifier hors des niaises animaleries : cela ne fait pas un pli.  Le hoquet de cristal de la chouette en nuit lunaire est à remastériser en terme de ponctuation nocturne d’un blues futur en mode rhapsodique. Passons d’ailleurs sur le détail :ce n’est qu’un exemple , à coupler évidemment avec la glossolalie matinale du merle ou la nocturne modulation de Rossignol, prince à jamais insoupçonné de collusion avec la « voix fausse »…   

     

    Nul, qui voudrait survivre par delà la confusion de six mille sectes aphones, ne saurait ignorer l’invocation des Pyramides au tréfonds de douceur et d’équanimité.

     Cependant les noms d’Osiris et d’Isis seront invoqués sans impatience de recyclement. Si les dieux sourient au milieu des ruines, c’est que nous sourions de sorte à les faire sourire.

     

    Les peuples ont besoin de dieux pour croire en eux-mêmes. Les peuples ne s’aiment guère quand ils ne croient à rien. Les peuples impatients ne croient pas bien. L’Afrique en nous survit par le murmure des Anciens et la féerie des couleurs de la Bonne Brousse entre esprit de tonnerre et brillant œil de tempête, et tant de masques tourmentés que le Nil apaisa le long des rives fertiles. Qu’on s’en souvienne aussi !

     

    Le masque d’Osiris échappe à toute récupe de bric-à-brac New Age. Le mimétisme n’est point de mise en l’occurrence : seules les très très anciennes observations expérimentales sont à même de nous flécher le parcours.

     

    Cesser d’adorer ne nous a pas grandis. Ceux qui se prosternent à foison, sur les pelouses conditionnées des Tours d’illusion, devant l’Objet et l’Image de l’Objet , ne sont désormais que vestiges de vacuité crédule creusant leur propre Jardin du Souvenir anonyme.

     

    Nos jardins espérés dérogent ! Car il ne s’agit pas de singer les voix du papyrus ou de faire semblant d’entendre les formules d’usage d’autres temps que celui de nos chairs- L’Egypte était de chair et de sang clair et respectait les dieux de heures avant la pesée.

     

    Le dieu se lève en scarabée et se couche en bélier : l’enfant comprend cela très bien. Puis chacun découvre que son cœur est seul dans la demeure des coeurs mais que descendre ou remonter seul le cours du fleuve lui serait mortel sans les autres cœurs.

     

    Enfin, tout fut écrit de l’oubli futur, mais de nouvelles déclarations sont attendues, conformes aux nouvelles formes dégagées des formats, où tout l’accumulé de bienveillance, toute la délicate attention aux larmes indues, toute la joyeuse élévation de l’âme au pourtour des oasis, enfin tout ce qui fulmine et flamboie renverse les dieux bouchers maîtres de sang sali, se lie et s’allie… 

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    74. Retournements

    Il y a risque, pour qui fait du cheval la nuit, de se trouver désarçonné par quelque basse branche ou quelque haut remblai de pierre. Il y a risque de penser seul. Il y a risque de penser dans le grand magase où tout le monde s’impatiente d’agitation  brownienne. Il y a risque de suivre une mélodie seule quand tous s’acharnent à boucan pour ne rien risquer de penser. Il y a risque de vie pour Aurore de se lever orpheline à quatre ans et de regarder dehors si le cheval Leopardo revient, et risque de mort pour le chien Argos  quand avant quiconque il reconnaît Ulysse sous ses loques. Il y a risque d’être vivant mais pas que..

    À tout coup la merveille est imprévisible, mais cadeau à qui a risqué la moindre.

    Il est loisible au candidat à la volontaire noyade, mais hésitant quand même, de se rattraper au têteau de saules et de revenir au foyer en suivant ses propres traces. Tous nous en sommes plus ou moins là, hésitant au bord de l’eau, les lames prêtes, la corde plus à sauter mais à faire éjaculer le candidat au sursaut, sur quoi le plus infime rayon blond nous retient et nous rappelle l’odeur de pain chaud de l’enfant au sommeil, et nous revenons.

     Il n’y a personne au sein de l’Absence, et parfois ça fait peur, mais souvent aussi, quand on s’y est trouvé bien petit, on y revient pour songer comme à la maison – on peut ne penser à rien, autre façon de songer qu’à la fin on finira par finir et que les vanités seront les dernières curiosités à visiter.

    Ceux qui se retournent et reviennent ont des chances de mieux s’adapter aux jardins espérés. La nostalgie des haies signifie : retour possible aux oiseaux, rien que d’y penser en ne pensant à rien.

    La planète s’ouvrira quand on cessera de s’agiter pour rien dans les grands magases et sur les aires d’hyperfestivité dites « à la masse ». Et par planète nous entendons évidemment : toute extension de la chambre d’enfant aux dimensions de l’univers, du Big Bang des premières imaginations au pressentiment du dernier chevet tranquille où le silence ne souffre plus que quelques murmures entre très proches.

     

    Plus tard seront probablement désignés les Agents étatiques des cultes indiqués voire contraints, et l’interdiction, par l’Administration des Tours d’illusion, d’aucune Absence, menacera, donc veillons au puits pour mieux revenir sur nos pas en avant.

    Le retournement allant ne se commande pas à procédé mécanique, mais s’accomplit à la spontanée comme tout désir enfantin de toucher le torse de pharaon.

    S’il n’y a pas de guerre dans le monde animal, c’est qu’on s’y dévore sans retour. Le retournement suppose qu’on se rappelle qu’on fut nommé et prénommé dès la sortie des immanences et des nécessités pures.

    De  nouveaux pogroms de l’interdiction de penser ou de ne pas s’éclater « à la masse » se préparent dans les grands magases et tous autres lieux de revente des produits de structure cotés en Bourse aux  Tours d’illusion. On voit cela très bien sans se retourner : la haine primaire monte aux faciès et gare à qui ne se jette pas le premier sur ce qui s’arrache au premier rang des gondoles ; gare à qui se retourne aux grands magases ou sur les parcours fléchés du jouir obligatoire et du profiter à mort – gare au rêveur et à la veilleuse du puits.

     

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     75. Qui-vive

    Toutes les nuits la question se répète aux portes et portails des murs et murailles, et le mot de passe vaut dans le dédale de toile des enfilades numériques. Que chacune et chacun se déclarent alors, que toute vie vive soit nommée nom deDieu !

    On se rappelle que l’oued de Babel est un écart désaltérant, à sa façon un lieu de repli autant qu’une espèce de fenêtre d’air.

    La poésie lie les mots et les ouvre à la fois, tandis que les claquements de langue sévissent aux les Tours d’illusion où pensent les penseurs de pensée formatée sans images ou substituant à celles-ci schémas et mornes formules à foison.

    Aux jardins espérés les noms renaîtront, et l’essor de toute curiosité première. Aux enfants nous dirons : regardez nom de Dieu ! mais regardez donc. Et l’otarie bondira à l’appel de son nom, le furet du bois, l’ondine mutine et les zigotos des pages roses du Dictionnaire – toute la smala des mots.

    Regarder sera renaître. Nous ne possédons rien que les mots pour le dire. Nommer Dieu trahit la poésie qui ne sait rien d’antérieur à elle-même, ou alors c’est reconstruire la tour d’illusion de Babel et compagnie.

    Qui vive parle donc en simplicité de la tête en larmes ou du cœur transpercé par l’épieu du monstre au masque dissimulant le frère envieux – nul ne connaissant l’absolu plus que l’insomniaque le doux sommeil.

    À tâtons ainsi le long des murs et murailles, timides aux portiques, nous savons de source obscure qu’il n’est point de retour éternel ni d’homme au-dessus de l’homme sauf à renier qui vive.

    On dira « ce qui n’est pas » en regardant vivement ce qui bouge et pèse lourd ou léger, le poids de chaque mot et la chose – chaque mot ni lourd ni léger pour le Poète, mais l’on peut tuer à coups de mots et mentir ou faire mentir les images et les mots.

    La poésie est d’or comme le silence, ou fausse monnaie comme aux Tours d’illusions les annonces prônant la vraie vie à grimaces ou le bon chemin spécieux. La raison se connaît moins que l’obscur aux mots couvés pour le chant ou l’extase, moins que les mots choisis chacun pour dire juste.

    À quoi rêve l’oiseau dont rêve le chat des hiéroglyphes ? Qui est sûr de ce qui est montré aux parois de Lascaux, et qui parle ce matin par la voix du Dieu sans nom d’avant les premiers mots ? Qui es-tu nom de Dieu qui parle aux enfants en leur sommeil ?

    Il n’y a point de satiété ni de saturation : qu’une immense foutaise de veulerie suicidant à petits pas les prétendus actifs et camés de conso.

    Je regarde l’horloge arrêtée, tu vois passer le chien qui semble bleu dans la soirée orange, elle contemple le tremble aux feuilles-écus sans se douter que le traître s’y pendit, il fut connu comme l’inventeur du dieu abscons sous le nom de Cusa, nous regardons l’enfant jouer hors du temps comptable, vous lâchez prise en écoutant ce blues, ils s’endorment ’après-midi et croient en se réveillant que c’est déjà demain, elles ferment les yeux pour mieux recevoir le fantôme qu’elles disent leur fiancé – tous seront jetés du temps et des odes, mais les jardins espérés resteront leur maison.

    Les jardins espérés n’ont aucune existence aux yeux des administratifs des Tours d’illusion, qui restent muets  aux passages sécurisés à clapets numériques, androïdes encodés.

    Cependant le Poète n’a pas à céder à aucun dépit tant qu’il reste libre de composer à plaisir, et de l’enluminer, son livre de recettes promis aux cendres autant que lui mais qui continue de s’écrire.

    Tout être qui parle sera baisé sur les lèvres – tout être qui vive.

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    76. Saintes bribes

    Les déchets carnés seront séparés des vieux papiers et du bakélite : question de discipline depuis le temps.

    On a commencé de s’organiser à l’époque des premières grandes liquidations d’objets. Ensuite on a parfait l’imparfait. On a décompacté l’antique tradition annuelle des vieilleries jetées au ruisseau l'an neuf, devenue soumise à lunaison et bientôt à toute heure – on liquide même entre recyclages.

    Sur les vieux papiers se lisaient des phrases de toujours mais l’Organisation remplaça la lecture, la coutumière lecture du fantassin, latiniste ou pas, ou de la couturière, par la facultative option d’abord, puis déconseillée et bientôt suspecte voire plus récemment combattue par les usagers de stéroïdes et consorts – haine au lecteur par décret d'imam buté ou de surveillant de grand magase aux ordres des Tours d’illusion, haine à tout dépassement de format normé.

    Or, sur un vieux papier de nos jeunesses était recopiée la bribe de mots fugués : «été, rivière, amants dissimulés, toute une lune d’eau » et autres choses très inutiles au marché. Haine donc à rivière !

    Puis à la période des sacs noirs succéda celle de l’obligatoire blanchiment, et Nègres, comme on sait sujets à désordre, seraient contraints aussi de soumission aux immaculés sacs citoyens.  Mais sur une autre bande de papier postal j’avais noté que « toutes les circonstances essentielles à mon bonheur ne sont pas au pouvoir du pouvoir »…

     

    Bien nous en fasse : à la table d’amis qui n’est pas celle de bas moqueurs nous nous gaussons des sacs blancs de mascarade et duperie, raillons et persiflons à la mariole puis revenons aux bribes volées ça et là.

    Mes amis s’ébrouent à m’entendre narrer le Monsieur se couchant à Venise à l’aplomb du canal et s’érigeant le pic où l’ardente Ada, masseuse que voilà, en toute fin de séance se plante à devenir toupie de bon plaisir, et d’autres bribes à se garder aux jardins espérés...

    Ce qu’attendant narguons les haies refaites et surfaites à trouées interdites, végétal béton dissuadant tout oiseau - narguons les rideaux tirés, volets fermés, paupières baissées quoique surveillantes, des sinistres quartiers à sirènes signalant le moindre soupir de souffle étranger, narguons les sacs blancs alignée des riches plus morts que les morts, infoutus de se rappeler même le moindre temps lent de l’enfance aux bribes murmurant « je me souviens de mon enfance aux longs moments étirés sans rien d’autre à faire que rêvasser à des choses sans nom »…

    Le cheval magnifique n’entrera point dans le sac blanc. Lorsque là-haut galope l’orage il y a panique sur les plateaux des studios des Tours d’illusion – mais  que fait donc la police si le temps déroge au sac blanc de la météo scientifique ? Haine à toute pluie imprévue sur les fusains !

    Cependant quelques bribes n’en finiront jamais, aux prolongations des lenteurs bienfaisantes, de nous prémunir haut et bas contre ce froid…

     

     

    77. Le désert encombré

    Désobéir est une discipline qui engage et le plus tôt sera le mieux. Par désobéir nous entendons : défaire le lien qui nous empêche de nous tisser librement.

    Le tissage est subversif à l’heure de la masse et du monocorde. La broderie suppose un refus du tout-à-l’usine et cela aussi requiert une opposition de départ. La ciselure exige pareillement, de même que le tréfilage de l’araignée humaine aux acrobatiques entreprises des premières érections de tours de bois. Le patient repérage de tous les savoirs tricotés relève de l’amour artiste. L’observation vaut d’ailleurs pour certains tags et autre palimpsestes muraux de conception récente. Cependant : méfiance envers toute adulation publique à la cupide manière des services sponsors des Tours d’illusion surcotant le moindre glaviot minimaliste. Très très très difficile doit rester l’Art et désencombré son désert.

    L’encombrement du désert par surcroît d’objets à jeter est une donnée à considérer n’était-ce que pour sa seule gouverne au vu de l’immensité de la chose. Immense et peut-être incommensurable de notre vivant en l’état actuel des recherches. Les grands magases n’en sont que piètres reflets : le désastre doit être constaté à hauteur de drone à large spectre géographique. - vortex et dévaloir.

    La vision panoptique d’un Gulliver à Lilliput sera-t-elle, en vue des nouveaux tissages, d’un usage approprié ? Tout sera, comme toujours, question de style, étant entendu que le Poète seul trouve le mot qui le troue, et qu’ensuite seulement philosophes et bienveillants tyrannicides, neurologistes et soignantes, enfin quoi tout le monde et chacun y va de son pas après l’autre. Ce qui est sûr, une fois encore, étant que rien ne sera relié qui n’ait préalablement été délié. Asociale est la jouissance et seul je pense origine et rencontre avant de vivre celle-ci et de redéfinir celle-là par le geste à tout coup inattendu mais surexact.

    L’encombrement est dilatoire et la stupidité gagne : mathématique spéciale de l’Espèce. L’hostie est en manque de langue et tout désir succombe à la seule évocation du surnombre.

     

    Trop d’images, trop de paquebots à croisières, trop d’interdits levés pour rien ou rétablis à faux, trop de déchets recyclés dans les galeries sans fond, trop de files d’attente dans les caves et sur les toits des musées hagards, trop de mots au best-seller de Gobi, trop de faim du manque dans l’anorexie exponentielle, trop de peur de ne pas manquer et trop de vide dans le trop-plein.

    La poésie de plates-bandes à dorlotes suaves encombre,  et la sit-com de toute dégaine abrutira les ouailles connectées, obéissantes par agglutinement morose et délectation vautrée, quand l’heure des jardins espérés est à l’allègre rebond des pêches à panier d’osier et passages vers l’Inde par les marigots de Macondo.  

    Donnez-moi de contenir tous les sons, disait le Poète, puis : Qu’en est-il maintenant de vos jeux de Bourse ? en souriant ailleurs de reconnaître,là-bas, le vieux visage de la mère d’enfants nombreux…

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    78. Violoncelles

    Pour autant nous ne nous serons jamais vraiment éloignés des gens, même à distance. De fait la solitude ne nous était imposée que par l’exigence disciplinaire de l’Art, qui a par ailleurs permis la rencontre de Maisie et Melchior, tous deux candidats au concours très très très difficile de Malmö.

    La vie des gens passe en effet, parfois, par Malmö. Les cheveux de Maisie n’étaient pas d’un blond tout à fait vénitien, mais disons plutôt :auburn. En tout cas c’est l’adjectif que Melchior finit par trouver après que, pensif, il eut longuement regardé Maisie au sortir de sa première épreuve, quand ils sont allés se balader, d’abord au Kungsparken dont ils ont trouvé la grotte romantique à leur goût, puis au Folkets Park. 

    On dit que la musique adoucit les mœurs, et la mère de Maisie se raccrochait à cette pensée en se rappelant les infidélités et la violence de Randolph, avant leur séparation, mais un Stradivarius mal joué peut aussi vous taper sur les nerfs et vous rendre agressif, limite tueur, dès la fin d’un concert ou même pendant si ça se trouve, ou parfois aussi aiguiser les sens ou encore incliner à la mélancolie, mais à Malmö il en fut un peu autrement.

    Maisie et Melchior s’émerveillèrent d’abord de se découvrir des prénoms si romanesques alors que les gens de leur âge, à l’époque, ne donnaient à leurs enfants que du Kelly ou du Kevin. Puis ils s’aimèrent par la peau.

    On renifle à n’en plus finir, aux Tours d’illusion, le préjugé moral selon lequel l’amour par la peau ne serait que futile glissade et coups de queues dans l’eau sotte, mais c'est ne rien savoir des longs profonds messages de la caresse aux ondes diffusées en surface et tout partout.

    Ainsi Maisie et Melchior sont-ils et demeurent, bien passée la quarantaine, de ces amants vibratiles incapables absolument de se frotter à d’autres peaux qu'à la leur seule, odorante et douce au palper et même « à l’oreille » puisque partout chez eux la musique affleure, surtout à leurs hanches nues qui ont le même arrondi que leurs deux violoncelles – l’image paraît un peu kitsch mais non moins juste et fidèle à leurs sentiments et sensations assortis.    

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    80. Le dire du délire délivre

    On ne se rappelle pas le premier saut, le premier mot, ni jamais on ne saura le dernier mot du dernier saut. Entre deux on tâtonne, plus bête que les bêtes, mais tel est le lot: le gros lot de toute bête pensante, et ses premiers maux, de cris en écrits, ont formé des figures que l’on déchiffre à tâtons ; on tâchera de se rappeler ce qu’elles ont tracé aux murs de la cité engloutie ou ce qu’il en reste dans les cendres de Back Ground Zero – ou encore ce qu’elles pourraient révéler dans un prochain délire.

    Les humeurs de la mer salent encore les lèvres de ma mémoire rampante tandis que je rêve entre deux songes.

    Un mouvement imperceptible et tourbillonnant se perçoit à la surface des eaux qu’on ne saurait dire premières, d’avant ou d’après la chronologie ou, si c’était un film : d’après le générique de départ ou d’avant le final cut.

    Aux étages d’élite des Tours d’illusion, les derniers maîtres  de cérémonie, filmés pour laMontée des Marches, n’en finissent pas de citer le Penseur stipendié des services Croisières et Stretching, qui cite lui-même les écrits de ses prédécesseurs d’académie acropolée. 

     À l’heure aux doigts de rose on constate, dans le bleu de le recherche, qu’il y a théorique possibilité de massive, mieux : totale destruction dans le processus d’accélération des particules, par erreur intrinsèque et pour ainsi dire programmée dans l’éventuel trou noir de l’imprévisible.

    La sensation  est perçue par tout apprenti dauphin en caleçon de coton ou mieux : en sa nudité adamantine, quand sa pénétration toupille et creuse l’eau verticale direction le noyau de tout d’où tout sourd et se soude à particules : que tout pourrait foirer en noyade par éclatement de branchies sous effet de masse océane. Martelante mécanique en somme...

    Mais en physique circulaire maintenant : il est envisageable, il eût été, ou l’éventualité subsiste que, par les collisions de particules tamponneuses accélérées dans le Large Hadorn Collider se forme un avalement de tout aval de vallée ravalant ses valeurs et se révulsant à pétufle univeselle, du presque tout au moins que rien, jusqu’à bille sans joueurs – à toton sans nib d’enfant.

    Pure imagination d’un Little Nemo peut-être stressant en l’absence d’un père Nobel trop souvent absent ? Non pas que : l’image d’involution perdure de la nuit des temps aux dévers de toute conjecture à venir. Bille en tête on ne s’affranchira pas comme ça des vacillements intranquilles, mais le délire délivre.

    La superposition simultanéiste des images peut dégager aussi quelque chose dans l’aléatoire, pourtant le délire dilué ressemble trop aux produits imités des Tours d’illusion pour ne pas inciter à défiance, tout au contraire de l’arrêt sur image, zoom et grand angle sur la jatte de lait de la petite fermière Délie à l’immémorial mouvement giratoire de la baratte.

    On ignore tout de l’originel branle de tout ça, taxé de Big Bang, et l’innommé reste innommable sauf à clabauder scientiste ou créationniste criseux, mais le geste délié de Délie, la beauté du geste de Délie, la troublante beauté de Délie remuant le lait d’humaine tendresse, l’émouvante beauté de Délie touillant et faisant toupiller le séminal breuvage du monde relève du même mouvement que le toton de l’enfant.

    Délie est toute à son geste, comme l’attention de l’enfant suspendue au mouvement du toton, et la geste du jeu nous inclut.

     Le pari de pallier la confusion n’est pas vain : ce serait de clarifier la donnée en déroutant et déboutant toute répétition réflexe à la Pavlov New Age – la Quête bidon prônée aux rayons développement perso des Tours d’illusion, ou comment tourner en rond.

    Or l’enfant au toton figure la concentration rêveuse par excellence. L’exercice périsphérique viendra plus tard aux vieux ados virtuoses du lâcher-prise, ce qu’attendant on ramasse les chers débris de siècles de sages savoirs au fond des cours d’illusion bivalente, fauteuse ou féconde.

    S’ajoutant à cela que la nautilation joyeuse de Little Nemo n’est qu’une suite de variations en cercles concentriques, par les mers célestes, sur le thème du tourtour où précellent la douce Délie et l’enfant derviche. Cette figure de l’exercice pourrait d'ailleurs se rapporter, s’il s’agit de pacifier les esprits, à la relance pérenne de l’Akademia Platonos, tout idéalisme comateux dépassé, où rebondiraient, lâchés comme au premier saut dans les mots, de tout nouveaux objets tournés à merveille.

    Bref, le tourneur de mots n’est pas à considérer comme un faiseur de discours. Seule la musique de sa présence, comme le ronflement de saintes toupies des derviches psalmodiant de concert, comme celle de l’enfant au toton ou celle de Délie, nous délivre.

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    81. Lésions et liaisons

    Il s’agit maintenant, au rythme fatigué, de recoller des ailes.

    Les battements rituels n’ont pas été dénaturés dans tous les villages ni toutes les rues de la ville-monde où à mains nues se livrent encore de bonnes bagarres des airs du ciel et de la mer. Il s’agit de relancer les fières transes.

    Les agitations du Panier, au vortex criard des Tours d’illusion, ne sont en rien comparables avec  les grandes ressaisies vitales échappant à toute machinerie binaire.

    La brutalité du fracas financier et de ce qui s’ensuit reste à  dire. De fait, le blindage devient la basique disposition à prendre avant toute amorce de résistance au formatage des Tours d’illusion, tant par le verbe qu’au modulé des défenses  douces et très variées.

    Mais d’ailleurs avons-nous la moindre idée de ce que sont les vraies lésions ? À quel moment la seigneurie hospitalière s’est-elle fait trahir par les méfiants et les défiants ? À quel moment celui-ci a-t-il refusé toute place à celui-là ? Qui a dit qu’on ne s’élèverait jamais seul sans risque d’être abattu ?

    Telles sont quelques questions dont les sables millénaires ont peut-être entendu  les échos de chameliers pères en  descendants établis aux Horizons Barbecue  où tout s’oublie plus ou moins dans la confusion des boutiques.

    Se blinder n’est pas revenir aux yourtes non plus qu’au stress du grand Dieu tribal fauteur de prochains édits mortels et autres maisons à verrous. 

    Plutôt disons: se décontracter, faire douce figure à la famille élastique, ne plus donner le moindre argument au papier tabloïd ni aux feux de l’envie, enfin détendre l’atmosphère et penser liaisons.

    Le statut d’oligarque suffit au soupçon d’opprobre. Tout oligarque sera désormais suspect, autant que tout magnat de l’industrie narcotique ou dommageable aux besoins vivriers. L’histoire des essors se réduira-t-elle de plus en plus à la chronique des rapines et des simulacres ? Là-bas aux croisières le Penseur stipendié des Tours d’illusion prône le détachement, mais comment ne pas voir qu’il ne croit qu’au gain en psalmodiant aux vagues:  détachons-nous des boutiques…

    Les Tours d’illusion ont désormais vue sur le sable et les boutiques depuis la délocalisation des désirs et saveurs en zones arides à forte teneur d’or noir. Le palace de l’émir se fait accueillant aux plasticiens et aux gérants d’éthique qu’il loge dans de considérables suites.Au matin il leur fait voir ses faucons et ses courtisanes.

    Cependant lancine un peu partout la question des comparaisons.

    Comment ne pas penser que vous pourriez  être l’hôte demain de l’émir ? Comment ne pas constater que le défilé de mode de Vegas tournera demain la tête aux boutiques ? Comment ne pas ramper d'envie à l'unisson de tous ? 

    Or donc, tout deviendra boutique si vous ne cessez  à l’instant de vous comparer à  ce n’importe qui faisant n’importe quoi pour en être. Dites-vous alors que n’en êtes pas. Dites-vous que vous n’y êtes pour qui que ce soit. Quant à moi je vous dis que vous êtes incomparable et que c’est pourquoi je m’aime de vous aimer comme personne.

     

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    82. Recherche d’une clairière

    Il ne fait aucun doute que la pensée artiste désagglutine, et ce peut être une voie, à mes yeux la plus naturelle, mais il y a nature et nature, et la fièvre de comparaison menace.

    Qui traverse le chaos des boutiques sans cesser de chantonner à l’oiseleur a des chances d’accéder à son rendez-vous, mais il est loisible aussi de s’arrêter un peu partout en constant état de détachement serein, chacun alors concentré sur le tourtour du toton.

    Nombre d’actuels boutiquiers  tenant toupies à leurs rayons l’ignorent : que le toton est initiatique et chiffré. Ceci dit juste en passant tant l’ésotérisme est peu naturel à la pensée artiste, mais le fait est que la quête de l’étymon participe à celle des clairières virtuelles.

    L’évidence du malheur attisé par la comparaison, et du chemin de proie qui s’ouvre aussitôt, et du chemin de croix des envieux à la seule évocation nerveuse des boutiques, s’impose naturellement à la pensée artiste  qui séculairement prône le regard tranquille à cet égard, et douce patience.

    Telle mère du monde murmure à son enfant qu’il est unique, et tout d’une simple éducation villageoise découle de cette aristocratique considération, tissant un royaume de bienveillance à la fois naturelle et surnaturelle, au dam de toute guerre tribale ou mondiale à venir comme toujours.

    La nature naturelle est équitable à sa façon en offrant le faon gracile à la panthère affamée, étant établi par contrat que toute panthère est à redouter de toute créature de moindre force en vertu du Règlement de jongle.

    Or la loi des boutiques est d’une autre nature, imprévisible et retorse, de même que le penchant aléatoire à rapine et autres spéculations ou produits structurés.

    Le chaos des boutiques est devenu le champ de bataille de l’impatience enviarde, et voici que des milliards d’écrans bavent le même inassouvissement de fric ou de spasmes défiant la pensée artiste.

    Une fois encore, pourtant, l’échappée libre est envisageable à qui y aspire fort, proche ou prochaine à tout le moins pour qui fait effort d’un premier déclic, imperceptible mouvement latéral, mouvement de délicate réserve, mouvement ensuite de plus net rejet.

    On ne cessera pour autant de se faire des cadeaux. Mieux : on multipliera à l’expansive la donnée du don gratos.

    Mais la fièvre des boutiques n’est pas cadeau, L’hystérie conso n’est qu’avide précipitation d’agglutinés dont l’assouvissement creusera d’autant la faim de plus et toujours plus de conso. Ainsi la faim des repus fait-elle insulte aux vrais affamés.

    Les boutiques ont investi les sahels macadamisés au mépris des affamés, et déjà les écrans des  croisières projettent en boucle, dans chaque cabine sécurisée et aux abords des luxueuses cafètes, les images numérisées des vrais affamés propices à la stimulation des petites faims de fin de matinée ou des soupers priés.

    Quant aux clairières, elles nous attendent un peu partout, même aux Tours d’illusions on en cueille des reflets de reflets, même au plus agglutiné des croisières on en perçoit des allusions d’alluvions scintillants,  même au plus opaque des écrans elles traluisent.

    On dirait alors : attente de soi, projet de soi, promesse de soi  - on dirait ça par initiale impulsion au déclic.

    La clairière est un vœu dont la seule évocation, dans le plus agglutiné foutoir, éclaire la pensée artiste, à laquelle tout un chacun est passible d’accéder sur simple déclic.

    Un simple déclic et vous cessez de penser boutiques. Ensuite seulement se préciseront les itinérances aux clairières.      

     

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    83. Toutes les fois

    Il reste très souhaitable que les fois charbonnières continuent de nicher dans les âmes enfantines ou redevenues candides au grand âge de discrète lumière.

    La vie discrète reste assez généralement conseillée, tout à l’opposé des vociférations des salaloufs et autres torturés torturants du fondamental.

    La soumission vociférante à la lettre fondamentale est LE fantasme fauteur de guerre, à multiples contrefaçons et facette, incitant à crispations massacrantes ou, tout à l’opposé, à méfiance et défiance des discrets.

    Toutes les fois bonnes excluent l’exclusive.

    Les jeunes dieux sont souvent trop boucs, mais la lettre du Père terrible manque d’air. Or il incombe aux discrets des jardins espérés de l’aérer en douce une bonne fois.

    Le Triple Père écrase en effet les fils qui en modélisent de vindicatifs super-héros de pacotille explosive, histoire d’en remontrer au vieil archonte dévoreur de colombes. Ainsi les semeurs de mort de toute croisade djihadiste ne font-ils que relancer la tempête des pontifes semeurs d’’inquisitoriales étripées, à quoi s’oppose orbitalement la foi candide de l’enfant au toton et de ses potes tourniquant hip-hop.

    Toutes les fois ne sont pas bonnes. Sous le voile noir et les noires pilosités et les noires robes de la frilosité morale à bûchers et kalaches couve le même feu glacial de la haine prétendue sainte, à l’opposite de toute foi discrète.

    À fleur de narines  nous la sentons monter, cette sale haine des violents à cartouches et grenades prétendues saintes prêts à se faire sauter le caisson pour dernier mot fondamental. Honte alors à la Mosquée de ne pas tancer les traîtres à la foi bonne, honte à tout oecumène de ne point renoncer à l’inquisition, vergogne à toute trahison de foi bonne à paille d’or dans le gâchis mondial.

    Quant à l’enfant, nous ne le flatterons jamais pour autant en dodelinante nitouche, mais respections du moins son ingénue, inflexible incorruptibilité.

    L’enfant qui en a bavé sait des choses, plus que le dorloté. Dépositaire est-il, et en cela pareil à la mère douloureuse ou aux père discrets, d’un secret dont la seule foi bonne rend la lumière d’aube ou l’ultime caresse crépusculaire des enfants dans leur centaine.

    Les fois charbonnières ne pèsent que le poids de leurs ailes. En vol elles rappellent les migrations d’anges de lieux en lieux nécessiteux, et délicieux reste leur parfum volatil à nos tendres narines d'enfants demeurés.

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    84. Magma

    Certains jours  cependant, et plus encore certaines années de nuit, l’indescriptible désordre de l’atelier de l’Artiste en pleine activité perceptive (en apparence il ne foutait rien) confinait au chaos originel ou peut-être téléologal, au tohu-bohu d’avant le premier temps ou à l’ultime universelle gadoue des îles de déchets flottants.

    Les années de nuit, tantôt qualifiées de suie et tantôt de cendre, avaient laissé à l'âme du monde une lésion sans liaison quelconque avec quoi que ce soit de dicible.

    L’Artiste avait écrit dans  ses carnets :« D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

    Sur quoi l’Artiste avait pris sur lui de vivre le chaos, comme un coma pour seule issue à dépasser.

    Rarissime est le véritable optimisme métasphérique, mais cette espèce de vive fleur, et bien distincte, finement aquarellée, ciselée comme un style, vibrante dans la fine brise, subtile comme un rayon traversant les épaisseurs, survivait bel et bien au cœur de l’âme incorporée de l’Artiste souriant au-dessus du cloaque de la ville-monde d’avant et d’après tous les noms.

    En finisse la nostalgie des débridées pulsionnelles à rites sacrés, pensait confusément l’Artiste en se fouaillant l’entraille au tréfonds de sa reptilienne rêverie ponctuée de crénoms. Baste de  la crénom de tournante obsessionnelle et combien palpable aux noyades enivrées, pensait confusément l’Artiste tout pantelant au bord des vases de mémoire antérieure ou prochaine dans la nuit remuante. Lors, la fluence entêtante participe encore des simulacres entretenus aux Tours d’illusion, pensait artistement l’Artiste dont le mouvement de rompre, de briser, de se déchaîner s’annonçait - et le mouvement de se tirer lui-même par les cheveux comme le Baron fameux s’extirpant solo de la mare, en mal de repartance.

    À toute repartance il y a joie de juvénilité retrouvée. Tout rebond des fosses amères est appel  d’air. Le domino des humeurs bonnes s’engrène alors lui-même en cliquetis d’alertes claquettes, et tout se relève pour les relevailles des stylos et pinceaux.

    L’abrutissement répétitif sévit aux Tours d’illusions mais le lièvre libertaire se carapate entre théocrates et autres tyrans fonctionnels, prouvant par la fugue à petits bonds futés, souples esquives, artistes pensées slalomées, que rien n’est à jamais verrou qu’aux obtuses mentalités et que l’entassement hagard n’est plus fatalité.

    Fleur de lait dans la nuit de la ville-monde. Comme une étincelle d’encre au tréfonds de parole. Comme une impatience de s'adonner.  

     

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    85. Projets d’osier

    Jamais ils ne répéteront assez de quel bon conseil furent alors les forestiers et les fruitières, entre tant d’autres surveillantes et surveillants des justes lignes et visées au fil à plomb.

    L’homme en bleu représente par excellence l’ouvrière fidélité à variantes aérées, et la femme en bleu qu’on cite de plus en plus au premier front pour courtoisie ou motif de contradiction théologique.

    L’entretien des jardins espérés ne manquera de recourir aux maintenances selon l’esprit des vaillants syndicalismes et autres surveillances d’écosystèmes de jadis et naguère. Les sourcilleuses surveillances souhaitées n’ont pas à relancer les punitions forcées d’antan – tout reste à réinventer.

    Or les financiers et banqueroutiers dressés à se croire LA référence aux Tours d’illusion, déchanteront : cela ne fait pas un pli et nous réjouit rien que de le souhaiter.

    La casquette bleue, quant à elle ne sera plus l’alibi des vampires de puissance déguisée. Il ne sera plus question que de compétence non piratée. Des savoirs de la vannerie aux secrets des facteurs d’orgues, il y aura simplement repérage des sapiences, ou comment tréfiler la câblerie numérique sur canevas renouant les   nobles fils de l’osier millénaire – et tous les chantiers seront suspendus, cela va sans dire, le temps que nicheront les oiseaux dans les zones cadastrées par le nouvel ordinateur zoophile.

    Il y a une vraie beauté de l’œuvre accomplie fine finement solo ou en brigades multilingues rappelant les premiers acrobates des grands barrages ou des ville flottantes et autres longs vaisseaux photophores.

    Des prochaines migrations sont annoncées, mais c’est au là-bas aussi qu’on serait inspiré de se liguer plus virulemment anti-rapine. Les villages n’ont-ils plus rien à enseigner après les dévastations ? Comment rétablir confiance et rigueur ? Comment rendront-ils sa couronne à leur mère  l’Afrique spoliée par les spéculants et autres instigateurs de soumission démissionnaire ?

    Mais baste avec ça : la mélancolie ne saurait paralyser les éoliennes au lever de nouveaux souffles.

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    86. Exercices

    Léo et Léa ont cessé de le faire depuis quelques temps, mais ni l’un ni l’autre ne se rappelle quand.

    Léa dit que ce n’est pas grave. Léo pense à peu près la même chose sans en être sûr, et d’ailleurs qu’est-ce qui n’est pas grave : ne plus le faire ou ne pas se rappeler quand on l’a fait pour la dernière fois ?

    Léo se demande parfois si les types de son âge qu’il connaît penseraient la même chose : que ce n’est pas grave ?

    Léa en a parlé à ses trois filles et a été tentée d'y revenir avec ses rare amies vraiment complices, puis elle a laissé tomber.

    Léo et Léa n’en ont pas non plus parlé jusqu’à ce soir, sans cesser d’y penser pour autant, chacun à sa façon.

    Léa y a pensé en parodiant au pianola tout ce qu’elle sait du bout des doigts du répertoire des claviers séculaires, entre clavecins et grandes orgues, murmurant de temps à autre les paroles d’une chanson leste sur ce fond plus corseté, forte d’une vie de leçons à domicile qui lui ont fait driller tous les âges et des caves à jazz au galetas vétustes; et jamais rien n’a fatigué son oreille absolue : au contraire elle entendrait encore des Indiens danser sur la terre battue à deux océans de là, et pas le moindre préjugé de société chez elle non plus, avérée open-minded quoique n’ayant aimé que Léo depuis qu’elle a découvert ses dessins et les mains qui les concevaient à voltige.

    Quant à Léo, justement, n’ayant été jaloux lui-même qu’à la platonique d’un certain peintre amstellodamois qu’il appelle son dieu et son maître démon à sanguine et fusain, il n’y aura pensé qu’en recommençant de dessiner après  avoir cessé de fumer et repris le franc-boire.

    Au demeurant, faire ou ne pas faire cela n’est en rien la question qui les occupe au plus dense de ces jours zigzagués où l’immensité diverse les mobilise en joie et autant d’exercices de présence, outre qu’à bientôt l’âge des vénérables à la Van Rijn, disons encore quelque lustres, l’expertise de la vie ordinaire suppose l’acceptation anticipée des parcours apaisés, à l’abri des haies riveraines et des hystéries  autoroutières.

    Quand ils se rencontrent à la supérette des Horizons Barbecue, Léa et Léo pourraient demander à Marie et Melchior s’ils le font encore, et pourtant non: ce n’est même pas qu’ils l’oublient, mais  se plier à ces conformités strictement fagotées par les formateurs attitrés des Tours d’illusion leur semble au-dessous de leurs vols croisés – ainsi s’invitent-ils plutôt à se retrouver un de ces quatre pour boire un coup…

      

    87. À discrétion

    L’obligation de réserve va de soi chez les gens qui n’ont pas vocation d’estrade : de patience et de porosité sensible sans débouchés aux tabloïds. Au reste le terme d’obligation prête à malentendu chez les obsédés du se-croire-libre, alors disons plutôt : l’intime acceptation non résignée de non-participation aux perfos des Tours d’illusion.

    Il fallait et même, à remonter le siècle et le précédent : il eût fallu, puis il faudra encore et encore, ce qu’attendant il faut résolument, il faut absolument repartir au grand là-bas d’ici et maintenant à l’écoute de tous les jadis.

    Le terme d’utopie fut longtemps et reste et restera produit adjuvant de gargarisme aux usages mémoriels de rébellions rangées et classifiées vieux dossiers. Tous aux partis flagadas se recentrent cloqués de médailles à libres stabulations et autres jardins acclimatés. Sous effigie de Révolution se diluent les affluents édulcorés des instances Gastro & Déco du département Télé-Achat des Tours d’illusion.

    Alors se précise la distinction non fantasmée entre normaux et normés, animaux de compagnie ou restés en l’ensauvagerie reine,  et futurs déchets carnés.

    Passés le mépris et la tristesse, une pensée inconnue est encore possible et rebondit un peu partout, ou presque.

    Le tout-est-perdu-ou-presque est ainsi devenu le fondement plus ou moins occulte, en tout cas : discret, d’un nouvel archipel de pensée encore inconnue quoique redevable infiniment au jadis et naguère.

    Les gens se font, comme ils se sont fait de tout temps, et se feront encore et encore, des signes.

    À l’instant même, en effet, le sémaphore de connivence clique et clignote un peu partout de lieues en lieues entre vivants vibrants et leurs proches et lointains.

    La reconnaissance des visages fut la durable affaire des quêtes et requêtes de Léo à tous les étages de la commune présence, de l’enfant tout neuf à la très très vieille peau à rides boucanées façon parchemin.

    Léo est à lui seul un dramatis personae, le père virtuel et le fils et le saint esprit et l’amant et l’ami de Léa qui est pour sa part sa moitié virtuelle et son amie amante, mère de leurs trois filles, l’un de l’autre l’écho musical et chair de leur chair  continuée à féminines parlotes au front de scène du théâtre de la ville-monde.

    Tout cela cependant mine de rien, dans l’orbe de la vie paisible des rêveurs - tout cela promenade au jardin.   

     

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    88. De visu

    Nous pouvons regarder plus attentivement les visages, yes we can, et nous le ferons, nous l’avons fait, nous le faisons à l’instant. Ils vous ont dit que vous n’entreriez que sous condition aux étages vectoriels des Tours d’illusion, mais ça vous fait une belle jambe : de fait, regarder les visages  n’a rien à voir avec leurs masques.

    Rien n’est droit dans les visages de Léa et Léo. Le regard à moments fixes de l’enfant au toton pourrait faire penser que la géométrie de ses expressions connaît la droite de laser, mais non : l’épée dans l'eau bifurque et si l’enfant voit le toton se figer en verticale c’est qu’il va ciller tout soudain à sa chute et lire sur son écran neuronal : GAME OVER.

    Dire que la droite est le plus court chemin entre deux points est un slogan rebattu de gauche et de droite qui n’a rien à dévisager sauf aux incidences de miroirs sphériques  où les nuques et les dos se mettraient à livrer d’éventuels éléments d’éventuels aveux non-dits.

    Or l’éventuelle probabilité d’hypothétiques aveux n’a pas qu’un visage, alors que le tien n’est d’aucun autre, que cependant tu ne vois pas.

    La fausse parole du miroir est d’ailleurs toute là : qu’il ne tire entre ton reflet et toi que des droites d’apparence formant barreaux et cage, l’erreur de Narcisse se rectifiant elle aussi au bifurqué de l’eau croupie  qui lui révèle là-bas sa véritable gueule d’ange vicié. Ainsi n’y a t-il que l’autre à regarder pour se voir soi.

    Les dessins du visage de Léa regardée par Léo sont ce qu’il pouvait faire de mieux vu que le tendre infléchit à tout coup tout effet virtuose ou tentation de traits tirés au compas. Le style flèche lente serait un résultat, s’est dit Léo en concluant plus tard à l’osmose confucéenne.

    En outre, le plus opérant en la matière serait l’abandon vigile: Tess et Léa sont le plus naturellement adonnées à l’abandon, et Melchior à la rigueur élastique du ferme bambou, avec de parentes déductions, comme quoi le style est une hydre à mille têtes chercheuses que la lame droite aurait beau couper : tout repousse à fleur de mémoire.

    Au regard des visages, le Philosophe inconnu convient de cela que tout impossible que nous semblions nous sommes là et que c’est de là qu’il faut remonter et descendre, étant observé qu’être là signifie l’avoir été dès l’œuf ou de sûrement bien avant alors que battements et mélodies attestent d’autres séquences à venir.

    Quant aux visages d’en bas ils n’ont rien à raconter que des histoires touchant à l’Espèce spéciale, a pressenti Léo dès ses premiers dessinages d’académie aux modèles dévoilés ne montrant rien que courbes ou volumes, touffes ou pendentifs sexuels,  sans la moindre ombre de secret.

    On pourrait relever en passant que Van Rijn a tout dit à propos des visages, mais ni Léa et Léo, ni le Philosophe inconnu non plus que l’Artiste, entre million d’autres, ne sauraient se contenter d’une seule et unique série de révélations.

    Au vrai la révélation de toute Face, dite sainte ou divinement profane, n’en finit pas d’avérer la phénoménale diversité des visages dans le vortex apparemment affolant des multiples.

    Ces visages  alors, rapportés à l’unicité dénombrée, seraient plus que des mandalas de contemplation à formes et formules reproductibles : autant de personnels paysages uniques au monde à parcourir en ne cessant d’y camper et de les vivre au plus intime de son ciel secret.

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    89. Rebondissements annoncés

    Retenir l’attention peut se formater selon de nouvelles règles narratives à vrai dire vieilles comme le monde, dès les serial tellers sous leur arbre de griots, y compris les effets de zoom ou de fondus enchaînées et de coupes à inserts de pubs - mais le job vaut mieux que ça.

    Les séries à rebonds prolifèrent mais le Poète fera comme toujours dans l’inouï : du vrai jamais vu ni reproduit par servile imitation, cependant le pillage et le montage n’en seront pas moins de la fête sans notes en bas de pages pour autant, tout en malice où depuis tout temps excellent les collègues de partout dans la postérité d’Afrique noire et de Chine jaune ou des chamanismes des quatre vents que purifient le feu et la dive.

    Certains poètes plus récents restent insolubles, et la descendance est à saluer en ses bribes.

    Au petit bonheur et à l’instant, ainsi, telles bribes de l’un d’eux se reforment à fleur de mémoire en colliers de vocables et constellations phoniques ou sémantiques, à tagadams rythmés ou slamés selon les âges et quartiers, tous se trouvant conviés aux écoutes modulables.

    Tels Cantos se diffusent alors par les galeries ascendantes de quelle tour penchée aux échos tréfilés par les voltes de marbre, et nul ne se risquera sans ridicule à décrypter ce free jazz bartoqué où il est divulgué que les médiuvaliens se carment à vue d’oeil, vu que tout se passe en diachronie entre paupière et pommette, dans la pulpe parlée savoureuse à l’oreille.  

    Que la feuille de route soit de sang n’est pas vérité de tout à l’heure ni d’hier ni des siècles antérieurs numérotés de royaumes en royaumes combattants : elle est pour ainsi dire inscrite à l’oral dans les savanes d’avant les grottes, bien avant le Caïn jaloux fondateur de ville, avant Nemrod jetant la première Tour, avant l’on ne sait quoi de très initial dont un fouillis de nouveaux chiffres ne dit rien.

    Des rebonds des très ultérieurs divans viennois le délire ovoïde spécule sur le zygote et la blastula dans la zona pellicide, et l’on ressasse que tel le saumon la troupe utérine remonte de l’océan à la source, et que la mère pousse au crime et que le père succombe, mais là encore le Poète oppose à ces convenances sectaires le fait naturel que le pétale ne cherche pas d’argument à l'heure étreinte de l’orange non pelée sur fond indigo du soleil couchant grand couturier, peu après que le jeune lézard eut étiré ses taches de léopard parmi les herbes tranchantes à chercher le vert moucheron plus petit que fourmi…

    De fourmi en Grande Ourse rebondit ainsi le regard apparié. Or plus que fortuite complicité, osons y voir désir non encore spolié de nouvelles alliances.

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    90. Explorer 2026

    La confusion régna tant que domina le micmac combiné de l’hémisphère gauche et des prétendues lois du marché, double instance de prétendue régulation programmatique fauteuse d’Ordre apparent aux Tours d’illusion.

    Tous les matins les mêmes billions processionnaires affluaient en sans-visages à costards et calculettes, et le soir les baise-en-ville allaient à hue et à dia les je-me-retiens bien ou mal consentants, tous programmées binaire au multimédiatique tagadam.

    Tous pourtant, ou pas mal de ceux-là qu’on disait minable minorité de moindre mérite aux étages suprêmes des Tours d’illusion, non pas tous donc mais belle majorité muette non chiffrée à l’écoute en douce  de l’hémisphère musique à tissages, souffraient sourdement du remords de ne point assez remordre à la vie ainsi messagée à mélodies.

    Les retours firent illusion quelque temps. L’ecclésiale effusion reformatée à vue de masse et piétinements aux pelouses prétendues conviviales, les vociférations plus ou moins exorcistes, les agenouillements coordonnés aux variables spéculatives et boursières, la confusion du musical et du chéquier, la confusion du tripla et de la montée aux cieux par escalators lénifiés, la confusion du Raisonnable et  des neutrons affolés – tout cela fit quelque temps fortune apparente au pourtour de la zone prétendue sacrée et proclamée Ground Zero à l’unilatérale du prétendu bien de tous.

    Ainsi les énergies se dispersèrent-elles terriblement malgré les flux automatisés du présumé Système dont les prétendues lois portaient elles-mêmes à confusion sans que nul n’en tire le moindre début de théorie ou simple désir de réparation sauf quelques-uns, disons : quelques billions de quelques-uns dont le Penseur artiste, dit aussi le Philosophe inconnu selon les pays et les avatars, ou encore le candide Explorer.

    Le culte de quelques-uns n’aura cependant plus cours selon les formes obsolètes évidemment. Explorer 2026 n’est même pas un programme personnel métabolisé : c’est un tour d’esprit, on dirait presque : un esprit fait main.

    La dégringolade de l’esprit de recherche au rang des soucis digestifs et domestiques fut à la fois un symptôme et un appel.

    Les nobles chercheurs de l’inutile, les scrutateurs de particules et d’ondulations corpusculaires, les conteurs érudits en matière d’équations nuageuses utiles à la compréhension modélisée des flux de marées ou de déserts, les ascètes de la plus haute écoute sensible, les calligraphes-éclair et autres praticiens de l’éclaircie progressive, bref tous les adeptes de tous les âges et tous les genres aspirant à telle informulée explicitation de l’implicite se sentirent appelés au tournant d’une langue jamais parlée.

    Cependant il n’y eut pas semblance ostentatoire de dépouillement du vieil homme, au dam des bigoteries positives de récente apparition. Bien plus que de brûler soutanes ou calicots déicides, il s’agissait aussi bien de passer à d’autres exercices à vrai dire vieux comme ceux du premier Sage au foyer primal à pourtour de visages attentifs. 

    L’idée qu’il pût y avoir du nouveau sous le soleil du plus ancien savoir pratique avait de quoi faire pétuler tout esprit chagriné par la suie aux conduits célestes des chères superstitions de la nuit des temps, mais pas question de se répéter ou de radoter à la positive sans invention d’exercices éclairés a giorno, quitte à renoncer à un dimanche de la vie à prix cassé.

    Il y eut donc un tournant dans l’exploration des territoires de la Qualité. Ne pas devenir fou fut un thème d’exercice et une nouvelle façon de risquer sa vie. Tout un implicite nié  ou rejeté restait à requalifier: c’était l’évidence radieuse. D’anciens beaux gestes seraient peut-être à réitérer. Une phrase orpheline courait entre les êtres qui disait à peu près qu’on ne pouvait continuer comme ça, et des chaînes implicites  de mains formèrent d’explicites nouvelles liaisons. 

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    91. D’autres réparations

    D’aucuns se désolaient encore  qu’on ne pût manger deux fois la même salade, mais la fadeur des répétitions ne fut plus de mise que dans les sphères de l’épuisement de laSoul et du déficit de cran, autant dire : à tous les étages des Tours d’illusion.

    Or le cran et la Soul, naguère taxés de guenilles par les sicaires du présumé Système, figuraient bel et bien au nombre nombreux des Qualités réclamant prompte réparation peut-être.

    Je souligne le peut-être.

    Des visages, aussi, rappelant quelque chose relevant du même Ordre paléontologique, firent un peu partout leur apparition ou plus exactement : leur réapparition.

    Ainsi des visages de l’orphelin et de la veuve. Nous le disons et répétons tranquillement : les visages des femmes et des enfants d’abord, tels Mutter Courage et son Titus au toton plutôt que le Nouvel Homme ou le Consommateur Ultime, le Touriste de Masse ou l’Envoyée Spéciale – l’auréole d’enfance de Titus et l’émouvante beauté de Mamma mia, plus tous les visages vivants et vibrants de partout et de tout temps encore imparti.

    Dire que le visage n’existe pas relève d’un déni aussi mal barré peut-être que seriner à la mécanique que Dieu existe, nous disons bien et le répétons : peut-être.

    Les figures du Barbare et du Bâtard, de l’Envieux et de la Performeuse, racontent aussi, sans doute, partie du temps imparti, mais nous autres addicts de l’idée de réparation nous déplaçons les accents portés sur tout avatar de ressentiment et de soumission programmée à format.

    Préférons leur, dans l’esprit même éloigné des jardins espérés, l’extrémisme de la cage enjoignant à l’orchestre de ne plus jouer que de ce jamais entendu que seule la forêt  peut inspirer.   

    Tels seraient échappée ou palliatif aux mornes boucles de l’insignifiant mondialiste Télé-Achat.

    Démantibuler les formats ne revient pas à former de l’informe à nouvelle foison : la Qualité traluira, autant qu’il appert que vivre le simultané sans succomber au méli-mélange redevient possible ; que le cran et la Soul des billions de survivants prévalent par delà la collective hallucination qui leur a fait craindre, aux reflets des Tours d’illusion, le monstre  avide de son avidité.

     

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    92. De la nuit qui rôde

    Rien, mais rien n’étant pour le moment (ni sûrement à jamais) sûr, ce qui s’appelle sûr – mais sûr de sûr, le chercheur à tâtons peut-être donné, aux aubes de pluies acides qui ont l’air de soirs, autant que dans l’éclat blanc du Midi noir, pour modèle d’une humilité transitoire têtue à la dévotion de l’Objet.

    Faudrait-il pour autant renoncer au sommeil profond ou aux formes verbales des passés et du futur ignorées de certaines  tribus forestières enclavées au pur présent ? Cela se discute.

    Pourtant le lieu d’effondrement imprévisible, la clairière préservée de tout relent de ressentiment, la parole échappée en faufilant furet des parlotes, la forêt aux suggestions inouïes, la nuit de l’aveugle à baguette de sourcier – toutes pistes et d’autres seront Océanie douce à celui qui écoute l’intime point encore salopé.

    Une règle avisée serait alors de ne faire même impossiblement que son possible sans trahir cela qu’il y a simplement là : de si belles et bonnes figures, et les vaux et collines,  fruits et rivages - tous ces pays et ces mots.

    Ainsi Monsieur Paul peint-il sa pomme jusqu’en Chine ou au Japon à l’antique, par les jardins ou banquises et tout soudain. 

    Il y a donc continuité dans le désir d’éclaircie et ses patientes réalisations.

    Cependant il importe aussi que les visages et pays, lacs ou corons, Victoire ou Fuji vous regardent quand vous les voyez, et que vous le disiez si le don vous est donné de le dire.

    L’Objet se voit aux maisons tant qu’à l’arrière-pays: tuiles ou tavillons sur les charpentes, escaliers et mezzanines ou surplombs d’attiques , et semblablement dedans sur les tables : la pomme, le coing, la grappe, l’aiguière, le crâne de vanité ou la lampe.

    La lampe dans le noir est une main qui apaise.

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    93. Orbital DJ

    Le toucher musical s’épuise hélas au boucan binaire, mais cela aussi se répare aux heures accordées.

    Celles et ceux qui s’impatientent à réclamer formules à cartons n’auront droit qu’à trépidantes redites et c’est partout en rigoles de vidures d’eaux suintées des synthés.

    Aux platines cependant Orbital DJ confabule à l’attente fervente de la rose de personne, à l’écoute anticipée de l’aval du monde, au sampling de billions de bribes revenantes.

    Il a été dit, et il sera  répété qu’Arbos, lui aussi, se cabre en arbre et se dresse contre la pente et sans rompre cède au blues à fines ramures – Lady Night module alors détresse et douceur à fleur de Soul ardente.

    Voici donc relancée la composition soumise à la quadruple règle de l'harmonie et de la mélodie, du swing et du saut quantique vers couleurs et saveurs. La note sensible a longtemps cherché à se résoudre en tonique, et la voilà trouvée à l’œil d’abeille fruitant les nectars.

    L’exercice pourrait être dit but ou chemin, si l’on ne redoutait plus que jamais les formules et les badges.

    L’impro ne s’impose pas exclusive mais les plus allègres fusées en prouvent la légitime délirance sur fond de partitions non écrites mais non oubliées. Même amputé le torse d’Apollon réinvente le palper des muses.

     

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    94. À la légère

    Au  bonheur de Léo, Léa ne sait ni le poids de ses ailes ni ses frontières, juste adonnée à sa rêverie en forêt entre deux concerts persos.

    Léa constate, ou disons plus précisément : a constaté par les années, comme qui dirait : au fil du temps, ou encore : avec le temps, que tout s’allège, ou plutôt : que tout peut s’alléger avec le temps moyennant un rien de discipline en rêverie.

    En ville-monde la rêverie en forêt devient exercice d’allégeance aux moindres brises et rumeurs de cascades (verticales dans les conduites et rebondissant sous macadam et ballast) ou spectacles en surnombre de là-haut vers la rue et tout alentour en multiples transits.

    L’attention panoptique de la rêveuse éveillée est d’une haute teneur poreuse où rien ne pèse cependant. Tout est capté dans l’instant protégé: Léa voit la dame au petit chien et l’enfant curieux là-bas, ou Melchior lui faisant signe en garant son side-car, et déboulant les skaters acrobates qu’invective visiblement le voiturier de l’évangéliste dont elle ne capte que les bras agités, et les files subdivisées aux feux croisés, et les foules portées en houles vers les bureaux ou les restaus selon les heures -  immobile Léa perçoit à vue la rumeur d’en bas comme au dessous de la canopée les ramages ailés.   

    Au bois les yeux grands ouverts Léa voit ainsi la grande cataracte et le pavillon chinois, le jadis partout présent en lieu de monde d’avant le monde où Léo la rejoint en pensée, l’à deux lui plaisant mieux en somme – cela aussi le Temps le lui a appris.

     Mais cela aussi sera dit sans peser. Se trouvant sans le vouloir trouvère à ses heures, Léa trouverait sans peine la parole unique d’une enfance à venir, et Léo l’entendrait ainsi en écho d’éternelle et rafraîchissante mélodie – et tous vous l’entendriez, nous l’entendrions, ils l’entendraient ainsi en souriante ritournelle aux jardins espérés.

     À ceux-ci Léa pense sans y penser, toute à sa musique allante et revenante en douceur, pure de tout ressassement, comme aux cantates reprises et reprises en relances fuguées.

     À l’instant encore d’autre bribes lui reviennent ainsi qui chantonnent, légères, nous sommes, pour tous, deux bons, deux paisibles habitants de la ville qui vont boire un verre…  

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    95. Quant à l'urgence 

    Il aurait incombé aux lucides d'antique chevalerie de pallier tout aveuglement volontaire, désignant à vocables véhéments la Secousse à mort de ce monde-là, fût-ce sans conclure rien que par le décri, mais à qui parleraient ces défroqués du Simulacre appelés à de plus radieuses révélations ?

    Aux écrans simultanés le paraître mondial n’était plus que Secousse en boucle, ou peu s’en fallait, cependant la sempiternelle sangsue sensuelle ne signifiait-elle pas autre chose que resucées : quelle angoisse et quelle guerre larvée ?

    Au vrai : les Extases et autres Excuses simulées convergeaient aux mêmes Extrêmes opposés dont se repaissaient les ambivalences les plus lucratives des Tours d’illusion:  pornocratie et rackets de télévangélistes en circuits mafieux bénis en haut-lieu. 

    Plutôt alors que de renchérir sur la reptilienne attirance de toute engeance de masse rassemblée en poids d’organes dressés à la violence, les regards clairs, se dirigeant aux neuves lumières polyphoniques, se détournèrent   des vues à précipices et autres fascinations à vertiges de sang et de fiel de foutre.  

     Prônes et sermons à renfort de moraline se perpétuèrent encore dans les espaces immunitaires à l’ancienne des sectes et autres ligues de surveillance punitive de toute espèce, pourtant nul d’entre les lucides ne trouvait à y redire tant l’urgence différait.

    Or le temps joyeux, le temps précieux, le temps volé au temps perdu fut retrouvé dans la foulée.

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    96. Jardins suspendus

    Vous savez que toute crédulité par manque de pied nous impatiente et qu’entrevoir, dans l’espoir de nos jardins maintes fois invoqués,  la moindre allusion d’utopie nous rembrunirait tant la menterie a fait de morts, et de morts innocents, et de morts à jamais.

    L’utopiste manque de cœur et d’entrailles, ou tout au moins : l’actuel fauteur d’utopie en toute inconséquence, absolument infoutu de voir le paradis les yeux fermés tant qu’ouverts sur la mince fumée du petit train qui s’en va tout là-bas dans la brume assez russe pour faire rêver. Aujourd’hui, pour tout dire : l’utopiste est pharmacien.

    L’utopistes se la jouant cueilleur de roses sans épines ou t’annonçant l’oeuf à double jaune ne nous en impose pas plus que le prétendu poète se disant attendu au vestiaire des anges.

    Nous estimons que le langage engage et que, loin d’imposer, la poésie s’expose à nous exposer, aussi vrai que nous nous rappelons la saveur instante  des fraises sauvages ou des premiers poèmes détachés du papier ou de tout ce qui par le corps parle au cœur.   

    Nous attendons des preuves. Nous ne sommes pas là pour nous amuser sauf au grand jeu terrible des dés jetés sur la table où nos peaux se donnent à lire.

    À l’époque l’innocence m’a été suggérée par la boutique fleurant le vieux papier du vieux papetier juif Cohen à la rue de la Madeleine.  À l’instant je maudis l’Israël violent violentant les enfants de l’autre tribu, mais l’innocence n’est pas d’utopie : elle est de baiser le livre tombé dans la confusion des violents et de se regarder.

    Les jardins ne seront pas non plus réductibles à l’obscène des comparaisons. Vous croyez nous connaître par autant de feuilletons, mais que savez-vous de plus de nous que nous savons de vous ?

    Vos bardes, vos griots, vos scaldes, vos chamanes mal barrés, vos DJ se la jouant griots et chamanes restent là, et l’enfant reste là : reste au geste là, reste au suspens du geste là et se tait.         

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    97. Bienveillance

    Le contraire de l’illusion n’est pas forcément la désillusion : le contraire de la stérilité n’est pas toujours la fécondité. Il va de soi que se défroquer des formats relève de la mise en forme.

    Qualification matinale de l’exercice : l’exercice est porte-joie.

    Et cessons aussi bien de décrier la Technique. Il n’est pas interdit de penser que la modélisation des autoroutes dernier cri participe quelque part de l’ascèse. Découvrir l’Autoroute du côté de la clairière est possiblement événementiel par l’exposition prodigieuse de ses piliers blancs dans tout ce vert d’après la pluie.

    Lorsque l’Artiste entre en ascèse de création à la sente des Fouines, le pinceau pressent sans le savoir que l’unique trait lui viendra tout aussi vrai que sa vérité de l’instant par la main qui danse les yeux fermés, laquelle sait les yeux ouverts de long acquis.

    Dire que la Nature est généreuse est une option réaliste puisque la nature a lieu chaque fois qu’elle se retrouve à penser jardin.

    Par la musique nous montons et descendons le temps sans y penser, et pourtant nous l’avons appris quelque part.

    Apprendre, alors, serait l’art d’apprendre à bien veiller.  

     

     

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    98. Comme au ciel

    La chute vers le haut ne compte pas au nombre des figures imposées en rêverie, quand bien même elle serait conseillée aux sujets en mal de fantaisie ou peu portés à l’évaluation naturelle du comique ambiant.

    La capilotade apparente incite les graves à dramatiser, surtout aux estrades et aux écrans qui les convoquent à l’expertise. Dramatiser vous pose son grave au sérieux de borne. Dramatiser a toujours été l’attiude prisée, aux Tours d’illusion, de ceux-là même qui ont à camoufler la réelle gravité des choses, toujours empreinte de comique.

    Considéré tête-bêche, le comique des pires situations ne porte pas à banalisation, mais dramatiser ne sert à rien quand le peuple a la dent et qu’il ne demande que la paix.

    Les plus merveilleux nuages, en termes de colorimétrie, sont probablement africains, mais les Caraïbes ne font pas moins fort, même si d’autres goûts encore sont défendables selon les natures plus contemplatives en douceur, et c’est alors vers le ciel de Beauce que se tournent les yeux.

    Nul ne se méprendra pour autant sur la nature de ce qu’on a dit la chute vers le haut.  Lever les yeux y suffit. Toutes les représentations dites spirituelles y convergent où s’ouvrent les écoutilles des paquebots métasphériques aux soyeux sillages.

    Il est recommandé de jeter l’enfant au ciel dès son plus jeune âge. C’est jeu d’enfant que de tourbillonner dans les nuées et là aussi le comique est à la fête.

    Fais donc ton devoir d’allégresse, piètre créature des étroites largeurs, crénom de Dieu : vois donc le ciel, bois donc ce ciel !

    Embarqués de la sorte et sens dessus dessous, là-haut très au-dessus des Tours d’illusion, embarqués sommes-nous ainsi dans les blanches nacelles en vue des jardins espérés. 

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    99. Ciel de plomb

    Cela crache et cela splache partout mais nous nous tenons à carreau, les amis. Cela gaze à Gaza après un siècle de tous les camps, et d’ailleurs ce n’est que ressassement du pareil au même depuis les royaumes combattants et même avant : tu peux faire confiance aux formatés du lance-pierre et de la kalache qui eux non plus n’en finissent pas de crever d’apprendre et d’apprendre à crever.

    L’Artiste en a fait sa collection et tu te rappelles sa sentence que je te balance pour la troisième fois au cas où : "D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis,et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi". 

    Or tu sais que, pas plus que Léa ou Léo, Melchior ou Maisie, le Philosophe inconnu ou ta Ludmila, l’Artiste ne fera, jamais, n’importe quoi de ces tas-là.

    Un grand poids à tous leur pèse aux épaules, jusqu’aux plus allégés d’apparence, telle Léa à sa fenêtre dont le regard de cendre à l’instant, pourtant, reflète une nuit de cris aux nouvelles de massacrés en plein ciel d’Ukraine - l’incessant fléau porteur de mort humaine, l’inhumaine main de fer à kalache ou missile, tant de mots avariés aux Tours d’illusion où toute prétendue Qualité masque son contraire - toute vanité, feu d’envie, morne machinerie de l’avaleur avalé par l’avidité, tours effondrées et maisons tronquées, liaisons biaisées, pièges aux passerelles sous couvert blindé.

    Le démon aux paupières de plomb continue sa tournée.

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    100. Aux jardins espérés

    Ensuite on aura des tas d’histoires encore à se raconter. Vous qui réclamez de la story, vous en aurez plein, promis-juré : plein de glamour d’amour dans la brassée.

    Depuis le quaternaire que ça dure on eût pu se lasser et pourtant non : on assure et nous revoici dans l’entre-deux de naguère et demain, et c’est reparti mon colibri.

     

    En fin de journée les ombres s’allongent au pourtour des Horizions Barbecue, mais l’appel d’air de prochaine matinée se fait pressentir au revif des dauphins remontant à la nature et demain l’on pavoisera tôt l’aube dans les jardins prolétaires.

    Dès le jour levé nous avons cheminé par les rues et les bois et les mers et les gens, de rivières en déserts et jusqu’aux volières imaginaires des jardins espérés où tous aimants et aimés s’attendent.

    De grands magases en coursives, à fleur de ciel ou par les canyons de la ville-monde, des quartiers de lèpre urbaine aux jachères industrielles nous aurons parcouru les aires étagées. Nous avons longé failles et vertiges et rejoint aux toits les fumeurs à leur songeries, et l’orbe de bienveillance qui fait parfois auréole au monde nous aura guidés d’île en île.

    Ainsi aurons-nous rencontré moult fervents encore et, par delà les containers faisant frontières au Luna-Park nous aurons respiré le froid du fleuve aux chants psalmodiés des âmes ailées…

    Nous nous sommes laissé dire, aux terrasses de fin de matinée, que nul n’est prédestiné fatal sauf à se soumettre aux dominations et autres rôles. Cependant nous nous étions jurés de déroger aux formats.

    Le puzzle est antérieur, aurons-nous appris en chemin à la rencontre du Penseur artiste qui nous conforta dans notre sentiment que le poème seul répond à la question qu’il pose.

    Nous avons vu, de nos yeux vu, de tous nos yeux nombreux de fervents et d’ardents vu dévier les mains du Creator de la prière au poème, et ce fut relance de polyphonie.

    Nous avons rêvé de nouveaux possibles à multiples curiosités, et tels furent les imaginaires jardins espérés devenus plus que réels au gré de patientes dérives délirées défiant tous les codes et cadres des Tours d’illusion.

    Vous autres les rêveuses, les fileuses, les veilleuses, et Mélancolie ou Bienveillante, entre tant d’autres filles des sources, vous avez évoqué l’homme-jardin tant qu’à le susciter et ressusciter, ainsi les adorables couturières nous auront-elles tissé de neuves nudités ; ainsi aurons-nous retrouvé la saveur  du vin que les doigts de rose de l’aurore font paraître éternelle. 

    Enfin, avions-nous annoncé, nous nous raconterions plus tard toutes les histoires de l’émouvance et des beautés plus hautes que l’horizon coffre-fort.

    Or plus tard advient à l’instant: ici et maintenant reconnaissons que, depuis ce matin du monde, nous campons aux jardins espérés où nous sommes nés et vivrons jusqu’à la fin du conte.

     

    À La Désirade, ce 18 juillet 2014.

    Pour Robert Indermaur et Lady L.

     

    (Cette suite de 100 séquences fondées sur le délire associatif, à partir des peintures de l'artiste grison Robert Indermaur, fera l'objet d'un livre réunissant images et textes et tiré à 5 exemplaires, réservés aux auteurs, à l'éditrice Andonia Dimitrijevic, au psychiatre et poète Max Dorra et au poète et penseur Peter Sloterdijk).  

     

     

    Indermaur50.jpgRobert Indermaur. People'sPark. Indermaur/Benteli, 2001.

     

     

  • Du bol dans le débol

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    (En mémoire de Lady L. (1948-2021) prônant sérénité et reconnaissance)
     
    À la Maison bleue, ce samedi 23 mai. – Malgré mon souffle à peu près à bout, et mes jambes chaque jour plus douloureuses, je me suis traîné hier soir jusqu’à ma cantine lacustre sur pilotis de L’Oasis dont la carte rétablisait le Poke Bowl estival au poulet dont j’ai remercié la très involontaire contribution à ma régalade de carnivore juste bon à s’exclamer devant la sommelière Emilia, chanteuse de fado à ses heures : quel bol - que sorte esta noite !
    Lady L. à la veille de sa terrible opération palliative de huit heures, au lieu de maudire le sort, avait choisi cette devise : sérénité et reconnaissance. En mai 2021 j’écrivais dans mes carnets : « Ce soir ma peine rejaillit soudain en sanglots irrépressibles. Je vois cette horreur : le mal le plus affreux au cœur du cœur de mon amour. Mais je dois croire à sa force : je ne dois pas faillir. Puis un égarement « mystique » me fait soudain me demander si je ne suis pas, d’une certaine façon, responsable du mal qui la ronge, avant de me « raisonner » et de me dire que, même si je l’ai fait souffrir parfois, au cours de notre vie commune, beaucoup d’amour partagé - et nos enfants et nos petits-enfants - devraient compenser mes fautes ou mes faiblesses, mais peut-être devrais-je lui en parler ? »
    Or elle avait répondu au pire débol : sérénité et reconnaissance...
    Et ce matin, après cette injustice faite par la vie à notre innocente, je ne trouve qu’à remercier cette salope pour le bol qu’a été la rencontre de ma bonne amie après le bol qu’a été notre enfance protégée par d’humbles et irréprochable parents, le bol qu'ont été tant de belles et bonnes rencontre à travers tant d'années, le bol qu’a été la naissance de notre premier enfant – qui m’a fait découvrir que j’étais mortel - , le bol de voir s’épanouir nos deux bonnes et belles filles, le bol d’accueillir aujourd’hui nos trois derniers rejetons de moins de dix ans – le bol une fois encore que ça continue…