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Livre

  • Retour à la poésie

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    Une lecture de La Divine Comédie (35)

    Le Purgatoire. Chant I. Invocation aux Muses. Dante contemple les quatre étoiles du pôle Sud. Apparition de Caton, gardien du Purgatoire. Rite de purification sur la plage.

    (Dimanche de Pâques, 10 avril 1300, à l’aube).

    Le premier chant du Purgatoire représente, à la lettre, un retour à la vie, auquel la poésie préside immédiatement. Pour chanter le « second royaume où l’esprit se purifie », Dante va passer du registre de l’expressionnisme visionnaire à celui d’un réalisme poétique plus limpide, marqué par l’irradiation de la bonté, sur un pied plus léger.

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    Après une première invocation à la poésie (« Mais qu’ici la morte poésie ressurgisse, ô saintes Muses, puisque je suis à vous »), le poète arrime pour ainsi dire son chant à l’espace nouveau, entre mer et ciel, dont la montagne du Purgatoire figure le lien visible et le lieu de l’épreuve purificatrice.


    On l’a constaté maintes fois durant la traversée de l’Enfer : la Commedia est un poème métaphysique relevant à la fois de la théologie catholique et de la poésie mystique, dont l’incarnation physique n’est pas moins perceptible à tout moment, on pourrait presque dire :à fleur de peau.

    Il n’y avait pas de ciel en enfer, mais c’est vers les constellations célestes que se dresse aussitôt le regard du poète arraché aux infernales ténèbres, et c’est une perception réellement physique du cosmos qui se communique alors au lecteur, comme sous une voûte céleste contemplée d’un navire ou d’une arête de montagne.

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    De surcroît, c’est en un lieu physiquement et géographiquement situé qu’ont débarqué les pèlerins, à proximité de l’embouchure du Tibre, du côté donc d’Ostie où un grand artiste, poète et cinéaste, du nom de Pier Paolo Pasolini, fut retrouvé assassiné en 1975…

    Mais à l’infernale abjection succède, en cette matinée du dimanche de Pâques, une lumière lustrale qui va baigner ce premier chant, à commencer par la rencontre du digne vieillard posté à l’entrée du Purgatoire, qui n’est autre que le fameux Caton d’Utique, grand défenseur de la république qui s’est suicidé au nom de la liberté en l’an 46 avant Jésus-Christ, après le triomphe de César.

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    Or, s’étonnant de l’apparition de ces deux voyageurs surgis de la « prison éternelle », Caton se fait expliquer, par Virgile, par quelle grâce particulière, liée à l’intercession de Béatrice, Dante se trouve en ces lieux. Et le noble« portier » d’indiquer alors, après une émouvante conversation où sa propre destinée est évoquée, à quel rite de purification Virgile devra soumettre son protégé, le ceignant d’un jonc symbole d’humilité.

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    Un suicidé à l’entrée du Purgatoire ? Voilà qui semble bien peu catholique, alors même que Dante réserve, dans son Inferno, un sort cruel à ceux qui se sont donné la mort. 

    Mais le poète a ses raisons échappant à la Raison théologique, et c’est avec une tendresse tout humaine qu’il évoque cette rencontre et le rituel purificateur qui s’ensuit, marqué par cet autre fait merveilleux qui voit, d’un geste, Virgile rendre, à son protégé, la vision des couleurs que Dante avait perdue en enfer…

    la-divine-comedie,-tome-2---le-purgatoire---purgatorio-54002-250-400.jpgDante, Le Purgatoire. Traduction et préface de Jacqueline Risset. GF.

  • Lire La Divine Comédie

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    Du sens, aujourd’hui, de cette lecture. Réflexion au seuil du Purgatoire. 

    Quel sens cela a-t-il de lire, aujourd’hui, La Divine Comédie ? Je me le demande une fois de plus après une relecture complète, et annotée, de L’Enfer, et au moment d’aborder la remontée des pentes de la montagne symbolisant physiquement Le Purgatoire.

    On est descendu très bas, jusqu’au tréfonds de l’abjection humaine, et ce fut un sacré spectacle dont se repaît, aujourd’hui plus que jamais, toute une imagerie plus ou moins satanique peuplée de monstres et de zombies, secoué de bruit et de fureur genre hard rock pour Hell’s Angels grimaçants et autres ados décérébrés. Mais qu’en sera-t-il de la suite du show ?

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    Victor Hugo traduisait un sentiment répandu en annonçant une baisse de tension :«Le Purgatoire et le Paradis ne sont pas moins extraordinaires que la Géhenne, mais à mesure qu’on monte on se désintéresse ; on ne se reconnaît plus aux anges ; l’œil humain n’est pas fait peut-être pour tant de soleil, et quand le poème devient heureux, il ennuie. C’est un peu l’histoire de tous les heureux. Mariez les heureux ou emparadisez les âmes, c’est bon ; mais cherchez le drame ailleurs que là ».

    Hugo voit ça en dramaturge romantique, et c’est vrai qu’on en aura moins « plein la vue » sur les corniches ascendantes du Purgatoire que dans les bas étages du « théâtre total » de Lucifer, mais Hugo ne dit rien (ou n’entend rien ?) de la musique de Dante, qui sera l’élément dominant de cette remontée vers la lumière, en consonance avec toutes les formes d’art,et par la magie épurée de son stil nuovo.

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    La lumière de Pâques (à l’aube du 10 avril 1300, plus précisément) éclaire cette matinée nouvelle marquant le début de l’ascension. Jusque-là, le rythme était plutôt à la précipitation, voire à la fuite en avant, dans l’obscurité coupée du temps humain des cercles infernaux. 

    Mais voici que tout bascule vers le haut et que s’annonce cette bonne nouvelle : qu’il y a une vie après les ténèbres et la désespérance, et que ça pourrait se passer là, sur cette île-montagne couronnée d’une forêt merveilleuse.

    Le Purgatoire que réinvente bonnement le poète, rompant avec les représentations méphitiques de l’époque, qui distinguaient mal ce lieu des contrées infernales, participe cependant d’un nouveau dogme catholique datant d’un concile de 1274. L’Eglise admet donc l’existence d’une zone-tampon entre l’Enfer et le Paradis,où les âmes pourront se purifier, mais Dante y ajoute une prodigieuse foison de détails « terrestre » où le récit se fera de plus en plus allègre alors que la substance de la langue du poète ne cessera de s’épurer.

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    George Duby a parlé de « dernière cathédrale » à propos de la Commedia, et de fait, les« ornements » découverts par les voyageurs le long des corniches du Purgatoire évoquent les fresques ou les bas-reliefs, les statues et autres figures sculptées des cathédrales romanes ou gothiques, alors même que le poème multiplie les allusions aux créateurs de toute espèce qui ont arpenté et embelli le champ de l’art. En outre, la composante du rêve sera très présente dans cette suite de chants où, par trois fois, le poète hantera l’univers des songes.

    Entre rêve et réalité (le corps de Dante, soit dit en passant, a retrouvé son ombre) ,Le Purgatoire est à lire, aujourd’hui, comme le récit de la transformation possible de notre vie. 

     

    Le sentiment lancinant de beaucoup de gens, par les temps qui courent, que« tout ça » ne peut pas continuer « comme ça », trouve ici non pas une consolation à bon marché mais la réitération d’un éternel besoin humain de réparation. Le dernier essai, monumental, du philosophe allemand Peter Sloterdijk s’intitule Tu dois changer ta vie, et l’essayiste radicale américaine Naomi Klein vient également de publier un pavé au titre significatif de Tout peut changerdali-salvador-1904-1989-spain-les-princes-de-la-vallee-fleur-4949374.jpg

    Or c’est avec de tels biscuits, entre beaucoup d’autres, que je reprends pour ma part le trek, immédiatement attiré par la lumière du vers que Borges estimait« le plus beau de tous », treizième du premier chant du Purgatoire : Dolce color d’oriental zaffiro…

    Douce couleur du saphir oriental : un nouveau jour se lève, etc.

     

    41KEAN0XN5L._SX280_BO1,204,203,200_.jpgDante. La Divine Comédie, Le Purgatoire. Editions bilingue traduite et présentée par Jacqueline Risset. Préface lumineuse de la traductrice. GF Flammarion.

    Peter Sloterdijk, Tu dois changer ta vie. Libella / Maren Sell, 2012. 653p. 

    Naomi Klein.Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique. Lux / Actes Sud,  632p.

     

     

  • Danse avec Marie

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    À propos de Nue, l'avant-dernier roman de Jean-Philipe Toussaint. À l'instant d'amorcer la lecture de Made in China...

     

    Les quatre saisons de l'amour avec Marie Madeleine Marguerite de Montalte forment une espèce de cycle chorégraphique, de l'hiver à l'hiver, cette fois en passant de Tokyo à l'île d'Elbe, via le Café de la Mairie de la place Saint-Sulpice, à Paris; et plus que jamais, avec son mouvement allant et ses reprises, son ressassement et ses fugues,  l'écriture de Jean-Philippe Toussaint figure une danse à la fois légère et fluide, à pointes souvent d'humour ou de rage amoureuse, qu'on dirait parfois en l'air ou comme dans l'eau même quand on se retrouve sur le toit d'un Centre d'art contemporain, sous les étoiles japonaises qui nagent là-haut tandis que, par un hublot, on voit ces drôles d'oiseaux que sont les visiteurs d'un vernissage chouettement snob et deux  mecs qui croisent leurs regards -  hasard calculé par l'Auteur qui en fait son miel digressif.

    Justement c'est tout miel que Jean-Philippe Toussaint amorce son dernier roman, avec une suite de séquences à la fois hyperréalistes et oniriques en leur dinguerie, où il est question de la présentation, à Tokyo, de la dernière création de Marie sous la forme d'une robe de miel. Or ce qui pourrait n'être que chic et toc se trouve porté, en l'occurrence,  par la magie d'une évocation à la Roussel (on pense aussi au gracieux Ronald Firbank), et l'apothéose de la chose - cata pour les pieds-plats - apporte un nouvel élément au portrait in progress de Marie, qu'on pourrait dire son art de tout retourner, faisant même d'un raté une composante de la perfection. Marie revient d'ailleurs, elle aussi, comme par défaut. Sa présence s'intensifie en effet, pour le Narrateur, à proportion de son absence, après la séparation du couple, comme si celle-ci était une autre façon d'être ensemble et de plus en plus.

    Depuis La Salle de bain (Minuit, 1985), l'écriture de Jean-Philipe en découd avec ce qu'on pourrait dire l'onde du temps, coulant d'une baignoire à la mer, nous entraînant sans nous empêcher de nager à contre-courant, genre le saumon, vers l'amont de l'enfance ou la nudité des pulsions - ou encore au fil d'une rêverie qui est celle-là même de Marie, pipole de la haute couture mondiale et petite fille demeurée quelque part, à laquelle une disposition océanique ajoute de l'espace et le temps de revenir elle aussi.

    Nue représente en effet le roman de l'amour qui revient, et par exemple à l'île d'Elbe quittée quelques mois plus tôt sous le feu et retrouvée dans une atmosphère écoeurante de chocolat cramé (de fait une chocolaterie a brûlé entre les pages et les plages), pour l'enterrement d'un ami de Marie en passe de livrer au Narrateur un secret - tout cela dansé, une fois encore, entre hiver et renouveau, avec pas mal d'humour et de tendresse à la clef, de fausse désinvolture et de beauté nue.   

     

    Toussaint10.jpgJean-Philippe Toussaint. Nue. Minuit, 168p, 2013.  

     

     

  • Ah bon, vous êtes au social ?

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    Ghislaine Heger l'a vécu malgré ses hautes qualifications, elle a connu la honte qui a frappé les siens et a voulu en savoir plus sur les galères des autres, pas toujours ceux qu'on croit. Il en résulte un livre où des rencontres, parfois très poignantes, illustrent (par des entretiens personnels et de beaux portraits photographiques exposés ces jours à Clarens) les multiples cas de figures de l'aide sociale, quitte à fracasser divers préjugés lourdement accusateurs...

     

    En tout cas moi ça m'arrivera jamais, vous exclamerez-vous peut-être !? Moi j'ai toujours travaillé et je comprends pas qu'on aide tous ces profiteurs qui se tournent les pouces, la plupart des étrangers! D'ailleurs on peut très bien vivre avec 2000 francs en se serrant la ceinture! Et puis il y en a des qui sont au social et qui roulent en Mercedes avec des lunettes Ray-ban! Et puis tous ces pauvres qui font trop d'enfants, non mais!

    Vous pensez que ça n'arrive qu'aux autres, et sûr que vous n'y croiriez pas, vous qui ne vivez pas dans un de ces quartiers « mal habités » , si l'on vous disait que la petite Ghislaine que vous croisiez à l'époque dans les escaliers de votre immeuble de l'avenue de Rumine, à Lausanne, donc le beau quartier par excellence, oui, la petite des Heger, s'y est bel et bien retrouvée un jour, « au social », avec son père dont l'affaire avait périclité et qui fermait les yeux sur ses dettes, et malgré les hautes études dont elle est sortie diplômée - mais si vous n'y croyez pas lisez donc ce livre, même s'il est préfacé par ce « communiste » de Pierre-Yves Maillard!

     

    ©GhislaineHeger_9987.jpgLaurence, Jimmy, Nelly, Carlos et les autres, solitaires et solidaires

     

    Ghislaine Heger nous propose donc ces Itinéraires entrecoupés, rassemblant les témoignages de 23 personnes dont 19 sont de nationalité suisse (on note en passant qu’environ 50 % des bénéficiaires de l'aide sociale sont des Suisses), à quoi s'ajoutent les réflexions de sept personnalités en vue des médias romands (à savoir Amandine, Sergei Aschwanden, Pierrick Destraz, Jonas Schneiter, Anne Carrard, Jean-Philippe Rapp et Isabelle Moncada) manifestant leur solidarité à leurs semblables souvent solitaires qu'on pourrait dire les intermittents de la poisse vu que , le plus souvent, on ne fait que passer «au social».

    Sauf que, parfois, la mouise est encore plus tenace que vos meilleurs efforts d'en sortir. Comme c'est arrivé à Laurence, première à témoigner ici et qui a subi tous les coups durs possibles, de jobs perdus pour liquidations économiques en tabassages conjugaux, fuite du désastreux conjoint pillant toute la famille et se retrouvant évidemment, lui aussi, «au social».

    Vous croyez qu'il n'y a pas de hasard dans la faute a pas de chance? Bon, c'est vrai que Jimmy, 24 ans au compteur, fils de Chilienne et de père suisse, tous deux alcoolos et toxicos, avait sa voie toute tracée: l’alcool et la dope. Père à seize ans, l’enfant du couple placé en foyer, il s’est retrouvé au plus bas comme son père qui a perdu toute la famille. «Parce que l’alcool et la drogue, c’est un truc pour rester seul». Et pourtant le filet social et ses propres efforts l’ont ramené vers les autres: le petit gars à l'air au bout du tunnel, avec son fiston auquel il espère épargner ce qu’il a vécu.

    Vous avez les larmes aux yeux? C'est signe que vous êtes en train de les ouvrir, et ce ne sera pas de trop pour les surprises de la suite.

    Avec Nelly, vous pourriez ainsi tomber des nues: Nelly qui a un CV long comme ça dans le médical et l’humanitaire, repartie à 59 ans en Afrique à la rescousse des réfugiés à la frontière camerounaise, donc la vraie mère courage qui a élevé seule ses trois filles et se retrouve soudain foudroyée dans sa santé par un anévrisme de l’aorte qui l’oblige à un arrêt maladie non payé de six mois, avant de recourir «au social».

    Or, le parcours de Nelly a quelque chose d’exemplaire, sinon de significatif. Il y a certes des cas plus dramatiques que le sien, comme en témoignent d’autres interlocuteurs de Ghislaine Heger. Mais autant que Nelly, avec un divorce ou les aléas de missions stressantes, une casse de santé ou les obstacles liés à l’âge, chacun est exposé à l’éventualité d’un recours «au social» et à l’humiliation («Vous avez 60 ans et vous devez quémander, c’est blessant et humiliant…»), qui vous ramènent aux réponses stéréotypées des services sociaux vous serinant leur «il faut»!

    De belles et bonnes gens…

    Vous vous attendez à voir défiler des vaincus aux mines désolées et aux discours paumés? Votre bonne vieille morale de citoyen équilibré qui-a-bossé-toute-sa-vie vous garde de jeter la pierre aux miséreux («pauvreté n’est pas vice», vous a-t-on appris au catéchisme), mais vous trouveriez en somme normal que les requérants du social baissent le nez, d’autant que nombre d’entre eux n’ont pas su résister à l’alcool ou aux paradis artificiels. «Il ne fallait pas», etc.

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    Et les voici à visages découverts! Ghislaine Heger les a protégés en évitant d’accoler portraits photographiques et témoignages, pour mieux suggérer que les parcours s’entrecoupent. Mais Géraldine Chollet, la belle danseuse, a réclamé cette double identification et, comme celui de Nelly, son discours est éclairant, qui débouche sur une perspective politique.

    D’autres, une fois, encore, sont plus mal lotis, mais une exigence revient à l’unisson: le respect de leur dignité.

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    La galerie de portraits de Ghislaine Heger ne dore pas la pilule pour autant. Des difficultés des uns et des autres rien n’est montré comme une norme: des deux jeunes Sarah (la Suissesse et l’Espagnole) ou de Carlos le Portugais revenu d’Angola et s’épanouissant dans la peinture, de Martial le musicien arraché à l’héroïne et se faisant taper sur les doigts parce qu’il file au Sénégal avec l’argent du social (!), ou de Marie ne demandant qu’à travailler à 22 ans alors qu’elle est «au social» depuis sa majorité…

    Or ce qu’on se dit finalement, que confirment les voix solidaires des sept belles personnes s’ajoutant aux vingt-trois autres, c’est que l’aide sociale ne se borne pas aux institutions variées (bien présentes, il faut le relever, et recensées dans le livre de Ghislaine Heger) mais requiert notre attention bienveillante à tous.

    Ghislaine Heger. Itinéraires entrecoupés. Préface de Pierre-Yves Maillard. Réalités sociales, Tokyo/Moon, 2017, 207p.

    Exposition : Portraits de personnes au bénéfice de l’aide sociale. Clarens, Maison de quartier Jaman 8, du 22 au 29 septembre 2017.

  • Calet à la paresseuse

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    Le rêveur solidaire

    Le journalisme français actuel manque terriblement d’un Henri Calet. Entendons par là: d’un homme de plume qui soit à la fois un reporter et un poète, capable de parler du monde actuel et des gens sans cesser de donner du temps au temps, et dont l’expression se reconnaisse comme une petite musique sans pareille. Or Calet, dans une époque certes moins soumise à la frénésie que la nôtre, avait ce double talent du témoin engagé et du rêveur, de l’observateur acéré et de l’humoriste anarchisant. On en trouvera une superbe illustration dans Les deux bouts (Gallimard, 1954), série d’une vingtaines de reportages-entretiens réalisés auprès de gens peinant, précisément, à «nouer les deux bouts», et que le journaliste aborde avec autant de souci du détail véridique que de malicieuse empathie; ou dans le premier recueil de chroniques, souvent merveilleuses, d’Acteur et témoin (Mercure de France, 1959).
    Ecrivain avant que de prêter sa plume au journalisme, Henri Calet se fit connaître en 1935 avec La belle lurette, premier roman très nourri de sa propre enfance en milieu populaire et qui l’apparente, par son ton âpre et vif et sa vision du monde douce-amère, aux écrivains du réalisme «noir» à la Raymond Guérin ou à la Louis Guilloux. Après ce premier livre régulièrement redécouvert, Henri Calet publia Le mérinos en 1937 et Fièvre des polders, en 1940, qui lui valurent l’estime du public lettré sans toucher le grand public. Paru en 1945, Le bouquet, où ses souvenirs de captivité nourrissent l’un des meilleurs tableaux de la France occupée, faillit décrocher le Prix Goncourt, mais ce fut plutôt par le journalisme que le nom d’Henri Calet gagna en notoriété publique à la même époque. Par la suite, l’oeuvre du chroniqueur et celle du romancier-autobiographe n’allaient cesser d’interférer, pour aboutir parfois (notamment dans Le tout sur le tout, l’un des plus beaux livres de Calet, datant de 1948) à des collages inaugurant une forme nouvelle, ainsi que le relève Jean-Pierre Baril, omniconnaisseur de l'oeuvre et de la vie de Calet, dans sa préface à Poussières de la route.
    Ce dernier recueil, précisons-le, fait suite à la publication d’un autre bel ensemble de chroniques rassemblées par Christiane Martin du Gard, dernière compagne et exécutrice testamentaire de Calet (De ma lucarne, Gallimard, 2001), et le lecteur découvrira, dans les notes bibliographiques, quel jeu de piste et quel travail de recomposition a été celui du jeune éditeur biographe - Jean-Pierre Baril prépare en effet une biographie d’Henri Calet à paraître. Ainsi qu’il me l’a rapporté, les papiers laissée par Calet après sa mort (en 1956), et notamment sa correspondance, constituent une véritable mine, encore enrichie par d’inespérées découvertes sur le passé souvent obscur de l’écrivain.

    C’est en décembre 1944 qu’Albert Camus, sur proposition de Pascal Pia, invita Calet à collaborer au journal Combat, inaugurant un activité qui allait se disperser (un peu à la manière d’un Charles-Albert Cingria) entre de nombreux journaux et revues, à commencer par les publications issues de la Résistance. De cette période de l’après-guerre en France profonde, où sévissait l’épuration, Calet se fait l’écho dans deux reportages en Avignon et à Dunkerque, en 1945-1946, racontant respectivement une tournée houleuse (et qui faillit très mal tourner) du président Daladier, puis une confrontation de Paul Reynaud avec les communistes enragés et autres veuves de guerre. «On exécute beaucoup ces jours-ci», note Calet en passant, avant que Daladier, évoquant les «mégères exorbitées», ne lui rappelle les furies du Tribunal révolutionnaire.

    Au passage, le lecteur aura relevé la totale liberté de ton du reporter, qui commence son récit par l’aperçu d’une terrible séance chez un dentiste d’Avignon lui arrachant une dent sans lâcher sa cigarette. De la même façon, qu’il décrive un monument aux morts faisant office simultané de wc public, tire sa révérence à un obscur soldat tombé pour la France en 1940 («Ici repose un inconnu, dit Fenouillet»), acclame la nouvelle tenue des fantassins français «chauffée électriquement à l’intérieur au moyen de piles», raconte ses débuts à Berlin dans l’enseignement non dirigiste selon la méthode de Maria Montessori, visite les «dessous de grand navire» de l’opéra de Paris, échappe de justesse à un pervers lausannois ou vive avec la Garonne une sorte d’idylle poétique, Henri Calet ne cesse de combiner l’observation surexacte et la fantaisie, parfois pour le pur et simple plaisir d’écrire ou de décrire, selon la formule de Cingria, «cela simplement qui est».

    Comme «notre» Charles-Albert ou comme Alexandre Vialatte, comme un Raymond Guérin ou un Louis Calaferte, Henri Calet se rattachait en somme à cette catégorie peu académique des grands écrivains mineurs, dont le style résiste parfois mieux au temps que celui de maints auteurs estimés suréminents de leur vivant.
    Ce qui saisit à la lecture de Calet, c’est que le moindre de ses écrits journalistiques est marqué par le même ton, inimitable, qui fait le charme à la fois piqûant et nostalgique de Rêver à la Suisse ou de L’Italie à la paresseuse. Ces promenades littéraires, de fil en bobine, relient enfin la partie digressive de l’oeuvre à sa partie narrative, dont on commence seulement à évaluer l’ampleur, la cohérence et la qualité.
    Mais Lison, lisez donc Calet: c’est un régal!

    Henri Calet. Préface et notes de Jean-Pierre Baril. Poussières de la route. Couverture (magnifique) de Massin. Le Dilettante, 317p. 
    A lire aussi : la Correspondance d’Henri Calet avec Raymond Guérin (1938-1955), établie et préfacée par Jean-Pierre Baril. Le Dilettante, 347p.


  • Bernard Pivot le passeur

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    À propos des Grands Entretiens réunis, par Gallimard et l’INA, sur 10 DVD : avec Albert Cohen, Françoise Dolto, Georges Dumézil, Marguerite Duras, Louis Guilloux, Marcel Jouhandeau, Claude Lévi-Strauss, Vladimir Nabokov, Georges Simenon, Marguerite Yourcenar + un  ouvage tiré des Archives du Monde, réunissant des articles sur les écrivains concernés, des textes de ceux-ci et autres entretiens parus dans Le Monde. 

     

    C’est une belle contribution à la mémoire du XXe siècle littéraire que représente le coffret réunissant dix grands entretiens de Bernard Pivot avec quelques-uns des derniers « monstres sacrés » de la littérature et des sciences humaines.

    Pour évoquer ce coffret riche de conversations diversement intéressantes et parfois inénarrables (à commencer par le numéro de prestidigitateur verbal d’un Nabokov), j’avais envie d’aller à la rencontre du plus jovial des interlocuteurs d’écrivains, débarqué à Paris en 1958 avec le rêve d’y devenir chroniqueur sportif, et engagé au Figaro littéraire sur sa bonne mine frottée d’excellence connaissance... des vins.

    L’homme, après une belle carrière de passeur, actuellement académicien Goncourt, n’a rien perdu de sa vivacité et de sa bonhomie. La rencontre date de ce 28 janvier 2010, à Paris.

     

    -         Y a-t-il un livre, ou un écrivain, qui vous ait marqué dans vos jeunes années.

    -         En fait, je l’ai dit et répété,  j’ai très peu lu en mon adolescence. Les premiers livres que j’ai lus, avec une conscience de ce qu’est un livre et de ce qu’on appelle la littérature, c’est Les enfants du bon Dieu d’Antoine Blondin, vers 18 ans. Avant, j’avais pas mal lu jusqu’à l’âge de dix ans, malgré le peu de livres que nous avions en ces temps de  guerre, et par la suite j’ai surtout joué au football. Tout de même, un auteur qui m’a charmé, dans ma jeunesse, c’est Félicien Marceau, avec Bergère légère, Capri petite île, Les élans du cœur, des choses comme ça ; et puis Aragon, pour ses poésies d’amour. Donc je ne peux pas dire qu’il y ait un livre, à cette époque, qui m’ait bouleversé. Les auteurs que je vous ai cités, mais aussi Vialatte ou Camus, n’ont cessé ensuite de m’accompagner. Ce qui est curieux, dans mon parcours atypique, c’est que j’étais plus intéressé par le style des écrivains que par le contenu de leurs livres. Si j’avais écrit, j’aurais voulu écrire comme Blondin. À savoir : raconter avec humour, et une certaine drôlerie, les chagrins de la vie. Cela étant, l’auteur que j’ai découvert à huit ou neuf ans et qui ne m’a jamais quitté, c’est La Fontaine. Je vivais alors dans une ferme et le fait que des animaux parlent m’a stupéfié, surtout des animaux inconnus. J’ai mémorisé beaucoup de fables, et je les apprenais crayon en main, comme je l’ai fait toute ma vie, notant les mots dont je ne savais pas le sens, que je découvrais ensuite dans mon Petit Larousse avant d’en émailler mes rédactions, surprenant parfois l’instituteur par un usage plus ou moins fantaisiste.

    -         Quand et comment êtes vous devenu un vrai lecteur ?

    -         À partir du moment où, en 1958, j’ai été engagé par le Figaro littéraire, après quoi  je me suis mis à lire comme un fou. Je n’avais rien lu de Céline, ni de Yourcenar ni des écrivains dont on parlait à l’époque, j’avais tout à rattraper. Je rêvais d’un poste à L’Equipe, mais le hasard m’a fait devenir courriériste littéraire au Figaro, grâce à ma connaissance du vin et au bon souvenir que le rédacteur en chef avait de Lyon et du Beaujolais… C’est ainsi que j’ai commencé de courir après l’information littéraire et de converser avec les écrivains, comme je n’ai cessé de le faire.

    -         Quelles rencontres vous ont marqué en vos débuts ?

    -         J’ai rencontré Michel Tournier alors qu’il était encore éditeur. J’aimais beaucoup aller dans son bureau, chez Plon, recueillir des informations, et puis j’ai été ébloui lorsqu’il a publié son premier livre, Vendredi ou les limbes du Pacifique. N’ayant aucun préjugé je m’amusais autant à rencontrer Robert Merle que Robbe-Grillet. J’ai aussi rencontré Jérôme Lindon, éditeur du Nouveau Roman, qui m’a dit un jour qu’il n’y avait rien de plus triste qu’un best seller qui ne se vend pas… Par ailleurs, j’aimais bien parler des coulisses de la vie littéraire, des élections à l’Académie ou des dessous des prix littéraires.

    -         Comment vous est venu le désir de la télévision ?

    -        On est venu me chercher. Des écrivains avaient dit, à Jacqueline Baudrier qui cherchait quelqu’un, que je pourrais peut-être faire l’affaire, et c’est comme ça qu’est né Ouvrez les guillements, lancé sans maquette et sans répétition, en direct. C’était une émission assez éclatée, avec des interventions de Michel Lancelot sur la science fiction, André Bourin et Gilles Lapouge sur la littérature ou Jean-Pierre Melville sur le cinéma. L’exercice a duré un peu moins de deux ans, jusqu’à la fameuse réforme de l’ORTF. Ensuite, quand Marcel Jullian m’a appelé sur la Deuxième chaîne, j’ai proposé tout naturellement une émission thématique, pour pallier la dispersion d’Ouvrez les guillemets, et ce fut Apostrophes.

    -        On parle toujours de l’impact inégalé d’Apostrophes. À quoi l’attribuez-vous ?

    -         Si l’on en parle avec une certaine nostalgie, c’est que l’heure de passage (21h45) était favorable, qu’il y avait plus de grandes figures littéraires qu’aujourd’hui.  Les Yourcenar, Simenon, Duras, Cohen, étaient des mythes vivants, et c’est évidemment  ce qui m’a amené aux grands entretiens.  Par ailleurs, le fait que je n’aie pas fait d’études supérieures de lettres facilitait ma complicité avec le grand public. Mon statut de provincial pas vraiment de la paroisse parisienne faisait que j’étais une sorte de téléspectateur averti plus qu’un intellectuel ou qu’un écrivain. Et puis il y avait le sérieux du travail. Les écrivains et le public me faisaient confiance, parce que je lisais les livres dont je parlais. Pierre Nora a écrit, assez justement, que j’étais devenu l’interprète de la curiosité populaire.

    Cohen4.jpg-        Vous avez évoqué les « monstres sacrés » de l’époque. Quels critères ont déterminé vos choix pour les grands entretiens, . à commencer par Albert Cohen ?

    -        Comme j’adorais Belle du Seigneur, et qu’Albert Cohen refusait toute interview, je n’ai cessé d’insister jusqu’à ce qu’un de vos confrères proche de l’écrivain, Gérard Valbert, permette enfin cette rencontre mémorable. Quant à Duras, c’était un monument vivant, et Nabokov représentait l’un des plus grands  écrivains du XXe siècle. En revanche, j’ai échoué dans mes tentatives de rencontrer René Char, Cioran ou Julien Gracq. Aujourd’hui, je regrette tout particulièrement qu’il n’y ait aucun document substantiel sur René Char. Je regrette beaucoup, aussi, de n’avoir pas fait de tête-à-tête avec Romain Gary.

    -        Mais vous vous êtes amplement rattrapé avec Soljenitsyne !

    -        Oui, j’ai suivi tout son itinéraire d’exilé. Cela a commencé à la parution de L’Archipel du Goulag, en 1974, qui a donné lieu à un débat très vif où Alain Bosquet et Max-Pol Fouchet se sont déchaînés ! Puis il a été viré de l’URSS et je l’ai accueilli une première fois sur le plateau d’Apostrophes. Ensuite je suis allé lui rendre visite aux Etats-Unis, puis je l’ai reçu à son retour d’Amérique et, après la chute du mur de Berlin, je lui ai rendu une dernière visite dans sa datcha proche de Moscou. Tout ce temps-là, il est resté le même, humainement très agréable et d’une grande précision au travail.

    -        Comment vous êtes-vous préparé à ces rencontres ?

    Duras.jpg-        Par un très grand travail. Vous pouvez vous imaginer qu’interroger un Georges Dumézil, sans aucune connaissance préalable de la linguistique, n’est  pas une sinécure. Pareil pour un Lévi-Strauss. Mais je tenais à de tels entretiens à caractère scientifique, qui touchent quand même de près à la littérature et à l’anthropologie. On ne quittait pas le domaine du langage et des mots, et c’était touchant d’entendre Dumézil évoquer sa rencontre du lendemain avec le dernier locuteur d’une langue en voie de disparition sur terre…Ce qui m’intéressait, aussi, c’était de parler de ce qui fonde la recherche de ces grands savants, sans entrer dans le détail. Rencontrer Dumézil, adorable dans son contact personnel, au milieu des ses livres empilés et débordant littéralement de partout, reste aussi un grand souvenir. Là-dessus, j’aurais eu plus de peine à rencontrer un Einstein, faute de compétence… Question travail, même si j’avais un assistant précieux en la personne de Pierre Boncenne, jamais  je n’ai travaillé sur des fiches établies par d’autres.

    simenon16.JPG-        Et Simenon ?

    -        Le souvenir de notre deuxième entretien, à Lausanne, reste marqué par une émotion particulière puisqu’il venait de publier Le Livre de Marie-Jo, consacré au suicide de sa fille. C’était un homme très simple, et je me souviens qu’à un moment donné il a enclenché un magnétophone sur lequel était enregistrée la voix de Marie-Jo. J’en ai eu le souffle coupé…

    -         L’an passé ont paru deux livres, de Richard Millet et Tzvetan Todorov, établissant un bilan catastrophiste de la littérature française. Qu’en pensez-vous ?

    -         S’il n’y a plus guère de grands écrivains tels que ceux dont nous parlions tout à l’heure, nous avons quand même un Le Clézio couronné par le Nobel de littérature, notamment. Je pense qu’il faut toujours être prudent en la matière. Stendhal, de son vivant, ne fut reconnu que par un Balzac, et peut-être sommes-nous aussi myopes. Cependant je pense qu’effectivement nous ne sommes pas dans une période de plein emploi du roman, si j’ose dire, qui nous mette dans l’embarras pour attribuer le Goncourt. Nous ne sommes plus dans les grandes années du XIXe ou même de l’entre-deux guerres. Le roman se porte bien en apparence, en tout cas il abonde plus que jamais, mais on peut se demander aussi s’il n’y a pas une fatigue du genre, autant chez les lecteurs que chez les critiques et chez les auteurs ? Je me pose la question, mais je n’ai pas de réponse…

    -         On a vu, ces dernières années, des romans de francophones accéder aux plus grands prix, d’Alain Mabanckou à Dany Laferrière, en passant par Nancy Huston et Marie Ndaye ? Ce phénomène vous réjouit-il ?

    -         Bien entendu, et d’autant plus qu’une certaine mode privilégie plutôt les auteurs étrangers, à commencer par les Anglo-saxons. J’ai d’ailleurs toujours tâché de rester attentif aux littératures de la francophonie, même si d’aucuns ont trouvé cette attention insuffisante, mais c’est le fait du centralisme parisien de l’édition…

    -          En tant qu’académicien Goncourt, êtes-vous exposé à de fortes pressions ?

    -         Bien entendu, mais je m’en suis toujours prémuni farouchement, et les gens savent mon sale caractère en la matière, et ce n’est pas d’aujourd’hui. Les auteurs auxquels il est arrivé de m’appeler directement sont tombés sur un os, et les doléances des éditeurs s’arrêtaient à mon assistante.

    -         A  contrario, on a souvent parlé du manque d’indépendance de certains membres de l’Académie Goncourt…  

    -         C’est vrai que certains jurés, naguère, votaient systématiquement pour leur éditeur, mais ce n’est plus le cas à l’heure qu’il est.

    -         Quels livres de  la cuvée  2009 vous ont-ils particulièrement intéressé ?

    -         La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint, La Délicatesse de David Foenkinos, ou le roman de Laurent Mauvignier, Des hommes, et les Listes de Charles Dantzig

    -         Des grandes rencontres que vous avez faites, laquelle vous a marqué le plus ?

    Pivot3.jpg-         Celle d’Alexandre Soljenitsyne, c’est évident, qui n’était pas qu’un grand écrivain mais un acteur majeur du XXe siècle. Je me suis trouvé devant quelqu’un qui avait participé directement au renversement d’un régime dictatorial et qui était, aussi, un homme rayonnant, d’une stature et d’une présence exceptionnelles. Mais j’ai beaucoup apprécié, aussi le fait d’être reçu par Marguerite Yourcenar. Enfin, j’ai été très touché de retrouver, lors de ma dernière visite à Georges Simenon, qui avait tant écrit et roulé sa bosse, un homme  brisé par la mort de son enfant. Je me rappelle cette dernière visite comme un choc. Pas un choc lié à la seule littérature mais à la vie même.

    -         Quels auteurs aimez-vous relire ?

    -         La correspondance de Voltaire, et les pamphlets de Paul-louis Courier, hélas introuvables aujourd’hui. J’aime beaucoup revenir aussi à Rousseau, à cause de son style, et cela m’arrive souvent de reprendre une pièce de Molière et, hop, d’en relire une ou deux scènes… enfin, la correspondance de Céline, de Flaubert ou de Madame de Sévigné m'enchantent également. Je trouve ces écrits, lancés au fil de la plume, parfaits de naturel et de style…

     

     

    Monstres sacrés sur un plateau

     Retrouver sur-le-vif dix mythes vivants des lettres et de la pensée du XXe siècle: voici ce que propose un coffret récemment édité par les éditions Gallimard et l’INA, qui réunit, en autant de DVD,  les Grands entretiens de Bernard Pivot avec Albert Cohen, Françoise Dolto, Georges Dumézil, Louis Guilloux, Marguerite Duras, Marcel Jouhandeau, Claude Lévi-Strauss, Vladimir Nabokov et Georges Simenon. En complément, un ouvrage collectif paraît à l’enseigne des Archives du Monde, réunissant des articles consacrés aux invités de Pivot, entre autres textes de ceux-ci et entretiens parus dans le journal Le Monde. Si cet ensemble de dix face-à-face, enregistrés entre 1975 et 1987, n’est pas exhaustif, n’incluant pas LA rencontre majeure du « roi Lire » avec Alexandre Soljenitsyne (24 ans de fréquentation et 5 émissions, que documentent 7 heures d’enregistrement sur un DVD séparé), ni les rencontres avec Etiemble, Umberto Eco ou J.M.G. Le Clézio, notamment, ce choix n’en est pas moins représentatif, varié, dense et tout à fait accessible au public le plus large.

    Les grands entretiens de Bernard Pivot. Coffret de 10 DVD et un ouvrage inédit de 264p. Gallimard, INA et Le Monde.

     

    Ces papiers ont paru dans l'édition de 24 Heures du 13 février, 2010, en version émincée.

     

     

  • Philippe Muray montagnard

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    À propos de Causes toujours, chronique de La Montagne. 

      

    Il en va de la lecture de Philippe Muray comme de l'air de la montagne: elle tonifie à tout coup. Le journal éponyme auvergnat, La Montagne du très cher et très regretté Vialatte, dit aussi Alexandre le Bienheureux, nous renvoie d'ailleurs cet air revigorant en publiant, ces jours, quelque 35 chroniques du non moins estimable contempteur de l'hyperfestif et du politiquement correct, mort au début de l'an 2006 après avoir trop fumé. Bien fait pour lui, clameront les tenants de la "cause" anti-fumée. Or c'est aux tenants de toutes les "causes", justement, que Philippe Muray réserve, à titre posthume, son premier coup de pied de l'âne, sous le titre Les ânes de garde.

     

    âne.jpgC'est entendu: nous aimons bien les ânes. Nous qui partageons, sur l'alpage de La Désirade, l'air de trois baudets en 3D, nous savons de quoi nous parlons. Mais nos ânes voisins, placides à l'ordinaire, sont assez sages pour ne point se vexer du fait que nous traitions parfois tel ou tel bipède d'âne bâté, peu soucieux en somme de leur "cause" en tant que telle. Or tel est bien le sujet de la foucade de Philippe Muray: la "cause" des ânes et de leur dignité devenant un combat. Et de citer les exemples précis d'élus ou de communes de France s'inspirant de la Bible pour enjoindre la citoyenne ou le citoyen de ne point prendre le nom de l'âne en vain. Et de brocarder l'asinothérapie, visant au ressourcement de l'individu stressé par la compagnie des ânes, entre autres fadaises.    

    De l'Asinus Parade, grande fête du bourricot documentée sur Internet par l'Espace Aliboron, à cette autre ânerie caractérisée que fut l'émission de télé-réalité Loft Story, marquant selon lui l'avènement des "suicidés de la satiété", jusqu'à la destruction de leurs récoltes par des agriculteurs bretons sommés de laisser la place à un Teknival, ou rave party, entre trente autres thèmes non moins  festifs, Philippe Muray s'en donne à coeur joie.

     

    muray2.jpgCet air revigorant déboule ainsi dans ce petit recueil épatant faisant pendant pratique (à glisser dans le sac Vuitton de Madame ou le baise-en-ville de Monsieur) aux plus substantiels volumes des Exorcismes spirituels  et autres réflexions d'Après l'Histoire, gratifié d'une introduction anthume de Jean Baudrillard ( Le malin génie de Philippe Muray) et d'un hommage final de François Tailandier qui saluait, au lendemain de sa disparition, la "voix singulière" d'un esprit libre "qui n'aura jamais voulu collaborer au lieu commun, ce perchoir de l'intelligence endormie"...

     

    Philippe Muray. Causes toujours. Editions Descartes & Co et La Montagne, 127p.

  • Larmes de glace

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    Une lecture de La Divine Comédie (33)

    Chant XXXII. 9ecercle : Traîtres, tous pris dans la glace. 1e zone (Caina) : traîtres à leurs parents. 2e zone (Antenora) Traîtres à leur partie et à leur parti

    La falsification et la trahison, on l’a vu - et leur condamnation va toucher, dans le 9e et dernier cercle de l’enfer, au summum de la damnation et des supplices -, sont dans La Commedia les plus graves fautes en cela qu’elles subvertissent, dans les relations proches autant que dans les liens sociaux ou politiques, tout ordre humain ou divin, toute forme d’organisation et d’harmonie. 

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    Or cette perversion, ou plus exactement : cette inversion totale des valeurs,excluant toute confiance et toute foi, est topologiquement représentée par l’entonnoir vertigineux de l’enfer dont le tréfonds offre l’aspect d’un étang gelé duquel émergent des têtes de damnés vivants et grelottants. Le monde à l'envers: on brûle de froid !

     

    « eran l’ombre dolenti nella ghiaccia

    mettendo i denti in nota di cicogna ».

    À relever alors que Dante n’a pas son pareil, en ciseleur de vers parfois hyperréalistes, dans l’évocation physique des faits, comme l’illustrent ces « ombres dolentes dans la glace « claquant les dents comme font les cigognes ». Un peu plus loin, il sera question des deux mêmes têtes, dont l’une à perdu ses oreilles à cause du froid, qui se heurtent l’une l’autre, le gel figeant leurs larmes de rage et de désespoir, comme deux boucs furieux...

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    Or,comme si le sort de ces malheureux n’était pas assez cruel, voici que Dante lui-même, tremblant lui aussi dans le froid éternel, heurte du pied une tête dépassant de la glace et se fait alors houspiller par le damné qu’il a blessé ! 

    S’ensuit, alors, une scène d'une cruauté... dantesque, avec la prise de bec véhémente du poète exigeant de connaître l’identité du damné et lui promettant, si tant est qu’il soit encore en veine de renommée, de parler de lui à son retour sur terre, s’attirant alors la réponse du tac au tac : « C’est du contraire que j’ai envie. / Va-t-en d’ici, ne me fatigue plus ; /tu sais bien mal séduire dans ce bas-fond »…

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    Si l’on se rappelle que les damnés sont, en l’occurrence, des personnages contemporains de Dante et fameux en Toscane, ce genre d’altercation prend un relief particulier frisant le règlement de comptes, sans parler du cynisme de notre champion de l'amour...

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    Mais ce qu’on en retient essentiellement, qui va se prolonger dans les deux derniers chants de L’Enfer, se rapporte une fois encore au motif moral et métaphysique dominant que constitue l’absolue damnation des traîtres, dont le dernier cité ici est le Ganelon de la Chanson de Roland, dûment écartelé sur terre avant de se retrouver au trente-deuxième dessous, tout à côté de deux autres damnés se mordant au cou…

     

     

  • Dans la main du géant

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    Une lecture de La Divine Comédie (32)

    Chant XXXI. Le puits des géants. Nemrod et Antée, qui dépose les voyageurs au fonds du puits. Samedi saint, 9 avril 1300 entre 3 et 4 heures de l’après-midi.

    Dans une espèce de brouillard fantastique qui n’est ni du jour ni de la nuit, la descente infernale se poursuit pour Dante et Virgile, qui entendent tout à coup le son d’un cor puissant, « si fort qu’il eût couvert le tonnerre même », aussitôt comparé au fameux olifant de Roland à Roncevaux, et qu’un géant tient en bouche avant d’accueillir les compères au bord du puits où la moitié de son corps disparaît.

    Et tout alentour, que de tours !

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    Plus précisément : autant de géants évoquant les tours de quelque cité médiévale (une allusion en passant est d’ailleurs faite à Montericcione, non loin de Sienne, mais aujourd’hui San Gimignano ferait meilleure image), et c’est du joueur de cor qu’il va s’agir d’abord, en lequel on identifie le très illustre Nemrod, dont les premiers mots adressés aux voyageurs laissent ceux-ci baba tant ils relèvent du volapück à bribes arabo-hébraïques de consonance :« Raphèl mai amecche zabi almi »…

    Rien de gratuit en cela pour autant, car ce géant-là, Nemrod donc de son nom, tout fort qu’il soit au cor, est désormais condamné à baragouiner: « Raphèl mai amecche zabi almi »…

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    Nemrod en effet, fils de Cham et donc petit-fils de Noé, mais également roi de Babylone et maître chasseur, est surtout l’initiateur du démentiel projet de la Tour de Babel, figure par excellence de l’humaine vanité défiant le divin orgueil.

    Pour avoir voulu toucher le ciel au pilote monoglotte, Nemrod a fâché celui-ci et préparé la fortune future des écoles de langues. Bref, on achoppe ici à l’un des plus grands mythes erratiques (à ne pas confondre avec les mythes errants) associés aux fondements du langage et des idiomes variés, espéranto compris, que l’humour de Dante résume en une formule dont aucun dantologue ni aucun imam talmudéen ne percera jamais le sens : Raphèl mai amècche zabi almi. Macché !
    Or passons vite sur le costaud suivant, genre bodybuilder d’enfer, au nom d’Ephialte et au passé de fort à bras abusant des stéroïdes au point de devenir à lui seul une arme de destruction massive, désormais enchaîné pour lui apprendre à rouler les mécaniques, pour atteindre un autre géant au nom plus familier et prestigieux d’Antée, fils de Neptune et de notre mère la Terre, donc un peu notre demi-frère en plus baraqué et qui va prendre les choses en main au figuré et au propre puisque c’est au creux de sa paume, « tout doucement », que les deux poètes vont descendre dans l’abîme qui dévore Lucifer et Judas…

    Dante. La Divine Comédie. L'Enfer. Version bilingue, traduite et présentée par Jacqueline Risset. GF / Flammarion.

     

     

  • Ces plaies qu'on gratte

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    Une lecture de
    La Divine Comédie (30)


    Chant XXIX. Les faussaires. Falsificateurs de métaux, ou alchimistes ; ils sont couverts de gale et de lèpre.

    On l’a vu à de multiples reprises. Dante n’a pas son pareil, en réaliste positivement trash, dans la description réaliste des tourments physiques endurés par les damnés de son Inferno, qui suscitent souvent ses propres pleurs. Vous avez dit sado-maso ? C’est un langage bien fade à vrai dire que celui des fantasmes actuels, appliqué au Mal et à la Douleur.

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    Avec Dante, le Mal incarne, au sens propre, tous les maux subis ou commis par la créature, et tous les temps, toutes les guerres et les catastrophes, toutes les pandémies et les plaies ouvertes exacerbent la vision du poète dont l’horreur visble et la puanteur, au milieu des cris et des gémissements, s’accentue crescendo au fur et à mesure qu’on descend vers la suprême brûlure du tréfonds de glace noire où Lucifer se les gèle ardemment…

    Or le poète s’arrachant à peine à la vision douloureuse d’une ombre de sa famille qu’il a cru reconnaître dans la neuvième bolgia, alors même que Virgile lui promet la vision de bien d’autres tourments et l’enjoint de presser le pas, voilà qu’on débouche sur les hauteurs d’une nouvelle fosse au fond de laquelle s’entassent et grouillent force grappes de corps emmêlés dans la pestilence.

    « La grande foule et les diverses plaies / avaient si fort enivré mes yeux / qu’ils avaient désir de se mettre à pleurer », vient d’avouer Dante, quand lui apparaissent deux ombres couvertes de la tête aux pieds de vilaines croûtes qu’ils s’arrachent mutuellement avec leurs griffes « comme le couteau gratte les écailles d’une carpe »…

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    Alors le Toscan d’apprendre, par le truchement de Virgile qui les a interrogés, qu’il se trouve en présence de deux compatriotes connus, en les personnes de Griffolino d’Arezzo et de Capocchio de Florence, compagnon d’études de Dante, tous deux accusés d’alchimie et de fabrication de fausse monnaie - le second ayant été brûlé vif à Sienne en 1293…

    Là encore, de subtiles nuances psychologiques, perceptibles au fil des vers, laissent entendre que Dante compatit au sort affreux des malheureux, qu’il « case » pourtant bel et bien dans les régions les plus basses de son Inferno, plus bas que les assassins et les violeurs.

    Mais là aussi, on aurait tort de croire que le poète défend l’ordre établi par la Banque ou l’Etat, seul habilité à user (et abuser) de la planche à billets. Non : ces faussaires, doublés de charlatans alchimistes, sont à considérer comme des falsificateurs de l’Ordre divin, plus coupables (théologiquement parlant, cela va sans dire) que les faussaires en paroles représentés par les athées ou les blasphémateurs…

    Et Victor Hugo de commenter : « Ce n’est pas seulement le méchant qui se lamente dans cette apocalypse, c’est le mal. Toutes les mauvaises actions possibles y sont au désespoir. Cette spiritualisation de la peine donne au poème une puissante portée morale »…

    Dante. La Divine Comédie. L’Enfer /Inferno.Edition bilingue. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. GF /Flammarion.

  • Faut-il interdire la Commedia ?

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    Une lecture de La Divine Comédie (29)

     

    Chant XXVIII.

    Fauteurs de schismes et de discordes, dépecés par l’épée d’un diable. Mahomet en enfer... 

    Des voix se sont élevées, il y a quelques années, pour dénoncer l’islamophobie, l’homophobie, l’antisémitisme et le caractère absolument rétrograde de La Divine Comédie de Dante Alighieri, qu’il semblait urgent de retirer des programmes scolaires et des bibliothèques ouvertes au progrès, des kiosque de gares et d’aérogares.

    Or que visait, plus précisément, le groupe de défense des droits humains, intitulé Gherush 92 et agissant comme conseiller des organes de l’ONU sur le racisme et la discrimination ? 

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    Ni plus ni moins, entre autres, que le contenu du Canto XXVIII de L’Enfer, dans lequel Mahomet se trouve, dans la neuvième bolgia du VIIIe cercle, au premier rang des semeurs de discorde, fendu « du menton jusque-là où l’on pète alors qu’entre ses jambes pendent les tripes et le sac sans beauté qui transforme en merde ce que l’on mange »…

    Le chevalier Artaud de Montor, dans sa traduction en prose illustrée par Gustave Doré, l’exprime de façon plus soft : « Il était fendu depuis le menton jusqu’au fond des entrailles. Ses intestins retombaient sur ses jambes ; on voyait les battements de son cœur ; et ce ventricule où la nature prépare ses sécrétions fétides »…

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    Mais le texte original formule la vision en termes plus hard, tels que les a transcrits Jacqueline Risset : 

    « Già veggia, per mezzul perdere o  lulla,

    com’io vidi un, cosi no si pertugia, 

    rotto del mento infin dove si trulla

     

    Tra le gambe pendeva le minugia ;

    La corata pareva e’l tristo sacco 

    Che merda fa di quel che si trangugia ».

     

    Les émules de CHARLIE n’auront pas eu d’ancêtre plus virulent, convenons-en, et voici pourquoi Valenti Sereni, présidente du groupe des indignés, taxe la Commedia d’ « offensante et discriminatoire et n’a pas sa place dans une salle de classe moderne ».

    À préciser alors que sur 100 Chants de la Divine Comédie, les censeurs en ont pointé une demi-douzaine comme « particulièrement problématiques », présentant donc Mahomet comme fauteur de schisme, les Juifs sous les traits de gens cupides et vouant les sodomites à une incessante pluie de feu pour leur comportement « contre nature »…  

    Selon le même groupe, les écoliers et les étudiants universitaires qui ont étudié cette œuvre n’ont pas eu les « filtres » requis pour la replacer dans son contexte historique et ont été nourris avec un régime empoisonné à l'antisémitisme et au racisme. Il demande que La Divine Comédie soit retirée des écoles et des universités ou, à tout le moins, que les parties les plus offensantes soient pleinement expliquées.

    Or que répondre à cela ? Que, bien entendu, nos contempteurs ont raison selon les codes du politiquement correct. Mais que si l’on interdit ou caviarde la Commedia, force sera de faire subir le même sort à La Bible et au Coran, pour commencer, et ensuite à tous les textes déplorablement enkystés dans l’esprit de leur temps : tous les textes terriblement antiques de l’Antiquité, les textes coupablement médiévaux du Moyen Âge, obscurantiste comme chacun sait, enfin tous les écrits dérogeant aux droits humains et au respect de l’animal et de l’environnement. Cela pour les contempteurs...

    Mais pour ceux qui, de 7 à 77 ans, et à part l’incontournable Tintin, seraient tentés, étudiants ou profs diligents, ménagères à la maison ou commerciaux en déplacement, de lire tout de même La Divine Comédie, et de mieux comprendre par exemple cette condamnation, par Dante, du pauvre Mahomet, cette première précision: qu’au Moyen Âge une opinion courante voulait que ledit Mahomet, chrétien insatisfait, avait provoqué sciemment, entre les mêmes adorateurs du Dieu d’Abraham, les luttes fratricides que furent les Croisades, alors qu’Ali, subissant ici le même sort infâme d’être fendu en deux, était considéré comme le fauteur de discorde entre sunnites et chiites… 

    Et ceci encore : que Dante, loin de n’être qu’un Rital catho réac ignorant de la culture musulmane, cite au contraire celle-ci à maintes reprise et fait au passage moult révérences aux grands esprits de cette tradition, d’Avverroès à Avicenne.  

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    Qu’en outre : loin de réserver les pires supplices aux zélateurs d’autres sectes, Dante se montre non moins impitoyable envers les princes de la supposée sainte Eglise, papes en tête. Et l’on a vu quelle tristesse il éprouvait de rencontrer tel ami cher (Brunetto Latini, son maître et  ami, qu’il retrouve parmi les sodomites) ou tel collègue, ici incarné par le troubadour Bertrand de Born, également taxé de semeur de discorde pour avoir dressé son pupille fils de roi (Henri II Plantagenêt) contre son paternel.

    Et voici Dante, poète, confronté à la figure de Bertrand, son homologue français, condamné à porter devant lui sa tête coupée. Scène hallucinante, à vrai dire, où la tête séparée du corps s’exprime en ces mots déchirants aux oreilles de Dante : 

    « Perch’io parti cosi giunte persone

    partito porto il mio cerebro, lasso !

    dal suo principio ch’è in questo troncone,

    Così s’osserva in me lo contrapasso. » 

     

    Ce que Jacqueline Risset traduit comme ça :

     

    « Pour avoir divisé deux personnes si proches

    Je porte,hélas, mon cerveau séparé

    De son principe, qui est dans ce tronc.

    Ainsi s’observe en moi la loi du talion ».

     

    Or à ce point, la traduction littérale de François Mégroz paraît plus juste, qui ne traduit pas le contrapasso par loi du talion, introduisant une nuance un peu différente de ce que signifie le contrapasso pour Dante, stipulant que la punition métaphysique de chaque pécheur est appropriée physiquement à sa faute : Mahomet, qui a provoqué un schisme, est fendu vivant, et derrière lui se trouve un diable qui le recolle et le refend ad aeternum, de même que Bertrand de Born, qui a séparé deux êtres unis, voit sa tête séparée de son tronc au siècle des siècles - amen…   

     

    Dante. La Divine Comédie. L’Enfer / Inferno. Présentation et traduction de Jacqueline Risset, édition bilingue. GF /Flammarion. 

    François Mégroz. Lire La Divine Comédie. L’Enfer. L’Âge d’Homme.

    La Divine comédie illustrée par Gustave Doré, traduite en prose par le Chevalier Artau de Montor. Texte intégral. Marabout. 

    Image: Canto XXVIII, par Sandro Botticelli.

  • Que le doute fait dater Dante

     

     

    Une lecture de La Divine Comédie (28)
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    Chant XXVII. Mauvais conseillers.

    Si tant est qu’on souscrive à la justice de la supposée sainte église apostolique et romaine, nul doute : la Commedia de Dante, devançant la non moins supposée sainte Inquisition, figure, en sa forme constituant la synthèse poétique de la théologie médiévale, l’expression absolue de la Vérité coïncidant, en parfaite intelligence avec la sagesse antique dépassée par la logique supposée inspirée des saints Pères en leurs supposées saintes manigances conciliaires, avec la Somme d’un saint Thomas ne doutant de rien. Si donc vous croyez que l’absolue Vérité est catholique et apostolique, nul doute : Dante reste au Top.

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    Sinon, malgré l’insurpassable beauté de la Commedia, une lecture non catholique de celle-ci peut faire conclure que, question vérité, Dante date et que sa vérité relève du pipeau pipé à plusieurs tuyaux. Disons pour nuancer : que le poème contient moult vérités mais qu’on n’en fera pas un absolu...
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    Le génial et druidique John Cowper Powys, fils de pasteur gallois et grand arpenteur de toutes les terres et de tous les livres, le disait tranquillement aussi bien : que Dante date.

    Que sa poésie, à la hauteur de celle d’Homère ou de Shakespeare, et plus pure en sa forme et sa pointe, que celles-là, est d’une insurpassable Beauté, mais que, pour ce qui est de la Vérité ou de la Bonté, Dante, décidément, date, contrairement à l’Evangile ou, littérairement parlant, à Rabelais. « Car il y a, précise Powys, pour tout esprit bien né – selon l’expression même de Dante - infiniment plus de magnanimité, d’humanité et de charité évangélique au sens fort du mot dans la moindre parole sortie de la bouche de Gargantua ou de Pantagruel que dans toute la Divine comédie ! »

    Les véritables catholiques, « moyennant quelques modifications historique ou scientifiques », précise encore le païen pote du Christ, ne sauraient faire de distinction entre le Dante moraliste et le croyant, vu que Rome continue en principe (yes, sir) d’être dans Rome, mais nous autres mécréants potes du Nazaréen pouvons nous sentir plus libres de faire la part del’ayatollah catho figurant le supplice de Mahomet (ce sera fait dans le chant suivant) et du poète d’autant plus sublime qu’il est plus démoniaquement inventif en matière de « justice divine ».

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    « L’Inferno est une vision abominable, écrit encore John Cowper Powys,une vision choquante, une vision cruelle, un vision méchante, mais c’est une vision d’un stupéfiante beauté », tel étant le paradoxe, en effet, que c’est dans son Enfer, bien plus que dans Le Purgatoire ou Le Paradis, que l’art de Dante se déploie à son apogée.

    « Et ma foi, poursuit Powys, il serait bien fou celui qui rejetterait le « bello stil de Dante, avec sa tranchante et limpide beauté, avec son architecture verbale où l’effet est atteint sans aucune apparente force, par laseule grâce du vocabulaire et la place qu’il assigne à chaque mot dans sa phrase, sous prétexte que la réaction de ce formidable poète aux raffinements les plus exquis de l’esprit et des sens est contrebalancée par un aussi diabolique mélange d’orgueil et de cruauté ».

    Les raffinements cruels de Sade relèvent en somme de la rigolade, vu que Sade est CHARLIE en ses blasphèmes, tandis que Dante se réclame de son copilote divin (non tant le Christ que le Père Inquisiteur) et qu’il croit dur comme froid que la glace de Lucifer brûle vraiment.
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    Le Christ de Dante reste une figure conventionnelle de théologie sans rien de la personne que nous aimons chez le rabbi Iéshouah. « Tout ce que nous avons appris chez saint Paul concernant le secret spirituel de l’univers – qui est un secret detendresse – selon lequel les faibles, les fous, les humbles, les doux (…) estici contredit de bout en bout et de part en part. On peut dire que de la première à la dernière ligne la Divine comédie respire le mépris nietzschéen du vulgaire. Son mot favori est le mot dédain. Le dédain est, aux yeux de Dante, le trait le plus caractéristique de l’Empereur de l’Univers et de ses anges. » Comme on est loin, alors, de l’humilité caractérisant le christianisme de Dostoïevski !

    Poète de la vengeance de Dieu que Dante ? Oui, mais. Mais Dante nous offre aussi, à nous lecteurs supposés délivrés des terreurs, sinon des terrorismes (!!!), l’imagerie certes datée mais non moins saisissante que « tout est dans l’esprit humain ».
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    « Dante est le sublime et cruel porte-parole de notre misérable humanité aux nerfs exacerbés et dont trop souvent la juste indignation se tourne en cruauté sadique. Mais c’est justement à cause de cette poignante et humaine, trop humaine psychologie qui traverse tout L’Enfer que ce poème est infiniment supérieur au Purgatoire et au Paradis. Etant plus humain que les deux autres,il contient plus de cruauté, de vengeances, de sensations fortes, de drames et finalement d’horreurs ».

    Au seul vu de L’Enfer, John Cowper Powys décerne, à Dante, le brevet de « plus grand réaliste de toute la littérature au point qu’à côté de lui Pétrone ou Maupassant semblent être des polissons ». D’un point de vue purement esthétique, ajoute-t-il, Dante « demeure certainement le suprême poète de l’espèce humaine ».

    Cependant, à moins de souscrire à un catholicisme aussi sadique que daté, voir en Dante un« guide moral » relève du contresens absolu.
    À ceux qui demandaient, alors, à Powys de leur expliquer pourquoi la lecture de L’Enferreste légitime et même conseillée au dam des bien pensants outrés par ses représentations« inappropriées », il répondait : « Je le lis parce que je tire un pouvoir de son pouvoir. Je le lis parce que le spectacle de la douleur, quand elle est à son maximum, est le meilleur moyen de la supporter quand elle est loin d’avoir encore atteint ce stade »…


    Unknown.jpegJohn Cowper Powys. Les Plaisirs de la littérature. Traduit de l’anglais par Gérard Joulié. L’Âge d’Homme, 1995.
    Dante. La Divine comédie. Traduction et présentation de Jacqueline Risset. GF / Flammarion.

  • Le romancier et les fainéants

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    À propos d'Un personnage de roman de Philippe Besson, composé dans la foulée d'un certain Emmanuel M. en quête de destin national...
    On peut ne s'intéresser guère à la politique politicienne, comme c'est mon cas, et ne suivre les aléas de la politique française que de loin - je ne regarde quasiment plus la télé suisse et française - tout en restant très curieux en matière de faits contemporains significatifs et de psychologie humaine, et c'est ce qui a retenu mon attention en crescendo à la lecture du récit -reportage indéniablement romanesque tiré par Philippe Besson, avec l'accord immédiat de l'intéressé, des mois qu'il a passés auprès d'Emmanuel Macron, dès le lendemain du départ du jeune ministre rompant avec Hollande et le socialisme de gouvernement, jusqu'à son intronisation présidentielle, donc en moins d'une année.
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    Ce livre est-il d'un littérateur courtisan ou d'un ami fasciné (Besson était assez proche des Macron avant leur courte longue marche, en complicité particulière avec Brigitte) par la possibilité d'une double aventure politique et romanesque ? Oui et non. Non pour ce qui est d’un éventuel léchage de bottes, qu’il n’est à aucun égard, mais oui sans doute pour le pari littéraire, s'agissant d'ailleurs de compères réellement passionnés de littérature - et les grandes figures de Stendhal et de Balzac, de Bonaparte et de Torugo seront évoquées tout au long du parcours de ces messieurs-dames, avec le cercle croissant des marcheurs de bonne volonté et le théâtre, parfois le cinéma, voire le cirque "too much", c'est Besson qui souligne, d'une campagne finalement historique par la rupture politique qu'elle a signifiée et par les déchirures personnelles qu'elle a provoquées.
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    Or c'est sur cet aspect très personnel, touchant autant les gens de gauche de bonne foi (ces socialistes fidèles au parti depuis des décennies et ne s'y reconnaissant plus, comme un Bertrand Delanoë et tant d'autres) que les déçus de tous bords et plus encore ceux qui ont envie de faire quelque chose de leur avenir, etc.
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    Les commentateurs qui se sont rués sur le livre de Philippe Besson pour le mettre en pièces au motif qu'il ne s'y trouve rien qui n'ait été dit par eux, surtout impatients de vilipender son "personnage", se sont gardés de dire quoi que ce soit du vrai fonds humain et politique du livre, bien présent dans les gestes et paroles très précisément rapportés des protagonistes, avec le mélange de pénétration intelligente et d'orgueil d'Emmanuel M. en butte à autant d'hésitations et de doutes que de sourde détermination têtue, de fragilité liée au manque d'expérience et de soudaine affirmation de force, de naïvetés parfois ou de foucades de "sale gosse", le mot est encore de Besson, et de capacité d'encaisser les pires saloperies (sur lui-même ou sur Brigitte, très présente aussi dans le livre et cent fois plus intéressante que ne l’insinue la perfide Anne Sinclair en son aigreur de socialo de luxe), avec une vision d'avance sur tout le monde.
    Tel journaliste de L’Obs - magazine qui a amplement joué sur la médiatisation du candidat, soit dit en passant -, prétend que le Macron de Besson n’est que prétention et qu’obsession de son image, vacuité de projet et clichés alignés, mais c’est d’une mauvaise foi crasse qui passe sous silence l’essentiel d’Un personnage de roman, tout de nuances et de finesses souvent pimentées d’humour, jusqu’à l’humain-trop-humain.
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    Dans un entretien de haut vol publié par le même Obs , le penseur allemand Peter Sloterdijk, grand francophile à sa façon peu servile, a exprimé avec une généreuse lucidité les attentes légitimes qu'on peut fonder sur le jeune libéral social-démocrate europhile trop prématurément jugé par ceux qui s'agitent pour que rien ne bouge, plus ou moins vissés à leurs privilèges ou à leurs préjugés idéologiques. Aux ronchonnements teigneux d'un Alain Badiou ou d'un Régis Débray, sans parler des gesticulations grotesques d'un Michel Onfray, Sloterdijk a opposé tranquillement une analyse à large spectre n'excluant pas une confiance et un pari sur l'imprévu (plus imprévu qu'imprévisible à la Trump) et l'indispensable refondation à venir.
    Vue de tout près, dans l'optique affectueuse, et sincèrement critique aux moments où cela s'impose , de l'écrivain accumulant ses notes hyper-précises sur les faits et gestes du candidat, mais aussi sur la meute médiatico-politique et ses avatars internautiqes, l'aventure d'Emmanuel M. revêt dans Un personnage de roman, autant de charme stendhalien que de gravité croissante, jusqu'au moment où l'ami de l'auteur, plus sensible et surtout plus secret qu'on ne l'a dit, change de stature en entrant "en charge". Ceci noté sans flagornerie par l'écrivain peu à l'aise sous les ors de l'Elysée, dont l'honnêteté ne saurait être mise en doute, ni la sensibilité sans jobardise.
    Avec ces qualités, largement illustrées par les romans antérieurs de Philippe Besson, contraste brutalement la réception quasi hystérique des bien-nommés fainéants - non du tout les vrais travailleurs de la société française mais les foutriquets de son “élite” médiatique incapables de montrer aucune attention au contenu réel d'un livre ou d'une aventure humaine et se déchaînant en hyènes de feuilleton vulgaire, etc.
     
    Philippe Besson. Un personnage de roman, Julliard, 247 p.

  • Le temps d'un chef-d'oeuvre

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    Ce sera très probablement l’un des (rares) grand livres de cette année, après l’admirable Atlas d’un homme inquiet dont il prolonge les séquences géopoétiques, autour du monde, par une sorte de féerie aux allures de conte. Avec Cox ou la course du temps, Christoph Ransmayr nous confronte en effet, dans une Chine fabuleuse et non moins inquiétante, à l’antique obsession de l’homme se rêvant maître du temps.    

     

     

    On se trouverait d’abord comme en un rêve éveillé dans lequel on verrait le Très-Haut de ces cantons chinois, dit aussi le Seigneur des Dix Mille Ans, ou l’Auguste, composer au pinceau d’eau, sur une pierre blanche, un poème parfait dont les idéogrammes s’évaporeraient dans l’instant d’être écrits sous l’effet de la chaleur solaire.

    Ensuite on serait prié d’imaginer une horloge à vent, sous la forme d’une jonque miniature toute faite d’argent, aux entrailles pleines de petits coffres remplis de minuscules jouets, offerte à l’Empereur désireux d’un objet reproduisant les temps propres à l’enfance, sensible donc au moindre caprice des brises; puis on verrait s’élaborer une horloge de feu, dont la forme imiterait un segment de la Grande Muraille et qui évoquerait le terrible temps compté des condamnés à mort.

    Ces images ne tomberaient pas du ciel ni ne seraient gratuites: elles ponctueraient les épisodes d’un des plus beaux romans de ces dernières années, intitulé Cox ou la course du temps et confirmant une fois de plus, après l’inoubliable suite de l’Atlas d’un homme inquiet, le génie absolument singulier de l’écrivain autrichien Christoph Ransmayr.     

    De la réalité au rêve

    Le ton et le tranchant du roman s’affirment dès sa première phrase: «Cox aborda la terre ferme chinoise sous voiles flottantes le matin de ce jour d’octobre où l’empereur de Chine, Qianlong, l’homme le plus puissant du monde, faisait couper le nez à vingt-sept fonctionnaires des impôts et agents de change».

    Immédiatement intrigués, voire alléchés (telle étant l’humanité) par cette promesse de supplice, la lectrice et le lecteur se demandent de qui et de quoi l’on parle, et je ne crois pas leur gâcher le plaisir incessamment surprenant de 316 pages de lecture en révélant illico ce que l’Auteur précise «pour finir», à savoir que tout est vrai dans ce roman pour l’essentiel, qui touche à notre condition de mortels et aux questions que cela nous pose, alors même que les quelques faits historiques avérés ne sont qu’une base partielle et bidouillée…

    Mais Qian Long (1711-1799), quatrième empereur de la dynastie Qing, a bel et bien régné, flanqué de ses quarante et une épouses et de quelque trois mille concubines, et ce fut un collectionneur d’horloges et d’œuvres d’art avisé. Cependant il ne rencontra jamais l’Anglais James Cox, fameux créateur d’horloges qui ne mit jamais les pieds dans la Cité interdite et se prénomme Alistair dans le roman, en grand deuil d’une petite fille de cinq ans et désespérant de voir sa moitié, la douce (et imaginaire) Faye, lui revenir du tréfonds de son désespoir.            

    Bref, ceci précisé, la lectrice et le lecteur seront brièvement horrifiés, comme Cox et les trois artisans-artistes qui l’accompagnent (Jacob Merlin, inscrit aux annales historiques sous le prénom de Joseph, et ses compères Aram Lockwood et Balder Bradshaw, virtuoses de micro-mécanique), par l’exécution publique du supplice des nez, comme ils le seront plus tard par le sort atroce réservé à deux médecins convaincus de menterie par le Très-Haut et dépecés vivants, mais ces cruelles chinoiseries ne sont que noirs détails (le vilain bout du nez du loup dans le chaperon rouge) dans la course aux horloges.        

    Celle-ci fut une réalité, on le sait, et les automates extravagants de Cox firent le bonheur du Chinois autant que du Tsar de Russie, mais la littérature, et plus précisément la poésie, traitent d’une autre dimension du réel, et l’on retrouve alors, chez Ransmayr, le mélange unique d’éléments concrets, tirés ici des mille complications de l’horlogerie et des rituels impériaux en la Ville pourpre (Zi jin cheng), ou de l’observation de la nature dans la double tradition des romantiques allemands et des peintres chinois, et de données humaines, affectives ou esthétiques (la Beauté est une composante majeure du roman), spirituelles ou philosophiques. On se rappelle en passant les pyrotechnies verbales d’un Raymond Roussel ou, pour les spéculations vertigineuses sur le temps, Le pendule de Foucault d’Umberto Eco, même si Ransmayr développe une poétique incomparable.

    L’invisible rit et sourit

    Christoph Ransmayr semble connaître la Chine comme sa poche, qu’il évoquait déjà dans son Atlas d’un homme inquiet, notamment lors de la rencontre d’un hurluberlu anglais spécialiste des chants de territoire des oiseaux, sur la Grande Muraille, puis à l’observation de moines calligraphes peignant des poèmes sur des pierres – déjà !

    Rien de très étonnant à cela : un vrai poète va partout, et Ransmayr, grand voyageur à plein temps,   est géographiquement à l’aise en tout lieu, sur tel volcan du Costa Rica aussi bien que sur telle île grecque où il se fait un selfie devant le tombe d’Homère, autant qu’il l’est, ici, historiquement, en pleine Chine impériale menacée au nord par des hordes musulmanes – déjà !

    De surcroit, ses personnages ont une présence humaine vibrante, jusqu’au Très-Haut, d’abord invisible, qui donne ses directives de derrière un paravent, puis qui surgit à l’improviste en rieur débonnaire, et qui sourit une autre fois avant de partager, avec le maître horloger, un saisissant instant de présence partagée – la lectrice et le lecteur apprécieront.

    Christoph Ransmayr est lui-même un maître de l’horlogerie romanesque, connaisseur des rouages de la psychologie - de l’émoi sidérant suscité par telle femme-enfant, à la mélancolie amoureuse des mal aimés – autant que des contrastes entre cultures, et ses évocations de la nature sont d’un peintre-musicien de la langue qu’on lirait volontiers en chinois traduit de l’allemand faute de savoir aussi bien la langue de Goethe que son (très remarquable) traducteur Bernard Kreiss - mais lire le chinois ne nous sera donné que dans une autre vie où l’on espère juste ne pas se faire couper le nez

    L’Horloge éternelle

    Si vous avez une collection de thermomètres dans votre héritage biparental, gardez-en précieusement le vif-argent. C’est en effet grâce à la très précieuse matière première du mercure, à raison ici d’un quintal dont la réquisition en milieu naturel scandalise les mandarins de la cour, très jaloux des Anglais, qu’Alistair Cox va mettre au point le mouvement éternel de l’horloge que lui a commandée le Très-Haut, qui en fera l’usage final le plus inattendu par la lectrice et le lecteur.

    Les bons contes font les bons amis de la sagesse, et Cox ou la course du temps en est une preuve étincelante, notamment durant le séjour de l’empereur et sa cour en sa résidence d’été de Jéhol, où le temps s’arrêtera avant de s’écouler à reculons, si l’on peut dire, jusqu’à l’accomplissement du chef-d’œuvre du Maître horloger.

    Entretemps, une scène sous la neige a vu l’Auguste apparaître dans toute sa fragilité humaine, amant dédaigné confronté à la douleur rivale de son protégé, mais là encore tout l’art du poète est de suggérer plus que de conclure, et telle est aussi la fin de ce roman-poème aux détails magnifiquement finis, du point de vue de l’artisanat littéraire, et aux résonances infinies touchant à la nature de l’art et au sens de la vie, etc.

     

    Christoph Ransmayr. Cox ou la course du temps. Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss. Albin Michel, 316p.          

          

    Dessin original: Matthias Rihs. Cette chronique a paru sur le site Bon Pour La Tête.

     

     

     

  • Fugitifs

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    (Sur un vision de Czapski)
     
    Ils n'ont fait que passer:
    on les entend marcher en l'air.
    À travers les déserts,
    cela ne laisse pas de trace,
    mais les dieux impatients
    ont un faible pour les violents,
    et l'espèce est en guerre.
     
    Sus au temps
    ils n'ont fait qu'arracher
    aux cadrans les ombres solaires
    pour piétiner à cru
    les beaux jardins de tous les vœux;
    et brûlant toute terre
    insoumise à leurs seuls dieux,
    ils n'ont fait que défaire...
     
    Mais les enfants de la clairière
    dans les bars des beaux soirs
    des printemps de l'été indien,
    sur les lacs et les patinoires
    savent qu'ils ne savent rien
    et vont se répétant:
    nous prenons tout le temps
    de nous dire que nous passerons.
     
    (Cap d’Agde, ce 11 septembre 2017)

  • Revenant à la mer

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    "Si je crois encore à la mer / alors j'ai espoir en la terre"
     
    (Ingeborg Bachmann)
     
     
    Au retour de la mer
    je la reconnais à l'instant,
    la patiente, insensée
    amante de mille saillants
    en lenteurs retombées
    aux long couchers ardents.
     
    L'impassible égérie,
    et soudain la verte furie;
    la muette rêveuse,
    et tout à coup la volubile
    aux délires de salive -
    la cavale très indocile
    donnant des quatre fers
    dans le tumulte des années.
     
    Nous étions si glorieux,
    petit nageurs écervelés,
    et nous voici rendus au vent
    sans âge de la terre,
    avec elle tout apaisés...
     
    (Cap d’Agde, ce 10 septembre 2017)

  • Pour une Cinquième saison

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    La cinquième saison de la littérature romande
    (Aperçu tout personnel d’une nouvelle donne éclatée, 2000-2017)
     
    L’expression selon laquelle « tout ça n’est que littérature » convient à merveille à l’apparition d’une nouvelle revue littéraire se réclamant d’une saison qui n’existe pas selon les codes ordinaires, ouverte à tous les départs possiblement lestés de cette réalité augmentée qu’on appelle poésie – on peut rêver !
     
    À la tendance utilitaire et cynique visant à tout rabaisser par dérision pour mieux exalter ce qui « cartonne », relevant essentiellement du quantitatif, la littérature de cinquième saison oppose «tout ça » qui nous importe, nous fait respirer et résister au pire, et puisque nous sommes ici et maintenant, parlons donc de la littérature qui se fait aujourd’hui en nos contrées.
     
    La cinquième saison de la littérature romande est-elle une réalité ? À cette question, l’on ne peut répondre que par des estimations personnelles plus ou moins en phase avec le goût de quelques-uns, dizaine ou milliers, mais à l’exclusion de la meute.
     
    Sans décrier le commerce et l’industrie, non plus que l’aspiration plus ou moins avouée de tout écrivain à la gloire cantonale ou mondiale, force est de reconnaître qu’aujourd’hui la quête du succès immédiat constitue un miroir aux alouettes abusant à la fois le public, les médias et les auteurs.
     
    Une production pléthorique, la disparition de toute une société cultivée qui accueillait et accompagnait naguère les livres de qualité, également accueillis et accompagnés par des critiques avisés, la démission des médias en matière d’information littéraire de qualité, le nivellement des goûts et la fuite en avant exacerbée par les modes et les mots d’ordre publicitaires, la massification et l’affolement décervelé des réseaux sociaux aboutissent à une confusion générale où la préservation d’un jugement critique équilibré devient de plus en plus délicate.
     
    Tels sont les temps qui courent en quatre saisons.
     
    Quant à la cinquième saison, disons qu’elle serait caractérisée, en littérature, par une valeur ajoutée inattendue, un pas de côté ou un grain de folie - tel étant en tout cas mon point de vue...
     
    (À suivre dans le Numéro 1 de La Cinquième saison, parution en octobre 2017)
     
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    Appel aux lecteurs
     
    A l’heure où fondent les pages culturelles, La cinquième saison se propose d’abattre quelques cloisons tout en ménageant de l’ombre. Chaque trimestre, elle invite des plumes de tous bords à se prêter au jeu de la contrainte et de la chronique. Nouvelles, portraits et fragments, récits de voyage et tribunes libres, autant de genres qu’elle brandit aux côtés des trésors dormant dans les tiroirs des éditeurs. Préférant l’éclectisme à l’élitisme, elle veut éperonner la création et nourrir le débat pour offrir aux lettres romandes la scène qu’elles méritent.
    Nous vous invitons à soutenir ce projet, un crowdfouding a été lancé à l’adresse ci-dessous. Vous y trouverez aussi toutes les informations concernant le lancement de cette revue.
     
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  • Malheureux qui comme Ulysse...

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    Une lecture de La Divine Comédie (27)

    Chant XXVI. Mauvais conseillers.

    Il en va de la lecture de la Commedia de Dante comme de la plupart des grands textes du passé fondés sur un mélange de vaste savoir et d’extrême densité poétique, dont beaucoup de composantes historico-politiques,  sociales ou littéraires nous échappent à moins d’un patient décryptage. 

    L’on pourrait évidemment se contenter de la « musique » des chants, pour peu qu’on possède un peu de la « langue de Dante », c’est le cas de dire, à la source bouillonnante et fraîche de l’italien bonnement fondé par le poète florentin, comme on peut se bercer à l’écoute de Shakespeare sans sous-titres ou de l’incompréhensible Finnegans Wake de Joyce que Michel Butor comparaît à une sorte de whisky pour l’oreille ( !), mais il est aussi permis d’éprouver, de loin en loin, de l’ennui pour cette lecture sur-saturée de références et d’allusions qui ne nous disent plus rien, ou se sentir réellement agacé, voire indigné par les jugements de celui qui, au nom de Dieu, punit nos « frères humains » de manière parfois si cruelle ou paradoxale.

     

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    Ainsi du sort qu’il réserve à Ulysse, qu’il fourre bonnement au four, dévoré à perpète, dans la huitième bolgia du Cercle réservé aux conseillers« perfides », par une flamme destinée à le punir de son propre feu – de sa propre ardeur à tout connaître du monde quitte à dépasser les limites fixées a posteriori par la théologie chrétienne. Or le moins qu’on puisse dire, en l’occurrence, est que ce cher Alighieri pousse bien loin le bouchon dans les eaux de la mauvaise foi tant il fut lui-même du grand voyage de la connaissance et de toutes les curiosités !

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    Du reste on sent qu’il n’est pas trop convaincu par la rigueur  extrême du châtiment appliqué à Ulysse, coupable d’avoir montré autant de ruse fieffée (le cheval de Troie) que d’excessive audace (sa navigation par delà les confins du monde connu), mais ce chant fumigène et quelque peu confus revêt un nouvel intérêt, à vrai dire inattendu – et c’est le propre de la vraie poésie que de susciter de telles surprises – puisque c’est en se remémorant l’aventure d’Ulysse, et le discours de celui-ci à ses compagnons, que Primo Levi, comme il le raconte dans Si c’est un homme, a pris conscience, à Auschwitz, du pouvoir libérateur de la parole poétique et de l'inaliénable dignité humaine, en plein enfer terrestre…

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    Ce rapprochement fonde une  réflexion tout à fait remarquable de Damien Prévost, qui en dit long sur les ressources de la littérature  en certaines circonstances apparemment désespérées, comme l’a illustré le Polonais Joseph Czapski, rescapé du massacre de Katyn et des camps de concentration soviétiques, dans Proust contre la déchéance.

    Damien Prévost : « Primo Levi se souvient donc d'un chant de la Divine Comédie, sans trop savoir pourquoi il se remémore ce chant en particulier et sans l'avoir consciemment choisi. Pourtant, ce choix - car au fond, il s'agit bien d'un choix - éclaire de manière inattendue l'expérience de Primo Levi. Se souvenir c'est se replonger dans ce qui reste à ceux à qui tout fut pris. En cela, il s'agit déjà d'un retour à l'humanité. Par ailleurs, se souvenir de la Divine Comédie, c'est recouvrer sa nature humaine dans ce qu'elle a de singulier : la culture, le beau, la langue, le sens.

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    C'est ainsi qu'il convient de considérer le discours de Primo Levi sur le sens et l'importance des mots utilisés par Dante. Les réflexions stylistiques et linguistiques sont, elles aussi, une attestation de l'humanité de Primo Levi : ce sont l'attrait et l'intérêt pour la connaissance.  Pour finir, ce moment est particulièrement signifiant car les vers dantesques prennent tout à coup un sens inattendu.

    « Consideratela vostra semenza

    fatti non foste aviver come bruti,

    ma per seguir virtute e conoscenza »

    D'une certaine manière, Auschwitz réinterprète totalement ce tercet sorti de son contexte qui interpelle profondément Primo Levi. »

    Damien Prévost: Éléments de réflexion sur "Le chant d'Ulysse" dans "Si c'est un homme" de Primo Levi. www. http://cle.ens-lyon.fr
     

    Dante. La Divine comédie. Version bilingue traduite et présentée par Jacqueline Risset. GF /Flammarion.

     

  • Immanence

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    (Sur une vision de Stéphane Zaech)
     
    Les choses en sont là:
    le poète en avait rêvé ,
    et tel est son constat:
    l'arbre du savoir est coupé.
     
     
    Ce qui se dit alors
    sera la question de nos jours,
    et le dire et comment,
    à l'exclusion de tout discours
    autre que de saveurs
    sonores et bariolées.
     
     
    Le vert serait sensation pure
    au dévalé des monts
    surgis des antans du tréfonds;
    et le rouge pointerait
    en vive affirmation:
    me voici tout ardent,
    je suis la fleur en gratuité !
     
     
    Les choses en sont donc là,
    et nous voici les contempler
    comme au premier matin.

  • Métamorphoses du vide

     

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    Une lecture de La Divine Comédie (26)

    Chant XXV. Voleurs

     

    Pourquoi Dante relègue-t-il les voleurs  dans les basses fosses  de l’enfer et leur fait-il subir des supplices d’une particulière cruauté, si tant est qu’il y a ait des nuances imaginables dans la férocité punitive ? Est-ce à dire que le Florentin défende la propriété en laquelle le fils de tonnelier bisontin Joseph Proudhon, précurseur des anars, verra précisément le vol ? 

     

    À vrai dire, bien plus que la propriété privée, au sens moderne, capitaliste ou bourgeois du terme, c’est l’intégrité del’individu et du corps social que défend le poète métaphysicien, qui voit en le vol une altération fondamentale des relations humaines.

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    Notre bon maître François Mégroz, dans son commentaire bien étayé par la connaissance détaillée des réalités du siècle de Dante en Toscane, rappelle que « dans la société du XIVe siècle, qui n’avait pas nos moyens de lutte contre le vol (code pénal, police, etc.), cette forme de la fraude causait un désordre considérable ». L’on pourrait alors se demander comment Dante jugerait de l’Italie contemporaine, où ladite fraude atteint parfois des dimensions non moins vertigineuses sous couvert de démocratie néo-libérale ?

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    Mais une fois encore : la condamnation du vol est plus fondamentale, quasi ontologique et de-tous-les-temps, dans ce passage de L’Enfer, et c’est ainsi que le poète se réfère à d’antiques exemples de la latinité païenne, faisant apparaître le mythique Cacus, géant-centaure coupable d’avoir volé un troupeau de bœufs au fier Hercule passant par là.

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    Comme tout se chevauche et s’interpénètre dans le temps hors-du-temps des infernales régions, ledit Cacus, transformé en centaure, cohabite pour ainsi dire avec le susnommé Vanni Fucci, contemporain de Dante et voleur avéré en la cité de Pistoia, dont le geste obscène de « faire la figue » en désignant le ciel (doigt d’honneur au Très-Haut) ouvre ce Canto XXV non sans provoquer la réprobation du centaure tant il est sacrilège.

    L’on voit ainsi que tout fait pot-au-feu dans la marmite du génial touilleur - et que les exégètes s’empoignent à la queue leu-leu…

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    L’on peut ne pas s’attarder, au demeurant, sur ces multiples allusions et autres strates savantes constituant l’humus du « film » dantesque, pour mieux apprécier les trouvailles scénographiques et métaphoriques de cette méli-mêlée de serpents et de damnés s’enlaçant et se compénétrant comme autant de sangsues orgiaques, dans un chaos organique figurant précisément le contrapasso de la perversité des voleurs. 

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    Ainsi leurs corps grouillent-ils et s’embrouillent-ils, toutes identités perdues ou permutées, en un formidable et fulminant gang bang échangiste d’animaux humains dénaturés à pattes bifides  de chiens de mer et nageoires leur sortant de la gueule ou du cul, sexes en formes de pieds et autres fantaisies préfigurant le Jardin des délices de Hiéronymus Bosch, un siècle plus tard, et donc plus d'un demi-millénaire avant les plus ou moins habiles resucées du surréalisme…    
     

    Dante, La Divine Comédie. L'Enfer / Inferno. Traduction et présentation de Jacqueline Risset. GF/Flammarion

    François Mégroz. Lire La Divine comédie. L'Enfer. L'Âge d'homme, 1992.

     

  • Suspends ton vol !

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    Une lecture de La Divine comédie (25)

     

    Chant XXIV. Voleurs.

     

    On a beau voir l’accablement écraser, de plus en plus, le pauvre poète descendant la roide pente accidentée des Malebolge, qu’il faut se représenter comme une suite de vires ou de corniches coupées de précipices et d’arches près de s’effondrer – et ça remonte et ça s’éboule :le poème n’en continue pas moins de tisser, sonorités à l’appui, sa tapisserie à la fois rugueuse et suave – le chant XXIV s’ouvre sur une vision pour ainsi dire virgilienne, avec son petit paysan s’impatientant de revoir le printemps -, physiquement  très suggestive et savante, multipliant les allusions littéraires ou historiques, politiques ou psychologiques, tout en ne perdant jamais le fil de la narration au premier degré de la périlleuse désescalade des deux compères ; ainsi Virgile profite-t-il de sa légèreté de pur esprit pour soutenir son protégé, quitte à le gourmander tout à l’heure quand celui-ci, bonnement vanné, se reposera trop indolemment : pas le moment de flancher, ragazzo, « Omai convien che tu cosi ti spoltre »,autrement dit : « ce n’est pas assis sous la plume ou la couette qu’on arrive à la gloire », et de lui rappeler qu’après la descente à pic jusque chez Lucifer il s’agira de remonter encore, sans escalator, la pente aride du Mont Purgatoire.

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    Dans l’immédiat, cependant, c’est à une nouvelle séquence de film gore que le poète va se trouver confronté non sans y intervenir personnellement en reconnaissant, dans la bolgia des voleurs, un certain Vanni Fucci de Pistoia qui s’est fait connaître par la violence de ses moeurs politiques, et plus particulièrement par le vol d’objets sacrés, dans une église de sa ville, dont il a accusé des innocents. 

    Fait intéressant alors : que Dante juge plus sévèrement le vol que la violence en cela que le vol est une manière de viol de la personnalité. La violence, de face, permet en effet à la victime de se défendre, tandis que le vol, commis à l’insu de celle-ci, tient de la fraude plus insidieuse et donc plus détestable.

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    Un supplice d’une atrocité particulière frappe ainsi ce vil voleur violeur violent qu’un serpent de feu transperce  et transforme en torche puis en cendres, bientôt recomposées en corps prêt à être torturé derechef et ainsi voué à l’éternel tourment d'un Phénix des basses fosses. 

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    Laissez donc toute espérance, vous qui avec volé le vélosolex de votre voisin valeureux Victorin le vannier…

     

    Dante. La Divine Comédie. L’Enfer / Inferno. Présentation et traduction par Jacqueline Risset- GF Flammarion.

     

    Peinture : William Blake, Salvador Dali, Gustave Doré.

     

  • D'or et de plomb

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    Une lecture de La Divine Comédie (24)

    L'Enfer. Chant XXIII. Hypocrites.

    La lecture de la Commedia de Dante peut être d’une saisissante actualité, pour peu qu’on y mette du sien.

    L'imagination dantesque est tissée d'actualité autant que de références érudites à autant d'"actualités" passées, mais notre actualité est tout autre et requiert alors un autre effort d'imagination. 

    Ainsi, dans ce Canto XXIII, traitant du sort des hypocrites, le lecteur passif ou en déficit d'imagination se perdra peut-être dans l'évocation des grands tricheurs du temps de Dante, après qu'il aura été saisi par la vision intemporelle des damnés tournant en rond sous de lourde capes dorées, vues de l'extérieur, dont la doublure est de plomb pesant, Dante faisant clairement allusion à l'invective de saint Matthieu dans son évangile: "Malheur à vous, hypocrites qui ressemblez à des sépulcres blanchis: au dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d'ossements de morts et de toute pourriture"...  
    Or, les hypocrites d’Etat dont nous parle Dante dans ce chant nous sont un peu lointains, potentats supposés servir le bien public et se l’appropriant au contraire, comme on le voit aujourd’hui dans le monde mondialisé où rien n’a changé dans les grandes largeurs, mais l’appellation qu’il leur réserve, de « sépulcres blanchis », fait image et prend plus de sens si l’on se rappelle, précisément, les Tartuffe de tous bords politique ou religieux qui nous entourent.

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    Quant aux sépulcres blanchis à la manière helvète, nous les aurons vus dans les figure policées de ce pontes de la Banque justifiant à la télé leurs salaire pharaonique et nous rassurant en nous assurant que tout Bonus n’est que la sanction de la plus haute compétence reconnue selon les Lois du Marché, que tel est le prix de leur crédibilité et que de toute façon tout cet argent ne leur revient pas pour leur plaisir mais pour travailler, comprenez-vous Monsieur: mon argent travaille, lui, ce n’est pas comme celui des pauvres, mais ce n’est pas pour autant de l’usure, que non pas, à quel terme inapproprié alliez-vous recourir, Monsieur, vous me peinez, ne comprenez-vous donc pas qu’il nous en coûte d’être si plein aux as ?

    Et combien de riches de plus en plus riches, dont l'habit rutilant au dehors est cousu de plomb en dedans, au dam des damnés de la terre, etc. 

  • Quand lire est une fête

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    Les Arpenteurs du monde de Daniel Kehlmann. 

    Caracolant comme un cheval fou à deux têtes, que voici livre merveilleusement drôle, intelligent, de belle écriture et de tonique effet sur le métabolisme général de la lectrice et du lecteur. Le nom de son auteur, qui avait juste passé la trentaine à sa parution, est Daniel Kehlmann. Et son titre : Les Arpenteurs du monde.
    Ce fut, dit-on alors, le plus grand succès littéraire allemand de ces dernières décennies. Plus d’un million de lecteurs, et le livre est en cours de traduction dans une trentaine de pays. Arguments publicitaires qui ne signalent pas, en l’occurrence, un engouement de masse douteux, mais bien plutôt la jubilation pétulante d’un million d’individus qui ont trouvé le même plaisir à trotter dans le sillage des deux savants fous réunis dans ce roman.

     medium_Gauss2.jpgLes arpenteurs du monde raconte en effet la rencontre, en septembre 1828 à Berlin, de deux énergumènes intéressants, en les personnes du mathématicien Carl Friedrich Gauss et du naturaliste-voyageur Alexander von Humbomedium_Humboldt6.jpgldt.

    Tout le monde connaît évidemment les observations de celui-ci au fond de la grotte amazonienne la plus profonde de la planète (on la dit en communication avec l’au-delà, mais la cartographie manque) où niche l’oiseau Guacharo. Et la courbe de Gauss n’a de secret pour personne non plus. Mais dès qu’apparaît l’horrible râleur qu’est le vieux Gauss, pestant d’avoir à se pointer à ce ridicule congrès de plaisantins naturalistes qui le convient dans la puante ville de Berlin, chaque lecteur va découvrir les merveilleux territoires séparant ce que « tout le monde sait » de ce que « chacun ignore », à commencer par le mal de dents atroce qui accompagna l’une des premières grandes découverts du mathématicien adolescent (lequel défrayait la chronique dès l’âge de 8 ans), ou les tribulations inénarrables qui marquèrent le voyage d’Alexander von Humbolt en Nouvelle-Andalousie amazonienne, entre mille autres sujets d’étonnement.
    Tout le livre, commençant et finissant par la rencontre des deux illustres originaux, est en effet tissé par le récit alterné de leurs investigations respectives, l’un à mesurer et cartographier tout ce qui est mesurable et cartographiable en ce bas monde, du sein de sa mère aux volcans d’Equinoxie, et l’autre à chiffrer et computer mentalement tout ce qui est chiffrable et computable dans le cosmos et ses environs, exception faite de l’insondabilité abyssale de la niaiserie de son grand fils Eugène, si sympa au lecteur pourtant, et à la lectrice.
    Bref, c’est un constant et polymorphe régal que ce livre rappelant le climat des dingues romantiques à la Jean-Paul Richter, à l’enseigne du plus gai savoir qui soit et sous un regard juvénile plein de vieille tendresse…

    medium_Kehlmann0001.JPGmedium_Kehlmann.jpgDaniel Kehlmann. Les Arpenteurs du monde. Traduit de l’allemand par Juliette Aubert. Editions Actes Sud, 299p.

  • Oiseaux de papier

     
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    Je ne vous parle pas d'un coin
    mais de tous les recoins.
    L'angle mort n'est jamais loin,
    mais la vue sur l'étang
    s'étend à l'étoile perdue
    dans la fusion des eaux
    que les reflets font essaimer
    sous le ciel renversé.
     
    Au biseau du diamant
    la parole se pulvérise
    en éclats de lumière,
    ou dans la nuit des réverbères
    en muettes banquises.
     
    L'ermite allumé parle en langue,
    et le poète dort.
    À la radio les haut-parleurs
    remâchent le bois mort
    des discours sans clairières.
     
    Je vous parles d'antennes
    connectées aux mobiles
    dans le ciel à l'écoute
    des avions bientôt éclipsés.
     
    Le temps ne faisait que passer
    en silencieux oiseaux
    quand enfants, médusés,
    nous suivions de nos yeux ses cerceaux .

  • Au soir des lucioles

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    Au soir des lucioles
     
    Je m’en vais dans le vent
    vert et noir par delà les champs,
    comme on suit un chemin
    d’eau claire entre les pierres.
     
    Tu es comme l’Indien,
    chaussée de sandales légères,
    et le chemin nous suit.
     
    Dans son cercueil de verre,
    l’horloge ne fait aucun bruit.
    Ce soir nous serons à la mer.

  • La salsa des démons

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    Une lecture de La Divine Comédie (23)

     

    Chant XXII. Prévaricateurs et concussionnaires.

    Dante a-t-il tué de sa main de poète combattant ? C’est fort probable et Giovanni Papini avance même le nom de sa victime possible en la personne de Buonconte di Montefeltro.

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    Ce qu’on sait en tout cas de source sûre, et confirmée par les écrits d’Alighieri lui-même en personne, c’est qu’il a guerroyé avec les Florentins et plus précisément à la bataille de Campaldino, le 11 juin 1289, où Guelfes et Gibelins se livrèrent un combat sanglant. Dante avait alors 24 ans et déclare qu’il n’était plus « novice en fait d’armes »;  le début du Chant XXII retentit encore de son allant guerrier. La bataille livrée lui inspira «une grande crainte et à la fin beaucoup d’allégresse en raison des événements variés ». Il fut du côté des Florentins vainqueurs, contre les Arétins, dont beaucoup furent massacrés sans pitié.

    Or il y a comme un écho de cette étripée dans ce chant consacré, principalement aux sévices détaillés qu’une dizaine de démons exercent sur de pauvres damnés bouillant déjà dans la poix brûlante pour expier leurs fautes de prévaricateurs et de concussionnaires. Pour ajouter du sel à la situation, si l’on peut dire, on peut rappeler que Dante fut précisément accusé, en tant que notable florentin, d’abus de biens sociaux (on s’accorde à taxer ces accusations de jugements fallacieux « de bonne guerre ») et condamné à la dépossession, à l’indignité civique et à l’exil…

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    Fort de son expérience dans les mêlées où il a vu le sang gicler de près, les lances percer les chairs et les harpons compliqués fouailler les entrailles et les mettre en lambeaux, Dante excelle à figurer les démons, identifiés par leurs noms et  littéralement acharnés à la torture des damnés comparés successivement à des grenouilles persécutées, à des dauphins sautant pour s’échapper du liquide en fusion et y replongeant par crainte des piques, alors que l’un d’eux est hameçonné et tiré de là comme une loutre affolée.

    Là comme ailleurs, la puissance de l’évocation tient au caractère très concret et, même, très physique du verbe dantesque,  qui nous fait ressentir « par la peau » l’effroi terrible des pécheurs incessamment confrontés à l’horrible alternative: se noyer bouillis tout vifs ou se faire dépecer à l'air libre…

    Quant aux questions arrachées, entre deux attaques sanglantes, aux malheureux que Dante identifie plus ou moins, elles ne nous apprennent rien de bien notable en l’occurrence, évoquant les malversations de personnages aujourd’hui retombés dans l’obscurité.

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    Beaucoup plus frappante évidemment: la sarabande endiablée des sicaires infernaux aux noms pittoresques de Cagnazzo et de Calcabrina, d’Alichino ou de Barbariccia, rivalisant de férocité et s’arrachant leurs proies à grands coups de dents et de crocs de fer.

    La prochaine étape nous conduira dans les cercle des hypocrites, dont le vice nous est plus familier que celui de la concussion, mais il devient difficile, au fur et à mesure de la terrible descente, d’imaginer plus raffinés et cruels supplices que ceux qui sont infligés dans ces Malebolge.

    C’est dire que la lecture de la Commedia stimule, aussi, notre imagination du pire, alors même que le spectacle du monde qui nous entoure devrait suffire à l'exercer…

     

    Dante. L'Enfer. Traduction et présentation de Jacqueline Risset. G/F Flammarion, version bilingue.

  • Une mémoire d'enfer

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    Une lecture de La Divine Comédie (22)

    Chant XXI. Prévaricateurs et concussionnaires.

    La formidable plasticité  de la Commedia, qui a inspiré tant de peintres, de Botticelli à Dali en passant par Gustave Doré, est évidemment liée à ses images (belle découverte !), et plus précisément à la puissance évocatrice de ses métaphores, comme on le voit au début de ce chant où les damnés se débattent dans une mer de poix en fusion comparable à celle qu’utilisent les Vénitiens pour calfater leurs bateaux.

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    Le frisson tout métaphysique que doit nous transmettre cette vision toute physique prépare l’apparition de fulminants diables au turbin dont le premier, du nom de Malebranche (griffes maudites), transporte des habitants de Lucca où Dante semble situer un véritable nid de prévaricateurs…

    Sur quoi se déchaîne une véritable sarabande de démons griffus et dentus dont Virgile s’efforce de protéger son pupille en l’invitant à se planquer derrière un rocher tout en les admonestant d’autorité – et ceux-là de se démener comme autant de figures d’un chapiteau roman soudain animé, avec l’un d’eux qui fait de « son cul trompette » !   

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    Une fois de plus, il faut souligner, et répéter, que le visionnaire en dit ici autant, sinon plus, que le moraliste aux abois, lequel signale pourtant qu’en ces fosses se punissent ceux qui « du non ont fait un oui pour du fric »…

    On se fiche évidemment, aujourd’hui, de savoir si les Lucquois de l’époque étaient réellement plus concussionnaires ou prévaricateurs que les Arétins ou les Siennois : ce qui compte est le « massage » plus que le « message », si l’on peut dire – la transe d’effroi qui doit saisir le lecteur pour le faire compatir et trembloter à l’unisson du poète menacé par la cohorte des diables aux noms rigolos de Cagnazzo ou de Barbariccia, entre douze autres.

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    Dans la foulée, nous relevons qu’il est question de l’effondrement de longue date d’une arche de pierre qui va compliquer la progression des deux poètes et dont est précisée la date de la destruction, un certain vendredi devenu saint et qui coïncide, tant de siècles après, avec le jour précis de la présence de Dante en ces Malebolge.

    Où l’on voit donc que l’Enfer est une mémoire et qu’il a encore des choses à nous rappeler sur nos origines et nos fins…

     

    Dante Alighieri. La Divine Comédie ; L’Enfer. Edition bilingue présentée et traduite par Jacqueline Risset. Garnier/Flammarion.

  • L'avenir à reculons

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    Une lecture de La Divine Comédie (21)

    Chant XX. Devins et astromanes. Une imagination punitive frottée de sadisme.

    Plus on descend vers le bas-fond de l’enfer selon Dante, et plus on constate à quel point les critères de jugement du poète, inspirés par la morale et la métaphysique thomiste, différent de nos conceptions contemporaines.

     

    C’est ainsi que le châtiment qu’il réserve aux devins et autres faiseurs de prédictions, au VIIIe Cercle, est d’une cruauté qui peut nous sembler disproportionnée, et d’un sadisme assez caractérisé une fois encore.3040921249.jpg

     

    Conformément au principe dit du contrapasso, qui veut que le pécheur soit puni d’une manière qui mime pour ainsi dire sa faute - celle-ci consistant ici en la prétention de percer le secret du temps à venir -, les devins se trouvent littéralement distordus, physiquement, puisque leur tête est vissée à l’envers et qu’ils sont contraint d’avancer en arrière, pleurant sur leurs propres fesses. Et Dante de se fendre d’un commentaire candide en affirmant qu’on n’aura jamais vu ça dans l’harmonieuse nature conçue par le Très-Haut, à quoi l'on pourrait objecter qu’il est des malformations congénitales bien pires que celles-là, infligées par Dieu à des innocents avérés, mais passons…

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    Pour sa part, Dante est tout de même effleuré par la compassion, au point que Virgile son guide le rabroue en affirmant, lui le païen, que « la piété ici veut que toute pitié soit vaine ». C’est cela même : c’est la piété pieuse que les devins défient, étant établi que percer le secret du Temps relève de l’orgueil humain, voire du blasphème.

    Or il y a là de quoi méditer sur l’ordre naturel du temps humain, qui nous concerne évidemment jusqu’en notre XXIe siècle, à la fois impie et crédule jusqu’à l’imbécillité. De fait, que voit-on dès qu’on ouvre le premier tabloïd venu : que les prédictions font florès à l’enseigne des horoscopes et des sentences plus ou moins charlatanesques de tout acabit pseudo-scientifique ou sectaire, de Dame Soleil en Mage Astromane.

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    L’Avenir appartient à Dieu seul, sous-entend le poète sagement soumis à l’Ordre cosmique présumé, mais on verra plus loin, au Purgatoire et au Paradis, quelle énergie libératrice recèle cette apparente « soumission », en phase avec le potentiel poétique des zones supérieures.

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    Le lecteur d’aujourd’hui se sentira, comme souvent au fil de la Commedia, un peu perdu dans la foison des références historiques, mythologiques (ici avec l’apparition du bisexuel Tirésias) ou politiques du récit, et particulièrement dans un chant comme ce vingtième, saturé d’allusions et encore corsé par le discours explicatif de Virgile sur l’origine de Mantoue, en son pays natal. On se rappelle alors, une fois de plus, la formule de je ne sais plus quel critique contemporain parlant de « pléthore du signifié » dans La Divine Comédie, et l’on se contente alors de psalmodier les vers originaux dont la musique passe le sens. Avec un tambourin, ce peut être d'un chic effet...

    Image: un Nostradamus de jeu vidéo, diverses représentations de Tiresias, jusqu'à Pasolini.

  • Corps et âme

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    À propos de la matérialité de l'esprit, selon Leopardi...

     

    Je me suis toujours défié d’un certain spiritualisme se voulant supérieurement désincarné, au-dessus des miasmes de la matière, alors que le spirituel participe à mes yeux de celle-ci et se garde de faire l’ange sous peine de voir la bête hanter celui-là de ses fantasmes entêtants.

    Et voici ce qu’en dit Leopardi dans le Zibaldone : « Bien que l’homme aspire toujours à un plaisir infini, il n’en désire pas moins un plaisir matériel et sensible, même si cette infinité ou cette indétermination nous font croire qu’il s’agit de quelque chose de spirituel. Cet élément spirituel que nous concevons confusément dans nos désirs ou nos sensations les plus vagues, indéfinies, vastes et sublimes, n’est autre, si l’on peut dire, que l’infinité ou le caractère indéfini de la réalité matérielle. Si bien que nos désirs et nos sensations, même les plus spirituelles, n’excèdent jamais les limites de la matière conçue plus ou moins précisément, et le bonheur le plus spirituel, le plus pur, le plus imaginaire, le plus indéterminé que nous puissions éprouver ou désirer, n’est jamais ni peut jamais être qu’un bonheur matériel : en effet, il n’est aucune faculté de notre esprit qui puisse aller au-delà des limites ultimes de la matière, et qui ne soit elle-même tout entière inscrite à l’intérieur de ces limites ». (9 mai 1824)  

     

    Peinture: Alex Katz.

     

     

  • Dérogations

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    J'aime beaucoup ton mauvais goût:
    ta façon tout à toi
    de ne pas aimer l'opéra,
    ton penchant forestier,
    ta façon de rire aux éclats
    en pleine réunion
    d'éminents dévots cultivés,
    ta façon naturelle
    de visiter le Vatican
    au dam des faux rebelles;
    ton rejet de Satan
    dont le bon goût et les sourires
    t'ont toujours rebutée ;
    ta grâce aux capricieux desseins,
    ta façon tout à toi
    de ne pas faire de cinéma,
    ton enfance restée:
    ce qu'ils n'ont pas pu te voler.
     
    Tu as choisi d'aller
    au bal masqué des rétameurs
    en voilette de mariée;
    et moi tu me connais:
    j'y serai donc en footballeur.
     
    Peinture: Michael Sowa.