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Livre

  • Fraternel Jean Vuilleumier

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    Auteur d’une œuvre romanesque aussi importante qu’inaperçue, le critique et romancier genevois s’est éteint dans sa 79e année, en juin 2012. Hommage à un frère humain,

    « L’écrivain écrit par besoin, voilà qui semble généralement admis. Mais quelle est la nature de ce besoin ? Face à la souffrance du monde, quelle peut être sa légitimité ». Ainsi Jean Vuilleumier commençait-il de répondre, il y a quarante ans de ça, à la question « Pourquoi j’écris ? » que lui avait posée Franck Jotterand au fil d’une série publiée par la Gazette littéraire, publiée en recueil en 1971. Au terme de sa réponse, le Vuilleumier trentenaire concluait en ces termes applicables à toute son œuvre ultérieure : « Le besoin d’écrire répond à quelques questions essentielles. Mais le meurtre et l’injustice ne renvoient pas à l’ailleurs de la guerre ou de la révolution.Ils sont perpétrés ici, chaque jour, dans le texte des vies les plus banales. (…) C’est aux confins du silence, au bord d’un vertige toujours suspendu, que l’écriture peut se permettre de surgir, sans illusion ni emphase, rachetée, si elle doit l’être, par la conscience de sa dérisoire insuffisance ».

    À l’époque où il écrivait ces mots, Jean Vuilleumier dirigeait les pages littéraires de la Tribune de Genève. Avec Georges Anex et quelques autres, c’était alors l’un des chroniqueurs les plus attentifs de la littérature française et romande. Il n’avait que deux romans à son actif : Le Mal été (L’Age d’Homme, 1968) et Le Rideau noir (L’Aire/Rencontre, 1970), mais sa réflexion oriente toute son œuvre ultérieure. Il était en outre déjà proche de Georges Haldas, dont il partageait l’attention aux « vies perdues », la révolte contre un monde de plus en plus déshumanisé et superficiel, et le goût de la bonne cuisine. Or, une année après la mort tragique de Vladimir Dimitrijevic, qui publia tous ses livres avec la complicité de Claude Frochaux, sa disparition est l’occasion de rendre hommage à un homme discret et à son œuvre comptant plus de trente romans et récits dont l’ensemble constitue la fresque minutieuse et pointilliste d’un univers soumis à ce que Peter Handke (auquel il ressemble parfois) appelait « le poids du monde »

     

    Le meurtre derrière les géraniums

    Lorsque Jean Vuilleumier se demande, à 35 ans, ce que l’écrivain peut « face à la souffrance humaine», il ne se paie pas de mots. Nous l’avons vu bouleversé par la tragédie des moines trappistes de Tibéhirine, massacrés par un groupe islamiste en 1996, qu’il évoque dans un livre, mais la  plupart de ses romans modulent une souffrance plus intime et quotidienne, et de pauvres drames que Georges Haldas disait relever du « meurtre sous les géraniums ». De L’écorchement (Prix Rambert 1974) au Combat souterrain (Prix des écrivains de Genève 1975) ou au Simulacre (Prix Schiller 1978), et dans les vingt-cinq livres suivants, l’écrivain genevois  poursuit l’observation clinique de tous nos asservissements quotidiens, nos faillites, nos engluements, notre torpeur ou nos velléités d’action généreuse - notre aspiration à « être plus » malgré tout. Analyste lucide d’un certain syndrome d’impuissance paralysant beaucoup d’auteurs romands, sous l’effet de ce qu’il appelle Le complexe d’Amiel (L’Âge d’Homme, 1985), Jean Vuilleumier incarnait lui aussi, à sa façon, une « conscience malheureuse », dont le délivrait pourtant un intense désir de lumière et de pureté qui l’a fait se passionner pour les « silencieux » et les mystiques.

    L’homme était débonnaire et gentiment marié, Pécuchet souriant aux côtés du fulminant Bouvard qu’incarnait son ami Haldas, auquel il consacra un ouvrage référentiel : George Haldas ou l’Etat de poésie (L’Age d’Homme 1985). Le critique littéraire de La Tribune de Genève n’a pas connu de successeur de sa qualité. L’écrivain reste à découvrir, pour beaucoup, dans ses livres sans pareils.      

  • Ces dames au cœur vert

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    LittératureLes Bonnes Dames, par Bruno Pellegrino

    Il y a des livres dont on peine à expliquer pourquoi on les aime. Le sujet qui nous touche, le style qui résonne de façon particulière, avec une certaine justesse de ton, la manière dont le récit est mené, oui, mais on sent que l’on aime ce livre pour d’autres raisons, sans pouvoir les expliquer – de ces raisons qui se ressentent, qui ne s’analysent pas. C’est le cas du dernier roman de Jean-Louis Kuffer, Les Bonnes dames. Depuis Le Viol de l’Ange en 1997, l’auteur n’avait plus publié de roman. C’est avec bonheur qu’il revient à ce genre – après avoir écrit des nouvelles et s’être attaché à la publication de ses carnets –, avec l’histoire en trois parties de trois vieilles femmes qui effectuent trois voyages.
    Il y a Clara la philosophe, craintive et prudente, adepte de la formule bien vaudoise du « mais mais mais », qui pense très souvent à son cher et regretté Paul-Louis. Sa sœur, Lena, qui a passé sa vie à porter secours aux orphelins, qui n’en est pas moins toujours gaie et décidée à « faire de son mieux jusqu’au bout ». Enfin Marieke, la « fofolle » hollandaise, qui trouve qu’ « en France, cela ondule mieux qu’en Suisse ». Trois femmes dont les vies sont, pour la plus grande partie, derrière elles, mais qui ne s’avouent pas vaincues pour autant ; trois femmes qui portent avec elles leurs deuils, leurs regrets, leurs souvenirs (lorsque ceux-ci n’ont pas glissé dans un trou de mémoire) ; en somme, trois vieilles dames comme on en connaît tous, et pourtant on est ici bien loin de la caricature.
    Le livre s’ouvre sur un premier voyage, une excursion que font Clara et Marieke « de l’autre côté » du Léman, en France voisine ; un épisode plein d’humour qui annonce, en miniature, le second voyage : des vacances à trois en Egypte, pour réaliser ce vieux rêve, et puis se prouver que l’on en est encore capable. Le troisième voyage, lui aussi à destination de « l’autre côté », ne s’effectue qu’en solitaire. D’abord Clara, puis Marieke : les vieilles dames meurent. Reste Lena, qui « baisse », certes, mais qui se dit qu’elle n’a rien à regretter : « Je dois l’avoir un peu cherché, d’être restée simplement ce que j’ai toujours été. »
    Cependant, ce n’est pas autant dans les événements racontés que réside l’intérêt de ce livre (dont le contenu latent important – foule de détails, de références – laisse penser qu’il aurait pu être largement plus développé), que dans la manière dont ils sont rapportés, notamment par un discours indirect très présent dans tout le texte, qui reproduit les expressions et intonations de ces vieilles dames. Ainsi rendus, les personnages (qui sont, on le sent, et l’auteur d’ailleurs ne s’en cache pas, largement inspirés de personnes existantes) n’en deviennent que plus familiers, plus vrais – réels et sincères.
    Aussi bien dans Les Bonnes dames que dans Le Viol de l’Ange, Jean-Louis Kuffer porte un certain regard sur le monde, qu’il transmet notamment à travers l’un des personnages, romancier, qui écrit le texte qu’on lit, au fur et à mesure. Il en résulte une sorte de vertige, une efficace mise en abyme, qui ancre encore plus le roman dans la réalité, lui donne un poids particulier. De même, il y a cette intention de faire sentir la multitude de choses qui se jouent simultanément dans le monde, les pensées qui germent dans des têtes différentes, en des endroits différents, au même moment ; ce qui se noue quelque part, ce qui se résout ailleurs, ceux qui vont se coucher pendant que d’autres se lèvent… Une façon de percevoir la société d’aujourd’hui, où tout le monde peut tout savoir sur tout le monde, et où l’on n’a pourtant jamais aussi peu connu ses propres voisins.
    Les bonnes dames ont traversé le XXème siècle, et elles continuent à vivre avec ce temps qui n’est plus le leur, ouvertes à l’homosexualité, à internet, aux SMS… Clara va « parfois jusqu’à voter socialiste », les statues de singes du Denantou lui rappellent les membres du Conseil fédéral, à qui elle a d’ailleurs « fait une lettre (…) pour le mettre en garde (…), une lettre de réclamation, pour l’aide aux vieux ». Jamais elles ne perdent leur intérêt pour le monde.
    Mais sans considérer la lecture en filigrane qui peut s’en faire, ce texte est avant tout un roman, une histoire où trois bonnes dames nous montrent qu’il n’est jamais trop tard pour entreprendre, pour être jeune. Optimistes, battantes, révoltées et amoureuses de la vie, jusqu’au bout.
    Finalement, si l’on aime certains livres pour des raisons difficiles à déterminer, c’est peut-être que cela tient tout simplement au regard de l’auteur, sa manière de nous décrire son monde. Un regard qui nous plaît, qui correspond au nôtre : en l’occurrence, le regard jeté sur ces femmes, tendre, bienveillant, et jeune, un regard qui traque l’humour et le drame, et le rend dans une langue vivante, une langue orale, de chair, qui, mieux que tout autre discours, permet à ces bonnes dames de s’incarner sur le papier et de poursuivre leur route, en compagnie de leurs morts retrouvés.


    Jean-Louis Kuffer, Les Bonnes dames, Bernard Campiche Editeur, 2006, 160 pages. Http://www.campiche.ch
    Bruno Pellegrino, 18 ans, vient de passer son bac. Cet article a paru dans le No 72 du Passe-Muraille


     

  • Balzac empereur de papier

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    Ce mercredi 20 mai. – Le journal de bord de l’humanité que constitue la Littérature avec une grande aile (l’image est de John Cower powys) s’est enrichi, le 20 mai 1799, d’une sorte d’empereur plumitif en la personne d’Honoré Balzac, qui s’ajouta lui-même une particule comme Napoléon se couronna lui-même – le futur grandgousier des lettres (la Comédie humaine compte au moins 140 titres) déclarant crânement que ce que le Corse n’avait pu accomplir avec l’épée le serait sous sa plume.
    Mais qui lit encore Balzac, s’enquiert alors l’imbécile préposé au Nivellement contemporain. Moi, répond fièrement notre amie la Profesorella, connue de ses étudiants de l’université de Pise (où elle, enfant maltraitée à la Dicken) tenait à mains sûres la chaire de littérature française, et elle le confirme aujourd’hui en octogénéreuse à l’eoil clir : moi j’ai lu TOUT Balzac, et parfois plusieurs fois si tu me cherches en détail…
     
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    Et pourquoi lire Balzac aujourd’ui ? demandait le courriériste littéraire Bernard Pivot à l’écrivain Michel Butor qui venait de consacrer TROIS ouvrages au même Titan comme on n’en fait plus. Parce que c’est intéressant.
    Ah bon, tu es en train de relire Les Trois mousquetaires ? Mais ça ne fait pas le poids, hein, à c’oté d’Illusions erdues, n’est-ce pas ? même si c’est intéressant bien plus qu’on ne le dit, et que, fort de ses plus de 400 romans, Dumas a lui aussi du monstre balzacien, auquel Pietro Citati, dans Le Mal absolu, le rattache en disant d’un Vautrin, comme Milady est l’incarnation du mal absolu au féminin, qu’il est bel et bien lui aussi une figure majeure du mal en sa dégaine de séducteur diabolique…

  • Petite maison

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    Frères et sœurs
    (Chronique des tribus)
     
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    Avant l’apéro ses deux sœurs étaient apparues , ce jour-là où ils s’étaient retrouvés tous quatre, avec le conjoint de la puînée qu’on appellera Bob le débonnaires, coiffées l’une et l’autre avec un même chic dans le finish du brushing qu’on les eût dit apprêtées pour un concours, toutes deux pimpantes et rajeunies sous leur bref gazon capillaire - coupées courtes à la garçon mais à fines boucles sur le devant et nuances de teintures presque dorées chez la blonde aînée aux yeux verts et presque bleutées chez la plus brune mais sans rien de trop sophistiqué chez aucune des deux, disons sainement élégantes voire sport chic mais en douceur et comme en vraies sœurs complices quelques part, et tout le repas, bœuf bourguignon du bon Bob fin échanson par ailleurs, se passerait ainsi dans la même convivialité sans apprêt à parler d’un peu tout et d’un peu tous, des plus anciens aux plus jeunes de la smala se voyant de loin en loin sans trop de mariages ou d’enterrements à vue de nez proche et tant de souvenirs partagés partis de la maison et y revenant, casa plutôt heureuse en somme à l’image de leurs enfance de boomers de milieu moyen le plus souvent laissés libres de folâtrer par les près et les bois d’alentour - et tu te souviens de cette bedoume de Marijo ? Que oui lance Bob elle se prétendait mon béguin, et le grand Polo ? Ah l’actuaire Il a fait fortune ! Et le frère de Simon qui s’est pendu, ? Devenu prof de latin son père sevère prof de grec, et celle-la qui nous a fait un cancer, et l’autre voisin tout gentil qu’on ne savait pas homo comme ça s'est découvert, et la maraude dans les cerisiers, et le délire tout autour de tout ce nouveau bâti n'importe comment, j’te dis pas le prix de l’immobilier, mais t’as vu là-bas la petite maison dans la folie de béton - on dirait qu’elle tient bon mais jusqu’à quand ça faut pas rêver... Eh mais quoi ça va pas, toi, tu deviendrais pas rabat-joie ? 

  • Bacon

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    Leur cri dit une telle horreur


    qu’aucun espace circonscrit,


    chapelle vaticane ou palais babylonien,


    ne peut le contenir sans la folle beauté


    de la couleur à l’état pur...


    Sur sa chaise électrique


    le pape hurle à la vie,


    tout à fait seul là-haut


    dans ses marbres hallucinés,


    et le chien martyrisé lui fait écho - 


    La mort n’est jamais invitée...


    L’alcool fort et l’orgie de chair


    illuminent le tableau.


    L’atelier creuset de tout ça


    est un bordel immonde,


    mais de cette gadoue


    est né l’enfant du monde...

  • Nihilisme balnéaire

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    Régals mortels et autres velléités d'en finir...
    À La Désirade, ce mercredi 22 juillet. – Je nous observais hier, le Marquis et moi, d’un œil curieux frotté de malice ironique, sur la terrasse agréablement ombragée jouxtant le petit port de plaisance de Pully, à parler suicide et nihilisme en sirotant nos apéros (lui à la bière et moi à la Suze), à propos d’Albert Caraco et d’Emil Cioranescu dit Cioran, mais aussi de Roland Jaccard le disciple de celui-ci et qui se posait un peu en Caraco dilettante impatient de se supprimer à la fin des vacances), et je me disais in petto, après que les compères eurent passé commande de plats italiens - paccheri à la Sorrentina - à la serveuse asiatique, qu'il serait énorme que leurs voisins en tenues d’été, la plupart aux têtes blanches, les entendant «échanger» à propos de si graves sujets, se mêlassent au débat grave avec le point de vue de l’ancien fondé de pouvoir de telle ou telle banque prospère ou de la retraitée des postes aux fins de semaines souvent occupées à soulager ses filles de leur progéniture, sans parler de tous les autres clients de la terrasse supposés tenir à la vie ? Le concert que ça ferait !
     
    Dans la foulée, j’étais tenté de rappeler aux commensaux que c’était en ces lieux, d’autres étés, que, descendu de sa suite du Lausanne-Palace à huit cents balles la nuit, le regretté Roland venait passer ses après-midi à la piscine toute voisine et se déchaîner sur la table de ping-pong, en face de l’un ou l’autre des grands intellectuels locaux de ses amis (un Michel Thévoz ou un Etienne Barilier en caleçons décents) avant de se prélasser sur quelque solarium voisin me rappelant les étalages de nudités des entraîneuses du Tabaris ou du Brummel se faisant brunir avant le turbin au temps (années sixties) de notre adolescence où les plus cracks roulaient les mécaniques en slip minimum – notre façon à nous de ne pas en finir avec la bonne vie estivale…

  • Encore une journée divine

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    À la Désirade, ce mardi 21 juillet. – Mal partout ce matin. Bémol à la joie quand les rotules grincent et lancinent comme les chevilles, que des fers à béton te cisaillent mollets et jarrets, et que le souffle s’essouffle à te courir après alors que tu te traînes à peine…
    La Nature n’a-t-elle donc trouvé aucun compromis entre le lombric et la gazelle dans la conception de nos articulations ? Du moins la joie te revient-elle sur ton balcon en forêt d’où comme chaque matin tu découvres le val suspendu et là-bas la rive arborée de Clarens et son cimetière où reposent Amiel et les Nabokov, le lac au-delà et l’ubac de Saint-Gingolph au pétillement d'infimes pastilles (les maisons des gens d’en face), puis la remontée des bois savoyards et là-haut le Château et les roches d’Oche sur lesquelles flotte un nuage de soie floche conforme à un début de journée d’été et que ne voient ni le ver solitaire ni la bondissante gazelle que rien ne distrait de sa quête de fraîches feuilles dans la savane lointaine...
    Ce midi rendez-vous avec le Marquis, mon ami cher depuis cinquante ans, et que je voussoie toujours malgré notre complicité à peu près totale, juste nuancée par nos éducations respectives (il est Français et catholique et je suis Helvète protestant), et là je me dis qu’à nous deux nous avons 163 ans et que c’est pas mal pour de vieux enfants mais une paille à la mesure des millénaires et des continents, et quel bol, quel pot d’avoir un ami avec qui parler sans se surveiller de tout ce qui nous chante, nous fait déchanter du monde immonde, et bien plus ardemment de tout ce qui nous enchante…
     
    (Soir) - J'ouvre tout à l'heure le Journal de Julien Green n'importe où et je tombe sur ces lignes: "La vie n'est jamais si belle que lorsqu'elle s'éloigne de ce qu'on appelle la vie. Que signifie dans l'éternité le Putsch de Hitler, les mutineries à bord de croiseurs anglais, la chute de la livre ? Tout est ailleurs. Rien n'est vrai que le balancement d'une branche dans le ciel". Or c'est exactement les mots que j'attendais ce soir après les moments d'épiphanie de la journée, même à midi sur la terrasse bondée du restau donnant sur le petit port, où nous parlions avec le Marquis de ce qu'a été le monde de nos aïeux et de ce qu'il est devenu, lui estimant que la perte est irrémédiable et moi protestant que nous ne savons pas ce qu'il en sera des enfants de nos enfants - lui se régalant de son plat italien et moi du mien tandis qu'un bambin se chamaillait avec un petit chien, etc.

  • Musiques de l'enfance

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    Retours rêveurs à propos du Pain de Coucou de JLK...
    par Fabrice Pataut
    C’est un monde en même temps dur et floconneux où l’on met volontiers une laine, où l’on croise des vélocipédistes, où tout du ciel aux champs se trouve d’un coup laqué par une averse de beau temps. Personne ici n’enfile un pull ou ne fait de bicyclette sous une pluie réparatrice. Que non. Nous sommes sur le terrain familier des plus innocentes nourritures terrestres, faites de plaisirs loufoques, de charmants petits gâteaux licencieux, de joues vermillon, de bons légumes et de messes moins ennuyeuses qu’il n’y paraît.
    Nous y sommes parce qu’un verbe simple nous y conduit, qui s’autorise parfois de discrets imparfaits du subjonctif et prend les allures d’une fable pleine d’une belle tendresse, sans paraboles ni plaidoiries.
    Le Bon Dieu à barbe blanche et l’odieux Ponce Pilate sont ses habitants au même titre qu’une sympathique Putzfrau, toute italienne dans le verbe, et une tante Greta qui recommande fermement la propreté des parties génitales, lequelles seront invisibles et aussi immatérielles que possible.
    La loi du Seigneur dont Grossvater fait grand cas en période de vacances est stricte, mais elle est pure, aussi. Un certain nombre de choses doivent l’être tout autant de manière que la pureté d’ici-bas, moindre parce que matérielle mais néanmoins désirable, soit fortifiée : l’alignement symétrique des chaussons avant le coucher, le nettoyage des parquets, la croix blanche du drapeau suisse.
    Il y a bien sûr, des résidents d’un autre genre dont l’ours en peluche, le mâni. N’a-t-il pas lui même un nom qui, bien que commun plutôt que propre, s’il n’est biblique, semble l’être, comme celui, disons… d’Ézechiel ? On le croirait sans difficulté.
    Tous se retrouvent dans la Stube, la chambre commune : on y parle, on y coud et lit le journal, on y rêve des bonnes friandises du Tea-Room, on y joue du piano, assez mal semble-t-il, mais con sentimento, ce qui excuse non sans verve toutes les fautes de style.
    Et puis, fatalement, après Grossvater et Grossmutter, on retourne à la Rouvraie où la semaine et le dimanche sont bien différents. Modernes, en quelque sorte, et décoré d’anachroniques fossiles : Bruno le guitariste, le hongrois Janos, alter ego rêvé sans succès sur les bancs de l’école, le très riche Monsieur de Warra, au nom inflexible et froidement exotique, avec son couple de lévriers et son imposante Cadillac.
    Il y a quelque chose de Chardin dans la douceur des lumières et le détail des objets moindres sortis de l’ombre, un goût pour l’éphémère qui persiste.
    On pensera sans cesse après avoir fermé à regret Le pain de Coucou, à la mort de Toupie, le nain pâle en duffle-coat malmené par ses camarades dans la cour de récréation, victime d’un caillot au cerveau. L’air de rien, JLK prend soin à ce propos de parler de curée. Il y a bien sûr la course, l’encerclement de la bête, l’expédition punitive répétée par goût pour la méchanceté. Mais aussi, quand le maître doit annoncer la mort du garçon le jour où personne ne l’a touché et demande à toute la classe de se lever pour faire silence, l’objet même de l’abjecte moquerie, et comme une partie de l’animal abattu dans ses affaires de classe esseulées sur le banc. La curée, en troisième lieu, est le moment de la distribution. Qui donc aura droit à un morceau de Toupie, ne serait-ce qu’une p’tite lichette ?
    JLK ne le dit pas. Les trois sens du mot circulent ici en toute liberté. Comme les abominations de l’enfance sont aussi nombreuses et répétitives que ses plus chers délices et que JLK sait être discret, il passe son chemin et nous laisse les goûter seuls. Ce sont les nôtres, bien sûr, le bien commun de l’humanité. Très injustement partagés, il faut bien dire, et qui, parce que le style y est, se transforment, impénitents, en œuvre d’art.
    F.P.
    Jean-Louis Kuffer, Le Pain de coucou, L'Âge d'homme, 1983. Prix Schiller. Réédité dans la collection Poche suisse.

  • Ceux qui ont eu chaud

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    Celui qui y serait resté s’il n’avait pas été mis à l’ombre/ Celle dont le cœur de glace la protège des canicules et des amours torrides / Ceux qui restent climatosceptiques pour affirmer leur indépendance d’esprit confortée par un ventilateur ad hoc / Celui qui a tout le temps été en chaleur en dépit de son éducation darbyste / Celle qui a renoncé à ses vacances en Équateur / Ceux qui se les gèlent dans leur cercueil climatisé / Celui qui vous répète que Naomi Klein l’avait bien dit dans ses livres ce qui vous fait ni chaud ni froid / Celle qui réchauffe l’atmosphère de la salle de paroisse en ouvrant les fenêtres / Ceux qui ont une canicule d’avance sur la Hotline / Celui qui est trop cuit pour s’apercevoir de rien / Celle qui a vu le glacier fondre et s’en est plainte aux responsables quitte à jeter un froid / Ceux qui nous rappellent que les glaciations ont parfois commencé comme ça mais pas toujours / Celui qui a esquissé la classique danse de la pluie sur sa pelouse puis est allé se rafraîchir dans son living avec le non moins classique Martini on the rocks / Celle qui répète chauffe Marcel à ce Monsieur Proust que même ses filles déguisées en garçons laissent froid / Ceux que la canicule fatigue plus que le cunilinguisme / Celui qui se dégèle un hot-dog qu’il savoure dans sa chambre froide de légiste assermenté / Celle qui fait une gâterie au saint de glace / Ceux qui ne jurent que par les films de Clim Novak, etc.

     

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  • Profondeurs de Simenon

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    À propos de La Chambre bleue, l'un des romans les plus purs de la série des "romans durs" en sa paradoxale douceur.
    À La Désirade, ce lundi 20 juillet.- Le bleu pur du ciel de ce matin convient à la fête de sainte Marina, bergère d’Antioche dont un préfet romain s’enticha non sans lui commander d’adorer ses dieux, ce qu’elle refusa au point d’être trempée dans l’huile bouillante et d’y périr en l’an 290, ainsi en allant-il des tribulations sous le ciel du plus pur azur qui, ce matin me ramène à La chambre bleue de Georges Simenon, qu’on pourrait dire le roman d’un homme à la fois innocent et par trop dépendant d’une maîtresse qui le possède et le pousse au crime par passion jamais vraiment partagée.images-88.jpeg
    La chambre bleue est ce lieu d’une dualité élémentaire qu’on peut dire celle du sexe, lieu de refuge en plein jour et de menace latente, où la nuit du sexe apparaît entre les jambes impudiquement écartées d’une femme d’où coule encore le filet de semence de son amant, comme une preuve (pense-t-elle) de l’Amour les emportant tous deux pour toujours, croit-elle.
    Vous pouvez regarder ailleurs, mais cela revient au même, vous pouvez faire les innocents, comme on dit, ou vous pouvez juger ou condamner, peu importe, à vrai dire, d’ailleurs vous n’avez rien à dire, et ce que disent le juge ou le psychiatre, l’inspecteur de police ou le témoin ne compte guerre, aux yeux de Tony Falcone, à côté de celle qui se pose quand il se rappelle, de son enfance, que le contenu d’un sachet rempli de poudre bleue peut donner au linge un tel blanc.
    Quant à la chambre bleue, elle rappelle en somme le blanc de la conscience de Tony – sans parler des blancs de sa mémoire -, au lieu présent du plus grand plaisir qu’il ait jamais éprouvé., sans penser du tout (quand il y pense) que ce plaisir soit aussi grand que la vie ordinaire auprès de son épouse Gisèle et de leur fille, loin de la chambre bleue…
    La chambre bleue est le lieu oì se consomme la décision de la grande Andrée, fille de résistant que Tony n’a jamais touchée depuis leur enfance, à son dépit de femelle négligée, et qui l’attrape un soir et le prend littéralement et va le tenir en le flattant et le mordant en même temps. Or vous sentez d’avance que tout ça va mal finir. Il n’y a pas à proprement parlé de suspense mais les questions de l’inspecteur et du juge anticipent l’action et l’on comprend que ce qui se passe au présent est déjà du passé au regard du futur procès.
    Sacré Simenon ! La chambre bleue date de 1963, composée à Noland, au pays de Vaud. La plupart des Vaudois ont de Simenon une représentation sommaire d’auteur à succès à pipe débonnaire, sans rien de commun avec un grand écrivain à la manière, par exemple, d’un Marcel Proust. Or la chambre bleue, imaginée à quelques pas des eaux plates du Léman, est un roman bien plus substantiel et pénétrant qu’il n’y paraît d’abord, raconté d’une façon qui ne le cède en rien aux subtilités narratives du roman de la même époque qui se croyait le seul « nouveau ». D’une écriture qu’on a dit plate alors qu’elle n’est que limpide et lisible avec ses « mots-matière », ce récit d’un malentendu fondamental, dont le personnage rappelle de loin celui de L’étranger d’Albert Camus, à cela près qu’il tangue entre le piège de la passion et la fausse sécurité de la vie famillale ordinaire – jamais vécue par Meursault -,me semble l’un des meilleurs de la série des « romans durs » de Simenon en sa paradoxale douceur…
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    Images: peinture de Picasso et château d'Echandens, dit Noland.
     

  • Proust au café

     
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    Proust chez Weber, par Léon Daudet
     
    Le café nous a donné l’exquis Verlaine et le grand et pur Moréas, le salon, Robert de Montesquiou et je ne sais combien de Muses inutiles ou comiques. Je me représente assez bien l’immortalité sous la forme d’une dame de comptoir, adressant à quelques clients de choix de petits signes plein de bienveillance.
    Vers 7 heures et demie arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois. Il demandait une grappe de raisin, un verre d’eau et déclarait qu’il venait de se lever, qu’il avait la grippe, qu’il s’allait recoucher, que le bruit lui faisait mal, jetait autour de lui des regards inquiets, puis moqueur, enfin de compte éclatait d’un rire enchanté et restait. Bientôt sortaient de ses lèvres, proférées sur un ton hésitant et hâtif, des remarques d’une extraordinaire nouveauté et des aperçus d’une finesse diabolique. Ses images imprévues voletaient à la cime des choses des gens, ainsi qu’une musique supérieure, comment on raconte qu’il arrivait à la taverne du Globe, entre les compagnons du divin Shakespeare. Il tenait de Mercutio et de Puck, suivant plusieurs pensées à la fois, agile à s’excuser d’être aimable, rongé de scrupules ironiques naturellement, complexe, frémissant et soyeux. C’était l’auteur de ce livre original, souvent ahurissant, plein de promesses : Du côté de chez Swann, c’était Marcel Proust...

  • Flafla et piapia

     
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    Claironnée par les médias, la transition des éditions locales B.C, aux mains de l'aspirant éditeur A.B., poète à ses heures, tourne court avant sa première parution. Les nains de jardin ont fait mieux...
    Les médias ont fait tout un foin, il y a quelque temps, à propos de l’intenion de l’éditeur local B.C. septuagénaire, de transmettre la direction de sa maison à l’employé d’édition trentenaire A.B., poète à ses heures, après 40 ans d’activités et quelque 500 livres publiés.
    Dans l’ensemble, les médias, très élogieux à l’égard des éditions B.C., qu’ils ont généralement ignorées jusque-là à quelques exceptions personnelles près, se sont réjouis du transit annoncé entre le vieux B.C, et le jeune A.B. , conformément à l’idée reçue selon laquelle une jeune pousse incarne le renouveau au dam des vieilles branches.
    Or tout semblait baigner dans le ciel radieux de l’avenir quand nous avons appris, à l’insu des médias, que le projet claironné avait capoté à la suite de dissensions de plus en plus orageuses, ponctuées par toute une correspondance ou les services de Chat GPT semblent avoir joué un rôle déterminant, sur fond de dissensions relevant de la complexion nerveuse peu compatible des deux parties et plus encore de leur philosophie entreprenauriale et éditoriale - l’un plutôt vieille école locale misant de plus en plus sur le polar sympa et le récit de vie qui-vous concerne, et l’autre ne jurant que par le sujet porteur «banquable », le Marketing et le Coaching win-win d’auteurs (et autrices) relookés à l’international.
    Mais que fichent donc les médias ?

  • Lumière de Verlaine

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    Ne lui parlez plus de larmes et n'en attendez pas de sa part, et quant aux crachats c'est comme les larmes: de la matière d'auréole, plus il était insulté et plus sa musique s'épurait, plus on le traînait dans la boue dont lui-même se saoulait à merci, et plus à son front de pierre affleurait comme une transparence de coeur et d'indulgence, à ses lèvres de nouveaux silences déchiffrés entre ses plus beaux vers - et qu'y a-t-il de plus beau que les vers de ce poète de caniveau ?
    Peinture George Rouault: Verlaine de faubourg, 1914.

  • Folie des hauteurs

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    images-75.jpeg« Pour tout dire, et vous me connaissez, nous avait-elle lancé à la table dès l’apéro – la table qui, à part moi, ne la connaissait guère que par ses éditos dans Le Monde et par la célébrité de sa mère, alors qu’elle venait de publier un livre que j’étais le seul jusque-là à avoir chroniqué - écrire équivaut pour moi à me jeter du haut de la tour Eiffel », et j’avais pensé un peu perfidement, les yeux flottant sur son brushing et le verre d’Americano qu’elle avait en main : la Tour Eiffel ça te fait 330 mètres antennes comprises, mais même si tu je jettes du premier étage, à 57 mètres, tu risques d’y laisser ta plume, ma chère Claude…
    Claude S. était la fille de Nathalie S. la romancière super connue et encore très lue dans les collègs américains, mais le talent de Claude se concentrait dans l’exercice de la chronique, d’un spectre peut-être moins large que celles de son époux Jean-François R., et d’une inspiration spirituelle moins pure que celle des méditations très médiatisées de son beau-fils le moine bouddhiste Matthieu R. , mais enfin j’ai apprécié qu’à la fin du frichti haut de gamme , au Richemond, m’identifiant comme le mec qui avait écrit le papier le plus cool sur son livre, et malgré le gag de la tour Eiffel, Claude S. se serre contre moi et me prie de lui faire découvrir le jet d’eau de Genève et autres mauvais lieux de la cité de Calvin…

  • De si bonnes nouvelles

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    Un coup de gueule d'Alexandre Voisard. Retour à Marcel Aymé. Un grand auteur snobé à redécouvrir fissa...
    À La Désirade, ce lundi 13 juillet. – L’agréable fraîcheur de ce matin, sur les hauts gazons, contraste avec la touffeur d’en bas, hier soir, dont je suis remonté pour me baigner les pieds à l’eau froide salée aux cristaux de la mer Morte, en lisant un fragment de carnets d’Alexandre Voisard qui recoupe en somme ma réflexion de ces jours sur les errances pompeuses de la Poësie poétique et de ses sectateurs divers: « Je ne supporte pas qu’on me convoque au nom de la poésie, comme on appelle les citoyens au nom de la Patrie. Je ne digère plus qu’on qu’on m’envoie « des sentiments fraternels en Poésie ». Ces impudeurs me dégoûtent. Que ces messieurs-dames d’abord se mettent au travail et qu’ils écrivent ce qu’ils ont à dire sans se contraindre à coller une étiquette sur leurs fioles. Qu’ils écrivent ! »
    Ces mots me requinquent comme de poursuivre, à présent, la lecture des 1353 pages des Nouvelles complètes de Marcel Aymé, parallèlement à celle du Confort intellectuel du même auteur aux yeux apparemment clos (mais voyant tellement plus large et profond que tout un chacun), fort connu de son vivant et même célébré en 1949 où l’essai parut (un an avant le triomphe de Clérambard à la Comédie des Champs-Elysées) mais longtemps snobé par les élites littéraires « à la coule » le taxant de réactionnaire sans l’avoir lu, limite « facho » n’est-ce pas (n’avait-il pas rendu visite à l’affreux Céline au Danemark, en 1951) alors que ses nouvelles expriment sa détestation de toutes les idéologies de droite autant que de gauche, sans parler des romans, comme Uranus, qui sondent la vilenie idéologico-politique de l’époque, à large base de délation et de fausse vertu; mais ce même Marcel Aymé, auquel nous avons emprunté le titre d’une de ses nouvelles (Le Passe-Muraille) pour le journal littéraire que nous avons animé vingt ans durant (et qui reste disponible en format numérique), ce même parangon d’indépendance intellectuelle et de liberté verbale (sa prodigieuse faconde à double souche paysanne et parigote) est par trop oublié de nos jours et je me fais un devoir d’aider à y surseoir…
    PREMIER INVENTAIRE. - C’est dans le métro parisien, à l’été de 1974, que mon ami Pierre Gripari, sursautant en apprenant que je ne connaissais ni Brûlebois ni Maison basse , la double crème des crèmes du Marcel des champs et de son double citadin, m’a fait sur un calepin une première liste des romans de Marcel Aymé que je devais lire illico presto pour mon agrément et le salut de mon âme, à savoir Le Moulin de la sourdine (roman jurassien au tréfonds troublant voire déchirant), Travelingue (un plan-séquence mémorable côté cinéma avec son ouverture pantelante), La Vouivre (retour à la magie tellurique des contes anciens) et Le Vaurien - tu m’en diras des nouvelles…
    À propos ds nouvelles, la quatrième de l’intégrale, intitulée Retraite de Russie, est une défense des roux et un coup de pied où je pense à ceux qui se vantent de pisser le plus haut - revigorant !

  • Ce que dit le silence

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    « Qui sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la mort et que la mort soit la vie »
    (Léon Chestov, Les révélations de la mort)
     
     
    Pour Emilia, en mémoire de Pierre-Guillaume.
     
    La suprême ignorance est là,
    de ne plus savoir si
    de la nuit avant l’heure,
    ou du jour et ses leurres
    sont ce qu’ils sont ou ne sont pas…
     
    L’étrange chose qu’une rose
    qui ne parle qu’en soi
    et dont jamais aucune foi
    n’osa dire qu’elle dispose…
     
    Les mots ne voulaient dire que ça:
    qu’ils savent qu’ils ignorent
    que le silence dort,
    et que la mort n’existe pas…
     
    Peinture JLK: Al Devero.

  • Comme aux ciels étoilés

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    On les aura laissé tout seuls
    faute de temps pour ça,
    pour le uns retirés dans les bois,
    es autres aux abris
    de fortune des oubliés;
    ils se seront éteints discrets,
    modestes et secrets,
    frémissants en leurs humbles voiles
    dans le doux charroi des étoiles …
    À quoi avait pense son père,
    seul avec son cancer,
    du peu de nouvelles des siens;
    pensait-il à son propre père
    en son dernier asile ?
    et qui viendra me voir ce soir,
    demande-t-il à son miroir
    évitant son regard…
     
    Les nébuleuses remuant
    au ciel indifférent
    n’ont que faire de vos sentiments
    d’enfants de tous les âges
    passant de merveille en carnage ,
    et pourtant soyeuses au regard,
    comme liées entre elles,
    elles vous font lever les yeux
    scintilants autant qu'elles...
     
    Peinture: Vincent Van Gogh, La nuit étoilée.

  • Contre la Poésie poétique (tout contre)

     
    De la pureté selon les poètes, et des faits. Du mal au pied et des échappées aux fenêtres. Contre le désespoir. Propos malséants.
    COMME UN LUNDI. - Il n’y a d’abord que du blanc aux hublots, puis les détails montent avec les herbes et les oiseaux, et bientôt c’est tout un nouveau lundi qui se présente au corps: mal de chevilles et de rotules, souffle restreint et j’entends là-bas, dans le couloir glorieux d’un passé relativement proche, les poètes Jaccottet et Celan regretter le « dimanche de l’être » qu’aura été le lendemain qui chante en date d’hier, quand il leur est apparu une fois de plus qu’il fallait « dépouiller le Vieil Homme », non du tout au sens brutal des gangs de youngsters mais à celui de la Bible et du Coran - et voici donc ce nouveau lundi sans un vêtement de nuit !
    La dernière image que j’avais du dimanche précédent était celle du désespéré peint par ma vieille amie imaginaire Marie-Hélène, figurant en somme l’état du monde : la suite de la cata à Gaza, le séisme et ses répliques à Caracas où, dans les décombres, une mère et son nouveau-né venaient d’être arrachés miraculeusement – le désespéré était nu comme Eve au premier jour, c’étaient des faits et l’Aspiration des poètes à une eau plus pure et toute neuve m’en imposait de moins en moins – cette pureté me semblant un leurre, comme d’un monde fait de seul sucre pur et rien avec, pas un serpent sous la dent...
    Je regarde alors par la fenêtre : quel flot, quel flux, quel fleuve, quelles fleurs, quels lentes lueurs d'éclairs du côté des guerres !
    Le kitsch est à son comble avec l’invasion, sur le Réseau, du Tout Poétique se donnant pour élément d’un marketing supérieur en cela d’abord qu’il est accessible à toustes - le Tout Poétique est votre affaire d’un clic, vous répétez toustes que la Meuf est l’avenir du Keum et que la Lune est bleue comme un orage, et tout ça se prouve par Insta - mais pourquoi pas ? À vrai dire la Poésie ne sait pas elle-même ce qu'elle est, donc n'attendez pas d'elle la moindre dénégation alors qu'elle ne cesse par ailleurs de regarder ailleurs précisément...
    Enfin sérieux :tu reprends Les Fleurs du mal dès le début quand Le Prince des Poètes (comme le proclament les sachants) s’adresse Au Lecteur, et tu lis :
    « La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
    Occupent nos esprits, et travaillent nos corps,
    Et nous alimentons nos aimables remords,
    Comme les mendiants nourrissent leur vermine »…
    Tagadam / tagadam, le tramway nommé Poésie est lancé sur les rails du dodécassyllabe : pas moyen de ne pas voir tout de suite le tableau grave, avec tous les objets d’impiété, le vice et le péché, les vils pleurs et nos taches étalées, l’oreiller du Mal et Satan en DJ : « C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent », bref tout ça ressorti au forceps du vieux ventre fripé de la chipie Sacristie et qui sonne si creux sauf ces deux vers qui nous ramènent en somme à table :
    « Nous volons au passage un plaisir clandestin
    Que nous pressons bien fort comme une vieille orange »…
    La voilà bien la Poésie : le plaisir clandestin, le fruit et la bête !
    Cependant le terrien Marcel Aymé n'en veut rien entendre: la Poésie selon Baudelaire ne passera pas. Avec ses sabots de bon sens hérité des cantons de l'Est - on oublie trop souvent que le drôle est né à Dole -, et frotté de culot parisien, Marcel Aymé le modéré montre les dents quand on lui sort un sonnet de Baudelaire en exemple de la plus Haute Poésie, pour conclure à la perversion du sens et de toute sensibilité fine dans les fumées d'un langage égaré par le romantisme et se complaisant dans le vague et l'informe des entités spongieuses (la femme fatale et la beauté funeste, la solitude et le vague à l'âme) où l'obscurité devient la norme et défie toute parole claire...
    Le Poète évidemment n’en fait qu’à sa tête et reprenant son luth, y va de sa déclamation ressassés au fil des ans par des milliers d’innocents au Tableau noir :
    « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre »…
    Alors Monsieur Lesage de pouffer et de trépigner, argüant qu’un « rêve de pierre » ne saurait être (trois vers plus loin) « éternel et muet ainsi que la matière » et rappelant qu’au « bon langage ordinaire » on dit « muet comme une carpe ou « comme une tombe » alors que ce rapprochement d’amour et de matière, même sil vous a « un fumet philosohique », est trop lourdement chevillé et relève de la « recherche inutile ».
    Dans la foulée, je précise que Monsieur Lesage est le protagoniste ronchon du Confort intellectuel de Marcel Aymé, concentré de propos « politiquement » incorrects et poétiquement – c’est moi qui souligne - stimulants.
    De toute évidence, Monsieur Lesage préfère s’abreuver à la fontaine de La Fontaine qu’aux eaux mêlées et selon lui frelatées de ce qu’on dit la Poésie Moderne, du romantisme au surréalisme en passant par Baudelaire et compagnie, mais ce « bourgeois cul et poussiéreux », selon l’expression de Marcel Aymé lui-même à la dernière ligne de son essai, n’est-il qu’un philistin qui ergote et radote ? Pas sûr !
    SAVOIR ET SENTIR. – Je les entends déjà se récrier, eux qui se disent de l’inconfort et de l’intranquillité : réac ! Eux qui prétendent tout oser (oser la différence, oser la transgression, oser le risque d’oser !) je les vois d’ici se liguer au nom de la Poésie Poétique, et voici qu’après Baudelaire ils psalmodient les yeux aux cieux :
    « Je sais que vous gardez une place au Poëte
    Dans les rangs bienheureux des saintes Légions
    Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
    Des Trônes, des Vertus, des Dominations »…
    Sans blague, je le cite de mémoire après l’avoir récité à treize ans, au Tableau noir, devant mes camarades médusés, et la suite en pompe :
    « Je sais que la douleur est la noblesse unique
    Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
    Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
    Imposer tous les temps et tous les univers. »
    Or je sais que Monsieur Lesage a raison en me rappelant ce galimatias doloriste, tout en lui opposant ma religion secrète, limpide et toute d’émotion simple que modulent Le Dormeur du val de l’affreux Arthur et Gaspard Hauser chante de l’odieux Verlaine…
    Voilà comme je l’entends plus que jamais quand me reviennent les vers simples et bons de ces deux malandrins, que j’ai mémorisés à jamais en mon âge tendre et qui me tiennent lieu de Sentiment.
    Oui, je sais que Monsieur Lesage à raison, mais je sens qu’il a tort…
     
     

  • Olé, Lélo !

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    À La Désirade, ce mercredi 7 juillet 2026. - Dès mon retour à ma table au biord du ciel, ce matin, je reviens à Lélo dont je vais tâcher de rappeler tout ce qu’elle représente, à mes yeux, après avoir revu, hier soir, le docu sur Netflix dont j’ai mieux distingué, après mon premier bond d’enthousiasme, les qualités indéniables et les failles.
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    Quant à ces faiblesses, elles me semblent essentiellement liées à la faute de goût qui a poussé la réalisatrice, Emmanuelle de Riedmatten, à « théâtraliser » plusieurs séquences de la vie de Lélo et à prêter à celle-ci les traits de deux actrices dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’ont aucune affinité physique avec l’ « original ».
    Pire: une scène de triolisme érotique, associant Lélo à Albert Moravia et son rival Paolo, est figurée par trois paires de jambes nues inégalement velues, et l’on verra même une Lélo à poil peindre en se déhanchant comme une vahiné d’atelier…
    Dommage, car l’intention initiale est des meilleures et la réalisation satisfaisante dans les grandes largeurs à quelques détails près, dont le sous-titrage négligé qui transforme par exemple Philippe Jaccottet en Jacques Côté…
     
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    Pour ma part, le seul nom de Lélo me ramène à « toute une époque », comme on dit, qui était celle du Lausanne des années 1950 à 1970 où l’on dénombrait plus de 20 galeries d’art et tout un public avisé, des chroniqueurs compétents (un Paul Budry au premier rang) et des artistes ou des écrivains de qualité, dont un Cingria qui avait salué les qualités de Lélo avec laquelle il aura bu quelques verres (et peut-être plus) avec Budry sur quelque terrasse de Saint-Saphorin…
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    C’est avec le cri joyeux de « Cachou ! » que les gosses de Saint- Saph accueillaient Charles-Albert remontant à pied la venelle pentue du bourg pour se pointer chez Lélo,
    non sans s’arrêter devant la vieille fontaine où, en nage sous son béret, il sortait rituellement la fameuse boîte de cachous fleurant la réglisse dont il distribuait chaque fois une poignée aussitôt éparpillée entre les petites mains des rejetons de vignerons le remerciant d’une seule voix qui faisait rire Lélo malgré sa piètre santé de ces temps-là, « merci Cachou ! »
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    Ces détails m’ont été rapportés par notre ami le bon docteur Emile Moeri, cardiologue attitré de Cingria et proche de Lélo Fiaux à laquelle il prodiguait aussi conseils et soins gratuits, recevant d’elle en retour des toiles ou des objets peints de sa main, comme le bel abat-jour présenté dans le docu où le fils d’Emile, mon compère Tonio, lit également une lettre de son père à Lélo et présente une très belle petite crucifixion évoquant de loin un Goya – l’un des maîtres implicites de l’artiste, au même titre variable qu’un Delacroix ou qu’un Pierre Bonnard.
     
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    À propos de peinture, hélas, l’on ne saurait dire que la présente approche de Lélo Fiaux soit d’un apport bien conséquent, faute de bons cadrages -les citations visuelles sont bien trop rapides et jamais identifiées - et de commentaires dépassant les généralités et les platitudes. Le contexte vivant de l’artiste est en revanche mieux situé, grâce surtout aux propos précis et conséquents d’un Bertil Galland ou, plus anecdotiques, aux témoignages d’un Philippe Jaccottet (le fameux Jacques Côté !) ou des peintres Pietro Sarto et Jean Lecoultre. Dans la foulée, l’on rencontre Jean Eicher, dit Jeannot Loiseau, dont le grand talent est trop brièvement évoqué et le personnage à peine esquissé alors qu’il incarnait bel et bien la bohème artiste dont Lélo Fiaux était un peu l’égérie et la « performeuse », selon le vocabulaire actuel, toute d’instinct et de primesaut, etc.
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  • La bourde de la gourde

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    À relever, au fil des premières séquences du film documentaire consacrée à la grand artiste romande Lélo Fiaux (1909-1964), et diffusé sur Netflix sous le titre Lélo, Liberté et peinture, cette énormité proférée par une prétendue peintre (elle peint des lacs et des flaques conceptuelles) au nom de Caroline B. à propos d'une des créatrices les plus authentiquement engagées de ce pays de nains de jardin, au triple plan de la vitalité de coeur et de corps, de la réalisation artistique la plus exigeante et de la liberté existentielle incarnée loin des chiens et chiennes de garde de l'art aligné selon les lois du néo-conformisme et du Marché. Olé Lélo ! Olé olé...

  • Surprise du jour

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    Découverte d'un film documentaire ressuscitant sur Netflix (!) la personne haute en couleurs et l'oeuvre non moins admirable de Lélo Fiaux, grande artiste vaudoise oubliée à redécouvrir absolument. À partir d'une intention très louable, et fort appréciable par sa documentation visuelle, la chose pèche en revanche à divers égards...
    Ce dimanche 5 juillet. – Mon dimanche pantelant, titubant, chancelant, tousseux et dolent a été sauvé, cet après-midi, par la découverte à vrai dire ahurissante et non moins réjouissante d’un film documentaire diffusé par Nertflix et tout consacré à Lélo Fiaux, à sa vie de bohème et de poivrote inspirée, amante de Moravia et grand frangine attentionnée de l’adorable Jeannot Loiseau – lequel m’a longueement parlé d’elle sous les oliviers de Grignan -, revivant ici par le truchement d’un grand choix d’images d’époque évoquant ses multuples pérégrinations – de Papeete à Saint-Saphorin en passant par l’Andalousie, et autant de peintures et d’aquarelles tirées de son œuvre aussi profuse qu’oubliée aujourd’hui....
     
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    740769961_10245425415436681_2561248196942664502_n.jpgSurprise dans la surprise et qui m’a ravi autant que stupéfait: la séquence où apparaît mon ami Tonio lisant un texte de son paternel (Emile Moeri, cardiologue de Charles-Albert Cingria et grand ami de Lélo, dont il a collectionné les toiles), bref j’étais à moitié bon à jeter ce matin aux déchets carnés et je revis ce soir comme un ressuscité…
    Post scriptum du soir: quant à la qualité réelle de ce documentaire fleurant l'amateurisme provincial, avec des lacunes et des séquences de théâtralisation frisant le grotesque (trois paires de jambes nues figurant une situation de triolisme amoureux, ou cette actrice jouant Léo déguisée en clownesse), le soussigné préfère ne pas en parler un si beau dimanche...

  • Nuances de bleu

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    À La Désirade, ce samedi 4 juillet 2026. – Je dénombre quatre fines petites voiles immobiles, ce matin, sur les eaux étales du lac immense, qui flottent là-bas sans un souffle à la toile, j’imagine leurs occupants désoccupés sans les envier du tout mais sans exclure non plus que tel ou telle souffre dans sa vie comme, hier soir, j’ai été confronté aux tribulations de nos semblables en regardant les sept épisodes d’une série américaine toute consacrée aux conflits parfois mortels de voisinage ; or ce n’est pas morbidité mais attention lucide que de constater le cumul constant de la merveille et de l’infernal – la série en question détaillant, sur fond de banlieues apparement vouées au bonheur loin des méchants, un éventail de tous les aspects du ressentiment par humiliation, de la compulsion vengeresse et de ses séquelles criminelles – j’y ai resongé tout à l’heure en lisant, sur le Résau, la litanie aigre d’un influenceur plus ou moins écrivain convaincu d’être persécuté et concluant à la décadence inéluctable d'un monde égaré infoutu de l’écouter en sa pureté, et je nous revois sous le vent avec Lady L. barrant son 420, cette année-là, comme quoi…

  • Avatars de la menterie

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    Mon ignorance est un océan
    dont l’oreiller me berce:
    je grandis de ne pas savoir:
    je vague et je divague;
    de port en port, de porte en porte :
    partout je suis ailleurs,
    ignorant tout,
    ignorant l’heure…
     
    Je porte en moi comme une idée
    qui me fait supporter
    d’être tant en n’étant que rien
    qu’un infini qui flotte,
    mais cette idée n’a pas de nom,
    et qui veut le savoir
    porte l’épée au fond de grottes
    où tout reste secret...
     
    Au demeurant le va et vient
    d’Ulysse et de sa bande
    m’enchante quand je dors
    et comme l’antilope rêve
    en oubliant Pénélope
    et ses fileuses de feuilleton
    campant sur les rivages
    arrimés à vos illusions,
    je reste du voyage ...
     
    L’océan est une fumée
    dont l’Éternel partout,
    au nom qui vous reste ignoré
    plus que le rêve du tatou -
    l’Éternel à vue de nez
    savoure les yeux fermés
    les parfums éventés;
    et Mnémosyne au pédalo,
    loin des serpents, près des oiseaux ,
    nourrit les mêmes songeries
    fleuries de menteries…

  • Sur le nuage

     
    À La Désirade, ce vendredi 3 juillet. – Un nuage d’été en forme de masque mortuaire voile ce matin les hautes roches savoyardes du Château et du Casque de Borée, qui devriat inciter à la méditation grave sur nos fins dernières, et pourtant non : le nuage s’est effiloché en frise de flocons d’ouate céleste et la pensée aussi se défait de l’Idée…
    D’ailleurs il fallait que je note ma rencontre de la nuit dernière avec Michel de Montaigne (prononcer Montagne) sur une des terrasses surplombant la cour et la basse-cour de sa demeure aux rayons préférés de sa bibliothèque (qu’il appelle sa Librairie) voués comme on sait au sciences naturelles, au jardinage et à la cosmologie et me parlant en toute simplicité à la manière des humanistes signalés par le Dictionnaire.
    Or notant cela, et la couleur amarante de la robe de chambre de mon interlocuteur nocturne me parlant maintenant avec bienveillance des « maisons » du ciel et des « trois commerces » amoureux, je me dis qu’il y aura ces jours soixante ans que je prends ces notes et qu’à soixante ans précisément Montagne (qui s’écrit Montaigne) a rendu son dernier souffle…

  • Comme une maison retrouvée

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    (Chanson de La Désirade)
     
    On reviendrait à la maison:
    on n’a pas oublié,
    on a traversé les saisons,
    ce qu’on dira : voir du pays,
    et ce qu’on n’a pas dit,
    ce qui offense la mémoire,
    ce qu’on n’a pas voulu
    ou qu’on ne veut pas reconnaître -
    mais ce n’était pas moi !
    en accusant le traitre
    qu’il y avait peut-être là,
    tout au tréfonds de soi -
    on n’en sait rien, ou mieux :
    on préfère ne pas savoir -
    on ne pense à l’instant
    qu’à la maison au coin des bois…
     
    Il y a partout des champs de ruines,
    du ciel on voit la terre,
    et ce qui exulte et fulmine,¨
    ceux qu’on bénit, qu’on assassine,
    celle qui vous accueille
    et ceux dont on recueillera
    les derniers mots au soir,
    après des jours de désespoir;
    et dans les ruines les errants
    ne pensent qu’à revoir
    cette maison au coin des bois
    qui existe ou peut-être pas…
     
    Un-deux-trois-quatre-cinq-six-sept-huit,
    fait un octosyllabe,
    suivi d’un-deux-trois-quatre-cinq-six ,
    au jeu des contrerimes,
    et c’est parti pour la chanson
    en rimes et raisons
    possiblement déraisonnables
    qui diront à façons
    ce que raconte la maison…

  • Poète, vos papiers

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    Des pratiques fétichistes du preneur de notes en situation aggravée. Visite d’atelier…

    Mis en demeure de présenter ses papiers par le jeune peintre Fabien Clairefond de récente connaissance, aussi talentueux qu'intrusif et injonctif, l’auteur de ce blog lève un coin de voile sur sa méthode de preneur de notes invétéré, frappé par cette maladie incurable vers l’âge de 16 ans, qui n’a cessé de s’aggraver depuis lors.
    Le support de cette manie compulsive (exercée initialement pour se libérer de la propension à mordre son prochain, notamment, ou pour dépasser le stade du miroir, comme on voudra) fut d’abord une série de petits carnets noirs de marque Biella et de format 10x16cm, dont ses archives comptent une soixantaine à l’heure qu’il est. Dans les années 90 du siècle passé, ledit support de taille modeste fut remplacé par de véritables livres, maquettes reliées aux pages vierges à lui fournies par ses éditeurs. A noter que l’encre du maniaque est verte depuis LA rencontre de sa moitié, dont les yeux virent du gris bleu au vert d’eau selon les variations de la lumière, et que chaque carnet manuscrit fait l’objet d’une recopie dactylographiée, occasionnant l’achat par série de sept de grands cahiers reliés noirs à tranches rouges de marque chinoise, dont chacun compte environ 188 pages. Lesdits carnets et cahiers noirs du malade sont enrichis de nombreux documents collés, cousus, agrafés, qui ajoutent au texte une manière d’hypertexte en trois dimensions et en feront d'improbables objets de collections, sait-on. Est-ce tout ? Sûrement non, mais pour le moment ça va comme ça. Bonsoir, Fabien...

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    Images: de haut en bas et d'ouest en est: 1) La cathédrale de Chartres en passant sur carnet de petit format: aquarelle lavée en voiture sur la route de Saint-Malo. 2) Vue de la Désirade au jour de notre installation, en 1997. 3) Le chien Filou , connu des visiteurs de ce blog en tant que médiateur attitré, sous le nom de Fellow; 3) La maison rouge, à Montagnola, également peinte par Hermann Hesse; 4) Olivier provençal classique gesticulant, non loin de Pézenas, sur un carnet de la seconde génération, relié toilé; 5) Filou sévère, pour faire croire qu'il a la moindre aptitude de gardien, au-dessus d'un coin de Léman; 6) Transcription tapuscrite avec rajout de paysage aquarellé, la Savoie vue 315401032.jpgde Lausanne-City...  7) Carnets publiés aux éditions Bernard Campiche; L'Ambassade du papillon et 986284977.jpgLes Passions partagées, recouvrant les années 1973 à 1999.1935414010.JPG 8) Dernier carnet ouvert sur des images de Toscane et du lac des Quatre-Cantons.

  • La musique des jours

     
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    À propos de La Maison dans l'Arbre, triptyque poétique de JLK.
     
     
    par Francis Vladimir
     
    « La maison bleue adossée à la colline que chantait Maxime Le Forestier. L’enfant bleu, le roman de Henri Bauchau. La chambre du fils, film de Nanni Moretti, l’incompris, film de Luigi Comencini, L’innocent Film de Luchino Visconti, Amarcord, film de Fédérico Fellini, et sans raison apparente, Le goût de la cerise, film d’Abbas Kiarostami pour sa chronique d’une mort annoncée comme la diagonale du fou sur le grand échiquier. Du pouvoir des mots, de leur persuasion et de leur dissuasion, de leur transmutation sur l’écran de nos nuits blanches. La ligne de crête d’un si bien nommé « La maison dans l’arbre » de JLK.
     
    1. La chambre de l’enfant. - Entrons en poésie à la faveur du souvenir, de l’enfance, des lieux inspirants de la mémoire, des déambulations au pays de l’innocence dont le livre est un cheminement vers la source, l’origine, le trou noir, le centre de gravité d’où tout s’en vient et s’en revient, un peu comme le marcheur solitaire arpente les mêmes sentes en partant de chez lui, de sa propre maison, pour s’émerveiller, se rembrunir et chialer les perles de la transparence, jusqu’à se retrouver en un pays familier et lointain, reconnaissable et inconnu à la fois. En ce que je nommerai son premier tiers, par malice, la randonnée dans l’intime, mais que sait autrement faire le poète que de se dire maintes et maintes fois, se redire et se dédire, dans l’acuité de ses mots et au bout de lui-même, à bout de souffle, la poitrine creusée, haletante, le front froncé, les yeux emplis d’horizon. Ce qui pourrait être repli sur soi devient ouverture, remontée à la source et l’on entend le filet d’eau en jaillir « La musique, la poésie/ la pensée incarnée/ campent aux quatre vents/ de la terre et des feux /des sourciers inspirés… » Le sang du poète pulse dans cette ferveur accordée aux éléments, dans leur tourment, tornade, séisme, incendie et au bout dans le rû d’eau… claire, la première eau du monde, celle du premier jour. Comme un voleur de feu, capteur de mots, le poète se révèle à nous, à ses enfants qu’il aura observés dans leur mutines et polissonnes échappées, dans l’enfance, retournée comme un linge de corps, vers laquelle il revient, pas à pas, muet et contrit car dire ses premières années c’est tomber dans les orties, y sentir les picotements, les menues brûlures, pour estourbir sa douleur, serrer les dents et se relever car « tu ne sais ce qui t’a élu/ le sacré est en toi/ et les mots peut-être advenus/ ne te trahirons pas… ».
     
    Et l’enfant va en chemin inconnu « dans la patience sans raison/ de ce qu’il ne sait pas ». On ne saurait mieux dire l’enfant, son insatiable demande du monde et son observance têtue des adultes. Et le poète s’obstine à dire cette enfance recluse dans la mémoire, dans les images lointaines déposées dans l’écrin si lourd des secrets enfouis parce qu’à les effleurer serait s’y perdre à nouveau. Ce nécessaire du poète, il lui faudra le dire, tremper sa plume dans l’encrier des mots : « L’encre est en somme la mer/ aux cheveux bleus et verts/ plus vieille que le vieil Homère/ Plus légère que l’air… » Mais c’est, qui sait, revenir vers soi, se retrouver soi quand «Tout se transforme à vue/ la joie m’est fortin de douceur ».
    Car la joie n’est jamais aussi proche dans cette alliance du mot et du dire, dans l’apaisement : « Crois-donc en moi dit le nuage à l’enfant qui repose/ et je ferai de toi le sage ami de toute chose ». Et si le poème estampille les choses de la vie, c’est pour cerner la déraison, notre douce folie, notre songeuse éternité. Les jeux interdits de l’enfance, sacrés comme un vieux film tant aimé, une escapade au pays des indiens, comme dans les livres d’images, ces premières Bandes dessinées décolorées par le temps « On remonte le long du ruisseau/ avec les indiens bleus/ les camarades saligauds / les cavaliers de feu / fringants et fumants aux naseaux… » on part sans boussole lorsqu’on est un enfant « Une boussole nous manquait/ à tous deux ce matin/ d’aube neuve au lancer du chemin… ».
     
    Feu-follet ou Ariel, « il a été et il sera… il sourit à la vie comme elle est. » De l’enfance, que gardons-nous dans la poitrine, là où naît la rébellion ou la gêne, cette respiration altérée, prise en défaut de souffle égal et apaisé ? Nos premières révoltes, nos premières expériences sensuelles, la découverte des autres, leur amitié et leur inimitié, les attirances et les rejets, la peur de l’inconnu, les premières douleurs, la fierté bravache, la honte bue, la fugue de nous-mêmes. Et la parole dans tout ça, celle de l’enfant prodigue ou de l’enfant sauvage « Je ne sais que te dire/ il n’y a pas d’explication : ce n’est qu’un fait divers/ pas plus que la beauté cela n’est défini… sais-tu si l’arbre s’en souvient ? » Et nous irons par les chemins d’infortune « Partout où je suis retombé/ dans mes jours vagabonds/ du ciel des mots rêvés/ au quotidien banal/ de Balbec à Cabourg/ j’aurai recomposé/ mon désordre vital… ».
     
    Une pincée de surréalisme n’est jamais de trop pour le poète démis de sa sagesse antique « Le sage ne fait que songer/ à l’insu des horaires/ et comme l’ancien initié/ qui préférait se taire/ il ne fait qu’éprouver/ l’étrange apesanteur/ des oiseaux dont rêve le chien/ quand il nage entre les nuages… » Aux agités de la vie JLK recommande dans le rêve du chien : « la paisible assurance/ de la divine indifférence ». Rêver à perdre la raison, ce serait rêver par temps de chien, perdre sa tête dans un nuage en pantalon…
    Trouver sa place, sa juste place « Je navigue à l’étoile/ sur le clavier muet/ où dès enfant je m’exerçais/ à l’écart de l’écart/ au milieu juste du milieu ». Passager de la nuit, ange ou démon en sommeil, que sont donc les enfants d’aujourd’hui, qu’était l’enfant d’hier, la chambre en son miroir dit que « les enfants, là-bas, en chemin/ savent que dans les bois/ le mal rôde, et que le cœur humain/ se trempe dans la fraude/ ou plus qu’ils ne le savent, au vrai/ ils le sentent et pressentent/ le faux sous le masque du vrai… »
    Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille….
     
    2. La maison dans l’arbre. – « Ma douceur, il n’est que toi pour me délivrer/ de cette peur ancienne de je ne sais trop quoi… » De la cabane au fond des bois à la maison dans les arbres. La maison suspendue entre ciel et terre. La maison refuge, la maison antre, la maison des délices, la maison des caprices, la maison carioca… ou la maison du bonheur, la maison rêvée. La vie rêvée des anges. Ceux qui adviennent à tout âge et en toute saison et en tout lieu où que nos pas nous portent et où la vie incertaine toujours nous dépose. Sur la grève, dans un pré, au milieu des labours, face à la mer, sur la crête, au bord de l’abîme, le temps d’une vie se décompte quand « le sombre et le clair tissent nos instants ».
    Une tapisserie, la vie à monter sur sa trame avec l’ardeur de Pénélope, son doux sourire grave, son espoir en miettes, son désespoir donc sans lequel l’histoire d’amour eût été incomplète. Et passent les saisons, les années et les cœurs qui s’envolent, l’oiseau qui vient du large et qui, à tire- d’aile, tournoie en bon augure ou en tragique signe. Dans ce balancement, cette constante hésitation de l’être qui fulmine ou de l’être qui danse, avec son cœur, avec son corps, au tambour de son âme et se rappelle « Le cœur à vif, les mots fous, les années Rimbaud… » Et le poète ajoute« Notre savoir est en Lambeaux/ dans le roncier des preuves ».
     
    La matinée s’éveille pourtant sur tout ce qui a été glané au fil des ans avec sa récolte de souvenirs, de teintes ravivées, les couleurs vives de l’été, le nuancier de l’ailleurs, le détail d’une scène comme un tableau impressionniste, et des poèmes ramassés à la pelle dans le souvenir heureux ou les lambris du temps. Ainsi, dans sa maison dans les arbres, voici que le poète tire sa corbeille emplie à ras bord de toutes les années passées avec leur montagne de souvenirs, de rencontres, de regards, dans l’ici et l’ailleurs, dans le cercle de l’intime et dans l’au-delà de soi. Et le poète toujours aime à en rajouter, c’est qu’il tient la corde de son arc, celui du désir de dire, pour tendre ses mots et les lâcher sans autre forme de procès, sans avertissement. Et s’il y a pêche miraculeuse comme un enfant désarçonné il se dit : « Que faire de tout cela ? / se demande-t-il donc/ en scrutant du regard/ ce pays de Lui-même… ». La matinée s’estompe dans les ombres claires du poème là où « les arbres sans attente/ veillent aux nuits d’été… » et « on ne saura jamais/ d’où vient le chant du soir ».
     
    Le poète se joue de lui et s’amuse du temps passé et du temps retrouvé et dans une recherche toute proustienne, assumée sans ambages, avec cette coquetterie inavouable que tout bel et tendre et rude écrivain garde comme un joker « La terrible douleur/ de n’être pas aimé/ ou tout faire pour ne l’être pas/ quand ce ne serait pas assez » car, comment dire, sous le bourru parfois, pointe la tendresse, toute en retenue comme une pointe de fleur de sel amertumise à peine les choses de la vie, les rendant plus proches, plus amicales, plus caressantes, une petite pincée pour accompagner et s’accompagner, rendre moins fade.
    C’est à cela que s’essaye JLK. Il se tient là, au bas de son arbre, la tête dans le feuillage, invitation muette lancée à qui veut l’entendre, pour visiter sa maison dans les arbres. Et qu’elle ne soit qu’une imagination suspendue où cachée dans une forêt touffue, à l’orée des regards indiscrets, qu’importe si le lecteur en decouvre dans le ravissement qu’aurait pu en avoir Lol V. Stein, le portail d’entrée, l’échelle suspendue, le toit canopée.
    Dans sa longue marche vers le poème JLK ouvre grand les bras, décille nos regards, désencombre nos âmes, désarticule nos paresses. De bruit et de fureur, le monde s’enkyste et saigne. Charlie, Le Bataclan, Nice… « C’est que ça n’a pas d’ailes le malheur humain ». Et l’on se prend à croire en des lieux d’amitié naturelle, des lieux de rencontres mêlées, des lieux de doux apaisements.
     
    Et le poète, ce sourcier du regard va de l’avant, toujours – « Tu ne te lasses pas/ ni ne cèdes à l’oubli…/ Tout noter, tout noter/ ce grand nègre princier/ c’est l’homme simplement/ sur la terre exilé/ ou la vieille esseulée/ Tout noter : les objets/ qui nous cachent du temps / Tout ce qui est caché/ ce qu’on voit sans le voir/ Tout ce qui est usé/ ton regard le répare…/ Tout noter : la lumière/ et l’humble vérité/ l’aura de ce mystère ». Tout noter, tout noter, absorber le monde pour en dire l’infime et son immensité, ses silences et ses terreurs, sa présence et son néant. D’où que vienne le poème, d’où qu’il s’écrive, de son rapport à l’autre, de son rapport à soi, dans la chair et la sueur, dans la joie ou l’amertume, il y aura ailleurs ou sous nos yeux, la maison dans les arbres plongée dans la pénombre, soumise aux grands éclairs. Le poète transi y trouvera refuge, protection, réparation. Cathédrale de la douleur où le dit redevient baume, souffle, brise, parfum, effluve d’amour « je me sens si léger de me savoir à toi.» Et j’ajouterai de mon fait : je me sens si heureux d’être dans ta présence.
     
    3.Le chemin sur la mer. – Ou le dernier chemin, celui que suivit Walter Benjamin de Port-Vendres à Port-bou en Espagne, un 25 septembre 1940, retrouvé ici dans Sans issue.
    Ce troisième volet du recueil recentre le poète dans ses amitiés inaltérables, celles qu’il s’est choisies, en dépit des années qui vont passant et qui, par le jeu de la mémoire et de l’affect, renforcent la présence de nos chers disparus.
     
    Au jeu de la ressouvenance l’aimée s’inscrit en creux dans la caresse du poème, dans l’incertitude de la séparation « Le moment n’était pas venu/ de nous dire au-revoir/ Le moment se tenait sur ce quai de hasard/ où le temps attendait/ quelque train de retard… » Et la mémoire si elle se joue de nous convoque des lieux magiques, des lieux de retrouvailles et de promenades pour toujours partagées « À Venise nous étions trois/ à nous tourner autour/ la solitude, l’amitié et l’amour… » Et le cœur se cadence au clapotis de l’eau et sur le quai, face aux embruns déchirés dans le miroir de l’eau, l’ironie, la moquerie de soi « Tu m’avais dit que tu m’attendais chez Florian/ mais il n’était pas dans l’annuaire/ et tu t’es moqué… »
    De cette fragilité, de cette timidité dénuée de rouerie, naît la mélancolie, la rêverie « Le vieux flûtiste est mort/ on n’entendra plus dans les bois/ le temps de le pleurer/ les roulades du rossignol ». Le rossignol se tait à l’aube, le dernier livre d’Elsa Triolet. Un livre tourné vers le silence. Il y a dans ce Chemin sur la mer, une annonciation mortelle, indécente presque, d’un ordre qui nous emportera tous, un jour prochain.
     
    La mort, la malnommée, la calomniée, le virus indécent, qui dans la déraison de son propre nom, taraude le poème, le porte ailleurs de ce qu’il ose dire ou entreprendre, le transplante, plus loin que la ville, plus loin que la forêt, plus loin que la mer, au-dessus des montagnes. Cette particularité de la poster tout près, et prête à tout, en embuscade, cela clarifie, dénude, désosse la poésie de JLK qui a ses côtés sombres, ses affinités électives, ses accrocs, ses écorchures, ses saignements, sa douleur éclatée, ses attentes et ses absences, mais aussi des joies souveraines, simples et arborées comme un gamin s’amuse à parader pour qu’on le reconnaisse.
     
    Il y a, nonobstant la diversité des poèmes et le brassage du temps, une unité, une colonne vertébrale, une arborescence qui soutient le tout afin que la maison dans les arbres, si elle tangue au plus fort des tempêtes, ne sombre jamais.
    Et c’est le cœur chaviré qui souvent s’invite chez JLK, dans cette poésie de l’approche amicale, de l’exigence du dire, de l’affleurement et de l’agencement des mots qui eux, toujours, se plaisent à s’égarer, à partir autre part, là où on ne les attend pas et s’il plaît à JLK d’avoir son art poétique, il précise en un clin d’œil à Arthur « Le plus simple et le plus limpide/ sera notre façon…».
    Par tant de mots lâchés à la lisière de notre entendement, sous nos yeux fureteurs à l’envi, des bleus à l’âme au bleu des mots, la grâce est intranquille, indécise ou inquiète, un rien émerveillée « Rien n’est sûr que cette inquiétude/ qui les tient éveillés/ rien ne dit que cet interlude/ entre le tout et les riens/ à la fin ne les résumait/ amoureux et sereins… »
     
    Sérénité retrouvée à laquelle JLK aspire et ce faisant il nous embarque dans ses voyages, au trot et au trop du poème, sur sa barque traversière, en toute béatitude et mansuétude pour que l’arbre et la maison reste dans le bleu, la couleur bleue qui colore le recueil, à sa suite harmonique avec les menues indications qu’il sème de ci de là en légères dédicaces participant ainsi, pour le lecteur, d’une reconnaissance, d’une main tendue, d’une tablée commune, que le poète toujours se plaît à ne pas refuser. « Nous serons comme des lucioles/ dans vos prochaines villes/ à l’orée des grands bois/ où survivent les oubliés/ et puissiez-vous entendre/ de nos voix le murmure/ puissent nos mots vous apaiser… »
    F.V.
    Jean-Louis Kuffer, La Maison dans l'arbre. Editions de La Désirade, 276p.
     

  • Pas un jour sans une liste

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    C'est en somme une ritournelle. Comme une litanie. Une espèce de murmure infini venu de Dieu sait où. Une parole relevant à la fois de l'oraison profane et de l'invective.


    L'origine en est simultanément intime et mondiale. La vision se veut panoptique: le Panopticon étant ce lieu précis de la prison d'où le gardien de service voit tous les prisonniers d'un seul regard. La métaphore explose au plein air, mais l'illusion d'une vision globale reste féconde. Il y aurait aussi là de la boule de bal aux mille reflets et du kaléidoscope à mouvement aléatoire et continu de mobile flottant.

    L'attention, flottante elle aussi, de celui qui rédige ces listes, est également requise de la part du lecteur. Rien qui ne soit là-dedans de seulement personnel et moins encore de vaguement général. Tout souci d'identification et toute conclusion morale prématurée s'exposent au déni par un jeu où l'improvisation fantaisiste commande et précède, en tout cas, les doctrines ou les slogans de toute secte. Le délire y est cependant contrôlé, même si le mot d'esprit, la vanne, le quolibet voire le horion restent autorisés au dam de l'esprit de faux sérieux. Le vrai sérieux sourit et bataille sur son cheval de vocables, avec l'humour pour badine.

    Ces listes sont en effet une arme de guerre, comme l'a relevé François Bon, entre exorcisme et compulsion. Guerre à l'assertion, par la multiplication des approximations, en évitant le vaseux actuel du tout et n'importe quoi. Guerre à l'unique certitude, par l'accueil jovial des vérités contradictoires, sous le signe de la radieuse complexité du réel.

    Ces listes reflètent enfin des états d'âme, et c'est en fonction de ceux-ci, couleurs et tonalités, colère ou douceur, qu'elles ont été classées en sept sections peu systématiques.

    Voici donc les Matinales et les Toniques, les Eruptives et les Indulgentes, les Voyageuses, les Délirantes et les Songeuses.

    Tel étant le Labyrinthe. Tel l'Océan. Telle la Chambre aux miroirs.

  • Contre Pascal

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    En toute modestie quasi onirique, non moins qu’enfantine, je me disais ce matin, entre deux sommeils, que l’Éloge de la douceur auquel j’aimerais me consacrer en mes derniers temps serait un recueil de notations pratiques, politiques ou poétiques qui prendraient en somme le contrepied des Pensées de Pascal que je suis en train de relire, plaidant - contre toute apparence -, pour la bonté fondamentale de la créature humaine moyenne, la restauration d’une confiance universelle en celle-ci (moyennant son propre effort de changer de vie) et le décri de la théologie exaltant les bienfaits de la douleur et les méfaits d’un Dieu mauvais.
    Tout sublime qu’il soit, avec sa langue de colombe à fiel verbal de vipère, Pascal me semble d’une dureté à côté de laquelle un Voltaire fait figure d’aimable compagnon, même si je déclinerais l’offre de passer mes vacances avec l’un ou l’autre, ou à la rigueur aux eaux avec Voltaire, mais à distance.
    À vrai dire il y a de l’ayatollah chez Pascal, qui dit à peu près ce que proclament les fanatiques d’un Allah janséniste : que le monde est immonde et que plus on le hait et plus on est digne d’être aimé et sauvé en esprit - ce genre d’énormités prisées des gnostiques à la Caraco.
    Or c’est tout en douceur que j’envisage ma révolution mondiale, patiemment adaptée à toutes les populations et peuplades, et sans contrainte aucune, en rupture totale de persuasion clandestine, cartes sur table et chiffres à l’appui, en conseillant d’abord à chacune et chacun d’évaluer ce qui ne va pas dans sa vie et, à supposer que ce soit le cas, pourquoi et comment en changer dans la mesure de ses possibilités et en aimable connivence avec son proche entourage et ses voisins de palier, et sans tarder passer à l’action, agir en conséquence, changer de job s’il ne te plaît pas vraiment, changer d’époux s’il te bat, te changer toi-même si tu bats tes enfants, ainsi pour commencer et ensuite continuer en ne faisant que se conformer à ce qu’il y a en chacune et chacun de bon qu’on feignait jusque-là d’ignorer...
     
    Aquarelle JLK: Le petit Latino du métro, San Francisco, 2017.
     

  • Cet étrange sourire

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    Pour L.
     
    «Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme». (Thierry Vernet)
     
    Les choses vous attendaient là,
    au retour du sommeil,
    qui veillaient peut-être sur vous
    vous dites-vous en les voyant
    vous regarder les regardant...
     
    Votre corps est là qui s’éveille
    au seuil de ce dédale
    où il déambulait, pareil
    à l’enfant perdu dans les salles
    de ces palais muets
    où se délivrent les secrets
    de la pensée des choses...
     
    Le miroir accède aux reflets
    des nuées passant
    dans l’azur où les alizés
    des esprits inquiétants
    seront maintenant apaisés -
    le jour vous accueille, et les choses
    étranges vous sourient...
     
    Peinture : Thierry Vernet