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29/04/2017

Kids latinos

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Wassup rockers de Larry Clark. Quand Houellebecq se trompait de cible...


La suite de constats que Larry Clark a établis, de Kids à Billy et de Ken Park à Wassup rockers, sur les youngsters américains et leurs tribulations dans les zones plus ou moins sinistrées de la société contemporaine, se constitue en fresque acide, à la fois affectueuse et polémique, amère et lyrique. D’aucuns, à commencer par Michel Houellebecq dans La possibilité d’une île, ont taxé le réalisateur rebelle de complaisance dans sa façon de filmer les ados, comme si l’attention qu’il portait à tous les aspects de leur vie en faisait un pervers, ou comme s’il était a priori du parti des «jeunes» contre les «vieux». Or s’il est vrai que Larry Clark n’est pas neutre, et non moins évident qu’il aime les gamins qu’il observe, il me semble que c’est un bien mauvais procès qu’on lui intente. A ceux qui lui reprochent d’accuser le trait, notamment dans Ken Park, on peut répondre que la société qu’il observe n’accuse pas moins le trait, si l’on peut dire, et qui connaît un peu les States (où nous vivons d’ailleurs de plus en plus nous-mêmes) ne peut que retrouver, dans ses films, le mélange de cauchemar climatisé et de griserie suave, de facilité toute lisse et de violence brute, d’ennui hagard et de conformisme lancinant qui font que beaucoup pètent les plombs, comme on dit.
Les kids latinos de Wassup rockers sont tous de braves garçons, qui n’aiment rien tant que se griser de vitesse sur leurs rollerskates lancés le long des rampes bien larges ou bien pentues des collines de Beverley Hills. Ce n’est pas à vai dire leur quartier, même qu’ils en ont été chassés à plusieurs reprises, ces ratons échappés du ghetto de South Central où l’un des leurs vient de se faire flinguer en plein jour on ne sait pourquoi, probablement pour une affaire de drogue, ils se signent en bons cathos quand ils se recueillent en passant sur sa tombe, ils fréquentent le collège où les relations avec les blacks sont aussi «limites» qu’avec les blancs nantis, enfin ils se défoulent en jouant un rock fait de vociférations de chiens fous.

L’entrée en matière est un peu flottante, comme leurs cheveux et leurs jeans, mais la tension monte après que les compères, allumés par un flic suintant de mépris (comme tout le monde semble l’être dans les beaux quartiers à l’endroit des Latinos, sauf celles et ceux qui ont envie de s’en «faire» un) se mettent à fuir dans le dédale inextricable des propriétés friquées, tombant d’une party surfine à une autre et se mêlant plus ou moins aux noceurs avant de poursuivre leur folle cavalcade. Celle-ci ne va pas sans dommages collatéraux, une grande folle tordue et une beauté cuitée resteront sur le carreau avant qu’un des kids ne se fasse tirer comme un lapin par un vieux crocodile à la Charlton Heston, mais ces morts ne pèsent pas beaucoup plus lourd que les victimes quotidiennes des gangs, à South Central, où la vie dangereuse continuera demain pour les rescapés.
Dans la foulée, comme un symbole physique d’une situation générale à laquelle se confrontent aujourd’hui les States, on retiendra la scène tendre et si parlante du dialogue entre deux mondes que vivent tel loulou à longs crins, déjà torse nu, et la jolie fille de milliardaire qui l’a attiré dans sa chambre-bonbonnière toute rose, lui bien pataud avec ses mots de pauvre et elle genre Barbie Hilton cherchant à comprendre comment on vit «là-bas» dans le ghetto - tout cela baigné de sourires doux et de gestes câlins, en éclaircie apparente où le malentendu est cependant perceptible dans sa pleine réalité, à fleur de peau.
Cela encore: que les kids latinos de Wassup rockers jouent tous leur propre rôle, comme les blousons noirs des Cœurs verts, ce film typique du cinéma-vérité français des années 60, dont Larry Clark relance la pratique à sa façon, dans une forme à vrai dire plus élaborée, plus dramatique, politiquement plus chargée de sens et traversé par un souffle lyrique qui en compense la désespérance.

11/04/2017

Mémorialiste de l’émouvance

cinéma,littérature


Rencontre avec Richard Dindo.

L’œuvre de Richard Dindo, riche de plus de vingt films, est à la fois très actuelle et « travaillée » par une (re)lecture extrêmement sensible de vies du proche passé, le plus souvent rebelles, du « traître à la patrie Ernst S. » à Che Guevara, ou des combattants suisses dans la guerre d’Espagne aux étudiants contestataires massacrés au Mexique. Si Dindo a participé à la mouvance du cinéma engagé dans l’esprit de mai 68, ses films ne se sont jamais bornés pour autant à cette dimension politique.

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L’émotion liée aux destins humainement ou artistiquement exemplaires (Paul Grüninger le sauveteur de Juifs ou Charlotte la merveilleuse imagière déportée, et Max Frisch, Rimbaud ou Kafka, Genet ou le Matisse d'Aragon), la défense de valeurs fondamentales et l’affirmation d’un langage personnel spécifiquement cinématographique, où le sens et la beauté fusionnent, marquent également le travail de ce maître du documentaire qu'il dit lui-même « épique ».

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- Quel a été votre premier rêve de cinéma ?
- Je peux dire que je suis un enfant de la littérature et du cinéma. Autodidacte, je me suis fait grâce aux livres, aux films...et aux femmes. J’ai commencé de lire vraiment vers douze ans, pratiquement seul au monde. Ma mère avait quitté la famille, mon père ouvrier n’était jamais présent. Je ne pense pas avoir échangé plus de trente ou quarante phrases avec lui de toute ma vie. Mon cinéma est d’ailleurs marqué par l’absence paternelle. J’étais donc seul, avec un frère, dans une maison vide, et je me suis fait tout seul. C’est ma faiblesse et ma fierté. J’ai donc lu La Guerre et la Paix de Tolstoï à douze ans. A seize ans, j’ai découvert Proust dans une librairie d’occasion. Je vivais dans une maison de jeunes où nous touchions 15 francs d’argent de poche par mois. Je suis tombé sur un texte qui s’intitulait Combray, qui m’a tout de suite fasciné par l’écriture, et je suis assez fier, moi qui n’était qu’un fils d’ouvrier, d’avoir compris cette écriture dont la musique n’a cessé de me hanter depuis lors. Entre Tolstoï et Proust, j’ai été marqué par la lecture d’Hemingway, de Brecht et surtout de Frisch qui figurait le mieux mon rapport à la Suisse. Dès ma vingtième année, lorsque j’ai commencé à rêver de cinéma, j’ai désiré rencontrer Frisch et faire un film avec lui et raconter ce qu’il y a d’autobiographique dans ses romans. Max Frisch était ma figure paternelle. C’est l’homme qui m’a réconcilié avec la Suisse. Le premier Journal m’a tout de suite passionné. Grâce à Frisch je me sentais un peu chez moi à Zurich. Sinon je m’y sentais en exil. Frisch était la personne que j’avais le plus envie de rencontrer dans mon adolescence, comme le père inconnu. Avec Kafka, c’est le seul écrivain de langue allemande avec lequel je me sens absolument familier, dans un rapport filial et fraternel: filial avec Frisch, fraternel avec Kafka. Je crois les comprendre à travers le langage. Sinon je vis dans la littérature française. En langue anglaise, un tel rapport ne s’établit qu’avec Henry Miller. Lorsque je suis allé à Paris, à vingt ans, j’avais deux raisons principales: devenir un enfant de la Cinémathèque et lire Proust en français. J’ai appris le français en lisant Proust. Je n’ai jamais fait d’études.

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- Fréquentiez-vous le milieu intellectuel ou artistique zurichois ?
- Absolument pas. J’ai toujours été un sauvage. Lorsque j’ai commencé à faire du cinéma, j’ai rencontré Fredi M. Murer, qui m’a beaucoup aidé au départ. Je n’ai jamais fréquenté aucun milieu. J’ai passé ma vie à faire des films et à courir après les femmes. Mais je vis en dehors de la société. Je lis trop. Par ailleurs, je n'ai aucune ambition sociale.

- Quels ont été vos premiers chocs, question cinéma ?
- Je dirai : Huit et demi de Fellini et Vivre sa vie de Godard, vers l’âge de dix-huit ans. Ces deux fois, en sortant de la salle dans la rue, le monde me semblait avoir changé - la couleur du monde me semblait avoir changé. A partir de là j’ai commencé de rêver de cinéma, de penser cinéma.
- Votre premier rêve a-t-il immédiatement été le documentaire ?
- Oui. Je suis un enfant de la fiction. Mais un fabricant de documentaires. Je ne sais pas inventer une histoire. L’imaginaire ne m’intéresse pas. En plus, je n’avais pas le bac. Aucune formation .Aucune école de cinéma ne m'aurait accepté. Mais  j’avais vu Pierrot le fou en allemand. J’ai compris la nouveauté, la radicalité de ce film. Et j’ai décidé de venir à Paris, à cause de Godard. J’ai appris que les cinéastes de la Nouvelle Vague allaient à la Cinémathèque. Donc j’ai décidé d’y aller à mon tour. Sur quoi j’ai rencontré une femme qui m’a nourri et logé. Je n’ai jamais travaillé. Pendant des années, je n’ai fait qu’aller au cinéma et lire. Mon film sur Kafka sort ainsi du cinéma classique : de John Ford et de Hitchcock. Je suis un homme de la deuxième nature. Nietzsche disait qu’il y avait une première nature, fixée par le hasard de la naissance et de l’éducation, après quoi se construisait la deuxième nature, par choix personnel, souvent dans une autre culture. J’ai choisi la culture française et de devenir un autre, d’une certaine manière. A ce propos, mon Rimbaud est maudit en France, parce qu’il va contre le cliché. Sauf à l’anniversaire de Rimbaud, à Charleville, où il a fini par être accepté, mon Rimbaud n’a pas eu une projection publique depuis 1991.  Le Kafka aura probablement le même sort en Allemagne. C'est que je détruis l'image convenue de Rimbaud et de Kafka.

medium_Dindo1.2.jpg- Et la fiction là-dedans ?

- J’ai raté un film sur la guerre d’Espagne, parce que je n’ai pas suivi ma première idée. Dès qu’on commence à hésiter, on perd sa conviction. En 1982, je suis allé en Espagne avec le fils d’un combattant d’Espagne, Je voulais faire ce film en super-8 et puis j’ai pris un acteur et j’ai détruit ce film avec un acteur. Là j’ai compris que je suis né pour le documentaire. Mais un documentaire débordant, un documentaire qui cherche sa propre fiction. Je crois que le documentaire est limité, qu’on déborde forcément par la fiction.

medium_Kafka.jpg- Quel est l’origine du film sur Kafka ?
- Durant toute mon adolescence, j’ai eu envie de marcher sur les pas de l’écolier Kafka. Il raconte ce chemin dans une lettre à Milena, et j’aurais toujours voulu le refaire. Cela m’a pris presque quarante ans. Je connais ce chemin par cœur. Lorsque j’ai envie de connaître vraiment quelqu’un, je fais un film sur lui. Pour moi, faire du cinéma consiste à rencontrer des gens et des paysages, puis de mémoriser ces rencontres et ne plus jamais les oublier. Je suis attaché au lieu de mémoire. Le lieu de mémoire est forcément émouvant. C’est pour ça que je dis mon cinéma cinéma de l’émouvance. C’est peut-être bête, mais je suis ému de savoir que Kafka a vécu dans cette maison. Pour moi, la mémoire est fondamentalement émouvante. Je travaille sur cette émotion. J’ai attendu longtemps de faire ce film car j’essaie d’enrichir mon territoire de cinéaste avec chaque film. Chaque fois je vais plus loin. J’ai toujours une vingtaine de projets en tête. Je rêve parfois mes films des décennies à l’avance. Moi qui suis très impatient, j’attends le bon moment pour faire un film juste par rapport à mes moyens. Chaque film est un élément de l’œuvre. Chaque film a sa place dans l’oeuvre. D'ailleurs je commence à ressentir un contentement à l’idée que j’ai créée une œuvre qui tient debout.

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- Comment construisez-vous un film comme le Kafka ?
- C’est totalement intuitif, mais j’ai en moi une logique de montage, que j’ai acquis en 35 ans d’expérience. J’ai toujours monté mes films moi-même. L’idée principale du Kafka, c’est les acteurs. L’idée-clef est ici l’acteur. Je travaille sur la parole des morts. Je réveille les morts et les fait mourir. Le jeu des surimpressions mime cette arrivée et cette disparition permanente des protagonistes et correspond à une réflexion sur la résurrection par la parole. « Par où commence le monde, par la parole ou par l’image ? », se demande le poète Edmond Jabès. Les gens du cinéma essaient toujours de nous faire croire que le cinéma se réduit à des images qui bougent, et donc que le monde a commencé par l’image. Moi je crois qu’il a commencé par la parole. Avec Kafka, comme avec Rimbaud, j’ai choisi un certain nombre de phrases qui sont des phrases que je rêve moi-même à travers Rimbaud ou Kafka, qui les définissent. Je travaille comme un analyste écoute son patient. Je pense que l’apprentissage de l’autre commence par la parole. Vous ne sauriez jamais rien de quelqu’un en ne faisant que le regarder. L’image ne dit rien de vous. Mon cinéma est un travail de lecture. Chaque phrase est objet de lecture. L’image devient parlante par tout ce qu’on en sait à travers la parole : ainsi du visage de Kafka. Bien entendu, il y a déjà des images dans le texte, et des paroles dans l’image.  Dans un documentaire sur un mort, il n’a que la parole, les paysages et les documents. Comme les témoins oculaires étaient morts, je les ai remplacés par les acteurs. Enfin, je donne des choses belles à entendre et à voir dans le film.
- Qu’est-ce pour vous que la beauté ?
- C’est une longue histoire. Moi, fils d’ouvrier, j’ai compris ce qu’était la culture à Bagdad, il y a très longtemps. Je me suis retrouvé, à vingt ans, au musée national de l’Irak, tout seul. Là j’ai compris ce qu’était la culture en regardant les magnifique figurines d’albâtre de l’époque sumérienne. J’ai compris que la culture signifie fabriquer de beau objets qui sont en même temps des objets de mémoire. C’est ça pour moi la culture : la beauté et la mémoire. Ce que nous pouvons savoir de Sumer tient à cela, Je crois beaucoup aux objets qui ne périssent pas.
- Quels sont vos rapports avec l’écriture ?
- J’écris un journal, à la manière de Léautaud, représentant des milliers de pages et que seules mes filles liront un jour. J’écris beaucoup, en outre, autour de mon travail.
- Qu’est-ce qui lie l’ensemble de vos films si divers ?
- Contrairement à ce qu’on croit, je travaille toujours dans l’émotion, et c’est pourquoi je revendique la filiation d’un John Ford. Par ailleurs, je suis un homme à projets. Je rêve mes films à l’avance. Le moteur de mon existence, à travers toutes les tribulations, c’est le projet : le rêve d’un prochain film. Comme je n’ai aucune ambition sociale, c’est le projet qui me donne de l’énergie.

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- Quel est alors votre projet actuel ?
- J’aimerais faire un film grand public, sur des Américains qui pensent qu’il faut coloniser Mars. Ce serait à la fois un constate de situation sur tout ce qui nous attend sur terre, en termes de catastrophes, et l'aperçu de ce rêve fou de recréer une Amérique sur une autre planète Ce ne sera pas une fiction mais un documentaire en partant de portraits de gens que je vais rencontrer aux Etats-Unis. (Zurich, le 12 janvier 2007)

(Cet entretien, à l'état d'émincé, a paru dans l'édition de 24 Heures du 17 janvier 2006. En 2016, Richard Dindo préparait un film sur le poète japonais Bashô.)


Richard Dindo en 10 dates

1944 Naissance à Zurich. Origine italienne. 1964 Débarque à Paris. « Etudie » le cinéma à la Cinémathèque.1970 Premier film : La répétition.1977 L’exécution du traître à la patrie Ernst S, avec Niklaus Meienberg. 1981 Max Frisch Journal (I-III), avec l’écrivain.1986 El Suizo, un Suisse en Espagne. Seule fiction, « raté » selon Dindo…1991 Arthur Rimbaud, une biographie. Film « maudit » en France.1997 L’Affaire Grüninger. Portrait d’un résistant.1999 Genet à Chatila.2003 Ni olvido ni perdon. Dernier film « politique ».

30/01/2017

Cavalier calme et droit



2cbefee927e4ec45cba78cb30dc29572.jpgConversation avec Alain Cavalier, il y a quelques années. 

- Que ferez-vous vous de cette journée ?

- Maintenant que je suis devenu un cameraman, un filmeur, j’ai deux activités simultanées: je filme et je monte. Je me réveille le matin en me demandant si je vais filmer ou monter. Ce sont deux activités mentales assez différentes. Hier j’ai filmé un tourneur de bouteilles de champagne, et aujourd’hui je vais m’enfermer dans la salle de montage et je vais le traiter. Cela s’inscrit dans un ensemble. Avant, j’écrivais mon journal quotidien, avec un stylo. Et depuis douze ans, je le filme. Ce que je vois, ce que je vis. J’utilise toutes les formes de travail cinématographique. Ce sont des cassettes qui s’alignent sur une étagère. Et j’ai décidé d’en faire un film de deux heures, qui sera projeté dans les salles. Ce sera un concentrée de ce journal d’un cinéaste. J’aurais pu faire un faux journal. Mais il y a une intrigue qui est ma propre vie. Et puis il y a les autres, il y a des suspenses, les maladies, les interrogations sur les fins de mois, les accidents, comme dans la vie. A partir du moment où je ne filme que les moments forts, c’est autant de la fiction. Je ne pense pas du tout au public lorsque je fais cela. Comme j’ai horreur des trucs obscurs ou trop compliqués, je tends naturellement à l’expression claire.
- Vos portraits de femmes comptent chacun exactement 13 minutes. N’avez-vous jamais été tenté de développer ?

- J’ai choisi les 13 minutes parce que c’est un des standards de la télévision, et surtout parce que je savais que, sur n’importe quelle chaîne du monde, je ne serais pas coupé par un message publicitaire.

- Comment résister à la déferlante de l’image ?

- Quand j’ai commencé à faire des films, on ne faisait que des films. Il y avait des salles de cinéma et c’est là que ça se passait. Maintenant le cinéma s’est métamorphosé, donc il y a des films partout et sous toutes les formes. Je me suis donc demandé ce que j’allais faire là-dedans et je me suis dit que j’allais rester moi-même: que je serais un individu qui filme. C’est tout. Avec ou sans décors, cela m’est égal. Je sais que j’ai des chose à filmer. Je préfère qu’elles passent dans des salles, parce que les gens prennent la décision d’entrer pour être un peu au chaud avec d’autre,parce que la salle est un lieu de rencontre. Mais je reste conscient qu’on peut être bouleversé par un film vu chez soi ou dans une chambre d’hôpital.

- Cela vous semblerait-il exclu de tourner aujourd’hui un film avec une grande équipe, des actrices maquillées et tout le barnum ?

- Je l’ai fait. J’y ai trouvé du plaisir, et puis ce plaisir a diminué, et j’ai senti poindre autre chose. Une autre envie, qui était d’être plus libre, vis-à-vis de l’argent, des stars, des producteurs, des équipes de techniciens. D’aérer un peu tout ça. J’ai pu réaliser mon envie à cause du matériel: ce n’est pas plus compliqué que ça. Disons plus précisément que le matériel a répondu à une question intime que je me posais.

- L’intimité n’est-elle d’ailleurs pas la relation essentielle que vous mettez en valeur ?

- Le film est un rapport très personnel entre la personne que je filme et moi. Quand vous tournez devant 40 personnes, ce n’est pas la même chose que lorsque vous êtes devant une personne. Lorsque j’ai fait René, je lui ai dit que je serais seul devant lui. Cela a des inconvénients, parce qu’avec des amateurs ils ont l’impression que vous ne tournez pas. Ils sont un peu frustrés. Comme il n’avait jamais fait de cinéma, René, que je connaissais depuis 20 ans, s’attendait à un peu de mise en scène. Cela dit, je pourrais prendre un acteur très connu et lui proposer la même chose que j’ai proposé à mon gros.

- Faites-vous une distinction entre le documentaire et la fiction ?

- Non. Lorsque je travaillais à mes portraits de femmes, le simple fait de concentrer une vie entière de travail de maternité, d’amour, d’argent en 13 minutes était une réduction qui n’avait rien à voir avec ce qu’on appelle le documentaire. Cela étant, la réalisation de ces portraits me sera peut-être utile dans ce qu’on appelle la fiction si je me rappelle la simplicité et le naturel de ces femmes. C’est une sorte de mètre-étalon.

- Pourquoi transporter votre rétameuse, qui travaille d’habitude sur les rues populeuses de Paris, dans un studio à l’esthétique épurée ?

- Comme je suis obsédé par le son direct, au point que je ne pense pas qu’on puisse séparer la parole et l’image quand on enregistre, et que je pense que le moment où la pellicule tourne dans l’appareil est le grand moment incandescent du cinéma, je me suis dit que je ne pourrais pas suivre cette femme dans le brouhaha de la rue. C’est pourquoi j’ai demandé à un ami de me prêter un petit studio à Boulogne, sur quoi il m’a prêté un grand studio dont le décor était le lac suisse du décor de L’insoutenable légèreté de l’être...
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- Comment envisagez-vous la représentation de la douleur au cinéma ?

- Je suis un enfant de l’Occupation. Donc la violence historique m’a toujours hanté. J’ai assisté à la libération de Paris. J’ai vu des cadavres de soldats allemands, et je savais qu’un jour j’aborderais cette question, comme je l’ai fait dans Libera me. J’ai pris l’histoire la plus simple qui soit, d’une famille avec la mère, le père et les deux enfants qui sont des jeunes gens de vingt ans, et puis le carnage. Cette famille est détruite. Cela m’a posé la question de la représentation de la violence. Je ne peux pas faire de fausses gifles ou de fausses plaies. Sur un écran de cinéma, mimer cela est une honte. C’est comme les scènes d’accouplements. Une vraie scène d’amour peut être extraordinaire, et je m’y suis risqué dans Martin et Léa avec un couple qui l’était aussi dans la vie, mais mimer cela est grotesque. Dans Libera me, comme je ne voulais pas faire mal à des êtres humains, on ne les voit pas pendant les scènes de torture mais avant et après. Lorsque je vois l’hémoglobine de Jésus dégouliner, dans le film que vous savez, que je n’ai d’ailleurs vu qu’en bande-annonce, je vois aussitôt l’accessoiriste à son affaire. Je suis un cinéaste, et l’on ne plaisante pas avec moi à ce propos. J’avais aussi le problème de la parole. Que peut-on dire dans ces cas-là, sinon des clichés sur la souffrance, la haine, la torture, la délation. J’ai donc choisi des moments de la vie où il n’est pas nécessaire de parler. C’est donc un film sans parole, et je crois que ça a créé chez le spectateur une angoisse absolument insupportable. C’est pourtant un film qui vit encore...

- Votre situation marginale vous pèse-t-elle ou vous convient-elle au contraire ?

- C’est très stimulant. Et puis je ne suis pas seul. Dans le monde entier il y a des cinéastes qui travaillent comme moi. En Chine par exemple, pour couper aux multiples autorisations à demander, la mutation de la société est racontée par des cinéastes qui travaillent en numérique et en toute petites équipes. Ceci dit, il ne faut pas se leurrer: plus on peut tourner librement, plus il est difficile d’être soi-même. Par ailleurs, il faut balayer l’idée du créateur solitaire, qui est une idée typiquement bourgeoise. Nous ne sommes pas des cow-boys solitaires. Il n’y a de point de vue intéressant qu’en rapport avec les autres. Enfin, ce n’est pas pour fuir au désert que j’ai choisi ce mode de fonctionnement. Ce que je recherche, au contraire, c’est d’être plus proche de la vie...

(Conversation d’une fin de matinée à Paris, au bar Le Mondrian, Boulevard Saint-Germain)

10/10/2015

La musique de Vivre

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A propos d'Ikiru, chef-d'oeuvre d'Akira Kurosawa

Vivre (Ikiru) constitue en somme le pendant cinématographique de La mort d’Ivan Illitch de Léon Tolstoï. C’est l’éternelle histoire du soudain éveil de la conscience : tu te figurais être immortel et, tout coup, tu te trouves face à ce mur, devant ce toubib froid qui t’annonce que tu n’as plus que six mois ou six semaines à vivre. Et comment les vivre nom de Dieu ?
Ikiru2.jpgTelle est la question physique et méta qui se pose au haut fonctionnaire Kenji Watanabe (Takashi Shimura), surnommé « la momie » par ses collègues, lorsque le médecin lui apprend que son cancer de l’estomac ne lui laisse plus guère que quelques mois à vivre.
Vivre : trente ans durant, cela s’est réduit pour lui à la plus sinistre routine, après la mort de sa femme aimée et la désillusion relative à l’évolution de son fils unique, monstre d’égoïsme et de froideur. Vivre alors maintenant : c’est d’abord la fuite au cabaret puis au bordel, dont il revient pantelant et insatsifait. Puis c’est le regard d’une jeune employée de son service, qui lui apprend le surnom qu’on lui donnait et l’aide à se ressaisir. Enfin c’est cet ultime besoin d’une justification, qui va lui faire faire ce qu’il a défait jusque-là en sa qualité de Chef des travaux publics, et par exemple en opposant un refus à toutes les requêtes de bonnes femmes en mal de jardins d’enfants et de parcs publics, dans ce Japon de l’immédiat après-guerre (le film date de 1948-52).

Ikiru3.jpgAprès un retournement saisissant de la narration, le protagoniste mourant au beau milieu du film, c’est à sa veillée funèbre, passée à grand renfort de saké, qu’on apprend comment le défunt a bonnement ressuscité avant sa mort. Le récit de sa Bonne Action (la B.A. du scout érigée ici au pinacle de l’éthique existentielle, yes Madam) va se faire au fil de la soirée, par une série de témoignages illustrant toute la gamme des sentiments et des caractères humains. Cela commence par le déni des hommes de pouvoir en frac, qui s’attribuent le mérite de l’action de Watanabe, bientôt démentis (l’alcool déliant les langues) par ceux qui ont vraiment connu « la momie » et l’ont vu se transformer sur la fin. Que ferais-tu, mon frère, si demain tu apprenais que tu n’as plus que cent jours à vivre ? Et tous tant que nous sommes, que ferions-nous ?

Ikiru1.jpgOn a parlé de film existentialiste à propos de Vivre, et c’est vrai que Kurosawa oppose, au nihilisme, le choix personnel délibéré et la valeur d’un acte. Mais le film n’a rien d’une thèse sartrienne : la destinée de Watanabe, dont l’ombre irradiante se découpe sur le fond d’un crépuscule dont il dit voir la beauté pour la première fois de sa vie, se confond à toute destinée humaine, et l’on rit, l’on pleure dans ce film tandis que retentit une inoubliable mélopée sous la neige…

12/08/2013

Friture sur Les Grandes ondes

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À Locarno, la première édition de Carlo Chatrian fait florès avec une Piazza bondée et des salles combles, une rétrospective Cukor de haut vol et une kyrielle de découvertes.  En attendant L'Expérience Blocher de Bron, Lionel Baier fait de l'oeil au public.

Joli moment d'émotion dimanche soir, sur la scène de la Piazza Grande, lorsque le Vaudois Lionel Baier, posant son micro par terre, s'est relevé pour appeler de toute sa voix  lancée aux étoiles: "Jacqueline, la projection va commencer !".

Locarno41.jpgBelle façon, pour l'ancien projectionniste du cinéma d'Aubonne, devenu prof à l'ECAL et réalisateur des plus doués de la nouvelle génération du cinéma suisse, de rendre hommage à Jacqueline Veuve qui a "marrainé" ses premiers pas de cinéaste. Deux jours plus tôt et sur la même scène, la même complicité entre générations était manifestée par la toujours très belle Faye Dunaway félicitant le nouveau directeur artistique Carlo Chatrian de faire, à Locarno, une si bonne place au jeune cinéma.  

Quant au dernier film de Lionel Baier, Les grandes ondes (à l'ouest), il a fait se gondoler, gentiment, le public de la Piazza Grande, visiblement sensible à cette satire rappelant assez, par son esprit, l'humour d'un Alain Tanner ou d'un Michel Soutter.

Lionel Baier est une encyclopédie de cinéma sur pattes, qui a le grand mérite, en artiste plus personnel, de dire et répéter sa reconnaissance aux "anciens", dont un Claude Goretta, entre autres clins d'yeux et citations tous azimuts. Les "grandes ondes" de son nouveau film sont celles de la SSR en 1974, dont le patron Roulet (un Jean-Stéphane Bron barbu et coincé dans son costard), aux ordres d'un conseiller fédéral blochérien avant la lettre, décide d'envoyer une équipe de télé au Portugal pour illustrer l'excellence résolument positive de l'aide suisse à ce pays méritant d'être aidé, n'est-ce pas...

Locarno40.jpgC'est parti sur le ton doux-acide de Comme des voleurs, où Baier n'avait pas encore assez de subventions pour se payer un "combi" VW. Cette fois on passe, après Un autre homme jouant également sur la satire des médias, au grand format tenant mieux l'écran géant de la Piazza en dépit de dialogues manquant illico de naturel, en bonne tradition romande, et de gags d'une légèreté relative... La mise en place de la comédie et sa première partie, avecLocarno44.jpg l'équipe  du reportage (Valérie Donzelli en journaliste affirmant sa féminité, Michel Vuillermoz au lourd passé de grand reporter luttant contre l'amnésie après un "pépin" au Vietnam, et Patrick Lapp en ingénieur du son de pus tendre composition ) sillonnant les routes du Portugal, est un peu lente voire laborieuse. Du moins est-elle marquée, après visite de stations d'épurations et autres relevés de bienfaits helvétiques (l'eau tiède amenée dans un collège par voie de robinets mélangeurs), par l'apparition du jeune Pelé, 18 ans et une passion folle pour les films de Pagnol, qui vivra la Révolution des oeillets avec le joli trio, dès le 24 avril. L'évocation de ladite révolution, avec poings brandis  et culs nuls évocateurs de folles orgies (!), fait gentiment sourire, mais s'inscrit en somme dans l'esthétique "vintage" des Tanner-Soutter-Reusser-Moraz. Bref, Lionel Baier cligne de l'oeil au public comme son combi VW, ou certaine Coccinelle de fameuse mémoire, mais ceux qui croient en son grand talent savent qu'il peut mieux faire...

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24/03/2013

Celles qui diffusent une émouvante beauté

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Celui qui regarde Effi Briest de Rainer Werner Fassbinder comme pour la première fois / Celle qui est restée quelque part une petite fille / Ceux qui n'ont pas vu l'émouvante beauté de la servanteJohanna non moins humiliée et rejetée qu'Effi mais qui reste solide dans ses sabots et sourit doucement en se retournant pour dire qu'elle ne croit qu'en un Dieu bon et pas en celui qui a rendu son père si méchant avec elle qu'il la menace avec un fer chauffé au rouge enrobé de saintes paroles / Celui qui déplore qu'une certaine critique plus ou moins gay n'ait vu d'Effi Briest que le kitsch glamour tandis qu'une certaine critique féministe n'y voyait qu'une dénonciation morbide du statut de la femme bourgeoise / Celle qui sait pourquoi sa mère est devenue si dure / Ceux qui satisfont au voeu de RWF de lire ses films comme des livres / Celui qui retrouve dans Effi Briest quelque chose de La Prisonnière / Celle qui ne veut rien savoir du prétendu despotisme de RWF qui a su capter toute la gamme des sentiments humains dans les regards et sur les visages de ses comédiennes et comédiens - et tant mieux s'ils en ont bavé un max / Ceux qui chipotent sur le thème rebattu de l'égocentrisme des artistes / Celui qui ne fera pas le compte de ce que la mère de RWF doit à son fils ni de l'inverse vu que tous deux ont génialement dépassé l'imbroglio oedipien selon les normes rappelées par La psychanalyse pour les nuls / Ceux qui savent qu'on ne peut faire oeuvre sans "payer" / Celui qui sait que sans le suicide de son ami RWF n'eût pas réalisé L'Année des treize lunes / Celle qui aime trop les gens pour les catégoriser en fonction de leurs goûts culinaires ou sexuels si variables selon les saisons et les climats / Ceux qui savent que l'émouvante beauté des films de Rainer Werner Fassbinder découle de son sens du tragique / Celui qui a foutu sa vie en l'air pour complaire à un trouduc titré dont il espérait devenir le conseiller ministériel et autres babioles / Celle qui rappelle à sa fille rêvant de liberté que le catéchisme c'est le catéchisme / Ceux que RWF a choqués avec sa Troisième génération en donnant des néo-terroristes des années 80 une image de fils de bourgeois énervés / Celui qui sait que les films de RWF vont bien au-delà de la démonstration et de la dénonciation à quoi pas mal de profs de gauche des années 70-80 les ont réduits en hochant gravement du chef / Celle qui interloque tout le monde (sauf Dieu qui en a vu d'autres) en convenant finalement que tout le mal qui lui est arrivé fut aussi de sa faute et que tout est bien puisqu'elle a quand même pas mal aimé son pédant coincé de mari et pas tellement son amant d'un moment et que maintenant il se fait tard et qu'elle a envie de dormir / Ceux qui ne s'étonnent pas autrement (comme le raconte sa maman) que le petit Rainer ait trépigné dans l'église vide au motif que Dieu n'y était pas contrairement à ce que lui avait dit sa grand-maman / Celle que ne gêne pas du tout l'évidence selon laquelle un grand artiste est souvent un elfe et un porc en même temps - un tyran et la première victime de celui-ci comme on l'a vu chez Dostoïesvski et chez Proust notamment / Ceux qui apprécient particulièrement les artistes à constats qui ne soient pas pour autant des prêcheurs ou des sociologues / Celui qui a relancé les constats de RWF dans un petit roman tout imprégné de pleurer-rire transportant les bas-fonds de Munich et Berlin dans les rues chaudes de la Rome calviniste et plus exacement rue de Berne / Celle qui a autant joui qu'elle en a bavé sans bien distinguer la ligne de démarcation entre le pied que tu prends et le coup de pied qu'on t'envoie / Ceux qui conviennent finalement du fait que leur cravate sociale les a étranglés / Celui qui sait d'expérience que l'émouvante beauté de l'amour vrai n'a rien à voir avec les sirupeuses fadaises du sentimentalise de masse / Celle qui se plie à la bonté-malgré-tout du bourgeois qu'elle a épousé pour son prestige et qui la ramène au pardon de sa fille coupable d'avoir vécu le bonheur qu'elle-même s'est refusé / Ceux qui ont de la compassion même pour les bourgeoises coincées et les petites-bourgeoises aspirant à la condition d'épouses de bourgeois coincés / Celui dont les blasphèmes inspirés par l'amour touchent au coeur celui qu'il appelle Dieu sans le crier sur les toits / Celle qui se balance sans s'en balancer tout à fait / Ceux qui liront demain le roman de Theodor Fontane Effi Briest traduit par Antonin Moeri notre ami-de-Facebook , etc.
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(Cette liste a été inspirée par la "lecture" d' Effi Briest, film de Rainer Werner Fassbinder datant de 1974 et tiré du roman éponyme de Theodor Fontane)


22/03/2013

Ceux qui voient clair

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Celui qui fuit les hyènes de la haine collective / Celle qui se dit agoraphobe pour éviter de se frotter à trop d'abrutis sur une surface trop étroite genre Salon du Livre / Ceux qui évitent de dépendre socialement de trop de pesants philistins et autres cadres bipolaires / Celui qu'intéresse la perception de la méchanceté de classe que ressaisit Le Droit du plus fort de Rainer Werner Fassbinder / Celle qui repère les éléments de la tragédie contemporaine même noyée dans les anecdotes de tabloïds / Ceux qui noient le poison dans le sirop frelaté de la pensée positive / Celui qui sait que la seule nouveauté réside dans la perception contemporaine d'un Sens et d'une Forme fondus en unité et dégagés des fioritures postmodernes ou pseudonéo d'une simili-culture tournant à vide / Celle dont les livres politiquement corrects dorlotent tout un public avide d'être "dérangé" dans le sens du poil / Ceux qui trouvent du réconfort à se rappeler qu'eux aussi ont lancé quelques pavés "à la grande époque" / Celui qui vit la projection de L'Année des treize lunes de Rainer Werner Fassbinder comme une séance d'électrochocs irradiant sa lucidité / Celle que tous ont rejetée avant d'en faire une martyre volontiers évoquée en fin de party / Ceux qui prennent tout sur eux et signent des films sous les noms de John Cassavetes ou Pier Paolo Pasolini ou Rainer Werner Fassbinder / Celui qui constate qu'il n'est point de tragédie contemporaine sans éléments humoristiques genre Deschiens / Celle qui lit Schopenhauer entre deux oraisons dans le jardin silencieux du couvent / Ceux qui entendent la voix d'un ange dans le chaos infernal de la Love Parade / Celui qui tire du tohu-bohu démoniaque de sa vie un poème cinématographique d'une vérité divine / Celle qui sait très exactement ce qui distingue le kitsch de la poésie qui se veut poétique de la vraie poésie surgie de son manque / Ceux qui parlent culture ou littérature ou musique ou peinture ou cinéma sans rien sentir du jazz qu'il y a là-dedans - ou du rap ou du plain-chant ou du cri ou des larmes ou du mort-de-rire qu'il y a là-dedans / Celui qui sait, comme Flaubert jugeant de Premier amour de Tourguéniev, devant quels plans ou quelles séquences de L'Années des treize lunes de Rainer Werner Fassbinder on peut murmurer "voilà du sublime !" / Celle qui convient ce matin vert clair comme ses yeux que le 97% de la littérature actuelle, le 98% de la musique et de la peinture actuels, et le 99% du cinéma actuel se réduisent à un entassement d'objets de divertissement ou d'abrutissement relevant à brève échéance des déchets encombrants / Ceux qui préfèrent les conteurs paniques genre Cassavetes et Fassbinder aux poètes puritains genre Godard au motif que ceux-là sont des tendres qui racontent des histoires aux enfants qu'ils bordent / Celui qui a aimé dans la vie ce qu'elle avait de vivant /Celle qui savait que son fils se donnerait à mort avant de mourir jeune / Ceux qui disent à ceux qu'ils aiment qu'on n'aime jamais assez mais qu'on peut mourir d'aimer trop ou de ne l'être pas assez, etc.

Fassbinder12.jpg (Cette liste a été inspirée par L'Année des treize lunes de Rainer Werner Fassbinder, film-exorcisme d'une beauté convulsive et d'une insondable vérité émotionnelle sur fond de glaciation sociale, que Werner Schroeter a probablement raison de dire le plus personnel et le plus librement inspiré de son ami l'ange noir)

30/07/2012

Flash back sur Grounding

Consacré à la chute de la maison Swissair, Grounding illustre un désastre significatif du néo-libéralisme. Rencontre avec le réalisateur Michael Steiner.

Naguère jugé ennuyeux par d'aucuns, faute de toucher le grand public, le cinéma suisse connaît depuis quelque temps une nouvelle percée, avec des films alliant qualité (pas tous) et popularité. Après Achtung, fertig Charlie de Mike Eschmann et Le génie helvétique de Jean-Stéphane Bron, renouant avec le succès des Petites fugues ou des Faiseurs de Suisses , la meilleure illustration de cet heureux alliage est Mein Name ist Eugen de Michael Steiner, qui a déjà été vu par plus de 500 000 spectateurs en Suisse alémanique et sera projeté en Romandie à fin avril: un régal de fantaisie débridée sur fond de Suisse profonde anarchisante. Plus directement lié à un authentique drame national, Grounding fait à son tour un tabac découlant à la fois de l'intérêt exceptionnel du sujet du film, et du talent du jeune coréalisateur Michael Steiner (36 ans), rencontré à Zurich.

- Comment la passion du cinéma vous est-elle venue?

- Je suis le produit typique d'une génération nourrie de musique autant que d'images, de livres et de vécu intense. La culture pop m'a imprégné dès mon adolescence, où j'ai commencé à écumer les festivals Open Air et à écrire des papiers sur les concerts, dont je ramenais aussi des photos. Plus que l'Université, où j'ai fait de l'ethnologie et de l'histoire de l'art, c'est sur le tas que j'ai acquis ma véritable expérience. Question cinéma, un choc décisif a été la découverte du Brazil de Terry Gilliam. Les films de notre compatriote Xavier Koller, comme Das gefrorene Herz ou son Voyage vers l'espoir, exprimant la détresse des migrants, m'ont aussi interpellé. Ensuite j'ai basculé dans le monde du cinéma où j'ai alterné les films personnels, dont La nuit des Arlequins, cosigné avec Pascal Walder en 1996, et une quantité de travaux alimentaires, dans la pub, qui m'ont beaucoup appris.

- Qu'est-ce qui vous a amené à adapter Mein Name ist Eugen?

- C'est mon ami scénariste Michael Sauter (auteur des scénarios de Strähl et de Snow White, notamment, et coscénariste de Grounding, n.d.l.r.) qui m'a fait lire ce vieux succès de la littérature populaire alémanique de Klaus Schädelin, une histoire d'ados fugueurs à la Huckleberry Finn. J'y ai retrouvé ma propre enfance et, par exemple, la sensation des grands espaces «américains» que m'évoquait le Gothard quand nous passions le col avec mes parents pour aller en Italie. J'adore cette Suisse populaire, et cette course-poursuite des chenapans et de leurs vieux déjantés m'a permis de brasser toute une imagerie que j'ai transposée au début des années 60.

- Vous attendiez-vous au succès phénoménal de ce film?

- Je pensais qu'il plairait aux Alémaniques, mais sans imaginer un tel engouement... à vrai dire salvateur, puisque j'ai dépassé de 2 millions le budget prévu de 4 millions et que nous allions, avec la maison de production que je codirigeais, droit à la ruine!

- Diriger des enfants vous a-t-il posé des problèmes particuliers?

- En fait, tous les acteurs sont des enfants (Rires) avec lesquels il faut faire preuve d'attention et de sensibilité. Ma chance a été que les grands acteurs réunis dans le film m'ont énormément aidé à travailler avec les adolescents. C'est d'ailleurs ça que j'aime, moi qui aime les gens: j'aime faire confiance aux autres, si possible les meilleurs, dans leur partie du métier, lequel métier est évidemment collectif. Sur un tournage, je dirai que travailler avec les acteurs est mon job principal. Cela demande autant d'énergie que de tact.

- Dans Grounding, les personnages campés sont en partie «joués» et en partie «réels». Une difficulté de plus?

- Bien sûr, mais là encore je n'étais pas seul: le casting est décisif, avec des acteurs qui sont parfois très ressemblants physiquement, comme Hanspeter Müller-Drossaart qui incarne Mario Corti, ou plus «décalés», comme Gilles Tschudi qui impose «son» Marcel Ospel. Un travail documentaire approfondi a été réalisé en amont, à partir d'un livre qui est lui-même une mine d'informations. Six scénaristes ont collaboré, et le travail de Tobias Fueter, mon coréalisateur, a été capital. Le premier scénario était essentiellement économique. Ensuite, nous avons introduit l'aspect «soap» des histoires personnelles vécues à tous les niveaux, du steward au directeur de banque ou du conseiller fédéral au vieux cuisinier italien viré auquel son fils employé de banque essaie d'expliquer la logique néolibérale…

- Comment avez-vous, personnellement, vécu la chute de Swissair, et pensez-vous que votre film puisse avoir un impact politique?

- Sur le moment, je ne me suis pas rendu compte des dimensions du désastre, mais j'y ai tout de suite vu quelque chose de choquant et d'injuste. La préparation du film m'a révélé des drames personnels sous un autre angle, comme celui de Mario Corti, sorte de Sisyphe condamné à échouer malgré ses compétences et sa bonne volonté. Ce n'est pas un gâchis dû à quelques «méchants», mais à des gens dont la plupart pensaient plus à leur agenda qu'à l'intérêt général. Plus qu'une mise en accusation: un exposé des faits dramatisés par tous les moyens du cinéma. Ainsi, la bande-son stressante est là pour bousculer le spectateur, ensuite confronté au silence absolu du grounding, avec la terrible vision des avions cloués au sol. De quoi nous secouer salubrement: c'est en cela que le film a peut-être quelque chose de «citoyen», sinon de politique. Il nous confronte à une faiblesse dangereuse de la Suisse actuelle.

 

Un film percutant et salubre

 

 

 

 

Marcel Ospel, grand patron de l'Union de Banques suisses (UBS),  ne pouvait faire de meilleure publicité à Grounding qu'avec sa contre-offensive d'intimidation publique, mais celle-ci tombe à plat. Sans falsifier les faits, le film touche au cœur de la cible: il fait mal parce qu'il sonne vrai. Dans le rôle de Marcel Ospel, Gilles Tschudi se garde d'ailleurs de donner dans la caricature.

Il y a certes du monstre froid chez le patron de l'UBS, mais il y en a de pires dans le film, dont le propos n'est d'ailleurs pas de leur faire endosser toute la responsabilité de la chute de la maison Swissair. Du moins les priorités du pouvoir de l'argent sont-elles établies, autant que l'arrogance des banquiers face aux plus hautes autorités fédérales. Or Grounding, qui échappe autant au manichéisme qu'à la sensation, ne se contente pas de les «dénoncer» vertueusement: il en illustre les tenants et les aboutissants humains, complexes.

Le préambule, lancé à la même vitesse que les investissements mégalos des premiers responsables «historiques», contient tout ce qui suit, et ceux qui se succéderont pour pallier le grounding n'y pourront rien, à commencer par Mario Corti, superbement campé par Hanspeter Müller-Drossart, qui rend les nuances et les dilemmes de ce personnage de quasi-tragédie.

Mené à un rythme effréné, avec des plans en incessants jeux de miroir d'une efficacité redoutable, sur un fond sonore réellement dérangeant, le film s'inspire des fictions documentées du genre JFK, d'Oliver Stone, ou de ceux de Michael Mann, l'une des références de Steiner, en combinant habilement documents d'actualité et fiction.

Le climat n'en est pas moins «suisse», où la question fondamentale de la loyauté par rapport au contrat (valeur basique du pacte helvétique) dont la Swissair était un emblème, est traitée sérieusement.

 

L'échappée belle des loustics

Un road movie helvète a révélé le nom de Michael Steiner en 2006. Qui signa ensuite le mémorable Grounding sur la capilotade de Swissair. Et qu'on va retrouver à Locarno avec Le Massacre des Miss...
Après un formidable tabac en Alémanie (plus de 500.000 entrées) et le Prix du meilleur film suisse 2006 aux Journées de Soleure, Je m’appelle Eugen arrive enfin sur les écrans romands dans le sillage de Grounding, autre réalisation éclatante de Michael Steiner.
Gare aux grincheux et autres adultes rassis: de fait, farces et niches vont se succéder en cascade au fil d’une course-poursuite effrénée dont le triple enjeu sera, pour Eugen et sa bande, de rejoindre le roi des garnements, grâce auquel ils pourront mettre la main sur le trésor du Lac Titicaca, et ce sans se faire attraper par leurs parents lancés, en Opel Rekord et autre DS, sur leurs traces de chenapans à la Mark Twain.
On a parlé d’un Harry Potter bernois à propos du film de Michael Steiner, ce qui se tient pour la fantaisie de fond et les effets de forme, mais c’est plutôt du côté de Huckleberry Finn et de l’universel ado farceur, idéaliste et naïf, que nous entraînent Eugen (le narrateur à père criseux) et ses compères Wrigley (surnom chiqué de Frantz, le plus hardi, doublé d’un joli cœur), Eduard (le bon bougre dodu) et Bäschteli (le « mimi » du groupe). A préciser que le quatuor, avant de caracoler sur grand écran, avait déjà fait le bonheur des cohortes de lecteurs du roman éponyme, best-seller des familles alémaniques.
Toujours est-il que, de leur Berne natal qu’ils fuient après diverses catastrophes, à Zurich-City où ils ont localisé leur mentor et qu’ils découvriront de nuit comme une mégapole à mille millions de lumières, les garçons valseront sur leurs bicyclettes à travers la Suisse profonde, de pics en lacs et d’épingles à cheveux en fosses à purin, dans un road movie exaltant nos paysages à grand renfort de sublimes panoramiques et de couplets entraînants d’une délicieuse ringardise. 
« C’est en 1999, raconte Michael Steiner, que mon ami scénariste Michael Sauter m’a sommé de lire le livre de Schädelin, convaincu qu’on pouvait en tirer un film grand public. Aussitôt, le roman m’a fait revoir toute une Suisse de mon enfance, quand nous passions le Gothard avec mes parents sur la route des vacances en Italie. Même si j’ai beaucoup voyagé à travers le monde, je suis resté très attaché à notre pays et à son folklore plus ou moins kitsch, que j’avais envie de célébrer dans un film affectueux, « patriotique » si vous voulez mais pas du tout dans le sens du chauvinisme des politiciens nationalistes. Eugen et ses potes incarnent d’ailleurs un esprit de liberté ancré dans ce pays, qui les fait renouveler régulièrement leur serment d’être de fidèles vauriens, en singeant la posture solennelle des premiers Confédérés »…
Epique et comique saga d’ados (ce qui lui a valu le récent Grand prix du meilleur film pour enfants à Montréal), Je m’appelle Eugen est également une irrésistible reconstitution de la Suisse des années 60. « Le roman se passe dans les années 50, mais je l’ai transposé en 1964, année de l’Expo, parce que l’époque coïncide avec un changement de société tout en gardant, en Suisse, un petit côté désuet qui contraste avec la mode des grandes villes de l’époque. Cette adaptation au « décor » des années 60 a d’ailleurs été l’un des gros postes, question budget. Celui-ci, d’abord prévu à 4 millions, a bientôt atteint les 6 millions. J’ai eu conscience, alors, de jouer la survie de notre société de production, finalement sauvée par le succès, bien plus important que nous ne l’espérions…»
A noter, pour conclure, que ledit succès de Je m’appelle Eugen ne doit rien à la démagogie. D’une fraîcheur roborative, ce chant à la rébellion juvénile, à l’amitié et à la Suisse populaire est un régal


Michael Steiner, conteur mainstream
« Je suis un raconteur d’histoires, un conteur en images». Ainsi se définit Michael Steiner, 37 ans et la dégaine d’un grand gaillard à visage d’enfant narquois, longs tifs et jeans flagadas. Le succès de ses derniers films le réjouit sans lui monter à la tête : rien chez lui qui le distingue d’un trentenaire issu de la classe moyenne, imbibé de culture pop, qui a commis ses premières images sur les terrains de festivals Open Air et enchaîné, après une escale à l’université, courts et longs métrages (cinq à ce jour), en peaufinant sa technique sur une quarantaine de films de commande et autres spots publicitaires.
« Ma première fascination au cinéma ? Brazil de Terry Gilliam. C’est là que j’ai vu qu’on pouvait parler du monde contemporain dans un langage actuel. Côté cinéma suisse, j’ai admiré les films de Xavier Koller, notamment Das gefrorene Herz. En outre, le cinéma d’un d’un Michael Mann m’intéresse beaucoup – entre autres. Pour ma part, je me situerais plutôt dans cette mouvance mainstream créative…».
Insistant sur l’importance des équipes avec lesquelles il travaille, où chacun est choisi en fonction de sa compétence, gage de liberté et de confiance, Michael Steiner accorde une attention majeure à la direction des acteurs. « C’est une bonne part de mon job de réalisateur. Pour un conteur, l’histoire et les personnages sont essentiels. Par conséquent, le scénario, le dialogue et le jeu des comédiens comptent tout autant. »
Lorsqu’on lui parle des recommandations de Nicolas Bideau, le nouveau Monsieur Cinéma helvétique, relatives à un cinéma « populaire de qualité », Michael Steiner surabonde : « C’est vrai, si j’étais directeur de cirque et que je faisais fuir le public en lui servant de la daube, je n’aurais plus qu’à fermer boutique et ce serait ma faute, voilà… »
Quant à son nouveau projet, le réalisateur de Grounding le situe dans la jungle du sud-est asiatique… Il en ira pourtant d’un sujet en prise directe avec les délires collectifs de la société contemporaine. Story à suivre…

14/05/2011

Une douce folie ordinaire

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Sur Une femme sous influence de John Cassavetes

Qui est fou et qu’est-ce que la folie ? Comment vivre une vie « normée » par les codes familiaux et sociaux sans devenir dingue ? Y a-t-il un équilibre possible entre ce qu’on peut dire une vie poétique, intense et belle, où il y ait place pour la beauté et la bonté, la créativité et les échappées de l’amour, et une existence quotidienne dite ordinaire ?
Telles sont les questions, entre autres, que pose ce film toujours aussi extraordinairement vif, tendre, socialement percutant, psychologiquement pertinent et artistiquement accompli dans son mélange de simplicité et de beauté brute, que représente Une femme sous influence de John Cassavetes, réalisé en 1974, qui valut un Golden Globe de la meilleure actrice à Gena Rowlands et nous rappelle quel grand comédien est aussi Peter Falk dont on sourit en passant des quelques tics familiers à un certain inspecteur Columbo...
Ce qu’il y a peut-être de plus fou dans Une femme sous influence, c’est sa sagesse et son humanité profonde. À peu près à la même époque, une autre forme d’hystérie déchirait le couple de Taylor et Burton dans un film tiré d’une pièce d’Edward Albee, Qui a peur de Virginia Woolf ? Or, cet épisode de la guerre des sexes ne laisse en mémoire qu’une brûlure acide, d’une douleur noire, tandis que le film de Cassavetes, sans édulcoration pour autant ni happy end, inscrit chaque implosion – qu’on dirait aujourd’hui pétage de plomb – dans un contexte nuancé par la présence de la famille, des potes ouvriers de Nick, des enfants surtout, sous le signe de l'amour.
Ce film est d'abord un merveilleux portrait de femme sensible, à la fois bonne fille pas snob et bonne mère, à laquelle Gena Rowlands donne toutes les nuances de la malice et de la naïveté feinte ou réelle, du besoin de fantaisie et de tendresse, autant que des capacités de s’occuper de la maison et des mômes de façon conséquente. Dès le début on la sent au bord d’un gouffre, autant que son jules accablé de travail sur ses chantiers, en contremaître souvent retenu la nuit. Ils se sont d’ailleurs trouvés, et mutuellement élus, sur un fond de douce folie, plus radical chez elle il est vrai – probablement lié à une réelle faiblesse nerveuse. Or, la mère de Nick, qui n’a jamais encaissé le rapt de son fils par cette femme « bizarre », fera la décision pour son enfermement en institution psychiatrique, avec l’aide du médecin de famille – pouvoirs conjoints, auquel s’allie celui du Pater familias accumulant les gestes « tout faux » malgré sa nature naturelle et pour mieux se conformer à l’image qu’il se fait du chef.
Cassavetes1.jpgCe qui est également réjouissant, à relever après les « innovations » de Dogma, c’est que le film de Cassavetes soit si pur de toute idéologie et de tout dogmatisme. Dans les compléments, un passionnant entretien avec Michel Ciment confirme d’ailleurs ses priorités en matière d’observation et de jugement, et la philosophie qui la sous-tend. Il y a du Raymond Carver là-derrière, donc du Tchékhov. Ces auteurs-là ne démontrent pas tant qu’ils montrent. Voici le gâchis de nos vies pourries par des normes trop rigides, trop soumises au Système et à ses règles pseudo-morales ou pseudo-religieuses. À la fin d’Une femme sous influence, Mabel étant revenue de l’asile et des électrochocs, la mère de Nick comprend et semble admettre qu’elle est aussi dingue qu’avant et plus aimante encore et que rien n'y fera. De son côté, le pauvre père se voit rejeté par ses enfants jusqu’à comprendre qu’il ne les retrouvera pas sans passer par l’amour de Mabel - et de proposer alors tranquillement de « ranger ce bordel ». C’est cela même : ce film nous aide à « ranger le bordel ». Cinématographiquement cela se fait par des images simples, intimes et chaleureuse (même un chantier peut sembler intime et chaleureux), des plans alternant plages de tendresse et fureur criseuse en cadrages hyper-rapprochés, des hors- champs pour montrer ce qui se montre sans image, bref un film de purs sentiments-sensations qui fait autant mal au corps et à l’âme qu’il fait du bien au cœur…

Cassavetes5.jpgJohn Cassavetes. Une femme sous influence, 1974. Le film est intégré dans un coffret contenant 5 DVD, avec Shadows, Faces, Meurtre d’un bokkmaker chinois et Opening night, et autant de suppléments très appréciables. Ocean, 2009.

17:34 Publié dans La Maison Cinéma | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : cinéma