30.10.2009
Lionel Baier précise...

Polanski et Chaplin « invités » à la Cinémathèque: deux projections en une soirée sans intention polémique
L’annonce d’une Soirée Roman Polanski, programmée mercredi soir prochain à la Cinémathèque suisse, un mois après l’entrée en fonction de Frédéric Maire, va sans doute faire quelques vagues. Le nouveau directeur avait annoncé son intention de ramener l’institution au coeur de la cité et de défendre un programme plus en phase avec l’actualité, ce qu’illustre en effet l’affiche, très alléchante d’ailleurs, de novembre et décembre. Or, en quoi consiste plus précisément cette première manifestation « spéciale » ?
Deux films au programme : un court métrage d’école de Polanski, datant de 1961, intitulé Le gros et le maigre et traitant du thème de la liberté réelle ou illusoire, et Un roi à New York de Charlie Chaplin, tourné en 1957 et brocardant le puritanisme de l’Amérique en pleine période de chasse aux sorcières.
Rapprochement opportun ? Défi polémique que cette soirée mise sur pied par le nouveau directeur d’entente avec le critique François Albera, professeur de cinéma, et Lionel Baier, réalisateur en vue et responsable de l’unité cinéma à l’Ecal ?
« Notre intention n’est pas d’entrer en matière sur l’ « affaire » en cours ni de prendre parti », déclare Lionel Baier, mais de montrer des films de grands réalisateurs qui furent aussi des hommes en fuite. De Polanski, nous avons choisi un court métrage qui traite ce thème de la fuite tel qu’il l’a vécu toute sa vie, avec son rapport personnel compliqué entre réel et fantasme, omniprésent dans son oeuvre. Comme la Cinémathèque lui a déjà rendu hommage et que nombre des ses films sont disponibles en DVD, le choix de ce film peu connu nous semblait plus opportun. Et pour Chaplin, il nous a semblé intéressant de rappeler qu’il fut lui aussi très critiqué pour son mariage avec une mineure et en butte aux persécutions, harcelé même au point d’être contraint à l’exil. Tourné en 1957 à Londres, mais projeté aux Etats-Unis en 1973 seulement, le film montre également le rôle joué par les médias dans l’Amérique des années 50 ».
Si les initiateurs de cette soirée se défendent de plaider pour le Polanski pédophile, ils entendent rendre justice à deux créateurs en ouvrant le débat en fin de séance. On espère le coeur de Frédéric Maire mieux accroché que celui de Jacques Chessex en cas de prise de bec...
Lausanne. Cinémathèque suisse, le 4 novembre à 20h.30.
Ce papier a paru dans l'édition de 24Heures du samedi 30 octobre 2009
Les premières réactions sur le site de 24Heures:
"Il y a longtemps que la Cinémathèque suisse est disqualifIée. Faire aujourd'hui l'apologie d'un cinéaste pédophile est au niveau des valeurs morales de ses dirigeants. Je propose de revoir le financement de cette organisation, et, le cas échéant, de supprimer les subsides, jusqu'à que les responsables de cette triste organisation reviennent à des causes plus défendables. Malheureusement, la censure ne se fait pas où elle serait urgente..." Signé: andré marcel
"Nauséabond de faire une soirée "revival" dans le contexte actuel et indiquer de plus que celle-ci n'est pas une "soirée de soutien" ni une "pièce au dossier" correspond à prendre les clients de la Cinémathèque pour des imbéciles. Car il s'agit bien de surfer sur une vague populiste dont la Cinéathèque ferait bien de se passer. Signé: clint
"Très bien, comme cela il va gagner de l'argent et pourra payer ses frais de justice en Suisse. Mais bon, doit-on faire un cadeau à un criminel !!!!" Signé: gcdecomprendre
17:49 Publié dans La Maison Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : cinéma
Polanski à la Cinémathèque suisse

Il se passe quelque chose à la Cinémathèque suisse depuis sa reprise, au début d'octobre 2009, par Frédéric Maire, ex-directeur artistique du Festival de Locarno.
Consultez le nouveau programme de novembre-décembre élaboré par Jacques Mühlethaler et Norbert Creutz: formidable ! De la rétrospective consacrée à Robert Guédiguian (11 films) au cycle consacré à la chute du Mur de Berlin (16 films à découvrir ou revoir), ou de la série Répertoire rassemblant, à l'enseigne de Cinéma ! Cinéma !, une treizaine de films à découvrir par les têtes blondes et revoir ou discuter (Intervista de Fellini, The Last Tycoon, La nuit américaine de Truffaut, Epidemic de Lars von Trier, F for Fake de Wells, etc), en passant par un hommage éclatant à Sophia Loren, une sélection de films pour les fêtes (si, si), des approches de John Ford et une série de films plus ou moins mythiques dans la section Histoire permanente du cinéma, (tels Le sheik blanc de Fellini, Vivre de Kurosawa, The Big Sky de Hawks, Madame de... d'Ophüls, Umberto D. de De Sica ou Singin' in the rain de Stanley Donen), l'offre en impose par sa variété et son intérêt à de multiples égards. Et je suis loin d'avoir mentionné toutes les rubriques dont l'ancrage plus "local" n'est pas le moins appréciable, tel l'accueil du légendaire ciné-club de Pontarlier avec Pierre Blondeau, son directeur aveugle...
Dans l'immédiat, saluons cette inititiative opportune et qu'on espère ouverte à un débat non partisan, consistant en une Soirée Roman Polanski.
Plus précisément, François Albera (professeur à la Section d'histoire et esthétique du cinéma, Université de Lausanne), Lionel Baier (cinéaste et responsable de l'Unité de cinéma à l'Ecole cantonale d'art de Lausanne) et Frédéric Maire (directeur de la Cinémathèque suisse), proposent une soirée de projection en marge de "l'affaire Polanski".
le 4 novembre à 20h30, Cinémathèque suisse, Casino de Montbenon à Lausanne.
Au programme:
Le gros et le maigre de Roman Polanski, 1961, 15'
Ou comment créer l'illusion de la liberté...
Un roi à New-York de Charles Chaplin, 1957, 1h50
En plein maccarthysme, harcelé par les autorités des Etats-Unis, Chaplin s'établit en Europe en 1952. Quelques années plus tard, il réalise Un roi à New York, satire assez amère de la société américaine des années 50, de la «chasse aux sorcières» et du rôle joué par les médias. Le film, tourné à Londres, ne sera projeté officiellement aux Etats-Unis qu’en 1973.
A travers cette soirée spéciale, au-delà des opinions que chacun peut avoir sur le délit commis, les organisateurs entendent à la fois rappeler la valeur du cinéaste Roman Polanski, 76 ans, dont l’importance et l’éclat ne sauraient être escamotés par les événements actuels, et évoquer les conditions de son procès initial, il y a plus de 30 ans, en Californie, ainsi que celles de son arrestation à Zurich, il y a plus d’un mois, et de son extrême médiatisation.
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15.10.2009
Une morale des extrêmes
A propos
de Mysterious skin, de KenPark et de Tarnation
Il est curieux de constater que les films les plus moraux qui nous arrivent aujourd’hui des States sont aujourd’hui des productions de la marge, comme il en va de Ken Park de Larry Clark et, plus récemment, de Tarnation de Jonathan Caouette et de Mysterious skin de Gregg Araki, qui traitent respectivement des désarrois d’un groupe d’adolescents dans une petite ville d’Amérique profonde et des séquelles, sur deux garçons, des abus sexuels qu’ils ont subis vers leur dixième année de la part, respectivement, de leurs tuteurs et de leur entraîneur de foot.
Dénoncer la pédophilie est une chose, mais faire ressentir quasi physiquement de quoi il retourne est une autre affaire, qui me semble aussi réussie, dans Tarnation, faisant appara'itre l'abuseur à visage découvert, que dans Mysterious skin, non du tout de façon moralisante mais de manière à la fois sourde et très directe. Lorsque, à la fin de Mysterious skin, l’un des deux garçons, devenu prostitué après que son abuseur l’eut en somme « élu », raconte comment, comme un jeu, le grand sportif lui a enseigné à lui enfiler son petit poing et son petit bras dans l'anus, selon la pratique connue du fist fucking, nul jugement n’est formulé mais le sentiment physique de l’énormité de l’abus, bien plus encore que l’éventuel dégoût, nous fait partager la stupéfaction de l’autre garçon qui, pour sa part, a englouti ces péripéties dans un trou noir de sa mémoire.
Il y a dans Mysterious skin une scène très belle où l’on voit un vieux sidéen à catogan, l’air artiste décavé, demander au jeune prostitué de le masser, ce que le jeune homme fait tout chastement comme il le ferait à son père ou au père de son père dont son client à l’âge, et c’est à la fois triste et beau.
Tout est d'ailleurs triste et beau dans Mysterious skin, comme dans Ken Park et Tarnation, et c’est pourquoi je parle de films moraux, au sens d’une dignité défendue avec plus d’amour et de respect humain que par les ordinaires "dénonciations".
Ni l’un ni l’autre, sans doute, ne sont des chef-d’oeuvres du 7e art, mais chacun d’eux est un beau film, de la même radicale honnêteté; de tous deux émanent la même sombre poésie et la même vérité humaine que de jeunes acteurs modulent avec une impressionnante justesse.
16:15 Publié dans La Maison Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma
Les anges irradiés
En regardant Tarnation
C’est une chose bien étrange, apparemment informe, au premier regard, et très construite en réalité, très sensible et très pure dans son chaos dépassé (comme on parle d’un coma dépassé) que représente le film Tarnation de Jonathan Caouette.
Cette espèce de collage déroute d’abord par sa vitesse et ses ellipses, après quoi l’histoire se met en place, qui a quelque chose d’un roman-photo américain des années 50-90, où tout de suite apparaît la mère du cinéaste dont il est question dès les premières séquences, avec l’annonce d’une overdose de lithium. Et c’est parti pour un life-movie à l'américaine: Renée a été reine de beauté au Texas; en 1952 elle a rencontré un représentant de commerce, le beau Steve. Love story. Sauf que Steve fout le camp et que Renée déjante au point que le gosse se trouve casé chez des gens qui en abusent bientôt. Jonathan placé, René va dans une prison, et les images video commencent de redéfiler.
Car c’est de ça qu’est fait ce film recomposé : de toutes les images que Jonathan Caouette a collectées et, dès sa quatorzième année, filmées lui-même ou fait filmer.
Au premier regard, ce film me semblait la négation de l’art: comme une sorte de déchet existentiel et pourtant il me touche, comme m’a touché l’autre jour ce billet d’une collégienne insultant son prof, d’une écriture de sang et de rage; et voir le petit Jonathan de 15 ans en travelo, devant sa camera, jouant un rôle et pleurant de désespoir, m'a ému, mais que faire avec ça ?
Où est la limite du fait divers et de la tautologie ? Toutes nos scènes de ménage et de manège ne sont-elles pas ainsi « à filmer » ? Et tout ne va-t-il pas s’esthétiser de cette façon en patchworks ? On est pourtant dans les bonnes intentions: « C’est pas mon genre les grossièretés » dit ce garçon qui se regarde et dit son amour pour sa mère, qu’on traite aux électrochocs; et voici paraître le vieux salaud auquel il a été confié, qui lui ordonne de virer sa caméra…
Vertige de cette horreur : et beauté tout de même à la longue, comme renouant avec une immense tendresse perdue et un pardon, où les images deviennent bel et bien récit…
C’est donc l’histoire d’amour d’un fils et de sa mère, que tout a séparés et qui se retrouvent comme deux enfants perdus. De ces images absolument idiotes que sont celles qu’on prend en vidéo se dégage enfin une espèce de poème. Cela fait un peu nouvelle de Carver racontée par à-coups sur un répondeur téléphonique ou envoyées par images numériques. Pourtant une histoire se raconte bel et bien en l'occurrence, où se colmate un immense vide et s'amorce une mélodie belle...

15:03 Publié dans La Maison Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, littérature
22.09.2009
Un ange passe
Qui était Kafka ?, de Richard Dindo
On voit d’abord Prague dans la magie d’un rêve éveillé, dont les façades baroques polychromes se déploient ensuite en beauté, puis on entre dans un palais où se trouve un bureau, et voici, dans cette maison bourgeoise, cet appartement cossu, et l’écrivain note à propos de tout ça : prison. « Tu ne peux pas vivre à Prague, mais pourrais-tu vivre ailleurs ?», se demande-t-il. De même lui est-il pénible de travailler aux Assurances ouvrières, dont il est pourtant un employé modèle. Et vivre auprès des siens, qu’il reconnaît les gens les plus aimables, lui est également un poids. Il se sent étranger auprès de son père qui l’écrase, et sa mère soumise au patriarche lui est de peu de secours, quant à ses trois sœurs et à ses beaux-frères, il ne leur adresse quasiment pas la parole, n’ayant rien à leur dire. Plus lourd à porter : son corps même lui est une entrave : « Avec un tel corps on ne peut arriver à rien ». Et revenant en leitmotiv lancinant, ce constat désespéré : « inapte à tout, sauf à la douleur ».
Rien pourtant du lamento stérile dans Qui était Kafka ?, dernier film du réalisateur alémanique Richard Dindo, qui joue sans cesse sur l’opposition de la beauté (beauté de la ville et de ses architectures, mais aussi des visages de Kafka lui-même et de ses amis Max Brod et Gustav Janouch, ou de ses amies Felice, Milena et Dora) et de l’insatisfaction fondamentale taraudant l’écrivain, proportionnée à son inextinguible soif de pureté.
Alternant les propos lancinants de Kafka (auxquels la voix comme assourdie de Sami Frey convient idéalement), et les témoignages de ses proches, le film de Richard Dindo rend admirablement ce qu’on pourrait dire un climat affectif et spirituel, oscillant entre l’angoisse coupable (l’ombre du père terrible évoquée dans une longue citation de la lettre fameuse) et la possibilité de l’île Littérature, dans laquelle il va mener sa vraie vie. Incompris de ses parents, Kafka trouve en revanche, auprès de Max Brod, un premier lecteur conscient de son génie, et le jeune Gustav Janouch lui montrera une vénération qu’il s’efforcera vainement de décourager. Max Brod dit merveilleusement ce que lui inspire la prose de Kafka, comme l’écrira Milena au lendemain de sa mort, dans un hommage aussi lucide que poignant. Ce que rend également le film, notament avec le témoignage des trois amies de Kafka, c’est le rayonnement extraordinaire de sa personne, et la déchirure vécue par elles de le sentir si peu fait pour la vie, si l’on excepte l’embellie finale auprès de Dora Diamant.
Epuré, mais riche de détails significatifs (la séquence d’un film d’époque, telle image du ghetto dont Kafka dit qu’il se contenterait de baiser les pieds des habitants, ou tels portraits du père et de la mère, la déclaration finale de Max Brod sur son refus d’obtempérer à l’ordre de brûler les manuscrits inédits, ou enfin le témoignage non moins émouvant de Max Pulver), l’ouvrage du maître documentaliste est à la fois celui d’un connaisseur intime de Kafka et d'un imagier inspiré, qui a su filtrer la douleur et la douceur de Kafka mais aussi sa prodigieuse aptitude à transmuter le plomb du quotidien en or poétique, sans se départir de ce que Max Brod appelle son « sourire métaphysique »…
09:33 Publié dans La Maison Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : cinéma
07.09.2008
De brûlants Icebergs
Le talent rare de Germinal Roaux
L’art d’un jeune cinéaste ne s’évalue pas souvent en deux plans trois séquences, et c’est pourtant l’évidence d’un grand talent personnel qui saisit à la vision d’Icebergs, premier court métrage de fiction de Germinal Roaux, qui obtint l’an dernier le prix Action Light du meilleur espoir suisse au Festival de Locarno et le prix de la Relève pour le meilleur court métrage 2007 aux journées de Soleure, entre autres distinctions revenues à ce réalisateur romand de 33 ans.
Dans le labyrinthe urbain dont le premier espace est une barre de banlieue comme enserrée elle-même dans une enceinte de béton, où les voix résonnent clair et dur, Rosa, qui s’éveille dans l’intimité d’un gros plan très doux avant d’enfiler son survêt de fille à la coule, illico coiffée de son écouteur à rap, puis de rejoindre son amie Céline au rouge à lèvre excessif (elle le lui dit et l’autre rectifie recta, bonne fille), s’aperçoit dans le métro qu’on lui a fauché son phone, dont elle repère bientôt le probable voleur en la personne d’un jeune beur visiblement stressé aux yeux de gazelle qu’elle traque dès l’arrêt, avec sa camarade, jusque dans les chiottes messieurs de la gare voisine où elle obtient bel et bien ce qu’elle voulait. La petite furie, d’un regard, a pourtant « kiffé » son bandit, la chose n’a pas échappé à Céline, gredin qu’elle retrouvera en fin de course dans la rame du métro de retour, alors qu’il vient de piquer le portable d’une passagère...
L’argument est mince et très significatif à la fois, genre fine nouvelle d’Annie Saumont ou du Vincent Ravalec des débuts, mais le film le traite avec une rapidité et une délicatesse de touche sans faille.
Chaque plan dit quelque chose, les jeunes acteurs (Marie Bucheler parfaite en Rosa, Xila de Blasi et Leandro Silva, non moins convaincants dans les rôles de Céline et Kader) sont remarquablement dirigés, l’image est belle sans donner jamais dans l’esthétisme ou la grisaille misérabiliste, le jeu des plans suit un mouvement fluide et « construit » l’espace avec une sorte de grâce naturelle et rigoureuse, le détail des observations sur le milieu est d’une constante justesse et la dialogue aussi, elliptique et codé, rend compte de cet univers aux parents invisibles ou réduits à des voix (un seul voisin fait figure de râleur patenté), sans que rien de plus ne soit dit. En 14 minutes intenses, Germinal Roaux fait bien plus qu’un exercice de style : il signe un vrai film d’une imposante maîtrise. Pour le climat affectif et la "couleur" du noir et blanc, Icebergs rappelle un peu Les coeurs verts d’Edouard Luntz (1965), sans qu’il s’agisse ici de « cinéma vérité ».
Si vérité il y a bel et bien, elle passe par le geste et l'extrême sensibilité du filmeur et des jeunes acteurs, plus que par le « document ». C’est pourtant par le documentaire que Germinal Roaux s’était fait connaître, en 2004, avec la mémorable évocation de la vie d’un jeune trisomique, intitulée Des tas de choses. Un pas de plus est fait avec Icebergs. On attend la suite avec une ardente (et confiante) impatience…
CAB Productions, 14min. Le film est rediffusé sur la Télévision suisse romande le mardi 9 septembre à 20h.10, dans la série Cinémaniak. On peut aussi le voir sur le site de Germinal Roaux: http://www.germinalroaux.com/
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04.09.2008
En mal de tendresse

Ken Park de Larry Clark
Cela commence, sur une piste de skateboard ensoleillée d'une petite ville de Californie, par le suicide d'un garçon au visage enfantin grêlé de taches de rousseur, qui se tire une balle après une sorte d'envoi verbal tout enjoué. Son nom est Ken Park, on n'en apprendra guère plus à son propos durant le film, à la fin duquel on le retrouve cependant avec sa petite amie enceinte à l'air de petite fille elle aussi. Au demeurant, la figure immature de Ken Park reste présente, comme en creux, tout au long de ces scènes de la vie ordinaire qui constituent le quatrième film de l'auteur de Kids (1995), entremêlant les relations souvent pourries entre quelques jeunes gens et leurs parents.
Il y a Shawn, que son petit frère déteste et que sa génitrice rudoie, qui se console dans les bras et les draps de la mère de sa petite amie, inquiet de savoir si sa « vieille » amante à tête de Barbie l'aime et s'il « le » fait aussi bien que le mari champion de football. Il y a Claude, le fou de skateboard, que son père rabaisse en lui reprochant son manque de virilité et ses fumettes, alors que lui-même picole après la perte de son emploi et en arrive, un soir de défonce alcoolique, à tenter d'abuser de son fils endormi. Il y a l'adorable Peaches que son père à elle, fondu en religion et vouant un culte à son épouse disparue, adule jusqu'au jour où il la surprend avec son petit ami — et c'est alors un déchaînement de violence justifié à grands coups d'anathèmes bibliques. Enfin il y a Tate au regard inquiétant, qui se livre à d'étranges rituels et se montre odieux avec les grandsparents « modèles » qui l'ont recueilli, avant de les massacrer.
On pense à la fois à l'attachante frise de personnages de Short Cuts, de Robert Altman, et à la Middle Class évoquée dans American Beauty en découvrant cette suite de portraits en mouvement de Ken Park, qui traduit plus douloureusement les névroses d'une société et le désarroi de ses personnages, et nous confronte à leur intimité avec une sensibilité rare.
L'on sait que Larry Clark, 60 ans, a défrisé les censeurs (aux Etats-Unis et en Australie, notamment) par son parti pris de « tout montrer » de ce qui constitue la vie, y compris ce que la morale courante taxe d'obscénité. Ainsi certaines scènes dites « hard » sont-elles d'ores et déjà citées en exergue, comme si l'intention du réalisateur avait été de pimenter son film par telle séquence de masturbation ou telle autre de triolisme. Or lesdites « scènes » se distinguent absolument de la pornographie ordinaire en cela qu'elles s'incorporent naturellement — et innocemment, pourrait-on dire — à la vie des personnages. La scène durant laquelle Tate, autostrangulé par une ceinture accrochée à la porte, se masturbe le regard fixé sur une joueuse de tennis en action à la télévision, est essentiellement une représentation de sa solitude démente, comme la scène finale rassemblant Shawn, Claude et Peaches sur un canapé, relève de la sensualité pure et fait allusion à l' « ailleurs » paradisiaque qu'ils évoquent précisément, loin de ce sale monde. Selon le même parti pris du « tout montrer », Larry Clark choisit de cadrer à un moment donné le père de Claude, ivre, en train de pisser, avec gros plan sur sa verge pissant. Or cette image ajoute-t-elle quoi que ce soit à notre connaissance du personnage ? Peut-être pas, mais cette approche de l'intimité du père de Claude, reliée à la vision de son visage défait par sa propre détresse (« Personne ne m'aime », gémit-il lorsque son fils le repousse violemment), participe bel et bien d'un regard englobant et sans œillères, à la fois honnête et compréhensif. De la même façon, aucun des personnages de Ken Park n'est jugé en fonction de son âge ou de ses penchants particuliers. « Voici la vie nue », semble nous dire Larry Clark avant de nous faire sourire à la réplique de ce marchand de saucisses lançant à la fin du film, à Ken Park réapparu, que « le hot dog c'est la vie »
Alors que la violence imbécile, et non moins hideuse, du talkshow de Jerry Springer se déchaîne sur le petit écran en arrière-plan, et tandis que le commerce du sexe mécanique envahit les médias et le réseau des réseaux, Larry Clark reste du côté des nuances tendres de la vie dont il tire, avec la complicité d'Ed Lachman son imagier, une lumière à l'étonnant rayonnement. Dans la foulée, on remarquera l'admirable travail accompli avec les acteurs, qu'il s'agisse des professionnels (les personnages adultes) ou la plupart des jeunes gens trouvés « dans la vie » par le réalisateur.
Malgré tout ce qu'il y a de triste dans ce film où il est question, fondamentalement, d'une « famille » humaine en perte de sens et de lien social ou affectif, le plus surprenant nous semble enfin la beauté non accrocheuse qui se dégage de Ken Park, où les objets et les visages, les corps et le monde extérieur semblent exonérés du mal et de la saleté par une tendresse encore possible.
17:48 Publié dans La Maison Cinéma | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : cinéma
10.05.2008
Benchetrit braqueur d’images
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Une rencontre à Locarno, à propos de J'ai toujours rêvé d'être un gangster.
Le public de la Piazza Grande s’est gentiment gondolé, l’été dernier, à la première mondiale de J’ai toujours rêvé d’être un gangster de Samuel Benchetrit, savoureux gorillage du film noir enfilant clins d’yeux sur pastiches et autres hommages, dont une séquence (facilement) irrésistible, réunissant deux anges noirs aux faciès également blafards en les personnages d’Arno et de Bashung. Plus Jarmush tu meurs, sans (trop) faire pièce rapportée pour autant dans la suite de sketches en noir/blanc que Benchetrit faufile allègrement.
Le lendemain, émerveillé par les lieux, la magie de la projection nocturne et l’accueil chaleureux des festivaliers, Samuel Benchetrit évoquait les tenants de cet hommage au cinéma et noir et blanc prisé, avant lui, par son père l’ouvrier: «On est actuellement saturé de couleur et de montages précipités, et beaucoup s’imaginent que le noir et blanc relève de la vieillerie chiante, mais ce n’est pas vrai, et je l’ai d’ailleurs expérimenté avec mon fils en lui montrant une quantité de films qui l’ont captivé. Par ailleurs, ma propre mémoire cinématographique est en noir et blanc, du cinéma italien au cinéma japonais des années 60, entre autres».
Film à sketches, J’ai toujours rêvé d’être un gangster s’ancre en un lieu fixe évoquant le «nulle part» idéal d’une série B policière: une espèce de cafétéria en zone périphérique où vont se succéder les quatre histoires, avant qu’ont ne découvre, avec des clones des mémorables tontons flingueurs, ce que fut ce lieu à leur bon vieux temps de truands à tractions avant.
Le climat, alors, la plastique des images jouant sur des qualités de noir et de blanc d’une sensualité moelleuse, la texture des voix aussi donnent au film, d’un scénario plutôt décousu, voire lâche ici et là, sa tenue et son originalité, l’humour en plus. «Je voulais me faire plaisir et partager ce plaisir avec le public en lui offrant un film populaire qui réponde, pourtant, à un réel souci artistique. C’est pourquoi j’ai travaillé des cadres qui rompent avec la monotonie et donnent plus d’espace aux visages et aux «personnages» qu’habitent les comédiens avec leur corps et leur aura. La relation avec les acteurs, Anna Mouglalis évidemment, ma première complice, mais aussi avec Edouard Baer, Jean Rochefort Arno et Bashung, a été d’autant plus importante, et gratifiante pour moi, que je construisais mes dialogues avec eux, et qu’ils ont joué le jeu avec une grande gentillesse. La musique est très importante dans le film, à commencer par celle des voix. Là encore je jouais sur l’intimité avec chacun de mes comédiens.»
Film d’ambiance, hommage évident à Scorsese (son titre est la première réplique des Affranchis), J’ai toujours rêvé d’être gangster s’ouvre sur une scène burlesque, avec un braqueur gaffeur (excellent Edouard Baer) aux gestes démarqués du muet américain, et s’achève (inconsciemment, prétend l’auteur) sur une scène en hommage à Chaplin. Mais il y a là-dedans plus qu’un collage: le vrai travail de déconstruction d’une culture personnelle courant entre Bertrand Blier et Tarantino, la musique classique et le rock, la bande dessinée et la sensibilité des banlieues du Benchetrit écrivain (la suite de ses chroniques vient d’ailleurs de paraître), ressaisie par un regard perso.
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17.04.2008
La passion du réel
Jean Perret sous l’objectif au jour d’ouverture du Festival international de cinéma documentaire, Visions du réel , du 17 au 23 avril, à Nyon (Suisse)
Quel lien peut-il bien y avoir entre la passion physique qu’un adolescent voue soudain à la danse, la sensation proche de l’extase qu’un athlète de haut niveau ressent à la pointe de sa performance, et le fait de transposer le réel en images plus-que-réelles ? Simplement celui-ci : l’expérience personnelle, à la fois très physique et très sensible, de Jean Perret. Derrière la façade de sa fonction, le directeur du festival Visions du réel, dont l’entregent naturel ne va pas sans réserve, dévoile une nature passionnée au fur et à mesure qu’il se raconte.
Or c’est de la passion pour la danse de son fils cadet, au don prometteur, qu’il parle d’abord avec émotion, Lou (14 ans) venant de subir un grave accident de ski que son handicap momentané frappe de frénétique impatience de rebondir. « Je connais ça ! Dix ans durant, comme sportif d’élite, j’ai vécu cette griserie qu’on éprouve en se poussant « à bout de souffle », c’est le cas de dire, pour atteindre un état de plénitude qui se traduit tout à coup par le geste pur. La beauté du geste : on se rappelle Zidane répétant le mouvement d’un tir parfait. Et c’est ça que je cherche aussi dans ce qu’on pourrait dire le mystère du filmage : c’est la beauté de ces épiphanies que le cinéaste tire du réel».
« Le cinéma montre sur grand écran les moindres soubresauts de l’âme », remarque encore Jean Perret qui se rappelle le premier « geste » initiatique de ses parents, eux-mêmes passionnés, qui le laissèrent, un soir de son adolescence, veiller tard, seul devant la télé, pour découvrir La passion de Jean d’Arc, le chef-d’œuvre de Dreyer. « Je suis très sensible à la notion d’initiation, et je me souviendrai toujours de cette façon de me signifier que j’étais prêt, alors, à recevoir ce cadeau… »
De la même façon, le passeur qu’il est devenu aime rendre hommage à ses profs du collège Rousseau, à Genève : Luce Annen, notamment, enseignante en sciences humaines, pour sa façon de communiquer son « inquiétude devant le monde », ou Jean Erard, jetant des ponts entre littérature et cinéma, qui lui révéla les subtilités du « montage » de Madame Bovary.
Le nom de Rousseau sonne d’ailleurs clair dans l’adolescence révoltée de Jean Perret, fiché lors des manifs contre la guerre au Vietnam mais jamais lié à aucun groupuscule ou parti. Guère idéologue, il n’aime pas moins fédérer et animer des groupes contestataires. Au collège, c’est le boycott de la bibliothèque où Sade reste interdit, ou les activités de ce groupe de discussion sur l’objection de conscience dont il portera l’idéal à son terme conséquent : refusant de servir à 18 ans pour motifs éthique, il « prend » en effet 7 mois et découvre, à Bellechasse, le « temps de la prison ».
Dès son adolescence, cependant, Jean Perret a aussi vécu le temps de la lecture et le temps du cinéma, dont chacun, selon lui, a une qualité particulière de silence. « La découverte et le partage de la passion du cinéma, je les ai vécus avec frénésie. Plutôt bon élève, donc laissé très libre, je filais en Solex à Thonon (un trajet= un plein…) où il y avait un ciné-club très pointu, entre mes séances genevoises. Et je ne me contentais pas de bouffer de la pellicule : très vite, j’ai pris des notes et commencé de rédiger des articles dans Travelling, la revue de la Cinémathèque. Avec l’Association Court-Circuit que nous avons lancée à Saint-Gervais, nous avons commencé de montrer les films qui nous passionnaient, comme Winter Soldier, premier témoignage sur la guerre du Vietnam qui avait double valeur de documentaire et de film d’auteur.
Autant dire que le « cinéma du réel » que défend Jean Perret était déjà là, dans cette optique excluant la rupture avec les films des grands stylistes de sa préférence, tels Ozu, Truffaut, Bergman ou Bresson, entre autres. « Si je compare La Honte de Bergman, qui est une fiction totale en apparence, et Import/Export, le dernier film d’Ulrich Seidl saturé de la plus terrible réalité contemporaine, je ne vois aucune différence quant au « geste » du filmage. On est, dans un cas comme dans l’autre, confronté à la même passion de révéler… »
Jean Perret en dates
29 juin 1952
Naît à Neuilly-sur-Seine. Père dans les affaires, qui emmène ensuite sa famille à Zurich, puis à Genève. Mère française. Double-national.
Vers 1950
A Rüschlikon où la famille séjourne, découvre la violence dans le préau. Sus au « Welsche »…
1968-1978
Pratique l’athlétisme de haut niveau, jusqu’en compétition nationale.
1978
Mémoire de licence sur le cinéma documentaire suisse des années 30.
1985-2000
Journaliste et producteur à la RSR, responsable du domaine cinéma.
1988
Naissance d’Andrea. «Très heureux d’être papa. La notion de filiation m’importe énormément ». Naissance de Lou en 1994.
1995
Nommé directeur du Festival international du film documentaire de Nyon, Visions du réel.
Une édition plus politisée
Jean Perret a choisi Durakovo pour lancer ce soir les 14es Visions du réel de Nyon. Cette satire grinçante de la Russie de Poutine s'intéresse à un village fonctionnant sur un modèle quasi féodal hérité de l'époque des tsars.
Curieusement, le directeur du festival en a fait son film d'ouverture alors que la chaîne Arte l'a récemment diffusé. Jean Perret s'explique:
«La réalisatrice a gagné le Grand prix des Visions du réel en 2005 avec un film précédent. J'aime que le festival puisse accompagner le travail des cinéastes que nous avons reçu. Durakovo est un bon film d'ouverture, c'est du vrai cinéma et un film spectaculaire sur la Russie d'aujourd'hui. En outre, nous montrons la version longue».
Durant 90 minutes, la réalisatrice Nino Kirtadze montre des Russes nostalgiques d'un pouvoir fort et religieux. Elle braque sa caméra sur un chrétien orthodoxe âgé d'une cinquantaine d'années: Mikhaïl Morozov. Cet homme d'affaires fortuné règne sur le village de Durakovo ("village de fous» en russe).
Il y a mis en place un modèle de «démocratie dirigée», quasi féodal et placé sous l'autorité de Dieu. Dans le village débarquent ceux qui souhaitent rompre avec l'alcool ou la drogue. La discipline de fer qui y règne incite certains parents à y envoyer de jeunes indolents ou récalcitrants.
Durant une semaine, le festival va montrer 160 documentaires de 36 pays. Ils traitent par exemple de torture en Irak, d'assassinats en Argentine ou de flux migratoires. Ils racontent des histoires de famille ou abordent des questions existentielles. Cette édition se révèle plus politique que les précédentes, observe Jean Perret.
Une trentaine de productions suisses ont été retenues, dont deux dans la compétition internationale qui réunit 22 longs ou moyens métrages. «Cher Monsieur, cher papa» du Neuchâtelois François Kohler sera montré vendredi en début de soirée. Ce film s'intéresse à cinq jeunes adultes en mal de paternité.
La manifestation se tient jusqu'au 23 avril. Outre diverses tables rondes, les organisateurs prévoient deux ateliers animés respectivement par les cinéastes Jean-Louis Comolli et Volker Koepp. A l'issue du festival, douze prix seront attribués. Les organisateurs espèrent 25 000 spectateurs.
13:54 Publié dans La Maison Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, cinéma
02.03.2008
Voyage au bout de l’humain
RENCONTRE Invité d’honneur du Festival de Fribourg, le cinéaste coréen Lee Chang-dong y présente quatre films, tous remarquables, parfois bouleversants.
C’est un homme vibrant de présence et de sensibilité que Lee Chang-dong, qui évoque sa double carrière de romancier et de cinéaste, interrompue quelque temps par la haute fonction de ministre de la culture, avec autant de simplicité que de rigueur. Né en 1954 à Daegu dans un milieu très modeste, il s’imposa d’abord au premier rang de la littérature coréenne avant d’aborder le cinéma. Deux scénarios pour Park Kwang-su, chef de file de la Nouvelle vague coréenne, et quatre films, dont le dernier (Secret Sunshine) fut très remarqué à Cannes l’an dernier, ont suffi à établir la réputation de Lee Chang-dong, déjà titulaire de nombreux prix. Tant par ses thèmes (l’individu en butte à la violence du pouvoir ou de la société, la solitude de personnages souvent « largués », la vraie et la fausse compassion) que par la « musique » de ses plans et de ses images, au fil de mises en scène de plus en plus originales, l’art de Lee Chang-dong nous vaut, en crescendo, une découverte majeure.
- Y a-t-il, entre vos romans et vos films, un fil conducteur ?
- Oui : c’est la même quête de l’humain, et plus précisément de la dignité humaine en butte à un pouvoir politique oppresseur ou au mal social, à la violence, à la corruption, à la perversion. Mes personnages ne sont pas porteurs d’un « message » politique, mais reflètent bel et bien les séquelles de situations précises, à commencer par la dictature et les massacres que mon pays a connus. En outre, mes livres et mes films illustrent le manque de communication entre les gens, particulièrement aigu en Corée.
- Avez-vous eu, comme écrivain ou comme cinéaste, des maîtres ?
- Il y en a trop pour que je les cite, autant que d’œuvres qui m’ont marqué. Pour répondre tout de même, je dirai, en littérature : Dostoïevski, et au cinéma : Bresson, Bergman, John Cassavetes et Hou-Hsiao-hsien.
- Dans quelle mesure vous investissez-vous personnellement dans vos films ?
- Dans une mesure importante, mais via la fiction. J’ai été moi-même un jeune homme solitaire comme le protagoniste de Peppermint candy, dont je partage la nostalgie de ses vingt ans, en restant critique sur ses choix. Mais ce sont nos choix à tous qui sont en cause dans cette remontée du temps. Ma génération a connu, dans les années 80, la révolte radicale de « vos » années 60, l’espoir et le désespoir à la suite du massacre de Kwangju, et c’est ce contexte qui m’a aussi poussé de la littérature vers le cinéma, dans l’urgence de résister, puis de combattre aussi l’« établissement » de la quarantaine.
- Les personnages féminins de vos films, durs et sombres, leur donnent une lumière plus douce…
- Je ne sais si la femme est l’avenir de l’homme, mais j’ai tendance à penser que le féminin a plus de bonté que le masculin, et aussi plus de force. C’est clair dans Secret sunshine, dont la protagoniste, littéralement écrasée par la vie, reste elle-même jusqu’au bout avec une incroyable dignité. En outre les personnages fragilisés me touchent par leur façon de vivre l’amour, comme dans Oasis, dont le couple, liant un souffre-douleurs et une handicapée, communique mieux que les gens « normaux »
- On sent dans vos films une nette opposition entre compassion réelle et simulée. Comment le vivez-vous ?
- Sur la foi vécue, comme sur tout aspect invisible du religieux, j’ai choisi de me taire ou de me limiter à ce que l’image visible du cinéma en capte. Dans Secret sunshine, le contraste entre vraie spiritualité, vraie compassion, et simulacre, est exacerbé du fait de la nouvelle vague d’évangélisation à l’américaine, greffée sur le protestantisme coréen.
- Quel bilan tirez-vous de votre expérience de ministre de la culture de la Corée du sud, en 2003 ?
- L’enjeu de cette fonction était important, puisque j’avais à faire à la levée des quotas sur les films américains, mais je n’ai pas vécu cette expérience plus heureusement que celle de l’armée, et j’ai été soulagé d’en être délivré. C’est d’ailleurs à la suite de cet épisode que j’ai eu envie de me remettre à écrire…
- Quelle est, pour vous, la signification d’un festival tel que celui de Fribourg ?
- C’est, pour moi, l’occasion de montrer mes films au public suisse alors qu’ils ne sont pas distribués dans votre pays. Le problème est d’ailleurs beaucoup plus large, et je crois savoir que nous allons en débattre…
Fribourg. Festival international de films de Fribourg. Hommage à Lee Chang-dong : Green Fish et Peppermint Candy, le 3 mars à 12h. Oasis, le 3 mars à 14h.30
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