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05/09/2005

Une curée indigne

Houellebecq et la critique

Lecture de La possibilité d'une île (6)

A La Désirade, ce dimanche 4 septembre. - La méchanceté de la critique établie à l’encontre de La possibilité d’une île est à la fois sidérante et significative, comme s’il s’agissait de se débarrasser vite fait d’un écrivain qu’on craint de lire, les propos méprisants et même haineux trahissant de fait une lecture en surface ou de mauvaise foi. Il y a là une sorte de lynchage qui découle probablement, aussi, du marketing anticipé de ce livre, comme s’il fallait que les vertueux critiques opposent leurs saints principes à ce battage et montrent ainsi leur indépendance. Sous un titre hypocrite (Ni cet excès d’honneur ni cette indignité), car on a soigneusement choisi les termes les plus méprisants de nos confrères européens, Le Temps d'hier passait en revue une dizaine de chroniques où l’on voit bien que le parti pris, le jugement anticipé, la conclusion précédant lecture sont la règle. On parle d’antisémitisme et de misogynie, on taxe le pauvre auteur de « commère » ou de « cynique vulgaire », surtout : on ne dit rien du contenu réel du livre.
Il va de soi qu’on peut discuter les (apparentes) provocations du début du livre, où Daniel 1 l’humoriste « panique » aligne les énormités comme n’oserait le faire un Dieudonné shooté, de même qu’on peut se trouver en désaccord avec maintes observations et autres conclusions du même protagoniste, et notamment avec sa vision déterministe de la vie, mais discuter, ou même disputer, n’est pas vilipender.
C’est d’autant plus choquant qu’il s’agit d’un livre d’immersion lente et d’évolution, dont le personnage, d’abord agité et faraud à l’image de l’époque, devient de plus en plus pénétrant au fur et à mesure qu’il mesure, avec quel désarroi, l’effet du vieillissement sur lui-même.

C’est là le grand thème du livre : le vieillissement du corps et, pourrait-on dire, du corps de l’espèce, le sentiment d’un type vieillissant d’être jeté (qu’exprimait déjà si fort un Buzzati dans sa Chasse aux vieux), la fatigue d’être et la tristesse de n’être plus aimé, car c’est aussi un roman d’une lancinante mélancolie sur le manque d’amour, qui ressort le plus fort dans le chapitre magnifique où Daniel 1 constate que la charmante Esther, type de la jeune fille libérée à l’enseigne de la movida espagnole, incarne une sorte de nouvelle espèce hédoniste qui ne désire que son désir et surtout pas l’attache de l’amour.
Je doute, pour ma part, que l’hédonisme d’Esther (lequel ravirait Michel Onfray, que vomit Daniel 1, et moi donc...) soit le fait d’une génération entière, comme le prétend Daniel 1. Il y a du moraliste puritain chez Houellebecq (puritain à l’envers si l’on veut mais puritain quand même) qui répugne aux nuances et aux détails individuels, même si ses personnages sont bien plus travaillés ici et diversifiés que dans Les particules. Mais là encore : le texte évolue. Il est imbécile de prétendre, comme La Stampa, que ce livre postule « le salut par l’entremise d’une secte adoratrice de la science et des extraterrestres », telle affirmation prouvant du moins que le livre n’a pas été lu. C’est ne pas voir la critique malicieuse des tenants et des aboutissants de la secte en question, avec le passage du premier gourou à son fils messianique, et cette superbe description de la petite entreprise du début devenant firme organisée nickel. Ce qu’on retient dans les gazettes, c’est que Michel le barjo a trempé dans un séminaire des raéliens et qu’il en est revenu fondu en mysticisme. C’est prouver une fois de plus qu’on n’a pas lu son livre...
Mais ma foi tant pis pour eux: ils ont manqué quelque chose. Un chef-d’œuvre ? Peut-être pas. Pas encore Les illusions perdues, mais un beau livre drôle et douloureux, surtout : honnête.
J’ai souvent été exaspéré par le vilain canard Houellebecq, qui m’a imposé l’interview la plus pénible jamais réalisée, dont la bande enregistrée est une suite de grommellements vagues et de propos vaseux. Les particules m’avaient pas mal déçu, de même que  la forme genre feuilleton de Plateforme, alors que le contenu, le ton, l’immersion psychologique, les observations nouvelles de ce livre, sa vision dans le temps aussi, m’ont réconcilié avec ce drôle de bonhomme.

Quant à La possibilité d’une île, c’est indéniablement le livre le plus accompli de Michel Houellebecq et le plus prometteur aussi, car le lascar n'a pas dit son dernier mot : c’est, passées une fois encore les cinquante premières pages un peu trop « couilles de Reiser », de la littérature sérieuse. Pas cuistre ou pédante du tout, mais sérieuse, captivante, amusante et sérieuse.

03/09/2005

Le kitsch qui dérange

Lecture de La possibilité d'une île (5)

A La Désirade, ce samedi 3 septembre. – Il a fait hier après-midi un temps soudain étrange, me rappelant l’ entrée maritime observée à Cap d’Agde en mai dernier, où d’un moment à l’autre une sorte d’obscurité éblouissante s’est établie en plein jour, exacerbée par un froid subit et des relents de je ne sais quelle tornade à venir. Or j’étais en train de regarder Le choc des mondes, ce charmant navet de SF ultrakitsch des années 50 qui évoque la fuite d’une poignée de terriens à bord d’une fusée à l’approche d’une catastrophe planétaire; et le soir encore, les images des voyageurs de l’espace débarquant dans un décor idyllique composé de toiles peintes mille fois plus suggestives, dans leur naïveté lustrale, que les effets spéciaux les plus carabinés, m'ont fait repenser au long chapitre (Daniel 17) que Michel Houellebecq consacre, sans se moquer mais sans se départir d’un sourire distant, à la secte des Elohimistes réunie dans le décor de Lanzarote.
J’ai parlé de navet à propos du Choc des mondes, mais ce film-culte (comme on dit...) de Rudolph Mate, qui m’évoque un roman-photo d’anticipation ou une BD de la belle époque des séries d’Artima, dégage le même type d’interrogation sur notre destinée terrestre que peut suggérer n’importe quel cataclysme naturel, du tsunami du début de l’année à l’ouragan qui vient de dévaster la Louisiane. Le spectacle des foules errantes vues d’avion, dans les abords du lac Pontchartrain, m’a fait le même effet que celle qui fuient dans le dernier film de Spielberg : il y a là de l’enfantine terreur, et donc des questions auxquelles M. Rinaldi, que la seule idée qu’un écrivain puisse toucher à la science fiction fait grimacer d’horreur, n’a pas ni n'aura jamais accès.
Michel Houellebecq, nourri de culture populaire comme nous tous, et se posant des questions sur les fins de l’espèce et du monde, retrouve, dans La possibilité d’une île, cette (feinte) naïveté qui ne craint pas de jouer avec le kitsch. Mais seuls les cuistres recuits s’en offusqueront, que la seule idée que la littérature puisse dire quelque chose, et d'une manière non agrée par l'Académie de leur Bon Goût, dérange.
NE PAS DERANGER : voici ce que je lis au front de tant de blasés et de paresseux, de prétendus beaux esprits et autres bien pensants suant l’ennui - ceux-là même qui, l’air grave, se pâmeront devant tel film ou tel livre « dérangeant » qui ne menace en rien leur confort intellectuel...

 

02/09/2005

Houellebecq et les petites merdes

Lecture de La possibilité d'une île (4)

A La Désirade, ce vendredi 2 septembre. -Au fil de la partie ascendante de son récit de vie, Daniel 1, le protagoniste de La possibilité d’une île, traite Fogiel de « petite » merde, par une sorte de constat qui semble aller de soi et pour celui qui parle autant que pour celui dont il est question. Fogiel est une petite merde : c’est un fait, de même que Carlier est une grosse merde. Ce sont des évidences comparables à celles qui portent sur le temps qu’il fait.
Mais qui parle ? Est-ce Michel Houellebecq qui s’exprime ainsi ? Est-ce Houellebecq qui « fusille une star », comme le relève un hebdo suisse people qui s’empresse de relever, dans La possibilité d’une île, tous les cas de dropping name où Houellebecq, jouant sur la fameux (euh) effet de réalité, mais sous le couvert de Daniel 1, traite Nabokov de ceci et Michel Onfray, la pauvre Björk ou l'ensauvagé Lagefeld de cela.
Il ne fait aucun doute que la presse people, farcie de petites merdes, va se jeter sur le livre de Michel Houellebecq et lui faire un procès en fusillade, histoire de faire mousser le mahousse. Tout cela est en somme logique, étant entendu que Daniel 1, l’humoriste de Michel Houellebecq, et l’Houellebecq en question, font une espèce de judo avec la réalité contemporaine, la poussant à l’extrême de sa logique pour mieux en illustrer les mécanismes, comme s’y emploie Amélie Nothomb dans Acide sulfurique en imaginant un jeu de téléréalité dans un camp de concentration.
Moi qui travaille dans un merdique journal de province, et que maints lecteurs considèrent probablement comme une petite ou une grosse merde, je suis intéressé tout de même de percevoir, sous le discours panique de Houellebecq-Daniel, une parole de révolte et d’interrogation qui nous transporte dans une autre dimension.
A un moment donné, Daniel 1 traite Larry Clark, réalisateur de Ken Park, de petite-grosse merde, ou quelque chose comme ça : vil commerçant démagogue, à peu de chose près. Comme j’estime beaucoup Larry Clark, et que je trouve Ken Park un film d’une grande honnêteté, j’aurais pu conclure que ce Daniel1 était une petite merde et ce Michel Houellebecq une grosse merde avant de retourner à la lecture de mon cher Dictionnaire égoïste de la littérature française de ce cher Dantzig tellement plus reposant. Mais non : ce que dit Daniel 1 sur Larry Clark a beau me sembler tout faux : j’ai envie de discuter avec lui, quitte à ce qu’on s’engueule. Daniel sort de ses gonds parce que Larry Clark, dans Kids et dans Ken Park, s’est mis très près de groupes d’adolescents pour essayer de percevoir leur désarroi dans une société en perte de lien social et familial. Comme il se sent menacé par ce que vient de lui dire sa jeune amie sur son âge, Daniel 1 panique et se déchaîne en croyant trouver dans Ken Park l’apologie de la jeunesse contre les vieux, ce qui est tout à fait faux. Larry Clark montre, dans Ken Park, autant de compassion (nous fait ressentir autant de pitié) pour les deux vieux vieillards adorables qui se font poignarder par leur petit-fils dément que pour les autres parents aux airs eux-mêmes de vieux gamins. Peut-être Michel Houellebecq ressent-il les choses comme son Daniel 1, mais est-ce une raison pour que je le traite de petite merde ?
En ce qui me concerne, j’ai de plus en plus horreur de l’usage normalisé du langage ordurier, et je suis persuadé que Michel Houellebecq ressent la même chose, de même que je suis persuadé que Bret Easton Ellis a horreur de la violence. Mais ces deux-là font usage des mêmes armes, quitte à passer pour de vraies frappes. Or lorsque je lis la chronique de M. Angelo Rinaldi consacrée à La possibilité d’une île, je n’ai pas de peine à discerner la vraie vulgarité, sous la pommade et la poudre de cocotte.
Ah mais le jour se lève, camarades, chères petites merdes que nous sommes : encore une journée divine !



 

01/09/2005

Le tabou de la vieillesse

Lecture de La possibilité d'une île (3)

Je lisais ce matin un fragment d’  In quel preciso momento de Dino Buzzati où il est question du sentiment d’être « jeté » de l’homme vieillissant, et du coup je me suis rappelé ces pages étonnantes de La possibilité d’une île où Daniel 1, constatant que la ravissante Esther, de vingt ans plus jeune que lui, n’a pas osé le présenter à sa sœur aînée en craignant que celle-ci le trouve trop décati, se lance alors dans une diatribe qui lui fait relever que la différence d’âge est aujourd’hui le dernier tabou. « Dans le monde moderne, ajoute-t-il, on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux ». Et de s’enflammer à proportion de son inquiétude, et de susciter la première vraie conversation avec Edith qui va se prolonger tard dans la nuit au point qu’ils en oublieront de faire l’amour.

Ce qui le fait dire ceci : « C’était notre première vraie conversation, et c’était d’ailleurs me semblait-il la première vraie conversatoon que j’aie avec qui que ce soit depuis des années, la dernière remontait probablement aux débuts de ma vie commune avec Isabelle, je n’avais peut-être jamais eu de véritable conversation avec quelqu’un d’autre qu’une femme aimée, et au fond il me paraissait normal que l’échange d’idées avec quelqu’un qui ne connaît pas votre corps, n’est pas en mesure d’en faire le malheur ou au contraire de lui apporter de la joie, soit un exercice faux et finalement impossible, car nous sommes des corps, nous sommes avant tout, principalement et presque uniquement des corps, et l’état de nos corps constitue la véritable explication de la plupart de nos conceptions intellectuelles et morales ». Sur quoi Daniel évoque trois particularités de la jolie Esther : le fait qu’elle ait perdu un rein et le fait qu’elle ait perdu plus récemment le chien qu’elle aimait (comme si celui-ci faisait aussi partie de son corps), enfin le fait qu’elle soit « une très jolie jeune fille».
Or comme je suis le père d’une très jolie jeune fille, mais vraiment très jolie, j’apprécie en connaisseur ce qui suit, à propos de l’ascendant que Daniel 1 subit de la part de la très jolie Esther : « La beauté physique joue ici exactement le même rôle que la noblesse de sang sous l’Ancien Régime, et la brève conscience qu’elles pourraient prendre à l’adolescence de l’origine purement accidentelle de leur rang cède rapidement la place chez la plupart des très jolies jeunes filles à une sensation de supériorité innée, naturelle, instinctive, qui les place entièrement en dehors, et largement au-dessus du reste de l’humanité. Chacun autour d’elle n’ayant pour objectif que de lui éviter toute peine, et de prévenir le moindre de ses désirs, c’est tout uniment qu’une très jolie jeune fille en vient à considérer le reste du monde comme composé d’autant de serviteurs, elle-même n’ayant pour seule tâche que d’entretenir sa propre valeur érotique – dans l’attente de rencontrer un garçon digne d’en recevoir l’hommage. La seule chose qui puisse la sauver sur le plan moral, c’est d’avoir la responsabilité concrète d’une être plus faible, d’être directement et personnellement responsable de la satisfaction de ses besoins physiques, de sa santé, de sa survie – cet être pouvant être un frère ou une sœur plus jeune, un animal domestique, peu importe ».
Des passages de cette eau-là, que je situe à la hauteur d’analyse des pages de Saul Bellow dans Ravelstein ou des pages de Philip Roth dans La bête qui meurt, où il est également question d’un homme vieillissant fou d’une très jolie jeune fille, des pages si limpides et si fines, si déliées dans leur expression et d’une résonance si amicale, La Possibilité d’une île, dont on prétend l’auteur phallocrate, misogyne et vulgaire, en regorge, au point que depuis trois jours j’y reviens sans cesse pour y puiser…      

 

Houellebecq au top


L’événement annoncé se vérifie : La possibilité d’une île est un livre étonnant.


Il suffit de se plonger dans la lecture de La possibilité d’une île pour oublier complètement, après un quart d’heure de lecture, le tapage et le clabaudage qui ont précédé la parution de ce livre. Tel est en effet le miracle de la vraie littérature que de nous transporter dans un monde parallèle à la fois imaginaire et tout aussi réel pourtant, plus signifiant en tout cas que la réalité brute. C’est d’ailleurs le propos même de La possibilité d’une île que de nous faire réfléchir à ce que nous vivons en nous en donnant une image aux traits décalés, forcés, parfois même dérangeants ou insupportables par leurs grimaces. Or le protagoniste contemporain de ce roman est justement un grimacier : un bouffon, un de ces humoristes médiatiques auxquels il est aujourd’hui permis, par exorcisme, de dire tout haut ce que pensent ou ressentent tout bas les « braves gens », dans les limites récemment rappelées par l’affaire Dieudonné.
Personnage de roman, Daniel 1 ira d’ailleurs beaucoup plus loin que Dieudonné dans la provocation, fort de la constatation que « l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité », faisant alors fortune en alignant les spectacles grinçants, puis les films à tendance porno, puis le porno à tendance violente, non sans rester d’une lucidité douloureuse. Car Daniel 1, tout cynique qu’il paraisse, est une espèce d’enfant du siècle clairvoyant, sans préjugés, curieux de tout, mais également mélancolique. Si le vibrionnant Jamel Debbouze le taxe de « mec hypercool », c’est sans se douter que Daniel 1, comme Michel Houellebecq, auquel il ressemble évidemment, lit Balzac et Schopenhauer, se passionne pour la signification profonde de l’évolution des mœurs de notre drôle d’espèce et scrute sur lui-même les effets du vieillissement, passant d’une femme chérie qui se flétrit à une jeune beauté dont il tombe éperdument amoureux à l’approche de la cinquantaine…
Le récit de vie de Daniel 1, qui vécut à notre époque, constitue le gros morceau de La possibilité d’une île, alternant avec celui de Daniel 25, clone du premier et vivant dans un très lointain futur, où la vie des néo-humains, cloîtrés dans des périmètres protégés, se poursuit à l’écart des derniers représentants de notre espèce réduits à la sauvagerie et s’entre -dévorant dans les détritus. Entre Daniel 1 et Daniel 25, de grandes mutations ont eu lieu, de la Première Diminution consommant la fonte des glaces au Grand Assèchement, entre autres catastrophes, et la néo-humanité a beaucoup évolué elle aussi, abandonnant le rire à un moment donné et les larmes un peu plus tard (à l’époque de Daniel 9), seul l’amour des chiens demeurant intact…
Tout cela relève de la science fiction, mais l’intérêt du roman de Michel Houellebecq tient à l’intrusion, dans la SF, de l’observation intimiste (avec les histoires d’amour d’Isabelle et d’Esther), de la vie végétative et du débat sur les fins humaines, à égale distance de Pascal et des visionnaires kitsch du New Age… Aussi, La possibilité d’une île est un tableau remarquable des mœurs de notre temps, de la fabrication d’un journal de nymphettes à la production d’un snuff-movie, (film érotique avec mise à mort réelle) en passant par les joyeusetés de l’art branché et la mise sur orbite d’un gourou de mondiale influence. A cet égard. Michel Houellebecq rejoint les grands observateurs de l’époque, tels Philip Roth ou J.M. Coetzee…
Surtout et plus que jamais : Houellebecq achoppe à la déprime contemporaine, à l’affrontement du mâle et de la femelle, à la terreur du vieillissement dans une société de plus en plus axée sur la compétition et l’élimination des faibles. Son bouffon a la liberté d’exprimer des situations proprement révoltantes et si réelles pourtant. Passionné de science, le romancier nourrit en outre son ouvrage d’observations sur les neurosciences ou la génétique qui n’on rien de pédant.
Très réjouissant aussi : que l’humour de Michel Houellebecq soit comme apaisé, ses personnages infiniment plus nuancés dans leurs modulations (à commencer par les femmes) et son écriture, retrouvant la santé d’Extension du domaine de la lutte, en plus ample et plus affirmé, d’un écrivain majeur. Ni Flaubert ni Céline, car il ne travaille pas dans la ciselure ou la fine musique, mais plutôt dans la filière Balzac-Zola pour l’observation et l’énergie « électrique » de la phrase, également du côté des Anglo-saxons portés sur la conjecture, Philip K. Dick ou J.M. Ballard. Déprimant disent certains ? Pas du tout à nos yeux : stimulant au possible ! 

Michel Houellebecq. La possibilité d’une île. Fayard, 485p.
Cet article a paru dans l’édition de 24Heures du 1er septembre 2005

Laboratoire de Michel Houellebecq

 

Lecture de La possibilité d'une île (2)


A La Désirade, ce mercredi 31 août. – J’ai beau ne pas voir du tout le monde et les gens comme les voit Michel Houellebecq : je n’en suis pas moins captivé par la lecture de La possibilité d’une île, comme je ne l’avais plus été (j’excepte le merveilleux Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig) depuis des mois par un ouvrage contemporain, je dirais : Elizabeth Costello de J.M. Coetzee.
Michel Houellebecq n’a pas encore l’âge de Coetzee et moins encore celui de la vieille protagoniste débonnaire et fine fée de ce magnifique roman du vieillissement, mais La possibilité d’une île est aussi une affaire d’âge et de vieillissement. Après ces livres de vieux ados branleurs en mal d’extase que me figurent Extension et Les particules, et le feuilleton de trentenaires raplaplas de Plateforme, ce nouveau livre traduit à la fois l’angoisse du vieillissement personnel du protagoniste et le sentiment latent en Occident d’une lassitude à la fois physique et métaphysique, la fameuse ère du désenchantement dont parle Marcel Gauchet, mais ici vue de l’autre bout des siècles, comme par un ange.
Plusieurs de mes chers confrères (un Jacques-Pierre Amette ou un Pierre Assouline, pour ceux qui se sont déjà s’exprimés) disent s’ennuyer en lisant La Possibilité d’une île. Eh bien pas moi : ce livre me passionne, et d’abord par son ton, à la fois sérieux et mélancolique, malicieux et tendre sous ses aspects ici et là provocateurs. On cherche déjà noise à l’auteur en recensant les « petites phrases » lâchées par Daniel 1 illico attribuées à l’auteur, à propos de Nabokov, Onfray, les Arabes-Juifs-Chrétiens et autres « jeunes pétasses », sans dire que tout ça procède d’un magma existentiel dans lequel le discours trivial du corps se mêle au corps du monde. Pour ma part, je ne vois que Witkiewicz qui ait si bien parlé des rapports entre le corps et la conscience, le sexe et l’esprit, les caresses et les sentiments, la course de rat de l’individu et les transformations sociales significatives en phase avec le climat, la perte du sens du sacré en phase avec le choc des nouveaux savoirs.
Tout ça, tressé, fondu dans un récit beaucoup plus fin et délicat qu’il n’y paraît (l’honnête homme traditionnel et la gente dame seront évidemment choqués par maintes expressions de la novlangue con-cul-bite au goût du jour, mais il faudra qu’ils s’y fassent avant qu’on ne parle d’autre chose…) et qui laisse à chacun la liberté de « se » penser.
La possibilité d’une île est un formidable réceptacle d’observations, procédant d’une grande curiosité inquiète. De tout le reste je me fiche bien : de tout ce qu’on dira de ce livre en le jugeant d'avance ou sans le lire. Ce que je sais, c’est que j’y trouve mille fois plus de notations intéressantes que dans tous les romans réunis de M. Rinaldi si bellement écrits, n’est-ce pas, et que même en désaccord sur de multiples points, même partageant la défiance de Nancy Huston envers les « professeurs de désespoir », ce livre me semble plus vivant, plus tonique, plus excitant, plus stimulant que des tonnes d’ouvrages actuels mieux peignés.
Dans un premier temps, j’ai resserré le fruit de ma première lecture dans un papier beaucoup trop bref et sous un titre très « fils de pub », mais cela fait partie du jeu, cela aussi, et d’ailleurs j’y reviendrai plus souvent qu’à mon tour…

30/08/2005

Houellebecq à travers les siècles


Lecture de La possibilité d’une île (1)



A La Désirade, ce mardi 30 août .- Il a fait ce soir un crépuscule indicible où le rose bleuté du lac aux airs de fleuve immobile, le mauve orangé des montagnes de Savoie et le ciel pervenche flammé d’or doux, par delà tous les verts du val suspendu que surplombe notre nid d’aigle, semblaient flotter hors du temps, et c’est ainsi que ma lecture de La possibilité d’une île, amorcée cet après-midi dans le triple bleu du bord du lac exténué de soleil, sur la plage interdite de la réserve naturelle où je défie les vigiles à chiens boches, se poursuivait en oscillant de l’instant présent au lointain futur.
Il me semble que c’est un livre sérieux que ce roman déjà « mythique » de Michel Houellebecq, dont les 100 premières pages sont de la même tenue, beaucoup plus finement tressées que celles de Plateforme, que j’ai pourtant apprécié mais qui virait au feuilleton démonstratif, plus nourries aussi de nuances et plus sûres que celles des Particules élémentaires, d’une prose peut-être moins immédiatement « originale » que celle d’Extension du domaine de la lutte, mais dont on sent qu’elle va courir plus loin et avec plus d’énergie.
Cela surtout me saisit d’emblée comme à la lecture de la dernière trilogie américaine de Philip Roth (Pastorale américaine, J’ai épousé un communiste et La tache), et sans un temps mort : que c’est intéressant, je dirais: comme Les illusions perdues avec, entre tant d’autres choses, son fabuleux reportage sur la mutation de la société parisienne à l’ère de la naissance du journalisme.
Houellebecq n’en est pas encore à ces hauteurs de Roth et de Balzac, mais il y tend : il nourrit son roman d’un souci de raconter et d’expliquer le siècle et les gens, tels qu’il les voit, comme il en souffre, avec une profusion d’observations qui en impose. Qui fait cela dans le roman français actuel ? Je me le demandais en relisant l’autre jour des chapitres de L’œuvre de Zola : qui fait cela ?
Mais il n’y a pas que ça : car le récit vit et vibre. L’écriture est là; l’écrivain et sa patte. Aussi, les personnages ont gagné en étoffe, et la langue traduit la jubilation de l’auteur, sûr qu’il est en train de leur jouer un bon tour.
Les trois premiers personnages qui apparaissent dans les 100 premières pages de La possibilité d’une île, sans parler du chien Fox qui fait parfaitement son métier de chien comme mon chien Fellow fait le sien de finir la journée en sirotant son scotch (c’est un scottish), sont à la fois crédibles et attachants. Les messieurs se branlent moins la verge que dans Les particules, ce qui repose, et les dames sont moins « pétasses » caricaturales que dans le même roman et que dans Plateforme. A vrai dire il n’y a qu’une dame jusque-là, Isabelle, rédactrice en chef du magazine Lolita, qui se fait 50.000 euros par mois pour encourager les femmes de 25-30 ans à ne pas baisser les bras devant leurs nymphettes, qu’elles imitent comme elles peuvent. Isabelle existe un peu : c’est nouveau…
Mais avant Isabelle, il y a Daniel 1, un humoriste du XXe siècle, jugé « mec super cool » par l’incontournable Jamel Debbouze, et qui évoque à la fois Desproges, Bigard et Dieudonné, enfin l’opposé de l’ « humaniste » bien pensant à la Guy Bedos, et surtout : qui développe d’étonnantes réflexions, à lui soufflées par l’auteur mais ne faisant pas pièces rapportées pour autant.
Enfin il y a Daniel 24, 24e avatar cloné de Daniel 1, qui nous parle de son lointain futur où il se fait chier en assistant à l’extermination des derniers humains ensauvagés. A son époque, la prostitution est mondialement proscrite, on a oublié ce que fut le rire et les larmes aussi - seul Daniel 9 a encore chialé un bon coup avant la disparition du phénomène. Pourtant Daniel 24 est lui aussi intéressant et même touchant. On imagine qu’il se console en lisant Demain les chiens de Clifford Simak..
Jacques-Pierre Amette disait, hier soir à Campus, que ce livre lui paraissait ennuyeux. Je serais triste que cela s’avère dans les 390 pages suivantes, mais j’en doute. Plutôt, je me dis qu’un tel livre ne peut pas plaire à un critique pourtant fin et avisé, mais en somme de l’ancienne garde littéraire, pas plus qu’il ne peut plaire à M. Rinaldi du Figaro et de l’Académie française.
C’est qu’on a changé l’eau des poissons. La société littéraire de M. Rinaldi n’existe plus, ou presque plus. Je ne dis pas qu’il faille s’en réjouir pour autant; d’ailleurs Charles Dantzig, avec son Dictionnaire égoïste de la littérature française, en constitue une prolongation vivifiante - plus généreux au demeurant que M. Rinaldi campé sur ses talons de bottines. Mais l'académie Goncourt ne fait-elle pas déjà Bal des vampires ?
Quoi qu'il en soit, ce qu’apporte Michel Houellebecq est, et de plus en plus je crois, à considérer, comme ce qu’ont apporté, quelques étages plus haut, un George Orwell, un Stanislaw Ignacy Witkiewicz, un Philip K. Dick ou d’autres contre-utopistes qu’il continue à sa façon, en plus moraliste noir macéré dans la bile de Schopenhauer, et en plus youngster panique.
Voilà le mot: panique. Roland Topor, Fernando Arrabal (dont il n’y a pas à s’étonner qu’il défende Houellebecq), quelques autres encore ont plus ou moins animé naguère un mouvement qui se disait Panique. Cela se passait loin du surréalisme plus esthétisant et politisé, dans une zone de métèques intéressants. Michel Houellebecq me semble un de ceux-ci. Je préciserai sur pièces.
Ce qu’attendant je retourne à ma lecture…


29/08/2005

Une possibilité d'île à l'horizon

 

Et si le dernier Houellebecq
était un livre intéressant ?



Il est moche, il traîne une méchante déprime, il dit parfois n’importe quoi à l’oral et son style n’est guère plus académique à l’écrit, mais des centaines de milliers de lecteurs, et surtout dans les étranges pays étrangers, estiment que Michel Houellebecq est l’écrivain français le plus intéressant du moment. Et si c’était vrai ?
Ce qui est sûr, c’est qu’on ne pourra le confirmer que mercredi, à la parution locale et mondiale de La possibilité d’une île, chef-d’œuvre annoncé que (presque) personne n’a lu jusque-là et dont tout le monde connaît déjà le contenu, du fait d’une campagne de publicité relançant, après Harry Potter, la pratique de la rumeur-carotte et de l’embargo-bâton.
Du multipack (le magazine + le DVD) ultra-complaisant des Inrockuptibles à la bande-annonce hyper-consentante de Philippe Sollers défiant l’Académie Goncourt dans le Journal du dimanche de louper le coche, en passant par les petites phrases-hameçon lancées ici et là, les entretiens accordés au compte-goutte et les bonnes feuilles alléchantes, la piste a été damée pour le champion virtuel.
Dans cette avant-vague tsunamique, on notera que même les coups de gueule et autres manœuvres de dénigrement ont valeur promotionnelle. Deux pages saintement indignées, dans l’hebdo Marianne, ou tel pamphlet plutôt mal fagoté d’Eric Naulleau (sous le titre d’Au secours Houellebecq revient !), contribueront aussi bien à l’emballement médiatique programmé par la squadra de l’éditeur.
Il faut dire que la nouvelle écurie de Michel Houellebecq, la maison Fayard (où courent déjà les internationaux Soljenitsyne et Kadaré) et son coach haut de gamme (l’agent François Samuelson, qui « gère » Alexandre Jardin et Philippe Djian) ont du blé semé à récolter après avoir négocié le transfert du poulain teigneux, déjà passé du confidentiel et hyper-littéraire Nadeau au plus commercial Flammarion, à hauteur d’un million et demi d’euros pour le chouette package (le livre + le film).
Tout cela mérite-t-il la qualification de « scandale » gravement assenée en couverture par Marianne, incriminant du même coup « le capitalisme contre la littérature » ? Bernard Grasset, entre deux guerres mondiales, ne lança-t-il pas son poney Radiguet comme un savon Cadum de l’époque, et le premier éditeur de la série des Maigret de Georges Simenon eut-il moins de scrupule à convoquer le tout-Paris à un sensationnel Bal anthropométrique ? On s’effarouche, comme lorsque l’agent du romancier quebecois Michel Tremblay loua un avion auquel il accrocha une banderole à la gloire du dernier livre de son auteur, mais la qualité de celui-là, ou le talent de l’écrivain en question en ont-ils pâti pour autant ? Et Marianne eût-elle autant chipoté si son chroniqueur avait reçu, par coursier personnel, le bouquin fameux ? Et réserverons-nous un mauvais sort à celui-ci sous prétexte que notre confrère de la NZZ am Sonntag l’a reçu avant nous ?
La littérature est-elle soluble dans le capitalisme : telle est en somme la question. Aux dernières nouvelles, le prix Nobel sud-africain J.M. Coetzee aurait droit au même type de marketing appliqué à Michel Potter et Harry Houellebecq, à base de rétention et de lancement synchrone. Est-ce à dire que ce grand écrivain avéré ait vendu son âme au diable et que ses livres s’en trouveront altérés ?
Une fois encore, attendons d’avoir réellement lu les 490 pages de La possibilité d’une île avant d’émettre le moindre jugement. Il ne sera pas facile, sans doute, de lire ce livre comme il en irait de n’importe quel autre, mais tel est le défi après la première surprise, mémorable, que fut, en 1994, la découverte d’ Extension du domaine de la lutte.
L’amer Michel a-t-il vraiment signé, comme on le chuchote, son meilleur livre avec La possibilité d’une île ?
Et si c’était vrai ?