06.03.2007

Simenon à la russe

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Un sombre drame

Ce roman « paysan » est sans doute l’un des plus sombres de la série que Simenon appelait les « romans de l’homme », dont la trame policière s’efface à peu près complètement derrière le drame humain, auquel s’ajoute certes, ici, le dénouement le plus dramatique.

Cela se passe dans l’âpre campagne de Vendée, par un automne pourri où le ciel rampe. Pendant que deux femmes, Joséphine Roy et sa fille Lucile, rangent des pommes dans le grenier de la ferme cossue dite du Gros-Noyer, un homme se fait renverser et abandonner sur la route proche, dans les poches duquel on découvre une grosse somme.

Qui est-il ? Que venait-il faire au Gros-Noyer ? Et de quelles relations embrouillées, de quels secrets de famille, de quels mensonges cet inconnu frappé d’amnésie va-t-il devenir le révélateur ? Parallèlement à l’enquête officielle (où le gendarme du titre ne joue qu’un rôle secondaire), le dévoilement progressif de l’énigme nous fait pénétrer dans un univers qui évoque Dostoïevski.

Par delà le déterminisme social et psychologique qui pèse sur les personnages, ceux-ci semblent en effet possédés par des forces qui les dépassent et les séparent. Aura-t-on jamais vu des parents aussi étrangers les uns aux autres ? En osmose avec ce monde de la terre, Simenon donne ici de son meilleur, comme dans L’Homme qui regardait passer les trains repris dans la même collection.

Georges Simenon. Le rapport du gendarme. Folio policier, 185pp. 

23.09.2006

A la recherche de l'homme perdu

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Bien plus que le « père de Maigret », Simenon est un grand romancier qui applique à la lettre sa devise: « Comprendre et ne pas juger ».
Un double lieu commun, fondé sur une lecture superficielle, réduit tantôt Simenon à un auteur de romans policiers, et tantôt à un Balzac contemporain. Il est vrai que Simenon créa le commissaire Maigret, d'ailleurs l'un des plus beaux personnages de la littérature policière, auquel il a donné quelques traits particulièrement attachants de son propre père, qu'il respectait profondément et dont il disait qu'il « aimait tout ». Or, Maigret n'est qu'un des innombrables personnages de Simenon, et « les Maigret » ne constituent qu'une part de l'œuvre, où le génie du romancier se trouve un peu contraint par le canevas et les conventions du genre. La première série des Maigret, composée entre 1928 et 1931, marquait certes une progression de l'écrivain vers la littérature « pure », après une abondante production alimentaire de romans populaires de toutes les sortes, relevant de la fabrication, mais qui permirent au romancier d'acquérir son métier.
Simenon lui-même considérait « les Maigret » comme des romans semi-littéraires. Au tournant de la trentaine, il se sentit assez maître de son instrument pour laisser de côté son « meneur de jeu » et ses intrigues, abordant alors ce qu'il appelle le « roman dur » ou le « roman de l'homme », avec Les fiançailles de Monsieur Hire. Par la suite, Simenon revint certes à Maigret de loin en loin, mais plutôt par jeu, tandis que se déployait une fresque romanesque prodigieusement vivante et variée, que sa dimension et la richesse de ses observations ont fait comparer à Balzac, auquel Simenon consacra d'ailleurs un très intéressant Portrait-souvenir.
medium_Simenon2.2.jpgEntre Balzac et les Russes
Dans les grandes largeurs, il est vrai que les deux écrivains sont comparables pour leur inépuisable empathie humaine et leur incroyable fécondité. Deux forçats de l'écriture. Deux grands vivants aussi. Deux nostalgiques de l'infini. Mais l'artisan Simenon est un tout autre « animal » littéraire que Balzac l'homme de lettres. Si Balzac est une sorte de Maître après Dieu convoquant comme le Roi-Soleil toute la société à son chevet, Simenon se contente d'endosser la peau de l'homme nu. Balzac peignait l'ancienne société française en train de se déglinguer. Simenon se met à l'écoute de pauvres destinées de partout. Balzac retrace des trajectoires sociales exemplaires, à Paris et en province. Simenon retrouve le même homme soudain visité par le Destin. Balzac est merveilleusement informé et intelligent, philosophe et poète, sociologue et pamphlétaire, moraliste et métaphysicien, idéologue réactionnaire aux étonnantes analyses prémarxistes. Simenon est tout instinct, toute sensibilité sensuelle, mais il se fiche des systèmes et des idées non incarnées. Ses intuitions n'en sont pas moins fulgurantes et pénétrante sa compréhension des hommes. Certains de ses romans sont certes balzaciens de tournure, comme Le bourgmestre de Furnes, tableau magistral d'une petite ville conquise par un parvenu de haut vol. Mais le noyau dur du roman, lié au drame personnel du maître de la ville (qui cache une fille débile qu'il chérit) est tout autre, nous rappelant plutôt les grands Russes, Dostoïevski et Tchekhov.
Il y a chez Simenon, comme chez Dostoïevski, une connaissance du mal qui passe par la fascination. Dans Feux rouges par exemple, roman « américain », c'est le jeune Stève, qui s'ennuie un peu dans son couple, et que fascine le personnage de Sid Halligan, échappé de la prison de Sing-Sing et qui violera sa femme durant la même nuit. Comme Tchekhov, il y a du médecin humaniste chez Simenon, capable de comprendre la maladie autant que le malade. Dans la formidable Lettre à mon juge, il donne ainsi la parole à un médecin de famille, précisément, qui a étranglé la fille charmeuse qu'il aimait pour échapper à la routine que lui impose sa femme parfaite et sa mère doucement tyrannique. Parce qu'il a passé « de l'autre côté », ce médecin criminel est devenu d'une lucidité totale sur lui-même, mais aussi sur la justice des hommes et les mécanismes de la société. Or, le même personnage nous introduit à une dimension beaucoup plus profonde de l'univers de Simenon.
Nostalgie de l'infini
Les romans de Simenon sont pleins de personnages qui, d'un jour à l'autre, rompent avec le train-train de la vie normale. Pas par révolte déclarée, existentielle, politique ou spirituelle: presque inconsciemment. Et c'est La fuite de Monsieur Monde, c'est l'échappée de L'homme qui regardait passer les trains, c'est le rêve africain du Coup de lune ou du Blanc à lunettes.
Dans Lettre à mon juge — roman clé pour comprendre le romancier, comme Lettre à ma mère et Le livre de Marie-Jo sont des confessions décisives pour comprendre l'homme —, nous touchons au cœur de cette nostalgie d'une pureté qui pousse les individus au bout d'eux-mêmes.
Evoquant le suicide de son père, viveur et buveur invétéré, trompant à n'en plus finir une femme admirable et qu'il aime réellement, le fils criminel essaie de comprendre le désespéré et déclare sur un ton digne de Bernanos: « Je ne vous dirai pas que ce sont les meilleurs qui boivent, mais que ce sont ceux, à tout le moins, qui ont entrevu quelque chose, quelque chose qu'ils ne pouvaient pas atteindre, quelque chose dont le désir leur faisait mal jusqu'au ventre, quelque chose, peut-être, que nous fixions, mon père et moi, ce soir où nous étions assis tous les deux au pied de la meule, les prunelles reflétant le ciel sans couleur. »
A un moment donné, n'importe quel quidam peut ressentir le vide de sa vie et en souffrir. Les plus « purs » quittent alors le monde pour le « désert » du contemplatif, du mystique ou du saint. Dans l'univers foncièrement « neutre » de Simenon, qu'Henri-Charles Tauxe a justement caractérisé dans un essai éclairant, ce sentiment du vide social stérile renvoie soudain à une autre sorte de « vide » dont parlent les mystiques de toutes les traditions, qu'il soit « néant capable de Dieu » de Pascal ou vide-plein du bouddhisme zen. Cette nostalgie de l'infini « luit comme un brin de paille » dans les ténèbres tendrement pluvieuses, suavement abjectes, absurdement tragiques et infiniment humaines du monde de Simenon.
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Simenon sur papier bible

 

medium_Simenon4.jpgEn Pléiade, justice est rendue au moins « littéraire » des grands écrivains du XX siècle. Deux volumes, un choix représentatif de ses meilleurs romans.
Georges Simenon fut longtemps snobé par une bonne partie du monde littéraire et académique, particulièrement en France. Les reproches majeurs qui lui étaient faits touchaient à sa prolixité et à la présumée platitude de son écriture. Etait-il concevable qu'un auteur produisant une moyenne de cinq à dix romans par année pût être autre chose qu'un marchand de soupe, et la « poésie » de Simenon ne se réduisait-elle pas qu'aux clichés d'une trop fameuse « atmosphère », dans laquelle se traînaient des « antihéros » interchangeables ?
A la décharge de ses juges les plus rigoureux, il faut relever le fait que toute la production de Simenon n'est pas d'égal intérêt, qui se subdivise en une première masse d'écrits alimentaires sans valeur littéraire (mais qui lui permit du moins d'apprendre son métier), à côté des romans semi-littéraires de la série Maigret et de ce qu'il appelait lui-même les « romans durs », parmi lesquels une bonne vingtaine au moins feraient aujourd'hui plus que jamais un Prix Goncourt mérité. Jamais gratifié de celui-ci, Simenon fut en revanche pressenti pour le Nobel de littérature au début des années 1960. Cette nuance éclaire la position d'outsider (assez ambigu par ailleurs dans ses prétentions) de l'écrivain par rapport au milieu littéraire parisien, et la reconnaissance « universelle » qu'il acquit indéniablement.
Donné par l'Unesco pour l'écrivain le plus lu au monde au vu du nombre de ses traductions, Georges Simenon ne manqua pas pour autant de susciter l'intérêt, voire la passion de lecteurs très exigeants du point de vue de la « pure » littérature, qu'il s'agisse d'André Gide, qui ne cessa de l'encourager et de le conseiller très finement, ou du très proustien Bernard de Fallois, qui fut à la fois son commentateur avisé, son éditeur et son ami. Dans la foulée, et même un peu tardive, la reconnaissance accordée aujourd'hui à son œuvre, à l'enseigne de La Pléiade, dans l'édition établie sous la direction de Jacques Dubois, assisté de Benoît Denis, réjouit à la fois par sa magistrale introduction, modèle d'équilibre critique et de clarté (rien à voir avec les gloses savantasses de certains pontes académiques), et par le choix opéré dans la masse de l'œuvre, qui propose une sélection de vingt et un romans (quelques-uns des meilleurs Maigret et les « romans durs » du premier rang).
medium_Simenon6.jpgL'artisan entrepreneur
Si Georges Simenon relève assurément du « phénomène » quant à son extraordinaire fécondité, sa façon très particulière de travailler, souvent comparée (et d'abord par lui-même) au labeur d'un artisan, autant que la « gestion » de sa carrière auprès des éditeurs, le classent également très à l'écart de l'homme de lettres moyen. Au début de leur introduction, les maîtres d'œuvre de la présente édition reviennent très précisément sur le rituel d'écriture du romancier, avant de décrire ses relations intransigeantes, voire tyranniques, avec ses éditeurs successifs, mais aussi sur la place qu'il occupe dans la littérature française de son époque, dans la filière d'un nouveau réalisme poético-existentiel qui l'apparente (plus ou moins) au premier Céline et préfigure certains romans de Sartre dans la mesure où « l'expérience existentielle de la médiocrité débouche sur un sentiment d'étrangeté qui confine à la folie et fait perdre aux héros les repères qui assuraient son rapport au monde et aux autres ».
Caractérisant très bien l'apport original de Maigret à la littérature policière de l'époque, (« un être compatissant qui, à travers un cas particulier, est confronté aux dysfonctionnements de la société ambiante »), Jacques Dubois et Benoît Denis montrent aussi son côté « petit entrepreneur typiquement paternaliste », qui ressemble si fort à son « père » littéraire.
Des « mots matière »
au « passage de la ligne
»
Cependant, le plus intéressant de cette présentation tient évidemment à la substance thématique de l'œuvre, bien plus riche qu'on ne le croit parfois, et d'abord à l'analyse du type très particulier d'écriture que pratique Simenon, rompant complètement avec le style « artiste » pour travailler une sorte de « langage-geste », comme l'entendait un Ramuz, restituant aux « mots-matière » une présence accrue. « La présence d'un morceau de papier, d'un lambeau de ciel, d'un objet quelconque, de ces objets qui, aux moments les plus pathétiques de notre vie, prennent une importance mystérieuse », précise Simenon lui-même dans L'âge du roman. Sans fioritures, le style de Simenon joue sur la modulation d'un ton et d'un rythme singuliers, avec des inventions maintes fois relevées, comme son usage très particulier de l'imparfait.
Quant aux thèmes de Simenon, les éditeurs en donnent un bel aperçu après avoir posé les notions fondamentales de l' « homme nu » et du « roman-crise » préludant aux développements multiples d'une dramaturgie tragique où l'on voit un homme moyen, apparemment établi, rompre brusquement les amarres et se jeter dans une aventure solitaire et déréglée.
Pour attester la largeur de la vision « anthropologique » d'un Simenon à jamais réfractaire aux théories, mais chez lequel il y a du sociologue et du médecin, du psychologue et du « raccommodeur de destinées », les deux volumes de La Pléiade rassemblent, à l'exception bien admissible du monumental Pedigree, son roman autobiographique, les titres les plus représentatifs du génie du romancier.
A lire absolument ...
De ses romans « à lire absolument », j'aurais cité pour commencer Lettre à mon juge, dont la vision tragique rappelle Dostoïevski, Le bourgmestre de Furnes et son tableau balzacien de la déroute d'un bâtisseur, L'homme qui regardait passer les trains et sa poignante fuite en avant, ou encore Les inconnus dans la maison et sa défense de la vraie justice. Tous sont présents dans le premier volume, entre Le coup de lune et La veuve Couderc, autres merveilles. Le second s'ouvre sur La neige était sale, magistral roman « noir » de l'Occupation, et s'achève sur Les anneaux de Bicêtre, medium_Simenon3.jpgLe petit saint, que Simenon préférait entre tous, et Le chat dont on se rappelle l'adaptation au cinéma, plus réussie que d'autres. Mais assez d'un Simenon accommodé à toutes les sauces: le revoici dans le texte en constellation nimbée de brouillard moite...


Georges Simenon. Romans I (1493 pp.) et II (1736 pp.).
Edition établie par Jacques
Dubois et Benoît Denis. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade.
Album Simenon. Iconographie choisie et commentée par Pierre Hebey. Gallimard 317 pp.

Le petit Sim sans tache

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Dans la kyrielle de publications du centenaire, un recueil d'articles du jeune journaliste de La Gazette de Liège, choisis et présentés par Charles Lemaire, faisait tache, illustrant notamment l'antisémitisme d'un garçon que l'auteur taxait d' « anarchiste conformiste ». Le recueil a dû être aussi mal vu, par les gardiens du temple, que Pierre Assouline révélant, dans sa fameuse biographie, la conduite ambiguë de Simenon dans la France occupée, ou le passé fasciste de son frère cadet.
A partir de la même source de La Gazette de Liège, où Simenon publia plus de 1000 articles en quatre ans, l'ouvrage richement illustré que voici donne une image beaucoup plus présentable du « petit Sim », avec une série de reportages illustrant la formidable curiosité et le talent du lascar, ainsi qu'une série des billets quotidiens que son réd' en chef avait intitulés « Hors du poulailler » pour bien marquer qu'il ne cautionnait pas tous les écarts de son coquelet.
En ce qui concerne la série intitulée Le péril juif, les auteurs du présent ouvrage rappellent que Simenon s'en expliqua en 1985 en invoquant une « commande » qui ne reflétait pas vraiment sa conviction personnelle. Ce qui est sûr, c'est que les positions de Simenon ont bien évolué à travers les années…
Intéressant, le présent album se ressent cependant d'un esprit hagiographique où La Gazette, Liège et la famille Simenon font figure de sainte trinité.
Lily Portugaels et Frédéric Van Vlodorp. Les scoops de Simenon. Editions de L'Hèbe, 159 pp.

28.02.2006

Simenon le médium



A propos du Bourgmestre de Furnes

Il y a quelque chose du médium chez Simenon. Sa façon d’entrer dans un personnage relève d’une espèce d’osmose physique et psychique qu’on pourrait dire neutre si elle ne relevait pas, aussi, d’un choix obscur et lucide à la fois. Dans le plus balzacien de ses livres, on sent cependant que Simenon est particulièrement attaché au bourgmestre et j’ai le sentiment qu’il dit pas mal de choses sur lui-même par le truchement de son personnage. C’est le type du self made man de la vieille école qui sait le prix de chaque chose et de tout effort. Il n’aime ni les bourgeois rassis ni les spéculateurs, étant lui-même devenu ce qu’il est par son seul travail après avoir gravi tous les échelons de la société. Pourtant la clef du personnage est ailleurs. Elle relève de la biologie. Le Baas est en effet confronté tous les jours à l’injustice fondamentale qu’incarne sa fille démente, enfermée comme une bête et qu’il sert avec une sorte de dévotion soumise. Or on ne le prend pas comme un symbole mais comme un fait courant de la vie. On ne peut ainsi qu’en dire, avec le populo: c’est la vie...

14.06.2005

Simenon n’est-il qu’un phénomène ?



Un romancier populaire, et l'un des plus populaires au monde, peut-il être un bon écrivain ? Est-il concevable qu'un auteur, à qui il arrivait d'écrire cinq à dix romans en une année, dont un seul eût suffi à établir une réputation, puisse ne pas être un faiseur, voire un pisse-copie ?

Ces questions n'ont cessé de nourrir, dans le monde littéraire, la suspicion envers l'oeuvre extraordinairement fertile de Georges Simenon, même si certains de ses pairs lui vouaient la plus naturelle admiration. André Gide le premier, qui lui manifesta autant de respect professionnel que d'affectueuse attention, l'avait écrit: "Il est le plus grand de tous... le plus vraiment romancier que nous ayons en littérature". Et Williamn Faulkner surenchérissait: "J'adore lire Simenon. Il me fait penser à Tchékhov".

Beaucoup cependant, en France surtout où l'on continue de séparer la "pure" littérature, destinée à quelques-uns, de celle qui touche le moins lettré des lecteurs, ont classé une fois pour toutes le romancier prolifique dans la catégorie "policière", autant dire de la sous-littérature. D'ailleurs, prétendent les plus doctes, Simenon n'a "pas de style".

Le plus cocasse, à ce propos, est cependant que la très stylée Colette fut la première, à la lecture des textes de Georges Simenon, à lui conseiller de "faire moins littéraire", devinant que cet écrivain était de la race rare de ceux qui en disent le plus avec le moins. Le professeur Jacques Dubois, qui a établi l'édition Pléiade des romans de Simenon, ne dit pas autre chose: que le "style" de Simenon n'a rien certes qui brille comme le style de Proust ou le style de Céline, mais que Simenon n'en est pas moins l'inventeur d'une écriture absolument originale qui passe essentiellement par la sensation et l'intuition, la perception profonde, et souvent subconsciente, des moindres mécanisme du comportement humain, restituées dans une langue limpide mais parfaitement rythmée, avec une poésie qui ne se réduit pas aux clichés de la fameuse "atmosphère Simenon", de trottoirs mouillés en brumes traînantes.

Simenon n'a jamais posé au grand écrivain: il se disait lui-même un artisan, et celui qui a vu, à ses archives de Liège, ses manuscrits et ses tapuscrits, ne peut qu'abonder dans le sens de ce que nous disait un jour la romancière Patricia Highsmith, confondue d'admiration devant l'immensité du travail du romancier.
Pour relativiser le mérite de celui-ci, d'aucuns évoquent souvent un "phénomène", qui ferait de lui une éponge absorbant tout et le recrachant sans y penser. D'une manière plus triviale encore, les clichés du romancier-record, qui plus est riche à millions et couvert de femmes, achèvent de brouiller l'image réelle d'un écrivain qui a beaucoup travaillé, et non du tout en tâcheron mais en observateur inlassable, et de plus en plus fin, du phénomène humain. Car l'évolution de Simenon, du journaliste-aventurier de seize ans qui reflétait l'idéologie très "époque", antisémite et populiste, de la réactionnaire Gazette de Liège, au romancier compassionnel des "romans de l'homme", nous révèle la prise de conscience progressive d'un témoin lucide de la condition humaine. L'auteur de l'admirable Lettre à mon juge s'efforce ainsi de "comprendre et ne pas juger", selon sa devise qui ne l'empêche pas, au demeurant, d'avoir une idée très affirmée de la vraie justice (rappelez-vous le plaidoyer prodigieux des Inconnus dans la maison, tonné au cinéma par Raimu) et de la vraie fraternité, dont son commissaire Maigret, inspiré par son propre père qui "aimait tout", est l'interprète le plus connu.

Cela étant, John Simenon nous le disait récemment, ce n'est plus tellement vers Maigret, figure un peu fatiguée de la TV, mais vers les "romans de l'homme", que se dirigent aujourd'hui les nouveaux lecteurs de Georges Simenon. C'est le meilleur sort qu'on pouvait espérer pour la postérité d'une oeuvre à redécouvrir, dont l'auteur lui-même, trop modeste, croyait qu'elle ne survivrait guère, et qui pourrait bien refléter, plus qu'aucune autre, l'humanité perdue de notre époque en quête de quelle fragile espérance...