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13/02/2017

Peace and Love

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Shakespeare en traversée
29. Henry VI / 3


L'histoire du pieux Henry VI, sous la plume de Shakespeare, est celle d'un saint homme auquel Peter Benson, dans la réalisation vériste de Jane Howell, prête sa longue figure à la Greco.


Ce roi piétiste, adonné à la lecture et à la contemplation, assiste assez passivement à la défaite de ses armées sur sol français, où son père Henry V avait soumis pas mal de terres, et voit ensuite plus tristement ses pairs et ducs s'entre-déchirer en s'envoyant des roses et moult flèches et boulets, les deux clans s'opposant ensuite pour le défendre ou lui ravir la couronne, avant de s'entretuer en famille.

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La première tétralogie historique du Bon Will - c'est ainsi que je le surnommerai désormais - est en effet une fresque guerrière à trois étages où s'empilent un conflit entre nations, une guerre civile et un massacre familial aboutissant au délire autodestructeur d'un tyran qui incarne le ressentiment absolu et la volonté de puissance à l'état pur, en la personne difforme de Richard III.
Celui-ci passe pour le plus grand scélérat du théâtre shakespearien, qui massacre le doux Henry VI après que celui-ci lui a tranquillement dit quel démon il était. Richard le boiteux, qui se déteste lui-même, incarne aussi bien le mal se voulant tel, lucide et impatient de dominer le monde, frémissant de sensibilité chienne et ricanant comme le traître Iago ou Satan leur maître à tous deux.

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Si Richard III incarne le Mal , l'adorable Henry, les yeux au ciel et les mains jointes comme sur les chromos sulpiciens, représente le Bon Berger et d'ailleurs c'est ainsi qu'il se pose, dans la troisième partie de la tétralogie, assis dans l'herbe et se représentant l'emploi du temps du berger "type " au milieu de ses brebis.

Or loin de s'en moquer, le Bon Will en donne l'image par excellence de la force douce résistant comme un roc à l'épouvantable flux et reflux des armées courant de part et d'autre de la scène, jusqu'au moment prodigieux où, de part et d'autre de cette figure évangélique, surgissent deux soldats arrachés à la bataille fratricide, l'un découvrant que l'ennemi qu'il vient de trucider est son propre père, alors que l'autre, qui s'apprêtait comme le premier à faire les poches de sa victime, constate avec horreur que celle-ci est son propre fils. Qu'on transpose la scène à Sarajevo, à Beyrouth ou dans les ruines d'Alep, et la même absurde abomination de la guerre civile relèvera du copié/collé poisseux de sang et de larmes.


À un moment donné, les mots Peace and Love sont explicitement prononcés par Henry le Bon, qui n'a rien pour autant d'un hippie entouré de filles-fleurs. Aspirant profondément à la paix, il ne cesse pour autant d'aimer la furieuse cheffe de guerre que devient Marguerite, non sans affirmer et réaffirmer fermement sa propre légitimité. Il fera preuve, aussi, de faiblesse, voire de lâcheté, mais de vilenie: jamais.
Cette première tétralogie de Shakespeare, qui a moins de 30 ans quand il la compose mais en sait déjà un bout sur les turpitudes humaines et ce qui peut leur résister, n'a pas encore la forme concentrée ni la profondeur, le mystère, la magie et la fusion polyphonique des chefs-d'œuvre à venir; cependant le noyau de tendresse du Bon Will est déjà présent dans ces drames tragiques émaillés de monologues de la plus shakespearienne poésie.

02/09/2016

Ceux qui mettent tout à plat

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Celui qui t’explique que la solution de la question est dans la question point barre / Celle qui affirme qu’au niveau du concret tout indique qu’une incinération fait gagner du temps et de l’argent terminé bâton / Ceux qui coupant les cheveux en quatre finissent par se les arracher / Celui qui harnache la réticence et lui plante aux flancs ses étriers argumentaux scientifiquement prouvés / Celle qui n’y va pas par quatre chemins creux telle Tell le héros qu’a fichu sa flèche en pleine pomme du bailli torve / Ceux qui répètent à la commission de surveillance que celui qui a vu voira / Celui qui couche son idée sur le papier qui le réveille la nuit pour lui faire des petits / Celle qui règle la question par la réponse à tout genre Bricoville / Ceux qui choisissent le cercueil à fond plat avec vue sur les allées bien habitées / Celle qui se fait toute petite dans le caveau de famille où ça sent le vieux comme à l’époque / Ceux qui enterrent la star avec ses perruques selon ses volontés de chauve tardive / Celui qui dit après moi le déluge en constatant que les tornades sur Phûket confirment ses prédictions d’opiomane lucide / Celle qui répète en langue inca classique : « Quand volcan fâché volcan cracher sur lama »/ Ceux qui ont travaillé la question tout l’été pendant que la cigale faisait du karaoké mais qui c’est-y qui va déchanter quand elle voudra se réfugier dans le bunker de la fourmilière eh eh / Celui qui prétend que la clim profite aux femmes alors que sa sœur prétend le contraire comme quoi ça discute dans la famille / Celle qui reproche à Jean-Pa d’émettre trop de gaz carbonique quand il la prend à froid / Ceux qui reprochent au railleur de dérailler alors que la fonte des glaciers concerne nos enfants et les enfants de nos enfants et les enfants des familles recomposées si ça se trouve qu’ils survivent avec tous ces avocats buveurs d’eau / Celui qui regrette de ne plus pouvoir laver des ces aquarelles à la Turner dont les glaciers se vendent encore au Japon / Celle qui estime que sans les Maldives l’océan fera « plus propre » / Ceux qui récusent le droit d’ingérence des ouragans dont les prénoms féminins ne trompent personne / Celui qui propose de mettre la canicule en équations et de convoquer ensuite un congrès d’algébristes fiables / Celle qui ramène la question en termes de genre et propose qu’on discute du féminin de LA crise qui ne procède objectivement (selon son analyse) que de LE dérèglement climatérique / Ceux qui remettent le grabataire à plat vu que ce qu’il dit ne tient pas debout / Celle qui ingambe s’agenouille en pensée devant le Seigneur  dont la posture en croix la fait souffrir de même / Ceux qui font un plat froid de l’Avenir tant il est vrai que la Nature se vengera comme l’a dit le poète : « Ô Nature berce-les chaudement »…      

 

27/07/2016

Folie ordinaire

 

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Ta bouche est pleine de sang
quand tu invoques ton dieu de haine:
tu brandis le Coran,
de l'Evangile te fais une arme;
tu invoques le peuple
et tes commissaires politiques
et autres sicaires wahabbites
l'écrasent au Tibet
et le décapitent au Yémen;
tu exiges en UNE de ton tabloïd
l'image du vieux prêtre égorgé;
tu as bondi sur le micro
pour que le sang versé
te fasse réélire...



Tu incarnes le pouvoir démocratique
de George W. Ben Laden,
chef de guerre chez Ali Burton,
aux bons soins de la Swiss Bank
du Panama sioniste
tendance sunnite.
Tu es n'importe qui.
Tu es PERSONNE
avec ton oeil unique.
Tu as la gueule des prédateurs associés.
Tu t'agenouilles en foule.
Tu réclames plus de têtes.
Les insectes nuisibles seront traités
à Guantanamo comme à Oslo,
Orlando et autres zones
gazées par Monsanto.
Mon tribunal de droit international privatisé
vous jugera partout selon ma loi
non négociable à Gaza
ni dans les boîtes de pédés
ou les savanes d'improductifs affamés africains
d’ailleurs tous contaminés par le péché.

 

Vous comptez pour rien,
peuples soumis,
et le divin or noir me bénit.
Je suis la meute et j'approuve.
Je suis la force et je frappe du ciel.
J'ai gravi les hauteurs béantes
du communisme néo-libéral,
tendance ouverte-au-dialogue.


Je suis la folie de tous
Et crève qui ne s'attroupe !

 

Image: Louis Soutter, Sans Dieu.

27/01/2016

Ceux qui ne s'ennuient jamais

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Celui que rien n’ennuie jamais même pas de vous regarder regarder la télé / Celle qui estime qu’à chacune échoit un rôle à sa digne mesure de la blatte à la diva colorature / Ceux que leur courtoisie retient d’exprimer l’horreur du vide du caquetage ambiant / Celui qui allège autrui du fardeau de ses soucis en parlant plutôt de la dernière planète découverte dans un recoin de la galaxie / Celle qui en Anglaise distinguée évite d’étaler ses peines de chœur mixte / Ceux qui mettent les pieds dans le plat pays de la France hollandaise / Celui qui se dit très concerné par le tableau minimaliste représentant un carré blanc sur fond blanc en train de méditer genre Mathieu Ricard sur fond jaune / Celle qui à la Bourse est dite la Muse du Panier / Ceux qui ne s’embêtent pas à attendre les réponses tant les questions suivantes les passionnent / Celui qui arrive toujours en retard par crainte d’ennuyer ses hôtes / Celle qui arrive toujours en avance sans craindre d’ennuyer ses hôtes / Ceux qui ne seront jamais romanciers faute de ne s’être point ennuyés en leur enfance sauf des fois dont ils tireraient juste un poème à la Mallarmé / Celui qui n’accorde jamasis sa confiance à qui l’exige / Celle qui par Facebook a accédé à la vie digitale / Ceux qui se morfondent dans le tunnel sans réseau ni cellule de soutien psy à quoi se raccrocher / Celui qui change d’opinion comme de chemise en laissant Denise défaire les boutons / Celle qui au Dalaï-lama passant par là lance « merci pour ce que vous faites ! » / Ceux qui sourient à la Joconde qui le leur rend bien avec sous-titre en japonais / Celui qui (par principe) refuse de donner àmanger au drapeau / Celle qui au fond de cette trattoria de Cetona prend dans ses mains celles de Guido Ceronetti qui s’est plaint tout à l’heure de vivre désormais « senza più carezze » / Ceux qui dans les Lettre à Lucilius tombent sur les mots Quocumque me verti, argumenta senectutis meae video, ou encore In conspectu me esse senectutis sans penser que ça les concerne autrement qu’au niveau des artères et des articulations / Celui que charment les définitions rédigées à la ronde des cartels explicatifs de la section Essences Rares du Jardin botanique / Celle que l’ennui mortel de son mariage n’a pas empêchée de tuer le temps / Ceux qui s’ennuient de toi sans oser le dire pour ne pas te déranger / Celui qui compare l’origine de l’univers à un gang bang / Celle qui a la notion cosmologique de Big Bang préfère celle de Big Crunch / Ceux que le concept de Multivers conforte dans leurs mules de métaphysiciens casaniers , etc.

 

(Cette liste découle en partie de la lecture de l’épatant dernier ouvrage de Hans Magnus Enzensberger, intitulé Les Opinions de M. Zède et publié par les éditions Alma dans une traduction de Paul-Jean Franceschini)   

20/09/2015

Chemin faisant (71)

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Voyageurs du temps. - À la fin d'un des plus beaux romans épiques qui soient, intitulé Migrations et constituant le chef-d'oeuvre de l'écrivain serbe Milos Tsernianski, celui-ci conclut sur ces mots: "La mort n'existe pas. Les migrations existent". 

Or je repensais à cette sentence en déambulant, cet après-midi à Colombres, dans le palais bleu abritant l'impressionnant musée de l'émigration des Asturiens, dit Archivo de Indianos, qui documente la saga des migrations économiques (dans le milieu du XIXe) ou plutôt politiques (dans les années 30 du XXe siècle, dès le début de la guerre civile) qui ont poussé les natifs des Asturies à chercher fortune à Cuba, en Argentine, au Mexique ou à Porto Rico, notamment.

275566916.jpgLa formidable bâtisse qui abrite ces archives est un bel exemple de l'architecture indiana, construite par Inigo Noriega Laso en 1906. Le personnage lui-même, parti à 14 ans pour l'Amérique et qui joua un rôle important dans la révolution mexicaine tout en amassant une fortune colossale, est un bel exemple de ces aventuriers-bâtisseurs, ligués, en chaque terre d'exil, en communautés solidaires, et revenus au pays fortune faite.1499501872.jpg

La Casona de Andrin, où nous créchons ces jours, fut elle-même construite à la fin du XIXe siècle par un militaire revenu d'Amérique du Sud, comme en témoignaient encore force malles et autres objets de voyage retrouvés dans ses greniers. 

Nous saluons sa mémoire d'un pacifiste garde-à-vous...
  
Admirable Altamira. - On a beau se trouver dans une grotte reproduite à l'identique dans les soubassements bétonnés d'un vaste musée ultra-moderne: la vision des peintures rupestres et autres graffiti retrouvés, à la fin du XIXe siècle, dans la grotte d'Altamira, ne laisse d'émouvoir par la grâce de ses représentations animales (plus quelques formes anthropomorphiques) datant de 30.000 à 10.000 ans. La datation de ces merveilles a suscité maintes polémiques, autant que l'interprétation de leur fonction et de leur signification, mais on en sait un peu plus au fil des recherches, et par exemple que les animaux peints ne sont pas forcément des animaux chassés...

images.jpegPour ce qui me concerne, je n'ai envie que de me taire là-devant, tant je suis touché par ce qu'on peut dire la ressemblance humaine émanant de ces peintures, qui fait à mes yeux de l'Artiste inconnu, voyageant à travers les millénaires d'avant la Préhistoire, le frère occulte des peintres et poètes de tous les temps... 

Altamira_Bison.jpgLa Création d'avant la Genèse. - Non sans malice j'ai demandé au jeune guide, francophone et visiblement averti de tous les aspects, artistiques mais aussi techniques de ce patrimoine et de sa préservation, ce qu'en disent les éventuels visiteurs créationnistes du lieu. Alors lui de sourire d'un air entendu, et de se dire indéniablement catholique mais assez humble pour rendre à la Connaissance de science sûre ce qu'on lui doit en l'occurrence, qui n'exclut ni respect devant les rites anciens ni reconnaissance fervente à cet art vraiment premier...     

20/08/2015

Ceux qui résistent à la bôfitude

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Pour Antoine Jaquier.

Celui qui a passé des plombes à composer un roman aussi délicat par son sujet qu’exigeant dans son traitement, consacré aux menées d’un tueur d’enfants, avant de se faire flinguer en quelques lignes à deux balles par une tueuse de salon / Celle qui lit comme on se torche – en se pinçant le nez / Ceux qui n’admettent pas la critique non fondée qui se répand actuellemnt comme un jappement zappé / Celui qui se rappelle les chroniques attentives d’un Jean Vuilleumier ou d’un Georges Haldas au temps où la critique littéraire avait encore droit de cité dans La Tribune de Genève / Celle qui estime que la critique est un art méritant d’être respecté / Ceux qui à l’instar de Karl Kraus réclament la restauration de la critique des critiques / Celui qui acommis quelques papiers méchants dans sa vie et sait donc de quoi il parle quand il affirme que c’est à la portée de n’importe qui même d'une mijaurée écervelée / Ceux qui ne lisent pas les livres dont ils parlent en sorte de ne pas être influencés / Celui qui estime comme feu son ami le regretté Pierre Gripari qu’une critique même très négative basée sur le respect et la bonne foi est souvent plus bénéfique qu’une flagornerie à bon marché / Celle qui a un logiciel de démolition formaté aux normes des beaux quartiers de Geneva International / Ceux qui constatent que l'actuelle  dégringolade de la critique littéraire en Suisse romande est proportionnée à la monté de l’insignifiance / Celui  qui craignait de buter sur des vues convenues dans Avec les chiens d’Antoine Jaquier et qui en a tiré quinze pages de notes signalant la densité du roman et ses multiples aspects imposant réflexion /Celle qui sait par métier que celui qu’on taxe de monstre mérite d’étre regardé de plus près / Ceux qui trouvent a priori sordide un livre dans lequel le caractère parfois abject de la réalité en tant que telle n’est pas filtré avant d’être donné à consommer aux lectrices et lecteurs de La Tribune de Genève souvent mal préparé(es) / Celui qui constate avec reconnaissance que certains auteurs des nouvelles générations affrontent les nouvelles réalités avec honnêteté et conséquence / Celle qui fera encore des dégâts si elle continue de poser à celle qui sait sans prendre la peine de rien apprendre/ Ceux qui estiment que certains critiques assassins aux mains blanches sont moins respectables que certains auteurs de crimes de sang, etc.

(Cette liste a été composée après lecture du premier papier, aussi superficiel que débile et méprisant, consacré dans La Tribune de Genève au deuxième roman d’Antoine Jaquier, Avec les chiens, accueilli d’un bôf signalant exactement le niveau intellectuel de son auteure.)

Peinture: Pierre Lamalattie

14/07/2015

Ceux qui sont empêchés

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Celui qui ne prendra pas ce train d’enfer / Celle que son goître n’a pas détournée de la poésie / Ceux qui criaillent au lieu d’écrivailler / Celui qui a fondé l’AEM, association des écrivains manchots – ou mandchous selon la latitude / Celle qui a obéi à son père l’imam mutique prosélyte aggravé et ne se souvient pas d’ailleurs d’avoir écrit ses mémoires / Ceux qui sont interdits de télésiège pour des motifs qui se discutent / Celui qui qui s’est présenté à l’examen par contumace / Celle qu’on aurait pu dire la Sappho des cantons de l’Est si elle avait eu le goût de la rime et des jolies majorettes / Ceux qui se sont opposés à la manif interdite / Celui dont la camisole de force a coupé les ailes / Celle qui serait devenu star de la nouvelle coiffure sans cette damnée vocation d’ursuline / Ceux que rien n’empêche de bouillir s’ils sont cuits à point / Celui qui aurait fait un nouveau philosophe présentable s’il avait eu les moyens de se payer leurs chemises à col bateau / Celle qui a posé pour la statue de la justice avant de se faire mettre au trou pour des bricoles/ Ceux qui ne sont pas morts en montagne vu qu’ils ne juraient que par les clairières philosophiques chères aux hégéliens de gauche / Celui qui n’avait aucun don pour aucun art mais dont la pharmacie fut la vie ainsi que sa veuve Marcelle peut en témoigner / Celle qui a la fin retournera à la soupière / Ceux qui auraient pu s’ils avaient su ce qu’ils auraient voulu pouvoir / Celui qui n’a pu se retirer à temps ni d’ailleurs après à ce qu’on sache / Celle qui n’a point composé de motets ni jamais battu le briquet / Ceux qui frisent le digicode / Celui que les bouchons de l’A7 n’empêcheront pas de se faire mousser / Celle que rien ne retiendra de jouer la Lady Macbeth du camping lesFlots bleus / Ceux qui se sont inventé des prétextes de ne pas s’affirmer au Top au dam de leurs mères  jamais satisfaites comme on sait dans les familles juives ou américaines ou même alémaniques ou italiennes / Celui qui subit l’effet de serre dans les bras de la cougar Arielle Tombale / Celle qui fait le poirier dans le verger du péché/ Ceux qui ne pourront lire cette liste vu qu’ils ont opté pour Daech, etc.  

Peinture: Pierre Lamalattie

28/02/2015

Au secours série suisse !

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D'une adaptation crédible du Chien jaune de Simenon, au premier épisode consternant d'une nouvelle série de la télé romande, intitulée Station Horizon et cumulant tous les poncifs ringards... 

 En faisant tout à l’heure mes 30 kilomètres de home-cycle sur place alors que le soleil descendait sur le lac, j’ai regardé Le chien jaune de Simenon, adapté au ciné par Claude Barma, avec Jean Richard dans le rôle de Maigret. Vraiment pas mal, dans un noir-blanc tantôt velouté et tantôt plus dur rendant bien le climat portuaire (à Boulogne-sur-mer) de cet épisode plombé par le portrait de groupe de deux abjects personnages, ratés et salauds. Quant à moi, je préfère Gabin en Maigret, mais l'humanité profonde de Simenon, et son art du détail   révélateur et des arrière-plans, sont ressaisis par le cinéma, les images et les silences de ce film sans prétention.

 

Ensuite, en prime time, j'aurai bonnement subi les vingt premières minutes d’une nouvelle série de la télé romande, intitulée Station Horizon et se la jouant western bike-movie sur fond de montagnes valaisannes. Or, autant le découpage du Maigret, ses personnages et son dialogue sont reconstruits dans l’esprit du romancier, avec intelligence narrative et sensibilité, autant le feuilleton romand défaille illico par manque de psychologie, accumulant les clichés et les références-poncifs sans  aucun ancrage crédible. 

 

À croire que, dans ce pays où il y a tant de matériau  social, ou bonnement humain, à travailler, l’on soit infoutu d’imaginer autre chose que du copié-collé pseudo-amerloque platement nostalgique (la séquence supérieurement idiote où l’ex-taulard biker barbu explique à  une petite-fille que de son temps on voyait des films en plein air sans forcément regarder l’écran tu-comprends-petite-ouais-je-comprends), et que je te colle une affiche de La fureur de vivre en arrière-plan et que je te sorte la musique à bouche pour musique à boucher le trou de tout ce vide…  

 

Le cher Nicolas Bideau, toujours à la pointe du marketing culturel, disait il y a peu son désir de séries suisses cartonnant dans la foulée de Borgen, et c’est vrai - Jean-Stéphane Bron l’a prouvé avec Le génie helvétique, avant le formidable docu-fiction qu’il a réalisé avec Cleveland contre Wall street – que la Suisse pourrait être le décor de séries aussi crédibles que The Wire, genre docu, ou que Breaking bad, dans l’exploration des zones grises ou crades de notre admirable pays, si tant est que des scénaristes et des dialoguistes (et des producteurs et peut-être même une industrie chocolatière du cinéma suisse ) existassent, ce qui manque un peu même à Zurich où, à ma connaissnace, le mémorable Grounding de Michael Steiner n’a pas eu de suite…

20/10/2014

Mémoire vive (37)

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À La Désirade, ce lundi 1er juillet 2013.- La lucidité de l'éveil m'éclaire. C'est là que je repère le faux; de là que je devrais toujours repartir, sans sacrifier pour autant la rondeur et les nuances de la vie.

 

Dans la journée je reçois, de la part de Sergio Belluz, un message enthousiaste à propos desPassions partagées, qui me touche beaucoup. Je crois bien que c'est la plus belle lettre que j'aie jamais reçue sur un de mes livres, mais on oublie parfois...

 

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Marcel Jouhandeau : " Il y a encore quand même beaucoup de bonté et de bonheur dans les coins".   

 

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En lisant Jouhandeau (le Nunc dimitis des Journaliers), je suis toujours intéressé par ses notations quotidiennes, parfois touché (ce qu'il raconte de sa vie avec le petit Marc), mais souvent aussi exaspéré par sa façon de se glorifier et de poser devant sa glace.

 

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À La Désirade, ce jeudi 11juillet. - J'ai mis le point final, ce Midi, à la composition de L’échappée libre, dont le tapuscrit compte 420 pages. Voilà: j'y suis arrivé et je pourrais calancher, aujourd'hui, sans regret, même s'il m'est donné de vivre encore cinq ou dix ou vingt ou trente-trois ans de rab. J'ai fait, je crois, de mon mieux. La chose est sûrement très imparfaite, mais elle est un bon reflet de ma vie et de nos jours.  C'est une espèce de livre-mulet, cinquième élément de mes Lectures du monde constituant, de 1973 à 2013, une espèce de vaste chronique de notre époque - de mon point de vue évidemment. Enfin avec ce livre un cycle de 2000 pages s’achève car je n’ai plus envie de publier d’autres carnets avant longtemps, impatient de revenir à la fiction.

 

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Soutter03.jpgLes Regards sur Nietzsche d'Henri Guillemin sont intéressants , où j'ai trouvé pas mal de remarques utiles et équilibrées. On ne la lui fait pas et c'est très bien: très bien de résister à l'énergumène, mieux que ne le fait un Sollers, dont la vénération confine parfois à la jobardise. 

 

Notre gauchiste catho a raison d'affirmer que Nietzsche, plus que le philosophe de la mort de Dieu, est celui de la mort d'une certaine idée de Dieu, restant profondément préoccupé par notre relation au divin et se posant, d'une certaine manière, en rival du Christ et en Deus in Machina. Guillemin rappelle l'importance de la vie et de la personnalité de FN, plombée par la maladie et déformée par une sorte de mégalomanie compulsive qu'expliquent autant ses dons que ses manques. René Girard a bien montré, pour sa part, les mécanismes liés à la jalousie destructrice de FN à l'égard de Wagner, après sa déception, et sa façon combien significative de piétiner ce qu'il a adoré en se bricolant des justifications a posteriori, notamment à propos des aspects chrétiens de Parsifal et Tannhäuser.  

 

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Guillemin s'intéresse trivialement à la santé physique et mentale du cher N, comme il l'appelle, et c'est vrai qu'il y a de quoi faire chez quelqu'un qui chantait un dieu solaire et danseur alors qu'il se traînait sur ses pattes comme une bête blessée à migraines atroces et nausées, comparait ses ouvrages à de la dynamite, qui n'intéressaient à peu près personne de son vivant, se disait le plus humble des modestes et le plus grand philosophe du monde, géant à côté de ce nabot fluet d'Emmanuel Kant. 

 

Il y a bien entendu à prendre et à laisser chez notre cher bonnet rouge à pompon catho, comme il y a prendre et à jeter dans ses livres plus franchement "limites", tel son plaidoyer pour Robespierre. À ce propos, je me rappelle lui avoir cité une de ses phrases qui revenait, ni plus ni moins, qu'à une défense de la Terreur. M'écoutant lui lire sa phrase, il m'avait alors dit:"Et c'est moi qui ai écrit cela ?". Et moi: "Oui, Maître". Et lui: "Je baisse le nez"...

 

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Guillemin02.jpgCe que j'aime bien chez Henri Guillemin - et c'est aussi pour me rappeler ses conférences captivantes -, c'est qu'il ose mettre les pieds dans le plat d'une certaine intelligentsia allemande ou française qui, dès que sort le nom de Nietzsche, se signe ou se met au garde-à-vous. Guillemin, lui, reste perplexe et naturel, avec le même aplomb qu'un René Girard examinant le cas de l'énergumène. Le long chapitre sur les relations humaines de FN (surtout Wagner, Lou Salomé et ses mère et soeur) n'amène rien de très nouveau mais éclaire le topo, pour parler peuple, comme le premier chapitre sur les "trous noirs" de la bio de FN, côté mal d'enfance, mal portance et mal baisance.  Quant au dernier chapitre sur les prodromes d'une idéologie récupérée par les nazis à titre posthume, il me semble bien affronter les difficultés présentées par une pensée souvent ambiguë et contradictoire, au-delà de ses provocations. 

En ce qui me concerne, Zarathoustra m'est toujours tombé des mains. D'aucuns y voient le sommet d'une poétique, et moi le summum de la boursouflure, frisant le comique. Or c'est Philipe Sollers, aujourd'hui, qu'on pourrait trouver comique avec sa façon de se la jouer Baptiste de l'anti-Messie relooké...

 

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Une liste à faire: Ceux qui gobent tout.  

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L'égocentrisme crâne, voire faraud, des jeunes gens gesticulant dans le vide, ces jours, me fatigue un peu.

 

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Suisse.jpgÀ La Désirade, ce lundi 22 juillet. - En passant en revue, hier soirles journaux de la semaine dernière, je suis tombé sur une page consacrée à l'imbécillité proférée, en Chine, par Ueli Maurer,  l'actuel président de la Confédération, selon lequel il s'agit maintenant de « tourner la page de Tian'anmen ». On ne saurait mieux illustrer la servilité de nos autorités, ou plus précisément celle de ce philistin caractérisé - un vrai pleutre doublé d’un pignouf. Les victimes innocentes du massacre du 4 juin 1989 ne comptent pas, pour ce boutiquier servile, plus que pour l’épicier Blocher se flattant d’avoir commercé avec la Chine avant tout le monde. Honte à ces larbins !   

 

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C'est une fête de tous les instants que la lecture du recueil de douze nouvelles d’Edmond Vullioud dont le titre, Les Amours étranges, annonce la complète singularité. Fête des mots que ce livre dont sept nouvelles au moins sont de pures merveilles: fête de sensations et de saveurs, d'atmosphères très variées et d'intrigues à tout coup surprenantes; fête d'humour et de malice pince-sans-rire aussi, qui n'exclut ni le tragique ni le sordide; fête enfin d'une humaine comédie restituée dans une langue somptueuse, à la fois puissante et fruitée, claire et rythmée.

Edmond Vullioud est à la fois conteur et poète, chroniqueur très minutieux (manquement documenté au mot près, à la Flaubert)  et pratiquant une langue immédiatement en bouche, comme il sied à un comédien. Enfin son recueil est aussi lesté de vraie spiritualité (sa charge de la niaiserie « évangéliste », dans Pentecôte, reste gentiment narquoise) dans le sens de l'empathie souriante et de la bonté christique sans ostentation. D'où résulte une fête de ce qu'on appelle, justement, l'intelligence du coeur.

      

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Flannery02.jpgJe reviens au Nègre factice, génial récit de Flannery O’Connor.

Quand il se réveille ce matin bien avantl'aube, dans la lumière lunaire qui lui montre son propre reflet, dans le miroir, comme celui d'un jeune homme, alors qu'il se figure incarner la sagesse d'un Virgile prêt à conduire Dante aux enfers, Mister Head pense aussitôt à la mission morale qu'il s'est assignée ce jour, consistant à donner une bonne leçon à son petit-fils Nelson, dix ans et fort insolent, en lui montrant quel enfer est la ville et en lui faisant voir, par la même occasion, ses premiers nègres.  De leur trou de province qui en a été épuré, ils gagneront donc la ville par le train qui, tout à l'heure, ne s'arrêtera que pour eux. Quant à Nelson, il est à vrai dire impatient de retrouver Atlanta où il se flatte d'être né, alors qu'il n'a connu la ville qu'en très bas âge, avant la mort de sa mère. Ce qui est sûr,c'est que son grand-père l'énerve, qui prétend le chaperonner et lui rappelle à tout moment qu'il ne sait rien. Et pourtant : "Grand-père et petit-fils se ressemblaient assez pour être frères, et même frère d'âge assez voisin: à la lumière du jour, Mr Head avait un air de jeunesse, tandis que le visage de l'enfant semblait vieux, comme s'il avait déjà tout appris et ne fût pas fâché de tout oublier". Cette balance incertaine des âges va d'ailleurs se trouver modulée d'une façon saisissante au cours de cette nouvelle de vingt pages marquée par une double révélation, pour l'enfant autant que pour le vieil homme.

 

Les thèmes de l'égarement et de la perdition, de l'édification morale volontariste conventionnelle et de sonretournement, sont au coeur du Nègre factice, qui aborde aussi frontalement la question de l'exclusion raciale.

       

Dès le voyage en train du sexagénaire et de son protégé, celle-ci s'exprime dans un bref dialogue suivant le passage,dans le couloir, d'un Noir imposant, suivi de deux femmes également bien mises.

       

« Qu'est-ce que c'était ? », demande alors son grand-père à Nelson. Et celui-ci:  « Un homme », avec le regard indigné de qui en a assez d'être pris pour un imbécile. Et le vieux: "Quelle espèce d'homme ?". Et le gosse: « Un gros homme ». Alors le vieux: « Tu ne sais pas de quelle espèce ? » Et Nelson: « Un vieil homme ». Ce qui fait le grand-père lancer à leur voisin « C'est son premier nègre »…

       

La relation des deux personnages va cependant se transformer jusqu'à s'inversercomplètement, durant la journée qu'ils passent à Atlanta, après que le vieil homme aura perdu ses repères, se sera égaré avec l'enfant dans un quartiernègre. En chemin, alors que le gosse reste fasciné par le spectacle de la grande ville, il tente bien de lui en suggérer la monstruosité infernale en lui faisant humer la puanteur montée d'une bouche d'égout, mais le garçon finit par lui répondre. « Oui, mais on n'est pas forcé de s'approcher des trous » et de conclure: « C'est d'ici que je viens ». 

Une scène, ensuite, scandalise le vieux, quand le gosse demande leur chemin à une grosse négresse en robe rose, dont le corps l'attire soudain maternellement et qui lui indique le chemin avant de lui donner du « p'tit lapin ».

Ensuite,il suffira que le gosse fourbu s'endorme sur le trottoir, que le vieux s'éloignepour le mettre à l'épreuve à son éveil, que l'enfant affolé parte comme un fou et renverse une vieille femme sur la rue, que tout un attroupement crie au « délinquant juvénile » et que le grand-père, lâchement, se débine en affirmant qu'il ne connaît pas ce garçon, pour faire de cette errance un récit évangélique du reniement, perçu par Nelson dans toute sa gravité jusqu'à lui offrir sa première occasion d'accorder son pardon à quelqu'un. Quant à Mr Head, il découvre, avec la réprobation absolue chargeant le regard de son petit-fils, ce que c'est que « l'homme sans rédemption », jusqu'au moment où, devant un nègre en plâtre penché au-dessus d'une clôture, dans le quartier blancqu'ils traversent, les fait se retrouver après l'exclamation du vieux. « Ils n'en ont pas assez de vrais ici. Il leur en faut un factice ».

 

La scène a quelque chose de Bernanos ou de Dostoïevski: « Mr Head avait l'air d'un très vieil enfant et Nelson d'un vieillard miniature ». Alors le retour à la maison des deux voyageurs leur sera possible. Leur arrivée sous lamême lune que le matin est d'une égale magie: « Mr Head s'arrêta, garda le silence et sentit à nouveau l'effet de la Miséricorde, mais il comprit cette fois qu'aucun mot au monde n'était capable de le traduire. Il comprit qu'elle surgissait de l'angoisse qui n'est refusée à aucun homme et qui est donnée, sous d'étranges formes, aux enfants ».  

 

Explicitement chrétienne par son inspiration et son langage, surtout dans sa conclusion, cette extraordinaire nouvelle, l'une des plus belles du recueil intitulé Les braves gens ne courent pas les rues,déborde infiniment ce qu'on pourrait dire une littérature édifiante. La filiation catholique est évidemment essentielle chez Flannery O'Connor, et les allusions à la grâce et à la miséricorde relient la nouvelle à cette filiation théologique, mais l'histoire de Mr Head et de Nelson, comme toutes les histoires de cette poétesse du mal et de la douleur, ressortit à la grande Littérature de toujours et de partout dont aucune secte philosophique ou religieuse n'aura jamais l'apanage.

 

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Cocteau06.jpgLa surabondante jactance critique encombre les rivages de l'océanique Recherche du temps perdu de MarcelProust, mais il vaut la peine, et c'est un vif plaisir, de lire le récent Proust contre Cocteau de Claude Arnaud,très éclairante approche d'une rivalité littéraire d'abord ancrée dans la vieaffective et mondaine des deux écrivains, illustrant mieux qu'aucune autre la question du mimétisme tantôt destructeur et tantôt bénéfique qu'un René Girard a démêlée dans son magistral Mensonge romantique et vérité romanesque, notamment. 

 

Peu d'écrivains directement contemporains, juste décalés par vingt ans d'âge, se sont autant fascinés l'un l'autre, aimés et jalousés que Marcel Proust et Jean Cocteau. "Très peu établirent une relation aussi riche en enjeux affectifs, intellectuels et sensibles", précise Claude Arnaud. "Tel un frère élevé une génération plus tôt, Proust montra d'emblée une grande admiration pour ce cadet si précoce. Il aima d'un amour impossible Cocteau, lequel manifestait, à vingt ans déjà, le brio, l'aisance et la facilité qui lui manquaient encore, adulte".

 

À un siècle de distance, et même si Jean Cocteau a rejoint Proust dans La Pléiade, l'on pourrait croire que le rapprochement de l'immense romancier et de l'Arlequin poète relève de la curiosité littéraire ou de la mondanité. Or il n'en est rien. Ainsi, lorsque Claude Arnaud souhaite à son lecteur la « bienvenue dans les abysses », n'exagère-t-il aucunement.

 

Proust.jpgAux abysses humains de Proust, pour commencer, c'est en effet un monstre à la fois effrayant et touchant qu'on va retrouver: un "insecte atroce", comme le disait de lui son jeune ami Lucien Daudet, pour mettre en garde Cocteau.

Balayant tranquillement diverses interprétations anciennes ou récentes, Claude Arnaud présente le petit Marcel en « éternel nourrisson » qui, au sens plein du terme, n'aima que sa mère et ne fut aimé que d'elle. Malgré le sain souci de son père hygiéniste, Marcel revient indéfiniment dans le giron maternel, « fils abusif qui empêcha sa mère de cesser de le couver ». Adolescent, Proust s'arrachera certes à sa famille, mais pour mieux retrouver ce modèle affectif indépassable dont il accablera ses amis avec tous les chantages de sa "sensibilité asphyxiante" et de sa « gentillesse collante" de tyran se jugeant lui-même impossible...

 

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À La Désirade, ce mercredi 31 juillet. - Notre ami René a passé cet après-midi avec son petit Luca de trois ans. C'est ce que je dirai mon plus vieil ami, vraiment le bon compère et le camarade. D'ailleurs nous nous appelons volontiers compère ou camarade. Au téléphone c'est notre formule: salut camarade. Avec Henri Ronse, nous l'appelions Barbapoux. Pas joli joli avec son pif patate et sa barbe à poux, mais un tombeur comme pas deux. Ma bonne amie dirait: un bicandier. Et nous nous aimons bien, je crois: comme de vieux sapajous.  

 

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Céline05.jpgCéline est à mes yeux le plus grand poète français  en prose du XXe siècle, avec les traits catastrophiques de celui-ci et des qualités de style comme personne.

 

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À La Désirade, ce vendredi 2 août. - Ma relation avec le jeune Maveric Galmiche, sur Facebook,  est étonnante, et plus encore: stimulante. Ce garçon a un ressort incroyable, une culture et une maturité assez saisissantes chez un gusse de quinze ans, mais ses limites, voire les failles (n'était-ce que de son orthographe) de ses phrases ont tôt fait de me ramener à la réalité de son âge, et c’est en somme rassurant. 

 

07/10/2014

Mémoire vive (27)

 

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L’insolent Alban Claret à son prof de philo : « Et vous faites l’amour comme vous enseignez, à coups de citations ? »

 

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On n'y pense pas tout le temps mais elle est tout le temps là. La mort est tout le temps là quand on vit vraiment. Plus intensément on vit et plus vive est la présence de la mort. Penser tout le temps à la mort empêche de vivre, mais vivre sans y penser reviendrait à fermer les yeux et ne pas voir les couleurs de la vie que le noir de la mort fait mieux apparaître.

 

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À La Désirade, ce 1erjanvier 2008.- On entre dans la nouvelle année comme en douce. Entre les heures, ou plutôt avant les heures on s'est éveillé dans la première lumière et c'est un nouveau jour qui s'offre - on le pense à l'instant: un jour de plus, mais dont le nom signifie un commencement, ou plutôt un recommencement qu'on accueille avec la même reconnaissance que tous les jours, comme un don.

Je me penche alors vers ma bonne amie et de cela aussi je suis reconnaissant: qu'elle me sourie à l'instant.

Nous sommes donc deux à accueillir ce nouveau jour et nous en réjouissons de concert sans le dire. Nous nous souhaitons cependant la bonne année. Nous sommes pleins de bonne volonté relancée et d'élans divers, résolutions variées de circonstance mais non moins sincères, pensées aux enfants et à tous ceux que nous aimons et on en oublie, bienveillance à tout le monde enfin on tâchera, on fera pour le mieux - enfin on espère.

 

Aux fenêtres, dilué le rose de l'aube, le ciel est bleu liquide et les montagnes au-dessus du lac flottent comme hors du temps dans le silence enneigé où voici, ma douceur, ma vie, notre vie à la rive de ce nouveau jour.

 

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Ce serait comme une chambre noire dans laquelle il suffirait de fermer les yeux pour revoir tout ce que tu as humé dans la maison pleine d’odeurs chaudes de l’enfance, au milieu du jardin de l’enfance saturé de couleurs entêtantes, dans le pays sacré de l’enfance où ça sentait bon les ruisseaux et les étangs et les torrents et les lacs et l'océan des nuits parfumées de l’enfance…

 

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Ludwig Hohl : « Celui qui n'a pas vu qu'il est immortel n'a pas droit à la parole. » 

 

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Je revois,tant d’années après, ma mère traverser cette rue de notre ville à pas décidés, sans me voir, et je lui  reconnais alors cette émouvante beauté qu'on pourrait dire celle des humbles. Je la voyais pour la première fois en ville, j’entends : seule en ville et sans se douter que je la voyais; et tout de suite j’avais pensé : notre petite mère.

 

C’était ma mère au bois en chaperon vert groseille, ma petite mère dans la forêt de la ville mais bien mise, pas du tout à baguenauder ou à bayer aux corneilles: ma mère à son affaire comme toujours elle l’avait été, mais là, tout à coup, son apparition m’avait fait penser à ce qu’elle avait été en son enfance à elle, en son adolescence à elle et en sa jeunesse à elle, en sa vie sans nous et sans moi - en sa vie à elle ; ma mère était seule dans la ville, je la voyais préoccupée, je la voyais sans qu’elle me voie, je maintenais cette distance entre nous au lieu d’aller à sa rencontre, je m’étais même un peu dissimulé à ses yeux car je savais où elle allait; et voici que, des années après qu'elle nous a quittés, je la revois traverser ainsi cette rue de notre ville pour se rendre à l'hôpital où je savais que je la retrouverais le soir même, au chevet de notre père...

 

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Elle vient toute seule on ne sait comment : tout à coup une idée apparaît et en appelle d'autres. C'est comme une forme qui émerge, si tant est qu'un objet puisse émerger en restant immergé dans ce qu'on ressent comme de l'eau, en pensant évidemment (évidence d'époque) à l'eau prénatale; puis l'objet est reconnu par le sujet lui-même et suivent alors des liaisons et des osmoses, des associations d'images et d'idées - on ne sait pas toujours comment. Mais  cela prend forme et requiert, aussitôt, uneformulation.

 

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On pourrait ne lire que Proust. J'entends évidemment: Proust et Dostoïevski. Et quand j'écris "on", je ne parle que pour moi, ici et maintenant. Donc je n'en fais pas une règle générale du tout, pas plus que je ne restreins le club à quelques-uns. L'option est tout à fait libre et ouverte, pour user du jargon des temps qui courent, qui peut d'ailleurs changer demain où je dirai peut-être qu'on peut ne lire que Shakespeare, mais ces jours je m'en tiens à Proust et Dostoïevski qui me sont, entre tous, nécessaires et suffisants - à part tout le reste que je lis évidemment.

 

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À La Désirade, en janvier. - Tout est à reprendre plus précisément, me dis-je ce matin à l'éveil. Tout est à dire plus exactement, comme c'est. Dire ce qui est comme on le perçoit et le ressent, tel quel. Sans hausser le ton. Sans chercher à plaire. En usant de mots d'usage courant, le plus possible, sans références, disons le moins possible. Avec des phrases claires et simples qui disent quelque chose à tout le monde.      

Enfin quand j'écris tout le monde: jem'entends. Parce qu'il y a tout le monde et tout le monde. Je dirais plutôt alors: quelqu'un que la parlote laisse sur sa faim et qui aurait besoin de parler vraiment avec quelqu'un d'autre, exactement comme je lis et j'écris pour m'entretenir avec quelqu'un d'autre, même sans savoir qui c'est. Mais il est sûr qu'on a besoin - que tout le monde a juste besoin d'attention et que ça demande, justement, de l'attention de la part de qui en a besoin.

 

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Ludwig Hohl: « Le vrai travail serait comme la mélodie d'un orgue, si cette mélodie pouvait susciter d'autres orgues, et des orgues toujours plus grandes. Mais comment se peut-il que tout cela, subitement, finisse par la mort ? Cela ne finit pas du tout. Car travailler, c'est, toujours davantage, ne pas murir; c'est se rattacher au tout. Travailler n'est rien d'autre que traduire ce qui meurt ence qui continue ».

 

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Le ciel s’annonce en beauté par ces notes clairesqui égrènent partout la même allégresse comme neuve depuis mille fois mille anssur le même arbre d’où jaillit cet invisible chant de rien du tout du merle quinous remplit partout et toujours du même premier émerveillement.

 

 

À Paris, ce 16 mars 2008. - La chose s'est faite ce midi sans aucune préméditation: j'ai retrouvé Dimitri après quinze ans de séparation. Je suis allé vers lui comme un somnambule, il m'a accueilli avec un sourire irradiant, nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre et j'ai éprouvé le sentiment, durant l'heure que nous avons ensuite passée ensemble,d'une sorte de rédemption.    

         

Il s'en est fallu de peu: d'un mot de la Maréchale et,peut-être, d'un certain rayon de soleil tombant à ce moment-là dans cette allée de la grande halle du Salon du Livre, et d'un coup j'ai fait le pas: je me suis dirigé vers le stand de L'Age d'Homme où mon amie libraire Sylviane Friederich,que j'appelle la Maréchale, m'avait dit que Dimitri se trouvait à ce moment-là.

         

La Maréchale savait que j'avais proposé à Jean-Michel Olivier, directeur de la collection Poche suisse, à L'Age d'Homme, de rééditer nos entretiens de Personne déplacée, et qu'il l'avait accepté avec enthousiasme. Il me reste à composer la postface de ce livre, dans laquelle j'évoquerai autant l'aventure qu'a été celui-là autant que les raisons de ma rupture; et sans doute le livre lui-même, à paraître ces prochains temps, nous aurait-il rapprochés, mais je n'y ai même pas pensé au moment où, malgré ma sourde appréhension, j'ai décidé d'aller serrer la main à Dimitri.

         

Personne, à part ma bonne amie, et peut-être Geneviève ou Dimitri lui-même, ne peut se douter de ce que ce geste m'a coûté et de la joiequ'il m'a valu. Jamais je n'ai regretté d'avoir quitté Dimitri et L'Age d'Homme, en 1994, sans quoi j'aurais certainement cessé d'écrire, mais tout ce qui a abouti à cette séparation, que j'ai détaillé dans L'Ambassade du papillon, n'est pas allé sans beaucoup de tristesse et de souffrance, de part et d'autre d'ailleurs.

         

Geneviève et Dimitri ont été un peu ma famille pendant à peu près sept ans, à une époque où je vivais très seul; ils ont été un foyer où je me retrouvais presque tous les samedis soirs, bien au-delà de relations sociales à caractère littéraire. 

Lorsque, en 1976,  Alexandre Zinoviev, chassé par les autoritéssoviétiques, a débarqué à Lausanne et, jouant sur les mots,  a parlé de "Nach Dom" (notre maisonen russe) à propos de L'Age d'Homme, je l'ai entendu  avec une résonance particulière en pensant, plus qu'à l'antre du Métropole et au catalogue de l'éditeur, à la maison sous les arbres des hauts de la ville où, tant de fois nous nous sommes retrouvés avec nos amis auxquels s'ajoutait le petit noyau de Gérard Joulié et Jil Silberstein, ou, par cercles élargis, un Richard Aeschlimann ou un Georges Haldas, les amis serbes de Dimitri aux fêtes de fin d'année, son père ou sa mère et tant d'autres amis écrivains. C'est là-haut, aussi, que j'ai vu grandir Marko aux monomanies passionnées, pour les poissons ou la finance; là aussi que la petite Andonia a réfracté la lumière de Geneviève. Bref, c'est bien plus qu'une maison d'édition que j'ai quittée, en 1994, lorsque j'ai confié le manuscrit de Par les temps qui courent à Bernard Campiche, avec lequel j'ai vite noué des liens amicaux réels et profonds: c'est un creuset de vie et d'affection, et de tant et tant de riches heures partagées.

         

Or comme tant de fois, aussi, c'est le Dimitri lumineux, dense, intensément présent que j'ai retrouvé tout à l'heure, comme si nous nous étions quittés la veille...

                                            

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Au bar du Mondrian, à l'angle de la rue de Seine et du boulevard Saint-Germain, ce soir, je me suis rappelé tant de riches heures vécues àl'enseigne de L'Age d'Homme, que j'ai ramassées comme des miettes de mémoire:

         

Je me souviens de la couleur vieux rose des Impressions d'un passant à Lausanne de Charles-Abert Cingria, dans la Merveilleuse collection .

        

Je me souviens des sarcasmes avec lesquels  Dimitri accueillait mes papiers aux relents marxisants de la fin des années 60, peu avant la parution de L'Inassouvissement.

         

Je me souviens de la douce lumière jamais altérée du sourire de Geneviève.

         

Je me souviens du génial Pétersbourg d'Andréi Biély, dont es yeux de poisson des abysses marins reflétaient un autre monde.

         

Je me souviens de nos premières conversations à la Taverne des entrepôts, à propos desPossédés de Dostoïevski et de L'Inassouvissement de Witkiewicz.

         

Je me souviens de l'avoir entendu dire à mon propos, à je ne sais plus qui, que je "revenais de loin"...

         

Je me souviens de son immédiate antipathie à l'égard deNicolas Bouvier et Georges Borgeaud lui réclamant quelque argent.

          

Je me souviens de sa surprise à me découvrir lecteur passionné de La Toile et le roc de Thomas Wolfe bien avant qu'il n'ait évoqué à nos soirées ce dieu de sa jeunesse.     

        

Je me souviens de l'arrivée de Pierre Jean Jouve avec la Rolls du Beau-Rivage et de sa première exclamation devant les fauteuils décatis de L'Âge d'Homme: "Maladie ! Canicule ! Catastrophe !"

         

Je me souviens de l'extraordinaire volubilité de Claude Frochaux à sa librairie des Escaliers du Marché, avant son arrivée à L'Age d'Homme.

         

Je me souviens d'Algernon, premier fourgon gris souris deDimitri.

         

Je me souviens de notre exultation à la sortie de mon premier livre, avec Dimitri et Richard Aeschlimann, et de nos agapes à la Brasserie Saint-Pierre de Pontarlier.

        

Je me souviens des listes de projets de Dominique de Roux,de passage en courant entre Paris et Lisbonne, et signant au passageL'ouverture de la chasse aux fulgurance politiquement incorrectes.       

         

Je me souviens d'une traversée magique de la Côte d'or, en1974 où, pour la première fois, sur la route de Paris, j'ai vu Dimitris'émerveiller devant la nature.

        

Je me souviens de la mansarde de la rue de la Félicité, du côté des Batignolles,  que GermainClavien, auteur de la Lettre à l'imaginaire, m'avait prêtée pour quelques mois durant lesquels je m'échinai à dactylographier les premiers volumes du  Journal intime d'Amiel tout en découvrant, dans la bibliothèque de mon hôte, le Journal littéraire de Paul Léautaud.  

        

Je me souviens de ma première visite à Pierre Gripari, dansson hôtel miteux du boulevard Port-Royal, et de la conférence particulière qu'il me fit dans le métro sur l'oeuvre de Marcel Aymé. 

        

Je me souviens de mes grandes lectures solitaires de 1974,entre le parc Monceau et le Luxembourg, et de la flopée de papiers livrés la même année à La Liberté de Fribourg ou auMagazine littéraire sur L'Archipel du goulag d'Alexandre Soljenitsyne, Une rue à Moscou de Michel Ossorguine, Kotiv Letaev d'Andréi Biély, L'Homme à tout faire de Robert Walser,Passion d'Etienne Barilier, Chronique de la rue Saint-Ours de Georges Haldas, et tant d'autres découvertes le plus souvent liée à L'Age d'Homme.

         

Je me souviens de ce que me dit Joseph Czapski lors d'une denos premières rencontres: qu'il avait été bien plus malheureux, amoureux àvingt ans, que dans le camp soviétique où il fut déporté.        

         

Je me souviens de la véhémence avec laquelle Dimitri prit ladéfense de Soljenitsyne, devant un parterre de gauchistes de salon, à la Librairie-Galerie Melisa de Lausanne où Czapski exposa ses oeuvres pour la première fois. 

         

 Je me souviens de nos conversations à n'en plus finir, les samedis soirs dans la maison sous lesarbres, avec Gérard Joulié et Jil Silberstein.

        

Je me souviens des desserts de Geneviève et des soiréesentières qu'elle passait sur la comptabilité de l'Age d'Homme pendant que nousrefaisons le monde...

 

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Dans le TGV, ce 17 mars. - J'étais hier soir sur les rotules, au bout duquai du métro, lorsque j'ai vu là-bas ce type recroquevillé sur lui-même, seulet entouré de sacs de papier, dans la silhouette et le profil duquel il m'a semblé reconnaître de loin quelqu'un de ma connaissance, avant que je ne m'approche, et, de plus en plus nettement, que mon impression visuelle un peu floue ne se précise jusqu'à me faire reconnaître le présumé clodo en costume trois-pièces sous son pardessus couleur muraille: Jean le fou !  Jean Ziegler dans le métro ce dimanche soir, alors que tous deux, mais par des chemins séparés, nous revenions du Salon duLivre de Paris, mon cher Jean détesté de Dimitri, le soir même de mes retrouvailles avec celui-ci, Jean le gauchiste toujours tiré à quatre épingles,que je venais de prendre pour un SDF comme je le lui dis aussitôt pour le faire éclater de son rire tonitruant de descendant de croquants bernois - vraiment il ne manquait que cette dernière surprise du chef, après la bousculade des écrivains israéliens, les débats foireux, mes entretiens avec Amos Oz et Benny Barbash, mes vertiges d'agoraphobe, la rencontre samedi de mon éventuelle future éditrice et l'émotion dimanche de mes retrouvailles avec Dimitri, pourfaire de ce séjour pas comme les autres une espèce de date...                                                 

             

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Tu me demandes pourquoi j’aime les gens, mais regarde-les: regarde comme ils sont, là, dans cette foule du jour qui décline,regarde-les se regarder, regarde ces visages et comment leurs mains se rejoignent, ou regarde ceux qui sont seuls et qui attendent quelqu’un qui arrive soudain, regarde ces regards, regarde-les se pencher l’un vers l’autre, et ceux qui passent, ceux qui ont l’air tellement las, ceux qui te regardent avec l’air de ne pas te voir ou de ne pas l’oser - regarde si c’est pas beau, les gens…

 

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Tout vient à la table ou sur la toile, dans le geste et le mouvement de faire. Toutvient par la lecture panoptique du monde. Les éclats ne sont plus mon fait. Nile mépris non plus. Toute agressivité sera défaite par elle-même. Je laisseraitoute violence se perdre dans mon doux sourire, dit la raison tranquille. Je ne me battrai plus jamais pour monter en puissance. Je reste avec les dieux paisiblesde mes parents, moi aussi.

          

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Au Festival de Locarno, à laterrasse de Da Luigi. - Il y a de l'agorahelvète en cette terrasse de Da Luigioù, en arrivant  je suis allé serrer lamain du toujours modeste Fredi Murer, auteur de L'Âme soeur que l'on dit le plus beau film suisse du demi-siècle, à une table voisine de celle duConseiller fédéral Leuenberger se régalant visiblement d'un vitello tonnato,alors qu'hier soir c'était Jean-Stéphane Bron, réalisateur du mémorable Génie helvétique, qui se pointait ànotre table pour évoquer Un autre homme,le film de son ami Baier en compétition...

         

Dans Le génie helvétique, précisément, dont Jean Ziegler m'a dit le plusgrand bien des observations pures de tout sermon idéologique, l'on voit parfaitement à quoi tient l'étrange mixture humaine qui fonde ce qu'on peut dire le bonheur suisse en son processus démocratique à ras le géranium, notamment quand la gauchiste écologiste rejoint le paysan de droite sur le terrain commun de la défense de la terre. Le bonheur suisse serait aussi ce cadre supérieur de Novartis plaidant contre le moratoire sur les OGM, dont il est question dans le film, qu'on voit marcher en montagne avec ses grands fils et qui rejoindra les lobbystes de son clan lors des délibérations finales sousla coupole bernoise. Le bonheur suisse passe par la mauvaise conscience qu'entretiennent, à juste titre, les livres de Jean Ziegler, autant que par la littérature et les films traitant de notre réalité. Un publicitaire a cru faire de la provocation en lançant la formule LA SUISSE N'EXISTE PAS, mais peut-être y a -t-il un zeste de vérité dans cette affirmation, me dis-je en pensant à la fiction composite que réprésente cet étrange pays, sans rien décidément d'une nation.

         

En ce moment précis me rejoint Lady L. en sa blonde douceur de fille de Batave anarchisante et  de descendant de patriciens neuchâtelois recyclé dans le culturisme à l'américaine  et la mécanique automobile française. Or ma bonne amie ne jure ce soir que par Nanni Moretti dont elle a vu trois films d'affilée, qui lui ont donné envie de voir bientôt Rome - ce que Luigi ne laisse évidemment de saluer en nous offrant, en attendant, un double Americano...

 

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C'est en voyageant qu'on peut le mieux éprouver la qualité d'une relation intime et sa longévité possible, il me semble; en tout cas c'est ce que j'ai vérifié dès le début de notre vie commune, avec ma bonne amie, qui voyage exactement comme je le conçois, sans jamais se forcer.

Le plus souvent nous nous laissons un peu plus aller, en voyage, que dans la vie ordinaire:  nous sommes un peu plus ensemble       et libérés assez naturellement de toute obligation liée à la convention du voyage portant, par exemple, sur les monuments à voir ou les musées. Nous ne sommes naturellement pas contre, mais nous ne nous forçons à rien.

Ma bonne amie est l'être le moins snob que je connaisse. Lorsque je sens qu'elle aime un tableau, je sais qu'elle le vit sans aucune espèce de référence ou de conformité esthétique, juste dans sa chair et sa perception sensible, son goût en un mot que le plus souvent je partage sans l'avoir cherché.

Et c'est pareil pour le voyage: nous aimons les mêmes cafés et les mêmes crépuscules (un soir à Volterra, je nous revois descendre de voiture pour ne pas manquer ça), les mêmes Rembrandt ou les mêmes soupers tendres (cet autre soir à Sarlat où elle donna libre cours à son goût marqué pour le foie gras) et ainsi de suite.

 

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À La Désirade, ce 1erjanvier 2009. - Une belle journée se lève sur La Désirade, où nous avons passé très paisiblement d’une année à l’autre. Ma bonne amie est toute douce et fragile ce matin, endolorie par une espèce de sciatique, et je me sens aussi un peu flagada, comme à chaque jour de l’An, plein d’attente plus ou moins anxieuse et de courage renouvelé, au seuil d’une nouvelle étape de notre vie que je nous souhaite belle et bonne.

On entre donc dans la nouvelle année en douceur, malgré les sombres nouvelles qui nous arrivent  de Gaza. À croire que l’espoir porté par chaque nouvelle année doive se trouver entaché par une guerre ou une catastrophe plus ou moins lointaine, qui nous rappelle que le chant du monde ne va jamais sans le poids du monde. 

 

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Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov : « Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette dessus un croûton de pain que les petits moineaux, ils viennent, moi, je les entendrai voleter, et ça me fera une joie de ne pas être seul, en dessous ».