09.04.2008
La Suisse de Bouvier

Un entretien de novembre 1995
Cette année-là, tandis que sévissait la guerre en ex-Yougoslavie, Nicolas Bouvier prononçait le discours inaugural d'un concours de cornemuses, dans un village montagnard de Haute Macédoine, rassemblant toutes les ethnies locales, Serbes compris, en dépit du climat politique exacerbé. Pour l'écrivain voyageur c'était une façon pacifique de manifester son soutien à ce qu'il considère comme essentiel de défendre également en Suisse: la culture plurielle. Non l’informe fourre-tout d'un melting-pot nivelant les particularismes, mais ce puzzle fabuleux de différences qui attachait Bouvier à l'ancienne Yougoslavie, où il a fait escale d'innombrables fois en quête de documents musicaux, et qui l'enflamme également quand il parle de notre pays.
- Qu'est-ce qui, lorsque vous vous trouvez de par le monde, vous manque de la Suisse ?
- Durant les quelques vingt années de vie active que j'ai passées loin de la Suisse, je n'ai jamais éprouvé le mal du pays. J'ai eu quelques fois l'ennui de ma maison, comme l'escargot pourrait s'ennuyer de sa coquille ; quelques fois je me suis dit que je manquais la saison des pivoines ou la saison des dahlias. Mais la seule chose de Suisse qui m'ait manqué, particulièrement dans les pays arides, et là je parle vraiment comme une vache estampillée Nestlé, c'est l'herbe.
Au mois de juin, entre 8oo et 1400 mètres, l'herbe suisse est incomparable, avec quarante fleurs différentes au mètre carré. Une autre chose qui me frappe lorsque je reviens en Suisse, c'est l'extraordinaire variété du paysage sur de petites distances. Je reviens du Canada où vous faites des milliers de kilomètres sans remarquer d'autre changement que la transition des épineux aux boueaux. En Suisse, passant de Vaud et Genève, on change non seulement de botanique mais de mentalité. Or je m'en félicite. Pour moi, la querelle entre Genevois et Vaudois relève de l'ethnologie amazonienne. Il est vrai qu'on ne fait pas plus différent, mais cette variété de paysages et de mentalités sur un si petit territoire m'enchante. Ce que je trouve également bien, en Suisse, c'est la concentration énorme de gens compétents, intéressants et intelligents. Il est totalement faux et presque criminel de dire que la Suisse est un désert culturel. La culture y est certes parfois rendue difficile au niveau de la diffusion, mais très riche du point de vue des créateurs. Si l'on ne prend que les exemples de Genève et Lausanne, je trouve que ces deux villes, complètement différentes du point de vue de la mentalité, sont aussi riches et intéressantes l'une que l'autre du point de vue culturel. Cela étant, et particulièrement dans le domaine touristique, la Suisse n'a plus du tout l'aura qu'elle avait avant la guerre de 14-18, quand elle faisait référence dans le monde entier. Pour ceux qui viennent nous voir, la dégradation du rapport qualité-prix s'est terriblement accentuée. Cela se sent de plus en plus fortement. Je sens même de l'hostilité, du mépris, à cause surtout de cette insupportable attitude suisse qui consiste à se faire les pédagogues de l'Europe. Comme si nous avions tout résolu. Or, on n'a rien résolu définitivement. Cela étant, La multiculture de la Suisse m'intéresse énormément. Je trouve qu'il est très bon de se trouver confronté au poids de la Suisse alémanique, à sa culture et à sa littérature, tout en déplorant évidemment cette espèce de chauvinisme qui pousse nos Confédérés à se replier dans le dialecte.
- Comment expliquez-vous l'accroissement de la distance entre nos diverses communautés ?
- Je pense que c'est venu des années de vaches grasses où, de part et d'autre, on était si riche, qu'on est devenu plus égoïste et plus indifférent. L'intérêt pour la langue française a beaucoup baissé en Suisse allemande après la Deuxième Guerre mondiale, et s'est tout à fait éteint chez les Suisses allemands actifs de la quarantaine, qui jugent qu'ils ont plus d'avantage à parler bien l'espagnol ou l'anglais que le français.
- Qu'est-ce qui, en Suisse, vous agace ou vous insupporte ?
- Ce qui m'irrite horriblement, ce sont les atermoiements du gouvernement. Les mécanismes de démocratie directe que je respecte infiniment, de l'initiative et du référendum, fonctionnaient beaucoup mieux il y a vingt ans qu'aujourd'hui, où ils sont devenus prétexte à freiner toute évolution. L'électorat m'irrite par sa tendance hyper-conservatrice. Et puis m'agace, je le répète, cette propension des Suisses à donner des leçons au monde. Mais plus encore je suis agacé par l'attentisme de l'exécutif.
- Votez-vous ?
- Toujours. Si je suis à l'étranger, je vote par correspondance. Les seuls cas où je m'abstiens, c'est lorsqu 'il s'agit de questions par trop techniques ou ambiguës, qui m'échappent. Sur le prix du lait, par exemple, je ne sais pas comment voter. Donc je m’abstiens. Le prix du lait se fera sans moi. Ceci dit je fais une césure totale entre mon activité d'écrivain et mon activité de citoyen. Quant aux gens qui ne vont pas voter et qui râlent ensuite, ce sont des andouilles.
- Y a-t-il, selon vous, une culture suisse spécifique ?
- Je crois surtout qu'il y a un fonds de culture civique commune, qui fait qu'un Tessinois ou qu'un Romand, un Grison ou un Alémanique ont quelque chose à partager qui échappe à un Français ou à un Allemand, mais qui est en train de disparaître. Dans le magnifique roman de Max Frisch qui s'intitule Je ne suis pas Stiller, il y a une histoire de jours de prison pour capote militaire mitée qu'aucun Français ni aucun Allemand ne peut comprendre, tandis que n'importe quel Suisse peut la saisir parfaitement. C'est pareil pour la perception de Monsieur Bonhomme et les incendiaires, que j'ai vue jouer admirablement aux Faux-Nez de Lausanne, et que les Français n'ont absolument pas su rendre. De fait, j’ai revu la même pièce jouée dans un théâtre parisien. Or tout le mélange d'éléments proprement suisses de trouble, de fermentation, de culpabilité et d'humour si intéressants dans la pièce, avaient disparu au profit d'un théorème sec. Cette culture commune est en train de s'étioler et je le regrette hautement. Je crois qu'il est important, à cet égard, de tout faire pour lutter contre la paresse et l'indifférence croissante qui tend à nous éloigner les uns des autres.
Portrait de Nicolas Bouvier, en 1998: Horst Tappe
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04.09.2007
Flâneur du gai savoir

Entretien avec Alain de Botton
Alain de Botton est sans doute le jeune écrivain suisse le plus traduit et le plus lu dans le monde, avec cela de particulier que notre “auteur phare”, selon l’expression convenue, écrit en anglais et dans un genre hybride, à égale distance de l’essai et de la fiction, de la note la plus quotidienne et de l’érudition joyeuse. Révélé en 1993 par sa Petite philosophie de l’amour (réédité en Pocket) mêlant subtilement fiction et spéculation, et que suivit Le plaisir de souffrir, autre roman piqûant, le jeune prof de philo est devenu best-seller international en 1997 avec un essai non “fictionnant”, Comment Proust peut changer votre vie. Revisitant les enseignements de la sagesse à sa façon, il publia en 2000 Les consolations de la philosophie, avant le savoureux Art du voyage qui lui a valu, après 400.000 exemplaires égrenés aux quatre vents des continents, la consécration, après Jacques Ellul, Alexandre Zinoviev, Roger Caillois ou Jean Starobinski, entre autres, du prestigieux Prix européen de l’essai. Vient de paraître enfin: L'Architecture du bonheur.
- D’où tenez-vous, Alain de Botton, votre façon de pratiquer l’essai, à mi-chemin de la réflexion, de la digression humoristique, de l’évocation lyrique et de la fiction ?
- Je définis toujours ma pratique d’essayiste dans la lignée d’une certaine tradition française. D’abord, et principalement, je me rappelle l’exemple de Montaigne, puis aussi ceux de Rousseau et Diderot, ou encore les aphorismes de Pascal, de La Bruyère ou de Chamfort. A notre époque, ce sont les essais de Roland Barthes que j’admire le plus. Mais je pourrais faire aussi une mention spéciale de Proust qui, bien que romancier, est certainement le plus essayiste de ses pairs.
- Dans quelle mesure votre origine a-t-elle marqué votre évolution personnelle, et comment vous situez-vous par rapport à la culture ou à la littérature helvétiques ?- Pour autant que j’aie été influencé par la littérature suisse, c’est la littérature “romande”qui m’intéresse le plus, et tout particulièrement deux auteurs: Rousseau au XVIIIe et Le Corbusier au XXe. De fait, bien que celui-ci soit essentiellement connu par son oeuvre d’architecte, c’est en tant qu’écrivain que Le Corbusier me fascine pour ma part. Ses réalisations architecturales ont toujours occulté ses travaux d’écrivain, mais ceux-ci méritent le détour, qui sont à la fois revigorants, souvent amusants et pleins de sagesse.
- Comment percevez-vous la Suisse, d’une façon plus générale et toute personnelle ?
- Chacun constitue à sa façon son identité propre et, pour moi, les choses que j’admire de la Suisse sont assez particulières. Pour nous en tenir à un bref inventaire, je vous dirai que j’admire le réseau des chemins de fer helvétiques de plaine et de montagne, les ponts de Pierre Maillart, la maison de pierre aux Grisons de Herzog et de Meuron, la Migros, le Lac Léman, le système éducatif, les touristes illustres qui ont aimé notre pays tels John Ruskin, Stendhal, Montaigne ou Cyril Conolly; mais aussi la Bratwurst, l’utilisation du béton en architecture, la douce raideur immaculée du linge dans les vieux hôtels helvétiques, le vert intense de l’herbe au printemps, l’Hotel Edelweiss à Sils Maria, les glaciers et la rumeur des cloches de vaches par les chauds après-midi d’été sur l’alpe... Quant au fait de recevoir un prix littéraire important fondé en Suisse, il constitue à mes yeux le plus grand honneur, et c’est également avec une fierté inoxydable que j’arbore mon passeport à croix blanche. Enfin, je voue une admiration particulière aux Suisses qui ont compris qu’il n’y aucune contradicton entre le fait d’appartenir à ce pays et de rester ouvert au reste du monde...
Alain de Botton. L'Architecture du bonheur. Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin. Mercure de France, 341p.
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29.07.2007
L'Amie de la Jeune Fille
Le tour du monde de Lina Bögli. Un récit épistolaire savoureux réédité.
En février 1897, l’institutrice bernoise Lina Bögli se trouvait aux îles Samoa, dans le Pacifique, et voici ce qu’elle écrivait : « Je crois que les voyages nous dépouillent un peu de notre vanité, en nous donnant l’occasion de nous comparer à d’autres nations ou d’autres races que nous avions jugées inférieures. » Lorsqu’elle nota cette observation dans l’une de ses lettres à son amie allemande Elisabeth, Lina Bögli avait déjà voyagé pendant six ans autour du monde, avec un long séjour à Sydney durant lequel elle travailla principalement à l’édification de la jeune fille australienne.
L’idée, à la fois un peu folle et très raisonnée en l’occurrence, de faire le tour du monde en dix ans, ni plus ni moins (jawohl !), était venue à Lina Bögli en 1892 à Cracovie, où elle pratiquait déjà son métier d’institutrice. Le projet représentait pour elle une échappatoire « au vide de l’existence d’une femme seule », autant que le défi de réaliser ce qui semblait alors réservé au seul sexe dit fort. «Pour un homme, écrivait-elle encore à son amie, la situa tion est moins triste : il peut entreprendre ce qu’il veut pour rompre la monotonie de sa vie ; oui, être un homme, ce serait la liberté !» Puis, se demandant ce qu’elle-même ferait si elle était un homme, elle ajoutait : « Je ferais sûrement de grands voyages pour apprendre à connaître les humains et les pays. » Et de conclure : « Je ne suis nécessaire à personne, je n’ai point de parents qui pourraient se tourmenter pour moi. Donc, je pars. » Inutile de dire que ses proches firent tout pour la détourner de ce projet, dont elle vint elle-même à douter dans le bureau maritime où elle allait commander son billet pour Brindisi. «Tout à coup, raconte-t-elle, je me sentis si complètement seule, je fus prise d’une telle angoisse de l’inconnu, que je me décidai brusquement à retourner chez moi […]. J’étais donc sur le point de quitter le bureau, quand le mot de Vorwärts frappa mon oreille. Je me retournai : le commis venait de rentrer dansle bureau ; voyant ma surprise, il répéta poliment : “Le bateau que vous prendrez est le Vorwärts. ” Impossible de te décrire l’impression que fit ce simple mot sur mon coeur défaillant. Je me sentis comme traversée d’uncourant électrique. Mon découragement et ma peur s’en étaient allés. J’étais redevenue entreprenante ; la mer ne m’effrayait plus ; les êtres humains ne m’intimidaient plus. Je crois fermement qu’à ce moment-là Dieu m’a ordonné d’aller en avant. Et, désormais, Vorwärts sera ma devise. »
Il y a du petit soldat chez Lina Bögli. À plusieurs reprises, elle invoque d’ailleurs l’exemple des vieux Suisses à la bataille. Elle s’en remet également au « Père des orphelins », ce Dieu qui présente en outre l’avantage, pratique pour la voyageuse, d’« être partout ». Pourtant on serait injuste de la réduire à une bigote au garde-à-vous. De fait, les aspects conformistes de la jeune institutrice, qui reproduisent évidemment les préjugés de la classe moyenne-supérieure qu’elle fréquente à l’époque avec, plus précisément, les relents du paternalisme colonial, sont largement compensés par sa curiosité généreuse, la justesse de ses observations, son sens de l’équité (notamment en ce qui concerne la condition des femmes), sa compassion et son sens de l’humour aussi. Tout cela, de surcroît, qui se décante et bonifie avec l’expérience. Au début de son voyage, Lina Bögli est encore une petite provinciale vite effarouchée, puis ses jugements vont se nuancer et s’étoffer. Les premières impressions de la voyageuse débarquant dans la touffeur poussiéreuse d’Aden – « la ville la plus triste et la plus désolée » qu’elle ait connue jusque-là –, puis sa répulsion à la découverte de la partie indigène de Colombo, où elle déplore « trop de degrés de chaleur, trop de serpents et trop de mendiants », l’amènent à regretter une première fois son « exil volontaire ». Trouvant « un goût de térébenthine » à la mangue, et les bananes « trop farineuses », elle affirme leur préférer de beaucoup « les honnêtes pommes, poires et prunes » de son pays. Sans être du genre à se lamenter, elle laissera cependant filtrer, de loin en loin, un persistant mal du pays. « Ist’s auch schön im fremden Lande, / Doch zur Heimat wird es nie », se récite-t-elle comme le font encore maints clients actuels des agences Kuoni ou Hotelplan. Pourtant, à la différence du touriste moyen de nos jours, Lina Bögli se mêle à la vie des pays qu’elle traverse et réalise, parfois, de véritables reportages « sur le terrain » à la seule intention de son amie avide de nouvelles exotiques. Ses jugements sont parfois expéditifs, comme ceux du touriste suisse de l’an 2002, mais elle n’en reste jamais là. Au demeurant, c’est avec un intérêt amusé qu’on relève aujourd’hui ses appréciations péremptoires, à replacer évidemment dans le contexte de ce tournant de siècle. À son arrivée en Australie, après les miasmes de Colombo, le « vaste jardin » d’Adélaïde, où elle a la satisfaction de ne pas remarquer « de cabarets ni de bouges», la fait s’exclamer avec une naïve reconnaissance que « si quelqu’un est digne de devenir maître du monde, c’est l’Anglo-Saxon ». Et de se demander dans le même bel élan : «Quelle autre race est aussi avide de progrès, aussi éclairée et aussi humaine ?» Ce qui ne l’empêche pas de trouver l’ouvrier australien « horriblement paresseux », pas plus que de célébrer, des années plus tard, la paresseuse sagesse des insulaires de Samoa. «Chez les races de couleur, notera-t-elle encore sur la base de son expérience personnelle, le Chinois est l’élève le plus satisfaisant », et tout à la fin de son périple elle reviendra plus précisément à l’Anglais qui, dit-elle, « n’est aimé presque nulle part » tout en obtenant « partout ce qu’il y a de mieux ». Dans le registre des formulations les plus difficiles à admettre de nos jours figurent ses affirmations sur les « nègres » américains. Elle qui a aimé les indigènes du Pacifique au point d’hésiter à s’établir dans les îles bienheureuses des Samoa ou d’Hawaï, elle qui s’est reproché sévèrement de n’avoir pas assez compati à la tristesse des Hawaïens au moment de l’annexion américaine (« Cela n’est pas digne d’une Suissesse !»), cette même pérégrine au regard compréhensif exprime sans états d’âme la répulsion physique que lui inspirent les serveurs noirs aux États-Unis et se demande si la condition des esclaves n’était pas préférable, somme toute, à celle de ces « nègres» émancipés d’une jeune génération « à demi lettrée, négligée, en loques ». Et d’argumenter dans le plus pur style colonialiste : « Aujourd’hui ils sont libres ; mais à quoi sert la liberté, si l’on ne sait qu’en faire ? Ces gens sont des enfants, et, comme la plupart des écoliers, sans inclination naturelle au travail ; ils feraient volontiers quelque chose, si une volonté étrangère les y poussait : livrés à eux-mêmes ils ne sont rien. » De tels propos, aujourd’hui, vaudraient l’opprobre à Lina Bögli. Pourtant, au jeu des rapprochements artificiels entre époques, force est de conjecturer qu’une voyageuse de cette trempe serait de nos jours beaucoup plus « concernée» par les «Natives ». Il faut rappeler, dans la foulée, que notre brave instit, pendant toutes ces années, n’a jamais eu le temps, ni le tempérament non plus, de s’encanailler. « Je n’ai jamais eu ma part des plaisirs de la jeunesse », avoue cette probable vierge qui s’exclame en quittant Sydney en 1896, après quatre ans de séjour, que ce qu’elle regrettera surtout est « cet être aimable et aimant, pour lequel j’ai travaillé, que j’ai tour à tour grondé et si tendrement aimé, la jeune fille australienne ». Rien pour autant d’un chaperon racorni chez notre amie de la jeune fille. En dépit de son air corseté, de sa morale conventionnelle et de ses préjugés déjà relevés, Lina Bögli dégage un charme primesautier et en impose, aussi, par la fraîcheur de son regard et l’intérêt documentaire de son récit. À cet égard, comme les précepteurs suisses des bonnes familles russes ou les vignerons de Californie qu’elle va saluer au passage, elle incarne toute une Suisse nomade que Nicolas Bouvier a célébrée lui aussi, remarquable par son esprit d’entreprise et son humanitarisme avant la lettre, son honnêteté foncière et son étonnante capacité d’adaptation, son mélange enfin de conformisme propre-en-ordre et d’indépendance d’esprit à vieux fond démocrate. Un joyeux bon sens caractérise les vues et les attitudes de Lina Bögli, qui garde à tout coup les pieds sur terre. « Je suis bien terre à terre, comme tu vois, je ne tiens pas au côté romantique ; je ne demande qu’à être du côté le plus sûr de la vie.» À un moment donné, touchée par la douceur et l’harmonie qu’elle voit régner aux îles Samoa, elle est tentée d’y rester avant de convenir, en bonne Européenne compliquée, que ce « para dis» ne lui conviendra pas : « J’ai besoin de toutes les choses qui font mon tourment », soupire-t-elle ainsi délicieusement. Cela étant, Lina Bögli n’est pas restée plantée dans son petit confort. Un peu comme l’explorateur Nansen, dont elle apprendra qu’il avait la même devise qu’elle (Vorwärts !), elle ne craint pas de « briser la glace » pour approcher tel vieux cannibale maori (qui lui avoue qu’il la mangerait volontiers…) ou enquêter sur la disparition de tel prince polonais vivant incognito, mener une investigation chez les Mormons de Salt Lake City qu’elle soupçonne de livrer de tendres jeunes filles européennes aux ogres polygames, enseigner chez les Quakers ou observer l’arrivée des dizaines de milliers d’immigrants à Castle Garden – ces Européens en loques qui seront les Américains de demain. « L’Amérique semble être le pays des femmes remarquables », note Lina Bögli à l’aube du siècle nouveau, et c’est en larmes que, deux ans plus tard, elle quittera le Nouveau-Monde. Retrouvant la vieille et chère Europe, l’amie de la jeune fille achève son Odyssée avec la ponctualité d’une horloge made in Switzerla
nd. Fatiguée mais contente, retrouvant Cracovie en juillet 1902, elle écrit encore avec quelle charmante humilité : «En regardant en arrière, je vois qu’en somme j’ai eu bien peu de souffrances et de difficultés. Jamais le moindre accident grave ne m’est survenu ; je n’ai jamais manqué ni train ni bateau ; je n’ai jamais rien perdu, n’ai jamais été volée ni insultée ; mais j’ai rencontré partout la plus grande politesse de la part de tous, à quelque nation que j’eusse affaire...»
Lina Bögli. En avant. CamPoche, 2007. Ce texte de JLK constitue la postface de cette réédition de la traduction originale.
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17.07.2007
Hoï !

Supplément au Guide du Routard à propos d’Appenzell, du salut que s’adressent ses gens, de ses peintres et de ses verts toscans
Si les Tchèques de Prague se saluent d’un sonore ahoj !, comme on l’a vu dans L’As de pique de Milos Forman, en Appenzell c’est simplement hoï ! qu’on se lance en se croisant ; et lorsque vous êtes avec quelqu’un qui connaît tout le monde, ce qui est banal puisque tout le monde se connaît en Appenzell, la chose devient assez comique, voire burlesque.
J’étais hier soir avec Toni, natif des lieux et connaissant donc tout le monde, qui m’emmenait au pas de charge aux quatre coins de son bourg pour m’en raconter l’essentiel, et tous les trois pas : hoï, hoï, hoï, à se croire dans un film japonais…
Or de cela, le Guide du Routard ne pipe mot. Ni du fait qu’il y a des peintres en Appenzell. Ni rien à propos des joyeux compères du jass en Appenzell.
Je m’étais installé à l’Auberge du Pigeon (zur Taube), sur le conseil du Routard, excellente maison en effet tout en haut de la Hirschengasse (la rue du Cerf), lorsque j’avisai, à la vitrine de la boutique voisine, au bas d’une immense maison de bois vert pâle, une toile qui me disait quelque chose, et tout aussitôt la signature confirma mon sentiment : Carl Liner.

Carl Walter Liner (1914-1997), fils de Liner Carl August (1871-1946), un réaliste remarquable du début du XXe siècle, est un peintre qui a vécu les métamorphoses naturelles de la figuration à l’abstraction lyrique, pas loin d’un Nicolas de Staël. Longtemps installé à Paris, il est revenu en pays où il fait figure de maître, dont la belle cote sur le marché se vérifie.
L’exposition actuelle de ses grands formats, au Musée Liner d’Appenzell, immense espace ultramoderne dont le Routard ne dit mot, illustre cette œuvre majestueuse dont je préfère, pour ma part, les petites formes et notamment les aquarelles les plus jetées ou les paysages stylisés, comme celui de la vitrine de Toni.
De fait, c'est ce paysage de Carl Liner qui m’a fait entrer chez Toni, dans la maison vert pâle, où j’ai découvert ensuite une véritable caverne d’Ali-Baba à la manière helvétique.
Toni a lui aussi la folie de peindre. Or dès que j’eus mis le nez dans son antre, il m’a ouvert ses portefeuilles où, tout de suite, j’ai flairé la papatte. Toni est à la fois un naïf et un peintre d’instinct, qui touche parfois à la forme pure et à la beauté dans certaines peintures fulgurantes. Sans relever tout à fait de l’art brut, comme Adolf Wölffli qui fut encagé pendant des années dans ces régions proches, l’art de Toni ressemble à sa maison : c’est le capharnaüm helvète dans toute sa gloire, avec mille tableaux de lui et de cent autres, une collection de baromètres géants et d’accordéons, un extraordinaire buffet du XVIIe hérité de son grand-père qui vaut le quart de sa maison, laquelle compte vingt-cinq pièces dans lesquelles il a entassé des kyrielles de Vierges et de Jésus de bois, un tuba géant et un tire-pipes miniature, des épées et des fusils, enfin un monde d’images et d’objets que prolonge le monde de sa conversation d’homme libre et farouche, dont la culture est vécue et plus vivante que celle de tant de gardiens du nouveau temple.
La passion de peindre lui a sauvé la vie, m’explique Toni qui ne se sent lui-même qu’en travaillant sans se soucier de plaire ou de déplaire. S’il est content d’avoir vendu, la veille, le superbe Liner de sa vitrine à un client connaisseur, et s’il est lucide sur la situation de l’artiste dans la société pompe-à-fric de notre drôle d’époque, le lascar n’est pas aigri ni fatigué à aucun égard, qui affiche une espèce de foi candide en la capacité créatrice de l’homme.
Toni sait très bien distinguer la bonne peinture du kitsch pour touristes, qu’il ne juge pas pour autant. Or on le constate, dans cette région qui a un riche passé de peinture populaire et dont l’artisanat reflète aussi le goût raffiné: que la beauté semble reconnue des gens mieux qu’ailleurs, que ce soit par la nature ou par les œuvres. Aussi, ces gens qu’on dit les plus arriérés de la Suisse, en matière politique, me sont apparus bien plus ouverts et originaux que ne le prétendent les lieux communs repris par le Routard. Race de nains de jardins repliés sur eux-mêmes : allez donc y voir…

Toute cette après-midi, j’ai repris les chemins empruntés par Robert Walser et Carl Seelig autour du Säntis, écoqués dans les mémorables Promenades avec Robert Walser (Rivages) grisé par les verts indicibles de ces hautes terres, rappelant l’Irlande ou la Toscane, avec quelque chose d’unique dans le ton du pays. Dans ce même pays cohabitent le culte de la tradition et l’esprit d’aventure, le souci de l’ordre qui fait prescrire au randonneur de ne pas baigner son chien dans l’abreuvoir du bétail, en même temps qu’on laisse le bétail en liberté sur les terrasses à touristes. Nature et culture sont ainsi mêlées, avec une sorte de malice collective, d’intelligence et de gouaille débonnaire qui culmine dans les tonitruantes parties de jass (jeu de cartes pratiqué ici d’une manière toute spéciale), évoquant une société encore tenue ensemble à beaucoup d'égards. N’idéalisons pas, mais allez y voir…
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27.06.2007
Le Routard est sympa…
Sa présentation de la Suisse est à recommander, avec les bémols d'usage...
C’est entendu : d’aucuns, après Houellebecq, trouvent le Routard un peu barjo et par trop bobo, avec tous les défauts de notre génération de babas cools, et pourtant j’en défendrai pour ma part les qualités, allez, parce que comme notre génération il est curieux, il est généreux, et à le pratiquer comme je l’ai fait pendant un mois en Suisse que, tout de même, je crois un peu connaître déjà, je lui tire mon chapeau, au Routard, je lui tire ma révérence dans les grandes largeurs, pour la très large palette et la précision, la richesse, la justesse, l’originalité souvent de ses informations.
J’écris cette note dans un hôtel tout de bois vêtu de la petite ville d’Appenzell, sur le conseil précis du Routard. Ce midi, je suis allé déguster des röstis aux fraises àl'auberge zur Sonne, à Winterthour, sur les mêmes indications du Routard, et j’ai découvert ensuite, à Saint-Gall, divers lieux que j’ignorais, bien repérés et bien décrits par le même Routard. C’est le Routard qui ma mis sur la piste du backpacker de Sent en Basse-Engadine, véritable découverte que je lui dois, et j’ai noté maintes curiosités naturelles ou culturelles qu’il signale, comme la cave à jazz jouxtant le Violon de Bâle, superbe vieil hôtel aménagé dans un ancien couvent d’abord reconverti en prison...
Pour Appenzell, je mettrai tout de même un bémol à la description du Routard, qui en fait une espèce de village-exposition à nains de jardins et kitsch pour touristes, parangon de LA Suisse profonde, plus cliché tu meurs. Or ce n’est pas que ça. Car le cliché ne va pas sans clins d’yeux, dans un pays qui a plus d’humour que beaucoup ne le croient. L’incroyable paysage de hauts plateaux montueux, d’un vert irlandais mais à vrai dire incomparable, est à la fois le summum de la carte postale et un lieu où vivent des gens qui, contrairement à ce que dit le Routard, ne font pas que poser pour les visiteurs de passage. Les incroyables maisons peintes ne sont pas que du folklore ripoliné pour la galerie mais la survivance d'une culture paysanne que documente l'incroyable musée. Bien entendu, le mauvais goût est ici pareil à celui qui ravage les sites de Provence ou de Toscane, mais le pays n’en vit pas moins, avec le désarroi de ses paysans et le spleen de ses ados à jeans pendouillant comme partout, quitte à se ressembler pour la photo...
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24.06.2007
Contre le style TipTop

Ce qui menace l’Europe
On croit que la vieille Europe est menacée par le plombier polonais ou par le Turc à relents mahométans, mais on a tort : on ne voit pas le vrai danger découlant d’une progressive acclimatation mondiale de la propension suisse au TipTop propre-en-ordre qui indique que l’Opel/Honda/Toyota/Peugeot est lavée et polie à la peau de chamois, que la vaisselle et la lessive et les vitres et toutes les surfaces visibles d’alentour sont propres et nettes, enfin que tout est nickel et sous contrôle.
Il y a là quelque chose de terrible qu’on aurait tort de prendre pour une seule tare suisse, dont on se débarrassera en confinant ce pays hors de l’Europe. Non : la situation est plus grave. Preuve en est que je l’ai observée d’abord en Allemagne, à Rothenburg ob der Taube, sur la route dite romantique. J’entrai alors dans un hôtel et qu’y vis-je : l’abomination propre-en-ordre, sans qu’on pût imaginer une collusion entre la Suisse et la Souabe active. Le TipTop au stade terminal.
Mais qui alors a contaminé l’Allemagne ? Hélas la conjoncture devient alarmante, puisque l’Europe entière, de Malmö à Agrigente et de Zagreb à Albufeira, se trouve enivrée par le désir d’encaustique et de karaoké… A savoir, après le TipTop: sa conclusion festive.
Je prends ces notes pessimistes au bord d’une admirable rivière suisse, la Kander, qui n’est en rien contaminée par ce nouveau conformisme européen de l’ordre et de la propreté. Je suis descendu tout à l’heure dans un Lodge de Kandersteg, ancien palace réaménagé selon la simple éthique et la frugale esthétique de l’homme des bois, dérogeant évidemment aux normes débilitantes du tourisme conventionnel et donc européen, mais réalisant le summum du confort : un seul employé jamais là y règle l’organisation de 33 chambres donnant toutes sur la nature et le ciel, et la piscine intérieure est accessible à toute heure. Le prix est dérisoire. La qualité du savon incomparable. On croit que la civilisation se perd. On se goure. Je fournis les renseignements sur l'établissement aux gens qui en sont dignes...
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21.06.2007
Backpackers on the Roof

L’étape de Sent, chez Jonas
Les routards ont fait des petits avec les Backpackers, qui n’ont rien pour autant d’une nouvelle secte baba-cool, mais se recrutent autant parmi les jeunes en veine de balades point trop ruineuses que chez les familles à moyens moyens. L’appellation recouvre, en Suisse, quelque vingt-cinq adresses qui vont de la Baracca d’Aurigeno, lieu cher à Patricia Highsmith, au bord de la Maggia, au Riviera Lodge de Vevey, en passant par le Mountain Hostel de Grindelwald et l’Old Lodge de Wengen. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le réseau n’est pas réservé aux descendants américains des hippies, et la meilleure preuve en est la clientèle majoritairement helvéto-européenne du Swissroof de Sent, en Basse-Engadine, tenue par deux compères dont le très souriant Obwaldien Jonas.
L’étape vaut le détour et plus encore : le séjour. Mais passer rien qu’un jour et une nuit chez Jonas, dans une chambre donnant sur toutes la haute vallée de l’Inn, au cœur d’un village immédiatement attachant, aux belles maisons couvertes de sgraffite et aux charmants palazzi, aux ruelles pavées de têtes-de-chat et aux gens immédiatement accueillants, m’a paru une telle grâce que je me suis promis d’y revenir sous peu par temps plus clément. Il y a certes d’autres pensions et auberges à Sent, mais le Backpacker Swissroof allie les charmes d’une vieille maison grisonne, avec ses chambres de vieux bois et ses balcons à vue lointaine (du château de Tarasp aux hauteurs de Guarda, autre merveille plus léchée et touristique) à une ambiance familière, où chacun peut faire sa cuisine si ça lui chante. Pour une chambre et le petit-dèje copieux de Jonas, il m’en a coûté 65 francs suisses (40euros), avec sanitaires sur l’étage et literie minimale, le vrai luxe à mon goût. On peut trouver plus confortable dans la même maison, ou préférer les dortoirs carrément bon marché, avec la nuitée dès 25 francs. De là, été comme hiver, des quantités de balades et d’exercices plus ou moins sportifs (dont la descente en trottinette des hauts du domaine skiable…) sont possibles, et cette randonnée où je me suis déjà promis d’égarer un Sollers qu’on va revêtir de Knickebockers seyants et munir d’un Alpenstock. Sollers au Val Sinestra, ça c’est le scoop ou je ne suis qu’un rot de lagopède…
Renseignements indispensables : www.backpacker.ch et surtout : http : // www.swissroof.ch
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10.06.2007
Rasez les Alpes, qu'on les brosse

Il est de bon ton, par les temps qui courent, de dauber sur les idées et les images qui ont cimenté, à un moment donné, l'identité de la Suisse, notamment en exaltant, au XIX e siècle, les valeurs de la tradition alpestre comme patrimoine commun aux campagnes et aux villes. Malgré toutes les « prises de conscience » et autres démythifications, reste une histoire qui nous est propre, et surtout un héritage culturel qui ne se réduit pas à des clichés. Une nouvelle preuve nous en est donnée par un superbe ouvrage que vient de publier Françoise Jaunin, irremplaçable vestale de la chronique artistique de 24 heures, dont l'érudition jamais pédante, les curiosités historico-sociologiques et le goût avéré s' associent heureusement dans cette traversée de cinq siècles de peinture (elle s' en est tenue à ce médium sous la menace de son éditeur, malgré sa démangeaison fébrile d'évoquer telle « installation » sur les hauts gazons ou telle vidéo sondant les entrailles utérines de la Jungfrau …) illustrés par cinquante reproductions d'œuvres majeures, connues ou à découvrir. Sous la jaquette dévolue au flamboyant Hodler (une exposition récente à Genève en a illustré la fascinante trajectoire, jusqu' aux confins de l'abstraction), voici défiler Caspar Wolf et un Calame sublime évoquant le romantique allemand Caspar David Friedrich, un autre paysage saisissant de Böcklin et une vision symboliste de Segantini, de fortes visions « métaphysiques » de Turner et de Cuno Amiet ou d'Albert Trachsel, de Luigi Rossi, des fusions expressionnistes signées Jawlensky, Kirchner ou Kokoschka, entre autres auteurs contemporains plus cérébraux, de Maya Andersson à Daniel Spoerri, ou de Rolf Iseli à Markus Raetz.


Ainsi que le rappelle justement Françoise Jaunin, les Suisses n'ont pas découvert les beautés prestigieuses de la montagne à l'époque des Confédérés. Longtemps, les monts chaotiques ne furent le berceau que de démons menaçants, bombardant les alpages comme le rappelle la quille du Diable des Alpes vaudoises. A l'époque où Madame de Sévigné, lorgnant à sa fenêtre les aimables rochers de la Drôme, rêvait d'un peintre qui pût représenter les « épouvantables beautés » de la montagne, c'étaient les Anglais qui fourbissaient leurs pinceaux et non les Suisses.
Les Anglais et l'Europe cultivée du XVIIII e, intégrant la Suisse dans le classique Grand Tour, puis un poème best-seller international datant de 1729 (Les Alpes d'Albrecht von Haller, traduit dans toutes les langues européennes), un autre livre culte signé Rousseau et publié en 1761 sous le titre de La Nouvelle Héloïse, enfin les travaux du naturaliste genevois Horace Bénédict de Saussure préludant à la conquête du Mont-Blanc en 1787, furent quelques étapes décisives de la glorification internationale des Alpes, dont la peinture, puis la photographie ont tiré tous les partis, du cliché industriel au chef-d'œuvre.

Pour justifier le titre de son livre en lequel les fâcheux seuls verront une touche nationaliste, Françoise Jaunin souligne « qu' aucun pays n'a associé aussi étroitement le spectacle de sa nature avec l'image de sa patrie ». Et d'enchaîner avec ce constat qui ne saurait évidemment borner la culture helvétique dans le champ clos des représentations alpestres, pas plus que la culture nord-américaine ne se limite au Far West: « Les temps ont eu beau changer, le monde se transformer, les perceptions de la montagne varier au gré des mutations de la société et des modifications du paysage, les symboles se déplacer ou changer de nature et de sens, rien n'y fait. Pas davantage que l'ébranlement des mythes, leur remise en question ou leur caricature. Célébrées ou parodiées, instrumentalisées par les discours utopistes, antimodernistes, patriotiques ou écologiques, revisitées par les regards, les traitements stylistiques et les technologies propres à chaque époque, les Alpes ont traversé toute l'histoire de l'art depuis le XVII e siècle avec une constance inébranlable. »
Mais regardez plutôt à la fenêtre: elles sont là, elles sont belles, elle s' en foutent — elles défient toute peinture …
Françoise Jaunin, Les Alpes suisses. 500 ans de peinture . Ed. Mondo, 107 pp.

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07.06.2007
Rêver à la Suisse

Henri Calet au temps des privations. Invite à la (re)découverte...
On sait, ou on ne sait pas, en tout cas on le découvre en ouvrant le petit livre savoureux d’Henri Calet portant ce titre : que Rêver à la Suisse signifie, au sens figuré cité en exergue, ne penser à rien. Un Suisse pourrait s’en vexer : il aurait tort. Lorsqu’un publiciste provocateur a lancé le slogan La Suisse n’existe pas, il exploitait une assez médiocre démagogie en vogue, notamment, dans certains milieux de haute intelligentsia et de haute politique culturelle helvétique, sous-entendant en somme que nous sommes tellement tout qu’il nous manque juste d’être tenus pour rien. Ce rien n’a rien à voir avec le rien de Calet, qui ne dit certes pas tout de la Suisse mais donne envie d’y goûter, comme à un idéal carré de chocolat.
La première édition de Rêver à la Suisse, préfacée par Jean Paulhan, date de 1948, et l’on sent encore un peu la guerre dans la Suisse protégée que décrit Calet par le tout menu. Ainsi relève-t-il l’inscription figurant dans telle vitrine d’une prestigieuse confiserie de la place de Montreux, selon laquelle la Maison ne pourra livrer sa production d’Amandino pour cause persistante de restrictions.
Henri Calet se moquait-il de la Suisse en relevant ce détail qu’on pourrait trouver un summum de luxe futile, au cœur d’une Europe en ruines ? Et se moque-t-il de la Suisse en s’arrêtant à d’autres détails ténus tels que la forme et l’appareillage des urinoirs ou le fonctionnement de tel vertigineux funiculaire à crémaillère ? Je ne le crois pas du tout. On n’apprend certes à peu près rien de ce pays en lisant Rêver à la Suisse, mais on en sent en revanche le climat : on y est et tout est dit. Ne penser à rien en rêvant à la Suisse est au reste la meilleure disposition pour redécouvrir ce pays qui en contient plus que quiconque n'oserait en rêver sur le territoire d'un timbre-poste, et l'on verra que ce n'est pas rien...
Jean Paulhan. Rêver à la Suisse. Préface de Jean Paulhan. Réédition Pierre Horay, 1984.
Images: les emblèmes de la Suisse chevillés à nos semelles: le lion de Lucerne et Guillaume Tell; le funiculaire de Territet
11:25 Publié dans Switzerful is beautyland | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, voyage
07.05.2007
Le franc-tireur engagé


Rencontre avec Hugo Loetscher
Lorsqu'on demande à Hugo Loestcher en quel animal il lui plairait de se réincarner, il répond avec malice que la position du Steinbock, dont le mot désigne à la fois, en allemand, son signe zodiacal du Capricorne (il est né à Zurich le 22 décembre 1929) et ce leste et robuste guetteur des cimes que nous appelons bouquetin, lui conviendrait assez. Solitaire et cependant solidaire du troupeau: tel est de fait l'auteur du Déserteur engagé, portrait magistral d'un héros de notre temps qui lutte pour s'immuniser contre toute forme d'asservissement social ou mental. Sans doute son extraction familiale modeste (son père, ouvrier, a connu le chômage dans les années trente) explique-t-elle le sens des réalités concrètes manifesté par le journaliste et l'écrivain, que ses études à l'étranger (notamment à Paris, d'où il tient son admirable maîtrise de notre langue) et ses multiples voyages (surtout en Amérique latine) ont exercé au «décentrage» critique. Contestataire non dogmatique, Hugo Loetscher fut l'un des premiers à s'intéresser au sort du tiers monde sans en faire un fonds de commerce idéologique. Tous azimuts, ses positions se distinguent par leur mélange d'ouverture critique et de clairvoyance constructive. La clarté d'esprit, l'érudition joyeuse et l'humour, qui n'excluent pas la profondeur, imprègnent également l'oeuvre de ce bon génie de la Cité.

- Hugo Loetscher, après les votations concernant la Lex Friedrich, on a parlé d'une cassure dramatique entre Alémaniques et Romands. Qu'en pensez-vous ?
- Ce résultat m'a personnellement surpris et beaucoup déçu, qui signale une véritable hostilité, dans notre pays, envers tout ce qui est étranger. Cela étant, ce résultat ne fait pas apparaître à mes yeux, un clivage particulier entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Avec la votation sur l'Europe, on a pu voir, déjà, que la ville et la jeunesse alémanique sont aussi ouverts que les Romands. Pour moi le grand problème n'est pas un clivage entre Suisse alémanique et suisse romande, mais entre une certaine conscience de la vie moderne, qui suppose une ouverture, et la crispation traditionaliste contraire. Je suis convaincu que le résultat de cette votation n'a rien à faire avec le contenu de la loi, mais que le mot étranger a suffit à effrayer. Ce qui est grave, alors, c'est que les cantons primitifs deviennnent représentatifs de la Suisse alémanique. Par ailleurs on a observé, chez certains de nos intellectuels, et par exemple sur la question du dialecte, une tendance à revaloriser nos origines et nos sources, avec d'étranges contradictions parfois. Ainsi un Otto F. Walter qui était contre la célébation du 700e anniversaire de la Confédération, en 1991, sous prétexte que notre démocratie ne valait pas la peine d'être célébrée, a invoqué la même démocratie pour s'opposer l'année suivante à l'Europe. Il y a là un problème lié à la perception de la ville. Ce qui est curieux, c'est que les villes ont toujours joué un rôle important dans le développement de l'histoire suisse, mais que l'idéologie nationale parle toujours des paysans. Cela se vérifie même chez la plupart de nos écrivains. Je n'ai rien contre le yodel, mais je trouve absurde que cette musique devienne le symbole de l'art suisse ! Il faut combattre ces clichés traditionalistes. La Suisse est un pays industrialisé, très moderne, avec les aspects positifs et négatifs que cela comporte.
- Pensez-vous qu'il y ait une «culture suisse» spécifique?
- Je ne me fais pas d'illusion sur les grands élans de curisosité réciproque, mais je crois qu'il y a des éléments de conscience culturelle commune, et cela commence par la langue. Chacun de nous dispose d'une langue maternelle, mais très tôt ensuite on prend conscience qu'il y a d'autres langues. Cela instaure aussitôt une relativité par rapport à sa langue. Cette disponibilité aux autres langues est un élément déterminant de notre conscience culturelle, qui a une dimension politique. C'est une chance pour notre pays. Il y a d'ailleurs, dans ce phénomène, une valeur dont l'idéal européen devrait s'inspirer. La culture germanique n'est pas une: il y a celle des deux Allemagnes, de l'Autriche et de la Suisse alémanique. Pareil pour la francophonie. Cette conscience de la relativité de la valeur de chaque culture, et de la diversité des cultures, vaut aussi sur le plan des religions. Je suis d'une famille catholique, né dans une ville protestante devenue, par les chiffres, une communauté catholique majoritaire, etc. Je n'ai pas de grande illusions sur le fait qu'on ait envie de se connaître mutuellement, mais je crois que le respect mutuel est un fait.
- Vous qui avez-vous beaucoup voyagé, que vous semble l'image de notre pays à l'étranger ?
- On a passé des clichés du pays paisible et merveilleux à un autre cliché des banques et des fonds juifs. Il y a aussi des clichés à l'intérieur. Nous étions une fois les meilleurs, puis nous sommes devenus les pires. J'appelle cela du Negativjodel. De nouveau nous faisons figure d'exception. A me yeux, la phrase la plus subversive, dans ce pays, consiste à dire que nous autres Suisses sommes assez moyens, avec des vertus et des vices. Quelque fois la critique des intellectuels me paraît ridicule, tant elle est manichéenne et bien pensante. Ce que je défends, pour ma part, c'est l'idée de la démocratisation de la démocratie. Il n'y a pas une démocratie suisse tombée du ciel, mais une évolution vers plus de démocratie. Depuis quand la démocratie existe-t-elle pour les femmes ? Une vingtaine d'années. Rappelez vous que Gottfried Keller, ce démocrate libéral, était encore contre le droit de vote à tous. La reconnaissance des quatre langues est aussi récente. Les lois en matière de sexualité et la neutralité ausi font partie d'un processus historique. Quand on réalise qu'au lieu d'une démocratie fixe, ce qu'on appelle démocratie a toujours dû se redéfinir sans cesse, on ne peut pas être si choqué de la situation actuelle. Le fédéralisme d'aujourd'hui doit évoluer, devenir peut-être plus régional et s'adapter à un autre fédéralisme plus large de niveau européen.
- Pensez-vous que les crispations actuelles vont se radicaliser, ou êtes-vous plutôt optimistes ?
- J'ai assez confiance en la tendance majoritaire ouverte de la jeunesse, même s'il y a aussi des jeunes parmi les traditionalistes et les racistes. Si la jeunesse est plus ouverte, ce n'est pas parce qu'elle est intrinsèquement bonne, ou plus humaniste que les aînés, mais parce qu'elle vit les mêmes problèmes qu'à l'étranger. La culture s'est internationalisée, et je crois qu'il y a une force des choses. Je ne crains pas qu'on reste indéfiniment dans son coin, mais qu'on perde maintenant des acquis en ne sortant pas de son coin. Ce qui me semble significatif, c'est que les questions les plus importantes ne sont plus à discuter en fonction de positions de partis. Le grand changement a été la chute du mur. Mais le mur était tombé depuis longtemps dans la tête des gens. Je n'ai pas fait des études littéraires mais des études de philosophie politique.
- Vous tenez-vous pour un auteur engagé ?
- La notion d'engagement est évidemment importante pour moi, marquée par l'époque de Sartre. Le premier livre dans lequel j'aie entrevue ma propre éthique est un sermon d'un jésuite du XVIIe, Antonio Vieira, un grand styliste. C'est un sermon de Saint Antoine aux poissons, contre les colonialiste portugais. Et dans ce sermon il dit que c'est un grand scandale que les poissons se mangent entre eux. Et c'est un scandale plus grand encore que les plus grands mangent les plus petits. Le contraire serait moins scandaleux, parce qu'un grand suffirait à nouri beaucoup de petits. J'ai écrit un long essai en introduction à la réédition de ce texte. J'ai relevé d'une part sa moralité, et son style. Dans les années soixante, il suffisait souvent d'avoir une bonne idée, un beau message pour faire de la mauvaise littérature. On m'a beaucoup attaqué parce que j'ai osé dire, à l'époque de la guerre du Vietnam, que les poètes tuaient les Vietcongs une deuxième fois par leur mauvaise littérature. J'étais contre cette guerre, au demeurant. Vieira me semblait donc combiner l'éthique et le grand style. Pour moi, je crois qu'il y a un moment moral dans le style même. C'est pourquoi j'étais très actif dans les associations d'écrivains.
- Quelle fut votre position par rapport au marxisme ?
- Les écrits critiques du jeune Marx ont été très importants pour moi, Mais jamais l'explication de l'histoire comme une détermination à 100%. Et puis la naïveté académique et l'incompétence des pouvoirs marxistes m'a sidéré, notamment à Cuba et au Chili. Je me rappelle Cuba: l'agriculture y était une catatstrophe, du fait des choix de Castro plus que des Américains. Mêmne chose au Chili. Si Marx m'a apporté quelque chose, c'est dans l'attention qu'il a porté aux mécanismes économique et aux situations concrètes.
- Quelles relations avez-vous entretenu avec Frisch et Dürrenmatt ?
- J'ai été très ami avec Dürenmatt, et il était évidemment difficile de l'être des deux. Frisch avait des disciples. Quand il est mort, il s'est posé la question de savoir qui allait le remplacer. Qui deviendrait LA conscience ? Moi je n'avais pas le don d'être un disciple. Dürrenmatt était une espèce de roi, chez lequel il y avait du bon roi. Les discussons avec lui portaient le plus souvent sur le métier ou sur des choses concrètes. Dans les discussions, il n'était pas dogmatique mais sensible à la nuance. A un moment donné, il était très chic d'être contre Israël, et très compliqué de soutenir l'exisence d'israël tout en contestant la politique extérieur d'Israël... Nous relevions, Dürrenmatt et moi, ce genre de défis...
- Pensez-vous qu'un écrivain puisse tout dire ?
- Si j'écris un texte littéraire et que je parle de notre religion, je n'hésiterai pas à dire tout ce que je pense. J'hésiterai en revanche à l'égard d'autres religione, que je ne connaîtrais pas aussi bien, crainte de juger de trop haut. Il faut prendre position contre les totalitarismes, de quelque couleurs qu'ils soient. Comme je vous l'ai déjà dit, le clivage entre gauche et droite n'est plus significatif, tandis que le clivage s'accentue entre pluralistes et totalitaires. Avec les fondamentalistes qui me répondent par des bombes, je ne peux parler. Ce qui compte est qu'on puisse discuter. C'est cela qui compte. En ce qui concerne un Rushdie, l'incitation au meurtre m'a paru inadmissible. Je puis comprendre, cela étant, qu'on hésite à publier certains textes, même si je suis contre l'index catholique et sa nouvelle forme actuelle de la political correctness, qui attaque Mark Twain pour son prétendu racisme. Mais Sophocle n'a rien dit contre l'esclavage, rendez-vos compte... Tout serait donc à réexaminer ? Que dirais-je, pour ma part, si ma maison d'édition projetait de publier Mein Kampf ? Et-ce que je l'accepterais ? Je ne crois pas. Pourtant je ne suis pas opposé à la publication de Mein Kampf. Est-ce que la démocratie n'a pas à être démocratique au point de permettre cette lecture pour sa valeur documentaire ?
- Comment faites-vous la différence entre particularisme et nationalisme ?
- Dans le cas individuel, autant que dans une communauté, on ne se connaît que par les autre. C'est assez nouveau que la Suisse doive se définir comme Suisse. La Suisse doit se redéfinir par rapport à l'Europe. L'identité ne se définit pas dans une commission parlementaire ou une révue littéraire Ce que je trouve intéressant, c'est d'envisager le rapport avec tous ceux qui nous entourent et par delà: la France, le Danemark, le protestantisme, etc. J'ai pour ma part, toujours eu un problème avec ce concept de l'identité. Il n'y a que les morts qui aient une identité définie 100%. mais si je prends mon existence, je suis Suisse, Alémanique, pratiquant de la langue allemande, influencé par l'autrichien Robert Musil et le Français d'Algérie Albert Camus. Comme intellectuel, je m'entends peut-être mieux avec un Brésilien qu'avec mon voisin de bistrot. Il y a donc toujours un système de relations et un lieu géométrique. C'est pourquoi je n'aime pas la guerre: parce que la guerre, c'est l'identité totale, fixée par l'uniforme, qui me cache l'être humain. Dans les idéologies c'est pareil, les autres sont réduits à tel ou tel type. Dans mes romans, ce qui m'importe est de raconter une situation: qu'il s'agisse du Brésil ou de la Californie. Ce n'est jamais l'individu comme tel qui m'intéresse, mais l'individu dans ses relations. Dans mon dernier roman, le jeune héros est considéré dans ses relations avec la société vue comme un théâtre.
- Qu'en est-il alors de vos relations avec la gent animale ?
- Il y a d'abord le roman consacré à Noé. Les animaux y jouent un certain rôle. Ils sont représenatifs de la Création. Ils puent, ils font du bruit. Et là, Noé dit: je ne sais pas où est la vie. Je vais donc sauver la possibilité de la vie. Dans ces histoires, le point de départ étaint purement littéraire. Je voulais écrire des fables. Et c'était clair que des fables modernes devaient intégrer le repoussoir de la société humaine. On parle des animaux dans des situatons crées par l'homme. Ensuite j'ai voulu une écrire une postface, et cela a donné un livre plus important que La mouche et la soupe. Ainsi Le coq prêcheur a-t-il été publié avant... J'étais fasciné par l'idée de ce bestiaire. Cela revenait à considérer l'unité de la condition humaine. Ces fables m'ont imposé une grande documentation. Si vous écrivez d'une manière méticuleuse, exate, vous arrivez à une sorte de surréalisme.
- Vous qui dites détester les superlatifs, quels rapports entretenez-vous avec l'Absolu ?
- Il y a un an, on m'a invité à faire un sermon dans le cadre d'un séminaire. Là, j'ai évoqué l'aspect religieux de quelques livres. Les Egouts c'est le problème du mal qui entre dans le monde. Je suis contre la pureté: je suis pour la canalisation. Hanna Arendt dit qu'elle est très intéressée par le péché dans la politique. Noé, pour moi, c'était l'homme le plus riche, qui comprend qu'un autre pourrait être à sa place. Noé devient juste quand il devient son propre remplaçant. Une phrase magnifique de la Bible dit que celui qui se perd se sauve. Dans les papiers du Déserteur engagé, il y a la définition du Dieu d'Immun. Pour Immun, personne ne peut supporter le monde ou la réalité en tant que telle. Alors il faut avoir une conscience qui est ouverte à tout et qi est prête à supporter cete totalité. Or il est vrai qu'un seul nom convient à cette conscience, qui est Dieu, lequel n'a rien d'un dieu d'église. Il y a là comme une ironie supérieure, dans ce Dieu dont la fonction serait de supporter sa propre création... Cette dimension m'a toujours intéressé. Dans mes études, en outre, j'ai toujours été intrigué par le thème de l'absurdité. Avec Dürrenmatt, j'en ai beaucoup parlé. L'absurdité survient quand il n'y a plus de sens (Sinnlos), mais un sens ouvert (Sinnfrei). La religion est-elle divisible ? Si vraiment Dieu est l'absolu, je ne peux permettre aux autres d'avoir un autre Dieu... Mais il y a un moment inexplicable dans la vie humaine: on peut dire beaucoup de choses d'un individu, pourtant il y a toujours un «reste». Peut-être est-ce notre secret ? La grande contradiction de l'homme, c'est de savoir qu'il est mortel et de vivre comme s'il était immortel...

L'oeuvre de Hugo Loetscher est publiée aux éditions Diogenes. Plusieurs de ses romans et essais ont été traduits chez Fayard.
Le portrait de Loetscher (mal) reproduit ici est l'oeuvre de Varlin.
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