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25/12/2015

L'écriture mode de vie

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Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu'une seule démarche. Ecrire m'est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l'écriture des autres, me semblerait tout à fait vain.

Avant de commencer à écrire, entre seize et vingt ans, j'ai d'abord vécu les mots, si l'on peut dire: j'ai vécu ce rapport parfois vertigineux qu'on peut éprouver devant l'étrangeté mystérieuse des mots, qui découle de l'énigme insondable de notre présence au monde.

Entre cinq et sept ans, j'ai découvert l'extrême prodigalité du langage, de la langue et du vocabulaire en arpentant le labyrinthe enchanté du Nouveau Petit Larousse illustré hérité de mon grand-père paternel; puis, entre onze et treize ans, la lubie m'a pris d'apprendre par coeur des centaines et des milliers de vers contenus dans un Trésor de la poésie française hérité de mon père.

Ces expériences singulières ne m'auront pas empêché de vivre, alors, comme n'importe quel sauvageon des abords forestiers et lacustres d'une ville suisse de moyenne importance, mais c'est par la langue française parigote que, parallèlement à la mémorisation de centaines de vers de Verlaine et Rimbaud, Torugo ou Baudelaire, entre tant d'autres, j'ai découvert à dix ans, pour la première fois, ce que peut être la langue d'un écrivain vivant en lisant San Antonio au dam de mes bons maîtres et maîtresses.

Les "purs littéraires" feront peut-être la moue, mais ils ont tort. Les voies de la littérature sont pénétrables par de multiples accès, et la faconde rabelaisienne de San A en est une, comme l'aurait probablement reconnu un Audiberti.

J'aime assez, à ce propos, la distinction que fait ce magicien de la langue que fut Jacques Audiberti entre trois niveaux d'écriture que pratiqueraient respectivement, selon lui, l'écriveur, l'écrivant et l'écrivain.

L'écriveur serait, ainsi, celui qui ne fait de la langue qu'un usage utilitaire, sans aucune recherche de forme ou de style, tel le localier rapportant un fait divers ou le policier dressant son rapport.

L'écrivant, plus soucieux d'expression, serait l'historien composant sa chronique, l'avocat filant par écrit sa plaidoirie, ou le médecin rédigeant ses mémoires, étant entendu que certains écrivants (une Jacqueline de Romilly ou un Marc Fumaroli) peuvent surclasser maints présumés écrivains par leur style.

Or l'écrivain, justement, se distinguerait de l'écriveur ou de l'écrivant par un rapport quasiment charnel avec la langue, sur laquelle il exercerait comme un droit de cuissage. Un Rabelais, un Proust ou un Céline en seraient de parfaits exemples entre mille.

Ma propre pratique de l'écriture, cinquante ans durant, n'a cessé d'osciller entre l'activité de l'écrivant, engagé dans une carrière de journaliste et de chroniqueur littéraire, et celle d'un écrivain brassant les genres du journal intime ou extime, du roman et des nouvelles, dans une vingtaine de livres où l'écriture se veut libre de toute contrainte - chose impensable dans un quotidien de grand tirage.

En simplifiant évidemment, s'agissant d'un métier aux tours variables et qui ne s'apprendront jamais entièrement en école ou en atelier, je dirais que le travail journalistique est essentiellement une technique, alors que l'écriture littéraire prétend à l'art. La première activité participe surtout, à mes yeux, de l'explication, alors que la seconde requiert bonnement l'implication.
Comme je lis autant que je vis, j'écris pour ainsi dire tout le temps. Et tout, du monde qui m'entoure, admirable ou détestable, me fait miel et substance. Après le terrible XXe siècle, et malgré certaine déprime, paradoxalement répandue dans les pays les plus nantis, ce que Blaise Cendrars appelait le "profond Aujourd'hui" reste à lire et à dire.

Notre époque incertaine, tout en mutation, peut-être difficile à vivre pour des écrivains "à l'ancienne", me semble un formidable terrain d'observation, appelant plus que jamais à la transmutation du tout-venant babélien en parole vive et en musique verbale usant de tous les instruments, jusqu'au blog, au rap ou au slam.

Un grand effort critique est exigible de l'écrivain contre l'uniformisation des langues et des opinions, la déshumanisation et le nivellement liés au surnombre affolé, la fuite dans l'abrutissement ou l'avilissement, la prostitution d'un peu tout et la consommation effrénée - le culte de la puissance et de l'argent.

À ces faces sombres s'oppose la face lumineuse d'une parole revivifiée. Par la littérature et la poésie, entre autres voies du coeur et de l'esprit, donner un sens à sa vie est encore possible, je crois.

C'est pourquoi j'écris.



À La Désirade, ce dimanche 10 mars 2013.

26/01/2012

Ecrire sur du sable

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Notes sur la blogosphère (2007)

« La blogosphère, c’est l’infini à la portée des rats », note aimablement Alina Reyes dans Forêt profonde, son dernier roman, détournant la non moins charmante formule de Céline selon lequel « L’amour est l’infini à la portée des caniches ».
Forêt profonde est un livre émouvant et passionnant à divers égards, dont le mélange de désarroi et de désespoir, et la force d’expression, la vitalité, l’intelligence, la poésie de sa ressaisie littéraire, composent un mélange détonant, pure émanation d’époque.
Ce qu’Alina Reyes dit de la blogosphère, des fantasmes qu’elle suscite et des rapports (ou pseudo-rapports) qui s’y tissent, de ce que beaucoup en attendent et qui en frustre tout autant, est à la fois pénétrant et vrai à 99%, ce qui nous donne un bon espace d’1% pour continuer d’y converser tranquillement, n’est-ce pas ?
Alina avait un amant de chair et d’osses, ils se sont perdus de vue longtemps puis se sont retrouvées sur le web et une nouvelle liaison en a découlé, qui constitue l’un de motifs de la fiction de Forêt profonde, autour de la figure plus ou moins démoniaque de Sad Tod.
« J’ai un amour virtuel. J’ai des amis virtuels, qui peuvent être aussi des ennemis virtuels. Je vais converser chez les uns, chez les autres. Je guette les manifestations de mon amour virtuel. Je joue à vivre en ligne, je me donne l’illusion de jouir du jeu, j’en jouis. Mais une angoisse sans nom me vide chaque jour, nuit après nuit, lentement, sûrement. Je sais, au fond, que je suis en train de me transformer en simple élément du jeu, en objet virtuel que le jeu manipule lui-même.
La blogosphère, c’est l’infini à la portée des rats. L’internaute est un visiteur potentiel de millions de blogs, dont beaucoup apparaissent ou disparaissent à chaque instant. De site en site, de lien en lien, il peut surfer sans limites, courir et gratter de ses petites pattes l’infinité des trous, passages et couloirs souterrains de la vie. Sans limites dans l’espace virtuel, sans limites dans la variété de l’offre : toutes les voix du monde semblent s’y faire entendre, alors qu’évidemment rien n’est plus faux, seuls résonnent dans ces catacombes des échos assourdis, des rires enregistrés et des bruitages de cinéma. Ni la voix de l’enfant en train de jongler avec les démons de ses rêves ou de sa boîte à jouets, ni celle de la femme en train d’accoucher, ni celle du vieil homme en train d’agoniser ne s’y entendent. Encore moins celle de l’enfant qui travaille en usine ou mendie, celle de la femme cloîtrée, celle du SDF, celle du soldat qui chie de peur dans son treillis. Ni celle des milliards d’hommes sur cette terre qui sont trop occupés à survivre ou à vivre pour s’offrir le luxe décadent d’une pseudo-vie. Et les entendrait-on sur son ordinateur ou à la télévision, on ne les entendrait toujours pas. La voix n’est pas seulement une série de sons, pas plus que la chair n’est qu’une image.
Régulièrement j’ai la gueule de bois. L’écoulement verbal dans la blogosphère me révulse, je voudrais ne plus jamais boire ce jus d’impuissant, pauvre épanchement d’être physiquement morts, psychiquement anorexiques-obèses, semence stérile et frelatée qui ne saurait enfanter que toujours plus de monstres pour grossir les rangs des armées de la Mort, que nous appelons contre nous-mêmes."

2d18aad82cdd6bef35c1ee43a5cae6c9.jpgAux dernières nouvelles, j’ai constaté qu’Alina Reyes avait fermé son site, après avoir fermé son blog depuis un certain temps déjà. A-t-elle eu raison ? Sans doute, en ce qui la concerne, et son livre l’illustre évidemment. Mais a-t-elle raison de réduire ceux qui pratiquent la blogosphère à des rats morts ? Je ne le crois pas. D’ailleurs les accents qui se veulent prophétiques, dans le genre catastrophiste, de Forêt profonde, sont à mes yeux la partie la plus faible du livre, et qui vieillira vite n’était-ce que par ses lourdeurs d’écriture, alors que le souffle de l’Eros, le souffle de la vie et le souffle de l’amour en traversent mainte pages superbes et qu’on relira demain.
Alina Reyes prétend qu’il n’y a aucune place pour la vraie vie dans la blogosphère, ce qui me semble aussi discutable que de prétendre qu’il n’y a de vraie vie ni dans les mails ou les SMS. En ce qui me concerne, je vois de la stupidité partout, et des simulacres de relations, de la perversité et de la malice, autant que des surprises de bonté et de désintéressement, de curiosité bonne ou de sincère désir de frayer, dans l’espace d’1% que représente internet dans ma vie occupée à 99% par de l’encre réelle, des arbres à racines, une femme à humeurs et un chien chiant vraiment partout à sa seule guise, sans compter les enfants-soldats et les prolétaires du Kerala central. 
Les Français eux aussi, hélas, sont souvent chiants avec leur vision binaire de la réalité, qui les fait ignorer les échappées tierces. François Cheng me le disait le jour précédant son intronisation à l’Académie, qui n’en a pas fait un cartésien crispé pour autant. Imagine-t-on un Descartes, un Sade anglais ou italien ? Nullement. Or il faut écouter les Italiens. Nul cinéma n’a si bien brocardé le cinéma que le cinéma italien, ni si bien dégommé l’imbécile télévision que Fellini, comme en s’en jouant. Et les Anglais mes aïeux : encore un peu de Chesterton sur la blogosphère et nous serons moins rats. Enfin les Suisses qui sont des composés d'Etrusques, de Celtes et de Wisigoths...
Résumé de cette divagation du soir d’un optimiste se réjouissant de voir que l’espoir nous est encore permis à un taux d’1% : ne prenons pas la blogosphère pour une terre promise ou un paradis artificiel, ne nous camons pas à l’internet, n’écrivons pas ici comme sur du marbre ni même comme sur du papier, mais comme sur du sable…

Alina Reyes. Forêt profonde. Editions du Rocher, 376p.

27/05/2007

La Quadrature du Cercle

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Un fichu questionnaire circule ces nuits sur la blogosphère. Juan Asensio, dit Le Stalker ( http://stalker.hautetfort.com/ ) m’ayant défié d’y jouer, j’y joue, en dépit du caractère incompossible de l'exercice.

ccbe3dad75411eabbb6bf091672caebf.jpgLes quatre (entre 40 autres) livres de mon enfance :

Londubec et Poutillon
Les Aventures de Papelucho
Mayne Red, Winnetou
Jules Verne, Michel Strogoff


Les quatre écrivains (entre 400 autres) que je lirai et relirai encore :

73a6e5886c7e95bdc511ae84c8b2e9fa.jpgCharles-Albert Cingria
Stanislaw Ignacy Witkiewicz
Vassily Rozanov
Ramon Gomez de La Serna

818be49ee1880bfb554622ac526cfec3.jpgLes quatre auteurs (entre 4000 autres) que je ne lirai [de toute évidence] plus jamais :
Vladimir Illitch Oulianov, dit Lénine, Les insectes nuisibles ou comment s’en débarrasser.
Joseph Dougatchvili, dit Staline. Les purges de Babouchka et autres recettes.
Adolph Hitler. Für eine Totale Lösung aller Kleinen Problemen.
Mao Tsé-toung, Le Club des Quatre.

Les quatre premiers livres (entre 40.000 autres) de ma liste à (re)lire :
Léon Tolstoï, Don Quichotte.
Maurice G. Dantec, La Divine Comédie.
Blaise Pascal, Les Essais.
Louis-Ferdinand Céline, A la Recherche du Temps perdu.

1b18317d99f56084217080f8bec647e3.jpgLes quatre « livres » (entre 400.000 autres) que j'ai emportés sur l’île déserte où je réponds à ce fichu questionnaire :
Le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey
La Bibliothèque de Babel, édition virtuelle de 2033.
La Bibliothèque d’Alexandrie, avant l’incendie, réédition clandestine sur papier Bible, avec La Bible en bonus, 666 e-books.
Ma Bibliothèque de La Désirade numérisée, avec copie en braille pour le cas où…

76292db3b4adc9f1f5fd3251a089f22b.jpgLes derniers mots d'un de mes livres préférés :
« Demain, demain, tout sera fini ! ». Dans Le Joueur de Dostoïevski (le seul que j’aie sous la main sur l’ile déserte où je réponds à ce fichu questionnaire…)

Les plus de quatre  lecteurs (entre 4.000.000 d’autres) que je prie de mettre en ligne leurs réponses sur leurs blogs respectifs:

Joseph Vebret : http://vebret.typepad.fr Joël Perino: http://perinet.blogspirit.com Raymond Alcovère : http://raymondalcovere.hautetfort.com Bona Mangangu:http://etsilabeaute.hautetfort.com Pierre Cormary: http://pierrecormary.blogspirit.com/ Christian Cottet-Emard: http://cottetemard.hautetfort.com/ Jean-Jacques Nuel: http://nuel.hautetfort.com/ Nicolas Verdan: http://byblos.hautetfort.com/ Mike: http://deathpoe.hautetfort.com/ Alain Bagnoud: http://www.blogg.org/blog-50350.html L'Ornithorynque: http://ornithorynque.hautetfort.com/ 

 

16/01/2007

Un blogophobe ça roule, ma poule

medium_Limousine2.jpg Le chauffeur pense quand c'est nous qu'on dépense

« Donc, un blog. Je déteste les blogs, en fait. Cet épandage de moi, moi, moi comme du fumier, comme si quelque chose allait repousser, cet épandage me défrise. Tout le monde a son blog alors que tout le monde se branle du blog de tout le monde, ça n'a aucun sens. »
Voilà ce qu’écrit le chauffeur de limousine dont je t'ai parlé, genre facho vénal mais qu'a plus d’un calame dans son baise-en-ville. Tu vois ça choute, un baise-en-ville, le genre qui se porte plus depuis Akhénaton Fils au moins ? N’empêche, j'te dis que ça: son petit roseau a du jus et de la bête à revendre. La preuve: 

http://leschauffeursdelimousinepensentaussi.blogspot.com

13/11/2006

Désordre mode d’emploi

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Le labyrinthe de Philippe de Jonckheere, émule de Perec
Connaissez-vous Philippe de Jonckheere ? Vous êtes-vous déjà perdu dans le désordre ? Vous tarde-t-il de refaire la bascule dans le terrier d’Alice ? Alors moteur : vous cliquez illico sur www.desordre.net et belle partance dans un nouveau labyrinthe empruntant à la fois aux folles maisons et aux dédales verbaux de Georges Perec, aux jeux de miroirs ou de marelles de Julio Cortazar ou aux gyroscopies de Michel Butor, entre autres, et je m’en tiens à l’aspect littéraire de ce site arborescent que je viens à peine d’aborder ce matin même. Or il y a là-dedans, comme aux puces et dans les brocantes, comme dans telle vieille boîte à outils de père-grand ou telle boîte à ouvrage de mère-grand, mais à la postmoderne, il y a là-dedans un fabuleux bric-à-brac parfois un peu bricole branchi-brancha mais aussi, et notamment dans les bloc-notes du captain Nemo de cette espèce de Nautilus internautique, une vraie recherche formelle et quantité de moments qui relèvent d’une poésie expérimentale immédiate qu’il nous faut aujourd’hui… Pour être juste, sans savoir encore exactement qui fait quoi, je précise que desordre.net est co-signé par Philippe de Jonckheere et Julien Kirch. Ce qui est sûr en attendant, c’est qu’il en sera question souvent dans ces carnets…

09/11/2006

La grâce d’une écriture

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Hervé Chesnais à la trace

Connaissez-vous Hervé Chesnais ? Moi non plus, jusque tout à l’heure, quand je suis tombé, dans le labyrinthe de desordre.net, sur une sorte de petit roman d’amour-catastrophe à fines touches me rappelant Fou de Vincent d’Hervé Guibert, tant par la grâce de son écriture que par la force des images et des objets narratifs de celle-ci, d’une fine et belle concentration.


Cela commence comme ça :
1/
Parce que l’absence n’admet pas de demi-mesure, que le souvenir ne pèse pas le poids : la grâce du col de ta chemise jamais plié net, le jean toujours en train de tomber plus bas, la perspective émouvante de ton passage, tout ça ne vaut qu’au présent.
2/
Parce que tu avais toujours faim.
3/
Parce que le manque n’est pas blessure, qu’il n’est pas de frontière au manque, on n’en pourrait pas dessiner les contours, parce que le manque n’est jamais fini, le manque est invisible, sans cicatrice à la surface, sans lèvres de chair jointoyées, sans suture sur le lisse des peaux.
4/
Parce que tu t’es brossé les dents avant de m’embrasser.
5/
Parce que les machines qui nous meuvent nous interdisent la stupeur mélancolique, nous garantissent notre lot quotidien de stimuli, d’anecdotes.
6/
Parce qu’à ton passage, quelque chose est advenu, que nous avons connu ensemble des illusions d’épiphanies.
7/
Parce que ton départ m’a laissé interdit, altéré, parce que j’ai cru mourir de ta mort, que je n’en suis pas mort, ta mort m’a traversé comme le caillou l’eau, et comme l’eau je me suis refermé, et comme l’eau nulle trace de ton passage, nul indice que je me sois refermé sur toi, que je t’aie gardé dans le secret de mon ventre.

medium_Anquetil4.jpgEnsuite il y a 93 autres fragments de cette eau, puisque l’ensemble s’intitule 100 Raisons.
De fil en aiguille, curieux d’en savoir plus sur ce Chesnais Hervé, j’ai appris qu’il était d'origine bretonne et normande, né en 1963, et découvert, sur le site remue.net, une autre série de petites proses intitulées Tentative d’équilibre dont je capture illico celle-ci :


La gloire de mon père
Dans l’armoire de mon enfance – marqueterie rustique- un fusil mitrailleur dont je trouvais les balles en volant des bonbons ; c’était le temps de mes dents saines et de mon père aux cheveux roux.
Il aimait parler en arabe aux colporteurs de ces pays ; que disait-il ? – Les mots que je sais aujourd’hui, qui enchantaient les exilés. Ils repartaient pauvres, ravis, mais moi j’avais tremblé pour eux qu’il ne ressorte son fusil, pas les mots d’adieux ni d’usage, le fusil. Les balles ailées; les balles.
Les photos je les avais vues. Cadavres de bergers exécutés ; mon père assassin qui se targuait de preuves. Avant après, vivants puis morts, abattus là les mains liées dans la montagne qui était leur. Et je trouvais des balles en cherchant des bonbons. Et j’avais peur pour les vendeurs berbères, tant ils ressemblaient aux cadavres, aux trophées de mon père.

medium_Anquetil7.jpgAh mais ceci encore : que, dans un contrepoint heureux, les textes de 100 Raisons sont accompagnés de vignettes d’artiste signées Emmanuelle Anquetil, d’une poésie elliptique qui s’apparie parfaitement à celle d’Hervé Chesnais. Dernière piste enfin: le site d'Hervé Chesnais himself, à l'enseigne de La position du scribe.

23:35 Publié dans Blogosphère | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Littérature

04/04/2006

To blog or no to blog

A propos de Riverbend et de la blogosphère. 666e note de ce blog.
D’aucuns se sont émus, ces derniers temps, du fait que le blog d’une jeune Irakienne fût nominé pour l’attribution d’un prestigieux prix littéraire anglais : le Samuel Johnson Prize de la BBC-Four, récompensant les ouvrages hors fiction et doté de plus de 40.000 euros, pour lequel 19 autres titres sont en lice, l’attribution étant fixée au 14 juin prochain. Etait-ce à dire que, désormais, les prix littéraires consacreraient n’importe quoi par conformité à l’esprit du temps ? Un blog aurait-il donc quoi que ce soit à voir avec un vrai livre ?
Or justement, c’est un livre, tiré d’un blog, intitulé Bagdad brûle et racontant, de l’intérieur, trois ans d’occupation, de massacres et d’attentats, qui a été sélectionné en l’occurrence. Sous le pseudonyme de Riverbend, une jeune universitaire  de Bagdad a entrepris, dès le 17 août 2003, de décrire au quotidien ses craintes et ses colères dans l’Irak occupé. Ayant perdu son poste de programmatrice en informatique, du fait de l’impossibilité de se déplacer dans la ville en feu, la jeune femme s’est attelée à la rédaction de ce blog pour témoigner de ses tribulations au jour le jour. Or on notera qu’à la même époque Elisabeth Horem, épouse de l’ambassadeur de Suisse à Bagdad, entreprenait la même démarche, dont elle tira le journal intitulé Shrapnels, paru chez Bernard Campiche en 2005. Quelle différence entre les deux ?
Dans un cas comme dans l’autre, l’écrit reste la base des deux démarches, dont l’une est propagée dans les grands espaces du web tandis que l’autre restera confinée dans les pages d’un livre. Mais  le blog remplace-t-il le livre ? Nullement, et la meilleure preuve en est que Bagdad brûle atteindra le grand public par les voies traditionnelles de l’édition.
Cela étant, on relèvera deux atouts de ce nouveau moyen de communication que représente le blog, non négligeables et loin s’en faut. En premier lieu, c’est l’extension de la diffusion  du « message », qui fait que les notes de la jeune Irakienne peuvent être lues simultanément dans le monde entier. En outre, c’est le caractère interactif du blog, qui permet à quiconque de réagir dans l’instant aux écrits de la jeune femme, et à celle-ci d’être confortée, encouragée peut-être ?
La littérature de demain va-t-elle se trouver modifiée par les blogs ? Ce n’est pas impossible, dans la mesure où l’instrument correspond à une nouvelle perception du monde, immédiate et globalisée. Mais comme il en va du téléphone ou de la télévision, c’est l’auberge espagnole : à message débile, réponse inepte ; à parole sensée, échange souvent gratifiant. Autant dire qu’on espère plutôt que les blogs soient modifiés par la littérature…

C’est d’ailleurs ce qu’on voit déjà : si le papotage est exponentiel dans la blogosphère, les îlots de parole originale résistent étonnamment. Un véritable archipel créatif se développe, dont les atolls se relient les uns aux autres par mille liens et lignes. De grands écrivains, comme un John Updike, ont innové naguère en ouvrant leur site-atelier « en ligne », mais le blog permet aujourd’hui plus de légèreté et de souplesse dans  l’échange. Tout à l’heure cette chronique sera casée sur le blog du soussigné. Avant d’être publiée dans 24 heures, elle aura atteint l’Australie où la lira tel ami Jef, tandis que nous dormirons tous, et peut-être Rachid, l’exilé irakien francophone  à Sapporo, sera-t-il intéressé de constater qu’un plumitif suisse signale la chronique de Riverbend que les Anglais ex-coloniaux ont nominée ?  Le blog est une bouteille à la mer dont les messages disent (parfois) la ressemblance humaine...

Cette chronique a paru dans l'édition de 24Heures du mardi 4 avril, en complémenet d'une page entière consacrée à la blogosphère.

27/03/2006

Le blog qui brûle

 

Les prix littéraires doivent-ils désormais s'ouvrir aux blogs? C'est en tout cas ce que prône le  Samuel Johnson Prize de la BBC Four, qui récompense toutes les oeuvres non fictionnelles écrites en anglais.
Un candidat inattendu est en effet apparu sur la liste des 19 lauréats au prix doté d'un chèque de près de 44 000 euros: il s'agit du blog d'une jeune irakienne anonyme répondant au pseudonyme de Riverbend. Son « journal » s'intitule Baghdad Burning (Bagdad brûle) et retrace semaine après semaine la vie en Irak depuis la débarquement américain. L'auteur évoque ses peurs, décrit les rues de la capitale irakienne sous les coups de feu et s'attarde sur les petits problèmes de la vie sous occupation et la débrouillardise de la population. Son analyse offre une contrepartie très intéressante au discours des médias sur la guerre.

15/02/2006

Défi au Général Stumm

D’Apocryphe à Livres en feu
« Le Général Stumm n’aime pas les livres », lit-on dès les premières lignes du nouveau blog littéraire apparu en ce début d’année sous l’enseigne d’Apocryphe, dont on sent hélas que l’auteur est en contradiction flagrante avec les bonnes dispositions de son généralissime personnage, comme nous le sommes aussi pauvre de nous.

Or loin de nous excuser, comme il est d'usage par les temps qui courent, nous nous contenterons d’offrir au Général Stumm, pour le conforter, l’ouvrage de Lucien X. Polastron, intitulé Livres en feu et paru aux éditions Denoël en 2004, et de citer par la même occasion quelques exergues de la même Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques dont Apocryphe, assurément, fera le meilleur potage tout en agréant l'expression de notre papivore bienvenue.

«Le temps était aux aurores boréales invisibles dans les salles d’attente du dictionnaire » (Benjamin Péret)

« Cet homme détruira ma muraille, comme j’ai détruit les livres, et il effacera ma mémoire, et il sera mon ombre et mon miroir, et il ne le saura pas » (Jorge Luis Borges)

« On ne s’étonnera donc pas de disposer de si peu d’écrits anciens, mais d’en avoir seulement ». (Gertrude Burford Rawlings)

« Dieu de la paix, disperse les nations qui se complaisent dans la guerre, cette plaie des plaies pour les livres, sanctuaires de l’éternelle vérité ». (Richard de Bury)


04/02/2006

Compères de blogs


Quatre romans de Jean-Jacques Nuel, Raymond Alcovère et Joël Perino
Les liens qui se tissent sur la toile sont moins hasardeux ou stériles qu’on ne pourrait se le figurer, même s’ils sont rares ou restent le plus souvent virtuels. Or la passion commune de la littérature aboutit parfois à de vrais échanges, comme j’ai eu le privilège de le vivre personnellement depuis quelques mois avec divers correspondants de qualité – tels Alina Reyes, Thierry Laus, Bernard Deson, Christian Cottet-Emard, un certain Ornithorynque aux proses fascinantes - et quatre livres reçus ont aussi prolongé maints propos croisés.
Le premier, que m’a envoyé Jean-Jacques Nuel, et dont le titre est Le nom (éditions A Contrario), à la fois le plus ténu et le plus tenu dans sa forme, relève d’un paradoxe extrême, proche du minimalisme. Il y est effet question d’un écrivain qui remplit un livre entier de son seul nom. Or ce pari fou, dont on pourrait se demander si une nouvelle de trois pages ne suffirait pas à l’épuiser, l’auteur le relève en restituant à la fois le rituel de l’écriture, avec une sorte de respect sacré, les élans et les soupirs de l'homme de lettres dans notre drôle de monde, tout en brossant un très attachant (auto)portrait du protagoniste en homme sensible, dans ses relations (et ses non-relations) avec son entourage, et notamment son père. Ce livre simple et probe est celui, de toute évidence, d’un amoureux de littérature, attaché à la vérité des mots, à la musique de la langue et à une poésie douce-amère de la vie. Autant dire qu'on attend d'autres livre de sa firme...
Tout récemment arrivé sur nos monts enneigés, de Montpellier où vit Raymond Alcovère, Fugue baroque (Editions, N&B, Prix de la Ville de Balma 1998) m’a également touché par le mélange de sensibilité poreuse et de vigueur qui caractérise cette évocation du désarroi d’un quadra, marqué par la perte de la femme de sa vie et sauvé de justesse par une jeune fille surgie à l’improviste, qui vit avec celle-ci, de vingt ans sa cadette, une virée à Naples (lieu par excellence du baroque ensauvagé à l’italienne, mais également d’un maëlstrom vivant très bien restitué) où il essaie de s’arracher à sa mélancolie. Or un retournement subit, à mi-chemin du roman, donne à celui-ci une perspective plus ample par la voix de la jeune voyageuse, dont la vitalité et la quête personnelle, mais aussi la fragilité juvénile, entrent en contraste avec la force sourde, mais fêlée, du protagoniste masculin. Bref, c’est également un livre marqué au sceau de l’authenticité que celui du compère Ray, avec un mélange de délicatesse et de faconde, de culture et d’empathie humaine qu’on retrouve tous les jours sur son blog.
Joël Perino, qui m’a envoyé un irrésistible polar canocide et une fresque familiale pas piquée des charançons, est d’un autre tempérament, plus expansif, et pratique une écriture plus directe, avec quelque chose de débridé et de pourtant bien maîtrisé dans le rythme, qui doit quelque chose à maître Céline. Dans le genre policier jovial, Ophélie a du chien (éditions Le manuscrit) qui met en scène une pétulante jeune fliquesse punky, vaut à la fois par sa rapidité narrative et par son atmosphère de province sentant bon le Genevois (Joël vit à Saint-Julien), autant que par son thème en phase avec une psychose du moment, puisque le serial killer de l’ouvrage s’en prend à nos compagnons quadrupèdes. Mon compagnon Fellow, scottish de haut lignage (petit-fils d’un champion d’Amérique) en a froncé le sourcil, mais son maître s’est amusé. Joël Perino est un conteur et parvient à camper des personnages crédibles, dans un véritable espace romanesque. Plus ambitieuse cependant : la fresque déjantée d’ Eclats et pulsations (paru chez CyLibris en 2001), dans le genre famille je vous haime, qui raconte, avec une sorte de frénésie, les tribultaions d’une espèce de famille Deschiens à la puissance Dubout, si j’ose dire, dont le personnage central, bonnement horrifique, est une mère maudite que le narrateur s’affaire à matricider en 243 pages. Le résultat est étonnant de rageuse vitalité, tissé d'observatios percutantes ou pénétrantes, profus et un peu touffu tout de même, mais d’un écrivain qui a lui aussi la papatte, pour citer un certain Sollers…

De gauche à droite: Jean-Jacques Nuel, Raymond Alcovère et Joël Perino