03.04.2008

Next stop Paradise

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Du mode de locomotion le mieux approprié à l’accomplissement d’un symbolique dernier voyage. Des images longtemps enfouies qui resurgissent à la faveur de cet étrange périple au bord du ciel.

Le paradis ce serait: le paradis ce sera de rouler en Grosschen jusqu’au Vieux Quartier, en Grosschen ou en Minimax à l’abri des blindages, en Minimax ou, si tout est détruit, par la ligne souterraine du Littlebig.
Je dis Grosschen parce que je suis de nature optimiste. Optimiste mais non écervelé ou inconséquent. Je dirai plutôt: optimiste malgré tout. Capable tout à fait de me représenter le pire, et par exemple la destruction complète de tout ce qui fut, avec la conviction cependant qu’une certaine partie du Vieux Quartier sera toujours debout et la cathédrale, la cathédrale et le jardin aux volières.
La Grosschen serait idéale pour accomplir vite ce très long voyage, et d’abord pour la beauté du geste. La Grosschen bat en effet tous les records de ce point de vue.
56203161.jpgVoir l’immense piécette à nacelles rouler, au déclin du jour, sur une autoroute déserte ou dans une forêt à l’heure du silence, est un enchantement. Lorsqu’elle est immobile, la Grosschen évoque, à l’évidence, la Grande Roue du Prater de Vienne, mais on comprend, au moindre mouvement, qu’elle est incomparable, surtout du fait de ses possibilités infinies de remodulation, non seulement mécanique mais cinesthésique, et cela compte pour le fidèle disciple de Baudelaire que je suis.
Je m’explique en deux mots: il n’y a qu’à bord de la Grosschen qu’on puisse entendre si distinctement la couleur précise de tel parfum ou détailler telle gamme de goûts à l’oeil nu.
Contrairement au Minimax, blindé et bruyant, ou au Littlebig sujet à pannes souterraines, la Grosschen marque le top du génie humain qui associe l’archaïque roue de moulin, le cerceau de nos enfances et l’accélérateur de particules dernier modèle.
Or tel est mon voeu Monsieur Dieu: qu’au moment où, la Grosschen me transporte au Vieux Quartier et que Vous me laissiez prolonger d’une vie ou deux, le temps au moins d’écouter une fois encore la Black and tan fantasy auprès des quelques vrais amis en compagnie desquels le temps n’a jamais existé.
Par avance je me réjouis de ce voyage immobile où tout me sera rendu comme à l’enfant derviche que le Barbare décapite. Tout me sera rendu parce que tout me sera dû à ce moment-là, je n’aurai pas de compte à rendre, Monsieur Dieu connaît ce langage: je n’aurai pas besoin de Lui faire un dessin.
1354432552.JPGC’est aussi bien par pur désir que je crayonne à présent ce portrait de mon amour à la nacelle. Combien d’ici je nous vois, mon amour et moi, prendre place à bord de la Grosschen. Jamais mon amour ne m’accompagnait au Luna Park, mais cette fois ce sera cette fois ou jamais, et c’est depuis le premier jour qu’il n’y a plus de jamais entre nous.
A bord de la Grosschen nous rassemblerons, dans le désordre, tous les fragments de l’Imago. Il me suffira de penser ceci et ceci sera, de désirer cela et cela sera. J’inscrirai le mot Donau dans la case de sélection sensible du computeur de bord et tout aussitôt je me retrouverai dans les gazons exquis de l’enfant Danube où nous plongions nos corps de garçons élastiques, l’été de nos quatorze ans, ignorants du dernier coup de flingue du vieil ado désespéré, ce 2 juillet 1961 devenu jour de la saint Hemingway - mais je racontais à Thomas ses chasses et ses corridas tandis qu’il tirait sur sa Chesterfield d’un air de corsaire -, la Grosschen fera son effet quand elle s’immobilisera dans le chemin privé de la typique villa de notable du Doktor sûrement enterré, et je tâcherai de reconnaître mon bel ami sous les traits du nouveau Doc à l’americaine, yes it’s me, do you remember nos bains de minuit dans le lac de Constance ? et son odeur de gosse de riche n’aura pas changé qui sonne toujours comme du Telemann dans la salle de bain matinale où nous comparons nos dotations, Kölnwasser 4711, belle prestance et cette autorité transmise du chamane de province, mais la Grosschen ne pourra s’attarder, juste une dernière sèche comme lorsque nous nous planquions dans les trouées de sangliers, tschuss Tom, see you, et ce sera reparti pour le paradis.

L’agrément de la Grosschen tient à sa double maîtrise des phénomènes ondulatoires et corpusculaires. Un rêveur jeté dans l’espace sur son rocking chair tournant, qui prend connaissance dans un journal des dernières nouvelles du siècle tout en écoutant l’Andante du Quintette à cordes en ut majeur de Schubert peut figurer, dans sa double relation à l’espace (cherra-t-il, cherra-t-il pas ?) et au temps (fonce-t-il amont ou aval ?), la situation du voyageur en Grosschen et son aperception nouvelle des deux infinis.
De là-haut nous découvrons l’océan de notre mémoire, et dans la botte d’icelui: l’aiguille trotteuse de notre première montre d’enfant.
Je me souviens pour ma part que ma première montre n’avait que des chiffres peints et se mangeait, fourrée de chocolat noisette. C’est pourquoi j’aime tant voir passer les cargos de cacao dans mes rêveries antillaises, et que me trouble la nature double de l’oeil de l’écureuil.
Nous avons détesté, mon amour et moi, la pléthore des écureuils du Schubertpark de Vienne, mais combien de documents photographiques attestent l’intensité paisible des heures que nous avons passées là-bas à nous couler l’un dans l’autre, là-bas et dans la chambre du grand bouleau.
Monsieur Dieu comprend cela, qui nous entendait remuer dans le berceau de feuilles, accoudé mine de rien à son bar à liqueurs, Monsieur Dieu ressentait pleinement la félicité de ces deux corps se buvant l’un l’autre à lentes lèvres dans la pénombre ocellée de la chambre de bois comme suspendue dans la maison de feuilles, et pour Lui rendre justice je le dis: Monsieur Dieu se sentait, aux moments d’effusion, comme le pur lapin de lune quand il bondit sur le ventre du nouveau pubère visité par la sirène, premier coup de queue et quelle surprise si Madame Mère levait le drap, mais maintenant, mon amour et moi, tout se fond dans le goût d’un mot soupiré que Monsieur Dieu fait semblant de ne pas entendre, le sachant notre secret.
Je fais confiance au Grand Mécanicien capable de concevoir une merveille de la catégorie de la Grosschen. C’est à la fois le Leonardo de l’Homérie et le Niels Bohr des algorythmes polyphoniques, mais rien dans les mains rien dans les poches, et quelle ingénuité malgré son grand savoir, quelle ingénuité dans la conception du moindre détail combinant l’utile et l’agréable de la Grosschen. On ne va pas en faire le catalogue, mais quelles trouvailles que l’allume-cigare à carillon tibétain ou que l’éventail à confettis. Combien tout cela me rappelle la fête du Bois de nos enfances...
Ensuite que roulant donc vers le Vieux Quartier, se développe en effet une autre analogie visuelle qui me remplit de la musique des voltigeurs, et c’est alors l’ivresse de la fête des enfants qui me comble, et mon amour.
Elle s’y revoit comme de cette après-midi: elle a sa jolie robe blanche à rubans. Moi j’ai l’air toujours un peu patate de l’enfant timide, mais je suis fier de ma casquette de pirate et je m’inscris à la poste américaine en tâchant de ne pas me faire voir de l’instite qui décrie ce marché d’amour.
Tu paies un franc, le type aux casiers te donne un numéro que tu épingles visiblement sur ta personne, ensuite de quoi tu pars à la chasse à la femme de ta vie. Tu repaies un franc si tu en repères une pour lui laisser un billet doux que le type glisse dans le casier au numéro de l’élue, et tu attends de voir si ça mord en regardant les voltigeurs dans le méli-mélo de toutes les musiques.
De la poste américaine ne me reste que le goût doux-amer des premières petites défaites, car il va de soi que celle qui m’attire se gêne autant que moi, ou que j’en invite deux à la fois par distraction, qui ne voient pas que je les observe de derrière le stand d’un marchand de gaufres avant que de me refondre dans la foule, mais le temps que j’attends me remplit de musiques, et c’est cela aussi que par avance je remercie Monsieur Dieu de me permettre d’écouter avec elle dans le mouvement berçant de la Grosschen en route pour le Vieux Quartier.
Et là je retrouve tout comme c’était: j’ai repéré de loin le beffroi de la cathédrale et les apôtres aux couleurs passées; une arête du contrefort de la colline a résisté à la tempête de temps en sorte que toutes les hautes étroites vieilles bâtisses médiévales de nos vingt ans continuent de défier le vide; et là-bas je distingue les silhouettes pensives de mes amis dans le jardin aux volières.
Ce serait, ce sera cela le paradis: l’anneau qui nous unit facilitera tout déplacement dans les dimensions aléatoires et nous épargnera le ricanement du Mauvais et de ses légions mortifères.
Je ne me demande pas ce que nous faisons là. Il n’y a plus de pourquoi qui tienne. On a compris que le Vieux Quartier figurait le haut lieu de nos premières amours et de nos vingt ans ingénus et bêtes, mais il y a tellement plus encore dans ces murs décatis et ces velours, ces arches et ces escaliers, ces passerelles, ces latrines en plein ciel, ces alcôves, ces terrasses étagées dans le chèvrefeuille, ces chambres proches où l’on s’est aimés, et tout nous est rendu jusqu’à l’instant dernier où l’on se rappellera que c’est là que tout a commencé, mon amour, quelque part dans quelque bar.
Le paradis c’est que c’était un village. Le paradis c’est que c’était un jardin. Du haut de leur ciel peint les anges enviaient nos peines de coeur et notre lancinant mal de vivre, ou nos corps tendres, nos tendres âmes.
Il n’est point besoin de descendre de la Grosschen pour y goûter encore: tout nous est rendu dans l’instant, tous les rôles et chaque voix appropriée.
2007653948.jpgLe paradis c’était ta voix sous les draps étoilés par nos ébats, mon amour de ce moment-là, tandis que sonnait le marteau du rétameur au chant de baryton léger, dans la cour d’à côté, le paradis c’était de s’aimer au milieu de tout ça.
Il y a cent personnages aux fenêtres du Vieux Quartier l’instant suivant le coup de feu signifiant que l’étudiant désespéré s’est fait sauter la tête au numéro treize, puis on en parle dans les cafés, puis on repeint les murs ensanglantés, puis c’est l’hiver, on gèle, puis le printemps revient et c’est l’été où des jeunes gens tout nus dévalent l’escalier pour en faire voir au bourgeois.
Le paradis c’était notre bohème au Vieux Quartier, me dis-je en actionnant les leviers de la Grosschen et voici que, levée toute mélancolie, la roue se remet à tourner.
Alors, et peut-être pour toujours, avec mon amour, nous nous laissons emmener.
Monsieur Dieu, laissons-lui ça, est un machiniste stylé. Il n’y a plus de temps maintenant. Tout nous a été rendu et nous nous dirigeons vers la mer.
Nous y arriverons ce soir, sûrement à l’instant du rayon vert. Nous nous trouverons, même si c’est tard, un petit hôtel pas cher comme nous les aimions bien. La nuit venue nous nous attarderons dans la véranda pour écouter l’océan. Mais cela encore d’important mon amour: ne pas oublier d’envoyer une carte aux enfants.

23.03.2008

Eté 1968



Comment, cette année-là, et ce soir, cette nuit, se mêlèrent voix et visages, dans un choeur dont les échos jamais oubliés resurgissent de loin en loin.

L’alto à tignasse de feu débarquait d’un trou perdu du Wisconsin, mais Jim situait sa seconde et véritable naissance en Californie, dans une communauté de San Francisco où il avait entrepris son voyage sur la Vraie Voie, cependant il n’y avait que quelque jours qu’il s’était attaché à la soprano moldave à la voix si poignante assise à côté de lui, Milena de son prénom, fille de réfugiés roumains installés à Londres, et Milena avait suivi Jim jusque-là sans être sûre de se lancer avec lui sur la route d’Orient, d’ailleurs ils avaient eu le matin même leur première rupture d’harmonie en faisant leurs ablutions sur le bord de la Limmat, lorsque Jim lui avait confié qu’il n’était pas sûr que la Vraie Voie pouvait se faire à deux, mais à l’instant leurs voix planaient ensemble au-dessus des moires de la rivière en se mêlant à celles des autres, on eût dit qu’il n’y avait plus d’espace ni de temps divisé, le choeur évoquait une espèce de grand essaim sonore en suspens entre les flots et le firmament d’été constellé de myriades d’étoiles qui rappelaient au vieux Max ses nuits des années 40 au pénitencier militaire, Max dont le drapeau de Marcheur de la Paix enveloppait les épaules de la douce Verena - la fluette voix du patriarche et celle un peu flûtée de la jeune fille dessinaient de fines arabesques en bordure des autres -, puis le quelque chose de très archaïque et de très juvénil qui émanait du choeur fut soudain comme électrisé par le solo de cristal limpide du berger Hans Sonnenberg descendu de son alpage avec de quoi se divertir au Niederdorf et que diverses filles de bar s’étaient arraché, mais qui pour lors n’avait d’yeux que pour la Roumaine de Jim, et c’était pour elle que sa voix cherchait à présent une faille vers le ciel qu’on imagine derrière la nuit, et de fait la voix presque enfantine du grand Kerl à boucles d’oreilles et culotte de cuir, zyeux d’azur et gabarit de lutteur, s’envolait le long des flèches de la Chagallkirche en arrachant à chacun d’irrépressibles frissons, et Milena se sentait fondre au côté d’un Jim de plus en plus absent, murmurant vaguement un OM continu, Milena retrouvait dans la voix du berger des accents de ses montagnes natales dont ses oncles lui chantaient parfois les complaintes, et déjà, aux accents excessivement sentimentaux de ses jodels, les filles de bar avaient compris ce qui se passait entre ces deux-là, tout en sachant que le Hans leur reviendrait avec son rire clair et ses vrenelis, et c’était justement parce qu’il y avait de l’amour dans ce chant que les filles se sentaient pures de jalousie, et la nuit paraissait s’ouvrir à toutes ces voix déployées, Jim était déjà parti vers l’Ashram mystique qui le délivrerait de toute pesanteur et les sans-logis qu’il y avait là se sentaient eux aussi dans la peau de pèlerins au bivouac stellaire, Max se réjouissait finalement d’avoir raté le dernier tram de Zumikon et d’être tombé dans cette bande de chiens sans colliers: même si cela ne faisait pas un pli que le monde continuerait de mal tourner en dépit des essais de révolutions du printemps dernier, même si la sauvagerie se perpétuait, son idéal restait chevillé au corps du vieux disciple du Mahatma et les chants de cette nuit le faisaient se sentir un peu meilleur, comme il en allait de Tonio - serveur à la Bodega et grand lecteur de Pavese - et de tous les traîne-patins que la première rumeur avait attiré des ruelles du Niederdorf au bord de l’eau fraîche à la forte odeur de poisson vif, et ils étaient bien une trentaine vers minuit, mais maintenant la nuit avait basculé sur son axe et le chant commençait de s’espacer, des couples s’en allaient vers les bosquets du Lido, d’autres parlaient à voix basse ou prenaient congé, on se souhaitait bel été ou bonne vie, Jim avait laissé Milena se réfugier dans les bras du contre-alto Sonnenberg cependant que Tonio et Verena faisaient un feu sur la berge de la rivière, et leurs visages éclairés paraissaient plus beaux encore de surgir ainsi de l’obscurité, Jim resterait encore longtemps sur l’empieremment de la berge, les paumes ouvertes et les yeux clos, à se remplir d’énergie cosmique, Hans et Milena continueraient de murmurer à ses côtés, les filles de bar regagneraient leurs studios et des pluies d’étoiles tomberaient encore au fond du ciel que les échos de toutes les voix de ce soir-là retentiraient toujours dans la nuit.

07.03.2008

Petite Naine


        De l’éternelle dualité du corps et de l’âme. Où l’enfant apparaît sous sa forme la plus fragile et la plus sauvage. De la savane africaine, des couleurs de Van Gogh et de la Constellation du Vélocipédiste.   

        Le corps et le ciel ont tout stocké en mémoire de ces échappées. Le ciel aime surtout à se rappeler la grâce des enfants. Pour aller vite: les accros le branchent de moins en moins. Il a certes eu sa période Tour de France, à l’époque des grands duels Anquetil Poulidor et tutti quanti, ou précisément aussi: du temps du Giro de Fausto Coppi et Dino Buzzati, mais à présent il ne voit plus que l’agitation machinale de ces espèces de spermatos multicolores en quête de énièmes de secondes, et ça le fatigue à la fin malgré la dégaine de la caravane: ce cirque ne fait plus le poids à ses yeux s’il se rappelle le sentiment d’un seul gosse se dandinant pour la première fois sur le vélo femelle de sa mère (ou de ses tantes des grandes vacances, ou de sa soeur aînée déjà bien en croupe, ou de ses cousines poussines de la campagne) et jouissant ensuite de la descente à fleur de ciel, the right formule at the right place.

        Le ciel est plein de ces histoires radieuses des débuts de Little Robic ou du Petit Nemo se rêvant en train de valser dans la Constellation du Vélocipédiste. Le bas de la tunique du ciel (naguère de soie, désormais de viscose made in India aux coutures mal finies) est tatoué de tous ces zigzags de tous ces mômes sur les trottoirs du quartier, puis sur la chaussée, à travers la ville, et plus tard autour du lac et des lagons - le ciel adore identifier ces myriades de cicatrices que le corps lui ressort sans se faire prier, tout le menu fretin rose des estampilles à peine visibles, et de temps à autre pourtant la toute belle balafre (un ado lancé à folle vitesse sur les sagaies d’une clôture) ou la déformation à vie (rares mais terrifiques vieilles fractures réduites à la diable, surtout dans les pays chauds), et justement à ce propos le ciel et le corps se rappellent tout soudain les petits cyclistes de la savane africaine, et alors là c’est le top.
        Les petits cyclistes de la savane africaine rivalisent de célérité, aux fins de journées saturée de poudre à canon, sous le ciel rouge et noir, comme pour rattraper on dirait, mais vaine poursuite ils le savent, les antilopes fuyant là-bas entre les flamboyants, quand on sait qu’ils ne font la course qu’avec leur ombre dansant dans la poudre brenneuse de la piste dont les tièdes bouffées de vent leur remplissent les narines et la guenille qui leur sert de  culotte.
        Le corps jouit de se sentir ces jarrets élastiques des petits cyclistes de la savane africaine, mais le ciel se remémore bientôt d’autres cieux, et c’est déjà reparti pour la Hollande.
        A de tels moments on relève entre le corps et le ciel certain froid. Le ciel prend en effet ses aises et temporise, à l’ennui croissant du corps jamais résigné à la trop molle pédale (la Hollande, non mais des fois...) et qui ne va pas tarder d’ailleurs à réclamer sa dose d’excès, puis voici que le ciel se rappelle tout à coup Van Gogh et le dit au corps, lequel se jette aussitôt sur l’os, après quoi fulgurent les couleurs extrêmes.  
        Sur la route noire sous le ciel jaune (ou, à choix, sur la route jaune sous le ciel noir) le corps bandé par l’effort est violet dehors et dedans tout blanc fulminant de muscles chauffés à fond la bielle.
        Cependant une autre phrase s’écrit à l’instant sous la candide dictée du ciel: vive le jaune, et au même moment surgissent les fourgons chargés de déments à destination de la maison là-bas derrière les barbelés et les bulbes bataves, et du coup le corps, aux anges, s’impatiente de rejoindre la fameuse allée cyclable du domaine, tout à trac il envoie promener le consultant au vocabulaire qui prétendait le tester sur la souhaitabilité des changements d’appellations (on sait que le terme de fou paraît désobligeant à certaines familles), et de se busquer, de se braquer, de se cabrer comme un bronco puis de se faire presque mal à défendre n’était-ce que la possibilité d’une phrase du genre: il passera sa première nuit supercool chez les dingos, au Pavillon Les Dauphins.
        Après le goûter, quoi qu’il en soit, toute les bicyclettes sont alignées pour l’inspection à l’entrée de l’allée cyclable de la maison jaune et c’est alors que le Général Dourakine apprend des instances dirigeantes qu’il est privé de vélocipédie au motif de ne s’être pas, une fois de plus, retenu de saluer le Drapeau.
        Il vient au corps un engourdissement pénible à la seule évocation du Général. La mélancolie du personnage fait mal à voir. A vrai dire jamais le corps n’a été si désireux  d’acquérir le moindre soupçon d’adresse, jamais incapable non plus à ce point, mais une telle impossibilité de la nature n’est jamais allée de pair non plus avec une telle joie.
        La première fois aurait pu se révéler la plus humiliante, tant la meute était déchaînée: de l’étron perché à la patate roulante, tout y a passé, et le corps se souvient de ce chemin de croix de l’ancienne allée caillouteuse bordée de ronces; malgré le sourire du ciel le corps est meurtri par le ressouvenir des énormes bleus sur le corps boudiné de l’hippo schizo - et c’est aux douches un jeu de plus que de les compter à voix haute en se jetant le patapouf d’une mêlée savonneuse à l’autre -, mais le Général Dourakine n’a qu’une obsession, le ciel sait laquelle, n’a qu’un rêve et c’est le Tourtour, n’a qu’une amour et c’est Petite Naine.
        D’aucune âme le ciel ne se rappelle tant de joie à se lancer sur la piste après les autres, fût-ce en grosse lanterne ballottée entre deux chutes, suant la graisse et le pissat nerveux, crachant l’âcre gravier, tombant chaque fois plus bas à ce qu’il semble et se relevant plus illuminé.

        Hélas le corps ne saluera pas aujourd’hui le Drapeau du ciel, et c’est tout seul et à pied, puis entouré de ses aides de camp, que le Général Dourakine se retrouve à ce moment où dans sa vie il se fait soir.
        Lui vient cependant, une fois encore, la vision de Petite Naine au ciel, et le corps se sent tout délivré. Elle est gracieuse. Les roues petites et grandes font dans les nébuleuses comme un dessin maladroit.

09.12.2007

Mademoiselle Saligot


            De l’emblème qui signale les bons en ce pays. Où est évoquée la figure du Bon Maître par excellence. De la difficulté qu’il eut à soumettre une jeune sauvage à sa discipline.
 
            Les bons se signalent, dans ce pays, par un poisson autocollé à l’arrière de leur voiture, de sorte qu’on est averti à chaque fois qu’ils nous dépassent: attention, il y a encore des bons dans ce pays.
            Cet encore est plein de réjouissante menace, et c’est tout naturellement qu’il s’associe à mes yeux à la figure du Bon Maître, l’instituteur Cruchon, au moment où celui-ci s’approchait du pupitre de Mademoiselle Saligot jusqu’à ce que, tous tremblant un peu, elle et nous, le silence fût propice à la question qui se posait chaque semaine, savoir si mademoiselle avait encore saligoté ses affaires, auquel cas était brandie une fois de plus la menace de la fessée culotte baissée.
            Assez étrangement, la menace de la culotte baissée ne semblait pas impressionner Mademoiselle Saligot, qui se contentait de tirer la langue à ceux qui la raillaient à ce propos; en revanche, nous devions être plus d’un à souhaiter la scène à force de la redouter, et peut-être le Bon Maître lui-même ressentait-il quelque chose d’inavouable, qui le faisait à la fois brandir et remettre à plus tard le jugement et l’exécution de la sentence ?
            Le Bon Maître était pourtant la netteté personnifiée, et tout chez lui signifiait la droiture. De son âme régulière, sa blouse blanche immaculée était le visible symbole, et ses mains toujours propres, et jusqu’aux moindres annotations de sa claire écriture dans nos carnets, sévères mais justes.
            La formule lui tenait d’ailleurs lieu de présentation dès le premier jour: il faut, enfants, que vous le sachiez, je suis sévères mais juste. Et d’années en année la réputation de Monsieur Cruchon s’était ainsi établie, qui avait fait de lui le type du Bon Maître sévère mais juste.
            Cependant Mademoiselle Saligot ne lui avait pas moins tiré la langue, et  ce dès la première fois où il l’avait menacée, quand il eut le dos tourné.
            Le Bon Maître n’avait pu la prendre sur le fait, et jamais, ensuite, il ne fut assez leste pour se retourner à temps, mais il se doutait à l’évidence de quelque chose, il sentait que quelque chose lui résistait chez Mademoiselle Saligot, et pourtant il se gardait de donner trop d’importance à cette enfant de maçon sûrement destinée à végéter dans les zones obscures de la société tandis que ses bons sujets s’arracheraient de leur chrysalide pour s’envoler vers les hauteurs du Collège cantonal ou même de l’Université.
            Pour autant, Monsieur Cruchon ne se dévouait pas qu’à ses bons sujets. Il entrait même comme une crainte dans sa relation avec eux, ou plutôt avec les lois non écrites des hauts quartiers d’où ils étaient le plus souvent issus. Cela relevait de la simple observation, toute pareille à celle qu’il aimait détailler à la leçon de sciences naturelles: les bons sujets venaient des zones villas à l’imprenable vue, de la même façon que certaines espèces prospéraient au soleil tandis que d’autres semblaient chercher par nature la pénombre et l’humidité.
            Or, Monsieur Cruchon se gardait d’abandonner la gros de la classe à pareil déterminisme végétal. S’il respectait ses bons sujets, il vouait aux autres une façon de rude tendresse dans laquelle était englobée Mademoiselle Saligot.
            Celle-ci, dans la classe, était en somme la fleur sauvage qu’il évitait de toucher, crainte à la fois de se polluer et de flétrir son fragile éclat de fille des marais, cette étincelle de diamant de vouivre, cette chair de petit mollusque bonifiant dans l’eau croupie,ce front pur sous les cheveux en bataille et ces yeux violets, ces dents de louve entre les lèvres, ce demi-sourire provoquant et terrifié d’où surgissait tout à coup la langue impertinente, enfin tout ce qui restait dissimulé dans la culotte de grosse laine et que j’avais imaginé, durant un délire de fièvre, sous la forme d’un feu d’algues où dansaient des serpents - et comment ne pas comprendre, alors, la réserve de Monsieur Cruchon ?
            Quant à la réjouissante menace, elle continue de nous obséder cet après-midi. Nous avançons à pas lents sous les parapluie, entre les cyprès, derrière la voiture de l’ultime voyage du Bon Maître. Poisson autocollé sur la vitre arrière du corbillard propre en ordre. D’un doigt imaginaire sur la buée, je lui ajoute un trait. C’est une fente, le sourire équivoque de Mademoiselle Saligot nous promettant de retirer sa culotte au bord de la fosse, là-bas.  

La petite Tsigane: photo Yves Leresche

17.08.2007

Dad’s Blues



Où il est question du classique désarroi du bon père devant l’émancipation de ses filles. Que toute mauvaise pensée est frappée d’Interdit. De la sublimation et de la demande en mariage.

Elles se la jouent Dark Lady et Sweet Heart, et je fais le père moderne: je me la coince, mais n’en ressens pas moins comme une divine mélancolie.
Tel est de fait le dur constat auquel je suis amené ces derniers temps: que je ne suis plus leur seul dieu.
Ce n’est pas seulement qu’elles regardent ailleurs, c’est qu’elles sont ailleurs, et serais-je un pur esprit ou un spectre qu’elles me porteraient plus d’attention - pur esprit dont la première ornerait sa dissertation, ou spectre bienvenu dans les rêveries policières de la seconde.
Cela commence à la première heure dans un véritable branlebas. Il fait encore nuit noire et je me trouve, comme tous les matins, penché sur mes grimoires, dans le cercle enchanté de la lampe, lorsque ma table à écrire retentit des premières trépidations.
C’est en effet à cheval que Dark Lady traverse l’appartement, l’air hagard dans sa chevelure imitation black, un peu le style Angela Davis à l’époque des Panthères mais le sabot précis et la flèche verbale prête à être décochée, en tout cas rien ne l’arrêtera sur le sentier guerrier de la salle de bains où elle sera la première à se claquemurer.
Pendant ce temps, Sweet Heart figure la belle au bois somnambule qui va et vient entre sa couche désordonnée et le frigidaire, le visage dolent et la moue suggérant que ce n’est pas encore l’heure d’ouverture des guichets.
Dans ce tumulte feutré, je me surprends à d’inconvenantes poussées de voyeurisme, ou plutôt qu’inconvenantes: dangereusement naturelles, voire un peu sauvages.
Il arrive, en famille, qu’un sein adolescent pointe à la fenêtre, ou qu’une jeune croupe se dandinant direction les lavabos vous suggère des choses au plus total oubli du fait que vous êtes le père.
Cela peut arriver en rue de la même façon, quand vous appréciez de loin la silhouette ravissante de Lolita ou de Baladine et que, tout à coup, vous reconnaissez votre enfant. Naturellement vous aimeriez vous précipiter et vous jeter aux pieds de la grâce incarnée, mais cela même ne se peut pas et vous pressentez que c’est bien ainsi. Car vous aimez cet Interdit plus que votre désir, en tout cas vous vous le répétez à chaque fois que Sweet Heart vous impose l’épreuve du Défilé (le supplice de Tantale du Mini Mini) ou que Dark Lady se met à danser au milieu du salon à la manière d’Isadora Duncan.
Bien entendu, l’Interdit ne va pas jusqu’à ne pas toucher. Je caresse donc volontiers et je l’avoue sans vergogne: je bécote. J’oserai même en faire le thème d’une campagne de propagande à l’échelon de la collectivité: bécoter plus, c’est se laisser moins troubler.
C’est aussi soulager l’angoisse de Sweet Heart, toujours lancinante en ses treize ans de nymphette aux abois, que la seule évocation d’un mollusque suffit à faire se pâmer de dégoût. Le baiser à l’américaine, dit aussi langue fourrée, fait ainsi figure à ses yeux d’odieux enlacement de limaces, et ne parlons pas des organes.
Cela ne m’empêche pas de pressentir, en Sweet Heart, une amoureuse ardente. Tant sa passion pour les éléphants que ses débordements d’affection et les longues, longues séances qu’elle passe au miroir à se faire plus jolie que jolie, me semblent autant de signes de bonnes dispositions.
Mais ne rien brusquer, ne rien chercher même à rabattre des sourcilleuses recommandations de Madame Mère du style L’Amie de la Jeune Fille...
Tout cela que Dark Lady reluque à sa façon voulue sarcastique, mais le coeur et les antennes en constant état d’alerte. Dark Lady ou la fausse dure. Calamity Jane rêvant d’un prince charmant aux yeux tendres à la Ricky Nelson. Et de fait, le western sera carabiné, mais les couchers de soleil ne sont pas pour les coyotes, et là ça peut aller jusqu’à des baisers de deux trois minutes sur fond de ciel flammé, et dans la salle on s’abandonne doucement au creux de l’épaule de son soupirant, mais pour le reste essayez pas d’en savoir plus ou je tire !

Je sais qu’en digne père je ne devrais penser qu’au statut de marchandises de mes filles. Telle nous rapportera tant, et l’autre tant; notre bien se trouvant augmenté à hauteur de tel bénéfice par rapport à l’investissement de base. Je devrais compter, au lieu de quoi je rêve. Je devrais négocier chèrement leur capital beauté et leur potentiel à tous les niveaux, alors que mon blues radoucit, jusqu’à la honte, mes velléités de père selon la Tradition.
C’est ainsi que je finirai par les céder, en ne pensant qu’à elles, l’une au cow boy de ses rêves et l’autre à quelque clone du mousquetaire Leonardo di Caprio. La seule condition sera qu’ils se présenteront au ranch pour me soumettre leur demande en bonne et due forme. Je leur ferai savoir au préalable, par leurs amoureuses, mon exigence absolue en matière de connaissance de la musique baroque et des vendanges tardives, mon souci de beauté et plus encore de bonté, et mon souhait vif de les entendre se déclarer en vers réguliers.
L’examen prendra le temps qu’il faut et ce seront autant de mois et peut-être d’années de sursis qui me seront accordés.
Surtout, le faraud sans cervelle et le joli coeur volage, le marchand d’orviétan sentimental et le séducteur illusionniste seront confondus.
La scène finale n’en sera que plus douce, plus douce et plus poignante. Déjà je nous vois bien vieux, elle et moi dans nos chaises à bascule, tandis que le grand soleil décline à l’horizon de La Désirade, à saluer encore et encore nos enfants qui s’éloignent là-bas sur leurs chevaux qu’on dirait maintenant des jouets, mais vivants, de si jolis jouets à ressorts remontés pour la vie.



08.07.2007

L’Artiste

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D’une rencontre sur un banc du Jardin aux Volières. Où se rejoue la scène classique de l’étudiant et de la fille de joie. Où il est question de l’art de Richard Clayderman.

Je m’étais retrouvé dans le jardin aux volières après une longue errance, les lunettes noires que je portais signifiaient mon humeur farouche, mais la miss n’y avait pas vu d’obstacle à s’asseoir tout près de moi non sans jouer le tendron pris en faute.
J’avais à peine esquissé un geste d’assentiment, et les ondes glaciales que je diffusais auraient dû la tenir à distance, mais pas du tout: non seulement on s’installait mais on me dévisageait longuement, on attendait un signe, on se détournait quelque temps puis on revenait à la charge et bientôt on murmurait comme ça qu’avec un air si mystérieux je devais être artiste moi aussi.
Et c’est cela qui m’a fait tourner la tête vers elle et la cadrer de tout près, petite et costaude, professionelle à l’évidence avec ses cuissardes rouges et son body noir, ses yeux peints et sa bouche faite pour faire des choses: c’est ce mot d’artiste.
Le matin même, en effet, je m’étais reproché de n’être qu’un disséqueur de cadavres, et la vision de l’auditoire où se tenait le cours d’esthétique m’avait paru l’image même du lieu stérile et mortifère que je devais fuir; et maintenant je m’inventai la qualité de peintre, et tout aussitôt l’on m’annonçait qu’on avait déjà posé pour des calendriers et tout ça, mais pas que j’aille m’imaginer des photos spéciales, rien là encore que de l’artistique.
Il y avait quelque chose, chez elle, de la fille du peuple en mal de respect qui la faisait se récrier que le Paradou n’était, dans sa vie, qu’une étape très provisoire lui permettant pour le moment de se refaire une pelote. C’est qu’elle estimait devoir à sa fille, pour l’instant à la garde de la mère-grand, l’instruction qu’elle-même n’avait pas reçue, enfant qu’elle était des charbonnages, dont le père avait péri lors du coup de grisou de 56; et son rêve était d’acquérir là-bas quelque pavillon en banlieue où elle et sa mère relanceraient l’atelier de couture d’avant les difficultés.
De toute façon, tenait-on à préciser, de toute façon, c’est écrit sur le contrat, de toute façon je ne fais que mon numéro et le champagne, mais pas touche à Loulou!
La fleur qu’elle me faisait, me dit-elle, de lui livrer son petit nom, quand tout le monde au Paradou ne connaissait que Wanda, la fleur c’était en somme une affaire entre artistes, et maintenant elle me demandait de retirer mes lunettes parce que j’allais devoir fermer les yeux pour mieux voir son nouveau numéro.
Vous vous représentez, me dit-elle alors, vous vous représentez un grand coquillage au milieu de la scène, et là-dedans il y a moi.
Lumière bleue pour commencer. Tout repose encore et tout est dans la musique que vous connaissez sûrement: La Mer de Richard Clayderman.
Ensuite que le bleu tourne au rose, le coquillage commence à s’ouvrir et j’apparais, encore repliée et toute couverte de voiles en satin couleur perle. Sur quoi je me déplie en ondulant avec la musique, et quand la lumière est belle rouge je me défais de mes voiles jusqu’à ce que je n’aie plus sur moi qu’une étoile de mer, applaudissement, et là je me replie dans le coquillage qui se referme en douceur, noir, applaudissements...
Elle m’avait demandé de garder les yeux fermés tout le temps qu’elle m’évoquait son numéro, et ce fut d’un ton légèrement inquiet qu’elle me permit de les rouvrir, mais mon sourire, si forcé qu’il fût, parut la soulager.
Je ne savais pas que lui dire, mais elle parlait pour deux. Je craignais vaguement qu’elle m’invite dans son studio, tout en le souhaitant un peu, mais elle n’en avait qu’à son numéro.
De ce qui suit, cependant, je n’ai pas gardé le moindre souvenir. Peut-être Loulou m’a-t-elle fait promettre de venir au Paradou lorsque La Mer serait à l’affiche ? Je n’en suis même pas sûr. En tout cas jamais, que je sache, je n’ai mis les pieds dans la boîte en question.
C’est pourtant avec un brin d’émotion que je repense parfois à elle, que j’imagine penchée sur quelque ouvrage de couturière, dans son pavillon de banlieue où sa fille et son gendre viennent lui rendre visite tous les deux dimanches. Tant qu’à faire, j’imagine enfin que le gendre de la vieille Loulou est lui aussi très entiché de Richard Clayderman, dont il collectionne tous les CD. Il faut bien rêver un peu, les artistes.

10.05.2007

Dans les nuées

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Où apparaît le personnage emblématique de la mère en ses oeuvres. Des vicissitudes ménagères et des litanies qui en découlent. Des appareils symbolisant les avancées du Progrès. De la machine à tout oublier.

Elle m’apparaît en bottes au milieu des bouffées de vapeur savonneuse, mais tu repasseras pour le fantasme freudo-wagnérien, parce que c’est vraiment pas la mère à te faire imaginer des situations oedipiennes et compagnie, même si c’est vrai qu’on peut être étonné.
En tout cas elle n’arrête pas, c’est sûr. Et elle le dit: en tout cas moi je n’arrête pas.
Elle s’est levée avant tout le monde, comme tous les matins, sauf le dimanche où il y a juste le culte à dix heures, et des années après elle le répète encore volontiers aux dames de la gym du troisième âge quand elles se retrouvent au Kibo pour prendre un café croissant: moi je me suis toujours levée avant tout le monde, il a fallu tellement lutter, on n’a plus idée au jour d’aujourd’hui.
Quand elle m’apparaît dans les nuées de la chambre à lessive, ce doit être, ça ne nous rajeunit pas, un printemps du début des années cinquante, c’est ça: je ne vais pas encore à la petite école et elle me dit à tout moment de ne pas rester dans ses jambes - c’est donc bien avant Adora l’adorée puisqu’elle manipule une espèce de batte visqueuse (ça y est, aux abris: alerte à l’indice psy!) et ce sera bientôt parti pour la litanie Engelures: moi pendant des années j’ai fait toutes les lessives été comme hiver et ça vous fait des mains! et l’autre jour encore, comme elle remet le couplet, au même instant pilipili-pilipili, voilà que le portable de mon neveu le tenancier du Shylock la fait bifurquer: moi ces machines je n’y comprendrai jamais rien, et d’ailleurs dans le temps on n’aurait jamais pu se payer tout ça, et du coup elle enchaîne sur la litanie Sou Par Sou.
Moi toute la vie j’ai dû compter sou par sou, nous aura-t-elle seriné à travers les années, mais c’est tout à coup une cohorte de retraités en survêtement bleu pâle que j’entends ronchonner en surimpression: comme que comme vous n’avez pas idée, les jeunes, de ce que c’est que de compter - et ça me poursuit jusque dans un rêve où mon père me surprend au Bancomat.
Tu te figures sa tête, lui que les machines ont toujours épaté, qui les approchait plutôt timidement puis s’intéressait au mécanisme, le contraire de la plupart d’entre nous, les démontait pour comprendre et les réparait volontiers dans son coin; tu le vois tourner et retourner ma Mastercard dorée qu’il tient de ses fins doigts immortels, et je lui sens un frémissement d’ailes (très seyantes, les ailes de papa, soit dit en passant, très simples, très classes) quand il s’exclame: et c’est avec ça que tu paies, non mais tu blagues, c’est avec ça que tu paies ?
En ce qui me concerne, cependant, c’est la honte, parce que vient de m’apparaître le désastre: que nous ne sommes que le quinze et que notre compte, déjà, marque zéro, et même un zeste en dessous du niveau de la mer, mais va donc expliquer à notre angélique visiteur pourquoi la machine refuse d’allonger la monnaie...
Tu te représentes l’énormité: ça a deux salaires, à peine deux kids, et ça rame dans les chiffres rouges ! J’ai beau savoir mon paternel capable de toutes les indulgences, et surtout assez réaliste pour piger la situation (certes nous comptons moins qu’eux, mais la vie est devenue hyperchère et nous faisons ce que nous pouvons), je n’en suis pas moins gêné quelque part, et d’autant plus qu’il ignore encore que ma mère nous a fait une grosse avance pour notre résidence secondaire, du genre qu’il n’a jamais pu que rêver - tu le vois se pointer à La Désirade !
Sur ce, je n’ai même pas le temps de lui proposer de s’attarder un peu (une visite à Madame ne serait pas un luxe après les quinze ans qu’elle a tirés sans lui) que l’ange du Bancomat a disparu dans un imperceptible froissement de plumes. Mais quel dommage: on aurait eu tant d’autres choses à lui faire voir !
Faute de mieux je les revois alors ensemble, et nous les enfants, tous en admiration devant la première machine à laver qu’il est arrivé à lui payer, une Adora, et je me rappelle le baratin du vendeur aux cheveux brillantinés qui surenchérissait: et voici, pour vous servir, Adora l’adorée, l’essayer c’est l’adopter, avec elle vous irez jusqu’au siècle prochain!
Le pauvre type ne parlait pas pour lui: trois semaines après son numéro c’était l’accident à bord de sa 403 grise, même modèle que l’inspecteur Columbo, un virage à trop grande vitesse et droit sur un mur, le fameux coup du lapin.
Mais tu sais aussi ce que c’est que la vie des machines au jour d’aujourd’hui: ça raccourcit de plus en plus, même pas l’espérance de longévité d’un ménage moyen, et d’ailleurs, pour Adora, tu peux courir après les pièces de rechange.

Là-dessus j’en reviens à l’apparition bottée dans les nuées de la vie ancienne, avant leviers et manettes, au temps des déesses lavandières du quartier de nos enfances, et nous revoici dans le dédale des draps à l’étendage.
Il y a plein de voix et de litanies: moi vous allez me tuer, moi si ça continue je vais faire mes valises, moi je me demande ce que vous ferez quand je ne serai plus là ?
La chambre à lessive est un vrai hammam d’où émergent parfois des bras nus, une tête à drôle de turban, une torsade d’étoffe immaculée qui ruisselle dans les rigoles, des bras roses, des mains bleues, et de là-dedans fusent les ordres: mais ne reste donc pas dans le mouillon, ne va pas trop au soleil, ne va pas m’attraper un rhume par cette pluie, et les mains passent du froid de l’hiver des Hongrois à l’eau bouillante et ça fait des gerçures.
Moi dans le temps j’avais de ces mains crevassées, raconte-t-elle encore à ses vieilles comparses du Kibo, et chacune d’y aller de son monologue extérieur: moi mon mari pissait sur la serrure de sa Vespa pour la dégeler, moi ma belle-mère nous a rendu la vie tellement impossible qu’on avait tout arrangé pour le Canada et voilà qu’elle se fait mitrailler par le tueur fou de la Grotte, moi dans le temps je croyais encore aux oeufs à deux jaunes, et les voix s’estompent dans les nuées tandis que, parfaitement silencieuse, s’active la grande machine à tout oublier.

20.01.2007

Dernières nouvelles du siècle

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Où il est question de la dérive d’un jeune drogué et d’une barre de chocolat. Que la révolte gronde derrière les portes de la pauvreté. De l’étrange damnation frappant un innocent.


«Est-ce que vous comprenez,
est-ce que vous comprenez,
mon bon monsieur, ce que ça veut dire,
quand il n’y a plus nulle part où aller ?»

Dostoïevski, Crime et châtiment


Le jeune junkie en équilibre instable au bord d’un siège de la remorque de la ligne 7, un soir d’hiver.
Les gens debout aux visages indifférents, dont chacun rumine une autre histoire.
Ceux qui se demandent s’il vont faire un geste.
Ceux qu’il empêche de passer.
La femme bien mise que les cheveux crasseux du junkie font penser à son fils –

Si j’osais encore,
se dit-elle,
si j’osais encore
le prendre
dans mes bras


Le jeune homme au beau visage dont le frère est mort d’overdose.
Ceux qui pousseraient le junkie avant de le piétiner.
Ceux qui pensent qu’on n’a que ce qu’on mérite.
Et le bruit sourd, tout à coup, de sa chute.
Ce tas bleu sale au milieu du couloir et les angles vifs de ses membres comme désarticulés.
Ceux qui l’enjambent pour gagner la sortie.
Sa mère, quelque part, s’il a une mère (pense le jeune homme au beau visage, qui a vu son frère en manque à deux reprises: qui sait ce que c’est).

Et ce qui se passe maintenant: le colosse d’âge indéfinissable, au visage mafflu d’enfant demeuré et au corps ballant d’obésité, monté dans la remorque à l’arrêt précédent, qui bute soudain sur le junkie.
Le premier coup de pied qu’il donne dans les côtes de celui-ci.
Ceux qui se détournent pour ne pas voir ça.
Le regard, au contraire, du jeune homme au beau visage.
Le second coup de pied de l’obèse à la bouche duquel mousse une sorte d’écume.
La détermination animale avec laquelle l’obèse frappe une troisième fois le junkie, contraint de se replier de côté en râlant, puis qui relève la tête et découvre, avec un lointain effroi, la face baveuse de son persécuteur.
La barre de chocolat entamée qui tombe de la poche du blouson maculé de boue du junkie, attirant aussitôt l’attention avide de l’obèse.
Le lent mouvement du junkie de se relever.
Ceux qui l’aident à ce moment-là - le jeune homme au beau visage et deux autres types genre quarantaine démocrate chrétienne.
La force soudaine du jeune homme au beau visage qui se charge seul du junkie pantelant.
Les mots confus que le junkie parvient à articuler à l’adresse du jeune homme au beau visage, qui dit alors,

okay, ça va,
je vais t’aider...


Ceux que la scène émeut à présent.
Ceux qui font le geste de soutenir les deux jeunes gens accrochés l’un à l’autre, qui se dirigent vers la sortie.
Ceux qui en veulent maintenant à l’obèse, sans broncher pour autant.
Ceux qui, dedans, estiment que l’incident est clos.
Ceux, dehors, qui n’ont personne qui les attend.
Ceux qu’attendent le reproche, les cris et les coups.
Là-bas dans la neige, le junkie suppliant le jeune homme au beau visage de l’accompagner au Drop In.
Le jeune homme au beau visage consultant sa montre, et qui hésite, car il est ce soir de garde à l’Institution.
Pendant ce temps, dans la remorque du 7, le mouvement de l’obèse, semblant proche de tomber à son tour, et qui attrape soudain la barre de chocolat restée au sol après le départ des deux jeunes gens.
Le geste animal avec lequel il porte aussitôt le chocolat souillé à sa bouche sous le regard de ceux qui s’impatientent de passer à table.
La dame au visage poudré, coincée derrière un grand type en imper de cuir noir et qui a tout vu, mais qui ne trouve alors qu’un mot à murmurer,

Seigneur...


La dame au visage poudré qui fait du porte à porte avec sa patente de vendeuse de cartes de Noël aux jolis motifs faits main
Ceux qui reconnaissent aussitôt son coup de sonnette et se claquemurent.
Ceux qui reprochent au Portugais de la laisser entrer.
Ceux qui pensent qu’elle est de mèche avec une bande.
Ceux qu’indigne sa présence dans un immeuble bien habité.
Ceux qui l’observent par le judas.
Ceux qui lui ouvrent.
Ceux (quelques-uns) qui lui ouvrent les bras.
Sa méfiance cependant. Sa dignité. Son quant à soi.
Sa dégaine de vendeuse de grand magasin, rayon mercerie (ce qu’elle était avant de perdre son emploi).
Son odeur de poudre. Son odeur de propre. Son odeur de laque à cheveux bon marché. Son odeur de femme esseulée.
Sa façon de s’asseoir tout au bord du siège qu’on lui avance et le regard rapide qui lui permet de jauger le client.
Sa capacité d’adaptation à (presque) tous les cas.
Ceux qui apprécient une visite.
Ceux qui admirent ce qu’elle appelle son don, ou son cran (l’aide surtout du Seigneur, précise-t-elle)
Ceux que le nom du Seigneur met en confiance.
Ceux qu’il effraie à l’évidence (on ricane, on s’agite, on est hors de soi).
Ceux qui lui font plus ou moins des avances.
Ceux qui ont l’air d’avoir tout.
Celui qui n’avait plus rien de rien: Le désespéré du septième, comme elle sans emploi, qui l’a fait entrer un soir dans sa carrée vide, et qu’elle a aidé à se bouger.
La similitude de leur vie malgré l’écart des âges: la même enfance massacrée, l’alcool du père, l’épuisement de la mère - le lot ordinaire des mal lotis.
Mais les idées positives qu’elle lui a données, et le conseil de chercher le Seigneur, le conseil de ne plus fumer.
Leur premier goûter sur la table de verre ramassée sous le nez des Kosovars, le jour de ramassage des déchets encombrants.
Ceux qui ont murmuré dès qu’ils ont vu la femme au visage poudré multiplier ses visites au désoeuvré du septième.
Ceux qui sont allés raconter que tout cet ameublement, ce poste de télévision, cette installation stéréo, ces décorations que le désoeuvré du septième récupérait devant les immeubles des quartiers résidentiels, étaient sûrement volés.
Ceux qui ont mis en garde la femme au visage poudré, et qu’elle a traités de pharisiens en invoquant le nom de Jésus.

Ceux qui en ont conclu qu’elle avait une affaire avec le désoeuvré du septième.
L’apostolat dont elle se sent investie depuis quelque temps.
Le bagou qui lui vient quand elle voit ce qu’elle voit.
Les images dont elle émaille son discours: Madame, Monsieur, la colère gronde derrière les portes de la grande pauvreté!

Ce qu’elle doit dire.
Ce qu’elle doit absolument dire.


Mais son silence de l’autre soir.
Son silence, alors qu’il eût fallu crier, son silence dans la remorque du 7, quand le débile à commencé de frapper le jeune drogué, et le seul mot, le seul nom qu’elle n’a fait que murmurer...


L’enfant qui a tout saccagé la nuit dernière dans sa chambre de l’Institution.
Ceux qui disent qu’il est habité par Satan.
Ceux qui pensent à certaine solution.
Ceux qui voient en lui le symbole de la déréliction de l’époque.
Ceux qui l’aiment et ceux qui l’aident.
Ceux qu’il aime et ne peut aider.
Les lacérations, jusqu’au sang, marquant les bras du jeune homme au beau visage qui était de garde toute la nuit.
L’exténuement du jeune homme au beau visage, comme s’il s’était battu avec l’Ange.
L’enfant contemplant à présent la neige tombée sur les champs qui entourent l’Institution, les forêts proches et lointaines, les monts proches et lointains, le monde proche et lointain vibrant encore horriblement, malgré la neige, sous les pas obsédants du Monstre.
L’enfant vidé lui aussi, dédoublé, qui sait qu’il pourrait se donner le monde et qui oublie un instant que jamais cela ne lui sera permis.
L’enfant à qui rien n’est permis que fuir le Monstre ou se faire passer pour lui.
L’enfant qui aimerait aimer le jeune homme au beau visage, et qui le traite de pute à con.
La fatigue absolue du jeune homme au beau visage, et son refus non moins absolu d’abandonner l’enfant.
Ceux qui planchent sur le cas depuis cinq ans.
Ceux qui trouvent que c’est beaucoup d’argent claqué.
La douceur extrême avec laquelle chacun s’exprime en colloque au moment d’aborder le dossier de l’enfant.
La douceur extrême avec laquelle l’enfant essaie d’aimer ceux qui l’aiment, et le déchaînement soudain du Monstre fracassant le mur, jaillissant de l’écran, déchirant sa page d’écriture ou le menaçant de lui exploser la tête s’il s’avise de lui échapper.
L’enfant, alors, qui ne se permet plus rien.
L’enfant qui se défend de sourire. L’enfant persuadé que ce qu’il mange est excrément. L’enfant persuadé que le mal est en lui.
Ceux qui, d’ailleurs, l’appellent la Créature du Mal.
Ceux qui ont tenté de l’enlever à l’Institution afin de l’exorciser.
Ceux qui diagnostiquent sa mort virtuelle.
Ceux pour qui la vie perdrait toute saveur s’ils l’abandonnaient à sa démence.
L’enfant qui murmure à présent à la fenêtre qu’il va refaire le monde en buée.
Le jeune homme au beau visage souriant en silence.
L’enfant esquissant des champs, des forêts, des plaines, des rivières, des nuées, mais tout se dissipant soudain en buée dans les larmes de l’enfant: le Monstre venant de réapparaître au fond du ciel qu’il s’est donné.
Le jeune homme au beau visage déjà prêt à affronter la crise annoncée.
L’enfant qui se redresse alors pour laisser le Monstre se déchaîner en lui.
Ceux qui se battent en lui comme des chiens enragés.
Ceux que la haine des maisons et des nations rassemble en lui.
L’enfant de la discorde et de la violence.
Ceux qui ne pensent plus. Ceux qui ne sentent plus. Ceux qui ne souffrent plus. Ceux que tout indiffère. Ceux que tout a dévastés. Ceux qui , jamais, n’ont rien osé. Ceux qui, jamais, n’ont rien payé. Ceux qui, jamais, n’ont rien aimé ni personne. Ceux qui n’ont rien donné. Ceux qui n’ont rien reçu. Ceux qui en ont trop vu. Ceux qui en ont trop bavé.

Ceux qui n’ont plus nulle part où aller.

10.11.2006

Littérature

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Où il est question des péripéties finales inattendues d’un congrès de gens de lettres. Que la poésie n’exclut pas le kitsch, et que le whisky peut y ajouter certain frémissement de bon aloi.

J’imagine une espèce de fable qui leur flanquerait un vertige subit et salutaire à la fois, du genre de celui qu’éprouve le plus imbu d’entre eux (vous le reconnaissez à la peau de chamois qui dépasse de sa vareuse, avec laquelle il fourbit chaque matin son petit monument) quand il découvre que son nom ne figure pas dans tel ou tel nouveau dictionnaire des lettres contemporaines, ce même vertige qu’on peut éprouver dans l’une des cinq cents librairies japonaises du quartier de Kanda, au beau milieu de la nébuleuse de Tôkyo, ou en évaluant le nombre de gens vivant à l’instant à la surface de la planète dans l’ignorance complète des noms et des oeuvres de Carlo Emilio Gadda, Juan Carlos Onetti ou Ramon Gomez de La Serna.
Je vois un clair de lune à la Musset sur le Haut Lac. A précédé ce qu’on peut dire un crépuscule divin d’arrière-été. L’eau de satin, le ciel de soie rose mauve, tout le bazar propice au jaillissement des citations à la Byron, mais voici que se disloque la compagnie des congressistes du P.E.N. rassemblés sur le pont arrière du bateau à aubes où s’est tenue la conférence de clôture de la nobélisable albanaise Bessa Djirka dont les mots incandescents se détachent encore sur le fond cendreux de tous les autres discours.
Je note sur un bout de facture: faire sentir que Bessa, à la dégaine de vieille fille salutiste, est physiquement (et donc métaphysiquement) mille fois plus présente que quiconque en ces lieux et que chacun de ses mots participe de cette extraordinaire acuité, à vrai dire insupportable à la plupart.
Il y a donc du scandale dans l’air, et je vais le ressentir avec une violence particulière lorsque je serai littéralement pris à partie, à la proue où je me suis isolé pour en fumer une, par notre diaphane poétesse Aube du Perroy flanquée de son inévitable époux légitime à fonction de factotum.
Je ne les ai pas entendus venir mais soudain ils sont là, elle dans sa tunique de vestale du Temple et lui tout empressé petit groom lunetteux; et c’est alors que je suis censé graver dans le marbre la sentence fameuse, lâchée d’une voix blanche:
- Malgré tout la Poësie restera...
C’est adressé à l’Univers dont je ne suis qu’un infime brimborion, mais ça vise aussi le «frère en littérature» (sa dernière dédicace) dont Aube attend qu’il partage le courroux qu’a visiblement suscité chez elle la conférence de la Balkanique.
Je comprends à vrai dire le désarroi de celle que la dame patronnesse de la critique académique locale appelle «notre Emily Dickinson», à qui les propos de la conférencière ont dû paraître iconoclastes au possible. La façon de Bessa de fustiger tout idéalisme lyrique, la violence avec laquelle elle s’en est prise aux idolâtres valéryens de la Forme et autres versificateurs en chambre, enfin sa longue médiation finale sur les illusions de la littérature: tout cela ne pouvait manquer de déranger l’élégant parterre de nos gens de lettres.
Comme je reste impassible, Aube se figure peut-être que je n’ai pas bien reçu son S.O.S. alors que mes radars sont braqués sur elle et que je reçois 5 sur 5 les ondes qui signifient sa blessure d’amour-propre, sa détresse de vieille petite fille dont on a ébréché la poupée de porcelaine, et son juste courroux de croisée d’une cause qui voit son étendard souillé par une infidèle.
Je me suis moqué plus souvent qu’à mon tour des poses d’Aube du Perroy, mais à présent je la vois comme à nu, comme à la douche d’un asile, toute menue fretin livrée aux pluies acides. Je la vois comme je nous vois à l’instant, et c’est encore l’effet des paroles de Bessa: l’Helvétie est un autre radeau de la Méduse et nous dérivons, enfin dépouillés de nos vanités, sous la conflagration silencieuse des astres.
Mais tout cela relève de la fiction, car Aube reste bel et bien, en ce moment, toute figée dans sa réprobation vertueuse, n’attendant que mon assentiment. Quoi que je lui dise, aussi bien, qui ne viendrait la conforter, serait taxé de malséance; et de même en va-t-il des autres mandarins chuchotant ici et là dans la nuit d’été. Non mais vous l’avez entendue ? Mais cette mal élevée que nous recevons avec les pompes! Mais cette espèce de nihiliste!
Je laisse cependant Aube à sa fureur et je pars à la recherche de Bessa que je trouve bientôt seule au bar de seconde classe, devant une bouteille de Chivas déjà plus qu’à moitié vide, et j’en recommande une autre en me présentant comme le nouvel Homère encore inconnu, le Dante lacustre et le Shakespeare potentiel du canton, ce qui la fait sourire et m’accorder une petite place à côté de ses vieilles osses.
Là je me donne le beau rôle, c’est entendu: je fais celui qui serait l’unique à avoir déchiffré la juste parole de la conférencière, quand tous les autres n’y auraient compris que pouic. Mais c’est pour la fable: pour simplifier, juste pour ce qui suit, parce que c’est surtout ce qui suit qui compte - j’imagine en effet une sorte de féerie enfantine à laquelle le scotch va donner sa crâne tournure.

Cela commence au dernier coup de minuit, lorsque la pucendron de Gyrokäster se transforme soudain en belle de nuit. Je lui propose d’abord le tour des chapelles, et Djirka me répond: va pour l’inspection. Donc nous nous mettons en route, je fais le Virgile et nous tanguons de cercle en cercle, de la table des romancières intimistes à celle des prosateurs postmodernes, avec des salamalecs à tous les chefs et cheffes de file, le dramaturge qui monte et l’ enfant terrible qui stagne, les ambitieux et les désabusés, les joyciens et les célinomanes, les vieilles haridelles et les jeunes paons.
Puis nous avisons le chemin de lune, et là-dessus nous allons bras deci bras deça, faisant soudain pencher bas l’Helvétie sous le poids des plumassiers tous accourus à tribord et sidérés à la vision de ces deux-là marchant sur les flots.
Je sais bien que l’image a du plomb dans l’aile, surtout que ça murmure de moins en moins discrètement à l’entour du bar où dame Djirka qui-nous-a-bien-déçus-ce-soir, et ce pauvre K., sont en train d’entacher gravement la dignité du P.E.N.- Club.
Mais c’est alors que l’autre miracle advient, quand Bessa commence de vaticiner à voix haute. Alors là ça change carrément de registre. Là ça devient Bouche d’Or et les enfants sages. Là resurgit tout à coup la poésie vieille comme le monde et toutes et tous vont se rapprocher bientôt mine de rien pour écouter The Voice.
On se fichait pas mal, n’est-ce pas, de ce que Bessa pouvait avoir vécu ou pas jusque-là, n’était la décorative mention de sa dissidence. De ce qu’elle avait réellement enduré, de ses années de proscription ou de cachot, des humiliations publiques, des trahisons de supposés amis, de tout ce qui avait été son lot ordinaire durant toute sa vie jamais alignée: on n’avait à peu près rien à cirer. Et qui connaissait le moindre de ses poèmes ? Qui savait, sur l’Helvétie, plus que quelques formules publicitaires à propos de la fameuse invitée ?
Mais à présent tout prenait chair, tout prenait verbe et chair. Toute menue fretin dans la sorte de sac que figurait sa robe, Bessa s’était mise à psalmodier dans notre langue et tout à coup le temps s’ouvrait comme une conque vaste aux échos de toutes les voix de tous les âges et de partout. Et la pauvre Aube du Perroy, bien soupçonneuse encore, s’était approchée à son tour en se demandant ce que chantait cette sauvage enivrée, puis elle avait demandé de qui étaient ces vers, puis elle avait eu un frisson en reconnaissant quelque chose qu’elle-même aurait peut-être pu chanter, et voici qu’Aube fermait les yeux et qu’une mer de visages aux yeux clos ondulait sous la brise des mots.

La fable serait incomplète si je ne précisais qu’elle m’est venue le matin même où j’ai reçu l’invitation à participer au congrès du P.E.N.- Club qui devait se tenir au Plaza de Montreux et dont le thème serait L’Avenir de la Littérature. De sa plus belle écriture, la secrétaire du comité suisse, Aube Du Perroy, notait qu’elle comptait beaucoup sur ma présence, ayant fort apprécié ma dernière chronique sur la réédition de ses Poésies 1952-1994. Or à l’instant même, l’arrivée de Bessa Djirka, la jeune requérante d’asile de Gyrokastër à qui ma compagne enseigne le français depuis quelques temps, fut le déclencheur qui me fit jeter l’invitation au panier en envoyant au diable tout ce qui ressemble de près ou de loin aux gens de lettres.





16.10.2006

Dad’s Blues

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            Où il est question du classique désarroi du bon père devant l’émancipation de ses filles. Que toute mauvaise pensée est frappée d’Interdit. De la sublimation et de la demande en mariage.

            Elles se la jouent Dark Lady et Sweet Heart, et je fais le père moderne: je me la coince, mais n’en ressens pas moins comme une divine mélancolie.

            Tel est de fait le dur constat auquel je suis amené ces derniers temps: que je ne suis plus leur seul dieu.

            Ce n’est pas seulement qu’elles regardent ailleurs, c’est qu’elles sont ailleurs, et serais-je un pur esprit ou un spectre qu’elles me porteraient plus d’attention - pur esprit dont la première ornerait sa dissertation, ou spectre bienvenu dans les rêveries policières de la seconde.

            Cela commence à la première heure dans un véritable branlebas. Il fait encore nuit noire et je me trouve, comme tous les matins, penché sur mes grimoires, dans le cercle enchanté de la lampe, lorsque ma table à écrire retentit des premières trépidations.

            C’est en effet à cheval que Dark Lady traverse l’appartement, l’air hagard dans sa chevelure imitation black, un peu le style Angela Davis à l’époque des Panthères mais le sabot précis et la flèche verbale prête à être décochée, en tout cas rien ne l’arrêtera sur le sentier guerrier de la salle de bains où elle sera la première à se claquemurer.

             Pendant ce temps, Sweet Heart figure la belle au bois somnambule qui va et vient entre sa couche désordonnée et le frigidaire, le visage dolent et la moue suggérant que ce n’est pas encore l’heure d’ouverture des guichets.

            Dans ce tumulte feutré, je me surprends à d’inconvenantes poussées de voyeurisme, ou plutôt qu’inconvenantes: dangereusement naturelles, voire un peu sauvages.

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