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20/03/2014

Ceux qui donnent la parole au langage

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Celui qui écoute ce qui se dit dans l’intimité de la rondeur / Celle qui émiette son petit pain chaud dans le tea-room aux confidences / Ceux qui affirment leur amour de tout par transfert verbal / Celui qui sonde les étymologies de la solitude dans toutes les langues où elle est exprimée / Celle qui en revient à Shakespeare en vue de son étude sur le théâtre des lointains / Ceux qui scient la langue de bois pour en faire des porte-plumes / Celui qui a recueilli les derniers contes du Frioul / Celle dont la mère parlait comme un livre d’images / Ceux qui ont passé leur vie à rechercher le grand langage oublié /Celui qui reste à l’écoute de quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être / Ceux qui croient entendre des accents berbères dans le dialecte uranais / Celui que la structure tressaillante de la première bulle qu’il a formée en sa tendre enfance continue d’émouvoir en tant que sphère issue d’un souffle / Celle qui s’est sentie seule quand la bulle a éclaté dans le jardin portugais / Ceux qui réparent les vivants dans la rumeur des appareils / Celui pour qui tout est langage à l’exclusion du bruit humain pour rien / Celle qui use de son temps de parole afin de ne rien perdre de la présence du beau prisonnier mal rasé / Ceux qui ont lu tout le théâtre disponible à la bibliothèque du quartier des Furets sans oublier bien sûr Les Thermophories d’Aristophane / Celui qui rend ses devoirs de physique en alexandrins boitant juste où il faut / Celle qui propose des titres de pièces au nouveau Sacha Guitry de la classe de Mademoiselle Siphon / Ceux qui laissent leurs phrases en suspens au bord du sommeil genre Shelley shooté / Celui qui ne dira pas tout à sa mère et lui sait gré de ne pas tout lui dire non plus / Celle qui se révèle poète à sa façon en déclarant, son bifteck avalé, qu’elle vient de se« faire toute la fesse d’un Monsieur Bœuf » /  Ceux qui voient le consul du Pérou perdre contenance dans le grand appareil de chapeaux et de croupes des Dames de Montorgueil lui balançant des vannes / Celui qui ayant lu tout Céline se serait efforcé de ne jamais l’imiter s’il avait écrit autre chose que de la musiquemilitaire / Celle qui parle detonne à propos de l’impact physique et spirituel des sermons de l’exaspérant Bossuet/ Ceux qui pouffent carrément en relisant Lautréamont le play-boy gothique / Celui qui traduit Jo Nesbo en braille avec du sang partout / Celle qui descend au fond de chaque mot comme dans un puits mais sans bottes / Ceux qui murmurent comme des défunts s’éloignant dans les mémoires qui les oublient dans l’heure /Celui qui décide ce matin que Palindrome gouvernera sa journée prise à l’envers/ Celle qui ne confie ses enfants qu’à des bonnes volubiles genre commères de Douala / Ceux qui font dire au langage tout ce qu’il peut mais le non-dit est aussi très très très important vous savez Madame Sturm, etc.      

 

Peinture: Adolf Wölfli.

10:05 Publié dans Calet, Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

08/03/2006

Henri Calet à Lausanne


Nostalgie

(1955)


Il y a très peu de temps, j’accompagnai à la gare de l’Est une dame de mes amies qui s’en retournait en Suisse. J’ai toujours aimé les gares; les hommes s’y montrent généralement plus tendres qu’ailleurs; on les voit pleurer quelquefois. Et puis, c’est joli en tant que spectacle, le soir surtout. L’odeur de la fumée me plaît aussi, depuis toujours.
La locomotive était sous pression, le tender plein de charbon; tout était prêt pour le départ. Le mécanicien avait l’air sympathique. Je ressentis une courte envie de monter dans le wagon avec la dame, de m’engouffrer également dans cette nuit aux yeux verts et rouges.
D’autant plus que je venais de lire sur une affiche de propagande touristique:

VACANCES EN SUISSE
Santé - Joie de vivre - Optimisme


Quelques heures de route et je remettais la main sur tout cela que j’ai perdu je ne sais où et qui me manque un peu à présent... la santé, la joie de vivre et l’optimisme...
Mais, me disais-je, n’avait-on pas gardé là-bas le plus mauvais souvenir de ma personne, à la suite d’un petit séjour que j’y ai fait, il y a sept ou huit ans. J’en ai bien du regret. Depuis lors, j’entends souvent une voix en moi qui crie à tue-tête: «Vive la Suisse !»
Dans un compartiment, des jeunes filles robustes, à tresses blondes - des Suissesses, probablement - chantaient des choeurs montagnards. Le train s’en alla, vers l’optimisme et la santé.

*

Par un hasard curieux, deux jours plus tard, j’étais appelé dans la Confédération. Vers les six heures du soir, j’arrivai en gare de Lausanne. Il y avait plusieurs endroits que je tenais à revoir. Je me promettais mille plaisirs. Mais il me fallait d’abord une chambre. J’allai d’un hôtel à l’autre: ils étaient tous complets. On m’apprit que je ne sais quel congrès international se tenait dans les murs et l’on me conseilla de retourner à la gare où se trouve un bureau de logement. C’est ce que je fis.
Il y avait une longue file d’attente devant le guichet: des gens de toute nationalité, aux allures lasses d’émigrants. De quelque façon, cela me rappela le temps de guerre. Heureusement, j’avais pu me procurer des journaux. J’ai de longue date une très vive inclination pour la presse helvétique et peut-être plus particulièrement pour la rubrique des annonces. On y découvre chaque fois des offres assez surprenantes, sinon tout à fait indéchiffrables. Par exemple, ce jour-là, il y avait dans La Feuilles d’avis de Lausanne une courte réclame ainsi rédigée:

Cuissettes blanches
Klopfer 3

Aujourd’hui encore j’ignore tout de ces cuissettes blanches à trois francs suisses (la pièce ou la paire ?) Mais j’y songe bien souvent. Dans le même journal, une demoiselle O. Wyler offrait «une génisse bien portante» un commerçant proposait un «nouveau pousse-pousse combiné, modèle luxe, carrosserie tôle entièrement fermée; au prix de cent cinquante-cinq francs. Pare-soleil offert gratuitement».
Un autre placard attira mon attention:
«On cherche partenaire sympathique, sans connaissances spéciales, pour une longue croisière autour du monde, sur voilier de type nouveau.»
Il y a quelques années encore, une telle invite m’eût fort intéressé. J’étais en train de rêver vaguement là-dessus, lorsqu’une femme s’approcha de moi avec des manières furtives. Que me voulait-elle ? D’instinct, j’ai peur des inconnues. Elle me demanda si je cherchais une chambre. Allait-elle me sauver ? Mais elle ajouta:
- Pour deux personnes seulement.
En moi-même, je regrettai de n’être pas deux. Peu après, la femme disparut, suivie d’un couple d’Allemands. Je pus reprendre ma lecture, c’est alors que mon regard s’arrêta sur un petit article des plus étranges:

«Méfiez-vous des invitation venant d’inconnus

A la fin de la semaine dernière, deux jeunes gens de passage en notre ville, se trouvaient peu après minuit, à la gare; ils furent invités à aller coucher chez un individu qui prétendait avoir une chambre gratuite pour eux. Sans méfiance, cette invitation fut acceptée; en taxi les jeunes gens furent conduits dans un immeuble du quartier est de la ville.
Ce n’est que lorsqu’ils furent couchés que les deux garçons se rendirent compte que leur hôte leur avait offert l’hospitalité dans un but particulièrement immoral et quittèrent rapidement les lieux. Mise au courant de ces faits, la Police judiciaire municipale n’a pas tardé à identifier, puis à arrêter ce dégoûtant personnage, qui a reconnu les faits et qui a été placé sous mandat d’arrêt par le juge informateur. Il s’agit d’un Vaudois, âgé de 32 ans, qui n’en est pas à son coup d’essai.»
J’avais peut-être échappé au dégoûtant Vaudois en question.

*

Finalement, j’accédai au guichet.
Un aimable jeune homme se mit à téléphoner activement pour moi. Je commençais à m’inquiéter. Où donc allais-je passer la nuit ? Par bonheur, il me trouva une chambre dans une pension de famille située à l’autre bout de la ville.
Je pris un taxi à «petit tarif» qui me déposa rue Riant-Mont - je n’ai pas oublié le nom - où je fus reçu par une grande femme blonde, au long fume-cigarette à la bouche. Elle avait ce type d’ex-belle espionne nordique qui m’a toujours profondément troublé. Ma chambre était très modeste.
Sur ce, j’allai dîner au rez-de-chaussée d’un gratte-ciel - ce qui n’a pas grand sens - dans un décor disons: luxueux et pour un prix peu élevé. Une des choses qui me séduisent le plus en Suisse, ce sont les chauffe-plats au restaurant. On n’a pas de ces attentions en France. Après quoi, je me rendis comme en pèlerinage au Brésilien pour y prendre un café-crème. D’entrée, je renversai sur mon pantalon tout le contenu du petit pot de lait. Je dus me contenter d’un café noir, d’ailleurs excellent. Ici, il me faut relater l’aventure qui m’advint: durant le temps que je passai au Brésilien, je fus sans cesse regardé par une étrangère, je crois, qui se tenait à une table voisine. Il me sembla voir dans ses yeux une sorte de concupiscence assez étonnante. J’étais pris au dépourvu. Quelle singulière soirée !

*

Au matin, je voulus prendre un bain...
- C’est très simple, me dit l’espionne. Vous mettez quatre sous dans le compteur à gaz. Si vous avez des difficultés, lisez le mode d’emploi.
J’étais en présence d’un impressionnant chauffe-bain de la marque «Piccolo». Comme il était prescrit, j’appuyai successivement sur le bouton W, puis sur le bouton K - c’était on ne peut plus amusant... - puis sur le bouton Z... C’est alors que l’appareil se défit dans un grand bruit, comme une bête qui se fût d’un coup débarrassée de sa carapace. La mécanique n’a jamais été mon fort. Et pourtant, elle m’attire...
Je partis craintivement à la recherche de la patronne qui remit vite son «Piccolo» en état. La suite se passa sans difficultés. je revis une dernière fois cette personne blonde, et qui fumait déjà, au moment de payer la note; elle me remit une facture:
«Une nuitée et un petit déjeuner: 10 francs 20. Avec mes remerciements.»
Des sous, une nuitées, des remerciements... Ce langage, ces coutumes quelque peu archaïques m’étaient bien agréables.

*

Ayant une matinée devant moi, je décidai d’aller à Ouchy. Un trolley-bus me conduisit doucement, en silence jusqu’au bord du lac. Au passage, je reconnus les sulkys à pédales tirés par des chevaux de fer ou de carton: Grisette, Bella... C’étaient les mêmes qu’avant. Mais mon petit driver n’était pas avec moi et je ne pouvais plus courir derrière lui. Je m’assis à la terrasse de l’hôtel d’Angleterre. Une plaque commémorative est scellée sur la façade:

«In this house - June 1816 - Lord Byron writes The prisoner of Chillon»

Sur l’eau, des cygnes, des voiliers. Tout autour de nous, des parterres fleuris. Le bateau à roues, Le Rhône, siffla et partit. Il faisait un temps merveilleux. Ah! non, les cartes postales en couleurs ne mentent pas! Et les montagnes, que j’allais oublier !
Des serveuses à tablier blanc s’affairaient. On parlait toutes les langues. Des dames à ombrelles, à demi aériennes, allaient et venaient, tels des personnages de rêve. Deux Françaises, en robes légères, très parfumées, vinrent s’asseoir à côté de moi. Leur bavardage était futile. Mais tout me paraissait un peu futile, ce matin-là. Il me semblait que j’avais cessé de vivre vraiment. L’air même que nous respirions était tout à fait inodore.
En vérité, je glissais peu à peu dans le tourisme à l’état pur: cartes postales, photographies, rafraîchissements, souvenirs, promenades... J’aime beaucoup la Suisse.

(Paru initialement dans Les Nouvelles littéraires, en octobre 1955. Réédité dans Le Passe-Muraille, actuellement disponible en volume dans Poussières de la route. Editions Le Dilettante, avec une préface de Jean-Pierre Baril)

22:15 Publié dans Calet | Lien permanent | Commentaires (3)