19.09.2007

De l'immonde à l'icône

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Conférence de Georges Nivat

3e Festival francophone de philosophie,
Saint-Maurice, le 17 septembre 2007.

- Se défend d’être un spécialiste ès esthétique.
- Se fonde sur sa connaissance de la littérature et de l’image honteuse.
- Voudrait interroger la possibilité de représenter l’immonde.
- Et les rapports du beau et du laid.
- Que la hideur de Socrate va de pair avec sa beauté intérieure.
- Evoque les liens séculaires du beau et du bien dans la tradition gréco-chrétienne.
- Première attaque sérieuse de la vénération du beau avec Nietzsche.
- Comme une illusion ridicule.
- D’où procède tout le retournement de l’art du XXe siècle, avec le développement de l’esthétique du laid.
- Mais qu’est-ce que la laideur ?
- Revient sur l’étymologie des deux mots.
- Beau vient du latin, tandis que laid vient du germain Leid, contenant l’idée d’outrage et de douleur.
- En anglais, même opposition latino-germanique avec beautiful et ugly.
- La laideur conserve une trace d’effroi.
- En russe, le mot krasny signifie beau. Il n’y a pas de mot qui corresponde exactement au mot laid.
- Le mot équivalent signifie plutôt non-fertile, ou disgracié.
- Revient à la tradition du laid en art.
- Avec les saturnales romaines
- Cite les travaux de Muriel Gagnebin, dont le premier livre a paru à L’Age d’Homme.
- Evoque l’éclosion et l’évolution du laid chez Goya.
- Des portraits de nobles espagnols aux Caprices.
- Où la laideur devient l’expression d’une déchirure morale.
- Cite le Goya noir du Prado.
- Goya montre l’irreprésentable avec Saturne dévorant son fils ou le chien qui se noie.
- Le laid comme destruction voulue de l’harmonie plus ou moins factice.
- Dans la filiation directe de Goya : Bacon et son pape Innocent encagé sur sa chaise électrique.
- De Goya procède aussi la révolte expressionniste du début du XXe siècle.
- Rappelle les collections de monstres du Tsar Pierre Ier.
- Rappelle la tradition iconoclaste byzantine.
- Puis enchaîne sur Hans Bellmer.
- Qui désarticule le corps féminin et le mécanise.
- Bellmer a fui le nazisme et se venge, selon Nivat, contre l’académisme totalitaire.
- Je vois mal, pour ma part, ce que Bellmer apporte en matière de laideur.
- Digression sur la passion des totalitarismes pour l’académisme physique.
- Des nus qui ne sont jamais nus : des figures stylisées, abstraites, idéologiques en quelque sorte. Ni poils ni défauts.
- Comme dans la pub d’ailleurs. Autre esthétique « totalitaire » en somme, me semble-t-il.
- Nivat évoque ensuite son ami serbe Dado.
- Qui répond à l’esthétique totalitaire par ses assauts de « laideur ».
- Ainsi a-t-il tagué la chapelle de Gisors en magnifiant la laideur à sa façon.
- Plus convaincant cela.
- Me rappelle aussi la beauté panique produite par les dessins souvent jugés « laids » du génial Louis Soutter.
- Mais Nivat n’en parle pas, pas plus que de Zoran Music, peintre de l’immonde concentrationnaire.
- Revient à la formule prêtée à Dostoïevski, selon laquelle « la beauté sauvera le monde ».
- Beaucoup plus fort, illico, que sur ce qui précède.
- Précise que Dostoïevski n’a jamais dit cela.
- Et que la parole n’est que prêtée au prince Mychkine.
- Rappelle ensuite la réflexion de Dostoïevski autour du Christ mort de Holbein, du musée de Bâle.
- Le cadavre du Christ opposé à la Madone sublimée.
- Introduit le personnage d’Hyppolite, qui crache sur la beauté.
- Tuberculeux, désespéré, Hyppolite, qui se suicidera, voit en la beauté une façon de torture, et en son culte une imposture.
- Célèbre la beauté d’un simple mur.
- Exactement l’anti-esthétisme d’un Joseph Czapski.
- La tragédie opposée aux psaumes.
- Le poids du monde, contre le chant du monde.
- Mais l’un exclut-il l’autre ?
- Tel n’est pas mon avis.
- Selon Nivat, le laid est un cri.
- Evoque alors Egon Schiele, dont les représentations exacerbées découlent de sa perception du tragique.
- Son érotisme est douleur.
- Son autoportrait en masturbateur n’est pas provocation gratuite mais expression de sa douleur, ainsi qu’il l’a expliqué.
- Nivat cite alors le prophète Esaïe qui annonce le Seigneur « dénué de toute beauté et sans rien qui plaise à l’œil » (Es.53)
- Revient à Dado qui se dit « enceint » de trois guerres.
- Comment vivre avec tout ça ?
- Enchaine ensuite avec L’Ecole d’impiété, le roman d’Aleksandar Tisma, dont il cite la scène atroce de torture, où un beau jeune homme est massacré par un bourreau qui défie Dieu en le « traitant » et finit par éjaculer au moment de l’agonie de sa victime.
- Cite aussi Stavroguine, le héros des Démons, d’une beauté démoniaque.
- Et Platonov dans la foulée.
- Evoque la difficulté morale, pour un Soljenitsyne, de représenter l’immonde dans L’Archipel du goulag.
- Et sa réaction à l’illustration picturale de son livre, des scènes les plus crades.
- Pour en finir avec l’esthétique des Bienveillantes, violemment attaquée par Pierre-Emmanuel Dauzat, auquel Georges Nivat se rallie aujourd’hui à la réserve de celui-ci. Cf. son article du Débat. Pas d’accord avec lui. En ce qui me concerne, je ne trouve aucune complaisance chez Littell. Ou alors il y a autant, chez Dostoïevski ou chez Dado, de fascination pour l’immonde.
- Chez Zoran Music au contraire, nulle fascination, mais une transfiguration.
- Or on a esquivé le « moment » décisif de la Comédie de Dante, dont Barilier a parlé en revanche.
- Conclusion qui me semble un peu téléphonée sur l’esthétique des icônes, figures par excellence, ou supposées telles, de l’irreprésentable beauté. Pas d’accord avec ça.
- Le Christ « sale » de Corinth participe autant de la rupture évangélique que la plupart des icônes.
- Les Christs de Louis Soutter ou de Rouault sont, eux aussi, des « icônes » à cet égard, qui « travaillent » la laideur dans le mouvement de transfiguration. Même mouvement chez Goya ou chez le Greco, chez Soutine le Juif ou chez Dürrenmatt le protestant…

15.09.2007

La beauté à l 'épreuve du monde

4b036d354c54ad330e69ef4fa8234eb4.jpgLa beauté sauvera le monde. Conférence d'Etienne Barilier. Saint-Maurice, le 14 septembre 2007.

-          Salle du Martolet. Devant 850 lycéens.

-          Présentation du conférencier par Damien Clerc, jeune prof de philo. Relève l’incarnation du verbe multiforme dans l’œuvre de Barilier, du roman à l’essai et des arts au sport.

-          Dimension de la recherche du bonheur.

-          Evoque la valeur de l’acte philosophique « pour ne pas subir sa vie «  (applaudissements nourris).

-          Etienne Barilier rappelle d’où vient la fameuse phrase de Dostoïevski.

-          Dans la bouche du prince Mychkine, protagoniste de L’Idiot.

-          La phrase est paradoxale, voire scandaleuse, notamment pour des chrétiens, aux yeux desquels   le Christ est supposé sauver le monde, pas la beauté.

-          Le salut du monde n’a rien à voir avec ce qu’il est aujourd’hui, réduit à « sauver la planète ».

-          Le sauvetage écologique s’est substitué au salut.

-          Son horizon est essentiellement métaphysique, ou religieux.

-          Qu’est-ce alors à dire ?

-          Le débat sur La Beauté, en tant que telle, paraît dérisoire en un monde mondialisé où tout est devenu relatif.

-          Quelle beauté ?

-          Pour Dostoïevski, la beauté physique fait signe vers une autre réalité, d’ordre métaphysique.

-          Rappelle alors de quelle beauté parle plus précisément Mychkine.

-          Introduit le personnage de Nastassia Philipovna, dont la beauté est chargée à la fois d’innocence et de tribulations. Beauté blessée en quelque sorte. « Dans ce visage il y a bien de la souffrance », remarque Mychkine.

-          La relation de celui-ci avec Nastassia relève autant de l’amour que de la compassion, de l’Eros que de l’Agapè.

-          Cette acception de la beauté suppose donc un rapport avec le monde intérieur.

-          Cite Kierkegaard (Ou bien… ou bien) à propos du dépassement de la beauté physique, précisément.

-          La beauté suscite un élan, physique d’abord.

-          Note ensuite que la beauté nous comble et nous insatisfait à la fois.

-          « La beauté, c’est ce qui reste quand on a tout possédé ».

-          Très bonne formule je trouve.

-          Puis remonte à l’origine de toute réflexion sur la beauté, avec Platon.

-          Tout ce qui est beau est reflet d’une Idée.

-          Référence au Phèdre.

-          La Beauté est la seule des Idées éternelles qui soit à la fois perceptible par nos sens, visible et palpable.

-          La beauté révèle.

-          Ruse de la nature ? 

-          Oui si l’on en reste à sa seule incarnation, alors que le désir fait signe vers le désir d’immortalité.

-          Se réfère alors à la métaphysique de la lumière.

-          La lumière est elle-même visible et invisible.

-          Que la beauté est lumière. Pour Platon : elle éclaire les Idées.

-          En vient ensuite à la relation qu’il a maintes fois illustrée entre Beau, Bien et Vrai.

-          Relève que Dostoïevski est aussi platonicien, à cet égard, qu’il est chrétien.

-          Remarque que dans l’Evangile de Jean, la parole « je suis le Bon berger » doit être re-traduite plus exactement : « Je suis les Beau Berger »…

-          Aborde ensuite la discussion de la conception platonicienne par les Modernes.

-          Le bilan totalitaire et génocidaire du XXe siècle ne réduit-il pas la trinité beau-bien-vrai en miettes, étant entendu que des admirateurs du beau ont commis les pires crimes ?

-          Récuse l’objection en stigmatisant le culte du beau pour le beau.

-          Platon lui-même parlait d’un esclavage du beau.

-          Kierkegaard a fait la même distinction.

-          La solidarité Beau/Bien/Vrai est un possible, un vœu virtuel, et non un postulat inamovible.

-          « Le beau n’est pas une machine à produire du bien », dit Barilier.

-          La contradiction implique alors la référence à une autre instance : de la liberté de l’homme.

-          La beauté n’a certes pas sauvé le monde du nazisme. Mais les religions non plus.

-          De la beauté du culte esthétique, première impasse, enchaîne sur la deuxième, d’une beauté soumise au bien.

-          Cite le photographe empilant des corps nus au bord du glacier d’Aletsch et invoquant son aspiration à « sauver la planète ». Autre foutaise.

-          Du culte de la beauté, on passe à un art soumis à une  morale « culturelle».

-          Revient au platonisme à propos d’une autre objection : qu’il serait trop exclusivement provincial, dans le sens d’une production essentiellement occidentale.

-          Montre que les trois notions existent dans les autres cultures, et que le génie de Platon n’a pas tant consisté à les associer qu’à les dissocier au contraire, pour les définir avant de les mettre en relation.

-          Prend deux exemples « exotiques ».

-          De François Cheng en premier lieu, dans ses Cinq méditations sur la beauté, que dit que le beau est forcément lié au bien.

-          Rappelle que Cheng cite lui-même Dostoïevski.

-          Donne en outre l’exemple du philosophe shintoïste Nishida Kitarô, qui ne dit pas autre chose.

-          Conclusion sur le dépassement du désir par l’aspiration à la perfection, telle que la vit Dante avec Béatrice dans sa recherche de la « diritta vita » que décrit la Divine Comédie.

-          Fin du speech. Ovation de la salle. Retour au soleil : beau temps sur le gazon, belle jeunesse lézardant.

Dits de l’émerveillé



Avec François Cheng, à propos de L'Eternité n'est pas de trop

"Sans le vrai deux il n'y a pas de vrai trois"

Il est certaines rencontres durant lesquelles les heures semblent se dilater ou se parer d’une sorte d’aura, et tel est le sentiment profond que j'aurai éprouvé en passant, l’autre jour, un après-midi de plénitude avec François Cheng, assis sur de mauvaises chaises dans une salle froide entourée de gens bruyants, mais comme hors du temps, ou plutôt au coeur du temps, dans sa palpitation mêlée de violence et de douceur, où l’ombre le dispute à la lumière.

De fait, le poids du monde et la légèreté de l’être marquent immédiatement, sans la moindre pose, la conversation de cet homme qu’on sent à la fois délicat à l’extrême et habité par une grande force intérieure, dont l’enfance fut marquée par les horreurs de la guerre et qui connut l’«enfer parisien», selon l’expression de Rilke, du dénuement et de la solitude, avant de faire un beau chemin de lettré et de poète, puis de romancier capable d’exprimer à la fois les nuances les plus subtiles de l’émotion et les pulsions parfois terrifiantes de la brute humaine.

«Ce qui m’occupe essentiellement dans L’éternité n’est pas de trop, c’est la passion. Et ce que je veux dire, c’est que la vraie passion relève de l’esprit. Elle est certes fondée sur les sens et les sentiments. Mais celui qui reste à ce niveau purement biologique tourne en rond et se dessèche. Quand la passion relève de l’esprit, c’est l’ouverture continuelle. Pourquoi ? Parce que la possibilité d’échange entre le masculin et le féminin est le plus grand don qui nous ait été offert par la Création. Tous les autres types de dialogues relèvent d’ailleurs de cette relation, y compris chez les mystiques qui dialoguent avec Dieu, ou chez les artistes qui dialoguent avec la nature. Un cynique pourrait nous dire que le rapport masculin-féminin n’est qu’une nécessité liée à la procréation, mais je crois que c’est faux. Parce que l’homme est devenu un être de langage, qui est un miracle de la création. Le rapport entre masculin et féminin offre alors un dialogue sans fin, fondé sur un désir toujours renouvelé et encore amplifié par l’inaccessibilité. Comme on ne peut jamais atteindre tout à fait l’autre, le dialogue est d’autant plus infini. L’homme et la femme sont deux êtres finis, mais qui s’engagent sans cesse dans la voie de l’infini.»

Sublimités éthérées que ces propos ? Au contraire: ce qui saisit à la lecture de L’éternité n’est pas de trop, c’est son ancrage physique dans le concret et le sensible, d’où rebondissent ses échappées vers les hauteurs. Disciple de Rilke, sur les traces duquel il est allé se recueillir quelque temps, dans un chalet-hôtel en face de Rarogne - Rilke qu’il affirme un «poète de l’être» comme il se définit lui-même -, François Cheng dit qu’il est devenu un «pèlerin de l’Occident».

Lorsque, boursier de dix-neuf ans et ne sachant pas un mot de français, il débarqua à Paris le premier jour de 1949, le jeune Cheng connaissait déjà parfaitement les littératures européennes. C’est cependant après des années de vraie «galère» que le futur traducteur chinois des plus grands poètes français contemporains, allait se faire connaître, dans les années 70, par deux ouvrages portant, respectivement, sur L’Ecriture poétique chinoise (Seuil, 1977) et sur Vide et plein, le langage pictural chinois (Seuil, 1979), précédant divers livres d’art de haute tenue, notamment consacrés à la peinture de Shitao. Or on relèvera, dans la foulée, que c’est bel et bien en «pèlerin de l’Occident» que François Cheng s’est fait passeur d’Extrême-Orient; et par exemple en remontant aux sources de la Renaissance italienne qu’il a redécouvert celles, bien antérieures, de la peinture chinoise.

«C’est en approchant la meilleure part d’une autre culture que vous découvrez votre propre meilleure part. D’où la nécessité de l’échange. Toute culture qui se replie sur elle-même se meurt. Vous connaissez bien vous-mêmes, en Suisse, ce danger. A ce propos, je me rappelle que Romain Rolland, dans Jean-Christophe, imaginait l’avenir de l’Europe des cultures à partir du modèle helvétique. Plus l’autre est riche, plus je m’enrichis moi-même, et plus je suis à même d’enrichir ensuite les autres.»

«Dans ce mouvement d’échange, poursuit François Cheng, je crois que la Chine peut amener quelque chose à l’Occident avec son intuition ternaire. L’Occident a privilégié la logique duelle, ce qui constitue sa grandeur. Cette séparation du sujet et de l’objet fut sa démarche originale. Cela étant, maintenant qu’on a conquis la matière et le monde entier, il est peut-être temps de valoriser la dimension ternaire. La Chine n’a peut-être pas assez privilégié le deux, qui représente le droit, le respect de l’autre, la démocratie et la liberté. Or sans le vrai deux, il n’y a pas de vrai trois. Ce qui est important à l’instant, dans notre conversation, ce n’est pas chacun de nous: c’est ce qui a pu avoir lieu, qui nous dépasse l’un et l’autre pour donner cette nouvelle expression de l’être - une rencontre et une conversation.»

Evoquant l’avenir de son pays, où il n’est revenu que dans les années 8o, après la tragédie sanglante de la Révolution culturelle, François Cheng refuse d’envisager la rencontre de la Chine et de l’Occident en termes de relation «duelle».

«Il faut que chacun dépasse les idées préconçues qu’il a de l’autre. Non, la Chine n’est pas le monde monolithique et fermé, voire agressif, que se figurent certains Occidentaux. Non, l’Occident n’est pas réductible au culte du profit. Certes, la Chine actuelle est gangrenée par la corruption, mais ce n’est pas toute la Chine. Comme à d’autres époques, le meilleur de la Chine a conscience de sa faiblesse et sait que c’est dans le dialogue avec l’Occident qu’elle peut se régénérer et lui apporter, aussi, quelque chose de sa propre richesse millénaire...»


Une passion qui survit au temps

L’époque est à l’obsessionnelle célébration de la jeune chair, dont les dialogues débiles du Loft illustrent, pour le pire, la pauvreté des échanges. Autant dire que le roman d’un amour empêché, qui devient passion sur le tard, et sans union charnelle consommée (quoique la fin reste ouverte), fait figure d’ouvrage à contre-courant.

Or ce qui saisit, à la lecture de L’éternité n’est pas de trop, c’est l’extraordinaire fraîcheur, et la plénitude sensuelle et spirituelle de cette histoire concentrant à la chinoise, à la fin de la dynastie Ming (XVIIe siècle), les deux passions contrariées de Roméo et Juliette et de Tristan et Yseut.

Trente ans après avoir échangé un regard amoureux avec la belle Lan-Ying, fille de riches bourgeois alors qu’il n’est lui-même qu’un pauvre musicien ambulant, Dao-sheng revient dans le bourg où, mariée contre son gré avec un seigneur local, Dame Ying dépérit. Sa qualité de médecin, acquise auprès des moines, permet à l’amoureux persistant d’approcher celle qui lui a été ravie (il a même été battu et a connu le bagne pour son audace), et de la guérir, au déplaisir ardent du seigneur jaloux, lequel mourra de rage mauvaise après avoir tenté d’étrangler sa femme redevenue trop belle à son goût.

Bien plus qu’un roman d’amour «sublimé», L’éternité n’est pas de trop est l’incarnation vivante - où les instances du mal sont aussi présentes que l’aspiration au dépassement -, d’une passion sublime, admirablement modulée, en un présent de l’indicatif qu’on dirait concentrer tous les temps verbaux, par l’écriture limpide et fruitée, énergique et poétique, d’un maître écrivain.

François Cheng. L’éternité n’est pas de trop. Albin Michel, 282p.


La beauté sauvera le monde


Qu’il n'est de beauté sans bonté…


Que signifie l’affirmation de Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov, selon laquelle « la beauté sauvera la monde » ? De quelle beauté s’agit-il, et de quel monde ? Dans la partie conclusive des Aventuriers de l’absolu, son dernier essai sur les destinées comparées d’Oscar Wilde, Rainer Maria Rilke et Marina Tsvetaeva, Tzvetan Todorov s’interroge à ce propos en esquivant le double piège de l’esthétisme et de l’idéalisme désincarné.
Dans le même esprit, quoique partant d’une expérience personnelle toute différente, François Cheng se livre lui aussi, dans son dernier livre, intitulé Cinq méditations sur la beauté, à une réflexion sur ce thème.
D’emblée, le poète et penseur chinois oppose la beauté et le mal, comme si la lumière ne pouvait trouver sens que par rapport aux ténèbres.
Pour évoquer ce qui, par la beauté, nous transporte hors de nous-mêmes, et parfois jusqu’à l’extase (au sens premier), Tzvetan Todorov citait la musique, et par exemple vécue au milieu des autres, dans un concert.
François Cheng, pour sa part, se rappelle l’émerveillement qu’il a éprouvé, en son enfance, dans le site naturel du Mont Lu (dont le nom en chinois, associé à l’idée de beauté, signifie « mystère sans fond ») où l’emmenaient chaque année ses parents, comme tant de poètes et d’artistes fascinés par ces lieux magiques.
Tout aussitôt, cependant, François Cheng associe, à cette reconnaissance de la splendeur du monde, qui nous renvoie à notre propre unicité intérieure, le rappel de son expérience non moins précoce du mal, concrétisé par les atrocités de la guerre sino-japonaise.
« Je sais que le mal, que la capacité au mal, est un fait universel qui relève de l’humanité entière », écrit encore celui qui se définit lui-même modestement comme « un phénoménologue un peu naïf », rappelant ensuite que la pensée sur le beau n’a de sens que liée à une pensée sur le vrai et sur le bien, alors même que le beau semble avoir moins de nécessité que le vrai ou le bien.
Ce qu’est la beauté ? « Elle est là, de façon omniprésente, insistante, pénétrante, tout en donnant l’impression d’être superflue, c’est là son mystère, à nos yeux, le plus grand mystère »…


Avec sa gentillesse malicieuse et sa fulgurante précision de penseur-poète-érudit-calligraphe, François Cheng, rencontré dans les vénérables salons de l’Institut de France (il est le premier Chinois a avoir endossé l’habit vert des académiciens) a bien voulu préciser les tenants et les visées de son propos.

- Pourriez-vous éclairer la genèse de ce nouveau livre ?
- Sa base est essentiellement orale, puisqu’il est constitué de cinq méditations improvisées en public, mais il cristallise la réflexion d’une vie entière. Plus qu’une synthèse, il représente l’expression d’une symbiose entre les deux grandes traditions – orientale et occidentale – dont je me réclame. Il revêt pour moi un double caractère d’urgence, d’une part à cause de mon âge, et du fait, aussi, du monde dans lequel nous vivons, assailli par les phénomènes du mal, de la violence, de l’injustice et de la haine. Vous aurez remarqué que, d’emblée, j’oppose la beauté au mal et non pas à la laideur. J’estime en effet que la beauté est une forme du bien. Comment répondre au mal ? Suffit-il de dire qu’on ne doit pas le faire. Non : je crois qu’au mal doit être opposé la révélation de la beauté ?
- La perception de la beauté est-elle universelle selon vous ?
- Il me semble évident que, d’une manière très basique, la beauté de la nature, d’un lever de soleil ou d’un magique paysage d’automne, est perçue avec la même émotion par tous les hommes. En ce qui concerne la culture, c’est plus compliqué, tant chacun est tributaire de son éducation. Un jeune Chinois peut apprécier immédiatement, sans doute, la beauté d’une jeune fille d’Ingres ou celle de La symphonie pastorale de Beethoven, de même qu’un jeune Occidental peut goûter un poème ou une aquarelle de la tradition chinoise. Mais l’accès aux derniers quatuors de Beethoven ou à l’opéra chinois suppose une certaine initiation.
- A vous lire, il y a en outre beauté et beauté…
- Nous vivons en pleine confusion, et mon souci est en effet de distinguer la vraie beauté de la fausse. Suffit-il de conclure que « tous les goûts sont dans la nature » pour éviter de voir que les critères de la beauté confinent au n’importe quoi ? Je ne le pense pas. Je crois qu’il est urgent, au contraire, de redéfinir les critères de la vraie beauté en sollicitant les grandes traditions artistiques et spirituelles.
- Qu’en est-il de la « fausse » beauté ?
- En simplifiant je dirais : celle qui vise à séduire pour imposer une certaine domination, entre deux individus, ou un certain pouvoir, de la société sur l’homme. L’exemple le plus éloquent serait celui de la publicité la plus insidieusement flatteuse ou de la propagande politique. Pensez aux nazis qui exaltaient la beauté d’une race pour mieux exclure les autres. A contrario, la vraie beauté me semble essentiellement désintéressée et gratuite, plus encore : fondée sur la bonté. Y a-t-il un seul geste de bonté qu’on puisse dire laid ? Le langage commun parle aussi bien de « beau geste » ou de « belle personne ». La pensée la plus lumineuse que j’ai trouvée, à ce propos, nous vient de Bergson, qui dit que « l’état suprême de la beauté est la grâce », ajoutant aussitôt que « dans le mot grâce on entend celui de bonté ». L’intuition que la vie est une grâce, au sens d’un don, et que le principe de vie est une chose bonne et belle, participent de cette conception qu’on trouve aussi dans la tradition chinoise. Pour en revenir à la séduction, mais qui ne viserait pas à tromper, on pourrait dire alors que la beauté irradie et rend la bonté désirable. La beauté de la rose n’est pas tant un artifice qu’un résultat, dont le parfum serait la quintessence. Par delà l’ordre du vrai ou du bien, qui « servent » à quelque chose, l’ordre du beau n’a aucune « utilité », sans être factice ou vain pour autant.
- N’est-elle pas cependant un luxe dans un monde d’injustice et de souffrance ?
- Je ne le crois pas. Je pense au contraire qu’elle est nécessaire dans la vie des plus démunis, et qu’on la trouve partout. La Suisse est une sorte de jardin du monde, mais il y a de la beauté dans les rues de Calcutta autant que dans les déserts, et les prisonniers des camps de concentration ont dit combien la beauté d’un coin de forêt ou d’un coucher de soleil entretenait en eux l’espoir d’un avenir meilleur. La beauté est partout, dans les couleurs du désert, le serpent qui s’enfuit, le sourire d’un enfant ou d’une mère. Simplement, il s’agit de rester perméable à toutes ces formes de beauté et de les révéler à son tour. Toute beauté rappelle un paradis perdu et en appelle un venir…
- Qu’est-ce qui caractérise la vision chinoise à cet égard ?
- La pensée occidentale est essentiellement dualiste, avec les deux grandes instances du sujet (pensée de la liberté) et de l’objet (pensée de la science), fondant une posture de conquête de la nature, que l’homme «possède » explicitement selon Descartes. Le monde est ainsi un théâtre, dans la représentation occidentale, dont l’homme est l’acteur central. Tout autre est le « tableau » chinois, montrant le vaste ensemble de la nature dans un « coin » duquel l’homme, petite silhouette solitaire ou petite paire de compères  devisant, se trouve apparemment « perdu », du moins aux yeux de l’Occidental, alors que pour nous Chinois il est le pivot du tableau, l’œil éveillé et le cœur battant du paysage. Pour le Chinois, l’homme pense l’Univers autant que l’Univers le pense.
- Cette contemplation est-elle toute passive ?
- Nullement : elle est à la fois absorption et transmutation. La beauté et son expression ajoutent au sens du monde et de notre vie. Je suis cet œil. Vous êtes ce cœur battant. Chacun participe de cette quête de sens et de dignité.
- Mais nous allons tous mourir…
- C’est cela même qui donne à la beauté son relief pathétique et son sens. Nous ne possédons pas la durée, mais nous vivons l’instant, qui est le vrai mode d’être de la beauté. Cézanne revient cent fois devant la montagne Sainte Victoire, à chaque instant différente, comme chaque matin est le premier du monde à nos yeux. L’Univers existe depuis des milliards d’années, mais chacun de nous le découvre comme pour la première fois. Or la beauté que nous y percevons est à l’origine du sacré. L’intuition du sacré correspond au sentiment profond que l’Univers tend vers quelque chose, comme une fleur tend vers la plénitude de sa présence en beauté.

François Cheng. Cinq méditations sur la beauté. Albin Michel, avril 2006.


"La beauté, c'est quoi ?" constitue le thème décliné à l'enseigne du 3e festival de philosophie de Saint-Maurice d'Agaune, qui se tient jusqu'au 19 septembre. Vendredi matin 14 septembre, devant 900 jeunes gens très attentifs qui lui ont réservé une belle ovation finale, l'écrvain et essayiste Etienne Barilier a prononcé une conféence magnifique sur ce thème précisément: La beauté sauvera le m onde.