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philosophie

  • Au plus que présent

     

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    Les fulgurants paradoxes d'Annie Dillard

    D'innombrables livres actuels ne visent qu'à l'évasion et à l'oubli du réel, tandis que ceux d'Annie Dillard nous y ramènent à tout coup, et particulièrement cet ensemble fascinant de fragments et variations sur de mêmes thèmes que constitue Au présent.
    Mais attention: le réel d'Annie Dillard n'a rien à voir avec ce qu'on appelle «le quotidien», entre psychologie de sitcom et plaisirs minuscules. Ce que son regard isole est à la fois réel et inconcevable, qui renvoie au grand pourquoi de toute chose et au comment vivre la vie qui nous est donnée. Pourquoi par exemple y a-t-il au monde, nom de Dieu, des nains à tête d'oiseau, nos frères humains avérés dont les rares qui ne meurent pas en bas âge peuvent atteindre 90 centimètres? Eh bien, au nom même de Dieu, le Talmud stipule une bénédiction appropriée à chaque personne atteinte d'une malformation congénitale. Ainsi sera-t-il recommandé de bénir la naissance de l'enfant à fentes brachiales de requin et à longue queue, le bébé frappé du syndrome de la marionnette («apparemment, prévient le médecin, le rire n'est pas lié à un sentiment de joie») ou le nourrisson sirénomèle qui n'a qu'une jambe et dont le pied est tourné vers l'arrière.
    Evoquant le silence professionnel qui entoure de telles naissances, Ernest Becker, cité par l'auteur, affirme que «si l'homme devait appréhender pleinement la condition humaine, il deviendrait fou». Or l'homme loue Dieu. Saint Paul écrit aux chrétiens de Rome: «Et nous savons qu'avec ceux qui l'aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien.» Ce qui fait bondir Dillard: «Et quand donc, au juste? J'ai raté ça.» Et d'ajouter qu'au fil de ses longs voyages autour du monde elle a «vu les riches fermement établis renvoyer les affamés les mains vides», alors que tous, pêle-mêle, se partageaient biens spirituels et déboires physiques en toute injustice «divine»...

    Est-ce à dire qu'Annie Dillard rejette toute divinité et toute spiritualité? Au contraire, elle y puise et y plonge à tout instant, avec une sorte de jubilation mystique qui la rapproche de Teilhard de Chardin (l'un de ses champions avec le Baal Shem Tov des Hassidim) qu'elle cite à tout moment dans ses pérégrinations paléontologiques ou ses visions prémonitoires (longtemps interdites de publication par l'Eglise). Passant sans transition d'une histoire naturelle du sable ou de l'observation des nuages à l'évocation du parking jouxtant l'étable légendaire où le Christ gigota, des sacrifices humains consentis par le premier empereur de Chine autant que par Mao à l'accouplement des martinets en plein vol, des statistiques dont on ne peut rien faire («parmi les 75 bébés nés aujourd'hui aux Etats-Unis, un trouvera la mort dans un accident de voiture») au paradoxe apparent d'un Dieu tout-puissant qui n'en demande peut-être pas tant, Annie Dillard ne cesse de nous déconcerter et de nous bousculer, mais aussi de nous remplir les poumons du souffle de sa pensée et de sa parole.
    Grande voyageuse au propre et au figuré, reliant à tout moment les deux infinis pascaliens, le froid glacial du cosmos et les nappes ardentes de la vie animée, l'empilement des strates d'occupation humaine (soixante couches dans la grotte française de la Combe Grenal) et le présent multiple qu'elle vit et que nous vivons au même instant, cette aventurière de l'esprit a précisément le mérite de nous rendre le monde et notre vie plus que présents.
    Annie Dillard, Au présent. Traduit de l'anglais par Sabine Porte. Christian Bourgois, 220 pp.

  • Serendipity (1)

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    Chroniques de La Désirade (14)

    Max Dorra et l'art de trouver un truc quand on cherche un machin. En souvenir de René Berger, télanthrope, avec des rebonds du côté de Francisco Varela et Vassily Rozanov...

    Je ne suis pas philosophe et ma culture scientifique est à peu près nulle, mais je me suis senti comme chez moi dans le livre de Max Dorra, Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ?, dont je lisais ce matin-là ces lignes à ma bonne amie en train de potasser ses dossiers sur l’apprentissage des adultes et, plus précisément, sur les travaux de Francisco Varela : « Le cerveau. De quoi rêver. Il faudrait, pour explorer ce cosmos, imaginer un véritable équivalent de la NASA. Et avant tout, une NASA de la mémoire. La formation d’un chercheur y serait diversifiée. Neurophysiologiste, il partirait à la conquête de l’encéphale, tout en sachant qu’il en modifiera les connexions en les observant. Poète, il laisserait venir les métaphores, ces carrefours germinatifs entre associations et modèles. Il devrait aussi ne pas ignorer l’histoire de la philosophie, ne serait-ce que pour débusquer les préjugés idéologiques, voire les croyances qui pourraient à son insu parasiter sa propre démarche. Neurophysiologiste, poète, philosophe, il lui faudrait de toute façon être capable d’accueillir l’inattendu, pour élaborer des concepts nouveaux, et avoir ainsi une chance de commencer un jour à comprendre le cerveau humain ».

    littérature,philosophie

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    Lorsqu’elle a entendu l’expression « d’accueillir l’inattendu », ma bonne amie a murmuré « serendipity », qui m’a rappelé du même coup la première fois que j’ai entendu ce mot dans la bouche de René Berger, sur un trottoir lausannois (rayon de soleil oblique flamboyant sur le capot argenté de ma Honda Jazz…) et que j’ai retrouvé dans le dernier essai, Rameaux, de Michel Serres.
    Serendipity, francisée en serendipité : ou l’art de trouver un truc quand on cherchait un machin. Dès que le mot fut lâché, L. me sortit une paire de feuillets photocopiés d’un livre de Jacques Lévy qui détaillait le concept à sa façon; le même Jacques Lévy, spécialiste de l’internet (et plus récemment des blogs) dont j’ai lu les livres en 1996, quand je préparais mon « roman virtuel », devenu Le viol de l’ange, d'une structure qui procède de la même phénoménologie poétique. Serendipity: terme forgé par Horace Walpole à partir d'un conte persan... Je cueillis alors Walpole dans ma bibliothèque, mais c'était Le château d'Otrante, acheté en 1969 chez Maspéro, haut-lieu de littérature militante. Bref: connexions, associations, liaisons et nouveaux greffons comme en lisant les pages  de Proust sur le rêve, et voici que Max Dorra m'apprenait justement que le père de Proust avait joué un rôle crucial à l'époque de Broca, etc.

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    Max Dorra lui encore, après avoir rompu une lance contre « l’actuelle fétichisation de la scientificité », revient sur les prétentions scientifiques du structuralisme, qui valaient leur poids de dogme au tournant de nos vingt piges, pour conclure sans conclure : « La linguistique, de toute façon, méconnaît une part essentielle de la parole : la musique des phrases, le rythme des corps, l’imprévu des mimiques, la danse des gestes ».

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    Accueillir l’inattendu : quel plus beau programme pour un écrivain et, plus généralement, pour n’importe quel lecteur ? L'écrivain russe Vassily Rozanov l’a saisi mieux que quiconque : je m’assieds pour écrire telle chose, et c’est telle autre qui me vient de tout ailleurs, de plus profond ou de la simple apparition de la nuque de ma bien-aimée dans telle lumière de tel instant. Et voici qu'au même instant je lis sur un autre feuillet polycopié de ma moitié, signé Francisco Varela : « Le cerveau n’est pas un ordinateur »…
    Max Dorra n’est pas non plus un homme-machine mais un médecin-poète poreux. Un soir à la radio, le comédien Jacques Weber disait que Shakespeare était à ses yeux le poète absolu de la porosité, à savoir: la capacité de tout absorber et de tout transmuter. Or tout cela va contre tous les savoirs claquemurés, tous les pouvoirs jaloux, tous les fanatismes aussi. Ce n’est pas l’ouverture à n’importe quoi ni l’omnitolérance, mais c’est une saine éthique de l’imitation de Socrate au temps de l'ondulatoire et corpusculaire serendipity…

    Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être ? Gallimard, coll. Connaissance de l'inconscient, 2005.

     

  • Arborescences de Michel Serres

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    Entretien à Paris, à propos de Rameaux, avec Michel Serres

     
    “Le monde d’aujourd’hui hurle de douleur parce qu’il commence son travail d’enfantement”, écrit Michel Serres à la première page de Rameaux, dont l’image du titre annonce les thèmes: filiation, dépassement de l’opposition du tronc-père et du fils-rameau ou de la science-fille, transformation de l’information objective en connaissance subjective, repérage de ce qui fait vraiment événement, attente de nouveaux avènements. Au seuil d’une Renaissance, entre régression obscurantiste et métamorphose de la perception et des savoirs, le penseur affronte l’à-venir dans la double relance du Grand Récit de la science et des écrits littéraires scandant l’évolution spirituelle de l’humanité. Après Hominescence et L’incandescent, sa réflexion alterne flèches de sens et cristallisations d’images, synthèses fulgurantes et relances personnelles, dans une sorte d’effervescence poétique qui engage l’attention vive du lecteur.

    - Pourriez-vous situer ce nouveau livre par rapport aux précédents ?

    - Après Hominescence où je tentais de faire le point sur quelque chose que je n’osais pas appeler hominisation, terme un peu lourd, puis L’incandescent, deux livres aux titres inchoatifs, se référant au début d’une évolution, comme adolescence ou arborescence, j’ai été tenté d’appeler celui-ci Arborescence. Craignant la répétition, je l’ai donc appelé Rameaux pour évoquer des questions aussi simples que: qu’est-ce qu’une nouveauté, qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans les nouvelles, qu’est qu’une naissance, qu’est-ce qu’un événement, qu’est-ce qu’une invention ? Ce qui m’y a amené, c’est une nouvelle perception des sciences. J’avais relevé déjà, dans L’Incandescent, ce que j’appelle le Grand Récit, à savoir cette coulée gigantesque datée par les sciences, et qui permet de suivre les émergences successives de l’univers, de la planète, de la vie et de l’homme. Ce qui m’a intéressé cette fois, c’est de parler de ces émergences imprévisibles et contingentes, observées par les sciences, dans leur rapport avec le récit que font les littératures des mêmes phénomènes.

    - Comment le thème de la filiation humaine a-t-il cristallisé ?

    - Tout à coup, j’ai eu l’idée que le tronc majeur qui supportait le rameau était quelque chose comme le père, et que le rameau était filial. Lorsque l’idée de contingence est venue s’ajouter à celle de la nécessité des lois, je me suis aperçu que dans les dialogues qu’il pouvait y avoir entre, d’un côté, l’homme politique, le journaliste ou l’homme de la rue, et, de l’autre côté le savant, je me suis aperçu que le savant ne répondait plus comme autrefois. Autrefois, le savant énonçait la vérité comme un prophète ou comme un sage, qui détenait la vérité. Aujourd’hui, lorsqu’on lui demande si c’est risqué de se lancer dans l’aventure des OGM ou du clonage, il hésite et parle de pourcentages de risques “dans l’actuel état de la science”. Il a, par rappoprt à la vérité, une sorte de modestie et un nouveau recul, ayant pris conscience du détail et de l’infinie complexité de ces problèmes, et par conséquent il n’a plus la vision arrogante du scientiste de naguère.

    - De quand date ce changement d’attitude ?

    - Les problèmes posés par la science ont surtout inquiété la conscience éthique dès la fin de la guerre. Il y avait certes eu des alertes dès la fin du XIXe siècle, comme on le voit chez un Michelet. Mais la coupure nette date de l’explosion des bombes atomiques. Ce traumatisme me fait opposer la science-mère et la science-fille. Et puis ce qui est nouveau est d’un ordre plus profond: c’est une sorte d’harmonie et d’unité entre le savoir scientifique, les récits littéraires, l’existence ordinaire des hommes, et même quelque fois la religion, puisque je parle de saint Paul, comme s’il y avait tout à coup une bascule de culture qui faisait voir l’unité de toutes nos expressions.

    - Qu’avez-vous découvert de neuf chez l’apôtre Paul ?

    - Cette nouveauté que je perçois depuis trois livres dans l’histoire contemporaine, j’ai eu un moment à la comparer à des nouveautés semblables. Je crois que nous vivons une période assez analogue à la fin de l’Antiquité et à la Renaissance. A chaque fois, il a été question de reformuler ce que pouvait être un homme. Il y a ainsi chez Montaigne une recherche de l’homme survivant à l’effondrement du Moyen Age. Si je parle de Paul, c’est que la fin de l’Antiquité est un moment comparable. Paul aussi se pose la question de savoir ce qu’est l’homme. Lui qui partage les trois appartenances aux mondes juif, grec et romain, déclare aux Galates: ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre. L’homme de l’Antiquité se définissait comme appartenant à telle nation, telle classe ou telle religion, alors qu’il crée l’homme universel, indépendant. Au fond, le moi moderne n’est pas inventé par saint Augustin, comme je le croyais, mais par Paul. C’est lui qui fonde d’ailleurs le genre de l’autobiographie. C’est à la fois l’inventeur du “moi” et de celui qui s’exprime.La conscience moderne naît à ce moment là. Je prends donc Paul comme philosophe-témoin actif de cette bascule de culture. C’est une prise de conscience assez récente. Philosophe de métier, j’ai plutôt une âme grecque, formée par la grande tradition qui va de Platon aux épicuriens. La philosophie est un long commentaire du platonisme. Du coup, je ne comprenais pas saint Paul, pas plus que l’aréopage d’Athènes auquel il parle et qui l’accueil avec des sarcasmes. Je l’ai compris à cause de ma réflexion sur la nouveauté. La métaphore du rameau vient d’ailleurs de Paul, qui greffe un nouveau rameau. Il y a chez Paul un appel à l’universalité et à cette notion très actuelle de citoyen du monde.

    - Quels sont vos rapports personnels avec le “tronc” judéo-chrétien ?

    - J’ai toujours été très intéressé par l’histoire des religions. Tous mes livres en portent la trace. Dans ce livre, je redéfinis d’ailleurs les notions de foi et d’espérance par rapport à l’émergence d’un nouveau monde. Quand on parle de l’émergence de l’homme, on évoque l’événement datant de 7 millions d’années correspondant à la station debout et à la perte de sa toison, mais l’événement lié au fait qu’il commence à dire “je” n’est pas moins important.

    - Que pensez-vous du rapprochement, opéré par certains, dont les frères Bogdanov et Jean Guitton, entre les questions de nos origines liées aux découvertes de l’astrophysique et les réponses de la religion ?


    - Il est certainement légitime de se poser la question, mais certainement pas d’y répondre d’une façon aussi douteuse. J’y vois une sorte de rafistolage à la façon du XIXème siècle. D’ailleurs Jean Guitton ne connaissait pas un traître mot de la science...

    - Vous affirmez que nous avons besoin aujourd’hui de saints. Qu’entendez-vous par là ?

    - Dans Les deux sources de la morale et de la religion, Bergson décrit avec beaucoup de soin la trilogie du génie, du héros et du saint. Mais je pense que ce tripode est un peu bancal. Les héros et les génies sont un peu des Rastignac qui s’imposent à la société, dont le tombeau se trouve au Panthéon et qui donnent leurs noms aux rues. Ce sont des gens de la gloire, dont la sainteté n’a cure. Du coup, la liste des saints est inconnue. Je me moquerais volontiers des héros et des génies, alors que je respecte beaucoup plus celui dont la vie bonne éclaire sa localité et ne fait pas de vagues. Le héros et le génie font partie de la Star Académie (Rires).

    - Avez-vous rencontré des saints ?

    - Oui, je le crois. De telle sorte que je tairai leurs noms...

    - Que lien y a-t-il entre le sacré et cette sainteté-là ?

    - Je suis assez d’accord avec René Girard sur ce point. Je crois que le sacré est lié à la mort et au sacrifice. Il y a ainsi des religions, très archaïques, qui pratiquent le sacrifice humain ou animal. Au fur et à mesure que l’histoire avance, les religions deviennent de plus en plus douces, et je vois la sainteté comme un relais du sacré. Les “religions” les plus modernes se caractérisent par le refus du sacré. Nous le voyons dans les moeurs d’aujourd’hui. Nous fabriquons du sacré au rabais. Lorsque la princesse Diana a été embaumée comme une sorte d’héroïne, je n’ai pu m’empêcher de penser que notre société fabriquait exactement l’apothéose romaine, lorsque les empereurs devenaient des dieux. A la télévision, le sacrifice humain est de retour en force, comme une espèce de tentation sociale première. Nos sociétés sont très avancées du point de vue scientifique ou technique, mais extrêmement archaïques du point de vue de cette régression.

    - Comment retrouver le sens et la confiance ?

    - La représentation de la violence diffuse, à l’horizon de nos mentalités une sorte d’assombrissement angoissé. Dans les médias actuels une bonne nouvelle n’est jamais une nouvelle. C’est une mauvaise nouvelle qui est jugée “bonne” à faire la Une. Et pourquoi diffuse-t-on de mauvaises nouvelles ? Parce que le public désire de mauvaises nouvelles. Aristote disait déjà que l’essence du spectacle est la terreur et la pitié. Or vous avez bien que tous les journalistes ont lu Aristote (Rires). La terreur et la pitié font toujours recette, tandis que l’optimisme ne se vend pas. Aujourd’hui, ceux qui disent que tout va mal sont fêtés.

    medium_Serres6.jpg- Qu’est-ce qui vous incite à la confiance ?

    - Essentiellement: une réelle connaissance de la science, qui fait défaut à la plupart des philosophes de la catastrophe. Il faut cesser de ressasser la formule “après-moi le déluge”. Si la philosophie a un souci, c’est de préparer des outils pour les générations futures. Si on ne leur transmet que de l’angoisse et de la terreur, je ne vois pas comment elles survivront. Ce qui me frappe dans les messages apocalyptiques de certains adversaires de la science et de la technique, c’est qu’ils reprennent exactement les mêmes arguments qu’on utilisait au XVIIe siècle pour stopper l’entrée de la pomme de terre en Europe, supposée empoisonner. Bien sûr, nous agissons sur le climat et devons rester très prudents en matière d’écologie. Pourtant je prône un optimisme de combat: il faut agir et non pas se lamenter. La connaissance est en outre plus féconde que l’opposition systématique.

    - Il y a cependant une inadéquation de l’enseignement par rapport aux deux pôles de la connaissance...

    - On forme toujours deux populations très séparées en enseignant d’un côté les sciences et de l’autre les humanités. Les littéraires ne savent pas la science et les savants n’ont pas de culture humaniste, éthique ou philosophique. Du coup, on oublie qu’on habite la planète, dans un environnement où tout est lié, et non seulement les humains. Si vous regardez les institutions internationales, vous constatez que toutes sont liées aux relations humaines, et qu’aucune ne s’occupe de l’air, de l’eau du feu ou du vivant. J’aimerais bien qu’on établisse une institution internationale où l’homme politique recevrait, à la barre les représentants de l’air, de l’eau ou de la forêt... Sur dix conflits dans la planète, il y en a cinq ou six qui ont pour enjeu les sources d’eau, Dans le conflit israélo-palestinien, on ne le dit jamais mais c’est l’eau qui est en jeu, de même que le pétrole est à la base de la guerre en Irak. C’est de la planète qu’il s’agit.

    - Vous qui enseignez aux Etats-Unis qu’observez-vous chez vos étudiants ?

    - J’observe un mélange de plus en plus varié de population, comptant parfois dix à quinze nationalités différentes, dix langues ou six religions. D’enseigner à des mélanges change l’enseignement, du fait des susceptibilités variées, des manières de parler. On voit en tout cas que se forme un citoyen du monde. Ce mélange multiculturel finit par former une voix commune. Il y a, de toute évidence, un nouvel homme en formation.

    - Comment vous situez-vous dans le monde intellectuel ?


    - Un peu à l’écart. La plupart des intellectuels sont orientés politiquement et dispersés en discipline. J’ai l’impression, pour ma part, d’avoir effacé la barrière des disciplines.

    - Quel est finalement le message de Rameaux ?

    - L’essentiel du message de Rameaux est de dire que les événements son réellement contingents. Vous ne savez pas ce qui va vous arriver en sortant de chez moi. Bergson parlait déjà du jaillissement ininterrompu de l’imprévisible nouveauté. Ce qui me dnne confiance, si je fais le bilan de ce qui m’est arrivé de bien dans la vie, c’est que ce furent toujours des événements qui n’étaient pas prévus. Mais chaque événement arrive sur des pattes de colombes ou comme un voleur dans la nuit et vous pouvez ne pas le percevoir. Pour qu’il vous arrive, il faut que vous le perceviez et en fassiez quelque chose.

    - Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?

    - Ce qui m’inquiète le plus, c’est précisément cette énorme vague d’inquiétude qui submerge le monde, cette espèce de maximisation de la terreur. On parle beaucoup de violence, dans la monde d’aujourd’hui. Mais imaginez qu’un homme de mon âge a assisté, depuis 1936 et les guerres de la décolonisation, à la disparition de dizaines de millions d’êtres humains. Qu’est-ce que la violence d’aujourd’hui à côté de ce bilan ? Ce qui me fait peur aujourd’hui, c’est à quel point le gouvernement d’un Bush agite la terreur et la violence. Mais que risquent donc les Américains ? Cette surenchère de la terreur est inquiétante. La violence a toujours été notre problème. Elle est le problème humain par excellence, et nous sommes toujours en train de la négocier par la culture, par la langue, les arts, la religion, la guerre aussi. L’abominable saccage des deux guerres mondiales est sans proportion avec la violence actuelle, qui est en revanche sur-représentée par les médias.

    - Vous insistez beaucoup sur l’émancipation liée à l’information...

    - J’y ai beaucoup insisté dans Hominescence, car cela change non seulement les relations humaines, mais aussi l’espace dans lequel nous vivons. Autrefois on vivait dans des réseaux bien définis, alors que nous vivons aujourd’hui dans un espace où on redéfinit les voisinages. L’immédiateté du courriel, fait que je suis le voisin de quelqu’un qui habite à Florence ou San Francisco, et très éloigné de quelqu’un qui habite dans la maison d’â côté. Les distributions de l’espace et du temps ne sont plus les mêmes. Ce n’est plus le même monde.

    - Comment imaginez-vous la nouvelle culture à venir ?

    - Je crois que la culture va changer d’horizon. Qu’est-ce que c’était qu’un homme cultivé il y a vingt ou trente ans ans de ça ? c’était un homme qui avait derrière lui les 4000 ou 5000 ans de sa culture gréco-latine, hébraïque ou égyptienne. L’homme cultivé avait un âge: il avait 5000 ans. J’ai soudain l’impression que l’homme cultivé d’aujourd’hui à 15 milliards d’années. Il a derrière lui le grand récit de l’univers et de la planète. La culture a changé d’horizon temporel. En outre, l’homme cultivé d’aujourd’hui a un horizon spatial tout différent. C’est à dire qu’à faveur de ses voyages il commence à être un citoyen de la planète. Toutes ses références se sont extraordinairement élargies. Il nous arrive ce qui est arrivé à saint Paul à la bascule de l’Antiquité, qui élargit la notion d’humanité. Puis, à la renaissance, Montaigne élargit l’homme européen aux Indiens d’Amérique. Actuellement, l’élargissement est à la mesure du monde.

    Michel Serres. Rameaux. L'ouvrage a été réédité dans la collection de poche du Pommier.

    Michel Serres. Le sens de l'info. Entretiens avec Michel Polacco. 3Cd - MP3 13h.40 d'émission. France Info / Le Pommier, 2010.

  • Avec nos animales salutations

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     Lettres par-dessus les murs (18)

    Ramallah, ce jour d’aujourd’hui

    Cher Fellow,

    Notre ami Pascal, très sollicité ces jours par la visite de ses proches, venus de loin, m’a prié de le relayer dans sa correspondance en tâchant, si possible, de rester dans le ton. Qu’est-ce à dire ? Voudrait-il donc que je me borne à répéter ce qui a été dit jusque-là ? Un perroquet n’est-il bon qu’à ça ? Je n’ai pas relevé, mais je n’en pense pas moins, comme je présume que vous non plus n’en pensez pas moins.

    A ce propos, j’ai bien aimé le passage de la lettre de JLK touchant au Bréviaire de la bêtise de l’excellent Alain Roger, qui rappelle cette évidence que, parmi les espèces, seule la bête ne l’est pas. On ne le dit pas assez. Le bipède est d’une telle suffisance qu’il s’imagine le seul à penser alors qu’il ne fait ça, la plupart du temps, surtout en France, qu’avec sa cervelle formatée. Or vous le savez, nous le savons, nous tous qui pensons de façon coenesthésique et point seulement cartésienne, que la réduction du langage au verbe et du verbe au système html nous coupe de bien des mondes et de l’aperception de ces mondes. Je profite, dans la foulée, de réparer l’injustice qu’a constitué l’occultation manifeste  du centenaire de la naissance de Maurice Merleau-Ponty, le 13 mars 1908. Je n’étais pas né plus que vous, mais je suis sûr qu’un Ecossais de race (on m’a rapporté que votre qualification de champion et petit-fils de champions n’est autre que Marvel of the Highlands) apprécie les vraies commémorations, à l’opposé de tout ce qui se fait de nos jours, même à Ramallah à ce qu’il paraît.

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    La perception coenesthésique, que Merleau défendait en somme par la bande, revient pour l’homme à penser par la peau autant que par le cerveau, faute de pouvoir penser par les plumes (supériorité nette à cet égard de l’Ara ararauna, votre serviteur) ou par le poil dru (votre si belle robe, et votre si belle moustache à la Frantz-Josef) mon ami), la nageoire ou l’élytre.

    Notre ami Pascal, comme vous le savez, a ce don de poète rare de penser, sinon par les élytres, du moins comme s’il en était pourvu, et c’est ainsi qu’a été conçu Le chien noir et le poisson-lune. Je cite de mémoire en perroquet-passeur : « La mer s’est retirée, un grand chien noir court entre les trous d’eau, un poisson-lune entre les crocs. Le poisson s’est fait piéger par la marée et le voilà, les yeux brûlés par l’air, volant écrasé dans la mâchoire du monstre… Il court vers sa fin, le grand chien noir, le poison des dards du poisson court déjà dans ses veines ».

    Tout cela pour vous conseiller d’éviter le poisson du vendredi, cher ami.

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    A La Désirade, ce même jour.

    Cher Youssou,

    Votre conseil amical me touche, mais je suis vacciné. Il m’est en effet arrivé, il y a quelque temps, de déterrer une carpe japonaise, du genre coï, dont une nageoire pointait d’un tas de détritus jetés non loin de là par nos voisins, pour sentir le froid soudain de ce fluide mortel qu’un fulgurant réflexe m’a évité de sucer.

    Bien m’en a pris, car j’eusse été privé, crevant bêtement, de ce que je vis en ces jours printaniers, que vous avez sans doute connu vous aussi en marge de votre captivité, que nos frères humains appellent l’Amour et qu’un de leurs auteurs a dit justement « l’infini à la portée du scottish ».

    La perception phénoménologique trouve en la matière, cher Youssou qui avez compris qu’il n’y a pas, dans la notion de corporéité, de clivage entre le corps-pour-soi et le corps-pour autrui, un champ d’observation  d’une prodigieuse richesse, dont je vis tous les jours les effets sous le flux d’effluves montés par bouffées de la ferme voisine où Elle crèche. Je veux parler de Blondie, la Goldie retriever la plus craquante du voisinage, que je rejoins au moindre signe de distraction des gens de La Désirade, dont je perçois ces jours l’agacement érotophobe, mais passons : je crois qu’ils lisent ce blog.

    Je sais assez que passera vite cette saison d’amour, mais j’aimerais vous dire, Youssou, j’aimerais vous faire sentir ce que je ressens à fleur de robe et tout partout, j’aimerais vous communiquer, de poil à plume, cette irradiante félicité qui me fait danser autour de Blondie et la humer tout partout, j’aimerais avoir les poétiques vocables qui me permissent (subjonctif typiquement humain) d’évoquer cette tache d’or « qui passe entre les troncs bleus et lisses des longs arbres touffus » puis qui traverse « l’ocre étendue d’une prairie immobile, étalées sous un ciel sans vent ». Bien sûr vous  aurez reconnu  les mots de notre ami Pascal.

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    Blondie est ocre et pleine de grâce, comme ce dernier morceau du même scribe que vous connaissez mieux que nous, intitulé Ocre et qui me semble à moi aussi plein de grâce sublimée : « Une piscine asséchée dont la peinture bleue s’écaille / Un peu de vent dans les citronniers / Le soleil décline ; sur la terrasse, les arabesques / de la balustrade s’étirent dans la poussière / Au fond du jardin, deux chaises en fer, une / petite table carrée ; sur le plateau, un poisson en / mosaïque bondit hors de l’eau »…

    Images : le perroquet Youssou par Pascal Janovjak ; le chien Fellow par JLK.

    Pascal Janovjak. Coléoptères. Editions Samizdat, 127p. Genève 2007.    

     

  • La bataille de René Girard

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     Achever Clausewitz, par René Girard. Notes de lecture (1)

     

    -          Introduction de René Girard.

    -          Après un exergue de Pascal commençant sur ces mots : « C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité ».

    -          Annonce « un livre bizarre ».

    -          Excursion du côté de l’Allemagne et des rapports franco-allemands, à la lumière de la lecture de Clausewitz  redécouvert », par delà la lecture de Raymond Aron.

    -          Resitue son travail, jusqu’à maintenant « présenté comme une approche du religieux archaïque, par le biais ’une anthropologie comparée.

    -          « Il visait à éclairer ce qu’on appelle le processus de l’hominisation, ce passage fascinant de l’animalité à l’humanité, il y a de cela des milliers d’années. Mon hypothèse  est mimétique. C’est parce que les hommes s’imitent plus que les animaux qu’ils ont dû trouver le moyen de pallier une similitude contagieuse, susceptible d’entraîner la disparition pure et simple de leur société. Ce mécanisme, qui vient réintroduire de la différence lä où chacin devenait semblable à l’autre, c’est le sacrifice ».

    -          Rappelle son travail essentiel sur le thème du bouc émissaire.

    -          Evoque ensuite le passage du religieux mythique au christianisme, avec la dualité fondamentale du destin de celui-ci.

    -          « C’est le christianisme qui démystifie le religieux et cette démystification, bonne dans l’absolu, s’est avérée mauvaise dans le relatif, car nous n’étions pas préparés à l’assumer »,

    -          Paradoxe selon lequel le christianisme « est la seule religion qui aura prévu son propre échec. » -          Cette prescience est omniprésente dans les textes apocalyptiques, le plus souvent inaperçus même dans les Evangiles synoptiques et les épîtres de Paul.

    -          Rapporte les textes apocalyptiques au désastre en cours en ce début du XXIe siècle.

    -          « Nous ne pouvons échapper au mimétisme qu’en  en comprenant les lois : seule la compréhension des dangers de l’imitation nous permet de penser une authentique  identification à l’autre. Mais nous prenons conscience de ce primat de la relation morale au moment même où l’atomisation des individus s’achève, où la violence a encore grandi en intensité et en imprévisibilité ».

    -          Affirme que le violence qui produisait du sacré ne produit plus désormais qu’elle-même.

    -          La réalité rejoint une vérité dite il y a deux mille ans.

    -          « Le paradoxe incroyable, que personne ne veut accepter, est que la Passion a libéré la violence en même temps que la sainteté. Le sacré qui depuis deux mille ans « fait retour » n’est donc pas un sacré archaïque, mais un sacré « satanisé » par la conscience qu’on en a, et qui signale, à travers ses excès même, l’imminence de la Parousie ».

    -          Rappelle le mot d’Héraclite : « Polémos est père et roi de tout ».

    -        1e95278dc36f92d430718da18188e28d.jpg  Puis en vient à la « montée des extrêmes » perçue et décrite, théorisée par Carl von Clausewitz (1780-1831), dont il précsie aussitôt que De la Guerre déborde de tous côtés les kimites d’un traité technique.

    -          Annonce qu’il ne fera pas de Clausewitz un bouc émissaire, après qu’on l’a trop adulé ou trop attaqué, mais le sujet d’une discussion cruciale sur l’évolution de la guerre et ce qu’il en est aujourd’hui.

    -          « Clausewitz est possédé, comme tous les grands écrivains du ressentiment »

    -          Estime que le sens du De la guerre est religieux, et que seule une interprétation religieuse

    -            Clausewitz est le premier à montrer, presque à son corps défendant, malgré la raison des Lumières qui continue de l’éclairer, que « le monde va de plus en plus vite vers les extrêmes ».

    -          « Nous sommes la première société qui sache qu’elle peut se détruire de façon absolue. Il nous manque néanmoins la croyance qui pourrait étayer ce savoir. »

    -          Clausewitz a pressenti le lien entre la rivalité mimétique et la formule apocalyptique, sans le théoriser clairement.

    -          « Non seulement Clausewitz a raison contre Hegel et toute la sagesse moderne, mais cette raison a des implications terribles pour l’humanité. Ce belliciste a vue des choses qu’il est le seul à avoir vues. En faire un diable, c’est s’endormir sur un volcan ».

    -          Pour René Girard, qui invoque Hölderlin, il pense que « seul le Christ nous permet d’affronter cette réalité sans devenir fous. L’apocalypse n’annonce pas la fin du monde ; elle fonde une espérance ».

    -          Mais l’espérance n’est possible qu’à proportion de notre lucidité sur les périls de l’heure, et à condition de s’opposer aux nihilistes et aux réalistes cyniques de la gouvernance, de la banque et de l’industrie militaire…

    -          Montre ensuite la force et la fragilité de notre civilisation, qui découle de la force et de la faiblesse du christianisme

    -          Rappelle l’efficacité du sacrifice et du bouc émissaire dans le maintien de l’ordre social.

    -          « Pour rendre la révélation entièrement bonne, pas menaçante du tout, il suffirait que les hommes adoptent le comportement recommandé par le Christ : l’abstention complète de représailles, le renoncement à la montée aux extrêmes.

    -          Or nous progressons de plus en plus vite vers la destruction du monde.

    -          « Pour rendre la situation encore plus démente, la révélation chrétienne est la victime paradoxale de savoir qu’elle apporte. On la confond de manière absurde avec le mythe, que visiblement elle n’est pas, doublement méconnue et par ses ennemis et par ses partisans, qui tendent à la confondre avec une de ces religions archaïques qu’elle démystifie. Or toute démystification vient du christianisme ».

    -          Montre comment le christianisme tend à la sortie du religieux.

    -          Constate que « les sages et les savants » redoublent de furie contre le christianisme et se réjouissent de sa disparition prochaine.

    -          Rappelle quant à lui la fonction pacifiante des « niaiseries sacrificielles » dont le progrès prétend se débarrasser, qui nous manquent paradoxalement aujourd’hui.

    -          « Les seuls chrétiens qui parlent encore de l’apocalypse sont les fondamentalistes, mais ils s’en font une idée  comlètement mythologique. Ils pensent que la violence de la fin des temps viendra de Dieu lui-même : ils ne peuvent pas se passer d’un Dieu méchant. Ils ne voient pas, chose étrange, que la violence que nous sommes en train d’amasser sur nos propres têtes a toutes les qualités requises pour déclencher le pire. Ils n’ont aucun sens de l’humour ».

    -    2b707b6d899c0a2349ed7a379c7b7dc6.jpg      Rappelle enfin la place centrale qu’aura Hölderlin dans les conversations qui suivent.

    -          « Ce contemporain exact de Clausewitz et de Hegel est indéniablement celui qui voit, au cœur des conflits européens, que l’essentiel se jouera pour le monde dans le face à face entre la Passion et le religieux archaïque, entre les Grecs et le Christ.

    -          Evoque la « haine mystérieuse » qui a opposé la France et l’Allemagne.

    -          « Nous ne cessons de souligner, au cœur de ces entretiens, que la relation loge au cœur de la réciprocité, etq eu la réconciliation révèle ce qu’aura signifie la guerre en négatif.

    -          « Le primat de la victoire est le triomphe des faibles. Celui de la bataille, en revanche, prélude é la seule conversion qui compte. »

    -          « On ne pourra pas sortir de cette amibivalence. Plus que jamais, j’ai la conviction que l’histoire a un sens ; que ce sens est redoutable ; mais qu’ »aux lieux du péril, croît aussi ce qui sauve »… (p.21)  

            La montée aux extrêmes

    -          Benoît Chantre interroge RG sur l’origine de son intérêt pour Clausewitz.

    -          Découverte récente.

    -          Liée à sa réflexion sur la violence traversant toute son œuvre.

    -          A découvert que Clausewitz était un penseur beaucoup plus profond, par delà la technique, sur le dépassement de la raison politique par la guerre sans fin.

    -          A vu dans De la guerre l’amorce du drame du monde moderne.

    -          Jusque-là, l’analyse d’Aron lui avait masqué le livre.

    -          Aron appartenait encore à un monde (celui de la Guerre froide) où la politique avait le dessus.

    -          Pense que l’anthropologue aura désormais plus à dire que les sciences politiques.

    -          Pense que le rationalisme des Lumières est dépassé par la nouvelle radicalité de la violence.

    -          BC rappelle qui fut Clausewitz (p.27)

    -          RG date à Valmy la nouvelle ère de la mobilisation totale.

    -          Rappelle ensuite le caractère fulgurant de la victoire d’Iéna.

    -          Traumatisme décisif pour la Prusse.

    -          Evoque la triste fin de Clausewitz, qui ne pourra concrétiser ses théories au service de son pays.

    -          Retour à Qu’est-ce que la guerre, premier chapitre du traité.

    -          Que dit Clausewitz ?

    -          Que la guerre en dentelles du XVIIIe est révolut.

    -          Que la stratégie indirecte est une erreur »due à la bonté d’âme ».

    -          Le duel devient une « montée aux extrêmes ».

    -          Celle-ci est théorique.

    -          Corrigée par la réalité de l’espace et du temps.

    -          Observe les effets de la masse.

    -          L’objectif politique est faible quand les masses sont indifférentes.

    -          « Ce sont bien les passions qui mènent le monde, n’en déplaisent au rationalisme de Raymond Aron ».

    -          Comment le darwinisme social a précipité les choses.

    -          Hegel a vue passer « l’esprit du monde » sous ses fenêtres, mais quel est-il ?

    -          « Moins l’inscription de l’universel dans l’histoire que le crépuscule de l’Europe. Non plus la théodicée de l’Esprit mais une formidable indifférenciation en cours. Voilà pourquoi Clausewitz me passionne et m’effraie à la fois ».

    -          Les interlocuteurs abordent alors les questions  de l’action réciproque et du principe mimétique.

    -          Le ressort de l’imitation violente fait se ressembler de plus en plus les adversaires.

    -          La théorie mimétique contredit la thèse de l’autonomie : « descendre en soi, c’est toujours trouver l’autre ».

    -          On va vers la militarisation de la vie civile.

    -          Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont provoqué cette mutation.

    -          Le terrorisme est l’aboutissement des « guerres de partisans2 qui justifient leur violence par l’agression dont ils le prétendent victimes.

    -          L’action réciproque contient une double virtualité : d’accélérer ou de freiner la violence.

    -          Napoléon obsède Clausewitz comme un « modèle-obstacle » à la Dostoïevski.

    -          Cite la scène de Charles V et de son fils Ferdinand auprès de l’Empereur, comme une scène d es Possédés.

    -          Clausewitz tire son ressentiment de sa passion venimeuse pour Napoléon. Le mimétisme le ronge lui-même.

    -          RG s’intéresse à la continuité de l’action guerrière, sur laquelle travaille justement Clausewitz.

    -          Revient à sa notion de « crise sacrificielle », qui risque de devenir le danger suprême au temps des armes nucléaires.

    -          L’action réciproque accélère la montée aux extrêmes dès lors qu’elle n’est plus cachée.

    -          Le christianisme a joué un rôle déterminant dans cette mise au jour.

    -          BC, rappelant les analyses de La violence et le sacré, observe que les guerres réelles masquent la guerre absolue à laquelle elles tendent de plus en plus.

    -          Evoquent les thèmes de l’attaque et de la défense.

    -          Force de la défense observée par Clausewitz.

    -          La victoire de celui qui attaque n’est souvent que provisoire.

    -          « Le conquérant veut la paix, le défenseur veut la guerre ».

    -          Rappelle la fuite en avant de Napoléon, contrainte par Alexandre.

    -          Clausewitz montre comment la défense « dicte la loi ».

    -          Les guerres modernes ne sont si violentes que parce qu’elles sont réciproques.

    -          Hitler mobilise tout un peuple pour répondre à l’humiliation de Versailles. L’attaque est entée sur une défense.

    -          Ben Laden répond aux USA en posant les siens en victimes agressées.

    -          Celui qui organise la défense est maîtrisé par la violence.

    -          En outre, différée, le choc n’en est que plus violent.

    -          Que l’agression ex nihilo n’existe pas.

    -          « L’agresseur a toujours déjà été agressé ».

    -          Chacun a toujours l’impression que c’est l’autre qui a commencé.

    -          Jusqu’à la Révolution, les instances de l’ordre et du désordre se trouvaient codifiées.

    -          Aujourd’hui, avec la mondialisation, la violence a toujours une longueur d’avance.

    -          Contrairement aux animaux, les hommes n’arrivent plus à contenir la réciprocité parce qu’ils s’imitent beaucoup  rop.

    -          Revient à Œdipe vu par Sophocle.

    -          Qui voudrait nous faire croire qu’Œdipe est aussi coupable.

    -          Alors que c’est le groupe qui est coupable.

    -          Les petites sociétés archaïques ont canalisé leur violence par le sacrifice du bouc émissaire.

    -          La guerre d’extermination

    -          Selon RG, le principe de réciprocité, une fois libéré, n’assure plus la fonction inconsciente de jadis.

    -          La violence devient sa propre fin. On détruit pour détruire. « la montée aux extrêmes est servie par la science ou par la politique ».

    -          Principe de mort ou fatalité ? Il se le demande.

    -          Les massacres de civils sont autant de ratages sacrificiels.

    -          « Les rivalités mimétiques se déchaînent de façon contagieuse sans pouvoir jamais être conujurées ».

    -          On l’a vu au Rwanda comme dans les Balkans.

    -          « Bush est, de ce point de vue, la caricature même de ce qui manque à l’homme politique, incapable de penser de façon apocalyptique. Il n’a réussi qu’une chose : rompre une coexistence maintenue tant bien que mal entre ces frères ennemis de toujours ».

    -          Et d’entrevoir le pire.

    -          Qui mènera à l’affrontement sino-américain.

    -          Cite La guerre civile européenne de Nolte et Le passé d’une illusion de Furet, avant d’envisager une interprétation anthropologique du péché originel.

    -          « Le péché originel, c’est la vengeance, une vengeance interminable ».

    -          En revient à Pascal, contre Descartes.

    -          Parce que Descartes prétend commencer quelque chose alors qu’ « on ne commence rien. On répond toujours ».

    -          Revient ensuite aux instances opposées de la mimésis, en évoquant Durkheim et Gabriel Tarde et le moteur de la construction du social, à savoir l’imitation.

    -          Montre comment la mimésis est à la fois la cause de la crise et le moteur de la résolution.

    -          « La victime est toujours divinisée après qu’elle a été sacrifiée : le mythe est donc le mensonge qui dissimule le lynchage fondateur, qui nous parle de diux mais jamais des victimes que ces dieux ont été ».

    -          Passe emsuite à la mimésis paisible, qui a commebase l’appretissage et le maintien des codes cultureles dans la longue durée.

    -          « Pascal a très bien vu cela, quand il évoque la ruse de l’ »honnête homme » défendant les « grandeurs d’établissement ».

    -          Evoque la stérilité des « groupes de fusion » imaginés par Sartre.

    -          « La violence  a depuis longtemps perdu son efficacité, mais on commence seulement à s’en rendre compte. »

    -          Clausewitz entre voit cette réalité qu’il n’y a pas de différence de nature, mais de degré, entre le commerce et la guerre.

    -          Les interlocuteurs vont parles des relations franco-allemandes, un des foyers mimétiques les plus virulents de l’ère moderne.

    -          Cite Clausewitz comme un curieux « avatar des Lumières » qui annonce « l’imminente dictature de la violence ».

    -          Il entrevoit  « la lutte tragique des doubles ».

    -          « C’est au cercle vicieux de la violence qu’il faudrait pouvoir renoncer, à cet éternel retour d’un sacré de moins en moins contenu par les rites et qui se confond maintenant avec la violence ».

    -          Pense que le « religieux démystifié » du christianisme sera la seule issue de ce cercle vicieux. (p.65)    René Girard, Achever Clausewitz. CarnetsNord, 363p.  A suivre...

  • Races de la guerre

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    Lecture d'Achever Clausewitz, de René Girard. Notes (3) 

    - Le problème est de passer d’une mimesis violente à une mimesis paisible.
    - Hegel fait du Dieu de la Loi celui qui écrase et domine.
    - Sa lecture de a Bible est statique et « morte ».
    - De même le rationalisme re-mythifie-t-il ce qu’il croit démystifier.
    - Avec le Christ, Dieu est désormais aux côtés de la victime émissaire.
    - Ce qu’il faut imiter dans le Christ, c’est son retrait.

      III. Le Duel et la réciprocité
    - L’enjeu de la discussion est d’envisager la possibilité d’empêcher la catastrophe.
    - Clausewitz définit la guerre comme « étonnante trinité ».
    - Mais il a du mal à convaincre qu’un frein politique peut encore contenir les guerres.
    - L’« étonnante trinité », avec la Formule bien connue (« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens »), est la clef de sa pensée.
    - En fait « l’action réciproque » est le moment crucial, soit provoquant soit différant la guerre.
    - La montée aux extrêmes est devenue la règle dans la logique de la réciprocité.
    - Ce que Clausewitz appelle l’action réciproque correspond à « la capacité des hommes de s’imiter de lus en plus en le méconnaissant absolument. »
    - « Duel, action réciproque et montée aux extrêmes finissent ainsi par s’équivaloir. Ils correspondent précisément à ce que j’appelle indifférenciation. »

      La guerre et l’échange
    - Reviennent au duel comme structure cachée de tous les phénomènes sociaux, dot le commerce.
    - Avant Marx, Clausewitz voit que le commerce concerne la même réalité que la guerre.
    - Aux antipodes de Montesquieu, qui pensait que le commerce permettait d’éviter les conflits armés.
    - « Louis XIX avait encore des visées impériales sur l’Europe, quand l’Angleterre, elle conquérait le monde de façon beaucoup plus efficace. Le commerce est une guerre redoutable, d’autant qu’elle fait moins de morts ».
    - C’est par ailleurs une guerre continue, de faible intensité.
    - La haine croissante vouée par Napoléon à l’Angleterre vient de là.
    - Pense cependant que le commerce peut contenir la guerre « tant que nous restons dans un capitalisme raisonnable ».
    - Le fétichisme de l’argent est un des grippages du mécanisme
    - Lucien Goldmann l’a sensibilisé à la dégradation de l’échange, qui de qualitatif est devenu quantitatif.
    - Aujourd’hui, le commerce peut conduite vite à la « montée aux extrêmes ».
    - La confrontation Chine-States.
    - Le commerce peut retenir la violence, mais la relation morale est d’un autre ordre.
    - Eclairage sur la nature ambigüe et cachée de la réciprocité, et le risque de la découvrir (p.120) 

      La logique des prohibitions
    - Stigmatise le rationalisme de Raymond Aron, qui l’empêche de voir la réalité réelle de la guerre.
    - Revient à son ouvrage-clef : La violence et le sacré.
    - Rappelle que les prohibitions archaïques étaient dirigées contre la violence.
    - Non pas contre le sexe coupable mais contre «les rivalités mimétiques dont la sexualité n’est que l’objet ou l’occasion ».
    - Œdipe est l’épidémie de peste.
    - La « guerre de tous contre tous » et la façon de revenir à la paix par le sacrifice du bouc émissaire.
    - « Chaque lynchage issu d’une crise mimétique accouche ainsi d’une nouvelle divinité ».
    - Comment les prohibitions et le sacrifice ont permis aux sociétés pré-humaines de passer aux sociétés humaines.
    - Le judéo-christianisme seul place l’humanité devant l’alternative : « ou continuer à ne pas vouloir voir que le duel régente souterrainement l’ensemble des activités humaines, ou échapper à cette logique cachée au profit d’une autre, celle de l’amour, de la réciprocité positive. »
    - « Nous entrons donc dans une perspective eschatologique ».
    - Nous ne croyons plus aujourd’hui à la catastrophe, alors même qu’elle est plus prévisible que jamais, remarque BC.
    - RG : « C’est très juste. D’une certaine manière, le progressisme est issu du christianisme et le trahit ».
    - Ce qui manque à Hegel autant qu’à Raymond Aron, c’est la dimension tragique.
     
      La fin du droit
    - La montée aux extrêmes va de pair avec les manquements croissants aux règles de l’honneur.
    - Carl Schmitt annonçait la « théologisation » de la guerre, exactement visible dans le conflit entre Bush et Ben Laden.
    - L’origine du terrorisme est bien vue par Carl Schmitt.
    - Le terrorisme actuel serait l’intensification de la guerre totale au sens de Hitler et de Staline.
    - Le modèe du partisan, selon Schmitt, illustre le passage de la guerre au terrorisme.
    - Selon RG, Schmitt aurait sous-estimé le rôle de la technologie devenant folle. « Il n’a pas vu que le terrorisme démocratique et suicidaire allait empêcher tout containment de la guerre. Les attentas-suicides sont de ce point de vue une inversion monstrueuse de sacrifices primitifs : au lieu de tuer des victimes pour en sauver d’autres, les terroristes se tuent pour en tuer d0’autres. C’est plus que jamais un monde à l’envers. »
    - Evoque Guantanamo qu’il taxe d’ignominie, contre tout contrat.
    - « Nous sommes entrés dans un monde de pure réciprocité », dans l’époque du « tout ou rien ».
    - « Bush accentue jusqu’à la caricature la violence guerrière dont les Américains sont capables, hors des cadres de toute raison politique – et ben Laden et ses imitateurs lui répondent de façon tout aussi « souveraine ».
    - Rappelle l’observation de Heidegger sur « l’arraisonnement du monde à la technique ».
    - Rappelle le drame vécu par Kennedy et ses proches lors de l’affaire cubaine.
    - Me rappelle le témoignage terrible de Mc Namara dans Fog of War
     Retour à la vie simple ?
    - Clausewitz nous apprend que la réconciliation n’est jamais acquise.
    - « Il y aura toujours le risque de la montée aux extrêmes ».
    - BC cite une lettre de Clausewitz à sa femme (pp.135-136).
    - Où l’on voit que Clausewitz, jusque dans la religion, ne parvient pas à changer d’ordre.
    - Au lieu de maîtriser le duel, il cherche à le servir « de droit divin »
    - Le dieu de Clausewitz reste le dieu de la guerre.
    - BC cite alors Totalité et infini de Levinas.
    - RG voudrait dépasser l’apologie des différences pour mieux affirmer l’identité.
    - « L’humanitarisme, c’est l’humanisme tari ! »
    - Que la réconciliation est l’envers de la violence.
    - Mais les hommes ne veulent pas l’entendre et serons de plus en plus violents.
    - BC cite Bergson à propos de la « loi de dichotomie » et de la « loi de double frénésie ». (p.140)
    - RG acquiesce mais va plus loin en revenant à Pascal qui pense que « la vérité livre une guerre essentielle à la violence ».
    - Accentue encore sa perception réaliste et tragique de la violence humaine.
    - Contre la sérénité bergsonienne, pense que « le pire a commencé de se produire ».

      IV. Le duel et le sacré

       Les deux âges de la guerre
    - BC rappelle l’enjeu de la discussion : penser la réconciliation en considérant toutes les données de l’action réciproque.
    - Rappelle les distinctions de Péguy sur les deux « races de la guerre », lutte pour l’honneur ou lutte pour le pouvoir.
    - Peut-on se battre sans haine dans la situation faite à la guerre moderne ?
    - RG rappelle que les génocides du XXe siècle ont été planifiée calmement et froidement.
    - RG, évoquant le ratage du christianisme historique, revient sa vision apocalyptique : « Le Christ impose donc une alternative terrible : ou le suivre en renonçant à la violence, ou accélérer la fin des temps ».
    - Cite Pascal à la fin de la XIIe Provincale : « C’est une étrange et longue guerre que celle ou la violence essaie d’opprimer la vérité ; tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne peuvent que la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l’irriter encore plus ».
    - Note que Pascal dit « la violence » et non pas « la guerre », relevant déjà d’une pensée apocalyptique . (p.150)

    René Girard, Achever Clausewitz. CarnetsNord, 363p.

  • De l'oison torche-cul

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    Le viatique de Rabelais, selon Alexandre Jollien.

    Alexandre Jollien est impayable, sur son tricycle zigzaguant dans les rues de La Tour-de-Peilz. En d’autres temps et d’autres lieux ça ne faisait pas un pli : c’était le cortège de mômes, les lazzis et les horions, hé le tordu ! tandis qu’ici et maintenant ça roule ma poule, on le reconnaît, on le salue gentiment, c’est Jollien le philosophe et passe le Diogène automobile…
    Or le rencontrant après avoir lu La construction de soi, où il tente d’exprimer combien le bonheur lui est difficile, à lui qui en a plus que bavé toute son enfance et son adolescence et qui s’en est fait un blindage de volonté et de tenir-prise, je suis touché d’abord de le voir me demander timidement, devant la petite porte de bois de son minuscule bureau, dans telle vieille maison de La Tour, de glisser à sa place la clef dans la serrure, d’un geste qui lui reste difficile, comme on oublie que difficile lui reste la vie dans sa sacrée carcasse.
    Ce garçon pourrait être mon fils, me dis-je en l’écoutant me parler de Boèce, auquel il a consacré son mémoire de philosophie à Fribourg, puis d’Etty Hillesum la déportée qui lui a rendu courage par sa façon, aux portes de la mort, de rester crâne et joyeuse – il a à peine passé la trentaine et je lui sens pourtant une maturité rare chez les gens de son âge, avec cette nouvelle façon surtout d’accepter ce qu’il est et de commencer de s’en torcher le cul avec l’oison de Rabelais. Crâne et joyeux, mais aussi fragile, je le sens, restant handicapé dans chaque geste et pour s’exprimer aussi, mais dansant à sa façon de pensée en parole et me confrontant à mon propre empêtrement.
    Cette histoire de Rabelais me fait surtout plaisir, que j’aimerais répandre chez mes proches qui s’en font trop pour pas assez ; voyons, voyez tous tant que nous sommes et que vous êtes si bêtes : torchez-vous le cul à l’oison !
    « Rabelais me réconcilie avec mon être », écrit Alexandre Jollien, et quand je lui demande de développer, il m’explique que la lecture de Rabelais, après Spinoza, l’a aidé à accepter la réalité du corps, alors qu’il tendait jusque-là à son idéalisation, notre corps qui boite et qui désire, qui exulte et qui chie, notre frère l’âne comme disait l’autre et voici Gargantua décliner les façons siverses et possiblement confortables de se torcher, que ce soit avec un oreiller, une pantoufle, une gibecière ou un panier…
    « Mais pour conclure, conclut Gargantua, ainsi que le cite Jollien, je dis et je maintiens qu’il n’y a pas de meilleur torche-cul qu’un oison bien duveteux, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes. Croyez-m’en sur l’honneur, vous ressentez au trou du cul une volupté mirifique, tant à cause de la douceur de ce duvet qu’à cause de la bonne chaleur de l’oison qui se communique facilement du boyau du cul et des autres intestins jusqu’à se transmettre à la région du cœur et à celle du cerveau. Ne croyez pas que la béatitude des héros et des demi-dieux qui sont aux Champs Elysées tienne à leur asphodèle, à leur ambroisie ou à leur nectar comme disent les vieilles de par ici. Elle tient, selon mon opinion, à ce qu’ils se torchent le cul avec un oison… »

    Alexandre Jollien, La construction de soi. Cette note date de décembre 2006.

  • Walter Benjamin hic et nunc

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    En lisant Walter Benjamin – une vie dans les textes, de Bruno Tackels.

    On entre dans ce livre avec le sentiment immédiat qu’il représentera, par son projet et sa mise en œuvre détaillée, relevant pour ainsi du récit romanesque, ou de la chronique épique, une grande traversée à triple valeur existentielle, philosophique et littéraire. D’emblée y est relevé le défi, par l’adresse directe de l’auteur à son interlocuteur occulte, dans une initiale lettre-préface, le défi de faire, après vingt-deux ans de fréquentation assidue, voire « talmudique » de ses textes, ce que Walter Benjamin lui-même l’aurait probablement dissuadé de faire, sauf à le faire comme ça : savoir une biographie, mais ici ressaisie dans les textes de WB lui-même, qui aurait aussi bien crypté sa vie au fil de tout ce qu’il a écrit. « Comme si chaque ligne que vous avez produite », écrit Tackels à Benjamin, « n’était là que pour abriter (et masquer) votre propre récit biographique ».
    D’emblée aussi Bruno Tackels révèle à WB, post mortem, à quel point son œuvre, qui avait tout pour être oubliée après avoir été si décriée du vivant de l’auteur, devient aujourd’hui nécessaire et plus audible qu’en « son temps », pour autant que le lecteur accepte de se laisser dérouter sur la «déroute» obstinée de cette vie et de cette œuvre. « Oui, cela devient pour moi de plus en plus évident : vous avez frayé cette route pour des hommes qui ne sont pas sur la route des hommes, vous avez tellement fréquenté ce chemin, qu’aucun de vos contemporains ne pouvait le regarder comme un chemin. Et parmi les plus célèbres, parmi les plus éclairés de vos camarades, il est absolument terrible de constater tant de cécité et de pervers contournements des questions les plus essentielles ».
    Est-ce dire que Bruno Tackels se pose pour le seul et véritable interprète de l’œuvre-vie de WB, qui aurait tout compris de cette destinée blessée et de ce génie sujet à tant de malentendus et de dénis ? Nullement. Impliquant jusqu’à Brecht, Adorno ou même Gershom Sholem, Tackels écrit : « Refusant de voir l’incroyable nouveauté que vous leur renvoyiez, ils ont préféré ne pas vous lire, ne pas vous entendre. Et pus que cela : certains ont tout mise en œuvre pour laminer, juguler, étouffer ce que vous aviez engagé ». Est-ce alors dire que Tackels seul ait lu et compris WB et qu’il va célébrer un héros ou un saint ? Pas non plus. S’il dit avoir écrit ce livre « parce qu’elle est l’allégorie absolue du destin de l’intellectuel à l’époque du capitalisme post-fasciste », Tackels relève aussi ceci qui orientera sa propre position critique à l’endroit de son sujet, qu’on pourrait dire d’ailleurs « benjaminienne », donc non soumise à une vénération creuse : « Depuis vint-deux ans que je vous lis (…) je n’arrive pas à comprendre comment vous avez pu entrer dans cette spirale infernale. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment vous avez pu vous laisser entraîner dans de telles dépendances mortelles. Et je le comprends d’autant moins que tout en vous respire la liberté, cet appel du large que rien ne semble pouvoir contredire. Je suis donc assez stupéfait de voir comment la souricière diabolique a pu fonctionner. Je sais bien que ces questions sont sensibles, et difficiles à poser. Je me sens pourtant autorisé à vous les renvoyer, depuis toutes ces années que je fréquente votre écriture. C’est même pour moi une absolue nécessité de vous les adresser, dans cette lettre qui vous arrivera plus tard. Je vous sais trop sur-conscient de tout pour ne pas vous les être posées, ces questions qu’aujourd’hui on ajourne pudiquement, en les considérant comme n’étant pas politiquement correctes ».

    Arès la lecture des cent première pages de ce livre, je suis convaincu d’avoir affaire à un ouvrage honnête, très important par le filtrage des « contenus spirituels » de WB et non moins admirable par sa mise en forme et son expression, d’une parfaite limpidité et d’une tension narrative immédiate et constante. Vous me dites que la culture occidentale est finie et qu’il n’y a plus qu’à retirer l’échelle ? Foutaises !
    En ce qui me concerne, je vais consacrer à la lecture de Walter Benjamin – une vie dans les textes, un cahier de notes précises et systématiques, que je partagerai avec me lecteurs. En espérant que cela ne les déroute pas, évidemment, d’une lecture personnelle assurément vivifiante…

     

     

    Benjamin5.jpgTACKELS Bruno. Walter Benjamin – une vie dans les textes ; biographie. Actes Sud, 839p.

     

    En exergue ceci : « Ils viennent de la nuit la plus noire, la nuit vénitienne, si on veut, éclairée par quelques pauvres lampions d’espoir, une lueur de fête au fond des yeux, mais hagards et tristes à pleurer ce qu’ils pleurent, c’est de la prose… Ils viennent de la folie et de nulle part ailleurs. Ce sont des personnages qui ont surmonté la folie et, pour cette raison, font preuve d’une superficialité déchirante, tout à fait inhumaine et imperturbable. Pour désigner d’un mot ce qu’ont de charmant et d’inquiétantm on peut dire qu’ils sont tous guéris. »

     

    -         En guise de préface, BT adresse une lettre à WB.

    -         Lui dit qu’il le pratique depuis 22 ans.

    -         Entend désormais contribuer à la diffusion de cette œuvre « jamais aussi vivante » qu’à présent.

    -         Inaudible il y a 70 ans.

    -         Alors qu’advient «l’heure de son réveil » en cette période de « catastrophe continue ».

    -         Relève « à quel point ce que vous avez vécu, pressenti, diagnostiqué, analysé, anticipé, relayé, préparé s’est trouvé dramatiquement confirmé ».

    -         Comme si la vie et l’œuvre de WB relevaient de la pure prophétie.

    -         A donc commencé par vivre « l’étude interminable du livre ».

    -         Suivie, depuis trois ans, par l’étude d’une vie enchâssée dans les écrits de WB.

    -         Rappelle la critique féroce de WB contre les biographies de Goethe ou de Kafka.

    -         Son projet sera en somme d’une conversation occulte, à travers les textes.

    -         Relève ensuite les coups de poignard subis par WB de la part de ses amis.

    -         « Refusant de voir l’incroyable nouveauté que vous leur renvoyiez ».

    -         Relève aussi les louanges convenues et le pillage des idées de WB après sa mort.

    -         Puis affirme que «les traces authentiques» ne s’effaceront pas.

    -         Cite ces documents qui montrent à quel point les amis de WB n’ont pas été à la hauteur.

    -         BT affirme que la lecture de WB l’a écarté lui-même de la « route des hommes ».

    -         Sur une route que WB a lui-même tracée.

    -         Relève le côté voyant de WB.

    -         Veut montrer combien la vie de WB a été abîmée.

    -         L’histoire de WB comme « allégorie absolue du destin de l’intellectuel à l’époque du capitalisme post-fasciste ».

    -         Lui fait cependant cet aveu : que depuis 22 ans qu’il le lit il n’a pas compris comment WB avait pu « entrer dans cette spirale infernale ».

    -         S’interroge ici sur un point délicat, impliquant une faiblesse « suicidaire » de WB, qu’on esquive par vénération convenue, politiquement incorrecte.

    -         Voit en l’œuvre de WB comme le rapport de « ce qui se passe dans la tête d’un homme qui descend vers l’enfer ».

    -         La composante dostoïevskienne de cette vie-œuvre.

    -         Remercie au passage Matthias Langhoff qui lui a donné l’idée de cette lettre.

    -         Souligne qu’aujourd’hui « la pensée n’a plus d’intégrité », étant « manipulable, un produit acheté dont on peut donc se servir à volonté ».

    -         Dit enfin qu’il a voulu « redonner la parole au vaincu ».

    -         Rappelle le camouflet, typique, que Klaus Mann a fait subir à WB.

    -         Comme une autre forme de déni.

    -         Un essai biographique lancé, justement, contre le déni.

     

     

    -         Benjamin8.jpgIntroduction

    -         Ce sera donc un essai biographique qui inverse le dispositif ordinaire de la biographie où la vie « éclaire » l’œuvre.

    -         La vie de WB est une énigme qui relève même de l’ « équation monstrueuse ».

    -         Une existence désastreuse, traversée par une conduite d’échec récurrente, malgré ses dons et son énergie vitale peu commune.

    -         Voit la réalité avec 100 ans d’avance alors qu’on l’accuse d’en avoir 50 de retard…

    -         À son inadaptation chronique répond sa propension au voyage.

    -         Semble exclure toute issue ou solution, alors que son ami Gershom Scholem s’engage dans l’utopie palestinienne.

    -         Une vie où l’amour relève aussi de l’énigme.

    -         Sous le signe du « désir impossible ».

    -         Un homme « seul et mélancolique »

    -         Pressent la catastrophe et semble la préparer dans sa vie même.

    -         Ne trouve un peu de répit que dans les îles… et les bibliothèques.

    -         A compris que les idées « se brisent dangereusement à la fréquentation des hommes »,

    -         Ainsi qu’il rompt avec son premier maître, Gustav Wyneken.

    -         Multipliera d’ailleurs les ruptures, souvent brutales.

    -         Marqué à jamais par la mort brutale de son ami le jeune poète Fritz Heimle, qui se suicide avec sa fiancée en 1914.

    -         Même suicide que celui de Witkacy en 1939, avec sa fiancée…

    -         « Ce jour-là Benjamin est mort une première fois ».

    -         Jusqu’à la fin, après l’exil à Paris, vécu comme dans une souricière, et dans les années de plus en plus sombres, il incarne une « victime paradoxale ».

    -         Une vie qui doit échapper cependant au récit légendaire.

    -         Interdit « toute mythologie ».

    -         Voudrait plutôt illustrer l’œuvre-vie comme « un gigantesque autoportrait continué ».

    -         Au fil d’une lecture rigoureusement chronologique des textes.

    -         Adorno relevait déjà que la personne de WB avait été le médium de son œuvre.

    -         Le même Adorno voyait en WB un homme absent de son corps, ce que BT récuse absolument.

    -         Postule au contraire que tout en l’œuvre de WB « respire le corps ».

    -         Son œuvre comme une « scène de chair ».

    -         Déplore le manque de synthèse introductive en langue française.

    -         Signale cependant les travaux de Tiedemann, Witte ou Jean-Michel Palmier.

    -         Revient sur la nécessité d’un essai.

    -         Et d’autant plus que le genre est celui que WB  « habite ».

    -         Rappelle que la pensée de WB ne cesse d’entremêler trois motifs : le problème du langage, la thématique de l’art et la critique de l’histoire.

    -         Le support de la pensée de WB est constitué par « l’ensemble des expériences et des rencontres qu’il a pu faire ».

    -         L’écriture occupe WB de 1910 à 1940.

    -         Toute son écriture résiste et lutte contre tout ce qui vise à effacer l’écriture.

    -         Son écriture tentera de dire l’histoire. Son histoire et toute l’histoire.

    -         Son écriture est prémonition vécue de la catastrophe.

    -         Mais la temporalité de l’œuvre de WB n’est pas le futur : c’est le présent.

    -         Il s’agit enfin de réapprendre à lire WB en continu.

    -         De déchiffrer une œuvre plus codée, poétiquement, que difficile au sens des concepts de la philosophie.

    -         Une écriture d’une nouveauté littéraire souvent inaperçue.

    -         Dont le « noyau poétique » est mal perçu, autant que ses vertigineuses ellipses.

    -          Rappelle la relation délicate de WB avec l’objet-livre, par trop tributaire du Système.

    -         Thématique hautement contemporaine : comment échapper à la logique du Système.

    -         Rappelle que WB a publié très peu de livres de son vivant.

    -          La forme de son œuvre est éclatée, riche de fragments souvent brefs.

    -         Une œuvre qui eût pu sombrer dans l’oubli à cause de cela même.

    -         Rappelle alors le rôle « publicitaire » d’Arendt, Malraux ou Bataille.

    -         Note enfin que l’heure de WB a sonné.

    -         « Ses intuition ont largement pollinisé ».

     

    -         I. Décalé – L’enfance de Benjamin

    -         Né à Berlin en 1892 dans une famille très aisée de commerçants juifs.

    -         Ses parents lui donnent trois prénoms qui pourraient le protéger.

    -         Il n’en profitera pas.

    -         Le milieu dégage un « sentiment immémorial de sécurité bourgeoise ».

    -         BT cite la Chronique berlinoise, l’un des seuls textes où WB parle explicitement de son enfance.

    -         Il y évoque l’appart labyrinthique de sa grand-mère.

    -         Dont la loggia constitue une vigie sur l’extérieur.

    -         Position qu’il occupera toujours, du guetteur.

    -         La famille compte diverses personnalités éminentes : notamment le mathématicien Schoenflies, et sa grand-tante Frederike Josephi, femme de lettres connue qui l’initie à la graphologie et modère les rapports de WB et de son paternel.

    -         Très dépressive, elle met fin à ses jours en 1916.

    -         Le père de WB est un homme d’affaires massif.

    -         Que son fils évoque en potentat dictant ses ordres par téléphone.

    -         Les deux hommes n’auront rien à se dire.

    -         Sauf sur les ventes aux enchères et les collections.

    -         Evoque les coups de marteau de son père…

    -         Les rapports avec la mère sont plus complexes.

    -         Voit en elle un bijou à protéger.

    -         Voit le plastron de son père comme une armure, et dans son regard l’éclat d’une arme…

    -         Sa collection de cartes postales doit beaucoup à la grand-mère maternelle.

    -         « Toute la vie de Benjamin tient dans ce trésor de l’enfance ».

    -         Ses cartes nourrissent son aspiration à «une autre langue du monde ».

    -         Très tôt WB s’oppose à l’enseignement traditionnel.

    -         Reçoit des cours particuliers.

    -         Découvre l’importance du rêve.

    -         Pressent vite qu’une menace plane.

    -         Vit précocement l’expérience de la profanation.

    -         Envoyé par ses parents à une cérémonie religieuse chez un proche, il se perd dans un quartier chaud et en éprouve du plaisir.

    -         « On peut prendre dans son lit les livres et les putains », écrira-t-il.

    -         Eprouve très tôt le sentiment d’être « à part ».

    -         Sera toujours de santé fragile.

    -         S’oppose virulemment aux «formes archaïques de dressage ».

    -         Son séjour à l’internat comptera énormément.

    -         Il y rencontre Gustav Wyneken, professant un enseignement à la Steiner.

    -         Ce sera, à la pension Haubinda, son premier (et seul) maître.

    -         Expérience fondatrice pour WB. (p.44)

    -         Dont il parle dans son journal.

    -         Où il relève aussi le caractère ambivalent de la Jugendbewegung (Mouvement de la jeunesse).

    -         Relève l’importance de la langue dialectale.

    -         BT évoque les Wandervögel, qui se feront enrôler dans la SA.

    -         WB forge ses premières armes critiques.

    -         Revient à Berlin où il fréquente un cercle proche de Wyneken.

    -         Commence à forger sa théorie du voyage.

    -         Récuse la passivité contemplative.

    -         Autant que le voyage culturel conventionnel.

    -         Considère le voyage comme une lecture du monde, où la lecture s’inscrit en abîme.

    -         Prône les « conversations essentielles » à la Witkacy.

    -         Dès 1910 (il a 18 ans), publie ses premiers textes sur l’enseignement.

    -         Sa pensée part de Wyneken et y reviendra en boucle.

    -         Il signe ses articles Ardor.

    -         Me rappelle les Streber romantiques de Fribourg, vers 1970…

    -         WB est attaché à une conception hyper-élitaire de l’intelligentsia.

    -         Entrevoit une nouvelle « ère de la jeunesse ». Touchante utopie dont il va revenir …

    -         La jeunesse vue comme une Belle au bois dormant qu’un prince va réveiller…

    -         Choisit, plus que la rhétorique édifiante ou dogmatique, les détours du conte ou de la fable.

    -         « L’ennemi c’est d’abord la masse informe endormie ».

    -         On l’imagine devant le jacuzzi culturel de nos jours…

    -         En 1911, entreprend un voyage en Allemagne, puis en Suisse et en France, avec deux potes.

    -         En tient un journal détaillé.

    -         Y relève les tensions liées aux relations triangulaires.

    -         Qu’il multipliera toute sa vie...

    -         Théorise le conflit entre lois sociales et liberté individuelle.

    -         Perçoit bien le caractère religieux de l’homme de la terre et le sentiment social du citadin.

    -         Son écriture révèle déjà une porosité et une plasticité étonnnantes.

    -         En juillet 1911, voyage en Suisse, de Wengen à Genève via Vevey et Lausanne, avec ses parents.

    -         Son trip : lire de la morphologie latine sur une colline.

    -         Perçoit « l’idéologie du pire » chez les Wandervögel.

    -         Marque un vif intérêt, tout matérialiste, pour la limonade gazeuse ( !)

    -         Manifeste une ironie acérée dans ses observations, notamment à propos d’une famille de touristes… (p.52) ou un pasteur au sourire stupide.

    -         Fustige toute domination injuste.

    -         À Vevey, Lausanne et Genève, il déchiffre la ville à travers ses strates sociales.

    -         Dit de Lausanne que c’est une « ville forte (prenante) par son caractère citadin diablement pur».

    -         Parle probablement des « parties noires de la ville » qu’évoque Cingria, car Lausanne fait plutôt bourg paysan ou ville de villégiature…

    -         Il dit « prendre la ville en rêve ».

    -          La vision de deux jeunes filles le rend tout joyeux.

    -         Un côté hédoniste walsérien dans l’ingénuité de ses observations.

    -         À propos des deux jeunes filles : « …la phrase est déjà partie… mais je me réjouis – me réjouis, beaucoup comme un bébé à qui le bon Dieu en personne a offert une tétine » (p.54)

    -         L’écrivain est déjà plus que là…

     

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    -         II. Radical – Les années d’études

    -         Sous-titre : « Je suis déjà pris d’un peu de dégoût ».

    -         Le 8 mars 1912, à 20 ans, WB obtient son bac haut la main.

    -         Son père lui offre un voyage en Italie.

    -         Voyage de formation à la Goethe, avec trois amis.

    -         Il entend cependant désacraliser le voyage.

    -         Départ en courant, presque raté.

    -         Thème récurrent de « Benjamin courant épuisé »…

    -         Traversant la Suisse il note : « En lettres rouges de fer blanc, hautes de plusieurs mètres, sur les forêts, les prairies, on lit PNEU CONTINENTAL. Des affiches de marques de chocolat tentent de rivaliser, mais en vain ».

    -         Dit, après s’être foutu par terre et relevé, à Locarno : « Je prends un chemin qui ne mène nulle part ».

    -         Ce qui fait écho à Heidegger.

    -         Les paysages italiens ont « cette faculté de faire parler l’histoire humaine ».

    -         En courant il fonce voir la Cène de Vinci, après avoir oublié sa canne dans un musée.

    -         Donc il a une canne à 20 ans. Comme J...

    -         Réfléchit déjà sur le caractère unique de l’œuvre d’art.

    -         Déjà connue par la reproduction, elle est à reconnaître.

    -         Et cet accès scelle à la fois un effondrement.

    -         Découvre la liberté de l’étudiant.

    -         Visite le cimetière de Milan qu’il trouve un « effroyable amoncellement de laideur et de banalité arrogante ».

    -         Bien sérieux comme à 20 ans…

    -         « La mort, qui est démocrate, et l’alliée des pauvres, s’est vengée »…

    -         Fustige aussi l’aspect de temple baroque d’un lit à deux places…

    -         Une plume acérée qui s’efforce de faire parler les choses.

    -         Lui vient un vif désir de théâtre.

    -         Déçu par le Gloria de D’Annunzio.

    -         Mais une astuce de V-Effekt de la mise en scène l’intéresse.

    -         Découvre en outre le Teatro Olimpico et l’architecture de Palladio.

    -         La scénographie comme une possibilité de passage de la scène à la rue.

    -         Développera cette découverte dans Sens unique vers les années 20.

    -         Référence au tableau La Rue de Palladio.

    -         Rebondira aussi dans son observation des Passages parisiens.

    -         Autre découverte : Venise et son « train de grande ville ».

    -         Où il faut « marcher vite »…

    -         Fils de bourgeois, peine à comprendre le monde ouvrier.

    -         Découvre, naïf, la violence sociale.

    -         Revient à Fribourg-en- Brisgau où il est inscrit à l’Uni.

    -         Très vite déçu par les professeurs (p.61), qui sont pourtant loin d’être des nuls.

    -         Dit ses cheveux « pleins des serpents de la bêtise »…

    -         S’engage dans la militance universitaire et de grandes lectures : Shakespeare, Dilthey, Hölderlin, Wilde.

    -         Estime le Portrait de Dorian Gray « parfait et dangereux ».

    -         Wyneken  a fondé une section pour la réforme scolaire dans l’Association des étudiants libres.

    -         Heidegger est également à Fribourg.

    -         WB prône, dans l’esprit néo-hégélien de Wyneken, une révolution culturelle « au service de l’esprit pur ».

    -         En été 1912, voyage avec Franz Sachs au bord de la mer du Nord.

    -          Y découvre l’ hypothèse sioniste  avec un ami de Sachs.

    -         Pense, lui, que le sionisme ne peut être que supranational.

    -         Décrit ces années dans sa Chronique berlinoise.

    -         Se  retrouve à Fribourg en 1913.

    -         Probablement à l’invite de Wyneken.

    -         WB rencontre le jeune poète Fritz Heinle, qui va devenir son plus cher ami.

    -         S’interroge sur la capacité politique des étudiants.

    -         Se distancie ensuite de Wyneken et de tout militantisme.

    -         Se lie avec Heinle qui « pinte, bouffe et écrit des poèmes ».

    -         Organise des rencontres-débats et autres conférences.

    -         S’essaie à des poèmes-délires.

    -         Collabore à la revue Der Anfang (Le Début).

    -         Lit Kant et surtout Kierkegaard (Ou bien ou bien), Büchner, Hesse et Maupassant.

    -         Voyage en Forêt-Noire, visite le retable d’Issenheim à Colmar, découvre le monde des anges.

    -         Puis il va découvrir Paris, qui comptera énormément dans sa vie.

    -         Herbert Belmore sera le confident de sa jeunesse, comme le sera plus tard Gershom Scholem.

    -         Cherche à se libérer du sentiment sentimental.

    -         Calme les ardeurs « mystiques » de Belmore.

    -         Il est à Paris en mai 1913. Et c’est l’illumination.

    -         Il se sent chez lui.

    -         Les rues le captivent, « beaucoup plus intimes que celles de Berlin »

    -         Epaté par les boulevards.

    -         Le côté théâtre à coulisses. « Une sorte d’intérieur à l’air libre ».

    -         Le retour à Fribourg est rude.

    -         Puis se retrouve à Berlin.

    -         Publie L’Expérience dans la revue Der Anfang.

    -         Le thème reviendra souvent.

    -         Dénonce les dérives nationalistes et antisémites de l’Association des étudiants libres.

    -         Amitié avec Joël Ernst, qui le suivra dans ses expériences avec le H, vingt ans plus tard.

    -         Se dispute avec Heinle autant qu’il l’aime, relevant un « pur conflit » entre eux…

    -         WB hyper-mimétique. Anecdote significative de la lecture dédoublée (p. 72)

    -         Poursuit ses textes signés Ardor.

    -         Se fait une réputation d’ours mal léché.

    -         Amorce (1913-1914) la rupture d’avec son maître Wyneken.

    -         Et c’est alors que Scholem entre en scène.

    -         Aspire à une communication d’esprit à esprit de type messianique.

    -         WB est à la fois chef spirituel fascinant et personnage échappant au commerce des hommes.

    -         Reprend cependant la présidence de l’Association des étudiants.

    -         Critique violemment la vocation utilitariste de l’Université.

    -         L’étudiant est selon lui l’égal du professeur, « un être créateur à part entière ».

    -         Stigmatise la contradiction inhérente aux relations entre l’Uni et l’Etat.

    -         Prône « la transformation du système d’enseignement en une communauté d’hommes créateurs. (p.76)

    -         Apparaît le premier « squelette de la tâche critique ».

    -         Aspire à faire apparaître « l’état imminent de perfection ».

    -         Erre un peu entre diverses dames.

    -         Histoire symbolico-romantique des quatre bijoux (p.79).

    -         Nouveau montage relationnel triangulaire, qui fera école…

    -         L’Europe bascule dans la guerre : Fritz Heinle se suicide avec sa fiancée, dans les locaux du Club des étudiants.

    -         Evénement traumatique pour WB, comme une première mort. La sienne surviendra aussi au début de la prochaine guerre…

    -         Sa lucidité sur la catastrophe générale s’accentue soudain.

    -         Fritz avait 19 ans.

    -         WB s’efforcera de défendre sa poésie.

    -         Sans résultat : ce qu’il a à en dire est par trop indicible.

    -         Evoque cette période berlinoise comme la fin d’une « véritable élite ».

    -         De l’impossible enterrement de son ami et de sa fiancée (p.82)

    -         WB passe en conseil de révision où ses tremblements nerveux (auxquels il s’est exercé) lui valent d’être libéré.

    -         BT remarque que cela  a dû lui coûter, honnête comme il était.

    -         S’efforce de ne pas perdre le fil de l’étude.

    -         La réflexion sur deux poèmes de Hölderlin en sera une base.  

    -         Un appel de Wyneken à la jeunesse allemande en faveur de la guerre, et sa réponse cinglante, consomment leur rupture en 1915-1916.

    -         Pour lui, c’est une trahison de leurs idéaux.

    -         Ardor continue de publier.

    -         Fustige plus que jamais l’Université (p.85)

    -         Se protège lui-même par la lecture de Hölderlin et Baudelaire.

    -         En janvier 1915, signe un texte important sur l’imagination.

    -         En juillet, rencontre Werner Kraft, futur spécialiste de Kraus.

    -         Et se lie plus étroitement avec Gershom Scholem.

    -         Récit de leur rencontre (pp.86-87)

    -         Scholem jeune est un fougueux pacifiste, en rupture avec son milieu.

    -         Histoire rocambolesque du « mariage » de WB avec Grete Radt.

    -         Poursuit ses études à Munich où il rencontre Rilke.

    -         Rencontre aussi Felix Noeggerath, qu’il appellera « le Génie ».

    -         Evite le milieu littéraire.

    -         Multiplie les sujets d’étude personnels.

    -         Met au point sa propre méthode critique, « incroyablement féconde et renouvelée » selon BT.

    -         Hölderlin en sera une pierre de touche.

    -         La critique comme « chantier de survie ».

    -         Sa lecture de Hölderlin vise à la fois la réflexion sur l’Allemagne et l’exorcisme de la mort de l’ami.

    -         La critique dégagée du « jugement de goût ».

    -         S’agissant d’une « réflexion et analyse de la mis en crise suscitée par l’œuvre ».

    -         En quête de la forme intérieure, au sens du « noyau poétique ».

    -         Ce qu’il appelle Das Gedichtete.

    -         «Toute œuvre d’art possède en elle un idéal  priori,une nécessié d’exister».

    -         Cherche à dégager la « tâche du poème ».

    -         Ce n’est pas « la vie qui explique le poème, mis le poème qui fait le récit de la vie ».

    -         Ainsi du projet de BT.

    -         Lequel montre que les deux poèmes, Courage du poète et Timidité, sont deux versions de la même œuvre en miroir.

    -         Jamais WB ne fait allusion à la « folie » de Hölderlin.

    -         « C’est le poème qui porte les dieux et non l’inverse ».

    -         WB arrache Hölderlin à la vision « grecque » de Heidegger.

    -         René Girard reprend cette interprétation dans Après Clausewitz.

    -         BT rappelle les trois axes de la recherche de WB :

    -         1) Une philosophie active de l’Histoire.

    -         2) Une théorie renouvelée du langage.

    -         3) Une critique concrète des œuvres.

    -         La question du langage est prioritaire entre 1915 et 1920.

    -         Celle de l’art devient cruciale dans les années 20.

    -         Er l’Histoire est le point nodal des dernières années.

    -         En 1916, à Munich, se rapproche de Dora Pollack.

    -         Rompt avec Grete Radt.

    -         Ecrit une lettre importante à Martin Buber, où il récuse toute forme d’écriture à visée politique, se fondant sur sa théorie du langage.

    -         Conteste une écriture réduite à un «moyen » de persuasion conventionnel.

    -         « Ma notion d’un style et d’une écriture objective, par là même hautement politique, est celle-ci : conduire à cela qui est refusé au mot ».

    -         Buber le prend mal, qui le qualifiera de «démoniaque ».

    -         Le langage, selon WB, n’est aucunement propre à l’homme ».

    -         Relève de multiples occurrences et niveaux de langage.

    -         Sa définition « minimale » serait alors que le langage est « à penser comme le principe qui tend à la communication de contenus spirituels ».

    -         Propose la distinction de trois strates.

    -         1) Le langage de l’être créateur, omniscient et divin.

    -         2) Le langage muet de la nature, précisément créé par les noms de Dieu, à l’exception de l’homme.

    -         3) Le langage des hommes.

    -         Dieu confère le pouvoir de dénomination à l’Adam.

    -         Dans la bouche d’Adam, les noms acquièrent une fonction de connaissance.

    -         La véritable Chute, pour WB, n’est pas tant l’exclusion du paradis que l’épisode de Babel.

    -         Depuis Babel, « les mots ont chuté hors de la réalité ».

    -         Les hommes sont tombés dans les sphères du jugement et du savoir.

    -         Les mots sont pour ainsi dire «déchus».

    -         Cela signifie-t-il déclin ou décadence ?

    -         WB refuse de le croire.

    -         Il va s’efforcer au dévoilement «de la tendance des choses à se produire comme mimesis des mots, pour nous hommes finis ».

    -         « Seul le mot peut garder la trace  immémoriale d’un sens passé qui jamais dans le passé n’a pu se donner comme tel ».

    -         Le mouvement va donc, face à l’avenir, vers une requalification des mots dans le sens de la « noblesse du nom ».

    -         On comprend alors le rôle central de la poésie.

    -         Selon lui, la « déchéance » d’une civilisation, dans son rapport au langage, est chargée d’une force rédemptrice.

    -         Formidable outil critico-poétique pour aujourd’hui encore !

    -         Le 28 décembre 1916, la réalité militaire le rattrape.

    -         Déclaré « apte aux travaux de campagne ».

    -         Dora le rejoint et devient sa maîtresse près avoir quitté son mari.

    -         WB va tout faire pour échapper à l’enrôlement. (p.97)

     

    Suisse6.jpg-         III. 1917. Premier exil en Suisse.

    -         La tentation universitaire.

    -         En janvier 1917, WB est convoqué à Berlin par les autorités militaires.

    -         Cette fois n’y coupera pas.

    -         Donc s’enfuit en Suisse.

    -         Avec Dora Polack.

    -         Se retrouvent à Saint-Moritz, Genève puis Berne.

    -         Se marient en 1917 à Berlin.

    -         Paul offre à WB le Lesabendio de Paul Scheerbart, qui deviendra un livre-fétiche.

    -         Les jeunes mariés séjournent à Dachau ( !).

    -         Rédige divers textes sur l’esthétique et lit Dostoïevski.

    -         À Zurich, retrouve Balmore et se dispute violemment. Rupture.

    -         Entreprend son essai sur Dostoïevski, dans lequel il parle manifestement de lui.

    -         Applique sa réflexion sur le langage – que le langage révèle la vie elle-même.

    -         Evite systématiquement le « je ».

    -         Revient sur la catastrophe personnelle (l’ami) et collective (la guerre » qu’il a vécue.

    -         S’enorgueillit d’être le meilleur écrivain de sa génération parce qu’il ne dit jamais « je ».

    -         Souligne l’ »identité métaphysique » de Mychkine.

    -         S’intéresse à ce qui suit l’effondrement des personnages de D.

    -         L’échec du Mouvement de la jeunesse, qu’il a vécu, recoupe l’ « enfance blessée » du peuple russe.

    -         Tout le mouvement du livre s’apparente à l’effondrement d’un cratère.

    -         Métaphore importante et récurrente.

    -         BT relève la force de l’allégorie dans le développement de l’écriture de WB.

    -         Dans une lettre, WB évoque les « influences démoniaques et fantomatiques » dont il se tient distant alors qu’elles envahissent le monde sans loi.

    -         Leur oppose la « loi de l’éros ».

    -         En septembre 1917, Dora et WB s’installent à Berne, à l’Hôtel Gotthard.

    -         S’inscrit à l’Uni pour renouer avec Kant.

    -         Ecrit un Programme de la philosophie qui vient.

    -         Se cherche un sujet de thèse fondée sur la critique du néo-kantisme.

    -         « Non pas contredire, mais prolonger Kant ».

    -         Dans le sillage de Hermann Cohen.

    -         Entend révolutionner le concept d’expérience, réduit et limité aux sciences mathématiques de la nature par l’école néo-kantienne.

    -         Excellent exposé du projet par BT. (p.105).

    -         WB en vient à remettre en cause le terme même de conscience.

    -         Par référence à une « pure conscience transcendantale ».

    -         Sa nouvelle phénoménologie nous ferait remonter à la connaissance pure, en un lieu qui, précise BT, « fait sauter les barrières disciplinaires entre le domaine de la nature et celui de la liberté, entre science et morale, physique et métaphysique ».

    -         La théorie du langage sera elle-même le vecteur et le laboratoire de cette nouvelle philosophie.

    -         « La vérité de la connaissance est nécessairement une expérience langagière ».

    -         Et de fait, toute son œuvre l’illustrera.Bloch.jpg

    -         À Berne, il rencontre Ernst Bloch. Qui vient de publier L’Espoir de l’utopie.

    -         WB s’en sent assez proche. Tous deux font référence à la scolastique.

    -         Heidegger, qui travaille lui aussi à la théorie du langage (sur Duns Scvot) se fait étriller par WB qui le trouve par trop académique. (p.108)

    -         WB et Bloch ne convoquant les formes de la tradition que pour les démythologiser.

    -         Cela que l’Université ne pardonnera pas.

    -         Suisse70.jpgEn 1918, revient à Locarno qu’il aime autant que l’Engadine chère à Nietzsche.

    -         Bénéficie toujours de la manne paternelle.

    -         Stratège « sans vergogne » selon BT…

    -         11 avril 1918 : naissance de Stefan Rafael.

    -         WB très marqué par cette naissance.

    -         Passionné par la littérature enfantine.

    -         A raflé tout ce qu’il a pu dans la bibliothèque maternelle. Trésor de contes et de légendes, Brentano & co.

    -         Le thème de l’exil se fait jour.

    -         Détails sur le monde de la bibliothèque.

    -         Fétichisme. Goût des livres hors de prix, « tabous »… (p.110)

    -         Son séjour en Suisse est marqué par l’intensification de ses relations avec Gershom Scholem.

    -         Grande influence réciproque.

    -         Relations sérieuses et ludiques à la fois.

    -         Jouent aux échecs à Muri ( !) où ils instituent une université virtuelle bicéphale…

    -         Le petit Stefan est utilisé par Dora dans une correspondance triangulaire ( !)

    -         Relations mimétiques relancées.

    -         Profondes différences aussi entre GS et WB.

    -         A l’université, WB rencontre Hans Heyse, futur idéologue nazi.

    -         Très impressionné par WB…

    -         WB étudie le romantisme.

    -         Et plus précisément son noyau mystico-messianique.

    -         Dégage, en art, le concept de modernité.

    -         Etablit que toute réalité artistique devient « une réalité critique et immédiatement pensante ».

    -         Eté 1918 agité, au bord du lac de Brienz.

    -         Nouvelles tensions entre Dora et Scholem.

    -         Scènes de plus en plus violentes entre Dora et WB.

    -         Scholem témoin : « Finalement on a honte pour eux »…

    -         En janvier 1919, Scholem leur présente sa future épouse.

    -         Le couple accueille aussi Wolf Heinle, frère de Fritz.

    -         Mais là aussi on se dispute et se quitte.

    -         L’armistice ne fait pas la joie de WB.

    -         Sent la catastrophe annoncée.

    -         Peu d’échos de l’actualité dans sa correspondance.

    -         Scholem partira en Palestine en 1923.

    -         WB écrira beaucoup de lettres, dont il pense que ce n’est pas de la littérature mais du témoignage.

    -         Vision élitiste de la politique. Craint la dérive populiste de la démocratie.

    -         Soutient sa thèe de doctorat en 1919. « Summa cum laude ». ce sera son seul succès universitaire.

    -         Sa notion de la critique passe du « jugement de goût » à un « accomplissement » de l’œuvre et à sa « résolution dans l’absolu ».

    -         Cette démarche implique un véritable mode de vie, de l’homme de lettres à la Montaigne.

    -         La thèse paraît en 1920 à Berne et Berlin.

    -         Pense alors à fonder une revue, qui serait la revue idéale…

    -         Qui capotera avant de paraître.

    -         Mais les projets sans lendemain foisonneront sur la « pente de l’échec » de WB.

    -         Séjour au bord du lac de Brienz.

    -         Stefan gravement malade.

    -         Et les parents de WB débarquent.

    -         Les querelles éclatent entre fils et père.

    -         Le père voudrait que WB fasse enfin un métier.

    -         Et WB se veut seulement homme de lettres.

    -         Se réfugie dans la lecture de Goethe.

    -         Puis se retrouve en Engadine, où il lit Ernst Bloch et Gide (La porte étroite), Les par ados artificiels et Péguy dont il se sent également proche.

    -         Pense déjà que l’œuvre ne se révèle que par le travail du temps.

    -          

    -         Le temps seul confère sa « valeur d’éternité », selon kandinsky, à l’œuvre d’art.

    -         Envisage de passer son Habilitation universitaire.

    -         Passe tout l’hiver à Vienne, Stefan étant soigné dans un sanatorium.

    -         Catastrophe . un colis hyper-précieux, contenant de slivres « tabous », dont Lesabèndio, disparaît.

    -         L’utopie perdue, c’est le cas de dire…

     

    -         IV. Retour à Berlin

    -         Refuge pour un ange.

    -         WB se voit en ange inaccompli, au sens de la Kabbale.

    -         Tiraillé entre deux autorités : l’Université et son père.

    -         Position schizophrénique.

    -         En outre déchiré entre spécificité juive et intégration allemande.

    -         Cf. le portrait d’Arendt, citant Kafka à propos de cette génération : « Par les pattes de derrière, ils étaient collés au judaïsme des pères et avec les pattes de devant, ils ne trouvaient pas de nouveau sol ». (p125).

    -         Sa relation avec la religion est de type mystico-anarchiste.

    -         La fortune du père est entamée par la crise économique.

    -         La situation du couple devient difficile, que WB dit « terrible ».

    -         Mais il continue d’acheter des livres hors de prix.

    -         Son père refuse de l’aider à ouvrir une librairie.

    -         La cohabitation devient intenable.

    -         Le couple s’installe chez un ami de WB.

    -         Renoue avec Eric Schoen, élève de Debussy. Nouvelle relation compliquée.

    -         Rencontre S.J. Agnon, écrivain hébraïque notable.

    -         Donne des leçons de graphologie, où il excelle.

    -         Dora fait de la traduction.

    -         Il souffre d’être séparé de sa bibliothèque.

    -         Cherche un éditeur pour Fritz Heinle, qu’il ne trouvera jamais.

    -         En 1920, il a 28 ans.

    -         Le couple marche bien. Plus pour longtemps…

    -         Dora lui offre un Klee, Présentation du miracle.

    -         Dont il acquerra plus tard Angelus novus.

    -         Son entourage le presse de se rapprocher du judaïsme.

    -         Il travaille à la traduction des Tableaux parisiens de Baudelaire.

    -         Réaffirme sa conception de l’homme de lettres à la Montaigne, qui ne fait qu’écrire.

    -         En 1921, lance un projet de revue lié à sa rencontre de Jula Cohn. Dont il tombe bientôt follement amoureux.

    -         Compose, en 1921, La Tâche du traducteur.

    -         Reste à Heidelberg loin de Dora.

    -         Année charnière que 1921.

    -         Se passionne pour la démonologue et la magie kabbalistique.

    -         Scholem se dit honoré d’être tutoyé…

    -         WB ne séduit les femmes que par sa conversation.

    -         Le projet de revue s’intitule Angelus Novus.

    -         Vise très haut.

    -         Passion pour Klee, Macke et Kandinsky.

    -         Rédige Critique de la violence, important par rapport à son travail sur Goethe.

    -         La figure de l’ange devient référentielle.

    -         À propos d’une certaine auberge mythifiée avec Scholem, évoque ses « garages d’anges »…

    -         Il aime, par dérision, se surnommer Dr Nebbich (misérable, minable en yiddisch).

    -         BT souligne la composante du joueur chez WB.

    -         Baignant dans la logique du conte pour enfants.

    -         À propos de la revue, affirme qu’une revue est le « témoignage de l’esprit de son époque ».

    -         Vise très haut.

    -         L’actualité doit être arrachée aux faits divers pour toucher à l’histoire.

    -         En quête du réel contemporain, distinct de l’actualité des quotidiens.

    -         De même la critique doit-elle se détacher du seul jugement.

    -         Elle doit aller au cœur de l’œuvre, et en dégager le positif.

    -         WB se voit comme l’ange du Talmud qui chante son hymne puis disparaît.

    -         En 1922, il comprend que la revue ne verra pas le jour.

    -         Il s’en doutait.

    -         Son père le somme de prendre un emploi dans une banque.

    -         Nouvelle dispute. Il stigmatise la mesquinerie des siens.

    -         Les parents de Dora le soutiennent en revanche.

    -         Il envisage toujours l’ouverture d’une librairie.

    -         En février 1922 achève son essai sur Les affinités électives.

    -         Qui ne paraîtra qu’en 1924.

    -         L’essai est précédé par deux autres textes qui l’éclairent :Destin et caractère (1919) et Contre la violence (1921).

    -         Joue déjà la comédie contre la tragédie, préfigurant le théâtre de Brecht.

    -         Me rappelle Brecht répondant à Kateb Yacine qui lui racontait la tragédie algérienne : « Ecrivez donc une comédie !»

    -         WB réfléchit au recours à la violence « de droit ».

    -         Service militaire et police.

    -         Les dangers de la police.

    -         Se demande s’il est possible de liquider les conflits sans violence.

    -         Et répond par l’affirmative.

    -         En introduisant des notions apparemment iréniques. Comme « la culture du cœur » et ses « moyens purs »…

    -         Mais sa pensée va bien au-delà de vues lénifiantes (pp.150-151)

    -         Sa réflexion sur la « violence mythique » recoupe celle de René Girard dans Après Clausewitz.

    -         Se heurte à l’énigme de la « violence divine ».

    -         Son approche des Affinités électives et marquée par ses propres tribulations privées, notamment avec Jula Cohn.

    -         Qui représente la projection d’Odile.

    -         Les relations avec Dora s’exacerbent de nouveau.

    -         Scholem y assiste en observateur mesuré et amical.

    -         Relève les pulsions despotiques de WB.

    -         WB considère l’amour comme une entité spirituelle inaltérable, et le vit comme un conflit permanent.

    -         Cf. Agesilaus Santander, dans les Ecrits autobiographiques.

    -         La vie de WB se délite.

    -         Le frère de Fritz Heinle meurt à son tour.

    -         La possibilité de l’Habilitation devient improbable.

    -         Mais WB rencontre alors Hofmannstahl, qui va l’aider concrètement après l’avoir adoubé.

    -         Cette caution le sert auprès de son paternel, auquel il arrache une rente « maigre » pour écrire sa thèse sur l’Origine du drame baroque allemand.

    -        

              

    -         V. 1923. Francfort

    -         L’habilitation impossible

    -         Nouvelle tentative à l’Université.

    -         Cette fois en histoire de la littérature allemande.

    -         Par stratégie vis-à-vis du père. Qui foirera.

    -         Dora subvient. WB se sent humilié.

    -         Dans son travail de critique, développe une poétique de la citation (p162)

    -         Décide d’aller travailler à Francfort.

    -         Début février, Wolf Heinle, frère de Fritz, meurt. WB en est choqué.

    -         Rencontre Adorno, qu’il impressionne.

    -         Adorno le sent revenu de loin, comme investi d’un secret. Parle « comme un mort ».

    -         Parle de lui comme d’un magicien.

    -         Humainement pas très chaleureux ni direct, mais dégage une force.

    -         Les relations avec Scholem se tendent. GS craint qu’il ne s’égare.

    -         Son projet sur le drame baroque allemand rompt avec le consensus académique.

    -         N’y voit pas une caricature de la tragédie antique mais un genre original aux ressources novatrices à ses yeux.

    -         Enrichit sa théorie de l’allégorie, très présente dans son œuvre à venir.

    -         Le Trauerspiel en regorge avec ses motifs de la ruine, du cadavre ou du morcellement, de la mélancolie, du crâne et de la vanité, etc.

    -         La forme allégorique entre d’ailleurs dans son écriture.

    -         Commence aussi à dégager sa théorie de la souveraineté.

    -         Emprunte au livre récent de Carl Schmitt.

    -         S’intéresse à l’instance de droit qui suspend le droit.

    -         Point d’eschatologie dans le baroque.

    -         « Est souverain qui décide du droit d’exception ». Mais le divin n’y est plus, donc plus de « droit divin ».

    -         En même temps qu’il prépare son Habilitation, traduit Baudelaire et rédige La Tâche du traducteur, texte majeur.

    -         Mettra neuf ans à faire publier Les Fleurs du mal.

    -         Définit le style de Baudelaire comme un « baroque de la banalité ».

    -         Stefan Zweig le snobe et le démolit même.

    -         Son père, mal en point, doit être amputé.

    -         Un voyage à travers l’Allemagne le désespère.

    -         Se rapproche des thèses marxistes sans même avoir lu Marx.

    -         Evoque le « chemin montant de la révolte.Asja.jpg

    -         En été 1924, il fait la rencontre, décisive, de la théâtreuse communiste Asja Lacis, dont ses amis essaient de le détourner.

    -          

    -         VI. Capri

    -         L’engagé amoureux

    -         Son errance continue.

    -         La pression de son Habilitation, le pousse en Italie,

    -         Le conflit, en lui, entre le Juif et l’Allemand, fait qu’il ne se sent plus chez lui en Allemagne.

    -         Se rend à Capri avec ses amis Gutkind et Bloch.

    -         Y croise Mussolini qu’il juge rudement, « fourbe, indolent et d’un orgueil qu’on dirait fait d’une copieuse onction d’huile rance »…

    -         Relève la froideur de la population à son égard.

    -         Assiste aux 70 ans de l’Université de Naples.

    -         Qu’il trouve asphyxiante comme partout.

    -         Traduit Balzac, lit Tzara, Léon Bloy et L’Action française

    -         Achève son intro en septembre.

    -         Vit une « libération vitale » auprès d’Asja, femme émancipée et militante, son contraire en somme.

    -         Scholem ne voit pas cet engouement d’un bon œil.

    -         Petit jeu un peu pervers de WB à son égard.

    -         Lacis a raconté leur amitié (p.183).

    -         Le voit en intellectuel nanti et pataud, maladroit.

    -         S’intéresse du fait qu’il puisse s’intéresser à une « littérature morte »

    -         Admettra qu’elle na pas bien compris WB.

    -         Visitent Naples ensemble et s’en trouvent tous deux marqués.

    -         Parlent communisme. Se cherchent un introuvable « camp commun ».

    -         En septembre 1924, Rang va mal, Agnon perd sa bibliothèque dans un incendie et WB en est frappé.

    -         Le 7 0ctobre 1924, Florens Christian Rang meurt. Coup dur pour WB.

    -         Qui quitte Capri pour la Toscane.

    -         En voyage, peaufine sa méthode inductive d’observation relayée ensuite par les livres.

    -         Ecrit qu’ « il s’agit de se pénétrer d’une ville par la peau au point qu’on y revient d’un pas souverain »…

    -         Admire Giraudoux et Juliette au milieu des hommes.

    -         Revient à Berlin en novembre.

    -         Envisage un voyage à Moscou et un virage vers le communisme.

    -         L’avenir académique s’effondre.

    -         Va vivre un tournant important en passant du Drame baroque allemand à sens unique.

    -         Fortes pages sur sa bibliothèque, à la fois support fétichiste, refuge affectif et outil du lecteur-auteur.

    -         Mais la ville va rivaliser avec la bibliothèque.

    -         Sens unique innove par sa forme de phénoménologie fragmentaire.

    -         Adorno insiste sur le côté jeu de la démarche.

    -         WB y parle d’un peu tout : de l’inflation, des livres pour enfants, des bars, de Paris, des voyantes, des critiques, des snobs, des meubles, de la mode, des atteinte à l’environnement, etc.  

    -         Faux aphorisme, fusées, concrétions, cristallisations, métaphores, allégories qui rompent avec le discours conceptuel ordinaire.

    -         Sismographie d’une époque.

    -         « On peut prendre dans son lit des livres et des putains ».

    -         Le point de vue est souvent d’une sorte d’enfant virtuel.

    -         Sens unique se déploie comme une prolongation de La Rue de Palladio.

    -         La ville de Paris fixe l’architecture de l’essai.

    -         Brecht.jpgÀ Berlin, Asja lui fait rencontrer Bertolt Brecht.

    -         Qui reste très réservé à ce qu’elle raconte.

    -         Mais les deux hommes se rapprocheront dans la décennie suivante.

    (     

     

    -         VII. WB recalé. Echec à l’Université.

    -         L’humiliation rédemptrice.

    -         Entre décembre 1924 et février 1925, achève la préparation de son Habilitation.

    -         Qu’il ne va pas obtenir.

    -         La perfidie de Zweig, à propos de son hermétisme, a circulé.

    -         Le recteur Schultz lui demandera de renoncer lui-même…

    -         L’ouvrage décontenance par son contenu pluridisciplinaire.

    -         Les catas se multiplient : son éditeur fait faillite et Dora perd son emploi.

    -         Rilke lui transmet la commande de traduction de l’Anabase de Saint-John Perse. Travail extrêmement ardu.

    -         Wiegand l’oriente vers les contes allemands.

    -         Sa correspondance avec Hofmannstahl s’intensifie.

    -         En mai 1925, il a lu, depuis son bac, 1000 livres.

    -         Le dernier en date est La montagne magique. Dont il déteste l’auteur mais qu’il admire.

    -         Max Horkheimer, assistant du professeur Cornelius qui lui a transmis le travail de WB, le scie.

    -         Aucune de ces profs n’y comprend quoi que ce soit.

    -         BT qualifie cet accueil de scandaleux tout en relevant le caractère atypique de ce travail.

    -         Hannah Arendt commente elle aussi la « maladresse » de WB, qui fait tout pour faire foirer ce qu’il fait.

    -         Hofmannstahl le défend avec ferveur et loyauté.

    -         La tristesse de WB, devant le refus de l’Université, se mue en colère.

    -         Il en tire une post-préface en forme de conte vengeur.

    -         WB envoie une lettre féroce à Hofmannstahl (p.204-205)

    -         Affirme que l’Université elle-même trouble de plus en plus la limpidité des sources de son enseignement ».

    -         WB aurait pu s’appuyer sur l’influent Stefan George.

    -         Mais il n’a aucun sens tactique.

    -         En fait, on comprend que WB ne voulait pas vraiment de l’uni.

    -         Son étude est jugée magistrale par Hofmannstahl.

    -         WB signe un triple contrat avec Rowohlt.

    -         Le chantier de Sens unique est lancé.

    -         Réalise une anthologie de von Humboldt.

    -         Et se lance dans la traduction (à 4 mains avec Franz Hessel) de La Recherche de Proust.

    -         S’intéresse aux écrits de Lénine (que lui file son frère communiste), à des textes de malades mentaux et aux textes posthumes de Kafka, véritable choc.

    -         Voyage en Espagne, puis en Italie.

    -         Retourne à Capri, puis à Riga où il essaie de renouer avec Asja. Mais celle-ci l’éconduit.

    -         Se retrouve à Berlin où il assiste à la première, chahutée, du Wozzeck de Berg.

    -         BT relève sa passion du jeu, qui le prend parfois avec une intensité dostoïveskienne…

     

     

    Passages.jpg-         VIII. 1926. Un homme libéré

    -         Premier séjour parisien

    -         Son fils a 8 ans.

    -         Le pousse à étudier l’hébreu et lui raconte des tas d’histoires.

    -         Se passionne lui-même pour l’univers des contes.

    -         Son frère épouse une communiste qui deviendra ministre de la Justice sous la RDA…

    -         En mars 1926, les impératifs de la traduction de Proust le ramènent à Paris. Pour six mois.

    -         Fréquente Groethuysen, notamment.

    -         La traduction sera très difficile, dont il va tirer L’image proustienne, à paraître en 1929.

    -         Grand travail diurne et nombreuses sorties nocturnes.

    -         Voit beaucoup Ernst Bloch avec lequel il affine son art de la conversation.

    -         Fréquente le milieu littéraire.

    -         Paris vécu comme « un intérieur ».

    -         Siegfried Kracauer fait publier quelques extraits de Sens unique.

    -         Sous le titre de Petites illuminations.

    -         Conscient du risque de « contamination » proustienne…

    -         Manifeste une curiosité sans bornes et développe une esthétique de la flânerie qui fonde son propre univers.

    -         De al lecture de la ville comme lecture du monde.

    -         Essaie de convaincre Scholem que judaïsme et marxisme sont compatibles.

    -         Voudrait s’intégrer dans le monde intellectuel parisien, mais il y fait figure d’étranger.

    -         Ses essais de fréquentations (Giraudoux) tournent court.

    -         Il a y chez lui un dépressif saturnien.

    -         Et l’appel de Moscou se fait entendre.

    -         Lié sourdement au désir de revoir Asja.

    -         Au fil dune nouvelle relation triangulaire, avec le compagnon de celle-ci.

     

    Moscou7.jpg-         IX. L’Appel de Moscou

    -         « Je suis tombé sur une forteresse presque imprenable »

    -         Reste très ébranlé par la mort de son père.

    -         S’enfonce dans la dépression – et la solitude.

    -         Arrive à Moscou en décembre 1926.

    -         Découvre la vie intellectuelle et artistique grâce au compagnon d’Asja, Bernhard Reich.

    -         Lequel est très critique sur le dogmatisme soviétique.

    -         On lui commande un article sur Goethe pour la Grande Encyclopédie.

    -         Mal reçu.

    -         Et les relations avec Asja se gâtent.

    -         Compose un essai sur Moscou pour Martin Buber.

    -         Plus sensible aux lieux et aux objets qu’aux gens.

    -         Court après toute sorte d’objets de collection et autres curiosités.

    -         Voit beaucoup de spectacles, de Meyerhold et compagnie.

    -         Asja lui évoque le drame d’Hedda Gabler…

    -         Il est tenté d’entrer au parti, mais ne le fera jamais.

    -         L’amour des livres lui tient lieu de compulsion.

    -         Le séjours à Moscou comptera cependant pour beaucoup.

    -         Il a vraiment vu le pays par le détail, contrairement à maints auteurs « promenés »…

    -         « C’est Berlin qu’on apprend à voir de Moscou », note-t-il au début de son essai, qui paraît en 1927.

    -         Par rapport au monde soviétique, ne prend jamais parti.

    -         Se sert de leviers phénoménologiques inattendus.

    -         En Allemagne, les deux premiers volumes traduits de La Recherche sont bien accueillis.

    -         Mais WB reste perplexe. S’en ouvre à Hofmannstahl. (p, 234)

    -         Retrouve Gershon Scholem à Paris, qui a fondé l’Institut d’études juives à Jérusalem.

    -         Scholem essaie de comprendre son évolution.

    -         WB est très marqué par la littérature française, de Valéry à Aragon en passant par Péguy et la tragédie.

    -         Paris lui est devenu une sorte de laboratoire de perception et d’expression.

    -         Reste très intéressé sur les études de Scholem sur la mystique juive.

    -         Pense que celle-ci pourrait l’aider à approfondir sa réflexion sur le langage.

    -         Les deux amis restent un mystère l’un pour l’autre.

    -         Deux natures très différentes. Voire opposées.

    -         Très bon développement, ensuite, sur l’article de WB consacré à Gottfried Keller (Œuvres II, Folio).

    -         WB trouve, chez l’auteur d’Henri le vert, le terrain approprié à une analyse « matérialiste ».

    -         Puis il va faire un séjour en Corse.

    -         Séjour heureux, mais marqué par une catastrophe : la perte de plusieurs manuscrits, dont la première version de Sans issue.

    -         Désespère de ne pouvoir voyager avec une femme aimée.

    -         Un flirt avec une jeune fille rose n’aura pas de suite.

    -         En 1927 paraît son essai sur Moscou.

    -         Sa méthode « matérialiste » s’est affirmée.

    -         « La matière en parlant comme elle parle, donc partout et en tous points, transforme la capacité à regarder ».

    -         L’alcool y a contribué parfois. Le haschich sera pratiqué comme une méthode plus « cadrée ». (p.246)

    -        

    -         X. Retour à Berlin

    -         1928. WB rattrapé par l’origine.

    -         Cherche à se faire une place de critique à Paris.

    -         N’y arrivera jamais. Toujours à côté

    -         Approche divers écrivains français, mais aucun lien ne se prolonge.

    -         Sans nouvelles de ses projets berlinois.

    -         Plus que jamais « électron libre ».

    -         En janvier 28, nouvelle expérience avec le H.

    -         Son essai, Haschich à Marseille, ne paraîtra qu’en 1935, dans Les Cahiers du Sud.

    -         Evoque une phase « satanique » de ces expériences.

    -         S’efforce, en même temps qu’il se replie, d’élargir don champ de conscience et d’expression.

    -         Tiraillé entre Paris et Berlin.

    -         En 1928, rencontre André Gide à Berlin.

    -         En tire un entretien important par sa forme.

    -         Se méfie de la forme conventionnelle de l’interview.

    -         Mais célèbre le dialogue gidien, qu’il reproduit ici.

    -         Compare Gide à une forteresse.

    -         Parlent de la gloire et de l’incidence sur le travail de l’écrivain.

    -         Gide est persuadé qu’il ne sera vraiment lu qu’après sa mort.

    -         WB pense la même chose, et cela s’avérera…

    -         Gide lui raconte son approche de Proust.

    -         Qu’il croyait « le plus enragé des snobs »…

    -         WB lui-même découvrira un autre Proust que le « psychologue » des Français.

    -         Gide tient des propos intéressants sur le passage d’une langue à l’autre.  

    -         Célèbre l’art d’apprendre de Gide. Son côté moraliste français.

    -         L’étude de l’hébreu est toujours au programmé, mais l’attraction de Paris est plus forte.

    -         Scholem constate un « échec programmé ».

    -         Paraissent alors L’Origine du drame baroque allemand et Sens unique.

    -         Tous deux mal reçus.

    -         On lui reproche son obscurité.

    -         Et de maltraiter quelques pontes, dont Benedetto Croce.

    -         Scholem s’inquiète des conséquences de ce déni pour l’accueil de WB en Palestine.

    -         Mais Asja le pousse vers Moscou.

    -         Kracauer et Bloch rendent comptent, par ailleurs, de ses livres.

    -         En avril 1928, il se réinstalle à Berlin, de son côté.

    -         On lui demande un texte sur Stefan George.

    -         À la même époque, il lit Le Procès de Kafka qui l’impressionne fort.

    -         Cela lui inspire un texte interprétatif puissant, intitulé Idée d’un mystère (pp. 260-261)

    -         Le type qui porte plainte pour non-venue du Messie.

    -         Avec les témoignages du Poète, du Sculpteur, du Musicien et du Philosophe…

    -         Introduit l’idée, juive, d’un sursis au jugement.

    -         Interprétations diverses de l’allégorie.

    -         Dès 1928, Adorno va jouer un rôle majeur dans la vie de WB.

    -         Se rend à Weimar pour ses études sur Goethe.

    -         Accorde une grande importance à l’environnement du poète.

    -         Entreprend une relation épistolaire avec Gretel Karplus, future conjointe d’Adorno.

    -         En septembre à Lugano, puis à Marseille.

    -         Reprise des expériences.

    -         Se rappelle la formule de Kraus : « Plus on regarde un mot de près, plus il vous regarde de loin ».

    -         En octobre 28, se remet à son article sur Goethe, qui comptera 60 pages. Fort mal reçues une fois de plus…

    -         WB y trace une fois de plus son propre portrait…

    -         Montre comment Goethe évolue par rapport à la classe intellectuelle, puis au pouvoir.

    -         Montre comment Goethe recherche le « phénomène originaire ».

    -         Comme Goethe, WB est un grand collectionneur.

    -         Egal imbroglio de leur vie amoureuse.

    -         WB analyse la stratégie européenne de Goethe..

    -         Tient les entretiens avec Eckermann pour « l’un des meilleurs livres en prose du XIXe siècle »

    -         Voit les amis de Goethe comme un réseau ou une agence de presse…

    -         L’essai s’achève sur une analyse magistrale de la seconde partie de Faust…

    -         Ses observations sur les relations des intellectuels avec le pouvoir recoupent celles que vivent les écrivains soviétiques.

    -         On se sur-cultive pour fonctionner dans une culture de plus en plus médiocre.

    -         L’accès à la culture de tous va vers l’insignifiance.

    -         Suit un développement peu convaincant sur le rôle d’éducateur de l’intellectuel.

    -         WB reçoit une grosse somme pour se rendre en Palestine.

    -         Mais Scholem n’est pas dupe.

    -         Qui n’a pas aimé la « cabriole intellectuelle » sur Goethe.

    -         BT en souligne au contraire « l’incroyable intensité spéculative ».

    -         Asja débarque à Berlin.

    -         Que Brecht va « écouter » très attentivement.

    -         Et WB collabore étroitement à une théorie du nouveau théâtre pour enfants.

    -         Il entend « voir le théâtre convoquer chez l’enfant les forces vives de l’avenir ».

    -         Les relations avec Brecht se resserrent.

    -         L’atmosphère de l’époque est à l’affrontement crescendo.

    -         WB sent la petite bourgeoisie dériver vers le nazisme.

    -         Voudrait participer à son édification préventive.

    -          

    -         XI Le tournant de 1929

    -         « Organiser le pessimisme »

    -         Deux nouveaux textes paraissent, sur Paris, dans le miroir, dans la revue Vogue, avec pour sous-titre Le dernier instantané de l’intelligentsia européenne.

    -         Aborde le surréalisme français sous l’angle de l’expérience.

    -         Fonde la notion d’illumination profane, à partir de la lecture de Nadja.

    -         Développe une image de la femme qui rappelle l’idéalisation de la Béatrice de Dante.

    -         Paris est perçue avec sa charge révolutionnaire  latente.

    -         Une « ville de la révolte ».

    -         Célèbre la « magie » du surréalisme.

    -         Déplore l’académisme artistique des intellectuels communistes.

    -         Relie la position de Dostoïevski (dans les Possédés)  et celle du troisième chant de Maldoror et les Illuminations.

    -         Cultive une vision anarchisante et romantique de la révolte.

    -         S’appuie sur l’anarchiste Pierre Naville pour « organiser le pessimisme ».

    -         Projette maintenant d’épouser Asja…et va divorcer d’avec Dora.

    -         Scholem relève son « fonds de calme profond au milieu de son chaos existentiel ».

    -         En 1929, publie son texte sur Proust.

    -         L’un des premiers à souligner que Proust « invente » le passé qu’il ressaisit bien plus qu’il ne se le remémore.

    -         La « mélancolie masquée » de Proust ressemble fort à la sienne.

    -         Voit en la Recherche une tentative de restauration du bonheur originel.

    -         Développement décisif sur l’image de Proust. Bon résumé (pp.290-293).

    -         Souligne aussi l’importance de l’élément olfactif chez Proust.

    -         Passe juin 1929 en Toscane.

    -         Mort de Hofmannstahl le 15 juillet 1929.

    -         Ecrit un texte sur L’Ecrivain comme guide dans la littérature allemande de Max Komerell.

    -         Une quête de la « véritable germanité » et du héros germanique qu’il décrie.

    -         Quitte le domicile conjugal en août et commence sa vie d’errant.

    -         Se plonge dans son étude des passages parisiens, sous le signe de la « féerie dialectique »…

    -         Développe une sorte de phénoménologie de la flânerie.

    -         Il y travaillera treize ans durant.

    -         En août 29, reçoit son visa pour la Palestine. Qu’il n’utilisera jamais.

    -         Ecrit sur Adrienne Mesurat de Julien Green, un texte qui développe une réflexion sur la souffrance comme « passion fondamentale de l’être humain ».

    -         Travaille désormais à la radio, qu’il va utiliser comme un laboratoire dramatique et didactique.

    -         Il y voit un lieu d’action révolutionnaire.

    -         Son activité recouvrira 5 ans. Dont il ne reste pas un enregistrement.

    -         Ne reste que des textes, sauvés par… la gestapo.

    -         WB se préoccupe beaucoup de la « scientificité » de son travail.

    -         BT insiste sur l’importance des textes destinés aux enfants.

    -         Cite Lumières pour enfants. Série d’émissions sur Berlin pour les petits Berlinois.

    -         Abuse un peu des superlatifs à mon goût…

    -         Insiste justement sur la notion de philosophe-poète.

    -         Fait office de « dramaturge de l’ombre ».

    -         Asja quitte Berlin pour Moscou en 1930.

    -         Ne se reverront jamais.

    -         WB compose de Brèves ombres où la présence de l’aura s’accentue.

    (À suivre)

     

     

     

     

     

     
    Benjamin3.jpgBruno Tackels, Walter Benjamin – une vie dans les textes ; biographie. Actes Sud, 839p.

     

  • Peter Sloterdijk en nos murs

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    PHILO Le penseur allemand recevra, le 2 mars prochain à Lausanne, le Prix Européen de l’essai.

     

    C’est à Peter Sloterdijk, l’un des penseurs contemporains les plus originaux et les plus stimulants, qu’a été attribué le  Prix Européen de l’Essai, créé en 1975 par la Fondation Charles Veillon et qui a déjà distingué des auteurs aussi prestigieux et divers que Jacques Ellul, Alexandre Zinoviev, Edgar Morin, Tzvetan Todorov ou encore Jean Starobinski, notamment. Le Prix 2008, doté de 30.000 francs, sera remis publiquement à Lausanne le 2 mars prochain à Peter Sloterdijk, 34e lauréat, pour son essai Colère et Temps, paru chez Maren Sell en 2007.
    Après une entrée très remarquée  sur la scène intellectuelle européenne avec sa Critique de la raison cynique (1983, traduit chez Bourgois en 2000), Peter Sloterdijk a publié de nombreux ouvrages dont une quinzaine ont été traduits en langue française, notamment les controversées Règles pour le parc humain. Plus récemment, la trilogie des Sphères (Bulles, Sphères et Globes) a déployé sa vertigineuse arborescence «plurielle», constituant une nouvelle approche philosophico-poétique de la réalité et de la pensée en évolution, des cosmogonies antiques à l’univers mondialisé de nos jours. Doué d’une culture transdisciplinaire  mais aussi d’une grande imagination dans les formes et les mises en rapport de sa réflexion,  Sloterdijk s’est taillé  une réputation internationale tout en continuant d’enseigner un peu partout, entre autres à Zurich.

    « Les livres sont de longues lettres  adressées à des amis» écrivait-il dans son préambule aux Règles pour le parc humain. Or la dernière de ces «missives», intitulée Colère et temps est un aperçu saisissant des mécanismes du ressentiment, de l’Iliade à Lénine, ou de la Genèse à Freud, où l’on voit la colère instinctive de la créature humaine se capitaliser peu à peu en « banque mondiale de la vengeance », jusqu’à la scène la plus actuelle du « théâtre mondial des menaces »…

    Lausanne. Université, Bâtiment Amphimax, auditoire 351. Lundi 2 mars 2009 à 18h30, remise du prix. A cette occasion, Peter Sloterdijk donnera une conférence publique exceptionnelle.

    Anthropos Café, UNIL, bâtiment Amphipôle, mardi 3 mars, entre 11h15 et 12h45, café philosophique avec Peter Sloterdijk.

     

     

  • Pensées de l’aube

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    A propos de Simone Weil et d’Albert Camus
    A La Désirade, ce lundi 8 décembre.
    - Il a fait ce matin une aube lustrale, limpide et tonique, toute belle et toute bonne à reprendre la lecture belle et bonne de deux ou trois livres non moins toniques et limpides, à commencer par L’Insoumise, bonne et belle défense et illustration de la personne et de l’œuvre de Simone Weil par Laure Adler.
    « Car, aujourd’hui, nous avons besoin de la pensée de Simone Weil, écrit Laure Adler, de sa clairvoyance, de son courage, de ses propositions pour réformer la société, de ses fulgurances, de ses questionnements, de son désir de réenchanter le monde ».
    Weil2.jpgC’est en cheminant « dans les pas » de Hannah Arendt que Laure Adler est revenue à Simone Weil dont elle avait lu, à l’adolescence, La pesanteur et la grâce. En 2007, pour documenter un hommage sur France Culture, elle se plongea dans l’immense chantier des Cahiers après avoir lu L’Enracinement, autre livre majeur.
    « Ce fut une véritable odyssée, un vertige.
    Cette fois-ci l’admiration se transformait en passion.
    Pourquoi est-elle si peu lue ?
    Pourquoi est-elle si peu connue ?
    Ce livre est un livre d’admiration qui se donne pour but d’agrandir le cercle des amoureux de Simone Weil ».

    Rien pour autant de l’hagiographie dans cet ouvrage immédiatement dense et passionnant, qui raconte Simone Weil en l’abordant par la fin, si l’on peut dire, dès la Noël 1942 où elle se retrouve à Londres, brûlant de se faire parachuter en France pour en découdre avec l’Ennemi, mais de plus en plus faible, malade et le cachant, approchant inexorablement cette grande vérité qu’elle sait à la mort. Mais c’est la formidable vitalité intérieure, et son goût aussi pour les bonnes choses de cette bonne femme drôlement allurée, niant apparemment sa féminité (c’est à vrai dire plus compliqué) pour mieux se donner à un amour total, que fait revivre Laure Adler en mêlant vie quotidienne et travail de fond, dans le monde et à sa table, à partir de L’Enracinement.
    A Simone Weil, avant d’ouvrir L’Insoumise, j’étais revenu derniers ces jours, par Albert Camus qui en a publié la première édition, à la redoutable Lettre à un religieux, livre du feu de Dieu qu’on pourrait dire le plus chrétien des livres conspuant l'Eglise.
    Rien de plus étranger au Christ, selon elle, que le catéchisme du Concile de Trente. « Car la vérité essentielle concernant Dieu, c’est qu’il est bon. Croire que Dieu peut ordonner aux hommes des actes atroces d’injustice et de cruauté, c’est la plus grande erreur qu’on puisse commettre à son égard ».
    Albert Camus, qui la cite souvent dans ses propres Carnets, devait boire du petit lait en lisant cette Lettre à un religieux, aussi sévère envers les Hébreux nationalistes et fermés à l’esprit de douceur, qui « ont eu pour idole, non du métal ou du bois, mais une race, une nation, chose tout aussi terrestre ».
    « Tout se passe comme si avec le temps on avait regardé non plus Jésus, mais l’Eglise comme étant Dieu incarné ici-bas. La métaphore du « Corps mystique » sert de pont entre les deux conceptions. Mais il y a une petite différence : c’est que le Christ était parfait, au lieu que l’Eglise est souillée de quantité de crimes ».
    Rien d’angélique là-dedans, pas plus que dans les appels de Camus à la « trêve civile » en Algérie, mais le seul et constant souci de revenir à une religion d’amour trahie par la conquête.
    C’est en quoi, notamment, je vois la réflexion de Simone Weil comme une pensée de l’aube, plus ardente, plus profonde, plus follement verticale que la « transcendance horizontale » de Camus. Mais de celui-ci, je viens de relire La Chute, qu’on pourrait dire la face sombre de l’homme contemporain, à laquelle Camus entreprit d’opposer la face matinale du Premier homme

    Weil1.jpgLaure Adler. L'Insoumise. Actes Sud, 271p.

  • L'immortel centenaire

    Lévi-Strauss3.jpg

    Claude Lévi-Strauss fêté ce 28 novembre.

    « Si je suis encore vivant, c’est par inadvertance », déclarait récemment Claude Lévi-Strauss, qui aura marqué son siècle plus que l’ordinaire des savants. Ainsi, celui qui écrivait en 1953 (dans la revue Diogène) que l’ethnologie se mettait «en position de formuler un nouvel humanisme», aura-t-il assisté, en juin 2006, à l’inauguration du Musée Bramly, où les «arts premiers» sont illustrés dans la filiation directe de son œuvre et d’un goût qu’il partageait déjà, réfugié à New York pendant la guerre, avec un certain André Breton. Autre sujet de satisfaction pour le vieil homme lorsque, en 2007, la Déclaration des droits des peuples autochtones, visant à endiguer l'extermination des Indiens, fut adoptée à l'Onu.

    A bien d’autres égards, cet homme de culture classique, taxé facilement de « réactionnaire » en mai 68, et peu porté sur les estrades médiatiques, résistait aux modes passagères et portait sur la société occidentale un regard lucide. Ainsi constatait-il déjà, dans Tristes Tropiques (1955, réédité en 2001), que « l’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprêt à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat ».

    Dans la même optique décentrée, Lévi-Strauss « a tranché les racines coloniales et racistes de l'anthropologie française d'avant-guerre », note sa biographe Catherine Clément, et contribué à relativiser la notion  de «société primitive» naturellement appelée à se développer selon les normes occidentales. Selon lui, la véritable civilisation consiste plutôt à faire coexister des cultures ayant le maximum de diversité entre elles.

    La leçon du «terrain»

    S’il dit, avec l’humour du sage,  avoir atteint sa centième année «par inadvertance», Claude Lévi-Strauss, prof juif de trente ans « inconscient » de ce qui le menaçait à son propre dire,  échappa de la même façon aux mesures antijuives de Vichy en rejoignant l’Amérique où, en 1935, au Brésil, il avait enseigné et accompli ses premières missions d’ethnologue auprès des tribus indiennes d’Amazonie.

    C’est à partir des « faits ethnographiques » examinés sur le terrain que toute l’œuvre de l’anthropologue se développa d’ailleurs, à commencer par l’ouvrage qui lui valut une renommée mondiale : Les structures élémentaires de la parenté, paru en 1949, où il analyse le rôle central des rapports de parenté dans les sociétés dites primitives. Par la suite, sous l’influence des fondateurs du structuralisme, les linguistes de Saussure et Jakobson, se constituera tout l’édifice théorique, contesté, de l’Anthropologie structurale (1958 et 1973) à La Pensée sauvage (1962) en passant par les quatre volumes des Mythologiques (1964 à 1971).        

    Dans sa remarquable préface aux Oeuvres de Lévi-Strauss en Pléiade, Vincent Debaene rappelle que «l'étude de l'homme est, par essence, littérature». Or, malgré sa défiance envers le « structuralisme littéraire », Lévi-Strauss pratiquait lui-même «une écriture majestueuse », écrit encore Debaene, « qui fait songer à Chateaubriand pour la posture et à Bossuet pour le rythme». Formules un peu solennelles à nuancer notamment à la lecture de Tristes tropiques, d'un ton souvent très direct et d'une mélancolie fleurant le XXIe siècle écolo(la conclusion notamment, en hommage à la beauté des choses), mais qui inscrivent bel et bien l'anthropologue dans la filière humaniste d’un Montaigne avec la même déférence envers le monde et «l'homme nu».

    Dans le cadre du centenaire, le Quai Branly, la Bibliothèque nationale française, le Collège de France et l'Unesco proposent divers hommages.

     

    LeviStrauss.jpgClaude Lévi-Strauss

    NAISSANCE      Le 28 novembre 1908 à Bruxelles, où son père, peintre, exécute une commande.

    ETUDES             Droit et philo à La Sorbonne. Agrégation en 1931. Bifurque sur l’ethnologie. Enseigne à Sao Paulo, Brésil, en 1935. Premières missions en Amazonie.

    ŒUVRES            Premier livre majeur sur les systèmes matrimoniaux : Les structures élémentaires de la parenté, en 1949. Simone de Beauvoir salue sa présentation de la condition féminine dans les sociétés primitives. En 1955, Tristes Tropiques. Les Goncourt se désolent de ne pouvoir honorer un essai… Réédité en 2001 en PressePocket. Un classique accessible…Après la série plus ardue des  Mythologiques, continue d’écrire des articles sur l’art, la musique et la poésie. En 2008, Œuvres à La Pléiade, honneur rare pour un auteur vivant.

    CARRIÈRE         Dès 1959, occupe la chaire d’anthropologie sociale au Collège de France. Après la parution des Mythologiques, est élu à l’Académie française en 1973. Prix Erasme la même année.  

    Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 27 novembre.

     

  • Maudits de luxe


    COUP MEDIATIQUE. La correspondance des deux écrivains à succès Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy, courant sur six mois de 2008, vaut-elle le battage qu’elle suscite ?

    Ce devait être le « coup » de Teresa Cremisi, patronne des éditions Flammarion qui orchestra déjà, l’an dernier, les effets d’annonce précédant la parution de La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq. Selon la même logique marchande, une rumeur non moins affriolante annonçait cet été le retour de l’amer Michel avec un « inédit ». Des libraires, françaises et francophones ont subi de fortes pressions visant à leur faire passer de grosses commandes avant de pouvoir juger de l’objet. Or en quoi consiste celui-ci ?
    Ennemis publics, le titre de l’ouvrage, constitué de 29 lettres échangées entre janvier et juillet 2008, annonce la couleur. Michel Houellebecq en est l’inspirateur, selon lequel lui et BHL, qui n’auraient rien d’autre en commun, seraient tous deux les victimes d’une « meute » les poursuivant de sa haine.
    L’entrée en matière est quasi burlesque: Houellebecq, dans une première lettre, fait ainsi le portrait de BHL en « spécialiste des coups foireux et des pantalonnades médiatiques », baignant dès son enfance « dans une richesse obscène », incarnant par excellence la « gauche-caviar ». Et de préciser : « Philosophe sans pensée, mais non sans relations, vous êtes en outre l’auteur du film le plus ridicule de l’histoire du cinéma ». Dans la foulée, Houellebecq se présente lui-même comme « nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux », concluant en ces termes non moins accablants : « Fondamentalement, je ne suis qu’un beauf », doublé d’un « auteur plat, sans style »…
    On l’aura compris : cette double caricature serait celle que diffusent les ennemis de nos « maudits ». Ceux-ci se sont découvert le même sort affreux « au restaurant ». D’où le besoin de répondre à la grave question : « pourquoi tant de haine ? » Et BHL, milliardaire affligé, d’évoquer, avec le millionnaire Houellebecq, la cohorte des lynchés de génie qui les ont précédés, de Baudelaire (sic) à Ezra Pound…
    Pourtant cet échange, soyons juste, ne va pas s’en tenir à ces lamentations évidemment infondées - la meute se réduisant de fait à une poigné de critiques parisiens qui ont le front de ne pas reconnaître l’incommensurable talent des duettistes, tel un Pierre Assouline, qualifié par l’élégant Houellebecq de « ténia ». Autant Houellebecq que BHL ont des choses parfois intéressantes à dire. Qu’ils parlent de leurs pères respectifs (l’alpiniste ronchon de Michel, et l’affairiste froid de BHL), de morale politique (Michel le cynique et BHL le vertueux) de ce qui les passionne réellement ou leur tient lieu de credo « philosophique »: chacun, en écrivain « tripal » pour Houellebecq, ou en intellectuel plus structuré pour BHL, dépasse parfois le papotage convenu ou le plaidoyer pro domo. Mais tout cela fait-il un vrai livre ? Le lecteur appréciera…
    Michel Houellebecq, Bernard-Henri Lévy, Ennemis publics. Flammarion/Grasset, 332p.

  • Contre le mol ensauvagement


    Guillebaud9.jpgSur Le Principe d'humanité de Jean-Claude Guillebaud. Une rencontre. Paris,  2001.




    Une triple mutation, à la fois économique, numérique et génétique, est en train de transformer notre monde, que le philosophe Michel Serres estime aussi importante que la révolution néolithique, mais dont nous n'avons encore qu'une idée confuse.
    «Rien d'étonnant à cela!» s'exclame Jean-Claude Guillebaud, qui rappelle que les hommes de la Renaissance, ou les acteurs de la révolution industrielle, n'avaient pas conscience non plus de la rupture radicale qu'ils étaient en train de vivre. «Nous vivons plusieurs événements en même temps, poursuit Guillebaud, dont l'aspect énigmatique est accentué par l'accélération des changements. Nous vivons la mondialisation économique, qui change la donne par rapport au politique. Nous vivons la révolution numérique et découvrons un nouveau continent, le cyberespace, avec la même perplexité fascinée que les marins de Colomb. Nous vivons la révolution génétique, aussi, et nous commençons de réfléchir sur chacune de ces trois mutations.
    «Pourtant il nous reste à les penser ensemble, car ce qui importe le plus est leur interaction. Voyez par exemple la menace d'asservissement de la science par l'économie. Voyez comme, au lendemain des attentats de New York, toute opposition à la mondialisation a soudain été diabolisée. Ou voyez les lobbies des biotechnologies s'installer à Bruxelles pour profiter de la situation de déficit démocratique dans laquelle se trouve l'Europe...»

    Dans son minuscule bureau parisien des Editions du Seuil, où il a publié certains des meilleurs essayistes-critiques du moment (de Cornelius Castoriadis à Edgar Morin, en passant par Henri Atlan), Jean-Claude Guillebaud explique comment, après une carrière de grand reporter qui l'a conduit d'Afrique au Vietnam, ou du Cambodge au Bangladesh, il en est arrivé à concevoir ces passionnantes traversées transdisciplinaires que représentent La Tyrannie du plaisir, La Refondation du monde et Le Principe d'humanité.

    «Je rêvais d'une carrière de prof de droit, et c'est par Mai 68 que j'en suis arrivé au journalisme, quand Henri Amouroux, mon patron de Sud-Ouest, où je travaillais pour payer mes études, m'a envoyé à Paris, moi le petit étudiant qui ne pouvait que «comprendre ce bordel». Ensuite, la réforme universitaire sévissant, je me suis retrouvé sur le terrain, où j'allais découvrir d'abord, au Biafra, l'Afrique, la mort et... Kouchner.»
    Fils de général gaulliste et de mère pied-noir, il vécut la déchirure algérienne dans sa famille. Elève à Bordeaux du sociologue-théologien Jacques Ellul, dont la pensée critique (d'inspiration protestante et antitotalitaire) le marqua profondément, proche ensuite d'un Maurice Clavel au journal Combat, Guillebaud dit avoir toujours eu cette «tripe philosophique» et cette universelle curiosité qui caractérise ses essais.

    «C'est sous l'impulsion de mes amis René Girard et Michel Serres, puis de Castoriadis et de Morin, que j'ai entrepris ce travail visant à faire communiquer les savoirs entre eux, en appliquant les techniques du reportage au domaine des idées. Or, contrairement à ce que je craignais - mais il faut dire que j'avais bossé sérieusement... -, La Tyrannie du plaisir a été très bien accueillie, tant par les psychiatres que par les théologiens, les démographes ou les historiens.»

    Si les premiers essais de Guillebaud scrutaient plutôt la mémoire de notre culture, Le Principe d'humanité achoppe à l'avenir de l'homme en confrontant la science et l'éthique ou la technique et la notion de personne.
    «Dès la fin des années 70, je me suis trouvé embringué dans le groupe de la pensée systémique, et notamment par l'organisation du colloque fondateur de Palo Alto. Cette approche m'a amené ensuite à m'interroger sur le cognitivisme, puis sur toute une tendance triomphaliste de la science qui se donne pour fin en soi. Si je dis aujourd'hui qu'il faut penser les révolutions en cours à travers leurs interactions, c'est pour mieux échapper au piège de tous les réductionnismes et, par exemple, au dilemme de la technophobie ou de la technophilie.
    Issu d'une génération qui se rappelle la menace apocalyptique liée à la guerre froide, Jean-Claude Guillebaud se réfère volontiers au «mol ensauvagement» de Montaigne pour désigner le consentement actuel à la régression.

    «Le principe d'humanité n'est pas héréditaire: il se réinvente à chaque génération. La nouvelle barbarie prend les visages les plus anodins. Ce peut être l'antihumanisme de certains intégristes de la défense des animaux, pour lesquels il y a moins de différence entre un homme et un gorille qu'entre un homme bien portant et un handicapé mental. De la même façon, en économie, on peut en arriver à des visions d'une dureté inégalitaire insensée sous couvert de modernisation.» Vigilant mais nullement catastrophiste, Jean-Claude Guillebaud fait une large place, dans Le Principe d'humanité, aux résistances critiques que provoquent les dérives les plus inquiétantes. Ainsi qu'il le rappelle avec maints exemples, l'empire des USA, qui prétend faire jurisprudence planétaire, est aussi le premier foyer de la pensée critique contre la mondialisation néolibérale. De même les mouvements européens de résistance se multiplient (cf. le groupe Génétique et liberté, très actif sur la Toile), jusque dans les instituts officiels.
    «La barbarie commence toujours par l'oubli, conclut Jean-Claude Guillebaud. Le projet d'Hitler était explicite, qui tendait à revenir en deçà de notre triple source juive, grecque et chrétienne. Chaque époque a des défis particuliers. Le mol ensauvagement est celui qui requiert notre détermination. Quand on lui demandait s'il était optimiste ou pessimiste, Jean Monnet répondait qu'une seule chose importait: d'être déterminé.»

    Jean-Claude Guillebaud, Le Principe d'humanité, Seuil, 380 pp.

  • Opération Lézard


    Jollien4.jpgClin d'oeil matinal, à travers le brouillard, à l'ami Alexandre Jollien...

    Je riais sous cape ce matin en me rappelant l’irrésistible histoire que raconte Alexandre Jollien, dans son Eloge de la faiblesse, évoquant son pote handicapé qui, dans le train, pour n’avoir pas à payer sa course, tire la langue au moment où le contrôleur se pointe dans son compartiment. Le drôle en question appelle ça: Opération Lézard. Or ce que je me dis ce matin, c’est que toute la philosophie de Jollien tient en ce programme de l’Opération Lézard. De fait, c’est en tirant la langue à sa poisse de naissance qu’il est devenu ce qu’il est: à savoir un clown de Dieu, un danseur à la Nietzsche, un resquilleur du SuperHandicap.

    D'où j'écris à l'instant, je n'ai qu'à me pencher un peu pour distinguer, tout là-bas entre les lambeaux de brouillard, au bord du lac, à La Tour-de-Peilz, ce coin de table éclairé sur lequel travaille Alexandre. Or il doit être en train de penser, puisque voici se dissiper les nuées confuses. Et pour chasser tout à fait la purée de poix: Opération Lézard !

  • A l'écoute de François Cheng


    Quelle beauté pour sauver quel monde ?
    Que signifie l’affirmation de Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov, selon laquelle « la beauté sauvera la monde ». De quelle beauté s’agit-il, et de quel monde ? Dans la partie conclusive des Aventuriers de l’absolu, son dernier essai sur les destinées comparées d’Oscar Wilde, Rainer Maria Rilke et Marina Tsvetaeva, Tzvetan Todorov s’interroge à ce propos en esquivant le double piège de l’esthétisme et de l’idéalisme désincarné.
    Dans le même esprit, quoique partant d’une expérience personnelle toute différente, François Cheng se livre lui aussi, dans son nouvel ouvrage à paraître, intitulé Cinq méditations sur la beauté, à une réflexion sur ce thème.
    D’emblée, le poète et penseur chinois réunit la beauté et le mal, comme si la lumière ne pouvait trouver sens que par rapport aux ténèbres.
    Pour évoquer ce qui, par la beauté, nous transporte hors de nous-mêmes, et parfois jusqu’à l’extase (au sens premier), Tzvetan Todorov citait la musique, et par exemple vécue au milieu des autres, dans un concert.
    François Cheng, pour sa part, se rappelle l’émerveillement qu’il a éprouvé, en son enfance, dans le site naturel du Mont Lu (dont le nom en chinois, associé à l’idée de beauté, signifie « mystère sans fond ») où l’emmenaient chaque année ses parents, comme tant de poètes et d’artistes fascinés par ces lieux magiques.
    Tout aussitôt, cependant, François Cheng associe, à cette reconnaissance de la splendeur du monde, qui nous renvoie à notre propre unicité intérieure, le rappel de son expérience non moins précoce du mal, concrétisé par les atrocités de la guerre sino-japonaise.
    « Je sais que le mal, que la capacité au mal, est un fait universel qui relève de l’humanité entière », écrit encore celui qui se définit lui-même modestement comme « un phénoménologue un peu naïf », rappelant ensuite que la pensée sur le beau n’a de sens que liée à une pensée sur le vrai et sur le bien, alors même que le beau semble avoir moins de nécessité que le vrai ou le bien.
    Ce qu’est la beauté ? « Elle est là, de façon omniprésente, insistante, pénétrante, tout en donnant l’impression d’être superflue, écrit encore François Cheng, c’est là son mystère, à nos yeux, le plus grand mystère »…

    François Cheng. Cinq méditations sur la beauté. Albin Michel, avril 2006.

  • Déclinaisons de la peur

    Atlan.jpg
    La quatrième édition du Festival de Philosophie, déplacée à Genève,  s’ouvre largement aux questions actuelles. A suivre du 25 au 28 septembre.
    Un grand thème abordé par quelques grandes pointures : tel pourrait être l’argument le plus « vendeur » du 4e Festival de philosophie, qui vaut pourtant mieux qu’un « coup » médiatique : l’ont prouvé ses trois premières éditions dans les murs vénérables de Saint-Maurice. Avec son déplacement à Genève, la manifestation est marquée par le choix d’un thème général plus en phase avec l’inquiétante actualité que nous connaissons et les préoccupations d’un public élargi. De fait, après les thèmes plus académiques de l’identité, de la cité et de la beauté, celui de la peur, ou plus exactement des peurs (peur des dieux et de l’autre, peur de la maladie et de la mort, peur de la guerre et du futur) qui travaillent notre espèce, fera l’objet de conférences et de débats à suivre quatre jours durant.
    L’exposé d’ouverture situe d’emblée la barre au meilleur niveau, avec une conférence (jeudi 25, à 18h.30 à l’Aula Franck Martin, après l’ouverture officielle) de l’éminent biologiste et penseur français Henri Atlan, spécialiste des questions touchant à la fois à la science et à l’éthique, sur le thème de La peur des nouvelles technologies. Lui faisant suite, (même lieu, à 20h.) dans un registre moins pointu mais qui touchera probablement une plus large audience, Benoît Groult abordera une question que son œuvre n’a cessé de documenter : Peurs de femmes et peurs des femmes.
    A en croire l’acteur et réalisateur Sean Penn, cité par Guy Mettan, fondateur et directeur du Festival, nous vivons dans une « civilisation de la peur » qu’il faut apprendre à domestiquer. Un film saisissant, The Fog of war, réalisé « autour » du témoignage de Robert McNamara, rappellera les grandes peurs du XXe siècle, et tous les aspects de nos peurs seront abordés par des spécialistes : peur dans l’histoire avec Michel Porret, peur de l’islam avec Tariq Ramadan, peur au travers des médias avec Antoine Maurice, notamment, et de grands débats évoqueront « le désastre annoncé » et « la menace nucléaire » avec Michel Rocard, Edgar Morin, Ruth Dreifuss et Jean-Pierre Dupuy, entre autres. Selon la tradition, une quinzaine de personnalités formuleront leur « credo philosophique » au Foyer Franck Martin, l’ensemble de la manifestation (gratuite, mais qu’on peut soutenir en achetant le Passeport philosophique, pour 20 francs) se déroulant dans le périmètre du Collège Calvin.

    Genève, du 25 au 28 septembre. Infos : http://www.festivalphilosophie.info

    Rahmy.jpgNota Bene: notre ami le poète Philippe Rahmy donnera samedi une conférence sur le thème: Au carrefour de nos singularités, la peur. Collège Calvin. Salle de réunion, le 27 septembre à 11h.

  • Gustave Thibon pour la route

     

    Paint37.JPGSur la pensée incarnée et lumineuse de Gustave Thibon

    Un ami orthodoxe me disait, l'autre jour, à propos des temps qui courent, que le terrible est qu'il ne s’y trouvait plus de bon maître, à quoi j'ai répondu qu’en effet et que non: qu'il y en avait, que j'en ai un en tout cas, un bon maître et certes pas le seul, mais un tout bon: le bon Monsieur Thibon.

    Mais qui est Gustave Thibon ?

    Thibon.jpgDans sa préface à Diagnostics, publié en 1940 aux éditions Médicis, Gabriel Marcel présentait son ami, dit le paysan-philosophe, dans ce portrait retranscrit en partie par le Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur à l’usage du forum du groupe Gustave Thibon, sur Facebook.

    " Qui est Gustave Thibon? Un religieux? ou plutôt un universitaire? un philosophe professionnel? un économiste? un médecin? Non point : c'est un paysan, au sens le plus précis du terme, un paysan qui, Dieu merci, est resté paysan ; qui n'a par conséquent jamais perdu le contact avec "ces vastes réserves de fraîcheur et de profondeur que créent dans l'âme la communion étroite avec la nature, la familiarité avec le silence, l'habitude des paisibles cadences, d'une activité accordée aux rythmes primordiaux de l'existence". Il appartient au fond à la même famille qu'un Pourrat ou un Roupnel, qui, fort heureusement, n'ont jamais rompu les liens qui les unissent à leur terre natale, au Livradois, à la Bourgogne. Tout de même, Roupnel est universitaire et même romancier ; Pourrat est romancier lui aussi. Je conçois mal que Gustave Thibon écrive jamais un ouvrage d'imagination, ce qui ne veut d'ailleurs pas dire qu'il en serait incapable : rien ne saurait surpasser la saveur de ses récits lorsqu'il narre les faits et gestes de ses voisins. Ce qui est exceptionnel dans son cas, c'est qu'une jonction s'opère spontanément en cette âme, cette intelligence privilégiée entre l'expérience immédiate, celle des travaux journaliers, et la spéculation la plus haute, la vie mystique elle-même. Comment est-ce possible? J'avouerai sans ambages qu'à mes yeux une destinée comme celle-là s'enracine dans la métaphysique et défie toutes les explications que psychologues, sociologues, idéologues de tout acabit tenteraient d'en proposer. Bien plus, elle suffit à réfuter les prétentions absurdes qui recouvrent le sol avare et mal drainé d'une certaine impuissance universitaire. Au sens le plus fort du mot, Thibon est un autodidacte. Il n'a d'autre diplôme, à ma connaissance, que le certificat d'études primaires. De très bonne heure, il dut aider son père, vigneron des environs de Pont-Saint-Esprit. Mais il vint un moment où la passion du savoir s'abattit sur ce petit cultivateur ; et par chance, un de ses camarades qui avait hérité d'une bibliothèque la mit à sa disposition. Sans jamais délaisser son travail, il trouva moyen d'apprendre tout seul le latin à fond, le grec, l'allemand et les mathématiques, de lire les philosophes et les poètes : il sait des milliers de vers par coeur. Mais en même temps, par une libre démarche de son esprit, il accédait à la plénitude d'une foi catholique qui devait satisfaire toutes les aspirations de son intelligence, et non pas seulement une affectivité dont il s'est toujours méfié. Il y a plus étrange : de son aveu même, l'écrivain qui a exercé sur lui, peut-être avec Pascal, l'influence la plus profonde est probablement Nietzsche ; c'est trop peu dire : je suis enclin à penser que c'est Nietzsche qui l'a révélé à lui-même ; beaucoup d'aphorismes de Thibon sont essentiellement nietzschéens et par la forme et par l'élan, par le nisus intérieur.
    (...)
    En Nietzsche, c'est l'ascète, me semble-t-il, que Thibon admire par dessus-tout ; c'est d'une ascèse de l'esprit, de l'intelligence elle-même qu'il s'agit ici - celle par laquelle il nous est donné de combattre toutes les formes que peut présenter notre complaisance à nous-mêmes, de percer à jour toutes les comédies que nous nous jouons et dont nous sommes dupes. Rien de plus nietzschéen qu'une certaine horreur de la fausse gravité, du faux tragique, des uniformes et des défroques dont nous nous affublons pour représenter ce qu'en réalité nous ne sommes point ; que le goût passionné d'une vibration éthérique de l'être qui évoque l'ivresse familière à ceux qui hantent les sommets. Bien qu'il faille se méfier de ces métaphores géographiques, de leur précision souvent fallacieuse, je dirais volontiers que l'Ardéchois Gustave Thibon rallie quelque part le chemin qui joint l'Engadine de Zarathoustra aux plages méditerranéennes - à Gênes ou à Sorrente - mais aussi à l'Espagne d'Unamuno (...)."

    Citations grappillées de Gustave Thibon

    «S'aimer, c'est avoir faim ensemble et non pas se dévorer l'un l'autre.»

    «On aime non dans la mesure où l'on possède mais dans la mesure où l'on attend.»
    L'ignorance étoilée


    «La foi consiste à ne jamais renier dans les ténèbres ce qu'on a entrevu dans la lumière.»


    «Il est malaisé de composer avec le monde sans se laisser décomposer par le monde.»
    L'ignorance étoilée


    «La société devient enfer dès qu'on veut en faire un paradis.»


    «C'est toujours un grand mal que de juger dépassé ce qui est irremplaçable.»
    L'équilibre et l'harmonie


    «L'homme ne sait pas ce qu'il veut, mais il sait très bien qu'il ne veut pas ce qu'il a.»
    L'ignorance étoilée

    «Les nations ont besoin de héros et de saints comme la pâte a besoin de levain.»

    «A droite, on dort A gauche, on rêve.»


    «Une amitié véritable, c'est celle qui repose avant tout sur la communion aux mêmes principes et à la poursuite d'un même idéal.»


    «Le premier devoir du philosophe est de dépoussiérer les vérités premières...»
    L'équilibre et l'harmonie

    «L'amour ne pèse pas, cette branche ne casse que si l'oiseau posé sur elle s'envole, "ce qui peut me briser, ce n'est pas que tu t'appuies trop sur moi, c'est que tu m'abandonnes."»


    «Toutes les chutes appellent la compassion et le pardon, sauf celles qui se déguisent en ascensions.»
    L'équilibre et l'harmonie

    «La fraternité n'a pas ici-bas de pire ennemi que l'égalité.»
    Diagnostics


    «Rien n'est plus vide qu'une âme encombrée.»

    «Le doute est un poison pour la conviction et un aliment pour la foi.»
    L'ignorance étoilée

    «On peut toujours apprendre ce qu'on ne sait pas, non ce qu'on croit savoir.»
    L'ignorance étoilée


    «La devise de notre monde contemporain c'est “omnia illico” (tout, tout de suite).»


    «L'amour commence par l'éblouissement d'une âme qui n'attendait rien et se clôt sur la déception d'un moi qui exige tout.

    «Qu'es-tu donc, toi qui m'aimes ? Le miroir où je me regarde ou l'abîme où je me perds ?»
    L'Ignorance étoilée


    «L'esprit philosophique consiste à préférer aux mensonges qui font vivre les vérités qui font mourir.»
    L'Ignorance étoilée


    «Le mensonge est un hommage à la vérité comme l'hypocrisie est un hommage à la vertu.»
    L'Ignorance étoilée


    «L'amour sans éternité s'appelle angoisse : l'éternité sans amour s'appelle enfer.»
    L'Ignorance étoilée


    «La difficulté de trouver l'aliment grandit en fonction de la pureté de la faim.»
    L'Ignorance étoilée


    «N'oublions pas que ce n'est pas le nombre et la longueur de ses branches, mais la profondeur et la santé de ses racines qui font la vigueur d'un arbre.»
    L'Equilibre et l'harmonie


    «Faire rêver les hommes est souvent le moyen le plus sûr de les tenir endormis - précisément parce que le rêve leur donne l'illusion d'être éveillés.»


    «Ce n'est pas la lumière qui manque à notre regard, c'est notre regard qui manque de lumière.»



    «Bien vieillir : gagner en transparence ce qu'on perd en couleur.»
    L'Ignorance étoilée


    «Chaque concession ne peut qu'affaiblir un peu celui qui la fait et offenser davantage celui qui l'obtient.»
    Diagnostics


    «Rien ne prédispose plus au conformisme que le manque de formation.»
    L'Équilibre et l'harmonie


    «Connaissez-vous beaucoup d'hommes qui attribuent leurs échecs à leur incapacité ?»
    L'Equilibre et l'harmonie


    «Ne se sentir heureux que par comparaison, c'est se condamner à n'être jamais vraiment heureux, car il faut toujours se démener pour rejoindre ou pour dépasser quelqu'un.»
    L'Equilibre et l'harmonie


    «Mal savoir ne vaut pas mieux que tout ignorer...»
    L'Equilibre et l'harmonie


    «Etre dans le vent : une ambition de feuille morte...»

    Image: JLK, L'olivier de Pézenas. Aquarelle, 2007.

  • De la pensée incarnée

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    La philosophie passe à mes yeux par la création verbale, ou elle me laisse froid. Un philosophe qui ne soit pas en même temps un écrivain, et j’entends par là plus précisément un poète travaillant la langue au corps et à l’âme, ne m’intéresse pas. La philosophie des spécialistes ne m’intéresse pas. La manie actuelle des professeurs de philosophie de se dire philosophes me fait bonnement sourire. Des pions qui rêvent du quart d'heure Warhol.

    Repris ce matin ma lecture de Chestov. La philosophie de la tragédie. Basique pour moi. Comme un René Girard, Chestov incarne le penseur qui achoppe à la littérature, ici Nietzsche et Dostoïevski, sur la question de la vérité, du bien et du mal, de ce qui attire vraiment l’écrivain (la lutte contre les évidences) et de ce qu’il se dissimule (l’aplatissement humanitaire de Tolstoï) par confort intellectuel. Me dis alors que ces phrases vivantes surtout me parlent. Toujours m’attirent d’abord et avant tout les phrases vivantes. Cingria m’a libéré du marxisme et du structuralisme par ses phrases vivantes. Je me trouvais à parler papagei au milieu d’une cour de Papagei, et soudain j’ai lu ces phrases, de Cingria puis d’Audiberti, de Calet puis de Jules Renard. Et ce matin, précisément, je lis un papier de François Nourissier qui rapproche Calet de Jules Renard, puis compare Calet et Cingria, Calet et Vialatte, avec des propos sur Calet qui me semblent à la fois juste et mesurés - pas du tout les exagérations d’un Schmitt parlant de Monsieur Paul comme d’un des grands romans du XXe siècle, stupidité. A ce propos, je me dis qu’il faut s’exercer, chaque jour un peu mieux, à dire un peu moins de stupidités.

    Chestov s’interroge sur l’origine de la transformation intérieure de Dostoïevski et de Nietzsche, dont il montre l’étroite parenté et ce qui les eût fait se haïr, comme deux frères ennemis: vérité invivable des limites de chaque génie enfermé dans sa chair et son absolutisme conquis de haute lutte, jusque sur le rebord de l’abîme de Pascal. Là que tout converge et divise (apparemment), selon les circonstances. Or, ce moment de la cristallisation d’une pensée personnelle me passionne également, thème de la seconde naissance et de chaque «nouvelle naissance» qui ponctue notre évolution à tous, si nous évoluons.

    “Les hommes se doutent-ils que le commencement du jour est aussi mystérieux que le crépuscule, qu’il contient en suspens la même part d’éternité ? On ne rit pas aux éclats, d’un rire vulgaire, dans la fraîcheur toute neuve de l’aurore, pas plus qu’au moment où vous frôle la première haleine de la nuit. On est plus grave, avec cette imperceptible angoisse de l’être devant l’univers, parce que la rue n’est pas encore la rue banale et rassurante, mais un morceau du grand tout où se meut l’astre qui met des aigrettes aux angles vifs des toits”. (Georges Simenon La fenêtre des Rouet)

    En reprenant ce matin l’Exégèse des nouveaux lieux communs de Jacques Ellul, trente ans après ma première lecture, je vérifie la solidité et la droiture de cette pensée, non du tout de droite mais dressée contre les nouveaux conforts de la gauche bien-pensante. Ce qu’il disait en 1966, à savoir que la bourgeoisie a absorbé tous les lieux communs d’une gauche omnitolérante et humanitaire, alors que le monde ouvrier s’adaptait pour sa part aux lieux communs du confort bourgeois, relance ce que prédisait Witkiewicz dans les années 20, à savoir l’avènement du nivellisme, et je comprends mieux moi-même, avec la distance, contre quoi j’ai toujours réagi en me montrant certes, parfois, trop complaisant envers la droite - mes fréquentations de L'Age d'Homme y étant évidemment pour beaucoup, mais sans jamais me départir d’un sentiment profond de révolte, à tout le moins d’insoumission.

  • Le bonheur difficile

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    Entretien avec Alexandre Jollien.
    Comment le bonheur peut-il être mal vécu ? Est-il concevable que les cadeaux de la vie soient difficiles à recevoir ? Se peut-il qu’un individu, longtemps soumis à l’adversité, panique soudain devant l’embellie de son existence ? Telles sont les questions qu’on peut se poser à propos d’Alexandre Jollien qui, devenu père et auteur à succès après des années de lutte, s’est trouvé déstabilisé par tant de largesses, au point de se demander s’il les avait méritées ?
    Alexandre Jollien aurait pu n’être, le temps d’un engouement parfois ambigu, que ce courageux handicapé diplômé de philosophie, racontant son histoire exemplaire dans son (magnifique) Eloge de la faiblesse, avant d’être invité sur toutes les estrades médiatiques et primé par l’Académie française. Le caractère exceptionnel du « cas » Jollien ne se borne pas pour autant à une success story qui le ferait échapper à sa condition. Son dernier livre le montre plus encore que les autres, Jollien continue de souffrir et pas que de son handicap : Jollien souffre d’être un homme avec ses hantises et ses désirs, ses angoisses et ses insatisfactions. Jollien trouve la vie dure. Mais Jollien n’en sourit pas moins à l’existence: dans les rues de La Tour-de-Peilz où nous le rejoignons, il se « royaume » sur son tricycle, cordialement salué par les passants. Sur quoi le jeune Alexandre (31 ans) nous emmène dans le minuscule bureau que la commune met à sa disposition, et c’est un homme alors qui nous parle, dont nous oublions les difficultés de se mouvoir et de s’exprimer tant ce qu’il dit est proche de nos vies à tous…

    - Un deuxième enfant, en mars, et un nouveau livre à l’automne ont marqué pour vous cette année. Heureux bilan que celui de 2006 ?
    - Je me suis aperçu qu’il y avait chez moi une logique de réparation, liée à tout ce que j’ai souffert dans mon enfance. Je me suis lancé dans la construction d’une famille, et dans une carrière littéraire - terme prétentieux que je n’aime pas -, pour réparer. Mais qu’est-ce qui répare vraiment le passé ? S’il fallait faire un bilan, je dirais que j’en suis arrivé, aujourd’hui, à m’accepter un peu mieux comme je suis, grâce aussi au regard des autres et à leur reconnaissance. De celle-ci, j’avais un indéniable besoin. Mais je ne suis pas grisé pour autant par le succès : juste content, sur le moment, sans fausse modestie, surtout content de voir que j’apporte quelque chose aux autres. Sur un autre plan, nos deux enfants, Victorine et Augustin, ont aussi représenté une véritable révélation, pour moi, avec leur fragilité et la force de vie qu’ils incarnent. Par ailleurs, j’aimerais me débarrasser, aujourd’hui, de l’image du sage qui « assure ». Je reste, je m’en rends compte, un homme fragile. Fragile et joyeux…
    - Que représentent les fêtes pour vous, qui semblez vous défier de l’euphorie ?
    - J’ai toujours craint la déception, et le risque d’être trahi par une fausse joie. Pour moi, Noël est essentiellement l’occasion du don, qui fait dépasser la tentation de se replier sur soi, fréquente évidemment quand on va mal. Or je crois qu’il ne faut pas attendre d’aller bien pour penser aux autres. La période des fêtes, d’une manière plus générale, est liée à des souvenirs de réjouissance en famille dont il me reste surtout de la chaleur et de la lumière. Je vois bien ce que ces illuminations et ces agapes peuvent avoir de peut-être égoïste, ou même de factice, mais comment juger ?
    - Vous écrivez, dans votre dernier livre, que la vie peut aussi être bonne sans philosophes patentés, citant l’exemple de vos parents. Que vous ont-ils apporté plus précisément ?
    - Mes parents m’ont appris l’humour, et cela m’a beaucoup aidé dans la vie. Les épreuves qu’ils ont subies auraient pu les faire se recroqueviller et s’aigrir. Au contraire, ils ont pris les choses avec une distance et une légèreté qui était, de leur part, la meilleure « philosophie ». De la même façon, ma femme Corine me ramène sur terre en me rendant attentif, aussi, à la beauté des choses que je n’aurais peut-être pas remarquée sans elle. Nous avons chacun notre monde, nous connaissons des tensions comme tous les couples, mais nous nous complétons bien et ne cessons de nous rapprocher.
    - La construction de soi est un recueil de lettres que vous adressez à Dame Philosophie et à quelques penseurs qui vous ont aidé à vivre. Pourquoi cette forme de la lettre ?
    - Je ne vis pas la philosophie comme une discipline abstraite mais comme une thérapie, un art de vivre et une recherche du bonheur. Après Le métier d’homme, j’avais l’impression d’avoir tout dit. Surtout, je sentais que la référence à mon passé devenait obsessionnelle et j’avais envie de rompre avec la forme du témoignage. Le déclic a été Boèce, le philosophe latin incarcéré pour motifs politiques et qui s’adresse, de sa prison, à Dame Philosophie. C’est d’ailleurs à lui que j’avais consacré mon mémoire de licence. Et puis j’ai « rencontré » Etty Hillesum, la déportée juive morte à Auschwitz, qui choisit le parti de la joie et à laquelle j’ai eu envie d’écrire pour la remercier, comme je le devais à Epicure, qui m’a appris à recevoir et à savourer l’instant et à Schopenhauer aussi, dont je n’aime pas trop la misanthropie et la misogynie, mais qui a posé le diagnostic de mon propre mal : l’insatisfaction, liée à cette volonté tellement durcie qu’elle se retourne contre nous.
    - Qu’est-ce qui vous révolte dans le monde qui nous entoure ? Vous intéressez-vous à la politique ?
    - Quand on souffre, vous savez, la politique, on s’en fout ! Mais maintenant que je vais mieux, j’essaie de m’impliquer plus en évitant les prises de position de café du commerce. Ce qui me révolte et me fait peur, c’est la montée des extrémismes. En Suisse, le cynisme d’un Blocher m’effraie particulièrement, et plus encore le fait qu’il soit suivi par tant de gens qu’il abuse. Voyez sa prétendue défense des paysans : c’est de la pure démagogie populiste, démentie par ses actes. Avant les dernières votations sur l’asile, je suis d’ailleurs descendu dans la rue avec ma petite fille pour distribuer des tracts. Ceci dit, je regrette de ne pas en savoir assez pour m’engager en connaissance de cause. Aussi, j’ai de moins en moins envie de m’engager pour la seule cause des handicapés, estimant que c’est des gens défavorisés en général, des réfugiés, de tous ceux qui souffrent qu’il faut prendre la défense.
    - Qu’avez-vous envie de transmettre à vos enfants ?
    - Essentiellement, je crois, la joie par l’exemple. Je n’aimerais pas trop « transmettre », dans le sens d’un savoir précuit ou de recettes de « développement personnel », comme c’est la mode. J’aimerais mieux que notre présence seule, notre affection, notre sévérité le cas échéant, enfin notre amour les aide à vivre ce qu’ils ont à vivre…

    Alexandre Jollien. La construction de soi. Seuil, 182p.

  • Entretien avec René Girard

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    Dans son nouveau livre, Achever Clausewitz, grand débat (avec Benoît Chantre) sur l’alternative de la violence et de la réconciliation, René Girard inscrit sa pensée au cœur du temps présent.

    Le sentiment que le mondeactuel n’a plus de sens ni de lois que celles du marché, la conscience du danger mortel que l’homme représente désormais pour lui-même et pour la planète, enfin le spectacle quotidien d’une violence aveugle et tournant à vide poussent les uns vers la seule jouissance immédiate et les autres à l’indifférence désenchantée. Or à ceux-là et à tous les autres, René Girard, au regard duquel la réalité est peut-être pire qu’ils ne l’imaginent, oppose une espérance intacte. A quoi celle–ci tient-elle ? A la conviction que ce qui nous pousse à la violence peut être dépassé. Comment cela ? C’est ce que nous sommes allé demander à ce franc-tireur farouche de la pensée contemporaine, radieux octogénaire, académicien peu académique et fondateur d’une « théorie mimétique » souvent controversée mais que la science rejoint aujourd’hui.
    - Qu’est-ce que le mimétisme ?
    - C’est la relation triangulaire qui fait que je désire ce que désire l’autre. J’en ai eu la première intuition lorsque j’ai commencé d’enseigner la littérature française à mes étudiants américains, au lendemain de la guerre. Cela m’est apparu à travers le snobisme des héros de Balzac, Stendhal et Proust, autant que dans la rivalité exacerbée des personnages de Cervantès ou des romans de Dostoïevski. Le sujet archétypal, que la littérature universelle illustre, c’est la rivalité de deux hommes devant une femme. Les hommes désirent la même chose. S’ils sont des rivaux proches, ils vont se battre. La question anthropologique est alors de savoir comment les hommes ont réussi à s’entendre dans ces conditions et à constituer des sociétés. Ma solution passe par l’analyse des crises dans les sociétés archaïques et par la fondation des mythes. Ceux-ci mentent. Ils font un dieu de l’individu sacrifié par une communauté à la suite d’une crise, alors qu’il est, selon moi, un bouc émissaire. Confrontée à une crise majeure, la société archaïque trouve pâture à son ressentiment dans ce personnage qu’on élimine et qui devient un dieu. Le sacrifice rituel, institution majeure des sociétés humaines, évacue ainsi la violence sur l’extérieur.
    - Tout commence avec Caïn et Abel…
    - Dans la Bible, le serpent de la Genèse est la première manifestation du mimétisme, mais le meurtre de Caïn marque en effet la naissance de la culture. Et qu’est-ce que le christianisme ? C’est une foule qui se porte contre une victime et qui fait d’elle son bouc émissaire. L’anthropologie moderne dit alors : christianisme et religion archaïque, pas de différence. Ce n’est pas vrai du tout. mais la différence est tellement simple que personne ne la voit : une religion archaïque créé un dieu à la fois coupable et salvateur, parce que coupable. Le christianisme, le premier, affirme l’innocence de la victime. C’est une révolution profonde, la seule qui puisse nous faire sortir du mimétisme par une imitation qui libère l’individu.
    - Et Clausewitz là-dedans ?
    - On m’a toujours reproché de m’intéresser à la littérature, supposée « fantaisistes », non fiable du point de vue scientifique. Je réponds que les écrivains sont les meilleurs observateurs de ce qui tisse les rapports humains. Lorsque je suis tombé, il y a cinq ans, sur des extraits de De la guerre de Clausewitz, stratège prussien fasciné par son ennemi Napoléon, j’ai découvert la notion de « montée aux extrêmes » qui préfigure ce qu’on appelle l’escalade. Rappelez-vous la scène du dictateur de Chaplin où les rivaux sont sur des sièges de coiffeur qu’ils font monter alternativement. Il y a là une image formidable de cette « montée aux extrêmes ». Clausewitz pressent la guerre totale du XXe siècle, les conflits idéologiques et les moyens de destruction massifs, tout en cherchant à se rassurer. Dans sa foulée, alors qu’il pense à la bombe atomique, Raymond Aron interprète la phrase fameuse de Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », avec la conviction que la politique sera toujours supérieure à la guerre. L’un et l’autre pèchent par manque de réalisme ! Les guerres du XXe siècle et le terrorisme illustreront la montée aux extrêmes comme, aujourd’hui, la réponse de Bush à Ben Laden, relevant du pur mimétisme.
    - Un poète apparaît alors, et une femme de lettres suisse…
    - Hölderlin d’abord, oui. Lorsque j’ai relu les poèmes de Hölderlin, j’ai découvert que son attitude par rapport au christianisme n’était pas du tout ce qu’on en dit dans la foulée de Heidegger. Avec Hölderlin, il me semble avoir trouvé un merveilleux contrepoint à Hegel et Clausewitz. Nul doute que ce soit un maniaco-dépressif caractérisé, hyper-mimétique. Mais on s’aperçoit, en lisant ses grands poèmes, que le Christ surplombe les dieux grecs. Pour Hölderlin, le Christ est manifestement la source de toute stabilité, par rapport à cette influence, poétiquement très fertile mais chaotique de la Grèce. Quant à Madame de Staël, qu’on juge trop souvent très mal, alors qu’elle a inventé la littérature comparée et décrit, dans De la littérature, des phénomènes mimétiques avec une acuité prodigieuse, elle intervient également au cœur de la relation entre la France et l’Allemagne, qu’il faut repenser pour comprendre la montée aux extrêmes et l’effondrement de l’Europe au XXe siècle, dans une perspective contemporaine de reconstruction européenne, précisément…
    - Comment l’espérance peut-elle cohabiter avec le sentiment apocalyptique ?
    - Je pense que les hommes veulent retrouver le sens. Ils ont conscience qu’ils sont en grand danger. L’Occident s’épuise actuellement dans le conflit contre le terrorisme islamiste, que son arrogance a incontestablement attisé. Mais comprendre l’islam passe aussi par l’analyse du ressentiment qui nourrit l’islamisme radical. Les fondamentalistes chrétiens pensent que Dieu est à l’origine de la violence, et c’est ce qui m’en sépare. Il nous faut reconnaître notre nature mimétique si nous voulons nous en libérer. La repentance de Jean Paul II est un moment inouï à cet égard. Si les hommes ne se réconcilient pas, tout est foutu. L’offre du « royaume de Dieu » n’est pas une option : c’est la réconciliation. Or ce moment de la réconciliation, c’est tous les jours...
    René Girard. Après Clausewitz. Entretiens avec Benoît Chantre. Carnets Nord, 363p.

  • Freud et Dieu causent grave

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    Le visiteur d’Eric Emmanuel Schmitt, mis en scène par Gildas Bourdet

    Mais qu’est-ce que ce truc ringard ? Voilà ce qu’on pourrait se demander d’abord en découvrant le décor brunâtre représentant un intérieur viennois fleurant le vieux rat savantasse, où apparaissent d’abord un octogénaire chenu et sa fille quadra plus vraiment bimbo... Ensuite le thème, mes aïeux : Sigmund Freud qui reçoit, en 1938, la visite d’un drôle de type, qui est peut-être un dingue échappé de l’asile ou Dieu déguisé en dandy magicien, avec lequel il va « causer grave » pendant qu’Anna, sa fille, se fait interroger par les brutes de la Gestapo ! Autant dire : la totale.
    Et c’est exactement ça, près de quinze ans après la création du Visiteur, qui a glané 3 Molière dans la foulée et fut représenté dans le monde entier, alors que le texte a été vendu à plus de 40.000 exemplaires: la totale non moins que tardive (!) surprise d’une pièce grave et belle, qui n’a pas pris une ride alors qu’elle relève d’un genre remontant à l’époque de Sartre et Camus, servie par des interprètes également remarquables, à commencer par Benoît Verehaert dans le rôle adorablement méphistophélique de Dieu, face auquel Alexandre von Sivers campe un Freud en héros de la Raison poignant d’humanité.
    Gildas Bourdet signe la mise en scène de cette version qui accentue magnifiquement le dessin de chaque personnage, pour mieux détailler et éclairer le grand débat qui s’y joue.

    Lausanne. Espace culturel des Terreaux, dernière le 11 novembre à 17h.

  • Le Dyable de la rhétorique

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    Du style de François Meyronnis, De l’extermination considérée comme un des beaux-arts et de la pensée mamour...

    François Meyronnis se voudrait un styliste stylé. Cela lui fait vomir à la fois Michel Houellebecq et Jonathan Littell qu’il rassemble sous la bannière d’Andy Warhol qui écrivait que « le style n’est pas vraiment important ». Le style de Michel Houellebecq et le style de Jonathan Littell sont-ils vraiment importants ? Peut-être pas autant que les styles de Flaubert Gustave ou de Morand Paul, mais la question est-elle là ? Il faudra y revenir avant Noël.
    Dans l’immédiat ce qu’il faut, c’est citer le styliste stylé en son ouvrage récemment paru, intitulé De l'extermination considérée comme un des beaux-arts. C’est la fin du livre, nous sommes un peu flagadas, mais déchiffrons encore cette dernière sentence : « La noblesse de l’événement est le seul milieu de l’amour ». Pour éclairer cette chute admirable, il faut pourtant, en bons talmudistes, revenir aux deux phrases qui précèdent: « Sous la seule forme d’un sentiment, l’amour n’est qu’une amorce. On aurait tort de la prendre pour la chose. D’autant qu’ainsi elle tourne vite à son contraire ».
    Vertiginieux, n’est-il pas ? Mais ceci est encore éclairé par ce qui précède immédiatement trois phrases plus haut : «La singularité exclut le tassement sur un Moi-je. Non seulement elle n’empêche pas l’amour; mais encore lui donne-t-elle toute son ampleur. La noblesse d’une autre singularité oblige la mienne. Je ne cherche pas ailleurs une morale, ce qui fait de moi un monstre. En un éclair, trois mots s’interchangent et illuminent sans fin leur intrication : amour-noblesse-pensée ».
    Dans Le Général Dourakine dont nous avons tous nourri notre philosophie, la Comtesse de Ségur annonce en somme le styliste stylé, en plus limpide, prônant elle aussi l'amour, la noblesse et les jolies pensées de l'heure du goûter. Cependant le défaut de la Comtesse est de ne s’être point mêlée plus gravement de littérature et de n’avoir point justement taxé de Diable son compatriote le littérateur Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, dont la perversité des Démons ne fait pourtant aucun doute aux yeux des petite chanteurs à la croix de bois que nous sommes tous restés « au fond ».
    Blague à part, le procès qu’intente le styliste stylé François Meyronnis aux littérateurs sans style (enfin, attendons Noël) que sont selon lui Michel Houellebecq et Jonathan Littell équivaut bel et bien, en somme, à celui qui a été fait à Dostoïevski pour cause de Stavroguine, dont la perversité intrinsèque menace aujourd'hui encore de contaminer notre amour, notre noblesse et notre pensée.
    En exergue de l’essai stylé intitulé De l’extermination considérée comme un des beaux-arts, qui postule en gros que La possibilité d’une île de Michel Houellebecq et que Les Bienveillantes de Jonathan Littell participent de l’action perverse du Diable contemporain que nul ne voit avancer masqué à la seule exception stylée de François Meyronnis himself, on lit cet exergue saisissant : « Plus le Diable a, plus il veut avoir ». La profondeur de cette pensée nous fait vaciller sur nos échasses d’hommes-creux. Nous recopions derechef sur le marbre durable: « Plus le Diable a, plus il veut avoir. » L’oncle Picsou n’a qu’à bien se tenir et nous autres, avatars multitudinaires du «dernier homme» conduits à l’abattoir par les mauvais bergers Michel et Jonathan, nous allons y penser avant Noël...
    François Meyronnis. De l’extermination considérée comme un des beaux-arts. Gallimard, coll. L’Infini, 190p.

    Image ci-dessus: Dadò.

  • La beauté à l 'épreuve du monde

    4b036d354c54ad330e69ef4fa8234eb4.jpgLa beauté sauvera le monde. Conférence d'Etienne Barilier. Saint-Maurice, le 14 septembre 2007.

    -          Salle du Martolet. Devant 850 lycéens.

    -          Présentation du conférencier par Damien Clerc, jeune prof de philo. Relève l’incarnation du verbe multiforme dans l’œuvre de Barilier, du roman à l’essai et des arts au sport.

    -          Dimension de la recherche du bonheur.

    -          Evoque la valeur de l’acte philosophique « pour ne pas subir sa vie «  (applaudissements nourris).

    -          Etienne Barilier rappelle d’où vient la fameuse phrase de Dostoïevski.

    -          Dans la bouche du prince Mychkine, protagoniste de L’Idiot.

    -          La phrase est paradoxale, voire scandaleuse, notamment pour des chrétiens, aux yeux desquels   le Christ est supposé sauver le monde, pas la beauté.

    -          Le salut du monde n’a rien à voir avec ce qu’il est aujourd’hui, réduit à « sauver la planète ».

    -          Le sauvetage écologique s’est substitué au salut.

    -          Son horizon est essentiellement métaphysique, ou religieux.

    -          Qu’est-ce alors à dire ?

    -          Le débat sur La Beauté, en tant que telle, paraît dérisoire en un monde mondialisé où tout est devenu relatif.

    -          Quelle beauté ?

    -          Pour Dostoïevski, la beauté physique fait signe vers une autre réalité, d’ordre métaphysique.

    -          Rappelle alors de quelle beauté parle plus précisément Mychkine.

    -          Introduit le personnage de Nastassia Philipovna, dont la beauté est chargée à la fois d’innocence et de tribulations. Beauté blessée en quelque sorte. « Dans ce visage il y a bien de la souffrance », remarque Mychkine.

    -          La relation de celui-ci avec Nastassia relève autant de l’amour que de la compassion, de l’Eros que de l’Agapè.

    -          Cette acception de la beauté suppose donc un rapport avec le monde intérieur.

    -          Cite Kierkegaard (Ou bien… ou bien) à propos du dépassement de la beauté physique, précisément.

    -          La beauté suscite un élan, physique d’abord.

    -          Note ensuite que la beauté nous comble et nous insatisfait à la fois.

    -          « La beauté, c’est ce qui reste quand on a tout possédé ».

    -          Très bonne formule je trouve.

    -          Puis remonte à l’origine de toute réflexion sur la beauté, avec Platon.

    -          Tout ce qui est beau est reflet d’une Idée.

    -          Référence au Phèdre.

    -          La Beauté est la seule des Idées éternelles qui soit à la fois perceptible par nos sens, visible et palpable.

    -          La beauté révèle.

    -          Ruse de la nature ? 

    -          Oui si l’on en reste à sa seule incarnation, alors que le désir fait signe vers le désir d’immortalité.

    -          Se réfère alors à la métaphysique de la lumière.

    -          La lumière est elle-même visible et invisible.

    -          Que la beauté est lumière. Pour Platon : elle éclaire les Idées.

    -          En vient ensuite à la relation qu’il a maintes fois illustrée entre Beau, Bien et Vrai.

    -          Relève que Dostoïevski est aussi platonicien, à cet égard, qu’il est chrétien.

    -          Remarque que dans l’Evangile de Jean, la parole « je suis le Bon berger » doit être re-traduite plus exactement : « Je suis les Beau Berger »…

    -          Aborde ensuite la discussion de la conception platonicienne par les Modernes.

    -          Le bilan totalitaire et génocidaire du XXe siècle ne réduit-il pas la trinité beau-bien-vrai en miettes, étant entendu que des admirateurs du beau ont commis les pires crimes ?

    -          Récuse l’objection en stigmatisant le culte du beau pour le beau.

    -          Platon lui-même parlait d’un esclavage du beau.

    -          Kierkegaard a fait la même distinction.

    -          La solidarité Beau/Bien/Vrai est un possible, un vœu virtuel, et non un postulat inamovible.

    -          « Le beau n’est pas une machine à produire du bien », dit Barilier.

    -          La contradiction implique alors la référence à une autre instance : de la liberté de l’homme.

    -          La beauté n’a certes pas sauvé le monde du nazisme. Mais les religions non plus.

    -          De la beauté du culte esthétique, première impasse, enchaîne sur la deuxième, d’une beauté soumise au bien.

    -          Cite le photographe empilant des corps nus au bord du glacier d’Aletsch et invoquant son aspiration à « sauver la planète ». Autre foutaise.

    -          Du culte de la beauté, on passe à un art soumis à une  morale « culturelle».

    -          Revient au platonisme à propos d’une autre objection : qu’il serait trop exclusivement provincial, dans le sens d’une production essentiellement occidentale.

    -          Montre que les trois notions existent dans les autres cultures, et que le génie de Platon n’a pas tant consisté à les associer qu’à les dissocier au contraire, pour les définir avant de les mettre en relation.

    -          Prend deux exemples « exotiques ».

    -          De François Cheng en premier lieu, dans ses Cinq méditations sur la beauté, que dit que le beau est forcément lié au bien.

    -          Rappelle que Cheng cite lui-même Dostoïevski.

    -          Donne en outre l’exemple du philosophe shintoïste Nishida Kitarô, qui ne dit pas autre chose.

    -          Conclusion sur le dépassement du désir par l’aspiration à la perfection, telle que la vit Dante avec Béatrice dans sa recherche de la « diritta vita » que décrit la Divine Comédie.

    -          Fin du speech. Ovation de la salle. Retour au soleil : beau temps sur le gazon, belle jeunesse lézardant.

  • Une rencontre vivifiante

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    Notes sur le Kierkegaard de Jean Wahl

    - Préface de Vincent Delecroix. Qui commence par rappeler ce que Kierkegaard, « classé » ceci ou cela, n’est pas.
    - Ni (seulement) penseur romantique ni « père de l’existentialisme », ni l'adversaire irréductible de Hegel ni le séducteur du Journal, ni le frère d’Hamlet. Tout cela et tout autre chose...
    - Qu’il y a un malentendu avec K.
    - Qui échappe à tout coup aux classements, dont l’image « bouge » toujours.
    - Pseudonymes, changements de styles et de genres, polémiques font partie pour K de sa façon de vivre la philosophie.
    - Ils correspondent à un dessein général.
    - Qui suppose une lecture inventive.
    - K lui-même affirme « que c’est un art d’être un bon lecteur », via Constantius.
    - Que l’existence peut et doit se dire. Que l’auteur est un existant qui s’adresse à un autre existant et le convie à une rencontre.
    - Jean Wahl vécut celle-ci au plein sens du terme.
    - Lorsqu’il commence à en parler dans les années 30, K. est mal connu et mal copris. Il ne fait pas très sérieux comme philosophe.
    - JW le prend comme objet philosophique à part entière. Révèle l’élément irrationnel et affectif qu’il recherche lui-même.
    - Etablit la singularité de la démarche de K., comparable à celles de Montaigne ou de Pascal.
    - Introduit lui-même la notion de rencontre et de confrontation subjective, de lecture personnelle et d’appropriation d’une vérité dont l’effort pour y parvenir est plus important que la vérité elle-même.
    - Le recueil contient la totalité des articles et conférences donnés par JW de 1930 à 1960. Dans leur état premier.
    - Une approche « en miettes », mimant par sa multiplicité et son unité intime la multiplicité et le caractère organique des écrits de K.

    c49a06542c1a31644e17de3ca3de05ac.jpg- Note sur le Journal du Séducteur (NRF, 1930)
    - JW souligne le fait que K n’eût pas aimé être abordé par cette œuvre, surtout séparé de l’ensemble D’Où bien ou bien…
    - Premier malentendu possible : assimiler K au séducteur, alors que celui-ci n’incarne que le premier stade, esthétique, des catégories du philosophe.
    - C’est sa réponse à Régine Olsen.
    - K a vu qu’il était trop profondément religieux pour être compris par elle.
    - Découvre sa peur et le fait que la peur et l’amour vont de pair.
    - Edouard le séducteur, parangon du stade esthétique, est un premier avatar de la progression du philosophe qui aspire aux stades éthique et religieux.

    - Kierkegaard et le mysticisme (Revue Hermès, 1933)
    - JW va distinguer la pensée de K d’un pur illuminisme, pour éclairer le lien chez lui du sentiment religieux et d’une théorie de la subjectivité.
    - K rétablit les « concepts chrétiens » dans leurs caractères propres, fort d’une expérience personnelle dont le Séducteur porte des traces.
    - Notamment dans les manifestations de la joie, que K dit vivre de manière effusive, car « seul peut être inconditionnellement joyeux celui qui est la joie. Alors, même dans les plus grands soucis, nous sommes la joie ».
    - Cette joie marque la relation de l’existant avec Dieu, conjointement à un malaise profond.
    - « Kierkegaard a le sentiment de la cime, de la pointe de l’âme comme les mystiques ; mais il a aussi le sentiment du fond résistant de l’âme, comme Boehme ».
    - La théorie de la subjectivité de K. aboutit à une théologie négative de la béatitude.
    - La plus haute des fins reste indéterminée, alors que le chemin lui-même fait figure d’absolu, étant le chemin du « risque absolu ».
    - JW apparente la démarche de K à certains aspects du mysticisme, sans l’y réduire pour autant.
    - La pensée de K se développe aux confins du mysticisme, avec ses instants de joie irrationnelle, ses instants de douleur suffocante, « rencontre solitaire avec le Dieu caché, avec le Dieu de la théologie négative, mais qui n’est pas si profondément caché que nous ne puissions savoir qu’il est amour ». (A suivre…)
    WAHL Jean. Kierkegaard. Hachette, 320p.

  • Au plaisir du poète


    François Augiéras versus Michel Onfray: la poésie contre le wellness philosophique.

     
    Le plaisir va-t-il devenir obligatoire ? L’hédonisme fera-t-il l’objet demain de cours sanctionnés par des examens ? Faut-il se réjouir de voir Michel Onfray devenir LE philosophe le plus vendeur de la France du poète Villepin ?
    Je me pose ces graves questions ce dimanche matin, en écoutant une plaque de Buddy Guy trouvée hier pour une thune dans une grande surface de la zone industrielle voisine, au milieu des champs de neige, après avoir repris la lecture du Voyage des morts de François Augiéras, réédité dans Les Cahiers Rouges alors que paraît une biographie (et même deux paraît-il) consacré à cet étrange personnage, mystique barbare et très lumineux écrivain au demeurant.
    J’ai commencé de lire l’autre jour la Contre-histoire de la philosophie de Michel Onfray, qui se propose de lutter contre « les protagonistes les plus austères de la grande guerre des idées ». A en croire l’auteur, «l’histoire de la philosophie est écrite par les vainqueurs d’un combat qui, inlassablement, oppose idéalistes et matérialistes ». Plus précisément, «avec le christianisme, les premiers ont accédé au pouvoir intellectuel pour vingt siècles. Dès lors, ils ont favorisé les penseurs qui oeuvrent dans leur sens et effacé toute trace de philosophie alternative ».
    Chic n’est-ce pas : ce Michel Onfray va ruer dans les brancards des vieilles noix de la philosophie: haro sur Platon et Plotin, sur l’Augustin et le Thomas si peu taquin ! Réjouissons-nous de re-jouir…
    Mais rien de réjouissant, à vrai dire,  ni moins encore de jouissif, à la lecture de Michel Onfray, qui pontifie comme une vieille noix, justement, et simplifie comme jamais les pire scolastiques n’ont simplifié. Ainsi que le lui fait observer amicalement Jean-Louis Ezine par une lettre ouverte parue cette semaine dans le Nouvel Obs, Michel Onfray, le rebelle (?) de naguère, est en train de virer pédant grave et massif. Demain c’est forcé : ce sera l’Institution, L’Académie de l’Hédonisme, en attendant l’Eglise Hédoniste des Derniers Jours.
    Surtout il y a cela : que la phrase de Michel Onfray ne chante pas, contrairement à celle de Saint Augustin. Que le style de Michel Onfray ne bande pas, à l’opposé de celui de Blaise Pascal. Bref que lire Michel Onfray n’est plus un plaisir mais un pensum, qui me rappelle à l’instant qu’on approche de l’heure du culte.
    A l’heure du culte je lirai plutôt, avant de déblayer la putain de neige d’alentour, des phrases de François Augiéras. François Augiéras fut un vrai rebelle et jusques à la fin des fins dans sa grotte. François Augiéras faisait l’amour avec le monde en faisant l’amour avec un peu tout le monde, des jeunes filles, des jeunes garçons, des adultes consentants des trois sexes, des vieillards, des enfants, des chèvres, des nuages, surtout des mots. L’époque qui affiche les mots parce que la chose n’y est plus devrait brûler logiquement François Augiéras en même temps qu’elle se prépare à sanctifier puis à cloner Michel Onfray.
    « J’étais jeune et comme les races que nous avions créées, il me semblait voir la lumière pour la première fois », écrit François Augiéras ce dimanche matin, tandis que Buddy Guy, le nègre à couilles pleines de lait blanc comme la neige, pousse son Broken hearted blues qui me fait m'épanouir de douleur bleue...
    Ce dimanche matin François Augiéras me raconte comment il va au petit bordel de la montagne « où deux ou trois filles vivent à côté des étables dans les villages des vallées perdues », puis il me raconte comment il caresse le fils du notable qui lui a ouvert son grand lit de bois français, à Tadmit dans l’Atlas saharien.
    François Augiéras, jeune homme nu dans le désert, cite Karl Jaspers chez lequel il a trouvé « le seul commentaire donnant la candeur matinale de l’œuvre de Nietzsche : « Une carrière, disait-il, une colline ouverte au soleil levant. Ca et là des blocs immaculés, non pas un édifice, mais des pierres blanches mouillées de rosée sur l’herbe du printemps ».
    A l’instant l’herbe du printemps n’est qu’une promesse sous la neige candide, et François Augiéras repose en paix sous sa pierre elle aussi sous la neige là-bas de Dordogne, mais ses mots en troupeaux me vivifient comme la voix de Buddy Guy ce dimanche du Seigneur des agnelles : « J’allai plus loin, comme les jeunes filles en Israël qui gardent les troupeaux, un livre, un fusil à la main »…
    François Augiéras. Le voyage des morts. Grasset, Les Cahiers Rouges, 2006.