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11/01/2017

Trouver ce qu'on ne cherche pas...

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Max Dorra et la sérendipity. En souvenir de René Berger, télanthrope...

Je ne suis pas philosophe et ma culture scientifique est à peu près nulle, mais je me suis senti comme chez moi dans le livre de Max Dorra, Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ?, dont je lisais ce matin-là ces lignes à ma bonne amie en train de potasser ses dossiers sur l’apprentissage des adultes et, plus précisément, sur les travaux de Francisco Varela : « Le cerveau. De quoi rêver. Il faudrait, pour explorer ce cosmos, imaginer un véritable équivalent de la NASA. Et avant tout, une NASA de la mémoire. La formation d’un chercheur y serait diversifiée. Neurophysiologiste, il partirait à la conquête de l’encéphale, tout en sachant qu’il en modifiera les connexions en les observant. Poète, il laisserait venir les métaphores, ces carrefours germinatifs entre associations et modèles. Il devrait aussi ne pas ignorer l’histoire de la philosophie, ne serait-ce que pour débusquer les préjugés idéologiques, voire les croyances qui pourraient à son insu parasiter sa propre démarche. Neuophysiologiste, poète, philosophe, il lui faudrait de toute façon être capable d’accueillir l’inattendu, pour élaborer des concepts nouveaux, et avoir ainsi une chance de commencer un jour à comprendre le cerveau humain ».
Lorsqu’elle a entendu l’expression « d’accueillir l’inattendu », ma bonne amie a murmuré « serendipity », qui m’a rappelé du même coup la première fois que j’ai entendu ce mot dans la bouche de René Berger, sur un trottoir lausannois (rayon de soleil oblique flamboyant sur le capot argenté de ma Honda Jazz…) et que j’ai retrouvé dans le dernier essai, Rameaux, de Michel Serres.
Serendipity, francisée en serendipité : ou l’art de trouver un truc quand on cherchait un machin. Dès que le mot fut lâché, L. me sortit une paire de feuillets photocopiés d’un livre de Jacques Lévy qui détaillait le concept à sa façon; le même Jacques Lévy, spécialiste de l’internet (et plus récemment des blogs) dont j’ai lu les livres en 1996, quand je préparais mon « roman virtuel », devenu Le viol de l’ange, d'une structure qui procède de la même phénoménologie poétique. Serendipity: terme forgé par Horace Walpole à partir d'un conte persan... Je cueillis alors Walpole dans ma bibliothèque, mais c'était Le château d'Otrante, acheté en 1969 chez Maspéro, haut-lieu de littérature militante. Bref: connexions, associations, liaisons et nouveaux greffons comme en lisant les pages  de Proust sur le rêve, et voici que Max Dorra m'apprenait justement que le père de Proust avait joué un rôle crucial à l'époque de Broca, etc.
Max Dorra lui encore, après avoir rompu une lance contre « l’actuelle fétichisation de la scientificité », revient sur les prétentions scientifiques du structuralisme, qui valaient leur poids de dogme au tournant de nos vingt piges, pour conclure sans conclure : « La linguistique, de toute façon, méconnaît une part essentielle de la parole : la musique des phrases, le rythme des corps, l’imprévu des mimiques, la danse des gestes ».
Accueillir l’inattendu : quel plus beau programme pour un écrivain et, plus généralement, pour n’importe quel lecteur ? L'écrivain russe Vassily Rozanov l’a saisi mieux que quiconque : je m’assieds pour écrire telle chose, et c’est telle autre qui me vient de tout ailleurs, de plus profond ou de la simple apparition de la nuque de ma bien-aimée dans telle lumière de tel instant. Et voici qu'au même instant je lis sur un autre feuillet polycopié de ma moitié, signé Francisco Varela : « Le cerveau n’est pas un ordinateur »…
Max Dorra n’est pas non plus un homme-machine mais un médecin-poète poreux. Un soir à la radio, le comédien Jacques Weber disait que Shakespeare était à ses yeux le poète absolu de la porosité, à savoir: la capacité de tout absorber et de tout transmuter. Or tout cela va contre tous les savoirs claquemurés, tous les pouvoirs jaloux, tous les fanatismes aussi. Ce n’est pas l’ouverture à n’importe quoi ni l’omnitolérance, mais c’est une saine éthique de l’imitation de Socrate au temps de l'ondulatoire et corpusculaire serendipity…

Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être ? Gallimard, coll. Connaissance de l'inconscient, 2005.

Commentaires

"Accueillir l'inattendu" ; être dans l'accueil et non dans l'attente : quel plus beau programme, pour l'Homme, en général...

"Le cerveau n'est pas un ordinateur"..non... mais il est souvent abordé "comme si"... Je pense aux techniques de Programmation Neuro Linguistique par exemple, mais pas seulement.

Écrit par : Lydia | 06/11/2005

J'adore ce mot de serendipity qui pour vous paraphraser est l'art de trouver un rubis quand on cherchait son trousseau de clé. (Bien sûr il faut être en état de ne pas le confondre avec une pacotille.)

C'est marrant ce "l’imitation de Socrate au temps de la couche-culotte quantique...", je venais de faire un rapprochement osé sur mon blog avec la maïeutique appliquée aux langages de programmation.

Écrit par : Joël | 06/11/2005

Cette notion de porosité, absorber et transmuter, est très intéressante, c'est le principe de la création tout simplement non ? On ne crée pas on compose, a dit quelqu'un

Écrit par : Ray | 06/11/2005

"La capacité de tout absorber et de tout transmuter" : dans ces mots je reconnais la source profonde de l'art.
J'aime aussi la sérendipité - j'imagine qu'il est du féminin - et sa définition: tomber sur un truc quand on cherchait un machin. Au lever du jour, cela me ravit d'imaginer que tous les progrès se sont faits ainsi.

Écrit par : Giovanna | 07/11/2005

ô, j'aime que vous aimiez ce livre , Jean-Louis.
Pour vous page 60 (Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être ?):
"Il peut arriver que, dans la musique de l'autre, nous trouvions un lieu d'hébergement pour les morceaux du passé qui nous hantent, pauvres bribes sans feu ni lieu qui n'ont pas réussi à devenir des souvenirs. Certaines représentations sans domicile fixe toutefois détestent les foyers d'accueil. Ce qu'elles demandent, c'est un petit air de guitare que l'on improvise un moment ensemble. Avant de reprendre leur errance."

Écrit par : Christiane | 03/02/2009

Hum! Difficile de ne pas faire le primate à l'esprit fort rabat-joie devant ce texte: quand on ne sait pas bien ce que l'on cherche (un "machin"), il est fréquent de trouver un "truc"... rarement un "rubis"!
Cependant, force est de reconnaître l'importance de la disponibilité dans la création. Descartes fait des réflexions fort intéressantes sur le comment de ses propres découvertes, et, en particulier l'importance du sommeil, dans le Discours.

Écrit par : Rodrigue | 03/02/2009

Ce n'est pas tant la disponibilité d'esprit, cher Rodrigue, qui manque un peu aux profs de philo à la française tout cousus de cartésianisme: c'est la fantaisie et la porosité - plus encore la poésie. Je ne dirai pas: Chesterton ou Nietzsche contre Descartes, mais l'attention flottante contre l'esprit binaire, la conclusion et la clôture. Et pourquoi pas primate ? C'est très sensible un primate. Spinoza ne dédaignait pas de se pencher sur la tique et ses affects, et je crois savoir que Peter Sloterdijk projette d'ouvrir un élevage de bonobos...

Écrit par : JLK | 04/02/2009

Mais il y a tant dans ce livre, tant d'humanité. Il y a ces mots qui font vivre, revivre qu'il a cherchés dans les livres mais aussi dans la vie.
"Chaque fois, réveillée par l'évènement, c'est une petite phrase indomptable, toujours la même, l'âme d'un violon, le coeur d'une partition, qui se remet à battre.
Adolescence du monde."
Page 288 - toujours le même livre de Max Dorra.

Écrit par : Christiane | 04/02/2009

Krane-chou pour les références !

+++

Vertu poétique du mot serendipity [modifier]

Dans un essai publié en janvier 2004, La Peau de l'ombre, Joël Gayraud consacre un chapitre au terme serendipity, envisagé du point de vue, non de l'historien des sciences ou du scientifique lui-même, mais du poète et du philologue. Voici le passage :

« Il est certains mots étrangers qui s'imposent à notre mémoire par leur seule vêture sonore, mais dont la signification continue de nous rester opaque, soit que nous ne parvenions pas à la fixer en nous, soit que nous n'entreprenions rien pour la rechercher. Ainsi en fut-il longtemps pour moi du mot anglais serendipity qui sonnait comme un composé bizarre de sérénité et de compassion. Des années durant, je conservai serendipity dans ma tête, me refusant d'en aller consulter le sens dans le dictionnaire, sans doute par crainte d'être déçu par une définition qui, en un brusque retour au principe de réalité, ruinerait tout le charme des syllabes étrangères. Mais il y a peu de temps, retrouvant ce mot dans un texte et ne pouvant parvenir à en deviner le sens, malgré le contexte et peut-être à cause d'un obscurcissement de l'esprit dû à ce charme même, j'ai dû me résoudre à recourir au dictionnaire. Quelle n'a pas été alors ma surprise de découvrir qu'il n'existe pas de terme français correspondant à serendipity et qu'il convient de le rendre selon le contexte par au moins deux périphrases : « découverte heureuse ou inattendue »; « don de faire des trouvailles ». Ce mot désigne donc aussi bien l'objet trouvé si cher aux surréalistes, que la faculté, par eux développée au plus haut point, de découvrir ces objets. Et la révélation de cette double signification sonna en moi comme une trouvaille qui en redoubla le charme phonétique et, déjouant mes craintes, échoua à l'effacer. »

(Joël Gayraud, La Peau de l'ombre, p. 235; éditions José Corti, Paris, 2004.)

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sérendipité

Écrit par : Al-Khwarizmi | 04/02/2009

Merci, jeunes gens, pour ces utiles commentaires et références. Il faut que la pensée soit utile - il faut que le pensée soit pratique. Boîte à outils, ergo: trala itou.

Écrit par : JLK | 04/02/2009

TOILE DE FOND

Le vent n'en finit jamais
D'écrire les mémoires de la mer
Etale dans son linceul de nuit
Sur fond d'éblouissement

Polaire sur le front
Ses filles bercent des rivages
Aux couleurs de l'été
Et du manège enchanté

Hippocampes et dauphins
Comme destriers audacieux
Sur l'autoroute des corsaires
Où la flibuste n'encourage aucune loi



et un petit souvenir de décembre:


MARCHE DES CAPTIVES

Toile souveraine
Des aventures des condottieri
La mémoire est un lambeau mécanique
A l'effacement progammé

Chapiteau de cirque
Ou plafond de chapelle
Ce processus minuscule
Ne retient dans son tamis à large trous
Que des résidus non raffinés

Constellations de fictions
Bâties sur l'oubli
Dont la sélection n'est affaire
Que des hasards malencontreux
Maladroitement thésaurisées
Par d'augustes propriétaires
Dont les boutiques de souvenirs
Encombrent le parvis des temples

Écrit par : gmc | 04/02/2009

Cher JLK,
Tout d'abord, veuillez m'excuser si par légèreté je vous ai blessé. Si je prenais la pose du primate (malicieusement croyais-je, mais sans doute pas!) c'est moins pour souligner les dangers de toute poésie (être mal compris, obscur, et finalement ne parler qu'à soi) que pour dire que même Descartes reconnaissait l'obscurité utile et féconde des chemins de la création. Quant à la philosophie universitaire Shopenhauer en a très bien dit ce que j'en pense.
Je vous remercie encore pour tous les textes que vous publiez: la qualité de votre blog reste rare. A bientôt de vous lire avec bonheur, avec j'espère votre bénédiction!

Écrit par : Rodrigue | 04/02/2009

Mais Rodrigue, voyons, aucun problème, et je suis ravi d'avoir pu réhabiliter le primate que chacun de nous brime un peu trop. Quant au sommeil, ce n'est pas tout à fait l'obscur: c'est au contraire un blanc repos. Et l'obscur a d'ailleurs aussi ses droits. On n'en fera pas une esthétique, moins encore une préciosité, mais une vitesse et une énergie parfois révélatrices...

Écrit par : JLK | 04/02/2009

Formidable cette recherche en cascade dans la bibliothèque.

Récapitulons, Lady L. qui murmure "serenpidity" (et hop le soleil lausannois sur le capot, et René Berger et Michel Serres) / la double photocop par la Professorella donnée, de pages d'un livre de Jacques Lévy, lequel JL avait nourri l'invention de l'Ange comme "roman virtuel" / et hop Horace Walpole (forgeron du concept) cueilli dans la bibliothèque / pour "Le château d'Ostrante", acheté au tournant des vingt ans /
...connexions comme dans Proust sur le rêve / et le père de Proust chez Max Dorra etc. etc.

Régalant. C'est comme ça qu'on vit le soir quand on est sur les blogs et en incursions constantes vers la bibliothèque.
Ce que j'en retiens, c'est qu'on assisterait bien aux cours de la Professorella...
Et puis bien sûr ce mot jamais lu jamais entendu (pas lu "Rameaux", le ferai, de Michel Serres) : "serendipity"...

Écrit par : michèle pambrun | 05/02/2009

Vous avez sauté une case, chère Michèle: vous confondez Lady L. et la Professorella, notre amie de Marina di Carrara, épouse légitime du Gentiluomo - mais ça ne fait rien: le feuilleton est à géométrie affective variable... Là-dessus faites un tour sur le site de René Berger et sur le site de son fils défunt Jacques-Edouard Berger, et vous allez serendipiter grave...

Écrit par : JLK | 05/02/2009

Je suis confuse, et toute désolée de mon interprétation erronée.
Je présente mes humbles excuses à Lady L. et mes humbles excuses à la Professorella.

Écrit par : michèle pambrun | 06/02/2009

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