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voyage

  • Ce machin, la conscience

    littérature,voyage,politique

    Lettres par-dessus les murs (22)

    Ramallah, ce vendredi 18 avril 2008, soir.

    Ahlan JLs,

    Je n'ai pas vu les Amours Bestiales d'Ulrich Seidl, mais le sujet du film, et votre remarque sur les indésirables chiens errants de Bucarest, me rappellent cette Tchéco-ricaine, ou américano-tchèque ou je ne sais quoi, une bâtarde en tout cas, qui était fort concernée par le sort des chiens errants de Dhaka – elle disait street dogs, comme on dit street children.

    littérature,voyage,politiqueLe Bangladesh, comme vous savez, connaît quelques problèmes, de petits cyclones, de temps en temps, une démographie pas tout à fait sage, une économie un peu poussive, un zeste de corruption, de légères tensions religieuses, mais cette brave dame avait su regarder au-delà des apparences, au-delà de la misère, elle avait mis le doigt sur cette fondamentale atrocité : ces chiens errants, dont personne, mon ami, personne ne s'occupait. Il fallait avertir les médias, alerter l'opinion, agir, se lever et tendre le poing, défendre la cause canine auprès des plus hautes instances internationales.
    littérature,voyage,politiqueUne autre de ces gentilles dames s'occupait des enfants des rues, elle. Elle était dévouée, m'a-t-on dit, elle faisait un bon travail. Mais elle avait laissé en France une famille en miettes, et quelques siens marmots, dont elle ne se souciait plus du tout.
    La personne qui m'a raconté ça lui a dit entre quatre yeux que le Bangladesh avait bien assez de problèmes comme ça, qu'il était tout à fait superflu d'y apporter ses problèmes à elle... Je me demande comment la femme a réagi, face à ce jugement sans doute pertinent, mais sans appel. On fait tous ça, d'une façon ou d'une autre, plus ou moins consciente, on cherche l'amour où l'on peut, dans la patte cassée d'un chien ou le regard d'un gamin des rues ou l'exclusion d'un Palestinien…121272581.jpg
    Ce genre de réflexion ponctue nos soirées, quand nous nous retrouvons entre européens, la plupart travaillent dans des ONG. Quel est le sens de leur présence ici, quelles en sont les conséquences... Julia et Luca sont persuadés d'entretenir l'Occupation, en la rendant moins insupportable – fidèles à cette idée, ils quitteront le pays cet été. On cause de ce site qui propose, moyennant trente euros, de faire écrire un message sur le Mur, Thomas reprend une fourchetée de jambonneau avant de se lancer dans une critique cinglante de cette commercialisation de l'apartheid, pourtant il y a l'exemple de cette Suédoise qui a fait, par ce biais, une demande en mariage à son ami, et qui aurait organisé une soirée chez elle où cinquante personnes se sont penchées, pendant quelques instant, sur la photo de son graffiti, et donc sur ce satané mur de séparation, ce qui n'est déjà pas mal, non ? et puis ça a dévié sur les déboires de la démocratie ici, et Berlusconi est revenu à l'attaque, au grand désespoir de Julia qui refuse de prononcer son nom, et j'ai pensé qu'avec Sarkozy à côté, qui joue avec la Constitution, la Belgique qui se morcelle - et les violations des libertés individuelles aux Etats-Unis, ajoute Nicolas, qui a travaillé à Guantanamo - la démocratie n'était pas au meilleur de sa forme, cette belle idée n'est peut-être qu'une brève parenthèse dans l'histoire des systèmes politiques, qui finira par disparaître comme elle a disparu dans la Grèce antique, mais on vote tout de même, et à l'unanimité, pour nous rendre à la soirée qu'organise Gareth pour son départ forcé, et je défie quiconque de me narrer avec précision ce qui suivit, entre ce moment-là et celui où nous nous sommes retrouvés devant les braises fumantes d'un feu de camp, et le chant du muezzin qui nous a accompagné jusqu'à nos lits.
    Le salut à votre Zarkaoui de dentiste, je me faisais souvent arrêter à la douane aussi, quand j'allais au lycée, de l'autre côté de la frontière, mais j'ai une tête plus passe-partout quand même, je vous raconterai une prochaine fois comment on m'a pris pour un Israélien, et ce que j'ai appris de cette involontaire imposture.


    La Désirade, ce samedi 19 avril, matin.


    Cher Pascal,
    Alors quoi, Voltaire ou Rousseau ? Le mode manuel ou le mode automatique ? Question style j’oscille, sempiternel valseur hésitant du signe des Gémeaux, entre l’apollinien et le dionysiaque, le violon tsigane ou le clavecin de JSB. On se rappelle que Rousseau, sauveur de l’humanité, abandonna ses enfants, et que Voltaire, champion de la liberté, tira quelque profit de l’esclavage. Mais est-ce que ça change la portée de L’Emile ou de Candide ? Disons que ça remet les choses en perspective et les relativise la moindre. Paraît que Marx et Brecht étaient eux aussi de fieffés tyrans domestiques, que Proust avait de drôles de manies et que Mao ou Che Guevara n’étaient pas vraiment les modèles qu’on a iconisés sur les t-shirts. Cela justifie-t-il qu’on jette le baby avec l’eau du bath ? Je me rappelle le temps joli où notre génération se proposait de «conscientiser les masses», et nous en voyons le résultat multimondial, mais que cela prouve-t-il ? Un jour un compère m’a parlé de la «grande déprime des militants», mais je ne me suis pas senti concerné : d’abord parce que je n’ai jamais été militant au sens où il l’entendait, ensuite parce que la notion de déprime collective, comme la notion de génération, m’est assez étrangère.


    Dans un de ses premiers livres, je crois que c’était L’Avenir radieux, Alexandre Zinoviev parlait, comme instance supérieure, de « ce machin, la conscience». En parlant avec lui, en lisant ensuite ses livres écrits en exil, puis en apprenant ce qu’il disait de l’Occident et de la Russie, le sentiment que ce génie de la logique était, pour les plus simples choses, d’une inconséquence aussi évidente que Voltaire et Rousseau, s'est imposé à ma conscience, ce machin. Je me rappelle avoir beaucoup marché en sa compagnie dans les rues de Munich. Son souci majeur était de voir si ses livres étaient exposés dans les vitrines des librairies du coin. Péché véniel évidemment, et qui humanisait le personnage à mes yeux, mais sa façon de juger de tout n’était pas moins péremptoire, et j’ai souri lorsqu’il m’a déclaré comme ça qu’il fallait l’étudier pendant des années pour le comprendre.

    littérature,voyage,politiqueOr le souvenir le plus marquant qui s’est ancré dans ma mémoire, quand je me rappelle ses livres de plus en plus épais à tous les sens du terme, est cette image, dans L’Avenir radieux, d’une vieille traînant son barda dans une rue de Moscou, perdue comme Umberdo D. qui fait mendier son chien à sa place. Et de même, le souvenir lancinant qui me reste du grand contempteur de l’URSS est celui d’un petit homme perdu invoquant la Science pour mieux assener ses opinions tripales. Pour l’essentiel, cependant, je crois qu’il a bel et bien été un serviteur fidèle, à sa façon, de «ce machin, la conscience », autant que Rousseau et Voltaire, et que je me défierai toujours bien plus de ceux qui ne foutent rien, tout en jouant les vertueux ou les purs, que de ceux qui essaient vaillent que vaille de réparer la machine de bonne foi en dépit de leurs doutes et de leurs défauts variés.

    littérature,voyage,politique
    Dans l’immédiat mon problème est d'ailleurs là: comment relancer le putain de chauffage de La Désirade ? Pomper du mazout à 1200 mètres d’altitude, depuis une paire de citernes enterrées 100 mètre plus bas, n’est pas une sinécure. La machine est toute neuve, encore sous garantie, et j’ai consulté successivement les réparateurs de la région et environs. Hélas, ma chère, les ouvriers ne sont plus ce qu’ils furent jadis, et la notice d’entretien est aussi obscure que toute la littérature explicative en matière de haute technologie. Donc je reviens à mes bons vieux guides, en continuant d’osciller entre l’un et l’autre. Deux modes à choix sur la notice: l’automatique et le manuel, plus une variante non écrite qu’on dira soit réactionnaire soit libertaire, selon son penchant. Rousseau parie pour l’automatique, tout en pratiquant le manuel. Voltaire, lui, ce vieux réac libertaire, me suggère le feu de cheminée. Je me tâte sans que ce machin, la conscience, ne me soit d’aucun secours. Heureux Pascal qui campe dans un pays chaud…

  • Le voyageur émerveillé


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    Lettres de voyage de Thierry Vernet

    C’est une somme épistolaire épatante de fraîcheur, par son écriture, et du plus grand intérêt documentaire, à divers titres, qui vient de paraître sous le titre peu convaincant de Peindre, écrire chemin faisant, réunissant les lettres envoyées à ses proches par le jeune peintre genevois Thierry Vernet tout au long du périple qui le conduisit, avec son compère Nicolas Bouvier, de Yougoslavie en Afghanistan via la Grèce et la Turquie, l’Iran et le Pakistan. La première de ces missives (parfois de plusieurs pages) est daté du 6 juin 1953 à Graz, et la dernière du 20 octobre 1954 à Kaboul.
    medium_VernetC.JPGAu commencement, le jeune Vernet (il a vingt-six ans et laisse une fiancée à Genève, prénommée Floristella) voyage tout seul en Croatie puis en Bosnie, jusqu’à l’arrivée de son ami « Nick » qui le rejoint à Belgrade en juillet. D’emblée, cependant, se manifeste un don d’observation et d’expression qui rompt pour le moins avec la gravité calviniste, évoquant tantôt Cingria par sa fantaisie et la découpe de sa phrase, ou Vialatte par sa faconde cocasse et son bon naturel. S’il lui faut bien quelque temps pour larguer vraiment les amarres (la moindre lettre des siens est attendue avec fébrilité), c’est ensuite avec une curiosité et un enthousiasme de (presque) tous les jours qu’il découvre les lieux et les gens, vivant autant qu’il peint et écrivant pour le revivre en le racontant. Son mot d’ordre est vite trouvé : « Le secret du bon moral : SORTIR DE SOI-MÊME », écrit-il ainsi avec son solennel humour. Et de fait, le contact avec les gens, l’observation du monde, l’aquarelle ou ces lettres, tout le porte à sortir de la contention solitaire.
    Par ailleurs, Thierry Vernet n’est pas qu’un peintre qui écrit : l’expression, naturellement « littéraire », quoique spontanée, souvent familière (il multiplie les genevois « c’est bonnard ! »), est à la fois élégante et très précise, originale, consciente d’elle-même aussi : « Ce grand voyage sera un peu comme un roman passionnant dont le début est difficile. Chaque page tournée, chaque jour passé m’engage un peu plus dans l’action. Persévérer. » Et plus il écrira, meilleur écrivain il se révélera au fil des mois, avec des pages d’anthologie évidemment en « prise directe » sur les péripéties du « grand voyage ».
    medium_VernetE.JPGDe ce grand voyage, on connaît le récit quintessencié que représente L’usage du monde de Nicolas Bouvier, devenu le « livre culte » de beaucoup de voyageurs contemporains. A cet ouvrage combien stylisé, décanté à travers les années et travaillé, tenu et contenu, les lettres de Thierry Vernet apportent aujourd’hui comme un double radieux et profus ; bien plus qu’un « témoignage » qui resterait en somme secondaire : un complément d’une incomparable générosité de couleurs et de saveurs.
    Cela étant, on n’aura pas le mauvais goût d’opposer ce corpus monumental (qui eût d’ailleurs gagné à être élagué) au « classique » de Bouvier, n’était-ce que par respect de la belle amitié constamment réaffirmée des deux compères. Chaque livre est unique, et celui de Thierry Vernet fait figure de révélation. Bonheur de lecture !

    Thierry Vernet. Peindre, écrire chemin faisant. Illustré de nombreux dessins. Précédé du texte d’une conférence de Nicolas Bouvier prononcée à Tabriz au vernissage d’une exposition de son ami, sous le titre Voyager en peignant. L’Age d’Homme, 708p.

  • Du rester-partir au pleurer-rire


    medium_Mangangu.jpgRETOUR AU CONGO Kinshasa. Carnets nomades. Le récit lyrique et panique de Bona Mangangu

    Si les étonnants voyageurs dont les pages sur l’Afrique ont fait date (à nos yeux en tout cas) sont le plus souvent occidentaux, du Polonais Richard Kapuscinski à la Néerlandaise Lieve Joris, entre autres, le premier intérêt des Carnets nomades du peintre et écrivain Bona Mangangu tient à cela que c’est un fils du pays (né en 1961, en plein mouvement d’émancipation) qui évoque ce qu’est devenue sa ville natale de Kinshasa où il fait retour, une vingtaine d’années après l’avoir quittée. Désormais installé dans le Haut-Languedoc dont la nature lui rappelle parfois celle de son enfance, quand son père lui nommait chaque plante qu’il découvrait, l’artiste passionné de littérature et de musiques de partout, occidentalisé et pratiquant la langue française en poète et en homme de culture, revient pourtant chez lui « à hauteur d’enfance », avant d’affronter la déchirure de ses vingt ans.
    Dès les premières pages, en flamboyante ouverture, avec un mélange de somptueux lyrisme accordé à la splendeur du crépuscule congolais et la conscience immédiate de ce que plombe aussi ce ciel, estimé « traître » par les humiliés et les offensés, Bona Mangangu marque une opposition violente qui va scander la suite poético-polémique de son parcours tenant à la fois de la quête d’identité et du reportage, de l’effusion « magnétique » et de l’amer constat dont un des thèmes récurrents est l’injustice faite aux enfants de la rue et au sous-prolétariat des quartiers-poubelles.
    Rien pourtant ici de la déploration convenue ou de la dénonciation fondée sur des certitudes. Certes les «voleurs d’espoir » sont illico pointés, mais à la rage se mêle cette image candide : « Tout est encore présent dans mon esprit comme ce brusque chuchotis du ruisseau révélé par un saut de lapin traqué au lance-pierre ». Les profiteurs et les nouveaux riches, les bandits et les voyous sont là, les « sangsues politiques » ou les marchands de foi roulant en Mercedes, mais « la vie ici, malgré les souffrances insoutenables, est une œuvre d’art ». De l’école « gardienne » aux bonnes volontés éparses des ONG, des artisans-artistes réinventant la beauté avec des riens au vieux sage disparu dont la mémoire transmet encore les secrets du savoir-survivre, un courant d’espoir, aussi méandreux, lent et profond que le fleuve Congo, se laisse percevoir dans ces pages généreuses et tourmentées, où l’amour et la lucidité, le passé retrouvé et l’acceptation de ce qu’on est fondent une plus juste lecture de la réalité, préludant à de nouvelles solidarités.
    Bona Mangangu. Kinshasa. Carnets nomades. L’Harmattan, 136p.

     

  • Rêver à la Suisse

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    Henri Calet au temps des privations. Invite à la (re)découverte...
    On sait, ou on ne sait pas, en tout cas on le découvre en ouvrant le petit livre savoureux d’Henri Calet portant ce titre : que Rêver à la Suisse signifie, au sens figuré cité en exergue, ne penser à rien. Un Suisse pourrait s’en vexer : il aurait tort. Lorsqu’un publiciste provocateur a lancé le slogan La Suisse n’existe pas, il exploitait une assez médiocre démagogie en vogue, notamment, dans certains milieux de haute intelligentsia et de haute politique culturelle helvétique, sous-entendant en somme que nous sommes tellement tout qu’il nous manque juste d’être tenus pour rien. Ce rien n’a rien à voir avec le rien de Calet, qui ne dit certes pas tout de la Suisse mais donne envie d’y goûter, comme à un idéal carré de chocolat.
    2c7647520e364a0cbbbf700761b82877.jpgLa première édition de Rêver à la Suisse, préfacée par Jean Paulhan, date de 1948, et l’on sent encore un peu la guerre dans la Suisse protégée que décrit Calet par le tout menu. Ainsi relève-t-il l’inscription figurant dans telle vitrine d’une prestigieuse confiserie de la place de Montreux, selon laquelle la Maison ne pourra livrer sa production d’Amandino pour cause persistante de restrictions.
    Henri Calet se moquait-il de la Suisse en relevant ce détail qu’on pourrait trouver un summum de luxe futile, au cœur d’une Europe en ruines ? Et se moque-t-il de la Suisse en s’arrêtant à d’autres détails ténus tels que la forme et l’appareillage des urinoirs ou le fonctionnement de tel vertigineux funiculaire à crémaillère ? Je ne le crois pas du tout. On n’apprend certes à peu près rien de ce pays en lisant Rêver à la Suisse, mais on en sent en revanche le climat : on y est et tout est dit. Ne penser à rien en rêvant à la Suisse est au reste la meilleure disposition pour redécouvrir ce pays qui en contient plus que quiconque n'oserait en rêver sur le territoire d'un timbre-poste, et l'on verra que ce n'est pas rien...   
    Jean Paulhan. Rêver à la Suisse. Préface de Jean Paulhan. Réédition Pierre Horay, 1984.

    Images: les emblèmes de la Suisse chevillés à nos semelles: le lion de Lucerne et Guillaume Tell; le funiculaire de Territet

  • Jouets de destruction massive


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    Lettres par-dessus les murs (64)


    Ramallah, le 5 décembre 2008.


    Cher JLs,

    Les journées raccourcissent et même ici on trouve un goût de Noël, en adaptant les vacances de l'Eid et sa petite fièvre d'achat à nos propres habitudes. Pendant que les colons s'excitent, à Hébron et ailleurs, ici on déambule sur les trottoirs, la plupart des magasins sont ouverts en cette fin de vendredi, les bambins font de grands yeux devant les vitrines des magasins de jouets. On y trouve cet ordinateur portable dernier cri, qui apprendra aux petits Palestiniens à reconnaître les différents éléments constitutifs de l'Esplanade des Mosquées, qu'ils ne verront peut-être jamais de leurs yeux. Ou bien ces faux téléphones portables pour petites barbies voilées… A côté de ça s'alignent les Bratz qui aguichent les petites filles du monde entier, déshabillées du regard par les Tortues Ninja du rayon opposé, réservé aux fantasmes des mectons : dragons et robots en tout genre, et surtout beau choix d'AK47 taille réelle.
    Les rues sentent le falafel, impossible de résister pour ma part, et c'est un réflexe tellement bien acquis que j'en arrive à me demander s'il n'est pas atavique. On admire les montagnes de sucreries du magasin Eiffel, surmonté de sa tour en fer-blanc, on lorgne les vitrines des boutiques de fringues, étonnamment sensuelles, mais je te parlerai de ça une autre fois, notre amie Lucia prépare une expo sur le sujet. Inévitable pause de ma douce devant les magasins de godasses, on n'achète jamais rien, moins parce que les goûts des ramallawis sont différents des nôtres que parce qu'on n'a besoin de rien, juste de se faire plaisir de temps en temps et un bon falafel y suffit. Non, tout de même, je demande à ce vieux bonhomme qui vend sa quincaillerie à même la rue s'il n'a pas, dans son stock, ce fameux briquet lumineux qui projette le portrait d'Arafat sur les murs (une autre version représente Nasrallah, plus difficile à exporter via Ben Gurion). Le vieux répond à mon mauvais arabe par un anglais oxfordien, impeccable et tout en nuances, il doute fort que le charmant objet soit encore fabriqué, mais on ne perdra rien à aller voir chez Rami, là-bas, juste après l'Arab Bank. Pendant notre conversation un bambin s'est penché sur son étal, il attrape finalement un petit porte-clé en bois, découpé au formes de la Palestine historique. Je me demande combien de gamins, chez nous, convoiteraient ainsi un porte-clés représentant l'Hexagone ou l'Helvétie... C'est trois shekels, dit le vieux, le gamin contemple encore l'objet avant de le reposer sur l'étal, de s'en aller d'un pas sautillant, les mains dans les poches. On prend la direction opposée, les bras raidis par nos légumes en vrac, ce soir c'est potage.

    Je t'embrasse, Pascal.

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    A La Désirade, ce samedi 6 décembre, soir.

    Il a neigé tout le jour. Notre intention première, avec ma bonne amie, était de faire un tour au marché de Noël de Montreux, qui est la négation de tout ce que j’aime à Noël, à savoir boutiques d’artisans sur boutiques d’artisans fourguant la même camelote genre faux authentique que sur tous les marchés de Noël du moment, mais la neige a vaincu cette tentation morbide et nous sommes restés planqués à lire et à écrire au coin du feu.
    Saki.jpgL’évocation des jouets offerts aux petits Ramallawis m’a fait sourire, me rappelant une nouvelle délicieuse de Saki. Il y est question de parents politiquement corrects avant la lettre (la nouvelle doit dater du vivant de Saki, alias H.H. Munro (1870-1916), qui décident d’offrir, à leurs garçons, des jouets à haute teneur éducative, pour faire pièce à la détestable tradition de la carabine ou du tomahawk, voire du char d’assaut à tourelle articulée. C’est ainsi qu’ils dénichent, pour l’aîné, une ferme modèle et ses habitants humains ou animaux, dont toutes les activités et caractéristiques sont explicitées dans une brochure documentaire joliment illustrée. Quant au cadet, il a droit à un hôpital complet, avec ses médecins et ses escouades d’infirmières, son bloc opératoire et ses ambulances. En mauvais esprit tout à fait dans la ligne antimoderne de Chesterton, Saki détaille les épisodes successifs de la remise des cadeaux, marquée par la conviction souriante des parents persuadés de faire avancer l’Humanité, et le léger désappointement des deux boys, qui se retirent bientôt dans leur chambre pour jouer comme on le leur suggère avec l’impatience pédagogique que tu imagines. Or qu’en advient-il ?Barbie5.jpg Tu l’as sans doute deviné, mauvais esprit que tu es toi-même, mais il faut le lire sous la plume de Saki, qui évoque avec brio la transformation de l’hôpital en fort assiégé par une armée de desperados, lesquels captureront les infirmières et les ligoteront sur les vaches modèles métamorphosées en broncos piaffants.
    Et comment, me demanderas-tu, avez-vous résolu vous-mêmes la question des jouets de destruction massive ? Simplement, cher ami, en nous contentant d’engendrer deux petites filles d’un pacifisme visiblement inné. A vrai dire, les seules armes qui ont été introduites dans leurs chambres le furent par leurs Barbie-Mecs respectifs, dont elles  n’ont pas tardé à se désintéresser pour un tout autre motif…
    Barbie6.jpgAvec mon amitié, et à Serena…

    PS. Merci pour la phrase-cadeau de ta lettre: "Ce soir c'est potage"...

  • Frankenstein et autres chats toscans

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    Lettres par-dessus les murs (64)

     

    Ramallah, ce mercredi 3 décembre 2008

     

    Caro,
    Tu te souviens de mon Frankenstein abandonné, dont je te parlais dans ma toute première lettre ? J'entends le monstre qui remue sous terre, des gémissements lointains, la chose s'impatiente. Blessée aussi de ce que je l'aie laissée tomber pour mon homme invisible, il y a entre ces créatures fantastiques une jalousie qu'on n'imagine pas.  Je la ressusciterai, c'est écrit, mais il y a aussi cette autre idée velue dans mon tiroir, qui gratte, et j'ai récemment entendus des bruits dans l'armoire de la cuisine et je ne te parle pas du Golem tassé dans le jardin, qui attend l'heure de prendre forme.
    Lassé de leurs plaintes je me suis échappé au cinéma hier, voir quelques documentaires de Chris Marker, commandés par le centre culturel français à l'occasion de l'anniversaire de mai 1968 – les délais de la poste, le mur, tout ça fait que nous fêtons le printemps en décembre, et j'aime ce doux décalage qui nous préserve des soubresauts de l'actualité galopante.
    Marker retrace les grèves de l'usine textile Rhodia, Besançon 1967, et ce qui me touche, dans les balbutiements de la révolution, ce sont les entretiens avec les ouvriers, chez eux, dans leurs cuisines, qui décrivent leurs conditions avec cette étonnante économie de moyen, celui-ci qui refait devant la caméra les gestes quotidiens de l'usine, ces bras qui répètent avec une précision tragique les automatismes de la machine, cette main qui empoigne un levier imaginaire, cette autre qui enroule le fil invisible, mieux qu'un mime professionnel parce que ces gestes sont inscrits à jamais dans ses muscles. Cet autre qui se plaint avec un demi-sourire : « J'arrive à 8h. A 8h10 je regarde déjà ma montre. On s'ennuie quoi, moralement, on s'ennuie ». Tout ça n'a guère changé, on s'ennuie toujours à l'usine, mais l'exaltation des hommes, lors des grêves, le rêve des hommes, cela a changé. Ces types qui s'avouent mal dégrossis, à peine débarqués de leurs campagnes, qui découvrent la solidarité et la foi dans la progrès, ce type épaté par ses collègues qui montent sur un tonneau pour parler à la foule, il ne pensait pas que des ouvriers en soient capables, de parler ainsi à toute une foule, et puis on collait des affiches, on discutait, le soir il y avait le cinéma gratuit, pour tous les grévistes, et «y a des soirs où ça dansait, c'était du tonnerre ». Touché par la simplicité des mots, par leurs hésitations, le vocabulaire qui se cherche, comme j'étais touché dans Délits Flagrants de Depardon par ce triste décalage entre la parole mesurée de l'avocat et les bouillonnements mal contenus du délinquant, mais les mots ici sont portés par un espoir sans limite, une solidarité sans faille : « donner 500 francs à des copains licenciés, c'est ça qui est beau. C'est pas ce qu'on lit dans Franche-Dimanche ou Ici Paris.»

    Il y a quelques semaines j'observais un ban de poissons étranges, à 7700 mètres de profondeur. Les images étaient un peu saccadées, normal : c'est la première fois que des images ont pu être retirées intactes des abysses, disait le site du Monde. Il y a quelque mois je t'avais envoyé le plus vieil enregistrement sonore connu, un gamin qui chantait « Au Clair de la Lune » et cela nous arrivait tout droit de 1860, et ce matin je fais un tour sur Vénus, et puis je me ballade un peu dans Cassiopée, parce que nos ordinateurs nous permettent désormais ce genre de promenades matinales, et il est étrange d'assister à cet incroyable élargissement de nos connaissances, dans l'espace et dans le temps, et de voir, dans le même moment et quasiment en direct, un type qui meurt écrasé par une foule d'acheteurs dans un supermarché de Long Island, en période de soldes surmédiatisées. De voir que le progrès sert aussi à ça, à transformer les hommes en bêtes avides.
    C'est l'Ile du docteur Moreau devenue réalité… et du coup je n'ai aucune hésitation à retrouver mes merveilleux démons grattant et haletant, mes créatures des marais et mes monstres composites… leurs grognements me sont infiniment sympathiques, même s'ils ne parlent, eux aussi, que de ça.

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    A La Désirade, ce 3 décembre 2008.

     

    Cher toi,

     

    Je suis en train, tout en te pianotant ces quelques mots, d’écouter/voir, sur mon Dell Latitude D630 made in China, le film tourné par Martin Scorsese avec les Stones, intitulé Shine a Light et capté à New York en 2006. À l’instant Mick Jagger reprend un vieux truc très tendre de notre jeunesse, As tears go by,  tout à l’heure il y avait Bill Clinton sur scène, accompagné de sa mère (tendrement embrassée par Keith Richards) et d’une Hillary toujours fit, et là je t’imagine à Ramallah tandis que mon regard plonge sur l’arc lémanique enneigé, ce soir nous irons écouter Angélique Ionatos au théâtre Kléber-Méleau avec ma bonne amie, je t’imagine avec Serena à Ramallah, je pense à Battuta dont je n’ai jamais vu le visage, je pense à toi et à nos lettres dont nous parlions lundi soir, au Lyrique, avec François Bon, qui y trouve l’illustration même (une de plus) de ces nouveaux vecteurs d’écriture et d’échange que nous sommes quelques-uns à explorer.

    En même temps que je t’écris, je pense à Jean-Daniel Biolaz, qui souffre depuis des années de la sclérose en plaques et dont les éditions d’En Bas ont publié, il y a peu, un livre intitulé Deux milans sous les nuages, journal de bord (« des bords, de la spirale vers le centre »), paradoxalement tonique alors que l’espace vital et l’autonomie de l’auteur sont en train de se restreindre de plus en plus, et pourtant Biolaz (qui a lu Jollien) refuse de s’identifier à son handicap et son écriture, de rage et d’ouverture aussi à toute vie frémissante (la nature, les zoziaux de « marques » diverses, sa femme Françoise, ses potes, les emmerdements de tous les jours et leurs petits bonheurs d'autant plus chers), son écriture communique au lecteur une force et une joie que tu chercherais en vain chez moult littérateurs bien portants. Je pense à Jean-Daniel Biolaz car c’est sur son livre que j’écrirai mon prochain papier, et de penser à lui me ramène à Phil Rahmy, grand pote de François Bon et avec lequel je communique régulièrement sur Facebook sans l’avoir jamais rencontré non plus mais que j’aime autant que ses livres.

    Tu parles, à raison, de cet incroyable élargissement de nos possibilités de connaissance, avec d'extraordinaires outils dont l’efficience ne dépend évidemment que de nous. Je souris évidemment, in petto, à l’idée que j’ai 487 « amis » sur Facebook, et que dans les dix minutes qui viennent je pourrais communiquer avec Nicolas Pages, qui vient de finir son nouveau roman à Los Angeles, Pascal Janovjak à Ramallah qui cherche un éditeur à son excellent Homme invisible, Miroslav Fismeister qui m’a envoyé récemment, de Brno où il vit, des poèmes pour Le Passe-Muraille, ou avec mon ami Marius Daniel Popescu actuellement à Bucarest pour la sortie de la traduction de La Symphonie du loup...

    Et l’incarnation dans tout ça ? Ces liens multipliés à foison ne sont-ils pas la négation de la vraie communication ?

    Eh bien, Pascal, comme j’ai eu plaisir à vous embrasser, Serena et toi, j’ai vécu, l’autre soir, avec François Bon, que je ne connaissais jusque-là que par la toile et par ses livres, la confirmation partagée d’une possible amitié réelle, en pleine chair et pâté. Une amie romancière (Cookie Allez) me disait un jour qu’il y avait deux sortes d’écrivains : les généreux et les autres. Voilà l’évidence : François Bon est généreux, qui fait un travail immense au service des autres et « pour le plaisir », et je me réjouis, trois ans après l’ouverture de mon blog, de pouvoir tracer une sorte de carte céleste des âmes généreuses de la blogosphère, dont une s’appellerait Battuta, une autre Jalel ElGharbi, une autre Jean-Michel Olivier, une autre Michèle Pambrun (liseuse de blogs comme pas deux), une autre encore Phil Rahmy, une autre Frédéric Rauss, enfin maintes autres perdues de vue ou parfois retrouvées qui ne m’en voudront pas de ne pas les citer…

    On voit les blogs, souvent, devenir des foires d’empoigne où se déversent toutes les haines et se déchaînent les envies, mais à cela je ne vais pas opposer un archipel de Justes se congratulant parmi... Tiens, Pascal, je suis en train de relire La Chute d’Albert Camus. Sacré bouquin, où il est question de la grande supercherie contemporaine du Bien affiché et de la fausse modestie, de l’affectation de générosité dissimulant un ricanement dont Dostoïevski fut le premier observateur. Mais me voilà bien sérieux, alors que Buddy Guy rejoint Mick Jagger sur scène pour attaquer un blues d’Enfer. D’ailleurs faut que je retourne à mes chats, qui sont à vrai dire ceux de la Professorella, à Marina di Carrare, et que je vais essayer de peinturlurer à ma façon. L’esquisse n’est pas fameuse, mais tu la verras peut-être s’améliorer au fil de nos lettres…

    Je t’embrasse et te souhaite un excellent goûter avec Frankenstein.

    Jls  

     


    Images: 2084, de Chris Marker. Quelques-uns de ses documentaires sur les mouvements sociaux viennent d'être réédités en DVD sous le titre Le fond de l'air est rouge.

    JLK. Les chats de la Professorella. Huile sur panneau. En chantier…

     

  • Page blanche et bleu pétrole

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    Lettres par-dessus les murs (63)

    Ramallah, le 25 novembre 2008

    Cher JLK,

    Je reviens vers toi après ce long silence, passé à creuser, couper, gommer. C'est Nicolas Couchepin qui me disait que l'écriture consistait moins à noircir des pages qu'à se résoudre à en jeter aux oubliettes, ce qui me rappelle ton mot lu quelque part sur le blog, lorsque tu dis qu'écrire, c'est d'abord sculpter dans la masse. On pourrait avancer bien d'autres définitions, par exemple qu'écrire c'est surtout pisser dans un violon – c'est ce que je me dis ces jours-ci, après avoir tant taillé, buriné, poli – mais cette définition de la création en négatif, en creux et en coupes, me semble très juste. C'est peut-être là sa partie la plus difficile, mais aussi la plus mature, et sans doute la plus plaisante, somme toute : lorsqu'après de pénibles réécritures on parvient enfin à faire le vide, à s'avouer ce qu'on savait dès le début : que ce passage-là n'est pas bon, que ce chapitre-là est inutile, voire que ce livre ne mérite pas d'être lu. C'est une vraie lumière, un énorme soulagement – bien que relatif à la taille de ce dont on se défait.
    Sans m'extasier devant la pureté de la page blanche et la valeur du non-dit, je crois beaucoup à cette responsabilité de ne proposer que le meilleur, malgré la vanité de ce choix tout subjectif : c'est aussi le seul pouvoir qui nous reste. Puisqu'on ne peut forcer le lecteur à nous lire (quel dommage, soit dit en passant), la seule chose que nous puissions vraiment faire, dans cette circulation de nos mots, c'est les choisir avec soin, ou décider de les taire.
    Je me souviens de ce livre d'Enrique Vila-Matas, Bartleby et Compagnie, qui énumère à sa manière, à la fois tragique et burlesque, quelques non-écrivains, impuissants ou héroïques, qui à l'instar du personnage de Melville trouvent dans le refus ou le silence leur raison d'être, leur dignité, ou leur malheur… Le vertige du silence reste une vraie menace, parce que cette exigence-là a les dangers de l'accoutumance, une fois lancée il est difficile de dire quand s'arrêtera la machine à nier, à effacer, à brûler.
    Un certain nombre de lettres « par-dessus les murs » sont ainsi passées à l'égout, qui ne valaient pas grand-chose. Sans doute la vue de ce pays maudit n'aide pas : on en parlait avec Battuta récemment, l'Occupation étouffe aussi par sa lassante permanence. Que reste-t-il à dire, quand on voit les habitants de Gaza obligés de creuser des tunnels pour s'approvisionner ? Vittorio, le Popeye de Gaza dont je te parlais il y a quelques mois, a été arrêté en mer, à sept milles des côtes, dans une zone que seules les cartes de l'Onu osent encore déclarer sous autonomie palestinienne. Lui et deux collègues sont en prison depuis une semaine, ils ont entamé une grève de la faim. On finira par les sortir du trou, pour les habitants de Gaza c'est une autre histoire.
    Je t'embrasse, Pascal.

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    A La Désirade, ce 25 novembre, midi.

    Cher vieux,

    Je n’aime pas du tout, pour ma part, cette idée qu’écrire se réduirait à pisser dans un violon. Cela doit relever, chez toi, de la classique déprime d’après le chef-d’œuvre, que les Chinois soignent le mieux à fins coups de becs de plumes. Comme je viens moi aussi de boucler un manuscrit, je devrais partager ton coup de blues, mais les Japonais ont leur propre parade aïkido, et je m’en inspire en me replongeant dans le tunnel du prochain Opus, que j’aimerais bien achever avant la fin de cette année. Mais la fin de ta lettre à déjà repiqué, et tu es en somme vacciné contre les états d’âme avec Gaza sous tes fenêtres, Serena et le cher Battuta…
    A propos de tunnels, la neige est là qui invite à en creuser, comme en nos enfances, surtout en rêve. L’idée qu’on puisse forer ainsi de longues galeries dans le silence ouaté, comme Alice dans son terrier, fut un de mes fantasmes enfantins entêtants, mais la neige a toujours fondu avant réalisation, et voilà qu’on se retrouve devant la page blanche.
    La fascination pour l’extrême épure, le goût de la perfection parfaite et du minimalisme filtré à l’entonnoir de pharmacien, je m’en défie autant que de ton violon compissé, même si je partage ton goût artisan pour le travail bien fait ou même plus. Mais les extases du presque rien, les pâmoisons devant les bribes d'émincé genre nouvelle cuisine anorexique d’une certaine poésie contemporaine, la préciosité pour dire moins que rien, pas mon truc, sauf quand c’est Li Po qui mène la barque, ou Paul Celan. Quand certaine dame, les yeux au ciel, prit un jour à témoin le brave Ramuz en supposant que lui aussi devait trouver incomparable une seule rose blanche dans un seul vase, le malotru lui répondit qu’il préférait, lui, des tas de fleurs des villes ou des champs dans un tas de vases.
    A la vérité, je pense (je le sais, je l’ai vécu moi-même en déchirant longtemps la première page d’un roman sûrement immortel mais non moins heureusement mort-né) que l’impuissance créatrice est souvent liée à un excès de prétention, à moins qu’il ne s’agisse plus simplement, comme c’était mon cas, de simple immaturité. En tout cas, cette mystique du manque ou de la rétention me paraît de plus en plus douteuse, et d’autant plus qu’elle fait florès dans une certaine poésie romande cultivée en serres. Plus généralement, sur ce terreau stérile de la Difficulté de Créer, on fait beaucoup de manières et de chichis pour rien. Si l’on n’a rien à dire, mieux vaut se taire ; et si CELA ne PEUT se dire, on va prendre un pot avec Wittgenstein au bar voisin où le cher Bashung nous livrera Le secret des banquises.
    Cela s’intitule Bleu pétrole et cela ne veut à peu près rien dire, mais ça dit quand même, ça chante, c’est d’un lyrisme noir qui se déploie somptueusement sur la neige, c’est du vrai belge et tu m’en diras des fumées…


    Tout amicalement à toi, Jls

  • Dernières nouvelles du monde

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    Lettres par-dessus les murs (61)

      Ramallah, ce lundi 21 octobre 2008.


    Cher JLs,
    Comment va la vie, par chez vous ? Tout baigne ici, je joue au guide touristique avec mon frère, de checkpoints en villes assiégées. Le soir je m'évade - faute de pouvoir me procurer la Symphonie du Loup, je lis ces jours Atlas, de Joël Mützenberg. Moins provocateur sans doute, mais d'une trempe tout aussi admirable, et je suis soufflé par le récit, poétique et éclaté, de son séjour en Amérique du Sud.
    « Je suis arrivé à Quito hier, après une journée de marche sur la panaméricaine, couverte d'eucalyptus abattus, de murs de pierre, de pneus en flammes… » Les routes difficiles qu'emprunte le poète m'évoquent celles de Palestine, plus chaotiques, plus incertaines encore - on part de Caracas, on finit à Quito, mais Quito on y est déjà passé et tout est fait pour nous perdre, dans cette progression en spirale qui traverse des lieux étranges aux noms rêveurs, Puerto Maldonado, Nuevo Progreso, Buenaventura, d'autres plus connus, Medellin, Bogota, mais tous se mêlent dans le lent périple du voyageur : « Dès mon arrivée, en même temps que Caracas, ce sont les souvenirs d'autres villes qui sont apparus, si bien que je crois souvent être ailleurs. Je suis en train de construire une ville sans fin ».
    Le temps comme l'espace se dilate dans ces pages, dans les révolutions qui s'étirent et les guérillas vacillantes, dans l'omniprésence des armes. La dureté de la nature traversée sous la chaleur et les déluges n'a d'égale que la voracité des industries qui la ronge, et pourtant la violence est toujours comme étouffée par la poésie, dans un combat constant où l'humanité ne baisse jamais les bras, où affleure une surprenante tendresse.
    «La Oroya. Une fanfare n'arrête plus de faire taper son tambour et chialer ses trombones, trompettes, violons, saxophones. Je raconte des blagues aux enfants, je dis que je suis Colombien, que dans mon pays il y a des gens grands comme la tour de l'église, et toutes sortes de monstres ».
    Ramallah137.jpgDes monstres, on sent que le narrateur en traîne quelques-uns, comme autant de casseroles, mais il n'en parle pas, bien que ces textes puissent se lire comme le récit d'une quête personnelle, où la description du paysage ne serait qu'une autre façon de se dire, de se chercher. Mais on y devine aussi une interaction constante du marcheur avec ses frères humains, même lorsqu'il se cogne aux murs de son étrangeté, surtout lorsqu'il admet la distance qui sépare ceux qui sont ici chez eux, et celui qui ne fait que passer – et bien qu'il revienne souvent sur ses pas, comme pour creuser le sillon de la mémoire, porté par une errance à la fois insouciante et obstinée. A chaque pause, son carnet se couvre de mots et de croquis, des dessins d'une simplicité admirable qui viennent ici rehausser le texte et en renforcer le vécu : paysages le plus souvent, solitude choisie, mais aussi des portraits remarquables, rencontres de hasard, visages qui surgissent au détour d'une page, qui interpellent le lecteur par l'intensité de leurs regards.
    Rien ici du carnet de voyage qui prendrait l'exotisme pour seul prétexte : Atlas est un livre profond, né d'un vrai besoin – et à qui se demanderait ce que cherche le voyageur, et les raisons de sa présence dans cette étrange contrée, cet ouvrage constituerait en soi une réponse suffisante.

     

     
     

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    La Désirade, ce dimanche 26 octobre.

    Cher Pascal au nom d’agneau,
    Comment va la vie ? La vie va bien, enfin pas pour tout le monde, mais notre vie va bien, on est verni, et je me le dis ce matin plus que jamais, poursuivant la lecture de La Haine de l’Occident de mon ami Jean, qui évoque notamment, dans les pages que je lisais avant le lever du jour, le sort inique qui est fait aux gens de Gaza.
    Les gens du monde entier ne demanderaient qu’à vivre tranquillement leur vie, mais la loi du plus fort aboutit  à cela que seuls quelques-uns y ont droit, tandis que d’autres sont damnés de naissance. J’y pense beaucoup ces jours en poursuivant un récit où il est beaucoup question de l’enfance de nos sentiments et de nos découvertes, qui nous révèle bientôt un monde à la fois émerveillant et désespérant, que l’esprit de conséquence de l’enfant ne peut tolérer. L’esprit de conséquence de l’enfant ne peut tolérer la promesse non tenue ou l’injustice. L’adolescent romantique en fait ensuite autre chose, tenant de la révolte, pure ou impure, confuse et le plus souvent retombée à l’âge suivant celui qu’on dit de raison, et puis on s’accommode, on s’arrange, on fait avec, on se range…
    L’ami Jean ne s’est jamais rangé. Il est resté l’adolescent confus et révolté qu’il était quand il a fichu le camp de chez son père le colonel, notable bernois qui ne le renia jamais au demeurant, pour vivre son destin d’éternel révolté, confus et têtu, tel que je l’ai été quelque temps, mais sans croire longtemps à l’Avenir radieux que les militants de sa trempe voyaient ou fantasmaient pour demain. Ce cher Jean m'a parfois semblé le pur dément partisan, comme tel jour où il devint le garant du Prix Khadafi des Droits de l’Homme... Or je souris aujourd’hui en le voyant stigmatiser le double langage de l’Occident en matière de Droits de l’homme précisément, alors que tant de potentats les ont piétinés au nom des Lendemains qui chantent dont il se faisait le héraut.
    Un jour que je me trouvais, à la télévision, sur le même plateau que Jean Ziegler, mon premier compliment à son égard a été de le traiter de fou, ce qu’il a reçu sans manifester le moindre agacement. Or je l’entendais au sens de chenapan, de Lausbuebe – tu dois comprendre ce mot, toi qui pratique un peu l’allemand -, comme lorsque, recevant de lui une lettre à en-tête du Conseil national où il était député, je lui fis observer que c’était d’un chenapan, d’un Lausbuebe, d’abuser ainsi de ce papier à lettres, et lui de me répondre que son père, déjà, lui avait fait le même reproche combien justifié – hélas on ne se refait pas...
    L’ami Jean, comme tu le sais, révolté national longtemps protégé dans les hautes sphères, puis cassé dans les mêmes hautes sphères, tour à tour adulé et vilipendé pour ses positions et ses pratiques à la fois admirables et discutables parfois, il faut aussi le reconnaître, l’ami Jean Ziegler a été rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation et siège aujourd’hui au comité consultatif du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. L’ami Jean continue bien entendu d’abuser de son papier à lettres officiel aux armes des Nations unies, et je l’en gourmande gravement, mais je me sens plein de reconnaissance, ce matin, pour ce que notre Lausbuebe national m'apprend, continuant de combattre l'injustice et l'iniquité en éternel adolescent révolté. Je lisais ainsi ce matin, dans La Haine de l'Occident, avant le lever du jour, le récit de ces paysans indiens qui se suicident en avalant des bidons de pesticides (il y en a eu 125.000 entre 2001 et 2007) pour se voir mourir lentement de honte, tués par la substance même qui les a ruinés sous l’empire de la libéralisation de l’agriculture. J’ai lu hier soir le récit de la désastreuse conférence de Durban, tel que l'ami Jean l’a vécue, et j’ai lu ce matin, comme le jour se levait, le récit qu’il fait du bombardement de Beit Hanoun par l’armée israélienne et de la tragique affaire de Karima Abu Dalal que tu te rappelles sans doute mieux que moi.
    Un jour que nous parlions de la Suisse, que nous aimons tous deux profondément, l’ami Jean me disait que la vraie révolutionnaire, dans sa famille, avait été sa grand-mère, bien plus que lui, et jamais je ne me suis senti si proche de l’énergumène que ce jour-là, me rappelant mes propres aïeux, soucieux de justice et d’honnêteté, de vraie démocratie vécue et partagée.

    L’ami Jean me rappelle, ce matin, qu’un enfant de moins de dix ans meurt toutes les cinq secondes. Et que veux-tu que je fasse d’une telle nouvelle, suis-je tenté de lui dire, mais l’enfant en moi, le petit crevé, l’a noté dans son coin…
    Je vous embrasse tous deux et vous souhaite un dimanche clément.



    Images: dessins de Joël Mützenberg, Jean Ziegler.
    Joël Mützenberg, Atlas, Samizdat, 2008;  Jean Ziegler. La Haine de l'Occident, Albin Michel, 2008.

  • Zorba, Vittorio et le Loup

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    Lettres par-dessus les murs (59)

     

    Ramallah, ce 12 0ctobre 2008.



    Cher JLs,

     

    Je reprends la plume, revenu à Ramallah, et Ramallah est revenue à la normale après les jours austères de Ramadan et la fête de l'Eid. La tête pleine de souvenirs, depuis ma dernière lettre : à Gaza j'ai rencontré Vittorio, et dans le Sinaï j'ai rencontré Zorba, et c'est là que ça se corse. Vittorio d'abord, qui est de chair et d'os mais qui ressemble à un personnage de fiction, entre Corto Maltese et Popeye, casquette de marin et pipe au bec, des bras comme mes cuisses et couverts de tatouages – une bonne gueule, une très bonne gueule, d'ailleurs même s'il avait une sale gueule on le décrirait avec beaucoup d'égards, parce qu'on n'aurait pas envie de se retrouver les quatre fers en l'air, effondré au milieu des chaises et des tables, à l'autre bout du bar.
    De bar il n'y en a pas à Gaza, ni bar ni bière, ni femmes infidèles contre lesquelles se frotter la panse, Vittorio est venu là par conviction politique, il a débarqué fin août, sur un des bateaux du mouvement « Free Gaza » qui ont défié le blocus maritime israélien. Tu as entendu parler de ces bateaux, l'affaire était médiatisée, même si seule Karin Wenger se trouvait dans le port lors de leur arrivée. Accueilli en héros, et le voilà qui donne un coup de main aux pêcheurs, et lorsqu'on se promène dans les rues à ses côtés, les saluts n'en finissent pas, et il joue de sa petite gloire, une écharpe du FPLP autour du cou, ultime provocation dans ce territoire entièrement contrôlé par le Hamas.

    Devant un plat de poisson grillé, il me raconte la situation des pêcheurs de Gaza : d'après la loi internationale, ils ont le droit de sortir jusqu'à vingt miles nautiques des côtes, mais les vedettes israéliennes sont là dès trois miles, qui les accueillent souvent à balles réelles – alors la pêche est maigre, forcément, donc Vittorio et quelques autres étrangers accompagnent les pêcheurs, caméras vidéos à la main, ils grimpent sur les toits des cabines, ils se montrent aux Israéliens, qui se calment un peu devant ces témoins gênants. Ils font presque preuve de politesse, les bateaux peuvent s'aventurer jusqu'à cinq miles, six miles, la pêche est bonne, et quand on finit par les attaquer c'est seulement à coup de canon à eau… Le plus insupportable, dit Vittorio en tirant sur sa pipe, c'est qu'il existe tout de même des lois non écrites, un code de solidarité, une éthique de la mer. Ne pas répondre à un appel radio, par exemple : ça ne se fait pas, c'est pas réglo. Mais eux ne répondent pas, il n'y a aucune communication possible, et la seule chose qu'on entend, à la radio, c'est du rock poussé à fond les manettes, quand ils attaquent. Leur musique de guerre, façon Apocalypse Now… Quelques points de suture pour Vittorio, parce que la vitre de la cabine a volé en éclats, mais quelques points de suture ne suffiront pas à réparer les machines noyées, l'équipement radio détruit.

     

     

    littérature,cinéma,voyage,palestinelittérature,cinéma,voyage,palestineVoilà, Vittorio c'était quelques jours avant de partir dans le Sinaï, faire trempette en Mer Rouge – quelques jours avant de rencontrer Alexis Zorba, qui rentre dans ma vie par l'angle d'un livre, ce qui est un comble pour cet homme qui envoie tous les livres au diable. Il y a là un double mystère : d'abord, comment ai-je pu passer à côté du livre de Nikos Kazantzaki ? C'est comme imaginer n'avoir jamais bu une goutte d'alcool pendant vingt ans, ni senti la brûlure du soleil… et je serai éternellement reconnaissant au bougre d'Olivier qui me l'a conseillé. C'est là la seconde diablerie d'Alexis Zorba, de chanter la vie vécue, d'aller jusqu'à envoyer paître le langage, comme Zorba submergé par l'émotion danse pour raconter, danse à s'en faire péter les artères – et de nous redire le pouvoir des livres, leur capacité à procurer un plaisir purement physique, une explosion d'émotions véritables, nous faire rire vraiment, et nous faire pleurer...

    Voilà ce Zorba, de papier et de mots, qui ne m'amuse pas moins que Vittorio, de chair et d'os, et qui me parle tout autant, quand il me dit que vivre, c'est défaire sa ceinture et chercher la bagarre. Mais je ne suis pas monté sur les bateaux de Gaza, et je n'ai ouvert de mine de lignite, je me console de mon manque d'audace en imitant le narrateur de Kazantzaki, qui se replonge de plus belle dans les livres, et l'écriture… Et je me demande, patron, je te demande : qu'as-tu fait, toi, après avoir rencontré Zorba ?

     

     

    A La Désirade, ce 13 octobre.

     

    Cher toi,

    Après avoir rencontré Zorba, à seize ans et des poussières, sur les crêtes d’Ailefroide, il me semble que j’ai commencé d’écrire, ou disons de lire et d’écrire, ou plus précisément de respirer et de marcher, de lire et d’écrire, plus attentif à La Chose, comme un artisan ou un artiste sont attentifs à La Chose.

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    Mon souvenir détaillé de Zorba s’est passablement estompé, avec les années, et tu m’as d’ailleurs donné l’envie d’y revenir, et aux autres livres de Kazantzaki dans la foulée, mais j’en garde un enseignement fondamental, ou même deux : le premier est que la vraie poésie, qui englobe tout travail humain, je veux dire toute transformation par un travail d’une chose en La Chose, ne souffre aucune tricherie. C’est évidemment un idéal, mais qui s’incarne de façon très concrète. Or cet été-là, Zorba m’a appris à mieux lire et à mieux écrire, mais également à mieux grimper, dans l’observance de la justesse, de la rigueur et de la beauté de chaque geste. Cela peut paraître très éloigné de l’art, et pourtant non : la grimpe, exercice absolument inutile par excellence, peut être assimilée à une démarche esthétique ou même spirituelle, tout au moins comme je la pratiquais cet été-là, farouche garçon de seize ans, seul par les hauts d’Ailefroide, avec Zorba, sauf une fois où je suis monté aux Ecrins avec des guides du coin, attentif à la beauté du geste et à ne jamais tricher par forfanterie, donc à me jamais risquer la chute – je ne suis jamais tombé seul.  Gaston Rébuffat et Walter Bonatti, deux esthètes de l’alpinisme extrême, à la fois athlètes et contemplatifs, artistes aussi, étaient mes dieux, vivants mais inaccessibles, tandis que Zorba, mon mentor de papier, tenais dans  ma poche ou sous ma lampe de poche, le soir au camping. Donc Alexis Zorba m’a appris (où confirmé dans la conviction antérieure me venant de mon père et des mes aïeux) qu’il y a une Règle qui préside à la beauté (et à la bonté, et à la vérité, je l’apprendrai plus tard chez Kierkegaard) jusque dans les gestes les plus usuels, et dans celui d’écrire aussi, et que cette Règle est celle aussi de la Vie, et qu’elle n’exclut ni la sensualité ni la folie – merci à la Bouboulina et merci au vin de Samos. C’est ainsi que, depuis ce temps-là, aussi, la littérature et la vie ne font à mes yeux qu’une chose qui est La Chose, et j’emmerde les bonnets de nuit qui voudraient les séparer.

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    D’ailleurs j’ai retrouvé un Zorba vivant, écrivain et grand fauve de la vie, une vingtaine d’été plus tard, à une terrasse d’un bar lausannois, qui se serait entendu avec ton Vittorio comme larron en foire. Dès le premier soir je l’ai appelé le Loup. Nous avons fini notre première soirée dans un bar rempli de beautés roumaines. Nous ne nous sommes plus quittés depuis lors. Les histoires folles que Marius Daniel me racontait sont devenues un livre formidable après que je l’eus enfermé dans une cabane de montagne avec un quignon de pain, des oignons,  mon Hermès mécanique et sept packs de bière et sept autres de clopes. Après trois jours il avait écrit, interligne simple et sans une rature (il y en eut ensuite) les premières pages magnifiques de La Symphonie du loup, qui parut sept ans plus tard et qui a été couronné par le Prix Robert Walser et le Prix de littérature de l’Etat de Vaud. « Je vous respecte et je vous emmerde ! », a déclaré le Loup aux Autorités locales qui lui ont remis ce prix la semaine passée...

    Mon Zorba de chair et de verbe reprend son service aux Bus lausannois demain matin à 4 heures. C’est le premier SMS que je reçois avant l’aube. Il y en a en général vingt par jour.  Les Bouboulinas de toutes les lignes de bus de notre ville en raffolent. Les vieilles dames aussi, car il y a chez lui un immense respect des gens. C’est un fou et un sage à la fois. C’est ma poésie vivante et j’emmerde ceux qui osent dire du mal du Loup.

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    Images: La séquence du sirtaki, dans Zorba le Grec, avec Anthony Quinn. Photo JLK: Marius Daniel Popescu, en 2000.

     

  • De l'admirable admiration

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    Lettres par-dessus les murs (58)

     

    Ramallah, le 24 septembre 2008.

      

    Cher JLs,


    Je saluerais volontiers Mario del Sarto, dont le nom l'a sans doute prédestiné à être tailleur (de pierre)… D'ailleurs j'irai volontiers en Toscane, j'ai le souvenir de la douceur de ses collines, grasses et accueillantes, elles me changeraient de celles d'ici, sèches et dures, comme le montre cette photo de l'Allemand Pierre Riedlinger, dont l'expo est accrochée à Ramallah en ce moment. Images topographiques de la colonisation, qui ont l'intérêt de montrer une réalité à laquelle la plupart des Palestiniens n'ont pas accès : nombreux sont ceux qui ignorent à quel point leur chère Jérusalem est cernée par le béton, et il y a quelque chose d'ici d'infiniment triste, dans leur espoir et leurs revendications, quand de facto les plus grandes causes sont déjà perdues.
    Ramallah135.jpgMais en réponse à ton admiration pour l'œuvre de Mario del Sarto, je voulais partager ici celle que j'éprouve pour le livre de Karin Wenger, dont je t'avais annoncé la sortie il y a quelques mois. Cette amie a fait un travail remarquable, qui dépasse de loin le champ du journalisme - tu en jugeras par cet extrait de l'introduction, que je traduis ici.

    « Au printemps 2003 je posai pour la première fois le pied sur le sol israélien (…). De retour à la rédaction de la NZZ, je me suis assise devant un carnet débordant de notes. J'étais dépassée. Comment parler d'un conflit dont les lecteurs sont depuis longtemps lassés, fatigués par la répétition des chiffres, des statistiques, des plans de paix, des abstractions ? Un conflit polarisé comme pratiquement aucun autre. En Israël et dans les territoires occupés, les partis de la guerre ont forgé des héros et des histoires de héros. Ils ont essayé ce faisant de rendre le conflit plus supportable, de donner un sens à la douleur, d'éviter les questions sur la légitimité et la justesse de leurs actions. A l'étranger, les héros furent étiquetés en fonction de leur position politique, admirés, condamnés. Mais qui étaient vraiment ces héros ?
    Au printemps 2004 je me tenais à nouveau dans le hall d'arrivée à Tel Aviv. Je voulais étudier l'arabe pendant six mois à l'université de Birzeit, en Cisjordanie, je voulais découvrir le quotidien, rencontrer les héros, écouter leurs histoires, les partager (…). J'ai recueilli des récits du quotidien, j'ai rencontré des gens à Ramallah, Tel Aviv, Naplouse, Jerusalem, Gaza, Beersheba, Khan Yunis, Nahariya et d'autres villes et villages, palestiniens et israéliens. Les histoires de héros n'étaient jamais toutes noires ou toutes blanches, mais marquées par les combats intérieurs, ponctuées de nombreuses questions. Elles m'ont émues. Les protagonistes ont donné un visage au conflit, et rendu accessible l'inconcevable. Deux d'entre eux, Mohammed et Shai, ont été au point de départ de ce livre. (…)
    On peut lire les souvenirs et les expériences de Mohammed, de Shai et des autres Israéliens et Palestiniens comme des histoires lointaines, les récits d'un conflit qui ne nous concerne pas. Moi-même j'ai d'abord vu ce conflit comme un conflit des autres, dans lequel on pouvait trouver des arguments rationnels pour ou contre chacune des parties. Ce n'est qu'en cessant de considérer le conflit d'un point de vue strictement rationnel que j'ai commencé à comprendre ce qu'il faisait des hommes, comment il les détruisait. Ce livre ne rapporte donc pas seulement les opinions d'Israéliens et de Palestiniens. Il contient aussi un choix de notes personnelles, rédigées entre septembre 2004 et août 2007. Elles parlent du quotidien et de ce fait : qu'en chacun de nous sommeille un soldat docile ou un potentiel auteur d'attentat. C'est le monde qui nous entoure qui en décide. »


    Tu le vois, Karin a déjà un pied en littérature, et c'est l'humanité de son livre qui le rend exceptionnel : il renvoie dos à dos le baratin politique et le reportage accrocheur pour se plonger au plus profond des hommes, de leurs désirs et de leurs peurs. S'il ne vous fallait lire qu'un livre avant votre venue à Ramallah, je vous conseille celui-là, mais sans trop insister : il rendrait presque le voyage inutile, tant l'empathie de l'auteur permet de saisir les choses d'ici…

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    A La Désirade, ce 3 octobre 2008.

    Cher Pascal,

    Mille pardons d’avoir mis presque dix jours à te répondre, mais j’ai couru ces jours après mon ombre, entre mes obligations mercenaires, deux nouveaux livres en train, la nouvelle livraison du Passe-Muraille à boucler et un putain de zona qui me mord les flancs et le moral alors que je n’ai vraiment pas l’âme à me plaindre, surtout à lire ce que tu dis de cette courageuse Karin Wenger dont j’espère que le livre sera vite traduit – mais je vais essayer de me le procurer la semaine prochaine et tâcherai de le lire malgré mon allemand défaillant à l’écrit.

    Ce que je retiens surtout de ta lettre est l’admiration que tu manifestes à l’endroit de la jeune femme. Parce que c’est important, l’admiration, surtout lorsqu’elle est pure d’envie ou de fantasmes. Trop souvent en effet, par les temps qui courent, l’admiration oscille entre la fascination béate que suscite telle performance ou telle réussite, et l’idolâtrie qui fait qu’on parle d’ «icônes» à propos de n’importe quel personnage auréolé de gloriole. Mais quelle raison nom de Dieu aurais-je d’admirer Madonna au lieu de tant de femmes qui le méritent mille fois plus ?

    Je t’écris ça en pensant à Sokourov, que j’admire de plus en plus, n’était-ce que parce qu’il me fait admirer le monde. J’ignorais, jusqu’à ce printemps dernier, qui était Alexandre Sokourov. Puis un ami écrivain m’a parlé de Mère et fils, dont je me suis procuré le DVD. Admirable film. Puis j’ai lu l’admirable article que Georges Nivat consacre au cinéma de Sokourov dans son dernier livre, Vivre en Russe. Puis j’ai vu Alexandra, autre admirable film où l’on voit une vieille Russe débarquer dans un camp de soldats proche de Grozny, où elle rend visite à son petit-fils, inspecte la troupe, puis rencontre une Tchétchène de son âge dans une maison bombardée, où toutes deux évoquent la vie et le siècle. Admirable film lui aussi, dont la protagoniste est interprétée par la non moins admirable Galina Vichnevskaya, veuve de Rostropovitch, et toiut aussi admirables sont  Père et fils, L’Arche de Russie, Spiritual voices et, que je viens de découvrir, les Dialogues avec Soljentitsyne filmés par le même Sokourov.

    Non, mon ami, je ne m’exalte pas à vide en taxant d’admirables ces divers objets et figures: je ne fais qu’obéir à cet élan qui nous sort de nous vers mieux que nous ou vers le meilleur de ce que nous pourrions être.

    Soljenitsyne.jpgDans les Dialogues avec Soljenitsyne, j’ai relevé ce moment - admirable entre tous - où le vieux patriarche, en réponse à Sokourov qui n’en finit pas d’évoquer la cruauté de l’homme et les enfers du XXe siècle, parle lentement et posément, les yeux au ciel, de l’admirable Perfection que réalise la créature humaine. C’est à la fois en physicien et en poète, en petit-fils de paysans et en proscrit longtemps relégué au fond des steppes, en témoin de toutes les turpitudes humaines, en rescapé du cancer aussi, que s’exprime le grand écrivain revenu en Russie (les dialogues datent de 1999) et qui aurait toutes les raisons de considérer sa destinée personnelle, et celle de son peuple, comme une suite de tribulations épouvantables, somme d'imperfections à n'en plus finir...

    Mais non : l’Homme est admirable, et Soljenitsyne parle ici pour les milliers d’ « invisibles » qui l’ont aidé à témoigner pour les millions de victimes du totalitarisme, autant que pour ce que représente l’homme nu à sa naissance...

    A un moment donné, Alexandre Sokourov demande à Soljenitsyne de lui montrer ses mains. Des mains d’homme comme les autres. D’admirables mains d’homme. Prends celles de Serena dans les tiennes et regarde-les. Je me réjouis de tenir les tiennes dans les miennes et de les ouvrir comme un livre...    

     

    Photo : Peter Riedlinger, Us/them II - http://www.peter-riedlinger.de
    Livre : Karin Wenger, Checkpoint Huwara, NZZ Libro Verlag. - http://www.karinwenger.ch

    Alexandre Sokourov. Dialogues avec Soljenitsyne. DVD Facets Video. L'image ci-dessus est tirée de Mère et fils.

  • Comme de vieux amis

    Ramallah117.jpgLettres par-dessus les murs (58)
     
    Ramallah, 21 septembre 2008
     
    Caro,
    ben tornati ? Comment se porte la casa, et votre Filou ? Et la Toscane ? Nous étions à Jaffa ce week-end, quelques heures à se dorer la pilule sur la plage. Autant j'aime nager autant la plage m'ennuie profondément. La plage me semble une transition idéale entre terre et mer, un doux entre-deux où le sol commence à se dérober sous les pieds, c'est comme une piste d'envol pour le nageur avide – et il ne me viendrait pas à l'idée d'étendre ma serviette sur une piste d'envol, mais ce n'est pas le cas de tout le monde (suivez mon regard). Et puis c'est plein de sable, tu le sais, il y fait trop chaud, les balles en caoutchouc claquent contre les raquettes, c'est bruyant, parsemé de mégots. Petite spécialité locale : des maîtres nageurs perchés dans leur cabanon hurlent des ordres dans leur mégaphone, à intervalles réguliers : c'est insupportable, et d'autant plus que ces injonctions en hébreu ne peuvent que me rappeler celle des soldats aux check-points.
    Triste constatation : cette langue, ni plus ni moins belle qu'aucune autre, riche comme toutes les autres, porteuse d'humanité et de littérature, cette langue me fait froid dans le dos. Je pense à cet ami allemand, qui me disait sa douleur d'entendre parler sa langue, lorsqu'il résidait en France : c'était toujours dans des films de guerre, lorsqu'un soldat réclamait un Ausweiss, et pour beaucoup de Français l'Allemand reste cet idiome barbare de l'Occupant, dont on ignore la douceur possible, les nuances et la finesse. Je sais ces préjugés, la bêtise des généralisations, mais je sais aussi la force de l'instinct, les réactions viscérales de la peur : contre celles-ci l'intellect ne peut pas grand-chose, et en tout cas pas à court terme. Sur la plage, quand le haut-parleur crachait, je serrais les dents.
    Je me souviens aussi de mon grand-père, au chalet en Alsace, qui s'était soudain jeté sous la table, en plein milieu du repas. Mon frangin avait eu l'idée d'allumer un pétard, de l'autre côté de la maison, petite blague innocente et mon grand-père de plonger sous la table, et puis de se relever, pâle comme un linge, tentant de répondre par un sourire à nos regards éberlués : quand on a vécu la guerre, le corps réagit plus vite que l'esprit.
    Ou plutôt, l'un et l'autre sont mêlés inextricablement, à l'endroit de la blessure, comme les grosses cicatrices font se fusionner la peau et la chair – et c'est dans le corps, paraît-il, qu'on peut retrouver la trace des traumatismes, dans ses muscles contractés, et c'est là qu'on peut en adoucir l'impact, faute de pouvoir l'effacer.
    Et c'est aussi là, dieu merci, que se logent les plus beaux souvenirs, les petites madeleines des bonheurs passés, qui ont laissé leur empreinte sur les papilles, au creux de l'odorat, dans les recoins secrets de la peau. Sur la plage soudain est passé un cheval au trot, et puis il est repassé, au  pas, et j'espère que ma pupille gardera ça : le petit cheval, son jeune cavalier marchant à ses côtés, leurs silhouettes sur fond de soleil couchant. Le garçon ne tenait pas la bride, ils marchaient côte à côte le long de l'eau, comme de vieux amis.

    Sarto13.JPGA La Désirade, ce 23 septembre.

    Ciao ragazzo,

    Nous sommes rentrés de Toscane requinqués, malgré le triste état de ce que la télé berlusconienne reflète de la pauvre Italie qu’elle contribue à crétiniser sans y réussir tout à fait. Notre ami le Gentiluomo ne cesse de pester contre les temps qui courent en invoquant la grande Italie de naguère et jadis, mais l’humour n’est jamais absent de ses fulminations, la Professorella le retient de trop exalter le passé, et lui-même est le premier à saluer la Qualité se manifestant au plus que présent, comme celle de Mario del Sarto, le sculpteur « brut » dont je t’ai parlé déjà au début de notre correspondance après avoir découvert ces œuvres, exposées en plein air, et que cette fois j’ai rencontré en chair et en os, sous un beau chapeau blanc. IMG_1758.JPGTu as IMG_1769.JPGvu, lors de votre passage à Lausanne, les productions les plus étonnantes de ce qu’on appelle l’art brut (à mi-chemin de l’art naïf et de l’art populaire, qui devrait être le fait de créateurs non initiés à la « culture », mais ça se discute…), et l’évidence est que Mario del Sarto est de ceux-là, avec cela de particulier qu’il a le savoir-faire d’un artiste et une intelligence parfaitement équilibrée.IMG_1753.JPG
    Lorsque nous nous sommes pointés dans le vallon, à l’aplomb des grandes carrières de Carrare, où se déploient ses centaines de sculptures, bas-reliefs, bustes, têtes et autres frises et fontaines, Mario, en tablier bleu, était en train de sculpter un énorme bloc de marbre quadrangulaire qu’il ornait de scènes en bas-relief évoquant l’histoire des carrières et la destinée particulière des spartani. Après les présentations, où le gentiluomo lui a révélé ma véritable passion pour son art (je suis resté près d’une heure à photographier ses pièces, en son absence, lors de notre premier passage), et que je lui ai dit ma surprise de voir tant de nouvelles sculptures de tous côtés, il m’a répondu qu’un artiste ne pouvait faire que créer sans discontinuer puisque telle est sa vocation, et d’ailleurs « lavorare riposa », travailler repose, est sa devise, qu’il a inscrite au fronton de son atelier. Sur quoi, voyant mon intérêt, il est allé chercher un morceau de marbre qu’il a commencé de façonner, au moyen d’une petite meule et d’un ciseau, pour lui donner la forme d’une figure au profil évoquant celles des îles de Pâques… et c’est alors que je lui ai dit ma détermination à faire plus qu’un reportage : tout un livre illustrant ses travaux et où il me raconterait sa vie.IMG_1749.JPG
    Je ne sais trop comment te le dire, mais tout de suite j’ai senti, chez ce grand vieillard de 83 au très beau visage et aux mains très fines, une qualité de rayonnement, de présence et d’attention, de précision dans le langage et de poésie dans l’expression, qui m’ont donné envie de le revoir et de le faire connaître, non du tout pour la gloire qu’il pourrait en tirer (il ne se fait aucune illusion sur les vanités humaines) mais pour le simple bonheur de faire partager éventuellement une belle rencontre.
    IMG_1777.JPGS’il ne rêve pas de gloriole personnelle, Mario del Sarto a fait maintes démarches, vaines jusque-là, en sorte de hisser son immense Spartano au sommet d’un pic voisin d’où il dominerait toute la région, jusqu’à la ville de Carrare. Mais t’ai-je seulement dit ce que sont les spartani ? Ce sont ces ouvriers indépendants, souvent proches de l’anarchie (dont le mouvement italien est né tout près de là, dans le bourg surplombant de Colonnata, qui passaient, au début du siècle passé, leurs journée à tailler des « chutes » de marbre, qu’ils revendaient ensuite pour survivre. Lui-même, né sur les lieux, en connaît parfaitement l’histoire. Mais il y a aussi du philosophe et même de l’apôtre en Mario, et c’est là qu’il rejoint les artistes bruts, avec des œuvres symboliques ou allégoriques aux visées édifiantes. L’une de ses fresques raconte ainsi les méfaits du sport de masse, à propos d’un match de foot meurtrier, et voilà que, nous faisant visiter son atelier, il me présente je ne sais plus quel grand personnage de L’Enfer de Dante en me citant par cœur une dizaine de vers…
    Sarto14.JPGC’est bien là l’Italie que nous aimons, et j’espère bien t’avoir donné l’envie de rendre visite à Mario del Sarto lors de votre prochaine virée dans le pays de Serena…
    Ce qu’attendant, sans t’avoir rien dit de tout le bien que nous pensons de ton livre dont j’ai fait la lecture du tapuscrit à ma douce durant tout le voyage, je vous embrasse sans oser vous dire Forza…

    Photo : Chanan Getraide, vieille mosquée de Jaffa. Mario del Sarto et ses oeuvres.

     

    Mario del sarto: il Spartano, statue d'environ quatre mètres de hauteur, destinée à se trouver juchée sur un pic dominant la vallée à l'aplomb des carrières du Canal Grande et des Campanili, au-dessus de Carrare.

  • Le poète et la mère du monde

    littérature,cinéma,voyage,palestine

    Lettres par-dessus les murs (57)

    Ramallah, ce 16 septembre 2008.

    Cher JLs,

    Il y a des moments comme ça, où le sentiment de poésie t'étreint le cœur, mais où les mots font défaut, parce que tu ne sais pas d'où ça vient, peut-être un objet aperçu dans la maison, une bougie dont la flamme a adouci les bords, un compas posé là, les branches écartées, inutile. Un bruit dans la rue, un téléphone à la sonnerie étouffée, qui n'en finit pas de sonner dans la chaleur. Ou bien c'est un texte lu plus tôt dans la journée, une interview de Hubert Haddad peut-être, ou bien l'idée d'une histoire, et les idées aujourd'hui se succèdent comme des vagues, la vague histoire du Grand Maître de cette loge dissidente, qui traverse la foule en gare du Nord, l'histoire de l'enfant gazawi qui se glisse dans les décombres, au bord de la plage, où il a caché des crayons et du papier. L'histoire du vieux marchand de jouet à Rome, le moment précis où le petit carillon de la porte retentit, le moment précis où il se tourne vers elle, vers sa silhouette délicate en contre-jour, sur fond de rue ensoleillée.

    Ramallah143.jpgCe matin on m'a demandé si je voulais participer à un repas avec la ministre de la justice française (c'est la ministre qui est française, pas la justice qui ne saurait avoir de nationalité, n'est-ce pas ?). J'ai décliné, on me prendra peut-être pour un snobinard, mais vraiment, je ne sais pas quoi dire à ces gens qui veulent être partout, avec leurs cortèges et leurs emplois du temps minutés, et qui ne sont jamais nulle part. Dimanche c'était le premier ministre palestinien que nous avons attendu, dans ce centre pour enfant handicapés, dans le village de Doura, près d'Hebron, c'est un événement important pour l'équipe du centre, ils ont insisté pour que ma douce soit présente. Le ministre passera un quart d'heure, nous a-t-on dit, soyez au garde-à-vous entre midi et 16h30... Nous avons attendu, nous avons vu le défilé de voitures, toutes sirènes allumées, passer sur la grand-route, et repasser, et repasser encore, d'une école à un centre culturel, de la mairie à une autre école. Mais son emploi du temps était trop chargé, il n'a pas pu s'arrêter, et tous les employés qui attendaient là, tout beaux, qui s'étaient déplacés pendant ce jour de week-end, tous ces gens de rentrer chez eux, la tête basse. Mais quelle différence, entre une visite au pas de course et pas de visite du tout ?
    Je me rappelle de la griserie de quelques années passées à fréquenter des réceptions et des diplomates, j'étais troisième couteau, la cravate ajustée, les chaussures cirées, l'adrénaline de la montre, les serrements de main, deux bons mots et un sourire, entre deux réceptions, la vie à toute vitesse. Il y avait là de la poésie aussi, bien qu'elle se trouvât surtout dans ce qui dépassait le cadre des cérémonies, cette maudite tache sur la manche, qu'on s'empresse d'ôter avec un mouchoir et un peu de salive, cette flaque de boue qui ne vous a pas raté, en descendant de voiture, la cigarette qu'on fume presque en cachette, quand on réussit à s'échapper une minute sur le balcon désert. Derrière, sous les lumières du grand salon, le rire déjà éméché de l'ambassadrice, elle était sympathique, cette ambassadrice.
    Je repense parfois avec nostalgie à ces moments-là, où je manquais de jeu, où je rêvais plus que tout d'être inutile. Voilà mon souhait exaucé, pour quelques jours encore, et j'aime ce moment-ci, où personne ne m'attend, où je peux regarder frissonner les feuilles de la vigne, rêver à une nouvelle histoire. Cette ruelle impossible, à Rome, ce vieux magasin de jouets, la belle silhouette à contre-jour, qui vient de passer le seuil.
    Pascal.

    Sokourov37.JPG

    A La Désirade, ce 16 septembre, soir.

    Cher toi,
    Nous avons parlé ce matin, avec L., de notre séjour à Ramallah. Au printemps prochain. Nous nous réjouissons. Nous n’avons aucune idée de ce que nous allons voir là-bas. Nous venons pour vous et vos amis, éventuellement pour les animaux de vos amis. A la fin de la semaine, nous allons à Marina di Carrara, en Toscane maritime, retrouver nos amis, la Professorella et il Gentiluomo. Je suis en train de peindre leur chien Thea et leurs chats. Le chien Thea est un personnage. Les chats sont nombreux. Je vais en peindre deux sur un radiateur. Leur pose est intéressante. Rien d’américain : leur pose est essentiellement du Vieux Monde, genre Morandi. Thea est une star hyperactive : c’est autre chose. Mais elle est du vieux monde elle aussi, je dirais la chienne de la Magnani. Tu sais que je voue un culte à la Magnani. Il n’y a pas de femme plus femme, de mère plus mère, de fille, de soeur, de cousine, de caissière de cinéma plus caissière de cinéma qu’Anna Magnani. Alexandre Sokourov aussi est fou de la Magnani.Sokourov35.JPG
    Il faut absolument que Serena et toi vous découvriez le cinéma de Sokourov. C’est à mes yeux le génie poàétique suréminent survivant du grand cinéma des Bergman, Tarkovski et autres inspirés du 7e art. Commandez immédiatement Alexandra. L’idée en est simple et sidérante, qui consiste à promener une vieille dame un peu ronchon dans le camp de base des troupes russes à Grozny, où elle vient rendre visite à son petit-fils, lui-même commandant d’élite. Tu la vois ainsi pointer son museau de vieille souris dans les cantonnements de ces jeunes gens, sur leur terrain d’exercice, au travail de nettoyage des armes. Ils sont là torse poil, vingt ans pour la plupart, tendre chair et face de gamins, et elle leur tourne autour, leur pose quelques questions, les morigène quand ils sont malpolis ; et de même reproche-t-elle à Denis, son petit-fils rentrant de mission, d’être sale. Mais on sent chez elle une immense tendresse, et les gars la respectent comme la mère de toutes les Russies. Je la vois très bien débarquer à Ramallah ou à Gaza, passant d’un camp à l’autre. Parce que, du camp russe, Alexandra s’échappe vers le marché de la ville, où elle va acheter des bricoles aux soldats et tombe sur une vieille Tchétchène, ancienne prof, avec laquelle elle fait tout de suite amie-amie. A un moment donné, il fait chaud comme dans une four, elles sont là dans l’appart de la Tchétchène, au milieu d’un immeuble à moitié effondré, à parler de leur vie. Cela ne se décrit pas.
    littérature,cinéma,voyage,palestine
    Dans le rôle d’Alexandra, Galina Vichnevskaya, oui la cantatrice, la veuve de Rostropovitch, est bonnement admirable. Pas un instant tu ne penses à la diva : c’est Alexandra, la vieille Russe traînant sa charrette de misère et de souvenances. Quand vous aurez aimé ce film, vous vous jetterez naturellement sur Mère et fils et sur Père et fils, puis sur L’Arche russe. Si vous avez de la peine à vous procurer ces films plus beaux les uns que les autres, je vous les apporterai au printemps. Je t’en envoie deux trois images en attendant et vous embrasse fort.

    Jls

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  • L’homme qui tombe et son histoire

    Ramallah133.jpg

     

    Lettres par-dessus les murs (55)

    Ramallah, vendredi 5 septembre 2008.


    Cher JLK,



    Tu connais l'image : prise à 9:41, heure de New York, il y a bientôt sept ans. Le photographe est Richard Drew, né en 1946, Associated Press, mais on s'en fiche, cette image-là ne saurait avoir de copyright, tant elle est universelle.
    Je n'y suis jamais allé, à New York, mais j'aimerais bien. Je ne sais pas si c'est le centre du monde, mais c'est sûrement sa caisse de résonance, où tout ce qui se pense ailleurs finit par trouver sa place là-bas, à New York, et finit par rebondir et irradier le reste. Vision ethnocentrée, sans doute, et pourtant il me plaît d'imaginer que le moindre murmure, dans le village africain le plus reculé, finisse par s'entendre, quelque part à New York – et vice-versa. C'est en tout cas ce qu'ont pensé ceux qui ont imaginé ces attentats. Il y a quelques années j'avais lu que tout film tourné à New York recevait de sa municipalité un soutien financier considérable, s'il montrait la ville vue du ciel, à un moment ou un autre. D'où le nombre de films hollywoodiens qui s'ouvrent sur les gratte-ciel, lents travellings aériens qui terminent dans un bureau, dans la rue, sur un banc de Central Park. D'où la connaissance que nous avons de cette ville-là, une connaissance presque intime malgré sa démesure.
    Et les auteurs de ces attentats le savaient, et le mot auteur est juste, tant on a l'impression d'un scénario parfait, d'une impeccable mise en scène, avec sa cascade de symboles, Manhattan, siège du capitalisme phallique et universel. Ce qu'ils ont oublié, peut-être, c'est le paradoxe qui consiste à utiliser la globalisation pour s'y attaquer : comme tous les terroristes, ils n'ont pu que renforcer le système qu'ils prétendaient détruire.

    J'ai fini hier la lecture de Falling Man, Don De Lillo. Je l'ai lu en anglais – je ne sais pas si ça t'arrive aussi, mais les livres lus en V.O. me laissent un souvenir plus vague, je retiens juste les images que j'ai construites, non les mots qui les disent. L'image confuse, la vision hallucinée de Keith, qui marche dans une bourrasque de cendre, au milieu des gens qui courent, qui voit les choses sans les sentir. Une femme lui tend une bouteille d'eau, il remarque vaguement qu'il la saisit de la main gauche, sans doute parce que la droite est blessée. Et puis ce que voit Lianne, lorsqu'elle ouvre la porte : son ex-mari, qu'elle n'a pas vu depuis plus an, un fantôme en costume, couvert de poussière, le visage piqueté de verre.
    Le récit alterne les voix de ces deux-là, et de quelques autres, dont Hammad, qu'on suit de Hamburg jusqu'au ciel, jusqu'au moment de l'impact. Incroyable présomption de l'auteur, de se mettre dans la tête de ce type-là : il y réussit pourtant, on y croit, à Hammad, et c'est la preuve d'un vrai courage d'écrivain. Mais c'est sur les vivants qu'il se concentre, ceux d'après la chute, ceux qui cherchent à reprendre pied, qui s'appuyent les uns sur les autres, en vain. Lianne l'intello qui se tournera vers Dieu, Keith qui deviendra joueur de poker obsessionnel, qui se réfugie derrière les cartes, dans l'activité la plus dérisoire qui soit, qui joue pour oublier de vivre. L'ombre absente des tours plane sur le moindre de leurs gestes, l'ombre qui va se poser sur le monde, qui va se poser sur l'Histoire.

    On se rappelle bien sûr où l'on était, à ce moment-là. Je me souviens surtout que le lendemain, à l'entrée d'un centre commercial, on m'a demandé d'ouvrir mon sac, pour inspection. J'étais dans une petite ville française, à des milliers de kilomètres de Manhattan, et l'onde de choc était là, j'ouvrais mon sac à cause de cette chose qui ne me concernait pas. La semaine suivante je partais au Liban, et dans les rues de Tripoli des gens manifestaient leur joie – une semaine plus tard cela me concernait déjà, et plus le temps passe plus je me sens concerné, touché par l'événement. La seule chose que j'avais comprise sur le coup, c'est qu'il nous faudrait attendre des années, pour en prendre la mesure, pour en parler avec quelque pertinence. Don de Lillo y a réussi, il dit l'intimité de la tragédie, son universalité, mais aussi en quoi cette tragédie-là est fondamentalement nouvelle, absolument contemporaine, et pour longtemps : suspendue dans le temps, comme l'homme qui tombe.

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    La Désirade, ce 5 septembre 2008.


    Cher Pascal,

    J’ai dû voir et revoir cette image cent fois, comme on vu et revu cent fois les séquences du crash de ce matin-là, mais c’est la première fois que cet arrêt sur image me saisit réellement d’effroi, comme l’image arrêtée d’un homme dont le crâne et le corps éclateront dans la minute qui suit.
    Si je n’ai pas vraiment vu jusque-là cette image que j’ai vue et revue cent fois, c’est, je crois, parce qu’elle est faite pour ne pas être vue vraiment. J’entends par là que sa beauté formelle, sa superbe organisation graphique, son irréalité presque ludique illustrant je ne sais quel rêve de l’humanité de marcher la tête en bas, éclipse à peu près complètement l’horreur de la situation en l’acclimatant, au point qu’on en attend le tirage en poster. Qui n’a pas son Homme qui tombe dans son loft ou son studio ?
    La première fois que je suis tombé dans New York, véritablement tombé et moi aussi la tête en bas, mais sur mes pieds jouissant de l’élasticité de l’asphalte de l’incommensurable Avenue fuyant en canyon entre deux murailles qui me semblaient de roche noire et de glace, c’était une aube nocturne de janvier, il faisait un froid polaire, je sortais des entrailles louches de la gare routière de Times Square, arrivant en Greyhound de Washington D.C., et descendant l’avenue à grandes enjambées, ivre fou de grand air pur, j’ai retrouvé la sensation de soulante griserie éprouvée des années auparavant sur le glacier d’Arolla, en fin de parcours nocturne d’une étape de la Haute Route, fonçant sur mes lattes sous la lune blême, mais au bout de l’Avenue se trouvait la mer, à New York, et déjà je pensais à nos aïeux qui avaient, au début du siècle, abordé le Nouveau Monde par cette voie peut-être salvatrice…
    Ce matin-là des Attentats, cependant, j’étais à Paris, sortant de chez Marina Vlady : autant dire d’un coin de la Russie artiste que j’aime, et j’avais regagné le studio du journal, rue du Bac, lorsque, par téléphone, l’une de mes filles me somma quasiment d’ouvrir la télé, pour voir ce que des millions de gens, autour du monde, avaient déjà vu et revu.
    Curieusement, sur le moment, je n’ai pas éprouvé la moindre pitié pour les milliers de gens en train de cramer et de crever dans les incendies, mais je me suis rappelé la prophétie de Witkiewicz, dans les années 20, selon lequel l’humanité avait engendré une machine qui la broierait tôt ou tard, et c’était la scène qui se jouait là : j’y voyais l’effondrement d’un Triomphe mythique, dont nous participions tous peu ou prou, et je me suis senti happé par un vertige pour ainsi dire métaphysique, comme devant un gouffre spatio-temporel sans fond – le trou noir de l’époque. Un peu plus tard, au bar d’en dessous, le premier quidam que j’entendis commenter l’Evénement, avec la gouaille du Parigot, incriminait déjà la main cachée du Mossad. On retombait sur terre... Et les explications, ensuite, de proliférer, tel faiseur d’opinion nous déclarant illico Tous Américains, et autres pompeuses fadaises, avant les vains éclairs de lucidité d’untel et les fulgurances non moins visionnaires et vaines de tel autre, n’est-ce pas Philippe Muray, n’est-ce pas Marc-Edouard Nabe ? Et les romans de s’aligner, dont pas un ne m’a paru jusque-là rendre vraiment compte de la réalité de l’Evénement. N'est-ce pas Frédéric Beigbeder ?
    Wolfe4.jpgC’est dire que je vais lire maintenant L’homme qui tombe de Don DeLillo, que je craignais de voir traiter le thème trop en surface et sans assez d’empathie et de pénétration, tout à sa brillante manière intelligente et perspicace mais sans vraie folie... J’imaginais ainsi ce qu’en eût fait le titanesque Thomas Wolfe (à ne pas confondre évidemment avec le Tom Wolfe du Bûcher des vanités) qui a si génialement évoqué New York en tant qu’élan et que vortex d’humanité, en poète et en voyant. Or ce que tu dis de ce livre relance ma curiosité, et je t’en dirai des nouvelles.
    Haldas15.JPGCe qu’attendant je te donne des nouvelles de Georges Haldas, qui va mieux que je ne le craignais après ce qu’un proche de L’Age d’Homme m’en avait dit. Son ami Pierre Smolik, qui le voit régulièrement, m’a appelé tout à l’heure pour me dire qu’Haldas, quoique physiquement diminué, reste vif et très présent dans leurs conversations, comme me l’a aussi confirmé son éditeur Vladimir Dimitrijevic qui lui rend visite de son côté.
    Georges Haldas l'a dit et répété: l’homme qui tombe est la métaphore même de ce que nous vivons tous les jours. Je me garderai bien de dire que le Falling Man de cette terrible image est une métaphore, mais le chemin est long entre l’effroi convenu que celle-ci peut faire éprouver et la compréhension avérée d’un tel événement. Je me rappellerai toujours, pour ma part, la longue trace de sang brunâtre maculant la chaussée, sous le Pont Bessières, en plein Lausanne, d’où venait de se jeter, un matin de printemps, un jeune désespéré. Il était là, gisant sous une couverture d’où ne dépassait qu’une touffe de cheveux sales. Or cette trace d’une vie, ce paraphe concluant une histoire, Dieu sait laquelle, n'a cessé de me hanter: quelle histoire, n'ai-je cessé de me demander ?

    Post scriptum: un ami, ayant lu la lettre de Pascal, réagit à ce que celui-ci écrit à propos de l'auteur de l'extraordinaire photo de l'homme qui tombe. On se fiche de son identité, affirme Pascal, tant le document est universel. Mais l'identité de Richard Drew compte, objecte mon ami, puisque c'est lui aussi qui prit la photo mémorable de Bob Kennedy juste après son assassinat. Dans la foulée, le même ami recommande aux internautes de s'intéresser à la saga de cette photo, et plus précisément à l'homme qui tombe, dont l'identité a été finalement établie... 

  • Comme une bouteille à la mer

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    Lettres par-dessus les murs (54)

    Ramallah, lundi 1er septembre 2008.

    Cher JLK,

    Ceci est une lettre importante, je la soigne, c'est peut-être la dernière. J'oublie l'en-tête, comme toujours : Ramallah, Palestine, le 1er septembre, 18h49. Mais c'est justement dans l'en-tête que commence le problème. Ramallah, j'en suis sûr, ça n'a pas changé. Mais Palestine ? Pas la Palestine historique, sans doute. Etat Palestinien ? Niet. Autorité Palestinienne : un peu lourd, et quelle autorité ?
    Appellation officielle onusienne : Territoires Palestiniens Occupés. Ca colle, mais c'est encore plus lourd. En Israël, on dit juste Territoires, ça évite les Palestiniens, qui sont ces gens, et ça évite surtout Occupés. Dans les formulaires, à l'aéroport, on écrit tout simplement Ramallah, Israël. Mais c'est un peu comme écrire Lausanne, France (entends-tu l'exclamation outrée des Lausannois, depuis ta terrasse ?).
    Bon, je mets juste Ramallah alors, Ramallah, 1er septembre. Mais l'heure ? C'est plus embêtant. 6:58, dit l'ordinateur, mais l'ordinateur semble avoir oublié le changement d'heure. Y a-t-il eu changement d'heure ? La rumeur courrait, je sais que dans la Bande de Gaza, ils sont tous un peu plus jeunes, il est 18h et des brouettes là-bas, le Hamas a changé d'heure depuis une semaine. A Jérusalem, à quinze kilomètres d'ici, il est 19h passé. Mais ici ? Impossible de savoir, on a passé des coups de fil ce matin, personne n'est vraiment sûr.Voilà donc une lettre tout droit issue d'un abîme spatio-temporel,d'une zone floue, d'un trou noir. S'il se passait, aujourd'hui, ici, quelque événement majeur, genre 11 Septembre, il tomberait dans les oubliettes de l'Histoire, fautes de coordonnées précises. Or il s'est passé quelque chose. J'ai eu l'imprudence de sortir, au coucher du soleil, pour imprimer mon roman, une dernière relecture. J'ai fait quelques pas, avant de me rendre compte. Magasins clos, cafés fermés. Personne dans la rue. Pas une voiture.

    littérature,voyage

    Le trou noir s'est refermé sur Ramallah, le gouffre spatio-temporel a englouti la ville. J'ai regagné mes pénates dare-dare, de peur de connaître le sort des autres habitants. Happés par le vide. A moins qu'ils n'aient eu le temps de se réfugier dans leurs foyers, tous ensemble, dans un grand mouvement de panique. Ma douce ne répond pas au téléphone. Internet ne marche pas. Je m'accroche maintenant à mon ordinateur, aux certitudes qui m'entourent, aux murs de la maison, à cette lettre, une bouteille à la mer, j'espère qu'elle gagnera la Désirade, un jour. Encore quelques heures à tenir, essayer de passer la nuit… Si jamais j'étais moi aussi absorbé dans une dimension parallèle, sache que – Dans le silence parfait du temps arrêté, dans l'éternité du crépuscule, soudain s'est élevée la voix d'un muezzin, solitaire, chaleureuse, rassurante. Il marque la rupture du jeûne... Je corrige
    l'en-tête : Ramallah, 1er jour du Ramadan, à l'heure de l'Iftar. Pour le pays, on ne sait toujours pas.

    Haldas18.JPGLa Désirade, 1er septembre, soir.

    Cher Pascal,

    Ta lettre m’a angoissé. J’essaie de t’imaginer là-bas, dans cette nuit tissée d’incertitude, après l’insouciance de votre traversée de l’été pleine d’amis et d’allégresse, retour au poids du monde.
    Ta dernière lettre ? Qui sait ? Je ne prends pas ton sentiment à la légère. L’arrivée de l’automne est d’ailleurs véhicule de ces afflux de mélancolie que la folie des hommes exacerbe à certains moments ou en certains lieux. Et puis c’est la vie : je pense sans discontinuer, ces jours, à Georges Haldas dont mes amis me disent qu’il va très mal, aveugle, fatigué de cet affreux monde dont il a chanté les « minutes heureuses », tout près de cette dernière Heure énigmatique qu’il interrogeait sans relâche dans ses derniers livres, dont ce Paysan du ciel que je suis justement en train de lire et d’annoter.

    littérature,voyage
    Je l’ouvre au hasard et je lis : « Il y a tellement de souffrances dans le monde, qu’on ne sait plus comment prier. A part ça, festival de merles ce matin pour nous rappeler au mystère intégral de cette vie dans ses moindres manifestations. Un bonheur qui est à lui seul une prière».
    Et ceci : « Si le possible n’est pas tissé d’impossible, il n’existe pas ».
    Ou ceci : « Sous les propos sarcastiques, ravageants mêm, garder un cœur tendre. Sans faire à bon compte état de celui-ci. En un mot, tromper la monde en bien, sans qu’il le sache ».
    Ou ceci encore : « Puisse le mal qu’on a fait éclairer le ciel des autres ».
    Ou ceci encore, le 1er avril 1999, il a 82 ans : « Envie de dire: mon corps terrestre s’effrite. Mon corps intime prospère ».
    Ou cela encore : « Rien de plus fertile que l’émerveillement et la gratitude. Malheur à qui n’est pas capable de les éprouver ».
    Ou cela : « Pour écrire des paroles de feu – le feu de la vérité – il faut être calciné soi-même. Or, nous n’écrivons le plus souvent – et moi le premier - qu’avec de l’eau tiède dans les veines ».
    Et il y en a, comme ça, des pages et des pages, et pour chaque année. C’est une source inaltérable que l’œuvre de Georges Haldas, qui s’abreuve lui-même quotidiennement à ce qu’il appelle la Source.
    Ta lettre m’a rappelé ce qui finira cette nuit peut-être, peut-être ne recevras-tu jamais cette lettre ? Peut-être devrais-je, demain, tenter de dire ce que fut la vie et l’œuvre de Georges Haldas après m’être détourné du bonhomme (mais non de ses livres) des années durant, pour les petits motifs de nos petites vies ?
    J’espère, mon grand, d’autres lettres de Ramallah. J’espère que ton noir sentiment n’est que passager, et que le ciel s’éclaircira demain sur la Palestine. Je pense à toi et à ta douce, je pense à Georges Haldas, qui va nous quitter,  et à ses livres qui lui survivront.
    Georges Haldas ce soir : « Notre vie n’est que l’ébauche d’une trajectoire dont nous ignorons tout »…

    Images: la magnifique photographie illustrant la lettre de Pascal est l'oeuvre de Lucia Cristina Estrada Mota. Elle est protégée par le droit international, auquel La Désirade échappe par clause unilatérale exclusive et gratuite. Le portrait de Georges Haldas, chez Saïd à Genève, est signé Jean-François Luy.

  • A propos des zones décoratives

    Ramallah144.jpg

    Lettres par-dessus les murs (52)

    Ramallah, le 21 août 2008, 16h.55


    Cher JLK,

    Tu as oublié d'indiquer la référence de l'illustration que je t'ai envoyée avec la dernière lettre, piquée sur le blog d'Eric Poindron, c'est un Sherlock de Frederic Dorr Steele (1873-1944). Pour la peine et pour mon plaisir je t'en envoie une seconde, qui me fait ces jours-ci office de fond d'écran, je la trouve admirable. Le texte anglais en petit caractères dit à peu près : « En libérant la femme la corde avait glissé, mais les nœuds qui la maintenaient étaient restés intacts ». Note le contraste entre la femme qu'on imagine et le sérieux de Holmes, la juxtaposition des figures, les lignes raides de l'homme, son visage anguleux, ses chaussures pointues, et la volupté de la ficelle qui serpente entre les barreaux, qui suggère une jambe, l'absence d'une cheville.
    J'aime bien le dessin et la gravure, parce que la froideur apparente du trait me laisse le champ libre, rêver la suite de l'histoire, y mettre mes couleurs.

    littéature,voyage

    Tu as lu Terrasse à Rome, de Pascal Quignard ? Je suis tombé dessus cet été, une belle ode à la sensualité de la gravure, à travers la biographie faussement ascétique de Meaumes, eau-fortiste du XVIIème.

    littéature,voyage

    L'écrivain devient graveur, les caractères imprimés correspondent chacun à un coup de burin, et sur la plaque de cuivre et sur le papier blanc surgit la vie, et l'amour et la douleur. Quignard heureusement n'a jamais entendu ce conseil de Bernard Werber, petite perle que je trouve ce matin au hasard de la toile, et qui s'adresse il est vrai aux écrivains en herbe, je cite : « Il faut d'abord avoir une bonne histoire ensuite à l'intérieur on peut aménager des zones décoratives, mais sans abuser de la patience du lecteur. ». J'ai bien aimé Les Fourmis, et j'aime bien la science-fiction en général, mais je frémis d'imaginer un monde futur où les conseils de Werber seraient suivis, et où tous les livres seraient rehaussés par-ci par-là de « zones décoratives ».
    Quant au triste monde en trois dimensions qui est le nôtre, je m'en inquiète moins, du moins j'essaye. Pour les Ossétiens que tu mentionnes je ne sais que faire, et pour les Palestiniens non plus – pendant ces vacances je me suis moi aussi soigneusement tenu à l'écart des journaux et des écrans, ce n'était peut-être pas une bonne idée, le réel nous est revenu par retour de bâton, en pleine face, dès l'arrivée à l'aéroport. Il faut réapprendre à côtoyer l'Occupation, et les journaux, la Birmanie et l'Ossétie, et refaire de l'inadmissible un quotidien, et garder assez de force et de conscience pour refuser la banalité de la douleur, même si c'est perdu d'avance, puisqu'on s'habitue à tout. Comme ces gens qui continuent à vivre vaille que vaille, à fonder des familles et à retaper des maisons, quand le territoire alloué se réduit comme peau de chagrin.

    littéature,voyage

    La Palestine n'en finit pas d'être au bord du gouffre, mais il ne manque vraiment plus grand-chose pour que l'idée d'un Etat soit engloutie par les colonies qui grossissent à vue d'œil, il suffit de sortir de Ramallah pour voir tourner les grues et s'empiler les parpaings. Encore un tout petit effort de négation du droit international et de la dignité humaine, et ce sera gagné, et dans les bureaux de l'ONU on réfléchira à d'autres solutions. Moi je rêve d'un Etat unique, parce qu'a priori les séparatismes m'emmerdent, mais on s'inspirera sans doute plutôt de Werber, pour créer en Palestine des « zones décoratives » avec entrée payante et thé à la menthe offert. Facile à mettre en place, et exportable, on peut faire de même au Tibet, avec thé au beurre.

    Melgar9.jpgA La Désirade, ce 21 août 2008, soir.


    Cher Pascal,
    C’est vrai qu’on en deviendrait cynique pour moins que ça, mais je continue à penser que la vie est plus forte et que d’une façon ou de l’autre on échappera à d’autres solutions finales.
    En fait de « zones décoratives », la remarque de Bernard Werber m’a rappelé La Forteresse, ce film si remarquable de Fernand Melgar que nous avons découvert au Festival de Locarno, où tout est également offert aux requérants d’asile de passage... Cette « forteresse » représente à la fois le centre d’accueil de Vallorbe - une espèce de grande bâtisse genre ancienne colonie de vacances, à l’extérieur de la ville, où sont « traités » environ 200 migrants sur une durée d’un maximum de deux mois, et la Suisse privilégiée, et l’Europe autant que l’Occident faisant plus ou moins figure d’Eldorado – on sait en effet que les flux sont en train de se modifier…
    Ce qui est touchant en l’occurrence, c’est que ce sont les requérants eux-mêmes qui la créent, cette zone décorative, ou disons qu’ils la remplissent de bonne vie, et ceux qui les entourent savent l’apprécier et l’entretenir et la partager ent oute bonne volonté. Point de cris, point de sévices, point de mépris affirmé. Au regard de surface, ou aux yeux de ceux qui taxent illico les migrants de drogués ou de voleurs potentiels, l’on pourrait dire que cette zone protégée, sinon décorative a priori (les grilles sont là et les verrous sont tirés le soir venu, on aperçoit même un gilet pare-balles à un moment donné), semble une auberge plutôt confortable voire conviviale, comme on dit, et pourtant, aux récits recueillis, aux expressions des visages, aux moments de tension extrême des interrogatoires, et au vu de nombreuses séquences filmées de l’intérieur (Melgar s’est immergé deux mois en ces lieux avec on équipe), on se rappelle aussi la dure vie vécue par ces gens et la plus dure vie encore qui les attend, pour beaucoup, dans ce qui sera cette fois une véritable « zone décorative ». De fait, ceux qui n’ont pas obtenu les papiers nécessaires seront renvoyés avec l’ordre de quitter le territoire de la Suisse dans les jours qui suivent, ce que chacun sait qu’ils ne feront pas. Où iront-ils ? A moins de rentrer effectivement chez eux, comme ce jeune Slovène qui ne savait même pas quels droits lui donnaient les accords de Schengen (jamais entendu parler…), avec une aide financière, ils iront grossir la galaxie des clandestins dont on compte, rien qu’à Lausanne, entre 5000 et 1000 individus, dont les enfants sont scolarisés alors que les adultes survivront de travaux payés au lance-pierre… Tout cela procédant d’une sorte d’hypocrisie civilisée, assurément « décorative » mais pour combien de temps ? C’est ce que se demandent aussi ceux qui voudraient réduire la décoration à du pur Suisse en refoulant ces malheureux, mais tu imagines le pays que ce serait, genre quartiers protégés de rentiers américains, la vraie forteresse des purs. Or figure-toi que, l’autre jour, ayant parlé avec enthousiasme du film de Fernand Melgar sur l’un de mes blogs de 24Heures, un de mes charmants correspondants m’a balancé cet argument massue : « Il y a entre 30 et 100 millions de jeunes Africains qui se sentent le droit absolu de venir en Europe. Comptez-vous les accueillir dans votre appartement de luxe ? ». 
    Ce qui est sûr, c'est  que ces gens-là sont du côté des bulldozers et des parpaings, qui ont la force et la consistance de la bêtise humaine… »

  • Mélancolie des retours

    Ramallah9.jpg

    Lettres par-dessus les murs (51)

    Ramallah, le 17 août 2008.

    Cher JLs,

    Nous retrouvons Ramallah, dans le silence de l'aube. Dans le jardin, le pommier a perdu ses fruits, ceux que les gamins n'ont pas cueillis jonchent le sol, et le raisin est mûr, derrière la maison, des grappes lourdes et gonflées, prêtes à éclater, et quelques-unes saignent déjà, que les guêpes viennent courtiser.
    Dans le salon gisent les valises éventrées, celles qui pèsent sous nos yeux nous disent qu'il serait temps d'aller dormir un peu, mais la beauté de l'aube et l'excitation du retour empêchent le sommeil. Un chat vient pleurnicher devant la cuisine, c'est Nicolas sans doute qui l'a apprivoisé pendant son séjour, un adorable petit pouilleux qui vient réclamer sa pâtée, miaulard et fâché de ces nouvelles têtes, qui sont donc ces deux ahuris qui ignorent les règles de la maisonnée et l'heure exacte des repas ?

    Je retrouve aussi le blog, et un gros regret : j'ai oublié de te demander de me faire voir le papillon de Nabokov, je l'aurais choyé des yeux, parce qu'un peu d'idolâtrie ne fait pas de mal. C'est un vrai bonheur aussi de relire ces citations de Céline, je l'avais un peu oublié celui-là, alors que j'étais célinien en diable à la fac, et la seule mention du nom de Bardamu me replonge illico dans l'univers drôle et grinçant et sinistre et désespéré du Voyage, le roman tout entier surgi de ces trois syllabes, Bar-da-mu.
    Effet madeleine de Proust : la première fois que j'ai vraiment compris l'expression, c'est en rouvrant un volume de l'intégrale de Conan Doyle aux éditions Rencontre, plusieurs années après ma première lecture : le livre à peine entrouvert l'odeur du papier m'a projeté à Londres, physiquement, derrière la vitre d'un appartement de Baker Street : on voit la rue en contrebas, les pavés luisant sous les becs de gaz, et un bruit de calèche qui se perd au loin.
    Ramallah97.jpgTu te rappelles qu'en parcourant le centre de Lausanne je me suis arrêté pour fouiller dans un bac de livres d'occase, je vous ai rattrapés avec un Simenon à la main, un Maigret des mêmes éditions Rencontre. Même papier et même odeur, du coup, gros problème : Boulevard Richard-Lenoir on entend sonner Big Ben, la pauvre Madame Maigret porte des rouflaquettes façon Watson, et quand le corpulent commissaire descend une bière je vois Holmes l'efflanqué se piquant le bras. Seul point commun, l'odeur de pipe qui imprègne ces pages, mais à part causer tabac je ne vois pas bien ce que ces deux-là auraient à se dire, sinon leurs doutes d'être du bon côté de la loi.
    Il faudrait interdire aux éditeurs d'utiliser deux fois le même papier : chaque auteur mérite sa papeterie dédiée, on imprimerait Nord sur du Céline pur fil, le vieux Goriot sur du vélin Balzac, et humer les livres suffirait alors à retrouver les univers, tu n'aurais plus besoin de coucher de longs résumés en deuxième de couverture. Ce que tu dois être en train de faire, de retour de Locarno, retrouvant ton bureau flanqué de la pile vacillante des romans de la rentrée.
    Je me suis assis au mien avec impatience, après ces longues vacances européennes. Prêt à replonger dans les mots, les yeux lavés par ce séjour entre trains et autoroutes. Suis mûr pour cueillir les fruits de ce voyage, devant la fenêtre pendent les lourdes grappes, quelques-unes saignent déjà, je t'envoie les plus belles.
    Pascal

    PaintJLK26.JPGA La Désirade, ce 19 août.

    Cher Pascal,
    Est-ce dans La Nouvelle Héloïse de Rousseau qu’il y a une Sophie et une Julie ? Tu dois le savoir toi qui es lettré. Pour nous, ce qui est sûr est que nous avons retrouvé avec un certain soulagement nos deux filles aux mêmes prénoms, la première revenant de Colombie où la rue est aussi dangereuse qu’à Jérusalem d’où revenait la seconde par la Jordanie. Comme toutes deux, en outre, viennent d’emménager en de nouveaux lieux après que leur oncle légendaire a vidé notre ancien appart du quartier popu dont je suis en train de reclasser les 12.000 livres restants à La Désirade, tu peux t’imaginer les odeurs mêlées de parfums orientaux ou latinos, et les mille images, les mille impressions glanées entre Petra et les Caraïbes et les mille fenêtres ouvertes en enfilade durant les dix jours que nous avons passés avec L. au Festival de Locarno.
    Filou13.JPGLes retours sont toujours un peu vertigineux. Le silence vaguement réprobateur des objets qu’on retrouve. Où étiez-vous ? Et le chien Fellow qui s’agite enthousiastique, disons trois minutes, avant de retrouver sa routine. Et les journaux entassés. La chronique du monde qui nous rattrape, tristes images d’Ossétie et qu’en penser mon ami, tu as une idée de quoi faire là-bas pour le bien des Ossètes ?
    Or me revoici dans le parfum de livres, que j’aère au fur et à mesure que je déballe les centaines de cartons amoncelés sur les trois étages de La Désirade, et l’odeur de la poussière que j’en arrache se mêle à l’odeur de la prairie au bord du ciel sous l’œil perplexe de nos trois ânes plus stoïques que jamais – et mille titres, mille couvertures, le simple toucher de mille vieux rossignols d’antiques collections (eh mais c’est La Parisienne, tiens voici du Cahier vert, ah mais voilà du Flammarion d’avant les guerres) me remplit de mélancolie et de reconnaissance. Du coup je me revois collégien chez Payot quand Dimitri y était LE libraire seul habilité à conseiller Nabokov de passage, ou dans ma carrée d’étudiant des escaliers du Marché où avaient passé les Thibault de Martin du Gard, chers souvenirs de notre bon jeune temps…
    Aussi je me réjouis de revenir à mon livre en chantier, sans cesser de penser au tien. Ces milliers de livres devraient nous dissuader de persévérer - tu as entendu comme moi la plus stupide remarque qui soit, qui revient à dire que tout a déjà été écrit, et nous voici reprendre le fil de l’encre ou de la chaîne de mots sur le clavecin électronique, et c’est reparti pour la musique…
    Il fait ce matin bleu laiteux sur les Alpes de Savoie.Dolent2.jpg Tout à coup je me rappelle que c’est un 19 août, en 1995, un dimanche, que mon meilleur ami de l’époque s’est fracassé dans les séracs de la face nord du Mont Dolent, que je devais gravir avec lui… A la fin de la matinée de ce jour-là, nous nous trouvions avec L. et nos enfants au pied du Jura, je leur avais montré le minuscule triangle bleuté du Dolent et j’avais remarqué que Reyald devait avoir rallié déjà le refuge Fiorio, alors qu’il gisait au pied de la paroi…
    Reynald aussi aimait Céline, même plus que moi, dont il avait découvert, encore carabin, la thèse sur Semmelweiss. Je lui avais offert les œuvres réunies sous couverture de verre de la collection Balland, et tu connais l’histoire de l’Argus bleu, dont Vladimir Nabokov lui fit cadeau en reconnaissance de ses bons soins et qu’il m’a confié à son tour.
    Dolent1.jpgCher vieux Reynald qui a toujours la trentaine sur les dernières photos que j’ai de lui, de notre traversée de l’arête Midi-Plan, sur ce fil de glace entre deux vertiges, l’un donnant sur le gouffre de mille mètres de la vallée de Chamonix, l’autre sur la Vallée blanche…
    Voilà mon cher Pascal, on revient à la vie, je me suis remis à mon encre verte, ma bonne amie a retrouvé ses emmerdements d’institut, nos petites filles font leurs meufs éternelles avec leurs mecs respectifs, et vous là-bas à Ramallah... tout est bien.
    Ciao, amici, ciao ciao ciao…

  • Les amis se manquent

    littéature,voyage


    Lettres par-dessus les murs (51)


    Murazzano, le 5 août 2008


    Cher JLs,

    Le temps parfois s'allonge et s'étire, et les nuages s'immobilisent, et sur le clocher de la vieille église les aiguilles se sont figées dans la rouille, mais c'est souvent dans ces moments-là que tout se passe – lorsque le temps s'emballe pour nous emporter, haletants, de ville en village et de visage en visage, on ignore dans la cascade des évènements ceux qui finalement feront sens, ceux dont on se rappellera, ceux qui feront peut-être un livre, et ceux qui se perdront dans trop de mouvement, ou trop d'émotion.
    Après cette belle nuit à la Désirade, où le temps s'était suspendu un peu pour se soumettre aux mots, il a repris sa course folle, et le mors aux dents, ébranlé peut-être par une exposition d'art brut à Lausanne, et ce fut Cormérod, Nicolas et les insectes du jardin de Xavier, et Bâle et Olivier, et l'expo Vodou à Genève, et Bâle et l'Alsace et Jean, et la Sardaigne, où Olivier Bis m'enseigne l'art du tuba et l'importance des trompes d'Eustache, dont je ne dispose peut-être pas, nous trinquons au couchant avec Olivier et Mathilde et puis avec la belle-doche et le beauf, et l'on construit avec la petite Emma des châteaux de sable (avec piscine et dépendances) avant Rome où notre curiosité de touristes fond, dans la chaleur étouffante, comme une glace aux myrtilles, reste le souvenir du trompe-l'œil de Sant'Ignazio de Loyola, quelques façades et les pavés que le soleil a ramollis, les bords du lac de Martignano, Nicola, Fede, Giulia, Luca, la petite Olivia fait des châteaux en sable noir et la petite Catherine rit de toutes ses deux dents, quand on fait trompetter son ventre en y collant la bouche, et Jim et Grete déboulent à Trastevere où nous faisons le plein de tripes alla romana, et nous voilà à Turin, et nous voilà à Murazzano, deux heures plus tard, sur la place du café, attendant Séverine et Sylvain, dont la 106 asthmatique déboule depuis Marseille, et Sylvain Bis et Tania qui débarquent de Rennes, avec la petite Zoé dont je tombe éperdument amoureux, parce qu'elle ne me demande pas de lui construire des châteaux, elle, et que du coup je suis près à descendre à Gênes pour lui chercher du sable, et tout ce petit monde erre à présent dans le village, ma douce est partie voir sa mère-grand à Mondovi et le temps s'arrête enfin, un peu, dans la rouille de l'horloge, sur la terrasse d'où je t'écris, d'où je contemple les collines du Piémont, et la tour de Murazzano, dont ma belle-mère prétend qu'elle est mauresque.
    Etranges vacances d'expatriés, dédiées moins à découvrir des lieux qu'à retrouver des visages, des amis perdus de vue depuis des lustres parfois, et l'on sait l'importance de ces retrouvailles, qui trouvent leur sens dans la joie du présent, mais aussi dans l'assurance de bonheurs futurs, parce qu'il faut soigner les amitiés comme on entretient son jardin, et j'ai le souvenir de fleurs qui n'ont pas survécu aux rigueurs d'hivers trop longs.
    Voilà comment filent ces semaines, entre trains, avions et autoroutes, avec un roman inachevé aux trousses, poursuivi par un homme invisible qui réussit, dans les moments les plus incongrus, au détour d'une conversation, dans les cahots d'un sentier, à me souffler une phrase à corriger, une idée nouvelle. Comme toujours les déplacements me secouent la cervelle, m'offrent mille fusées, des trames de romans à venir, des poèmes d'une ligne, et mon carnet se couvre de griffonnages et j'en remercie les muses, mais je maudis aussi ces fantômes qui ne me laissent jamais tranquille, qui me tirent déjà vers Ramallah et la quiétude de l'atelier, jaloux de ce temps que je ne leur consacre pas.

    littéature,voyage

    Trouvent-ils leur bonheur à la Désirade ? Comment passe le temps, là-bas ? Mon souvenir le fige dans le silence des étoiles, la lueur des bougies et les mots partagés sans hâte... mais un rapide tour sur le blog m'offre l'image épique de l'homme déjà aux prises avec le dragon de la rentrée littéraire, bataillant contre six cent et quelques nouveaux romans… pas vraiment en vacances non plus, si ce mot peut avoir un sens quelconque quand on fait ce qu'on aime.

    Locarno25.jpgLa Désirade, ce dimanche 17 août.

    Carissimo,
    Tu étais de l’autre côté des monts la veille de notre arrivée à Locarno, et tes lettres me manquaient depuis longtemps déjà, puis je me suis trouvé entraîné dans le tourbillon de ce festival, entre cinq films à voir du matin au soir et deux papiers à livrer entretemps, donc point vraiment de temps sauf le matin un quart d’heure sur un banc solitaire, et le soir avec ma bonne amie sur la Piazza Grande en attendant les projections, à la terrasse de la Contrada, mais dix jours sans un répit de lecture ou d’écriture perso, ni l’énergie de te répondre, comme si ce terme de vacance sur lequel tu achèves ta lettre de Murazzano creusait en moi un vide réel.

    littéature,voyage
    Tu l’as deviné : les vacances connais pas, c’te horreur, ou alors juste pour L. ou pour voir des amis en cascades, comme tu les évoques, sauf que nous sommes bien plus sauvages que vous ou laissons monter les gens à La Désirade, mais les vacances au bord de la mer ou en montagne, si ce n’est entre saisons quand la mer est noire et la neige bleue, ça nous fuyons, le genre Club et kapos de plages à sifflets, quelle abomination n’est-ce pas, mais c’est vrai que faire ce qu’on aime est un privilège et qu’on peut admettre que ceux qui sont à la peine y aient droit. Bref.
    De l’autre côté des monts, c’était donc vers les Langhe de Pavese ? En tout cas j’ai pensé à Lavorare stanca ces derniers jours, pas à cause du travail mais à cas de l’Italie, en suivant notamment Nanni Moretti sur sa Vespa, zigzaguant à travers des quartiers de Roma que nous n’avons jamais vus, et s’arrêtant sur telle place pour y danse, à tel autre endroit pour héler tel passant, avec son irrésistible malice et sa façon d’écrire son journal, Caro Diario, jusque dans les terrains vagues d’Ostie où il cherche le monument à la mémoire de Pasolini, un truc tout déglingué ressemblant à la nostalgie des chiens galeux… Povero paese, que nous avons retrouvé dans les années Berlusconi du Caïman, l’un des derniers films de Nanni Moretti, et caro paese qui cultive comme aucun autre l’art de faire une comédie de toutes ses tribulations.
    Pascal2.jpgRamallah115.jpgA ce propos cela encore : je t’ai dis que ta douce m’évoquait terriblement le cinéma italien des années 40-50, et j’ai montré sa photo à Nanni qui en a été frappé lui aussi. Or il se trouve qu'il a, dans ses projets, un remake d'un fameux mélodrame de Mario Soldati, d'après un roman de Fogazzaro, dont l'héroïne est une jeune Italienne du Nord, et le héros un révolutionnaire romantique slovaque sur les bords. Tout à fait vous en somme, donc il vous contactera dès qu’il sera question du casting. Le film se tournera sur le bord du lac Majeur, où il pleut tout le temps. Ca vous changera un peu de Ramallah...


    Ce qu’attendant un abraccio a tutti e due

    JLs

    Images: Vue de Murazzano, par Pascal Janovjak. Une scène de Piccolo mondo antico, de Mario Soldati. Alida Valli, dans son premier rôle. Pascal et Serena au Chemin de la Dame, Lavaux, juin 2008, par JLK:

  • Au bon jeune temps

    Hejaz.jpg

    Lettres par-dessus les murs (50)


    Ramallah, samedi 28 juin 2008

    Caro,

    Les temps ne sont plus ce qu'ils étaient, nous en parlions hier avec les amis, de ta lettre et des malheurs de l'éducation, en Suisse, en France et ailleurs. Quelques lueurs d'espoir tout de même, comme tu as pu le lire, le Conseil de l'Europe veut interdire la fessée : elle porte atteinte à la dignité de l'enfant, comme on le sait, et elle bien peu efficace. On privilégiera désormais au sein des familles la bonne vieille pratique de la brûlure de cigarette ou de la torsion de bras, l'autorité parentale s'en trouvera renforcée, c'est bien.

    Ziad m'a raconté cette semaine la Ramallah de son enfance, on s'est croisé par hasard, on s'est salué bien bas, parce que Ziad est un gentleman de la vieille garde et qu'il mérite tout le respect, on a échangé deux banalités et il s'est lancé dans la peinture d'une fresque du temps jadis. Quand il n'y avait pas d'hôtel en Palestine, mais des salles communes où tout voyageur était accueilli par un repas, un narguilé et un coin de tapis... quand aux carrefours on trouvait des grandes jarres d'eau fraîche pour rassasier la soif des promeneurs... quand il n'y avait en ville que cinq voitures, pour les deux médecins et les trois nantis. De sa voix grave et douce, il m'a parlé de ces étés qu'il passait à Hébron, dans les champs, en ce temps-là tout le monde travaillait en été, pour se préparer aux rigueurs de l'hiver, et l'on chauffait les maisons avec les noyaux des olives issues de la récolte.
    En ce temps-là peu d'enfants apprenaient vraiment à lire, ils récitaient le Coran assis sur le sol de l'unique pièce de l'école. Lui faisait partie des privilégiés, son père était cheminot, il portait le bleu mais le soir il mettait la cravate et le fez ottoman, parce qu'il était fier d'être fonctionnaire, et la mode était à la moustache hitlérienne, on était solidaire des Allemands et des Turcs, contre les Anglais. La locomotive paternelle desservait alors le Caire et Damas, l'on pouvait aller jusqu'à Cape Town en train, et à neuf ans, pour apprendre la géographie, l'instituteur leur demandait de trouver le chemin le plus court de Jérusalem à Madrid, en s'aidant des cartes et des horaires de chemins de fer.
    Ensuite nous passons du coq à l'âne, aux hommes invisibles et aux djinns, il m'avoue qu'à son âge il a encore peur du noir, parfois, quand il va vérifier le fonctionnement de la citerne derrière la maison, les mystères sont grands, on cause religion et son regard plonge dans la nuit des temps, savais-je que la circoncision trouve son origine dans les rites cananéens, et me suis-je rendu compte que dans les synagogues et dans les mosquées subsistait encore la trace de l'autel des premiers sacrifices ? Non, mais je repense aux offrandes hindoues, aux lingams arrosés de lait et couverts de fleurs, et cette soudaine redécouverte de l'unité humaine me réjouit. Il est tellement facile d'oublier même les évidences, quand on vit le dos au Mur… De l'Occupation nous n'avons point parlé, je ne tiens pas à savoir comment un homme aussi épris de connaissance, de voyages dans l'espace et dans le temps peut supporter d'être Palestinien aujourd'hui.
    Il regarde sa montre, je vais devoir rentrer, je vous prie de m'excuser, le match va commencer, dit-il avec un petit sourire. Espérons que la Turquie gagne, dis-je – Que le meilleur gagne, répond-il de sa voix grave et douce.

    Nous quittons Ramallah lundi aux aurores, pour de longues vacances, et Istanbul où nous faisons une petite escale. La ville ne sera ni klaxonnante ni pavoisée, mais ça restera la plus belle du monde… je t'en enverrai des nouvelles, avant de débouler enfin à la Désirade, dans une dizaine de jours...

    A très bientôt,

    Pascal
    PS. Mon ami Nicolas reste ici pendant l'été, les curieux de littérature, les amoureux de photo et les passionnés du monde arabe pourront consulter son blog, il y enfile perle sur perle : http://battuta.over-blog.com/



    Suisse420001.JPGA La Désirade, ce 2 juillet 2008.

    Cher vieux,
    Tu seras déjà parti quand tu liras ce mot, mais cela ne fait rien n’est-ce pas ? Nous avons tout le temps, et bientôt je vais te tanner avec mes souvenirs remontant au moins au XVe siècle, lorsque je traversais l’Europe dans la bande d’escholiers de Thomas Platter le fils de bergers de montagne devenu grand humaniste à multilangues.
    Les souvenirs de Ziad me rappellent ceux de mon Grossvater, qui possédait lui aussi sept langues et lisait tous les soirs, sur la table de la Stube dont les quatre pieds tournés constituaient les colonnes de notre temple d’enfants, quelques pages de sa grande Bible et quelques sourates du Coran en V.O. Grossvater avait connu sa promise au Caire, et tous deux y rencontrèrent aussi le père de mon père, lui aussi dans l’hôtellerie. Le père du père de mon père, en revanche, était dans les chemins de fer comme le père du père de ma mère, qui fut de la première équipe à traverser le tunnel du Gothard, au titre de chef de train.
    Je ne voue aucun culte particulier, en ce qui me concerne, aux choses et aux gens du bon vieux temps. L’attitude de beaucoup des gens de ma génération ou de la précédente, qui consiste à prétendre que plus rien ne se fait de bon aujourd’hui, me semble déplorable. Je suis tout à fait conscient, en matière de littérature et d’art, que nous vivons dans une période d’eaux basses, mais c’est en pensant et en sensibilisant notre temps que nous pourrons faire le mieux que nous pourrons, et non en nous cantonnant dans le passé, qui n’est à mes yeux qu’une modulation du présent. Lorsque la mère de ma bonne amie, Batave anarchisante, me parlait de Sénèque dont je lui ai filé un opuscule, avant qu’elle n’achète toute la série, elle me parlait de « ton M. Seneque » et me citait ses propos comme si elle venait de boire un coup avec lui au Café du débarcadère. Elle aussi regrettait le temps des vitriers chantant dans la rue, comme je regrette l’odeur de crottin que diffusait le passage des chars des maraîchers remontant du marché, dans les hauts de Lausanne des années 50, et l’autre jour ma vieille marraine, troisième fille de Grossvater, me racontait comme celui-ci, pingre et demi, au retour de leurs immenses balades du dimanche, parfois jusqu’au sommet du Rigi et retour, conseillait à ses filles, sur la route du soir, de faire semblant de boiter pour apitoyer quelque conducteur de char ou des rares voitures de l’époque…
    Nos souvenirs sont-ils plus beaux que ceux que nous avons offerts sans le savoir à nos enfants ? Qui peut le dire ?. Le tout est de s’arranger pour ne pas les leur pourrir d’avance. Mais les émerveillements de nos mômes valent bien les nôtres et, à vue de nez, la tradition ne se perd pas malgré les Barbie connes et le Coca Zéro.
    Je t’envoie, avec cette vue de La Désirade où vous êtes attendus, cette photo de la famille de la mère de ma mère, quoi doit dater de 1911. Tous les gens qu’il y a là sont morts. L’un de nos arrière-grands-oncles présents fut chercheur d’or aux States et mourut de déprime après son retour en Suisse. L’autre était boucher. Un autre encore, que nous appelions l’oncle Fabelhaft, avait pas mal voyagé et pratiqué le négoce de tapis orientaux. Il nous faisait, enfants, beaucoup rire, je ne me rappelle plus pourquoi. L’une de nos tantes vécut en Chine, une autre se pendit de chagrin (l'Amour...), une autre encore se perdit d’inconduite. La personne très digne du premier rang est ma grand-mère Agata, mère de ma mère qui, le jour de ses 80 ans, fut ensevelie sous les fleurs de tous ceux qu’elle avait aidés petitement ou grandement, au dam de mon grand-père qui trouvait que c’était là bien de l’argent gaspillé. De la même façon, s’il prenait la fantaisie à ses filles de nous voiturer en taxi depuis la gare, il ne manquait pas de leur faire remarquer qu’avec l’argent de ce taxi on eût acheté trois pains.
    Ainsi de suite : c’est la saga des familles. Un jour, me trouvant sur une butte dominant le quartier de nos enfances, et me rappelant le voisinage de Simenon, sur les hauts de Lausanne, j’ai pensé que je pourrais un jour, comme de petites boîtes qu’on ouvre, guigner dans chaque maison et en regarder vivre les gens. Dans ce quartier qui nous semblait, adolescents, la banalité même, voire la mort vivante, j’ai appris à détailler depuis lors des romans et des nouvelles à n’en plus finir, nourris de drames de la jalousie et de suicides, de trésors de bonté et de d’abîmes de solitude ou de mesquinerie. En notre enfance nous étions bien cinquante à jouer sur le grand pré, et les aiguiseurs passaient avec leurs aiguisoirs, les vanniers avec leurs paniers, les pasteurs et les curés avec leur propre bazar, puis il n’y eut presque plus d’enfants, et voici qu’il en repousse.
    Liras-tu ces lignes à Constantinople (j’en suis resté à ce nom magnifique), ton portable sur tes genoux au milieu d’un souk moyennageux, ou dans quelque aérogare futuriste fleurant le kérosène ou le parfum dutyfree ? Quoi qu’il en soit, je me réjouis de vous voir tous les deux, je vais vous amener au Chemin des Dames, en plein Lavaux, comme j’y ai amené Fabienne Verdier, Nancy Huston et tous ceux que j’aime ou que j’ai envie de pousser un peu au bord de la falaise (ça ne pardonne pas), et nous parlerons de ton roman en fumant nos bonnes vieilles pipes pendant que nos bonnes vieilles compagnes feront ensemble un peu de tricot sur le banc qu’il y a devant le chalet…

    PaintJLK15.jpgImages : Chemin de fer du Hejaz, 1957.  Portrait de famille, 1911. Vue de La Désirade, huile sur toile de JLK.

  • Au col de l'amitié

     
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    Quand Jaman nous est conté...

    En écho à la rencontre de Pascal Janovjak et de JLK à La Désirade, Nicolas de Battuta (http://battuta.over-blog.com/) note ceci sur son (excellent) blog d'habitant de Ramallah.

    J’attendais vos dernières lettres avec anxiété : se seront-ils « reconnus » ? Mais c’était sous-estimer ce que vous élevez au-dessus même des nuages : l’amitié.

    Pour moi qui ai lu vos cent et une Lettres par-dessus les murs avec la patience d’un Shâriyâr, l’ascension vers ces sommets fragiles où naît le sentiment d’être quand même, après tout, oui, des humains parce qu’amis, des amis parce qu’humains, fut exaltante.

     

    Je me suis senti des vôtres, et de derrière les murs je n’avais aucun mal à imaginer les contours du lac avec, bien sûr, cette petite encolure où mon village taille ses ardoises en pierres à ricochets.

     

    En moi est monté le désir de Désirade, d’une bonne rasade de blanc et d’une belle Shéhérazade. De moments cueillis à fleur de précipice, comme ceux que vous vivez.  

     

    Jaman, c’était deux jours avant qu’elle s’envole. Nous étions montés dans le brouillard le plus épais. Déjà je croyais avoir échoué quand, entre Dent et Naye, comme une bouche tout à coup le ciel s'est ouvert.

    Découvrant ce que tu as découvert
    ...

     

    Image JLK: le col de Jaman vu du sommet de la Dent du même nom. A découvrir sur le blog de Nicolas, que nous nous réjouissons d'accueillir à La Désirade: une superbe photo de son amie Kaye, évoquant Jaman en octobre 2007.

  • Talisman de l'amitié

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    Lettre par-dessus les murs (49)


    A La Désirade, ce 10 juillet 2008.

    Cher toi,

    L’amitié serait ce chemin suspendu à travers les couleurs du monde, du Talisman de Paul Sérusier que tu viens de me faire découvrir ce matin tandis que Serena écoute Amico fragile de Fabrizio de Andre - qu’elle sait par cœur...
    Vous m’êtes apparus hier sous le Cervin mandarine du Buffet de la Gare de Lausanne. J’étais un peu tremblant de vous voir soudain vous incarner. Nos mots s’étaient rencontrés avant nous, jusqu’à cette centième lettre que tu m’as envoyée de Bâle où tu as passé ton enfance, je te sentais déjà plus proche que nombre de mes proches, je te savais mal rasé par la seule photo que j’avais de toi, je savais que Serena, par le portrait que tu m’avais envoyé, sortait d’un film italien des années 60, et c’est ainsi que vous m’êtes apparus sous le Cervin mandarine, lui mal rasé et l’air d’un petit Français slovaco-bâlois me faisant une farce en se faisant soudain visible, donc l’amitié ne serait pas une farce, et elle avec ses lunettes à la Nathalie Wood dans La fureur de vivre qui me rappelait soudain la douceur de vivre à l’italienne de nos vacances de Vitelloni adolescents, et déjà nous nous connaissions depuis toujours au point de nous tutoyer illico, et déjà nous filions par les vignobles s’étageant au-dessus du lac et par les verts s’étageant des vignes aux forête et des alpages aux gazons de tout en haut où nous nous sommes retrouvés, au bord du ciel, l’immense ciel du Col de Jaman au-dessus de l’immense lac à plusieurs bleus, et vous me racontiez Ramallah, l’eau qui chauffe sur le toit et le piège à ciel ouvert de Gaza, je vous désignais là-bas la petite ville riveraine des parents de ton ami Nicolas de Battuta, nous nous racontions à la terrasse ensoleillée et Serena comparait la viande séchés des Grisons à la Bresaola, le mystère de l’incarnation se répétait, le soleil tournait sur le lac immense aux lointains diaphanes, et de là-haut je vous désignais chaque lieu de son nom, là-haut c’est le Casque de Borée et le Château, le Grammont et le Blanchard, et vous me désigniez les noms de là-bas, dans le labyrinthe du pays divisé et subdivisé aux douces collines et aux oliveraies massacrées, et le soir ma bonne amie nous rejoignit à La Désirade et la lumière tourna sur le lac immense, en quatuor nous nous racontions à n’en plus finir, tant de vies en chacun depuis tant d’années et à venir, nous étions bien, nous étions là, nous étions vivants, nos visages diffusaient leur aura dans la lumière vacillante des bougies, tu as évoqué les chauve-souris géantes de Dacca au lourd vol velouté et toute la nuit constellée de loupiotes, au bord du lac immense, la lune tournant à son tour dans le ciel immense, toute la nuit semblait une paire d’ailes déployées, nous nous sentions protégés - c’était un peu comme si nous avions été confiés les uns aux autres…
    A présent nous sommes devenus visibles les uns aux autres. De virtuelle notre début d’amitié s’est actualisée dans le mystère ouvert de nos visages. La nuit s’est prolongée, pour nous deux, à nous parler de nos écrits en chantier, qui traitent également, chacun selon sa voix, de ce qu’on voit et de ce qui ne se voit pas. Et ce matin nous sommes quatre amis de plus au monde. Et ce matin les couleurs du monde sont comme une tapisserie restaurée. Ainsi l’amitié serait-elle cette haute lice et ce talisman…
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    A La Désirade, ce 10 juillet.
    Très cher ami,
    Me voilà installé sur la terrasse de la Désirade, je ne décrirai pas la vue qui m’a enchanté hier soir, qui m’a ébloui ce matin, le Léman, les montagnes et l’horizon ne sont qu’un petit cadeau supplémentaire, puisque c’est toi que je suis venu voir.
    Avant notre rencontre sur ton blog, tu étais un mythe – pas de flagornerie là-dedans, pas un mythe de pierre, froid et imposant et inaccessible, mais un mythe tout de même, comme le sont tous ces artistes dont on admire les œuvres, les couleurs ou les mots, et qu’on ne croise pas dans la rue tous les matins. Gravir le sentier pentu qui mène à la Désirade n’est pas gravir l’Olympe, mais tout de même, il y a un peu de rêve là-dedans, et beaucoup d’émotion, quand devant vous marche JLK, qui manie le petit transporteur pétaradant qui trimballe vos valises.
    Et puis il y a l’entrée dans le grand chalet. Je n’imaginais pas un chalet, va savoir pourquoi, dans mon imagination la maison était nimbée dans des brumes de haute montagne, un peu hors du monde, je n’en avais pas d’image précise. M’y voilà, et somme toute ce n’est pas un chalet – la première chose que l’on voit, à peine l’homme a-t-il ouvert la porte devant vous, c’est un mur de livres, et une paroi de livres qui longe l’escalier, des livres qui portent les plafonds, et même au-dessus des fenêtres courent les livres : c’est une maison construite en briques de papier, si l’on retirait le bois des parois elle tiendrait encore. Comment sont-ils classés ? Par éditeurs, sans doute, mais avant tout par taille, comme les moellons d’un mur. Certains sont inaccessibles, trop haut perchés, ceux que tu ne relis pas, je suppose, même si tu m’avoues ne garder que ceux qui t’intéressent. Ils débordent de partout, ils s’empilent parfois en tours précaires, ils gonflent des placards que tu ouvres en t’exclamant « catastrofe », et c’est vrai que c’est une catastrophe, cette avalanche de livres qui menace de t’engloutir, à laquelle tu fais pourtant face, comme le marin au creux d’une vague fatale, cette mer déchaînée qui est à la fois sa perte et sa raison de vivre.
    Dans ces blanches parois, dans ces murailles de mots alignés, empilés, dans les titres de cette Babel polyglotte qui n’en finit pas de monter au ciel, je retrouve tout ce qui m’intimide à la lecture de tes écrits. Cela reste irréel, et pourtant il y a le petit blanc d’Epesses, le repas partagé, les voix de nos compagnes, la petite brise qui monte dans le soir, les cloches qui tintent dans la vallée, tout cela est réel, et il y a ton visage sur lequel jouent les ombres dansantes des bougies, et ton regard attentif, et nous causons, bien après qu’elles se soient couchées, amusées par notre sérieux, et puis tu me parles de mon livre comme si c’était le seul que tu aies jamais lu, et nous parlons de tout et de rien et des choses les plus importantes du monde comme si nous étions absolument seuls au monde. Ce qui est peut-être une définition de l’amitié... Les mots nous auraient suffi, par-dessus les mers et les murs, mais ils seront riches désormais des lumières dansantes de ce moment, du doux bruit du vin versé, de la brise nocturne.

  • Notre vie sur un fil

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    Lettres par-dessus les murs (48)
    Bâle, le 5 juillet 2008


    Dostum,
    Je ne pianote pas depuis un café du Grand Bazar, ni sur la place pigeonneuse devant la mosquée d'Ortaköy, mais non loin des fontaines de Tinguely du Theaterplatz : attention, je me rapproche dangereusement de la Désirade…
    Contrairement à tes vallées, ce lieu ne me permet pas de remonter bien loin dans le bon vieux temps, puisque les souvenirs de mes parents sont liés à d'autres contrées, mais c'est ici que j'ai connu le goût de l'air dans les poumons, l'odeur de la Bratwurst et mes premiers regards en coin, et je me rappelle bien la cour de l'école, que j'ai retrouvée toute petite quand je la voyais immense, pendant les parties de chat perché de la récréation, et je me rappelle de la Migros MMM où nous faisions nos courses, et c'est avec une bête émotion que j'ai découvert des Migros à Istanbul, ces grosses capitales oranges me font presque autant d'effet que les bas-reliefs de la cathédrale de Strasbourg, que j'admirais tête en l'air en me rendant à la fac, au risque de percuter les touristes teutons avec ma bicyclette.

    Faute d'être tombé vraiment amoureux de ces villes que j'adore, j'avais le cœur vacant lorsque j'ai rencontré Istanbul, et à chacune de nos retrouvailles elle se fait plus belle, sans doute parce que nos amis de là-bas nous accueillent toujours à bras grand ouverts, et se donnent une peine de tous les diables pour nous la faire aimer, ce qui est bien inutile s'agissant d'Istanbul. Ville périlleuse, si j'y habitais sa beauté m'obligerait à me lever aux aurores tous les matins, et à rater le dernier bateau à la nuit tombée, pour en perdre le moins possible. Et puis il y a bien trop de chats à Istanbul, on est obligé de s'arrêter à chaque coin de rue pour en caresser un, c'est éreintant. Si j'y résidais je n'y ferais rien de bien, à moins de travailler dans une cave je passerais mes journées à la fenêtre, à grignoter des simit dont les grains de sésame iraient rouler sur les pavés, je me porterais malade tous les après-midi pour boire du thé, jouer aux échecs dans les rues de Taksim, ce genre de choses, manger des sandwiches au poisson à trois livres en tentant d'apprendre le turc des pêcheurs, ou le kurde des serveurs.
    Mais bon, me voilà ici, sous les platanes et ce n'est pas mal non plus, et je me recommande ä Cola, bitte schön. Tu me parles du Coca zero, une horreur, d'accord avec toi, mais peut-être pour d'autres raisons - j'essaye pour ma part de convaincre mes amis des vertus du vrai Coca-Cola, cette magnifique boisson pétillante et caféinée, je leur parle de ce beau logo entortillé qui remonte à la fin du XIXème, on n'en ferait plus, des logos comme ça, d'ailleurs dans vingt ans on n'en boira plus, trop malsain, trop acide, trop sucré, trop caféiné, mais je ne les convaincs pas, la plupart préfère le jus de pomme bio, le café moulu a casa, un petit Brouilly. Comme quoi, quand même, tout fout le camp.
    Sur ces tristes considérations je te salue et te lève mon verre, et puisque nous sommes quelque part autour de la centième lettre, je finis celle-ci en t'écrivant, une dernière fois, tout le bonheur de cette petite correspondance par-dessus les murs. A très vite,
    Pascal.

     Yoga.JPG

    A La Désirade, ce dimanche 6 juillet.
    Cher Pascal,
    Trois jours, je compte : trois jours pour incarner notre amitié, lui mettre plus qu’un visage mal rasé, un grain de voix, celui de Serena, vous faire entendre les nôtres, vous faire visiter la Désirade et sa vue si vue il y a ce jour-là (pour le moment c’est rideau de pluie et compagnie donc rien à voir sauf le val boisé du premier plan), vous offrir deux Big Macs (le Happy Meal sera pour le chien Fellow en attendant d’autres événements) arrosés d’un traditionnel Coca-Cola Old Label, dont le poète Rainer Maria Rilke fit jadis l’éloge à sa façon.

    Pour Rilke non plus il n’y avait pas de «bon vieux temps». Tout objet diffusant une présence lui semblait participer d'une épiphanie virtuelle, il le dit dans une de ses lettres que tu connais peut-être, tout en rappelant lui aussi que tout fout le camp et que toute nostalgie n’est pas comparable – ainsi de notre première découverte de ses poèmes ou du Bambino de Dalida, de même que la mémoire de Bâle n’est pas réductibles au répertoire du Beau Lac…
    Bâle est évidemment notre Europe idéale et l’ Eloge de la folie, la dinguerie de Tinguely et le petit hôtel Au Violon dont la terrasse ombragée jouxte l’ancien couvent de femmes qui fut une prison (d’où son enseigne) avant de s’ouvrir aux voyageurs de partout. Bâle est une civilisation à laquelle mon vieil ami Pingouin a consacré une fresque historique admirable. Mon ami Pingouin doit être ces jours aux eaux, entre Loèche et Saillon. Tu sais évidemment que ce surnom, datant de la communale de Montmartre où il passa une partie de son enfance (son père étant le représentant à Paris de la firme suisse Landy & Gyr), désigne l’historien comparatiste octogénaire Alfred Berchtold, avec lequel j’ai réalisé un livre d’entretiens qui me fut un vrai cadeau et que je t’offrirai volontiers à mon tour quand vous vous pointerez à La Désirade.
    Ce jeune homme à longs cheveux en équilibre sur la tige de fer d’une barrière surplombant le Rhin, c’est aussi Bâle. Bâle du grand Concile de mille deux cents je ne sais plus combien et de Carl Gustav Jung, Bâle de la chimie et de la physiognomonie de Lavater, Bâle des boules et Bâle des goules médiévales ou des moules à sable de ton jardin en enfance, Bâle de tous les Christs et de toutes les morts.
    Cette dernière illumination a ponctué ma dernière visite au Musée de Bâle, avant ma dernière visite à la grande expo Munch (je suis fou de Munch) à la Fondation Beyeler: qu’on voit à Bâle tous les Christs, du Christ au corps d’amant de je ne sais plus quel maître ancien au Christ terrifiant d’Holbein vert cadavre à barbiche de fil de fer barbelé dont parle Dostoïevski, et toutes les morts, de celle de la non moins fameuse Îles des morts de Böcklin à la série sublime de la maîtresse mourante de Ferdinan Hodler (de lui aussi je suis franc fou) entre autres figures de la décréation et de la rédemption.
    De quel côté ce garçon va-t-il tomber ? C’est une alternative qui me hante, entre le poids du monde et le chant du monde. Toutes nos lettres, ami Pascal, en sont tissées. Moi aussi j’ai grand bonheur à en recevoir les nouvelles de chaque nouvelle missive me venant de Ramallah ou de Dacca ou demain de Brazza, comme un écho de la vie bonne et terrible que tous tant que nous sommes nous menon en équilibre sur ce fil...
    Un abrazo,
    Jls.

  • Entre la chape et le foutoir

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    Lettres par-dessus les murs (47) 

     Ramallah, ce 22 juin 2008

    Cher JLs,
    Triste évocation du Tibet que tu m'envoies là. Encore une injustice dont on sait presque tout, mais qu'on ressent si peu. Je suis allé à Gaza la semaine dernière, pour mener un petit atelier d'écriture avec les étudiants de l'université d'A. Je me suis dit qu'ils en avaient gros sur la patate, et qu'une paire d'oreilles étrangères ne feraient pas de mal. Je n'avais pas imaginé à quel point c'était vrai. Cette fois-ci encore, les histoires que l'on m'a racontées ne sont pas des histoires d'occupation ou de politique. Les récits qu'ils ont choisi d'écrire font tous partie de la sphère privée, anecdotes familiales, disparition du grand-père de Samia, mort du petit chat blanc de Noura, Mohammed qui se souvient s'être fait choper sans billet dans le métro de Tunis, Rahman qui se rappelle son examen le plus difficile…
    Voilà ce qu'a écrit Alla :
    Les moments les plus joyeux de ma vie, c'était quand j'allais à Jérusalem chez ma grand-mère. La maison de ma grand-mère est simple, pourtant on peut y sentir l'odeur des vieilles pierres. Les nuits sont très belles, des fenêtres de sa maison on peut voir briller toutes les lumières de Jérusalem.
    La maison est toujours là aujourd'hui, mais ma grand-mère n'y est plus.


    Il a manqué quelque chose pourtant, dans les récits de ces étudiants soigneusement coiffés, de ces étudiantes vêtues comme pour une fête – il manquait quelque chose que je devinais parfois, dans des débuts d'histoires avortées, qu'on n'osait pas dire devant toute la classe. Personne n'a parlé d'amour. La prochaine fois j'insisterai davantage sur les bienfaits de la fiction… Ce n'est qu'à la fin de la seconde journée que j'ai vraiment senti le poids de cet autre enfermement : après une séance photos-souvenirs d'un bon quart d'heure, où l'on s'est gentiment entassés pour tenir tous devant l'objectif, les cinq mectons du groupe ont insisté pour faire une dernière image avec eux seulement. Drôle d'idées les gars, quand vous pouvez côtoyer d'aussi belles plantes ? Pourquoi seulement les garçons ? Parce que sinon Monsieur, on ne peut pas mettre la photo sur internet.
    Plus tard nous avons mangé chez Zac avec les profs, et il nous a montré son petit verger, on s'est assis à l'ombre des citronniers, et tout le monde s'extasiait, quel endroit magnifique. Ce qui le rendait magnifique, cet endroit, c'est qu'il était caché, que personne ne nous voyait, protégés par les grands citronniers, et Zac pouvait enfin fumer une clope sans se faire voir de ses parents, de ses voisins, échapper à tous ces regards trop curieux qui enferment mieux que tous les bidasses de Tsahal réunis.

    Plus tard, sur le chemin du Deira Hotel, Sami me montre l'énorme mosquée qu'on construit en face. Tu vois, on n'a plus de matériaux de construction ici, plus de béton, plus rien… mais pour les mosquées on en trouve quand même… On dit qu'au paradis, chacun pourra avoir sa mosquée, construite en or, construite en diamants, à toi de choisir… et bien moi je la veux en bois, une petite mosquée en bois, à quoi bon une mosquée en diamants, si tout le monde peut s'en offrir une ?
    La terrasse de l'hôtel donne sur la mer, la plage en contrebas fourmille de petites familles venues faire trempette, et la terrasse du très chic Deira Hotel est pleine de monde, parce que la richesse est aussi universelle que la misère… Au loin, on voit briller les lumières des bateaux de pêche. Il y en a peu, à cause du manque d'essence, mais à la nuit tombée ils dessinent une ligne continue, parce qu'ils sont tous au même niveau, à la frontière gardée par les navires israéliens. Homme libre toujours tu chériras la mer… Ici, même la nuit, même en regardant la mer, on voit des murs.
    On a ouvert un peu les portes aujourd'hui. Espérons que la trêve tiendra, au moins le temps pour Sami de recevoir un nouveau chargeur pour son ordinateur portable, il veut réaliser un petit clip vidéo, des images de Gaza sur la musique de Prison Break.

    Rodgers25.jpgA La Désirade, ce 26 juin, soir.

    Cher Pascal,
    Merci pour cette évocation des étudiants de Gaza, qui m’a rappelé une autre histoire d’école, plus triste à sa façon. C’est mon ami Rafik qui me l’a raconté après l’avoir vécue. Il me semble t’avoir déjà parlé de Rafik, écrivain tout à fait remarquable, Tunisien d’origine mais installé dans nos régions depuis une trentaine d’années, vivant d’enseignement dans un collège.
    Or il était chargé, un jour, de la surveillance des couloirs de son établissement, lorsqu’il remarqua deux élèves, un garçon genre fils à papa se croyant tout permis et une fille, qui se roulaient des patins sans faire mine de sortir dans la cour. Alors Rafik de les prier, gentiment mais fermement, d’aller s’embrasser dehors, et la jolie paire de se traîner vers la porte tandis que le garçon lançait un « va te faire fuck » à voix basse mais tout à fait audible, qui força le prof à le rappeler pour lui faire répéter ça, tandis que l’ado prenait son air le plus innocent. Courroux du prof. Soumission feinte du garçon qui repart sans s’excuser et remet bientôt son « va te faire fuck ». Alors notre Rafik, qui est plutôt du genre placide et tolérant, de le rappeler une nouvelle fois et d'exiger des excuses, à l’indifférence complète du collégien se sachant protégé par son père, grand chirurgien de la place et de l’espèce dominatrice et cynique comme on allait le voir. De fait, peu après l’incident, le prof ayant exigé des sanctions de la part du directeur, celui-ci en convint comme il convint ensuite de recevoir le père et le fils en présence de Rafik. Ainsi celui-ci eut-il à essuyer les sarcasmes rageurs du père, devant son fils, lui reprochant de ne rien comprendre à notre société émancipée et de se mêler des mœurs de son fils alors que lui et son rejeton passaient de si bonne soirées à mater ennsemble des films pornos…
    Le fils a été puni malgré les pressions du père, Rafik a passé pour une espèce de bougnoule rabat-joie, sûrement une sorte d’imam coincé aux yeux du père alors que l’écrivain est le plus cool des paternels (ses deux fils rockers peuvent en témoigner),  nullement du genre père-la-vertu, mais ce n’est ni à lui ni au père du gosse que j’ai pensé en lisant ce que tu dis à propos de l’amour censuré dans les témoignages des étudiants de Gaza, respectueux à l'excès de la loi des pères alors que l'élève de Rafik s'en voyait délié par son père lui-même. Or n'y a-t-il pas un chemin entre la pudibonderie et l'affectation de dévergondage ? Le geste de Rafik n’était pas d’un censeur borné mais d’un prof respectant son élève et lui demandant la pareille, à l'opposé de la complicité visqueuse du père. A cet égard, tout ce que tu racontes des étudiants de Gaza respire plutôt la santé, et je me demande qui est le plus réellement libre de celui-là ou de ceux-ci...
    Images: plage de Gaza, par Pascal Janovjak; The Beach, par Terry Rodgers.

  • Sur l’écran de nos vies

     
    RamallahFoot.jpgLettres par-dessus les murs (45)

    Ramallah, ce 14 juin, fin de journée.


    Cher JLs,
    Effectivement le cours du chameau est en chute libre. J'aurais aimé te remercier de ta lecture de mon roman, acheter les bonnes grâces de ta fille et te souhaiter un joyeux anniversaire en t'envoyant quelques chameaux, mais vu l'inflation et le coût du transport, le jeu n'en vaut pas la chandelle. C'est très embêtant, d'autant que j'avais investi massivement dans le chameau : j'en ai cinquante qui broutent en ce moment les mauvaises herbes du jardin, et je ne sais qu'en faire. L'entretien est coûteux, et ça sent fort, ces bestioles. Je trouverai donc d'autres moyens de te remercier, je peux t'envoyer en attendant quantité de mouches, par exemple, je connais ta passion pour les diptères – ou alors un gros container de fertilisant.
    J'aurai dû investir dans le ballon de foot plutôt. Plus facile à stocker, et ça grimpe sec en ce moment, je n'ai pas vu venir l'opportunité, peu au courant de la chose sportive. Un bon tuyau : acheter du ballon suisse, qui a bien baissé, et revendre en Hollande. Nous passons de belles soirées devant les grands écrans des bars, ici ça prend une autre saveur : vu le petit nombre de ressortissants de chaque pays, on est obligé de faire des alliances compliquées, d'obscures tractations de coulisses, Mathilde, Hélène et Thomas sont prêts à soutenir les Suisses, si Nicolas accepte de s'user les cordes vocales pour la France, on essaye de convaincre Jad et Kifah de laisser tomber les Turcs, qui ont tous du sang d'envahisseur ottoman dans les veines, pour se rallier à la Cause, on prie les Italiens d'être un peu Tessinois, pour un soir. Il y a de nombreuses trahisons bien sûr, des revers de dernière minute, de petites lâcheté, d'aucuns se sentent soudain parfaitement Hollandais, ils n'ont jamais été rien d'autre qu'Hollandais, ils ont des arrière-grands-pères cachés, ils se doivent de respecter les ancêtres, et voilà les Français qui s'en prennent soudain avec rage aux Italiens, parce qu'il est immoral de soutenir la squadra de la Comedia dell'Arte, et du coup Julia et Luca et Martina et Paolo abandonnent lâchement l'Helvétie, avec les résultats qu'on sait.
    Ceux qui comme moi ont des doubles nationalités et des triples origines vendent cher leurs allégeances, nous finissons d'habitude par prendre le parti du plus fort, mais nos victoires sont un peu moins brillantes. C'est à se demander si un jour le métissage ne sonnera pas le glas du foot… ce qui serait dommage, parce que tout de même on s'amuse bien. Sauf hier, quand ce con d'arbitre a fait mine de ne pas voir le hors-jeu de Van Nistelroy. Là il n'y avait vraiment pas de quoi rire.
     
    Sokourov18.JPGA La Désirade, ce mercredi 18 juin
     
    Cher requérant des îles,
    Ton mail a mis quatre jours pour me parvenir. Pas de traces de censure pour autant. Les postiers virtuels devaient se trouver scotchés devant leurs écrans géants, comme il y en a partout ici. Cela s’appelle Fan Zone. Les trois ânes du pré voisin ont le leur. Ils misent eux aussi sur la Hollande, comme nous pour un motif fondé puisque ma belle-mère était Batave à outrance. A cet égard, je suis obligé de prendre la défense de l’arbitre que tu stigmatises : cet off-side n’en était pas vraiment un en réalité, au sens du vrai foot. Je me suis procuré toute les images qui font effectivement voir un hors-jeu virtuel, lequel dissimule cependant une position réelle tout à fait régulière selon les critères anciens qui permettaient à un arbitre de voir au-delà de la vision. Note que je suis prêt, demain, à rallier l’équipe russe, à quoi nous autoriserait le fait que la première belle-mère de mon épouse légitime, originaire d’Odessa et traductrice à l’ONU, fut elle-même une sorte d’arbitre lors des escales du socqueur Nikita Krouchtchev à Genève.
    Foot à part, j’étais l’autre soir à Ramallah, enfin le temps d’un ou deux plans d’un film qu’on m’avait recommandé et même plus : Lemon Tree, de je ne sais plus qui, dont je suis sorti plus que perplexe à vrai dire. S’il est évident que l’actrice est imposante, dans le genre Irène Papas version palestinienne, et que tout ça fait très fifty-fifty dans la répartition des peines et des responsabilités, j’en ai ressenti comme un malaise tant cela baignait, comme on dit, sans lever aucune véritable émotion, ni colère ni débat. J’ai vu à la fin que le ministère de la culture israélien avait soutenu la chose : cela se sent un peut trop. Tu sais que je respecte les artistes et les écrivains de toutes les parties, Mahmoud Darwich autant qu’Amos Oz, mais là je sens tellement la négociation de studio sous influence, que non : que je ne marche pas.
    Deux jours plus tard, ce que j’attendais de Lemon Tree, m'a saisit dès la première séquence et bouleversé de part en part, à la découverte de Mère et fils d’Alexandre Sokourov, un film tourné spécialement pour moi, je te le dis sans vanité niaise, comme je dis de Schubert qu’il écrit spécialement pour chacun. Peinture : MA peinture contemplative, où le paysage te regarde autant que tu le regardes. Couleurs : MES couleurs, le vert du monde et le gris de l’air, traversés d’un vent d’ailleurs. La mère et le fils : LA mère et LE fils.
    Il arrive, Pascal, comme l’a prouvé ton homonyme, que l’homme soit « capable du ciel ». Un ami, David Fauquemberg, m’avait signalé le premier ce chef-d’oeuvre, et Georges Nivat consacre des pages inspirées à Sokourov dans Vivre en Russe. Quand vous vous pointerez à La Désirade, ce sera mon cadeau de bienvenue…
    Images: foot en Irak;  Mère et fils, d'Alexandre Sokourov.



  • La belle histoire qu’on attend

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    Lettres par-dessus les murs (44)


    Ramallah, le 10 juin 2008

    Ahlan,
    Hier, nous étions quelques hommes invisibles à boire force café turc et tabac américain (en arabe, le narguilé ou la cigarette se « boivent »), et Qaïs se tenait le front, comme à son habitude quand ça ne va pas fort. Cette fois-ci c'était à cause de sa copine israélienne, avec qui il s'est fâché, et à cause d'Hannah Arendt, avec qui il reste en très bons termes, mais dont malheureusement il ne trouve pas assez de livres traduits en arabe. C'est la tragédie de Qaïs, qui serait la tienne si tu étais palestinien, ou jordanien, ou syrien : il s'use les yeux à lire, matin, midi et soir, mais ne trouve jamais assez de pages à se mettre sous les lunettes. Apollinaire, me dit-il, Apollinaire, il en a tant entendu parler, mais pas moyen de mettre la main sur Apollinaire ici. Si l'on présente souvent la littérature arabe comme baroque, fleurie, abondante, il faut avouer que l'édition arabe est plutôt minimaliste, pour reprendre tes catégories : on y publie au compte-gouttes, en tirages limités, on a traduit autant vers l'arabe en un millénaire que vers l'espagnol chaque année, dit un rapport tristement célèbre des Nations-Unies.
    Voilà qui donne envie de se tenir le front, ou de boire une grosse gorgée d'autre chose que du café, parce qu'on a beau parler de la beauté des cultures orales et de la pratique quotidienne de la poésie qui fleurit ici, ce manque de livres dans le monde arabe implique, sous-entend, provoque une misère intellectuelle et académique riche de conséquences (ne serait-ce que politiques, si l'on voulait voir le monde par la lorgnette du conflit israélo-palestinien).
    La censure y est pour beaucoup, qu'elle soit populaire ou étatique, et surtout la diversité des censures, qui entrave l'activité éditoriale arabe. La religion aussi, sans doute : quand on croit vraiment avoir chez soi Le Livre, celui qui contient ce monde-ci et celui d'après, écrit par l'Auteur suprême, l'acquisition d'autres bouquins présente un intérêt tout relatif – c'est ce que me dit un ami de Qaïs, le Docteur, venu nous rejoindre. Tout de même, insiste Qaïs, Hannah Arendt c'est important, pourquoi diable ne trouve-t-on pas Hannah Arendt à Ramallah, et le Docteur de hocher la tête, certes c'est important, mais dis-moi, c'est important pour qui, combien de personnes ici ont envie de lire Hannah Arendt, ou Apollinaire ? J'aimerais les rassurer sur l'état de leur chère Palestine : lors de mes séjours dans la banlieue qu'habitent mes parents, en Alsace, j'ai du mal à trouver Le Monde chez les buralistes, alors va trouver Hannah Arendt, dans la petite librairie, entre trois best-sellers et dix livres de cuisine. Mais c'est un fait, ici plus qu'ailleurs la lecture est réservée à une toute petite élite, celle du Coran exceptée. Il en va tout autrement au Bangladesh, musulman aussi : les livres d'occasion s'entassent jusqu'au plafond des échoppes et occupent des kilomètres carrés, au sein du marché central de Dhaka, et le long des embouteillages, de petits vendeurs à la sauvette passent de voiture en voiture pour vous proposer des copies pirate du Da Vinci Code ou des mémoires d'Hillary...

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    La Désirade, ce 12 juin, soir.
    Mon cher Nobody,

    Pardon de mettre tant de temps à te répondre mais je suis très occupé ces jours, surtout à ne rien faire que ce que j’aime. En tout cas je ne lis pas Hannah Arendt, dont je dois avoir la plupart des livres traduits en français, mais que je n’ai pas lus pour la plupart. J’ai le plus grand respect pour Hannah Arendt, mais il me semble en savoir assez par ce qu’on m’en a dit pour me faire une idée de ce qu’elle dit, sans la lire forcément, même si ça ne se fait pas de ne pas lire Hannah Arendt. Si j’ai le plus grand respect pour Hannah Arendt, c’est probablement parce que les gens que je respecte respectent Hannah Arendt. Je ne suis pas sûr que tous l’aient lue, mais au moins ils l’ont à portée de main et se trouvent ainsi parés, si j’ose dire. Par ailleurs, aucun imbécile ne m’a dit jamais dit de mal d’Hannah Arendt, et c’est encore un signe qu’il faut respecter Hannah Arendt. Hannah Arendt te garantit à toi aussi le respect, et ça c’est cool : tu cites Hannah Arendt dans une soirée : tu marques un point. Il n’y a pas tant d’autres penseurs ou écrivains qu’il suffit de citer, « comme disait Hannah Arendt », pour marquer un point aux yeux de gens qui n’ont sans doute pas lu plus de livres d’Hannah Arendt que toi, mais qui la respectent comme tu la respectes.
    Pour Apollinaire, je dois avoir tout Apollinaire, et j’ai appris deux trois poèmes de lui par cœur à l’adolescence, mais je crois bien que je m’en suis tenu là, et je ne saurais dire qu’Apollinaire me manque à l’instant.
    Ce qui me manque, ce serait plutôt la prison et une Bible ou un Coran : voilà la concentration dont je rêve à l’instant. Ou plutôt, j’aimerais bien n’avoir que mon livre à écrire sur la table, n’était-ce que pour démériter un peu moins aux yeux de notre fille puînée qui me demandait un jour, devant les milliers de livres de ma bibliothèque, au lieu du sempiternel « et vous les avez tous lus ? », « papa, tous ces livres, mais c’est toi qui les a écrits ? »
    Enfin, il va de soi que je compatis avec Qaïs, auquel je suis prêt à offrir tous mes Arendt et tous mes Apollinaire s’il nous trouve un passeur, mais il est une chose que je préférerais faire ce soir avec lui, autour d’un narguilé, et ce serait de lui raconter ton premier roman, sans lui dire que tu en es l’auteur.littérature,voyage
     
    Je suis sûr qu’il serait vite pris par la magie de cette espèce de conte à dormir debout, qui nous fait traverser les murs avec la grâce du passe-muraille de Marcel Aymé, mais dans une tonalité qui n’est qu’à toi, une sensualité et une insolence qui réjouirait son côté peuple – tout bon lecteur ne pouvant qu’être peuple, c’est à savoir : ressortir à l’aristocratie naturelle. Et nous ririons bien. Et nous méditerions ensuite chacun pour soi sous le ciel de la Palestine, car ton livre fait rire et méditer.
    Et me vient une idée : tu sais que notre fille aînée vient de passer sa licence en arabe. Tu me vois venir ? Tu trouves que la Palestine manque de livres, alors ne perdons pas de temps. La dernière fois que j’étais dans les pays arabes, divers jeunes gens m’ont proposé le troc : vos filles pour combien de chameaux. J’étais trop cher, et surtout ils manquaient d’imagination dans leur façon de négocier. Or je le sais : notre fille, qui dispose désormais d’elle-même ( !) ne te vendra pas sa traduction pour trois cents chameaux : il faudra lui raconter une histoire…


    Image : Michelle, Liz Gribin

     

  • Quand le verbe se conjugue

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    Lettres par-dessus les murs (41)

    Ramallah, le 6 juin 2008, matin.

    Cher JLs,

    J'ai lu avec plaisir ton entretien avec Jean-Michel Olivier, ce matin. Une phrase m'a frappé, une parmi d'autres, cette terrible vérité que tu admets, que l'écrivain est soumis à cette loi jamais formulée de « mon verbe contre le tien ». Terrible vérité parce qu'elle casse le mythe angélique d'une littérature ouverte, le lieu d'une communion humaine, d'un partage spirituel qui transcende les époques – qu'elle rectifie ce mythe, disons, pour y laisser à l'individu égoïste et conquérant sa juste place, sa trop grande place. S'arrêter là serait désespérant, à quoi sert-elle, alors, cette belle littérature, à quoi bon tenir le « journal de bord de l'humanité » si personne ne le lit, sinon ses auteurs enchantés par la sonorité de leurs propres mots…
    Cela m'a fait penser à un passage du bouquin de Calvino, Si par une nuit d'été un voyageur, où l'on voit un écrivain regarder une lectrice, par la fenêtre de son bureau, et l'écrivain en panne d'inspiration de se demander ce qu'elle lit, avec tant d'attention, et de se mettre à écrire pour elle – pas vraiment pour elle, bien sûr, mais pour le regard qu'elle posera sur ses mots à lui – et tout son projet d'écriture se ratatine alors en une bête entreprise de séduction, parce qu'il serait prêt à écrire n'importe quoi, des romans de gare, à l'eau de rose, à trois sous, pour peu qu'elle les lise avec la même attention, avec la même émotion, avec les mêmes soupirs et les mêmes froncements de sourcils.
    Je te suppose aussi intéressé que lui, que moi, à séduire cette lectrice, étendue dans les herbes hautes de la Désirade… je crois que tu y réussis, parce que ce blog est fait pour elle, elle peut s'y promener en toute liberté, sans craindre d'être assaillie par un quelconque scribouillard avide de lui faire avaler ses mots, et elle choisira ses livres, ses phrases et ses images comme on fait un bouquet. Je te jette des fleurs donc, ce que je veux dire, c'est que par un miracle dont je ne veux pas connaître les rouages, ces écrits échappent à la loi du plus fort énoncée plus haut, et c'est ce qui me fait lire jour après jour ces carnets tournés vers l'Autre. J'aime le foutoir qui y règne, la façon dont ces billets changent de place à toute heure du jour, on découvre des textes écrits il y a dix ans, des fusées tapées à l'instant, qui disparaissent, reviennent dix jours plus tard, on a l'impression de contempler la table d'un bureau, vue de haut, un bureau jonché de papiers qu'on écrit, qu'on relit, qu'on empile, qu'on annote, qui finissent en boule, sont récupérés, défroissés, récrits, rangés et dérangés par des mains jamais immobiles, et ce qui fuse ici c'est la création à l'état brut, sidérante, pour ceux qui cherchent lentement le mot juste, qui rêvent ensuite de le graver dans l'éternité de la pierre ou du firmament, quand ils devraient plutôt se laisser porter par le vent, qui jetterait sur leur feuille des mots bien plus justes, bien plus vivants. C'est au jour d'aujourd'hui ce que je crois avoir tiré de cette correspondance longue de trois mois... quelques idées et un ami – dans quelques semaines nous nous serrerons la pince pour de vrai, j'ai hâte.
    En attendant, je te donne vite d'autres nouvelles de Palestine - que je vois mal en ce moment, à cause de ma grippe, et parce que la vigne folle a envahi de ses feuilles tout l'horizon de ma fenêtre. J'entends des tirs dans la rue, des tirs de joie, à cause de la victoire d'Obama, ou des tirs de colère, à cause de sa belle tirade sur Jérusalem capitale d'Israël, je ne sais. L'espoir s'effiloche de jour en jour, je préfère écouter, ce matin, les chants entrelacés de l'appel à la prière, ils ont engagé une nouvelle équipe de muezzins mélomanes, ou alors on a changé les hauts-parleurs de tous les minarets, c'est très mélodieux aujourd'hui, ça donne presque envie de croire.

    PS. Entre nous : je te joins mon roman, enfin, je suis sûr que tu n'as absolument rien d'autre à lire en ce moment...
     
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    A La Désirade, ce même 6 juin, après-midi.
    Cher vieux,
    Merci pour le foutoir et les fleurs : c’est vrai que ça fait beaucoup, lorsque tu reçois à peu près vingt livres par jour, donc à peu près cinq cents auteurs par mois qui défilent sous tes fenêtres avec leur calicot perso : et Moi ? et Moi ? et Moi ? Et voilà que tu m’envoies ton roman en messie virtuel, sans douter une seconde que je vais l’imprimer fissa et le lire dans la foulée et m’impatienter de le voir édité et de le saluer comme THE roman qu’on attendait.
    Tu connais Les frères Holt ? C’est un roman américain, je crois, que j’ai lu en version abrégée dans le famous Sélection du Reader’s Digest, il y a de ça au moins un demi-siècle, qui racontait l’histoire de deux frères bibliophages finissant étouffés dans leur appart’ plein de livres et de revues et de journaux. Voilà La Désirade mon canard : à peu près 15.000 livres que je viens d’amputer de 5000 transplantés à mon nouvel Atelier et qui vont s’augmenter de 10.000 nouveaux quand nous aurons liquidé l’appart’ lausannois que nos filles quittent ces jours pour cohabiter avec je ne sais quels lascars. Et tu m’envoies un roman sous ton tas de fleurs. Alors gaffe que ce soit bon, car j’attaque tout à l’heure. Je finis de lire Vivre en Russe de Nivat père, formidable patchwork du slaviste à travers le temps et les lieux de la plus ou moins sainte Russie, de Pasternak à Poutine, et ensuite je finis Bagdad, zone rouge de sa fille Anne, non moins remarquable reportage à travers Bagdad et ses humanités. Je n’irai pas jusqu’à dire que je n’ai rien d’autre à lire ces jours que ton roman, puisque je viens de me lancer dans Le cheval rouge, vaste fresque tolstoïenne d’Eugenio Corti dont les 50 premières des 1000 pages m’ont déjà beaucoup touché (on y découvre une communauté de paysans et d'ouvriers de Brianza, en juin 1940, dont les jeunes gens vont partir à la guerre sous la bannière de l'Italie fasciste, à laquelle les gens de la région sont massivement opposés), mais enfin tu sais ma curiosité et mon impatience de voir éclore le verbe neuf.
    «Mon verbe contre le tien» est un constat-sentence qui relève des lois de la nature, mais le rôle du lecteur est de résister à celle-ci et d’acclimater les contraires. Moi qui suis un fou de Marc Levy, comme tu sais, je me fais fort d’apprécier tout autant Guillaume Musso. The Complete Man…
    Mais aucun mérite à cela: à vrai dire, les « purs » m’ont toujours gonflé, qui te soutiennent qu’il n’y a QUE l’école de Barbara Cartland qui mérite l’estime, foi de Blanchot, ou QUE la tendance dure de l’autofiction genre Journal de Bridget Jones qui tienne, comme le pressentait déjà notre cher Roland Barthes en ses éclairs de lucidité prophétique.
    Blague à part, et pour en finir avec les exclusives anorexiques, j’ai été touché qu’au début de Bagdad, zone rouge, Anne Nivat rende un chic hommage à Shrapnels d’Elisabeth Horem, qui parle de la ville en guerre de l’intérieur de son bunker sécurisé de femme d’ambassadeur, avec une acuité de perception et une finesse d'expression rares. C’est ça la littérature à mes yeux : à la fois Bashung et Schubert, Vincent l’agité et Rothko, Godard et Sokourov, ton verbe tout contre le leur...
    D’ailleurs, Pascal, quelle autre preuve de ton existence ai-je que ton verbe ?
     
    Images: Anonyme, L'Autre sous le voile; Alexandre Zinoviev, Convivialité littéraire. 
  • Entre tragédie et comédie

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    Lettres par-dessus les murs (39)

    Ramallah, dimanche 1er juin

    Cher JLK,
    Me revoici a casa, au milieu des valises éventrées, des souvenirs plein la tête et une petite grippe pour amplifier le vague à l’âme du retour… je me permets donc de passer la plume… Tu excuseras cet écart journalistique, mais j’aimerais partager la lecture de cet article, tiré du Monde de vendredi, parce qu’il est signé par mon ami Benjamin Barthe, qui vient de décrocher le prix Albert Londres. A tout seigneur tout honneur, d’autant qu’il donne ici la parole à quelques courageux affranchis de la Grande Muette israélienne.

    “Alangui à la terrasse d'un café branché de Tel-Aviv, vêtu d'un tee-shirt à fleurs, d'un pantalon de toile et d'une paire de sandales, Doron Efrati, 23 ans, n'a pas véritablement l'allure du bidasse sans scrupule capable de tirer du lit une famille entière de Palestiniens à la pointe de son fusil. C'est pourtant ce qu'il a fait à l'occasion de son service militaire effectué entre 2003 et 2006 en Cisjordanie. "On débarque en douce dans un quartier, on jette des pierres ou une grenade assourdissante contre la porte d'une maison et on hurle : "C'est l'armée, ouvrez !".
    littérature,voyage
     
    Ensuite, on fait sortir tout le monde dehors et on fouille de fond en comble l'intérieur. Une fois qu'on a fini, on passe à une autre maison et ainsi de suite pendant une bonne partie de la nuit. L'idée, c'est de saisir des armes ou du matériel de propagande, mais surtout de maintenir la population palestinienne dans un état de peur permanente. Comme disent les chefs, "il s'agit de manifester notre présence"."
    Dégoûté par ce qu'il a vu et vécu, Doron a décidé de parler, à l'inverse de la plupart des conscrits israéliens, qui s'empressent de partir sous les tropiques pour mieux oublier. Son témoignage figure avec une centaine d'autres dans un livret publié il y a quelques semaines par l'organisation Breaking the Silence (Rompre le silence). Depuis sa création en 2004, cette association, financée par l'Union européenne, a récolté les témoignages d'environ cinq cents anciens soldats, témoins des abus, petits ou grands, vicieux ou criminels, perpétrés par les troupes d'occupation israéliennes dans la région d'Hébron. Des exactions encouragées par le statut très particulier de cette cité qui abrite le tombeau d'Abraham et dont le centre est noyauté par 800 colons juifs, barricadés derrière un dédale de barrages militaires qui pourrit la vie des 160 000 autres habitants de la ville, tous Palestiniens.
    "Ça m'est souvent arrivé de prendre la relève de collègues affectés à un barrage et de découvrir que des Palestiniens y sont bloqués et menottés depuis des heures, parce qu'ils ont soi-disant manqué de respect aux soldats", dit Iftakh Arbel, 23 ans, une autre recrue de Breaking the Silence. Des humiliations, qui à la lecture du fascicule de l'association, apparaissent comme routinières. Il y a, par exemple, ce marchand d'accessoires automobiles chez lequel des soldats viennent se servir sans payer et dont ils menacent de fermer le magasin s'il ose déposer plainte. Il y a aussi cette unité qui, un jour de désoeuvrement, décide de casser les vitres d'une mosquée pour déclencher une émeute et s'offrir une tranche d'"action". Et puis ce "jeu" que décrit l'un des témoins, consistant à arrêter quelques passants dans la rue et à les étrangler à tour de rôle tout en surveillant sa montre. "Le gagnant est celui qui met le plus de temps à s'évanouir."
    littérature,voyage
    Mais il y a plus grave. Le témoignage numéro 49, donné par un soldat qui entend conserver l'anonymat, décrit en détail le passage à tabac d'un jeune lanceur de pierres par un officier israélien. "Il l'a démonté, il l'a mis en pièces, raconte le témoin. Le gamin ne pouvait plus tenir sur ses jambes. Nous, on regardait, indifférents. C'est le genre de truc que l'on faisait tous les jours (...). A la fin, le commandant a mis le canon de son arme dans la bouche du gosse, juste devant sa mère, et a déclaré que la prochaine fois qu'il l'attrapait avec une pierre à la main, il le tuerait."
    Iftakh Arbel a touché de près ce processus d'aliénation qui transforme un bon gars en butor. "Tu alternes huit heures de garde et huit heures de repos pendant dix-huit jours. Ça t'épuise, tu t'ennuies à mourir. Tu te mets à haïr les colons à cause de toutes les horreurs qu'ils commettent et les Palestiniens aussi, parce que leur existence est la raison même de ta présence à Hébron. Alors tu essaies de t'occuper. Tu contrôles un Palestinien sans raison. Et s'il ose protester, tu te retrouves à le frapper, juste parce que tu as le pouvoir."
    Parfois le défouloir se solde par la mort d'un Palestinien. "C'était dans le camp de réfugiés d'Al-Fawwar, au début de l'année 2004, raconte Doron Efrati. Un gamin avait balancé un cocktail Molotov sur nos Jeep. Dans une situation pareille, la consigne c'est de viser le haut du corps, c'est-à-dire de tirer pour tuer, même si ce n'est pas dit explicitement. Le temps que l'on sorte de nos Jeep, le gamin avait disparu. Sur ordre de notre chef, une embuscade a été tendue. Le gamin a finalement été abattu par un sniper, plus de quarante minutes après avoir lancé son cocktail Molotov. Le commandant de la brigade a voulu ouvrir une enquête, mais l'un de ses supérieurs l'en a dissuadé."
    En réaction à la sortie du livret de Breaking the Silence, l'armée israélienne a parlé de "brebis galeuses", "de témoignages anonymes invérifiables" et insiste sur son souci de juger tous les forfaits dont elle a connaissance. Fin avril, deux gardes frontières qui avaient tué un Palestinien en 2002, en le projetant hors de leur Jeep qui roulait à 80 km/h dans les rues de Hébron, ont été condamnés à six et quatre ans de prison ferme. Une sanction tardive, excessivement légère et surtout trop rare, selon Iftakh. "Il faut que les Israéliens comprennent que leur tranquillité a un coût moral exorbitant, dit-il. Actuellement, ce sont les jeunes appelés qui le paient. Mais bientôt, c'est toute la société qui sera corrompue."

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    A La Désirade, ce 2 juin, soir.

    Caro Pascal,
    Nous revenons nous aussi de voyage, mais pleins de joie malgré la grève sauvage qui a paralysé les trains de Toscane et de Ligurie. Povero paese ! s’exclame notre ami le Gentiluomo qui n’en peut plus, en honnête homme de bonne foi, de vitupérer le foutoir qu’est en effet l’Italie à certains égards, à quoi je rétorque immanquablement : caro paese ! Mais le fait est que le thème du gâchis prédomine dans cette Italie au peuple incessamment merveilleux que La Caste, ainsi que les journalistes Gian Antonioo Stella et Sergio Rozzo appellent la classe politique dans leur best-seller ravageur, suivi aujourd’hui par La Dérive, épuise de corruption et de parasitisme.
    Mais c’est d’autre chose que du naufrage annoncé par les Cassandre que j’ai envie de te parler ce soir, n’était-ce que pour faire contrepoint, avec ce que nous avons vécu trois jours durant chez nos amis, aux terribles récits que rapporte Benjamin Barthe.
    Je pourrais certes te raconter ce qu’a vécu le Gentiluomo, entre dix et treize ans, à la fin de la guerre, lorsque les Allemands se sont repliés de la Ligne Gothique, dont il m’a montré les vestiges fortifiés dans la plaine de Carrare, et que la guerre civile et ses règlements de compte, ses vengeances, ses crimes parfois, a entretenu la haine dans les cendres de la guerre, et puis non : je vais te parler de jeans à 10 euros.
    littérature,voyage
    Si tu cherches de beaux jeans griffés, comme n’importe quel jeune écrivain même égaré à Ramallah, la meilleure adresse est évidemment Forte dei Marmi, qu’on dit simplement Forte, comme on dit Saint-Trop’ ou Marbella. Le gratin de la jet set n’y est pas encore, qui va débarquer vers juillet-août, mais les boutiques en jettent déjà un max : c’est Megève ou Gstaad en bord de mer, pavé de marbre et doré sur tranche, avec des vitrines pleines de jeans artistement froissés, déchirés, aux fesses cousues de motifs brodés et fioriturés que c’en est un rêve, et rien au-dessous de 150 à 300 euros, preuve que Dieu existe.
    Néanmoins j’ai douté, je l’avoue, ou plus exactement : j’ai compté, sordide que je suis, me fiant en outre à la moue de la Professorella. Ces vieux jeans neuf tout mités-ravaudés et cloutés d’argent qu’on me proposait me séduisaient certes, comme le Diable sait s’y prendre, mais la Professorella faisait la moue : troppo caro, caro… Et de fait, c’était ailleurs que m’attendaient les Jeans de Rêve.
    Le lendemain, donc, au marché popu du samedi matin, dans les rues de Marina di Carrara : cet étal de Brahim le Marocain, flanqué de son fils Ahmed. Deux beaux sourires surplombant un tas de jeans à dix euros la pièce, et nous là-devant, le Gentiluomo et moi, ni bourgeois no bohèmes mais cherchant tous deux des jeans. Alors nos moukhères : ben vas-y, tâte, zyeute, essaie, dix euros c’est donné. Et nous de tâter, de zyeuter puis de nous inquiéter de savoir où se passait l’essayage. Alors Brahim : per di qua, désignant une camionnette ouverte derrière l’étal. Et nous de grimper là-dedans à tour de rôle et d’essayer chacun son tour ses Jeans de Rêve.

    Tu me taxeras peut-être de futilité, ami Pascal, après le récit des tribulations palestiniennes de ton ami, mais j’ai bien aimé, pour ma part, observer le Gentiluomo grimper dans la camionnette. Notre cher hôte, avocat de son état, est titulaire de la plus haute distinction portée dans la province, et c’est l'élégance même, mais sa façon de parler aux gens de toute espèce l’est plus encore. La veille, j’ai vu cet homme de droite ulcéré par la droite profiteuse, et tout aussi écoeuré par les profitards de gauche, acheter une exemplaire de Lotta communista à une militante de vingt ans passant par là. Et maintenant il parlait au fils de Brahim avec tant de gentillesse, après avoir essayé ses jeans à 10 euros dans la camionnette du Marocain...
    J’en tire, finalement, un critère de distinction à valeur anthropologique, à propos duquel je te prierai de méditer. Monterais-tu, Pascal, dans la camionnette, pour essayer des jeans à 10 euros ? Je te prouve mon amitié en n’en doutant point une seconde. Et le jeu consistera désormais à imaginer tous ceux que nous connaissons, avocats ou écrivains : qui monte et qui se défile ? Qui grimpe avec naturel et qui craint de s’abaisser ainsi ? Caro paese !
     
    Image: propagande de Tsahal. Coquelicots en Toscane, huile sur toile de Floristalla Stephani. 
  • Pacha le riche et le pauvre Pacha

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    Lettres par-dessus les murs (38) 

    Ramallah, le 26 mai, matin. 

    Cher JLs,

    A propos de rencontre, en voici une autre que je ne regrette pas, celle de Pacha… Hier soir nous étions invités chez lui, c'est toujours un peu étourdissant, quand on revient d'une ballade dans les rues de Dhaka, où les enfants dorment à même le sol, où les mendiants vous agrippent le bas du pantalon – parce que Pacha est terriblement riche, fier de l'être, et heureux de partager ses privilèges, pendant quelques heures. Vous entrez dans un appartement énorme, dans les salons en enfilade vous attendent les gros fauteuils de cuir noir, le piano, d'autres sofas, la grosse boîte à cigares… une enfilade de bouteilles, vin français, gin, whisky, sont posés devant les trois frigos qui trônent dans la cuisine, des portes s'ouvrent sur de luxueuses chambres d'amis (mais les murs sont déjà rongés par l'humidité), une bibliothèque, une salle de musique, un bureau de président, on boit un verre avant de jouer au billard, devant la grande verrière qui donne sur le lac. C'est incroyable, pour qui ne connaît pas Pacha et ses excentricités.

    littérature,voyage

    Si vous voulez aller pisser, vous ne demandez pas où sont les toilettes, mais, avec un malin plaisir, lesquelles il vous conseille – et Pacha magnanime vous indique sa salle de bain personnelle, avec douche-jacuzzi-bain turc, que vous trouvez après vous être perdu dans la rangée de costumes du dressing, et l'immensité de sa chambre à coucher, entre le lit queen size et la télé à écran plasma.

    littérature,voyage

     

    Sur les murs des salons est accrochée une belle petite collection d'art (parce que Pacha a du goût), au plafond pendent d'infâmes lustres en cristal (parce que nous n'avons pas le même). Il fait 22 degrés partout dans la maison, sauf dans la pièce qui sert de cave à vin, où le thermomètre indique 14. Avec Bruno on s'était dit que les coupures d'électricité survenaient au moment précis où une personne, parmi plusieurs millions, posait son doigt sur un interrupteur de trop, allumant une ampoule de trop, qui faisait sauter les disjoncteurs de la ville. Nous avons trouvé le vrai coupable hier : c'est Pacha, avec ses innombrables climatiseurs, ses lustres et tout le reste qui reste constamment allumé, satané Pacha, il doit peser autant en kilowatts/heure qu'en dollars/minute. Hier dans la cuisine, Insan disait qu'il avait vu récemment un billet de 500 euros, pour la première fois, 500 euros, dit-il en riant, tu te rends compte, moi j'en ai gagné mille pendant toute l'année dernière, et Pacha qui surprend la conversation de sourire et de dégainer son porte-monnaie, et d'exhiber à la façon d'un magicien cinq autres billets identiques, sa menue monnaie, et Insan rit encore, tout est magique chez Pacha, tout est irréel, les caisses d'eau Evian qu'il importe de France, pourquoi s'emmerder, la glace sans lactose qui arrive de New York, pourquoi se priver, et à chacune de ses folies nous sourions, nous rions de bon cœur, nous le taquinons parfois, ton piano sonne un peu faux, j'ai vu passer un cafard… 

    littérature,voyage

    Mais nous l'aimons bien. Pacha est indécent, ostentatoire, et pourtant je me sens à l'aise avec lui, à cause du côté enfantin de sa prétention, de sa franchise, et surtout à cause de son absence totale de mauvaise conscience, qui n'est somme toute qu'une invention occidentale. Pacha et Insan sont potes, et pourtant Insan dort dans une chambre de la taille d'un matelas, et cela ne gêne ni l'un ni l'autre. Cette simplicité nous fait paraître meilleur le champagne que Pacha a la générosité de nous offrir, à nous et à tous ceux qui veulent bien être un peu spectateurs de son petit théâtre, de sa gentille décadence. 

    Dhaka est riche de personnages dans ce genre… j'aurais pu t'envoyer cent portrait, mille, si j'avais eu le temps. Nous partons après-demain, j'ai l'impression que nous avons mal organisé ce séjour, nous pensions venir voir deux amis, on en a retrouvé deux cent... on avait oublié combien de gens, combien de choses il y avait à voir ici… tant pis, on reviendra bientôt, inch allah. A très vite depuis ailleurs…

     

     

     

    491923763.JPGLa Désirade, ce 26 mai.

     

    Cher toi,

     

    Ton évocation du riche Pacha m’a fait rêver, avec son tour de conte oriental, moi qui rêve de rencontrer un vrai riche qui fasse rêver. Parce que c’est vrai que les riches que nous rencontrons ne font pas rêver : ils sont le plus souvent à plaindre. Soit qu’ils plastronnent, et nous les plaignons d’être des plastrons, soit qu’ils ploient sous le poids de la fortune et là encore comment ne pas compatir avec ces infortunés ? Tandis que ton Pacha…

     

    Or le seul nom de Pacha m’a rappelé un pauvre chat que nous avons beaucoup aimé et beaucoup pleuré quand il nous a quittés. Pas que son sort ait été celui d’un vrai pauvre chat : nul chat ne fut à vrai dire plus choyé que Pacha par nos filles. Mais Pacha cumulait déjà toutes les maladies quand nous l’accueillîmes, sans nous en douter évidemment. La vie de Pacha, majestueux abyssin lièvre aux yeux d’or, s’était déroulée comme une vie de Pacha chez un vieil homme richissime dont la seule richesse qui le fît rêver était à vrai dire cet animal absolument baudelairien, incarnant l’insondable mystère de l’être, lorsqu’un mal non moins mystérieux frappa le vieillard, laissant Pacha seul dans sa demeure blanche comme le deuil ; sur quoi le plus triste sort lui fut réservé par les héritiers sans âme du vieil homme, qui le reléguèrent dans une animalerie publique où tous les autres chats abandonnés l’attendaient pour se frotter à lui et le contaminer. Il le fut en une seule nuit : le lendemain nous l’adoptions, sans nous douter qu’il était condamné à ne vivre que le temps de soigner toutes ses maladies, jusqu’à la dernière qui nous l’arracha.

     

    Le pauvre Pacha fut le chat le plus soigné qui se puisse imaginer. Nous n’étions pas riches jusque-là, mais Pacha faillit nous faire connaître la vraie pauvreté. Sans doute eussions-nous encore préféré celle-ci à la perte de cette créature énigmatique et fière, qui ne se laissait jamais caresser que par deux très petites filles dont l’odeur de souris lui rappelait, probablement, celle de son vieux compagnon, mais ainsi en fut-il et voilà pour le pauvre Pacha…

     Images : L’enfant, photo Bruno Ruhf. JLK : Pacha, aquarelle, 1996.          
     

     

  • E la nave va...

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    Lettres par-dessus les murs (37)

    Dhaka le 24 mai 2008, matin.

    Cher JLs,

    Ce matin j'ai les tripes en feu, nous sommes allés chez Insan hier, on a mangé des parata au boeuf, délicieux, elle est sympathique la petite maison de famille, trois étages dont le dernier est très bas de plafond, parce que le grand-père d'Insan, qui a construit la demeure quand Dhaka était encore une ville plate, craignait qu'une maison trop haute ne soit percutée par les avions...

    Aujourd'hui la petite maison est entourée d'immeubles de dix, ving étages, et un jour ces immeubles-là seront la cave de la ville, qui devra monter bien plus haut si elle veux accueillir tout le monde, parce que les rivières et les terres mouvantes l'entourent, elle n'a pas d'autre choix que de monter (en attendant le prochain tremblement de terre).
    J'aurais tellement de choses à te montrer, à raconter, s'il faisait moins chaud, si les ordinateurs marchaient mieux, si je n'avais pas les tripes en feu à cause de ces parata au boeuf (je ne te raconte pas la nuit que nous avons passée, mais motus, ne dis rien à Insan), tellement d'histoires et d'images, les photos de Chandan, les tableaux de Ranjit ou les sculptures de Josh, pour une raison que j'ignore il me semble que ce séjour de trois semaines est plus riche que le précédent, qui a pourtant duré trois ans. Je te laisse, il faut que j'écrive un texte de présentation sur le dernier travail de Bruno, les bateaux de Sadargat, pour le festival international de photo de Dhaka, je te joins une image.
    Pascal


    PS : Dieu semble avoir entendu Latif, en partie du moins : l'état de son fils est stationnaire, et la greffe de moelle osseuse qu'on lui prédisait ne figure plus à l'ordre du jour. Restent les traitements onéreux et le voyage en Inde, Latif a maigri de plusieurs kilos mais il avait le sourire hier, et j'avais l'impression de retrouver un ami.

    A la Désirade, ce samedi 24 mai


    Cher Pascal, je suis content de t’avoir rencontré. Je me le dis à l’instant d’amorcer la lecture d’un grand recueil de textes tout consacré au thème de la rencontre, paru pour le trentième anniversaire des éditions de l’Aire et rassemblant précisément trente auteurs. Nous ne nous sommes jamais vus qu’en photo mais je t’ai déjà rencontré trois fois : la première dans ton premier livre, la deuxième dans nos lettres (80 à ce jour !) et la troisième dans un rêve où tu me disais quelques mots tirés de L’Inassouvissement de S.I Witkiewicz : « Les médiuvaliens se carment à vue d’œil. Buvage piécite »...

    littérature,poésie,voyage
    Le premier texte de ce recueil traitant de la rencontre est signé de notre confrère Jean-Christophe Aeschlimann et pose une question qui m’est chère : « Le père rencontre-t-il jamais son fils, et le fils son père ? ». Elle fait écho à ces mots de Thomas Wolfe que je ne cesse d’entendre en moi : « Dans l’obscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère ; de la prison de sa chair, nous sommes entrés dans l’indicible, l’incommunicable prison de cette terre. Qui de nous a connu son frère ? Lequel d’entre nous a jamais pénétré le cœur de son père ».
    Je ne sais si j’ai jamais vraiment rencontré mon père de son vivant, même à nos plus beaux jours de commune présence, et pourtant plus je vais et plus il me semble pénétrer son cœur, et le cœur de ma mère, même celui du cœur qui me fut le plus mal connu de mon frère, enfin pénétrer je ne sais pas, c’est plutôt eux qui vivent en moi et tout ce que nous serons qui reste à dire, tes lettres et les petits SMS de nos filles.
    On crève de ne pas se rencontrer. On crève de ne pas échanger, comme on dit. On crève de voir l’amitié sécher sur pied faute d’être vivifiée. On crève ne pas être accueilli par son père ou de ne pas accueillir son fils. On crève de ne pas se rencontrer soi-même.

    Ce bateau que tu m’envoies, de ton ami, serait celui de notre rencontre de ce matin gris, e la nave va…


    Image: photo de Bruno Rhuf.

  • Quand on reste sans voix

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    Lettres par-dessus les murs (36)


    Dhaka, ce lundi 19 mai 2008.

    Cher ami,
    C'est beau, Dhaka sous la pluie, la nuit... Le silence de la pluie qui tombe, qui crépite sur les toits, les rues sont devenues de petits fleuves où passent quelques rickshaws pressés, leur bâche relevée, on ne voit pas les passagers blottis à l'intérieur, les genoux recouvert d'un sac plastique, pour se protéger de l'eau, qui les trempera quand même… Le petit Zarif a une maladie de la moelle osseuse, quelque chose qui lui pourrit le sang, on ne comprend pas très bien, et les médecins non plus, c'est à lui que nous pensons ce soir, et à notre ami Latif, qui passera la nuit à s'inquiéter pour son fils, qui passera la journée de demain à essayer de trouver l'argent pour le voyage en Inde, et le traitement, ça urge, même les virements bancaires sont compliqués ici, tandis qu'ailleurs des milliards volent de compte en compte en un clic de souris, il faudra remplir des papiers, demander des autorisations, depuis le 11 septembre l'argent circule moins librement, dans les pays musulmans… mais le plus con, c'est qu'il lui faudra attendre une bonne dizaine de jours pour obtenir le visa indien, toujours ces histoires de frontières, de territoires, de murs, et pendant ce temps le sang de Zarif pourrit à vitesse grand V… avec un peu de chance, la chute du taux de plaquettes pourrait s'enrayer d'elle-même, le taux pourrait remonter même, avec un peu de chance, et Latif qui ne croit pas en Dieu plus que je ne crois en Bush nous dit que ce soir, pourtant, tout ce qui lui reste, tout ce qu'il peut faire, c'est d'aller lui causer un peu, à celui qui trône là-haut, ce joueur de tours pendables.
    La pluie a cessé, au loin il y a encore de grands éclairs qui déchirent la nuit, qui laissent longtemps leur empreinte sur la rétine.

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    A La Désirade, ce mardi 20 mai.

    Cher Pascal,
    Je n’ai pu répondre à ta lettre, hier, qui m’a fait le même effet qu’à découvrir le matin, dans le journal, cette grande photo qui a fait le tour du monde, comme on dit, d’une main d’enfant émergeant des décombres, tenant encore un stylo, après le séisme chinois durant lequel des milliers d’écoles se sont effondrées. On parle de «scandale absolu» à propos du malheur frappant des enfants, mais je préfère, moi, ne pas parler du tout. Je reste sans voix comme un certain dimanche soir de mes jeunes années, alors que je revenais dans le quartier tout paisible de notre enfance, soudain frappé par la mort accidentelle de deux jeunes gens dont les tenues de grimpe étaient suspendues, déjà lavées, devant les maisons respectives des deux garçons qui s’étaient fracassés le matin même au pied de la paroi de la bien nommée Arête vierge. Tout à coup, ce soir de suave fin de journée d’été, j’avais constaté cela : que le quartier entier se trouvait soudain sans voix. Dans ce quartier dont les habitants se claquemuraient de plus en plus dans leur quant à soi, tout à coup un sentiment commun semblait diffuser une ambiance de tragédie où tous avaient l’air plus graves, plus dignes, réellement touchée, et sans voix.
    Bien entendu, un accident de montagne n’est pas comparable avec un tremblement de terre, pas plus que la maladie d’un enfant. Des risque-tout qui se tuent, même à dix-huit ans, on peut dire qu’il l’ont en somme cherché. Mais on peut dire, aussi, qu’un séisme relève de « la fatalité », ou mieux : que Dieu punit ainsi les Chinois de ne s’être pas encore débarrassés du communisme ou de maltraiter les Tibétains – on entend de tout dans ces cas-là. Et Dieu là-dedans ? La question est intéressante. Dieu est-il pour quelque chose dans les séismes chinois à répétition ? Dieu a-t-il choisi que tel enfants serait atteint de leucémie, plutôt que tel autre ? Naturellement on peut dire que Dieu n’existe pas et que tout ça n’est affaire que de hasard sans nécessité, mais voilà que Latif a besoin de « lui » parler alors que nous restons sans voix, commer en découvrant l’existence des nains à tête d’oiseau.
    Pafaitement : certains enfants naissent ainsi. Pour en avoir une vision claire, il suffit de se procurer la manuel se références des malformations congénitales chez l’homme, Smith’s Recognizable Patterns of Human Malformation, du docteur Kenneth Lyons Jones. L’on y découvre les nains à tête d’oiseau, et d’autres fois on s’ntéressera au syndrome du suffleur ou au bébé sirénomèle qui n’a qu’une jambe et dont le genou et le pied sont tournées vers l’arrière. Et qu’en dit Dieu ? C’est ce que se demande Annie Dillard, l’un de mes penseurs de prédilection, au fil des vertigineuse pages d’Au présent (Bourgois, 2002) auxquelles je reviens sans discontinuer, où je lis à l’instant, par exemple, cette citation d’Ernest Becker qui nous suggère que, si l’homme devait « appréhender pleinement la condition humaine, il deviendrait fou ».
    « Un mort est une tragédie ; un million de morts est une statistique », a dit un certain Staline, et c’est le sens d’une seule mort que nous interrogeons évidemment ». Un théologien dira que Dieu a ses raisons, un autre qu’il souffre plus que nous, un autre qu’il nous punit, un autre encore qu’il nous éprouve pour nous récompenser après, un autre que cela ne le regarde pas plus que nous. « Certes le monde est toujours aussi sublime, aussi exaltant, mais pour plus de crédibilité, il faut bien commencer par les mauvaises nouvelles », écrit encore Annie Dillard qui cite plus loin l’ermite américaine Theresa Marcuso : « Ce dont nous avons désespérément besoin c’est d’affronter la réalité telle qu’elle est ».
    Pour en finir avec ton ami Latif, on ne peut exclure que son entretien avec « celui qui trône là-haut » reste sans effets. C’est en tout cas ce que n’exclut pas la terrible Annie qui cite cette fois le théologien Paul Tillich, à propos des effets mystérieux de la prière.
    «S’il est peu probable qu’elle arrête les tremblements de terre ou stoppe l’avancée des troupes, il se peut qu’elle endorme un cancer ou étouffe une pneumonie. Pour Tillich, l’activité de Dieu n’est aucunement de l’ingérence, mais une forme de créativité divine – la poursuite de la création de la vie avec tout ce qu’elle suppose de grandeur et de danger ». Et cette chère Annie de conclure : « Je ne sais pas. Je ne sais fichtre rien de Dieu ». Autant dire que là encore on reste sans voix…

  • Connections et coupures

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    Lettres par-dessus les murs (35)

    Dhaka, ce dimanche 18 mai.

    Cher JLs,

    Je t'écris à toute vitesse, depuis le seul ordinateur qui fonctionne encore à Dhaka - le seul que je connaisse, du moins, celui des quatre ordinateurs de la bibliothèque de l'Alliance Française qui n'est pas squatté par un quelconque malotru désireux lui aussi de consulter ses mails. Bien, je suis installé, j'ai exactement 2 minutes et 30 secondes avant la prochaine coupure de courant, ça devrait être assez pour copier coller la lettre écrite cette nuit. Sauf qu'il n'y a pas de prise USB ici, bon, je demande à ce brave Zia de brancher cette clé sur son ordinateur de médiathécaire-en-chef, et de transférer le bastringue sur celui-ci, avec l'image jointe, Zia rapide comme l'éclair s'exécute sauf que bon, problème de compatibilité, m'explique-t-il, ça ne marche pas. Tant pis pour les mots d'hier, je te parlais des coupures d'électricité justement, vues depuis le petit balcon, la nuit, comment les grands immeubles soudain disparaissent dans le noir, instantanément, comment les générateurs se mettent à ronfler, ensuite, comment quelques fenêtres s'illuminent à nouveau, progressivement, des lueurs vacillantes, tremblantes comme le néon qui hésite à trouer les ténèbres.

    J'ai imaginé une solution, pour cette ville surpeuplée, trop gourmande en énergie. Il faudrait en faire deux villes, une qui vivrait le jour, une qui vivrait la nuit, les travailleurs prendraient la place des dormeurs, les gens de la ville nocturne ne connaîtraient pas ceux de la ville diurne, et vice-versa, ce seraient deux villes de huit millions d'habitants chacune; surperposées l'une sur l'autre, ça me semble être une très bonne idée, la seule possible même, avant que tout ceci ne s'effondre. Arrête tes spéculations idiotes, dit ma douce, il faut aller faire les courses, les bébés n'attendent pas et n'ont que faire de tes révolutions urbanistiques. OK, on file, mais je joins l'image qui elle a pu être copiée. Elle est tirée de la première expo de Bruno, il avait parcouru les rues de Dhaka à la recherche des traces de vie que le temps a laissé sur les murs, où les restes d'affiches bataillent avec les graffitis... Nous en avons fait un projet de livre ensuite, quelques-unes de mes impressions, mises en regard de ses murs, je t'enverrai ça aussi, si l'Electricité le veut. A très vite, ou dans mille ans…

    1327774546.JPG A L’Atelier, ce 18 mai, entre deux averses, soir.

    Cher toi,

    Ton idée de villes superposées me fascine, dont je m’étonne que notre chère Serena ne voie pas quel formidable occasion elle manque là de voir son improductif poète relancer la fortune du couple tout en participant au progrès de l’Humanité. Ah nos réalistes moitiés ! Quand je pense à ce que nous aurions gagné, pour notre part, à la finalisation de mes projets techno-poétiques dont tu connais les prototypes, du mnémoscaphe ou de l’oniroscope amélioré ! « Pauvres poètes travaillons ! » disait Blaise Cendrars lorsque  sa compagne, en pleine composition, l’envoyait chercher un pack de Pampers au Monoprix du coin, mais notre amie la Femme ne mérite-t-elle pas tant de sacrifices ?

    Enfin nous avons le loisir, entre mecs, d’échanger nos grands projets idéalistes. Le tien en tout cas se distingue absolument d’applications sordides issues de la même idée, telle qu’appliquée en Orient extrême où des ouvriers de la nuit sont logés dans les mêmes cages à dormir que de ouvriers du jour, en alternance permettant au proprio de cumuler les loyers. Perversité javanaise ou japonaise ? Nullement, car un négrier de nos contrées avait imaginé le même type d’exploitation, dans les années 60, en logeant le personnel diurne et nocturne d’un hôtel ***** de la Riviera vaudoise, dans les mêmes grabats et les mêmes draps sans que nul hôte (et tu connais la délicatesse des hôtes de nos palaces) ne s’en doutât évidemment. On n’a rien inventé en matière mauvaise, dit la sagesse des peuples, consciente aussi de ce que tout reste à inventer en matière bonne. Et là, vraiment, ta mégapole à étages respire la bonne volonté de l’urbaniste soucieux des aises de ses semblables et déjà, par l’imagination, j’entends d’ici le ronflement de bonheur des foules bengladies roupillant.

    Quant au courant alterné sur lequel tu surfes et souffres, je le subis à ma façon. Je t’ai déjà dit que les murs de mon nouvel Atelier ne laissaient point sortir le moindre minibit, aussi suis-je obligé cet après-midi de t’écrire sur un banc du quai tout proche en ne discontinuant de surveiller le ciel orageux. D’ailleurs un vent soudain m’annonce l’arrivée d’une probable nouvelle averse, donc j’abrège. Juste te dire encore que l’image de ton ami Bruno constitue le plus somptueux palimpseste diachronique de notre époque à la fois actuelle et virtuelle. Mais la goutte qui me tombe à l'instant sur le nase n’a rien de virtuel : ce sera mon point final, ciao tous…     

    Images : Bruno Ruhf, les Murs de Dacca. Gustave Courbet, Coup de vent sur le Haut-Lac.