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23/03/2017

Le voyageur émerveillé


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Lettres de voyage de Thierry Vernet

C’est une somme épistolaire épatante de fraîcheur, par son écriture, et du plus grand intérêt documentaire, à divers titres, qui vient de paraître sous le titre peu convaincant de Peindre, écrire chemin faisant, réunissant les lettres envoyées à ses proches par le jeune peintre genevois Thierry Vernet tout au long du périple qui le conduisit, avec son compère Nicolas Bouvier, de Yougoslavie en Afghanistan via la Grèce et la Turquie, l’Iran et le Pakistan. La première de ces missives (parfois de plusieurs pages) est daté du 6 juin 1953 à Graz, et la dernière du 20 octobre 1954 à Kaboul.
medium_VernetC.JPGAu commencement, le jeune Vernet (il a vingt-six ans et laisse une fiancée à Genève, prénommée Floristella) voyage tout seul en Croatie puis en Bosnie, jusqu’à l’arrivée de son ami « Nick » qui le rejoint à Belgrade en juillet. D’emblée, cependant, se manifeste un don d’observation et d’expression qui rompt pour le moins avec la gravité calviniste, évoquant tantôt Cingria par sa fantaisie et la découpe de sa phrase, ou Vialatte par sa faconde cocasse et son bon naturel. S’il lui faut bien quelque temps pour larguer vraiment les amarres (la moindre lettre des siens est attendue avec fébrilité), c’est ensuite avec une curiosité et un enthousiasme de (presque) tous les jours qu’il découvre les lieux et les gens, vivant autant qu’il peint et écrivant pour le revivre en le racontant. Son mot d’ordre est vite trouvé : « Le secret du bon moral : SORTIR DE SOI-MÊME », écrit-il ainsi avec son solennel humour. Et de fait, le contact avec les gens, l’observation du monde, l’aquarelle ou ces lettres, tout le porte à sortir de la contention solitaire.
Par ailleurs, Thierry Vernet n’est pas qu’un peintre qui écrit : l’expression, naturellement « littéraire », quoique spontanée, souvent familière (il multiplie les genevois « c’est bonnard ! »), est à la fois élégante et très précise, originale, consciente d’elle-même aussi : « Ce grand voyage sera un peu comme un roman passionnant dont le début est difficile. Chaque page tournée, chaque jour passé m’engage un peu plus dans l’action. Persévérer. » Et plus il écrira, meilleur écrivain il se révélera au fil des mois, avec des pages d’anthologie évidemment en « prise directe » sur les péripéties du « grand voyage ».
medium_VernetE.JPGDe ce grand voyage, on connaît le récit quintessencié que représente L’usage du monde de Nicolas Bouvier, devenu le « livre culte » de beaucoup de voyageurs contemporains. A cet ouvrage combien stylisé, décanté à travers les années et travaillé, tenu et contenu, les lettres de Thierry Vernet apportent aujourd’hui comme un double radieux et profus ; bien plus qu’un « témoignage » qui resterait en somme secondaire : un complément d’une incomparable générosité de couleurs et de saveurs.
Cela étant, on n’aura pas le mauvais goût d’opposer ce corpus monumental (qui eût d’ailleurs gagné à être élagué) au « classique » de Bouvier, n’était-ce que par respect de la belle amitié constamment réaffirmée des deux compères. Chaque livre est unique, et celui de Thierry Vernet fait figure de révélation. Bonheur de lecture !

Thierry Vernet. Peindre, écrire chemin faisant. Illustré de nombreux dessins. Précédé du texte d’une conférence de Nicolas Bouvier prononcée à Tabriz au vernissage d’une exposition de son ami, sous le titre Voyager en peignant. L’Age d’Homme, 708p.

Du rester-partir au pleurer-rire


medium_Mangangu.jpgRETOUR AU CONGO Kinshasa. Carnets nomades. Le récit lyrique et panique de Bona Mangangu

Si les étonnants voyageurs dont les pages sur l’Afrique ont fait date (à nos yeux en tout cas) sont le plus souvent occidentaux, du Polonais Richard Kapuscinski à la Néerlandaise Lieve Joris, entre autres, le premier intérêt des Carnets nomades du peintre et écrivain Bona Mangangu tient à cela que c’est un fils du pays (né en 1961, en plein mouvement d’émancipation) qui évoque ce qu’est devenue sa ville natale de Kinshasa où il fait retour, une vingtaine d’années après l’avoir quittée. Désormais installé dans le Haut-Languedoc dont la nature lui rappelle parfois celle de son enfance, quand son père lui nommait chaque plante qu’il découvrait, l’artiste passionné de littérature et de musiques de partout, occidentalisé et pratiquant la langue française en poète et en homme de culture, revient pourtant chez lui « à hauteur d’enfance », avant d’affronter la déchirure de ses vingt ans.
Dès les premières pages, en flamboyante ouverture, avec un mélange de somptueux lyrisme accordé à la splendeur du crépuscule congolais et la conscience immédiate de ce que plombe aussi ce ciel, estimé « traître » par les humiliés et les offensés, Bona Mangangu marque une opposition violente qui va scander la suite poético-polémique de son parcours tenant à la fois de la quête d’identité et du reportage, de l’effusion « magnétique » et de l’amer constat dont un des thèmes récurrents est l’injustice faite aux enfants de la rue et au sous-prolétariat des quartiers-poubelles.
Rien pourtant ici de la déploration convenue ou de la dénonciation fondée sur des certitudes. Certes les «voleurs d’espoir » sont illico pointés, mais à la rage se mêle cette image candide : « Tout est encore présent dans mon esprit comme ce brusque chuchotis du ruisseau révélé par un saut de lapin traqué au lance-pierre ». Les profiteurs et les nouveaux riches, les bandits et les voyous sont là, les « sangsues politiques » ou les marchands de foi roulant en Mercedes, mais « la vie ici, malgré les souffrances insoutenables, est une œuvre d’art ». De l’école « gardienne » aux bonnes volontés éparses des ONG, des artisans-artistes réinventant la beauté avec des riens au vieux sage disparu dont la mémoire transmet encore les secrets du savoir-survivre, un courant d’espoir, aussi méandreux, lent et profond que le fleuve Congo, se laisse percevoir dans ces pages généreuses et tourmentées, où l’amour et la lucidité, le passé retrouvé et l’acceptation de ce qu’on est fondent une plus juste lecture de la réalité, préludant à de nouvelles solidarités.
Bona Mangangu. Kinshasa. Carnets nomades. L’Harmattan, 136p.

 

18/12/2016

Rêver à la Suisse

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Henri Calet au temps des privations. Invite à la (re)découverte...
On sait, ou on ne sait pas, en tout cas on le découvre en ouvrant le petit livre savoureux d’Henri Calet portant ce titre : que Rêver à la Suisse signifie, au sens figuré cité en exergue, ne penser à rien. Un Suisse pourrait s’en vexer : il aurait tort. Lorsqu’un publiciste provocateur a lancé le slogan La Suisse n’existe pas, il exploitait une assez médiocre démagogie en vogue, notamment, dans certains milieux de haute intelligentsia et de haute politique culturelle helvétique, sous-entendant en somme que nous sommes tellement tout qu’il nous manque juste d’être tenus pour rien. Ce rien n’a rien à voir avec le rien de Calet, qui ne dit certes pas tout de la Suisse mais donne envie d’y goûter, comme à un idéal carré de chocolat.
2c7647520e364a0cbbbf700761b82877.jpgLa première édition de Rêver à la Suisse, préfacée par Jean Paulhan, date de 1948, et l’on sent encore un peu la guerre dans la Suisse protégée que décrit Calet par le tout menu. Ainsi relève-t-il l’inscription figurant dans telle vitrine d’une prestigieuse confiserie de la place de Montreux, selon laquelle la Maison ne pourra livrer sa production d’Amandino pour cause persistante de restrictions.
Henri Calet se moquait-il de la Suisse en relevant ce détail qu’on pourrait trouver un summum de luxe futile, au cœur d’une Europe en ruines ? Et se moque-t-il de la Suisse en s’arrêtant à d’autres détails ténus tels que la forme et l’appareillage des urinoirs ou le fonctionnement de tel vertigineux funiculaire à crémaillère ? Je ne le crois pas du tout. On n’apprend certes à peu près rien de ce pays en lisant Rêver à la Suisse, mais on en sent en revanche le climat : on y est et tout est dit. Ne penser à rien en rêvant à la Suisse est au reste la meilleure disposition pour redécouvrir ce pays qui en contient plus que quiconque n'oserait en rêver sur le territoire d'un timbre-poste, et l'on verra que ce n'est pas rien...   
Jean Paulhan. Rêver à la Suisse. Préface de Jean Paulhan. Réédition Pierre Horay, 1984.

Images: les emblèmes de la Suisse chevillés à nos semelles: le lion de Lucerne et Guillaume Tell; le funiculaire de Territet

07/08/2016

Jouets de destruction massive


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Lettres par-dessus les murs (64)


Ramallah, le 5 décembre 2008.


Cher JLs,

Les journées raccourcissent et même ici on trouve un goût de Noël, en adaptant les vacances de l'Eid et sa petite fièvre d'achat à nos propres habitudes. Pendant que les colons s'excitent, à Hébron et ailleurs, ici on déambule sur les trottoirs, la plupart des magasins sont ouverts en cette fin de vendredi, les bambins font de grands yeux devant les vitrines des magasins de jouets. On y trouve cet ordinateur portable dernier cri, qui apprendra aux petits Palestiniens à reconnaître les différents éléments constitutifs de l'Esplanade des Mosquées, qu'ils ne verront peut-être jamais de leurs yeux. Ou bien ces faux téléphones portables pour petites barbies voilées… A côté de ça s'alignent les Bratz qui aguichent les petites filles du monde entier, déshabillées du regard par les Tortues Ninja du rayon opposé, réservé aux fantasmes des mectons : dragons et robots en tout genre, et surtout beau choix d'AK47 taille réelle.
Les rues sentent le falafel, impossible de résister pour ma part, et c'est un réflexe tellement bien acquis que j'en arrive à me demander s'il n'est pas atavique. On admire les montagnes de sucreries du magasin Eiffel, surmonté de sa tour en fer-blanc, on lorgne les vitrines des boutiques de fringues, étonnamment sensuelles, mais je te parlerai de ça une autre fois, notre amie Lucia prépare une expo sur le sujet. Inévitable pause de ma douce devant les magasins de godasses, on n'achète jamais rien, moins parce que les goûts des ramallawis sont différents des nôtres que parce qu'on n'a besoin de rien, juste de se faire plaisir de temps en temps et un bon falafel y suffit. Non, tout de même, je demande à ce vieux bonhomme qui vend sa quincaillerie à même la rue s'il n'a pas, dans son stock, ce fameux briquet lumineux qui projette le portrait d'Arafat sur les murs (une autre version représente Nasrallah, plus difficile à exporter via Ben Gurion). Le vieux répond à mon mauvais arabe par un anglais oxfordien, impeccable et tout en nuances, il doute fort que le charmant objet soit encore fabriqué, mais on ne perdra rien à aller voir chez Rami, là-bas, juste après l'Arab Bank. Pendant notre conversation un bambin s'est penché sur son étal, il attrape finalement un petit porte-clé en bois, découpé au formes de la Palestine historique. Je me demande combien de gamins, chez nous, convoiteraient ainsi un porte-clés représentant l'Hexagone ou l'Helvétie... C'est trois shekels, dit le vieux, le gamin contemple encore l'objet avant de le reposer sur l'étal, de s'en aller d'un pas sautillant, les mains dans les poches. On prend la direction opposée, les bras raidis par nos légumes en vrac, ce soir c'est potage.

Je t'embrasse, Pascal.

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A La Désirade, ce samedi 6 décembre, soir.

Il a neigé tout le jour. Notre intention première, avec ma bonne amie, était de faire un tour au marché de Noël de Montreux, qui est la négation de tout ce que j’aime à Noël, à savoir boutiques d’artisans sur boutiques d’artisans fourguant la même camelote genre faux authentique que sur tous les marchés de Noël du moment, mais la neige a vaincu cette tentation morbide et nous sommes restés planqués à lire et à écrire au coin du feu.
Saki.jpgL’évocation des jouets offerts aux petits Ramallawis m’a fait sourire, me rappelant une nouvelle délicieuse de Saki. Il y est question de parents politiquement corrects avant la lettre (la nouvelle doit dater du vivant de Saki, alias H.H. Munro (1870-1916), qui décident d’offrir, à leurs garçons, des jouets à haute teneur éducative, pour faire pièce à la détestable tradition de la carabine ou du tomahawk, voire du char d’assaut à tourelle articulée. C’est ainsi qu’ils dénichent, pour l’aîné, une ferme modèle et ses habitants humains ou animaux, dont toutes les activités et caractéristiques sont explicitées dans une brochure documentaire joliment illustrée. Quant au cadet, il a droit à un hôpital complet, avec ses médecins et ses escouades d’infirmières, son bloc opératoire et ses ambulances. En mauvais esprit tout à fait dans la ligne antimoderne de Chesterton, Saki détaille les épisodes successifs de la remise des cadeaux, marquée par la conviction souriante des parents persuadés de faire avancer l’Humanité, et le léger désappointement des deux boys, qui se retirent bientôt dans leur chambre pour jouer comme on le leur suggère avec l’impatience pédagogique que tu imagines. Or qu’en advient-il ?Barbie5.jpg Tu l’as sans doute deviné, mauvais esprit que tu es toi-même, mais il faut le lire sous la plume de Saki, qui évoque avec brio la transformation de l’hôpital en fort assiégé par une armée de desperados, lesquels captureront les infirmières et les ligoteront sur les vaches modèles métamorphosées en broncos piaffants.
Et comment, me demanderas-tu, avez-vous résolu vous-mêmes la question des jouets de destruction massive ? Simplement, cher ami, en nous contentant d’engendrer deux petites filles d’un pacifisme visiblement inné. A vrai dire, les seules armes qui ont été introduites dans leurs chambres le furent par leurs Barbie-Mecs respectifs, dont elles  n’ont pas tardé à se désintéresser pour un tout autre motif…
Barbie6.jpgAvec mon amitié, et à Serena…

PS. Merci pour la phrase-cadeau de ta lettre: "Ce soir c'est potage"...

00:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, politique, palestine

06/08/2016

Frankenstein et autres chats toscans

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Lettres par-dessus les murs (64)

 

Ramallah, ce mercredi 3 décembre 2008

 

Caro,
Tu te souviens de mon Frankenstein abandonné, dont je te parlais dans ma toute première lettre ? J'entends le monstre qui remue sous terre, des gémissements lointains, la chose s'impatiente. Blessée aussi de ce que je l'aie laissée tomber pour mon homme invisible, il y a entre ces créatures fantastiques une jalousie qu'on n'imagine pas.  Je la ressusciterai, c'est écrit, mais il y a aussi cette autre idée velue dans mon tiroir, qui gratte, et j'ai récemment entendus des bruits dans l'armoire de la cuisine et je ne te parle pas du Golem tassé dans le jardin, qui attend l'heure de prendre forme.
Lassé de leurs plaintes je me suis échappé au cinéma hier, voir quelques documentaires de Chris Marker, commandés par le centre culturel français à l'occasion de l'anniversaire de mai 1968 – les délais de la poste, le mur, tout ça fait que nous fêtons le printemps en décembre, et j'aime ce doux décalage qui nous préserve des soubresauts de l'actualité galopante.
Marker retrace les grèves de l'usine textile Rhodia, Besançon 1967, et ce qui me touche, dans les balbutiements de la révolution, ce sont les entretiens avec les ouvriers, chez eux, dans leurs cuisines, qui décrivent leurs conditions avec cette étonnante économie de moyen, celui-ci qui refait devant la caméra les gestes quotidiens de l'usine, ces bras qui répètent avec une précision tragique les automatismes de la machine, cette main qui empoigne un levier imaginaire, cette autre qui enroule le fil invisible, mieux qu'un mime professionnel parce que ces gestes sont inscrits à jamais dans ses muscles. Cet autre qui se plaint avec un demi-sourire : « J'arrive à 8h. A 8h10 je regarde déjà ma montre. On s'ennuie quoi, moralement, on s'ennuie ». Tout ça n'a guère changé, on s'ennuie toujours à l'usine, mais l'exaltation des hommes, lors des grêves, le rêve des hommes, cela a changé. Ces types qui s'avouent mal dégrossis, à peine débarqués de leurs campagnes, qui découvrent la solidarité et la foi dans la progrès, ce type épaté par ses collègues qui montent sur un tonneau pour parler à la foule, il ne pensait pas que des ouvriers en soient capables, de parler ainsi à toute une foule, et puis on collait des affiches, on discutait, le soir il y avait le cinéma gratuit, pour tous les grévistes, et «y a des soirs où ça dansait, c'était du tonnerre ». Touché par la simplicité des mots, par leurs hésitations, le vocabulaire qui se cherche, comme j'étais touché dans Délits Flagrants de Depardon par ce triste décalage entre la parole mesurée de l'avocat et les bouillonnements mal contenus du délinquant, mais les mots ici sont portés par un espoir sans limite, une solidarité sans faille : « donner 500 francs à des copains licenciés, c'est ça qui est beau. C'est pas ce qu'on lit dans Franche-Dimanche ou Ici Paris.»

Il y a quelques semaines j'observais un ban de poissons étranges, à 7700 mètres de profondeur. Les images étaient un peu saccadées, normal : c'est la première fois que des images ont pu être retirées intactes des abysses, disait le site du Monde. Il y a quelque mois je t'avais envoyé le plus vieil enregistrement sonore connu, un gamin qui chantait « Au Clair de la Lune » et cela nous arrivait tout droit de 1860, et ce matin je fais un tour sur Vénus, et puis je me ballade un peu dans Cassiopée, parce que nos ordinateurs nous permettent désormais ce genre de promenades matinales, et il est étrange d'assister à cet incroyable élargissement de nos connaissances, dans l'espace et dans le temps, et de voir, dans le même moment et quasiment en direct, un type qui meurt écrasé par une foule d'acheteurs dans un supermarché de Long Island, en période de soldes surmédiatisées. De voir que le progrès sert aussi à ça, à transformer les hommes en bêtes avides.
C'est l'Ile du docteur Moreau devenue réalité… et du coup je n'ai aucune hésitation à retrouver mes merveilleux démons grattant et haletant, mes créatures des marais et mes monstres composites… leurs grognements me sont infiniment sympathiques, même s'ils ne parlent, eux aussi, que de ça.

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A La Désirade, ce 3 décembre 2008.

 

Cher toi,

 

Je suis en train, tout en te pianotant ces quelques mots, d’écouter/voir, sur mon Dell Latitude D630 made in China, le film tourné par Martin Scorsese avec les Stones, intitulé Shine a Light et capté à New York en 2006. À l’instant Mick Jagger reprend un vieux truc très tendre de notre jeunesse, As tears go by,  tout à l’heure il y avait Bill Clinton sur scène, accompagné de sa mère (tendrement embrassée par Keith Richards) et d’une Hillary toujours fit, et là je t’imagine à Ramallah tandis que mon regard plonge sur l’arc lémanique enneigé, ce soir nous irons écouter Angélique Ionatos au théâtre Kléber-Méleau avec ma bonne amie, je t’imagine avec Serena à Ramallah, je pense à Battuta dont je n’ai jamais vu le visage, je pense à toi et à nos lettres dont nous parlions lundi soir, au Lyrique, avec François Bon, qui y trouve l’illustration même (une de plus) de ces nouveaux vecteurs d’écriture et d’échange que nous sommes quelques-uns à explorer.

En même temps que je t’écris, je pense à Jean-Daniel Biolaz, qui souffre depuis des années de la sclérose en plaques et dont les éditions d’En Bas ont publié, il y a peu, un livre intitulé Deux milans sous les nuages, journal de bord (« des bords, de la spirale vers le centre »), paradoxalement tonique alors que l’espace vital et l’autonomie de l’auteur sont en train de se restreindre de plus en plus, et pourtant Biolaz (qui a lu Jollien) refuse de s’identifier à son handicap et son écriture, de rage et d’ouverture aussi à toute vie frémissante (la nature, les zoziaux de « marques » diverses, sa femme Françoise, ses potes, les emmerdements de tous les jours et leurs petits bonheurs d'autant plus chers), son écriture communique au lecteur une force et une joie que tu chercherais en vain chez moult littérateurs bien portants. Je pense à Jean-Daniel Biolaz car c’est sur son livre que j’écrirai mon prochain papier, et de penser à lui me ramène à Phil Rahmy, grand pote de François Bon et avec lequel je communique régulièrement sur Facebook sans l’avoir jamais rencontré non plus mais que j’aime autant que ses livres.

Tu parles, à raison, de cet incroyable élargissement de nos possibilités de connaissance, avec d'extraordinaires outils dont l’efficience ne dépend évidemment que de nous. Je souris évidemment, in petto, à l’idée que j’ai 487 « amis » sur Facebook, et que dans les dix minutes qui viennent je pourrais communiquer avec Nicolas Pages, qui vient de finir son nouveau roman à Los Angeles, Pascal Janovjak à Ramallah qui cherche un éditeur à son excellent Homme invisible, Miroslav Fismeister qui m’a envoyé récemment, de Brno où il vit, des poèmes pour Le Passe-Muraille, ou avec mon ami Marius Daniel Popescu actuellement à Bucarest pour la sortie de la traduction de La Symphonie du loup...

Et l’incarnation dans tout ça ? Ces liens multipliés à foison ne sont-ils pas la négation de la vraie communication ?

Eh bien, Pascal, comme j’ai eu plaisir à vous embrasser, Serena et toi, j’ai vécu, l’autre soir, avec François Bon, que je ne connaissais jusque-là que par la toile et par ses livres, la confirmation partagée d’une possible amitié réelle, en pleine chair et pâté. Une amie romancière (Cookie Allez) me disait un jour qu’il y avait deux sortes d’écrivains : les généreux et les autres. Voilà l’évidence : François Bon est généreux, qui fait un travail immense au service des autres et « pour le plaisir », et je me réjouis, trois ans après l’ouverture de mon blog, de pouvoir tracer une sorte de carte céleste des âmes généreuses de la blogosphère, dont une s’appellerait Battuta, une autre Jalel ElGharbi, une autre Jean-Michel Olivier, une autre Michèle Pambrun (liseuse de blogs comme pas deux), une autre encore Phil Rahmy, une autre Frédéric Rauss, enfin maintes autres perdues de vue ou parfois retrouvées qui ne m’en voudront pas de ne pas les citer…

On voit les blogs, souvent, devenir des foires d’empoigne où se déversent toutes les haines et se déchaînent les envies, mais à cela je ne vais pas opposer un archipel de Justes se congratulant parmi... Tiens, Pascal, je suis en train de relire La Chute d’Albert Camus. Sacré bouquin, où il est question de la grande supercherie contemporaine du Bien affiché et de la fausse modestie, de l’affectation de générosité dissimulant un ricanement dont Dostoïevski fut le premier observateur. Mais me voilà bien sérieux, alors que Buddy Guy rejoint Mick Jagger sur scène pour attaquer un blues d’Enfer. D’ailleurs faut que je retourne à mes chats, qui sont à vrai dire ceux de la Professorella, à Marina di Carrare, et que je vais essayer de peinturlurer à ma façon. L’esquisse n’est pas fameuse, mais tu la verras peut-être s’améliorer au fil de nos lettres…

Je t’embrasse et te souhaite un excellent goûter avec Frankenstein.

Jls  

 


Images: 2084, de Chris Marker. Quelques-uns de ses documentaires sur les mouvements sociaux viennent d'être réédités en DVD sous le titre Le fond de l'air est rouge.

JLK. Les chats de la Professorella. Huile sur panneau. En chantier…

 

05/08/2016

Page blanche et bleu pétrole

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Lettres par-dessus les murs (63)

Ramallah, le 25 novembre 2008

Cher JLK,

Je reviens vers toi après ce long silence, passé à creuser, couper, gommer. C'est Nicolas Couchepin qui me disait que l'écriture consistait moins à noircir des pages qu'à se résoudre à en jeter aux oubliettes, ce qui me rappelle ton mot lu quelque part sur le blog, lorsque tu dis qu'écrire, c'est d'abord sculpter dans la masse. On pourrait avancer bien d'autres définitions, par exemple qu'écrire c'est surtout pisser dans un violon – c'est ce que je me dis ces jours-ci, après avoir tant taillé, buriné, poli – mais cette définition de la création en négatif, en creux et en coupes, me semble très juste. C'est peut-être là sa partie la plus difficile, mais aussi la plus mature, et sans doute la plus plaisante, somme toute : lorsqu'après de pénibles réécritures on parvient enfin à faire le vide, à s'avouer ce qu'on savait dès le début : que ce passage-là n'est pas bon, que ce chapitre-là est inutile, voire que ce livre ne mérite pas d'être lu. C'est une vraie lumière, un énorme soulagement – bien que relatif à la taille de ce dont on se défait.
Sans m'extasier devant la pureté de la page blanche et la valeur du non-dit, je crois beaucoup à cette responsabilité de ne proposer que le meilleur, malgré la vanité de ce choix tout subjectif : c'est aussi le seul pouvoir qui nous reste. Puisqu'on ne peut forcer le lecteur à nous lire (quel dommage, soit dit en passant), la seule chose que nous puissions vraiment faire, dans cette circulation de nos mots, c'est les choisir avec soin, ou décider de les taire.
Je me souviens de ce livre d'Enrique Vila-Matas, Bartleby et Compagnie, qui énumère à sa manière, à la fois tragique et burlesque, quelques non-écrivains, impuissants ou héroïques, qui à l'instar du personnage de Melville trouvent dans le refus ou le silence leur raison d'être, leur dignité, ou leur malheur… Le vertige du silence reste une vraie menace, parce que cette exigence-là a les dangers de l'accoutumance, une fois lancée il est difficile de dire quand s'arrêtera la machine à nier, à effacer, à brûler.
Un certain nombre de lettres « par-dessus les murs » sont ainsi passées à l'égout, qui ne valaient pas grand-chose. Sans doute la vue de ce pays maudit n'aide pas : on en parlait avec Battuta récemment, l'Occupation étouffe aussi par sa lassante permanence. Que reste-t-il à dire, quand on voit les habitants de Gaza obligés de creuser des tunnels pour s'approvisionner ? Vittorio, le Popeye de Gaza dont je te parlais il y a quelques mois, a été arrêté en mer, à sept milles des côtes, dans une zone que seules les cartes de l'Onu osent encore déclarer sous autonomie palestinienne. Lui et deux collègues sont en prison depuis une semaine, ils ont entamé une grève de la faim. On finira par les sortir du trou, pour les habitants de Gaza c'est une autre histoire.
Je t'embrasse, Pascal.

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A La Désirade, ce 25 novembre, midi.

Cher vieux,

Je n’aime pas du tout, pour ma part, cette idée qu’écrire se réduirait à pisser dans un violon. Cela doit relever, chez toi, de la classique déprime d’après le chef-d’œuvre, que les Chinois soignent le mieux à fins coups de becs de plumes. Comme je viens moi aussi de boucler un manuscrit, je devrais partager ton coup de blues, mais les Japonais ont leur propre parade aïkido, et je m’en inspire en me replongeant dans le tunnel du prochain Opus, que j’aimerais bien achever avant la fin de cette année. Mais la fin de ta lettre à déjà repiqué, et tu es en somme vacciné contre les états d’âme avec Gaza sous tes fenêtres, Serena et le cher Battuta…
A propos de tunnels, la neige est là qui invite à en creuser, comme en nos enfances, surtout en rêve. L’idée qu’on puisse forer ainsi de longues galeries dans le silence ouaté, comme Alice dans son terrier, fut un de mes fantasmes enfantins entêtants, mais la neige a toujours fondu avant réalisation, et voilà qu’on se retrouve devant la page blanche.
La fascination pour l’extrême épure, le goût de la perfection parfaite et du minimalisme filtré à l’entonnoir de pharmacien, je m’en défie autant que de ton violon compissé, même si je partage ton goût artisan pour le travail bien fait ou même plus. Mais les extases du presque rien, les pâmoisons devant les bribes d'émincé genre nouvelle cuisine anorexique d’une certaine poésie contemporaine, la préciosité pour dire moins que rien, pas mon truc, sauf quand c’est Li Po qui mène la barque, ou Paul Celan. Quand certaine dame, les yeux au ciel, prit un jour à témoin le brave Ramuz en supposant que lui aussi devait trouver incomparable une seule rose blanche dans un seul vase, le malotru lui répondit qu’il préférait, lui, des tas de fleurs des villes ou des champs dans un tas de vases.
A la vérité, je pense (je le sais, je l’ai vécu moi-même en déchirant longtemps la première page d’un roman sûrement immortel mais non moins heureusement mort-né) que l’impuissance créatrice est souvent liée à un excès de prétention, à moins qu’il ne s’agisse plus simplement, comme c’était mon cas, de simple immaturité. En tout cas, cette mystique du manque ou de la rétention me paraît de plus en plus douteuse, et d’autant plus qu’elle fait florès dans une certaine poésie romande cultivée en serres. Plus généralement, sur ce terreau stérile de la Difficulté de Créer, on fait beaucoup de manières et de chichis pour rien. Si l’on n’a rien à dire, mieux vaut se taire ; et si CELA ne PEUT se dire, on va prendre un pot avec Wittgenstein au bar voisin où le cher Bashung nous livrera Le secret des banquises.
Cela s’intitule Bleu pétrole et cela ne veut à peu près rien dire, mais ça dit quand même, ça chante, c’est d’un lyrisme noir qui se déploie somptueusement sur la neige, c’est du vrai belge et tu m’en diras des fumées…


Tout amicalement à toi, Jls

03/08/2016

Dernières nouvelles du monde

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Lettres par-dessus les murs (61)

  Ramallah, ce lundi 21 octobre 2008.


Cher JLs,
Comment va la vie, par chez vous ? Tout baigne ici, je joue au guide touristique avec mon frère, de checkpoints en villes assiégées. Le soir je m'évade - faute de pouvoir me procurer la Symphonie du Loup, je lis ces jours Atlas, de Joël Mützenberg. Moins provocateur sans doute, mais d'une trempe tout aussi admirable, et je suis soufflé par le récit, poétique et éclaté, de son séjour en Amérique du Sud.
« Je suis arrivé à Quito hier, après une journée de marche sur la panaméricaine, couverte d'eucalyptus abattus, de murs de pierre, de pneus en flammes… » Les routes difficiles qu'emprunte le poète m'évoquent celles de Palestine, plus chaotiques, plus incertaines encore - on part de Caracas, on finit à Quito, mais Quito on y est déjà passé et tout est fait pour nous perdre, dans cette progression en spirale qui traverse des lieux étranges aux noms rêveurs, Puerto Maldonado, Nuevo Progreso, Buenaventura, d'autres plus connus, Medellin, Bogota, mais tous se mêlent dans le lent périple du voyageur : « Dès mon arrivée, en même temps que Caracas, ce sont les souvenirs d'autres villes qui sont apparus, si bien que je crois souvent être ailleurs. Je suis en train de construire une ville sans fin ».
Le temps comme l'espace se dilate dans ces pages, dans les révolutions qui s'étirent et les guérillas vacillantes, dans l'omniprésence des armes. La dureté de la nature traversée sous la chaleur et les déluges n'a d'égale que la voracité des industries qui la ronge, et pourtant la violence est toujours comme étouffée par la poésie, dans un combat constant où l'humanité ne baisse jamais les bras, où affleure une surprenante tendresse.
«La Oroya. Une fanfare n'arrête plus de faire taper son tambour et chialer ses trombones, trompettes, violons, saxophones. Je raconte des blagues aux enfants, je dis que je suis Colombien, que dans mon pays il y a des gens grands comme la tour de l'église, et toutes sortes de monstres ».
Ramallah137.jpgDes monstres, on sent que le narrateur en traîne quelques-uns, comme autant de casseroles, mais il n'en parle pas, bien que ces textes puissent se lire comme le récit d'une quête personnelle, où la description du paysage ne serait qu'une autre façon de se dire, de se chercher. Mais on y devine aussi une interaction constante du marcheur avec ses frères humains, même lorsqu'il se cogne aux murs de son étrangeté, surtout lorsqu'il admet la distance qui sépare ceux qui sont ici chez eux, et celui qui ne fait que passer – et bien qu'il revienne souvent sur ses pas, comme pour creuser le sillon de la mémoire, porté par une errance à la fois insouciante et obstinée. A chaque pause, son carnet se couvre de mots et de croquis, des dessins d'une simplicité admirable qui viennent ici rehausser le texte et en renforcer le vécu : paysages le plus souvent, solitude choisie, mais aussi des portraits remarquables, rencontres de hasard, visages qui surgissent au détour d'une page, qui interpellent le lecteur par l'intensité de leurs regards.
Rien ici du carnet de voyage qui prendrait l'exotisme pour seul prétexte : Atlas est un livre profond, né d'un vrai besoin – et à qui se demanderait ce que cherche le voyageur, et les raisons de sa présence dans cette étrange contrée, cet ouvrage constituerait en soi une réponse suffisante.

 

 
 

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La Désirade, ce dimanche 26 octobre.

Cher Pascal au nom d’agneau,
Comment va la vie ? La vie va bien, enfin pas pour tout le monde, mais notre vie va bien, on est verni, et je me le dis ce matin plus que jamais, poursuivant la lecture de La Haine de l’Occident de mon ami Jean, qui évoque notamment, dans les pages que je lisais avant le lever du jour, le sort inique qui est fait aux gens de Gaza.
Les gens du monde entier ne demanderaient qu’à vivre tranquillement leur vie, mais la loi du plus fort aboutit  à cela que seuls quelques-uns y ont droit, tandis que d’autres sont damnés de naissance. J’y pense beaucoup ces jours en poursuivant un récit où il est beaucoup question de l’enfance de nos sentiments et de nos découvertes, qui nous révèle bientôt un monde à la fois émerveillant et désespérant, que l’esprit de conséquence de l’enfant ne peut tolérer. L’esprit de conséquence de l’enfant ne peut tolérer la promesse non tenue ou l’injustice. L’adolescent romantique en fait ensuite autre chose, tenant de la révolte, pure ou impure, confuse et le plus souvent retombée à l’âge suivant celui qu’on dit de raison, et puis on s’accommode, on s’arrange, on fait avec, on se range…
L’ami Jean ne s’est jamais rangé. Il est resté l’adolescent confus et révolté qu’il était quand il a fichu le camp de chez son père le colonel, notable bernois qui ne le renia jamais au demeurant, pour vivre son destin d’éternel révolté, confus et têtu, tel que je l’ai été quelque temps, mais sans croire longtemps à l’Avenir radieux que les militants de sa trempe voyaient ou fantasmaient pour demain. Ce cher Jean m'a parfois semblé le pur dément partisan, comme tel jour où il devint le garant du Prix Khadafi des Droits de l’Homme... Or je souris aujourd’hui en le voyant stigmatiser le double langage de l’Occident en matière de Droits de l’homme précisément, alors que tant de potentats les ont piétinés au nom des Lendemains qui chantent dont il se faisait le héraut.
Un jour que je me trouvais, à la télévision, sur le même plateau que Jean Ziegler, mon premier compliment à son égard a été de le traiter de fou, ce qu’il a reçu sans manifester le moindre agacement. Or je l’entendais au sens de chenapan, de Lausbuebe – tu dois comprendre ce mot, toi qui pratique un peu l’allemand -, comme lorsque, recevant de lui une lettre à en-tête du Conseil national où il était député, je lui fis observer que c’était d’un chenapan, d’un Lausbuebe, d’abuser ainsi de ce papier à lettres, et lui de me répondre que son père, déjà, lui avait fait le même reproche combien justifié – hélas on ne se refait pas...
L’ami Jean, comme tu le sais, révolté national longtemps protégé dans les hautes sphères, puis cassé dans les mêmes hautes sphères, tour à tour adulé et vilipendé pour ses positions et ses pratiques à la fois admirables et discutables parfois, il faut aussi le reconnaître, l’ami Jean Ziegler a été rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation et siège aujourd’hui au comité consultatif du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. L’ami Jean continue bien entendu d’abuser de son papier à lettres officiel aux armes des Nations unies, et je l’en gourmande gravement, mais je me sens plein de reconnaissance, ce matin, pour ce que notre Lausbuebe national m'apprend, continuant de combattre l'injustice et l'iniquité en éternel adolescent révolté. Je lisais ainsi ce matin, dans La Haine de l'Occident, avant le lever du jour, le récit de ces paysans indiens qui se suicident en avalant des bidons de pesticides (il y en a eu 125.000 entre 2001 et 2007) pour se voir mourir lentement de honte, tués par la substance même qui les a ruinés sous l’empire de la libéralisation de l’agriculture. J’ai lu hier soir le récit de la désastreuse conférence de Durban, tel que l'ami Jean l’a vécue, et j’ai lu ce matin, comme le jour se levait, le récit qu’il fait du bombardement de Beit Hanoun par l’armée israélienne et de la tragique affaire de Karima Abu Dalal que tu te rappelles sans doute mieux que moi.
Un jour que nous parlions de la Suisse, que nous aimons tous deux profondément, l’ami Jean me disait que la vraie révolutionnaire, dans sa famille, avait été sa grand-mère, bien plus que lui, et jamais je ne me suis senti si proche de l’énergumène que ce jour-là, me rappelant mes propres aïeux, soucieux de justice et d’honnêteté, de vraie démocratie vécue et partagée.

L’ami Jean me rappelle, ce matin, qu’un enfant de moins de dix ans meurt toutes les cinq secondes. Et que veux-tu que je fasse d’une telle nouvelle, suis-je tenté de lui dire, mais l’enfant en moi, le petit crevé, l’a noté dans son coin…
Je vous embrasse tous deux et vous souhaite un dimanche clément.



Images: dessins de Joël Mützenberg, Jean Ziegler.
Joël Mützenberg, Atlas, Samizdat, 2008;  Jean Ziegler. La Haine de l'Occident, Albin Michel, 2008.

09:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, politique, palestine

02/08/2016

Zorba, Vittorio et le Loup

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Lettres par-dessus les murs (59)

 

Ramallah, ce 12 0ctobre 2008.



Cher JLs,

 

Je reprends la plume, revenu à Ramallah, et Ramallah est revenue à la normale après les jours austères de Ramadan et la fête de l'Eid. La tête pleine de souvenirs, depuis ma dernière lettre : à Gaza j'ai rencontré Vittorio, et dans le Sinaï j'ai rencontré Zorba, et c'est là que ça se corse. Vittorio d'abord, qui est de chair et d'os mais qui ressemble à un personnage de fiction, entre Corto Maltese et Popeye, casquette de marin et pipe au bec, des bras comme mes cuisses et couverts de tatouages – une bonne gueule, une très bonne gueule, d'ailleurs même s'il avait une sale gueule on le décrirait avec beaucoup d'égards, parce qu'on n'aurait pas envie de se retrouver les quatre fers en l'air, effondré au milieu des chaises et des tables, à l'autre bout du bar.
De bar il n'y en a pas à Gaza, ni bar ni bière, ni femmes infidèles contre lesquelles se frotter la panse, Vittorio est venu là par conviction politique, il a débarqué fin août, sur un des bateaux du mouvement « Free Gaza » qui ont défié le blocus maritime israélien. Tu as entendu parler de ces bateaux, l'affaire était médiatisée, même si seule Karin Wenger se trouvait dans le port lors de leur arrivée. Accueilli en héros, et le voilà qui donne un coup de main aux pêcheurs, et lorsqu'on se promène dans les rues à ses côtés, les saluts n'en finissent pas, et il joue de sa petite gloire, une écharpe du FPLP autour du cou, ultime provocation dans ce territoire entièrement contrôlé par le Hamas.

Devant un plat de poisson grillé, il me raconte la situation des pêcheurs de Gaza : d'après la loi internationale, ils ont le droit de sortir jusqu'à vingt miles nautiques des côtes, mais les vedettes israéliennes sont là dès trois miles, qui les accueillent souvent à balles réelles – alors la pêche est maigre, forcément, donc Vittorio et quelques autres étrangers accompagnent les pêcheurs, caméras vidéos à la main, ils grimpent sur les toits des cabines, ils se montrent aux Israéliens, qui se calment un peu devant ces témoins gênants. Ils font presque preuve de politesse, les bateaux peuvent s'aventurer jusqu'à cinq miles, six miles, la pêche est bonne, et quand on finit par les attaquer c'est seulement à coup de canon à eau… Le plus insupportable, dit Vittorio en tirant sur sa pipe, c'est qu'il existe tout de même des lois non écrites, un code de solidarité, une éthique de la mer. Ne pas répondre à un appel radio, par exemple : ça ne se fait pas, c'est pas réglo. Mais eux ne répondent pas, il n'y a aucune communication possible, et la seule chose qu'on entend, à la radio, c'est du rock poussé à fond les manettes, quand ils attaquent. Leur musique de guerre, façon Apocalypse Now… Quelques points de suture pour Vittorio, parce que la vitre de la cabine a volé en éclats, mais quelques points de suture ne suffiront pas à réparer les machines noyées, l'équipement radio détruit.

 

 

littérature,cinéma,voyage,palestinelittérature,cinéma,voyage,palestineVoilà, Vittorio c'était quelques jours avant de partir dans le Sinaï, faire trempette en Mer Rouge – quelques jours avant de rencontrer Alexis Zorba, qui rentre dans ma vie par l'angle d'un livre, ce qui est un comble pour cet homme qui envoie tous les livres au diable. Il y a là un double mystère : d'abord, comment ai-je pu passer à côté du livre de Nikos Kazantzaki ? C'est comme imaginer n'avoir jamais bu une goutte d'alcool pendant vingt ans, ni senti la brûlure du soleil… et je serai éternellement reconnaissant au bougre d'Olivier qui me l'a conseillé. C'est là la seconde diablerie d'Alexis Zorba, de chanter la vie vécue, d'aller jusqu'à envoyer paître le langage, comme Zorba submergé par l'émotion danse pour raconter, danse à s'en faire péter les artères – et de nous redire le pouvoir des livres, leur capacité à procurer un plaisir purement physique, une explosion d'émotions véritables, nous faire rire vraiment, et nous faire pleurer...

Voilà ce Zorba, de papier et de mots, qui ne m'amuse pas moins que Vittorio, de chair et d'os, et qui me parle tout autant, quand il me dit que vivre, c'est défaire sa ceinture et chercher la bagarre. Mais je ne suis pas monté sur les bateaux de Gaza, et je n'ai ouvert de mine de lignite, je me console de mon manque d'audace en imitant le narrateur de Kazantzaki, qui se replonge de plus belle dans les livres, et l'écriture… Et je me demande, patron, je te demande : qu'as-tu fait, toi, après avoir rencontré Zorba ?

 

 

A La Désirade, ce 13 octobre.

 

Cher toi,

Après avoir rencontré Zorba, à seize ans et des poussières, sur les crêtes d’Ailefroide, il me semble que j’ai commencé d’écrire, ou disons de lire et d’écrire, ou plus précisément de respirer et de marcher, de lire et d’écrire, plus attentif à La Chose, comme un artisan ou un artiste sont attentifs à La Chose.

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Mon souvenir détaillé de Zorba s’est passablement estompé, avec les années, et tu m’as d’ailleurs donné l’envie d’y revenir, et aux autres livres de Kazantzaki dans la foulée, mais j’en garde un enseignement fondamental, ou même deux : le premier est que la vraie poésie, qui englobe tout travail humain, je veux dire toute transformation par un travail d’une chose en La Chose, ne souffre aucune tricherie. C’est évidemment un idéal, mais qui s’incarne de façon très concrète. Or cet été-là, Zorba m’a appris à mieux lire et à mieux écrire, mais également à mieux grimper, dans l’observance de la justesse, de la rigueur et de la beauté de chaque geste. Cela peut paraître très éloigné de l’art, et pourtant non : la grimpe, exercice absolument inutile par excellence, peut être assimilée à une démarche esthétique ou même spirituelle, tout au moins comme je la pratiquais cet été-là, farouche garçon de seize ans, seul par les hauts d’Ailefroide, avec Zorba, sauf une fois où je suis monté aux Ecrins avec des guides du coin, attentif à la beauté du geste et à ne jamais tricher par forfanterie, donc à me jamais risquer la chute – je ne suis jamais tombé seul.  Gaston Rébuffat et Walter Bonatti, deux esthètes de l’alpinisme extrême, à la fois athlètes et contemplatifs, artistes aussi, étaient mes dieux, vivants mais inaccessibles, tandis que Zorba, mon mentor de papier, tenais dans  ma poche ou sous ma lampe de poche, le soir au camping. Donc Alexis Zorba m’a appris (où confirmé dans la conviction antérieure me venant de mon père et des mes aïeux) qu’il y a une Règle qui préside à la beauté (et à la bonté, et à la vérité, je l’apprendrai plus tard chez Kierkegaard) jusque dans les gestes les plus usuels, et dans celui d’écrire aussi, et que cette Règle est celle aussi de la Vie, et qu’elle n’exclut ni la sensualité ni la folie – merci à la Bouboulina et merci au vin de Samos. C’est ainsi que, depuis ce temps-là, aussi, la littérature et la vie ne font à mes yeux qu’une chose qui est La Chose, et j’emmerde les bonnets de nuit qui voudraient les séparer.

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D’ailleurs j’ai retrouvé un Zorba vivant, écrivain et grand fauve de la vie, une vingtaine d’été plus tard, à une terrasse d’un bar lausannois, qui se serait entendu avec ton Vittorio comme larron en foire. Dès le premier soir je l’ai appelé le Loup. Nous avons fini notre première soirée dans un bar rempli de beautés roumaines. Nous ne nous sommes plus quittés depuis lors. Les histoires folles que Marius Daniel me racontait sont devenues un livre formidable après que je l’eus enfermé dans une cabane de montagne avec un quignon de pain, des oignons,  mon Hermès mécanique et sept packs de bière et sept autres de clopes. Après trois jours il avait écrit, interligne simple et sans une rature (il y en eut ensuite) les premières pages magnifiques de La Symphonie du loup, qui parut sept ans plus tard et qui a été couronné par le Prix Robert Walser et le Prix de littérature de l’Etat de Vaud. « Je vous respecte et je vous emmerde ! », a déclaré le Loup aux Autorités locales qui lui ont remis ce prix la semaine passée...

Mon Zorba de chair et de verbe reprend son service aux Bus lausannois demain matin à 4 heures. C’est le premier SMS que je reçois avant l’aube. Il y en a en général vingt par jour.  Les Bouboulinas de toutes les lignes de bus de notre ville en raffolent. Les vieilles dames aussi, car il y a chez lui un immense respect des gens. C’est un fou et un sage à la fois. C’est ma poésie vivante et j’emmerde ceux qui osent dire du mal du Loup.

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Images: La séquence du sirtaki, dans Zorba le Grec, avec Anthony Quinn. Photo JLK: Marius Daniel Popescu, en 2000.

 

01/08/2016

De l'admirable admiration

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Lettres par-dessus les murs (58)

 

Ramallah, le 24 septembre 2008.

  

Cher JLs,


Je saluerais volontiers Mario del Sarto, dont le nom l'a sans doute prédestiné à être tailleur (de pierre)… D'ailleurs j'irai volontiers en Toscane, j'ai le souvenir de la douceur de ses collines, grasses et accueillantes, elles me changeraient de celles d'ici, sèches et dures, comme le montre cette photo de l'Allemand Pierre Riedlinger, dont l'expo est accrochée à Ramallah en ce moment. Images topographiques de la colonisation, qui ont l'intérêt de montrer une réalité à laquelle la plupart des Palestiniens n'ont pas accès : nombreux sont ceux qui ignorent à quel point leur chère Jérusalem est cernée par le béton, et il y a quelque chose d'ici d'infiniment triste, dans leur espoir et leurs revendications, quand de facto les plus grandes causes sont déjà perdues.
Ramallah135.jpgMais en réponse à ton admiration pour l'œuvre de Mario del Sarto, je voulais partager ici celle que j'éprouve pour le livre de Karin Wenger, dont je t'avais annoncé la sortie il y a quelques mois. Cette amie a fait un travail remarquable, qui dépasse de loin le champ du journalisme - tu en jugeras par cet extrait de l'introduction, que je traduis ici.

« Au printemps 2003 je posai pour la première fois le pied sur le sol israélien (…). De retour à la rédaction de la NZZ, je me suis assise devant un carnet débordant de notes. J'étais dépassée. Comment parler d'un conflit dont les lecteurs sont depuis longtemps lassés, fatigués par la répétition des chiffres, des statistiques, des plans de paix, des abstractions ? Un conflit polarisé comme pratiquement aucun autre. En Israël et dans les territoires occupés, les partis de la guerre ont forgé des héros et des histoires de héros. Ils ont essayé ce faisant de rendre le conflit plus supportable, de donner un sens à la douleur, d'éviter les questions sur la légitimité et la justesse de leurs actions. A l'étranger, les héros furent étiquetés en fonction de leur position politique, admirés, condamnés. Mais qui étaient vraiment ces héros ?
Au printemps 2004 je me tenais à nouveau dans le hall d'arrivée à Tel Aviv. Je voulais étudier l'arabe pendant six mois à l'université de Birzeit, en Cisjordanie, je voulais découvrir le quotidien, rencontrer les héros, écouter leurs histoires, les partager (…). J'ai recueilli des récits du quotidien, j'ai rencontré des gens à Ramallah, Tel Aviv, Naplouse, Jerusalem, Gaza, Beersheba, Khan Yunis, Nahariya et d'autres villes et villages, palestiniens et israéliens. Les histoires de héros n'étaient jamais toutes noires ou toutes blanches, mais marquées par les combats intérieurs, ponctuées de nombreuses questions. Elles m'ont émues. Les protagonistes ont donné un visage au conflit, et rendu accessible l'inconcevable. Deux d'entre eux, Mohammed et Shai, ont été au point de départ de ce livre. (…)
On peut lire les souvenirs et les expériences de Mohammed, de Shai et des autres Israéliens et Palestiniens comme des histoires lointaines, les récits d'un conflit qui ne nous concerne pas. Moi-même j'ai d'abord vu ce conflit comme un conflit des autres, dans lequel on pouvait trouver des arguments rationnels pour ou contre chacune des parties. Ce n'est qu'en cessant de considérer le conflit d'un point de vue strictement rationnel que j'ai commencé à comprendre ce qu'il faisait des hommes, comment il les détruisait. Ce livre ne rapporte donc pas seulement les opinions d'Israéliens et de Palestiniens. Il contient aussi un choix de notes personnelles, rédigées entre septembre 2004 et août 2007. Elles parlent du quotidien et de ce fait : qu'en chacun de nous sommeille un soldat docile ou un potentiel auteur d'attentat. C'est le monde qui nous entoure qui en décide. »


Tu le vois, Karin a déjà un pied en littérature, et c'est l'humanité de son livre qui le rend exceptionnel : il renvoie dos à dos le baratin politique et le reportage accrocheur pour se plonger au plus profond des hommes, de leurs désirs et de leurs peurs. S'il ne vous fallait lire qu'un livre avant votre venue à Ramallah, je vous conseille celui-là, mais sans trop insister : il rendrait presque le voyage inutile, tant l'empathie de l'auteur permet de saisir les choses d'ici…

Sokourov3.JPG 

A La Désirade, ce 3 octobre 2008.

Cher Pascal,

Mille pardons d’avoir mis presque dix jours à te répondre, mais j’ai couru ces jours après mon ombre, entre mes obligations mercenaires, deux nouveaux livres en train, la nouvelle livraison du Passe-Muraille à boucler et un putain de zona qui me mord les flancs et le moral alors que je n’ai vraiment pas l’âme à me plaindre, surtout à lire ce que tu dis de cette courageuse Karin Wenger dont j’espère que le livre sera vite traduit – mais je vais essayer de me le procurer la semaine prochaine et tâcherai de le lire malgré mon allemand défaillant à l’écrit.

Ce que je retiens surtout de ta lettre est l’admiration que tu manifestes à l’endroit de la jeune femme. Parce que c’est important, l’admiration, surtout lorsqu’elle est pure d’envie ou de fantasmes. Trop souvent en effet, par les temps qui courent, l’admiration oscille entre la fascination béate que suscite telle performance ou telle réussite, et l’idolâtrie qui fait qu’on parle d’ «icônes» à propos de n’importe quel personnage auréolé de gloriole. Mais quelle raison nom de Dieu aurais-je d’admirer Madonna au lieu de tant de femmes qui le méritent mille fois plus ?

Je t’écris ça en pensant à Sokourov, que j’admire de plus en plus, n’était-ce que parce qu’il me fait admirer le monde. J’ignorais, jusqu’à ce printemps dernier, qui était Alexandre Sokourov. Puis un ami écrivain m’a parlé de Mère et fils, dont je me suis procuré le DVD. Admirable film. Puis j’ai lu l’admirable article que Georges Nivat consacre au cinéma de Sokourov dans son dernier livre, Vivre en Russe. Puis j’ai vu Alexandra, autre admirable film où l’on voit une vieille Russe débarquer dans un camp de soldats proche de Grozny, où elle rend visite à son petit-fils, inspecte la troupe, puis rencontre une Tchétchène de son âge dans une maison bombardée, où toutes deux évoquent la vie et le siècle. Admirable film lui aussi, dont la protagoniste est interprétée par la non moins admirable Galina Vichnevskaya, veuve de Rostropovitch, et toiut aussi admirables sont  Père et fils, L’Arche de Russie, Spiritual voices et, que je viens de découvrir, les Dialogues avec Soljentitsyne filmés par le même Sokourov.

Non, mon ami, je ne m’exalte pas à vide en taxant d’admirables ces divers objets et figures: je ne fais qu’obéir à cet élan qui nous sort de nous vers mieux que nous ou vers le meilleur de ce que nous pourrions être.

Soljenitsyne.jpgDans les Dialogues avec Soljenitsyne, j’ai relevé ce moment - admirable entre tous - où le vieux patriarche, en réponse à Sokourov qui n’en finit pas d’évoquer la cruauté de l’homme et les enfers du XXe siècle, parle lentement et posément, les yeux au ciel, de l’admirable Perfection que réalise la créature humaine. C’est à la fois en physicien et en poète, en petit-fils de paysans et en proscrit longtemps relégué au fond des steppes, en témoin de toutes les turpitudes humaines, en rescapé du cancer aussi, que s’exprime le grand écrivain revenu en Russie (les dialogues datent de 1999) et qui aurait toutes les raisons de considérer sa destinée personnelle, et celle de son peuple, comme une suite de tribulations épouvantables, somme d'imperfections à n'en plus finir...

Mais non : l’Homme est admirable, et Soljenitsyne parle ici pour les milliers d’ « invisibles » qui l’ont aidé à témoigner pour les millions de victimes du totalitarisme, autant que pour ce que représente l’homme nu à sa naissance...

A un moment donné, Alexandre Sokourov demande à Soljenitsyne de lui montrer ses mains. Des mains d’homme comme les autres. D’admirables mains d’homme. Prends celles de Serena dans les tiennes et regarde-les. Je me réjouis de tenir les tiennes dans les miennes et de les ouvrir comme un livre...    

 

Photo : Peter Riedlinger, Us/them II - http://www.peter-riedlinger.de
Livre : Karin Wenger, Checkpoint Huwara, NZZ Libro Verlag. - http://www.karinwenger.ch

Alexandre Sokourov. Dialogues avec Soljenitsyne. DVD Facets Video. L'image ci-dessus est tirée de Mère et fils.

31/07/2016

Comme de vieux amis

Ramallah117.jpgLettres par-dessus les murs (58)
 
Ramallah, 21 septembre 2008
 
Caro,
ben tornati ? Comment se porte la casa, et votre Filou ? Et la Toscane ? Nous étions à Jaffa ce week-end, quelques heures à se dorer la pilule sur la plage. Autant j'aime nager autant la plage m'ennuie profondément. La plage me semble une transition idéale entre terre et mer, un doux entre-deux où le sol commence à se dérober sous les pieds, c'est comme une piste d'envol pour le nageur avide – et il ne me viendrait pas à l'idée d'étendre ma serviette sur une piste d'envol, mais ce n'est pas le cas de tout le monde (suivez mon regard). Et puis c'est plein de sable, tu le sais, il y fait trop chaud, les balles en caoutchouc claquent contre les raquettes, c'est bruyant, parsemé de mégots. Petite spécialité locale : des maîtres nageurs perchés dans leur cabanon hurlent des ordres dans leur mégaphone, à intervalles réguliers : c'est insupportable, et d'autant plus que ces injonctions en hébreu ne peuvent que me rappeler celle des soldats aux check-points.
Triste constatation : cette langue, ni plus ni moins belle qu'aucune autre, riche comme toutes les autres, porteuse d'humanité et de littérature, cette langue me fait froid dans le dos. Je pense à cet ami allemand, qui me disait sa douleur d'entendre parler sa langue, lorsqu'il résidait en France : c'était toujours dans des films de guerre, lorsqu'un soldat réclamait un Ausweiss, et pour beaucoup de Français l'Allemand reste cet idiome barbare de l'Occupant, dont on ignore la douceur possible, les nuances et la finesse. Je sais ces préjugés, la bêtise des généralisations, mais je sais aussi la force de l'instinct, les réactions viscérales de la peur : contre celles-ci l'intellect ne peut pas grand-chose, et en tout cas pas à court terme. Sur la plage, quand le haut-parleur crachait, je serrais les dents.
Je me souviens aussi de mon grand-père, au chalet en Alsace, qui s'était soudain jeté sous la table, en plein milieu du repas. Mon frangin avait eu l'idée d'allumer un pétard, de l'autre côté de la maison, petite blague innocente et mon grand-père de plonger sous la table, et puis de se relever, pâle comme un linge, tentant de répondre par un sourire à nos regards éberlués : quand on a vécu la guerre, le corps réagit plus vite que l'esprit.
Ou plutôt, l'un et l'autre sont mêlés inextricablement, à l'endroit de la blessure, comme les grosses cicatrices font se fusionner la peau et la chair – et c'est dans le corps, paraît-il, qu'on peut retrouver la trace des traumatismes, dans ses muscles contractés, et c'est là qu'on peut en adoucir l'impact, faute de pouvoir l'effacer.
Et c'est aussi là, dieu merci, que se logent les plus beaux souvenirs, les petites madeleines des bonheurs passés, qui ont laissé leur empreinte sur les papilles, au creux de l'odorat, dans les recoins secrets de la peau. Sur la plage soudain est passé un cheval au trot, et puis il est repassé, au  pas, et j'espère que ma pupille gardera ça : le petit cheval, son jeune cavalier marchant à ses côtés, leurs silhouettes sur fond de soleil couchant. Le garçon ne tenait pas la bride, ils marchaient côte à côte le long de l'eau, comme de vieux amis.

Sarto13.JPGA La Désirade, ce 23 septembre.

Ciao ragazzo,

Nous sommes rentrés de Toscane requinqués, malgré le triste état de ce que la télé berlusconienne reflète de la pauvre Italie qu’elle contribue à crétiniser sans y réussir tout à fait. Notre ami le Gentiluomo ne cesse de pester contre les temps qui courent en invoquant la grande Italie de naguère et jadis, mais l’humour n’est jamais absent de ses fulminations, la Professorella le retient de trop exalter le passé, et lui-même est le premier à saluer la Qualité se manifestant au plus que présent, comme celle de Mario del Sarto, le sculpteur « brut » dont je t’ai parlé déjà au début de notre correspondance après avoir découvert ces œuvres, exposées en plein air, et que cette fois j’ai rencontré en chair et en os, sous un beau chapeau blanc. IMG_1758.JPGTu as IMG_1769.JPGvu, lors de votre passage à Lausanne, les productions les plus étonnantes de ce qu’on appelle l’art brut (à mi-chemin de l’art naïf et de l’art populaire, qui devrait être le fait de créateurs non initiés à la « culture », mais ça se discute…), et l’évidence est que Mario del Sarto est de ceux-là, avec cela de particulier qu’il a le savoir-faire d’un artiste et une intelligence parfaitement équilibrée.IMG_1753.JPG
Lorsque nous nous sommes pointés dans le vallon, à l’aplomb des grandes carrières de Carrare, où se déploient ses centaines de sculptures, bas-reliefs, bustes, têtes et autres frises et fontaines, Mario, en tablier bleu, était en train de sculpter un énorme bloc de marbre quadrangulaire qu’il ornait de scènes en bas-relief évoquant l’histoire des carrières et la destinée particulière des spartani. Après les présentations, où le gentiluomo lui a révélé ma véritable passion pour son art (je suis resté près d’une heure à photographier ses pièces, en son absence, lors de notre premier passage), et que je lui ai dit ma surprise de voir tant de nouvelles sculptures de tous côtés, il m’a répondu qu’un artiste ne pouvait faire que créer sans discontinuer puisque telle est sa vocation, et d’ailleurs « lavorare riposa », travailler repose, est sa devise, qu’il a inscrite au fronton de son atelier. Sur quoi, voyant mon intérêt, il est allé chercher un morceau de marbre qu’il a commencé de façonner, au moyen d’une petite meule et d’un ciseau, pour lui donner la forme d’une figure au profil évoquant celles des îles de Pâques… et c’est alors que je lui ai dit ma détermination à faire plus qu’un reportage : tout un livre illustrant ses travaux et où il me raconterait sa vie.IMG_1749.JPG
Je ne sais trop comment te le dire, mais tout de suite j’ai senti, chez ce grand vieillard de 83 au très beau visage et aux mains très fines, une qualité de rayonnement, de présence et d’attention, de précision dans le langage et de poésie dans l’expression, qui m’ont donné envie de le revoir et de le faire connaître, non du tout pour la gloire qu’il pourrait en tirer (il ne se fait aucune illusion sur les vanités humaines) mais pour le simple bonheur de faire partager éventuellement une belle rencontre.
IMG_1777.JPGS’il ne rêve pas de gloriole personnelle, Mario del Sarto a fait maintes démarches, vaines jusque-là, en sorte de hisser son immense Spartano au sommet d’un pic voisin d’où il dominerait toute la région, jusqu’à la ville de Carrare. Mais t’ai-je seulement dit ce que sont les spartani ? Ce sont ces ouvriers indépendants, souvent proches de l’anarchie (dont le mouvement italien est né tout près de là, dans le bourg surplombant de Colonnata, qui passaient, au début du siècle passé, leurs journée à tailler des « chutes » de marbre, qu’ils revendaient ensuite pour survivre. Lui-même, né sur les lieux, en connaît parfaitement l’histoire. Mais il y a aussi du philosophe et même de l’apôtre en Mario, et c’est là qu’il rejoint les artistes bruts, avec des œuvres symboliques ou allégoriques aux visées édifiantes. L’une de ses fresques raconte ainsi les méfaits du sport de masse, à propos d’un match de foot meurtrier, et voilà que, nous faisant visiter son atelier, il me présente je ne sais plus quel grand personnage de L’Enfer de Dante en me citant par cœur une dizaine de vers…
Sarto14.JPGC’est bien là l’Italie que nous aimons, et j’espère bien t’avoir donné l’envie de rendre visite à Mario del Sarto lors de votre prochaine virée dans le pays de Serena…
Ce qu’attendant, sans t’avoir rien dit de tout le bien que nous pensons de ton livre dont j’ai fait la lecture du tapuscrit à ma douce durant tout le voyage, je vous embrasse sans oser vous dire Forza…

Photo : Chanan Getraide, vieille mosquée de Jaffa. Mario del Sarto et ses oeuvres.

 

Mario del sarto: il Spartano, statue d'environ quatre mètres de hauteur, destinée à se trouver juchée sur un pic dominant la vallée à l'aplomb des carrières du Canal Grande et des Campanili, au-dessus de Carrare.