
(Ce que Simone Weil me disait en rêve)
« À treize ans j’étais jolie comme un cœur », me disait la terrible Simone qui, dans le rêve, avait l’âge du Christ à sa mort, donc un an avant la sienne , «mais des lunettes m’ont bientôt poussé et je suis devenue la démente à penser que tu sais, et donc penser à souffrir comme une damnée que j’ai été, penser à crever, et cet automne 41 à faire l’ouvrière agricole avec la guerre tout autour, après l’enfer de l’usine sept ans plus tôt, n’a pas été trop bon pour ma santé mais de quoi me plaindre alors que la Machine à tuer y allait à fracas pire qu’à la chaîne où je me disais à longueur de journée que je n’étais rien, que je ne comptais pas, que je n’étais là que pour plier et la fermer - alors j’ai senti des rides me pousser dehors et plus encore dedans comme tu n’as pas idée en insouciant débonnaire que tu es, je me suis senti vieillie comme les Américains d’aujourd’hui n’ont pas idée - et pas question de lifting, même que j’en rajoutais comme à plaisir, et le silence de Dieu quand les trains filaient à travers nos champs de blé, le silence alors que même les barbelés criaient, je n’ai cessé d’y penser comme tu peux t’en douter mais à la fin j’ai cessé de penser que j’étais, moi, la souillure, et que l’usine moderne était mon moi multiplié à la chaîne, j’ai pensé que c’était la Faute à Dieu d’avoir fait tout ça et si mal, puis j’ai pensé tout le contraire en remerciant Dieu pour le goût des dernières petites cerises que j’ai savourées à la fin - à la fin je ne digérais même plus le lait mais j’ai supplié ma mère de rester fraîche et jolie comme une sœur cadette, j’ai dit à mon père de se saouler de l’air de New York et, pendant que Dieu dormait, je me suis sentie fin prête comme je te le souhaite »…
