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  • La musique des jours

     
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    À propos de La Maison dans l'Arbre, triptyque poétique de JLK.
     
     
    par Francis Vladimir
     
    « La maison bleue adossée à la colline que chantait Maxime Le Forestier. L’enfant bleu, le roman de Henri Bauchau. La chambre du fils, film de Nanni Moretti, l’incompris, film de Luigi Comencini, L’innocent Film de Luchino Visconti, Amarcord, film de Fédérico Fellini, et sans raison apparente, Le goût de la cerise, film d’Abbas Kiarostami pour sa chronique d’une mort annoncée comme la diagonale du fou sur le grand échiquier. Du pouvoir des mots, de leur persuasion et de leur dissuasion, de leur transmutation sur l’écran de nos nuits blanches. La ligne de crête d’un si bien nommé « La maison dans l’arbre » de JLK.
     
    1. La chambre de l’enfant. - Entrons en poésie à la faveur du souvenir, de l’enfance, des lieux inspirants de la mémoire, des déambulations au pays de l’innocence dont le livre est un cheminement vers la source, l’origine, le trou noir, le centre de gravité d’où tout s’en vient et s’en revient, un peu comme le marcheur solitaire arpente les mêmes sentes en partant de chez lui, de sa propre maison, pour s’émerveiller, se rembrunir et chialer les perles de la transparence, jusqu’à se retrouver en un pays familier et lointain, reconnaissable et inconnu à la fois. En ce que je nommerai son premier tiers, par malice, la randonnée dans l’intime, mais que sait autrement faire le poète que de se dire maintes et maintes fois, se redire et se dédire, dans l’acuité de ses mots et au bout de lui-même, à bout de souffle, la poitrine creusée, haletante, le front froncé, les yeux emplis d’horizon. Ce qui pourrait être repli sur soi devient ouverture, remontée à la source et l’on entend le filet d’eau en jaillir « La musique, la poésie/ la pensée incarnée/ campent aux quatre vents/ de la terre et des feux /des sourciers inspirés… » Le sang du poète pulse dans cette ferveur accordée aux éléments, dans leur tourment, tornade, séisme, incendie et au bout dans le rû d’eau… claire, la première eau du monde, celle du premier jour. Comme un voleur de feu, capteur de mots, le poète se révèle à nous, à ses enfants qu’il aura observés dans leur mutines et polissonnes échappées, dans l’enfance, retournée comme un linge de corps, vers laquelle il revient, pas à pas, muet et contrit car dire ses premières années c’est tomber dans les orties, y sentir les picotements, les menues brûlures, pour estourbir sa douleur, serrer les dents et se relever car « tu ne sais ce qui t’a élu/ le sacré est en toi/ et les mots peut-être advenus/ ne te trahirons pas… ».
     
    Et l’enfant va en chemin inconnu « dans la patience sans raison/ de ce qu’il ne sait pas ». On ne saurait mieux dire l’enfant, son insatiable demande du monde et son observance têtue des adultes. Et le poète s’obstine à dire cette enfance recluse dans la mémoire, dans les images lointaines déposées dans l’écrin si lourd des secrets enfouis parce qu’à les effleurer serait s’y perdre à nouveau. Ce nécessaire du poète, il lui faudra le dire, tremper sa plume dans l’encrier des mots : « L’encre est en somme la mer/ aux cheveux bleus et verts/ plus vieille que le vieil Homère/ Plus légère que l’air… » Mais c’est, qui sait, revenir vers soi, se retrouver soi quand «Tout se transforme à vue/ la joie m’est fortin de douceur ».
    Car la joie n’est jamais aussi proche dans cette alliance du mot et du dire, dans l’apaisement : « Crois-donc en moi dit le nuage à l’enfant qui repose/ et je ferai de toi le sage ami de toute chose ». Et si le poème estampille les choses de la vie, c’est pour cerner la déraison, notre douce folie, notre songeuse éternité. Les jeux interdits de l’enfance, sacrés comme un vieux film tant aimé, une escapade au pays des indiens, comme dans les livres d’images, ces premières Bandes dessinées décolorées par le temps « On remonte le long du ruisseau/ avec les indiens bleus/ les camarades saligauds / les cavaliers de feu / fringants et fumants aux naseaux… » on part sans boussole lorsqu’on est un enfant « Une boussole nous manquait/ à tous deux ce matin/ d’aube neuve au lancer du chemin… ».
     
    Feu-follet ou Ariel, « il a été et il sera… il sourit à la vie comme elle est. » De l’enfance, que gardons-nous dans la poitrine, là où naît la rébellion ou la gêne, cette respiration altérée, prise en défaut de souffle égal et apaisé ? Nos premières révoltes, nos premières expériences sensuelles, la découverte des autres, leur amitié et leur inimitié, les attirances et les rejets, la peur de l’inconnu, les premières douleurs, la fierté bravache, la honte bue, la fugue de nous-mêmes. Et la parole dans tout ça, celle de l’enfant prodigue ou de l’enfant sauvage « Je ne sais que te dire/ il n’y a pas d’explication : ce n’est qu’un fait divers/ pas plus que la beauté cela n’est défini… sais-tu si l’arbre s’en souvient ? » Et nous irons par les chemins d’infortune « Partout où je suis retombé/ dans mes jours vagabonds/ du ciel des mots rêvés/ au quotidien banal/ de Balbec à Cabourg/ j’aurai recomposé/ mon désordre vital… ».
     
    Une pincée de surréalisme n’est jamais de trop pour le poète démis de sa sagesse antique « Le sage ne fait que songer/ à l’insu des horaires/ et comme l’ancien initié/ qui préférait se taire/ il ne fait qu’éprouver/ l’étrange apesanteur/ des oiseaux dont rêve le chien/ quand il nage entre les nuages… » Aux agités de la vie JLK recommande dans le rêve du chien : « la paisible assurance/ de la divine indifférence ». Rêver à perdre la raison, ce serait rêver par temps de chien, perdre sa tête dans un nuage en pantalon…
    Trouver sa place, sa juste place « Je navigue à l’étoile/ sur le clavier muet/ où dès enfant je m’exerçais/ à l’écart de l’écart/ au milieu juste du milieu ». Passager de la nuit, ange ou démon en sommeil, que sont donc les enfants d’aujourd’hui, qu’était l’enfant d’hier, la chambre en son miroir dit que « les enfants, là-bas, en chemin/ savent que dans les bois/ le mal rôde, et que le cœur humain/ se trempe dans la fraude/ ou plus qu’ils ne le savent, au vrai/ ils le sentent et pressentent/ le faux sous le masque du vrai… »
    Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille….
     
    2. La maison dans l’arbre. – « Ma douceur, il n’est que toi pour me délivrer/ de cette peur ancienne de je ne sais trop quoi… » De la cabane au fond des bois à la maison dans les arbres. La maison suspendue entre ciel et terre. La maison refuge, la maison antre, la maison des délices, la maison des caprices, la maison carioca… ou la maison du bonheur, la maison rêvée. La vie rêvée des anges. Ceux qui adviennent à tout âge et en toute saison et en tout lieu où que nos pas nous portent et où la vie incertaine toujours nous dépose. Sur la grève, dans un pré, au milieu des labours, face à la mer, sur la crête, au bord de l’abîme, le temps d’une vie se décompte quand « le sombre et le clair tissent nos instants ».
    Une tapisserie, la vie à monter sur sa trame avec l’ardeur de Pénélope, son doux sourire grave, son espoir en miettes, son désespoir donc sans lequel l’histoire d’amour eût été incomplète. Et passent les saisons, les années et les cœurs qui s’envolent, l’oiseau qui vient du large et qui, à tire- d’aile, tournoie en bon augure ou en tragique signe. Dans ce balancement, cette constante hésitation de l’être qui fulmine ou de l’être qui danse, avec son cœur, avec son corps, au tambour de son âme et se rappelle « Le cœur à vif, les mots fous, les années Rimbaud… » Et le poète ajoute« Notre savoir est en Lambeaux/ dans le roncier des preuves ».
     
    La matinée s’éveille pourtant sur tout ce qui a été glané au fil des ans avec sa récolte de souvenirs, de teintes ravivées, les couleurs vives de l’été, le nuancier de l’ailleurs, le détail d’une scène comme un tableau impressionniste, et des poèmes ramassés à la pelle dans le souvenir heureux ou les lambris du temps. Ainsi, dans sa maison dans les arbres, voici que le poète tire sa corbeille emplie à ras bord de toutes les années passées avec leur montagne de souvenirs, de rencontres, de regards, dans l’ici et l’ailleurs, dans le cercle de l’intime et dans l’au-delà de soi. Et le poète toujours aime à en rajouter, c’est qu’il tient la corde de son arc, celui du désir de dire, pour tendre ses mots et les lâcher sans autre forme de procès, sans avertissement. Et s’il y a pêche miraculeuse comme un enfant désarçonné il se dit : « Que faire de tout cela ? / se demande-t-il donc/ en scrutant du regard/ ce pays de Lui-même… ». La matinée s’estompe dans les ombres claires du poème là où « les arbres sans attente/ veillent aux nuits d’été… » et « on ne saura jamais/ d’où vient le chant du soir ».
     
    Le poète se joue de lui et s’amuse du temps passé et du temps retrouvé et dans une recherche toute proustienne, assumée sans ambages, avec cette coquetterie inavouable que tout bel et tendre et rude écrivain garde comme un joker « La terrible douleur/ de n’être pas aimé/ ou tout faire pour ne l’être pas/ quand ce ne serait pas assez » car, comment dire, sous le bourru parfois, pointe la tendresse, toute en retenue comme une pointe de fleur de sel amertumise à peine les choses de la vie, les rendant plus proches, plus amicales, plus caressantes, une petite pincée pour accompagner et s’accompagner, rendre moins fade.
    C’est à cela que s’essaye JLK. Il se tient là, au bas de son arbre, la tête dans le feuillage, invitation muette lancée à qui veut l’entendre, pour visiter sa maison dans les arbres. Et qu’elle ne soit qu’une imagination suspendue où cachée dans une forêt touffue, à l’orée des regards indiscrets, qu’importe si le lecteur en decouvre dans le ravissement qu’aurait pu en avoir Lol V. Stein, le portail d’entrée, l’échelle suspendue, le toit canopée.
    Dans sa longue marche vers le poème JLK ouvre grand les bras, décille nos regards, désencombre nos âmes, désarticule nos paresses. De bruit et de fureur, le monde s’enkyste et saigne. Charlie, Le Bataclan, Nice… « C’est que ça n’a pas d’ailes le malheur humain ». Et l’on se prend à croire en des lieux d’amitié naturelle, des lieux de rencontres mêlées, des lieux de doux apaisements.
     
    Et le poète, ce sourcier du regard va de l’avant, toujours – « Tu ne te lasses pas/ ni ne cèdes à l’oubli…/ Tout noter, tout noter/ ce grand nègre princier/ c’est l’homme simplement/ sur la terre exilé/ ou la vieille esseulée/ Tout noter : les objets/ qui nous cachent du temps / Tout ce qui est caché/ ce qu’on voit sans le voir/ Tout ce qui est usé/ ton regard le répare…/ Tout noter : la lumière/ et l’humble vérité/ l’aura de ce mystère ». Tout noter, tout noter, absorber le monde pour en dire l’infime et son immensité, ses silences et ses terreurs, sa présence et son néant. D’où que vienne le poème, d’où qu’il s’écrive, de son rapport à l’autre, de son rapport à soi, dans la chair et la sueur, dans la joie ou l’amertume, il y aura ailleurs ou sous nos yeux, la maison dans les arbres plongée dans la pénombre, soumise aux grands éclairs. Le poète transi y trouvera refuge, protection, réparation. Cathédrale de la douleur où le dit redevient baume, souffle, brise, parfum, effluve d’amour « je me sens si léger de me savoir à toi.» Et j’ajouterai de mon fait : je me sens si heureux d’être dans ta présence.
     
    3.Le chemin sur la mer. – Ou le dernier chemin, celui que suivit Walter Benjamin de Port-Vendres à Port-bou en Espagne, un 25 septembre 1940, retrouvé ici dans Sans issue.
    Ce troisième volet du recueil recentre le poète dans ses amitiés inaltérables, celles qu’il s’est choisies, en dépit des années qui vont passant et qui, par le jeu de la mémoire et de l’affect, renforcent la présence de nos chers disparus.
     
    Au jeu de la ressouvenance l’aimée s’inscrit en creux dans la caresse du poème, dans l’incertitude de la séparation « Le moment n’était pas venu/ de nous dire au-revoir/ Le moment se tenait sur ce quai de hasard/ où le temps attendait/ quelque train de retard… » Et la mémoire si elle se joue de nous convoque des lieux magiques, des lieux de retrouvailles et de promenades pour toujours partagées « À Venise nous étions trois/ à nous tourner autour/ la solitude, l’amitié et l’amour… » Et le cœur se cadence au clapotis de l’eau et sur le quai, face aux embruns déchirés dans le miroir de l’eau, l’ironie, la moquerie de soi « Tu m’avais dit que tu m’attendais chez Florian/ mais il n’était pas dans l’annuaire/ et tu t’es moqué… »
    De cette fragilité, de cette timidité dénuée de rouerie, naît la mélancolie, la rêverie « Le vieux flûtiste est mort/ on n’entendra plus dans les bois/ le temps de le pleurer/ les roulades du rossignol ». Le rossignol se tait à l’aube, le dernier livre d’Elsa Triolet. Un livre tourné vers le silence. Il y a dans ce Chemin sur la mer, une annonciation mortelle, indécente presque, d’un ordre qui nous emportera tous, un jour prochain.
     
    La mort, la malnommée, la calomniée, le virus indécent, qui dans la déraison de son propre nom, taraude le poème, le porte ailleurs de ce qu’il ose dire ou entreprendre, le transplante, plus loin que la ville, plus loin que la forêt, plus loin que la mer, au-dessus des montagnes. Cette particularité de la poster tout près, et prête à tout, en embuscade, cela clarifie, dénude, désosse la poésie de JLK qui a ses côtés sombres, ses affinités électives, ses accrocs, ses écorchures, ses saignements, sa douleur éclatée, ses attentes et ses absences, mais aussi des joies souveraines, simples et arborées comme un gamin s’amuse à parader pour qu’on le reconnaisse.
     
    Il y a, nonobstant la diversité des poèmes et le brassage du temps, une unité, une colonne vertébrale, une arborescence qui soutient le tout afin que la maison dans les arbres, si elle tangue au plus fort des tempêtes, ne sombre jamais.
    Et c’est le cœur chaviré qui souvent s’invite chez JLK, dans cette poésie de l’approche amicale, de l’exigence du dire, de l’affleurement et de l’agencement des mots qui eux, toujours, se plaisent à s’égarer, à partir autre part, là où on ne les attend pas et s’il plaît à JLK d’avoir son art poétique, il précise en un clin d’œil à Arthur « Le plus simple et le plus limpide/ sera notre façon…».
    Par tant de mots lâchés à la lisière de notre entendement, sous nos yeux fureteurs à l’envi, des bleus à l’âme au bleu des mots, la grâce est intranquille, indécise ou inquiète, un rien émerveillée « Rien n’est sûr que cette inquiétude/ qui les tient éveillés/ rien ne dit que cet interlude/ entre le tout et les riens/ à la fin ne les résumait/ amoureux et sereins… »
     
    Sérénité retrouvée à laquelle JLK aspire et ce faisant il nous embarque dans ses voyages, au trot et au trop du poème, sur sa barque traversière, en toute béatitude et mansuétude pour que l’arbre et la maison reste dans le bleu, la couleur bleue qui colore le recueil, à sa suite harmonique avec les menues indications qu’il sème de ci de là en légères dédicaces participant ainsi, pour le lecteur, d’une reconnaissance, d’une main tendue, d’une tablée commune, que le poète toujours se plaît à ne pas refuser. « Nous serons comme des lucioles/ dans vos prochaines villes/ à l’orée des grands bois/ où survivent les oubliés/ et puissiez-vous entendre/ de nos voix le murmure/ puissent nos mots vous apaiser… »
    F.V.
    Jean-Louis Kuffer, La Maison dans l'arbre. Editions de La Désirade, 276p.
     

  • Enfantaisie du mardi

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    À la Maison bleue, ce mardi 27 janvier. – L’enfant sérieux, de tout le sérieux de pontife pédant de ses huit ans, me fixe et me balance comme ça sans donner du tout l’impression d’une répétition ou pire : d’une citation servile : «Je regrette les temps de l’antique jeunesse », et tout à coup je me dis qu’il n’y a pas de miracle, sauf au gré de l’enfantaisie qui tout à l’heure lui a fait ouvrir tel petit livre posé là et déchiffrer l’alexandrin et le mémoriser aussitôt et le servir comme en miroir au vieux veilleur que je suis à ses yeux, alors  dans la foulée j’entre dans son jeu et d’un temps en trois mouvements  je lui chantonne :

     «Je regrette les temps où la sève du monde, l’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts, dans les veines de Pan mettaient un univers ». Et l’enfant à son tour et d’un coup de revolver imaginaire : « Pan ! »           

    Sur quoi l’Enfant nous propose (il y a là tout un petit public réuni pour la célébration du troisième annivesaire de la Petite) sa dernière Présentation, où l’Art et la Numismatique seront illustrés de concert à renfort d’objets de splendeur, à commencer par la Vierge aux yeux levés vers le Ciel, que pédant à mon tour je situe dans la lignée maniériste de Guido Reni, et l’Enfant scrupuleux de me demander de préciser : Guido Reni dernière période, GranDaddy ?

    L’enfantaisie non plus n’est pas une lubie vague : c’est la première pointe de l’Attention Sensible, la première Monnaie du Cœur dont l’Enfant s’est improvisé le collectionneur sans se douter de la profondité de ce gisement dont je crois juste et lucide, adéquat et limpide de préciser qu’il figure « le pur ruissellement de la vie infinie »…      

  • Fantaisies du lundi

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    À La Désirade, ce  lundi  26 janvier. - Ce jour dédié par la Mémoire à Sainte Paule, veuve à 32 ans et cinq fois mère, fondatrice de deux monastères à Jérusalem avant de remonter au Père en l’an 404, mais aussi célébrant les bienfaits de Saint Polycarpe toujours invoqué par les durs d’oreille - ce jour ou les princes à marier d’antan exigeaient l’épilation de leurs promises alors que les épouses salaient de concert les parties défaillantes de leurs conjoints, l’idée m’est venue de m’interroger sur une question majeure, comme on dit, relative à la mystérieuse apparition de la Fantaisie - et j’y viens ce matin grâce à l’observation rapprochée de trois enfants dont la petite dernière au prénom de Liza fête aujourd’hui même sa troisième année…

    La Fantaisie, telle que je l’entends, la subodore et l’expérimente sans discontinuer,  aux lisières ou aux clairières du sommeil, comme au plein jour lucide, n’a rien d’une lubie anodine. Elle est respiration plus encore qu’inspiration - comme on la prêtait mollement aux muses diaphanes des récits surannés  -, elle est initiale et surprenante à tout coup, elle est source et un peu sorcière, il y a en elle une douce folie d’avant toute Explication, comme au premier chant – comme au premier saut.

    La Petite invente ce matin sa langue : « Viens donc, maîtressier, allons faire de l’écrition ! ». Mais d’où cela vient-il ? Comment, de l’imitation en vient-on à l’invention ? Qui suggère à la Petite de danser soudain autour du « poteau de tortue » ? Quel génie malin ?

  • Nouvelles de l'étranger

     
    Les poèmes nous arrivent comme des visiteurs, bientôt reconnus, aussi notre porte ne saurait-elle se fermer à ces messagers de nos propres lointains… (en forêt, 1986)
     
    Dessin de Thierry Vernet: esquisse d’un portrait de JLK, en 1986.

  • La vie aux Oiseaux

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    Monsieur Muller lave son Opel Rekord le samedi
     
    (Ragots de quartier et autres histoires rosses)
     
    D’aucuns ont parlé de lui comme d’un libre-penseur et plus tard d’un type menant une double vie à l’insu du voisinage, mais imaginer que Monsieur Muller puisse laver sa voiture un dimanche, ça non.
    Monsieur Muller votait-il ? Nul n’en avait la moindre idée, même pas moi durant ma brève période communiste. Il se disait (les femmes à l’épicerie du quartier) que son épouse Monique n’avait pas désiré leur fils aîné, qui s’est jeté sous le train plus tard, mais ce que lui-même en pensait restait sous le couvercle de la marmite, selon l’expression de son voisin Maillefer, sauf pour moi qui savait que son père refusait à Philippe le droit de laver l’Opel Rekord à cause de son penchant, et moins encore le modèle Kapitän qui a suivi avec la promotion de Monsieur Muller au titre de fondé de pouvoir de sa banque.
    Lorsque Philippe s’est jeté sous le train, sa mère a fait remarquer à la nôtre, par-dessus la haie séparant nos jardins, qu’elle n’avait jamais pensé que cette petite nature aurait le courage d’aller jusque-là, mais à l’époque Monsieur Muller semblait occupé ailleurs même le samedi, et tout avait bien changé dans le quartier que j’avais probablement déjà quitté, pour autant que je me souvienne…
     
    G.Jpg
     
    Madame Duflon reçoit l’après-midi
     
    L’ouvrier restera toujours l’ouvrier, disait-on dans le quartier, où l’employé était la norme, avec deux fondés de pouvoir qui auraient pu viser plus haut que nos lotissements subventionnés typiques de l’apès-guerre, mais d’ouvrier nous n’en savions qu’un seul et ça se voyait au survêtement gris marqué de la lettre Z (on savait qu’il travaillait aux ateliers mécaniques Zorn) qu’il portait le soir et même les dimanches sans se départir de son air buté, ou plus exactement rebutant, Duflon ne parlant à vrai dire à personne d’autre qu’aux habitués du Café du Mouton jouxtant les ateliers où il venait de passer contremaître au dam de son rival l’Italien Marti.
    « Il n’a pourtant pas de quoi faire le fier », disait-on à propos de sa façon de se détourner même sans être salué, mais le jugement s’atténuait avec un semblant de compassion à l’évocation sous-entendue que résumait l’expression « avec ce qui l’attend chez lui », et là je ne vous dis pas l’odeur de soupe tiède et la vision de Madame Duflon en robe de chambre de pilou bleu pâle, avant et après qu’elle avait reçu...
    Car Madame Duflon recevait. Personne n’en savait plus, les voisines les plus futées ignoraient combien elle prenait – on disait jusqu’à des cent francs tu te rends compte, mais sans la moindre preuve -,et tout ça ne faisait pas que le fils et la fille Duflon, treize et onze ans, fussent mieux allurés en matière de vêtements et de souliers, et surtout moins fuyants, comme le père.
    Quant à Verge d’or, notre facteur bicandier, il avait dit une fois que du quartier seule la maison des Duflon était mal habitée, jusqu’au jour où il s'y était attardé en fin de matinée…
     
    À l'ombre des pétales
     
     
     
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    La toute vieille Eulalie Coton a les pieds secs, les pieds blancs, les pieds froids.
    Le jeune Docteur Plastron, d’une voix aussi blanche que son caleçon, lui prend les mains et lui explique en douceur qu’on va lui couper ses pieds pourris si elle est d’accord , mais la toute vieille se rebiffe car elle tient à ses pieds morts et montre ses griffes au gamin.
    Et de lancer au carabin: «Fiston, sans pieds comment voulez-vous que je foule encore l’ombre des pétales, et qu’en serait-il donc , même pourri, d’un monde sans poésie ? »
    Or on le sait trop peu aux Oiseaux : que la Poésie aura résumé pour ainsi dire la destinée de la grabataire, au motif que Les Ormeaux fleuris, avant le placement d’Eulalie plus que nonagénaire à l’Institut médico-social Au clair matin par ses descendants indirects, et la vente de la maison  constituant l’ornement hors d’âge du quartier en style Art Nouveau classé, ont relevé longtemps du haut-lieu de conservation musicale (avec le Quatuor mémorable dont elle était l’alto et parfois la flûte) et les rendez-vous littéraires illustrés par ses Groupages Vespéraux de poètes et de conteurs – tout cela ayant marqué ce qu’on pourrait dire le passé glorieux du quartier à vrai dire ignoré des actuels habitants.

    Autant dire qu’en amputant Eulalie Coton l’on eût coupé définitivement les derniers rameaux de mémoire du quartier, mais l’ironie de la vie veut que la Dame en noir ait réglé le sort de la ronchonneuse l’autre soir sans que personne aux Oiseaux n’en soit avisé, n’était le jeune Gaétan son dernier soignant, slameur à ses heures…

    Différent
    (en mémoire de P.-A. de M.)


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    La cravate lavallière à rubans de soie vieux rouge, en joli contraste avec le noir côtelé de son costume bohème chic, ne laissa de faire sourciller Père quand son fils Pierre-Marie, ce matin-là, se présenta à lui qui prenait son premier café matinal en compagnie de Mother, mais le vénérable prof s’interdit toute remarque sur ce qu’il y avait à ses yeux de par trop maniéré dans cette tenue, toujours inquiet des réactions vives de son épouse à tout ce qui froissait ou risquait de peinaer son fils préféré à l’extrême sensibilité de poète, d’ailleurs accordée au fait qu’il écrivait bel et bien des poèmes, certes moqués et même persiflés par ses persécuteurs du Collège, mais que Père lui-même avait reconnus en leur pureté de cœur et leur profondeur de pensée, dans l’indéniable lignée lyrique des plus estimables noms du canton.

    La Revue des Lettres, dont le dernier exemplaire paru figurait à tout coup sur le présentoir de la Salle des Maîtres, rappelait d’ailleurs à ses collègues l’estime partagée que suscitaient les poèmes de Pierre-Marie, et l’on fermerait donc les yeux sur la cravate western en espérant que le garçon s’en tiendrait là en son ostentation de dandysme déjà raillée dans le quartier (la démarche un peu guindée du jeune homme, remarqué aussi pour sa façon de tenir son parapluie comme un cierge dans les processions)...

    « Vous ne me tiendrez point rigueur de me sentir différent », avait dit Pierre-Marie à Mother au tournant déjà de ses douze ans, donc avant les poèmes, quand il passait le plus clair de son temps à lire les aventures d’Ulysse et ses forbans, dont Père était LE spécialiste du Collège – Pierre-Marie donc à l’écart des autres jeunes gens du quartier, n’était celui qu’il appelait (déjà !) l’Enfant mystérieux, seulement dix ans et lui aussi solitaire, dont il se disait lui-même l’Ami secret…

    Et le frère aîné là-dedans ? Comme les autres, mais jamais pour les suivre sur la voie de la ressemblance la pire qui ne donne du galon qu’au Mesquin, ce démon de l’informe et de l’envie de rien.
    Que tu les appelles De Mestral ou Mestral revient en somme au même, convient un passant neutre qui ne voit dans l’aristocratie que la part naturelle. Baptiste l’aîné, ingénieur des forêts, Pierre-Marie trop tôt disparu ou le prof de grec & latin regretté, auteur d’une grammaire oubliée avec l’enseignement éponyme – Mother on n’en parle même pas par surcroît de respect -, tous ils sont alignés aujourd’hui au cimetière de l’autre bout de la ville, mais les trois recueils parus du poète ont bel et bien quelque chose d’autre qu’on ne saurait dire…

  • L'Ouvroir

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    Trésor de JLK (I)

     

    «Toutes les religions passeront et cela restera : simplement être assis sur une chaise et regarder au loin. »
    (Vassily Rozanov, Esseulement)
     
    °°°
     
    « Nous vivons parmi des idées et des choses infiniment plus vieilles que nous ne pensons. Et en même temps, tout bouge ».
     
    (Teilhard de Chardin)
     
    °°°
     
    « Pourquoi y a-t-il quelque chose ici et non rien ? Et pourquoi cette question nous vient-elle à l’esprit – nous autres particules qui tournons indéfiniment autour de cette pierre noire ? Pourquoi nous vient-elle à l’esprit ? »
     
    (Annie Dillard)
     
    °°°
    « La mort des autres nous aide à vivre. »
     
    (Jules Renard)
     
    °°°
    « Quand l’homme se laisse aveugler par les choses, il se commet avec la poussière. Quand l’homme se laisse dominer par les choses, son cœur se trouble. »
     
    (Shitao)
     
    °°°
    « J’aime éperdument ce qui est schématique, aride, salin, perpendiculaire. »
    (Charles-Albert Cingria)
     
    °°°
    « Je pique indifféremment de petits faits, et je me suis habitué à leur morphine. »
     
    (Jules Renard)
     
    °°°
    « Est-ce possible que tous ceux qui passent par la rue mourront eux aussi ? Quelle horreur. »
     
    (Vassily Rozanov, Feuilles tombées)
     
    °°°
     
    Si je meurs à la poésie, c’est pour avoir vécu trop loin de moi-même
    (1967)
     
    °°°
     
    « J’avais vingt ans. Je ne permettrai à personne de dire que c’est le plus bel âge de la vie. »
     
    (Paul Nizan)
     
    °°°
    «A good gook is a dead gook. »
     
    (Vietnam, 1967)
     
    °°°
     
    « Je vais moins à la vérité que je ne pars de la vérité. »
     
    (Nicolas Berdiaev)
    °°°
    « Aujourd’hui, n’est-ce pas, il faut être son propre grand-père. »
     
    (Vladimir Dimitrijevic, 1968)
     
    °°°
     
    « J’ai joué avec une coupe d’enfant
    Et découvert la grotte de l’azur
    Est-il possible que j’existe pour de bon
    Et que la mort me prendra vraiment ? »
     
    (Ossip Mandelstam)
     
    °°°
    En hiver, les jardins publics sont comme de vastes églises désaffectées.
     
    (1974)
     
    °°°
     
    « C’est cela, la vie. On travaille, on fait des livres, avec des tas de salutations à Pierre et à Paul. On attend la gloire, la fortune – et on claque en chemin. »
     
    (Paul Léautaud)
     
    °°°
    « Il est tellement laid qu’on dirait que la figure lui fait mal. »
     
    (L’abbé V., en 1974)
     
    °°°
    «Arrivée ce matin à Venise. Balade dans les venelles. Deux tableaux au musée Correr : une Pietà de Cosme Turra, de tour expressionniste, avec le diable dans l’arbre sous la forme d’un singe ; et Les courtisanes de Carpaccio, d’une beauté précieuse où me surprend, imperceptible sur les reproductions, la douceur mystérieuse des tons. De l’intérieur du musée, l’on entend un accordéon sur la place voisine.
     
    (1974, 3 mai)
     
    °°°
     
    « Laissez parler votre subconscient. »
     
    (Dimitri, en 1974)
     
    °°°
     
    Littérature romande : la fuite dans l’Ailleurs. Jaccottet, Roud et consorts : une poésie qui ne porte pas, ici et maintenant, à conséquence. Rose bleue selon Dürrenmatt…
     
    (1974)
     
    °°°
     
    « Ce qui se révolte en moi, c’est la langue elle-même, véhicule de ce que la vie recèle de plus révoltant. La langue se révolte contre ce contenu même. Elle persifle, grince et se secoue de dégoût. La vie et la langue s’empoignent impitoyablement et se disloquent peu à peu ; il ne restera, pour finir, qu’un mélange inarticulé, le véritable style de notre époque. »
     
    (Karl Kraus)
     
    °°°
     
    « Anna Akhmatova écrit des vers comme si un homme la regardait ; or il faut les écrire comme si Dieu nous regardait en transcendant la partie primitive de nous-même, la partie condamnable. Comme devant Dieu – en Sa présence. »
     
    (Alexandre Blok)
     
    °°°
    « On sent dans le chant des oiseaux le regret de la verdure . »
     
    (Charles-Albert Cingria)
     
    °°°
    « J’aime ceux qui ne savent vivre que pour disparaître : ce sont eux qui passent au-delà »
     
    (Nietzsche)
     
    .
  • Le bouvreuil d'Emily

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    "Et je soupire faute de ciel - mais non pas / Le ciel qu'accordent les croyances" (Emily Dickinson)
     
    Fragile, opposant l’arme blanche
    de son sourire tranquille,
    au lieu d’aucune des revanches
    qu’inspirent les désirs,
    la nuit venue il va parler,
    à l’insu des vivants
    aux disparus des temps récents,
    dont le silence même
    lui est le plus ardent poème…
     
    Baudelaire ce soir est absent,
    trop princier dans le noir,
    mais deux yeux comme pris au ciel
    d’un pâle immatériel
    semblent chercher l’ardent en toi,
    ou l’autre différent,
    voici le voyou des vocables,
    l’ami des écraseurs de poux,
    le dormeur éveillé –
    voilà le poète incarné:
    le Rimbe des illuminés…
     
    Aussi pour la mélancolie
    Leopardi parlait
    à la nuit que tu écoutais,
    et Verlaine au cœur le plus pur
    à l’Américaine Emily
    perdue dans la nature,
    parlait de leur petit bouvreuil
    au rebord des cercueils –
    douces âmes sans autre défense
    que l’innocente transe…

  • Comme en rêvait le Capitaine

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    « La grammaires est la base, le fondement
    de toutes les connaissances humaines ».
     
    (Frédéric Rimbaud, père d’Arthur,
    combattant en Crimée et traducteur du Coran)
     
    Je ne vous entends pas très bien
    dans le grand bruit que font
    tous vos influenceurs,
    où toute opinion les vaut toutes,
    où tout devient déroute,
    parodie de vaine sapience
    ou prétexte à haute palabre
    dans la langue de marbre,
    je veux dire : la langue de bois
    au fil de sabre
    de l’imbécile impatience
    indifférente aux vraies saveurs…
     
    La Machine saura très bien
    mimer cette grammaire,
    et moduler tout savoir-faire
    de l’ancienne parlure
    sans faille ni rature,
    saura même le point-virgule,
    secret de la férule
    des anciens maîtres littéraires,
    saura tout n’est-ce pas,
    sauf le devinez-quoi…
     
    Le père de Rimbaud parlait fort,
    mais rêvait en secret
    d’un fils lui sortant de la cuisse
    et parlant comme on dit: en langue,
    sans éviter l’harangue
    un peu vulgaire dans les troquets ;
    un vrai fils quoi, qui bande et pisse
    au ciel où Dieu ravi
    qu’on Le fasse exister ainsi
    ne peut que tout bénir
    de ce chant et de son soupir…

  • Comme une joie retrouvée

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    « La joie exige toujours plus d’abandon,
    plus de courage que la douleur ». (Hugo von Hofmannstahl)
     
    Je suis en somme assez gentil
    dit le Sage à L’Image,
    tantôt fusain tantôt fourmi
    dans les instants d’éternité,
    et tantôt adagio ;
    voici que tu me dévisages
    et sonde nos présages
    au plus pur de mes yeux ;
    voici le bilan de nos âges :
    nous serions tout ce que le vent
    en sa confuse rage,
    n’a su défaire de nos vœux…
    L’enfant dessine dans son coin :
    le monde est relevé
    par son geste réitérant
    l’Entête en testament,
    le chaos n’est qu’une illusion
    à ses yeux innocents :
    il en sait plus long sur vos crimes
    que le dit la mémoire infirme
    de vos aveuglements,
    et son crayon sera joyeux…
    Tout au déni de l’euphorie,
    de la meute repue
    s’agitant en mornes lubies,
    la plus heureuse compagnie
    retrouvée loin des troupes
    pratique ses amours en groupe
    et vous pince le nez…
     
    Peinture: Jacques Pajak.

  • Le viol de l'ange

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    1

    La Cité des Hespérides avait un air de décor de cinéma à l’abandon, ce matin-là, lorsque la porte du parking souterrain du Bloc A s’ouvrit en silence pour livrer passage à la Toyota Fan Cruiser 4x4 mauve fluo de Jo et Muriel Kepler.

    Du poste habituel où le tenait l’insomnie, l’observateur avait suivi les faits et gestes des jeunes gens dès leur lever, excité comme à chaque fois par leur complète impudeur. Ainsi, tout en pianotant ses observations sur son Mac, avait-il vu Muriel apparaître nibards à l’air (c’est l’observateur qui qualifie de nibards les seins de Muriel), vaquer de la chambre à coucher à la cuisine où elle s’était activée à sa cadence ordinaire de battante, puis à la salle d’eau et jusque sur le balcon où elle surgit en string pour constater qu’il faisait un temps super comme annoncé le soir précédent à la météo de Natacha.

    L’observateur avait concentré toute sa haine en assistant à ces préparatifs de bonheur standard que les Kepler, estimait-il, lui infligeaient comme une provocation personnelle. À ses yeux, le couple incarnait la vie facile et jouissive dont la fatalité l’avait lui-même rejeté. Quoique troublé à chaque fois qu’il les surprenait dans leur intimité, il les considérait comme des créatures vides, incapables de gestes imprévus. C’était en ricanant qu’il observait leur chair sportive dénudée quand ils se livraient, sur le même rythme, à la copulation du soir ou à l’aérobic du matin. Une brève enquête complémentaire lui avait permis de constater la banalité répétitive de leur existence. Jo était employé dans une agence de publicité et Muriel tenait le bar du fitness Hyperforme où son conjoint la rejoignait tous les midis pour leur séance principale de maintien. Le couple n’avait ni progéniture ni compagnie animale. Diverses indiscrétions, au snack du Centre Com, chez le coiffeur Danilo et auprès du concierge Cardoso, avaient appris à l’observateur que la Fan Cruiser n’était pas payée et qu’il y avait depuis quelque temps un problème entre Jo et Muriel, auxquels leur sexologue avait conseillé les soirées-détente du club d’échangistes Gold Beach sis au centre de la ville, juste au-dessus des bureaux de Maître Lefort, le fameux avocat d’affaires. Pour le reste, la vie des Kepler se déroulait en fonction de programmes assez strictement réglés où le fun compensait, pour Jo, le stress de l’agence. Une légère tendance à l’enveloppement le contraignait à se surveiller de très près s’il voulait conserver son look, mais Muriel avait de la ténacité pour deux et jamais elle n’eût toléré un doigt de graisse chez son partenaire – l’observateur avait compris depuis longtemps que c’était Muriel, dans le couple, qui jouait le rôle ascendant, comme il l’inscrivit avec tout le reste dans le fichier nominal des intéressés, à la lettre K du dossier Bloc A.

     

    À l’instant où la 4x4 s’arrêta au sommet de la rampe d’accès au parking du Bloc A, le dernier bulletin de World Info annonçait la prise de l’enclave musulmane de Srebrenica par les Serbes, mais les Kepler, n’ayant pas encore branché leur poste, n’entendirent pas cette nouvelle qu’ils eussent d’ailleurs accueillie avec une ?probable indifférence. Pour lors, l’observateur se livrait à tout un jeu de prédictions tandis que Jo et Muriel, sortis de leur véhicule, procédaient là-bas aux ultimes vérifications d’avant le départ.

    Ces cons-là vont remonter dans leur tire de frimeurs, songeait l’observateur, et le type va faire à sa typesse le fameux geste du pouce levé des cracks de séries policières, du style okay let’s go. Ensuite il va faire crisser ses pneus et foncer jusqu’à l’angle du Centre Com, après quoi j’ai plus qu’à fermer les yeux pour les voir.

    Et de fait, les Kepler étaient remontés dans la Fan Cruiser, Jo avait fait crisser les pneus et foncé jusqu’à l’angle du Centre Com au-delà duquel, comme le prévoyait l’observateur, il couperait à travers la ville encore déserte jusqu’à la banlieue ouest où il rejoindrait l’autoroute du Sud.

    Ensuite, figé dans la pénombre, l’observateur allait poursuivre quelque temps la Fan Cruiser en imagination tout en flairant les émanations de gazole montant de la cour arrière du Bloc A.

    Or il les voyait comme s’il y était, tous deux vêtus du même survêtement et dégageant de capiteux effluves d’eau de toilette, aussi lisses et nets que des top models. Et précisément, feuilletant le dernier numéro de la revue Fantasme, Muriel venait de tomber sur l’image d’un couple enlacé dans la lumière émeraude d’une clairière de forêt tropicale, où l’imminence de la volupté se trouvait doublement exaltée par l’ambiance édénique du lieu et la formule de la pub évoquant Un Intense Sentiment de Liberté.

    L’observateur avait imaginé que les Kepler accompliraient leur descente à la Grande Bleue en deux trois étapes de deux trois heures ponctuées de deux trois arrêts, et c’était en effet le plan de Jo et Muriel. En revanche, l’observateur avait mal interprété les propos qu’il avait surpris au snack du Centre Com, lorsque Muriel avait claironné, à la table voisine, que la perspective de s’éclater sur le sable du complexe naturiste la branchait complètement. De fait, ce n’était pas à la classique île du Levant que les Kepler se retrouveraient le même soir, mais en l’espace balnéaire d’Héliopolis, au cap d’Agde.

    Quoi qu’il en fût, les prévisions de l’observateur concernant les Kepler valaient dans les grandes lignes, logiquement déduites des inscriptions qu’il avait sériées depuis leur installation au septième étage du Bloc A, quelques mois auparavant. Vingt jours durant, les Kepler allaient se consacrer principalement au bronzage intégral en alternant, pour maintenir leur superforme, les séances d’aérobic et les virées en VTT de location sur les routes de l’arrière-pays. Comme le prévoyait l’observateur, ils baiseraient deux trois fois par jour en s’efforçant de solutionner leur problème, liraient deux trois magazines et sortiraient en boîte deux trois fois par semaine. En aucun cas ils ne se diraient quoi que ce soit d’important, pensait l’observateur, et peut-être avait-il raison ? En aucun cas ils ne s’occuperaient d’autre chose que de leur corps et des objets attenant à leurs aises, avait-il également supputé, non sans justesse. Les Kepler estimaient de leur côté que rien ne pouvait leur arriver, et l’observateur considérait lui aussi qu’à de telles gens, dont le fonctionnement évoque celui de machines, la destinée ne saurait faire le cadeau du moindre imprévu. Or il devait, très vite, en aller tout autrement.

    Cependant, après que le mur d’angle du Centre Com des Hespérides eut escamoté la Fan Cruiser mauve fluo des Kepler, l’observateur désactiva leur fichier sur l’écran de son Mac et revint au plan d’ensemble des blocs A à C où divers mouvements se manifestaient depuis quelques instants.

    Hypertexte. – À l’apparente quiétude de cette splendide matinée d’été se mêlait déjà, pourtant, le sentiment d’un indéfinissable malaise. À quoi cela tenait-il ? C’était pour ainsi dire dans l’air. Peut-être même cela oblitérait-il la lumière ? La netteté particulière des choses, ce matin-là, n’avait pas empêché Muriel Kepler de ressentir la même vague sensation d’être engagée dans une impasse qui oppressait des millions de gens, notamment dans l’ensemble des sociétés tenues pour les plus évoluées. Mais quel sens tout cela diable avait-il ? Une vie vouée au shopping méritait-elle encore d’être vécue ? Dans le cas précis de la Cité des Hespérides, l’architecture même semblait distiller une espèce de torpeur qu’on retrouvait à vrai dire dans toutes les zones de périphérie urbaine. L’impression que les blocs d’habitation qu’il y avait là et que les parkings qu’il y avait là, que les espaces verts qu’il y avait là et que les containers de déchets qu’il y avait là se multipliaient en progression exponentielle sur les cinq continents aboutissait, pour qui en prenait effectivement conscience, à une sorte d’accablement proche de la désespérance que seuls des programmes en tout genre paraissaient en mesure de pallier. Ainsi l’aérobic et la diététique, les thérapies de toutes espèces et la créativité multiforme entretenaient-ils l’illusion d’une activité positive quoique périphérique elle aussi. Or tout devenait périphérique à cette époque. Dans le mouvement s’étaient perdus la notion de centre et jusqu’au sentiment d’appartenance à telle communauté privée ou publique. L’impression dominante que tout était désormais possible se diluait en outre dans une sensation générale d’inassouvissement qui exacerbait le besoin de se distraire ou plus précisément, ce jour-là, le désir de se retrouver sur n’importe quelle plage à ne plus penser à rien. Cependant une femme souffrait réellement, à l’instant précis, dans l’habitacle d’un véhicule lancé à vive allure à destination des simulacres de félicité – Muriel Kepler retenait un cri.

  • Rebond de la prairie

     
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    (Comme un salut matinal)
     
    L’indien me rejoint dans l’horloge:
    le vivant pendulaire
    aux intuitions de brousse
    a encore des choses à me dire
    en intenses secousses.
    Une boussole nous manquait
    à tous deux ce matin
    d’aube neuve au lancer du chemin.
    Je le vois revenant d’Afrique,
    mon Sénégalais à sagaies de sagesse,
    aux yeux tendres de Népalais,
    aux manières exquises
    d’Inuit stylé sur sa banquise...
    Je l’attendais sur ma poutrelle,
    là-haut d’où je vous vois tous
    à toutes vos affaires,
    en sensibles ribambelles vues de la stratosphère,
    tellement émouvants, mes vivants,
    à piétiner les serres
    où songent les dormants.
    Je savais qu’il me viendrait ce matin d’hiver où tout semble exclu,
    mais l’horloge attendait
    ce retour de rivière.
    Et le voici que je salue...

  • Notre père qui est aux cieux

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     Notre cher père (1915-1983) aurait fêté aujourd’hu ses 110 ans, digne d’être cité à l’ordre mondial du Transhumanisme, mais en aurait-il demandé autant ? J’en doute. Car il n’était pas du genre champion. Plutôt la crème des bons types, peu porté à la révolte (il s’est efforcé de tempérer mes élans en mai 68) et à l’insoumission, avec les préjugés marqués de sa génération et de sa classe d’Helvète moyen (Arabe et Juifs assimilés à des nez crochus, et Levantins trop lustrés à des macaques) , mais pas idéologue ni vindicatif à aucun égard et jamais amorti après sa retraite des assurances où il finit inspecteur à son dam (les chicanes lui faisant horreur), vivant plutôt heureux en ses dernipres années  malgré son crabe à multiples rémissions et rechutes, cultivant son jardin au propre et de façons diverses entre le tissage et la peinture florale  sur porcelaine, les voyages avec sa moiti et les petits enfants. À l’opposé du bohème irrégulier que je suis, c’était un régulier cravaté de tous les matins sauf aux jours d’été où les bras de chemise étaient de mise, etc.      

  • Ajouter de la vie aux jours...

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    Ce samedi 10 janvier.– Le souffle à la peine, et le cœur à l’avenant, j’essaye ce matin gris, ce matin de chagrin persistant par delà ou en deça du grand deuil de nos frères humains, de me relever en lisant De la poésie d’Ossip Mandelstam, poète assassiné qui a dit ce qu’il fallait dire de ladite poésie, à savoir qu’on n’en sait rien...
    Hier, une belle jeune fille, entre deux camarades aussi beaux et dignes qu’elle, sans une larme en face de l'immense foule recueillie, et devant tous le pays aux écrans, a dit quelques mots qui nous ont laissé sans voix, justement inspirés par les mots de la poésie la plus simple: "On ne peut pas ajouter des jours à la vie, mais on peut ajouter de la vie aux jours », a-t-elle dit, et je pense maintenant à l’énorme défi lancé au désespoir par ces trois jeunes gens au nom des disparus et des vivants de leur âge, mais aussi de nous tous, et voici que des mots me viennent comme à tâtons qui sont mon propre défi aux jours qui viennent :
     
    On ne sait pas à quoi ça rime
    on ne voit que des mots,
    on se croit protégé du crime,
    de garder les yeux clos…
     
    La poésie de par le temps,
    se retrouve au présent,
    disant partout comme un défi,
    ce qu'elle sait de la vie...
     
    Je sais, moi, que je ne sais rien,
    qu’elle soit celle qu’on disait
    que tous ont oublié,
    ou qu’elle soit ce qu’elle sera...
     
    °°°
     
    Une caricature abjecte, relative à la tragédie du 1er janvier, montre à quel niveau de bassesse et de cynisme grossier la rédaction de Charlie Hebdo s'est abaissée désormais, qui fait insulte à la mémoire des bons garçons qu'étaient Cabu et sa tribu. On ne souhaitera pas à ces imbéciles de se faire massacrer à leur tour, mais quelle triste façon de ricaner…

  • La Tragédie du Nouvel-An, du désespoir à la colère

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    De l'indicible émotion partagée aux questions qui fâchent, le drame affreux survenu à Crans-Montana a montré le meilleur et le pire : de l’héroïsme, côté sauveteurs, et de la compassion collective sincère d’une part, mais aussi des failles du « trop humain»...
    Le grand ciel bleu pur du 1er de l’an 2026 se déployait à vos fenêtres à l’enseigne de ce qu’on peut dire le Chant du monde, quand les premiers échos de l’Horreur pure vous sont parvenus par les médias et les réseaux affolés, vous rappelant soudain l’évidence du Poids du monde. Bilan immédiatement communiqué : 40 morts, dont vingt mineurs, brûlés vifs dans un incendie fulgurant, et plus de 100 blessés, dont 80 grands brûlés…
    Dès le premier jour, la Douleur partagée fut incommensurable. Même inimaginables pour la plupart d’entre nous, les scènes vécues et parfois filmées, cette nuit-là, dans le piège de feu, nous ont permis de visualiser l’horreur. Or à l’horreur pure se sont bientôt mêlé les éléments impurs de la rumeur faisant état de manquements scandaleux, et d’un début de colère. De nombreuses familles de présumées victimes ignoraient encore le sort de celles-ci, autant dire qu’on était encore loin d’un commencement de deuil, mais le temps de l’angoisse privée n’est pas le même que celui de l’information précipitée, et le pur et l’impur se sont confondus au fil des jours, mêlant la compassion et de douteuses curiosités comme toujours à l’entour des scènes d’accidents ou de crimes, et comment y échapper – comment résister à l’émotion immédiate malgré l’immédiate intrusion, aussi, des questions qui fâchent ?
    Quant à celles-ci, comment les occulter, même au moment du recueillement requis ? Comment ne pas ressentir, avec l’empathie immédiate, une non moins immédiate stupéfaction à l’énoncé des faits et détails liés au départ du feu ? Celui-ci relevait-il de la fatalité, ou le pire aurait-il pu être évité ?
    Vous vous rappelez à l’instant que votre beau pays a été classé récemment au top de la sécurité mondiale propre en ordre, mais les classements généraux les plus crânes n’excluent pas les fraudes particulières, et même si les tribunaux populaires vous répugnent, comment ne pas entendre les voix de la suspicion quand les faits sont bel et bien suspects ? Ainsi la part d’ombre de l’humain s’est-elle révélée en même temps qu’on découvrait les récits bouleversants des sauveteurs et des jeunes survivants dont certains auront risqué leur vie pour aider leurs camarades.
    Quant aux « questions qui fâchent » liées aux raisons objectives, immédiatement citées ou esquivées par les uns et les autres, elles n’ont rien d’indécent et vont même devenir le cœur du débat à venir « à l’international », au dam de la république locale des petits copains, et ce n’est pas accabler plus encore les victimes, mais au contraire leur rendre justice que d’en appeler, précisément, à la plus rigoureuse application de l’Enquête et de ses conclusions judiciaires.
    Autre exemple de la double face – ombre et lumière - du réel : l’on a beau répéter que les médias et les réseaux sociaux sont souvent des lieux d’enfumage, n’empêche : comme la liesse festive d’une nuit a fini dans l’enfer des flammes, vous aurez constaté que c’est bel et bien par maints internautes lucides et avisés, et autant de journalistes respectueux de l’éthique, qu’ont été posées, et alimentées, lesdites « questions qui fâchent »
    Ainsi le quotidien 24 Heures aura-il consacré à la tragédie, dès le 3 janvier, un dossier de six pages solidement documenté faisant état de manquements significatifs, voire scandaleux, dans la sécurité du bar incendié, entre autres lieux festifs « problématiques ».
    « À l’évidence, écrit ainsi notre consoeur Virginie Lenk, rédactrice en chef adjointe, Le Constellation n’est pas le seul établissement ou festivité rime avec rentabilité. Où l’on ferme les yeux sur les fausses cartes d’identité quand on ne laisse pas carrément entrer tout le monde. Où l’on négocie avec des adolescents les tables au prix fort. Où l’on pousse les murs et où l’on joue littéralement avec le feu, dans l’incompétence et l’hypocrisie générales. »
    Dans la foulée, l’on se gardera de tout jugement précipité. Mais au chapitre de la précipitation, que dire de cette commune de Crans-Montana qui s’empresse, sur le conseil d’une boîte de conseil marketing zurichois, de se poser en victime en tentant de se porter partie civile, alors que ses responsabilités sont engagées à l’évidence dans le (non)contrôle du bar en question ?
    Comme le relève très justement (sur Facebook) une habitante de Crans-Montana, du nom de Véronique Madeleine Colagioia-Wisard, « on ne dirige pas une commune à voix basse et portes fermées. Si la présidence n’assume pas la parole publique quand tout brûle, alors elle n’assume pas la fonction, elle en occupe seulement le titre ». Les uns s'empressent d'effacer toute trace, comme s’y est employé le tenancier au passé crapuleux en « épurant » son compte Facebook, les autres se dédouanent à bas bruit, tel politicard genevois suggère que c'est pire à Gaza, tel autre se désole du « déficit d’image » dont va souffrir notre pays au-dessus de tout soupçon. Autant d'insultes aux victimes brûlées vives et à leurs proches...
     
    Quand il importe de « rester juste »
    Les premiers corps des victimes étant rendus aux parents, vous vous figurez l’horreur. Vous pensez à ceux qui restent dans l’attente, vous vous identifiez à eux, et vous vous taisez. Vous pourriez le crier, mais vous vous taisez. Vous restez sans voix. Il y a quatre jours déjà que d’innombrables voix crient en vous, et c’est la première fois que vous souffrez pour autant d’inconnus, vous les entendez comme si chacun était l’un de vos enfants, et de constater que des centaines, des milliers de gens ressentent la même chose que vous n’y change rien: c’est une affaire d’intimité partagée que ce drame atroce qui vous fait vous identifier aux victimes et aux amis des victimes, aux parents de victimes et à tous ceux qui comme vous s’identifient à ceux-là parce qu’ils ont des enfants et sûrement la même peur du feu ; vous pourriez vous dire que cela ne vous concerne pas vu que vos enfants y ont échappé, mais vous n’y pensez même pas, à vrai dire il n’y a rien à penser à ce moment-là mais juste à ressentir, sur quoi vous avez constaté que votre ressenti l’avait été par des centaines et des milliers de gens qui, comme vous, auront trouvé quelque chose de révoltant dans les irrégularités avérées, vous voyez maintenant enfler une rumeur de condamnation et de vengeance, mais vous vous dites, une fois de plus et comme toujours, que justice n’est pas vengeance, sur quoi la vision de foules réellement solidaires se recueillant dans les chapelles et par les rues, dont vous ne doutez pas de la sincérité, l’évidente dignité des braves gens opposée au déni des responsabilités, vous aura conforté dans votre position de frère humain, entre ombres et lumière, juste résolu à « rester juste » en attendant que justice agisse dignement, si tant est que...
     
     
     
     
     

     

  • Après le feu

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    (Aux martyrs du 1er janvier)
     
    La tristesse les a saisis,
    tous et tant qu’ils étaient,
    ceux-là qu’on savait familiers,
    et soudain, rassemblés,
    tous les vivants soudain muets
    devant les cendres d’après le feu,
    les cendres désormais
    sans visages et sans noms -
    les cendres enfants du néant …
     
    Le chagrin n’est pas convié:
    il remonte tout seul,
    tout à coup le voici
    qui les étreint tous au même seuil:
    on leur a rendu les enfants …

  • Ô désespoir ! Ô rage !

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    De l'indicible émotion aux questions qui fâchent...
     
    Au troisième jour la Douleur reste incommensurable, pour la plupart d’entre nous les scènes vécues cette nuit-là dans le piège de feu demeurent inimaginables malgré les atroces bribes de séquences vidéo commençant de se répandre par les médias et les réseaux.
     
    Or justement à l’horreur pure se mêlent à présent les éléments impurs de la rumeur et d’un début de colère. De nombreuses familles de présumées victimes ignorent encore le sort de celles-ci, autant dire qu’on est encore loin d’un commencement de deuil, mais le temps de l’angoisse privée n’est pas le même que celui de l’information précipitée et le pur et l’impur se confondent déjà, déjà se mêlent la compassion et sûrement d’abjectes curiosités comme toujours à l’entour des scènes de crime ou de guerre, et comment y échapper – comment résister à l’émotion immédiate malgré l’immédiate intrusion des questions qui fâchent ?
    Quant à celles-ci, comment les occulter, même au moment du recueillement requis ? Comment ne pas ressentir, avec l’empathie immédiate, une non moins immédiate stupéfaction à l’énoncé des faits et détails liés au départ du feu ?
     
    Vous vous rappelez à l’instant que votre beau pays a été classé récemment au top de la sécurité mondiale propre en ordre, mais les classements généraux les plus crânes n’excluent pas les arnaques particulières et le blanchiment en tout genre, et même si les tribunaux populaires vous répugnent, comment ne pas entendre les voix de la suspicion quand les faits sont bel et bien suspects ?
     
    Le désespoir va-t-il bientôt engendrer la rage ? C’est plus que probable, et ce n’est pas accabler plus encore les victimes, mais au contraire leur rendre justice que d’en appeler, précisément, à la plus rigoureuse application de l’Enquête et de ses conclusions judiciaires.
     
    L’on a beau savoir que les médias et les réseaux sont souvent des lieux d’enfumage, n’empêche : comme la liesse festive d’une nuit a fini dans l’enfer des flammes, nous voyons ce matin que c’est bel et bien par les réseaux et les médias aussi que les contrefeux s’y manifestent par une juste rage.
     
    Ainsi le quotidien 24 Heures consacre-t-il ce matin six pages à la tragédie du Nouvel An, avec cet édito de Virginie Lenk, rédactrice en chef adjointe, auquel chacune et chacun ne peuvent que souscrire :
     
    L’éditorial
     
    Crans-Montana et maintenant ?
     
    Par Virginie Lenk
     
    Un plafond en feu et des jeunes qui filment les flammes en dansant. Ces images du début de l’incendie du bar Le constellation sont tragiques. Tragiques dans l’insouciance de ces jeunes gens pleins de vie qui ne se rendent pas encore compte que l’horreur est en marche. Elle rattrape chaque parent, qui voit dans ces visages celui de leur propre enfant.
     
    Combien de fois, ai-je entendu au lendemain du drame, dans les rues de la station, cette phrase terrible : « ç’aurait pu être nous » ?
     
    Ça n’aurait dû être personne, et à l’injustice du sort se mêle aujourd’hui notre colère. L’établissement en question était clairement problématique. Les témoignages sur place le montrent et notre enquête. Sans préjuger, car la justice doit avoir tout le temps nécessaire pour lever le moindre doute.
     
    Les responsables devront répondre de ces manquements. La question se pose pour d’autres lieux similaires. À l’évidence, Le Constellation n’est pas le seul établissement ou festivité rime avec rentabilité. Où l’on ferme les yeux sur les fausses cartes d’identité quand on ne laisse pas carrément entrer tout le monde. Où l’on négocie avec des adolescent les tables au prix fort. Où l’on pousse les murs et où l’on joue littéralement avec le feu, dans l’incompétence et l’hypocrisie général.
     
    Mes enfants, vos enfants auraient pu faire la fête au Constellation. Ils retourneront la boule au ventre dans un bar bondé. Et puis, avec le temps, ils oublieront. C’est leur force. La nôtre est de ne pas laisser une telle tragédie se reproduire.
     
    (Cf l’édition de 24 Heures du samedi 3 janvier 2026)

  • Sorrow

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    « Cet étrange chagrin... »
    (V.S. Naipaul)
     
    On ne sait pas à quoi ça tient:
    tout à coup cela vient
    de tout au fond de soi;
    cela te prend comme à l’amour,
    te saisit et te brise
    en vague noire de surprise,
    et vous qui êtes forts,
    sans peur aucune et sans remords:
    gare à vous que ce clou
    demain vous crucifie debout...
    Ce n’est parfois qu’un petit chat
    qui meurt soudain comme ça
    sans la moindre explication;
    cela ne se fait pas !
    lui reproche l’enfant déçu
    avant de lancer vers le ciel:
    ah mais sabre de bois !
    le chat n’est-il pas éternel ?
    Ou c’est une mère qui s’en va ...
    Où va la mer aux yeux fermés
    quand elle est triste au soir
    et se retire dans les ombres
    du vert devenu noir ?
    Or la voici répondre:
    elle descend au plus profond
    de ses noires colères
    sans rimes ni raisons
    pour écouter au tréfonds d’elle
    le chant tout lancinant
    des naufragés qui se rappellent
    au souvenir dolent
    des eaux dormantes sous le ciel...
     
    Peinture: Louis Soutter

  • Que des larmes

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    Le fil invisible (105)
    Je ne l’ai pas dit à l’AB, hier, à notre téléphone de plus d’une heure suivant une interruption de plus d’une année – j’évitais de l’appeler imaginant qu’il désirait qu’on lui foute la paix, comme son ami Jaccottet à la toute fin -, je ne lui ai pas dit que j’avais pleuré comme un malade, mais j’ai bien senti que lui aussi, déjà au courant, avait été bouleversé par la nouvelle atroce de ce premier de l’an au grand ciel menteur…
    Le ciel grand ouvert de ce matin, au-dessus des forêts encore givrées et des derniers relents de brume au-dessus du lac aux eaux blanc pâle - le ciel de ce 1er janvier 2026 était comme une invite et une promesse, m’étais-je dit au balcon de la Désirade, mais déjà la nouvelle infectait les réseaux, et tout à coup la grande voile du ciel s’affale : je tombe sur les premiers mots annonçant que la fête de la nuit dernière s’est achevée pas loin de chez nous dans les flammes et le chaos de jeunes corps calcinés au milieu des hurlements, et je n’ai pas besoin de voir les premières vidéos de ce carnage : je le vois en moi comme si ça me cramait dans le crémol, comme deux ou trois fois dans ma pauvre mémoire - la mort de Tybalt dans les séracs du Dolent, la mort annoncée de Lady L. frappée en plein coeur par la vie salope ; et maintenant pas besoin de pousser jusqu’à Sabra et Chatila ou au 7 octobre d’il y a deux ans de ça: c’était juste là, à moins de cent bornes d’où je m’extasiais devant le ciel céleste, au bar Le Cosmos de la chic station de glisse, en moins de temps qu’il n'en faut pour se passer une vieille scie genre The Wall de Pink Floyd, un départ d’étincelles et le feu avait tout ravagé dans le piège du local aux étroites largeurs étagées, quasi la quarantaine de morts et plus que la centaine de grands brûlés - donc là moi vieux sanglier en bout de course je me mets à chialer comme à sept ans devant mon chien Plume écrasé par un monstre à mâchoire d’Opel Rekord, mais gaffe de n’en rien dire à l’AB qui me demande comme ça, après tant de temps, comment va son jeune ami alors que lui va sur sa nonante-troisième année en boitant bas, mais j’entame justement la réponse en lui lançant comme ça que mon actuel souci est de me conformer à l’onzième commandement selon sa Loi à lui : TU NE TOMBERAS POINT, donc je ne lui épargne rien de mes faiblesses de chevilles et de rotules, de mon souffle essoufflé, de ma débilité fémorale (malgré les stents installés) et de tout l’appareil cardio-jambaire, vraiment l’âge de nos artères alors que le mental rutile et que je reste aussi vif d’esprit qu’à dix sept ans sous les tilleuls et la sensibilité à fleur de cœur – d’où ces larmes de tout à l’heure dont je ne lui dis rien car un prélat reste un prélat nom de Dieu…
    Quoique tu y puisses, il y aura toujours une gêne quand tu demanderas à un abbé même rangé des messes comment il va, et l’AB ne déroge pas: il fait comme s’il était déjà de l’autre côté, sans problèmes de femme de ménage et tout le tralala cuisinier – justement sa sœur va passer tout à l’heure l’aider au frichti - , et quand tu lui racontes ta visite à la paroissienne irlandaise qui cherche à te rapprocher des clergés, il s’esclaffe : elle a tout compris, avec vous s’entend, et ce que vous me dites de ses accointances avec mon vieil ami l’abbé Z. ça aussi explique : elle aussi a déjà fait le pas...
    Et là tu lui dis que tu en es au déchiffrement du XXVe Canto du Purgatoire de Dante où il est question de la transmutation du fiel sexuel en miel immatériel, et tout est dit, sauf que les larmes n’en finiront pas de couler où les mortels n’en finissent pas de vivre, etc.
     
    Peinture: Bérard.