
La musique des jours

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À la Maison bleue, ce mardi 27 janvier. – L’enfant sérieux, de tout le sérieux de pontife pédant de ses huit ans, me fixe et me balance comme ça sans donner du tout l’impression d’une répétition ou pire : d’une citation servile : «Je regrette les temps de l’antique jeunesse », et tout à coup je me dis qu’il n’y a pas de miracle, sauf au gré de l’enfantaisie qui tout à l’heure lui a fait ouvrir tel petit livre posé là et déchiffrer l’alexandrin et le mémoriser aussitôt et le servir comme en miroir au vieux veilleur que je suis à ses yeux, alors dans la foulée j’entre dans son jeu et d’un temps en trois mouvements je lui chantonne :
«Je regrette les temps où la sève du monde, l’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts, dans les veines de Pan mettaient un univers ». Et l’enfant à son tour et d’un coup de revolver imaginaire : « Pan ! »
Sur quoi l’Enfant nous propose (il y a là tout un petit public réuni pour la célébration du troisième annivesaire de la Petite) sa dernière Présentation, où l’Art et la Numismatique seront illustrés de concert à renfort d’objets de splendeur, à commencer par la Vierge aux yeux levés vers le Ciel, que pédant à mon tour je situe dans la lignée maniériste de Guido Reni, et l’Enfant scrupuleux de me demander de préciser : Guido Reni dernière période, GranDaddy ?
L’enfantaisie non plus n’est pas une lubie vague : c’est la première pointe de l’Attention Sensible, la première Monnaie du Cœur dont l’Enfant s’est improvisé le collectionneur sans se douter de la profondité de ce gisement dont je crois juste et lucide, adéquat et limpide de préciser qu’il figure « le pur ruissellement de la vie infinie »…

À La Désirade, ce lundi 26 janvier. - Ce jour dédié par la Mémoire à Sainte Paule, veuve à 32 ans et cinq fois mère, fondatrice de deux monastères à Jérusalem avant de remonter au Père en l’an 404, mais aussi célébrant les bienfaits de Saint Polycarpe toujours invoqué par les durs d’oreille - ce jour ou les princes à marier d’antan exigeaient l’épilation de leurs promises alors que les épouses salaient de concert les parties défaillantes de leurs conjoints, l’idée m’est venue de m’interroger sur une question majeure, comme on dit, relative à la mystérieuse apparition de la Fantaisie - et j’y viens ce matin grâce à l’observation rapprochée de trois enfants dont la petite dernière au prénom de Liza fête aujourd’hui même sa troisième année…
La Fantaisie, telle que je l’entends, la subodore et l’expérimente sans discontinuer, aux lisières ou aux clairières du sommeil, comme au plein jour lucide, n’a rien d’une lubie anodine. Elle est respiration plus encore qu’inspiration - comme on la prêtait mollement aux muses diaphanes des récits surannés -, elle est initiale et surprenante à tout coup, elle est source et un peu sorcière, il y a en elle une douce folie d’avant toute Explication, comme au premier chant – comme au premier saut.
La Petite invente ce matin sa langue : « Viens donc, maîtressier, allons faire de l’écrition ! ». Mais d’où cela vient-il ? Comment, de l’imitation en vient-on à l’invention ? Qui suggère à la Petite de danser soudain autour du « poteau de tortue » ? Quel génie malin ?


Autant dire qu’en amputant Eulalie Coton l’on eût coupé définitivement les derniers rameaux de mémoire du quartier, mais l’ironie de la vie veut que la Dame en noir ait réglé le sort de la ronchonneuse l’autre soir sans que personne aux Oiseaux n’en soit avisé, n’était le jeune Gaétan son dernier soignant, slameur à ses heures…
Différent
(en mémoire de P.-A. de M.)

La cravate lavallière à rubans de soie vieux rouge, en joli contraste avec le noir côtelé de son costume bohème chic, ne laissa de faire sourciller Père quand son fils Pierre-Marie, ce matin-là, se présenta à lui qui prenait son premier café matinal en compagnie de Mother, mais le vénérable prof s’interdit toute remarque sur ce qu’il y avait à ses yeux de par trop maniéré dans cette tenue, toujours inquiet des réactions vives de son épouse à tout ce qui froissait ou risquait de peinaer son fils préféré à l’extrême sensibilité de poète, d’ailleurs accordée au fait qu’il écrivait bel et bien des poèmes, certes moqués et même persiflés par ses persécuteurs du Collège, mais que Père lui-même avait reconnus en leur pureté de cœur et leur profondeur de pensée, dans l’indéniable lignée lyrique des plus estimables noms du canton.
La Revue des Lettres, dont le dernier exemplaire paru figurait à tout coup sur le présentoir de la Salle des Maîtres, rappelait d’ailleurs à ses collègues l’estime partagée que suscitaient les poèmes de Pierre-Marie, et l’on fermerait donc les yeux sur la cravate western en espérant que le garçon s’en tiendrait là en son ostentation de dandysme déjà raillée dans le quartier (la démarche un peu guindée du jeune homme, remarqué aussi pour sa façon de tenir son parapluie comme un cierge dans les processions)...
« Vous ne me tiendrez point rigueur de me sentir différent », avait dit Pierre-Marie à Mother au tournant déjà de ses douze ans, donc avant les poèmes, quand il passait le plus clair de son temps à lire les aventures d’Ulysse et ses forbans, dont Père était LE spécialiste du Collège – Pierre-Marie donc à l’écart des autres jeunes gens du quartier, n’était celui qu’il appelait (déjà !) l’Enfant mystérieux, seulement dix ans et lui aussi solitaire, dont il se disait lui-même l’Ami secret…
Et le frère aîné là-dedans ? Comme les autres, mais jamais pour les suivre sur la voie de la ressemblance la pire qui ne donne du galon qu’au Mesquin, ce démon de l’informe et de l’envie de rien.
Que tu les appelles De Mestral ou Mestral revient en somme au même, convient un passant neutre qui ne voit dans l’aristocratie que la part naturelle. Baptiste l’aîné, ingénieur des forêts, Pierre-Marie trop tôt disparu ou le prof de grec & latin regretté, auteur d’une grammaire oubliée avec l’enseignement éponyme – Mother on n’en parle même pas par surcroît de respect -, tous ils sont alignés aujourd’hui au cimetière de l’autre bout de la ville, mais les trois recueils parus du poète ont bel et bien quelque chose d’autre qu’on ne saurait dire…

Trésor de JLK (I)



1
La Cité des Hespérides avait un air de décor de cinéma à l’abandon, ce matin-là, lorsque la porte du parking souterrain du Bloc A s’ouvrit en silence pour livrer passage à la Toyota Fan Cruiser 4x4 mauve fluo de Jo et Muriel Kepler.
Du poste habituel où le tenait l’insomnie, l’observateur avait suivi les faits et gestes des jeunes gens dès leur lever, excité comme à chaque fois par leur complète impudeur. Ainsi, tout en pianotant ses observations sur son Mac, avait-il vu Muriel apparaître nibards à l’air (c’est l’observateur qui qualifie de nibards les seins de Muriel), vaquer de la chambre à coucher à la cuisine où elle s’était activée à sa cadence ordinaire de battante, puis à la salle d’eau et jusque sur le balcon où elle surgit en string pour constater qu’il faisait un temps super comme annoncé le soir précédent à la météo de Natacha.
L’observateur avait concentré toute sa haine en assistant à ces préparatifs de bonheur standard que les Kepler, estimait-il, lui infligeaient comme une provocation personnelle. À ses yeux, le couple incarnait la vie facile et jouissive dont la fatalité l’avait lui-même rejeté. Quoique troublé à chaque fois qu’il les surprenait dans leur intimité, il les considérait comme des créatures vides, incapables de gestes imprévus. C’était en ricanant qu’il observait leur chair sportive dénudée quand ils se livraient, sur le même rythme, à la copulation du soir ou à l’aérobic du matin. Une brève enquête complémentaire lui avait permis de constater la banalité répétitive de leur existence. Jo était employé dans une agence de publicité et Muriel tenait le bar du fitness Hyperforme où son conjoint la rejoignait tous les midis pour leur séance principale de maintien. Le couple n’avait ni progéniture ni compagnie animale. Diverses indiscrétions, au snack du Centre Com, chez le coiffeur Danilo et auprès du concierge Cardoso, avaient appris à l’observateur que la Fan Cruiser n’était pas payée et qu’il y avait depuis quelque temps un problème entre Jo et Muriel, auxquels leur sexologue avait conseillé les soirées-détente du club d’échangistes Gold Beach sis au centre de la ville, juste au-dessus des bureaux de Maître Lefort, le fameux avocat d’affaires. Pour le reste, la vie des Kepler se déroulait en fonction de programmes assez strictement réglés où le fun compensait, pour Jo, le stress de l’agence. Une légère tendance à l’enveloppement le contraignait à se surveiller de très près s’il voulait conserver son look, mais Muriel avait de la ténacité pour deux et jamais elle n’eût toléré un doigt de graisse chez son partenaire – l’observateur avait compris depuis longtemps que c’était Muriel, dans le couple, qui jouait le rôle ascendant, comme il l’inscrivit avec tout le reste dans le fichier nominal des intéressés, à la lettre K du dossier Bloc A.
À l’instant où la 4x4 s’arrêta au sommet de la rampe d’accès au parking du Bloc A, le dernier bulletin de World Info annonçait la prise de l’enclave musulmane de Srebrenica par les Serbes, mais les Kepler, n’ayant pas encore branché leur poste, n’entendirent pas cette nouvelle qu’ils eussent d’ailleurs accueillie avec une ?probable indifférence. Pour lors, l’observateur se livrait à tout un jeu de prédictions tandis que Jo et Muriel, sortis de leur véhicule, procédaient là-bas aux ultimes vérifications d’avant le départ.
Ces cons-là vont remonter dans leur tire de frimeurs, songeait l’observateur, et le type va faire à sa typesse le fameux geste du pouce levé des cracks de séries policières, du style okay let’s go. Ensuite il va faire crisser ses pneus et foncer jusqu’à l’angle du Centre Com, après quoi j’ai plus qu’à fermer les yeux pour les voir.
Et de fait, les Kepler étaient remontés dans la Fan Cruiser, Jo avait fait crisser les pneus et foncé jusqu’à l’angle du Centre Com au-delà duquel, comme le prévoyait l’observateur, il couperait à travers la ville encore déserte jusqu’à la banlieue ouest où il rejoindrait l’autoroute du Sud.
Ensuite, figé dans la pénombre, l’observateur allait poursuivre quelque temps la Fan Cruiser en imagination tout en flairant les émanations de gazole montant de la cour arrière du Bloc A.
Or il les voyait comme s’il y était, tous deux vêtus du même survêtement et dégageant de capiteux effluves d’eau de toilette, aussi lisses et nets que des top models. Et précisément, feuilletant le dernier numéro de la revue Fantasme, Muriel venait de tomber sur l’image d’un couple enlacé dans la lumière émeraude d’une clairière de forêt tropicale, où l’imminence de la volupté se trouvait doublement exaltée par l’ambiance édénique du lieu et la formule de la pub évoquant Un Intense Sentiment de Liberté.
L’observateur avait imaginé que les Kepler accompliraient leur descente à la Grande Bleue en deux trois étapes de deux trois heures ponctuées de deux trois arrêts, et c’était en effet le plan de Jo et Muriel. En revanche, l’observateur avait mal interprété les propos qu’il avait surpris au snack du Centre Com, lorsque Muriel avait claironné, à la table voisine, que la perspective de s’éclater sur le sable du complexe naturiste la branchait complètement. De fait, ce n’était pas à la classique île du Levant que les Kepler se retrouveraient le même soir, mais en l’espace balnéaire d’Héliopolis, au cap d’Agde.
Quoi qu’il en fût, les prévisions de l’observateur concernant les Kepler valaient dans les grandes lignes, logiquement déduites des inscriptions qu’il avait sériées depuis leur installation au septième étage du Bloc A, quelques mois auparavant. Vingt jours durant, les Kepler allaient se consacrer principalement au bronzage intégral en alternant, pour maintenir leur superforme, les séances d’aérobic et les virées en VTT de location sur les routes de l’arrière-pays. Comme le prévoyait l’observateur, ils baiseraient deux trois fois par jour en s’efforçant de solutionner leur problème, liraient deux trois magazines et sortiraient en boîte deux trois fois par semaine. En aucun cas ils ne se diraient quoi que ce soit d’important, pensait l’observateur, et peut-être avait-il raison ? En aucun cas ils ne s’occuperaient d’autre chose que de leur corps et des objets attenant à leurs aises, avait-il également supputé, non sans justesse. Les Kepler estimaient de leur côté que rien ne pouvait leur arriver, et l’observateur considérait lui aussi qu’à de telles gens, dont le fonctionnement évoque celui de machines, la destinée ne saurait faire le cadeau du moindre imprévu. Or il devait, très vite, en aller tout autrement.
Cependant, après que le mur d’angle du Centre Com des Hespérides eut escamoté la Fan Cruiser mauve fluo des Kepler, l’observateur désactiva leur fichier sur l’écran de son Mac et revint au plan d’ensemble des blocs A à C où divers mouvements se manifestaient depuis quelques instants.
Hypertexte. – À l’apparente quiétude de cette splendide matinée d’été se mêlait déjà, pourtant, le sentiment d’un indéfinissable malaise. À quoi cela tenait-il ? C’était pour ainsi dire dans l’air. Peut-être même cela oblitérait-il la lumière ? La netteté particulière des choses, ce matin-là, n’avait pas empêché Muriel Kepler de ressentir la même vague sensation d’être engagée dans une impasse qui oppressait des millions de gens, notamment dans l’ensemble des sociétés tenues pour les plus évoluées. Mais quel sens tout cela diable avait-il ? Une vie vouée au shopping méritait-elle encore d’être vécue ? Dans le cas précis de la Cité des Hespérides, l’architecture même semblait distiller une espèce de torpeur qu’on retrouvait à vrai dire dans toutes les zones de périphérie urbaine. L’impression que les blocs d’habitation qu’il y avait là et que les parkings qu’il y avait là, que les espaces verts qu’il y avait là et que les containers de déchets qu’il y avait là se multipliaient en progression exponentielle sur les cinq continents aboutissait, pour qui en prenait effectivement conscience, à une sorte d’accablement proche de la désespérance que seuls des programmes en tout genre paraissaient en mesure de pallier. Ainsi l’aérobic et la diététique, les thérapies de toutes espèces et la créativité multiforme entretenaient-ils l’illusion d’une activité positive quoique périphérique elle aussi. Or tout devenait périphérique à cette époque. Dans le mouvement s’étaient perdus la notion de centre et jusqu’au sentiment d’appartenance à telle communauté privée ou publique. L’impression dominante que tout était désormais possible se diluait en outre dans une sensation générale d’inassouvissement qui exacerbait le besoin de se distraire ou plus précisément, ce jour-là, le désir de se retrouver sur n’importe quelle plage à ne plus penser à rien. Cependant une femme souffrait réellement, à l’instant précis, dans l’habitacle d’un véhicule lancé à vive allure à destination des simulacres de félicité – Muriel Kepler retenait un cri.







