UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • La vie aux Oiseaux

    536635866_10240288401654547_823831523240043164_n.jpg
     
    Monsieur Muller lave son Opel Rekord le samedi
     
    (Ragots de quartier et autres histoires rosses)
     
    D’aucuns ont parlé de lui comme d’un libre-penseur et plus tard d’un type menant une double vie à l’insu du voisinage, mais imaginer que Monsieur Muller puisse laver sa voiture un dimanche, ça non.
    Monsieur Muller votait-il ? Nul n’en avait la moindre idée, même pas moi durant ma brève période communiste. Il se disait (les femmes à l’épicerie du quartier) que son épouse Monique n’avait pas désiré leur fils aîné, qui s’est jeté sous le train plus tard, mais ce que lui-même en pensait restait sous le couvercle de la marmite, selon l’expression de son voisin Maillefer, sauf pour moi qui savait que son père refusait à Philippe le droit de laver l’Opel Rekord à cause de son penchant, et moins encore le modèle Kapitän qui a suivi avec la promotion de Monsieur Muller au titre de fondé de pouvoir de sa banque.
    Lorsque Philippe s’est jeté sous le train, sa mère a fait remarquer à la nôtre, par-dessus la haie séparant nos jardins, qu’elle n’avait jamais pensé que cette petite nature aurait le courage d’aller jusque-là, mais à l’époque Monsieur Muller semblait occupé ailleurs même le samedi, et tout avait bien changé dans le quartier que j’avais probablement déjà quitté, pour autant que je me souvienne…
     
    G.Jpg
     
    Madame Duflon reçoit l’après-midi
     
    L’ouvrier restera toujours l’ouvrier, disait-on dans le quartier, où l’employé était la norme, avec deux fondés de pouvoir qui auraient pu viser plus haut que nos lotissements subventionnés typiques de l’apès-guerre, mais d’ouvrier nous n’en savions qu’un seul et ça se voyait au survêtement gris marqué de la lettre Z (on savait qu’il travaillait aux ateliers mécaniques Zorn) qu’il portait le soir et même les dimanches sans se départir de son air buté, ou plus exactement rebutant, Duflon ne parlant à vrai dire à personne d’autre qu’aux habitués du Café du Mouton jouxtant les ateliers où il venait de passer contremaître au dam de son rival l’Italien Marti.
    « Il n’a pourtant pas de quoi faire le fier », disait-on à propos de sa façon de se détourner même sans être salué, mais le jugement s’atténuait avec un semblant de compassion à l’évocation sous-entendue que résumait l’expression « avec ce qui l’attend chez lui », et là je ne vous dis pas l’odeur de soupe tiède et la vision de Madame Duflon en robe de chambre de pilou bleu pâle, avant et après qu’elle avait reçu...
    Car Madame Duflon recevait. Personne n’en savait plus, les voisines les plus futées ignoraient combien elle prenait – on disait jusqu’à des cent francs tu te rends compte, mais sans la moindre preuve -,et tout ça ne faisait pas que le fils et la fille Duflon, treize et onze ans, fussent mieux allurés en matière de vêtements et de souliers, et surtout moins fuyants, comme le père.
    Quant à Verge d’or, notre facteur bicandier, il avait dit une fois que du quartier seule la maison des Duflon était mal habitée, jusqu’au jour où il s'y était attardé en fin de matinée…
     
    À l'ombre des pétales
     
     
     
    2680602947.jpg
     
     
    La toute vieille Eulalie Coton a les pieds secs, les pieds blancs, les pieds froids.
    Le jeune Docteur Plastron, d’une voix aussi blanche que son caleçon, lui prend les mains et lui explique en douceur qu’on va lui couper ses pieds pourris si elle est d’accord , mais la toute vieille se rebiffe car elle tient à ses pieds morts et montre ses griffes au gamin.
    Et de lancer au carabin: «Fiston, sans pieds comment voulez-vous que je foule encore l’ombre des pétales, et qu’en serait-il donc , même pourri, d’un monde sans poésie ? »
    Or on le sait trop peu aux Oiseaux : que la Poésie aura résumé pour ainsi dire la destinée de la grabataire, au motif que Les Ormeaux fleuris, avant le placement d’Eulalie plus que nonagénaire à l’Institut médico-social Au clair matin par ses descendants indirects, et la vente de la maison  constituant l’ornement hors d’âge du quartier en style Art Nouveau classé, ont relevé longtemps du haut-lieu de conservation musicale (avec le Quatuor mémorable dont elle était l’alto et parfois la flûte) et les rendez-vous littéraires illustrés par ses Groupages Vespéraux de poètes et de conteurs – tout cela ayant marqué ce qu’on pourrait dire le passé glorieux du quartier à vrai dire ignoré des actuels habitants.

    Autant dire qu’en amputant Eulalie Coton l’on eût coupé définitivement les derniers rameaux de mémoire du quartier, mais l’ironie de la vie veut que la Dame en noir ait réglé le sort de la ronchonneuse l’autre soir sans que personne aux Oiseaux n’en soit avisé, n’était le jeune Gaétan son dernier soignant, slameur à ses heures…

    Différent
    (en mémoire de P.-A. de M.)


    Unknown-50.jpeg
    La cravate lavallière à rubans de soie vieux rouge, en joli contraste avec le noir côtelé de son costume bohème chic, ne laissa de faire sourciller Père quand son fils Pierre-Marie, ce matin-là, se présenta à lui qui prenait son premier café matinal en compagnie de Mother, mais le vénérable prof s’interdit toute remarque sur ce qu’il y avait à ses yeux de par trop maniéré dans cette tenue, toujours inquiet des réactions vives de son épouse à tout ce qui froissait ou risquait de peinaer son fils préféré à l’extrême sensibilité de poète, d’ailleurs accordée au fait qu’il écrivait bel et bien des poèmes, certes moqués et même persiflés par ses persécuteurs du Collège, mais que Père lui-même avait reconnus en leur pureté de cœur et leur profondeur de pensée, dans l’indéniable lignée lyrique des plus estimables noms du canton.

    La Revue des Lettres, dont le dernier exemplaire paru figurait à tout coup sur le présentoir de la Salle des Maîtres, rappelait d’ailleurs à ses collègues l’estime partagée que suscitaient les poèmes de Pierre-Marie, et l’on fermerait donc les yeux sur la cravate western en espérant que le garçon s’en tiendrait là en son ostentation de dandysme déjà raillée dans le quartier (la démarche un peu guindée du jeune homme, remarqué aussi pour sa façon de tenir son parapluie comme un cierge dans les processions)...

    « Vous ne me tiendrez point rigueur de me sentir différent », avait dit Pierre-Marie à Mother au tournant déjà de ses douze ans, donc avant les poèmes, quand il passait le plus clair de son temps à lire les aventures d’Ulysse et ses forbans, dont Père était LE spécialiste du Collège – Pierre-Marie donc à l’écart des autres jeunes gens du quartier, n’était celui qu’il appelait (déjà !) l’Enfant mystérieux, seulement dix ans et lui aussi solitaire, dont il se disait lui-même l’Ami secret…

    Et le frère aîné là-dedans ? Comme les autres, mais jamais pour les suivre sur la voie de la ressemblance la pire qui ne donne du galon qu’au Mesquin, ce démon de l’informe et de l’envie de rien.
    Que tu les appelles De Mestral ou Mestral revient en somme au même, convient un passant neutre qui ne voit dans l’aristocratie que la part naturelle. Baptiste l’aîné, ingénieur des forêts, Pierre-Marie trop tôt disparu ou le prof de grec & latin regretté, auteur d’une grammaire oubliée avec l’enseignement éponyme – Mother on n’en parle même pas par surcroît de respect -, tous ils sont alignés aujourd’hui au cimetière de l’autre bout de la ville, mais les trois recueils parus du poète ont bel et bien quelque chose d’autre qu’on ne saurait dire…

  • Rebond de la prairie

     
    Philippe-Echaroux-Street-Art-2.0-620x388.jpg
    (Comme un salut matinal)
     
    L’indien me rejoint dans l’horloge:
    le vivant pendulaire
    aux intuitions de brousse
    a encore des choses à me dire
    en intenses secousses.
    Une boussole nous manquait
    à tous deux ce matin
    d’aube neuve au lancer du chemin.
    Je le vois revenant d’Afrique,
    mon Sénégalais à sagaies de sagesse,
    aux yeux tendres de Népalais,
    aux manières exquises
    d’Inuit stylé sur sa banquise...
    Je l’attendais sur ma poutrelle,
    là-haut d’où je vous vois tous
    à toutes vos affaires,
    en sensibles ribambelles vues de la stratosphère,
    tellement émouvants, mes vivants,
    à piétiner les serres
    où songent les dormants.
    Je savais qu’il me viendrait ce matin d’hiver où tout semble exclu,
    mais l’horloge attendait
    ce retour de rivière.
    Et le voici que je salue...

  • Notre père qui est aux cieux

    images-61.jpeg
     Notre cher père (1915-1983) aurait fêté aujourd’hu ses 110 ans, digne d’être cité à l’ordre mondial du Transhumanisme, mais en aurait-il demandé autant ? J’en doute. Car il n’était pas du genre champion. Plutôt la crème des bons types, peu porté à la révolte (il s’est efforcé de tempérer mes élans en mai 68) et à l’insoumission, avec les préjugés marqués de sa génération et de sa classe d’Helvète moyen (Arabe et Juifs assimilés à des nez crochus, et Levantins trop lustrés à des macaques) , mais pas idéologue ni vindicatif à aucun égard et jamais amorti après sa retraite des assurances où il finit inspecteur à son dam (les chicanes lui faisant horreur), vivant plutôt heureux en ses dernipres années  malgré son crabe à multiples rémissions et rechutes, cultivant son jardin au propre et de façons diverses entre le tissage et la peinture florale  sur porcelaine, les voyages avec sa moiti et les petits enfants. À l’opposé du bohème irrégulier que je suis, c’était un régulier cravaté de tous les matins sauf aux jours d’été où les bras de chemise étaient de mise, etc.      

  • Ajouter de la vie aux jours...

    614675328_10242465088070347_8951798134933276938_n.jpg
     
    Ce samedi 10 janvier.– Le souffle à la peine, et le cœur à l’avenant, j’essaye ce matin gris, ce matin de chagrin persistant par delà ou en deça du grand deuil de nos frères humains, de me relever en lisant De la poésie d’Ossip Mandelstam, poète assassiné qui a dit ce qu’il fallait dire de ladite poésie, à savoir qu’on n’en sait rien...
    Hier, une belle jeune fille, entre deux camarades aussi beaux et dignes qu’elle, sans une larme en face de l'immense foule recueillie, et devant tous le pays aux écrans, a dit quelques mots qui nous ont laissé sans voix, justement inspirés par les mots de la poésie la plus simple: "On ne peut pas ajouter des jours à la vie, mais on peut ajouter de la vie aux jours », a-t-elle dit, et je pense maintenant à l’énorme défi lancé au désespoir par ces trois jeunes gens au nom des disparus et des vivants de leur âge, mais aussi de nous tous, et voici que des mots me viennent comme à tâtons qui sont mon propre défi aux jours qui viennent :
     
    On ne sait pas à quoi ça rime
    on ne voit que des mots,
    on se croit protégé du crime,
    de garder les yeux clos…
     
    La poésie de par le temps,
    se retrouve au présent,
    disant partout comme un défi,
    ce qu'elle sait de la vie...
     
    Je sais, moi, que je ne sais rien,
    qu’elle soit celle qu’on disait
    que tous ont oublié,
    ou qu’elle soit ce qu’elle sera...
     
    °°°
     
    Une caricature abjecte, relative à la tragédie du 1er janvier, montre à quel niveau de bassesse et de cynisme grossier la rédaction de Charlie Hebdo s'est abaissée désormais, qui fait insulte à la mémoire des bons garçons qu'étaient Cabu et sa tribu. On ne souhaitera pas à ces imbéciles de se faire massacrer à leur tour, mais quelle triste façon de ricaner…

  • La Tragédie du Nouvel-An, du désespoir à la colère

    9ZhZppuNa6i9XTDP4kzBwq-1.jpg
    De l'indicible émotion partagée aux questions qui fâchent, le drame affreux survenu à Crans-Montana a montré le meilleur et le pire : de l’héroïsme, côté sauveteurs, et de la compassion collective sincère d’une part, mais aussi des failles du « trop humain»...
    Le grand ciel bleu pur du 1er de l’an 2026 se déployait à vos fenêtres à l’enseigne de ce qu’on peut dire le Chant du monde, quand les premiers échos de l’Horreur pure vous sont parvenus par les médias et les réseaux affolés, vous rappelant soudain l’évidence du Poids du monde. Bilan immédiatement communiqué : 40 morts, dont vingt mineurs, brûlés vifs dans un incendie fulgurant, et plus de 100 blessés, dont 80 grands brûlés…
    Dès le premier jour, la Douleur partagée fut incommensurable. Même inimaginables pour la plupart d’entre nous, les scènes vécues et parfois filmées, cette nuit-là, dans le piège de feu, nous ont permis de visualiser l’horreur. Or à l’horreur pure se sont bientôt mêlé les éléments impurs de la rumeur faisant état de manquements scandaleux, et d’un début de colère. De nombreuses familles de présumées victimes ignoraient encore le sort de celles-ci, autant dire qu’on était encore loin d’un commencement de deuil, mais le temps de l’angoisse privée n’est pas le même que celui de l’information précipitée, et le pur et l’impur se sont confondus au fil des jours, mêlant la compassion et de douteuses curiosités comme toujours à l’entour des scènes d’accidents ou de crimes, et comment y échapper – comment résister à l’émotion immédiate malgré l’immédiate intrusion, aussi, des questions qui fâchent ?
    Quant à celles-ci, comment les occulter, même au moment du recueillement requis ? Comment ne pas ressentir, avec l’empathie immédiate, une non moins immédiate stupéfaction à l’énoncé des faits et détails liés au départ du feu ? Celui-ci relevait-il de la fatalité, ou le pire aurait-il pu être évité ?
    Vous vous rappelez à l’instant que votre beau pays a été classé récemment au top de la sécurité mondiale propre en ordre, mais les classements généraux les plus crânes n’excluent pas les fraudes particulières, et même si les tribunaux populaires vous répugnent, comment ne pas entendre les voix de la suspicion quand les faits sont bel et bien suspects ? Ainsi la part d’ombre de l’humain s’est-elle révélée en même temps qu’on découvrait les récits bouleversants des sauveteurs et des jeunes survivants dont certains auront risqué leur vie pour aider leurs camarades.
    Quant aux « questions qui fâchent » liées aux raisons objectives, immédiatement citées ou esquivées par les uns et les autres, elles n’ont rien d’indécent et vont même devenir le cœur du débat à venir « à l’international », au dam de la république locale des petits copains, et ce n’est pas accabler plus encore les victimes, mais au contraire leur rendre justice que d’en appeler, précisément, à la plus rigoureuse application de l’Enquête et de ses conclusions judiciaires.
    Autre exemple de la double face – ombre et lumière - du réel : l’on a beau répéter que les médias et les réseaux sociaux sont souvent des lieux d’enfumage, n’empêche : comme la liesse festive d’une nuit a fini dans l’enfer des flammes, vous aurez constaté que c’est bel et bien par maints internautes lucides et avisés, et autant de journalistes respectueux de l’éthique, qu’ont été posées, et alimentées, lesdites « questions qui fâchent »
    Ainsi le quotidien 24 Heures aura-il consacré à la tragédie, dès le 3 janvier, un dossier de six pages solidement documenté faisant état de manquements significatifs, voire scandaleux, dans la sécurité du bar incendié, entre autres lieux festifs « problématiques ».
    « À l’évidence, écrit ainsi notre consoeur Virginie Lenk, rédactrice en chef adjointe, Le Constellation n’est pas le seul établissement ou festivité rime avec rentabilité. Où l’on ferme les yeux sur les fausses cartes d’identité quand on ne laisse pas carrément entrer tout le monde. Où l’on négocie avec des adolescents les tables au prix fort. Où l’on pousse les murs et où l’on joue littéralement avec le feu, dans l’incompétence et l’hypocrisie générales. »
    Dans la foulée, l’on se gardera de tout jugement précipité. Mais au chapitre de la précipitation, que dire de cette commune de Crans-Montana qui s’empresse, sur le conseil d’une boîte de conseil marketing zurichois, de se poser en victime en tentant de se porter partie civile, alors que ses responsabilités sont engagées à l’évidence dans le (non)contrôle du bar en question ?
    Comme le relève très justement (sur Facebook) une habitante de Crans-Montana, du nom de Véronique Madeleine Colagioia-Wisard, « on ne dirige pas une commune à voix basse et portes fermées. Si la présidence n’assume pas la parole publique quand tout brûle, alors elle n’assume pas la fonction, elle en occupe seulement le titre ». Les uns s'empressent d'effacer toute trace, comme s’y est employé le tenancier au passé crapuleux en « épurant » son compte Facebook, les autres se dédouanent à bas bruit, tel politicard genevois suggère que c'est pire à Gaza, tel autre se désole du « déficit d’image » dont va souffrir notre pays au-dessus de tout soupçon. Autant d'insultes aux victimes brûlées vives et à leurs proches...
     
    Quand il importe de « rester juste »
    Les premiers corps des victimes étant rendus aux parents, vous vous figurez l’horreur. Vous pensez à ceux qui restent dans l’attente, vous vous identifiez à eux, et vous vous taisez. Vous pourriez le crier, mais vous vous taisez. Vous restez sans voix. Il y a quatre jours déjà que d’innombrables voix crient en vous, et c’est la première fois que vous souffrez pour autant d’inconnus, vous les entendez comme si chacun était l’un de vos enfants, et de constater que des centaines, des milliers de gens ressentent la même chose que vous n’y change rien: c’est une affaire d’intimité partagée que ce drame atroce qui vous fait vous identifier aux victimes et aux amis des victimes, aux parents de victimes et à tous ceux qui comme vous s’identifient à ceux-là parce qu’ils ont des enfants et sûrement la même peur du feu ; vous pourriez vous dire que cela ne vous concerne pas vu que vos enfants y ont échappé, mais vous n’y pensez même pas, à vrai dire il n’y a rien à penser à ce moment-là mais juste à ressentir, sur quoi vous avez constaté que votre ressenti l’avait été par des centaines et des milliers de gens qui, comme vous, auront trouvé quelque chose de révoltant dans les irrégularités avérées, vous voyez maintenant enfler une rumeur de condamnation et de vengeance, mais vous vous dites, une fois de plus et comme toujours, que justice n’est pas vengeance, sur quoi la vision de foules réellement solidaires se recueillant dans les chapelles et par les rues, dont vous ne doutez pas de la sincérité, l’évidente dignité des braves gens opposée au déni des responsabilités, vous aura conforté dans votre position de frère humain, entre ombres et lumière, juste résolu à « rester juste » en attendant que justice agisse dignement, si tant est que...
     
     
     
     
     

     

  • Après le feu

    400_st_lino_hommagesoutter_1622.5-087.JPG
    (Aux martyrs du 1er janvier)
     
    La tristesse les a saisis,
    tous et tant qu’ils étaient,
    ceux-là qu’on savait familiers,
    et soudain, rassemblés,
    tous les vivants soudain muets
    devant les cendres d’après le feu,
    les cendres désormais
    sans visages et sans noms -
    les cendres enfants du néant …
     
    Le chagrin n’est pas convié:
    il remonte tout seul,
    tout à coup le voici
    qui les étreint tous au même seuil:
    on leur a rendu les enfants …

  • Ô désespoir ! Ô rage !

    images-57.jpeg
    De l'indicible émotion aux questions qui fâchent...
     
    Au troisième jour la Douleur reste incommensurable, pour la plupart d’entre nous les scènes vécues cette nuit-là dans le piège de feu demeurent inimaginables malgré les atroces bribes de séquences vidéo commençant de se répandre par les médias et les réseaux.
     
    Or justement à l’horreur pure se mêlent à présent les éléments impurs de la rumeur et d’un début de colère. De nombreuses familles de présumées victimes ignorent encore le sort de celles-ci, autant dire qu’on est encore loin d’un commencement de deuil, mais le temps de l’angoisse privée n’est pas le même que celui de l’information précipitée et le pur et l’impur se confondent déjà, déjà se mêlent la compassion et sûrement d’abjectes curiosités comme toujours à l’entour des scènes de crime ou de guerre, et comment y échapper – comment résister à l’émotion immédiate malgré l’immédiate intrusion des questions qui fâchent ?
    Quant à celles-ci, comment les occulter, même au moment du recueillement requis ? Comment ne pas ressentir, avec l’empathie immédiate, une non moins immédiate stupéfaction à l’énoncé des faits et détails liés au départ du feu ?
     
    Vous vous rappelez à l’instant que votre beau pays a été classé récemment au top de la sécurité mondiale propre en ordre, mais les classements généraux les plus crânes n’excluent pas les arnaques particulières et le blanchiment en tout genre, et même si les tribunaux populaires vous répugnent, comment ne pas entendre les voix de la suspicion quand les faits sont bel et bien suspects ?
     
    Le désespoir va-t-il bientôt engendrer la rage ? C’est plus que probable, et ce n’est pas accabler plus encore les victimes, mais au contraire leur rendre justice que d’en appeler, précisément, à la plus rigoureuse application de l’Enquête et de ses conclusions judiciaires.
     
    L’on a beau savoir que les médias et les réseaux sont souvent des lieux d’enfumage, n’empêche : comme la liesse festive d’une nuit a fini dans l’enfer des flammes, nous voyons ce matin que c’est bel et bien par les réseaux et les médias aussi que les contrefeux s’y manifestent par une juste rage.
     
    Ainsi le quotidien 24 Heures consacre-t-il ce matin six pages à la tragédie du Nouvel An, avec cet édito de Virginie Lenk, rédactrice en chef adjointe, auquel chacune et chacun ne peuvent que souscrire :
     
    L’éditorial
     
    Crans-Montana et maintenant ?
     
    Par Virginie Lenk
     
    Un plafond en feu et des jeunes qui filment les flammes en dansant. Ces images du début de l’incendie du bar Le constellation sont tragiques. Tragiques dans l’insouciance de ces jeunes gens pleins de vie qui ne se rendent pas encore compte que l’horreur est en marche. Elle rattrape chaque parent, qui voit dans ces visages celui de leur propre enfant.
     
    Combien de fois, ai-je entendu au lendemain du drame, dans les rues de la station, cette phrase terrible : « ç’aurait pu être nous » ?
     
    Ça n’aurait dû être personne, et à l’injustice du sort se mêle aujourd’hui notre colère. L’établissement en question était clairement problématique. Les témoignages sur place le montrent et notre enquête. Sans préjuger, car la justice doit avoir tout le temps nécessaire pour lever le moindre doute.
     
    Les responsables devront répondre de ces manquements. La question se pose pour d’autres lieux similaires. À l’évidence, Le Constellation n’est pas le seul établissement ou festivité rime avec rentabilité. Où l’on ferme les yeux sur les fausses cartes d’identité quand on ne laisse pas carrément entrer tout le monde. Où l’on négocie avec des adolescent les tables au prix fort. Où l’on pousse les murs et où l’on joue littéralement avec le feu, dans l’incompétence et l’hypocrisie général.
     
    Mes enfants, vos enfants auraient pu faire la fête au Constellation. Ils retourneront la boule au ventre dans un bar bondé. Et puis, avec le temps, ils oublieront. C’est leur force. La nôtre est de ne pas laisser une telle tragédie se reproduire.
     
    (Cf l’édition de 24 Heures du samedi 3 janvier 2026)

  • Sorrow

    122889093_10225018852925372_4904842031077942645_n.jpg
    « Cet étrange chagrin... »
    (V.S. Naipaul)
     
    On ne sait pas à quoi ça tient:
    tout à coup cela vient
    de tout au fond de soi;
    cela te prend comme à l’amour,
    te saisit et te brise
    en vague noire de surprise,
    et vous qui êtes forts,
    sans peur aucune et sans remords:
    gare à vous que ce clou
    demain vous crucifie debout...
    Ce n’est parfois qu’un petit chat
    qui meurt soudain comme ça
    sans la moindre explication;
    cela ne se fait pas !
    lui reproche l’enfant déçu
    avant de lancer vers le ciel:
    ah mais sabre de bois !
    le chat n’est-il pas éternel ?
    Ou c’est une mère qui s’en va ...
    Où va la mer aux yeux fermés
    quand elle est triste au soir
    et se retire dans les ombres
    du vert devenu noir ?
    Or la voici répondre:
    elle descend au plus profond
    de ses noires colères
    sans rimes ni raisons
    pour écouter au tréfonds d’elle
    le chant tout lancinant
    des naufragés qui se rappellent
    au souvenir dolent
    des eaux dormantes sous le ciel...
     
    Peinture: Louis Soutter

  • Que des larmes

    0131301001358346944.jpg
    Le fil invisible (105)
    Je ne l’ai pas dit à l’AB, hier, à notre téléphone de plus d’une heure suivant une interruption de plus d’une année – j’évitais de l’appeler imaginant qu’il désirait qu’on lui foute la paix, comme son ami Jaccottet à la toute fin -, je ne lui ai pas dit que j’avais pleuré comme un malade, mais j’ai bien senti que lui aussi, déjà au courant, avait été bouleversé par la nouvelle atroce de ce premier de l’an au grand ciel menteur…
    Le ciel grand ouvert de ce matin, au-dessus des forêts encore givrées et des derniers relents de brume au-dessus du lac aux eaux blanc pâle - le ciel de ce 1er janvier 2026 était comme une invite et une promesse, m’étais-je dit au balcon de la Désirade, mais déjà la nouvelle infectait les réseaux, et tout à coup la grande voile du ciel s’affale : je tombe sur les premiers mots annonçant que la fête de la nuit dernière s’est achevée pas loin de chez nous dans les flammes et le chaos de jeunes corps calcinés au milieu des hurlements, et je n’ai pas besoin de voir les premières vidéos de ce carnage : je le vois en moi comme si ça me cramait dans le crémol, comme deux ou trois fois dans ma pauvre mémoire - la mort de Tybalt dans les séracs du Dolent, la mort annoncée de Lady L. frappée en plein coeur par la vie salope ; et maintenant pas besoin de pousser jusqu’à Sabra et Chatila ou au 7 octobre d’il y a deux ans de ça: c’était juste là, à moins de cent bornes d’où je m’extasiais devant le ciel céleste, au bar Le Cosmos de la chic station de glisse, en moins de temps qu’il n'en faut pour se passer une vieille scie genre The Wall de Pink Floyd, un départ d’étincelles et le feu avait tout ravagé dans le piège du local aux étroites largeurs étagées, quasi la quarantaine de morts et plus que la centaine de grands brûlés - donc là moi vieux sanglier en bout de course je me mets à chialer comme à sept ans devant mon chien Plume écrasé par un monstre à mâchoire d’Opel Rekord, mais gaffe de n’en rien dire à l’AB qui me demande comme ça, après tant de temps, comment va son jeune ami alors que lui va sur sa nonante-troisième année en boitant bas, mais j’entame justement la réponse en lui lançant comme ça que mon actuel souci est de me conformer à l’onzième commandement selon sa Loi à lui : TU NE TOMBERAS POINT, donc je ne lui épargne rien de mes faiblesses de chevilles et de rotules, de mon souffle essoufflé, de ma débilité fémorale (malgré les stents installés) et de tout l’appareil cardio-jambaire, vraiment l’âge de nos artères alors que le mental rutile et que je reste aussi vif d’esprit qu’à dix sept ans sous les tilleuls et la sensibilité à fleur de cœur – d’où ces larmes de tout à l’heure dont je ne lui dis rien car un prélat reste un prélat nom de Dieu…
    Quoique tu y puisses, il y aura toujours une gêne quand tu demanderas à un abbé même rangé des messes comment il va, et l’AB ne déroge pas: il fait comme s’il était déjà de l’autre côté, sans problèmes de femme de ménage et tout le tralala cuisinier – justement sa sœur va passer tout à l’heure l’aider au frichti - , et quand tu lui racontes ta visite à la paroissienne irlandaise qui cherche à te rapprocher des clergés, il s’esclaffe : elle a tout compris, avec vous s’entend, et ce que vous me dites de ses accointances avec mon vieil ami l’abbé Z. ça aussi explique : elle aussi a déjà fait le pas...
    Et là tu lui dis que tu en es au déchiffrement du XXVe Canto du Purgatoire de Dante où il est question de la transmutation du fiel sexuel en miel immatériel, et tout est dit, sauf que les larmes n’en finiront pas de couler où les mortels n’en finissent pas de vivre, etc.
     
    Peinture: Bérard.