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08/09/2012

Une conscience japonaise


littératureLes sombres débuts de Kenzaburo Oé. Qui revient aujourd'hui sur le devant de la scène en grand témoin de l'holocauste nucléaire.

Ceux qui ont découvert l’univers du plus grand écrivain japonais vivant, Prix Nobel de littérature en 1994, avec le bouleversant récit autobiographique d’Une affaire personnelle, ressaisissant la détresse et la révolte du père d’un enfant né malformé des suites d’Hiroshima, retrouveront ici, avec les premiers écrits de Kenzaburo Oé, la source même de son univers tragique. Dans son discours de Stockholm, intitulé Moi, d’un Japon ambigu, le romancier racontait comment, dans le monde à la merci de la peur et du mal de la guerre mondiale où il passa son enfance, Huckleberry Finn et Nils Holgersson l’ont sauvé du désespoir. De la même façon, le sentiment de la beauté et de la liberté n’est jamais absent de la réalité la plus cruelle, telle qu’elle se déploie dans ces trois nouvelles publiées entre 1957 et 1961, qui révélèrent l’immédiate maîtrise du jeune écrivain. D’une «maison des morts » dostoïevskienne (la nouvelle éponyme) à une maison de redressement où vices et sévices vont de pair (Le ramier), l’observateur implacable capte à la fois l’essentiel de la condition humaine et, dans Seventeen, la genèse de la dérive extrémiste d’un jeune frustré, préfiguration du terroriste d’extrême-droite se réclamant d’un Japon dont l’écrivain n’a cessé d’illustrer la redoutable duplicité
Livre du jour: Kenzaburô Oé. Le faste des morts. Gallimard, coll. Du monde entier, 175p

16/12/2010

Ceux qui traînent la patte

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Celui que le culte du bien-être fait gerber / Celle qui se contente de soins à domicile / Ceux qui sont trop jeunes pour gérer le stress de Maman / Celui qui a mal partout et s’en fout / Celle qui draine ses humeurs en lisant Scoop d’Evelyn Waugh / Ceux qui ne se font pas à l’idée d’être amputés avant Nouvel-An / Celui qui se dit qu’après tout les apôtres aussi faisaient du jogging sans le savoir / Celui qui se rêve une autre vie à Florence au Quattrocento mais si possible dans une famille d’artistes et si possible épargné par la peste enfin si ce n’est pas trop demander / Celui qui estime que la vraie modernité diffuse une lumière à la Rembrandt / Celle qui en a chié le plus en écrivant son livre le plus drôle / Ceux qui écrivent des poèmes « sur » la nature sans savoir distinguer un tremble d’un charme / Celui qui descend régulièrement à Venise juste pour voir deux trois tableaux au Musée Correr / Celle qui développe une vision panoptique du monde mondialisé qu’elle observe sur Facebook du rebord de son canapé de cuir de Russie et tout en sifflant des Limoncelli / Ceux dont la fureur d’acheter évoque une façon de pillage / Celui que retient la lecture des vieux murs y compris celle des vieilles usines / Celle qui ouvre les coffres de sa mère pour en humer l’odeur de jamais plus / Ceux qui parlent de Dieu et de sexualité sur le même ton de confidence décontractée somme toute assez dégoûtante / Celui qui se rince l’œil dans l’eau du bidet comme c’est la mode il paraît / Celle qui lit le dernier d’Ormesson dans son bain et tombe sur cette phrase comme quoi « le premier personnage du roman de l’univers fait son entrée assez tard : c’est la vie », puis constate que l’eau a vachement refroidi donc elle rajoute du chaud en se disant in petto qu’elle n’avait jamais pensé que la vie fût venue si tard alors qu’elle-même n’était pas née / Ceux qui sont venus à la psychanalyse comme d’autres à la chasteté / Celui qui se dit dans le vent comme le dirait une feuille morte / Celle qui boite pour se faire remarquer des fumeurs de cigarillos / Ceux qui fument ensemble sur le trottoir avec l’air de conspirer, etc.
Image : Philip Seelen.

04/03/2008

La patate de Janicot

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Du mieux-être en lisant peut-être...

On se demande pour commencer à quoi rime un tel ouvrage, dont le principe semble rabaisser la littérature à la fonction la plus utilitaire d’aspirine en cas de migraine ou d’emplâtre sur fond de gangrène. Puis, à supposer qu’on s’y plonge en dépit de sa mise en page à pictogrammes singeant les manuels de vulgarisation les plus bas de gamme, un intérêt croissant se dégage à sa lecture. C’est que Stéphanie Janicot a trouvé un ton, à la fois cordial et léger, qui lui permet de faufiler ses impressions de lecture (car elle a lu, ça c’est sûr) en jouant l’infirmière incongrue. Il faut en effet du toupet pour conseiller, à la lectrice se trouvant insuffisamment intelligente, de lire L’Idiot de Dostoïevsi, qu’elle raconte dans la foulée, avant de proposer Le bruit et la fureur de Faulkner en cas de rechute…

Que lire si votre mari vous trompe, ou si vous êtes jaloux, frigide, trop belle ou trop moche ? Raconter Madame Bovary à celui qui n’aime pas lire, ou conseiller Illusions perdues à votre collègue souffrant d’arrivisme, Orlando de Virginia Woolf à celle qui se croit homo sans en être sûre, ou La storia de Morante à une femme élevant seule son enfant, relève finalement d’une thérapie rusée, voire bénéfique. Allez, vous êtes boulimique ? Lisez donc Confessions d’une grosse patate et n’en parlons plus !

Stéphanie Janicot, 100 romans de première urgence pour (presque) tout soigner. Albin Michel, 226p.

03/03/2008

Un décadent « al dente »

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En lisant Les paroles de Billie Jean de Frank Deroche
C’est un sujet bien singulier que Frank Deroche, pourrait-on dire comme d’un cheval, et tout autant du protagoniste de son troisième roman, son double enfui de Neuchâtel et flanqué d’un personnage à transformations répondant aux prénoms de Sandro et Sandra. Avec la présence irradiante de la chienne Airelle et l’enseigne lumineuse, toute proche, de l’Extreme Sex Center, la tonalité de ce roman aimablement décadent (genre prisé de l’auteur qui y a consacré sa thèse universitaire) est indiquée, lequel roman épate par la découpe de ses phrases et l’univers à la fois déjanté et cohérent que l’auteur construit comme une espèce de délire faussement psychanalytique, dont la pauvre Elisabeth Roudinesco fait d’ailleurs les frais, raillée dans la foulée.
Auteur mondialement inconnu de La Femelle mystérieuse, le protagoniste est un vieil enfant orphelin (père et mère défuntés comme dans une série B) auquel Billie Jean, sortie d’une chanson de Michael Jackson, impute l’éventuelle paternité du jeune Kelly, en lequel il regimbe à voir un fils selon son goût. Celui-ci le porte plutôt à jouer les prolongations de ses rêveries d’amateur de poulains appaloosas et de galets de Lugano (fameuse gâterie chocolatière), fou surtout de fines phrases. Celles-ci font d’ailleurs le prix et la saveur de ce livre aux formulations souvent irrésistibles, à goûter sans se demander à quoi il rime…
Les paroles de Billie Jean, de Frank Deroche
Editions du Rocher, 142p.

26/02/2008

Désamour à répétition

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 Emmanuel Pons persiste et signe…

Entré en littérature avec un premier roman d’une cinglante élégance, intitulé Je viens de tuer ma femme, Emmanuel Pons persiste et signe dans le genre acide avec une nouvelle horreur dédiée à sa mère dont il précise gentiment qu’elle « n’est pas celle de ce roman ». A celle-ci, sur son lit de mort, le narrateur balance illico ses premières vacheries, qu’il ne tarde à justifier en brossant un début de portrait de la défuntée pas vraiment avenant. « Ma mère est morte, L’autre bonne nouvelle, c’est qu’elle est morte riche », lit-on avant d’apprendre que, déjà, l’orphelin ravi songe à la Ferrari qu’il va se payer avec l’héritage, que sa femme Madeleine fraîchement enceinte se réjouit de partager avec lui. Bel avenir que six millions d’euros de viatique et un petit garçon à cajoler quand on n’a pas eu droit au moindre câlin de sa garce de mère… Hélas, huit ans plus tard, l’on ne saurait dire que cette mise a vraiment fructifié. Plus précisément, et c’est en somme très moral tout ça : le pauvre Patrick, observé par sa moitié dont les soupirs ponctuent le récit en contrepoint, loin de se libérer de l’emprise de sa mère haïe, s’est enfoncé dans le stress de la gestion de sa fortune et se comporte en aussi mauvais père, avec son affreux rejeton, que sa mère l’a été.

Tout cela pas joli-joli, mais diablement enlevé…

1255827310.JPGEmmanuel Pons. Ma mère, à l’origine. Arléa, 131p.

25/02/2008

Le volcan et la Sixtine

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Nouvelle traduction du chef-d’œuvre de Malcolm Lowry

Le livre « culte » de Malcolm Lowry, dont la composition connut des tribulations aussi épiques (de perte du manuscrit en incendie funeste) que sa traduction, a rassemblé, à travers les années et les générations de lecteurs, une manière de société secrète évoquée par le critique et éditeur Maurice Nadeau, qui en défendit la première version française de Clarisse Francillon avec une vaillance rapportée à l’ensemble de l’œuvre du grand écrivain anglais.
Comme on l’a vu pour les nouvelles traductions de Dostoïevski signées André Markowicz, la présente version de Sous le volcan (après Au-dessous du volcan, qui nous semblait plus évocateur…) nous propose bien plus qu’un lifting : une véritable refonte qui va « vers le français », au dam des obscurités et des tremblements envoûtants qui faisaient le charme hirsute de ce qu’on a dit une « Divine comédie ivre », mais au profit d’une plus grande fluidité et d’une meilleure intelligibilité. Autant dire que Jacques Darras, qui signe également la très remarquable préface, fait le chemin inverse d’un Markowicz remontant à la source parfois brute (voire brutale) du russe, sans donner pour autant dans l’altération des « belles infidèles » du début du XXe siècle. Entre les deux livres notre cœur balance, comme entre l’ancienne et la nouvelle Sixtine... Reste que c’est par Darras que le lecteur de 2001 trouvera le meilleur accès au labyrinthe de ce chef-d’œuvre crypté.
Sous le volcan, de Malcolm Lowry, nouvelle traduction de Jacques Darras.
Grasset, Les Cahiers Rouges, 549p.

21/01/2008

Charme et style de Sagan

 f0e059f0cbcde2fff4f11a702d838800.jpgC’est un livre absolument goûteux, vivant et chaleureux, que Sagan à toute allure, approche biographique joyeusement désordonnée de Françoise Sagan par Marie-Dominique Lelièvre. S’y déploie un portrait kaléidoscopique remarquable de la femme-enfant propulsée au pinacle de la gloire littéraire dès son premier roman (Bonjour tristesse, en 1954), dont on peut rappeler qu'il fut adoubé par les plus éminents auteurs et critiques de l'époque (de Paulhan à Nadeau, ou d'Arland à Chardonne, Mauriac ou De Fallois). En outre, la traversée de l’œuvre, nourrie par une lecture pertinente, se mêle à une chronique très documentée de la vie de patachon menée par Sagan dont nous découvrons pas mal d’aspects du caractère (à dominante bon enfant désarmant) et de la vie, entre sauteries et retraites d’écriture, fêtes et déprimes ou défonces. Françoise Quoirez (née en 1935) y apparaît en garçonne craquante (quasiment un play-boy…) aussi douée que fragile, de mœurs très libres, incapable de vivre ou de dormir seule (elle a mis autant de belles dames dans son lit, dont Ava Gardner, que de beaux mecs, sans compter ses deux maris), buvant sec, claquant son fric au casino ou en boîte et plus encore à sniffer, sans que ce tourbillon d’inconduite ne laisse la moindre trace dans le style de la romancière, disciple bohème de Stendhal à l’art concis et fluide, d’une musicalité sans faille, cousine vieille France de Scott Fitzgerald avec sa fêlure à elle.

Marie-Dominique Leliève, qui écrit avec bonheur elle aussi, a multiplié les rencontres de gens qui ont aimé Sagan, de Florence Malraux à Bernard Franck, entre cinquante autres, dont les témoignages dégagent une tendresse irrépressible pour cet androgyne ludionesque qui fut aussi, et surtout, un écrivain de classe, c'est à savoir classique et classieux, pas encore pour classes terminales mais qui vivra verra... 

Sagan à toute allure, de Marie-Dominique Lelièvre. Denoël, 343p.

Toute honte savourée

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Passé de la gauche (il fut secrétaire des Temps Modernes), à la droite anarchisante, Jean Cau (1925-1993) laisse une œuvre considérable de romancier (La pitié de Dieu, Goncourt 1961), de nouvelliste élégant et d’essayiste stylé aux positions réactionnaire qui lui valurent une aussi mauvaise réputation qu’à son ami Jean Dutourd. Or celui-ci, académicien jovial, eut l’idée, à la fin des années 1980, de l’inciter à se présenter à son tour à l’Académie française, ce qu’il entreprit à son corps plus ou moins défendant, avec la cuisante obligation, en cas de vote favorable, d’avoir à prononcer l’éloge d’Edgar Faure, qu’il dit « ce Fregoli cuit et recuit, mariné et faisandé, décomposé et recomposé dans toutes les sauces de trois républiques »… Si cette corvée lui fut épargnée, le bretteur ne considéra pas moins, post coïtum interruptus, sa requête, repoussée par quinze voix contre quatorze, comme une action basse de sa part, une tache qu’il s’est donné pour tâche de laver en racontant cette « farce ».
On ne lui fera pas le procès trop facile du mauvais perdant se dédouanant : ce petit récit de ses visites, paru à titre posthume, nous vaut en effet quelques propos et autres portraits aussi peu académiques qu’improbablement voués à l’immortalité - à tout le moins piquants.
Jean Cau. Le Candidat. (préface d’Alain Delon tel qu'en lui-même modeste et pompon).
Editions Xenia, 96p.

09/01/2008

Le mentir créateur

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Cendrars à l’oral.

Est-ce quand il mentait le plus que Cendrars était le plus vrai ? Ce serait trop facile de l’affirmer, surtout en un temps de grand déballage où l’on se figure que le vrai se réduit aux « révélations » avérées par les faits. Si Sauser devint une légende poétique dès le choix de son pseudonyme, c’est tout au long de sa vie, en écho à l’épopée de son œuvre, qu’il n’a cessé de développer les enluminures de ses Riches Heures, jusque dans les journaux l’interrogeant ou les micros se tendant vers sa gueule de pirate.
Ainsi que l’explique Claude Leroy, éditeur des nouvelles Œuvres complètes (« Tout autour d’aujourd’hui » en 15 volumes, chez Denoël), c’est après la Deuxième Guerre mondiale que le personnage de Cendrars se hausse au niveau d’une véritable légende vivante, jouant son personnage jusqu’à se parodier lui-même. Du mitan des années 1920 où il voit l’avenir de l’homme blanc en Amérique du sud, au lancement du premier spoutnik où sa carcasse le torture méchamment, voici, après les fameux entretiens avec Michel Manoll, une trentaine d’interviews ou de portraits plus ou moins fouillés, dont quelques vrais bijoux signés Parinaud, Labro (son premier papier !) ou Lapouge, notamment. Presque que du mentir vrai !
Rencontres avec Blaise Cendrars (1925-1959), textes établis par Claude Leroy. Editions Non Lieu, 302p.

16/12/2007

Bleu blanc blues

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En lisant Comment va la douleur ? de Pascal Garnier

Une belle journée bleue, une bonne journée froide et blanche sous la neige, un dimanche de ciel bleu à base blanche de neige sans macule est un bon jour pour faire semblant de se suicider à la corde à sauter.
C’est comme ça que commence Comment va la douleur ? de Pascal Garnier : comme un dernier dimanche avant de se pendre ou de se faire sauter le caisson, juste un jour pour lire un livre délicieux, se faire deux amis et les laisser ensuite à leur petite affaire. D’abord la mère du plus jeune s’inquiète un peu, entre deux coups de Négrita, du fait que le plus vieux, Simon, de passage dans cette ville d’eaux, s’intéresse de près à Bernard, son rejeton utile à son entretien, se demandant si ce n’est pas un pédé ? Mais sitôt informé de l’inquiétude de la mère de son nouvel ami, qui a été modiste avant d’être voyante, Simon Marechall se pointe chez elle et l’assure qu’il ne veut de son fils qu’un service rémunéré de chauffeur pour le conduire à Cap d’Agde, et pas de son cul, ce qui d'ailleurs ne change rien à rien.
C’est donc près de la mer et des bungalows de béton, loin de la neige et des six sources de Vals-les-Bains (la Constantine, la Précieuse, la Dominique, la Désirée, la Rigolette et la Camuse), plus trois autres (la Saint-Jean, la Favorite et la Béatrix) que va se passer ce roman triste et gai, qui rappelle un peu la gaieté triste de Calet avec la cocasserie de Calet & Vialatte réunis, sans que cela cesse d’être irrésistiblement original, noir comme la neige d’un dimanche et bleu comme la douleur quand le noir est une couleur…
Pascal Garnier. Comment va la douleur ? Zulma, 203p.