UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/05/2017

Belles du lac

Panopticon666.jpg

…Bon, tu me diras Godard, Godard, ça lui arrive aussi de déconner, Godard, mais là, quand il dit, je crois que c’est dans Pierrot le fou, que les plus belles filles du monde se trouvent  au bord du lac Léman, là t’es d’accord, Marie, qu’il déconne pas, Godard, c’est clair que toi et moi on est dans le casting, regarde-nous choubidou…

 

Image : Philip Seelen

03/05/2017

Proust punky

FéeValse74.jpg

…Et pourquoi, je t’en prie, le petit pan de mur jaune de Proust ne pourrait-il pas être un grand pan de mur orange, ou le mur vieux rose d’un Motel de passe  à graffitis noirs et verts – fais donc un effort, essaie d’expliquer ça à tes kids qui n’ont aucune idée de qui est Vermeer mais qui sauront aussi bien que toi, demain ou plus tard, ce que c’est qu’un souvenir perso ou l’impression que tu peux tout retrouver de telle ou telle année à travers tel ou tel détail, j’sais pas, la voix de Madonna sur fond de ciel de boîte de nuit la nuit où telle ou tel a rencontré le garçon ou la fille de ses rêves; ou le goût fade du Coca Zéro dans ce bar autoroutier de la Via Aurelia, cette autre année, quand Roméo à cru un quart d’heure qu’il perdait sa Giulietta, avant de la retrouver pour la vie - des trucs comme ça…


Image : Philip Seelen

29/04/2017

Passagère

Freud12.jpgElle porte son duffle-coat bleu ciel comme un nain jaune.

Lorsque je me pointe dans le compartiment d’à coté, elle se déplace et vient s’asseoir en face de moi. Je n’ai pas envie de faire attention à elle, mais elle m’y oblige : elle n’a personne ni nulle part où aller.

Elle est adorable sans être jolie ni belle. En principe, elle allait à Vienne dans l'Isère, mais à la gare où je descends elle descend aussi. Je remarque qu’elle n’a aucun bagage. Ensuite elle me suit partout, jusque chez moi où je lui dis que je n’ai qu’un lit, mais ça lui va.

Alors vient la partie intéressante de la joint venture onirique , découlant des occurrences précises de la métempsycose.

Ainsi, lorsqu’elle aborde la question de nos avatars connus, lui dis-je qu’avant d’avoir été plongeur nu à Delos je fus un dauphin remontant les rivières du Dauphiné.

Pour sa part, elle se rappelle avoir été luciole dans un champ nocturne de Toscane, du côté d’Asciano, après avoir été djinn dans l’Atlas, pour l’enchantement des uns et le tourment des autres – d’où sa gravité d’adolescente ostensiblement mature.

Nous dormons sans nous dévêtir, sans nous caresser, sans rêver peut-être mais dans les bras l’un de l’autre.

Le matin je lui dis que j’ai du boulot à mon atelier de doreur à la feuille.

Le soir, quand je reviens, l’oiseau s’est envolé.

Dessin : Lucian Freud.

21/03/2017

La Fée Valse on the blog

Merci à Gilberte Favre pour son évocation de mon livre sur son blog de 24 Heures.


La Fée Valse ne serait peut-être pas née sans elle. L. est la «bonne amie» (l'épouse) à qui Jean-Louis Kuffer dédie son dernier livre.

Lucy1.jpg
Que cela soit sous la forme d’un poème en prose ou d’une note philosophique, ce livre virevolte sur le continent Amour. Corinna Bille l’aurait aimé pour son univers parfois baroque.
En bon épicurien, le romancier et chroniqueur littéraire nous conte quelques-uns de ses fantasmes sur le mode poétique. Rabelais, «le premier saint poète de la langue française», n’est pas loin…


Du ciel...

Désirade28.JPGMais avant tout, de son Paradis au-dessus de Montreux, JLK est particulièrement bien placé pour observer le ciel (qu’il sait aussi photographier) dans toutes ses formes et nuances. Les soubresauts de la planète ne le laissent pas indifférent pour autant. «Non, je ne vois aucune beauté dans la guerre, nulle ruine ne sera chantée…» écrit-il ayant discerné dans un ciel pur «des faucons assassins». Mais où donc ? Les lieux potentiels, en 2017, ne manquent pas.
Ailleurs, c’est «le ciel des jardins de Cracovie» qui apparaît et nous voilà cette fois dans le registre de la tendresse à l'état pur. «Tu me montrais le vol des oiseaux migrateurs, nous avons marché sans parler en nous souriant sans nous regarder.»
Rêves et souvenirs se chevauchent tout naturellement avec leur lot de coquineries et d'interrogations.
...au frère mystérieux

_DSC0078.JPG
Ce livre est à la fois léger et profond. Nous interpelle ce frère «mystérieux» que l’auteur associe à un «paysage immense qu’on dirait à l’instant de monts de Chine encrés à rehauts de bleu sombre…»
Serait-il «ce personnage à manteau noir» qu’il voit s’en aller «là-bas, sur la rive du lac» et qui lui fait signe même s'il repose au jardin du souvenir ?
Nous émeut aussi le texte final intitulé «Notre secret» dédié à L. dont les yeux l'éclairent.
Il voulait son livre «joyeux et grave, allègre et pensif, tendre et mélancolique, sérieux et ludique». Jean-Louis Kuffer a réussi son pari. A ces adjectifs, j’en ajoute un autre: «pudique».


JLK a écrit La Fée Valse d’une plume élégante, conciliant humour et humanité, deux mots qui vont bien ensemble.


zaech-oct.16460 2.jpgDessin original de Stéphane Zaech.


La Fée Valse, Editions de l’Aire, 155 pages, de la collection Métaphores dirigée par Xochitl Borel et Arthur Billerey; dessin original de Stéphane Zaech.


Voir aussi le blog de l'écrivain: http://carnetsdejlk.hautetfort.com


Blog de Gilberte Favre
http://itineraires.blog.24heures.ch/

La Fée Valse danse avec les mots

639186046.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Où le maestro Sergio Belluz, baritone drammatico et fabuliste polygraphomane, se fait le chantre spontané de La Fée Valse...  

 

Dans les quelques cent-trente pièces facétieuses et virtuoses de ce recueil savoureux qu’est La Fée Valse (Vevey : L’Aire, 2017), c’est tout l’humour, toute la fantaisie, et toute l’oreille de Jean-Louis Kuffer qui s’en donnent à cœur joie – un livre que l’OULIPO de Raymond Queneau aurait immédiatement revendiqué comme une suite d’Exercices de style amoureux, tout comme il aurait réclamé à hauts cris la publication urgente et salutaire des fameux "Ceux qui" – « Celui qui se débat dans l’absence de débat / Celle qui mène le débat dans son jacuzzi où elle a réuni divers pipoles / Ceux qui font débat d’un peu tout mais plus volontiers de rien / Celui qui ne trouve plus à parler qu’à son Rottweiler Jean-Paul / Celle qui estime qu’un entretien vaut mieux que deux tu l’auras... » – que l’auteur dispense de manière irresponsable sur des réseaux sociaux complaisants, sans mesurer les risques de mourir de rire (l’Office fédéral des assurances sociales s’inquiète).
16864891_10212227559311026_3597400430900070615_n.jpg
Une des pièces, Kaleidoscope, explique bien l’esthétique du livre : « Quand j’étais môme je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde ».

Fellini.JPGLa Fée Valse, c’est d’abord un amusant portrait fellinien de nos grandeurs et de nos petitesses amoureuses, de nos fantasmes et de nos regrets, qui joue sur l’alternances des narrations, sur l’accumulation des pastiches, sur le jeu des registres de langue, sur les sonorités, sur les cocasseries des noms propres et sur les références autant littéraires que populaires : « C’était un spectacle que de voir le lieutenant von der Vogelweide bécoter le fusilier Wahnsinn. Je les ai surpris à la pause dans une clairière : on aurait dit deux lesbiches. J’ai trouvé ça pas possible et pourtant ça m’a remué quelque part » (Lesbos)

Bouc4.jpg

On y joue sur les mots, bien sûr : « Les femmes des villas des hauts de ville sont évidemment favorisées par rapport aux habitantes du centre, mais c’est surtout en zone de moyenne montagne que se dispensent le plus librement les bienfaits du ramonage» (Le Bouc)

On y prépare aussi des chutes hilarantes par la transition brusque entre une tirade en forme de poncif qui termine par un particularisme terre-à-terre, comme dans En coulisses : « Je sais bien que les tableaux du sieur Degas ont quelque chose d’assez émoustillant, mais faut jamais oublier les odeurs de pied et la poussière en suspens qu’il y a là derrière, enfin je ne crois pas la trahir en précisant que Fernande n’aime faire ça que sous le drap et qu’en tant que pompier de l’Opéra j’ai ma dignité » ou comme dans Travesti : « Que le Seigneur me change en truie si ce ne sont point là des rejetons de Sodome !’ , s’était exclamée Mademoiselle du Pontet de sous-Garde en se levant brusquement de sa chaise après le baiser à la Belle au bois dormant qu’avaient échangé sur scène le ravissant petit Renne et Vaillant Castor l’éphèbe au poil noir. »

Alix (kuffer v1).jpg

On s’amuse des conformismes et des jargons de certains milieux : « ...Après sa période Lichens et fibrilles, qui l’a propulsé au top du marché international, Bjorn Bjornsen a mené une longue réflexion, dans sa retraite de Samos, sur la ligne de fracture séparant la nature naturée de la nature naturante, et c’est durant cette ascèse de questionnement qu’est survenue l’Illumination dont procède la série radicale des Fragments d’ossuaire que nous présentons en exclusivité dans les jardins de la Fondation sponsorisé par la fameuse banque Lehman Brothers... » (Arte povera)

Czapski3 (kuffer v1).JPG

En passant, on récrit Proust façon XXIe siècle, comme dans Café littéraire – « C’est pas que les Verdurin soient pas à la coule : les Verdu c’est la vieille paire de la belle époque de Woodstock, leur juke-box contient encore du passable, style Jailhouse rock et autres Ruby Tuesday Amsterdam ou La mauvaise réputation, enfin tu vois quoi, mais tout ça est pourtant laminé sous l’effet des goûts du barman Charlus, fan de divas italiennes et de choeurs teutons. » – et on évoque Foucault – « Sa façon de feindre la domination sur les moins friqués de la grande banlieue, puis de renverser tout à coup le rapport et de trouver à chaque fois un nouveau symbole de soumission, nous a énormément amené au niveau des discussions de groupe, sans compter le pacson de ses royalties qu’il faisait verser par ses éditeurs à la cellule de solidarité. »

Aiguilleuses.jpgUne suite d’hilarants jeux de rôles, superbement écrits, qu’on verrait bien joués sur scène, tant l’auteur sait capter et retranscrire en virtuose les sonorités du verbiage contemporain, avec ses mélancolies et ses ambiguïtés, aussi : « Le voyeur ne se reproche rien pour autant, il y a en lui trop de dépit, mais il se promet à l’instant que, demain soir, il reprendra la lecture à sa vieille locataire aveugle qui lui dit, comme ça, que de l’écouter lire la fait jouir » (Confusion)

Vous êtes libre, ce soir ?

 

Sergio-Belluz-Portrait-par-Wollodja-Jentsch-1.jpgCe texte a été copié/collé à sa source, à l'enseigne de Sergiobelluz.com.

zaech-oct.16460 2.jpgLe dessin original illustrant La Fée Valse est de la main d l'artiste Stéphane Zaech. L'image illustrant  Kaléidoscope est signée Philip Seelen. Le joueur de flipper est une oeuvre de Joseph Czapski.

25/02/2017

La Fée Valse

16864891_10212227559311026_3597400430900070615_n.jpg

Entrée de jeu

 

Ce ne serait pas un recueil de fantasmes éculés mais une féerie.

Eros y jouerait volontiers, au sens le plus large et comme dans un rêve où la chair est tellement plus réelle - comme dans un poème dont le verbe exulterait. En outre, s'agissant bel et bien de ce qu'on appelle La Chose, il y aurait le rire qu'elle appelle et par la surprise jouissive de son irruption, et par son incongruité.

Quelle chose en effet plus étonnante et plus saugrenue pour le tout jeune garçon que de bander pour la première fois ! Donc ce rire serait joyeusement interloqué, pouffant comme chez la toute jeune fille au premier poil, touffu comme une motte ou un buisson, jailli comme un lézard de son muret ou comme un nichon de son balconnet, clair comme le mot clair.

Car ce serait avant tout une affaire de mots que ce livre de baise au sens très large, je dirais: rabelaisien, mais sans rien de la gauloiserie égrillarde trop souvent liée à ce qualificatif. Rabelais est trop immensément vivant et aimant en son verbe pour être réduit à ce queutard soulevant rioules et ricanements dans les cafés et les dortoirs. Rabelais est le premier saint poète de la langue française, qui ne bandera plus d'aussi pure façon jusqu'à Céline, le terrible Ferdine. Et Sade là-dedans ? Non: il y a trop de Dieu catholique chez Sade, trop méchant de surcroît à mon goût.

J'ai bien écrit: à mon goût, et j'entends qu'on souffre ici que je me tienne à mon goût, bon ou mauvais, lequel se retrouve au reste dans toute la Nature, qui jouit et se rit de tout.

Serait-ce alors un livre seulement hédoniste que La Fée Valse ? Certes pas, et moins encore au sens actuel d'un banal bonheur balnéaire. Je voudrais ainsi ce livre joyeux et grave, allègre et pensif, tendre et mélancolique, sérieux et ludique au sens du jeu le plus varié - et quoi de plus sérieux et grave que le jeu de l'enfant ?

L'érotisme de l'enfance est plein de mystère échappant aux sales pattes de l'adulte. La pureté de l'enfant échappe encore à toute mauvaise conscience, dans le vert paradis de la chair innocente que retrouve la mère-grand des contes quand elle parle de source.

La Fée Valse découlerait de la même recherche d'une pureté sans âge dégagée des corsets de la morale, sans obsession ni provocation criseuse, lâchée dans ses cabrioles matinales et vivant ensuite au gré des journées, de la jeune baise aux vieux baisers, sans cesser de rire ni de sourire à la bonne vie.

(Ce texte constitue le préambule de La Fée Valse, recueil onirico-érotico-satirico-poétique paru le 24 février 2017. Vernissage le 31 mars au Café littéraire de Vevey)

03/12/2016

La fée Valse

Ange.jpg

Elle met ses jolis dessous dessus. Elle est la petite fille de tous les âges et de tous les pays. Elle est la sage tannée comme le cuir de l’humanité à la première heure. Elle est le sourire de la lune.

Sur le tapis de chair elle est la mer ondulée. Tous les nageurs la prennent, mais elle se relève à chaque fois plus pure. Sa mère, la pauvre, n’a pas eu cette chance, que la besogne a ridée. Tandis que Valse renaîtrait de la pire misère, mille fois violée et souillée on la verrait rebondir en quête d’un verre de lait.

Le sourire de la lune lui apparut à la mort de son père. Depuis lors une chose s’est brisée en elle, qu’elle sait ne pouvoir réparer que de sa propre lumière. C’est pourquoi vous la voyez sourire toujours au bord de la rivière de la rue.

Vous l’achetez, vous montez le nez dans ses dessous dessus, vous croyez la tenir, la retenir mais elle vous danse dessus et quand la lune se lève sur les corps rejetés par la mer vous voici sourire à votre tour à la fée qui danse.

(Cette prose est l'initiale d'un recueil à paraître sous ce titre en mars 2017.)

10/03/2016

Pêcheur de perles

littérature,poésie

Les pêcheuses de perles de l’île de Liam m’invitent à participer à leur plongée nocturne. Elles se montrent honorées de me voir bander lorsqu’elles m’oignent de graisse de baleine, mais ensuite nos corps ne sont plus dévolus qu’aux gestes de la conquête silencieuse.

Le royaume où nous descendons n’est plus tout à fait de ce monde, et pourtant les corps paraissent se fondre là-bas dans la substance originelle de l’univers.

La perle est comme une dent de dieu dans la bouche de l’océan, que protègent des légions de murènes. L’arracher à la nuit est tout un art. Je sais qu’un faux mouvement serait fatal. Je n’ai cependant qu’à imiter scrupuleusement les plongeuses qui me surveillent sous leurs lunettes à hublots. De temps à autre je sens la caresse des seins ou des fesses d’une sirène qui remonte, la perle entre les dents. J’ai remarqué leur façon de se tenir à la corde comme à un pal et de se la glisser parfois dans la fente.

L’eau de la surface mousse à gros bouillons jouissifs sous les lampes des sampans. C’est un plaisir grave que de replonger après avoir repris son souffle sous le dôme ruisselant d’étoiles de la mer de Chine.

17/01/2016

Au Club des spécialités

 

Panopticon05.jpg

Notre ami le coupeur de tresses a le meilleur jeu ce soir, et sans doute va-t-il nous plumer une fois de plus.

Le jeune révérend lesbien relève en souriant qu’il y en a qui naissent coiffés, ce qui nous fait rire par simple convivialité, eh, eh.

Notre convention stipule qu’à celui qui gagne on donne ce qui lui fait plaisir, et là ce ne sera pas compliqué vu le goût simple de Ferdi. De fait, vous savez que  les filles tressées ne manquent pas dans cette partie de Vienne. Cependant Vienne, précisément, nous inquiète.

Nous parlions ce soir de la situation générale dans le pays. Tout ouverts que nous soyons aux penchants spéciaux, nous nous inquiétons aussi bien, depuis quelque temps, de voir s'affirmer en nombre les vociférateurs aux bras levés, et d'autant plus qu'ils nous vilipendent dans les journaux et les  assemblées.

En vérité, la marge de liberté s'amenuise pour les marginaux singuliers que nous sommes, tandis que les vociférateurs croissent en nombre et en surnombre, les bras levés comme des membres.

Mais que deviendrait la séculaire société viennoise sans nous autres innocents coupeurs de tresses, renifleurs d'aisselles et autres buveurs de larmes à l'ancienne, sans parler de nos amis poète également menacés ?C'est de cela que nous parlons ce soir en brassant nos cartes, au fond du café que vous savez dont nous ne savons pas quel sort l'attend avant longtemps, que nous partagerons...

Image: Philip Seelen.

 

22:16 Publié dans La fée Valse | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature

16/12/2015

Les grappes

littérature

- Voulez-vous de nos grappes ? nous demandent les femmes à la vendange sur les terrasses baignées par la lumière orangée du dernier soleil .

Nous arrivons de la Montagne Noire (Crna Gora). Ce matin encore nous étions dans les mines. Nous sommes affamés et nos yeux sont dilatés par la longue obscurité. Seules les paumes de nos mains sont roses après le long savonnage sous la cascade.

Le ciel aussi est rose et le soleil paraît une amulette scythe au ras des derniers ressauts des monts.

La marche nous a tués, mais les grappes que nous tendent les femmes sont elles-mêmes comme des femmes: nous brûlons de les prendre à pleines mains et cependant une pudeur nous retient. Nous titubons de fatigue et notre sueur ruisselle le long de nos torses. Nous devons puer comme des fauves.

La première grappe est comme une première femme, et voici que la vigne se remplit d’autres vendangeuses, puis ce sont les époux qui arrivent dans la rumeur des cloches, les vieux et les enfants impatients de nous arracher aux premières femmes pour jouer. Nous savons que refuser le jeu serait passible de lapidation.

 

(Extrait de La Fée Valse)