28.03.2008

Romeo et Giulietta

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Romeo ne parle que de ça, vraiment ça l’obsède. Il me la faut, il me la faut, il me la faut, répète-t-il en salivant comme une bête, et ce qui suit est étrange.

Dès qu’elle lui est livrée il se met à fréquenter les cinémas de province. La logique voudrait qu’il se montre en ville avec elle, mais pas du tout; et personne ne comprend à quoi rime le choix des toiles qu’il se paie.
Personne n’a pigé qu’elle ne devait pas avoir de rivale.

Personne n’a remarqué qu’il ne supportait plus les femmes à robes rouges.

Personne ne remarque non plus que le mal qui le rongeait s’est résorbé, vu que personne n’était au courant.

C’est grâce à elle que, de cinéma en cinéma de province, il découvre l’arrière-pays et la peinture sur le motif.

Personne ne sait qu’il lui parle comme à un amante italienne:
- Giulietta mia, ti voglio bene, ce genre d’inepties dont il est le premier à sourire.

Lorsqu’il rate un virage et se précipite avec elle contre un chêne, il en réchappe mais restera paralysé. Elle, on l’envoie à la casse en dépit des râles du malheureux.

Il en parlera toujours comme de l’amour de sa vie, mais personne ne comprendra de qui il s’agit.

Certaines caissières de cinémas de province se souviennent de cet étrange garçon.

07.03.2008

Antistress



Nous continuons la visite.

Voici la salle des immersions prénatales. Nous la réservons aux clients stressés, autant dire à tout le monde. Le temps y est ralenti et le bain commun dans le grand bassin consensuel a tôt fait de neutraliser les poussées hyperactives. Tout le monde y entre vêtu du même caleçon marial, ensuite de quoi chacun fait ce que bon lui semble. C’est alors que cela devient intéressant pour notre ami Fletcher que vous voyez là-haut dans la cabine de surveillance.

Fletcher est un ancien obsédé du travail que nous nous enorgueillissons d’avoir guéri avant de le pousser dans la recherche appliquée. C’est lui qui pointe désormais les sujets méritant le Certificat de Tranquillité, sans lequel personne ne sort d’ici.

Quand on étudiera l’histoire de la sublimation programmée, Fletcher pourra décrire le processus qui fait d’un drogué du sexe un élément esthétiquement recyclable. C’est ici le haut lieu de la détente généralisée. La montagne que vous apercevez par la grande baie est la Jungfrau.

04.03.2008

Nomades

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Nous nous trouvons dans les hautes montagnes du Kurdistan, sous une tente de peau de buffle où sont réunis de magnifiques jeunes gens aux oreilles percées. Tu es vêtue de ton pull grec et je me sens la tranquillité d’un prince au Conseil de Paix. Ta mère siège au milieu des sages à la peau bleue. Ta mère dit clairement aux jeunes gens qu’ils sont magnifiques. C’est cela que j’ai toujours aimé chez ta mère. Ta mère nous offre un thé de menthe et l’une des jeunes filles fait admirer son admirable paire de colombes aux jeunes gens qui l’entourent. Ta mère nous sourit avant de clamer que de telles colombes doivent être chantés par les aînés autant que par la jeune garde, et les jeunes gens se lèvent l’un après l’autre et chantent les colombes en souriant à ta mère.

02.03.2008

Fuck you Mister Freud

Celle que j’aime me dit que le préféré de ses moutons est celui que nous appelons Nestor, et c’est celui-ci que j’égorge la nuit suivante.

J’ai beau nier: elle retrouve le coutelas sous mon oreiller, mais je suis incapable de lui dire ce que j’ai fait du cadavre.

Cela me rappelle le cadavre du type que j’ai tué je ne sais comment et qui réapparaît à la surface de l’étang dans un cauchemar récurrent que je fais depuis 1972, 73.

Dans un autre rêve encore je me crois enfin tranquille. Bronzage intégral sur la terrasse. Suze à l’eau. Le dernier James Ellroy. Pas un bruit dans le quartier. Vraiment le superpied.

Puis un gémissement attire mon attention. Cela vient de la cabane de jardin. Celle que j’aime y a retrouvé le mouton poignardé. Ou cela vient de l’étang en contrebas de l’allée cavalière. L’inspecteur, masqué, me traîne sur les lieux. Le cadavre est celui d’un type qui me ressemble étrangement.

- Vous n’avez aucune preuve, lui dis-je.

L’inspecteur se démasque: il ressemble étrangement à mon père.

Docteur Ruth



L’entreprise gère toutes les situations. En principe, les questions et les réponses stockées dans le Grand Fichier sont ventilées tous les matins sur les médias-cibles par les opérateurs de l’Agence.

Ceux-ci, en parfaite parité sexuelle et raciale, sont triés sur le volet. Il leur est cependant recommandé d’éviter toute affaire perso dans le périmètre professionnel; en outre, il va de soi qu’il est rigoureusement interdit de fumer dans les locaux de l’entreprise, et que les opérateurs ont le devoir de dénoncer ceux de leurs camarades qui manifesteraient encore la moindre tendance.

Cela ne nous empêche pas de fantasmer grave en gérant nos fichiers.

Enfin, et par exemple lorsque Docteur Ruth recommande à Susan de Gainesville (Florida) de ne pas culpabiliser parce qu’elle aime que Jerry lui mette les pouces dans les oreille quand il la prend en levrette, nous éprouvons quelque part une certaine fierté d’appartenir à la grande famille de l’Agence.

05.02.2008

L’éternel gôuter

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Ceci est mon corps, dirai-je volontiers quand le temps sera venu, sucez mon pouce c’est du caramel, mangez mes doigts de pain parisien, buvez mon sang de vendange tardive, ne vous gênez pas, tout ça repousse à mesure : voici l’Eternité dînatoire.
Déjà je me réjouis de retrouver ceux que j’ai aimés et de goûter à chacun d’eux, car il est écrit que ce sera donnant-donnant, confit de cornée pour galantine de prunelle et dent de calisson pour canine de nougat. Enfin mordre dans le sein de sa mère à consistance de petite madeleine, enfin boire à l’armagnac hors d’âge du regard de papa, enfin lécher les boules à mille parfums des joues des cousines…
Ils nous ont promis les flammes ou les hymnes selon notre conduite sans nous dire s’il y aurait là-bas ou là-haut de quoi survivre autrement que dans les cris ou les cantiques, et cela nous a manqué tout de même : le détail du menu. Les lugubres et les revêches ont répandu l’opprobre sur les saveurs et les odeurs, les mélodies et les couleurs du monde : ils en seront punis car personne ne voudra plus jamais goûter d’eux, ainsi remâcheront-ils leur bile amère. Plaignons-les.
Mais les bonnes natures que nous sommes, les âmes gentilles avaient raison de ne pas désespérer : nous allons nous régaler…

02.02.2008

Les derviches

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…A présent nous jouons au jeu des pendules, dit le beau Malabar, mais que ceux qui ont du poil, et seuls les grands y ont donc droit, pourtant  j’entends leur conciliabule à distance, et j’apprends, en rageant d’autant plus, que cette fois le jeu des pendules ne sera pas qu’à la longueur mais à l’hélice et au torpédo - la dernière imagination de Malabar, vraiment le top, et je me sens d’autant plus concerné, moi l’imberbe exclu, que j’ai rêvé cette nuit de derviches jetés des avions dans la mer d’Aral et ne cessant de tourner avant de s’enfoncer en mugissantes vrilles jusqu’au cœur du silence liquide…

Le stoppeur



De toute façon, c’est sûr, le stoppeur n’était qu’un prétexte.

Quand elle l’a fait monter, j’ai très bien senti que c’était pour me mettre à l’épreuve; et c’est vrai que ça m’a superexcitée de voir les épaules nues du mec dans le rétroviseur.

- Si tu t’étais vue le mater, qu’elle m’a fait le soir de son ton de sale bête d’intello ravagée, si t’avais vu ta gueule d’esclave hétéro. Non mais c’est vrai, ma pauvre toi: t’as encore vachement de travail sur toi question libération.

N’empêche que c’est moi que ça libérait, cette crise de jalousie. Je ne me le suis pas fait dire deux fois; et rien n’y a fait quand elle a senti que son plan se retournait contre elle: le soir même je retournais chez Bob qui ne s’est pas fait prier pour me laisser voir ses épaules et tout le toutim.

28.01.2008

Conseils matinaux



Ceci vous concerne. Regardez votre vie: tout vous échappe. Ce n’est pas bien.

Vous devriez faire votre examen de conscience. Quand l’avez-vous pris(e) dans vos bras pour la dernière fois. Quand l’avez-vous embrassé(e) pour la dernière fois ? Quand avez-vous (a-t-elle, a-t-il, ont-elles, ont-ils) joui pour la dernière fois ?

Avez-vous joui ce matin ?

Vous, là, dans le trolleybus, avez-vous joui ce midi ?
Regardez-moi ça: vous courez après votre ombre. Ce n’est pas ce qui s’appelle vivre.

Jouissez plutôt d’un peu tout. Regardez les choses. Voyez les animaux domestiques. Regardez mieux les gens. Ne vous contentez pas de fantasmer: prenez et goûtez, tâtez, humez, caressez, pelotez.

Caressez de belles et bonnes pensées, pelotez le chat qui passe, humez les bouffées de pain chaud montant de la rue, tâtez les miches, goûtez les quiches, enfin quoi ressaisissez-vous, les retraités !

Mobbing



- Cette femme me colle, répéta le tout jeune nouveau comptable du service contentieux de l'Entreprise au responsable des ressources humaines, elle ne me lâche pas, elle s’assied sur mon bureau, elle me prend par le cou, elle me touche, elle me zyeute, un jour ça va finir par la main au derche, vraiment ça commence à bien faire...
- Revenez me voir ce soir, dit le beau Tibère au pauvre garçon que sa ressemblance avec Johnny Depp désignait à toutes les convoitises.
Et le même soir:
- Le bouquet c’est cet après-midi. Cette fois elle m’a fait des avances claires et c’est carrément la menace. Elle me dit que ça ne serait pas bien ce soir si je ne venais pas chez elle, elle et un certain ami voudraient m’avoir rien que pour eux, ils me trouvent terriblement à leur goût et voudraient m’associer à leurs jeux, même que ça pourrait influer sur ma carrière. Vous voyez le plan ?
Le pauvre garçon tremblait d’indignation devant le beau Tibère, qui lui fit comprendre d’un seul regard, assorti d’une caresse professionnelle, où était son avenir.

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