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Panopticon

  • L'âme et le coeur

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    …Ce que j’veux dire c’est que l’âme est un oeil, le fil le plus intime de la corde s’appelle lui aussi l’âme et ça le regarde si la corde n’est plus liée au cœur qui est l’âme du corps, mais l’œil veille et sans lui le corps ne verrait pas battre le cœur de l’arbre ni ne sentirait dans ses veines l’âme prendre de l’âge sans prendre le virage à la corde, et l’œil est dans la tombe de l’arbre et te regarde, mais l’âme a le cœur innocent quand il se raccorde à l’arbre - tu vois ce que j’veux dire…

     

    Image: Philip Seelen.

  • Le Grand Horloger

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    …C’est clair qu’y doit y avoir Quelque chose, on sait pas quoi, mais sinon comment espliquer le jour et la nuit, faut bien en avoir là pour inventer ça: le jour et la nuit, et la pluie et le beau temps fallait y penser aussi, ça se trouve pas sous le sabot d’un cheval la pluie et le beau temps, et d’ailleurs le cheval, je m’escuse, mais ça non plus ça sort pas d’un chapeau, pas plus que le sabot, donc y a bien Quelque chose, mais pour qu’il y ait Quelque chose faut d’abord qu’il y ait Quelqu’un, t’es d’accord Hector: fallait quand même Quelqu’un à la base pour inventer les trous noirs…

  • Émoticons

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    …Y mettent des cœurs partout que c’est à gerber, d’ailleurs toi aussi Cupidon tu trouves que ça commence à bien faire avec ces mines qui positivent à mort, c’est le cas de dire, et toutes ces fleurs, non mais ça colle aux dents tout ce clafoutis de pétales et pistils, toute cette béatitude de sourires dentifrices, ca va finir par mal tourner tout ce bonheur pour beurre, mon petit archer couillon, d’ailleurs vise un peu la dame qui rit jaune là-bas avec son dentier de travers…

     

    Image: Philip Seelen.

  • Le disciple

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    …Toi chais pas mais moi je me fais un peu yéchi en montagne, d’abord t’es trop seul, ensuite ça sait faire que monter la montagne, et plus tu montes et plus tu vois pas où ça va, tu fais que monter et tu te dis : tu vas voir, le Maître l'a dit, mais tu vois que tes pieds et les pieds des arbres, et bientôt t’es plus haut que les arbres et après que t’as plus que tes pieds au sommet tu marches dans le vide et là t’as Bouddha qui te dit : continue ! Bouddha qu’est là-bas sous l’arbre, cool le Bouddha et toi qu’as oublié ta fiole de grappa…


    Image : Samivel.

  • L’Ève future

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    …Je ne te dis pas la griserie, mon chéri, quand tu as toute le route devant toi et que la route te tend les bras, si j’ose dire (et j’ose), et que cette route est Notre Avenir, voilà : tu as tout de suite compris que c’était CE modèle que je voulais, à conduite assistée, le nec plus de la technologie japonaise, l'insoutenable légèreté de l'être nippon - et maintenant viens pousser celle que tu aimes, mon amour: à nous la Liberté…
    Image : Philip Seelen

  • Un auteur suspect

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    … Ce que je vous reproche de n’avoir pas assez relevé dans votre analyse, Marie-Laure, c’est le fait que le dispositif narratif de la nouvelle intitulée Le Passe-Muraille, qui focalise le geste de l’actant dans la représentation, surcodée par le genre fantastique, des motifs de la souplesse et du passer-vers – ce dispositif typique de la posture anarchisante (voire réactionnaire dans son refus du principe de réalité) de l’auteur, met clairement en jeu la description/opposition d’un espace opaque problématisant la thématique de l’Obstacle (autre signe d’évitement du Réel au sens marxiste, chez un Marcel Aymé notoirement de droite), et l’occurrence individualiste de la figure fuyante que l’éveil de sa conscience fige soudain dans la matérialité retrouvée des éléments idéologiquement non-résolus du pacte narratologique…


    Image : Philip Seelen

  • Le paria

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    …T’es qui, toi ? t’es qui pour te payer un nase pareil, tu dois être Juif toi, ça m’étonnerait pas que tu sois Juif, ou Palestinien, tiens, pour faire bon poids, et pourquoi pas Juif palestinien pendant que tu y es, non mais tu t’es vu ? Tu serais Palestinien de Gaza de mère juive et de père mahométan que ça m’étonnerait pas, tant qu’on y est, et après ça tu t’étonnes qu’on te lacère ?...
    Philip Seelen

  • Fusion

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    …Moi aussi, Léonide, je suis dans la mouvance transgenre, je trouve incroyable qu’on nous cloisonne, toi sous prétexte que t’as des couilles et que t'es donc un violeur potentiel, moi du fait de mes études de clavecin - nous deux on fusionne, même si t’es voile et vapeur sur les bords et que j’en pince pour les marmottes moites…


    Image : Philip Seelen

  • Le feu au lac

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    …Et pourquoi qu’il est fâché, le lac, pourquoi qu’il fait ces vagues d’océan, non mais pour qui ça se prend ? et pourquoi ces claques au quai qui lui a rien fait, y sait pas le lac que c’est plus permis de mettre des baffes aux quais ? non mais des fois, et pourquoi qu’il est vert, le lac, quand il voit rouge ?...

     

    Image: Philip Seelen.

  • Gaïa

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    …Moi je ne vous ai rien demandé, mes volcans ne prouvent rien ni mes geysers ni mes chutes de roche ou de glace, mais c’est à vous de voir jusqu’où vous irez dans la gestion de mes ressources, comme vous dites, moi je ne me fie qu’au Plan général : je repousse où ça me chante à la lumière des lucioles ou des constellations, et tant pis si vous me laissez seule avec les grillons et les étoiles de mer, ma foi c’est vous qui savez, votre temps est compté et ce n’est pas moi qui ai inventé le sablier…

  • Marche et crève

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    …T’as beau lui dire : HALTE ! ça n’y changera rien, le mec est buté, t’as beau lui dire et lui répéter que seule l’inflexibilité de l’esprit humain, fermement dressé sur le front des violence qui le menacent, prêt au sacrifice et à la mort, et proclamant HALTE ! pas un pas de plus !, t’as beau lui répéter que seule cette inflexibilité assure la défense de la paix pour tous, le mec en futal de guerre et en pompe civile, typique du méli-mélo de l’époque, n’en a qu’à sa marche et à son but de se faire buter…

    Image: Philip Seelen.

  • Supplément d’âme

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    … Ce temple, de construction récente, est celui des Mammonites, dont la particularité du culte tient à l’offre très diversifiée de menus eucharistiques en packages conditionnés à l’emporter - on dit d'ailleurs, plus précisément, que certains signes attesteraient la faveur spéciale de notre nouveau Président pour la formule Mammon Meal…


    Image : Philip Seelen

  • Frigida

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    …Tu me glaces, Liebling, j’ose pas te le dire mais t’as la peau banquise, tu me fais frisson de fjord, pourquoi que tu te laisses pas aller à ma main chaude, j’ose pas te le dire mais j’aurais vraiment l’impression de le faire avec une statue si tu me le demandais…


    Image : Philip Seelen

  • Belles du lac

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    …Bon, tu me diras Godard, Godard, ça lui arrive aussi de déconner, Godard, mais là, quand il dit, je crois que c’est dans Pierrot le fou, que les plus belles filles du monde se trouvent  au bord du lac Léman, là t’es d’accord, Marie, qu’il déconne pas, Godard, c’est clair que toi et moi on est dans le casting, regarde-nous choubidou…

     

    Image : Philip Seelen

  • Kaléidoscope

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    … Quand j’étais môme je voyais le monde comme ça, j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai gardé les morceaux que j’ai recollés comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, c’est depuis ce moment-là que je vois le monde en couleurs et c’est réellement comme ça, j’te dis, qu’il est…


    Image : Philip Seelen

  • C combien la pipe ?

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    … Que le très honorable étranger nous pardonne, mais ni le très vénérable Maître Fu-Moli, que vous voyez là-bas (à droite avec la moustache tombante) ni le gracieux éphèbe Fu-Mosi, son élève, ne sauraient répondre à votre Question si subtile et délicate sans emprunter le détour du Conte du Lent Chandoo et du Seigneur patient, où il est montré que ce qui compte dans le rituel séculaire de notre humble maison Au Lotus Bleu, n’est point la pipe mais le Chemin - à cela s'ajoutant que nous acceptons aussi volontiers  la Mastercard que la Visa V.I.P…


    Image : Philip Seelen

  • Le squatter

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    … Au terme de sa réunion de crise liée à l’occupation illégale de l’immeuble dit Les Bleuets par le dernier irréductible de la communauté dite Anarchie Vaincra, le Conseil d’Etat s’est décidé, tous partis confondus, à déloger sans délai, avec l’appui des sections de sécurité s’il le faut, le sieur Kevin Dulaurier barricadé dans le bâtiment, étant entendu qu’un précédent ne saurait être toléré dans notre ville par ailleurs ouverte à la Culture et à la Convivialité…


    Image : Philip Seelen

  • Dispositif

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    …Tout à droite c’est le téléphone rouge, Monsieur le Président, vous savez ce que ça veut dire : le téléphone rouge sera toujours le téléphone rouge, que vous utilisez AVANT, et ce n’est donc qu’APRÈS que vous utilisez le téléphone noir, dont la couleur dit ce qu’elle veut dire, pour vérifier que l’usage du téléphone rouge a formellement justifié celui du téléphone  noir - et quant à l’audiophone que vous voyez là, c’est juste pour l’ambiance, disons : Dolly Parton ou Johnny Cash…

     

    Image : Philip Seelen

  • L’immortel

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    …Ce que j’aime dans tes pierre sans rides de vieux mur, c’est qu’on oublie ton âge, tu pourrais avoir facile sept siècles, d’après les archives de l’Abbaye d'à côté, je vois très bien les moines vignerons sortir tes escaliers de terre avant de se chauffer aux trois soleils de la région – du lac, de la terre et du ciel, comme on dit, avant d’écluser leur petit blanc d’après l’ouvrage, sans voir passer les heures des fins de journée d’été, ni compter les siècles – mais même si tu n’avais que l’âge de nos aïeux on te dirait fait pour durer encore mille ans, par des mains qui n’ont rien perdu de ta mémoire…

    Image : Philip Seelen

  • L’av ir de la Pl ète

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    …Q  nt à no f  êts leur d   nir e t en  e no ma  s, c’ st   e que   on de  e ou de m  t et c  st ce qu’il faut abso     t i cul  er a x jeun s g   rations : le sort des arbres  est la c é  de   tre s   ie à tous…

     

    Image: Philip Seelen

  • Premier roman

     

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    L’affreux Céline prétendait que le roman actuel se réduisait à une bricole genre lettre à la petite cousine, et moi je lui renvoie la politesse, pasque la petite cousine c moi, et dans Jeune fille en fleur, qui vient de sortir chez Madrigal, je me raconte, je raconte ma grand-mère et Maman, je raconte mon premier french Kiss au bord de la Vivonne avec mon petit Marcel si sensible et je raconte sa crise quand j’ai passé ses cattleyas au DDT - je raconte tout, alors Céline à nous deux : tu vas voir le carton de la petite cousine…

     

    Image :Philip Seelen  

  • Le plan Bi

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    …Ensuite tu sais ce que me dit Hervé… là tu vas tomber… il me dit comme ça que c’est à cause de moi qu’il s’est éloigné de toi…en fait il a bien vu comment tu me regardais chez Paul quand on s'est rencontrés les trois…ensuite il a bien vu que tu sentais qu’il pensait à moi quand vous étiez les deux…et tu sais ce qu’il me dit…qu’il sentait aussi que toi aussi tu pensais à moi…et voilà qu’au sixième mojito ça lui sort et là j’hallucine parce qu’il me dit que moi aussi je lui donne l’impression que je pense à lui quand je lui parle de toi, donc il me propose de revenir vers toi pour être plus près de moi, tu vois ce que je veux dire ?...


    Image :Philip Seelen

  • N'oublie pas tes clefs

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    …Les cathédrales aussi se maintiennent, le long des autoroutes, avec des jambes de bois, et sans consolation ni consolidation perpétuelle le travail des compagnons d’antan serait plus tristement traité que par l’oubli si le réflexe courant entre le père et le fils, ou le maître et l’apprenti, l’abbesse crossée et la novice ne relançait vaille que vaille le tour de main ou les incantations célestes propices à la musique, jusqu’en Chine ou la clef déchiffre le poème…

     

    (Image: Philip Seelen)

  • Notre défi par défaut

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    …Vous ne nous ferez pas taire par la bande, nous voyons fort bien votre jeu de dupes sans yeux, jamais nous ne serons fatigués de vous opposer notre résistance passive d’oiseaux sans ailes rebondissant de ciels en cieux, vous restez collés à vos lois et emplois tandis que nous brûlons d’ardeur de ne rien faire toute la sainte journée, et même plus si affinités…

     

    (Image: Philip Seelen)

  • Faute de siège

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    …L’ordre vient d’en haut même en régime d’art pauvre supposé briser les codes, nous recevons le monde par nos sept sens et sur nos deux pattes de derrière tout en brassant de nos multiples mains tout ce bleu qui reste inexprimable sauf à en contenir le contenu dans un contenant où l’Expertise croit déceler un seuil entre l’égyptien et l’outremer - mais qu’en a t-on de plus quand on refuse toute assise, sachant ce qu’on ignore et ne se fiant qu’à la lenteur de l’herbe…

     

    (Image: Philip Seelen)

  • Conversation

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    …Même hors saison nous aimons à nous retrouver ici entre chaises musicales, à nous entretenir de naguère et même de jadis car nous ne sommes pas de la dernière pluie, c’est pourtant vrai, mais en nous les filles en fleur ne sont point flétries pour autant, et si vous échangez sur Facebook nous c’est en plein air que nous accoutumons de nous retrouver, face aux montagnes qui s’en foutent, et le Haut Lac aussi a des choses à nous raconter…

    (Image: Philip Seelen)

  • On est bien d'accord

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    …Et je te propose, Viviane amour, de nous montrer plus rigoureux dans le tri de nos déchets, c’est une question que nous devons régler dès ce premier jour de notre installation dans ce nouveau deux-pièces qu’on dirait fait pour une relation à développement durable, déjà je sens que nous y serons bien moi et toi, regarde par la fenêtre si ça donne envie de rester…

     

    (Image: Philippe Seelen)

  • Les Limbes

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    …On ne sait pas si chacun trouvera sa place ni s’il y aura de l’attente, ce qui est sûr est que ceux qui sont nés coiffés ne seront pas les premiers, mais la Tradition veut que les enfants non baptisés, et ça fait du monde, et les Justes sans distinction de race ni de paroisse y soient les mieux venus, et c’est là qu’ils se referont une beauté, là que chacune et chacun s’apprêtera au dernier pas vers l’eau-delà…

     

    (Image: Philip Seelen)

  • L’éternelle matinée

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    Une fois de plus je reviens, cette fin de matinée au Bateau ivre, dernier avatar du Maldoror relooké, à cette formule qu’on voudrait magique, jetée sur le papier par un poète de dix-huit ans , qui dit Je est un autre, et pour signifier quoi ?
    Je me dis aujourd’hui que l’éternelle matinée serait mon oraison de tous les jours à partir de cet instant : je ne serai plus jamais vieux, et ce serait comme un vœu de purification qui me verrait porter ma mère et la mère de ma mère et dire simplement la divine beauté du monde.
    Tu seras capable du ciel, me soufflait mon oncle Stanislas, un jour tu nous porteras, mais j’étais trop occupé à vivre entre seize et vingt ans, trop occupé de mon vieux Je de rebelle à la manque, griffant d’amour et me débattant, me jetant le défi de défier toute morale et me faisant honte alors que les miens baissaient les yeux. Or j’étais le nombre. Nous leur faisions honte à millions.
    Nous avions remplacé leurs tribunaux par les nôtres. Tribunaux du peuple, disait moi l’un, au dam de moi l’autre. Mais de quel peuple ? De quel droit ? Au nom de quelle vérité ?
    « Il ne faut jamais promettre d’œufs à deux jaunes », serinait notre mère-grand en sa vieille sagesse terrienne et moi l’autre lisait Senèque au bord d’une rivière tandis que moi l’un, bac en poche, prenait sa carte de la Jeunesse progressiste et rédigeait ses premières notes dans L’Avant-garde, que moi l’autre estimait d’une sécheresse de prône inquisitorial dont les mots, physiquement, lui faisaient mal.
    Moi l’un avait trouvé crâne de tapisser sa chambre du quartier de Oiseaux, d’où il s’impatientait de se carapater, d’affiches à slogans dont le premier clamait IL EST INTERDIT D’INTERDIRE, mais c’est moi l’autre qui prenait la tangente en suivant Jack Kerouac sur la route ou rejoignait Henry Miller au Louisiane du Quartier latin, où créchait aussi l’insouciant Cossery des mendiants orgueilleux. Moi l’autre souriait de voir moi l’un sécher à la lecture du Capital, tandis qu’il gravissait le Miroir d’Argentine avec quelque compère ou recevait Merline dans son atelier-clapier, dont il préparait le portrait au pastel en la regardant le regarder.
    La Jeunesse progressiste comptait un Robespierre, en la personne de son idéologue en chef Charles Ledru, parangon du militant de pointe et du travailleur intellectuel, selon son expression, qui ne comptait ni ses heures ni ses invectives, aussi tranchant en sa rhétorique que pouvait sembler romantique sa dégaine de vieil adolescent à longs cheveux et tendres bajoues. Ce qu’il lui manquait du muscle de Spartacus, Ledru le compensait par toute une gestuelle de ses mains potelées qui soulignaient, avec l’air de trancher ou de cingler, ses mots cinglants et tranchants que nous tous, au niveau du groupe, selon son expression, nous imitions en prononçant à notre tour force mots cinglants et tranchants que soulignaient nos gestes tranchants ou cinglants.
    Notre tribunal était sans merci. Sa vindicte se proportionnait aux iniquités du Système des pères que seule la Révolution abattrait. Ne pas se rallier à celle-ci revenait à collaborer avec les maudits paternels.
    Or jamais mon père ne m’avait imposé quoi que ce fût, trop intimidé probablement par la montée en force de notre arrogance, et moi l’un le lui reprochait confusément tandis que moi l’autre l’observait lisant Ramuz ou fermant les yeux à l’écoute de Jean-Sébastien Bach (typique fauteur d’évasion clérico-musicale, selon le jugement de Ledru), mais jamais je n’eus le cœur de lui assener aucun réquisitoire, non plus qu’à mon frère infoutu, semblait-il, de réfléchir jamais.
    Mon frère était, bien plus que nous tous, du côté des ouvriers et du travail. Mon frère apprenait un métier. Mon frère se gaussait doucement de mon front plissé, me reprochant parfois de parler comme un livre, et c’était vrai: j’invoquais le Réel, selon Marx, et je disais : comme disait Marx. Ma mère me demandait timidement, même suppliante un peu, ce qu’il en était de mes relations avec Dieu, et je lui répondais, avec une sorte de rage, que la religion était l’opium du peuple. A la question que je lui avais posée à sept ans, la première fois que j’avais entendu, à la radio de Berg am See, les mots socialisme et communisme, notre tante Rosa m’avait répondu que c’était le Diable et pire que le Diable. Et voici que moi l'un les invoquait en citant Hegel et Marx, dont moi l’autre n’aimait pas les mots.
    Je ne sais trop pourquoi : les mots de la Révolution me faisaient mal, les mots de la politique et du monde à changer, les mots de l’Utopie me faisaient mal. Je revoyais ma grand-mère, la femme du Président, First Lady à sa machine à coudre Singer ou dans sa cuisine embaumant les parfums de bonnes choses, et toute la haine qui me montait au cerveau sous l’effet des mots de la Révolution me faisait honte. Or mon oncle Stanislas avait commencé de me souffler doucement : continue, petit. Et que voulait-il dire alors ? Continue d’avoir mal au Vietnam et d’avoir mal à l’injustice dans le monde, ou continue d’avoir honte ?
    Ledru, pour sa part, nous enjoignait de ne pas mollir tout en flairant, chez moi, le réformiste larvé et peut-être la social-traître sous l’individualiste décadent. Il m’avait surpris relisant pour la énième fois, au Maldoror qu’il ne fréquentait guère au demeurant, Les illuminations du sieur Rimbaud, et m’avait enjoint de bosser plutôt les historiens de la Commune, alors que mon oncle Stanislas me soufflait : continue. Ledru me surprit à lire Breton et n’en fut pas enchanté. Se penchant sur mon épaule à ma table de travail de la Bibliothèque universitaire, comme le prêtre au dortoir vient surveiller ses jeunes gens, il me découvrait tantôt des lectures, comme les écrits de  Feuerbach, qu’il approuvait visiblement, et tantôt il me prédisait que je serais bientôt perdu pour la société, selon son expression, en me surprenant plongé dans la lecture des sieurs Kerouac ou Genet. Mais était-ce donc avec les camés de Kerouac ou les pédés de Genet qu’on ferait la Révolution ?
    Cependant nous tombions de plus en plus amoureux : nos corps s’ébrouaient dans une frénésie croissante et nul n’y pouvait mais, de nos pères et mères ou de nos mentors. Tous ne prenaient pas la tangente des nouvelles permissions, mais les mots d’une autre forme de révolution nous tenaient lieu de signes de ralliement : FAITES L’AMOUR PAS LA GUERRE devint un slogan que moi l’un fit sien alors que moi l’autre, instinctivement, le rejetait comme un nouvel argument moutonnier, et moi l’un s’énervait à citer les sieurs Reich et Marcuse, àla confusion de Merline que je ne savais guère aimer vraiment. Tous nous étions alors amoureux les uns des autres. Moi l’un aspirait au dérèglement des sens, et c’était le soir, et le matin moi l’autre resté les yeux ouverts n’en avait qu’à la beauté des choses réglées comme du papier à musique, et je chantais au milieu des corps découverts de nos orgies.

    Enfin je revois ce matin, ce matin d’été, ce clair matin du jour de ma énième naissance, ce matin à me convertir comme chaque matin, ne sachant au juste où est Merline au clavecin, mais retrouvant Ludmila près de moi, Ludmila qui mourra comme je mourrai, Ludmila que je retrouve au jardin ce matin encore – je nous revois ce matin d’été dans les allées des années, et l’oncle Stanislas la ramène une fois encore : continuez…

    (Extrait de L’Enfant prodigue)

    littérature

  • Elévation

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    …Il montait avec la lumière, penché sur son seul songe, et la lumière coulait là-bas vers l’autre monde d’après le soir où la barque l'emporterait vers cette même lumière qui montait en lui…
    Image : Philip Seelen, ce soir, 18h.15.