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31/01/2017

La nuit des errances



Regard amont sur un roman kaléidoscopique de Jean-Michel Olivier...

Les romans contemporains de langue française qui ressaisissent l’atmosphère, les thèmes, les drames, la psychologie spécifique et les mots-clé des temps que nous vivons sont encore assez rares, même si l’on observe, parallèlement à la trace d’un Michel Houellebecq, des tentatives de plus en plus marquées de capter et de restituer, dans de nouvelles formes, les éléments de la réalité dans laquelle nous sommes immergés.

En Suisse romande, notamment dans Paradise now, le scalpel d’un Antonin Moeri tranche dans le vif de la déprime autiste sur fond de démence collective policée, en lui opposant un chant candide à la Walser, tandis que l’appareillage de l’informatique oriente le regard d’un Daniel de Roulet dans Virtuellement vôtre ou La ligne bleue.

Avec Nuit blanche de Jean-Michel Olivier, l’ambition de «dire le siècle», ici et maintenant, s’affirme plus nettement encore. Tant par l’accumulation des observations significatives, en séquences quasi cinématographiques (on pense aux Short cuts tirés par Robert Altman des nouvelles de Carver), que par le développement simultané de destinées tragiques, mais aussi par la modulation tantôt brutale et tantôt lyrique de chacune des voix alternées (un grand pianiste mourant ne parle pas, cela va sans dire, comme un skin déjanté...), ce roman restitue le sentiment mêlé de griserie et de dérision, de fascination et d’horreur qu’on peut éprouver aujourd’hui au milieu des grands ensembles urbains, en zappant ou en surfant sur le web avec la conscience exacerbée de tout ce qui se passe au même instant dans le monde.

Cela se passe à Genève, dont on éprouve presque physiquement le souflle du fleuve et des rues, durant la dernière nuit du siècle et du millénaire. L’un des personnages du livre est d’ailleurs la ville, dégagée de tout régionalisme mais intensément présente par son ton et ses noms. C’est «au bord de la nuit», pour reprendre un titre de Friedo Lampe auquel ce roman fait parfois penser, au bord du sommeil érotique d’un jeune sosie de Brad Pitt dont vient de se déprendre son amie, au bord du fleuve et des fêtes en train, au bord de l’abîme aussi, pour quelques personnages, que le lecteur chemine d’une solitude à l’autre.

De fait, tous les personnages de Nuit blanche sont à la fois séparés et reliés les uns aux autres. Les deux jeunes amants de la première séquence, Ben le photographe et Anne qui s’éclate dans la danse, vivent ainsi cette nuit au rythme de leurs élans respectifs, Anne opposant au lourd secret d’une enfance abusée son goût de la fusion et sa compassion de soignante, tandis que Ben s’attache à dire le monde en volant des images au feu. Cora, qui vient d’être massacrée dans un squat, s’accroche à la vie tandis que le pianiste virtuose H., frappé par la nouvelle peste, «décroche» au dam de sa mère terriblement aimante qui l’attendra vainement à souper. Un Monsieur chasse aux Pâquis, qui n’est autre que le père d’Anne, ethnologue spécialisé en enquêtes «sur le terrain» du sexe de plus en plus «trans», là même où se croiseront Ellie le travesti et le skinhead «grave». Enfin, et le plus seul de tous assurément, voici le Fou du Net, qui pratique l’amour par écran interposé et va se livrer à un «casse» informatique en pénétrant dans le sanctuaire du Trésor bancaire, avant que sa machine implosante ne le renvoie au néant.

A l’inventaire, tout cela pourrait sembler un peu systématique. Or, en dépit de quelques personnages frisant le cliché (la marchande de fleurs Iris, indic à ses heures), du tour artificiel du discours du skinhead («cette nuit, c’est la dernière & la première du siècle, le mégapied pour tous & je plane sur la ville comme Dieu à Buchenwald & à Hiroshima & je suis libre comme la mort & qui pourrait bien m’arrêter ?») et du côté visite guidée dans les rues basses, le roman tire sa substance et sa beauté d’une réelle imprégnation existentielle et d’une modulation musicale presque sans faille. Tous les personnages, y compris l’ethnologue égaré en quête de «la vie sauvage et nue d’avant la vie», et le skin débile, ont quelque chose de sourdement attachant. Le mutant Ellie, du genre homme-femme à corps de malabar et à psychologie de mater dolorosa des bas-fonds, relève que ceux qu’il/elle reçoit ne sont amoureux que de leur propre désir, avant de «niquer» le skin, de le «jeter» et de conclure que «le plaisir est le moteur de l’espèce, l’ultime parcelle en nous de la divinité»...

Finalement, il émane d’ailleurs une lumière pour ainsi dire religieuse de ce livre de la séparation et de l’apparente dégradation. Bien plus que dans Les Innocents (1996), où il pratiquait la satire d’une manière assez extérieure, Jean-Michel Olivier atteint ici, par l’exercice d’une nouvelle forme d’empathie, une maturité affective et spirituelle qui promet bien d’autres avancées.

Jean-Michel Olivier. Nuit blanche. L’Age d’Homme, 148 pp.

 

28/01/2017

Ramuz retrouvé


Deux forts volumes de La Pléiade marquent l’entrée du plus grand des écrivains romands dans le club des « immortels » de la littérature.


«Qu’aurait fait Eschyle s’il était né en 1878, quelque part dans mon pays, le pays de Vaud », se demandait le jeune Ramuz en songeant à sa propre vocation. Naïve ou présomptueuse question ? Plutôt celle d’un futur écrivain recherchant un thème digne de l’absolu auquel il entendait se vouer. Quelques années plus tard, il écrivait ainsi une première tragédie sous la forme d’un bref roman d’un noir étincelant: Aline, rappelant la Douce de Dostoïevski et qui n’a pas pris une ride à un siècle de distance. De la même façon, on pourrait dire que Jean-Luc persécuté est à la hauteur de Bernanos, que Les circonstances de la vie sont d’un Flaubert vaudois, que la bouleversante nouvelle du Cheval du Seautier est l’égale de Kholst Mier de Tolstoï, et ses personnages d’innocents égarés les frères de ceux de Faulkner. Or tous ces auteurs sont entrés aujourd’hui dans La Pléiade, comme l’est également Giono auquel on le compare.
Le paradoxe de Ramuz est qu’il reste méconnu du grand public français, sous-estimé des spécialistes, à peu près absent des librairies hexagonales. Dans son Introduction à l’édition de la Pléiade, Doris Jakubec montre bien comment Ramuz a été longtemps en relation avec la vie littéraire française (Gide, Maritain, Claudel ou Céline l’estimaient beaucoup) et ensuite « coupé de tout ». Par ailleurs, elle rappelle les divers malentendus qui l’ont fait classer « régionaliste» alors qu’il cherche l’homme élémentaire, et, sur la « motte » de son coin de terre, l’universel. Enfin, le genre du roman-poème, que Ramuz va développer de façon très personnelle, ne laissera de décontenancer. Archaïque apparemment, il fut un novateur dont on redécouvre aujourd’hui la fraîcheur et l’originalité du style.
Au styliste, notons que, de Gaston Cherpillod à Alice Rivaz, et de Georges Haldas à Jacques Chessex, ou d’Etienne Barilier à Jacques-Etienne Bovard, la reconnaissance de Ramuz n’a jamais failli chez les écrivains romands, de même que sa lecture « démocratique » s’est poursuivie tant bien que mal dans les familles et les écoles. Quant à la défense et à l’illustration critique de l’œuvre, elle a connu certaine constance à l’université, dans le sillage du professeur Gilbert Guisan, Doris Jakubec et, aujourd’hui, Roger Francillon et Daniel Maggetti, Philippe Renaud et Noël Cordonnier, Gérald Froidevaux et Alain Rochat entourés d’une équipe de chercheurs, ont entrepris ce fameux « Chantier Ramuz » qui aboutit parallèlement à l’édition semi-critique des vingt–deux romans en Pléiade et à la publication des trois premiers volumes du Journal, constituant le départ des Œuvres complète à paraître chez Slatkine.
Le trésor « de l’ombre »
Comme un Dürrenmatt, aux réécritures légendaires, Ramuz est de ces galériens de travail littéraire dont le « creusement » à fond de mine - ce que Doris Jakubec appelle « l’écriture de l’ombre » - a compté autant que la partie révélée. Or c’est ce labeur immense, et tout ce qu’il révèle des tâtons et des approches, mais aussi des choix décisifs menant à la publication, qu’éclaire aujourd’hui l’appareil critique des chercheurs. Ainsi, « autour » du texte lui-même, découvre-t-on les éléments de sa genèse, les circonstances biographiques de sa composition et les « retombées » de sa réception. On peut certes toujours lire Ramuz « tout nu », en s’en tenant au seul texte. Mais le travail accompli (et se poursuivant) par les chercheurs sur le matériau des 62.610 pages manuscrites constituant le « trésor » de La Muette, devrait alimenter une vraie « relecture » critique de l’œuvre autant que de l’homme Ramuz.

C.F. Ramuz. Romans I et II, Edition publiée sous la direction de Doris Jakubec. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, deux volumes sous coffret de 1752 et 1796p.
C.F. Ramuz. Œuvres complètes. Journal I (1895-1903), Journal II (1904-1920), Journal III (1921-1947). Edition établie par Daniel Maggetti et Laura Saggiorato. Slatkine, 462p, 590p. et 586p.

 

Afin que vive Ramuz,
il faut le lire pour et contre

La consécration de Charles Ferdinand Ramuz sur papier Bible et relié pleine peau nous enchante, comme une reconnaissance légitime, mais l’édition semi-critique de La Pléiade, et l’édition super-critique  des Œuvres complètes, chez Slatkine, vont-t-elles vraiment contribuer à la meilleure connaissance de cette œuvre en ce qu’elle a de plus tonique, voire de plus anticonformiste ? Inversement, va-t-on commencer de parler de ce que cette même œuvre a de parfois décevant, de répétitif ou de carrément discutable ? Les spécialistes se penchant sur son fonctionnement, ses modalités narratologiques ou autres « stratégies » formelles, sans parler des « campagnes » d’écriture de l’écrivain, ne vont-ils pas noyer le gros poisson vivant de cette œuvre si diverse ? En bref : va-t-on enfin lire vraiment Ramuz et en parler sans précautions ?  
Il y a quelques lustres, Etienne Barilier, sous le titre de Soyons médiocres, publiait un pamphlet où il s’en prenait à certaine fausse modestie très romande (et très suisse aussi), qui consiste à la fois à se flatter et à se dénigrer, à glorifier les morts pour ne pas voir les vivants, et par exemple à considérer Ramuz comme un « grand arbre », ce qui revient exactement à le neutraliser et à n’en dire rien.
Ramuz n’est pas un grand arbre mais un écrivain vivant, dont certains textes paraissent écrits ce matin, qui nous bouleverse quand il réinvente Roméo et Juliette avec La guerre dans le Haut-Pays, et qui nous désole quand, dans Le Grand Printemps, il affirme que ceux qui ne souffrent pas, du côté suisse du lac Léman, pendant que des jeunes gens meurent dans les tranchées (et Cendrars se fait amputer au même moment), endurent encore plus mais « moralement », n’est-ce pas, comme « à distance »…
Il y a beaucoup à dire de Ramuz : c’est un merveilleux poète du détail, un extraordinaire révélateur de réalité, un peintre de la beauté du monde (sa redécouverte de son pays par les yeux de Cézanne est un grand moment), un être de compassion et, de loin en loin, un véritable génie prémonitoire, comme l’illustrent ses essais ou ses fulgurantes Remarques ! Mais il y a aussi un Ramuz répétitif et phraseur, un homme de lettres confiné, un citoyen dont la vision de la Suisse ou du monde en devenir semble bien étriquée, un « rentré » qui creuse et un « mystique » qui tourne en rond.
Antoine Gallimard l’a dit nettement : la Pléiade ne doit pas être un Panthéon, à savoir un cimetière, mais une sorte de musée imaginaire de la littérature vivante, selon l’idée que s’en faisait Malraux en matière d’art. Nous pourrions ajouter, plus que musée: bibliothèque-agora, et pas que d’un club sélect ou académique.
Or comment faire lire Ramuz aujourd’hui ? Comment ne pas regretter qu’un mouvement plus ample et plus concerté ne suscite des publications en poche et rayonne dans les écoles ? Ramuz ne serait-il qu’une momie à embaumer ou le prétexte, pour de jeunes chercheurs, à travailler quelque temps « sur » un écrivain en de confortables conditions ?
De telles questions ne voudraient pas dénigrer un vaste chantier, mais poser le problème de la lecture d’une œuvre proche, en relation avec une littérature vivante, dont les conditions de vie sont de plus en plus précaires.
Le chantier pharaonique de Ramuz est défendable s’il engage une défense de la culture vivante de ce pays, faute de quoi nous nous tournerons vers Stress : qu’il nous fagote vite fait le rap de Ramuz, et qu’on n’en parle plus…  

13/11/2015

Plus fort que la mort

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En 2001 paraissait l'un des plus beaux livres de Janine Massard, et certainement le plus émouvant: Comme si je n'avais pas traversé l'été. 

Il est certains livres qu'il paraît presque indécent de «critiquer» tant ils sont chargés de composantes émotionnelles liées à un vécu tragique, et tel est bien le cas du nouveau roman de Janine Massard, tout plein de ses pleurs et de sa révolte de femme et de mère confrontée, en très peu de temps, à la mort «naturelle» de son père, puis à celle de son mari et de sa fille aînée, tous deux victimes du cancer.

 

La volonté explicite de tirer un roman de cette substance existentielle et l'effort de donner à celui-ci une forme distinguent pourtant cet ouvrage d'un simple «récit de vie» où ne compteraient que les péripéties. Autant pour se ménager le recul nécessaire que pour mieux dessiner ses personnages et pour «universaliser» son récit, Janine Massard revendique le droit à l'invention, et c'est aussi sa façon de faire la pige au «scénariste invisible, ce tordu aux desseins troubles, qui a concocté cette histoire à n'y pas croire». Cette transposition littéraire ne saurait être limitée à un artifice superficiel: en véritable écrivain, Janine Massard l'investit avec vigueur et légèreté, quand tout devrait la terrasser et la soumettre au poids du monde. Alia (dont le prénom signifie «de l'autre côté» en latin) endosse ici le rôle principal d'une femme qu'on imagine dans la cinquantaine, du genre plutôt émancipé, protestante «rejetante» peu encline à s'en laisser conter par le Dieu fouettard de sa famille paternelle, et fort mal préparée aussi à l'irruption, dans sa vie de rationaliste, de la maladie et de la mort. En écrivain,

Janine Massard se montre hypersensible au poids des mots, lorsque bascule par exemple le sens de l'adjectif «flamboyant» (marquant la victoire de la lumière) pour qualifier la «tumeur flamboyante» qui frappe soudain Bernard, le mari de la protagoniste.

De la même façon, la romancière recrée magnifiquement les atmosphères très contrastées dans lesquelles baigne Alia, entre pics d'angoisse et phases d'attente-espoir, que ce soit dans la lumière lémanique (Alia, comme son père, étant «du lac» et très proche de la nature maternelle), les couloirs d'hôpitaux où se distillent les petites phrases lamentables des techniciens-toubibs si peu doués en matière de relations humaines, ou en Californie dont les grands espaces et la population déjantée conviennent particulièrement à sa grande fille nique-la-mort. Par ailleurs, le recours à l'humour multiplie les ruptures heureuses, par exemple pour faire pièce au désarroi solitaire d'Alia: «Elle devrait mettre à cuire une tête de veau, ça ferait une présence sur la table, en face d'elle...»

Livre de la déchirure et du scandale de la mort frappant la jeunesse, ressentie comme absolument injuste par la mère qui a porté l'enfant pour qu'il vive (nul hasard qu'Alia, soudain atteinte d'eczéma atopique, se compare au Grand Gratteur Job vitupérant le Créateur), le roman de Janine Massard est aussi, à l'inverse, un livre de l'alliance des vivants entre eux, des vivants et des morts, un livre du courage, un livre de femme, un livre de mère, un livre de vie. A un moment donné, rencontrant la Bosniaque Hanifa de Sarajevo, Alia découvre «l'explosion de l'expression créatrice apparue comme la seule réponse à la barbarie».

Or, elle-même va «racheter», en écrivant, à la fois son passé et l'enfance de ses deux filles, les beaux moments passés avec Bernard et la force salvatrice du rire ou de la solidarité, la valeur du rêve aussi et la puissance insoupçonnée de l'irrationnel qu'un initié aux pratiques zen va lui révéler en passant, la soulageant physiquement et moralement à la fois. Elle qui se moque volontiers de ceux qui lui recommandent à bon compte de po-si-tiver («il paraît qu'il faut apprendre à vivre sa mort au lieu de mourir sa vie, parole de vivant, ça cause distingué un psy bien portant») ne tombe pas pour autant dans la jobardise New Age, mais découvre bel et bien une nouvelle dimension de l'existence aux frontières du visible et des certitudes.

Dès le début de son livre, Janine Massard affirme «qu'une mort vous aide aussi à vivre», et cette révélation est d'autant plus frappante que cette nouvelle vie, cernée de mort mais d'autant plus fortement ressentie, est «sans mode d'emploi»...

Janine Massard. Comme si je n'avais pas traversé l'été. L'Aire, 205 pp.

01/08/2015

Gayoum ben Tell

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Rafik Ben Salah revisite notre mythe national qu’il « berbérise », avec la bénédiction de l’historien Jean-François Bergier. À relire un 1er août...


On le sait : Guillaume Tell a fait le tour du monde. Le plus célèbre et (parfois) le plus controversé des Suisses, quant à son origine et à sa réalité historique, incarne par excellence le héros de la liberté et le résistant face à la tyrannie. Or il n’a pas fait qu’inspirer les poètes et les peintres européens : il a franchi les mers et les frontières culturelles, essaimant de Turquie aux Philippines et du Paraguay au Japon. Un formidable aperçu de ses multiples réincarnations fut établi il y a quelques années dans Guillaume Tell, résistant et citoyen du monde, de l’historien Alfred Berchtold, que son pair Jean-François Bergier avait précédé en 1998 avec un ouvrage plus strictement cadré sur la figure historique.

C’est à partir de celui-ci que le conteur tunisien (devenu Suisse) Rafik Ben Salah a tiré une « véritable histoire » toute neuve et non moins fantaisiste, mais nullement gratuite. L’origine de notre héros y est située en Berbérie (où pousse la figue et le bois d’arbalète), et c’est un irrépressible Appel qui le fait traverser la Blanchemédiane (Méditerrannée) et remonter l’Erroun (Rhône) à vigoureuses brasses (tel Gargantua) avant d’arriver, comme Zorro, dans les monts et les vaux encaissés de notre Histoire, au pays de Hury (Uri) où les Hab’Zabour (Habsbourg) rustauds et libidineux persécutent les honnêtes Helvètes. A préciser que c’est une Munia d’origine suisse, descendante de l’historien al-Tschudy, qui raconte l’histoire à ses amies arabes dans un sabir irrésistible mêlant dialectes alémaniques et maghrébins…
« C’est mon ami l’éditeur Slobodan Despot qui m’a donné envie de parler de la Suisse d’une manière décalée», explique Rafik Ben Salah. Dans La mort du Sid, son précédent roman, le personnage de Moudonnia apparaissait déjà, incarnant une Maghrébine d’origine suisse, qui devient ici Munia. «Cette fois, ce sont les femmes qui tiennent le crachoir. Je le leur devais bien, car ce sont elles qui ont rempli mon enfance de leurs contes. Dans les histoires que j’ai entendues, le personnage de Samson se rapprochait un peu de Guillaume Tell par sa capacité de rébellion et sa force invincible. Par ailleurs, notre tradition populaire est attachée au personnage de Goha, qui tourne en dérision l’arrogance ou la bêtise des puissants.»
Dans La véritable histoire de Gayoum ben Tell, la conteuse Munia qui choque un peu ses interlocutrices arabes par sa propre liberté de pensée et de moeurs, remarque que si Gayoum a quitté la Berbérie, c’est sûrement pour trouver une terre plus tolérante. La malice de l’auteur, qui apparaît lui-même sous le pseudonyme d’Ibn Sallaz, renvoie à son propre exil en Suisse: « De fait, j’ai quitté mon pays pour échapper au triple poids de la tradition, de la religion et de l’oppression politique».
Lui fera-t-on le reproche, comme un de ses collègues profs, de nous « voler » notre héros national ? Tout au contraire : c’est par affection pour son pays d’adoption que Rafik Ben Salah a imaginé l’histoire de Gayoum, qui vise à illustrer aussi que l’aspiration à la liberté est commune au monde entier. Et la farce ravit les uns et les autres, qu’ils soient Helvètes ou Arabes. Se faisant plus sombre lorsqu’on évoque l’évolution de son pays, Rafik Ben Salah s’exclame : « Bien sûr. Il nous faudrait un Guillaume Tell, mais pour l’instant le régime s’entend à neutraliser en douceur toute opposition ! C’est pourquoi je m’efforce de sensibiliser mes collégiens à leur chance extraordinaire de vivre dans un pays qui a su acclimater les cultes et les cultures les plus divers, dont on ne connaît pas assez l’histoire… »


7219af71a8e7249e224e7a4e5f6745e1.jpgRafik Ben Salah. La véritable histoire de Gayoum ben Tell. Xénia, 139p.


26/06/2015

Le pain du verbe

En mémoire d’ Adrien Pasquali
C'est un petit livre dense et déchirant que Le pain de silence d'Adrien Pasquali, où s'exprime la souffrance si difficilement dicible de la non-communication. La situation est à la fois banale au possible et terrifiante. Trois êtres vivent ensemble que tout réunit quotidiennement, et qui ne trouvent rien à se dire. Le père, Italien de souche, est ouvrier dans les chantiers de montagne. Rentrant le soir, il ne paraît capable que de marmonner deux ou trois phrases répétitives, entre son arrivée au pas lourd et la cigarette de fin de repas. La mère, maladive, se recroqueville pour sa part dans son intérieur où elle «fait» la poussière en robe de chambre avant de retourner au lit, non sans donner rageusement la chasse aux mégots de son conjoint. Par rapport au monde extérieur, tous deux se font petits en sorte d'échapper au «harcèlement vipérin» de voisins prompts à leur rappeler qu'«on n'est pas à Naples, ici», surenchérissant alors dans le genre suissaud en s'effrorçant de «parler plus doucement».

Or c'est dans cet univers confiné, voire irrespirable, du «chacun pour tous, tous pour personne» que doit vivre l'enfant jamais bordé, jamais caressé ni même regardé et qu'un bloc de silence oppressant sépare de ses parents. «Jamais personne ne s'est penché sur mon lit», remarque le garçon qui fait plutôt office de garde-malade aux petits soins de sa mère dolente, incapable de s'extérioriser et s'interdisant toute forme de jeu. Est-ce vraiment sa mère qui, un jour, lui a dit cette terrible petite phrase, «sans doute n'as-tu jamais été un enfant», ou bien sa propre douleur a-t-elle cristallisé ces mots qu'il retrouve dans les yeux tristes de celle qui l'a mis au monde ? Peu importe à vrai dire, car tout ce passe ici dans une sorte d'infra-langage où les mots ont d'ailleurs peu de rapports vivants avec les choses.

Rarement on aura donné, au silence de la non-communcation, une présence aussi palpable, aussi matérielle, aussi tangiblement physique que dans ce livre qui tend essentiellement à la transmutation, physique elle aussi (montée des corps paralysés), mais à la fois affective et spritituelle du non-dit en parole ouverte. Avec une sorte de rage obsessionnelle, travaillant en vrille comme le forage discursif d'un Thomas Bernhard, l'écriture d'Adrien Pasquali paraît ici du dernier recours, qui ressasse et rassaisit les éléments de la relation manquée en quête d'un pardon mutuel ou d'une guérison. D'abord un peu rebutante, même astringente dans ses tâtons phénoménologiques, la litaniqe de Pasquali (qui ne compte qu'un point intermédiaire entre deux coulées de prose, comme si l'arrêt risquait de faire le jeu du silence ou de la mort) trouve bientôt son rythme naturel et sa nécessité vitale, haletante et de plus en plus maîtrisée du point de vue musical.

De la hargne première qui dit sa révolte contre un engluement rappelant celui du Roquentin de La Nausée, le narrateur en déficit de tendresse (qui affirme cependant manquer moins de l'amour qu'il n'a pas reçu que de celui qu'il n'a pas donné) tend à un retournement salvateur, traversant les mots et les choses, qui le fait rejoindre l'enfance de son père et les espérances déçues de sa mère, pour renaître symboliquement de la poussière des jours. La fin du livre d'Adrien Pasquali, orientée par cette fragile et pure lumière intérieure, rejoint alors le silence après l'avoir fertilisé, et nous atteint par delà les eaux sombres.

Adrien Pasquali, Le pain de silence. Zoé, 123pp.

Adrien Pasquali s'est donné la mort à Paris le 23 mars 1999, à l'âge de 40 ans

23/05/2015

Le voyageur désenchanté

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Pour lire Lorenzo Pestelli
Lorsqu'on évoque les meilleurs stylistes de la littérature voyageuse contemporaine, les noms de Bruce Chatwin ou de Nicolas Bouvier s'imposent à l'évidence, tandis que celui de Lorenzo Pestelli (1935-1977) reste le plus souvent méconnu, si l'on excepte les lecteurs romands se rappelant la découverte du Long été en 1970. Or c'est, indéniablement, un livre-somme du voyage que cette vaste chronique retraçant, dans une langue étincelante et multiforme, un périple à double visée poétique et politique qui nous conduit, entre 1965 et 1968, et de Chine au Vietnam, du Japon en Corée, puis, suivant la course du soleil et des heures du zodiaque chinois, en dix-sept étapes d'un lent retour en Occident, par Java et le Népal, le Tibet et la mer Australe.
Profondément marqué par ce qu'un essayiste a appelé «le sanglot de l'homme blanc», désignant le sentiment de culpabilité des Occidentaux par rapport à la colonisation et à l'impérialisme, ce livre est à la fois l'exorcisme d'une conscience malheureuse et la tentative de restituer, par-delà les clichés flatteurs, une approche de la réalité transfigurée par le verbe. Si l'ouvrage porte les stigmates d'une époque (notamment la «mort américaine» embrasant le Vietnam et cristallisant la révolte des jeunes Occidentaux), il n'a pas vieilli pour l'essentiel: au contraire, ses arêtes et sa farouche beauté de diamant noir se trouvent comme aiguisées par le temps. Ainsi faut-il savoir gré aux Editions Zoé, à Jil Silberstein (lui-même voyageur-écrivain et zélateur ardent de Pestelli, qui signe ici une hyperbolique, véhémente et non moins éclairante postface) et à Jean Richard (autre «fan» dont la biobibliographie finale resitue très utilement les étapes de la vie et de l'oeuvre de l'écrivain) de ramener au jour ce livre assurément important, introduit par la préface originale, laudative et lucide, de Nicolas Bouvier.


Rendez-vous manqué
La distance critique que l'aîné marque, ainsi, à l'égard de la première Heure chinoise du voyage, devrait aider le lecteur à ne pas s'impatienter devant ces pages si pauvres en détails vivants sur la Chine de Mao. Naïvement enthousiaste à son arrivée («Enfin, voilà des rues qui ne sont pas capitalistes!»), le jeune voyageur, engagé comme prof de français à l'Institut des langues étrangères de Pékin, se veut d'abord tout positif («A la civilisation occidentale pourrie et décadente (...) la Chine oppose un équilibre sain, un moralisme prudent, une vision altruiste des rapports entre les hommes qui ne lui fait que trop d'honneur») avant de laisser filtrer une désillusion croissante, se fustigeant bientôt lui-même puis s'exclamant: «Si la Chine n'est plus en Chine, où faut-il la chercher?» Ce qui est
sûr, pour le lecteur, c'est qu'il en apprend plus, en ces premières (et parfois très belles) pages, sur cet enfant du siècle remâchant son
sentiment d'être éconduit («A la dérive dans la mer de mes trente ans»...) que sur la réalité chinoise dont ne ressort, note Bouvier, «pas un portrait, pas un dialogue».
Mais que le lecteur persévère, car la vie, bientôt, rattrapera notre désenchanté! La vie ravagée par la guerre, à l'Heure vietnamienne, où colère et compassion se nouent en gerbe polémique avant de se moduler dans la poignante première des onze Lettres à Pénélope envoyées par un jeune Ulysse américain doutant de la légitimité de la guerre, puis la vie «entre la faim et la fin» de l'Heure japonaise, où soudain commence à grouiller la multitude humaine, qu'il s'agisse des pauvres affamés du Marché de Nishiki ou des «fantômes des heures ténébreuses» symbolisant les matinaux de la planète au travail.
Jamais Pestelli ne sera facilement euphorique, mais son voyage va progressivement l'ouvrir et le délier, le broyer et le revivifier jusqu'à cette Heure du Cheval éclatante où il s'exclame avec un élan de bourlingueur débridé: «Je viens de traverser Java sur une locomotive!»
«En chemin, note alors Nicolas Bouvier, la pensée est devenue plus concrète, le style plus acéré, on a égaré quelque part les derniers relents d'académisme et les pédanteries de la certitude.» Or, cette libération progressive est à la fois libération de la rhétorique au profit d'une langue plus naturellement effervescente et inventive, se pliant à la fois aux suggestions du monde extérieur, à la frise des personnages rencontrés avec tendresse ou humeur (de tel hors-caste dont il prend la voix à tel «emmerdeur américain» qu'il envoie paître à Katmandou), aux innombrables figures des mythes et des rites dénombrés d'une culture à l'autre, enfin à l'arborescence intimiste et lancinante de son propre soliloque.
Il y a du «livre infini» dans Le long été, qui rappelle à la fois les «mobiles» de Michel Butor dans Boomerang ou Gyroscope, les explorations onirico-géographiques d'un Michaux et tous ces poèmes du voyage qui interrogent la profusion et le mystère du monde, avec un accent militant supplémentaire chez ce disciple de Nizan ou de Frantz Fanon. On peut regimber parfois devant trop de ciselure ou d'hermétisme chez l'esthète (mais quelles superbes «fusées» lyriques en éclairent la démarche si souvent assombrie par le refus de se dorer la pilule) ou le ton par trop âpre du «condamné au voyage» (Pestelli n'aura jamais la rondeur de Cingria, pas plus que Charles-Albert n'avait l'esprit de conséquence camusien de Lorenzo), mais là encore Nicolas Bouvier trouve la juste formule en parlant de «son pessimisme inconditionnel - sorte de dandysme funèbre et monteverdien - chevillé à son âme toscane.»
Lorenzo Pestelli, Le long été. Préface de Nicolas Bouvier. Postface de Jil Silberstein. Biobibliographie de Jean Richard. Editions Zoé, 545 pp.

01/12/2014

Abécédaire romand

 

 

Adolphe – On pourrait dire de ce joyau de la littérature d’analyse, d’inspiration protestante et romantique à la fois, qu’il est celui de l’hésitation. Jeune homme de vingt-deux ans, Adolphe s’ennuie dans une petite ville allemande où il rencontre la Polonaise Ellénore, vivant avec un Comte. Adolphe étant devenu son amant, Ellénore se sépare du Comte, mais Adolphe à son tour voudrait se séparer d’Ellénore, sans s’y résoudre. Incertitudes et tourments entretenus tissent un filet où se débat le protagoniste. Benjamin Constant. Adolphe. Livre de poche G/F.

Alectone – Ce récit poétique aux accents nervaliens constitue l’un des joyaux de l’œuvre à la fois brève et cristalline de Crisinel, dont Pierre-Paul Clément rappelle en préface la destinée tragique et le caractère essentiel des écrits, relevant de la catharsis. A l’ensemble des poèmes et des proses lyriques rassemblés en ce volume s’ajoutent quelques variantes, des proses descriptives de ton plus serein, voire léger, ainsi qu’un extrait du Journal de la Métairie. « Je pense à Crisinel avec déchirement », écrivait Edmond Jaloux, « comme à l’un de ceux qui ont le plus souffert de chercher et de connaître le sens allégorique de la vie ». Edmond-Henri Crisinel. Œuvres. L’Age d’Homme. Poche suisse No 8.

medium_Ramuz.3.jpgAline – Ce premier roman de Ramuz, d’une concision et d’une puissance expressive saisissante, pourrait constituer l’introduction parfaite à la littérature romande du XXe siècle. Emotion, perfection du style, défi au conformisme mortifère, compassion : tout y est. Dans un village vaudois typique, une très jeune fille s’éprend du fils d’un notable, qui l’engrosse et se détourne ensuite d’elle, la poussant au suicide. Avec autant d’acuité sensible que de sensualité, le jeune auteur campe des personnages inoubliables dans un pays poétiquement recrée. C.F. Ramuz. Aline. Grasset, les Cahiers Rouges.

L’Amour fantôme – La propension satirique de l’auteur fait florès en ces pages évoquant l’itinéraire initiatique d’un Colin oedipien à outrance dont les tribulations recoupent les expériences « sur soi » de toute une génération. D’un premier séjour en prison (il a fait le fou dans une manif) d’où le tire Maman, à l’amoureuse initiation qui marque sa rencontre avec Rose, fille-fleur se roulant nue dans le sainfoin, avant d’autres étapes de sa réalisation personnelle, de rebirth en séminaire de chanelling, le personnage est joliment épinglé. Jean-Michel Olivier. L’Amour fantôme. L’Age d’Homme, 1999.

medium_Popescu.2.jpgArrêts déplacés. – Assez proche des enlumineurs du quotidien américains dont Raymond Carver et Charles Bukowski sont les meilleurs exemples, le poète cristallise ici, à partir d’observations apparemment anodines, de choses vues en scènes vécues dans la rue ou dans l’intimité, les reflets kaléidoscopiques de la réalité contemporaine la plus immédiate, parfois la plus brute. Les mots y retrouvent leur fraîcheur et leur usage primordiaux, tels des objets découverts sous une lumière neuve, et le regard de l’auteur englobe ses semblables dans un climat d’empathie achevant de donner à cette poésie sa beauté et sa justification. Marius Daniel Popescu. Arrêts déplacés. Antipodes, 2005.

Aujourd’hui je ne vais pas à l’école
- L’adjectif est galvaudé, mais c’est bel et bien un livre subversif que ce monologue d’un jeune énergumène en bisbille avec les convictions établies et les idées reçues. Il y a du cabarettiste en ce jongleur de mots et de concepts, décidé à rester sur sa scène privée au lieu de reprendre la comédie de l’Ecole (avant celle de l’Eglise et de l’Etat). A l’école « contre la vie » dont parlait Edmond Gilliard, s’oppose ici la classe buissonnière d’un émule de Roorda. C’est frais et vif, sans une ride vingt ans après... Claude Frochaux. Aujourd’hui je ne vais pas à l’école. L’Age d’Homme, 1986.

Les beaux sentiments
– Le suicide d’un de ses élèves et l’abus sexuel subi par un autre marquent l’année du bac de la classe de gymnase du professeur François Aubort, double romanesque de l’auteur qui parvient, en évitant les pièges du témoignage direct ou de l’ouvrage « à thèmes », a construire un roman d’émotion portant à la réflexion sans être désincarné. De fait, tous les personnages en sont vibrants de présence, la force du romancier tenant à restituer la fragilité et le désarroi de jeunes gens – le professeur autant que ses élèves - dont il ressaisit aussi la fraîcheur et la générosité. Jacques-Etienne Bovard, Les beaux sentiments. Campiche, 1998.

Cahier de verdure
– La partie la plus accessible de l’œuvre de Philippe Jaccottet, et la plus attachante aussi, relève d’une sorte de carnet poétique continu, d’une semaison à l’autre, dont ce recueil, accordé au cycle des saisons, est une belle illustration. L’apparition en gloire d’un grand cerisier en marque l’ouverture symbolique par-delà laquelle on s’engage Sur les degrés montants de la nature saisie dans son effervescence et sa violence vitale, avant les Eclats d’août et les feux de l’automne préludant à la descente vers les plaines de l’hiver et de l’âge. Philippe Jaccottet. Cahier de verdure. Gallimard, 1990.

medium_Gallaz0001.JPGLes chagrins magnifiques – Plus grave de tonalité qu’Une chambre pleine d’oiseaux, premier recueil des chroniques de l’auteur, cet ensemble de proses reprend les thèmes récurrents du malaise existentiel et de la difficulté de communiquer dans le couple et dans la société, avec un regard plus personnel et nostalgique sur les « légères hypothèses d’enfance », et des inflexions mélancoliques accentuant et poétisant à la fois un sentiment de déréliction quasi omniprésent. Du moins les bonheurs d’écriture, et le ton si particulier du chroniqueur-écrivain valent-ils à ce livre sa vertu paradoxalement tonique. Christophe Gallaz. Les chagrins magnifiques. Zoé Poche, 2005 (1986).

Chambre 112
– Le titre de ce récit autobiographique désigne la chambre de l’hôpital tessinois dans lequel le père de l’auteur a vécu ses derniers jours et qui devient le pivot des allées et venues du narrateur entre la Suisse romande où il accomplit sa carrière d’universitaire distingué et le Tessin plus rugueux de son enfance et de sa langue maternelle, de ses premières racines culturelles et de son Padre padrone en train de passer de l’état de chêne familial à celui de roseau fragile, bientôt arraché par le vent de la destinée. Très juste de ton, et d’une empathie généreuse à l’égard de la petite communauté évoquée, cet hommage au père est à la fois la mise en rapport de deux cultures et de deux époques traversées par l’auteur. Daniel Maggetti. Chambre 112. L’Aire, 1997.

Châteaux en enfance – Premier volet du triptyque romanesque englobant Les esprits de la terre et Le temps des anges, ce roman doux-acide marque aussi l’amorce d’une forme narrative novatrice, instaurant une modulation proustienne de la remémoration. Au gré d’un récit non linéaire, soumis aux associations libres de l’évocation, c’est tout un théâtre de bourgeoisie provinciale qui émerge des brumes du passé, dont les figures goyesques contrastent avec quelques personnages « élus » par la romancière à proportion de leur sensibilité, de leur vulnérabilité ou de leur appartenance à un « ailleurs » poétique. Catherine Colomb. Œuvres complètes. L’Age d’Homme, 1993.

medium_Cherp_kuffer_v1_.jpgLe chêne brûlé
– On redécouvre une Suisse souvent insoupçonnées, à tout le moins oubliée de nos jours, dans ce premier récit autobiographique de l’écrivain né en milieu ouvrier, dont la mère et le père s’échinaient à travailler dur sans parvenir à nouer les deux bouts. Sur ce fond d’âpre nécessité qu’adoucissent du moins les sentiments et les valeurs incarnées par les siens, l’auteur raconte, sans sa langue à la fois directe et chantournée, lyrique et rebelle, son parcours de fils de prolétaire accédant à l’université, dont l’engagement communiste lui vaudra l’opprobre. Gaston Cherpillod. Le chêne brûlé. Poche Suisse, 1981.


Les circonstances de la vie. – Après les deux premiers romans terriens de Ramuz, celui-ci s’attache à un personnage qui va vivre, à son corps défendant, la mutation de toute une société soudain entraînée dans les mécanismes de l’expansion et de la spéculation, où les affairistes et les arrivistes feront florès. Après un premier mariage malheureux, le notaire Emile Magnenat s’installe en ville afin de satisfaire les ambitions pressantes de la fringante Frieda, qui le pousse à toutes les dépenses avant de le tromper et de l’anéantir. D’une tonalité flaubertienne, ce sombre et poignant roman est tout empreint de la défiance du jeune Ramuz à l’encontre de la ville et d’une société déshumanisée. C.F. Ramuz. Les circonstances de la vie L’Age d’Homme, Poche Suisse No 134.

Comme si je n’avais pas traversé l’été. – C’est là, sans doute, le roman le plus accompli de l’auteur. Il y est question de la peine et de la révolte d’Alia, confrontée en très peu de temps à la mort de son père, puis à celle de son mari et de sa fille aînée, tous deux victimes du cancer. Livre de la déchirure intime et du scandale de la mort frappant la jeunesse, ressentie comme absolument injuste par la mère qui a porté l'enfant pour qu'il vive et lui survive, ce roman est aussi, à l'inverse, un livre de l'alliance des vivants entre eux et du dialogue perpétué avec ceux qui leur ont été enlevés. Janine Massard. Comme si je n’avais pas traversé l’été. L’Aire, 1998.

La complainte de l’idiot – On se régale à la lecture de ce livre ludique et foisonnant autant pour l'originalité de sa vision - apparemment dégagée de tout réalisme et renvoyant cependant à notre monde avec une verve critique réjouissante - que pour l'éclat et les chatoiements de son écriture, jamais aussi libre et inventive. Rappelant la douce dinguerie hyperlucide d'un Robert Walser, et d'abord parce qu'il se passe dans un « débarras à enfants » assez semblable au fameux Institut Benjamenta, ce roman évoque également la figure tutélaire de Cendrars par ses dérives épiques, le goût du conte qui s'y déploie et sa faconde verbale. Michel Layaz. La joyeuse complainte de l’idiot. Zoé, 2003.

medium_Meizoz.jpgLes désemparés – Oscillant entre le Valais de bois et certaine Suisse sauvage auxquels on le sent également attaché par ses fibres ataviques, et sa culture plus cérébrale et policée d’universitaire bon teint, l’auteur cisèle, en premier lieu, une dizaine de portraits fort expressifs de Sans voix, évoquant les errants et autres humiliés rejetés dans les marges de la course à la réussite. La découverte du livre et de l’écriture nourrit ensuite Beaux parleurs, alors que Tombés du ciel étend le champ du voyage de l’auteur, qu’on retrouve skis aux pieds dans la dernière variation jouant sur une rumination de randonneur à caractère politique... Jérôme Meizoz. Les désemparés. Zoé, 2005.

Le désir de Dieu – D’emblée l’auteur se dit « plein de Dieu » dans ce livre reprenant en fugues et variations les thèmes fondamentaux de son œuvre, à savoir : l’étonnement primordial d’être au monde et la découverte de la poésie, l’intuition précoce de la mort et son expérience tragique au suicide du père, le vertige du sexe et ses turbulences contradictoires, la fascination pour le vide qui serait à la fois une plénitude à la manière extrême-orientale, le miel du monde et ses infinies modulations, le rêve du monumentum artistique cher à Flaubert et la conscience de sa vanité sous le ciel métaphysique. Or il y a, dans ce livre de pure prose, une liberté et une qualité de style qui en font l’un des meilleurs ouvrages de son auteur. Jacques Chessex. Le désir de Dieu. Grasset, 2005.

Le dessert indien
– La tonalité qui marque les treize nouvelles de ce recueil, mélange d’épicurisme souriant et de désenchantement indulgent, de flegme frotté de cynisme et de bonhomie frottée d’expérience, relève de la culture anglo-saxonne plus que de la tradition romande, du côté de Somerset Maugham. De la nouvelle policière à la gourmandise érotique, en passant par la rêverie méditative d’Un instant d’éternité, évoquant Barbey d’Aurevilly, le récit fantastique ou la satire, l’auteur excelle à tout coup, en dépassant pourtant l’exercice de style par un vrai bonheur d’écriture et de narration. Marc Lacaze. Le dessert indien. Seuil, 1996.

Le dixième ciel – Comment concilier foi et raison, vérité révélée et connaissance scientifique ? Telle est l’un des questions posées par ce vaste roman au formidable générique, puisque Pic de la Mirandole, le protagoniste, y fréquente Laurent de Médicis ou Marsile Ficin, dans la Florence brillantissime du Quattrocento où apparaissent également le jeune Michel-Ange, Sandro Botticelli ou Savonarole, notamment. Plus que le pittoresque du roman historique, somptueux au demeurant, c’est l’enjeu du débat d’avenir qui nous captive ici, incarné par de beaux personnages. Etienne Barilier. Le Dixième ciel. Julliard/L’Age d’Homme, 1986.

Le droit de mal écrire. – Dans sa fameuse Lettre à Bernard Grasset, Ramuz a magistralement traité le problème des relations liant la Suisse romande à Paris et, plus précisément, les langues périphériques de la francophonie au « bon français ». D’un Rousseau, qui revendiquait la spécificité culturelle et morale du parler romand, tout en s’exprimant en français classique, à un Töpffer émaillant volontiers son écriture de localismes à coloration helvétistes, et jusqu’aux auteurs d’aujourd’hui, le rapport entre la littérature romande et la France reste ambigu, rarement simple. Jérôme Meizoz. Le droit de « mal écrire », Quand les auteurs romands déjouent le « français de Paris ». Zoé, 1998.

Eloge du migrant. – Quelque peu rugueux au premier abord, ce premier livre d’un fils d’immigré en impose bientôt par la justesse de son ton et l’originalité de son écriture, incorporant ici et là des tournures italianisantes qui tiennent lieu d’accent au protagoniste, saisonnier italien se racontant sans trémolos. « Murateur » de métier, il se dit « de rue et d’errance solidaire », non tant « de revendication » que « de fidélité », avec un double sentiment d’être exclu et de participer à la fraternité des matinaux. Il y de l’héritage de Pavese dans cette belle méditation poétique. Adrien Pasquali. Eloge du migrant. L’Aire, 1989.

medium_Olivier.JPGL’enfant secret - Les destinées croisées des aïeux de l’auteur, de la Côte vaudoise à l’Italie de Mussolini, et l’Histoire dramatique du siècle, se vivifient dans cette autofiction constituant sans doute l’un des plus beaux livres de l’auteur. Les personnages d’Emilie et Julien, qui vivent sur les bords du Léman, et le couple formé par Nora et Antonio, assistant (et participant, puisque Antonio est le photographe attitré du Duce) à la montée du fascisme en Italie, constituent le cercle familial multiculturel dans lequel va grandir l’enfant, dont la mémoire restituera ce microcosme si caractéristique de notre pays. Jean-Michel Olivier. L’enfant secret. L’Age d’Homme, 2003.

L’enfant triste
. – On retrouve, une génération plus tard, la douloureuse grisaille des Circonstance de la vie, sur fond d’aigre puritanisme, dans ce récit d’une enfance marquée à la fois par le désamour des parents du protagoniste, et par les avanies subies au Collège, où le goût manifesté par le garçon pour un Baudelaire, notamment, est assimilé à un dévoiement. Du moins une tante bonne, à la montagne, va-t-elle donner une autre image de la vie, plus ouverte et généreuse, au narrateur de ce livre d’autant plus marquant qu’il s’en tient aux faits, sans pathos. Michel Campiche. L’enfant triste. L’Aire, 1980.

medium_Mercanton0001.JPGL’été des Sept-Dormants. – Relevant à la fois de l’exorcisme autobiographique, du roman symphonique et du testament spirituel, ce livre allie, étrangement, les fantasmes obsessionnels et presque maniaque, dans leur expression, d’un esthète amoureux des éphèbes, et la ressaisie magistrale, poétique et religieuse la fois, de quelques destinées réunies dans le creuset existentiel et affectif d’un institut de jeunes gens tenu par une maîtresse femme, Maria Laach, et son pittoresque époux. Roman de l’apprentissage à l’ample mouvement de fleuve, ce livre majestueux laisse en mémoire un double souvenir de fraîcheur juvénile et de lancinante mélancolie. Jacques Mercanton. L’Eté des Sept-Dormants, Galland 1974. Réédition en Poche Suisse, Nos 9 et 10.

Ce qui reste de Katharina. – De la misère morale en famille bourgeoise pourrait être le sous-titre de ce roman courant à travers trois générations et constituant un aperçu mordant de l’évolution des mœurs au XXe siècle. Au lendemain de la mort de son fils quinquagénaire, Katharina se repasse le film de sa vie et en établit le bilan, marqué par maints sacrifices sur l’autel de la vie conjugale et de la maternité. Rien pourtant du réquisitoire féministe unilatéral dans ce récit d’une vie gâchée où la complexité humaine est abordée avec empathie. Janine Massard. Ce qui reste de Katharina. L’Aire, 1997.

L’essaim d’or. – Amateur de bonnes choses, à tous les sens de l’expression, l’auteur, ancien bibliothécaire municipal en chef, et fomentateur à ce titre d’une phénoménale collection de bandes dessinées, est également un prosateur gourmand capable de faire partager ses goûts, comme celui du flan caramel, dit ici « mets de fête ». Excellant dans l’évocation ludique ou cocasse (son éloge de la vache ou sa célébration de la poussière de bouquins), cet arpenteur des sentiers écartés de la littérature ajoute, de surcroît, une touche d’humour à notre littérature si souvent si grave… Pierre-Yves Lador. L’essaim d’or. L’Aire, 1998.

Le désarroi
– Issu d’une génération héritière de la faillite des idéologies, le protagoniste rompt avec sa vie confinée d’étudiant en lettres à la suite des mises en garde d’un de ses profs vitupérant la standardisation et la déshumanisation de la société. « Confronté à une existence que je ne savais plus comment empoigner, je me sentais usé » remarque-t-il à l’instant où il arrive, après un long voyage, dans un monastère qu’on suppose au Mont Athos, où il chemine sur les traces d’un certain Alexandre, mi-héros mi-ascète en lequel il espère trouver un modèle existentiel. René Zahnd. Le désarroi. L’Aire, 1990.

medium_CINGRIA4.2.jpgLa fourmi rouge. – Une très bonne introduction se trouve ménagée ici à l’œuvre de Charles-Albert Cingria, tant par la qualité et la diversité représentative des textes réunis, que par la très éclairante préface de Pierre-Olivier Walzer, pour lequel la promenade avec Charles-Albert « est une perpétuelle réconciliation avec l‘univers ». Tous les registres du génial écrivain sont illustrés ici, de la déambulation quotidienne (Le seize juillet) à la plus sublime méditation poético-métaphysique (Le canal exutoire), en passant par le dialogue fantaisiste (Grand questionnaire), l’essai de définition d’un habitus humain (L’eau de la dixième milliaire « autour» de Rome) ou l’érudition joyeuse (Musiques et langue romane en pays romand). Un constant émerveillement, accordé à une écriture sans pareille. Charles-Albert Cingria. La Fourmi rouge et autres textes. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 1.

La gazelle tartare. – Dernière en date de ses autofictions, ce livre d’Asa Lanova est aussi le plus vibrant d’émotion et le mieux enraciné dans le sol natal de la romancière lausannoise, le plus accompli aussi du point de vue littéraire. Un premier amour, dont la fin prématurée coïncide avec le renoncement à une prometteuse carrière de ballerine, et la mort de la mère de la protagoniste, constituent les deux pôles sensibles de cette remémoration où l’enfance et ses magies, une angoisse maladive et le recours à l’exorcisme des mots, se conjuguent pour rendre le « son » unique d’une vie ressaisie par l’écriture. Asa Lanova. La gazelle tartare. Campiche, 2004.

medium_BenSalah.jpgLe Harem en péril.
– Conteur savoureux, mais développant aussi de féroces observations sur la société dont il est issu, et notamment sur la condition de la femme et la régression obscurantiste, l’écrivain tunisien établi en pays de Vaud, après trois premiers romans, continue de nous captiver avec dix nouvelles également marquées au sceau de la vitalité et de l’authenticité, à commencer par l’insoutenable premier récit (La viande morte) des atroces souffrances endurées par Selma, atteinte d’une tumeur et que les siens accusent d’avoir « fauté » parce que son ventre gonfle. Un étonnant mélange de verve caustique et de compassion. Rafik Ben Salah. Le Harem en péril. L’Age d’Homme, 1999.

L’Homme seul. – Soliloque effréné non moins que stimulant, ce livre a les qualités et les limites de la recherche autodidacte, à la fois passionnant par ses observations et discutable dans ses conclusions, à commencer par celle qui conclut à l’extinction de la culture occidentale dans les années 1960… Matérialiste anarchisant, l’auteur réduit l’histoire de la culture à une suite de déterminations où le rôle de la géographie se trouve revalorisé par rapport à l’analyse historico-économique des marxistes. Sans aucune référence indiquée, mais brassant d’innombrables lectures, cette somme hyper-subjective et péremptoire est marquée par un souffle et un ton uniques. Claude Frochaux. L’Homme seul. L’Age d’Homme. Poche Suisse No 194-195.

Humour. – Tenant à la fois du journal de bord personnel et de l’essai biographique, ce livre est l’une des plus belles illustrations de la pratique singulière de l’auteur, consistant à imbriquer des dessins et des aquarelles dans le corps de son texte. En l’occurrence, celui-ci place la (re)découverte de Joyce, dont la vie se trouve racontée au fil d’un journal imaginaire, sous le signe de la passion juvénile de Pajak et de son ami Yves Tenret, protagonistes d’une histoire se donnant comme en miroir, en résonance à la biographie du génial Irlandais. Frédéric Pajak (avec Yves Tenret) Humour. Une biographie de James Joyce. PUF, 2001.

medium_Tache2.3.jpgL’intérieur du pays – Sensible au génie des lieux, qu’il restitue par le truchement d’images aussi limpides qu’évocatrices, gardant toujours un nimbe de mystère, le poète, passant d’abord par La porte d’à côté pour une suite d’aquarelles lausannoises de bonne venue, entreprend ensuite un voyage en zigzags qui le conduit à travers la Suisse débonnaire de Töpffer en passant par quelques hauts lieux de culture gardant en mémoire le passage de Nietzsche (à Sils-Maris), Jouve (au val Fex) ou Rilke (à Soglio), sans que la référence littéraire n’alourdisse jamais le propos, le voyage se poursuivant de lumières en mélodies, à fleur de sensations bien lestées par les mots. Pierre-Alain Tâche. L’intérieur du pays. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 205.

Jean-Luc persécuté
. – Deuxième roman du jeune Ramuz, cette tragédie montagnarde donne un grand frère farouche à la petite Aline en la personne de Jean-Luc Robille, incessamment humilié par une épouse sensuelle et mauvaise, Christine de son prénom. Type de l’homme simple et droit, le protagoniste découvre les traces de l’adultère dès la fameuse scène première, préludant à tous ses malheurs et à ceux de l’enfant du couple. Le roman, portrait aussi d’un village de montagne, évoque une pyrogravure expressionniste, où la noblesse de cœur de Jean-Luc et la vilenie de ceux qui l’entourent forment un contraste significatif. C.F. Ramuz. Jean-Luc persécuté. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 25.

Je dis tue à tous ceux que j’aime – Après avoir abordé les genres les plus divers, de la science fiction au roman historique, l’auteur lausannois touche ici au symbolisme fantastique autant qu’à l’érotisme homosexuel, dans un roman évoquant les nouvelles de Kafka ou la littérature latino-américaine. Le protagoniste, représentant banal de son état, échoue dans une ville paraissant soudain coupée du temps et du monde ordinaire, où la rencontre d’un jeune homme vaguement angélique, en dépit de conduites sordides, achève de le déstabiliser. Surtout intéressant par son atmosphère, ce roman est d’un conteur avéré. Olivier Sillig. Je dis tue à tous ceux que j’aime. H&O, 2005.

Jette ton pain.
– « Je ne suis qu’une vieille orpheline à la recherche de trésors perdus », écrivait Alice Rivaz dans Comptez vos jours, et l’aveu pourrait être aussi celui de Christine Grave, à cela près que cette quinquagénaire est encore en charge de sa mère impotente, qui ne manque de lui rappeler combien elle s’est elle-même « sacrifiée ». Bilan d’une existence de femme souvent « empêchée » dans ses aspirations personnelles, ce roman proche de l’autofiction est à la fois marqué par l’effort d’émancipation et le pari créateur sur lequel s’ouvre sa dernière partie. Alice Rivaz, Jette ton pain, Gallimard/Galland, 1979.

Jonas
– Roman de l’alcool et des bilans de la cinquantaine, cette autofiction – l’une des plus fortes de l’auteur – évoque le retour, à Fribourg où il a passé le début de sa jeunesse, de Jonas Carex en quête d’un refuge momentané dans le ventre de la baleine aux souvenirs. De fait, c’est en ces lieux qu’il a vécu le plus intensément, à l’âge des grandes questions et d’un amour qu’il va retrouver avec un mélange de tendresse et de désarroi, qui le confrontera plus durement encore à son naufrage personnel. Jacques Chessex. Jonas. Grasset, 1987.

medium_Amiel.JPGJournal intime – Parangon du genre, ce monument de l’introspection ne se borne pas, loin s’en faut, à la rumination stérile d’un professeur esseulé et velléitaire, mais constitue la chronique extrêmement variée d’une fin de siècle genevoise, vue par un écrivain aussi ouvert à la culture européenne qu’à la nature, à la philosophie et aux nouvelles doctrines sociales, au milieu littéraire local ou parisien. Lecteur et promeneur infatigable, Amiel est surtout un prosateur d’une merveilleuse porosité, du moins quand il échappe au ressassement quotidien et à l’autoflagellation. Ses paysages, ses portraits (notamment de femmes) et ses réflexions de toutes espèces constituent un inépuisable trésor. Henri-Frédéric Amiel. Journal intime, L’Age d’Homme, 12 volumes.

Kriegspiel
– A la tête d’une escouade de dragons à l’ancienne, le capitaine Pavel Takac donne l’assaut à une formation de tanks, dont il ressortira seul vivant, témoignant du sacrifice des hommes tombés à ce qu’on pouvait dire encore le champ d’honneur, et faisant revivre l’événement avec panache, mais non sans mélancolie. Le ton et la manière, autant que la vigueur de ce roman sont assez rares en Suisse romande, et c’est en effet un captivant roman d’aventures que cet ouvrage à valeur, aussi, de réflexion sur la guerre et sur le sacrifice des héros, chair à canon de la Realpolitik. Jacques-Michel Pittier. Kriegspiel ou le jeu de la guerre. L’Age d’Homme, 1982,

Les larmes de ma mère
- Récit mimétique d'une libération, Les Larmes de ma Mère représente, malgré quelques relents de lyrisme adolescent, un travail de fiction qui dégage ce livre de ce qu'il pourrait avoir d'anecdotique ou de nombriliste. La démarche de Michel Layaz se fonde sur une implication vivante, vécue par le truchement d’une langue qui restitue, dans leurs nuances, tous les désarrois, les humiliations, les infimes mais cuisante blessures, comme aussi les effusions, les petits bonheurs, les premiers troubles sensuels, les échappées dans le sillage d'un magicien ou d'une femme bien en chair, les premiers refus aussi et les premières prises de conscience personnelles. Michel Layaz. Les Larmes de ma mère, Editions Zoé, 2002

Laura – Deuxième roman de l’auteur lausannois, ce livre étincelant concentre les thèmes à venir de l’œuvre, partagée entre une interrogation sur le sens de l’art dans le monde contemporain et la modulation des passions humaines. Dans le décor hautement symbolique de Venise, le protagoniste, jeune artiste peintre cheminant aux frontières du nihilisme métaphysique, aime et fait souffrir Laura que résument les « gestes de la vie ». Limpide et dense, ce roman a conservé sa vibration tendue et sa beauté. Etienne Barilier. Laura. L’Age d’Homme, Poche suisse No 82.

La Malvivante. - Dans son chalet en banlieue du Clos, Tosca remâche sa révolte en observant les gens du quartier au moyen de ses jumelles. Malheureuse en ses premières amours, cette fille d’immigré italien et de Vaudoise terre à terre, mariée à un ouvrier résigné à son sort, est en outre rejetée par ses enfants. Au bord de la rupture psychique et du suicide, Tosca n’en témoigne pas moins d’une vive lucidité sur le monde médiocre qui l‘entoure, où les « petites gens » montrent parfois le plus de grandeur inaperçue. Mireille Kuttel, La Malvivante. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 37.

Le marcheur illimité. – Intéressant par l’allant de son écriture et l’observation des « premiers plans » que lui ménage la marche, Ellenberger le farouche n’a rien du sémillant randonneur à la manière de Töpffer, ni non plus du « performeur » à celle de Daniel de Roulet : il marche à en crever à ce qu’il semble et, de fait, cela devient un récit plein de vie que cette suite d’évocations de longues trottes le long du Doubs ou du Rhône, en Crète ou dans les rues de Paris, lézardant quelque temps au Luxembourg puis se remettant en route du Quartier latin à Saint Germain-en-Laye… Pierre-Laurent Ellenberger. Le marcheur illimité. L’Aire, 1999.

medium_Salem.2.JPGLe miel du lac.
– En chroniqueur pratiquant un type d’observation et une langue imagée à la Vialatte, son maître avéré, l’auteur évoque, dans cette manière de d’autoportrait étoilé, son passé de gosse levantin aux souvenirs d’enfance à la fois pittoresques et parfois douloureux. Rompant avec le tout-venant du journalisme, il enlumine, avec un mélange de candeur blessée et d’humour souvent cocasse, les heures riches de ses flâneries et de ses rencontres, dans ce pays de Vaud qui est devenu sa terre d’adoption. Gilbert Salem. Le miel du lac. Campiche, 1998.

Mille-feuilles. – En trois volumes très élégants et illustrés avec beaucoup de goût, ce recueil de proses et d’articles, plus encore que les romans autobiographiques de l’auteur, constitue le « trésor » de l’auteur délicieux d’Italiques (L’Age d’Homme, 1969), capable de parler de la peinture de James Ensor ou d’une visite à Gustave Roud, de Picasso en Avignon ou de « Fribourg-la-romaine », du Paradou des Bille ou de la mort de Léautaud avec la même fine justesse et avec le même bonheur. Comme dans Le soleil sur Aubrac (Grasset, 1986), le grappilleur déploie, en ces pages étincelantes, une constante faculté de transmutation. Georges Borgeaud. Milles Feuilles I, II, III. La Bibliothèque des Arts, 1997.

Mon bon ami
– L’auteur de ce savoureux recueil de proses, dont le texte intitulé Merveilles indique bien l’orientation et la tournure, se nourrit de tout, circulant de par le monde comme l’enfant au tricycle ou son grand frère en aile delta. De l’oiseau witcha (une sorte de merle blanc) elle dit : « Le merle avait un regard de comptable, de notaire, d’inspecteur, de soliste ». Avec la même alacrité joyeuse et le même bonheur d’expression évoquant tour à tour Vialatte et Cingria, elle parle indifféremment de Lawrence Durrell et de Marco Polo, de sa peur du noir et d’un mazot sur la montagne, des Rolling Stones copulant dans leur jet rivé ou d’une humble vieille dame corse, sans oublier l’âme soeur qui donne son nom au titre du livre… Corinne Desarzens. Mon bon ami. L’Aire, 122p.

Monument à F.B
. – Sur le ton apparemment détaché du dandy, ce récit de pure émotion, dont les mouvements de la narration reproduisent les tâtons, hésitations et autres retours amont, digressions ou subites illuminations, tient à la fois de la remémoration sentimentale et de l’exorcisme. Il y est question de la liaison d’un homme marqué par « la saloperie d’usure de la vie quotidienne », auprès duquel F.B., malmenée en ses jeunes années, cherche refuge, pour le faire souffrir à son tour. Du moins cette femme-enfant laisse-t-elle une trace indélébile de « pureté inaliénable ». Roger-Jean Ségalat. Monument à F.B. Hachette-Littérature, 1978.


medium_Cuneo.2.JPGMortelle maladie - D’une voix encore fragile, mais chaleureuse, nouée par la souffrance, l’auteur exprime à la fois sa révolte contre le mal qui la ronge et contre la société des hommes, où la femme est parfois encore une esclave. La première partie du livre est attente de l’enfant, d’abord intrus, puis vie désirée, jusqu’au jour de l’accident qui laisse la mère de nouveau seule dans le monde des survivants, contrainte de s’inventer de nouvelles raisons de vivre. Mère frustrée, la narratrice devient femme-écrivain tentant d’assumer le sort de ses semblables, en racontant notamment le calvaire d’Annunziata, la mère italienne, pour donner à son propre drame une résonance plus universelle. Anne Cuneo. Mortelle maladie. En Campoche, 2005.

Nains de jardin.
– La verve satirique qui se déploie dans ce recueil de nouvelles, dont le succès populaire n’a pas faibli depuis sa parution, s’applique à toute une Suisse moyenne déjà brocardée par un Hugo Loetscher, un Emil ou une Zouc. L’homme aux nains de jardin vit dans une petite maison à soi ou en villa mitoyenne, au milieu d’un univers propre-en-ordre et censé le rester, qu’un rien suffit pourtant à troubler, suscitant alors une vraie fièvre sécuritaire. Multipliant les scènes significatives, l’auteur brosse un portrait-charge de groupe non dénué de malice amicale. Jacques-Etienne Bovard. Nains de jardin. Campoche, 2004.

Ni les ailes ni le bec – Mélange d’humour mordant et de tendresse latente, ce premier recueil de l’auteur constitue, en dix-huit nouvelles, un patchwork attachant et vif, à l’image de la jeunesse qu’il décrit et dont il procède aussi bien. Des rêves de la femme de ménage espagnole compulsant son roman-photo, dans Conchita, à l’évocation de jeunes gens incapables d’apprécier tout ce qui leur est donné, dans Vous les enfants des hautes Villes, le nouvelliste restitue de brèves tranches de vie à valeur parfois significative. François Conod. Ni les ailes ni le bec. Campiche, 1987.

Le pain de coucou.
– Plus encore qu’un kaléidoscope de souvenirs d’enfance puisant à la double source de l’univers alémanique du Grossvater et du quartier lausannois des jeunes années de l’auteur, ce livre restitue les premiers émerveillements de celui-ci à la découverte conjointe des choses et des mots. Dans un climat mêlé de tendresse et d’humour, les séquences de cette remémoration évoquent le monde d’une modeste tribu familiale assez typique de la Suisse des années 50, avec ses figures et ses emblèmes dont le relief s’accentue par le double jeu de la distance temporelle et du verbe poétique. Jean-Louis Kuffer. Le pain de coucou. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 44.

Passion.
– La beauté et la hideur cohabitent dans ce roman glacial et brûlant à la fois, où s’opposent aussi bien deux univers, de la stérilité et de la création, de l’amour-passion et de la vie par procuration d’un maniaque solitaire. Pierre X., « homme sans passion », le type du quidam sans qualités, vit comme greffé au jeune couple que forment la danseuse Maria F. et le pianiste Frédéric Z., qu’il épie avec des moyens de plus en plus sophistiqués et dont il consigne l’évolution de la relation dans son journal, lequel constitue le roman lui-même, l’un des plus saisissants de l’auteur lausannois. Etienne Barilier. Passion. L’Age d’Homme, Poche suisse No 7.

Les passions partagées
. – Sur la base de carnets tenus quotidiennement et de notes fixant chaque nouvelle découverte, l’auteur recompose une chronique kaléidoscopique à valeur de « lecture du monde » où alternent aussi rencontres, voyages et autres expériences personnelles formatrices. Vingt ans (1973-1992) de vie littéraire en Suisse romande, des balades en Toscane ou en Andalousie, la découverte des Etats-Unis et du Japon, l’amitié et l’amour, la naissance d’un enfant et l’arrachement aux êtres aimés constituent la trame de l’ouvrage. Jean-Louis Kuffer. Les Passions partagées. Campiche 2005.

Le pays de Carole
. – Peu de romans romands témoignent, mieux que ceux de cet auteur, de l’état et de l’évolution des mentalités et des moeurs dans notre pays, ici dans la rupture de continuité de la séculaire vie paysanne et dans le vacillement généralisé des relations de couples, notamment entre la trentième et la quarantième années. La crise vécue ici par Paul, homme au foyer qui se découvre une passion pour la photographie, et Carole que suroccupe sa carrière de médecin, aboutit à une nouvelle forme de liberté qui accentue par contraste, les médiocres accommodements où trop de vies s’enlisent. Avec autant de lucidité que d’empathie, Bovard campe des personnages vivants et attachants. Jacques-Etienne Bovard. Le pays de Carole. Campiche, 2002.

Prendre d’aimer
– Fuyant la disette qui sévit en Valais, Séverine cherche ailleurs de quoi vivre, des bains de Loèche à Lausanne et Fribourg en passant par Villeneuve, découvrant le pays en ces années 1820, et multipliant les rencontres également significatives pour le lecteur. La fresque d’époque, nourrie par une documentation précise, est rehaussée par une écriture également marquée par le souci de reconstitution, mais sans artifice pour autant, savoureuse et sympathique autant que le portrait de la protagoniste. Gisèle Ansorge. Prendre d’aimer. Campiche, 1988.

medium_Sonnay.2.JPGUn prince perdu. – Tenant à la fois du conte épique et du roman en prise directe avec les tribulations du monde contemporain, ce roman évoque fortement les destinées de l’Afghanistan, que l’auteur connaît bien pour y avoir été délégué du CICR, sans que le pays ne soit jamais nommé. Le jeune Jahan, unique rescapé du massacre de la famille royale du Karaba, entreprend le récit de sa vie à l’initiative de son ami portugais Jorge, afin de laisser témoignage et d’affirmer une identité remise en cause. A la fois tendre et amer, pétri d’humanité et impressionnant par ses évocations de la nature et du chaos de la guerre civile, ce livre est de ceux qui marquent. Jean-François Sonnay. Un prince perdu. Campiche, 1999.

Rapport aux bêtes. – Dès les premières pages de ce roman se révèle un talent singulier, tant par le choix singulier des mots que par les rythmes, la couleur, le modelé, la pâte du langage. Si la voix de la romancière manifeste aussitôt une indéniable originalité, cela ne va pas sans sophistication de style tournant, parfois, au maniérisme. Le fait est d’autant plus gênant que le livre est censé représenter l’existence d’un paysan de montagne et ses rapports avec sa jeune femme Vulve, son valet de ferme portugais et ses vaches. Noëlle Revaz. Rapport aux bêtes. Gallimard, 2002.

Le rendez-vous de Thessalonique. – Ce premier livre de l’auteur fixe d’emblée un espace romanesque et développe, au fil d’une écriture précise, concrète et rapide le récit des désarrois d’un quadragénaire, architecte de son état, dont la disparition soudaine de son meilleur ami exacerbe sa propre remise en question. Voyage vers soi-même recoupant l’errance des damnés de la terre, ce périple surtout existentiel ressaisit les rejets et autres tâtons d’une génération en perte de repères, dans un roman qui a valeur à la fois de symptôme et de fondation personnelle. Nicolas Verdan Le rendez-vous de Thessalonique. Campiche, 2005.

Le roseau pensotant – L’humour palliant la bêtise, l’esprit grégaire et pédant ou le conformisme du bourgeois encaqué dans ses préjugés, est la marque du ton et du style de Roorda, pédagogue et chroniqueur dont les titres de quelques œuvres sont assez explicites, à commencer par Le débourrage de crâne est-il possible ? ou Le pédagogue n’aime pas les enfants… Plus que tel ou tel essai séparé, c’est l’ensemble des Œuvres de Roorda, réunies en deux volumes, qu’il faut recommander à l’amateur de vues originales et roboratives, marquées du sceau d’un sens commun authentiquement démocrate et vivifiant. Henri Roorda. Œuvres, 2 vol. L’Age d’Homme, 1970.

Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. – Mémorialiste patiemment documentée de ses familles paternelle et maternelle, Suzanne Deriex s’attache ici à la peinture d’une tribu vigneronne à Lavaux, dès la fin du XIXe siècle et sur une durée avoisinant le siècle, où s’entremêlent les tribulations personnelles de la protagoniste, Louise Moraz devenue Croisier, les multiples petites histoires de famille et les grands événements des époques successives. Portrait d’une femme et des siens, l’ouvrage fait également figure de chronique document la vie et les mentalités en mutation d’une région. Suzanne Deriex. Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. L’aire, 1986. Poche Suisse, Nos 105-106.

medium_Moeri.JPGLe sourire de Mickey – Il y a quelque chose de panique dans le regard que l’auteur promène sur nos semblables plus ou moins empêtrés dans les embrouilles de la société contemporaine, où les modèles du battant et de la superwoman font figure de référence. Les personnages décrits dans ces nouvelles peinent à telle identification, à moins de s’aliéner comme ce couple pour lequel la naissance d’un enfant fait figure de péripétie « non appropriée ». Observateur redoutable des tics de comporteent ou de langage, dans la parenté d’un Michel Houellebecq, Antonin Moeri excelle à ressaisir, sous forme narraative, les névroses et les psychoses de l’homme actuel, sans trop le caricaturer. Antonin Moeri, Le Sourire de Mickey. Campiche, 2003.

La Suisse romande au cap du XXe siècle. – Le gai savoir a trouvé, en Alfred Berchtold, son plus généreux représentant helvétique, dont cette somme (avant une fresque consacrée à la civilisation bâloise et un livre exhaustif sur Guillaume Tell) est la première, éclatante illustration. Des sources protestantes, essentielles dans ce pays, à l’émergence de l’helvétisme, marqué par les courants romantiques européens, et jusqu’au tournant fondateur des Cahiers vaudois, l’historien se fait tour é tour conteur et critique littéraire pénétrant. Jamais sec ou pédant, ce livre aux synthèses magistrales et aux inoubliables portraits n’a pas pris une ride ! Alfred Berchtold. La Suisse romande au cap du XXe siècle. Payot, 1964.

Les Têtes – Ce pourrait n’être qu’une galerie de portraits littéraires, alors que l’art du prosateur à son extrême pointe, et la matière physique et psychique brassée font de cette suite de figures une admirable danse des vifs. D’un Henry Miller juste entrevu dans un café parisien, avec son museau de loup, au souvenir recomposé de Charles-Albert Cingria se relevant d’une chute en vélocipède, le front tatoué de bitume, l’auteur s’éloigne le plus souvent de la chose vue ou de l’anecdote contenue pour restituer chaque personnalité en vérité plus qu’en légende, sans se priver pour autant de l’invention révélatrice. Aux magnifiques évocations d’écrivains encore vivants (François Nourissier ou Maurice Chappaz) font pendant nombre de portraits posthumes. Or c’est aussi bien sous le signe de Yorick que l’écrivain se place, en quête de la « tête » essentielle de chacun. Jacques Chessex. Les têtes. Grasset, 2003.

Tout-y-va – Les derniers mots de ce petit ouvrage, tenant à la fois du journal (entre 1960 et 1962) et des mémoires, témoignent du regret de l’écrivain de n’avoir pu établir ses œuvres complètes, et c’est une mélancolie semblable qui imprègne cette suite très révélatrice de souvenirs (notamment sur la période des Cahiers vaudois) et de propos sur la vie et ses aléas. Alors que les écrits polémiques de Gilliard, tel L’école contre la vie, donnent l’impression d’une grande solidité, ce livre reflète plutôt la sensibilité complexe de l’homme se rappelant son enfance et ses multiples expériences. Edmond Gilliard. Tout-y-va. Trois collines, 1963.

Trois hommes dans une Talbot – On se rappelle la nonchalante navigation de Jerome K. Jerome en suivant Monsieur Paul et ses compères (Ramuz et le peintre Bischoff) à travers la France profonde, dont l’écrivain évoque les charmes avec autant de bonheur qu’il en a mis à croquer les multiples aspects de la Suisse. Cette pérégrination débonnaire se prolonge, aujourd’hui, grâce à la publication des Œuvres de Budry en trois forts volumes, à travers une foison de textes injustement oubliés et qui valent à la fois par leur contenu et la haute qualité de leur écriture. Paysages et artistes, littérature et motifs historiques ou contemporains, contes et chansons : tout fait miel à l’essayiste à la fois gourmand et raffiné, ondoyant et pénétrant, au poète et au prosateur. Paul Budry. Œuvres, 3 vol. Cahiers de la renaissance vaudoise, 2000.

La Venoge
– Ce poème, illustrissime en nos régions, évoquant une douce et indécise rivière toute semblable à la mentalité vaudoise moyenne, ne saurait confiner son auteur dans la vaudoiserie complaisante à quoi d’aucuns réduisent son œuvre de chansonnier. L’ensemble de ses écrits permet en effet de (re)découvrir un conteur délicieux, toujours attentif à l’humanité bonne et au génie des lieux (son Paris est aussi présent que son pays de Vaud), un poète populaire aux merveilleux tableautins, mais également un critique virulent et un chroniqueur non moins vif de la vie contemporaine. Jean-Villard Gilles. Œuvres.

Le visage de l’homme
– Au tournant de la quarantaine, l’auteur excelle dans le genre de la digression en mêlant notations très personnelles, voire privées, et considérations sur la culture ou sur le monde comme il va. Qu’il parle de la cervelle au beurre noir du Café Romand, du piano de Chopin que les cosaques jetèrent par la fenêtre (à propos de l’enterrement de Brejnev), d’un raid en avion sur le musée de Bale ou d’un malheureux croisé dans un café, bref de ce qui le remplit de joie, l’inquiète ou le révolte, le chroniqueur fait montre de la même maîtrise ressortissant à l’équilibre intérieur. Jil Silberstein. Le visage de l’homme. Le Temps qu’il fait, 1988.

medium_JLK20.3.jpgLe viol de l’ange
- Le terme de « roman virtuel » convient à cette ressaisie des multiples possibles de la vie contemporaine, captée dans son surgissement, dès le lendemain de la prise de Srebrenica, en juillet 1995. Dans un grand ensemble suburbain, un drame se prépare : l’agression sexuelle et le meurtre d’un enfant par un mystérieux tueur, dont le journal ponctue les pages du roman. Traversée des ténèbres, ce roman foisonnant et mêlant toutes les formes d’écriture, se veut aussi quête de gestes humains et de lumière. Jean-Louis Kuffer. Le viol de l’ange. Bernard Campiche, 1997.

(Cet abécédaire constitue la partie conclusive du livre intitulé Impressions d'un lecteur à Lausanne, paru en 2007 aux éditions Bernard Campiche)



03/09/2011

Un exorcisme poétique

 

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Corinne Desarzens donne, avec Un roi, un récit de résilience d’une irradiante beauté.

Il arrive que des «expériences négatives» soient des «bénédictions déguisées», et Corinne Desarzens en sait quelque chose. En quelques années, en effet, celle que nous tenons pour l’un des meilleurs écrivains romands a perdu mère et père, ce qui arrive à tout le monde, mais également ses deux frères jumeaux, suicidés le même jour à six ans d’intervalle, chose plus rare évidemment. Or, bien plus exceptionnels encore: la force intérieure, l’énergie et l’extraordinaire déploiement d’amour et de poésie qui lui a permis de surmonter sa peine par le truchement de son dernier livre - le meilleur sans doute à ce jour-, qui emprunte la voie du «roman» alors même que tout y est personnellement vécu. Question de pudeur, sans doute, puisqu’il y est aussi question de proches encore vivants, mais aussi de légère distance, qui lui fait observer sa propre vie de l’extérieur. «La vie est tellement riche», m’expliquait-t-elle à ce propos, «que la raconter suppose des choix. Vous pouvez être dix personnes à avoir vécu la même chose, sans retenir du tout les mêmes détails. C’est peut-être ce qui distingue le roman du récit autobiographique. Et puis ma vie elle-même est très romanesque...»

Au-delà du «reportage»

Ce passage du témoignage vécu, limité à un «cas», à une expression plus universelle, amplifiée par la musique et la magie des mots, se vérifie d’ailleurs dans la comparaison entre Un roi et un livre précédent, intitulé Le gris du Gabon (L’Aire, 2009), où Corinne Desarzens abordait, de manière plus prosaïque, l’expérience humaine importante qu’elle a vécue à Nyon auprès des requérants d’asile depuis 2009.

En quelques traits, précisons alors qu'Un roi détaille le parcours d’une femme mariée, la cinquantaine déclinante, qui a trois enfants d’un Léo avec laquelle elle vit «la paix des braves», et qu’un mélange de curiosité et de sollicitude rapproche d’un nouveau centre de requérants d’asile sis dans un abri souterrain à Nyon, en cette même bourgade de la Côte vaudoise où se tient chaque année le festival Visions du réel. Or ledit «réel», le plus souvent lointain, semble intéresser les journaux plus que celui de l’abri baptisé Five Stars (comme un hôtel *****) par ses hôtes de passage auxquels, il faut le préciser illico, les professionnels ou les bénévoles qui s’en occupent sont priés « de ne pas s’attacher ». Hélas la narratrice «a tout faux». Non seulement elle s’attache, s’intéresse à l’histoire de ces damnés de la terre auxquels elle donne des cours de français, et en aide quelques-uns à trouver un job: mais elle se lie à l’un d’eux, jusqu’à faire intervenir le mari, avant que la police ne vienne le cueillir (par erreur) et l’emmener en fourgon, entravé comme un malfaiteur ou un cheval... petit détail «technique», entre beaucoup d’autres, qui fait mal au coeur. Or la relation avec Nega, ce bel Erythréen fier et lucide («trouve quelque chose qui te sauve», lui conseille-t-il) mais jaloux qu’elle s’occupe aussi d’autres que lui, tournera court sur une sorte de malentendu, tout en rappelant à la narratrice la réponse du renard de Saint-Ex au Petit Prince: «On ne connaît que les choses qu’on apprivoise». De là sa décision, alors qu’un «manteau de honte» lui pèse aux épaules, de se rendre en Ethiopie, «seule issue pour comprendre»... Corinne Desarzens a tant aimé l’Ethiopie, ses terres diverses et ses gens, qu’elle y est retournée plusieurs fois après un premier voyage organisé qui nous vaut un récit gratiné, où son observation de ses compagons de route européens n’est pas moins incisive que lorsqu’elle décrit un député nyonnais soignant son image ou la ministre rigide en laquelle on reconnaît la conseillère fédérale Widmer-Schlumpf en train de « gérer » l’affaire mémorable du jeune Irakien Fahrad.. «Je ne fais pas d’angélisme», précise-t-elle cependant et je n’ai pas de message à faire passer: je m’occupe essentiellement de sentiments, mais qui ne vont pas évidemment sans indignation tant il y a d’écart entre les paroles officielle lénifiantes et la froide réalité des faits. Par ailleurs, je n’ai pas non plus de leçon à donner, ne parvenant pas à m’impliquer plus longtemps dans des situations sans issue...»

En contraste marqué avec la froide réalité helvétique, nullement caricaturée pour autant, la partie d’ Un roi consacrée à l’Ethiopie, où s’opère une véritable résilience existentielle dans la vie de la narratrice, notamment auprès du jeune Alex, au fil d’un vrai voyage aux multiple échos humains ou livresques (Michel Leiris, Joseph Kessel et Evelyn Waugh y sont évoqués avec une rare pertinence), saisit le lecteur par la beauté d’une écriture qui n’a rien d’esthétisant pour autant, jouant du contrepoint avec une originalité renouvelée. Sans se cacher la difficulté de vivre de ses hôtes, et les conditions sociales et politiques lamentables de l’Ethiopie, et plus encore de l’Erythrée, Corinne Desarzens n’en compose pas moins une façon de psaume d’amour non sentimental, disons : poétique, dont la lumière et la musique irradient Corinne Desarzens. Un Roi. Grasset, 298p.

15/05/2011

Aude Seigne, Prix Bouvier 2011

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Aude Seigne, après Douna Loup, revigore notablement la relève littéraire romande. Ses Chroniques de l’Occident nomade sont d’un véritable écrivain, dans la foulée de Bouvier et de Cingria. La jeune Genevoise vient de décrocher le Prix Nicolas Bouvier. 

Un petit livre épatant a marqué, récemment, l’apparition d’Aude Seigne. Ses Chroniques de l’Occident nomade signalent immédiatement,en effet, la rare maîtrise d’une «lectrice» du monde. Le bonheur d’écrire va chez elle de pair avec la justesse du regard et le mélange, rare dans le genre, de ses impressions de voyageuse et de ses échappées amoureuses.
Qu’elle évoque un premier voyage en Grèce, à 15 ans, où elle découvre «l’état nomade», le «silence vertical de la rue ouagalaise» où elle lit L’Idiot de Dostoïevski chez des «amis d’amis d’amis d’amis», ou encore le «rapport humain pur» qu’elle vit en plein désert du Rajasthan avec deux jeunes gens, Aude Seigne sait ressaisir à tout coup le «génie des lieux» et sa diffusion sur les êtres…
Aude6.jpg- Mais qui êtes-vous donc, jeune fille ?
- Je suis née à Genève le 14 février 1985. J'y ai toujours plus ou moins vécu mais je n'ai commencé à aimer Genève qu'en voyageant. J'ai eu une enfance heureuse, bien que stricte. Cela s'est gâté lorsque mes parents ont divorcé, quand j'avais 11 ans. En parlant d' « expérience fondatrice », je pense que celle-ci fut radicale, même si je n'en comprends la portée qu'aujourd'hui. C'est aussi à cet âge-là que j'ai commencé à écrire régulièrement. J'ai fait un premier voyage sans mes parents à 15 ans qui a été comme une secousse après des années assez sombres. Après, c'est un peu devenu une obsession. J'ai fait une maturité en grec ancien suivie d'une année sabbatique où je multipliais les petits jobs pour pouvoir partir plus longtemps. Je me motivais en me disant qu'une heure de travail, c'était une nuit en auberge de jeunesse quelque part dans le monde. Cette année a été très formatrice, et pas seulement sur le plan du voyage. J'ai ensuite fait un bachelor en littérature française et en langues et civilisations mésopotamiennes. Le calendrier universitaire me permettait de voyager 2 à 3 mois par année. Actuellement, j'écris mon mémoire de master sur la fragmentation dans la littérature de voyage au XXe siècle (Henri Michaux, Nicolas Bouvier et Lorenzo Pestelli pour être précise). Je travaille depuis deux ans comme rédactrice pour le site web de la Ville de Genève. Je suis un peu à un tournant, dans le sens où mes nombreux projets ne pourront prendre forme qu'après ma soutenance de mémoire, en septembre.
- Vous semblez très lectrice. Pouvez-vous détailler votre rapport à la lecture ?
- J'ai toujours lu, mais pas toujours avec la même régularité. J'ai appris à lire avant d'aller à l'école donc je devais lire beaucoup pour faire passer le temps pendant que les autres apprenaient. La lecture m'apparaissait alors comme une activité normale, quotidienne et sans hiérarchie (les contes aussi bien que la bande dessinée ou les romans de gare). C'est surtout au collège que j'ai eu envie de lire les « grands auteurs ». En année sabbatique, je me suis pourtant dit: « En tout cas je ne ferai pas des études de littérature! ». Mais c'est ce que j'ai fait, comme si cela me rattrapait. Mon rapport à la lecture est donc assez complexe: du côté académique, il m'a fallu lire beaucoup d'auteurs pour leurs innovations stylistiques, formelles, etc. Ces auteurs ne m'ont pas toujours plu mais ils aiguisent le regard, ils « forment le jugement » comme on dit. D'un point de vue plus personnel, j'ai un plaisir un peu narcissique à lire des récits de voyage: voir se formuler des impressions que j'ai eues sans pouvoir les nommer. Dans l'acte de lecture, j'accorde beaucoup d'importance au plaisir: plaisir de se reconnaître, plaisir à entendre intérieurement des sons harmonieux. C'est pourquoi ces deux dernières années je n'ai presque rien lu: j'ai l'impression que mes études ont déformé ma lecture et me forcent à voir le texte comme un objet à disséquer....
- Comment l’écriture est-elle venue au jour ?
- J'ai commencé à écrire assez jeune. Je devais avoir 8-9 ans quand j'ai demandé une machine à écrire parce que je voulais être écrivain. Mais j'ai aussi tout de suite su que je ne serais pas un écrivain de fiction. J'étais plantée devant ma machine et je ne savais pas quoi écrire! J'ai commencé un journal intime peu avant mes 11 ans, que je tiens encore aujourd'hui avec plus ou moins de régularité. Mes voyages ont fait partie de ces journaux, qui sont pourtant très peu factuels. Ce sont plus des journaux de l'intime que des journaux intimes en fait. Vers 10 ans, j'ai aussi commencé la poésie. Pour des impressions fugaces, où tout semble clair, ou alors pour des angoisses diffuses, cela m'a toujours semblé la forme la plus adéquate. A 13 ans, j'avais déjà tout un recueil de poèmes. Je l'avais même envoyé à des éditeurs qui ont dû bien rigoler.
- Comment avez-vous conçu et construit ce premier livre ?
- En fait, il s'agit du deuxième… Pour le premier, je suis tombée dans l'arnaque classique des maisons d'éditions qui demandent beaucoup d'argent et ne font quasiment pas de promotion. J'étais tellement heureuse qu'une maison d'édition m'accepte que j'ai été d'accord de payer. J'ai donc publié un recueil de poèmes intitulé Variations sur un hiver amoureux aux éditions Baudelaire. Mais la qualité littéraire de ces poèmes est, à mon avis, très inégale.
Mais pour répondre à votre question à propos de ces Chroniques, j'ai pris des notes pendant tous mes voyages, sans intention particulière. Après avoir lu tant d'écrivains voyageurs et ayant toujours un peu écrit, cela me semblait normal, l'écriture faisait partie du voyage. Ce n'est qu'en 2008, suite à un séjour assez éprouvant à Damas, que j'ai ressenti un trop-plein. Six mois auparavant, j'étais en Inde et j'avais à peine eu le temps de revenir, de me remettre dans le quotidien, qu'on m'annonçait que je partais pour la Syrie. Bien sûr, cela m'enchantait, mais au retour, quelque chose avait changé. J'ai pris ça comme un débordement, un besoin de vivre ce que je n'avais peut-être qu'accumulé. J'ai compris que j'avais fait beaucoup d'expériences très jeune et qu'elles m'avaient atteintes – en bien comme en mal – à un point que je ne soupçonnais pas. Après tout je ne racontais jamais mes voyages! J'ai donc conçu les Chroniques de l'Occident nomade à ce moment-là. Je voulais raconter en quelques dizaines de chroniques – une à deux pages chacune, condensées et précises - l'ensemble de mes voyages, pas de manière linéaire mais selon le principe de l'association d'idées. J'ai repris des notes de certains de mes voyages mais seulement pour les avoir en tête car je voulais quelque chose qui soit très ancré dans mon style actuel, libéré de ce que j'avais pu écrire auparavant sur le même sujet. Je voulais un texte au présent, qui semble très spontané. Je voulais donner l'impression que j'analysais chacune de mes sensations et de mes interrogations au moment même où je les vivais. Evidemment, au moment de l'écriture, ces sensations avaient souvent plusieurs années donc il m'a fallu me replonger dedans, c'était presque un travail de spiritisme! Au bout de deux ans, j'ai décidé de clore ces Chroniques. J'en ai revu l'ordre afin que le lecteur ne perde pas trop le fil, notamment au niveau des personnages que je rencontre ou qui m'accompagnent. Il y a aussi trois Chroniques qui ont été écrites à part, indépendamment de ce projet, et que j'ai décidé d'insérer dans l'oeuvre car elles me semblaient pertinentes. Je vous laisse deviner desquelles il s'agit!
- Comment travaillez-vous ?
- Je pense avoir en partie répondu dans la question précédente. Je crois que j'ai en moi à la fois une sensibilité immense, une approche primesautière des choses, et une méthode rigoureuse, qui vient en partie de mon éducation calviniste. Je crois que les deux s'expriment dans mon travail. Au moment de l'écriture, j'accorde beaucoup d'importance à la sensation, au laisser-aller, au dire les choses comme elles sont même si cela peut être moche et maladroit (c'est pourquoi j'aime beaucoup la notion d' « écriture automatique » chez les Surréalistes). Je me dis: « Tu peux écrire ce que tu veux, de toute façon tu peux tout changer après! » Et effectivement je reviens longuement sur le texte après. Par exemple, je fais particulièrement attention aux sonorités. J'aime qu'un texte sonne bien quand il est lu. Tout texte devrait pouvoir être lu à haute voix, même sans en comprendre le sens, un peu comme une formule magique qui fait du bien. J'aime que les choses soient à la fois graves et belles, contradictoires. Et c'est pareil dans l'écriture.
Aude1.jpg- Qu’est-ce que cet «être de langage» que vous dites être ?
- Un « être de langage » est un être que le langage, qu'il soit oral ou écrit, touche profondément. Il peut s'agir du sens d'un mot lors d'une conversation animée ou de la rêverie diffuse que suscite un nom de ville lorsqu’on se le répète intérieurement. L' «être de langage » sent ces variations-là car il met le langage, sous toutes ses formes, au-dessus de toute forme de communication. Quand on sait que 90% de la communication est non-verbale, c'est un peu désespérant parce qu'on peut se dire qu'un « être de langage » est moins attentif à ces 90%-là. Je tire ce chiffre d’une étude menée par Albert Mehrabian en 1981 qui a, paraît-il, montré que 7% de la communication passe par le sens de mots, 38% par la voix et la tonalité, et 55% par tout le reste.
- Comment voyez-vous l’évolution d’Aude Seigne ?
- J'ai d'autres projets d'écriture, mais rien de clair pour le moment. Je suis assez touche-à-tout, donc il n'est pas du tout dit que mon prochain livre parle de voyages, du moins pas de la même manière. Je n'ai aucun doute sur le fait que je continuerai à écrire mais mon but n'est pas de publier à tour de bras, surtout si ce que j'ai à dire se répète (je ne le souhaite pas). D'un point de vue professionnel, j'aime l'idée que l'écriture est un outil qui offre de nombreuses possibilités. J'ai déjà expérimenté la dissertation académique, la création littéraire et l'écriture pour le web, alors pourquoi ne pas passer aux guides de voyage ou au journalisme! Je pense aussi qu'il est temps pour moi de recommencer à voyager, et peut-être d'aborder l'ailleurs par d'autres aspects (vivre un peu à l'étranger ou monter des structures pour les jeunes voyageurs par exemple).
- En quel animal aimeriez-vous vous réincarner ?
- En un oiseau, un oiseau migrateur tant qu'on y est et qui aurait aussi la capacité de se poser sur l'eau. Je me suis toujours dit que cela doit être enivrant de pouvoir se déplacer à sa guise dans les trois dimensions de l'espace. Et d'entreprendre un grand voyage tous les six mois pour se rendre dans un autre chez soi. Et de pouvoir sentir l'eau fraîche sous son ventre quand on est posé sur l'eau.
AudeS.JPGAude Seigne. Chroniques de l’Occident nomade. Editions Paulette, 133p.

17/03/2011

Au nom de la mère

40d500644d34e04606373110fa8b067d.jpgL'un des plus beaux livres

de Jacques Chessex

Le jugement commun, selon lequel la qualité d’un individu peut s’évaluer à la façon dont il parle de son père ou de sa mère, est souvent révélateur chez les écrivains, et c’est particulièrement manifeste dans le dernier livre de Jacques Chessex, constituant à la fois une lettre d’amour posthume mêlant regrets, aveux et justifications; un nouvel élément décisif de la chronique familiale qui traverse l’œuvre, de Carabas au Désir de Dieu, ainsi que le plus beau  portrait de femme que l’écrivain ait jamais tracé dans son œuvre. Nulle trouble inflexion œdipienne (« J’ai  aimé ma mère comme une mère ») dans cette démarche dont la justesse de ton nous semble de part en part sans la moindre faille : s’il « prend sur lui », le fils ne joue pas pour autant les affreux, se reprochant certes de n’avoir pas assez montré à temps, à sa mère, qu’il l’aimait et désirait qu’elle reconnût elle aussi, à temps, cet amour, tout en ne cessant de multiplier les détails attestant un profond attachement réciproque. Mais longtemps, du vivant de sa mère, le fils aura pris le temps de ne pas dire à sa mère ce que la plupart d’entre nous se reprochent, post mortem, de n’avoir pas su assez dire. « En attendant le temps passait. Je rencontrais ma mère, je la blessais parce que tout en elle me blessait. Son esprit était droit, sa pensée juste, son élégance de bon goût, sa taille bien prise, son regard d’un bleu un peu gris était pur et me voyait. Et moi je n’étais pas digne de ce regard, de cette beauté, de cette humeur enjouée. Tant allait mon humeur à moi que ma gêne devenait tangible, et la querelle éclatait. »

« Un enfant sans cesse grandit », note le fils, père lui-même de deux fils, dans le chapitre de la fin du livre intitulé Pourquoi vous êtes-vous fait fils ?, en se demandant : « Et moi, enfant de ma mère, ai-je pris taille, force neuve, densité, - ai-je grandi en écrivant ce livre ? ». Or non seulement le lecteur aimerait dire à l’écrivain qu’il a grandi, l’homme et l’écrivain aussi, mais qu’il l’a fait grandir aussi, lui lecteur, en le ramenant à sa propre mère et aux  manques de leur propre relation, pour revivre le temps de la présence et tout ce qui doit être dit pour être guéri.

« Ce qui se passe entre une mère et son fils relève d’un effroyable secret. J’ai habité ta chair, j’ai bu ton sang, tes pleurs, maintenant je te regarde tenant sur ta poitrine les fils d’une femme qui n’était pas toi et qui s’éloigne de moi, comme toi aussi, mère, tu t’éloignes de moi parce que je suis ombrageux, obscur, et fou. Parce que je vous trompe toutes les deux pour fuir et défier votre alliance. Parce que je bois seul et avec des imbéciles. Parce que je disparais dans mes livres, et que pour prétendre les écrire, je rôde et vis dix vies lointaines ».

Lucienne Vallotton, des Vallotton de Vallorbe, maîtres de forges et notables depuis des siècles, incarnait « la ténacité, la dignité, la pudeur, l’intelligence pratique, le goût viscéral de la terre et de la matière ». Aimant les fleurs et les oiseaux, les proverbes et La Fontaine  pour faire pièce à la sottise ou la médisance, ne se confessait point comme les papistes, se méfiait des beaux parleurs, résistait aux folies de son intempestif époux, n’aimait pas les romans « trop sexuels » de son fils mais collectionnait la moindre coupure concernant celui-ci qu’elle aimait et qu’elle n’aimerait point voir, dit-il, pleurer de l’avoir point assez reconnue. « Dérision de mes singeries ! » Et le fils de découvrir encore, sur un film tourné un mois avant la mort de sa mère, ce vieil ange qui lui dit de son au-delà : « Touche-moi, palpe, écoute ma voix (…) ah presse-toi contre moi comme lorsque tu étais petit enfant et que tu collais ta bouche à ma poitrine ronde ».

On a lu bien des livres d’écrivains évoquant leur mère, et Jacques Chessex cite en passant Georges Bataille ou Albert Cohen, auquel il reproche justement ses trop suaves modulations. Or c’est plutôt du côté de la Lettre à ma mère d’un Simenon, pour la netteté et l’honnêteté, mais en plus profond aussi, en plujs baroique, en plus somptueux de style, que Pardon mère nous conduit, à la pointe d’une vraie douleur sans trémolo, face finalement à son propre sort reconnu de vieil orphelin: « O refuge de ma peine et d’avoir un jour à mourir »… 

Jacques Chessex. Pardon mère. Grasset, 214p. 

    

c696b1c9817cb63cad1fb433a0148bcd.jpgComme une flûte d’os

La mère de Jacques Chessex n’aimait rien tant que le chant du merle et La Fontaine, dont la limpidité toute simple ne se retrouve que par intermittences dans la poésie de son drôle d’oiseau de fils, où le baroque et le jazz syncopé, la rupture et l’abrupt, l’obscur et l’obscène vont de pair avec la clarté nette, Bach le matin (qui se prononce Baque comme Braque et baquet) et Schubert le soir ou Madeleine Peyroux : « Voix sur les confins perdue/Et reconnue par les anges/Qui la rendent avec la vue/Sur l’absolu qui dérange »…

Tout est pur à ceux qui sont purs, a dit un probable impur qui se fût reconnu dans le premier de ces poèmes amorcé comme ceci : « Dieu tu n’as pas dit que boue/Ni sanie sont déraison/Mais par dispersion et folie/Nous chantons », et finissant comme cela : « O traces par ce monde dur/ Où tu regardes sans limite/Dans ma bêtise je t’imite/Revanche des purs »…    

Cerf au pré dru, cloche de neige, Christ aux collines, groin de saint porc ou frère âne, primevère sur lit de mort, Parole de rivière et miel de Satan : tout se mêle là-dedans et passent les animaux, doute et croyance, douces ou dures figures, et les plus ou moins purs salués au passage (Bacon au tombeau ou Jouve sur l’alpe « comme l’éther monte », Gustave Roud ou Jean-Paul II santo subito presto) et passent les lieux du profane puis s’en vient le temps prochain de notre mort -  mais encore un chant s’il vous plaît (« J’aimais ta bouche si fière/Et nos cris glorieux de porcs ») et revit aussi bien Villon dans le sillon de nous tous frères humains : «Dans ta carcasse/Vieille nervure/Rameau et crasse/Vint l’écriture », avant l’ultime paraphe anticipé : «Beauté de moire/Ta pauvre trace/Injurie grâce/Mais quoi fut gloire »…

Jacques Chessex. Revanche des purs. Grasset, 133p. 

Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 29 janvier 2008      

Photo: Horst Tappe