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Littérature romande - Page 4

  • Piroué le lecteur heureux

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    Hommage à un honnête homme

    C’est une sorte de forêt enchantée que nous font parcourir les Mémoires d’un lecteur heureux de Georges Piroué, dans laquelle s’appellent et se répondent les innombrables voix d’une conversation à la fois intime et universelle. Peu de livres illustrent, avec autant de minutieuse attention, de marque personnelle et de qualité d’accueil, la merveille que c’est de lire et le malheur que ce serait d’en être privé. On verra dans ces pages quel grand lecteur a été Georges Piroué au fil de sa vie, mais ce n’est pas d’exploits que nous aimerions parler à propos de cet homme discret peu porté à la forfanterie, ainsi qu’il l’explique d’ailleurs tranquillement: “Je confesse volontiers mon respect pour l’exercice réussi de la précision. Penchant que je tiens des enseignements de l’école, de mes origines jurassiennes, de la méticulosité horlogère au sein de laquelle j’ai vécu et peut-être aussi du prosaïsme de ma mère qui m’a inculqué le principe de ne jamais dépasser ni ma pensée, ni ma perception des choses. Toute exaltation de quelque nature qu’elle soit a toujours été pour moi signe de mauvais goût ou de ridicule, menace de danger”.

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    Cela étant, la passion de lire est d’autant plus vive chez Piroué qu’elle se concentre dans l’attention scrupuleuse et l’écoute réitérée à travers les années. C’est d’abord comme à tâtons que le lecteur-écrivain (soulignons l’importance immédiate du second terme) nous entraîne dans la selva oscura de sa mémoire confondue à une manière de soupe originelle d’où émergent, de loin en loin, tel visage ou telle silhouette, l’esquisse de tel geste annonçant toute une scène ou l’écho de telle voix préfigurant le développement de trois fois trente-trois chants.

    Les premiers paysages et les premières figures entrevus par le rêveur-lecteur (le premier terme ne sera pas moins important que le second) dans sa remémoration d’une réalité fondamentale dégagée des ténèbres par ses premières absorptions, évoquent une lande désolée où des bergers se retrouvent autour d’un feu (et bientôt l’un d’entre eux va peut-être parler, et peut-être un Tourgueniev sera-t-il là aussi pour écouter dans le clair-obscur), et se regroupent alors diverses réminiscences, comme aimantées par l’image initiale.

    Une lecture orale, par sa mère, lors d’une de ses maladies d’enfant, a-t-elle ancré au coeur de l’écrivain le souvenir de La Prairie de Biega, des Récits d’un chasseur, auquel est liée la vision nocturne (et quasi préhistorique) d’une tête de cheval, ou bien sa première lecture de la nouvelle, vers l’âge de seize ans, a-t-elle marqué la scène du sceau de sa vision d’adolescent ? Ce qui est sûr, et qui fonde le développement de toute la méditation qui suit, rassemblant d’autres souvenirs de lecture (Stevenson et son âne dans les Cévennes, les bergers de Tchekhov dans La Fortune, puis le chasseur Maupassant, la guerre, la chasse au loup), c’est que la lecture et la mémoire ont travaillé de concert à révéler la véracité (un mot que Piroué semble bien préférer au terme de vérité) de ces motifs à valeur d’archétypes en les éclairant les uns par rapport aux autres pour mieux les faire signifier.

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    Ce qui émerveille et qui surprend à chaque pas dans ce parcours, c’est la remarquable liberté que Georges Piroué manifeste dans ses rapprochements, dont la pertinence découle de sa propre autobiographie de lecteur. Le voici par exemple, et avec quelle justesse affectueuse, parler de Thoreau, dont on sent que l’hyperréalisme mystique, et la langue parfaitement transparente, conviennent à sa propre nature contemplative et à son esthétique littéraire peu portée au gongorisme. Or la compréhension en profondeur de Thoreau amène Piroué à une mise en rapport lumineuse (“A travers lui Rousseau et Proust se donnent la main”) qui détermine aussitôt une double mise au point: “Avec cette différence que Rousseau n’est parvenu à son état d’ataraxie qu’après s’être obstiné à échapper à la société de son temps par l’utopie politique. Il voulait d’un réel réformé. Avec aussi, concernant Proust, la différence que celui-ci, en aiguisant ses sens, lorgnait du côté de leur utilisation à des fins artistiques. Il voulait d’un réel esthétique. Et tous deux, de manière différente, conservaient, en bons Français, des attaches avec la société, tandis que Thoreau les avait dénouées.”

    Quant à notre lecteur, c’est bien plutôt “en bon Suisse” qu’il progresse avec l’absence de préjugés ou de snobisme des ressortissants des petites nations, l’ouverture à toutes les cultures que favorise naturellement notre éducation, la modestie des terriens et la défiance envers toute rhétorique creuse. Mais son vice impuni n’est pas moins d’un lettré européen, qui le fait tutoyer Leopardi ("Giacomo, amico mio") dans une admirable lettre de reconnaissance, au double sens du terme; éclairer Tolstoï d’une lumière révélatrice, cheminer aussi à l’aise avec Henry James qu’avec Jacques Réda, Peter Handke ou Conrad, en rendant à chacun son dû et sa place.

    Nul élan à caractère métaphysique chez ce lecteur-poète qui se confesse “douteur fervent” et dit s’être fait “une religion de l’irréalité narrative”, et pourtant les pages qu’il consacre à Dostoïevski ou à Dante sont d’une pénétration spirituelle rare, de même que tout son livre est traversé par une sorte de douceur évangélique jamais sucrée, qui le porte naturellement vers les humbles et les enfants malheureux chers à son cher Dickens.

    L’homme sous le ciel, l’homme à la guerre, l’homme en amour, l’homme et la mer, ou les mères du sud selon Morante, et les Anna, les Emma, les Félicité, Julien Sorel et Lucien Rubempré, notre adolescence Roméo, notre jeunesse Hamlet, notre ultime veillée Lear, tous nos âges, nos travaux, nos grandes espérances, nos lendemains qui déchantent, words words words et salive de Joyce en marée océane, tout cela l’écrivain-lecteur le brasse et le rebrasse sans jamais perdre son fil très personnel.

    Or c’est à proportion, justement, de ce que ce livre a de très personnellement impliqué qu’à son tour le lecteur de l’heureux mémorialiste s’immerge dans les eaux profondes de sa mémoire, s’interroge et se met à “écrire les yeux fermés.”

    Femmes de Keller, orages de Faulkner, paysans déchirés de Ladislas Reymont et notre cher Buzatti à l’étage des cancéreux, Oblomov lu et relu sous toutes les lumières, une Vie de Rancé de plus pour se nettoyer de trop de “carton” contemporain, ou l’autre jour Par les chemins de Marcel Proust d’un certain bon Monsieur Piroué...

    Georges Piroué. Mémoires d’un lecteur heureux. L’Age d’Homme, 1998, 380pp.

    Georges Piroué est mort au début de l’année 2005.


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  • L’humanisme tragique de Jacques Mercanton



    C’est un grand monsieur des lettres romandes que Jacques Mercanton, qui a laissé une oeuvre considérable mais quelque peu méconnue, voire tout à fait inaperçue en France.

    Jacques Mercanton était né le 16 avril 1910 à Lausanne où il avait accompli ses écoles et ses études de lettres, complétées en Sorbonne à la faveur d’un séjour parisien d’un année, en 1933. Ce fut à Paris aussi, en 1935, qu’il rencontra James Joyce dont il devint l’ami et avec lequel il se livra à quelques travaux, lesquels accréditèrent la légende selon laquelle le Vaudois aurait été le secrétaire du grand écrivain. Après ses débuts dans l’enseignement, Mercanton occupa, de 1938 à 1940, le poste de lecteur de français à l’Université de Florence. Auparavant, il avait écrit Le secret de vos coeurs, un recueil de nouvelles qui ne parut qu’en 1942, son maître René Bray lui ayant conseillé de finir d’abord sa thèse (Poésie et religion dans l’oeuvre de Maurice Barrès), soutenue en 1940.

    Depuis cette date, où il commença d’enseigner au Collège classique de Lausanne, jusqu’en 1954, où il fut appelé à la chaire de littérature française de l’Université de Lausanne, Jacques Mercanton mena de front ses activités professorales et littéraires. L’année de la parution de son premier roman, Thomas l’incrédule, aussitôt distingué par le prix Rambert 1943, marqua aussi la rencontre avec Albert Skira et les débuts de la revue Labyrinthe où il approcha divers écrivains de renom, d’Eluard à Mauriac, ou de Malraux à Paulhan. L’envoi du volume d’essais intitulé Poètes de l’univers à Thomas Mann fut l’occasion, en 1947, d’une première rencontre des deux écrivains, qui restèrent en correspondance jusqu’à la mort du romancier allemand. Une autre amitié importante se noua entre Mercanton et le mystique orientaliste Louis Massignon, de 1955 à 1962. En 1948, Le soleil ni la mort, roman, obtint la Prix de la Guilde du Livre, et les nouvelles de Christ au désert un prix Schiller. Par la suite parurent, dans le domaine narratif, un récit (Celui qui doit venir, 1956), un roman (De peur que vienne l’oubli, 1962 ), un très beau recueil de nouvelles (La Sibylle, 1967), et enfin l’oeuvre romanesque majeure que constitue L’Eté des Sept-Dormants , parut en 1974 et représentant à la fois l’éducation sentimentale et le testament littéraire de Jacques Mercanton dont l’oeuvre, dûment reconnue au pays (Prix C.F. Ramuz en 1975, Prix de la Ville de Lausanne en 1982 et Prix Gottfried Keller en 1988) n’a jamais vraiment, en revanche, franchi la barrière du Jura. Le fait est d’autant plus paradoxal que Mercanton était sans doute le moins «régionaliste» de nos écrivains, incarnant plutôt l’homme de culture européen.

    A l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, en 1990, Jacques Mercanton nous disait éprouver un sentiment d’accomplissement, convaincu qu’il était d’avoir écrit ce qu’il devait. La publication de ses Oeuvres complètes en onze volumes accréditait largement ce discret orgueil. Six recueils de récits et nouvelles et cinq romans, dont une ample symphonie, balisent aussi bien la méditation incarnée de Mercanton sur la beauté pressentie comme un lieu d’extrême tension (« La beauté, c’est-à-dire l’harmonie, est une chose non seulement terrible, mais encore mystérieuse; elle est le combat de Dieu et du démon et leur champ de bataille, c’est le coeur des hommes», s’exclamait Dimitri Karamazov, cité par Mercanton), les avatars charnels ou spirituels de la passion, les drames intimes inscrits dans la tragédie collective, le mystère insondable de la condition humaine et la quête de l’«autre royaume».

    Une place à part doit être réservée, dans l’oeuvre de Jacques Mercanton, à L’Eté des Sept-Dormants. Bilan de toutes les expériences de l’auteur, ce roman à l’ample musique, d’un charme profond, évoque l’amitié amoureuse liant un jeune homme à un adolescent, lequel fini par se donner la mort. Mais plus qu’une relation sentimentale de type pédérastique, ce poème romanesque tient à la fois de la confession et de la chronique, dont le personnage principal est peut-être le Temps roulant ses flots, tel le Danube omniprésent (l’histoire se passe aux confins de la Bavière et de l’Autriche), en de majestueux accords. Autour de Maria Laach, fascinante maîtresse de maison de la pension pour jeunes gens de Waldfried, et de Maître Laach son fantasque époux, nous suivons l’apprentissage existentiel d’une pléiade d’adolescents riches, pour certains, des plus hautes virtualités. Envoûtant pour peu qu’on s’y laisse immerger, L’Eté des Sept-Dormants nous fait participer de l’intérieur au mûrissement douloureux de Nicolas, le narrateur, dont l’amour ne parviendra pas à conjurer le destin tragique de Bruno, «enfant mystérieux» incapable de vivre. Expression vibrante du plus intime de l’auteur, dont le drame personnel s’inscrit dans la trame vivante de toute une communauté symbolique, ce roman laisse une empreinte inoubliable où la verdeur adolescente, les troubles de la sensualité, les grandes espérances et les premières déconvenues, les rapports complexes entre les êtres, la confrontation aux questions essentielles de la vie s’entremêlent dans une atmosphère magique et tragique.

    Quant aux cinq volumes réservés à la part critique de l’oeuvre, ils nous apparaissent comme une vaste lecture du monde qui nous arrache au provincialisme dans l’espace et dans le temps que représente une culture standardisée ou vouée au culte de la nouveauté. La distribution des volumes invite, par surcroît à un parcours spirituel ascendant. Aux études magistrales consacrées au Siècle des grandes ombres, où Saint-Simon voisine avec Don Quichotte, et Racine ou Pascal avec Les Mille et une Nuits, succèdent les essais sur la littérature européenne de Ceux qu’on croit sur parole , témoignant derechef de l’étonnante ouverture au monde de l’auteur (Casanova et De Gaulle y voisinent avec Lawrence d’Arabie et Virginia Woolf ou Rilke, entre autres), tandis que l’ultime volume, sous le titre L’Ami secret et l’Enfant mystérieux, emprunté au mystique flamand Ruysbroeck, regroupe des essais majeurs sur l’art, la musique et la civilisation, dans une triple perspectve esthétique, éthique et spirituelle.

    En préface à ce dernier ouvrage, Roger Francillon qualifiait très justement Jacques Mercanton d’«humaniste tragique», en soulignant la référence constante, dans son oeuvre, au mystère de l’Incarnation et au sacrifice du Christ. Si Mercanton se gardait de confondre les enseignements de l’art et ceux de la religion, il n’en prêtait pas moins une grande attention à toutes les manifestations de l’art qui nous aident à nous rassembler et à nous dépasser, à mieux vivre ensemble et à mieux affronter la mort. Plus que des propos de lettré éclectique, ses écrits sur la modernisation de la liturgie (Sous l’oeil des barbares) ou l’apport du rêve à l’expression littéraire, la vocation du roman, la peinture du bonheur (chez Vuillard notamment) ou ces musiciens qui comblaient son coeur (tels Mozart et Monteverdi), l’honneur de la culture et les fins dernières, sont d’un grand esprit dont tous les points du territoire sensible et spirituel se rattachent au même foyer. Plus qu’un verni mondain, la culture représentait pour Jacques Mercanton, qui déplorait de ne plus entendre de chansons populaires dans nos rues, «une manière d’être et de vivre, qui va des formes de la politesse, de la bonne grâce et du respect d’autrui, jusqu’à cette distance envers soi, si rare; figure pourtant de la véritable intitmité du coeur».

    «Il faut qu’aujourd’hui la littérature se retrempe aux sources de la vie nous disait Jacques Mercanton lors de notre dernière rencontre, de même qu’il faut que la vie se retrempe aux sources de la littératures».L’écrivain disparu n’était pas du genre à battre les estrades ou à se prononcer à tout moment sur n’importe quoi. Pourtant il est probable que son oeuvre altière, parfois un peu empesée (nous pensons surtout aux romans d’avant L’Eté des Sept-Dormants), à la fois classique et romantique, résiste mieux que d’autres aux atteinte du temps.

    Les Oeuvres complètes de Jacques Mercanton sont disponibles aux éditions de L’Aire. Les nouvelles de La Sibylle et L’Eté des Sept-Dormants figurent au catalogue de la collection Poche-Suisse, à L'Age d'Homme. Le numéro 35 de la revue Ecriture est consacrée à un hommage à l’écrivain. Une étude, signée Jean Romain, a paru aux éditions Universtitaires de Fribourg.

  • Daniel de Roulet saute-frontière



    Si les dissertations portant sur l’identité suisse sont le plus souvent assommantes, il est assez regrettable, en revanche, que les écrivains de ce pays, en Suisse romande tout au moins, ne s’engagent pas plus dans l’observation et la discussion des particularités de la petite mosaïque culturelle que nous constituons au sein de l’Europe. Plus qu’un idéologue ou qu’un historien, un journaliste ou un politicien, un écrivain nous semble, et d’abord parce qu’il travaille le matériau de la langue, le capteur sensible le mieux approprié, sinon à la définition, du moins au repérage “en mouvement” de caractères (plus ou moins) communs et de façons (plus ou moins) caractéristiques de vivre (plus ou moins) ensemble.

    C’est du moins la réflexion que nous inspire la lecture des chroniques réunies par Daniel de Roulet dans Nationalité frontalière où, loin de définir la Suisse et ses habitants, l’écrivain s’attache à une suite d’observations qu’on pourrait dire “par défaut” ou par mises en rapport diversement éclairantes, comme le firent en d’autres temps un Charles-Albert Cingria ou un Robert Walser, autres saute-frontières. Genevois de naissance mais Jurassien de coeur (il y a passé son enfance et dit aimer plus que tout la “permanence, l’immobile beauté du Jura”) pratiquant le bilinguisme mieux que certains de nos douaniers, et manifestement attaché à toute sorte de valeurs liés à notra pratique séculaire de la démocratie directe, Daniel de Roulet a fait l’expérience récente de “vivre un pays de l’extérieur” en s’installant à Frasne-les-Meulières, sur France.

    De ce lieu qu’il commence à décrire par petite touches où apparaissent aussitôt des “nuances” françaises, il ne va cesse de se déplacer, dans ces chroniques, dûn côté à l’autre de la frontière et de bien d’autres, à travers l’Europe, le monde et le temps, de la Chine de Mao à l’ère suisse des fiches ou à celle des sans-papiers.
    “Je suis suisse et me soigne sans devenir français, algérien ou américain”, écrit-il au commencement, précisant qu’il est “à peine migrant économique au grés des circonstances, ne s’intéressant pas à conquérir la capitale ou la langue standardisée. Mon projet est tout petit. Juste habiter de l’autre côté pour gagner un peu de distance.” Puis de noter une “mélancolie à tout casser”, un funeste “mal du pays”, relent de “patriotisme clandestin” dûment chassé à coup d’ironie, avec l’espoir un jour de “traverser les frontières en riant”.

    Mais cela signifie-t-il, pour autant, que les frontières n’existent plus à ses yeux ? Au contraire: le recul accuse les différences. Le “ton” du Jura français, très finement observé, se distingue du “ton” du Jura suisse, de même qu’une vache suisse, dans une écurie nettoyée comme une patinoire, risque une chute qui est épargnée à sa cousine hexagonale. Des premiers plans de la vie quotidienne, Daniel de Roulet étend ensuite son observation de manière beaucoup plus ample et de plus en plus intéressante. En pèlerinage au village proustien d’Illiers-Combray, il confronte la langue du cher Marcel au nouveau langage des temps qui courent (“Le Guermantes, Kanterbräu, ici on joue au billard...”), comme cette même question du langage l’occupera plus loin à propos de Ramuz dans une réflexion sur l’improbable postérité de l’écrivain. D’une soirée avec Agota Kristof, il traduit la situation persistante de “personne déplacée”. Puis le voici à l’inauguration ubuesque d’un bâtiment griffé Botta à la mémoire de Dürrenmatt, récupéré par tous de façon éhontée. D’un tour de Suisse “en un jour” avec son fils, il dégage notre paradoxe multiculturel, avant qu’une visite d’Auschwitz en compagnie de jeunes gens férus de Kung Fu nous restitue soudain par rapport à la tragédie du siècle, éclairée autrement lors d’une visite de la Chine de mao ou à l’approche de son ami Malek engagé en Algérie. Un hommage à Paul Grüninger (ce gendarme suisse non aligné qui sauva plusieurs milliers de Juifs) nous rappelle que la gfrntière entre “bons” et “mauvais” Suisses n’est pas plus fiable que les mythes de l’innocence ou de la perversité foncière de notre pays.

    D’excellents exemples, tel Hodler le peintre, ou l’ex-ambassadeur Paul Wurth que scandalise le rapport de l’Office fédéral des étrangers de 1997 (auquel il va dire son fait à Berne en compagnie de l’écrivain), illustrent la conception saine, non alignée mais jamais dogmatique non plus de la démocratie vécue que Daniel de Roulet continue (“malgré tout”) de prôner et de vivre à sa façon, en citoyen autant qu’en écrivain.

    Daniel de Roulet. Nationalité frontalière. Chroniques, Editions Metropolis, 218p.