UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01/05/2013

Contre la vie amortie

Papillon0001.JPG

De JLK, dit le papillon, à Daniel Vuataz, dit le Kid.

La Désirade, ce dimanche 28 avril 2013.


Drogi młody przyjacielu pisarz,

C'est drôle: tu me demandes si je pense à ma mort au terme d'une longue missive consacrée aux vieilles personnes que tu veilles, alors que je venais, de mon côté, d'écrire ces quelques lignes de préambule à un nouveau livre en chantier où il sera pas mal question de ceux qui ne sont plus et nous aident pourtant à survivre ou à vivre mieux:

"On n'y pense pas tout le temps mais elle est tout le temps là. La mort est tout le temps là quand on vit vraiment. Plus intensément on vit et plus vive est la présence de la mort. Penser tout le temps à la mort empêche de vivre, mais vivre sans y penser reviendrait à fermer les yeux et ne pas voir les couleurs de la vie que le noir de la mort fait mieux apparaître.

L'apparition de la vie va de pair avec une plus vive conscience de la mort. En venant au monde l'enfant m'a appris que je mourrais, que sa mère mourrait et que lui-même disparaîtrait après avoir, peut-être, donné la vie ?

La première révélation de la mort est de nous découvrir vivants, la première révélation de la vie est de nous découvrir mortels, et c'est de ce double constat que découle ce livre.
L'échappée libre ne voudrait fuir ni la vie ni la mort. Le livre auquel j'aspire serait l'essai d'une nouvelle alliance avec les choses de la vie, au défi de la mort.

La mort viendra, c'est chose certaine, mais nous la défierons en tâchant de mieux dire les choses de la vie avec nos mots jetés comme un filet sur les eaux claires aux fonds d'ombres mouvantes, ou ce serait une bouteille à la mer, ou ce serait une lettre aux vivants et à nos morts".

Cavalier5.jpgIl est vrai que la pensée de la mort s'accentue avec l'âge, surtout avant le premier café du matin, mais ce n'est pas de cet état d'âme à composante surtout physique, non sans résonance métaphysique évidemment, que j'ai envie et plus encore besoin de te parler en ces jours d'entre saisons: c'est plutôt de la vie et, par contraste, de ce qu'on pourrait dire la vie amortie que je vais tâcher de te parler par manière de réponse.
L'univers que tu évoques est naturellement émouvant, à proportion de sa réalité, qui nous semble plus-que-réelle à proportion de sa fragilité. On compatit naturellement, et d'autant plus que cette réalité est plus ou moins évacuée, voire occultée dans le monde radieux de la vie que j'ose dire amortie, où il s'agit essentiellement de positiver. On rêve de liens sociaux rétablis, on rêve de solidarité retrouvée entre les âges, on rêve de famille vivante en lisant ton évocation de ce mouroir représentant en somme le lieu ultime, discret et sécurisé, du dédale social évacuant ses éléments désormais usés et inutiles, conditionnés avant élimnation.
Buzzati.gifTout ça n'est pas tout à fait nouveau. Il y a bien un siècle et même plus (on pense à Dostoïevski, avant Metropolis et Kafka) que ce processus de déshumanisation formatée, de nettoyage et de liquidation a été pressenti et ensuite décrit par ces observateurs délicats de notre société dite évoluée que sont les écrivains, bien avant les sociologues. Dino Buzzati, avec sa Chasse aux vieux et son évocation de l'usine-hôpital, est aussi à relire...
L'original observateur local que tu incarnes, en tant qu'objecteur de conscience recyclé successivement, par nos excellentes institutions démocratiques conjointes de l'Armée, de l'Université et du Service social, dans la protection civile rapprochée, la recherche littéraire et l'assistance aux très vieilles gens, me fait sourire par son ingénieuse façon de combiner une peine appropriée au refus de servir et l'économie opportune d'un emploi à plein temps. C'est ce qui s'appelle allier le désagréable à l'utile de façon morale, en somme très suisse.
TCHEKHOV.jpgLe piquant de la situation tient au fait que ton refus de servir t'ait permis d'éviter de ne servir à rien, dans les rangs de l'armée ordinaire, pour servir la culture et le social. Je suis un peu de mauvaise foi, en tant qu'ancien canonnier de montagne, en affirmant que l'armée ordinaire suisse ne sert à rien puisque c'est sous l'uniforme, et notamment dans la tenue d'assaut pourvue de 15 poches, qu'il m'a été donné de lire l'intégralité des pièces et des récits d'Anton Pavlovich Tchékhov, au soleil des monts ou par fortins et fenils, durant les heures de pauses constituant l'essentiel de la formation et de l'activité militaires.
Que le refus de servir t'ait rapproché des gens est encore mieux, et d'autant plus que de servir ces chers vieux ne manquera pas d'irradier ton écriture. Je suis en train de lire la correspondance de Gorki et de Tchékhov et te la recommande dans la foulée. Il ne s'agit pas tant d'aller vers le réalisme littéraire que vers plus de réalité à filtrer et transmuter, et ça passera par le mouroirs et les vivoirs plus que par les auditoires universitaires: ça ne fait pas un pli.
Cendrars7.jpgJe suis également entrain de lire la correspondance de Cendrars avec Henry Miller et là aussi tu verras combien la rue, autant que l'hôpital ou l'asile de dingues, est une école plus enseignante que l'école des enseignants. Note que je ne jette aucune pierre. Tchékhov était hanté par le désir de voir plus d'instituteurs dans la Russie du début du XXe siècle, et c'est peut-être ça aussi qui nous manque en lieu et place d'enseignants et d'apprenants formatés pour le Système: des instituteurs qui savent tout et sont respectés par tous. On peut rêver...
Instituteur remplaçant, je l'ai été au tournant de la vingtaine, juste après le bac, à une époque où la carence de gens compétents autorisait ce genre d'imprudences, mais heureusement pas plus longtemps que quelques mois, ici et là, sans trop de conséquences pour les pauvres écoliers victimes de ma nullité. Du moins cela m'a-t-il appris que jamais je ne serais enseignant, comme j'ai vite compris que je ne serais jamais étudiant régulier.
Barbare2.jpgAux alentours de Mai 68, le climat de la faculté des Lettres de Lausanne m'a immédiatement oppressé et découragé; dès la séance d'accueil où le Doyen nous a fait comprendre qu'aimer la littérature était pour ainsi dire rédhibitoire en ces lieux où l'on étudierait scientifiquement la textualité textuelle et les structures structurales; et sa mine de pion navré, l'ambiance compassée et feutrée de l'Ancienne Académie où avaient couvé les oeufs pâles de tants d'autres pions rassis, m'a vite fait établir mes quartiers entre le bar à café bien nommé Barbare et la librairie anar de Claude Frochaux, entre autres points de chute de mes universités buissonnières.
Mes vrais profs de l'époque ont été le rédacteur en chef du supplément culturel de la Tribune de Lausanne, René Langel, et Vladimimir Dimitrijevic, alias Dimitri, dont j'avais eu vent du rayonnement de grand lecteur dès son entrée à la librairie Payot de la rue de Bourg, et que j'allais bientôt rencontrer par l'entremise de mon compère Richard Garzarolli, qui m'avait introduit à la Tribune et avec lequel j'ai tôt partagé divers goûts dont ceux de Cingria et d'Audiberti, d'Henri Calet, de Pierre Jean Jouve ou des symphonies de Mahler. Toi qui as découvert le rayonnement antérieur de la Gazette littéraire de Franck Jotterand, n'imagines pas sans doute ce qu'était alors le climat d'un journal certes plus populaire et répandu tel que La Tribune de Lausanne, dont la rubrique culturelle restait cependant digne de cette appellation, avec une quinzaine de collaborateurs extérieurs compétents dans leurs spécialités.
Buache4.jpgIl y avait là des personnages. Le vieux critique musical Henri Jaton usait et abusait du subjonctif plus-que-parfait et donnait du Maître avec une componction qui nous faisait pouffer autant que les cols de loutre des grands manteaux d'Antoine Livio, revenant à tout moment de Bayreuth. Ou encore le toujours enthousiaste Freddy Buache, dont la Cinémathèque héroïque se trouvait encore dans un cagnard insalubre jouxtant la cathédrale, qui tempêtait contre la Censure et vilipendait le cinéma commercial avant de commenter le dernier Fellini ou le dernier Bergman en longues phrases alambiquées.

Je n'exalte pas le "bon vieux temps" mais je me rappelle un certain climat, une certaine ambiance, un certain parfum de ces années-là où la rédaction communiquait directement avec les ateliers fleurant bon le plomb. Petit critique de théâtre, j'avais encore à livrer des "tardifs" en ces lieux encore ouverts à la fumée et tolérants à la bière, et c'était un bonheur malin que de voir ma dernière éreintée des Galas Karsenty prendre forme au milieu des typos en chemises de cow-boys...
Je n'ai jamais été, durant un lustre, qu'une espèce de free lance, certes spécialisé en littérature, mais avec des opportunités de reportages et d'entretiens qui m'ont appris beaucoup de choses et fait rencontrer pas mal de gens en dépit de ma timidité. À ton âge j'ai rencontré, à Paris, un Edgar Morin quadra qui venait de publier un livre sur les communautés californiennes, ou George Balandier le grand sourcier de culture africaine, ou Gaston Bouthoul le spécialiste de la guerre, entre beaucoup d'autres, sans compter les écrivains français ou romands.
Tunisie3.JPGÀ vingt-deux ans, j'ai fait en Tunisie un premier reportage sur les aléas du tourisme de masse en ses débuts, qui m'a fait découvrir aussi l'inadéquation de mes codes marxisants appliqués à la complexité du réel. Mes camarades de la Jeunesse progressiste me voyaient évoluer d'un mauvais oeil. Mais dès l'âge de dix-neuf ans, en Pologne, découvrant Auscchwitz puis le socialisme réel que vivaient des amis polonais, mon début de dogmatisme idéologique s'était trouvé lézardé; et mon cas s'est énormément aggravé, en 1972, lorsque je suis allé interviewer l'ordure fasciste incarnée en la personne de Lucien Rebatet, condamné à mort qui avait écrit, les fers aux pieds, l'un des plus beaux romans français de la première moitié du XXe siècle, intitulé Les deux étendards et pur de toute idéologie. En mon for intérieur, je savais pertinemment que cette rencontre et la publication de cet entretien d'une pleine page, dans La Feuille d'Avis de Lausanne, grâce à la liberté d'esprit d'Henri-Charles Tauxe, me vaudrait les pires critiques (je me suis d'ailleurs fait injurier par un camarade dans un bistrot, appelant à ma liquidation après être monté sur une table !), mais c'était ma façon de vivre ma liberté dans une position de décentrage qui fut toujours ma préférée, jusqu'aux séquelles, à L'Âge d'Homme, de la guerre en ex-Yougoslavie.


Dimitri7.JPGL'Âge d'Homme a été, tu le sais, un autre point de chute de mes études buissonnières, où j'ai commencé vraiment de trouver à partager mes passions, avec le fort répondant de Dimitri. Sans celui-ci, jamais je ne me serais intéressé, sans doute, à l'auteur-penseur-artiste qui m'a le mieux aidé à résister à la vie amortie, telle que je la percevais déjà en germe, en la personne du génial polygraphe et peintre polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz, dont je n'ai cessé de lire et relire L'Adieu à l'automne et L'Inassouvissement.
Witkacy.jpgAprès la découverte irradiante de Charles-Albert Cingria, dont tu es l'un des rares youngsters à connaître le nom et défendre allègement la mémoire, celle de Witkacy (ainsi nommé pour le distinguer de son père Stanislaw Witkiewicz, lui aussi peintre et théoricien de l'art) a été un choc incomparable en cela que son oeuvre constituait la critique la plus percutante et la plus indépendante, quant aux idéologies toujours en lutte, du monde où toutes ses prémonitions (datant des années 1920-1925) se réalisaient sous nos yeux.
Witkacy était de ces grands vivants à la Cendrars ou à la Miller, la pratique artistique en plus et la tête d'un philosophe héritier lointain de Leibniz. En peinture, il a quelque chose d'un peintre psychédélique avant l'heure. Ses idées, il les a incarnées dans une kyrielle de pièces de théâtre. Bouleversé par le suicide de sa jeune fiancée, il a suivi le grand ethnologue Bronisaw Malinowski à Bornéo pour se changer les idées, et vu de près le bolchévisme naissant en Russie où il a fait partie de l'armée en sa jeunesse. Curieux de tout, porté aux expérimentations psycho-physiques extrêmes via l'alcool et le peyotl, il a concentré l'essentiel de ses observations et de ses extrapolations en matière d'évolution individuelle et sociale, dans deux romans fourre-tout extravagants en apparence et des plus aigus et pertinents dans leur vision de l'avenir, quand bien même on ne souscrirait pas à leur catastrophisme.
Witkacy05.jpgAprès Orwell et Koestler, Witkiewicz est un des maîtres de la contre-utopie littéraire, mais son originalité est, à mon sens, dans le détail. Personne n'a parlé comme lui à cette époque (sauf Strindrerg au théâtre) des enchevêtrailles du psychisme et du corps, de la guerre ses sexes et de l'acclimatation progressive de toute différence au nom de la norme "libérée". Surtout, Witkiewicz est le peintre à l'acide de la société nivelée, notamment sous les auspices d'un parti "nivelliste", visant à l'établissement de ce qu'on pourrait dire aujourd'hui le Wellness mondial, entièrement voué à l'entretien du bien-être et à la normalisation du tout-conso...

Witkacy1.jpgAvec quelques compères de ces années-là (surtout Jil Silberstein et Richard Aeschlimann), réunis autour de Dimitri, nous avons trouvé en Witkiewicz, autant qu'une espèce de modèle-héros dont les frasques relevaient de la légende: l'incarnation d'une révolte fondamentale contre l'uniformisation et la médiocrité, dont le sérieux fondamental, sur fond de tragédie, sous-tendait une vision d'une prodigieuse lucidité. Le propre de pas mal de jeunes écrivains consiste à vouloir TOUT DIRE, Avec Witkacy, nous étions à bonne école...
Witkacy02.jpgLa révolte de Witkiewicz contre l'accroupissement général, au nom de tous les relativismes et autres programmes utilitaires, nous a bel et bien habités, à un moment où la contestation juvénile commençait de se normaliser: nous avons véritablement vécu cet "inassouvissement" dont il décrit les innombrables formes, physiques ou métaphysiques, et je reste pour ma part très redevable, aujourd'hui encore, à sa perception phénoménale de ce qu'on pourrait dire le "poids du monde", à l'antipode de ce qu'on pourrait dire le "chant du monde", évidemment incarné par Cingria - la vie amortie étant en somme l'interzone où se réalise le bonheur généralisé entre barbecues et jacuzzis...
Frochaux4.jpgEt vous là-dedans, youngsters ? Ah mais, vous ne semblez pas pressés de répondre ! L'ami Claude Frochaux qui a conclu, dans L'Homme seul et L'Homme achevé - essais par ailleurs remarquable composés pour ainsi dire dans les coulisses de L'Age d'Homme-, que la créativité occidentale avait connu son terme au mitan des années 60, vous a condamnés d'avance.
À l'en croire, il n'y aurait plus rien à attendre des nouvelles générations qui auraient perdu le sens du sacré ou de je ne sais quelle verticalité. En ce qui me concerne, je récuse cette vision linéaire hégélienne frottée de déterminisme, qui équivaut à tirer l'échelle derrière soi. On a vu, en France, le même genre de généralisations concluant au "plus rien de bon" en matière littéraire, sous les plumes de Tzvetan Todorov ou Richard Millet. Or s'il y a du vrai dans ces constats, je constate que ces grands juges ne sont plus vraiment attentifs à ce qui se fait.
"Si le roman n'est pas mort, c'est que l'homme ne l'est pas", disait un jour Soljenitsyne sans craindre de passer pour un blaireau. De la même façon, je continue à penser que, moyennent certain mûrissement peut-être plus lent à venir que naguère, des auteurs vont réapparaître qui nous étonneront.

Quentin79.JPGPour le moment, c'est vrai: pas grand monde au portillon, et moins encore dans nos pays de nantis que chez les "émergeants". As-tu un seul nom d'écrivain de moins de trente ans à me citer, Daniel, qui sorte réellement du lot des jolis talents, genre Quentin Mouron ou Joël Dicker, et dont on puisse attendre une oeuvre forte, au niveau d'un Bret Easton Ellis aux Etats-Unis ou de Michel Houellebecq en France ? Fais-moi signe au cas où. Pour ma part, je ne vois pas. J'attends beaucoup de Quentin, je te l'ai dit. Je suis impatient aussi de lire le prochain roman de Joël Dicker, surdoué de la narration dont j'espère qu'il échappera à la spirale du succès. Depuis quarante ans que j'observe l'évolution des talents dits prometteurs, je ne compte plus les "révélations" d'un jour sans lendemain. Avec l'effet amplificateur démentiel des médias actuels et la tendance écervelée de certains éditeurs à ne miser que sur le coup et l'effet, la confusion brouille les esprits, encore accentuée par le clabaudage du Café du commerce mondialisé sur la Toile et les réseaux dits sociaux.
Winsor01.jpgJe trouve merveilleux que tu te sois passionné pour Cingria et que tu aies consacré plusieurs années à documenter l'aventure de la Gazette littéraire. Mais à présent, fils, faut te bouger. S'occuper des vieux, c'est bien joli, mais ta jeunesse doit s'exprimer aussi, en se rappelant qu'elle n'est rien en tant que telle. Je te cite Cendrars dans une lettre à Miller: "De la jeunesse, Baudelaire écrivait: "Le jeunesse se prend pour un sacerdoce !" C'est aujourd'hui plus vrai que jamais. Seuls sont "jeunes " les "vieux" qui s'en foutent. Voyez Rabelais".
Autant dire que de toi aussi, plein de talent, j'attends quelque chose, comme j'attends beaucoup de mon poulain camerounais Max Lobe, autre talent vif mais freiné par les difficultés de la vie, comme la plupart d'entre vous. Mais bordel, allez donc voir comment vivaient Miller et Cendrars !
Enfin comme disait le cher Dimitri: "On continue !". À lui qui se demandait quand adviendrait le moment où, dans cette foutue société de surabondance, on préférerait un livre au superflu, je pense de plus en plus souvent par delà les eaux sombres.
Vernet40.JPGLa mort, mon ami ? Eh bien c'est d'un autre ami cher, Thierry Vernet, qui succomba il y a juste vingt ans à son cancer, que je vais te citer ces mots auxquels je souscris en toute sérénité: "La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement »...

Le Kid au mouroir

Mouroir1.jpg

De Daniel Vuataz, dit le Kid, à JLK, dit le Papillon

En ville, le dimanche 14 avril 2013.


Cher toi,

Hier j’ai accompagné Marie-Louise à Montchoisi. Un chauffeur est venu nous chercher dans la cours pavée de Prélaz, au milieu des machines de chantier et des tas de terre mouillée. Eh oui, je n’ai toujours pas le permis. Le type, un bénévole turc d’origine kurde, a installé Marie-Louise à l’arrière sur le siège adapté. Il venait d’amener une classe de gamins à la piscine, c’était son dernier trajet avant la pause. Je suis monté à l’avant du bus. Pendant qu’il conduisait, Erdan m’a parlé du bouquin qu’il lisait en ce moment et qui était posé, à l’envers, sur la troisième banquette avant ; un essai d’une journaliste turque sur les déplacements de populations. En Arménie. Je lui ai raconté une partie de mon voyage dans son pays, dont tu sais aussi deux ou trois choses. Edran m’a fait jurer d’aller visiter l’est et les grands plateaux de « l’autre Turquie », la prochaine fois.

Seidl3.JPGIl nous a déposé, Marie-Louise et moi, devant la porte électrique en bois de la clinique. Comme il pleuvait (ça pourrait être n’importe quand entre janvier et maintenant), il a déployé un grand parapluie transparent pendant que je prenais Marie-Louise par la main, et il nous a suivi jusqu’à la porte. C’est moi qui suis allé annoncer Marie-Louise à la réception, parce qu’elle n’atteint pas la hauteur du comptoir et que, de toute façon, sa famille compte sur moi pour m’occuper d’elle. Dans la salle d’attente du département de radiologie, j’ai tenté de rassurer un peu Marie-Louise, qui jetait des regards angoissés à tous les autres patients. Elle ne tenait pas en place. Elle a appelé sa maman à plusieurs reprises et m’a demandé où nous nous trouvions. Je lui ai expliqué, pour la dixième fois de la matinée, que c’était moi qui l’accompagnais aujourd’hui et qu’elle allait passer une radiographie. Je ne suis pas sûr qu’elle connaisse ce mot. Elle m’a demandé si je resterais avec elle pendant la consultation. Je lui ai dit que oui. Dans la salle d’attente, Marie-Louise triturait les cordons de son pull, les tordait autour de ses petits doigts, jetais des regards effarouchés autour d’elle, dernière elle. Chaque fois que la porte s’ouvrait, elle sursautait un peu. La pluie battait les vitres propres. A un moment, le médecin est arrivé. J’ai accompagné Marie-Louise dans les pas de la blouse blanche, qui ne se retournait jamais dans les coudes des couloirs, se contentant de nous tenir les portes et d’appuyer sur les interrupteurs. Il paraissait plutôt vieux et voûté, il traînait un peu des pieds. Dans la petite salle de consultation, il m’a demandé de déshabiller Marie-Louise et de la coucher sur le lit. Je lui ai demandé s’il fallait que j’enlève aussi ses couches. Il a jeté un œil, et m’a dit qu’on ferait avec, qu’elle pouvait les laisser. Comme Marie-Louise, toute nue sur sa grosse feuille de papier, ne voulait pas rester tranquille, j’ai dû lui tenir la main pendant que le scanner survolait lentement son corps et que le docteur regardait l’image apparaître sur son écran, une strate horizontale après l’autre. Ça m’a fait penser à l’époque des premières connections Internet. Le survol a duré une vingtaine de minutes. Je crois que Marie-Louise s’est même endormie un moment, pendant que je lui tenais la main. Ensuite je l’ai rhabillée, et nous sommes revenus ensemble dans la salle d’attente, où un autre médecin nous attendait avec les résultats.

Freud20 (kuffer v1).jpgIl a dit à Marie-Louise – en sachant que c’était moi qui écoutais, moi qui me souviendrais du rapport – qu’elle n’avait pas d’ostéoporose, ce qui était une bonne chose, mais qu’elle devait à présent faire attention à son équilibre, parce que ses chutes à répétition et les fractures qui en découlaient allaient la clouer définitivement dans un fauteuil roulant. Marie-Louise ne regardait pas le médecin mais posait sur moi ses yeux insolubles de coucou. Marie-Louise a presque nonante ans. Sur la feuille administrative que je dois tendre aux médecins lorsque je l’accompagne, comme aujourd’hui, pour une consultation hors de la Fondation, il est inscrit : « Diagnostic général : classe 12 ». Je ne sais pas ce que ça signifie, cher Jean-Louis, je ne connais pas les subtilités ni les catégories de cette échelle de la santé physique et mentale, mais je sais que la plupart des résidents que je côtoie se situent autour des classes 7 ou 8. L’Alzheimer de Marie-Louise est à un stade difficilement imaginable.

Voilà, mon cher jeune et fringuant retraité, une toute petite partie de mon quotidien de ces cinq dernier mois. Quand je t’ai écrit pour la dernière fois, en novembre passé, je m’apprêtais à pénétrer, après un cours fédéral aussi obligatoire que désastreux, les couloirs de formica patinés de la Fondation Clémence, pour six mois. Les six derniers de mon service civil, après les sept autres passés au service d’un génial « petit vieux » de douze ans et demi et trente-six mille ans prénommé Charles-Albert.

Mouroir2.jpgIci, je suis affecté à l’animation. Concrètement, sur le papier du moins, ça implique de servir des repas, des cafés, d’accompagner des résidents sur le lieu de leurs activités ou rendez-vous, de leur apporter un peu de compagnie, de leur proposer des activités personnelles ou collectives. Il y a le choix: poterie, aquarelle, tricot, cuisine, jeux de cartes ou de société (Scrabble, Hâte-toi lentement), lecture du journal (20 Minutes et « La Feuille »), concerts, offices religieux, promenades… Un civiliste qui terminait au moment où je suis arrivé, en décembre, m’a montré le résultat d’une petite enquête menée dans un autre EMS, il y a quelques années, au sujet des préoccupations principales des résidents. Les services que l’« animation » propose arrivaient loin derrière les besoins de base, sacrés, révérés : manger et dormir. Pourtant, chaque jour passé ici m’a fait comprendre à quel point ce que je fais est essentiel.

Le plus facile, pour moi, c’est le contact. Le bête et pas si bête rapport humain. J’ai l’impression d’avoir fait ça toute ma vie, ou toute une autre vie. Même s’il faut trois ou quatre mois pour que les résidents les plus valides commencent à retenir mon nom, même si certains jours tout va de travers, il y a une dimension presque sacrée – en dépit des odeurs de pisse, de café froid, de médicaments, de désinfectant et de vieille pantoufles – qui meuble le temps et l’espace.

Evidemment, le stress et le surmenage guettent à chaque étage (et ici il y en a cinq, pour une centaine de résidents « longs-séjour », quarante « bénéficiaires du Centre d’accueil temporaire », une vingtaine de pensionnaires des « courts-séjours » et douze locataires des appartements protégés), tant le statut de « civiliste » inscrit sur nos badges (nous sommes entre cinq et dix dans la maison) donne la possibilité à n’importe quel membre du personnel fixe de nous employer pour une tâche ou une autre. Il y a des journées-girouettes. Mais des rapports se construisent, malgré tout, avec une poignée de résidents à qui j’ai affaire presque tous les jours, du petit-déjeuner au repas du soir.

Il faut que je te précise que ces EMS modernes sont en fait, bel et bien, des « mouroirs ». C’est un fait. Je crois que la durée moyenne d’un « long séjour », avant de repartir les pieds en avant, est de dix-huit mois. La moyenne d’âge, à mon étage, frise les nonante ans. Les familles qui placent leurs parents en établissement, au XXIe siècle, ne le font qu’au tout dernier moment, en toute dernière option. Avant cela, durant ce fameux « troisième âge » que tu connais depuis peu (je n’invente rien, il commence officiellement à la retraite mon cher), et pendant une partie des « âges » suivants, il existe toutes sortes de configurations qui tiennent les seniors hors des murs des Fondations, souvent fort heureusement. Une famille prévoyante et disponible, des services de soins à domicile, des appartements protégés… Franchement, ceux qui prennent leur dernier quartier ici appartiennent à la catégorie ultime. Troubles cognitifs graves (la plupart ont connu des accidents vasculaires ou cérébraux handicapant), perte presque totale de l’indépendance, gros soucis physiques, maladies typiques de la vieillesse. Des esprits sains piégés dans des corps foutus. Des têtes vides au-dessus de carcasses plus ou moins opérationnelles. C’est à chaque fois injuste. J’ai passé les trois premières semaines, honnêtement, à retenir des larmes, des émotions, de la colère.

Trente fauteuils roulants qui chevrotent « Voici Noël » en fermant les yeux pendant qu’une bénévole plaque des accords protestants sur un piano désaccordé : à la télé, c’est un sketch, mais dans la réalité, dans une réalité constamment répétée, c’est un coup dans la nuque. Un papy que je regarde, pendant une dizaine de minutes, tenter de se lever de son siège, centimètre de genou par centimètre de genou. Des histoires qui tournent en boucle. Des instants de grâce. Un étage à moitié décimé par une grippe. Une octogénaire qui éternue du sang. Des couples qui se reforment à presque cent ans. Des familles qu’on ne voit jamais, d’autres qui établissent le campement de guerre. Des histoires, des histoires, des histoires…

Je suis arrivé en même temps que Louis, le tatoué, qui a passé quinze ans de sa jeunesse dans la marine marchande, entre l’Amérique centrale et la Scandinavie. A Cuba, les putes n’attendaient même pas sur le quai, elles montaient sur le cargo dès qu’il touchait la grève. Sa femme est morte dans un accident de voiture à Göteborg, alors qu’elle n’avait pas quarante ans. Celle d’André, le chauffeur des TL qui ne connaît pas Marius, est aussi décédée depuis peu, mais lui ne le sait toujours pas, et ne le saura jamais. Il passe son temps à l’attendre, immobile, les yeux grands ouverts sur la dernière chaise du couloir, face à la porte vitrée décorée de fleurs en papier et de mains découpées dans du bristol de couleur, exactement comme aux fenêtres des enfantines. Quand on l’informe de la nouvelle, il sourit de l’air de celui à qui on ne la fait pas. Il a les mêmes yeux de Rosa, quand elle me montre une photo d’elle, en noir et blanc, prise dans les années 1950 alors qu’elle se lançait, à vingt ans, dans le mannequinat. Elle sort l’image de son portefeuille, la déplie lentement, souffle dessus, me la tend, et m’explique qu’elle ne peut plus la voir à cause de ses yeux qui l’ont presque complètement lâchée. Elle ne voit pas non plus le vertige temporel qui me soulève à la confrontation de ce souvenir, j’ai les visions simultanées du modèle, de la photo, puis de mon corps que j’observe soudain projeté en avant, dédoublé, ridé et déposé sur une chaise immobile à côté de Rosa. Mathilde et Roger sont un des rares couples de la Fondation. Lui est un grand-papa gâteau, brave sur la pente ignoble de son Parkinson, et puis soudain ses yeux s’embuent et il tape du point sur ses cuisses à se fendre le fémur, de rage, alors qu’il m’explique dans le cabinet du dentiste qu’aucun médicament n’a plus d’effet sur lui. La plupart lui donnent des hallucinations qu’il redoute plus que tout, même que sa femme. Willy, qui cultive un sale Parkinson lui-aussi, me raconte sa bibliothèque idéale (Balzac, Maupassant, Dumas, Dostoïevski et Cendrars) et me récite, de tête, les Soliloques du pauvre et Un cœur en hiver. Chaque vers prend dix minutes. Parfois, on a l’impression qu’il va simplement s’arrêter de parler et se figer, comme une statue dans un séisme microscopique. Suzanne a eu mon arrière-grand-mère comme maîtresse d’école à Genève. Elle adorait écouter Roger Vuataz à la radio le week-end, mais elle ne sais jamais à quel étage elle « habite ». A tout le monde elle répète qu’elle est « dans le cirage ». Jan m’a tout de suite fait penser, physiquement, à mon grand-père vers la fin de sa vie. Ses narines sont rétrécies, il a des quintes de toux parfois très longues, il est très maigre et très léger. Il es né à Alexandrie, a inventé le commerce international de la noix de cajou et a occupé un poste ministériel dans l’agriculture du Gabon dans les années septante. Il a laissé tout l’argent à sa femme, quinze ans plus jeune que lui, pour se faire pardonner des nombreuses libertés prises avec elle. Maintenant il vit au crochet de l’Etat et mange son pain toasté tous les matins, que lui apporte son infirmière préférée, Pauline. Je lui apprends l’étymologie des mots savants qu’il a oubliés, il semble à la fois incrédule et passionné. Parfois il m’insulte violemment. Il parle sept langues, encore parfaitement. La plupart des autres résidents sont à peine partis de leurs villages natals. Les familles nombreuses sont légions (jusqu’à quinze ou seize frères et sœurs). Les métiers modestes aussi. Beaucoup d’imprimeurs, de relieurs, de typographes.

Lausanne, ville de journaux. Quand je leur lis des Contes lausannois de Marcel Raoux, même si c’est plutôt la génération de leurs propres parents, la géographie leur parle. Depuis les toits et les balcons à véranda de l’avenue de Morges, en pleine ville, ils peuvent voir jour après jour la cité se métamorphoser. Sur les questions d’urbanisme ancien, ils sont incollables.

Mouroir3.jpgLe jour de la Saint-Valentin, je suis allé à la morgue. L’hiver avait emporté le quart de mon étage. Quatre décès en deux semaines. Lucette était morte la veille, après sa dernière fondue. C’est l’animatrice qui m’a proposé de descendre. Une fois dans la pièce froide, en béton nu, une fois devant le lit, seul dans la pièce au sous-sol de la Fondation, une fois à côté de ce corps nu tout juste recouvert d’un drap très fin tiré jusqu’au thorax, du coton dans les yeux et les oreilles, le menton soutenu par une armature en fil de fer, j’ai réalisé que c’était le premier mort que je voyais de ma vie. Il ne ressemblait pas du tout à Lucette. Il ne ressemblait pas du tout à quelque chose de vivant. J’ai pu rester une minute ou une heure, je ne sais pas.

Et puis un quart d’heure plus tard, j’avais enfilé ma chemise noire satinée et je croonais What a wonderful world à la clarinette, un étage au-dessus, pour égayer la Saint-Valentin d’une quinzaine de couples de la Fondation. Je vois encore Lucette, maintenant, quand je ferme les yeux. J’apprends à faire la part des choses. On est tous un peu schizos, ici.

Tu y penses, toi, à ta mort ? Tu y songes, à ta vieillesse, celle qui te tiendra éloignée de tes chemins de traverses, de ton isba, de tes promenades avec Snoopy, de ta Jazz, des rayons les plus élevés de tes étagères remplies de pavés ? Tu te vois comment, toi, en petit vieux ? Et ta bonne amie ? Moi, je te jure, je n’y ai jamais autant pensé. C’est un miroir tendu, un brise-glace silencieux, Sisyphe assis sur son caillou version Rodin, ce service civil. Le soir je rentre en bus jusqu’à Bellevaux, le monde me semble étrange, grouillant, bruyant, et il me faut plusieurs heures pour réussir à me plonger dans quelque chose d’absorbant. Parfois c’est paralysant. Parfois c’est grisant. La vieillesse, la mort, la vie, l’altérité à soi, ce sont des pierres au fond de mon ventre. Je n’y ai jamais autant pensé. Et puis je n’ai jamais, non plus, compris autant.

On s’habitue à tout. Ça me fout les boules, d’un côté. Il y a des jours où je peux me tordre de rire avec les infirmières parce que Francine a uriné partout dans sa chambre, ou dire d’un air détaché, avec un collègue, que « Monsieur Rochat a bien baissé » et que ça ne m’étonnerait pas qu’on ait « bientôt une chambre de libre »…

Et puis, en même temps, je continue à découvrir. A propos de moi, des autres, de toute cette drôle de ronde, des danses des morts peintes sur les murs jaunes des églises anciennes de Slovénie, de l’attachement, du détachement, de la cruauté, de la beauté, du souvenir, de l’écriture. Il n’y a plus de vide entre les dalles. Ma sœur vient de m’annoncer qu’elle attend un gamin.

À chaque fois que je trouve ma tâche compliquée, je pense à Marie-Louise, cher Jean-Louis, et je tente de l’imaginer, à cinq ans, à dix ans, à mon âge, à trente ans, à cinquante ans, à la retraite, à ton âge, sur la table de Lucette. Je n’y arrive pas. Jamais. Marie-Louise est à la fois cette vieille dame vulnérable et isolée, et cette très petite fille inquiète qui appelle sa maman. Elle ne peut pas être autre chose. Il n’y a rien d’autre à dire.

Tu vois, j’aurais voulu te parler de tout ce qui m’arrive de « concret » depuis 5 mois. Un bouquin qui fait des échos, des projets qui aboutissent, l’AJAR, des jobs qui se profilent. Des choix assumés, des livres lus, même des livres vendus. Je mène une vie fragmentée puisque je n’ai renoncé à presque rien de mes activités d’« avant » pendant ce service obligatoire qui m’occupe pourtant de 8h à 18h – j’ai renoncé à une partie de mon sommeil et de ma vie sociale, c’est vrai, et mon rythme s’est ralenti.

Le Cervin 34.jpgJ’aurais voulu te raconter les dernières nouvelles et les derniers ragots du royaume éphémère des lettres d’ici et d’ailleurs. Tu aurais souri de bienveillance, ou tu m’aurais traité de petit con inculte, peut-être, avant de renchérir sur l’avancée de tes Cervins, de tes livres qui poussent aux quatre vents, de tes découvertes récentes, tes déceptions, tes coups de blues ou tes âges d’or. Tu aurais houspillé « ceux qui freinent à la montée », raillé « celui qui retire l’échelle derrière lui » et dénoncé « celle qui est atteinte de jeunisme ». On aurait pu débattre de tout ça. Puis, finalement, tu vois, je crois que je t’ai parlé de ce qui a vraiment compté pour moi depuis ma dernière lettre. Je ne m’étends pas tellement autour de moi à ce sujet, d’ailleurs, à part sous forme de debriefing naturel, avec Camille. Et ça me fait pourtant très plaisir de te l’écrire, ça me paraît d’une évidence imparable. Il y a une année jours pour jours, aujourd’hui, je tournais le dos à l’Afrique et à deux potes magnétisés pour rentrer au bercail. J’avais la mort dans l’âme. On est des pommes, je te le dis, quand il s’agit de se projeter dans le temps, en avant ou en arrière. Il y a des choses qu’il ne faut pas perdre de vue. Pour le reste, on a le temps, et le présent…

Prends soin de toi,

Le kid

20/12/2012

Le Kid et le Papillon

 Vuataz3.jpgSheffield24.jpg

De Daniel Vuataz, dit le Kid, à JLK, dit le Papillon.

Des tribulations du Kid au Service civil. De son blues au milieu des mecs. D'une réunion de jeunes auteurs au Val d'Aoste. Des sottises brassées par le succès de Joël Dicker. De la vie qui va, des potes qui voyagent et d'un accès de mélancolie.

Schwarzenburg, le 29 novembre 2012

Cher Oldie,

Je suis pris au piège. La neige se mêle à la pluie en cette fin de soirée fédérale. Des silhouettes encapuchonnées circulent, la braise orange aux lèvres, entre les deux gros dortoirs du Centre d’instruction pour civilistes de Schwarzenburg. Quelques fenêtres sont illuminées. Un automate à soda clignote bêtement, la baie vitrée de la salle de cours de « Résolution des conflits sans violence » lance des lumières bleues et jaunes. Trente bicyclettes rouges, estampillées Zivildienst Schweiz, dégouttent dans l’herbe sombre. Les lumières du sinistre village, à deux kilomètres, transpercent parfois le crachin qui recouvre les forêts noires et mes pensées black. Un trou à rat, crois-moi, voilà d’où je t’écris. Je perds mon temps. A l’étage du réfectoire, musique sur les oreilles et thé en main, je reste assis de longues soirées mortes. Un groupe de Suisses allemands joue au billard. J’entends les billes de porcelaine s’entrechoquer et rouler sur le tapis de velours. Des rires gras viennent de la mezzanine. Un type en shorts noirs sort courir dans la buée. Ça sent le cordon bleu et les frites molles. Je pourrais être ailleurs. Je devrais être ailleurs. Mais non, voilà une semaine que je me dépêtre dans ce sac de nœuds coulants.

Sablier2.pngLe temps : je t’ai laissé sans nouvelles depuis trois mois. Et ces cinq seuls petits jours passés ici, à Schwarzenburg, me semblent déjà mille fois moins supportables, et mille fois plus longs ! J’ai avec moi un vieil ordinateur qui ne veut plus tellement être transporté, quelques habits inadaptés, des films de zombies et le gros machin de Dicker. Toi, tu connais bien la valeur du temps : le sablier majestueux de ton balcon à phalènes, face à la France ; les ellipses fulgurantes de tes lectures partagées diffusées dans toutes les directions de la blogosphère ; la dilatation des nuits faibles et les sursauts de nos sommeils paradoxaux, tout ça, tu le connais. Moi je ne savais pas. Que le temps pouvait être lent à ce point. Frustrant. Insupportable. Dicker ? Peut-être que je devrais tenter d’y entrer maintenant, dans son roman dont tout le monde parle depuis quelques semaines, peut-être que je devrais m’y plonger, m’y glisser comme dans une chaussette propre et me laisser porter par le temps de Dicker, celui de l’Amérique, de la narration, pour oublier celui qui m’oppresse ici ? Peut-être que c’est le bon moment ? Je pourrais alors te raconter, au jour le jour, mes impressions de lectures. Confronter mes notes aux tiennes. Mais va savoir pourquoi, j’hésite. A la place, je t’écris, à toi.

Dicker5.jpgDicker : on en a beaucoup parlé à Aoste le week-end passé. Un éditeur des Préalpes fribourgeoises a fait miroiter son nom (un peu obscène) devant la petite dizaine de lauréats réunis de l’autre côté du tunnel du mont Blanc le temps d’une cérémonie : celle du PIJA (Prix Interrégional Jeunes Auteurs, créé par les Editions de l’Hèbe), dont je m’occupe depuis quelques années. On y a érigé son livre en modèle éditorial, économique, on a fait du parcours de Dicker la panacée de l’écrivain « romand », celui qui brise le signe indien, qui fait mieux que quiconque avant lui. Celui qui inaugure l’ère – mais y en aura-t-il d’autres pour qu’on puisse parler de phénomène ? – des écrivains « de chez nous » qui créent le buzz à Paris. Et bientôt dans le monde. Hollywood n’est pas loin. J’ai compris ta leçon : je n’en parlerai pas avant de l’avoir lu, ce livre. Mais j’aime bien l’enthousiasme qu’il suscite chez les jeunes et les académiciens, hors des discours habituels. Bon, c’était un peu mauvais ton de dénigrer Frochaux publiquement comme l’a fait Dicker, mais c’est sûr que pour lui, revendiquer la figure de feu Dimitri, qu’il confesse avoir vu « une fois avant la sortie du bouquin », c’est plus costaud, niveau légende et légitimité. J’ai un ami libraire un peu cynique qui a une théorie : il prétend que « les gens qui ne lisent pas » forment une catégorie exigeante, et que cette catégorie attend, tous les deux ou trois ans, qu’on leur désigne un bon gros livre qu’ils pourront « lire » sans avoir à choisir dans la production, ou qu’ils pourront acheter et poser dans leur bibliothèque (majorité de Folio et de hardcovers traduits), ou qu’ils pourront éventuellement offrir, parce qu’on leur aura bien expliqué qu’il s’agit du bon objet, chiffres et critiques se combinant à merveille. Dicker, ce serait ce livre. Right time, right place. On en pensera ce qu’on voudra… Moi je ne retiens que ce qui m’arrange : on découvre soudainement, les bras ballants, qu’on écrit bien (ou plutôt, dans ce cas, qu’on raconte bien des histoires) quand on a 26 ans et qu’on habite (tout juste) en Suisse romande.

Samivel3.JPGLaisse-moi te dire deux mots d’Aoste, encore, si tu veux bien. Ce Prix jeunes auteurs a le génie de proposer un week-end complet à ses lauréats (en plus de récompenses en espèce). Il sait susciter les rencontres, les contacts, les découvertes. L’AJAR, pour bonne partie, n’est pas née d’autre chose. Il y avait cette année des Français, des Belges, des Suisses, une Lettone, une Argentine, des Valdôtains. Le ciel bleu et dégagé laissait passer des nuages rapides au-dessus des petits villages enrochés. Pendant quatre jours, on a causé, écrit, mangé du saucisson, bu du Petit rouge et de l’Arvine locale, visité d’étonnants châteaux transformés en musées d’art moderne, des charcuteries familiales, des caves immenses, des coopératives, des sculpteurs sur bois peint, des cafés-librairies, on a flâné dans les ruines nettoyées par la Restitution ou logées sous les montagnes ou posées en plein cœur des villes, on a parcouru de long en large ce drôle de Valais parallèle, un peu plus sauvage, un peu moins bétonné, un peu plus sinueux que le nôtre. Le premier prix de cette année (un Valaisan justement), répondant au nom un peu ramuzien de Lucien Zuchuat, nous a bluffés. Son texte, pour commencer : La Jeune fille et les néons est une pièce de théâtre claire obscure, dure et poétique, un conte noir sur la jeunesse urbaine, la fin de l’innocence, la perversion sourde des rapports humains, l’angoisse des adultes. Une œuvre intense qui possède des vraies qualités, un style sûre, une histoire. Et qui se joue bien. En plus, Lucien a une gueule d’ange. Il paraît qu’à l’autre bout du lac c’est un argument béton pour vendre un quart de million d’exemplaires en trois semaines. Je ne crois pas trop m’avancer en te disant que Lucien Zuchuat, tout comme d’autres jeunes auteurs de la volée du PIJA 2012, possède ce qu’il faut pour se faire une place. They’ve got what it takes, comme on dit dans les bons rom-coms américains. L’éditeur a d’ailleurs répété tout le week-end, à qui voulait l’entendre, que Dicker lui aussi est « issu » du PIJA : promotion 2005, eh oui. Tu devrais essayer de mettre la main sur son « Tigre » d’alors, la nouvelle sibérienne qui avait charmé Anne-Lise Grobéty et ses compères du jury final (au point que des suspicions de plagiat avaient flotté sur le texte pendant une partie des délibérations…) Je ne sais pas si Joël s’en souvient. En tout cas, à lire son site web, ce texte et ce prix marquent le vrai début de la carrière du juriste prodige. Sera-t-il le chef de file de cette relève que tu as décrite en partie dans ton dernier Passe-Muraille, et qu’au regard de « l’histoire » tu as malheureusement sorti six mois trop tôt ? Cette relève qui possède un point commun troublant : ce fameux PIJA. Fais le compte : Burri, Fournier, Rychner, Flükiger, Urech, Dicker, et la moitié de l’AJAR… On écrira peut-être cette histoire un jour. Bon, il y a aussi des anomalies : Quentin a essayé mais s’est fait recaler. Comme quoi…

Suisse27.JPGJe repense à ce week-end radieux et puis je me souviens que je suis coincé à Berne. Pour le moment il faut se dépêtrer de ce « Bourg noir » qui m’enferme. Trois Suisses allemands regardent Zurich et Lucerne jouer au foot sous la neige. Des animateurs boivent des Heineken sous les lampes de papier de la salle commune. La serveuse du bar-café, anneau argenté au frein de la gencive, discute avec un vieux aux cheveux jaunes. Elle fait sottement bander la moitié des mecs de la salle ; pauvre de nous, mâles en mal de gonzesses, gamins gonflés à la testostérone après quatre jours de promiscuité. C’est jeudi soir, quartier libre, et les Romands sont au village « pour se soûler la gueule ». Je le savais déjà avant de venir : je ne suis pas fait pour ce genre de groupes. Ceux de garçons, en particulier. J’ai évité l’armée comme je l’ai pu, choisi de « servir » la communauté et même la culture pour des pives et un brin de reconnaissance (tu connais l’histoire de Cingria et mes impressions de civiliste à ce sujet), mais je n’ai en revanche jamais choisi de me retrouver emmuré ici, dans ce soft-goulag à la bernoise où je passe mes journées à écouter les inepties d’un « animateur » amateur et peu inspiré, sorte d’Antoine Jaccoud argentin (je dis ça pour le côté déprimé et le frottement incessant de ses yeux par dessous les lunettes, pas du tout pour les compétences de Jaccoud, qui doit d’ailleurs frémir de plaisir du succès de Siter aux USA ; en dehors de ça, aussi fou que ça puisse paraître, notre animateur a, je te jure, l’accent de Popescu ! Si seulement il avait un quart de son bagou), ce « coach » donc, est plus ou moins qualifié dans les relations internationales mais terriblement stérile dans son rôle d’instructeur. Javier (c’est son nom) fait de ce module de « Résolutions des conflits sans violence » une séance de thérapie de groupe obscène et ridicule pour laquelle je dois me faire, précisément, violence. Sous peine de craquer et de m’enfuir à poil dans la neige, hurler dans les bois givrés ma haine de ce sinistre hinterland. Le paternalisme national et les velléités démagogiques de ce cours fédéral me dépriment : j’aurais envie de signifier mon désaccord, mettre à jour les lourdeurs de ce programme (« tout se vaut », « tout dépend de tout », « rien n’est faux » dans la république des mous instaurée par Javier le tolérant), couper les ficelles faciles de ce petit projet nauséeux. Pire que tout, cette sinistre Ecole des fans s’est terminée par une pièce de théâtre affolante dans laquelle des comédiens ont voulu nous apprendre, merci grande Helvetia, à nous comporter adéquatement non seulement dans nos futurs établissements d’affectation (ce qui est compréhensible), mais aussi… dans nos couples, dans notre vie privée, dans nos ménages ! Une éducation collective à la sauce douce confédérale ! Et la gentille horde des civilistes dociles, pourtant censés être de convaincus antimilitaristes, plutôt instruits et logiquement volontaires, d’applaudir comme des ahuris cette mascarade de propagande proprette. Un comportement neutralisé dans un pays flasque. On croit rêver. La prison sans murs dont tu m’as souvent parlé a gagné un nouveau barreau de guimauve décoratif. Sa mission : l’éducation morale d’un « honnête suisse » béatement bienveillant.

Je sors prendre l’air, j’aimerais m’évader dans la nuit noire et dans la neige, me la jouer objecteur d’objecteur de conscience, mais voilà, je reste debout sans rien dire, bouillonnant de l’intérieur, et j’attends que la semaine se passe. Si je ne peux pas dire là-bas ce que je pense tout haut de leur petite incursion psychologisante (je n’en ai pas le courage), je peux l’écrire ici.

Panopticon727.jpgCette nuit il a neigé sur tout l’Oberland, pour de bon. Les alentours en sont allégés, l’atmosphère plus supportable. Le huis clos s’éternise. Je ronge toujours mon frein, oscillant entre amusement détaché, cynisme placide et dévissages intérieurs. Je me dis que c’est comme ça qu’on formate des esprits : non pas pour la guerre ou la survie ou la dureté ou une quelconque idéologie totalitaire, comme de l’autre côté, mais (est-ce pire ?) pour la petite citoyenneté bien pensante, fière, dénuée de tous préjugés et équipée d’outils psychologiques faits de bric et de broc peints à la sauce fédérale. Une bombe de conneries à retardement. Tu devrais nous voir jouer aux apprentis « médiateurs », reproduisant nos schémas simplifiés, nous érigeant doctement contre les violences qui nous entourent. Le retour de manivelle sera terrible. Toi qui prévois un grand livre sur la Suisse, toi qui l’ausculte sous toutes ses coutures, ses filigranes et ses faux-fils, ne rate pas ce chapitre encore trop méconnu (ces centres d’instruction pour civilistes sont tout nouveaux) : certes, le Service civil est une alternative intelligente à l’obligation militaire (ce n’est pas moi qui dirai le contraire), mais cette semaine de cours préalable est une énormité qu’il ne faut pas laisser passer.

L’étang au milieu des baraquements a disparu sous la neige, à présent. Il fait nuit. Camille m’a dit qu’à Lausanne le ciel était de plus en plus gris, mais qu’il ne tombait toujours rien. J’imagine que sous ton chalet, par contre, les pentes sont aussi blanches qu’ici. Peut-être que tu sors fumer sous le balcon, que tu tires sur un de tes petits cigarillos ou que tu prends des notes dans ta cuisine, attablé devant une omelette aux pommes. Ici, le courant est coupé par l’intempérie depuis le début de matinée. Ça dure encore : la cafétéria est à présent un bunker éclairé aux chandelles et aux lampes de secours. Des types à moustache s’activent. Mon gros camarade de chambre est parti faire la sieste dans la cellule en béton. J’écoute les Andrews Sisters swinguer leurs ballades, attablé à côté d’une pile de journaux. J’écoute de la milongas, j’écoute de l’électro danoise. Je crois que je couve une petite mélancolie. Et un feu de révolte froide.

Matthieu3.JPGPeut-être parce que je viens de jeter un œil sur les derniers articles de Matthieu sur son blog, sa traversée de l’Atlantique en cargo et son arrivée à New York, ses errements dans la Grosse Pomme hipster, ses photos merveilleuses ; autant de choses qui me rappellent que je pourrais y être, moi aussi, de l’autre côté du miroir atlantique. J’aurais dû poursuivre sur ma lancée. Je t’ai parlé un peu du Pays basque, déjà, en sa compagnie. De nos expériences de couch surfing épatantes dans les Bardenas Reales, à San Sebastian, à Saint-Jean-de-Luz. Il y a des amitiés qui comptent, et qui se décident sur quelques coups de dés. Tu sais ça.

Seidl5.JPGEt puis voilà l’avenir : lundi je découvre mon EMS, à Lausanne. Mon nouveau quotidien pour six mois. Des habitudes à prendre. J’appréhende et je me réjouis. Il y aura de la sagesse, du désespoir, de la vie, de la mort, des lentes gestations de mots. De l’inspiration, qui sait ? Peut-être quelques rencontres déterminantes. C’est de cela qu’on tire les pages des meilleurs livres, non ? De ça et de la déflagration du monde. Et puis, dans moins de deux mois, mon bouquin sur Franck Jotterand débarquera, accompagné d’un exemplaire tout neuf de la Nouvelle Gazette littéraire ! L’éditeur (le même que celui du PIJA) a accompli un boulot impensable ! J’ai hâte que tu puisses voir le résultat. Il y a quelque chose qui se passe dans l’espace, dans le temps, je le sens autour de moi, et toi aussi, c’est sûr ; cette nouvelle gazette a d’ailleurs un avenir qui se dessine devant elle, au-delà de ce simple numéro. Un recommencement, quarante ans plus tard. La littérature en Suisse romande connaît une mue de plus, l’insecte se développe, des ailes se décollent. On s’en fout qu’il soit indigène ou endémique. L’essentiel étant de connaître de quoi il est fait et d’anticiper ses pontes et ses cycles de développement. Ne pas commettre l’erreur du Temps, celle de ses gentils rédacteurs un peu oublieux ou simplement myopes (j’exclus l’ignorance) : comme si la « littérature romande » n’avait jamais vécu de période d’exaltation ! Tu liras à ce sujet le très bon article de Maggetti dans la Gazette à venir. Et puis aussi les mots de Franck Jotterand lui-même, qui résonnent aujourd’hui singulièrement. On en reparle en janvier.

Ensuite il y aura juin. Un nouveau tournant, je crois. Je t’en parlerai, comme de mille autres choses, mille autres projets, mille autres chemins de traverses et faux-fuyants fous qui nous projettent dans toutes les directions. L’AJAR qui s’active, échappe aux « composantes séculaires » d’ici avec bonheur, je crois. On prépare une lecture autour de Lovecraft et de la peur, prévue dans l’obscurité la plus totale ! En 2013 on fêtera Cendrars et le centenaire de sa Prose du transsibérien. Il y aura un Persil de luxe sur la nouvelle constellation des petits éditeurs romands avec l’ami Vincent. De nouveaux livres, de nouveaux auteurs, de nouvelles planètes, de nouveaux novembres insipides aussi, forcément, de nouvelles déceptions. Il faudra garder les épaules bien serrées et ne pas perdre pied quand la vague se brisera, juste devant moi, juste devant toi, juste devant le Jura. C’est une surfeuse de San Sebastian qui nous l’a enseigné, à Matthieu et à moi, alors que nous buvions l’Atlantique à gros coups de planche en mousse. Il n’y a pas de place pour le répit, je crois. Ni pour la glorification.

Je t’écris aujourd’hui, Old Bluesman, je sors par la pensée de Schwarzenburg et je pense à David et Julien qui s’apprêtent à passer leurs fêtes de fin d’année sous les gros arbres secs de Cape Town. Je pense à Matthieu en route pour son Argentine fabulée après sa traversée de l’Atlantique en cargo. Je pense à Bruno revenu plus léger de Madagascar, à Fanny installée à Brighton, à Camille seule à Lausanne avec les mites poudrées et les lumières de Noël, à mes petits vieux de la Fondation Clémence que je ne connais pas encore, à Lally et aux préparatifs de fêtes, aux écrivains morts des Archives littéraires suisses dont les scories reposent dans des cartons anti-acide entreposés dans les sous-sols réfrigérés de la Bibliothèque nationale, à l’un de mes frères qui s’en va habiter en Valais, à la distance qu’il y a entre Schwarzenburg et la Désirade, entre ta plume et mon clavier, entre ton regard et le mien, entre les cimes des trois Cervin acidulés et le fond du Léman. Je pense à toi et à ta gueule faite d’argentique granulé et de gouache pure, j’y pense et je me lève, je rejoins mon gros Genevois dans le dortoir congelé, par le petit sentier de dalles alors que les premiers Romands reviennent en titubant de leur bastringue… Parfois moi aussi j’aimerais avoir une vue qui soit claire, aquarellée, précise comme un sermon de Saint Augustin, juste comme un vers de Whitman, habitable comme une bâtisse de Hundertwasser dans le centre plastifié de Vienne. J’espère que chez toi ça sent le sapin et la neige ! Fais crépiter la hache ! Décembre arrive.

Lémannoir.jpgJ’ai Léman noir sur les genoux, ça me fait plaisir de me retrouver là-dedans à tes côtés, avec Noémi, Chauma, Meizoz, d’autres que je découvre. Ça part dans tous les sens, cette petite anthologie, mais l’âme romande se dilue à merveille dans les flaques de pétrole et de sang de « la Route » (c’est Ramuz qui appelait le lac comme ça, je crois) ! Salue-le bien pour moi, ce beau Léman béant que tu distilles tous les jours dans tes aquarelles. Rajoute-y un peu d’ombres et de lumières sous le passage leste des nuages. La nuit a du potentiel. Encore une pleine lune bernoise et puis je fais mon sac, bye bye Schwarzenburg (il doit y avoir quelque chose d’inconscient avec Schwarzenbach…), je me tire d’ici pour de bon. Je monterai te voir au passage.

A un de ces jours, cher vieux, prends soin de tes jeunes osses et de ta bonne amie !

Le Kid

 

Sheffield23.jpgDe JLK, dit le Papillon, à Daniel Vuataz, dit Le Kid.

Du passé semi-pacifiste de JLK et de sa carrière militaire contrastée. Des agréments éventuels de l'Armée suisse en matière de lecture et d'observation psycho-sociale. Du roman de Joël Dicker et de ses retombées diverses.

À La Désirade, ce 20 décembre 2012.

Cher civiliste,

Ta dernière lettre bluesy, marquée par les miasmes de la vie collective en Service civil plus ou moins foireux, m'a appelé quelques souvenirs du même genre entre vagues bunkers et parodies de sauvetages, autant que mes années de vrai service militaire, le plus souvent en montagne, dont je garde un souvenir plus tendre. Mais au fait: j'ignore le motif de de ton refus du service armé, dont tu ne m'as jamais parlé. Je présume qu'il n'est pas de nature religieuse, te connaissant la moindre, donc j'en conclus qu'il participe d'un choix philosophique à coloration humanitaire, tout pareil à celui que j'aurais fait à quatorze ans lorsque j'ai commis mon premier article, dans le journal d'un mouvement de jeunesse où je faisais l'éloge du pacifiste français Henri Lecoin dont j'avais découvert les tribulations en lisant Le Canard enchaîné. À seize ans, ensuite, j'ai aggravé mon cas en lisant le roman d'un prof-écrivain gauchiste du Gymnase de la Cité, Jeanlouis Cornuz, avec lequel j'ai parlé en buvant un café très serré dans la fumée du Barbare et qui m'a renvoyé au formidable Jean Barois de Roger Martin du Gard. De celui-ci, j'ai ensuite lu Les Thibault dont un épisode se passe, précisément, aux mythiques Escaliers du Marché où j'ai bientôt découvert la librairie anarchiste de Claude Frochaux, avant d'y crécher des années plus tard dans une carrée plus romantique tu meurs, avec ma chatte Baladine et mon premier millier de livres. Le quartier était alors, du temps de l'Université proche, un lieu de bohème estudiantine et artiste dont il ne reste à peu près rien aujourd'hui que des boutiques nulles et une librairie de piété calvino-intégriste à faire fuir Iéshouah s'il passe dans le coin, alors que tout le quartier s'est aseptisé et friqué de la triste manière que tu sais, à l'image de notre pauvre pays trop riche.

Barbare.JPGPour en revenir à mon objection de conscience de teenager angélique, je ne sais plus trop comment elle s'est effritée et diluée dans le climat de contestation croissante de l'époque ? Peut-être pour de confuses raisons politiques - histoire de se frotter au peuple, n'est-ce pas, en tant que camarade responsable -, ou pour ne pas trop chahuter mon père, si peu militariste qu'il fût, ou par goût sportif de l'alpinisme, je ne sais plus, mais ce que je sais est que j'ai bien supporté nos quatre premiers mois d'exercice souvent imbécile mais en plein air, avec de solides Valaisans. J'y ai en outre rencontré un jeune écrivain bientôt devenu mon ami cher, et notre compagnie comptait pas mal de lascars hors norme, de tel grand voyageur intraitable à tel chef de cuisine de haute volée, en passant par un tringlot et sa mule qui m'ont pris en affection. Dans la foulée, bénéficiant de notre nouvelle tenue d'assaut à dix-huit poches, j'ai emporté les vingt volumes des Oeuvres complètes de Tchékhov dont j'ai lu tous les récits et les pièces par monts et vaux. Comme j'étais étudiant et plutôt ferré en haute montagne, notre capitaine n'a pas manqué de me désigner comme futur officier, mais là j'ai regimbé, je me suis cabré et j'ai mis les pieds aux murs: pas question de donner des ordres dans une armée à la botte du Grand Capital; l'année d'après je passai donc en tribunal et fus condamné pour l'exemple mais avec sursis et sans être jamais rappelé, conformément au flottement d'une époque où l'obligation de grader se délitait en même temps que progressait la cause des objecteurs. Cela étant, je ne regrette pas d'avoir fait, par la suite, toutes mes périodes obligatoires, n'était-ce que pour rencontrer des mecs parfois intéressants et pour lire au fil de pauses de plus en longues, proportionnées à la vacuité stupide d'exercices qui ne nous apprenaient rien. Un lieu commun veut que l'armée suisse de milice soit un lien social, et c'est assez vrai, mais c'est également une base d'observations assez consternantes sur le pecus moyen coupé des siens et de son travail, à ne rien foutre que siffler des demis et rouler les mécaniques le soir dans les bars, comme tu l'as décrit.

Ce qui m'a cependant pas mal intéressé, et décidé finalement de me faire vider, c'est d'observer deux officiers aussi nuls l'un que l'autre, tous deux de droite (l'un même négationniste avéré) et méprisants, qui se sont comportés comme des tarés abusant de leur autorité sans comprendre que notre armée a gardé (souvent jusque dans les plus hautes sphères) quelque chose d'essentiellement démocratique et que ce qui reste sain dans ce pays se révèle dans ces cas-là. Notre capitaine, un faible criseux qui s'est fait arrêter des années plus tard pour complicité dans une affaire de blanchiment d'argent sale, a tout fait pour saboter la cohésion de notre compagnie de briscards, et le lieutenant facho s'est fait écarter de la troupe sur plainte de ses caporaux. N'empêche: j'en avais assez vu et j'ai donc trouvé un psy pour me déclarer inapte à l'exercice de tuer, juste bon à rejoindre les rangs des civilistes que tu as intégrés quarante ans plus tard. Or tu as eu la chance, au moins, de pouvoir te livrer à des activités d'un réel intérêt public, de travaux d'édition en prestations hospitalières, alors que nous aurons surtout glandé entre cafés et cafés. Bref, parlons plutôt littérature.

Cervin12.jpgCervin10.jpgOu plutôt peinture, tiens, puisque tu évoques mes Cervin. Car voici qu'après les trois premiers, qui te reviendront comme promis, j'ai décidé d'en brosser cent, dont les premiers douze sont achevés. Cela peut sembler une lubie, mais j'y crois. Je me suis amusé à présenter la chose comme un concept à la mode; d'ailleurs c'est en visitant l'expo des autoportraits sérigraphiés d'Andy Warhol, il y a quelque temps à Sheffield, avec mon ami Bona Mangangu, que l'idée m'en est venue. Mais tu te doutes bien que dudit concept je me balance tout à fait: c'est mon seul plaisir de peinturlure que je vise, avec ce défi consistant à ne jamais se répéter sur le même motif cent fois revisité. Curieusement, je n'avais plus peinturé depuis des mois, mais le désir n'a cessé de me travailler, et tout à coup tout me vient tout seul comme si j'avais passé des nuits à l'exercice; et tout ce que j'ai vu de tous les Cervin, en août dernier à Zermatt et à chaque passage de la Haute-Route, mais aussi en regardant les monts de Savoie d'en face à toutes les saisons, et la Sainte Victoire tant qu'à faire, et tous les paysages et les visages de Turner et de l'Hodler de la toute fin genre abstraction lyrique américaine - tout ça me revient étrangement comme j'en rêvais à quatorze ans en me la jouant Utrillo dans le Vieux Quartier.

Dicker8.gifQuant à Joël Dicker, ben oui: t'as qu'à le lire. C'est un livre super, pour parler ton langage. C'est un roman merveilleusement allant et délié, dont j'ai dit tout le bien que j'en ai pensé aussitôt que Bernard de Fallois me l'eut envoyé, lu en deux jours et relu depuis lors dans sa dernière version légèrement améliorée. Ce que tu me dis de vos propos "autour" de ce livre m'étonne aussi peu que tout cequi a été dit "autour" des Bienveillantes de Jonathan Littell, il y a quelques années, par des gens qui en jugeaient d'autant plus vite qu'ils ne l'avaient lu. Je me rappelle trop d'imbécillités injustes et jalouses dans les commentaires de mon blog, où j'avais recopié la totalité de mes trente pages de notes. Au reste, je ne compare pas du tout le contenu ni la portée de ces deux livres, mais je sais que La vérité sur l'affaire Harry Dicker est bien plus qu'un polar de plus en cela que c'est un roman portant sur le processus de la création romanesque enté sur la vie et le temps, une approche du possiblement vrai et de l'éventuellement faux, un regard sur les mécanismes aliénants de la société en matière d'édition ou de publicité, une histoire d'amitié et une drôle d'histoire d'amour, une interrogation sur les multiples mobiles aboutissant à une possible culpabilité, et tout cela sans qu'on ait l'impression qu'aucune thèse soit assenée, tout ça pris dans le mouvement de la vie avec tout ce que, dans la narration de genre, cela peut avoir de "téléphoné". On pourrait dire, à cet égard, que L'Amour nègre de Jean-Michel Olivier, qui a précédé Dicker au top des ventes, et plus encore dans une certaine rupture du ronron romand, a aussi quelque chose de "téléphoné" dans sa dynamique narrative, mais son jeu sur les marques et les "pipoles" est tout à fait décapant et révélateur comme peu de romans français contemporains.

Joël Dicker panacée d'un certain complexe romand ? Je n'en sais rien et je m'en bats l'oeil. Ce qui m'intéresse est comment il évoluera, de même que m'intéressent l'évolution de Quentin Mouron, la tienne et celle de mon ami Max Lobe, dont j'ai reçu hier avec joie le nouveau livre à paraître chez Zoé. Et la littérature romande là-dedans ? Ah mais qu'elle vive ! J'ai dit à Quentin qu'il avait eu tort d'en parler avec une sorte d'ironie condescendante dans les médias, il m'a répondu que son insolence n'était qu'un écho à tout le mal que je lui ai dit du calamiteux milieu littéraire romand, mais il va de soi que votre génération n'est pas plus hors-sol que les précédentes, même si de l'"âme romande" vous vous gaussez autant que moi ou que Dürrenmatt qui la réduisait au culte de la "rose bleue". Comme l'a montré Jean Ziegler en politiqe, la critique est partie intégrante de l'attachement à cette littérature et à ce pays qui sont les nôtres. Quant à la réaction de Joël Dicker aux propos de Claude Frochaux, tu as l'air d'en faire une agression de celui-là alors que c'est celui-ci qui a porté le premier coup avec un dédain dénué d'élégance. Je suis bien placé pour savoir tout ce que la littérature romande doit à Frochaux à L'Age d'Homme, mais Claude a peur de ce qui vient après 1960 où se sont arrêtés, selon lui, la littérature occidentale et le cinéma, la peinture et toute forme d'invention créatrice.

Frochaux3.jpgLe drame de Claude est de ne trouver belle et folle que notre jeunesse, dans les années 60, et de tirer ensuite l'échelle derrière lui, conclusion d'une extraordinaire réflexion personnelle menée dans L'Homme seul, grand livre fascinant d'un esprit déterministe qui a réduit le monde à une sorte de fantasmagorie logomachique, avec une foison de réflexions pertinentes et d'observations justes. Bref, nous reparlerons du roman de Dicker quand tu auras daigné y mettre le nez. Pour ma part je retourne aux Frères Karamazov, que je lis en alternance avec la composition de mes notes quotidienne à l'isba qui constitueront la matière d'un nouvelle très vaste chronique kaléidscopique courant de 2008, date de mes retrouvailles avec Dimitri, au début de 2013, incluant de grandes lectures (René Girard, Annie Dillard, Dostoïevski, Gustave Thibon, Georges Haldas retrouvé, notamment), pas mal de voyages (notamment en Tunisie avec ma bonne amie) et des rencontres, des morts (de Maître Jacques, de Chappaz, de Georges Haldas et de Dimitri) et la vie qui va et rebondit.

Allez galapiat, je te quitte, lis bien, écris bien, vis bien. Je me réjouis de voir paraître ton livre et t'embrasse fort.

Ton vieux sapajou,

Jls

 

20/08/2012

En lettres bleues et or (3)

Panopticon333.jpg

 

De JLK à Daniel Vuataz, dit le Kid 

À La Désirade, ce  18 décembre 2011.

Cher toi,

La neige fait entre nous, ce matin, une page blanche immaculée sur laquelle ne se marquent jusque-là que des pattes d’oiseaux et les traces du chat haret que nous engraissons depuis quelques mois et qui a par conséquent doublé de volume, fourré désormais de duvet comme un esquimau et pourtant resté farouche, ingrat,  se glissant parfois dans la Datcha pour y siéger un moment sur le divan, mais jamais longtemps, fouinant dès que nous avons le dos tourné, grimpant sur les corbeilles et les poubelles  en quête de rogatons et laissant derrière lui des reliefs épars, jamais content en somme, un vrai mendiant gitan et c’est pourquoi nous l’aimons quand même.  

Budapest1.jpgLe seul nom de Budapest, à la fin de ta dernière lettre, a fait remonter de ma mémoire des images en nombre, toutes en noir et blanc curieusement, sur fond de neige aussi et de glacials hivers. Le plus froid de cette décennie que l’hiver 1956, du peu que je m’en souvienne par ce qu’on m’en a dit et par nos petits matins frileux à descendre à travers nuit sur la route verglacée jusqu’à l’école où nous vîmes arriver nos premiers réfugiés.

Budapest3.jpgBudapest avant cela, à la radio familiale et dans quelques journaux illustrés, Budapest était entré dans nos vies par « des nouvelles alarmantes », les mines préoccupées de nos parents, des bribes de commentaires échangés par nos instituteurs de l’école primaire, et des bruits de tanks et de tirs dans les rues de là-bas, le reporter Jean-Pierre Goretta qui racontait le soir les derniers événements, et des mots nouveaux pour nous, le mot Insurrection, le mot Répression – et ce drame aussi qu’avait été la mort en rue d’un autre reporter du nom de Pedrazzini, enfin l’annonce d’un afflux massif de réfugiés dans notre pays  et les appels à la solidarité réitérés aux autorités et aux familles.

Je me demande ce que tu vas trouver à Budapest. Je me réjouis de te lire à ce propos. Tu me raconteras le Monténégro et la Hongrie comme je t’ai raconté la Pologne de 1966, le socialisme au miroir du réel un jour après notre découverte hébétée de l’usine à tuer d’Auschwitz – de quoi faire réviser sa copie au bachelier de 19 ans tout couturé de beaux idéaux progressistes et n’ayant en somme rien vu, jusque-là, de la réelle réalité.

Le paysage à la fenêtre de la Datcha, ce matin, est lui aussi comme stylisé à l’aquarelle chinoise, du même noir et blanc grisé de mes souvenirs  des années 50, disons entre la mort de Staline et l’arrivée  des réfugiés hongrois. Mais comment notre mémoire a-t-elle été colorisée ensuite ? Par le Technicolor ? À l’arrivée de la télé ? Ce qui est sûr, je crois, c’est que le mitan des années soixante nous a fait changer de monde et l’a saturé  de couleurs jusqu’à nous en faire perdre le goût, et ce n’est pas ta pratique de l’argentique, tes noirs profonds et tes blancs crayeux, qui va modifier la nouvelle donne  même si ton choix me réjouit. La mémoire, notre mémoire vous revient aussi, aux gens de ton âge, et c’est important, je crois, que nous puissions partager cela. Très important, plus que jamais, que vous puissiez prendre le relais.

Cingria77.jpgÀ cet égard, le formidable numéro spécial du  Persil consacré à Charles-Albert Cingria, tout entier manigancé par toi, est la meilleure réponse qui puisse se faire à ceux-là qui retirent l’échelle derrière eux en prétendant que plus rien ne se fait. Tu sais, je te l’ai dit et répété, combien je dégueule cette vision des choses. Même s’il y a du vrai. Même s’il y a de quoi s’inquiéter. Même si le nivellement gagne. Même si nous sommes tous un peu largués. Et après ? Ont-ils seulement regardé ce qui vient, ces bonnets de nuit ?Godard se lamente : plus de cinéma nulle part. Millet se désole : plus de romans à l’horizon français que les siens. Et voilà Nabe qui tire une fois de plus la chasse en se la jouant Céline en mal d'opprobre - quelle misère...

Moi je me rappelle ce titre : Je ne joue plus. De Miroslav Karleja. L’un de mes livres-fétiches après Zorba, Moravagine et quelques autres. Je ne joue plus. L’histoire d’un type qui dit non. Plus tard Dimitri me dira pis que pendre des Croates qui vont faire les beaux manteaux à Vienne, mais à l’époque, j’avais vingt ans et de poussières, il s’étonna de mon choix et m’encouragea. Après quoi j’aurai lu, du même foutu Croate,  Le retour de Philippe Latinovicz et Banquet en Blithuanie, autres merveilles. En ces années-là Dimitri ne trouvait rien à redire à l’appellation serbe-croate. Juste pour dire…

Mais le sûr c’est ça : avant Roberto Bolano, avant Antonio Lobo Antunes, avant Thomas Bernhard, avant Robert Walser, juste après Cingria j’ai trouvé que Karleja sentait bon la littérature. Et c’est cela que je retrouve avec toi. Dans tes proses. Dans tes façons aussi. Comme je les sens revenir par quelques-uns d’entre vous, dont Quentin Mouron  qui vient de débarquer et qui a de grandes ressources je crois.

Au Barbare c’était pareil. Au Bout du monde aujourd’hui c’est pareil. Avec tes potes jeunes écrivains je le ressens aussi. En lisant L’Embrasure de Douna loup itou. Quelque chose de plus intime et de plus léger. Quelque chose d’astringent et de tendre. Quartier latin de Léo Ferré. La Black and Tan fantasy d’Earl Hines. Et ta façon de concevoir, de distribuer et d’illustrer ce numéro à la seule gloire de Charles-Albert dont le seul nom fait pétiller ton regard. Cinquante pages d’émerveillement partagé sur papier de pelures roumaines et avec le plus grand soin !

C’est cela qu’il nous faut, le Kid : ce pétillement. Tes proses lausannoises en sont vivifiées. Je t’ai dit ce que je sentais chez toi la palpite. Il n’y a pas que ça mais ça compte. Elle peut vibrer de diverses façons. La façon Bruno, la façon Mathieu, la façon Vincent, la façon Douna et je t’ai dit de lire Tonio, et tu liras Quentin qui la vit à fleur de couteau et m’enchante par sa façon de relancer à sa façon de chroniqueur épique cette devise de ma jeune peau : Je ne joue plus

Ne plus jouer ne va pas signifier qu’on ne jouera plus : c’est le contraire: ne plus jouer au sens de feindre, de se la jouer - ne viser qu’à jouer vraiment, gratuitement, pour rien, pour tout…

 

De Daniel Vuataz, dit Le Kid, à JLK.

 

Lausanne3.jpgLe Calvaire, jeudi 5 janvier 2012

Dear old you,

 Depuis mon balcon de ciment, la vue sur la ville noire est imprenable. Saint François est un greffon de bronze sur la silhouette indigo de la cathédrale. Il fait nuit depuis belle lurette et je me paie le luxe de t’écrire au grand air. La Place du Nord, trois cents mètres en piqué, a retrouvé son calme après une chasse au chat organisée par deux ou trois gamins gueulards. La file de blacks et de barbus devant la Marmotte n’existe plus, le Zurich blanc de la Tour Ramuz côtoie la croix de néon de Sainte Sophie – je pense à Kennedy Toole –, le gymnase de la Cité a quelques lumières mortes et le Château est un trou. Le lac est un autre trou. J’ai sur le dos le manteau que Camille m’a offert pour Noël, fourrure de chien-loup synthétique et capuchon de mouton, et le thé noir qui fume à côté de l’ordinateur vient de me brûler la langue. Pour peu – disons, de la Vodka, et quelques Russes fêlés en contrebas –, je me croirais au Baïkal avec Sylvain Tesson. L’air craque dans les poumons, et je relis ta dernière lettre.

 Désirade9.jpgJe repense au soir de la Veille de Noël, chez toi, dehors, devant la Désirade, à regarder ce même panorama depuis un autre angle, dans une autre mesure. Ce lac est un grand trait d’union. Goguenard tu m’accueillais à grands coups de remontrances, me faisais mirer ton vieux bonhomme de neige et m’offrais un cigarillo dans la blancheur abondante du crépuscule, alors que je tentais de retrouver mon souffle. J’avais pensé en montant au pasteur de Monnier, à la clarté de nos nuits dans le vallon serré et aux loupiotes françaises que tu aimes à considérer comme autant de blogueurs potentiels de ton réseau Multimonde. Shadows… aureola and mist… light falling on roofs and gables of white or brown, three miles off. Walt Whitman a écrit cela à des milliers de kilomètres de nos pentes à congères ; et pourtant il nous rejoint d’un trait, d’un seul vers fulgurant, et à ce moment-là, devant ta cabane, la brume et les auréoles des toits illuminant la neige parlaient  d’éternité à nos oreilles ouvertes.

 Lucy79jpg.jpgA l’étage il y avait Philip et ton ange gardienne, et j’ai encore aux narines l’odeur des toasts au saumon gélifiés et celle du DVD qui s’est mis à brûler et fondre sans crier gare – combustion spontanée du Christ en croix, puisqu’il s’agissait d’un film plutôt ancien sur la vie de l’Hebreu que vous vous apprêtiez à regarder ensemble. Vincent et moi avions une prof de philo, au gymnase, qui aimait répéter que Jésus était mort au même âge que Nietzsche. Ou plutôt l’inverse : « Nietzsche est mort à l’âge du Christ », radotait-elle avant de nous parler de la mère piétiste de Kant. Trente-trois ans… Dans le rock, tu le sais comme moi, il faut six ans de moins pour devenir une légende. Ou alors, on meurt assassiné, comme sur le Golgotha.

 Panopticon654.jpgCe soir-là je t’ai quitté heureux. Il n’était que six heures mais ç’aurait pu être le milieu de l’univers. J’ai mis plus d’une heure à parcourir en scooter les trois kilomètres verglacés qui séparent nos paliers. C’était une nuit splendide. Le ciel était complètement nu et les étoiles proches, ferrées, et je prenais mon temps. Les pieds à terre sur la vitre de la route, dans les dénivelés de la forêt, entre les pâturages congelés, j’étais seul au monde. Au détour des Bains de l’Alliaz j’ai levé un blaireau, gras et lourd pour l’hiver qui s’est mis à trotter dans mon faisceau de phares, tout droit sur la chaussée bordée de murs de glaces. Je me marrais dans mon casque et la buée gelait. Il n’avait nulle part ou se sauver et je le talonnais, à quelques centimètres, contemplant sa course molle de petit plantigrade. Il a fini, après plusieurs centaines de mètres, par se couler dans un égout mal scellé aux abords de Fontaine-David. Les martres ont dû lui faire la peau, mais j’aime mieux croire qu’il y hiberne encore, ou y boit un café noir en lisant Chesterton, serré dans un veston de tweed à la Graham Greene, à la Roald Dahl ou à la C. S. Lewis…

  Panopticon137.jpgUn hélicoptère passe au-dessus du balcon où mes doigts commencent à bleuir. Il apporte son lot d’ensevelis, de suicidés, de grands prématurés. Gute Besserung. La rive française est voilée par les lumières de la ville : ici, plus que dans le vallon, c’est le global village de Buckminster Fuller ou de Mashall McLuhan qui vibre en infrasons. Il y a des connections partout, mais le choix de sortir dans la nuit pour un thé et d’écrire au balcon, au risque de se geler le pif, c’est un choix millénaire. Nous le prendrons toujours.

 Ma bougie reste droite dans sa lanterne marocaine malgré le vent qui tourne. Après Joachim en décembre, on annonce Andrea. Vénus est en fusion. Je guette les flash Iridium sur un onglet de mon portable, mais rien n’est prévu pour ce soir. J’aimerais construire un feu, ou m’abriter dans la carcasse d’un chien.

 Nuage2.JPGJ’ai écris aujourd’hui quelques pages sur la Roumanie, pour un journal de jeunes auteurs – un éditeur que le milieu littéraire « lémanique » exaspère –, mais tout ce que j’ai pu saisir pour l’instant, c’est cette brume perpétuelle de l’Europe centrale, ces fumées de novembre sur le Danube, cette buée blanche qui s’échappe des égouts d’Oradea – Grosswardein en allemand – le long de la Crisul rapide, contre les bois de la Transylvanie occidentale. Ce brouillard obsédant. Il passe les villes au lavis, dégrade les gens, les pensées en camaïeux de gris et en lumières indétourables. « Les nuages ! Ils sont l’éternité du mouvement dans chaque être », disait Claude Aubert en vadrouille, mais moi, en Hongrie et en Roumanie, les montagnes me manquaient trop, et ça m’est apparu comme une évidence dans le train du retour, alors que je lisais, couché sur une petite banquette surchauffée, Leaf by Niggle du professeur d’Oxford :

 But Niggle found that he was now beginning to turn his eyes, more and more often, toward the mountains.

Panopticon815.jpgJe me surprends à devenir comme Roud, un peu mélancolique, par moments, et comme chez lui il y a en moi deux bouillonnements, des rythmes saisonniers, la photographie, l’écriture. Ça te fait sourire, probablement, mais la comparaison s’arrête là, je te rassure. Pourtant, le milieu dans lequel je me trouve me marque profondément. Je veux dire : la ville, la montagne, la route, le train. J’irai même jusqu’à dire que le jour où je me serai fixé, vraiment fixé, j’arrêterai d’écrire. Je prends des notes sur Lausanne depuis plus d’une année, dans les transports publics, sur les places, dans les cafés, mais ça pourrait être Fresno, Upsalla ou Mourmansk que j’empilerais pareil dans mes carnets. C’est le mouvement, la nouveauté qui m’enchante, me plaît, me bouge, me pousse à raconter. D’ailleurs Lausanne commence à me lasser, je ressens l’appel d’air. Quand je reviens dans le vallon, je n’écris que le mot « arbre », le mot « caillou », le mot « fougère » ; dans les trains je me perds sur la planète et c’est l’ombre du Nord qui me recouvre. Je suis tombé l’autre jours sur les Baltiques de Tomas Tranströmer, et j’y ai reconnu, abasourdi, une influence que je ne savais même pas. C’est Vincent qui me parlait le premier, en séparant sa Parisienne en deux pour son mix du soir, de la notion de plagiat à posteriori.

Cendrars16.jpgJ’y crois volontiers et ma Prière polaroïd, de temps en temps, me semble complètement étrangère à tout ce que je connais réellement. Et en même temps totalement véridique. « Je veux fouiller la terre avec les dents  / je veux répartir la terre de part et d’autre / à coups de dent secs et brûlants », chantait Miguel Hernandez sur les plateaux d’Espagne, et j’entonne une seconde voix, avec son traducteur que je connais, avec les poètes américains du Mississipi, avec les marins scandinaves et les dieux slaves, avec les maîtres japonais et les gamins monténégrins, avant de reprendre le métro et de me perdre une fois de plus dans la nébuleuse du village global, absurde, touchant, indispensable, nourrissant, blasant, écœurant parfois. Je m’enfonce dans les ruelles et je ne pense plus aux montagnes – sauf sur le pont de Chauderon, où elles me sautent lumineusement à la figure. Par chance, mon balcon du Calvaire est orienté à l’ouest, et seule la ville noire, ses lumières et les petits golfes du lac froid occupent mon attention. Je ressors du métro et prends de la hauteur.

Je t’imagine à ta fenêtre voyant le même spectacle que moi, cette nuit de Saint-Gerlac, et je me ressers du thé, déjà glacé dans la théière en verre. A l’intérieur, Camille dort de travers sur le matelas qui occupe presque toute la petite pièce.

Panopticon1222.jpgA mon arrivée à Budapest, il y avait cette Japonaise de quinze ans sur un banc en ciment, devant les eaux blanches du Danube. De la rive on ne voyait pas Buda tant la brume était dense. Elle portait une veste fluo et les trams blancs et jaunes passaient derrière elle à rythme régulier. Elle écoutait de la musique californienne, buvait un soda alternatif et je l’ai photographiée plusieurs fois, dans la lumière filtrée, au téléobjectif. Elle m’a souri, s’est rassise en tailleur et les feuilles des platanes, devant le Marriott, devant le Hilton, sur la rive monumentale de cette cité blanche, recouvraient le sol givré. Quelques heures plus tard je retrouvais à l’aéroport des garçons et des filles de seize ans, dix-sept ans, vingt ans qui voyageaient grâce à leur écriture dans ce pays de brumes et d’alcool minéral. Des Suisses, des Français, des Roumains, des Italiens, des Argentins, des Malgaches. On dit que l’Orient commence à Budapest. Ou que c’est l’Occident qui y prend fin. Je préfère croire que toutes nos pensées, que toutes nos habitudes, s’abreuvent à ces deux sources : « Quand John Lennon est mort, une centaine de jeunes Russes sont venus sur la place Rouge. Cela est caractéristique aussi d’une espèce de mondialisation de la sensibilité de la jeunesse », racontait Franck Jotterand au tout début des années 1980. Le terme de « mondialisation » n’avait pas de connotation impérialiste et les campeurs de Wall Street s’occupaient des baleines.

Popescu70002.JPGTu n’es pas de la même génération que nous, Old boy, mais je reconnais en toi, comme je reconnais en Marius qui n’a que vingt ans à Lausanne, ou en Philip qui creuse des chemins en automne, une vraie fraîcheur. Celle des idées, celle du regard. Une jolie Japonaise en jaune fluo devant les rives fossiles du Danube. Trois Cervins acides sur un balcon de bois chaud. Cingria de profil sur du papier crêpon. Un blaireau obèse dans une bouche d’égout. Les étoiles qu’on ne voit pas le jour mais qui filent quand même, et ces feuilles d’herbe qui dorment sous la neige. Whitman, encore : I believe a leaf of grass is no less than the journeywork of the stars. Porte-toi bien, écris-moi vite !

 Le Kid

En lettres bleues et or (5)

 Enafrique5.jpg

De Daniel Vuataz, dit Le Kid, à JLK

Charmey, 7 juin 2012

Dear Old Gangsta,

Il y a trois mois, je partais dans un vieux van bleu-vert et pétrolais dans les Balkans, jusqu’à Istanbul et la pointe sud de l’Anatolie, avec deux vieux amis. Dix ans auparavant, on jouait de la guitare et de la flûte à bec dans les champs de cresson d’un Gymnase lacustre, après des cours sur Kant et Levinas. La clope était encore tolérée dans les pentes de Burier. Les filles avaient des liquettes de Supertramp, très peu d’inhibitions, on passait nos nuits dans des cabanes avec du vin, de la raclette et des djembés. Là, ces deux fous furieux lorgnaient sur l’Afrique depuis des années. Julien avait acheté une immense carte qu’il avait punaisé au mur de sa chambre, sous-gare. David avait passé son hiver dans l’atelier d’un garagiste de Bex pour remettre à neuf le moteur d’un vieux T4. Ils avaient économisé pendant leur uni, venaient d’obtenir un Master (Economie et Science de la vie) et avaient eu la bonne idée de ne pas écouter les avis de parents et autres connaisseurs prêts à tout pour les décourager. C’était leur projet. En Afrique par la route. Mon père était parti lui aussi, avec ma mère, à vingt-cinq ans, et j’avais des histoires plein les tempes. Je me suis joint à l’aventure, au dernier moment, pour un mois de vadrouille (eux en avaient huit devant eux, et toutes les plaines du Soudan, les savanes du Kenya et les montagnes de l’Ethiopie dans des guides de voyage). C’était le 11 mars. Le 11 avril, je m’arrêtais face à l’Afrique et rebroussais chemin, la mort dans l’âme, l’âme ferrée dans les grands containers du port marchand de Mersin, laissant les deux potes en transit sur leur Méditerranée. La Syrie était à cent kilomètres. Le Groenland à quelques milliers. Eux avaient les lions de plage de la Namibie en ligne de mire, les sables orange de la Zambie, l’ambre de Madagascar…

EnAfrique33.jpgJe ne t’ai pas écrit depuis tout ce temps. Ou, plus exactement, je t’ai écrit régulièrement, mais n’ai rien achevé, n’ai rien envoyé. Il s’est passé pas mal de choses, depuis mon retour. De Mersin j’ai pris un bus Ulusoy à l’odeur de cuir neuf jusqu’à Istanbul, et vu sur l’écran incrusté de mon siège, simultanément dans les écrans de tous les autres passagers, simultanément dans les reflets des vitres du bus entier, l’accident mortel d’un autre bus semblable, quelque part sur la même autoroute. J’ai relu Tranströmer dans un taxi lancé à tombeau ouvert contre les ponts blancs du Bosphore, sur la rive Asiatique. J’ai retrouvé mon vieil appartement de la rive européenne, acheté de la viande de bœuf, pleuré sur les quais de la Marmara en regardant les souvenirs d’un mois de liberté absolue se dissoudre dans la pluie des pavés millénaires. J’ai bu du çay avec des ombres dans les cybercafés humides de Kumkapi, acheté toutes sortes de t-shirts à moustaches et bicyclettes avec de la petite monnaie trouble, bu des jus d’orange sanguine et chanté du Brassens dans ma tête jusqu’à la folie. J’ai pris des bus bondés et passé ma monnaie vers l’avant, marché sur des autoroutes à quatre pistes, écrit dans des mosquées, pissé dans des bouteilles de Turka Cola, vu des types très pauvres avec des dents en or et des types très riches avec des mouches dans les cheveux. Et puis je suis rentré, en cargo jusqu’à Montfalcone, en huit jours huileux et inconcevables entre les îles grecques, les ombres déchiquetées des Pouilles et le violet profond de l’Adriatique supérieure. Il y avait des tortues sous la poupe du navire, disait l’adjoint du capitaine.

 Enafrique2.jpgLa première fois que je t’ai écrit, c’était dans un camping de varappeurs, près d’Antalya, où nous venions de passer une petite semaine en immersion. Paradise lost, de Massive Attack, passait dans le petit transistor de la salle commune, sorte de cabane dans un immense eucalyptus, face au calcaire rouillé du cirque alentour où grimpaient des Danois et des Australiens. Une araignée trottinant sur la neige, un bouddha, et je pensais à Chappaz. Un employé du Climbers Garden, dans la petite cuisine en lino, marcel délavé et avant-bras surdimensionnés, préparait des crèmes à l’orange. C’était un resting day, les pensionnaires peignaient notre bus au soleil. On avait roulé depuis Sofia, presque d’une traite, par la mer Noir et jusqu’à Istanbul. Et puis, en suivant les contours de la mer Egée, plus loin au sud sur les presqu’îles turques où les téléphones reçoivent le réseau grec et les gens, sous leurs moustaches, élèvent des bateaux de bois noble pour les multimillionnaires hollandais. Je lisais La Haute Route au sommet des collines de Bozburun, à Julien et David ensommeillés sur les rochers coupants, le vent dans le visage, le soleil parfaitement blanc, alors qu’un aiglon fendait le bleu ferreux du ciel et que les baies à espadons avaient toutes sortes de mauves sur les pentes à coraux, cinq cents mètres au-dessous. David avait des envies de parapente. Et puis je lisais Jack London, à haute voix encore (Un steak et Construire un feu), pendant que Julien conduisait, à la lampe frontale, seuls au monde sur les semi autoroute d’Anatolie. David, le soir, bouquinait Destruction massive, de ton cher postfacier qui adore trop en faire mais n’en fait jamais assez. Julien écornait Sur la route, le reposait, le reprenait, cherchait à savoir ce que ce livre pouvait bien avoir de culte. Je ne pouvais pas l’aider, je ne l’ai jamais fini. Restaient Les Promesses de l’aube, pour la semaine suivante, en feuilleton.

Cendrars7.jpgEt moi j’entamais la dernière partie de Bourlinguer, par tranches, sous les voies d’escalade en dévers de Trabenna, sur les toilettes du camping, dans l’embrasure des douches mixtes, à la lueur de la bougie, à l’arrière de notre van sur quinze kilos d’oranges, avant de m’endormir. J’aurais pu être marin, je crois. Ou vivre dans les ports, simplement, entre des litres de kérosène, des putes et des sacs de sucre de Cuba. Un bouquin pour oreiller.

 EnAfrique41.jpgLa deuxième fois que je t’ai écrit, les arbres avaient changé. A Olympos les citronniers poussaient entre les diner pseudo Far West de la route en terre battue et les cactus importés qui menaient à la mer. Il y avait des types à dreadlocks et des hippies de seize ans dans tous les hamacs, assis en tailleurs sur toutes les plates-formes à pachas des cabanes en bois noir. Des Portugaises venaient sauver les tortues de mer. Des Danoises étaient en crise mystique. Le lieu était épatant : plage de galets noirs, vachettes sans cloches en semi liberté, flots turquoise entre des montagnes sacrées, eucalyptus immenses, pins bleu-vert et coquelicots : tu aurais pu peindre, comme ça, pendant des heures, depuis ton balcon. Les coquelicots étaient peut-être des pavots. Et mon grand-père mourrait, pendant le vingtième jour, alors que j’arpentais, sans savoir encore qu’il était parti, les vestiges lyciens, latins et grecs d’une acropole antique, sous les dunes et la lune, dans les forêts marines. Je suis resté une demi nuit au bord d’un ruisseau à ruminer ce début de voyage. La nuit je me couchais entre deux potes, entre deux filles, entre deux tortues ou entre deux ombres longues, sur la plage face à l’Afrique, et les étoiles tournaient dans tous les sens. Il me restait dix jours. J’aurais pu m’installer n’importe où et ouvrir un troquet. L’enterrement aurait lieu sans moi, le mardi, à Saint-Légier. 

La troisièmAuschwitz.jpge fois que je t’ai écrit, c’est juste après la lecture du dernier Roland De Muralt, L’Espoir d’une parole à venir, reçu la veille du départ avec une courte paraphe, et terminé à la lueur du soleil dans le rétroviseur. On avait passé une nouvelle frontière. Sur Paul Celan, pudiquement placé entre parenthèses, voilà ce qu’écrivait mon ancien prof de français au gymnase : « ([…] Il lui arrive souvent de penser que s’il cessait d’écrire, il n’aurait plus à entretenir ces conversations insolites et épuisantes avec les morts, conversations au cours desquelles ils devisent de la langue allemande, de la désolation de Dieu qui manque à son trône, de son découronnement, de l’absence ou encore des poèmes qui sont comme l’avoine de plage qui fixe les reliefs dunaires. Il n’aurait plus à aider les morts à parler… Mais personne, pas plus le témoin que le poète, ne peut aider les morts à parler ! Il faudrait pour cela qu’ils reviennent, qu’ils secouent les cendres et racontent leur propre mort. Parmi ces morts, tous ne seraient pas des poètes, mais tous seraient des témoins qui raconteraient la réalité – et celle-ci serait la vérité, la vérité de ces morts plus inachevées que d’autres.) » Je n’ai pas vu la guerre qu’a vu Celan, ma famille n’est pas morte dans des camps nazis – mon grand-père s’est éteint avec toute sa tête dans le gros lit blanc d’un hôpital suisse, à la fenêtre d’un jardin de printemps poussée de bégonias –, je n’ai pas de point de compréhension, tout cela est abstrait, et pourtant moi aussi, par moment, je me dis que seuls les morts devraient écrire, et les vivants écouter. Et puis je vois déguerpir une vachette dans les cailloux, je vois passer un vieux turc avec son plateau de çay, je vois David et Julien jouer au tavla en s’engueulant, je vois deux couples dans l’eau sous les falaises, j’entends Ugur le marin chanter ses complaintes arméniennes, je sens l’eau douce de Kas sur mes pieds nus, et je reprends le stylo. Ou la route. Ce qui est la même chose, d’une certaine façon. Immanquablement.

EnAfrique34.jpgA ce moment-là, les Poussières du monde récoltées par Bouvier tournaient en boucle dans la  voiture, et, au lieu de leur en lire L’Usage, j’expliquais à David et Julien ce que je savais d’Heidegger, de la poésie de Celan, de l’écriture après l’inimaginable, l’inconcevable. Il est inconcevable de ne plus écrire, j’ai peut-être dit. Et ma braguette était ouverte. Les violons de Vittorio Monti vibraient dans le petit haut-parleur de bois brut, et j’imaginais Nicolas et Thierry capturant les tziganes d’Albanie sur leur Revox à bande, passant aux mêmes endroits que nous, sur la route de l’Orient, et puis bifurquant d’un coup vers l’Iran et cette saloperie de Syrie. Trop de gens sont déjà passés aux mêmes endroits, dit le vieux roublard, et comme pour me rejoindre, sans un mot, David avait tourné vers l’Ouest, sur une route de terre rouge, entre les oliviers en effeuille.

 Widoff10.JPGLa quatrième fois que je t’ai écrit, j’étais de retour à Istanbul, et Camille m’avait rapporté un peu d’herbe sourde de nos cantons boisés. Elle avait des scarabées dans les cheveux, un pull bleu-vert. Istanbul avait pris d’un coup un climat de Pléiades : sous la pluie, à Taksim, la ville continuait sa transe comme si de rien n’était, et les vendeurs de café noir et de cartes mémoire devenaient des vendeurs de parapluie. C’est là que tu m’as appelé, depuis ton haut chalet, peut-être assis au frais de ton balcon face aux Alpes françaises, alors que nous partagions quelques kilos de cacahouètes au sésame en buvant thé sur thé, au deuxième étage d’un cafetier stambouliote, attendant que l’averse se calme. Tu me parlais de mes croquis de voyage, de tous les jeunes auteurs que tu découvrais ces jours, ces semaines, et puis de ta nouvelle amitié avec un kangourou boxeur, de tes espoirs, de Quentin, de Ziegler et de Radio-Lausanne. Camille écoutait en souriant. Derrière les fenêtres sans vitres, le bruit plastifié des flots du ciel en furie résonnait dans les ruelles. L’air était frais, lavé, et l’averse a duré trois jours. Les toits et les rues sans aucune bouche d’égout devenaient des plans d’eau. En rentrant à l’appartement de notre ruelle sans nom, nous étions trempés comme les hippocampes des jardins du Rivage, par gros coup de Joran sur le lac. Sous la pluie et le soir rouge, entre la Mosquée bleue et Sainte-Sophie, les voies du plus vieux tramways d’Europe brillaient bien plus que des vitraux.

 vernet170001.JPGLa cinquième fois que je t’ai écrit, Camille et moi nous apprêtions à remettre les voiles. On laissait derrière nous les rues à thème d’Istanbul (rue des robinets, rue des clarinettes turques, rue des épices, rue des cordes et ficelles, rue des voleurs, rue des Internet cafés…), les quais défoncés de Kumkapi et l’éternel réinvention – métamorphose solide – de cette ville impossible à doubler. Pourtant on y a cuisiné, fait la lessive, marché, couru, baisé, rit, erré, attendu, parlé, joué, mangé, lu, photographié, tiré les rideaux, arpenté les bazars et bu la pluie tombée. On était au milieu du mois d’avril, sur un ferry pour Gemlik, cent kilomètres au sud dans un bras brun de la mer de Marmara, et une tempête à Yalova nous avait fait prendre un jour de retard. De loin, par-dessus l’épaule de Camille, sur les flots déchaînés, Istanbul s’étalais sur des centaines de collines, en tapis de maisons bossues, aussi loin que portait le regard. Le ciel était vert. A Gemlik le minaret de la mosquée était à la même hauteur que notre fenêtre d’hôtel, à une envergure de cormoran, et le Burger King avait une immense terrasse panoramique. Les immeubles du bord de mer étaient verts, jaunes, roses, oranges, mauves. Le ciel transportait des nuages en rouleaux de pluie blanche. La silhouette brune du port de fret, à un kilomètre dans la baie suivante, s’observait à la longue vue statique pour une lire turque. Les grues fumaient dans la poussière du soleil retrouvé, entre les cargos italiens et les gravières. Camille recevait un sms de sa mère, à Chardonne. Le prunier était tombé, déraciné, sur la cahute des voisins. Tout s’écroulait et pourtant rien ne bougeait, disait-elle. Moi je ne parvenais pas à finir Bourlinguer, pris dans les méandres de Gênes et d’enfance. Ça sentait le vieux sucre dans les rues de Gemlik.

EnAfrique37.jpgEmbarquer sur un cargo n’a rien de simple, et je te raconterai une autre fois comment on s’y est pris, en plusieurs jours, en plusieurs heures. Le stress qui monte, la hantise que ça ne fonctionne pas. Et puis tout va très vite. Soudain on est dans la bouche béante du monstre, à quai, dans l’ascenseur, puis dans les labyrinthes de couloirs bleus, devant de lourdes portes en fonte, contre des hublots sous les flots. Des pancartes partout, des signes, des écriteaux, de têtes de morts et des masques à gaz. Un marin en training qui nous dresse deux lits, rapidement. Deux heures du matin. Une fois au neuvième étage du SPES, en route pour l’Italie, le lendemain, à dix heures dans la loupe d’un ciel d’après-pluie, assis sur deux mille cinq cents Fiat neuves de toutes les couleurs, une fois le quai décroché, les amarres enroulées, tu peux vraiment sentir le monde glisser sous toi. De l’huile sur la fesse du monde. Et cette odeur de mazout, de peinture fraîche et de grand air iodé. La vie sur ce blindé, huit jours durant, seuls passagers au milieu des gradés italiens et des hommes de main philippins, te vaudra une nouvelle lettre, ou un après-midi dans ton Isba. David et Julien me paraissaient déjà très loin, les grimpeurs d’Antalya encore plus, le couch-surfing de Sofia presque enterré. Je me douchais à l’eau déssalée, courait sur le pont en short des San Antonio Spurs, dormait dans le ressac des Dardanelles, comptait les couleurs de la mer, regardais New York stories et puis offrait le DVD aux Philippins. On tenait des carnets. Parlait beaucoup. David et Julien, eux, tentaient de récupérer leur van à Alexandrie, traversaient un désert, suivaient le Nil jusqu’en Ethiopie. Cela je ne l’ai su que plus tard, parce qu’il n’y avait alors aucun moyen de communication. Je me détachais de plus en plus, et finissait La Pêche à la truite en Amérique.

Fitzgerald.JPGCamille lisait Gatsby le magnifique en anglais. On passait du temps, du temps qui avait un poids réel, appréciable, mesurable. Au loin les côtes se faisaient plus vertes, plus montagneuses, et la Suisse était bientôt à portée de vue – entre temps ils avaient rasé les Alpes. A Ravenne, lors de notre seule escale, on est sorti dans le port immensément vide pour sauter dans un taxi et célébrer le souvenir de la libération italienne (Rome, ville ouverte…). Au musée national, les mosaïques dorées des basiliques byzantines avaient quelque chose de tes livres : un découpage bordélique et craquelé de très près, et puis, pour qui prend la peine de prendre du recul, de faire deux pas de côté, un sens doré et une vraie beauté pleine… D’Istanbul à Byzance, il y a donc un cargo vers le Nord. Et il nous restait une nuit jusqu’au mont du Faucon. Je ne voulais pas que ça s’arrête.

 Pluie09.jpgLa sixième fois que je t’ai écrit, j’étais bien de retour. Il grêlait sur la frange du Léman. Tout me paraissait confiné. Je m’étais fait interrompre par un Skype de David et Julien, assis dans ma véranda des Pléiades à corriger les épreuves de mon bouquin sur Jotterand et la Gazette littéraire. Ton côté n’existait plus, le brouillard s’était levé en fin d’après midi. David me racontait qu’il avait appris la mort d’un de ses amis, dans les montagnes valaisannes, quelques jours auparavant. Il me racontait sa guerre des six jours pour récupérer la voiture au port d’Alexandrie, leur passage sur la place révolutionnaire du Caire, les aventures d’une bouteille de vinaigre que les douaniers prenaient pour de la picole, sa barbe qui prenait de l’ampleur, celle de Julien qui ne poussait pas. David avait le nez bouché, et Julien trafiquait, en direct, le micro de leur ordinateur pour rétablir la connexion qui s’interrompait toute les vingt secondes. Ces dernières nouvelles m’avaient ramené dans les nues, et puis celles du Soudan et de l’Ethiopie m’avaient fait basculer, avec ces photos hallucinées de barges remplies à ras bord, de ciels solides dans des tempêtes de sable curry, d’oiseaux inconcevables, de dentitions pourries… ce vagues à l’âme, ce trouble quand je revois leurs tête, le van, les objets que j’ai côtoyé deux mois durant. J’avais fermé ta lettre.

 EnAfrique36.jpgJe t’ai écrit six fois, et puis bien d’autres encore, dans ma tête, sur mon scooter, en déménageant mes meubles et mes livres avec Camille, du Calvaire en direction du Mont, en faisant la brasse coulée à la piscine municipale de Vevey, en jouant au beach volley à Blonay, en réglant des comptes avec de vieux démons, en récitant des histoires de vendanges, en regardant les images argentiques de mon grand-père se révéler sous la pellicule liquide d’une révélation chimique, en chantant Heart of gold de Neil Young devant des pasteurs réformés, en venant te voir entouré d’amis dans un café de Chauderon où sautillait le Kangourou, rigolait Blacky, maraudait le Loup et butinaient toutes sortes d’autres insectes attachants, je t’ai écrit toutes sortes de lettres, cher Old Boy, et tu ne les a jamais lues. Parce que je ne te les ai pas envoyées, ou, souvent, pas écrites. La septième fois, c’était la bonne. Depuis les collines crémeuses de la Gruyère, mon vieux rebelle, loin du « milieu lémanique romand » (pour paraphraser l’éditeur qui m’embauche), je t’envoie ces lignes denses et un peu bordéliques, que je relis lentement en pensant à ces derniers mois.

lucioles2.jpgDes satellites tournent autour du Monde, produisant leurs propres flashes Iridium. Je crois que je suis planté sur place. Les prochains mois seront tout aussi beaux, j’en suis sûr, et la matière – sensible, physique, faiblement chargée d’ors, brûlante dans la paume – ne devrait pas manquer. Il y a ce stage éditorial, et puis la correction des carnets de guerre de Pourtalès, enfin les Archives littéraires suisses qui m’attendent pour Donzé à la fin de l’été, un livre en chantier, d’autres dans le fond des yeux, l’AJAR que tu parraine spontanément, des lectures, des journaux à faire paraître, des photos à révéler, des concerts, des Cervins à mettre aux murs, des amis à retrouver, le vent du sud à digérer… et la route à reprendre !  Je te dis donc : à très vite. Prends soin de ta retraite, celle depuis laquelle tu surplombes la plupart des hommes sans les prendre de haut, et celle dans laquelle tu t’installes pour de bon, dear bloody Oblomov, et pour longtemps encore ! Ecris-moi bientôt – du premier coup, si tu y arrives ! Le Kid

Isbaindien.jpgDe JLK, dit le Papillon, à Daniel Vuataz, dit le Kid

La Désirade, ce vendredi 8 juin.

 

Dear youngsta,

Ta toute bonne lettre, faite de celles que tu ne m’as pas envoyées et plus encore, m’a fait du bien au moment où je l’ai reçue. La veille j’en avais reçue une d’un Nobody qui ne t’aurait pas loupé si tu t’étais trouvé sur sa route. Cette lettre m’est arrivée comme de l’enfer et n’a pas manqué de terrifier ma bonne amie et de semer d’autres troubles. Depuis trois jours je pense à ceux qui sont tombés dans les pattes de ce morne exterminateur qu’on appelle « le mort » dans sa prison, comme je l’ai raconté dans mes Chemins de traverse, et qui me fait la leçon en me rappelant, après avoir lu mon livre, qu’il est vivant. Certes, vivant encore et obsédé, j’ose l’espérer, par les tortures qu’il a infligées aux innocents qu’il a ensuite massacrés. Mais on m’a dit qu’il se branlait encore en pensant à ses victimes. Moi je n’en sais rien et cela ne m’intéresse pas d’en savoir plus.  Cependant je lui ai répondu, j’ai même fait le compassionnel parce que je crois que son mal « vient de plus loin » et qu’il passe tout jugement humain. Je suis à vrai dire de moins en moins sûr qu’il y ait un Dieu pour en juger: ce qu’on appelle la « justice divine » a légitimé tous les massacrs, mais je me rappelle à l’instant l’exergue du Viol de l’ange que j’empruntais au penseur américain R.A. Torrey : « L’enfer est l’asile d’aliénés de l’univers, où les hommes seront persécutés par leurs souvenirs ».

 Quentin8.jpgPardon, Kiddy, de t’infliger ce début de réponse si lugubre, mais il y a en toi assez de santé et de générosité, de joie de vivre et de sérieux pour absorber et filtrer les ombres rampant dans nos plus noires ténèbres. Tu liras bientôt le deuxième roman de Quentin, Notre-Dame-de-la-Merci, qui sonde lui aussi les grands fonds de la déréliction humaine en interrogeant quelques destinées  paumées le temps d’une tempête dans la forêt québecoise. Tu verras que les promesses de son premier livre sont tenues et dépassées, dans un livre apparemment sombre mais lumineux par dedans – je veux dire : éclairé et réchauffé par une espèce d’affection attentive sans rien de la pitié démago ou de la commisération à bon marché. Je me garderai de crier au chef-d’œuvre, le souvenir de Typhon de Joseph Conrad (qui n’est d’ailleurs pas son chef-d’œuvre) peut nous rappeler les largeurs de la grande littérature, mais je ne vois aucun auteur de votre génération, pour le moment, à toucher si juste et si profond dans le registre de l’émotion. Ta papatte à toi est tout autre, ainsi que ta façon de voyager et d’évoquer le monde en trouvère à basquettes, mais je sais que tu couperas à l’envie parce que tu sais que tu es unique autant que nous le sommes tous. Donc le prochain Passe-Muraille, auquel je mets la dernière main, s’ouvrira avec un début de chapitre de Notre-Dame-de-La-Merci et suivront dix pages égrenant ton épatante chronique du métro lausannois, un bel extrait du prochain roman de Douna Loup, trois nouvelles également originales de Noémi Schaub, Elodie Glerum et Fanny Wobmann-Richard, sans oublier tes complices de l’AJAR - Guy et Matthieu, plus Nicolas et Bruno qui revient de Madagascar -,   Sébastien Meyer qui revient de Buenos Aires ou Max le Blacky en pleine composition d’un roman à crime de sang…  

 

grimpejlk22.jpgTe retrouver lisant La Haute Route de Maurice Chappaz, que j’avais jugé assez rudement à l’époque, tant son lyrisme et ses jodlées vocales me semblaient artificielle ou disons forcées, m’a rappelé nos propres équipées entre Saas-Fee, Zermatt et Chamonix, il y a de ça plus de quarante putains d’années ! Mais ton histoire d’accident de bus m’a rappelé le premier mort que nous avons découvert, sous une avalanche de la nuit même, au pied du col du Strahlhorn, et tes varappes exotiques m’ont fait retrouver mon ami Reynald, tombé dans les séracs du bien-nommé Dolent le 15 août 1985 (l’année de naissance de Julie) ou nos grimpes marines avec Anicet Sarrasin dans les Calanques d’En Vau – mon rude compagnon passant la journée sous une pierre tant il craignait le soleil des hippies bronzant à poil tout à côté.

Kerouac1.jpgJe vous vois très bien aussi lire Jack London on the Road – et soit dit en passant, je partage tout à fait votre perplexité à l’égard du livre « culte » de Kerouac, dont le romantisme de surface ne m’a jamais scotché -, tu sais combien je partage aussi  ta passion pour Cendrars et Charles-Albert, et cela m’a beaucoup touché également de savoir ton pote lisant Destruction massive de Jean le fou auquel je parlais d’ailleurs hier soir de vous tous, nos youngsters (toi, Quentin, Blacky, Douna, Matthieu, Bruno et j’en passe) et de l’espoir que vous nous donnez que tout n’est pas définitivement avili et foutu.

Paint133.jpgTa bonne lettre te vaudra deux des trois Cervins que je t’ai promis. Le troisième te reviendra quand tu nous fileras ton tapuscrit promis pour la collection Le Passe-Muraille des éditions d’autre part. Pascal t’attend de pied ferme tout souriant. Tu sais quelle rigueur jurassienne cache ce sourire. Tu devrais absolument lire Le prochains, son dernier livre. C’est une galerie de portraits que je préfère pour ma part aux «vies minuscules » de Pierre Michon - même si c’est nettement moins ciselé en finesse et moins « gravé dans le marbre » - , à proportion de la tendresse jamais mielleuse de l’auteur et de sa générosité, de sa poésie « dans la vie » et de son tonus verbal. Ce mec est « classe », pour parler ton volapück: non seulement il ne m’en a pas voulu d’aller voir chez Olivier Morattel si j’y étais, mais il m’a complimenté en appelant mes Chemins de traverse le livre d’un « Mensch ». Je ne peux que te dire la même chose de lui : « Isch a guët Mensch »…


 

Traverse1.jpgJe ne sais pas si, dans ton ermitage fribourgeois de ces jours, tu as entendu la belle édition d’Entre les lignes que les sieurs Félix et Ciocca m’ont consacrée cette semaine. Tu peux encore la podcaster si tu veux nous entendre – moi je n’ai pas osé la réécouter. Ce que j’ai beaucoup aimé, de la part de la paire, c’est leur attention sans faille, la compétence avec laquelle ils ont préparé l’émission que mon incontinence verbale a quelque peu chahutée je crois. Ce qui est sûr est que j’avais l’impression d’être avec des amis des mots et des livres, des idées et de la vie, le comédien Frédéric Lugon a super bien lu deux ou trois de mes pages, Christian Ciocca a fait une magnifique présentation de mon opuscule après une entrée en matière non moins bienveillante de Jean-Marie Félix, bref toi qui revient d’Istambul tu sais ce que signifie l’expression ç’a été Byzance.

 Federer12.jpgCe qui me botte d’ailleurs de plus en plus à la Radio c’est ça : la compétence. Putain ce que j’aime la compétence. Pas que l’efficience technique évidemment, même si tout se tient : mais la compétence à tous les degrés de la perception, de l’analyse, de la compréhension et de l’exercice chanté. Compétence de Federer trop évidente, mais aussi compétence des duettistes Félix & Ciocca quand ils se faufilent « entre mes lignes ». Compétence de l’équipe de Philippe Revaz le soir quand j’écoute Forum à l’isba sur mon sans-fil, sans discontinuer mes travaux d’incompétent charpentier-menuisier-peinturlureur. Compétence de Charles Sigel dans ses formidables émissions où la culture devient si vivante qu’on en mangerait. Compétence de Jean Leclair dans Histoire vivante  dont les récentes séries sur Céline et Churchill m’ont passionné. La même putain de compétence que tu as déployée dans ton mémoire de lettres sur Jotterand et sa Gazette littéraire dont les feuillets aux belles illustrations à l’argentique  ont tapissé ma première cabane dans les bois. Compétence, j’veux dire : amour de la chose et du travail artisanal bien fait pour la beauté de la chose et de la chaise. L’Art excède évidemment la compétence, mais tu sais l’importance des ateliers de Rembrandt ou Velasquez…

Notes90.jpgTa remontée du Sud en cargo, le long des côtes adriatiques, m’a rappelé ma descente le long du même littoral aux ports de marbre évoquant la splendeur vénitienne passée, en 1993, quand les Croates et les Serbes se battaient sur les crêtes, comme je l’ai raconté en détail dans L’Ambassade du papillon. Or une fois de plus je constate que tes voyages, comme les miens, se dédoublent en lectures. Là tu parles de L’Espoir d’une langue à venir, thème que je vis pour ainsi dire ces jours en lisant Rabelais, et qui me ramène à la conversation que nous avons prolongée l’autre jour avec Christian Ciocca, après l’émission, sur la terrasse du Café de la Radio, où ce nouvel ami (je crois que je peux dire ça) m’a parlé du livre de Roland de Muralt. Qui m’a rappelé une autre conversation avec Quentin sur Adorno. Et voilà que du cites Heidegger. Qui me rappelle une crise de rage de Dimitri quand je me permettais, un soir, de critiquer le philosophe pour sa pleutrerie face aux nazis. Qui me rappelle aussi que j’ai repris l’autre jour la lecture du Courage d’être de Tillich, émigré aux States dès 1933. Sur quoi tu évoques « cette saloperie de Syrie », à laquelle fait écho Jean le fou dans sa postface à mes Chemins et qui me ramène ce matin aux Carnets de Homs de Jonathan Littell que je viens d’aborder. Comme quoi tout revient toujours à la case réel – tout se tenant.

Littell3 (Kuffer v1).JPG

 L’autre jour à la radio romande, une consoeur compétente et non sans courage (parce que le type ne fait pas de cadeau) demandait à Jonathan Littell ce qui le poussait à se rendre en Tchétchénie ou en Syrie alors qu’il est « surtout » écrivain. Or l’auteur des Bienveillantes, que je crois l’un des livres français majeurs de la première décennie passée, ne s’est pas contenté de dire qu’il ne se considérait pas fondamentalement comme un écrivain – et je l’ai entendu sans coquetterie de sa part – et que ce qui l’attirait sur de tels foyers de violence ne s’expliquait pas. Non sans maladresse, la journaliste a comparé la démarche de Littell à celle de BHL, ce qui lui a valu une réaction poliment dilatoire, mais en lisant Carnet de Homs, comme en lisant Les Bienveillantes du même Littell, qui invoquait le travail de Michel Foucault à l’instant où son interlocutrice évoquait le « thème du Mal », je crois entendre Patricia Higshmith me dire que la seule chose qui l’intéresse est la réalité et ses objets. Et cela me ramène au tueur dont je parlais au début de cette lettre. Cela me ramène à cette lettre que j’ai ouvert en tremblant après avoir lu le nom de son interlocuteur, immédiatement identifié. Cela me ramène à l’impensable, quel qu’il soit.

Notes85.jpgFaut-il taire ce dont on ne peut pas parler, Kiddy ? Je me le demande. N’est-ce pas une folie que de nous exposer ainsi sur la Toile et ses réseaux multiples ? Jusqu’où peut-on jouer avec le virtuel ? Que nous dit l’exhibition mondiale des webcams ? Comment penser cette destruction de l'intimité ? Pourquoi la littérature actuelle parle-t-elle si peu de ce que nous avons sous les yeux ? Un dossier récent de la revue Transfuge accuse la littérature française d’être rétrograde, mais avec des arguments tellement vieillots qu’on a l’impression que les morts s’enterrent entre eux. Ainsi parle-t-on des Bienveillantes comme d’un livre tourné vers le passé. Foutaise incroyable ! Chichis germanopratins !

 

Romilly.jpgLorsque j’ai retrouvé Dimitri après quinze ans de séparation, notre cher ami m’a donné à lire un petit livre d’un jeune informaticien chrétien intitulé L’Enfer d’Internet. Hélas l’essai en question n’est que la mise en garde d’un enfant de chœur, relançant les recommandations vertueuses à « nos jeunes ». Jacqueline de Romilly était plus futée, quand je lui demandais comment elle agirait avec des enfants par rapport à la télé. « Surtout ne pas interdire ! », s’est-elle aussitôt exclamée. «Ne pas dramatiser ou moraliser, mais parler, discuter, exercer le sens critique, donner des contrepoids ». Le bon sens même, quoi, que nous aurons pratiqué avec nos filles sans même y penser. Elles ont beau avoir vu toutes les horreurs imaginables: elles sont aujourd'hui bonnement équilibrées et encore romantiques à tout crin.

 

Panopticon136.jpgInternet un enfer ou une poubelle, pour reprendre les termes d'Alain Finkielkraut ? Je comprends très bien les prudences hautaines d’un Philippe Sollers à l’égard  du seul ordinateur et de la Toile évidemment: c’est de sa génération et de son style perso à stylo bleu. Moi vieille peau je me sens de la tienne en matière de curiosité. J‘ai découvert Internet à seize ans. Nous avions à peine la télé, à la maison, mais des tours se sont construites sur la colline dominant le quartier de notre adolescence, trois tours, les tours de Valmont des hauts de Lausanne que les journaux ont appelé le Mur de la Honte : trois tours présentant la nuit des milliers de fenêtres-écrans qui ont en somme inauguré ma carrière de voyeur internaute cliquant sur le site WorldWideWebcam.com et regardant l'inconcevable, l'impensable platitude de l'Exhibition mondialisée.  

Seidl2.JPGD’un clic j’accède à ta bonne lettre, mon bien cher. D’un autre clic j’accède à toutes les images que toi et tes compères avez grappillées au long de votre périple.  D'un clic je balance entre Hitler et le Christ. À ce propos tu devrais regarder le film Import/Export d’Ulrich Seidl, un garçon sérieux qui voit de la beauté jusque dans la pire laideur. Il y est question, notamment, d’une jeune femme qui fuit l’enfer industriel ukrainien où sa mère va rester à s’occuper de son enfant « naturel », tandis qu’elle cherche un job en Autriche. Son premier point de chute est une espèce d’immense loft subdivisé en « salons » dans lesquels des filles, larguées comme elle, s’agitent devant des oeilletons de webcams dont on entend les clients-voyeurs vociférer des quatre coins du monde. Peep-show mondial. Il faut regarder ça attentivement et y réfléchir, même si ça ne dure que trois minutes dans le film. Ce n’est pas, évidemment, toute la réalité, mais c’est un aspect de l’irréalité réelle du virtuel qui tisse le « roman » d’aujourd’hui. 

Isba13.jpgÀ part quoi la vie bonne continue. Un SMS et tu peux dire à tes enfants que tu les aimes, qui te répondent dans la minute. L’Abbaye de Thélème est partout. L’isba en est une succursale qui s’ouvrira bientôt avec 12.000 livres, une table à écrire, une bouteille de rouge, une autre de Turka Cola, des sèches pour ceux qui sèchent les Conseils du Médecin, un lit, un pot de chambre sous le lit qui se rince à la cascade - sinon toute une forêt pour la petite et la grande commission. Rousseau eût kiffé l’écart. On t’y attend, chenapan…

 Con un abbraccio, Jls