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02/11/2010

Besoin d'Amériques

 

PanopticonP10.jpg

Que se passe-t-il ?  Et comment le dire ? Que nous arrive-t-il ? Qu’est-ce que le monde actuel ? Comment le décrire ? Que faire ?

Meyer3.jpgTelles sont les questions de toujours qui se reposent aujourd’hui aux écrivains de tous âges et de partout. D’un début de siècle à l’autre, le Que faire ? lancé en 1902 par Lénine se charge cependant d’un nouveau sens après la faillite des idéologies totalitaires et des utopies tous azimuts, alors que tout semble se relativiser dans l’universel micmac. Ainsi tel petit livre tout récent, du plus jeune de  nos écrivains, Sébastien Meyer, vingt ans et des poussières, relance-t-il la question avec la candeur impatiente d’un enfant du siècle : « Que nous reste-t-il ? Que reste-t-il à faire qui n’ait déjà échoué ? »

Lui répondrons-nous, comme tant de désabusés, que tout a déjà été fait, dit et écrit, et que plus rien n’est à attendre désormais ? Et pourquoi lui accorderions-nous la moindre attention ? Y aurait-il donc encore quoi que ce soit à découvrir ? 

Ya t-il encore des Amériques à découvrir ?

C’est la question qui me revient avec la déferlante de chaque nouvelle rentrée littéraire, et cet automne 2010 l’aura relancée avec une ironie particulière puisque les traductions de l’américain y foisonnent en effet et que Prix Nobel de littérature est revenu au Péruvien Mario Varga Llosa. Mais les Amériques que nous rêvons encore de découvrir se bornent-elles à la littérature du Nouveau-Monde ? Sûrement pas !

 

Douna21.jpgC’est ainsi que, ce matin d’été indien, l’une de mes découvertes porte le nom de Douna Loup, dont le premier roman, L’Embrasure, m’a ramené  au seuil de mes Amériques, quand à seize ans j’ai commencé de lire, trouvé par hasard dans la bibliothèque familiale, ce gros bouquin dépenaillé, paru chez l’éditeur lausannois Marguerat et dont le titre, La Toile et le Roc, me semblait ne vouloir rien dire et m’attirait pour cela même,  aussitôt captivé par la prose de ce Thomas Wolfe dont j’ignorais tout, et rebondissant bientôt à la vitesse des mots destination New York où grouillaient de toute évidence le vrai monde et la vraie vie.

Douna Loup m’a tout de suite rappelé en outre, fût-ce à sa petite échelle de débutante,   les  Amériques de Céline et de La Bouche pleine de terre de Branimir Scepanovic, les Amériques de Paul Morand et d’Agota Kristof, avec ses mots précis et inattendus , ses mots enfilés sur des cordes tendues ou des lianes souples, ses mots et ses phrases qui vont direct au corps et au cœur et à l’esprit et à l’âme puisqu’il y a à n’en pas douter une âme derrière les mots ou au bout des mots, avec autant de mystère.

La forêt du chasseur de Douna Loup m’a tout de suite rappelé la forêt de La Bouche pleine de terre, surtout quand le chasseur découvre celui qui s’est laissé mourir sous les arbres par goût de l’absolu.

Or cette forêt où s’enfuir se retrouve dans le petit livre de Sébastien Meyer dont le protagoniste aspire à « poursuivre le rêve d’une existence intense et vibrante jusqu’à l’agonie, jusqu’à l’épuisement total, jusqu’à l’anéantissement absolu ».

Kerangal.jpgEt la même forêt magique nous attend aussi au cœur des ténèbres incandescentes de Naissance d’un pont, dernier roman paru de Maylis de Kerengal, peut-être le plus beau livre français de cette année, dont la ville à la fois hyper-réelle et mythique , au bord du fleuve et au seuil de la forêt, dans le désordre organisé des hommes et sous le ciel immense, brasse le goût et le dégoût des hommes entre l’immanence et l’absolu.

Mes  Amériques sont en effet liées à ce goût de l’absolu qui brasse les saveurs et le dégoût du monde, et c’est ce goût des choses rendu par les mots que vivifie immédiatement l’écriture inouïe (au sens propre de jamais entendue) de Douna Loup et de Maylis de Kerangal , ce goût des mots qui ont du fruit et de la bête dans ce monde où tout a un nom précis, jusqu’au mystère.

°°°

Ramuz1 (kuffer v1).jpgVous commencez de lire Aline de Ramuz - ce serait votre  Amérique de naguère -, vous vous  lancez à dix-huit ans et des poussières dans ce premier roman d’un tout jeune homme aussi, et vous vous  le rappellez comme de ce matin : c’est ça, c’est là, c’est comme ça, la vie, la beauté et la cruauté de la vie sont comme ça, la vie de cette jeunote de peu qui s’amourache du fils du notable du coin, lequel  la saute, l’engrosse et l’abandonne, la poussant finalement au suicide -  c’est l’histoire de toujours et de partout, comme Roméo et Juliette à Vérone ou au village, tout ce qu’on apprend en rêvant d’Amérique pour buter sur la réalité qui est, en somme, le grand sujet de L’Embrasure et de Naissance d’un pont, la beauté et la cruauté de la vie et peut-être l’amour là-dedans qui se faufile comme la biche au bois.

Flannery.gifTrois sacrées bonnes dames nous ont beaucoup appris de la réalité, je veux dire : ces bonnes dames d’Amérique qui ont pour nom Flannery O’Connor, Patricia Highsmith et Annie Dillard, toutes trois réalistes à mort et suivant, chacune à sa façon, les voies impénétrables de la poésie : par le frénétique et joyeux exorcisme du mal dont  la sainte et diabolique Flannery s’était fait la sarcastique spécialiste, par l’attention panique et médiumnique à la médiocrité quotidienne de la « poétesse de l’angoisse » que fut Patricia Hisghmith, selon le mot de Graham Greene, ou par la pénétration spirituelle et religieuse de tous les paradoxes de la nature animale, humaine ou cosmique telle que l’exerce la pensée inspirée d’Annie Dillard.    

Notre besoin d’Amériques est un besoin vital de poésie qui est aujourd’hui nié par les bruyants, les distraits, les inattentifs que nous sommes tous plus ou moins. Cette poésie est immédiatement perceptible dans toutes les nouvelles de Flannery O’Connor, dans Les braves gens ne courent pas les rues ou dans Mon mal vient de plus loin, comme elle l’est dans l’épopée quasi légendaire  des Vivants d’Annie Dillard, dont les pionniers réapparaissent dans Naissance d’un pont, dans les milliers de pages de Thomas Wolfe évoquant à la fois l’Ancien Testament et préfigurant la Trilogie américaine de Philip Roth, ou dans celles de Paul Morand dressant New York devant nous, dans la transe musicale du Voyage au bout de la nuit ou dans la fuite éperdue du désespéré de La bouche pleine de terre dont la sombre fable renvoie à celles de Faulkner.

Powys2.jpgTout communique sur la planète Littérature : tout n’est certes pas égal mais on peut s’imaginer qu’un seul livre se tisse par tous, qui raconte notre histoire commune, ainsi que l’exprimait John Cowper Powys : « Un homme peut réussir dans la vie sans avoir jamais feuilleté un livre, il peut s’enrichir, il peut tyranniser ses semblables mais il ne pourra jamais voir Dieu, il ne pourra jamais vivre dans un présent, qui est le fils du passé et le père de l’avenir, sans une certaine connaissance du journal de bord que tient la race humaine depuis l’origine des temps et qui s’appelle la Littérature.

°°°

Le toujours incontournable Ramuz, rejetant toute idée d’une littérature nationale découlant d’une idéologie identitaire exclusive et fermée sur elle-même, n’en revendiquait pas moins, à la fin de la méditation fondatrice de Raison d’être, datant de 1914, la légitimité d’une littérature où l’ici et le maintenant ne fussent pas bornés par des frontières et autres drapeaux. « Mais qu’il existe, une fois, grâce à nous, un livre, un chapitre, une simple phrase qui n’aient pu être écrits qu’ici, parce que copiés dans leur inflexion sur telle courbe de colline ou scandés dans leur rythme par le retour du lac sur les galets d’un beau rivage, quelque part, si on veut, entre Cully et Saint-Saphorin, - que ce peu de chose voie le jour et nous nous sentirons absous. »

Moeri2.jpgOr il me plaît, en ce matin d’été indien, de marquer un fort contraste de générations et de mentalités en reliant ce « beau rivage » de Ramuz à l’actuel bourg lacustre de Cully où se passent, précisément, les épatantes nouvelles de Tam-tam d’Eden d’Antonin Moeri, à vrai dire fort peu soucieux de s’en tenir au « peu de chose » poétique de Ramuz, pour traiter une matière en somme «mondialisée», comme le fait aussi Jean-Michel Olivier dans L’Amour nègre. De fait, c’est bien loin de ce qu’on a appelé « l’âme romande », dont Ramuz a été le supérieur parangon avec Gustave Roud, que ces auteurs évoluent désormais, ces deux-là brillant particulièrement dans l’observation « panique » de la société contemporaine telle que la pratiquent un Bret Easton Ellis, dont L’Amour nègre s’inspire assez clairement, ou un Michel Houellebecq, duquel Antonin Moeri est également proche.

Que se passe-t-il autour de nous ? Quelle mutation se prépare - quelle régression ou quelle avancée dont la littérature établie, notamment française, ne dit à peu près rien ? Mais aussi, qu’attendre des graves Cassandre qui concluent à la nullité de tout ce qui s’écrit aujourd’hui, tirant derrière eux l’échelle sacrée ?

Après avoir lu Naissance d’un pont de Maylis de Karanval et  L’Embrasure de Douna Loup, comme en lisant Tam-tam d'Eden d’Antonin Moeri et L’Amour nègre de Jean-Michel Olivier, après avoir lu La carte et le territoire de Michel Houellebecq, je me suis dit ce jours, et je me le répète ce matin d’été indien : qu’il nous reste décidément des Amériques à découvrir – un vif besoin d’Amériques.

 

Ce texte constitue l'ouverture-manifeste de la prochaine livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille. No 85, novembre 2010. Consultez notre site et abonnez-vous: http://www.revuelepassemuraille.ch/

  Image: Philip Seelen

 

 

 

 

19/06/2010

Un désir d’aube


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Par Françoise Ascal

J’ai toujours aimé les creux , les grottes, les poches d’ombre, le caché ordinaire, celui qui trace des galeries sous l’écorce ou tient l’abeille en son alvéole, celui des terriers de lièvre ou de loutre , celui des amoureux enlacés les soirs d’été dans les trous d’obus que l’herbe a recouverts, celui des puits d’où remonte l’eau du jour dans un grincement de vieille poulie, celui de l’âtre ruisselant d’une suie grasse et noire. J’ai toujours su que c’était là ma place, que j’étais vouée à ne jamais quitter les territoires de l’obscur .
J’ai toujours aimé.
Ou peut-être il m’a fallu aimer.
Ou peut-être je n’ai pas eu la force de.
Ou peut-être l’orgueil de n’être rien a-t-il fait pousser de grandes racines dans la noirceur native, dans l’humus compatissant. Manière de solidarité avec ce « d’où je viens » et ses figures dévastées par l’Histoire.


Dans la salle commune des miens, j’ai vu cuire à petit feu les raves à cochon. Bêtes et hommes même haleine. J’ai vu les mains déformées des femmes sans sommeil, les dos voûtés des vieux qui ne s’attendrissaient que sur leurs vaches. J’ai ouvert des tiroirs à bouts de ficelles, à bouts de papier lissés/pliés , à bouts de crayons que nul n’aurait jetés quand bien même ils auraient la taille d’un dé à coudre. J’ai entendu des silences très ordinaires qui n’avaient pas de fond.


Lorsque j’ai dû travailler à mon tour, c’est tout naturellement que je suis entrée dans une cave à fous. Je les aimais, eux aussi. A la lueur des bougies, nous peignions des fresques sur les murs décrépis. Certains n’avaient pas de jambes. D’autres vacillaient sur leur prothèse. Pour eux je montais sur la table. Ils battaient des mains en faisant cercle, et du plus haut possible je jetais les couleurs à toute volée. Nous les regardions éclater, couler, rebondir en taches éblouissantes, en longues déchirures énigmatiques et nous y lisions les signes de nos destins. Quelques uns mouraient. Mais ils étaient aussitôt remplacés. Chaque jour les portes électroniques de la grande maison s’ouvraient sur un frais contingent. Le chef enfournait les nouveaux venus dans ma cave baptisée « atelier ». Il faisait bon dans ma cave-atelier. Aussi chaud que dans une étable. Et le plus jeune d’entre nous avait les cils émouvants d’un veau. Mes petites sœurs portaient des prénoms de princesses persanes , elles avaient de longs cheveux et les membres déliés, mais elles refusaient de manger et je les voyais dépérir. En vain j’usais mon souffle à ranimer des braises.
Un quart de siècle j’ai habité ce lieu, sous le regard de la charmeuse de serpent, parmi les gigantesques feuilles vert sombre du Douanier Rousseau. La lune nous contemplait ironiquement. Mais tous, nous captions le son de la flûte, un petit air confidentiel qui ne s’adressait qu’à notre communauté. Cela suffisait à notre joie.


Maintenant la vieillesse m’a rejointe. Chaque jour me rapproche de l’origine. Je vous ressemble, femmes du plateau enchaînées à vos marmites . Mêmes rides au coin des yeux. Même gravité inutile.


J’écris.
Plus souvent dans les nuages que sur papier.
Je m’adresse à mes chers déglingués, aux tordus récalcitrants dont je connais l’impeccable trajet sans concession, à mes ancêtres qui se sont accommodés.
Je vous écris aussi, inconnus qui remuez dans mes songes.
Je n’ai pas à économiser les mots.
Je peux prendre les plus colorés, les plus brillants. Ceux du dimanche.
Pourtant mes préférés ont un goût de terre. Un goût ombreux.
Ils affectionnent les violettes qui grandissent au pied des buissons et que nul ne remarque, les minuscules fougères croissant dans une faille de roche .


Mes mots aimeraient se rendre ailleurs.
Emprunter des chemins d’aube.
Saluer la mer, les grandes plages de sable fin, le vol des mouettes. Recueillir le bruit du vent dans les pins, le duvet des palombes.
Ce n’est pas possible.
Mes doigts glissent, dérapent, tombent dans des ornières tourbeuses.
Mes doigts en reviennent toujours au creux aux trous aux grottes.
Mes doigts déterrent les morts.
Inlassablement.
Mes doigts sentent la corde de chanvre de celui qui s’est pendu, dans le grenier de la maison, juste au-dessus du poêle où mijotaient les raves.
Mes doigts veulent encore une fois caresser les visages oubliés de ceux qui n’avaient pas de mots, de celles qui, enfantines aux tristes sourires, ne grandiront jamais.


Mes doigts n’ont pas de repos.


Peut-on croître sans racines ? Peut-on dresser des branches hors de son sol ? Peut-on quitter sans trahir ? Faire un pas de côté loin des mares des puits des sorts ?


Avant de m’enfoncer dans la mort végétale, avant de me dissoudre dans l’ultime terreau, je voudrais recueillir les étincelles de l’aube. Les boire. M’en emplir. Dilater mes poumons. Connaître la joie spacieuse que j’appelle depuis des millénaires, la joie qui n’a pas de bord, pas de centre, pas d’ombre,

La joie spacieuse

celle qui tremble peut-être,
et appelle à son tour
au tréfonds des trous des grottes des creux,
dans le bleu fusillé d’une plume de geai.


(dimanche 1 février 2009
Saint-Barthélemy
en écho aux « Pensées de l’aube » de JLK)


F. A.

Ce texte, paru en préoriginale dans Le Passe-Muraille, No78, en juillet 2009, fait l'objet d'un livre d'artiste publié à l'enseigne de l'Atelier de Villemorge, avec un bois gravé de Jacky Essirard. 

 

04/07/2009

Dans la ville au bout de la ville

Ascal5.jpg

Par Miroslav Fišmeister

A Zuzka

Dans la ville au bout de la ville
où un colonel anglais ne fait rien, jette seulement une ombre,
là moi, bien qu’ayant quitté l’Avignonie,
comme un arbre géant tombé dans un précipice,
comme un cartographe descendant des joueurs de sous le panier,
j’ai appris que le pourcentage des palmipèdes
paraît baisser avant l’heure.
Partager au moins un fragment de tes doigts !
De jour, la fenêtre sent la tempête,
des chaussures coulent rouges derrière la maison ;
la nuit, la machine à écrire, de ses lèvres habillées, cogne à
la vitre,
mais je ne réponds point,
car je ne saurais voir, en si peu de nuances, ce qui ne
pourrit pas en moi,
car la louve de glace doucement doucement pleure
dans les confitures articulées
- trop tard l’osseux sauvage
lui appporte une vieille poussière,
un délire amer ravage ma face,
frappe mes galaxies.
JE NE SAIS PAS !

***

A minuit, la lumière que tu fais pleurer :
parce que je n’ai pas osé toucher le soutien-gorge ?
Parce que les pithécanthropes se soûlaient ?

***

Sans doute parles-tu toujours en cristaux,
mais pour Giotto dans un millier d’années,
quand les fleurs retrouveront leurs couleurs naturelles.

***

Comme j’aimerais savoir
ce que pensent les oiseaux
de nos visions de dinosauroïdes !,
surtout quand, la nuit, se réveille sur le mur
l’oiseau de métal avec qui
avant de se jeter sous un train, s’entretenait
mon oncle, muni de lunettes proches
de celles que portait Peter Sellers.

***

Para Lydia Tennant

La barque à trois pommes derrière les colonnes d’Héraclite,
pas aussi majestueuse peut-être que la lettre G
mais plus tendre, et sans doute plus bleue
te dit justement par son soleil :
« Même la pluie est une voie. »

(Extrait du recueil inédit : And that, piglet, is an habit from the ceiling.)


Définition de la tristesse

Un cortège nuptial s’appuie sur la route.
La grenouille, moins affamée que le lit,
raconte à l’hémorroïde horizontal – ce clown –
quel bonheur réside
dans les griffures du chat.
Et le sourire de la mariée le confirme.

***

Dans le trolleybus
petits cubes jaune foncé de la mort,
petits cubes bleus de la mort.
La baguette d’une terrasse de café.
Deux tournants jusqu’à ta maison :
entre eux, l’infini.

***

Des joueuses en maillot bleu.
Chacune a un Visage, des aliments et des vêtements, des
doutes.
Je vieillis : la tristesse ne m’étonne plus.

***

Un bateau s’approche sur l’eau,
un autre, en italique.
Devine lequel je vais choisir.
Herbe sèche de faux.
Direction dans laquelle sans tes pas la rivière s’assombrit.

***

La vitre est notre amie, sait la chancelante.
Au ciel bleu, des papillons dont la barbe rajeunit.
Une interminable grenouille verte et un seau pour passer la
nuit.
Les axolotls retournent leur oreiller
parce que l’autre côté est plus froid
- c’est la définition du vert.
Les mouches retournent leur oreiller
parce que son envers est couvert de salive
- c’est la définition du bleu.
La soupe faite
de la prospection des poches du saïmiri
et du plumage des gros perroquets,
parce que je ne comprends pas les bêtes dans mes rêves
- c’est la définition de la tristesse.

***

Un stylo bille après l’autre s’asseyent dans l’herbe rouge.
La différence des sensations ne change pas une couleur du
ciel multicolore.
Oeil – bientôt au pluriel – et cheveux longs :
souriant l’un à l’autre, pleins d’amour, par-dessus la table.

***

La vieille descend l’escalier
Elle rajeunit à chaque pas
jusqu’à se fondre dans le sol à carreaux

***

Choses chues çà et là.
Le vide est toujours plein de quelque chose.

***

Un matin.
Douze matins.
Douze matins glacés.
Becs. Becs. Becs.
Un jaune non asservi porte des oeufs dans un panier,
poireaux, salade, ciboulette, choux frisé,
porcelet, grives (j’ignore ce que c’est), lièvre.
Sous le plafond se balancent des couronnes de sonnets.
Le gué enlace de jeunes filles.
Tu entreras maintes fois dans douze matins glacés.

***

Le son d’un mur en brique
est un blaireau.
Le son du blaireau
est un brossage de dents.
Combien me manquent mes trois zèbres...

***

A Burundi, les horloges marchent chacune vers un autre but.
L’heure-homme s’est trouvé une jeune fille banane,
l’heure-femme, un vannier batiké en rouge.
Oui,
ces mots décrivent aussi
douze statues en béton de Caracciola dans une rue pleine ou
vide.
Quand tu prendras un marteau pour faire une promenade en bus,
à Burundi un instant s’arrêteront les guépards.
Et les horloges –

***

Un nuage nommé Porc suédois.
Une goutte de la première pluie du printemps
dans mon oreille gauche.

(Extrait du recueil inédit Ongles boliviens. Le titre et les sous-titres sont de la rédaction)

(Traductions de Petr Král)

Ces extraits de poèmes inédits ont paru dans la dernière livraison du Passe-Muraille, No 78, juillet 2009

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Miroslav Fišmeister est né le 23 avril 1976 à Brno ; il vit dans la même ville. Naturaliste amateur.Il a publié quatre recueils en langue tchèque:  Cette table est basse ! (2005), Cette fenêtre est petite ! (2006), Au moins le lit est confortable... (2006), Bac à sable (2007). Les poèmes publiés ici sont extraits de manuscrits encore inédits.

 

Petr Král, né le 4 septembre 1941 à Prague où il vit de nouveau, après avoir passé de longues années à Paris (1968 - 2006). Ecrit en tchèque et en français, e. a. auteur – choix ; commentaire et traduction - d’une Anthologie de la poésie tchèque contemporaine (Gallimard, coll. Poésie, 2007). Ses derniers livres en français : Pour l’ange (poèmes), Obsidiane, 2007, Vocabulaire (proses), Flammarion, 2008.  

 

19/03/2009

Santos et le puma

Fauquemberg8.JPG

Nouvelle inédite

Par David Fauquemberg
« Là-haut, tout est plus lent », m’avait prévenu Modesto. Je l’avais rencontré juste après La Poma, un village oublié du Nord-Ouest argentin. Chapeau noir et poncho de laine, le visage raviné, dents jaunies par les chiques de coca, Modesto gardait ses lamas, assis sur un rocher à l’ombre des volcans jumeaux. Deux cônes de basalte parfaitement identiques. Soucieux de me voir partir seul, il avait déposé une offrande à la Pachamama, qu’elle me laisse franchir la montagne. Trois gouttes d’eau versées sur un apacheta, amoncellement de pierres chaulées juste au bord du chemin. J’aurais dû l’écouter. Sept heures déjà que je roulais plein nord sur cette piste dévastée. La ruta cuarenta montait en sinuant vers les hauteurs andines, coupant et recoupant les méandres gelés du río Calchaquí. Sans cesse, il fallait descendre du pick-up pour déplacer une pierre, la branche tombée d’un arbre, s’assurer que les gués demeuraient praticables, installer les chaînes, les enlever. Je m’étais épuisé en gesticulations, j’avais la tête lourde, le souffle de plus en plus court. L’altitude sapait mes forces.
A trois heures de l’après-midi, j’ai atteint le sommet du col. Abra del Acay, 4895m. C’était écrit sur un panneau, couché par les rafales. Le vent du sud, glacé, soulevait la poussière. J’avais de la peine à me tenir debout. A perte de vue, les arrondis gris-bleu de la cordillère, les arabesques de la piste qui dévalait le versant nord, les étendues désertes de la Puna, et tout au fond, là-bas, le miroitement des Salinas Grandes, où des hommes décharnés, en haillons, se brûlaient les yeux et la peau pour extraire à la pioche de lourds blocs de sel. D’ici, on n’apercevait que du minéral désolé. Au bout de quelques pas, j’ai vacillé. Je me suis accroupi pour reprendre mon souffle. Les parois de mon crâne contraignaient ma cervelle. J’avais la nausée, des vertiges. Il fallait redescendre, et vite. Mais d’abord lentement regagner la voiture. Je me suis assis sur mon siège, j’ai sorti de mon sac le citron que Modesto m’avait offert. Comme il me l’avait conseillé, je l’ai coupé en deux pour en sucer le jus. Mais j’étais bien conscient qu’il était déjà tard. J’ai remis le contact, basculé dans la pente.
La pierraille fuyait sous mes roues, dans le violent dévers des virages en lacets. Agrippé au volant, je ne contrôlais rien. J’avais froid, je suais. Ma vue se troublait. Deux fois, j’ai manqué verser dans le ravin, ne rattrapant le coup que d’extrême justesse. Déployant les doigts de ses ailes immobiles, un condor planait trois cents mètres plus bas. Je m’approchais de lui, virage après virage. Le cœur au fond de la gorge, concentré à l’extrême pour passer les ornières, les éboulis, je n’ai pas vu approcher la troupe de vigognes. Elles ont surgi devant moi, graciles et fugitives, aussitôt disparues derrière les touffes de paja, de coirón amargo, jaune fané sur le bleu du ciel.
La pente s’est adoucie, soudain. La piste traversait, en parfaite ligne droite, un plateau d’altitude. Mais je n’étais pas tiré d’affaire, à près de quatre mille mètres. Je me suis arrêté pour boire un peu d’eau fraîche. Les veines sur mes tempes menaçaient d’exploser. Des formes fulgurantes, d’un vert fluorescent, palpitaient sur l’écran noir de mes paupières. Frissonnant, j’ai déplié la carte. A Santa Rosa de Tastil, plus bas dans la vallée, je trouverais de l’aide. Cinquante kilomètres à tenir. Jusqu’à la ville, Salta, il en restait plus de deux cents. Sale endroit pour tomber malade. Pour qu’il arrive quoi que ce soit. Et forcément, c’est arrivé. Franchissant le rio, j’ai senti la glace se rompre, le pick-up plonger vers la gauche. J’ai passé la seconde, accéléré à fond. Les roues ont fouaillé le lit de la rivière, mitraillant de galets le dessous du châssis. Déflagration. Le pneu avant droit venait d’exploser, déchiqueté sans doute par le fil d’une ardoise. J’ai accéléré de plus belle, en vain. La jante dénudée s’était enfoncée dans la vase. J’ai frappé le tableau de bord. « Putain ! »
Déployer le câble du treuil, trouver un point d’ancrage : pas la peine d’y songer. Je n’aurais pas eu la force d’actionner le cric, la clé en croix, ni de porter ces roues qui pesaient une tonne. La nationale 51, plus fréquentée, n’était qu’à quelques kilomètres. Mais qui passerait là à une heure pareille ? Le soleil était bas au-dessus du Chili, vers l’ouest. Bientôt, la nuit et le gel tomberaient. J’ai éteint le moteur. Posant le front sur le volant, je me suis efforcé de reprendre mon calme et de rassembler mes idées, qui voletaient, insaisissables, sous la chape de ma migraine. J’étouffais. Ouvrant la portière, je me suis hissé sur le capot, puis sur la rive proche. Rien que le bruit du vent, le frottement sec des broussailles.
Puma.jpgLe jappement d’un chien m’a fait tourner la tête. Au pied de la montagne, un rancho misérable aux murs enduits de boue, aussi gris que la terre autour. Quelques chèvres dans un corral, un filet de fumée. Une sente indistincte menait à la cabane, je l’ai remontée d’un pas lent, somnambulique. Comme il est de coutume, j’ai salué de loin. « Hola ! » Alertées, les chèvres trépignaient dans l’enclos. J’ai frappé une fois à la porte, puis deux. Pas de réponse. J’entendais le chien, pourtant, qui reniflait mes pieds. Comme je m’éloignais, le loquet a claqué. Un vieillard sur le seuil, coiffé d’un chapeau feutre. Petit, voûté, bossu presque, il portait des guenilles de laine. Plusieurs couches, enfilées les unes sur les autres. A ses pieds, des souliers de toile éventrés, rafistolés, maintenus par des bandes. Il restait là, debout, sur le pas de sa porte, bras ballants, interdit. Des cicatrices atroces lui labouraient le cou, tout le bas du visage, aplats blancs sur son vieux cuir brun. Puis, sans me regarder, il a marmonné : « Hola Señor. Il fait froid, entrez. »
L’intérieur du rancho était d’un seul tenant, étroit. Il fallait se courber pour y tenir debout. J’ai mis quelques secondes à vaincre la pénombre. Sous une lucarne minuscule, un lit de fortune, rembourré de paille sèche, avec un crucifix accroché aux barreaux, des amulettes de plumes et de cristaux bleus. Le chien m’observait, tête posée sur les pattes. Un bâtard famélique, inquiet. Il s’est mis à gronder, me fixant dans les yeux. « Ouh, tais-toi ! », a tonné le vieil homme, agenouillé dans un coin devant sa cheminée. « Comprenez, c’est qu’on ne voit jamais personne. » Il me tournait le dos, remuant doucement l’eau bouillante d’une casserole, y jetant une poignée de feuilles. Des soubresauts incontrôlés lui agitaient les mains.
Il s’est tourné vers moi, a soulevé son chapeau. « Santos, c’est comme ça que les gens m’appellent. » Quinte de toux rêche, douloureuse. « M’appelaient. » Trempé de sueur, j’avais les yeux exorbités. Je me sentais partir. Désignant un tabouret, il m’a fait signe de m’asseoir. « Tu es malade, l’ami. La Puna, ça vous brise un homme. » Il m’a tendu une tasse blanche, ébréchée, bouillante. « Thé de coca, ouh ! » Je me suis forcé à boire le liquide brûlant, par petites gorgées. Il a tiré d’une boîte en fer deux galettes de maïs, qui se sont effritées au contact de mes mains. « Crevaison, hein ? Ouh, je ne suis qu’un vieux paysan ! Je ne peux pas grand-chose. Il est tard, tu vas dormir là. Les camions passent tôt le matin, sur la nationale. Des Chiliens. » Nous sommes restés silencieux pendant un long moment. L’effet de la coca commençait à se faire sentir.
J’ai dû m’assoupir sur mon tabouret. Quand j’ai ouvert les yeux, Santos n’était plus là. L’odeur rance d’un ragoût de chèvre m’a soulevé le cœur. Dehors, il faisait noir. La lueur des flammes éclairait les murs nus. La peau d’un grand puma était clouée au-dessus de la porte, dont les pattes pendaient, énormes, animées d’une force bestiale. Posé sur un buffet en bois de caroubier, le crâne blanc de l’animal exhibait des crocs menaçants. La porte s’est ouverte, laissant entrer le froid. Santos a posé son chapeau sur le rebord du lit. Sans un mot, il s’est accroupi près du feu, inspectant le ragoût. « Faut bien rentrer les chèvres. Sinon le puma, ouh ! » J’ai montré du doigt le trophée. « C’est moi qui l’ai tué. » Il remuait le ragoût, parlait à voix basse, étouffée, comme pour lui-même. « Je l’ai tué de mes mains. Avec la pierre que tu vois là. » Un galet rond, noirci de sang, gisait sur la terre battue. Santos m’a resservi du thé. Il s’est assis en face de moi.
« Certains parlent de Mauvais Œil. Tomber sur une femelle qui vient de donner bas, et le mâle qui entre en furie, ça n’arrive à personne, jamais… J’aurais dû mourir. Hé, ce n’était pas mon jour ! A Chicloana, un type s’est fait arracher le bras d’un seul coup de griffes, et puis la tête… »
Pour la première fois, je voyais ses yeux. Blanchis par le soleil, incapables de me fixer, ils sautaient de droite et de gauche, comme de leur propre volonté.
« J’avais marché toute la journée, sur les hauteurs. C’est en rentrant le soir que j’suis tombé sur eux. Le mâle m’a sauté à la gorge avant que je le voie. Le soleil, ouh ! Il m’a jeté par terre, j’ai tendu mes vieux bras, pour attraper sa carotide... Qu’est-ce que je sais ? J’ai vu la vie s’enfuir, il fallait bien lutter… Ses yeux, je les revois souvent. »
Santos pleurait. Des larmes de vieux, silencieuses. Il les a essuyées de ses grosses mains tremblantes.
« Le puma me déchirait les bras, le cou, mais je n’ai pas lâché. Il m’a traîné derrière une roche et il me secouait, le sang ça les rend fous. Ses yeux… J’ai pensé Une pierre, j’ai attrapé celle que tu vois, j’ai frappé fort, encore et encore et encore. Et le puma est tombé mort, sur moi. »
Il a levé les yeux vers la peau du félin, s’est signé plusieurs fois, psalmodiant des prières en une langue inconnue.
« Il m’a laissé idiot, vois-tu. Mon âme s’est envolée là-haut, au pied du rocher. Depuis que ma dame est partie, je suis comme perdu… Je tourne en rond. Si jamais je m’éloigne, je ne reviendrai pas. Ouh, malédiction ! J’ai tué ce puma, et il a pris mon âme. »

D.F.

Cette nouvelle de David Fauquemberg a constitué l'ouvertrure du No76 du Passe-Muraille, paru en octobre 2008. Le prochain livre de l'auteur de Nullarbor, Prix Nicolas Bouvier en 2007, est à paraître en septembre prochain chez Fayard.

01/03/2009

Ordo ab chao

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Ludmila Oulitskaïa et son grand roman de la médiation.

par Hélène Mauler

 

 

« […] ce livre n’est pas un roman, c’est un collage. Je découpe avec des ciseaux des petits morceaux de ma propre vie et de celle d’autres personnes, et je colle "sans colle / une histoire vivante sur les lambeaux des jours1". »

Ludmila Oulitskaïa

1 Citation d’un poème de Pasternak

 

 

Il y a des romans qui, au-delà de l’histoire qu’ils racontent, soufflent au visage du lecteur toute la puissance du projet qui les anime. Tantôt en tempête, tantôt avec le calme plein de creux et de rumeurs qui fait vibrer l’air au débouché des grandes plaines d’Asie centrale ou aux confins des déserts africains, ils déploient une onde chahuteuse qui se rit du temps et de l’espace, ils enroulent et tourneboulent les destinées, ils vivent indépendamment des personnages une vie qui est la leur et dont à son tour on aimerait connaître la genèse, décrypter le manuscrit, élucider l’élan – pour découvrir le roman du roman, en quelque sorte.

 

Ici, le roman du roman, qui est aussi le roman lui-même, se démultiplie à l’infini sitôt ouvert le volume bien sage, carré et compact, que l’on tient entre les mains : des fragments de notes prises à Boston, à Jérusalem ou à Berkeley par des hommes et des femmes de la diaspora juive en quête d’un passé et d’une identité, des courriers envoyés de Vilnius à Jérusalem, de Santorin à Cracovie, de Rio de Janeiro à Haïfa, la retranscription d’une longue conversation enregistrée en Galilée, un télégramme, une carte postale, des documents tirés des archives du NKVD et du KGB,  une brochure touristique « Visitez Haïfa », un certificat de baptême, des extraits de la presse israélienne rendant compte de la visite du pape Paul VI, un extrait du courrier des lecteurs du journal « Les nouvelles d’Haïfa » avec la réponse de la rédaction, des lettres de dénonciation aux autorités de l’Eglise, toute cette matière écrite semble échappée d’un de ces gros dossiers à sangle que l’on trouvait, autrefois, sur les étagères des avocats, des médecins ou des commissaires de police. Collectée feuille à feuille, minutieusement assemblée, entrelacée, tissée, elle dessine un vaste paysage lacéré qu’illumine, radieuse et joyeuse, la figure de Daniel Stein, interprète.

 

Interprète… Rares sans doute ont été les destins vécus aussi pleinement sous le double signe de la traduction et de la médiation que celui de Daniel Stein, alias Oswald Rufeisen, un personnage réel né dans une famille juive de Galicie en 1922 et mort en Israël en 1998. Jeune homme, dans une Biélorussie annexée par les Russes au lendemain de la Première Guerre mondiale, partiellement cédée à la Pologne, puis occupée par l’Allemagne à partir de 1941, il fait office d’interprète (forcé) entre la gendarmerie allemande, la police biélorusse et la population locale, mais tente aussi de sauver des Juifs en leur transmettant les informations auxquelles ses fonctions lui donnent accès. Démasqué, réfugié dans un couvent de religieuses polonaises, il se convertit au catholicisme et part pour la Terre sainte où il sera ordonné prêtre. Là, il créera une paroisse où, après avoir dit la messe en Polonais, il finira par opter pour l’hébreu, langue véhiculaire des nouveaux immigrants venus de Hongrie, de Russie, de Roumanie. Mais surtout, il militera jour après jour pour que l’Eglise catholique renoue avec ses racines, qui se trouvent dans le judaïsme : riche lui-même d’une double culture juive et chrétienne, mais non reconnu comme juif en Israël parce que chrétien, ayant vécu au plus près le chaos des guerres, l’horreur de la Shoah, les intransigeances de la foi, les défis de la liberté, il consacrera sa vie à jeter des ponts entre deux traditions qui, à l’origine, n’étaient qu’une.

 

« Mon christianisme s’est révélé une pierre d’achoppement pour mon peuple », constate Daniel Stein à son arrivée en Israël, et c’est ce qui guide sa réflexion comme son action. Hilda, une jeune Allemande immigrée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’assiste sans faillir auprès de fidèles venus de tous les horizons, elle aussi au cœur d’un inextricable nœud de contradictions en raison de ses origines, mais aussi de son amour pour Moussa – Moussa qui vit au quotidien la difficulté d’être arabe, « surtout quand on est de confession chrétienne et de nationalité israélienne ». Et c’est autour de ce duo tout d’ombres et de lumière, Daniel et Hilda, que s’organise une superbe réflexion sur la foi, la judéité, la distinction incertaine entre les méchants et les gentils, les assassins et les victimes – et la vie qui avance, trébuche et reprend – ou pas – sa marche, parce que l’on se trouve à tel endroit, à tel moment, parce que l’on reçoit une lettre, un livre, une convocation, un signe du destin, bon ou mauvais…

 

H.M.

 

Ludmila Oulitskaïa. Daniel Stein, interprète. Traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 2008, 526 pages.

Cet article est à paraître dans Le Passe-Muraille, No77, en avril 2009.

 

17/01/2009

De Beyrouth à Gaza

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Roméo et Juliette à Beyrouth: une nouvelle de Ritta Baddoura

Ritta Baddoura est une jeune poétesse libanaise. Cette nouvelle, premier texte en prose publié, constitua l'ouverture de la 68e livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille en février 2006, après avoir obtenu le premier prix de littérature des Jeux de la francophonie. Ritta Baddoura avait ouvert à cette époque un blog où elle racontait sa vie quotidienne sous les bombes. On la retrouve aujourd'hui en pensée quotidienne avec les habitants de Gaza. 
http://rittabaddouraparmilesbombes.chezblog.com


Quinze

La nuit, Selwa ne dort pas. Les lieux sont encombrés par les corps alourdis d’attente, impotents, que le rêve même déserte. Son corps à elle est gorgé de désir, sa peau tendue, presqu’écorchée par la vie qu’elle ne peut plus tenir à l’intérieur. Il y a trop de monde alentour: ses voisins, ses aïeux, père et mère, petite sœur et tous ses frères qui regardent. Stupéfaits ils se donnent à la peur qui gronde dans la gorge des canons. Il y a assez de morts. Ils encombrent les escaliers, même ceux qui respirent. Ne rien faire de tout cela. Juste s’ouvrir, fleur soudain écrasée par les coulées de lave. Attendre, les seins collés à l’écho, que la stridence encore s’abatte.
Sifflant tel un oiseau en feu, l’obus touche le sol.
- « Ce soir ils sont très proches », articule Hind. « Cela a dû éclater dans la vallée… ».
Peu à peu, dans l’odeur de poudre brûlée, s’infiltre l’haleine de l’aube et la tendresse tarie des fleurs d’orangers.
- « C’est ça. La vallée flambe » dit Aboulias. « Bientôt ce sera notre tour. Allah. Ya Allah. »
Il met son transistor en marche. Une rumeur s’élève de sa poitrine ruisselante, traverse les corps des veilleurs. Une voix grésille, égrène les noms de blessés et de décédés dans une région proche. Le parfum déchu des orangers persiste. Bûcher des arbres, tout crépite doucement.
Quelques déflagrations s’estompent dans le lointain. On dirait une fête étrange qui s’éteint dans une contrée voisine. Dernier cadavre de l’obscur : le silence s’abat dans sa robe de repentir.
Malkoun se lève. Il s’approche des sacs de sable. Il pousse le grand portail, traverse le rez-de-chaussée et sort de l’immeuble. Il inspire fortement les sutures de l’air, tâte sa poche, trouve son paquet de cigarettes. Il revient vers les sacs de sable et tend la tête vers l’intérieur.
- « ‎Ça y est. Ils se sont arrêtés.»
Il éclate de rire : les dents sont blanches et les yeux petits et fatigués.
- « Je vais faire un tour. J’ai besoin d’un briquet. J’achèterai du lait en poudre pour les gosses, si j’en trouve ». A sa femme : « Je ne tarde pas Dada. Tu devrais sortir un peu aussi, hein ? pour le petit dans ton ventre. Il fait beau dehors… Les orangers ont cramé… »
Ses pas feutrés dans la cour de l’immeuble, crissement du verre pilé. A mesure qu’il s’éloigne, le jour se lève, pénètre jusqu’aux recoins de l’abri qui se vide au profit des hauteurs. Chacun regagne son étage : vérifier l’état des appartements, combien de vitres brisées, partager ce qui reste de fromage, œufs et confitures dans le placard. Douce torpeur de survie, il est difficile de retrouver les gestes familiers. Les meubles, les murs sont comme couverts d’une poussière invisible ; celle des sentiers ravagés par les herbes folles lorsque le temps n’y passe plus.

 
*


Engouffré dans son plumage, le canari ne prête guère attention à Selwa. Elle le pourvoit d’eau propre, accroche la cage au balcon. Son doigt tendu à travers les barreaux de bois frôle le tendre duvet de Prince. Lui parvient la voix de sa mère qui l’appelle. « Plus tard maman, je n’ai pas faim maintenant! ». Selwa entend profiter autrement de l’accalmie. Son cartable est là, contre le mur. Etendue sur la balançoire, elle feuillette ses livres d’écolière. Elle revoit son pupitre; et de son pupitre la mer : marge bleue derrière les toits de Beyrouth pressés à la fenêtre. La boîte de craies multicolores est peut-être encore sur le bureau de la maîtresse; que d’arc-en-ciels barrés pour dire les mois de captivité. Selwa se lève, sort de chez elle. Discrètement. Elle dévale les escaliers vides. Dehors, la journée est étrangement calme. Il y a des flaques de soleil partout.
Nassim habite dans la rue parallèle. Chez lui, il n’y a pas d’abri. Il vient souvent avec les siens se réfugier dans le sous-sol de l’immeuble où demeure Selwa. C’est ainsi qu’ils se sont rencontrés. Ils ne s’étaient jamais croisés auparavant. Il y a, dans la chambre de Nassim, tout un monde. Des déserts se déroulent à perte de vue, des sources vives jaillissent dans les paumes de Selwa lorsqu’elle y pénètre. Pénombre. Nassim est là. Il regarde un film : sur l’écran, deux épaules. L’une claire, l’autre sombre sont comme couvertes de sueur. Fine nappe d’amertume, une voix de femme murmure: «… Hiroshima se recouvrit de fleurs. Ce n’étaient partout que bleuets et glaïeuls, et volubilis et belles-d’un-jour… ». Selwa pousse aussi et récemment, l’humeur des coquelicots a envahi son entrejambe. Elle n’en a parlé à personne. Même les racines des arbres sont en sang et les hommes, surtout ceux qui tombent, ignorent tout à propos de cela. Nassim parle doucement, de la rencontre de ces deux étrangers, de l’amour qui est en train de naître. Selwa répète : « Hiroshima », comme une olive noire gorgée d’huile se dissout dans la bouche. Les visages du japonais puis de la française envahissent l’écran, collision. Combien y a-t-il de temps d’un grain de peau à un grain de terre ?
Nassim pose sa tête sur les genoux de Selwa. Elle aussi a un peu sommeil. Elle laisse ses doigts errer lentement sur son visage. Elle veut l’apprendre, déchiffrer son mystérieux langage, en garder le sens aux extrémités d’elle-même.
Qu’ils sont lisses et blancs ces os bien ordonnés sur les tables rectangulaires. Des centaines d’os alignés comme pour la prière. Selwa effleure ces navires immobiles sur une mer de bois. Elle regarde autour d’elle : grande salle aux murs hauts presque vacillants. Par la fenêtre, le sol est rouge aux pieds d’un baobab en fleurs. Elle ne peut penser qu’à la chaleur qui pèse sur le silence. Sous la chaux, les murs criblés de cris, de regards tuméfiés se dressent dignement et la plaine dehors semble immense. Selwa choisit deux os longs et fins et se dirige vers la porte. Il y a un tabouret, posé seul, sous le soleil tout-puissant, qui l’attend. Elle s’assied, écarte les jambes, saisit le manche de l’instrument. Sa tête se penche et ses cheveux sombres le long de l’os s’accordent. Frottement de l’archet presque vivant contre les mèches grinçantes. A mesure que le son s’élève, l’air exhale un étrange parfum. Le baobab pleut et la terre à ses pieds est un cimetière.
Les sens de Selwa, peu à peu, s’engourdissent. Elle a beau remuer son archet, elle n’entend plus rien. Ses yeux sont trop étroits pour l’arbre gigantesque, sa peau trop fine pour ce manteau de morts. Seul, l’ordre des os est immuable. Ses yeux clos l’emprisonnent, des branches noires effractent ses paupières. Elle n’échappera pas à ce voyage. Ce lieu désormais la possède. Jusques dans les recoins de sa gorge où le souffle gît inanimé. Ce cri qu’elle ne pousse, l’écartèle. C’est lui qui lui donne naissance, c’est à lui qu’elle doit sa vie. Mais il faut qu’il sorte, il faut pousser au risque de briser les cordes, il faut hurler tout ce noir. Il ne faut que les hyènes abattent la gazelle. Il n’y a plus de place sur les tables.
- « Selwa ?… je suis là. Doucement, oui Selwa, oui, doucement… » chuchote Nassim contre son visage.
Elle se sent comme aspirée par un point lumineux, du fond d’un puits humide, jusqu’à la surface. Elle ouvre ses paupières. Les yeux de Nassim plongent dans les siens. Son rêve est encore tapi dans la pénombre. L’ombre géante du baobab règne. Baisers contre sa joue, creux du poignet, rondeur d’épaule, Nassim l’étreint tendrement. Ils restent là, sans rien dire, pour un moment. L’écran affiche le générique du film. Bientôt il lui faudra rentrer chez elle. Elle a promis d’aider son père à classer les vieux journaux cet après-midi. Il y a aussi le rendez-vous chez Hind qui a invité tout le monde pour une limonade sur la terrasse. En sortant de l’abri ce matin, elle a lancé de sa voix un peu cassée :
- « Je vous attends tous, hein ? pas d’excuses…il y aura des petits g¬âteaux et de la musique ».
Selwa sourit à l’idée de voir Hind remuer, un verre de limonade glacée à la main, au rythme langoureux de vieux succès orientaux. Elle mettra probablement sa robe fleurie, rouge et jaune, qui découvre sa poitrine opulente couverte de médailles miraculeuses.
- « Arrange ces beaux cheveux Selwa et mets quelque chose de spécial » lui a-t-elle dit.
Puis sur le ton de la confidence :
- « Ta mère devrait te maquiller un peu, ce n’est pas tous les jours la fête. Ton amoureux sera là, n’est-ce-pas ? j’ai tout remarqué dès le premier jour…rien n’échappe à Hind, petite! Tu viendras, dis ? »
- « Je viendrai, Tante Hind. Je n’ai jamais raté l’occasion de déguster tes patisseries, tu sais bien que je les aime tant ! ».
Selwa aime surtout se retrouver chez Hind au crépuscule. Elle a souvent pensé que, du haut de sa terrasse, le soleil met plus de temps pour se coucher.


* *


Vue de la terrasse, la vallée offre les corps pétrifiés des orangers en partage. L’horizon en rappelle les teintes ardentes, sanglots écorchés au large de la Méditerranée. Selwa observe les silhouettes qui dansent ; des enfants mangent encore à la table garnie. Le gros rire de Hind ponctue ses allées et venues entre les convives. S’approchant de Selwa, elle vante avec ferveur les délices de la glace musquée fabriquée ce matin. Quelques voisins discutent bruyamment de politique dans un coin. Du fond de la vallée, la petite rivière continue, invisible, d’avancer. Le son clair et perlé de son gosier résonne, porté par les causeries irrégulières de quelques grenouilles. Les touffes odorantes de basilic et de menthe, bordant la balustrade, baignent les premières humeurs du soir. Sous leur habit de chair, les cœurs sont tristes et inquiets. L’heure des autres retrouvailles, celles qui durent toute une nuit dans l’abri, approche.
- « Selwa ! je vais avec Malkoun acheter quelques paquets de bougies. Il n’y en a pas assez pour ce soir. Tu nous accompagnes ? » lance Nassim.
- « Il n’en est pas question! » riposte le père de Selwa . « Il fait déjà assez sombre, les routes ne sont pas sûres…Tu achèteras des bougies demain Malkoun ».
- « Bah, la journée a été calme » répond Malkoun avec sa bonhomie habituelle. « Nous allons chez Hanna, c’est à deux pas. Le magasin doit être encore ouvert à cette heure-ci…ça nous épargnera une veillée dans le noir jusqu’au petit matin. Allez Nassim, on y va ».
Selwa sirote son sirop de mûres. Elle pense que Malkoun a raison, qu’il est préférable d’avoir des bougies tant que le courant électrique reste coupé. Elle espère qu’il n’y aura pas de grand danger cette nuit. Elle essaiera de s’endormir, même si les matelas posés à même le sol, ne sont pas confortables. « On a moins peur quand on dort » lui avait confié sa petite sœur.
Selwa imagine les clichés qui ont porté le visage déchiqueté de son pays sur les écrans télévisés du monde. Au sein de tant de violence, il reste à Beyrouth un toit perdu, parmi tant d’autres, où Nassim peut inviter Selwa à danser. Elle répète à mi-voix leurs deux prénoms : « Nassim et Selwa ». La musique s’est maintenant arrêtée, on débarrasse la table, c’est presque l’heure du couvre-feu.
Des tirs éclatent soudain.
- « Cela n’a pas dû se passer très loin d’ici » énonce faiblement Hind.
L’angoisse envahit les lieux, les cœurs haletants se froissent. Un bruit de pas sourds au bout de la rue puis une ombre émane brusquement de la pénombre, arrive péniblement jusqu’au parking de l’immeuble. Un râle puissant s’élève :
- « Ils l’ont eu ! à moi, à l’aide ! ils nous ont tiré dessus, salopards de francs-tireurs ! je l’ai laissé par terre… »
- « C’est la voix de Malkoun. Malkoun ! mon chéri ! » hurle sa femme, dégringolant les escaliers.
- « Nassiiim… » sanglote Malkoun, l’épaule blessée ; « je n’ai rien pu faire, je l’ai abandonné mort par terre. Nassiiiim ! salopards ! salopards ! saloperie de bougies. Tout est de ma faute, ma faute à moi ! le gosse est mort à cause de moi ».
Les femmes s’assemblent autour d’Oum Nassim. Elle frappe, les yeux révulsés, sa poitrine. Elle frappe fort de ses poings fermés. Les femmes la soutiennent. Selwa n’entend plus rien. Elle se souvient surtout d’Abou Nassim, d’Aboulias et de son fils Elias sortant de l’immeuble en courant, se fondant dans l’obscurité. Elle a dans la tête un point incandescent, un caillou dur avec plus rien autour. Il lui suffit de bouger un peu la tête pour le sentir rouler lourdement.


* * *


Pendant bien des années, Selwa a porté ce caillou en elle et à ses mains deux os longs et lisses et blancs. Des immeubles hauts et laids, une fumante usine, ont poussé depuis dans la vallée, mais la petite rivière roucoule encore. Fraîcheur nocturne de mai, Place des Martyrs : Selwa sourit au public.
- « Combien y a-t-il de temps d’un grain de peau à un grain de terre ? quelle idée Selwa ! » s’était exclamé Nassim. « Attends, je crois savoir : quinze…quinze jours peut-être… »
- « Pourquoi quinze ? »
- « Comme ça…parce qu’il a fallu quinze jours, après le nuage atomique, pour que Hiroshima se recouvre des plus belles fleurs ».
Selwa prend place, se penche sur son violoncelle. Les sons qu’elle égrène coulent jusqu’à la mer, brodent autour de Beyrouth une robe de menthe sauvage et de fleurs d’oranger. Lorsqu’elle finit de jouer, les applaudissements éclatent. Selwa tremble un peu en saluant. Selwa sourit encore. Il lui semble, du bout des lèvres, confusément retrouver une olive noire en sa saveur étrange.

R.B

25/07/2007

Le baron Seillière et la course à pied.

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Par Daniel de Roulet
Le moteur hoquette puis se tait. La voiture ne part pas. Une confortable Citroën d’un certain âge, de celles qui commencent par décoller pour assurer la suspension pneumatique. Mais là, rien à faire. Nouvel essai. Elle ne démarre pas. J. craint de noyer le moteur, d’épuiser la batterie. D’où ces longues pauses entre chaque tentative. Nous voilà tous deux plus qu’agacés, un dimanche matin tôt à Metz, coincés dans le parking dit de la cathédrale. Le départ du semi-marathon est dans une heure et il faut compter une demi-heure d’autoroute pour arriver jusqu’à Hayange. Si la voiture ne part pas dans les minutes qui viennent, c’est perdu.
Jamais nous n’avions aussi bien préparé un parcours. Toute la journée d’hier nous l’avons passée à repérer les lieux, à nous imprégner du paysage.
Hayange en Moselle dans la vallée de la Fensch a fêté l’an dernier le tricentenaire de sa sidérurgie. En 1704, Jean Martin de Wendel avait acheté la première forge d’Hayange. À l’époque la famille était royaliste, puis elle a su s’adapter à la République, à l’Empire et même à l’occupation de la Lorraine dès 1871. Hayange comptait alors 4000 ouvriers. En 1907, ils étaient 20.000, ce n’était que le début.
Nous sommes passés à l’office du tourisme sur la place de l’hôtel de ville. Une jeune femme a levé le nez du Canard enchaîné, elle n’avait pas l’habitude qu’on la dérange un samedi. Elle nous a donné de petits prospectus décrivant chaque bâtiment à visiter. J. et moi aimons bien comprendre où nous allons mettre les pieds. Nous avons donc commencé par visiter l’église. Elle date de 1881. En ce temps-là, les maîtres de forges étaient députés, aux ordres de l’empereur d’Allemagne. Quand les ouvriers venaient à la messe, ils étaient face au vitrail central représentant - juste sous St Martin qui donne son nom à l’église – les trois patrons donateurs agenouillés l’air grave : Robert et Henri de Wendel et leur cousin, le baron de Gargan. Sur les vitraux latéraux, leurs femmes et leur progéniture. À gauche, Mme Robert de Wendel et ses enfants, Charles, Guy, Carmen et Sabine. À droite, Mme Henri de Wendel et ses fils, François, Humbert et Maurice. Ce dernier est le grand-père d’Ernest Antoine baron Seillière, lui aussi patron de droit presque divin. Pendant toute la messe, les humbles familles de mineurs rendaient donc hommage aussi bien à leurs saints qu’à leurs patrons.
Puis nous avons traversé des cités ouvrières en partie désertes, mais aussi des friches industrielles, des hauts-fourneaux éteints, deux châteaux de Wendel dans un triste état et, le plus ravagé de tout, le siège de l’administration des mines. La mousse a recouvert les marches des Grands bureaux, les herbes folles menacent leur toiture. Les parcs étant fermés le samedi, nous nous sommes contentés d’admirer ces gloires passées de derrière les grilles.
- Qu’est-ce qu’on fait si la voiture ne démarre pas ?
- On adresse une prière émue à la famille de Wendel.
- Tu crois que ça marche encore ?
- Ô toi, maître de forges, fais démarrer ma Citroën !
J. tourne la clé de contact, les yeux au ciel. En vain. Hier nous avons terminé notre journée par une visite au tréfonds d’une mine. Un ancien mineur nous a servi de guide. Il a passé sous terre trente-trois années de sa vie et, depuis vingt ans un samedi sur deux, vient revoir ses anciennes galeries avec ceux qui veulent bien le suivre. Contrairement aux guides qui aiment la plaisanterie facile, celui-là s’est montré d’un sérieux émouvant, nous a raconté le calvaire de ses camarades accidentés, mais aussi l’amour pour ce travail qu’on lui avait enlevé. Il a commencé à 14 ans. Depuis vingt ans que la mine est fermée, il ne s’en est pas remis.
La voiture de J. est un vieux modèle qu’il se jure de revendre bientôt. Elle a eu quelques problèmes à l’allumage, mais jamais de vraie panne, comme là, justement ce dimanche matin tôt, quand les garagistes dorment encore et que la course va partir sans nous. J’essaie de ne pas augmenter la panique. Nous ne parvenons pas à en rire. L’humeur pourrait tourner à l’agressivité réciproque. Un coupable extérieur ferait bien l’affaire. Du genre : « Mesdames et Messieurs, nous vous prions de nous excuser pour cet ennui technique, entièrement dû à M. Etienne Antoine baron Seillière. En effet, comme vous le savez, c’est toujours la faute des patrons, qu’on se le dise. »
De longue date nous nous réjouissions de prendre le départ. Les difficultés de dernière minute ne nous avaient pas été épargnées. J. s’était vu reprocher d’abandonner sa famille tout un week-end, avait tenu bon. De mon côté ce n’était guère mieux. Au début de la semaine, j’avais dû faire hospitaliser ma mère et, à près de 90 ans, les personnes âgées victimes d’une pneumonie ne sont pas sûres de ressortir vivantes de l’hôpital. J’avais donc l’intention d’annuler mon semi-marathon, quand, du fond de son lit, ma mère m’a prié de n’en rien faire. Ce matin au téléphone, elle a l’air de se remettre, m’a souhaité de ne pas arriver dernier.
Dans une course, ce qui compte c’est la préparation mentale. Ensuite ça vient tout seul. Au petit-déjeuner tout à l’heure, nous avons répété le nom des villages à traverser : Hayange, Sérémange. Nous avons parlé de la pente, des ravitaillements, des faux plats et du vent contraire. J. m’a raconté avoir rêvé que nous courions sans public et sans trouver l’arrivée. Songe prémonitoire ? De mon côté, je m’étais raconté aussi une petite histoire. Puisque le départ était rue de Wendel, j’essaierais pendant deux heures de temps d’éprouver ce qu’avait pu représenter pour des centaines de milliers d’ouvriers la confrontation, dans tous les aspects de leur vie quotidienne, aux signes laissées par les maîtres de forges. Du lundi où sur ordre de Mme de Wendel toutes les femmes devaient faire la lessive jusqu'au dimanche à la messe, sous les vitraux votifs. L’école, la mine, le cimetière, les jardins ouvriers, tout appartenait au patron. Même la manifestation sportive du dimanche.
Je connaissais un coureur, horloger suisse à la retraite, qui participait chaque année à une course qui passait devant une usine dont il avait été l’employé. Quand il arrivait devant le portail désormais cadenassé de son ancien lieu de travail. Il crachait par terre en jurant de repasser l’année suivante. Je n’ai aucune raison de cracher sur les Grands bureaux, mais me réjouis de faire le tour de toutes ces friches industrielles.
- Ô baron Seillière, venez en aide à ma Citroën.
La clé de contact fait un bruit qui annonce l’échec. La voiture ne démarre pas. Hier au téléphone, mon père qui attend dans une pension la guérison de sa femme m’a parlé de cette région. Il m’a dit que les hauts-fourneaux, il les avait connus, étant pasteur à Longwy. Quand la Deuxième Guerre mondiale a éclaté, mobilisé en Suisse, il avait pris le train pour Bâle. De sa voix désormais un peu tremblante, il me raconte que dans le train de nuit, à la hauteur de Nancy, il a eu une conversation animée avec d’autres passagers : « Quand ils ont su que j’étais pasteur, me dit-il, ils m’ont demandé à quoi servait Dieu s’il y avait quand même la guerre. Et tu sais quoi, fils, je n’étais pas sûr de ma réponse. À l’époque, ça discutait dur, tu vois. »
La voiture a un hoquet prometteur, J. un léger sourire. Ne pas perdre espoir, pour une fois qu’on se sentait en forme. En attendant que la mécanique veuille bien nous être favorable, nous vérifions les agrafes de nos dossards, les lacets de nos chaussures. Si la voiture part maintenant, nous arriverons pile pour le départ. Elle semble nous entendre. Toujours plus sympathique, le roucoulement du démarreur. Et à la fin, c’est bon, le moteur prend pour de bon. Nous sortons du parking souterrain. Entre-temps le ciel s’est découvert.
Une demi-heure plus tard, nous sortons de l’autoroute, trouvons une aire de stationnement pour les voitures des coureurs. Il reste juste cinq minutes pour l’échauffement. Sur la ligne de départ, J. constate :
- Le baron Seillière nous a entendus.

D. de R.


Ce texte, inédit, a paru dans la livraison d’été du Passe-Muraille, No73.
Daniel de Roulet vient de publier un nouveau roman aux editions Buchet-Chastel, sous le titre Kamikaze Mozart.

Photo de Daniel de Roulet: Horst Tappe

23/07/2007

Bingo

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Un monologue inédit d'Antonin Moeri


- J’ai jamais voulu dire quoi que ce soit, le bavardage c’est pas mon genre, avec les copains on cause simple, t’as la marchandise, t’as vu la meuf, mais franchement, si je suis forcé de parler, il semblerait que ça fasse du bien, que ça soulage, ça vaudrait mieux que les cris, eh bien je dirais que jamais, mais jamais j’aurais imaginé ça: finir dans un désert pareil, à des kilomètres de chez moi, dans une espèce de cambrousse glauque, j’ai tout vu à travers la vitre du véhicule, genre camionnette pour les bouchers de grandes surfaces, j’ai vu les quartiers périphériques, il faisait jour, parce qu’ils ne m’ont pas tout de suite amené ici, je veux bien te raconter si tu ne te méfies pas trop de moi, si tu m’acceptes comme je suis, avec mes défauts et mon langage, ça fera passer le temps, on mourra moins vite, on prolongera jusqu’à l’aube, c’est des choses qui intéressent les bourges, les mamis body-buildées aimant les beaux parleurs, celles qu’on voyait sortir des théâtres quand on rentrait chez nous la dalle en pente, en tout cas celles qui ne ressemblent pas du tout à ma mère, mais pas du tout, du tout, du tout, parce qu’elle les a toujours détestées, ces petites femmes à problèmes qui veulent jouir à fond, qui voudraient que leurs gamins soient des stars, ce qui est sûr, c’est que ma mère, elle au moins, elle m’adore, je rigole pas en le disant, c’est la vérité, faut pas me chercher, je dégaine toujours le premier, bon, les flingues c’est pas vraiment mon truc, je préfère le poing américain, la batte de base-ball, la barre de fer ou la bouteille cassée, c’est plus jouissif, on voit pisser le sang, ça fait trop de bien quand t’as la haine, la haine du patron, la haine du prof, la haine du flic, la haine des services sociaux, parce que ces abrutis, avec leur face brillante de capot de Porsche, ils viennent avec un sourire comac, ils se gênent pas, ils entrent dans les appartes, ils vont dans les classes, ils vous attendent au bas des tours, ils vous espionnent à la sortie des pharmacies, des bistrots et des maisons de jeunes, faut vraiment être naze pour ne pas les reconnaître, gras du bide mais pas trop, les phalanges à poils joliment frisés, la narine qui palpite, on dirait qu’ils prennent leur pied, ils ronronnent des phrases sympa et, tout à coup, vous balancent des vacheries du genre la ferme! c’est moi qui cause! La voix tremble, on dirait une chèvre en Lacoste, ça se veut autoritaire, mais mes potes et moi on sait très bien qu’ils gagnent leur blé en faisant les chèvres, ma mère aussi le sait, elle m’a appris à voir les choses d’une certaine façon, elle m’a toujours défendu, c’est la pure vérité, même quand, à l’école, les pires profs bigleux me cherchaient, l’envie de leur casser le nez était bien là, fallait que je fasse gaffe, surtout le poivre et sel à calvitie qui relevait mes absences comme un mouchard d’entreprise, qui se croyait très malin en téléphonant à ma mère, elle l’envoyait sur les roses, elle avait bien raison, ces poivre et sel à calvitie ne devraient pas exister, ils font du mal aux autres, surtout aux jeunes qui rêvent de pays lointains, où le cannabis est gratuit (ouais ouais, paraît que ça existe), où les filles se donnent, où tu peux respirer tranquille sans devoir te salir les mains... Je me demande si elle ira dans la piaule chercher mes jeans taille basse, ceux de mon père, elle a vite refusé de les laver: t’es qu’un p’tit con, tu gagnes pas assez! qu’elle lui disait, au noiraud... Qui aurait imaginé que j’aboutirais dans un endroit pareil ? avec des murs lisses, un lavabo qui rutile, une petite ouverture où, des fois, quelqu’un guigne... veulent voir si je roupille ou si... Quand ils ouvrent la porte, c’est pour me donner à bouffer, je ne mange presque rien, je voudrais fumer un joint, on en trouve dans les couloirs, je me demande si ma mère ira chercher les fringues pour les laver dans la machine de l’immeuble, j’aurais mieux fait de rester chez elle, dans son apparte où on était si bien, tous les deux. Depuis qu’elle avait fichu le noiraud à la porte, elle achetait des frites, on les grillait dans le four, on s’envoyait des pizzas, je rentrais quand je voulais, elle avait un peu de pognon, son salon lui rapportait la moindre, elle payait le loyer, m’achetait des jeux, on passait des soirées cool, on buvait de la bière tranquille, elle me parlait des prochaines vacances en Italie, chez mes cousins, elle voulait plus entendre parler du noiraud qui s’était casé avec une vague secrétaire blondasse. C’est lui qui m’a montré une photo, il est trop fier, on dirait une couverture de Penthouse, il adore ça, mon père, le genre homme à femmes sans moustache ni Ferrari, le genre sympa, un peu alcoolo, pas trop... m’a jamais tapé, il m’aime bien, j’étais son prince, il me filait des thunes pour acheter des Nike, c’est tout ce qu’il me fallait, je déteste le sport, mais les Nike à reflets chromés, j’m’excuse, ça situe son mec, ça te donne des ailes d’avion, t’es cap de tout, les filles t’attendent au coin des boulevards, pas besoin d’avoir une grosse cylindrée, quand il vivait avec nous, mon père avait une Fiat, une baleine essoufflée qui s’échouerait bientôt sur un littoral, une vieille caisse qu’un pote au chômage lui avait filée. On allait en Italie avec, c’était vraiment super la traversée des Alpes, moi sur la banquette de skaï imitation zèbre, j’étais aux anges, mes vieux s’aimaient, en tout cas, ils donnaient l’impression, elle lui faisait des câlins, il grognait comme un matou, je me demandais parfois jusqu’où on irait, si la bagnole tiendrait le coup. Quand ils nous voyaient arriver, mes cousins faisaient des yeux comaco, ils aimeraient venir en Suisse, y travailler à la régulière dans une boîte pharmaceutique, une fabrique de montres ou un magase d’alimentation, ils rêvent d’avoir le big écran vidéo pour voir les films américains, les grandes gonzesses qui bronzent sur les plages de Floride, à l’abri des truands sniffeurs, des vicieux à calculette et portable dernier cri, ces sublimes nanas aux seins parfaits qui se baladent en bikini à l’ombre des palmiers véritables, qui boivent des coquetèles en fixant l’horizon, qui disparaissent derrière les buissons ou dans une bouche d’égout... Ah! si on pouvait se croiser dans les couloirs, si je pouvais t’apercevoir à la place des uniformes, des casquettes et des touffes de clés, si je pouvais revoir tes cils, tes joues, sentir l’haleine de ta petite bouche tout près de la mienne, tu te souviens de la soirée au Mocombo? Je t’ai pris la main, faux! je t’ai pris le bras, on parlait pas because musique à pleins tubes, ton string dépassait, c’était la folie, je te jure, t’as une peau si... des formes si... j’arrête... je veux plus y penser, la dentelle sur tes fesses, ton tatou sur l’épaule, la fumée dans les yeux j’ai la tête qui bat, je ne vois que toi dans la pénombre du Mocombo, te prendre j’aurais voulu, j’étais maladroit, le suis toujours, me demandais dans quelle piaule on irait, je dormais chez mam’s, t’avais un gourbi pas possible, une chambre de bonne sous le toit d’une baraque ancienne, je me demandais si... Je regarde ton dos, je deviens dingue, ciré, zinzin, des clous dans les yeux, des monstres punaises, des cisailles en forme de bec, le bide en fermentation avancée, bondir j’aurais voulu, foncer sur le bitume, à travers les immeubles, voler vers les nuages, les serrer contre moi... Tu me regardais bizarrement, j’avais plus rien dans les poches, j’avais tout filé à Gino, on était entré dans la boîte par une porte de service, tu connaissais quelqu’un, un copain de ta cousine, un black aux piercings plein les sourcils, l’air féroce quand il esquisse un sourire sur ses grands fanons, il nous avait à la bonne, surtout toi, il te reluque tout le temps, il voit bien que t’es avec moi, mais ça ne le gêne pas, il exagère, j’avais pas le poing américain ni ma batte de base-ball, il me dégoûte trop avec ses lames cornées, ses longs bras désarticulés de gorille apathique, j’imagine une embrouille, lui tendre un guet-apens comme ils font en Irak, ils attirent le GI au fond d’une ruelle imprenable, tout près du fleuve qui sent la vase et le pourri, ils lui coupent les testicules que les habitants verront pendre à la bouche du cadavre abandonné au bord d’un terrain vague, je n’exagère pas, ils sont dingues les gars là-bas, cruels, impitoyables, des tigres en délire, des fauves frénétiques, irais-je aussi loin? J’ai imaginé un traquenard pour ce black-là, aux muscles luisant dans la lumière des sunlights, des strobo je sais plus quoi, un mot que tu avais prononcé, tu avais montré la boule qui tournait au plafond, lançant des rayons roses et bleus, verts et jaunes aux quatre coins de l’espace, ils te caressent le visage, tu dis des trucs que je ne comprends pas, je sens dans le bide une force de dragon, je tiens pas en place, un pote m’avait dit: Vas-y! t’es pas pédé! Ouais... avec Lara, toi, si seulement on pouvait se croiser dans les couloirs, à la place des uniformes, des gerbes de clés et des casquettes, tu n’es pas venue au parloir, pourquoi? mais pourquoi? putain de merde! pourquoi? Tu pourrais me chuchoter des trucs sympa, me prendre la main, me donner un bisou, un p’tit bisou discret, on pourrait rêver ensemble, partir à l’autre bout du monde, au Mexique, tu bosses dans un salon de coiffure, j’élève des molosses, ça je sais faire, là-bas pas besoin de muselière, je les promène sans blèmes, t’as ta clientèle, tu fais partie d’un syndicat, tu défends tes intérêts. Jusqu’à quand vont-ils me laisser croupir dans ce local? L’avocat qu’on m’a filé est venu me voir avec sa serviette en simili-cuir et ses lunettes de star fatiguée, il puait de la gueule, c’est pas pour dire, j’aimerais bien décoller, m’envoler vers les cimes, planer dans les hauteurs, m’a plutôt l’air d’un enculeur de mouches, d’un tringleur sans frontières, il doit s’envoyer les meilleures sauces, les cigares les plus chers, les nanas à mille balles, il a dit: Ce sera pas simple!
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Cet extrait d’un monologue inédit d’Antonin Moeri a été publié dans le Numéro 73 du Passe-Muraille. Eté 2007.

Un jardin à Bagdad

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Par Elisabeth HOREM

8 mai 2005
- Me revoici à Bagdad après une absence de cinquante jours exactement. Mon père est mort le 9 avril – cela fera un mois demain – ce qui demanderait tout de même bien des pages à écrire, pages que je n’ai pas pu écrire sur le moment, si bien que j’ai toujours l’impression de courir après le temps perdu et d’écrire en retard sur ce qui est déjà passé.
Ce matin, pour la première fois depuis l’automne dernier, j’ai renoué avec la douce habitude de nager dans la piscine sous l’œil indiscret du chat blanc qui a l’air très heureux de m’avoir retrouvée. Au-dessus de la piscine, un moineau pépie avec entrain, perché sur les barbelés.
L’autre jour onze voitures ont explosé dans Bagdad. Tout cela est très décevant parce que dans la période qui a suivi les élections la situation paraissait s’améliorer, on avait l’impression que tout cela se calmait, il se passait parfois plusieurs jours sans que l’Irak fasse la une des journaux. Et puis voilà, c’est reparti.
J’ai quitté Bagdad le 18 mars. Au moment de mon départ, il y avait eu des mesures de sécurité exceptionnelles. Pour arriver à l’aéroport on ne nous a pas autorisés, comme c’était le cas d’habitude, à emprunter la voie prioritaire « DOD » (« Department of Defense ») et nous avons attendu quarante minutes au check-point. Cette nouvelle manière de traiter les diplomates étrangers a soulevé des tempêtes de protestations. Mais à ce jour je ne sais si l’avalanche de notes diplomatiques tombée sur les bureaux américains a eu un quelconque effet (il semble que non). C’est dans ce genre de circonstances (l’attente à ce check-point) que deux civils ont été tués récemment, dont une Française. Il faudra bien mourir un jour, mais j’aimerais que ce soit moins bêtement. (…)

11 mai 2005 - À onze heures hier une voiture piégée a explosé près de l’hôtel Babel : on voyait de chez nous la colonne de fumée noire… Encore une explosion vers quatre heures – et d’autres que je n’ai pas entendues. Paradoxalement M. n’est jamais tant sorti qu’en ce moment et il voit beaucoup de monde. (…)
14 mai 2005 - Je ne suis pas allée au mariage de C., puisque je suis en deuil, je préférais d’ailleurs rester dans la maison vide, fraîche, silencieuse – mis à part la vibration des climatiseurs –, ou bien comme maintenant dans le jardin, me rafraîchissant dans la piscine, me réchauffant dehors, à écrire dans l’ombre chaude parcourue de vols de mouches, jusqu’à ce que le besoin de me rafraîchir à nouveau me pousse à faire quelques brasses. L’eau est bonne, douce à la nage. Une demi-lune translucide achève de fondre dans le bleu du ciel. Les rasoirs des barbelés miroitent gaiement dans le soleil. Des oiseaux s’y posent, chantent et s’accouplent, le bec ouvert, comme stupéfaits.
Dans le salon une magnifique gerbe de fleurs jaunes et blanches meurt doucement en dégageant une croissante odeur de terre : elle était destinée à Jaafari qui se trouvait absent et dont les hommes de sécurité ont refusé le présent parce qu’il pouvait être piégé. J’en ai donc hérité.
Et puis des histoires comme celle-ci : des policiers irakiens ont repéré à temps un type enchaîné au volant de sa voiture. Ils l’ont abattu sans sommation : la voiture était effectivement bourrée d’explosifs (et se trouvait à moins de dix mètres de celle d’un ambassadeur étranger).
[…]
22 mai 2005 - Une ébauche de vie sociale semble reprendre, et pourtant… Il paraît que dans les deux dernières semaines il y a eu plus de voitures piégées que dans l’année écoulée. À part une voiture qui a explosé près de l’hôtel Babel, je n’entends rien, c’est étrange, si je ne savais pas ce qui se passe je pourrais croire que tout est tranquille.
Hier vers six heures, nous avons eu la bonne surprise de voir réapparaître Samir Peter, plus revu depuis janvier. Il a passé tout ce temps-là en Europe et aux USA. Il a donné un concert à Beauvais. Il était à Londres chez son ami Sean, le journaliste de la BBC qui a tourné « The Liberace of Baghdad ». Puis Salt Lake City, le Sundance Festival, le Prix, les paillettes, les journalistes, les femmes, la gloire ! Il a dépensé tout ce qu’il a gagné, ne gardant pour rentrer à Bagdad que de quoi s’acheter une voiture. Et maintenant le voilà de retour, ayant laissé passer l’occasion de se marier une énième fois, le regrettant, nous expliquant qu’il ne pouvait laisser sa fille seule dans leur maison à Bagdad avec pour unique protection un revolver à la ceinture toute la journée. Alors, comme il aime sa fille, il est rentré. Mais il ne joue plus au Hamra. D’ailleurs plus personne n’y vient, il n’y a plus qu’un serveur et une ou deux tables mises (les jours d’affluence) : tous les clients de l’hôtel, terrorisés, prennent leurs repas dans leur chambre… Et lui aussi est terrifié, il ne sort presque plus, il a peur d’être tué parce qu’il est pianiste, ou parce qu’il porte un catogan, ou parce qu’on voudrait lui voler sa voiture, ou parce qu’il aurait eu le malheur de rencontrer des Américains d’un peu trop près. Il est très affligé par la mort d’une jeune femme qui habitait au Hamra et faisait son jogging avec lui tous les matins. Son chauffeur avait commis l’imprudence de suivre un Humvee d’un peu trop près. Une voiture bourrée d’explosifs est venue se jeter entre le Humvee et leur voiture. Ils sont morts tous les deux – et peut-être quelques Américains. Elle avait vingt-trois ans. Il a perdu beaucoup de connaissances ou d’amis ces derniers mois, et dans plusieurs cas ces amis ont été abattus par des Américains parce qu’ils s’étaient approchés trop près d’eux.
Ce matin j’ai nagé, l’eau était délicieuse, le ciel est redevenu plus pur. Plus trace de vent de sable.

23 mai 2005 - Hier le cinéaste Saad Salman nous a invités à déjeuner au Club Alwiyyah, juste à côté de l’hôtel Palestine. Il nous avait fait préparer une belle table tout près d’une fenêtre mais nos hommes n’ont pas été d’accord : en cas de bombe, nous aurions reçu des éclats de verre. On a donc fait préparer une autre table dans le fond de la salle, près d’un mur. Ralph, Brett et Erik étaient assis devant un verre d’eau à la table voisine. Paul et Charlie se promenaient dans le hall, le nez en l’air et l’air de rien…
L’oncle de Mona, un camionneur, a été kidnappé près de Ramadi. Le beau-père d’Aref a été menacé d’enlèvement s’il ne payait pas trente mille dollars (il en a payé mille cinq cents sans savoir qui se cache derrière ces menaces ni quelle garantie ces mille cinq cents dollars lui donnent). Ces derniers jours ce ne sont plus tant les voitures piégées mais plutôt les assassinats, les massacres, les corps décapités...
Hier, en traversant la ville pour aller au club Alwiyyah, je me suis rendu compte qu’il y avait bien longtemps que je ne m’étais trouvée à rouler dans Bagdad. Et on regarde à travers l’épaisseur des vitres comme on regarderait un écran sur lequel défileraient des villas couleur de terre, des palmiers, des boutiques. Sachant tout ce qui se passe dans cette ville on pose sur tout cela un regard plus aiguisé, comme si chaque coin de rue recelait une charge d’explosifs – sans éprouver pour autant de la peur à proprement parler.
Dans une rue j’ai repéré, sur un rempart de sacs de sable, une théière et un pot de miel. J’aurais voulu pouvoir photographier ça : cette théière sur les sacs de sable, image d’une vie quotidienne qui s’aménage à côté du maniement des armes lui aussi quotidien, ou comment on s’accommode de la violence. Images de soirées de bivouac, la bouilloire dans les braises, quand on raconte des histoires, le fusil sur les genoux.

24 mai 2005 - Eh bien non, la saison des vents de sable n’est pas terminée. Ce matin le temps était couvert, lourd. Trente degrés à l’ombre. Je me suis réveillée bien reposée parce que M. avait providentiellement oublié de faire sonner le réveil. Nous nous couchons trop tard : comment aller se coucher quand on est si bien dans le jardin, à boire du vin en discutant sous la lune bientôt pleine ? Hier soir le dîner a été momentanément interrompu par quelques coups de feu vraiment proches qui ont fait jaillir de chez eux nos hommes, arme au poing. Et puis non, rien : toujours ces gardes (louches décidément) de la maison qui se trouve de l’autre côté de celle du voisin.

26 mai 2005 - Le bain du matin, chaque jour plus longtemps, c’est comme si on se roulait dans la soie…
Dans Cent jours sans, recueil de textes en hommage à Florence Aubenas, toujours otage, j’ai relevé dans au moins deux textes que les ravisseurs « s’étaient trompés de cible », cette formule détestable qu’on entend et lit trop souvent chez nous. « Trompés de cible » ! Est-ce que les gens qui disent ou écrivent des choses pareilles se rendent bien compte de ce que cela veut dire ? Est-ce qu’ils se rendent compte que cela sous-entend que « la cible » est ailleurs, et donc qu’il y a effectivement une cible ? Ne tirez pas sur nous gentils Français innocents, complaisants, tournez plutôt vos fusils vers ceux qui le méritent plus que nous ! Il n’y a pas de bonne cible dans ce contexte, il n’y a pas de cible du tout. Je ne vais pas passer mon temps à écrire des lettres (j’en ai déjà écrit une cette semaine à un écrivain – et non des moindres – qui avançait, dans ce même recueil, que Florence Aubenas était la « sœur » de ses ravisseurs), mais ces deux auteurs auraient mérité eux aussi que quelqu’un leur écrive pour leur faire mettre le doigt sur ce que leur façon de s’exprimer a d’indécent.

29 mai 2005 - Aujourd’hui on vote en France. Pour ou contre la Constitution européenne. L’Europe semble bien loin vue d’ici.
Des rumeurs délirantes circulent en ce moment : les Américains auraient le projet de construire un grand mur autour de Bagdad pour contrôler les entrées et les sorties (auquel cas il y aurait sûrement des experts israéliens prêts à les faire profiter de leur savoir-faire en la matière). Et encore une autre rumeur, persistante, selon laquelle dans les semaines à venir, la ville sera bouclée et fouillée quartier par quartier. On dit aussi qu’il se prépare un massacre d’étrangers. Bon.
[…]
6 juin 2005 - Ce matin tout est recouvert d’une couche de poussière. Quand je me suis levée, il y avait dehors comme un brouillard, si bien que je me suis demandé s’il n’y avait pas un feu quelque part d’où viendrait toute cette fumée, j’ai même entrouvert la fenêtre pour m’assurer que cela ne sentait pas le brûlé. Et c’était si spectaculaire, cette poussière, comme la cendre d’un volcan qui serait venue se déposer sur toute chose pendant la nuit, que je m’en suis trouvée excitée comme par la première chute de neige. Je suis sortie à sept heures et demie, M. venait de partir, Paul était de garde. J’ai arrosé autour de la piscine, sur les tables et les chaises de jardin, sur les dallages, pour donner un peu de fraîcheur et faire tomber la poussière. Plaisir de jouer avec l’eau comme un gosse, de laver à grand jet cette poussière qui fuit devant moi en un léger nuage brun, courant sur les dalles. J’avais l’impression d’être en convalescence. Des oiseaux (j’en ai compté au moins une quinzaine) buvaient au tuyau dès que je le posais dans l’herbe, cela me faisait penser aux moineaux qui se querellent autour des fontaines, chez nous, en été.
Après avoir nagé, j’ai demandé à Paul de monter avec moi sur le toit – puisque je ne peux y aller seule. Tout était pris dans un brouillard grisâtre, on ne voyait presque pas le pont, et il y avait par terre une couche de très fine poussière jaune pâle. J’ai regardé la maison de l’autre côté de la rue : il y a toujours un tas de voitures garées devant. J’ai vu l’abri des gardes. Ils ont un arrosoir pour faire tomber la poussière. Et je me suis dit qu’il y avait des semaines que je n’avais pas jeté un coup d’œil du côté de la rue. Puis nous avons regardé du côté du jardin. La piscine toute brune de poussière. Les hauts murs couronnés de barbelés. J’ai pensé à la petite chèvre de M. Seguin, disant avec la voix de Fernandel : « Oh ! Que c’est petit ! Comment ai-je pu vivre là-dedans ? »

Un Jardin à Bagdad, Journal (octobre 2003-Mai 2006). A paraître en août 2007. (Bernard Campiche Editeur)
Cet extrait inédit a paru dans le Numéro 73 du
Passe-Muraille. Eté 2007

Un regard
Singulier

Entrée en littérature en 1994 avec Le Ring, roman à l’atmosphère envoûtante révélé par le Prix Nicole et gratifié de deux autres distinctions (Prix de la Commission de littérature du canton de Berne et Prix Michel Dentan 1995), Elisabeth Horem a imposé, avec quatre romans (Congo-Océan, Le Fil espagnol et Le chant du Bosco ont suivi en 1996 et 1998, tous chez Campiche), un recueil de nouvelles (Mauvaises rencontres, 2006) et le récit-journal d’une année de vie quotidienne observée à Bagdad, dans Shrapnels (2005), un regard et une écriture à la fois poreux et incisifs, d’une grande qualité littéraire. Le sentiment d’inquiétante étrangeté qui baigne ses romans se retrouve, à l’évidence, dans la perception des faits que module le Journal de la romancière, où l’implacable réalité de la guerre est ressaisie à la fois par le détail inattendu et par l’effroi irradiant la vie « sécurisée » d’une femme d’ambassadeur.
JLK

Photo Elisabeth Horem: Philippe Pache

La nuit, la musique

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Par Rose-Marie Pagnard

Puisque papa, pour une raison mystérieuse, nous a interdit d’entrer au Conservatoire de musique de la ville, nous nous sommes enfuies de la maison. Nous: ma sœur cadette Gretchen, et moi, Gretel. Avec nos chères flûtes à bec, nous survivons à d’horribles épreuves, fréquentons des morts, un monstre, une rivière d’enfer, une femme-araignée. Ce soir, concert pour célébrer notre admission, trac, surprises.
Nous formons un véritable cortège lorsque, sans avoir pris les taxis annoncés, nous parvenons à l’entrée du parc. Un passage est asséché pour permettre l’accès au Conservatoire, ainsi qu’à la morgue de l’Institut de médecine légale, sur notre gauche.
Madame Swan, en tête du cortège, a cessé de rire. Ses mains palpent nerveusement le tissu de son kimono et la multitude des flocons de neige brodés. Flocons qui conduisent à Yoshua Swan, et de celui-ci au Conservatoire. Devrait. Pour nous qui le voyons, rose et bleu pâle et très aéré, le Conservatoire est réellement présent. Mais les yeux grands ouverts de Madame Swan doivent en quelque sorte le réinventer, partir de la ruine informe, aux pans de voiles mortuaires que ses yeux aveugles, probablement, distinguent encore très vaguement, pour ensuite parvenir à l’image conservée dans sa mémoire. Aussi Madame Swan se tient-elle tout au bord de sa chaise roulante, tendue vers une remémoration difficile, une trouée dans le noir, une embrassade entre chair et pierre. Robin s’arrête, tout le monde l’imite, et soudain Madame Swan décolle de sa chaise et se dirige d’un pas flottant vers ce qu’elle prend pour le Conservatoire, croyons-nous. Mais elle dévie volontairement, dévie, patauge dans des flaques d’eau et tache le bord de son kimono. On l’entend appeler: «Sors de ton cachot, pauvre ami, un peu de courtoisie, je t’en prie! Notre grand soir est arrivé, Grodeck!» Et Grodeck en personne, saisissant d’élégance dans un costume sombre éclairé par une écharpe blanche, se dresse sur le seuil de la morgue, son logis, s’élance et saisit le bras de Madame Swan avec laquelle il se dirige vers le Conservatoire.
Le cortège leur emboîte le pas et c’est à ce moment seulement que je peux contempler ce qui est devenu, dans le crépuscule, un tableau féerique à la gloire du Conservatoire. De la terre et des végétaux s’élève une brume de grand marécage, un vestige du danger mortel que Gretchen, Hänsel, moi-même et des milliers d’habitants de cette ville ont traversé la nuit dernière, un souffle de mélancolie destiné, je n’en doute pas une seconde, à frapper plus particulièrement ceux qui se trouvent ici, ceux qui maintenant surgissent de je ne sais où et qui forment notre futur public.
Ce souffle de mélancolie ne nous invite-t-il pas à nous tenir toujours ainsi, proches les uns des autres, réellement ou en pensée, nous, les humains liés par les rêves, par le sang, par cette inexplicable dépendance à un art appelé musique? A nous tenir liés par nos fantasmes quand nous nous sentons subitement seuls avec nous-mêmes, avant de nous rappeler in extremis un visage aimé, ou simplement une musique, ou la tension d’amour qui précède l’écoute de cette musique? Je me réponds par des oui et des pour toujours avec d’autant plus d’ardeur qu’au milieu de cette brume, peut-être glissé par elle jusqu’ànotre vue, le Conservatoire avance, s’incline très légèrement dans notre direction et nous invite à entrer chez lui. D’innombrables lampes ont été allumées à l’intérieur, à travers les fenêtres que l’architecte Yoshua Swan a multipliées dans un dessein maintenant évident: je plonge le regard dans des espaces dorés, dont les dimensions réelles m’échappent, se transforment, de sorte que je pourrais bien me trouver obligée, à l’instant, de m’introduire à genoux dans le modèle réduit d’une maison aux vitres en papier de soie jaune, ou de me perdre dans un gigantesque décor bientôt envahi par une pluie de flûtes en pièces et de draperies en fourrure.
Mais au plus fort de mon émerveillement, devant le Conservatoire, j’éprouve d’un coup une appréhension qui se rapporte à nos parents, à la façon dont nous les avons abandonnés. Je me retourne, Gretel un peu plus loin, se retourne en même temps, et nous voyons papa, maman, Hänsel, notre famille Gesualdo-Von Bock au complet.
Cette dernière épreuve se déroulera donc en famille, me dis-je, un peu à la façon de nos habituelles promenades vespérales, sauf que cette fois nous éviterons, je l’espère, les discours de papa, la musique s’en passe, cher papa.
Gretchen dans sa robe gracieuse, moi dans mon ensemble gracieux aussi, nous courons vers maman, vers papa, vers Hänsel, qui tous se tiennent immobiles à l’orée du parc, telles des rescapées de l’inondation dont les eaux restantes, alentour, dessinent des lacs miniatures, ou des larmes géantes, des larmes plutôt.
Ma sœur en premier se jette dans les bras de papa, offense oblige, mais ses yeux sont tournés vers Hänsel (avec une expression qui me fait rougir et penser que ses lunettes de myope comme celles de Robin mon amoureux offrent des avantages en matière de décence).
Nous nous embrassons, il n’y a pas de coups, le bâton de papa est resté au château, mais je sens des douleurs partout, partout, jusqu’à ce que maman commence à parler, que papa s’y mette aussi, duo digne du final d’un opéra tragique, plein de mots insensés que je fais disparaître sous un lit Gesualdo-Von Bock, parce que je ne sais pas pourquoi, par quel miracle, je ne comprends quelles intentions, vous êtes ici ce soir, suis si contente, si effrayée, répétez, répétez, je ne comprends rien, comprends rien, dis-je.
- Gretel, me dit papa pour une fois sans impatience, tu devrais corriger ce défaut de langage, surtout si tu tiens à faire des études! Musicales, soupire-t-il.
- Tu es d’accord?
Nous ne comprenons pas sa réponse, mais c’est sûrement oui, puisqu’il est venu et se montre si doux, si fragile!
- Merci papa. Merci papa. Mais que veux-tu dire par notre fils est leur fils que Pelva exige de…
Encore une fois les réponses croisées de mes parents m’échappent. Ils sont émus autant que nous, c’est normal.
Hänsel baisse la tête; est-il préoccupé par son travail ou par l’intrusion de nos parents sur le lieu de tant d’effervescence, ou par leur attitude étrange? Ou bien réfléchit-il à une réalité que son cerveau viendrait tout juste d’enregistrer, à des révélations douloureuses? Je lui ébouriffe les cheveux, je l’interroge, l’interroge silencieusement, jusqu’à ce qu’il me regarde, qu’il regarde Gretchen aussi, qu’il nous sourie.
Il parvient enfin à prononcer quelques mots qui me bouleversent, parce que ces mots nous ramènent fermement aux pieds de la musique, devant nos obligations de musiciennes débutantes.
- Je salue le rouge de Gretchen, en ré majeur, je salue le noir et le blanc de Gretel, en la mineur. Salue toutes les émotions à venir, les couacs et les traits de génie – on ne sait jamais! -, salue également la bienveillance des auditeurs. Je m’occupe de nos parents. Filez maintenant, même si vous n’avez qu’une mesure à jouer, il faut la préparer.
Au moment de nous quitter, papa s’éponge le front avec un bout de l’étole de soie de maman, il s’écarte imprudemment du passage asséché, une de ses chaussures de luxe prend un bain de boue (comme le kimono de Madame Swan), maman tangue un peu, nous la refilons à Hänsel mais elle retrouve par ses propres moyens la ligne droite de ce grand soir. «Maman, dis-je en vitesse, je suis très contente de constater qu’on vous manquait, j’espère seulement que papa ne fera pas de scène, pas de scène».

R.-M.P.
Extrait d’un roman à paraître en janvier 2008 aux Editions du Rocher. Publication préoriginale dans le numéro 73 du Passe-Muraille. Eté 2007.