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Carnets de La Désirade

  • À l'ami disparu

    littérature,montagne

     

    A La Désirade, ce 18 août 2015

    C’est aujourd’hui, jour pour jour, il y a trente ans de ça, que l’un de mes plus chers amis de jeunesse est tombé au Mont Dolent, dans le massif du Mont-Blanc. Nous aurions dû partir ensemble mais je m’étais désisté la veille, pensant le rejoindre quelques jours plus tard. Le dimanche matin, sur les crêtes du Jura avec L. enceinte et notre petite fille de trois ans, j’avais désigné à ma bonne amie le minuscule triangle argenté du Mont Dolent, en évoquant le belle remontée d'arête que devait se payer Reynald à l’instant même - Reynald qui s’était déjà fracassé dans la face nord.

    Pour mémoire, je suis allé rechercher dans mes carnets de 85 les notes de ces jours affreux…

    littérature,montagne
    Impasse des Philosophes, le 10 août 1985. - Deux jours en haute montagne avec Reynald ont consommé de solaires retrouvailles sur l’arête reliant l’Aiguille du Midi à celle du Plan, deux mille mètres au-dessus de la lointaine rumeur de Chamonix et, de l’autre côté, des neiges éternelles de la Vallée blanche. Formidable parcours que ce fil de neige et de glace entre terre et ciel, avant la descente dans les séracs du Requin.

    littérature,montagneCrevés et radieux, nous avons cependant été secoués, au refuge, par la lourde ambiance liée à une chute mortelle dans la face sud de l’Aiguille du Fou, alors que la gardienne attendait des nouvelles d’une cordée d’amis à elle, disparue depuis hier aux Drus. Reprenant notre discussion de la veille à notre bivouac du Plan de l’Aiguille, nous avons alors évoqué, avec mon compère, les deux ou trois fois où, dans les Aiguilles dorées, sur la Haute Route ou au Miroir d’Argentine, nous avons vécu cette confrontation avec la mort, lui la prenant comme un défi à relever et moi comme l’ennemi à ne pas provoquer.

    littérature,montagneImpasse des Philosophes, le 19 août. - Reynald est mort. Mon cher compère de sac et de corde s’est tué hier au Mont Dolent, que notre première intention était de gravir ensemble dimanche prochain. Hélas il n’a pas eu la patience d’attendre: il est parti seul et, à proximité du sommet, a probablement dévissé sur l’ultime pan de glace pour se fracasser dans les séracs de la face nord, après 900 mètres de chute.
    Hier encore, comme nous avions profité du beau dimanche pour nous balader sur les crêtes du Jura, et sachant que notre ami envisageait de faire cette course, je montrais à mes beautés le minuscule triangle blanc bleuté du Dolent au milieu de la frise des Alpes. “Reynald doit être arrivé au sommet”, leur avais-je dit, alors qu’il gisait déjà au pied de la face nord.
    Dès qu’Hélène m’a téléphoné, ce matin, pour s’inquiéter du fait qu’il ne fût pas rentré, j’ai commencé de trembler comme une feuille, lui conseillant aussitôt d’alerter les guides du val Ferret. Pour ma part, je n’ai cessé de trembler en me rendant à la rédaction, d’où j’ai appelé le bureau des guides. L’hélico, dont j’entendais le bruit au téléphone, était justement en train de partir en recherche avec le guide Daniel Troillet. Deux heures plus tard, j’ai rappelé la centrale de sauvetage, dont le responsable a refusé de me donner plus de précision sous prétexte que je n’étais pas de la famille, tout en me laissant entendre que le pire était bel et bien arrivé, ce qu’un appel d’Hélène a confirmé à trois heures de l’après-midi.
    J’en suis resté complètement effondré. C’est mon plus cher ami de jeunesse qui nous est ainsi arraché, et quelle douleur pour Hélène et quel gâchis, quel triste héritage pour les petits. Or je n’arrive pas à y croire. Mais non, ce n’est pas possible: pas Reynald, avec lequel j’ai partagé tant de belles et bonnes choses, de la Haute Route à Mai 68, qui m’a si souvent aidé et que j’aidais il y a quelques jours encore à peaufiner un texte destiné à une revue médicale - mon petit frère des bons et des mauvais jours, avec lequel j’ai failli dérocher un autre radieux dimanche dans la face nord du Trident, et que j’avais retrouvé avec tant d’entrain et de belle humeur, il y a dix jours de ça, sur la fabuleuse arête Midi-Plan.



    (Soir). - Reynald est mort. Reynald est mort. Reynald est mort. Je pourrais me le répéter cent fois sans le croire: Reynald est mort. Il a fallu que je téléphone à tous ceux que j’aime pour le leur dire et le leur raconter, et lorsque je suis rentré à l’impasse des Philosophes, ce soir, enfin j’ai pu m’abandonner dans les bras de ma bonne amie également bouleversée, mais est-ce Dieu possible que Reynald soit mort ?

    Un pas la vie, un pas la mort

    Un pas la vie et nous étions ensemble, souviens-toi. Un pas la mort, et voici qu’il nous est arraché. Et que dire ? Quels mots trouver, qui ne se perdent dans ce grand vide ? N’y a-t-il pas que le silence pour exprimer ce que nous ressentons ?
    Un pas la vie et le jour se levait, souviens-toi, ce jeudi de grand ciel pur d’il y a deux semaines, jour pour jour. Il y avait si longtemps que nous parlions de repartir. Depuis vingt ans que nous avions scellé cette alliance d’une ferveur partagée contre tout ce qui pèse, cent fois nous étions montés ensemble vers cette lumière; mais tant de temps aussi nous avait séparés dans le labyrinthe de la ville, et voici que, sur l’arête sculptée entre deux vertiges, nous avions renoué ce lien.
    Un pas la vie, et c’était tout ce que nous avions partagé jusque-là. Il n’y avait pas, cette fois, à chercher le moins du monde son chemin. D’une flamme de pierre à l’autre on suit ce fil de neige comme vont les notes sur une portée, et de fait nous nous sentions pleins de musique. Ce n’était pas, cette fois, la paroi qui s’affronte de haute lutte, mais la seule mise à l’épreuve d’un équilibre de chaque instant, un pas la vie, un pas la mort.
    Un pas la vie et c’était ton étoile là-bas: l’amour d’Hélène et Léonard le petit prince, et Mélanie la benjamine au sourire joli. La veille au soir nous en parlions encore, de nos douces amies à tous deux, à voix alternées sur les hauts gazons de notre dernier bivouac, t’en souviens-tu ? Tu m’as alors confié ton désarroi devant la mort que tous les jours tu affrontais à l’hôpital. “Et que dire ? » me demandais-tu, « que dire à ceux-là qui te supplient du regard et dont tu sais que leurs jours sont comptés ?”
    Un pas la vie, et tu appelais chaque oiseau par son nom; et Léo, ta douce et Méla t’ont suivi sur le chemin des bois, qui n’oublieront jamais. Tu observais, et n’est-ce pas qu’observer c’est aimer déjà ? Tu regardais le monde, à ta façon tu l’embellissais, tu l’accueillais et le partageais.
    Mais voici que tu nous est arraché: un pas la mort, et quel mot pourrait conjurer le dernier pas de ta vie ?

    Impasse des Philosophes, ce 25 août. - Dimanche sous la pluie. C’est aujourd’hui que nous aurions dû monter au val Ferret pour rejoindre Reynald et les siens. Lui et moi étions censés faire le Dolent. Notre course serait donc tombée à l’eau et nous aurions passé une bonne journée entre amis, après quoi la vie aurait continué comme si de rien n’était...

  • L'Opéra du monde

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    Regard amont à l'ancre du présent à venir:  L’Italie à Sète. Du chat d’Audiberti. De Russell Banks à L’Echappée. D’Henri Gougaud qui se la conte et de sept livres qui s’entrouvrent pendant que Johnny Cash se la joue…
    « L’été qui vient, comment s’appelle-t-il ? Atome. Avant l’automne, l’atome. Le grand été d’une non terrienne brillance et d’une indescriptible bigarrure va s’horizontant, un peu mexicain, un peu uranique, derrière les collines et les docks. Il bourdonne déjà, chant d’un coq sur une crête, mais la crête se disjoint en hauteur comme les portes d’une écluse précéleste ».
    C’est Jacques Audiberti dans L’Opéra du monde. Et l’opéra du monde cette fin d'après-midi d’avant l’été qui sera, dans les rues de Sète, est à l’heure italienne. Or voici Le Chat, Monsignor Gatto, sur la petite place Aristide-Briand ocellée de lumière verte au-dessus des vasques et des amours et des mômes de tous les âge slurpant des boules glacées de toutes les couleurs : « Il transporte, à la rose extrémité de ses babines, le spectre épineux des poissons qu’il aime. Il a des pattes de masseuse, un mufle de romanichelle, la fourrure de l’astrologique porosité. Auguste et faisandée, sa démarche fait s’ébrouer en foule, devant lui, des punaises m’ales dont telle ou telle pèse autant que toutes les terres et tous les soleils. Lourd, crispé, du satin à la narine, il ne sourit que d’un côté à la manière des auteurs dramatiques. A quelques mètres du créateur qui, d’ailleurs, ne le regarde pas, il s’arrête, il s’assied, se gratte l’oreille, se met à dévider un vieil air de chez nous ».
    Ce vieil air est jeune comme Brassens suppliant qu’on l’enterre sur la plage de la Corniche, qui sent très fort à certaines heures le poisson-chat, quand les mouettes signalent le retour des pêcheurs, mais c’est de pêche aux livres qu’il s’agit à l’instant pour nous qui sortons de L’Echappée belle, la librairie jouxtant les halles où le 30 mai prochain se pointera Russell Banks l’Américain. Le précéderont un peu partout des conteurs, dont le sémillant Henri Gougaud. Le précéderont divers concerts dédiés à Brassens. Le précéderont des soirées de liesse dédiées à l’Italie des sources sétoises. « Une grande paix, portée sur des roulettes d’améthyste assourdie, déferle et se répand sur la scène de tout. »
    a05fa84780b147b4abd2ee7842b5aa6f.jpgOn ne lit plus Audiberti par le temps qui courent. C’est dire combien ceux-ci sont cons. Je serais, sur la place Aristide-Briand, tenté d’attraper ces jeunesses par le collet des oreilles et leur susurrer comme ça : « Petit enfant ! petits enfants ! petits enfants de la jeunesse de l’humain, laissez venir, au petit enfant, les petits enfants… » Mais c’est d’un autre enfant que ceux d’Audiberti que mon œil à facettes s’occupe à la fois : c’est l’enfant terrible américain de Cormac McCarthy dans Méridien de sang que je viens de racheter pour le conseiller aux petits enfant las de voir Jack Sparrow se parodier lui-même. Cela commence comme ça : « Voici l’enfant. Il est pâle et maigre, sa chemise de toile est mince et en lambeaux. Il tisonne le feu près de la souillarde. Dehors s’étendent des terres sombres retournées piquées de lambeaux de neige et plus sombres au loin des bois où s’abritent encore les derniers loups ». Ensuite c’est parti pour quatre cents pages de coups de couteau dans les ténèbres de l’Homme.
    Sète à l’été venant c’est un peu le Nice aux vagovagues de l’Audiberti de Monorail. C’est à la fois très méditerranéen et très français, très province et commerce maritime, très aquilin Valéry dans la lumière première et très copain d’abord quand tout s’horizonte; et j’aime bien, soit dit en passant, que la tombe de Tonton Georges ne fasse pas du tout fausse bohème anar mais caveau de famille pour ainsi dire bourgeois.
    Toutes les rues de Sète retentissent ce soir des mêmes suaves rengaines italiennes, genre Ti amo ti amo, que répercutent d’omniprésents haut-parleurs, et c’est cela même: il y a du fellinisme dans l’air, tantôt on va voir la Gradisca débarquer sur les quais chaloupant et dans son sillage un cortège d’adolescents efflanqués qui savent que lui toucher le postère vaut au lauréat des chances de gagner plus à la Grande Tombola.
    Pour ma part j’entrouvre sept livres à la fois. Après McCarthy ce sont les Balades en jazz de mon compère Alain Gerber en merveilleuse disposition lyrico-nostalgique, Que notre règne arrive de J.G. Ballard dont le premier chapitre me happe dans les banlieues ravagées de Londres - mais flûte je ne vais pas tout citer alors que l’arrivée du soir annonce la voix de Johnny Cash dont je viens de dégoter le triple CD de Walking the Line, The legendary Sun recordings me ramenant aux années cinquante qui fleurent toujours la limonade de nos aïeules au jardin, et nous revoici de plain-pied dans L’Opéra du monde : « Dieu, fatigué par tant d’efforts, finit son orangeade, miraculeusement rentrée en scène en compagnie des meubles de rotin »…
    Jacques Audiberti, L’Opéra du monde. Grasset, les Cahiers rouges. Monorail, Gallimard ; Cormac McCarthy, Méridien de sang, Points Seuil ; J.G. Ballard, Que notre règne arrive, Denoël ; Alain Gerber, Balades en jazz, Folio ; Jean-Claude Guillebaud, Pourquoi je suis redevenu chrétien, Albin Michel; Edwin Mortier, Les dix doigts des jours, Fayard; Michel Houellebecq, Rester vivant, Librio; Johnny Cash, Walking the Line, Sun Records.

  • Notes à la volée


    Il est un moment, chez les écrivains « sur l’âge », où la littérature ne tend plus qu’à une sorte de conversation essentielle sur la vie, comme je me le disais déjà en lisant Ravelstein de Saul Bellow.

    Ce qui est réellement exprimé devrait gagner en consistance.

    Un jour il faudra que je décrive le phénomène de l’obsession, telle que je l’ai vécue à un moment donné ; et comment je m’en suis débarrassé, ou plus exactement: comment elle est devenue détail de l'ensemble.

    Ne plus parler de la chose à faire, mais la faire.

    Edmond Jaloux parle du caractère d’anormalité de Marcel Proust, à tous égards extraordinaire, en précisant cependant le type de complexion de l’écrivain, sans pareil au XXe siècle, puis il en détaille les aspects de l’œuvre, la fresque sociale et les insondables intuitions psychologiques, et ce qu’il préfère qui ressortit à la poésie et rapproche Proust de Shakespeare : « Il y a chez Proust une sorte de comédie féerique, qui se joue de volume en volume, et qui est traversée par les mêmes éclaircies de beauté, les mêmes poudroiements d’irréel qu’il y a dans Comme il vous plaira ou La Douzième nuit. Brusquement, dans son examen sarcastique et minutieux de la vie mondaine, Marcel Proust s’interrompt presque sans transition. C’est que quelque chose de la Nature vient d’intervenir, de lui apporter sa bouffée et sa couleur, ce qu’il est impossible de ne pas tout interrompre pour chanter ce monde avec autant de fraîcheur que Théocrite ou que Virgile. »

    Que l’amour est ma seule mesure et ma seule boussole : j’entends l’amour d’L.

    Evoquant la « contemplation du temps » à laquelle s’est livré Proust, Edmond Jaloux écrit « qu’on voit aussi à quel point nos sentiments sont, en quelque sorte, des mythes créés par nous-même pour nous aider à vivre, des heures de grâce accordée à notre insatiabilité affectueuse, mais des heures qui n’ont pas de lendemain, puisqu’il nous est parfois impossible de comprendre, quand le vertige que nous communique un être est terminé, de qui était fait ce vertige ».

    Tout faire pour échapper au magma des médias, même en y jouant son rôle.

    Se purger de ce que Milan Kundera appelle l’eau sale de la musique. Sauf que, moi, j’aime le rock, et voilà.

    Ces prétendus créateurs qu veulent être payés dès qu’ils font quoi que ce soit. A mes yeux : des faiseurs.

    Travailler n’est pas pour moi remplir le vide des heures mais donner du sens à chacune de ces heures et en tirer de la beauté, laquelle n’est qu’une intensification rayonnante de notre sentiment d’être au monde

    D’où viennent les frustrations ? D’où vient le ressentiment ? D’où viennent les pulsions meurtrières ? C’est à ces questions que répondent les romans de Patricia Highsmith.

    Je n’ai qu’à recopier ceci, de Calaferte, que j’ai vécu, ces dernières années, plus souvent qu’à mon tour: «En amitié, les déceptions nous sont plus tristes qu’amères. Il s’était établi un courant de confiance qu’on croyait inébranlable, puis intervient la fissure nous laissant comme démuni. Ce qu’on comprend difficilement, c’est qu’on puisse en ces régions de la sensibilité agir avec une complète désinvolture insouciante, comme on le voit fréquemment de la part de certains qui, pour nous séduire, ont usé de l’attrait de leurs qualités, tout à coup lâchant bride à l’indifférence froide qui, au fond, les mène». Je souligne cette expression si bien appropriée à certains de mes feus amis: «l’indifférence froide»…

    Je me dis souvent que je vis entouré de morts : mes chers disparus, mais aussi les amis perdus et pas mal de morts-vivants qui remuent alentour, qui me semblent à vrai dire moins vivants que les morts qui vivent en moi.

    Aux yeux de certains je fais figure d’extravagant incontrôlable, pour d’autres je suis celui qui a cédé au pouvoir médiatique, mais ma vérité est tout ailleurs je le sais, n’ayant jamais varié d’un iota, ne m’étant soumis à rien d’autre qu’à ce qui m’anime depuis mon adolescence, ou ce que je dirai : ma seconde naissance. Or ce qui reste sûr, à mes yeux, c’est que je ne me résignerai jamais, contrairement à tant de compagnons de route d’un temps qui se sont arrêtés en chemin ou que la vie a amortis – jamais ne consentirai ni ne m’alignerai pour l’essentiel.

     Gouache de JLK, d'après Czapski. Figures de Lucian Freud.

  • Je me souviens...

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    Notes du fils, dans le train du retour de la Casa Hermann Hesse de Montagnola, au Tessin, la nuit du 15 août 2002, après qu’il eut appris que sa mère venait d’être frappée d’une hémorragie cérébrale qui la laisserait sans conscience jusqu’à sa mort, dix jours plus tard…

    Je me souviens d’elle dans la cuisine de la maison natale, auprès de l’ancien petit poêle à bois, tandis que je regardais les photos du Livre des desserts du Dr Oetker.

    Je me souviens d’elle en bottes de caoutchouc, maniant une batte de bois, dans la buée de la chambre à lessive.

    Je me souviens de ses photos de jeune fille en tresses.

    Je me souviens d’avoir été méchant avec elle, une fois, vers ma quinzième année.

    Je me souviens de sa façon de nous appeler à table.

    Je me souviens de son assez insupportable entrain du matin, quand elle ouvrait les volets en les faisant claquer.

    Je me souviens de sa façon de dire pendant la guerre...

    Je me souviens quand elle nous lisait Papelucho, la série des Amadou ou Londubec et Poutillon.

    Je me souviens de l’avoir surprise toute nue, une fois, en entrant par inadvertance dans la chambre à coucher des parents: je me souviens de sa forêt...


    Je me souviens de nos dimanches matin dans leur lit.

    Je me souviens de sa façon de nous seriner l’importance de l’économie.

    Je me souviens du grand baquet de bois, pour les grands, et du petit baquet de fer, pour les petits.

    Je me souviens de la lampe de chevet que lui avait offert, sur ses patientes économies (une pièce de cent sous après l’autre), un ouvrier de la fabrique d’ascenseurs où elle était comptable, qui l’avait à la bonne.

    Je me souviens de son explication confuse, rapport aux pattes qu’elle suspendait à la lessive: que c'était pour les dames...

    Je me souviens de sa discrétion (timidité) et de son indiscrétion (naïveté).

    Je me souviens de sa lettre indignée à Kaspar Villiger, ministre des finances, à propos du sort réservée aux vieilles personnes dans ce pays de nantis.

    Je me souviens de ses bas opaques.

    Je me souviens de ses larmes.

    Je me souviens du cahier jaune qu’elle a rédigé à mon intention après la mort de notre père.

    Je me souviens de sa façon de me recommander de ne pas trop travailler.

    Je me souviens de sa façon de faire les comptes.

    Je me souviens de sa façon de préparer les salaires de nos filles.

    Je me souviens de ses derniers trous de mémoire.

    Je me souviens de sa collection de chèques de voyage.

    Je me souviens de sa querelle, à propos de la facture de l’entretien d’une pierre tombale de sa belle-mère que sa belle-soeur ne voulait pas l’aider à régler.

    Je me souviens des petits repas de nos dernières années, au Populaire, où elle me recommandait toujours de ne pas «faire de folies».

    Je me souviens de leur façon de préparer Noël dans la maison, notre père et elle.

    La mère, de Lucian Freud.

  • Notes d'insomnie

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    Insomnie I. – CELA m’empêche de dormir et c’est bien : je reconnais CELA pour mon bien, CELA ne se dit pas, qui advient lorsque je me retourne ou me déporte. CELA est mon indicible et ma justification non volontaire.

    Angoisse. – Je me dis qu’elle n’est pas de moi et précisément : elle est en moi le plus que moi qui me taraude, m’interroge et me porte à faire éclater ce moi trop étriqué et trop personnel. Par elle je renoue avec le fonds impersonnel qui procède de la personne mystérieuse. CELA est ma zone sacrée.

    Blanchot. – Longtemps je me suis couché sans le lire, mais ces nuits de bonne heure j’ouvre L’Amitié comme un recours secret. Je ne désire en parler à personne. Leur culte m’a fait me tenir à distance tout en le lisant en douce de loin en loin, lui en son moi nombreux, son silence clair, tellement doucement éclairant.

    Mondanité. – Tenue de ville exigée. Dressing code. L’endroit où il faut être. Toutes ces formules d’un théâtre nul me remontent à la gorge en lisant Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ? Cela même que je fuis avec Walser et Bartleby à travers les taillis et le long des arêtes.

    Grimace. – Le fantasme est grimace, qui n’est même pas un masque. Celui-ci serait pudeur ou protection, allusion à autre chose, même pulsion pure, tandis que le fantasme est sans histoire, j’entends le fantasme sexuel numérisé et mondialisé qui ne raconte rien mais branle la multitude.

    Bartleby. – L’esquive de celui qui refuse de jouer ne me suffit pas. Je serai l’ennemi de l’intérieur. Je sonderai la bauge et m’en ferai le témoin. Ils croient m’avoir mais je leur souris au nez : je réponds à leur parole vide par mon silence songeur. Je mimerai leur vulgarité et leur platitude. Je vis tous les jours ce grand écart entre la substance et l’insignifiance.

    Du non intérieur. – La Daena, de l’angéologie iranienne, est le modèle céleste à la ressemblance duquel j’ai été créé et le témoin qui m’accompagne et me juge en chacun de mes gestes. Au moment ultime je la verrai s’approcher de moi, transfigurée selon la conduite de ma vie en une créature encore plus belle ou en démon grimaçant. Ma Daena n’attend chaque jour qu’un petit non qui soit pour elle une pensée belle. Elle attend ta conversion matinale, me dis-je en lui souriant, puis je l’oublie en attendant demain qui m’attend, mais je garde en moi ce petit non que j’oppose à tout moment à ce qui risque d’enlaidir ma Daena…

    Insomnie II. – CELA est à la fois le butoir et l’échappée. Tout vise à l’esquiver ou à l’acclimater dans la société du non-être, mais CELA me tient présent. Telle étant l’injonction secrète de CELA: rester présent.

     Joseph Czapski, huile sur toile.

  • La princesse Cheval

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    Des notes préparatoires de Monsieur Ouine et du cheval de cirque de Monsieur Bonnard. De la recherche du mot juste et de l'analyse spectrographique d'une goutte de sang tombée de la palette de Soutine...

    C’est un exercice saisissant que la lecture à voix haute des pages préparatoires d’un des romans français les plus énigmatiques du XXe siècle, telles qu’elles sont rassemblées et présentées, par Daniel Pezeril, dans les Cahiers de Monsieur Ouine de Georges Bernanos. J’y repensais en regardant le Cheval de cirque de Pierre Bonnard, qui me semble une autre cristallisation de l’insondable mystère que constitue notre présence au monde, et l’expression de la même joie confuse, sourde et radieuse, sur fond de ténèbres et d’affreux gestes humains, qui se dégage des pages de Monsieur Ouine.
    Il y a quelque chose de la transe chamanique dans la façon de Bernanos de chercher les mots en grattant le papier. J’y pense sans y penser en regardant la Princesse Cheval et non sans me rappeler, ça peut servir, ce que me serinait l’autre jour ce terrible crampon de Winnipeg, à savoir que « dans la rétine se trouvent trois mosaïque différentes mais entremêlées de cellules coniques, dont les photopigments possèdent des courbes d’absorption spectrale qui se chevauchent, mais qui atteignent respectivement leur sommet à 560, 530 et 440 nanomètres. Ces trois mosaïques de cônes constituent ce qu’il est convenu d’appeler les récepteurs d’ondes longues (L), d’ondes moyennes (M) et d’ondes courtes ».

    Mais qu’en a donc à foutre ma Princesse ? demandé-je à Winnipeg, qui poursuit imperturbable : « La différence entre les signaux provenant des récepteurs L et M engendre le canal rouge-vert ; et la différence entre la somme des signaux provenant des récepteurs L et M et des signaux des récepteur C engendre le canal jaune-bleu. Ces deux canaux chromatiques sont opposants ou antagonistes : une augmentation du rouge est toujours acquise au détriment du vert, et vice versa ; une augmentation du jaune est toujours obtenue au détriment du bleu, et inversement ».
    C’est en prêtant trop d’attention à de semblables observations qu'un mien ami cher, hélas, a lâché la peinture pour en revenir à l’image virtuelle, mais chacun son job : et à moi, trivial et bancal, la Princesse Cheval parle à l'instant du martyre de Kholstmier, son cousin persécuté de la nouvelle de Tolstoï, frère lui-même du serviteur battu du Cheval du sautier de Ramuz. En marge du cahier de Bernanos que j’ai sous les yeux, il y a un rappel de paiement de putain de facture d’électricité, et Monsieur Bonnard, sur les pages d’agenda de 1934 où il a jeté quelques esquisses de son cheval de cirque, ajoute : couvert, nuageux, ce genre de précisions rapport au temps… Mais oui, note pour sa part Daniel Pezzeril dans son intro aux Cahiers de Monsieur Ouine, « l’expérience humaine du temps domine la pensée moderne ».

    Et d’ajouter plus précisément : «Elle mobilise des artistes de toute origine, des linguistes, des ethnologues, des psychologues de toute sobédiences, des critiques en chambre et en plein air, des historiens de la nouvelle et de l’ancienne école, des philosophes surtout et jusqu’à des théologiens – sans omettre les scientifiques dont les colloques, inaccessibles à la plupart d’entre nous, donnent l’impression de se tenir dans la chambre du Grand Roi ».
    Dans le temps de la recherche du mot juste que constituent les Cahiers de Monsieur Ouine, on voit littéralement jaillir la parole de la nuit comme l’adolescent mâle de l’enfant, à la vitesse du premier sperme. Or je ne cesse d’y songer en regardant penser Monsieur Bonnard du bout de son pinceau de dormeur éveillé…

    Pierre Bonnard. Cheval de cirque, 1936-1946.Huile sur toile, 94x118.
    Georges Bernanos. Cahiers de Monsieur Ouine. Seuil, 1991.

  • De la musique des êtres

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     L’accord entre deux êtres et la musique de leur relation est à la fois une question de peau et de rythme, liée à la possibilité d’associer les sentiments et les mots, les bribes de rêves et de murmures matinaux (dans l’intimité d’avant l’aube) dans un langage inouï au sens propre. Je le note en poursuivant plusieurs lectures à la fois, de la première apparition, dans Sodome et Gomorrhe, de Charlus à la Raspelière où les Verdurin le « testent », tandis qu’il drague Morel et diffuse ses « signes » d’un autre monde que la pauvre Verdurin s’efforce de capter ; de la lente descente aux enfers de feu glacial de Monsieur Ouine, d’un petit livre singulier de Jean-Jacques Nuel jouant sur la fascination d’un auteur pour un nom (cela s’intitule d’ailleurs Le nom) devenu mot et possible réceptacle d’un nouvel inventaire du monde ; enfin de cet essai dont la phrase même est rythme et musique, de Max Dorra (ce nom fait aussi pour errer la nuit dans quelle ville mitteleuropéenne…), intitulé Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ? et dont chaque page me fait songer et réfléchir, surtout : m’apprend.
    Gilles Deleuze, dont j’ai acheté hier (sur le conseil occulte de Max Dorra) Proust et les signes, que j’ai commencé d’annoter le soir au Buffet de la gare de Lausanne en attendant mon ami le Loup, voit en La Recherche un livre d'apprentissage tourné vers l’à-venir et non sur le passé, et c’est exactement ce que je ressens à chaque page : je voudrais savoir, j’apprends, raconte, tu m’étonnes, et voici Madame Cottard qui se réveille d’un petit somme clandestin au milieu de la compagnie et s’écrie sous le regard furibond du Docteur. « Mon bain est bien comme chaleur, mais les plumes du dictionnaire »… De ce mots à fleur de rêve ou à fleur d’enfance, on ne sait trop, dans cet incroyable bruissement de gestes et de mots du théâtre bourgeois des Verdurin  où Marcel poursuit son exploration.
    Et me le rappelant je lis sous la plume (Macintosh ou plutôt PC ?) de Max Dorra, évoquant lui-même la présence d’un interlocuteur virtuel, ces mots qui me parlent immédiatement et par leur sens et par leur modulation vocale-musicale : « La chorégraphie d’un être à une signification :le sédiment des manières, la trace des groupes qu’il a traversés »... Et je me rappelle aussi que, pendant que je lisais Deleuze dans le grand buffet de gare au Cervin peint à fresque, kitsch mandarine, l’arrivée de mon compère le Loup, formidable ami retour de Roumanie où il est allé installer de force l’électricité et le téléphone dans la caverne post-communiste de sa mère (sa mère qui a montré son cul à son frère et ses cousines pour leur signifier qu’elle voulait croupir seule avec Dieu dans sa trappe), et voici que je tombe sur le récit, par Max Dorra, des « congrès » liant Freud à son ami Fliess et cette phrase parfaite à ce moment : « La vertu de certaines amitiés réside dans la musique d’une voix, les rythmes d’un être »…
    Ensuite cela sur le style : « Un style, c’est la succession, le rythme de ces arrachements où du sens se bat pour ne pas être étranglé par des codes. L’incessant combat d’un enfant pour se reconstruire face à un monde ». Ou ceci encore : « Sur une musique qu’il est seul à entendre, chacun danse ». Enfin : « Les individus qui s’attirent ont un rythme similaire »…
    A l'instant, le jour s'étant levé, je lis la brume d’automne aux fenêtres et  me rappelle la marche à tâtons du géant Richter dans la sonate posthume de Schubert: ces gouttes d’être dans la nuit, cette « petite phrase bouleversante » qui nous relie à Quoi ?

    (Une note de 2005)

  • Soleil de chair

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    Du sexe moite à l'insoutenable légèreté de nos corps...

     

     

    Au Cap d’Agde, Cité du soleil, ce samedi 20 mai 2006. – La publicité polychrome annonce un intense sentiment de liberté, et sans doute est-ce ce que les gens ressentent en ces lieux de nature naturiste, loin de leurs bureaux et de leurs travaux, en cette Cité du soleil à l’architecture à la fois futuriste et décatie dont l’hémicycle de béton alvéolaire s’ouvre sur la mer fluente, l’anse de sable des dunes de Sète à l'est et à l’ouest la marina.

    Heliopolis2.jpgPour ma part, cependant, je ne pense ici qu’à travailler un peu plus, ou plus précisément à ne faire que ce qui me chante, sur le manuscrit en chantier de mon roman et tout ce qui l’alimentera d’une manière ou de l’autre, de lectures en balades avec Lady L. ou de rencontres en séances d’aquarelle. Belle liberté aussi bien, et non moins intense, que celle de disposer de chaque seconde pour en faire quelque chose…

     

    Heliopolis.jpgHéliopolis, ce 26 avril 2011. -  Dix-sept ans après nous nous retrouvons comme tant de fois  en ces lieux avec Lady L., nos filles nous ont appelé ce matin de Phuket et de Bruxelles, j'ai publié dix livres après Le viol de l'ange sur lequel je travaillais à l'époque, et ma bonne amie se repose de travaux autrement sérieux et exténuants que les miens...

    À propos de bonne amie, je lisais l'autre jour, dans le livre récemment paru de Bernard Pivot, Les mots de ma vie, la page qu'il consacre gentiment à l'usage que je fais, dans mes Riches Heures,  de cette expression, (à la rubrique Amie, p.27), et j'ai beaucoup aimé aussi sa célébration de l'Admiration, trop peu pratiquée aujourd'hui et que j'éprouve au plus haut degré en me replongeant dans l'oeuvre de Milan Kundera.

    Kundera1.jpgJe viens ainsi d'achever coup sur coup la (re) lecture de Risibles amours et de La Plaisanterie, parus il y a plus de quarante ans de ça. Mais ça nous rajeunit, me dis-je en redécouvrant l'extraordinaire densité existentielle et la beauté de ces livres, dont le caractère politique s'est à la fois estompé (ils parurent au lendemain du printemps de Prague et furent bientôt interdits) et étendu à tout le phénomène qu'on désigne aujourd'hui sous l'appellation de politiquement correct, et à toute forme de conformisme social. Mais bien plus que de sociologie ou de politique, ces romans parlent de la vie tragique et risible, La Plaisanterie est une tragi-comédie aussi déchirante que drôle, et avec la distance sa beauté poétique, la tendresse jamais mielleuse qui se dégage du regard porté par l'auteur sur tous ses personnages se communique plus que jamais au lecteur, et c'est notre propre jeunesse que nous retrouvons aussi bien sans amertume, comme dans une lumière de pardon stoïque.

    Heliopolis3.jpgOr c'est le même regard que nous portons, Lady L. et moi, sur l'environnement de cette splendide et dérisoire Héliopolis où nous revenons depuis trente ans pour la seule mer, et les dunes, et la sensation de s'en foutre en vivant à poil ou sous le textile, comme on veut, mais que de nouvelles hordes bizarres ont investie et qui, avec leur fric fort apprécié on s'en doute, ont imposé un nouveau code de conduite sur les plages, au dam des naturistes de la vieille école plutôt pudique (sic), en pratiquant le sexe de groupe à vue,sur le sable ou dans les clubs plus fermés.

    Cette nouvelle population, genre classe moyenne entre 35 et 75 ans, se désigne elle-même par l'appellation de libertins et a fait se développer, au coeur de la cité solaire, de nouveaux hôtels à murs borgnes et boîtes chaudes, et tout un système de boutiques où se débitent les atours et colifichets dont ces braves gens se parent comme de coquets papous à breloques, piercings et résilles, falbalas et pacotille.

    Michel Houellebecq a commencé de décrire cette faune dans Les particules élémentaires, mais le phénomène a pris de l'ampleur et l'on est juste content de se trouver en ces lieux en avril et pas au plus moite de l'été où les corps bandochants et ballottants, tous pommadés d'huiles enrichies de carotène, se multiplient et se collent comme sardines en leur caque...

    Reiser.jpgBref, la lecture et l'écriture, ou la sensualité plus délicate et multiforme (ah les délices de l'anchois frais slurpé avec un doigt de Corbières !) nous tiennent heureusement à distance de ce grouillement qui nous semble à vrai dire plus grotesquement rigolo, à la longue, que réellement dégoûtant.

    Allons, un Reiser y trouverait un regain d'observations qui ramènerait la chose à sa dimension résumée par l'adage teuton: Jedem Tierchen sein Plaisirchen - à chaque bestiole sa babiole...  

  • Merveille des merveilles

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    D'un vers de Schlunegger, poète suicidé, et de L’Elégance du hérisson
    Une paire de vers me revient tout le temps, qui m’est devenue comme un fragment de psaume se répétant malgré moi presque tous les jours:
    Merveille des merveilles, sous le lilas fleuri
    Merveille, je m’éveille…

    C’est le poète romand Jean-Pierre Schunegger qui en est l’auteur, Schlunegger que je voyais tous les jours, lorsque j’étais collégien, sur la ligne 6 du trolleybus reliant les hauts de Lausanne au centre ville, Schlunegger qui me faisait l’effet d’une espèce d’ours russe doux en canadienne, avec sa serviette de prof et sa pipe éteinte, Schlunegger qui a vécu quelque temps dans le val suspendu de La Désirade, où il écrivit La chambre du musicien, Schlunegger qui s’est jeté d’un pont de la région, Schlunegger dont il ne me reste que ces vers :
    Merveille des merveilles, sous le lilas fleuri,
    Merveille, je m’éveille.

    Le souvenir du lilas me revient ce matin à cause de la neige de pétales de camélia sur la mousse d’un temple de Kyoto, évoquée dans un film d’Ozu que cite Muriel Barbery dans L’Elégance du hérisson, au blanc de laquelle fait écho la neige de ce matin sur les monts de Savoie, de l’autre côté du lac aux eaux dormantes.
    Et toute la poésie de ces choses infimes constituant la « merveille des merveilles » me revient aussi, tandis que j’écoute It’s only a Papermoon de Lester Young, en revenant à ces lignes que j’ai soulignées dans L’Elégance du hérisson (p.93-94) évoquant le rituel d’un inhabituel thé matinal de deux bonnes dames : « Ces instants où se révèle à nous la trame de notre existence, par la force d’un rituel que nous reconduirons avec plus de plaisir encore de l’avoir enfreint, sont des parenthèses magiques qui mettent le cœur au bord de l’âme, parce que, fugitivement mais intensément, un peu d’éternité est soudain venu féconder le temps. Au dehors, le monde rugit ou s’endort, les guerres s’embrasent, les hommes vivent et meurent, des nations périssent, d’autre surgissent qui seront bientôt englouties et, dans tout ce bruit et toute cette fureur, dans ces éruptions et ces ressacs, tandis que le monde va, s’enflamme, se déchire et renaît, s’agite la vie humaine. Alors buvons une tasse de thé… »
    Et plus loin : « Où se trouve la beauté ? Dans les grandes choses qui, comme les autres, sont condamnées à mourir, ou bien dans les petites qui, sans prétendre à rien, savent incruster dans l'instant une gemme d’infini ? »
    Et ceci, tiré des Sœurs Munakata d’Ozu : «La vraie nouveauté, c’est ce qui ne vieillit pas malgré le temps ».
    Alors la concierge philosophe Renée, l’une des protagonistes de L’Elégance du hérisson, de conclure : « Le camélia sur la mousse du temple, le violet des monts de Kyoto, une tasse de porcelaine bleue, cette éclosion de la beauté pure au cœur des passions éphémères, n’est-ce pas ce à quoi nous aspirons tous ? Et ce que nous autres, Civilisations de l’Ouest, ne savons atteindre ? La contemplation de l’éternité dams le mouvement même de la vie »…
    Muriel Barbery. L’Elégance du hérisson. Gallimard, 359p.

  • Poète, vos papiers

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    Des pratique fétichistes du preneur de notes en situation aggravée. Visite d’atelier…

    Mis en demeure de présenter ses papiers par le jeune peintre Fabien Clairefond de récente connaissance, aussi talentueux qu'intrusif et injonctif, l’auteur de ce blog lève un coin de voile sur sa méthode de preneur de notes invétéré, frappé par cette maladie incurable vers l’âge de 16 ans, qui n’a cessé de s’aggraver depuis lors.
    Le support de cette manie compulsive (exercée initialement pour se libérer de la propension à mordre son prochain, notamment, ou pour dépasser le stade du miroir, comme on voudra) fut d’abord une série de petits carnets noirs de marque Biella et de format 10x16cm, dont ses archives comptent une soixantaine à l’heure qu’il est. Dans les années 90 du siècle passé, ledit support de taille modeste fut remplacé par de véritables livres, maquettes reliées aux pages vierges à lui fournies par ses éditeurs. A noter que l’encre du maniaque est verte depuis LA rencontre de sa moitié, dont les yeux virent du gris bleu au vert d’eau selon les variations de la lumière, et que chaque carnet manuscrit fait l’objet d’une recopie dactylographiée, occasionnant l’achat par série de sept de grands cahiers reliés noirs à tranches rouges de marque chinoise, dont chacun compte environ 188 pages. Lesdits carnets et cahiers noirs du malade sont enrichis de nombreux documents collés, cousus, agrafés, qui ajoutent au texte une manière d’hypertexte en trois dimensions et en feront d'improbables objets de collections, sait-on. Est-ce tout ? Sûrement non, mais pour le moment ça va comme ça. Bonsoir, Fabien...

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    Images: de haut en bas et d'ouest en est: 1) La cathédrale de Chartres en passant sur carnet de petit format: aquarelle lavée en voiture sur la route de Saint-Malo. 2) Vue de la Désirade au jour de notre installation, en 1997. 3) Le chien Filou , connu des visiteurs de ce blog en tant que médiateur attitré, sous le nom de Fellow; 3) La maison rouge, à Montagnola, également peinte par Hermann Hesse; 4) Olivier provençal classique gesticulant, non loin de Pézenas, sur un carnet de la seconde génération, relié toilé; 5) Filou sévère, pour faire croire qu'il a la moindre aptitude de gardien, au-dessus d'un coin de Léman; 6) Transcription tapuscrite avec rajout de paysage aquarellé, la Savoie vue 315401032.jpgde Lausanne-City...  7) Carnets publiés aux éditions Bernard Campiche; L'Ambassade du papillon et 986284977.jpgLes Passions partagées, recouvrant les années 1973 à 1999.1935414010.JPG 8) Dernier carnet ouvert sur des images de Toscane et du lac des Quatre-Cantons.

  • Docteur Miracle

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    Celui qui se soigne en vous soignant. Avec une révérence au Grand variable de Christian Cottet-Emard...

    Je le consulte tous les sept ans, avec la satisfaction anticipée de le soigner autant qu’il me soigne. Je ne m’en suis avisé qu’hier en sortant de chez lui aussi gai qu’il le paraissait lui-même après trois heures d’entretien délirant (ses patients se livraient à divers jeux de patience dans la salle d’attente), mais il incarne en somme la réplique vivante du Docteur Invraisemblable de Ramon Gomez de La Serna, avec des traits particuliers qui ne sont qu’à lui.
    D’abord du fait qu’il est Batave d’origine et non seulement pédiatre et psychiatre mais également gemmologue et potier, apprenti chanteur et prêtre de l’église des Vieux-Catholiques. Cela surtout est important car ma mère et la mère de ma mère étaient de la même dissidence qui récuse l’infaillibilité du Pontife romain. De surcroît, nous nous sommes trouvé le goût commun du philosophe russe personnaliste Nicolas Berdiaev (surtout pour Le sens de la création) et de la langue de bœuf aux câpres, essentiellement pour la sauce, vu que manger de la langue nous rebute l’un et l’autre.
    Ordinairement le docteur Van de P. fait attendre ses patients sept heures. La ruse consiste à prendre rendez-vous à 7 heures du matin, comme j’en avais pris la précaution hier, introduit dans son bureau tapissé de toiles abstraites ou symbolistes (tendance Carl Gustav Jung) par son assistante hindoue à grands yeux de maki. Or l’attendant, je commençai de lire, et j’eus le temps de finir le petit livre de très dense poésie de mon compère de blog Christian Cottet-Emard, intitulé Le grand variable.
    Lorsque parut le Docteur Miracle, souriant de tout son regard avant de m’embrasser avec sa fougue de mystique maboul, je lui citai tout de go l’une des dernières phrases du Grand variable: «Ce qui aurait échappé à n’importe quel promeneur prend un tout autre relief pour moi qui connais un peu la stratégie frénétique et silencieuse des plantes, des fleurs et des arbres». Et le docteur Van de P. me regardant cliniquement de répondre aussitôt: «Vous vous portez comme la Fleur du Flamboyant, à cela près que vous manquez un poil de fer et d’huile de poisson. Mais racontez-moi donc ces sept dernières années…»
    Tout le temps que je lui parle du monde tel qu’il ne va pas et tel que je le vois, en regardant tantôt le pèse-bébé et tantôt le grand livre intitulé Le Temple de l’Homme posé sur son bureau, le Docteur Miracle prend des notes fébriles en me lançant avec reconnaissance: «Vous m’aidez, Seigneur, vous m’aidez beaucoup!». Puis de me recommander soudain de mieux respirer, tout en s’allongeant à plat ventre sur son lit de consultation pour me montrer sa méthode, de danser un peu en tourniquant comme un derviche, puis de m’inviter à prononcer un long OM en faisant monter le double son de nos voix de notre double tréfonds.
    Des trois heures que nous venons de passer ensemble, tandis que ses patients patientent, je sais que nous sortirons tout à l’heure régénérés. L’Avenir du Monde nous inquiète tous deux gravement. L’Asile de Fous des arènes médiatiques nous inspire des propos vifs. Nous chantons une fois de plus le Chaos divin tout en déplorant le gâchis mortifère de la Structure et de ses plans de guerre. Il m’offre une fiole de gélules d’huile de poisson en me recommandant plutôt d’aller pêcher en altitude. Je lui promets ma prochaine aquarelle à l’eau de glacier. Sur quoi nous nous quittons guéris pour sept ans…

    (A La Désirade, ce samedi 25 février 2006)

    Image: Philip Seelen

  • Du feu pascal

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    A La Désirade, ce vendredi saint, 2008.

    Il a fait tout le jour une tempête blanche qui nous a noyés dans un océan de neige tourbillonnante dont les vagues, portées par les vents déchaînés de nulle part et de partout, battaient les murs de La Désirade, et je me suis rappelé la scène hallucinante du naufrage, dans L’Homme qui rit de Victor Hugo, durant laquelle un bateau s’enfonce lentement dans la mer étale, après le déchaînement des éléments, dans le blanc silence immense duquel monte la litanie crescendo de la prière des naufragés.
    En contraste absolu, je reçois à l’instant, cet écho à mon évocation de la mer à l’ouest d’Ouessant, de la  peinture de notre amie Frédérique, qu’elle a brossée aujourd’hui et qui me rappelle que c’est à minuit prochain que, dans l’eau de la nuit, brûlera le feu pascal. Bonnes Pâques à tous, créants et mécréants...

    Frédérique Kirsch-Noir : Les naufrageurs, 2008.

  • De la poésie du monde

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    Décréation. - Tout est à travailler, à travailler et retravailler, me dis-je tôt l’aube en songeant à tout ce qui nous menace de dispersion et de décréation. A tout instant on est menacé de sombrer. A tout instant la distraction et la dispersion menacent. Diablerie. Le diable est celui qui disperse, l’anti-créateur.

    Dostoïevski. – Du fait même de son retour à la source endiablée, la traduction d’André Markowitz de Crime et châtiment rend, mieux que les précédentes plus élégantes, l’espèce de fureur agitée voire parfois d’hystérie de l’écrivain. Le mal est là qui court: Raskolnikov doit LE faire, il en est obsédé, cela l’attire et lui fait horreur: il doit prendre le sang de l’usurière, c’est la pire des choses qu’il puisse faire se dit-il sans croire un instant aux raisons qu’il se donne de liquider la vieille carne, et pourtant il doit LE faire comme Juda doit trahir le Christ après avoir été désigné.

    Gauche et droite en littérature. - En matière d’idées, j’ai trouvé à vingt-cinq ans, dans les romans fourre-tout de Stanislaw Ignacy Witkiewicz, à commencer par L'Inassouvissement,  la critique la plus dévastatrice qui me semblât, des totalitarismes, mais aussi et surtout la vision prémonitoire de la fuite vertigineuse dans le bonheur généralisé de nos sociétés de consommation, mais qui eût pu dire de quel bord était Witkiewicz? Les années passant, et découvrant quels énormes préjugés, quel refus de penser, quels blocages dissimulaient les plus souvent, chez mes amis de gauche ou de droite, leurs certitudes idéologiques, je me suis éloigné de plus en plus de celles-ci en même temps que j’approfondissais une expérience de la littérature, par l’écriture autant que par la lecture, dont la porosité allait devenir le critère essentiel, que l’œuvre de Shakespeare illustre à mes yeux en idéal océanique. Or Shakespeare est-il de gauche ou de droite?

    CELA. - Je lis Proust sans discontinuer depuis des années, et je le relis ces jours, je lis et relis Balzac, je lis et relis Montaigne et Pascal, et plus je lis et relis et plus je constate que, dans cet océan, chaque vague en est à sa place pour autant qu’elle participe de la substance et du mouvement de CELA . Je lis tous les jours des tas de livres, dont j’aime à replacer chacun en fonction du chant et de la danse de CELA. Chacun est comme une bribe de l’immense conversation qui se poursuit jour et nuit à travers ce texte dont les livres ne reproduisent qu’un fragment, et qui me semble le contraire de l’universel bavardage pour autant que CELA converge, à savoir: que CELA monte.
    Hors de CELA, que je dirais la poésie du monde, point de salut à mes yeux.

    Aquarelle JLK: au bord de l'Hérault.

  • L'énigme de CELA

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    Carnets de 2007 (fragments)

    De la musique. - Il m’est difficile, de parler de musique, autant que des livres qui me sont les plus chers, comme si cela relevait d’une part trop intime, à la limite de l’indicible. Je peux parler de littérature et de peinture sans aucune difficulté, je peux parler de blues ou de rock, qui ne me touchent guère en profondeur (même si je peux réécouter un blues cent fois de suite), mais il en va tout autrement de la musique, que je ne puis qu’évoquer en relation avec telle ou époque de ma vie, Bach pour la maison de notre enfance, Puccini dans ma trappe artiste des escaliers du Marché, Mahler au Grand Chemin ou à La Malmeneur, Arvo Pärt dans ma trappe viennoise ou Schubert à La Désirade, entre cent autres, de Fauré à Purcell…

    Insomnie I. – CELA m’empêche de dormir et c’est bien: je reconnais CELA pour mon bien, CELA ne se dit pas, qui advient lorsque je me retourne ou me déporte. CELA est mon indicible et ma justification non volontaire.
    Angoisse. – Je me dis qu’elle n’est pas de moi et précisément: elle est en moi le plus que moi qui me taraude, m’interroge et me porte à faire éclater ce moi trop étriqué et trop personnel. Par elle je renoue avec le fonds impersonnel qui procède de la personne mystérieuse. CELA est ma zone sacrée.

    Blanchot. – Longtemps je me suis couché sans le lire, mais ces nuits de bonne heure j’ouvre L’Amitié comme un recours secret. Je ne désire en parler à personne. Leur culte m’a fait me tenir à distance tout en le lisant en douce de loin en loin, lui en son moi nombreux, son silence clair, tellement doucement éclairant.

    Mondanité. – Tenue de ville exigée. Dressing code. L’endroit où il faut être. Toutes ces formules d’un théâtre nul me remontent à la gorge en lisant Comment parler des livres qu’on n’a pas lus? Cela même que je fuis avec Walser et Bartleby à travers les taillis et le long des arêtes.

    Grimace. – Le fantasme est grimace, qui n’est même pas un masque. Celui-ci serait pudeur ou protection, allusion à autre chose, même pulsion pure, tandis que le fantasme est sans histoire, j’entends le fantasme sexuel multimédiatique qui ne raconte rien mais branle la multitude.

    Bartleby. – L’esquive de celui qui refuse de jouer ne me suffit pas. Je serai l’ennemi de l’intérieur. Je sonderai la bauge et m’en ferai le témoin. Ils croient m’avoir mais je leur souris au nez: je réponds à leur parole vide par mon silence songeur. Je mimerai leur vulgarité et leur platitude. Je vis tous les jours ce grand écart entre la substance et l’insignifiance.

    Du non intérieur. – La Daena, de l’angéologie iranienne, est le modèle céleste à la ressemblance duquel j’ai été créé et le témoin qui m’accompagne et me juge en chacun de mes gestes. Au moment ultime je la verrai s’approcher de moi, transfigurée selon la conduite de ma vie en une créature encore plus belle ou en démon grimaçant. Ma Daena n’attend chaque jour qu’un petit non qui soit pour elle une pensée belle. Elle attend ta conversion matinale, me dis-je en lui souriant, puis je l’oublie en attendant demain qui m’attend, mais je garde en moi ce petit non que j’oppose à tout moment à ce qui risque d’enlaidir ma Daena…

    Insomnie II. – CELA est à la fois le butoir et l’échappée. Tout vise à l’esquiver ou à l’acclimater dans la société du non-être, mais CELA me tient présent. Telle étant la formule: rester présent.

    CELA. - Je lis Proust sans discontinuer depuis des années, et je relis ces jours Dostoïevski, je lis et relis Balzac, je lis et relis Montaigne et Pascal, j’aimerais bien lire une bonne fois La montagne magique de Thomas Mann et L’homme sans qualités de Musil, que je n’ai jamais lus en entier, comme j’aimerais lire tout Shakespeare et l’annoter pièce par pièce, mais plus je vais et plus je constate que, dans cet océan, tout est à sa place. Je lis tous les jours des tas de livres, dont j’aime à replacer chacun. Chacun est comme une bribe de l’immense conversation qui se poursuit jour et nuit à travers ce texte dont les livres ne reproduisent qu’un fragment, et qui me semble le contraire de l’universel bavardage pour autant que CELA converge, à savoir: que CELA monte.

  • Le sel des jours

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    Carnets de 2007 (extraits)
    La vision la plus émouvante de ma journée est celle de ma bonne amie endormie, lorsque je viens la rejoindre tard le soir. J’y vois à la fois une petite fille et une vieille gisante, elle a tous les âges et figure la plénitude de ma vie, ni plus ni moins, dont je n’ose penser à ce qu'elle serait sans elle… Il y a des semaines et des mois que je suis au bord de m’attaquer à son portrait, mais je ne me sens pas encore tout à fait prêt : je sans qu’il faut encore que je me purifie avant de m’y mettre vraiment. (Janvier 2007)

    d95c763a013de25d0b49965a7d6518de.jpgIl y a chez Maurice Chappaz, qui se retrouve de part en part de l’œuvre en dépit de la dispersion de celle-ci, de la variété de ses formes et de ses tonalités, de ses différences aussi de tension ou de niveau, une qualité cristalline de l’écriture, doublée d’une fraîcheur et d’une originalité de l’image qui en scellent le génie que je dirai simultanément antique et de ce matin même. Comme l’écrivait Charles-Albert Cingria à propos du Testament du Haut-Rhône: «C’est du pur cristal qu’enfin nous respirons».

    Rêvé cette nuit que c’était la guerre. L’horreur physique tenait au fait que nous avions à traverser des souterrains très étroits où nous risquions à tout moment de rester coincés, comme souvent dans ce genre de rêves qui doivent venir de loin, je présume: de l’angoisse physique du nouveau-né ?

    Après le moment de noir qui m’accable chaque matin, je reviens à la vie en buvant mon café à la fenêtre d’où je vois le monde émerger lui aussi du noir en beauté; et ce mot me sauve alors: ce mot de beauté.

    Sa qualité de porosité fait de Shakespeare l’écrivain des écrivains, plus encore que Baudelaire qui a pourtant tout senti lui aussi. Mais à la porosité s’allie l’effort de transmutation sans lequel la porosité ne serait qu’une disposition spongieuse et passive. La poésie est un acte.

    On voit de plus en plus de gens, au cinéma mais aussi chez les écrivains, comme dans les médias, penser en termes de « coups » en oubliant l’œuvre à faire qui se développerait dans la durée et selon sa propre cohérence. Il s’agit avant tout d’être remarqué et d’occuper le devant de la scène, en cherchant le sujet « porteur » qui s’inscrit dans le trend du moment.

    efda08bf2fb3af1ebc4b619698edd722.jpgIl y a quelque chose de proustien dans Autour de ma mère, le magnifique dernier livre de Catherine Safonoff, qui se déploie comme une chronique intime, personnelle et sans cesse à l’écoute, tendrement impatiente, de cette autre personne qu’est Léonie sa toute vieille mère fragile et forte, alors que la vie continue et passent des amies, des amis, repassent les souvenirs des amours passées ou ressurgies. «Tant que j’aurais de la mémoire, il n’y aurait pas de fin à cette histoire», murmure la narratrice au terme de cette section d’un journal recouvrant trois ans, avant de conclure, faute d’une «idéale dernière note» à la Kafka (très présent dans tout le livre par son propre Journal) sur cette image d’une lampe qui «se balance sur la place d’un village abandonné, la pente va vers la mer, le vent passe dans l’arbre, la nuit est vaste, les secondes filent, quelqu’un lève la tête et ouvre les bras vers les ciel noir».

    «Une seule chose a compté dans ma vie, aimer quelqu’un, être aimée de quelqu’un. J’ai vécu ou survécu grâce à cela. J’écris sur l’amour personnel, j’écris sur l’unique entreprise qui vaille au monde, aimer quelqu’un.» Or tel est le ton de ce livre, qui est d’amour mais souvent âpre, difficile, arraché à la complication des relations hommes-femmes comme Au nord du capitaine, roman précédent de l’auteur, disait la complication des relations nord-sud; et l’âge venant, c’est l’enfance aussi qui remonte et toutes les années passées auprès de cette mère qui y retombe, tout le doux et le triste de la vie, la guerre entre les parents, la paix jamais établie…

    Ce qui compte c'est de situer ce bouquin, mec, donc de prendre conscience qu’  Ulysse de Joyce est un remake de L’Odyssée d’Homère (pas le film, le texte d’Homère), qu’il se rattache plus ou moins au mouvement du flux de conscience et se passe à Dublin. Ouais, mec, Ulysse ça se passe à Dublin, c’est vachement chiant, j’veux dire, mais à Dublin tu bois une bière super. Bon mais maintenant on parle de Finnegans’wake. T’sais mec, Butor a écrit que Finnegan’s wake c’était du whisky, je l’ai pas lu mais c’est vachement bien vu, j’veux dire c’est super comme jugement littéraire… (Lire à la façon de Pierre Bayard).

    Si tu veux savoir ce que pense Monsieur, vise Madame, me disait je ne sais plus qui, et de même ai-je toujours été attentif, sans le laisser forcément paraître, aux réactions de ma bonne amie par rapport aux gens que nous approchions, qu’il s’agisse de mes anciens amis, de collègues ou de relations courantes, avec l’impression de disposer d’une espèce de radar décelant et fixant ce que moi-même j’avais décelé sans forcément le fixer, plus enclin qu’elle à me leurrer, en tout cas en ce qui concerne mes propres amis, car il m’est arrivée de montrer la même lucidité acérée à l’endroit des siens, que je supportais comme elle supportait les miens. Ce qui est sûr est que nos deux appareils de détection sont assez redoutables dans leur exercice combiné, et que les faiseurs, les truqueurs, les mesquins, les faux-culs n’ont pas trop de chance avec nous deux. Ainsi ne nous arrive-t-il plus jamais de nous égarer ou de nous attarder dans une compagnie de raseurs ou de frimeurs, très vite d’accord pour repérer la sortie de secours dès que l’ennui menace en tel ou tel lieu…

    6be246155ff9f37be54a9cdac851c43d.jpgMa première pensée de ce matin a été consacrée à Georges Haldas, auquel j’ai décidé de consacrer la prochaine ouverture du Passe-Muraille. Il y aura dix ans cette année que j’ai cassé cette relation, choqué par son rejet du Viol de l’ange, qu’il disait un livre sale. Comme il m’a fait à la même époque un mot aimable, et donc hypocrite, pour l’envoi de je ne sais plus quel nouveau livre de lui, je lui ai renvoyé celui-ci en lui écrivant qu’il pouvait aussi bien m’oublier. Et c’est ainsi que je n’ai plus rien lu de lui. Je lui ai rendu poliment hommage lorsqu’il a reçu le Prix Rod, mais c’est tout. Notre longue amitié ne s’en remettra probablement pas, mais ses livres existent, le vieil homme est dans sa nonantième année et tout à coup j’ai envie de revenir, non pas à l’homme mais à ses livres. La dernière fois que j’ai ouvert un de ses livres, dans une librairie, je suis tombé sur cette page où il traitait la philosophe Jeanne Hersch d’« amazone pisseuse». J’ai eu moi-même un conflit carabiné avec Jeanne Hersch, après un abus de pouvoir caractérisé de sa part, mais traiter cette dame d’«amazone pisseuse» m’a semblé indigne de la part d’un l’écrivain prônant, par ailleurs, l’Attention à l’Autre à grand renfort de majuscules.
    Mais le temps passe, il nous crible, nous serons bientôt tous morts tandis que les livres continueront de témoigner de ce qui nous dépasse, et j’ai envie à l’instant de retrouver l’âme de Georges Haldas, ses petits matins, ses balades en Grèce, ses lectures de Cavafy ou de Saba, ses lectures de l’Evangile, ses coups de gueule, ses chroniques merveilleuses du père (Boulevard des Philosophes) et de la mère (Chronique de la rue Saint-Ours), nos rencontre Chez Saïd où nos engueulades parfois chez Dimitri – tout ce qui fait le sel de la vie, et tout ce qu’il a cristallisé dans ses livres sans pareils.
    Un jour j’ai reçu de la part de Jacques Chessex, après que j’eus publié un grand papier élogieux sur Georges Haldas, une carte postale m’apostrophant pour me reprocher de dire du bien de ce «cuistre christique» écrivant comme un balai, et quelques années après le même Chessex célébrait Haldas à la remise du prix Rod. Petite foire aux vanités de la littérature, à laquelle survivent les livres. Lorsque nous étions amis, Jacques Chessex m’a dit un soir sa réelle affection pour Haldas, malgré leurs différends de toute sorte, de même que Chappaz m’a dit la sienne, qui avait rompuz avec Haldas depuis leur jeunesse. Le premier jour que nous nous sommes rencontrés à Genève, en 1973, Georges Haldas a dit au petit crevé que j’étais alors: «Méfiez-vous des écrivains, il y a un diable en chacun de nous».
    A l’instant, le regard perdu sur les crêtes enneigées des montagnes qui de cela se foutent comme du dernier fossile, je ressens le besoin de dire ma reconnaissance à Georges Haldas, et de ce pas j’irai tout à l’heure faire l’acquisition des derniers livres qu’il ne m’a pas envoyés. (17 février 2007)

    Peinture JLK: Creste senesi, 2007, huile sur toile

  • De la pensée incarnée

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    La philosophie passe à mes yeux par la création verbale, ou elle me laisse froid. Un philosophe qui ne soit pas en même temps un écrivain, et j’entends par là plus précisément un poète travaillant la langue au corps et à l’âme, ne m’intéresse pas. La philosophie des spécialistes ne m’intéresse pas. La manie actuelle des professeurs de philosophie de se dire philosophes me fait bonnement sourire. Des pions qui rêvent du quart d'heure Warhol.

    Repris ce matin ma lecture de Chestov. La philosophie de la tragédie. Basique pour moi. Comme un René Girard, Chestov incarne le penseur qui achoppe à la littérature, ici Nietzsche et Dostoïevski, sur la question de la vérité, du bien et du mal, de ce qui attire vraiment l’écrivain (la lutte contre les évidences) et de ce qu’il se dissimule (l’aplatissement humanitaire de Tolstoï) par confort intellectuel. Me dis alors que ces phrases vivantes surtout me parlent. Toujours m’attirent d’abord et avant tout les phrases vivantes. Cingria m’a libéré du marxisme et du structuralisme par ses phrases vivantes. Je me trouvais à parler papagei au milieu d’une cour de Papagei, et soudain j’ai lu ces phrases, de Cingria puis d’Audiberti, de Calet puis de Jules Renard. Et ce matin, précisément, je lis un papier de François Nourissier qui rapproche Calet de Jules Renard, puis compare Calet et Cingria, Calet et Vialatte, avec des propos sur Calet qui me semblent à la fois juste et mesurés - pas du tout les exagérations d’un Schmitt parlant de Monsieur Paul comme d’un des grands romans du XXe siècle, stupidité. A ce propos, je me dis qu’il faut s’exercer, chaque jour un peu mieux, à dire un peu moins de stupidités.

    Chestov s’interroge sur l’origine de la transformation intérieure de Dostoïevski et de Nietzsche, dont il montre l’étroite parenté et ce qui les eût fait se haïr, comme deux frères ennemis: vérité invivable des limites de chaque génie enfermé dans sa chair et son absolutisme conquis de haute lutte, jusque sur le rebord de l’abîme de Pascal. Là que tout converge et divise (apparemment), selon les circonstances. Or, ce moment de la cristallisation d’une pensée personnelle me passionne également, thème de la seconde naissance et de chaque «nouvelle naissance» qui ponctue notre évolution à tous, si nous évoluons.

    “Les hommes se doutent-ils que le commencement du jour est aussi mystérieux que le crépuscule, qu’il contient en suspens la même part d’éternité ? On ne rit pas aux éclats, d’un rire vulgaire, dans la fraîcheur toute neuve de l’aurore, pas plus qu’au moment où vous frôle la première haleine de la nuit. On est plus grave, avec cette imperceptible angoisse de l’être devant l’univers, parce que la rue n’est pas encore la rue banale et rassurante, mais un morceau du grand tout où se meut l’astre qui met des aigrettes aux angles vifs des toits”. (Georges Simenon La fenêtre des Rouet)

    En reprenant ce matin l’Exégèse des nouveaux lieux communs de Jacques Ellul, trente ans après ma première lecture, je vérifie la solidité et la droiture de cette pensée, non du tout de droite mais dressée contre les nouveaux conforts de la gauche bien-pensante. Ce qu’il disait en 1966, à savoir que la bourgeoisie a absorbé tous les lieux communs d’une gauche omnitolérante et humanitaire, alors que le monde ouvrier s’adaptait pour sa part aux lieux communs du confort bourgeois, relance ce que prédisait Witkiewicz dans les années 20, à savoir l’avènement du nivellisme, et je comprends mieux moi-même, avec la distance, contre quoi j’ai toujours réagi en me montrant certes, parfois, trop complaisant envers la droite - mes fréquentations de L'Age d'Homme y étant évidemment pour beaucoup, mais sans jamais me départir d’un sentiment profond de révolte, à tout le moins d’insoumission.

  • Notes grappillées

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    Toute l’Italie est là, et toute notre adolescence de lecteurs de romans-photos, en ces années cinquante où nous collectionnions, assorties à chaque paquet d’odorant chewing-gum, les effigies polychromes d’Ava Gardner et de James Dean, de Gary Cooper et de Nathalie Wood, dont les plus âgés avaient vu, au cinéma de quartier Le Colisée, La loi du Seigneur ou La fureur de vivre. Il n’y avait alors qu’une télévision dans le quartier où les plus jeunes, une fois par semaine et moyennant le versement de cinquante centimes, suivaient les épisodes de Lassie chien fidèle, mais déjà les plus grands s’en allaient en stop de par les routes et jusqu’en Italie parfois... (Les Vitelloni de Fellini)


    Le bookchat devient le genre dominant en matière de journalisme littéraire. Ce n’est plus du livre qu’il s’agit mais de ce qu’il y a autour du livre, la dernière baise de l'auteur ou la nouveau yacht de l'éditeur.



    L’un est toute sensibilité radieuse au matin du monde, et l’autre toute intensité de douleur, l’un fait s’épanouir les couleurs en prairies suspendues et l’autre les fait saillir dans les replis de la chair ou des paysages orageux, l’un chante et l’autre gémit ou crie, l’un prie les yeux ouverts au jour et l’autre vaticine dans sa nuit de sang, l’un est sobre et l’autre se cuite au gros rouge, l’un est sage et l’autre fou, tout les sépare apparemment mais je leur voue la même indéfectible dilection. (Bonnard et Soutine)


    Cette image possible de l’enfer: le lieu où le plaisir serait obligatoire. L’enfer de l’agréable.


    Henry James parle du “fluide sacré de la fiction”.


    Henry James, à propos de tel bas-bleu: “Avec sa jolie façon de tenir sa tête penchée de côté, c’était une de ces personnes que l’on a, comme on dit, envie de secouer mais qui ont appris le hongrois toutes seules”.
    Et cela de mieux encore: “qu’elle sentait en italiques et pensait en majuscules”... En relisant L’Image dans le tapis)


    Deux hommes et une femme, du genre universitaires bon teint, préparent un Colloque sur l’Argument à la table voisine. L’un d’eux, un chauve à l’air de fonctionnaire, a visiblement tout préparé. Ils vont lancer (papier à lettres à faire imprimer) un Centre Européen pour l’Argument (CEA). Ce sera l’occasion de réunir théologiens et linguistes, juristes et savants. Auparavant il s’agira de fonder une Association, dont le but sera de réaliser le Colloque, pour lequel chaque participant disposera de “frais de colloque”. Pour les frais annexes (voyages, etc.) on recourra plutôt aux “fonds propres”. Tout cela pourquoi ? Pour l’Argument. Au fil du conciliabule, je comprends que le second compère du trio est un Belge. Il suggère d’intéresser la Communauté européenne au projet du Centre. Et pourquoi faire, ledit Centre ? La question reste ouverte, mais fonder une Revue pourrait donner un sens au Centre. “Il n’existe pas de revue sur l’Argument”, relève le Belge. (Au Buffet de la Gare).

  • Joyeuses fêtes

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    A La Désirade, ce 23 décembre 2007. – Je suis retombé ce matin sur ces notes d’il y a plus de trente ans, de mes carnets de l’époque :

    La maison de mon enfance avait une bouche, des yeux, un chapeau. En hiver, quand elle se les gelait, elle en fumait une.

    Noël en famille, ce sera toujours pour moi le retour à la maison chrétienne de mes parents. Au coeur de la nuit, c'est le foyer dont la douce chaleur rayonne dès qu'on a passé la porte. Puis c'est l'odeur du sapin qui nous évoque tant d'autres veillées, et nous nous retrouvons là comme hors du temps. Chacun se sent tout bienveillant. Nous chantons les hymnes de la promesse immémoriale. Nous nous disons sous cape: c'est entendu, nous serons meilleurs, enfin nous ferons notre possible. Nos pensées s'élèvent plus sereines et comme parfumées; et nous aimerions nous dire quelque chose, mais nous nous taisons. (25 décembre 1974)

    C'étaient de vieilles cartes postales dans un grenier. Des mains inconnues les avaient écrites. L'une d'entre elles disait: “Je ne vous oublie pas”.

    Or voici qu’hier, dans la maison de notre enfance, tant d’années après la mort de nos parents, les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits enfants de ceux-là ont perpétué à leur façon le rite ancien, quitte à esquinter la moindre les sempiternels chants de Noël. Si la ferveur candide et la stricte observance des formes n’y est plus, l’esprit demeure et j’ai été touché par la joie commune retrouvée autour du dernier tout petit, les yeux bien brillants comme les nôtres à son âge et comme ceux hier de notre vénérable arrière-grand-tante, bonnement aux anges.
    Il y a de plus en plus de gens, dans nos sociétés d’abondance inégalitaire, que la période des fêtes pousse à la déprime. Tel n’a pas été notre cas, si j’excepte pour ma part quelques années noires. Mais Noël reste le moment privilégié de ces retrouvailles et de ces signes – de ce reste de chaleur dans le froid du monde.
    Or je tiens à la faire rayonner, cette calorie bonne, à la veille de Noël selon nos dates.

    Donc :

              Joyeux Noël à toutes et à tous qui passez et laissez ici, de loin en loin, un prénom, un sourire ou un pied de nez.
              Joyeuses fêtes et très belle année 2008, avec tous les Bonus possibles !

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  • D’un rêve d’enfance

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    De l’effet de la neige sur les créatures et d’autres clichés

    La neige est à la Désirade, dont le McDo vient de s’ouvrir aux oiseaux de la forêt et du val suspendu, tandis que Nancy se sent fondre de bonté aux ressouvenir de ses rêves d’enfant.
    C’est vrai que la neige est un rêve d’enfance, même pour ceux qui n’en ont pas eu. Les orphelins de Dickens ont les yeux qui brillent, à la première neige, plus encore que les enfants gâtés. La neige est une couette d’innocence qui matelasse et molletonne le monde. La neige nous enveloppe et nous encoconne. Tout à l’air plus beau et plus cool sous la neige. Je sais bien que c’est un cliché mais ça ne fait rien : il y aurait de la neige et l’on dirait qu’on serait meilleurs, telle étant la magie des conditionnels de notre enfance…
    Sur quoi je retourne peller cette putain de neige qui va nous ensevelir à la fin, tandis que Fellow sniffe à qui mieux mieux dans la foulée - ah mais quels sont les blaireaux qui vont prétendant que les hivers ne se font plus au jour d’aujourd’hui ?

    Photo JLK: Nancy sur le balcon de La Désirade

  • Des anges dans la ville

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    De l’amitié et de la passion partagée

    Le goliath David F. s’est engouffré dans le taxi et celui-ci a disparu, nous nous sommes adressés encore des gestes de vague regret mais nous étions aux anges : nous venions de nous faire un nouvel ami, avec mon frère d’adoption, dans l’atelier de l’Artiste polonais dont nous avions partagé la liqueur de vodka au miel en parlant des livres et des films et des lieux et des gens que nous aimons.
    Un nouvel ami est une grâce, et c’est dans cette grâce que j’ai parcouru ces jours le labyrinthe de la grande ville d’un ange à l’autre. Car l’autre soir c’était le poète Hubert H. que je voyais disparaître au coin d’une autre rue, noire et gracile, et puissante silhouette baudelairienne vacillante-ailée dont les mots que nous avions échangés deux heures durant me restaient comme une musique cernée de vertiges, et ce début de fluide amical; et le soir, passés trois barrages de flics armés en surnombre, ce fut sous les toits, dans la cuisine au minuscule oiseau, que je retrouvai la fine-fine et douce-douce, incisivement intelligente et sensible Nancy H. avec laquelle on est toujours en confiance à se raconter tous les livres et les films et les lieux et les gens que nous aimons, et Sacha nous rejoignit, l’angélique fils de Tzvetan T. diffusant son aura d’adolescent renaissant, puis mon frère d’adoption s’associa au repas qui fut d’amicale communion, avec l’hostie finale des chocolats québecois…
    Et voici que me revient, sous l’oeil sans paupière de la lune, ces mots de l’ange de Wim Wenders : «C’est extraordinaire, murmure-t-il, de n’être qu’un esprit et de témoigner pour l’éternité de tout ce qui a trait à la spiritualité de chaque mortel »…
    Cet après-midi je me trouvais assis en face du vieux penseur angélique René G. qui me parlait de ce qui fait monter la guerre aux extrêmes de l’individu et des nations, et toute la spiritualité d’une vie affluait dans ce regard souriant et ce sourire plein de bonté, et l’ange de Wenders continue à l’instant : « Mais parfois je me sens fatigué de n’être qu’un esprit, j’aimerais que ce survol éternel se termine enfin. J’aimerais sentir en moi un poids. Sentir que cette densité abolit l’illimité, me rattache au monde terrestre. J’aimerais à chaque pas, à chaque coup de vent, pouvoir dire « maintenant », et « maintenant », et « maintenant », au lieu de dire « depuis toujours » ou « à jamais ». S’asseoir à une table où des personnes jouent aux cartes, pour être salué d’un simple geste amical »…

  • La Saga des Grands Oncles

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    En regardant une photo de famille

    L’obscure poussée de vigueur m'a repris à dévisager ces figures de Grands Oncles rêvés, et tout aussitôt leurs prénoms me sont revenus.  Tout en haut à droite l’oncle Bertie colosse romantique chercheur d’or. En bas à gauche l’oncle Robert arrachant sa camisole de force à la Waldau. Derrière lui l’oncle Ferdi bâtisseur de viaducs aux vannes parisiennes. Deux tantes plus loin à droite l’oncle Sepp fou de foot. Absent pour cause de voyage l’oncle Fabelhaft négociant en Orient un nouveau lot de tapis. Absent pour cause de rogne l’oncle Vitus du chalet de Berg am See au bord du ciel. Et des phrases de rhapsode me sont revenues aussitôt. Du coup j'ai rêvé de repartir à mon tour de par le monde. Je me suis vu  arrachant mes camisoles. Je suis vu tracer des plans de ponts. Je me suis vu dans l’équipe nationale pleine de nègres. Je me suis vu négocier des tapis au Rajahstan. Je me suis vu retailler des solives à la hache pour ajouter sept bibliothèques à La Désirade. Soudain ma prose d’hier m'a paru fade et j'ai tout repris à zéro…

     

  • Nietzsche au matin

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    C’est le matin et je suis plein de joie de vivre. On aurait des raisons de désespérer (trop de souffrance pour trop de gens) mais on se sent cependant l'élan de faire quelque chose, au moins aussi bien sinon mieux qu’un singe. Nietzsche appelait de ses vœux un surhomme qui fît mieux que le singe, mais il sentait aussi, par son intuition de la faiblesse, que son appel à la sélection (même au sens spirituel) était une pensée dangereuse. Lui qui a tout fait pour que l’homme cesse de se leurrer s’est lui-même leurré par manque (je crois) de réalisme. Lui qui a si bien pressenti l’avènement du dernier homme (l’homme encarté du Bancomat) aurait sûrement rejeté Hitler au premier regard, car il restait une âme sensible en dépit de son génie surpuissant (donc très exposé) et il aurait trouvé Mussolini, et Goebbels, et Lénine, et Staline, et Ceausescu non moins repoussants, je présume… N'empêche qu'il n'a pas compris le réalisme du Christ.

    Image: Nietzsche, par Edvard Munch

  • Des essaims d’essors

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    Sur une formule de Peter Sloterdijk. Contre le nihilisme.

    Un ami très cher, et d’autant plus cher qu’ils sont rares, ces amours d’amis vivants (les morts sont plus nombreux) avec lesquels il est encore possible de parler par les temps qui courent dans le désert flouté des gens qui courent, ce frère avéré m’envoie cette image qu’il a prise de mes couleurs avec, au dos, cette citation d’ Ecumes de Peter Sloterdijk dont il est un constant lecteur : « Lorsqu’une grande exagération a fait son temps, des essaims d’essors plus discrets s’élèvent ».

    Je sais bien que Sloterdijk pense à autre chose en désignant cette « grande exagération », mais sa formule retentit aussitôt en moi comme une relance de ferveur à batailler contre le nihilisme au goût du jour et, parmi les équivoques de celui-ci, contre l’opinion mortifère selon laquelle plus rien ne se fait aujourd’hui en matière d’art et de littérature.

    Un maître à penser  local me taxait récemment d’esprit petit-bourgeois pour cela seulement que je me suis permis de trouver « lugubre » le Désenchantement de la littérature de Richard Millet, dont je partage une partie des sévères constats (sévères par exigence légitime, je ne le sais que trop) mais en rejette le manque de générosité et de nuances, plus encore l’attitude consistant pour notre génération à retirer l’échelle derrière elle.

    Le même constat désenchanté a été tiré, il y a quelques années, dans un vaste et fol essai aussi formidablement intéressant qu’injuste dans sa conclusion (selon laquelle la littérature cesserait d’exister après 1960), intitulé L’Homme seul et paru à L’Age d’Homme sous la plume de notre ami Claude Frochaux. Or celui-ci est un véritable écrivain, comme l’est aussi Richard Millet, et les écrivains doivent parfois recourir à des grandes exagérations pour être ce qu’ils sont. Philippe Sollers exagère lui aussi plus souvent qu’à son tour, jusque dans ses récentes Guerres secrètes où il constate que plus personne ne lit aujourd’hui. Mais Sollers fait lire, tandis que le maître à penser cantonal ne veut lire que ce qui le conforte dans son déni de toute création vivante l’autorisant à taxer de petit-bourgeois tout ce qui prétend échapper à son nihilisme de notable dont le cul s’est posé une fois pour toutes sur la commode des Arts et des Lettres.

    Au reste je ne craindrai pas de défendre la paire de pantoufles réelles du petit-bourgeois, autant que l’état réel de petit-bourgeois me sied, tel en tout cas qu’il était vécu par l’un de mes maîtres à sentir, Vassily Rozanov, génial prophète de la fin de la littérature « littéraire », au sens d’un culte de caste non vécu dans sa culotte, si j’ose dire, Rozanov estimant que la littérature lui était essentiellement une sorte de pantalon, et le plus seyant serait le mieux, lui chauffant bien les jambes et la boutique, une seconde peau s’il vous plaît, un objet cher de sa vie privée à côté de sa chère femme et de sa chère mère, et de là des soupirs, des prières, des éclats, des pleurs, la main sur le piano ou le samovar, des notes prises dans la rue des prostituées, des conversations avec la droite et la gauche, des confitures savourées à la fenêtre, une voix murmurant dans la nuit – enfin tout ce qui semble insignifiant à notre fourrier du prêt-à-penser embourgeoisé au pire sens (au sens donc de Léon Bloy) qui de la littérature ne voit que les Grands Noms.

    L’image des essaims d’essors m’enchante. Trois livres merveilleux, très différents l’un de l’autre (Regarde la vague de François Emmanuel, Le Cheveu de Vénus de Mikhaïl Chichkine, La Symphonie du Loup de Marius Daniel Popescu), me sont apparus comme autant d’essaims d’essor poétique en cet été indien, et j’y resonge avec reconnaissance tous les jours. Plus tôt en Suisse romande : La corde de mi d’Anne-Lise Grobéty ou Revenez, chère images, revenez, de Rose-Marie-Pagnard. Plus récemment enfin le fulgurant et bouleversant Demeure le corps de Philippe Rahmy.

    Mais j’en vois partout et de toutes les couleurs. En lisant Guerres secrètes je vois les efforts d’essors du meilleur Sollers, et je me rappelle alors ma lecture de cet été d’Artefact de Maurice G. Dantec, livre bancal selon moi mais témoignant de quel fantastique effort d’essor lui aussi, et je lis Dantec et continuerai de le lire  avec la même espèce d’amitié occulte que je lis La littérature à contre-nuit de l’intempestif Juan Asensio. Celui-ci a beau rejeter Sollers ou Todorov et leurs essors respectifs : cela m’est égal, mais ce n’est pas que tout soit égal, au contraire, c’est que les uns et tant d’autres (je pense aux essors de Patrick Modiano, de Pascal Quignard, de Michel del Castillo, d’Alina Reyes, de Linda Lê, de Georges-Olivier Châteaureynaud, d’Alain Nadaud…) incarnent ces essaims d’essors dans la littérature en train de se chercher et de se faire, frayant peut-être la voie de celle de demain.

    « La Sphère Une a implosé », constate Sloterdijk après Nietzsche. « Mais quoi, les écumes vivent. Si les mécanismes de la récupération par les globes simplificateurs et les totalisations impériales sont percées à jour, cela n’explique justement pas pourquoi les hommes devraient jeter par la fenêtre tout ce qu’ils considéraient comme grand, animant et précieux. Dire que le Dieu nocif du consensus est mort, c’est reconnaître les énergies avec lesquelles on reprend le travail – ce sont forcément les mêmes que celles qui étaient absorbées par l’hyperbole métaphysique. Lorsqu’une grande exagération a fait son temps, des essaims d’essors plus discret s’élèvent » (*)

    Peter Sloterdijk. Ecumes,Sphères III, p. 20. Maren Sell, 2003.

    Richard Millet. Désenchantement de la littérature, Gallimard, 2007.

    Claude Frochaux. L’Homme seul. L’Age d’Homme, 1996. Repris en Poche Suisse.

    Photo: Philippe Seelen.

  • ISSUE DE SECOURS

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    Dans le TGV, ce 26 septembre. – En lisant Dans le Café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano, aussitôt je suis touché de retrouver une voix, à la fois une respiration et comme un murmure, une musique qui me ramène certaine matinée de printemps du coté de la rue Legendre, dans ce que Modiano appelle l’« arrière-pays » de Paris, ou rue Pascal une après-midi d’automne, où je rejoignais mon hôtel miteux à rideaux de velours de théâtre pour y poursuivre la lecture des Palmiers sauvages de Faulkner, rue Fontaine que je descendais à point d’heures après une soirée chez Alain Gerber ou de l’autre côté de la Butte où le roman se perd aussi, enfin partout où, loin des lieux « à visiter », l’on se trouve dans ces zones neutres, comme les appelle aussi Modiano, qui diffusent cette espèce de musique, sous un ciel blanc, que jamais je n’ai entendue telle chez aucun autre auteur.
    Une fois de plus je suis entré dans un livre de ce romancier avec le sentiment de me retrouver dans un univers intime et vaguement inquiétant, comme un refuge cerné d’ombre aux personnages un peu tremblés, ou floutés comme on dit aujourd’hui, quelque part entre les somnambules hyperréels de Simenon et les rêveurs apparement plus chics encanaillés de Sagan.
    Modiano entre Simenon et Sagan : je n’y avais jamais songé, mais cela me vient à l’instant de déchiffrer ici, sur la vitre du TGV Lyria de Lausanne à Paris, l’inscription : ISSUE DE SECOURS, et du coup je songe à Monsieur Monde, à des figures pressées s’en allant sous de merveilleux nuages comme il n’y en a qu’à Paris, ou à la même façon de fuir de Louki, dans ce dernier livre de Modiano, qui fleure elle aussi Paris avec son mélange de délicatesse et d’équivoque, son côté peuple et son aristocratie naturelle.
    Le monde de Modiano, comme celui de Simenon ou celui de Sagan, est tellement typé, par l’atmosphère qu’il diffuse et vaporise (le mot est de l’écrivain lui-même), qu’on pourrait conclure au cliché en lisant mal : Modiano « fait du Modiano », comme d’aucuns disent que « du Tchékhov » se réduit à une mélancolie décadente de villes d’eaux, ce qui est non seulement un cliché mais tout faux, car le vrai Tchékhov est à la fois plus noir et plus tonique, plus foisonnant et plus virulent que maints auteurs apparemment plus « réalistes », et de même les romans de Modiano sont-ils plus vivants et vibrants qu’il n’y paraît de prime abord, non réductibles en tout cas au cliché de la nostalgie, et pire: de la nostalgie rétro.
    En quoi cette vitre est-elle une ISSUE DE SECOURS ? Je me le demande. Est-elle la seule cassable de la rame ? Je l’ignore. En lisant Dans le Café de la jeunesse perdue, que Modiao situe dans le quartier de l’Odéon, je me rappelle un matin de soleil, en mai 68, au café Condé qui n’existe pas mais dont je me souviens néanmoins très bien. Il y avait là Jean Babilée le danseur et Arthur Adamov, une jeune femme qui se tenait à l’écart et un étudiant qui était peut-être Modiano, d’autres encore et la tenancière française au nom algérien - surtout je me rappelle ce rayon de soleil gris dans lequel nous avions l’air d’avoir tous le même âge des anges des bars du ciel, et je me dis alors que si j’écris un papier sur ce tendre et beau livre je l’intitulerai Au Café des années bohèmes
    Patrick Modiano. Dans le café de la jeunesse perdue. Gallimard, 148p.

  • De la rencontre

    f739740971fae28046906ccde449bc17.jpgSur une phrase de Max Dorra

    «Une bonne rencontre est celle qui permet de co-renaître », écrit Max Dorra, « chacun apportant à l’autre, malgré la différence des instruments, des timbres, la note qui manquait à un accord enfin résolutif ». Or lisant tout haut cette phrase à celle que j’ai rencontrée pour de bon en 1982 après divers essais infructueux de part et d’autre à travers les années, je l’entends me dire : « c’est pile mon sujet de mémoire, ça recoupe Damasio et Varela sur quoi je bosse, faudra que je m’achète ce bouquin pasque tes notes au crayon bleu ça devient pas possible… » Et du coup je me rappelle cette rencontre et toutes celles, « résolutives » pour un moment décisif d’évolution personnelle, qui ont précédé et suivi la sienne et que je m’obstine à ne pas croire le fruit du hasard : nécessaires à ce moment précis. Avec L. on se rencontre à dix-huit ans, on flirte, on se bécote et se cocole, mais le moment n’est pas venu. L’année du bac on se rencontre presque, on aurait fait des enfants avant le divorce probable, mais non : je vais de mon côté, elle se trouve un autre complice avant de divorcer, elle me relance (coiffure afro, engagée un max à gauche dans le groupe Mozambique) entre temps j’ai rencontré XYZ que j’ai aimés et lâchés faute de co-renaissance réciproque, ainsi de suite. Cette notion de co-renaissance est devenue la base de toutes mes relations, fondées sur la réciprocité. Toutes les amitiés qui n’ont pas été tissées de co-renaissance se sont étiolées avant de défunter. On me juge sans doute un piètre ami selon les codes de la statique des fluides, mais tant pis, je n’aime pas faire semblant ni ne tolère le chantage à l’amitié qui force à se complaire dans la vieille flaque. Je ne fréquente Max Dorra que par un de ses livres. Pas idée de qui il est. Ou presque. Jamais vu son visage. Mais plus proche de lui que de tant de gens qui prétendent me connaître, par les petites phrases que son livre relaie, vraie rencontre occulte, comme celle de Proust tous les matins que je lis aux « lieux », le Salon Proust de la Désirade où s’empilent tous les écrits de et sur Marcel Proust. A l’instant, à la fenêtre, le paysage est divisé en deux : ciel céleste et mer de brouillard. Gloire apparente du dessus, mais c’est à l’enfant sous la table que je pense. L. me raconte justement l’histoire de cette jeune enseignante spécialisée qui vient l'autre jour vers elle lui dire que la passionne la thématique de l’Ogre dans les contes, qu’elle aimerait traiter dans ses classes d’enfants difficiles, et qui fond soudain en larmes pour dire tout autrechose…

    Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être. Gallimard, Bibliothèque de l'inconscient, 2005.dabc240e7047e6a444048eea8f8ddc79.jpg

  • Peindre l'eau du désert

     

    1c572093d0f0c36c4faa55da2811bda3.jpgNotes pratiques

    Ce qu’il faut évidemment, pour peindre l’eau du désert, c’est apprendre à en voir chaque goutte de sable et ensuite les mettre ensemble sur la toile, ça c’est le conseil de papa : il faut. « Le matin, quand on est abeille, pas d’histoire, faut aller travailler », notait pour sa part l’oncle Michaux.
    Donc j’essaie depuis deux jours de peindre du sable et de l’eau et le grain du ciel d’un bord de grève où deux enfants jouent. J’en avais tiré une espèce de petit poème de rien du tout en trois minutes, le Number One de mes Œuvres poétiques complètes, qui en comptent sept à ce jour.
    Voici le poème en question :


    Petites filles à la mer
    Dans les herbes hautes, on voit leurs chapeaux
    de paille claire, avec des rubans ;
    elles se dandinent un peu
    sur la dune molle ;
    on les sent légères :
    il s’en faut de peu qu’elles ne décollent
    de l’arête soufflée par le vent ;
    puis elles disparaissent un instant,
    puis on les revoit, plus menues –
    entre-temps elles ont pressé le pas ;
    tout en bas la mer brasse et remue
    son pédiluve à grand fracas ;
    mais elles connaissent,
    ça ne les impressionne pas :
    elles y vont tout droit, juste pour voir,
    si c’est si froid qu’on dit ;
    elles sont jolies,
    dans la lumière belle ;
    il n’y a qu’elles
    sur le sable gris.


    Cela pour le sentiment. Mais peindre la chose est une autre affaire, j’entends : peindre le sable et la lumière du sable, peindre le détail des choses sans s’y arrêter, peindre la couleur de chaque grain de lumière et que tout ça bouge ensemble et chante la moindre, peindre avec cette petite notation des carnets de Bonnard en point de mire : « Que le sentiment intérieur de la beauté se rencontre avec la nature, c’est ça le point ». Monsieur Bonnard qui écrit en 1946 au milieu de l’Europe en ruine: «Il ne s’agit pas de peindre la vie, il s’agit de rendre vivante la peinture ». Ou ceci : « Celui qui chante n’est pas toujours heureux », qui me rappelle le chapitre de Tzvetan Todorov consacré à Rilke, mal fichu à vie, recevant de Rodin le premier conseil: de ne faire que travailler, et le second conseil de Cézanne ensuite : de travailler sans discontinuer.
    Les carnets de Monsieur Bonnard, c’est du matin au soir et tous les jours, guerre ou pas guerre. D’ailleurs en 1945, voilà ce qu’il trouve à peindre au lieu d’un hymne à la Paix ou à la Liberté : des baigneurs au soleil couchant. Le sable du premier plan est jaune chiné de vert céladon et de rose pompon avec plein de blanc comme le décrit scientifiquement le bon Théodore Monod du Musée de l’Homme de retour du désert. La mer est faite de cent bleus et de cent verts friselés d’écume, et le ciel au-dessus est une fusion de mauves orangés sur fond d’ocre sable comme si le ciel était un peu le reflet suspendu du sable du rivage. Et là au milieu fulgurent une douzaine de taches d’or orangé humain visiblement insouciantes des séquelles de la guerre. Et Monsieur Bonnard de noter sur son carnet, mais c’était en 1939 : « A l’instant où l’on dit qu’on est heureux, on ne l’est plus ».
    C’est le relatif de l’absolu que Rilke a bien connu. Monsieur Bonnard note encore : « Mallarmé / La recherche de l’absolu ». Et lui aussi est de l’aventure, Monsieur Bonnard, malgré son air placide, vaguement égaré, l’air aux abonnés absents mais pas du tout : abeille pointeuse dès le matin.
    Tout le reste il n’y a que la peinture qui le dit. La pensée de la peinture ne se pense qu’en regardant ce qui n'a été pensé que par la peinture, disait à peu près Merleau-Ponty à propos de Cézanne. Et ça continue.
    A la fenêtre de ce matin le noir est une couleur et nous sommes, salut Kerouac de notre jeunesse éternelle, on the road again. Encore une journée divine, disait la Winnie du vieux Sam, et même si ça ne se voit pas à l'instant ça y est presque. Sur son nuancier Monsieur Bonnard détaillait tel jour froid de beau temps comme il s'en prépare un rude à l'instant: Violet dans les gris. /Vermillon dans les ombres orangées, sauf qu'ici dans la neige ce sera plutôt du mauve dans les blancs crayeux et du bleu d'eau de fonte dans la terre d'ombre... 

    W.Turner, aquarelle.

  • Avant l'aube

     

    3ac4628e70182f8c87d16b6d5ee6e3b0.jpgEn lisant Yves Leclair et Sylvie Germain 

    A La Désirade, ce mercredi 15 août. – On annonce 1000 livres à paraître ces prochains temps, autant dire : rien. Je sais bien qu’il y a de vrais bons livres dans ce rien, et déjà j’en ai repéré quelques-uns, mais ce sera toujours plus à distance que j’en parlerai, ou plus exactement : à distance des estrades, pour me tenir mieux à l’écoute de chaque voix.
    De fait ce ne sont que les voix qui m’importent, j’entends : pour l’essentiel, quand tout se tait ou quand tout n’est plus que bruit. Ainsi j’ouvre ce matin, avant l’aube, Les échos du silence de Sylvie Germain, et tout aussitôt je retrouve cette voix sans pareille, comme à l’instant en reprenant Bâtons de randonnées d’Yves Leclair je retrouve cette autre voix sans pareille et que je pourrais dire aussi bien : la voix de tous.
    Sylvie Germain : « La vérité marche à pas vifs, mais d’une absolue discrétion. Qui l’aime, la suive, pieds nus à travers sables et pierrailles, sans autre souci que de la suivre. Qui veut s’en emparer pour la réduire à un bien tangible et monnayable, ou qui exige des preuves plus somptueuses ou rassurantes, est renvoyé à sa carence de pensée, et sa mesquinerie spirituelle ».
    Sous la table où j’écris roupille, et parfois soupire, le chien Fellow. Dans la nuit noire scintille un semis de loupiotes, là-bas de l’autre côté du lac qui n’est que du noir sous le noir des monts de Savoie et le noir du ciel.
    Yves Leclair : « Il y a une vie qui fait de nous des morts vivants. Il nous fait ressusciter, ici et maintenant – pas ailleurs, ni demain. Telle est la première bonne nouvelle ».

    JLK: Crépuscule. Aquarelle, 2006.

  • De la réalité réelle

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     En écoutant Jacques Bouveresse à la radio...

    Il faut regarder la vie comme elle est, me disais-je ce matin, un écrivain devrait regarder la vie comme elle est, enfin il devrait : il devrait prendre la vie comme elle est et la montrer telle qu’elle est, or j’entendais en même temps, à la radio, le philosophe Jacques Bouveresse, dans son cours au Collège de France, se demander dans quelle mesure on peut distinguer philosophiquement le réel, la réalité réelle, de ce qui n'est peut-être qu'une apparence, et ensuite avérer cette distinction dans les termes d’une vérité philosophique, et les mots du philosophe, le raisonnement du philosophe s’interrogeant à sept heures du matin sur la réalité réelle du monde en train d’émerger de la nuit, ces mots évoquant la réalité réelle me semblaient parler d’une autre réalité que celle que je me représentais autour de nous, je pensais à mon amie H. finissant sa nuit de garde à l’hôpital, je pensais à tous ses malades, je pensais à tous ceux qu’écrase le poids du monde et j’entendais le philosophe philosopher, cependant je me disais que ce n’était qu’un fragment du cours au Collège de France de Jacques Bouveresse et que par conséquent je ne pouvais pas en juger, d’ailleurs je n’avais nulle envie de juger le philosophe en train de philosopher car je me rappelais la réalité réelle d’une rencontre avec Jacques Bouveresse, quelques jours avant la mort de mon père, en mars 1983, je me rappelais les mots fraternels qu’il m’avait adressés lorsque je lui avais dit que je devais quitter le colloque auquel nous participions et retourner au chevet de mon père malade, je me rappelais la réalité réelle de la dernière journée de mon père et je me dis que ce dimanche-là m’est apparue la vérité de ma vie, attestant sa réalité réelle, mais je ne suis pas philosophe…

  • Encore une journée divine !

    25925a165d12c31abddbc4cab617fcf4.jpgA La Désirade, ce jeudi 6 juillet 2007. - Il est cinq heures du matin en ce fuseau de l’Hémisphère nord  et noir est l’encrier du monde dans lequel se prépare la chronique du profond Aujourd’hui. Tout à l’heure je secouerai Winnie qui va se pointer en grommelant et prononcera au premier rai de jour la phrase rituelle : « Encore une journée divine ».

    Il a fallu que je me sente avec L. les mains d’une mère, une aube pareille de l’automne 1982, il a fallu que je me prenne pour Gaïa accouchant  d'une mortelle et que celle-ci soit prénommée Sophie pour que, mec sans imagination jusque-là, je découvre la beauté de la vie et notre sort de mort à tous. Ensuite il a fallu que le scénario se répète et que cette fois la vie se prénomme Julie, pour que le miracle se vérifie: nous vivons nom de Dieu.

    Je savais certes déjà la beauté de la vie mais je n’avais pas eu la révélation de la mort en dépit de tous les morts que j’avais de mes yeux vus, et soudain un enfant m’avait enfanté en seconde naissance, et voilà que je découvrais ce lieu commun de toute éternité: que nous sommes mortels et que c’est tous les jours, peut-être tout à l’heure, et voici la divine journée.
    Moi l’un me dit que nous allons vers la catastrophe, cependant que Moi l’autre sourit au jour qui vient. Moi l’un qui reste une espèce d’adolescent teigneux, voit l’Ange exterminateur se démantibuler au-dessus des pylônes en flammes, tandis que Moi l’autre, enfant et vieux sage à la fois, lui rétorque qu’il se fait du cinéma. Moi l’un le fils est en colère, comme tous les matins du monde les fils, tandis que Moi l’autre, le père du monde qui en a vu d’autres, s’apprête à entonner le Psaume du 6 juin 2007 qui commencera par un solide café et les biscuits pour la route au chien Fellow.
    Au programme de mes lectures ce sera Dantec et Shakespeare ou Proust par manière de contrepoison. Ce sera l’humour de la vie contre les visions hallucinées, ce sera la prairie d’à côté à faucher contre l’idée que la prairie sera vitrifiée l’an prochain, ce sera le regard doux du chien Fellow et la tendre chair de Winnie contre les vitupérations du prophète. Oh le beau jour qui vient sur la mule du vieux Sam…

    JLK: Vue de La Désirade, huile sur toile, 2003.

  • Le parapluie vert

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    Des intersections mystérieuses et de la grâce d’une lecture de Sylviane Chatelain
    Il se passe parfois des choses étranges, dans nos vies, qui nous échappent ou qui nous rattrapent au contraire, qui nous font peut-être signe, qui voudraient nous révéler quelque chose ou qui nous révèlent nous-mêmes, savons-nous ?
    En tout cas hier, sur le quai de cette gare, un peu égaré d’avoir appris la mort d’une amie, chère quoique plus revue depuis des années, me demandant si j’allais repartir au sud ou au nord, à telle ou telle extrémité du pays, comme une impulsion soudaine me fit me ressouvenir que ce soir-là, précisément, une soirée de lecture se donnait à Rolle, au bord du Léman, chez une autre de ces personnes lumineuses qui rayonnent et chaque dernier mardi du mois, depuis des années, convie un écrivain à lire de ses pages, et ce soir-là ce serait la romancière Sylviane Chatelain.
    Les mardis de Rosmarie Burri, à Rolle, n’ayant rien de la pose ou de l’affectation que j’exècre, typique d’un certain milieu littéraire, et cette soirée étant la dernière qu’elle donnerait avant de passer la main, je m’en fus donc avec mes bagages, direction Genève et jusqu’à Nyon, le direct ne faisant pas la halte de Rolle, à Nyon où je planquai mon barda dans un casier de fer avant de prendre l’omnibus de Rolle et là que vis-je soudain : je vis le parapluie vert, le vert parapluie je vis qui m'attendait.
    Le vert est la couleur de mon encre et donc de mon sang, et tout de suite je compris, alors que la pluie menaçait, que ce parapluie vert m’était destiné et qu’il allait me porter chance. Donc je m’en emparai. Or dès ce moment, certaine magie poétique qui m’avait conduit depuis un mois aux quatre coins du pays se densifia plus encore, pour atteindre toute sa plénitude durant la lecture d’Une main sur votre épaule, le dernier livre de Sylviane Chatelain.
    Je sais que d’estimables personnes considèrent Sylviane Chatelain comme un auteur romand de première importance, mais je l’avoue, j’en ai un peu honte : jamais je n’avais vraiment entendu ses mots jusque-là, jamais comme ça. Or hier soir, et la voix, la présence, la justesse de chaque mot habité physiquement par l’auteur y étant pour beaucoup, ce flux se déployant comme en vagues rappelant la prose de Virginia Woolf, avec un pouvoir suggestif relevant de la vraie fiction et du véritable exorcisme psychique, tels qu’on les trouve chez Henry James, je fus sous le charme et bien plus: convaincu d'entendre soudain de la belle, de la grande littérature. Autant dire que je me suis promis de revenir à cette suite de variations sur quelques thèmes, où il est question d’une maison et des personnages qui s’y succèdent, d’une maison-refuge qui est la fois une maison-menace, et de peinture et d’angoisse, de musique et d’angoisse, d’amour et d’angoisse.
    Enfin très tard hier soir, ayant quitté mes amis plein de reconnaissance et regagné mes pénates en renonçant pour la nuit aux quatre vents du pays, j’eus encore à recevoir, du parapluie vert, cette dernière indication: tu vas lire ce livre, m’ordonnait-on, et je le pris au hasard sur le rayon et je le vis : c’était le Kierkegaard de Jean Wahl dont j’ignorais que je le possédasse (du verbe possédasser), et dans lequel aussitôt je me plongeai pour y retrouver l’angoisse à l'état pur, l'angoisse comme une maison d'os et d'âme, l'angoisse et la joie, l'angoisse et l'amour...
    Sylviane Chatelain. Une main sur votre épaule. Campiche éditeur, 2006.

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