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Bernanos et les âmes mortes

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Monsieur Ouine et la critique en 2007, avec un salamalec à Juan Asensio.

En achevant ma énième lecture de Monsieur Ouine, cette fois annotée de part en part, après laquelle j’ai lu pour la première fois la quinzaine de pages que Juan Asensio consacre, dans La littérature à contre-nuit, à ce livre sans pareil, sous le titre Des ténèbres au silence, je me demandais comment, aujourd’hui, paraissant en même temps que trois cents autres romans, un tel livre serait reçu, tant par la critique que par les amateurs de littérature. Juan Asensio lui-même ne doute pas que « nos intellectuels et écrivains, ces bavards aux bouches cariées », n’y verraient que du feu, alors même qu’il estime Bernanos désormais tombé « dans le purgatoire qui embastille également Joseph de Maistre, Barbey ou Bloy », mais je vois les choses autrement, à la fois plus confiant et peut-être plus réaliste (?) que le disséqueur du présumé « cadavre de la littérature », tant il est vrai que j’estime la littérature toujours vivante, malgré tous ses abaissements, et probablement survivants d’éventuels lecteurs de la qualité d’un Albert Béguin, grand laudateur du livre à sa parution (en avril 1946) ou d’une Claude-Edmonde Magny, qui lui consacra elle aussi un article mémorable. Or à l’écart des estrades médiatiques, qui sont ce qu’elles sont depuis qu’on y lança Radiguet comme un nouveau savon - ou même avant sans doute -, et malgré l’étiolement qualitatif des gazettes et la peau de chagrin des revues et autres lieux d’échanges, je m’obstine à voir encore des écrivains et des intellectuels qui ne sont ni plus bavards que leurs aïeux ni moins soignés de dentition que les chevaux de leurs aïeux, et je me réjouis par exemple de savoir René Girard vivant, dont la théorie mimétique pourrait s’appliquer à merveille à Monsieur Ouine, et me refuse de croire que Juan Asensio soit seul habilité à parler de Monsieur Ouine sur son piton farouche d’anachorète, même si ce qu’il écrit de ce roman, dans sa prose exaltée et touffue, relève d’une observation sérieuse et profonde.
Il est certain qu’en regard des dernière productions de Christine Angot ou de Frédéric Beigbeder, dont le commentaire critiques relève assez automatiquement de platitudes interchangeables, l’approche  d’un livre tel que Monsieur Ouine exige non seulement la plus grande attention et la plus totale porosité, mais également un appareillage qui emprunte à l’expérience existentielle et spirituelle autant qu’à l’esthétique et à la métaphysique, voire à la théologie. Monsieur Ouine n’est en rien le roman « illisible » qu’ont dit certains, ni non plus le roman « désespéré » qu’on pourrait croire. C’est assurément une descente aux enfers du non-être modulée par une série de personnages dont chacun représente un abîme virtuel, mais c’est également le roman du possible retournement, de tous les aveux (jusqu’à la déréliction glacée du protagoniste) et de tous les égarements. « Garde ton coeur en enfer et ne désespère pas », disait je ne sais plus quel saint quidam, et voici l’enfer : c’est le monde qui nous entoure, c’est la « paroisse morte » dans laquelle il semble que plus rien n’ait de sens, alors même que les âmes survivent de souffrir encore et que le grand vent de l’Amour les arrache à eux-mêmes - sauf celui que retient ce qu’il est convenu d’appeler le péché contre l’Esprit, mais qui condamnerait définitivement Monsieur Ouine lui-même ? On n’est pas ici au catéchisme mais dans un roman, grand laboratoire d’humanité où les questions doivent rester incandescentes.
Il faut lire et relire Monsieur Ouine aujourd’hui, comme on lira bientôt La Route de Cormac McCarthy, sans se demander si nos contemporains sont encore « dignes » de ce livre et qui le comprendra. Juan Asensio insiste sur l’ « apophatisme bernanosien » comme si le roman ressortissait essentiellement à une théologie négative, sans souligner assez, me semble-t-il, l’affirmation christique secrète et traversante de ce livre, qui recrache le tiède pour mieux figurer les avatars inattendus voire infinitésimaux de l’Amour. Monsieur Ouine, dans l’interprétation d’un René Girard, pourrait être dit le roman de la médiation interne portée à son point extrême, comme il en va des romans de Dostoïevski. Comme celui-ci, mais par une voie plus droite, Bernanos dépasse la tentation du désespoir et mime la sortie du cercle vicieux, comme « par défaut ». L’esprit d’enfance, au sens évangélique, irradie le tréfonds de ce livre glauque et même sale, alors même que cette souillure apparente échappe à la damnation réelle du froid et du non-être – ce que Juan Asensio décrit justement : « Le Mal c’est le froid, le Mal c’est le néant, le Mal n’est rien d’autre, finalement, que l’ennui, ce dernier parvenu à son plus idoine état de desséchement »…
Juan Asensio. La littérature à contre-nuit. Sulliver, 2007.

Commentaires

  • Il est peut-être sévère de juger les contemporains sans appréhender les moyens de conditionnement moderne. Le rève américain nous est servit soir et matin depuis plusieurs décénies -on TV- tout en sachant que celui-ci n'existe même pas en amérique, le rève du sachant nous est servit comme Dieu pourtant depuis simon Laplace -siècle des lumières- nous savons que les titres en sciences ne sont que tromperies de l'esprit.

  • Cher Jean-Louis, bonjour et merci pour ce salut.
    Rectification d'une erreur : mon texte sur cet immense roman de Bernanos s'intitule Monsieur Ouine de Georges Bernanos et les ténèbres de Dieu et non pas Des ténèbres au silence, qui est le titre de la troisième partie.
    Je vous ai envoyé un courriel et je reprends sa matière : vous êtes trop optimiste et je suis moins pessimiste que vous ne semblez le croire car enfin, il me semble que je n'hésite jamais à saluer un bon écrivain (y compris vivant, rassurez-vous) sur Stalker.
    Reste que ce n'est pas à vous que je vais apprendre la grande misère de la littérature française (avec de lumineuses exceptions bien sûr) !
    Bien sûr que le Christ est présent dans Monsieur Ouine : je risque, dans un de mes articles parus dans le n°23 des Etudes bernanosiennes, une hypothèse extrême à ce propos.
    Albert Béguin ou Claude-Edmonde Magny seraient parmi nous ?
    QU'ON ME LES MONTRE...
    René Girard ! Une seule ligne de Bernanos sur Satan, comme Pierre Gardeil l'écrivait dans Quinze regards sur le corps livré, vaut toutes les pages écrites par Girard sur ce sujet, voyons.
    Amitiés.

  • Bernanos est un romancier de génie, à quoi n'a jamais prétendu René Girard. Mais réduire l'oeuvre de celui-ci, qui vaut bien celle d'Albert Béguin, pour être gentil, à moins que rien, est le genre d'exagérations insignifiantes dont on n'a pas envie de faire le début d'un débat...

  • Bonjour.
    Décidément, je vous croyais meilleur lecteur tout de même : ai-je dit que l'oeuvre de Girard ne valait rien ?
    Bien sûr que non voyons ! Je me contente d'affirmer que les pages de Girard sur Satan ne valent pas une ligne de Bernanos sur le même sujet.
    Nuance.
    Autre nuance : Girard est il me semble un philosophe aimant la critique littéraire. Béguin était seulement critique. Donc, nouvelle nuance : je ne place absolument pas les deux oeuvres sur le même plan.
    J'exagère sans doute, mais je ne confonds rien.
    Vous semblez par ailleurs perdre votre politesse lorsque vous êtes énervé : dans mon pays, on salue, même si on n'est pas d'accord avec les vues que l'autre, qui vous a salué je crois, expose poliment.
    Salut.

  • Buena sera, puisque voilà que le Stalker me donne des leçons de politesse: et c'est vrai que les Suisses gagneraient à se policer. Mais bon: prétendre qu'une ligne de Bernanos vaut tout ce que dit René Girard sur Satan, ce n'en est pas moins n'importe quoi. Bernanos ressent Satan en poète inspiré, et Girard en évalue les oeuvres à travers toute l'histoire des hommes. Chacun son job n'est-ce pas ? Sur quoi je ne pense pas du tout que Béguin fût seulement un critique et que Girard se distingue spécialement par son goût pour la critique littéraire. Tous ces braves types achoppent au même questionnement qui ne les dresse pas les uns contre les autres ni n'en fait des champions de je ne sais quelle Cause exclusive. En tout cas c'est ma vision de protestant mal dégrossi qui ne sait même pas dire salut puisqu'on ne se quitte pas...

  • Absolument d'accord avec JLK: René Girard, bien plus qu'un philosophe versé dans la critique littéraire, est un penseur religieux dans la lignée de Max Scheler, dont l'analyse et l'explication du ressentiment va bien au-delà des observations de celui-ci. De Critique dans un souterrain jusqu'à Achever Clausewitz, son oeuvre est une élucidation des mécanismes de la violence individuelle ou collective sans pareille, et qui a cela de particulier qu'elle s'appuie initialement sur l'aventure spirituelle et intellectuelle des grands écrivains débarassés de leurs idoles, de Cervantès à Stendhal et de Proust à Dostoïevski. Surtout c'est un penseur réaliste, pas du tout au sens du réalisme XIXe mais au sens évangélique, qui dégage le mystère de la plus immédiate réalité.

  • Oh, là ! que de batailles ...
    " Le mal c'est le froid...le néant...l'ennui." J.Asensio - la littérature à contre-nuit...
    et R.Girard - Je vois Satan.... -
    "Pour engendrer son propre antidote, en somme, la violence doit d'abord s'exaspérer"
    Donc chez vous, deux batailles gagnées ! Après, se taire et regarder le bien et la douceur sur votre toile des deux petites filles au bord de la mer ... puis remonter jusqu'à ces lettres bouleversantes où lutter contre le mal et la violence passe par le courage de la lecture et de l'écriture. Plus tard, chercher l'acte qui se posera comme celui d'un pacifiste, d'un peintre, d'un rêveur et le trouver dans votre blog...

  • Mais Stalker est-il,oui ou non,un fasciste masqué?

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