04.12.2007

Intimité

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Le paradis est sous le drap du ciel. Le paradis est dans les bras de la vie. Le paradis est dans la lumière tamisée de la chambre. Le paradis est dans l’orbe du jour. Le paradis est dans la nacelle du sommeil. Le paradis est ce matin gris suprême. Le paradis est une main sur une joue endormie. Le paradis est un regard qui s’éveille.

Le paradis est une femme au petit chien. Le paradis est une paire de  petites filles pestes ou de patauds garçons têtus. Le paradis serait que tout ça dure sans durer.

27.10.2007

Aux jardins Boboli





 

A Gérard Joulié

Ce que j’aime chez vous,
c’est ce lord, mon ami.
Chez vous l’élégance et la mélancolie
diffusent comme une lueur d’or.

Nos conversations le soir
à l’infini s’allongent
au hasard des bars.
et quand nous nous retrouvons à la nuit
(rappelez-vous cette soirée d’été
aux jardins Boboli, lorsque nous parlions
de ce que peut-être il y a après)
sur la marelle des pavés
nous jouons encore
à qui le premier
touchera le paradis.

Aux jardins Boboli, cette nuit-là,
vous m’aviez dit que vous,
vous croyez qu’on revivra,
comme ça, tout entiers.
Pour moi, vous-ai-je dit,
je n’en sais rien: patience.
Je ne crois pas bien,
mais, comme au cinéma,
j’attends:
les yeux fermés,
comme aux jardins Boboli de Florence
je souris en secret.

Comme aux jardins Boboli,
je ne vois qu’un dôme d’or
à l’envers de la nuit.

25.09.2007

Sortir du noir

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Après le moment de noir qui m’accable chaque matin, je reviens à la vie en buvant mon café à la fenêtre d’où je vois le monde émerger lui aussi du noir en beauté ; et ce mot me sauve alors : ce mot de beauté.

Aussi, ces carnets m’aident à me retrouver, chaque jour après l’autre, c’est le bout de bois flotté à quoi je m’accroche pour ne pas sombrer.

Sa qualité de porosité fait de Shakespeare l’écrivain des écrivains, plus encore que Baudelaire qui a pourtant tout senti lui aussi. Mais à la porosité s’allie l’effort de transmutation sans lequel la porosité ne serait qu’une disposition spongieuse et passive. La poésie est un acte.

A l’aube ce froid
coule sa menace.
On ne sait
si c’est avant ou après.
Le mal rôde,
il a tous les noms,
nulle part et partout.
Tout est dispersé.
Seule,
tu respires à mes côtés ;
seul
ce souffle
nous anime.

JLK: Grammont à l'aube. Huile sur toile, 2005.

10.09.2007

Scribe de l'aube

medium_scribe2.jpg«Cher enfant de l’aube, les Egyptiens se figuraient que chaque matin représente le recommencement de la Création. Les Egyptiens saluaient chaque matin d’un hymne de reconnaissance qui rejoignait, aux premières lueurs du jour, les oraisons des babouins sur les collines du vieux Caire. La veille au soir le dieu Aton, vieilli sous le poids de la fatigue et du jour, avait conduit vers l’ouest la barque du soleil, et la déesse du Ciel, Nout la douce revêtue de ciel africain parsemé d’étoiles, avait fait voûte au-dessus de nos fronts et nous avions dormi. A la chaleur avait succédé la fraîcheur, le monde s’était reposé, aux douze portes du monde souterrain le soleil avait triomphé du grand serpent Apophis, personnification du néant de toute chose. Et ce matin j’ai vu de loin la barque du soleil réapparaître et je me suis senti renaître, puis je l’ai suivie des yeux qui s’en allait vers l’ouest et vers toi que j’ai confié à la prière des enfants de l’éveil.
                Les Egyptiens associaient la beauté au sacrement de chaque chose et de chaque être. A l’instant de la mort ils se figuraient que le coeur du défunt était pesé sur une balance dont l’autre plateau portait une plume provenant de la chevelure de la déesse Maât, déesse de la Vérité. Il fallait aussi bien que le coeur d’un hommne mort fût trouvé aussi léger qu’une plume s’il voulait échapper à la dévoreuse d’âmes à forme de crocodile.
                Je me figure alors ce matin que je suis un scribe accroupi au milieu de la salle du renouveau et que je t’écris, petit pharaon au regard de Fayoum. Je me figure que j’ai toute la vie de ce jour pour ne faire que donner un corps à la pensée du matin et une âme aux signes du jour».

19.07.2007

Génie d’un lieu

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La magie du Lago delle streghe
Il est un terme dont je voudrais me garder d’abuser, tant il est galvaudé, et c’est celui de magique. Or je n’en trouve point d’autre pour qualifier l’intensité de présence et de mystère de cet infime plan d’eau serti entre une forêt de mélèzes et quelques rochers, où défilent de l’aube au couchant des milliers de promeneurs sans qu’il semble en rien altéré. Une vieille légende du Devero est liée au Lago delle streghe (Lac des sorcières), qui mériterait plutôt le nom de Lac des fées, mais sa magie semble d’avant les histoires, absolument intemporelle. C’est cela même : on est ici hors du temps, ou au cœur du temps, d’où émane ce qu’on pourrait dire une musique silencieuse.
Photo JLK : Il lago delle streghe, à cinq minutes à pied du lieudit Crampiolo.

18.07.2007

L’alphabet mystérieux

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Sur une phrase d’Yves Leclair


« Je suis ce petit aveugle conduit par une main inconnue, venu contempler un moineau dans les jets d’encre des bambous ».

Yves Leclair, Manuel de contemplation en montagne, La Table Ronde, 2005

JLK: L'oiseau petit. Aquarelle, 2006. 

22.05.2007

Petites filles à la mer

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Dans les herbes hautes, on voit leurs chapeaux
de paille claire, avec des rubans ;
elles se dandinent un peu
sur la dune molle ;
on les sent légères :
il s’en faut de peu qu’elles ne décollent
de l’arête soufflée par le vent ;
puis elles disparaissent un instant,
puis on les revoit, plus menues –
entre-temps elles ont pressé le pas ;
tout en bas la mer brasse et remue
son pédiluve à grand fracas ;
mais elles connaissent,
ça ne les impressionne pas :
elles y vont tout droit, juste pour voir,
si c’est si froid qu’on dit ;
elles sont jolies,
dans la lumière belle ;
il n’y a qu’elles
sur le sable vert de gris.

10.09.2006

Transsubstantiation

        

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 Le Christ mort de Holbein est un cadavre jaunâtre tirant sur le vert à barbiche de fil de fer, mais je n’y perçois aucun ricanement de l’artiste. Cela va-t-il ressusciter nom de Dieu ? Oui, cela ressuscite à l’instant. A l’instant je ressens, sur ma peau, la beauté de cette horreur. Le diable bouffera sa charogne, et moi je me sens plein de vie éternelle.

 

14.07.2006

Le dieu Torrent

 

medium_Cascade.jpgSouvenir de la Haute Vallée

En mémoire d'E.

En ces lieux loge encore un dieu, qui nous était apparu ce matin-là dans un nimbe de lumière fraîche et de tonitruante écume…

Nous avions déjà marché plus de deux heures sur le chemin suspendu, depuis l’alpe verrouillant l’amont de la vallée au pied des cols de neige, nous étions tous deux silencieux et comme enivrés par les parfums de la prairie en gloire, et dans la rumeur latente des eaux de fonte il nous avait paru déceler une voix plus grave, plus forte et se rapprochant, lorsque, au tournant d’un éperon de rocher, nous a saisis soudain la même stupeur pour ainsi dire sacrée devant la chute verticale d’un torrent auréolé de formidables étincelles d’eau et traversé de rayons lumineux, qui semblait tomber du ciel même et tonner, ou rugir en fauve écumant, ou mugir des hymnes, comme un personnage évoquant je ne sais quelle mythologie himalayenne – oui, c’est cela : c’était le dieu-torrent, et longtemps après que nous eûmes repris notre chemin cette présence nous a hantés tous deux, ainsi que nous nous le sommes rappelés le soir dans l’auberge où nous évoquions nos vies en éclusant une Dôle de Salquenen à la robe de velours grenat...