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  • Nihilisme balnéaire

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    Régals mortels et autres velléités d'en finir...
    À La Désirade, ce mercredi 22 juillet. – Je nous observais hier, le Marquis et moi, d’un œil curieux frotté de malice ironique, sur la terrasse agréablement ombragée jouxtant le petit port de plaisance de Pully, à parler suicide et nihilisme en sirotant nos apéros (lui à la bière et moi à la Suze), à propos d’Albert Caraco et d’Emil Cioranescu dit Cioran, mais aussi de Roland Jaccard le disciple de celui-ci et qui se posait un peu en Caraco dilettante impatient de se supprimer à la fin des vacances), et je me disais in petto, après que les compères eurent passé commande de plats italiens - paccheri à la Sorrentina - à la serveuse asiatique, qu'il serait énorme que leurs voisins en tenues d’été, la plupart aux têtes blanches, les entendant «échanger» à propos de si graves sujets, se mêlassent au débat grave avec le point de vue de l’ancien fondé de pouvoir de telle ou telle banque prospère ou de la retraitée des postes aux fins de semaines souvent occupées à soulager ses filles de leur progéniture, sans parler de tous les autres clients de la terrasse supposés tenir à la vie ? Le concert que ça ferait !
     
    Dans la foulée, j’étais tenté de rappeler aux commensaux que c’était en ces lieux, d’autres étés, que, descendu de sa suite du Lausanne-Palace à huit cents balles la nuit, le regretté Roland venait passer ses après-midi à la piscine toute voisine et se déchaîner sur la table de ping-pong, en face de l’un ou l’autre des grands intellectuels locaux de ses amis (un Michel Thévoz ou un Etienne Barilier en caleçons décents) avant de se prélasser sur quelque solarium voisin me rappelant les étalages de nudités des entraîneuses du Tabaris ou du Brummel se faisant brunir avant le turbin au temps (années sixties) de notre adolescence où les plus cracks roulaient les mécaniques en slip minimum – notre façon à nous de ne pas en finir avec la bonne vie estivale…

  • Encore une journée divine

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    À la Désirade, ce mardi 21 juillet. – Mal partout ce matin. Bémol à la joie quand les rotules grincent et lancinent comme les chevilles, que des fers à béton te cisaillent mollets et jarrets, et que le souffle s’essouffle à te courir après alors que tu te traînes à peine…
    La Nature n’a-t-elle donc trouvé aucun compromis entre le lombric et la gazelle dans la conception de nos articulations ? Du moins la joie te revient-elle sur ton balcon en forêt d’où comme chaque matin tu découvres le val suspendu et là-bas la rive arborée de Clarens et son cimetière où reposent Amiel et les Nabokov, le lac au-delà et l’ubac de Saint-Gingolph au pétillement d'infimes pastilles (les maisons des gens d’en face), puis la remontée des bois savoyards et là-haut le Château et les roches d’Oche sur lesquelles flotte un nuage de soie floche conforme à un début de journée d’été et que ne voient ni le ver solitaire ni la bondissante gazelle que rien ne distrait de sa quête de fraîches feuilles dans la savane lointaine...
    Ce midi rendez-vous avec le Marquis, mon ami cher depuis cinquante ans, et que je voussoie toujours malgré notre complicité à peu près totale, juste nuancée par nos éducations respectives (il est Français et catholique et je suis Helvète protestant), et là je me dis qu’à nous deux nous avons 163 ans et que c’est pas mal pour de vieux enfants mais une paille à la mesure des millénaires et des continents, et quel bol, quel pot d’avoir un ami avec qui parler sans se surveiller de tout ce qui nous chante, nous fait déchanter du monde immonde, et bien plus ardemment de tout ce qui nous enchante…
     
    (Soir) - J'ouvre tout à l'heure le Journal de Julien Green n'importe où et je tombe sur ces lignes: "La vie n'est jamais si belle que lorsqu'elle s'éloigne de ce qu'on appelle la vie. Que signifie dans l'éternité le Putsch de Hitler, les mutineries à bord de croiseurs anglais, la chute de la livre ? Tout est ailleurs. Rien n'est vrai que le balancement d'une branche dans le ciel". Or c'est exactement les mots que j'attendais ce soir après les moments d'épiphanie de la journée, même à midi sur la terrasse bondée du restau donnant sur le petit port, où nous parlions avec le Marquis de ce qu'a été le monde de nos aïeux et de ce qu'il est devenu, lui estimant que la perte est irrémédiable et moi protestant que nous ne savons pas ce qu'il en sera des enfants de nos enfants - lui se régalant de son plat italien et moi du mien tandis qu'un bambin se chamaillait avec un petit chien, etc.

  • Musiques de l'enfance

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    Retours rêveurs à propos du Pain de Coucou de JLK...
    par Fabrice Pataut
    C’est un monde en même temps dur et floconneux où l’on met volontiers une laine, où l’on croise des vélocipédistes, où tout du ciel aux champs se trouve d’un coup laqué par une averse de beau temps. Personne ici n’enfile un pull ou ne fait de bicyclette sous une pluie réparatrice. Que non. Nous sommes sur le terrain familier des plus innocentes nourritures terrestres, faites de plaisirs loufoques, de charmants petits gâteaux licencieux, de joues vermillon, de bons légumes et de messes moins ennuyeuses qu’il n’y paraît.
    Nous y sommes parce qu’un verbe simple nous y conduit, qui s’autorise parfois de discrets imparfaits du subjonctif et prend les allures d’une fable pleine d’une belle tendresse, sans paraboles ni plaidoiries.
    Le Bon Dieu à barbe blanche et l’odieux Ponce Pilate sont ses habitants au même titre qu’une sympathique Putzfrau, toute italienne dans le verbe, et une tante Greta qui recommande fermement la propreté des parties génitales, lequelles seront invisibles et aussi immatérielles que possible.
    La loi du Seigneur dont Grossvater fait grand cas en période de vacances est stricte, mais elle est pure, aussi. Un certain nombre de choses doivent l’être tout autant de manière que la pureté d’ici-bas, moindre parce que matérielle mais néanmoins désirable, soit fortifiée : l’alignement symétrique des chaussons avant le coucher, le nettoyage des parquets, la croix blanche du drapeau suisse.
    Il y a bien sûr, des résidents d’un autre genre dont l’ours en peluche, le mâni. N’a-t-il pas lui même un nom qui, bien que commun plutôt que propre, s’il n’est biblique, semble l’être, comme celui, disons… d’Ézechiel ? On le croirait sans difficulté.
    Tous se retrouvent dans la Stube, la chambre commune : on y parle, on y coud et lit le journal, on y rêve des bonnes friandises du Tea-Room, on y joue du piano, assez mal semble-t-il, mais con sentimento, ce qui excuse non sans verve toutes les fautes de style.
    Et puis, fatalement, après Grossvater et Grossmutter, on retourne à la Rouvraie où la semaine et le dimanche sont bien différents. Modernes, en quelque sorte, et décoré d’anachroniques fossiles : Bruno le guitariste, le hongrois Janos, alter ego rêvé sans succès sur les bancs de l’école, le très riche Monsieur de Warra, au nom inflexible et froidement exotique, avec son couple de lévriers et son imposante Cadillac.
    Il y a quelque chose de Chardin dans la douceur des lumières et le détail des objets moindres sortis de l’ombre, un goût pour l’éphémère qui persiste.
    On pensera sans cesse après avoir fermé à regret Le pain de Coucou, à la mort de Toupie, le nain pâle en duffle-coat malmené par ses camarades dans la cour de récréation, victime d’un caillot au cerveau. L’air de rien, JLK prend soin à ce propos de parler de curée. Il y a bien sûr la course, l’encerclement de la bête, l’expédition punitive répétée par goût pour la méchanceté. Mais aussi, quand le maître doit annoncer la mort du garçon le jour où personne ne l’a touché et demande à toute la classe de se lever pour faire silence, l’objet même de l’abjecte moquerie, et comme une partie de l’animal abattu dans ses affaires de classe esseulées sur le banc. La curée, en troisième lieu, est le moment de la distribution. Qui donc aura droit à un morceau de Toupie, ne serait-ce qu’une p’tite lichette ?
    JLK ne le dit pas. Les trois sens du mot circulent ici en toute liberté. Comme les abominations de l’enfance sont aussi nombreuses et répétitives que ses plus chers délices et que JLK sait être discret, il passe son chemin et nous laisse les goûter seuls. Ce sont les nôtres, bien sûr, le bien commun de l’humanité. Très injustement partagés, il faut bien dire, et qui, parce que le style y est, se transforment, impénitents, en œuvre d’art.
    F.P.
    Jean-Louis Kuffer, Le Pain de coucou, L'Âge d'homme, 1983. Prix Schiller. Réédité dans la collection Poche suisse.

  • Ceux qui ont eu chaud

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    Celui qui y serait resté s’il n’avait pas été mis à l’ombre/ Celle dont le cœur de glace la protège des canicules et des amours torrides / Ceux qui restent climatosceptiques pour affirmer leur indépendance d’esprit confortée par un ventilateur ad hoc / Celui qui a tout le temps été en chaleur en dépit de son éducation darbyste / Celle qui a renoncé à ses vacances en Équateur / Ceux qui se les gèlent dans leur cercueil climatisé / Celui qui vous répète que Naomi Klein l’avait bien dit dans ses livres ce qui vous fait ni chaud ni froid / Celle qui réchauffe l’atmosphère de la salle de paroisse en ouvrant les fenêtres / Ceux qui ont une canicule d’avance sur la Hotline / Celui qui est trop cuit pour s’apercevoir de rien / Celle qui a vu le glacier fondre et s’en est plainte aux responsables quitte à jeter un froid / Ceux qui nous rappellent que les glaciations ont parfois commencé comme ça mais pas toujours / Celui qui a esquissé la classique danse de la pluie sur sa pelouse puis est allé se rafraîchir dans son living avec le non moins classique Martini on the rocks / Celle qui répète chauffe Marcel à ce Monsieur Proust que même ses filles déguisées en garçons laissent froid / Ceux que la canicule fatigue plus que le cunilinguisme / Celui qui se dégèle un hot-dog qu’il savoure dans sa chambre froide de légiste assermenté / Celle qui fait une gâterie au saint de glace / Ceux qui ne jurent que par les films de Clim Novak, etc.

     

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  • Profondeurs de Simenon

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    À propos de La Chambre bleue, l'un des romans les plus purs de la série des "romans durs" en sa paradoxale douceur.
    À La Désirade, ce lundi 20 juillet.- Le bleu pur du ciel de ce matin convient à la fête de sainte Marina, bergère d’Antioche dont un préfet romain s’enticha non sans lui commander d’adorer ses dieux, ce qu’elle refusa au point d’être trempée dans l’huile bouillante et d’y périr en l’an 290, ainsi en allant-il des tribulations sous le ciel du plus pur azur qui, ce matin me ramène à La chambre bleue de Georges Simenon, qu’on pourrait dire le roman d’un homme à la fois innocent et par trop dépendant d’une maîtresse qui le possède et le pousse au crime par passion jamais vraiment partagée.images-88.jpeg
    La chambre bleue est ce lieu d’une dualité élémentaire qu’on peut dire celle du sexe, lieu de refuge en plein jour et de menace latente, où la nuit du sexe apparaît entre les jambes impudiquement écartées d’une femme d’où coule encore le filet de semence de son amant, comme une preuve (pense-t-elle) de l’Amour les emportant tous deux pour toujours, croit-elle.
    Vous pouvez regarder ailleurs, mais cela revient au même, vous pouvez faire les innocents, comme on dit, ou vous pouvez juger ou condamner, peu importe, à vrai dire, d’ailleurs vous n’avez rien à dire, et ce que disent le juge ou le psychiatre, l’inspecteur de police ou le témoin ne compte guerre, aux yeux de Tony Falcone, à côté de celle qui se pose quand il se rappelle, de son enfance, que le contenu d’un sachet rempli de poudre bleue peut donner au linge un tel blanc.
    Quant à la chambre bleue, elle rappelle en somme le blanc de la conscience de Tony – sans parler des blancs de sa mémoire -, au lieu présent du plus grand plaisir qu’il ait jamais éprouvé., sans penser du tout (quand il y pense) que ce plaisir soit aussi grand que la vie ordinaire auprès de son épouse Gisèle et de leur fille, loin de la chambre bleue…
    La chambre bleue est le lieu oì se consomme la décision de la grande Andrée, fille de résistant que Tony n’a jamais touchée depuis leur enfance, à son dépit de femelle négligée, et qui l’attrape un soir et le prend littéralement et va le tenir en le flattant et le mordant en même temps. Or vous sentez d’avance que tout ça va mal finir. Il n’y a pas à proprement parlé de suspense mais les questions de l’inspecteur et du juge anticipent l’action et l’on comprend que ce qui se passe au présent est déjà du passé au regard du futur procès.
    Sacré Simenon ! La chambre bleue date de 1963, composée à Noland, au pays de Vaud. La plupart des Vaudois ont de Simenon une représentation sommaire d’auteur à succès à pipe débonnaire, sans rien de commun avec un grand écrivain à la manière, par exemple, d’un Marcel Proust. Or la chambre bleue, imaginée à quelques pas des eaux plates du Léman, est un roman bien plus substantiel et pénétrant qu’il n’y paraît d’abord, raconté d’une façon qui ne le cède en rien aux subtilités narratives du roman de la même époque qui se croyait le seul « nouveau ». D’une écriture qu’on a dit plate alors qu’elle n’est que limpide et lisible avec ses « mots-matière », ce récit d’un malentendu fondamental, dont le personnage rappelle de loin celui de L’étranger d’Albert Camus, à cela près qu’il tangue entre le piège de la passion et la fausse sécurité de la vie famillale ordinaire – jamais vécue par Meursault -,me semble l’un des meilleurs de la série des « romans durs » de Simenon en sa paradoxale douceur…
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    Images: peinture de Picasso et château d'Echandens, dit Noland.
     

  • Proust au café

     
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    Proust chez Weber, par Léon Daudet
     
    Le café nous a donné l’exquis Verlaine et le grand et pur Moréas, le salon, Robert de Montesquiou et je ne sais combien de Muses inutiles ou comiques. Je me représente assez bien l’immortalité sous la forme d’une dame de comptoir, adressant à quelques clients de choix de petits signes plein de bienveillance.
    Vers 7 heures et demie arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois. Il demandait une grappe de raisin, un verre d’eau et déclarait qu’il venait de se lever, qu’il avait la grippe, qu’il s’allait recoucher, que le bruit lui faisait mal, jetait autour de lui des regards inquiets, puis moqueur, enfin de compte éclatait d’un rire enchanté et restait. Bientôt sortaient de ses lèvres, proférées sur un ton hésitant et hâtif, des remarques d’une extraordinaire nouveauté et des aperçus d’une finesse diabolique. Ses images imprévues voletaient à la cime des choses des gens, ainsi qu’une musique supérieure, comment on raconte qu’il arrivait à la taverne du Globe, entre les compagnons du divin Shakespeare. Il tenait de Mercutio et de Puck, suivant plusieurs pensées à la fois, agile à s’excuser d’être aimable, rongé de scrupules ironiques naturellement, complexe, frémissant et soyeux. C’était l’auteur de ce livre original, souvent ahurissant, plein de promesses : Du côté de chez Swann, c’était Marcel Proust...

  • Flafla et piapia

     
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    Claironnée par les médias, la transition des éditions locales B.C, aux mains de l'aspirant éditeur A.B., poète à ses heures, tourne court avant sa première parution. Les nains de jardin ont fait mieux...
    Les médias ont fait tout un foin, il y a quelque temps, à propos de l’intenion de l’éditeur local B.C. septuagénaire, de transmettre la direction de sa maison à l’employé d’édition trentenaire A.B., poète à ses heures, après 40 ans d’activités et quelque 500 livres publiés.
    Dans l’ensemble, les médias, très élogieux à l’égard des éditions B.C., qu’ils ont généralement ignorées jusque-là à quelques exceptions personnelles près, se sont réjouis du transit annoncé entre le vieux B.C, et le jeune A.B. , conformément à l’idée reçue selon laquelle une jeune pousse incarne le renouveau au dam des vieilles branches.
    Or tout semblait baigner dans le ciel radieux de l’avenir quand nous avons appris, à l’insu des médias, que le projet claironné avait capoté à la suite de dissensions de plus en plus orageuses, ponctuées par toute une correspondance ou les services de Chat GPT semblent avoir joué un rôle déterminant, sur fond de dissensions relevant de la complexion nerveuse peu compatible des deux parties et plus encore de leur philosophie entreprenauriale et éditoriale - l’un plutôt vieille école locale misant de plus en plus sur le polar sympa et le récit de vie qui-vous concerne, et l’autre ne jurant que par le sujet porteur «banquable », le Marketing et le Coaching win-win d’auteurs (et autrices) relookés à l’international.
    Mais que fichent donc les médias ?

  • Lumière de Verlaine

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    Ne lui parlez plus de larmes et n'en attendez pas de sa part, et quant aux crachats c'est comme les larmes: de la matière d'auréole, plus il était insulté et plus sa musique s'épurait, plus on le traînait dans la boue dont lui-même se saoulait à merci, et plus à son front de pierre affleurait comme une transparence de coeur et d'indulgence, à ses lèvres de nouveaux silences déchiffrés entre ses plus beaux vers - et qu'y a-t-il de plus beau que les vers de ce poète de caniveau ?
    Peinture George Rouault: Verlaine de faubourg, 1914.

  • Folie des hauteurs

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    images-75.jpeg« Pour tout dire, et vous me connaissez, nous avait-elle lancé à la table dès l’apéro – la table qui, à part moi, ne la connaissait guère que par ses éditos dans Le Monde et par la célébrité de sa mère, alors qu’elle venait de publier un livre que j’étais le seul jusque-là à avoir chroniqué - écrire équivaut pour moi à me jeter du haut de la tour Eiffel », et j’avais pensé un peu perfidement, les yeux flottant sur son brushing et le verre d’Americano qu’elle avait en main : la Tour Eiffel ça te fait 330 mètres antennes comprises, mais même si tu je jettes du premier étage, à 57 mètres, tu risques d’y laisser ta plume, ma chère Claude…
    Claude S. était la fille de Nathalie S. la romancière super connue et encore très lue dans les collègs américains, mais le talent de Claude se concentrait dans l’exercice de la chronique, d’un spectre peut-être moins large que celles de son époux Jean-François R., et d’une inspiration spirituelle moins pure que celle des méditations très médiatisées de son beau-fils le moine bouddhiste Matthieu R. , mais enfin j’ai apprécié qu’à la fin du frichti haut de gamme , au Richemond, m’identifiant comme le mec qui avait écrit le papier le plus cool sur son livre, et malgré le gag de la tour Eiffel, Claude S. se serre contre moi et me prie de lui faire découvrir le jet d’eau de Genève et autres mauvais lieux de la cité de Calvin…

  • De si bonnes nouvelles

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    Un coup de gueule d'Alexandre Voisard. Retour à Marcel Aymé. Un grand auteur snobé à redécouvrir fissa...
    À La Désirade, ce lundi 13 juillet. – L’agréable fraîcheur de ce matin, sur les hauts gazons, contraste avec la touffeur d’en bas, hier soir, dont je suis remonté pour me baigner les pieds à l’eau froide salée aux cristaux de la mer Morte, en lisant un fragment de carnets d’Alexandre Voisard qui recoupe en somme ma réflexion de ces jours sur les errances pompeuses de la Poësie poétique et de ses sectateurs divers: « Je ne supporte pas qu’on me convoque au nom de la poésie, comme on appelle les citoyens au nom de la Patrie. Je ne digère plus qu’on qu’on m’envoie « des sentiments fraternels en Poésie ». Ces impudeurs me dégoûtent. Que ces messieurs-dames d’abord se mettent au travail et qu’ils écrivent ce qu’ils ont à dire sans se contraindre à coller une étiquette sur leurs fioles. Qu’ils écrivent ! »
    Ces mots me requinquent comme de poursuivre, à présent, la lecture des 1353 pages des Nouvelles complètes de Marcel Aymé, parallèlement à celle du Confort intellectuel du même auteur aux yeux apparemment clos (mais voyant tellement plus large et profond que tout un chacun), fort connu de son vivant et même célébré en 1949 où l’essai parut (un an avant le triomphe de Clérambard à la Comédie des Champs-Elysées) mais longtemps snobé par les élites littéraires « à la coule » le taxant de réactionnaire sans l’avoir lu, limite « facho » n’est-ce pas (n’avait-il pas rendu visite à l’affreux Céline au Danemark, en 1951) alors que ses nouvelles expriment sa détestation de toutes les idéologies de droite autant que de gauche, sans parler des romans, comme Uranus, qui sondent la vilenie idéologico-politique de l’époque, à large base de délation et de fausse vertu; mais ce même Marcel Aymé, auquel nous avons emprunté le titre d’une de ses nouvelles (Le Passe-Muraille) pour le journal littéraire que nous avons animé vingt ans durant (et qui reste disponible en format numérique), ce même parangon d’indépendance intellectuelle et de liberté verbale (sa prodigieuse faconde à double souche paysanne et parigote) est par trop oublié de nos jours et je me fais un devoir d’aider à y surseoir…
    PREMIER INVENTAIRE. - C’est dans le métro parisien, à l’été de 1974, que mon ami Pierre Gripari, sursautant en apprenant que je ne connaissais ni Brûlebois ni Maison basse , la double crème des crèmes du Marcel des champs et de son double citadin, m’a fait sur un calepin une première liste des romans de Marcel Aymé que je devais lire illico presto pour mon agrément et le salut de mon âme, à savoir Le Moulin de la sourdine (roman jurassien au tréfonds troublant voire déchirant), Travelingue (un plan-séquence mémorable côté cinéma avec son ouverture pantelante), La Vouivre (retour à la magie tellurique des contes anciens) et Le Vaurien - tu m’en diras des nouvelles…
    À propos ds nouvelles, la quatrième de l’intégrale, intitulée Retraite de Russie, est une défense des roux et un coup de pied où je pense à ceux qui se vantent de pisser le plus haut - revigorant !

  • Ce que dit le silence

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    « Qui sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la mort et que la mort soit la vie »
    (Léon Chestov, Les révélations de la mort)
     
     
    Pour Emilia, en mémoire de Pierre-Guillaume.
     
    La suprême ignorance est là,
    de ne plus savoir si
    de la nuit avant l’heure,
    ou du jour et ses leurres
    sont ce qu’ils sont ou ne sont pas…
     
    L’étrange chose qu’une rose
    qui ne parle qu’en soi
    et dont jamais aucune foi
    n’osa dire qu’elle dispose…
     
    Les mots ne voulaient dire que ça:
    qu’ils savent qu’ils ignorent
    que le silence dort,
    et que la mort n’existe pas…
     
    Peinture JLK: Al Devero.

  • Comme aux ciels étoilés

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    On les aura laissé tout seuls
    faute de temps pour ça,
    pour le uns retirés dans les bois,
    es autres aux abris
    de fortune des oubliés;
    ils se seront éteints discrets,
    modestes et secrets,
    frémissants en leurs humbles voiles
    dans le doux charroi des étoiles …
    À quoi avait pense son père,
    seul avec son cancer,
    du peu de nouvelles des siens;
    pensait-il à son propre père
    en son dernier asile ?
    et qui viendra me voir ce soir,
    demande-t-il à son miroir
    évitant son regard…
     
    Les nébuleuses remuant
    au ciel indifférent
    n’ont que faire de vos sentiments
    d’enfants de tous les âges
    passant de merveille en carnage ,
    et pourtant soyeuses au regard,
    comme liées entre elles,
    elles vous font lever les yeux
    scintilants autant qu'elles...
     
    Peinture: Vincent Van Gogh, La nuit étoilée.

  • Contre la Poésie poétique (tout contre)

     
    De la pureté selon les poètes, et des faits. Du mal au pied et des échappées aux fenêtres. Contre le désespoir. Propos malséants.
    COMME UN LUNDI. - Il n’y a d’abord que du blanc aux hublots, puis les détails montent avec les herbes et les oiseaux, et bientôt c’est tout un nouveau lundi qui se présente au corps: mal de chevilles et de rotules, souffle restreint et j’entends là-bas, dans le couloir glorieux d’un passé relativement proche, les poètes Jaccottet et Celan regretter le « dimanche de l’être » qu’aura été le lendemain qui chante en date d’hier, quand il leur est apparu une fois de plus qu’il fallait « dépouiller le Vieil Homme », non du tout au sens brutal des gangs de youngsters mais à celui de la Bible et du Coran - et voici donc ce nouveau lundi sans un vêtement de nuit !
    La dernière image que j’avais du dimanche précédent était celle du désespéré peint par ma vieille amie imaginaire Marie-Hélène, figurant en somme l’état du monde : la suite de la cata à Gaza, le séisme et ses répliques à Caracas où, dans les décombres, une mère et son nouveau-né venaient d’être arrachés miraculeusement – le désespéré était nu comme Eve au premier jour, c’étaient des faits et l’Aspiration des poètes à une eau plus pure et toute neuve m’en imposait de moins en moins – cette pureté me semblant un leurre, comme d’un monde fait de seul sucre pur et rien avec, pas un serpent sous la dent...
    Je regarde alors par la fenêtre : quel flot, quel flux, quel fleuve, quelles fleurs, quels lentes lueurs d'éclairs du côté des guerres !
    Le kitsch est à son comble avec l’invasion, sur le Réseau, du Tout Poétique se donnant pour élément d’un marketing supérieur en cela d’abord qu’il est accessible à toustes - le Tout Poétique est votre affaire d’un clic, vous répétez toustes que la Meuf est l’avenir du Keum et que la Lune est bleue comme un orage, et tout ça se prouve par Insta - mais pourquoi pas ? À vrai dire la Poésie ne sait pas elle-même ce qu'elle est, donc n'attendez pas d'elle la moindre dénégation alors qu'elle ne cesse par ailleurs de regarder ailleurs précisément...
    Enfin sérieux :tu reprends Les Fleurs du mal dès le début quand Le Prince des Poètes (comme le proclament les sachants) s’adresse Au Lecteur, et tu lis :
    « La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
    Occupent nos esprits, et travaillent nos corps,
    Et nous alimentons nos aimables remords,
    Comme les mendiants nourrissent leur vermine »…
    Tagadam / tagadam, le tramway nommé Poésie est lancé sur les rails du dodécassyllabe : pas moyen de ne pas voir tout de suite le tableau grave, avec tous les objets d’impiété, le vice et le péché, les vils pleurs et nos taches étalées, l’oreiller du Mal et Satan en DJ : « C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent », bref tout ça ressorti au forceps du vieux ventre fripé de la chipie Sacristie et qui sonne si creux sauf ces deux vers qui nous ramènent en somme à table :
    « Nous volons au passage un plaisir clandestin
    Que nous pressons bien fort comme une vieille orange »…
    La voilà bien la Poésie : le plaisir clandestin, le fruit et la bête !
    Cependant le terrien Marcel Aymé n'en veut rien entendre: la Poésie selon Baudelaire ne passera pas. Avec ses sabots de bon sens hérité des cantons de l'Est - on oublie trop souvent que le drôle est né à Dole -, et frotté de culot parisien, Marcel Aymé le modéré montre les dents quand on lui sort un sonnet de Baudelaire en exemple de la plus Haute Poésie, pour conclure à la perversion du sens et de toute sensibilité fine dans les fumées d'un langage égaré par le romantisme et se complaisant dans le vague et l'informe des entités spongieuses (la femme fatale et la beauté funeste, la solitude et le vague à l'âme) où l'obscurité devient la norme et défie toute parole claire...
    Le Poète évidemment n’en fait qu’à sa tête et reprenant son luth, y va de sa déclamation ressassés au fil des ans par des milliers d’innocents au Tableau noir :
    « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre »…
    Alors Monsieur Lesage de pouffer et de trépigner, argüant qu’un « rêve de pierre » ne saurait être (trois vers plus loin) « éternel et muet ainsi que la matière » et rappelant qu’au « bon langage ordinaire » on dit « muet comme une carpe ou « comme une tombe » alors que ce rapprochement d’amour et de matière, même sil vous a « un fumet philosohique », est trop lourdement chevillé et relève de la « recherche inutile ».
    Dans la foulée, je précise que Monsieur Lesage est le protagoniste ronchon du Confort intellectuel de Marcel Aymé, concentré de propos « politiquement » incorrects et poétiquement – c’est moi qui souligne - stimulants.
    De toute évidence, Monsieur Lesage préfère s’abreuver à la fontaine de La Fontaine qu’aux eaux mêlées et selon lui frelatées de ce qu’on dit la Poésie Moderne, du romantisme au surréalisme en passant par Baudelaire et compagnie, mais ce « bourgeois cul et poussiéreux », selon l’expression de Marcel Aymé lui-même à la dernière ligne de son essai, n’est-il qu’un philistin qui ergote et radote ? Pas sûr !
    SAVOIR ET SENTIR. – Je les entends déjà se récrier, eux qui se disent de l’inconfort et de l’intranquillité : réac ! Eux qui prétendent tout oser (oser la différence, oser la transgression, oser le risque d’oser !) je les vois d’ici se liguer au nom de la Poésie Poétique, et voici qu’après Baudelaire ils psalmodient les yeux aux cieux :
    « Je sais que vous gardez une place au Poëte
    Dans les rangs bienheureux des saintes Légions
    Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
    Des Trônes, des Vertus, des Dominations »…
    Sans blague, je le cite de mémoire après l’avoir récité à treize ans, au Tableau noir, devant mes camarades médusés, et la suite en pompe :
    « Je sais que la douleur est la noblesse unique
    Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
    Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
    Imposer tous les temps et tous les univers. »
    Or je sais que Monsieur Lesage a raison en me rappelant ce galimatias doloriste, tout en lui opposant ma religion secrète, limpide et toute d’émotion simple que modulent Le Dormeur du val de l’affreux Arthur et Gaspard Hauser chante de l’odieux Verlaine…
    Voilà comme je l’entends plus que jamais quand me reviennent les vers simples et bons de ces deux malandrins, que j’ai mémorisés à jamais en mon âge tendre et qui me tiennent lieu de Sentiment.
    Oui, je sais que Monsieur Lesage à raison, mais je sens qu’il a tort…
     
     

  • Olé, Lélo !

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    À La Désirade, ce mercredi 7 juillet 2026. - Dès mon retour à ma table au biord du ciel, ce matin, je reviens à Lélo dont je vais tâcher de rappeler tout ce qu’elle représente, à mes yeux, après avoir revu, hier soir, le docu sur Netflix dont j’ai mieux distingué, après mon premier bond d’enthousiasme, les qualités indéniables et les failles.
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    Quant à ces faiblesses, elles me semblent essentiellement liées à la faute de goût qui a poussé la réalisatrice, Emmanuelle de Riedmatten, à « théâtraliser » plusieurs séquences de la vie de Lélo et à prêter à celle-ci les traits de deux actrices dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’ont aucune affinité physique avec l’ « original ».
    Pire: une scène de triolisme érotique, associant Lélo à Albert Moravia et son rival Paolo, est figurée par trois paires de jambes nues inégalement velues, et l’on verra même une Lélo à poil peindre en se déhanchant comme une vahiné d’atelier…
    Dommage, car l’intention initiale est des meilleures et la réalisation satisfaisante dans les grandes largeurs à quelques détails près, dont le sous-titrage négligé qui transforme par exemple Philippe Jaccottet en Jacques Côté…
     
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    Pour ma part, le seul nom de Lélo me ramène à « toute une époque », comme on dit, qui était celle du Lausanne des années 1950 à 1970 où l’on dénombrait plus de 20 galeries d’art et tout un public avisé, des chroniqueurs compétents (un Paul Budry au premier rang) et des artistes ou des écrivains de qualité, dont un Cingria qui avait salué les qualités de Lélo avec laquelle il aura bu quelques verres (et peut-être plus) avec Budry sur quelque terrasse de Saint-Saphorin…
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    C’est avec le cri joyeux de « Cachou ! » que les gosses de Saint- Saph accueillaient Charles-Albert remontant à pied la venelle pentue du bourg pour se pointer chez Lélo,
    non sans s’arrêter devant la vieille fontaine où, en nage sous son béret, il sortait rituellement la fameuse boîte de cachous fleurant la réglisse dont il distribuait chaque fois une poignée aussitôt éparpillée entre les petites mains des rejetons de vignerons le remerciant d’une seule voix qui faisait rire Lélo malgré sa piètre santé de ces temps-là, « merci Cachou ! »
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    Ces détails m’ont été rapportés par notre ami le bon docteur Emile Moeri, cardiologue attitré de Cingria et proche de Lélo Fiaux à laquelle il prodiguait aussi conseils et soins gratuits, recevant d’elle en retour des toiles ou des objets peints de sa main, comme le bel abat-jour présenté dans le docu où le fils d’Emile, mon compère Tonio, lit également une lettre de son père à Lélo et présente une très belle petite crucifixion évoquant de loin un Goya – l’un des maîtres implicites de l’artiste, au même titre variable qu’un Delacroix ou qu’un Pierre Bonnard.
     
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    À propos de peinture, hélas, l’on ne saurait dire que la présente approche de Lélo Fiaux soit d’un apport bien conséquent, faute de bons cadrages -les citations visuelles sont bien trop rapides et jamais identifiées - et de commentaires dépassant les généralités et les platitudes. Le contexte vivant de l’artiste est en revanche mieux situé, grâce surtout aux propos précis et conséquents d’un Bertil Galland ou, plus anecdotiques, aux témoignages d’un Philippe Jaccottet (le fameux Jacques Côté !) ou des peintres Pietro Sarto et Jean Lecoultre. Dans la foulée, l’on rencontre Jean Eicher, dit Jeannot Loiseau, dont le grand talent est trop brièvement évoqué et le personnage à peine esquissé alors qu’il incarnait bel et bien la bohème artiste dont Lélo Fiaux était un peu l’égérie et la « performeuse », selon le vocabulaire actuel, toute d’instinct et de primesaut, etc.
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  • Faits divers d'été

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    Ce jeudi 2 juillet. – À la peine ce matin en dépit de l’insolente splendeur du jour au balcon en forêt de La Désirade : peine à se lever et peine à marcher, peine à gravir les marches de plus en plus hautes du maudit escalier, peine de rotules et de mollets et autres jarrets au semblant d’exercice suédois pratiqué face à l’impertinent Panorama (Das Leben ist KEIN Panorama, sagte Arthur Schopenhauer), peine en somme partout et de quoi s’en réjouir comme un fou – tout cela profitant absolument à l’Esprit.
    L’Esprit est en effet en toi de toute sa force douce et tu entends encore, de l’autre jour, la voix de ton petit-fils A. te murmurant comme ça, au moment de quitter le petit gang et sa nouvelle maison du bonheur, qu’on a encore besoin de toi Papito – non mais des fois !
    Les enfants sont ces jours au jardin tout à l’insouciance de l’été, loin du terrible monde (ce qu’on apprend tous les jours des séquelles de l’affreux séisme de Caracas) le journal local s’attarde ce matin à la pendable ladrerie de l’Etat lésinant sur la climatisation des asiles de vieux du canton, tu vois d’ici ces gueules de fonctionnaires bien ventilés dans leurs bureaux frais comme des cimetières, alors que les vieilles peaux innocentes sont livrées à la cruelle canicule, tu restes conscient de tout ce qui bien plus que toi se trouve ce matin à la peine en ce monde aux dehors rutilants, sur quoi tu relève les yeux de tes fichus carnets sur le triple bleu du lac aux reflets verts et des verts paradis du ciel aux reflets bleus où palpite le cœur de ton cœur et la lumière de ta vie…

  • La bourde de la gourde

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    À relever, au fil des premières séquences du film documentaire consacrée à la grand artiste romande Lélo Fiaux (1909-1964), et diffusé sur Netflix sous le titre Lélo, Liberté et peinture, cette énormité proférée par une prétendue peintre (elle peint des lacs et des flaques conceptuelles) au nom de Caroline B. à propos d'une des créatrices les plus authentiquement engagées de ce pays de nains de jardin, au triple plan de la vitalité de coeur et de corps, de la réalisation artistique la plus exigeante et de la liberté existentielle incarnée loin des chiens et chiennes de garde de l'art aligné selon les lois du néo-conformisme et du Marché. Olé Lélo ! Olé olé...

  • Surprise du jour

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    Découverte d'un film documentaire ressuscitant sur Netflix (!) la personne haute en couleurs et l'oeuvre non moins admirable de Lélo Fiaux, grande artiste vaudoise oubliée à redécouvrir absolument. À partir d'une intention très louable, et fort appréciable par sa documentation visuelle, la chose pèche en revanche à divers égards...
    Ce dimanche 5 juillet. – Mon dimanche pantelant, titubant, chancelant, tousseux et dolent a été sauvé, cet après-midi, par la découverte à vrai dire ahurissante et non moins réjouissante d’un film documentaire diffusé par Nertflix et tout consacré à Lélo Fiaux, à sa vie de bohème et de poivrote inspirée, amante de Moravia et grand frangine attentionnée de l’adorable Jeannot Loiseau – lequel m’a longueement parlé d’elle sous les oliviers de Grignan -, revivant ici par le truchement d’un grand choix d’images d’époque évoquant ses multuples pérégrinations – de Papeete à Saint-Saphorin en passant par l’Andalousie, et autant de peintures et d’aquarelles tirées de son œuvre aussi profuse qu’oubliée aujourd’hui....
     
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    740769961_10245425415436681_2561248196942664502_n.jpgSurprise dans la surprise et qui m’a ravi autant que stupéfait: la séquence où apparaît mon ami Tonio lisant un texte de son paternel (Emile Moeri, cardiologue de Charles-Albert Cingria et grand ami de Lélo, dont il a collectionné les toiles), bref j’étais à moitié bon à jeter ce matin aux déchets carnés et je revis ce soir comme un ressuscité…
    Post scriptum du soir: quant à la qualité réelle de ce documentaire fleurant l'amateurisme provincial, avec des lacunes et des séquences de théâtralisation frisant le grotesque (trois paires de jambes nues figurant une situation de triolisme amoureux, ou cette actrice jouant Léo déguisée en clownesse), le soussigné préfère ne pas en parler un si beau dimanche...

  • Nuances de bleu

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    À La Désirade, ce samedi 4 juillet 2026. – Je dénombre quatre fines petites voiles immobiles, ce matin, sur les eaux étales du lac immense, qui flottent là-bas sans un souffle à la toile, j’imagine leurs occupants désoccupés sans les envier du tout mais sans exclure non plus que tel ou telle souffre dans sa vie comme, hier soir, j’ai été confronté aux tribulations de nos semblables en regardant les sept épisodes d’une série américaine toute consacrée aux conflits parfois mortels de voisinage ; or ce n’est pas morbidité mais attention lucide que de constater le cumul constant de la merveille et de l’infernal – la série en question détaillant, sur fond de banlieues apparement vouées au bonheur loin des méchants, un éventail de tous les aspects du ressentiment par humiliation, de la compulsion vengeresse et de ses séquelles criminelles – j’y ai resongé tout à l’heure en lisant, sur le Résau, la litanie aigre d’un influenceur plus ou moins écrivain convaincu d’être persécuté et concluant à la décadence inéluctable d'un monde égaré infoutu de l’écouter en sa pureté, et je nous revois sous le vent avec Lady L. barrant son 420, cette année-là, comme quoi…

  • Avatars de la menterie

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    Mon ignorance est un océan
    dont l’oreiller me berce:
    je grandis de ne pas savoir:
    je vague et je divague;
    de port en port, de porte en porte :
    partout je suis ailleurs,
    ignorant tout,
    ignorant l’heure…
     
    Je porte en moi comme une idée
    qui me fait supporter
    d’être tant en n’étant que rien
    qu’un infini qui flotte,
    mais cette idée n’a pas de nom,
    et qui veut le savoir
    porte l’épée au fond de grottes
    où tout reste secret...
     
    Au demeurant le va et vient
    d’Ulysse et de sa bande
    m’enchante quand je dors
    et comme l’antilope rêve
    en oubliant Pénélope
    et ses fileuses de feuilleton
    campant sur les rivages
    arrimés à vos illusions,
    je reste du voyage ...
     
    L’océan est une fumée
    dont l’Éternel partout,
    au nom qui vous reste ignoré
    plus que le rêve du tatou -
    l’Éternel à vue de nez
    savoure les yeux fermés
    les parfums éventés;
    et Mnémosyne au pédalo,
    loin des serpents, près des oiseaux ,
    nourrit les mêmes songeries
    fleuries de menteries…

  • Sur le nuage

     
    À La Désirade, ce vendredi 3 juillet. – Un nuage d’été en forme de masque mortuaire voile ce matin les hautes roches savoyardes du Château et du Casque de Borée, qui devriat inciter à la méditation grave sur nos fins dernières, et pourtant non : le nuage s’est effiloché en frise de flocons d’ouate céleste et la pensée aussi se défait de l’Idée…
    D’ailleurs il fallait que je note ma rencontre de la nuit dernière avec Michel de Montaigne (prononcer Montagne) sur une des terrasses surplombant la cour et la basse-cour de sa demeure aux rayons préférés de sa bibliothèque (qu’il appelle sa Librairie) voués comme on sait au sciences naturelles, au jardinage et à la cosmologie et me parlant en toute simplicité à la manière des humanistes signalés par le Dictionnaire.
    Or notant cela, et la couleur amarante de la robe de chambre de mon interlocuteur nocturne me parlant maintenant avec bienveillance des « maisons » du ciel et des « trois commerces » amoureux, je me dis qu’il y aura ces jours soixante ans que je prends ces notes et qu’à soixante ans précisément Montagne (qui s’écrit Montaigne) a rendu son dernier souffle…

  • Comme une maison retrouvée

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    (Chanson de La Désirade)
     
    On reviendrait à la maison:
    on n’a pas oublié,
    on a traversé les saisons,
    ce qu’on dira : voir du pays,
    et ce qu’on n’a pas dit,
    ce qui offense la mémoire,
    ce qu’on n’a pas voulu
    ou qu’on ne veut pas reconnaître -
    mais ce n’était pas moi !
    en accusant le traitre
    qu’il y avait peut-être là,
    tout au tréfonds de soi -
    on n’en sait rien, ou mieux :
    on préfère ne pas savoir -
    on ne pense à l’instant
    qu’à la maison au coin des bois…
     
    Il y a partout des champs de ruines,
    du ciel on voit la terre,
    et ce qui exulte et fulmine,¨
    ceux qu’on bénit, qu’on assassine,
    celle qui vous accueille
    et ceux dont on recueillera
    les derniers mots au soir,
    après des jours de désespoir;
    et dans les ruines les errants
    ne pensent qu’à revoir
    cette maison au coin des bois
    qui existe ou peut-être pas…
     
    Un-deux-trois-quatre-cinq-six-sept-huit,
    fait un octosyllabe,
    suivi d’un-deux-trois-quatre-cinq-six ,
    au jeu des contrerimes,
    et c’est parti pour la chanson
    en rimes et raisons
    possiblement déraisonnables
    qui diront à façons
    ce que raconte la maison…