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  • Le joyeux safari

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    Ce  jeudi 30 avril 2026 – Ce matin très vertueusement bleu – le ciel frangé de dernières neiges sur les hauts et le lac aux eaux frisées par la brise -, alors que je tiens à peine Unknown-3.jpegdebout (plus de ressort aux jarrets & co ou peu s’en faut) et peine à respirer, un irrépressible élan, dopé par la lecture du Mal absolu de Pietro Citati et, d’hier soir, la découverte de l’adaptation d’Orgueil et préjugés de Jane Austen avec les irrésistibles Colin Firth (prototype du héros romantique ombrageux « au bon fond ») et Jennifer Ehle en Lizzie aux ondoiements d’expression sans faille, m'impatiente à l'instant de remonter fissa à La Désirade pour y pêcher mon Dumas complet en collection Bouquins et les cinq ou six cassettes d’adaptations des romans de Jane Austen rassemblées naguère par Lady L. sous mon regard dubitatif voire moqueur -  le con.

    Pourquoi Dumas, dans lequel Citati, qui le considère comme «l'écrivain le plus mystérieux du XIXe siècle», nous replonge avec son art prodigieux de lecteur-créateur peignant littéralement chaque livre en faisant appel à tous nos sens ?

    Parce que Dumas, lu en ma prime jeunesse, n’a pas fait le poids, à mes yeux de «littéraire» à côté de Balzac ou de Proust, alors que Citati, comme de Jane Austen (ou de Virginia Woolf, ou de Karen Blixen, ou de Poe, ou de Henry James) balaie les préjugés en faisant apparaître le vrai texte vivant et vibrant de chaque  grand écrivain, à quoi je ne résisterai pas en mes préjugés d'orgueilleux...

    Donc première épreuve du safari Dumas-Austen de tout à l'heure : marcher jusqu’au parking de la Honda Jazz Hybrid à dégaine de souris d’ordinateur, après quoi me restera la sérieuse montée à La Désirade heureusement facilitée par le « rollator » de ma chenillette coréenne, etc

  • L'angoisse de Rachid

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    En octobre 1993, l’écrivain algérien Rachid Mimouni exprimait sa crainte d'être assassiné parmi les siens. Plus de trente ans après notre rencontre à Paris, ses propos ont une charge tragique redoublée... L'écrivain est mort à Paris en février 1995 d'une hépatite aiguë. Sa tombe fut profanée, au lendemain de son inhumation, par les fanatiques du FIS. Qui a dit que l'Histoire se répétait ?

     

    L’un des plus grands écrivains algériens est aujourd'hui un condamné à mort virtuel. Romancier puissant, passionnément engagé à défendre l'honneur de sa tribu — donc à en fustiger aussi ce qui la déshonore — économiste enseignant à l'Université d'Alger jusqu'à sa démission récente, figure de proue de l'intelligentsia algérienne non alignée, Rachid Mimouni a publié l’an dernier un essai virulent sur la falsification du message coranique par les fanatiques musulmans: De la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier. En outre, son dernier roman, La malédiction évoque (notamment) l'invasion de l'hôpital d'Alger par les barbus intégristes, en été 1991, préfigurant les méthodes d'un Etat islamique. Autant de motifs suffisant à désigner cet esprit libre à la vindicte des fanatiques,qui n'en demandent d'ailleurs pas tant. Après l'assassinat d'une quinzaine d'intellectuels algériens, dont plusieurs de ses amis, Rachid Mimouni s'obstine à vivre en plein quartier populaire d'Alger, à la merci des tueurs, mais c'est lors d'un récent passage à Paris que nous l'avons interrogé.

     

    —  Quelle vie menez-vous aujourd'hui?

     

    —  La situation des intellectuels algériens a beaucoup changé depuis le moment où un ensemble de réseaux terroristes a décidé de les abattre l'un après l'autre. Il en résulte une véritable psychose, liée au fait qu'on ne sait pas quelle sera la prochaine cible. Cette angoisse s'accroît du fait que votre entourage vit la même hantise. Mon fils se réveille souvent au milieu de la nuit parce qu'il rêve qu'on m'assassine.

     

    —  L'affaire Rushdie a-t-elle servi d'exemple au FIS

     

    —  Les enjeux n'ont rien de commun. Rushdie a été condamné à mort pour avoir écrit Les versets sataniques. Tandis que les intellectuels algériens sont abattus parce qu'ils défendent, pacifiquement, unprojet de société démocratique et moderne en contradiction absolue avec un Etat islamique.

     

    —  Excluez-vous l'exil? 

     

    —  Il y a déjà plusieurs dizaines d'intellectuels de renom qui ont dû se réfugier à l'étranger ou se cacher. Mais, si tous s'en allaient, ça serait un drame. Au reste, je ne serais pas forcément en sûreté où que je me trouve. 

     

    —  Savez-vous quel groupe particulier vous menace?  

      

    —  Cequi fait toute la difficulté de la situation algérienne, c'est que les terroristes ne sont pas coordonnés. Chaque faction définit sa propre stratégie. Comme les assassinats ne sont pas revendiqués, on ne sait jamais qui a commis le meurtre, sauf rares cas. 

     

    —  Comment avez-vous appris que votre nom figurait sur la liste des condamnés en puissance? 

     

    —  Je l'ai appris à mots couverts par des amis qui vont à la mosquée, et par desmembres des services de sécurité algériens. 

     

    —  Dans quelle mesure pouvez-vous vous protéger? 

     

    —  C'est très problématique, dans la mesure où ces réseaux s'attaquent à n'importe qui. Les intellectuels francophones sont visés en priorité, mais, le but des intégristes étant de régner par la terreur, ils ne cessent de varier leurs cibles. Personne n'est à l'abri. La situation est d'autant plus délicate que nous vivons, pour la plupart, dans des quartiers populaires. 

      

    —  Comment le pouvoir réagit-il à cesattentats?   

     

    —  Très mollement. D'une certaine manière, cela doit bien l'arranger, dans la mesure où nous n'avons cessé de le critiquer. Le jour de l'enterrement de mon ami Tahar Djaout, écrivain important, la télévision lui a consacré dix secondes...

      

    —  Et dans les journaux? 

     

    — Dans les journaux indépendants, la réaction à l'assassinat de Tahar Djaout a été formidable. Mais ailleurs... 

     

    —   L'un des thèmes de La malédiction est la haine fanatique opposant deux frères. L'avez-vous subie vous-même?

      

    —  Il se trouve que mon propre beau-frère est un intégriste pur et dur, et sans doute me liquiderait- il sans état d'âme si cela lui était ordonné. Ma propre mère aussi soutient les islamistes.

      

    —   Le passé, et notamment la guerre, joue un rôle important dans votre livre. Pourquoi cela? 

     

    —   Les drames que nous vivons actuellement ont leurs racines dans le passé. Il y a eu des conflits entre hommes, des rivalités qui ont continué de déterminer la conduite des dirigeants après l'indépendance.On ne comprend rien à la situation présente sans se référer à ces vieuxrèglements de comptes.

     

    —   Quels rapports entretenez- vous avec l'islam?

       

    —  Je suis musulman, et convaincu que l'intégrisme est une falsification de l'islam.Il m'arrive très souvent, avec mes enfants, de constater qu'on leur enseigne des versets tronqués du Coran. C'est en soi une hérésie: le texte sacré ne peut être trafiqué. Or nous avons 46% d'analphabètes. Il suffit de leur asséner des versets sortis de leur contexte pour les manipuler. Prenez le cas du Djihad. On le tient, en Occident, pour une incitation à la lutte contre les non-musulmans. Effectivement, il y a un verset qui dit que le Djihad est permis. Mais les intégristes ne lisent jamais la suite concernant ce même Djihad qui dit: «Vous n'agresserez pas celui qui ne vous a pas agressé, vous épargnerez les femmes et les enfants». En fait, le Djihad, replacé dans son contexte coranique, est un droit à l'autodéfense. Historiquement, cela se comprend très bien car,à l'époque, les musulmans qui avaient dû quitter La Mecque pour Médine étaient sans cesse agressés par les Mecquois, qui levaient des armées pour les attaquer. 

     

    —  Comment voyez-vous l'évolution de la situation? 

     

    —   Il y a deux schémas possibles. Ou il seproduit en Algérie des changements radicaux en termes de direction politique. À ce moment, une nouvelle dynamique pourrait être relancée. Ou nous continuons toujours avec les mêmes. Il y aura donc de plus en plus de déçus qui trouveront refuge dans le mouvement intégriste. Alors ce sera la voie ouverte à unecatastrophe à l'iranienne. 

     

    —  Voyez-vous des hommes nouveaux à même d'apparaître? 

     

    —  Les hommes nouveaux se voient rarement à l'avance. Qui aurait pu penser que ce serait le général de Gaulle qui incarnerait la Résistance?  

     

    —  Attendiez-vous quelque chose des chefs historiques revenus en Algérie avant les élections?

     

    —  J'attendais beaucoup d'un Aït Ahmed, dont j'admire l'intelligence et le sens politique. Hélas! j'ai deux reproches à lui adresser. Le premier est de ne pas être revenu au pays comme un sage, qui aurait pu jouer un rôle décisif en temps utile, mais en chef de parti. Le second est d'être reparti en Suisse. Et je fais les mêmes reproches à Ben Bella. 

     

    —  Quel est le sentiment qui domine aujourd'hui au sein de la société algérienne? 

     

    —   Il y a une grande lassitude par rapport aux gens du pouvoir, qui ne sont plus crédibles. A cela s'ajoute désormais la peur. Les Algériens n'ont plus même le cœur à travailler sous cette chape de plus en plus lourde...

     

  • L'étrange Questionnaire

    littérature
     

    Notre occulte compère blogueur rémois Eric Poindron, tenancier du Cabinet de curiosités (http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/) , et sévissant non moins notoirement sur Facebook, jugea bon ce jour-là d'interrompre nos Travaux & Loisirs par un étrange Questionnaire, et voici ce qui lui fut répondu....


    1 – Écrivez la première phrase d’un roman, d'une nouvelle, ou d’un conte étrange à venir.
    - Une jeune femme émaciée lisait Le bonheur des tristes à la table voisine, ce matin-là. Ce titre autant que la pâleur de la lectrice me composaient un nouveau ciel sous lequel il me plut de commencer d’écrire l’étrange roman que voici...
    2 – Sans regarder votre montre, quelle heure est-il ?
    - Il est l’heure de brasser les aiguilles.

    3 – Regardez votre montre, quelle heure est-il ?
    - Ma montre s'est arrêtée lors de notre dernier match de Sumo.
    4 – Comment expliquez-vous cette – ou ces – différences du temps ?
    - Il n’est aucun écart entre l'aiguille et son ombre.

    littérature
    5 – Croyez-vous aux prévisions météorologiques ?
    - Certes, mais à contre-temps.

    6 - Croyez-vous aux prévisions astrologiques ?
    - Certes, mais à contre-coup.
    7 – Regardez vous le ciel, et les étoiles, quand il fait nuit ?
    - Les étoiles me rappellent mon âge d'avant ma naissance. Quant au ciel il me scrute à la dérobade.
    8 – Que pensez-vous du ciel et des étoiles quand il fait nuit ?
    - Le ciel et les étoiles m'impatientent au point que je fais tomber le jour avant qu'il soit temps.
    9 – Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
    - Je regardais passer le train du temps en mâchant de la réglisse.

    10 – Que vous inspirent les cathédrales, les églises, les mosquées, les calvaires, les synagogues et autres monuments religieux ?
    - Ce sont les chastes maisons de passe du Temps.

    littérature

    11 – Qu’auriez-vous vu si vous aviez été aveugle ?
    - Je suis aveugle à tout ce que je ne vois pas.
    12 – Qu’auriez-vous aimé « voir » si vous aviez été aveugle ?
    - J’eusse aimé voir le clavier des prés de Rimbaud les yeux fermés.
    13 - Avez-vous peur ?
    - Tout le temps que je perds.

    14 – De quoi avez-vous peur ?

    - De ne pas avoir peur seul à seul quand la chauve-souris se coiffe au poteau.
    15 - Quel est le dernier film horrible que vous avez vu ?
    - Je suis aveugle à cela puisque je n'en prends point le ticket même en exo syndicale.
    16 - De Qui avez-vous peur ?
    - D’un être qui ne se nomme pas.
    17 - Vous êtes vous déjà perdu ?
    - Je le suis tout le temps.

    18 - Croyez-vous aux fantômes ?
    - Cela ne s’appelle pas croire.
    19 - Qu’est-ce qu’un fantôme ?
    - Cela ne se dit pas.
    20 - En l’instant, à l’exception de l’ordinateur, quel(s) bruit(s) entendez-vous ?
    - Le bruit de mon sang dans les pâles de mon ventilateur éteint.

    littérature
    21 - Quel est le bruit le plus effrayant que vous ayez entendu – « la nuit avait l’allure d’un cri de loup », par exemple - ?
    - La nuit tous les cris sont loups.
    22 – Avez-vous fait quelque chose d’étrange aujourd’hui ou ces derniers jours ?
    - J'ai inauguré une nouvelle chapelle, mon fils.
    23 – Êtes-vous déjà allé dans un confessionnal ?
    - J’y ai fait mon nid en septembre 2001.
    24 – Vous êtes au confessionnal ; alors confessez-moi l’innommable.
    - Je vous confesse l’innommable.
    25 –Sans tricher, qu’est-ce qu’un « cabinet de curiosités » ?
    - Je serai curieux de l'apprendre.
    26 –Croyez-vous à la rédemption ?
    - C’est elle qui tient l'Agenda, mon enfant.
    27 – Avez-vous rêvé cette nuit ?
    - Les SR de la Confédération détiennent les cassettes vidéo.
    28 - Vous souvenez-vous de vos rêves ?
    - Certes, et eux aussi.
    29 - Quel est le dernier rêve que vous avez fait ?
    Celui de la nuit prochaine.littérature

    30 – Que vous inspire le brouillard ?

    - Ce qu’il m’inspire m'aspire.
    31 - Croyez-vous aux animaux qui n’existent pas ?
    - Je ne crois qu’aux animaux que je savoure des yeux.
    32 - Qu’est-ce que vous voyez sur les murs de la pièce ou vous êtes ?
    - Je vois le squelette de la maison calcinée où vous retrouverez mes dents en or.
    33 - Si vous deveniez magicien, quelle est la première chose que vous feriez ?
    - Je ferai attendre le Congrès.
    34 - Qu’est-ce qu’un fou ?
    - Tout ce que vous trouvez en lui qui n'est pas vous.

    35 - Etes-vous fou ?
    - Si vous le dites.
    36 – Croyez-vous en l’existence des sociétés secrètes ?
    - J’en suis une quantité.
    37 – Quel est le dernier livre étrange que vous ayez lu ?
    - La multitude du passereau.
    38 – Aimeriez-vous vivre dans un château ?
    - Je suis plutôt théâtre ambulant, ces jours.
    39 – Avez-vous vu quelque chose d’étrange aujourd’hui ?
    - Certes, et je vous le fais mater pour un bon prix.

    littérature

    40 – Quel est le denier film étrange que vous avez vu ?
    La mélancolie du cimeterre.
    41 – Aimeriez-vous vivre dans une gare désaffectée ?
    - Tout lieu où je ne vis pas m’affecte.
    42 – Etes-vous capable de deviner l’avenir ?
    - Ce n’est pas une capacité mais une fonction matinale de buraliste inspiré.
    43 – Avez-vous déjà pensé vivre à l’étranger ?
    - Mon nom est Xénophile.

    44 – Où ?
    - L’étranger est partout où je vis.
    45 – Pourquoi ?
    - Pour devenir mon propre ami.

    46 – Quel est le film le plus étrange que vous avez vu ?
    - La chevale du seautier.
    47 – Auriez-vous aimé vivre dans un presbytère ?

    - Ce fut un fantasme de ma période belge.
    48 – Quel est le livre le plus étrange que vous ayez lu ?
    - Les mulets de Méra.
    littérature
    49- Préférez-vous les sabliers ou les globes terrestres ?

    - Je préfère les templiers savoyards.
    50 – Préférez-vous les loupes anciennes ou les armes blanches
    - Je préfère l’Opinel de la nonne sauvage Emma Porchetta.
    51 – Qu’y a-t-il, selon toute vraisemblance, dans les profondeurs du Loch Ness
    - Il y a l'un de mes briquets perdu mais resté allumé.
    52 – Aimez-vous les animaux empaillés ?
    - Surtout les silencieux et les humbles.
    53 – Aimez-vous marcher sous la pluie ?
    - La pluie lave mes aquarelles et requinque ma Vertu.

    54 – Que se passe-il dans les souterrains ?
    - Les souterraines y fomentent des complots au lieu de lustrer les boussoles.
    55 – Que regardiez-vous quand vos yeux se sont détachés de ce questionnaire ?
    - J’ai vu mes yeux se détacher et faire quelques pas sur le muret.

    56 – Que vous inspire cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
    - Cette phrase étant célèbre, je la salue comme il se doit d'une célébrité en m'inclinant humblement.
    57 – Sans tricher, d’où est tirée cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
    - Cette phrase n’est plus digne d’être saluée si quelque motion trivialement inquisitoriale la surdétermine.
    58 – Écrivez la dernière phrase d’un roman, d’une nouvelle, d’un livre étrange à venir.
    - Etrangement : non: mon agent à La Havane s'y oppose contractuellement.
    59 – Sans regardez votre montre, quelle heure est-il ?
    - Il est l’heure de s'aller immerger dans la piscine d'eau salée .
    60 – Regardez votre montre. Quelle heure est-il ?
    - Il est encore et toujours l’heure d'échapper à la voracité des cadrans.

    Image ci-dessus: Michael Sowa.

  • Mon amour à la lampe douce

     
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    (Pour conjurer maintes vaines tentative de faire un portrait)
     
    Mon amour à la cascade ensoleillée - le premier soir dans ce bar.
     
    Mon amour longtemps attendu, sitôt reconnu, son visage irradiant le noir, affleurant comme un dahlia bleu dans le blanc des fumées.
     
    Mon amour à notre premier rendez-vous – l’adolescente au cinéma.
     
    Mon amour à la première soirée de neige passée seul à seule.
     
    Mon amour au corps qui se donne et s’abandonne avant les mots prononcés.
     
    Mon amour à l’élan torrentiel.
     
     
    Mon amour après l’amour dénouant nos aveux comme des cheveux de l’enfant la mère défait les nœuds.
     
     
    Mon amour à l’enfance blessée – mon amour au lourd secret.
     
    Mon amour à la première aube nue – devenue mon amour.
     
    Mon amour au serment aveugle, ce matin-là, au jour réinventé ce jour là.
     
    Mon amour à la Deux-Chevaux bleue arrêté au bord d’une prairie fleurie de la route de Paris – notre première équipée.
     
    Mon amour sur ce pont de la Seine dont l’ange de pierre blanche était là qui l’attendait pour la photo.
     
    Mon amour sur un banc, le vrai cliché, dans le jardin du Luxembourg.
     
    Mon amour essayant des chapeaux aux puces, la cloche puis le canotier, la vieillerie à fleurs variés, camélia ou cattleyas, trucs à plumes, machins à fruits, ou le béret, le feutre mou de Maigret - puis recoiffant son bonnet de coton de marin breton, et le soir abandonnant ses cheveux au vent de la rue.
     
    Mon amour à la paresseuse, à la chaise-longue et au Canard enchaîné dans le bocage de ce premier été à Buicourt.
     
    Mon amour en madone à l’enfant.
     
    Mon amour sous la neige à Venise, où nous ne sommes jamais allés.
     
    Mon amour à l’enfant dans la brume de lait.
     
    Mon amour exténué d’enfant ce premier hiver.
     
    Mon amour vomissant le lait d’enfant.
     
    Mon amour adoptant son premier enfant dans la lumière du printemps.
     
    Mon amour écartelée sous le drap vert, les mains gantées et les bras musclés des chirurgiens, et le second enfant soudain brandi comme un lapin écorché.
     
    Mon amour à la coiffure afro de sa période groupe Mozambique, sur une photo jaunie.
     
    Mon amour en larmes pour un mot de travers.
     
    Mon amour en marinière de nuit.
     
    Mon amour aux petits noms naturels, mon bijou, mon caillou, ma choute, ma loute, ma veloutée.
     
    Mon amour dans le jardin d’hiver d’un palais d’été cet automne viennois à l’air printanier
     
    Mon amour au milieu des princes afghans où somalis, des Roméos serbe et des Juliette des hauts plateaux du Kosovo, des rappeurs noirs du Cap-Vert et des filles voilées d’Arabie - mon amour leur faisant réciter l’alphabet français.
     
    Mon amour affrontant la colère d’enfant de son père, et celui-ci baissant le nez.
     
    Mon amour découvrant le Waterloo de l’appartement à son retour de quelques jours entre filles et son nez fouinant dans mon linge et mon air digne, mon air innocent, mon air de Napoléon chicané par son gouvernement.
     
    Mon amour chantant Dactylo rock avec Eric Arnoult, en littérature Orsenna.
    Mon amour d’amour est d’eau claire, au Périgord, se gorgeant de foie gras et de vins bordelais.
     
    Mon amour à ses hauts fourneaux, en bleu de chauffe, aux gestes de maestro dirigeant une brigade de lutins ailés.
     
    Mon amour en gisante aux grands pieds.
     
    Mon amour s’endormant au concert.
     
    Mon amour et sa mère à la mer, deux amies portées par le vent sous le ciel.
     
    Mon amour au prénom de lumière.
     
    Mon amour à la lampe douce...

  • Mes échappées libres

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    Carnets de JLK: bilan après 21  ans de blog. 6493 textes. Plus 7889 articles sur  Facebook..

     

    Il y a plus de vingt ans, dès juin 2005, que j’ai entrepris la publication quotidienne de mes Carnets de JLK, (http://carnetsdejlk.hautetfort.com) comptant aujourd’hui 4888 textes et visités chaque jour par des  lecteurs fidèles ou renouvelés, dont la plupart me sont inconnus alors que de vraies relations personnelles se sont établies avec quelques-uns. 

    Ainsi me  suis-je fait d'occasionnels complices de Raymond Alcovère et de Bona Mangangu, dont j'ai rendu compte des livres dans le journal 24Heures, comme aussi de Philippe Rahmy et de François Bon, dont on connaît le travail considérable sur Remue.net et Tierslivre, à côté de son oeuvre d'écrivain; en mars 2008, de Pascal Janovjak, à Ramallah, avec lequel j'ai échangé une centaine de lettres, en ligne sur ce blog. De même ai-je apprécié les échanges avec Frédéric Rauss, Françoise Ascal, Bertrand Redonnet en Pologne, Jalel El Gharbi à Tunis, Miroslav Fismeister à Brno, Philippe Di Maria à Paris - ces cinq derniers blogueurs-écrivains ayant apporté leur contribution au journal littéraire Le Passe-Muraille, et je ne dois pas oublier quelques fidèles lecteurs, dont Michèle Pambrun ou les pseudonommés Feuilly et Soulef, entre beaucoup d'autres... enfin je pourrais citer désormais les nombreux liens personnels nouveaux établis ou relancés via Fabebook, notamment avec les écrivains Helene Sturm et Lambert Schlechter, Jacques Perrin ou Pierre-Yves Lador, Jean-Michel Olivier, Sergio Belluz et Philippe Lafitte, Jacques Tallote, Claire Krähenbühl ou Janine Massard,  les libraires Claude Amstutz et Jean-Pierre Oberli, les lectrices amies ou amis Anne-Marie Gaudefroy-Baudy et Anne-Marie Brisson, Fabienne Kiefer-Robert, Gio BonzonJacqueline Wyser, ou Maveric Galmiche, Chantal Quehen, Mira  Kuraj, Martine Desarzens, Lex David ou Jérôme Génitron Ruffin, Nicole Hebert au Quebec et Ann Pingree en Arizona, William Adelman à Los Angeles et Florian Gilliéron sur son VTT, ou Catherine Smits dite la belle Brabançonne, notamment.

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    Jamais, à vrai dire, je n’aurais imaginé que je prendrais tant de goût à cette activité si contraire apparemment à la silencieuse et solitaire concentration que requiert l’écriture. Or restant à l’écart du clabaudage souvent insane, vide ou vulgaire qui s’étale sur le réseau des réseaux, il m’est vite apparu que tenir un blog pouvait se faire aussi tranquillement et sérieusement, ou joyeusement selon les jours, en toute liberté ludique ou panique, que tenir un journal intime/extime tel que je m’y emploie depuis 1966, d’abord de façon sporadique puis avec une régularité et une densité croissantes, rédigé depuis 1973 dans une cinquantaine de carnets noirs à tranche rouge de marque Biella, dont la dactylographie et les enluminures remplissent une vingtaine de grands cahiers reliés de fabrication chinoise – l’ensemble redécoupé ayant fourni la matière de quatre livres représentant aujourd'hui quelque 2000 pages publiées, dans L’Ambassade du papillon et Les passions partagées, Riches Heures,  Chemins de traverse et L'échappée libre.

    BookJLK17.JPGBlog-miroir et blog-fenêtre

    A la différence de carnets tenus dans son coin, le blog est une pratique qui a ses risques, essentiellement liés au fait qu’on écrit quasiment sous le regard du lecteur et en temps presque réel. L’écriture en public, parfois mise en scène dans tel ou tel salon du livre, m’a toujours paru artificielle, voire grotesque, et je ne me sens pas du tout porté, à l’ordinaire, à soumettre au regard anonyme un texte en cours d’élaboration, dont je réserve l’éventuelle lecture à ma seule moitié ou à quelque autre proche.

     Si je me suis risqué à dévoiler, dans mes Carnets de JLK, une partie des notes préparatoires d’un roman en chantier, ou l’extrait d’un ou deux chapitres, je me garderai bien d’en faire plus, crainte d’être déstabilisé d’une manière ou de l’autre. Mais on peut se promener nu sur une plage et rester pudique, et d’ailleurs ce qu’on appelle le narcissisme, l’exhibitionnisme ou le déballage privé ne sont pas forcément le fait de ceux qui ont choisi de « tout » dire.

    BookJLK15.JPGAinsi certains lecteurs de L’Ambassade du papillon, où je suis allé très loin dans l’aveu personnel, en me bornant juste à protéger mon entourage immédiat, l’ont-ils trouvé indécent alors que d’autres au contraire ont estimé ce livre pudique en dépit de sa totale franchise. 

    CarnetsJLK8.JPGTout récemment, un effet de réel assez vertigineux m'a valu, après sa lecture de Chemins de traverse, la lettre d'un tueur en série incarcéré à vie me reprochant d'avoir parlé de lui comme d'un mort-vivant, ainsi qu'on le qualifie dans la prison où il se trouve toujours. Or le personnage lisait visiblement ce blog, et cet épisode n'a manqué de me rappeler certaines précautions à prendre dans l'exposition de nos vies sur la Toile; mes proches en ont frémi et je tâcherai d'être un peu plus prudent dans ma façon d'aller jusqu'au bout de ce que je crois la vérité.

    CarnetsJLK5.JPG

    Une nouvelle créativité

    Si la tenue d’un blog peut sembler vaine (au double sens de l’inutilité et de la prétention vaniteuse) à un littérateur ou un lecteur qui-se-respecte, l’expérience personnelle de la chose m’a prouvé qu’elle pouvait prolonger, de manière stimulante et enrichissante, voire libératrice du point de vue du jaillissement des idées et des formes, une activité littéraire telle que je la pratique, partagée entre l’écriture continue et la lecture, l’ensemble relevant du même atelier virtuel, avec cette ouverture « inter-active » de plus.

    Ayant toujours été rebuté par la posture de l’homme de lettres confiné dans sa tour d’ivoire, autant que par l’auteur en représentation non-stop, et sans être dupe de la « magie » de telle ou telle nouvelle technologie, je n’en ai pas moins volontiers pris à celle du weblog sa commodité et sa fluidité, sa facilité de réalisation et son coût modique, sans éprouver plus de gêne qu’en passant de la « bonne vieille » Underwood à frappe tonitruante à l’ordinateur feutré.

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    Bref, le blog n’est pas du tout pour moi la négation de l’écrit : il en est l’extension dont il s’agit de maîtriser la prolifération; et Facebook est aujourd'hui un nouveau vecteur qui étend, exponentiellement, les relations virtuelles d'un blog, jusqu'aux limites de l'insignifiance océanique. J'ai actuellement près de 4000 amis sur Facebook. La bonne blague ! 

    De l’atelier à l’agora

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    Michel Butor, dans l’évocation de sa maison A l’écart, parle de son atelier à écrire comme le ferait un artisan, et c’est ainsi aussi que je vois l’outil-blog, entre le miroir et la fenêtre, le capteur nocturne (ah le poste à galène de mon grand frère !) et l’émetteur privé, dans le tourbillon diffus et profus de l’Hypertexte.

    Un blog est enfin une nouvelle forme de l’Agora, où certains trouvent un lieu d’expression personnel ou collectif à caractère éminemment démocratique (d’où la surveillance bientôt organisée que lui appliqueront les régimes autoritaires), une variante du Salon français à l’ancienne qui voit réapparaître le couple éternel des Verdurin, ou le dernier avatar du Café du commerce. N’ayant plus trop le goût des chamailleries littéraires ou idéologiques, et moins encore celui de la tchatche pour ne rien dire, je me suis gardé d’ouvrir ce blog à trop de « débats brûlants », et c’est ainsi qu’en un an les commentaires (4610 à ce jour) n’ont guère proliféré ni jamais tourné à la prise de bec ou de tête. Tant pis ou tant mieux ? Quoi qu’il en soit la nave va...

    969203646.2.jpgDu blog au livre. Réponse à Jacques Perrin et Raphaël Sorin.

    Elle va même si bien qu'au début de mai 2009, une partie du contenu de ce blog a fait l'objet de la publication d'un livre, sous le titre de Riches Heures, constitué comme un patchwork et qui essaie de rendre le son et le ton de ces notes quotidiennes dans la foulée des deux gros volumes de Carnets que j'ai publiés chez Bernard Campiche et qui ont fait l'objet de deux prix littéraires appréciables en Suisse romande.

    Sans la proposition de Jean-Michel Olivier, directeur de la collection Poche Suisse aux éditions L'Âge d'Homme, d'accueillir un florilège tiré d'un corpus d'environ 5000 pages, il est probable que j'en serais resté au blog, étant entendu que mes carnets existent par eux-mêmes sur papier. 

    Autant dire que l'exercice relève de l'essai, dont seul le lecteur jugera de la réussite. En ce qui me concerne, toute modestie mise à part, j'aime bien ce petit livre. C'est une manière d'autoportrait en mouvement à travers mes lectures du monde, il est plus facile à emporter le long des chemins qu'un laptop et j'y ai borné mes notes très personnelles, voire privées, à des fragments le plus souvent brefs et datés, reproduits en italiques.

    IMG_1535.jpgMes Riches Heures ont paru avec le sous-titre Blog-Notes 2005-2008, mais ce n'est pas de mon fait, et je me demande si c'est une bonne idée... Dans une très généreuse présentation de ce livre sur son blog, Jacques Perrin (http://blog.cavesa.ch/) relève justement que la forme de ce livre reste tout à fait dans les normes conventionnelles du texte, sans l'iconographie et les multiples jeux qu'elle permet sur un blog, dont je ne me prive pas.

    Cela étant, je tiens à souligner le fait que les possibilités nouvelles de l'outil-blog ont été, dans le processus arborescent de mon écriture, une stimulation tenant à la fois à l'interactivité et aux virtulaités plastiques de ce support. C'est grâce au blog que j'ai amorcé, avec mon ami photographe Philip Seelen, le contrepoint image-texte du Panopticon, et c'est également grâce au blog que j'ai développé mes listes de Ceux qui, accueillies ensuite par l'édition numérique Publie.net de François Bon et son gang.

    Grâce aux réseaux de l'Internet, les 150 lettres que j'ai échangées avec Pascal Janovjak, jusqu'à la période dramatique de Gaza, ont pu exister quasiment en temps réel, et la question de leur publication éventuelle s'est posée à nous, mais leur non-publication ne les ferait pas moins exister.

    Angelus Novus.net

    Benjamin11.jpgEt c'est alors que j'aimerais faire une remarque, liée à une grande lecture, remontant à l'automne dernier, des écrits de Walter Benjamin resitués chronologiquement par Bruno Tackels dans son essai biographique paru sous le titre de Walter Benjamin, une vie dans les textes.

    On sait que, comme il en est allé de Pessoa, les textes de WB ont été publiés pour majorité après sa mort. Or il est possible que, comme le relève d'ailleurs Bruno Tackels, la publication sur le domaine public d'un bloc eût particulièrement convenu à WB. Je me le suis dit et répété en constatant que je m'étais éloigné, ces dernières années, du Système éditorial ordinaire, avec lequel WB a toujours eu un rapport délicat. Dieu sait que je ne me compare pas à ce génie profus, mais l'expérience est significative, que recoupe la récente auto-pubication du dernier livre de Marc-Edouard Nabe sur son site. 

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    Est-ce une alternative intéressante à l'édition mainstream ? Je n'en suis pas sûr du tout. Notre liberté devrait respecter la liberté de tout un chacun et j'aime assez qu'un jeune écrivain continue de rêver de gloire via Galligrasseuil !

    J'ai été content, pour ma part, de publier mes Riches Heures sous forme de livre, mais le travail amorcé par François Bon & Co à l'enseigne de Remue.net et de Publie.net me semble ouvrir de nouvelles perspectives qui vont changer, je crois, le rapport de l'auteur avec le Système éditorial ou médiatique. Raphaël Sorin voit bien qu'un lecteur-critique-écrivain ne dénature pas forcément son travail en pratiquant l'art du blog - je dis bien l'art du blog, car c'est ainsi que je le vis, bien plus librement aujourd'hui que sur papier journal où le nivellement du Système se fait de plus en plus sentir au détriment de l'art de la lecture. 

    Benjamin13.jpgMais il n'y pas que ça: quelque chose est en train de se passer dont nous pouvons, chacun à sa façon, devenir les acteurs. Walter Benjamin eût-il dit, comme Alain Finkielkratut, que l'Internet est une poubelle ? C'est fort possible. Mais j'aime aussi à penser qu'il l'eût écrit sur son Blog, à l'enseigne évidemment d'Angelus Novus.net.

    Chemins13.jpgAu début de l'année 2012, un nouvel éditeur du nom d' Olivier Morattel, ayant publié un livre surprenant, Au point d'effusion des égouts, d'un youngster qui aurait l'âge de mon petit-fils, nommé Quentin Mouron, m'a proposé de publier un livre avec lui sur papier bio. J'ai marché à l'enthousiasme. Ce vingtième livre de ma firme s'intitule Chemins de traverse et constitue le quatrième volume de mes Lectures du monde, représentant environ 4000 pages publiées. 

    3290233831.jpgEn avril 2014 paraissait L'échappée libre, qui  constitue la cinquième partie de la vaste chronique kaléidoscopique de mes Lectures du monde, recouvrant quatre décennies, de 1973 à 2013. Sa 4e de couverture précisait ce qui suit:  "À partir des carnets journaliers qu'il tient depuis l'âge de dix-huit ans, l'auteur a développé, dès L'Ambassade du papillon (Prix de la Bibliothèque pour tous 2001), suivi par Les Passions partagées (Prix Paul Budry 2004), une fresque littéraire alternant notes intimes, réflexions sur la vie, lectures, rencontres, voyages, qui déploie à la fois un aperçu vivant de la vie culturelle en Suisse romande et un reflet de la société contemporaine en mutation, sous ses multiples aspects.
    Après Riches Heures et Chemins de traverse, dont la forme empruntait de plus en plus au "montage" de type cinématographique, L'échappée libre marque, par sa tonalité et ses thèmes (le sens de la vie, le temps qui passe, l'amitié, l'amour et la mort), l'accès à une nouvelle sérénité. L'écho de lectures essentielles (Proust et Dostoïevski, notamment) va de pair avec de multiples découvertes littéraires ou artistiques, entre voyages (en Italie et en Slovaquie, aux Pays-Bas, en Grèce ou au Portugal, en Tunisie ou au Congo) et rencontres, d'Alain Cavaier à Guido Ceronetti, entre autres. De même l'auteur rend-il hommage aux grandes figures de la littérature romande disparues en ces années, de Maurice Chappaz et Georges Haldas à Jacques Chessex, Gaston Cherpillod ou Jean Vuilleumier.

    Dédié à Geneviève et Vladimir Dimitrijevic, qui furent les âmes fondatrices des éditions L'Âge d'Homme, L'échappée libre se veut, par les mots, défi à la mort, et s'offre finalement à "ceux qui viennent".


    IMG_1575.jpgPost scriptum de juin 2016 : Après L'échappée libre,  trois nouveaux ouvrages ont été achevés, intitulé respectivement Les Tours d'illusion, La Fée Valse et La vie des gens. Enfin, sous le titre de Mémoire vive, un ensemble de mes carnets recouvrant les années 1967 à 2017 devrait paraître en l'an 20**, pour les 7* ans de l'auteur peut-être encore en vie, sait-on. Enfin, je travaille à un autre vaste ensemble de chroniques voyageuses, publiées en ligne sous le titre de Chemin faisant et dont le titre définitif pourrait être Le Tour du jardin... 

    16864891_10212227559311026_3597400430900070615_n.jpgPost scriptum de juin 2017: En mars 2017 a paru, aux éditions de L'Aire, le recueil intitulé La Fée Valse. La réception critique de ce livre, en dehors de quelques présentations de qualité sur la Toile, a été pour ainsi dire nul.

    Elle reflète la débilité complète de la critique littéraire en Suisse romande, et l'affaissement délétère des chroniques culturelles dans ce pays satisfait et repu, contre lequel d'aucuns ont entrepris de réagir, soit en lançant une nouvelle revue littéraire, à paraître cet automne sous le titre de La Cinquième Saison, soit, après la calamiteuse disparition du magazine L'Hebdo, la création d'une plateforme médiatique de qualité, intitulée Bon Pour la Tête et dont il y a beaucoup à attendre !

     

    Nota bene d’avril 2024
    Je lis ces jours, à moins de deux mois de mes 77 ans (le 14 juin prochain, même jour de la naissance d’Ernesto Che Guevara et Donald Trump dont je me tiens à égale distance…), un recueil de nouvelles de l’écrivain franco-israélien Shmuel T. Meyer d’une extraordinaire acuité de perception, face à la tragédie en cours, et d’une qualité poétique d’expression rarissime qui me réjouit en plein accablement.
     
     
    Ce livre me rappelle une nouvelle fois que « ça continue », et j’en ferai demain une chronique sur la « média indocile » Bon Pour La Tête, où j’ai publié plus de 250 chroniques depuis 2017 et  où mon camarade Jacques Pilet remettait hier en cause la pleutrerie de la politique étrangère et financière de notre pays, honte à nos larbins !
     
    Shmuel T. Meyer, dans Tribus, nous rappelle à chaque page que l’idéal sioniste a été trahi en « messionisme » tribal dont le fanatisme n’a d’égal que celui des islamistes massacreurs, et que la déchirure vécue à Jérusalem est l’affaire du monde entier, comme le prédisait Jacques Derrida cité dans La Folie de Dieu du penseur allemand Peter Sloterdijk.
    Or la « folie de Dieu » est, une fois de plus, un défi lancé à la Littérature, journal de bord de l’humanité qui se poursuit aujourd’hui dans la confusion générale et la recherche particulière d’un Sens, ainsi que les évoque le physicien rebelle Freeman Dyson à la fin de La Vie dans l’univers.
    Bref tout continue, on reprend tout à zéro dans la fraîcheur de notre sempiternel âge tendre, mon ami Bona Mangangu vient de m’aider à publier mon vingt-sixième livre, conçu en Oklahoma et imprimé en Grand Bretagne, à l’enseigne des angéliques Editions de La Désirade, où paraîtront demain, peut-être, si Le Créateur et notre directeur de publication consentent, mes proses voyageuses du Tour du Jardin, puis un essai sur Czapski le juste, puis le sixième volume de mes Lectures du monde, intitulé Mémoire vive, puis un roman faisant suite au Viol de l’ange, Les Tours d’illusion, et d’autres livres possibles de ma conception tardive ou d’autre compagnes ou compagnons de route à me rejoindre, qui sait ?
     
     
    Mon avant-dernier livre, paru en Suisse romande en septembre 2023, Prends garde à la douceur, dont AUCUN média local « mainstream » n’a daigné rendre compte, à commencer par le journal 24 Heures auquel j’ai donné vingt ans de ma ferveur généreuse avant son effondrement dans l’insignifiance bavarde, pourrait constituer ma dernière révérence testamentaire avec son triptyque de pensée (de l’aube, en chemin et du soir), mais l’important est ailleurs puisque « ça continue » de toutes les façons possibles, même par le Nuage, en attendant que nos enfants et nos petits-enfants nous relaient dans la folie sacrée de lire ou d’écrire…
     
    Dernier Post Scriptum au 1er mai 2026
     
    Ce matin du 29 avril 2026, je me suis accordé le plaisir malicieux de présenter, à l'attention de mes héritiers réels ou virtuels, l'alternative éditoriale amorcée par la publication de La Maison dans l'arbre aux éditions de La Désirade.
    Après la publication de 26 ouvrages, généralement bien accueillis, à deux ou trois aigres exceptions près, et qui m'ont valu six prix littéraires appréciables, je n'éprouve aucun regret de quitter ce monde d'apparences en laissant une dizaine d'inédits (au moins) dans mes tiroirs, qui en sortiront peut-être un jour, ou pas. Dans l'immédiat et par souci de clarté auprès des miens, voici donc l'énoncé d'un projet et le détail de ses possibles développements. 
     
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    Genèse d'une petite entreprise

    L'acte fondateur des Éditions de La Désirade, à vrai dire aussi imprévu que bienvenu, date de l'initiative personnelle de l'artiste et écrivain congolais Bona Mangangu, ami de JLK, de composer le recueil de poèmes de celui-ci intitulé La Maison dans l'arbre et d'en entreprendre la publication à l'enseigne de la firme américaine d'auto-édition Draft to Print où avaient paru, déjà deux ouvrages de Bona. Grâce à ce considérable travail initial de composition, une première édition du recueil de poèmes, comptant 277 pages et parue sous la très belle couverture conçue par Bona avec un découpage original de Lucienne Kuffer, a paru au printemps 2024, immédiatement annoncée par les relais mondiaux de la firme éditrice avec ces mentions précises:

    À commander auprès de votre libraire habituel en indiquant le numéro ISBN : ISBN-13 ‏ : ‎ 979-8224874934

    ou en ligne: Barnes & Noble (usa), Fnac.com (France) Amazon.uk(United Kingdom), D&R (Turquie), Amazon.com.be (Belgique et Pays-Bas) Buecher, de ( Allemagne) Feltrinelli (Italie), Amazon.com (USA) Amazon.ca (Canada) etc. D'autres plateformes de distribution sont à venir.

    Relance d'un projet (2025)

    Un an après la parution de La Maison dans l'arbre, et pour donner suite à ce premier titre des Editions de La Désirade, une réflexion liée aux particularités de cette édition s'imposait à JLK du fait que les opportunité éditoriales dont il avait bénéficié jusque-là ne correspondaient plus à ses  attentes alors qu'il se  trouvait en mesure de publier une dizaine de nouveaux titres. Par ailleurs, malgré la solution imaginée et concrétisée par Bona Mangangu, et la qualité de l'objet, l'idée de poursuivre ce genre d'auto-édition se heurtait à deux difficultés majeures: le caractère anonyme du processus, alors que l'auteur (selon JLK) est censé entretenir un contact personnel avec son éditeur, et l'absence de diffusion dans l'aire culturelle proche du rayon de travail de l'écrivain.

    De là l'idée de développer, sur les plateformes numériques où le travail littéraire de JLK s'est très abondamment développé (son blog littéraire personnel des Carnets de JLK, à l'enseigne de la plateforme Hautetfort, son site hébergé par Wordpress, sous le titre de Lectures du monde, le site du Passe-Muraille et sa page Facebook), ces éditions de La Désirade où seront répertoriés  tous ses ouvrages disponibles sous forme virtuelle.

    Dès cet automne 2025, dix nouveaux ouvrages de JLK seront ainsi disponibles sur cette plateforme de Wordpress sous le titre général de Lectures du monde. À partir de cette base commune, JLK se propose d'accueillir d'éventuelles propositions de co-éditions sur papier. Toute publication à venir de ses écrits sera donc faite sous le label  des Editions de La Désirade, en parité avec un éditeur réellement engagé dans une collaboration vivante et  assurant la diffusion de l'ouvrage.

    En chantier

     

    (Dix ouvrages de JLK disponibles sur Wordpress à l'automne 2025)

    1. L'Ange blessé. Poésie. Rimes et contrerimes 2024-2025. 190p.

    2. Czapski le juste. Un essai personnel consacré au peintre et écrivain polonais. 120p.

    3. Les Tours d'illusion. Roman, Suite du Viol de l'ange, 25 ans après. 400p.

    4. Les Horizons Barbecue. Rhapsodies. 100 variations en délire controlé sur les visions du peintre Robert Indermaur. 150p.

    5. Le Rêveur solidaire. Chroniques. Choix de textes issus d'un corpus publié à l'enseigne du média indocile Bon Pour La Tête. 350p.

    6. Par-dessus les murs. Correspondance. Un échange de 150 lettres entre JLK et l'écrivain Pasca Janovjak installé à Ramallah. 150p.

    7. Le Tour du Jardin. Carnets volants. Proses voyageuses. 150p.

    8. Kaléidoscope. Panopticon. Mixte de photos choisies par Philip Seelen et de textes de JLK. 150p.

    9. Mémoire vive. Carnets de la suite des Lectures du monde,volume VI. 400p. Le Temps accordé. Lectures du monde VII, 1440 pages au 30 avril 2026.

    10. Ceux qui songent avant l'aube. Listes. 333p.

    PS: l'oeuvre reproduite en couverture de L'échappée libre est de Robert Indermaur. L'illustration de La Fée Valse est de la main de Stéphane Zaech. 

  • Par les prés et les villes

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    (Pour L. la nuit venue)
     
    Le silence n'a pas duré:
    nous nous parlons la nuit:
    dès que je me suis endormi,
    elle est là dans le pré
    le grand pré d'herbe sous la lune
    où nous restons pieds nus
    seulement à nous écouter...
     
    La nuit, l'autre vie continue,
    l'air a fraîchi la-bas,
    tous deux revenant sur nos pas
    embrassés comme au souvenir,
    nous sourions à la lumière
    de la ville endormie
    de l'autre coté des rivières
    où des gens vivants vont mourir...
     
    Peinture: Félix Vallotton

  • JLK le prodigue

    Jean-Louis Kuffer ou l'écrivain prodigue. Retour en avril 2011, sur le blog de Jean-Michel Olivier, écrivain de la comédie romande: http://jmolivier.blog.tdg.ch/

    Enfant9.JPGC'est l'un des plus beaux livres de ce début d'année. Un livre tout à la fois intime et ouvert sur le monde.  Un livre qui creuse au plus profond la terre du langage et emporte le lecteur, dès les premières lignes, dans un tourbillon d'images, de sensations et de musique. En même temps qu'un retour vers l'enfance, perdue, puis retrouvée, L'Enfant prodigue* retrace un chemin singulier, ressuscitant les chères ombres disparues (le père, la mère, le frère, les grands-parents mythiques) pour leur rendre, au centuple, ce qu'elles lui ont donné : la joie et la curiosité, le désir d'être libre et d'écrire. L'Enfant prodigue est un livre qui va compter non seulement dans l'œuvre de Jean-Louis Kuffer, écrivain, journaliste, peintre et blogueur, œuvre riche, déjà, et profondément personnelle. Mais également dans la littérature de ce pays qu'il ouvre sur le chant du monde.

    — Dans la parabole biblique, l'enfant prodigue est celui qui revient vers son père après l'avoir abandonné. A cette occasion, le père organise une grande fête et se réjouit : « L'enfant que voici était mort, dit-il, et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé. » Vers quel père, vers quelle patrie, votre enfant prodigue essaie-t-il de revenir ?
    — La parabole évangélique du Fils prodigue ne se borne pas, à mes yeux, à la leçon moralisante qu’on en  tire, du rejeton parti en ville faire les quatre cents coups et qui revient pour se soumettre au père. Ce qui m’y touche  est la joie du père à revoir son garçon, qu’on croyait perdu, et ce qui m’intéresse est la jalousie du frère, semblable à celle de Caïn. Comme ce dernier, le frère du fils prodigue ne comprend pas que son père traite mieux celui-ci que lui-même, qui a  continué d’aider son paternel en toute fidélité, alors que le père discerne ce que signifie le retour du fils «perdu». Cela étant, j’entends aussi le terme de « prodigue » dans un sens plus immédiatement généreux, désignant l’enfant qui donne beaucoup après avoir reçu beaucoup. C’est comme ça que j’ai vécu nos enfances, et je parle au nom de ma génération de l’immédiat après-guerre : comme un don prodigue qui appelle naturellement une reconnaissance. Si ce livre fait retour à une « patrie », je voudrais que cela soit conçu hors de toute référence conventionnelle, familiale ou nationale. Cependant je revendique bel et bien une filiation, qui relie le narrateur à l’amont autant qu’à l’aval. L’enfant prodigue est en effet ce que nous avons été, et ce que nous serons par le don régénérateur de nos enfants.


    — Ce qui est beau, dans L'Enfant prodigue, c'est que vous recomposez l'enfance à partir des premiers mots, perdus et retrouvés, qui resurgissent de votre mémoire. On pense à Michel Leiris (dans La Règle du Jeu) ou à Nathalie Sarraute (dans Enfance). Quels auteurs et quels livres vous ont marqué dans  votre enfance ?

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    — Pour ce qu’on appelle l’enfance, disons jusqu’à dix ans: aucun auteur. Mais des tas d’histoires, et l’une d’elles qui a ressurgi dans L’Enfant prodigue, avec les personnages du petit et du grand Ivan : Londubec et Poutillon, relue récemment. L’histoire de deux garçons, d’un onirisme assez incestueux, Bouvard et Pécuchet en version érotico-angélique...


    — On pense aussi à Proust en vous lisant, tant l'importance de la mémoire est grande. Tant les souvenirs de l'enfance semblent garder intactes toute leur lumière et leur musique…
    — Cela vient, je crois, avec l’âge et le temps. Ce que je retiens de Proust, que je pratique à n’en plus finir, c’est que la mémoire est incessamment recréatrice et que l’écriture dévoile et enrichit ce palimpseste à force d’attention flottante plus ou moins  délirante. Plus on va vers la tombe et plus le moindre détail se précise du passé recouvré. En ce sens, ce livre n’est aucunement un « album de souvenirs » mais un essai de dévoilement poétique continu.


    — Votre livre est composé de sept parties : on part du jardin enchanté de l'enfance pour arriver à l'enfant à venir. Comment le texte s'est-il écrit ? Aviez-vous dès le départ cette idée que le passé rejoint l'avenir ?

    — Les sept parties du livre correspondent aux heures canoniales, de la nuit à la nuit, et par les saisons et les années succesives. Plus prosaïquement, il est ponctué par chaque retour à la table, des aubes nocturnes du début, correspondant à la nuit des temps de l’enfance où se forment les premiers mots, à la lumière ultime de Pâques. Je n’ai pas suivi, cela va sans dire, un schéma si contraignant, mais je voyais bien cette « courbe » qui marque  la progression du livre.


    — Vous consacrez de très belles pages à la nature dans votre livre (promenades, escapades, découvertes). Quel rôle joue-t-elle encore dans votre vie ?

    — À vrai dire je baigne dans la nature, qui incarne à mes yeux la divinité de l’Univers. Je ne suis pas du tout panthéiste, ni même déiste à la Rousseau, mais la nature est mon institutrice absolue : j’y puise la beauté, la bonté de ceux que j’aime, la vérité de ce qu’on peut dire d’elle , le mystère de ce qu’on ne peut pas dire, enfin tout ça. Il va de soi que les grandes villes font partie de la nature, mais je suis ataviquement plus proche du sauvage tellurique, la montagne derrière et le lac devant, comme je vous écris...

    — Il me semble que L'Enfant prodigue reprend et prolonge certains thèmes que vous évoquiez déjà dans Le Pain de coucou** (1983). En particulier la figure étonnante de vos grands-parents…
    images-3.jpeg— Les aïeux, comme les oncles, sont intéressants par le fait qu’ils sont mieux « sculptés », dans la lumière du temps, que les parents : on les voit mieux, ce sont déjà des sortes de fées ou de héros, ils nous foutent aussi la paix. On voit cela très bien chez Proust, en comparant « Maman », dont la présence reste paralysante, voire tyrannique, et la grand-mère qui laisse le Narrateur évoluer plus librement. Dans Le Pain de coucou, les aïeux alémaniques étaient assez bien silhouettés, me semble-t-il, mais il a fallu trente ans de plus pour que le grand-père paternel devienne à son tour ce personnage du mentor adorable dans L’Enfant prodigue.

    — Un mot revient souvent dans le livre : la joie. Est-ce la joie des retrouvailles (avec l'enfance) ? La joie, comme dit la parabole, d'être vivant et de renaître (grâce au langage) ?
    — Non : rien de tout ça. La joie m’est consubstantielle. Je ne vis que les retrouvailles de chaque aube. Je n’ai jamais quitté l’enfance, sauf peut-être quand j’ai cru être marxiste, entre 1966 et 1968. Là, je me suis éteint quelque temps, vampirisé par le langage du démon mesquin de l’idéologie. Mais la vie est plus forte, la poésie est plus forte, et la joie…

    propos recueillis par Jean-Michel Olivier

    * Jean-Louis Kuffer, L'Enfant prodigue, éditions d'Autre Part-Le Passe-Muraille, 2011.


    ** Jean-Louis Kuffer, Le Pain de coucou, Poche Suisse, L'Âge d'Homme, 1983.

    Cet entretien a paru dans la dernière livraison de Scènes Magazine, avril 2011.

  • Le cauchemar des visionnaires

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    Les romanciers Philip Roth et Philip K. Dick ont imaginé que l’Amérique basculait dans le nazisme, avant et après la guerre. Deux uchronies qui rebondissent en séries télévisées dont les conjectures de base et les observations qu’elles nourrissent ont amplement de quoi nous intéresser sans ressasser pour autant la chanson des « vieux démons »…
     
    Les plus grands romans tiennent souvent à un sentiment fondamental, ressenti par un individu avec une intensité particulière, et dont l’expression, enrichie par une somme d’observations nuancées, fait ensuite figure de vérité générale.
    Dès la première phrase, ainsi, du Complot contre l’Amérique, Philip Roth inscrit ce qui est à la fois le plus fictionnel et le plus directement autobiographique de ses romans (le narrateur se nommant Philip Roth dans le roman, Philip Levin dans la série télé), sous le signe de telle dominante émotionnelle : « C’est la peur qui préside à ces mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? »
    Après la magistrale trilogie que forment Pastorale américaine, J’ai épousé un communiste et La tache, Philip Roth (1933-2018) sans doute l'un des plus grands écrivains américains contemporains, s'est donc livré plus intimement par le détour paradoxal de cette saisissante uchronie historico-politique qui voit les Etats-Unis tomber sous la coupe d’un président pro-nazi en la personne de l’héroïque aviateur Charles Lindbergh.
    Ce beau roman a fait l'objet d'une adaptation sous forme de série brève, à l'enseigne de la chaîne HBO, dont les premiers épisodes sont actuellement visibles sur la RTS. Dans la foulée, on peut rappeler que David Simon, co-scénariste et réalisateur, avait déjà signé The Wire (À l’écoute), docu-fiction emblématique, et que Philip Roth lui-même adouba son projet d’adaptation dont la pertinence a été relancée avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.
    À préciser aussi que le roman, d’une narration toute calme et précise, ne tire aucun effet spectaculaire de cette peur d’enfant, qui reste le plus souvent latente, pour mieux ressurgir en certaines circonstances dramatiques. Du moins nourrit-t-elle certaines questions que le petit Philip se pose avant de s’endormir : et si les vilains gestes, de rejet ou de mépris, que j’ai vu subir mes parents, si bons et si justes, se trouvaient soudain autorisés voire recommandés ? Et si la haine entrevue ici et là se généralisait ?
    Or, en dépit de la fiction historique modulée par le roman (dès la Convention républicaine de Philadelphie, en 1940, qui voit Lindbergh choisi pour candidat à la présidence) et de l’ancrage bien particulier des Roth dans leur quartier juif de Newark, de telles questions retentissent également en nous de manière immédiate.
    Et si la Suisse avait basculé dans le nazisme ? Et si nos parents si bons et si justes avaient été antisémites ? Pourquoi ne pas l’imaginer quand on lit, sous la plume de ce héros par excellence que figurait alors Charles Lindbergh, que l’Allemagne nazie menait, en 1939, « la seule politique cohérente en Europe », et que les Juifs présumés «apatrides», aux Etats-Unis, constituaient un danger ? Se rappelle-ton, par exemple, qu’une note écrite confidentielle du général Guisan stipulait qu’il fallait considérer les juifs comme un potentiel « ennemi intérieur » ?
    Dans le très substantiel Post-scriptum du Complot contre l’Amérique, Philip Roth détaille les bases documentaires de son roman de pure fiction, qui éclairent notamment le conflit entre isolationnistes (Lindbergh entre autres, qui voyait en l’Allemagne un rempart contre le communisme) et antifascistes, et précise le rôle d’autres protagonistes, comme le journaliste Walter Winchell qui devient, dans le roman, le héraut de l’antifascisme fauteur, malgré lui, de véritables pogroms.
    Reste que l’essentiel du roman n’est pas, finalement, de l’ordre de la politique-fiction : il réside bien plutôt dans sa base absolument réaliste et véridique, reprenant et développant, à partir d’une famille et d’une communauté dont l’auteur est devenu le barde, la vaste chronique de l’Amérique de la seconde moitié du XXe siècle à laquelle se voue Philip Roth avec autant de sérieux et de lucidité que de talent littéraire et d’empathie humaine.
    Quant à la série tirée du roman de Philip Roth par David Simon et Ed Burns, ses premiers épisodes se focalisent, avec une fidélité de ton qui n'exclut pas les libertés narratives, sur la famille du petit Philip Levin, aussi curieux de nature que l''écrivain en son enfance, et sur le milieu juif dans laquelle elle baigne en partie. Le climat de l'époque est fort bien rendu, et l'ensemble des personnages très soigneusement dessiné dans une ambiance qu’on pourrait dire « vériste ». À voir assurément...
    Un visionnaire des distorsions de la conscience
    Si l’Amérique de Philip Roth se limite, avec quel visage humain, au cercle proche d’une famille juive, et aux attitudes variées de la communauté « israélite », celle de Philip K. Dick excède au contraire toutes les limites physiques et même psychiques, autant pour ce qui touche à la situation politique bouleversée de l’Union que pour ce qui concerne le récit historique lui-même. Or curieusement, cette explosion des cadres ordinaires du roman se prolonge dans la série qui en a été tirée, qui va même plus loin que l’auteur tout en restant fidèle, sinon à sa lettre, du moins à son esprit.
    Dans Le Maître du Haut Château, datant de 1962, l’Allemagne nazie et l’Empire du Japon ont remporté la seconde Guerre mondiale et se sont partagé les États-Unis et le reste du monde. Or, quinze ans après la fin de la guerre, le livre d’un auteur mystérieux, claquemuré dans son château, accrédite une autre version de l’Histoire postulant la victoire des Alliés, le roman en question visant à faire prendre conscience aux Américains asservis par les Allemands et les Japonais que le totalitarisme n’est pas une fatalité et que la résistance s’impose donc…
    Dans la série-fleuve d’Amazon Prime Video, où le roman du Maître devient un film séditieux dont les bobines doivent être détruites, la fiction imaginée par Philip K. Dick, comptant déjà plus de 600 pages, se subdivise en une foison d’épisodes aboutissant, dans la quatrième saison, à une conclusion qui dépasse de loin celle de l’écrivain sans trahir pour autant son esprit.
    De fait, l’un des grands thèmes de Philip K. Dick est la relation entretenue par l’esprit humain avec l’univers, posant les questions de la conscience artificielle des androïdes (dans Blade Runner), des transits « quantiques » de la mémoire (Total recall), d’un déterminisme programmé (Minority report) ou, dans Le Maître du Haut Château, des rapports de la conscience avec l’Histoire « réelle » qui n’est peut-être qu’une illusion « alternative » dont il faudrait s’affranchir.
    Autant dire que, du Complot de l’Amérique au Maître du Haut Château (tant les romans que les séries), les relations avec le «pays réel» sont à la fois tangibles et improbables. Plus précisément le réalisme du premier binôme aboutit à une réflexion plutôt classique sur la montée possible d’un péril dans un contexte à vrai dire peu propice à une massification idéologique ou politique autre que celle du consumérisme unificateur – on a vu que le communisme ne «prenait» pas mieux aux States que le fascisme à l’européenne - , et le débat sur le patriotisme américain des Juifs reste pertinent.
    Quant à la saga « visionnaire » du Haut Château elle fascinera probablement les addicts de SF, et autres fans de Philip K. Dick, tout en diluant la matière déjà filandreuse du roman dans une sauce philosophico-technoïde assez caractéristique du Maître souvent « allumé » dans ses illuminations imaginatives…
    Philip Roth. Le complot contre l’Amérique. Traduit de l’anglais par Josée Kamoun. Gallimard. Du monde entier, 475p. Série sur la RTS jusqu'au 12 mars.
    Philip K. Dick. Le Maître du Haut Château, en poche et sur Amazon Prime Video.

  • Prends garde à la douceur

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    (Pensées de l'aube, XXXV)
     
    De la personne. – Le jour se lève et la bonne nouvelle est que ce jour est une belle personne, j’entends vraiment : la personne idéale qui n’est là que pour ton bien et va t’accompagner du matin au soir comme un chien gentil ou comme une canne d’aveugle ou comme ton ombre mais lumineuse ou comme ton clone mais lumineux et sachant par cœur toute la poésie du monde que résume la beauté de ce jour qui se lève…
     
    De la solitude. – Tu me dis que tu es seul, mais tu n’es pas seul à te sentir seul : nous sommes légion à nous sentir seuls et c’est une première grâce que de pouvoir le dire à quelqu’un qui l’entende, mais écoute-moi seulement, ne te délecte pas du sentiment d’être seul à n’être pas entendu alors que toute l’humanité te dit ce matin qu’elle se sent seule sans toi…
     
    Des petits gestes.– Ne vous en laissez pas imposer par un bras d’honneur ou le doigt qui encule : c’est un exercice difficile que de se montrer plus fort que le violent et le bruyant, mais tout au long du jour vous grandirez en douceur et en gaîté à déceler l’humble attention d’un regard ou d’une parole, d’un geste de bienveillance ou d’un signe de reconnaissance…
     
    De la rêverie. – C’est peut-être de cela qu’ILS sont le plus impatients de t’arracher : c’est le temps que tu prends sur leur horaire à ne rien faire que songer à ta vie, à la vie, à tout, à rien, c’est cela qu’ils ne supportent plus chez toi : c’est ta liberté de rêver même pendant les heures qu’ILS te paient - mais continue, petit, continue de rêver à leurs frais…
     
    Des chers objets. – ILS prétendent que c’est du fétichisme ou que c’est du passéisme, ILS ont besoin de mots en « isme » pour vous épingler à leurs mornes tableaux, ILS ne supportent pas de vous voir rendre vie au vieux tableau de la vie, cette vieille horloge que vous réparez, cet orgue de Barbarie ou ce Pinocchio de vos deux ans et demie, un paquet de lettres, demain tous vos fichiers de courriels personnels, d’ailleurs ILS supportent de moins en moins ce mot, personnel, ILS affirment qu’il faut être de son temps ou ne pas être…
    Aquarelle JLK: Tôt l'aube ce jour-là...

  • Editions de La Désirade

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    Genèse d'une petite entreprise

    L'acte fondateur des Éditions de La Désirade, à vrai dire aussi imprévu que bienvenu, date de l'initiative personnelle de l'artiste et écrivain congolais Bona Mangangu, ami de JLK, de composer le recueil de poèmes de celui-ci intitulé La Maison dans l'arbre et d'en entreprendre la publication à l'enseigne de la firme américaine d'auto-édition Draft to Print où avaient paru, déjà deux ouvrages de Bona. Grâce à ce considérable travail initial de composition, une première édition du recueil de poèmes, comptant 277 pages et parue sous la très belle couverture conçue par Bona avec un découpage original de Lucienne Kuffer, a paru au printemps 2024, immédiatement annoncée par les relais mondiaux de la firme éditrice avec ces mentions précises:

    À commander auprès de votre libraire habituel en indiquant le numéro ISBN : ISBN-13 ‏ : ‎ 979-8224874934

    ou en ligne: Barnes & Noble (usa), Fnac.com (France) Amazon.uk(United Kingdom), D&R (Turquie), Amazon.com.be (Belgique et Pays-Bas) Buecher, de ( Allemagne) Feltrinelli (Italie), Amazon.com (USA) Amazon.ca (Canada) etc. D'autres plateformes de distribution sont à venir.

    Relance d'un projet (2025)

    Un an après la parution de La Maison dans l'arbre, et pour donner suite à ce premier titre des Editions de La Désirade, une réflexion liée aux particularités de cette édition s'imposait à JLK du fait que les opportunité éditoriales dont il avait bénéficié jusque-là ne correspondaient plus à ses  attentes alors qu'il se  trouvait en mesure de publier une dizaine de nouveaux titres. Par ailleurs, malgré la solution imaginée et concrétisée par Bona Mangangu, et la qualité de l'objet, l'idée de poursuivre ce genre d'auto-édition se heurtait à deux difficultés majeures: le caractère anonyme du processus, alors que l'auteur (selon JLK) est censé entretenir un contact personnel avec son éditeur, et l'absence de diffusion dans l'aire culturelle proche du rayon de travail de l'écrivain.

    De là l'idée de développer, sur les plateformes numériques où le travail littéraire de JLK s'est très abondamment développé (son blog littéraire personnel des Carnets de JLK, à l'enseigne de la plateforme Hautetfort, son site hébergé par Wordpress, sous le titre de Lectures du monde, le site du Passe-Muraille et sa page Facebook), ces éditions de La Désirade où seront répertoriés  tous ses ouvrages disponibles sous forme virtuelle.

    Dès cet automne 2025, dix nouveaux ouvrages de JLK seront ainsi disponibles sur cette plateforme de Wordpress sous le titre général de Lectures du monde. À partir de cette base commune, JLK se propose d'accueillir d'éventuelles propositions de co-éditions sur papier. Toute publication à venir de ses écrits sera donc faite sous le label  des Editions de La Désirade, en parité avec un éditeur réellement engagé dans une collaboration vivante et  assurant la diffusion de l'ouvrage.

    En chantier

     

    (Dix ouvrages de JLK disponibles sur Wordpress à l'automne 2025)

    1. L'Ange blessé. Poésie. Rimes et contrerimes 2024-2025. 190p.

    2. Czapski le juste. Un essai personnel consacré au peintre et écrivain polonais. 120p.

    3. Les Tours d'illusion. Roman, Suite du Viol de l'ange, 25 ans après. 400p.

    4. Les Horizons Barbecue. Rhapsodies. 100 variations en délire controlé sur les visions du peintre Robert Indermaur. 150p.

    5. Le Rêveur solidaire. Chroniques. Choix de textes issus d'un corpus publié à l'enseigne du média indocile Bon Pour La Tête. 350p.

    6. Par-dessus les murs. Correspondance. Un échange de 150 lettres entre JLK et l'écrivain Pasca Janovjak installé à Ramallah. 150p.

    7. Le Tour du Jardin. Carnets volants. Proses voyageuses. 150p.

    8. Kaléidoscope. Panopticon. Mixte de photos choisies par Philip Seelen et de textes de JLK. 150p.

    9. Mémoire vive. Carnets de la suite des Lectures du monde, volume VI. 400p.

    10. Ceux qui songent avant l'aube. Listes. 333p.

     

  • Portrait de JLK

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    Un homme qui ne s'arrêtera jamais d'écrire

     

    par Philippe DubathPhilippe-Dubath_small.jpg

     

    On s’engage dans la rue du Lac à Vevey, côté Hôtel de Ville, on emprunte brièvement une venelle presque napolitaine qui mène sur le quai, on pousse une porte à gauche, on gravit quelques étages sans ascenseur, on se croit dans le vieux Paris. Jean-Louis Kuffer sort sa clé et nous voilà dans ce qu’il appelle sa chambre cambuse.

    C’est l’un des mondes du journaliste et écrivain dont les lecteurs de 24 heures ont apprécié les fines chroniques littéraires et culturelles pendant des décennies. Ici, il cajole et redécouvre des milliers de livres qu’il aime: «La Collection Blanche de Gallimard, toute une bibliothèque anglo-américaine, une paroi de philosophie et spiritualité, un rayon important de journaux intimes et autres carnets de voyage, les Œuvres complètes numérotées de Ramuz chez Mermod.»

    Grâce à ces quelques mètres carrés haut perchés où il vient de temps en temps travailler, c’est-à-dire penser, réfléchir, noter, écrire, trier les livres qu’il transmet à un libraire de la vallée de Joux, Kuffer a redécouvert le charme de Vevey. «Une ville comme je les aime, avec une ambiance, une vie, ce que je ne ressens pas dans d’autres villes de Suisse où je me surprends à avoir froid.»

    Lucy69.jpgLe deuxième monde de Kuffer, jeune retraité, c’est son chalet du vallon de Villard où il poursuit une existence de curiosité, d’écriture, de lecture, et de complicité avec Lucienne, son épouse depuis trente-deux ans. «Un mois avant de la rencontrer, jamais je n’aurais pensé pouvoir cohabiter avec quelqu’un. Et là, nous avons eu deux filles merveilleuses, nous vivons ici, nous partons en voyage, dans une sérénité que j’apprécie chaque jour. Et puis, quel bonheur de vivre dans ce vallon depuis bientôt vingt ans. Se lever le matin et voir ce paysage, c’est un privilège!»

    «Je me sens plus jeune que quand j’avais 20 ans. De plus en plus disponible au monde»

    L’endroit serait idéal pour vivre une retraite tranquille à écouter le chant des oiseaux et à lire devant le feu de cheminée. Mais Jean-Louis Kuffer est un homme actif qui vit au présent. «Je me sens plus jeune que quand j’avais 20 ans. De plus en plus disponible et ouvert au monde, de plus en plus sensible à la beauté de la nature, des gens, des enfants, de la vie.» Il ne se perd pas pour autant dans l’euphorie: «Ce serait de la complaisance à l’égard du monde, de la folie religieuse, des pouvoirs tyranniques, des atteintes graves à la nature.»

    Le troisième monde de Kuffer, c’est… le monde, justement. Il voyage. Il regarde. Il observe. Il rentre de dix jours à Venise où il a logé dans une pension discrète pour passer pas mal d’heures à écrire son prochain livre – titre prévu: La vie des gens – alors que le dernier – L’échappée libre, sorti au printemps à l’Age d’Homme – est encore tout frais. Il écrit depuis toujours, il écrira toujours. Mais pourquoi, pour la gloire? «Pas du tout. Quoique je sois un peu hypocrite en disant cela. S’ils ne pensaient pas à une gloire possible, ceux qui écrivent garderaient leurs œuvres pour eux, ne publieraient rien!»

    10645011_10205323833802203_2889712044793673932_n.jpgPas de retraite pour l'écriture

    Mais alors, pourquoi avoir écrit autant de livres, autant d’articles dans les journaux, et continuer encore? «S’il y avait une retraite pour l’écriture, si c’était fini comme ça, tout à coup, pour une raison d’âge, ce serait terrible. J’écris parce que j’aime écrire. J’avais expliqué lors du dernier Salon du livre qu’écrire m’est aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait tout à fait vain. Ça vaut la peine de vivre, ça vaut la peine de transmettre.»

    Il n’est pas près de s’arrêter, l’écrivain qui se définit comme un homme en retrait, mais pas à la retraite. Car, après un temps de méfiance, il s’est mis à apprécier Facebook, les blogs, Internet en général, et même Skype qui lui a permis de dialoguer récemment avec Lucienne qui se trouvait au Cambodge. «Tous ces instruments offrent un fabuleux accès à la communication. Il faut quand même se protéger. Un couteau peut servir à couper du pain ou à tuer le voisin. Mais j’ai un ami chinois à Florence que je n’ai jamais vu; un autre, en France, un érudit que je voyais comme un savant âgé, mais dont je viens d’apprendre qu’il a 15 ans!»

    Blog à succès

    302779900.jpgQuand il évoque son blog, où l’on peut se régaler de récits de voyage et de découvertes de livres, Kuffer dit avec une vraie fausse modestie souriante: «Mon blog a reçu 26 872 visites en octobre 2014, soit entre 866 et 1040 visiteurs par jour. On y découvre 4169 articles. Ce qui n’a aucune importance.»

    L’important est ailleurs, dans les détails de la vie. Tiens, celui-ci, ramené par Kuffer de Venise: «J’y ai beaucoup entendu les gens chanter dans la rue, spontanément. Des jeunes surtout. J’étais heureux de saisir ainsi leur voix, leur réjouissance, leur gratitude envers la vie. On ne chante plus assez. Moi, je chante.» 

    (LA DER de 24 heures, le 27 novembre 2014)

  • Pour l'amour de soi

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    Des «Chants de l’amour de soi» à «Ceux qu’on oublie difficilement», le jeune poète japonais Takuboku (1886-1912) nous reste plus proche, en sa rage individualiste, que maints de nos contemporains confits de narcissisme insipide…
     
     
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    Ishikawa Takuboku pleure beaucoup dans le cycle poétique de L’Amour de moi – titre choisi dans la traduction fort élégante de Tomoko Takahashi et Thierry Trubert-Ouvrard, auquel Yves Marie-Allioux, moins littéraire et probablement plus proche de l'original, préfère les Chants de l’amour de soi, constituant la première partie du recueil intitulé Une poignée de sable, désormais classique de la poésie japonaise au même titre que l’œuvre d’un Rimbaud.
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    Un tanka résume le mélange très particulier de tristesse et de drôlerie qui caractérise le ton du jeune poète mal dans sa peau de citoyen révolté, de mari et de père: «Larmes larmes / Que c’est mystérieux ! / Comme je le lavais avec des larmes mon cœur a voulu faire le pitre»…
    Dans la foulée, on peut rappeler que le tanka est un bref poème traditionnel, de forme un peu plus ample que le haïku, et passablement rénové par Takuboku qui l’accommode à tous les instants fugitifs ou transitoires de la vie quotidienne, entre autres «minutes heureuses» et cris ou chuchotements.
    Larmes du fils: «En salivant sur un morceau de terre / j’ai modelé une effigie de ma mère en train de pleurer / Non mais quelle tristesse!» Ou encore : «Pour plaisanter j’ai pris ma mère sur mon dos / elle était si légère que j’en ai pleuré / avant d’avoir fait trois pas»…
    Larmes ravalées. «Ressentant une angoisse profonde / je me fige / et finis par me masser doucement le nombril». Larmes de l’esseulé: «Seul face à l’immensité de la mer / sept huit jours / pour pleurer j’aurai quitté mon foyer». Larmes de crocodile métaphysique: «Oh la tristesse de ce sable sans vie! / Ce doux bruit / quand on le saisit avant qu’il ne tombe d’entre les doigts».
    Ou cette lucidité sur soi qui est le contraire du narcissisme complaisant: «Lorsque j’entends des flatteries / de colère se soulève mon cœur / Trop se connaître soi-même quelle tristesse!».
    Ou cette bonne rage contre ceux qui l’ont humilié: «Ah que ceux qui ne fût-ce qu’une fois m’ont fait baisser la tête / que tous ces gens crèvent! / m’est-il parfois arrivé de souhaiter».
    Ou cette colère du jeune homme contre la société inégalitaire et matérialiste qu’il exècre: «Insupportables sont les visages serviles de mes compatriotes / tels qu’ils apparaissent à mes yeux aujourd’hui / je m’enferme chez moi»…
     
    Unknown-1.jpegPhosphorescences quotidiennes
    Les citations des Chants de l’amour de soi que je viens de recopier ici proviennent de la version d’Une poignée de sable signée Yves-Marie Allioux, qui a accompagné sa traduction d’une série de notes explicatives très précieuses et d’une postface non moins éclairante, intitulée Ishikawa Takuboku ou la phosphorescence de la vie courante, par allusion au discours prononcé à Stockholm par Patrick Modiano à la remise de son prix Nobel de littérature.
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    Cet extrait en oriente le propos: «J’ai toujours cru que le poète ou le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était caché en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne»…

    Où la poésie transcende la méconnaissance

    L’idée que la poésie ne soit qu’une sorte d’enjolivure du réel, ou qu’un rébus cérébral à usage d’élite, perdure aujourd’hui du plus basique (la pseudo-poésie déferlant sur les réseaux sociaux) au plus raffiné (la «poésie poétique» plus ou moins instituée), et c’est contre cela que réagissait Takuboku en affirmant que «la poésie ne doit pas être une soi-disant poésie» mais «doit être une relation rigoureuse des variations de la vie émotionnelle de l’être humain (il doit toutefois exister une expression plus adéquate), un journal tenu en toute honnêteté»...
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  • Le salubre contre-prêche de Boualem

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    Retour sur 2084 de Boualem Sansal, fable épique et satire tragique du totalitarisme « religieux ». Grand Prix du roman de l'Académie française. Meilleur livre de l'année selon le magazine LIRE, dans la dernière livraison duquel figure un entretien important avec l'écrivain.

    Livre I.

    Une sensation d’immédiate oppression s’empare du lecteur de 2084 de Boualem Sansal, dans une atmosphère d’inquiétante étrangeté et de menace latente.

    Le lieu initial en est, au bout de nulle part, un vaste sanatorium de montagne décati et surpeuplé évoquant à la fois le fort isolé du Désert des Tartares de Dino Buzzati et le Palais des rêves d’Ismaïl Kadaré, avec quelque chose de tout à fait particulier, dans le récit, qui rappelle les contes orientaux.

    Plus précisément, le jeune protagoniste Ati, tuberculeux en fin de traitement en lequel on pressent illico un élément non aligné qui se pose des questions, apparaît aussitôt comme l’éternel (faux) naïf des contes picaresques, recyclé dans une tonalité contemporaine plus ironique qu’humoristique, en « innocent » kafkaïen .

    Or le monde environnant Ati évoque autant un dédale kafkaïen que la fourmilière humaine du 1984 de George Orwell, sans qu’on puisse parler d’influence ou de référence littéraire servile alors même que l’auteur joue à tout moment, par ironie autant que pour lui rendre hommage, avec certains aspects du roman d’Orwell, à commencer par l’invention d’un langage propre à l’Abistan, explicitement démarqué de la novlangue.

    L’Abistan en question, pays aux dimensions improbables, îlot de pureté entouré d’une improbable Frontière au-delà de laquelle se trouve (?) l’Ennemi, est parfois assimilé à la planète entière, mais ce n’est pas sûr. D’ailleurs rien n’est absolument sûr en Abistan, et d’abord ce que signifie le chiffre 2014.

    2014 correspond-il à l’année de naissance d’Abi (à ne pas confondre avec Ati), futur second du Tout-Puissant Yölah, ou bien est-ce en 2014 que le même Abi, à un âge qu’on ignore, a eu la révélation de la Toute-Puissance de Yölah, dont il est devenu le Délégué. Ce qui est certain, c’est que le jeune tubard Ati (à ne pas confondre avec Abi) a toujours été bercé par les formules incantatoires en vigueur en Abistan, telles que « Yölah est grand et juste, il donne et reprend à son gré », , ou plus souvent « Yölah est grand et Abi est son fidèle Délégué », ou séparément « Yölah est patient », et « Abi est avec toi », repris par dix mille ou dix millions de gosiers étreints par l’émotion.

    Ce qu’il faut préciser alors, c’est que Yölah est le nouveau nom de Dieu offert aux générations futures par les instances supérieures de l’Appareil, des décennies après la dernière Grande Guerre Sainte, dite aussi le Char, dans l’Abistan enfin purifié de toute présence ennemie assimilable à la Grande Mécréance.

    Tout au long du roman, l’organisation à la fois très simple et très compliquée de l’Abistan sera détaillée comme en passant, avec une foule de détails rappelant ceci ou cela au lecteur en dépit de l’avertissement initial de l’Auteur selon lequel ce récit n’a aucune espèce de réalité,- tout étant « parfaitement faux et le reste sous contrôle ».

    L’Appareil de l’Abistan est dominé par les Honorables et autres hiérarques de la Juste Fraternité, constituée de 40 dignitaires super-croyants choisis par Abi lui-même. Une Administration pléthorique, on pourrait presque dire pharaonique (l’analogie avec l’Egypte ancienne se fera d’ailleurs dans la foulée), se trouve concentrée en la capitale de Qodsabad, mais la découverte s'en fera plus tard : quand Ati aura quitté le sanatorium pour un long périple caravanier, durant lequel il fera une rencontre décisive.

    Dans l’immédiat, le lecteur en apprend cependant un peu plus sur le système de surveillance généralisée et de répression qui ne cesse de s’exercer en Abistan avec le concours d’une partie de la population pratiquant la délation à haute dose au nom de Yölah et de son Délégué.

    « En Abistan il n’y avait d’économie que religieuse », apprend-on aussi, et bientôt on comprendra comment l’Appareil fait pisser le Dinar, pour parler peuple: pèlerinages incessants, rassemblements monstres, exécutions publiques plus ou moins massives sur un stade devant des foules intéressées à tous les sens du terme, commémorations des innombrables victoires sur l’Ennemi, commerce de reliques fabriquées de manière industrielle : tout est bon dans ce système clos qui ne vise qu’à produire et reproduire de la peur et à exploiter de la soumission.

    Est-ce à dire que la foi soit l’idéal absolu prôné par l’Appareil en Abistan ? Une intuition soudaine fait comprendre à Ati qu’il n’en est rien : « Le Système ne veut pas que les gens croient ! Le but intime est là, car quand on croit à une idée on peut croire à une autre, son opposée par exemple, et en faire un cheval de bataille pour combattre la première illusion. Mais comme il est ridicule, impossible et dangereux d’interdire aux gens de croire à l’idée qu’on leur impose, la proposition est transformée en interdiction de mécroire, en d’autres termes le Grand Ordonnateur dit ceci : « Ne cherchez pas à croire, vous risquez de vous égarer dans une autre croyance, interdisez-vous seulement de douter, dites et répétez que ma vérité est unique et juste et ainsi vous l’aurez constamment à l’esprit, et n’oubliez pas que votre vie et vos biens m’appartiennent ».

    C’est au sanatorium, dans le premier des quatre livres du roman, que le noyau du doute a commencé de palpiter en Ati : « Quelque chose cristallisait au fond de son cœur, un petit grain de vrai courage, un diamant. »

    5131019_75f6e038d18632a827b889c99d2df969a4e247ba_545x460_autocrop.jpgCependant, moins que la religion, ce qu’il rejette est l’écrasement de l’homme par la religion, et l’abjection à laquelle il a participé en espionnant les voisins et en faisant comme tout le monde. « Et, tout à coup, il eut la révélation de la réalité profonde du conditionnement qui faisait de lui, et de chacun, une machine bornée et fière de l’être, un croyant heureux de sa cécité, un zombie confit dans la soumission et lpbséquiosité. Qui vivait pour rien, par seinmple obloigartion, èpar devoir inuitile, un être mesquin capable de tuer l’humanité par un claquement de doigts ».

    C’est dans la forteresse de Sin, transformée après la Guerre Sainte en sanatorium où les poitrinaires renplacèremt les cadavres des martyrs, chassés des villes comme des pestiférés coupables de tous les maux du pays, qu’Ati a découvert à la fois la nature du Système et la vision, qu’il croit encore inatteignable d’un autre monde. Or son voyage vers celui-ci va commencer…

    Livre II.

    L’originalité saisissante de 2084, qui distingue très nettement ce roman de la contre-utopie de George Orwell, rigoureuse et limpide dans sa construction et son économie narrative, c’est sa dimension monstrueuse et cauchemaresque, dans un espace à peu près incommensurable (les distances sont comptées en chabirs, et la traversée en diagonale de l’Abistan en compte plus de 50.000…) et une organisation générale et particulière connue des seuls Honorables, des grands maîtres de la Juste Fraternité et des cadres supérieurs de l’Appareil.

    Lorsque Ati quitte le sanatorium pour regagner la capitale de Qodsabad, distante de 6000 chabirs, c’est pour un périple qui va durer plus d’une année, dans un environnement désertique sillonné par des processions de pèlerins et des colonnes de camions porteurs de canons et autres lance-missiles. Or il ne sait encore que peu de chose de l’Abistan, en dépit de ce qu’il a entendu pendant son séjour, et c’est par bribes que le lecteur en apprend plus au fil du récit oscillant sans cesse entre une réalité renvoyant au monde que nous connaissons et un univers plus ou moins absurde.

    Sur la base d’un livre sacré genre Bible ou Coran, intitulée Gkabul, la vie en Abistan est entièrement soumise à la dévotion universelle que scandent les saintes paroles de Yölah et d’Abi. « Il n’est pas donné à l’homme de savoir ce qu’est le Mal et ce qu’est le Bien », est-il écrit dans le Gkabul (verset 618 du chapitre 30, comme chacun se le rappelle), de fait l’homme n’a rien d’autre à savoir que cela: que son bonheur est garanti par Yölah et Abi.

    Dans les migrations géantes observées par Ati durant son voyage, où voisinent des fonctionnaires de l’Appareil et des cortèges de théologiens et autres pèlerins cheminant d’un lieu saint à l’autre, l’on remarque aussi des femmes couvertes de la tête aux pieds de sombres burniqabs, contraintes de marcher loin en arrière des hommes tant elles dégagent d’aigre puanteur.

    Mais voici qu’Ati rencontre, en voyage, un certain Nas, archéologue de son âge qui lui dit avoir découvert un village antique jamais touché par la Grande Guerre sainte, dont la révélation de l’existence risque de bousculer l’édifice des dogmes vu qu’il semble plus ancien que le Gkabul et date probablement d’un temps antérieur à la naissance d’Abi , quand le nom de Yölah même n’était pas encore apparu. Or cet épisode fait apparaître une première fois les terribles rivalités qui divisent les hiérarques de la Juste Fraternité et de l’Appareil, dont on  verra plus tard les conséquences.

    Quant à Ati, arrivé à Qodsabad, il va se lier avec un certain Koa, petit-fils en révolte d’un éminent Honorable, qui a passé des années à lire les saintes écriture sans cesser, comme Abi, de se poser des questions.

    Tous deux se passionnent, en outre, pour la langue de l’Abistan, cet abilang que Koa a étudié àl’Ecole de la Parole divine. Dans un passage relevant de la conjecture parascientifique, qui ravirait un Houellebecq ou un Philip K. Dick , renvoyant aussi à La Fabrique d’absolu de Karel Capek, Boualem Sansal prêt à son héros une découverte, en matière de langage, qui va bien au-delà du paradoxe.

    Evoquant la manière dont « les paroles chargées de la magie des prières et des scansions répétées à l’infini s’étaient incrustées dans les chromosomes et avaient modifié leur programme », Ati a la révélation « que la langue sacrée était de nature électrochimique, avec sans doute une composante nucléaire »…

    Si l’on en reste là, sous couvert d’ironie cinglante, sur l’observation « scientifique » de l’abilang, Ati va mesurer le pouvoir effectif de cette novlangue sur les multitudes au moyen de formules ressassées inlassablement, telles : « Le mensonge c’est la vérité », ou « La logique c’est l’absurde », ou encore « La mort c’est la vie », etc.

    pèlerinage-à-la-Mecque.jpgAutre observation carabinée, à caractère sociologique, marquant l’exploration, par Ati et Koa, du ghetto de Qodsabad : le fait que cette cour des miracles en forme de dédale où grouillent tous le rebut de la société, mécréants de toute sortes, éléments asociaux et autres femmes exhibant impudiquement leurs visages, soit en même temps un quartier d’intense et lucratif commerce que l’Appareil se garde de « nettoyer ». C’est d’ailleurs de son odyssée en ce monde interdit qu’Ati rapporte la preuve qu’un anti-Système cohérent se perpétue dans le ghetto, une « culture de la résistance, une économie de la débrouille ».

    « Il y aurait beaucoup à dire sur le ghetto, ses réalités et ses mystères, ses atouts et ses vices, ses drames et ses espoirs,mais réellement la chose la plus extraordinaire, jamais vue à Qodsabad, était celle-ci : la présence des femmes dans les rues, reconnaisssables comme femmes humaines et non comme ombres filantes, c’est-à-dire qu’elles ne portaient ni masque ni burniqab et clairement pas de bandages sous leurs chemises. Mieux, elles étaient libres de leurs mouvements, vaquaient à leurs tâches domestiques dans la rue,en tenues débraillées comme si elles étaient dans leurs chambres, faisaient du commerce sur la place publique, participaient à la défense civile, chantaient à l’ouvrage, papotaient à la pause et se doraient au faible soleil du ghetto car en plus elles savaient prendre du temps pour s’adonner à la coquetterie. Ati et Koa étaient si émus lorsqu’une femme les approchait pour leur proposer quelque article qu’ils baissaient la tête et tremblaient de tous leurs membres. C’était la vie à l’envers ».

    Comme on le voit dans cet extrait, la prose de Boualem Sansal n’est pas toujours la plus fine, le conteur pratiquant le souffle et l’énergie « dans la masse » plus que le style châtié. Mais peu importe : la vision du roman, et sa substance lestée de sens, le mélange vertigineux de lucidité et de délire imaginatif, de révolte et d’espoir, fondent la beauté sans fioritures et l’urgence de 2084.

    hadj.jpgLivre 3.

    « L’amitié, l’amour, la vérité sont des ressorts puissants pour aller de l’avant, mais que peuvent-ils dans un monde gouverné par des lois non humaines ? »

    À cette question posée en exergue du troisième livre de 2084, il sera répondu de façon de plus en plus explicite, avec l’exposé des méthodes coercitives employée par l’Appareil afin de briser la moindre velléité d’émancipation, sous prétexte de participer à la consolidation de l’harmonie générale. C’est ainsi qu’Ati a subi un interrogatoire serré par le Comité de la santé morale (Samo), sommé de faire son autocritique en bonne et due forme avant de s’entendre dire par les juges. « Va souvent au stade pour apprendre à châtier les traîtres et les mauvaises femmes, parmi eux se trouvent très certainement des adeptes de Balis le Rénégat, prends plaisir à les châtier. »

    Dans le même esprit de salubrité collective, quelques milliers de prisonniers seront exécutés au même stade sanglant (« du renégat, de la canaille, du fornicateur, des gens indignes ») après quarante jours de liesse populaire marquant la prétendue découverte d’un nouveau lieu saint où l’on annonçait d’ores et déjà le pèlerinage de millions de pénitents : « Les réservations étaient prises pour les dix prochaines années. Tout s’était emballé, les gens s’énervaient, les prix flambaient, ceux des burnis, des besaces, des babouches et des bourdons atteignaient des niveaux fous, la pénurie menaçait. Une ère nouvelle était en route ».

    Il y a, dans la verve satirique déchaînée de Boualem Sansal, quelque chose du délire amplificateur d’un Alexandre Zinoviev, dans L’avenir radieux, ou du Swift des Voyages de Gulliver.

    Est-ce à dire qu’il exagère ? Mais comment, alors, ne pas se rappeler les récentes échauffourées mortelles survenues lors des « saints » pèlerinages de La Mecque ? Et comment ne pas faire de parallèle entre les flagellations de femmes en Arabie saoudite (notamment) et le sort de cette jeune femme traquée ici par le Conseil de Redressement, à la punition de laquelle l’ami d’Ati, Koba, est supposé participer en tant que Pourfendeur ?

    On pense aussi au monstrueux Metropolis de Fritz Lang, ou au Château de Kafka, en pénétrant ensuite, avec Ati et Koa, dans le centre vital hyper-sécurisé de l’Abigouv : « La Cité de Dieu était un ensemble architectural comme on ne peut imaginer, c’était labyrinthique et chaotique à souhait, cela a été dit. Et très impressionnant: entre ses murs se concentrait la totalité du pouvoir de l’Abistan, c’était la planète. Selon Koa, qui s’y connaissait un peu en histoire ancienne, la Kiiba de la Juste Fraternité était la copie de la grand pyramide de la vingt-deuxième province, le pays du Grand Fleuve blanc. Le Livre d’Abi apprenait aux croyants que sa construction étaient un miracle accompli par Yölah lorsqu’en ces temps lointains il n’avait d’autre nom que Râ ou Rab ».

    C’est pourtant dans ce cadre hautement paranoïaque que les compères Ati et Koa vont rencontrer un personnage du nom de Toz,  en rupture apparente complète avec la mentalité, les moeurs et jusqu'aux coutumes vestimentaires de l’Abistan, vêtu d’étranges pièces d’habillements aux noms étranges de pantalon ou de chemise, complétés par des souliers étanches…

    Or le même Toz, collectionneur d’objets plus insolites les uns que les autres tels que chaises ou bahuts, tables ou bibelots, évoquera tout un monde disparu aux jeunes compères,leur parlant même d’une entité énigmatique au nom de Démoc ou peut-être Dimouc (« démo… démoc…démon ») dont le seul nom fait encore figure d’incongruité alors même qu’Ati se demande qui peut bien être ce Toz grâce auquel une porte secrète s’est ouverte en lui.

    Et avec celle-ci, ce sera l’intranquillité assurée. « Une fois lancée, la machine du doute ne s’arrête pas. En peu de temps, Ati se trouva assailli par mille questions inattendues ».

    images-2.jpegLivre IV. 

    La quatrème partie de 2084 marque l’apothose de la confusion mensongère entretenue par la hiérarchie de la Juste Fraternité, elle-même déchirée par des rivalités internes comme le furent les pouvoirs totalitaires en Allemagne nazie, en Russie stalinienne en Chine maoïste ou dans l’Iran des ayatollahs, notamment.

    Avant d’apprendre la mort « accidentelle » de l’archéologue Nas, coupable de trop en savoir sur le passé du village antique dont l’Appareil a fait son nouveau lieu de pèlerinage, Ati s’est inquiété de la disparition de son ami Koa, dont on verra plus loin comment il a lui-même été « suicidé » de son côté.

    Entretemps, le message à été transmis des plus hautes sphères à Ati qu’il est pressenti comme futur « membre distingué » d’un clan en train d’en éliminer d’autres, dans une atmosphère de complot qui ne laisse d’inquiéter notre Candide de plus en plus sceptique.

    De fait, tout naïf qu’il soit, Ati ne croit pas une seconde au prétendu suicide de Koa, alors qu’on lui fait croire qu’il a lui-même toutes les polices à ses trousses et qu’il est donc temps qu’il fasse confiance à ses prétendus protecteurs : « C’était le début de la fin, les clans entreraient bientôt dans une longue et impitoyable guerre ». Toute analogie avec quelque guerre de clans déchaînée aujourd’hui étant naturellement le fruit du hasard…

    À ce tournant du récit, une digression assez épatante attend le lecteur avant le tohu-bohu final, avec la réapparition du sympathique Toz, collectionneur  de vestiges des temps passés, qui a reconstitué un Musée de la Nostalgie, « copie au cinquième d’une ancien musée appelé Louvre, ou Loufre » qu’il fait visiter à Ati.

    La visite du musée en question vaut son pesant d’ironie puisque s’y trouvent les reliques de la vie précédant 2084 (il y a donc eu une vie avant 2084, contrairement à la doctrine officielle) où l’on découvre tous les aspects de la vie au XXe siècle, d’une salle d’accouchement à une exposition d’équipements de sports et loisirs et autres objets propres aux divers âges de la vie - toutes choses disparues depuis le Grand Nettoyage consécutif à la Guerre Sainte – et jusqu’à la représentation d’un bistrot français dans lequel « des loubards à l’ancienne taquinent des femmes légères ». À son total ahurissement, Ati a découvert en outre cet objet inimaginable appelé chaise-longue, évoquant un mode de vie peu compatible avec les règles du saint Gkabul…

    Ce livre sacré fait ensuite l’objet d’une réflexion de la part de Toz et Ati, qui tombent d’accord sur le fait que le livre en question représente « le grand malheur de l’Abistan ».

    Or ce Gkabul n’est-il pas le nom fictif donné par Boualem Sansal au Coran de l'islam ? Pas vraiment. Toz en a en effet étudié les tenants philologiques, pour constater que ledit Gkabul, loin d’être apparu en 2084 par génération spontanée, résulte d’un bricolage issu « du dérèglement d’une religion ancienne qui jadis avait pu faire les honneurs et le bonheur de maintes grandes tribus des déserts et des plaines ».

    Les auteurs d’une première mouture du Gkabul furent des aventuriers dont la clique s’intitulait les Frères Messagers, mais il fallait les Sages de la Juste Fraternité pour réviser et parfaire la version désormais établie du Gkabul, signée Yölah et contresignée par Abi son Délégué. Et Toz de remarquer alors, à l’adresse d’Ati, que « la religion, c’est vraiment le remède qui tue »…

    La fin de 2084, féroce queue de fable où culmine la charge satirique, amère et drolatique, du roman de Boualemn Sansal, se décline en « news » émanant des diverses sources médiatiques abistanaises, officielles ou non.

    Ainsi apprend-on, par les écrans géants de Nadir I – station de Qodsabad, que deux cents cinquante criminels ont été condamnés à une prochaine décapitation pour avoir répandu le rumeur d’une évacuation aérienne du Grand Commandeur de la Juste Fraternité, atteint dans sa santé, à destination de l’« Etranger ». Scandale évident : qu’on puisse seulement prétendre que l’ «l'Etranger» existe !

    Plus tard, une autre rumeur, plus déplaisante encore, relayée par La voix des Mockbas, fera état de la soudaine apparition de nouveaux jeunes croyants fanatisés et, pour appliquer plus de justice selon les préceptes de Yölah et son Délégué, décidés à en découdre à coups de bombes s’il le faut – et il le faudra par Yôlah et Abi !

    Bref, c’est le moment pour la lectrice et le lecteur de consacrer de belles et bonnes heures à ce livre à la fois inquiétant et libérateur, qui associe le talent vif et l’imagination débordante du conteur aux vues cinglantes de l’écrivain révolté par l’obscurantisme massifié.

    boualem_sansal_leemage.jpgÀ qui n’aurait pas encore eu connaissnace des romans antérieurs et des essais polémiques du grand écrivain algérien, il me reste à signaler la parution salutaire, en juin 2015, d’un volume de 1226 pages de la collection Quarto, chez Gallimard, rassemblant Le serment des barbares, L’Enfant fou de l’arbre creux, Dis-moi le paradis, Harraga, Le village de l’Allemand et Rue Darwin.

    Préfacé par Jean-Marie Laclavetine, éditeur et ami de la première heure de Boualem Sansal, ce recueil est en outre doté d’un appareil biographico-historique indispensable à qui veut resituer l’écrivain dans son contexte familial et politique, professionnel et littéraire.

    Présentant Le serment des barbares, qu’il a reçu un jour par la poste , Jean-Marie Laclavetine écrit ce qui suit, qui justifie admirablement l’écrivain dès ses débuts.

    Ainsi commençe Le serment des barbares : «Le cimetière n’a plus cette sérénité qui savait recevoir le respect, apaiser les douleurs, exhorter à une vie meilleure. Il est une plaie béante, un charivari irrémédiable ; on excave à la pelle mécanique, on enfourne à la chaîne, on s’agglutine à perte de vue. Les hommes meurent comme des mouches, la terre les gobe, rien n’a de sens »…

    Et Jean-Marie Laclavetine de témoigner :  « Je me souviens précisément du jour où j’ai lu ces premières phrases du Serment des barbares, paquet de feuilles confié en 1999 par un inconnu à la poste algérienne pour arriver quelques jours plus tard entre mes mains. Sans doute le manuscrit avait-il cheminé à bord d’un de ces vieux autocars Chausson que l’on voit circuler à faible allure dans le roman, « transportant plus de bobards et de fausses alarmes que d’honnêtes voyageurs ». Je n’ai pas oublié ma surprise grandissante au fil des pages, ni l’enthousiasme qui m’a envahi au fur et à mesure que je me laissais emporter par le torrent de cette prose animée de remous vertigineux, de pétillements soudains, de grands ressacs de rage noire. Les trouvailles stylistiques fusaient en continu dans unb débordement de verve pantagruélienne et donnaient tout leur élan à l’histoire, Les critiques cinglantes ou cocasses n’épargnaient ni le régime en place, ni les islamistes, ni la société algérienne dans son ensemble. Recevoir un tel manuscrit est, dans la vie d’un éditeur, un cadeau inoubliable. Le Serment des barbares se démarquait du lyrismne habituel aux littératures maghrébines dans ce XXe siècle agonisant, pleines des cris de douleur des populations opprimées, des chants du désespoir, des larmes de l’exil, des cris de la terreur. Il ne cédait rien à la nostalgie ni à la plainte, et puiusait autant chez Voltaire, Diderot et Rabelais qu’à la source de straditions orientales, offrant au lecteur un mélange unique, savoureux, violent, empli d’une force comique incomparable que seule la colère pouvait lui avoir donné ».

    2084-la-fin-du-monde-roman-boualem-sansal-1.jpgBoualem Sansal. 2084. Gallimard, 2015, 273p.

    Boualen Sansal, Romans 1999-2011. Gallimard, Collection Quarto, 2015, 1225p.

  • De colère et d’espoir

    ee2b351ca87713202686e9ed07d9adfe.jpgEntretien avec Boualem Sansal. À relire vingt ans  après, alors que la meute se répand en rumeurs & insultes autour de son nom et de son oeuvre dont ses détracteurs n'ont pas la moindre idée...

    Boualem Sansal est l’une des grandes voix de la littérature francophone actuelle, dont les romans ressaisissent la tragique et complexe réalité contemporaine avec une porosité et une faconde sans pareilles. Après Le serment des barbares (1999), L’enfant fou de l’arbre creux (2000) et Dis-moi le paradis (2003), son quatrième roman, Harraga, s’attache à deux destinées de femmes avec autant d’empathie que de lucidité révoltée. Au printemps 2006, cet auteur qui a « mal à l’Algérie » adressait une lettre ouverte à ses compatriotes intitulée Poste restante : Alger, d’un courage civique impressionnant.

    - Comment, Boualem Sansal, vivez-vous aujourd’hui en Algérie ?
    - Plutôt mal, après une amnistie marquant la réhabilitation des criminels d’hier, qui se retrouvent à plastronner en ville avec une arrogance extraordinaire. La chape d’un ordre moral intolérant se fait de nouveau ressentir, parallèlement à la réintroduction de l’enseignement religieux et à l’occupation des mosquées. Or la population semble l’accepter, tant elle est respectueuse de l’islam.
    - Quelle a été votre éducation personnelle ?
    - Je suis né dans une famille où l’on pensait que l’instruction était essentielle. Ayant perdu mon père très tôt, j’ai été soumis, avec mes trois frères, à la discipline rigoureuse d’un grand-père chef de gare qui avait fait la guerre de 14-18, laïc et profondément attaché à la France et à sa culture. Après un début d’études classiques en latin-grec, j’ai cependant bifurqué sur une formation d’ingénieur, l’Algérie de l’indépendance ayant besoin de bâtisseurs et de techniciens plus que de « beaux parleurs », comme on disait alors. C’est pourquoi je me suis retrouvé, en 1992, au poste de Directeur de l’industrie, où m’avait appelé un condisciple devenu ministre.

    - Qu’avez-vous appris dans les allées du pouvoir ?
    - Ce qui m’a le plus frappé, c’est la morgue, la corruption, les luttes entre clans et, d’une manière générale, le mépris de la population, ainsi qu’une formidable incompétence des apparatchiks du parti unique.
    - En avez-vous un exemple ?
    - Le plus éloquent est ce rapport qu’un ministre m’a chargé d’établir, sur les relations entre l’endettement des pays du Sud méditerranéen et leur niveau de développement. Me fiant aux chiffres de la Banque mondiale et du FMI, j’ai constaté que les pays les plus endettés à régimes autoritaires, à commencer par l’Egypte, étaient aussi les plus déficients en matière de développement, alors qu’Israël, super-endetté, affichait un développement constant. Ce constat a mis le ministre en fureur, qui m’a prié de supprimer la mention d’Israël, ce que l’honnêteté m’interdisait. Je lui ai donc proposé ma démission immédiate, qui a été refusée en même temps qu’on enterrait le rapport. Par la suite, mes positions et mes livres m’ont valu d’être limogé.
    - Comment en êtes-vous venu au roman ?
    - Cela s’est fait comme ça, pendant la terreur islamiste qui nous cloîtrait. Or que fait-on dans ces conditions ? On tourne en rond, on remâche les dernières horreurs du jour, on prend des notes sur ce qu’on observe, et tout à coup le « roman » est là, dicté par la vie. C’est ainsi qu’est né Le serment des barbares.
    - Décrire la réalité si fidèlement, comme l’a fait aussi votre ami Rachid Mimouni, ne représentait-il pas un risque ?

    - Bien entendu, mais sortir dans la rue était déjà risqué. A propos de mon ami Rachid, la nuit suivant son enterrement en Algérie, des fanatiques ont exhumé son cadavre pour le livrer aux chiens. Ce n’est pas du roman : c’est la réalité, comme Harraga relève d’une réalité vécue.
    - Dans votre lettre ouverte aux Algériens, vous vous en prenez violemment à l’amnistie…
    - Pour aboutir à une vraie réconciliation, il fallait enquêter et rendre la justice. Je ne suis pas contre le pardon, au contraire, mais cette amnistie était une insulte aux victimes et un déni de justice.
    - Pensez-vous être entendu ? Et menacé ?
    - On m’a appris récemment que le livre faisait l’objet d’une mesure de censure, mais de nombreux compatriotes partagent mon point de vue, même si mes adversaires me font passer pour un « agent de la France » Menacé ? L’Algérie est un grand pays, dans lequel je reste à peu près invisible. Par ailleurs, comme Mimouni, je suis protégé par ma notoriété. Mais vous savez : un voyou payé peut me descendre demain de façon anonyme, surtout dans le contexte actuel où, comme je vous le disais, l’islamisme radical repique de plus belle…
    Le serment des Barbares, L’enfant fou de l’arbre creux et Dis-moi le paradis, parus chez Gallimard, sont disponibles en poche Folio.


    Du coté
    des femmes

    « Il faut en finir avec ces bêtes immondes, avec ces barbares des temps obscurs, ces porteurs de ténèbres, oublier les serments pleins d’orgueil et de morgue qu’ils ont réussi à nous extorquer au sortir de ces longues années de guerre. La lumière n’est pas avec eux et les lendemains ne chantent jamais que pour les hommes libres ». Ainsi Boualem Sansal s’exprimait-il dans Le serment des barbares, dont Harraga prolonge les constats du côté des femmes. Chérifa, enfant de la perdition enceinte de plusieurs mois, débarque un jour chez Lamia la pédiatre solitaire, sur l’indication de Sofiane le frère aimé et fuyant de celle-ci. Lasse « de la violence ambiante, des foutaises algériennes, du nombrilisme national, du machisme dégénéré qui norme la société », Lamia recueille l’adolescente en espérant l’aider à s’en sortir, jusqu’au moment où la sauvageonne s’esquive et disparaît. Malgré l’âpreté du tableau, ce roman magnifique vibre d’émotion, avec une ultime touche d’espoir.
    Boualem Sansal, Harraga. Gallimard, 271p.

    Par amour
    de l’Algérie

    Boualem Sansal est un écrivain, au verbe justement dit « rabelaisien » tant il brasse la vie à pleins mots, bien plus qu’un imprécateur. Il y a pourtant de l’exhortation dans cette Lettre de colère et d’espoir qu’il adresse à ses compatriotes, les enjoignant d’abord à se (re)parler. « Le nom même de notre pays, Algérie, est devenu, par le fait de notre silence, synonyme de terreur et de dérision et nos enfants le fuient comme on quitte un bateau en détresse ». Or revenant sur les dernières décennies, de « règne de fer » en embellie et de guerre civile en paix de cimetières, l’auteur s’en prend à une série de « constantes nationales » qui ne visent selon lui qu’à mieux asservir le peuple algérien. Ainsi celui-ci est-il notamment décrété massivement arabe (alors qu’il ne l’est qu’à 16-18%) et massivement musulman, dans un glissement qui aboutit à un fatal « qui n’est pas musulman n’est pas de nôtres ». D’inspiration démocratique, l’appel de Boualem Sansal est une incitation au débat. Puisse celui-ci s’ouvrir un jour…
    Boualem Sansal, Poste restante : Alger. Gallimard, 57p.

    Cette page a paru dans l'édition de 24Heures du 9 mai 2006.

  • Baudelaire

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    Par Boualem Sansal
     
    … « C’est de cette manière qu’un jour j’ai donné à la poésie le visage de Baudelaire. Je me trouvais à cet âge où la vie est un irrésistible tourment, et dans cet état d’esprit du héros désabusé qui découvre subitement comment sublimer sa douleur. Chez un bouquiniste de la rue Tanger, célèbre bric-à-brac d’Alger où pour trois sous on est assuré de dénicher @tout ce dont on a pu rêver un jour, je suis tombé sur un opuscule gris et poussiéreux dont le titre ne pouvait que me foudroyer : Les fleurs du mal. Je l’ai ouvert d’une manière religieuse, et là, sur la première page, est apparu l’image d’un homme au front haut et dégarni, au regard, amer, à la bouche blasée. Tout en lui disait l’infortune et l’exaltation. Charles Baudelaire était son nom. Sur-le-champ il est devenu l’homme de ma vie et son livre mon livre de chevet pour toutes mes années de jeunesse.
    Dans le minuscule estaminet jouxtant la bouquinerie, où la pénombre avait quelque chose de diabolique, j’ai lu le recueil. Sensation extraordinaire, je tenais en main la Poésie , ma vie commençait à briller d’un feu nouveau. J’avais attrapé le mal baudelairien, j’étais non, pas heureux, qui est une vulgarité, ni malheureux, qui ne rime à rien, mais comblé, j’étais par-delà le doute, le spleen était bien la seule réalité du monde.
    Trois jours plus tard, je savais par cœur ma nouvelle Bible. Pour chaque circonstance et chaque instant de la vie, j’avais un vers ou deux pour l’éclairer et le faire gémir ou chanter à l’envi.
    C’est peut-être de ce jour que dans mon panthéon, les poètes ont détrôné les dieux. Chez les poètes tourmentés, Baudelaire est comme Saint-Pierre, il détient la clé du paradis, un certain paradis »…
     
    Image: Autoportrait de Charles Baudelaire.

  • Conseils matinaux

    littérature,société

    Ceci vous concerne. Regardez votre vie: tout vous échappe. Ce n’est pas bien.

    Vous devriez faire votre examen de conscience. Quand l’avez-vous pris(e) dans vos bras pour la dernière fois. Quand l’avez-vous embrassé(e) pour la dernière fois ? Quand avez-vous (a-t-elle, a-t-il, ont-elles, ont-ils) joui pour la dernière fois ?

    Avez-vous joui ce matin ?

    Vous, là, dans le trolleybus, avez-vous joui ce midi ?


    Regardez-moi ça: vous courez après votre ombre. Ce n’est pas ce qui s’appelle vivre.

    Jouissez plutôt d’un peu tout. Regardez les choses. Voyez les animaux domestiques: cela peut aider.  Regardez mieux les gens. Ne vous contentez pas de fantasmer: prenez et goûtez, tâtez, humez, caressez, pelotez.

    Caressez de belles et bonnes pensées, pelotez le chat qui passe, humez les bouffées de pain chaud du matin, tâtez les miches, goûtez les quiches, enfin quoi ressaisissez-vous, les retraités !

     

    Peinture: Goya, deux vieillards à la soupe. 

  • Du sexe en asile de vieux - et ailleurs...

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    (Notes narquoises sur l'atelier protégé de l'Hospice occidental)
    L’idée m’est venue ces jours, après lecture de la double page consacrée par le journal 24 Heures à la sexualité de « nos seniors » sous un titre semi-aguicheur ("Le sexe, on ne le pratique plus, mais on a le droit d'y penser"), de la ramener un peu lourdement en commençant, par exemple, de citer la page mémorable de Georges Haldas enfant surprenant une nuit sa grand-mère en train de gémir et de se soulever spasmodiquement sous son duvet, à l’autre bout de la chambre, puis d’exploser à l’étouffée, comme on dit en cuisine, sans que le petit garçon ne réalise vraiment, sur le moment, de quoi sa chère aïeule aura souffert cette nuit-là, avant que l’adolescent à lunettes ne se rappelle l’évidence : que mémé, ce soir-là s’était joliment branlée…
    Or ce qui m’aura frappé, à la lecture de la double page du reportage, assortie de divers « témoignages » personnalisés (photos assez sinistres à l’appui) c’est le côté « flouté » de tout ça, le côté gêné et en somme aseptisé, se voulant sensible et délicat tout en flattant la curiosité du public immédiatement appâté par le titre – le côté apparemment décalé de tout ça par rapport à une réalité, notamment médiatique, autrement délurée, mais correspondant en somme à la réalité réelle vécue par «nos seniors », selon l’appellation désormais controlée autant que celle de « nos jeunes » ou de nos « défunts »…
    Si je parle de décalage par rapport à la société actuelle, alors qu’on se flatte de donner dans le « sociétal », et qu’un autre média local, toutes les fins de semaine, à savoir Le Temps, consacre de vrais feuilletons aux multiples aspects de la sexualité, comme dans cette page récente où il était question de l’orgasme vécu en notre sommeil plus ou moins profond, entre autres pages entières consacrées à la jouissance par les mammelles (et mamelons) et autres zones érogènes inexplorées sauf en Inde sensuelle ou au Japon fripon...
    Georges Haldas lui-même était d’une pudeur à peu près constante dans ses écrits, notamment en matière de sexualité, malgré son homophobie sans complexe et sa misogynie de mâle méditerranéen typique (lui l’apôtre de l’altérité douce ne va-t-il pas jusqu’à traiter la philosophe Jeanne Hersch d’ « amazone pisseuse »), et je l’imagine sautant en l’air en découvrant, dans le magazine de la Migros typiquement « classe moyenne », telle page très technique de ton toute consacrée à la masturbation féminine...
    Or la scène de l’émoi secret de la grand-mère de Georges Haldas, évoqué dans telle page de ses chroniques autobiographiques, a-t-elle quoi que ce soit de choquant ? Pas du tout ! Rien de salace ni même d’indiscret là-dedans : la vie même. Mémé se branlait, comme Picasso bandait encore au tournant de ses 80 ans, et voilà tout. Comme le disaient nos aïeules dans le langage détendu du populo: "Jedem Tierchen sein Plaisirchen", à chaque bestiole sa babiole...
    Puis revenant à la double page de 24 Heures consacrée au mal-être occasionnel des résidents des établissements médico-sociaux, lié à la la carence affective de certains ou au manque d’occasions d’autres en mal de relations charnelles, je me dis aussi que la nuance s’impose, et que le floutage du sujet en est en somme l'expression légitime.
    L’auteur de la présentation d’ensemble, un garçon de bonne volonté du nom de Romaric Haddou, n’a d’ailleurs pas manqué de tact à l’approche de quelques «résidents » et des soignants qui s’occupent des vieux dans les asiles où on les a casés, jusqu’à telle caresseuse professionnelle (qui avoue « prendre 170 francs l’heure, mais se cache derrière un pseudo), et finalement pourquoi et comment jeter la pierre à qui que ce soit, les choses et les gens étant ce qu’ils sont en notre hospice occidental ?
     
    Donc après m’être énervé quelque peu (je déteste la commisération manifestée à « nos seniors », et surtout le ton qu'on y met, relevant de l'atelier protégé et de la thérapie de troupe) , je me dis que tout ça participe grosso modo, et entre autres, de la même « fonctionnalité marchande » des médias - selon l’expression de l’ami Ziegler -, et de ce qu'on appelle plus largement le Réel chez les sociologues et les théologiens adultes responsables, et j’en conclus qu'il n’y a rien à conclure...
     
    Cf: L'édition de 24 Heures du samedi 11 avril 2026, pages 1, 2 et 3.

  • Mon pote le trisomique

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    Roaux dans le rétro (1)

    Le premier film de Germinal Roaux, Des tas de choses, 2004.

    On voit d'abord des mains potelées en gros plan, puis c'est un petit bonhomme sur un album de photos qui évoquent l'enfance de Thomas, constatant aujourd'hui les signes « mongoloïdes » distinctifs qui ont marqué sa différence sur ces premiers portraits. Avec une lucidité lancinante, parfois « trouée » par des flous, des dérapages ou de soudaines impossibilités de s'exprimer (un long effort de concentration, face à la caméra, aboutissant à un « ah, putain !» découragé), Thomas raconte et commente sa vie de handicapé, avec le souci d'emblée déclaré de témoigner pour les autres et d'offrir d'eux une « meilleure image ».

    Thomas Bouchardy est fier de se présenter en tant que premier trisomique suisse engagé comme serveur dans une auberge, pratique la musique depuis des années (il aime le rock et rêve de faire de la politique pour améliorer la Fanfare de Carouge ...), et collectionne fièrement les médailles de natation. A l'Auberge de Satigny, de vieux habitués, qui ne savent pas trop en quoi consiste son handicap, disent l'apprécier beaucoup. Et lui-même va répéter son plus cher désir, d'être papa et d'avoir des enfants ... comme tout le monde.

    Cependant Thomas n'est pas tout à fait comme tout le monde. Son handicap est là, et c'est avec son handicap que Germinal, son pote, 28 ans comme lui, a choisi de le filmer. Ainsi verra-t-on Thomas porter un plateau de verres sans vaciller ou manier les baguettes d'une batterie, mais aussi baver, bégayer, roter et faire le zouave, comme un grand môme. On le verra sourire aux anges, mais parfois une ombre de désarroi troubler son image. On verra notre semblable et notre frère, mais aussi cet être marqué par la différence liée à son chromosome « de trop ». Thomas aussi s'est vu: Des tas de choses lui fut soumis en primeur par Germinal, prêt à gommer tout ce qui le choquerait. Et Thomas s'est reconnu. Comme ses parents l'ont reconnu, un peu effrayés tout de même par l'extrême franchise du portrait. C'est que Thomas s'est livré à Germinal plus qu'à ses propres parents, avec lesquels il a toutes les pudeurs.

    Rien d'impudique, au demeurant, dans le premier « court » de Germinal Roaux, né à Lausanne en 1975, sorti de l'Ecole Steiner pour une grande virée en Afrique et de celle-ci passé à la photo, notamment à L'illustré où il signe des portraits de la série « Vécu ». « J'ai toujours été attiré par la différence, explique-t-il plus précisément, et curieux de découvrir ce qu'elle pouvait nous apprendre. Lorsque j'étais enfant, j'avais un peu peur des handicapés. Pourtant, je sentais qu'il y avait chez eux une sensibilité particulière et tout un univers ignoré. »
    A Thomas Bouchardy, Germinal Roaux a d'abord consacré un reportage photographique avant de lui proposer cette aventure commune. « Le problème était évidemment de savoir comment le présenter. Finalement, je me suis rendu compte qu'il fallait tout focaliser sur lui, en écartant parents et éducateurs. Comme les questions trop précises le bloquaient, je me suis efforcé de le laisser me guider. A partir d'une vingtaine d'heures de prises, j'ai ensuite opéré un premier montage, beaucoup trop linéaire, que Fernand Melgar m'a conseillé ensuite de retravailler comme un puzzle. »

    A relever alors, et qui annonce un véritable auteur: la « musique » coulée d'un style et la vivacité d'un rythme, ou le noir / blanc sert parfaitement l'approche du jeune cinéaste. Le portrait-témoignage de Thomas devient alors poème, illustrant l'aspiration de Germinal Roaux à opposer, au déferlement chaotique du tout-à-l'égout de l'image, une vision personnelle habitée par l'émotion, l'exigence du sens et la beauté.

    Germinal Roaux, Des tas de choses. Court-métrage (28 min.)

  • Le blues des coeurs verts

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    Roaux dans le rétro (3)

     

    Left Foot Right Foot, premier long métrage du cinéaste lausannois Germinal Roaux, qui a remporté le Bayard d'Or de la Meilleure première oeuvre au Festival du film francophone de Namur, a également décroché deux Quartz et un prix de l'Académie à l'enseigne du Prix du cinéma suisse. 

    En point de mire: Dimitri Stapfer, meilleur second rôle de l'année, Denis Jutzeler, chef de la photo graphie et Françoise Nicolet, costumière. Germinal Roaux fête, ce 8 août 2015, ses 40 balais. Bon vol aux sorcières !

     

    3368636374.jpgL'émotion est très vive à la fin de la projection du premier long métrage de Germinal Roaux, qui nous laisse le coeur étreint comme par un étau, au bord des larmes. Rien pourtant de sentimentalement complaisant dans cette fin dure et douce à la fois, ouverte et cependant plombée par l'incertitude.

    Cette incertitude est d'ailleurs la composante majeure de Left Foot Right Foot, admirable poème du vacillement d'un âge à l'autre: de l'adolescence prolongée à ce qu'on dit la vie adulte.

     

    La fin déchirante, à la fois cruelle et tendre, du film de Germinal Roaux, rappelle la dernière séquence, pas moins poignante, de L'Enfant des frères Dardenne; et la comparaison pourrait s'étendre aux jeunes protagonistes des deux films, également démunis devant la réalité et presque "sans langage". Mais l'écriture personnelle de Germinal Roaux est tout autre que celle des frères: sa pureté radicale, accentuée par le choix du noir et blanc, évoque plutôt celle des premiers films de Pasolini (tel Ragazzi di vita) ou d'un Philippe Garrel (dans Les amants réguliers), notamment.

     

    2362796499.jpgPour le regard sur l'adolescence, d'une tendresse sans trémolo, Germinal Roaux pourrait être situé dans la filiation de Larry Clark (pour Kids ou Wassup Rockers,plus que pour Ken Park), sans que cette référence soit jamais explicite. De fait, et comme il en va, dans une tout autre tonalité plastique, d'un autre Lausannois pur et libre en le personne de Basil Da Cunha, Germinal Roaux n'a rien de l'épigone ou du grappilleur de citations. Son style, depuis son premier court métrage, reste le même tout en ne cessant de s'étoffer.

     Le canevas de Left Foot Right Foot est tout simple. Marie et Vincent, autour des dix-huit ans, vivent ensemble sans entourage familial rassurant ni formation sûre. Leur milieu est celui de la jeunesse urbaine actuelle, entre emplois précaires et soirées rythmées par le rock.

    Fuyant un premier job débile, Marie en accepte un autre plus flatteur et plus glauque d'hôtesse dans une boîte, qui l'amène bientôt au bord de la prostitution. Cela d'abord à l'insu de Vincent, trafiquant un peu dans son coin avant de se faire virer de la boîte de conditionnement alimentaire où il a eu l'imprudence un jour de se pointer avec son frère handicapé aux conduites imprévisibles.

     

    1251596295.jpgCe frère, au prénom de Mika, surgi comme un ange dans les premiers plans du film, sur fond de ciel aux tournoyantes évolutions d'étourneaux - ce Mika donc est le pivot du film, révélateur hypersensible, affectif à l'extrême, désignant sans le vouloir tout faux-semblant.  Après l'expérience vécue avec Thomas, le jeune trisomique auquel il a consacré son premier film documentaire (Des tas de choses, datant de 2005), Germinal Roaux intègre ce personnage bouleversant, que son autisme fait sans cesse osciller entre la présence attentive et la fuite affolée, le ravissement et la panique. À relever alors, tout particulièrement, le formidable travail accompli par le jeune Dimitri Stapfer dans ce rôle à haut risque !

    Il y aurait beaucoup à dire de ce film d'extrême porosité sensible, qui dit par les images et les visages beaucoup plus que par les mots. D'une totale justesse quant à l'observation sociale et psychologique d'une réalité et d'un milieu souvent réduits à des clichés édulcorés par le "djeunisme", Left Foot Right Foot se dégage de ceux-ci par les nuances et détails d'une interprétation de premier ordre. Marie (Agathe Schlenker) est ainsi crédible de part en part dans son rôle de fille mal aimée (la mère n'apparaît que pour la jeter de chez elle), à la fois bien disposée et un peu gourde, attirée par ce qui brille mais hésitant à céder au viveur cynique impatient de la pervertir. Quant à Nahuel Perez Biscayart, jeune comédien déjà chevronné et internationalement reconnu, il se coule magnifiquement dans le rôle de Vincent, sans jamais surjouer, avec une intelligence expressive et une délicatesse sans faille.

     

    À relever aussi, sous l'aspect éthique du film, sa façon de déjouer toute démagogie et toute exaltation factice de la culture "djeune" dont il est pourtant tissé. Tels sont les faits, semble nous dire Germinal Roaux, telle est la vie de ces personnages dansant parfois sur la corde raide (ou nageant dans la piscine où les deux frères évoluent ensemble sous l'eau, comme dans la scène mémorable des Coeurs verts d'Edouard Luntz) et se cherchant une voie, parfois avec l'aide d'un ami ou d'un aîné - le geste de l'ingénieur donnant sa chance à Vincent qu'il emmène en montagne...

    Formellement enfin, je l'ai dit, Left Foot Right Foot est un poème. Sans aucun lyrisme voyant, mais porté par le chant des images et la mélodie des plans. Il en découle une sorte de catharsis propre au grand art, sur le chemin duquel Germinal Roaux est très sérieusement engagé. Bref, on sort de ce film comme purifié, la reconnaissance au coeur.              

     

  • De brûlants icebergs


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    Roaux dans le rétro (2)

    Icebergs, premier court métrage de fiction de Germinal Roaux, 2007.

    L’art d’un jeune cinéaste ne s’évalue pas souvent en deux plans trois séquences, et c’est pourtant l’évidence d’un grand talent personnel qui saisit à la vision d’Icebergs, premier court métrage de fiction de Germinal Roaux, qui obtint l’an dernier le prix Action Light du meilleur espoir suisse au Festival de Locarno et le prix de la Relève pour le meilleur court métrage 2007 aux journées de Soleure, entre autres distinctions revenues à ce réalisateur romand de 33 ans.
    Icebergs9.JPGIcebergs1.JPGDans le labyrinthe urbain dont le premier espace est une barre de banlieue comme enserrée elle-même dans une enceinte de béton, où les voix résonnent clair et dur, Rosa, qui s’éveille dans l’intimité d’un gros plan très doux avant d’enfiler son survêt de fille à la coule, illico coiffée de son écouteur à rap, puis de rejoindre son amie Céline au rouge à lèvre excessif (elle le lui dit et l’autre rectifie recta, bonne fille), s’aperçoit dans le métro qu’on lui a fauché son phone, dont elle repère bientôt le probable voleur en la personne d’un jeune beur visiblement stressé aux yeux de gazelle qu’elle traque dès l’arrêt, avec sa camarade, jusque dans les chiottes messieurs de la gare voisine où elle obtient bel et bien ce qu’elle voulait. La petite furie, d’un regard, a pourtant « kiffé » son bandit, la chose n’a pas échappé à Céline, gredin qu’elle retrouvera en fin de course dans la rame du métro de retour, alors qu’il vient de piquer le portable d’une passagère...
    Icebergs4.JPGL’argument est mince et très significatif à la fois, genre fine nouvelle d’Annie Saumont ou du Vincent Ravalec des débuts, mais le film le traite avec une rapidité et une délicatesse de touche sans faille. Icebergs8.JPGChaque plan dit quelque chose, les jeunes acteurs (Marie Bucheler parfaite en Rosa, Xila de Blasi et Leandro Silva, non moins convaincants dans les rôles de Céline et Kader) sont remarquablement dirigés, l’image est belle sans donner jamais dans l’esthétisme ou la grisaille misérabiliste, le jeu des plans suit un mouvement fluide et « construit » l’espace avec une sorte de grâce naturelle et rigoureuse, le détail des observations sur le milieu est d’une constante justesse et la dialogue aussi, elliptique et codé, rend compte de cet univers aux parents invisibles ou réduits à des voix (un seul voisin fait figure de râleur patenté), sans que rien de plus ne soit dit. En 14 minutes intenses, Germinal Roaux fait bien plus qu’un exercice de style : il signe un vrai film d’une imposante maîtrise. Pour le climat affectif et la "couleur" du noir et blanc, Icebergs rappelle un peu Les coeurs verts d’Edouard Luntz (1965), sans qu’il s’agisse ici de « cinéma vérité ». Roaux.jpgSi vérité il y a bel et bien, elle passe par le geste et l'extrême sensibilité du filmeur et des jeunes acteurs, plus que par le « document ». C’est pourtant par le documentaire que Germinal Roaux s’était fait connaître, en 2004, avec la mémorable évocation de la vie d’un jeune trisomique, intitulée Des tas de choses. Un pas de plus est fait avec Icebergs. On attend la suite avec une ardente (et confiante) impatience…
    CAB Productions, 14min. On peut voir le film sur le site de Germinal Roaux: http://www.germinalroaux.com/

  • Une tragédie sublimée par la poésie

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    Roaux dans le rétro (4)
    Départ en beauté pour le nouveau film de Germinal Roaux, «Fortuna» présenté à la Berlinale 2018, dans la section Génération, avant de faire l’ouverture du festival des Droits Humains à Genève, à la mi-mars, en présence du Président de la Confédération Alain Berset. Avec un Bruno Ganz très impliqué et rayonnant de force intérieure, et la (magnifique) jeune comédienne, éthiopienne Kidist Siyum Beza, notamment, ce très beau film à double valeur de poème cinématographique épuré, et de tranche de vie bouleversante sur fond de tragédie humanitaire, confirme le très grand talent du réalisateur romand dont c’est le deuxième long métrage, après «Left Foot, Right Foot».

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    Germinal Roaux, poète de cinéma, a imposé, avec ses trois premiers films, un nouveau regard sur la réalité contemporaine et une écriture immédiatement personnelle, fixée dans le noir et blanc. Dès son premier court métrage, Des tas de choses (2003), évoquant la situation d’un handicapé mental dans notre société, l’émotion était au rendez-vous: «28 minutes de grâce absolue; un supplément d’âme», écrivait alors Pierre Assouline dans Le Monde. En 2007, Icebergs, abordant le mal-vivre des ados en banlieue, décrochait le prix du Meilleur Espoir à Locarno, avant d’être primé à Soleure. Quant à son premier long métrage, Left Foot Right Foot, nouvelle tranche de vie juvénile intense oscillant entre amour lancinant et dérive autiste, il cumula les récompenses suisses et internationales. 

    L'année 2018 marque une nouvelle avancée pour le réalisateur vaudois, avec Fortuna. En cours de montage, sur la base d’un «rough cut», Germinal Roaux a déjà été récompensé, en septembre 2016, par le Filmmaker Award 2016. C’est l’actrice américaine Uma Thurman alors présidente du jury qui lui a remis ce prix doté, par la firme IWC et en marge du festival du film de Zurich, d’une somme de 75'000 francs pour la finalisation de son film. 

    A noter aussi que celui-ci marque une nouvelle avancée du travail de Germinal Roaux, à la fois par le geste artistique qu’il manifeste (toujours dans le noir et blanc) et par la dimension à la fois humaine et spirituelle qui oriente son aperçu d’une situation dramatique hautement significative... 

    Fortuna ou le choix de vivre 

    L’histoire de Fortuna, adolescente éthiopienne de 14 ans qui se retrouve seule, loin de ses parents, dans le monastère du Simplon dont les chanoines accueillent des réfugiés avant leur répartition en divers centres de requérants, illustre un drame personnel poignant sur fond de catastrophe humanitaire. Alors que les images d’une dramatique traversée de la mer la hantent encore, Fortuna n’a d’abord partagé son secret, dont on devine bientôt la nature, qu’avec la vierge Marie; puis c’est à Kabir, devenu son amant lors de leurs tribulations communes, qu’elle se confie, provoquant d’abord la fureur de l’homme, au déni de toute responsabilité, qui exige d’elle qu’elle élimine leur enfant à venir, avant de se radoucir et, à la suite d’une descente de police, de disparaître… 

    Sur cette trame à la fois simple et pleine de non-dits, alternant douceur christique – le quatrième évangile de Jean est clairement cité – et violence, et qui oppose les raisons du cœur, incarnées par une communauté religieuse fraternelle, et les règles de la politique d’accueil, avec ses applications strictes ou plus nuancées, Fortuna propose, à l’écart de tout discours politique ou religieux convenu, une réflexion en situation sur une des tragédies majeures de ce début de 21e siècle, dont les résonances spirituelles conjuguent le chant du monde, par l’épure des images, et le poids du monde lié aux seuls faits. 

    A travers la destinée emblématique de la jeune protagoniste, c’est aussi la question du choix personnel qui est posée par ce film, engageant la responsabilité de chacun par delà les simplifications administratives et les décisions imposées d’en haut, dans le ressenti profond de la vie. 

     

    Entretien avec Germinal Roaux 

     

    - Quelle a été la genèse de Fortuna? 

    Tous mes projets de cinéma démarrent avec une rencontre dans la vraie vie. Pour Left Foot Right Foot, c’était la découverte de ces jeunes filles qui se prostituent occasionnellement pour s’acheter des fringues de luxe. Cela m’a questionné sur notre société et le monde du paraître. Pour Fortuna, ça a commencé avec ma compagne comédienne, Claudia Gallo, qui a été engagée à Lausanne par le CREAL (Centre de ressources pour élèves allophones) afin de s’occuper des enfants roms qui traînent dans la rue et participer à leur encadrement. De fil en aiguille, on lui a demandé de s’occuper de mineurs non accompagnés, que j’ai rencontrés à mon tour et dont les histoires m’ont bouleversé, notamment le récit d’une jeune adolescente tombée enceinte pendant son exil, qui préfigure celui de Fortuna. La situation de ces jeunes exilés était si déchirante, leurs récits si forts et courageux qu’il me fallait parler d’eux, faire quelque chose. Nous sommes tous désarmés devant ce qui se passe en Europe, en Méditerranée avec les traversées cauchemardesques auxquelles on assiste sur nos écrans, dans nos radios sans pouvoir aider. C’est terrible de se sentir impuissant devant tant de souffrance. Toutes ces réflexions nées de mes rencontres avec ces jeunes m’ont appelé à écrire l’histoire de Fortuna. Durant les premiers mois d’écriture, j’ai fait des recherches sur l’accueil des réfugiés en Suisse et c’est là que j’ai découvert que pour pallier le manque de place dans les centres de requérants, des frères du monastère d’Einsiedeln en avaient accueilli chez eux. Du coup, cela a résonné en moi et m’a donné envie de situer le film à l’hospice du Simplon, dont j’aimais le lieu et que je connaissais pour y avoir fait des photos. Ma rencontre avec les chanoines du Simplon a été déterminante dans l’écriture du projet Fortuna. Mois après mois mes carnets de notes se sont remplis comme un herbier, une collection d’idées et de mise en relation qui ont fini par aboutir à un projet de long métrage. 

    - Comment avez-vous passé de celui-ci à la réalisation? 

    J’avais commencé à écrire un traitement d’une trentaine de pages, après quoi je suis allé voir la productrice Ruth Waldburger à Zürich. Elle a tout de suite été intéressée et m’a dit: on y va. Et quand Ruth dit qu’on y va, on y va vite. J’avais un délai de trois mois pour déposer un dossier à Berne, afin d’obtenir les fonds d’aide à l’écriture. Ainsi me suis-je attelé au scénario, que j’ai élaboré avec la collaboration de ma compagne dont la connaissance du sujet sur le terrain m’a beaucoup aidé et le soutien précieux de mon ami Claude Muret. Ensuite tout est allé très vite… 

    - Comment s’est passé le casting? 

    Le casting a été un long travail, d’abord en Suisse. J’avais au départ assez envie d’impliquer des mineurs non accompagnés dans ce projet, avant de rapidement me rendre compte que ce serait impossible pour des raisons émotionnelles évidentes. Le premier casting helvétique ne m’a pas révélé LA perle. Je voulais en effet une jeune fille qui venait juste d’arriver en Europe, encore marqué dans sa voix et dans son corps par ses origines africaines. Les jeunes filles que l’on rencontrait ici s’étaient rapidement adapter à notre mode de vie occidental et avaient souvent activement perdu tout de leurs racines. Par la suite, avec l’aide d’une directrice de casting nous avons fait des recherches à Paris, puis en Afrique de l’Ouest, également restée vaine. Sur les recommandations de Ama Ampadu, une amie productrice, j’ai proposé à Ruth Waldburger d’aller faire le casting à Addis-Abeba où, durant une dizaine de jours, nous avons testé une centaine de garçons et de filles devant la caméra, et c’est là que je suis tombé sur Kidist, LA Fortuna que je cherchais, une orpheline qui parlait un peu d’anglais et avait tenu un petit rôle dans le film éthiopien Lamb de Yared Zeleke, primé à Cannes en 2015. Kidist Siyum Beza m’a tout de suite impressionné par sa présence, et la force qui émanait de sa fragilité tenant notamment à sa foi profonde. Elle rayonne: on la sent du côté de la vie malgré sa tristesse. Quant au garçon, Assefa Zerihun Gudeta, qui n’était pas prévu au casting, je l’ai rencontré parmi les nombreux curieux qui nous tournaient autour. Il avait fait un peu de théâtre, et sa présence incroyable m’a tout de suite saisi. Ensuite il s’est donné une peine énorme pour entrer dans le jeu. 

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    - Et comment Bruno Ganz est-il entré dans le projet? 

    J’ai pensé à lui déjà en cours d’écriture, car il me fallait un acteur de sa stature pour porter le rôle du chanoine «supérieur». Or, depuis Les ailes du désir de Wim Wenders, qui m’a donné envie de faire du cinéma, j’admirais Bruno Ganz pour son mélange de solidité et de douceur.

    J’en ai donc parlé à Ruth Waldburger, nous lui avons envoyé le scénario, qui l’a beaucoup intéressé, et notre première rencontre a été marquée par une belle discussion. Il posait beaucoup de questions, sensibilisé aussi par le fait qu’Angela Merkel venait d’accueillir un million de réfugiés. Or, travailler avec lui m’impressionnait beaucoup, et je ne savais pas trop comment allait se faire la greffe entre cet immense comédien et une débutante.

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    Avec la jeune Kidist, je ne voulais surtout pas risquer d’abîmer ce qu’elle pouvait amener d’elle-même à son personnage de Fortuna et pour cette raison j’ai décidé de ne jamais lui donner le scénario. Nous avons travaillé en partie sur l’improvisation – ou plus exactement sur l’adaptation du dialogue au langage propre des deux acteurs éthiopiens, avec l’aide précieuse d’une interprète amharique. A contrario Bruno Ganz exigeait la stricte interprétation d’un texte dont il garantissait ne pas toucher une virgule. Deux façons bien différentes d’appréhender le travail et de construire les personnages du film. 

    - Comment le tournage s’est-il passé avec les requérants figurants? 

    Le tournage, qui a duré sept semaines, entre avril et mai 2016, a été une expérience unique, qui a culminé au cours d’un souper commun, le soir du tournage de la descente de police à l’hospice du Simplon, réunissant les acteurs et les figurants amateurs d’origine variée – requérants venus de divers centres d’accueils ou familles de roms –, l’équipe technique et les chanoines, plus tous ceux qui nous ont aidés d’une façon ou de l’autre, soit une huitantaine de personnes qui ont beaucoup parlé entre eux, ce soir-là, de religion ou de questions liés à l’asile. Dans l’ensemble, le tournage du film, qui aurait pu tourner à la catastrophe du fait de la rigueur des conditions, coincés que nous étions à plus de 2000 mètres d’altitude et par un froid glacial, a vraiment été une réussite et une aventure collective marquante pour tous.

    - Le tournage de Fortuna aurait pu tourner à la catastrophe du fait de la rigueur des conditions, à plus de 2000 mètres d’altitude et par un froid glacial.

    Comment cela s’est il passé avec les «vrais» chanoines? 

    Tout au début, je les ai sentis un peu réticents à accueillir une équipe de tournage, en tout cas pour certains d’entre eux, puis ils ont lu le scénario, en ont beaucoup parlé entre eux et ensuite nous ont hébergé et aidés avec beaucoup de bonne volonté et de chaleur. 

    - Qu’en est-il pour vous de la question spirituelle, très importante dans le film? 

    J’ai voulu rendre, surtout, un climat. Le contexte y portait évidemment. Pour la scène centrale, que j’ai beaucoup ré-écrite, s’agissant d’un débat contradictoire entre cinq chanoines parlant de l’accueil en invoquant à la fois leur vocation et leurs réserves par rapport à la société et ses lois, j’ai eu plusieurs entretiens avec des religieux pour essayer de mieux les comprendre et de m’identifier à eux. A cet égard, alors même qu’il montrait une certaine crainte à endosser ce rôle, Bruno Ganz, extraordinaire de vérité dans le film, a véritablement porté le personnage du moine convaincu du rôle évangélique fondamental de l’accueil, en contraste avec ses frères plus empêtrés dans leurs histoires d’église. Il est d’ailleurs plus question d’une quête d’humanité que de religion. 

    - Tout ça en noir et blanc. C’était obligé? Ruth Waldburger n’a pas froncé les sourcils? 

    Du point de vue artistique, Ruth Waldburger m’a laissé une très grande liberté. Quant au noir et blanc, c’est ma langue, et ça l’est de plus en plus. Cela me semble le médium idéal pour raconter les histoires telles que je les conçois. On pourrait en parler longuement, même du point de vue philosophique, avec le jeu de l’ombre et de la lumière, et je crois que le spectateur est engagé de façon très différente devant un film en noir et blanc. Le cinéma peut nous ramener à une expérience du temps présent et c’est cela que je recherche. Mon souci est de rendre le spectateur actif, de lui donner un rôle, de l’inviter à réfléchir sur des questions essentielles de notre condition humaine. La vraie difficulté de l’écriture cinématographique c’est de réussir à écrire l’histoire non pas de l’extérieur comme si on l’observait mais de l’intérieur comme si on la vivait et permettre à chaque spectateur de voir son propre film en lien avec son propre vécu. Un film devrait pouvoir s’écrire dans le regard de celui qui le voit. 

    - Enfin, la conclusion de Fortuna reste ouverte… 

    La fin n’est pas une fin, mais le début de la nouvelle vie de Fortuna, devenue femme. C’est une conclusion ouverte qui offre différente interprétation et qui permet surtout de faire résonner le dernier long discours de Bruno Ganz sur la question du choix. J’ai d’ailleurs remarqué que la compréhension de la fin différait aux yeux d’un homme et d’une femme, l’un et l’autre interprétant des signes différents en fonction d’une différence d’approche, mais je ne vous en dis pas plus... 

    Propos recueillis par JLK 

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    Germinal Roaux, à propos de «Fortuna»

    Chère Mer Méditerranée, 

    toi qui t’étires du détroit de Gibraltar à l’Ouest, jusqu’aux entrées des Dardanelles et du canal de Suez à l’Est, 

    toi qui as connu Socrate et Platon, 

    toi la généreuse, qui depuis toujours as nourri les hommes, toi qu’on appelle littéralement «mer au milieu des terres», — en latin mare medi terra —, 

    toi qui nous enveloppais des tes eaux tièdes et turquoises lorsque nous étions enfants, 

    toi la bienveillante qui pris part à nos premières amours adolescentes, 

    toi qui nous berçais de tes clapotis enchanteurs une nuit d’été quand nous découvrions la Grande Ourse et la Voie lactée, 

    toi qui toujours as été lien entre l’Afrique et l’Europe, toi «Notre Mer», — Mare Nostrum —, comme te nommaient les Anciens, tu es devenue depuis quelque temps, depuis trop longtemps déjà, l’endroit où tes enfants meurent d’avoir rêvé d’une vie meilleure. 

    Aujourd’hui, tes eaux limpides sont tachées de sang, la peur a contaminé tes côtes, des corps lourds, sans nom ni visage, reposent en toi, leurs âmes désorientées errent sous l’écume de tes houles assassines. 

    Comment est-possible? Que s’est-il passé? Comment supporter d’assister impuissant aux dizaines de milliers de morts disparus dans tes bras? Comment supporter cela? Je devine pourtant que tu n’y es pour rien, et que c’est nous, les hommes, qui avons fait cela. Qu’avons-nous fait? Quel est ce monde? Y a-t-il quelque chose que je puisse faire? C’est sans doute par ces premières questions qu’a débuté l’écriture de Fortuna. Il était nécessaire de faire quelque chose, d’essayer tout du moins. J’ai cherché sans hystérie ni démagogie la façon dont nous pourrions nous élever. Humblement, avec les outils de l’artiste et ceux du cinéma, j’ai tenté de créer l’espace d’une réflexion. J’ai rassemblé patiemment les témoignages de jeunes mineurs non accompagnés, de réfugiés, de religieux, d’éducateurs. J’ai essayé de comprendre qu’elles étaient les souffrances et les enjeux de notre société actuelle face aux questions de la migration. Je ne pense pas avoir trouvé de réponses. Mais j’ai souhaité que ce film puisse nous rassembler autour d’idées qui cherchent à unir plutôt qu’à diviser. Avec la poésie, d’essayer d’inspirer plutôt que d’affirmer. «Poésie» dans sa racine grecque veut dire «faire». Un jour, quelqu’un demanda à Paul Valéry «Ça veut dire quoi votre poème?», et Paul Valéry répondit: «Ça ne veut pas dire, ça veut faire!» Modestement, c’est cela aussi que j’essaie de faire. Un cinéma qui aurait l’ambition de «faire» plus que de dire. 

    Germinal Roaux

  • Solitudes

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    Roaux dans le rétro (5)
     
    Sur le nouveau court métrage de Germinal Roaux, Première neige, en temps suspendu. De cet hiver fertile...
     
    Ce jeudi 28 janvier. – Il y d’abord, dans les intenses murmures d’un vent froid, ce qu’on dira un pèlerin à cause de sa pèlerine sur le fond blanc et gris ou noir d’un austère paysage un peu lunaire de pierriers et de rochers dans lequel apparaît une espèce de sévère bâtisse rectangulaire dont une petite croix sur sa barrière d’entrée indique que c’est peut-être un refuge hospitalier ou un sanctuaire, et c’est donc comme dans un refuge que le pèlerin pénètre pour trouver à l’intérieur une sorte de silence blanc – ainsi commence Première neige, le dernier court métrage que Germinal Roaux a réalisé avec son seul téléphone portable à l’hospice du Simplon, une année après y avoir tourné Fortuna en compagnie d’une jeune Erythréenne et de Bruno Ganz auquel il dédie ce nouvel ouvrage qu’il m’a envoyé hier soir en m’évoquant la solitude douce ou dure vécue par les gens en ces temps de pandémie.
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    D’UNE ENCRE PURE. – L’écriture de Germinal n’a jamais été aussi épurée, telle qu’elle l’était déjà dans Icebergs à l’évocation d’une banlieue de béton sans rivière, mais ici, avec plus de vif, le noir et blanc cisèle la glace et la pierre, et comme on est au cinéma cela chuinte et bruisse et roule comme le vent en houle et plus tard cela craquera dans le lac gelé dont les strates d’eau plus ou moins dures par effet de froid se heurteront comme des plaques tectoniques aux lignes de faille, avec de sidérantes détonations.
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    Puis il neige des diamants dans le carré noir de la fenêtre de pierre, et ce que m’écrivait Germinal hier sur Messinger de la solitude qu’il est allé chercher là-haut me fait soudain me rappeler le nom qu’on donne au diamant taillé pour éblouir tout accessoirement les plus élégantes enchères: le Solitaire.
     
    AU PLUS SIMPLE. – J’écris à Germinal que la glace qui tonne dans le blanc du lac cerné de noir, tandis que ses trois moines esseulés prient et chantent chacun pour soi en invoquant « le Seul », me rappelle les observations de cet autre fou de Dieu qu’était Teilhard à genoux dans le sable des déserts chinois à gratter la poussière des vanités, remarquant qu’à certains moments de la croûte terrestre semblaient émaner des flammèches - oui la terre flambait aux yeux très ouverts de ce cinglé en quête de très vieux os et autres anses de tasse de thé d’empereurs oubliés.
    Sur quoi je reviens au plus simple d’Une poignée de sable (*) où je lis au hasard aussi précisément choisi qu’un plan de cette Première neige inspirée par quelle maladie de vivre : « À l’épave de bois étendue au pied de la dune / regardant tout autour/ je me mets à parler »…
    Enfin en moins d’un quart d’heure, à la lumière de la fenêtre donnant sur le ciel gris et le lac blanc, je consigne ce matin ces quelques contrerimes que je dédie à Germinal :
     
    Devant le Seul
    Ce n’est pas une goutte de sang
    sur la robe du soir,
    ce n’est pas l’orbe d’un ciboire
    à la marge du temps;
    nul besoin de s’agenouiller:
    suffit de faire silence
    quand plus rien ne se voit que ça,
    sans qu’on sache pourquoi,
    ni quoi dire, ni comment
    dans l'inexistence du vent -
    ce que c’est n’a pas d’importance.
     
    (*) Ishikawa Takuboku, Une poignée de sable. Philippe Picquier, 2016.

  • Deux écrivains algériens qui ne nous parlent que de l’humain

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    Kamel Daoud, avec Houris (Prix Goncourt 2024) et Xavier Le Clerc (alias Hamid Aït-Taleb), dans Le Pain des Français, participent à la même œuvre de salubre mémoire en sondant le douloureux passé, proche ou plus lointain de leur pays d’origine. À l’écart des idéologies exacerbées, tous deux se réfèrent, en écrivains-poètes inspirés, à des figures féminines d’innocence, victimes parentes de la violence atroce et du déni, avec le même refus du ressentiment vengeur…
     
    par JLK
     
    Certains écrivains n’ont peur de rien, vous direz-vous en ouvrant le dernier roman de Kamel Daoud, dont l’exergue tient de l’avertissement officiel, cité par manière de défi « limite » provocateur. Le livre que vous allez lire est, en effet, virtuellement interdit, avant de l’être de fait en Algérie actuelle. Son contenu devrait valoir, à son auteur, le même sort que connaît actuellement le pair et ami de celui-ci, en la personne de Boualem Sansal, à savoir l’emprisonnement immédiat.
    De fait, l’Article 46 de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale algériennes, cité en toutes lettres, rappelle qu’est puni d’emprisonnement de trois ou cinq ans « quiconque, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale » et menace ainsi de « ternir l’image de l’Algérie sur le plan internationale ». Or il est étonnant que cette mise en garde, bafouée à l’évidence par les écrits de Boualem Sansal, n’ait pas abouti à l’arrestation de celui-ci depuis des années déjà, et comment expliquer que les houris de Kamel Daoud gambadent encore en liberté hors des frontières algériennes ? Et la même conclusion ne s’imposerait-elle pas à la lecture du Pain des Français, de Xavier Le Clerc, dont certaines pages achoppent également à la « tragédie nationale », impliquant non seulement les méfaits de la colonisation mais les séquelles de la guerre fratricide amplement documentés par Kamel Daoud ?
    De telles questions renvoient, évidemment, à l’absurdité d’une situation relevant d’une dictature que se défend d’être la « République algérienne démocratique et populaire », et le fait est que, loin de déshonorer leur pays « à l’international », Kamel Daoud et Xavier Le Clerc nous rendent ce pays et son histoire plus proches en nous révélant souvent, bouleversants, ses visages humains. Et voici s’approcher Aube, narratrice lucide et poignante de Houris, échappée in extremis à un égorgeur et témoignant pour son propre enfant à venir, et voilà la petite Zohra, décapitée à sept ans et dont le crâne, déposé dans les caves du Musée de l’Homme, à Paris, a tant de choses à nous «raconter» par la voix d’un de ces écrivains qui n’ont peur de rien…
     
    Bien entendu, ceux qui ne pensent qu’à « instrumentaliser » la littérature n’auront eu de cesse de dénigrer Kamel Daoud après avoir applaudi l’arrestation de Boualem Sansal. Ainsi, relayant à fracas la plainte d’une Algérienne ayant subi, pendant la guerre civile, une blessure analogue à celle de la protagoniste du roman, et réclamant des dommages et intérêts à l’auteur qui lui aurait « volé » son histoire, le pouvoir algérien et des avocats ont-ils assigné l’écrivain en justice alors que la vaste chronique-poème de Houris dépasse de très loin les tribulations d’une seule personne pour donner voix aux milliers de victimes et, contre l’accusation d’atteinte à la dignité d’une femme, faire le procès, précisément, de ceux qui traitent les femmes en êtres inférieurs, quitte à les idéaliser post mortem « au paradis »…
     
    « Bougnoules » et autres « pédés »…
     
    Le racisme ordinaire et l’exclusion sous toutes ses formes marquent immédiatement le récit de Xavier Le Clerc, à la fois très personnel et largement ouvert aux heurs et malheurs des siens, dès le premier paragraphe du Pain des Français à valeur de scène primitive vécue par le narrateur, alors petit garçon de six ans, et son père en humble quête de pain chez le boulanger : « Ici, on ne vend pas le pain des Français aux bougnoules ! Dix baguettes ! Et encore quoi ? » éructa le boulanger, les bras croisés derrière sa longue vitrine de pâtisseries. J’avais six ans, et mon père, qui me tenait par la main, en resta sans voix. Le regard vert et incandescent, il serrait sa mâchoire anguleuse. Mon père était aussi tourmenté par son passé que par l’avenir de sa famille nombreuse, pour laquelle il avait tout sacrifié. Lui l’ouvrier si digne qui était toujours vêtu d’un costume noir et d’une cravate ignorait qu’il dégageait l’air déchirant d’un oiseau kabyle en voie d’extinction, une sorte de dodo des montagnes qui avait tour à tour survécu à la famine, à la guerre puis à l‘usine »…
     
    Hamid Aït- Taleb, premier nom de l’auteur du Pain des Français, a déjà parlé de son père Mohand-Saïd dans un livre précédent, Un homme sans titre (Gallimard 2021, Grand prix du roman métis) et c’est en somme pour pallier le silence de son père qu’il est devenu son porte-parole : « Son silence fit du petit garçon que j’étais l’écrivain qui greffera sur les écorchés, toute sa vie, des mots comme de la peau ». Or, écorché, le narrateur prénommé Hamid (ce qui signifie « digne de louanges ») le sera par son propre frère Larbi, son aîné de deux ans, qui se moquera de ses écrits et de sa voix jugée « efféminée », le traitant de « tapette » et préparant sans s’en douter une autre forme d’exclusion.
    « À l’âge de six ans, écrira plus loin l’auteur du Pain des Français, mon sourire cachait la gravité d’un homme de soixante ans, et de l’homme son père il dira : « Mon père, exploité toute sa vie, n’a jamais prononcé un mot de travers sur la France ». Sages paroles qui n’empêcheront pas le fils d’entreprendre, non sans recourir à la douce folie de la fiction, une chronique implacable de la colonisation meurtrière aux justifications parfois sidérantes pour les esprits mal informés ou souvent trop candides que nous sommes.
    Ainsi lira-t-on sous la plume du libéral Alexis de Toqueville, dans Travail sur l’Algérie, ces mots datant de 1841. « Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes et des troupeaux ».
    Quatre ans plus tard, une « incursion rapide » aura abouti à l’anéantissement d’un village dont tous les membres furent décapités, à commencer par une enfant de sept ans dont l’écrivain va faire sa figure inspiratrice, par lui prénommée Zohra, au crâne déposé dans une boîte numérotée, dans les caves du Musée de l’Homme, à Paris, parmi des milliers d’autres boîtes contenant des milliers d’autres crânes - des 18.000 crânes qu’on y trouve, la moitié provient des colonies…
    « Le monde d’aujourd’hui sue la haine », écrit Xavier Le Clerc, dont l’implacable inventaire des massacres passés, rejoignant à un moment donné le récit de Kamel Daoud, n’en appelle pas moins à la reconnaissance des hommes de bonne volonté et à la réconciliation, d’Alexandre Dumas fustigeant le racisme à Albert Camus prônant la fraternité, entre autres opposants au colonialisme (de Clémenceau à Louis Guilloux ou Mohammed Dib, entre autres).
    Ainsi qu’il le rappelle, la « pacification » a souvent été invoquée pour augmenter l’oppression, et la « réconciliation » à la manière du pouvoir algérien actuel, fondée sur l’oubli obligatoire, n’est qu’une farce. Or « justice n’est pas vengeance », écrivait un jour le fameux chasseur de nazis Simon Wiesenthal, et telle est aussi la conclusion qu’on peut tirer du Pain des Français, dont l’écriture elle-même, enracinée dans l’humain, honore la littérature en beauté.
     
    Camus et autres ange gardiens
     
    De même que la narratrice principale du roman de Kamel Daoud dit s’exprimer en deux langues – la première commune et insuffisante la reliant, difficilement, aux autres, et la seconde modulant sa perception intérieure et s’adressant à l’enfant qu’elle porte -, l’on pourrait dire que l’écrivain lui-même pratique deux «encres », dans la filiation directe d’un Albert Camus chroniqueur-essayiste et romancier, passant de l’exposé analytique des faits contemporains (parlant récemment, dans l’hebdo Le Point, du courage des Palestiniens manifestant contre le Hamas) à la transposition de la réalité par la fiction, l’imagination et l’interprétation « poétique » des faits humains. – au sens d’une poésie qui n'enjolive pas mais sonde le tréfonds des mots.
    À lire attentivement Houris, vaste roman marquant une considérable avancée du romancier, l’on est saisi, comme en lisant Le Premier homme de Camus, par la puissance évocatrice de l'auteur, jusque dans les moindres détails quotidiens, dans son aperçu de la vie d’Aube en son salon de coiffure Shéhérazade où ces dames se refont une beauté au dam de l’imam voisin vociférant ses malédictions, puis dans sa quête acharnée la ramenant au lieu de son supplice d’enfance…
    La figure, intègre s’il en fut, d’Albert Camus – dont Le Clerc rappelle notamment le reportage (en 1939) consacré à la misère en Kabylie, et le désamour des Algériens pour la France, après 1945, imputable à celle-ci -, est présente chez les deux auteurs présents (on se rappelle que la première notoriété littéraire de Kamel Daoud remonte à son roman intitulé Meursault contre-enquête (Actes Sud, 2014, , Goncourt du premier roman), mais un autre parallèle s’impose entre Houris et Le Pain des Français, lié aux trois anges gardiens que représentent Khadija, la mère adoptive d’Aube, et les deux petites filles - l’une morte et l’autre à naître - cristallisant l’immense tendresse blessée commune à ces deux livres – contre les idéologies mortifères et du côté de la vie…
     
    Xavier Le Clerc. Le Pain des Français. Gallimard, 2025, 133p.
    Kamel Daoud. Houris. Gallimard, 2024, 411p.

  • Grappilleurs

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    641498209_10163970707553588_3799512234621091086_n.jpg(À propos des petites « rédacs » de Lambert Schlechter et des derniers Mohicans de la littérature, slurpant mon Sprizz sur le ponton lacustre …)
    Revenant aux petites « rédacs » de Lambert , dans son dernier livre, intitulé Lu-Yu ne répond jamais, je constate que mon compère ne cesse de relancer mes propres fantaisies.
    La suite de son Murmure du monde, qui en est ici à son 13e volume, est plus que jamais d’une totale liberté d’écriture, qui multiplie les « minutes heureuses » chères à Baudelaire, lequel en a forgé le thème, et à Georges Haldas qui l’a développé.
    Je lis à l’instant sa Nouvelle visite au roi de Serbie en sirotant mon deuxième Sprizz de la soirée. L’autre soir, je me suis aperçu de cela que Lambert me citait nommément (page 116) au nombre de ses « tutélaires », une quarantaine en l’occurrence où se retrouve tout un beau linge, de Lucrèce « pour sa lyrique et radicale table rase » à Leopardi (« pour ses émouvantes & prolixes tentatives de mettre le masque du démasqueur philologique en quête de l’utopique bonheur de la volupté permanente », en passant par Tchouang Tseu « pour sa pédagogique façon de célébrer le néant ») et, restons modeste, son cher JLK « pour l’euphorie de l’insolente formulation tapant dans le mille » et, double révérence à l’Italie non alignée , Guido Ceronetti « pour les savantissimes imprécations contre le cours et le discours des choses » et Dino Buzzati « pour la sublimemement verbeuse angoisse de clamser »; et moi je vais claquer de ravissement en me retrouvant cité dans l’évocation tribale de ces Mohicans de la littérature dont les quelques squaws citées ne sont pas non plus trop soumises en chattemites sous leurs nattes folles, de Patrizia Valduga et « l’obscénité assumée de ses quatrains de con et de cul » à Linda Pastan en sa « maitrise des demi-teintes & des litotes létales », etc

    Poète de cinéma, Germinal Roaux bouleverse  Wim Wenders...

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    Unknown-116.jpeg(Soir). – Pas arrivé à marcher jusqu’à Nabokov (1 kil à pied aller-retour n’est plus à ma portée faute de souffle et de rotules), donc j’assiste au coucher du sileil sur le lac de la terrasse en plein air du Métropole, où je dcouvre, sur mon phone, le vif éloge adressé par Wim Wenders à Germinal Roaux à propos de son dernier film ,intitulé Cosmi et qui a déjà enchanté beaucoup de ceux qui l’ont vue. Ah mais quel biencela fait de de savoir que le grand art survit au milieu du choas actuel et de tous les nivellements par le bas. Or j’en étais convaincu deuis ses premiers films, dès Icebergs et les suivants, en constate exansion forelle et sans cesser de brasse huainement plus large et profond : que Germinal est notre plus grand popte de cinéma, et je dirai même « sans pareil » même si je reste très attaché à cet autre artiste d’exception qu’était Daniel Schmid.

    Autant dire que je me réjouis, et c’est peu dire, de découvrir Cosmos en mai prochain, si tant est que j’arrive à marcher jusque-là pour le voir en salle, au milieu des gens…   

    Wim Wenders à propos de Cosmos : «Cosmos m’a bouleversé comme rarement. J’ai voulu le revoir immédiatement. Cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps »… 

  • Épiphanies de lecture

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    En mémoire de Pietro Citati (1930-2022)
     
    C’est un bonheur que de revenir au beau côté des choses avec la lecture suivie, et de plus en plus enthousiaste, des essais littéraires de Pietro Citati.
    Après ses admirables Portraits de femmes, la suite de ses essais sur les auteurs du XIXe siècle m’a fait redécouvrir Alexandre Dumas – avec les portraits en profondeur des Mousquetaires, sous le regard latéral de Baudelaire - , Edgar Allan Poe dans son lugubre labyrinthe parcouru avec quelle rayonnante intelligence, Stevenson en son île fondamentale et Jane Austen en ses lettres et projections romanesques, etc
    C’est un merveilleux « comparatiste » à sa façon, original comme aucun autre par ses mises en rapport – quel pion oserait ainsi faire l’éloge de Dumas par la voie de Baudelaire ? Sa façon de décrire les œuvres est unique à ma connaisance, oscillant entre les plans larges et les « zooms », le « paysage » et le « portrait », le personnage et son rôle particulier en relation avec la vie de l’auteur (chez Virginia Woolf ou chez Dickens, chez Dostoïevski ou chez Hawthorne), avec les nuances et contrastes développés au fil de la lecture qui devient elle-même prose unique en son chatoiement et ses détails. Même un Cowper Powys, pourtant si pénétrant, n’atteint pas cette densité qu’on pourrait dire à la fois « affective » et esthétique, un George Steiner paraît bien sec à côté de ces arborescences (le Citati de La colombe poignardée surclasse à mes yeux toute la critique proustienne française) et je souris en apprenant, via Wikipedia, que le cher homme a dégommé Le Clézio après l’attribution du Nobel à cet auteur selon lui (et moi donc) surestimé…
    Bref, je reviens et reviens aux pages du Mal absolu, des Portraits de femmes ou de La Pensée chatoyante, comme à autant d’épiphanies de lecture qui reflètent autant d’épiphanies d’écriture…

  • Dernier Carnet

     
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    À la Maison bleue, ce lundi 20 avril.- Ce carnet, dont la couverture reproduit le portrait de ma bonne amie (à Vienne, en 1995), amorcé le 4 avril 2026, jour de double mémoire douloureuse - ce Vendredi saint de la Crucifixion me rappelant, cinq ans plus tôt, le diagnostic affreux préludant aux huit derniers mois de Lady L. (les médecins lui donnaient au plus deux mois de survie sans recours à l’opération palliative ), me tiendra lieu probablement d’ultime « journalier », que je publierai tous les jours non sans poursuivre mes multiples autres petits travaux d’écriture, dont plusieurs lettres en cours de plusieurs mètres chacune. Ma peine respiratoire de ce matin, à pointe d’angoisse, et ma croissante difficulté à marcher (à peine cent mètres hier soir le long du lac) me font enrager la moindre, tant j’aurais encore de choses à faire (n’était-ce que le rangement et le classement des milliers de livres et papiers, tableaux et objets, entre autres milliers d’écrits que j’ai vergogne de laisser comme ça à nos filles) mais « c’est la vie » et va falloir « faire avec », donc ce matin, avant les vitres de la véranda me rappelant les "à fonds" printaniers de notre petite mère,  je récure la salle de bain au sol douteux, comme le commandait sainte Thérèse à ses novices impatientes de plaire au Seigneur, etc.
    Pour suivre la lecture de ces Carnets :    
    http://carnetsdejlk.hautetfort.com   

  • Marchands du Temple

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    Tout de suite, avisant leur présence dans le lobby du Temple, le rabbi Ieshoua sent en lui monter une humeur de fouet, et les voyant lui sourire suavement, comme s’il était de leur clan de ploutocrates éperdus de foi simulée, les repousse d’un ample geste et sort le fouet divin, brandit le fouet divin au-dessus de leur brushings trop humains, fait tournoyer au-dessus d’eux le fouet divin (sans les toucher, jamais, sensible qu’il est aux droits humains), et la scène est illico répercutée dans le monde entier par la voie des réseaux et de leurs milliards de « vues»: le monde entier -et pas seulement l’oecumène des plus ou moins croyants – assiste à la juste colère du dieu ressuscité tout récemment froissé par l’injure faite par le président de pacotille à son vicaire particulier avec le soutien tenace et réitéré de la pimbêche blonde lui tenant lieu de conseillère. À n’y pas croire sœurs & frères, et pourtant….

  • Veilleurs

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    (Aux enfants massacrés)
     
    Leurs yeux ne se fermeront plus
    il n’est plus que la mer
    et son infinie amertume
    pour le redire encore:
    leurs yeux ferrés sur les enclumes
    ne se baisseront plus…
     
    Le front levé, le poing brandi,
    l’enfant désespéré
    s’est fait arracher le regard
    par les bandits gantés,
    les dominants planqués
    là-bas en leurs beaux domiciles,
    les imbéciles brandissant
    comme autant de zombies
    leurs funestes télévangiles
    a corans et thoras
    trafiqués par la même haine -
    sans yeux et la voix arrachée
    par le même décri
    l’enfant trahi nous fait parler…
    Sans voix mais les yeux ouverts,
    les veilleurs veilleront:
    que la déraison les inspire
    et que pour l’enfant massacré
    ils boivent la coupe amère…
    (Ce 1er janvier 2024)
    Peinture: Anker.

  • Ceux qui imposent leur narratif

     
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    Celui qui dicte son récit à sa femme de ménage sibérienne / Celle qui infuse le discours quotidien du ministre de transition / Ceux qui ont rallié le récit national après les concessions du parti vert / Celui qui parle pour les gens d’en bas et même de tout en bas si ça se trouve / Celle qui en tant que juriste du parti affirme que le dire exprime le sentir des camarades qui n’osent même y penser / Ceux qui voient ce qu’il il y a d’historique dans ce qu’ils sont en train de vivre et que verbalise la journaliste hystérique / Celui qui prétend écrire l’histoire avec son sang après s’être égratigné dans la manif retransmise à la télé / Celle qui décrit son trauma générationnel au vieux psy en jeans troués / Ceux qui racontent la grande déprime des militants à leurs kids nés pendant ou juste après / Celui qui déconstruit le narratif du politologue en pointant son non-dit pulsionnel de représentant patent des mâles dominants blancs / Celle qui a souffert du patriarcat comme tu peux pas l’imaginer mon pauvre Jean-René / Ceux qui sans transition ont passé de l’état de mecs branchés à celui de fiotes larguées, etc.

  • Mémoire vive (107)

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    Ce 1er janvier 2017.- Me réveille sur la réalité des bilans. Or je me dis ce matin, après avoir classé la trentaine de grands cahiers chinois dans lesquels j'ai collé tous mes papiers depuis 1969, et repris hier soir la centaine de carnets aquarellés de mon Journal, que celui-ci est devenu aussi pléthorique que celui d'Amiel, avec d'égales qualités de porosité et d'expression. En 2016, j'aurai rédigé quelque 300 pages, à quoi s'ajoutent les 300 pages de ma nouvelle série de Pour tout dire.

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    Sur dix ans j'aurai bien écrit 2000 à 3000 pages de ce Journal, et sur 20 ans cela devrait en faire le double ; et comme je rédige ces carnets depuis 1965, de manière sporadique, et quasi quotidienne depuis 1975, dactylographiés depuis le début des années 80, l'ensemble doit approcher des 10.000 pages du Journal d'Amiel avec quelque chose des Riches Heures dans la présentation que n'a pas le manuscrit du cher diariste puisque mes carnets sont bonnement enluminés d'images et de peintures. Or je ne me flatte pas plus qu'un pommier qui compterait ses cinquante saisons de pommes mûries et tombées ou cueillies: je constate.

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    J’arrive au bout de mes classements et de l’inventaire de la partie (principale) de mon fonds que je transmettrai sous peu aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale, et j’en suis à la fois soulagé et un peu sonné.

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    Cet exercice m’a aidé à évaluer le chemin parcouru, ses acquis et ses impasses ou ses lacunes paresseuses, tout en me donnant un nouvel élan pour la « suite », si tant est que suite il y ait vu ma santé un peu chancelante, mon souffle raccourci et mes jambes douloureuses, mes problèmes d’oreille interne et autres désagréments de carcasse...

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    Citations relevées dans mes carnets :

    De Vassily Rozanov : «  L’essentiel, c’est tout simplement la réalité ».

    De Karl Kraus : « Dans un vrai portrait, on doit reconnaître quel peintre il représente ».

    De Paul Claudel : « L’esprit, avec un spasme mortel, jette la parole hors de lui ».

    De Sénèque. « C’est toujours avec du vrai que le mensonge attaque la vérité ».

    De Georges Bataille. « Le vent de la vérité a répondu comme une gifle à la joue tendue de la piété ». Ou ceci encore : « Orestie, rosée du ciel, cornemuse de la vie ».

    Ou de Francis Bacon : « Plus vous travaillez, plus s’approfondit le mystère de ce qu’est l’apparence ».

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    Chessex75.JPGJ’ai retrouvé ce soir, dans le tapuscrit de mes carnets de l’année 2000, la chronique assassine que Jacques Chessex a publiée dans L’Hebdo après la parution de L’Ambassade du papillon, où il ne dit d’ailleurs pas un mot du livre qui a provoqué sa fureur. L’abjection particulière de cette chronique de délateur tient à son amorce, tirant prétexte de critiques que j’ai formulées à propos d’un livre d’Etienne Barilier, qu’il a toujours détesté. Comment quoi, ce minable de JLK osait s’en pendre à l’admirable Barilier, etc. Et de me cracher dessus, détaillant la nullité de mes livres récents, et d’en appeler clairement à mon interdiction professionnelle, lui qui m’a sacré un jour le meilleur chroniqueur littéraire de ce pays en me priant de présenter son œuvre à la Bibliothèque nationale à l’occasion de la remise de son fonds aux Archives littéraires suisses…

    Et dire que j’ai continué à lire et à défendre les livres de ce sale type qui a encensé Le viol de l’ange en le déclarant « un livre fondateur », pour se rétracter dès la parution des premier papiers louangeurs consacrés à ce roman et se mettre à le démolir un peu partout sans vergogne – et de me traiter en même temps, auprès de nos proches, de Iago « traître à l’amitié ; et dire que j’ai passé sur cette incroyable vilenie et cette volonté publique de me tuer après m’avoir couvert d’éloges en privé.

    Hélas, ou tant mieux, je suis comme ça : je pardonne. En ce qui me concerne, je me pardonne moins que j’oublie. En ce qui concerne les autres, je n’oublie rien mais je pardonne.

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    La grande leçon, somme toute chrétienne, de Shakespeare, est le pardon.

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    Que font, hors champ, ceux et celles qui s’exhibent sur les sites de la Toile ouverts aux webcams ? Je me le demande, comme je me demande ce qui motive les followers à courir après les « stars » des réseaux sociaux ne faisant que se montrer, à grand renfort de selfies, sans rien proposer d’autre que leurs grimaces ou leurs anatomies plus ou moins avantageuses. À ce propos, je viens de regarder le premier épisode d’une série consacrée aux menées d’un certain Cameron Dallas, jeune imbécile à jolie frimousse qui déplace des foules en ne faisant que diffuser des images de sa vie de nul soutenu à fond par sa mère et sa sœur – tout cela à suivre de près, n’est-ce pas…  

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    Dillard.jpgLa lecture des phrases d’Annie Dillard me fait du bien, que ce soit dans Les vivants, mon grand livre de ce début d’année, dans Pèlerinage à Tinker Creek que j’ai repris hier, ou dans ses réflexions sur l’écriture d’En vivant en écrivant, qui traite le sujet de façon tout à fait originale, à la fois tâtonnante et réaliste.

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    Revenant ce matin à La Face sombre du Christ de Vassily Rozanov, et (re) lisant la longue préface-essai de Czapski, je me dis qu’il faudrait que je rédige à mon tour un texte un peu circonstancié sur ce qui m’a immédiatement touché dans l’écriture de Rozanov, dès que celui-ci me fut révélé par Dimitri (« Je vais vous donner un livre écrit pour vous », me dit-il ce soir-là), et pourquoi je n’ai cessé d’y revenir, à travers les années, tout en faisant de mieux en mieux la part de l’idéologie dans ses écrits.    

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    J’ai découvert ce matin le monde enchanteur ( !) de la star de la téléréalité qui s’est fait agresser récemment : cette Kim Kardashian que ma bonne amie semble connaître depuis longtemps et à laquelle des voyous ont volé des bijoux pour je ne sais plus quel montant astronomique; et moi tout plouc je tombe des nues en me documentant sur divers sites de pipoles plus débiles les uns que les autres - mais telle est la réalité, n’est-ce pas, et je ferais bien de me tenir un peu plus au courant même si rien de tout ça ne m’étonne vraiment, etc.

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    Ce mercredi 11 janvier. - L'idée de concevoir une suite au Viol de l'ange m’est revenue ce matin avec une nouvelle intensité, relevant pour ainsi dire de l’évidence. Oui, je crois que c'est le moment de refermer la boucle, en reprenant mon thème initial de la virtualité et en le redéployant, après la destruction d'Alep, dans une nouvelle forme entée sur quatre saisons, la première étant celle d'une manière d'hiver nucléaire. Le Romancier aurait vieilli, son verbe se serait épuré, et la story se développerait en séquences imitant les épisodes des séries dont le romancier serait devenu un consommateur friand, qui s'exprimerait par la voix de l'observateur, à celui-ci s’ajoutant une quantité de nouveau personnages, etc.

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    Notre vie est peu de chose, pourrait-on dire, et de plus en plus l’âge venant, et pourtant c’est énorme : non seulement c’est tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes mais tout ce que nous deviendrons, etc.

    Toute ma vie, et d’autres vies parallèles, possibles ou interrompues, me sont réapparues en brassant les papiers de cinquante ans d’existence à la fois irrégulière et suivant une ligne continue, conduite par une espèce d’instinct et d’ « illusion vitale », selon l’expression d’Ibsen.  

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    La suite de mon travail, et d'abord par le roman, sera une quête intensive de réalité - et de toute la réalité.

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    5d03f944abe32f5be21a1b522a99a521.jpgLa pénétration psychologique de Shakespeare est vraiment incomparable, et son humour plus surprenant encore, me disais-je hier après avoir vu Tout est bien qui finit bien, dont la structure même de l'intrigue est d'une folle malice. De surcroît je saisis mieux le sens de la licence poétique qui fait, comme dans le Songe ou Athènes voisine avec les forêts d'Alice au pays des merveilles, les Ardennes bleues de Rimbaud faire écho à la Grèce de Goethe, etc.

     

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    Les réflexions d’Annie Dillard dans En vivant en écrivant (The writing life) sont à la fois limpides et comme nimbées de mystère, voire parfois d’obscurité, tout à fait en consonance avec l’obscure clarté de certaine Remarques de Wittgenstein – comme s’il était impossible, voire illusoire, de dire ce qui doit être dit à cet égard, et plus encore de l’écrire. 

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    TCHEKHOV.jpgLa lecture des lettres de Tchékhov, autant que celle de ses récits, me ramène à ma vraie base, qui est réaliste et poétique, mais sans rhétorique forcée.

     

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    Il en va de Cymbeline comme de Périclès, deux comédies-romances de Shakespeare de la dernière période, dont les canevas sont assez abracadabrants et qui nous prennent cependant par la gueule et réfractent la lumière d’une profonde et intemporelle vérité humaine, avec de magnifiques personnages auxquels René Girard, me semble-t-il, ne prête pas assez d’attention. J’étais parti avec la meilleure impression de ses approches de l’œuvre, mais au fur et à mesure que j’apprécie le détail de celle-ci, le côté systématique de la pensée de Girard me paraît perdre de sa force révélatrice, pour n’éclairer que l’aspect mimétique des relations entre les personnages, certes important mais pas toujours…  

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    Caricature.jpgCe qui me frappe le plus, dans le langage de Donald Trump, ou de Steve Bannnon, c’est sa vulgarité, l’aplomb gestuel avec lequel ils assènent leurs certitudes, et la grossièreté policée qu’ils exhalent sous leur clinquant de faux luxe.

    Les premiers décrets de l’ubuesque Donald Trump sont hallucinants et aussitôt contestés dans le monde entier. Ceux qui n’y croyaient pas sont priés de le constater : les promesses de ce démagogue n’étaient pas en l’air puisqu’il en applique les premières décisions avant même que de disposer d’un gouvernement. Ce type est un fou dangereux, mais probablement un colosse aux pieds d’argile, à l’image d’un empire en voie d’effondrement sous l’effet de la fameuse hybris. Or ce délire me rappelle les prédictions de Witkiewicz par son énormité même. S’il n’avait pas prévu l’Internet ni la mondialisation de l’information, non plus que les réseaux sociaux, ce que Witkacy pressentait du nivellement de la nouvelle société, et du primat de la Technique, incitait déjà à l’extrapolation…  

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    L’analyse d’Alexandre Adler, ou plus exactement son évocation des sources du populisme américain et de l’évolution de la gauche aux Etats-Unis, après que le parti communiste eut été sabordé par les Russes et les Français, est beaucoup moins percutante et pertinente à mes yeux que l’essai de Noam Chomsky sur les récurrences agressives de l’impérialisme américain, mais ce que prédit Adler, de manière plus précise, sur l’avenir possiblement explosif des relations liant les States au Mexique, après les premières déclarations outrageantes de Trump à l’encontre des Mexicains, est en revanche intéressant.

     

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    Les rodomontades de Donald Trump sont intéressantes, en cela qu’elles expriment tout haut, avec la muflerie désormais de mise, ce que pense ou ressent tout bas la populace, à ne pas confondre avec le ou les peuples. La distinction s’impose à cet égard, à laquelle j’ai consacré ma dernière réflexion de la série Pour tout dire.

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    16473501_10212032113985015_6424498375996383218_n.jpgJe regarde ce soir La Tempête. Je ne me souvenais pas de la ligne si pure de cette pièce, d’une simplicité parfaite. C’est le théâtre du monde résumé. En lisant le commentaire que lui consacre René Girard dans Les feux du désir, je souris tout de même. D’abord parce que le vieux maître se plante , confondant Trinculo et Stefano, et ensuite du fait que sa propension systématique à tout réduire au mécanisme mimétique le fait passer à côté de nombreux aspects de la pièce qui y échappent, à commencer par la simple love story de Miranda et de Fernando, ou aux composantes psychiques que représentent Ariel et Caliban par rapport à la complexion de Prospero.    

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    La présence réelle d’Annie Dillard, dans son écriture, de même que celle de Rozanov, se manifeste d’une façon presque physique, dans un temps qui leur est propre. Phénomène étrange, qui relève de la poésie et de la métaphysique.

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    16729220_10212113720825135_4463942655196388934_n.jpgÀ propos du pieux et pacifique Henry VI, l’idée me vient qu’il y a un noyau doux au cœur de la pensée de Shakespeare, qui touche à l’esprit évangélique le plus pur. Cela n’empêche pas le Good Will de montrer, n’était-ce que par défaut, l’incurie du roi et ses conséquences funestes - à son corps défendant.

     

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    Je souris en lisant ce qu’écrit Annie Dillard du jeune étudiant qui demande à un auteur en vue s’il pense qu’il pourrait être lui aussi un écrivain. Eh bien, répond l’auteur en vue, je ne sais pas, aimez-vous les phrases ? On imagine la surprise de l’étudiant, qui doit se demander quel rapport il y a avec sa propre question.

    Alors Dillard de conclure. « « À cause de sa jeunesse, il n’a pas encore compris que les poètes aiment la poésie et que les romanciers aiment les romans, alors que lui n’aime que le rôle de l’écrivain, sa propre image en chapeau ».

    Cette image du chapeau me faisant penser à ceux-là qui posent, en chapeau justement, à l’écrivain. Tout cela relevant de l’ambiance plus que de la chose…

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    Le roman comme suite du journal par d’autres moyens plus ouverts à la discussion. Le roman comme une dispute au sens ancien. Le roman comme une métaphore en mouvement. Le roman comme une exploration de la réalité multiple – on dira le multivers. Le roman comme une sonde virtuelle du numérique. Le roman comme un tour du monde autour de ma chambre. Le roman comme intégration et dépassement des autres genres, etc.

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    « Car la poésie est l’essentiel », écrivait Ramuz qui n’a composé qu’un recueil de vers. Mais n’est-il pas poète à sa façon, comme le furent un Charles-Albert Cingria ou un Gustave Roud ? Et Jacques Chessex est-il plus poète en vers que dans ses proses poétiques ou même que dans ses romans ? On ne dira pas que discuter du sexe des rimes est aussi oiseux que d’ergoter sur le sexe des anges, car la question mérite d’être examinée sous de multiples points de vue, exemples à l’appui, de Baudelaire à Michaux ou de Verlaine à Michel Houellebecq, etc.

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    Les frasques verbales de l’ubuesque nouveau président américain ont quelque chose de presque réjouisssant par leur outrecuidance à vue, illustrant sans masque ce qu’un François Fillon camoufle, plus classique, sous les apparences hypocrites de la vertu offusquée…

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    Nos vieiles carcasses grincent un peu, Lady L. a plus de peine que moi à supporter le froid et le gris, mais nous ne nous laissons pas abattre pour autant. Nos conversations de l’aube sur l’état du monde sont toujours bonne, elle reste pas mal scotchée à son smartphone mais à sa façon, comme elle a passé des heures à faire des patiences ou comme elle tricoterait si elle tricotait alors que le vieux sage égrène son chapelet devant sa case.

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    Le temps de la peinture oblige à un ralentissement salutaire. Pareil pour la poésie.

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    Ce dimanche 19 février. – On sent le printemps. Bonne odeur de cèdre mouillé autour du bain nordique. Parlé ce matin de Rush Limbaugh avec ma bonne amie. Elle m’évoque les clubs de milliardaires. Des gens prêts à investir des milliers de dollars pour accéder à de tels clubs. À mes yeux : pire que la misère…

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    Il y a, dans les menées de Donald Trump et de son entourage de milliardaires, un côté coup d’Etat des grandes entreprises qui semble inédit dans les annales de la ploutocratie mondiale, en tout cas sous son aspect de prétendue démocratie invoquant le peuple, insultant les médias et déformant les faits à sa guise.

     

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    Je vais tâcher de préciser tatôt, et notamment à propos de jacques Chessex dont on me demande de parler de la poésie, ce que me gêne et m’a toujours éloigné de ce qu’on pourrait dire le voulu poétique, dont procède toute une poésie contemporaine trop précieuse ou même trop prétentieuse à mon goût, trop stylée et trop restons-entre-nous ; je tâcherai de le dire en restant juste…

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    La publication des propos tenus par Donald Trump à la conférence de presse de l’autre jour, dans Le Temps, révèle, mot à mot, une pensée qu’on pourrait dire celle d’un ado énervé, incapable de finir ses phrases et de répondre de manière articulée aux questions qui lui sont posées. Et dire que cet abruti est appelé à diriger le pays le plus puissant du monde. C’est à la fois sidérant, comique et combien inquiétant aussi…

    Ce qui m’intéresse également fort, à propos du camelot de la maison-Blanche, c’est l’écho qu’il suscite en nos contrées, dans les milieux de l’UDC ou du PLR, dont les idiots utiles du néo-libéralisme rappellent un peu les chrétiens de gauche à l’égard du communisme, il y a quelques décennies, eux-même agissant comme si l’énergumène leur accordait une permission d’injurier ceux qu’ils appellent « les élites », auxquelles ils appartiennent, et les diabolique médias dont ils usent quand ça les arrange.

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    Songeant à la poésie, je me dis que la notion d’inspiration correspond bel et bien à une réalité, comme le relève Peter Sloterdijk sans donner, forcément, dans la mythologie romantique – de fait il y a là, dans l’ordre du verbe et de l’aura du langage, quelque chose qui dépasse l’atmosphère sentimentale du XIXe siècle, relevant du temps humain qui transcende cultures et individus.

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    L’actualité politique nous a passablement « scotchés » ces derniers temps, entre les dernières « sorties » de l’ubuesque pantin de la Maison-Blanche et le pauvre François Fillon dont la morgue méprisante n’a rien à envier au président amériain – tous deux représentant au plus haut degré le pire travers qui se puisse trouver chez un haute responsable politique, que les Grecs appelaient l’hubris et considéraient comme un si grave péché qu’elle pouvait être passible de peine de mort…  

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    Ce mardi 28 février. - La poésie, ou plus exactement ma poésie, et la peinture, ma peinture, m’attendent au coin du bois, et je pense à elles tout le temps sans leur accorder assez de mon énergie et de ma présence. Je me laisse trop souvent et facilement distraire par tout et n’importe quoi, mais je m’envais tâcher ces prochains temps de faire mieux revenant, joyeusmeent, à mon centre de gravité – gravitation allègre du mot pour un autre et de la couleur appariée.  

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