03.07.2009
Spleen

…Nous sans les enfants on s’ennuie, c’est vrai qu’ils sont chiants et demi les enfants, les petits qu’un rien fait crier et les ados cons qui se tamponnent, et les grands qui sont encore plus cons que leur enfants et leurs ados, mais ce qu’on se fait chier sans les enfants fous de joie et les ados qui se bécotent et les grands qui retombent au bon temps où ils étaient de vrais enfants chiants et demi…
Image : Philip Seelen
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Le bibi

C’est vrai : ça a été dit et répété : cherchez la femme... On ne sait pas trop ce que ça veut dire mais moi je te dis et te le répète : MA femme se cherche, depuis que je l’ai trouvée elle se cherche, enfin je veux dire, elle se cherche LE petit chapeau qui lui permettrait de me lancer comme ça en toute innocence : - Comment tu me trouves ?
Image: Philip Seelen
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Ceux qui en prennent leur parti
Celui qu’a sidéré la démagogie mondiale suscitée par la mort subite de l’Idole / Celle qui lit Jane Austen dans son coin / Ceux qui parlent sans élever la voix / Celui qui garde la main close sur ses écus / Celle qui sort de chez elle comme une taupe de sa galerie / Ceux qui attendent le moindre faux pas de l’indépendant / Celui qui aime son travail presque autant que sa moitié / Celle qui a fait tapisserie toute sa vie jusqu’aux thés dansants de la Pension Plus de Soucis / Ceux dont l’éthique varie avec les vents du moment / Celui qui n’oubliera jamais le regard haineux de l’ex de son ex / Celle qui a fait son apprentissage de profileuse dans les casinos / Ceux qui mettent de la distance avec un peu tout / Celui qui dit volontiers on verra quand il est résolu à décliner une offre même vachement attrayante / Celle qui enfile des bottines de papier pour ne pas contaminer la scène de crime / Ceux qui découvrent ce qu’est réellement un dur / Celui qui masque sa douceur de mélancolique / Celle qui aime fêter seule les arrivages de poisson du Water Grill / Ceux qui font retirer les arêtes de leur poisson par le chef de rang himself / Celui qui demande l’addition de ce qu’il sait son dernier repas / Celle qui aime arrondir les angles de la cruelle réalité au moyen d’une bonne bouteille de chardonnay / Ceux qui se font renommer Patrick au titre de nouveau chauffeur de la star fatiguée / Celui qui infiltre le jury du procès criminel de la star fatiguée qu’on accuse d’avoir fait « traiter » le dernier Patrick par le précédent / Celle qui s’est fait trois des sept Patrick de la star fatiguée / Ceux qui savent plus ou moins que les sept Patrick de la star fatiguée étaient maqués avec l’Organisation / Celui qui fera la peau de la star fatiguée après son acquittement / Celle qui se dit retirée des prétoires / Ceux qui travaillent tranquillement au jardin après avoir assisté à ils ne se souviennent plus combien d’exécutions par injection létale réglementaire, etc.
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Dans la ville au bout de la ville

Par Miroslav Fišmeister
A Zuza
Dans la ville au bout de la ville
où un colonel anglais ne fait rien, jette seulement une ombre,
là moi, bien qu’ayant quitté l’Avignonie,
comme un arbre géant tombé dans un précipice,
comme un cartographe descendant des joueurs de sous le panier,
j’ai appris que le pourcentage des palmipèdes
paraît baisser avant l’heure.
Partager au moins un fragment de tes doigts !
De jour, la fenêtre sent la tempête,
des chaussures coulent rouges derrière la maison ;
la nuit, la machine à écrire, de ses lèvres habillées, cogne à
la vitre,
mais je ne réponds point,
car je ne saurais voir, en si peu de nuances, ce qui ne
pourrit pas en moi,
car la louve de glace doucement doucement pleure
dans les confitures articulées
- trop tard l’osseux sauvage
lui appporte une vieille poussière,
un délire amer ravage ma face,
frappe mes galaxies.
JE NE SAIS PAS !
***
A minuit, la lumière que tu fais pleurer :
parce que je n’ai pas osé toucher le soutien-gorge ?
Parce que les pithécanthropes se soûlaient ?
***
Sans doute parles-tu toujours en cristaux,
mais pour Giotto dans un millier d’années,
quand les fleurs retrouveront leurs couleurs naturelles.
***
Comme j’aimerais savoir
ce que pensent les oiseaux
de nos visions de dinosauroïdes !,
surtout quand, la nuit, se réveille sur le mur
l’oiseau de métal avec qui
avant de se jeter sous un train, s’entretenait
mon oncle, muni de lunettes proches
de celles que portait Peter Sellers.
***
Para Lydia Tennant
La barque à trois pommes derrière les colonnes d’Héraclite,
pas aussi majestueuse peut-être que la lettre G
mais plus tendre, et sans doute plus bleue
te dit justement par son soleil :
« Même la pluie est une voie. »
(Extrait du recueil inédit : And that, piglet, is an habit from the ceiling.)
Définition de la tristesse
Un cortège nuptial s’appuie sur la route.
La grenouille, moins affamée que le lit,
raconte à l’hémorroïde horizontal – ce clown –
quel bonheur réside
dans les griffures du chat.
Et le sourire de la mariée le confirme.
***
Dans le trolleybus
petits cubes jaune foncé de la mort,
petits cubes bleus de la mort.
La baguette d’une terrasse de café.
Deux tournants jusqu’à ta maison :
entre eux, l’infini.
***
Des joueuses en maillot bleu.
Chacune a un Visage, des aliments et des vêtements, des
doutes.
Je vieillis : la tristesse ne m’étonne plus.
***
Un bateau s’approche sur l’eau,
un autre, en italique.
Devine lequel je vais choisir.
Herbe sèche de faux.
Direction dans laquelle sans tes pas la rivière s’assombrit.
***
La vitre est notre amie, sait la chancelante.
Au ciel bleu, des papillons dont la barbe rajeunit.
Une interminable grenouille verte et un seau pour passer la
nuit.
Les axolotls retournent leur oreiller
parce que l’autre côté est plus froid
- c’est la définition du vert.
Les mouches retournent leur oreiller
parce que son envers est couvert de salive
- c’est la définition du bleu.
La soupe faite
de la prospection des poches du saïmiri
et du plumage des gros perroquets,
parce que je ne comprends pas les bêtes dans mes rêves
- c’est la définition de la tristesse.
***
Un stylo bille après l’autre s’asseyent dans l’herbe rouge.
La différence des sensations ne change pas une couleur du
ciel multicolore.
Oeil – bientôt au pluriel – et cheveux longs :
souriant l’un à l’autre, pleins d’amour, par-dessus la table.
***
La vieille descend l’escalier
Elle rajeunit à chaque pas
jusqu’à se fondre dans le sol à carreaux
***
Choses chues çà et là.
Le vide est toujours plein de quelque chose.
***
Un matin.
Douze matins.
Douze matins glacés.
Becs. Becs. Becs.
Un jaune non asservi porte des oeufs dans un panier,
poireaux, salade, ciboulette, choux frisé,
porcelet, grives (j’ignore ce que c’est), lièvre.
Sous le plafond se balancent des couronnes de sonnets.
Le gué enlace de jeunes filles.
Tu entreras maintes fois dans douze matins glacés.
***
Le son d’un mur en brique
est un blaireau.
Le son du blaireau
est un brossage de dents.
Combien me manquent mes trois zèbres...
***
A Burundi, les horloges marchent chacune vers un autre but.
L’heure-homme s’est trouvé une jeune fille banane,
l’heure-femme, un vannier batiké en rouge.
Oui,
ces mots décrivent aussi
douze statues en béton de Caracciola dans une rue pleine ou
vide.
Quand tu prendras un marteau pour faire une promenade en bus,
à Burundi un instant s’arrêteront les guépards.
Et les horloges –
***
Un nuage nommé Porc suédois.
Une goutte de la première pluie du printemps
dans mon oreille gauche.
(Extrait du recueil inédit Ongles boliviens. Le titre et les sous-titres sont de la rédaction)
(Traductions de Petr Král)
Ces extraits de poèmes inédits ont paru dans la dernière livraison du Passe-Muraille, No 78, juillet 2009

Petr Král, né le 4 septembre 1941 à Prague où il vit de nouveau, après avoir passé de longues années à Paris (1968 - 2006). Ecrit en tchèque et en français, e. a. auteur – choix ; commentaire et traduction - d’une Anthologie de la poésie tchèque contemporaine (Gallimard, coll. Poésie, 2007). Ses derniers livres en français : Pour l’ange (poèmes), Obsidiane, 2007, Vocabulaire (proses), Flammarion, 2008.
Miroslav Fišmeister est né le 23 avril 1976 à Brno ; il vit dans la même ville. Naturaliste amateur.Il a publié quatre recueils en langue tchèque: Cette table est basse ! (2005), Cette fenêtre est petite ! (2006), Au moins le lit est confortable... (2006), Bac à sable (2007). Les poèmes publiés ici sont extraits de manuscrits encore inédits.
10:28 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie
02.07.2009
Saut de l'ange

L’air le gaine comme une capote la verge debout. Il n’en est que plus nu dans le soleil d’avoir le paquet contenu par un slip bleu de compète. Il est si tendu quand il lève les bras que le béton du plongeoir en est plus effilé. Mais dès qu’il s’élance le mouvement se fait pure sublimation. La jouissance de se changer en flèche d’air puis en flèche d’eau n’a plus rien d'assimilable à la pantelante imagerie sexuelle, pourtant il jute bel et bien dans sa culotte tellement c’est cool.
22:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
Lire et relire


Mon oeuvre a quelque chose d'un taillis dans lequel il n'est pas aisé de dégager mes traits décisifs. En cela je suis patient. Je n'écris que pour être relu. Je compte sur le temps qui suivra ma mort. Seule la mort fera ressortir de l'oeuvre la figure de l'auteur. Alors on ne pourra plus méconnaître l'unité de mes écrits...
(Walter Benjamin)
Dans les multiples aspects de la lecture, le phénomène de la relecture est une expérience en soi, qui peut prendre elle-même les formes les plus variées. Du livre lu en adolescence, type Vol à voile de Blaise Cendrars, ou Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, et qu’on éprouve la nostalgie ou la curiosité de relire dix ou vingt ans plus tard, à ces auteurs ou ces ouvrages auxquels on revient sans discontinuer à travers les années, la relecture équivaut le plus souvent à une redécouverte, laquelle dépend évidemment de l’évolution du texte autant que de celle du lecteur.
Lire Les possédés à dix-huit ans, même si Dostoïevski a pu passer pour le champion des exaltations de la jeunesse, revient le plus souvent à ne pas en percevoir les dimensions les plus profondes, faute d’expérience. Mais relire Dostoïevski à trente ou cinquante ans peut, aussi, nous en éloigner. Et lire Dostoïevski dans la traduction nouvelle d’un André Markowicz, qui serre le texte initial de beaucoup plus près que ce ne fut le cas des «belles infidèles», revient positivement à redécouvrir l’écriture frénétique du grand romancier russe.
Ingeborg Bachmann écrivait dans le chapitre consacré aux Problèmes de poésie contemporaine, dans ses Leçons de Francfort: «Au cours de notre vie il arrive souvent que nous changions plusieurs fois de jugement sur un auteur. A l’âge de vingt ans, nous l’expédions avec un mot d’esprit ou nous le classons comme une figurine de plâtre qui n’a rien à voir avec nous. A l’âge de trente ans, nous découvrons sa grandeur et, dix ans plus tard encore, notre intérêt à son égard s’est à nouveau éteint ou encore nous sommes saisis de nouveaux doutes ou pris par une nouvelle intolérance. Ou, au contraire, nous commençons par le prendre pour un génie puis nous découvrons chez lui des platitudes qui nous déçoivent et nous l’abandonnons. Nous sommes sans merci et sans égards, mais là où nous ne le sommes pas, nous ne prenons pas non plus parti. Il y a toujours tel ou tel aspect d’une époque ou d’un auteur qui nous convient et dont nous sommes prêts à faire un modèle, mais d’autres aspects nous gênent et nous devons les éluder par la discussion. Nous citons en portant au triomphe ou en condamnant comme si les oeuvres n’étaient là que pour prouver quelque chose à nos yeux»…
Preuves attendues ou révélations inattendues, sources auxquelles nous revenons ou rivages à découvrir encore : peu importe en définitive, n’était l’acte vivifiant de lire et de relire.
22:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : lecture et littérature
Rebatet le fasciste
Ma visite à l'écrivain maudit
Dix ans après la mort de Céline, Lucien Rebatet passait, au début des années 1970, pour l’écrivain le moins fréquentable de la France littéraire. Condamné à mort pour faits de collaboration, il avait échappé de justesse au poteau après des mois, les chaînes aux pieds, à attendre le peloton. Des propagandistes du fascisme, il avait été le plus frénétique par ses écrits, notamment dans les colonnes de Je suis partout, plus encore dans le pamphlet furieusement antisémite intitulé Les décombres, paru en 1942 et qui lui valut un énorme succès. Connu de ses amis pour sa couardise physique, Rebatet s’était comporté, face à ses juges, avec une indignité complète. Autant dire qu’un tel personnage n’avait rien d’attirant. Mais Lucien Rebatet avait écrit, en prison, un roman magnifique : Les deux étendards. Je l’avais lu à vingt-cinq ans, quelque temps après m’être éloigné du gauchisme bon teint. Un voyage en Pologne, la découverte du Rideau de fer et du socialisme réel, la lecture de Stanislaw Ignacy Witkiewicz et maintes conversations sur les méfaits du communisme, dans le cercle des amis des éditions L’Age d’Homme, à Lausanne, me portaient naturellement à prendre le contrepied du conformisme intellectuel de l’époque, à l’enseigne duquel un Rebatet faisait figure d’ « ordure absolue ». Avec les encouragements de Dominique de Roux et de Vladimir Dimitrijevic, je me pointai donc un jour, moi qui n’était ni fasciste ni antisémite non plus, chez ce petit homme perclus d’arthrose, vif et chaleureux, qui ne tarda à me lancer qu’à mon âge il eût probablement été, lui, un maoïste à tout crin... Les lignes qui suivent reprennent l’essentiel de l’entretien que je publiai au lendemain de ma visite, qui me valut pas mal d’insultes, de lettres de lecteurs indignés et même une agression physique dans un café lausannois. Bien fait pour celui qui se targuait d’indépendance d’esprit…
Entretien avec Lucien Rebatet. Paris, 14 mars 1972.
Vingt ans après la parution de son plus beau livre, Les deux étendards, Lucien Rebatet se trouve toujours au ban de la plupart des nomenclatures du roman français contemporain, son nom ne se trouvant prononcé, par les professeurs de littérature et les critiques, qu’avec le mépris réservé en général aux assassins et aux filous. La raison de cette conspiration du silence : ses opinions politiques. Rebatet fut en effet partisan, jusqu’à la dernière heure, du national-socialisme, « et de l’espèce la plus frénétique », ajoute-t-il lui-même.
Je l’imaginais de haute taille et tonitruant, et je l’ai trouvé plutôt frêle, petit, en robe de chambre et les mains déformées par le rhumatisme, l’œil rieur, d’une gentillesse vous mettant tout de suite à l’aise alors qu’il vous accueille comme s’il vous connaissait depuis longtemps. J’imaginais un intérieur de grand bourgeois cossu (il réside dans l’un des quartiers huppés de Paris) et je suis entré dans un appartement modeste, seuls le bureau et la bibliothèque du maître des lieux en imposant quelque peu. Très vite, le contact allait s’établir : à soixante-neuf ans, Lucien Rebatet m’a sidéré par sa jeunesse d’esprit.
Or il a commencé par évoquer sa condition de proscrit : « Comme on ne m’a pas fusillé, vous comprenez qu’il fallait au moins me clouer le bec. Brasillach liquidé, on pouvait reconnaître son talent. Mais le nazi Rebatet, un écrivain valable ? Pensez donc ! Notez que ma consolation vient des jeunes, qui me semblent beaucoup plus intelligents que leurs aînés. Ils sont ainsi très nombreux à m’écrire, pour me dire qu’ils discutent ferme autour des Deux étendards.
Sans fausse modestie, Lucien Rebatet parle de son chef-d’œuvre avec passion. Il sait bien que les succès annuels de la moulinette littéraire disparaîtront peu à peu des mémoires, et que Les deux étendards demeureront. Pourtant, avant d’aborder plus longuement ce livre qui a motivé ma visite, j’aimerais qu’il s’exprime à propos de ses positions politiques dont je saisi mal les tenants.
« Ah ! vous savez, notre génération a été sacrifiée par la politique. Vous n’avez pas idée, vous qui êtes né après la guerre, de la férocité de la lutte que nous avons dû mener. C’est que la France, en ce temps-là, était dans une pagaille invraisemblable. Vous avez lu Les décombres, hein ? C’était ça, la France : tout y était corrompu, et nous sentions qu’il fallait dire non. Non à la corruption, non au désordre, non au communisme ! Mais allez : à part la lutte contre les « cocos », tout cela est du passé. Un jour, j’ai d’ailleurs écrit dans Rivarol que les gens de mon bord seraient prêts à confesser leurs erreurs, le jours où ceux du bord opposé en feraient autant… »
Suivent quelques propos sur la situation politique actuelle, les « maos » en France, Sartre et la mort tragique d’Overney (« C’est ces intellectuels boutefeu qu’on devrait arrêter, et pas les petits gars qui militent ! », lance-t-il à ce propos), ou le rappel des jours qu’il passa à Sigmaringen en compagnie de Céline : « Il était inénarrable, surtout quand il insultait les Boches. D’une verve prodigieuse ! Il parlait véritablement sa littérature ! »
Dans ses moments d’emportement, Rebatet semble cependant m’adresser un clin d’œil, comme sous l’effet de la distance prise : « Voyez-vous, je ne suis pas un politique. J’ai toujours été mal à l’aise dans ce monde-là. Et je ne suis pas un homme de lettres non plus, Disons que je suis une sorte de propagandiste de certaines idées. » Et comme je m’en étonne, il précise : « Oui, la littérature a toujours été, pour moi, un manifeste, comme dans Les décombres, ou un luxe et une joie, comme dans Les deux étendards. »
Ensuite, comme je lui demande s’il n’y a pas aussi un moraliste chez lui : « Pas moraliste pour un sou s'il s’agit de défendre la Morale ou les Valeurs bourgeoises. Vous le savez bien : le capitalisme est une sorte de vol organisé. Mais si vous le prenez dans le sens où l’entendait un Brice Parrain, alors d’accord : moraliste, si l’on considère que la philosophie doit servir à améliorer l’homme… »
Mais venons-en aux Deux étendards, dont il faut situer d’abord le cadre du grand débat qui s’y développe. Entre Paris et Lyon, trois jeunes personnages à l’âme ardente : Michel Croz, garçon de vingt ans qui débarque à Paris dans les années 1920 pour y achever ses études. Ancien élève des pères, qu’il abhorre, il découvre l’art et la volupté, ainsi que sa vocation d’écrivain. Parallèlement, son ami Régis Lanthelme, resté à Lyon, lui apprend qu’il va entrer chez les jésuites alors même qu’il vient de tomber amoureux fou d’une jeune fille du nom d’Anne-Marie. Michel tombe à son tour amoureux de la belle et, pour s’en approcher, tente de se convertir à la religion qui unit ses deux amis. Peine perdue. Or, fondu dans une histoire d’amour impossible (Anne-Marie ne pouvant suivre ni Régis ni Michel dans leurs croisades opposées pour le Ciel et la Terre), les débat des Deux étendards fait s’empoigner un défenseur de la « religion des esclaves » (le christianisme selon Rebatet) et son contempteur, le nietzschéen Michel.
« Michel Croz, m’explique l’écrivain, est un contestataire avant la lettre. Ce qui le concerne est en partie autobiographique. Il me ressemble. Mais à vingt ans, il est beaucoup plus intelligent que je l’étais, moi. En face de lui, Régis appartient au passé. On pourrait même dire que c’est un personnage historique, comme si le roman se déroulait au XVIe siècle. De nos jours, sa foi d’acier en ferait un intégriste rejeté par l’Eglise romaine, une sorte d’abbé de Nantes. Quant à Anne-marie, c’est vraiment ma fille. Elle a des traits de femmes que j’ai connues, sans doute, mais le personnage, dans sa vie propre et sa manière de s’exprimer, est entièrement inventé ».
A la question, que je lui pose alors, de savoir où il se situe aujourd’hui par rapport à son roman, Lucien Rebatet me répond qu’il lui reste tout proche : « Comme je vous l’ai dit, la jeunesse m’y fait revenir sans cesse. Et puis, les jours où l’on se trouve dans un livre qui marche bien sont les plus beaux de la vie avec l’amour quand on est jeune… »
J’aimerais en savoir plus, cependant, sur les circonstances dans lesquelles son roman a été composé.
« Le 8 mai 1945, j’ai été arrêté par la Sécurité militaire à Feldkirch, en Autriche. J’étais parvenu au chapitre XXVII du livre. Grâce à ma femme, demeurée en liberté, qui se démena pour faire rapatrier mon manuscrit, j’ai pu reprendre mon travail en cellule. A Fresnes, j’étais enfermé en compagnie d’un bandit corse que je bourrais de romans policiers pour le faire taire. La condamnation à mort tomba le 23 novembre 1946. Dès lors, je passai 141 jours les chaînes aux pieds, pendant lesquels j’achevai ce qui allait devenir Les deux étendards. Enfin, sur l’intervention de Claudel, qui estimait qu’on ne pouvait exécuter l’homme qui avait déculotté Maurras, je fus gracié par Vincent Auriol le 12 avril 1947. ma peine étant commuée en travaux forcés, j’allais être transféré à Clairvaux, séparé de mon manuscrit pendant deux ans… »
Evoquant sa captivité, Lucien Rebatet s’en rappelle les affres autant que les aspects positifs : « Sur le plan de l’existence quotidienne, ce fut un enfer stupide, même pour les politiques. Mais pour écrire, c’était extraordinaire. Tous les soirs, on m’enfermait dans une « cage à poules » de 2mx2m où régnait une paix royale. De six heures à minuit, j’écrivais sans discontinuer. En novembre 1949, enfin, la dactylographie de mon roman, représentant 2000 pages environ, me parvint par une voie clandestine. J’y travaillai encore dix mois puis il me quitta, entièrement tapé, par l’entremise d’un charcutier qui fournissait notre cantine. Ma libération eut lieu l’année de la parution du livre, en juillet 1952, après sept ans de prison. »
La conversation, largement arrosée de whisky, s’est prolongée des heures, jusqu’au déclin du jour. Après que Madame Rebatet eut annoncé la nécessité de se préparer pour une séance de cinéma (sous le nom de François Vinneuil, Rebatet tient aujourd’hui encore une chronique cinématographique, avec une pertinence qui n’a d’égale que sa connaissance encyclopédique de la musique), les interlocuteurs se sont levés dans la pénombre et se sont dirigés vers la porte sans que l’écrivain ne cesse de s’adresser à son visiteur: « L’art nous permet de mieux exister, n’est-ce pas ? Voilà ce qu’il nous reste, mon vieux : un certain nombre de valeurs aristocratiques, que ceux qui en ont le désir et la volonté doivent développer. La lucidité, d’abord, et la lucidité partout et à tout instant. Ce qui me paraît très grave, dans l’art d’aujourd’hui, c’est que de nombreux créateurs ne semblent tendre qu’au néant et à la désintégration. Ce qu’il nous faut, au contraire, c’est construire, réinventer des formes correspondant à notre temps, en individus et non en troupe grégaire, avec le « pied léger » cher à Nietzsche… »
Lucien Rebatet. Les deux étendards. Gallimard, collection Soleil, 1312p.
A lire aussi : Une histoire de la musique. Robert Laffont, 1969.
Photo de Lucien Rebatet en mars 1972: Paule Rinsoz.
Lucien Rebatet est mort en septembre 1972.
12:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : littérature
01.07.2009
Du renvoi d’ascenseur

A La Désirade, ce mardi 1er juillet 2009. – Mon compère de blog Bertrand Redonnet, que je n’ai jamais rencontré que sur la Sphère et dans un livre épatant, intitulé Zozo, chômeur éperdu, que j’ai aimé et commenté dans mes Carnets de JLK, vient de me rendre la pareille en consacrant à mon dernier opus, Riches heures, une présentation personnelle et généreuse(http://lexildesmots.hautetfort.com) qui m’a beaucoup ému par la justesse de sa perception – à quelques exagérations près, comme de prétendre que je lis « tout », et je ne vois pas que la Désirade ait la moindre « baie vitrée », ni la forêt proche le moindre pin… - et par son attention vive au détail du livre. Or rien ne me touche plus que l’attention réelle d’un lecteur, bien plus importante à mes yeux que les compliments qu’il pourrait m’adresser, dans une période que caractérisent justement l’inattention et la flatterie convenue, ou le déni pur et simple.
Ce que j’aime surtout dans sa lecture de ma « lecture du monde » et de mon aspiration essentielle aux « passions partagées », c’est qu’il insiste sur la dimension de la « rencontre » que représente possiblement chaque livre dont on puisse réellement « tout lire » - et c’est dans ce « tout » non quantitatif que nous nous rejoignons évidemment.
Bertrand souligne justement ma défiance envers toute forme d’idéologie, et cela dès le marxisme de nos dix-huit ans, et même si j’ai été tenté de remplacer le personnalisme de mes vingt ans par un ralliement à l’anarchisme de droite frotté de catholicisme littéraire intempestif à la Joseph de Maistre ou à la Léon Bloy (salut Dantec…), tout esprit de clan et tout système idéologique clos m’ont toujours rebuté et rejeté, jusque dans ses manifestations inattendues. J’ai bien observé, ainsi, un Alexandre Zinoviev, lu et rencontré maintes fois, qui se voulait le grand contempteur de l’idéologie. Or j’ai bient'ot découvert chez lui une passion de nature purement idéologique – un contre-système qui explique le manque d’incarnation de ses livres, à l’exception des premiers, tel l’inoubliable Adieu à l'automne.
Bertrand Redonnet cite alors, comme étant significatif, l’écart scandaleux – véritablement scandaleux, à l’époque : la chose à ne pas faire – dont je me suis rendu coupable en ma folle jeunesse, consistant à rendre visite à Lucien Rebatet, le plus grand Salaud vivant des lettres françaises, auteur d’un pamphlet d’une incroyable violence, Les Décombres, dont j’ai d'ailleurs refusé de parler avec lui (come quoi ma liberté n’était pas totale…), mais aussi d’un immense roman d’apprentissage, pur de tout fascisme et de tout racisme, intitulé Les deux étendards et mettant en scène, dans l'entre-deux-guerre lyonnais, le grand débat entre foi catholique et athéisme sur fond de découverte juvénile de toutes les passions.
C’était en 1972, je pratiquais le journalisme et la critique littéraire depuis trois ans et m’étais éloigné de mes amis progressistes sous le double effet de la découverte de la complexité de la réalité réelle, et de la rencontre de l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, notoire anticommuniste… Mon entretien avec Rebatet me valut pas mal de lettres d’injures et un violent esclandre dans un café lausannois (le Mao…) où j’entendis un ex-camarade hurler qu’il fallait me tuer. Or je me dis, aujourd’hui, que je l’avais en somme cherché, et pas tant à vrai dire pour défendre Rebatet que pour me dégager du « politiquement correct » de l’époque, moins conventionnel mais plus hargneux et violent qu’aujourd’hui, comme je me suis toujours tenu à distance du milieu littéraire local, par goût atavique de la liberté.
Cette même liberté, que Bertrand a raison de coupler avec l’amour fusionnel de la nature sauvage, tel que nous le partageons visiblement – lui aux confins de la taïga et moi en notre nid d’aigle lémanique de la Désirade – fait que sa dernière remarque, à propos d’un éventuel délit de renvoi d’ascenseur, me fait bonnement sourire. Hélas Bertrand, fais seulement un mauvais livre et tu verras le sort que je réserve à mes amis ! Quelques-uns, que je connaissais depuis des années et dont j’étais donc censément plus proche que nous deux, en ont fait la cuisante expérience. Hélas c’est plus fort que moi : dès que je suis dans un livre, j’en oublie l’auteur. Ou plus exactement : le noyau poétique du livre, dont parle Walter Benjamin, et qui a toujours été le Graal que je cherchai dans un livre, compte seul, et je l’ai trouvé vibrant auprès de Zozo, comme je l’ai trouvé vibrant dans Nullarbor de David Fauquemberg, devenu depuis mon ami mais que j’étrillerai si son prochain roman, à paraître tout bientôt, ne me semble pas à sa hauteur.
Ce genre d’approche, évidemment, échappe à beaucoup d’esprits avisés qui ne voient du dehors que manœuvres et combines.
Pour ma part, sans jouer du tout les purs, je revendique cependant le droit de dire du bien des bons livres de mes amis. Une lampe m’éclaire dans ce choix. Je l’ai héritée de ma mère qui l’avait reçue au moment de prendre congé de l’entreprise Schindler spécialisée dans la fabrication d’Ascenseurs Suisses. Son collège Gottlieb, secrètement amoureux d’elle qui venait de se fiancer et projetait de s’établir en Romandie, avait économisé pendant des mois, thune sur thune, pour lui offrir cette lampe à pied de bois torsadé et à lampadaire en étoffe imitant celle d’un jupon de vierge, comme cadeau de départ - chère mère avec laquelle nous aurons vécu tant de riches heures…


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29.06.2009
Prise de tête

…Quand je dis: ce que je sais, ou quand je dis: c’est la vie qui veut ça, tu crois que j’ai pas réfléchi, tu me prends pour un blaireau ou quoi ? Je dis: c’est pas facile, ou je dis: c’est fini Miss Molly, alors tu crois qu’elle va s’en tirer la meuf ? Non non non : une fois que j’ai donné j’ai trop de peine, alors je construis des murs autour et j’ai le cœur fermé…
Image : Philip Seelen
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Question dignité

…Il est vrai qu’à une lettre près ma destinée eût été plus noble, genre Mère Courage, mais à quoi bon se révolter contre les décisions prises en haut lieu, et puis je m’excuse: ma fonction est bel et bien citoyenne et je l’assume: une fois par jour je rote et dégueule votre tout-à-l’égout, n'oubliez pas ça…
Image : Philip Seelen
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