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04/03/2017

L'Enfer au fond de soi

 Une lecture de La Divine Comédie (2)

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Enfer, Chant I. Les trois bêtes. Apparition de Virgile.

On ne sortira pas de son enfer sans le traverser de part en part ni sans l’exprimer à sa façon. C’est le sens et l’enjeu de la Comédie : dire ce chemin et passer outre. Or, ce chemin nous convoque à l’instant même, mais pas tout seul : ce serait trop. Parce que même seul on a ce cloaque en soi grouillant de toutes les créatures mauvaises, à commencer par la triple Bête. Et voici précisément paraître, au début de la montée, la « lonza leggera e presta molto », cette espèce de gracieuse panthère « légère et très agile » qui symbolise l’immanence sensuelle autant que la luxure et plus encore. Puis c’est un lion qui fait rage de sa « tête haute », symbole lui d’orgueil, emblème d’hybris et d’amor sui. Et enfin c’est la louve insidieuse, la « lupa » dite aussi «bestia sanza pace », chargée de la foultitude de nos envies et qui porte en elle toutes les virtualités de conflit personnel et collectif, qu’un René Girard pourrait dire l’incarnation du mimétisme, et que Dante commet finalement à l’agitation des traîtres, les pires pécheurs selon lui,  voués aux flammes glacées du plus bas enfer.
Tout cela qui fait beaucoup pour un seul bipède, mais voilà qu’au moment de ressentir autant de terreur que d’accablement, le poète perçoit une présence, une « figure » traduit Jacqueline Risset, une espèce d’ombre d’homme («od ombra o d'omo certo ») s’identifiant de la voix comme poète lui aussi « qui chanta le juste fils d’Anchise », à savoir Enée, et se trouve donc illico reconnu par Dante comme son « maître » et même son « auteur », en la personne de Virgile, le seul où, dit-il, il a puisé son « bello stilo ».

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Et Dante, pour expliquer son mouvement de panique et de retrait, d’évoquer la dernière bête aperçue dont « jamais son envie ne s’apaise », au point que sa faim se creuse à mesure qu’elle se repaît – splendide image de l’inassouvissement, de celles qui font la saisissante et perpétuelle actualité de la Comédie ; et Virgile de lui dire alors qu’il lui faudra emprunter un autre chemin sur lequel il le guidera jusqu’à un certain lieu, par delà ces eaux sombres et les cercles du grand entonnoir, où « une âme » plus digne que lui, première allusion à Béatrice, le conduira plus haut et plus loin – et la vaillante paire de se mettre en marche de concert…
Nous sommes alors dans la nuit du jeudi 7 au vendredi 8 avril 1300 et Dante Alighieri a 35 ans, l’âge auquel j’ai compris, à la naissance de notre premier enfant, que nous étions mortels…

Dante. La Divine Comédie. Inferno. Traduit et présenté par Jacqueline Risset. Version bilingue, chez GF Flammarion.

03/03/2017

Evviva La Commedia


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Retour au livre total. Premières notes. De L'Enfer et du chemin...

Je reprends ici  la lecture suivie de La Divine comédie de Dante, après avoir fait l’acquisition du coffret contenant les trois volumes de la traduction de Jacqueline Risset en édition bilingue - la plus recommandable il me semble, à ce jour, pour notre langue (1)
J’y reviens aussi dans la foulée de Philippe Sollers en son dialogue avec Benoît Chantre (2), intéressant quand Sollers oublie de tout ramener à lui, et, aussi, en compagnie du bon François Mégroz, qui nous y a introduit vers 1966-67 au Gymnase de la Cité de Lausanne et dont la traduction très littérale, et le commentaire benoît, sans nulle prétention littéraire, sont pourtant appréciables et souvent éclairants (2).

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C’est notre cher prof, d'ailleurs,  qui nous a parlé le premier, à propos de La Divine Comédie, d’un « livre total », comme il n’y en a que quelques-uns dans l’histoire de la littérature. 

Or ce qui m’intéresse plus précisément, à présent, c’est que ce livre-somme soit, comme le note Jacqueline Risset, encore « en avant » de nous. Du dehors, et notamment à travers la perception qu’il nous en reste du XIXe siècle, l’œuvre peut sembler anachronique et relevant en somme du musée. Du dedans, en revanche, et dès qu’on y pénètre, dès qu’on se plonge dans ce fleuve verbal, dès qu’on est pris dans le mouvement irrépressible des vers, un nouveau présent s’instaure bonnement, que la traductrice a raison de comparer avec le présent en marche du Temps retrouvé de Proust.

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C’est en outre la base, pour moi, d’une nouvelle réflexion sur la vision panoptique. Tout part de l’enfer mais tout porte à en sortir, dès le début. Dès le début on sait d’ailleurs que Dante en est sorti. Dès le début l’œuvre est donnée pour travail de mémoire. D’emblée on sait que l’Aventure, contenant la matière d’une vie entière, a duré peu de temps. Plus précisément : un rêve de trois jours, entre le jeudi saint et Pâques 1300. Ainsi tout le poème apparaît-il comme un fantastique compactage. Or, on pourrait dire que ce condensé est à la fois celui du Moyen Âge et de notre temps, et que le chemin de l’Enfer passe par Auschwitz. Question d’Organisation.

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« La grande réserve du mal dans l’univers : L’Enfer de Dante joue dans notre culture un rôle de référence absolue, et curieusement ambiguë », note encore Jacqueline Risset. Au titre de l’ambiguité, plus précisément de l’équivoque à son plus bas niveau, on peut citer évidemment le jeu vidéo récemment lancé sur le marché où L’Enfer est prétexte au déchaînement de toutes les violences. Mais il va de soi que cette réduction n’est qu’une récupération débile de la dramaturgie superficielle de l’ouvrage, excluant sa compréhension par sa conclusion pavlovienne que ce sont les violents qui l’emportent – pure négation du Chemin.

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« Nel mezzo del cammin di nostra vita », lisons-nous au premier vers du premier chant, et le quatrième vers du deuxième chant dira : «je m’apprêtais à soutenir la guerre du long parcours et de la compassion »…
Et tout est là : le chemin, le parcours, et c’est un travail de chaque jour, et quelle lecture engageante aussi. Andiamo...


(1) Dante. La Divine comédie. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. Garnier Flammarion.


(2) Philippe Sollers. La Divine comédie. Entretiens avec Benoît Chantre. Gallimard. Folio.


(3) François Mégroz. La Divine comédie. Traduction commentée. L’Age d’homme, en trois vol.

Ceux qui sont en réunion

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Celui qu’on sait en rendez-vous dans la maison du même nom / Celle qui se dit en conférence sans préciser qu’elle y est seule / Ceux qui sont en séance même que ça s’entend dans le couloir / Celui qui est inatteignable même par lui-même / Celle qui délègue la gestion de ses absences / Ceux qui ne reçoivent que sur rendez-vous reportés / Celui qui se recueille avant de manadger / Celle qui recule pour mieux se faire sauter / Ceux qui invoquent la crise pour justifier leurs bénéfices / Celui qui sort de son dernier divorce avec un parachute doré / Celle qui bivouaque dans son coffre-fort / Ceux qui se plaignent de gagner trop / Celui qui gagne à ne pas être connu / Celle qui possède un double de la clef des champs / Ceux qui infèrent de la Science que l’individuel existe puisque Vinteuil l’a modélisé / Celle qui décrie le sac vide du Moqueur / Ceux qui pensent que la prière est le langage dont use Dieu pour se célébrer Lui-même / Celui qui retrouve Bach au-delà du bruit de l'orchestre à 224 pieds bottés /Celle qui zone entre les parenthèses / Ceux qui savent la louche influence de Saturne / Celui qui a intégré le divin dans son organigramme / Celle qui ne spéculera pas sur les derniers mots de Spinoza / Celui qui défait les noeuds de son angoisse en recourant à d'anciennes formules chamaniques où dominent les consonnes / Celui qui se sait supérieur en abjection au cafard qu'il écrase d'un coup de talon distrait / Celle qui fait un retour à la nature dont elle connaît le taux de satruration en DDT / Ceux qui entendent encore au double sens d'entendre et de comprendre les clameurs des Malebolge de L'Enfer de Dante / Celui qui lit attentivement les journaux pour ne pas oublier l'état de la cata / Celle qui se défait peu à peu de sa chair ma chère / Ceux que les nouvelles Puissances ravissent, etc.

Image: Philip Seelen

21:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

02/03/2017

Ceux qui jargonnent

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Celui qui relève la récurrence du connecteur et dans l'écriture du scripteur anonyme du tag et en infère une forte marque de sa subjectivité énonciative au niveau de la base textuelle genre langue de banlieue sensible  / Celle qui n'ose déléguer son récit de vie à un narrateur second de type intradiégétique et prend alors sur elle de risquer un JE ressortissant à la narration homodiégétique genre yaourt nature / Ceux qui conviennent au cours du colloque sur Ramuz que le rattachement du mot ruclon (en français avéré: décharge, lieu où l'on jette les ordures ménagères ou potagères) à une aire linguistique définie s'étend à l'énonciateur Bovard (le cantonnier) et, comme élément de connotation, devient un facteur d'ancrage énonciatif / Celui qui décrypte le niveau de consensus du sondage en modulation spontanée /Celle qui interagit dans le cadre des mouvances / Ceux qui décontextualisent les critères du relatif / Celui qui ne percute pas le concret du concept / Celle qui antagonise le moins possible même en termes de non-dit /Ceux qui estiment que Gide a sous-évalué la dimension du pacte narratif dans les transitions de Paludes /Celui qui oppose radicalement (Jean-Pa s'est toujours montré très radical dans ses approches intertextuelles) la pléthore du signifié chez Dante et l'économie du blanc dans l'Ecole du silence / Celui qui sécurise le débat en gérant les retombées / Celle qui externalise le produit coeur au plan sociétal / Ceux qui boostent le relationnel de leur réseau ludique,etc.

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01/03/2017

Du bon gouvernement

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Shakespeare en traversée


36. Henry V.
Un voyou notoire peut-il faire un bon roi ? Un débauché pilier de taverne et compère de filous est-il perdu pour la société ? Et plus largement: un homme est-il amendable et perfectible au point de devenir, en mûrissant ou confronté à des responsabilités, le contraire de ce qu'il a été ?
À ces questions, la pièce consacrée au jeune Henry V, héritier légitime d'un roi se considèrant lui-même comme un usurpateur, répond de façon à la fois généreuse, réaliste et nuancée, en brossant le portrait d'un très beau personnage incarnant bel et bien ce qu'on peut dire, du plus humble détail à l'ensemble de ses actes en matière de politique intérieure et extérieure, le bon gouvernement.


Un personnage figurant à lui seul le Chœur a l'antique, s'adressant au public comme un guide avisé, recadre l'action et la détaille en remarquant avec humour que reconstituer la bataille d'Azincourt sur une scène de théâtre demandera un soupçon d'imagination de la part du spectateur.

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Pour le téléspectateur, la belle version de la BBC relève d'une illustration plus directe, avec l'alternance très marquée des scènes de taverne genre bas-fonds à la Dickens (ou à la Brueghel) et des séquences de cour ou de guerre, où le jeune Hal à dégaine de mauvais garçon de la pièce précédente devient un flamboyant chevalier tonsuré et cuirassé.
Dans son nouveau rôle de roi, Henry se montrera aussi inflexible avec les traîtres (il en fait exécuter trois avec le cœur serré car ils étaient de ses amis) et ceux qui entachent sa dignité (Le pauvre Falstaff, qui va d'ailleurs mourir misérablement dans sa bauge) tout en assumant très intelligemment toutes ses tâches au point de susciter les éloges de la base au sommet du royaume dont il entreprend, dans la foulée, de reconquérir les droits en terre de France.

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De très belles scènes et de très attachants personnages - dont le tout jeune garçon déplorant l'absurdité de la guerre avant d'y laisser sa peau - émaillent cette somptueuse chronique évoquant l'humanité profonde du jeune roi (sa visite incognito à ses soldats en veillée d'armes est un morceau d'anthologie) et son mélange très bien dosé de fermeté et de douceur magnanime.
Moins éthéré et pur que celui d'Henry VI se rêvant berger, le personnage shakespearien de Henry V (magistralement campé par David Gwillim) n'en est pas moins très-chrétien par sa miséricorde, son attention aux humbles et sa propre humilité au moment de reconnaître au seul Dieu juste et Bon (hum !) le mérite d'avoir écrasé les Français à Azincourt...

19:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Le retournement

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Shakespeare en traversée
35. Henry IV (2)


Une scène bouleversante, à la fin de la deuxième partie de la pièce évoquant le règne troublé de Henry IV, marque la rupture symbolique opérée par le fils du roi, Hal le débauché, devenu roi lui-même, d’avec son foireux mentor Falstaff, père de substitution plus qu'indigne, que le jeune monarque rejette soudain et bannit tout en lui promettant d'assurer sa subsistance. Contrairement à une plate interprétation freudienne, Ce n'est pas là le fils qui tue le père mais bien plutôt la sagesse acquise par le plus jeune, investi d'une nouvelle dignité, qui enjoint son aîné de "dépouiller le vieil homme", pour user d'une expression de la tradition spirituelle.

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Cette deuxième pièce consacrée à Henry IV fait une large part à la maladie sous ses multiples formes, illustrant à grand renfort de pustules et de bubons sur les visages les ravages des terribles épidémies de peste et autres maladies qui décimaient autant le bon peuple que les gens "de la haute", à commencer par le beau Lancastre, alias Henry V (superbement campé par Jon Finch) qui se meurt sous les yeux de son fils repenti alors que lui-même fait le triste bilan d'un règne qu'il sait usurpé, s'en remettant alors à celui qui remettra de l'ordre dans le royaume sous le nom d'Henry V.

Les drames historiques ont assuré la première gloire de Shakespeare, et l'on conçoit leur immense popularité, dans cet âge d'or du théâtre ou toutes les classes sociales étaient confrontées sur scène aux heurs et malheurs de leurs semblables, et l'humiliation de Falstaff revêt alors une portée beaucoup plus ample que la punition du vice par la vertu.
Entre les lignes, on perçoit à la fois le besoin de Shakespeare de se distancer de la souche populaire et campagnarde qui est la sienne, imprégnant la pièce de sa formidable verve, et son hommage reconnaissant à la vitalité d'un personnage aussi attachant qu'un géant rabelaisien, pitoyable et non moins drolatique.

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Falstaff ou l'incarnation même de la fantaisie théâtrale dont le verbe rutile et radote , plastronne et fait florès. Or au-delà du bouffon, Shakespeare dit aussi le désarroi du personnage et sa mélancolie - la scène fameuse de son bannissement voit ainsi l'ombre de la tristesse descendre sur sa face rubiconde, merveilleusement exprimée ici par Anthony Quayle.
Le monde comme un théâtre, la scène comme un théâtre: c'est tout Shakespeare, et jamais l'on n'oublie de le prendre avec le recul et le grain de sel du spectateur, même si chacun se sent embarqué dans "la pièce "...

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28/02/2017

Jean Genet magnifié

 


LittératureLittérature
« Si vous savez fouiller dans l’ordure, que j’accumule exprès pour mieux vous défier et vous bafouer, vous y trouveriez mon secret, qui est la bonté » (Jean Genet)


« La chasteté est moins l’abstinence que la grâce de laisser tout ce qu’on touche d’une pureté de neige : la surnaturelle impossibilité de souiller la vie quoi qu’on fasse », écrit Lydie Dattas au moment d’aborder la genèse du plus beau livre de Jean Genet, Miracle de la rose, constituant la transmutation poétique de son séjour au bagne d’enfants de Mettray.
« Genet, poursuit Lydie Dattas, macérait en prison quand il apprit que le détenu de la cellule voisine avait été enfermé à Mettray à l’âge de douze ans. S’éprenant de l’ange de sa jeunesse il lui ouvrit les portes d’un second livre, Miracle de la rose. Plaçant celui-ci sous la garde de Saint-Just, il mit en exergue sa proclamation de dieu guillotiné : « Je défie qu’on m’arrache de cette vie indépendante que je me suis donné dans les siècles et dans les cieux ». Puis à l’intérieur du reliquaire de son livre, enveloppé dans la panne de velours de ses mots, il déposa le plus tendre de son cœur. Se souvenant des grands marronniers de la Colonie, il recueillit leurs fleurs roses dans le tablier de ses phrases ».

Littérature
On a ici un échantillon de l’écriture de Lydie Dattas, qui recompose une saisissante figure de Genet dépouillé de ses oripeaux de poète maudit et de ressentimental retors pris quelque temps au piège d’une gloire équivoque et qui s’en dégagea finalement pour gagner son désert et rejoindre son idéal d’enfant perdu, résumé par le mot de bonté.
Un Ange de Bonté, ce voyou sulfureux des lettres qui coupa de peu à la relégation perpétuelle et dont les livres célèbrent les vertus inversées de l’érotisme homosexuel, du vol et de la trahison ? Le paradoxe paraît énorme, et d’autant plus que l’officiante use souvent d’une rhétorique fleurant sa Légende dorée, mais le pari de cette interprétation se tient, qui révèle le Genet primordial, l’enfant abandonné par sa mère et puni par la société pour cela même, le gosse recueilli contre espèces sonnantes et rejeté une seconde fois par sa mère nourricière à l’âge de servir dans les fermes, le « petit délicat » à l’extrême sensibilité, l’adolescent angélique amoureux des prairies et du ciel, le Genet aux yeux couleur de myosotis chassé de son vert paradis d’Alligny et qui y reviendra de loin en loin, traînant partout cette nostalgie d’exilé qu’il sublimera en rendant aux plus démunis que lui ce qu’il n’a jamais reçu.
En odeur de sainteté l’auteur de Pompes funèbres, de Querelle de Brest et du Balcon ? Ce n’est pas ce que prétend Lydie Dattas. Mais l’évidence n’est pas moins là que ses messes noires, de bars en bordels, et sa charge féroce de toutes les Institutions et Fonctions établies, du juge de Notre Dame-des-Fleurs aux hiérarques du Balcon, n’excluent en rien une part plus secrète et profonde du Genet lecteur de Dostoiëvski dont maints aveux illustrent une aspiration christique, et ses errances politiques participeront elles aussi de ce ralliement au dernier des parias, des Black Panthers au peuple palestinien.
« Avec les Palestinien, relève Lydie Dattas, Genet crut trouver les pauvres de l’Evangile : si le royaume des cieux est l’endroit où sont accueillis les misérables de toute sorte, le bidonville en était peut-être l’antichambre ». Et l’auteur de rapporter cet épisode digne de Bernanos : « Un jour de ramadan, à Ajloun, Genet rencontra un jeune homme nommé Hamza, qui l’amena chez lui où il vivait avec sa mère, âgée d’une cinquantaine d’années. Le jeune homme présenta Genet : « C’est un ami, c’est un chrétien, mais il ne croit pas en Dieu ». La mère répondit aussitôt : « Alors, puisqu’il ne croit pas en Dieu, il faut que je lui donne à manger ». Sous le tranchant de cette parole, le sobre ciel de Palestine s’ouvrit en deux, comme un rideau de soie bleue derrière lequel s’avança, rayonnante de compassion, la pietà de bois d’Alligny.
« Ce n’était pas la première fois qu’un être humain accueillait Genet, mais personne n’avait encore aussi simplement déchiré le ciel, avec les rouleaux de ses lois écrites, pour venir à lui. Sourd aux roulements de tambour des dogmes, Dieu était quelqu’un qui enfreignait ses propres lois pour vous donner à manger. Parce que ce geste venait d’une mère, le matricule 192.102 retrouvait enfin une place parmi les hommes. A son cri silencieux, la Palestinienne venait de donner la réponse humaine dont il désespérait depuis toujours. »
Ce qu’il y a de très beau et de juste, de profondément vrai dans ce livre à la fois radieux et pur de toute jobardise intellectuelle, qui réordonne toute l’œuvre dans la lumière candide de Miracle de la rose, rejoignant d’ailleurs le jugement implacable du poète sur ses propres livres, c’est que Lydie Dattas révèle le noyau pur de ce grand écrivain dont le testament reste en somme non écrit, gravé dans le cœur de ses protégés ou dispersé entre le sable et les étoiles, la mer et le ciel.

Littérature
Livre de bonté et de beauté que La chaste vie de Jean Genet, à la mémoire d’un homme sauvé par son désir de beauté et de bonté.
Lydie Dattas. La chaste vie de Jean Genet. Gallimard, 215p.

Portrait de Jean Genet, par Alberto Giacometti. Tombe de Jean Genet.

L’av ir de la Pl ète

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…Q  nt à no f  êts leur d   nir e t en  e no ma  s, c’ st   e que   on de  e ou de m  t et c  st ce qu’il faut abso     t i cul  er a x jeun s g   rations : le sort des arbres  est la c é  de   tre s   ie à tous…

 

Image: Philip Seelen

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Premier roman

 

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L’affreux Céline prétendait que le roman actuel se réduisait à une bricole genre lettre à la petite cousine, et moi je lui renvoie la politesse, pasque la petite cousine c moi, et dans Jeune fille en fleur, qui vient de sortir chez Madrigal, je me raconte, je raconte ma grand-mère et Maman, je raconte mon premier french Kiss au bord de la Vivonne avec mon petit Marcel si sensible et je raconte sa crise quand j’ai passé ses cattleyas au DDT - je raconte tout, alors Céline à nous deux : tu vas voir le carton de la petite cousine…

 

Image :Philip Seelen  

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Le plan Bi

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…Ensuite tu sais ce que me dit Hervé… là tu vas tomber… il me dit comme ça que c’est à cause de moi qu’il s’est éloigné de toi…en fait il a bien vu comment tu me regardais chez Paul quand on s'est rencontrés les trois…ensuite il a bien vu que tu sentais qu’il pensait à moi quand vous étiez les deux…et tu sais ce qu’il me dit…qu’il sentait aussi que toi aussi tu pensais à moi…et voilà qu’au sixième mojito ça lui sort et là j’hallucine parce qu’il me dit que moi aussi je lui donne l’impression que je pense à lui quand je lui parle de toi, donc il me propose de revenir vers toi pour être plus près de moi, tu vois ce que je veux dire ?...


Image :Philip Seelen

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27/02/2017

Médium des ténèbres

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En lisant Le Chasseur de Têtes, de Timothy Findley.


Les pouvoirs magiques du romancier sont souvent réduits à moins que rien dans la littérature contemporaine, tandis qu'ils se trouvent réinvestis dès la première page du Chasseur de Têtes, à la faveur d'un événement redoutable. Le lecteur y apprend en effet que le fameux Kurtz, héros d'Au Coeur des Ténèbres - fascinant récit de Joseph Conrad qui inspira Francis Ford Coppola dans Apocalypse Now, où ledit Kurtz est incarné par Marlon Brando - s' échappe de la page 181 du livre qu'est en train de lire la bibliothécaire schizophrène Lilah Kemp, une «spirite aux pouvoirs considérables mais indisciplinés», tandis que la tempête fait rage dans les rues de Toronto.
Dans la foulée, nous ne saurions trop nous étonner du fait que Rupert Kurtz réapparaisse sous les traits d'un éminent psychiatre régnant sur l'univers d'un institut de recherche en psychiatrie, maître occulte d'une véritable manipulation des êtres et des esprits (sans parler des fortunes qu'il capte pour financer ses menées de démiurge), pas plus que ne nous surprend l'apparition de Charlie Marlow, lui aussi «sorti» du récit de Conrad et qui enquêtera, en l'occurrence, sur les choses effrayantes qui se passent dans les coulisses de l'Institut Parkin qu'on pourrait dire l'asile d'aliénés de la société contemporaine.
C'est, de fait, un voyage au bout de la folie (et donc au bout de la raison) que ce roman mêlant admirablement les observations les plus aiguës d'une peinture de moeurs enracinée (Toronto y est présent avec ses grandes familles friquées et déchirées par la haine à la manière de Dallas, ses artistes décadents et ses clubs de débauche très smart, ses paumés de tous niveaux sociaux, mais aussi son architecture et ses espaces, son brouillard jaune et ses ravins lugubres) et les composantes d'une plus vaste fresque évoquant la dérive des sociétés dites les plus évoluées vers leur autodestruction. Dans la même poussée, le roman accumule les notations hallucinantes d'une plongée au coeur des ténèbres de la psychologie humaine, qui débouche sur une réflexion morale des plus actuelles.
Jusqu'où ira l'homme dans son obscure volonté de puissance, et pourquoi éprouve-t-il le besoin de souiller les incarnations même de l'innocence? Telles sont les questions que nous nous posons à la lecture du Chasseur de Têtes, notamment, en traversant tel laboratoire d'expériences sur des animaux où le sentiment d'horreur est rendu comme à l'état pur, au-delà de toute sensiblerie, en parcourant les salles d'un établissement psychiatrique réservé à des gosses ou en découvrant, avec Marlow, tel réseau de réalisateurs de snuff-pictures, ces photographies de mises à mort d'enfants où le plaisir sexuel, la torture et la mort trouvent leur accomplissement abject et lucratif...

Timothy Findley n'a pas attendu l'affaire Dutroux, et les multiples tragédies contemporaines impliquant des viols et des meurtres d'enfants, pour intégrer ce thème dans Le Chasseur de Têtes. Au demeurant, ce n'est là qu'un des «cercles» de l'enfer exploré par l'auteur-médium dans ce roman hanté par de nombreux personnages zigzaguant sans discontinuer d'une fiction à l'autre.
Voici par exemple Emma Berry, qui s'est refait un prénom à la lecture de Madame Bovary, et qui traîne sa mélancolie nymphomane dans une limousine à silhouette de grande baleine blanche, voici Amy Wylie la poétesse aux oiseaux dont la «folie» paraît tellement moins monstrueuse que la «raison» du Dr Shelley, expérimentatrice glaciale à laquelle la Science semble tout permettre, voici les réincarnations de Pierre Lapin ou de Gatsby le Magnifique, ou encore de telle romancière qui a bien connu Dickens et communique avec Lilah Kemp par voie spirite, ou enfin, comme une présence obsédante, voici les Escadrons M sillonnant les rues de Toronto à la chasse des étourneaux porteurs du virus de la sturnucémie, ce nouveau sida dont on apprendra finalement qu'il participe lui aussi d'une manipulation démoniaque...
Or, ce qui saisit le plus, à la lecture de ce roman comme saturé par l'horreur, est la poésie étrange et la lancinante tendresse qui s'en dégagent, les constantes ressources d'humour de l'auteur et la beauté de l'objet littéraire, d'une modernité profondément irriguée de savoir et de mémoire. Visionnaire comme l' était Conrad, témoin de l'innocence martyrisée (où les figures faulknériennes de l'enfant et du fou cohabitent avec celle de l'animal blessé), Timothy Findley pétrit à pleines mains la pâte d'une grande oeuvre contemporaine.
Dès Le Dernier des Fous (Le Serpent à Plumes, 1993), son premier roman, évoquant le dernier été en enfance d'un garçon confronté à diverses destinées catastrophiques, nous avions flairé l'auteur d'envergure. Après Guerres (Le Serpent à Plumes, 1993), saisissante évocation de la première tuerie du siècle, et surtout avec Le Chasseur de Têtes, l'évidence de son génie littéraire nous paraît appeler la plus large reconnaissance.
Timothy Findley, Le Chasseur de Têtes. Traduit de l'anglais par Nésida Loyer. Editions Le Serpent à Plumes, 1996. 570 p.

Findley2.jpgPersonnage hors du commun
Encore méconnu dans les pays de langue française, Timothy Findley est considéré, après la disparition de Robertson Davies, comme le plus grand écrivain canadien de langue anglaise.
Né en 1930 à Toronto, dans le quartier chic de Rosedale, quoique de famille ruinée (son père était employé de banque, très porté sur la bouteille et la poésie), il fut d'abord acteur (Alec Guinness le fit venir à Londres, où il travailla notamment avec Sir John Gielguld et Peter Brook). Il continua, en 1957, à rouler sa bosse en Californie, vivant de petits métiers, avant d'entreprendre une oeuvre considérable d'auteur dramatique (cinq pièces), de romancier (neuf romans, dont six traduits en français), de nouvelliste, d'essayiste et de scénariste. Monument national au Canada, Timothy Findley est traduit en quinze langues. La complicité singulière avec le monde animal, qui transparaît dans ses livres, a une base existentielle avérée: il vit en effet avec quatorze chats, deux chiens, trois cents carpes japonaises et un rat musqué...

23:41 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature

26/02/2017

Un ange passe

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À propos de L’Alphabet des anges de Xochitl Borel, prix du roman des Romands et de Lettres-Frontières.


1. En commençant par le début
En préambule à ce premier livre singulier d’une jeune romancière à l’insolite prénom à consonance précolombienne, l’écrivain Blaise Hofmann, qu’on sait proche de la nature et des bêtes, évoque une « ode à la vie instinctive » à lire comme un poème en prose à valeur de « fable végétale », et l’exergue de Xochitl Borel en rajoute en proclamant que « les animaux c’est l’oral , les plantes c’est l’écrit ».
Est-ce dire qu’on va se la jouer New Age, retour à la racine et culte de Gaïa ? Non : c’est autre chose. D’ailleurs « vous qui entrez, pourrait-on dire par manière de parodie, laissez là toute référence ».
Et pourtant il y a bien de ça dans L’Alphabet des anges : c’est bien de retour à l’élémentaire ressenti et au plus simple, au plus spontané de l’éclosion des mots et du sens, du poids des mots et de leur aura qu’il s’agit dans ce livre de tous les débuts.


2. Attention : chute d’anges


Au commencement était la déchirure, et cela peut s’entendre de diverses façons. On tombe du ciel par une faille de celui-ci, après une première saison au paradis où des fluides, des fleurs et de lointaines voix nous berçaient comme dans un jardin suspendu, et tout à coup patatras : la terre est plus basse qu’on aurait cru et d’en bas le ciel aussi a l’air malade, on se sent déchu de quelque chose sans trop savoir de quoi, en tout cas ça fait mal, on constate qu’un père hier si sûr est aussi « noir » aujourd’hui de maladie, on n’en saura pas plus mais cela semble faire partie de « la vie », ainsi qu’on le dit: « C’est la vie », et que dire de plus ?
Et d’autres expressions toutes faites seront à disposition quand, en dépit de son sentiment, de l’idée qu’on pourrait « le garder », on conviendra qu’il est plus raisonnable de le faire « passer », sans trop préciser de quoi il s’agit.
Mais vous avez deviné, n’est-ce pas ? Vous avez compris que cette naissance annoncée n’est pas « adéquate » en ces circonstances, et qu’en conséquence il va s’agir, ainsi que l’édicte le père qui-a-les-pieds-sur-terre en dépit de sa maladie, de « faire le nécessaire »…


3. Le sens et son double


On reconnaît un véritable écrivain, ou ce qu’on appelle un poète, à son rapport particulier avec les mots. De même qu’un romancier aime les phrases, un poète aime aller au fond des mots, si l’on peut dire, pour mieux faire le tour des choses.
Or un autre personnage entretient, avec les mots, un rapport d’une égale densité, et c’est l’enfant découvrant les choses à travers les mots, ceux qui font mal et ceux qui consolent, ceux qui ne veulent encore rien dire, avant même que l’enfant ne paraisse puisque des mots décident déjà de son sort en affirmant qu’on va le faire passer et que pour cela l’on recourra à la faiseuse d’anges, et l’on resterait alors sans voix si le roman n’avait une autre histoire à raconter.


4. À la case réel.


Une difficulté, pour un romancier qui serait à la fois un poète, tient à la conciliation des éléments narratifs se rapportant à la réalité triviale, sans jugement de valeur portée sur celle-ci, avec un langage plutôt imagé et symbolique qu’on pourrait dire poétique, sans que l’écrivain ne « poétise » pour autant. Il est évident qu’il y a de le poésie dans le réel même, et parfois le plus ordinaire, mais comment l’exprimer sans emphase ni préciosité ?
De cet équilibre difficile à tenir, L’Alphabet des anges se joue d’une façon à la fois ingénue et naturelle, en combinant un ancrage très précis dans le réel d’une situation dénuée de poésie – l’avortement ne porte guère au lyrisme, n’est-ce pas – que prolongent cependant des images suggestives (la polysémie des aiguilles) ou des échos émotionnels relevant de l’affectivité.
« Au niveau du réel », comme on dit, le récit, même elliptique, reste tout à fait linéaire et intelligible, mais tout un non-dit s’exprime alors, précisément, par des cristallisations verbales relevant de la poésie dégagée de l’anecdote et nous communiquant des sentiments qui nous associent à ce que vivent les personnages du roman.


5. Quand la vie s’accroche


L’Alphabet des anges est le roman de la vie plus forte que la mort, dont une plante vivace est le symbole végétal fixé par le prénom d’Aneth, l’enfant-ange arraché au néant.
Une question triviale salue ce miracle incarné : « Pardon, mais c’est à vous ça ? », qui introduit à la fois le personnage dont on pourrait craindre qu’il ne comprenne rien à « ça », malgré sa qualité de spécialiste de la psychologie enfantine, et la sauvageonne Aneth qui, contre toute attente, va nouer avec lui une relation complice et le révéler pour ainsi dire à lui-même, comme il en va d’ailleurs de tous les personnages du roman, qui déjouent le constat posé par une autre question : « Est-il possible que l’on soit à ce point tous des inconnus ? »
Tout à fait pénétrante, alors, et combien généreuse, est l’observation de la romancière montrant non pas l’opposition irréductible, qui serait dogmatique, entre la « science » du psychologue et la vie instinctive, et parfois « géniale», de la petite Aneth, mais la possible rencontre de deux individus qui se frottent l’un à l’autre, parfois avec des étincelles, et s’apprivoisent, comme Soledad et Anne s’apprivoisent en « personnes adultes », se confient l’une à l’autre et se vivifient mutuellement.


6. Le chant du monde


Il y a le poids du monde et son contraire : le chant du monde.
Du côté de la nécessité, tout pèse, et le premier roman de Xochitl Borel n’en fait pas l’économie, évoquant diverses situations confinant à la tragédie intime, dont un inceste sordide dévoilé de manière inattendue. Mais là encore la vie semble à tout coup plus forte, et la beauté du monde, invisible à certains yeux plombés par l’insensibilité, peut se percevoir encore par une enfant frappée de cécité, comme on le découvre à la fin du roman.
À fines touches et pour chaque personnage, Xochitl Borel trouve les mots justes, révélateurs, parfois effrayants de prosaïsme (« une bonne chose de faite », dira-t-on après l’avortement), ou joueurs et folâtres dans la bouche facétieuse de l’enfant.
Le chant du monde pourrait n’être qu’un embellissement artificiel relevant du maquillage « positif ». mais la vraie poésie trouve de la beauté partout, ou de la drôlerie, du comique ou de l’émotion, et « tout ça » fonde le sentiment que cet Alphabet des anges dit vrai.


7. Du noyau et de la papatte.


La qualité d’un écrivain se distingue à mes yeux, et quelle que soit la dimension et l’amplitude de son talent, par deux composantes que je dirai, d’une part, son noyau – on pourrait dire son âme -, et d’autre part sa patte, son style, son ton unique, le « petite musique » dont parlait Céline ou ce qu’on pourrait dire familièrement la papatte.
Xochitl Borel me semble de ceux qui, dans sa génération, plutôt rares à vrai dire en nos contrées, ont à la fois l’un et l’autre : le noyau et la papatte.
Son premier roman est un vrai premier livre, avec ses qualités d’originalité et de sérieux, de fraîcheur et de gravité, d’empathie et d’utopie au meilleur sens du terme, mais aussi sa naïveté, sa fragilité et ses limites.
Le très bon accueil que L’Alphabet des anges a reçu du public, et notamment des jeunes lecteurs de ce pays qui l’ont plébiscité à l’enseigne du Roman des Romands, n’a rien d’artificiel ou de complaisant, ni moins encore d’étonnant, dans la mesure où son approche de situations délicates ou difficiles (en deux mots : l’avortement et le handicap) relève d’une honnêteté foncière rompant autant avec le langage des spécialistes qu’avec les bons sentiments convenus.
Comme sa protagoniste Soledad, Xochitl Borel en appelle plus à l’instinct qu’au discours assuré, à la sensibilité intuitive plus qu’au savoir dogmatique. De surcroît il y a de la beauté dans le monde qu’elle montre, de la noblesse dans ses personnages, de l’humour et de la gaieté dans sa façon de dire « tout ça », nous faisant pressentir et espérer d’autres merveilles…


Xochitl Borel. L’Alphabet des anges. Editions de L’Aire, collection Alcantara, 130p. 2014.

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25/02/2017

La Fée Valse

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Entrée de jeu

 

Ce ne serait pas un recueil de fantasmes éculés mais une féerie.

Eros y jouerait volontiers, au sens le plus large et comme dans un rêve où la chair est tellement plus réelle - comme dans un poème dont le verbe exulterait. En outre, s'agissant bel et bien de ce qu'on appelle La Chose, il y aurait le rire qu'elle appelle et par la surprise jouissive de son irruption, et par son incongruité.

Quelle chose en effet plus étonnante et plus saugrenue pour le tout jeune garçon que de bander pour la première fois ! Donc ce rire serait joyeusement interloqué, pouffant comme chez la toute jeune fille au premier poil, touffu comme une motte ou un buisson, jailli comme un lézard de son muret ou comme un nichon de son balconnet, clair comme le mot clair.

Car ce serait avant tout une affaire de mots que ce livre de baise au sens très large, je dirais: rabelaisien, mais sans rien de la gauloiserie égrillarde trop souvent liée à ce qualificatif. Rabelais est trop immensément vivant et aimant en son verbe pour être réduit à ce queutard soulevant rioules et ricanements dans les cafés et les dortoirs. Rabelais est le premier saint poète de la langue française, qui ne bandera plus d'aussi pure façon jusqu'à Céline, le terrible Ferdine. Et Sade là-dedans ? Non: il y a trop de Dieu catholique chez Sade, trop méchant de surcroît à mon goût.

J'ai bien écrit: à mon goût, et j'entends qu'on souffre ici que je me tienne à mon goût, bon ou mauvais, lequel se retrouve au reste dans toute la Nature, qui jouit et se rit de tout.

Serait-ce alors un livre seulement hédoniste que La Fée Valse ? Certes pas, et moins encore au sens actuel d'un banal bonheur balnéaire. Je voudrais ainsi ce livre joyeux et grave, allègre et pensif, tendre et mélancolique, sérieux et ludique au sens du jeu le plus varié - et quoi de plus sérieux et grave que le jeu de l'enfant ?

L'érotisme de l'enfance est plein de mystère échappant aux sales pattes de l'adulte. La pureté de l'enfant échappe encore à toute mauvaise conscience, dans le vert paradis de la chair innocente que retrouve la mère-grand des contes quand elle parle de source.

La Fée Valse découlerait de la même recherche d'une pureté sans âge dégagée des corsets de la morale, sans obsession ni provocation criseuse, lâchée dans ses cabrioles matinales et vivant ensuite au gré des journées, de la jeune baise aux vieux baisers, sans cesser de rire ni de sourire à la bonne vie.

(Ce texte constitue le préambule de La Fée Valse, recueil onirico-érotico-satirico-poétique paru le 24 février 2017. Vernissage le 31 mars au Café littéraire de Vevey)

24/02/2017

Human touch

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…Quel accord viendra d’être né ? se demandait je ne sais quel nuancier de bar entre deux blues, qu’arrive-t-il après la musique et les yeux perdus dans la fumée ? qui nous attend sur le seuil noctambule où le spleen se dilue dans le noir miroir du Steinway - delta de nos mains sur l’ivoire et le sang pulse et le riff déchire, mais après ? quand tout se tait ? quel accord plus parfait de s’être brisé sur le clavier nous restera ? qui nous précédait...

 

Image: Philip Seelen.

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23/02/2017

La vie incarnée

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Shakespeare en traversée
34. Henry IV (1)


Assassin de Richard II, le roi qui succède à celui-ci sous le nom de henry IV est un usurpateur moralisant qui se promet de faire pèlerinage à Jérusalem pour expier son crime. Pourtant le désordre intérieur marquant le début de son règne l'empêche de s'amender, alors que ceux qui l'ont amené au pouvoir se retournent contre lui en s'alliant aux Écossais et aux Gallois. À ce souci s'ajoute celui de voir son fils Hal s'adonner à moult ribotes et ripailles dans les mauvais lieux en compagnie des pires fripons, dont l'inénarrable Falstaff.

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Celui-ci est à vrai dire le grand personnage de la pièce, incarnation gigantesque de la vitalité pure, toute impure qu'elle soit. Car Falstaff est à la fois pur en sa merveilleuse truculence et entrelardé de toutes les impuretés de la nature humaine, vantard et poltron sans pareil qui, au cœur de la bataille des purs s'étripant pour l'honneur, ose proclamer que l'honneur n'est rien à ses yeux : du vent, alors qu'à ses yeux rien ne vaut la vie. Apres avoir fait le mort sur le prétendu champ d'honneur, il se relève et poignarde un héros mort pour faire croire que c'est lui qui l'a glorieusement occis. Et l'on rit ! Tel étant le génie de Shakespeare, de tirer de ce tas de graisse aviné, fort en gueule et adorablement détestable, l'un des plus grands personnages comiques de la littérature mondiale.

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Dans un chapitre passionnant de son livre intitulé Ce merveilleux Will, Stephen Greenblatt décrit la genèse du personnage, probablement inspiré par l'un des rivaux teigneux de Shakespeare, mélange de dramaturge lettré et de forban cumulant tous les vices, du nom de Robert Greene.
Or au lieu de répondre aux injures larvées le visant dans un pamphlet (Greene faisant partie des snobs universitaires jaloux de l'immense talent du dramaturge non diplômé), Shakespeare s'en inspira pour en faire l'insigne mentor du fils du roi, dont la pièce relate aussi le retournement complet face aux ennemis de son père.

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David Gwillim incarne Hal, le fils du roi qui s'amende par les armes.

Avec le personnage de Falstaff, c'est en outre toute l'Angleterre d'en bas, populaire et si savoureuse dans son bagou, qui investit une première fois le théâtre shakespearien, avec sa langue si charnue et fleurie, mêlant l'obscène à la plus étincelante poésie...

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22/02/2017

Royale déroute

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Shakespeare en traversée


33. Richard II
Après la frénétique et féroce conquête du pouvoir marquant la tragédie du diabolique Richard III, c'est à la chronique d'une destitution que se voue le Shakespeare trentenaire dans la première pièce de sa deuxième tétralogie historique.
Les neuf drames historiques sont traversés par une réflexion "en situation" sur les us et abus du pouvoir royal en Angleterre, entre la fin du Moyen Âge et le début de l'ère élisabéthaine, avec une suite de portraits de monarques plus ou moins détaillés et un tableau de groupe non moins gratiné des rivalités et autres prétentions héréditaires minant la haute noblesse anglaise.

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Des la première scène de Richard II, le Roi est censé arbitrer le violent conflit opposant deux de ses plus éminents seigneurs, se traitant mutuellement de traîtres et s'impatientant de s'occire en duel. Or Richard préfère les bannir, enclenchant un processus de vengeance qui va se retourner contre lui quand il dépouillera l'un des deux exilés, son cousin Bolingbroke, de tous ses biens légitimes pour financer une guerre contre l'Irlande aussi ruineuse que son train de vie frivole déjà fort mal vu de ses sujets.
Comparé au machiavélique Richard III ou à un Henry VI confit en angélisme, Richard II est un personnage ambigu dont la nature profonde se révèle dans l'épreuve, préfigurant celle d'Hamlet. Une scène mythique le voit interroger sa destinée en scrutant son visage devant son miroir, en présence du futur nouveau Roi (Bolingbroke revenu d'exil) et de tous les pairs du royaume qui l'ont laissé tomber.

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Méditation lucide et désenchantée sur la vanité de la royauté, non sans résonances plus largement métaphysiques impliquant la condition humaine, la pièce approfondit aussi la question du juste gouvernement par le truchement de diverses voix appelant à la mesure et à la sagesse, notamment en la personne du vieux Jean de Gaunt ici incarné par le vénérable John gielguld octogénaire. Quant à Richard II, il est campé par Derek Jacobi (qu'on retrouvera dans le rôle d'Hamlet) avec un mélange tout à fait approprié de fragilité presque féminine et de croissante puissance dramatique, jusqu'à paroxysme émotionnel des scènes finales.

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Ceux qui restent tendance

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Celui qui sacrifierait sa mère à sa renommée sans état d’âme / Celle que le taux de testostérone du Patron met en confiance / Ceux qui investissent dans leur image / Celui qui pèse sur la touche FEMME pour rebondir socialement / Celle qui jauge le candidat à son langage corporel non maîtrisé / Ceux qui sont nettement au-dessus de la taille moyenne fixée par l’anthropométrie hollandaise / Celui dont la chemise diffuse une fragrance de citron bon marché non appropriée à la marque qu’il défend / Celle qui a toujours un rouleau d’essuie-tout à portée de main / Ceux qui ne sont pas invités au vernissage de Lula / Celui qui remodèlise les images de cadavres décapités que Lula Serena recycle dans ses sérigraphies très recherchées sur le marché / Celle qui établit des bilans de réputation pour la firme HopeWorld / Ceux qui passent d’un club omnisports à un club omnisexes / Celui qui considère son physique comme une victoire de la Nouvelle Fiction Esthétique / Celle qui assume son rôle de domestique oisive d’un sexa plein aux as à petites attentions d’époux infidèle / Ceux qui se considèrent comme le sang vif du tertiaire / Celui que son mètre soixante-trois empêchera toujours de percer dans les milieux qui comptent à ses yeux / Celle que la nature a dessinée dans le style manga / Ceux que la méchanceté stupide rend de plus en plus amènes et distants / Celui qui est sincèrement préoccupé de métaphysique classique en dépit de sa dégaine à la Clooney / Celle que son sens de l’humour autorise à dissimuler son intelligence extrême et sa sensibilité plutôt fleur bleue / Ceux qui abordent les femmes qu’ils désirent le plus comme à un entretien d’embauche / Celui qui resplendit comme un soleil de plastique laqué de neuf / Celle qui a percé à jour le plan rantanplan de son ex connu pour sa cupidité proportionnée à ses capacités quelque part / Ceux que leurs fautes d’orthographe rendent presque émouvants / Celui qui sait cligner de l’œil comme un smiley mutin probablement annonciateur de plans d’enfer / Celle qui fait croire à son actuel que rien ne lui fait plus plaisir que son cadeau très onéreux qui va grever le budget qu’elle-même compense avec l’argent de la mère de son ex / Ceux qui n’achètent que des chaussures à semelles surcompensées pour se rendre aux vernissages de Lula Serena / Celui qui pense que les vrais grands artistes sont visibles par leur taille et leur lèvre inférieure / Celle qui fait semblant de raffoler de Damien Hirst / Ceux qui ont décidé d’un commun accord de consacrer une pièce absolument vide de leur Loft de 350m2 à l’âme de Rothko / Celui qui croit compenser les avortements qu’il impose au moyen d’invocations mystiques assorties de versements mensuels / Celle qui change d’amant en fonction des pertes de sa galerie branchée / Ceux qui sont de tous les afters de Lula / Celui dont les fringues classes ne compensent pas tout à fait le QI de colibri affolé / Celle qui ne prolonge jamais la poignée de main de trois secondes et demi que conseille le protocole / Ceux qui vont droit au but par des détours qui leur permettent de ferrer le requin / Celui qui ressent tout en termes d’extension de la lutte alors qu’il ne cesse de dénigrer le Produit / Celle qui a appris que sans un minimum de funding une entreprise même légère reste délicate à manier sans recours aux plans limites / Ceux qui passent au tu avant de passer au lit ou parfois après ça dépend / Celui qui engage des ouvriers polonais qu’il paie comme des clandestins colombiens / Celle qui invite volontiers les actuelles de ses ex pour les bluffer / Ceux qui restent plus ou moins les actuels de Lula au dam de son dernier ex qu'elle punit encore pour la galerie, etc.

Image: Damien Hirst

21/02/2017

Pour tout dire (94)

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À propos de la grossière attaque de Donald Trump contre les médias et ce qu'elle révèle. Ce que dit Noam Chomsky de la propagande médiatique des States dans La Fabrication du consentement et avec quelle hideuse satisfaction la liquidation de L'Hebdo a été accueillie par d'aucuns en nos contrées...


La première question , et combien légitime, qu'on a pu se poser en assistant au tir de barrage hystérique voire délirant, du nouvel Ubu de La Maison-Blanche, contre les médias américains, visait la santé mentale de ce gesticulant fantoche à gestuelle de télévangéliste moralisant, dont l'effet de sidération à "fait le tour du monde", comme on dit.

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Or ce monologue haineux, visant les prétendus mensonges des médias, a été salué publiquement comme une salubre manifestation de vérité vraie par un personnage peu connu du public européen mais archi-célèbre aux States, du nom de Rush Limbaugh, animateur vedette de radio et de télé qui fut le roquet “pensant" préféré de Ronald Reagan et figure la pointe la plus venimeuse de la "pensée " ultra-conservatrice du parti républicain.226px-Rush-limbaugh.jpg


Au premier regard, il pourrait sembler paradoxal que cet homme de médias richissime, idéologue d'extrême-droite au même titre que le médiacrate milliardaire Steve Bannon, salue le contempteur suprême des médias supposés aux ordres du grand capital contre le vrai peuple. Ce n'est plus l'hôpital qui se moque de la charité: c'est le marchand d'armes monté en chaire au nom du Seigneur des armées pour faire le procès de la guerre !

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La question du mensonge des médias dépasse évidemment l'opposition binaire des contempteurs et des laudateurs de Trump, ancrée qu'elle est dans une guerre idéologique dont la propagande directe, emballée dans le chatoyant discours indirect de la publicité, est l'une des meilleures armes de ce qu'on appelle la persuasion clandestine.
Il n'est pas besoin de lire Machiavel pour se convaincre que le mensonge est constitutif de toute gouvernance, et l'on laissera donc la morale au vestiaire.


C'est ce que fait, sans cynisme aucun, un Noam Chomsky dans son essai consacré à La fabrication du consentement, où il pointe le mensonge des médias américains dominants, au XXe siècle et jusqu'à ce matin, dans leur effort de servir la propagande politique et économique des States déclarés maîtres du monde, et plus "légitimement " que jamais après l'effondrement du communisme, dépositaires de la seule vraie foi démocratique en face du nouveau Satan islamiste, etc.
Donald Trump dit tout haut ce que les Républicains pensent tout bas, avec la même hypocrisie moralisante qui fait la partie adverse fermer les yeux sur les mensonges des démocrates, les drones d'Obama et le chaos entretenu par la politique étrangère des States dans le monde entier et sous tous les Présidents alternés, du Vietnam à l’Irak et du Nicaragua à la Syrie.

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Alors quoi, tous pourris et vive l'altermondialisme et la permaculture ? Si seulement! Enfin je pourrais retourner à mon jardin de Candide et cultiver mes simples, mais justement ce serait trop simple, donc j'essaie de rester à l'écoute et attentif à toutes les voix.


images-9.jpegCelle d’un grand dissident à la Chomsky, naturellement taxé de "complotisme ", ou plus près de nous celle de mon ami Jean le fou, alias Ziegler, présumé "traître à la patrie" aux yeux de nos moralistes de droite, m'intéressent en cela qu'elles rompent avec le discours dominant de l'Empire, comme les voix même parfois contradictoires des dissidents soviétiques (Soljenitsyne si différent d'un Zinoviev...) rompaient avec le mensonge d'Etat du Kremlin, évidemment perpétué de nos jours par le tsar ploutocrate Poutine.


Le TOUT DIRE de la politique implique le mensonge, et l'une des fonction de l'écrivain, plus encore du poète, est de démêler le vrai du faux "en situation" comme s'y emploie un Shakespeare sans qu'on puisse dire jamais de quel clan politique ou religieux il est le propagandiste, tant il est vrai que son verbe n'est jamais asservi à aucun pouvoir humain ou divin de manière univoque.

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Reste enfin que l'image du gueulard lustré de la Maison- Blanche est révélateur d'autre chose, que nous avons pu observer près de chez nous à l'annonce de la disparition de L'Hebdo, à savoir: la basse satisfaction de ceux que tout début de débat dérange et que la stupidité du milliardaire de la Maison-Blanche, somme toute, conforte en leur bunker sécurisé.

Noam Chomsky. La Fabrication du consentement. Agone.
Noam Chiomsky. De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis. Agone, 2017.

Jean Ziegler. Chemins d’espérance. Seuil, 2016.

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Ceux qui signent leurs déchets

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Celui qui recycle ses déchets pour en faire des poèmes / Celle qui se lance dans la permaculture de niche / Ceux qui mettent de l'eau de côté au cas où / Celui qu'on dit écocentrique / Celle qui se spécialise dans l'ortieculture de centre gauche / Ceux qui carburent au carbone 14 / Celui qui estime qu'en Suisse le nucléaire n'a rien à voir / Celle qui estime que l'avenir de demain sera pour plus tard / Ceux qui rêvent d'un tiers monde meilleur / Celui qui dénonce l'effet de serre des fonds vautours / Celle qui dort avec son vélo pour montrer l'exemple / Ceux qui se douchent à l'eau de pluie acide / Celui que refroidit la seule idée du réchauffement climatique / Celle qui enlève le haut pour chauffer le bas / Ceux qui peignent la girafe en vert / Celui qui trouve un émir du Qatar dans ses déchets carnés / Celle qui prône la déforestation pour que les Indiens voient la mer / Ceux qui investissent dans la transparence / Celui qui te demande ce que tu as à cacher à tes 3999 amis FB / Celle qui compte ses pas sur la route du Bonheur / Ceux qui exigent de savoir comment les élus le font / Celui qui considère que la vie privée relève de la gestion citoyenne / Celle qui milite pour la monétisation des données personnelles / Ceux qui modélisent le chaos des rêves non citoyens pour les traiter selon les nouveaux codes / Celui qui n'engage plus que des opérateurs ouverts / Celle dont la confession publique sent le renfermé mais ça se soigne lui dit Ruquier le transparent / Ceux qu'on voit se gratter pendant les réus filmées sur le Réseau / Celui qui envoie un message négatif aux violeurs de Boko Haram et gagne aussitôt 7 rangs dans son évaluation matinale des Bonnes Personnes / Celle qui envoie des emoticônes aux sourcils froncés aux violeurs de tous pays et qu'ils se le tiennent pour dit / Ceux qui transforment les déchets en statistiques imprimées sur papier recyclable en compost / Celui qui oublie d'éteindre sa webcam alors qu'une pensée inappropriée lui vient à son corps plus ou moins défendant / Celle qui rêve d'une île de déchets flottants au milieu d'un océan de spiritualité recyclée / Ceux qui revoient le taux de conversion à la hausse vu que les déchets sont aussi soumis aux lois du marché en attendant la sortie du nucléaire jouxtant l'entrée des intermittents du Business-Show, etc.

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20/02/2017

La gueule de Cendrars

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Le regard de Doisneau
La figure de Blaise Cendrars relève de la légende voire du mythe, pour ne pas dire du folklore littéraire (l’écrivain-bourlingueur, n’est-ce pas), au point que souvent ledit cliché risque d’occulter l’œuvre, rééditée chez Denoël dans une formule qui peut se discuter (l’appareil critique en est vraiment élémentaire) mais au moins accessible dans les grandes largeurs. Or le temps pourrait bien être venu de faire retour à Cendrars, à la fois au poète et au rhapsode en prose, à l’inventeur de formes et au mystificateur mystique reconstruisant le monde au fil d’un voyage essentiellement imaginaire et verbal, mais à partir d’un substrat d’expériences et de rencontres, de choses vues et vécues, d’objets trimballés ou contemplés qui donnent une épaisseur particulière à sa transposition poétique. Revenir à la Prose du Transsibérien ou aux Pâques à New York, à Moravagine ou à L’homme foudroyé, à Dan Yack ou au Lotissement du ciel : voyage fabuleux en perspective, avec un écrivain qui fut à la fois un grand vivant et un érudit lettré, un être simple et complexe dont la gueule seule nous raconte des tas d’histoires…
La gueule de Cendrars, les mains du manchot (la droite se devine comme un bout d'aile invisible…), sa façon de se tenir, les gens avec lesquels il fraie, Cendrars fumant sa clope derrière un cactus, à sa table, à côté du bois pour l’hiver, avec un groupe de gamins gitans, dans une rue d’Aix-en-Provence, au soleil, dans la pénombre de la pauvre cuisine où il écrit dans une doublure de manteau à l’air de vieux sac : telles sont les images du poète que le jeune Doisneau, qui n’avait pas encore de nom, a fixées lors d’une première rencontre en Provence qui allait se prolonger, en 1949, avec un livre évoquant La banlieue de Paris, initialement paru à lausanne à l’enseigne de la Guilde du Livre.
C’est une bien belle idée que de réunir ces photos de Doisneau, entre autres documents (lettres manuscrites, coupures de presse, chronologies des deux compères, planches des « contacts » originaux) dans ce superbe album, avec un commentaire liminaire de la fille du poète, Miriam Cendrars, qui « raconte » la rencontre de Cendrars et Doisneau (en octobre 1945) et détaille ce que chaque photo « raconte » elle aussi. Dans une évocation complémentaire de Doisneau la malice, Jérôme Camilly cite son ami photographe lui parlant de Cendrars : « Il avait un tel poids humain qu’il pouvait s’adresser à n’importe qui ». Cela même que disait aussi Henry Miller, juste avant de rappeler que chez Cendrars ce poids humain allait de pair avec la légèreté et le souffle de l’ange, Cendrars supervivant et poète…
Doisneau rencontre Cendrars. Buchet-Chastel, 119p.
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19/02/2017

N'oublie pas tes clefs

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…Les cathédrales aussi se maintiennent, le long des autoroutes, avec des jambes de bois, et sans consolation ni consolidation perpétuelle le travail des compagnons d’antan serait plus tristement traité que par l’oubli si le réflexe courant entre le père et le fils, ou le maître et l’apprenti, l’abbesse crossée et la novice ne relançait vaille que vaille le tour de main ou les incantations célestes propices à la musique, jusqu’en Chine ou la clef déchiffre le poème…

 

(Image: Philip Seelen)

Notre défi par défaut

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…Vous ne nous ferez pas taire par la bande, nous voyons fort bien votre jeu de dupes sans yeux, jamais nous ne serons fatigués de vous opposer notre résistance passive d’oiseaux sans ailes rebondissant de ciels en cieux, vous restez collés à vos lois et emplois tandis que nous brûlons d’ardeur de ne rien faire toute la sainte journée, et même plus si affinités…

 

(Image: Philip Seelen)

Faute de siège

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…L’ordre vient d’en haut même en régime d’art pauvre supposé briser les codes, nous recevons le monde par nos sept sens et sur nos deux pattes de derrière tout en brassant de nos multiples mains tout ce bleu qui reste inexprimable sauf à en contenir le contenu dans un contenant où l’Expertise croit déceler un seuil entre l’égyptien et l’outremer - mais qu’en a t-on de plus quand on refuse toute assise, sachant ce qu’on ignore et ne se fiant qu’à la lenteur de l’herbe…

 

(Image: Philip Seelen)

Conversation

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…Même hors saison nous aimons à nous retrouver ici entre chaises musicales, à nous entretenir de naguère et même de jadis car nous ne sommes pas de la dernière pluie, c’est pourtant vrai, mais en nous les filles en fleur ne sont point flétries pour autant, et si vous échangez sur Facebook nous c’est en plein air que nous accoutumons de nous retrouver, face aux montagnes qui s’en foutent, et le Haut Lac aussi a des choses à nous raconter…

(Image: Philip Seelen)

On est bien d'accord

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…Et je te propose, Viviane amour, de nous montrer plus rigoureux dans le tri de nos déchets, c’est une question que nous devons régler dès ce premier jour de notre installation dans ce nouveau deux-pièces qu’on dirait fait pour une relation à développement durable, déjà je sens que nous y serons bien moi et toi, regarde par la fenêtre si ça donne envie de rester…

 

(Image: Philippe Seelen)

Les Limbes

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…On ne sait pas si chacun trouvera sa place ni s’il y aura de l’attente, ce qui est sûr est que ceux qui sont nés coiffés ne seront pas les premiers, mais la Tradition veut que les enfants non baptisés, et ça fait du monde, et les Justes sans distinction de race ni de paroisse y soient les mieux venus, et c’est là qu’ils se referont une beauté, là que chacune et chacun s’apprêtera au dernier pas vers l’eau-delà…

 

(Image: Philip Seelen)

Ceux qui optimisent le concept gagnant

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Celui qui se prend la tête de gondole sur le pied / Celle dont le plan de carrière passe par la salle de muscule aux cadres rutilants / Ceux qui montent dans le train d'enfer / Celui qui s'est fait connaître (en Allemagne) par son concept de sculpture virtuelle sur blocs d'air avant de se lancer dans la perfo par défaut / Celle qui a renoncé a lire du Platon quand elle a vu que c'était traduit du grec / Ceux qui se prennent le menton dans les mains pour s'interroger sur les interdits réprimés au niveau du corps dans les élites bancaires / Celui qui considère la foule chinoise sur écran géant et se demande : et moi là-dedans ? / Celle qui s'efforce de recevoir spirituellement sans rester physiquement passive / Ceux qui maximisent le potentiel déflagrateur de leur revue certes encore confidentielle mais ça pourrait changer / Celui qui s'est réalisé dans la modélisation publicitaire des incantations chamaniques / Celle qui a ouvert sa galerie d'art au groupe Barbarie Vaincra qui l'a saccagée et ça c'est de l'authentique hein dis Vanessa ? / Ceux qui estiment que la fin du pétrole marquera le début de quelque chose sans savoir quoi / Celui qui se désinvestit existentiellement de l'Entreprise sans que ça soit remarqué par quiconque / Celle qui dit ne compter que sur elle-même en espérant que toi aussi sinon tu sais où est la porte / Ceux dont l'éthique managiérale façonne la téléologie entrepreneuriale à long terme / Celle qui se méfie de tout par excès de crédulité / Ceux qui financent leurs manifestes de Nouveaux Sauvages par financement participatif à grande échelle / Celui qui a des opinions tranchées sur les livres qu’il ne lit pas / Celle qui milite pour la professionnalisation des caresseuses et caresseurs éthiques / Ceux qui prônent l’autogestion des garderies de vieillards / Celui qui en appelle à une pornographie responsable et pédagogique / Celle qui opte pour la double pénétration spirituelle / Ceux qui restent ZEN en plein gang bang suisse allemand / Celui qu’on dit le Père Tereso des anciens beatniks de Goa et environs / Celle qui accompagne sa sœur aveugle chez le marabout manchot / Ceux qui voient un bon placement dans l’adoption des enfants non désirés / Celui qui s’écrase sur le macadam faute d’avoir eu le temps d’ouvrir son parachute doré / Celle qui constate que la libido du banquier sans visage n’est pas top / Ceux qui disent aux Anglais de tirer leur coup les premiers / Celui qui réclame la concrétisation de la solidarité et du profit zéro avant de remarquer que le caviar de ce midi n’a pas la fraîcheur désirée en haut lieu / Celle qu’on dit l’icône du silicone / Ceux qui te taxent de cryptocommunisme parce que tu te demandes encore QUE FAIRE ? comme le Russe Vladimir Illitch Oulianov dit Lénine en 1902 / Celui qui se sent vraiment lui-même en savourant son Coca Light comme la miss de la pub / Celle qui sublime la malbaise en crochetant des napperons / Ceux qui partagent l’opinion de l’écrivain français Louis Ferdinand Céline (1883-1961) selon lequel l’enfer est né d’une indiscrétion / Celle qui se dit rebelle dans sa robe de soie sauvage griffée Rykiel / Ceux qui estiment tranquillement que « les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés », comme le pensait La Bruyère / Celui qui pourrait avoir signé cette réflexion selon laquelle « la rébellion c’est l’école des sentiers battus qui se prend pour le chemin des écoliers » et qui n’est pas de Vialatte alors devinez de qui les malins / Celle qui n’en a rien à souder de la constante intimidation que lui fait subir son beauf en matière d’art contemporain et de théâtre de rue alors que ce blaireau ignore tout de la Physique des trous noirs et des vendanges tardives / Ceux dont la culture du Moi n’a d’égale que la mentalité frileuse voire filandreuse du ver à soie, etc.


Dessin à la plume: Richard Aeschlimann.

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L'élixir du Dr Vialatte

 

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La lecture de Vialatte est à la cure d'âme ce que la musculine Bichon, le baume du Tigre ou l'écaillé de tatou sont à la régénération du corps mortel. 

 

Lire Vialatte, c'est revivre. Il n'en faut pas abuser: la résurrection doit s'anticiper à petites doses sous son aspect profane. N'empêche que ça fait du bien: on respire; on se croirait un merle à l'arrivée du facteur, pour ainsi dire un ange.

 

Ce qu'il y a de prodigieusement revigorant chez Vialatte, c'est qu'il aime le monde. Tout simplement: il aime. L'Histoire incommensurable et dérisoire, selon le point de vue, les petits enfants et les considérables sauriens, les faits divers d'été, les curiosités, les monstres, les exploits, les extravagances d'ici et d'ailleurs, les acquisitions du savoir véloce et les pertes de mémoire opportunes: tout lui est bon. 

 

Nous avons rencontré des ours qui ont rencontré Vialatte. En dernière estimation, le défunt ne l'est point du tout: il continue, de son nuage, de nous bombarder de ses chroniques. Ainsi s'explique la publication régulière de nouvelles proses qui n'en finissent pas de nous entretenir du monde comme il va: qu'il s'agisse du club des veuves de Rudolph Valentino ou des aléas du surmenage professionnel, du vote des Goncourt ou de Bergman cueillant ses fraises sauvages au bois voisin. 

 

Vialatte, enfin, nous résume et nous prédispose: demain nous le lirons comme hier. C'est un chrétien des plus chinois. 

 

Alexandre Vialatte, Chronique des grands micmacs. Editions Julliard, 1989, 301 p.

 

(Cette note a paru dans le quotidien 24 Heures en novembre 1989, par temps couvert)

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18/02/2017

La Bête blessée

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Shakespeare en traversée


30. Richard III.


La première tétralogie historique de Shakespeare, datant des années 1591 à 1594, s’achève avec la bien nommée Tragédie du roi Richard III, marquant un paroxysme de violence et de pénétration psychologique et spirituelle qui préfigure, avec autant d’intensité sinon de complexité et d’ampleur dramatique, les chefs-d’œuvre tragiques de la maturité, tels Troïlus et Cressida, Hamlet, Macbeth ou Othello.

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Si les trois chroniques ressaisissant les tribulations du pieux et pacifique Henry VI, dans le mouvement centrifuge d’une guerre menée contre la France suivie du terrible conflit fratricide des Deux-Roses, exposent et développent un aperçu panoramique de la convulsive histoire anglaise de ces années, l’apparition de Richard le boiteux constitue, théâtralement parlant, un tournant radical, plaçant le protagoniste au premier rang en tant qu’acteur et que metteur en scène, quasiment auteur de son propre drame.
Dès le ricanement sardonique saluant cette apparition, nous pressentons le pire, et la première proclamation de Richard, qui se reconnaît un produit de la « perfide nature », que personne n’aime et qui n’aimera pas mieux, affiche pour ainsi dire le programme avec la franchise cynique qui sera toujours la sienne : «Aussi, puisque je ne puis être l’amant qui charmera ces temps beaux parleurs, je suis déterminé à être un scélérat et le trouble-fête de ces temps frivoles ».
Le traître Iago, pair en scélératesse de Glocester, n’aura pas la pureté de celui-ci dans la violence, la cruauté, mais aussi la lucidité sur soi-même de ce possédé du démon – ce sont ses termes – prêt à massacrer tout ce qui s’oppose à sa prise de pouvoir, petits enfants compris. Conclure au monstre serait ne pas voir la complexité du personnage, incarnant l’homme du ressentiment et ce qu’on pourrait dire la Bête blessée et qui est bien plus que le détestable sanglier de la métaphore récurrente : la jalousie du premier âge et l’envie croissante, la vindicte et le besoin fou de reconnaissance proportionné à la conscience de sa fêlure, la soumission des forts et des femmes, enfin l’ultime défi à sa conscience, cette chienne divine.

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Sa conscience torture le roi Richard une nuit durant, quand ses victimes lui apparaissent en rêve, chacune réclamant sa mort ; et lui-même en est d’autant plus terrifié qu’il ne se juge pas moins durement, mais c’est avec la rage du désespoir, ayant fait taire sa maudite conscience, qu’il va jusqu’au bout de sa mort bestiale.

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Mais le démon n’est pas moins fascinant, tel le serpent, par sa façon de séduire et de chercher à « retourner » les femmes dont il a fait le malheur, prodigieux d’éloquence perverse et suscitant alors, chez la furieuse Marguerite autant que chez sa propre mère, la reine Marguerite ou Lady Anne, le plus trouble mélange d’horreur et de répulsion, mais aussi de vertigineuse attirance.
Dans la réalisation magnifique de la BBC, signée Jane Howell, de formidables comédiennes incarnent les reines s’affrontant autant au roi qu’entre elles, le rôle–titre étant tenu par un Ron Cook saisissant, qui tient à la fois de l’enfant vicieux et du nain maléfique, de l’ange noir et de l’homme blessé.

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17/02/2017

Vocabillard


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Académinable. - Se dit, chez les gens de lettres envieux ou non conformistes, de tout candidat à l'Académie.

Ambiglu. - Substance physiopsychique indéfinissable, dont on ne saurait établir le genre non plus que la fonction, qui explique cependant certain état, ou qualité d'indétermination chez le sujet. "Où en est Dominique ? Va-t-il (elle) enfin se décider entre la jupe et le pantalon, ou marinera-t-il (elle) encore longtemps dans cette espèce d'ambigu ?

Amorosité. - Etat de prostration lancinante que connaissent les jeunes gens en proie au malheur d'aimer.

Amouroir. – Maison de retraite destinée aux séducteurs décatis et aux courtisanes chenues.

Anarchevêque. – Dignitaire ecclésiastique prônant la libération sexuelle dans les couvents et les jardins d’enfants, l’abolition des dogmes et l’hostie à la mescaline.

Barthouse. – Partie fine rassemblant de jeunes sémiologues et de vieux lotophages. Par extension: sauterie durant laquelle des individus des trois sexes échangent force propos sémiorotiques en toute alacrité ludique.

Bigotoir. - Lieu clos dans lequel on entreprend de déligoter une dame des liens trop étroits de sa bégueulerie.

Biseauter. - Embrasser, dans la langue du Moyen Âge. "Sa gente Dame étant de glace, il la biseauta".


Boudisme. – Religion faite de bouderie et de quiétisme, où se sont réfugiés certains chrétiens déçus de leur Eglise.

Bourdieusard. – Variété germanopratine et / ou provinciale du bondieusard, également signalée dans les universités d’Amérique du Nord et du Japon urbain.


Chalumette. - Bergère pleine de grâce.

Chaordre. - Etat dans lequel s'est trouvé le monde après que la première paire humaine eut fauté "Les événements ne sont jamais absolus, leurs résultats dépendent entièrement des individus. Le malheur est un marchepied pour le génie, une piscine pour le chrétien, un trésor pour l'homme habile, pour les faibles un abîme. Tantôt nous nous croyons au ciel, et tantôt en enfer. En réalité, nous sommes en plein chaordre." (Joseph de Maistre in Rien n'est à sa place)

Chômerie. - Situation sociale endémique et perdurante de chômage et de mômerie.

Confessoir. - Antichambre où les dames se déshabillent et se rhabillent avant et après la confessée.

Courtoiseau. - Jeune gandin gourmé qui s'essaie à la séduction: "Où sont les gentils damoiseaux ?/ Gente saillies et joie passées / Plus ne voit -on que courtoiseaux / Enflant paroles compassées". 

Crédole. - À la fois créole et crédule. "Toutes les femmes ont un charme spécial et particulier qui leur convient en propre. Pour Mahaut d'Orgel, c'est le charme crédole". (Raymond Radiguet)

Crédulerie. - "L'oisiveté de certains peuples n'a d'égale que leur crédulerie". (Guizot, Le Protestantisme en Navarre)

Crinoline (sainte). - Aux jours de sainte Crinoline, les femmes, entraînées dans un tourbillon de plaisirs, vont de bal en bal et de souper en souper, vivant vite,ne restant jamais chez elles, se donnant beaucoup. Hélas, quand la fête est finie, peu d'entre elles ont l'art de bien vieillir, cet art exquis d'achever de vivre à la façon des damnes de jadis qui, sages enfin, mais toujours coquettes, abritaient pieusement, sous la dentelle, les débris de leur beauté fanée et souriaient, doucement souriaient à la jeunesse dans laquelle elles retrouvaient les figures de leurs souvenirs.

Croulettes (patins à) .- Escarpins munis de talons à ressorts et dispositif roulant, qui accélèrent les successions en régime monarchique. 

Dandillero. – Jeune élégant de naissance bourgeoise, très soucieux de sa chère personne et poussant néanmoins le raffinement pervers jusqu’à faire croire, dans les salons où il fréquente, que rien ne lui importe tant que le sort des damnés de la terre.

Dégauche. - Excès pendable dans la déliquescence égalitaire. Saturnales vérolutionnaires. "Le grand plaisir du dégauché est d'entraîner dans la dégauche" (André Gide, Mes Autocritiques, encore inédit). 

Démophilie. - Maladie de langueur qui atteint les principautés exsangues.

Égalitière. - Couche de paille grossière destinées aux joncherie de l'intelligentsia dégauchée.  

Érotaille. - Libidinage prolongé, confinant au métier. "Monsieur vécut dans l'érotaille et mourut dans le cognac". (Saint-Simon, Mémoires apocryphes)

Freudaine. – Ecart de conduite d’un genre à la fois ancillaire et scabreux, quoique sans conséquence connue.

Frisqueton. - Archaïque. N'est plus usité que dans la locution: prendre un frisqueton. Chez les dames de l'entourage des reines: s'enrhumer en prenant son plaisir sur de la neige, ce qu'on appelle de nos jours un chaud-froid. "Le vieux Duc d'Alençon, averti de ce que sa femme s'estoit amourachée d'un postillon, feignit de se faire conduire aux eaux pour s'en retourner sitôt après et la surprendre. Mais elle,le devinant, s'en alla aux champs avec son amy au risque de prendre un frisquet on". (Le Nonaméron, scènes de la vie des provinces).

Funébricité. - Lubricité inspirée par le voisinage des tombeaux.

Funérailler. - Brocarder aux services funéraires.

Gobiner. - Cultiver les différences, les inégalités, les cloisonnements; redresse les barrières de classes et de races.

Groupustule. - Cellule pathogène du tissu social à laquelle est imputable partie du processus vérolutionnaire. Par extension: symptôme inflammatoire et purulent qui apparaît à la surface des sujets atteints de vérolution.

Happy Fuel. – Appellation dont s’affublent les parvenus de l’or noir. « L’arrogance des ces happy fuel nous fait sourire de commisération, nous autres, quand la véritable aristocratie ne se chauffe qu’à l’antique bûche ». (Mémoires de Monsieur du Foyer).

Informer. - Rendre les populations informes et leur ôter toute jugeote personnelle par contamination massive de l'opinion. 

Kafkan. – Grand manteau d’ombre.

Lacancaner. - Se dit d'une façon de clabauder en termes à la fois précieux et obscurs, dans les milieux où se distille le snobisme intellectuel.

Laitudiant. - Variété de légume qui pullule sans croître dans les démocraties avachies par le bien-être.

Lapidonder. - Redoubler de lapidité. ""En lisant les Philippiques, le roi de Macédoine disait à ses courtisans que ses cailloux l'auront fait lapidonder" (Plutarque) 

Larmiller. - Garder les yeux humides afin d'en obtenir plus d'éclat séducteur. "Elle (la Reine) larmillait à tout ce qu'on lui disait, s'attachant le monde par ce procédé-là". (Perrault)

Léninifier. – Endormir par de belles paroles. Dorer la pilule. Faire passer les lendemains qui déchantent pour des lanternes vénitiennes, etc.

Luthernaire. - Lucarne si étroite qu'elle ne permet pas même de deviner la couleur diu ciel. "L'Eglise réformée, outre qu'elle doit s'élever sur une roche aride et darder vers les cieux un clocher tout sec de l'allure d'une trique, sans le moindre ornement, n'aura la toiture percée que de luthernaires afin que les fidèles s'exercent à distinguer le Bien du Mal dans la ténèbre. (Calvin, De l'esprit de clocher).

Orgastule. - Cellule très rembourrée dedans quoi se laissent volontiers enfermer gentes dames et damoiseaux, tourbe rurale et patriciat tout emmêlés. "Jouxte la rivière estoit le beau jardin de plaisance; au milieu d'icelluy le beau labyrinthe et l'orgastule". (Rabelais, Comment estoit le le manoir des Thélémites)

Pierrlotter: - Grelotter sur des mers inconnues.

Pieuvrer. - 1) Violer après avoir ligoté solidement les quatre membre de la victime. "L'attirance des contraires entre si fort dans l'esprit humain qu'il n'est pas une femme, menue et gracile, qui ne rêve de pieuvrer un Hercule". (La Bruyère). 

2) Sucer les pendus. "Pie III créa l'ordre religieux des filles de la Pie Oeuvre, chargées de consoler les condamnés, mais cet ordre tomba dans les relâchements que vous savez, dont nous vient le verbe pieuvrer". (Furetière)

Pinochet. - Sorte de petit hochet en forme d'épingle grâce auquel l'empereur Domitien torturait ses esclaves.

Pompoiseux. - Pompier dans le genre vaniteux, à un degré qui navre l'honnête homme. "Pour donner une idée du ton pompoiseux du prince de Kaunitz sans cesse en galanterie envers lui-même, il dit un jour à un Russe que je lui présentai: - Je vous conseille d'acheter mon portrait, Monsieur, parce que dans votre pays on sera bien aise de connaître la figure admirable d'un homme qui sait tout, s'entend à tout." (Prince de Ligne, Fragments)

Pontifidence. - Défiance particulière à la cour de Rome.

Pornicieux. - "Le Bienheureux Julien, celui-là même qui souffrit le martyre parmi les onze mille vierges, ne haïssait rien tant que les arguments pornicieux". (Voragine, La Légende dorée)

Pornoir. - Vêtement d'intérieur ajusté, ordinairement de velours noir et brodé des scènes suggestives, parfois aussi ajouré en de surprenants endroits. "Elle était coiffée à la garçonne et vêtue d'un pornoir. Deux caméristes tenues en laisse par un nègre lui suçaient les doigts pour les effiler, et ses regards alanguis tournaient autour d'un vase imité de la Grèce antique". (Elémir Bourges, Venise toxique

Prince-sans-rire. – Monarque souriant en permanence lors même qu’il se distingue par la rigueur souveraine de sa justice et de son gouvernement. Jules Renard, dans son Journal, donne un exemple démocratique de certaine mesure typiquement prince-sans-rire : « Au moment où le condamné a la tête dans la guillotine, il devrait y avoir un silence avant que le couteau ne tombe. Un garde républicain sortirait des rangs et remettrait au bourreau une enveloppe et celui-ci dirait au condamné : « C’est ta grâce » ! » Et il ferait tomber le couteau. Ainsi le condamné mourrait dans la joie ».

Puteau. – Adolescent vierge encore, en lequel sommeille un gigolo.

Putine. - "Oui, répondit Julie, avec cette grâce putine qui ne la quittait point". (Marcel Schwob, Julie jolie)

Rococotte. - Courtisane aux atours tarabiscotés, et posant à la sainte flagellée de bonbonnière, qui se rencontre parfois, encore, dans certains salons de thé de province et, à l'étrat de représentation idéale, sur la jaquette des romans à l'eau de rose se distillant dans les kiosques du Levant.

Sartrose. – Dégénérescence des articulations cérébrales de l’entendement diurne.

Sauciologie (ou sotciologie). - Procédé de réduction culinaire des conflits sociaux.

Sensuline. - Médicament qui fait palpiter les coeurs et s'animer les sens 

Sodomythe. – Théorie nouvelle selon laquelle l’homoparentalité masculine serait une résurgence naturelle des pratiques arcadiennes décrites dans les mémoires perdus du Béotarque Epaminondas.

Stucre. - Variété de stupre dans sa version édulcorée.


Suceau, sucelle. – Jeunes gens qui ont encore un peu d’innocence.


Théophobe. - "Elle était à ce point théophobe que de gros boutons verts lui venaient au nez si quelqu'un, devant elle, en arrivait à parler de la Vierge, voire de l'Enfant", (Marquis de Sade) 

Torticoler. Séduire par des oeillades répétées quelque belle fidèle se trouvant derrière soi à l'office religieux. Torticoler ne doit être confondu en aucun cas avec le verbe torticuler, qui proprement signifie forniculer à l'instar de la tortue. Ainsi dira-t-on qu'Octave voulait torticuler, et non torticoler en compagnie de Cléopâtre, sans quoi sa mort ne ferait point sens.

Turchidée. - Nom vulgaire de la Vanilla vallaca, petite fleur originaire de Transylvanie. La manière dont les pétales de la turchidée s'écartèlent sur sa tige rappelle les supplices infligés aux Infidèles par Baldus Dracula, grand Hospodar de Valachie.

Tyranarchie. - Mode de gouvernement qui consiste à tout balayer d'autorité. Après leur séjour en Macédoine, les janissaires acquis à la tyranarchie firent de Constantinople une salade.

Tolérance. – « Nous n’aimons rien de ce qui est rance ». (Monsieur de Rancé, confidences inédites).

Urbanité. - "Il y a deux formes d'urbanité: celle qui creuse les distances et celle qui les diminue" (Ninon de l'Enclos).

Valliconne. - Antonyme de monticule. Petit vallon aux ombrages imprégnés d'humidité.

Ventripotence. - Gibet tout spécialement dévolu à la pendaison des ventripotentats.

Vérolution. - Maladie honteuse affectant les sociétés. "Les meurtres juridiques, les entreprises hasardées, les choix extravagants, et surtout les guerres civiles fondées sur l'envie d'un chacun sont éminemment l'apanage des vérolutions (Joseph de Maistre, Propos de table d'un réactionnaire savoyard).

Zanzibougre. - Athlète du libidinage à l'africaine.  

 

Image: Le billard de Bilbao, aquarelle de JLK.

12:33 Publié dans Livre, Vocabillard | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature