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Livre - Page 5

  • Une magie intemporelle

     

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    À propos de la poésie T'ang

    Arrêtons-nous un instant, si vous le voulez bien. Ouvrons une grande parenthèse de silence dans le vacarme de notre vie quotidienne, et là, devant la fenêtre où le jour décline, bien calme et l’esprit disposé à vagabonder dans le temps et l’espace, reprenons le grand livre informel de notre bibliothèque idéale.

    Cette fois nous serions en Chine, en plein âge d’or poétique. À l’époque des T’ang. Jamais la poésie chinoise n’aura été aussi féconde, aussi ferme et aussi pure qu’en cette période dont les poètes nous parlent aujourd'hui encore, notamment pour la raison que René Grousset formule ainsi : « Alors que le poésie chinoise, faite en partie d’allusions littéraires, nous échappe trop souvent, les lyriques T’ang nous semblent plus accessibles parce que les sentiments qu’ils évoquent participent d’un humanisme universel ».

    Mais avant de poursuivre cela encore : pourquoi cette enjambée dans les lointains orientaux et, surtout, dans un passé si reculé ? Goût précieux pour l’exotisme ? Passéisme suspect ? On serait presque tenté d’acquiescer en sorte de clouer le bec de ceux qui ne s’intéressent qu’à la nouveauté fugace des modes, et cependant la raison de notre choix n’est pas là. Disons plutôt que, s’il faut parler d’actualité, encore s’agit-il de parler de toute l’actualité, et par conséquent de ce qui continue d’agir aujourd’hui, des choses du passé, pour peu que nous sachions nous ouvrir à elles.

    clip-image0034.jpgIl n’y a pas une poésie du passé et une poésie du présent : il n’y a qu’un émerveillement manifesté par l’être qui se reconnaît au monde, avec ses racines, et qui parle, et qui transcende les contingences du lieu et de l’heure.

    Ainsi un poète tel Li Po nous paraît moins étranger, voire moins anachronique que nombre de morts-vivants d'entre nos contemporains. Par delà les siècles, tout comme Sappho ou Pétrarque, et rejoignant, plus proches de nous, Verlaine ou T.S.Eliot, ou encore Reverdy, il continue de vivre et d’agir, n’ayant rien perdu de sa fraîcheur.

    Tendons aussi bien à l’ouverture, mais férocement exigeante, comme nous y engage un Etiemble. « Cela signifie qu’au lieu de gaspiller son temps à lire mille mauvais livres dont tout le monde parle, on saura choisir parmi les dizaines d emilliers de grandes œuvres qui n’attendent que notre bonne volonté ».

    Une ère de gloire

    La dynastie des T’ang (616-907), débutant par l’assassinat du dernier des Souei – lesquels accomplirent la réunification de l’empire – compte parmi les plus grandes époques de l’histoire chinoise. La Chine est alors la maîtresse incontestée de l’Asie. Sans être féodal, le système social repose sur une aristocratie bureaucratique disposant d’un puissant appareil administratif. Dans le domaine littéraire, marqué par les débuts du roman et la floraison du conte, ce sont les poètes qui s’affranchissent le plus heureusement de l’emprise de l’Etat sur la culture.

    N’en citons que quatre sur le millier qui illustre cette période. Trois d’entre eux glorifient le règne de Hiuan Tsong : Li Po (701-762), taoïste inspiré au génie spontané, tour à tour dionysiaque et mystique ; Tou Fou (712-770), sage d’inspiration confucianiste dont les commentateurs relèvent la constance des préoccupations sociales ; Wang Wei (699-759), rêveur exquis d’inspiration surtout bouddhiste, également célèbre pour sa peinture ; et, un siècle plus tard, Po Kiu-yi (772-846), qui fustigea les vices de la Cour dans ses célèbres ballades satiriques.

    La plus parfaite des quatre périodes de la poésie T’ang est la deuxième, qui correspond au règne de l’empereur Hiuan Tsong (712-755), dont Li Po fut le poète favori, et qui était lui-même grand lettré, poète et musicien, vivant dans le faste et le piétinement entêtant des quelque deux mille petits pieds féminins qu’abritait alors le palais impérial.

    Une grande rêverie cosmique

    Cela dit, si la temporaire image de la félicité éternelle (la capitale, T’chang Ngan,porte le nom de paix Eternelle) transparaît bel et bien dans la quiétude sensuelle des œuvres de poètes T’ang, lesdites œuvre ne témoigneront pas moins, peu après, des nouveaux troubles marquant la fin du règne de Hiuan Tsong, lequel sera tué au cours d’une terrible rébellion.

    Notez alors la différence de tonalité de ces deux courtes pièces de Li Po, tout d’abord, et ensuite de Tou Fou :

    « Des jeunes filles se sont approchées de la rivière ; elles s’enfoncent dans les touffes de nénuphars. On ne les voit pas, mais on les entend rire ; et le vent se charge de senteurs en passant dans leurs vêtements ».

    Et puis : « À la frontière, le sang humain se répand, formant des lacs. Mais l’ambition de l’empereur n’est pas satisfaite ! »

    Dans un autre poème, Tou Fou dira l’émotion du peuple au passage du recruteur, personnage cristallisant la révolte des paysans à l’endroit de la trop brillante capitale, et nous pourrions aussi mentionner, se rattachant à la même veine protestataire, qui fait de Tou Fou un poète très apprécié de la Chine contemporaine, son fameux Chant deschars guerriers.

    Mais la vision du monde que traduit la poésie T’ang ne procède pas uniquement de faits extérieurs, il s’en faut de beaucoup.. Si nous sommes touchés par la granderêverie cosmique se manifestant à cette époque, c’est que, d’une part, son enracinement dans le monde sensible la rapproche de nos romantiques, et que, d’autre part, le type d’expériences auxquelles elle fait écho nous est immédiatement perceptible : profondeur, mais simplicité de l’expression ; communion mystique avec le monde, mais naturel, voire bonhomie, parfois même faconde humoristique.

    Et Li Po d’envoyer valdinguer la littérature aux étoiles : « Il n’est vraimentque les buveurs dont le nom passe à la postérité ».

    Le mysticisme sans contour de la poésie T’ang, ses élans perpétuels vers l’ineffable, et les plaintes continuelles de l’esprit concevant la vanité des choses et les regrets – regrets de l’empereur dont la favorite a été assassinée d’une bien atroce façon, regrets de l’exilé, regrets de l’épouse songeant à son lointain Ulysse, regrets des amis forcés de se quitter, regrets des amants séparés, regrets d’autant plus amers que la vie est alors conçue comme une espèce de grâce – ont un arrière-fond religieux où se mêlent le vieux taoïsme, le rationalisme confucéen et le bouddhisme. 

    Citons à nouveau, à ce propos, l’indispensable René Grousset. « Le taoïsme avait appris aux poètes T’ang à retrouver, dans un élan éperdu, le principe de toute chose. Le bouddhisme renforçait et humanisait ce sentiment de la vie universelle en ajoutant à l’idée – déjà taoïque – de la fraternité de l’homme avec la plante et l’animal, une immense tendresse pour toute la création. Aussi tous les écrivains du VIIIe siècle cherchent-ils à s’unir dans une communion mystique à l’âme de l’univers. Leurs œuvres sont pleines d’élévations romantiques situées généralement en montagne, dans la solitude nocturne et aux heures indécises de l’aube et du crépuscule : le poète, assis au pied de quelque ermitage, sur quelque rocher désert, laisse sa pensée planer dans l’espace, au-dessus des abîmes, perdue dans l’essence des choses ».

     

    tumblr_m6u1fajhsv1qchk7to1_1280.jpgSensualité et mélancolie

    Plus d’une fois,l’opposition douloureuse des joies de la vie et de l’action corrosive du temps,chez les poètes T’ang, nous aura fait penser aux lyriques français de la Pléiade, qui ont ressenti et exprimé de la même façon la fuite des heures et la mélancolie entachant toute passion terrestre.

    Ces vers ne font-ils pas écho, à l’évidence, à ceux d’un Joachim Du Bellay. 

     

    « Sil e ciel et la terre sont immuables, / Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous »…

    Ou bien ceux-ci : « Où donc s’enfuit la lumière du jour ? / Et d’où viennent les ténèbres ? »

    Et ceux-là, encore n’évoquent-ils pas des sentiments du même registre que ceux d’un Ronsard ?:

    « Le prince avait de belles jeunes filles ; / Elles ne sont plus que terre jaune ».

     

    La séparation

    Dans les poèmes des T’ang, le thème de la séparation ne cesse de revenir. Mais remarquons, à ce propos, un détail intéressant pour le lecteur occidental : il s’agit de l’usage que le poète fait parfois des thèmes amoureux, réputés intimes, pour exprimer une déception d’un tout autre ordre – politique au premier chef. Cette jeune fille dont on pleure ici la perte n’est peut-être qu’un ministre chassé… 

    À côté du thème récurrent de la séparation, relevons encore ceux de l’amour familial (la famille, avec le cultedes ancêtres, est alors la plus solidement enracinée des institutions chinoises), de l’attachement au sol natal (d’où le spleen de l’exilé), de la vénération pour le passé, et, enfin, les thèmes sociaux, qui font des poètes les meilleurs témoins de l’évolution des idées et des mœurs de leur époque, alors même que, souvent, les historiens et autres chroniqueurs se trouvent contraints d’arranger les faits, de travestir la vérité.

    Enfin, quelle meilleure conclusion donner à cette trop brève évocation qu’en attirant l’attention du lecteur sur l’étonnant présence des paysages dans la poésieT’ang ?

     

    Voyez ce tableau de Lieou Tch’ang K’ung :

    « Au crépuscule la montagne bleu sombre semble plus lointaine, / En hiver, la maison blanche paraît plus pauvre ; / Le chien aboie derrière la porte depaille : /Dans la nuit pleine de vent et de neige, quelqu’un retourne chez soi ».

    Et puisque nous avons commencé notre lecture au déclin du jour, quittons-nous à cette même heure mystérieuse d’entre chien et loup,sur ces vers de Li Po, dont la légende raconte qu’il périt noyé, un soir        d’ivresse, en voulant saisir dans une rivière le reflet de la lune :

    « Le soir étant venu, je descends de la montagne aux teintes bleuâtres,/ La lune de la montagne semble suivre et accompagner le promeneur, / Et s’il se retourne pour voir la distance qu’il a parcourue, / Son regard se perd dans les vapeurs de la nuit. »

     

    Repères bibliographiques.

    M.Kaltenmark.Littérature chinoise. La Pléiade,1956.

    P.Demiéville. Anthologie de la poésie chinoise classique. Payot, 1948.

    Lo Ta-kang.Cent quatrains des T’ang. La Baconnière, 1947.

    Lo Ta-Kang.Homme d’abord, poète ensuite. Présentation de sept poètes chinois. La Baconnière, 1949.

    Arthur Waley. The poetry and career of Li Po. Allen & Unwin, 1950.

     

    Ce texte a paru dans le magazine Construire, en 1976. 

  • Un grand poème de cinéma

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    Le Voyage de Bashô, de Richard Dindo.
    Avant-première ce mardi 2 avril au cinéma Capitole, à 20h.30, à Lausanne, à l'enseigne de la Cinémathèque suisse

    Tenant de l’élégie lyrique, du récit de voyage semé d’incantations contemplatives ou du journal de bord «en miroir», le dernier film de Richard Dindo, après son adaptation mémorable d’Homo faber de Max Frisch, «sonne» plus personnel que ses ouvrages précédents en cela que le réalisateur zurichois, auteur lui-même d’un monumental journal intime rédigé en français, arrive lui aussi à l’âge des bilans, comme le vieux poète Bashô (1644-1694), maître japonais du haïku qui s’est retiré depuis une décennie de la vie publique pour mener une vie d’errance et de méditation.

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    On sait ce qu’est un haïku, poème bref concentrant en trois vers une image qui oppose, sur fond de sérénité, un subit éclair fixant l’instant, par exemple: «De temps en temps / les nuages nous reposent / de tant regarder la lune», ou bien: «Devant l’éclair / sublime est celui / qui ne sait rien», ou encore: «Dans le vieil étang / une grenouille saute / un ploc dans l’eau».

    Ces «minutes heureuses», ou parfois mélancoliques, lues par Bernard Verley, ponctuent un parcours où Matsuo Bashô apparaît (sous les traits de l’acteur Kawamato Hiroati) comme une sorte de moine laïc, juste pourvu de son nécessaire à dormir et écrire, et dans les pas duquel nous cheminons de rivages en monts perdus, de forêts de bambous en temples vénérables, en double symbiose avec la nature et avec la parole du poète, d’une simplicité et d’un naturel parfaits.

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    Il retrouvera en chemin des amis et des disciples, il se liera d’amitié profonde avec un autre pèlerin plus jeune, il regardera des enfants jouer et des courtisanes se recoiffer, il s’interrogera sur le sens de tout ça et surtout il fera de tout un poème.

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    «En matière d’art, notera-t-il en passant, il importe de suivre la nature créatrice, de faire de ses quatre saisons des compagnes, pour chasser le barbare, éloigner la bête». Pas un instant cependant il ne posera ou pontifiera, nous précédant sur son cheval ou s’épouillant sur sa couche d'été, rendant grâces aux fleurs ou saluant une araignée, un papillon, un femme en train de lavec des pommes de terre dans la rivière, et la lune là-haut («Rien dans ce monde / qui se compare / à la lune montante») ou l’arrivée de la neige («Matin de neige / Tout seul je mâche / du saumon séché») avant le retour du printemps et le prochain automne scellant le passage du temps non sans humour: «Année après année / le singe arbore / son masque de singe»…

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    Littérature filmée? Absolument pas: rien que du cinéma dans ce Voyage de Bashô, ou plus précisément de la poésie de cinéma qui fait rimer image et cadrage, et montage et sublime «bruitage» d’un automne à l’autre, jusqu’à la fin sereine et triste à la fois («Rien ne dit / dans le chant de la cigale / qu’elle est près de sa fin»), mais là encore la nature inspire le poète, et cette fois c’est Richard Dindo, prenant le relais de Bashô, qui montre la lune ronde se fondre dans la nuit…

  • Ceux qui ont fait du stop

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    Celui qui se rappelle les hauts de sa ville vers 1963-1973 quand des centaines de stoppeurs s'alignaient chaque jour le long de la route de l'Est destination Florence ou Katmandou / Celle que des tas de mecs ont embarquée à l'époque sans la violer ni même la décapiter / Ceux que tu as retrouvés d'Amsterdam à Vienne et de Pise à Delos / Celui qui a voulu te convertir à la mouvance Hare Krishna au motif que tu l'avais embarqué dans ta 2CV qui doit encore puer le santal et la sueur de pieds / Celle qui a profité de ta distraction pour te faucher ton portefeuille entre Schleswig et Holstein / Ceux qui parlaient politique à poil au bord du lac de Trasimène à l'époque de Pasolini et des Brigades rouges /Autostop5.jpg Celui qui a attendu 7 heures au bord de l'Autoroute du Sud avec son ami grimpeur Anicet en compagnie duquel il s'est ensuite éclaté dans la calanque d'En Vau sur les voies de Vsup / Celle qui a mis du noir aux lèvres pour flasher les routiers punkophiles / Ceux qui ont trouvé refuge dans une container de maquereau au péage de Marseille / Celui qui a traversé l'Andalousie à l'époque de la Movida / Celle qui a rencontré des tas d'amants possibles sur la route du stop mais a dit stop le plus souvent / Ceux qui se reprochent quelques occasions manquées / Celui qui a beaucoup appris en lisant sous les ponts / Celle qui n'a jamais cédé aux sirènes des ambulanciers / Ceux qui sont morts dans l'Europe-Express alors que le stop est si sûr / Celui qui n'est pas monté dans le Van noir du sadique en sweat rilax dont on a vu le faciès sur les tabloïds / autostop4.jpgCelle qui n'a jamais lâché son tricot pendant les trajets même quand le type lui demandait de le sucer / Ceux qui préfèrent l'Oldsmobile à la Topolino pour des questions de commodité / Celui qui a apris à décrypter les profils droit / Celle qui a bien aimé partager l'ordinaire des routiers / Ceux qui ont fait des feux de camps sympas avec les routiers-c'est-sympa / Celui qui a pêché le Verdon dans le Gardon ou le contraire tant le mec à la Vodka lui a avait fait siffler de l'Alfa ou le contraire / Ceux qui ont participé en bandes au sauvetage de Florence cette année-là / Autostop.jpgCelui qui n'a jamais répondu aux avances des bourgeoises en manque que voulez- vous cruelle est la jeunesse / Celle qui a fait un peu de voltige dans les roulottes des trapézistes ambulants / Ceux qui ne pensent pas que jeunesse jamais passera / Celui qui fait encoreunpeu de stop dans les vallées reculées / Celle qui a savouré de l'émincé de stoppeur sans s'en douter tant la sauce du Hell's Angel texan était relevée / Ceux qui ont perdu le goût de la liberté en se la jouant libertins / Celui qui se fait arrêter pour avoir dépanné un gosse en retard sur le chemin de l'école / Celle qui voit le mâle partout / Ceux qui estiment que forcément une stopeuse est une pute et un stopeur forcément un pédé / Celui qui continue de lever lepouce sur Facebook / Celle qui se fait encore quelques bons moments comme ça / Ceux qui espèrent que ça reviendra avec la Toute Grande Crise, etc.    

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  • Mémorialiste de l’émouvance

    cinéma,littérature


    Rencontre avec Richard Dindoen 2006. À ne pas manquer: la projection de son dernier film, peut-être son chef-d'oeuvre, Le Voyage de Bashô, au cinéma Capitole de Lausanne, le 2 avril à 20h.30.

    L’œuvre de Richard Dindo, riche de plus de vingt films, est à la fois très actuelle et « travaillée » par une (re)lecture extrêmement sensible de vies du proche passé, le plus souvent rebelles, du « traître à la patrie Ernst S. » à Che Guevara, ou des combattants suisses dans la guerre d’Espagne aux étudiants contestataires massacrés au Mexique. Si Dindo a participé à la mouvance du cinéma engagé dans l’esprit de mai 68, ses films ne se sont jamais bornés pour autant à cette dimension politique.

    cinéma,littérature

    L’émotion liée aux destins humainement ou artistiquement exemplaires (Paul Grüninger le sauveteur de Juifs ou Charlotte la merveilleuse imagière déportée, et Max Frisch, Rimbaud ou Kafka, Genet ou le Matisse d'Aragon), la défense de valeurs fondamentales et l’affirmation d’un langage personnel spécifiquement cinématographique, où le sens et la beauté fusionnent, marquent également le travail de ce maître du documentaire qu'il dit lui-même « épique ».

    cinéma,littérature

    - Quel a été votre premier rêve de cinéma ?
    - Je peux dire que je suis un enfant de la littérature et du cinéma. Autodidacte, je me suis fait grâce aux livres, aux films...et aux femmes. J’ai commencé de lire vraiment vers douze ans, pratiquement seul au monde. Ma mère avait quitté la famille, mon père ouvrier n’était jamais présent. Je ne pense pas avoir échangé plus de trente ou quarante phrases avec lui de toute ma vie. Mon cinéma est d’ailleurs marqué par l’absence paternelle. J’étais donc seul, avec un frère, dans une maison vide, et je me suis fait tout seul. C’est ma faiblesse et ma fierté. J’ai donc lu La Guerre et la Paix de Tolstoï à douze ans. A seize ans, j’ai découvert Proust dans une librairie d’occasion. Je vivais dans une maison de jeunes où nous touchions 15 francs d’argent de poche par mois. Je suis tombé sur un texte qui s’intitulait Combray, qui m’a tout de suite fasciné par l’écriture, et je suis assez fier, moi qui n’était qu’un fils d’ouvrier, d’avoir compris cette écriture dont la musique n’a cessé de me hanter depuis lors. Entre Tolstoï et Proust, j’ai été marqué par la lecture d’Hemingway, de Brecht et surtout de Frisch qui figurait le mieux mon rapport à la Suisse. Dès ma vingtième année, lorsque j’ai commencé à rêver de cinéma, j’ai désiré rencontrer Frisch et faire un film avec lui et raconter ce qu’il y a d’autobiographique dans ses romans. Max Frisch était ma figure paternelle. C’est l’homme qui m’a réconcilié avec la Suisse. Le premier Journal m’a tout de suite passionné. Grâce à Frisch je me sentais un peu chez moi à Zurich. Sinon je m’y sentais en exil. Frisch était la personne que j’avais le plus envie de rencontrer dans mon adolescence, comme le père inconnu. Avec Kafka, c’est le seul écrivain de langue allemande avec lequel je me sens absolument familier, dans un rapport filial et fraternel: filial avec Frisch, fraternel avec Kafka. Je crois les comprendre à travers le langage. Sinon je vis dans la littérature française. En langue anglaise, un tel rapport ne s’établit qu’avec Henry Miller. Lorsque je suis allé à Paris, à vingt ans, j’avais deux raisons principales: devenir un enfant de la Cinémathèque et lire Proust en français. J’ai appris le français en lisant Proust. Je n’ai jamais fait d’études.

    cinéma,littérature
    - Fréquentiez-vous le milieu intellectuel ou artistique zurichois ?
    - Absolument pas. J’ai toujours été un sauvage. Lorsque j’ai commencé à faire du cinéma, j’ai rencontré Fredi M. Murer, qui m’a beaucoup aidé au départ. Je n’ai jamais fréquenté aucun milieu. J’ai passé ma vie à faire des films et à courir après les femmes. Mais je vis en dehors de la société. Je lis trop. Par ailleurs, je n'ai aucune ambition sociale.

    - Quels ont été vos premiers chocs, question cinéma ?
    - Je dirai : Huit et demi de Fellini et Vivre sa vie de Godard, vers l’âge de dix-huit ans. Ces deux fois, en sortant de la salle dans la rue, le monde me semblait avoir changé - la couleur du monde me semblait avoir changé. A partir de là j’ai commencé de rêver de cinéma, de penser cinéma.
    - Votre premier rêve a-t-il immédiatement été le documentaire ?
    - Oui. Je suis un enfant de la fiction. Mais un fabricant de documentaires. Je ne sais pas inventer une histoire. L’imaginaire ne m’intéresse pas. En plus, je n’avais pas le bac. Aucune formation .Aucune école de cinéma ne m'aurait accepté. Mais  j’avais vu Pierrot le fou en allemand. J’ai compris la nouveauté, la radicalité de ce film. Et j’ai décidé de venir à Paris, à cause de Godard. J’ai appris que les cinéastes de la Nouvelle Vague allaient à la Cinémathèque. Donc j’ai décidé d’y aller à mon tour. Sur quoi j’ai rencontré une femme qui m’a nourri et logé. Je n’ai jamais travaillé. Pendant des années, je n’ai fait qu’aller au cinéma et lire. Mon film sur Kafka sort ainsi du cinéma classique : de John Ford et de Hitchcock. Je suis un homme de la deuxième nature. Nietzsche disait qu’il y avait une première nature, fixée par le hasard de la naissance et de l’éducation, après quoi se construisait la deuxième nature, par choix personnel, souvent dans une autre culture. J’ai choisi la culture française et de devenir un autre, d’une certaine manière. A ce propos, mon Rimbaud est maudit en France, parce qu’il va contre le cliché. Sauf à l’anniversaire de Rimbaud, à Charleville, où il a fini par être accepté, mon Rimbaud n’a pas eu une projection publique depuis 1991.  Le Kafka aura probablement le même sort en Allemagne. C'est que je détruis l'image convenue de Rimbaud et de Kafka.

    medium_Dindo1.2.jpg- Et la fiction là-dedans ?

    - J’ai raté un film sur la guerre d’Espagne, parce que je n’ai pas suivi ma première idée. Dès qu’on commence à hésiter, on perd sa conviction. En 1982, je suis allé en Espagne avec le fils d’un combattant d’Espagne, Je voulais faire ce film en super-8 et puis j’ai pris un acteur et j’ai détruit ce film avec un acteur. Là j’ai compris que je suis né pour le documentaire. Mais un documentaire débordant, un documentaire qui cherche sa propre fiction. Je crois que le documentaire est limité, qu’on déborde forcément par la fiction.

    medium_Kafka.jpg- Quel est l’origine du film sur Kafka ?
    - Durant toute mon adolescence, j’ai eu envie de marcher sur les pas de l’écolier Kafka. Il raconte ce chemin dans une lettre à Milena, et j’aurais toujours voulu le refaire. Cela m’a pris presque quarante ans. Je connais ce chemin par cœur. Lorsque j’ai envie de connaître vraiment quelqu’un, je fais un film sur lui. Pour moi, faire du cinéma consiste à rencontrer des gens et des paysages, puis de mémoriser ces rencontres et ne plus jamais les oublier. Je suis attaché au lieu de mémoire. Le lieu de mémoire est forcément émouvant. C’est pour ça que je dis mon cinéma cinéma de l’émouvance. C’est peut-être bête, mais je suis ému de savoir que Kafka a vécu dans cette maison. Pour moi, la mémoire est fondamentalement émouvante. Je travaille sur cette émotion. J’ai attendu longtemps de faire ce film car j’essaie d’enrichir mon territoire de cinéaste avec chaque film. Chaque fois je vais plus loin. J’ai toujours une vingtaine de projets en tête. Je rêve parfois mes films des décennies à l’avance. Moi qui suis très impatient, j’attends le bon moment pour faire un film juste par rapport à mes moyens. Chaque film est un élément de l’œuvre. Chaque film a sa place dans l’oeuvre. D'ailleurs je commence à ressentir un contentement à l’idée que j’ai créée une œuvre qui tient debout.

    cinéma,littérature

    - Comment construisez-vous un film comme le Kafka ?
    - C’est totalement intuitif, mais j’ai en moi une logique de montage, que j’ai acquis en 35 ans d’expérience. J’ai toujours monté mes films moi-même. L’idée principale du Kafka, c’est les acteurs. L’idée-clef est ici l’acteur. Je travaille sur la parole des morts. Je réveille les morts et les fait mourir. Le jeu des surimpressions mime cette arrivée et cette disparition permanente des protagonistes et correspond à une réflexion sur la résurrection par la parole. « Par où commence le monde, par la parole ou par l’image ? », se demande le poète Edmond Jabès. Les gens du cinéma essaient toujours de nous faire croire que le cinéma se réduit à des images qui bougent, et donc que le monde a commencé par l’image. Moi je crois qu’il a commencé par la parole. Avec Kafka, comme avec Rimbaud, j’ai choisi un certain nombre de phrases qui sont des phrases que je rêve moi-même à travers Rimbaud ou Kafka, qui les définissent. Je travaille comme un analyste écoute son patient. Je pense que l’apprentissage de l’autre commence par la parole. Vous ne sauriez jamais rien de quelqu’un en ne faisant que le regarder. L’image ne dit rien de vous. Mon cinéma est un travail de lecture. Chaque phrase est objet de lecture. L’image devient parlante par tout ce qu’on en sait à travers la parole : ainsi du visage de Kafka. Bien entendu, il y a déjà des images dans le texte, et des paroles dans l’image.  Dans un documentaire sur un mort, il n’a que la parole, les paysages et les documents. Comme les témoins oculaires étaient morts, je les ai remplacés par les acteurs. Enfin, je donne des choses belles à entendre et à voir dans le film.
    - Qu’est-ce pour vous que la beauté ?
    - C’est une longue histoire. Moi, fils d’ouvrier, j’ai compris ce qu’était la culture à Bagdad, il y a très longtemps. Je me suis retrouvé, à vingt ans, au musée national de l’Irak, tout seul. Là j’ai compris ce qu’était la culture en regardant les magnifique figurines d’albâtre de l’époque sumérienne. J’ai compris que la culture signifie fabriquer de beau objets qui sont en même temps des objets de mémoire. C’est ça pour moi la culture : la beauté et la mémoire. Ce que nous pouvons savoir de Sumer tient à cela, Je crois beaucoup aux objets qui ne périssent pas.
    - Quels sont vos rapports avec l’écriture ?
    - J’écris un journal, à la manière de Léautaud, représentant des milliers de pages et que seules mes filles liront un jour. J’écris beaucoup, en outre, autour de mon travail.
    - Qu’est-ce qui lie l’ensemble de vos films si divers ?
    - Contrairement à ce qu’on croit, je travaille toujours dans l’émotion, et c’est pourquoi je revendique la filiation d’un John Ford. Par ailleurs, je suis un homme à projets. Je rêve mes films à l’avance. Le moteur de mon existence, à travers toutes les tribulations, c’est le projet : le rêve d’un prochain film. Comme je n’ai aucune ambition sociale, c’est le projet qui me donne de l’énergie.

    cinéma,littérature
    - Quel est alors votre projet actuel ?
    - J’aimerais faire un film grand public, sur des Américains qui pensent qu’il faut coloniser Mars. Ce serait à la fois un constate de situation sur tout ce qui nous attend sur terre, en termes de catastrophes, et l'aperçu de ce rêve fou de recréer une Amérique sur une autre planète Ce ne sera pas une fiction mais un documentaire en partant de portraits de gens que je vais rencontrer aux Etats-Unis. (Zurich, le 12 janvier 2007)

    (Cet entretien, à l'état d'émincé, a paru dans l'édition de 24 Heures du 17 janvier 2006. En 2016, Richard Dindo préparait un film sur le poète japonais Bashô.)


    Richard Dindo en 10 dates

    1944 Naissance à Zurich. Origine italienne. 1964 Débarque à Paris. « Etudie » le cinéma à la Cinémathèque.1970 Premier film : La répétition.1977 L’exécution du traître à la patrie Ernst S, avec Niklaus Meienberg. 1981 Max Frisch Journal (I-III), avec l’écrivain.1986 El Suizo, un Suisse en Espagne. Seule fiction, « raté » selon Dindo…1991 Arthur Rimbaud, une biographie. Film « maudit » en France.1997 L’Affaire Grüninger. Portrait d’un résistant.1999 Genet à Chatila.2003 Ni olvido ni perdon. Dernier film « politique ». Liste à compléter...

  • Le gai savoir de l'anar

     littérature

    Portrait de Claude Frochaux, éditeur et écrivain, auteur de L'Homme seul et de L'Homme religieux suivi de L'Homme achevé.


    L’humanité, pour Claude Frochaux, se divise en deux catégories: les simples et les compliqués. Les simples ne croient qu’à la matière; Dieu n’est qu’une création de l’homme, animal évolué dont l’âme meurt avec le corps. Les compliqués, eux, croient en une transcendance, et tout se complique.

    Mais Claude Frochaux là-dedans ? S’il se dit du parti des simples, son portrait n’en est pas moins compliqué à tracer simplement. Car il y a de l’aventurier chez cet octogénaire à l’air de père tranquille, et de l’anarchiste jamais rangé des idées subversives en ce fils de marchand de vin du Landeron qui, dans la nuit du 21 février 1961, avec trois compères, réveilla la cité de Calvin en attaquant le consulat de l’Espagne franquiste au cocktail Molotov...

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    Pas si simple à admettre pour des parents catholiques traditionalistes qui avaient espéré que leur fils aîné reprendrait l’affaire familiale. Dès 18 ans cependant, le très mauvais élève du collège Saint-Michel de Fribourg, plus nul encore au gymnase de Neuchâtel, s’était révélé … simplement compliqué, ajoutant à sa nullité scolaire une crise d’identité carabinée. Du moins sa mère, institutrice et portée sur la lecture, avait-elle flairé un avenir au précoce fou de livres : la librairie…
    «J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie !», s’exclame aujourd’hui le libraire-éditeur-écrivain. « J’ai toujours fait les bonnes rencontres au bon moment. De Lausanne, où j’ai appris mon métier de libraire chez Payot, dès 1954, à Zurich et Londres (chez Foyles) ou nous travaillions beaucoup mais dans le bonheur, puis à Genève où j’ai rencontré le plus extravagant ami en la personne de Jean-Jacques Langendorf, à Paris où je me suis plongé dans la bohème de Saint-Germain des Prés comme employé du légendaire Jean-Jacques Pauvert, enfin à Lausanne où j’ai repris la petite librairie des Escaliers du Marché avant de me lancer dans l’aventure des éditions L’Âge d’Homme, au côté du génial Dimitri, j’ai toujours fait ce que je voulais et ce que j’aimais ! »

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    S’il se dit rationaliste et déterministe, Claude Frochaux n’en est pas moins un romantique à sa façon, intarissable sur ses folies de jeunesse, dont il exalte les années où il partit avec Langendorf sur les traces de Lawrence d’Arabie, fomenta l’attentat de Genève, entre orgies de cinéma et nuits blanches à refaire le monde ou à parler de livres, notamment avec un homme qu’il dirait aujourd’hui le compliqué par excellence : Vladimir Dimitrijevic qu’il accompagna trente ans durant malgré l’opposition totale de leurs opinions politiques et philosophiques. « J’ai vite compris qu’avec ce conservateur anticommuniste et chrétien jusqu’au mysticisme, la cohabitation serait impossible sans réserve mutuelle…» Et l’interlocuteur privilégié des auteurs romands de rappeler l’enjeu de cette aventure : un catalogue au bilan fabuleux, sans pareil en Suisse romande et bien au-delà.
    Et l’écrivain Claude Frochaux lui-même, entré en littérature la trentaine passée avec un roman préfigurant une œuvre singulière, intitulé Le lustre du grand théâtre et parrainé par le seigneur du style qu’était André Pieyre de Mandiargues ? « Le lustre représentait bien cette menace magnifique que je sentais au-dessus de moi, qui pourrait me tomber dessus et que j’imaginais me traverser sans me blesser… En fait, je me suis toujours senti vulnérable», ajoute ce doux subversif qui n’en défia pas moins l’ordre établi (dont témoigne le délectable récit d’Aujourd’hui je ne vais à l’école) pour s’en prendre à l’être sans doute le plus compliqué de la Création, identifié sous le nom de Dieu.
    «À vrai dire je n’ai rien contre Dieu », précise alors l’auteur de l’immense et dérangeant Homme seul, qui vient d’aggraver son cas avec L’Homme religieux. «Si j’ai perdu la foi à 18 ans, le sujet m’a toujours passionné. J’ai toujours voulu savoir « comment ça marche », et le fait est qu’en tuant nos dieux nous avons réduit nos cerveaux, car la religion a bel et bien été le tremplin de notre plus haute imagination et de la grandeur humaine »…



    DATES

    1935 Naissance à Berne, de parents neuchâtelois.
    1954 Apprentissage de libraire à Lausanne
    1956-64. Libraire à Zurich, Londres (Foyles) et Genève. Voyage au Moyen-Orient avec Jean-Jacques Langendorf.
    1961-62 Attentat anarchiste contre le consulat d’Espagne à Genève. Procès et prison.
    1962-64 Libraire à Paris, au Palimugre.
    1967 Le lustre du grand théâtre, premier roman, paraît au Seuil. Dix livres, romans et essais, suivront, tous à L’Age d’Homme.
    1965-68 Reprend la librairie Rieben à Lausanne.
    1979 Naissance de Sylvain, suivi de Marc en 1981.
    1996 Parution de L’Homme seul, essai. Prix Lipp 1997.
    1968-2001 Editeur avec Vladimir Dimitrijevic, à L’Âge d’Homme.

  • Brando le mouton noir

    Avec Le bel obèse, Claude Delarue  signe un livre à la fois captivant, cinglant, amusant, émouvant, profond sans jamais peser.

    16281552.jpgQui fut vraiment Marlon Brando ? L’un des plus grands acteurs du XXe siècle ? Certes, mais encore ? Un mufle odieux à ses heures ? Sans doute. Un mégalo dépressif chronique ? Sûrement. Un interprète génial crachant sur le cinéma ? Un tombeur de femmes crachant sur le sexe ? Un boulimique à jamais inassouvi ? Un rustre capable de respect humain ? Un révolté sincère mais incompris ? Un extravagant ascète à sa façon ? Tout cela et bien plus, autant dire la complexité tordue faite homme, immense comédien et mec perdu : monstre fragile.

    Or son autobiographie en dit-elle beaucoup plus que la douzaine de bios qui lui ont été consacrées jusque-là ? Et que peut nous en apprendre un roman ? La réponse  est dans Le bel obèse, le plus extraverti (en apparence) et le plus puissant des romans de l’écrivain genevois de Paris, qui « sculpte » un grand fauve humain, aussi attachant qu’indomptable, dans la masse mouvante d’une destinée «inventée» mais toujours plausible, entre deux femmes et un ami constituant eux aussi de magnifiques figures romanesques.

    1033389664.jpgQu’est allé chercher Brandès sur l’île suédoise de Fårö cher à Bergman, où il se planque seul dans une propriété en bord de mer ? Est-ce en hommage au cinéaste qu’il adule en regrettant de n’avoir jamais joué pour lui ? A d’autres ! pense Laure Danielli, quadragénaire italo-franco-américaine qui vient de s’installer dans une grande maison toute proche de celle du «monstre», avec lequel elle a un compte à régler depuis plus de vingt ans. Humiliée sur un lieu de tournage par «l’Empereur», la jeune actrice qu’elle voulait devenir a sombré dans l’autodestruction avant de rebondir dans la fabrication de romans dont le succès international l’étonne la première, car elle se trouve plutôt médiocre romancière. Sa propre présence à Fårö, où elle a racheté la demeure du mari architecte d’une amie de jeunesse, est liée à ce passé, et comme une connivence teigneuse s’établit dès sa première visite à Brandès, qu’elle aide à se couper les ongles des doigts de pieds (pas facile pour un gros tas de 130 kilos) avant de lui offrir de l’aider à rédiger son autobiographie. Dans la foulée débarque une espèce de vieil hippie, porteur d’une drôle de sacoche tissée au mystérieux contenu : David pour son vieil ami Brandès, l’inoubliable Alkan pour ses anciens étudiants du Collège de France où il enseignait l’ethnologie, censé rejoindre l’acteur avec l’une des rares femmes qui aient à peu près « dompté » le fulminant étalon. Mais Emerinda Ullman n’est pas là, ou pas tout à fait. Car son fantôme, et pas seulement, apparaît parfois à Brandès, lequel a loué cette maison (où elle a passé son enfance) pour se racheter d’on ne sait encore quoi. On le verra : mais gardons-nous d’en «raconter» plus…

    S’il a les ingrédients d’un thriller, avec des « scènes à faire » carabinées, Le bel obèse impressionne pour d’autres raisons que l’« efficacité » : c’est que tout y sonne humainement vrai, jusqu’au grotesque spectaculaire qui va si bien à Brandès-Brando (son « vrai nom », issu de l’alsacien Brandeau…) et au tragi-comique grinçant dans lequel baignent quatre personnages hors norme en quête d’eux-mêmes et en proie aux mêmes démons : la solitude, le manque d’amour, le vieillissement, le besoin compulsif de créer, la maladie et la mort qui font les folles sur le carrousel du Happy End.

    Il n’y a actuellement, parmi les romanciers suisses, que Martin Suter (notamment dans le splendide Small World) pour combiner, avec autant de maestria, un scénario si captivant et un « sous-texte » si riche, des personnages si fouillés et une masse d’observations si pénétrantes sur l’époque, la « vraie vie » et ses illusions, la comédie humaine et les à-pics qui la cernent, l’émotion pure enfin d’un dénouement à chialer. Solidement ancré sur ce rivage nordique où Rabelais broute des fraises sauvages avec des moutons menacés de tremblante, riche d’évocations lyriques, tour à tour grinçant et poignant, scabreux parfois mais avec une sorte d’élégance, le sourire du désespoir aux lèvres, Le bel obèse, sans peser, a le poids des grands livres…    

    2098775535.JPGClaude Delarue. Le bel obèse. Fayard, 357p.

    Cet article a paru dans l’édition de 24Heures du 15 avril 2008.

     

     

     

  • Et si l'on révisait le procès de Judas ?

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    Après le romancier israélien Amos Oz, Maurice Chappaz et tant d’autres auteurs, Anne Soupa, dans sa substantielle enquête sur «Judas, le coupable idéal», remet en question l’image du traître qui a cristallisé l’antisémitisme chrétien des siècles durant…

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    La couverture provocatrice de L'Obs de la semaine passée posait en susbstance la question: faut-il réécrire la Bible et le Coran?, relançant pour la énième fois le débat sur le contenu de certains textes dits sacrés et supposés intouchables par d’aucuns, et par exemple sur ce qu’on pourrait dire des apologies de la violence, notamment dans certaines sourates du Coran ou dans le Livre de Josué de l’Ancien Testament.

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    Même si l’on relance ce débat qui n’a rien de nouveau pour des motifs le plus souvent liés à des querelles idéologico-politiques momentanées, le fond de la question – qui a trait à l’interprétation et à la relecture critique des textes anciens ou plus récents, jusqu’au fameux pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline –, n’en demeure pas moins digne d’attention et de discussion bien au-delà des seuls cercles de spécialistes.

    C’est du moins ce que je me disais en lisant le dernier livre d’Anne Soupa, après Les pieds dans le bénitier et Dieu aime-t-il les femmes?, consacré au personnage maudit par excellence que représente Judas dans la tradition chrétienne, qui implique d’abord la «construction» d’un personnage à sa source évangélique, immédiatement diabolisé par l’apôtre Jean – alors que Paul de Tarse, témoin plus proche du Christ, l’ignore complètement – et devenant ensuite l’image par excellence du traître et du Juif cupide, pour ne pas dire la figure emblématique à nez crochu du peuple déicide.

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    Dans la Divine comédie de Dante, qui représente le sommet de la pensée catholique à la bascule du Moyen âge et de la Renaissance, Judas brûle dans les glaces de l’Enfer, condamné à être dévoré à perpète par Satan. Or faut-il prendre les visions du poète florentin à la lettre? Ou faut-il réécrire la chant de l’Enfer dans lequel Mahomet, coupable selon Dante d’avoir semé la zizanie sur le pourtour de la Méditerranée, apparaît comme un démon schismatique, au chant XXVIII de L’Enfer, fendu en deux, bonnement «crevé du col jusqu’au trou d’où l’on pète»?

    À ce taux-là, il faudrait réécrire non seulement la Bible et le Coran, mais aussi Tintin au Congo et tous les textes «inappropriés» selon les termes des censeurs actuels impatients de tout ramener au même dénominateur commun d’on ne sait quelle morale mondiale zoophile et gay friendly, ouverte au développement personnel et à la permaculture...

    Une jupe qui en a sous le chapeau... 

    maxresdefault.jpgAnne Soupa est une catholique aussi fervente que non alignée, fondatrice du Comité de la Jupe et militante pour la féminisation des hiérarques du Vatican. Chacune et chacun se rappellent que, le 6 novembre 2008, Monseigneur André Vingt-Trois, archevêque de Paris, déclara, à propos du rôle des femmes dans l’Eglise catholique que «le tout n’est pas d’avoir une jupe, c’est d’avoir quelque chose dans la tête». La réponse à cette énormité ne se fit pas attendre: le Comité de la jupe apparut. À terme, on pourrait imaginer Anne Soupa soutenant une future papesse, après qu’elle a salué l’avènement du jésuite François comme une «divine surprise». Cela étant, son ouvrage sur Judas, le coupable idéal prouve qu’une jupe peut avoir quelque chose dans la tête. 

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    Blague à part, ce livre constitue la base d’une réflexion très fertile, nourrie par une véritable enquête, sur les avatars d’un personnage-clef. Dans l’imaginaire collectif, Judas est le salaud par excellence. Le méchant du western. Le Mal. Un terme le caractérise: traître. Or Judas a-t-il vraiment trahi? N’a-t-il pas fait que livrer? C’est la première mise au point à laquelle se livre Anne Soupa. Vous ne voyez pas la différence? Elle est pourtant notable. Elle marque la nuance entre un homme faux qui renierait son ami – et l’apôtre Pierre, fondateur de l’Eglise, n’y manquera pas par trois fois! - et un disciple qui agirait sous l’impulsion d’une force supérieure avant de se suicider sous l’effet du repentir. 

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    Selon certains, Judas pensait que Jésus triompherait de ses adversaires et même de la mort, et c’est pourquoi il l’aurait «livré». L’évangile de Jean, cependant, lance la première flèche contre un Judas supposé diabolique. Jean est-il cependant à prendre au pied de la lettre? On ne va certes pas «réécrire» son évangile, mais le problème est que la question de l’identité du, ou des rédacteurs du quatrième évangile reste incertaine, la probabilité d’une école johannique genre atelier d’écriture étant aujourd’hui reconnue par de nombreux exégètes, qui alimente l’hypothèse d’une «fabrication» a posteriori du personnage maudit. 

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    Ce qui est sûr, c’est que la figure du traître, auquel a été assimilé le peuple juif non convaincu de la messianité de Jésus, a connu la plus formidable expansion à travers certains textes des Pères de l’Eglise, à commencer par les invectives de Saint-Jean Chrysostome (au IVe siècle de notre ère) dans son Discours contre les juifs. Pour mémoire, on peut alors rappeler qu’il aura fallu attendre les conclusions du concile Vatican II pour mettre un terme officiel à des siècles d’opprobre frappant les coreligionnaires, explicitement déclarés «perfides», de Judas. Mais est-ce à dire que les chrétiens puissent donner aujourd’hui des leçons de vertu aux musulmans antisémites? 

    Du bouc émissaire de René Girard au frère humain de Maurice Chappaz

    Exiger qu’on réécrive aujourd’hui la Bible ou le Coran, et tous les textes anciens qui ne seraient pas conformes à l’idéologiquement correct selon nos codes humanitaires, revient à faire l’impasse sur la relecture critique constante des textes en question et leur réinterprétation. À cet égard, Anne Soupa a le mérite de rappeler les multiples approches, parfois très contradictoires, qui ont été faites du personnage de Judas.

    Avant que le nationaliste français Maurice Barrès relance la figure du félon en la personne de l’officier juif Alfred Dreyfus, dans La Parade de Judas datant de 1902, Ernest Renan, dans sa Vie de Jésus, en 1863, avait remis en question le processus de diabolisation, mais c’est dès 1853 déjà que Thomas de Quinecy, fumeur d’opium notoire et grand esprit, avait «fait de son héros un impatient en attente d’une libération de type politique».

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    Unknown-2.jpegPlus près de nous, après Claudel et sa Mort de Judas où celui-ci, tourmenté, livrait Jésus à contrecœur, Maurice Chappaz, dans son remarquable Evangile selon Judas (Gallimard, 2001), évoque la figure sacrifiée de naissance, assez bouleversante en somme, d’un frère humain soucieux de bien terrestre plutôt que de mystique aspiration, qui vit son trouble pour mieux rendre hommage à la lumière.

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    Entre autres interprétations contemporaines, non citée par Anne Soupa, on pourrait retenir aussi celle de l’écrivain russe Leonid Andreev, qui en fait, dans Judas Iscariote, un homme plus intelligent et brillant que les autres disciples, type du zélateur orgueilleux et fanatique jusqu’à l’hystérie, qui aimerait faire du Christ un roi régnant. Quant à Amos Oz, dans son roman éponyme, il fait carrément de Judas le plus chrétien des apôtres, qui pensait lui aussi que Jésus allait régner sur un monde pacifié…

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    Autre approche non conformiste citée par l’auteur de Judas, le coupable idéal, reprenant la théorie mimétique de René Girard: celle d’un double sacrificiel, sombre certes, mais sans lequel l’autre bouc émissaire que deviendrait Jésus n’aurait pu accomplir son destin présumé divin.

    Au lieu de caviarder ou de censurer: pratiquer le libre critique

    1828570909.JPGIl y a quelques années, une polémique virulente fut lancée contre Shakespeare au motif que Le Marchand de Venise, à travers le personnage de Shylock, relèverait du pur antisémitisme. Or c’est ne pas entendre le virulent plaidoyer pro domo dudit Shylock, qui tend aux antisémites vénitiens un miroir glaçant.

    De la même façon, de belles âmes en ont appelé, en Italie, à l’interdiction de lire la Commedia de Dante en classe, sous prétexte que l’homophobie y voisine avec l’islamophobie. Mais là encore, une relecture attentive suffirait à montrer que Dante, condamnant doctrinalement la sodomie et l’hérésie de l’islam, rend le plus bel hommage aux grands esprits musulmans (Averroès et Avicenne, notamment) et pleure sincèrement de ne pouvoir serrer dans ses bras ses nombreux amis homos casés dans le septième cercle de l’Enfer, à commencer par Brunetto Latini qui fut son cher mentor. Ô complexité humaine!

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    Il fut un temps où un Index catholique et apostolique frappait certains écrits d’interdiction. À travers les siècles, les flammes des livres brûlés se sont mêlées à la fumée des bûchers cramant les hérétiques. Quinze siècles après le feu à la bibliothèque d’Alexandrie bouté par les iconoclastes chrétiens, les nazis ne furent pas en reste, et l’on ne compte plus aujourd’hui les fatwas lancées contre les auteurs non alignés de l’Oumma.

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    Salman Rushdie et ses Versets sataniques, Abdelwahab Meddeb et ses Contre-prêches,Kamel Daoud et ses Indépendances, Boualem Sansal et son pendable 2084? Tous de Judas!

    Or le livre ne serait-il pas lui-même, en fin de compte, un coupable idéal? Peut-être faudrait-il alors, plutôt que de le réécrire, le limiter aux 144 signes de Twitter ou aux émoticôns de Facebook? S’agissant enfin de Judas, on aurait le choix une fois pour toutes: Bonus ou Malus, j’m ou j’m pas, point barre, terminé bâton!

     

    Dessins de Matthias Rihs. ©Rihs/Bon Pour La Tête.

  • Le zombie et l'Artiste

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    A propos de Jeff Koons et de Nicolas de Staël.

    Il faut saluer avec des vivats rétrospectifs, au lieu de s’en indigner à la vertueuse, l’apparition à valeur désormais mythique, au pinacle du Marché de l’Art, du charlatan Jeff Koons et de sa putain politicienne au surnom féerique de Cicciolina.

    Cette apparition - plus de vingt ans avant l’intronisation du président atypique Donald Trump, et contemporaine de la montée en puissance du Cavaliere Silvio Berlusconi, lequel aura fait de la télévision l’usage éminemment créatif de son influence impériale, comme il en est aujourd’hui de l’usage de TWITTER par le «locataire de la Maison Blanche», selon l’expression consacrée – me semble à vrai dire plus qu’un épisode de la légende dorée du seul Marché de l’Art en cela que la success story de Jeff Koons, de manière évidemment plus impactante que celle d’un Joël Dicker dans l’univers tout de même confiné du best-seller imprimé ou numérique, réalise à de multiples égards les fantasmes de la société présente et future de l’espèce zombie dont chacune et chacun oublie parfois qu’elle a conservé un cœur d’enfant et que sa disposition matinale, relevant d’une hygiène maîtrisée, suppose la relance de son constant émerveillement. Poil aux dents.

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    Mais j’ai mal commencé en taxant de charlatan celui qui fut d’abord un jeune courtier d’affaires de Manhattan, fils d’un marchand de meubles accessoirement adonné à la décoration d’intérieur et d’une couturière modeste, donc au fait des réalités de ce bas monde, moins verni à la base que ce fils à papa de Donald Trump et cependant remarqué dès son enfance par ses dessinages joyeusement coloriés sur le thème du lapin Rabbit - alors quoi du charlatan là-dedans ?

    Je me reprends donc en langage plus approprié en reconnaissant à Jeff Koons la double expérience initiale, bien avant ses premières interventions sur la Scène Artistique, du plasticien virtuel et du potentiel entrepreneur financier décidé à faire fortune, peut-être sous l’influence directe des fameuses émissions télévisées du futur personnage «le plus puissant de la planète», mais à son modeste échelon, comme Jeff le rappellera lui-même volontiers.

    ***

    Cependant il convient de documenter, brièvement, les tenants du «parcours de rêve» accompli par le rejeton de Gloria et Henry, dont un détail significatif, et quelque part émouvant aussi – ou déjà suspect, diront certains mauvais esprits dont je suis – mérite d’être relevé.
    Ainsi ce bon vieil Henry Koons accoutumait-il, pour attirer les clients en son magasin d’ensemblier-décorateur, d’orner ses vitrines de tableaux copiés et signés par son fils de neuf ans seulement, presque aussi précoce que Pablo Picasso recopiant lui aussi les reproductions des maîtres du Prado à sept ans mais sans les signer: nuance.

    Le fils «prodige» est d’ailleurs loin de snober son paternel, puisqu’on voit l’adolescent, démarcher rubans et dentelles au porte-à-porte, déjà sensible à la beauté du joli qui établira, des années plus tard, sa notoriété de chantre universel du kitsch.

    Parenthèse sardonique: un critique morose a pu dire, en des temps heureusement révolus, que le propre du Bourgeois, ou pire : du Petit-Bourgeois, était de trouver beau ce qui est joli et joli ce qui est beau, mais vous savez ce que Jeffie pense de la critique: des nèfles, toujours à rabaisser le génie…

    Lui-même , comme souvent les artistes ou les écrivains contraints de faire tous les métiers, n’a d’ailleurs jamais eu le temps de se prendre la tête à propos de ces notions de copie signées ou de critères esthétiques à la flan : il est dans le trend de la vie et va jusqu’à vendre des bouteilles de Coca sur un parcours de golf pour aider ses vieux à payer ses études, bref il paie de sa personne comme il le fera tout au long de sa carrière, et notamment dans sa série Made in Heaven, que je traduira par Label Paradis où, brisant les codes et bravant les interdits, il fait photographier et sérigraphier ses étreintes torrides avec la Cicciolina – mais j’y reviendrai…

    Du moins faut-il compléter, tant soit peu, ce trop bref aperçu du transit pour ainsi dire astral de celui qui n’était pas encore, cependant, une étoile montante à la fin des seventies où, élève à Chicago du remuant Ed Paschke, créateur d’une Vaca victoria controversée, il allait commencer d’entrevoir un nouveau concept personnel à développer entre néo-pop art finissant et revival post-surréaliste à la Salvador Dali, etc.

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    Jeff Koons, immédiatement soucieux de sa «fonctionnalité marchande» - pour emprunter une formule de mon ami sociologue marxiste Jean Ziegler -, est un pur produit de son époque en tant que «plasticien» le plus servilement conformé à un Système schizophrénique intégrant, dès la fin des années 70, la culture et la contre-culture, toute forme de rébellion et son contraire, la prétendue critique de l’académisme et son développement exponentiel en tant que sous-produit, disons pour faire court : un produit-symptôme autant qu’un sous-produit fantôme avant la lettre de la nation zombie.

    Jeff Koons sort, métaphoriquement s’entend, du pissoir de Marcel Duchamp et de la série des ready-made, comme son mentor Ed Paschke est sorti des portraits tamponnés d’Andy Warhol avec ses effigies déformées de stars du cinéma (Marilyn Monroe, etc.) ou de l’Histoire de l’art démystifiée (La Joconde, etc.), et tous les produits à venir de la firme Koons, comme ceux de la Factory du cher Andy, ressortiront à un incessant mouvement de recyclage des déchets qu’on pourrait dire insignifiant en termes artistiques alors qu’ils signifient au contraire la Mort de l’Art cautionnée au plus haut niveau par nos élites commerciales, politiques et culturelles.
    Avec le financier véreux Bernard Madoff qui l’a kiffé avant tout le monde, pour parler branché, Jeff Koons participe bel et bien à cette course au néant pointée dès les années 20 du XXe siècle par un Stanislaw Ignacy Witkiewicz dans ses écrits sur l’Art en train de se transformer en ornement, vidé de toute substance, des lieux d’aisance du bien-être généralisé.
    Bref, le tramway DÉSIR de l’avant-garde du début du XXe siècle n’en finit par de bringuebaler sur la ligne dite progressiste qui conduit à la station CIMETIÈRE, etc.

    Avant d’en venir à l’évocation de ma première découverte des produits de la firme Koons, en 1992, j’estime loyal de préciser quelque peu en quoi consiste ma perception personnelle de la chose artistique en sa spécificité remontant à la nuit des temps humains, du côté de Lascaux ou Altamira, ou avant, ou ailleurs, peu importe – on m’a très bien compris, merci.
    Plus précisément, je voue à la peinture une vraie passion depuis l’âge de douze ou treize ans, ayant longtemps regardé quelques beaux livres de notre bibliothèque familiale, dont me reste le souvenir de rêveries plus ou moins languides à la vue des corps et des visages de L’Éveil du Printemps de Sandro Botticelli, et ensuite sous l’influence d’un prof de dessin à dégaine d’artiste et au parler distingué du nom de Gauthey – je tiens à saluer ici sa mémoire de très bonne personne, qui ne dessinait guère mais aimait à parler de ce qu’il aimait en nous laissant faire ce qui nous chantait.

    Ma dilection particulière pour les neiges noires et les murs chaulés aux écailles roses ou bleuâtres ou aux verts acides de lierre urbain, dans la lumières jaune laiteux des réverbères trouant la nuit d’hiver, tels que les restituent les évocations montmartroise du peintre Maurice Utrillo, ne laissa d’être remarquée par ce Monsieur Gauthey qui me conduisit bientôt dans la Provence de Cézanne et sur les îles saintement païennes de Paul Gauguin, puis dans les jardins de Monet, les jardins de Manet et les jardins de Bonnard.
    J’aimais les leçons de Monsieur Gauthey qui avait une voix douce et une lavallière, je le sentais sensible à ma sensibilité et j’étais tout content de me retrouver une fois par semaine dans son atelier scolaire - et quand on est content dans notre pays on s’exclame : c’est bonnard !

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    Or le Français Pierre Bonnard, comme les Russes Chaïm Soutine et Nicolas de Staël, les Nordiques Edvard Munch et Emil Nolde, les Anglais Francis Bacon et Lucian Freud, le Polonais Joseph Czapski et le Genevois Thierry Vernet, entre peu d’autres, dessinent aujourd’hui encore, dans mon ciel pictural, la constellation des poètes de la peinture qui me sont proches, chacun à sa façon, avec de variables intensités mais sous le signe de la même fusion passionnelle absolument absente de la plupart des productions plastiques contemporaines, qui sont autre chose ou rien du tout – je dirai prestement en ce qui concerne le pauvre Jeff Koons : rien du tout.

    Sur quoi j’entre dans le vif de ma première colère, évidemment motivée par ce que je viens de noter, et remontant à ma visite, un soir de l’année 1992, de la première exposition des produits de la firme Koons dans l’espace très smart d’un ancien entrepôt industriel réhabilité, en pleine ville de Lausanne, où je me pointai par curiosité après avoir pris connaissance d’un article sur l’événement en question assorti d’un entretien dans lequel Jeff Koons affirmait ne jamais toucher de ses propres mains aux produits qu’il exposait, l’artiste selon sa conception ne devant faire que faire faire en sorte d’échapper à un processus d’ordre, selon lui, masturbatoire.

    Je ne savais rien alors de beaucoup plus précis sur ce plasticien déjà connu des spécialistes - dont je n’étais aucunement au sens convenu - , et des gens à la page qui se pressaient ce soir–là, débarqués de longues voitures venues des banlieues résidentielles de nos villes lémaniques voire même alémaniques, en ce lieu qui était déjà depuis quelque temps, m’avait-on dit, the place to be.

    Autre précision nécessaire à la clarté de l’exposé qui suit : je me trouvais alors, âgé de plus de quarante ans, responsable des pages littéraires du journal 24 Heures, et donc point vraiment appelé, à ce titre à me prononcer sur l’exposition en question, à cela près qu’il m’arrivait de commettre des éditoriaux relevant de la gamberge plus générale où j’avais libre cours de traiter de sujets de mon choix.

    Ainsi me revois-je ce soir-là, tout expectatif mais sans m’attendre à vrai dire à rien de trop particulier, longeant les trottoirs enneigés où diverses créatures roumaines ou brésiliennes battaient le pavé en grelottant, puis gagnant l’étage mieux chauffé du vaste penthouse déjà surpeuplée de bruissantes dames à visons et de sémillants messieurs déambulant snobement, verre en main, le regard plus ou moins blasé sur les reproductions sérigraphiées de telle intromission de verge mâle en tell vulve femelle, puis de fellations en sodomies traitées en tons douceâtres proprement sulpiciens, puis encore d’angelots de bois conduisant une truoe ou de caniches sculptés en bois polychrome, constituant aussi bien la matière de la période dite Made in Heaven.

    D’un coup m’était apparu l’Apparition, si j’ose dire: d’un seul regard tournant, contournant et retourné, j’avais avisé l’event représenté par tout ce beau monde se pâmant devant ces objets censés le provoquer et le déranger, et ces miaulements , ces jappements, ces minaudements et toussotements entre canapés et flûtes de Champagne, ces ronds-de-jambes autour des bibelots de l’inénarrable camelot.

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    Cependant, agoraphobe et plus encore vomissant physiquement cette clinquance mondaine, je me trissai et me carapatai en douce en me promettant de revenir le lendemain, carnet en main, en sorte de détailler plus sûrement le matériau exposé dont je pressentais déjà ce qu’il signifiait par delà son insignifiance porno; et ledit lendemain je demandai donc, à la digne galeriste et vestale du lieu, une dame Lehmann épouse de trader new yorkais, la liste des prix qu’elle me remit non sans quelque réserve hésitante – « Ah mais seriez-vous donc collectionneur ? » s’inquiétait-elle – « Eh, qui sait ? » lui laissai-je entendre… – sur quoi je vis ce que j’avais aussi à voir, qui nourrirait la chronique que je me promettais d’ores et déjà de tirer de ce micmac.

    Dame Lehmann, à lire la prose arriérée du provincial homoncule que je représentai probablement à ses yeux, envisagea de lancer ses avocats à mes trousses et de me conduire au procès, et peut-être y avait-il de quoi, mais l’avocat de notre journal s’entremit pour lui déconseiller cette publicité après l’afflux de lettres de lectrices et de lecteurs survenus en soutien au folliculaire.

    Il est vrai que j’y étais allé assez fort, révélant soudain au quidam le détail des choses, et plus précisément le prix détaillé des choses.
    J’annonçai ainsi à la lectrice et au lecteur peut-être serrés en fin de mois que tel jet de foutre du sieur Koons, sur le derrière de sa catin mauve, était proposé, en sérigraphie de moyen format au glamour gluant, pour la somme de 60.000 dollars. J’usai de termes sévères à l’endroit de l’exposition dans son ensemble, parlant de «chiennerie pseudo-artistique» et, poursuivant l’inventaire de la fameuse liste réservée au collectionneur, j’informai l’amateur éventuel qu’une fellation de Jeff par Ilona lui coûterait, cette fois en grand format, la somme de 80.000 dollars, que le caniche de bois polychrome ou la truie conduite par des anges, là-bas au fond du penthouse, lui reviendraient à 50.000 dollars pièce, tandis qu’un grand bouquet de fleurs sculptées, préfiguration de célèbres tulipes à venir, se trouvaient offertes pour quelque 149.000 dollars, TVA non comprise.

    Pour aggraver mon cas, je parlai de «porcherie modèle» à propos de la galerie de Dame Lehmann où avait afflué tout une société de gens sûrement influents des sphères économiques et politiques de nos régions, mais je ne me doutais pas alors que mes anodines imprécations - juste condamnées par le vidéaste radical non moins que régional Jean Otth, qui ne pouvait laisser passer ma chronique intitulée Pourrisseurs de l’Art et s’était donc fait un devoir éthique de me comparer à l’inévitable parangon de censure du nom de Joseph Goebbels -, préludaient à l’extension mondiale de l’empire kitsch de Jeff Koons, jusqu’à des hauteurs proprement béantes.

    La révérence tactique du plasticien Jean Otth à l’entreprise de Jeff Koons, qu’il vomissait sûrement, en réalité, tout en me comparant à l’esthète nazi au nom de l’art contemporain pour se faire bien voir de la critique établie et du milieu culturel, mérite d’être relevée au titre, précisément, du consentement général, à tous les étages de la culture et de l’économie, des agences de publicité et de la démagogie politicienne, saluant la réussite manifeste du battant à babines.

    Or rompons, un instant, avec ces mornes obscénités, pour nous rappeler une tragédie marquant peut-être, symboliquement tout au moins, la mort d’un certain Art millénairement moderne en voie de dangereuse surexposition.

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    Je reviens donc en septembre 2018. Lady L. et moi ressentons la peinture d’une manière proche. L. est dénuée du moindre snobisme et chacun fait, à l’instant, son chemin dans les salles de l’Hôtel de Caumont d’Aix-en Provence où sont exposées les toiles de Nicolas de Staël en ses dernières années de 1953 et 1954.
    Pas un instant, cela va de soi, je ne pense en ces lieux au monde que résume l’ignoble sourire de Jeff Koons: nous sommes saisis de sereine attention, les visiteurs de l’expo sont comme pénétrés eux aussi de la silencieuse musique de cette peinture, sans qu’on puisse parler de vénération convenue : tout est noble, harmonieux, concentré, transfiguré par la couleur et la perception quasi physique de l’Être, oui : cette peinture nous fait être plus, cette peinture n’est pas abstraite au sens ordinaire même si elle ne figure pas toujours au sens ordinaire, nous savons qu’elle a ressuscité des visions solaires de Provence ou d’Agrigente dans la solitude d’un trou d’ombre ; comme les grands poètes vont au fond des mots Staël est allé à l’essence de ces choses que sont les arbres et les pierres le long des chemins, le ciel et les lointains, l’espace vu de dedans ou de partout - comment dire ?
    Je le dis brutalement : à l’ère des fripouilles abjectes du marché de l’art mondialisé, dont le parangon est évidemment un Jeff Koons, l’intime joie de Nicolas de Staël illumine chacun en son humble tréfonds.

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    Nicolas de Staël se donna la mort en se jetant du haut de son immeuble, à Antibes, dans la nuit du 16 au 17 mars 1955. Le jeudi 17 mars à 4h du matin son ami Pierre Lecuire écrivait à Françoise de Staël : «Oh, Françoise, j’en avais toujours peur. Et pourtant, le voyant plus dur, je pensais que cela serait évité. Nous ne sommes jamais assez bons. Je ne peux plus penser à rien qu’à sa solitude. J’avais horreur qu’il me dise qu’il aimait la mort, tant j’avais peur que ce ne soit vrai».
    Et quelques jours plus tard, à une autre amie : «Il tenait de l’archange et de l’enfant, de l’un la profondeur, le chant, l’ouverture aux choses grandes et terrifiantes, de l’autre, la cruauté, les perspectives versatiles, la ruse et finalement l’innocence, la magnétique innocence »…

    On sait qu’une dramatique relation sentimentale est en partie à l’origine de cet acte désespéré de Nicolas de Staël, qui ne suffit pas pour autant à l’expliquer, pas plus que la panique de l’Artiste devant la montée en flèche de sa cote à la Bourse des marchands du Temple - et comment ne pas se taire à l’évocation de tel mystère personnel ?


    Et ensuite, par égard à sa mémoire, comment ne pas faire taire les caquets devant l’idole végétale du pauvre Puppy, dont les avatars suivants constitueront autant d’injures à la face de l’Art, célébrées par cette même meute imbécile que redoutait Nicolas de Staël ?

    (Ce texte est extrait du quatrième des sept chapitres du libelle intitulé Nous sommes tous des zombies sympas, ledit chapitre ayant pour titre Nous sommes tous des caniches de Jeff Koons).

     
  • Tchekhov, notre ami pour la vie

     
     
    Anton Tchekhov croqué par Frassetto.
    © Frassetto pour Le Temps
     

    Le nom de Tchekhov, tout auréolé de douce lumière grise cernée de noir, m’évoque moins la figure dominante d’un mentor que celle d’un frère humain que j’ose dire mon ami et qui m’est resté, à travers les années, aussi présent que mes plus proches, et cet ami est aussi le vôtre.

    C’est ainsi par l’émotion que je me suis attaché autant à l’œuvre qu’à la personne d’Anton Pavlovitch, et d’abord sous le signe d’une espèce de constellation affective et poétique née dans la grisaille d’une bibliothèque me rappelant aujourd’hui la poussière «orientale» de Taganrog, «ville sourde» où la fleur de ses jeunes années fut entachée par la brutalité de son père et la pauvreté.

     

    Je me revois ainsi dans le dédale fleurant l’odeur de papier sec et de colle blanche de cette bibliothèque lausannoise dite des Quartiers de l’Est, aux soins vigilants de dames en tablier gris dont l’une – la plus jeune, aux nattes relevées en couronne blonde, semblant elle-même un peu Russe avec ses beaux yeux vaguement tristes et ses pommettes saillantes – me dit un jour, comme en confidence, que je devrais lire La dame au petit chien

     

    Or je ne suis guère touché, à 16 ans, par la rencontre des deux amoureux sur le tard qu’évoque la nouvelle en question, mais l’atmosphère de celle-ci, la douceur lancinante des sentiments qu’elle module, le mélange de tristesse et de tendresse, de sensualité et de liberté, les odeurs et les saveurs brutes que j’y découvre me touchent au tréfonds, après quoi je lis L’envie de dormir et Volodia, je lis Le violon de Rothschild et j’entre alors, réellement, dans cet univers dur et pur de Tchekhov et, plus tard, dans la complicité des auteurs dits tchékhoviens pour la même attention extrême qu’ils portent à la vie ordinaire et aux gens, de Georges Haldas à Alice Rivaz et Jean Vuilleumier, de Raymond Carver à Alice Munro et Kathleen Mansfield ou à Cristina Campo, laquelle parle de notre ami Tchekhov comme personne: «Si une incomparable sympathie humaine s’exprime chez Tchekhov, écrit-elle dans Les impardonnables, son apparition n’est jamais aussi avenante et consolatrice que dans la sympathie du médecin: c’est-à-dire de celui qui laisse converger en lui des souffrances innombrables mais sans paroles superflues et «tout en sifflotant parfois d’un air distrait»; et l’on se rappelle alors que la première gloire populaire de Tchekhov tient à ses petits récits comiques, écrits «tout en sifflotant» non sans relancer la farce gogolienne de la dèche russe, et cela d’abord pour nourrir les siens à raison de cinq kopecks la ligne…»

    ***

    L’année de mes 20 ans, il fait en montagne un soleil éclatant, nous sommes là-haut de jeunes troufions à l’exercice, les 18 poches de ma tenue d’assaut contiennent deux ou trois exemplaires d’œuvres de mon ami Tchekhov, et là je raconte les récits d’Anton Pavlovitch à mon ami Hans le muletier alémanique, qui en comprend tout illico comme le peuple russe a tout de suite pigé et aimé Tchekhov.

    Je lui raconte l’histoire de la petite servante de 12 ans malmenée par ses maîtres, étouffant le nourrisson braillard qui l’empêche de dormir; je lui raconte le suicide du jeune Volodia humilié par sa mère volage et la femme qu’il désire secrètement; je lui raconte Rothschild le «youpin», auquel Iakov le rustre avare lègue son violon pour expier ses fautes avant de rendre l’âme; je lui raconte la vie tragique et drôle de la Russie et de la cité terrestre et il m’écoute, parfois les larmes aux yeux, entre deux éclats de rire.

     

    Puis je lui raconte la vie de Tchekhov. Le soutien de famille qui pallie dès ses 19 ans la faillite du père bigot et pas moins ivrogne que ses fils aînés; le courage insensé du jeune médecin déjà tuberculeux qui, pour témoigner contre l’injustice, se rend aux îles Sakhaline où il établit un rapport accablant sur les conditions de vie des déportés et de leurs familles; je raconte à mon moujik suisse les initiatives sociales du Russkoff qui minimise sa propre maladie et fait bâtir des écoles et un sanatorium pendant que les idéologues de tous bords palabrent dans le vide.

    ***

    Un an plus tard, ce sera Mai 68, et je me croirai quelque temps progressiste, mais l’esprit de Tchekhov, rétif aux illusions collectives et à la langue de bois, contribuera pour beaucoup à mon propre écart. Ange gardien ou mentor? Peu importe, mais les Conseils à un écrivain tirés de ses milliers de lettres m’auront bel et bien été un viatique jusqu’à maintenant.

    Quant à l’image d’un Tchekhov poète de l’évanescence et des illusions perdues, se complaisant dans une peinture douce-amère de la province russe de la fin du XIXe siècle, qui continue parfois de se perpétuer à travers le cliché du «doux rêveur», elle vole en éclats dès qu’on prend la mesure de son extraordinaire vitalité, de son humour et de sa compassion sur fond de fresque tragicomique, de son art qui ne ment jamais.

     

    «Comme tout esprit libre, écrit encore Cristina Campo, Tchekhov a les yeux grands ouverts, des yeux héroïquement attentifs. C’est cette présence totale – sans évasion et sans repos – qui donne à l’immense narration tchékhovienne son unité de représentation, voire de mystère, à travers d’innombrables péripéties.»

    Vladimir Volkoff, qui me disait un jour qu’un grand écrivain se reconnaît à ses portraits de femmes, voyait en Tchekhov un «maître de second rang». Hélas, le romancier Volkoff n’a jamais été fichu de camper un seul personnage féminin crédible, alors que le monde de Tchekhov est irradié par la présence des femmes, leur lumière et leurs souffrances. Et les enfants, et les douleurs, les bonheurs de tous – jusqu’aux chiens Quinine et Bromure…

    Enfin, les doctrinaires chrétiens, entre autres belles âmes, n’auront vu en lui qu’un positiviste froid ou un mécréant, mais il suffit de lire la nouvelle intitulée L’étudiant – d’ailleurs la préférée d’Anton Pavlovitch – pour voir où souffle l’esprit évangélique marqué au sceau du sacré, omniprésent dans son œuvre, de notre ami pour la vie…

     

    Profil

    Jean-Louis Kuffer

    Critique littéraire, journaliste, écrivain et essayiste, Jean-Louis Kuffer a travaillé pour différents titres de la presse romande et fut responsable durant de nombreuses années des pages Livres de «24 heures». Il a obtenu en 2007 le Prix de littérature de l’État de Vaud. On peut notamment le lire régulièrement sur son blog «Les carnets de JLK». 

    Jean-Louis Kuffer: «Et déjà j’étais parti sur ce tapis volant qu’est le livre»

    1947: Naissance à Lausanne

    1983: «Le pain de coucou» (L'Age d'Homme)

    1999:«Le sablier des étoiles» (Bernard Campiche)

    2006: «Les bonnes dame» (Bernard Campiche)

    2011: «L'enfant prodigue» (D'autre part)

    2012: «La fée valse» (L'Aire)

    2014: «L'échappée libre» (L'Age d'Homme)

    2018: «Les jardins suspendus. Lectures et rencontres 1968-2018» (Pierre Guillaume de Roux)

     

    (Cette page a paru dans l'édition du 23 mars 2019 du journal Le Temps).

  • Joseph, modèle noir

    51s2IDpxFdL.jpgAVT_Bona-Mangangu_1850.jpegEntretien d'Hélène Combis avec Bona Mangangu

     

    Il surplombe le légendaire tableau de Géricault, mais qui a déjà remarqué la couleur de sa peau ? L'homme qui a permis à Géricault d'incarner ce personnage s'appelait Joseph, et était Haïtien. C'est l'un des rares modèles noirs de cette époque dont subsistent quelques traces biographiques.

    Etude d'homme d'après le modèle de Joseph, Théodore Géricault, vers 1818-1819, huile sur toile
    Etude d'homme d'après le modèle de Joseph, Théodore Géricault, vers 1818-1819, huile sur toile

    Aviez-vous déjà remarqué que la figure conquérante et optimiste qui surplombe le légendaire tableau du Radeau de la Méduse, et qui tranche avec les autres naufragés prostrés et capitulards, était un Noir ?

    Nous non plus... et alors que le Musée d'Orsay propose jusqu'au 21 juillet une exposition sur le modèle noir, nous avons voulu en savoir plus long sur celui qui a posé sous l’œil de Géricault pour incarner cette victorieuse figure de proue : il s'agit du "Nègre Joseph" (tel qu'on le baptisait à l'époque), venu de Saint-Domingue, et dont la petite histoire s'inscrit dans la grande sur fond de prémices abolitionnistes découragés par Napoléon, et de révolution haïtienne.

    Nous avons donc rencontré l'écrivain Bona Mangangu qui, en 2016, a publié chez le Tiers Livre un texte poétique inspiré de la vie de Joseph, sur laquelle il s'était largement documenté. Entretien.

    Qui était « Joseph le Maure », auquel vous avez consacré un texte littéraire ? D’où venait-il, quel a été son parcours de vie, et qu’est-ce qui l’a conduit à Paris, puis dans l’atelier des peintres romantiques du XIXe siècle, à commencer par celui de Géricault ?

    Bona Mangangu. Que sait-on vraiment de lui ? Pas grand-chose. Peu d’indices biographiques nous sont parvenus. Nous savons par Emile de la Bédollierre, dans son livre Les Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du dix-neuvième siècle paru en 1840, qu’au début de la Restauration, il débarque à Marseille, après la libération d'Haïti en janvier 1804. De Marseille, il gagne Paris où il vit de petits boulots et d’expédients. Il se fait engager dans la troupe acrobate de Madame Saqui, née Marguerite-Antoinette Lalanne, danseuse de corde, pour jouer les Africains. Son succès au sein de cette troupe le conduit au petit cénacle des artistes de la rue des Martyrs. Par quelle voie a-t-il rencontré et trouvé les faveurs de Géricault ? Je l’ignore. En tout cas, grâce à ce dernier, il fréquente de nombreux ateliers de peintres de l’époque romantique. A quel âge est-il arrivé en France ? Est-il resté en France ? Quels genre de petits boulots faisait-il ? La peinture avait-elle beaucoup d’importance dans sa vie ? Où vivait-il ? De quelle manière est-il mort ? A ma connaissance, on l'ignore.

    Pour quels autres peintres a-t-il posé, et pour quels sujets ?

    Il a servi de modèle au peintre Adolphe Brune, élève de David, pour une toile intitulée Joseph, le nègre, visible au musée de Cahors. Une Etude de Nègre peinte en 1838, huile sur toile commandée au jeune Théodore Chassériau par Ingres, se trouve au musée Ingres à Montauban. Ingres forma le projet de réaliser une oeuvre à partir de cette étude mais ce projet ne vit jamais le jour. Il existe quelques dessins préparatoires au musée. Il rencontra Delacroix chez Géricault. Je me demande si la tête du Nègre vu en buste, la tête coiffée d'un turban rouge de Delacroix, qui date de 1826, ne serait pas celle de Joseph.

    "Joseph, le nègre", peint par Adolphe Brune durant la seconde moitié du XIXe siècle
    "Joseph, le nègre", peint par Adolphe Brune durant la seconde moitié du XIXe siècle

    Pourquoi connut-il un tel succès, en tant que modèle ?

    Son physique est proche de statues antiques. Mais ce n’est pas pour cela qu’il a les faveurs du peintre du Radeau. Dans le volume VI du livre de La Bédollierre (Émile de La Bédollière, écrivain et journaliste, NDR) l’auteur affirme que Joseph s'attire les préférences par son charisme. Il est vrai qu’il est très beau, possède des épaules larges, des dents très blanches et un torse effilé, et qu’il sait séduire n’importe qui par son bagout, son charme et son sens de la répartie. Ce qui amène un tel succès à Joseph ? C’est plutôt le Naufrage de la Méduse. C’est une toile immense. Aucun amateur de peinture, aucun peintre n’échappe à ce corps, cette "éminence" noire au sommet d’une pyramide humaine. À partir de-là, les propositions se multiplient.

    Le Radeau de La Méduse (détail), de Théodore Géricault, peint entre 1818 - 1819. En haut, brandissant un chiffon, le personnage pour lequel Joseph a servi de modèle
    Le Radeau de La Méduse (détail), de Théodore Géricault, peint entre 1818 - 1819. En haut, brandissant un chiffon, le personnage pour lequel Joseph a servi de modèle

    - Dans Le Modèle, en 1840, Émile de La Bédollière écrit : "Pensez-vous que l’Haïtien, brûlé par le soleil des tropiques, va demeurer tranquille dans sa pose comme Napoléon sur la Colonne ? Non : vous voyez tout à coup sa figure s’épanouir, ses grosses lèvres s’ouvrir, ses dents blanches étinceler ; il se parle à lui-même, il se conte des histoires, il rit à gorge déployée ; il songe à son pays natal ; réchauffé par la chaleur du poêle, il rêve le climat des Antilles ; au milieu des émanations de la tôle rougie et de la couleur à l’huile, il respire le parfum des orangers. O illusions !" Qu’est-ce que cette vision de l’homme noir reflète de l’époque ? 

    Il y a une donnée simple, à peu près partagée par le commun des mortels de l’époque : le Noir est de race inférieure, c’est un esclave. S’il est toutefois parmi nous, il n’est pas des nôtres, il ne se comporte pas comme nous. Comme vous le notez, certains clichés et stéréotypes perdurent. De la Bédollière ne fait que mettre en relief certains préjugés. Joseph est renvoyé à sa singularité nègre, telle que perçue par l’homme occidental. On dirait un extrait du Traité de physiognomonie, une science antique méconnue où l’individu est soumis à un examen sur son apparence physique, ses mœurs et ses origines. De grands esprits, comme Buffon, quelques années plus tôt, avaient rapproché l’intelligence du Noir à celle des animaux. Le Noir est d’intelligence inférieure, il est cannibale. On pointe du doigt sa "différence" pour mieux nier son altérité et son appartenance à la communauté des hommes. En 1848, les députés, à leur tête Victor Schoelcher, finiront par abolir cette cruauté rétablie par Napoléon en 1804.

    Justement, que dit ce succès de Joseph (et plus largement celui des modèles noirs) des réflexions de l’époque sur l’esclavage?

    Il est vrai qu’on note une certaine présence des Noirs, venus des Antilles, à Paris au début du XIXe siècle, dans la rue et dans l’iconographie de l’époque. Sont-ils admis auprès des cercles d’artistes à cause de la récente abolition de l’esclavage – que Napoléon rétablit aussitôt après – et de la libération de Haïti ? Suscitent-ils de la sympathie, ou une forme de reconnaissance, en tant qu’individus et figures de l’autre ? Je ne pourrais établir un lien de cause à effet. Modèles, "héros muets", ils ne font que coopérer à la mise en forme des tableaux et des sculptures. Ils font cela pour survivre. 

    Une chose est certaine : le succès de Joseph n’est qu’auprès des peintres ou des sculpteurs, surtout les proches de son ami Géricault, et auprès des amateurs d’art. Les uns le choisissent comme modèle par nécessité intérieure, connue d’eux seuls. Les autres parce qu’il ressemble à un dieu grec par sa corpulence – l’époque est sans doute à une résurgence des modèles antiques, musculeux, puissants, divinement beaux. Son visage est extraordinaire. Géricault l’a pris en affection. C’est son ami. Les raisons de toute amitié sont inexprimables. Le grand public l’ignore, ignore son identité, tout comme il ignore celle d’autres modèles africains, italiens ou juifs. "Vil métier", diront certains, car le modèle est payé trois francs par séance, une misère. Ça ne nourrit pas correctement son homme. Docile, il pose. Sans bruit. Il ne réclamera à l’artiste aucune part de sa gloire.

    - La représentation de modèles noirs dans la peinture, a-t-elle eu une incidence sur la perception des Noirs par la société française ?

    Sur le plan iconographique, c’est vrai que l’époque romantique vient de se débarrasser du grotesque que le style Rococo a exalté. Les têtes de nègre grotesque, en vogue dans la décoration de l’époque, ont disparu. Ignacy Sachs souligne dans son essai que l'“on accorde au nègre individuel des traits humains voire sympathiques”. Les artistes qui épousent la cause abolitionniste veulent rendre aux Noirs leur dignité. Par militantisme, ils dénoncent la traite négrière et luttent, pinceaux en main, pour réhabiliter leur condition humaine. Je pense à Géricault et son Radeau. Le bouleversant portrait de Jean-Baptiste Belley, esclave affranchi, devenu député noir de Saint Dominique à la convention par Anne Louis Girodet Trioson (1797), frappe également les esprits. Quant au peintre Marie-Guillemine Benoist, elle a peint magistralement sa Négresse (1800) comme une madone nourricière. “Sa peau rendue avec un soin particulier” nourrit, si je puis dire, l’imaginaire du spectateur. Selon Luce-Marie Albigès, "assise dans un fauteuil à médaillon drapé d’un riche tissu, elle occupe la place traditionnelle d’une femme blanche."

    Ce succès des modèles noirs témoignent-ils des débuts d'une affirmation de l’identité noire ?

    C’est aller vite en besogne. Le monde noir est vaste. Les royaumes africains seront peu à peu réduits au silence par la ruse et la brutalité des puissances occidentales. Les seuls qui se soulèvent, jusqu’ici, ce sont les Haïtiens. Toussaint Louverture chasse les Anglais de Saint-Domingue en 1795 puis les Espagnols en 1798. Mais la Révolution française conserve sa colonie. En Guadeloupe, les officiers Delgrès et Ignace tentent une résistance, ils sont écrasés par les troupes de Napoléon qui rétablit l’esclavage en 1802. Il faut attendre 1804 pour parler de débuts de la vraie affirmation de l’identité noire aux Antilles. En effet, Toussaint Louverture ayant réussi à écarter ses rivaux blancs et mulâtres, s’empare du pouvoir et proclame l’indépendance en janvier 1804. La première république noire est née : Haïti. On connaît la suite… la cellule du Fort de Joux dans le Jura etc.

    Dans votre texte, vous semblez dire que pour Géricault, peindre Joseph au centre de son Radeau de la Méduse était un acte d’émancipation… Pouvez-vous revenir sur cette représentation, et sa force symbolique ? Pour le peintre, était-ce réellement un choix politique ?

    Détail du Radeau de La Méduse, de Théodore Géricault, peint entre 1818 - 1819
    Détail du Radeau de La Méduse, de Théodore Géricault, peint entre 1818 - 1819

    Je crois que c’est un choix politique. J’ai appris qu’il aimait se faire conter les exploits héroïques d’insurgés haïtiens. Le rétablissement de l’esclavage par Napoléon aux Antilles françaises l’avait sans doute révulsé.

    C’est la fin de l’Empire. Nul, au sein de son entourage proche ( le colonel Bro, Dedreux-Dorcy, Horace Vernet, Jamar...) n’ignore ses sympathies pour la cause abolitionniste. Ils aspirent tous à des changements politiques, surtout artistiques. Géricault peint Le Radeau en six mois. Entre 1818 et 1819. Vu sa dimension, on ne peut que s’émerveiller devant une telle force, une telle rapidité d’autant qu’il n’use pas de brosses. Pour les rôles héroïques, dans ses tableaux, il choisit plutôt les Africains. Le personnage de Joseph est bien placé, au centre du Radeau. Son corps, c’est la matière première mise en oeuvre par le peintre, la figure de proue "élue" par celui-ci pour envoyer des signaux au bateau l’Argus venu à la rescousse. C’est un corps noir, puissant, en bonne santé, qui s’élève au-dessus des corps blancs, survivants du radeau affaiblis par la maladie et la fatigue. Le symbole est très fort.

    Que peut-on trouver comme documents biographiques sur Joseph, aujourd'hui ? Pourquoi l'histoire n'a-t-elle retenu que son prénom ?

    Pas grand-chose. Emile de La Bédollière fournit quelques indices dans son livre. Ils sont malheureusement maigres. Adrien Goetz dans son roman La Dormeuse de Naples lui donne un rôle assez prépondérant. Il le fait admettre dans un cercle philosophico-artistique appelé "la société Antonine" dont font partie de nombreux peintres célèbres de l’époque. Il le fait invraisemblablement voyager à Rome et Naples en compagnie de Géricault et Ingres.
    Mais sinon... une biographie uniquement pour celui qui exerce un "vil métier", que le grand public ignore ? Allons donc ! Il n’est ni soldat de l’Empire, ni général aux cotés de Delgrès, de Dessalines ou de Toussaint. On ne passe pas du jour au lendemain de la troupe acrobate, de l’atelier de la rue des Martyrs au Fort de Joux dans le Jura. Non. Il demeure tranquille dans sa pose pour trois francs la séance, le jour, et amuseur le soir au troquet. Pourquoi l’histoire n’a-t-elle retenu que son prénom ? Qui connaît Cadamour, le roi des modèles, ? Qui connaît Brzozomvsky, le doyen des modèles, et Dubose, modèle de formes irréprochables, et Céveau le beau dentelé, le favori d'Ingres ? Que sait-on de la Femme noire du célèbre tableau de Marie-Guillemine Benoist au Louvre? Et le nom de la servante aux fleurs dans l’Olympia de Manet, qui le connaît ? On prétend que la mode est à l’anonymat pour les modèles...

    https://www.franceculture.fr/peinture/qui-etait-joseph-modele-noir-du-radeau-de-la-meduse

     

  • Ceux qui sont mal élevés

    10735622-444710229001063-1759913221-n.jpgCelui qui rote pour défier la sœur visitante / Celle qui fait assaut de petite vertu / Ceux qui jettent de la poudre aux vieux / Celui qui dit tout haut qu’il ne supporte pas la couleur de rôti brûlé du tablier de la jardinière d’enfants / Celle qui accueille le compliment de Monsieur Palamède par un horion et des lazzis / Ceux qui mettent leur doigt dans le nez de leurs voisins de dortoir / Celui qui se vante d’avoir vu Catherine Deneuve en culotte de cheval et sans rien dessus / Celle qui se la joue cynique genre jeune écrivain très con / Ceux qui injurient les jurés du Prix du plus mauvais poème qui les ont félicités sans autre / Celui qui louche sur le potage de sa voisine guindée / Ceux qui ont le courage de leur anonymat pour écrire dans le courié des lecteur ce qu'ils pansent des femmes / Celui qui s’est assis sur la politesse de tout son poids de mufle de juste trente ans signant son premier roman juste magnifique écrit-il sur Twitter / Celle qui glapit genre Virginie Despentes indisposée par un fumeur de cigare dans le vestiaire des nubiles / Ceux qui l’ouvrent pour montrer leurs dents cariées par la mauvaise humeur / Celui qui recommande plus de décence à sa grand-mère soixante-huitarde sur le retour libidinal / Celle qui se jette sur le poitrinaire supposé avoir quelque argent à gauche / Ceux qui préfèrent les buffles et les nèfles au bluff des mufles, etc.

  • Faux réacs et vrais rebelles

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    Sous les plumes respectives de Gérard Joulié et Roland Jaccard, deux génies poético-philosophiques de la première moitié du XXe siècle, G.K. Chesterton et Ludwig Wittgenstein, revivent en beauté par l’analyse fine et le verbe incarné. La même indépendance d’esprit et la même douce folie traverse en outre Chesterton ou la quête excentrique du centre et L’enquête de Wittgenstein.

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    Les accointances angéliques du dieu Hasard qui, comme chacune et chacun sait, n’existe pas, ont vu paraître ces derniers temps deux opuscules consacrés aux extraordinaires figures qu’incarnèrent, à peu près à la même époque, et sur le sol de la même terre anglaise de toutes les extravagances, Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) et Ludwig Wittgenstein (1889-1951).

    Présentant un aussi fort contraste, au physique, que les comiques américains Laurel et Hardy, ou que l’autre inénarrable couple imaginé par Flaubert dans Bouvard et Pécuchet, sans oublier le long maigre et le bon gros qui amusèrent notre enfance sous les noms de Londubec et Poutillon, les deux personnages ne différaient pas moins, en apparence du moins, tant par leurs caractères personnels que par leur mode de vie, leurs idées et les familles d’esprit auxquels ils se rattachaient, leurs positions en matière politique et philosophique ou religieuses, et pourtant...

    Pourtant la lecture parallèle des deux grands petits livres, au même style élégant et fluide, que leur consacrent Gérard Joulié et Roland Jaccard, font apparaître d’indéniables similitudes, au plus haut niveau de l’indépendance intellectuelle et de l’aspiration spirituelle de deux génies partageant le même tempérament rebelle et la même propension à piétiner ce que nous appelons aujourd’hui le politiquement correct, dans un commun souci qu’on peut dire «religieux», ou plus exactement mystique.

    La  qualification de «réactionnaires» leur conviendrait assez aujourd’hui à divers égards, si ce n’est qu’elle ne veut plus rien dire, sinon l’exécution sommaire des  justiciers autoproclamée, et le plus souvent anonymes, de la meute sociale, pas plus que la qualification de «rebelle» ne rime a quoi que ce soit dans un monde où tout un chacun (et chacune) prétend «vivre dangereusement» en multipliant les simulacres de «prises de risques»...

     

    chesterton-ou-la-qu-te-excentrique-du-centre-9782363712622_0.jpgLa sainte verve endiablée d’un ferrailleur débonnaire

    Chesterton, dont l’énorme derrière cédait la place à trois dames quand il se levait dans l’omnibus, avait le sens du beau et du bien, de la merveille partout présente dans la trompeuse grisaille du monde et du mystère entier de notre existence  hors d’une vérité révélée qu’il reconnaissait en paladin chrétien converti au catholicisme; il affirmait «qu’il vaudrait la peine de jeûner quarante jours pour entendre chanter un merle» et, sans exagérer, qu’il vaudra la peine, ce prochain printemps, de « passer par le feu pour voir une primevère ».

    Cela n’en faisait pas un chantre de la nature  «positivant» béatement pour ne pas voir le Mal courant dans le monde : au contraire c’était un chevalier batailleur tout dévoué à la cause du Bien et du Vrai, sans sacrifier pour autant aux bons sentiments qui n’engagent à rien, ni moins encore discréditer les bonnes choses de la vie.   

    «Quand presque tous les intellectuels de son temps (et du nôtre, la chanson est la même seulement amplifiée) se mobilisent pour défendre les causes humanitaire, écrit Gérard Joulié, Chesterton dit et redit l’héroïsme des existences ordinaires, le charme de la vie domestique, le tragique des odes, les vertus de l’humilité (car tout comme l’orgueil, elle a aussi les siennes) et du patriotisme, et la puissance de la littérature populaire».

    À ce propos, l’inventeur du roman policier «théologique», avec son impayable Père Brown résolvant toutes ses énigmes au moyen de son seul bon sens, était porté autant au fantastique des contes qu’à la stylisation  héraldique des légendes. « Chesterton est tout spontané, son tempérament l’emporte et le domine. Imagination aussi opulente qu’ingénieuse, sensibilité brûlante, puissance du tempérament, verve magnifique de l’esprit,  et tout cela nullement livré à soi-même, mais gouverné, dompté, poussé d’un mouvement rectiligne  jusqu’aux fins sévères de la discussion et de la démonstration par l’intellect le plus tranquille et le plus fort, tels sont les outils de ce fougueux polémiste ».

    Polémiste ? Oui, notamment contre ces grands esprits libéraux de son temps que furent le chantre de l’Empire Rudyard Kipling, le scientiste H.G. Wells et le socialiste George Bernard Shaw.  Gérard Joulié montre très bien aussi ce qui le rapproche et le distingue d’Oscar Wilde le dandy, et pourquoi Charles-Albert Cingria le mystique byzantin en appréciait à la fois l’humour et la folle poésie, ou encore l’énigmatique paradoxe du «cauchemar» romanesque d’Un nommé Jeudi où l’on découvre que le policier et le criminel sont le même homme…

    « Il y a des époques où être sage c’est être fou, et Chesterton était ce fou-là », écrit Joulié moult preuves à l’appui (détaillant brièvement diverses œuvres du « fou » en question) et précisant justement que « le combat de Chesterton n’est pas contre la chair et le sang, mais contre les puissances de méchanceté qui bataillent dans les cieux» et que sa rébellion est «l’insurrection de la campagne et de la terre contre la ville et le béton, celle du sang contre l’argent et de la main contre la machine».

    L’antimodernisme fringant de Chesterton «lui vaudrait peut-être aujourd’hui une inculpation auprès du Tribunal international de La Haye», persifle encore Gérard Joulié, en concluant qu’«un réactionnaire est toujours un rebelle, un progressiste est toujours un conservateur : il conserve la direction du progrès et va dans le sens du courant»…

    Mais encore ? Ceci : «Chesterton, au début du XXe siècle, se définit comme un démocrate anticapitaliste, antilibéral, antiparlementaire, antisocialiste et antimoderniste, dans la mesure où il prévoyait que le progrès technique, scientifique quantifiable, chiffrable, capitalisable et commercialisable allait dévaster la terre et la rendre inhabitable». Surtout, G.K. Chesterton fut un bonhomme poète et prophète qui avait l’élégance humoristique de l’espérance…

    9782363081759_1_75.jpgLe logicien qui croyait au diable plus qu’aux philosophes

     

    Si l’œuvre de Chesterton foisonne de paradoxes, c’est plutôt dans la vie de Ludwig Wittgenstein que ceux-ci ont de quoi nous stupéfier, bien explicités dans leurs tenants et aboutissants dans  L’Enquête de Wittgenstein  de Roland Jaccard, admirable approche d’un homme complexe, imbuvable à certains égards, ou disons plutôt «impossible» - et par exemple en hurlant à ses étudiants de Cambridge de «parler en silence» - et rappelant parfois la quête de perfection d’une Simon Weil prenant sur elle de travailler en usine, etc.   

    La formule de Wittgenstein, devenue cliché de salon ou de café philosophique, selon laquelle «ce qu’on ne peut dire, il faut le taire», fait sourire quand on pense aux 5868 livres et articles signalés par Ray Monk dans sa biographie et, au fil de celle.ci, à tout ce que dit Wittgenstein de lui-même dans son journal qu’on dirait parfois celui d’un très jeune homme  se flagellant pour des riens comme un Amiel après la moindre »petite secousse ».

    La pieuse congrégation des adorateurs du Maître n’a pas manqué de rugir lorsque tel auteur a colporté certaines rumeurs sur les écarts «sauvages» du grand logicien dans les mauvais lieux viennois ou anglais, alors que lui-même ne s’est jamais caché de ses préférences sexuelles en dépit d’un essai de mariage mal barré.

    Quant à Roland Jaccard, loin de ces tortillements hypocrites du monde académique, il ne cède pas pour autant à un voyeurisme anecdotique ni à l’indélicatesse devant une vie marquée par de vraies tragédies familiales (trois des frères de Ludwig se sont suicidés) et maintes péripéties terribles, au terme desquelles, se laissant mourir de son cancer sans traitement, Wittgenstein affirmera avoir vécu «une vie merveilleuse».   

    Ni un « salaud » ni un saint, mais…

    Ludwig Wittgenstein se traitait volontiers de « salaud » ou de « porc », avec une conscience du péché et une propension à la confession rappelant plus  saint Augustin et Rousseau - deux auteurs qui l’ont passionné -, que le déballage psychologique encouragé par les psychologues et les analyste freudiens, alors même que  ses débuts dans la vie a été marqué par l’écrasante figure d’un père despotique à côté duquel celui de Kafka fait pâle figure…

    Roland Jaccard, à moitié Viennois par sa mère, détaille en connaisseur les liens profonds de Wittgenstein avec l’univers de la Vienne du début du XXe siècle, avec ces « monstres » fascinants que furent un Otto Weininger - jeune philosophe juif antisémite, homosexuel et misogyne, auteur du génial  Sexe et caractère et suicidé à 23 ans, un Karl Kraus et son héroïque combat contre le pourrissement du langage par les idéologies, ou d’un Sigmund Freud, notamment. De la même façon, même elliptique, il montre la relation du jeune prodige avec Bertrand Russell, ponte majeur de la logique qui l’accueillit à Cambridge comme un (presque) fils en pointant aussitôt le « cinglé » avant de reprendre ses distances, alors que l’ « enquête » fondamentale évoquée par Roland Jaccard se situe ailleurs que dans la société philosophique locale ou les hauts sphères de la logique mondiale, à la recherche d’une vérité en constante rupture d’équilibre, devenant « expert dans l’art de résister aux jeux truqué du langage».

    Paradoxe ? Ô combien, quand ce contempteur de la « racaille » paysanne » s’engage comme humble instituteur en Basse-Autriche, où il traite cependant ses élèves comme des bêtes à dresser avant de se traîner par terre pour s’en excuser. Intello claquemuré dans une solitude farouche  ? Mais il s’engage au front où il multiplie les actes de courage. Ou le voici nettoyant à genoux, comme les novices de sainte Thérèse au couvent d’Avila, le plancher du logis qu’il partage avec un disciple-amant. Snob de trop bonne famille ? Mais il renonce aux millions de son héritage sans le distribuer aux pauvres (cela les pourrirait, pense-t-il) mais en fait profiter quelques écrivains dans la dèche. Réactionnaire dans son refus du progrès ? Mais obsédé par l’idée de s’améliorer lui-même.  Incapable d’aimer ? Mais vivant des passions intenses et compliquées. Enfin, Disciple de Schopenhauer, il frôlera le suicide à diverses reprises et l’idée d’enfanter lui fait horreur, alors que Chesterton rêvait d’une maison jamais assez pleine de mioches, etc.

    AVT_Roland-Jaccard_8343.jpgQuand les amis se retrouvent à La Perle…

    L’épatante illustration de cette modeste chronique, signée Matthias Rihs, évoque la rencontre posthume de Gilbert Keith Chesterton et de Ludwig Wittgenstein dans le patio du petit hôtel La Perle, rue des Canettes, où Roland Jaccard vient jouer aux échecs tous les dimanches avec ses amis. La sculpture de la danseuse à la jambe leste satisfait doublement au goût de Roland et de mon vieil ami Gérard dont la carrière érotique a débuté à l’âge de 13 ans avec les petites Bretonnes offrant leurs charmes aux lycéens dans les parages de la gare Montparnasse.

    À part son étincelant hommage à Chesterton, qui fait suite à une kyrielle de traductions de l’anglais parues à L’Âge d’Homme (de John Cowper Powys à Ivy Compton Burnett en passant par Gore Vidal, Samuel Johnson et trente-six autres), l’ami le plus réactionnaire qu’il  m’ai été donné de rencontrer, est aussi l’auteur, sous le pseudonyme de Sylvoisal (contraction de lys et Valois…) de nombreux ouvrages où la poésie et la pensée danse, et plus particulièrement dans La Forêt silencieuse,merveilleux inventaire de la beauté et de la bonté de la vie constitué d’une seule phase…

    Jouxtant le patio de La Perle, l’image de notre ami Matthias figure mes amis Roland et Gérard en train de boire un coup au bar. Réacs ou rebelles ? L’un et l’autre ont le même sourire défiant toute conclusion, vu que « ce qui ne peut se dire, il faut le taire » en laissant le troupeau braire…   

    Gérard Joulié, Chesterton ou la quête excentrique du centre. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 155p, 2018.

    La Forêt silencieuse. Le Cadratin, 267p. 2017

    Roland Jaccard, L’Enquête de Wittgenstein. Arléa, 109p. 2019.

     

     

  • Le dandy voyou et la fée sorcière


     
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    Le printemps de la poésie est-il plus qu’un gargarisme publicitaire ? On voudrait le croire, même si, de tout temps et partout, les vrais poètes ont toujours échappé aux organisations, sublimant toutes les formes avec la grâce jamais perdue de l’enfance et la maîtrise imperceptible du chant. Publiés ces jours à l'écart des réseaux, William Cliff, le voyou dandy, et Sylvoisal, le dandy voyou, nous rappellent aussi bien à l’ordre de l’anarchie lyrique... 

    Sans l’enfance et la folie, entre autres composantes non formatées, la poésie ne serait rien qu’une enjolivure verbale creuse, une espèce de jouet de luxe ou de babiole décorative, bref une façon flatteuse de dorer la pilule - et dire que la poésie est partout, autant que dire que nous sommes tous poètes ne fait qu’alimenter le dégobillage de vers creux dont les réseaux sociaux sont noyés par les temps qui courent.  

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    Est-ce dire que la poésie est rare ? Oui. Réservée à une élite ? Absolument, mais pas du tout celle qu’on croit, car l'aristocratie de la sensibilité traverse les strates sociales et les races. Doit-elle être accessible à tous ? Pas forcément. Hermétique alors ? Le moins possible, mais peut-être secrète et mystérieuse. Populaire ? Et pourquoi pas ? Des foules vibrent aux vers d'Adonis ou de Mahmoud Darwich et des classes entières à ceux de Rimbaud ou de Prévert qu'il faut être un Houellebecq mal luné pour trouver con.

    Définissable la poésie ? Peut-être par approximations.

    Explicable ? Sûrement pas plus que ce qu’on éprouve au tréfonds du chagrin ou au pic de la joie, dans l’effusion amoureuse ou dans la mélancolie du temps qui passe. 

    Alors qu’en dire ? Y aller mollo, si possible en toute subjectivité et avec des exemples chantés.

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    Une citation pour la route? Volontiers : du poète en prose velocipédiste Charle-Albert Cingria à propos du poète en vers Pétrarque: «Quand Rossignol tombe, un ver le perce et mange son cœur. Mais tout ce qu’il a chanté s’est duréfié en verbe de cristal dans les étoiles; et c’est cela qui, quand un cri de la terre est trop déchirant, choit, en fine poussière, sur le visage épanoui de ceux qui aiment»…  

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    La poésie vue alors comme une cristallisation, pour dire en peu de mots, et le plus souvent avec d'autres vocables que ceux qui font poétique. Ce qui n’exclut pas, cela va sans dire, que Rossignol se prenne les ailes dans les barbelés de Gaza, ni la poésie désespérée de Paul Celan ou de Sylvia Plath.  

    Y aurait-il donc un noyau sensible commun à tous les poètes ? J’en suis, pour ma part, convaincu, mais là encore les exemples sont requis, qui me font rapprocher aussitôt, entre cent autres, deux jeunes poètes morts à la fleur de l’âge, comme on dit: le Belge Odilon-Jean Périer et le Japonais Ishikawa Takuboku.

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    Odilon-Jean Périer (1901-1928), dont la pureté limpide de la poésie réduit à l’état de vidures d’évier les injures démentes de Baudelaire adressées aux Belges, écrivait ceci dans son Histoire d’une amitié: «Le sable et les arbres jouaient / À m’égarer / Le vent et les oiseaux jouaient au plus léger / Plaisir des dunes / Une canne de jonc / Une cravate Un papillon / Écume de mer Pipe d’écume / Avec l’amitié pour enjeu / ces jeunes gens ne sont pas sérieux»…  

    Et le mélancolique Ishikawa Takuboku (1886-1912) d’évoquer lui aussi l’amitié dans les tercets des tankas de Ceux que l’on oublie difficilement : «Mon ami venait m’emprunter quelques sous / il s’en retourne / les épaules couvertes de neige». 

    Ou encore : «Cet ami avec qui / je peux parler sans feinte / je voudrais commencer à lui parler de toi»…  

    Ou pour mettre tout le monde à l’aise, on pourrait rapprocher aussi ces vers exquis de Serge Gainsbourg, dans Initials B.B. : «À chaque mouvement / On entendait / Les clochettes d’argent / De ses poignets », et ce vers de Dante que Jorge Luis Borges considérait comme le plus beau de La Divine comédie: «Douce couleur du saphir oriental / un nouveau jour se lève », etc. L’enfance poétique ressent plus qu’elle n’explique… 

    Le noyau de la poésie est évidemment émotionnel, lié au premier cri et au premier chant du primate «augmenté» que nous sommes peu ou prou; il est tellurique et céleste, musical dans sa modulation, à la fois candide et de plus en plus savant à travers les siècles au point de susciter des traités à n’en plus finir dont le moindre, récemment, n’est pas Le sexe des rimes d'Alain Chevrier, qui nous apprend que l’alternance des rimes masculines et féminines est un de fondamentaux de la versification française. Or les règles non écrites de l’harmonie se retrouvent, yes sir, chez certains (rares) slameurs de nos jours... 

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     Ladite harmonie et ses lois, écrites ou non, ont longtemps régné sur la poésie française, puis tout a éclaté, mais Rimbaud savait le latin avant de l’envoyer valdinguer et bien étrangement, aujourd’hui, c’est un mouvement contraire qui se dessine chez certains, par delà la déstructuration formelle voire le n’importe quoi - retour par exemple au sonnet ou à l’alexandrin, comme chez Sylvoisal et William Cliff. L’extravagant Sylvoisal ! L’anachronique énergumène, qui vous apprend comme ça, mine de rien, que la poésie est une affaire d’enfance, avant l’adolescence des philosophes, à savoir : la sensation première avant l’explication. 

     

    1523096891_doublelivres2-1.jpg Or Sylvoisal, dans ses Poèmes à moi-même, déroge à tout infantilisme dans une remarquable suite poétique qui se pense et se ressent et s’écoute puisque c’est de la musique verbale bonne pour la tête et les entrailles - à ce recueil s’ajoutant la non moins folle liste de La Forêt silencieuse, que l’auteur français (établi à Lausanne depuis les années 60) a publié en même temps ces jours à Vevey, chez les éditeurs–imprimeurs-artisans-artistes du Cadratin. 

    Poèmes à moi-même de Sylvoisal, alias Gérard Joulié, est un recueil en forme de tryptique (La vieillesse d'ŒdipeLes enfants prodigues et Pour avoir préféré) d’une qualité sensible et d’une puissance d’expression qui stupéfient chez un être d’aussi frêle apparence. De fait, Gérard Joulié est une sorte de vieil ange septuagénaire tout à fait étranger au train du monde, traducteur de l’anglais au long cours (G.K. Chesterton, Ivy Compton-Burnett, John Cowper Powys, Ronald Firbank, Gore Vidal, etc.) et ne vivant que par et pour la littérature, comme un honnête homme du XVIIe siècle (il ressemble un peu à Pascal de profil) ou un Jésuite en poste à la cour de l’Empereur de Chine. 

    Le début de La vieillesse d’Œdipe est d’emblée très plastique et charnu: «Je suis le grand Oedipe innocent et coupable / Sans fille auprès de lui pour lui servir à table / Pour refaire son lit et le regarder nu, / Pour lui masser le gland et lui torcher le cul». Après quoi c’est une vie qui défile et se résume, ample et magnifiquement dérisoire comme nos existences à tous. 

    Puis ce sont Les enfants prodigues et cela donne ça : «Nous sommes des enfants enragés de plaisirs / Dont le cœur est gonflé d’insatiables désirs. / Le blâme, l’infamie, la tragédie, le drame / Occupent notre ennui et captivent nos âmes». Et Sylvoisal baudelairise ensuite: «Pour aimer une morte et rallumer sa cendre/ Nous serions descendus dans la cave nous pendre / Tant nous aimons souffrir puisqu’aimer c’est souffrir/ Aussi bien que mourir aux cimes du plaisir». Et le recueil s’achève en incantation à la fois élégiaque et franciscaine, tout en humble douceur. 

    Quant à La Forêt silencieuse, c’est une seule phrase de plus de deux cents pages, comme un inventaire de la vie ressaisi par une liste inouïe, où la musique des mots et l’enchaîné des images se font pure poésie. 

     1523096174_avt_williamcliff_2428.jpgPendant ce temps le vagabond errait… 

    De Baudelaire à Rimbaud, ou de François Villon à Jean Genet, le couple opposé, et plus ou moins kitsch, du dandy (Baudelaire) et du voyou (Rimbaud), du messager des dieux ou du clochard céleste à semelles de vent n’en finit pas d’alimenter une mythologie relancée au féminin entre fées et sorcières, veilleuses attentives ou filles du feu, etc. 

    On peut certes trouver ces clichés éculés, sinon débiles, mais il me plaît au contraire de les recycler pour faire image, surtout s’agissant de vrais personnages du genre de Sylvoisal et William Cliff. 

     Âpre et lestée de douleur existentielle, hypersensible et sensuelle à la flamande, d’un réalisme à fleur de terre et de chair, la poésie de William Cliff est à la fois d'un savant artisan de la langue et d'un vagabond. Né André Imberechts à Gembloux, en 1940, Belge comme Odilon-Jean Périer, William Cliff me semble l'un des poètes francophones les plus marquants des temps qui tanguent, tant par la profondeur vibrante de sa perception du monde que par son effort de transfigurer le quotidien le plus trivial en matière chantante et pensante. 

     

    Grand voyageur mais sans jamais sacrifier au genre à la mode, chez lui partout et nulle part, William Cliff voit et dit les choses, voit et dit les gens, avec une sorte de probité émotionnelle sans faille. La France lui a décerné le prix Goncourt de la poésie : c’est bien. Mais c’est encore mieux de le lire, et son dernier recueil tissé de 217 sonnets en huit liasses, Matières fermées, dont le titre est emprunté à son premier mentor catalan, Gabriel Ferrater, est lui aussi l’ouvrage d’un enfant prodigue développant, en alexandrins, une espèce de roman-bilan familial et mondial d’une bouleversante attention aux êtres et aux choses perdues et retrouvées, où il est de nouveau question d’enfance et d’errances, de rencontres et de marchés de la poésie fleurant la frime, du terrible poids du monde et du chant du monde. 

     On croirait entendre du Villon en lisant d’abord ça : « Me voilà déjeté, misérable séquelle, / méprisé, conspué, honni de tout le monde, / regardant cette pluie du ciel continuelle /où pataugent les girls avec leur rire immonde ». 

     Toute la vie en alexandrins, mais sans que jamais on ne sente la machine à coudre du rythme mécanique. Le grand art ne se voit pas. De Jean-Sébastien Bach à Thelonius Monk on se la joue pied-léger. 

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     Retour donc en douce au pays natal et dans la foulée de Baudelaire injuriant les Belges : «Quand partons-nous pour le bonheur ?», sur quoi voilà le jeune amant de beaux corps de naguère, voire de jadis, en vieux prodigue revivant à Venise ou ailleurs l’invitation au Voyage, lisant Oberman de Senancour dans la foulée, suppliant Dieu de garder à l’enfant son regard si émouvant, enfin remerciant ses mère et père de l’avoir jeté «dans ce pays de malheur» où demain peut-être il sera encore aimé de quelqu’un: « Me voilà écrivant, misérable poète / grâce à vous, oui j’écris ces vers alexandrins / par lesquels je voudrais déjouer ma défaite / sous le poids de ce soir qui me crève les reins »… 

    Sylvoisal. Poèmes à moi-même et La Forêt silencieuse. Le Cadratin, Vevey, 2017. 

    William Cliff. Matières fermées. La Table ronde, 2018. 

    Dessin ci-dessus: Matthias Rihs. ©Rihs/BPLT.

     

  • Muet au regard

     

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    Je t’applaudis d’une seule main,
    dit le sage au manchot
    qui le regarde sans envie,
    la flûte bien tenue
    d’une seule lèvre qui sourit.

     

    La colombe serpente,
    musique courant où elle veut,
    de cascades en langueurs.

     

    Aux murs aveugles de béton,
    nulle main n’applaudit,
    et la flûte est muette
    aux lèvres qu’on n’écoute plus...

     

    Edvard Munch, Mélancolie.

  • Mon ami Tchékhov

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    Ce n’est pas abuser de prétentions occultes, ni non plus céder à je ne sais quel sentimentalisme douteux que de parler de la relation que j’entretiens avec Tchékhov, depuis mes seize à vingt ans, comme d’une amitié, et plus immédiate, immédiatement plus profonde, plus entière, plus candide et grave, plus souriante et mélancolique, plus claire dans le noir et plus lucide, plus durable et jamais entamée, plus durable et jamais déçue que toutes mes amitiés vécues «en réalité» en ces années où mon penchant récurrent à l’élection d’un Ami Unique n’aura fait que multiplier illusions et déconvenues.

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    C’est cependant par l’émotion, et non sur de sages bases raisonnables, que je me suis attaché à la personne d’Anton Pavlovitch – je dis bien : à la personne, autant sinon plus qu’aux personnages des récits de l’écrivain qui certes me touchaient ou parfois me bouleversaient tout en me ramenant à tout coup à la personne de l’écrivain ; mais là encore je distingue la personne du personnage social ou littéraire de l’écrivain que je ne découvrirais que plus tard et sans  en être d’ailleurs jamais troublé le moins du monde puisque, aussi bien, l’écrivain Tchékhov, autant que l’homme Tchékhov, le docteur Tchékhov, ou le fils, le frère, l’ami ou le conjoint, tels que nous le révèlent notamment ses milliers de lettres ou les témoignages de ses proches, n’auront jamais altéré, en moi, la réalité de la personne d’Anton Pavlovitch dont j’ai eu le sentiment, aussitôt rencontré, qu’il incarnait un ami «pour la vie».

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    Parler ainsi de «mon ami Tchékhov» ne relève pas d’une fantasmagorie coupée de la réalité, mais inscrit au contraire cette relation, tout ce que j’ai ressenti et donc vécu dès ma lecture du premier bref terrible récit de Tchékhov, intitulé Dormir, suivi d’un autre récit non moins terrible et déchirant intitulé Volodia,au cœur même de la terrible et déchirante réalité vécue par ces personnages (deux adolescents pris au piège de la réalité) dont je percevais la vérité à travers ce qu’en faisait ressentir, de toute évidence, une personne en laquelle j’identifiai, aussitôt, «mon ami Tchékhov», que j’ai retrouvée chaque fois que j’ai lu d’autres récits de l’écrivain Tchékhov, et ce fut La dame au petit chien connue de tous mais que je m’appropriai d’emblée rien que pour moi, toute de délicatesse et de larmes ravalées, ce fut la descente aux enfers combien réels de La Salle 6ou ce furent, en retour ultérieur aux premiers écrits du jeune Anton Pavlovicth, les bousculades hilares et les galéjades de ses premières nouvelles illustrant d’emblée le sens du comique de ce témoin de la tragédie de tous les jours. 

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    Volodia et Varka dans ma tenue d’assaut

    J’étais alors un jeune soldat sur les hauteurs ensoleillées, ou c’était la nuit sous une toile camouflée, mais non : c’était la journée puisque, je me le rappelle, deux ou trois exemplaires des Œuvres de Tchékhov, réunies en vingt volumes aux Editeurs française réunis, sous une couverture gris-vert, avec une bande rouge et le motif d’une mouette blanche, alourdissaient  ma tenue d’assaut à dix-huit poches, au su de mes camarades et autres caporaux qui aimaient également me voir lire au soleil ou à l’ombre de nos poses sans fin, comme j’aimais boire avec eux ou les écouter me raconter leurs vies de possible personnages de Tchékhov, ou, plus rarement, à tel ou tel que j’aimais plus que les autres, raconter ce que je lisais dans les récits de mon ami Tchékhov.

    Ainsi aurai-je fait venir les larmes aux yeux de l’innocent Hans, mon compère soldat du train au physique de forestier et au cœur de tendron, le regard bleu laiteux m’évoquant celui des glaciers qu’on voyait là-haut, et conduisant d’une main sûre l’un des équidés chargés de nos caisses de munition, en lui racontant l’atroce fin de Volodia et le martyre de Varka.

    On n’a pas dit assez la tendresse presque féminine des longues poses ponctuant les longue marches militaires, mais c’est bien ainsi que, sous le soleil des hautes terrasses, à la fois  revigorés par l’eau glacée des torrents dont nous nous étions soulés avant de nous en asperger le visage et le torse, et tout alanguis par la fatigue et l’estivale touffeur, Hans et moi nous nous tenions quand je lui avais évoqué la détresse de Volodia, moqué par la femme mariée qui lui reproche de ne pas la courtiser alors même qu’il l’aime en secret.

    Raconter une histoire déjà racontée par un ami russe à un moujik suisse allemand en tenue d’assaut requiert beaucoup d’attention et d’affection, mais la précision, l’émotion, la compassion, le mélange de dérision marquant la méchante médiocrité des gens  observées par mon ami Tchékhov,  et la compassion manifestée à Volodia le pataud, le lourdaud, le bêta complexé, par l’écrivain, me faisait raconter à mon ami tringlot le désarroi de Volodia, et l’affreux dénouement du récit, avec une émotion redoublée par le fait que, de toute évidence, Hans comprenait la honte de Volodia et se pénétrait lui-même de chaque détail du récit de l’écrivain Tchékhov que je lui rapportais : la moquerie des femmes, mais aussi le mépris de la vieille femme nantie pour la plus jeune faisant encore la coquette - cette mère de Volodia dont la frivolité  faisait horreur à celui-ci, enfin tout ça n’était-il pas clair et net comme la vie, horriblement trivial et délicieux comme la vie, terriblement attirant et tellement dégoûtant qu’il n’y avait plus qu’à se tirer une balle ?  

    Plus tard je me suis demandé ce qu’était devenu mon ami Hans qui m’avait supplié, après celle de Volodia, de lui raconter d’autres histoires que racontait mon ami Tchékhov. À vrai dire je me rappelle pas une seule personne, tant d’années après, qui ait porté autant d’attention que lui à une histoire que je lui rapportais, en seconde main, comme si je l’avais vécue moi-même et comme s’il lui reconnaissait une vérité d’évidence en consonance parfaite avec sa réalité de jeune paysan dont je savais qu’il n’avait jamais lu aucun livre d’aucun auteur russe, et peut-être aucun autre livre du tout ? Mais avec Hans j’ai partagé, comme avec personne, la détresse de Volodia et la tristesse égale du crime de la petite Varka, pauvre enfant de treize ans  dont l’irrépressible envie de dormir la distrait de son rôle de surveiller le sommeil d’un tout petit enfant qu’elle finit par étouffer pour avoir la paix. 

     

    Une image à retoucher

    L’image d’un Tchékhov poète de l’évanescence et des illusions perdues, se complaisant dans une peinture douce-amère de la province russe de la fin du siècle passé, continue de se perpétuer à travers le cliché du «doux rêveur», qui vole au contraire en éclats dès qu’on prend la peine de l’approcher vraiment.

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    Or j’ai retrouvé mon ami Tchékhov au fil des notes prises, de son vivant, par Ivan Bounine, plus jeune de lui de dix ans et qui fut son bon camarade jusqu’à sa mort. C’est à vrai dire sur le tard, en 1952, que Bounine esquissa ces notes, mais  leur caractère d’inachèvement  n’enlève rien à leur intérêt et moins encore à leur charme, tant Ivan Bounine excelle, près d’un demi-siècle après sa mort, à rendre vivante et presque palpable la présence de Tchékhov.

    Ainsi est-ce c’est par petite touches qu’il complète son portrait «en mouvement» d’un Tchékhov à la fois amical et distant, qui ne perd pas une occasion de rire et n’a décidément rien du geignard que stigmatisent certains critiques. Ne se plaignant jamais de son sort, alors que la maladie lui est souvent cruelle, l’écrivain apparaît, sous le regard de Bounine, comme un homme chaleureux et d’un naturel tout simple, raillant volontiers la jobardise des gendelettres sans poser pour autant au modèle de vertu. Le récit de ses visites au vieux Tolstoï est piquant, et Bounine, accueilli à un moment donné par la mère et la soeur de Tchékhov, éclaire également sa sollicitude affectueuse de fils et de frère. De surcroît, c’est un véritable récit tchékhovien que Bounine esquisse à propos de ce qui fut, selon lui, le grand amour «empêché» d’Anton Pavlovitch, avec une femme mariée du nom de Lidia Alexeievna Avilova, nouvelliste et romancière prête à refaire sa vie avec lui et qu’il aima aussi sans se résoudre à l’arracher à sa famille - la repoussant ainsi fermement mais en douceur.

    J’aime que ce soit un ami, et sans doute l’un des plus vrais qui l’aient connu, qui m’en dise ainsi un peu plus de mon ami Tchékhov. 

    Anton Tchékhov écrivit d’abord pour arrondir les fins de semaine de la famille dont il avait la charge, et seuls les cuistres lui reprocheront de ne pas toujours fignoler son style, alors qu’un souffle de vie constant traverse ses moindres récits. Ses Conseil à un écrivain, tirés de sa correspondance, constituent un inépuisable recueil de malicieuse sagesse, qu’on pourrait intituler aussi «conseils à tout le monde».

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    Écrire et vivre, pour mon ami Tchékhov, allait de pair, et ses propos sur «la petite vie de tous les jours» ou sur l’authenticité, sur l’intelligentsia ou l’abus de l’adjectif, trahissent autant de positions éthiques d’une exigence que Bounine eût qualifiée de «féroce». C’est qu’à l’opposé du littérateur se payant de mots, de l’homme de lettres trônant sur son propre monument, ou de l’instituteur du peuple, Tchékhov se contentait de chercher, pour chaque sentiment ou chaque fait, le mot juste.

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    À Sorrente, cette année-là…

    Ainsi Maxime Gorki a-t-il éprouvé de la honte, lorsque Staline fit rebaptiser sa ville natale, Nijni-Novgorod, de son nom, en pensant à son ami Tchékhov.

    Ainsi le jeune homme avait-il survécu sous la peau de crocodile du vieil «ingénieur des âmes» chambré par le Soviet suprême; ainsi quelque chose d’humain, le brin de paille de Verlaine, suffit-il à nous éclairer dans la nuit, me disais-je ce soir-là devant la baie de Sorrente en lisant la correspondance du jeune Gorki et de Tchékhov, où celui-là dit à peu près ceci au cher docteur : tout ce qui se fait aujourd’hui en Russie semble un raclement de bûches sur du papier de sac de patates à côté de ce que vous écrivez, vous, de tellement sensible et délicat. Et voilà que me revient cette phrase de mon ami Anton Pavlovitch au jeune Gorki : «On écrit parce qu’on s’enfonce et qu’on ne peut plus aller nulle part»…

     

    1031924717.jpgVertige du Vendredi saint

    Rétif à toute idéologie de nature politique ou religieuse, mon ami Tchékhov, devenu soutien de famille avant sa vingtième année pour surseoir aux manques d’un père ivrogne et brutal, autant que bigot, a trop souvent été considéré comme un positiviste étranger à toute dimension religieuse.

    Or celle-ci se retrouve pourtant dans le récit qu'il disait préférer entre tous, intitulé L'étudiantet constituant une sorte de mystique plongée en cinq pages dans la profondeur du Temps.

    Au soir du Vendredi saint, revenant de chasse où il vient de tuer une bécasse, le jeune Ivan Vélikopolski s'arrête auprès de deux veuves dans leur jardin, auxquelles il raconte soudain la nuit durant laquelle Pierre trahit le Christ à trois reprises, comme annoncé. Et voici les veuves bouleversées par son récit, comme si elles s'y trouvaient personnellement impliquées, et voilà que le jeune fils de diacre, étudiant à l'académie religieuse, se trouve rempli d'une joie mystérieuse alors même qu'il constate l'actualité de la nuit terrible: « Alors la joie se mit à bouillonner dans son esprit, si fort qu'il dut s'arrêter un instant pour reprendre son souffle. Le passé, pensait-il, était lié au présent par une chaîne ininterrompue d'événements qui découlaient les uns des autres. Il lui semblait qu'il voyait les deux extrémités de cette chaîne: il en touche une et voici que l'autre frissonne.

    «Comme il prenait le bac pour passer la rivière, et plus tard comme il montait sur la colline en regardant son village natal et le couchant où brillait le ruban étroit d'un crépuscule froid et pourpre, il pensait que la vérité et la beauté qui dirigeaient la vie de l'homme là-bas, dans le jardin et dans la cour du grand-prêtre, s'étaient perpétuées sans s'arrêter jusqu'à ce jour, et qu'elles avaient sans doute toujours été le plus profond, le plus important dans la vie de l'homme, et sur toute la terre en général; et un sentiment de jeunesse, de santé et de force - il n'avait que vingt-deux ans - et une attente indiciblement douce du bonheur, d'un bonheur inconnu, mystérieux, s'emparaient peu à peu de lui, et la vie lui paraissait éblouissante, miraculeuse et toute emplie du sens le plus haut ».

     

    La dernière flûte de Champagne

    Durant la nuit du 1er juillet 1904, Anton Tchékhov se réveilla et, pour la première fois, pria son épouse Olga d’appeler un médecin. Lorsque le docteur Schwöhrer arriva, à deux heures du matin, le malade lui dit simplement «ich sterbe», déclinant ensuite la proposition d’envoyer chercher une bouteille d’oxygène. En revanche, Tchékhov accepta de boire une flûte du champagne que son confrère médecin avait fait monter entretemps, remarqua qu’il y avait longtemps qu’il n’en avait plus bu, s’étendit sur le flanc et rendit son dernier souffle. La suite des événements, le jeune Tchékhov aurait pu la décrire avec la causticité qui caractérisait ses premiers écrits.

    De fait, c’est dans un convoi destiné au transport d’huîtres que la dépouille de l’écrivain fut rapatriée à Moscou, où les amis et les proches du défunt avisèrent, sur le quai de la gare, un fanfare militaire qui jouait une marche funèbre. Or celle-ci n’était pas destinée à Tchékhov mais à un certain général Keller, mort en Mandchourie, dont la dépouille arrivait le même jour.

    Une foule immense n’en attendait pas moins, au cimetière, le cercueil de mon ami Tchékhov porté par deux étudiants...

     

    Ivan Bounine. Tchékhov. Traduit du russe, préfacé et annoté par Claire Hauchard. Editions du Rocher, 210p.

    Anton Tchékhov. Conseils à un écrivain. Choix de textes présenté par Pierre Brunello. Traduit du russe par Marianne Gourg. Suivi de Vie d’Anton Tchékhov, par Natalia Ginzburg. Traduit de l’italien par Béatrice Vierne. Editions du Rocher, coll. Anatolia, 240p.46474716_10218132181642894_8672513447163854848_n.jpg

     

  • Rhapsodies de l'univers

     

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    Lire et relire Cendrars...

     

    En 1992, Anne-Marie Jaton, mondialement connue sous le surnom de la Professorella, publiait un livre magnifiquement illustré,  consacré à Blaise Cendrars. Actuellement encore, cet ouvrage reste l'introduction la plus attrayante, et la plus chaleureuse, à la vie et aux œuvres du formidable écrivain.

     

    Le nom de Cendrars évoque à tout coup l'image d'un bourlingueur au long cours parti en son adolescence de La Chaux-de- Fonds pour le bout du monde, via le Transsibérien et l'Amazonie grouillante d'Indiens bleus, la bohème parisienne où il fut de toutes les avant-gardes, la Grande Guerre qui lui coûta sa main droite, et trente-six mille épisodes légendaires dont on disait parfois que la moitié relevait de l'affabulation, sans que le prestige du conteur n'en fût d'ailleurs entamé.

     

    cendrars2.gifOr plus on revient à Cendrars, après avoir brûlé de juvénile ferveur pour Moravagine ou pour ses récits des quatre vents, et plus on s'aperçoit qu'au mythe —fondé, mais insuffisant — du grand voyageur et du «personnage», s'ajoutent les multiples facettes d'un individu complexe et tourmenté, romantique et violent, sensuel et mystique, certes mille fois plus ouvert au monde que la plupart des hommes de lettres, mais passant autant de temps dans les livres qu'à l'Université de la rue, et vivant l'écriture comme une seconde respiration. 

     

    De ce Cendrars en vérité, sa fille Miriam a dévoilé l'essentiel dans la biographie qu'elle publia en 1984 chez Balland. Or à celle-ci s'ajoute désormais, pour le public non spécialisé autant que pour le lecteur ferré en cendrarsologie surfine, ce qu'on pourrait dire l'introduction idéale à l'homme et à l'Œuvre, en cela que l'ouvrage d'Anne-Marie Jaton a le triple mérite de raconter la vie de Freddy Sauser (que l'état civil de La Chaux-de-Fonds fait naître «du 29juillet  au 4 août 1887»...), littéralement enluminée par une profusion d'images combien évocatrices; de retracer parallèlement la saga du poète, de ses premiers tâtons aux chefs-d'œuvre de la cinquantaine; enfin de commenter lesdites œuvres avec autant d'enthousiasme communicatif que de pertinence dans l'aperçu critique et la synthèse. 

     

    À lecture de Vol àvoile, plus d'un lecteur s'est imaginé le jeune Cendrars se carapatant de chez lui pour aller courir le vaste monde à la manière d'un beatnik avant la lettre. Or il va de soi que l'histoire de son émancipation est plus compliquée,même si Cendrars s'est choisi précocement un destin «tout autre» et si le thème de l'errance (mais en famille...) s'inscrivit très tôt dans son existence. 

     

    Cendrars77.JPGSans doute le jeune Sauser a-t-il vu du pays dès son âge tendre, mais le présumé baroudeur n'en est pas moins un garçon souvent tourmenté, romantique et introverti, dont les relations avec les femmes seront toujours bien singulières en outre — il n'est que de citer son amour platonique pour Raymone, compagne de sa vie. 

     

    De la nature antinomique de Cendrars, Anne-Marie Jaton déchiffre d'ailleurs les traits à visage ouvert, si l'on peut dire, en appliquant la lecture physiognomonique de Lavater — auquel il faut préciser qu'elle a consacré un autre volume des Grands Suisses. Ainsi note-t-elle chez Cendrars l'opposition d'«une intense spiritualité dans les traits tourmentés» et d'«une sensualité trouble et douloureuse dans les lèvres épaisses qui veulent gober le monde», puis «la violence dans les sourcils, la générosité indulgente dans le nez épaté, la mélancolie, la recherche de l'âme et de la profondeur dans le dessin du front, la concentration enfin, l'ardeur et le feu dans l'ensemble du visage». 

     

    Parallèlement, le rapport graphologique de Julien Dunilac, étudiant l'évolution de l'écriture de Cendrars «de la main droite à la main gauche», n'est pas moins éclairant et significatif... 

     

    A ce portrait de l'homme, l'auteur ajoute en outre, nous l'avons dit, un commentaire sur l'œuvre visant à en ressaisir l'unité profonde. Par-delà son apparente dispersion, l'on voit aussi bien cristalliser un grand dessein poétique. Abeille faisant son miel de toutes les manifestations de lavie — des saveurs les plus immédiates aux spéculations les plus élevées —,Cendrars travaille sans cesse à la transfiguration verbale du cosmos. «On nepeut faire l'analyse d'un grain de blé sans démonter l'univers», écrit-il. 

     

    Frère poétique de Nerval mais aussi du feuilletoniste Gustave Le Rouge, Cendrars vit dans sa parole même l'opposition d'une espèce de sauvagerie bouillonnante et du besoin civilisateur de tout filtrer dans les arcanes du symbole et du signe. 

     

    Cendrars33.jpgGrand lecteur du monde, dont il s'est appliqué à ressaisir le mystère et les merveilles dans sa grande tétralogie (amorcée avec L'homme foudroyé, poursuivie dans La main coupée et Bourlinguer, puis conclue sur Le lotissement du ciel), Biaise Cendrars nous convie à partager son émerveillement et ses angoisses d'enfant, ses révoltes d'adolescent éternel et son amour, les cendres de la vie et le feu de l'art. 

    Anne-Marie Jaton, Cendrars. Collection Les Grands Suisses, Editions Slatkine, 160 p.

     

  • Aux Fruits d'or

     

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    Aperçu de la fonction apaisante de la bouquinerie Les Fruits d’or : Palliant le froid social de l’époque, certains lieux étaient devenus, dans les villes de moyenne et grande taille, des îlots d’humanité où les gens pouvaient se retrouver sans être assaillis par le bruit ou l’agitation. 

    Ainsi la bouquinerie Les Fruits d’or, avec son mélange de très jeunes gens très curieux de tout et de veuves lettrées, d’érudits ferrés en langues anciennes et autres beaux vivants de toute sorte, représentait-ellel’une de ces clairières existentielles indispensables à la survie de la Personne en milieu hostile. 

    À préciser que l’arrière-boutique des Fruits d’or était réservée à l’appréciation des préparations culinaires de la Maréchale et aux réunions du Shadow Cabinet, aux projections de diapositives vintage et à l’exercice du racontar. 

    La simple conversation y était très vive et fluide et de temps à autre un bon blues-rap déchirant ou une cantate finlandaise y trouvaient libre cours. 

    Le silence de bunker des âmes asservies et collectivisées, sur fond d’individualisme accroupi, y était défié de la première à la dernière heure du jour.  

    (Extrait du roman La Vie des gens, inspiré par le souvenir de la librairie La Proue, aux escaliers du Marché, dans le vieux quartier de Lausanne, sous la cathédrale, à gauche en montant. Après une période de purgatoire chrétien, La Proue va renaître en décembre 2015.)

     

     

     

  • Dixit Staro

    littérature

    Entretien avec Jean Starobinski, qui vient de s'élever une dernière fois...

    Evoquant sa longue amitié avec Jean Starobinski, Yves Bonnefoy écrivait il y a quelques années que le grand critique genevois était de ceux qui ne cessaient de lui prouver, dans une «continuité chaleureuse», que «la raison et la poésie ne sont pas ennemies, bien au contraire». Le poète disait aussi la part prépondérante du simplement humain chez le penseur, n’oubliant jamais la «priorité du mot ouvert de l’exister quotidien sur la lettre close du texte». Or c’est à ce double point de rencontre, de l’intelligence claire et des fulgurence intuitives, mais aussi de la vie et de sa ressaisie par les oeuvres, que nous ramène incessamment, en effet, cette parole d’expérience intime approfondie et de connaissance englobante
    - Vous souvenez-vous de votre premier acte qui puisse être dit «créateur» ?

    - Ce furent d’abord des envies de traduire. Du grec ancien (L’éloge d’Hélène), de l’allemand (Kafka, Hofmanstahl)... Mon goût d’écrire s’est éveillé moins à l’appel des textes quà celui du monde. J’ai fait ma petite classe d’écriture, cahin-caha, en écrivant des chroniques de la poésie dans Suisse contemporaine, entre 1942 et 1945. J’essayais d’être à la hauteur des circonstances. J’attribuais sans doute trop de pouvoir à la poésie.

    - Qu’est-ce qui, selon vous, distingue fondamentalement l’écrivain de l’écrivant ? Et quand vous sentez-vous plutôt l’un ou plutôt l’autre ?

    - Je ne me sens pas concerné par l’opposition, établie par Barthes, entre ceux qui écrivent sans souci de la forme littéraire (les «écrivants«) et les écrivains préocupés par l’effet esthétique. Mon propos n’est pas de manifester une singularité littéraire., Je cherche à transmettre ma réflexion le plus nettement possible. Il y faut un très sévère travail sur le langage. Et il faut savoir effacer les traces du travail. A quoi ai-je abouti ? Je n’en sais trop rien.

    - «Création et mystère forment le trésor de Poésie», écrivait Pierre-Jean Jouve. Or la critique peut-elle saisir et dire le mystère ?

    - Le propos de Jouve est lui-même de la critique. La fonction du critique est d’aviver la perception du «mystère» poétique, d’apprendre au lecteur à mieux s’y exposer. Au reste, savoir quelles ont été les règles du sonnet, ou celles de la fugue, ce n’est pas faire outrage au mystère de la poésie ou de la création musicale. Bien au contraire.

    - Avez-vous essayé ce qu’on dit «la fiction», ou la poésie, avant ou à côté de votre oeuvre d’essayiste ?

    - Sporadiquement. L’essai en prose m’a convenu. Je suis fermement convaincu qu’une espèce de beauté peut résulter de l’invention d’une recherche - du parcours et des justes proportions de l’essai. Le grand livre de Saxl et Panofsky, Saturne et la mélancolie, ne donne-t-il pas l’impression quîl peut exister un lyrisme de l’érudition ?

    - Vous sentez-vous participer d’une filiation littéraire ou scientifique ?

    - Les exemples de Marcel Raymond, de Georges Poulet, de Roger Caillois, de Gaston Bachelard, de Georges Canguilhem, d’Ernst Cassirer, etc. ont compté lors de mes débuts. Puis j’ai tenté d’inventer mon parcours. J’accepte qu’on dise que mon désir de comprendre s’inscrit dans la filiation de la philosophie des lumières. Je n’éprouve en tout cas aucun attrait pour l’irrationalisme raisonneur si répandu à notre époque.

    - Y a-t-il un livre particulier, ou des auteurs, auxquels vous revenez régulièrement comme à une source ?
    - Je suis beaucoup revenu à Rousseau. Mais sans le considérer comme ma source. C’est un irritant.

    - Y a-t-il à vos yeux, malgré les formes d’expression variées, un «noyau» central commun à l’expression artistique ?

    - Je tente plutôt d’écouter le son particulier de chaque voix, de percevoir le caractère particulier de la relation au monde et à autrui que chaque oeuvre (ou groupe d’oeuvres) établit. Nous unifions aujourd’hui sous la notion moderne d’art, des manifestations dont l’intention était très diverse: magique, religieuse, fonctionnelle, didactique, ou dégagée de toute finalité.

    - Dans quelle mesure la littérature et la peinture peuvent-elles se vivifier mutuellement ? Et peut-on définir le «moment» où la première tendrait plutôt à parasiter, voire à stériliser la seconde ? Y a-t-il un «pur moment» de la littérature ou de la peinture ?

    - Assurément, la lettre (que ce soit celle de la Bible, des mythologistes ou des historiens) a longtemps précédé et commandé l’image.La peinture d’histoire a survécu jusqu’à notre siècle, en se renouvelant et se métamorphosant, jusque dans l’art surréaliste. D’autre part tout un secteur de l’art d’avant-garde, qui ne suscite que peu de plaisir sensoriel, est inséparable des dissertations, souvent des boniments, qui l’expliqent et le légitiment. Avec un mode d’emploi sophistiqué, on peut proposer les pires pauvretés. C’est là que j’éprouve le plus vivement l’impression de «parasitage». Mais il y a, heureusement, des oeuvres de peinture qui établissent un rapport au monde et au spectateur sans passer par des relais intellectuels arbitraires. Je ne veux donc en rien jeter l’interdit sur une peinture qui «pense». Ce fut le cas de Poussin, de Delacroix, de Cézanne, de Klee...

    - Les écrivains forment-ils une catégorie à part dans la critique d’art ?

    - En France, la critique d’art est née avec le discours des artistes eux-mêmes, et avec Diderot. La ligne de crête de la critique d’art passe par Baudelaire. Ce sont des écrivains, et parfois des philosophes qui ont su poser, mieux que d’autres, le problème du sens de l’art. L’admiable Giacometti de Bonnefoy en est la preuve la plus récente.

    - Comment un thème cristallise-t-il dans votre processus de réflexion ? Qu’est-ce qui vous a fait, par exemple, vous intéresser particulièrement aux rituels du don ? Pourriez-vous désigner le fil rouge courant à travers votre oeuvre ?

    - Les thèmes qui me retiennent sont des composantes simples de la condition humaine: la perception que nous avons de notre corps, la succession des heures de la journée, l’acte du don, l’opposition du visage et du masque, etc. Je les considère à travers la diversité des expressions concrètes que j’en puis connaître, selon les moments de l’histoire. Ce qui me met en alerte, ce sont les contrastes, les différences, les mises en oeuvre qui varient à travers les divers moments culturels. Il s’agit donc de thèmes qui sont d’un intérêt très large, et dont les expressions révolues, les évolutions récentes pourront, si possible, mieux mettre en évidence notre condition présente. Pour ce qui concerne le noyau originel du livre sur le don (Largesse), mon attention s’est éveillée en constatant la répétition d’une même scène d’enfants pauvres qui se battent, en se disputant des aliments qu’on leur jette, chez Rousseau, Baudelaire et Huysmans. Il a fallu interpréter, déveloper une explication historique, réfléchir sur le système de rapports violents qui se manifestait dans ces textes. Des avenues s’ouvraient de toute part, avec, à l’horizon, les pauvres de l’âge moderne.

    - Votre expérience en psychiatrie a-t-elle constitué un apport décisif à votre travail d’interprétation ?

    - L’expérience du travail psychiatrique a été brève (à Cery, en 1957-1958). Mais j’en ai beaucoup retenu, pour mes activités ultérieures. La maladie mentale se manifeste en altérant la relation vécue. Ce qui est mis en évidence par la maladie, ce sont les états-limites, les souffrances de la relation. Mais il ne s’agit pas d’une relation différente de celle qui entre en jeu dans la vie normale, ou dans l’imaginaire de la fiction. La perturbation mentale révèle l’édifice de l’esprit humain (sa fragilité, ses excès, ses déficits).

    - Avez-vous le sentiment d’écrire en Suisse et de participer de la littérature romande ?

    - Je me sens Genevois, donc Romand, donc Suisse, donc Européen. J’avoue (en ce qui me concerne) ne pas bien savoir où commence et où finit la littérature romande. Mais il y a une cause à défendre: celle de nos compatriotes qui sont de grands écrivains de langue française (Ramuz, Cingria, etc.) et qui ne sont pas encore suffisamment reconnus et lus en France.

    - La critique a-t-elle une fonction particulière à jouer dans l’univers de «fausse parole» que représente souvent la société médiatique ?

    - L’analphabétisme gagne. Et l’antiscience (ou la pseudo-science). Il faut que des critiques, «littéraires» ou des «philosophes», s’obstinent à protester. Au temps du nazisme, la revue Lettres, à Genève, a pris pour épigraphe cette phrase que j’avais trouvée dans vauvenargues: «La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer». On peut le redire des diverses dégradations de notre temps qui se propagent au nom du «goût du public», de la «liberté d’expression» ou (en d’autres pays) de l’«identité nationale».

    - Quel est selon vous, et particulièrement aujourd’hui, l’honneur de la littérature ?

    - L’honneur de la littérature ? C’est de viser plus haut que le succès littéraire.

    - Y a-t-il un jardin secret personnel dans votre oeuvre ? Ecrirez-vous des Mémoires ou nous cachez-vous un monumental Journal intime ?

    - Mon seul jardin secret: des textes autrefois publiés en revue, qui ne me satisfont pas, mais que je n’oublie pas, et que je garde en instance de révision en attendant de les publier pour de bon... Parmi ceux-ci, quelques rares poèmes.

    - Pasternak disait écrire «sous le regard de Dieu». Avez-vous le sentiment d’écrire sous un regard particulier ?

    - Ecrire sous le regard de Dieu, quelle garantie ce serait ! Je n’ai pas cet orgueil. «Tu ne prononceras pas en vain le nom du Seigneur»...

  • Les anges veillent

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    Bas les pattes ! s’exclame l’enfant:
    tu ne m’englueras pas
    dans ta bave et tes influences;
    d’un saut je me dérobe
    à ton bravo de prédateur:
    la danse est ma hauteur.

    Tombera le masqué
    séducteur combien souriant.

    Et les nuages tout là-haut
    passant et repassant,
    les chastes nébuleux globules
    du sang bleu des seigneurs,
    sont mes veilleurs armés.

    Tout se transforme à vue:
    la joie m’est fortin de douceur.

    Peinture: Joseph Czapski.

  • Ah bon, vous êtes au social ?

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    Ghislaine Heger l'a vécu malgré ses hautes qualifications, elle a connu la honte qui a frappé les siens et a voulu en savoir plus sur les galères des autres, pas toujours ceux qu'on croit. Il en résulte un livre où des rencontres, parfois très poignantes, illustrent (par des entretiens personnels et de beaux portraits photographiques) les multiples cas de figures de l'aide sociale, quitte à fracasser divers préjugés lourdement accusateurs...

     

    En tout cas moi ça m'arrivera jamais, vous exclamerez-vous peut-être !? Moi j'ai toujours travaillé et je comprends pas qu'on aide tous ces profiteurs qui se tournent les pouces, la plupart des étrangers! D'ailleurs on peut très bien vivre avec 2000 francs en se serrant la ceinture! Et puis il y en a des qui sont au social et qui roulent en Mercedes avec des lunettes Ray-ban! Et puis tous ces pauvres qui font trop d'enfants, non mais!

    Vous pensez que ça n'arrive qu'aux autres, et sûr que vous n'y croiriez pas, vous qui ne vivez pas dans un de ces quartiers « mal habités » , si l'on vous disait que la petite Ghislaine que vous croisiez à l'époque dans les escaliers de votre immeuble de l'avenue de Rumine, à Lausanne, donc le beau quartier par excellence, oui, la petite des Heger, s'y est bel et bien retrouvée un jour, « au social », avec son père dont l'affaire avait périclité et qui fermait les yeux sur ses dettes, et malgré les hautes études dont elle est sortie diplômée - mais si vous n'y croyez pas lisez donc ce livre, même s'il est préfacé par ce « communiste » de Pierre-Yves Maillard!

     

    ©GhislaineHeger_9987.jpgLaurence, Jimmy, Nelly, Carlos et les autres, solitaires et solidaires

     

    Ghislaine Heger nous propose donc ces Itinéraires entrecoupés, rassemblant les témoignages de 23 personnes dont 19 sont de nationalité suisse (on note en passant qu’environ 50 % des bénéficiaires de l'aide sociale sont des Suisses), à quoi s'ajoutent les réflexions de sept personnalités en vue des médias romands (à savoir Amandine, Sergei Aschwanden, Pierrick Destraz, Jonas Schneiter, Anne Carrard, Jean-Philippe Rapp et Isabelle Moncada) manifestant leur solidarité à leurs semblables souvent solitaires qu'on pourrait dire les intermittents de la poisse vu que , le plus souvent, on ne fait que passer «au social».

    Sauf que, parfois, la mouise est encore plus tenace que vos meilleurs efforts d'en sortir. Comme c'est arrivé à Laurence, première à témoigner ici et qui a subi tous les coups durs possibles, de jobs perdus pour liquidations économiques en tabassages conjugaux, fuite du désastreux conjoint pillant toute la famille et se retrouvant évidemment, lui aussi, «au social».

    Vous croyez qu'il n'y a pas de hasard dans la faute a pas de chance? Bon, c'est vrai que Jimmy, 24 ans au compteur, fils de Chilienne et de père suisse, tous deux alcoolos et toxicos, avait sa voie toute tracée: l’alcool et la dope. Père à seize ans, l’enfant du couple placé en foyer, il s’est retrouvé au plus bas comme son père qui a perdu toute la famille. «Parce que l’alcool et la drogue, c’est un truc pour rester seul». Et pourtant le filet social et ses propres efforts l’ont ramené vers les autres: le petit gars à l'air au bout du tunnel, avec son fiston auquel il espère épargner ce qu’il a vécu.

    Vous avez les larmes aux yeux? C'est signe que vous êtes en train de les ouvrir, et ce ne sera pas de trop pour les surprises de la suite.

    Avec Nelly, vous pourriez ainsi tomber des nues: Nelly qui a un CV long comme ça dans le médical et l’humanitaire, repartie à 59 ans en Afrique à la rescousse des réfugiés à la frontière camerounaise, donc la vraie mère courage qui a élevé seule ses trois filles et se retrouve soudain foudroyée dans sa santé par un anévrisme de l’aorte qui l’oblige à un arrêt maladie non payé de six mois, avant de recourir «au social».

    Or, le parcours de Nelly a quelque chose d’exemplaire, sinon de significatif. Il y a certes des cas plus dramatiques que le sien, comme en témoignent d’autres interlocuteurs de Ghislaine Heger. Mais autant que Nelly, avec un divorce ou les aléas de missions stressantes, une casse de santé ou les obstacles liés à l’âge, chacun est exposé à l’éventualité d’un recours «au social» et à l’humiliation («Vous avez 60 ans et vous devez quémander, c’est blessant et humiliant…»), qui vous ramènent aux réponses stéréotypées des services sociaux vous serinant leur «il faut»!

    De belles et bonnes gens…

    Vous vous attendez à voir défiler des vaincus aux mines désolées et aux discours paumés? Votre bonne vieille morale de citoyen équilibré qui-a-bossé-toute-sa-vie vous garde de jeter la pierre aux miséreux («pauvreté n’est pas vice», vous a-t-on appris au catéchisme), mais vous trouveriez en somme normal que les requérants du social baissent le nez, d’autant que nombre d’entre eux n’ont pas su résister à l’alcool ou aux paradis artificiels. «Il ne fallait pas», etc.

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    Et les voici à visages découverts! Ghislaine Heger les a protégés en évitant d’accoler portraits photographiques et témoignages, pour mieux suggérer que les parcours s’entrecoupent. Mais Géraldine Chollet, la belle danseuse, a réclamé cette double identification et, comme celui de Nelly, son discours est éclairant, qui débouche sur une perspective politique.

    D’autres, une fois, encore, sont plus mal lotis, mais une exigence revient à l’unisson: le respect de leur dignité.

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    La galerie de portraits de Ghislaine Heger ne dore pas la pilule pour autant. Des difficultés des uns et des autres rien n’est montré comme une norme: des deux jeunes Sarah (la Suissesse et l’Espagnole) ou de Carlos le Portugais revenu d’Angola et s’épanouissant dans la peinture, de Martial le musicien arraché à l’héroïne et se faisant taper sur les doigts parce qu’il file au Sénégal avec l’argent du social (!), ou de Marie ne demandant qu’à travailler à 22 ans alors qu’elle est «au social» depuis sa majorité…

    Or ce qu’on se dit finalement, que confirment les voix solidaires des sept belles personnes s’ajoutant aux vingt-trois autres, c’est que l’aide sociale ne se borne pas aux institutions variées (bien présentes, il faut le relever, et recensées dans le livre de Ghislaine Heger) mais requiert notre attention bienveillante à tous.

    Ghislaine Heger. Itinéraires entrecoupés. Préface de Pierre-Yves Maillard. Réalités sociales, Tokyo/Moon, 2017, 207p.

     

  • En manque de sens

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    Chroniques de la Desirade (2)


    Où la chronique devient un genre majeur, à la fois quête de sens et de style. Et comment faire pièce au double matraquage de la Fatwa Valley et de la Silicon Valley...


    Dans son introduction au choix de chroniques (un peu moins de 200 sur les 2000 qu'il a rédigées dans l'urgence en vingt ans) de Mes indépendances, Kamel Daoud évoque la pratique de ce genre devenu très populaire en Algérie, dans les sanglantes années 90, en insistant sur l'aspect vital de cette frénétique quête de sens quotidienne (il lui arrivait de composer jusqu’à cinq chroniques par jour sous divers pseudos) et d'échapper à la jactance précipitée par un style personnel.

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    C'est essentiellement celui-ci, dès les années 60 (j'avais entre 14 et 16 ans), qui m'a attaché aux chroniques de deux maîtres du genre, dans le Canard enchaîné, aux noms de Morvan Lebesque et de Jérôme Gauthier, le premier figurant l'anar humaniste et le second le pacifiste à tout crin.
    Mai 68, pour le meilleur et parfois le pire, aura marqué le pic saillant d'une prise de parole libératrice dont les innombrables publications répondaient à une nécessité du moment, peut-être moins vitale qu'en Algérie dans les années de la guerre civile mais non moins réelle. Mais quoi de durable dans ce magma ? Quelle pensée, quelle parole pour tenir l'épreuve du temps et rester vivace aujourd’hui ? Kamel Daoud se pose la question en relisant ses chroniques souvent limitées à l'actualité et à son public algérien, et la réponse d’un style - bien au-delà des belles tournures et de la rhétorique plus ou moins ronflante - se distingue décidément de la profusion des opinions, avec le sceau du sens.

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    Or qu'est-ce au juste qu'un style ? C'est une pensée et une voix sans pareilles, une façon de parler unique découlant d'une expérience personnelle, mais dans laquelle peuvent se reconnaître d'innombrables “prochains”. Le style de Kamel Daoud m'en impose peut-être moins que celui de Pascal, Bossuet ou Céline, mais ce nivellement par le haut, si j'ose dire, me dit bien moins que ce que le chroniqueur algérien, ce frère humain qui aurait l'âge d'être mon fils, me dit de sa quête de sens, dans l'ici mondialisé et le maintenant de tous, sous le ciel du Dieu muet de Pascal et dans le non-sens et le néant de tous les simulacres.

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    Donner du sens à sa vie ne relève pas du politique ou de la religion, pour autant que les religieux et le pouvoir politique ne m'imposent pas leur sens unique. Or ce que nous rappellent les chroniques d'un Kamel Daoud, comme “en creux “, c'est que la dépendance à de multiples visages.
    Dans sa chronique intitulée L'Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi, parue en novembre 2016 dans le New York Times, Daoud décrit l'industrie de persuasion émanant de ce qu'il appelle la Fatwa Valley : “Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l'immense pouvoir de transformation des chaînes de TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles: les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd'hui généralisée dans beaucoup de pays - Algérie, Maroc, Tunisie, Lybie, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaînes de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l'espace public, sur les textes de lois et sur les rites d'une société qu'ils considèrent comme contaminée”.

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    Or qu'avons-nous à opposer au sens unique proposé par la propagande théologico-politique de la Fatwa Valley ? Je me le demandais récemment, en Californie, en assistant au matraquage publicitaires des chaînes de télé américaines. Je me suis demandé aussi comment résister à la persuasion clandestine véhiculée par les big data de la Silicon Valley et consorts, aux vérités falsifiées des médias et de leur contempteur présidentiel plus menteur qu'eux, et je me suis répondu une fois de plus que la base de mes indépendances à moi, depuis que jeune garçon je lisais le Canard enchaîné, et ensuite de livres en rencontres, à l'école de la vie et des erreurs, au contact quotidien d'hommes et de femmes plus ou moins sensés - , la seule perception du manque de sens me poussait à en donner un à ce que je vis au jour le jour et que je partage avec celles et ceux, y compris le bougnoule Daoud (pour le dire à la façon des Trump, Le Pen et autres prophètes souverainistes du Grand Remplacement) qui sont du voyage.

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    A San Diego, nous sommes allés voir, avec le conjoint légitime de notre fille aînée, le film intitulé Le Cercle, tiré du roman éponyme de Dave Eggers, constituant une fable contre-utopique cinglante opposée aux visées sectaires “transhumanistes” de la Silicon Valley. Dans les grandes largeurs du roman faisant pièce à l’idéologie islamiste opposée de la Fatwa Valley, Boualem Sansal a répondu à sa façon dans son magistral 2084.

    Autant dire que, du temps bref de la chronique au roman de plus longue durée, la quête de sens est plus que jamais notre affaire.


    Kamel Daoud. Mes indépendances. Chroniques 2000-2016. Préface de Sid Ahmed Semiane. Actes Sud, 463p.


    Morvan Lebesque, Chroniques du canard, Pauvert, 1960. Reprises (en partie) dans la collection Libertés.


    Boualem Sansal. 2084. Gallimard, 2015.

  • Mémoire vive (110)

     

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    Ce jeudi 1er juin. –
    Composé ce matin la cinquième de mes Chroniques de La Désirade, consacrée à une Défense de la critique, où je dis pas mal de choses que je pense, mais certes pas tout. Cependant qui fait, aujourd’hui, la critique de la critique ? Je ne parle pas des sempiternels râleurs confus, mais de ceux qui, dans le sillage d’un Philippe Muray, diraient ce qu’il y a à dire comme je m’y emploie parfois, bien seul dans mon coin il me semble…  

    °°°

    Je serais à même de dire, je crois, comment la forme, en lumière, la forme et la beauté qui en émane naissent du chaos. Il y a le travail, c’est entendu, mais plus encore : il y a le refus d’expliquer et même de chercher à comprendre. 

    °°°

    Je ne dis pas tout, et de moins en moins. Ou plus précisément : si je dis de plus en plus, tout n’est pas à publier.

    °°°

    resumons-nous-de-alexandre-vialatte-1109148627_L.jpgJe suis très intéressé, et non moins impressionné, en lisant le troisième volume, dans la collection Bouquins,  des chroniques de Vialatte, consacré (notamment) à ses débuts de rédacteur à la Revue rhénane, en Allemagne, puis à ses articles littéraires parus (notamment) dans Spectacle du monde où il parle (notamment) de Kafka et Buzzati, ou du dernier livre d’Audiberti (Dimanche m’attend), par l’expression immédiate de son génie, et cela aussi dans les lettres qu’il envoie à ses amis de jeunesse, dont un Henri Pourrat, et autant par son exceptionnelle pertinence de critique littéraire que par la lucidité de son observation.

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    On pourrait dire, évidemment, qu’Alexandre Vialatte, sur le même rang qu’un Henri Calet ou qu’un Charles-Albert Cingria, n’est qu’un « petit maître », mais cette distinction, fondée si l’on songe aux œuvres monumentales des Grands Romanciers et des Grands Poètes de la même époque, n’ôte rien à la qualité spécifique de leur génie, et d’ailleurs aucun de ces trois-là ne me donne envie de lui donner du « maître », alors même que je reste plus profondément attaché à eux qu’à un Montherlant, un Jules Romains, un Gide ou un Claudel.

    °°°

    Lorsque, maintes fois, j’ai fait allusion, devant des écrivains français de ma génération, au déclin de la littérature française actuelle, ou plus précisément à ce qu’on pourrait dire ses « eaux basses », tous ou presque faisaient les étonnés ou se réfugiaient dans l’argument selon lequel on ne peut juger du temps présent faute de recul, etc.

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    Alors je me faisais plus insistant, quitte à paraître rasant, en rappelant simplement les sommaires de la NRF entre les années 20 et 50, avec les frontons occupés par les grands auteurs de l’entre-deux-guerres (les Bernanos, Gide, Martin du Gard, Jules Romains, Mauriac, etc.) et, en pied, les auteurs supposés de moindre importance tels que Jacques Audiberti, André Suarès, Charles-Albert Cingria, Henri Calet et bien d’autres dont on ne trouve guère d’équivalent par les temps qui courent. Alors mes interlocuteurs de chercher un ou deux noms garants de qualité littéraire indiscutable, et deux fois sur trois on me sortait le nom de Pierre Michon, et j’étais censé acquiescer d’un air entendu, etc.

    °°°

    Ce qui m’importe de plus en plus, et de plus en plus exclusivement, sans attention à rien d’autre : l’objet poème et l’objet peinture. Tout le reste, sauf notre vie proche, est secondaire.

     

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    Respirer

     

    On peut faire un livre avec ça,
    on peut faire un poème
    avec n'importe quoi.
    Faut juste avoir l'inspiration.
     
     
    Les forêts donnant sur la mer,
    ou les arêtes entre deux eaux,
    les grands cahiers bleus d'écoliers,
    les toits plats où l'on va fumer
    ou les bardeaux anciens
    de bois rincé par la pluie
    aux parapets des cieux:
    un Russe cuité l'a peint
    comme un chaos de quilles
    en sarabandes de maisons -
    telle étant l'inspiration.
     
     
    On respire, on aspire
    et le chant monte ou pas
    de la chair en joie
    ou de l'esprit scabreux;
    de ce qu’on appelle l'âme,
    du sexe levé du frère âne;
    de la femme océane aux yeux
    d’écumante braise -
    au poème, oh merveilleux
    tout sera décelé dans l’aise
    de la nuit inspirée.
     
    (A La Désirade,ce 23 mai 2017.)

     

     

    Très peu de poèmes me parlent vraiment. J’ai lu des quantités de poèmes qui comptent sans doute aux yeux de leurs auteurs ou des lecteurs de poèmes, qui ne suscitent en moi aucun écho même si je trouve que ce sont objectivement de bons ou même de beaux poèmes.

     

    °°°

    Mon réalisme instinctif me dit que leur compte est bon. Lire le Zibaldone et pour le Gros Animal: foutez-moi la paix. Aucun salamalec aux courtisans. Sus aux faiseurs. Plus une concession aux raseurs.

    °°°

    Mes chroniques sont pour moi une façon de lien social, que je pratique depuis des décennies mais de façon plutôt sporadique, selon l’occasion, comme j’en eus à la Gazette de Lausanne et à 24 heures, principalement. Je n’ai pas bien su les concevoir comme une pratique suivie, faute aussi de support et d’attention extérieure. Or, en lisant Mes indépendances de Kamel Daoud, qui a été très stimulé par le milieu et les circonstances politico-historiques propre à l’Algérie, faisant de ses chroniques une urgence, je me dis que c’est celle-ci qu’il faut invoquer même en état de paix, voire de léthargie…

     

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    Ce mercredi 14 juin. -
    Septante ans aujourd’hui. Que je ressens à la marche, réellement de plus en plus pénible voire douloureuse, mais pas dans ma tête, mon cœur (malgré le souffle court et la toujours proche embolie possible, les articulations grinçantes et l’oreille interne en déglingue) ni surtout mon esprit, vif et de plus en plus délié, littérairement productif comme jamais.

    Excellent repas d’anniversaire ce midi, avec L. Carpaccio de saumon en entrée, filet de daurade et conclusion en île flottante. Régal. Petite Arvine pour l’entrée et pinot noir ensuite, à rebours de l'usage et tant mieux.

    °°°

    Avec Annie Dillard je suis meilleur que moi, ou disons que je vais au-delà. Je dois donc la lire tous les jours, comme un viatique.

    °°°

    Je fais toutes les expériences possibles, en tâchant d’en tirer quelque chose. Eviter cependant la répétition stérile et le parasite.

    °°°

    Je suis le personnage le plus libre que je connaisse, mais je le garde pour moi. Je serai de plus en plus mesuré dans mes proclamations publiques, mais de plus en plus terrible dans mes observations privées en ces carnets sous leur forme posthume...

    °°°

    De nouvelles fonctionnalités, apprend-on. Et pour faire quoi ? Je me pose la question, alors que la fonction majeure, qui est de simple communication réciproque, n'est pas employée ou sous-employée dans la plupart des cas.

    °°°

    Le poète peut-il sacrifier au chic social ou intellectuel ? Je pense que non, ou disons que je demande à voir. C'est cela: l'expérience est à vivre.

    °°° 

    Un poète de ma connaissance vient de participer, à Boston , à un congrès universitaire de poésie. J'ai sursauté en l'apprenant, car ces deux entités, l'université et la poésie, me semblent a priori incompatibles, ou disons qu'imaginer leur rencontre, à Boston, heurte ce qui n'est peut-être qu'un préjugé de ma part. Manque d'ouverture alors ? Je ne l'exclus pas. Je me fais peut-être une idée trop romantique de la poésie (« dans ma soupente / on a la gueule en pente »), et de l'université une représentation trop rigide.

    Après tout, l'un de mes poètes européens préférés, le polonais  Adam Zagajewski, est un universitaire reconnu « à l'international », et le poète de ma connaissance revenu de Boston est lui même prof de poésie dans la fac de lettres de Lausanne-City, où se tiendra d'ailleurs la prochaine édition du congrès inauguré sur la Côte est, et je vois en lui l'un des rares poètes romands vivants qui me parlent.

    Alors pourquoi frémir en apprenant l'existence d'un Congrès  universitaire de poésie ? Pourquoi pas une chaire de slam ou de rap ? Pourquoi pas une danse du ventre de Sylviane Dupuis (poétesse romande prisée des universitaires) au prochain Congrès de poésie universitaire de Lausanne ? 

    J'ai l'air de railler, alors que je m'interroge plutôt en toute bonne foi (si,si) sur la compatibilité du poétique et de l'académique. Façon sauvage, en somme, d'interroger mes préjugés et ceux de la plupart des lectrices et lecteurs de poésie autant que des poétesses et des poètes.

    Ma conviction profonde est que le poétique, comme l'Eros énergumène (titre d'un recueil plus ou moins mémorable de feu le poète Denis Roche), va partout, comme le plus clair soleil à travers les salons de massage en enfilade ou les cellules de nonnes taiseuses, de même qu'il y a partout du faux et du chic chiqué, de la rhétorique de cour ou de basse-cour à dindes et dindons, du mâchefer ou du diamant prompt.

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    Je dois avouer, moi qui me suis mortellement ennuyé à l'université (mais c'est ma faute, j'étais un sale gamin, je l'admets, ne prenant mes vrais cours qu'à l'écart ), que l'essentiel de ce qu'on appelle aujourd'hui la poésie m'ennuie pareillement, dont seules quelques voix proches me parlent, ou « à l'international » un Adam Zagajewski ou un Cees Nooteboom, un Adonis ou un Mahmoud Darwich, une Sylviane Plath qui n'est plus de ce monde mais survit mieux que tant de prétendus intervenants du spectacle ou une Annie Dillard dont la poésie ne se donne qu'en prose, comme celle de Proust, et dix ou cent autres mais guère plus...

    « Car la poésie est l'essentiel " pontifiaitt Ramuz le sédentaire terrien, sur quoi Cingria le céleste vélocipédiste ajoutait: ça a beau être immense, comme on dit : on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue ».

    IMG_0199.jpgCe jeudi 22 juin.
    – Ma bonne amie fête ses 69 ans aujourd’hui. Notre petit séjour à Chamonix s’est achevé à merveille ce matin ; même si elle était un peu patraque hier soir, nous avons passé deux belles journées en ces lieux magnifiques, et G. et moi avons particulièrement apprécié notre virée à l’Aiguille du Midi et jusqu’à la pointe Helbronner, que mon cher beau-fils découvrait à vrai dire…

    °°°

    Ne plus chercher d’assentiment, de qui que ce soit. Ne se fier qu’à soi. 

    Trottibike-Grindelwald-First-Eigernordwand.jpgÀ La Désirade, ce vendredi 30 juin. – Nous fêterons ce soir nos 35 ans de mariage, à Grindelwald, où j’ai tant de beaux souvenirs d’enfance du côté de Mühlebach, dans les prairies ensoleillées surmontées de créneaux de pierre et de glaciers aux séracs bleutés comme suspendus à l’aplomb des roches rincées, du Wetterhorn à l’Eiger.

    Il a fait ce matin une belle lumière sculptant les montagnes d’en face, aiguisant leur découpe et accentuant leur relief comme sous une loupe cristalline, que j’ai saluée avec reconnaissance en poursuivant la lecture de l’étonnante Histoire de douze heures, dont chaque page me touche au cœur. Je me lamente souvent à propos de l’effrayante dispersion d’attention et d’énergie qui s’observe sur le réseau des réseaux, et plus largement dans la dis(société) qui nous entoure, et puis c’est le miracle : un inconnu lecteur de mes Carnets de JLK qui m’envoie un livre méconnu qu’il vient de tirer de l’oubli, et cette découverte renversante d’une pensée et d’un style « vieux » d’un siècle, dans un livre écrit en captivité par un prisonnier français, dont le manuscrit fut confisqué par les Allemands et que son auteur, François Bonjean, a réécrit tout entier de mémoire en 1918. Or j’ignorais qui était cet auteur et le découvre grâce à ce David Aimé qui anime les éditions Banyan, spécialisées en littérature orientale et que j’ai retrouvé sur Facebook que d’aucuns réduisent à une poubelle. Or tout n’est-il pas poubelle aujourd’hui dans le chaos du monde, et n’est-ce pas dans ce fatras que nous avons à frayer notre infime chemin avec nos loupiotes ?

    Donc nous sommes sur le départ direction l’Oberland par le Pays d’Enhaut, alors que mon vieil ami le tout jeune Maveric m’apprend à l’instant, sur Messenger, qu’il part lundi pour l’Inde et se désole de ne trouver point de Cingria dans les librairies parisiennes pour en emporter au Bengale. Avoir vingt ans en 2017 et manquer de Cingria ! Encore une grâce, caramba ! Et de m’inviter, le lascar, à lui rendre bientôt visite là-bas où il va faire ses armes de candidat à la Carrière et se mettre un peu sérieusement à l’écriture. Sacré Maveric qui m’écrivait en russe à 16 ans, sur Facebook. Sacrée poubelle !

    °°°

    01563193.jpgL’événement du jour, c’est pour moi de découvrir, ce matin , le magnifique papier que le compère Jean-François Duval a consacré à La Fée Valse. Je me plains souvent de n’être pas lu ou mal, mais une telle approche m’est comme une justification et un rare bonheur.

    Or ce papier, le voici : « On ouvre le livre, on lit quelques pages, et tout de suite naît cette impression qu’à chacune d’elles les mots sont essentiellement là pour prendre tout leur bonheur, sous une multiplicité d’éclats. Et tout aussi vite l’on se dit « Mais qu’est-ce que c’est ? De quoi s’agit-il ? A quoi a-t-on affaire ici ? ». D’entrée de jeu (littéralement, car les mot sont bien là pour jouer), on éprouve ce plaisir si particulier d’entrer en déroute.

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    Si La Fée Valse est composé de plus d’une centaine de textes, la quasi totalité parvient à se tenir sur une seule page, comme si cette seule et unique page leur suffisait comme place de jeu. Comme si cet espace relativement réduit, à ne pas dépasser (par quelques imaginaires contraintes oulipiennes), justifiait et servait d’autant mieux leur profusion et leur éclatement.

    À quel genre ce livre appartient-il ? Est-ce de la prose poétique ? De petits textes en prose ? Plus intrigant encore : où donc JLK trouve-t-il ses sujets, ses motifs ? – car tous relèvent du jamais vu, le lecteur s’en avise très vite. Oui, où les trouve-t-il, cet écrivain-là ? Impossible à dire justement (sinon adieu la féerie vers laquelle pointe déjà le titre de l’ouvrage) tant la trame elle-même du recueil repose sur l’exigence d’une surprise, toute fraîche et toute neuve en ses mouvements, dans laquelle croquer – chaque fragment possédant sa saveur propre. « Maudite fantaisie ! », s’écrient d’ailleurs certains (dans le morceau intitulé Petit Nobel). La fantaisie ? « L’ennemi à abattre », poursuivent-ils. Tant pis pour ces mauvais esprits, bataille perdue : ce n’est certes pas dans La Fée Valse que pareil assassinat se laissera commettre. Ici la fantaisie n’est pas à renverser, elle est reine.

    Bref, voilà un livre selon mon goût. Car aujourd’hui – et c’est l’un de mes désespoirs –, la situation de la littérature est telle que j’aime que l’on ne puisse rattacher une œuvre à aucun genre bien défini. Je suis contre les genres (même si je lis parfois des romans par un banal souci de distraction comme je regarderais une série télévisée, ce qui n’a rien à voir avec la littérature). S’écarter des genres établis, ne serait-ce pas encore la meilleure façon de ne pas reproduire les schèmes et formes convenues du passé, que perpétue le 90% des livres empilés sur les tables de libraires ? Mieux ! On fait d’une pierre deux coups : non seulement on s’écarte des chemins rebattus, mais le moyen est aussi idéal pour laisser libre cours à l’esprit d’invention. Voilà donc ce qu’on peut d’emblée poser à propos de La Fée Valse : ce livre est de ceux qui appartiennent à une essence différente, comme disent les botanistes.

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    « Qu’est-ce que c’est ? » Essayons tout de même d’aller un peu plus loin dans cette question. JLK (ou son narrateur) nous en fait l’aveu page 90 : « Quand j’étais môme, je voyais le monde comme ça : j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, et c’est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde. » Qu’importe évidemment si la péripétie est véridique ou non. Ce qu’il vaut en revanche de noter, c’est ceci : tout l’art de JLK, en tant qu’écrivain, relève exactement du même genre d’entreprise.

    Ce vitrail cassé d’un coup de fronde et dont on recolle les morceaux, c’est exactement le même vitrail qu’ambitionne d’être La Fée Valse (en quoi le livre est bien à sa place dans la nouvelle et très belle collection « métaphores » créée aux éditions de L’Aire). Le livre de JLK est ainsi fait de morceaux, et l’on peut dire à son propos ce que dit l’un des textes à propos des tableaux de Munch : « Les couleurs ne sont jamais attendues et classables, chaque cri retentit avec la sienne …»

    Voilà. La Fée Valse tient du vitrail brisé et recomposé. C’est un ensemble de morceaux. Et qui dit ensemble dit aussi exigence d’harmonie. Une exigence qui, notons-le au passage, nous vient du fond des âges et des traditions. Dans le judaïsme par exemple, la kabbale n’a pas d’autre fonction : à dessein, Dieu a brisé sa création comme il l’aurait fait d’un vase, et c’est à l’homme de recoller les morceaux, de recréer le monde. C’est aussi le travail de l’artiste véritable. Ecrivain, sculpteur, compositeur, peintre… Rien d’un hasard si La Fée Valse fait parfois référence à quelques-uns des peintres préférés de l’auteur (JLK ne pratique-t-il pas l’art de l’aquarelle, du moins si j’ai bien compris ?). Surviennent donc ici et là les noms de Munch, Soutter, Valloton, Rouault, Van Gogh, Soutine…

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    Ce qui confirme notre sentiment : La Fée Valse est bien une histoire d’œil, un recueil composé de regards éclatés – mais pas seulement éclatés, répétons-le, puisque leur fonction est de recomposer le réel autrement, d’une façon d’autant plus lumineuse (la lumière du vitrail) qu’elle est poïétique.

    On ne recompose pas non plus un vitrail sans que cela tienne de la quête. Et la quête, d’ordre fantasmagorique, est bien présente dans ce livre : ce peut être par exemple celle de la bague d’or de notre enfance, à propos de laquelle le narrateur (l’un des narrateurs car il faut y insister, La Fée Valse tient dans un bouquet de voix) déclare : « Je n’ai pas fini de lui courir après… », avec cette conséquence qui laisse toute sa place aux jeux de l’amour et du hasard : «… au jeu de la bague d’or, déjà, ce n’était jamais celle que je voulais à laquelle il fallait que je me prenne un baiser-vous-l’aurez. » Ce livre se donne comme une poursuite. Et une poursuite joueuse, le jeu avec la langue n’étant pas l’un des moindres plaisirs qui soit ici délivré au lecteur.

    S’il fallait trouver un dénominateur commun à ces morceaux, on dira que le principal est précisément celui-ci : le jeu avec la langue, charnelle, vivante, orale, riche de tours et d’expressions, enracinée aussi dans son propre passé, langue française vieille d’un millénaire, et pourtant toujours à se chercher, à se réinventer au travers de quelque trouvaille (JLK est très à l’écoute de la langue qui se parle aujourd’hui). On peut gager que l’ouvrage se prête très bien à la lecture en public.

    Car c’est un bouquet de voix, il faut y insister : La Fée Valse ne se contente pas de mettre en scène un seul narrateur. Non ! Multiples sont les voix qui se font ici entendre : les narrateurs sont plusieurs, tantôt masculins, tantôt féminins, tantôt singuliers, tantôt pluriels. Ce peut être « Je » mais ce peut aussi être « On », « Il », « Vous », « Nous » ou « Moi ». Qui parle ? (L’oralité tient une grande place dans ce livre). Eh bien, c’est la langue elle-même, dans sa diversité.

    Une langue qui jamais ne se laisse prendre au piège d’une fermeture sur soi qui la figerait, mais qui se veut toujours en mouvement, autant qu’il est possible, à force d’explorations et d’inventivité. Ce qu’on sent là, c’est un goût de la faire fuser en expressions diverses, en tours de phrases surprenants… Reprenons la métaphore : c’est comme si l’écrivain s’amusait, page après page, à composer un bouquet à partir de fleurs choisies (les mots) dont tirer des assemblages neufs, originaux, frais, déconcertants.Arcimboldo.jpg

    On ne s’étonnera donc pas, comme il est normal devant un bouquet, que le plaisir soit non seulement verbal, musical, mais aussi visuel. Si bien que l’on va de page en page un peu comme on avancerait dans une riche galerie d’art, s’arrêtant et s’attardant devant chaque tableau pour le laisser infuser et pénétrer pleinement en soi. Que les amateurs de lectures rapides passent leur chemin !

    Pour en revenir un instant à la question du genre : a-t-on jamais vu de la satire sociale dans la prose poétique (moi jamais, mais je ne sais pas tout) ? J’y vois une preuve de plus que La Fée Valse s’écarte de ce genre-là, car de la satire sociale, il y a en bien, ici ! Ainsi lorsque, en ironiques Majuscules, il est question d’un tout jeune nouveau comptable du Service Contentieux de l’Entreprise. Ou de la personne préposée aux Ressources Humaines (curieuse expression qu’on n’entendait jamais dans les années 60).

    Le livre de JLK ne manque pas de moquer ainsi, par un effet de contraste, toute la distance qui sépare le monde de l’art de celui dont une certaine novlangue nous fait vainement miroiter les facettes, en dépit de son grand Vide. Passons.

    Il y a un dernier point : La Fée Valse se garde d’être explicite (où serait le mystère ? quel espace serait encore réservé à la fantaisie ?). Non, ces morceaux de féerie précisément ne visent pas à épuiser ce que la langue peut dire : en tout, le livre préserve la part de l’imaginaire, et finalement de l’incompréhensible. L’auteur sait très bien cela : pas plus que le fameux « Traité uniquement réservés aux fous » du Loup des steppes de Hermann Hesse ne s’adresse à tous (Hesse a soin de nous en prévenir), La Fée Valse ne se laisse saisir par ce qu’il est convenu d’appeler le « lectorat », sorte d’entité vague composées d’amateurs de lectures faciles, digestibles à souhait, fourguées comme des plats pré-préparés pour le plus grand nombre possible. Non, La Fée Valse, on l’aura compris, est à placer au rayon des livres rares ».

    Putain ce que ça fait du bien !!!

     

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    S’il y a écho, il y a possibilité de bonheur, mais ne nous en tenons pas aux retours flatteurs. Je ne serai jamais dupe du flacon ou de la publicité tapageuse, et tels sont les réseaux sociaux : de la pub et du tapage. Seules les voix sont à distinguer, j’entends : les voix personnelles.

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    Règle sage à méditer tous les jours : ne rien attendre de qui n’a rien à donner.

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    JLKPIGS.jpgJe suis, depuis quelque temps, très préoccupé par la question de l’âge, mais pas du tout au sens où on l’entend à l’ordinaire sous l’effet de la crainte de vieillir et de décliner, mais au contraire avec la sensation de me trouver en décalage constant, mentalement et intellectuellement parlant, avec mon corps effectivement fatigué et déclinant, aux articulations grinçantes et aux muscles douloureux, au souffle en déficit et de plus en plus dur de la feuille, alors que je me sens intérieurement débordant de curiosité et d’énergie; de fait je vis et vibre plus vigoureusement qu’en mes jeunes années, je deviens de plus en plus poreux et curieux de tout et mes travaux s’en ressentent à tous égards avec un bonheur et des réussites que je n’ai jamais connues avec autant d’allant et d’intensité.  

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    Ce vendredi 7 juillet. – C'était donc reparti pour un tour de manège et pas moyen d'y échapper: il fallait y aller, l'invitation avait été acceptée et ç'eût été malpoli et inamical de se défiler, une amie perdue de vue depuis des siècles et retrouvée m'avait proposé de participer à ce Festival de littérature alors que je m'étais promis de fuir désormais les salons et signatures et lectures et débats à tourner en rond - bravo mais sans moi, toute forme d'attroupement me terrifie et m'assomme, vive l'agora mais pas à plus de trois ou de sept ou de douze a la rigueur extrême, et la probabilité de cuire dans ce four achevait de m'accabler, mais je souriais en même temps, ma bonne nature me rappelait tant de belles surprises en pochettes, et L. s'encourageait elle aussi malgré son peu de goût partagé pour les conglomérations culturelles en touffeur caniculaire, donc c'était parti mais pian piano, tout en détours et dérogations, par l'ubac du lac, escale café glacé à Thonon-les-Bains, routes secondaires à n'en plus finir avant de rallier l'autopiste a poids lourds intempestifs où la lecture pallierait l'insupportable...

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    Or le meilleur aura été, du vallon de Villard à Valence, la lecture de l'épatante évocation de la rencontre de la Marylou de Kerouac, par Jean-Francois Duval, dans la dernière longue et belle chronique de son recueil intitulé Et vous, faites-vous semblant d’exister ?, où il retrouve in vivo la blonde protagoniste du roman-culte Sur la route, et, en alternance, la suite du premier roman du jeune Romand Adrien Gygax, Aux noces de nos petites vertus, très étonnant et détonnant récit des frasques festivesd'une poignée d'adorables personnages se démantibulant à cœurs et corps déliés entre un trou de Macédoine et la sublime porte d'Istanbul...

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    Le rêveur Duval distingue excellemment la double nature du pigeon, selon qu'il conchie votre balcon ou qu'il illustre l'indépendance libertaire d'un être picorant et indifférent aux fluctuations du cours du baril, stoïque comme Sénèque et n'en faisant qu'à son caprice sauvage. L'observation des canards incline aux mêmes conclusions philosophiques en plus fluidement gracieux, vu que le canard flotte.

     

    Ce samedi 8 juillet. - De ricanants raseurs n'en finissent pas de conclure à la fin de tout: que ces festivals estivaux ne sont que de l'écume touristique pour babas & bobos, que la littérature et les arts ne sont plus ce qu'ils étaient, que l'hyperfestif à tout nivelé et qu'il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.

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    Or dès notre arrivée dans la grande arche aux murs safran couverts de lierre des Deux-Terres, dès la première vision des chats somnolents et de la chambre d'écriture dans la lumière ocellée du sous-bois, dès l'accueil ensuite tout cordial et débonnaire de l'hôte André et de tout un joyeux essaim d'amies; dès notre montée ensuite par les escaliers et les ruelles aux éventaires couverts de livres, jusqu'à la petite esplanade couverte de toiles blanches sous lesquelles j'étais censé participer au café littéraire de midi, toute ma prévention s'est dissipée et la suite n'a été que de bons échanges jusqu'à la lecture et au souper du soir à la longue table amicale.

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    Il est vrai que les moins de 33 ans se comptaient sur les doigts d'une main, voire moins, dans le parterre de têtes blanches venues écouter l'Helvète de passage, mais la jeune animatrice, Catherine Pont-Humbert ne m'a pas moins gratifié d'un accueil chaleureux et compétent, fondé sur une lecture attentive de mon Enfant prodigue et me laissant improviser très librement sur ses thèmes proposés. Et ensuite, que d'aimables demandes de dédicaces flattant ma vanité naturelle et ma joie surnaturelle !

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    « J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire: me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie ». Signé Henri Michaux dans Passages.

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    9782749154282.jpgLe roman d’Adrien Gygax, Aux noces de nos petites vertus, m’étonne par son mélange d’ingénuité et de pénétration, de naïveté primesautière parfois, avec ses images et ses métaphores à la limite de la gourderie et qui sonnent pourtant juste - comme tout le livre quasi sans faille mais qui défrisera les puristes et les pédants – sa formidable énergie et sa plasticité sans pareille dans sa façon d’évoquer les lieux (la Grèce, la Macédoine, puis Istanbul) et plus encore dans sa capacité de faire vivre des personnages, à commencer par ses deux fringants jeunes protagonistes se partageant la craquante Gaïa.  

    Surtout il y a là-dedans un ton unique, une originalité de vue tout à fait rare, quelque chose de l’ahurissement walsérien et une propension sentencieuse qui rappelle parfois les formules définitives du Voyage au bout de la nuit, mais dans une tonalité souvent burlesque et sans qu’il y ait probablement de filiation directe – en tout cas pour Walser.

    Le roman tient à la fois du « film » épique genre road-story, avec une narration déconstruite à la Fellini ou à la Kusturica, du conte (notamment pour le motif du double en rivalité érotique sublimant joyeusement le scabreux de la situation) et du tableau de mœurs d’une époque et d’une génération.

    Ma première lecture à haute voix, sur la route de Valence à la Désirade, a passé par de véritables pics d’intensité, et ma deuxième lecture, stylo-scalpel en main, ne fait que confirmer cette première impression tout à fait saisissante.

    Bref ce sera, après le deuxième roman de Quentin Mouron, Notre-Dame-de-la-Merci, le livre d’un jeune écrivain qui m’aura fait la plus forte impression, avec Les oies de l’ile Rousseau de Xochitl Borel, très au-dessus de la production, souvent talentueuse au demeurant, des auteurs romands de moins de 33 ans - et j’y reviendrai de manière bien plus détaillée à sa parution prochaine, au rang des premiers romans constituant, et c’est rarissime, une véritable découverte…

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    À de certains moments, il semble que la physiologie, autant que la convention sociale, poussent le jeune à rappeler au vieux ce qu’il est: à savoir un croulant bientôt bon à jeter, rares étant ceux qui échappent à cet automatisme grossier. Or il me semble qu’A. déroge à cette règle, au vu de ses courriels naturellement respectueux, mais c’est à vérifier.

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    Couper court à toute forme de distraction. Seul comptant l’objet. Les beaux messieurs à souliers pointus et les dames civiles – la civilité invoquée par le poète universitaire -, ne m’en imposent pas plus que les ordonnances de pharmaciens. Je suis libre et je danse – à ma façon. Modestie et bienveillance pour armure douce. Lire Dante et Dillard. Surtout : peindre en laissant la couleur monter avec le temps. Et pour aller vers le portrait : dessiner…

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    L’éclair de Satan tombant du ciel (on se demande de quel ciel…) est à mes yeux le parasite par excellence de la distraction au sens fort, que Pascal appelait le divertissement. Le diable disperse et défait. Diabolo de la diablerie dilatoire, apéro débilitant.

     

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    L’attention est une modulation de ce que l’on peut dire l’amour.

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    La pratique du mot pour un autre me semble une caractéristique de la poésie, tout au moins de la poésie qui me touche.

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    L’ennui avec le journalisme, et toute forme de bavardage, c’est qu’ils ne sautent jamais une phrase sur deux ni ne prennent jamais un mot pour un autre, force au contraire de la poésie.

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    Quelqu’un entend ce que je dis : miracle, non du tout de vanité mais d’entente avérée et de possibilité d’une île Littérature.

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    Malgré mes plus de 4000 « amis » sur Facebook, j’ai plus que jamais l’impression de ne communiquer vraiment qu’avec une douzaine de personnes dont un tout jeune homme depuis qu’il était puceau, un ami libraire, une sizaine de plus ou moins retraitées férues lectrices et bonnes vivantes - entre la rue de l’Ale lausannoise et les hautes Pyrénées, la Picardie et le Brabant ou les abords d’Yverdon-les Bains -, plus deux ou trois compères écrivains, à part quoi c’est la jactance de la meute et le picorage distrait, le frétillement des followers et les « j’aime » qui ne signifient rien, la solitude innombrable et le déballage des opinions et des postures, bref tout l’opposite de la communication vivante et vivifiante.

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    Le sommeil conseille à la nuit de se confier au rêve.

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    Revenir à Michaux peut s’imposer en cas d’attaque de sérieux ou d’excessives statistiques. La potion du Dr Vialatte est également recommandée à quiconque broie du noir.

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    63e2a97de731343934353130343035353134313536.jpgAdrien Gygax me parle de source pure à propos de La Fée Valse. Il se prétend dénué de toute compétence critique, mais ce qu’il m’en dit, par le détail et à sa façon inouïe,  est tellement plus que ceux qui n’en disent rien…

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    On ne comprend rien à la littérature en se figurant que c’est pour faire joli ou juste pour s’évader, alors qu’elle n’est qu’invasion.

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    Tout à coup je me rappelle, je ne sais pourquoi, les éphèbes qui tournaient autour de Leonor Fini, dans son monastère corse, et le très bel androgyne blond représenté sur une de ses toiles et qui peignait ses fonds.

     

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    Ce mercredi 19 juillet.
    – Je constate que je parle très peu de nos filles dans ces carnets. Or ce n’est pas faute d’intérêt ou d’affection, tout au contraire : c’est par crainte d’épingler le papillon, de trahir sa beauté avec mes pauvres mots et d’attenter à la liberté de son vol, entre autres égards qu’inspirent le respect et la pudeur.

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    L'idée de Foucault, consistant à penser contre soi-même, me paraît excellente et tout a fait d'actualité ces jours.

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    18446699_10213027550150297_8885749530142353550_n.jpgJ'ai (re)commencé ce soir de lire Walden de Thoreau, après y être entré quelques fois mais jamais comme ce soir à minuit. Nous marions demain notre fille et Walden est exactement le livre qu'il me fallait à l'instant.

    Au début du chapitre Économie, Thoreau affirme que les vieux ne sont pas de meilleur conseil que soi-même et je trouve ça juste et bien, propre à nous libérer d'un préjugé tenace. Quand je pense aux conseils que m'ont donné les vieux, à part nos parents qui n'en donnaient guère, je me dis qu'aucun, à commencer par Dimitri qui avait des conseils à donner à tout le monde sans en suivre lui-même aucun, ne m'a été d'aucune aide par ses belles paroles, ni le pauvre Haldas ni le très vieux Robert Poulet qui m'a enjoint, lorsque je lui ai rendu visite à Marly-le-Roy, au début de 1982, de ne pas entrer dans le XXIe siècle, en clair: de ne pas faire d'enfant. Or Sophie était déjà en route, comme on dit, et je n'ai eu qu'une réponse en tête face au vieux fasciste dont je savais que la fille s'était suicidée à cause de lui: allez vous faire voir…

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    Je vais faire de Walden ma lecture continue de ces prochains temps. J'y entrevois la source, ou l'une des sources, de la pensée d'Annie Dillard, et j'y retrouve mon propre sentiment du monde de 7 à 7O ans, relevant d'une sorte d'anarchisme candide. Je suis seul devant la Nature, qui me parle mieux que les gens ou, plus précisément, que les institutrices et les pasteurs, etc.

    Ce vendredi 21 juillet, jour de noces. - Beau temps ce matin et belle humeur, qu'on va tâcher de garder jusqu'à minuit. Grand jour pour J., dont la sœur, couturière à ses heures, refait ce matin la voilette après qu'elle a oublié hier la première au restaurant où ces dames se préparaient à l'événement.  

     

     

     

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    Ce samedi 22 juillet. – L’événement familial et social d’hier serait à décrire par le détail et de bout en bout, depuis l’apparition de la mariée dans la Grand-Rue de Morges, enceinte jusqu’aux yeux et triomphante dans sa robe de mariée blanche, et ensuite la cérémonie à l’Hôtel de Ville , l’officière de l’Etat-Civil toute pétulante d’humour et non moins dignement officielle, s’inquiétant d’abord de savoir si mon petit discours annoncé aurait des connotations religieuses puis découvrant que les deux conjoints annoncés seraient à vrai dire trois avec l’enfant, et la promesse, les petites larmes, la congratulation générale et les photos de tous par tous, enfin la procession disloquée sous la pluie jusqu’à l’hôtel de charme, et les heures, jusqu’à point d’heure pour certains, passées à picorer et picoler dans la bonne humeur, sans la moindre fausse note - oui tout ça serait à décrire sous la forme d’une nouvelle affectueusement ironique ou par un épisode de série télé, mais à l’instant je suis un peu fatigué et me contente d’en sourire en tendre complicité, etc.

    °°°

    Spectacle désolant de l’atomisation, chacun replié sur son petit écran, tous connectés en apparence et dissociés pour l’essentiel, sans aucune curiosité réelle sauf pour le déjà vu et recuit. On consomme et on profite, on dit qu’on échange et puis quoi – et puis rien !

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    Facebook 

    La meute en même temps

    glapit-adore-ignore,

    élit, élude, abhorre,

    déglutit et vomit.

    L’œil enregistre tout.

    Jamais il n’a été

    si fermé à l’ouvert.

    Quand tout et son contraire,

    le voyant, le violeur,

    le suave arrogant

    et la mère sans secours,

    à jamais diffondus,

    confondent au plus confus

    l’encore et le toujours.

     

    Morts digitalisé

    ou peut-être vivants –

    qui voit le différent

    dans le pareil au même

    sans mémoire et sans rêves ?

     

    Pourtant le verbe aussi,

    le verbe vert et vif,

    passe tous les dénis.

     

     

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    Rilke l’a recommandé en émiettant un biscuit de marbre dans sa tisane : « Tu dois changer ta vie ! », et c’était en mémoire du torse d’Apollon de Rodin. Mais tous les jours je m’en tiens à l’injonction de Michaux : «  Le matin, quand on est abeille, pas d’histoire, faut aller butiner ». Leçon aussi du milieu : sans les siens que serait-on ? Et le chien, qu’a-t-il à dire ? Les petites filles instruites par une louve, de retour forcé en milieu protestant, dépérissent : c’est prouvé. Et cette autre leçon de ce matin : trouver le sentiment porteur. Pourtant je dirais plutôt en mon for intérieur : le noyau.

  • La Bibliothèque de Dimitri n’est pas que celle du grand passeur

     
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    À  l’enseigne des Éditions  Noir sur Blanc paraissent les deux premiers volumes de la série de rééditions slaves et «étrangères» de L’Âge d’Homme. Le grand éditeur y eût-il vu une captation indésirable, voire une trahison ? La démarche généreuse de Véra Michalski illustre au contraire la devise du passeur, «on continue !» et lui fait honneur autant qu’à celles et ceux qui l’ont secondé ou soutenu…

    La bibliothèque de Dimitri ? Mais je l’ai sous la main ! Rien qu’à la tendre je pêche tel ou tel livre fétiche de mes jeunes années, que ce soit un des dix-huit volumes à couleur safran des Œuvres de Cingria rassemblées par mon vieil ami Pierre-Olivier Walzer et la cantatrice Gisèle Peyron fan folle de Charles-Albert, ou Feuilles tombées de Vassily Rozanov dont un soir, dans la maison sous les arbres de Vennes, au coin de sa bibliothèque à lui, Dimitri me dit que c’était un livre «fait pour moi»; ou la nouvelle traduction (par Luba Jurgenson) de l’adorable Oblomov d’Ivan Gontcharov avec lequel il fait bon cosser au coin du feu; ou le génial Kotik Letaev d’Andrei Biély qui sonde les abîmes de la première enfance en poète-psychologue un peu toqué; ou le pavé bleu tendre de L’Ange exilé de Thomas Wolfe qui a enchanté la jeunesse yougoslave de Vladimir; ou les douze volumes du Journal intime d’Amiel qui a piqué la première curiosité du Dimitri de vingt ans débarquant dans une librairie de Neuchâtel, ou encore L’Inassouvissement de Stanislaw Ignacy Witkiewicz qui fut, avec Cingria, son contraire en tout, l’un des dieux littéraires de notre jeunesse – j’en passe et des milliers d’autres titres publiés par L’Âge d’Homme qui m’ont accompagné cinquante ans durant, avec une tendresse particulière pour le petit recueil d’entretiens que nous avons publié de concert chez un concurrent (horreur et délices !) du nom de Pierre-Marcel Favre, en 1986, sous le titre ô combien juste et précis de Personne déplacée,incluant une suite de libres propos sous cet autre titre redoutable de Carnets du barbare… 

     Les fondateur sont des tyrans irremplaçables 

     En écoutant Vladimir Dimitrijevic me raconter sa vie de Tsigane toujours errant mais en pantoufles ces soirs-là, dont il me reste vingt-cinq cassettes enregistrées parfois entrecoupées de longs silences ou de sanglots ravalés – quand il me parlait des rues de Belgrade de son enfance aux cadavres couverts de fleurs, ou de ses visites à son père emprisonné -, puis improvisant sur les thèmes que je lui proposais ou qui lui venaient spontanément à l’esprit (de l’animal, de la musique, morale d’Helvète, Simenon, de la maladresse, ours et Tsiganes, du cinéma, de la transfiguration, etc.), j’ai découvert ce qu’on peut dire un homme inspiré, une sorte de poète oral qui semblait parfois vaticiner, et les 4000 livres de son catalogue le prouvent aujourd’hui : un immense passeur de l’édition francophone que Claude Frochaux son bras droit, aussi dévoué à la cause commune de L’Âge d’Homme que résolument opposé à toutes ses idées en matière religieuse ou politique, a qualifié de «génie». 

     Or il ne s’agit pas de céder à je ne sais quel culte de la personnalité, même si Dimitri, à l’hybris surdéveloppée, aimait à cultiver sa propre légende, mais le fait est que L’Âge d’Homme, sans la folie constructive et la tête de pioche du fondateur, n’aurait jamais existé, et que L’Âge d’Homme d’après celui-ci ne pouvait lui survivre qu’autrement, la tête de pioche bis de sa fille creusant son propre sillon… 

    Évoquer le nom d’Andonia Dimitrijevic, alors, qui fut, avec la douce et courageuse Genevève, sa mère admirable, dans le retrait discret et l’ombre du souvent ombrageux Titan, de celles et ceux qui ont assuré à la base la survie matérielle et administrative de la grande petite maison, doit nous rappeler, précisément, que la bibliothèque de Dimitri est aussi celle de toute une communauté de bonnes volontés et de passions partagées. 

    Du petit cercle familial intime baigné par la lumière du sourire en coin et de la présence de Geneviève , tellement accueillant pendant une vingtaine d’années aux tout proches durant l’enfance de Marko et d’Andonia (dont un Gérard Joulié l’infatigable traducteur, Richard Aeschlimann l’artiste passeur d’artistes, Jil Silberstein le poète et futur grand voyageur), aux piliers et soutiens professionnels de L’Âge d’Homme, tels, déjà cités, Claude Frochaux et Pierre-Olivier Walzer, et les grands slavistes Georges Nivat et Jacques Catteau dès le tout début, ou Freddy Buache passeur de cinéma et directeur de collection, et Dominique de Roux à Paris dès la première heure aussi, ou Alain Van Crugten le traducteur belge de Witkiewicz, la bibliothèque de Dimitri n’a cessé de croître et de se multiplier au service d’auteurs aussi différents les uns des autres qu’un Georges Haldas et un Pierre Gripari, un Etienne Barilier et un Hugo Claus, un Gore Vidal et un Alexandre Zinoviev,  un Alexandre Tisma et un Vidosav Stevanovic anti-Milosevic et un Dobritsa Tchossitch cautionnant celui-ci avant de se faire virer du pouvoir, etc. Mais l’on touche ici à la guerre, et ce fut une autre histoire… 

     Les Michalski, grands passeurs de l’Autre Europe… 

    Il y a quelques décennies, donc avant la chute du Mur et du Rideau de fer, marquant l’effondrement du régime communiste que Vladimir Dimitrijevic a fui à vingt ans, l’on parlait des pays de l’Est comme de l’ «autre Europe», dont la littérature est extrêmement présente dans la bibliothèque de Dimitri, mais pas seulement: aux rayons russes de «ma» bibliothèque de Dimitri, et plus précisément aux centaines de volumes ocre des fameux Classiques slaves, se mêlent pas mal de couvertures noires des traductions du russe publiées par Jan et Vera Michalski à l’enseigne de Noir sur Blanc, alors que l’inverse se produit sur le rayon polonais où la dominante noire ou rouge (les œuvres complètes de Slawomir Mrozek) laisse moins de place aux traductions polonaises de L’Âge d’Homme, où Witkiewicz tient la première place. 

    Mais c’est bel et bien à l’enseigne de Noir sur blanc que je trouve le merveilleux Proust contre la déchéance de Joseph Czapski, et que vois-je là caramba : Les Aïeux de l’immense Adam Mickiewicz en deux traduction « concurrentes », aux i de L’Âge d’Homme et chez Noir sur blanc, l’un à côté de l’autre ! 

    Tout cela pour dire que le blanc pur des couvertures de la nouvelle collection intitulée La Bibliothèque de Dimitri va faire la somme des diverses couleurs, et qu’avec les mânes du passeur on reprendra sa formule préférée : « On continue… ». 

     Dans les Carnets du passeur, florilège de pensées qui émaillent la dernière partie de Personne déplacée, Dimitri, sous le titre de Question, se demandait ceci : « Je me pose toujours cette question: que feront les gens lundi prochain ? Cesseront-ils d’acheter des livres, ou cesseront-ils d’acheter des choses superflues ? » 

    Autant dire que, lundi prochain, vous vous pointerez en librairie pour vous jeter sur L’Inassouvissement de Witkiewicz, fabuleuse plongée dans l’avenir de l’auteur (qui s’est suicidé en 1939 devant l’agression conjointe de la Pologne par les armées allemandes et soviétiques, comme il l’avait prévu) devenu notre présent à de multiples égards; et qu’en bonus vous vous offrirez La colombe d’argent d’Andréi Biély, satire d’une secte folle comme il en a proliféré depuis le début du XXe siècle - et ce n’est pas fini ! Parce que La bibliothèque de Dimitri n’en est qu’à ses débuts sous la direction du dernier bras droit du grand passeur, en la personne de Marko Despot qui connaît la musique et le refrain : « On continue ! » 

     Vladimir Dimitrijevic. Personne déplacée. Entretiens avec Jean-Louis Kuffer. L’Âge d’homme collection Poche Suisse, 224p. 2008. 

    Andréi Biély. La colombe d’argent. Traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, postface de Georges Nivat. Éditions Noir sur Blanc, La Bibliothèque de Dimitri, 449p. 2019. 

    Stanislaw Ignacy Witkiewicz, L’Inassouvissement. Avant- propos et traduction du polonais revue par Alain van Crugten. Editions Noir sur Blanc, La Bibliothèque de Dimitri, 608p.

     

    Dessin : Matthias Rihs.

  • Les chocolats d'Hitler

     

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    Je n'aime pas, le soir,
    te savoir loin de moi.

    Les voyelles se meurent
    quand l'amour est trop loin
    de ce qu'on dit le coeur,
    qui devient alors HERZ,
    pour ne pas dire SCHMERZ ,
    dans ce pays fermé.

    Vienne n'est pas ce soir
    une ville amoureuse:
    il y a dans l'escalier noir
    un Hitler à la voix
    de sinistre mémoire,
    criant comme une mitrailleuse.

    Et tout est si suave
    dans les salons de thé
    VERBOTEN à tout étranger.

    Le monde m'ennuie, amie,
    quand tu es loin de moi.

     

    (À Vienne sans L., en 1995, avec visa renouvelé en février 2019)

  • Voici des fleurs

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    En mémoire de Thierry Vernet
     
    La beauté de l’objet
    soit la seule mesure de la chose.
    On ne lance rien au hasard.
    À l’établi l’orfèvre
    est concentré sur son art
    tout humble d’artisan
    qui cisèle des roses -
    ou cet objet secret
    révélé par son autre part.
     
    On ne sait rien d’avance
    de l’eau sur laquelle on ira
    là-bas dans le miroir
    d’un ciel à jamais incertain.
     
    L’objet se révèle à mesure
    qu’on oublie d’y penser.
    Le chant s’élève et dure
    le temps de ne pas oublier.
     
    (La Désirade, ce 26 mars 2018)

  • De lectrice à lecteur

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    Ce qu'écrit Isabelle Roche sur son blog, à propos des Jardins suspendus.

     

    Je disais donc...
    je crois d'ailleurs savoir où j'irai en premier...

    En écrivant cela je pensais à une page très précise d'un cahier bien particulier, où le soin que j'ai mis à ne pas laisser mes phrases déborder dans la marge contraste avec l'écriture hâtée, fébrile, fortement raturée et, en bien des points, quasi illisible tant les lettres sont déformées. Écrire si mal, de manière si peu lisible, témoigne moins d'une fébrilité à capter une pensée insaisissable que d'une conviction obscure et profonde, sans doute agissante tandis que j'écrivais, que cela ne vaut rien – n'a pas en tout cas la valeur, la signifiance que je lui ai vue sous le coup de l'embrasement scriptural. La meilleure preuve est qu'en à peine quelques jours ce que je croyais avoir amené à se mouvoir dans le texte ne m'est plus perceptible. Mais en réécrivant, en retouchant, peut-être quelque chose sortira-t-il de ce chaos...

    J'ai inscrit une date en haut de la page – j'entendais ainsi marquer que le surgissement était consécutif au travail que j'effectuais alors: la lecture-correction des épreuves d'un recueil de textes de Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus* – mais elle est erronée: j'ai noté «semaine du 17/09» quand la période correspondant à ce travail est cette même semaine mais du mois suivant. Un lapsus révélateur de mon rapport au temps. Deux pages plus loin, ce fouillis au crayon, toujours issu de la lecture des Jardins suspendus:
    La présence = «arrêt sur être» que seul l’art peut rendre manifeste.

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    Présence: un mot stable où se meut imperceptiblement un perpétuel flux d’être à régime variable.
    Et sur mon bureau numérique, contemporain de cette page de cahier mi-ordonnée mi-chaotique, un fichier-texte sauvegardé sous le titre BROUILLON:

    C'est bien souvent sous les mots des autres – quand on est lecteur goûteur de mots et que ces «autres» sont d'authentiques écrivains – que l'on découvre quelques clés menant à l'une ou l'autre de ses propres vérités. Ainsi ai-je tout juste – juste avant de consentir à taper, ici, ces lignes, pour une fois cédant à la pulsion brute de «filer la phrase» à défaut de métaphores pour donner forme à l'un, au moins, de ces innombrables afflux discursifs qui sans cesse me traversent – tout juste compris, donc, à travers de savoureuses phrases de Jean-Louis Kuffer le concernant lui ou d'autres écrivains dont il dit si bien l'art, de quelle nature pouvait être ce mystérieux embrasement d'où naissent tant de sublimités textuelles.

    La littérature – c'est-à-dire cet usage non ustensilaire de la langue qui fait proliférer confluences et ambiguïtés sémantiques, jeux sonores, interpolations lexicales... toutes choses qui fondent la littérarité – a ce pouvoir unique...
    Quel pouvoir? Bien vite mon élan a été coupé, ne restent que ces points de suspension par lesquels je me signifiais qu'il y aurait une suite à écrire. Je crois qu'elle est là, sur la page de cahier – oui, en effet:

    La littérature a ce pouvoir unique de faire vibrer entre les mots, les phrases, une ineffable présence, un «au-delà de ce qui est écrit» peignant à l’horizon de la lecture un vague paysage qui donne à celle-ci sens et relief – un vague paysage propre à chaque lecteur et dont l’auteur ne saura jamais rien. Le vrai critique, le critique lumineux, est celui qui sera capable de rendre justice à la littérarité d’autrui non pas seulement en citant de larges extraits – car ce faisant il reste en surface, dans une monstration qui n’amène pas le lecteur dans les profondeurs bouleversantes de l’écriture dont il est question – mais en faisant à son tour advenir dans ses phrases une littérarité singulière, en suscitant à son tour un «vague paysage». Celui qui saura aussi, en même temps, faire entrevoir au lecteur ce «paysage» qu’il a lui-même entrevu en lisant, et souligner comment l’écrivain dont il parle parvient à rendre manifeste la présence mystérieuse.

    Jean-Louis Kuffer est de cette confrérie des critiques lumineux.

    Mais avant que d'avoir extrait de la note broussailleuse ce qui précède, quelque peu désordonnée et pressée surtout d'attraper un peu de sens quand des phrases avenantes se présentent qui paraissent le servir, j'avais ajouté au bas de ce BROUILLON :

    Un livre admirable, où en toute page se révèle la langue d'un orfèvre-joaillier – non pas «langue de poète», une expression si figée qu'elle me semble rapetisser le «poète», et l'auteur de Jardins suspendus, poète assurément, ne mérite en aucune façon pareil sort – qui excelle à faire rutiler l'écriture des autres mais aussi, taillant à facettes ses propres mots et rythmes, les émerveillements qui tiennent son âme en éveil, qu'ils soient suscités par les livres ou par les innombrables percepts offerts à tout moment par le monde environnant.
    Donnant irrésistiblement envie de lire les livres dont il parle, d’aller à son tour, par les chemins littéraires, à la rencontre des écrivains auxquels il prête l’oreille, Jean-Louis Kuffer s’avère un passeur majuscule pour cette autre raison qu’en ces délectables «jardins suspendus» il fait advenir ce miracle rare: à travers des expériences profondément intimes dont il transfigure par son écriture la singularité, l’irréductibilité, il tend à qui le lit de ces mêmes clefs de vie, de ces mêmes clefs d'être qu'il a trouvées au creux des livres. Ainsi dit-il, par exemple, de la lecture: Avant de commencer à écrire, entre seize et vingt ans, j’ai d’abord vécu les mots, si l’on peut dire: j’ai vécu ce rapport parfois vertigineux qu’on peut éprouver devant l’étrangeté mystérieuse des mots qui découle de l’énigme insondable de notre présence au monde.

    … Voulant rapiécer toutes ces bribes à seules fins introscopiques – car sous les mots de Jean-Louis Kuffer, je crois bien avoir ramassé deux ou trois clefs d’or, dont il me faut maintenant apprendre à me servir – je me suis aperçue que je retouchais et réécrivais non pas tant pour cerner de plus près quelles jouissives lumières m’avaient apportées ce livre mais pour, au bout du compte, tâcher de rendre hommage à un auteur que je lisais pour la première fois. Mais alors il me faut rajouter deux ou trois petites choses à propos du livre.

    À l’évidence compilation de textes déjà publiés c’est avant tout une totalité qui se tient par elle-même et pensée comme telle, où chaque pièce a été subtilement retaillée pour prendre place à l’intérieur d’une architecture extrêmement précise.

    Outre que se glissent ici et là des poèmes, de petites fugues autobiographiques, on voit que les interviews, les articles critiques ont été habilement pérennisés, non pas coupés artificiellement de leur époque d’écriture (certains sont explicitement datés) mais revus de telle manière que celle-ci en relève la saveur dans notre présent en dépit des années écoulées. L’on a ainsi un recueil exceptionnel, qui mérite d’être lu comme un ensemble mais dont on peut, aussi, goûter chaque texte isolément, dans l’ordre que l’on veut – et quel que soit le mode de lecture adopté, le plaisir sera pareillement intense.

    Pour toutes les richesses que contient le livre dont je ne laisse rien paraître, des points de suspension suffiront qui vaudront invite à visiter sans attendre ces Jardins…

    Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2018. 416 p. - 27,00 €.

    Ce texte est extrait du blog: http://terres-nykthes.over-blog.com

    Portrait de JLK: Philip Seelen.

  • Soutter

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    Obscure est ma passion,
    disait le poète aux doigts noirs
    dans la nuit en plein jour
    de la lumière en tintamarre.
     
    Folie, folie, folie
    des croix dressées dans l’air du soir
    - l’air de feu et de poix
    clouées dans le cercueil dressé
    des femmes en beauté,
    des visages pêchés
    dans le filet des innocents
    - le péché de la honte
    furtive se détourne:
    on ne s’exhibera jamais,
    tout n’est que dévoilé,
    on ne connaîtra pas la paix,
    tout sera bousculé:
    chassés du temple du Marché,
    les usuriers du monde
    joueront à ne pas jouir
    à la façon vampire
    des âmes sans âme et sans chair
    gelées par le désir
    de ne désirer rien...
     
    Tout ainsi l’a cloué,
    le cinglé aux yeux de dément
    qui nous a dévoilé
    le monde immonde en son tourment.
     

  • Bruno Ganz le médium

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    Le plus grand comédien suisse de ces dernières décennies vient de nous quitter, à l'âge de 77 ans. Au tournant de sa 70 année, le Festival de Locarno l'avait honoré.

    Ma correspondance dans le quotidien 24 Heures, en 2011.

    Septuagénaire cette année, Bruno Ganz fête aussi un demi-siècle de présence continue sur la scène internationale. On peut rappeler alors qu’avant ses débuts au théâtre, Bruno Ganz fut un petit Suisse comme les autres, ou presque.

    Né en 1941 à Zurich dans un milieu d’Helvètes moyens, il eut d’abord à affronter un père qui ne voyait pas d’un bon œil cette lubie de comédien, à moins de l’être «à côté » d’un métier digne de ce nom. Son paternel lui trouva donc une place d’apprentissage de peintre en bâtiment… à laquelle il ne se présenta jamais, préférant rejoindre les comédiens allemands souvent fameux que la capitale alémanique avait accueillis pendant la guerre.

    Dès ses vingt ans, ensuite, le jeune acteur se retrouva à Berlin où il allait participer, avec Peter Stein, à l’aventure de la Berliner Schaubühne. Dix ans plus tard, il était sacré acteur de l’année pour son rôle dans une pièce de Thomas Bernhard.

    Quant au cinéma, ce fut en 1967 qu’il y vint dans Haut les mains de Jerzy Skolimovksi, prélude à une carrière marquée par le non conformisme et la recherche de qualité.
    Avant-gardiste alors ? Pas exactement. En tout cas pas intello sectaire ! Disons plutôt que rien de ce qui est humain n’est étranger à Bruno Ganz, qui fut l’ange Damiel dans Les ailes du désir de Wim Wenders, et le démoniaque Adolf Hitler dans La chute d’Olivier Hirschbiegel.

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    Avec autant de puissance que de maîtrise intelligente, ce comédien venu du théâtre est de ceux qui n’ont pas besoin de «surjouer» pour imposer leur présence tout en se coulant dans les personnages les plus divers.

    Au Festival de Locarno, en 2006, on le découvrit ainsi en grand-père anarchisant dans Vitus, de Fredi M. Murer, puis on le retrouva l’an dernier en vieil amant émouvant dans La Disparition de Giulia de Christoph Schaub.

    L’ensemble de sa filmographie associe en outre son nom à ceux des plus authentiques créateurs du 7e art, d’Eric Rohmer (La Marquise d’O) à Théo Angelopoulos (L’éternité Et un jour) en passant par Alain Tanner (Dans la ville blanche), Francis Ford Coppola (L’Homme sans âge) ou Volker Schlöndorff (Le faussaire). Son honnêteté intellectuelle l’a amené à refuser, en 1993, d’incarner Oskar Schindler dans la fameuse Liste de Schindler de Spielberg, alors qu’il a accepté de se mettre dans la peau d’Hitler pour une interprétation dénuée de toute complaisance.

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    Si le comédien a été gratifié des plus hautes distinctions, l’homme Bruno Ganz est resté aussi simple qu’ironiquement débonnaire, tel qu’il apparaissait d’ailleurs dans Vitus. Autant dire qu’on se réjouit particulièrement de voir ce très grand Monsieur du cinéma d’auteur monter sur la scène de la Piazza Grande, le 11 août prochain, pour recevoir un léopard « à la carrière » avant la projection en première mondiale de Sport de filles de Patricia Mazuy, film français dans lequel on le retrouve en entraîneur équestre de légende.

    Enfin, nous retrouverons Bruno Ganz dans d’autres films projetés cette année à Locarno, à commencer par La provinciale de Claude Goretta, gratifié pour sa part d’un léopard d’honneur, mais également La Marquise d’O de Rohmer, La Chute déjà citée et Le couteau dans le tête de Reinhard Hauf, illustrant autant d’aspects de l’immense talent d’un véritable médium-interprète.

  • La Chine dont nous rêvons

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    Que se passait-il dans la tête du président Xi Jinping lorsque, le 17 janvier 2017, au Forum économique mondial de Davos, ce pur et dur communiste chinois fit l’éloge du libre échange devant un parterre de capitalistes durs et purs qui s’en trouvèrent apparemment épatés ?

    Se poser la question revient à se demander ce qui se passait dans la tête de l’actuel président de la Confédération helvétique Ueli Maurer quand, en visite à Pékin en 2013, au titre de ministre des affaires étrangères, il affirma crânement que, s’agissant du massacre de Tian’anmen, en 1989, donc il y avait plus de vingt ans de ça, il était temps de «tirer un trait» sur cette page «tournée depuis longtemps». Et l’on imagine, passant en battant de ses deux ailes, l’ange Win-Win invoqué in petto par les deux présidents.

    Dans la foulée, je me rappelle que le boss du parti suisse majoritaire UDC (Union Démocratique du Centre) auquel est affilé le ministre Maurer, le milliardaire suisse Christoph Blocher, n’avait pas attendu ces années de prescription pour «tirer un trait» sur les pages des plus sombres années du maoïsme, ayant été l’un des premiers industriels suisses à composer commercialement avec la Chine communiste sous le même battement d’ailes de l’ange Win-Win.

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    Or voici ce qu’écrivait Simon Leys il y a juste dix ans de ça, dans sa préface à la réédition du livre qui fut l’un des premiers témoignage lucides et honnêtes sur la meurtrière Révolution culturelle chinoise célébrée par tant d’idiots utiles occidentaux, de Jean-Luc Godard à Philippe Sollers, et jusque, tout à l’heure, par l’impayable Alain Badiou :
    « La Chine a connu ces dernières années de prodigieuses transformations. Elle est en passe de devenir une super-puissance – sinon la super-Puissance. Dans ce cas, elle sera – chose inouïe – une super-puissance amnésique. Car, jusqu’à présent, sa miraculeuse métamorphose s’effectue sans mettre en question l’absolu monopole que le Parti communiste continue à exercer sur le pouvoir politique, et sans toucher à l’image tutélaire du président Mao, symbole et clé-de-voûte du régime. Et le corollaire de ces deux impératifs est la nécessité de censurer la vérité historique de la République Populaire depuis sa fondation : interdiction absolue de faire l’Histoire du maoïsme en action – les purges sanglantes des années cinquante, la gigantesque famine créée par Mao (dans un accès de délire idéologique) au débit des années soixante, et enfin le monstrueux désastre de la « Révolution culturelle » (1966-1976). Treize ans après la mort du despote, le massacre de Tian’anmen (4 juin 1989) est encore survenu comme un post scriptum ajouté par les héritiers, pour marquer leur fidélité au testament laissé par l’ancêtre-fondateur. Mais ces quarante années de tragédies historiques (1949-1989) ont été englouties dans une « trou de mémoire » orwellien: les Chinois qui ont vingt ans aujourd’hui ne disposant d’aucun accès à ces informations-là – il leur est plus facile de découvrir l’histoire moderne de l’Europe ou de l’Amérique, que celle de leur propre pays. »

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    Au terme de la même préface, Simon Leys écrivait encore, par rapport à l’effort de certains de pallier l’amnésie chinoise, au risque de ne pas « tirer un trait » sur la tragédie de Tian’anmen, entre tant d'autres

    : «La métaphore la plus éloquente de la situation présente est encore ce Coma de Pékin évoqué par Ma Jian : le protagoniste du roman (la plus puissante création produite à ce jour par la littérature chinoise contemporaine) est un jeune manifestant décervelé par une balle perdue de Tian’anmen, qui flotte, paralysé, muet, sourd et aveugle, dans un coma sans fin »…

    C’était il y a dix ans. Depuis lors, le seul nom de Ma Jian, auteur de plusieurs livres tous interdits en Chine, a été condamné pour « pollution spirituelle » et vit en exil à Londres où a paru China Dream, le Rêve Chinois, satire dévastatrice des hautes sphères du pouvoir chinois actuel, disponible aujourd’hui en traduction français sous le titre de … China Dream, un tableau satirique formidablement vivant et non moins émouvant par son regard sur la Chine des Chinois réels dont le pouvoir aimerait extirper les rêves personnels pour leur imposer un seul Rêve Chinois sous contrôle et, à terme, implanté en chacun par le truchement d’une puce numérique.

    Dédié à la mémoire d’Orwell, ce roman saisissant, qui rappelle à certains égards la satire antisoviétique d’un Alexandre Zinoviev dans Les hauteurs béantes, nous est balancé comme en miroir vu que ce rêve « chinois » amnésique et hyper-consumériste est aussi le nôtre avec sa fuite en avant, son clinquant hideux, sa société inégalitaire, ses ville flottantes de luxe et ses terres spoliées, etc.

    Or je reviendrai, beaucoup plus en détail, sur ce roman qui nous défie de tirer aucun trait sur la réalité telle qu'elle est, fût-elle désobligeante voire carrément inappropriée...

    Ma Jian, China Dream. Flammarion, 2019. Egalement disponible en version numérique sur Kindle.

  • Au miroir de l'enfant

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    Dans la foulée de Dickens ou de Poil de carotte, l’enfance blessée n’en finit pas d’inspirer des livres qui sont parfois de terribles réquisitoires, comme « Le Prince d’Aquitaine » de Christopher Gérard, ou des remémorations plus amples et nuancées à la manière de « François, roman », récit autobiographique de François Taillandier. Deux ouvrages également remarquables par leur très belle écriture et leur pouvoir d’évocation, voire d'identification.

    L’exergue du Prologue du Prince d’Aquitaine du romancier et essayiste belge Christopher Gérard, dont le titre fait allusion au fameux poème El Desdichado de Nerval («Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé / Le prince d’Aquitaine à la Tour abolie : / Ma seule étoile est morte et mon luth constellé / Porte le soleil noir de la Mélancolie»), introduit parfaitement ce roman qu’on pourrait dire l’exorcisme littéraire d’une enfance et d’une adolescence bafouées par un père incarnant le parfait pervers narcissique : «Et là où le désordre conduit à la souffrance, et la souffrance à la plainte muette, là fleurit la poésie», citation tirée de Neiges d’antan de Gregor von Rezzori.

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    S’agit-il vraiment d’un roman, dont les personnages relèveraient de la pure fiction ? Je n’en crois rien mais ne ferai pas un début d’enquête à ce propos, car je tends à prendre pour «vérité vécue» les tribulations du narrateur qui dit JE avec une immédiate véhémence et dit TU à son père qui ne l’a pas tout à fait tué.

    De fait, Le Prince d’Aquitaine transforme le schéma œdipien classique du fils supposé tuer papa pour se taper maman, en un scénario non moins fréquent dans certaines familles dignes d’être haïes, où le père s’acharne à rabaisser sa progéniture et, si c’est un garçon trop brillant, à le «tuer» d’une façon ou de l’autre. En l’occurrence, ce sera avec une mesquinerie et une bassesse rares. Qui plus est, le père en question, incapable de transmettre quoi que ce soit à son fils, s’est ingénié à effacer, après sa mort, toute trace de son père à lui, héros de la Grande Guerre, blessé en septembre 1914 par une salve d’artillerie sous les remparts d’Anvers, immobilisé pendant des années et voué finalement à «la pitié de femmes», à commencer par la Grand-Mère en laquelle son fils trouvera un recours récurrent à ses folles dépenses et autres malversations, et le petit-fils un soutien affectif introuvable auprès de ses parents.

    La bascule des Golden sixties

    Je ne sais pas vous, mais nous autres, mes sœurs et notre frère aîné, avons eu la chance d’être entourés, aimés, encouragés par des parents soucieux de notre présent et de notre futur, avec le soutien de grands-parents également attentifs et bienveillants, dans un milieu plutôt modeste encore contraint d’«économiser», au lendemain d’une guerre qui avait épargné notre pays.

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    Or curieusement, je trouve, dans Le Prince d’Aquitaine, de multiples échos à ce que nous avons certes vécu tout autrement mais avec les mêmes «couleurs» d’époque, Christopher Gérard marquant admirablement la transition d’un monde qu’on pourrait dire d’«avant» à celui qui suivrait les « golden sixties ».

    Son instituteur Cornet aux rituels quasi militaires, je l'ai connu sous les traits d'un Monsieur Besson sévère mais juste, et même si elles nous ont été épargnées, les «colonies» pas toujours jolies où son père s’empressait de «caser» son fils durant les mois d’été, aux ambiances de petites casernes plus ou moins religieuses à réfectoires sinistres et moniteurs à l’avenant, évoquent tout un univers fleurant encore les années 50.
    À l'opposé, le papa flambeur et joueur, fonçant en Alfa Roméo ou en Porsche entre sa jeune épouse américaine humiliée et sa maîtresse allemande, ses potes de ribotes et autres putes, ses dettes accumulées et ses petites arnaques (jusqu’à piller son propre fiston) annonce le monde d’ «après» que nous connaissons, de l’égoïsme cynique et du chacun pour soi matérialiste et vulgaire, auquel le garçon, traité avec mépris de «petit intellectuel» par son tyran alcoolique, va s’opposer dans son quant à soi immunitaire, passionné qu’il est de sciences naturelles ou d’archéologie, puis de littérature, jusqu’au jour lointain où il rencontrera l’âme sœur qu’il appelle «l’Aimée».

    Si Le Prince d’Aquitaine relève de l’exorcisme, et même d’une certaine revanche posthume, c’est par le brassage de la vie et par l’exceptionnel relief de ses observations, traduites par une écriture claire et cinglante, bien accordée au défi de l’ «Inconsolé», que ce livre nous atteint et nous touche. On se rappelle ce que Balzac a fait de sa cousine Bette, pas vraiment un modèle «sympa» elle non plus. Et plus puant que le père indigne du Prince d’Aquitaine, on ne saurait l’imaginer. Mais quel personnage !

    Unknown.jpegLe regard intransigeant de notre ange gardien

    Passé le tournant de la soixantaine, quelque vingt-cinq livres à son actif, reconnu du public et de ses pairs, candidat à l’Académie française, François Taillandier se retrouve face à un garçon de sept ans dont nous découvrons le portrait en pied au début de son nouveau «roman», petit bonhomme à l’air grave, «petit mais intraitable, avec son blouson et sa frange, et son regard déterminé à ne céder à rien», et l’écrivain de se demander : «Mais qui est-il ? Qui est-on ? Il l’ignore lui-même. L’enfant sort de la nuit, de l’inconscience, de l’ignorance».

    Ce qui revient à se demander, et nous avec : mais que suis-je donc devenu, que sommes-nous tant d’années après au regard de cet enfant que nous avons été, devenu parfois un étranger, parfois un fantôme oublié, parfois encore – et ce sera le cas ici – une sorte d’ange gardien ?

    À ces questions, et à tant d’autres qui concernent toute une génération et le monde en mutation qu'il a vu évoluer, François Taillandier répond par un récit autobiographique qu’il sous-intitule «roman» pour le distinguer, peut-être, d’un «récit de vie» comme il en pullule par les temps qui courent, mais en somme aussi peu «roman» que le Pedigree de Georges Simenon, et néanmoins aussi «romanesque» que celui-ci par la traversée du temps retravaillée qu’il représente, et par ses climats divers – entre Auvergne profonde et quartiers parisiens -, ses personnages bien silhouettés et la chronique opposant là aussi un «avant» provincial et un «après» mondialisé, une culture séculaire marquée par la religion et un nouvel univers «pluriel» et souvent perdu…

    La contrée et ses gens

    La première partie du récit, intitulée La contrée, s’ouvre sur une phrase marquant d’emblée le passage d’un monde à l’autre (« … Moi en tout cas je n’étais pas né sur une « planète »), opposant, à notre vision actuelle de terriens soucieux de «sauver la planète», celle d’une Création présentée à ses élèves par une certaine demoiselle Marthet, institutrice à l’école Saint-Gabriel, à Clermont Ferrand, qui dispensait ses leçons de catéchisme, au début des années 60, avec « la même méthode élémentaire et implacable dont elle usait pour nous inculquer le kilogramme, le multiplicande ou la conjugaison des verbes du deuxième groupe ».

    Et le styliste charnu de s’en donner illico à cœur joie : «Mademoiselle Marthet était une de ces raseuses vieilles taupes, emphytéotiquement confites dans une virginité mielleuse à la fois et miaulante, que les parents appréciaient parce que, paraît-il, elle aimait les enfants…Je ne dis pas le contraire. J’ai su bien plus tard qu’elle se souvenait, devenue une très vieille dame, de chacune de ses classes, et du nom de chacun des gamins qui s’y trouvaient».

    Tout un monde ! Et qui a existé à Lausanne aussi, dans le quartier de Chailly où, derrière le vieux collège, une demoiselle Chambovey nous fit tirer un portrait de classe, à l’automne 54, où je me reconnais le même air «dans la lune» que le jeune François...

    Comme le disait volontiers ce cher Alexandre Vialatte, l’Auvergne remonte à la plus haute Antiquité, et c’est dans ce monde de volcans et de pneus Michelin (le père de François, d’abord ouvrier à l’usine, y était devenu cadre supérieur), de campagnes montueuses et de rues tortueuses (Clermont la ville représentant la première «nature» élue par le garçon), évoquant le passé Gallo-Romain par un arrière-grand-père mythique et la pacification chrétienne par une grand-mère mystique sur les bords, dans cette contrée d’innocence biblique (même le péché originel était alors innocent» à sa façon) et de truculence tribale que nous emmène Taillandier, comme dans un grand village d’Astérix où voisinent des tantes pittoresques et des figures, tel Raquet le boucher vieux garçon, bon type sauf quand il a trop bu au point de noyer le chien de La Chose, laquelle ne le cède en rien à la Louloune, fille du quincailler Lotiron, sans parler du redoutable Tâton, «personnage d’ombre dont on était menacé de la visite si l’on chipotait sur sa soupe ou refusait d’aller au lit ». Bref, ça ne se raconte pas : ça se lit !

    La bonne vie d’hier et d’aujourd’ui, et foin d'idéologies…

    François Taillandier, romancier très attaché à la perception et à l’interprétation du réel, tout en revisitant sa contrée natale avec les yeux d’un enfant solitaire aux yeux bien ouverts, n’en fait pas un Eden pour autant mais arpente une France des contrées qui rappelle un peu la Creuse de Jouhandeau ou la Corrèze de Richard Millet, avec une tendresse qui n’exclut pas un coup de gueule en passant, contre un prof de gym sadique qui lui fait subir en ricanant le supplice connu de la poutre, entre autres humiliations dont l’écrivain se venge en nommant le sale type (lui aussi nous l’avons connu !) par son nom et en se jurant, au dam de toute mansuétude chrétienne, de ne jamais lui pardonner.
    Et l’écrivain de se déchaîner derechef : « Moi j’ai vécu, m’entendez-vous, et j’ai levé le nez sur l’horizon. Ma vie belle surplombe de haut votre vie de minable. Chaque livre que j’ai lu, Grenier, chaque ville où j’ai volontairement perdu mes pas, chaque rivage respire, chaque nuit d’ivresse ou de rire m’aura vengé de vous en secret ».

    Puis il y aura la découverte, après les comptines, de la poésie, avec trois vers de Marie Noël ou trois strophes de Victor Hugo, et le chant plus immédiat dans les chansons (de Jean Ferrat, notamment) et ensuite les tirades de Cyrano, et plus tard Aragon; et les filles, d’abord tout timidement et ensuite en Don Juan.

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    Entretemps on aura passé de la contrée à Paris via Le fleuve et le train de la deuxième partie, et ce sera mai 68 et le remplacement du catholicisme par le catéchisme freudien, pas mal de pas de côté voire d’égarements dans l’oubli de l’ange gardien François, et des retours, d’autres avancées, et la mise en garde du petit garçon à son «rejeton» plus âgé: «Tu te campes dans tes décombres, François, et tu regardes ce que tu peux faire. N’aie crainte : François t’aidera. ».

    De François à François, de lui à vous, de vous à toi au miroir, devant ce que nous avons été enfant et qui reste en nous, telle est la retrouvaille : «Il ressortait de l’ombre et de l’exil dans lesquels je l’avais relégué».

    Et toi ? Et vous ? Pourriez-vous dire comme François Taillandier : « François m’avait retrouvé, et il me prenait par la main (…) Depuis, je crois que nous ne sommes plus jamais lâchés ».

    Pour moi c'est tout vu, à l'approche de mes 73 balais consommant la retombée extra-lucide, et c’est tout le bien que je vous souhaite à vous aussi...


    Christopher Gérard. Le Prince d’Aquitaine. Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 157p. 2018

    François Taillandier. François, roman. Editions Stock,262p. 2019.