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17/02/2017

Le scalpel de Pascale Kramer

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Retour sur Autopsie d'un père, roman du mal-être signé Pascale Kramer, parfaite illustration d'un monde ébranlé. L'oeuvre de Pascale Kramer vient d'être couronnée par le Grand prix suisse de littérature 2o17.

 

1.Questions.

Que s’est-il passé ? Dans quel monde nous retrouvons-nous ? Qu’est-il arrivé aux gens ? Est-ce bien ainsi qu’ils vivent ? nous demandons-nous en traversant le dernier roman dePascale Kramer, Autopsie d’un père, très prenant de part en part et nous laissant finalement sur un sentiment mêlé de tristesse et de compassion tant yest rendue, avec précision et quelle justesse, la déroute vécue par certains (beaucoup) de nos contemporains, et même un peu tout le monde à maints égards, à l’enseigne d’un malaise de société latent voire lancinant.

Ce n’est pas la première fois que Pascale Kramer aborde ce thème du malaise – ou du mal-être contemporain :à vrai dire elle y achoppe dans tous ses livres, avec une attention particulière et constante portée à ceux qui, a priori, semblent mal dans leurs mots plus encore que dans leur peau.

En l’occurrence, la situation d’Autopsie d’un père est explicite puisque le thème central du roman implique l’incompréhension fondamentale qu’un père, brillant intello narcissique prénommé Gabriel, manifeste envers sa fille Ania moyennement douée et vite intimidée, voire paralysée par l’ironie et les sarcasmes paternels, dès son enfance.

2.Une autre domination.

Un paradoxe de l’époque tient à cela que le discours sur la domination (forcément critique) soit le prétexte d’une nouvelle sorte d’autorité plus ou moins péremptoire, évidemment liée au pouvoir d’un discours monopolisé par la présumée élite intellectuelle.

Ceux qui dénoncent la domination la pratiquent ainsi par leur discours, qui les habilite simultanément à dénoncer l’élitisme, cela se trouvant vérifiable dans les cercles universitaires et les médias, les cafés « philosophiques » et sur Facebook, notamment.

Il y a ceux qui pensent et les autres ;ceux qui savent et les autres ; ceux qui parlent et les autres. Or, à ceux-ci, qu’on dit parfois les « sans-langage », Pascale Kramer accorde autant sinon plus d’attention qu’aux autres, en captant non seulement ce qui se dit par le discours mais tout ce qui filtre des regards ou des mouvements corporels, des attitudes trahissant telle ou telle émotion.

Peut-on concevoir que quelques mots « qui font mal », ou qu’un seul regard de dédain, un rire entendu, un geste de rejet suffisent à plomber une relation entre un père instruit, « grande gueule » de surcroît, et sa fille peu sûre d’elle et inquiète de déplaire ?

Ce qui est certain, c’est qu’il y a là un riche matériau, pour un écrivain lucide et sensible, et Pascale Kramer le prouve en illustrant diverses modalités de la domination sans les« dénoncer » explicitement.

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3. Au niveau des faits.

Le canevas narratif d’Autopsie d’un père est à la fois en phase avec l’actualité sociale et politique française actuelle, et comme assourdi par la distance que maintient Ania entre elle et l’« actualité », et plus précisément entre elle et les tribulations de son père.

Directeur d’une radio nationale, Gabriel, de la génération des soixante-huitards déçus et virant plus ou moins« réacs », a soudain « dérapé » en prenant la défense, publiquement, de deux jeunes banlieusards, eux aussi furieux contre « la société », qui ont massacré un immigré comorien passant dans leur quartier.

Même réduite à quelques traits élémentaires, la « dérive » de Gabriel, immédiatement sanctionnée par les médias – le récit commence après le désaveu de sa rédaction – est aussitôt liée, dans la conscience du lecteur, à tout un climat actuel de suspicion et d’opprobre,voire de lynchage public ; et c’est ce qui arrive précisément à Gabriel, dont la tendance à la montée aux « extrêmes » est connue de sa fille,mais sans plus.

Que révèle alors l’« autopsie » de ce personnage ? Un affreux « facho », provocateur à la Soral ?

Bien plutôt : un type certes excessif mais dont les positions ont une histoire (comme celles d’Alain Soral sans doute), révolté par les trahisons ou la veulerie de sa génération, et protestant contre la déperdition de l’esprit et de l’exigence,mais à la fois narcissique et parfois grossier, incapable de s’intéresser à sa fille et lui reprochant de se tenir loin de lui, puis se suicidant tout à coup de façon atroce.

3. De l’incarnation.

Pascale Kramer a le sens des gens, et le rare talent, en tant que romancière, d’en tirer des personnages silhouettés,détaillés et individualisés sans recourir à aucune description, à très fines touches insérées dans le récit.

C’est Ania, la protagoniste, qui dit de Clara, dernière compagne de Gabriel, qu’elle a « le sens des gens », mais Pascale Kramer, à vrai dire, est beaucoup plus attentive aux gens que ne l’est Clara son personnage, et surtout réceptive à ce qu’ils endurent ; de fait,Clara ne comprend Ania qu’à moitié, qui la perçoit à vrai dire plus finement in petto…

Ania, femme divorcée d’environ 35 ans, mère du petit Théo, 6 ans, et fille de Gabriel dont elle apprend le suicide le lendemain de sa visite, après quatre ans de silence – Ania donc est en somme le révélateur de l’univers paternel, alors même qu’elle en est rejetée. C’est à travers son regard, apparemment distrait, qu’on va découvrir Clara pendant ce que durera l’enterrement de Gabriel, mais également à travers les réactions vives de son petit garçon. Les enfants, chez Pascale Kramer, comptent énormément...

Or tous les personnages du roman, sans tomber dans le travers des « figures représentatives », trouvent leur juste place dans ce portrait de groupe requérant cependant une lecture très attentive, tant les détails significatifs sont fins et précis pour « faire sens ».

On voit ainsi très bien qui est Clara, qui sont Jean-Louis et Jacqueline les gardiens de la résidence secondaire de Gabriel, qui est Novak l’ex Serbe d’Ania et père peu présent de Théo, qui estThéo et qui est l’ancienne amante de Gabriel, la douce directrice de l’école deThéo qui explique avec compréhension l’évolution du désespéré venu comme elle de la province montagnarde.

4.Concert de « voix »

L’originalité des romans de Pascale Kramer tient à ce que,sans effets de style apparents – si l’on excepte ici et là tel ou tel mot inattendu et non moins pertinent -, les voix de ses personnages se fassent entendre hors de tout dialogue explicite ordinaire, où le discours indirect se substitue à la convention dialoguée dont une Ivy Compton-Burnett a fait, soit dit en passant, un art majeur.

Tout se passe ici comme si l’on était dans les têtes des gens. Ainsi Gabriel se demande-t-il in petto à propos d’Ania : »Quelle sorte de blessure, supposément causée pae lui, prétendait-elle venger par cette vie de médiocrité ? » Mais qui parle en réalité, puisque Gabriel est mort : la romancière ou l’un de ses autres personnages ? Et de même,à propos de son père, Ania se demande : « De quelle sorte de désespoir pouvait donc se nourrir un homme capable d’une telle amnésie envers les siens ? »

Or ce dialogue indirect manifeste lui-même un glissement subtil entre les personnages, ou comme une incertitude latente, une part de supposition ou de réserve reproduisant en somme le non-dit des relations. On est tendu, on explose soudain, on exprime par des mots quelques chose de trop, puis on se reprend, on soupire une vague excuse, mais le geste compte plus que le contenu verbal de la réplique. Nathalie Sarraute a exploré ces mêmes zones dans Disent les imbéciles, notamment.

Pourtant ces hésitations du langage ne signifient pas qu’on reste dans le vague ou le flou : au contraire une lucidité acérée éclaire le récit. Et tout à coup c’est un constat sociologique à la Houellebecq qui évoque la situation générale ressentie par Jacqueline et Jean-Louis, de l’espèce des « braves gens » tentés par le FN :« Le suicide de Gabriel confirmait en quelque sorte la menaçante débâcle annoncée d’un monde où ils s’alarmaient de ne plus se sentir ni en sécurité ni chez eux ».

Tout cela tissé de douleur diffuse qu’exacerbe la cérémonie un peu hagarde de l’enterrement, soudain perturbée par une bande d’« idéalistes » opposés aux idées du défunt.

5 . De la vérité romanesque.

Henry James dit quelque part que ce qui caractérise un bon roman est le fait que tous ses personnages ont raison. Cela se discute évidemment, mais ce qu’on peut dire,à la lecture des romans de Pascale Kramer, c’est que souvent, l’on découvre « les raisons » de certains personnages qu’on aurait jugés, voire condamnés selon les critères ordinaires de la « morale » ou de l’opinion publique.

Ainsi le lecteur qui serait tenté, à la lecture d’Autopsie d’un père, de prendre parti contre Gabriel, ou au contraire, avec Jacqueline et Jean-Louis, de mettre la faute sur le dos d’Ania, sera-t-il amené par le roman, moyennant une lecture attentive une fois de plus, à nuancer son jugement, sinon à le suspendre.

Pas plus qu’elle n’est psychologue ousociologue, Pascale Kramer ne pose à la moraliste d’époque, mais sa contribution à une meilleure compréhension de la vie des gens, dans le monde ébranlé qui est le nôtre, fait partie du plaisir que nous avons à lire ses phrases et à voir comme elle voit, à écouter comme elle écoute, à se laisser surprendre par les gens qui la surprennent ou qu’elle surprend à leur insu.

Pascale Kramer a le sens des gens, et d’abord sans doute parce qu’elle les aime, sans trace de sentimentalité ou de sensiblerie pour autant. On pense à la devise de Simenon en la lisant, à savoir« comprendre, ne pas juger ». Je me rappelle en outre ce que m’a répondu Patricia Highsmith le jour où je lui ai demandé ce qui, selon elle,expliquait les crimes de ses personnages : l’humiliation. Or l’humiliation est à la base du rejet, par Ania, de son père, qui aura trop souvent jugé avant de chercher à comprendre…

12304133_10208096144508238_1804892788421114879_o.jpgPascale Kramer. Autopsie d’un père. Flammarion 2015, 210p.

11:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

16/02/2017

L’éternelle matinée

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Une fois de plus je reviens, cette fin de matinée au Bateau ivre, dernier avatar du Maldoror relooké, à cette formule qu’on voudrait magique, jetée sur le papier par un poète de dix-huit ans , qui dit Je est un autre, et pour signifier quoi ?
Je me dis aujourd’hui que l’éternelle matinée serait mon oraison de tous les jours à partir de cet instant : je ne serai plus jamais vieux, et ce serait comme un vœu de purification qui me verrait porter ma mère et la mère de ma mère et dire simplement la divine beauté du monde.
Tu seras capable du ciel, me soufflait mon oncle Stanislas, un jour tu nous porteras, mais j’étais trop occupé à vivre entre seize et vingt ans, trop occupé de mon vieux Je de rebelle à la manque, griffant d’amour et me débattant, me jetant le défi de défier toute morale et me faisant honte alors que les miens baissaient les yeux. Or j’étais le nombre. Nous leur faisions honte à millions.
Nous avions remplacé leurs tribunaux par les nôtres. Tribunaux du peuple, disait moi l’un, au dam de moi l’autre. Mais de quel peuple ? De quel droit ? Au nom de quelle vérité ?
« Il ne faut jamais promettre d’œufs à deux jaunes », serinait notre mère-grand en sa vieille sagesse terrienne et moi l’autre lisait Senèque au bord d’une rivière tandis que moi l’un, bac en poche, prenait sa carte de la Jeunesse progressiste et rédigeait ses premières notes dans L’Avant-garde, que moi l’autre estimait d’une sécheresse de prône inquisitorial dont les mots, physiquement, lui faisaient mal.
Moi l’un avait trouvé crâne de tapisser sa chambre du quartier de Oiseaux, d’où il s’impatientait de se carapater, d’affiches à slogans dont le premier clamait IL EST INTERDIT D’INTERDIRE, mais c’est moi l’autre qui prenait la tangente en suivant Jack Kerouac sur la route ou rejoignait Henry Miller au Louisiane du Quartier latin, où créchait aussi l’insouciant Cossery des mendiants orgueilleux. Moi l’autre souriait de voir moi l’un sécher à la lecture du Capital, tandis qu’il gravissait le Miroir d’Argentine avec quelque compère ou recevait Merline dans son atelier-clapier, dont il préparait le portrait au pastel en la regardant le regarder.
La Jeunesse progressiste comptait un Robespierre, en la personne de son idéologue en chef Charles Ledru, parangon du militant de pointe et du travailleur intellectuel, selon son expression, qui ne comptait ni ses heures ni ses invectives, aussi tranchant en sa rhétorique que pouvait sembler romantique sa dégaine de vieil adolescent à longs cheveux et tendres bajoues. Ce qu’il lui manquait du muscle de Spartacus, Ledru le compensait par toute une gestuelle de ses mains potelées qui soulignaient, avec l’air de trancher ou de cingler, ses mots cinglants et tranchants que nous tous, au niveau du groupe, selon son expression, nous imitions en prononçant à notre tour force mots cinglants et tranchants que soulignaient nos gestes tranchants ou cinglants.
Notre tribunal était sans merci. Sa vindicte se proportionnait aux iniquités du Système des pères que seule la Révolution abattrait. Ne pas se rallier à celle-ci revenait à collaborer avec les maudits paternels.
Or jamais mon père ne m’avait imposé quoi que ce fût, trop intimidé probablement par la montée en force de notre arrogance, et moi l’un le lui reprochait confusément tandis que moi l’autre l’observait lisant Ramuz ou fermant les yeux à l’écoute de Jean-Sébastien Bach (typique fauteur d’évasion clérico-musicale, selon le jugement de Ledru), mais jamais je n’eus le cœur de lui assener aucun réquisitoire, non plus qu’à mon frère infoutu, semblait-il, de réfléchir jamais.
Mon frère était, bien plus que nous tous, du côté des ouvriers et du travail. Mon frère apprenait un métier. Mon frère se gaussait doucement de mon front plissé, me reprochant parfois de parler comme un livre, et c’était vrai: j’invoquais le Réel, selon Marx, et je disais : comme disait Marx. Ma mère me demandait timidement, même suppliante un peu, ce qu’il en était de mes relations avec Dieu, et je lui répondais, avec une sorte de rage, que la religion était l’opium du peuple. A la question que je lui avais posée à sept ans, la première fois que j’avais entendu, à la radio de Berg am See, les mots socialisme et communisme, notre tante Rosa m’avait répondu que c’était le Diable et pire que le Diable. Et voici que moi l'un les invoquait en citant Hegel et Marx, dont moi l’autre n’aimait pas les mots.
Je ne sais trop pourquoi : les mots de la Révolution me faisaient mal, les mots de la politique et du monde à changer, les mots de l’Utopie me faisaient mal. Je revoyais ma grand-mère, la femme du Président, First Lady à sa machine à coudre Singer ou dans sa cuisine embaumant les parfums de bonnes choses, et toute la haine qui me montait au cerveau sous l’effet des mots de la Révolution me faisait honte. Or mon oncle Stanislas avait commencé de me souffler doucement : continue, petit. Et que voulait-il dire alors ? Continue d’avoir mal au Vietnam et d’avoir mal à l’injustice dans le monde, ou continue d’avoir honte ?
Ledru, pour sa part, nous enjoignait de ne pas mollir tout en flairant, chez moi, le réformiste larvé et peut-être la social-traître sous l’individualiste décadent. Il m’avait surpris relisant pour la énième fois, au Maldoror qu’il ne fréquentait guère au demeurant, Les illuminations du sieur Rimbaud, et m’avait enjoint de bosser plutôt les historiens de la Commune, alors que mon oncle Stanislas me soufflait : continue. Ledru me surprit à lire Breton et n’en fut pas enchanté. Se penchant sur mon épaule à ma table de travail de la Bibliothèque universitaire, comme le prêtre au dortoir vient surveiller ses jeunes gens, il me découvrait tantôt des lectures, comme les écrits de  Feuerbach, qu’il approuvait visiblement, et tantôt il me prédisait que je serais bientôt perdu pour la société, selon son expression, en me surprenant plongé dans la lecture des sieurs Kerouac ou Genet. Mais était-ce donc avec les camés de Kerouac ou les pédés de Genet qu’on ferait la Révolution ?
Cependant nous tombions de plus en plus amoureux : nos corps s’ébrouaient dans une frénésie croissante et nul n’y pouvait mais, de nos pères et mères ou de nos mentors. Tous ne prenaient pas la tangente des nouvelles permissions, mais les mots d’une autre forme de révolution nous tenaient lieu de signes de ralliement : FAITES L’AMOUR PAS LA GUERRE devint un slogan que moi l’un fit sien alors que moi l’autre, instinctivement, le rejetait comme un nouvel argument moutonnier, et moi l’un s’énervait à citer les sieurs Reich et Marcuse, àla confusion de Merline que je ne savais guère aimer vraiment. Tous nous étions alors amoureux les uns des autres. Moi l’un aspirait au dérèglement des sens, et c’était le soir, et le matin moi l’autre resté les yeux ouverts n’en avait qu’à la beauté des choses réglées comme du papier à musique, et je chantais au milieu des corps découverts de nos orgies.

Enfin je revois ce matin, ce matin d’été, ce clair matin du jour de ma énième naissance, ce matin à me convertir comme chaque matin, ne sachant au juste où est Merline au clavecin, mais retrouvant Ludmila près de moi, Ludmila qui mourra comme je mourrai, Ludmila que je retrouve au jardin ce matin encore – je nous revois ce matin d’été dans les allées des années, et l’oncle Stanislas la ramène une fois encore : continuez…

(Extrait de L’Enfant prodigue)

littérature

19:55 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature

Elévation

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…Il montait avec la lumière, penché sur son seul songe, et la lumière coulait là-bas vers l’autre monde d’après le soir où la barque l'emporterait vers cette même lumière qui montait en lui…
Image : Philip Seelen, ce soir, 18h.15.

Apparition

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…Ils sont montés avec la lumière, et plus ils montaient, plus la lumière descendait, ils ont craint de la perdre et soudain, montant encore ils la virent là-haut, qui restait en plein ciel…


Image : Philip Seelen, ce soir, 18h.

19:46 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : panopticon

Notre reflet

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Pour L.

…Tu me demandes si l’eau et le ciel se souviendront de nous, et c’est cela que j’aime chez toi, c’est cela qui fait que je pense toujours à toi quand je suis seule sous le ciel, qui se souviendra de moi, ou devant l’eau, qui se souviendra de toi, nous sommes faits de la même étoffe que les songes de l’eau et du ciel, et vois comme l’eau et le ciel semblent nous aimer…


Image : Philip Seelen

19:42 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : panopticon

Le jardinier

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…Ben, d’abord il te dit cœur cœur cœur, Liu, ça tu comprends, lol, t’es bien partie, et ensuite ça devient plus poétique, t’es sa cerise de printemps, qu’il dit là, t’as le teint de la bigarreau pas mûre qu’il aime à la fois tendre et croquante quand la brise douce effleure le magnolia dont la fleur blanche s'ouvre doucement au souffle de l'amant, dis donc il est chaud, Liu, et puis y remet cœur cœur cœur, ensuite t’es son cerisier, y veut te cueillir tout partout, eh là mais il est hot, ton Liu, y voudrait ton abricot, lol, j’te jure…

Image : Philip Seelen

19:39 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : panopticon

Quête d’identité


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… Cette femme pourrait être votre mère jeune, après qu’elle vous a abandonnée, mais la ressemblance si saisissante de ce bel homme avec mon cousin Patrice n’exclut pas qu’il s’agisse de son jumeau Damien, qui était fou de belles voitures mais dont on m’a dit qu’il avait de certaines tendances, si vous voyez ce que je veux dire, or Patrice est mort et Damien n’a plus sa tête, enfin ce qui est sûr est que cette voiture me dit quelque chose, mais peut-être l’aurai-je vue dans un de ces films dont je raffolais en ma vieille jeunesse, bien avant que la famille ne vous confie aux sœurs du Bon Accueil…


Image : Philippe Seelen

19:36 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : panopticon

Scoop

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… Ce qui est top avec le nouveau dispositif du CanonBall CB600 Lx, c’est que tu flashes le mouvement de l’Event en même temps que tu prends ta note et que tu la balances à la rédac, c’est vraiment un PLUS, là t’es vraiment à la pointe de l’actu, tu peux pas manquer l’instant fatal et c’est le carton assuré, bref si tu rates ça t’es pas ce que je dirai un pro, man…

Image : Philipe Seelen

19:34 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : panopticon

Sans espoir

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…Ils m’ont volé à l’Aveugle et battu, ils m’ont nourri de leurs saloperies et battu, ils m’ont forcé à me battre avec des tueurs que j’ai déchiquetés et j’ai vu la haine se transformer dans leurs yeux en crainte, puis ils se sont battus entre eux, le plus déchaîné a tenté de me jeter dans le fleuve et il est y est tombé avec moi, je l’ai sauvé mais il a continué de me battre, Seigneur Vous l’avez dit : ils ne savent pas ce qu’ils font…

Image : Philip Seelen

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Vivre ensemble

 

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… Finalement Maman m’a décidé à coller, au pare-brise arrière de notre Opel Kadett, le signe du poisson qui dit clairement que le Seigneur est notre copilote, j’avais hésité en craignant un peu que nos locataires musulmans n’en soient plus ou moins chicanés, mais Abdul m’a dit : Gustalin tu as ta foi et moi j’ai ma foi et peut-être qu’un jour j’aurai moi aussi ma voiture familiale…

 

Image : Philippe Seelen

19:30 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : panopticon

15/02/2017

Sponsoring

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…Je vous assure, mon cher, qu’il y a là une manifestation d’art réellement populaire, issu de la base et, qui plus est, des banlieues à risques, dont la reconstitution à l’identique, dans le patio de notre Banque, contribuerait pour beaucoup au renouvellement de l’image de l’entreprise - autant dire que c’est un opération blanche mais à la fois conforme à notre vocation multiculturelle, avec le bonus d'une substantielle  déduction d’impôts…


Image : Philip Seelen

20:05 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : panopticon

Un auteur suspect

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… Ce que je vous reproche de n’avoir pas assez relevé dans votre analyse, Marie-Laure, c’est le fait que le dispositif narratif de la nouvelle intitulée Le Passe-Muraille, qui focalise le geste de l’actant dans la représentation, surcodée par le genre fantastique, des motifs de la souplesse et du passer-vers – ce dispositif typique de la posture anarchisante (voire réactionnaire dans son refus du principe de réalité) de l’auteur, met clairement en jeu la description/opposition d’un espace opaque problématisant la thématique de l’Obstacle (autre signe d’évitement du Réel au sens marxiste, chez un Marcel Aymé notoirement de droite), et l’occurrence individualiste de la figure fuyante que l’éveil de sa conscience fige soudain dans la matérialité retrouvée des éléments idéologiquement non-résolus du pacte narratologique…


Image : Philip Seelen

Supplément d’âme

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… Ce temple, de construction récente, est celui des Mammonites, dont la particularité du culte tient à l’offre très diversifiée de menus eucharistiques en packages conditionnés à l’emporter - on dit d'ailleurs, plus précisément, que certains signes attesteraient la faveur spéciale de Notre Seigneur pour la formule Happy Meal…


Image : Philip Seelen

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Décorum

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…Il est clair que vous pouvez avoir un Rembrandt chez vous, j’entends un Rembrandt authentique, pas une copie ni un poster, le Rembrandt en question ne sera rien sans un cadre approprié, pas forcément d’époque mais qui mette en valeur le sujet du Rembrandt tout en l’accordant à votre intérieur, vu qu’un Rembrandt même authentique dont le cadre jurerait avec vos rideaux ne vaudrait pas mieux qu’une copie ou un poster - d’ailleurs Nadine de Rotschild est tout à fait de notre avis…


Image : Philip Seelen

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Frigida

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…Tu me glaces, Liebling, j’ose pas te le dire mais t’as la peau banquise, tu me fais frisson de fjord, pourquoi que tu te laisses pas aller à ma main chaude, j’ose pas te le dire mais j’aurais vraiment l’impression de le faire avec une statue si tu me le demandais…


Image : Philip Seelen

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Frusques

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... Ca je te dis pas: c'est le type le plus frustre que j'aie jamais rencontré... hein ? On dit quoi ? On dit pas frustre ? On dit fruste ? Pourtant on dit pas ruste: on dit rustre, et c'est ça qu'il était, Vincent, c'était le rustre absolu, tu peux pas savoir ce qu'il m'en a fait voir, mais ça fait rien, maintenant qu'il est plus là je l'aime encore, frustre ou fruste, mon rustre, et je garde ses frusques...

Image: Philip Seelen

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La beauté au vol

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… Ce que je veux dire c’est que la beauté est partout et que, souvent, ce qu’on dit la beauté cache la beauté, tu vois ce que je veux dire ? Un rayon de soleil sur un container tagué, au matin du merle, la vieille qui murmure les airs de La Traviata dans le métro, l’adolescent amoureux, tous les clichés que tu relaves à l’eau pure, l’enfant qui dort, les petits cailloux de la marelle des mots d’Enfer à Paradis, enfin tu vois ce que je veux dire…

Image: Philip Seelen

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Chez nous

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… A présent avec l’Alzheimer de Simone tu penses bien qu’on peut plus faire de Scrabble, donc je te donne le code, mais c’est Top Secret, et ensuite tu fais très attention, parce que tous les appartements sont pareils, tu retiens bien : 13e étage, Apt. 1313, au 12e ce serait 1213 et au 14e ce serait 1413, mais distrait comme je te connais tu risques encore de sonner à côté, et tu sais ce que c’est au jour d’aujourd’hui avec tous ces étrangers…

Image : Philip Seelen

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Retouche

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…Okay, Patty, cette image est fascinante, tu as su rendre exactement la dynamique positive de la nouvelle esthétique urbaine en marquant ce contraste ab-so-lu-ment fantastique entre les fines lignes verticales multicolores, d’un élan si positif, d’une vigueur pour ainsi dire irrésistible, juste interrompues par cette faille de bleu ciel à valeur d’échappée, tout cela comme jaillissant de cette douce base incurvée du socle, vraiment l’équipe te félicite, mais naturellement tu me vires le SDF, là en bas, tu sais, darling, la human touch, ce n’est vraiment plus porteur avec ce qui arrive à nos amis sponsors...

Image : Philip Seelen

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Séparation

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… de notre dernière heure je n’ai retenu que ton pauvre sourire sur le quai, tu semblais triste et confiant cependant, je ne peux vivre sans toi t’avais-je dit en partant et tu semblais en souffrir encore, nous sommes arrachés l’un à l’autre par nos autres vies et ce train n’arrivera peut-être jamais, mais je sais maintenant que nous nous attendons quelque part…

Image: Philip Seelen

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14/02/2017

Hemingway sous nos fenêtres

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Ernest Hemingway aurait eu 100 ans le 21 juillet 1999. Venaient alors de paraître toutes ses nouvelles en un volume. Merveilleux florilège de son art du bref ! Il avait achevé L’Adieu aux armes au vallon de Villard, sous nos fenêtres actuelles, entre narcisses et martres folâtres.


Le cliché s'impose: sa vie fut un roman. Une suite de chapitres plus aventureux les uns que les autres, marqués par la guerre, dans laquelle il se lança à 19 ans, l'amour des femmes (il en épousa quatre), de rudes passions (la chasse et la pêche, la tauromachie et la boxe), une fringale de vivre et une énergie qui a pu le faire classer parmi les «durs» de la littérature.
Or Hemingway n'est pas réductible aux images simplistes qu'on a forgées de lui, du «macho» primaire ou du «viscéral», dépourvu de vie intérieure. L'art de cet écrivain atteint au contraire des sommets de concentration et de mesure classique, de finesse et de valeur symbolique, où s'expriment clairement l'obscurité même du monde, le sentiment de l'absurde et du nada, et cette angoisse secrète qui ne l'a jamais lâché et finit par le terrasser, le premier dimanche de juillet 1961, lorsqu'il se tira une décharge de carabine à bout portant.


Le génie du bref


Du grand art d'Hemingway qui marqué tant d'écrivains contemporains, témoignent certes ses romans célébrissimes (L'adieu aux armes, Le vieil homme et la mer) mais plus encore ses récits brefs, où son style touche à sa pointe de limpidité et de dépouillement, d'efficacité (génie du dialogue et du récit à multiples points de vue) et de charme plus diffus où perce une vieille mélancolie. À cet égard, le meilleur hommage qu'on pourrait lui rendre cet été serait de se replonger dans la lecture de ses Nouvelles complètes, rassemblées en un seul volume de plus de 1000 pages à l'enseigne de la collection Quarto.
Incluant toutes les nouvelles publiées de son vivant (78 titres, ordonnés selon la volonté de l'écrivain), mais également les esquisses et fragments parus dans des revues ou retrouvés dans ses papiers, cet indispensable «portable» s'ouvre sur une émouvante photo de l'adolescent écrivant à plat ventre dans une prairie, annonçant la première gerbe de ses «juvenilia».


feca7ce2693ddf40_jpg_530x530_q85.jpgUne vie quintessenciée


«La seule écriture valable, notait Hemingway, c'est celle qu'on invente, celle qu'on imagine.» Or ce qui frappe à la lecture chronologique de ses nouvelles, c'est, bien plus que leur aspect anecdotique lié aux innombrables expériences vécues de l'écrivain, leur valeur de transposition, dans le cercle magique de la Hemingway fiction.
Il y a bien sûr du reporter chez Hemingway, mais plus il va, surtout après sa période parisienne et plus il décante, plus il concentre, plus il tend à la quintessence de l'histoire, avec une simplicité et un naturel apparents qui dissimulent une maîtrise consommée.


Écrire vrai


«Ce qu'il faut, écrivait-il encore, c'est écrire une seule phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses.» Et c'est dans cette «vérité» cristallisée, sans doute, où se fondent l'émotion vécue et l'expression la plus aiguë, que réside le génie elliptique d'Hemingway, dont l'écriture qui tend à dire le plus de choses avec le moins de mots reste un modèle. Merveilleusement vivantes et brassant une substance émotionnelle inépuisable, mais également passionnantes par leur ancrage dramatique dans les tribulations de l'auteur et de ses semblables, très attachantes enfin par leur charge affective et personnelle gagnant en densité avec les années, les nouvelles d'Hemingway constituent un grand voyage mouvementé à travers le siècle ressaisi par l'imagination d'un conteur.


Hemingway. Nouvelles complètes. Traductions originales reprises des publications antérieures. Avec un choix de lettres, 36 photos, un cahier biographique et bibliographique, un choix de lettres et une filmographie. Gallimard, collection Quarto, 1232 pp.

 

ChambyD.jpgBons baisers de Chamby...


Les Vaudois se le rappellent: Hemingway fit plusieurs séjours chez eux au début des années 1920. C'est par ses lettres que nous en apprenons le plus. Après une première escale en 1921, le deuxième séjour du jeune Hemingway au «chic endroit» de Chamby-sur-Montreux, en mai 1922, en compagnie de sa première épouse Hadley «aussi rouge et brune qu'une Indienne», lui inspire une lettre épique à son toubib de père. Il raconte notamment son ascension de la Cape-au-Moine qu'il dit «très raide et très dangereuse», signale qu'il vu deux grosses martres en escaladant la Dent-de-Jaman (juste à côté des Rochers-de-Naye) et qu'il est allé boire onze bouteilles de bière aux Bains-de-L'Alliaz.

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Les jours suivants, le couple passera le col du Grand-Saint-Bernard (encore enneigé) à pied et descendra sur Milan malgré les pieds enflés de Mrs. Hemingway...
De retour à Chamby en novembre 1922, au milieu de tout un joli monde anglo-saxon qui se passe le mot qu'on mange mieux au Grand Hôtel des Avants qu'à l'Hôtel des Narcisses, Hemingway écrit à une amie qu'il croit «que c'est le plus bel endroit du monde». Il participe aux «grandes courses de bob pour le canton de Vaud», qui se déroulent à Sonloup et le délassent de la conférence de la paix qu'il est censé «couvrir» à Lausanne et «qui est très ennuyeuse et bourrée de cachotteries», les Turcs étant «exactement comme des marmottes», qui se cachent dans leur trou quand on veut les voir...
Ce qu'il faut rappeler, alors, c'est que le reporter Hemingway se trouvait Lausanne, en décembre 1922, pour suivre les pourparlers de paix entre Grecs et Turcs, après qu'il eut assisté aux terribles événements de septembre, marqué par d'énormes déplacements de population en Thrace...


BIOS. Selon les spécialistes, la meilleures biographie d'Hemingway est celle de James R. Mellow, sous-intitulée Une vie sans conséquences et qui insiste sur la parenté de l'auteur avec la «génération perdue», plus précisément Scott Fitzgerald, et les années parisiennes d'Hemingway.
La quête du «livre impossible» est également un des thèmes de cet ouvrage qui vient d'être réédité au Rocher. Parallèlement, les Editions Calmann-Lévy publient Papa Hemingway de A. E. Hotchner, qui fit connaissance de l'écrivain Cuba, en 1948, et devint un ami proche.
L'éclairage sur la fin de la vie d'Hemingway, paradoxalement assombrie par la gloire mondiale du Nobel, et livrée aux démons intérieurs et aux déboires conjugaux de l'écrivain, est particulièrement révélateur, notamment par rapport à l'image édulcorée que préservait la dernière épouse.


HOMMAGE. Il est toujours intéressant, voire émouvant, de lire l'éloge d'un écrivain par un pair qu'il marqué. Ainsi de l'essai de Jérôme Charyn, dont le titre signale bien l'orientation non conventionnelle: Hemingway, portrait de l'artiste en guerrier blessé. Publié en Découvertes Gallimard, cet épatant petit livre vaut autant par son intérêt documentaire (notamment pour l'influence d'Hemingway sur plusieurs générations d'auteurs américains) que par la chaleur toute personnelle qui en émane.

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12/02/2017

D'épineuses roses

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Shakespeare en traversée


28. Henry VI / 2
La première tétralogie des drames historiques de Shakespeare, où la guerre fratricide des Deux Roses succède à la défaite des Anglais sur sol français, est marquée par une inexorable montée aux extrêmes sur le fond de laquelle se détachent les figures de trois monstres particulièrement sanguinaires en les personnes de la reine Marguerite, du tribun populiste Jack Cade et du roi Richard III le boiteux scélérat.
Du point de vue de la structure et de la tension dramatiques, les trois parties d'Henry VI tirent un peu en longueur entre intrigues de clans et sanglantes étripées , qui devaient surexciter le public de l'époque mais ne nous parlent pas avec la même intensité.


N'empêche que de formidables personnages ne se profilent pas moins, à commencer, dans la deuxième partie, par le lord protecteur Glocester, tuteur fidèle du jeune roi encore flageolant et dont la nature faible ne cessera de s'accentuer, alors que lui-même est à la fois aimé du peuple et détesté par les grands du royaume, tel le très retors Cardinal Beaufort qui participera à son assassinat.


Avant d'être étranglé sur son oreiller, Glocester s'opposera virulemment aux suggestions criminelles de sa femme Eléonore, sorte de Lady Macbeth avant l'heure qui prend ses conseils chez les sorciers et sera bannie par le roi, bon comme le scout mais pas poire pour autant.
Dans le genre garce de haut vol, la nouvelle reine Marguerite, importée du continent par le duc de Suffolk, qui la baise avant de l'offrir au roi consentant, s'impose bientôt en cheffe de projet aussi résolue que la pucelle d'Orléans, fantastique en son numéro d'hystérie (merci Julia Foster !) où elle jure allégeance au roi tout en le rabaissant, pestant comme une damnée au moment où le bon Henry montre les dents et bannit Suffolk, dont la tête coupée reviendra à sa maîtresse jurant alors vengeance absolue.


Sur quoi l'ambiance monte encore d'un cran avec l'apparition du terrifiant Jack Cade, variation léniniste du héros Talbot de la première partie ( et d'ailleurs incarné par le même Trevor Pracock) qui promet la semaine des quatre jeudis au peuple avant de lui offrir ses premières tête coupées.

 

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Le jeune Shakespeare décrivait les turpitudes de la guerre civile avec un siècle d'écart, mais le règne d'Elisabeth sort de cet affreux magma et l'on présume que les zooms du dramaturge, ses arrêts sur image souvent bouleversants, les états d'âme exprimés par ses héros comme en confidence directe au bonhomme public, ou les commentaires supérieurement éclairés de ses sages devaient parler à ses contemporains puisqu'ils nous stupéfient toujours par leur fond de lucidité, d'intelligence politique, de bonté sous jacente et de tendresse - de réelle actualité...

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11/02/2017

Ceux qui remontent la pente

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Celui qui recommence à soulever des poids devant la fenêtre ouverte sur l’arrière-cour ensoleillée de l’usine de traitement des déchets / Celle qui s’est trouvé un rouge à lèvres plus rouge / Ceux qui se sentent des ailes de poissons exotiques de bars à champagne / Celui qui juge le monde tellement effrayant que son état personnel ne lui inspire que reconnaissance à l’instar des passereaux d’alentour / Celle qui se refait une santé de fer à base de filet de féra / Ceux qui se reconnaissent à la pertinence de leurs appréciations en matière de poésie chinoise et de pêche à la mouche / Celui qui se proposait de construire une école dans la région de Delhi et qui n’en a rien fait pour des raisons qui ne regardent que lui ma foi / Celle qui se reconstruit enfin en cédant à ses meilleurs penchants au dam de son oncle très strict en matière d'orgies non reconnues par le Synode / Ceux qui ont vu Cracovie d’un même œil sans baiser les mêmes bouches / Celui qui revient aux bains de vapeur traditionnels sous l’effet d’une sorte de tropisme de plante buveuse / Celle qui revient à la vie en s’immergeant dans la mer Morte / Ceux qui se réfèrent aux textes cryptés pour justifier leur goût du fiel de bœuf musqué et de la flagellation à clous / Celui qui draine ses pensées moites avant de se jeter sur la femme de marbre / Celle qui renonce à toute vindicte mais veut qu’on la paie en lapins / Ceux qui entendent toujours les habitants des plafonds / Celui que la maritorne met en appétit / Celle qui se régale de risotto à la rucola à la trattoria Santa Lucia de Winterthour (Suisse) où l’on peut visiter ce jours une expo des ciels de Corot au musée du Römerholz qui s’atteint par le bus No 10 moyennant 2 francs suisses / Ceux qui se rappellent soudain ce que disait Moncef Marzouki de l’hypocrisie des Européens il y a des années déjà quand il traitait le pouvoir français de pompier pyromane / Celui qui reprend la lecture de La Chartreuse de Parme en poche Folio et se délecte à la lecture de la préface de Paul Morand ce vieux réac qu’il voyait faire sa gym en caleçon de toile dans les années 75-80 sur son balcon-sabot du château de l’Aile / Celle qui n’a pas encore compris que Beyle est à Stendhal ce que Joyaux est à Sollers à ça près que Sollers ne sera jamais à Stendhal ce que Joyaux est à Beyle en tout cas aux yeux des Japonais lettrés clairvoyants en ce smatières/ Ceux qui savourent posthumément la revanche de Stendhal sur Beyle sans oublier que ma foi Stendhal sans Beyle ne serait pas là, etc.

Image: Paul Thierrée, etc.

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Pour tout dire (93)

 

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À propos de l'outrecuidance des nouveaux maîtres du monde. De l'impériale vanité fondée sur le vide. Comment le livre résiste à la fuite en avant. Du bon usage de Michel Houellebecq.

Les faits et gestes du nouveau Président américain et de son proche entourage sont intéressants et significatifs d’une nouvelle forme de muflerie, qu'il ne suffit pas de brocarder ou de tourner en dérision. De fait, l'outrecuidance qu'ils manifestent, de façon tout à fait originale en ce qui concerne le Président lui-même, accro comme un ado criseux à son smartphone et se servant de Twitter comme un Néron de cartoon, et l'extraordinaire culot des nouveaux bateleurs de la Maison-Blanche ne se distinguent guère, pourtant, de la goujaterie d'un Berlusconi ou de la forfanterie d'un Poutine. Au reste, cette outrecuidance est vieille comme le monde, mais sa particularité actuelle est d'apparaître sans masque en temps réel dans le monde entier, et de prétendre manipuler les données objectives à sa guise. À cet égard, l'arnaque relative aux "faits alternatifs", vieille comme toute idéologie et toute propagande faisant passer les désirs du Pouvoir pour la réalité, revêt des "habits neufs" avec la clique animant le Reality Show le plus sidérant du moment.
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D'aucuns prétendent, notamment dans une certaine gauche radicale, que Donald Trump ne diffère en rien de ses prédécesseurs, et plus particulièrement d'un Barack Obama angélisé à outrance. D'autres, diabolisant au contraire Obama, assimilent toute critique de Trump à de l'hystérie. En la matière, la logique binaire règne dans les médias et sur les réseaux sociaux, où tout le monde il est Charlie ou facho, point barre.
Mais est-il sensé de coller une petite moustache hitlérienne à Donald Trump ? Sûrement pas, dans la mesure où la situation des States et du monde actuel est un peu (!) différente de ce qu'elle était dans les années dites de la "montée de périls". De la même façon , parler de Trump comme d'un nouveau Néron semble non moins prématuré...
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Cela étant, le rejet de l'étranger, le mépris de tout ce qui pense autrement que soi, le mélange des genres éhonté et revendiqué comme tel, l'inculture érigée en qualité, la vulgarité machiste et l'hypocrisie “appropriée " ne sont pas moins inquiétants que tant de "vieux démons" réactionnaires ou révolutionnaires - et l'on remarque à ce propos que l'hyper-réac Steve Bannon se réclame à la fois de l'esthétique nazie d'une Leni Riefenstahl et de l'anti-parlementarisme d'un Lénine...
L'observation du feuilleton en train de se jouer à vue à la Maison-Blanche est également intéressante dans la mesure où cette "série" nous parle, aussi, de notre monde et de nous- mêmes. Nous sommes en effet partie prenante de cette réalité à la fois effrayante et riche de merveilles. Je ne parle pas d'une bonne posture politique, contre une mauvaise position, mais du TOUT DIRE de notre réalité dont l'idéologie et la politique, le simulacre de religion et la propagande consumériste ne sont que des aspects.

L'outrecuidance d'un Trump ou d'un Poutine nous cachent la Russie des gens et l'Amérique réelle, mais elle nous aide aussi à voir en face le "gros animal" de la société dont parlait Platon, aiguisant notre lucidité.
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Or que faire de la lucidité ? Je me posais la question ces derniers jours en lisant le remarquable Cahier de L’Herne consacré à Michel Houellebecq, lequel a senti, jusqu'à en désespérer, le côté perdu de l'homo novus occidental, à vrai dire mondialisé.
Houellebecq a senti, mieux que personne, que le ricanement des "élites" et la culture de la dérision, dont l'esprit Charlie est un des avatars, ne sont pas de bonnes réponses à la fuite en avant du monde continuant sa course au prétendu progrès et à la prétendue réussite. Dans un très bel hommage à son pair, Emmanuel Carrère, autre écrivain français rompant avec le ronron littéraire , dit clairement en quoi Houellebecq nous éclaire, dans son observation hyper-réaliste du Supermarché mondial, mais en quoi aussi sa désespérance lui masque les forces vives, agissantes et réagissantes, qui résistent au nivellement général et à la crétinisation des meutes.
Or j'en reviens à ce qu'écrivait Houellebecq il y a vingt ans de ça dans ses Approches du désarroi (in Interventions, Flammarion 1998) qui me semble un élément de réponse possible au décervelage via Twitter à quoi s'applique le nouveau Président des States, par delà la caricature et l'esprit de dérision, dans un appel à la lenteur qui sauvera nos âmes:
“Contrairement à la musique, contrairement à la peinture, contrairement aussi au cinéma, la littérature peut absorber et digérer des quantités illimitées de dérision et d’humour. Les dangers qui la menacent aujourd’hui n’ont rien avoir avec ceux qui ont menacé, parfois détruit les autres arts, ils tiennent beaucoup plus à l’accélération des perceptions et des sensations qui caractérise la logique de l’hypermarché. Un livre en effet ne peut être apprécié que lentement; il implique une réflexion (non surtout dans le sens d’efforts intellectuels, mais dans celui de retour en arrière); il n’y a pas de lecture sans arrêt, sans mouvement inverse, sans relecture. Chose impossible et absurde dans un monde où tout évolue, tout fluctue, où rien n’a de validité permanente: ni les règles, ni les choses, ni les êtres. De toutes ses forces (qui furent grandes), la littérature s’oppose à la notion d’actualité permanente, de perpétuel présent. Les livres appellent des lecteurs; mais ces lecteurs doivent avoir une existence individuelle et stable: ils ne peuvent être de purs consommateurs, de purs fantômes; ils doivent être aussi, en quelque manière, des sujets.
Minés par la hantise du politically correct, éberlués par un flot de pseudo-informations qui leur donnent l’illusion d’une modification permanente des catégories de l’existence (on ne peut peut plus penser ce qui était pensé il y a dix, cent ou mille ans), les Occidentaux contemporains ne parviennent plus à être des lecteurs; ils ne parviennent plus à satisfaire cette humble demande d’un livre posé devant eux: être simplement des êtres humains, pensant et ressentant par eux-mêmes.”
Bien entendu, ce dernier constat catastrophiste est exagéré, relevant de la propension de Michel Houellebecq à se poser en prophète délivrant Sa Vérité au monde. Cependant il y a souvent du vrai dans ses observations malgré sa façon de pratiquer la généralisation abusive ou le paradoxe provocant, non sans grain de sel...

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Sollers le mousquetaire cardinal


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Philippe Sollers est sans doute le plus mal vu des écrivains vivants de langue française les plus en vue, probablement aussi le plus mal lu. Il est d’ailleurs le premier à le rappeler à tout moment, comme il est le premier à peaufiner son autoportrait. Nul autre que Sollers n’a mieux parlé de ce personnage de roman qu’est devenu Philippe Joyaux, né en 1936 à Bordeaux de père industriel et de mère catholique, fier comme Artaban de son aïeul maternel Louis champion d’escrime et se posant à son tour en crâne frondeur après Cyrano : « Déplaire est mon plaisir ! ».
Et le fait est qu’il y a réussi : nul auteur français, au premier rang de sa génération, du Nobel Le Clézio à Pascal Quignard, en passant par Patrick Modiano, n’a suscité autant de décri et d’injures. Or il est vrai que le personnage peut sembler puant. Lui-même d’ailleurs se voit bien: « D’habitude, je suis plutôt modéré, voire laxiste, et même jésuite. Mais si on me cherche, on me trouve, et je peux être aussi terroriste, cassant, désagréable, têtu, insolent, odieux ».
Et que reproche-t-on au juste à Philippe Sollers ?
Quatre choses surtout: d’avoir passé du maoïsme à une posture poético-mystique politiquement suspecte; d’avoir écrit Femmes, vaste chronique d’époque devenue best-seller et jugé misogyne ; d’être revenu au catholicisme de son enfance et de s’être agenouillé devant Jean-Paul II; d’être outrageusement libre, productif, joyeux, et de n’avoir l’air de douter de rien, surtout pas de lui. À quoi s’ajoutent cent griefs liés à ses pouvoirs, réels ou fantasmés, dans le monde de l’édition, à son omniprésence médiatique, à ses menées de chef de gang et nous en passons. Mais l’écrivain là-dedans ?
Disons qu’à l’instar de l’homme privé, pudique et protégé, il se planque pour mieux rayonner. Il en résulte une cinquantaine de livres qu’on classe un peu vite en « lisibles » et en « illisibles », sans voir qu’ils racontent l’histoire d’un homme en phase avec son siècle : très sage apparemment à 22 ans, avec Une curieuse solitude, roman proustien que célébrèrent à la fois Mauriac et Aragon ; moins convenable ensuite avec Le Parc, qui flirte avec le Nouveau Roman ; avant-gardiste ensuite, alignant des romans de plus en plus complexes et des essais abscons, jusqu’à l’extrême Paradis, poème fluvial issu des sources de Dante et Joyce, dont l’auteur sexagénaire, dans ses mémoires (Un vrai roman) affirme tranquillement que c’est « de loin le plus grand poème du vingtième siècle »…
Coup d’autopub et de bluff comme, récemment à la télé, lorsqu’il brandit son Discours parfait à La Grande Librairie et le présenta comme le parangon de « l’identité française » ? Et lui qui conchie la société du spectacle n’en est-il pas le plus clinquant représentant ? À vrai dire, il faudra plus que cette contradiction pour griffer son cristal d’orgueil aux milles facettes.
Insaisissable Sollers ? Massivement inconséquent ? Trop séducteur dans la vie et ses livres pour être fiable ? Moins qu’on croirait, en vérité, pour qui le lit vraiment.
«Ceux qui n’aiment pas mes romans n’aiment pas ma façon de vivre», me disait l’écrivain qui regrette qu’on limite son œuvre à ses essais constituant, au demeurant, une extraordinaire lecture du monde d’encyclopédiste poète. Quant aux "romans", plutôt chroniques des passions fixes de Sollers, ils modulent aussi bien, de Mai 68 à nos jours, toutes les expériences existentielles de l’écrivain, du « hasch » (dans H…) à la Grande Muraille et de New York à Venise, au fil de ses conquêtes amoureuses, voyages autour du monde, lectures à n’en plus finir, minutes heureuses à foison, rencontres fameuses de vivants ou de morts parfois plus vivants que les précédents, à commencer par Nietzsche dont Sollers a adopté le nouveau calendrier – nous sommes donc en 122 !
Sollers misogyne ? Mais on lira dans Un vrai roman, son bel hommage aux dames de sa vie. Sollers égomane ? Assurément et à juste titre si l’on admet que son moi, poreux, est un univers à soi seul dans Les Voyageurs du Temps. Sollers réac ? Sans doute revenu d’engagements légers, fièvre d’époque. Sollers « fondu catho » ? Vrai si Rome reste la Centrale de l’Occident civilisé, capable d’intégrer la Chine et Voltaire, Mozart et Rimbaud, le Christ et le Tao. Sollers résistant à la décadence ? Son Discours parfait va plus loin : prophète d’une Renaissance dont il sera, ben voyons, le modeste ( !) messie...


Philippe Sollers en dates


1936 Naissance, à Bordeaux, de Philippe Joyaux. Enfance marquée par la maladie et la ferveur religieuse. Parents anglophiles.
1946-1952 Elève au lycée de Bordeaux. 1951-52. Première liaison avec l’inspiratrice de son premier roman.
1953-1957 Suite de ses études à Paris.
1958 Parution d’Une curieuse solitude. Accueil élogieux de la critique, Mauriac et Aragon en tête.
1960 Faillite de l’usine familiale. Fondation de la revue Tel Quel, revue des plus influentes.
1966 Rencontre avec Julia Kristeva, qu’il épouse en 1967 et avec laquelle il aura un fils, David, en 1975.
1982-83 Passe du Seuil chez Gallimard. La revue L’Infini remplace Tel Quel et Femmes, roman à clef des années 70 à Paris, récolte à la fois scandale et succès.
Dès 1987 Publie de nombreuses chroniques littéraires dans Le Monde, Le nouvel Observateur et le Journal du Dimanche.
2007 Un vrai roman, mémoires, documente sa vie et son œuvre au même titre que le Philippe Sollers de Philippe Forest, meilleure introduction à son oeuvre. (Seuil, 1992)
2010 Parution de Discours parfait, troisième volume d’une trilogie encyclopédique amorcée avec La guerre du goût et Eloge de l’infini. Quatrième tome en préparation. Un nouveau roman en chantier.

16:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature

Le gai savoir du dicomane

 

Rey5.jpgEntretien avec Alain Rey

En juin 2011 fut  fêté le 60e anniversaire des éditions Le Robert, à l'occasion duquel  un entretien avec Alain Rey, grand lexicographe qui avait publié, en février de la même année, un inépuisable Dictionnaire des dictionnaires, s’imposait à l'évidence…

- Si votre passion pour les dictionnaires fait de vous un « dicomane », à quelles conditions un tel néologisme pourrait-il entrer dans le Robert ?
- C’est vrai que c’est une passion un peu pathologique mais le mot reste entre spécialistes. Mais pourquoi pas ? Le mot est bien formé, mais ça ne suffit pas pour entrer dans le dictionnaire. Il faudrait que cela corresponde à sa diffusion dans la francophonie en général, et dans la francophonie européenne en particulier. Il faudrait que l’usage soit suffisant, et sa reprise par les médias, car c’est eux qui garantissent sa diffusion.
- Cette passion vous a-t-elle toujours habité ?
- Dès mon enfance, j’ai été un lecteur acharné, mais je n’ai pas été un enfant fou de dictionnaires. Mon vocabulaire d’enfant s’est plus enrichi par la lecture de Jules Verne, ou par celle du Livre de la jungle de Kipling, que par les manuels. Mais je me souviens qu’un Larousse en deux volumes des années m’a souvent accompagné, surtout grâce à ses illustrations. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si le nouveau Robert recourt au même support. Ensuite, ma rencontre avec Paul Robert a été décisive.
- Qu’est-ce qui vous a attiré chez lui ?
- C’est l’aspect littéraire de sa démarche : son recours aux citations d’écrivains. Avant de découvrir les techniques de définitions et tout ce qui a trait à la formation et à l’histoire des mots, j’étais sensible à l’usage des mots par les écrivains.
- Quelle place accordez-vous à un Céline dans cette source littéraire du dictionnaire ?
- Le problème, avec Céline, comme avec Queneau, est qu’il ne faut surtout pas imaginer qu’on a affaire à un usage naïf et direct du langage oral. Chez Céline, à partir du langage populaire de la banlieue parisienne des années 1930, il y a une constante reconstruction avec des inventions lexicales, d es contractions et des inventions incessantes. Par exemple, pour un homme qui marche de traviole, selon l’expression, il écrira qu’il a une «démarche traviole», et l’emploi de l’argot parisien n’est qu’un procédé parmi d’autres pour atteindre son rythme et sa fameuse « petite musique ». Je connais bien son œuvre, du Voyage aux œuvres ultimes., que j’apprécie beaucoup, on voit l’éclatement de la syntaxe, et le halètement du rythme qui faisait dire à Queneau qu’il avait quelque chose d’ « asthmateux »… Bref, le rapport entre la qualité stylistique d’un écrivain et son usage des mots est indirect, mais le grand écrivain « valide » en quelque sorte les mots par sa force d’expression, ce qui redonne au découpage alphabétique des mots, qui est une façon de donner au découpage « anatomique » du dictionnaire une vitalité nouvelle.
- Pourquoi avoir associé des slameurs à l’anniversaire du Robert ?
- Je trouve que le slam, à la différence du rap, phénomène également intéressant mais souvent un peu trop marqué dans ses contenus à caractère « communautaire», est une sorte de pédagogie de la poésie spontanée, pas toujours d’un très haut niveau mais qui se fonde sur une recherche souvent intéressante de la sonorité des mots, avec un recours assez systématique aux allitérations. Cela me semble un bon passage entre langue spontanée, essentiellement orale, et langue écrite. À ce propos, le slameur qui se fait appeler Grand corps malade m’a dit, un jour, sa crainte de voir ses mots passer à l’écrit, alors que la transmission orale aux jeunes des banlieues lui permet de défendre la langue française à sa façon.
- Â quoi l’anniversaire d’aujourd’hui correspond-il exactement ?
- Il correspond à la première publication du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française conçu par Paul Robert, qui paraissait alors en souscription. C’est une particularité éditoriale unique, je crois, d’avoir commercialisé un livre qui n’était pas terminé ! Pour ma part, je suis arrivé quand la publication en était à la lettre B, et j’ai fait partie du noyau de trois personnes, avec Josette Debove et Henri Cottez, qui a constitué le noyau et la pérennité intellectuelle de la maison à venir. Le Dictionnaire historique de la langue française, qui est de mon cru, correspond à une idée assez ancienne que j’avais eue en étudiant l’histoire du seul mot Révolution (Révolution, histoire d’un mot, Gallimard 1989), qu’on pourrait étendre à l’étude de dizaine de milliers de mots, à quoi je me suis donc employé bien imparfaitement…
Rey1.jpg- Que pensez-vous de l’apport de la francophonie à la langue française ?
- J’estime qu’il est essentiel pour la vitalité qu’il entretient par la périphérie. En fait, la conscience de la langue française est plus active et créative dans les marges que dans le centre de son aire. Mais cela dépend évidemment des régions. Il arrive que cela dépende d’un apport personnel fondamental, comme c’est le cas en Afrique, avec Senghor, ou en Haïti avec Césaire, et il y a une connivence entre le créole et le français dans les Caraïbes, qui fait que les livres d’Edouard Glissant sont également référentiels. On trouve aussi, au Québec, une défense du français très passionnée, liée à l’environnement anglophone menaçant. Et l’on peut se rappeler que des auteurs aussi importants que Nathalie Sarraute, ou Le Clézio, ne doivent rien au parisianisme…
- Et Ramuz ?
- Ah, Ramuz fait partie de mes auteurs favoris ! J’ai la chance d’avoir ses œuvres complètes parues chez Mermod, auxquelles je reviens souvent, non seulement pour ses romans mais également pour sa réflexion sur la langue, précisément, dans son rapport entre la « petite langue » locale et la grande tradition littéraire française à laquelle l’écrivain sait qu’il apporte quelque chose, avec des nouveautés lexicales et une extraordinaire vitalité dans les descriptions, son vocabulaire de la couleur et de la beauté, en outre il y a des textes faussement simples, comme L’Histoire du soldat, qui me paraissent des chefs-d’œuvre.
- Comment voyez-vous l’évolution des dictionnaires, tel le Robert, par rapport au développement de l’Internet ?
- Il faut distinguer les techniques nouvelles et leurs possibilités d’exploitation des textes dont le volume peut être considérablement augmenté, avec une perte de la poésie par rapport à l’objet livre. Il importe de distinguer cet aspect, qui touche à l’utilisation du dictionnaire, à la pensée qui préside à cette utilisation. J’ai tenu à ce que le Robert illustré se prolonge par une facette informatique, qui permet de pallier le manque énorme d’espace, et de la même façon, les mises à jour – comme celle du Grand Robert – sont facilitées par la numérisation, qui permettra elle-même une nouvelle édition en fonction du succès de la version numérique. Donc on essaie, par ce truchement d’échapper à la disparition du livre.
- Une dépêche de ce matin nous annonce qu’une enquête conclut que 93% des Français restent attachés au livre sur papier. Cela vous surprend-il ?
- C’est une très bonne nouvelle, mais qui me semble un peu… optimiste. Il faudrait comparer ces déclarations avec la pratique. Ceci dit, il n’est pas impossible que les excès des nouvelles techniques amènent une réaction de méfiance.
- Jean Cocteau disait que, sur l’île déserte fameuse, il emporterait le dictionnaire. Et vous-même ?
- S’il fallait en emporter un seul, ce serait le Grand Robert, avec la restriction liée au fait que j’en suis l’auteur…et si je pouvais en emporter un autre, ce serait le dictionnaire de Furetière, pour me replonger dans l’esprit du XVIIe avec un auteur plein de fantaisie.
Rey2.jpg- Et si l’on vous accorde un viatique purement littéraire ?
- Sans hésiter : Rabelais. Je suis aussi attaché à Montaigne, mais ce serait Rabelais pour la richesse de la langue, l’esprit critique, la référence à une gaieté nécessaire par rapport à un contenu dramatique, la métaphore des mots dégelés et des pierres vives de la langue - c’est à la fois un aliment pour la pensée et une détente, le goût des mots, une poésie née de la substance des mots.


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10/02/2017

Le noyau doux

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Shakespeare en traversée

27. Henry VI /1

Au tout début de Shakespeare notre contemporain, son essai certes référentiel consacré au Barde, Ian Kott affirme que c'est par les drames historiques qu'il faut aborder Shakespeare, et cela se justifie sans doute dans l'optique d'une découverte progressive accordée au progrès chronologique de l'œuvre, du début à la fin.
De fait, on n'imagine pas le jeune Will écrire La Tempête à moins de trente ans, et le fait est que la structure dramatique et le contenu des premiers drames n'a pas la complexité ni la profondeur des chefs-d'œuvre de la maturité. N'empêche: finir là traversée de Shakespeare en abordant la première tétralogie historique, après les tragédies et les comédies, peut nous faire découvrir un fait essentiel: à savoir que, dès Henry VI se perçoit à la fois un noyau dur, qui est plus exactement un noyau doux, et cette voix sans pareille, basse continue ou mélodie pure , qui caractérisent le génie du Big Will.

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Ian Kott établit, par manière de préambule à son approche des pièces historiques (il s'arrête essentiellement à Richard III), un inventaire généalogique de tous les meurtres royaux, trahisons et assassinats d'enfants au berceau ou de vénérables monarques des deux sexes, empoisonnements ou décapitations qui ont ensanglanté la chronique des dynasties anglaises au XVe siècle sur fond de guerres et d'épidémies affreuses, de crimes commis au nom du même Dieu, de rivalités éternelles et de sempiternelles délices.
La première partie d'Henry VI s'ouvre sur une querelle véhémente devant le cercueil d'Henry V, opposant divers grands personnages, dont le très retors évêque de Winchester, futur cardinal.


La pièce, comme tous les drames historiques de Shakespeare, joue très librement avec faits ou personnages réels et recomposition dramatique. Une querelle entre jeunes lords préfigure la guerre des deux roses. Le nouveau roi apparaît en jeune homme pieux et pacifique attaché à ses livres comme le futur Prospero, et le personnage de Jeanne d'Arc cristallise la violence de droit prétendu divin sous des traits caricaturaux, reniant son père de la plus vile façon et se prétendant enceinte pour couper au bûcher ! Mais la verve satirique du jeune Will n'épargne pas ses compatriotes, alors que bouffons malicieux et vieux sages détaillent déjà les causes du mal rongeant nations et individus.


Un irrésistible effet comique, magnifiquement rendu par la mise en scène de la présente version de la BBC, est lié à la bascule incessante entre victoires et défaites des Anglais contre les Français et vice versa, les uns se précipitant au combat par une porte avec des cris de guerre et en revenant tout cabossés, avant que les autres n'entrent par la même porte qui les voit s'enfuir aussitôt après. Le chaos du monde en sa face risible...

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Mais la guerre est aussi une horreur absolue que figure John Talbot - héros des batailles sur sol français, véritable Achille anglais (auquel Trevor Peacock prête sa carrure de géant nain et son faciès de brute bouleversante) enjoignant son fils Jean de fuir la bataille, au scandale de celui-ci, puis mourant avec le cadavre du jeune héros dans ses bras - cette suite de scènes relevant déjà de l'immense Shakespeare chantre de la vraie noblesse de cœur et de la compassion, de la lucidité la plus cinglante et de l'appel pacificateur.

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09/02/2017

Des amours de fables

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À propos des Fables de la Fredaine de Sergio Belluz, illustrées par Chantal Quéhen. Humour et fantaisie érotico-animalière à foison. Rendez-vous avec les auteurs vendredi soir 10 février, dès 18h. à la Librairie Filigrane d'Yverdon-les-Bains !

S’il n’est pas aussi ancien que l’originelle fredaine dite de la bête à deux dos, le genre de la fable remonte du moins à la plus haute Antiquité. Longtemps transmise par voie orale, à l’âge dit de la plume taillée, la fable se reproduisit ensuite selon les procédés variables de l’écriture accouplant des lettres pour former des mots se disposant sur l’immaculé parchemin tels d’élégants défilés de chenilles processionnaires.

Le recours à l’image animale, s’agissant des origines de la fable en l’état dernier de nos connaissances, s’impose naturellement au motif que l’un des premiers fabulistes identifiés, au nom probablement improbable d’Esope (la traçabilité de sa bio fait en effet problème, tout natif qu’il fût de la Thrace), composa de son vivant quelques morceaux ressortissant au genre dont les titres, tels Le corbeau et le renard, Le lièvre et la tortue ou Le bûcheron et la mort, se virent bonnement copiés/collés par l’ami des écoliers par excellence que représente Jean de La Fontaine.


Or celui-ci ne fut-il qu’un vil plagiaire d’Esope ? Nullement ! La Fontaine ne se contenta pas, en effet, de citer sa source - à laquelle s’abreuvèrent d’ailleurs bien d’autres fabulistes, du fameux Djâlal ad-Dîn Rûmi à Charles Perrault – mais poussa la reconnaissance jusqu’à lui consacrer une biographie, intitulée La vie d’Esope le Phrygien, et le citer nommément dans sa fable Le soleil et les grenouilles toujours récitée dans quelques écoles sérieuses.
Ces précisions s’imposaient avant celles, non moins détaillées quoique plus fantaisistes, voire loufoques, marquant l’introduction des Fables de la Fredaine par l’éditeur et le compilateur préfacier, en lesquels on identifie un probable clone récent de La Fontaine lui-même du nom de Sergio Belluz.

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Savoir si les trente fables animalières réunies ici à l’enseigne des éditions chypriotes Irida, avec d’épatantes illustrations aquarellées de Chantal Quéhen, doivent effectivement quelque chose à La Fontaine lui-même pratiquant l’anachronisme par anticipation, selon les fantasques affabulations du préfacier, ou si Sergio Belluz y a mis plus qu’une main sans cesser de garder un oeil sur L’Art d’aimer du poète latin Ovide, est bien moins décisif que l’inspiration de l’ouvrage, découlant en somme de la sagesse anonyme des nations et des malices populaires au même titre que les fables d’Esope ou de La Fontaine, avec une touche actuelle « en sus », pour ne pas dire plus vertement: « en suce »…
Assez ferré en érudition joyeuse et dérogeant avec le morose esprit de sérieux, au profit du vrai sérieux tragi-comique que l’humour et la fantaisie débridée cristallisent dans la meilleure veine de l’irrévérence littéraire, Sergio Belluz a déjà excellé dans le pastiche, au fil d’un ouvrage antérieur consacré à la littérature helvétique, et se montre ici un aussi habile versificateur, avec un bonheur particulier dans l’attaque des poèmes ou les sentences hilarantes, qu’un moraliste jamais moralisant ni trop provocateur non plus.

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Mélange de classicisme rafraîchi et de baroque parfois échevelé, Les Fables de la Fredaine oscillent entre la brièveté foudroyante et l’esquisse de conte ou l’amorce de nouvelle, en appariant nos amies les bêtes de manière souvent inattendue, voire extravagante, puisque l’on y voit deux hyènes farceuses narguer un crocodile mal aimé, un aigle frustré et une lapine lubrique, une sangsue délaissée et un panda stoïque, entre tant d’autres.
En un premier quatrain à valeur de haïku, sur un thème classique cher à la bande dessinée, Le matou séduisant et la folle souris est un modèle de réussite en mode bref : « Une folle souris / Qui plus est dévoyée / S’entichant d’un matou / Se fit dévorer crue au premier rendez-vous ».
Ceci pour l’exposé du cas. Que suit la sage mise en garde: « Songez-y bien / Vous qui vous éprenez /D’un très beau prédateur / À la fausse douceur / Qui cherche à vous croquer ».
Et l’envoi du chat échaudé à l’eau froide : « Il en est des amours /comme il en est du reste : / Certaines sont fort cruelles / Et d’autres sont mortelles. »
Dans la filiation narquoise et bon enfant du Marcel Aymé des Contes du chat perché, ou parfois du conteur Pierre Gripari, Sergio Belluz se fait un malin plaisir à bousculer les codes ou à brouiller les cartes du tendre en se faisant tantôt mordant et tantôt indulgent.

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Ainsi la puritaine chouette décriant l’étreinte de deux tourtereaux se fait-elle prendre elle-même au piège de l’amour par un grand-duc passant par là, et l’on se réjouit aussi de voir deux belettes se consoler ensemble de la négligence de leurs conjoints, un paresseux se laisser faire des choses par une guenon entreprenante sans cesser de bâiller, ou tels amants dolents (un daim trop fragile et sa gazelle trop frêle) constater qu’Eros s’embête quand on pleure un peu trop sur son sort.
Bref, chacune et chacun, dans ces fables à multiples retournements mimant bonnement les surprises de la vie, trouvera son semblable ou son contraire chez la triste tortue ou le hibou sans empathie, l’écureuil aussi platement prévoyant que la fourmi de la fable – alors que le baryton Belluz chante en toute insouciance sur sa branche -, ou le paon plastronnant au dam du castor et du chien en leur faisant valoir, déployant sa roue, qu’ «Afin de pouvoir exister l’amour a besoin d’illusion »…


Sergio Brelluz. Les Fables de la Fredaine, 238p. Avec des illustrations de Chantal Quéhen hélas dépréciées par de très piètres reproductions. Editions Irida, Nicosie, 2016.

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Mémoire vive (106)

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À qui me dit que je lui manque, jamais je ne manquerai.

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Paul Valéry: « La mort n’est regardée que par des yeux vivants », ou encore: « La mort nous parle d’une voix profonde pour ne rien dire ».

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678274085.jpegDans la percutante série anglaise Black Mirror, l’épisode intitulé Retour sur image, qui joue sur une nouvelle technologie permettant de se repasser le film de sa mémoire, et d’accéder à celle des autres, m’a intéressé par sa résonance proustienne, en plus fou. De fait, si Proust avait disposé d’un tel appareillage, il serait vraiment devenu infréquentable, et comme individu et comme écrivain. En outre l’épisode évoquant une société esclavagiste, dont l’énergie est tirée du travail de vélos d’entraînement, dans un immense gymnase, et qui n’offre d’échappatoire que dans la participation à un concours recyclant chaque candidat (e) dans le porno ou le divertissment médiatique, vaut aussi son pesant de satire panique.

 

Dylan.jpgCe jeudi 13 octobre. - Lorsque Lady L. m’a appris, ce midi, que le prix Nobel de littérature venait d’être attribué à Bob Dylan, la chose m’a paru si saugrenue et si loufoque, si dérisoire aussi que j’ai tout de suite pensé à Witkiewicz et à ses prédictions sur le développement futur du nivellisme à tous les étages de la société, et notamment dans le monde de la culture. Peu m’importent les arguties de pseudo-spécialistes visant à accréditer ce choix, car je sais, je sens a priori que celui-ci est faux ou faussé par rapport à ce qu’est réellement un grand écrivain et ce qu’on attend particulièrement, aujourd’hui, de la littérature et des auteurs, sans parler pour autant d’un quelconque rôle politique ou moral qu’ils auraient à jouer. Ceci dit contre la vieille tendresse que j’éprouve, depuis mes vingt piges, pour Dylan le barde au petit pied outrageusement comparé à Shakespeare par un académicien démago.

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Ziegler05.jpgEn lisant le nouveau livre de Jean Ziegler, intitulé Chemins d’espérance et relatant ses expériences au sein des Nations unies et en divers pays, dont Israël, je découvre un nouveau sujet d’indignation à me mettre sous la dent, si je puis dire, avec la description d’abominables tractations financières déjà bien connue sous l’appellation de fonds vautours. Comme j’étais encore sous le coup de la lecture d’Hamlet, je me suis livré à une comparaison, peut-être un peu tirée par les cheveux, mais pas tant que ça, entre le refus d’Hamlet de perpétuer le crime des pères et l’extrême ténacité de mon ami Jean le fou à résister lui aussi à la spirale maudite du meurtre.

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La lecture de Shakespeare est une expérience à la fois existentielle et littéraire. Aucune de ses pièces, sauf peut-être une représentation de Richard II, ou une autre de La Tempête, ne m’ont vraiment marqué au théâtre, sinon dans le temps bref de la représentatiom et des heures ou des jours qui ont suivi - et alors les souvenirs de nombreuses mises scène au goût de l’époque, de Peter Brook à Daniel Mesguich ou de Benno Besson à Antoine Vitez, en passant par le Footsbarne Theater et diverses réalisations données à l’enseigne du Festival international de théâtre contemporain, dans les années 80, me reviennent pêle-mêle sous la forme d’images kaléidoscopique. Mais à présent, devant mon écran et avec la possibilité de multiplier les arrêts sur images, je m’approprie véritablement le texte et les dialogues de chacune des tragédies que je découvre.

En regardant la version de la BBC de Timon d’Athènes, je (re)découvre ainsi un personnage qui me semble ausi affecté que le misanthrope de Molière. Timon a certes été trahi par ses amis, mais quels amis ! Après tout, c’est bien lui qui les a choisis ! Et quelle naïveté mais aussi quelle suffisance est la sienne, et ensuite quel entêtement furieux à rejeter jusqu’à ses meilleurs soutiens. Il a son Philinte en la personne de l’intendant, qui verse même des larmes pour lui, mais non : Monsieur se voit déjà ramené dans le rang par cet ami trop conciliant avec l’abominable société, que Timon rejette avec des cris de bête féroce qui, à la fin, font rire autant que ses diatribes contre l’ordre établi. Bref, je ne vois pas bien, là-dedans, ce qui relève de la tragédie, et beaucoup plus une satire visant à la fois les masques de la société et les grimaces de Timon.

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Vladimir Dimitrijevic: « Je me pose toujours cette question: que feront les gens lundi prochain ? Cesseront-ils d’acheter des livres, ou cesserons-ils d’acheter des choses superflues ? »

 

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1097594776.jpgL’exploration très attentive et continue du théâtre de Shakespeare, et plus précisément de Timon d’Athènes aujourd’hui, où je vois plutôt une comédie satirique qu’une tragédie, me révèle de mieux en mieux, au noyau de l’oeuvre, la sagesse profonde, à la fois populaire et supérieurement aristocratique – au sens de la noblesse de coeur – de cet incomparable génie montrant tant d’humanité et dans tous les registres, et tant de pénétration sensible alliée à tant de fermeté dans l’observation des égarements collectifs et autre vices individuels, à l’écart de toute morale moralisante univoque, mais aussi de toute équivoque au sens actuel.

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Girard3.jpgSi la lecture de Shakespeare commentée par René Girard dans Les Feux du désir est d’une constante pertinence, son recours systématique à la grille d’interprétation du désir mimétique ne m’empêche pas de tracer mon propre chemin, quitte à découvrir certains aspects de chaque pièce qui échappent à son analyse, et notamment tout ce qui touche aux sentiments indépendants du mimétisme, à commencer par la bonté.

Au reste, j’aime bien traduire les termes souvent répétitifs de son vocabulaire par des équivalents de mon cru, parfois plus en phase avec la poétique de Shakespeare que ne le sont ses concepts. Dans cette perspective, s’agissant par exemple de Timon d’Athènes, je le trouve assez limité dans son observation, qui ne tient aucune compte de l’amitié et de la fidélité de deux des plus sincères proches de Timon (son intendant et le général Alcibiade), dont le misanthrope rejette les bons conseils.

Cela étant, je n’ai pas lu de commentaires aussi pénétrants et aussi originaux que ceux de Girard dans notre langue, et je trouve incroyable (quoique significatif) que François Laroque n’en fasse pas la moindre mention dans son Dictionnaire amoureux de Shakespeare. Il est vrai que Girard détone dans le petit monde sorbonnard et plus encore dans le sérail parisien ou cela ne se fait pas d’être si peu freudien et si profondément chrétien…

Ce mardi 8 novembre. – Nous saurons demain matin qui, de Donald Trump ou d’Hillary Clinton, sera le nouveau président des Etats-Unis, avec les conséquences qui en découleront pour motre monde déjà bien mal en point. Pourtant, en termes de politique internationale, je doute qu’il y ait mieux à attendre de Clinton que du grand paltoquet.

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Ce qui est sûr, c’est que la victoire de celui-ci achèverait la montée en puissance de la bassesse et de la vulgarité qui a marqué cette campagne, sans qu’on puisse augurer de la tournure que prendra son règne. On se gardera de dire : après nous le déluge, car c’est dans le temps que nous vivons que cela va se jouer - peut-être contre nous mais aussi avec nous.

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L’idée de Dave Eggers, dans Le cercle, selon laquelle l’exposition totalement transparente de notre personne sur les réseaux sociaux, avec toutes ses composantes privées et même secrètes, soit aussi pernicieuse voire plus que l’anonymat des pseudos, ou plus généralement la préservation de sa privacy, fonde décidément l’intérêt de son roman en multiplilant les exemples combien explicites, sans pour autant que le livre ne tourne à la thèse édifiante. De cette question du respect de la sphère privée, notamment sur Facebook, j’ai fait moi-même l’expérience avec certains proches chatouilleux à cet égard, et peut-être avec raison.

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Le jour plombé, ce matin, par le brouillard, mais je suis décidément peu sensible à la météo, et dès que j’écris l’idée ne me viendrait même plus de regarder le temps qu’il fait – je suis littéralement hors du temps, comme éclairé par dedans…

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1996608184.jpgLa plongée dans l’univers de Shakespeare est vraiment une expérience sans pareille, que je regrette de faire si tard, chose pourtant normale en cela que l’exercice requiert une bouteille dont on ne peut se prévaloir avant quarante ou cinquante ans.

Et puis c’est affaire de porosité et de vivacité clairvoyante, que je n’avais pas il y a même dix ans de ça, et qui ne cessent de s’aiguiser à ce qu’il me semble. C’est ainsi que je suis mieux capable aussi, aujourd’hui, de vérifier la validité ou la carence des interprétations, dont celles qui ont été faites, par exemple, à propos de Coriolan, donnent la meilleure illustration, souvent pour le pire. De fait, assimiler le personnage à un héros préfasciste, pour l’en louer ou le stigmatiser, me semble typique d’une lecture réductrice de la pièce, de laquelle se démarque d’ailleurs clairement la version de la BBC en montrant les failles du personnage, victime de son orgueil démesuré, et la sagesse de sa mère et, a fortiori, de Shakespeare lui-même, sans que celui-ci formule la moindre théorie univoque.

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SloterdijkPV.jpg2228916404.jpgLe grand thème d’Après-nous le déluge, le dernier essai de Peter Sloterdijk, est en somme celui de la tradition et de sa transmission, à l’étude des multiples césures et autres ruptures historiques qui ont marqué le cours des siècles et des civilisations, jusqu’aux révolutions du XVIIIe et du XXe siècle. Ce qui m’impressionne à tout coup, chez ce penseur extraordinairement profus et parfois à la limite de l’obscurité - que le traducteur Olivier Mannoni a du moins le très grand mérite de tirer vers la clarté à la française sans en aplatir l'imbroglio - tant il image ses concepts et conceptualise ses images, si l’on peut dire, c’est sa capacité de synthèse et ses rapprochements toujours inattendus et non moins éclairants, ici en passant de Madame Pompadour à une nouvelle de Balzac évoquant le bourreau Sanson, puis à l’usurpateur sublime que fut Napoléon, avant Lénine et ses clones...

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Le travail bien fait nous justifie. Je me le disais en observant hier les jeunes menuisiers en train d’installer notre bain nordique, et je me le répète ce matin en relisant mon texte intitulé Le Royaume. De la même façon, mes livres et le classement de mes archives, autant que les actions de ma bonne amie et des nos deux filles, me confortent dans cette reconnaissance à l’égard du bien faire.

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La lecture de Shakespeare est un révélateur de la complexité humaine, que l’éclairage de René Girard met admirablement en valeur, prouvant qu’une intelligence actualisée peut en revivifier une autre plus ancienne, même si le génie du Big Will a quelque chose d’intemporel et qui anticipe souvent notre vision. Shakespeare, et il faudrait dire Dante avant Shakespeare, Eschyle avant Dante et Homère avant Eschyle, sont à la fois nos maîtres anciens et nos vigies.

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muray2.jpgPhilippe Muray sur la reconnaissance, dans Après l’Histoire: “La passion de la reconnaissance se manifeste par des déclarations de fierté à répétition. Cette fierté contemporaine flotte comme une brume de malheur au-dessus de la souveraineté des ères révolues; et sur les débris calcinés depuis bien longtemps de ce qu’a pu être la gloire comme morale héroïque dans la nuit des âges. C’est une fierté rampante, quantitative et collective, une affirmation du moi tribalisé, puis globalisé, universalisé enfin. C’est un orgueil de troupeau, une glorification grégaire, un narcissisme planétaire”.

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L’Homme nu, de Marc Dugain et Christophe Labbé, constitue en somme la version documentaire factuelle de l’univers évoqué par Dave Eggers dans Le Cercle, à savoir la nouvelle « secte » que représente l’univers des big data style Google ou Amazon. Cependant je me demande si les auteurs de L’Homme nu ont raison de s’alarmer pareillement, à croire que l’homme de demain sera entièrement inféodé aux grandes entreprises dominant les technologies nouvelles de l’information ? Ma nature, plutôt optimiste, et mon vieux bon sens terrien me portent plutôt à relativiser tout ça et à miser sur le bon génie humain, mais il faut rester vigilant. Poil aux dents.

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Ceci de Paul Valéry, que je relève à propos de mes réserves à l’encontre de ce qu’il y a de parfois systématique dans la pensée de René Girard : « Une littérature dont on aperçoit le système est perdue. On s’intéresse au système, et l’oeuvre n’a plus le prix que d’un exemple de grammaire. Elle ne sert qu’à comprendre le système ».

Oui, c’est ce qui me gêne un peu dans la lecture que Girard fait de Shakespeare, en dépit de ses observations remarquables : c’est la réduction au système – à son système.

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René Girard et Peter Sloterdijk sont les deux penseurs contemporains qui ne cessent de m’intéresser et plus encore de me stimuler dans mes observations portant sur le monde actuel, ayant en commun la (double) qualité majeure, à me yeux, de grands lecteurs et de grands interprètes. Ce que je retiens essentiellement de Girard, c’est une nouvelle élucidation des relations humaines pour ce qui touche autant à la complicité féconde qu’à la rivalité délétère, et Sloterdijk m’aide beaucoup, entre cent autres choses, à consolider mes défenses immunitaires en aiguisant ma vision réaliste des choses.

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Les tirades qui émaillent Comme il vous plaira, faisant alterner sagesse et folie, bonne et mauvaise foi, saillies grossière et fines ou douces paroles, sur le théâtre des hommes, l’amour, l’amitié, la vanité des cours et la paix des bois, constituent une espèce de cacophonie joyeuse qui raille la romance des quatre paires d’amants et fait gentiment dérailler la pastorale…

La pièce est à la fois conforme à ce qu’attend le bonhomme public et joue « en abyme » sur le jeu théâtral, ses illusions, ses masques et la vérité humaine que tout cela maquille plus ou moins. Les figures de Rosalinde et d’Orlando sont immédiatement attachantes et sans discontinuer ensuite, mais le (faux) cynique Jacques, ou le fou Pierre de touche, ne sont pa moins intéressants par le contrepoint de leurs discours.

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Il fut un temps, encore très idéologisé, où l’on demandait à son interlocuteur, sur un ton plus ou moins péremptoire : « Mais d’où parlez-vous ? ». Or la question n’a plus lieu, comme si le lieu n’y était plus…

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Dans l’histoire de l’évolution d’un individu, m’intéresse (aussi) ce moment où il cesse, précisément, de se développer, se résignant pour telle ou telle raison ou se crispant sur son acquis. Le plus frappant à mes yeux : V. D. cessant d’être curieux et commençant de se citer lui-même.

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Unknown.jpegDans son Journal de Berlin, Max Frisch évoque ses brouilles personnelles avec divers écrivains de ses amis plus ou moins célèbres, tels Ingeborg Bachmann et Alfred Andersch. De là vient sans doute qu’il n’ait autorisé la publication de ces cahiers que vingt ans après sa mort.

Ingeborg Bachmann, sa compagne d’une époque, a brûlé un cahier de notes qu’elle avait trouvé dans la chambre d’hôpital où il se l’avait oublié, à Rome, et son voisin et ami, le communiste allemand Andersch, à Berzona, lui a reproché de ne débiter à son propos que des mensonges dans son journal publié. Or qui cela intéresse-t-il ? Moi, cela m’intéresse, non pour l’indiscrétion commise, mais parce que, par deux fois, l’amour-propre de l’écrivain se trouve blessé, et plus encore : atteint en sa dignité – ce que je connais pour l’avoir subi plus souvent qu’à mon tour.

 

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Dillard.jpgTrès intéressé, et bien plus : captivé dès les premières pages, par le récit épique de la première colonisation « blanche » des teritoires côtiers du Nord-ouest des Etats-Unis, telle que la détaille Annie Dillard dans Les Vivants. Je savais qu’il s’agissait là d’un livre hors du commun, mais je ne m’attendais pas à un tel choc, relevant d’une poésie inouïe – au sens propre du jamais entendu.

Or, l’extraordinaire beauté de presque chaque phrase, des images et des détails qui émaillent ces pages m’a saisi dès que je suis revenu à ce livre qui va constituer ma grande lecture de fin d’année. Pas un instant je n’ai pensé que ce récit consacré aux premiers émigrants du nord de la côte Ouest puisse dégager une telle énergie, pour ainsi dire tellurique, qui me rappelle le rapport de Thoreau avec la nature, mais en humainement plus chaleureux, tendre et violent aussi. Je pourrais ne pas être étonné, car j’admire cet écrivain depuis que j’ai lu Au présent, mais ici l’on passe de l’essai morcelé à une narration de plein air, si l’on peut dire, dans une sorte d’Eden sauvage aussi rafraîchissant que dangereux.

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Mes lectures prochaines de 2017, année de mes 70 balais, seront Annie Dillard et Peter Sloterdijk et, du côté des Romands, Catherine Safonoff et Gaston Cherpillod, plus Shakespeare en traversée sans discontinuer, plus mes dix pages quotidiennes réglementaires des Jeunes filles en fleur.

2656270546.jpgAussi: marcher plus, tous les jours. Et peindre un nouveau Cervin chaque jour. Et des oiseaux tant qu’on y est. De fait, je suis très content de mes trois premiers oiseaux sur toile: le bouvreuil pivoine, le rougegorge et le pinson du nord. Le rougegorge m’est venu en un quart d’heure, vraiment pas mal. Le bouvreuil n’a pas l’air d’un faisan (dixit ma bonne amie) comme le premier que j’ai jeté sur mon carnet d’oiseaux, et le pinson du nord m’a demandé un peu plus de temps, mais tous les trois sont ravissants , quoique très loin de leur perfection au naturel…

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Julian Barnes, dans Le Perroquet de Flaubert : « Il est aisé, après tout, de ne pas être écrivain. La plupart des gens ne sont pas écrivains et il leur arrive fort peu de malheurs . »

Ce 27 décembre. – Notre chère mère aurait eu 100 ans aujourd’hui. Mais elle ne me manque pas : elle est toujours présente, pas seulement en photo au-dessus de ma table de travail, mais un peu partout, et notre père avec pour faire bonne paire...

 

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Mémoire vive (106)

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À qui me dit que je lui manque, jamais je ne manquerai.

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Paul Valéry: « La mort n’est regardée que par des yeux vivants », ou encore: « La mort nous parle d’une voix profonde pour ne rien dire ».

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Unknown-4.jpegDans la percutante série anglaise Black Mirror, l’épisode intitulé Retour sur image, qui joue sur une nouvelle technologie permettant de se repasser le film de sa mémoire, et d’accéder à celle des autres, m’a intéressé par sa résonance proustienne, en plus fou. De fait, si Proust avait disposé d’un tel appareillage, il serait vraiment devenu infréquentable, et comme individu et comme écrivain. En outre l’épisode évoquant une société esclavagiste, dont l’énergie est tirée du travail de vélos d’entraînement, dans un immense gymnase, et qui n’offre d’échappatoire que dans la participation à un concours recyclant chaque candidat (e) dans le porno ou le divertissment médiatique, vaut aussi son pesant de satire panique.

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Ce jeudi 13 octobre. - Lorsque Lady L. m’a appris, ce midi, que le prix Nobel de littérature venait d’être attribué à Bob Dylan, la chose m’a paru si saugrenue et si loufoque, si dérisoire aussi que j’ai tout de suite pensé à Witkiewicz et à ses prédictions sur le développement futur du nivellisme à tous les étages de la société, et notamment dans le monde de la culture. Peu m’importent les arguties de pseudo-spécialistes visant à accréditer ce choix, car je sais, je sens a priori que celui-ci est faux ou faussé par rapport à ce qu’est réellement un grand écrivain et ce qu’on attend particulièrement, aujourd’hui, de la littérature et des auteurs, sans parler pour autant d’un quelconque rôle politique ou moral qu’ils auraient à jouer. Ceci dit contre la vieille tendresse que j’éprouve, depuis mes vingt piges, pour Dylan le barde au petit pied outrageusement comparé à Shakespeare par un académicien démago.

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Ziegler.jpgEn lisant le nouveau livre de Jean Ziegler, intitulé Chemins d’espérance et relatant ses expériences au sein des Nations unies et en divers pays, dont Israël, je découvre un nouveau sujet d’indignation à me mettre sous la dent, si je puis dire, avec la description d’abominables tractations financières déjà bien connue sous l’appellation de fonds vautours. Comme j’étais encore sous le coup de la lecture d’Hamlet, je me suis livré à une comparaison, peut-être un peu tirée par les cheveux, mais pas tant que ça, entre le refus d’Hamlet de perpétuer le crime des pères et l’extrême ténacité de mon ami Jean le fou à résister lui aussi à la spirale maudite du meurtre.  

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1981013284.jpgLa lecture de Shakespeare est une expérience à la fois existentielle et littéraire. Aucune de ses pièces, sauf peut-être une représentation de Richard II, ou une autre de La Tempête, ne m’ont vraiment marqué au théâtre, sinon dans le temps bref de la représentatiom et des heures ou des jours qui ont suivi - et alors les souvenirs de nombreuses mises scène au goût de l’époque, de Peter Brook à Daniel Mesguich ou de Benno Besson à Antoine Vitez, en passant par le Footsbarne Theater et diverses réalisations données à l’enseigne du Festival international de théâtre contemporain, dans les années 80, me reviennent pêle-mêle sous la forme d’images kaléidoscopique. Mais à présent, devant mon écran et avec la possibilité de multiplier les arrêts sur images, je m’approprie véritablement le texte et les dialogues de chacune des tragédies que je découvre.

En regardant la version de la BBC de Timon d’Athènes, je (re)découvre ainsi un personnage qui me semble ausi affecté que le misanthrope de Molière. Timon a certes été trahi par ses amis, mais quels amis ! Après tout, c’est bien lui qui les a choisis ! Et quelle naïveté mais aussi quelle suffisance est la sienne, et ensuite quel entêtement furieux à rejeter jusqu’à ses meilleurs soutiens. Il a son Philinte en la personne de l’intendant, qui verse même des larmes pour lui, mais non : Monsieur se voit déjà ramené dans le rang par cet ami trop conciliant avec l’abominable société, que Timon rejette avec des cris de bête féroce qui, à la fin, font rire autant que ses diatribes contre l’ordre établi. Bref, je ne vois pas bien, là-dedans, ce qui relève de la tragédie, et beaucoup plus une satire visant à la fois les masques de la société et les grimaces de Timon.

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Vladimir Dimitrijevic: « Je me pose toujours cette question: que feront les gens lundi prochain ? Cesseront-ils d’acheter des livres, ou cesserons-ils d’acheter des choses superflues ? »

 

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L’exploration très attentive et continue du théâtre de Shakespeare, et plus précisément de Timon d’Athènes aujourd’hui, où je vois plutôt une comédie satirique qu’une tragédie, me révèle de mieux en mieux, au noyau de l’oeuvre, la sagesse profonde, à la fois populaire et supérieurement aristocratique – au sens de la noblesse de coeur – de cet incomparable génie montrant tant d’humanité et dans tous les registres, et tant de pénétration sensible alliée à tant de fermeté dans l’observation des égarements collectifs et autre vices individuels, à l’écart de toute morale moralisante univoque, mais aussi de toute équivoque au sens actuel.

 

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Si la lecture de Shakespeare commentée par René Girard dans Les Feux du désir est d’une constante pertinence, son recours systématique à la grille d’interprétation du désir mimétique ne m’empêche pas de tracer mon propre chemin, quitte à découvrir certains aspects de chaque pièce qui échappent à son analyse, et notamment tout ce qui touche aux sentiments indépendants du mimétisme, à commencer par la bonté.

Girard7.jpgAu reste, j’aime bien traduire les termes souvent répétitifs de son vocabulaire par des équivalents de mon cru, parfois plus en phase avec la poétique de Shakespeare que ne le sont ses concepts. Dans cette perspective, s’agissant par exemple de Timon d’Athènes, je le trouve assez limité dans son observation, qui ne tient aucune compte de l’amitié et de la fidélité de deux des plus sincères proches de Timon (son intendant et le général Alcibiade), dont le misanthrope rejette les bons conseils.

Cela étant, je n’ai pas lu de commentaires aussi pénétrants et aussi originaux que ceux de Girard dans notre langue, et je trouve incroyable (quoique significatif) que François Laroque n’en fasse pas la moindre mention dans son Dictionnaire amoureux de Shakespeare. Il est vrai que Girard détone dans le petit monde sorbonnard et plus encore dans le sérail parisien ou cela ne se fait pas d’être si peu freudien et si profondément chrétien…  

Ce mardi 8 novembre. – Nous saurons demain matin qui, de Donald Trump ou d’Hillary Clinton, sera le nouveau président des Etats-Unis, avec les conséquences qui en découleront pour motre monde déjà bien mal en point. Pourtant, en termes de politique internationale, je doute qu’il y ait mieux à attendre de Clinton que du grand paltoquet.

Ce qui est sûr, c’est que la victoire de celui-ci achèverait la montée en puissance de la bassesse et de la vulgarité qui a marqué cette campagne, sans qu’on puisse augurer de la tournure que prendra son règne. On se gardera de dire : après nous le déluge, car c’est dans le temps que nous vivons que cela va se jouer - peut-être contre nous mais aussi avec nous.

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L’idée de Dave Eggers, dans Le cercle, selon laquelle l’exposition totalement transparente de notre personne sur les réseaux sociaux, avec toutes ses composantes privées et même secrètes, soit aussi pernicieuse voire plus que l’anonymat des pseudos, ou plus généralement la préservation de sa privacy, fonde décidément l’intérêt de son roman en multiplilant les exemples combien explicites, sans pour autant que le livre ne tourne à la thèse édifiante. De cette question du respect de la sphère privée, notamment sur Facebook, j’ai fait moi-même l’expérience avec certains proches chatouilleux à cet égard, et peut-être avec raison.

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Le jour plombé, ce matin, par le brouillard, mais je suis décidément peu sensible à la météo, et dès que j’écris l’idée ne me viendrait même plus de regarder le temps qu’il fait – je suis littéralement hors du temps, comme éclairé par dedans…

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william-shakespeare-nytimes-jennifer-daniel.jpgLa plongée dans l’univers de Shakespeare est vraiment une expérience sans pareille, que je regrette de faire si tard, chose pourtant normale en cela que l’exercice requiert une bouteille dont on ne peut se prévaloir avant quarante ou cinquante ans.

Et puis c’est affaire de porosité et de vivacité clairvoyante, que je n’avais pas il y a même dix ans de ça, et qui ne cessent de s’aiguiser à ce qu’il me semble. C’est ainsi que je suis mieux capable aussi, aujourd’hui, de vérifier la validité ou la carence des interprétations, dont celles qui ont été faites, par exemple, à propos de Coriolan, donnent la meilleure illustration, souvent pour le pire. De fait, assimiler le personnage à un héros préfasciste, pour l’en louer ou le stigmatiser, me semble typique d’une lecture réductrice de la pièce, de laquelle se démarque d’ailleurs clairement la version de la BBC en montrant les failles du personnage, victime de son orgueil démesuré, et la sagesse de sa mère et, a fortiori, de Shakespeare lui-même, sans que celui-ci formule la moindre théorie univoque.

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Sloterdijk33.jpgLe grand thème d’Après-nous le déluge, le dernier essai de Peter Sloterdijk, est en somme celui de la tradition et de sa transmission, à l’étude des multiples césures et autres ruptures historiques qui ont marqué le cours des siècles et des civilisations, jusqu’aux révolutions du XVIIIe et du XXe siècle. Ce qui m’impressionne à tout coup, chez ce penseur extraordinairement profus et parfois à la limite de l’obscurité - que l'héroïque  traduction d'Olivier Mannoni tire vers la clarification à la française sans la trahir pour autant que j'en puisse juger -  tant il image ses concepts et conceptualise ses images, si l’on peut dire, c’est sa capacité de synthèse et ses rapprochements toujours inattendus et non moins éclairants, ici en passant de Madame Pompadour à une nouvelle de Balzac évoquant le bourreau Sanson, puis à l’usurpateur sublime que fut Napoléon, avant Lénine et ses clones staliniens...

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Le travail bien fait nous justifie. Je me le disais en observant hier les jeunes menuisiers en train d’installer notre bain nordique, et je me le répète ce matin en relisant mon texte intitulé Le Royaume. De la même façon, mes livres et le classement de mes archives, autant que les actions de ma bonne amie et des nos deux filles, me confortent dans cette reconnaissance à l’égard du bien faire.  

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La lecture de Shakespeare est un révélateur de la complexité humaine, que l’éclairage de René Girard met admirablement en valeur, prouvant qu’une intelligence actualisée peut en revivifier une autre plus ancienne, même si le génie du Big Will a quelque chose d’intemporel et qui anticipe souvent notre vision. Shakespeare, et il faudrait dire Dante avant Shakespeare, Eschyle avant Dante et Homère avant Eschyle, sont à la fois nos maîtres anciens et nos vigies.

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Muray.jpgPhilippe Muray sur la reconnaissance, dans Après l’Histoire: “La passion de la reconnaissance se manifeste par des déclarations de fierté à répétition. Cette fierté contemporaine flotte comme une brume de malheur au-dessus de la souveraineté des ères révolues; et sur les débris calcinés depuis bien longtemps de ce qu’a pu être la gloire comme morale héroïque dans la nuit des âges. C’est une fierté rampante, quantitative et collective, une affirmation du moi tribalisé, puis globalisé, universalisé enfin. C’est un orgueil de troupeau, une glorification grégaire, un narcissisme planétaire”.

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L’Homme nu, de Marc Dugain et Christophe Labbé, constitue en somme la version documentaire factuelle de l’univers évoqué par Dave Eggers dans Le Cercle, à savoir la nouvelle « secte » que représente l’univers des big data style Google ou Amazon. Cependant je me demande si les auteurs de L’Homme nu ont raison de s’alarmer pareillement, à croire que l’homme de demain sera entièrement inféodé aux grandes entreprises dominant les technologies nouvelles de l’information ? Ma nature, plutôt optimiste, et mon vieux bon sens terrien me portent plutôt à relativiser tout ça et à miser sur le bon génie humain, mais il faut rester vigilant. Poil aux dents.

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Ceci de Paul Valéry, que je relève à propos de mes réserves à l’encontre de ce qu’il y a de parfois systématique dans la pensée de René Girard : « Une littérature dont on aperçoit le système est perdue. On s’intéresse au système, et l’oeuvre n’a plus le prix que d’un exemple de grammaire. Elle ne sert qu’à comprendre le système ».

Oui, c’est ce qui me gêne un peu dans la lecture que Girard fait de Shakespeare, en dépit de ses observations remarquables : c’est la réduction au système – à son système.

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René Girard et Peter Sloterdijk sont les deux penseurs contemporains qui ne cessent de m’intéresser et plus encore de me stimuler dans mes observations portant sur le monde actuel, ayant en commun la (double) qualité majeure, à me yeux, de grands lecteurs et de grands interprètes. Ce que je retiens essentiellement de Girard, c’est une nouvelle élucidation des relations humaines pour ce qui touche autant à la complicité féconde qu’à la rivalité délétère, et Sloterdijk m’aide beaucoup, entre cent autres choses, à consolider mes défenses immunitaires en aiguisant ma vision réaliste des choses.    

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Les tirades qui émaillent Comme il vous plaira, faisant alterner sagesse et folie, bonne et mauvaise foi, saillies grossière et fines ou douces paroles, sur le théâtre des hommes, l’amour, l’amitié, la vanité des cours et la paix des bois, constituent une espèce de cacophonie joyeuse qui raille la romance des quatre paires d’amants et fait gentiment dérailler la pastorale…

La pièce est à la fois conforme à ce qu’attend le bonhomme public et joue « en abyme » sur le jeu théâtral, ses illusions, ses masques et la vérité humaine que tout cela maquille plus ou moins. Les figures de Rosalinde et d’Orlando sont immédiatement attachantes et sans discontinuer ensuite, mais le (faux) cynique Jacques, ou le fou Pierre de touche, ne sont pa moins intéressants par le contrepoint de leurs discours.

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Il fut un temps, encore très idéologisé, où l’on demandait à son interlocuteur, sur un ton plus ou moins péremptoire : « Mais d’où parlez-vous ? ». Or la question n’a plus lieu, comme si le lieu n’y était plus…

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Dans l’histoire de l’évolution d’un individu, m’intéresse (aussi) ce moment où il cesse, précisément, de se développer, se résignant pour telle ou telle raison ou se crispant sur son acquis. Le plus frappant à mes yeux : V. D. cessant d’être curieux et commençant de se citer lui-même.

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Dans son Journal de Berlin, Max Frisch évoque ses brouilles personnelles avec divers écrivains de ses amis plus ou moins célèbres, tels Ingeborg Bachmann et Alfred Andersch. De là vient sans doute qu’il n’ait autorisé la publication de ces cahiers que vingt ans après sa mort.

Ingeborg Bachmann, sa compagne d’une époque, a brûlé un cahier de notes qu’elle avait trouvé dans la chambre d’hôpital où il se l’avait oublié, à Rome, et son voisin et ami, le communiste allemand Andersch, à Berzona, lui a reproché de ne débiter à son propos que des mensonges dans son journal publié. Or qui cela intéresse-t-il ? Moi, cela m’intéresse, non pour l’indiscrétion commise, mais parce que, par deux fois, l’amour-propre de l’écrivain se trouve blessé, et plus encore : atteint en sa dignité – ce que je connais pour l’avoir subi plus souvent qu’à mon tour.

 

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Dillard.jpgTrès intéressé, et bien plus : captivé dès les premières pages, par le récit épique de la première colonisation « blanche » des teritoires côtiers du Nord-ouest des Etats-Unis, telle que la détaille Annie Dillard dans Les Vivants. Je savais qu’il s’agissait là d’un livre hors du commun, mais je ne m’attendais pas à un tel choc, relevant d’une poésie inouïe – au sens propre du jamais entendu.

Or, l’extraordinaire beauté de presque chaque phrase, des images et des détails qui émaillent ces pages m’a saisi dès que je suis revenu à ce livre qui va constituer ma grande lecture de fin d’année. Pas un instant je n’ai pensé que ce récit consacré aux premiers émigrants du nord de la côte Ouest puisse dégager une telle énergie, pour ainsi dire tellurique, qui me rappelle le rapport de Thoreau avec la nature, mais en humainement plus chaleureux, tendre et violent aussi. Je pourrais ne pas être étonné, car j’admire cet écrivain depuis que j’ai lu Au présent, mais ici l’on passe de l’essai morcelé à une narration de plein air, si l’on peut dire, dans une sorte d’Eden sauvage aussi rafraîchissant que dangereux.

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Mes lectures prochaines de 2017, année de mes 70 balais, seront Annie Dillard et Peter Sloterdijk et, du côté des Romands, Catherine Safonoff et Gaston Cherpillod, plus Shakespeare en traversée sans discontinuer, plus mes dix pages quotidiennes réglementaires des Jeunes filles en fleur.

15726602_10211644942505970_4475260154028790492_n.jpgAussi: marcher plus, tous les jours. Et peindre un nouveau Cervin chaque jour. Et des oiseaux tant qu’on y est. De fait, je suis très content de mes trois premiers oiseaux sur toile: le bouvreuil pivoine, le rougegorge et le pinson du nord. Le rougegorge m’est venu en un quart d’heure, vraiment pas mal. Le bouvreuil n’a pas l’air d’un faisan (dixit ma bonne amie) comme le premier que j’ai jeté sur mon carnet d’oiseaux, et le pinson du nord m’a demandé un peu plus de temps, mais tous les trois sont ravissants , quoique très loin de leur perfection au naturel

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Julian Barnes, dans Le Perroquet de Flaubert : « Il est aisé, après tout, de ne pas être écrivain. La plupart des gens ne sont pas écrivains et il leur arrive fort peu de malheurs . »

Ce 27 décembre. – Notre chère mère aurait eu 100 ans aujourd’hui. Mais elle ne me manque pas : elle est toujours présente, pas seulement en photo au-dessus de ma table de travail, mais un peu partout, et notre père avec pour faire bonne paire.

 

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