01.04.2008
Coups de coeur
Anne-Marie Jaton au débotté
Georges Simenon. Lettre à mon juge. Le Livre de poche. «Georges Simenon est souvent cantonné dans le rayon policier, alors que les tragédies du quotidien de ce grand écrivain révèlent, sur le simple ton du constat, l’inquiétante fragilité humaine. Lettre à mon juge m’est particulièrement cher, parce que ce roman nous rappelle que nous pourrions tous, demain, être saisis de vertige, devenir des assassins, et que nous aimerions alors qu’au moins un homme sur la terre nous comprenne avant de nous juge
r. On se sent ainsi tout proche de Charles Alavoine, respectable médecin qui a tué sa maîtresse après avoir été dominé par les femmes. »
J. M. Coetzee, Elizabeth Costello. Points Seuil, 348p. «Après la série de romans à valeur de fables politiques qui ont fait sa célébrité mondiale et lui ont valu le Nobel, Coetzee a signé plusieurs livres plus personnels. Il y a sans doute de lui dans la célèbre romancière vieillissante de ce roman que j’aime parce que la protagoniste réfléchit sur ce que sont la littérature, la lecture, les mots qui nous façonnent et nous « guident », s’y interroge sur la compassion, la charité, l’ « obscénité » liée à la guerre plus qu’au sexe, la vérité
qui réside peut-être simplement dans l’existence de grenouilles grandes comme le petit doigt de la main...»
La patience du brûlé de Guido Ceronetti. La Patience du brûlé. Albin Michel, 452p. «Rien de convenu ou d’attendu dans ces Carnets de voyage 1983-1987 d’un observateur acerbe de la « pollution » contemporaine, au sens le plus large, que lit un ami en prison et que j’essaye de relire à travers les yeux de celui-ci : fragments, tristesse du monde, fulgurances, compréhension de tout enfermement et de toute amputation, drôleries de marionnettiste, œuvre d’un écrivain terriblement aigu, immergé, à s’y noyer, dans une écriture-océane, où alternent les moustiques, Yom Kippur, Goya, le thé et les fraises, qui écrit que « nous sommes des êtres fragiles et terrifiants, faibles et effrayants »…
Anne-Marie Jaton, professeure de littérature française à l'Université de Pise, a signé de nombreux ouvrages, notamment sur Lavater et Cendrars, dont les derniers sont consacrés à Nicolas Bouvier et à Charles-Albert Cingria, parus dans la collection Le Savoir suisse. Elle en prépare un nouveau sur Raymond Queneau.
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16.03.2007
L’école du vrai
Sur Le marin de Dublin, de Hugo Hamilton
Trois premiers romans traduits nous ont révélé, déjà, le très grand talent de l’Irlandais Hugo Hamilton, de Berlin sous la Baltique à Sang impur (Prix Femina étranger 2004) en passant par le polar Déjanté. Or nous retrouvons, dans Le marin de Dublin, le jeune protagoniste de Sang impur, tiraillé entre une mère d’origine allemande et un père despote et nationaliste, bien décidé à s’affranchir de cette double tutelle : « Cet été, je vais m’enfuir et gagner mon innocence. Adieu le passé, la guerre et le ressentiment… »
Comme de bien entendu, se libérer de l’héritage parental n’est pas si facile, et d’autant moins que les parents du narrateur sont diablement attachants, qu’il s’agisse de la mère qui délivre ses enfants de leurs cauchemars en les leur faisant dessiner la nuit, ou du père construisant son premier pick-up pour n’écouter que du folklore gaélique, avant que son fils y fasse tourner en douce les Beatles.
C’est cependant à la dure, auprès des gens de mer, que le jeune Hugo va conquérir sa liberté, via l’Angleterre honnie par son paternel et l’Allemagne de ses ancêtres maternels. Tout cela porté par une poésie et une chaleur humaine irradiante, qui fait de ce beau roman une sorte de poème de l’apprentissage.
Hugo Hamilton. Le marin de Dublin. Traduit de l’anglais (Irlande) par Katia Holmes. Phébus, 301p.
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09.10.2006
Céline illico
Céline, la légende du siècle
Divers livres susbtantiels ont été consacrés à Louis-Ferdinand Céline, alors que manquait une synthèse brève et claire de ce qu’on sait aujourd’hui de cet écrivain longtemps maudit, quoique représentant le plus grand prosateur français du XXe siècle avec Marcel Proust. Or voici la pièce manquante: un ouvrage au format de poche de facture un peu bon marché (pour la typo et les repros) mais dont la substance est si dense et intéressante, et les jugements si équilibrés qu’il faut absolument le recommander, même aux céliniens. Après le triptyque biographique de François Gibault ou le récent Dictionnaire Céline de Philippe Alméras, entre autres études et témoignages, David Alliot raconte les débuts du jeune Destouches, sa guerre et ses périples (bien avant la médecine et l’écriture), le choc du Voyage au bout de la nuit en 1932 - la magouille du Goncourt qui fera école... le flop de Mort à crédit, l’indignité des pamphlets, l’Occupation et l’exil au Danemark, en mêlant très habilement les menées de l’homme et les avancées d’une écriture de plus en plus libre et inventive. Sans disculper le raciste antisémite, dont il resitue pourtant les pamphlets dans leur contexte et en illustre les aspects indéniablement intéressants, David Alliot fait aussi la part de la légende et des faits en renvoyant finalement, pour l’essentiel, à la lecture de l’oeuvre. D’originales annexes documentaires, une chronologie et une bibliographie sélective en facilitent aussi l’accès.
David Aliot. Céline, la légende du siècle. Editions InFolio, coll. Illico, 186p.
15:25 Publié dans Notules | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
03.10.2006
Les idiots utiles
Maos de Morgan Sportès
« Ceux qui ont tout cru pensent tout croyable », écrivait Guy Debord dans Cette mauvaise réputation, et le premier mérite de ce roman de Morgan Sportès tient au rappel, citations « incroyables » à l’appui, en tête de chaque chapitre, de l’extraordinaire jobardise manifestée par divers pontes de l’intelligentsia occidentale à l’égard du maoïsme, de Philippe Sollers à Pierre Guyotat en passant par Roland Barthes, Serge July ou André Glucksmann. Or le sinistre souvenir de la Révolution culturelle chinoise, dont la dénonciation des crimes valut à un Simon Leys d’être traîné dans la boue avant qu’on reconnaisse sa lucidité, a été largement documenté depuis lors, aussi ne reprochera-t-on pas trop à l’auteur de cette satire grinçante de mettre les rieurs de son côté. Campant avec brio un ancien « mao » bien installé dans le fromage de l’édition parisienne, qui a choisi de dire « oui » à la nouvelle société autant qu’à sa compagne Sylvie, et que rattrape soudain un ancien camarade le chargeant d’une mission « de guerre », Morgan Sportès compose, à (très) gros traits mais avec pas mal de verve et de drôlerie, une espèce de bande dessinée romanesque qui se corse formellement à la faveur d’une sorte de mise en abyme de la narration. Reste que le sujet est traité très en surface, qui laisse finalement à penser que l’auteur n’est pas moins « léger » que ceux qu’il brocarde…
Morgan Sportès. Maos. Grasset, 406p.
Florilège de la jobardise
Roland Barthes : « Les calligraphies de Mao, reproduites à toutes les échelles, signent l’espace chinois (un hall d’usine, un arc, un pont) d’un grand jeté lyrique, élégant, herbeux : art admirable présent partout ».
(Le Monde, 25 mai 1974)
Philippe Sollers : « Depuis 1968 la répression bourgeoise n’a pas cessé de frapper pratiquement en toute impunité, c’est-à-dire avec le soutien complice des révisionnistes ».
(Peinture, Cahiers théoriques, no 6/7, 1973.)
Pierre Guyotat : « Tout militant (communiste se doit d’exiger que cesse dans sa presse les calomnies contre la révolution culturelle chinoise, fait historique sans précédent, renouvellement radical du communisme ».
(Littérature interdite, 1972)
André Glucksmann : « Le nouveau fascisme, c’est aux salves de la Révolution culturelle prolétarienne chinoise qu’il répond »
(Les Temps modernes, 1972)
Nota Bene: A ces propos exquis doit s'ajouter le rappel du paragraphe des Samouraïs, roman de dame Julia Kristeva qui raconte une visite de la Grand Muraille par un quarteron d'intellectuels parisiens de haute volée, Sollers et Barthes en tête. A un moment donné, alors qu'un des promeneurs se demande avec ingénuité pourquoi Mao les a conviés aussi gentiment, Philippe Sollers émet cette sentence historique: comme quoi Mao se devait, pour toucher le monde entier et ses environs, de faire passer le message par le truchement des instances de consécration de l'avant-garde révolutionnaire parisienne, universellement prescriptives comme chacun n'est pas censé l'ignorer.
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14.09.2006
Le rêve du collectioneur
L’humour et l’imagination fantaisiste ne font pas florès dans les écrits actuels, aussi est-ce sans se faire prier qu’on gambade dans la foulée de Baptiste Flamini, charmant escroc qui s’est spécialisé dans le domaine haut en couleurs des collections et des collectionneurs qui les collectionnent. « Trouver des choses un peu spéciales pour des gens encore plus spéciaux », tel est son fonds de commerce, dont la première illustration est certes des plus spéciales, puisque le Grand Médium Voyant Ali lui demande de lui procurer une touffe historique de poils pubiens du King, alias Elvis Presley… On pense un peu à Marcel Aymé, un peu à Pierre Gripari, un peu au Stefano Benni du Bar sous la mer, un peu aussi aux bric-à-brac de Prévert ou de Gomez de La Serna en lisant ce premier roman de Bernard Foglino, qui va de trouvailles en menteries avec un art de conteur carabiné, sans toujours faire dans la dentelle surfine il est vrai… Mais rien n’est à jeter : telle est d’ailleurs la devise de Baptiste, qui sait que l’objet cherché par le collectionneur est essentiellement lié à la poursuite d’un rêve. Bouquins de nos enfances, films de notre jeunesse, albums décatis, vieilles pompes (godasse ou Studebaker), souvenirs souvenirs, saveurs de mémoire : tel est le Théâtre des rêves.
Bernard Foglino. Le théâtre des rêves. Buchet /Chastel, 271p.
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Confessions d'un extravagant
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Arthur Cravan ressuscité
« Si la fuite est mon état premier, la Suisse fut mon pays natal », écrit le vieil Arthur Cravan, tenu pour l’un des inspirateurs du mouvement Dada et qu’on croyait disparu dans les eaux du golfe du Mexique à la fin de l’automne 1918, alors qu’il entreprenait la traversée de l’Atlantique à la petite cuiller. Mon chef-d’œuvre aura été ce grand art de la disparition », note Cravan au début de ces confessions amorcées torse nu en 1966 dans la ville de Rousseau, alors qu’il affiche une dégaine de « colosse, mais empâté et ralenti » presque octogénaire. « Je n’écris pas pour l’argent », précise encore celui qui avoue s’être « fait boxeur par facilité physique, poète par prétention et anarchiste par fantaisie », réalisant ici le « projet scientifique » de devenir « le meilleur spécialiste » de lui-même. Ainsi commence-t-on par apprendre sa qualité de neveu d’Oscar Wilde et sa date précise de naissance, sous son vrai nom de Fabien Avenarius Lloyd, à Lausanne en 1887. D’emblée, on l’aura subodoré, le ton de ce roman revisitant l’époque des avant-gardes artistiques et littéraires du début du XXe siècle, dans le voisinage du critique Fénéon, de l’iconoclaste Marcel Duchamp ou de Picabia, entre autres muses de la bohème, est à l’érudition gouailleuse et à l’irrévérence, l’objet captant les reflets insolites du sujet.
Philippe Dagen. Arthur Cravan n’est pas mort noyé. Grasset, 298p.
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12.09.2006
Kertsez et l’autre monstre
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Si la notoriété mondiale d'Imre Kertsez, Prix Nobel de littérature 2002, est liée au témoignage bouleversant qu'il a donné, dans Etre sans destin, sur la déportation qu'il a subie en son adolescence à Buchenwald, en 1944, l'écrivain hongrois eut également à subir l'autre monstre totalitaire du XXe siècle, de manière moins brutale il est vrai, mais non moins insidieuse. Roman kafkaïen dont la forme même, littéralement saturée de parenthèses, figure l'enfermement du protagoniste, comme si chaque phrase avait besoin d'une justification, Le Refus raconte à la fois les tracasseries à n'en plus finir d'un écrivain en butte à la censure communiste, l'humiliation du déporté de retour des camps nazis qui a dû subir le déni avant de voir son manuscrit (Etre sans destin, précisément) écarté pour les motifs les plus douteux, et l'antisémitisme perdurant dans la société hongroise d'après la Deuxième Guerre mondiale. Roman du non-consentement, Le refus constitue, avec Etre sans destin et Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, le troisième élément d'un triptyque à lire comme tel.
Imre Kertesz. Le refus. Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai, en collaboration avec Charles Zaremba. Actes Sud, collection Babel, 350 pp.
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11.09.2006
Un peu plus à l’Est…
L’Est de Claudio Magris le Danubien a longtemps été celui de ce qu’on appelait l’ « autre Europe », par une forme de discrimination qui l’agaçait et contre laquelle il a beaucoup fait en illustrant le caractère profondément européen, justement, de sa chère Mitteleuropa.
Rappelant en préambule quel préjugé négatif a longtemps marqué le « perfide Orient », l’écrivain voyageur affirme d’emblée le caractère « autre », du véritable Orient qu’il va évoquer cette fois en trois temps (en Iran, au Vietnam et en Chine), en récusant du même coup une notion qui lui semble rebattue non moins qu’abusive : du choc des civilisations.
Qu’il approche la culture et les gens d’Iran (en automne 2004), ou qu’il voyage à la rencontre des habitants du Vietnam et de Chine (en hiver 2003) en cherchant la ressemblance humaine et le génie propre à chacun, Claudio Magris montre bien que ce qui s’entrechoque sont les éléments régressifs des sociétés et non les civilisations, et que l’incompréhension, la non-reconnaissance réciproque ou le besoin d’affirmer son hybris ne relèvent pas du déterminisme ou de la fatalité.
A fines touches, de rencontres en lectures, de tout près ou avec le recul, Claudio Magris nous montre une fois de plus de quelle lecture du monde attentive procède le voyage et quelle empathie il requiert.
Claudio Magris. Trois Orients. Rivages poche, 119p.
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19.05.2006
Jelinek anti-missiles

A propos de Bambiland
Amorcé au début de la guerre en Irak, ce texte « panique » relève du contrefeu par sa manière même, qui consiste à mimer la violence pour en illustrer le délire meurtrier, quitte à friser la tautologie. Dire la totale confusion présidant à une agression « libératrice » et à une guerre se présentant « pour la paix » est en effet le propos d’Elfriede Jelinek, que son Nobel de littérature (en 2004) n’a décidément pas assagie, au contraire. Dans un flux de discours entremêlés et parfois difficiles à dissocier, la romancière-dramaturge-polémiste joue à la fois sur le gorillage des « news » médiatiques, des multiples et contradictoires témoignages affluant au jour le jour, des informations techniques sur le dernier top de l’armement et sur le rappel de telle guerre antique menée sur les mêmes lieux par les Perses.
Qui parle ? Dans quel esprit délirant ce cauchemar se déroule-t-il ? « C’est une chose que je n’arrive toujours pas à m’enlever de la tête : ils sont donc vraiment tous morts, les sentiments, vraiment tous ? » Et les services de propagande de Jésus W. Bush de marteler : «Croyez en Dieu, maintenant, Dieu en général, ça ne peut que vous être bénéfique ». Et les missiles « de croisade et de justice » de pleuvoir sur un peuple qui, de toute façon, « n’a aucune notion du primat de la personne »…
Elfriede Jelinek. Bambiland. Jacqueline Chambon, 119p.
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15.03.2006
Bulles freudiennes
On pourrait conclure au gadget sur un premier regard, et pourtant cet ouvrage de vulgarisation gagne plutôt à la lecture attentive, qui révèle une sorte de bédé éclatée, avec textes explicatifs et autres montages photographiques rappelant les collages surréalistes, dont la visée déclarée est une introduction à la révolution freudienne mêlant éléments biographiques, approche des œuvres et concepts-clé.
Des origines familiales du premier des huit enfants de Jacob Freud, négociant en laine, et de la Vienne impériale où Sigmund (né en 1856) fait des études poussées en neuro-physiologie, qu’il poursuivra en asile psychiatrique ou auprès de Charcot à Paris, jusqu’à la cristallisation de ses premières théories, notamment avec l’histoire d’Anna O., le lecteur s’engage dans le labyrinthe freudien dont les personnages (Œdipe & Co) et les situations lui sont expliqués au fur et à mesure, un glossaire final complétant la visite.
Celle-ci est à la fois vivante et assez sagement « alignée », en dépit de ses dehors hirsutes, ne laissant guère de place à la contestation des thèses de celui que Nabokov appelait le charlatan de Vienne. L’ouvrage n’en est pas moins attrayant, grâce aux raccourcis incisifs du texte et aux trouvailles souvent pleines d’humour de l’illustrateur.
Richard Appignanesi (textes) et oscar Zarate (illustrations)
Freud. Rivages poche, 181p.
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