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19/03/2016

Les Passions partagées


Ce livre est un magnifique chemin de lectures et de rencontres. Je le mets en parallèle avec L’Ambassade du papillon, des carnets tenus entre 1993 et 1999, paru en 2000. Ici, il s’agit plutôt du journal d’un lecteur professionnel et passionné. Il couvre une période particulièrement intéressante de l’histoire de la littérature en Suisse romande, puisque les chroniques commencent en 1973, peu de temps après la création de L’Âge d’Homme, dont Jean-Louis Kuffer était alors un des auteurs et collaborateurs. Jean-Louis Kuffer évoque les grandes traductions des auteurs des pays de l’Est, comme ces Migrations de Milos Tsernianski, qui ont opéré un tel choc. Il parle aussi de ses voyages, de ses rencontres avec des auteurs. J’ai beaucoup apprécié les portraits: Pierre Jean Jouve, Gustave Roud. Il y a des anecdotes amusantes sur Michel Tournier. Bref, c’est un ouvrage généreux qui communique une soif de lectures et donne des envies. Et l’hommage à la mère décédée, placé en fin de volume, est très beau et émouvant, avec cette citation de Tsernianski en exergue: «Les migrations existent. La mort n’existe pas!». SYLVIANE FRIEDRICH, Le Temps

Le chant du monde
Incontestablement, c’est l’événement littéraire de ce début d’année riche, pourtant, en parutions intéressantes. Par sa taille, d’abord, qui en impose d’emblée. Mais aussi par son propos, ample et intime, par son ton généreux, par son ambition, enfin, d’interroger la littérature dans ce qu’elle a d’irréductible et de secret, ambition parfaitement maîtrisée. Avec Les Passions partagées, Jean-Louis Kuffer confirme – si besoin en était – qu’il est l’un des lecteurs les plus attentifs et les plus perspicaces de ce pays. À lire toute affaire cessante.
Certains seront tout d’abord effrayés par ce livre fleuve (près de 440 pages) qui tient à la fois du roman de formation, du journal intime, des carnets où chacun consigne ses réflexions, et du traité de littérature. Ils auraient tort, pourtant, de ne pas se laisser entraîner par une écriture à la fois limpide et fluviale, qui plus d’une fois retrouve les grâces du chant, et évite constamment les préciosités stylistiques, comme les facilités de tout genre.
Qu’on ne s’y trompe pas pourtant: Les Passions partagées se lisent comme un récit épique et passionnant dans lequel l’auteur à la fois nous guide à travers les méandres de ses pérégrinations, et se cherche lui-même en découvrant le monde. Car Jean-Louis Kuffer réussit le prodige, dans ce livre fleuve qui est une somme de vie, de dire à la fois le monde et le miracle de son expression. Dès les premières pages – magnifique éloge de la lecture qu’il faudrait donner à lire à tous les collégiens ou gymnasiens de ce pays – le monde s’offre comme une découverte et une jubilation, une énigme et une interrogation. Mais comment dire ce monde en perpétuels mouvement et mutation? Comment percer son mystère? Kuffer pose d’emblée la question et y répond aussitôt: en retrouvant, par la magie de l’écriture, cet état chantant où le monde se donne à dire (et à voir) dans sa transparence originelle. C’est à propos de Georges Haldas que Kuffer définit ainsi son travail : «L’écriture, donc la vie: l’écriture sous ses deux aspects diurne et nocturne, qui transcende la durée en cristallisant dans l’instant (poésie) ou en reproduisant, au fil des courants subconscients, le cheminement de la mémoire dans le temps (chronique).» JEAN-MICHEL OLIVIER, Scènes Magazine



JEAN-LOUIS KUFFER. Les passions partagées 
Lectures du monde (1973-1992)

Editions Bernard Campiche, 2004. 440 pages. Prix: CHF 42.-; € 24.


Ce livre est disponible chez l'auteur, au prix cassé de 20.-

30/08/2006

De la lecture

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« Le plus favorable moment, pour parler de l’été qui vient, c’est quand la neige tombe » (Jacques Audiberti)

« Pourquoi lisons-nous, sinon dans l’espoir d’une beauté mise à nu, d’une vie plus dense et d’un coup de sonde dans son mystère le plus profond ». (Annie Dillard)

« Et toute lecture – même entreprise pour les motifs les plus bas – nous fait pénétrer dans le cabinet secret où l’humanité nous entretient à voix basse du sort qui lui est fait sous le soleil ». (John Cowper Powys)

« Laissez venir l’immensité des choses » (C.F. Ramuz)

18/06/2006

Rêverie parisienne



On fait le tour du quartier et c’est un monde. De la mansarde d’à côté j’entends les vieux Russes blancs qui s’enguirlandent. Du fond de la rue montent les mélopées entêtantes du café maure. Aux soirs de fin de semaine on est à Rome ou à Barcelone. Cependant, chaque matinée, c’est la province et la Provence qu’on retrouve rue Legendre. Le libraire taciturne a des gestes de mandarin, mais les vrais Chinois du supermarché d’à côté ne s’inclinent même pas : ils ont acquis la même morgue que les Polonais de l’épicerie où je me fournis en Krupnik, la liqueur au miel de feu qui tue de bonheur. Plus loin, à la Butte-aux-Cailles, les basses maisons chaulées m’évoquent le Mexique assoupi. C’est là-bas qu’une fin d’après-midi, place Paul-Verlaine, j’ai commencé de lire Lumière d’août de Faulkner. Ainsi me suis-je retrouvé quelque part entre Alabama et Mississippi, et c’est alors qu’il s’est mis à pleuvoir en plein soleil. Je me trouvais hors du temps, il ne me semblait pas que je pleurais, mais tout pleurait en souriant, tout était trempé, mon livre et mes vêtements, tout était comme lavé et purifié.

26/08/2005

Du Merveilleux Machin


A propos de Charles Dantzig et de Guido Ceronetti
C’est en lisant la définition du Merveilleux Machin, ce livre qui tient de l’essai fourre-tout style Montaigne, le genre « ni fait mais à faire » dont parle Charles Dantzig dans son inépuisable Dictionnaire égoïste de la littérature française, que m’est revenu le souvenir de La patience du brûlé de Guido Ceronetti, qu’aussitôt j’ai pêché sur un rayon pour y trouver la foison de reliques (lettre de Jacques Réda, factures du Café Diglas, dépliant publicitaire des Petits chanteurs à l’Ecole d’équitation espagnole, portrait de ma fille J. à l’éléphant Gigondas de Goulbenaize, etc.) que j’y ai laissées à travers les années sans compter les multiples aquarelles qu’y a jetées mon ami F. au temps de nos pérégrinations parisiennes ou viennoises.
Or c’est cela même qu’un Livre Machin ou livre-mulet, rempli en outre par Ceronetti de notes de voyage exaltées ou plus souvent assassines à travers l’Italie, de sentences mystico-polémiques, de citations piquées au fil de ses lectures incessantes, de graffitis relevés sur les murs (NOUS SOMMES LA VIE SPLENDIDE DANS UN MONDE DE MORTS) et autres inscriptions notées au vol (A Louer. S’adresser à Pétrarque ; Régime : moins de kilos, plus de sexe, etc.), c’est cela par excellence avec Ceronetti, mais Dantzig lui-même ne nous offre pas autre chose, ou Ramon Gomez de La Serna dans Le rastro, Fernando Pessoa dans Le livre de l’intranquillité ou Dino Buzzati dans ses notes crépusculaires d’ En ce moment précis.
Ce sont des livres de géographie émotive (dixit Ceronetti) avec lesquels se balader « autour de sa chambre », et Dantzig cite justement Xavier de Maistre, des livres-labyrinthes ou des livres-médecine comme cette autre merveille de Gomez de La Serna que je n’en finis pas de relire, Le docteur invraisemblable, non sans me promettre à présent d’aller mettre le nez dans Jaune bleu blanc de Valéry Larbaud que cite aussi Dantzig, et me revoici retombant, dans La patience du brulé, sur une page marquée par une aquarelle représentant L’Herbe du diable (mon cher F. qui a renoncé à la peinture pour l’image virtuelle, le malheureux, et notre amitié défunte à cause de cela peut-être...), où je retrouve cette phrase de Ceronetti soulignée au crayon rouge : « A mettre avec les Cent Plus Belles Pensées du Monde : « Le cœur de l’homme a des lieux qui ne sont pas et où entre la douleur pour les faire être ». (Blanc de Saint-Bonnet, De la douleur)
Guido Ceronetti. La patience du brûlé. Albin Michel, 1995, 452p.

08/08/2005

De la critique

Dans ma fonction de critique, et c’est vrai pour le théâtre plus encore que pour les livres, je me sens essentiellement un médiateur ou plus exactement : un passeur. A la prétention des uns de fonder une critique scientifique, qui me paraît surtout révéler le besoin de soumettre toute observation et tout jugement à l’idéologie, dans une optique aussi réductrice à mes yeux qu’est dépassée la bonne et belle parole de Monsieur le Critique académique, je voudrais opposer le libre exercice d’un franc-tireur également attentif à ce qu’il y a de permanent et de réellement revivifié, dans l’écriture théâtrale ou dans les nouvelles formes d’expression. Autant qu’en art, dont les resucées avant-gardistes ne font plus guère illusion, je tiens à résister aux nouvelles conventions de la pseudo-nouveauté, quitte à passer pour un attardé…


Ce n’est pas tant ceux qui nous reprochent nos débordements, en matière de critique, que ceux qui nous en félicitent, qui nous en détournent. Ceux-là qui, même d’un jugement nuancé, ne retiennent que les aspects négatifs et nous tapent dans le dos en nous lançant avec quelle douteuse satisfaction: “Ah ça, comme tu l’as descendu...”

 

Le critique, croqué par Friedrich Dürrenmatt