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19/01/2017

Sollers à Samos

Le Mystère du Présent

Que s’était-il passé à Santorin ? A quels jeux s’étaient donc livrées Ludi et Nelly pendant que Sollers cuvait sa biture de Mykonos ? N’était-ce pas la main de Ludi qui avait graffité, dans la langue de Rabelais et Minou Drouet, sur un mur immaculé du bourg donnant sur le cratère immergé, l’impertinente inscription en lettres bleu cobalt : STAVROS M’A BAISER ?
Le vent des îles bienheureuses n’est pas à l’instant présent le même qu’il y a une mortion de pinute, avait conclu Sollers en enjambant les flots de Patmos, où il salua les mânes de l’Evangéliste, avant de reprendre, à Samos, les notes qu’on trouve consignées aux pages 473 et 474 d’ Une vie divine, qu’il n’est donc que de citer.
Sollers imagine alors que M.N., personnage hybride et diachronique dont les initiales représentent le clone bicéphale de Friedrich Nietzsche et de lui-même en personne, décide de faire passer le début de l’Evangile de Jean de l’imparfait au présent.
« L’effet est considérable », commente Sollers. « Comme dit l’Autre (c’est ainsi que le néocatho partageant avec le nouveau pape le goût du clavecin et de Mozart appelle le Palestinien Iéshouah, Notre Seigneur) à plusieurs reprises : l’heure vient et c’est maintenant ».
« Ici, maintenant, au commencement, est le verbe
Et le verbe est avec dieu
Et le verbe est dieu.
Il est sans cesse, sans commencement ni fin, avec dieu.
Tout est par lui,
Et sans lui rien n’est.
Ce qui est en lui est la vie,
Et la vie est la lumière des hommes,
Et la lumière luit dans les ténèbres
Et les ténèbres ne la saisissent pas »
Et Sollers de développer ce commentaire qui me semble un des plus beaux passages d’Une vie divine :

« Comparez avec l’imparfait, qui appelle forcément un futur : ce n’est pas du tout la même chose. Ainsi parle, ici et maintenant, le verbe, le dieu, la vie, la lumière. Pas besoin de majuscules, ça ralentirait la percée. Tout le reste est ténèbres, ou plutôt n’est pas. Les ténèbres ne saisissent pas ce que je viens de dire. Le plus mystérieux, c’est le temps qu’il faut pour se dire : cette minute, je l’ai déjà vécue un nombre incalculable de fois et je vais la revivre éternellement. Résultat : l’encre, la plume, le papier, l’encre en train de sécher sur le papier, merveille ».
Et cela enfin pour achever cette oraison des îles et de partout que je recopie à l’instant à La Désirade en face des monts enneigés et du lac argentin : « Là où je suis maintenant, la brise nord-est, ma préférée, apporte tout l’océan avec elle. Ne le répétez à personne, mais j’ai de plus en plus le sentiment que les arbres me parlent. Pas tous, certains. Les acacias, par exemple. Vous parlez l’acacia ? Couramment. Depuis quand ? Depuis toujours, mais de mieux en mieux, il me semble »…

Sollers à Santa Monica


De la grâce et de la nécessité

Il faut environ 7 minutes pour passer du paradis à l’enfer : ce sont les sept premières minutes du film Collateral de Michael Mann, constituant le plus beau poème filmé que je connaisse de Los Angeles la nuit, avec la mention explicite de la possibilité d’une île (une photo des Maldives que Max le taximan planque au revers de son pare-soleil) à laquelle rêver et l’amorce d’une rencontre entre deux êtres humains. 7 minutes de grâce que Sollers pourrait connaître, un jour, s’il lui était donné, chose douteuse, de s’égarer dans un taxi en se faisant conduire à Santa Monica où Ludi aurait ouvert une boutique après leur rupture de 2007...
La rencontre de Max et d’Annie, dans le taxi sillonnant la cité de la nuit, est de ces moments de grâce que nous réserve l’existence quand nous y sommes disposés, tenant à des regards et à des mots inattendus, à une présence déverrouillée et à un fluide courant entre deux personnes oublieuses soudain de leurs rôles respectifs. En 7 minutes nous en apprenons plus, sur Annie (Jada Pinkett) et Max (Jamie Foxx), qu’en 524 pages d’ Une vie divine sur Ludi, Nelly et le narrateur.
La lumière de ce moment, même relevant du cliché (Max qui rêve de belles Mercedes emmenant ses clients au paradis…), est comme celle que Dante aperçoit au sommet du mont irisé avant qu'il ne bute sur la porte de l’Enfer où sont inscrits les mots : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate. Vous qui entrez, laissez ici toute espérance.
De fait, Max bascule ensuite, après un geste d’hésitation, et un revirement (il rappelle Vincent qui s’éloignait déjà de son taxi) qui va marquer sa prochaine tranche de vie au sceau de la nécessité la plus noire, sous la direction du tueur à gages (Tom Cruise) qui le prend en otage une nuit durant.
Philippe Sollers marque beaucoup de mépris à l’égard de Bret Easton Ellis, et je présume qu’il éviterait aussi dédaigneusement de voir un film tel que Collateral ou de lire un livre du genre de Jolie blon’s bounce, magnifique dernier roman de James Lee Burke représentant lui aussi une plongée au cœur des ténèbres. Tant pis pour lui n’est-ce pas ? On peut être fasciné par Sade sans avoir le moindre sens du tragique : il me semble que c’est le cas de l’auteur d’Une vie divine. Je sais bien que ça fait lourdingue, pas du tout à la coule de parler de l’épaisseur d’un personnage, de la question du mal ou des aléas de la destinée qui vous confrontent soudain à d’inimaginables défis (l’effarante scène de Collateral ou Max – Jamie Foxx prodigieux – s’arrache soudain à sa personnalité de doux rêveur pour échapper au Mal incarné, par une ruse digne de Vincent, mais il suffit d’entendre Michael Mann décrire les tenants de chaque personnage de son film, et la visée secrète de celui-ci, pour comprendre qu’on a affaire non seulement à un poète de l’image mais également à un vrai romancier-moraliste du 7e art…

Sollers à Santorin

Ludi et Nelly, amante du narrateur d'Une vie divine,  la ramènent...


« Sollers a tellement picolé sur le caïque de Mykonos, raconte Ludi, qu’on a été bonnes pour le jeter, Nelly et moi, sur le premier âne du débarcadère, et de là hardi la montée à pied pour nous deux avec ce sac de patates… »
L’ânier Stavros leur mate les miches tandis qu’elles gravissent le sentier de pierrailles, et ça les amuse de l’allumer la moindre, mais surtout elles profitent pour faufiler un dialogue du roman vu que l’Auteur ne les laisse pas en placer une, ou si peu.
« Tu ne trouves pas, Nelly, que Philippe attige un peu dans le roman en faisant de moi la vendeuse plutôt cul et toi la plutôt spirituelle intello ? », soupire Ludi en suant dans son t-shirt Gucci XLL.
Mais Nelly la rassure : « Mais non choute il n’y en a que pour toi, il dit que je suis sa préférée mais c’est des viennent ensuite, et même il se la fait belle à mon détriment en prétendant très frigide avant moi, précise depuis. Non mais !»
« Ce qui est sûr, enchaîne Ludi, c’est qu’on est mieux dans son livre que sur ce putain de volcan à touristes. Pouacre tu vises ces bedaines teutonnes. Et c’est ça l’Allemagne de son philosophe ? »
Alors Nelly, un peu pédante, de reprendre son amie en souriant : « Bah, tu sais, Nietzsche lui-même, ce petit prof boche se la jouant Dionysos, ça vaut Sollers en matamore du sexe à bermudas. On se comprend les deux, on l’aime bien notre Casanova de l’encrier, on les aime bien tous avec leur petit attirail vaniteux, mais c’est quand même le verre d’eau claire qu’on va se taper là-haut qui nous fera le plus jouir tout à l’heure...».
Et Ludi d’évoquer Sapho en vrillant un clin d’œil à Stavros dont le devant du short bleu bombe pourtant joliment : « Boucles violettes, sourire de miel… »


 

Sollers à Salonique

De la haine et de l’amour, treize ans avant la parution d'Une vie divine de Philippe Sollers.

Thessaloniki, ce 3 juillet 1993. - Les propriétés fondamentales de la machine romanesque, on le sait, autorisent un déplacement dans le temps et l’espace de nature à la fois ondulatoire et corpusculaire, comparable aux élégants rebonds d’un champ quantique à l’autre des particules élémentaires sollersiennes dans Une vie divine, à paraître en 2006…
Ainsi me suis-je retrouvé ce soir à Thessalonique, à l’Hôtel Turist aux chambres style 1900 et à la vaste salle de bain à l’étage où tout le monde s’ablutionne dans la même baignoire antédiluvienne tremblant sur ses pattes chaque fois que l’ascenseur de bois ciré fait grincer ses poulies.

Ce matin encore j’étais du côté du Mont Athos, au Congrès mondial de l’orthodoxie très douce que je couvre pour mon journal, entouré de popes balkaniques furieux que l’Europe ne punisse pas les barbares croates et albanais coupables de s’opposer à la sainte destinée de la Serbie (et je vis moult Grecs, probables nostalgiques du bon temps des colonels, applaudir au dam des vilains démocrates que nous sommes), et c’est avec soulagement que j’ai retrouvé, loin des purs et des durs, la ville bordélique et le front de mer de la baie le long duquel j’ai fait une immense marche, m’imprégnant de visions de visages humains bien vivants (gens de tous âges, marins fringants, vieillards cancaniers, enfants, rollerskatistes à la coule, belles filles, beaux mecs) avant de m’arrêter à une terrasse de poissons où je me suis repu et saoulé de retsina, tout en souriant aux jeunes gens éclatants de sensualité des tables voisines. Or, les voyant faire bombance dans la tiédeur vespérale, je me suis demandé ce qu’ils avaient à voir avec les idéologues qui prétendent défendre la Vraie Grèce, le Véritable Occident et la Vraie Foi. Comme me le répétait ce matin l’Européen Marc Luyckcx, beaucoup de vieux orateurs qui nous faisaient ces jours la leçon ont derrière eux un lourd passé de piliers de dictatures fascistes ou communistes…

Mais qu'en pensent donc leurs rejetons ?
Tout en me gorgeant de poisson et de vin résineux frais comme une cuisse de jeune fille et fluide comme un baiser, je sentais la nuit basculer avec ses étoiles en pluie sur les visages endormis de nos enfants, l'ivresse de vivre noyer les passions mortifères et l’amour me laver de la haine…

Sollers à Sousse

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Où l'on voit Sollers se montrer chevaleresque à l'égard de certaine dame inquiétée par l'émeute du Pied en terre pieuse.


La projet de Sollers de rallier Samos fut dévié par un sms de la neurobiologue lacanienne Lucy Pincevent, qui le priait de la rejoindre au plus vite dans les dépendances de son haras de Sousse où elle s’était réfugiée dès le début de la Grande Emeute du Pied, déclenchée par la publication, dans une gazette estudiantine du Schleswig-Holstein, d’une représentation du Membre Sacré (gauche) du Prophète.
«Je vous envoie la chaise à porteuses et d’indispensables travestis à Monastir. Je vous espère et vous attends », notifiait sobrement le sms en code connu du seul Sollers.
Or l’auteur d’Une vie divine, quoique porté au détachement supérieur en ce mois frisquet du début de l’an 118 selon M.N., se sentait l’âme compatissante à la seule évocation des deux seins de Lucy, semblables à de blanches colombes roucoulant au balcon, et cette histoire de Pied commençait à bien faire, qui avait entretemps déclenché l’ire incendiaire des masses multitudinaires surexcitées par les théologues, aux sept coins de l'Oecumène podophile.

Ainsi, dans la chaise à porteuses l’emmenant, déguisé en houri tout de même que Ludi et Nelly, par les pistes reliant l’aéroport et le haras où Lucy pratiquait l’élevage de coursières de Nubie, Sollers préparait-il déjà le discours propre à calmer ces dames, avec lesquelles il ourdissait de fuir, dès la nuit buissonnante d’étoiles conseillères, ces lieux empoisonnés par le ressentiment, les miasmes d’or noir et l’excès de testostérone.
« Le réformateurs, en général, ont un grand embarras physique et sexuel », murmurait Sollers en visant cette fois les Adorateurs du Pied à barbes barbelées, non sans lutiner Ludi et Nelly sous les galabiehs. « Ils fantasment, ils n’en peuvent plus, ils veulent confisquer les mœurs, se glisser dans les lits, occuper les têtes …»
Et passant bien loin du grand tumulte persistant du souk de Sousse, où la vision des coursières nues eût soulevé l’Emeute Finale, Sollers constata en se rappelant ses chers Colloques de Taverny où se rassemblent, tous les 16 mars de l’ancien calendrier, esprits libres et corps glorieux : « Aujourd’hui nous disons : nous baisons parce que nous voulons rester vierges. C’est peut-être insensé, mais il fallait y penser…»

17/01/2017

Sollers à Syracuse

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De modalités de la conversation, chez Elio Vittorini et dans le roman Une vie divine de Philippe Sollers. Du  mépris de celui-ci pour les auteurs "lourds".


J’ai parlé de conversation à propos d’Une vie divine, mais le mot est lesté d’un autre poids dans l’inoubliable Conversation en Sicile d’Elio Vittorini que, sans doute, Sollers jetterait aujourd’hui dans le sac des « auteurs lourds », comme il le fait des romanciers américains contemporains. Lui qui a parlé de Bret Easton Ellis comme d’un sous-produit de marketing, et qui marque presque le même dédain à l’endroit d’un Philip Roth, fait peut-être illusion dans le cercle confiné et narcissique d’un certain parisianisme, mais comment ne pas voir, avec un peu de recul, que les « romans » de Philippe Sollers ne font absolument pas le poids à côté de la trilogie américaine de Philip Roth (pour ne parler que de ceux-là), des livres de Joyce Carol Oates ou du Canadien Timothy Findley, et que Lunar Park surclasse à l’évidence, en tant que projection romanesque, l’habile et ludique surglose d’Une vie divine ?

Tout cela que je note sans cesser d’apprécier ce dernier livre de notre casanovesque jaboteur, dont la conversation brillante n’a pourtant rien de commun avec le grand brassage existentiel, social et politique qui constitue la matière fusionnelle de Conversation en Sicile.

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Autant dire qu’on passe, d’Une vie divine au chef-d’œuvre néo-réaliste que figure le roman de Vittorini, du salon français à ce qu’on pourrait dire l’éternel entretien de l’homme avec lui-même, à travers les siens, sa terre natale et ses souvenirs d’enfance, ici : les figuiers de barbarie et l’odeur du soufre que Silvestro, le fils déprimant à Milan que son père fait revenir en Sicile, retrouve avec le monde des humbles, ou les harengs et les fèves aux cardons de la Mamma, et les gens, la foultitude des gens... 

Tout ça qui pèse tellement de tonnes d'humanité crasse, n’est-ce pas !
Sollers.jpgA propos de conversation, il est par ailleurs intéressant d’observer plus précisément les dialogues d’Une vie divine, qui relèvent somme toute de la non-conversation. Toujours étincelant dans le soliloque, Philippe Sollers est en revanche incapable de moduler un vrai dialogue, l’interlocutrice (il n’a jamais d’interlocuteur) n’intervenant jamais qu’en faire-valoir, comme d’ailleurs tous les « personnages » féminins des « romans » de l’auteur.
Avec le « pesant » Vittorini, tout, au contraire, dialogue : les gens entre eux et avec eux-mêmes, la lumière et les parfums, les noms et les larmes…


Elio Vittorini. Conversation en Sicile. Gallimard, Collection l’Imaginaire.

15/01/2017

Sollers à Stromboli

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De l’instant présent et du regard « ailleurs ». Sur l'éternel retour et le point de vue de Philippe Sollers. De la façon particulière, chez le lagopède, de roter.

A La Désirade, ce dimanche 15 janvier 2017. - Je rodais sous le volcan lorsque j’ai découvert Le gai savoir sur le sable blanc de quelque île Bienheureuse, à vingt ans et des poussières, en compagnie de la fille et du garçon que j’aimais alors, alternant cette lecture et celle de Malcolm Lowry, mais déjà je regardais ailleurs : je savais que ma vérité était ailleurs.

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Jamais je n’ai pris Nietzsche tout à fait au sérieux, l’image d’Héraclite se jetant dans le cratère m’a toujours paru du kitsch, et cette histoire d’éternel retour vécue par Sollers dans Une vie divine me semble également « de la littérature ».

Au-dessous du volcan, ça c’était autre chose : c’était LA littérature telle que je l’entends, qui passe les grands mots et les délires solipsistes de la poésie philosophique à la Zarathoustra.

LA littérature ne dresse pas devant moi des idoles ou des statues de Commandeur, mais m’ouvre des portes et des mondes. Une chose m’intéresse alors dans Une vie divine, et c’est la façon de Sollers de regarder ailleurs pendant qu’il note telle ou telle phrase de Nietzsche, l’air de dire « cause toujours », quand il ne l’écrit pas carrément. De la même façon, et c’est pourquoi je l’apprécie, ce livre m’incite à tout moment à penser à mon tour « cause toujours », comme si le solipsisme de Sollers restait entr’ouvert, si j’ose dire.14260785.jpg
François Truffaut remarquait, à propos du Macbeth d’Orson Welles, que celui-ci regarde toujours ailleurs à travers tout le film, comme s’il voyait quelque chose ou quelqu’un de plus fort que tout pendant que tel ou telle lui parle. Ce regard étrange, un peu fou, je le sens à tout moment dans LA littérature, de Shakespeare à Proust ou de Dante à Dostoïevski. Or ce regard seul me délivre de mon solipsisme et m’ouvre entièrement à la porosité.

LA voix qui cristallise toutes les voix, LE regard qui nous fait entrer dans toutes les maisons et tous les cœurs, LE rythme de telle ou telle pulsation d’écriture ne sont plus alors de l’ordre de la « littérature », au sens du words words words, mais de LA littérature qui raconte notre histoire, une bribe après l’autre, depuis la nuit des temps.

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Je n’ai pas besoin d’aller à Stromboli pour y être. J’ai revu l’autre jour le film de Rosselini, où toutes les passions sont en somme mises « sur le feu », de la nature et des hommes. Or cela, ce matin, me rase. De ma table matinale, je vois les montagnes enneigées, flottant sur le stratus comme des îles, émerger dans le ciel rose. Tel est l’instant présent, que je savoure sans en faire une doctrine. Or c’est cela même, alors que le rose du ciel là-bas semble prendre feu, qui semble si vain ce matin : ces doctrines en piles et en strates, que je ne trouve chez aucun des auteurs auxquels je tiens vraiment, je dirais ce matin : de Tchékhov à Proust ou de Balzac à Trevor, d’Eschyle à Bernanos, entre mille autres.

Les Alpes ce matin ne se la jouent pas fuligineuse et dramatique, comme à Stromboli, mais plutôt contemplative et zen; et ce matin, tiens, j’irais bien faire un tour sur les traces du lagopède des neiges, dont me réjouit toujours le rot d’enfant gavé dans le silence des cols préalpins…

14/01/2017

Sollers à Salerno

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Heptaméron du Bain Japonais. De l’hormone du lien et du bien-être, au tournant de la page 460 d'Une vie divine de Philippe Sollers. 

A La Désirade, ce dimanche 29 janvier 19**. – Il a fait tout ce jour de neige une chaleur sulfureuse, puisque la fantaisie m'a pris de  l'imaginer dans le Bain Japonais de Salerne, avec mes sept épouses et mes deux Moi momentanément réconciliés.

La chimpanzée Winnipeg, qui se fait abusivement appeler Winnie, a profité de nos sensuelles ablutions pour semer la confusion dans les messages latéraux de ce carnet de lecture, prétendant que je me trouvais déjà lancé à destination de Siracuse, à bord de je ne sais quel train futuriste, à regarder le Macbeth de Welles en barbotant dans le jacuzzi ferroviaire, alors que nous nous trouvions bonnement plongés dans ce Bain japonais cerné de vieux notaires siciliens égrotants et ricanants qui se désignaient l’un l’autre ce Kama Sutrâ amphibiotique, là-bas dans les nuées d’eau à bubulles: cazzo mio, macchè spettacolo !

Inconnue.jpgLa chimpanzée blonde est sortie, à mon insu, de la page 460 d’Une vie divine. C’est tout à fait le genre de la positiviste américaine que je rencontrai à sept reprises au cours de mes pérégrinations dans le monde et l’arrière-monde, me demandant à chaque fois à quelle Cause j’avais enfin résolu de me consacrer. L’idée que je puisse vouer ma vie à la lecture et à l’écriture l’insupportait absolument. La pire de ces réincarnations de la fameuse Petite Femme de Kafka, qui représente l’équivalent des Pépères scrutant les femmes-fontaines à la longue-vue phalloïde et tremblotante de culpabilité, me traqua sept jours durant dans les rues de Cordoue, avant que je ne la semasse (ceci est un subjonctif andalou typique) dans les enchevêtrements de la Mezquita.

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Winnipeg, qui se fait appeler Winnie, est la chieuse matérialiste humanitaire caractérisée, qui prétend avoir les pieds sur terre et à qui on ne la fait pas. A la page 461 du nouveau bréviaire de l’Ordre du Temple Sollers, il est rapporté qu’elle écrit ceci : « Quand un couple s’embrasse, se caresse, fait l’amour, mais aussi lorsqu’il parle, échange des idées ou rit, il y a libération d’ocytocine, hormone du lien et du bien-être, que le cerveau sécrète à volonté. Cela stimule le système immunitaire et ralentit le cœur. Avec l’ocytocine un couple dure. C’est un peu une paire de lunettes roses qui nous fait voir la vie avec bonheur ».
Autant dire que la chimpanzée blonde nous matait elle aussi, dans le Bain Japonais, soucieuse de nous voir échanger, comme elle disait, en clair : produire de l’ocytocine à surdose.
Moi l’un en avait la rage, tandis que Moi l’autre s’en amusait folâtrement, mais ce furent mes sept épouses, dans les reflets des sept miroirs constituant l’enceinte du Bain Japonais, qui me furent alors de meilleur conseil : «Raconte lui sept histoires à dormir debout et ça lui remettra ses lunettes roses, qu’elle nous foute la paix et qu’on puisse enfin exulter comme un dimanche à Salerne…»
Ainsi me vinrent les sept récits de l’Heptaméron du Bain Japonais, qu’on se procure à 2€ pièce à la boutique numérique de La Désirade ou sur demande (ne pas oublier le petit timbre).

Sollers à Sorrente

 

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Une visite à Maxime Gorki, souvenir futur, des années après la disparition de Philippe Sollers, écrivain français s'estimant méconnu de son vivant mais redécouvert par les Chinois vers l'an 2055.

Sorrento, le 29 janvier 2068. – C’est peu avant de lire Une vie divine, en janvier 2006, que j’avais entendu parler pour la première fois de la cure de rajeunissement transgénique, et ce fut à la même époque, en passant boire un scotch (enfin un, façon de parler) à Ravello, avec mon ami Gore Vidal, que j’appris que le vénérable Alexeï Maximovitch Pechkov, alias Gorki, y avait eu précisément recours 70 ans après sa feinte mort de 1936 et qu’il savourait sa vendange tardive dans une humble cabane des hauts de Sorrente, comme au bon jeune temps.

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C’est par fidélité à la mémoire de Tchékhov, son maître à vivre bien plus qu’à écrire, que Gorki vivait alors de si modeste façon. L’ombre de la vergogne était descendue sur son front lorsque le petit père des peuples avait fait débaptiser Nijni-Novgorod, sa ville natale, pour l’appeler Gorki-ville, mais les camarades l’avaient achevé en donnant au Théâtre d’Art de Moscou le nom de Théâtre Gorki, alors que de toute évidence seul Tchékhov méritait cet honneur.

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A 138 ans, et malgré sa mise de moujik post-apocalyptique (l’Europe s’était remise du Grand Djihad décrit avec exagération dans Cosmos incorporated, mais ça craignait encore pas mal jusque dans les provinces de la Botte…), Gorki avait l’air aussi fringant qu’à l’époque de Thomas Gordeïev ou que sur la fameuse photo de sa visite à ce vieux hippie avant la lettre de Léon Tolstoï.

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« Staline m’a tuer », raillait-il en évoquant sa fausse mort, « ou plutôt il a liquidé l’un de mes sosies en demandant à Benito de prendre soin de son ami écrivain, et j’ai fait croire que les jeunes fascistes pures et dures de l’époque ont fait le reste. Tu connais ma célèbre phrase, on l’ânonnait dans tous les collèges américains avant que la political correctness n’y mette bon ordre : « J’ai vécu avec ma femme durant quatre ans, je n’ai pu me décider à vivre avec elle davantage. Il est plus commode de vivre tout seul; on est alors maître de sa vie, ce qui n’est pas si mal ! Et puis, pourquoi avoir un cheval à soi quand il y a des chevaux d’emprunt »...
Et Maxime de conclure avec malice : « En réalité, les chevaux d’emprunt m’ont toujours fatigué après deux ou trois cavalcades, si bien que je n’ai jamais lâché ma Doussia, avec laquelle nous ne pratiquons plus que le French kiss depuis 1968, année de libération comme tu sais. Or je ne fais plus, aujourd’hui, que relire Oblomov et les récits de mon cher Anton Pavlovitch en regardant la mer qui scintille de tout son strass entre les lauriers roses… »

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13/01/2017

Sollers à Silvaplana


De la liberté de ne pas suivre l'Auteur...

Silvaplana, ce lundi 24 janvier, 16h.33. – Le soleil rougeoie à l’ouest du lac enneigé sur lequel je marche seul en laissant derrière moi la double marque répétée YETI YETI de mes moonboots, qui me rappellent Tchang, le petit chinois de Tintin au Tibet, et notre premier séjour familial en ces lieux, lorsque nos filles étaient toutes petites et qu’entre deux chapitres de La montagne magique je me réjouissais tant de changer, de torcher, de humer au cul, de peloter et de palpoter, de mignoter, de léchoter et de faire rire par mille mignardises idiotes de père attentionné, avant de les oindre d’huile de rosat et de myrtilles, de les emmaillotter de linges imbibés d’eau-de-vie, de les embéguiner et de les déposer dans la bercelonnette.

Combien j’aimais jouer au papa sans maman (elle se reposait alors dans son coin en se livrant à quelque sublime découpage) et combien j’emmerde Philippe Sollers pour la déconsidération qu’il jette sur la condition de père, mais combien je me réjouis aussi qu’Une vie divine soit de ces livres rares qui nous laissent la double liberté d’apprécier les vues de leur auteur tout en emmerdant celui-ci pour mieux se rester fidèle à soi, n’est-ce pas ?
Donc il me plaît de reconnaître à Sollers le droit et la liberté de dire son mot, pour autant qu’il me laisse dire le mien, et c’est à cela que nous incitent et nous invitent et son livre et Nietzsche et les cimes que tous les matins je salue en me disant crânement avec Sollers: les montagnes s’en foutent !
Pourtant le fait que les montagnes s’en foutent ne signifie pas que rien n’ait plus d’importance. Au contraire, et Sollers et Nietzsche ne disent pas autrechose : c’est quand on a reconnu que rien au fond n’a d’importance que tout se met à compter. La clairvoyance est le contraire du nihilisme, et j’aime que Philippe Sollers y ajoute de la gaîté.
Du moins est-ce ce que je me dis en marchant sur le lac enneigé de cette fin d’après-midi en laissant derrière moi cette signature de YETI…

Les cygnes de Silvaplana. Découpage de LK.

Philippe Sollers. Une vie divine.