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20/09/2012

Lamento solipsiste

6094065f2ca183cdd724c2090132d3eb.jpgNotes de 2007, sur un essai que Langue fantôme prolonge aujourd'hui en un peu plus crispé et provocateur...

 

Le désenchantement de Richard Millet (une lecture)

- En exergue, cite Gombrowicz qui pense qu’il faut « redécouvrir l’individu ». 
- Et Nietzsche qui annonce la fin de l’Europe, ruinée par la démocratie. Jawohl.
- Le texte émane d’une conférence à la BNF, en juin 2006.
- Fait pendant à Place des pensées et au Dernier écrivain, triptyque consacré à la littérature et à la place de l’écrivain dans la société du XXIe s.
- Sent chez lui une contradiction entre son exécration de l’espèce et son amour de l’individu.
- Evoque son « catholicisme dissident ».
- « Cette éternité que me garantit ma foi, la littérature aussi me la proposait d’une autre manière ».
- Se voit « au désert ».
- Se dit « seul, démuni mais soucieux de rectitude ».
- Se dit « à mille lieues » des Vrounzais, selon l’expression de Céline.
- Se dit « aussi loin des petits insolents que des déclinistes, des sociologues que des bondieusards et des dissidents professionnels ».
- N’a pas assez mesuré l’ampleur du nihilisme jusque-là.

1. « Tout homme qui parle est hanté par la nuit – Il est plus nu qu’une bouche d’enfant ».
- Belle formule, et après ?
- « Je ne suis certes rien et, devant l’obscurité qui vient, je ne vaux guère mieux qu’un autre ».
- « Nous sommes entrés dans un étrange hiver : celui de la langue ».
- Evoque la disparition de la figure littéraire, sauf quelques vieux routiers sud-américains et surtout Soljenitsyne.
- Que le corps devrait disparaître.
- La littérature vue comme « écart réfutant le langage mortifère de la communication ».
- Se sent « requis de plus en plus par cette quête quasi insensée de l‘anonymat qu’il y a au cœur de toute démarche littéraire ».
- Ah bon ? Et pourquoi signe-t-il alors ses livres ?
- Evoque les chiens du soir de son enfance limousine.
- Ces chiens n’avaient-ils pas de noms ?
- S’en remet alors, non à Valéry, selon lui l’un des seuls Français qui ont su penser et la littérature et la littérature européenne », mais à Hoffmanstahl qui lui rappelle Handke, dont il salue l’opprobre.
- L’opprobre visant Handke pose la question de ce qui peut être maudit aujourd’hui.
- En effet.
- « La condition de victime seule m’intéresse ».
- L’a-t-il prouvé ?
- Vise la déprogrammation de l’écrivain.
- Besoin de retrouver « l’aventure intérieure qu’est le fait d’écrire ». Words.
- Seul comme Kafka ou Handke : « Je suis seul, et quand on vit seul, on a tendance à se sentir coupable (c’est la tendance Kafka) ou magnifique. Je ne suis i coupable ni un héros. Je suis le troisième homme ». (Handke, dans Le Monde).
- Cite le sarcastique Leopardi dans ses Œuvres morales, en 1827 : «Je crois et j’adhère à la profonde philosophie des journaux qui, en tuant tout autre littérature et toute autre étude, surtout les études sérieuses et pénibles, sont les maîtres er la lumière de l’âge présent ».
- Excellent citation, merci.
- Puis en revient à Lord Chandos.
- Rappelle qu’il a voué, lui RM, sa vie à la littérature.
- Evoque l’adhésion spirituelle qui fonde une communauté nationale.
- Dont la langue est le lien par excellence.
- Fondant la cohésion entre contemporains et générations successives.
- Hofmannstahl écrit que « la littérature des Français leur garantit leur réalité ».
- Très d’accord avec ça. Sauf qu’il y a d’autres façons de garantir sa réalité. Civilisation des nations et culture des pays.
- La référence à la nation ne signifie pas forcément nationalisme, mais recherche d’une aspiration commune.
- « L’effondrement du vertical au profit de l’horizontal n’est pas seulement emblème de la fin du christianisme : il est actualisation d’une dévalorisation générale ». Yes sir.
- Affirme que nous n’avons plus de conception du monde.
- Généralité abusive.
- « Celui-ci est, on le sait, désenchanté ». Généralité.
- « Nous ne le lisons plus, ne l’écoutons plus, ne le voyons plus, et il nous faut consentir à la mort française, à une appartenance qui est en vérité une forme d’esclavage déguisé en progrès ».
- Drôle de glissement. Glissade.
- Comme si tout écrivain n’était pas toujours allé contre le « progrès »…
- Postulat assené: « Le destin de l’individu est sa dissolution hic et nunc dans la masse ».
- Vrai et faux. Catastrophisme nécessaire mais insuffisant. Witkiewicz disait cela en 1924. Est-ce pire hic et nunc ?
- Parle de la liberté comme d’un « hochet ».
- Je vais te l’ôter, ton hochet, et on discutera…
- Stigmatise la nouvelle servitude volontaire.
- Affirme que les grands herméneutes de la modernité, de Barthes à Baudrillard via Foucault et Derrida, sont désormais recyclés et récupérés.
- N’y a-t-il donc plus de lecteurs ? Plus d’étudiants ? Plus de profs ?
- Désigne la « fausse apocalypse» des révélations médiatiques.
- Pompeuse platitude. Kraus donnait des exemples.
- Voit, en le Prix Nobel, un signe de l’effondrement de la littérature dans la démocratie. Naipaul, Grass, Coetzee, Canetti, pires que Sully Prudhomme ou Claude Simon ? Hum.
2. Nous voilà donc des orphelins.
- Il parle de Godard, aussi désenchanté en effet, de ceux qui retirent l’échelle derrière eux.
- Evoque l’après-Auschwitz et la « douceur implacable » des témoignages de Shoah.
- Pas un mot des Bienveillantes.
- Stigmatise la « narrativité » à l’américaine de façon réductrice.
- Affirme que les romans à la Proust ou les essais à la Montaigne n’auront plus cours.
- Pourquoi pas de Claudio Magris demain ?
- Tout se jouerait désormais entre islamisme purificateur et libéralisme « d’inspiration protestante ».
- Très catho français à la Dantec.
- Récuse « toute forme de sagesse ».
- Invoque la « dimension spirituelle » pour récuser « l’emballage éthique du concept d’humanité ».
- Très évangélique cela…
- D’ailleurs pas trace du Christ dans son catholicisme.
- Se défend d’être réactionnaire à l’instant où il l’est à plein.
- Voit en l’Europe chrétienne le seul Etat supranational admissible.
- La démocratie est une ruse de Satan.
- Selon lui, les Lumières ont abouti aux catastrophes du XXe siècle et « peu à peu réduit la seule littérature au seul roman, c’est-à-dire à la mort ».
- Voit en le roman la fin de la littérature.
- Inepte selon moi : c’est le seul feuilleton, ce que Céline appelait la « lettre à la petite cousine » qui est seul en cause.
- Affirme que la littérature s’est effondrée dans la démocratie.
- Encore une généralisation.
- Affirme qu’il n’y a plus de grand écrivain. Vrai pour la France. Mais le dit aussi pour le monde entier. Moins vrai selon moi.
- Prétend que les Américains n’ont jamais reconnus leurs vrais grands écrivains.
- Foutaise : Thomas Wolfe, Faulkner, Dos Passos, Hemingway, Fitzgerald n’ont pas été reconnus que par la France…
- Prétend que Philip Roth n’est pas intéressant. Foutaise.
- Présente ensuite la France comme « pays idéologique ».
- Son essai en est la meilleure preuve.
- Oppose la langue de Merleau-Ponty à celle de Deleuze. Ferait mieux de viser le galimatias de Bourdieu, mais vrai que la langue de Merleau domine.
- Se réfère à Walser et TB pour s’exclamer : « soyons ironiques ». A la bonne heure, mais c’est plutôt de l’humour qu’on attendrait de RM.
- Attaque Todorov en lui reprochant de ne pas citer de bons auteurs français contemporains. Et lui-même ?
- En revient aux éructations d’Artaud, style tout est foutu etc.
- Words, words, words.
4. Voit l’Union européenne comme un empire dépourvu de centre.
- Ne semble pas avoir entendu parler de l’Europe des cultures selon de Rougemont.
- Ne veut pas croire à aucune renaissance.
- Lui qui prône le style et le génie de la langue français, pèche ici par rhétorique souvent fumeuse ou pompière.
- Se demande s’il ne va pas migrer aux States…
- Voit le choix de l’anglais par Nabokov comme un signe de déclin de la langue française.
- Délire sur la fin de la France liée à la perte de ses colonies américaines et indiennes.
- Délire nietzschéen : « La pitié, c’est la pratique du nihilisme ».
- Et de se demander qui serait indigné par la disparition de l’espèce humaine.
- Me rappelle le délire d’Albert Caraco, en plus confus.
- Et Caraco ne se disait pas chrétien !

5. Nouvelle envolée : « Nous flottons dans une langue de bas-empire, dont l’arrogante oralité a rendu en peu d’années obsolètes des siècles de rhétorique ».
- Du moins la rhétorique survit-elle avec RM.
- Me rappelle le lamento de Jouhandeau qui ne sauvait de la littérature française que le XVIIe, et encore.
- Nivellement par les hauteurs sublimes. Vatican de la grammaire…
- Autre délire : « La liberté démocratique n’est qu’une forme de servitude, puisqu’elle tend sans cesse à se limiter au nom même de la liberté d’autrui ».
- Cite la merveilleuse phrase de Rilke (p.54) sur l’américanisation du monde.
- Mais les nostalgies de nos enfants n’ont pas à être refusées au non des nôtres.
- Le hic, c’est que Richard Millet n’a aucun sens de la filiation aval. Aucune générosité. Aucun amour. Sécheresse d’homme de lettres et d’homme à femmes.

6. Décrit la réduction de monde par la technique. Redites.
- « La culture s’achève paradoxalement au moment où tout homme, chez lui, grâce à un ordinateur, peut disposer d’à peu près la totalité des savoirs de l’humanité et n’en veut ou n’en peut rien faire, pas même comme divertissement.
- Complètement réducteur, faux et stupide.
- L’ordinateur est un outil dont chacun peut user selon son savoir.
- Mais « chacun » n’existe pas pour Richard Millet.
- Remet ça sur le « nous sommes en guerre ».
- Chesterton l’aurait dit plus gentiment, sans se poser seul combattant au monde.
- Millet, comme Dantec guerroie seul sur sa Rossinante. Même pas de Sancho pour rire un peu. Et son épée n’est pas de fer-blanc mais de coton.
- Je le rejoins quand il déplore le passage de la verticalité à l’horizontalité.
- Mais j’enrage de lire cette ineptie : «Nous sommes sortis du temps infini de la lecture individuelle ».

7.
- « Nous serons bientôt seuls ». Qui ça nous ? Toi et ton canari ?
- Même délectation que celle des vieilles ganaches de l’extrême-droite et de toutes les sectes élues : nous les bons, nous les purs, nous les derniers.
- Et de se voir aux catacombes.
- Et de s’interroger en dernier recours sur « le mal comme chance de la littérature ». On ne saurait mieux s’égarer.
- Et de culminer dans la jobardise littéraire : le geste de Mishima se faisant seppuku ne serait plus « pensable » parce que nous sommes « déjà morts ».
- On ne fait pas mieux dans la sophistique de salon. Je trouve cela consternant.
- La toute fin est plus personnelle et plus émouvante, qui voit l’écrivain se demander si la fin du roman qu’il prophétise n’est pas le signe de son impuissance personnelle…
- Evoque en outre son destin en termes de musique. Beaucoup mieux.
- Ne devrait pas quitter cette zone de la sensibilité personnelle et de sa mélancolie à lui.
- La posture du prophète ne lui va pas du tout.
- Il se réclame de Sloterdijk mais sa pensée flotte dans tous les sens et n’a pas du tout les assises ni les visions qui puissent fonder sa polémique.
- L’essai me semble défendable et à certains égards, mais quels ravages fait l’idéologie une fois de plus.

Richard Millet. Désenchantement de la littérature. Gallimard, 66p.

20:55 Publié dans En lecture, Livre | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature

11/12/2007

Une descente aux enfers

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En relisant Monsieur Ouine de Bernanos dans la foulée de Guy Dupré

C’est une vraie folie, un vrai délire de poésie qui souffle à travers Monsieur Ouine de Georges Bernanos, véritable plongée faulknérienne dans la terre pleine de jeunes morts et dans le trouble des corps et des âmes, dont le trou noir qui menace de tout avaler est ce désir froid d’une espèce de spectre vivant suave et gluant. Guy Dupré rappelle, dans un article pénétrant qui vient de reparaître en recueil, le lien secret courant entre le personnage du vieux pédéraste et celui de l’auteur de Corydon, et de fait il y a chez Ouine la même sensualité molle, la même afféterie rusée, la même délectation morose, la même envie de posséder la jeunesse qu’on retrouve dans le ton de Gide, plus encore chez l’homme (je pense à ses entretiens enregistrés) que chez l’écrivain.
La grandeur de Bernanos est d’inscrire son personnage dans une dramaturgie métaphysique qui fait retentir sa monstruosité dans sa double dimension minable et cosmique, et plus encore dans ce que révèlent ses relations, avec l’Enfant Steeny tout prêt à le suivre et/ou à l’écraser comme une blatte, avec les proies innocentes (sa propre innocence souillée criant vengeance, comme si souvent il en va des pédophiles initialement violés) autant qu’avec les gens qui l’entourent sans se douter qui il est ni voir ce qu’il défait sous ses airs de sainte nitouche.
Amiel parlait de la décréation que signifie l’amor sui, et c’est précisément cela qui agit à travers Monsieur Ouine, qui n’incarne pas que l’hésitation du oui-non mais l’affirmation du non sous couvert du oui. Guy Dupré remarque justement que Monsieur Ouine est le seul personnage qui n’a pas peur de la mort, du fait que la portée métaphysique de la mort lui est totalement étrangère, ou plus exactement : qu’il l’avale dans son trou noir.
Guy Dupré souligne le caractère inspiré, plus qu’artiste, de ce très grand livre, et c’est pourtant un roman d’une poésie exacerbée que Monsieur Ouine, dont le critique parle ici à partir de l’édition des Carnets de Monsieur Ouine, creuset hallucinant de l’œuvre, où Bernanos tâtonne follement à la recherche de chaque mot et de chaque phrase, comme un somnambule dans un verger cueillant tantôt des bijoux et tantôt des cailloux ou des genoux ou des poux. On lit par exemple (folio 13) « de briller. La vanité. La vanité l’emporta sur. La van. La vanité d’un facile triomphe. La vanité triomph. l’emporta. Néanmoins la vanité. La vanité l’emporta. Une fois de plus pourtant, la vanité l’emporta sur la méfiance. Mais la vanité. Néanmoins la vanité », etc.
Ouine est un démon dostoïevskien à la française, bien que le roman ne soit ni russe ni français. Ouine est du pays de l’enfance perdue, quelque part dans un cave belge où rôde l’ombre de Dutroux, ou dans une cabane du Far West pourri où pourrisent les reste de l’Enfant de Dieu de Cormac McCarthy.
« Ce n’était pas l’homosexualité qui intéressait Bernanos », note encore Guy Dupré, « mais le phénomène d’inversion ontologique fixant le sujet sur son propre sexe – c’est-à-dire sur sa propre essence d’être qui aime. Selon la belle expression populaire : Gide se préférait. Et l’homosexualité de Monsieur Ouine, symbole de l’amour du « moi » - dont Maître Eckhart affirme qu’il n’y a que lui qui brûle en enfer – est bien la curiosité sans amour telle que le vieux Corydon la notait, à la veille de sa mort, comme une particularité de sa nature : « Mon désir, fait en partie de curiosité, s’épuise très vite et même, le plus souvent, lorsque le plaisir est parfait, je me sens saoulé d’un seul coup ».
Enfin Guy Dupré de conclure avec quelle pénétration : « Il y aurait un troublant parallèle à établir entre certaines notations d'André Gide et la confession post mortem de Monsieur Ouine: "Il n'y a en moi ni bien ni mal, aucune contradiction, dit celui-ci, la justice ne saurait plus m'atteindre, tel est le véritable sens du mot perdu. Non pas absous ni condamné, oui, perdu, égaré, hors de toute vue, hors de cause... S'il n'y avait rien, je serais quelque chose, bonne ou mauvaise. C'est moi qui ne suis rien..."

Georges Bernanos. Monsieur Ouine. Plon, 1946. Carnets de Monsieur Ouine, rassemblés par Daniel Pezeril. Seuil, 1991.
Guy Dupré. Je dis nous. La Table ronde, 2007.

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15/11/2007

Au pays de l'humain

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Passions d'Annie Leclerc, par Nancy Huston 

A La Désirade, ce jeudi 15 novembre. – « Les livres ont été pour moi le pays de l’humain. Les livres, les œuvres d’art franchissent l’enfermement du nous, et tous, quand ils sont forts, s’adressent à nous tous en tant qu’humains. En eux circule vraiment le sang de vie et non de mort »… Voilà ce qu’écrivait Annie Leclerc en avril 2005 à Nancy Huston son amie, qui consacre un livre entier à dire ce que fut cette amitié et les passions d’Annie Leclerc qui ont nourri sa vie et ses livres.
Nancy Huston a été l’amie d’Annie Leclerc et lui offre et nous offre de nos rencontrer : à Annie Leclerc, morte du cancer en 2006, de continuer de vivre et à nous, lecteurs, de vivre une part de ce qu’elle, Nancy, a vécu et échangé avec cette femme dont elle s’est sentie aussitôt proche, la connaissant déjà par ses livres et désirant la rencontrer.
Nancy Huston a écrit ceci que je reconnais immédiatement comme une expérience faite maintes fois avec tant d’autres auteurs disparus : « Dire qu’une partie d’elle continue de vivre en moi, ce n’est ni une fadaise, ni une fausse et facile consolation post mortem, c’est la vérité littérale. Je ne pense pas de la même manière qu’avant de lire et connaître Annie Leclerc ; cette lecture et cette amitié ont changé ma façon de voir le monde ; or nous sommes (entre autres choses) notre façon de voir le monde. Annie Leclerc ne m’a pas simplement marquée ou influencée, elle m’a faite ce que je suis. Sans sa pensée et sans son amitié, je n’aurais pas écrit mes livres ; ç’aurait été un autre je, et des livres différents. »
Je ne connais pas Annie Leclerc, dont je n’ai lu aucun livre, je sens à lire Nancy Huston que je vais lire un de ces jours un ou l’autre livre de cette Annie Leclerc qui m’est déjà plus proche, par ce qu’en écrit Nancy Huston, que maints vivants qui m’entourent, et voici justement ce qu’écrit Nancy Huston à propos de ce qu’on croit la vie et la mort et de ce qu’on croit le mur séparant la vie de la mort : « Ca lui fait une belle jambe de survivre dans la mémoire des autres, me répliqueront certains en ricanant alors qu’elle n’est pas là pour en profiter ! Ah, leur répondrai-je, mais Annie m’a appris qu’il n’y a pas de rupture radicale entre les morts et les vivants, qu’être vivant c’est justement être tissé corps et âme de la vie de ceux qui nous ont précédés »…

Nancy Huston Passions d'Annie Leclerc. Actes Sud, 349p.

Vient également de paraitre chez Actes Sud: L'amour selon Mme de Rênal, d'Annie Leclerc, préfacé par N.H.

09:25 Publié dans En lecture | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : Littérature

08/11/2007

Sollers l'enfant bleu

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Des aléas de la lecture panoptique
Sollers exagère : il prend toute la place. J’ai sept livres en lecture suivie, à part Proust évidemment tout le temps, j’ai le Bob Dylan de François Bon, j’ai La Nuit du destin de mon amie arabo-proustienne Asa Lanova, j’ai le formidable Achever Clausewitz de René Girard et Benoît Chantre, j’ai l’épatant Juste un jour de mon ami Antonin Moeri, j’ai la non moins épatante Vie mécène de mon non moins cher compère Jean-Michel Olivier, j'ai le superbe Insurgés de mon camarade Alain Dugrand, enfin j’ai Nullarbor de David Fauquemberg, ça fait sept et il y en a d’autres encore (j’avais juste besoin du chiffre sept), mais Sollers se campe au milieu de la photo avec ses Mémoires qui n’en sont pas (ou disons qu’il réinvente le genre) et m’impose en somme, autant par sa présence poétique personnelle que par ses admirations, le partage de sa passion.
« La passion, c’est l’impératif de présence », écrit Philippe Sollers à propos d’une de ses première amantes d’adolescent, mais on pourrait étendre la définition à tous les aspects de sa présence au monde, cristallisée en poésie.
Un vrai roman est-il un vrai roman ? Ce qui est sûr c’est que c’est un impératif de présence qui aimante formidablement, on pourrait dire qu’il touche « direct au système nerveux », comme Sollers le disait de la peinture de Bacon, à cela près que Sollers peint avec des mots, et que ces mots sont à tout le monde et viennent de loin.
Il faut se le représenter en enfant demeuré, petit roi, tyranneau, vélocipédiste ailé qui découvre le monde entre les bibliothèques des siens et les seins des boniches des siens.
Philippe Joyaux a décidé tout enfant d’être invisible en tant que Sollers, et il tient bon, le crack. Tout ce qu’on dit de lui est à côté, sauf ce qui est dit par ceux qui ont comme lui l’art de marcher la nuit sur des fils de funambule, car il va de soi que Sollers est de l’aréopage ailé des enfants somnambules.
J’avais rendez-vous ce matin à Sauternes avec Sollers, puis j’ai pensé qu’un crochet par SinCity s’imposait au préalable pour évoquer la lecture croisée extraordinairement tonique et pénétrante de La Divine Comédie de Dante que module un entretien éponyme de 700 pages qu'ont mené Benoît Chantre et Philippe Sollers, mais ça n’ira plus ce matin : trop tard : j’ai rencard avec Rita la coiffeuse. Donc je fais faux bond à mes 900 lectrices et lecteurs occultes de ces jours, salut les enfants bleus…

09:50 Publié dans En lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Littérature

21/10/2007

Sweet scruffy Bobby

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La saga de Dylan selon François Bon

On se dit d’abord qu’il attige la moindre, François Bon, en commençant de lire sa chronique biographique de Bob Dylan, quand il se demande par exemple comment il est « donné à un garçon de vingt et un ans d’incarner, avec seulement l’écriture et la voix, cette secousse historique d’un monde», avant d’évoquer, à propos des récentes Chronicles du sexa, l’écrivain nomade avant la lettre que fut Jehan Froissart… Mais dès qu’on s’y coule, dans ce grand livre chaleureux et charpenté à fines chevilles, la crainte d’un excès d’emphase, s’agissant d’un mythe et plus encore, pour toute une génération et plus encore, s’efface dans la matière d’un roman qui m’a aussitôt rappelé l’Amérique lyrique de Thomas Wolfe (pas le Tom Wolfe aux guêtres blanches : le géant de Look homeward, Angel) ou, plus près de nous, et dans cette autre filiation, les romans de jazz d’Alain Gerber. D’emblée, comme celui-ci, François Bon rappelle ce que fut pour nous autres «petits provinciaux», et plus encore que lui les contemporains exacts de Dylan qui ont découvert les premiers rockers (Bill Haley & his Comets, Elvis ou Buddy Holly notre premier deuil avant James Dean…) ce que fut cette Amérique rêvée sur nos transistors puis avec la première TV en noir et blanc, merveilleusement évoqués dans le Radio Days de Woody Allen (cité par FB), entre autres emblèmes mythologiques des fifties finissantes.
« C’est soi-même qu’on recherche», écrit François Bon à la première ligne de son introduction, « et c’est en se cherchant soi-même qu’on trouve Bob Dylan installé. Vieux compagnon, compagnon sombre. Parfois énervant, toujours instable. Ce n’est pas le meilleur côté de nous-mêmes, celui par quel il nous touche ».
Et comme c’est vrai, me dis-je à l’instant en écoutant nasiller le Dylan de 64 sur All I really want do to, qui m’évoque un vieux frangin d'Amérique à drôle de dégaine, combien touchant en effet avec ses yeux bleus et sa gueule d’ange mal coiffé tombé de nulle part.
Or le nulle part d’où débarque le futur Dylan (dont le pseudo découle à la fois de la lecture de Dylan Thomas et de la contraction de deux autres pseudos possibles) fonde entre Duluth, le nulle part des migrants et des mines,  et Minneapolis, première vraie ville du jeune Bob,  la préhistoire « épique » du récit-roman de François Bon, clair et vif, nourri de diverses bios antérieures mais porté par un ton et des traits personnels, éclairé de surcroît par l’ « autre bout », puisque FB cite volontiers les Chronicles, à découvrir dans la foulée se promet-on...
Mais bon, là, je n’en suis qu’à la page 105 et j’ai déjà l‘impression d’avoir traversé un bout de siècle, alors que Robert Allen Zimmermann, Shabtai Zisel ben Avraham de son nom hébreu, n'en est lui qu'à jeter sur le papier son premier Song to Woody à la gloire du vrai clochard céleste que fut Woodie Guthrie, dans la foulée duquel s’engage le nouvel Ariel du folk en colère – et c’est sur Song to Woody que s’ouvre aussi bien le triptyque de la dernière compil parue cette année sous une belle couve rouge sang de poète, sobrement intitulée Dylan... (A suivre)
e2739e908343d9930bc794c2ea76758d.jpgFrançois Bon. Bob Dylan, une biographie. Albin Michel, 485p.

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22/09/2007

Polyphonie chorale

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EMMANUEL François. Regarde la vague. Seuil 2007.

- Exergue d’Henry Bauchau : « Je sais que je ne suis qu’un lierre, je sais que je ne suis qu’un lien, j’étreins mon arbre et je ne le connais pas ».
- Généalogie des Fougeray : Père et mère décédés.(Georges et gabriela) Six enfants (Marina, Olivier, Pierrot )décédé), Grâce , Alexia et Jivan (adopté)

- LA VEILLE

- Jivan. Arrive à Chavy en voiture.

- Avec la sensation retrouvée de communier avec la beauté.

- Ressent encore la « main noire » de Noah sur son cœur. Noah qu’il vient de quitter. Se rappelle le père. Sa mère silencieuse.

- Pense qu’ils seront tous là. Y compris Alexia toujours en mission.

- Olivier a investi la grange pour son mariage.

- Les chevaux d’Olivier apparaissent.

- Tout de suite un flux mental impérieux. Musique intime.

- Il est question d’un tableau, signé Micha. Crépuscule sur la mer. Emporté par Grâce.

- Va déposer son bagage avant de chercher Alexia à l’aéroport de Cherbourg.

- Aperçoit ses neveux. Hyacinthe la farouche. Qui lit Moi qui n’ai pas connu les hommes.

- Elle a un « sourire perdu ».

- Alexia. Rêve qu’Olivier brusque leur père.

- Elle a été mariée à Nathan

- Consigne ses rêves dans un cahier de moleskine pour son psy. Lequel est « obnubilé par le sexe ».

- Rien de cela dans ses souvenirs du père.

- Elle travaille dans l’humanitaire.

- Se rappelle l’Afrique.

- Elle a un petit garçon prénommé Ulysse.

- Grâce. Genre bourgeoise d’intérieur.

- Elle a été opérée d’un cancer du sein.

- En pince pour son chirurgien russe.

- Toute délicatesse et fragilité forte.

- Jivan. Raconte l’arrivée d’Alexia. Une ombre dans son regard.

- Le questionne sur Noah.

- Lui dit seulement de la tête : non, non, non.

- Elle lui dit que Noah lui aurait plombé la vie. Evoque le « mal noir des femmes ».

- Il cherche les « écorchées de la vie2.

- Marina. Note un geste affectueux de son prof de piano aveugle.

- Qui l’a beaucoup aimée. Et lui sourit "A quoi sourient les aveugles ? »

- Elle l’interroge sur Hyacinthe, sa fille taiseuse.

- Il la dit « un être tendu, magnifique, mais qu’il ne faut pas perdre ».

- Non pas feu dormant mais comme elle « feu noir ». Et lente à céder…

- Alexia . - Retrouve la famille réunie dans la cuisine de la ferme.

- Avec la vieille Lili.

- Olivier est absent. Il a voulu que les femmes s’habillent en bleu, la mariée (enceinte) en blanc.

- Elle dérogera.

- Jivan parle avec Marina de l’enquête sur la disparition du père en mer.

- Son corps introuvable après le retour du bateau.

- Le sourire de Marina dénote « la force souveraine, la puissante impassibilité des Fougeray ».

- Le fils d’Olivier, Gil, ne sera pas là. Zone à Paris.

- Le petit Ulysse parle anglais.

- La TV déverse ses images tragiques qui lui rappellent « la geste sanglante » du monde.

- Grâce l’interroge sur Nathan.

- Grâce qui ne peut se lâcher. Coincée.

- Marie-Doune, fille aînée de Marina, la cuisine sur son job.

- Jivan. Il entre dans le bureau du père. Dont il se dit qu’il n’a jamais été pour lui que l’enfant indien de la mère, adopté après la perte de Pierrot.

- Olivier. Pense à ses attelages. Cinq pour le mariage. Qui feront l’image « dream ».

- Un fou de chevaux. Homme à femmes aussi.

- Lynn est angoissée, mais c’est elle qui le soutient.

- Désire que l’action soit « ronde ».

- Le mec qui assure en apparence. Mais qu’on sent fêlé.

- Marina. A son tour dans le bureau du père. A la recherche d’une photo de jeune fille. Mihaela, liaison secrète du père.

- Elle a contacté la jeune femme. Pour l’inviter.

- Conversation touchante entre les deux femmes.

- Se rappelle les derniers mots de son père sur le tarmac de Caen.

- Lui a dit rêver d’une « fin légère ». Elle a 46 ans.

- Jivan. Assiste à la colère d’Olivier contre le fils du traiteur.

- Observe ses trois sœurs de loin.

- Constate que ce qui les unit est plus fort que ce qui les distingue.

- Lui n’est pas de leur sang.

- Le rire à distance d’Alexia le glace.

- Scène à forte valeur visuelle, proprement cinématographique.

- Tout se déroulant comme un film intérieur à multiples points de vue alternés.

- Grâce. Se rappelle le prénom de son docteur. Sergueï.

- Y pense avec bonheur et gêne à la fois.

- Alexia. Lit Ulysse avec Ulysse.

- Il exige ce livre pour s’endormir.

- Hyacinthe entre pendant la lecture.

- Lui adresse un sourire doux.

- Le mutisme d’Hyacinthe engage Alexia à lui dire qu’elle la comprend, mais la jeune fille s’esquive.

- Olivier. Il lui faut appeler Lynn. Qui est encore à l’hôtel.

- Dans sa chambre, avise un trou noir dans le miroir.

- Lui rappelle ses « crises ».

- Suit un traitement médical. Violence latente en lui.

- Lili lui reproche d’en vouloir trop.

- Jivan. Alexia lui a parlé de la dernière lettre, « magnifique », du père.

- Alexia voudrait lui dire ce que le père désirait transmette, mais Jivan n’écoute pas.

- Il aimerait lui parler d’autre chose.

- Elle subodore que c’est de Noah. Parle de « saleté d’amour ».

- Alors lui se braque.

- Grâce. Se rappelle la pesante présence sexuelle de Franz.

- La seule fois qu’elle pousse un cri, c’est en pensant à Sergueï.

- Franz le prend pour lui…

- Marina. Rejoint Hyacinthe. Se rappelle comme l’enfant a été laissée à Chavy.

- Une fille hors du commun. Sauvage.

- Songe au « petit corps d’avant l’autre corps »…

- Alexia. Jivan lui a demandé si elle-même a jamais connu l’amour.

- Jivan. Se retrouve seul dans son ancienne chambre. Repense au temps où Alexia l’appelait dans la sienne.

- Olivier. Tout à ses pensées terre à terre d’homme pratique.

- S’est disputé violemment. S’est déstressé en picolant trop.

- Ulysse. - Dernière image de cette première partie, du petit garçon courant en rêve et murmurant « catch him, catch him ».

- Tout cela très beau, très doux, très musical et pictural en même temps. L’espace admirablement « construit » par les voix.

- 2. LE JOUR

- Olivier. Auprès de la splendide Lynn, Olivier Fougeray sera « le grand maître du dream », yes sir.

- Marina. Voit son tour cette image de la famille aux cinq tilburys.

- Grâce. Pense aux absents et aux morts. Toute fière que son couple ait tenu, avec Franz et les jumelles.

- Alexia. Son point de vue est plus narquois sur le « grand film » d’Olivier.

- JIVAN. Se rappelle, sur son tilbury, l’enterrement de sa mère, et le père alors « seul au monde ».

- ALEXIA. Réagit aux formules du sacrement religieux. Pensées grinçantes dans la chapelle.

- JIVAN. Son regard est plus serein. Sent une joie en lui.

- Se rappelle que cette famille blanche l’a adopté à l’autre bout du monde, à l’orphelinat de Cochin.

- MARINA. Lutte contre l’ennui de la messe. Se rappelle un voyage en Suisse avec le père. Qui lui a transis divers objets préhistoriques. Comme un legs personnel. Leur secret.

- GRÂCE. Au moment de l’échange des anneaux, reprend le fil du récit, qui glisse d’un personnage à l’autre, sans aucun accroc.

- ALEXIA. A présent Jivan rit. On s’est retrouvé sur la route. On prendrait bien la tangente au lieu de rejoindre le vin d’honneur…

- GRÂCE. Joue son rôle de femme organisée au vin d’honneur.

- OLIVIER. Ne pense qu’aux images objectivées de la fête. Pensées érotiques au passage, quand le frôle Dolly avec laquelle il a souvent fait Oli-Dolly.

- L’auteur rend parfaitement tout ce qui se passe en deça des mots, dans le for de chacun. Toutes les sensations, observations, impressions, gestes, échanges de regards, tout enrichit le récit.

- ALEXIA. Glisse d’un groupe à l’autre. Tout ça rappelle un peu Dolce Agonia de Nancy Huston, en moins chargé existentiellement mais en plus musical.

- Une voix chaude s’adresse à elle. Un homme en noir en lequel elle reconnaît un beau jeune homme de jadis.

- MARINA. Un homme lui parle pendant qu’elle observe sa Hyacinthe à une fenêtre.

- Se dit que sa fille lui a échappé comme son mari, parti pour une plus jeune.

- JIVAN. Se revoit enfant dans une fête pleine de monde. Comment on l’a arraché à sa honte dans les rires partagés. Comment il « faisait bébé » avec Alexia.

- ALEXIA. Reconnaît le bel homme à la voix grave. Le fils d’un ouvrier polonais qui venait à la maison.

- Il se passe quelque chose entre leurs regards.

- GRÂCE. « Grâce avait l’impression que chacun était à sa place dans la polyphonie du monde ».

- Tout à fait le sentiment qui se dégage du livre aussi.

- Elle sent que quelque chose s’est passé en elle.

- Comme si elle était prête pour l’amour. Elle pense à ses morts et se dit qu’elle ne pourra plus parler qu’é Sergueï.

- MARINA. Surprend, avec stupéfaction, une conversation entre Jivan et Hyacinthe la muette.

- Mais sa fille se tait dès que cette intimité est troublée.

- Elle s’effondre dans un divan.

- JIVAN. Constate l’effondrement de sa sœur aînée. A qui il confie qu’Hyacinthe perçoit la vente envisagée de la maison comme une sorte de fin du monde. Lui aussi en est très affecté.

- Jivan est impressionné par Marina qui incarne la « tranquillité souveraine » des Fougeray.

- MARINA. Dit à Jivan qu’elle a laissé Hyacinthe à Chavy pour la commune sauvagerie de l’enfant et de son grand-père.

- OLIVIER. Lynn le panse comme un cheval fou.

- La remarque d’une invité, à propos de l’absence de son fils Gil, l’a piqué au vif.

- ALEXIA. Observe les convives avec ironie. Des conversations nourries par le « consumérisme ambiant » qui « finiraient par communier au dernier tohu-bohu médiatique, l’époque était d’un conformisme affligeant ».

- JIVAN. Fait parer sa vieille tante Lucia pour qu’elle lui raconte un peu plus de détails de son adoption.

- Se demande pourquoi on l’a choisi lui.

- Aimerait élucider le mystère d’une petite cicatrice en croix à son bas-ventre.

- Se rappelle son retour adulte à Cochin.

- La vieille femme qu’il a baisée une nuit et un jour durant.

- MARINA. Eprouve le besoin de quitter les convives et de se retrouver seule.

- Se rappelle le tableau de Micha.

- Se rappelle les jeux de lumière du tableau auxquels son père l’a rendue attentive.

- Son père qui aimait dire « regarde la vague »…

- ALEXIA. Regarde l’homme noir la regarder. Loin l’un de l’autre, « chacun comme une image pour l’autre, un rêve ou un rêve de rêve ».

- MARINA. Retrouve Hyacinthe en rêve.

- Puis se rend dans sa chambre où elle tombe sur un cahier noir, écrit par son père.

- Qu’elle commence à lire.

- Et tout aussitôt le récit se charge d’une nouvelle gravité.

- Le père évoque son besoin d’écrire (p.94)

- « Ici, j’écris comme on parle seul, à Dieu peut-être, si ce mot a un sens, et non pas ce Dieu de Gabriela que je n’ai jamais vraiment compris, mais plutôt à cet inconnu de moi, qui demeure sans image, effacement même de l’image, et prend ma main quand je la tends vers l’ombre ».

- Evoque son père et sa génération de héros.

- Note que « plus rien ne nous unit que le sentiment de la foule »

- ALEXIA. Ecoute l’éloge débile d’Olivier par un sien ami.

- Olivier est quasiment un étranger pour elle.

- Se dit qu’il doit la trouver « bien roulée » et par trop idéaliste.

- Remarque que le discours de l’ami a fait l’impasse sur l’existence de Gil.

- Gil qui erre à Paris entre squats et asiles de nuit.

- Le Père. - Devient un élément constitutif du récit.

- Evoque ses relations avec la fidèle Lili. « Lili est la charge infatigable du temps.

- Evoque ses souvenirs de bonheur « dans le temps ».

- Très belles séquences.

- Se rappelle son enfance, Gabriela, ses enfants à travers les années.

- « Ce sont les fragments de mon archéologie ».

- Très belle mise en abyme du roman, avec la voix si proche de l’absent.

- OLIVIER. – Son complexe quand on lui demande un discours. « Rien à voir avec le père ».

- Se sent « grand piteux misérable.

- Voudrait se reposer sur Lynn.

- Raconte le dressage de Takia par Lynn.

- Lui aussi « grand cheval indomptable ».

- En parlant il avise une silhouette noire à la porte.

- Redoute que ce soit on fils Gil.

- Journal du père. –  Evoque son âge. 75 ans. Qu’il ne sent guère.

- Evoque les petits vieux de son âge. « Ils ssont devenus des vieux enfants qui jouent à des jeux et dansent autour des tables au moindre mirage de la lucarne d’abondance ».

- « Je crois que c’est l’inaccompli de nos vies qui nous rend si oeu aptes à partir ».

- Se reproche de n’avoir jamais su parler à Olivier.

- Evoque le Dieu de Gabriela, sa femme, qu’il n’a jamais compris.

- « Mais l’Ange a toujours eu pour moi un autre visage, j’aurais dû grandir dans un monde où le vent, le fleuve, le feu portent la parole sacrée, où le ciel nous recouvre, où le terrible et le doux se confondent ».

- JIVAN. – Pense à Noah, qui lui dit ne pas le mériter. Se sent à la fois elle et lui quand ils font l’amour.

- Journal du Père. – Evoque ses enfants petits. Revoit Pierrot, son fils disparu dont la mort l’a terrassé.

- « C’est l’encombrant privilège de la vieillesse que de mélanger les générations, comme le rêve qui ne s’embarrasse pas du temps » (p. 105)

- ALEXIA. – Remâche son agacement envers Hubert, qui la cherche sur le thème de la psychanalyse.

- Rend magnifiquement ce passage dansé et dansant de l’un à l’autre des personnages, dans le vacillement de la danse.

- Journal du père. – Evoque les « chambres du temps » qu’il a parcourues en étudiant les grottes du magdalénien.

- « Rien ne m’a plus appris ou désappris que ces chambres du temps. Tout y était sacré, même et surtout l’animal mis à mort, sa mort exigeant de rendre par les rites ce qui lui était ôté. »

- Suit une méditation amère sur notre perte du sacré.

- « Nous qui avons accumulé un savoir immense sur le monde, nous ne savons plus être dans le monde »

- Il a mesuré « l’étendue du désastre auquel la modernité nous expose ».

- Les filles le trouvent un très, très vieil homme ».

- ALEXIA. – Remarque à son tour cette femme, une étrangère vêtue de noir qui lui rappelle quelque chose.

- Cette présence annonce une bascule de la fête.

- Journal du père. – Il aimerait rappeler ses enfants et leur dire ce qu’i n’a jamais su leur dire.
- Se rappelle à la fois la pudeur des Fougeray à l’égard des choses graves.
- Pense à Hyacinthe, la jeune indomptable.
- MARINA. – Se trouve soudain surprise par sa fille, en train de lire le journal du père.
- L’apostrophe sur un ton inquisiteur : « Comment tu l’as eu, ce cahier ».
- Ce qui provoque la fureur muette de sa fille.
- Elle s’enfuit à la fois honteuse et mécontente d’elle.
- ALEXIA- S’étonne de voir Marina « comme elle ne l’avait jamais vue ».
- Mais sa sœur se dérobe, prétendant qu’il ne s’est rien passé.
- JIVAN. – Noah l’appelle de nouveau sans qu’il sache d’où. Elle le supplie de ne pas la rejeter.
- Trois mots sur son portable : Miyako est morte.
- Lui rappelant leur rencontre, dont la vieille Japonaise fut témoin.
- Jivan lui lisant des auteurs japonais, et Noah, servante de Miyako, y assistant un jour.
- Se rappelle la beauté de Noah quand il lisait Pluie d’orage d’Inoué.
- Avec la mort de Miyako ils redeviennent « orphelins du monde »
- Il hésite avant de lui répondre.
- OLIVIER. – Songe à la beauté lisse, de magazine, de Lynn – une beauté pour tous qu’il aimerait pour lui seul.
- Se sent jaloux et inquiet.
- Voudrait la tenir et la posséder rien que pour lui.
- Comme quand il la possédait au fond du box de son cheval.
- MARINA. – Voit en cette femme vêtue de noir un « oiseau de malheur ».
- Se rappelle les mots du journal de son père à son propos.
- Elle l’aborde et lui propose une promenade.
- Se retrouvent sur la plage.
- Mihaela désirait la rencontrer depuis des années.
- La rencontre avec Alexia, ménagée par le père, à Genève, a tourné court.
- Mihaela se sent marquée du sceau de l’étrangère.
- La question lancinante: pourquoi le père s’est-il laissé prendre par la mer.
- GRÂCE. Se rappelle que « tout doit disparaître ». Ce que lui a communiqué le notaire avec sa « sale petite voix »
- Elle attend toujours, fébrilement, le docteur V.
- Son jardin secret.
- Elle a 41 ans. Se donne encore « 15 ans de beauté »
- ALEXIA. Monte au grenier pour lire Ulysse à Ulysse.
- Elle aimerait lui transmettre la magie légendaire de son enfance.
- Il y a là un cerf-volant. Le dragon de Pierrot que son père a violemment arraché des mains de Jivan.
- Toute la tristesse de son père refluée dans ce souvenir
- Ulysse : « Hey look, mum, look, her comes the music ».

LA NUIT

- JIVAN. – Alexia l’a invité à l’inviter à danser.
- Pense à Noah qui revient.
- Va la laisser attendre un peu.
- ALEXIA. – Durant la valse avec Jivan, elle se rappelle leurs rapports d’enfants et d’ados, au bord de l’inceste.
- Ils n’ont jamais vraiment fait l’amour, quoique presque.
- Jivan est resté pour elle une sorte de « garde du corps ».
- OLIVIER. – On glisse ensuite vers Olivier.
- Qui se sent ,dansant avec Lynn, « dans l’œil du cyclone».
- Jivan. Revenu seul dans la cour, il pense à Noah et tremble de la perdre
- MARINA. – Dans la nature endiablée avec Mihaela, mais elle sent que le contact ne se fera pas vraiment, tout occupée qu’elle est mentalement par Hyacinthe et l’épisode du cahier.
- GRÂCE. – Se retrouve en face de Sergueï qui vient de débarquer avec sa femme.
- On sent comme un malaise de jalousie entre les deux femmes.
- Mais l’attention se reporte ailleurs, Olivier venant de provoquer un esclandre. Il vient en effet de brutaliser Hyacinthe.Alexia. – Voit ressurgir la « vieille chose de la famille ». On pense évidemment à l’épilepsie.
- JIVAN. – La violence d’Olivier lui fait revivre une scène de violence opposant le père et Olivier. Il avait alors pensé « c’est la guerre », ou plus précisément « ils sont dans la guerre »
- Il a vu Hyacinthe partir vers la mer.
- OLIVIER. – Ne peut soutenir le regard de Lynn. Pour sa défense, il explique à Alexia qu’Hyacinthe « le cherche », comme son fils Gil.
- ALEXIA. – En espérant que le bal reprenne, elle pense à l’ »ancestrale violence des hommes envers les femmes »
- MARINA. – « Voit » le corps de sa fille, qui a filé vers la mer, au pied de la falaise.
- Se rappelle Hyacinthe à sa naissance, qu’elle a failli perdre.

- ALEXIA. – Sur la piste de danse, retrouve le fils du Polonais Milan, un personnage de son enfance qui lui rappelle qu’elle aimait soigner les oiseaux blessés.

- Elle ressent une attirance, tout en pressentant un probable malentendu : « Un début fulgurant sans doute, puis assez vite une sorte d’embourbement ».

- MARINA.- Descend à la plage à travers les rochers.

- Et là, voit flamber la petite maison sauvage d’Hyacinthe, héritée de son grand-père.

- La voit ensuite là-bas sur la plage et court pour la rejoindre.

- Et retrouve bientôt « sa grande jeune fille toute molle au milieu du combat ».

- Tout cela très fort, avec des éléments quasi faulknériens. Une grande force d’évocation très physique et sensible à la fois.

- GRACE. – Gamberge devant la repro de La lutte avec l’ange, que son père aimait fort.

- Vera lui raconte Louxor. Bavardage mondain.

- Sergueï n’en a plus que pour Frantz.

- Se rend compte qu’elle a fantasmé dans le vide et annonce qu’elle va s’étendre.

- MARINA.  – Augustino l’aveugle, et son ami Tam, se pointent en voiture sur la plage.

- ALEXIA. – Se rappelle la première apparition de Milan.

- MARINA. – Voit Augustino s’éloigner avec Hyacinthe. Une complicité particulière les attache. Augustino lui a conseillé de ne pas trop s’inquiéter.

- OLIVIER. – Il aimerait maintenant que Lynn lui accorde la moindre attention, dont on sent que sa crise l’a déstabilisée

- JIVAN. – Son portable grelotte. Tout lui semble avoir retrouvé la douceur de l’espoir.

- Le romancier rend admirablement le décor, l’espace et la « musique » de la soirée, avec son concert de voix distribuées sur divers plans.

- MARINA. – Se retrouve vers le brasier de la cabane. Voit de loin la Mercedes de Tam et Augustino, qui ont pris Hyacinthe en charge.

- JIVAN. – Il a l’impression que Noah l’appelle de tout près. En fait elle est là, qui implore son pardon et dans les bras de laquelle il se jette.

- GRACE. – Finalement n’est pas allée se coucher.

- Décide de ne plus accorder un regard à Sergueï.

- Rejoint Olivier qui a un drôle de sourire.

- Et qui tombe soudain en transe épileptique.

- Grace s’en remet à Frantz, l’homme fort

- MARINA – Est restée près du brasier. Pense qu’elle s’est toujours protégée de la vie.

- Ensuite rejoint Agustino dans sa voiture. Qui lui explique la douleur d’Hyacinthe.

- Qui voudrait savoir absolument ce qu’« ils » ont fait à Pachou.

- Ainsi appelle-t-elle son grand-père chéri.

- Augustino : « On n’enseigne plus le vide dans le monde, ce monde est devenu trop plein ».

- OLIVIER. – Sous sédatif, il voudrait que Lynn comprenne.

- Se rappelle Black Beauty.

- Se demande s’il arrive aux juments de pleurer.

- Se rappelle un traumatisant souvenir d’enfance.

- Enfermé avec « la bête » par son père.

- Alexia. – Passé minuit. Sent que Mihaela voudrait lui parler.

- Elle l’a rencontrée déjà, notamment à Brasov.

- Mihaela - lui montre la photo d’un petit garçon, qui lui rappelle aussitôt Pierrot.

- Un garçon de 12 ans prénommé Martin.

- Fils naturel du père on le comprend.

- Mais déjà le taxi de Mihaela est prêt à l’emmener…

- JIVAN. – Si mon souvenir est bon, Jivane signifie le vivant en serbo-croate.

- Jivan et Noah fond un grand tour autour de Chavy.

- « Qui es-tu pour me tuer d’amour, toi ? »

- Cela finit par une étreinte passionnée, dans le vent et les clameurs de la mer.

- OLIVIER. – Se rappelle la punition paternelle. Sa peur d’enfant. La bête crainte et les bottes de papa au soupirail.

- A toujours été considéré comme la tête brûlée des enfants.

- GRACE – Pallie l’incurie de Lynn, et Lili apporte les noyaux de cerises chauds. « son éternel petit sac guérisseur ».

- Ma mère-grand pratiquait de même : cataplasme dégoûtants à la purée grise et oreillers pleins de noyaux de cerises.

- Elle voit Sergueï partir avec sa tigresse, sans regret.

- Crois ensuite Alexia la « merveilleusement intelligente », avec laquelle elle ne peut plus parler qu’en leurs enfance dans leurs lits jumeaux , tournées « chacune vers leur grand mur noir ».

- ALEXIA. – Fin de bal fellinien en plus sombre, sur du Leonard Cohen.

- Se rappelle que sa mère après la mort de Pierret a proposé de donner les vêtements de celui-ci au fils du Polonais.

- Se rappelle son père pleurant Pierrot.

- Se rappelle l’arbre arraché.

- Danse avec Milan Oposzewski avec un double sentiment d’accord physique et de distance, comme si elle dansait ailleurs dans ces bras protecteurs.

- Pleure en se rappelant l’expression du médecin, « assommé par la barre ».

- MARINA. – A son tour de réagir au « vieux mélancolique ».

- Lynn, à côté d’Olivier, a un visage défait par « cet ahurissement morne de ceux qui n’attendent plus rien ».

- On voit d’avance le joli couple…

- On voit le couple d’Alexia et de Milan danser seul et semblant vivre quelque chose rien qu’à lui.

- Alexia voudrait échapper à Milan, mais les chansons de Cohen ajoutent au sortilège. Pourtant il lui dit lui-même qu’elle est une femme seule et qu’il sera toujours ainsi.

- Elle n’en pleure que plus.

- JIVAN. – Le silence revenu sur les lieux, Noah lui parle d’elle, non sans difficulté. Lui raconte sa « vieille envie de détruire », liée à ce que lui a fait subir son beau-père attoucheur.

- Comment Miyako l’a désenvoûtée.

- Et comment Miyako a choisi Jivane comme lecteur « pour sa seule voix ».

- Comment elle lui a recommandé de ne pas détruire cet homme au « cœur immense ».

- Or Jivane sait maintenant qu’elle va repartir sans approcher sa « famille bourgeoise ». (p.172)

- Tout ça est d’une extrême douceur et d’une grande force en même temps.

- Me rappelle Hugo Claus mais en plus tendre et en plus mélodieux.

- Me font sourire ceux qui prétendent que la littérature est morte.

- C’est qu’ils ne l’aiment pas ou ne savent plus lire.

- ALEXIA. – L’au revoir se fait sans aucune démonstration. Juste.

- « Il s’en va lentement par le Chemin des Bêtes. »

- MARINA. – Cinq heures du mat. Pluie d’été.

- Resonge au « trésor de transmission » du journal de son père.

- Va voir dans la chambre d’Hyacinthe, qui sort, et où elle ne voit trace du cahier toilé. Pense que sa fille l’a brûlé.

- « Paix sur vous ».

- Jivan rentre tout trempé.

- JIVAN – Voit en Marina la réincarnation de leur mère.

- « C’est toi qui veille », pense-t-il.

- Sur son portable s’inscrivent les lettres d’un poème de Lorand Gaspard : « Nous fouillerons les pierres claires jusqu’à l’extrême limite de l’obscur ».

- Puis s’inscrit le mot amour, que Noah n’a jamais prononcé.

- GRÂCE. – Repense à ce que Vera lui a dit en aparté, à la place de Sergueï qui n’a pas osé, dit-elle : qu’il faudra tout enlever, avec un « faux regard de compassion ».

- OLIVIER. – Tout apaisé auprès de Lynn qui, finalement, n’a pas l’air fâché.

- Lili lui a dit que les gens ne s’étaient aperçus de rien.

- ALEXIA. – Réalise que Milan n’est venu que pour elle.

- Revit la mort occultée de Pier rot.

- La conclusion de cette partie apartient à Ulysse : « Day’s coming, mum, day’s coming ».

Le Lendemain

- Jivan. Séance avec le notaire. Qui annonce que le partage ne se fera pas avant des mois.
- Olivier s’impatiente.
- Grâce écoute plus que les autres.
- Le temps est comme suspendu dans la maison.
- Jivan pense que quelque chose va peut-être se dire.
- Marina. – Alexia et elle se forcent à être présentes, tandis qu’Olivier s’impatiente et que Jivan est ailleurs.
- Alexia. – Déclare qu’elle ne s’intéresse qu’à un objet et pas du tout à l’argent: le tableau de Micha, qui n’est plus sur le mu, la Grande marine au couchant. En souvenir de ses rêveries d’enfant et de son père.
- Grâce le prend mal.
- Jivan. Observe la réaction de Grâce, qui accuse Alexia d’avoir toujours fait ce qu’elle voulait et de n’aimer personne.
- Une déchirure se fait alors entre les frères et sœurs. Grâce a dit ce qu’il ne fallait pas selon le code de pudeur du clan.
- Se pose incidemment « la terrible question de ce qui les liait encore ».
- Mais Grâce, Jivan le sait, sera blessante sans aller jusqu’à la querelle.
- L’ombre de la mère veille sur le maintien du lien entre les Fougeray.
- Marina. – Grâce se fait jérémiante pour expliquer qu’elle a fait restaurer à réencadrer le tableau à ses frais.
- Rappelle en outre tout ce qu’elle a fait pour la maison.
- Grâce la prévenante terre à terre.
- Olivier la remercie pour la noce.
- Grâce. – Mais Grâce de récuser ce soutien et de dire un peu plus de ce qu’elle ne voudrait pas dire…
- Jivan. – Alors Alexia de sortir une lettre du père, dont elle lit quelques fragments. Il y est question de son legs, non pas d’objets mais de ce qu’il estime important de transmettre é chacun.
- Et Grâce de balbutier, puis de s’excuser.
- Tout cela très juste et très émouvant.
- Marina.- Sur quoi le notaire range ses affaires.
- Et comme Olivier fait mine lui aussi de s’en aller, lui aussi, Marina et Alexia l’enjoignent de rester.
- Suit « un incroyable silence ».
- Olivier. – Se rappelle que Lynn l’attend pour leur voyage de noces. S’agit de pas manquer l’avion pour les îles.
- Jivan. – Marina évoque ce qui restera, ou pas, après le partage.
- Elle réclame soudain l’attention d’Olivier à propos d’Hyacinthe.
- Elle évoque ce qui manque du père, qu’on oubliera bientôt. Mais qu’Hyacinthe continue à sa façon.
- Alexia. – Guette la réaction d’Olivier, l’étenel « enfant fautif ».
- Jivan. – Sur quoi Marina se lève, annonçant que Lili a préparé un frichti pour ceux qui resteraient encore.
- Sur quoi les uns et les autres se lèvent.
- Alexia. – Se demande pourquoi elle a lu ce bout de lettre.
- Elle voit les mômes heureux, et là-bas Grâce un peu perdue, visiblement touchée, « cruellement accablée ».
- Femme blessée.
- Puis elle surprend un conciliabule entre Marina et Lili. Celle-ci se voyant proposé de l’emploi par celle-là, et le refusant.
- Tout cela noté avec une précision proustienne (les servantes de Proust)
- Jivan. – Alexia l’entraîne vers la mer.
- L’a percé à jour : « Tu l’as revue, n’est-ce pas ? »…
- Ulysse patauge dans la vague.
- Suit l’image du père se prenant les pieds dans les cordages, avec toute la mer autour de lui.
- Olivier. – Se retrouve « dans le bleu ». Bleu de l’espoir que tout s’arrange aux îles.
- « Rien de grave », se dit-il en repensant à la soirée avec le besoin de se rassurer.
- Se dit qu’en vacances Lynn se laisse « ouvrir » facilement.
- Ce genre de pensées simples…
- Pense aussi à la vente et à un « crédit de raccord ».
- Alexia. – Lit un rapport professionnel.
- Ecrit, non sans hésiter, quelques mots à Milan : « C’est vrai, les enfants ne s’endorment pas facilement ».
- Et la vie continue.
- Marina. – En voiture avec Hyacinthe et sa cadette Maya, Marina se demande : « Nous sommes-nous retrouvées, ma petite Hya ? »
- « Et quel cette part aveugle, quel corps en nos corps, dans la nuit de nos corps ? »
- Grâce. – Sa conclusion délicatement émouvante.
- Grâce ou la fidélité et la « petite besogne ».
- Que sa mère disait « la plus courageuse de toutes mes filles ».
- Grâce qui me rappelle tant ma petite mère.
- Jivan. - Et cela finit comme cela a commencé, sur la vague de Jivan.
- Le dernier mot du roman étant : lumière.
- Un roman des lumières du cœur.
- « Si le roman n’est pas mort, écrivait Georges Nivat, c’est que l’homme ne l’est pas. »
- Ni le poète, ni le médium d’un chacun. A mes yeux le plus beau livre lu ces semaines, avec celui de Mikhaïl Chichkine. Beaucoup moins ample certes, mais d’une justesse sans faille, d’une musique prousto-woolfienne, d’une mélancolie et d’une générosité égales.
- François Emmanuel. Regarde la vague. Seuil, 2007.

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21/07/2007

Polyphonie chorale

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Lecture de Regarde la vague, de François Emmanuel (1)


- Exergue d’Henry Bauchau : « Je sais que je ne suis qu’un lierre, je sais que je ne suis qu’un lien, j’étreins mon arbre et je ne le connais pas ».
- Généalogie des Fougeray : Père et mère décédés.(Georges et Gabriela) Six enfants (Marina, Olivier, Pierrot (décédé), Grâce , Alexia et Jivan (adopté)

- LA VEILLE

- JIVAN. Arrive à Chavy en voiture.

- Avec la sensation retrouvée de communier avec la beauté.

- Ressent encore la « main noire » de Noah sur son cœur. Noah qu’il vient de quitter. Se rappelle le père. Sa mère silencieuse.

- Pense qu’ils seront tous là. Y compris Alexia toujours en mission.

- Olivier a investi la grange pour son mariage.

- Les chevaux d’Olivier apparaissent.

- Tout de suite un flux mental impérieux. Musique intime.

- Il est question d’un tableau, signé Micha. Crépuscule sur la mer. Emporté par Grâce.

- Va déposer son bagage avant de chercher Alexia à l’aéroport de Cherbourg.

- Aperçoit ses neveux. Hyacinthe la farouche. Qui lit Moi qui n’ai pas connu les hommes.

- Elle a un « sourire perdu ».

- ALEXIA. Rêve qu’Olivier brusque leur père.

- Elle a été mariée à Nathan

- Consigne ses rêves dans un cahier de moleskine pour son psy. Lequel est « obnubilé par le sexe ».

- Rien de cela dans ses souvenirs du père.

- Elle travaille dans l’humanitaire.

- Se rappelle l’Afrique.

- Elle a un petit garçon prénommé Ulysse.

- GRÂCE. Genre bourgeoise d’intérieure.

- Elle a été opérée d’un cancer du sein.

- En pince pour son chirurgien russe.

- Toute délicatesse et fragilité forte.

- JIVAN. Raconte l’arrivée d’Alexia. Une ombre dans son regard.

- Le questionne sur Noah.

- Lui dit seulement de la tête : non, non, non.

- Elle lui dit que Noah lui aurait plombé la vie. Evoque le « mal noir des femmes ».

- Il cherche les « écorchées de la vie2.

- MARINA. Note un geste affectueux de son prof de piano aveugle.

- Qui l’a beaucoup aimée. Et lui sourit 2A quoi sourient les aveugles ? »

- Elle l’interroge sur Hyacinthe, sa fille taiseuse.

- Il la dit « un être tendu, magnifique, mais qu’il ne faut pas perdre ».

- Non pas feu dormant mais comme elle « feu noir ». Et lente à céder…

- ALEXIA. Retrouve la famille réunie dans la cuisine de la ferme.

- Avec la vieille Lili.

- Olivier est absent. Il a voulu que les femmes s’habillent en bleu, la mariée (enceinte) en blanc.

- Elle dérogera.

- Jivan parle avec Marina de l’enquête sur la disparition du père en mer.

- Son corps introuvable après le retour du bateau.

- Le sourire de Marina dénote « la force souveraine, la puissante impassibilité des Fougeray ».

- Le fils d’Olivier, Gil, ne sera pas là. Zone à Paris.

- Le petit Ulysse parle anglais.

- La TV déverse ses images tragiques qui lui rappellent « la geste sanglante » du monde.

- Grâce l’interroge sur Nathan.

- Grâce qui ne peut se lâcher. Coincée.

- Marie-Doune, fille aînée de Marina, la cuisine sur son job.

- JIVAN. Il entre dans le bureau du père. Dont il se dit qu’il n’a jamais été pour lui que l’enfant indien de la père, adopté après la perte de Pierrot.

- OLIVIER. Pense à ses attelages. Cinq pour le mariage. Qui feront l’image « dream ».

- Un fou de chevaux. Homme à femmes aussi.

- Lynn est angoissée, mais c’est elle qui le soutient.

- Désire que l’action soit « ronde ».

- Le mec qui assure en apparence. Mais qu’on sent fêlé.

- MARINA. A son tour dans le bureau du père. A la recherche d’une photo de jeune fille. Mihaela, liaison secrète du père.

- Elle a contacté la jeune femme. Pour l’inviter.

- Conversation touchante entre les deux femmes.

- Se rappelle les derniers mots de son père sur le tarmac de Caen.

- Lui a dit rêver d’une « fin légère ». Elle a 46 ans.

- JIVAN. Assiste à la colère d’Olivier contre le fils du traiteur.

- Observe ses trois sœurs de loin.

- Constate que ce qui les unit est plus fort que ce qui les distingue.

- Lui n’est pas de leur sang.

- Le rire à distance d’Alexia le glace.

- Scène à forte valeur visuelle, proprement cinématographique.

- Tout se déroulant comme un film intérieur à multiples points de vue alternés.

- GRÂCE. Se rappelle le prénom de son docteur. Sergueï.

- Y pense avec bonheur et gêne à la fois.

- ALEXIA. Lit Ulysse avec Ulysse.

- Il exige ce livre pour s’endormir.

- Hyacinthe entre pendant la lecteur.

- Lui adresse un sourire doux.

- Le mutisme d’Hyacinthe engage Alexia à lui dire qu’elle la comprend, mais la jeune fille s’esquive.

- OLIVIER. Il lui faut appeler Lynn. Qui est encore à l’hôtel.

- Dans sa chambre, avise un trou noir dans le miroir.

- Lui rappelle ses « crises ».

- Suit un traitement médical. Violence latente en lui.

- Lili lui reproche d’en vouloir trop.

- JIVAN. Alexia lui a parlé de la dernière lettre, « magnifique », du père.

- Alexia voudrait lui dire ce que le père désirait transmette, mais Jivan n’écoute pas.

- Il aimerait lui parler d’autre chose.

- Elle subodore que c’est de Noah. Parle de « saleté d’amour ».

- Alors lui se braque.

- GRÂCE. Se rappelle la pesante présence sexuelle de Franz.

- La seule fois qu’elle pousse un cri, c’est en pensant à Sergueï.

- Franz le prend pour lui…

- MARINA. Rejoint Hyacinthe. Se rappelle comme l’enfant a été laissée à Chavy.

- Une fille hors du commun. Sauvage.

- Songe au « petit corps d’avant l’autre corps »…

- ALEXIA. Jivan lui a demandé si elle-même a jamais connu l’amour.

- JIVAN. Se retrouve seul dans son ancienne chambre. Repense au temps où Alexia l’appelait dans la sienne.

- OLIVIER. Tout à ses pensées terre à terre d’homme pratique.

- S’est disputé violemment. S’est déstressé en picolant trop.

- ULYSSE. Dernière image de cette première partie, du petit garçon courant en rêve et murmurant « catch him, catch him ».

- Tout cela très beau, très doux, très musical et pictural en même temps. L’espace admirablement « construit » par les voix.

- LE JOUR

- OLIVIER. Auprès de la splendide Lynn, Olivier Fougeray sera « le grand maître du dream », yes sir.

- MARINA. Voit son tour cette image de la famille aux cinq tilburys.

- GRÂCE. Pense aux absents et aux morts. Toute fière que son couple ait tenu, avec Franz et les jumelles.

- ALEXIA. Son point de vue est plus narquois sur le « grand film » d’Olivier.

- JIVAN. Se rappelle, sur son tilbury, l’enterrement de sa mère, et le père alors « seul au monde ».

- ALEXIA. Réagit aux formules du sacrement religieux. Pensées grinçantes dans la chapelle.

- JIVAN. Son regard est plus serein. Sent une joie en lui.

- Se rappelle que cette famille blanche l’a adopté à l’autre bout du monde, à l’orphelinat de Cochin.

- MARINA. Lutte contre l’ennui de la messe. Se rappelle un voyage en Suisse avec le père. Qui lui a transis divers objets préhistoriques. Comme un legs personnel. Leur secret.

- GRÂCE. Au moment de l’échange des anneaux, reprend le fil du récit, qui glisse d’un personnage à l’autre, sans aucun accroc.

- ALEXIA. A présent Jivan rit. On s’est retrouvé sur la route. On prendrait bien la tangente au lieu de rejoindre le vin d’honneur…

- GRÂCE. Joue son rôle de femme organisée au vin d’honneur.

- OLIVIER. Ne pense qu’aux images objectivées de la fête. Pensées érotiques au passage, quand le frôle Dolly avec laquelle il a souvent fait Oli-Dolly.

- L’auteur rend parfaitement tout ce qui se passe en deça des mots, dans le for de chacun. Toutes les sensations, observations, impressions, gestes, échanges de regards, tout enrichit le récit.

- ALEXIA. Glisse d’un groupe à l’autre. Tout ça rappelle un peu Dolce Agonia de Nancy Huston, en moins chargé existentiellement mais en plus musical.

- Une voix chaude s’adresse à elle. Un homme en noir en lequel elle reconnaît un beau jeune homme de jadis.

- MARINA. Un homme lui parle pendant qu’elle observe sa Hyacinthe à une fenêtre.

- Se dit que sa fille lui a échappé comme son mari, parti pour une plus jeune.

- JIVAN. Se revoit enfant dans une fête pleine de monde. Comment on l’a arraché à sa honte dans les rires partagés. Comment il « faisait bébé » avec Alexia.

- ALEXIA. Reconnaît le bel homme à la voix grave. Le fils d’un ouvrier polonais qui venait à la maison.

- Il se passe quelque chose entre leurs regards.

- GRÂCE. « Grâce avait l’impression que chacun était à sa place dans la polyphonie du monde ».

- Tout à fait le sentiment qui se dégage du livre aussi.

- Elle sent que quelque chose s’est passé en elle.

- Comme si elle était prête pour l’amour. Elle pense à ses morts et se dit qu’elle ne pourra plus parler qu’é Sergueï.

- MARINA. Surprend, avec stupéfaction, une conversation entre Jivan et Hyacinthe la muette.

- Mais sa fille se tait dès que cette intimité est troublée.

- Elle s’effondre dans un divan.

- JIVAN. Constate l’effondrement de sa sœur aînée. A qui il confie qu’Hyacinthe perçoit la vente envisagée de la maison comme une sorte de fin du monde. Lui aussi en est très affecté.

- Jivan est impressionné par Marina qui incarne la « tranquillité souveraine » des Fougeray.

- MARINA. Dit à Jivan qu’elle a laissé Hyacinthe à Chavy pour la commune sauvagerie de l’enfant et de son grand-père.

- OLIVIER. Lynn le panse comme un cheval fou.

- La remarque d’une invité, à propos de l’absence de son fils Gil, l’a piqué au vif.

- ALEXIA. Observe les convives avec ironie. Des conversations nourries par le « consumérisme ambiant » qui « finiraient par communier au dernier tohu-bohu médiatique, l’époque était d’un conformisme affligeant ».

- JIVAN. Fait parer sa vieille tante Lucia pour qu’elle lui raconte un peu plus de détails de son adoption.

- Se demande pourquoi on l’a choisi lui.

- Aimerait élucider le mystère d’une petite cicatrice en croix à son bas-ventre.

- Se rappelle son retour adulte à Cochin.

- La vieille femme qu’il a baisée une nuit et un jour durant.

- MARINA. Eprouve le besoin de quitter les convives et de se retrouver seule.

- Se rappelle le tableau de Micha.

- Se rappelle les jeux de lumière du tableau auxquels son père l’a rendue attentive.

- Son père qui aimait dire « regarde la vague »…

- ALEXIA. Regarde l’homme noir la regarder. Loin l’un de l’autre, « chacun comme une image pour l’autre, un rêve ou un rêve de rêve ».

- MARINA. Retrouve Hyacinthe en rêve.

- Puis se rend dans sa chambre où elle tombe sur un cahier noir, écrit par son père.

- Qu’elle commence à lire.

- Et tout aussitôt le récit se charge d’une nouvelle gravité.

- Le père évoque son besoin d’écrire (p.94)

- « Ici, j’écris comme on parle seul, à Dieu peut-être, si ce mot a un sens, et non pas ce Dieu de Gabriela que je n’ai jamais vraiment compris, mais plutôt à cet inconnu de moi, qui demeure sans image, effacement même de l’image, et prend ma main quand je la tends vers l’ombre ».

- Evoque son père et sa génération de héros.

- Note que « plus rien ne nous unit que le sentiment de la foule »

- ALEXIA. Ecoute l’éloge débile d’Olivier par un sien ami.

- Olivier est quasiment un étranger pour elle.

- Se dit qu’il doit la trouver « bien roulée » et par trop idéaliste.

- Remarque que le discours de l’ami a fait l’impasse sur l’existence de Gil.

- Gil qui erre à Paris entre squats et asiles de nuit.

- JOURNAL DU PERE. Devient un élément constitutif du récit.

- Evoque ses relations avec la fidèle Lili. « Lili est la charge infatigable du temps.

- Evoque ses souvenirs de bonheur « dans le temps ».

- Très belles séquences.

- Se rappelle son enfance, Gabriela, ses enfants à travers les années.

- « Ce sont les fragments de mon archéologie ».

- Très belle mise en abyme du roman, avec la voix si proche de l’absent. (A suivre)

A paraître au Seuil le 23 août 2007.

18:42 Publié dans En lecture | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : Littérature

18/03/2007

La passion du réel

medium_Carrere.2.jpg
Un roman russe d'Emmanuel Carrère, entre perversité et candeur
« Je suis pour le réel, rien que le réel », écrit Emmanuel Carrère dans Un roman russe, où le réel de la fiction nourri par la vie ne cesse d’interférer, voir d’agir sur celle-ci, avec une suite de chocs frontaux, de dérapages, de coïncidences et de rebondissements qui font de ce livre tour à tour exaspérant et émouvant, odieux et attachant autant que son auteur, cruel dans son honnêteté comme ont pu l’être les récits d’un Hervé Guibert, où l’auteur lui-même s’expose autant qu’il expose ses proches, un vrai roman d’époque jouant sur les interférences du réel et du virtuel, des images publiques et privées, du « tout dire » provocateur et de l’exorcisme espéré qui ne débouche finalement que sur un nouveau manque.
Tzvetan Todorov reproche aux auteurs français contemporains leur tendance au solipsisme et, du même coup, leur incapacité de rendre compte de la réalité commune. Or Emmanuel Carrère lui donne à la fois raison et tort, en cela que son délire narcissique sur fond de détresse enfantine, loin de se borner à une auto-contemplation stérile, le lance dans une construction romanesque qui fait de la fiction ce « cercle magique » dont parlait Henry James, où son histoire personnelle à dormir debout devient un véritable roman, scandé par une écriture vigoureuse et subtilement architecturé, qui parle aussi de la société qui est la nôtre et de l'histoire contemporaine.
D’un point de vue superficiel, en se fondant notamment sur le numéro médiatique de Carrère interrogé sur les estrades, l’on serait tenté de conclure à l’esbroufe et au cynisme exhibitionniste d’un fantoche de la République des lettres exploitant un « coup » fumant, comme lors de l'affaire de la fameuse nouvelle érotique publiée par Le Monde, qui devient ici l’un des pivots de sa relation avec la jeune Sophie.
Or s’il y a de la forfanterie ostentatoire chez le fils à maman jouant les tueurs-vampires, fût-ce jusqu’au ridicule trop facilement raillé naguère par Sollers, quelque chose de réellement sérieux, je crois, qui touche même au tragique, se joue dans ce livre jusqu’au-boutiste où l’on constate que l’effort de « tout dire », même s’il n’évente pas vraiment le secret (du grand-père, en l’occurrence, déclaré monstre sans qu’on en soit sûr du tout, et qui acquiert dans la foulée un véritable statut de personnage de roman), pousse chacun à se dévoiler sans qu’il soit pour autant question de voyeurisme gratuit ou mondain.
Qui est finalement cet Emmanuel Carrère qui parle de sa « bite » comme d’un personnage public ou évoque le visage de son amie Sophie comme une « chatte » visible de tous ? Ces termes d’époque, cette brutalité avec laquelle on expose sa digne mère, cette apparente muflerie ne laissent de masquer, pour qui lit attentivement, une frise de personnages bien plus fragiles et perdus qu’il n’y paraît, dont le roman détaille les tribulations, malgré la façade et la consigne, héroïquement tenue par Madame Mère, de ne rien montrer de sa souffrance et de faire comme si personne ne souffrait. La lettre que le fils adresse finalement à sa mère dépasse, à cet égard, tout effet littéraire et justifie peut-être les pires excès de l’écrivain : dire que nous souffrons est-il une telle honte, et dire que nous aimons ?
Emmanuel Carrère. Un roman russe. P.O.L. 356p.


15:40 Publié dans En lecture | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Littérature

16/03/2007

Une transgression libératrice

medium_Carrere.jpgUn Roman russe d’Emmanuel Carrère.
Immergé ces jours dans la frénésie de la phrase dostoïevskienne, après avoir repris la lecture de Crime et châtiment dans la traduction radicale d’André Markowicz (radicale en cela qu’elle prend littéralement la langue à sa racine), je me suis rappelé le reproche que j’avais fait à L’Adversaire d’Emmanuel Carrère à sa parution: de n’être pas, justement, assez abandonné à la frénésie intérieure de son sujet - autant dire de n’être pas assez russe…
Or voici que, me lançant dans Un roman russe, qui part en flèche dans un récit immédiatement captivant et surtout rythmé par une écriture à la fois plus physique et plus intimement tenue et teigneuse que dans L’Adversaire, je trouve illico cet engagement existentiel et ce défi d’un « tout dire » qui va chercher précisément, ici, le secret qui fait mal, au risque de faire mal à celle qui tenait précisément à la préservation de « son » secret – à savoir la mère de l’auteur.
On sait qui est Emmanuel Carrère et sa brillantissime académicienne de mère, mais on voudrait l’oublier en l’occurrence. On l’oublie en tout cas au début d’un récit-reportage qui nous amène très loin du Tout-Paris, au fin fond de la Russie actuelle, dans un asile psychiatrique que l’auteur compare à la terrible Salle No 6 décrite par Tchekhov, où un malheureux soldat hongrois capturé par les Soviétiques a passé les dernières années de sa vie avant d’être découvert et ramené en Hongrie comme un «héros» alors qu’il n’aspirait qu’à une vie retirée à la Walser après qu’on lui eut coupé la jambe et qu’on l’eût déclaré mort dans son pays…
Cette histoire triste parle de la Russie d’aujourd’hui et d’un homme perdu, mais c’est d’un autre paumé de l’Histoire que l’écrivain, revenu en France avec son équipe de filmeurs, va tenter de retrouver la trace, en la personne de son grand-père maternel, raté cultivé qu’attiraient les thèses fascistes et qui disparut en 1944, l’année même où le jeune Andras Toma fut fait prisonnier sous l’uniforme de la Wehrmacht - mais cela n’a aucun rapport n’est-ce pas ? n’était ce relent de Russie au cœur de Carrère, qui passe par son enfance et celle de sa mère et fouette son écriture d’un knout revigorant. (Lecture à suivre…)
Emmanuel Carrère. Un roman russe. P.O.L. 356p.

07:19 Publié dans En lecture | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Littérature