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28/09/2010

Del Amo vous aimez ?

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Bourse Goncourt du premier roman en 2009, le jeune écrivain revient avec Le Sel, aux rives de Sète…

Jean-Baptiste Del Amo, Garcia de son vrai nom, 28 ans, ex-travailleur social actuellement pensionnaire à la Villa Médicis de Rome, a fait « tout juste » dès son entrée dans le « cirque » littéraire en 2008. Si son premier roman, Education libertine, n’est pas arrivé à décrocher « Le » Goncourt de cette année-là, où il était pourtant très bien placé, du moins fut-il gratifié, consolation notable, d’une Bourse Goncourt du premier roman au printemps 2009.
Avec ce premier ouvrage d’une sensualité fruitée non moins qu’acide, et d’un baroquisme très maîtrisé du point de vue de la langue, évoquant l’apprentissage sentimental et charnel du jeune Gaspard dans le Paris truculent d’avant la Révolution, Jean-Baptiste Del Amo imposait d’emblée une écriture élégante et l’art de la composition d’un vrai romancier, avec un regard féroce sur l’arrivisme social et l’avilissement d’un jouisseur désespéré.
Or ce brillant début, à l’enseigne déjà prestigieuse de la collection blanche chez Gallimard, salué par la critique et non moins bien reçu par le public, allait-il se trouver confirmé, deux ans plus tard, à l’épreuve parfois cruelle du deuxième roman ? De fait, Le Sel nous vaut une belle surprise avec un roman complètement différent de ton et d’écriture, dans le genre « choral ».
Rompant avec le baroquisme échevelé, voire excessif, d’Une éducation libertine, ce nouveau roman, plus sobre et plus limpide dans sa forme, poursuit cependant une approche des êtres qui est de la même « patte », avec une qualité d’écoute remarquable. Le décor de la cité portuaire de Sète chère à Valéry et à Brassens, et son environnement naturel de dunes et d'étangs salins, compte pour beaucoup dans le climat du roman. « C’est une ville prolétaire, une ville d’immigrés, et il y a l’eau qui me fascine », précise l’écrivain, qui s’immerge dans cette confrontation familiale tout en finesse, mais également en éclats, sous une lumière tour à tour soyeuse et cruelle.
Attentif, comme dans Une éducation libertine, aux déterminismes sociaux ou psychologiques qui marquent les comportements et les relations humaines, Jean-Baptiste Del Amo témoigne, dans Le Sel, d’une empathie humaine que son expérience personnelle a sans doute nourrie et avivée. À ce propos, on peut rappeler que, dès 2006, il avait reçu le Prix du jeune écrivain pour sa nouvelle intitulée Ne rien faire, inspirée par son expérience au sein d’une association de lutte contre le sida en Afrique. Retraçant alors les circonstances de la mort d’un nourrisson, le jeune auteur était parvenu à rendre, sans pathos, les multiples manifestations de la douleur que nous retrouvons, sous une autre forme, dans son dernier roman. Celui-ci, malgré son évidente qualité, ne figure « que » sur la liste du prix Médicis, belle distinction littéraire qui lui conviendrait cependant. Mais la concurrence sera rude. Est-ce important ?

Musiques du coeur
C’est un tour de force impressionnant que réalise le jeune auteur avec cette plongée dans les coeurs et les entrailles d’une douzaine de protagonistes de la même famille, qui se retrouvent un soir pour un repas après la mort du père, le redoutable Armand, patriarche à l’ancienne. Autour de Louise, la veuve , se retissent peu à peu tous les liens dans une sorte de spirale ascendante du temps qui va déboucher sur le présent chauffé à blanc.
Avec un art consommé, malgré certains traits trop esthétisants et certains détails discordants du tableau social, l’auteur parvient à ressaisir des personnages vivants et vibrants, comme le grand frère Albin s’arrachant à l’influence du père et s’affrontant à sa femme Emilie, Jonas traité de «pédale» à huit ans par Armand et devenant bel et bien homosexuel, ou Louise se retrouvant en face de sa fille Fanny, notamment.
Sous l’égide un peu solennelle des trois Parques (Nona, Decima et Morta), Le Sel impressionne par le brassage «proustien» de sa remémoration , qui nous rend présent et sensible tout ce qui reste caché de nos tribulations quotidiennes, et les actualise dans une sorte de musique sensible lancinante et belle.
Jean-Baptiste Del Amo. Le sel. Gallimard,284p.


23:51 Publié dans Bernanos, Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

16/12/2007

Bernanos et les âmes mortes

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Monsieur Ouine et la critique en 2007, avec un salamalec à Juan Asensio.

En achevant ma énième lecture de Monsieur Ouine, cette fois annotée de part en part, après laquelle j’ai lu pour la première fois la quinzaine de pages que Juan Asensio consacre, dans La littérature à contre-nuit, à ce livre sans pareil, sous le titre Des ténèbres au silence, je me demandais comment, aujourd’hui, paraissant en même temps que trois cents autres romans, un tel livre serait reçu, tant par la critique que par les amateurs de littérature. Juan Asensio lui-même ne doute pas que « nos intellectuels et écrivains, ces bavards aux bouches cariées », n’y verraient que du feu, alors même qu’il estime Bernanos désormais tombé « dans le purgatoire qui embastille également Joseph de Maistre, Barbey ou Bloy », mais je vois les choses autrement, à la fois plus confiant et peut-être plus réaliste (?) que le disséqueur du présumé « cadavre de la littérature », tant il est vrai que j’estime la littérature toujours vivante, malgré tous ses abaissements, et probablement survivants d’éventuels lecteurs de la qualité d’un Albert Béguin, grand laudateur du livre à sa parution (en avril 1946) ou d’une Claude-Edmonde Magny, qui lui consacra elle aussi un article mémorable. Or à l’écart des estrades médiatiques, qui sont ce qu’elles sont depuis qu’on y lança Radiguet comme un nouveau savon - ou même avant sans doute -, et malgré l’étiolement qualitatif des gazettes et la peau de chagrin des revues et autres lieux d’échanges, je m’obstine à voir encore des écrivains et des intellectuels qui ne sont ni plus bavards que leurs aïeux ni moins soignés de dentition que les chevaux de leurs aïeux, et je me réjouis par exemple de savoir René Girard vivant, dont la théorie mimétique pourrait s’appliquer à merveille à Monsieur Ouine, et me refuse de croire que Juan Asensio soit seul habilité à parler de Monsieur Ouine sur son piton farouche d’anachorète, même si ce qu’il écrit de ce roman, dans sa prose exaltée et touffue, relève d’une observation sérieuse et profonde.
Il est certain qu’en regard des dernière productions de Christine Angot ou de Frédéric Beigbeder, dont le commentaire critiques relève assez automatiquement de platitudes interchangeables, l’approche  d’un livre tel que Monsieur Ouine exige non seulement la plus grande attention et la plus totale porosité, mais également un appareillage qui emprunte à l’expérience existentielle et spirituelle autant qu’à l’esthétique et à la métaphysique, voire à la théologie. Monsieur Ouine n’est en rien le roman « illisible » qu’ont dit certains, ni non plus le roman « désespéré » qu’on pourrait croire. C’est assurément une descente aux enfers du non-être modulée par une série de personnages dont chacun représente un abîme virtuel, mais c’est également le roman du possible retournement, de tous les aveux (jusqu’à la déréliction glacée du protagoniste) et de tous les égarements. « Garde ton coeur en enfer et ne désespère pas », disait je ne sais plus quel saint quidam, et voici l’enfer : c’est le monde qui nous entoure, c’est la « paroisse morte » dans laquelle il semble que plus rien n’ait de sens, alors même que les âmes survivent de souffrir encore et que le grand vent de l’Amour les arrache à eux-mêmes - sauf celui que retient ce qu’il est convenu d’appeler le péché contre l’Esprit, mais qui condamnerait définitivement Monsieur Ouine lui-même ? On n’est pas ici au catéchisme mais dans un roman, grand laboratoire d’humanité où les questions doivent rester incandescentes.
Il faut lire et relire Monsieur Ouine aujourd’hui, comme on lira bientôt La Route de Cormac McCarthy, sans se demander si nos contemporains sont encore « dignes » de ce livre et qui le comprendra. Juan Asensio insiste sur l’ « apophatisme bernanosien » comme si le roman ressortissait essentiellement à une théologie négative, sans souligner assez, me semble-t-il, l’affirmation christique secrète et traversante de ce livre, qui recrache le tiède pour mieux figurer les avatars inattendus voire infinitésimaux de l’Amour. Monsieur Ouine, dans l’interprétation d’un René Girard, pourrait être dit le roman de la médiation interne portée à son point extrême, comme il en va des romans de Dostoïevski. Comme celui-ci, mais par une voie plus droite, Bernanos dépasse la tentation du désespoir et mime la sortie du cercle vicieux, comme « par défaut ». L’esprit d’enfance, au sens évangélique, irradie le tréfonds de ce livre glauque et même sale, alors même que cette souillure apparente échappe à la damnation réelle du froid et du non-être – ce que Juan Asensio décrit justement : « Le Mal c’est le froid, le Mal c’est le néant, le Mal n’est rien d’autre, finalement, que l’ennui, ce dernier parvenu à son plus idoine état de desséchement »…
Juan Asensio. La littérature à contre-nuit. Sulliver, 2007.