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20/12/2014

Mémoire vive (61)

 

Numériser 6.jpegSimon Leys à propos de Simenon: "La force de Simenon, c'est d'employer des moyens ordinaires pour créer des effets inoubliables. Sa langue est pauvre et nue (comme le langage de l'inconscient), ce qui fait d'ailleurs de lui le plus universellement traduisible de tous les auteurs - il ne perd rien à passer en esquimau ou en japonais. On serait bien en peine de composer une anthologie de ses meilleures pages: il n'a pas de meilleurs pages, il n'a que de meilleurs romans, dans lesquels tout se tient, sans une seule couture".

 

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L’intéressante question se pose, de savoir si celui qui a vécu la guerre en a vu plus que le commun des mortels ? L’idée m’en revient à la lecture d’un recueil d’entretiens avec Olivier Roy, qui pensait, entre vingt et trente ans, qu’il ne comprendrait pas leur pays sans s’être battu aux côtés des Afghans. La guerre est-elle le Réel absolu, comme on le dirait pompeusement aujourd’hui, ou n’est-elle qu’une instance extrême de la réalité confrontée à la violence et à la mort ? Olivier Roy s’en faisait une idée romantique de jeune idéaliste, puis il a vu la saleté et la trivialité de la guerre...

Pour ma part, je n’en ai humé qu’un fumet éventé, sur les hauts de Dubrovnik, en 1993, dans les ruines de maisons serbes incendiées et couvertes de tags haineux, entre lesquelles erraient quelques enfants, non loin des champs sur lesquels fumaient encore des restes d’herbe brûlées par des obus tirés le matin même des pentes surplombant les lieux. J’étais à moitié ivre, après le repas partagé avec les écrivains du P.E.N-club en leur congrès ; les deux compères journalistes  allemands qui m’avaient amené là-haut me recommandaient de ne pas m’aventurer dans les prés voisins, minés à les en croire ; bref on était au bord de « la guerre » que j’avais ressentie dès notre débarquement à Dubrovnik, dans les regards des jeunes gens et dans les paroles hystériques des débats menés par les Croates - mais la « vraie » guerre est ailleurs, dont je présume que la seule réalité « absolue » est celle d’un assaut ou de tout épisode « à la vie à la mort » vécu au front...

 

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La question de la responsabilité de l’intellectuel a été posée l’autre jour à Régis Debray, à l’émission radiophonique romande Forum, avant un débat le même soir, à Carouge, avec Jean Ziegler. À la journaliste qui lui demandait en vertu de quelle légitimité les intellectuels s’expriment, Régis Debray a répondu, non sans démagogie, qu’en effet ceux-là n’ont guère plus de légitimité à parler que quiconque, et que lui-même se sent aujourd’hui insulté par ceux qui le rangent au nombre des intellectuels français… 

images-9.jpegComme s’il était tellement plus que ceux-là, n’est-ce pas ? Comme s’il n’était pas, lui aussi, un intellectuel - et  pourquoi s’en défendre ? Diderot n’était-il pas un intellectuel, de même que Rousseau, quand bien même ils nous parlent aujourd'hui encore en leur qualité de  grands écrivains ? Or Régis Debray peut-il se dire plus qu’un écrivant ?

 

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1742553.image.jpegJe vais m’efforcer ces prochains jours de remettre en cause les conclusions de  L’Homme achevé, où Claude Frochaux prétend que tout a été dit et fait: qu’ayant liquidé Dieu et toute transcendance, nous ne pouvons plus créer rien qui  nous dépasse et que nous ne pourrons désormais que ressasser et répéter sans aucune chance d’innover – ce qui est à la fois vrai à certains égards et certainement outré voire faux, mais dire alors en quoi…

Il y a en effet à prendre et à laisser dans L’Homme achevé, dont je vais m’efforcer de démêler les observations pertinentes et les conclusions péremptoires souvent hâtives, voire irrecevables. 

À l’auteur qui prétend que l’homme a désormais dominé la nature, j’ai envie d’objecter que cela se tient en théorie mais pas dans les faits et que, surtout, notre espèce est loin d’avoir dominé sa propre nature, à la fois géniale et destructrice, et que de la lutte contre la régression pourraient encore découler maintes œuvres nouvelles.

 

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Unknown-12.jpegIl est peu d’essayistes contemporains en matière littéraire et politique, et pratiquement aucun en langue française, dont je me sente aujourd’hui plus proche que de Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, hélas décédé en août dernier. De fait,chaque page que je lis ou relis de lui, comme ces jours les essais de L’ange et le cachalot, me captivent à la fois par leur substance, la liberté de ton de l’auteur et sa voix, plus encore par sa hauteur de vue sans condescendance et son ouverture aux cultures les plus diverses. Ainsi est-il aussi à l’aise en évoquant les œuvres de Stevenson ou de Simenon, de Michaux ou de D.H. Lawrence, de Gide ou de Victor Hugo, qu’en parlant de Confucius ou du Grand Timonier, d’Orwell confronté à l’horreur de la politique  ou de Malraux le mythomane accommodant l’Histoire à sa sauce perso.

 

Unknown-13.jpegJe retrouve assez exactement, à travers les critiques formulées par Simon Leys à propos des œuvres et des postures de l’homme à la mèche rebelle et aux tics affreux, autant que dans sa reconnaissance du génie singulier de ce grand fou, tout ceque j’ai éprouvé en observant le personnage par médias interposés (son inénarrable hommage funèbre à Le Corbusier, entre tant d’autres exemples) ou en lisant  La condition humaine et L’Espoir, avant les Antimémoires et le Musée imaginaire   dont je suis content de constater que SimonLeys, comme souvent je l’ai pensé, n’y voit qu’un pillage de l’immense Elie Faure jamais cité par ailleurs…  

 

S’agissant du personnage de légende qui a fait rêver peu ou prou les jeunes gens de notre génération, point aussi frelaté sans doute que son clone BHL, Simon Leys ne lui passe rien quant aux faits historiques maquillés, qu’il s’agisse de la révolution chinoise ou de la guerre d’Espagne, sans oublier la libération de Paris qui nous vaut une évocation tordante de sa rencontre avec Hemingway. 

 

Comme l’ont avéré divers biographes sérieux, et parfois en phase sympathique avec leur sujet, le récit que fait Malraux de sa rencontre avec Mao (moins d’une demi-heure avant de se faire poliment éconduire, alors qu’il parle d’une sorte de dialogue au sommet), relève du même type d’affabulation gonflée que ses hauts faits en Espagne, que les témoignage de George Orwell ou d’Arthur Koestler ramènent à leur piètre dimension.  En ce qui concerne les œuvres de Malraux, Simon Leys cite les jugemenst carabinés de grands contemporains de Malraux, à prendre évidemment avec un grain de sel. 

Nabokov4.JPGAinsi de Vladimir Nabokov, par ailleurs connu pour la fréquente injustice de ses jugements (un Gore Vidal a justement dégommé le prof par trop pontifiant réduisant par exemple Faulkner à du pop corn), mais dont une métaphore ferroviaire vaut la citation : «Depuis l’enfance, je me souviens d’une inscription en lettres d’or qui me fascinait : Compagnie internationale des Wagons-lits et des Grands Express européens. L’œuvre de Malraux relève de la Compagnie internationale des Grands Clichés ». 

Ou Jean-Paul Sartre : « Malraux a du style. Mais ce n’est pas le bon ». Ou encore à propos de La condition humaine, déclarant à Simone de Beauvoir que la chose est « entachée de passages ridicules »et d’autres « mortellement ennuyeux ».

À la décharge de Malraux, après avoir constaté que « notre âge aura été jusqu’au bout celui de la Frime et de l’Amnésie », Simon Leys reconnaît à l’écrivain « du génie », non sans bémol cruel : « Mais le génie de quoi exactement ? On ne sait pas trop ».

Relevant enfin la fascination prodigieuse exercée par André Malraux sur tous ceux qui l’ont approché, à commencer par les femmes, - dont la première fut particulièrement malmenée quoique consentante -, Simon Leys constate que l’illustre ministre de Charles de Gaulle, pas plus dupe  que d’autres (« Bah, Malraux est fou, mais il amuse le Général »), avait au moins pour lui ceci : il « pouvait être visionnaire et ridicule, héroïque et obscur – il ne fut jamais médiocre ».  

        

Et pour conclure en semblables nuances : «  Aujourd’hui, il est difficile de le relire à froid : ses écrits nous paraissent pompeux, confus, creux, obscurs et verbeux. Mais chaque fois que nous sommes remis en présence de sa personne (…) quelque chose de sa magie légendaire opère ». Parangon du modèle romantique d’une jeunesse idéaliste en mal d’action directe, Malraux reste, pour le meilleur, une « icône » historique avant la lettre, bientôt singée, pour le pire - ses tics devenant grimaces médiatiques et parodie au carré -, par un BHL dûment fessé, ailleurs, pour sa Chine fantasmée à lui, par le même intraitable SimonLeys.  

 

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En poursuivant ma lecture des Misérables, je suis touché par le récit des premières tribulations de Jean Valjean, « criminel » par misère, condamné par une justice de classe sans pitié pour le vol d’un pain. Et dans la foulée je note ceci qui m’amuse pour l’expression régionaliste de « bonne amie » relancée par Hugo: « Sa jeunesse se dépensait images-31.jpegainsi dans un travail rude et mal payé. On ne lui avait jamais connu de « bonne amie » dans le pays. Il n’avait pas eu le temps d’être amoureux ».

 

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Même tant d’années après, la série américaine du début des années 2000, Six Feet under, m’a tout de suite intéressé par la qualité d’empathie de son observation, sa justesse de ton et son humour souvent grinçant. Cette histoire d’entrepreneurs de pompes funèbres californiens m’a rappelé l’irrésistible roman d’Evelyn Waugh, Le cher disparu, et la frise des personnages, à la fois typés et surprenants, parfois même émouvants, qui se déploie dans la filiation d’un Carver, me rappelle aussi les Short cuts que Robert Altman à tirés des nouvelles de celui-là. De surcroît, ces tranches de vie ne manquent de  nous renvoyer à maints épisodes de nos propres vies… 

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Plus j’avance dans la lecture des Misérables et plus je suis impressionné par la double qualité éthique et poétique de ce livre, à commencer par la saisissante  introduction  consacrée au « juste » évêque Bienvenu, type du vieil homme de cœur combien différent des ordinaires princes del’Eglise, et qui nous plonge ensuite au cœur de la déréliction avec le double péché de Jean Valjean, lequel trahit son hôte charitable et piétine un ado innocent avant de prendre conscience de son abjection. Grandiose passage que celui des larmes purificatrices qui lui viennent après son ignoble comportement à l’égard du petit Gervais, où l’on sent passer le souffle de Satan avec un accent à la Bernanos.

 

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220px-BALL_Allan-24x30-2008.jpgIl y a, dans la vision de la société et des gens que module Six Feet under, c’est à savoir plus précisément Alan Ball, dont j’avais déjà aimé sa fresque d’American Beauty, quelque chose d’assez proche de l’observation sociale et psychologique d‘Alice Munro, avec une acuité non conformiste et une bienveillance comparables.       

 

 

Aux Thermes d’Ovronnaz, ce dimanche 14 décembre. – Nous sommes arrivés ce midi en ces lieux de bien-être planifié, où nous allons passer une semaine entre baignades, balades, lecture et, pour moi, ce que je pourrai d’écriture.  Je me trouve toujours un peu mal l’aise en ces lieux de wellness, mais nous sommes là pour faire plaisir à nos enfants qui nous ont fait ce cadeau, Lady L.s’y trouve bien et je ne vais pas faire mon difficile; il y a pire sort en ce bas monde, n’est-il pas ?

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J’ai commencé ce soir à regarder la série israélienne Hatufim, consacrée au retour au pays de deux prisonniers de guerre retenus dix-sept ans au Liban, où ils ont été coupés du monde et torturés. Cela part un peu à l’américaine, sur une cadence frénétique et avec des personnages par trop caricaturaux à mon goût (la lycéenne cynique qui n’en a rien à fiche de revoir son père, etc.) mais on sent que la chose va se nuancer et s’étoffer, ou du moins je l’espère...

images-5.jpegCe qui est sûr, en attendant, c’est qu’on est loin de la perception fine non convenue  et de la narration très variée et constamment adéquate de Six Feet under, quimultiplie les observations grinçantes sur la société contemporaine, avec une série de grands thèmes récurrents (l’individu devant la mort, la solitude, l’évolution des mœurs, le choc des générations ou des cultures, la jobardise des intellos, etc.) qui s’incarnent par le truchement de personnages plus attachants les uns que les autres.

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Aux Sources d’Ovronnaz, ce jeudi 18 décembre.– Comme il faisait ce matin un temps exécrable, nous avons décidé de pousser une pointe jusqu’à la fondation Gianadda pour y voir la nouvelle exposition consacrée, notamment, à trois grands noms de la peinture suisse, à savoir Albert Anker, Ferdinand Hodler et Félix Vallotton. 

 

Unknown-14.jpegOr je me réjouissais de me replonger dans les couleurs et les visions de Vallotton et plus encore d’Hodler, sans penser que l’exposition serait d’une telle qualité, avec pareille quantité de réelles merveilles. Des Hodler et des Vallotton jamais vus, quelques Anker touchants chipés à Blocher, mais aussi des choses plus anciennes et non moins étonnantes (de Böcklin et Füssli)  ou de grands artistes moins connus que le trio fameux (Cuno Amiet, Giovanni Giacometti, Segantini ou « notre » Bocion), toutes issues d’une prodigieuse collection encore ignorée du public, rassemblée par un seul mécène du nom de Bruno Stefanini à l’enseigne de sa Fondation pour l’art, la culture et l’histoire.  

À la lecture du catalogue de l’expo, j’ai découvert le non moins sidérant personnage de ce nonagénaire fils d’ouvrier italien devenu l’égal des plus grands collectionneurs helvétiques à la Oskar Reinart, qui a consacré sa fortune  de ponte de l’immobilier à l’acquisition de tableaux et de sculptures (plus de 8000 pièces, avec une attention particulière à la genèse des oeuvres et à leur évolution dans le temps), d’objets d’intérêt historique de toute sorte (une fameuse collection d’arbalètes, un cristal géant de 15 millions d’années, et le château de Grandson…) entre autres pièces rassemblées dans le bon vieil esprit de la « défense spirituelle » helvétique. 

Réellement anachronique – et cela me ravit au moment où la bourgeoisie snob ne jure que par un fumiste cynique à la Jeff Koons -, Bruno Stefanini relève de la race des « sauveteurs », dont la collection dépasse l’intérêt personnel lucratif pour constituer un legs commun à venir. Peu soucieux de publicité ou de gloriole, il a rassemblé ce qui représentera « la plus vaste collection d’œuvres d’art et d’objets historique jamais réunie dans notre pays », dont l’inventaire reste à parachever. Or ce qui frappe, dans l’immédiat, c’est la qualité particulière des œuvres présentées ces jours chez Gianadda, qui signale un vrai regard.  

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images-2.jpegJean Clair : « Le silence a disparu. La musique aussi. Dans les boutiques, les restaurants et les taxis, l’agression sonore ne cesse plus. Pulsation répétitive,  vulgaire, violente, grésillements et stridences d’un moteur dont les pistons ne faibliraient jamais ».

 

Tout à fait ça, et pourtant je sais, moi, où trouver du silence encore, et des clairières. Tout n’est pas foutu : mais non…

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19/12/2014

Ceux qui se ressourcent

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Celui qui fait l’Expérience du Caisson / Celle qui se fait lipposucer le fessier sur fond de musique tibétaine/ Ceux qui ne manqueront pas la Soirée Bingo de mercredi / Celui qui a relevé les Thèmes de tous les soirs et en parle à Suzanne afin de tout partager au niveau du couple restructuré  / Celle qui se la joue star en cure à qui il arrive quelque chose de complètement inattendu genre le moniteur d’aquagym antillais la saute / Ceux qui même nus ont l’air d’employés de La Vie assurée / Celui qui dans son bain de bulles gère son burn out / Celle qui ferme les yeux quand l’eau lui fait du rentre-dedans / Ceux qui lisent du Marc Levy dans l’Espace Détente / Celui qui stresse à l’idée de se lâcher / Celle qui se plaint à la Manager du fait qu’on laisse des poupons partager le petit-dèje de leurs parents dans la même arrière-salle en principe réservée aux  retraités qui ont « déjà donné » / Ceux qui optent pour un concentré d’énergie positive que relance le massage aux pierres chaudes / Celui qui va cumuler aujourd’hui l’hydromassage et l’affusion Kneipp avant de reprendre sa lecture de la Baghavad-Gîta dont la masseuse thaïe lui a dit que c’était le top dans l’optique Dévelopement Personnel / Celle qui booste ses principes actifs de performance par la stimulation du toucher  / Ceux qui vivent dans la conviction que les catastrophes sont globalement destinées aux autres en tant que « detached cosmopolitan spectators » / Celui qui reconnaît que les usages de gouvernance dépendent de choix stratégiques très clivants à court et long terme / Celle qui se réidentifie derrière ses données anonymisées / Ceux qui gèrent leurs échanges affectifs et sexuels en termes comparables aux tractations du big data/ Celui qui optimise la gestion de son stock de mémoire vive au moyen de modèles prédictifs usinés  dans le complexe créatif de Combray-lès-Vivonne / Celle qui se fait masser en 3D par l’Anamite à mains chaudes / Ceux qui vont en cassation pour recoller les débris, etc.                  

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18/12/2014

Dans les années profondes

littérature

En lisant Expiation.

Le sentiment lancinant d'une affreuse injustice, d'autant plus révoltante qu'elle se fonde sur le mensonge pour ainsi dire "irresponsable" d'une adolescente, traverse ce somptueux roman et lui imprime sa part de douleur et de gravité, redoublée par l'ombre de la guerre 39-45, avant que la conclusion, à la fin du XXe siècle, ne donne à toute l'histoire une nouvelle perspective, dans une mise en abyme illustrant le "mentir vrai" de toute invention romanesque.

On pense aux familles anglaises à l'ancienne des romans de Jane Austen - que l'auteur cite d'ailleurs en exergue - en pénétrant dans la maison des Tallis, somptueuse demeure de campagne où, en ce torride été de 1935, l'on s'apprête à fêter le retour de Londres de Leon, le fils aîné, tandis que le "Patriarche"restera scotché à ses dossiers du ministère de l'Intérieur où, à côté de travaux sur le réarmement de l'Angleterre, il a probablement un secret dont sa femme, torturée par des migraines, préfère ne rien savoir. Alors qu'on attend également l'arrivée de jeunes cousins rescapés d'une "vraie guerre civile conjugale", la benjamine de la famille, Briony, fait la lecture à sa mère d'une pièce de sa composition (sa première tragédie!) qu'elle entend monter le soir même avec ses cousins dans le secret dessein de séduire son frère chéri. De fait, malgré ses treize ans, Briony montre déjà tous les dehors, et plus encore les dedans, d'un écrivain caractérisé, avec des manies (elle collectionne les reliques et nourrit un goût égal pour le secret et les mots nouveaux) et une imagination prodigue de fantasmes qui provoqueront le drame de ce soir-là.

Les acteurs de celui-ci seront Cecilia, soeur aînée de Briony, jeune fille en fleur revenue pour l'occasion de Cambridge où elle étudie, et Robbie, son ami d'enfance, fils de la servante du domaine et lui aussi étudiant, beau jeune homme intelligent et cultivé que Cecilia fuit à proportion de la puissante attirance qu'il exerce sur elle. Ces deux-là, observés à leur insu par la romancière en herbe, vont se donner l'un à l'autre durant cette soirée marquée simultanément par le viol de la cousine de Briony, dont celle-ci, troublée par le jeune homme, accusera formellement et mensongèrement Robbie, type idéal à ses yeux du Monstre romanesque.

Dans une narration aux reprises temporelles virtuoses, où s'entremêlent et se heurtent les psychologies de tous les âges, la première partie crépusculaire d'Expiation, à la fois sensuelle et très poétique(on pense évidemment à D.H. Lawrence à propos de Cecilia et Robbie, alors que les rêveries d'Emily rappellent Virginia Woolf) se réfère en outre à la fin de l'entre-deux-guerres, après quoi le roman semble rattrapé par la réalité.

Si le mensonge de Briony a séparé les amants après l'arrestation de Robbie et la rupture brutale de Cecilia avec sa famille, ceux-ci se retrouveront par la suite, à la satisfaction du lecteur qui aime que l'amour soit "plus fort que la mort". La toile de fond en sera la débâcle de l'armée anglaise en France, avec des scènes de chaos rappelant Céline. Selon la même logique évidemment requise par la morale, Briony se devra d'expier, et ce sera sous l'uniforme d'une infirmière. Mais elle continuera pourtant d'écrire en douce, et peut-être aura-t-elle été tentée dans la foulée d'arranger la suite et la fin du roman de Cecilia et de Robbie ? Le lecteur se demande déjà si elle aura osé les relancer et leur demander pardon, s'ils lui auront accordé celui-ci et s'ils auront eu beaucoup d'enfants après la fin de la guerre ?

Un troisième grand pas dans le temps, et le long regard en arrière de la romancière au bout de son âge, replacent enfin la suite et la conclusion du roman dans sa double perspective narrative (la belle histoire que vous lisez avec la naïveté ravie de l'enfant buvant son conte du soir) et critique, où la vieille Briony revisite son histoire et ses diverses variantes possibles en se rappelant l'enfant qu'elle fut.


Ian McEwan. Expiation. Traduit (superbement) de l'anglais par Guillemette Belleteste. Gallimard, coll. "Du monde entier", 489p.

17/12/2014

Pénélope

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… Et puis flûte, par Athéna : je m’en vais finir cette tapisserie cette nuit, et demain à moi les jolis prétendants, après tout notre Ulysse doit être bien rétamé après son Odyssée et c’est pas demain la veille qu’on mettra le viagra sur le marché…
Image : Philip Seelen

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16/12/2014

Au profond Aujourd'hui

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Un maître livre pour 2015, du plus stimulant des penseurs actuels du multimonde: Tu dois changer ta vie, de Peter Sloterdijk.

 

« Tu dois changer ta vie ! » La voix que Rilke entendit au Louvre émanant d’un torse antique s’est détachée aujourd’hui de son origine. En l’espace d’un siècle elle s’est amplifiée, mieux, elle est devenue l’impératif absolu qui résonne autour du globe. C’est indéniable : l’unique préoccupation dans le monde actuel est la compréhension croissante du fait que cela ne peut pas continuer ainsi. Et c’est la verticalité, opposée à l’horizontalité de la circulation matérialiste du système capitaliste, qui est le véritable défi. Pour sortir de la crise, l’homme doit se grandir. Seulement en haut, il n’y a aucun dieu, aucune métaphysique qui peut nous aider. 

 

Nous devons nous sauver nous-mêmes en devenant, par des exercices d’ascèse, par l’entraînement assidu des muscles du cerveau et du corps, par des disciplines artistiques que nous nous imposons, davantage maîtres de notre destin. La visée est un développement spirituel et personnel, afin d’inaugurer un nouveau cycle de comportements responsables. Pour survivre dignement, l’élaboration d’un système d’immunologie s’impose de plus en plus : un bouclier de protection pour l’individu, l’humanité, la terre et l’environnement technique. L’être humain est appelé à se débarrasser des fatalités et résignations réductrices, en se formant par lui-même, pour un autre mode d’existence. Tu dois changer ta vie propose, à travers la lecture de textes, un panorama des exercices requis pour être un homme et

le rester. Bienvenue dans le fitness center de la pensée du maître Peter Sloterdijk qui fait passer la pilule du dur labeur de l’exercice permanent (la rigueur) par l’invention abondante et jubilatoire des concepts. Une réponse à la crise : au lieu d’attendre un miracle (divin), il faut que chacun,l’individu, le collectif, s’efforce de changer sa vie. Seul un exercice permanent peut (r)établir la dignité humaine.

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15/12/2014

Visions de Robert Indermaur

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1.

         Ce qui m’a frappé d’emblée chez Robert Indermaur est sa vision. Cela me semble l’essentiel chez lui, dont le regard touche à la fois au fantastique social le plus aigu et à une poésie plastique me rappelant à la fois Goya, Varlin et Fellini. Il y a chez lui, comme chez ce dernier, de l’illustrateur, au meilleur sens du terme.

3119773102.jpgSa remarquable virtuosité pourrait ramener son expression, en surface, aux dimensions de la (meilleure) bande dessinée, mais un élément plus fondamental, une force plus ,sourde, l’émanation  d’un sentiment du monde cohérent et profond habitent ses visions et les irradient, pour ainsi dire, entre à-pics vertigineux et scènes de la vie ordinaire. Une espèce de panique hante les représentations de People’s Park, dont les foules hagardes se hâtent on ne sait vers quoi, semblant errer ou se rencontrant au bord de quels gouffres – très hautes falaises de très hauts buildings de la très grande ville-monde -, puis s’apaisent et s’humanisent dès lors que le regard de l’Artiste s’en rapproche et les détaille. De la masse se détachent alors des gens, qui ont autant de visages. 

 

         3076508426.jpgD’un autre point de vue, qu’on pourrait dire moral, ou même affectif, me frappe alors,  précisément  par le détail, l’humanité du regard de RobertI ndermaur, frotté de tendresse. Rien chez lui de morbide ou d’un parti catastrophiste poussant tout au noir, comme si souvent aujourd’hui à grand renfort d’images apocalyptiques. S’il y a de la catastrophe dans les visions de Robert Indermaur, c’est que la catastrophe est bel est bien une composante majeure du XXe siècle et des lendemains du 11 septembre 2001, mais l’Apocalypse est autre chose.1924081163.jpg

 

         Le parc humain de Robert Indermaur relève à la fois de l’inventaire et du Magic Circus, où son imagination visuelle proliférante le dispute à une sorte de remémoration réaliste, onirique et poétique qui appelle, de notre part, un montage personnel.

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         Le cadrage et le montage, autant que les accessoires, les masques et tout un décorum où les jeux de la couleur sont également décisifs, ajoutent ce qu’on pourrait dire le climat d’étrangeté, proche parfois de l’angoisse, et la tonalité tout à fait particulière, tour à tour lyrique et comique, des visions de Robert Indermaur, leur mélange d’effroi et de féerie ressaisissant le mélange d’horreur et de splendeur de notre drôle de monde.

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14/12/2014

Ceux qui vivant verront

 

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Celui qui se demande ce qu’il y a sous l’Apparence et qui s’entend répondre par Monsieur Paul : « Rien peut-être. Peut-être tout ». / Celle qui joint les deux bouts de ses mains ouvertes / Ceux qui mettront une vie à tenter de s’exprimer un peu mieux / Celui qui aime le œuvres réalisant « de la nuit qui rôde, de la nuit qui tâtonne » / Celle qui ouvrant sa fenêtre voit « les plus beaux Poussin, les plus beaux Monet du monde » / Ceux qui devant la nature restent baba / Celui qui ne travaille que par plaisir ou plus exactement n’a de plaisir qu’à travailler / Celles qu’encouragent (noter le mot rage) les fins de non recevoir / Ceux qui en prennent leur parti pris / Celui qui trouve au concept de subversion un tour obsolète voire ringard à proportion de son acclimatation hypocrite par les milieux de la politique culturelle / Celle qui refuse de se rendre à la Biennale des néoplastes déprimés / Ceux qui se disent désorientés genre Obama au hammam des Inuits / Celui qui exerce sa virtuosité  dans le discours vague à conclusions imprécises / Celle qui se réclame des Lumières dans l’ombre de son père pasteur / Ceux qui ne citent pas leurs sources aux nostalgiques de Vichy / Celui qui laisse un message sur le répondeur de Dieu branché Cloud / Celle qui aime raser les nouvelle nonnes en sifflotant / Ceux qui fantasment sur Miss Météo même quand il pleut dans leur cave à charbon / Celui qui défie Dieu le fisc / Celle qui est revenue à elle après s’être (vainement) offerte à Lui / Ceux qui ont frappé à la bonne porte et sont entrés sans problème comme quoi tout arrive même aux témoins de Genova /  Celui qui se fait cuisiner vegan facile par la police locale / Celle qui n’a pas moufté devant le Mufti / Ceux qui votent pour une rallonge de vie low cost / Celui qui se sentant ressusciter fait le mort / Celle qui se la joue fille facile en pleine partie de croquet/  Ceux qui sur le divan révèlent leur complexe des dupes   

 

 (Cette liste a été établie dans les marges du recueil de notes de Paul Cézanne intitulé « Je vous dois la vérité en peinture et je vous la dirai », paru en 2003 à La Martinière)

 

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13/12/2014

La beauté sur la terre

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Carnets de Thierry Vernet


Thierry Vernet s’est éteint au soir du 1er octobre 1993, à l’âge de 66 ans, des suites d’un cancer. Genevois d’origine, le peintre avait vécu à Belleville depuis 1958 avec Floristella Stephani, son épouse, artiste peintre elle aussi. Thierry Vernet avait été le compagnon de route de Nicolas Bouvier durant le long périple que celui-ci évoque dans L’Usage du monde, précisément illustré par Vernet.
A part son œuvre peint, considérable, Thierry Vernet a laissé des carnets, tenus entre sa trente-troisième année et les derniers jours de sa vie, qui constituent une somme de notations souvent pénétrantes sur l’art et la vie.


« La beauté est ce qui abolit le temps »

« Je ne sais pas qui je suis, mais mes tableaux, eux, le savent ».

« Mille distractions nous sollicitent. La radio, le bruit, le cinéma, les journaux Autrefois on devait être face à face avec son démon, on devait patiemment élucider son mystère. Maintenant, vite, entre deux distractions, on doit tout dire, avec brio de chic, faire son œuvre en coup de vent. A moins… à moins de résister aux distractions ».

« L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser ».


« D’heureux malgré le doute, arriver à être heureux à cause du doute ».

« Faire la planche sur le fleuve du Temps ».

« C’est dans les larmes qu’on parvient à la géométrie ».

« Aux gens normaux le miracle est interdit ».

« Il suffit de voir qui réussit, et auprès de qui, pour être rassuré et encouragé ».

« Nous vivons, en ce temps, sous la théocratie de l’argent ; et malgré soi on sacrifie de façon permanente à ce culte hideux ».

« D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

« Nous qui avons une patte restée coincée dans le tiroir de l’adolescence, nous en garderons toujours, sous nos rides, quelque chose ».

« D’abord la sensation est souveraine, ensuite le tableau est souverain. Entre ces deux souveraientés, il y a la révolution ».

« Dieu est éternel, le diable est sempiternel ».

« En matière de peinture, la lumière n'a rien à voir avec l’éclairage ».

« Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ».

« Les visages : des ampoules électriques plus ou moins allumées ».

« Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

« Monsieur Pomarède, mon voisin retraité de la rue des Cascades, me voyant porter un châssis, me dit : « Vous faites de la peinture, c’est bien, ça occupe ! »

« Une forme doit avoir les yeux ouverts et le cul fermé ».

« Je me bats, et il est normal qu’à la guerre on prenne des coups ».

« Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d’autant et probablement bien plus de sa laideur ».

« Si l’on tue en soi-même l’espérance du Paradis, on n’hérite que de l’Enfer. C’est, me semble-t-il, le choix de notre civilisation ».

« La foi en le vraisemblable ne nous sauvera pas de grand-chose ».

« Votre société s’ingénie à rendre le désespoir attrayant ».



« La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ».

« Je suis un chiffon sale présentement dans la machine à laver. Lâche, hypocrite, flagorneur, luxurieux, cédant au moindre zéphyr de mes désirs et tentations diverses, comptant sur un sourire et mes acquiescements pour conquérir quelques cœurs utiles (et cela enfant déjà pour « m’en tirer » !). La machine à laver à de quoi faire. Mieux vaut tard que jamais.

Le 4 septembre 1993, et ce fut sa dernière inscription, Thierry Vernet notait enfin ceci : « Je peins ce que je crois avoir vu. 4/5 de mon élan m’attache à notre vie et à tout ce qu’elle nous donne de merveilleux, mais 1/5 m’attire vers la vie éternelle d’où tant de bras se tendent pour m’accueillir ».

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492232422.JPG1320679572.JPGÀ lire aussi: Correspondance des routes croisées, de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (1946-1964), fabuleux "roman" dialogué d'une amitié.

12/12/2014

Dune

10245412_10203977306899872_1376158147990268425_n[1].jpgDe toute évidence il s’agit là d’une planète aux mystères insondables, dont la recherche des trésors cachés nécessitera des préliminaires et du doigté, en aucun cas ne vous laissez abuser par ses dehors de plaine languide : nous sommes en présence d’une Nature éruptive, éminemment sensible aux fluences lunaires non moins qu’imprévisible en ses sautes d'humeurs fluides…

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11/12/2014

Malraux allumé, BHL fessé

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À propos de deux articles du très regretté  Simon Leys, sur Malraux et sur Bernard-Henri Lévy.

 

Il est peu d’essayistes contemporains en matière littéraire et politique, et pratiquement aucun en langue française, dont je me sente aujourd’hui plus proche que de Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, hélas décédé en août dernier. 

 

De fait, chaque page que je lis ou relis de lui, comme ces jours les essais de L’ange et le cachalot, me captivent à la fois par leur substance, la liberté de ton de l’auteur et sa voix, plus encore par sa hauteur de vue sans condescendance et son ouverture aux cultures les plus diverses. Ainsi est-il aussi à l’aise en évoquant les œuvres de Stevenson ou de Simenon, de Michaux ou de D.H. Lawrence, de Gide ou de Victor Hugo, qu’en parlant de Confucius ou du Grand Timonier, d’Orwell confronté à l’horreur de la politique  ou de Malraux le mythomane accommodant l’Histoire à sa sauce perso.

 

Je retrouve assez exactement, à travers les critiques formulées par Simon Leys à propos des œuvres et des postures de l’homme à la mèche rebelle et aux tics affreux, autant que dans sa reconnaissance du génie singulier de ce grand fou, tout ce que j’ai éprouvé en observant le personnage par médias interposés (son inénarrable hommage funèbre à Le Corbusier, entre tant d’autres exemples) ou en lisant  La Condition humaine et L’Espoir, avant les Antimémoires et le Musée imaginaire   dont je suis content de constater que Simon Leys, comme souvent je l’ai pensé, n’y voit qu’un pillage de l’immense Elie Faure jamais cité par ailleurs

 

Unknown-13.jpegS’agissant du personnage de légende qui a fait rêver peu ou prou les jeunes gens de notre génération, point aussi frelaté sans doute que son clone BHL, Simon Leys ne lui passe rien quant aux faits historiques maquillés, qu’il s’agisse de la révolution chinoise ou de la guerre d’Espagne, sans oublier la libération de Paris qui nous vaut une évocation tordante de sa rencontre avec Hemingway. 

 

Comme l’ont avéré divers biographes sérieux, et parfois en phase sympathique avec leur sujet, le récit  que fait Malraux de sa rencontre avec Mao (moins d’une demi-heure avant de se faire poliment éconduire, alors qu’il parle d’une sorte de long dialogue au sommet), relève du même type d’affabulation gonflée que ses hauts faits en Espagne, que les témoignage de George Orwell ou d’Arthur Koestler ramènent à leur piètre dimension. 

 

En ce qui concerne les œuvres de Malraux, Simon Leys cite les jugements carabinés de grands contemporains de Malraux, à prendre évidemment avec un grain de sel.

 

Ainsi de Vladimir Nabokov, par ailleurs connu pour la fréquente injustice de ses jugements (un Gore Vidal a justement dégommé le prof par trop pontifiant réduisant par exemple Faulknerà du pop corn), mais dont une métaphore ferroviaire vaut la citation :«Depuis l’enfance, je me souviens d’une inscription en lettres d’or qui me fascinait : Compagnie internationaledes Wagons-lits et des Grands Express européens. L’œuvre de Malraux relève de la Compagnie internationale des Grands Clichés »...

 

Ou Jean-Paul Sartre :« Malraux a du style. Mais ce n’est pas le bon ». Ou encore  à propos de La condition humaine, déclarant à Simone de Beauvoir que la chose est « entachée de passages ridicules » et d’autres « mortellement ennuyeux ».

 

À la décharge de Malraux, après avoir constaté que « notre âge aura été jusqu’au bout celui de la Frime et de l’Amnésie », Simon Leys reconnaît à l’écrivain « du génie », non san bémol cruel : « Mais le génie de quoi exactement ? On ne sait pas trop ».

 

Relevant enfin la fascination prodigieuse exercée par André Malraux sur tous ceux qui l’ont approché, à commencer par les femmes, - dont la première fut particulièrement malmenée quoique consentante -, Simon Leys constate que l’illustre ministre de Charles de Gaulle, pas plus dupe  que d’autres (« Bah, Malraux est fou, mais il amuse le Général »), avait au moins pour lui ceci : il « pouvait être visionnaire et ridicule, héroïque et obscur – il ne fut jamais médiocre ».  

         

Et pour conclure en semblables nuances : « Aujourd’hui, il est difficile de le relire à froid : ses écrits nous paraissent pompeux, confus, creux, obscurs et verbeux. Mais chaque fois que nous sommes remis en présence de sa persionne (…) quelque chose de sa magie légendaire opère ».

 

images-10.jpegParangon du modèle romantique d’une jeunesse idéaliste en mal d’action directe, Malraux reste, pour le meilleur, une « icône » historique avant la lettre, bientôt singée, pour le pire - ses tics devenant grimaces médiatiques et parodie au carré -, par un BHL dûment fessé, ailleurs, pour sa Chine fantasmée à lui, par le même admirable non moins qu'intraitable Simon Leys.  

 

Simon Leys. L’ange et le cachalot. Seuil, 1998. Réédité en poche.

 

Simon Leys contre BHL : dans les Ecrits sur la Chine, Une excursion en Haute Platitude. Bouquins, Robert Laffont, 2012. 

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10/12/2014

Ceux qui sont du métier

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Celui qui relit de l'Annie Ernaux pour donner la touche éthique à son roman socialement orienté / Celle qui dit qu'elle écrit comme Colette sans préciser laquelle / Ceux qui se rappellent que Gide n'avait pas vendu cent exemplaires des Nourritures terrestres après une année et en tirent un regain de courage / Celui qui affirme que son écriture est une dure lutte entre la méfiance et la confiance sans préciser que parfois c'est le contraire / Celle qui confie à Michel Drucker qu'après avoir été en crise elle est maintenant à un tournant /  Ceux qui prétendent que c'est leurs personnages qui commandent même quand ça la fout mal /  Celui qui a déjà trouvé le sujet de son premier roman mais pas encore le verbe ni le complément / Celle qui se sent proche d’entrer en « ascèse de création » / Ceux qui préparent leur « nouvelle campagne d’écriture » / Celui qui n’a pas de cancer à raconter mais une cousine castratrice et des collègues jaloux au Lycée Malraux / Celle qui ayant lu le dernier Gavalda s’exclame : « Et pourquoi pas moi ?! » / Ceux qui se lancent dans une intrigue échangiste avec les nouveaux voisins qu’ils développeront à quatre mains sur le papier genre sit com / Celui qui affirme que les concepts de fond et de forme sont obsolètes et ne jure plus que par le signifiant et le signifié dans les bars à cul où il trouve son inspiration postmoderne / Celle à qui sa mère a interdit de faire allusion à son père dans son roman trash sauf si elle change les prénoms / Ceux qui ont passé du syndrome de la feuille blanche à celui de la feuille morte /Celui qui a déjà prévu toutes ses réponses à François Busnel / Celle qui a trop à dire pour ne pas alerter son entourage de la Cité des Bleuets / Ceux qui estiment qu’un roman sera la meilleure relance de leur succès au karaoké et un plus au niveau de leur estime de soi / Celui qui a rodé son sujet en atelier et va le creuser à Capri / Celle qui a fait l’acquisition d’un IMac à écran 27 pouces pour que son roman explose / Ceux qui croient à la réincarnation du roman animalier / Celui qui est à la masse depuis que sa protagoniste Maud-Adrienne n’en fait qu’à sa tête / Celle qui se dit « sur la ligne » de Christine Angot en plus femen / Ceux qui ont fondé une assoce de jeunes romancières et romanciers afin d’échanger à tous point de vue et de faire front contre la critique établie des plus de 27 ans / Celui qui a lu tout Balzac et en reste au Chef-d’œuvre inconnu / Celle qui se cherche un agent performant / Ceux qui seront de la Grande Offensive de septembre / Celui qui estime qu’avec un roman de 2666 pages il peut faire aussi bien sinon mieux que Roberto Bolano ce Latino surestimé en Allemagne / Celle qui va river son clou à Jean-Patrick ça c’est sûr /  Ceux qui considèrent que le public ne mérite pas leur deuxième roman au vu du piètre accueil qu’il a réservé au premier / Celui qui a passé du roman à la nouvelle sans renoncer au Goncourt à long terme / Celle qui a intitulé Le Mystère d’Angkor son mélo minimaliste « à la Duras » qui se passe entièrement dans une chambre d’hôtel de Vesoul dont le seul ornement est un vieux chromo des fameux temples visiblement découpé dans un illustré des années 1920-30 avant d’être mis sous verre par quelque main inconnue – là gisant le mystère à la Modiano / Ceux qui évitent de surligner le sous-texte de leur roman fonctionnant sur le non-dit du pulsionnel, etc.
 
 



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09/12/2014

Marie et le gâte-sauce

 

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Unknown-6.jpegMarie-Heurtin-VF_reference.pngÀ propos de Marie Heurtin, film de Jean-Pierre Améris de la meilleure intention et d'évidente qualité. Mais encore ?

 

Ma première impression, en sortant l’autre soir de la projection de Marie Heurtin, était d’avoir vu un beau film pur et doux abordant, avec grand soin de véracité documentaire autant que d’organisation esthétique, l’histoire assez exemplaire  de la prise en charge sacrificielle, par une religieuse gravement atteinte dans sa propre santé, d’une jeune sauvageonne doublement affligée de surdité complète et de cécité, dont les parents ne savaient trop que faire pour son développement, jusqu’au moment où une certaine sœur Marguerite, attachée à une institution religieuse accueillant les enfants sourds et muets, parvienne à convaincre la mère supérieure, d’abord opposée à cela, de s’en occuper personnellement.

 

Comment ne pas être touché par une telle histoire ? Comment ne pas s’incliner devant une réalisation aussi probe d’apparence, d’une pureté quasi janséniste, sans une once de la critique systématique qui doit aujourd’hui frapper toute évocation d’une institution catholique ? Comment ne pas louer une œuvre d’aussi bonne intention ne montrant que de belles personnes ?

 

Or, à me rappeler ce film dont j’ai bientôt constaté qu’il ne m’avait guère marqué en profondeur, j’en suis venu à me demander ce qui, tout de même, m’avait manqué là-dedans ?

 

Comment dire ? Peut-être quelque chose de physique en premier lieu ? Peut-être un manque de chair ? Peut-être un manque d’odeur, de fruit et de bête, comme on dit ? Ou peut-être un manque de défauts ? Peut-être un manque de folie ? Peut-être trop bien repassées ces jolies blouses bleues des pensionnaires des Filles de la Sagesse ? Peut-être top bien peigné tout ça ?

 

Je n’aime guère, s’agissant d’un ouvrage de si bonne intention, dans lequel le réalisateur et les interprètes ont sûrement mis le meilleur d’eux-même, jouer le gâte-sauce. 

 

Mais tout de même : m'a manqué de ressentir vraiment, en premier lieu, la terrifiante condition de Marie enfermée dans son cachot de nuit et de silence. M'a manqué, dans l’évolution de son apprentissage, même décrit avec application (la longue et un peu fastidieuse relation de son acquisition du premier mot-concept de couteau), autant que dans les réactions de sœur Marguerite et des autres pensionnaires, de ressentir vraiment les hauts et les bas  vécus durant ces années par Marie et son entourage, tout le rugueux, le réel chancelant, les suprises (aucune surprise réelle dans tout le film), bref le souffle de la vie dans ce tableau par trop cadré et par trop parfait… 



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Au-delà des stéréotypes

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Eléments de réflexion sur la première saison de Broadchurch. Sur les zones sensibles des amitiés adolescentes ou immatures, de la pédophilie, du bouc émissaire et des pulsions non prévues par le Règlement... 

 

Resongeant à la conclusion non verrouillée, dans le sens du moralement correct, de Broadchurch, je me dis que la réflexion finale du flic, à propos du meurtrier finalement découvert (un homme au-dessus de tout soupçon qui a étranglé un ado pour ainsi dire « par amour »), autant que l’ensemble des composantes psychologiques et sociales de l’histoire, dénotent un niveau d’observation et de compréhension qui méritent le respect.   

Le noyau du drame relève en somme de ce qu’on appelait les amitiés particulières, à l’époque semblant aujourd’hui antédiluvienne d’un Roger Peyrefitte, qui font aujourd’hui figure à la fois vieillote et paradoxalement plus suspecte que naguère. 

Un garçon ado peut-il serrer un autre ado garçon dans ses bras, comme peut-être l’y pousserait un élan affectif pas forcément sexuel ? Un père peut-il serrer dans ses bras son fils sans passer pour un homo, comme illico certains critiques l’ont pointé dans le  magnifique Père et fils d’Alexandre Sokourov ? Le même père est-il forcément un pervers s’il éprouve le besoin de serrer dans ses bras le meilleur pote de son fils de 11 ans ? Ces questions, aujourd’hui plus qu’hier, contrairement à ce que l’on croit, sont sous étroite surveillance sociale, et pour des raisons qu’on peut justifier ou discuter. 

Unknown-7.jpegÀ la fin de Broadchurch, on comprend qu’un ado s’est senti trahi par son meilleur ami qui lui a dit en avoir « trouvé un autre », sans savoir évidemment qui était l’autre. On ne saura rien du détail de cette amitié, possiblement dénuée de toute connotation sexuelle, mais là n’est même pas l’important; d’ailleurs les voies de l’affectivité et de la sensualité, surtout à l’adolescence, sont souvent imprévisibles voire impénétrables. 

 

Ce qu’on découvre immédiatement, en revanche, c’est le fol empressement avec lequel Tom, apprenant la mort de Danny, détruit tous leurs messages informatiques entachés de haine-amour. Ensuite, où ça se corse évidemment, c’est  que l’ « autre » est le père de Tom lui-même, qui s’est attaché à Danny au point de le payer pour le serrer dans ses bras, probablement sans plus. Joe, ledit père, jurera ainsi ses grands dieux de n’avoir pas « touché » Danny, juste serré dans ses bras. N’empêche que tout bascule au moment où Danny, qui s’est prêté un moment au jeu, en a marre de cette situation et se cabre, affolant alors l’adulte qui l’étrangle en somme « par passion».

 

images-29.jpegCe qui m’intéresse là-dedans est la réflexion collective (producteurs, scénaristes, réalisateurs) qui aboutit à la présentation de ce drame, finalement très riche en composantes contradictoires, aboutissant à un constat nuancée du capitaine Alex Harry, lequel conclut sans moraliser une seconde en pointant les zones obscures, voire insondables, de la nature humaine.

 

Au cours de son enquête, il a vu une partie de la communauté (les mecs « qui en ont », notamment) se déchaîner contre un vieil homme jadis condamné pour abus sexuel. Tout de suite, sans rien en savoir, celui-ci est assimilé à des actes pédophiles.  Or la vérité est que cet homme avait une liaison avec une élève  de pas tout à fait seize ans, et qu’il a payé « pour l’exemple ». Cette fois, il fera le bouc émissaire idéal dans la crise mimétique du bled, mais son suicide ne sera pris comme un aveu que par les imbéciles.

 

Dicker10.jpgCeux qui méprisent les séries télévisées (comme cela m’est arrivé) pour leur  vision stéréotypée de la réalité, feraient bien d’y aller voir de plus près. À cet égard, Broadchurch me semble un bon indicateur du niveau de compréhension et d’expression de multiples aspects de nos sociétés évoluées, rompant avec  les simplifications primaires en dépit d’indéniables stéréotypes, dont témoigne un genre discrédité par nombre de gardiens du temple de la Culture. 

 

On l'a vu en version plutôt documentaire dans The Wire, comme on le voit dans The Bridge ou Broadchurch : le genre peut aussi être intelligent et sensible et porter un vrai débat social ou moral au-delà des simplifications de la narration ou des "scènes à faire".

 

Dans Broadchurch, l’un de ces stéréotypes caractérisant les séries ou le genre policier, devenu tel par répétition, est le soupçon porté sur tous les membres d’une communauté à la suite d’un crime. C’est la base même  de la dynamique portant le récit de La vérité sur l’affaire Harry Quebert, de Joël Dicker, dont la culture personnelle est visiblement imbibée de références romanesques ou télévisuelles liées à cette mouvance « populaire »…

 

D'aucuns ont dédaigné le récit de Joël Dicker en le classant clone de polar américain, sans l'ouvrir. Le phénoménal succès du livre ne prouve rien  aux yeux des censeurs, et sans doute relève-t-il d'un certain emballement hors de proportion, mais là encore il faut y aller voir de plus près quitte à ne plus prendre le public pour un ramassis d'idiotes et de crétins...

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08/12/2014

Mémoire vive (61)

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Thierry Vernet:  « Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ». Ou cela de non moins engageant: « Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

°°°

Présent.jpgTrès intéressé, et même personnellement touché, par la réflexion que développe Simon Leys, dans Le Studio de l’inutilité, sur le lien, dans la littérature et les arts chinois, entre éthique et esthétique. Il part de propos d’un peintre néo-zélandais, Colin McCahon (1919-1987) qui déclarait à un sien ami : «Mon prochain ensemble de peintures devrait être meilleur, et pourtant je ne me sens pas encore capable de mieux peindre. Pour le moment mon effroyable problème est qu’il me faudra d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture ». 

Cela fera naturellement ricaner la plupart des artistes (ou prétendus tels) de nos jours, sans parler des spécialistes avérés (ou auto-proclamés) de l’art contemporain, mais Simon Leys, loin de se gausser, rappelle que ce lien entre esthétique et éthique est au fondement même de la conception chinoise en la matière, où la notion de beauté est en revanche secondaire, voire réduite à un sous-produit, ou pire : dépréciée comme un élément de séduction de mauvais aloi.

 

En ce qui me concerne, je rapporte l’observation à la modulation du style et aux soubassements éthiques d’une écriture qui fasse pièce à ce qu’Armand Robin appelait « la fausse parole ». Ce qui n’a rien à voir, cela va sans dire, avec la soumission des arts ou de la littérature à une morale liée à une idéologie religieuse ou politique. 

 

°°°

 

images-1.jpegMa liste du jour est consacrée à Ceux qui tournent la page, avec un coup de pied de l’âne au paltoquet  Ueli Maurer, Président de la Confédération helvétique pour une année, qui a osé dire, à Pékin, qu’il fallait « tirer un trait sur Tiananmen », tout à fait dans la tradition des larbins capitalistes du totalitarisme soviétique ou chinois, entre autres idiots utiles. J’ai noté cela en marge de la lecture du chapitre consacré, dans Le studio de l’inutilité de Simon Leys, à l’évolution de la Chine actuelle et, plus précisément, à la résistance héroïque de Liu Xiaobo et à la Charte 08.

 

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images-2.jpegCommencé de lire aujourd’hui Les Misérables, avec un très vif, immédiat intérêt. La figure de Bienvenu l’évêque des pauvres est très attachante dès les premiers chapitres, et je me réjouis de passer du temps en sa compagnie. Tout de suite on est dans le christianisme de la miséricorde et de la compassion. Victor Hugo avait 60 ans quand le livre a paru, mais quelle extraordinaire vitalité dans l’écriture et quelle pénétration tendre dans l’approche de son personnage. J’ai dévoré les cent premières pages en lisant, parallèlement, les premiers chapitres de Napoléon le petit, évoquant la trahison de Napoléon Bonaparte. Là encore, le souffle incroyable du poète-polémiste est irrépressible. 

 

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Je me passe et me repasse la vidéo de l’entretien de Philippe Sollers et Julia Kristeva, sur L’expérience intérieure à contre-courant, animé par Colette Fellous.  Illico Sollers se démarque du spiritualisme et de la mystique en invoquant la « charlatenerie globale » développée autour de l’« intériorité» faite marchandise, insistant sur le terme d’expérience, en tant que connaissance. Affirme crânement que la critique sociale abordée par ses livres et ceux de JK est une réponse à la société mondialisée, lessivée par les informations « en temps réel ». Affirme que la société actuelle est devenue Dieu. Le contre-courant s’opposerait alors à cette dévastation qui touche l’intériorité de l’être humain et le langage. Trouver quelqu’un qui lit réellement, selon lui, serait devenu le problème principal. 

 

Sollers_JuliaKristeva_ photo_gkgalabov 2011.jpgSollers aborde d’abord la question de l’enfance, le lieu actuellement le plus sous pression et le plus entamé, selon lui. L’enfance est importante pour la constitution réelle de l’expérience intérieure, affirme-t-il comme un grand. Belle découverte ! Mais il a des arguments existentiels qui dépassent la platitude : en son enfance, JK a connu l’expérience totalitaire, comme elle le raconte dans Le vieil homme et les loups. De son côté, il dit avoir eu le privilège de vivre dans une famille totalement anglophile. Sous l’Occupation, on écoute Radio-Londres. Sa famille a pour principe de vérité que les Anglais ont toujours raison. Cite ensuite les messages personnels surréalistes entendus par l’enfant de 6 ans : J’aime les femmes en bleu, je répète,  j’aime les femmes en bleu, ou Nous nous roulerons sur le gazon… Sonconcept d’acier remontant à ce temps : ni Vichy, ni Moscou. De son côté, Julia Kristeva évoque le milieu totalitaire dans lequel elle a vécu, jusqu’à la mort de son père littéralement « assassiné » dans un hôpital communiste, peu avant la chute du Mur de Berlin, et l’évolution des échanges de langage actuels, de plus en plus virtuels et inconsistants. Tout cela plutôt intéressant.

 

Selon Sollers, la société actuelle serait donc devenue le nouveau dieu. Bon : c’est un point de vue. On peut dire aussi qu’elle est devenue magma. Je ne sais pas. Je ne sais pas trop ce que c’est que « la société » en général. Sollers a raison de dire que la critique vaut par ses contre-propositions, et qu’être à contre-courant est surtout une dynamique, on pourrait dire : la remontée vive du dauphin. Ceux qui savent nager seront sauvés, etc. Mais est-ce bien original tout ça, dit pourtant si gravement ?

 

Selon JK l’expérience intérieure « n’est pas de soi » mais serait une façon de se traverser en permanence. Raconte la belle histoire où, dans une fête à la mémoire de Cyrille et Méthode, elle fut une lettre de l’alphabet, et comment elle s’est accrochée à cette lettre de l’alphabet quand elle s’est sentie menacée par la noyade totalitaire. JK évoque ensuite le mouvement de la conscience, qui se saisit elle-même et se dessaisit, perçu par Hegel et Heidegger comme un surgissement permanent. Parle ensuite du mythe occidental de Narcisse, le personnage qui découvre son image, se demande qui il est et tente de s’aimer, avant de tomber sur un os. Assez académique en somme.

 

Plus vif, Sollers relève deux pestes de l’époque : le roman familial et l’embarras sexuel. La misère sexuelle est formidable, que Michel Houellebecq décrit parfaitement et avec quel succès, et l’ouverture des vannes annonce  un tsunami de conformisme généralisé. Sur quoi Sollers attaque les intellectuels français qui ne s’intéressent plus du tout, selon lui, à l’Europe supposée coupable, ne visant que le Moyen-Orient et rien de la Chine ou de l’Inde. À l’en croire il n’y aurait que JK et lui qui en auraient jamais eu souci. Assez gonflé tout de même, et c’est là qu’est peut-être la faille chez ces deux-là, qui ont l’air de se croire  les seuls à défendre les Vraies Valeurs ; et le ton même de Sollers, rutilant de pontifiance quand il se met lui-même en valeur, est à la limite du supportable.

 

Bref, c’est un constat qu’on peut d’ailleurs rapporter à l’ensemble de ses écrits, très intéressants quand ils traitent de tel ou tel sujet, mais assez vite gâchés quand il se flatte et se félicite lui-même. Très Français tout cela. Très centre du monde et Moi-soleil. Très Milieu parisien aussi cette façon de dégommer tout ce qui n’est pas Soi-soleil. 

 

Carlos Fuentes me dit un jour qu’au fil de ses pérégrinations de par le monde il n’avait jamais rencontré de personnage aussi  peu curieux des autres que le Français, et plus précisément l’écrivain ou l’intellectuel français. Simon Leys, pour sa part, s’est fait un plaisir de rappeler l’extraordinaire aveuglement de Roland Barthes, Philippe Sollers, Julia Kristeva et toute la bande de Tel Quel, à l’époque du maoïsme le plus sanglant. Il suffit de relire les pages consacrées, dans Les Samouraïs de Kristeva, à leur équipée sur la Muraille de Chine pour mesurer l’étendue de leur vanité et leur extravagante naïveté,  notamment quand Sollers déclare que Mao, pour sa Grande Action, a besoin de la caution de l’intelligentsia parisienne. Ce n’est pas fair play de ressortir tout ça, mais dénoncer l’amnésie des autres pour mieux dorloter la sienne n’est pas fair-play non plus au regard des millions de victimes d’un régime infâme aujourd’hui flatté par le Président de la Confédération suisse en personne. Shame !

°°°

Perou-(18).jpgAssez impressionné, ce soir, par l’apparition des Indiens Quechuas des hautes terres du Pérou, à la télé, dans l’émission Rendez-vous en terre inconnue. Ces visages, ces belles gens, cette immense nature, tout cela fait du bien même si je regimbe un peu à l’idée qu’on en fasse du spectacle ; mais enfin dans le genre c’est le moins pire, me semble-t-il, et voir ces bonnes gens, les entendre parler de leur vie est un réel bonheur et une sorte de preuve d’humanité dans le magma des médias de l’ère du vide. 

 

°°°

 

Malle.jpg« Mon œuvre, écrivait Walter Benjamin,  a quelque chose d'un taillis dans lequel il n'est pas aisé de dégager mes traits décisifs. En cela je suis patient. Je n'écris que pour être relu. Je compte sur le temps qui suivra ma mort. Seule la mort fera ressortir de l'oeuvre la figure de l'auteur. Alors on ne pourra plus méconnaître l'unité de mes écrits…

 

Dans les multiples aspects de la lecture, le phénomène de la relecture est une expérience en soi, qui peut prendre elle-même les formes les plus variées. Du livre lu en adolescence, type Vol à voile de Blaise Cendrars, ou Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, et qu’on éprouve la nostalgie ou la curiosité de relire dix ou vingt ans plus tard, à ces auteurs ou ces ouvrages auxquels on revient sans discontinuer à travers les années – en ce qui me concerne ce sont Charles-Albert Cingria et Paul Léautaud, Marcel Jouhandeau et Alexandre Vialatte, Henri Calet ou Jules Renard, donc autant de « grands écrivains mineurs », entre beaucoup d’autres -, la relecture équivaut souvent à une redécouverte, laquelle dépend évidemment de l’évolution du texte autant à travers les années que de celle du lecteur.

Lire Les possédés à dix-huit ans, même si Dostoïevski a pu passer pour le champion des exaltations de la jeunesse, revient le plus souvent à nepas en percevoir les dimensions les plus profondes, faute d’expérience. Mais relire Dostoïevski à trente ou cinquante ans peut, aussi, nous en éloigner. Et lire Dostoïevski dans la traduction nouvelle d’un André Markowicz, qui serre le texte initial de beaucoup plus près que ce ne fut le cas des «belles infidèles», revient positivement à redécouvrir l’écriture frénétique du grand romancier russe, comme en passant d’une versionà l’autre de Don Quichotte ou des Mille et une nuit…

 

Ingeborg Bachmann écrivait, dans le chapitre consacré aux Problèmes de poésie contemporaine, dans ses Leçons de Francfort: «Au cours de notre vie il arrive souvent que nous changions plusieurs fois de jugement sur un auteur. A l’âge de vingt ans, nous l’expédions avec un mot d’esprit ou nous le classons comme une figurine de plâtre qui n’a rien à voir avec nous. A l’âge de trente ans, nous découvrons sa grandeur et, dix ans plus tard encore, notre intérêt à son égard s’est à nouveau éteint ou encore nous sommes saisis de nouveaux doutes ou pris par une nouvelle intolérance. Ou, au contraire, nous commençons par le prendre pour un génie puis nous découvrons chez lui des platitudes qui nous déçoivent et nous l’abandonnons. Nous sommes sans merci et sans égards,mais là où nous ne le sommes pas, nous ne prenons pas non plus parti. Il y a toujours tel ou tel aspect d’une époque ou d’un auteur qui nous convient et dont nous sommes prêts à faire un modèle, mais d’autres aspects nous gênent et nous devons les éluder par la discussion. Nous citons en portant au triomphe ou en condamnant comme si les oeuvres n’étaient là que pour prouver quelque choseà nos yeux»…

Preuves attendues ou révélations inattendues, sources auxquelles nous revenons ou rivages à découvrir encore : peu importe en définitive, n’était l’acte vivifiant de lire - et telle année j’aurai relu Voyage au bout de la nuit de Céline, découvert à dix-huit ans, Sous le volcan de Malcolm Lowry lu à vingt ans dans la traduction d’Au-dessousdu volcan, ou Alexis Zorba qui m’a accompagné à quinze ans sur les hauts gazons d’Ailefroide, me fascinant par sa recherche d’une adéquation entre action physique et pensée, sensualité et pénétration spirituelle, philosophie et poésie. 

 

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images-33.jpegJe lis ces jours Les Misérables, que je croyais avoir lu depuis longtemps, mais non : jamais vraiment. J’en connaissais l’histoire par des extraits, un film peut-être, un grand spectacle théâtral mais de Victor Hugo je n’avais jamais vraiment lu, et tardivement que le prodigieux Homme qui rit, sans compter des milliers de vers mémorisés autour de mes treize ans. Resongeant alors aux sophismes d’un Pierre Bayard, qui prétend que parler d’un livre sans l’avoir lu est tout à fait légitime et qu’il y a diverses façons de lire, je me dis une fois de plus que, tout au contraire, lire n’a de sens que celui qu’un enfant découvre, une lettre après l’autre, un mot après l’autre, une phrase après l’autre, une page après l’autre, à savoir le sens d’un nouvel accès au monde qui fait de la lecture un sésame, de lire un bonheur sans pareil, et de relire une expérience de plus…          

 

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Victor Hugo sur la course au succès : « Nous vivons dans une société sombre. Réussir,voilà l’enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb.

« Soit dit en passant, c’est une chose assez hideuse que le succès. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Pour la foule, la réussite a presque le même profil que la suprématie. (…) De nos jours, une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le service de son antichambre. Réussisez : théorie. Prospérité suppose capacité. Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe est vénéré. Naissez coiffé, tout est là. Ayez de la chance, vous aurez le reste ;soyez heureux, on vous croira grand. En dehors de cinq ou six exceptions immenses qui font l’éclat d’un siècle, l’admiration contemporaine n’est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier venu, cela ne gâte rien, pourvuqu’on soit le parvenu. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s’adore lui-mêmeet qui applaudit le vulgaire. Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse,Eschyle, Dante, Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d’emblée etpar acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. (…) »

 

« Ils confondent, avec les constellations de l’abîme, les étoiles que font dans la vase molle du bourbier, les pattes des canards ».

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Next stop Karloff

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À propos des séries, fauteuses (parfois) de bon cinéma...

 

J’ai longtemps nourri le préjugé le plus négatif à l’encontre des séries télévisées, non sans me repaître des épisodes vus et revus de Columbo, entre autre scies franco-allemandes à la Julie Lescaut, Navarro et autres Derrick ou Un cas pour deux, cinématographiquement nulles mais parfois intéressantes du point de vue sociologique, ou bonnement divertissantes. 

 

frei.jpgCependant  les conseils de Michael Frei chez Karloff, à Lausanne, véritable caverne d’Ali-Baba de la vidéo tous genres confondus jusqu'aux raretés et aux chefs-d'oeuvre, m’ont incité à réviser complètement mon jugement.  

 

Grand connaisseur du cinéma en tous ses états, le tenancier de Karloff m’a d’abord fait découvrir l’intégrale des saisons de The Wire, très remarquable plongée socio-politique dans les multiples milieux de la ville de Baltimore, avec un regard à la foix acéré et chaleureux qui m’a rappelé celui de Jean-Stéphane Bron dans Cleveland contre Wall Street. 

 

Ensuite j’ai enchaîné avec Treme, éclairant les retombées socio-économiques et les dégats humains collatéraux d’après l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, la non moins passionnante suite de Borgen, scrutant cette fois la société danoise en focalisant le récit sur la vie intime chahutée par la politique  d’une Premier ministre d'envergure, après quoi ce fut True Detective et ses ciels aussi noirs que ceux de The Killing, pour suivre enfin avec l’intégrale des Soprano, merveille d’humour à froid et peinture savoureuse de la Mafia de Newark en version petite-bourgeoise genre thriller-spaghettis. 

 

Dans tous les cas de ce qui constitue, sûrement, le dessus du panier du genre, j’ai été saisi par la qualité de scénario et de dialogue de ces séries, leur dimension critique en matière de société ou de politique, l’excellence de leur réalisation et de leur interprétation. Or Michael Frei m’avait bien indiqué le début de cette évolution réellement créatrice, avec les épisodes de Twin Peaks marqués par la patte de David Lynch, plus proches du meilleur cinéma que des séries standardisées que j’ai toujours fuies, entre Urgences et Les Experts ou pire…

Unknown-7.jpegDans la foulée, ressortant l'autre jour de chez Karloff, c’est avec l’intégrale des enquêtes très britiches de l'inspecteur Barnaby et les séries The Bridge et Broadchurch, entre autres films d’auteurs (James Ivory pour ma bonne amie et Senso de Visconti pour myself) que nous sommes remontés à notre alpe au bord du ciel tels de fringants baudets cinéphages. 

 

Or il ne m’a pas fallu trois jours pour avaler les sept épisodes de Broadchurch, tout à fait dans la ligne de Twin peaks, mais à l’anglaise, dans le climat côtier du Dorset. Et là encore : surprise. Question filmage en décors naturels, la série se tient mieux plastiquement que le Mr Turner de Mike Leigh. Si le canevas dramatique ressemble fort à celui de Twin Peaks, le développement de l’observation est différent, incluant notamment le rôle de l’ordinateur et des réseaux sociaux dans les relations humaines 

Après la mort d’un jeune garçon retrouvé au pied des falaises marines, les enquêteurs (un couple aussi intéressant qu’apparemment revêche) font passer un peu tout le monde sur la sellette et c’est l’occasion d’un portrait de groupe remarquable. On y retrouve, comme dans Borgen et The Killing, une critique virulente mais nuancées des médias, notamment en marge d’un véritable lynchage poussant un vieil homme au suicide après d’injustes accusations de pédophilie. 

 

images-28.jpegEnfin, le dénouement, très inattendu, évite complètement les poncifs relatifs au « monstre » mal-aimé-de-sa-mère-ou-abusé-par-son-père-donc-forcément-pédo, pour inciter à une réflexion moins confortable et sûrement mieux accordée à l’insondable nature humaine. 

 

Bien entendu, maints ingrédients de la narration relèvent du standard, avec ce que le genre véhicule de téléphoné ou de répétitif. Cela étant, alors même qu'on observe, dans le cinéma actuel, un nivellement de la créativité qui va vers l'esthétique du téléfilm, certaines séries témoignent au contraire de qualités qu'on pourrait dire, sans exagérer, d'un véritable cinéma d'auteur...   

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07/12/2014

Le cauchemar de l'homme fini

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Retour sur Les Bienveillantes, huit ans ans après...


Pour M.G. qui a l'esprit d'enfance.

Je suis sorti de la lecture des Bienveillantes avec un sentiment d’insondable et froide tristesse qui m’a rappelé le muet effroi que j’ai éprouvé, à vingt ans, en découvrant Auschwitz. Pour la première fois de ma vie, à Auschwitz, m’est apparu quelque chose de réel que je ne pouvais concevoir dans mon irréalité de jeune idéaliste des années 60. Quelque chose d’immense et d’écrasant. Pas du tout les baraquements minables que j’imaginais : d’énormes constructions en dur, de type industriel. L’usine à tuer : voilà ce que j’ai pensé ; et je remarquai que dans la cour de l’usine à tuer désaffectée se débitaient des saucisses chaudes. Surtout : quelque chose d’impalpable, d’invisible et de non moins réel. Quelque chose d’impensable et d’indicible mais de réel.
J’avais vu, déjà, les images terribles de Nuit et brouillard, je savais par les livres ce qui s’était passé en ces lieux, dont je découvrirais plus tard d’autres témoignages, tels ceux du film Shoah. Mais ce que j’ai ressenti de réel à Auschwitz, comme je l’ai ressenti en lisant Les Bienveillantes, tient non pas aux pires visions mais à ce quelque chose d’impalpable et d’indicible, plus quelques pauvres détails : ces tas de cheveux, ces tas de dentiers ou de prothèses, ces tas d’objets personnels. Ces saucisses aussi. Et dans Les Bienveillantes : ce pull-over que le protagoniste a oublié quand il se rend, en Ukraine, sur les lieux d’un massacre de masse où il risque d’avoir un peu froid, pense-t-il soudain…
Or songeant à l’instant à la façon la plus juste d’exprimer le sentiment personnel que laisse en moi la lecture des Bienveillantes, je repense à ces mots notés par mon ami Thierry Vernet dans ses carnets : « D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou biens ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

music1.jpgAu moment où il commence son récit, Max Aue, le narrateur et protagoniste des Bienveillantes, est un homme fini qui a contribué à empiler les hommes et à en faire n’importe quoi. Celui qui nous interpelle d’emblée en tant que « frères humains », affirme qu’il a vu « plus de souffrance que la plupart » et qu’il est une « usine à souvenirs », mais ce n’est pas pour témoigner ou pour se disculper qu’il se met à parler à un interlocuteur imaginaire. C’est plutôt pour passer le temps, pour mettre un peu d’ordre dans le chaos de ses pensées que cet ancien SS de haut vol, médaillé à Stalingrad et chargé à Auschwitz d’enquêter sur la rentabilité des détenus aptes au travail, miraculeusement réchappé des bombardements de Berlin en 1945, revenu en France sous l’uniforme d’un déporté du STO (assassiné par son meilleur ami qu’il a dû liquider lui-même pour sauver sa peau) et désormais directeur d’une fabrique de dentelles en Alsace, entreprend de raconter sa monstrueuse saga, qu’il banalise aussitôt en affirmant que ce qu’il a fait, tout homme ordinaire l’aurait fait. Et de se replier, jouant le nihiliste glacial (on verra quels abîmes cela cache), derrière la parole attribuée à Sophocle et reprise par Schopenhauer : « Ce que tu dois préférer à tout, c’est de ne pas être né ».
 
Max Aue est-il jamais né à lui-même ? Un seul épisode amoureux avec sa sœur jumelle Una, à l’adolescence, a cristallisé une passion absolue qu’il tentera vainement de revivre. Sodomisé à l’internat où sa mère et son beau-père, qu’il hait également, l’ont casé pour le punir de son inconduite incestueuse, l’homme jouira par le cul, c’est le mot cru et vrai, sans aimer quiconque, jusqu’à la rencontre d’Hélène, à la toute fin de la guerre, à l’amour de laquelle il ne parviendra pas à répondre après être mort à lui-même sans être né. Sa fantasmagorie infantile culminera dans l’Air d’avant la Gigue finale, où Max se retrouve seul dans la maison vide de sa sœur, en Poméranie, en proie à un délire onaniste autodestructeur.
Il y a de l’impubère ressentimental et du voyeur impatient de vivre toutes les expériences-limites, chez Max Aue, comme chez le Stavroguine des Démons de Dostoïevski. Ce chaos intérieur de l’avorton affectif, fils oedipien d’un grand absent dont on lui révélera les propres crimes de guerre, n’a pas empêché Max Aue d’accomplir de bonnes études de droit (en Allemagne, d’où il est originaire par son père), suivies d’une carrière dans la SS qui le conduit du front de l’Est aux plus hautes sphères de l’Etat, où il finira dans l’entourage immédiat du Reichsführer Himmler et autres Eichmann ou Speer. Vu par ses pairs, Max Aue fait figure d’élément compétent, du genre « intellectuel compliqué », juste un peu froid et rigide, et décidément lent à se marier. Mais rien chez lui du fanatique obtus ou du sadique. Lors des premières « actions » auxquelles il assiste, Max est de ceux qui vivent mal les massacres. S’il y participe, c’est par devoir et soumission à la visée civilisatrice du national-socialisme, au nom du Volk sacro-saint. Pourtant on perçoit à tout moment la fragilité idéologique de cet esthète plus attaché à la philosophie (il lit Tertullien), à la musique (Bach et Couperin) et à la littérature (Stendhal, Blanchot et Flaubert) qu’aux dogmes racistes du régime. Tout au long de la guerre, sa spécialité consiste à rédiger des rapports : sur la loyauté de la France (un premier séjour à Paris le fait rencontrer les collabos Brasillach et Rebatet), la nécessité ou non de liquider les Juifs du Caucase, le moral des troupes dans le « chaudron » de Stalingrad ou l’utilisation des déportés dans la guerre totale. Une scène inoubliable exprime la dualité schizophrénique du personnage : lorsque tel vieux savant juif tchétchène, avec lequel il s’entretient en grec ancien, le conduit sur une colline où un songe lui a révélé l’endroit de sa mort, qu’il tue sans comprendre la parfaite sérénité du saint homme.
Unknown-5.jpegD’aucuns ont reproché à Jonathan Littell le choix de ce narrateur, dont la complexion personnelle risque de « distraire » le lecteur du grand récit des Bienveillantes consacré à l’entreprise de destruction et d’extermination des nazis. Quoi de commun entre le matricide de Max Aue et l’extermination des Juifs d’Europe ? A cette question centrale, Georges Nivat a commencé de répondre dans l’article magistral qu’il a consacré aux Bienveillantes (cf. Le Temps du 11.11.2006), en affirmant que «Littell nous dérange monstrueusement parce qu'il a retourné l'histoire de la violence du XXe siècle comme on retourne un lapin écorché, et qu'il a jumelé sa réponse au viol de l'humain par les totalitarismes à une autre réponse, déjà donnée par Freud quand il évoque la levée des censures du surmoi, et cette réponse est le sadisme psychique, la récession sexuelle, l'inceste, auquel déjà deux grands romans avaient attribué le secret du devenir: L'Homme sans qualités de Musil, et Ada de Nabokov. Mais ici inceste et holocauste se nourrissent l'un l’autre ». Et d’ajouter : «Le lapin retourné et écorché, c'est nous, c'est notre rempart rompu contre l'éboulis de tout ce qui constituait l'humain dans la civilisation européenne, c'est notre classement au rayon du crime imprescriptible (et donc oubliable) de la fabrique d'inhumain, de la monstruosité du camp, le docteur Mengele, les bourreaux de la Kolyma d'Evguénia Guinzbourg ».
 
medium_Littell7.JPGLa lecture des Bienveillantes est une épreuve difficile et décisive, pour moi centrale, réductible à aucune autre lecture contemporaine. On a comparé ce roman à Vie est destin de Vassili Grossman, et sans doute y a-t-il maints rapprochements à faire entre ces deux livres, mais Jonathan Littell, d’une monumentale masse documentaire, a tiré tout autre chose qu’un roman historique « de plus », un témoignage de plus sur la Shoah : au vrai, le cauchemar des Bienveillantes se poursuit tous les jours sous nos yeux dans le monde de l’homme fini qu’on empile et dont on fait n’importe quoi.
Jonathan Littell. Les Bienveillantes. Gallimard, 903p. Réédité en Poche Folio en décembre 2007. No 4685. 1401p.
 
Images: Louis Soutter, Zoran Music, Pierre Omcikous.

 

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06/12/2014

Sokourov le contemplatif




Sokourov50.JPGAlexandre Sokourov en traversée. 10 DVD.

Alexandre Sokourov est sans doute le plus pur poète des auteurs de cinéma contemporains, dont l’œuvre nous fait entrer dans un espace et un temps particuliers, comme lorsqu’on entre dans l’univers de Proust. Il y faut d’ailleurs la même patience et la même attention, car les films de Sokourov, à commencer par le Journal de guerre en cinq parties intitulé Voix spirituelles, qui amorcera cette lecture de dix films, se déploie en 340 minutes et ne compte à peu près aucune « action ». Pour qui est attentif et sensible, chaque film de Sokourov se révèle cependant d’une densité et d’une richesse sans pareilles, tant du point de vue de la perception de ses multiples thèmes que dans la modulation polyphonique de son expression.
Poète, Alexandre Sokourov l’est à la fois en musicien de cinéma et en peintre de cinéma : la bande-son est chez lui aussi importante que l’image plan par plan, et la « musique » continue de ceux-ci est simultanément une sorte de suite picturale dont l’extraordinaire beauté, d’une  limpidité toute naturelle, se trouve atteinte – et c’est le grand paradoxe de cette écriture – par les moyens techniques les plus raffinés, où l’image filtrée sublime tout effet comme l’image proustienne la plus sophistiquée sublime le maniérisme. Voix spirituelles en est une première illustration remarquable.
Sokourov45.jpgLe film date de 1995. Il résulte d’un reportage, tourné en vidéo en 1994, sur la situation des soldats garde-frontières se trouvant sur la frontière du Tadjikistan pour résister aux talibans. Ce conflit « para-afghan » était alors ignoré du public russe, dont l’attention se concentrait sur la Tchétchénie. Les soldats russes ne sont pas, ici, en situation de force impérialiste, mais ils défendent les frontières d’un nouvel Etat indépendant sans moyens. Cela doit être souligné, car Sokourov ne nous éclaire en rien, dans le film, sur les circonstances exactes de la mission des soldats qu’il observe. On pense au Désert des Tartares en assistant à leur longue attente et à leurs errances au bout de nulle partir, dans ces montagnes arides où l’ennemi n’est jamais vu - la seule opération violente se trouvant éludée. La plupart des soldats présents sont très jeunes. Les appelés ne pensent qu’à rentrer chez eux. Avec la grande tendresse qui le caractérise, Sokourov les regarde, les montre en train de ne rien faire, montre leurs visages, montre leurs regards, montre leurs bottes dépareillées, montre leur matériel misérable, saisit des bribes de conversation, regarde une tortue bousculer deux fusils, regarde un criquet poussiéreux escalader un éboulis, regarde les regards troublés par la romance d'une chanteuse passant à la radio, regarde ces garçons écrire des lettres qui mettront trois mois à arriver à destination, regarde les gestes d’amitié de ces types qui partagent tout quelque temps et ne se reverront plus jamais, regarde les cultures abandonnées à cause de la guerre, regarde un petit rapace, entend un mitrailleur mitrailler Dieu sait quoi, regarde ces énormes machins que sont les avions militaires hors d'âge, regarde ce drôle de monde des hommes et recommande chacun à la protection des anges.
Sokourov78.jpgDans Le rêve d’un soldat, court métrage qui fait pendant aux quatre épisodes « guerriers » du journal, un jeune soldat voit, en rêve, un ange représenté en peinture par je ne sais quel réaliste russe, sous la forme d’une jeune fille aux yeux bandés, assise, l’air accablé, sur un brancard porté par deux adolescents hagards. Cette dernière image, comme saturée de non-dit tragique, renvoie à la sublime première partie du film, constituant une ouverture musicale en trois mouvements.
On voit d’abord un paysage d’hiver schubertien, une forêt au bord d’un lac gelé, sur fond de montagnes, tandis que Sokourov lui-même évoque la vie d’un type mal fichu, nabot maladif et peu avenant, marqué par une vie de perpétuels déplacements et par toutes les vicissitudes de la vie, du nom de Mozart. Nous entendons un mouvement du Concerto pour piano no 19 et le paysage se transforme imperceptiblement, la forêt s’approchant et la lumière verdissant sous une lance fine de lumière, puis des oiseaux blancs apparaissent, et Messiaen succède à Mozart, dont Sokourov dit que la musique, comme surgie de nulle part, fait penser à un instrument qui s’accorde, puis un feu lointain apparaît dans le paysage, puis ce sont les accords de la 7e Symphonie de Beethoven qui semblent sortir de ceux de Messiaen, et la voix de Sokourov revient à Mozart qu’il nous prie, comme s'il nous écrivait une lettre personnelle,  d’écouter attentivement avant de lire une lettre de la mère de Mozart, souffrant à Paris, à son mari resté à Vienne, peu avant sa mort, et une lettre de Mozart à un ami où il lui raconte les derniers jours de sa mère, reprise par le Seigneur qui en « avait besoin »…
Or que vient faire ce préambule élégiaque avant les quatre parties suivantes du Journal de guerre, toutes situées sur les hautes terres perdues des confins de l’ancien Empire soviétique ? Chacun trouvera sa réponse…

Sokourov44.jpgAlexandre Sokourov, Spiritual Voices. 2DVD. Facets Video. Toutes zones. Sous-titres français, anglais, allemand, italien, espagnol.

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05/12/2014

Turner voyant solaire

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En même temps qu’une nouvelle exposition à la Tate Gallery (Late Turner – painting set free), le film que lui a consacré Mike Leigh, non sans quelques beaux moments, pèche par simplification et grand renfort de clichés. Après la très mémorable mise en perspective de Turner et ses peintres, au Grand Palais, le réalisateur et son interprète principal font dans l’esthétique de téléfilm, à la fois lisse et mal léchée…

 

Le nom de Turner, immédiatement évocateur de toiles incandescentes où flamboient, en fusions polychromes, des paysages de mer ou de montagne, de terres éthérées ou de ciels irréels, est déjà fort connu en nos contrées et très cher à beaucoup d’amateurs de paysages alpins ou de peinture « explosée » annonçant Monet et l’art non figuratif du XXe siècle. Une importante exposition au Grand Palais, il y a quelques années, sous le titre de Turner et sespeintres, avait largement illusrré les liens du grand peintre anglais avec les maîtres anciens, autant qu’avec ses contemporains.  Ces jours en outre, on découvre le film que Mike Leigh a tiré des dernières années de la vie de Turner, auquel  Timothy Spall prête la dégaine d’un ours mal léché s’exprimant, le plus souvent, par éructations, voire en crachant sur sa toile pour y ajouter de la matière brute…

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Avant d’être un précurseur indéniable, précédant le Monet des Nymphéas, les impressionnistes et l’abstraction lyrique américaine,  Turner fut l’un des derniers maîtres européens très nourri d’autres maîtres anciens (de Titien à Poussin ou de Rembrandt à Claude Gellée dit Le Lorrain, son préféré) autant qu’il était attentif à l’art anglais et européen de son temps.

 

Formé,dès l’âge de quatorze ans, aux préceptes de l’art et au métier dans les ateliers de la Royal Academy de Londres, Joseph Mallord William Turner (1775-1851) concilia très tôt une conscience vive de l’importance de la tradition, et la préservation de sa vision artistique personnelle. Celle-ci supposait une autonomie financière dont Turner, fils de petites gens, ne disposait pas. L’époque n’étant plus aux grands mécénats de l’Eglise, de l’Etat ou des princes, le jeune artiste compensa son éducation sommaire et son manque d’appuis sociaux par un travail effréné qui lui valut la reconnaissance de la Royal Academy, attachée à la méritocratie, relayée par une exploitation commerciale adéquate de son métier. 

 

images-8.jpeg« Il avait la passion de l’art (…) et il avait la passion beaucoup plus commune de l’argent », note un biographe. Et David Solkin, maître d’œuvre du catalogue de l’exposition du Grand Palais, de préciser : « La clé du succès économique de Turner résidait  dans son empressement et sa capacité à produire un éventail étonnamment vaste de biens artistiques de grande qualité ». Ces données « triviales», liées au marché artistique de l’époque et à la furieuse concurrence qui y régnait, sont d’autant plus intéressantes qu’elles révèlent un Turner à multiples faces, immensément ambitieux et non moins attaché au perfectionnement de son métier, curieux du travail des autres (il pleure en découvrant le tableau d’un rival qu’il craint de ne pouvoir égaler) et aspirant à égaler les plus grands : il voudra par testament que son legs  à la National Gallery permette à ses plus beaux tableaux d’être accrochés près de ceux de Claude Lorrain...

  

images-16.jpegCaptivante par ses rapprochements, l’exposition Turner et ses peintres montrait autant les admirations du maître anglais que l’affirmation de sa propre vision. L’exercice était passionnant, prouvant à quel point un paysage, loin d’être la seule représentation de la nature, est à la fois pensée et point de vue. Des Italiens classiques  aux Flamands « quotidiens », des Français néoclassiques aux Suisses romantiques, Turner enjambe les frontières et les siècles en quête de « sa » vision. Celle-ci tend à se dépouiller de toute « littérature » pour aller vers le chant pur de la couleur et des énergies formelles, mais tirer Turner vers « nous » est peut-êtreexcessif. Le maître ancien était plein lui aussi d’une frémissante jeunesse, comme en témoignent ses merveilleuses aquarelles sans âge, et le pur voyant n’existerait pas sans la double patience de la pensée et de l’art.

 

images-14.jpegUne réduction sans souffle

Pour qui a les yeux pleins de Turner, autant de sa fabuleuse collection d’aquarelles que de ses toiles immenses, de plus en plus dégagées des « sujets » historiques ou mythologiques et de plus en plus dévolues à la peinture-peinture dont un Rothko ou un Music seront les derniers grands « musiciens », le passage de l’art pictural au cinéma, ou plus précisément au film de Mike Leigh consacré à M. Turner, m’évoque le transit de la vision poétique à ce qu’on pourrait dire une sorte de voyeurisme « médiatique ». 

 

Réaliste au premier degré, flatteur quant à l’image et terriblement schématique dans son approche des êtres et des œuvres, le film démarre plutôt bien, avec une évocation sympathique des relations liant Turner fils et son paternel barbier l’aidant volontiers à l’atelier. Dès la première séquence d’avant le générique, à renfort de filtres propices au sfumato, la « turnerisation » de l’image donne le ton que d’innombrables panoramiques vont relancer au fil du film, sans surprise à part quelques paysages saisissants en eux-mêmes : falaises blanches tombant à pic dans le noir magma marin ou hautes terres semées de lacs blêmes. D’emblée aussi, le parti pris de forcer sur le côté brut de décoffrage du protagoniste (et de son père pas moins plantigrade), flanqué d’une servante à la fois soumise et vaguement sournoise, ramène l’artiste de génie aux dimensions d’un ronchon chipotant sur le prix du pigment chez son marchand de couleurs italien (forcément voleur) ou se faisant houspiller comme le dernier des nuls par la maritorne en charge de ses deux filles. Mais ce rustre à gueule de chien a aussi une âme et un cœur : ainsi reconnaît-il l’air de La mort de Didon de Purcell quand la fille d’un comte de sa connaissance l’esquisse au piano, et le voilà qui pleure au bordel où l’accueille une jeune beauté qui a l’âge de sa fille abandonnée… 

 

images-15.jpegCela pour quelques traits anecdotiques, auxquels s’ajoute, pour le meilleur, la rencontre tardive du peintre vieillissant et d’une veuve Booth sensible et bonne, qui l’accueille et le protège. Le meilleur du film est peut-être à chercher, d’ailleurs, dans cette dimension d’humanité à la Dickens, où la bonté prime sur l’intelligence ou le brillant social. 

 

S’il « turnerise » son image à l’excès, avec apparitions réelles de navires ou de locomotives qui fumeront ensuite sur la toile Mike Leigh tend par ailleurs à aligner les poncifs véristes, évoquant quelque téléfilm reproduisant les clichés d’un Hogarth. De son travail effectif de grand imagier commercialisant ses gravures pour subsister, de ses relations professionnelles ou sociales, de l’expérience qu’il a acquise au cours de ses voyages en Europe, presque rien ne subsiste ici que des scènes caricaturales, avec ses amis peintres ou dans le salon des Ruskin, dont le pauvre John est réduit au format d’un fils à papa phraseur. Une seule allusion à son approche géniale de la couleur, alimentée par toutes les sources de l’expérience et de la connaissance, se réduit ici à la rencontre d’une physicienne pratiquant une expérience de spectrographie à laquelle le bon public ne comprendra rien. Bien entendu, l’on n’aurait pas la cuistrerie de regretter le fait que Mike Leigh n’éclaire en rien la démarche picturale de Turner, mais réduire la vision poético-spirituelle de celui-ci au final « le soleil est Dieu », précédant l’expiration de l’artiste, est tout de même un peu court.

 

Bref, ce Mr. Turner est à voir comme une sorte d’évocation, à la fois superficielle et parfois sympathique, d’une œuvre juste effleurée par l’œil et par la story émincée, mais hélas jamais plus profondément. Cela ne mange pas de pain, comme on dit, mais ça ne nourrit guère non plus… 

 

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04/12/2014

Ceux qui résistent au pire

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Celui qui reprend le train-train en marche / Celle qui se met au chinois pour ne pas se noyer dans la masse / Ceux qui chaque jour font plus ample connaissance avec eux-mêmes et c’est un monde / Celui qui ne se baigne jamais dans la même eau vu que maman saumon lui a appris les bons plans / Celle qui la boucle quand elle entend telle ou tel se déclarer rebelle à l’émission Tous différents / Ceux qui n’ont connu Simone Weil que par les silences ponctuant ses écrits par ailleurs peu bavards / Celui qui se demande à quoi ressemblera celle qu’on appelle la Lolita du hard porno dans deux ou trois ans / Celle qui a vieilli entre le début et la fin du tournage pour des motifs de production foireuse / Ceux qui ne se sont pas senti vieillir vu qu’ils sont morts juste avant / Celui que certains adverbes ne finissent pas d’interloquer/ Celle qui se demande ce qu’il y avait avant le langage en tout cas elle ne se le rappelle que par les pieds / Ceux dont la vie circule autant que les personnages de Marc Levy mais sans plus / Celui qui ne sait pas ce qu’il perd en ne lisant pas les romans d’aérogare ni moi non plus d’ailleurs /Celle qui va faire une thèse sur Guillaume Musso pour montrer ce que c’est nul et tout ça / Ceux qui reprochent aux moines de fuir la réalité alors qu’il serait si simple de brancher la wi-fi sur le couvent de style roman cité par le Routard / Celui qui ne sait plus comment redescendre de sa colonne de stylite vu qu’il a perdu la clef USB / Celle qui reste sensible à la Fantaisie jusque dans les situations les plus terre à terre qu’elle déclare volontiers « ciel à ciel » / Ceux qui ont la nostalgie des beaux gestes de leur tante Asphodèle dite aussi la diva des divans / Celui qui se rappelle les sampans de son enfance / Celle qui change de chapeau comme d’opinion donc pas souvent au prix où est l’opinion au jour d’aujourd’hui / Ceux qui sont attentifs à ce qui se passe sur le théâtre des opérations dont il y a toujours un coup de pub à tirer genre BHL assistant au nettoyage de Gaza à la télé du Sheraton  / Celui qui reproche encore à Debord d’avoir forcé sur le Dubonnet / Celle qui se lâche sur le divan du Monsieur à tête de nœud / Ceux qui demandent à l’éminente critique littéraire à jupon gris et mine assortie de tout leur dire à propos du dernier roman paru chez Minuit après quoi tout le monde se sent plus digne d’exister ça c’est sûr Aglaé / Celui qui sent comme un froid chaque fois qu’il entend chevroter l’éminente critique littéraire à jupon gris et mine assortie à la fameuse émission Restons entre nous de la chaîne confidentielle / Celle qu’on appelle l’évaporée  en dépit de ses pieds sur terre qui sentent le vieux/ Ceux qui ont plus de respect pour certains djihadistes que pour certaines hyènes médiatiques / Celui qui se douche à l’eau de pluie après le débat télévisé qui-nous-concerne-tous / Celle qui parie pour la Qualité avec un grand cul /Ceux qui disent qu’il n’y a plus rien pour qu’on remarque qu’il y a quand même eux / Celui qui a trente millions d’amis sur Facebook mais qu’un seul fox à qui il peut tout dire allez viens Snoopy on va faire un tour en forêt / Celle qui se demande où se tapit l’âme du théologien qui vient d’affirmer à la télé que les chiens n’ont pas le sens du sacré / Ceux qui se mettent à l’écoute du chien genre 78 tours de La Voix de son maître reproduisant les abois énervés du Führer / Celui et celle qui ont eu la sacrée chance de partager pendant 13 ans la vie du scottish Fellow dont l’âme se repaît présentement de saucisses virtuelles / Celle qui déborde d’optimisme sans le montrer à celles qui « positivent » faute de mieux / Ceux qui ne se sentent pas coupables de ne pas culpabiliser / Celui qui relit Un petit bout de femme de Kafka dont un ami lui a dit une fois (au Jardin des Plantes de Paris, en été 74, alors que l’okapi pissait gravement sous le soleil martelant) que cette insupportable personne représentait le Dieu jaloux de l’AncienTestament dont nul ne dit plus qu’il avait à l’origine une épouse attentive qu’il a trop fait chier / Celle qui appelle Bon Dieu l’inventeur du trou noir / Ceux qui trouvent la vie tellement intéressante qu’ils en redemandent quitte à en baver un max un jour sur deux et parfois plus selon les conditions de la météo ou de la configuration géo-stratégique, etc.                




Image JLK: Le quai des Zattere, à Venise, au soleil levant.

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03/12/2014

L’âme sœur

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Le chef-d’œuvre « japonais » de Fredi M. Murer. (Re)déclaré plus grand film de l'histoire du cinéma helvétique par l'Académie du film suisse. À revoir et revoir sans doute.

L’Ame sœur de Fredi M. Murer, disponible sur DVD, a été dit « le meilleur film de l’histoire du cinéma suisse », ce qui est fort possible même si son confinement dans le « cinéma suisse » me semble, pour ma part, insuffisant. Je le placerais plus volontiers, quant à moi, au nombre des chefs-d’œuvre du 7e art de l’après-guerre, toutes catégories confondues, et je me disais l’autre soir, en le revoyant, que c’était une sorte de film japonais que cet ouvrage enté sur un thème – l’inceste - de la tragédie grecque, et traité avec une radicalité absolue, du point de vue de la forme, image et verbe fondus en pure unité.
Or rencontrant Fredi M. Murer la semaine dernière dans son antre zurichois  de la mythique Spiegelgasse, pour évoquer Vitus, son nouveau film, et lui parlant de cet aspect « japonais » de Höhenfeuer (titre original de L’âme sœur), le réalisateur m’a répondu en riant que son film avait bel et bien été perçu comme tel au Japon même, où il a rencontré un succès considérable, avant d’évoquer sa parenté avec La légende de Narayama d’Imamura…
L’âme sœur est un grand film d’amour tragique, liant un adolescent muet et sa sœur aînée dans une famille de paysans de montagne vivant entre traditions archaïques et modernité perlée. Rien de pittoresque dans les Alpes de Murer, qui a interdit toute figuration style carte postale à son chef op’ Pio Corradi, et rien de régionaliste dans cette famille d’Helvètes alors même qu’ils s’expriment en dialecte uranais à couper au couteau. La fatalité illustrée – la pauvreté et l’endogamie – n’y a rien de dogmatique ou de littéraire non plus, mais s’incarne littéralement à la fois dans la nature sauvage et le naturel des protagonistes, dont le plus jeune reste proche des grands fonds et va retrouver à un moment donné les rituels d’une sorte de chamanisme des hautes terres.
A cela s’ajoute un trait omniprésent dans le cinéma de Murer, à part la patte d’un grand peintre sur pellicule : une immense tendresse qui enveloppe tous les personnages, sans exception, portée jusqu’au sublime dans les dernières scènes du film où le garçon devenu père incestueux, qui a retourné l’arme de son padre padrone furieux contre celui-ci, ensevelit ses parents (la mère a été foudroyée par la mort de son conjoint) dans la neige de cet outrepart utopique d’un rêve éveillé où il est le seul à ignorer que la vie ne sera jamais possible…

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Fredi M. Murer. L’âme sœur. DVD Impuls. En Bonus, interview du réalisateur. 
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Extrait du Storyboard de Fredi M.Murer

09:40 Publié dans En étrange pays, Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : cinéma

02/12/2014

Ceux qui restent confiants

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Celui qui ne voit partout que simulacre ou presque / Celle qui constate la dévastation d’un peu tout sans lâcher son tricot / Ceux qui en reviennent aux Misérables pour faire un bout de chemin avec l’évêque Bienvenu ce bon type / Celui qui n’en peut plus de dire qu’il n’en peut mais / Celle qui te dit que tout est foutu sans préciser sur quoi le funiculaire arrive et voilà qu’elle remonte la pente / Ceux qui ont échappé au tsunami mais pas à la télé / Celui qui change la déco de sa hutte pour être invité à l’émission La maison des exclus / Celle qu’on prend au sérieux parce que Soral le gauchiste ne la fait pas rire / Ceux qui chantent a cappella pour cause de grève des instrumentistes / Celui qui déclare tes listes tirées par les cheveux en sorte de te culpabiliser de n’être point chauve à son instar / Celle qui déclare sur Facebook qu’on l’attend sur Meetic et que cette fois c’est du concret / Ceux qui estiment les joytoys de Jeff Koons moins juteux à long terme que les aquarelles d’Hitler au niveau investissement / Celui dont l’enfance a été bercée par les messages cryptés de Radio-Londres genre J’aime les femmes en bleu je répète J’aime les femmes en bleu / Celle qui lit l’Evangile en croix / Ceux qui sont fiers en découvrant la Paradeplatz de Zurich-City au motif qu’ils y ont bâti au Monopoly des immeubles qui leur rapportent encore au jour d’aujourd’hui / Celui qui a eu l’enfance privilégiée de ceux dont les parents ne s’occupent pas sans cesser depayer les pots cassés, eh, eh / Celle qui a complètement intégré la révolution freudienne et couche désormais avec son ombre en laissant la lumière allumée / Ceux qui ont sur leur table de nuit le zob de Jeff Koons en polystirène expansé qui se dresse quand on lui parle affaires / Celle qui trouve ludique tout ce que tu trouves merdique / Ceux qui vous reprochent votre manque d’écoute dans les conversations de tea-room du séminaire australien de Sophie Calle / Celui qui reste optimiste au fond si tu cherches bien /Celle qui reste indignée malgré tous ceux qui jouent à l’être / Ceux qui sentant venir l’hiver nucléaire s’envoient des smileys,etc.   

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01/12/2014

Abécédaire romand

 

 

Adolphe – On pourrait dire de ce joyau de la littérature d’analyse, d’inspiration protestante et romantique à la fois, qu’il est celui de l’hésitation. Jeune homme de vingt-deux ans, Adolphe s’ennuie dans une petite ville allemande où il rencontre la Polonaise Ellénore, vivant avec un Comte. Adolphe étant devenu son amant, Ellénore se sépare du Comte, mais Adolphe à son tour voudrait se séparer d’Ellénore, sans s’y résoudre. Incertitudes et tourments entretenus tissent un filet où se débat le protagoniste. Benjamin Constant. Adolphe. Livre de poche G/F.

Alectone – Ce récit poétique aux accents nervaliens constitue l’un des joyaux de l’œuvre à la fois brève et cristalline de Crisinel, dont Pierre-Paul Clément rappelle en préface la destinée tragique et le caractère essentiel des écrits, relevant de la catharsis. A l’ensemble des poèmes et des proses lyriques rassemblés en ce volume s’ajoutent quelques variantes, des proses descriptives de ton plus serein, voire léger, ainsi qu’un extrait du Journal de la Métairie. « Je pense à Crisinel avec déchirement », écrivait Edmond Jaloux, « comme à l’un de ceux qui ont le plus souffert de chercher et de connaître le sens allégorique de la vie ». Edmond-Henri Crisinel. Œuvres. L’Age d’Homme. Poche suisse No 8.

medium_Ramuz.3.jpgAline – Ce premier roman de Ramuz, d’une concision et d’une puissance expressive saisissante, pourrait constituer l’introduction parfaite à la littérature romande du XXe siècle. Emotion, perfection du style, défi au conformisme mortifère, compassion : tout y est. Dans un village vaudois typique, une très jeune fille s’éprend du fils d’un notable, qui l’engrosse et se détourne ensuite d’elle, la poussant au suicide. Avec autant d’acuité sensible que de sensualité, le jeune auteur campe des personnages inoubliables dans un pays poétiquement recrée. C.F. Ramuz. Aline. Grasset, les Cahiers Rouges.

L’Amour fantôme – La propension satirique de l’auteur fait florès en ces pages évoquant l’itinéraire initiatique d’un Colin oedipien à outrance dont les tribulations recoupent les expériences « sur soi » de toute une génération. D’un premier séjour en prison (il a fait le fou dans une manif) d’où le tire Maman, à l’amoureuse initiation qui marque sa rencontre avec Rose, fille-fleur se roulant nue dans le sainfoin, avant d’autres étapes de sa réalisation personnelle, de rebirth en séminaire de chanelling, le personnage est joliment épinglé. Jean-Michel Olivier. L’Amour fantôme. L’Age d’Homme, 1999.

medium_Popescu.2.jpgArrêts déplacés. – Assez proche des enlumineurs du quotidien américains dont Raymond Carver et Charles Bukowski sont les meilleurs exemples, le poète cristallise ici, à partir d’observations apparemment anodines, de choses vues en scènes vécues dans la rue ou dans l’intimité, les reflets kaléidoscopiques de la réalité contemporaine la plus immédiate, parfois la plus brute. Les mots y retrouvent leur fraîcheur et leur usage primordiaux, tels des objets découverts sous une lumière neuve, et le regard de l’auteur englobe ses semblables dans un climat d’empathie achevant de donner à cette poésie sa beauté et sa justification. Marius Daniel Popescu. Arrêts déplacés. Antipodes, 2005.

Aujourd’hui je ne vais pas à l’école
- L’adjectif est galvaudé, mais c’est bel et bien un livre subversif que ce monologue d’un jeune énergumène en bisbille avec les convictions établies et les idées reçues. Il y a du cabarettiste en ce jongleur de mots et de concepts, décidé à rester sur sa scène privée au lieu de reprendre la comédie de l’Ecole (avant celle de l’Eglise et de l’Etat). A l’école « contre la vie » dont parlait Edmond Gilliard, s’oppose ici la classe buissonnière d’un émule de Roorda. C’est frais et vif, sans une ride vingt ans après... Claude Frochaux. Aujourd’hui je ne vais pas à l’école. L’Age d’Homme, 1986.

Les beaux sentiments
– Le suicide d’un de ses élèves et l’abus sexuel subi par un autre marquent l’année du bac de la classe de gymnase du professeur François Aubort, double romanesque de l’auteur qui parvient, en évitant les pièges du témoignage direct ou de l’ouvrage « à thèmes », a construire un roman d’émotion portant à la réflexion sans être désincarné. De fait, tous les personnages en sont vibrants de présence, la force du romancier tenant à restituer la fragilité et le désarroi de jeunes gens – le professeur autant que ses élèves - dont il ressaisit aussi la fraîcheur et la générosité. Jacques-Etienne Bovard, Les beaux sentiments. Campiche, 1998.

Cahier de verdure
– La partie la plus accessible de l’œuvre de Philippe Jaccottet, et la plus attachante aussi, relève d’une sorte de carnet poétique continu, d’une semaison à l’autre, dont ce recueil, accordé au cycle des saisons, est une belle illustration. L’apparition en gloire d’un grand cerisier en marque l’ouverture symbolique par-delà laquelle on s’engage Sur les degrés montants de la nature saisie dans son effervescence et sa violence vitale, avant les Eclats d’août et les feux de l’automne préludant à la descente vers les plaines de l’hiver et de l’âge. Philippe Jaccottet. Cahier de verdure. Gallimard, 1990.

medium_Gallaz0001.JPGLes chagrins magnifiques – Plus grave de tonalité qu’Une chambre pleine d’oiseaux, premier recueil des chroniques de l’auteur, cet ensemble de proses reprend les thèmes récurrents du malaise existentiel et de la difficulté de communiquer dans le couple et dans la société, avec un regard plus personnel et nostalgique sur les « légères hypothèses d’enfance », et des inflexions mélancoliques accentuant et poétisant à la fois un sentiment de déréliction quasi omniprésent. Du moins les bonheurs d’écriture, et le ton si particulier du chroniqueur-écrivain valent-ils à ce livre sa vertu paradoxalement tonique. Christophe Gallaz. Les chagrins magnifiques. Zoé Poche, 2005 (1986).

Chambre 112
– Le titre de ce récit autobiographique désigne la chambre de l’hôpital tessinois dans lequel le père de l’auteur a vécu ses derniers jours et qui devient le pivot des allées et venues du narrateur entre la Suisse romande où il accomplit sa carrière d’universitaire distingué et le Tessin plus rugueux de son enfance et de sa langue maternelle, de ses premières racines culturelles et de son Padre padrone en train de passer de l’état de chêne familial à celui de roseau fragile, bientôt arraché par le vent de la destinée. Très juste de ton, et d’une empathie généreuse à l’égard de la petite communauté évoquée, cet hommage au père est à la fois la mise en rapport de deux cultures et de deux époques traversées par l’auteur. Daniel Maggetti. Chambre 112. L’Aire, 1997.

Châteaux en enfance – Premier volet du triptyque romanesque englobant Les esprits de la terre et Le temps des anges, ce roman doux-acide marque aussi l’amorce d’une forme narrative novatrice, instaurant une modulation proustienne de la remémoration. Au gré d’un récit non linéaire, soumis aux associations libres de l’évocation, c’est tout un théâtre de bourgeoisie provinciale qui émerge des brumes du passé, dont les figures goyesques contrastent avec quelques personnages « élus » par la romancière à proportion de leur sensibilité, de leur vulnérabilité ou de leur appartenance à un « ailleurs » poétique. Catherine Colomb. Œuvres complètes. L’Age d’Homme, 1993.

medium_Cherp_kuffer_v1_.jpgLe chêne brûlé
– On redécouvre une Suisse souvent insoupçonnées, à tout le moins oubliée de nos jours, dans ce premier récit autobiographique de l’écrivain né en milieu ouvrier, dont la mère et le père s’échinaient à travailler dur sans parvenir à nouer les deux bouts. Sur ce fond d’âpre nécessité qu’adoucissent du moins les sentiments et les valeurs incarnées par les siens, l’auteur raconte, sans sa langue à la fois directe et chantournée, lyrique et rebelle, son parcours de fils de prolétaire accédant à l’université, dont l’engagement communiste lui vaudra l’opprobre. Gaston Cherpillod. Le chêne brûlé. Poche Suisse, 1981.


Les circonstances de la vie. – Après les deux premiers romans terriens de Ramuz, celui-ci s’attache à un personnage qui va vivre, à son corps défendant, la mutation de toute une société soudain entraînée dans les mécanismes de l’expansion et de la spéculation, où les affairistes et les arrivistes feront florès. Après un premier mariage malheureux, le notaire Emile Magnenat s’installe en ville afin de satisfaire les ambitions pressantes de la fringante Frieda, qui le pousse à toutes les dépenses avant de le tromper et de l’anéantir. D’une tonalité flaubertienne, ce sombre et poignant roman est tout empreint de la défiance du jeune Ramuz à l’encontre de la ville et d’une société déshumanisée. C.F. Ramuz. Les circonstances de la vie L’Age d’Homme, Poche Suisse No 134.

Comme si je n’avais pas traversé l’été. – C’est là, sans doute, le roman le plus accompli de l’auteur. Il y est question de la peine et de la révolte d’Alia, confrontée en très peu de temps à la mort de son père, puis à celle de son mari et de sa fille aînée, tous deux victimes du cancer. Livre de la déchirure intime et du scandale de la mort frappant la jeunesse, ressentie comme absolument injuste par la mère qui a porté l'enfant pour qu'il vive et lui survive, ce roman est aussi, à l'inverse, un livre de l'alliance des vivants entre eux et du dialogue perpétué avec ceux qui leur ont été enlevés. Janine Massard. Comme si je n’avais pas traversé l’été. L’Aire, 1998.

La complainte de l’idiot – On se régale à la lecture de ce livre ludique et foisonnant autant pour l'originalité de sa vision - apparemment dégagée de tout réalisme et renvoyant cependant à notre monde avec une verve critique réjouissante - que pour l'éclat et les chatoiements de son écriture, jamais aussi libre et inventive. Rappelant la douce dinguerie hyperlucide d'un Robert Walser, et d'abord parce qu'il se passe dans un « débarras à enfants » assez semblable au fameux Institut Benjamenta, ce roman évoque également la figure tutélaire de Cendrars par ses dérives épiques, le goût du conte qui s'y déploie et sa faconde verbale. Michel Layaz. La joyeuse complainte de l’idiot. Zoé, 2003.

medium_Meizoz.jpgLes désemparés – Oscillant entre le Valais de bois et certaine Suisse sauvage auxquels on le sent également attaché par ses fibres ataviques, et sa culture plus cérébrale et policée d’universitaire bon teint, l’auteur cisèle, en premier lieu, une dizaine de portraits fort expressifs de Sans voix, évoquant les errants et autres humiliés rejetés dans les marges de la course à la réussite. La découverte du livre et de l’écriture nourrit ensuite Beaux parleurs, alors que Tombés du ciel étend le champ du voyage de l’auteur, qu’on retrouve skis aux pieds dans la dernière variation jouant sur une rumination de randonneur à caractère politique... Jérôme Meizoz. Les désemparés. Zoé, 2005.

Le désir de Dieu – D’emblée l’auteur se dit « plein de Dieu » dans ce livre reprenant en fugues et variations les thèmes fondamentaux de son œuvre, à savoir : l’étonnement primordial d’être au monde et la découverte de la poésie, l’intuition précoce de la mort et son expérience tragique au suicide du père, le vertige du sexe et ses turbulences contradictoires, la fascination pour le vide qui serait à la fois une plénitude à la manière extrême-orientale, le miel du monde et ses infinies modulations, le rêve du monumentum artistique cher à Flaubert et la conscience de sa vanité sous le ciel métaphysique. Or il y a, dans ce livre de pure prose, une liberté et une qualité de style qui en font l’un des meilleurs ouvrages de son auteur. Jacques Chessex. Le désir de Dieu. Grasset, 2005.

Le dessert indien
– La tonalité qui marque les treize nouvelles de ce recueil, mélange d’épicurisme souriant et de désenchantement indulgent, de flegme frotté de cynisme et de bonhomie frottée d’expérience, relève de la culture anglo-saxonne plus que de la tradition romande, du côté de Somerset Maugham. De la nouvelle policière à la gourmandise érotique, en passant par la rêverie méditative d’Un instant d’éternité, évoquant Barbey d’Aurevilly, le récit fantastique ou la satire, l’auteur excelle à tout coup, en dépassant pourtant l’exercice de style par un vrai bonheur d’écriture et de narration. Marc Lacaze. Le dessert indien. Seuil, 1996.

Le dixième ciel – Comment concilier foi et raison, vérité révélée et connaissance scientifique ? Telle est l’un des questions posées par ce vaste roman au formidable générique, puisque Pic de la Mirandole, le protagoniste, y fréquente Laurent de Médicis ou Marsile Ficin, dans la Florence brillantissime du Quattrocento où apparaissent également le jeune Michel-Ange, Sandro Botticelli ou Savonarole, notamment. Plus que le pittoresque du roman historique, somptueux au demeurant, c’est l’enjeu du débat d’avenir qui nous captive ici, incarné par de beaux personnages. Etienne Barilier. Le Dixième ciel. Julliard/L’Age d’Homme, 1986.

Le droit de mal écrire. – Dans sa fameuse Lettre à Bernard Grasset, Ramuz a magistralement traité le problème des relations liant la Suisse romande à Paris et, plus précisément, les langues périphériques de la francophonie au « bon français ». D’un Rousseau, qui revendiquait la spécificité culturelle et morale du parler romand, tout en s’exprimant en français classique, à un Töpffer émaillant volontiers son écriture de localismes à coloration helvétistes, et jusqu’aux auteurs d’aujourd’hui, le rapport entre la littérature romande et la France reste ambigu, rarement simple. Jérôme Meizoz. Le droit de « mal écrire », Quand les auteurs romands déjouent le « français de Paris ». Zoé, 1998.

Eloge du migrant. – Quelque peu rugueux au premier abord, ce premier livre d’un fils d’immigré en impose bientôt par la justesse de son ton et l’originalité de son écriture, incorporant ici et là des tournures italianisantes qui tiennent lieu d’accent au protagoniste, saisonnier italien se racontant sans trémolos. « Murateur » de métier, il se dit « de rue et d’errance solidaire », non tant « de revendication » que « de fidélité », avec un double sentiment d’être exclu et de participer à la fraternité des matinaux. Il y de l’héritage de Pavese dans cette belle méditation poétique. Adrien Pasquali. Eloge du migrant. L’Aire, 1989.

medium_Olivier.JPGL’enfant secret - Les destinées croisées des aïeux de l’auteur, de la Côte vaudoise à l’Italie de Mussolini, et l’Histoire dramatique du siècle, se vivifient dans cette autofiction constituant sans doute l’un des plus beaux livres de l’auteur. Les personnages d’Emilie et Julien, qui vivent sur les bords du Léman, et le couple formé par Nora et Antonio, assistant (et participant, puisque Antonio est le photographe attitré du Duce) à la montée du fascisme en Italie, constituent le cercle familial multiculturel dans lequel va grandir l’enfant, dont la mémoire restituera ce microcosme si caractéristique de notre pays. Jean-Michel Olivier. L’enfant secret. L’Age d’Homme, 2003.

L’enfant triste
. – On retrouve, une génération plus tard, la douloureuse grisaille des Circonstance de la vie, sur fond d’aigre puritanisme, dans ce récit d’une enfance marquée à la fois par le désamour des parents du protagoniste, et par les avanies subies au Collège, où le goût manifesté par le garçon pour un Baudelaire, notamment, est assimilé à un dévoiement. Du moins une tante bonne, à la montagne, va-t-elle donner une autre image de la vie, plus ouverte et généreuse, au narrateur de ce livre d’autant plus marquant qu’il s’en tient aux faits, sans pathos. Michel Campiche. L’enfant triste. L’Aire, 1980.

medium_Mercanton0001.JPGL’été des Sept-Dormants. – Relevant à la fois de l’exorcisme autobiographique, du roman symphonique et du testament spirituel, ce livre allie, étrangement, les fantasmes obsessionnels et presque maniaque, dans leur expression, d’un esthète amoureux des éphèbes, et la ressaisie magistrale, poétique et religieuse la fois, de quelques destinées réunies dans le creuset existentiel et affectif d’un institut de jeunes gens tenu par une maîtresse femme, Maria Laach, et son pittoresque époux. Roman de l’apprentissage à l’ample mouvement de fleuve, ce livre majestueux laisse en mémoire un double souvenir de fraîcheur juvénile et de lancinante mélancolie. Jacques Mercanton. L’Eté des Sept-Dormants, Galland 1974. Réédition en Poche Suisse, Nos 9 et 10.

Ce qui reste de Katharina. – De la misère morale en famille bourgeoise pourrait être le sous-titre de ce roman courant à travers trois générations et constituant un aperçu mordant de l’évolution des mœurs au XXe siècle. Au lendemain de la mort de son fils quinquagénaire, Katharina se repasse le film de sa vie et en établit le bilan, marqué par maints sacrifices sur l’autel de la vie conjugale et de la maternité. Rien pourtant du réquisitoire féministe unilatéral dans ce récit d’une vie gâchée où la complexité humaine est abordée avec empathie. Janine Massard. Ce qui reste de Katharina. L’Aire, 1997.

L’essaim d’or. – Amateur de bonnes choses, à tous les sens de l’expression, l’auteur, ancien bibliothécaire municipal en chef, et fomentateur à ce titre d’une phénoménale collection de bandes dessinées, est également un prosateur gourmand capable de faire partager ses goûts, comme celui du flan caramel, dit ici « mets de fête ». Excellant dans l’évocation ludique ou cocasse (son éloge de la vache ou sa célébration de la poussière de bouquins), cet arpenteur des sentiers écartés de la littérature ajoute, de surcroît, une touche d’humour à notre littérature si souvent si grave… Pierre-Yves Lador. L’essaim d’or. L’Aire, 1998.

Le désarroi
– Issu d’une génération héritière de la faillite des idéologies, le protagoniste rompt avec sa vie confinée d’étudiant en lettres à la suite des mises en garde d’un de ses profs vitupérant la standardisation et la déshumanisation de la société. « Confronté à une existence que je ne savais plus comment empoigner, je me sentais usé » remarque-t-il à l’instant où il arrive, après un long voyage, dans un monastère qu’on suppose au Mont Athos, où il chemine sur les traces d’un certain Alexandre, mi-héros mi-ascète en lequel il espère trouver un modèle existentiel. René Zahnd. Le désarroi. L’Aire, 1990.

medium_CINGRIA4.2.jpgLa fourmi rouge. – Une très bonne introduction se trouve ménagée ici à l’œuvre de Charles-Albert Cingria, tant par la qualité et la diversité représentative des textes réunis, que par la très éclairante préface de Pierre-Olivier Walzer, pour lequel la promenade avec Charles-Albert « est une perpétuelle réconciliation avec l‘univers ». Tous les registres du génial écrivain sont illustrés ici, de la déambulation quotidienne (Le seize juillet) à la plus sublime méditation poético-métaphysique (Le canal exutoire), en passant par le dialogue fantaisiste (Grand questionnaire), l’essai de définition d’un habitus humain (L’eau de la dixième milliaire « autour» de Rome) ou l’érudition joyeuse (Musiques et langue romane en pays romand). Un constant émerveillement, accordé à une écriture sans pareille. Charles-Albert Cingria. La Fourmi rouge et autres textes. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 1.

La gazelle tartare. – Dernière en date de ses autofictions, ce livre d’Asa Lanova est aussi le plus vibrant d’émotion et le mieux enraciné dans le sol natal de la romancière lausannoise, le plus accompli aussi du point de vue littéraire. Un premier amour, dont la fin prématurée coïncide avec le renoncement à une prometteuse carrière de ballerine, et la mort de la mère de la protagoniste, constituent les deux pôles sensibles de cette remémoration où l’enfance et ses magies, une angoisse maladive et le recours à l’exorcisme des mots, se conjuguent pour rendre le « son » unique d’une vie ressaisie par l’écriture. Asa Lanova. La gazelle tartare. Campiche, 2004.

medium_BenSalah.jpgLe Harem en péril.
– Conteur savoureux, mais développant aussi de féroces observations sur la société dont il est issu, et notamment sur la condition de la femme et la régression obscurantiste, l’écrivain tunisien établi en pays de Vaud, après trois premiers romans, continue de nous captiver avec dix nouvelles également marquées au sceau de la vitalité et de l’authenticité, à commencer par l’insoutenable premier récit (La viande morte) des atroces souffrances endurées par Selma, atteinte d’une tumeur et que les siens accusent d’avoir « fauté » parce que son ventre gonfle. Un étonnant mélange de verve caustique et de compassion. Rafik Ben Salah. Le Harem en péril. L’Age d’Homme, 1999.

L’Homme seul. – Soliloque effréné non moins que stimulant, ce livre a les qualités et les limites de la recherche autodidacte, à la fois passionnant par ses observations et discutable dans ses conclusions, à commencer par celle qui conclut à l’extinction de la culture occidentale dans les années 1960… Matérialiste anarchisant, l’auteur réduit l’histoire de la culture à une suite de déterminations où le rôle de la géographie se trouve revalorisé par rapport à l’analyse historico-économique des marxistes. Sans aucune référence indiquée, mais brassant d’innombrables lectures, cette somme hyper-subjective et péremptoire est marquée par un souffle et un ton uniques. Claude Frochaux. L’Homme seul. L’Age d’Homme. Poche Suisse No 194-195.

Humour. – Tenant à la fois du journal de bord personnel et de l’essai biographique, ce livre est l’une des plus belles illustrations de la pratique singulière de l’auteur, consistant à imbriquer des dessins et des aquarelles dans le corps de son texte. En l’occurrence, celui-ci place la (re)découverte de Joyce, dont la vie se trouve racontée au fil d’un journal imaginaire, sous le signe de la passion juvénile de Pajak et de son ami Yves Tenret, protagonistes d’une histoire se donnant comme en miroir, en résonance à la biographie du génial Irlandais. Frédéric Pajak (avec Yves Tenret) Humour. Une biographie de James Joyce. PUF, 2001.

medium_Tache2.3.jpgL’intérieur du pays – Sensible au génie des lieux, qu’il restitue par le truchement d’images aussi limpides qu’évocatrices, gardant toujours un nimbe de mystère, le poète, passant d’abord par La porte d’à côté pour une suite d’aquarelles lausannoises de bonne venue, entreprend ensuite un voyage en zigzags qui le conduit à travers la Suisse débonnaire de Töpffer en passant par quelques hauts lieux de culture gardant en mémoire le passage de Nietzsche (à Sils-Maris), Jouve (au val Fex) ou Rilke (à Soglio), sans que la référence littéraire n’alourdisse jamais le propos, le voyage se poursuivant de lumières en mélodies, à fleur de sensations bien lestées par les mots. Pierre-Alain Tâche. L’intérieur du pays. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 205.

Jean-Luc persécuté
. – Deuxième roman du jeune Ramuz, cette tragédie montagnarde donne un grand frère farouche à la petite Aline en la personne de Jean-Luc Robille, incessamment humilié par une épouse sensuelle et mauvaise, Christine de son prénom. Type de l’homme simple et droit, le protagoniste découvre les traces de l’adultère dès la fameuse scène première, préludant à tous ses malheurs et à ceux de l’enfant du couple. Le roman, portrait aussi d’un village de montagne, évoque une pyrogravure expressionniste, où la noblesse de cœur de Jean-Luc et la vilenie de ceux qui l’entourent forment un contraste significatif. C.F. Ramuz. Jean-Luc persécuté. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 25.

Je dis tue à tous ceux que j’aime – Après avoir abordé les genres les plus divers, de la science fiction au roman historique, l’auteur lausannois touche ici au symbolisme fantastique autant qu’à l’érotisme homosexuel, dans un roman évoquant les nouvelles de Kafka ou la littérature latino-américaine. Le protagoniste, représentant banal de son état, échoue dans une ville paraissant soudain coupée du temps et du monde ordinaire, où la rencontre d’un jeune homme vaguement angélique, en dépit de conduites sordides, achève de le déstabiliser. Surtout intéressant par son atmosphère, ce roman est d’un conteur avéré. Olivier Sillig. Je dis tue à tous ceux que j’aime. H&O, 2005.

Jette ton pain.
– « Je ne suis qu’une vieille orpheline à la recherche de trésors perdus », écrivait Alice Rivaz dans Comptez vos jours, et l’aveu pourrait être aussi celui de Christine Grave, à cela près que cette quinquagénaire est encore en charge de sa mère impotente, qui ne manque de lui rappeler combien elle s’est elle-même « sacrifiée ». Bilan d’une existence de femme souvent « empêchée » dans ses aspirations personnelles, ce roman proche de l’autofiction est à la fois marqué par l’effort d’émancipation et le pari créateur sur lequel s’ouvre sa dernière partie. Alice Rivaz, Jette ton pain, Gallimard/Galland, 1979.

Jonas
– Roman de l’alcool et des bilans de la cinquantaine, cette autofiction – l’une des plus fortes de l’auteur – évoque le retour, à Fribourg où il a passé le début de sa jeunesse, de Jonas Carex en quête d’un refuge momentané dans le ventre de la baleine aux souvenirs. De fait, c’est en ces lieux qu’il a vécu le plus intensément, à l’âge des grandes questions et d’un amour qu’il va retrouver avec un mélange de tendresse et de désarroi, qui le confrontera plus durement encore à son naufrage personnel. Jacques Chessex. Jonas. Grasset, 1987.

medium_Amiel.JPGJournal intime – Parangon du genre, ce monument de l’introspection ne se borne pas, loin s’en faut, à la rumination stérile d’un professeur esseulé et velléitaire, mais constitue la chronique extrêmement variée d’une fin de siècle genevoise, vue par un écrivain aussi ouvert à la culture européenne qu’à la nature, à la philosophie et aux nouvelles doctrines sociales, au milieu littéraire local ou parisien. Lecteur et promeneur infatigable, Amiel est surtout un prosateur d’une merveilleuse porosité, du moins quand il échappe au ressassement quotidien et à l’autoflagellation. Ses paysages, ses portraits (notamment de femmes) et ses réflexions de toutes espèces constituent un inépuisable trésor. Henri-Frédéric Amiel. Journal intime, L’Age d’Homme, 12 volumes.

Kriegspiel
– A la tête d’une escouade de dragons à l’ancienne, le capitaine Pavel Takac donne l’assaut à une formation de tanks, dont il ressortira seul vivant, témoignant du sacrifice des hommes tombés à ce qu’on pouvait dire encore le champ d’honneur, et faisant revivre l’événement avec panache, mais non sans mélancolie. Le ton et la manière, autant que la vigueur de ce roman sont assez rares en Suisse romande, et c’est en effet un captivant roman d’aventures que cet ouvrage à valeur, aussi, de réflexion sur la guerre et sur le sacrifice des héros, chair à canon de la Realpolitik. Jacques-Michel Pittier. Kriegspiel ou le jeu de la guerre. L’Age d’Homme, 1982,

Les larmes de ma mère
- Récit mimétique d'une libération, Les Larmes de ma Mère représente, malgré quelques relents de lyrisme adolescent, un travail de fiction qui dégage ce livre de ce qu'il pourrait avoir d'anecdotique ou de nombriliste. La démarche de Michel Layaz se fonde sur une implication vivante, vécue par le truchement d’une langue qui restitue, dans leurs nuances, tous les désarrois, les humiliations, les infimes mais cuisante blessures, comme aussi les effusions, les petits bonheurs, les premiers troubles sensuels, les échappées dans le sillage d'un magicien ou d'une femme bien en chair, les premiers refus aussi et les premières prises de conscience personnelles. Michel Layaz. Les Larmes de ma mère, Editions Zoé, 2002

Laura – Deuxième roman de l’auteur lausannois, ce livre étincelant concentre les thèmes à venir de l’œuvre, partagée entre une interrogation sur le sens de l’art dans le monde contemporain et la modulation des passions humaines. Dans le décor hautement symbolique de Venise, le protagoniste, jeune artiste peintre cheminant aux frontières du nihilisme métaphysique, aime et fait souffrir Laura que résument les « gestes de la vie ». Limpide et dense, ce roman a conservé sa vibration tendue et sa beauté. Etienne Barilier. Laura. L’Age d’Homme, Poche suisse No 82.

La Malvivante. - Dans son chalet en banlieue du Clos, Tosca remâche sa révolte en observant les gens du quartier au moyen de ses jumelles. Malheureuse en ses premières amours, cette fille d’immigré italien et de Vaudoise terre à terre, mariée à un ouvrier résigné à son sort, est en outre rejetée par ses enfants. Au bord de la rupture psychique et du suicide, Tosca n’en témoigne pas moins d’une vive lucidité sur le monde médiocre qui l‘entoure, où les « petites gens » montrent parfois le plus de grandeur inaperçue. Mireille Kuttel, La Malvivante. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 37.

Le marcheur illimité. – Intéressant par l’allant de son écriture et l’observation des « premiers plans » que lui ménage la marche, Ellenberger le farouche n’a rien du sémillant randonneur à la manière de Töpffer, ni non plus du « performeur » à celle de Daniel de Roulet : il marche à en crever à ce qu’il semble et, de fait, cela devient un récit plein de vie que cette suite d’évocations de longues trottes le long du Doubs ou du Rhône, en Crète ou dans les rues de Paris, lézardant quelque temps au Luxembourg puis se remettant en route du Quartier latin à Saint Germain-en-Laye… Pierre-Laurent Ellenberger. Le marcheur illimité. L’Aire, 1999.

medium_Salem.2.JPGLe miel du lac.
– En chroniqueur pratiquant un type d’observation et une langue imagée à la Vialatte, son maître avéré, l’auteur évoque, dans cette manière de d’autoportrait étoilé, son passé de gosse levantin aux souvenirs d’enfance à la fois pittoresques et parfois douloureux. Rompant avec le tout-venant du journalisme, il enlumine, avec un mélange de candeur blessée et d’humour souvent cocasse, les heures riches de ses flâneries et de ses rencontres, dans ce pays de Vaud qui est devenu sa terre d’adoption. Gilbert Salem. Le miel du lac. Campiche, 1998.

Mille-feuilles. – En trois volumes très élégants et illustrés avec beaucoup de goût, ce recueil de proses et d’articles, plus encore que les romans autobiographiques de l’auteur, constitue le « trésor » de l’auteur délicieux d’Italiques (L’Age d’Homme, 1969), capable de parler de la peinture de James Ensor ou d’une visite à Gustave Roud, de Picasso en Avignon ou de « Fribourg-la-romaine », du Paradou des Bille ou de la mort de Léautaud avec la même fine justesse et avec le même bonheur. Comme dans Le soleil sur Aubrac (Grasset, 1986), le grappilleur déploie, en ces pages étincelantes, une constante faculté de transmutation. Georges Borgeaud. Milles Feuilles I, II, III. La Bibliothèque des Arts, 1997.

Mon bon ami
– L’auteur de ce savoureux recueil de proses, dont le texte intitulé Merveilles indique bien l’orientation et la tournure, se nourrit de tout, circulant de par le monde comme l’enfant au tricycle ou son grand frère en aile delta. De l’oiseau witcha (une sorte de merle blanc) elle dit : « Le merle avait un regard de comptable, de notaire, d’inspecteur, de soliste ». Avec la même alacrité joyeuse et le même bonheur d’expression évoquant tour à tour Vialatte et Cingria, elle parle indifféremment de Lawrence Durrell et de Marco Polo, de sa peur du noir et d’un mazot sur la montagne, des Rolling Stones copulant dans leur jet rivé ou d’une humble vieille dame corse, sans oublier l’âme soeur qui donne son nom au titre du livre… Corinne Desarzens. Mon bon ami. L’Aire, 122p.

Monument à F.B
. – Sur le ton apparemment détaché du dandy, ce récit de pure émotion, dont les mouvements de la narration reproduisent les tâtons, hésitations et autres retours amont, digressions ou subites illuminations, tient à la fois de la remémoration sentimentale et de l’exorcisme. Il y est question de la liaison d’un homme marqué par « la saloperie d’usure de la vie quotidienne », auprès duquel F.B., malmenée en ses jeunes années, cherche refuge, pour le faire souffrir à son tour. Du moins cette femme-enfant laisse-t-elle une trace indélébile de « pureté inaliénable ». Roger-Jean Ségalat. Monument à F.B. Hachette-Littérature, 1978.


medium_Cuneo.2.JPGMortelle maladie - D’une voix encore fragile, mais chaleureuse, nouée par la souffrance, l’auteur exprime à la fois sa révolte contre le mal qui la ronge et contre la société des hommes, où la femme est parfois encore une esclave. La première partie du livre est attente de l’enfant, d’abord intrus, puis vie désirée, jusqu’au jour de l’accident qui laisse la mère de nouveau seule dans le monde des survivants, contrainte de s’inventer de nouvelles raisons de vivre. Mère frustrée, la narratrice devient femme-écrivain tentant d’assumer le sort de ses semblables, en racontant notamment le calvaire d’Annunziata, la mère italienne, pour donner à son propre drame une résonance plus universelle. Anne Cuneo. Mortelle maladie. En Campoche, 2005.

Nains de jardin.
– La verve satirique qui se déploie dans ce recueil de nouvelles, dont le succès populaire n’a pas faibli depuis sa parution, s’applique à toute une Suisse moyenne déjà brocardée par un Hugo Loetscher, un Emil ou une Zouc. L’homme aux nains de jardin vit dans une petite maison à soi ou en villa mitoyenne, au milieu d’un univers propre-en-ordre et censé le rester, qu’un rien suffit pourtant à troubler, suscitant alors une vraie fièvre sécuritaire. Multipliant les scènes significatives, l’auteur brosse un portrait-charge de groupe non dénué de malice amicale. Jacques-Etienne Bovard. Nains de jardin. Campoche, 2004.

Ni les ailes ni le bec – Mélange d’humour mordant et de tendresse latente, ce premier recueil de l’auteur constitue, en dix-huit nouvelles, un patchwork attachant et vif, à l’image de la jeunesse qu’il décrit et dont il procède aussi bien. Des rêves de la femme de ménage espagnole compulsant son roman-photo, dans Conchita, à l’évocation de jeunes gens incapables d’apprécier tout ce qui leur est donné, dans Vous les enfants des hautes Villes, le nouvelliste restitue de brèves tranches de vie à valeur parfois significative. François Conod. Ni les ailes ni le bec. Campiche, 1987.

Le pain de coucou.
– Plus encore qu’un kaléidoscope de souvenirs d’enfance puisant à la double source de l’univers alémanique du Grossvater et du quartier lausannois des jeunes années de l’auteur, ce livre restitue les premiers émerveillements de celui-ci à la découverte conjointe des choses et des mots. Dans un climat mêlé de tendresse et d’humour, les séquences de cette remémoration évoquent le monde d’une modeste tribu familiale assez typique de la Suisse des années 50, avec ses figures et ses emblèmes dont le relief s’accentue par le double jeu de la distance temporelle et du verbe poétique. Jean-Louis Kuffer. Le pain de coucou. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 44.

Passion.
– La beauté et la hideur cohabitent dans ce roman glacial et brûlant à la fois, où s’opposent aussi bien deux univers, de la stérilité et de la création, de l’amour-passion et de la vie par procuration d’un maniaque solitaire. Pierre X., « homme sans passion », le type du quidam sans qualités, vit comme greffé au jeune couple que forment la danseuse Maria F. et le pianiste Frédéric Z., qu’il épie avec des moyens de plus en plus sophistiqués et dont il consigne l’évolution de la relation dans son journal, lequel constitue le roman lui-même, l’un des plus saisissants de l’auteur lausannois. Etienne Barilier. Passion. L’Age d’Homme, Poche suisse No 7.

Les passions partagées
. – Sur la base de carnets tenus quotidiennement et de notes fixant chaque nouvelle découverte, l’auteur recompose une chronique kaléidoscopique à valeur de « lecture du monde » où alternent aussi rencontres, voyages et autres expériences personnelles formatrices. Vingt ans (1973-1992) de vie littéraire en Suisse romande, des balades en Toscane ou en Andalousie, la découverte des Etats-Unis et du Japon, l’amitié et l’amour, la naissance d’un enfant et l’arrachement aux êtres aimés constituent la trame de l’ouvrage. Jean-Louis Kuffer. Les Passions partagées. Campiche 2005.

Le pays de Carole
. – Peu de romans romands témoignent, mieux que ceux de cet auteur, de l’état et de l’évolution des mentalités et des moeurs dans notre pays, ici dans la rupture de continuité de la séculaire vie paysanne et dans le vacillement généralisé des relations de couples, notamment entre la trentième et la quarantième années. La crise vécue ici par Paul, homme au foyer qui se découvre une passion pour la photographie, et Carole que suroccupe sa carrière de médecin, aboutit à une nouvelle forme de liberté qui accentue par contraste, les médiocres accommodements où trop de vies s’enlisent. Avec autant de lucidité que d’empathie, Bovard campe des personnages vivants et attachants. Jacques-Etienne Bovard. Le pays de Carole. Campiche, 2002.

Prendre d’aimer
– Fuyant la disette qui sévit en Valais, Séverine cherche ailleurs de quoi vivre, des bains de Loèche à Lausanne et Fribourg en passant par Villeneuve, découvrant le pays en ces années 1820, et multipliant les rencontres également significatives pour le lecteur. La fresque d’époque, nourrie par une documentation précise, est rehaussée par une écriture également marquée par le souci de reconstitution, mais sans artifice pour autant, savoureuse et sympathique autant que le portrait de la protagoniste. Gisèle Ansorge. Prendre d’aimer. Campiche, 1988.

medium_Sonnay.2.JPGUn prince perdu. – Tenant à la fois du conte épique et du roman en prise directe avec les tribulations du monde contemporain, ce roman évoque fortement les destinées de l’Afghanistan, que l’auteur connaît bien pour y avoir été délégué du CICR, sans que le pays ne soit jamais nommé. Le jeune Jahan, unique rescapé du massacre de la famille royale du Karaba, entreprend le récit de sa vie à l’initiative de son ami portugais Jorge, afin de laisser témoignage et d’affirmer une identité remise en cause. A la fois tendre et amer, pétri d’humanité et impressionnant par ses évocations de la nature et du chaos de la guerre civile, ce livre est de ceux qui marquent. Jean-François Sonnay. Un prince perdu. Campiche, 1999.

Rapport aux bêtes. – Dès les premières pages de ce roman se révèle un talent singulier, tant par le choix singulier des mots que par les rythmes, la couleur, le modelé, la pâte du langage. Si la voix de la romancière manifeste aussitôt une indéniable originalité, cela ne va pas sans sophistication de style tournant, parfois, au maniérisme. Le fait est d’autant plus gênant que le livre est censé représenter l’existence d’un paysan de montagne et ses rapports avec sa jeune femme Vulve, son valet de ferme portugais et ses vaches. Noëlle Revaz. Rapport aux bêtes. Gallimard, 2002.

Le rendez-vous de Thessalonique. – Ce premier livre de l’auteur fixe d’emblée un espace romanesque et développe, au fil d’une écriture précise, concrète et rapide le récit des désarrois d’un quadragénaire, architecte de son état, dont la disparition soudaine de son meilleur ami exacerbe sa propre remise en question. Voyage vers soi-même recoupant l’errance des damnés de la terre, ce périple surtout existentiel ressaisit les rejets et autres tâtons d’une génération en perte de repères, dans un roman qui a valeur à la fois de symptôme et de fondation personnelle. Nicolas Verdan Le rendez-vous de Thessalonique. Campiche, 2005.

Le roseau pensotant – L’humour palliant la bêtise, l’esprit grégaire et pédant ou le conformisme du bourgeois encaqué dans ses préjugés, est la marque du ton et du style de Roorda, pédagogue et chroniqueur dont les titres de quelques œuvres sont assez explicites, à commencer par Le débourrage de crâne est-il possible ? ou Le pédagogue n’aime pas les enfants… Plus que tel ou tel essai séparé, c’est l’ensemble des Œuvres de Roorda, réunies en deux volumes, qu’il faut recommander à l’amateur de vues originales et roboratives, marquées du sceau d’un sens commun authentiquement démocrate et vivifiant. Henri Roorda. Œuvres, 2 vol. L’Age d’Homme, 1970.

Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. – Mémorialiste patiemment documentée de ses familles paternelle et maternelle, Suzanne Deriex s’attache ici à la peinture d’une tribu vigneronne à Lavaux, dès la fin du XIXe siècle et sur une durée avoisinant le siècle, où s’entremêlent les tribulations personnelles de la protagoniste, Louise Moraz devenue Croisier, les multiples petites histoires de famille et les grands événements des époques successives. Portrait d’une femme et des siens, l’ouvrage fait également figure de chronique document la vie et les mentalités en mutation d’une région. Suzanne Deriex. Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. L’aire, 1986. Poche Suisse, Nos 105-106.

medium_Moeri.JPGLe sourire de Mickey – Il y a quelque chose de panique dans le regard que l’auteur promène sur nos semblables plus ou moins empêtrés dans les embrouilles de la société contemporaine, où les modèles du battant et de la superwoman font figure de référence. Les personnages décrits dans ces nouvelles peinent à telle identification, à moins de s’aliéner comme ce couple pour lequel la naissance d’un enfant fait figure de péripétie « non appropriée ». Observateur redoutable des tics de comporteent ou de langage, dans la parenté d’un Michel Houellebecq, Antonin Moeri excelle à ressaisir, sous forme narraative, les névroses et les psychoses de l’homme actuel, sans trop le caricaturer. Antonin Moeri, Le Sourire de Mickey. Campiche, 2003.

La Suisse romande au cap du XXe siècle. – Le gai savoir a trouvé, en Alfred Berchtold, son plus généreux représentant helvétique, dont cette somme (avant une fresque consacrée à la civilisation bâloise et un livre exhaustif sur Guillaume Tell) est la première, éclatante illustration. Des sources protestantes, essentielles dans ce pays, à l’émergence de l’helvétisme, marqué par les courants romantiques européens, et jusqu’au tournant fondateur des Cahiers vaudois, l’historien se fait tour é tour conteur et critique littéraire pénétrant. Jamais sec ou pédant, ce livre aux synthèses magistrales et aux inoubliables portraits n’a pas pris une ride ! Alfred Berchtold. La Suisse romande au cap du XXe siècle. Payot, 1964.

Les Têtes – Ce pourrait n’être qu’une galerie de portraits littéraires, alors que l’art du prosateur à son extrême pointe, et la matière physique et psychique brassée font de cette suite de figures une admirable danse des vifs. D’un Henry Miller juste entrevu dans un café parisien, avec son museau de loup, au souvenir recomposé de Charles-Albert Cingria se relevant d’une chute en vélocipède, le front tatoué de bitume, l’auteur s’éloigne le plus souvent de la chose vue ou de l’anecdote contenue pour restituer chaque personnalité en vérité plus qu’en légende, sans se priver pour autant de l’invention révélatrice. Aux magnifiques évocations d’écrivains encore vivants (François Nourissier ou Maurice Chappaz) font pendant nombre de portraits posthumes. Or c’est aussi bien sous le signe de Yorick que l’écrivain se place, en quête de la « tête » essentielle de chacun. Jacques Chessex. Les têtes. Grasset, 2003.

Tout-y-va – Les derniers mots de ce petit ouvrage, tenant à la fois du journal (entre 1960 et 1962) et des mémoires, témoignent du regret de l’écrivain de n’avoir pu établir ses œuvres complètes, et c’est une mélancolie semblable qui imprègne cette suite très révélatrice de souvenirs (notamment sur la période des Cahiers vaudois) et de propos sur la vie et ses aléas. Alors que les écrits polémiques de Gilliard, tel L’école contre la vie, donnent l’impression d’une grande solidité, ce livre reflète plutôt la sensibilité complexe de l’homme se rappelant son enfance et ses multiples expériences. Edmond Gilliard. Tout-y-va. Trois collines, 1963.

Trois hommes dans une Talbot – On se rappelle la nonchalante navigation de Jerome K. Jerome en suivant Monsieur Paul et ses compères (Ramuz et le peintre Bischoff) à travers la France profonde, dont l’écrivain évoque les charmes avec autant de bonheur qu’il en a mis à croquer les multiples aspects de la Suisse. Cette pérégrination débonnaire se prolonge, aujourd’hui, grâce à la publication des Œuvres de Budry en trois forts volumes, à travers une foison de textes injustement oubliés et qui valent à la fois par leur contenu et la haute qualité de leur écriture. Paysages et artistes, littérature et motifs historiques ou contemporains, contes et chansons : tout fait miel à l’essayiste à la fois gourmand et raffiné, ondoyant et pénétrant, au poète et au prosateur. Paul Budry. Œuvres, 3 vol. Cahiers de la renaissance vaudoise, 2000.

La Venoge
– Ce poème, illustrissime en nos régions, évoquant une douce et indécise rivière toute semblable à la mentalité vaudoise moyenne, ne saurait confiner son auteur dans la vaudoiserie complaisante à quoi d’aucuns réduisent son œuvre de chansonnier. L’ensemble de ses écrits permet en effet de (re)découvrir un conteur délicieux, toujours attentif à l’humanité bonne et au génie des lieux (son Paris est aussi présent que son pays de Vaud), un poète populaire aux merveilleux tableautins, mais également un critique virulent et un chroniqueur non moins vif de la vie contemporaine. Jean-Villard Gilles. Œuvres.

Le visage de l’homme
– Au tournant de la quarantaine, l’auteur excelle dans le genre de la digression en mêlant notations très personnelles, voire privées, et considérations sur la culture ou sur le monde comme il va. Qu’il parle de la cervelle au beurre noir du Café Romand, du piano de Chopin que les cosaques jetèrent par la fenêtre (à propos de l’enterrement de Brejnev), d’un raid en avion sur le musée de Bale ou d’un malheureux croisé dans un café, bref de ce qui le remplit de joie, l’inquiète ou le révolte, le chroniqueur fait montre de la même maîtrise ressortissant à l’équilibre intérieur. Jil Silberstein. Le visage de l’homme. Le Temps qu’il fait, 1988.

medium_JLK20.3.jpgLe viol de l’ange
- Le terme de « roman virtuel » convient à cette ressaisie des multiples possibles de la vie contemporaine, captée dans son surgissement, dès le lendemain de la prise de Srebrenica, en juillet 1995. Dans un grand ensemble suburbain, un drame se prépare : l’agression sexuelle et le meurtre d’un enfant par un mystérieux tueur, dont le journal ponctue les pages du roman. Traversée des ténèbres, ce roman foisonnant et mêlant toutes les formes d’écriture, se veut aussi quête de gestes humains et de lumière. Jean-Louis Kuffer. Le viol de l’ange. Bernard Campiche, 1997.

(Cet abécédaire constitue la partie conclusive du livre intitulé Impressions d'un lecteur à Lausanne, paru en 2007 aux éditions Bernard Campiche)



30/11/2014

Ceux qui tournent la page

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 Celui qui fort de son titre de Président de la Confédération helvétique responsable du Département militaire fédéral affirme à Pékin qu’il faut maintenant tirer un trait sur cette affaire de Tiananmen qui regarde les Chinois avec lesquels il faut se donner la main pour des affaires win-win / Celle qui te regarde de travers quand tu lui fais observer que son « grand Bond en avant » a été marqué par une famine durant laquelle quarante millions de personnes périrent / Ceux qui sont bien payés pour oublier / Celui qui revient sans cesse sur ce qui cloche dans le monde mais on sait ce que sont les bipolaires aujourd’hui donc il faudrait qu'il consulte celui-là / Celle qui constate que la frénésie de consommation a remplacé la frénésie de contestation et se demande ce qui a changé pour le paysan des plaines ou des hauts plateaux / Ceux qui choquent leurs amis libéraux de centre gauche ou droite en mettant les dictateurs léninistes et les potentats fascistes dans le même sac / Celui qui rappelle à ses étudiants de Canberra que le pouvoir chinois faisant obstruction à la réception du prix Nobel de la paix 2010 attribué à Liu Xiaobo avait un antécédent historique lorsque les nazis empêchèrent Carl von Ossietzky de se rendre à Oslo en 1935 / Celle qui subit le harcèlement de son dentiste arménien lui rappelant que la Shoah n’est qu’un écran de fumée visant à faire oublier son génocide à lui / Ceux qui parlent Travail de Mémoire non sans préférences sélectives / Celui qui  t’a reproché de n’être pas maoïste en 1972 sur le même ton qu’il t’aurait reproché de n’être pas fasciste en 1936 / Celle qui citant Alain Badiou rappelle qu’«il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler » après quoi elle reprend un peu de ragout de Tibétain macéré dans son potage à la Mao additionné de piment Pol Pot / Ceux qui ne se rappellent pas bien la différence entre la Garde blanche et les Khmers rouges ou les Escadrons noirs vu qu’ils sont daltoniens et qu’ils estiment avec le camarade populiste suisse Ueli Maurer que c’est le moment de tourner la page et de penser à l’Avenir en termes de win-win, etc.    

 

suisse.jpgmasacre-tiananmen.jpg(Cette liste a été jetée dans les marges du Studio de l’inutilité de Simon Leys (Flammarion,2014), et plus précisément en lisant les essais  intitulés Anatomie d’une dictature post-totalitaire, sur la Chine actuelle, et Le génocide cambodgien)

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Mémoire vive (60)

 

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Guido Ceronetti dans Le silence du corps :« La caresse vient comme le vent, elle ouvre un volet, mais elle n’entre pas si la fenêtre est fermée ».                     

°°°          

À La Désirade, ce dimanche 23 novembre 2014. –  En retrouvant ma bonne amie, notre maison au bord du ciel et ma table de travail, je me dis, après Venise, que je suis au top du privilège en dépit de mes difficultés de souffle et de circulation me rappelant que j’ai l’âge de mon père en sa dernière année de vie. Céline aussi avait 67 ans quand il a rendu les armes, après une existence évidemment mille fois plus éreintante que la mienne, où il a brûlé sa grande carcasse et ses cartouches sur tous les fronts de la guerre et de la médecine, des livres et de l’hygiénisme idéologique mal barré. J’aurai fait douze ans de plus que mon pauvre frère, personnage de roman, du pur Simenon.  Notre Grossvater de Lucerne a été le record de la famille : il faudra que je vérifie le chiffre exact, mais pas loin de 90. Aucune précision de ce côté dans le cahier noir de ma mère. Mais nous avons tout ça quelque part dans notre capharnaüm, que j’ai d’ailleurs décidé de mettre en ordre ces prochains jours. Ce qu’attendant  je note que Cendrars est mort à 74 ans, comme Maître Jacques, Cingria à 71 ans, Bouvier à 68 ans et Czapski à 97 ans…

°°°

Guido Ceronetti, citant Joubert : « Le pathétique outré est pour les hommes une source funeste d’endurcissements », et d’enchaîner :« Depuis deux cents ans de folles images de la souffrance sont lancées par tous les moyens sur les foules afin de déchaîner leur capacité d’en produire de pires. Les guerres et les révolutions de ce siècle sont en grande partie l’effet de « tableaux » de la souffrance humaine capables d’exciter l’inhumanité la plus complète. Une photographie vue un matin dans le journal peut faire surgir du néant un chef fanatique de tueurs ». 

Exactement ce qui se passe avec les images abjectes de décapitations dont se repaissent ces jours certains yeux avides.

 

°°° 

4307056.image.jpegCe lundi 24 novembre. – Je me trouvais dans ma soupente de la Calcina, la semaine dernière à Venise,  lorsque le compère Philippe Dubath m’a appelé pour me dire qu’il aimerait faire mon portrait pour la DER de 24 Heures, et j’ai plus ou moins fait l’étonné alors que le responsable de la rubrique culturelle me l’avait promis, sans que je ne lui demande rien d’ailleurs ; même que je lui avais dit de ne surtout pas se sentir mal à l’aise du fait que le journal n’ait pas consacré une ligne à la publication de L’échappée belle, livre évidemment très littéraire et d’un genre peu vendeur ; et d’ailleurs ce serait sûrement le dernier recueil de mes carnets à paraître de mon vivant, à présent je n’avais plus envie que de fiction ou d’essais sans implication trop intime, mais Jean insistait quand même et je n’allais pas faire le difficile, donc nous avons pris rendez-vous avec l’ami Dubath de retour d’Afrique qui avait surtout envie de me faire parler de la vie qui va et des temps qui courent. 

 

Or, comme nous nous étions déjà livrés à cet exercice, dont il avait tiré une page très généreuse à mon départ en retraite, notre rencontre de cet après-midi aux Trois-Couronnes de Vevey n’a été que la suite de notre conversation, lancée par des questions précises liées à ma condition de présumé retraité, à notre façon d’assumer notre liberté avec Lady L., à ce que représente toujours pour moi la lecture et l’écriture, assez loin de la vie littéraire tout ça (et tant mieux) et plutôt en phase avec la vie actuelle, Venise et les enfants, notre grand voyage de l’an dernier et les aléas de l'existence. 

 

Philippe-Dubath_small.jpgPhilippe revenait lui-même de Tanzanie où il s’est livré à sa passion d’imagier de la nature, je lui ai dit combien je me sens ces temps en phase avec le titre du livre de Théodore Monod, Révérence à la vie, dans lequel j’avais noté ce que je tenais à lui dire, j’ai tâché de ne pas être trop sentencieux et assez nuancé dans mes réponse à des questions délicates (où en es-tu de ta vie, es-tu optimiste quant au devenir du monde, crois-tu en Dieu, penses-tu à la mort ?, etc), puis je l’ai emmené à la ruelle du Lac jeter un œil sur ma cambuse veveysane où il a pensé que ce serait bien que mon portrait photographique soit réalisé avec le fauteuil Chesterfield de cuir vert que j’ai ramassé un soir dans la rue…

 

Au cours de la conversation, mon confrère m’a demandé pourquoi, somme toute, j’écrivais, si c’était pour la gloire ? À quoi je lui ai répondu que pas du tout, avant de me reprendre pour préciser que, bien sûr, tout écrivain rêve d’être lu, et si possible de plus de trois pelés. Je lui ai dit aussi que j’étais très content pour un Joël Dicker de son phénoménal succès, que je n’ai jamais recherché pour ma part - sinon j’aurais fait d’autres livres ; je lui ai dit que je me sentais tout à fait étranger à l’actuelle mentalité Star Ac, faite de compétition à tout crin,  mais à présent que j’y repense je me dis que la gloire, pour moi, ce serait, au lieu de « cartonner » le temps d’une ou deux saisons,  d’être lu avec attention et reconnaissance par quelques lecteurs, dans dix ou cent ans, comme nous cultivons la mémoire de tel ou tel auteur peut-être méconnu de son vivant mais qui survit alors que tant de gloires d’un jour sont oubliées – tout cela très relatif évidemment, et je m’en balance à vrai dire – ma joie d’écrire fait seule foi pour moi.   

 

°°°

 

Jules Renard : « Il faut écrire comme on parle, si on parle bien ».

 

°°°

Panopticon99992.jpgL’image du serpent qui se mord la queue me semble la plus appropriée à l’actuelle montée aux extrêmes de la violence, marquée par la folie meurtrière des jeunes djihadistes débarquant en Syrie d’un peu partout et dont les motivations relèvent, de toute évidence, du mimétisme violent plus que de l’engagement politique ou religieux. La religion qui rend fou à bon dos. Dans son dossier de cette semaine, l’hebdomadaire Marianne accrédite pour ainsi dire, notamment par la voix de Jean-François Kahn, la théorie selon laquelle les monothéismes sont fauteurs de guerre. Il y a naturellement de ça, c’est la face sombre des monothéismes et Jean Soler l’a bien montré dans La violence monothéiste, mais il y a aussi leur face claire.

 

Or lisant Le Califat du sang d’AlexandreAdler, je vois bien que la dérive des extrémistes, qui se massacrent d’ailleurs entre eux, n’a pas plus à voir avec l’islam (quoique…) que les purges staliniennes n’avaient à voir avec la théorie marxiste (quoique…) même si les justifications des uns et des autres se réclament de la même« pureté » et se retrouvent dans la même fuite en avant dopée par le goût du sang et l’appât du fric. 

 

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Gregorio Marañon dans Soledad y Libertad : «Aucun de nos remèdes, à nous pauvres médecins, n’a le pouvoir merveilleux d’une main de femme qui se pose sur un front douloureux ». 

 

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Ce jeudi 27 novembre. – Je me demandais comment Philippe Dubath allait reconstruire notre longues conversation de l’autre jour, et c’est avec soulagement que j’ai découvert la DER de 24 Heures ce matin, avec un portrait photographique de Chantal Dervey  qui me fait un peu vieux chien grave (ma bonne amie va encore soupirer), mais j’assume, et un texte amical mais sans lèche, joliment évocateur de la vie que nous menons, Lady L. et moi, à cela s’ajoutant un sourire en passant à nos « filles merveilleuses ». J’aime bien, pour garder un peu de distance, que Dubath relève ma « vraie fausse modestie », et ne suis pas fâché que divers thèmes « profonds » aient passé à l’as, comme on dit. Ce qui est sûr, c’est que je m’y reconnais dans les grandes largeurs et que je suis reconnaissant à mon confrère d’avoir si bien rendu le ton de notre échange.            

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PaintJLK19.JPGA la question de Philippe Dubath me demandant si je croyais en Dieu, j’ai répondu que ce qui m’importe n’est pas d’y répondre mais de savoir si Dieu croit en moi ; et ce n’était pas une boutade. Or  répondre à une telle question m’est absolument impossible en termes conventionnels, à moi qui ne me reconnais pas plus athée que croyant au sens où on l’entend à l’ordinaire. J’ai bien évoqué l’ « Esprit universel » auquel se réfère un Théodore Monod, mais cette expression, trop vague à mon sens, ne rend pas le son à la fois intime et cosmique de ce que j’entends au fond par « Dieu », que je pourrais dire la partie de moi qui ressuscite tous les matins et me fait croire qu’il y a en la vie quelque chose de divin. Or ce n’est pas tant par orgueil que je refuse de me dire croyant, donc du bon bord, ou athée, donc de l’autre non moins bon bord, mais par simple honnêteté.   

 

À La Désirade, ce samedi 29 novembre. – Le paysage est ces jours, en fin de journée, d’une indescriptible beauté. Ce soir encore la mer de brouillard coupe littéralement« le monde » en deux. Et jamais l’expression n’a été aussi juste : la mer de brouillard.

 

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Jules Renard : « La poésie m’a sauvé de l’infecte maladie de la rosserie ».

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29/11/2014

Celles qui se sentent seules

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Celui qui relit parfois le cahier noir où sa mère a épanché sa douleur / Celle qui a trouvé la vie bien dure après sa mort / Ceux qui disent : tu verras quand je serai plus là / Celui qui reçoit un SMS de sa cousine qui lui dit que la vie lui va bien / Celle qui a trop de tendresse en elle pour n’être pas mélancolique à ses heures / Ceux qui estiment que la mélancolie est contre-productive dans une société qui gagne /  Celui qui ne pense à elle que lorsqu’il s’oublie / Celle qui enrage de n’être point reconnue à la supérette / Ceux qui vont à selle à l’insu de celles qui vont à Sceaux /  Celui qui va voir celle qui soupire à l’hosto/ Celle qui demande à Monsieur Duflon : monsieur Duflon serons-nous sage ce soir ? / Ceux qui attendent les résultats des exas / Celui qui angoisse à l’idée que son fils ne lui ramène pas de bons résultats de l’hosto / Celle qui n’a jamais pris « c’te affaire » très au sérieux sauf au moment ou l’Fernand la soulevait de terre / Ceux qui répandent le bruit selon lequel les Suisses mangeraient du chat et du chien en sorte de maintenir l’équilibre budgétaire et tout ça / Celui qui a toujours été ému par le reflet des femmes seules dans le grand miroir du Café de la Paix / Celle qui se rappelle au bon souvenir du postier muet / Ceux qui pensent toujours à Maman au moment de le faire et ensuite plus tellement / Celui qu’on dit le Tony Soprano des cantons de l’Est /Celle qui aimait bien le côté fils de garagiste d’Eddy Mitchell mais elle est hélas décédée / Ceux qui ont de l’humour à revendre sans en faire commerce / Celui qui a deux sœurs et donc deux beaux-frères mais pas forcément la meilleure entente entre les belles-mères respectives quoique ça dépend / Celle qui eût aimé se faire enterrer les pieds devant mais la famille a finalement opté pour l’urne placée à côté de ses trophées de championne de ping-pong / Ceux qui n’écoutent même pas celles qui se taisent, etc.

 

Peinture: Robert Indermaur

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28/11/2014

Portrait de JLK

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Un homme qui ne s'arrêtera jamais d'écrire

 

par Philippe DubathPhilippe-Dubath_small.jpg

 

On s’engage dans la rue du Lac à Vevey, côté Hôtel de Ville, on emprunte brièvement une venelle presque napolitaine qui mène sur le quai, on pousse une porte à gauche, on gravit quelques étages sans ascenseur, on se croit dans le vieux Paris. Jean-Louis Kuffer sort sa clé et nous voilà dans ce qu’il appelle sa chambre cambuse.

C’est l’un des mondes du journaliste et écrivain dont les lecteurs de 24 heures ont apprécié les fines chroniques littéraires et culturelles pendant des décennies. Ici, il cajole et redécouvre des milliers de livres qu’il aime: «La Collection Blanche de Gallimard, toute une bibliothèque anglo-américaine, une paroi de philosophie et spiritualité, un rayon important de journaux intimes et autres carnets de voyage, les Œuvres complètes numérotées de Ramuz chez Mermod.»

Grâce à ces quelques mètres carrés haut perchés où il vient de temps en temps travailler, c’est-à-dire penser, réfléchir, noter, écrire, trier les livres qu’il transmet à un libraire de la vallée de Joux, Kuffer a redécouvert le charme de Vevey. «Une ville comme je les aime, avec une ambiance, une vie, ce que je ne ressens pas dans d’autres villes de Suisse où je me surprends à avoir froid.»

Lucy69.jpgLe deuxième monde de Kuffer, jeune retraité, c’est son chalet du vallon de Villard où il poursuit une existence de curiosité, d’écriture, de lecture, et de complicité avec Lucienne, son épouse depuis trente-deux ans. «Un mois avant de la rencontrer, jamais je n’aurais pensé pouvoir cohabiter avec quelqu’un. Et là, nous avons eu deux filles merveilleuses, nous vivons ici, nous partons en voyage, dans une sérénité que j’apprécie chaque jour. Et puis, quel bonheur de vivre dans ce vallon depuis bientôt vingt ans. Se lever le matin et voir ce paysage, c’est un privilège!»

«Je me sens plus jeune que quand j’avais 20 ans. De plus en plus disponible au monde»

L’endroit serait idéal pour vivre une retraite tranquille à écouter le chant des oiseaux et à lire devant le feu de cheminée. Mais Jean-Louis Kuffer est un homme actif qui vit au présent. «Je me sens plus jeune que quand j’avais 20 ans. De plus en plus disponible et ouvert au monde, de plus en plus sensible à la beauté de la nature, des gens, des enfants, de la vie.» Il ne se perd pas pour autant dans l’euphorie: «Ce serait de la complaisance à l’égard du monde, de la folie religieuse, des pouvoirs tyranniques, des atteintes graves à la nature.»

Le troisième monde de Kuffer, c’est… le monde, justement. Il voyage. Il regarde. Il observe. Il rentre de dix jours à Venise où il a logé dans une pension discrète pour passer pas mal d’heures à écrire son prochain livre – titre prévu: La vie des gens – alors que le dernier – L’échappée libre, sorti au printemps à l’Age d’Homme – est encore tout frais. Il écrit depuis toujours, il écrira toujours. Mais pourquoi, pour la gloire? «Pas du tout. Quoique je sois un peu hypocrite en disant cela. S’ils ne pensaient pas à une gloire possible, ceux qui écrivent garderaient leurs œuvres pour eux, ne publieraient rien!»

10645011_10205323833802203_2889712044793673932_n.jpgPas de retraite pour l'écriture

Mais alors, pourquoi avoir écrit autant de livres, autant d’articles dans les journaux, et continuer encore? «S’il y avait une retraite pour l’écriture, si c’était fini comme ça, tout à coup, pour une raison d’âge, ce serait terrible. J’écris parce que j’aime écrire. J’avais expliqué lors du dernier Salon du livre qu’écrire m’est aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait tout à fait vain. Ça vaut la peine de vivre, ça vaut la peine de transmettre.»

Il n’est pas près de s’arrêter, l’écrivain qui se définit comme un homme en retrait, mais pas à la retraite. Car, après un temps de méfiance, il s’est mis à apprécier Facebook, les blogs, Internet en général, et même Skype qui lui a permis de dialoguer récemment avec Lucienne qui se trouvait au Cambodge. «Tous ces instruments offrent un fabuleux accès à la communication. Il faut quand même se protéger. Un couteau peut servir à couper du pain ou à tuer le voisin. Mais j’ai un ami chinois à Florence que je n’ai jamais vu; un autre, en France, un érudit que je voyais comme un savant âgé, mais dont je viens d’apprendre qu’il a 15 ans!»

Blog à succès

302779900.jpgQuand il évoque son blog, où l’on peut se régaler de récits de voyage et de découvertes de livres, Kuffer dit avec une vraie fausse modestie souriante: «Mon blog a reçu 26 872 visites en octobre 2014, soit entre 866 et 1040 visiteurs par jour. On y découvre 4169 articles. Ce qui n’a aucune importance.»

L’important est ailleurs, dans les détails de la vie. Tiens, celui-ci, ramené par Kuffer de Venise: «J’y ai beaucoup entendu les gens chanter dans la rue, spontanément. Des jeunes surtout. J’étais heureux de saisir ainsi leur voix, leur réjouissance, leur gratitude envers la vie. On ne chante plus assez. Moi, je chante.» 

(LA DER de 24 heures, le 27 novembre 2014)

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27/11/2014

Le Temps de la peinture

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C’est en repassant par les bases physiques de la figuration  qu’on pourra retrouver, je crois, la liberté d’une peinture-peinture dépassant la tautologie réaliste. Thierry Vernet y est parvenu parfois, comme dans la toile bleue qu’il a brossée après sa visite à notre Impasse des Philosophes, en 1986, évoquant le paysage qui se découvre de la route de Villars Sainte-Croix, côté Jura, mais le transit du réalisme à l’abstraction est particulièrement lisible et visible, par étapes, dans l’évolution de Ferdinand Hodler.

Hodler77.jpgNous ne sommes plus dans cette continuité, les gonds de l’histoire de la peinture ont été arrachés, les notions d'avant-garde et de progrès sont des foutaises dépassées, mais chacun peut se reconstituer une histoire et une géographie artistiques à sa guise, à l’écart des discours convenus en la matière, en suivant le cours réel du Temps de la peinture dont la chronologie n’est qu’un aspect, souvent trompeur.

DeStaël45.JPGDe là mon sentiment qu’un Simone Martini ou un Uccello, un Caravage ou un Signorelli sont nos contemporains au même titre qu’un Bacon, un Morandi  ou un Nicolas de Staël…

Images: Thierry Vernet, La route à Vufflens-la-Ville, 1987; Ferdinand Hodler, Lever de soleil sur le lac Léman; Nicolas de Staël, de la série Agrigente.

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26/11/2014

Arborescences de Michel Serres

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Entretien avec JLK à propos de Rameaux. Michel Serres est à retrouver, dans ses Petites chroniques du dimanche soir, dans un coffret d'entretiens avec Michel Polacco, en 3 CD co-édités par Le Pommier et France Info.

“Le monde d’aujourd’hui hurle de douleur parce qu’il commence son travail d’enfantement”, écrit Michel Serres à la première page de Rameaux, dont l’image du titre annonce les thèmes: filiation, dépassement de l’opposition du tronc-père et du fils-rameau ou de la science-fille, transformation de l’information objective en connaissance subjective, repérage de ce qui fait vraiment événement, attente de nouveaux avènements. Au seuil d’une Renaissance, entre régression obscurantiste et métamorphose de la perception et des savoirs, le penseur affronte l’à-venir dans la double relance du Grand Récit de la science et des écrits littéraires scandant l’évolution spirituelle de l’humanité. Après Hominescence et L’incandescent, sa réflexion alterne flèches de sens et cristallisations d’images, synthèses fulgurantes et relances personnelles, dans une sorte d’effervescence poétique qui engage l’attention vive du lecteur.

- Pourriez-vous situer ce nouveau livre par rapport aux précédents ?

- Après Hominescence où je tentais de faire le point sur quelque chose que je n’osais pas appeler hominisation, terme un peu lourd, puis L’incandescent, deux livres aux titres inchoatifs, se référant au début d’une évolution, comme adolescence ou arborescence, j’ai été tenté d’appeler celui-ci Arborescence. Craignant la répétition, je l’ai donc appelé Rameaux pour évoquer des questions aussi simples que: qu’est-ce qu’une nouveauté, qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans les nouvelles, qu’est qu’une naissance, qu’est-ce qu’un événement, qu’est-ce qu’une invention ? Ce qui m’y a amené, c’est une nouvelle perception des sciences. J’avais relevé déjà, dans L’Incandescent, ce que j’appelle le Grand Récit, à savoir cette coulée gigantesque datée par les sciences, et qui permet de suivre les émergences successives de l’univers, de la planète, de la vie et de l’homme. Ce qui m’a intéressé cette fois, c’est de parler de ces émergences imprévisibles et contingentes, observées par les sciences, dans leur rapport avec le récit que font les littératures des mêmes phénomènes.

- Comment le thème de la filiation humaine a-t-il cristallisé ?

- Tout à coup, j’ai eu l’idée que le tronc majeur qui supportait le rameau était quelque chose comme le père, et que le rameau était filial. Lorsque l’idée de contingence est venue s’ajouter à celle de la nécessité des lois, je me suis aperçu que dans les dialogues qu’il pouvait y avoir entre, d’un côté, l’homme politique, le journaliste ou l’homme de la rue, et, de l’autre côté le savant, je me suis aperçu que le savant ne répondait plus comme autrefois. Autrefois, le savant énonçait la vérité comme un prophète ou comme un sage, qui détenait la vérité. Aujourd’hui, lorsqu’on lui demande si c’est risqué de se lancer dans l’aventure des OGM ou du clonage, il hésite et parle de pourcentages de risques “dans l’actuel état de la science”. Il a, par rappoprt à la vérité, une sorte de modestie et un nouveau recul, ayant pris conscience du détail et de l’infinie complexité de ces problèmes, et par conséquent il n’a plus la vision arrogante du scientiste de naguère.

- De quand date ce changement d’attitude ?

- Les problèmes posés par la science ont surtout inquiété la conscience éthique dès la fin de la guerre. Il y avait certes eu des alertes dès la fin du XIXe siècle, comme on le voit chez un Michelet. Mais la coupure nette date de l’explosion des bombes atomiques. Ce traumatisme me fait opposer la science-mère et la science-fille. Et puis ce qui est nouveau est d’un ordre plus profond: c’est une sorte d’harmonie et d’unité entre le savoir scientifique, les récits littéraires, l’existence ordinaire des hommes, et même quelque fois la religion, puisque je parle de saint Paul, comme s’il y avait tout à coup une bascule de culture qui faisait voir l’unité de toutes nos expressions.

- Qu’avez-vous découvert de neuf chez l’apôtre Paul ?

- Cette nouveauté que je perçois depuis trois livres dans l’histoire contemporaine, j’ai eu un moment à la comparer à des nouveautés semblables. Je crois que nous vivons une période assez analogue à la fin de l’Antiquité et à la Renaissance. A chaque fois, il a été question de reformuler ce que pouvait être un homme. Il y a ainsi chez Montaigne une recherche de l’homme survivant à l’effondrement du Moyen Age. Si je parle de Paul, c’est que la fin de l’Antiquité est un moment comparable. Paul aussi se pose la question de savoir ce qu’est l’homme. Lui qui partage les trois appartenances aux mondes juif, grec et romain, déclare aux Galates: ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre. L’homme de l’Antiquité se définissait comme appartenant à telle nation, telle classe ou telle religion, alors qu’il crée l’homme universel, indépendant. Au fond, le moi moderne n’est pas inventé par saint Augustin, comme je le croyais, mais par Paul. C’est lui qui fonde d’ailleurs le genre de l’autobiographie. C’est à la fois l’inventeur du “moi” et de celui qui s’exprime.La conscience moderne naît à ce moment là. Je prends donc Paul comme philosophe-témoin actif de cette bascule de culture. C’est une prise de conscience assez récente. Philosophe de métier, j’ai plutôt une âme grecque, formée par la grande tradition qui va de Platon aux épicuriens. La philosophie est un long commentaire du platonisme. Du coup, je ne comprenais pas saint Paul, pas plus que l’aréopage d’Athènes auquel il parle et qui l’accueil avec des sarcasmes. Je l’ai compris à cause de ma réflexion sur la nouveauté. La métaphore du rameau vient d’ailleurs de Paul, qui greffe un nouveau rameau. Il y a chez Paul un appel à l’universalité et à cette notion très actuelle de citoyen du monde.

- Quels sont vos rapports personnels avec le “tronc” judéo-chrétien ?

- J’ai toujours été très intéressé par l’histoire des religions. Tous mes livres en portent la trace. Dans ce livre, je redéfinis d’ailleurs les notions de foi et d’espérance par rapport à l’émergence d’un nouveau monde. Quand on parle de l’émergence de l’homme, on évoque l’événement datant de 7 millions d’années correspondant à la station debout et à la perte de sa toison, mais l’événement lié au fait qu’il commence à dire “je” n’est pas moins important.

- Que pensez-vous du rapprochement, opéré par certains, dont les frères Bogdanov et Jean Guitton, entre les questions de nos origines liées aux découvertes de l’astrophysique et les réponses de la religion ?


- Il est certainement légitime de se poser la question, mais certainement pas d’y répondre d’une façon aussi douteuse. J’y vois une sorte de rafistolage à la façon du XIXème siècle. D’ailleurs Jean Guitton ne connaissait pas un traître mot de la science...

- Vous affirmez que nous avons besoin aujourd’hui de saints. Qu’entendez-vous par là ?

- Dans Les deux sources de la morale et de la religion, Bergson décrit avec beaucoup de soin la trilogie du génie, du héros et du saint. Mais je pense que ce tripode est un peu bancal. Les héros et les génies sont un peu des Rastignac qui s’imposent à la société, dont le tombeau se trouve au Panthéon et qui donnent leurs noms aux rues. Ce sont des gens de la gloire, dont la sainteté n’a cure. Du coup, la liste des saints est inconnue. Je me moquerais volontiers des héros et des génies, alors que je respecte beaucoup plus celui dont la vie bonne éclaire sa localité et ne fait pas de vagues. Le héros et le génie font partie de la Star Académie (Rires).

- Avez-vous rencontré des saints ?

- Oui, je le crois. De telle sorte que je tairai leurs noms...

- Que lien y a-t-il entre le sacré et cette sainteté-là ?

- Je suis assez d’accord avec René Girard sur ce point. Je crois que le sacré est lié à la mort et au sacrifice. Il y a ainsi des religions, très archaïques, qui pratiquent le sacrifice humain ou animal. Au fur et à mesure que l’histoire avance, les religions deviennent de plus en plus douces, et je vois la sainteté comme un relais du sacré. Les “religions” les plus modernes se caractérisent par le refus du sacré. Nous le voyons dans les moeurs d’aujourd’hui. Nous fabriquons du sacré au rabais. Lorsque la princesse Diana a été embaumée comme une sorte d’héroïne, je n’ai pu m’empêcher de penser que notre société fabriquait exactement l’apothéose romaine, lorsque les empereurs devenaient des dieux. A la télévision, le sacrifice humain est de retour en force, comme une espèce de tentation sociale première. Nos sociétés sont très avancées du point de vue scientifique ou technique, mais extrêmement archaïques du point de vue de cette régression.

- Comment retrouver le sens et la confiance ?

- La représentation de la violence diffuse, à l’horizon de nos mentalités une sorte d’assombrissement angoissé. Dans les médias actuels une bonne nouvelle n’est jamais une nouvelle. C’est une mauvaise nouvelle qui est jugée “bonne” à faire la Une. Et pourquoi diffuse-t-on de mauvaises nouvelles ? Parce que le public désire de mauvaises nouvelles. Aristote disait déjà que l’essence du spectacle est la terreur et la pitié. Or vous avez bien que tous les journalistes ont lu Aristote (Rires). La terreur et la pitié font toujours recette, tandis que l’optimisme ne se vend pas. Aujourd’hui, ceux qui disent que tout va mal sont fêtés.

medium_Serres6.jpg- Qu’est-ce qui vous incite à la confiance ?

- Essentiellement: une réelle connaissance de la science, qui fait défaut à la plupart des philosophes de la catastrophe. Il faut cesser de ressasser la formule “après-moi le déluge”. Si la philosophie a un souci, c’est de préparer des outils pour les générations futures. Si on ne leur transmet que de l’angoisse et de la terreur, je ne vois pas comment elles survivront. Ce qui me frappe dans les messages apocalyptiques de certains adversaires de la science et de la technique, c’est qu’ils reprennent exactement les mêmes arguments qu’on utilisait au XVIIe siècle pour stopper l’entrée de la pomme de terre en Europe, supposée empoisonner. Bien sûr, nous agissons sur le climat et devons rester très prudents en matière d’écologie. Pourtant je prône un optimisme de combat: il faut agir et non pas se lamenter. La connaissance est en outre plus féconde que l’opposition systématique.

- Il y a cependant une inadéquation de l’enseignement par rapport aux deux pôles de la connaissance...

- On forme toujours deux populations très séparées en enseignant d’un côté les sciences et de l’autre les humanités. Les littéraires ne savent pas la science et les savants n’ont pas de culture humaniste, éthique ou philosophique. Du coup, on oublie qu’on habite la planète, dans un environnement où tout est lié, et non seulement les humains. Si vous regardez les institutions internationales, vous constatez que toutes sont liées aux relations humaines, et qu’aucune ne s’occupe de l’air, de l’eau du feu ou du vivant. J’aimerais bien qu’on établisse une institution internationale où l’homme politique recevrait, à la barre les représentants de l’air, de l’eau ou de la forêt... Sur dix conflits dans la planète, il y en a cinq ou six qui ont pour enjeu les sources d’eau, Dans le conflit israélo-palestinien, on ne le dit jamais mais c’est l’eau qui est en jeu, de même que le pétrole est à la base de la guerre en Irak. C’est de la planète qu’il s’agit.

- Vous qui enseignez aux Etats-Unis qu’observez-vous chez vos étudiants ?

- J’observe un mélange de plus en plus varié de population, comptant parfois dix à quinze nationalités différentes, dix langues ou six religions. D’enseigner à des mélanges change l’enseignement, du fait des susceptibilités variées, des manières de parler. On voit en tout cas que se forme un citoyen du monde. Ce mélange multiculturel finit par former une voix commune. Il y a, de toute évidence, un nouvel homme en formation.

- Comment vous situez-vous dans le monde intellectuel ?


- Un peu à l’écart. La plupart des intellectuels sont orientés politiquement et dispersés en discipline. J’ai l’impression, pour ma part, d’avoir effacé la barrière des disciplines.

- Quel est finalement le message de Rameaux ?

- L’essentiel du message de Rameaux est de dire que les événements son réellement contingents. Vous ne savez pas ce qui va vous arriver en sortant de chez moi. Bergson parlait déjà du jaillissement ininterrompu de l’imprévisible nouveauté. Ce qui me dnne confiance, si je fais le bilan de ce qui m’est arrivé de bien dans la vie, c’est que ce furent toujours des événements qui n’étaient pas prévus. Mais chaque événement arrive sur des pattes de colombes ou comme un voleur dans la nuit et vous pouvez ne pas le percevoir. Pour qu’il vous arrive, il faut que vous le perceviez et en fassiez quelque chose.

- Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?

- Ce qui m’inquiète le plus, c’est précisément cette énorme vague d’inquiétude qui submerge le monde, cette espèce de maximisation de la terreur. On parle beaucoup de violence, dans la monde d’aujourd’hui. Mais imaginez qu’un homme de mon âge a assisté, depuis 1936 et les guerres de la décolonisation, à la disparition de dizaines de millions d’êtres humains. Qu’est-ce que la violence d’aujourd’hui à côté de ce bilan ? Ce qui me fait peur aujourd’hui, c’est à quel point le gouvernement d’un Bush agite la terreur et la violence. Mais que risquent donc les Américains ? Cette surenchère de la terreur est inquiétante. La violence a toujours été notre problème. Elle est le problème humain par excellence, et nous sommes toujours en train de la négocier par la culture, par la langue, les arts, la religion, la guerre aussi. L’abominable saccage des deux guerres mondiales est sans proportion avec la violence actuelle, qui est en revanche sur-représentée par les médias.

- Vous insistez beaucoup sur l’émancipation liée à l’information...

- J’y ai beaucoup insisté dans Hominescence, car cela change non seulement les relations humaines, mais aussi l’espace dans lequel nous vivons. Autrefois on vivait dans des réseaux bien définis, alors que nous vivons aujourd’hui dans un espace où on redéfinit les voisinages. L’immédiateté du courriel, fait que je suis le voisin de quelqu’un qui habite à Florence ou San Francisco, et très éloigné de quelqu’un qui habite dans la maison d’â côté. Les distributions de l’espace et du temps ne sont plus les mêmes. Ce n’est plus le même monde.

- Comment imaginez-vous la nouvelle culture à venir ?

- Je crois que la culture va changer d’horizon. Qu’est-ce que c’était qu’un homme cultivé il y a vingt ou trente ans ans de ça ? c’était un homme qui avait derrière lui les 4000 ou 5000 ans de sa culture gréco-latine, hébraïque ou égyptienne. L’homme cultivé avait un âge: il avait 5000 ans. J’ai soudain l’impression que l’homme cultivé d’aujourd’hui à 15 milliards d’années. Il a derrière lui le grand récit de l’univers et de la planète. La culture a changé d’horizon temporel. En outre, l’homme cultivé d’aujourd’hui a un horizon spatial tout différent. C’est à dire qu’à faveur de ses voyages il commence à être un citoyen de la planète. Toutes ses références se sont extraordinairement élargies. Il nous arrive ce qui est arrivé à saint Paul à la bascule de l’Antiquité, qui élargit la notion d’humanité. Puis, à la renaissance, Montaigne élargit l’homme européen aux Indiens d’Amérique. Actuellement, l’élargissement est à la mesure du monde.

Michel Serres. Rameaux. L'ouvrage a été réédité dans la collection de poche du Pommier.

Michel Serres. Le sens de l'info. Entretiens avec Michel POlacco. 3Cd - MP3 13h.40 d'émission. France Info / Le Pommier, 2010.

11:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, philosophie

25/11/2014

La vie transfigurée

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En lisant Nicolas de Staël. Le vertige et la foi, de Stéphane Lambert.

 

"Les livres ne sont jamais, contrairement à ce que certains tentent de faire croire, des blocs opaques, séparés de la vie de ceux qui les écrivent », lit-on à la fin de cette très belle évocation de la vie et de l’œuvre du grand peintre Nicolas de Staël, focalisée sur les derniers jours, tragiques, d’une destinée marquée par le déchirement entre tourments et fulgurances créatrices.

 

Cette observation du romancier-poète belge Stéphane Lambert fait écho à l’exergue de son livre, signé François Cheng, insistant également sur l’implication existentielle sans partage de l’artiste : « La peinture, au lieu d’être un exercice purement esthétique, est une pratique qui engage tout l’homme, son être physique comme son être spirituel, sa part consciente aussi bien qu’inconsciente ».

 

Autant dire que ce livre, bien plus qu’une glose de plus sur un artiste commenté, déjà, par divers spécialistes, marque la rencontre, « par delà les eaux sombres », d’un écrivain personnellement très impliqué (certes érudit mais sans le moindre jargon) et d’un artiste dont l’engagement dans son œuvre tenait, comme chez un Van Gogh, de la quête d’absolu, souvent au bord du gouffre.

 

Le titre de l’ouvrage  demande un premier éclaircissement :« La foi est la force qui anime », explique Stéphane Lambert ;« appliquée dans le domaine de l’art, c’est la certitude de devoir créer ». Et quant au vertige, c’est « la perte de confiance qui fait violemment douter de la légitimité d’être vivant ».

 

Or l’un ne va pas sans l’autre : la foi sans l’intranquillité, la certitude sans remise en question, ou au contraire le doute énervé,  jusqu’à l’autodestruction, n’aboutissent pas à l’œuvre, faute d’équilibre dans le déséquilibre, si l’on ose dire.

 

L’immédiat intérêt du livre de Stéphane Lambert tient, alors, au fait que, loin de la dissertation désincarnée, sa première partie, intitulée La Nuit désaccordée, relève de la fiction, en tout cas pour sa forme, puisque le point de vue est celui de Nicolas de Staël lui-même, modulé en discours indirect.

 

Ainsi, de la nuit surgit une espèce de fugue soliloquée, admirablement rythmée, inquiète et désordonnée (le peintre revient en voiture à Antibes de Paris où il a assisté aux concerts fameux de Schönberg et Webern), zigzaguant mentalement entre ses souvenirs déçus de son second voyage en  Espagne, son envie d’aller « enlever Jeanne », sa tentation de se foutre en l’air dans le décor, son sentiment que tout est fini, puis son désir relancé de la « grande œuvre héroïque » à faire encore, autrement dit le Concert...

 

Les yeux « grands ouverts sur un écran noir », Nicolas de Staël est donc évoqué une première fois comme une espèce de voyageur solitaire au bout de la nuit (« Plus on devient soi et plus on devient seul ») se rappelant ses étapes et ses espérances, ses  avancées d’artiste                                                               attaché à la représentation de l’« impossible réalité du monde » et ses déceptions sentimentales ou sociales, notamment devant la menace d’une gloire factice et de l’argent en trombe.

 

Sur quoi l’auteur, dans la deuxième partie de La Nuit transfigurée, relaie la première fugue de l’artiste au fil d’une suite de variations un peu moins fondues en unité musicale, au moment de passer de l’implication à l’explication, mais enrichissant le tableau de nombreux détails factuels intéressants.

 

Stéphane Lambert parle de peinture en poète, sans la sublimité un peu ronflante d’un Claudel, mais avec une finesse intuitive qui va de pair avec un savoir sûr, notamment dans ses mises en rapport entre siècles et styles.

 

En ce qui concerne le Staël des dernières années, il évoque parfaitement la « tonne » musicale du rouge « en hémorragie » du Concert en sa « terrifiante monumentalité », autant qu’il décèle le caractère quasi sacré de ces icônes profanes des dernières années que figurent La Table de l’artiste ou La Cathédrale,  justement rapprochées.

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Il faut se trouver devant les œuvres elles-mêmes, comme devant celles de Mark Rothko, très justement apparié à de Staël en l’occurrence, pour « entendre » vraiment ce qu’elles disent dans leur immense évidence silencieuse, pure, hiératique, quasi sacrée. Or Stéphane Lambert a raison  d’insister sur la dimension spirituelle de ces deux œuvres relevant d’un « grand feu » et d’un «grand style », la lumière en plus.

 

Maison_nicolas_de_stael_Antibes.jpgMais l’écrivain ne s’en tient pas à cette dimension spirituelle, évidemment essentielle, correspondant pour Staël à une incessante quête du sens de la vie. De fait, Stéphane Lambert aborde d’autres aspects, plus triviaux, mais non moins importants pour la compréhension d’un homme à multiples facettes.

 

Par delà la rhétorique romantique l’assimilant à un « ange fracassé », à l’instar de son voisin de cimetière René Crevel, à Montrouge, Nicolas de Staël était un homme comme les autres, probablement invivable à divers égards , passionné jusqu’à la démence,mais non moins  capable de mener sa barque d’artiste engagé dans une carrière. Ainsi Stéphane Lambert éclaire-t-il ses rapports avec les galeristes et autres personnages utiles à sa « visibilité », en s’interrogeant au passage sur les motivations qui l’ont poussé à réaliser la série des footballeurs, conspués par certains au motif qu’il rompait le pacte de l’abstraction. Nicolasde Staël opportuniste ? Sûrement pas ! Bien plutôt : démuni devant  le Gros Animal se profilant à l’horizon d’Amérique, gloire et fric à l’avenant. Mais on ne s’attardera pas...

 

Enfin, s’il y a de la fragilité dans ce livre, avec une exposition sensible rare dans le genre, c’est que Stéphane Lambert suit Nicolas de Staël jusqu’au bout de sa nuit, au bord extrême du « balcon fatal », quitte à  revenir in extremis  du côté de la vie où l’œuvre de Nicolas de Staël nous rappelle que l’art, à sa façon, est plus fort que la mort

 

Stéphane Lambert. Nicolas de Staël. Le vertige et la foi. Arléa, 168p.

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11:56 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

24/11/2014

L'écriture mode de vie

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Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu'une seule démarche. Ecrire m'est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l'écriture des autres, me semblerait tout à fait vain.

Avant de commencer à écrire, entre seize et vingt ans, j'ai d'abord vécu les mots, si l'on peut dire: j'ai vécu ce rapport parfois vertigineux qu'on peut éprouver devant l'étrangeté mystérieuse des mots, qui découle de l'énigme insondable de notre présence au monde.

Entre cinq et sept ans, j'ai découvert l'extrême prodigalité du langage, de la langue et du vocabulaire en arpentant le labyrinthe enchanté du Nouveau Petit Larousse illustré hérité de mon grand-père paternel; puis, entre onze et treize ans, la lubie m'a pris d'apprendre par coeur des centaines et des milliers de vers contenus dans un Trésor de la poésie française hérité de mon père.

Ces expériences singulières ne m'auront pas empêché de vivre, alors, comme n'importe quel sauvageon des abords forestiers et lacustres d'une ville suisse de moyenne importance, mais c'est par la langue française parigote que, parallèlement à la mémorisation de centaines de vers de Verlaine et Rimbaud, Torugo ou Baudelaire, entre tant d'autres, j'ai découvert à dix ans, pour la première fois, ce que peut être la langue d'un écrivain vivant en lisant San Antonio au dam de mes bons maîtres et maîtresses.

Les "purs littéraires" feront peut-être la moue, mais ils ont tort. Les voies de la littérature sont pénétrables par de multiples accès, et la faconde rabelaisienne de San A en est une, comme l'aurait probablement reconnu un Audiberti.

J'aime assez, à ce propos, la distinction que fait ce magicien de la langue que fut Jacques Audiberti entre trois niveaux d'écriture que pratiqueraient respectivement, selon lui, l'écriveur, l'écrivant et l'écrivain.

L'écriveur serait, ainsi, celui qui ne fait de la langue qu'un usage utilitaire, sans aucune recherche de forme ou de style, tel le localier rapportant un fait divers ou le policier dressant son rapport.

L'écrivant, plus soucieux d'expression, serait l'historien composant sa chronique, l'avocat filant par écrit sa plaidoirie, ou le médecin rédigeant ses mémoires, étant entendu que certains écrivants (une Jacqueline de Romilly ou un Marc Fumaroli) peuvent surclasser maints présumés écrivains par leur style.

Or l'écrivain, justement, se distinguerait de l'écriveur ou de l'écrivant par un rapport quasiment charnel avec la langue, sur laquelle il exercerait comme un droit de cuissage. Un Rabelais, un Proust ou un Céline en seraient de parfaits exemples entre mille.

Ma propre pratique de l'écriture, cinquante ans durant, n'a cessé d'osciller entre l'activité de l'écrivant, engagé dans une carrière de journaliste et de chroniqueur littéraire, et celle d'un écrivain brassant les genres du journal intime ou extime, du roman et des nouvelles, dans une vingtaine de livres où l'écriture se veut libre de toute contrainte - chose impensable dans un quotidien de grand tirage.

En simplifiant évidemment, s'agissant d'un métier aux tours variables et qui ne s'apprendront jamais entièrement en école ou en atelier, je dirais que le travail journalistique est essentiellement une technique, alors que l'écriture littéraire prétend à l'art. La première activité participe surtout, à mes yeux, de l'explication, alors que la seconde requiert bonnement l'implication.
Comme je lis autant que je vis, j'écris pour ainsi dire tout le temps. Et tout, du monde qui m'entoure, admirable ou détestable, me fait miel et substance. Après le terrible XXe siècle, et malgré certaine déprime, paradoxalement répandue dans les pays les plus nantis, ce que Blaise Cendrars appelait le "profond Aujourd'hui" reste à lire et à dire.

Notre époque incertaine, tout en mutation, peut-être difficile à vivre pour des écrivains "à l'ancienne", me semble un formidable terrain d'observation, appelant plus que jamais à la transmutation du tout-venant babélien en parole vive et en musique verbale usant de tous les instruments, jusqu'au blog, au rap ou au slam.

Un grand effort critique est exigible de l'écrivain contre l'uniformisation des langues et des opinions, la déshumanisation et le nivellement liés au surnombre affolé, la fuite dans l'abrutissement ou l'avilissement, la prostitution d'un peu tout et la consommation effrénée - le culte de la puissance et de l'argent.

À ces faces sombres s'oppose la face lumineuse d'une parole revivifiée. Par la littérature et la poésie, entre autres voies du coeur et de l'esprit, donner un sens à sa vie est encore possible, je crois.

C'est pourquoi j'écris.



À La Désirade, ce dimanche 10 mars 2013.