28/08/2014

Souvenirs du Yucatan

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Notes en chemin (118)

Nos vies antérieures. – À l’atelier de Paspels où nous sommes redescendus, le soir, nous feuilletons le livre d’images des grandes toiles de Robert en parlant d’un peut tout. À un moment donné, l’artiste revient sur notre conversation de tout à l’heure, à Almens, rapport à ce que furent peut-être nos vies d’avant-celle-ci.

 

Tandis qu’il me racontait ses équipées de nomade de vingt ans en Afghanistan encore épargné par  la guerre, je lui avais parlé de ma certitude d’avoir vécu à Sienne et Arezzo avant de m’y pointer pour la première fois, lui citant alors mon trisaïeul toscan, prêtre à Ulrichen dans le Haut-Valais, dont la Faute contraignit notre arrière-grand mère à quitter les lieux ; et lui de trouver cette trace de mémoire toute naturelle, voire évidente, alors que la métempsyose est encore autre chose évidemment.

20140822_205842.jpgJe lui dis alors que ce que j’aime dans sa peinture est qu’elle fait penser sans mots, danser l’imagination sans concepts, foisonner les associations de sentiments et d’idées sans brides logiques ordinaires, comme dans les rêves. Etnous voici devant sa grande toile aux îles en voie d’immersion, ou comme saisies dans les glaces de quelle mémoire, dont il me dit qu’elle a surgi de ses souvenirs du Yucatan…

 

Veine d’or. – Robert Indermaur n’est jamais tout à fait symboliste, pas plus qu’il n’est vraiment réaliste ou expressionniste. Il m’a dit que Varlin et Hodler, mais aussi Lucian Freud et Francis Bacon, comptaient au nombre de ses pères occultes. Or tous échappent également aux classifications strictes.

 

20140822_175812.jpgEt nous voici devant ce garçon au maillet de mineur, sous le filon d’or apparu au tréfonds des galeries, mais comment ne pas voir que c’est d’autre chose que d’un symbole qu’il s’agit ? Alors Robert de me raconter son souvenir d’enfant dans une carrière à cristaux et autres minerais précieux. Et moi de lui parler de la mélodie qui nous traverse. Et lui, fièrement insistant, de me faire remarquer que la veine dorée de son tableau est vraiment de l’or vrai, comme en utilisaient les Siennois ou les Byzantins…

 

Théâtre urbain.– Voyageur à tous les sens du terme, qui me raconte son désir passé des’établir au Kénya, Robert est à la fois homme des bois et des gorges, artiste et non moins artisan, coureur des cimes à la dégaine de Guillaume Tell et chroniqueur visionnaire de la grande ville.

Et puis il y a chez lui une espèce de metteur en scène à la Fellini, dont la petite scène installée dans un coin de son atelier n’est que l’extension  du théâtre qu’il a fondé naguère à Coire avec sa femme, et voici qu’il passe en revue les scènes de rue qu’il a reconstituées dans une série faisant suite à celle, mémorable, de People’s Park.

 20140822_175645.jpgEn reflet dans le miroir de la rue, c’est alors cette femme arrêtée dont le visagese dédouble, comme dans un soudain vertige…

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27/08/2014

Lieu de vie

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Notes en chemin (117)

 

Sur la hauteur. - La grande maison tricentenaire , adossée à une forêt d’arbres immenses de type« vénérables », est la plus haut placée du village d’Almens et sa vue donne  sur toute la vallée et jusqu’à d’autres montagnes en enfilade bleutée.

 

20140823_085754.jpgÀ  la table jouxtant la fontaine d’eau de source et le monumental poirier de plus de trois cents ans lui aussi, Robert évoque l’origine des nombreux châteaux se dressant sur les promontoires de cette contrée du Rhin alpin, de Rhäzuns à Tiefencastel, lieux de passages vers les cols et de péages fondant autant de pouvoirs locaux et de fortunes des grandes familles dont les noms sonnent encore, tels les Von Stampa ou les Von Planta ; et de me rappeler encore que, dans un autre château tout proche s’est déroulé un épisode sanglant de la saga du fameux pasteur politicien chef de Guerre Jörg Jenatsch, mort assassiné à Coire (en 1639) après avoir expulsé les Français des Grisons avec le soutien du roi d’Espagne… 

 

rhazunsschloss.jpgGuerre et paix. – On oublie trop souvent que l’histoire de la Suisse a été marquée par d’incessants conflits, à caractère souvent religieux, que notre pays fut longtemps pauvre et que, du service mercenaire européen aux émigrants des siècles plus récents, le Suisse n’a pas fait que traire sa vache et soupirer de béatitude selon l’expression de Victor Hugo.

 

20140822_201421.jpgN’empêche que, cette fin d’après-midi sereine chez les Indermaur, je me dis qu’à découvrir cette grande maison vibrante de passé, ce jardin tout bien entretenu, l’atelier et ses outils, les chambres aux lambris boisées où ont grandi les trois enfants, la bibliothèque dont le choix doit quelque chose à l’ancienne libraire que fut Madame,  je retrouve toute une civilisation alpine de nos pères et aïeux,  commune aux quatre coins de ce pays composite à multiples langues et coutumes.

 

Robert Indermaur lui-même représente, en somme, l’opposé du plasticien branché alors même que sa peinture hante le fantastique urbain. Mais sa façon d’improviser un repas léger en un tournemain, de déboucher un vin toscan pour l’arroser, son naturel débonnaire enfin ressortissent à la même culture sans apprêt qui fait valoir les beaux et bons objets, cette fontaine ou ces cercles de sièges  divers où se retrouver, ce biotope aux nénuphars et, ça et là, ces figures de bronze surgissant des bosquets ou des fusains comme autant de présences tutélaires…

 

20140822_184550.jpg20140823_115130.jpgDe l’eau au moulin. – La maison des Indermaur fut jadis un moulin, comme le rappelle le lieudit Mühle, mais la grande pierre ronde de l’ancienne meule restant là pour le décor sans ostentation, ou la pierre granitique de l’escalier d’entrée, fleurant également l’établissement  séculaire, n’excluent pas pour autant la meilleure connexion à l’Internet.

 

20140822_201457.jpgOr c’est par ce réseau-là que nous avons appris, ce jour même, que tel PDG de la multinationale Nestlé avait affirmé sur le ton de celui qui a le sens des réalités, au dam des rêveurs attardés que nous sommes, qu’il faudrait envisager sérieusement, bientôt, de privatiser l’eau de la planète, étant entendu que l'accès à l'eau n'est en rien un droit humain.

 

Pour notre part, improductifs notoires tels que le sont artistes et écrivains aux yeux des grands responsables de la Firme suisse par excellence, nous nous serons contentés d’assister au déclin du jour devant la fontaine gaspillant généreusement son eau de source non encore cotée en Bourse…

 

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Porte du vent

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10312966_10204630896959215_696432230561119510_n.jpgRobert le Mensch. – Solide sur ses pattes, franc de collier, les yeux clairs et la poigne ferme, Robert Indermaur, en son atelier de Paspels dont la porte est sommée d’un géant arqué, n’est pas du genre à poser à l’artiste : il l’incarne tranquillement et tout autour de lui semble la projection, sous forme d’objets, de « Figuren » comme il appelle ses sculptures, de toiles immenses bien rangées dans son vaste atelier aux vastes baies ouvertes sur le vaste ciel , de personnages de toutes formes et de toutes matières, de plantes de toutes essences et jusqu’au baobab  jouxtant la petite scène de théâtre installée là - la projection donc de sa puissance créatrice rayonnante, qui  absorbe le vivant et le réfracte et le magnifie. 

Mais l’essentiel est, me semble-t-il, dans ce qu’on pourrait dire le noyau de sa présence : son être de Mensch.

 

10570402_10204631354290648_8814071689730218919_n.jpgTravail d’abord. – La présence de l’artiste est signalée, aux passants, par les sculptures dominant et entourant son atelier, mais attention : on ne le dérangera pas comme ça. Pas du tout qu’il lésine sur la relation vivante ou qu’il y ait chez lui du misanthrope, mais le travail prime et ces jours il sera pris, très pris, de l’aube au crépuscule il sera pris tout entier par ses « Figuren », justement, qu’il installera l’an prochain à Bad Ragaz dans une grande exposition triennale.

Ce qu’il m’évoque en me faisant l’honneur d’une première visite dans l’ancienne ferme qu’il a transformée en atelier, dont une partie fut autrefois la poste locale dont témoigne, à l’entrée, un charmant guichet. Et de faire défiler ensuite sous mes yeux émerveillés, après un bon café accompagné de Läkerli (ces biscuits bâlois qu’il appelle des Blocherli) , une première série de très grandes toiles anciennes ou plus récentes dont je ne connaissais qu’une partie  - l’essentiel des autres se trouvant dispersées chez des collectionneurs de divers pays, de Suisse en Californie ; et chaque toile de susciter tel ou tel récit ou anecdote dont j'aurai tant et plus à raconter dans le livre que, déjà, je lui ai dit que j’aimerais lui consacrer.

 

10649472_10204631505334424_116820494704896784_n.jpgLe poirier tricentenaire.– Le jour déclinant, c’est ensuite à Almens, à trois coups d’ailes en contrehaut de là, que nous nous retrouvons pour un frichti improvisé – en l’absence de la fée des lieux - devant l’arche tricentenaire des Indermaur flanquée d’un formidable poirier du même âge. Et là encore, partout, autour de la maison et dans chaque pièce, sur les terrasses et au bord du petit étang aux esturgeons, vers le torrent d’à côté où suspendus à la Porte du Vent : partout ces « Figuren » de tous formats -  cet équilibriste là-haut dont la barre se découpe dans le ciel ou ce danseur bondissant, cette femme hiératique ou cet homme de bronze sur le flanc duquel s’est posé, magiquement, un grand papillon de nuit en forme de cœur...  

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Suisse profonde

Notes en chemin ( 115)

 

1451311_10204631507694483_6259088209245887559_n.jpgRepartir. – Après nos 7000 bornes de novembre dernier à travers la France atlantique et l’Espagne, via le Portugal, mon séjour de janvier en Tunisie et les échappées tous azimuts d’une vingtaine de films au tout récent Festival de Locarno, l’envie de me replonger dans le Haut-Pays romanche m’est venue avec celle de rencontrer enfin, chez lui, le peintre et sculpteur grison Robert Indermaur aux visions duquel je venais de consacrer une centaine de variations poétiques dans mes Tours d’illusion.

Jusque-là, nous ne nous étions vus qu’une fois, mais je nous sentais en profonde complicité à de nombreux égards, à commencer par notre naissance, à cinq jours d’écart, en juin de la même année 1947, mais aussi pour nos goûts communs en matière d’art et de conception du monde.

Or je me réjouissais d’autant plus de rencontrer ce descendant direct de Varlin et d’Hodler, maîtres non alignés quoique puissamment enracinés dans nos rudes terres, que le plus lamentable discours de fermeture et de pleutrerie sécuritaire repiquait depuis quelque temps dans notre pays sous l’influence d’un Christoph Blocher culminant dans la régression revancharde.      

 

Suisse44.jpgDélire débile. – Autant dire que la lecture, en  train, de la dernière chronique de Jacques Pilet, dans L’Hebdo, intitulée Un air de délire, m’a paru aussi salutaire que le coup de gueule récent de l’ancien ministre UDC Adolf Ogi appelant lui aussi à faire barrage aux initiatives de plus en plus inquiétantes de son compère de parti. Wahsinn ! conclut Ogi - folie catastrophique!

En pointant la rafale d’initiatives populaires que prépare l’UDC contre l’asile politique, la libre circulation des personnes, le sabordage de nos accords avec l’Europe et le rejet de la Convention européenne des droits de l’Homme,  Jacques Pilet conclut justement : « Un peuple, une nation, un Führer, tout le reste n’étant que bazar : voilà à quelle aberration mène le délire d’un homme et d’un parti ».

 

07-08-Heimatschutz02.jpgLe château du parvenu. - En voyant défiler les paysages de notre beau pays aux fenêtres du train, j’ai pensé à nos enfants de plus en plus ouverts au monde – ne serait-ce que pour aller y travailler comme y furent contraints nos aïeux – et c’est avec un bonheur mêlé de rage que, saluant à la gare de Coire le violoneux d’Indermaur peint sur le mur, j'ai passé en mode voiture de louage pour gagner la vallée dans laquelle m’attendait mon ami l’artiste, à l’entrée de laquelle se dressent les murailles médiévales du château de Rhäzuns où Blocher le paysan parvenu se la joue  tyranneau national …

 

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26/08/2014

Ceux que le chien observe

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Celui qui récuse toute objection faite aux chats même s'il n'en a que par interim /Celle qui admet une fois pour toutes la contiguïté de l'Egypte ancienne et de l'aboi domestique /Ceux qui ne voient même pas le caniche sous le toutou / Celui qui considère l'investissement affectif comme un droit imprescriptible de la rombière  et la manifestation de sa supériorité sur l'usager du chien-loup réduit à la police de quartier / Celle qui connaît le potentiel angélique du chien et même dans  ses variétés exotiques genre lhassa apso ou chien-papillon à dents de piranha /Ceux qui pensent autrement le Dasein (autrement dit l'être-là, entre cactées et téléphone) depuis l'arrivée en leur murs de Mélodie la Westie / Ceux qui savent l'Ange présent quelque part en leur teckel Bambino / Celui qui n'a point de chien et ça se voit dans ses chroniques dominicales de pasteur de droite/ Celle qui a laissé son majordome servir une soupe à la tortue au barzoï  Prince qui le lui reproche encore du regard / Ceux qui ont mangé leur chien y compris son collier à clous qui leur fut fatal / Celui qui jappe en prenant sa cheffe de projet en levrette / Celle qui est tellement à l'écoute de sa chatte qu'elle n'entend plus rien / Ceux qui ont si bien dressé leur chien Phallus que celui-ci salive à chaque apparition de Nabila à la télé / Celle qui prétend que son hamster Croupion fait les même rêves qu'elle / Ceux qui ont déposé plainte contre le directeur du zoo de Tunis au motif que la chimpanzée  Amina a retiré son soutif au passage des impubères / Celui qui  a renoncé à l'élevage des salafistes afin de se concentrer sur le vison synthétique / Celle qui pense que son chien Malice pense qu'elle sait qu'il pense / Ceux qui n'aiment que celles qui ont du chien,etc.  

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25/08/2014

Visions de Robert Indermaur

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1.

         Ce qui m’a frappé d’emblée chez Robert Indermaur est sa vision. Cela me semble l’essentiel chez lui, dont le regard touche à la fois au fantastique social le plus aigu et à une poésie plastique me rappelant à la fois Goya, Varlin et Fellini. Il y a chez lui, comme chez ce dernier, de l’illustrateur, au meilleur sens du terme.

3119773102.jpgSa remarquable virtuosité pourrait ramener son expression, en surface, aux dimensions de la (meilleure) bande dessinée, mais un élément plus fondamental, une force plus ,sourde, l’émanation  d’un sentiment du monde cohérent et profond habitent ses visions et les irradient, pour ainsi dire, entre à-pics vertigineux et scènes de la vie ordinaire. Une espèce de panique hante les représentations de People’s Park, dont les foules hagardes se hâtent on ne sait vers quoi, semblant errer ou se rencontrant au bord de quels gouffres – très hautes falaises de très hauts buildings de la très grande ville-monde -, puis s’apaisent et s’humanisent dès lors que le regard de l’Artiste s’en rapproche et les détaille. De la masse se détachent alors des gens, qui ont autant de visages. 

 

         3076508426.jpgD’un autre point de vue, qu’on pourrait dire moral, ou même affectif, me frappe alors,  précisément  par le détail, l’humanité du regard de RobertI ndermaur, frotté de tendresse. Rien chez lui de morbide ou d’un parti catastrophiste poussant tout au noir, comme si souvent aujourd’hui à grand renfort d’images apocalyptiques. S’il y a de la catastrophe dans les visions de Robert Indermaur, c’est que la catastrophe est bel est bien une composante majeure du XXe siècle et des lendemains du 11 septembre 2001, mais l’Apocalypse est autre chose.1924081163.jpg

 

         Le parc humain de Robert Indermaur relève à la fois de l’inventaire et du Magic Circus, où son imagination visuelle proliférante le dispute à une sorte de remémoration réaliste, onirique et poétique qui appelle, de notre part, un montage personnel.

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         Le cadrage et le montage, autant que les accessoires, les masques et tout un décorum où les jeux de la couleur sont également décisifs, ajoutent ce qu’on pourrait dire le climat d’étrangeté, proche parfois de l’angoisse, et la tonalité tout à fait particulière, tour à tour lyrique et comique, des visions de Robert Indermaur, leur mélange d’effroi et de féerie ressaisissant le mélange d’horreur et de splendeur de notre drôle de monde.

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24/08/2014

En légende et en vérité

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À propos de L'Ami barbare, de Jean-Michel Olivier.

 

D’un souffle épique et d’un humour rares, le nouveau roman de Jean-Michel Olivier évoque, dans un flamboyant mentir-vrai, la figure de Vladimir Dimitrijevic, grand éditeur serbe mort tragiquement en juin 2011.

 

La légende est une trace de mémoire, orale ou écrite, qui a toujours permis à l’homme d’exorciser la mort et de célébrer ses dieux, ses saints ou ses héros.

 

1115996594.4.JPGVladimirDimitrjevic (1934-2011), Dimitri sous son surnom de légende vivante, ne fut ni un saint ni un héros ! Pourtant la vie du fondateur des éditions L’Âge d’Homme relève  du roman picaresque à la Cendrars que  Jean-Michel Olivier, son ami, en a tiré avec une verve sans pareille. Des ingrédients que lui a servis la vie, il a fait un plat de fiction pimenté à souhait.  Dimitri, qui ne tirait jamais le couteau nine  fréquentait les bordels à notre connaissance, se serait régalé  en se retrouvant dans la peau d’un fou de foot et de femmes qui délivre un âne aux pattes prises dans la glace, casse la figure de ceux qui le rabaissent et fustige ceux qui « freinent à la montée » en terre littéraire plombée par le calvinisme. Dans la foulée, aux foutriquets médiatiques  qui prétendent que rien ne se passe dans nos lettres depuis la disparition de Chessex,  l’auteur de L’Amour nègre prouve le contraire en célébrant tout ce qui vit et vibre, par le livre, ici autant que partout !    

 

Brassant la vie à pleines pages, fourmillant de détails tragi-comiques, L’Ami barbare déploie un récit à plusieurs voix  autour d’un cercueil ouvert. En celui-ci repose Roman Dragomir, alias « le dragon », mort dans un terrible accident de la route mais parlant comme il a vécu, tour à tour chaleureux et véhément. Tendre au vu de sa fille gothique ou de ses fils de diverses mères. Vache envers telle dame patronnesse de la paroisse littéraire romande ou tel vieil ennemi juré au prénom de Bertil. Avec son soliloque alternent les dépositions de  sept témoins majeurs, qui évoqueront les grandes étapes de sa vie passionnée.

 

Voici donc Milan Dragomir, frère cadet (fictif) du défunt, brossant le tableau hyper-vivant d’une enfance en Macédoine puis à Belgrade, marqué par la passion du football et des livres, mais aussi par la guerre, le père emprisonné (d’abord par les nazis, ensuite par les communistes) et l’exil que son frère continue de lui reprocher comme une trahison. Dimitri était fils unique, mais l’invention des frères Dragomir est une belle idée romanesque, autant que la figure récurrente d’un âne à valeur de symbole balkanique et biblique à la fois.

 

La suite des récits alternés entremêle faits avérés et pures affabulations. Une libraire juive de Trieste, Johanna Holzmann, évoque le premier séjour de Roman à Trieste, en 1954, sous le signe d’une passion partagée. C’est un personnage rappelant d’autres romans de Jean-Michel Olivier, mais l’exilé en imper à la Simenon a bel et bien passé par le Jardin des muets. De même Dimitri fut-il, en vérité, footballeur à Granges, comme le raconte l’ouvrier d’horlogerie et gardien de but Georges Halter, surnommé Jo. Les Lausannois se rappellent le libraire yougoslave mythique de chez Payot, au début des années 60, et Christophe Morel, en lequel on identifie le fidèle Claude Frochaux, est le mieux placé pour ressusciter  ce haut-lieu de la bohème lausannoise que fut le bar à café Le Barbare aux escaliers du Marché. Quant à la fondation des éditions La Maison, dont Roman Dragomir fera le fer de lance des littérature slaves plus ou moins en dissidence, elle est narrée au galop verbal par le même Morel, compagnon de route athée et libertaire aussi fidèle à Roman qu’opposé à ses idées de croyant « réac » lançant du « vive leroi ! » sur les barricades de Mai 68… 

 

Avec Roman Dragomir, l’âme slave rayonnera de Lausanne à Paris et Moscou, et c’est une dame russe voilée qui poursuit, devant le cercueil, le récit des tribulations de l‘exilé bientôt confronté à l’implosion de son pays. Révolté par la propagande occidentale diabolisant sa patrie, Roman Dragomir défendra celle-ci avant de découvrir, sur le terrain, l’horreur de la réalité. Sur quoi l’écrivain Pierre Michel, double transparent de l’auteur, décrit l’opprobre subi par son ami en butte à la curée des « justes ».

 

Un magnifique épisode, évoqué par la dame russe, retrace la visite d’une inénarrable cathédrale de livres, dans une usine désaffectée, en France voisine où l’éditeur génial a stocké des milliers de livres. Mausolée symbolique, ce lieu dégage une sorte d’aura légendaire. Or ce dépôt pharaonique existe bel etbien ! Et c’est de la même aura que Jean-Michel Olivier nimbe le personnage du « dragon » Roman, que les amis de Dimitri se rappellent aussi bien.

 

À un moment donné, Christophe Morel avoue n’avoir parlé que des qualités de Roman Dragomir, alors qu’il faudrait plusieurs livres, selon lui, pour détailler ses défauts. Pour autant, L’Ami barbare n’a rien d’une apologie  myope : c’est un roman de passion et d’amitié, une stèle à la mémoire d’un grand passeur dont les derniers mots ont valeur d’envoi : « La vie seule continue dans les livres. Priez pour le pauvre Roman ! »

 

ob_189d80_barbare-olivier.jpgJean-Michel Olivier. L’Ami barbare. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 292p. 

  

(Ce texte a paru dans L'Hebdo du 21 août)

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23/08/2014

Ceux qui en redemandent

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Celui qui affirme que « l’islam est une saloperie soutenue par des salauds traîtres et collabos » en pleine conformité avec ses idées d’ancien juge d’instruction valaisan qui en redemande sur Twitter après l’assassinat d’un Albanais dans une mosquée de Saint-Gall / Celle qui réclame le rétablissement de la peine de mort avec effet immédiat en pleine conformité avec l’humanisme radical de celui qui en redemande et même plus / Ceux qui estiment que la crétinisation de la Suisse n’est pas une fatalité si l’on applique la peine de mort symbolique aux idées  des hystériques qui en redemandent / Celui qui ne dira pas que le catholicisme valaisan est une saloperie soutenue par des salauds traîtres et collabos vu qu’il ne le pense pas et que par ailleurs l’affirmer lui vaudrait d’être poursuivi par l’ancien juge d’instruction valaisan dont le bras reste aussi long que ses idées sont courtes / Celle qui n’écrira pas sur Facebook que le député UDC valaisan Addor n’est qu’un trou du cul provocateur en voie de tapinage électoral vu qu’un strict devoir de réserve lui est imposé en tant qu’institutrice de centre-gauche / Ceux qui flirtent avec la ligne jaune en affirmant que les Rouges sont à lyncher autant que  les Noirs / Celui qui estime qu’un mur doit être élevé autour de la Suisse avec juste deux ou trois souterrains pour la libre circulation des banquiers  / Celle qui remarque qu’il suffit de couper la tête aux porteuses de voile au motif que le Seigneur n’a pas dit le contraire / Ceux qui dérapent dans les lignes d’extrême-droite au dam des religieuses valaisannes  voilées qui n’en redemandent pas tant, etc.

(Cette liste a été établie au retour d’une virée en Suisse profonde où il reste des traîtres et des collabos opposés à l’imbécillité xénophobe et raciste)

Image : terroriste valaisanne voilée à tendances pédophiles.

22/08/2014

À l'écart

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Le lieu tranquille est un repli

 

loin d’eux.

 

Mais l’écart est autre.

 

Tu es un autre

 

je.

 

Ma distance est d’amitié

 

libre.

 

Heureux ceux qui ont une cabane dans les arbres.

 

Non pas au-dessus,

 

mais à côté.

 

Sereine intranquillité.

 

Keep in touch.

 

J’ai été touché de vous rencontrer.

 

Rappelons-nous.

 

 

 

                                                                     (Cap d’Agde, ce 1er juin)

 

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Minutes heureuses

  

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                                                                               Pour L. 

 

Nos premières matinées amoureuses.

 

Les pluies d’été aux fenêtres ouvertes

 

de l’Albergo Toscana

 

où descendit jadis

 

le poète Alexandre Blok ;

 

et la couleur orange

 

aux fins d’après-midi

 

sur le Campo.

 

Nuits siennoises.

 

Et les crêtes lunaires au bord du ciel,

 

vers Asciano.

 

Ensuite,

 

Le premier rire

 

du premier enfant ;

 

et le premier rire non pareil

 

du second.

 

Et tous les rires des enfants le dimanche.

 

L’apéro de la smala.

 

Le rôti des dimanches.

 

Présentation de la future.

 

Limoncello de tout ce qui commence.

 

Et puis,

 

les moments allégés d’après l’amour.

 

Les soupirs, les aveux, les pardons, les projets.

 

Et encore,

 

Les heures à se parler,

 

les silences apaisés,

 

 les heurts et douleurs,

 

les écarts et regrets.

 

Et enfin,

 

la douceur des jours

 

accordés.

 

Tout ce temps retrouvé... 

 

                                                             (Cap d’Agde, ce dimanche 1er juin)

 

Peinture: Pieter Defesche, gouache pour la naissance de L. , 1948. 

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21/08/2014

Gaza est notre affaire

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L'archevêque émérite Desmond Tutu, dans un article exclusif pour le journal Haaretz, appelle à un boycott mondial d'Israël et demande aux Israéliens et aux Palestiniens de réfléchir au delà de leurs dirigeants à une solution durable à la crise en Terre Sainte.

 

Mon plaidoyer pour le peuple d'Israël: Libérez-vous en libérant la Palestine !



Les dernières semaines, des membres de la société civile du monde entier ont lancé des actions sans précédent contre les ripostes brutales et disproportionnées d'Israël au lancement de roquettes depuis la Palestine.

 

Si l'on fait la somme de tous les participants aux rassemblements du week-end dernier exigeant justice en Israël et en Paslestine - à Cape Town, Washington, New-York, New Delhi, Londres, Dublin et Sydney, et dans toutes les autres villes - cela représente sans aucun doute le plus important tollé de l'opinion citoyenne jamais vu dans l'histoire de l'humanité autour d'une seule cause.

 

Il y a un quart de siècle, j'ai participé à des manifestations contre l'apartheid qui avaient rassemblé beaucoup de monde. Je n'aurais jamais imaginé que nous assisterions de nouveau à des manifestations d'une telle ampleur, mais celle de samedi dernier à Cape Town fut au moins aussi importante. Les manifestants incluaient des gens jeunes et agés, musulmans, chrétiens, juifs, hindous, bouddhistes, agnostiques, athéistes, noirs, blancs, rouges et verts... C'est ce à quoi on pourrait s'attendre de la part d'une nation vibrante, tolérante et muticulturelle.

 

J'ai demandé à la foule de chanter avec moi : "Nous sommes opposés à l'injustice de l'occupation illégale de la Palestine. Nous sommes opposés aux assassinats à Gaza. Nous sommes opposés aux humiliations infligées aux Palestiniens aux points de contrôle et aux barrages routiers. Nous sommes opposés aux violences perpétrées par toutes les parties. Mais nous ne sommes pas opposés aux Juifs."

Plus tôt dans la semaine, j'ai appelé à suspendre la participation d'Israël à l'Union Internationale des Architectes qui se tenait en Afrique du Sud.

 

J'ai appelé les soeurs et frères israéliens présents à la conférence à se dissocier activement, ainsi que leur profession, de la conception et de la construction d'infrastructures visant à perpétuer l'injustice, notamment à travers le mur de séparation, les terminaux de sécurité, les points de contrôle et la construction de colonies construites en territoire palestinien occupé.

"Je vous implore de ramener ce message chez vous : s'il vous plaît, inversez le cours de la violence et de la haine en vous joignant au mouvement non violent pour la justice pour tous les habitants de la région", leur ai-je dit.

 

Au cours des dernières semaines, plus de 1,7 million de personnes à travers le monde ont adhéré au mouvement en rejoignant une campagne d'Avaaz demandant aux compagnies tirant profit de l'occupation israélienne et/ou impliquées dans les mauvais traitements et la répression des Palestiniens de se retirer. La campagne vise spécifiquement le fonds de pension des Pays-Bas ABP, la Barclays Bank, le fournisseur de systèmes de sécurité G4S, les activités de transport de la firme française Véolia, la compagnie d'ordinateurs Hewlett-Packard et le fournisseur de bulldozers Caterpillar.

Le mois dernier, 17 gouvernements européens ont appelé leurs citoyens à ne plus entretenir de relations commerciales ni investir dans les colonies israéliennes illégales.

 

Récemment, on a pu voir le fond de pension néerlandais PGGM retirer des dizaines de millions d'euros des banques israéliennes, la fondation Bill et Melinda Gates désinvestir de G4S, et l'église presbytérienne américaine se défaire d'un investissement d'environ 21 millions de dollars dans les entreprises HP, Motorola Solutions et Caterpillar.

C'est un mouvement qui prend de l'ampleur.

 

La violence engendre la violence et la haine, qui à son tour ne fait qu'engendrer plus de violence et de haine.

Nous, Sud-Africains, connaissons la violence et la haine. Nous savons ce que cela signifie d'être les oubliés du monde, quand personne ne veut comprendre ou même écouter ce que nous exprimons. Cela fait partie de nos racines et de notre vécu.

Mais nous savons aussi ce que le dialogue entre nos dirigeants a permis, quand des organisations qu'on accusait de "terroristes" furent à nouveau autorisées, et que leurs meneurs, parmi lesquels Nelson Mandela, furent libérés de prison ou de l'exil.

 

Nous savons que lorsque nos dirigeants ont commencé à se parler, la logique de violence qui avait brisé notre société s'est dissipée pour ensuite disparaître. Les actes terroristes qui se produisirent après le début ces échanges - comme des attaques sur une église et un bar - furent condamnés par tous, et ceux qui en étaient à l'origine ne trouvèrent plus aucun soutien lorsque les urnes parlèrent.

L'euphorie qui suivit ce premier vote commun ne fut pas confinée aux seuls Sud-Africains de couleur noire. Notre solution pacifique était merveilleuse parce qu'elle nous incluait tous. Et lorsqu'ensuite, nous avons produit une constitution si tolérante, charitable et ouverte que 

 

Dieu en aurait été fier, nous nous sommes tous sentis libérés.

 

Bien sûr, le fait d'avoir eu des dirigeants extraordinaires nous a aidés.

 

Mais ce qui au final a poussé ces dirigeants à se réunir autour de la table des négociations a été la panoplie de moyens efficaces et non-violents qui avaient été mis en oeuvre pour isoler l'Afrique du Sud sur les plans économique, académique, culturel et psychologique.

A un moment charnière, le gouvernement de l'époque avait fini par réaliser que préserver l'apartheid coûtait plus qu'il ne rapportait.

L'embargo sur le commerce infligé dans les années 80 à l'Afrique du Sud par des multinationales engagées fut un facteur clé de la chute, sans effusion de sang, du régime d'apartheid. Ces entreprises avaient compris qu'en soutenant l'économie sud-africaine, elles contribuaient au maintien d'un statu quo injuste.

Ceux qui continuent de faire affaire avec Israël, et qui contribuent ainsi à nourrir un sentiment de « normalité » à la société israélienne, rendent un mauvais service aux peuples d'Israël et de la Palestine. Ils contribuent au maintien d'un statu quo profondément injuste.

Ceux qui contribuent à l'isolement temporaire d'Israël disent que les Israéliens et les Palestiniens ont tous autant droit à la dignité et à la paix.

A terme, les évènements qui se sont déroulés à Gaza ce dernier mois sont un test pour ceux qui croient en la valeur humaine.

Il devient de plus en plus clair que les politiciens et les diplomates sont incapables de trouver des réponses, et que la responsabilité de négocier une solution durable à la crise en Terre Sainte repose sur la société civile et sur les peuples d'Israël et de Palestine eux-mêmes.

Outre la dévastation récente de Gaza, des personnes honnêtes venant du monde entier - notamment en Israël - sont profondément perturbées par les violations quotidiennes de la dignité humaine et de la liberté de mouvements auxquelles les Palestiniens sont soumis aux postes de contrôle et aux barrages routiers. De plus, les politiques israëliennes d'occupation illégale et la construction d'implantations en zones tampons sur le territoire occupé aggravent la difficulté de parvenir à un accord qui soit acceptable pour tous dans le futur.

 

L'Etat d'Israël agit comme s'il n'y avait pas de lendemain. Ses habitants ne connaîtront pas l'existence calme et sécuritaire à laquelle ils aspirent, et à laquelle ils ont droit, tant que leurs dirigeants perpétueront les conditions qui font perdurer le conflit.

 

J'ai condamné ceux qui en Palestine sont responsables de tirs de missiles et de roquettes sur Israël. Ils attisent les flammes de la haine. Je suis opposé à toute forme de violence.

 

Mais soyons clairs, le peuple de Palestine a tous les droits de lutter pour sa dignité et sa liberté. Cette lutte est soutenue par beaucoup de gens dans le monde entier.

 

Nul problème créé par l'homme n'est sans issue lorsque les humains mettent en commun leurs efforts sincères pour le résoudre. Aucune paix n'est impossible lorsque les gens sont déterminés à l'atteindre.

 

La paix nécessite que le peuple d'Israël et le peuple de Palestine reconnaissent l'être humain qui est en eux et se reconnaissent les uns les autres afin de comprendre leur interdépendance.

 

Les missiles, les bombes et les invectives brutales ne sont pas la solution. Il n'y a pas de solution militaire.

 

La solution viendra plus probablement des outils non violents que nous avons développés en Afrique du Sud dans les années 80 afin de persuader le gouvernement sud africain de la nécessité de changer sa politique.

 

La raison pour laquelle ces outils - boycott, sanctions et retraits des investissements - se sont finalement avérés efficaces, est qu'ils bénéficiaient d'une masse critique de soutien, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Le même type de soutien envers la Palestine dont nous avons été témoins de par le monde durant ces dernières semaines.

 

Mon plaidoyer envers le peuple d'Israël est de voir au-delà du moment, de voir au-delà de la colère d'être perpétuellement assiégé, de concevoir un monde dans lequel Israël et la Palestine coexistent - un monde dans lequel règnent la dignité et le respect mutuels.

Cela demande un changement de paradigme. Un changement qui reconnaisse qu'une tentative de maintenir le statu-quo revient à condamner les générations suivantes à la violence et l'insécuruté. Un changement qui arrête de considérer une critique légitime de la politique de l'Etat comme une attaque contre le judaisme. Un changement qui commence à l'intérieur et se propage à travers les communautés, les nations et les régions- à la diaspora qui s'étend à travers le monde que nous partageons. Le seul monde que nous partageons !

 

Quand les gens s'unissent pour accomplir une cause juste, ils sont invincibles. Dieu n'interfère pas dans les affaires humaines, dans l'espoir que la résolution de nos différends nous fera grandir et apprendre par nous-mêmes. Mais Dieu ne dort pas. Les textes sacrés juifs nous disent que Dieu est du côté du faible, du pauvre, de la veuve, de l'orphelin, de l'étranger qui a permis à des esclaves d'entamer leur exode vers une Terre Promise. C'est le prophète Amos qui a dit que nous devrions laisser la justice couler telle une rivière.

 

À la fin, le bien triomphera. Chercher à libérer le peuple de Palestine des humiliations et des persécutions que lui inflige la politique d'Israël est une cause noble et juste. C'est une cause que le peuple d'Israël se doit de soutenir.

 

Nelson Mandela a dit que les Sud Africains ne se sentiraient pas complètement libres tant que les Palestiniens ne seraient pas libres. Il aurait pu ajouter que la libération de la Palestine serait également la libération d'Israël.

 

Publié initialement sur http://www.haaretz.com/opinion/1.610687. Traduction par la communauté d'Avaaz.

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20/08/2014

Au coeur du réel

 

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Le nouveau roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, va bien au-delà de l'ouvrage "sur" la transplantation cardiaque. Roman choral, roman-poème, ce livre magnifique en impose par son mélange de surexactitude factuelle et d'extrême sensibilité.

On entre dans ce roman le cœur immédiatement palpitant, soulevé par une grande vague enlevant le protagoniste à sa crête pour un premier ride salué par un triple cri sauvage. Il fait encore nuit  et trois « caballeros » d’enfer à surnoms de héros de BD, trois surfeurs « planétaires » se sont retrouvés là à la recherche de « la plus belle vague qui se soit jamais formée sur Terre », cette « onde venue du fond de l’océan, archaïque et parfaite », « la beauté pure ». ..

Avant cet envol d’épopée juvénile, une seule phrase ondoyante de deux pages et sans la moindre ponctuation, d’une seule vague là-aussi mais brassant la substance d’une vie – une seule phrase a marqué, comme d’un premier accord en majeur,l ’apparition du cœur de Simon Limbres, « boîte noire d’un corps de vingt ans qui a valsé « léger comme une plume » ou pesé « comme une pierre » battant pour le moment dans le grand corps du jeune homme endormi.

Tout le reste est raconté par le roman, donc passons. Pour préciser tout de même que, quelques heures plus tard, le corps gravement blessé de Simon Limbres sera retiré du van dans lequel lui et ses compères se sont crashés, immédiatement admis au département de réanimation médico-chirurgicale de l’hôpital de Havre. C’est là que l’accueille le chirurgien Pierre Revol, qui verra la « tache mouvante » de la mort se pointer sur son écran une heure plus tard. Le même Revol qui annoncera peu après à la mère de Simon. « Votre fils est dans un état grave » Et un peu plus tard encore : « Les lésions de Simon sont irréversibles ».

Simon donc, dix-neuf ans, le seul surfeur non ceinturé dans le van, bientôt déclaré mort puisque, depuis une soixantaine d’années, l’on considère que l’abolition des fonctions cérébrales correspond à la mort, et non plus l’arrêt du cœur. Lequel cœur, de Simon, continue aussi bien de battre dans la poitrine du garçon.

 

Telle est donc l’amorce, sans trace de pathos, du nouveau roman de Maylis de Kerangal, dont on retrouve, quatre ans après Naissance d’un pont, l’extrême précision de la phrase, mais aussi l’espèce de lumière claire de ses mots, l’originalité de ses images et la musicalité de son verbe - son regard en outre fragmenté par de multiples points de vue.  Or l’ingénieure-mécanicienne-conteuse-poète du mémorable roman  (Prix Médicis 2010 et 100.000 exemplaires) va s’en donner à cœur joie, on le pressent, dans cette traversée d’un nouvel univers où la complexité des procédures et la plus haute compétence professionnelle vont de pair.

 

Qu’on ne s’attende pas pour autant à un roman de plus « sur » la transplantation cardiaque. Ou disons que le récit de ladite transplantation n’est que le fil courant, en vingt-quatre heures, dans le labyrinthe à multiples détours et digressions d’une narration, durant le transit extraordinairement « technique et délicat » d’un cœur changeant de corps, de la mort à une autre vie.  Le« film » des séquences successives de la geste médicale décrite par la romancière est, de toute évidence, fondé sur une documentation parfaite, mais à cette observation se mêle aussitôt  celle des personnages gravitant autour du corps et du cœur de Simon, vite identifiés (et vite attachants pour le lecteur, à des degrés d’intensité variable).

 Ce qui intéresse une fois de plus Maylis de Kerangal, comme dans ses ouvrages précédents, ce sont les gens. Et pas n’importe lesquels. Ses personnages n’ont rien des figures stéréotypées, agitées, voire hystériques, des épisodes d’Urgences et consort. Observatrice suraiguë des faits sociaux et des procédures professionnelles, la romancière est aussi une sismographe des sentiments capable de rendre ce qu’on pourrait dire l’aura de ses personnages, sous de changeantes lumières. Verbalement, comme chez un certain Le Clézio des premiers romans (je pense à Guerres ou à Terra Amata, notamment) ou comme chezClaude Simon, elle compose une marqueterie jamais figée où le mot juste et le sentiment touchent l’esprit et le cœur, ce qu’on appelle la tripe ou ce qu’on appelle l’âme, en constante osmose.

Tous les personnages de Réparer les vivants gravitant de près ou de loin autour du gisant ont donc leur histoire finement détaillée. Deux d’entre eux, les parents de Simon, Marianne et Sean,  traversent le roman en se portant l’un l’autre comme des naufragés s’entraînant dans la spirale du désespoir – leurs retrouvailles avec leur deuxième  fille desept ans, puis avec la petite amie de Simon, déchirantes, étant bonnement à pleurer. Jamais, cependant, la romancière n’actionne le tire-larmes…

Un personnage non moins central, tout à fait significatif de la poétique de Maylis de Kerangal, va jouer, jusqu’à l’admirable scène finale où il se met à chanter à côté du corps de Simon, un rôle qu’on pourrait dire d’un accompagnant angélique.Il se nomme Thomas Rémige, il est « technique et délicat », c’est lui qui va « négocier » le don d’organes avec les parents, c’est un être hors du commun qui vit pour le chant, son travail au centre de réanimation où le professeur Revol le traite en pair, il a acquis un chardonneret de la valléedu Collo pour 3500 euros – ce genre de choses. Quant aux autres personnages, entre Le Havre et Paris où le cœur de Simon sera transplanté, le lecteur les découvrira…

 

J’avais relevé, en lisant Naissance d’un pont, l’aspect « unanimiste » de ce roman de plus grande envergure , dans le sens où l’entendait Jules Romains. Bien entendu, la référence à celui-ci fait aujourd’hui vieux jeu (quel prof de lettres fait encore lire LesHommes de bonne volonté ?), et pourtant je persiste et signe à lalecture de Réparer les vivants, où l’attention de la romancière à ses personnages me fait penser à ce que les catholiques appellent la communion des saints, qu’on pourrait limiter, parofanes que nous sommes, aux instances de la compassion ou de l’amour des gens.

 

Dans la foulée, j’aurai lu dans un papier récent que Réparer les vivants relèverait du roman « social démocrate ». On ne saurait plus mal dire, mais le vieux conflit opposant une certaine critique française  et les écrivains se risquant à parler frontalement de la réalité (de Zola à Céline et jusqu’à Michel Houellebecq) n’en finit pas d’entretenir le malentendu. À ce propos, on pourrait encore rappeler qu'il fallut un John Dos Passos (auquel on pense évidemment en lisant  Naissance d'un pont) pour célébrer le réalisme poétique d'un  Jules Romains - encore lui... 

 

L’extrême acuité de l’observation de Maylis de Kerangal, son attention portée aux plus petits détails de la vie d’une infirmière de 23 ans (p’tain la mauvaise nuit qu’elle vient de passer avec son jules)  ou à une dynastie de grands patrons parisiens, sa façon de brosser le portrait d’un jeune chirurgien dont la transplantation du cœur de Simon sera SA transplantation, et le contrepoint incessant de l’action engagée ou de la rêverie angoissée (Marianne qui pense au cœur de son fils passé dans un  autre corps -et qu'en sera-t-il de la petite amie ?), la rumeur nocturne de la vie qui continue (un match qui se termine au stade du Havre tandis que le cœur de Simon transite dans son bac de glace), tout ça, la vie, le très physique et le soudain à-pic quasi métaphysique, le souvenir des cœurs mystiques - la prière du cœur à quoi recourt Marianne sans s’en douter-, tout ça et la réparation finale du corps de Simon pour l’offertoire aux parents, comme au terme d'un rituel antique -  tout ça fait, de ce livre limpide et déchirant, un roman-poème aux résonances profondes, inscrit au cœur du réel.

 

Maylis de Kerangal. Réparer les vivants. Verticales,  280p.     

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19/08/2014

Ceux qui noient le poisson-lune

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Celui qui affirme que la critique est tellement répandue qu’il vaut mieux pas / Celle qui prétend que ce que tu dis l’a toujours été / Ceux qui estiment que de toute façon le drapeau reste le drapeau / Celui qui dépense sans penser et danse sans dépenser/ Celle qui vend la mèche de l’ours avant de lui faire la peau / Ceux dont l’amour a duré sept chiens / Celui qui plume le rasoir à grosses nuques / Celle qui lit du Michaux mi-froid / Ceux qui donnent du son à la baleine pour cet âne de Jonas / Celui qui fait crier la carotte en la mordant sous la touffe / Celle qui se jette sur les innocentes laitues / Ceux qui ont le tesson sensible /Celui qui rêve de libérer Jonas par césarienne / Celle qui comprend Derrida (philosophe parfois incompréensible) quand il déclare que l’enjeu de la nouvelle guerre mondiale est la prise de Jérusalem - mais alors que dire de la Corée du nord se demande-t-elle en émiettant des scones dans son thé vert / Ceux qui savent que le serpent monothéiste se mord la queue sans oser le dire vu que c’est pas chrétien de dire la vérité / Celui qui reconnaît le Dieu mortel dans le visage de chaque homme vivant – et chaque femme cela va sans dire Elvire / Celle qui a pigé ce que la Renaissance a apporté à la représentation du visage individualisé / Ceux qui estiment (avec Robert Bresson l’imagier) qu’il faut préférer les images nécessaires aux photos flatteuses / Celui qui sait d’expérience qu’aucune démonstration ne vaut uneapparition / Celle qui ne déclenche qu’en voyant apparaître tel arrosoir ou tel tamanoir ou tel homme noir aux mains blanches / Ceux qui tendent à évacuer tout ce qui distrait leur attention de la contemplation du poisson-lune cet intermittent du spectacle sous-payé à Lisbonne / Celui qui aspire à tout changer sans que rien soit différent / Celle qui n’ayant point de divan à la dimension psychanalyse le poisson-lune en immersion / Ceux qui mettent de la musique dans les apories –s’entend : musique de fond / Celui qui noie le saumon dans sa rivière de larmes et du coup la métaphore kitsch fait un malheur sur Twitter / Celle qui estime (toujours avec Robert Bresson qu’elle a eu à dîner avec Serge Daney) qu’il faut débarrasser le réel de tout ce qui n’est pas vrai / Ceux qui vont en enfer pour en ramener des nouvelles genre Dante le retour dans le prochain film de Luc Besson / Celui qui se résigne à son destin de prothèse dentaire de murène / Ceux qui entendent chanter Jonas dans la baleine au ravissement du poisson-lune ce vieux mélomane impénitent, etc.

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18/08/2014

Ce qu'on en peut dire...

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(Dialogue schizo)

 

À propos d’Adieu au langage, dernier film de Jean-Luc Godard.

 

Moi l’autre : - Tu te risques à en parler ?

 

Moi l’un : - Je vais m’y efforcer. Tu te rappelles la sentence de Wittgenstein devenue quasiment bateau : « Ce qu’on ne peut dire il faut le taire », qui recoupe d’ailleurs le propos deGodard, puisqu’il est question du passage de la langue articulée à la limite; mais sa façon de soumettre le pouvoir des mots à la question ne l’empêche pas de les utiliser autant que les images et les sons.  Et la 3D surligne à sa façon ! Adieu au langage n’a d’ailleurs rien d’un film taiseux. C’est un poème multipiste !

 

Moi l’autre : - Plus précisément : six pistes audio et deux pistes vidéo. Mais quand tu dis que la 3D n’ajoute rien, j’objecte !

 

Moi l’un : - Et tu as raison ! La 3D nous colle le poème sur les genoux, si j’ose dire. Au premier rang du Rialto, à Locarno, on avait quasi la truffe du chien sous le nez. Ou bien on se serait cru flottant dans le feuillage de l’arbre.  Comme si l’on retrouvait la fascination ou l’effroi des premiers spectateurs du cinématographe voyant la locomotive leur foncer dessus. Et cela porte au-delà de l’effet spécial : cela parachève par la technique la déconstruction du propos.

 

Moi l’autre : - Comment toi, tu parles de déconstruction, toi qui détestes ce jargon ?

 

Moi l’un : - Je l’utilise quand il y a lieu d’y recourir. Et le dernier film de Godard, plus radicalement encore que Film socialisme, procède par ce qu’on appelle la déconstruction. C’est-à-dire que l’éclatement de la forme, la destruction de la narration linéaire, procède d’une analyse critique qui reconstruit une nouvelle forme, qu’on peut dire ici d’un poème de cinéma d’un lyrisme véhément.

 

Moi l’autre : - C’est vrai que c’est un film hyper-pictural…

 

Moi l’un : - Pas étonnant qu’il cite Nicolas de Staël ! On pourrait croire que c’est pour faire chic. Mais qui aime et connaît Nicolas de Staël retrouve là quelque chose de la folle quête de pureté  du peintre en matière de couleurs et de lignes et de rythmes et d'intensités.

 

Moi l’autre : - Et musical aussi, notamment avec le leitmotiv grave d’opéra à la Verdi…

 

Moi l’un : - On croirait l’arrivée du Grand Inquisiteur dans Don Carlos. Mais c’est peut-être nous qui inventons…

 

Moi l’autre : - C’est exactement ce que nous a conseillé de faire le collaborateur de JLG venu présenter la chose : faites votre film vous-mêmes. Plutôt que de chercher à comprendre, c'est à prendre…

 

Moi l’un : - Cela dit, Godard trace bel et bien un parcours…

 

Moi l’autre : - Suivez le regard du chien. Ou plutôt : mettons nous à l’écoute de ce qu’entend le chien… Bonne façon de retourner le langage comme un gant de silence.

 

Moi l’un : - À un moment donné,une voix affirme que bientôt on aura besoin d’un traducteur pour comprendre ce qu’on dit. Ou quelque chose comme ça… Et de la même façon, le passage par le chien a valeur d’interrogation sur ce qu’on voit quand on voit un arbre en fleurs, un bateau à aubes qui passe sur le lac, un con qui t’agresse. Que pense le chien de la guerre ? Que pense le chien de la cité ? Que pense le chien de toi ?

 

Moi l’autre : -  Dans la foulée, jamais en manque de citations,  JLG cite Darwin qui cite Buffon qui observe que le chien est le seul animal qui aime mieux son maître que lui-même. 

 

Moi l’un : - Il y aura toujours, chez Godard, ce mélange de ratiocineur sentencieux à cigare et d’enfant stupéfié par le monde, de pédant et de poète, de témoin de l’horreur et de rêveur solitaire en sa cinquième promenade.  Le philosophe de service cite Jacques Ellul devant son éternelle étudiante et l’on s’exclame de concert que le sociologue protestant a tout vu et prévu avant les autres, on affiche les thèmes NATURE et METAPHORE ou voici que DIEU s’inscrit en sous-impression de AH, AH. Et Roxy écoute passer la rivière…    

 

Moi l’autre : - Mais tu ne trouves pas, tout demême, que tout ça fait très élite hyper-cultivée d’une époque à références à n’en plus finir ?

 

Moi l’un : - C’est l’évidence et parfois lassant, mais le reproche qu’on fait à JLG d’être au bout du rouleau est injuste et faux. Il n’est pas à bout de souffle : il est à sa pointe, comme le dernier Céline. À la limite de l’intelligible, mais à l’extrême de son interrogation, comme le prophète qui vaticine en langue...

 

Moi l’autre : - Il y a un beau moment à la fin où il est question de couleurs à mélanger, devant la boîte ouverte…

 

Moi l’un : - De la même façon, on imagine JLG touillant ses images dans son labo à extensions en 3D dans les jardins attenants pleins de fleurs aux couleurs électriques.  C'est à la fois un contemplatif et un capteur de zizanie. Sa façon de court-circuiter une pensée en train de prendre forme est unique. Et personne n'exprime la monstruosité du simultanéisme contemporain avec autant d'acuité.

 

Moi l’autre : - Olivier Assayas le compare, question montage, au Malraux du Musée imaginaire…

 

Moi l’un : - C’est tout à fait ça. Godard se fait son film idéal de bric-à-brac de brocante actuelle-inactuelle, il mêle à la pelle Auschwitz et L'Ange bleu, Byron-Shelley et l'intifada, le bel canto et le bruit du monde. Comme Malraux grappille et réassemble, Godard touille l'Hypertexte multilingue et fait du neuf à sa façon unique. C'est cela le génie, désormais homologué dans sa propre Histoire du cinéma. Il n’a plus besoin ni de Cannes ni de Locarno vu que , comme Roxy est le chien parfait, lui-même est le Godard accompli, présent à   l'extrême  comme l’enfant à son jeu : au plein du mouvement et à la pointe d’un style. Quant à toi, tu prends ce qui te parle et tu en fais ce qui te chante…

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Vie et destin de Dimitri

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En marge de la parution de L'Ami barbare, de Jean-Michel Olivier, ces prochains jours aux éditions De Fallois/L'Âge d'Homme.

Les mots vie et destin forment une croix, m'avait fait remarquer Dimitri à la parution du roman de Vassili Grossman, sans doute l’un des plus importants du catalogue de L’Age d’Homme, et c’est l’image de cette croix bonne pour toute l’humanité, au-delà de toute croyance, qui m'est apparue lorsque nous avons appris la nouvelle du tragique accident survenu au soir du 28 juin 2011.

Mort sur la route avec les livres qu’il transportait, opiniâtre et buté comme il le fut durant toute sa vie, Dimitri a été rattrapé par le destin « au travail ». Du côté de la vie, il nourrissait encore une quantité de projets, mais ainsi fut scellé son destin. Les croyants serbes ont vu, dans le fait que la mort de Dimitri coïncidât  avec la date de la bataille fondatrice de la nation serbe, un signe nimbé de mystère. Pour notre part, c’est aux vitrines des librairies que nous voyons aujourd’hui survivre Dimitri comme, dans la vision proustienne d’après la mort de Bergotte, les livres de celui-ci déployant leurs ailes aux devantures ; ainsi de tous ceux que Dimitri a tant aimés et nous a fait tant aimer.

Le génie du fondateur de L’Age d’Homme fut d’abord celui d’un lecteur extraordinairement intuitif, poreux et pénétrant, capable d’accueillir des auteurs que tout semblait opposer, tels Cingria et Witkiewicz, Amiel et Zinoviev, le subtil et délicieux Saki ou ce païen fraternel  que fut un John Cowper Powys en ses Plaisirs de la littérature, autre fleuron de L’Age d’Homme. Tout et son contraire ? Non : tout ce qui fut poussé à sa pointe sensible  ou spirituelle, par le don le plus total et par les chemins les plus variés.

L’apollinien et le dionysiaque cohabitaient dans la nature complexe, aussi lumineuse que parfois ombrageuse, de cet homme que la grande épreuve physique d’un premier accident avait fait méditer  avec humilité à la Douleur absolue, vécue sur la croix. Et son cher Milos Tsernianski de conclure : «Les migrations existent. La mort n’existe pas ». 

« On continue ! », disait toujours Dimitri, qui ne nous quittera jamais tant que nous lirons, et c'est la dernière repartie de Roman Dragomir, le protagoniste de L'Ami barbare, murmurée à une jeune paysanne qui l'a vu se fracasser en plein ciel comme sur un char de feu biblique...

 

Image JLK: Vladimir Dimitrijevic, alias Dimitri, au bord de la Drina, en 1997.

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17/08/2014

La beauté sur la terre

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Carnets de Thierry Vernet


Thierry Vernet s’est éteint au soir du 1er octobre 1993, à l’âge de 66 ans, des suites d’un cancer. Genevois d’origine, le peintre avait vécu à Belleville depuis 1958 avec Floristella Stephani, son épouse, artiste peintre elle aussi. Thierry Vernet avait été le compagnon de route de Nicolas Bouvier durant le long périple que celui-ci évoque dans L’Usage du monde, précisément illustré par Vernet.
A part son œuvre peint, considérable, Thierry Vernet a laissé des carnets, tenus entre sa trente-troisième année et les derniers jours de sa vie, qui constituent une somme de notations souvent pénétrantes sur l’art et la vie.


« La beauté est ce qui abolit le temps »

« Je ne sais pas qui je suis, mais mes tableaux, eux, le savent ».

« Mille distractions nous sollicitent. La radio, le bruit, le cinéma, les journaux Autrefois on devait être face à face avec son démon, on devait patiemment élucider son mystère. Maintenant, vite, entre deux distractions, on doit tout dire, avec brio de chic, faire son œuvre en coup de vent. A moins… à moins de résister aux distractions ».

« L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser ».


« D’heureux malgré le doute, arriver à être heureux à cause du doute ».

« Faire la planche sur le fleuve du Temps ».

« C’est dans les larmes qu’on parvient à la géométrie ».

« Aux gens normaux le miracle est interdit ».

« Il suffit de voir qui réussit, et auprès de qui, pour être rassuré et encouragé ».

« Nous vivons, en ce temps, sous la théocratie de l’argent ; et malgré soi on sacrifie de façon permanente à ce culte hideux ».

« D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

« Nous qui avons une patte restée coincée dans le tiroir de l’adolescence, nous en garderons toujours, sous nos rides, quelque chose ».

« D’abord la sensation est souveraine, ensuite le tableau est souverain. Entre ces deux souveraientés, il y a la révolution ».

« Dieu est éternel, le diable est sempiternel ».

« En matière de peinture, la lumière n'a rien à voir avec l’éclairage ».

« Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ».

« Les visages : des ampoules électriques plus ou moins allumées ».

« Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

« Monsieur Pomarède, mon voisin retraité de la rue des Cascades, me voyant porter un châssis, me dit : « Vous faites de la peinture, c’est bien, ça occupe ! »

« Une forme doit avoir les yeux ouverts et le cul fermé ».

« Je me bats, et il est normal qu’à la guerre on prenne des coups ».

« Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d’autant et probablement bien plus de sa laideur ».

« Si l’on tue en soi-même l’espérance du Paradis, on n’hérite que de l’Enfer. C’est, me semble-t-il, le choix de notre civilisation ».

« La foi en le vraisemblable ne nous sauvera pas de grand-chose ».

« Votre société s’ingénie à rendre le désespoir attrayant ».



« La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ».

« Je suis un chiffon sale présentement dans la machine à laver. Lâche, hypocrite, flagorneur, luxurieux, cédant au moindre zéphyr de mes désirs et tentations diverses, comptant sur un sourire et mes acquiescements pour conquérir quelques cœurs utiles (et cela enfant déjà pour « m’en tirer » !). La machine à laver à de quoi faire. Mieux vaut tard que jamais.

Le 4 septembre 1993, et ce fut sa dernière inscription, Thierry Vernet notait enfin ceci : « Je peins ce que je crois avoir vu. 4/5 de mon élan m’attache à notre vie et à tout ce qu’elle nous donne de merveilleux, mais 1/5 m’attire vers la vie éternelle d’où tant de bras se tendent pour m’accueillir ».

1040773836.JPG
492232422.JPG1320679572.JPGÀ lire aussi: Correspondance des routes croisées, de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (1946-1964), fabuleux "roman" dialogué d'une amitié.

Divtseserimnet evtisal

littérature
Le creaveu hmauin lit dnas le dsérorde


Sleon une étdue de l’Uvinertisé de Cmabrigde, l’odrre des lteetrs dans les mtos n’a pas d’ipmortncae. La suele coshe ipmortnate est que la pmeirière et la drenèire ltetre sionet à la bnone pclae. Le rsete puet êrte dans un désrorde ttoal snas cuaser de prbolème de letcure. Cela prace que le creaveu himaun ne lit pas chuaq ltetre dstinciteemnt et à la stuie, mias le mot cmome un tuot.

Cttee rvéélaiton ve-t-lale ficaliter la tchâe des cnacres dans les éocles ? Et les hmomes se cmoprenrdont-ils miuex en s’exrimpant dans le désrorde ? Le dréosdre mnodial va-t-il bnéfiécier de ce nuovaeu mdoe d’exrpession en nuos fisanat vior la réatilé d’un oiel noavueu ? L’vaneir de l’epsèce hamuine s’en truoerva-t-il chngaé, voire aémiolré ?

L’édtue de l’Uerisnivté de Cibramdge plare de leutcre mias pas d’esspreixon olrae. Si vorte ceervau lit chqaue mot cmmoe un tuot, tuot se cpmlioque au memont de vuos empxrier de vvie voix !

Si vuos lsiez : « Le cehin oibét à son mtaîre », vuos ne pvouez oodnrner à votre cbles : « Moédr, dnone la pttapae à pnapouet ! » Le pruave Mdéor n’y pgiera que piouc ! De mmêe la crtlaé du Tjéléouarnl rsqiue de piâtr du pssaage des mtos éicrts aux mtos écnonés à 20 hurees par Pactrik Pvoire de Cazhal. Rien que Mdaame, Msonieur, Boionsr ! » jetetra la csonfuion dnas le caerevu des téésltpeucaters les puls déots en la mtraièe…

On viot arlos la litmie de l’iérntêt de l’édtue fauemse. Ce qui se lit frot bien ne psase pas à la tléé. Est-ce à drie que le cevreau huiamn n’a pas été cçnou pour fonnonctier à plein rmiége en fcae d’un piett écran ? Tllee est puet-êrte la quioestn fonnemdatale à mteédir suos le cauqse de la cousfeife...

Peinture: Pierre Omcikous

05:26 Publié dans Fatrasie, Livre | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature

16/08/2014

Requiem des enfants perdus

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À propos d'Ils sont tous morts d'Antoine Jaquier. Prix Edouard Rod 2014. 

 

On pourrait croire, au premier regard de surface, à en survoler les vingt premières pages, que ce livre se borne à une espèce de chronique, brute de décoffrage, relative au milieu "djeune" plombé par le désoeuvrement et la dope, genre témoignage - un de plus.   

Et puis, à y regarder de plus près, à tendre l'oreille aussi à la musicalité et au rythme de la phrase d'Antoine Jaquier, plus encore à capter l'émotion qui filtre entre les lignes et les séquences du "film" romanesque qui se met bel et bien en place, modulé dans le temps à la fois court et plein de péripéties, parfois dramatiques,  de deux ou trois ans (1987 à 1989) revisités des années plus tard par le narrateur parlant du ciel, c'est bel et bien dans un vrai roman que nous nous retrouvons, avec son décor (entre les villages urbanisés de l'arrière-pays lausannois et la capitale) et ses personnages, dans une atmosphère plus proche du nouveau cinéma romand (je pense à Garçon stupide de Lionel Baier ou au tout récent Left Foot Right Foot de Germinal Roaux) que de la littérature de nos régions, à quelques exceptions près.   

Ainsi parut en 1975, à Lausanne, aux éditions L'Âge d'Homme, un récit-journal sans nom d'auteur (le scribe de la chose, Claude Muret, estimant devoir garder l'anonymat), intitulé Mao-cosmique et constituant la chronique d'une communauté, de fameuse mémoire, qui éclata à la suite du suicide d'un de ses membres. Plus marqué du point de vue de l'idéologie politique, ce livre a valeur de témoignage irremplaçable sur le climat intellectuel, moral et affectif du début des années 70 où Antoine Jaquier faisait ses premiers pas dans notre drôle de monde. L'époque était aussi aux premières overdoses, mais le sida était encore loin.

Pour Jack, le narrateur d'Ils sont tous morts, les drogues dites douces, puis les plus dures, sont immédiatement présentes dans son récit, qu'on pourrait dire d'abord relevant de l'obsession mentale, puis de l'urgence physique. Dès les premiers chapitres, cependant, le lecteur perçoit l'ambivalence du garçon, déjà très lancé dans sa trajectoire de paumé borderline, en dépit de ses dix-sept ans, entre un frère carrément junkie (et sidéen) et une mère qui "fait avec", mais non moins tourmenté par sa mésestime de soi, se récriant quand un présentateur de télé y va de son discours lénifiant sur les drogues douces, et découvrant la réalité de l'héroïne sans euphorie - sale salope qu'il s'impatiente pourtant d'"essayer"...

Si le titre du roman d'Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, constitue l'horizon du récit de Jack, celui-ci ne débouche sur aucune conclusion "morale" explicite, ni non plus sur aucune forme de cynisme. Lorsque Tchékhov décrivait les faits et gestes de voleurs de chevaux, il ne se sentait pas le devoir de conclure qu'il est mal de voler des chevaux. Les bons socialistes le lui reprochaient, qui reprocheraient peut-être aujourd'hui à Antoine Jaquier de ne pas dire explicitement qu'il n'est pas bien de se camer ou de braquer une banque de nos campagnes (ce que fait Jack pour se payer un grand voyage avec sa bande de Pieds nickelés entraînés par un malfrat) ou de fréquenter un type du genre de Bob, son pote raciste, nazillon et homophobe, détestant même "certains animaux"... Seulement voilà, se justifie Jack: "Qui a dit qu'on choisissait ses amis ? Un foutu menteur en tout cas. Les miens sont dérangés dans leur tête, mais je peux les compter sur les doigts de ma main. De toute manière, il n'y a pas de service après-vente, alors je fais avec".

Les amitiés, à la fois lucides (voire méfiantes) et loyales, plus que les amours de Jack, constituent d'ailleurs  le fragile fil rouge affectif qui traverse ce récit dont l'échappée finale, en Thaïlande, marquera aussi le déclin et la déroute, morts à l'appui.

Avec le recul des années, Antoine Jaquier est parvenu à reconstituer, sans les caricaturer, les traits et les faits et gestes  de Jack et ses amis - Stéphane et Manu, Tony l'ancien braqueur et  Chloé la belle qu'on se partage et qui rêve plutôt d'une nouvelle vie à l'autre bout du monde, Bob qui rêvait d'échapper à la pesanteur, et plus dure sera sa chute - , dans un roman lesté de gravité qui se paie le luxe, ici et là, de deux ou trois alexandrins bien balancés. La "littérature", au sens conventionnel, est cependant moins le souci de l'auteur d'Ils sont tous mort que la perception nuancée, dure et hypersensible à la fois, d'une réalité ressaisie en vérité. Autant dire qu'on aurait tort de chipoter sur des détails de forme, ici et là. L'essentiel est en effet ailleurs.

Ainsi, à sa toute fin, qu'il imagine celle d'un samouraï prenant son ultime décision "en l'espace de sept respirations", Jack contemple-t-il dans le miroir son corps nu, malingre et tatoué: "Les dessins m'apparaissent plus beaux que jamais. Je sais enfin pourquoi je les ai faits: quitte à n'être que poussière, autant la décorer"...

 

Antoine Jaquier. Ils sont tous morts. L'Âge d'Homme, 276p

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15/08/2014

La leçon de Sokourov

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De passage à Locarno, où il donnait une masterclass avec la complicité de jeunes aspirants-cinéastes de la Kabardino-Balkarian State University, le grand cinéaste russe a fait l'objet d'un portrait documentaire  tout à fait remarquable de Leena Kilpeläinen, The voice of Sokurov, divisé en sept thèmes, commenté par le maître en contrepoint  et large...ment illustré d'extraits de films, des années 70 aux ouvrages les plus récents tels le chef-d'oeuvre Faust, Moloch, Mère et fils ou Taurus.
 
 À relever dans cette passionnante évocation, les années soviétiques plombées par la censure, et la relative liberté trouvée entre documentaire et fiction, qui n'ont jamais empêché le protégé de Tarkovski de progresser dans sa recherche à la fois artistique et fondée sur des valeurs humaines inaliénabes, jusqu'aux limites de la rupture et de l'arresattion, peu avant l'ère Gorbatchev. Paradoxe notable, à l'en croire, les dictatures sont souvent plus stimulantes du point de vue de la création, que le libéralisme démocratique, comme on l'a vu d'ailleurs au lendemain de l'implosion du communisme. Lui qui n'a jamais parlé directement de sa vie, qui l'a pourtant mis en contact étroit avec les femmes traitées en bêtes de somme dans les canpagnes, les militaires de son enfance et les jeunes soldats envoyés en Afghanistan, entre autres humiliés et offensés, ramène tout à une exigence de vérité et de liberté qu'on retrouve à l'évidence dans tous ses films. Pour Alexandre Sokourov, il faudra deux ou trois générations à son peuple pour se reconstruire, alors même que la fuite dans la consommation menace la survie même de l'expression artistique, en Occident américanisé plus encore qu'en Russie. À Locarno, les films projetés sur la Piazza Grande sont le meilleur exemple de ce glissement vers la facilité et l'insignifiance flatteuse.
On espère ce soir un démenti avec la projection de Sils Maria, dernier long métrage d'Olivier Assayas, avec une Juliette Binoche gratifiée d'un Excellence Award...

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14/08/2014

Cinéma d'auteurs

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Au neuvième jour du 67e Festival de Locarno, cette après-midi a été marquée par la projection du dernier film de Richard Dindo, tiré du roman Homo Faber de Max Frisch, avec Marthe Keller. Une pure merveille de sensibilité et de maîtrise , relevant, comme La Sapienza d'Eugene Green, de la haute poésie de cinéma. Autres grands moments de cinéma d'auteur vécus ces derniers jours: avec Adieu au langage, le poème éclaté de Jean-Luc Godard culminant dans le lyrisme imagier et la quête de sens en vertigineuse déconstruction, et le nouveau long métrage du Portugais Pedro Costa, Cavalo Dinheiro, qu'on retrouvera probablement dans le palmarès de la compétition internationale. Bref retour sur Homo Faber...  

Locarno55.pngÀ mon goût, c’est le plus beau film de Richard Dindo, d’une grande valeur poétique et philosophique à la fois. Bien plus qu’une illustration du roman, c’est une transposition libre, à la fois elliptique et très concentrée, touchant au cœur de l’œuvre et modulant admirablement trois portraits de femmes. À ce seul égard, et s’agissant d’une succession de plans fixes intégrés dans le flux de la narration, le travail avec les actrices est impressionnant de sensibilité et de justesse. Marthe Keller, dans le rôle d’Hanna, irradie l’intelligence sensible à chaque plan, dans tous les registres de l’extrême douceur et de la véhémence blessée, de la mélancolie ou de la lucidité. Avec la jeune comédienne Daphné Baiwir, incarnant la jeune Sabeth, Dindo a  trouvé une interprète infiniment vibrante de présence elle aussi. Sans autre dialogue que le récit modulé par le comédien Arnaud Bedouet, Dindo parvient exprimer en images l'essentiel du roman, dans lequel le personnage d' Ivy (Amanda Roark) est également parfait. Bref, tant ces trois présences féminines que le découpage narratif des plans, le remarquable choix musical et le montage relèvent d’une poésie  inspirée de part en part, jusqu'à la sublime déploration finale rappelant la mort de Didon de Purcell.

Enfin avec la variation de perception philosophique marquée du début à la fin par le protagoniste, de son positivisme initial d’homme ne croyant qu'à ce qu’il voit, à une vision plus profonde des êtres et du Temps, Richard Dindo a  restitué ce qu’on pourrait dire le sentiment du monde de Frisch, tel par exemple qu’on le retrouve dans L’Homme apparaît au Quaternaire, l’un de ses plus beaux livres. 

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13/08/2014

2666

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Une lecture traversante du fascinant dernier roman-gigogne de Roberto Bolano, paru un an après sa mort et constitué de cinq livres en un.

1. Sur La partie des critiques, première section.

Ce n’est pas sans réserve qu’on entre dans ce roman de 1352 pages,  mais une fois qu’on y est on y est bien. Une première hésitation tient à la dimension de l’ouvrage, constitué de cinq romans collés ensemble pour n’en former qu’un,  cela donnant un énorme volume tout à fait  mal pratique dans son édition de poche. Et puis, et surtout, certaine adulation plus ou moins convenue, typique aujourd’hui des engouements suscités par les livres qu’on dit « cultes », voire « cultissimes », ne peut qu’engendrer certaine méfiance – du moins est-ce mon cas. Or, sans entrer vraiment « à reculons » dans la lecture de 2666, j’attendais tout de même d’être séduit ou séduit sans aucune contrainte extérieure, et ce fut le cas dès les dix ou vingt premières pages, me régalant aussitôt et sans discontinuer jusqu’au terme de la première section intitulée La partie des critiques et lisible comme un tout cohérent, non sans appeler aussitôt la suite.

Ce qu’il faut dire en premier lieu, c’est que 2666 sent bon la littérature. J’y ai retrouvé, pour ma part, ce mélange de bien-être profond et de griserie, de confort mystérieux  et de vive curiosité qui a marqué mes lectures d’enfant et d’adolescent, de Vincenzo à Michel Strogoff ou de Moravagine à Alexis Zorba, entre cent autres livres découverts de dix à dix-huit ans, avant d’accéder à une littérature, disons : plus littéraire, dont les premiers grands moments furent la lecture d’Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry ou, beaucoup moins connus, de Je ne joue plus ou du Retour de Philippe Latinovicz de Miroslav Karleja,.

La première partie de 2666 nous replonge, ainsi, dans le climat de ferveur inconditionnelle lié aux découvertes plus ou moins exclusives d’une espèce de club occulte se transmettant, par dessus les frontières, des noms et des titres - et voici redéfiler L’institut Benjamenta de Robert Walser ou Le métier de vivre de Cesar Pavese, Miss Lonelyhearts de Nathanaël West ou Hordubal de Karel Capek, Le pavillon d’or de Yukio Mishima ou Le Bonheur des tristes de Luc Dietrich, entre tant et tant d’autres.

 

images-4.jpegLe mystère du romancier invisible, voire inaccessible, moins photographié qu’un Blanchot ou qu’un Michaux, et pourtant considéré comme le plus grand auteur allemand de la seconde moitié du XXe siècle, forme ce qu’on pourrait dire le trou noir de la première partie de 2666, dans lequel s’engagent crânement quatre jeunes critiques européens réunis par leur commune passion. Celle-ci s’incarne en la personne de Benno von Archimboldi, dont les nombreux livres suscitent un peu partout un croissant intérêt, à commencer par celui de nos quatre critiques, à savoir Pelletier le Français, Espinoza l’Espagnol, Morini l’Italien et Liz Norton l’Anglaise de Londres qui partagera son cœur et son corps avec les trois autres.

On le sait évidemment : les critiques littéraires, et notamment ceux de de la caste universitaire, ne représentent pas, du point de vue romanesque, les plus captivantes incarnations du cheptel humain. Les quatre protagonistes de 2666 ne font pas vraiment exception à la base, mais l’auteur va les « travailler » au corps en sorte de donner, au fil de leurs expériences, consistance humaine et « poétique » à leur inconsistance. À travers les années, devenant bonnement les spécialistes mondiaux de l’œuvre d’Archimboldi, en concurrence directe avec leurs rivaux allemands, l’on suit l’évolution, de colloques internationaux en réunions de toute espèce aux quatre coins de la planète, de tout un petit monde de touristes universitaires de plus ou moins haute volée accroché aux « basques » de l’écrivain « culte », candidat au Nobel et fuyant comme le furet du bois joli. Pendant ce temps, l’on assassine des centaines de jeunes femmes au nord du Mexique, où nos critiques finissent par débarquer en s’imaginant que l’écrivain y rôde…

Malgré les apparences, le vrai sujet de La Partie des critiques ne se borne pas à un tableau balzacien des facultards se la jouant « spécialistes de » et se royaumant de par le monde en multipliant les intrigues. À part ses innombrables digressions enchâssant moult histoires étonnantes dans le corps du récit, le roman progresse, quasi souterrainement, vers on ne sait quel « cœur des ténèbres » ponctué, de loin en loin, par des épisodes d’une soudaine violence sur fond de menées « purement littéraires ». Ainsi voit-on Espinoza et Pelletier, qu’on pourrait taxer de « puceaux de la vie », se révéler soudain de possibles tueurs en s’acharnant sur un malheureux chauffeur de taxi pakistanais…

De même voit-on se développer, sous la narration fluide et plaisante en apparence, un sous-récit plus inquiétant, ponctué de séquences parfois délirantes, lyrique ou oniriques, auquel s’ajoute la voix d’un nouveau protagoniste, critique chilien celui-ci, au nom également italianisant d’Amalfitano et qui commandera la partie suivante…

images-3.jpeg2. Sur La Partie d'Amalfitano

Une douce folie littéraire imprègne La partie des critiques, première section de 2666,qui va s’accentuer crescendo dans La partie d’Amalfitano, dont le protagoniste, professeur et critique chilien, apparaît à Santa Teresa, au nord du Mexique, où ont débarqué les spécialistes d’Archimboldi sûrs de trouver celui-ci en ces lieux perdus.    

Or, avant de poursuivre, on remarquera que, sur les 248 premières pages de La Partie des critiques, pas une seule n’aura jamais évoqué le contenu des œuvres d’Archimboldi, comme si cela constituait le dernier des soucis des commentateurs du grand écrivain, en revanche impatients de le rencontrer et de se faire photographier avec lui.

Ceci rappelé, l’observation de Roberto Bolano va porter, dans La partie d’Amalfitano, sur des réalités » littéraires » encore plus extérieures, voire décalées, dans le sillage de personnages échappant en outre aux normes académiques, à commencer par Lola, l’extravagante épouse d’Amalfitano, mère de la jeune Rosa et fuyant à n’en plus finir à la recherche d’on ne sait quoi, folle d’un poète qui l’a baisée avant de se retrouver dans un asile psychiatrique où il l’ignore quand elle vient l’y relancer.

Lola est en somme le type de la « groupie » littéraire, qui n’en finit pas de se féliciter d’avoir été baisée par un poète et rêve ensuite de le sauver de lui-même. Plus précisément,le poète en question, au demeurant sans intérêt particulier, est supposé coucher avec un ami philosophe, du moins à en croire les ragots. Ainsi Lola se sent-elle la mission sacrée de le « délivrer ». On connaît ce genre de délire…

L’épisode s’inscrit dans une longue suite de péripéties racontées par Lola à Amalfitano au fil de lettres constituant autant de digressions romanesques. Ensuite,le récit va basculer du côté d’Amalfitano et de sa fille Rosa qui, d’Espagne où ils vivaient jusque-là, vont migrer au Mexique où le prof est appelé à enseigner à Santa Teresa. Du coup, le thème des filles assassinées resurgit, dont on sent qu’il préoccupe sourdement le père de Rosa.

Rien cependant du roman noir dans  La partie d’Amalfitano, qui voit le protagoniste évoluer vers des états alternés de déséquilibre psychique et de lucidité aux manifestations des plus singulières.  C’est ainsi que, dans l’esprit de Marcel Duchamp, il va suspendre un traité de géométrie à l’étendage, en plein air, afin de le mettre à l’épreuve de la pluie et du vent, non sans amener sa fille à se poser, comme lui d’ailleurs, des questions sur son état mental.

Le rapport entre « la littérature » et « la vie » est d’ailleurs un thème récurrent dans 2666, dont la progression narrative, dans ce deuxième volume, accentue d’ailleurs le glissement du récit vers « la vie », notamment avec l’apparition d’un jeune homme assez inquiétant, fils du recteur de l’université professant le nihilisme le plus cynique et se flattant de participer à des jeux violents.

À la littérature, la vie se mêle aussi par le truchement de la politique, dans La partie d’Amalfitano, mais là encore « par la tangente », s’agissant des rapports des écrivains mexicains avec le pouvoir ou d’un livre creusant la question des origines de l’homme américain, plus précisément chilien, en rapport avec la vieille culture des Araucans, ou Mapuches, dont Amalfitano finit par se demander si l’auteur n’est pas un certain Pinochet…

Formellement moins accomplie, et surtout plus déroutante, que la première section de 2666, La Partie d’Amalfitano nous captive cependant, avec ses errements entre folie et phénomènes paranormaux (où le rêve continue de jouer un rôle majeur), dans la mesure où nous lui savons une suite, qu’elle appelle de toute évidence. Ce deuxième roman tiendrait-il « la route » en tant que tel ? On peut se le demander. Chose certaine en revanche : son magma narratif bouillonne comme dans un chaudron, duquel on s’attend à voir surgir... ce qu’on va voir.

 

images-4 2.jpeg3. Sur La partie de Fate.

Il est toujours intéressant de voir, ou de sentir plutôt, de l’intérieur, à la lecture d’une roman d’envergure, à quel moment ce qu’on pourrait dire le « grand dessein » de l’auteur cristallise  embarquant véritablement le lecteur.

Dans la suite du roman-gigogne que représente 2666, la chose se précise et s’amplifie puissamment dans la troisième section intitulée La partie de Fate, dont le protagoniste va retrouver, au Mexique, ceux de La Partie d’Amalfitano sur fond de sombre drame marqué par les disparitions et les assassinats de femmes déjà cités à plusieurs reprises jusque-là.

 

Ce troisième roman-dans-le-roman commence à New York, dans le quartier noir de Harlem, lorsque Quincy William, connu sous le nom d’Oscar Fate dans la revue où il travaille, perd sa mère et s’apprête à partir en reportage à Detroit pour y rencontrer un certain Barry Seaman, auteur d’un livre de cuisine intitulé Mangez des côtelettes avec Barry Seaman.

Comme on l’aura déjà deviné, puisque la revue Aube noire traite surtout de politique et des  « frères » Blacks, ce n’est pas la gastronomie qui intéresse Fate mais le passé de Seaman, lié à la fondation des

Black Panthers. Or le personnage va se déployer de la manière la plus inattendue, puisque, emmenant Fate dans une église, c’est du haut de la chaire de celle-ci qu’il prononce une suite de discours portant sur les thèmes du danger, de l’argent, des repas, des étoiles et de l’utilité… digressions constituant autant d’éclairages sur Barry Seaman tout en rappelant à Fate son premier papier consacré au dernier vieux communiste authentique de Brooklyn, qui l’a fait classer dans les chroniqueurs du « pittoresque

sociologique ».

Par la suite, Fate va se trouver envoyé, par la rédaction d’Aube noire, au nord du Mexique où, en remplacement d’un chroniqueur sportif récemment décédé, il est supposé rendre compte d’un match de boxe entre deux illustres inconnus.

Aussi « improbable » que l’installation d’Amalfitano, prof de philo espagnol et critique, dans la ville mexicaine de Santa Teresa, proche du désert de Sonora où ont été retrouvés de nombreux cadavres de femmes, le voyage de Fate en ces mêmes lieux  s’inscrit pourtant dans la logique un peu somnambulique, et tout à fait cohérente au demeurant, de ce roman-labyrinthe se peuplant peu à peu de nombreux personnages de premier ou de second plan dont chacun trimballe une autre histoire. À Santa Teresa, Fate va d’abord découvrir l’univers de la boxe, en compagnie de divers autres chroniqueurs sportifs avérés, et tout un petit monde plus ou moins interlope dont se détache le nommé Chucho Flores, en lequel il va découvrir l’amant d’une jeune femme d’une grande beauté, prénommée Rosa et fille du professeur Amalfitano, dont lui-même s’éprendra.

Si le match de boxe auquel Fate est supposé assister pour en rendre compte dans sa revue est expédié en un rien de temps et n’aura intéressé le journaliste que par ses à-côtés, c’est dans l’ univers des bars et de boîtes de Santa Teresa, qu’il fréquente la nuit, que l’idée lui vient d’enquêter sur la disparition des femmes. Dans le même temps, s’étant rapproché de Rosa Amalfitano, il accepte d’accompagner une consoeur au pénitencier de Santa Teresa où elle compte interviewer un suspect des assassinats.  

Passons cependant sur les multiples péripéties du récit, pour insister sur la trame narrative à la fois limpide et complexe, fluide et buissonnante, et sur l’atmosphère de plus en plus étrange, inquiétante, folle parfois,  de cette troisième section où le Mal court et s’incarne, soudain, comme dans telle ou telle pages des Démons de Dostoïevski, à l’apparition du tueur présumé…

On se trouve alors au seuil de La partie des crimes, dont traiteront les 400 pages suivantes…

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4. Sur La partie des crimes, quatrième section de 2666, roman-gigogne de Roberto Bolaño.

À la fin du troisième roman-dans-le-roman que constitue La partie de Fate, il est écrit que les multiples assassinats de femmes commis dans la région de Santa Teresa, auxquels on ne semble guère accorder d’attention en haut lieu, cachent le « secret du monde ».

 

Or La partie des crimes, quatrième section de 2666, va consacrer quelque 430 pages à ces morts atroces. Dans le roman, le premier crime répertorié date de janvier 1993, et le dernier de 1997, et le nombre des mortes est estimé à 200 ou 300. Mais en réalité, les faits se sont étalés sur une plus longue période, et le nombre des victimes est parfois estimé à plus de 2000. Car les faits sont là : le roman de Roberto Bolaño ne procède pas d’une imagination morbide, tout nourri d’une tragédie contemporaine innommable, dont Ciudad Juarez (le Santa Teresa du roman) fut (et reste) l’infernal décor.

Selon les chiffres d’Amnesty International, plus de 2000 femmes ont disparu à Ciudad Juarez depuis une vingtaine d’années. Selon d’autres sources, plus de 2500 femmes auraient disparu. Les chiffres concernant l’intervalle de 1993 à 2003 font état de 300 femmes assasinées. La plupart avaient entre 12 et 25 ans, étaient d’extraction sociale modeste et furent enlevées, torturées, violées, parfois mutilées, toujours étranglées, selon un rituel répétitif en de très nombreux cas. Ainsi a-t-on pu parler de deux serial killers, dont aucun ne fut pourtant identifié formellement.

 

images-17.jpegDe cette terrifiante histoire criminelle, le journaliste et écrivain Sergio Gonzalez Rodriguez, spécialisé jusque-là dans le domaine culturel ( !) a tiré une longue enquête sur le terrain, maints articles et un livre, Des os dans le désert, publié au Mexique en 2002 et traduit en français en 2007 aux éditions Passage du nord/ouest.

 

Quant à Roberto Bolaño, dont le livre parut en 2004, donc un an après sa mort, c’est en romancier-moraliste, et parfois en romancier-poète, qu’il ressaisit cette inhumaine matière humaine d’une rare cruauté et d’une non moins insondable tristesse.

S’il cite précisément un journaliste-écrivain du nom de Sergio Gonzalez, comme il relate la venue, à Santa Teresa, d’un certain Albert Kessler, expert américain dans le domaine des tueurs en série (Robert K. Ressler en réalité, auteur de Chasseurs de tueurs et consultant pour Le silence des agneaux ), Roberto Bolaño transpose les faits en fiction plus-que-réelle avec une saissante puissance d’évocation, combinant une topologie hyper-précise (quoique fictive) et toutes les composantes sociales et psychologiques d’un grand roman à multiples personnages.

 

images-16.jpegIl y a, d’abord, la cohorte des victimes, dont nous saurons chaque nom et chaque détail des sévices subis, et dont la litanie évoque une sorte de Livre des Mortes. Mais la plupart n’étant « que » des ouvrières des maquiladoras de la zone industrielle, ou « que » des prostituées, seront vite jetées à la fosse commune, et leur affaire classée. Comme le relèvera le« vrai » Sergio Gonzalez, les autorités minimiseront la portée de ces morts, quand ils ne les nieront pas, sur fond de corruption ou de terreur exercée par les narcotrafiquants. De même les journalistes trop curieux seront-ils surveillés de près, et parfois liquidés.

Du côté des criminels, présumés ou avérés, seul le personnage de Klaus Haas, dans le roman, se trouve développé. Ingénieur en informatique, commerçant un peu louche, ce « gringo » est emprisonné comme le fut, en 1995, un chimiste égyptien soupçonné de multiples meutres et qui ne fut probablement qu’un bouc émissaire pour la police et le gouvernement. Dans le roman, Haas pose en victime innocente tout en manipulant la presse et la police en témoin des ténèbres carcérales.

Si le vrai Sergio Rodriguez a pointé l’incurie des autorités mexicaines avec virulence – et au péril de sa vie -, Roberto Bolaño, en romancier de grand souffle, vise plutôt l’immersion et la perception progressive du mal profond de toute une société, impliquant à la fois la corruption étatique et sociale, la culture et les mentalités découlant d’une tradition machiste du viol et de la domination masculine en général.

Il n’est point vraiment de « héros positif » tout pur dans La partie des crimes, dont le plus attachant, jeune policier de vocation du nom de 

Lalo Cura, représente le dernier né d’une famille dont les mères ont toutes été violées, une génération après l’autre. Non moins capable d’attention compatissante, l’inspecteur Juan de Dios Martinez, amant de la directrice d’un asile psychiatrique d’une remarquable solidité, connaîtra des vertiges de tristesse proportionnels aux abominations qu’il découvre. Autres figures activement opposées à tout consentement : la voyante Florita qui « sait les choses » et défend courageusement les femmes assassinées à la télévision, ou cette ancienne journaliste devenue députée qui, à la suite de la disparition d’une amie proche- elle-même mêlée à l’organisation de parties fines dans le milieu hyper-contrôlé des narcos -, entreprend de mener l’enquête puis enjoint son confrère Sergio Gonzalez d’écrire la vérité réclamée depuis des années par des associations de femmes solidaires refusant d’admette le pire.

Or à quoi tient «le pire » ? Où est donc ce fameux « secret du monde » ? Dans l’archaïque cruauté de l’homme ? Dans la domination masculine qui se résume, à un moment donné, par la sidérante anthologie de blagues misogynes débitée lors d’une beuverie de flics épuisés ? Dans l’acculturation désastreuse d’une ville-monde faisant office de dépotoir social au seuil des States  et de plaque tournante du trafic de drogue ? Dans le pouvoir sans partage d’une classe dirigeante pourrie ? Dans le mal ancré au cœur de l’homme ?

Roberto Bolaño ne prêche pas plus qu’il ne démontre quoi que ce soit : il montre, et La Part des crimes, comme les derniers romans-fables de Cormac McCarthy (Non ce pays n’est pas pour le viel homme ou La Route), nous fait traverser les plus sombres ténèbres, non pour ajouter au désespoir ambiant (ou à quel complaisant nihilisme) mais pour aiguiser au contraire, au plus profond de l’âme du lecteur, son rejet de l’abjection et sa nostalgie de la lumière.

 

5. Sur La Partie d’Archimboldi, cinquième section du roman-gigogne de Roberto Bolaño.

On se rappelle la noire tirade du cinquième acte de Macbeth en arrivant au terme de la lecture des 1353 pages de 2666 de Roberto Bolaño, dernier roman en cinq livres de l’écrivain chilien mort en 2003, en Espagne, à l’âge de 50 ans :« La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur /Qui se pavane une heure sur la scène / Et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire / Racontée par un idiot, pleine de bruit et de furerur. / Et qui ne signifie rien ».

Ce qui donne, dans la langue de Shakespeare : « Life’s but a walking shadow ;a poor player , / That struts and frets his hour upon the stage,/ And then is heard no more : it is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury, / Signifying nothing ».

« Rien » vraiment ? Ce n’est pas, cela va sans dire, à quoi se réduit la signification de la tragédie, dont la conclusion nihiliste de Macbeth n’est qu’un aspect, recoupant la désespérance, à la fin de 2666, de la vieille sœur chérie du protagoniste, Lotte de son prénom, confrontée à un nouvel avatar du Mal, quelque part au Mexique et cinquante ans après la chute du Reich…

Bolano-R..jpgÀ vrai dire, le dernier roman de Roberto Bolaño, paru à titre posthume en 2004, est l’un des livres contemporains les plus riches de sens et de (sombre) poésie qui se puissent trouver, dont la quatrième et la cinquième partie ne cessent de se densifier et de s’intensifier. Après la terrible Partie des crimes, déployée comme un hypnotisant Livres des mortes, en lugubre rappel romanesque des centaines de meurtres de femmes perpétrés aux abords de Ciudad Juarez (Santa Teresa dans le roman), La partie d’Archimboldi nous ramène au début du XXe siècle  en Allemagne où, en 1920, une borgne et un boiteux revenu de la Grande Guerre mettent au monde un enfant pas comme les autres, géant ressemblant à une algue à sa naissance et qui développera, bientôt, une étrange propension à l’apnée, un intérêt marqué pour les fonds marins et une vie onirique intense.

Tel est en effet le jeune Hans Reiter, dont l’évocation des premières années  rappelle les bons vieux romans d’apprentissage de l’Allemagne romantique, du côté de Jean Paul Richter. Après lecture, c’est d’ailleurs comme une grande courbe qu’on distingue dans l’évolution du livre, du romantisme allemand très imprégné de nature aux convulsions extrêmes de l’expressionnisme. Pour le dire autrement, on pourrait préciser que le roman allemand du Chilien transite de Novalis au Tambour de Günter Grass ou même aux Bienveillantes de Jonathan Littell, ou encore de Döblin (explicitement cité par le protagnoiste) à W.G. Sebald. Plus précisément encore, s’agissant de celui-ci,l’évocation hallucinante des bombardements en tapis, dans 2666, rappelle les pages insoutenables que Sebald consacre, dans Une destruction, à l’anéantissement vengeur des villes allemandes par les Alliés, à la toute fin de la guerre.

images-19.jpegRoberto Bolaño est un fou de littérature (fou de lecture et fou d’écriture), et pourtant rarement un écrivain contemporain, dans le sillage (style non compris) du Voyage au bout de la nuit, n’aura brassé tant de matière vivante avec autant de puissance évocatrice, à  croire qu’il est allé partout en personne, sur le front de l’Est et dans les souterrains de tel château des Carpates, dans le fouillis d’un éditeur berlinois de l’immédiat après-guerre ou dans le dédale des jardins intérieurs vénitiens, entre autres innombrables lieux hantés par de non moins innombrables personnages merveilleusement présents, à tous les étages de la société.

À la fin de La partie des critiques, premier des romans-dans-le-roman de 2666, le fameux romancier allemand Benno von Archimboldi, pressenti pour le Nobel, se trouvait plus ou moins localisé à Santa Teresa, sans apparaître vraiment, aussi insaisissable qu’un Salinger ou qu’un Pynchon des décennies durant. Sur les 250 premières pages de la quintuple fresque, le protagoniste, tout « écrivain culte » qu’il fût, n’était qu’un objet faire-valoir pour Madame et Messieurs les critiques spécialistes mondiaux de son œuvre, dont le contenu n’apparaissait guère plus – suprême ironie de l’auteur.

Or c’est du côté de la vie que nous ramène La Partie d’Archimboldi, au fil d’un roman qu’on pourrait dire picaresque mais qui n’est pas plus un « roman de guerre » que La Partie des crimes n’était un thriller à  serial killers. En fait, Roberto Bolaño se joue des genres autant qu’il joue avec ceux-ci, sans donner jamais dans ce qu’on pourrait dire l’exercice de style ou l’ acrobatie littéraire. Il y a chez lui la candeur des vrais passionnés, communiquée au merveilleux Hans Reiter – le futur Benno von Archimboldo, dont le pseudo renvoie (vendons la mèche !) au réformateur mexicain Benito Juarez et à l’archiconnu peintre de fruits et légumes italien, et qui écrira livre sur livre après avoir vécu plusieurs vies en une.   

bolac3b1o-portrait.jpgSi c’est devenu un lieu commun que de parler du « cauchemar » du XXe siècle, avec ses guerres et ses génocides, le plus étonnant est qu’on parcourt ce « tunnel du temps », au côté du jeune Hans Reiter, avec la sensation de rêver éveillé sans cesser de se rappeler la « vérité »historique. Ainsi de l’épisode tout à fait saisissant du fonctionnaire d’Etat, dans un bled de Poméranie, qui voit soudain débarquer un train de Juifs grecs supposés finir à Auschwitz, et qu’il lui faut « gérer » par ses propres moyens, en « opérant » comme il le peut avec peu de personnel, la nuit en douce. Dans la même veine, oscillant entre réalisme et fantastique, la destinée tragi-grotesque du général roumain Entrescu, au membre viril mythique, et finissant crucifié par ses hommes, rend puissamment le mélange détonant d’érotisme et de fureur démente de l’insensé carnage.

Or le plus étonnant peut-être, et le plus manifeste dans cette dernière partie aux dehors parfois apocalyptiques et fuligineux, tient à la remarquable limpidité de la narration  et à sa profonde poésie.

Hemingway dit quelque part  que le plus difficile, pour un écrivain, consiste à fondre la poésie et la prose (comme on le voit chez un Faulkner ou un Céline), et sans doute est-ce à ce mélange de réalisme fantastique et de lyrisme, de lucidité tranchante et de tendresse, de force expressive quasi brute et de délicatesse (notamment filtrée par les trois personnage féminins magnifiquement dessinés de l’éditrice érotophile, de l’amante tuberculeuse et de la sorella dolorosa), de tragique et d’humour, que tient la grandeur et l'originalité incomparable de 2666.

S’il n’est pas styliste à ciselures comme un Céline, Roberto Bolaño n’en atteint pas moins, dans la masse mouvante de 2666,et jusque dans ses imperfections formelles et autres longueurs occasionnelles, une forme ressortissant à la transfiguration poétique. Sous les dehors d’un raconteur inépuisable en matière de digressions et d’histoires enchâssées, Roberto Bolaño ne cesse d’affronter, enfin, la question du Mal.  Question sans autre réponse, en l’occurrence, que celle du roman lui-même. Dont le titre est lui-même question…  

Roberto Bolano. 2666. Gallimard, Folio, 1358p.

 

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12/08/2014

Aléas du succès

 Locarno24.jpgSalles combles, files d’attente et projections supplémentaires marquent cette 67e édition du Festival de Locarno, qui réaffirme sa double vocation « populaire » et « de qualité ». Le plus important est ailleurs : dans la découverte tous azimuts de nouveaux films de partout, dont quelques œuvres qui feront date, entre autres trésors de mémoire…

Plus que les années précédentes -  la météo n’en finissant pas de souffler le chaud et le froid sur fond de ciel plombagin – nombre de festivaliers renoncent cette année à leur projets habituels de randonnées pour se retrouver dans les salles obscures du matin au soir. D’où la cohue à certaines projections, comme dimanche et lundi à celles des deux réalisateurs suisses les plus attendus : Fernand Melgar et Andrea Staka. Refoulés dimanche à l’entrée de L’Abri (ce qui est un comble pour un film dont c’est précisément le sujet, s’agissant il est vrai de sans-logis moins bien lotis que nous…), nous avons préféré voir ce documentaire plus tard dans de meilleures conditions. Quant à Cure – The Life of Another, le nouveau long métrage d’Andrea Staka, qui avait décroché le Léopard d’or en 2006 avec Das Fräulein, nous l’aurons bel et bien vu avec 3000 autres spectateurs, dont l’enthousiame a paru aussi mitigé que le nôtre…

Locarno25.pngUn plaisir moins lisse et cérébral nous attendait hier avec Dario Argento, venu présenter le  thriller grinçant et plein d’humour que constitue L’oiseau aux plumes de cristal, et ce matin avec Bound for Glory de Hal Ashby, ressuscitant le mythique Woodie Guthrie, sourcier du folk et du protest song (incarné par David Carradine en sa jeune fougue), dans une tonalité épique et fraternelle à la fois…      

 

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11/08/2014

Ceux qui se font du cinéma

 

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Celui qui prétend vivre une vie dangereuse en dépit de son salaire de fonctionnaire de la culture cachetonnant à la télé / Celle qui est toujours en instance de casting / Ceux qui citent volontiers ce qu’ils ont dit hier sur la scpne de la Piazza Grande / Celui qui affirme que le palace de Lugano n’est plus ce qu’il était à l’époque du jeune Léaud / Celle qui envoie son dernier recueil de vers à Mia Farrow pour « au cas où » / Ceux qui ont été de tous les aftères de 2013 après quoi y a plus qu’à tirer l’échelle / Celui qui annonce le tsunami  de son prochain long métrage muet / Celle qui se fait un brushing ébouriffé genre après le viol sauvage de Rocco et les frères Sifredi / Ceux qui ne parlent qu’en termes de goût pluriel / Celui qui remarque que celui qui lit du Sade n’engage que lui au dam du Corriere del Ticino / Celle qui affirme que Sade doit être jugé en fonction des séquelles du sadisme dans les cours de récré où pourrait s’attarder Roman Polanski / Ceux qui te reprochent ton « rire inapproprié » auxquels tu réponds par un regard qui signifie que tu leur pisse au cul mais ces gens-là ne savent plus lire dans les yeux des malappris de ton espèce et ça vaut mieux pour l’ambiance de l’avion / Celui qui te demande comment tu te situes dans le champ littéraire auquel tu réponds que tu y pionces volontiers à l’écart / Celle qui optimise la valeur « soleil » de sa journée de battante / Ceux qui n’en ont qu’au sous-texte coréen / Celui qui suinte de compassion dès que la caméra tourne / Celui qui te menace de te présenter Dario Argento / Celle qui ouvre un Espace Lecture où elle espère s’éclater avec de jeunes poètes attentifs à des muses d’un certain âge / Ceux qui ont les enfants en horreur surtout en piscine couverteet sono Dolby / Celui qui montre son vilain membre à une écolière qui passe son chemin sans rien remarquer vu qu’elle est myope comme un ange / Celle qui croit que sa fille ira au ciel plus tard et qui aura en effet un tas d’amants charmants revenus des fronts de Djihad / Ceux qui se préparent à fêter les 35 ans de la mort du chat de Céline qu’était pas antisémite au moins celui-là, enfin j’espère Bébert / Celui qui se retrouve au végétarien Peppone devant une salade de céleri censée le faire saliver / Celle qui pèle sa pomme dont elle n’ingère que la pelure vu que c’est là que se concentrent les bonnes énergies / Ceux qui mastiquaient une noisette jusqu’à trois cent fois en 1974 et le font aujourd’hui en invoquant l’éternel retour / Celui qui cherche en cette « ville de culture » un enregistrement potables des Noces de Figaro et ne trouve que des merdes des Solisti Veneti et d’André Rieu entre le rayon des strings excitants pour employés de bureau et celui des soutifs de viscose pour  cheffes de projet / Celle que la vulgarité du cretinus terrestris a toujours portée à l’hilarité ah ah ah / Ceux qui se disent que cette préparation vinaigrée à base de rampon et de croûtons doit être hyper-efficiente au niveau des neurones vu son prix / Celui qui allume son cigare au milieu de la Séance de Méditation où tous se sentent participer au Grand Un / Celle qu’on taxe de cynisme pour sa façon de désamorcer toute forme de Transit Spirituel / Celui qui ne jure que par les derniers quatuors de Beethoven et le rappelle volontiers sur Facebook / Celle qui cite Rothko pour donner le ton dans le cocktail des sposors réunis à Ascna / Ceux qui ont toujours un enthousiasme d’avance mais n’ontpas trouvé de place pourvoir L’Abri de Melgar / Celui qui affirme avoir lu tout Proust sans en rien retenir ce qui prouve juste qu’il est à la fois mythomane et con / Celle qui te regarde avecinsistance en train de lire leslettres du vieux Pirandello à sa muse / Ceux qui ne comprennent pas qu’on puisse préférer le Tasse à L’Arioste et la Fan Cruiser Toyota à la Cherokee 4x4 / Celui qui en pince tout à coup pour Agnès Varda alors qu’il a fait HEC / Celle qui décore sa conversation comme d’autre le font de leur coin-cuisine / Ceux qui ont le coup de cœur sur la main dans la culotte de la starlette / Celui qui se dit citoyen du monde du spectacle tendance intermittent solidaire / Celle qui embrasse la cause du hamas pour faire chier l’ami sioniste de sa cousine / Ceux qui font honte à l’Espace Schengen / Celui dont le cœur a été trafiqué en Albanie dans le dos du Dr Kouchner / Celle qui donne dans le télévangélisme militant / Ceux qui au bar du Pinocchio annotent les Poëmes de Dominique de Villepin cette grande âme disent-ils / Celui qui exalte l’exception cuculturelle française selon Luc Besson / Celle qui adopte un orphelin pour amuser son bonobo / Ceux qui  ont passé de la macrobiotique à la nanothérapie, etc.

 

Image: Un eroe dei nostri tempi, de Mario Monticelli, avec Alberto Sordi.

 

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10/08/2014

Que faire ?

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Un film russe puissant, voire mastoc, dans la pure tradition éthico-réaliste de Tchékhov et Gorki : Durak de Yuri Bykov ; et Un estate violenta de Valerio Zurlini, en queue de comète douce-amère du néo-réalisme italien, avec un jeune Trintignant de roman-photo…

« Que faire ? » se demandait un idéaliste russe du tout début du XXe siècle, et c’est à cette question qu’auront tenté de répondre réformistes et révolutionnaires au long des décennies suivantes, de lendemains qui déchantent en illusions perdues,jusqu’à notre temps où, d’Ukraine à Gaza, ou d’Afghanistan en Syrie, la question n’en finit pas d’être relancée : que faire nom de Dieu ?

Or cette même question, après le film de l’Israélien Eran Riklis, Dancing Arabs, fonde bonnment le film du Russe Yuri Bykov, Durak (L’idiot), dont le jeune protagoniste Dima, plombier finissant ses études d’ingénieur, tente de prévenir ses frères humains de l’imminent effondrement d’un immeuble pourri de neuf étages abritant quelque 820 personnes.

Une grande fable en appelant une autre, on se rappelle L'effondrement dela Baliverna de Dino Buzzati  en suivant les tribulations héroïques de Dima, traité d’idiot par sa mère et sa femme et n’en affrontant pas moins les autorités locales en train de festoyer, les habitants de l’immeuble dont beaucoup sont saouls ou drogués, n’écoutant jusqu’au bout que sa seule conscience.

En cours de soirée, précédant la projection du mythique Guépard de Luchino Visconti sur la Piazza Grande, celle d’Un Estate violenta de Valerio Zurlini éclairait un autre aspect des lâchetés et autres compromissions humaines, dans un film aux protagonistes dénués de tout idéalisme, sauf  in extremis

 

Zapping 2014

 

Yuri Bykov. Durak (L’idiot). Russie, 2014. Compétition internationale.

Mesdames et Messieurs les jurés du concours international, et Mesdames et Messieurs les éminents spécialistes de la critique, seront-ils touchés par ce film tout classique d’élaboration, sans fioritures ni chiqué, dont la forme-et-le-fond, denses et massifs comme le matériau brut des Pauvres gens

(Dostoïevski), de La Salle 6 (Tchékhov) ou des Bas-fonds (Gorki) obéissent à la même grande colère protestatire contre injustice et misère.

 À l’opposé diamétral des blockbusters vides ou des divertissements « qui en jettent » genre Lucy, mais aussi de nombreuses réalisations à prétentions esthétiques ou intellectuelles sonnant souvent creux, ce film vaut autant par sa puissance dramatique, déployée en une seule nuit, sa façon d’occuper l’espace en force (par saturation de plans rapprochés, notamment), la vigueur de ses mouvements (le long travelling de la course du porteur de message à l’antique), la qualité pleine-pâte de son interprétation et le souffle, la tension, l’émotion qui s’en dégagent.

 Sans être un grand film d’auteur à la Tarkovski ou à la Sokourov, Durak développe cependant une réflexion majeure et, formellement, échappe à la tentation « américaine » qui plombe une partie du cinéma mais aussi de la nouvelle littérature post-soviétique, pour retrouver ce qu’on pourrait

dire la source de l’âme russe.

Ma cote : **** 

Valerio Zurlini. Un estate violenta. Italie/France, 1959. Rétrospective Titanus.

1943 : la fin de la guerre approchant, quelques « vitelloni » profitent du soleil de Riccione en joyeuse bande. Il y a là le beau et fade Carlo (Jean-Louis Trintignant), fils de bourgeois fasciste plutôt insouciant sinon veule, et la belle Roberta (Eleonora Rossi Drago) dont le mari est mort sur son navire de guerre. La romance qui découle de cette rencontre finit par la prise de conscience du jeune homme choqué par la violence d’une attaque aérienne frappant un train de civils, mais la dernière image d’un Carlo refusant la fuite n’a rien d’un manifeste héroïque , plutôt accordée à la tonalité douce-amère d’un film bien éloigné des idéaux tranchés du néo-réalisme italien.

Ma cote : ***

 

 

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09/08/2014

Mondo dolce, mondo cane

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Trois purs « films de festivals » avec le brésilien Ventos de agosto, l’aperçu de la Corée du nord dans Songs from the North, et le terrifiant Sicario...

Il est certains films- nombreux à Locarno – qui n’accéderont peut-être jamais aux salles de grande audience, mais qui n’obtiendront pas moins de reconnaissance, dans les multiples festivals, pour leurs qualités artistiques, leur éthique élevée ou leur intérêt documentaire. C’est le cas de trois films d’inégale valeur cinématographique, découverts hier, à commencer par Ventos de agosto, première réalisation du Brésilien Gabriel Mascaro, évoquant la condition des paysans-pêcheurs pauvres du Nordeste confrontés aux forces élémentaires de la mer et du vent. 

De cette nature tropicale à la fois sensuelle et violente, magnifiquement évoquée, le reportage-montage de la jeune Coréenne Soon-mi Yoo,  Songs from the North, nous transporte dans l’univers surréaliste de la Corée du Nord en greffant, à ses propres images captées sur place, de multiples documents d’archives historiques et autres extraits, suavement colorés, de méga-concerts choraux et autres chorégraphies célébrant également, flots de larmes et gloussements à l’appui, l’immortelle bonté du Père de la nation. Où l’on voit que, dans le sillage de la rhétorique nazie ou stalinienne, le mélange de sentimentalité kitsch et d’emphase fanatique caractérise plus que jamais la propagande tolitaire.

 Quant au Sicario de Gianfranco Rosi (président du jury de la compétitioninternationale), déjà présenté au festival Visions du réel il y a quelques années, c’est au cœur des ténèbres criminelles des narco-trafiquants latinos qu’il nous plonge par le truchement du témoignage d’un tueur cagoulé, au fil d’un monologue insoutenable…

 

Zapping 2014

 

Gabriel Mascaro. Ventos de agosto. Brésil, 2014. Compétition internationale.

Une profonde étrangeté se dégage de ce film au scénario des plus élémentaires et au dialogue plus elliptique encore, qui dit en revanche beaucoup par le truchement des sens, à commencer par les bruits alternés du monde : chuintement de la pirogue sur l’eau de la mangrove et hard-rock de la radio de la jeune femme se rafraîchissant le corps au coca-cola… Ladite beauté, qui s’envoie volontiers son ami pêcheur dans son char rempli de noix de coco, s’ennuie en ce bled perdu où elle assiste sa très vieille aïeule, tandis que son amant pêche en apnée, recueille un crâne à dent d’or dans le corail puis n’en finit pas de veiller la dépouille, affreusement gonflée par la mer, d’un voleur probablement tué par un garde-côte. Si l’ »action » de ce film se réduit à presque rien, Gabriel Mascaro, dans ce premier long métrage, n’en rend pas moins puissamment la condition de cette humanité du bout du monde menacée par la montée des eaux et martelée par les vents fous, où la hantise de la mort, exorcisée par des rituels syncrétistes, imprègne la fruste vie quotidienne.

 

Ma cote : *** 

Soon-mi Yoo. Songs from the North. USA/ Corée du Sude / Portugal, 2014. Compétition Cinéastes du présent.

Après une enfance passée en Corée du Sud, la jeune réalisatrice, désormais établie aux Etats-Unis, a éprouvé le besoin de voir cette Corée du nord successivement colonisée, voire martyrisée  par les Japonais et les Américains, avant de se trouver soumise à un régime paranoïaque que son père, pourtant favorable à l’espérance égalitaire, n’a jamais rallié. De ses voyages dûment accompagnés par un guide, elle a ramené des images parfois étonnantes (une séquence plombée par un brouillard hivernal quasiment symbolique) ou émouvantes (les enfants qu’elle aborde) mais d’une qualité souvent défaillante. En revanche, son film revêt un grand intérêt documentaire par la reconstruction historique et cultuelle de son montage, ponctué de questions sur l’avenir de ce pays dont son père déplore qu’il soit si peu… communiste. Surtout, la réalisatrice touche à une dimension quasi mystique de la politique coréenne, où la musique et les chants, comme les films ressortissant au plus pur réalisme socialiste de la grande époque russe, se déploient en hymnes d’un kitsch grandiose. Loin d’en ricaner, Soon-mi Yoo en restitue l’indéniable beauté, comme elle témoigne de son attachement aux gens de ce pays souvent stigmatisés, avec quel mépris, par ceux-là même qui ont contribué à son malheur. 

Ma cote : **

Locarno16.jpgGianfranco Rosi. El Sicario. Room 164.France /USA, 2010. Les films des jurés.

Le sicaire  a été, durant une vingtaine d’années, l’exécuteur des basses œuvres de celui qu’il appelle El Padron,  qui fut à la fois son père et son maître, son Dieu et son Diable régnant sur une fraction du cartel de la drogue. La dramaturgie du Sicario de Gianfranco Rosi  est minimaliste,

qui s’en tient au récit du sicaire, assis avec son bloc de dessins ou se levant parfois pout mimer une scène d’exécution. Des plans extérieurs alternent avec le récit, comme en contrepoint figurant les lieux évoqués. Tout cela pourrait être monotone ou même assommant. Or nous suivons le récit minutieux du sicaire, à tout instant illustré par les dessins compulsifs du personnage, comme une espèce de roman sadien sur l’Obéissance absolue au Crime absolu symbolisé par El Padron. Le récit du sicaire par son ton, la manière, le contraste vertigineux entre la précision toute calme, parfois presque didactique de son témoignage, et les abominations qu’il rapporte, donne un relief particulier à celui-là.

 

Ma cote : ***

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08/08/2014

Une déchirante fable humaine

Locarno06.jpgL’émotion au rendez-vous de la deuxième soirée sur la Piazza Grande. Avec le retour de l’Israélien Eran Riklis et son admirable Dancing Arabs.

« Nous aspirons tous à la paix, déclarait hier le réalisateur israélien Eran Riklis, présent à Locarno (après la mémorable projection du Responsable des ressources humaines) avec son nouveau long métrage, pour ce qu’il considère comme sa première projection internationale après une sortie plutôt discrète en Israël évidemment plombée par la terrible situation actuelle.

Or cette déclaration pourrait fleurer l’angélisme creux si elle ne traduisait, bel et bien, le vœu d’innombrables citoyens de bonne volonté des diverses communautés et, aussi la position personnelle non partisane du réalisateur de La Fiancée syrienne, des Citronniers et, aujourd’hui, de Dancing Arabs au titre à vrai dire peu explicite.

Aux côtés d’Eran Riklis se trouvaient, sur la scène de la Piazza, quelques acteurs et collaborateurs du film, à commencer par le jeune Tawfek Barhoun, remarquabel interprète d’Eyad, le protagoniste palestinien de cette variation arabo-israélienne de Roméo et Juliette.

 

 Locarno03.jpgZapping 2014

 

Lucy, de Luc Besson. France, 2014. Piazza Grande.

 

Ceux qui aiment les héroïnes déjantées – de Calamity Jane à Barbarella ou de la Bonnie de Clyde à la  la Lula de Lynch-, les films de genre empruntant à la BD et au thriller, à la science fiction ou à la conjecture parascientifique, seront probablement bluffés par Lucy, qui en « jette un max », pour parler comme Jean D’Ormesson, grâce aussi à la présence craquante de Scarlett Johanssen (la très très gentille beauté blonde qui se laisse pas marcher sur le neurone), Morgan Freeman (le prof à la fois très très savant et très très sage) et Choi Min Sik (le très très méchant trafiquant bas de plafond et fier-à-bras) et, las but otleast, à l’enjeu thématique de tout ça : notre capacité cervicole et l’immortalité en bonus éventuel.

 

En deux mots :que se passerait-il si, au lieu de n’utiliser que 10% de notre capacité neuronale, nous en utiliserions plus que le dauphin (20 % en apnée) ou que Dieu quand Il créa le monde (disons 50 % pour pas Le fâcher),et que ferions-nous d’un tel potentiel ? C’est la question que Scarlett la néo-futée pose au vieux prof qui lui répond : choute, le sens de la vie humaine est de mieux connaître la mal connu, et de transmettre ce que tu as appris. Dont acte, sur clef USB. 

 

Tout cela sur fond d’images panoptiques magnifiquement trafiquées frisant parfois une sorte de poésie, très au-dessus (à mon goût) du prétentieux Gravity, épique et drôle (la folle fugue sous les arcades de la rue de Rivoli et quelques reparties carabinées), en cocktail cosmi-comique ici et là vertigineux, genre les spermatos interstellaires attaquent dans la soupe originelle. Et le Temps là-dedans ? Bonne question, les kids…

 

Ma cote : **

 

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 Eran Riklis. Dancing Arabs. Israël / France / Allemagne, 2014.

La paix se fera-t-elle au prix du renoncement à son identité ?

Telle est la question, évidement provocatrice, qui se pose, à la fin de Dancing Arabs, au jeune Eyad qui vient d’enterrer, selon le rite musulman, son meilleur ami juif Jonathan, mort de dystrophie après un long calvaire. Au préalable, Eyad avait déjà perdu sa petite amie Naomi, premier grand amour sacrifié à la norme sociale au moment où elle s’engagea dans le Renseignement israélien.

La fin mélancolique, pour ne pas dire déchirante, de Dancing Arabs, retentit aujourd’hui avec une amertume particulière, alors même que le film est traversé par une sorte d’onde pacificatrice incarnée par le jeune Eyad et ses amis de l’autre communauté.

L’apparente sérénité du filmage, sur fond de paysages bibliques et de vie ordinaire paisible juste ponctuée d’incidents indicatifs de haine larvée – sans parler des actualités télévisées rappelant les guerre au Liban et en Irak, entre autres intifadas – n’édulcore en rien la déchirure profonde vécue par les protagonistes de ce film à haute teneur artistique et humaine, à voir absolument, à revoir et à discuter.    

Ma cote : ****

Locarno12.pngLina Wertmüller. Non stuzzicate la zanzara. Italie, 1967. Rétrospective Titanus.

Le moins qu’on puisse dire est que cette comédie musicale à l’italienne, ultra-kitsch et non moins pétulante, n’est pas un chef-d’œuvre, mais quel bien ça fait de se laisser entraÎner dans la foulée capricante de l’irrésistible Rita Pavone, d’ailleurs présente en début de projection et vrillant un clin d’œil à la chère Giulietta Masina, sa mère mutine dans le film.

Parodie des musicals américains, avec délirantes scènes chorégraphiées ? Pas seulement, car le génie italien irradie bonnement ce fumetto cinématographique, helvétisé de surcroît (signature de la réalisatrice) par un impayable chœur des gardes suisses, et brocardant ensuite les fantasmes militaro-patriarcaux des machos de la Botte autant que les premières idoles de l’époque yéyé, de Celentano au Beatles. Un régal vintage, pazzo mio

Ma cote : ***

 

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Ce qu'en dit Pandora la tortue
- Ce que j'en dis, pour commencer, ou plutôt pour reprendre où on en était resté, c'est que Locarno reste un jardin de mémoire aux verdures éternelles. Hier par exemple, avec Les 400 coups du père François, avec l'adorable chenapan à te rendre le cafard magique de tes quinze berges, ou Les Temps modernes 100 ans après...

- Et là, c'est reparti avec du rebrousse-toiles de la meilleure tonne, cet après-midi avec Rosemary's Baby et, à l'Ex-Rex où ça sera l'afflux, Non stuzzicate la zanzara de Lina Wertmüller, avec la Pavone. Rita Pavone se stessa qui sera là pour présenter la toile. On en salive d'avance en espérant retrouver le père Freddy Buache au premier rang.

- Si vous n’avez rien compris au merveilleux poème balancé, de la scène de la Piazza, par le grand acteur allemand Armin Mueller-Stahl, venu y recevoir un léopard doré de Life Achievement (sic), pas de souci tant c’était bien dit et moulé al dente. À lui qui a été, la même année, un digne père de famille kasher, dans Avalon, et un criminel de guerre nazi, dans Music Box, rien de ce qui est humain ne saurait être étranger. Preuve supplémentaire au vu de la Lola de Fassbinder, reprise à Locarno pour l’occasion…

 

 

 

 

 

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07/08/2014

On se félicite parmi

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Premier soir sur la Piazza Grande archi-bondée. Des salamalecs à n’en plus finir du Président et du Directeur artistique. Luc Besson se pointe à l’improviste, Jean-Pierre Léaud se congratule lui-même et Lucy, genre BD de science fiction métapsychique au petit pied, crève l’écran grâce à Scarlett Johansson et Morgan Freeman.

La Piazza Grande sous les étoiles, après un début d’été 2014 assez pourri, n’a pas manqué d’attirer la grande foule mercredi soir pour le film d’ouverture signé Luc Besson, Lucy, avec en prime première la présence non prévue du réalisateur « culte ».

De quoi se féliciter d’être là, pour entendre d’abord il Signor Presidente, Marco Solari, féliciter les Autorités locales et fédérales de leur soutien, avant de se féliciter, conformément à la pratique d'une des pus vieilles démocraties du monde, de laisser toute liberté à son Signor Direttore Artistico, Marco Chatrian, lequel a félicité ensuite ses invités (se levant chacune et chacun  à l’appel de son nom plus ou moins notable) à défaut de pouvoir féliciter les 7777 pelés et tondus plus ou moins assis sur la Piazza. Sur quoi  survint Jean-Pierre Léaud pour l’apothéose des félicitations à soi-même, présenté par l’optimiste Carlo Chatrian comme l’incarnation du cinéma de demain (qui ose dire que le cinéma n’est pas l’usine à rêves ?) avant d’expliquer que son « œuvre » n’est que l’expression naturelle de son génie personnel consistant à choisir les films des réalisateurs (de Truffaut à Garrel, via Kaurismäki) se félicitant de l’avoir choisi. Non sans retrouver finalement la malice du jeune révolté des 400 Coups : « C’est à vous, public de la Piazza Grande, que je dédie ce léopard d’or à ma carrière… que je me garde pour en orner ma table de nuit ! »  

 

Locarno03.jpg Zapping 2014

 

Lucy, de Luc Besson. France, 2014. Piazza Grande.

Ceux qui aiment les héroïnes déjantées – de Calamity Jane à Barbarella ou de la Bonnie de Clyde à la  la Lula de Lynch-, les films de genre empruntant à la BD et au thriller, à la science fiction ou à la conjecture parascientifique, seront probablement bluffés par Lucy, qui en « jette un max », pour parler comme Jean D’Ormesson, grâce aussi à la présence craquante de Scarlett Johansson (la très très gentille beauté blonde qui se laisse pas marcher sur le neurone), Morgan Freeman (le prof à la fois très très savant et très très sage) et Choi Min Sik (le très très méchant trafiquant bas de plafond et fier-à-bras) et, las but otleast, à l’enjeu thématique de tout ça : notre capacité cervicole et l’immortalité en bonus éventuel.

En deux mots :que se passerait-il si, au lieu de n’utiliser que 10% de notre capacité neuronale, nous en utiliserions plus que le dauphin (20 % en apnée) ou que Dieu quand Il créa le monde (disons 50 % pour pas Le fâcher),et que ferions-nous d’un tel potentiel ? C’est la question que Scarlett la néo-futée pose au vieux prof qui lui répond : choute, le sens de la vie humaine est de mieux connaître la mal connu, et de transmettre ce que tu as appris. Dont acte, sur clef USB. 

Tout cela sur fond d’images panoptiques magnifiquement trafiquées frisant parfois une sorte de poésie, très au-dessus (à notre goût) du prétentieux Gravity, épique et drôle (la folle fugue sous les arcades de la rue de Rivoli et quelques reparties carabinées), en cocktail cosmi-comique ici et là vertigineux, genre les spermatos interstellaires attaquent dans la soupe originelle. Et le Temps là-dedans ? Bonne question, les kids…

Ma cote : **

 

 

Pandora.jpgCe qu'en dit Pandora la tortue
- Ce que j'en dis, pour commencer, ou plutôt pour reprendre où on en était resté, c'est que Locarno reste un jardin de mémoire aux verdures éternelles. Hier par exemple, avec Les 400 coups du père François, avec l'adorable chenapan à te rendre le cafard magique de tes quinze berges, ou Les Temps modernes 100 ans après...

 

- Et là, c'est reparti avec du rebrousse-toiles de la meilleure tonne, cet après-midi avec Rosemary's Baby et, à l'Ex-Rex où ça sera l'afflux, Non stuzzicate la zanzara de Lina Wertmüller, avec la Pavone. Rita Pavone se stessa qui sera là pour présenter la toile. On en salive d'avance en espérant retrouver le père Freddy au premier rang...    

 

- Si vous n’avez rien compris au merveilleux poème balancé auf deutsch, de la scène de la Piazza, par le grand acteur allemand Armin Mueller-Stahl, venu y recevoir un léopard doré de Life Achievement (sic), pas de souci tant c’était bien dit et moulé al dente. À lui qui a été, la même année, un digne père de famille kasher, dans Avalon, et un criminel de guerre nazi, dans Music Box, rien de ce qui est humain ne saurait être étranger. Preuve supplémentaire au vu de la Lola de Fassbinder, reprise à Locarno pour l’occasion…

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06/08/2014

Evviva Locarno 2014 !

Locarno11976.jpgLocarno13.jpg

Un programme richissime, une rétrospective italienne « al dente », une kyrielle de nouveaux films du monde entier, le dernier Godard et Homo Faber de Richard Dindo, un gros plan sur l’œuvre d’Agnès Varda, Luc Besson en ouverture avec la craquante Scarlett Johanssen dans Lucy. On en salive déjà ! Nous y serons du 6 au 16juillet.   

Le 67eFestival international du film va s’ouvrir mercredi prochain 6 août à Locarno. Sous la direction artistique de Carlo Chatrian, le programme est éclectique à souhait, ici très pointu et là plus populaire. Relevant de la fête estivale en plein air autant que de l’offre cinéphile boulimique en de multiples salles, le festival est l’occasion unique, pour un vaste public très divers, de voir des centaines de films nouveaux du monde entier, une rétrospective fleurant bon l’Italie, entre rencontres privilégiées, débats, crèmes glacées et cuisine « al dente ».

Après les mémorables éditions récentes concoctées par Frédéric Maire, puis Olivier Père,sous la férule charmeuse autant que stratégiquement très avisée  du président Marco Solari, Carlo Chatrian a repris le gouvernail artistique l’an passé et tient le cap :

Locarno-20110811-00466.jpg« Dans le panorama des festivals internationaux, Locarno est considéré depuis toujours comme un lieu convivial et spontané où public et professionnels se mêlent naturellement, où l’on peut accéder librement à toutes les projections, où l’on peut participer et s’exprimer pendant les rencontres avec les invités, où le spectateur n’a jamais un rôle marginal. Il s’agit là d’une caractéristique essentielle qui a marqué notre manifestation et que nous nous attachons d’année en année à développer toujours davantage, par tous les moyens, et par l’apport de nouveautés ».

 

Lucy-luc-besson-Scarlett-Johansson-03.jpgAu nombre des films les plus attendus à divers titres, l’on citera logiquement le dernier long métrage de Luc Besson, Lucy, à découvrir le 6 août sur la Piazza Grande. Lucy (incarnée par Scarlett Johansson) raconte comment une jeune femme devient une tueuse impitoyable, aux facultés physiques hors normes, après un terrible enlèvement. Sur la Piazza, le nouveau film du réalisateur israélien  Eran Rilkis, Dancing Arabas, contrastera sûrement avec les horreurs actuelles à Gaza, et l’on se réjouit également d’y voir ou revoir Le Guépard de Visconti, Les plages d’Agnès d’Agnès VardaSils Maria d’Olivier AssayasGeronimo de Tony Gatlif ou, sous label suisse, Schweizer Helden de Peter Luisi et Pause de Mathieu Urfer.

 

En lice pour la Compétition internationale consacrée par le Léopard d’or, une quinzaine de films sont annoncés, dont Cavalo Dinheiro du Portugais radical Pedro Costa et L’Abri du Vaudois Fernand Melgar, poursuivant son investigation socialement engagée. Dans la foulée, nous retrouverons Eugene Green, auteur de la mémorable Religieuse portugaise découverte à Locarno en 2010, avec une coproduction franco-italienne intituléeLa Sapienza. Autre retour :celui de la Suissesse Andrea Staka, Léopard d’or pour Das Fraulein en 2006, avec  Cure – The Life of Another.

 

Rétrospective Titanus

Section très prisée des festivaliers, la rétrospective a permis à ceux-ci, ces dernières années, de (re) découvrir les œuvres majeures de Vicente Minelli, George Cukor, Nanni Moretti, Ari Kaurismäki, Ernst Lubitsch ou Otto Preminger, notamment. Cette année, le panorama sera au goût italien du directeur artistique  avec des films de la maison de production Titanus, laboratoire où cinéma populaire et cinéma d’auteur se confondent et se nourrissent l’un l’autre, jusqu’à devenir le miroir de l’Italie. De fait, la  Titanus a été l’équivalent, pour le cinéma italien, de la Metro Goldwyn Mayer et de la 20thCentury Fox outre-Atlantique; deux maisons avec lesquelles elle a, d’ailleurs,mené de nombreuses coproductions dans les années 1960.

La vaste rétrospective se concentre sur l’âge d’or du cinéma italien, de l’après-guerre aux années 1970, et présente aussi bien des classiques, appartenant à la mémoire collective, que des œuvres plus rares. Le public du Festival pourra ainsi voir les grands mélodrames interprétés par le couple Nazzari-Sanson et dirigés par Matarazzo, les séries Pain amour etPauvres mais beaux réalisées par Comencini et Risi, mais aussi les œuvres majeures de grands auteurs tels Fellini, Visconti, Lattuada, Olmi, Pietrangeli, Zurlini, ainsi que des films de genre de cinéastes comme Bava, Margheriti, Freda, Mastrocinque. L’on y retrouveraa les plus grands interprètes italiens, d’Alberto  Sordi à Marcello Mastroianni et Vittorio Gassman, de Sophia Loren et Gina Lollobrigida à Claudia Cardinale…

 

But not least…

Comme chaque année, le festival de Locarno fait large place au cinéma international indépendant et inventif, à l’enseigne de la section Cinéastes du présent, comme il s’ouvre aux jeunes réalisateurs auteurs de courts métrages sous le titre  Léopards de demain.

Richard-Dindo-ok.gif

 que ces dernières années, la cinématographie helvétique sera très présente, et l’on se réjouit particulièrement de revoir ou de découvrir les nouveaux films des vieux maîtres que sont Jean-Luc Godard, avec Après le langage, et Richard Dindo dans sa magnifique adaptation du roman Homo Faber de Max Frisch - déjà vue par le soussigné.

 

les-plages-d-agnes-agnes-varda-1-gde.jpgEnfin, poursuivant son effort d’offrir au public un peu plus de « glamour » sans pour autant se la jouer Cannes ou Venise, le Festival de Locarno, plus que sexagénaire, et qui fut initialement taxé de réserve d’Indiens cinéphiles gauchistes typiques des années 60-70, a proposé ces dernières années des rencontres publiques privilégiées avec divers grandes figures du cinéma mondial, entre autres stars. Ainsi annonce-t-on, pour cette 67eédition, les apparitions de Roman Polanski et Agnès Varda (Léopard d’honneur)  Juliette Binoche et Mia Farrow ou Dario Argento, entre beaucoup d'autres.

 

Toutes infos sur lesite : www.pardolive.ch

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05/08/2014

À rebrousse-toiles

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Festival de Locarno 2013. Back zapping. Vingt d'entre eux...         

 

Werner Herzog. Grizzly Man. USA, 2005

 

De La Balade de Bruno S. à Fitzcarraldo, en passant par L'énigme de Kaspar Hauser et beaucoup d'autres, on connaît les fictions romantico-acides de Werner Herzog, jamais présentées d'ailleurs à Locarno alors que le maître allemand y est tardivement consacré par un Léopard  d'honneur; mais les docus du même auteur sont moins connus, pourtant marqués par le même regard d'aventurier-poète curieux des personnages hors-normes et des réalités-limites, des glaces de l'Antarctique aux traces de la grotte Chauvet. Avec le naturaliste Timothy Treadwell, genre beatnik idéaliste détestant la civilisation et convaincu de pouvoir tout partager avec le ours, il ne pouvait trouver meilleur exemple d'un extrémisme écologique poussé à l'absurde. Mêlant des films réalisés par Tim lui-même durant une treizaine d'années passées auprès des ours d'Alaska, et des témoignages recueillis après la mort atroce de l'imprudent ami des plantigrades, dévoré par l'un d'eux avec sa blonde amie du moment, Werner Herzog propose, non sans empathie avec son personnage, une réflexion lestée de bon sens par les Alaskiens responsables du Katmai National Park and Reserve  qui rappellent que le vrai respect de la nature et des ours devrait passer par une réserve polie à l'égard de ceux-ci... ***

 

Locarno27.jpgQuentin Dupieux, Wrong Cops. France/USA, 2013C

Celles et ceux qui ont apprécié Rubber, présenté en 2010 sur la Piazza Grande, auront sans doute raffolé de Wrong Cops, découvert en première mondiale sur les mêmes pavés et qui ajoute le cynisme au comique caoutchouté de la saga du pneu relançant les aventures teigneuses du camion mythique du Duel de Steven Spielberg. En ce qui me concerne, après avoir à peine souri aux rebonds de la gomme folle, j'ai bâillé d'ennui devant l'étalage de vulgarité accrocheuse de Wrong Cops, pénible chronique sous-sous-Tarantino d'un quarteron de flics pourris-débiles sur fond d'Amérique tarée. Sur la scène de la Piazza, les auteurs de cette imbécillité censée "plaire aux jeunes" ont invoqué le "politiquement incorrect" désormais recyclé par le nouveau conformisme. En réalité un seul terme convient en réponse au déferlement de "fuck" du film: bullshit. Cote: 0.

 

Locarno13.jpgYves Yersin. Tableau noir. Suisse, 2013.

Chronique d'une année  de la vie d'une classe à multiples degrés, ponctuée par les saisons, les travaux et les fêtes de toute une communauté montagnarde également présente au long du film, Tableau noir échappe à toute exposition "scolaire" par le truchement d'un récit à la fois très libre et très cohérent, sans une minute d'ennui, que rythme un montage également parfait.  De l'arrivée des enfants en classe au premier bain commun en piscine où les grands aident les petits, de la leçon de choses  à la montée à l'alpage, du crépage de chignon de deux chipies à la préparation du spectacle de Noël, en passant par les observations avec la potière ou le fromager, les chansons en allemand et la virée outre-Sarine, les séquences dansent comme les images d'un kaléidoscope aux belles couleurs.  Le documentaire s'inscrit dans le droit fil des films "ethnographiques" ponctuant la carrière d'Yves Yersin, combinant observation et poésie. Ma cote: *** 

 

Locarno28.jpgGeorge Cukor. Dinner at eight. USA, 1933.

Après les rétrospectives d'Ernst Lubitsch, de Vincente Minelli et d'Otto Preminger, ces dernières années, le cinéma américain de légende continue d'être illustré à Locarno avec l'intégrale des films de George Cukor. Dinner at eight n'est certes pas du tout premier rang, mais le tableau social reste ferme et  quelques portraits ont un  relief hors du commun, comme celui de la star vieillissante Carlotta ou de la ravissante idiote arriviste et vulgaire à souhait, incarnée par Jean Harlow. Au lendemain de la Grande Dépression, les milliardaires sont aux abois, tel l'armateur Jordan dont l'épouse met sur pied un dîner proustien à l'américaine, genre Guermantes au (très) petit pied. Le dialogue pétille, la comédie n'exclut pas les touches plus tragiques (le suicide au gaz de ville du bellâtre du muet tombé en disgrâce avec l'avènement du parlant), enfin tout ça conserve une certaine tenue en dépit de ficelles un peu usées. Ma cote: *** 

 

Locarno23.jpgDaniel et Diego Vega, El Mudo. Pérou / France / Mexique, 2013.

Label festival: voilà ce qu'on pourrait dire de ce deuxième "long" des frères Vega, déjà remarqués à Cannes pour Octubre, en 2010. Plus précisément: un festival tel que Locarno, comme Sundance aux Etats-Unis et quelques autres, semble le lieu par excellence d'accueil et de diffusion de tels ouvrages de qualité dont l'impact commercial reste aléatoire.  Après les films politiquement engagés en fonction d'une orientation "claire", mieux à même de satisfaire les bonnes conscience de gauche, le temps semble venu d'ouvrage apparemment plus ambigus, mais mieux à même de capter la complexité de la réalité. En l'occurrence, un fonctionnaire de justice censé lutter contre la corruption  se trouve pris à son propre piège. Il en résulte un filme honnête, solidement construit, évoquant avec force le milieu des notables dont est issu le protagoniste.  Ma cote: ***    

 

Locarno21.jpgRobin Hardy. The wicker Man.  UK, 1973.

Un flic anglais du genre puritain débarque sur une île écossaise pour y enquêter sur la disparition d'une jolie adolescente, que personne, contre toute évidence, ne semble connaître. Le tableau de la communauté  locale adonné aux vieilles pratiques païennes est joliment brossé, sans toucher jamais, cependant, à la magie  requise (si l'on se rappelle le merveilleux Brigadoon de Vincente Minelli), péchant par une esthétique "vintage" des années 60-70 d'un kitsch un peu lourdingue. Mais l'interprétation flamboyante de Christopher Lee, dans le rôle du prince-druide local, les paysages d'Ecosse marine, et la galerie de personnages hauts en couleurs font passer la chose en dépit d'un dénouement fuligineux confinant au grand-guignol. Ma cote: ***             

 

Locarno33.jpgBruno Oliviero. La variabile umana. Italie, 2013.

Les films présentés sur la Piazza Grande (dont la jauge totale avoisine les 8000 places) supposent une potentiel attractif particulier, pas toujours accordé à la qualité artistique. C'est qu'il faut la remplir, cette sacrée place, en attirant si possible un public complétant celui des festivaliers, avec les jeunes pour cible privilégiée. D'où la récurrence de certaines blockbusters, qui a fait grincer les dents de pas mal de fidèles cinéphiles "puristes" du Locarno d'antan. Mais le bon mélange se fait parfois, comme avec La vie des autres qui commença sa grande carrière internationale à Locarno. Or le premier long métrage de fiction de Bruno Oliviero, La variabile umana, pourrait être de la même trempe. Ce superbe film noir, à la fois élégant dans sa construction à fines touches fluides, et lyrique par sa photographie, raconte la dernière enquête d'un inspecteur milanais (Silvio Orlando) dont la propre fille semble impliquée dans le meurtre d'un célèbre entrepreneur milanais. Plongée nocturne dans le labyrinthe violent de la capitale lombarde, le film ressaisit bel et bien les "variables humaines" impliquées dans la logique policière, en jouant de tous les poncifs du genre, littéralement sublimés par l'écriture et la présence des acteurs. Ma cote: ****      

 

Locarno16.jpgSergio Castellittto. La Bellezza del somaro. Italie, 2010.

On se rappelle évidemment le beau diptyque de Nos plus belles années (La meglio gioventù) de Marco Tullio Gordana en découvrant ce film réalisé et joué par le célèbre acteur italien, évoquant alors la première décennie du siècle nouveau. Les "adultes" présents, autour du protagoniste Marcello, architecte à la coule abordant la cinquantaine avec angoisse auprès de sa femme psy lacanienne sur les bords, sont encore proches de ceux de Gordana, alors que les enfants sont de la nouvelle "école", qui a sa propre façon de "briser les tabous". Ainsi, après avoir largué son Luca punky amateur de H., la jeune Rosa, fille de Marcello et de Marina, scandalise-t-elle ses "vieux" en leur amenant un septuagénaire frais du regard et bon de coeur, dont la seule présence sera révélatrice de trop d'agitation, de névroses, de conformismes prétendument anti-conformistes. Une tendresse très appréciable empreint ce film un peu "jeté" parfois, dans son filmage, bénéficiant en revanche d'une interprétation globalement "al dente". Ma cote: ***

 

Locarno34.pngGeorge Cukor. Love among the ruins. UK, 1975.

Sans  être vraiment un chef-d'oeuvre de cinéma, ce film module l'un des plus fantastiques dialogues de comédiens qui soit, réunissant Katherine Hepburn et Laurence Olivier. Le sommet de la comédie conjugue toujours humour et mélancolie, et la situation s'y prête admirablement, débouchant sur de très tendres séquences finales où l'acceptation de leur âge ramène deux sexas à leur amour de jeunesse.  La dramaturgie du film, qui pourrait être statique et assommante autant que les procès télévisés qui nous pompent l'air à la télé, suit les délibérations d'un procès fait à une ancienne actrice enrichie par mariage et qui, veuve, a imprudemment concédé une promesse à un jeune homme couvé par une mère cupide, et qui recourt à un célèbre avocat en lequel  elle ne reconnaît pas l'homme qu'elle a aimé à vingt ans, lequel est toujours resté amoureux d'elle et le lui fait valoir. Méditation sans pesanteur sur le passage des années, la mémoire volontaire ou involontairement poreuse, la reconnaissance et la possibilité d'une deuxième chance, ce film gagne vite en puissance et en émotion, en drôlerie et en épaisseur au fié de l'extraordinaire jeu de séduction-défi que l'avocat déploie dans sa plaidoirie, "enfonçant" sa bien-aimée pour lui sauver la mise. Ma cote: ****     

 

Locarno74.jpgRichard Curtis. About Time. UK, 2013.

Charmant: voilà ce qu'on se dit au fil de cette sympathique comédie familiale, bien filée et portée par de bons et beaux acteurs, dont l'argument narratif  aboutit à une réflexion sur la vie d'une tendre sagesse. Vingt ans et des poussières, futur avocat un peu impatient de rencontrer la girl selon son coeur, Tim le puceau apprend par son père que les éléments mâles de leur famille ont un don: celui de voyager à rebrousse-temps et de corriger tel ou tel faux pas, telle ou telle bourde qu'ils ont commis, sans la faculté pour autant de réécrire l'Histoire. L'amitié du père et du fils, l'amour de Tim et Mary, la vie plutôt belle et ses aléas forment une chronique consensuelle adaptée à un prime time de Piazza Grande. Ma cote: *** 

 

Locarno73.jpgGeorge Cukor. Adam's Rib. USA, 1949

Le titre français d' Adam'Rib, Madame porte la culotte, évoque par trop un vaudeville alors que ce film a valeur de véritable manifeste en faveur de l'égalité des droits de l'homme et de la femme. Comme dans Love among the ruins, la dramaturgie du film est scandée par les scènes d'une procès opposant un rustre adultère et sa jeune femme qui, pour défendre ses enfants, lui a un peu tiré dessus non sans viser aussi sa dernière maîtresse. Commis à l'accusation de la (presque) meurtrière, Adam Bonner se retrouve, au tribunal, en face de son épouse Amanda, qui a tenu à assumer la défense de la blonde écervelée (Judy Holliday). L'affrontement des deux conjoints, largement médiatisé, alterne avec les dialogues privés du couple se retrouvant le soir, de moins en moins tendres au fur et à mesure qu'Amanda s'affirme. Le fait que Katherine Hepburn et Spencer Tracy soient amants "au civil" autant que sur l'écran ajoute évidemment un piquant fou à ce phénoménal épisode de la guerre des sexes. Question cinéma, on remarquera la tranquille puissance que peut assurer un plan-fixe. Ma cote: ****

 

Locarno76.jpgRawson Marshall Thurber. We're the Millers.USA, 2013.

S'il manque à votre culture un gros plan sur la couille droite d'un d'ado boutonneux mordue par une araignée genre mygale, ce film remplira un vide par cela même qui le constitue: la vacuité stupide genre pseudo mauvais genre. Personnages caricaturaux (la strip-teaseuse à la coule, la fille à piercings, le nigaud qu'on initie au french kiss, le dealer mal barré, les voyous déjantés), situations téléphonée, camping-car faisant office de tank avant de finir dans le fossé: tout ça exsdue l'ennui bruyant et vulgaire sur une fin de soirée en Piazza Grande. Ma cote: 0   

 

Locarno39.jpgLionel Baier. Les grandes ondes (à l'ouest). Suisse, 2013.

Les réalisateurs romands ont des tas de belles qualités et deux gros défauts récurrents: ils ne savent pas raconter une histoire et leurs dialogues manquent de vie et de naturel. C'est cela même qui empêche cette pochade sympathique  de décoller vraiment en dépit d'un filmage brillant et de quelques idées épatantes.  Celle qui consiste à envoyer, en avril 1974, une équipe de télé au Portugal pour un reportage conventionnel au possible à la gloire de la coopération suisse, et de jouer sur l'interférence de cette enquête avec la révolution des oeillets, était excellente. Mais le faible développement des trois personnages, et la platitude de leurs échanges, nous laissent sur notre faim avant l'apparition du jeune étudiant portugais passionné par l'oeuvre de Pagnol, qui donne plus de vif à l'équipée. L'évocation de la révolution reste sommaire voire caricaturale, l'aperçu de la libération sexuelle pèse assez lourdement, mais la satire repique un peu sur la fin. Bref, le passage du format plus intime et personnel de Low cost, si juste et plastiquement si libre, à celui d'une comédie plus "grand public", ne m'a guère convaincu faute de rigueur dans le scénario et la direction d'acteurs qui font ce qu'ils peuvent (même un Michel Vuilleroz m'a semblé à la peine) avec un dialogue oscillant entre vannes pseudo-comiques et réparties convenues. Ma cote: ***

 

Locarno55.jpgJean-Stéphane Bron. L'Expérience Blocher. Suisse, 2013.      

On a reproché à Jean-Stéphane Bron de n'être pas assez critique à l'encontre du tribun nationaliste milliardaire  qui a séduit, avec son parti, un tiers des Suisses. Or son choix de cadrer le sujet de si près limitait évidemment sa liberté de mouvement. N'empêche: son film fait froid dans le dos en dépit (et à proportion aussi) de son énorme non-dit. La vision de cet homme autosatisfait et rigolard, calé dans sa berline à côté de son épouse toute nette et toute froide, me semble exemplaire d'une certaine Suisse propre et plate, imbue de son argent et de son pouvoir et jouant d'hypocrisie avec la meilleure conscience. Seul dans sa piscine, seul dans son musée personnel où les plus beaux Hodler jouxtent les plus beaux Anker, ou en compagnie choisie dans son château de petit- bourgeois parvenu se la jouant grand féodal, Blocher n'est jamais moqué ni montré avec mépris: juste tel qu'il est, dans son monde verrouillé aux vues léchées. Magnifiquement construit, le film n'a rien du grand souffle vivant de Cleveland contre Wall street, sujet oblige. Dans la foulée, on rêve d'une Expérience de la Suisse au temps de  Blocher qui cadre la vie réelle des gens dans ce  pays. Quant à la destinée réelle des Blocher et autres pontes capitalistes de ce pays, j'ai comme l'impression que seule une fiction pourrait en rendre la complexité et le côté épique. Mais n'est pas Orson Welles qui veut... Ma cote: ****          

 

George Cukor. La Flamme sacrée. USA, 1942.

On pense au Complot contre l'Amérique de Philip Roth en découvrant ce thriller politique de haut vol. Fasciné par la figure de Robert Forrest, héros de la Grande Guerre qui vient de mourir brutalement, le journaliste écrivain Steven O'Malley propose à sa veuve de l'aider à rédiger sa biographie. Un mystère pesant entoure cependant la mort et la personnalité réelle de Forrest, qui avait de l'Avenir du monde une conception des plus inquiétantes, en phase avec l'idéologie nazie. Non sans mélo, mais avec deux grands interprètes (Katherine Hepburn et SpencerTracy, une fois encore) et une remarquable galerie de personnages secondaires, ce film "de circonstance" vaut mieux que son message un peu lénifiant. Ma cote: ***      

 

Locarno18.jpgRamon Giger. Karma Shadub.  Suisse, 2013.       

Lauréat du Grand Prix du festival Visions du réel 2013, ce deuxième "long" de Ramon Giger évoque admirablement  les relations délicates du jeune cinéaste avec son père Paul Giger, musicien célèbre et père souvent absent. Au-delà du banal récit de vie, et loin aussi du règlement de comptes, le film s'accomplit dans la fusion d'un magnifique poème d'amour dont chaque plan signifie et se déploie en beauté plastique et musicale à la fois. Chronique kaléidoscopique recomposée au fil d'un montage admirable de fluidité et de sensibilité, Karma Shadub intègre les composantes concrètes d'une vie (la nature omniprésente, les maisons revisitées, le concert en train de se préparer avec les danseurs, etc.) et tous les mouvements de la relation en train de s'éprouver (doutes réitérés, hésitations, coups de gueule, retours en douceur) dans le temps même du film. Ma cote: ****

 

Locarno51.jpgStéphanie Argerich. Bloody Daughter- Argerich. Suisse / France, 2013

Pendant féminin du Karma Shadub de Ramon Giger, Bloody daughter de Stephanie Argerich évoque, avec beaucoup de chaleur, la difficulté et le bonheur d'avoir une mère géniale.Deux heures durant,  la célébrissime pianiste est observée dans toutes les postures et situations, à la fois dans sa vie de concertiste et "à la maison". Comme dans le film de Ramon Giger, la part d'incertitude, de pudeur, de mystère aussi, qui subsiste entre les êtres même les plus proches, reste bien perceptible dans celui de Stéphanie Argerich. Mais la musique est là qui relaie ce que les mots ne peuvent dire, et les images, la présence des individus sur l'écran, le temps de plusieurs vies ressaisi dans le temps d'un film, aboutissent à une très belle rencontre que chacun partage, cristallisée par une belle oeuvre de cinéma. Ma cote: ***

 

Locarno57.jpgThomas Imbach. Mary Queen of Scots.  Suisse, 2013.  

La saga shakespearienne de Marie Stuart, reine d'Ecosse mais héritière légitime des deux couronnes, qui a vécu une partie de sa vie en France avant de rallier l'Ecosse où ses amours l'ont déchirée entre catholicisme et protestantisme, relève de l'imbroglio. Pour simplifier celui-ci, Thomas Imbach s'est inspiré du roman de Stefan Zweig et, avec beaucoup d'astuce, a imaginé un conteur-marionnettiste (Mehdi Dehbi) qui "mime" les péripéties du drame en faisant parler les deux figures de Mary et d'Elizabeth, reine d'Angleterre de fait quoique moins légitime que sa "cousine". D'un bout à l'autre du film, la correspondance des deux femmes module un récit plus intimiste. Et pour le reste: flamboyant cinéma "historique" aux scènes stylisée (la production n'est pas richissime...), morceaux de bravoure épiques, magnifique images mêlant  côtes écossaises et landes vaudoises, bande son et musique non moins dégagées des poncifs du genre. Ma cote: ***

 

Locarno62.jpgBasil Da Cunha. Après la nuit. Suisse/Portugal, 2013.

Sous les dehors d'un film noir parlé en créole Après la nuit raconte l'histoire du rasta Sombra qui, à sa sortie de prison, est immédiatement confronté à un chef de bande dressant les autres contre lui. Aussi "différente que l'était Nuvem, qu'on retrouve ici en complice lunaire, Sombra cherche à échapper à l'engrenage de la violence lié à ses dettes de dealer. Malgré la complicité d'un enfant, la présence de son iguane et les conseils d'un sage exorciste, Sombra sera massacré en bord de mer par celui-là même qu'il a refusé d'exécuter. Déjouant les poncifs du genre, Basil Da Cunha construit un fascinant labyrinthe nocturne dont le lyrisme des couleurs rappelle Dans la chambre de Vanda de Pedro Costa. Ses personnages ont en outre gagné en densité, mais nous perdons pas mal de la substance du dialogue par un sous-titrage très imparfait. N'empêche: il y a là, en puissance, l'univers visuel et le souffle d'un grand cinéaste à venir. Ma cote: ****

 

 

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04/08/2014

Tchékhov notre contemporain

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 Un siècle et dix ans après sa mort, le grand écrivain russe, en médecin des corps et des âmes lucide et fraternel, ne cesse de nous parler…

 

Il y a 110 ans, le 2 juillet 1904, Anton Pavlovitch Tchékhov s’éteignait dans une station thermale de Forêt-Noire, à l’âge de 44 ans, vingt ans après le premier crachement de sang que la tuberculose lui arracha.

Durant la nuit du 1er juillet, Tchékhov se réveilla et pria son épouse Olga Knipper, grande comédienne de l’époque, d’appeler un médecin. Lorsque celui-ci arriva à deux heures du matin, le malade lui dit simplement «Ich sterbe», but une flûte de champagne, s’étendit sur le flanc et expira. La suite des événements, Tchékhov aurait pu la décrire avec la causticité de ses premiers écrits. De fait, c’est dans un convoi destiné au transport d’huîtres que sa dépouille fut rapatriée à Moscou, où l’accueillit une fanfare militaire qui jouait une marche funèbre. Or celle-ci n’était pas destinée à Tchekhov mais à un certain général Keller, mort en Mandchourie. Une foule immense n’en attendait pas moins, au cimetière, le cercueil de l’écrivain porté par deux étudiants...

En janvier de la même année, la dernière pièce de Tchékhov, La cerisaie, avait connu un succès phénoménal. L’interprétation de la pièce, à laquelle le metteur en scène Stanislavski avait donné des accents tragiques, déplut cependant à Tchékhov qui s’exclama: « Mais ce n’est pas un drame que j’ai écrit, c’est une comédie et même, par endroits, une véritable farce ! ». Or, le malentendu allait perdurer. L’image d’un poète des illusions perdues, se complaisant dans une peinture douce-amère de la province russe, survit ainsi à travers le cliché d’un « doux rêveur», alors que la véritable figure de ce fils de petits commerçants né en 1860 est celle d’un observateur implacable de la réalité.

Marqué en son enfance par un père aussi religieux que violent, dont la faillite a fait de lui un soutien de famille précoce, Anton Pavlovicth fut, en tant que médecin (dès 1884) aux premières loges de la misère russe, trop lucide cependant pour croire à la révolution. Jamais dupe des idéologies, il n’en a pas moins une conscience sociale aiguë. Dès son établissement de médecin, il arrondit ses fins de mois avec des récits souvent mordants qui lui valent un vif succès. En 1890, en dépit de sa maladie, il entreprend un séjour d'un an au bagne de Sakhaline afin de porter témoignage sur le sort des déportés.  Toute sa vie, d’ailleurs, Tchékhov multipliera les actions de bienfaisance, de constructions d’écoles en soins gratuits. Ses nouvelles d’abord, son théâtre ensuite, le feront reconnaitre de son vivant comme une des gloires nationales russes, à l’égal d’un Dostoïevski ou d’un Tolstoï.

Or ce qui frappe, aujourd’hui, c’est que ce peintre souvent noir de la société russe et des comportements individuels reste actuel et pertinent, notamment dans son théâtre (lire encadré). Contre toute emphase et tout héroïsme factice, Tchékhov présente la réalité comme elle, est, sans jamais l’enjoliver. « Il n’y a que le sérieux qui soit beau », écrivait-il, mais en souriant. Et le rire était sa défense contre le désespoir.

 

Un autre Tchékhov

Au demeurant il n'y a pas que le rire et le désespoir, chez Anton Pavlovitch, mais aussi cette joie profonde qui traverse les siècles, retrouvée dans celui de ses récits qu'il disait préférer entre tous: L'étudiant, mystique plongée en 5 pages dans la profondeur du Temps.

Au soir du Vendredi saint, revenant de chasse où il vient de tuer une bécasse, le jeune Ivan Vélikopolski s'arrête auprès de deux veuves dans leur jardin, auxquelles il raconte soudain la nuit durant laquelle Pierre trahit le Christ à trois reprises, comme annoncé. Et voici que les veuves sont bouleversées par son récit, comme si elles s'y trouvaient personnellement impliquées, et voilà que le jeune fils de diacre, étudiant à l'académie religieuse, se trouve rempli d'une joie mystérieuse alors même qu'il constate l'actualité de la nuit terrible:

"Alors la joie se mit à bouillonner dans son esprit, si fort qu'il dut s'arrêter un instant pour reprendre son souffle. Le passé, pensait-il, était lié au présent par une chaîne ininterrompue d'événements qui découlaient les uns des autres. Il lui semblait qu'il voyait  les deux extrémités de cette chaîne: il en touche une et voici que l'autre frissonne

"Comme il prenait le bac pour passer la rivière, et plus tard comme il montait sur la colline en regardant son village natal et le couchant où brillait le ruban étroit d'un crépuscule froid et pourpre, il pensait que la vérité et la beauté qui dirigeaient la vie de l'homme là-bas, dans le jardin et dans la cour du grand-prêtre, s'étaient perpétuées sans s'arrêter jusqu'à ce jour, et qu'elles avaient sans doute toujours été le plus profond, le plus important dans la vie de l'homme, et sur toute la terre en général; et un sentiment de jeunesse, de santé et de force - il n'avait que vingt-deux ans - et une attente indiciblement douce du bonheur, d'un bonheur inconnu, mystérieux, s'emparaient peu à peu de lui, et la vie lui paraissait éblouissante, miraculeuse et toute emplie du sens le plus haut".

 

(Anton Tchékhov, L'étudiant, traduit du russe par André Markowicz dans le recueil indispensable réunissant dix-neuf nouvelles et  intitulé Le Violon de Rotschild, paru chez Alinea e n1986 avec une préface lumineuse de Gérard Conio).

 

 

 

10:39 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, théâtre