03.07.2009

Spleen

PanopticonA33.jpg

 

…Nous sans les enfants on s’ennuie, c’est vrai qu’ils sont chiants et demi les enfants, les petits qu’un rien fait crier et les ados cons qui se tamponnent, et les grands qui sont encore plus cons que leur enfants et leurs ados, mais ce qu’on se fait chier sans les enfants fous de joie et les ados qui se bécotent et les grands qui retombent au bon temps où ils étaient de vrais enfants chiants et demi…

Image : Philip Seelen

Le bibi

 PanopticonA5.jpg

 

C’est vrai : ça a été dit et répété : cherchez la femme... On ne sait pas trop ce que ça veut dire mais moi je te dis et te le répète : MA femme se cherche, depuis que je l’ai trouvée elle se cherche, enfin je veux dire, elle se cherche LE petit chapeau qui lui permettrait de me lancer comme ça en toute innocence : - Comment tu me trouves ?

Image: Philip Seelen

Ceux qui en prennent leur parti

Jackson1.jpgCelui qu’a sidéré la démagogie mondiale suscitée par  la mort subite de l’Idole / Celle qui lit Jane Austen dans son coin / Ceux qui parlent sans élever la voix / Celui qui garde la main close sur ses écus / Celle qui sort de chez elle comme une taupe de sa galerie / Ceux qui attendent le moindre faux pas de l’indépendant / Celui qui aime son travail presque autant que sa moitié / Celle qui a fait tapisserie toute sa vie jusqu’aux thés dansants de la Pension Plus de Soucis / Ceux dont l’éthique varie avec les vents du moment / Celui qui n’oubliera jamais le regard haineux de l’ex de son ex / Celle qui a fait son apprentissage de profileuse dans les casinos / Ceux qui mettent de la distance avec un peu tout / Celui qui dit volontiers on verra quand il est résolu à décliner une offre même vachement attrayante / Celle qui enfile des bottines de papier pour ne pas contaminer la scène de crime / Ceux qui découvrent ce qu’est réellement un dur / Celui qui masque sa douceur de mélancolique / Celle qui aime fêter seule les arrivages de poisson du Water Grill / Ceux qui font retirer les arêtes de leur poisson par le chef de rang himself / Celui qui demande l’addition de ce qu’il sait son dernier repas / Celle qui aime arrondir les angles de la cruelle réalité au moyen d’une bonne bouteille de chardonnay / Ceux qui se font renommer Patrick au titre de nouveau chauffeur de la star fatiguée / Celui qui infiltre le jury du procès criminel de la star fatiguée qu’on accuse d’avoir fait « traiter » le dernier Patrick par le précédent / Celle qui s’est fait trois des sept Patrick de la star fatiguée / Ceux qui savent plus ou moins que les sept Patrick de la star fatiguée étaient maqués avec l’Organisation / Celui qui fera la peau de la star fatiguée après son acquittement / Celle qui se dit retirée des prétoires / Ceux qui travaillent tranquillement au jardin après avoir assisté à ils ne se souviennent plus combien d’exécutions par injection létale réglementaire, etc.

10:49 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : listes

Dans la ville au bout de la ville

Ascal5.jpg

Par Miroslav Fišmeister

A Zuza

Dans la ville au bout de la ville
où un colonel anglais ne fait rien, jette seulement une ombre,
là moi, bien qu’ayant quitté l’Avignonie,
comme un arbre géant tombé dans un précipice,
comme un cartographe descendant des joueurs de sous le panier,
j’ai appris que le pourcentage des palmipèdes
paraît baisser avant l’heure.
Partager au moins un fragment de tes doigts !
De jour, la fenêtre sent la tempête,
des chaussures coulent rouges derrière la maison ;
la nuit, la machine à écrire, de ses lèvres habillées, cogne à
la vitre,
mais je ne réponds point,
car je ne saurais voir, en si peu de nuances, ce qui ne
pourrit pas en moi,
car la louve de glace doucement doucement pleure
dans les confitures articulées
- trop tard l’osseux sauvage
lui appporte une vieille poussière,
un délire amer ravage ma face,
frappe mes galaxies.
JE NE SAIS PAS !

***

A minuit, la lumière que tu fais pleurer :
parce que je n’ai pas osé toucher le soutien-gorge ?
Parce que les pithécanthropes se soûlaient ?

***

Sans doute parles-tu toujours en cristaux,
mais pour Giotto dans un millier d’années,
quand les fleurs retrouveront leurs couleurs naturelles.

***

Comme j’aimerais savoir
ce que pensent les oiseaux
de nos visions de dinosauroïdes !,
surtout quand, la nuit, se réveille sur le mur
l’oiseau de métal avec qui
avant de se jeter sous un train, s’entretenait
mon oncle, muni de lunettes proches
de celles que portait Peter Sellers.

***

Para Lydia Tennant

La barque à trois pommes derrière les colonnes d’Héraclite,
pas aussi majestueuse peut-être que la lettre G
mais plus tendre, et sans doute plus bleue
te dit justement par son soleil :
« Même la pluie est une voie. »

(Extrait du recueil inédit : And that, piglet, is an habit from the ceiling.)


Définition de la tristesse

Un cortège nuptial s’appuie sur la route.
La grenouille, moins affamée que le lit,
raconte à l’hémorroïde horizontal – ce clown –
quel bonheur réside
dans les griffures du chat.
Et le sourire de la mariée le confirme.

***

Dans le trolleybus
petits cubes jaune foncé de la mort,
petits cubes bleus de la mort.
La baguette d’une terrasse de café.
Deux tournants jusqu’à ta maison :
entre eux, l’infini.

***

Des joueuses en maillot bleu.
Chacune a un Visage, des aliments et des vêtements, des
doutes.
Je vieillis : la tristesse ne m’étonne plus.

***

Un bateau s’approche sur l’eau,
un autre, en italique.
Devine lequel je vais choisir.
Herbe sèche de faux.
Direction dans laquelle sans tes pas la rivière s’assombrit.

***

La vitre est notre amie, sait la chancelante.
Au ciel bleu, des papillons dont la barbe rajeunit.
Une interminable grenouille verte et un seau pour passer la
nuit.
Les axolotls retournent leur oreiller
parce que l’autre côté est plus froid
- c’est la définition du vert.
Les mouches retournent leur oreiller
parce que son envers est couvert de salive
- c’est la définition du bleu.
La soupe faite
de la prospection des poches du saïmiri
et du plumage des gros perroquets,
parce que je ne comprends pas les bêtes dans mes rêves
- c’est la définition de la tristesse.

***

Un stylo bille après l’autre s’asseyent dans l’herbe rouge.
La différence des sensations ne change pas une couleur du
ciel multicolore.
Oeil – bientôt au pluriel – et cheveux longs :
souriant l’un à l’autre, pleins d’amour, par-dessus la table.

***

La vieille descend l’escalier
Elle rajeunit à chaque pas
jusqu’à se fondre dans le sol à carreaux

***

Choses chues çà et là.
Le vide est toujours plein de quelque chose.

***

Un matin.
Douze matins.
Douze matins glacés.
Becs. Becs. Becs.
Un jaune non asservi porte des oeufs dans un panier,
poireaux, salade, ciboulette, choux frisé,
porcelet, grives (j’ignore ce que c’est), lièvre.
Sous le plafond se balancent des couronnes de sonnets.
Le gué enlace de jeunes filles.
Tu entreras maintes fois dans douze matins glacés.

***

Le son d’un mur en brique
est un blaireau.
Le son du blaireau
est un brossage de dents.
Combien me manquent mes trois zèbres...

***

A Burundi, les horloges marchent chacune vers un autre but.
L’heure-homme s’est trouvé une jeune fille banane,
l’heure-femme, un vannier batiké en rouge.
Oui,
ces mots décrivent aussi
douze statues en béton de Caracciola dans une rue pleine ou
vide.
Quand tu prendras un marteau pour faire une promenade en bus,
à Burundi un instant s’arrêteront les guépards.
Et les horloges –

***

Un nuage nommé Porc suédois.
Une goutte de la première pluie du printemps
dans mon oreille gauche.

(Extrait du recueil inédit Ongles boliviens. Le titre et les sous-titres sont de la rédaction)

(Traductions de Petr Král)

Ces extraits de poèmes inédits ont paru dans la dernière livraison du Passe-Muraille, No 78, juillet 2009

FismeisterImage.jpg 

 

 

 

 Kral.jpg

 

Petr Král, né le 4 septembre 1941 à Prague où il vit de nouveau, après avoir passé de longues années à Paris (1968 - 2006). Ecrit en tchèque et en français, e. a. auteur – choix ; commentaire et traduction - d’une Anthologie de la poésie tchèque contemporaine (Gallimard, coll. Poésie, 2007). Ses derniers livres en français : Pour l’ange (poèmes), Obsidiane, 2007, Vocabulaire (proses), Flammarion, 2008.  

Miroslav Fišmeister est né le 23 avril 1976 à Brno ; il vit dans la même ville. Naturaliste amateur.Il a publié quatre recueils en langue tchèque:  Cette table est basse ! (2005), Cette fenêtre est petite ! (2006), Au moins le lit est confortable... (2006), Bac à sable (2007). Les poèmes publiés ici sont extraits de manuscrits encore inédits.

02.07.2009

Saut de l'ange


L’air le gaine comme une capote la verge debout. Il n’en est que plus nu dans le soleil d’avoir le paquet contenu par un slip bleu de compète. Il est si tendu quand il lève les bras que le béton du plongeoir en est plus effilé. Mais dès qu’il s’élance le mouvement se fait pure sublimation. La jouissance de se changer en flèche d’air puis en flèche d’eau n’a plus rien d'assimilable à la pantelante imagerie sexuelle, pourtant il jute bel et bien dans sa culotte tellement c’est cool.

Lire et relire

Cendrars16.jpgDostoïevski.jpg

Mon oeuvre a quelque chose d'un taillis dans lequel il n'est pas aisé de dégager mes traits décisifs. En cela je suis patient. Je n'écris que pour être relu. Je compte sur le temps qui suivra ma mort. Seule la mort fera ressortir de l'oeuvre la figure de l'auteur. Alors on ne pourra plus méconnaître l'unité de mes écrits...

(Walter Benjamin)


Dans les multiples aspects de la lecture, le phénomène de la relecture est une expérience en soi, qui peut prendre elle-même les formes les plus variées. Du livre lu en adolescence, type Vol à voile de Blaise Cendrars, ou Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, et qu’on éprouve la nostalgie ou la curiosité de relire dix ou vingt ans plus tard, à ces auteurs ou ces ouvrages auxquels on revient sans discontinuer à travers les années, la relecture équivaut le plus souvent à une redécouverte, laquelle dépend évidemment de l’évolution du texte autant que de celle du lecteur.
Lire Les possédés à dix-huit ans, même si Dostoïevski a pu passer pour le champion des exaltations de la jeunesse, revient le plus souvent à ne pas en percevoir les dimensions les plus profondes, faute d’expérience. Mais relire Dostoïevski à trente ou cinquante ans peut, aussi, nous en éloigner. Et lire Dostoïevski dans la traduction nouvelle d’un André Markowicz, qui serre le texte initial de beaucoup plus près que ce ne fut le cas des «belles infidèles», revient positivement à redécouvrir l’écriture frénétique du grand romancier russe.
Ingeborg Bachmann écrivait dans le chapitre consacré aux Problèmes de poésie contemporaine, dans ses Leçons de Francfort: «Au cours de notre vie il arrive souvent que nous changions plusieurs fois de jugement sur un auteur. A l’âge de vingt ans, nous l’expédions avec un mot d’esprit ou nous le classons comme une figurine de plâtre qui n’a rien à voir avec nous. A l’âge de trente ans, nous découvrons sa grandeur et, dix ans plus tard encore, notre intérêt à son égard s’est à nouveau éteint ou encore nous sommes saisis de nouveaux doutes ou pris par une nouvelle intolérance. Ou, au contraire, nous commençons par le prendre pour un génie puis nous découvrons chez lui des platitudes qui nous déçoivent et nous l’abandonnons. Nous sommes sans merci et sans égards, mais là où nous ne le sommes pas, nous ne prenons pas non plus parti. Il y a toujours tel ou tel aspect d’une époque ou d’un auteur qui nous convient et dont nous sommes prêts à faire un modèle, mais d’autres aspects nous gênent et nous devons les éluder par la discussion. Nous citons en portant au triomphe ou en condamnant comme si les oeuvres n’étaient là que pour prouver quelque chose à nos yeux»…
Preuves attendues ou révélations inattendues, sources auxquelles nous revenons ou rivages à découvrir encore : peu importe en définitive, n’était l’acte vivifiant de lire et de relire.

Rebatet le fasciste

Rebatet.JPG
Ma  visite à l'écrivain maudit
Dix ans après la mort de Céline, Lucien Rebatet passait, au début des années 1970, pour l’écrivain le moins fréquentable de la France littéraire. Condamné à mort pour faits de collaboration, il avait échappé de justesse au poteau après des mois, les chaînes aux pieds, à attendre le peloton. Des propagandistes du fascisme, il avait été le plus frénétique par ses écrits, notamment dans les colonnes de Je suis partout, plus encore  dans le pamphlet furieusement antisémite intitulé Les décombres, paru en 1942 et qui lui valut un énorme succès. Connu de ses amis pour sa couardise physique, Rebatet s’était comporté, face à ses juges, avec une indignité complète. Autant dire qu’un tel personnage n’avait rien d’attirant. Mais Lucien Rebatet avait écrit, en prison, un roman magnifique : Les deux étendards. Je l’avais lu à vingt-cinq ans, quelque temps après m’être éloigné du gauchisme bon teint. Un voyage en Pologne, la découverte du Rideau de fer et du socialisme réel, la lecture de Stanislaw Ignacy Witkiewicz et maintes conversations sur les méfaits du communisme, dans le cercle des amis des éditions L’Age d’Homme, à Lausanne, me portaient naturellement à prendre le contrepied du conformisme intellectuel de l’époque, à l’enseigne duquel un Rebatet faisait figure d’ « ordure absolue ». Avec les encouragements de Dominique de Roux et de Vladimir Dimitrijevic, je me pointai donc un jour, moi qui n’était ni fasciste ni antisémite non plus, chez ce petit homme perclus d’arthrose, vif et chaleureux, qui ne tarda à me lancer qu’à mon âge il eût probablement été, lui, un maoïste à tout crin... Les lignes qui suivent reprennent l’essentiel de l’entretien que je publiai au lendemain de ma visite, qui me valut pas mal d’insultes, de lettres de lecteurs indignés et même une agression physique dans un café lausannois. Bien fait pour celui qui se targuait d’indépendance d’esprit…


Entretien avec Lucien Rebatet. Paris, 14 mars 1972.
Vingt ans après la parution de son plus beau livre, Les deux étendards, Lucien Rebatet se trouve toujours au ban de la plupart des nomenclatures du roman français contemporain, son nom ne se trouvant prononcé, par les professeurs de littérature et les critiques, qu’avec le mépris réservé en général aux assassins et aux filous. La raison de cette conspiration du silence : ses opinions politiques. Rebatet fut en effet partisan, jusqu’à la dernière heure, du national-socialisme, « et de l’espèce la plus frénétique », ajoute-t-il lui-même.
Je l’imaginais de haute taille et tonitruant, et je l’ai trouvé plutôt frêle, petit, en robe de chambre et les mains déformées par le rhumatisme, l’œil rieur, d’une gentillesse vous mettant tout de suite à l’aise alors qu’il vous accueille comme s’il vous connaissait depuis longtemps. J’imaginais un intérieur de grand bourgeois cossu (il réside dans l’un des quartiers huppés de Paris) et je suis entré dans un appartement modeste, seuls le bureau et la bibliothèque du maître des lieux en imposant quelque peu. Très vite, le contact allait s’établir : à soixante-neuf ans, Lucien Rebatet m’a sidéré par sa jeunesse d’esprit.
Or il a commencé par évoquer sa condition de proscrit : « Comme on ne m’a pas fusillé, vous comprenez qu’il fallait au moins me clouer le bec. Brasillach liquidé, on pouvait reconnaître son talent. Mais le nazi Rebatet, un écrivain valable ? Pensez donc ! Notez que ma consolation vient des jeunes, qui me semblent beaucoup plus intelligents que leurs aînés. Ils sont ainsi très nombreux à m’écrire, pour me dire qu’ils discutent ferme autour des Deux étendards.
Sans fausse modestie, Lucien Rebatet parle de son chef-d’œuvre avec passion. Il sait bien que les succès annuels de la moulinette littéraire disparaîtront peu à peu des mémoires, et que Les deux étendards demeureront. Pourtant, avant d’aborder plus longuement ce livre qui a motivé ma visite, j’aimerais qu’il s’exprime à propos de ses positions politiques dont je saisi mal les tenants.
« Ah ! vous savez, notre génération a été sacrifiée par la politique. Vous n’avez pas idée, vous qui êtes né après la guerre, de la férocité de la lutte que nous avons dû mener. C’est que la France, en ce temps-là, était dans une pagaille invraisemblable. Vous avez lu Les décombres, hein ? C’était ça, la France : tout y était corrompu, et nous sentions qu’il fallait dire non. Non à la corruption, non au désordre, non au communisme ! Mais allez : à part la lutte contre les « cocos », tout cela est du passé. Un jour, j’ai d’ailleurs écrit dans Rivarol que les gens de mon bord seraient prêts à confesser leurs erreurs, le jours où ceux du bord opposé en feraient autant… »
Suivent quelques propos sur la situation politique actuelle, les « maos » en France, Sartre et la mort tragique d’Overney (« C’est ces intellectuels boutefeu qu’on devrait arrêter, et pas les petits gars qui militent ! », lance-t-il à ce propos), ou le rappel des jours qu’il passa à Sigmaringen en compagnie de Céline : « Il était inénarrable, surtout quand il insultait les Boches. D’une verve prodigieuse ! Il parlait véritablement sa littérature ! »
Dans ses moments d’emportement, Rebatet semble cependant m’adresser un clin d’œil, comme sous l’effet de la distance prise : « Voyez-vous, je ne suis pas un politique. J’ai toujours été mal à l’aise dans ce monde-là. Et je ne suis pas un homme de lettres non plus, Disons que je suis une sorte de propagandiste de certaines idées. » Et comme je m’en étonne, il précise : « Oui, la littérature a toujours été, pour moi, un manifeste, comme dans Les décombres, ou un luxe et une joie, comme dans Les deux étendards. »
Ensuite, comme je lui demande s’il n’y a pas aussi un moraliste chez lui : « Pas moraliste pour un sou s'il s’agit de défendre la Morale ou les Valeurs bourgeoises. Vous le savez bien : le capitalisme est une sorte de vol organisé. Mais si vous le prenez dans le sens où l’entendait un Brice Parrain, alors d’accord : moraliste, si l’on considère que la philosophie doit servir à améliorer l’homme… »
Mais venons-en aux Deux étendards, dont il faut situer d’abord le cadre du grand débat qui s’y développe. Entre Paris et Lyon, trois jeunes personnages à l’âme ardente : Michel Croz, garçon de vingt ans qui débarque à Paris dans les années 1920 pour y achever ses études. Ancien élève des pères, qu’il abhorre, il découvre l’art et la volupté, ainsi que sa vocation d’écrivain. Parallèlement, son ami Régis Lanthelme, resté à Lyon, lui apprend qu’il va entrer chez les jésuites alors même qu’il vient de tomber amoureux fou d’une jeune fille du nom d’Anne-Marie. Michel tombe à son tour amoureux de la belle et, pour s’en approcher, tente de se convertir à la religion qui unit ses deux amis. Peine perdue. Or, fondu dans une histoire d’amour impossible (Anne-Marie ne pouvant suivre ni Régis ni Michel dans leurs croisades opposées pour le Ciel et la Terre), les débat des Deux étendards fait s’empoigner  un défenseur de la « religion des esclaves » (le christianisme selon Rebatet) et son contempteur, le nietzschéen Michel.
« Michel Croz, m’explique l’écrivain, est un contestataire avant la lettre. Ce qui le concerne est en partie autobiographique. Il me ressemble. Mais à vingt ans, il est beaucoup plus intelligent que je l’étais, moi. En face de lui, Régis appartient au passé. On pourrait même dire que c’est un personnage historique, comme si le roman se déroulait au XVIe siècle. De nos jours, sa foi d’acier en ferait un intégriste rejeté par l’Eglise romaine, une sorte d’abbé de Nantes. Quant à Anne-marie, c’est vraiment ma fille. Elle a des traits de femmes que j’ai connues, sans doute, mais le personnage, dans sa vie propre et sa manière de s’exprimer, est entièrement inventé ».
A la question, que je lui pose alors, de savoir où il se situe aujourd’hui par rapport à son roman, Lucien Rebatet me répond qu’il lui reste tout proche : « Comme je vous l’ai dit, la jeunesse m’y fait revenir sans cesse. Et puis, les jours où l’on se trouve dans un livre qui marche bien sont les plus beaux de la vie avec l’amour quand on est jeune… »
J’aimerais en savoir plus, cependant, sur les circonstances dans lesquelles son roman a été composé.
« Le 8 mai 1945, j’ai été arrêté par la Sécurité militaire à Feldkirch, en Autriche. J’étais parvenu au chapitre XXVII du livre. Grâce à ma femme, demeurée en liberté, qui se démena pour faire rapatrier mon manuscrit, j’ai pu reprendre mon travail en cellule. A Fresnes, j’étais enfermé en compagnie d’un bandit corse que je bourrais de romans policiers pour le faire taire. La condamnation à mort tomba le 23 novembre 1946. Dès lors, je passai 141 jours les chaînes aux pieds, pendant lesquels j’achevai ce qui allait devenir Les deux étendards. Enfin, sur l’intervention de Claudel, qui estimait qu’on ne pouvait exécuter l’homme qui avait déculotté Maurras, je fus gracié par Vincent Auriol le 12 avril 1947. ma peine étant commuée en travaux forcés, j’allais être transféré à Clairvaux, séparé de mon manuscrit pendant deux ans… »
Evoquant sa captivité, Lucien Rebatet s’en rappelle les affres autant que les aspects positifs : « Sur le plan de l’existence quotidienne, ce fut un enfer stupide, même pour les politiques. Mais pour écrire, c’était extraordinaire. Tous les soirs, on m’enfermait dans une « cage à poules » de 2mx2m où régnait une paix royale. De six heures à minuit, j’écrivais sans discontinuer. En novembre 1949, enfin, la dactylographie de mon roman, représentant 2000 pages  environ, me parvint par une voie clandestine. J’y travaillai encore dix mois puis il me quitta, entièrement tapé, par l’entremise d’un charcutier qui fournissait notre cantine. Ma libération eut lieu l’année de la parution du livre, en juillet 1952, après sept ans de prison. »
La conversation, largement arrosée de whisky, s’est prolongée des heures, jusqu’au déclin du jour. Après que Madame Rebatet eut annoncé la nécessité de se préparer pour une séance de cinéma (sous le nom de François Vinneuil, Rebatet tient aujourd’hui encore une chronique cinématographique, avec une pertinence qui n’a d’égale que sa connaissance encyclopédique de la musique), les interlocuteurs se sont levés dans la pénombre et se sont dirigés vers la porte sans que l’écrivain ne cesse de s’adresser à son visiteur: « L’art nous permet de mieux exister, n’est-ce pas ? Voilà ce qu’il nous reste, mon vieux : un certain nombre de valeurs aristocratiques, que ceux qui en ont le désir et la volonté doivent développer. La lucidité, d’abord, et la lucidité partout et à tout instant. Ce qui me paraît très grave, dans l’art d’aujourd’hui, c’est que de nombreux créateurs ne semblent tendre qu’au néant et à la désintégration. Ce qu’il nous faut, au contraire, c’est construire, réinventer des formes correspondant à notre temps, en individus et non en troupe grégaire, avec le « pied léger » cher à Nietzsche… »
Rebatet3.jpgLucien Rebatet. Les deux étendards. Gallimard, collection Soleil, 1312p.
A lire aussi : Une histoire de la musique. Robert Laffont, 1969.

Photo de Lucien Rebatet en mars 1972: Paule Rinsoz.
Lucien Rebatet est mort en septembre 1972.

01.07.2009

Du renvoi d’ascenseur

JLK92.JPGRedonnet.jpg

A La Désirade, ce mardi 1er juillet 2009. – Mon compère de blog Bertrand Redonnet, que je n’ai jamais rencontré que sur la Sphère et dans un livre épatant, intitulé Zozo, chômeur éperdu, que j’ai aimé et commenté dans mes Carnets de JLK, vient de me rendre la pareille en consacrant à mon dernier opus, Riches heures, une présentation personnelle et généreuse(http://lexildesmots.hautetfort.com)  qui m’a beaucoup ému par la justesse de sa perception – à quelques exagérations près, comme de prétendre que je lis « tout », et je ne vois pas que la Désirade ait la moindre « baie vitrée », ni la forêt proche le moindre pin… - et par son attention vive au détail du livre. Or rien ne me touche plus que l’attention réelle d’un lecteur, bien plus importante à mes yeux que les compliments qu’il pourrait m’adresser, dans une période que caractérisent justement l’inattention et la flatterie convenue, ou le déni pur et simple.
Ce que j’aime surtout dans sa lecture de ma « lecture du monde » et de mon aspiration essentielle aux « passions partagées », c’est qu’il insiste sur la dimension de la « rencontre » que représente possiblement chaque livre dont on puisse réellement « tout lire » - et c’est dans ce « tout » non quantitatif que nous nous rejoignons évidemment.
Bertrand souligne justement ma défiance envers toute forme d’idéologie, et cela dès le marxisme de nos dix-huit ans, et même si j’ai été tenté de remplacer le personnalisme de mes vingt ans par un ralliement à l’anarchisme de droite frotté de catholicisme littéraire intempestif à la Joseph de Maistre ou à la Léon Bloy (salut Dantec…), tout esprit de clan et tout système idéologique clos m’ont toujours rebuté et rejeté, jusque dans ses manifestations inattendues. J’ai bien observé, ainsi, un Alexandre Zinoviev, lu et rencontré maintes fois, qui se voulait le grand contempteur de l’idéologie. Or j’ai bient'ot découvert chez lui une passion de nature purement idéologique – un contre-système qui explique le manque d’incarnation de ses livres, à l’exception des premiers, tel l’inoubliable Adieu à l'automne.
Bertrand Redonnet cite alors, comme étant significatif, l’écart scandaleux – véritablement scandaleux, à l’époque : la chose à ne pas faire – dont je me suis rendu coupable en ma folle jeunesse, consistant à rendre visite à Lucien Rebatet, le plus grand Salaud vivant des lettres françaises, auteur d’un pamphlet d’une incroyable violence, Les Décombres, dont j’ai d'ailleurs refusé de parler avec lui (come quoi ma liberté n’était pas totale…), mais aussi d’un immense roman d’apprentissage, pur de tout fascisme et de tout racisme, intitulé Les deux étendards et mettant en scène, dans l'entre-deux-guerre lyonnais, le grand débat entre foi catholique et athéisme sur fond de découverte juvénile de toutes les passions.
C’était en 1972, je pratiquais le journalisme et la critique littéraire depuis trois ans et m’étais éloigné de mes amis progressistes sous le double effet de la découverte de la complexité de la réalité réelle, et de la rencontre de l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, notoire anticommuniste… Mon entretien avec Rebatet me valut pas mal de lettres d’injures et un violent esclandre dans un café lausannois (le Mao…) où j’entendis un ex-camarade hurler qu’il fallait me tuer. Or je me dis, aujourd’hui, que je l’avais en somme cherché, et pas tant à vrai dire pour défendre Rebatet que pour me dégager du « politiquement correct » de l’époque, moins conventionnel mais plus hargneux et violent qu’aujourd’hui, comme je me suis toujours tenu à distance du milieu littéraire local, par goût atavique de la liberté.
Cette même liberté, que Bertrand a raison de coupler avec l’amour fusionnel de la nature sauvage, tel que nous le partageons visiblement – lui aux confins de la taïga et moi en notre nid d’aigle lémanique de la Désirade – fait que sa dernière remarque, à propos d’un éventuel délit de renvoi d’ascenseur, me fait bonnement sourire. Hélas Bertrand, fais seulement un mauvais livre et tu verras le sort que je réserve à mes amis ! Quelques-uns, que je connaissais depuis des années et dont j’étais donc censément plus proche que nous deux, en ont fait la cuisante expérience. Hélas c’est plus fort que moi : dès que je suis dans un livre, j’en oublie l’auteur. Ou plus exactement : le noyau poétique du livre, dont parle Walter Benjamin, et qui a toujours été le Graal que je cherchai dans un livre, compte seul, et je l’ai trouvé vibrant auprès de Zozo, comme je l’ai trouvé vibrant dans Nullarbor de David Fauquemberg, devenu depuis mon ami mais que j’étrillerai si son prochain roman, à paraître tout bientôt, ne me semble pas à sa hauteur.
Ce genre d’approche, évidemment, échappe à beaucoup d’esprits avisés qui ne voient du dehors que manœuvres et combines.
Pour ma part, sans jouer du tout les purs, je revendique cependant le droit de dire du bien des bons livres de mes amis. Une lampe m’éclaire dans ce choix. Je l’ai héritée de ma mère qui l’avait reçue au moment de prendre congé de l’entreprise Schindler spécialisée dans la fabrication d’Ascenseurs Suisses. Son collège Gottlieb, secrètement amoureux d’elle qui venait de se fiancer et projetait de s’établir en Romandie, avait économisé pendant des mois, thune sur thune, pour lui offrir cette lampe à pied de bois torsadé et à lampadaire en étoffe imitant celle d’un jupon de vierge, comme cadeau de départ - chère mère avec laquelle nous aurons vécu tant de riches heures…

RicheCouve.jpgZozo1.jpg

29.06.2009

Prise de tête

 PanopticonA32.jpg

…Quand je dis: ce que je sais, ou quand je dis: c’est la vie qui veut ça, tu crois que j’ai pas réfléchi, tu me prends pour un blaireau ou quoi ? Je dis: c’est pas facile, ou je dis:  c’est fini Miss Molly, alors tu crois qu’elle va s’en tirer la meuf ? Non non non : une fois que j’ai donné j’ai trop de peine, alors je construis des murs autour et j’ai le cœur fermé…

Image : Philip Seelen

Question dignité

PanopticonA18.jpg

 

…Il est vrai qu’à une lettre près ma destinée eût été plus noble, genre Mère Courage, mais à quoi bon se révolter contre les décisions prises en haut lieu, et puis je m’excuse: ma fonction est bel et bien citoyenne et je l’assume: une fois par jour je rote et dégueule votre tout-à-l’égout, n'oubliez pas ça…
Image : Philip Seelen

Le monde de dessous la table

 

 Suisse25.JPG

J’étais sous la table et je captais des bribes de ce que disaient les grandes personnes, selon l’expression  de notre grand-mère paternelle, qui leur intimait de tenir leur langue eu égard aux jeunes oreilles qu’il y avait là-dessous ; j’étais sous la table et c’est comme si je m’y trouvais encore à l’instant, imaginant notre mère-grand qui nous désignait à voix basse, jeunes oreilles aux aguets que nous étions - je me revois là-dessous avec l’un ou l’autre de mes frère et sœurs ou de mes cousins et cousines, à capter plus ou moins ce que disent les grandes personnes et si possible ce que nos jeunes oreilles ne sont pas censées entendre ; et chaque mot que j’ai retenu, chaque expression qui me revient me ramènent à la fois un visage ou un personnage avec son intonation de voix propre et ses traits particuliers.

J’entends ainsi cette  voix plaintive - ce doit être celle de la cousine Pauline, dont l’obésité commence à peser sur ses mouvements et son moral -, qui égrène son chapelet de lamentations sur ces années où l’on a tant lutté, selon son expression, et c’est sur le même ton que notre mère aussi nous rappellera, parfois avec un accent  frisant le reproche, combien nous autres, qui n’avons pas connu la guerre, avons de la chance de n’avoir pas dû tant lutter. Et Pauline de rappeler qu’en ce temps-là tout était rationné et qu’on a même parfois manqué, selon l’expression, surtout vers la fin, et qu’un seul œuf par mois a constitué une épreuve,  et que les biscuits à la pomme de terre en ont été une autre, et que la soupe du boucher ne valait guère mieux sans doute que celle de ces camps allemands où l’on affamait les gens.

Mais le ton soupirant  de la tante Pauline a le don d’exaspérer notre oncle Victor, son conjoint, protestant que ces jérémiades de bonnes femmes, selon son expression, ne doivent pas nous faire oublier la chance que nous avons eue grâce au Général,  et notre grand-père aussi réagit aux plaintes de sa fille qui se rebiffe et va pour faire la tête, selon l’expression, et notre oncle Norbert et son frère, notre père, s’entremettent alors en conciliateurs tandis qu’à la voix plaintive de la tante Pauline se joignent les voix plaintives de notre mère et d’une cousine dont j’oublie le nom, mais notre grand-mère rallie l’autre camp de son conjoint à elle et de son gendre, et bientôt on ne s’entend plus, là-haut, quand une voix d’homme posé à l’accent américain, qui ne peut être que celle du professeur Barker, l’ami du Président, relève que, même s’ils ont enduré quelques privations, les habitants de ce pays préservé de la guerre ne sauraient comparer leurs conditions de vie à celles des populations envahies ou déportées, bombardées ou massacrées, après quoi l’on entend un long silence froid que notre mère-grand interrompt en annonçant le café et les pousse-café. 

Mob2.jpgDe dessous la table j’entends ce mot DÉPORTÉS pour la première fois, comme j’entends pour la première fois l’expression CAMP DE CONCENTRATION, dont mon grand-père me montrera plus tard des images dans un  livre illustré plein de maigres corps nus qui me troublent et de visages épouvantés, intitulé Plus jamais ça, mais sous la table tout cela ne signifie rien à mes yeux et quand j’entends, un autre jour, le mot JUIF, cela ne me dit rien non plus, mais je me rappelle distinctement cette voix qui dit là-haut : Juifs et Arabes, c’est le même nez crochu, sans trop savoir si je dois rire ou pas…

Mon père et son frère ne se querellent jamais, notre tante Pauline se lamente, comme se lamentent parfois, aussi, notre mère et sa sœur Greta, et Victor qui ne parle que de sport automobile les charrie, selon l’expression de notre mère-grand, qui le gourmande volontiers comme s’il n’était qu’un vaurien alors qu’elle le dit capable dans sa partie, de même qu’ elle le dit de notre grand-oncle Cédric, conjoint de la demi-sœur de notre grand-mère, et de ses deux fils, chacun reconnu capable dans sa partie, et n’est-ce pas ce qui compte pour se faire une place au soleil, selon l’expression ?

À leur voix, de mon poste d’observation de dessous la table, je m’exerce à reconnaître les prénoms de mes tantes et de mes oncles à chacun du repas du dimanche à la villa la Pensée, et lors des fêtes c’est à tout un monde que je m’efforce de rendre son prénom comme, dans l’antichambre, les enfants, nous nous amusons à identifier les manteaux de chacun et de nous en déguiser en imitant la voix de chacun. 

Pourtant ce ne sont pas que des traits personnels que je m’efforce de me remémorer : c’est plutôt une façon de parler mais aussi de se taire, une façon de se tenir et d’écouter les autres, telle ou telle façon de se retenir ou de se protéger tout en regrettant peut-être de se trouver pareillement empêché par ce qu’on pourrait dire de ce qu’on dit - c’est tout cela que j’entends bouronner et bourdonner, à l’instant, dans  le silence revenu de ceux que je dirai les miens – de notre smala que je dirai comme d’un pays entier ou d’une entière humanité de gens ordinaires, dans ces maisons et dans les autres.

Car il y a d’autres maisons, et dans la même maison, dès qu’il y a deux frères il y a conflit possible entre le grand et le petit Ivan ; dès qu’il y a frères et sœurs, cousins et alliés, mariages puis héritages, royaumes et dominations, toute maison, fût-elle bien habitée, selon l’expression de notre mère-grand, devient possible Maison de l’Araignée, comme dans la terrible légende que nous ont racontée maintes fois nos bonnes tantes Greta et Lena. On a beau former ainsi comme une tribu, quoique déjà subdivisée en deux parties : il y a encore d’autres lits, selon l’expression de notre mère-grand, et c’est là que tout se complique : là que je rapplique aussi, mauvais esprit que je suis, en sorte de faire parler les silencieux, quand bien même il y aurait des choses qui ne se disent pas, selon l’expression de notre grand-mère paternelle.

Du côté, précisément, de notre mère-grand ne peut s’ignorer, depuis toujours, la question du second lit, selon son expression, avec ces gens-là dont on parle le plus souvent à voix basse, crainte que rumeurs et ragots ne parviennent aux jeunes  oreilles qu’il y a sous la table, qu’on envoie d’ailleurs bientôt jouer ailleurs…

En tout cas, pendant la guerre on se portait mieux parce qu’on mangeait moins, remarque notre grand-père en ne refusant point un petit supplément du dessert de mère-grand, qui remarque comme ça, au vol, qu’il y avait quand même des privations. Et d’ajouter aussitôt : sauf que certains se sont arrangés, faisant allusion à ceux du second lit, selon son expression, qui étaient de mèche avec ceux du marché noir et qui ont même fait des affaires tandis que les honnêtes gens  en étaient réduits, ou peu s’en fallait, à manger leur propre main, comme on dit.

Ceux du second lit, cependant, conformément à la Parole selon laquelle les premiers seront les derniers, sont bel et bien devenus les derniers après la guerre, mais on n’en saura pas plus, on n’en dira pas plus, on sait simplement ce qu’on sait sur ceux du second lit, étant entendu qu’il n’y a pas de fumée sans feu, et ce qui a été dit et répété, même s’il est convenu qu’il n’est pas joli de colporter des bruits, ce qui a été rapporté d’une maison à l’autre et d’année en année fait que les maisons se sont éloignées les unes des autres - mais comment dire ce qui s’est passé vraiment ?

   La page noire de la nuit de neige d’avant l’aube aura creusé, devant moi, tout ce temps d’invoquer les disparus, qui me sont à vrai dire chaque jour plus présents, cette étendue de silence dans laquelle ils se sont perdus les uns après les autres, comme dans un désert ou dans une forêt, se fuyant les uns les autres ou s’ignorant les uns les autres pour des motifs de plus en plus anodins - puis la neige a fondu et les jours ont recommencé de grandir.

(Extrait de L'Enfant prodigue, récit en chantier)

 

 

Marc Levy, le retour

MarcLevy.jpg

Le Premier jour romance le « secret de la vie ». Téléphoné à souhait, le nouveau succès annoncé se lit comme un film...   

 

Le premier jour vient de faire  son apparition sur les têtes de gondoles des librairies, entre  autres gares et aérogares. Selon toute probabilité,  le grand retour de Marc Levy devrait « cartonner » plus que jamais. Passant au roman d’aventures frotté de « questions essentielles », le romancier à succès se lance en effet dans le sillage spiritualisant de Dan Brown et Paulo Coelho. Ses protagonistes sont typés à souhait ; son écriture basique aussi efficace que sa façon simple de parler science ou religion. L’ancien architecte sait construire une histoire et ménager le « suspense », au fil d’un zapping emmenant la lectrice et le lecteur aux quatre coins du monde. Les 500 pages du Premier jour assurent donc deux ou trois dizaines d’heures d’évasion à Madame et Monsieur Tout-le-monde. Les amateurs de « pure » littérature » font d’avance les dégoûtés. Mais peut-on en juger sans ouvrir le livre ?

Ce qui est sûr, c’est que le Marc Levy nouveau nous ramène illico dans le climat des romans d’aventures de notre jeunesse, entre Bob Morane et le Club de Cinq, ou du côté d’Indiana Jones, avec chasse au trésor et déchiffrement du « secret de la vie ». Dès son enfance, le brillant astrophysicien Adrianos, spécialiste des «étoiles extraordinaires» que ses collègues de la London University appellent Adrian, s’est posé la question de savoir « où commence l’aube». Or c’est au fil de son journal personnel, armature narrative du Premier jour, que nous apprenons comment il a retrouve son ancien flirt Keira, jeune paléoanthropologue passionnée par l’origine de l’homme.

Un lever de soleil « de rêve » marque le vrai début du roman, sur la vallée de l’Omo, quelque part en Ethiopie, sur le site archéologique où Keira travaille depuis plusieurs années, « adoptée » par un petit orphelin qu’elle a baptisé Harry et qui  lui a fait don d’un pendentif  à pierre mystérieuse. Après une terrible tempête qui dévaste le site, la voici contrainte de regagner Paris et de s’arracher au petit Harry. Mais elle ne pense déjà qu’à son retour : « Je reviendrai Harry, je te le jure ! », s’exclame-t-elle ainsi entre deux sanglots. Sur quoi la lectrice ou le lecteur sont transportés au Chili, sur le plateau d’Atacama, où Adrian participe à la « fabuleuse aventure » de la quête d’une autre « Terre » située à vingt-cinq mille années-lumière de la nôtre.

Comme on peut s’y attendre, les retrouvailles d’Adrian et Keira débouchent sur l’amour avec un grand A. En fin de volume, la mort de Keira, noyée dans une voiture où elle échange un dernier baiser avec Adrian, est un morceau d’anthologie.   Mais laissons la lectrice et le lecteur découvrir les multiples péripéties de cette romance des deux « gentils », corsée par les inévitables menées des « méchants » qu’anime la sempiternelle cupidité humaine. Une suite est d’ores et déjà annoncée pour ceux qui en redemandent : La première nuit

MarcLevy2.jpgMarc Levy, Le Premier jour. Robert Laffont, 498p.

 

 

La Success story en date

 

1961. Naissance à Boulogne Billancourt. De père résistant et communiste, dirigeant de la CGT. Dès ses 18 ans, secouriste à La Croix-Rouge pendant dix ans, parallèlement à des études de gestion et d’informatique.

1983. Première entreprise, Logitec France. S’installe aux Etats-Unis, où il créée deux sociétés spécialisées en imagerie de sytnthèse. Perd le contrôle de son groupe en 1989. Revient à Paris où il fonde un cabinet d’architecture de bureau.

2000.Premier roman, Et si c’était vrai... Succès immédiat. Steven Spielberg en produit le film. 250 semaines parmi les meilleures ventes de France.

2001-2008. Sept romans, dont Les enfants de la liberté, où il romance la vie de son père. 17 millions d’exemplaires vendus au total, comptant les traductions en 41 langues.

2004-2007. Ecrit trois chansons pour Jennifer, Gregory Lemarchal et Johnny Hallyday (T’aimer si mal)

2005-2008. Trois films et téléfilms ont été tirés de ses livres : Et si c’était vrai, par Mark Waters, Où es-tu ?, par Miguel Courtois, et Mes amis, mes amours, par Lorraine Levy.

 

 

 

 

 

 

28.06.2009

Notes panoptiques (4)

Lecteur.JEPG.jpg

En lisant Marc Levy et Pierre Michon, Michael Connelly, Walter Benjamin et Cormac McCarthy. De l'oeuvre littéraire et de son noyau. Des écrivains et des pros...

Paul Léautaud écrit quelque part que la lecture de mauvais livres, dont l’écriture est « de carton », nous aide souvent à mieux voir ce qu’est une écriture de qualité. Or en lisant, par curiosité, Le Premier jour de Marc Levy, l’idée d’un «mauvais livre» ne m’est même pas venue, et je me fusse trouvé bien cuistre d’en juger dans les mêmes termes que je jugerais du dernier livre, disons, de Pierre Michon, pour faire image de très grand écart. Me rappelant ce que j’ai toujours cherché dans un livre, à savoir son noyau poétique, qui se perçoit le plus souvent au fil des premières pages et à fleur de peau, si l’on admet qu’un texte ait une peau, je n’ai fait que sourire en lisant les premières pages du Premier jour de Marc Levy, à commencer par ceci : « Le soleil se levait à la pointe est de l’Afrique. Le site archéologique de la vallée de l’Omo aurait déjà dû s’éclairer des premières lueurs orangées de l’aube, mais ce matin-là ne ressemblait à aucun autre »...
Michon.jpgPierre Michon met plus de temps, avec Les Douze, à nous ensorceler, si j’ose dire. Le soleil levant est chez lui peint au plafond et de la manière la plus baroque, dans un tourbillon d’escaliers et de personnages s’envolant vers un ciel en trompe-l’œil à la Tiepolo, on ne sait pas où en en est, on met au moins vingt pages avant de savoir qui est qui, on est en Allemagne puis au Limousin, bref on ne sait pas où on va mais on y va et voici ce qu’on lit vers les pages 47 à 49 à propos du changement de nid de Dieu, passé de la Foi aux Lettres, avec des écrivains commençant de penser (même s’il y en eut une tripotée qui pensaient comme ça bien avant eux) que la littérature n’est pas qu’une « exquise superfluité » dans la Cour des Grands, mais peut-être « un esprit – un fort conglomérat de sensibilité et de raison à jeter dans la pâte universelle pour la faire lever, un multiplicateur de l’homme, une puissance d’accroissement de l’homme comme les cornues le sont de l’or et les alambics du vin, une puissante machine à augmenter le bonheur des hommes ».

°°°

Ernst Jünger disait quelque part que, dans un livre organiquement tenu et vivant, vivant comme une peau dont l’âme émane pour ainsi dire, tous les points de la circonférence se trouvent liés à son noyau qu’on atteint donc en les effleurant. Walter Benjamin dit à peu près la même chose, ou plus exactement : il le vit.  Et de même Pierre Michon, qui le vit et le danse en écrivant.
Or, peut-on vivre un texte fabriqué tel que Le Premier jour de Marc Levy comme on vit un texte de Pierre Michon ? On le peut sans doute selon ce qu’on attend d’un texte, mais le goût du lecteur est-il un bon critère, et de savoir que quinze millions de lectrices et lecteurs raffoleront du Premier jour suffit-il à se convaincre que ce livre est plus qu’un objet fabriqué de consommation dont le noyau poétique est le cliché d’un soleil africain se levant àla faveur d'un jour sans pareil ? Marc Levy lui-même n’aspire pas, probablement, à un autre statut que celui d’un artisan – on dit aujourd’hui un bon pro. Or le mépris de pas mal de « littéraires » à son endroit ne fait qu’accentuer le malentendu, dans une confusion qui ressortit au Système général bien plus qu’à tel ou tel « best », comme l’avait observé Walter Benjamin dès les années 1920.

°°°

Connelly.jpgUn écrivain très sot – très feignant et très sot de nos régions, dont le nom se réduit à un prénom, a cru malin de réduire la fabrication d’un best-seller à une phrase composée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément; et de décider alors d’en composer un… qu’on attend toujours. Or j’ai plus de respect, quant à moi, pour un bon pro que pour un mauvais littérateur prétentieux. J’y repense d’ailleurs en lisant le dernier roman de Michael Connelly, Le verdict du plomb, qui est d’un écrivain de forte trempe, immense enquêteur socio-politique et bon observateur de la canaille humaine – très grand pro en un mot. Cela étant, je ne suis pas sûr que je pourrais, à fleur de peau de page, distinguer sa phrase de celle d’un autre grand pro du thriller ou du roman noir, tels un James Ellroy ou un James Lee Burke, pour citer les meilleurs, alors que trois pages de Cormac Mc Carthy (je relis ces jours L’enfant de Dieu, noir chef-d’œuvre préfigurant la désolation absolue de La Route) me suffisent à identifier cet écrivain dont tous les points de la circonférence de l’œuvre se relient incessamment au même noyau, tout à fait comme l’entendait WB…

Mea Mega Culpa: ma plume paléochrétienne m'ayant fourché, j'ai écrit Les Douze, alors que Pierre Michon, chien de Dieu comme François-Elie Corentin, a signé Les Onze... 

27.06.2009

Désarroi

Panopticon6654.jpg
…Et maintenant tu veux faire quoi maintenant que même les patrons savent plus et même que les patrons c’est un peu nous tous maintenant que c’est nous qu’on renfloue les banques - c’est le monde à l’envers et qu’est-ce tu veux qu’on fasse, maintenant, nous patrons on n’a pas appris, ou ça se saurait…
Image : Philip Seelen

Le secret

Panopticon5432.jpg

…T’as quelque chose à me dire : je t’entends bien - je m’entends bien avec toi et je m’entends mieux avec moi quand t’es là, partout où je te retrouve sur mon chemin je me retrouve en même temps, je sais pas pourquoi mais c’est comme ça, même quand y a pas de lumière y en a quand t’es là…

Image : Philip Seelen

Walter Benjamin hic et nunc

Benjamin4.jpg

En lisant Walter Benjamin – une vie dans les textes, de Bruno Tackels.

On entre dans ce livre avec le sentiment immédiat qu’il représentera, par son projet et sa mise en œuvre détaillée, relevant pour ainsi du récit romanesque, ou de la chronique épique, une grande traversée à triple valeur existentielle, philosophique et littéraire. D’emblée y est relevé le défi, par l’adresse directe de l’auteur à son interlocuteur occulte, dans une initiale lettre-préface, le défi de faire, après vingt-deux ans de fréquentation assidue, voire « talmudique » de ses textes, ce que Walter Benjamin lui-même l’aurait probablement dissuadé de faire, sauf à le faire comme ça : savoir une biographie, mais ici ressaisie dans les textes de WB lui-même, qui aurait aussi bien crypté sa vie au fil de tout ce qu’il a écrit. « Comme si chaque ligne que vous avez produite », écrit Tackels à Benjamin, « n’était là que pour abriter (et masquer) votre propre récit biographique ».
D’emblée aussi Bruno Tackels révèle à WB, post mortem, à quel point son œuvre, qui avait tout pour être oubliée après avoir été si décriée du vivant de l’auteur, devient aujourd’hui nécessaire et plus audible qu’en « son temps », pour autant que le lecteur accepte de se laisser dérouter sur la «déroute» obstinée de cette vie et de cette œuvre. « Oui, cela devient pour moi de plus en plus évident : vous avez frayé cette route pour des hommes qui ne sont pas sur la route des hommes, vous avez tellement fréquenté ce chemin, qu’aucun de vos contemporains ne pouvait le regarder comme un chemin. Et parmi les plus célèbres, parmi les plus éclairés de vos camarades, il est absolument terrible de constater tant de cécité et de pervers contournements des questions les plus essentielles ».
Est-ce dire que Bruno Tackels se pose pour le seul et véritable interprète de l’œuvre-vie de WB, qui aurait tout compris de cette destinée blessée et de ce génie sujet à tant de malentendus et de dénis ? Nullement. Impliquant jusqu’à Brecht, Adorno ou même Gershom Sholem, Tackels écrit : « Refusant de voir l’incroyable nouveauté que vous leur renvoyiez, ils ont préféré ne pas vous lire, ne pas vous entendre. Et pus que cela : certains ont tout mise en œuvre pour laminer, juguler, étouffer ce que vous aviez engagé ». Est-ce alors dire que Tackels seul ait lu et compris WB et qu’il va célébrer un héros ou un saint ? Pas non plus. S’il dit avoir écrit ce livre « parce qu’elle est l’allégorie absolue du destin de l’intellectuel à l’époque du capitalisme post-fasciste », Tackels relève aussi ceci qui orientera sa propre position critique à l’endroit de son sujet, qu’on pourrait dire d’ailleurs « benjaminienne », donc non soumise à une vénération creuse : « Depuis vint-deux ans que je vous lis (…) je n’arrive pas à comprendre comment vous avez pu entrer dans cette spirale infernale. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment vous avez pu vous laisser entraîner dans de telles dépendances mortelles. Et je le comprends d’autant moins que tout en vous respire la liberté, cet appel du large que rien ne semble pouvoir contredire. Je suis donc assez stupéfait de voir comment la souricière diabolique a pu fonctionner. Je sais bien que ces questions sont sensibles, et difficiles à poser. Je me sens pourtant autorisé à vous les renvoyer, depuis toutes ces années que je fréquente votre écriture. C’est même pour moi une absolue nécessité de vous les adresser, dans cette lettre qui vous arrivera plus tard. Je vous sais trop sur-conscient de tout pour ne pas vous les être posées, ces questions qu’aujourd’hui on ajourne pudiquement, en les considérant comme n’étant pas politiquement correctes ».

Arès la lecture des cent première pages de ce livre, je suis convaincu d’avoir affaire à un ouvrage honnête, très important par le filtrage des « contenus spirituels » de WB et non moins admirable par sa mise en forme et son expression, d’une parfaite limpidité et d’une tension narrative immédiate et constante. Vous me dites que la culture occidentale est finie et qu’il n’y a plus qu’à retirer l’échelle ? Foutaises !
En ce qui me concerne, je vais consacrer à la lecture de Walter Benjamin – une vie dans les textes, un cahier de notes précises et systématiques, que je partagerai avec me lecteurs. En espérant que cela ne les déroute pas, évidemment, d’une lecture personnelle assurément vivifiante…

 

 

Benjamin5.jpgTACKELS Bruno. Walter Benjamin – une vie dans les textes ; biographie. Actes Sud, 839p.

 

En exergue ceci : « Ils viennent de la nuit la plus noire, la nuit vénitienne, si on veut, éclairée par quelques pauvres lampions d’espoir, une lueur de fête au fond des yeux, mais hagards et tristes à pleurer ce qu’ils pleurent, c’est de la prose… Ils viennent de la folie et de nulle part ailleurs. Ce sont des personnages qui ont surmonté la folie et, pour cette raison, font preuve d’une superficialité déchirante, tout à fait inhumaine et imperturbable. Pour désigner d’un mot ce qu’ont de charmant et d’inquiétantm on peut dire qu’ils sont tous guéris. »

 

-         En guise de préface, BT adresse une lettre à WB.

-         Lui dit qu’il le pratique depuis 22 ans.

-         Entend désormais contribuer à la diffusion de cette œuvre « jamais aussi vivante » qu’à présent.

-         Inaudible il y a 70 ans.

-         Alors qu’advient «l’heure de son réveil » en cette période de « catastrophe continue ».

-         Relève « à quel point ce que vous avez vécu, pressenti, diagnostiqué, analysé, anticipé, relayé, préparé s’est trouvé dramatiquement confirmé ».

-         Comme si la vie et l’œuvre de WB relevaient de la pure prophétie.

-         A donc commencé par vivre « l’étude interminable du livre ».

-         Suivie, depuis trois ans, par l’étude d’une vie enchâssée dans les écrits de WB.

-         Rappelle la critique féroce de WB contre les biographies de Goethe ou de Kafka.

-         Son projet sera en somme d’une conversation occulte, à travers les textes.

-         Relève ensuite les coups de poignard subis par WB de la part de ses amis.

-         « Refusant de voir l’incroyable nouveauté que vous leur renvoyiez ».

-         Relève aussi les louanges convenues et le pillage des idées de WB après sa mort.

-         Puis affirme que «les traces authentiques» ne s’effaceront pas.

-         Cite ces documents qui montrent à quel point les amis de WB n’ont pas été à la hauteur.

-         BT affirme que la lecture de WB l’a écarté lui-même de la « route des hommes ».

-         Sur une route que WB a lui-même tracée.

-         Relève le côté voyant de WB.

-         Veut montrer combien la vie de WB a été abîmée.

-         L’histoire de WB comme « allégorie absolue du destin de l’intellectuel à l’époque du capitalisme post-fasciste ».

-         Lui fait cependant cet aveu : que depuis 22 ans qu’il le lit il n’a pas compris comment WB avait pu « entrer dans cette spirale infernale ».

-         S’interroge ici sur un point délicat, impliquant une faiblesse « suicidaire » de WB, qu’on esquive par vénération convenue, politiquement incorrecte.

-         Voit en l’œuvre de WB comme le rapport de « ce qui se passe dans la tête d’un homme qui descend vers l’enfer ».

-         La composante dostoïevskienne de cette vie-œuvre.

-         Remercie au passage Matthias Langhoff qui lui a donné l’idée de cette lettre.

-         Souligne qu’aujourd’hui « la pensée n’a plus d’intégrité », étant « manipulable, un produit acheté dont on peut donc se servir à volonté ».

-         Dit enfin qu’il a voulu « redonner la parole au vaincu ».

-         Rappelle le camouflet, typique, que Klaus Mann a fait subir à WB.

-         Comme une autre forme de déni.

-         Un essai biographique lancé, justement, contre le déni.

 

 

-         Benjamin8.jpgIntroduction

-         Ce sera donc un essai biographique qui inverse le dispositif ordinaire de la biographie où la vie « éclaire » l’œuvre.

-         La vie de WB est une énigme qui relève même de l’ « équation monstrueuse ».

-         Une existence désastreuse, traversée par une conduite d’échec récurrente, malgré ses dons et son énergie vitale peu commune.

-         Voit la réalité avec 100 ans d’avance alors qu’on l’accuse d’en avoir 50 de retard…

-         À son inadaptation chronique répond sa propension au voyage.

-         Semble exclure toute issue ou solution, alors que son ami Gershom Scholem s’engage dans l’utopie palestinienne.

-         Une vie où l’amour relève aussi de l’énigme.

-         Sous le signe du « désir impossible ».

-         Un homme « seul et mélancolique »

-         Pressent la catastrophe et semble la préparer dans sa vie même.

-         Ne trouve un peu de répit que dans les îles… et les bibliothèques.

-         A compris que les idées « se brisent dangereusement à la fréquentation des hommes »,

-         Ainsi qu’il rompt avec son premier maître, Gustav Wyneken.

-         Multipliera d’ailleurs les ruptures, souvent brutales.

-         Marqué à jamais par la mort brutale de son ami le jeune poète Fritz Heimle, qui se suicide avec sa fiancée en 1914.

-         Même suicide que celui de Witkacy en 1939, avec sa fiancée…

-         « Ce jour-là Benjamin est mort une première fois ».

-         Jusqu’à la fin, après l’exil à Paris, vécu comme dans une souricière, et dans les années de plus en plus sombres, il incarne une « victime paradoxale ».

-         Une vie qui doit échapper cependant au récit légendaire.

-         Interdit « toute mythologie ».

-         Voudrait plutôt illustrer l’œuvre-vie comme « un gigantesque autoportrait continué ».

-         Au fil d’une lecture rigoureusement chronologique des textes.

-         Adorno relevait déjà que la personne de WB avait été le médium de son œuvre.

-         Le même Adorno voyait en WB un homme absent de son corps, ce que BT récuse absolument.

-         Postule au contraire que tout en l’œuvre de WB « respire le corps ».

-         Son œuvre comme une « scène de chair ».

-         Déplore le manque de synthèse introductive en langue française.

-         Signale cependant les travaux de Tiedemann, Witte ou Jean-Michel Palmier.

-         Revient sur la nécessité d’un essai.

-         Et d’autant plus que le genre est celui que WB  « habite ».

-         Rappelle que la pensée de WB ne cesse d’entremêler trois motifs : le problème du langage, la thématique de l’art et la critique de l’histoire.

-         Le support de la pensée de WB est constitué par « l’ensemble des expériences et des rencontres qu’il a pu faire ».

-         L’écriture occupe WB de 1910 à 1940.

-         Toute son écriture résiste et lutte contre tout ce qui vise à effacer l’écriture.

-         Son écriture tentera de dire l’histoire. Son histoire et toute l’histoire.

-         Son écriture est prémonition vécue de la catastrophe.

-         Mais la temporalité de l’œuvre de WB n’est pas le futur : c’est le présent.

-         Il s’agit enfin de réapprendre à lire WB en continu.

-         De déchiffrer une œuvre plus codée, poétiquement, que difficile au sens des concepts de la philosophie.

-         Une écriture d’une nouveauté littéraire souvent inaperçue.

-         Dont le « noyau poétique » est mal perçu, autant que ses vertigineuses ellipses.

-          Rappelle la relation délicate de WB avec l’objet-livre, par trop tributaire du Système.

-         Thématique hautement contemporaine : comment échapper à la logique du Système.

-         Rappelle que WB a publié très peu de livres de son vivant.

-          La forme de son œuvre est éclatée, riche de fragments souvent brefs.

-         Une œuvre qui eût pu sombrer dans l’oubli à cause de cela même.

-         Rappelle alors le rôle « publicitaire » d’Arendt, Malraux ou Bataille.

-         Note enfin que l’heure de WB a sonné.

-         « Ses intuition ont largement pollinisé ».

 

-         I. Décalé – L’enfance de Benjamin

-         Né à Berlin en 1892 dans une famille très aisée de commerçants juifs.

-         Ses parents lui donnent trois prénoms qui pourraient le protéger.

-         Il n’en profitera pas.

-         Le milieu dégage un « sentiment immémorial de sécurité bourgeoise ».

-         BT cite la Chronique berlinoise, l’un des seuls textes où WB parle explicitement de son enfance.

-         Il y évoque l’appart labyrinthique de sa grand-mère.

-         Dont la loggia constitue une vigie sur l’extérieur.

-         Position qu’il occupera toujours, du guetteur.

-         La famille compte diverses personnalités éminentes : notamment le mathématicien Schoenflies, et sa grand-tante Frederike Josephi, femme de lettres connue qui l’initie à la graphologie et modère les rapports de WB et de son paternel.

-         Très dépressive, elle met fin à ses jours en 1916.

-         Le père de WB est un homme d’affaires massif.

-         Que son fils évoque en potentat dictant ses ordres par téléphone.

-         Les deux hommes n’auront rien à se dire.

-         Sauf sur les ventes aux enchères et les collections.

-         Evoque les coups de marteau de son père…

-         Les rapports avec la mère sont plus complexes.

-         Voit en elle un bijou à protéger.

-         Voit le plastron de son père comme une armure, et dans son regard l’éclat d’une arme…

-         Sa collection de cartes postales doit beaucoup à la grand-mère maternelle.

-         « Toute la vie de Benjamin tient dans ce trésor de l’enfance ».

-         Ses cartes nourrissent son aspiration à «une autre langue du monde ».

-         Très tôt WB s’oppose à l’enseignement traditionnel.

-         Reçoit des cours particuliers.

-         Découvre l’importance du rêve.

-         Pressent vite qu’une menace plane.

-         Vit précocement l’expérience de la profanation.

-         Envoyé par ses parents à une cérémonie religieuse chez un proche, il se perd dans un quartier chaud et en éprouve du plaisir.

-         « On peut prendre dans son lit les livres et les putains », écrira-t-il.

-         Eprouve très tôt le sentiment d’être « à part ».

-         Sera toujours de santé fragile.

-         S’oppose virulemment aux «formes archaïques de dressage ».

-         Son séjour à l’internat comptera énormément.

-         Il y rencontre Gustav Wyneken, professant un enseignement à la Steiner.

-         Ce sera, à la pension Haubinda, son premier (et seul) maître.

-         Expérience fondatrice pour WB. (p.44)

-         Dont il parle dans son journal.

-         Où il relève aussi le caractère ambivalent de la Jugendbewegung (Mouvement de la jeunesse).

-         Relève l’importance de la langue dialectale.

-         BT évoque les Wandervögel, qui se feront enrôler dans la SA.

-         WB forge ses premières armes critiques.

-         Revient à Berlin où il fréquente un cercle proche de Wyneken.

-         Commence à forger sa théorie du voyage.

-         Récuse la passivité contemplative.

-         Autant que le voyage culturel conventionnel.

-         Considère le voyage comme une lecture du monde, où la lecture s’inscrit en abîme.

-         Prône les « conversations essentielles » à la Witkacy.

-         Dès 1910 (il a 18 ans), publie ses premiers textes sur l’enseignement.

-         Sa pensée part de Wyneken et y reviendra en boucle.

-         Il signe ses articles Ardor.

-         Me rappelle les Streber romantiques de Fribourg, vers 1970…

-         WB est attaché à une conception hyper-élitaire de l’intelligentsia.

-         Entrevoit une nouvelle « ère de la jeunesse ». Touchante utopie dont il va revenir …

-         La jeunesse vue comme une Belle au bois dormant qu’un prince va réveiller…

-         Choisit, plus que la rhétorique édifiante ou dogmatique, les détours du conte ou de la fable.

-         « L’ennemi c’est d’abord la masse informe endormie ».

-         On l’imagine devant le jacuzzi culturel de nos jours…

-         En 1911, entreprend un voyage en Allemagne, puis en Suisse et en France, avec deux potes.

-         En tient un journal détaillé.

-         Y relève les tensions liées aux relations triangulaires.

-         Qu’il multipliera toute sa vie...

-         Théorise le conflit entre lois sociales et liberté individuelle.

-         Perçoit bien le caractère religieux de l’homme de la terre et le sentiment social du citadin.

-         Son écriture révèle déjà une porosité et une plasticité étonnnantes.

-         En juillet 1911, voyage en Suisse, de Wengen à Genève via Vevey et Lausanne, avec ses parents.

-         Son trip : lire de la morphologie latine sur une colline.

-         Perçoit « l’idéologie du pire » chez les Wandervögel.

-         Marque un vif intérêt, tout matérialiste, pour la limonade gazeuse ( !)

-         Manifeste une ironie acérée dans ses observations, notamment à propos d’une famille de touristes… (p.52) ou un pasteur au sourire stupide.

-         Fustige toute domination injuste.

-         À Vevey, Lausanne et Genève, il déchiffre la ville à travers ses strates sociales.

-         Dit de Lausanne que c’est une « ville forte (prenante) par son caractère citadin diablement pur».

-         Parle probablement des « parties noires de la ville » qu’évoque Cingria, car Lausanne fait plutôt bourg paysan ou ville de villégiature…

-         Il dit « prendre la ville en rêve ».

-          La vision de deux jeunes filles le rend tout joyeux.

-         Un côté hédoniste walsérien dans l’ingénuité de ses observations.

-         À propos des deux jeunes filles : « …la phrase est déjà partie… mais je me réjouis – me réjouis, beaucoup comme un bébé à qui le bon Dieu en personne a offert une tétine » (p.54)

-         L’écrivain est déjà plus que là…

 

Benjamin11.jpg

-         II. Radical – Les années d’études

-         Sous-titre : « Je suis déjà pris d’un peu de dégoût ».

-         Le 8 mars 1912, à 20 ans, WB obtient son bac haut la main.

-         Son père lui offre un voyage en Italie.

-         Voyage de formation à la Goethe, avec trois amis.

-         Il entend cependant désacraliser le voyage.

-         Départ en courant, presque raté.

-         Thème récurrent de « Benjamin courant épuisé »…

-         Traversant la Suisse il note : « En lettres rouges de fer blanc, hautes de plusieurs mètres, sur les forêts, les prairies, on lit PNEU CONTINENTAL. Des affiches de marques de chocolat tentent de rivaliser, mais en vain ».

-         Dit, après s’être foutu par terre et relevé, à Locarno : « Je prends un chemin qui ne mène nulle part ».

-         Ce qui fait écho à Heidegger.

-         Les paysages italiens ont « cette faculté de faire parler l’histoire humaine ».

-         En courant il fonce voir la Cène de Vinci, après avoir oublié sa canne dans un musée.

-         Donc il a une canne à 20 ans. Comme J...

-         Réfléchit déjà sur le caractère unique de l’œuvre d’art.

-         Déjà connue par la reproduction, elle est à reconnaître.

-         Et cet accès scelle à la fois un effondrement.

-         Découvre la liberté de l’étudiant.

-         Visite le cimetière de Milan qu’il trouve un « effroyable amoncellement de laideur et de banalité arrogante ».

-         Bien sérieux comme à 20 ans…

-         « La mort, qui est démocrate, et l’alliée des pauvres, s’est vengée »…

-         Fustige aussi l’aspect de temple baroque d’un lit à deux places…

-         Une plume acérée qui s’efforce de faire parler les choses.

-         Lui vient un vif désir de théâtre.

-         Déçu par le Gloria de D’Annunzio.

-         Mais une astuce de V-Effekt de la mise en scène l’intéresse.

-         Découvre en outre le Teatro Olimpico et l’architecture de Palladio.

-         La scénographie comme une possibilité de passage de la scène à la rue.

-         Développera cette découverte dans Sens unique vers les années 20.

-         Référence au tableau La Rue de Palladio.

-         Rebondira aussi dans son observation des Passages parisiens.

-         Autre découverte : Venise et son « train de grande ville ».

-         Où il faut « marcher vite »…

-         Fils de bourgeois, peine à comprendre le monde ouvrier.

-         Découvre, naïf, la violence sociale.

-         Revient à Fribourg-en- Brisgau où il est inscrit à l’Uni.

-         Très vite déçu par les professeurs (p.61), qui sont pourtant loin d’être des nuls.

-         Dit ses cheveux « pleins des serpents de la bêtise »…

-         S’engage dans la militance universitaire et de grandes lectures : Shakespeare, Dilthey, Hölderlin, Wilde.

-         Estime le Portrait de Dorian Gray « parfait et dangereux ».

-         Wyneken  a fondé une section pour la réforme scolaire dans l’Association des étudiants libres.

-         Heidegger est également à Fribourg.

-         WB prône, dans l’esprit néo-hégélien de Wyneken, une révolution culturelle « au service de l’esprit pur ».

-         En été 1912, voyage avec Franz Sachs au bord de la mer du Nord.

-          Y découvre l’ hypothèse sioniste  avec un ami de Sachs.

-         Pense, lui, que le sionisme ne peut être que supranational.

-         Décrit ces années dans sa Chronique berlinoise.

-         Se  retrouve à Fribourg en 1913.

-         Probablement à l’invite de Wyneken.

-         WB rencontre le jeune poète Fritz Heinle, qui va devenir son plus cher ami.

-         S’interroge sur la capacité politique des étudiants.

-         Se distancie ensuite de Wyneken et de tout militantisme.

-         Se lie avec Heinle qui « pinte, bouffe et écrit des poèmes ».

-         Organise des rencontres-débats et autres conférences.

-         S’essaie à des poèmes-délires.

-         Collabore à la revue Der Anfang (Le Début).

-         Lit Kant et surtout Kierkegaard (Ou bien ou bien), Büchner, Hesse et Maupassant.

-         Voyage en Forêt-Noire, visite le retable d’Issenheim à Colmar, découvre le monde des anges.

-         Puis il va découvrir Paris, qui comptera énormément dans sa vie.

-         Herbert Belmore sera le confident de sa jeunesse, comme le sera plus tard Gershom Scholem.

-         Cherche à se libérer du sentiment sentimental.

-         Calme les ardeurs « mystiques » de Belmore.

-         Il est à Paris en mai 1913. Et c’est l’illumination.

-         Il se sent chez lui.

-         Les rues le captivent, « beaucoup plus intimes que celles de Berlin »

-         Epaté par les boulevards.

-         Le côté théâtre à coulisses. « Une sorte d’intérieur à l’air libre ».

-         Le retour à Fribourg est rude.

-         Puis se retrouve à Berlin.

-         Publie L’Expérience dans la revue Der Anfang.

-         Le thème reviendra souvent.

-         Dénonce les dérives nationalistes et antisémites de l’Association des étudiants libres.

-         Amitié avec Joël Ernst, qui le suivra dans ses expériences avec le H, vingt ans plus tard.

-         Se dispute avec Heinle autant qu’il l’aime, relevant un « pur conflit » entre eux…

-         WB hyper-mimétique. Anecdote significative de la lecture dédoublée (p. 72)

-         Poursuit ses textes signés Ardor.

-         Se fait une réputation d’ours mal léché.

-         Amorce (1913-1914) la rupture d’avec son maître Wyneken.

-         Et c’est alors que Scholem entre en scène.

-         Aspire à une communication d’esprit à esprit de type messianique.

-         WB est à la fois chef spirituel fascinant et personnage échappant au commerce des hommes.

-         Reprend cependant la présidence de l’Association des étudiants.

-         Critique violemment la vocation utilitariste de l’Université.

-         L’étudiant est selon lui l’égal du professeur, « un être créateur à part entière ».

-         Stigmatise la contradiction inhérente aux relations entre l’Uni et l’Etat.

-         Prône « la transformation du système d’enseignement en une communauté d’hommes créateurs. (p.76)

-         Apparaît le premier « squelette de la tâche critique ».

-         Aspire à faire apparaître « l’état imminent de perfection ».

-         Erre un peu entre diverses dames.

-         Histoire symbolico-romantique des quatre bijoux (p.79).

-         Nouveau montage relationnel triangulaire, qui fera école…

-         L’Europe bascule dans la guerre : Fritz Heinle se suicide avec sa fiancée, dans les locaux du Club des étudiants.

-         Evénement traumatique pour WB, comme une première mort. La sienne surviendra aussi au début de la prochaine guerre…

-         Sa lucidité sur la catastrophe générale s’accentue soudain.

-         Fritz avait 19 ans.

-         WB s’efforcera de défendre sa poésie.

-         Sans résultat : ce qu’il a à en dire est par trop indicible.

-         Evoque cette période berlinoise comme la fin d’une « véritable élite ».

-         De l’impossible enterrement de son ami et de sa fiancée (p.82)

-         WB passe en conseil de révision où ses tremblements nerveux (auxquels il s’est exercé) lui valent d’être libéré.

-         BT remarque que cela  a dû lui coûter, honnête comme il était.

-         S’efforce de ne pas perdre le fil de l’étude.

-         La réflexion sur deux poèmes de Hölderlin en sera une base.  

-         Un appel de Wyneken à la jeunesse allemande en faveur de la guerre, et sa réponse cinglante, consomment leur rupture en 1915-1916.

-         Pour lui, c’est une trahison de leurs idéaux.

-         Ardor continue de publier.

-         Fustige plus que jamais l’Université (p.85)

-         Se protège lui-même par la lecture de Hölderlin et Baudelaire.

-         En janvier 1915, signe un texte important sur l’imagination.

-         En juillet, rencontre Werner Kraft, futur spécialiste de Kraus.

-         Et se lie plus étroitement avec Gershom Scholem.

-         Récit de leur rencontre (pp.86-87)

-         Scholem jeune est un fougueux pacifiste, en rupture avec son milieu.

-         Histoire rocambolesque du « mariage » de WB avec Grete Radt.

-         Poursuit ses études à Munich où il rencontre Rilke.

-         Rencontre aussi Felix Noeggerath, qu’il appellera « le Génie ».

-         Evite le milieu littéraire.

-         Multiplie les sujets d’étude personnels.

-         Met au point sa propre méthode critique, « incroyablement féconde et renouvelée » selon BT.

-         Hölderlin en sera une pierre de touche.

-         La critique comme « chantier de survie ».

-         Sa lecture de Hölderlin vise à la fois la réflexion sur l’Allemagne et l’exorcisme de la mort de l’ami.

-         La critique dégagée du « jugement de goût ».

-         S’agissant d’une « réflexion et analyse de la mis en crise suscitée par l’œuvre ».

-         En quête de la forme intérieure, au sens du « noyau poétique ».

-         Ce qu’il appelle Das Gedichtete.

-         «Toute œuvre d’art possède en elle un idéal  priori,une nécessié d’exister».

-         Cherche à dégager la « tâche du poème ».

-         Ce n’est pas « la vie qui explique le poème, mis le poème qui fait le récit de la vie ».

-         Ainsi du projet de BT.

-         Lequel montre que les deux poèmes, Courage du poète et Timidité, sont deux versions de la même œuvre en miroir.

-         Jamais WB ne fait allusion à la « folie » de Hölderlin.

-         « C’est le poème qui porte les dieux et non l’inverse ».

-         WB arrache Hölderlin à la vision « grecque » de Heidegger.

-         René Girard reprend cette interprétation dans Après Clausewitz.

-         BT rappelle les trois axes de la recherche de WB :

-         1) Une philosophie active de l’Histoire.

-         2) Une théorie renouvelée du langage.

-         3) Une critique concrète des œuvres.

-         La question du langage est prioritaire entre 1915 et 1920.

-         Celle de l’art devient cruciale dans les années 20.

-         Er l’Histoire est le point nodal des dernières années.

-         En 1916, à Munich, se rapproche de Dora Pollack.

-         Rompt avec Grete Radt.

-         Ecrit une lettre importante à Martin Buber, où il récuse toute forme d’écriture à visée politique, se fondant sur sa théorie du langage.

-         Conteste une écriture réduite à un «moyen » de persuasion conventionnel.

-         « Ma notion d’un style et d’une écriture objective, par là même hautement politique, est celle-ci : conduire à cela qui est refusé au mot ».

-         Buber le prend mal, qui le qualifiera de «démoniaque ».

-         Le langage, selon WB, n’est aucunement propre à l’homme ».

-         Relève de multiples occurrences et niveaux de langage.

-         Sa définition « minimale » serait alors que le langage est « à penser comme le principe qui tend à la communication de contenus spirituels ».

-         Propose la distinction de trois strates.

-         1) Le langage de l’être créateur, omniscient et divin.

-         2) Le langage muet de la nature, précisément créé par les noms de Dieu, à l’exception de l’homme.

-         3) Le langage des hommes.

-         Dieu confère le pouvoir de dénomination à l’Adam.

-         Dans la bouche d’Adam, les noms acquièrent une fonction de connaissance.

-         La véritable Chute, pour WB, n’est pas tant l’exclusion du paradis que l’épisode de Babel.

-         Depuis Babel, « les mots ont chuté hors de la réalité ».

-         Les hommes sont tombés dans les sphères du jugement et du savoir.

-         Les mots sont pour ainsi dire «déchus».

-         Cela signifie-t-il déclin ou décadence ?

-         WB refuse de le croire.

-         Il va s’efforcer au dévoilement «de la tendance des choses à se produire comme mimesis des mots, pour nous hommes finis ».

-         « Seul le mot peut garder la trace  immémoriale d’un sens passé qui jamais dans le passé n’a pu se donner comme tel ».

-         Le mouvement va donc, face à l’avenir, vers une requalification des mots dans le sens de la « noblesse du nom ».

-         On comprend alors le rôle central de la poésie.

-         Selon lui, la « déchéance » d’une civilisation, dans son rapport au langage, est chargée d’une force rédemptrice.

-         Formidable outil critico-poétique pour aujourd’hui encore !

-         Le 28 décembre 1916, la réalité militaire le rattrape.

-         Déclaré « apte aux travaux de campagne ».

-         Dora le rejoint et devient sa maîtresse près avoir quitté son mari.

-         WB va tout faire pour échapper à l’enrôlement. (p.97)

 

Suisse6.jpg-         III. 1917. Premier exil en Suisse.

-         La tentation universitaire.

-         En janvier 1917, WB est convoqué à Berlin par les autorités militaires.

-         Cette fois n’y coupera pas.

-         Donc s’enfuit en Suisse.

-         Avec Dora Polack.

-         Se retrouvent à Saint-Moritz, Genève puis Berne.

-         Se marient en 1917 à Berlin.

-         Paul offre à WB le Lesabendio de Paul Scheerbart, qui deviendra un livre-fétiche.

-         Les jeunes mariés séjournent à Dachau ( !).

-         Rédige divers textes sur l’esthétique et lit Dostoïevski.

-         À Zurich, retrouve Balmore et se dispute violemment. Rupture.

-         Entreprend son essai sur Dostoïevski, dans lequel il parle manifestement de lui.

-         Applique sa réflexion sur le langage – que le langage révèle la vie elle-même.

-         Evite systématiquement le « je ».

-         Revient sur la catastrophe personnelle (l’ami) et collective (la guerre » qu’il a vécue.

-         S’enorgueillit d’être le meilleur écrivain de sa génération parce qu’il ne dit jamais « je ».

-         Souligne l’ »identité métaphysique » de Mychkine.

-         S’intéresse à ce qui suit l’effondrement des personnages de D.

-         L’échec du Mouvement de la jeunesse, qu’il a vécu, recoupe l’ « enfance blessée » du peuple russe.

-         Tout le mouvement du livre s’apparente à l’effondrement d’un cratère.

-         Métaphore importante et récurrente.

-         BT relève la force de l’allégorie dans le développement de l’écriture de WB.

-         Dans une lettre, WB évoque les « influences démoniaques et fantomatiques » dont il se tient distant alors qu’elles envahissent le monde sans loi.

-         Leur oppose la « loi de l’éros ».

-         En septembre 1917, Dora et WB s’installent à Berne, à l’Hôtel Gotthard.

-         S’inscrit à l’Uni pour renouer avec Kant.

-         Ecrit un Programme de la philosophie qui vient.

-         Se cherche un sujet de thèse fondée sur la critique du néo-kantisme.

-         « Non pas contredire, mais prolonger Kant ».

-         Dans le sillage de Hermann Cohen.

-         Entend révolutionner le concept d’expérience, réduit et limité aux sciences mathématiques de la nature par l’école néo-kantienne.

-         Excellent exposé du projet par BT. (p.105).

-         WB en vient à remettre en cause le terme même de conscience.

-         Par référence à une « pure conscience transcendantale ».

-         Sa nouvelle phénoménologie nous ferait remonter à la connaissance pure, en un lieu qui, précise BT, « fait sauter les barrières disciplinaires entre le domaine de la nature et celui de la liberté, entre science et morale, physique et métaphysique ».

-         La théorie du langage sera elle-même le vecteur et le laboratoire de cette nouvelle philosophie.

-         « La vérité de la connaissance est nécessairement une expérience langagière ».

-         Et de fait, toute son œuvre l’illustrera.Bloch.jpg

-         À Berne, il rencontre Ernst Bloch. Qui vient de publier L’Espoir de l’utopie.

-         WB s’en sent assez proche. Tous deux font référence à la scolastique.

-         Heidegger, qui travaille lui aussi à la théorie du langage (sur Duns Scvot) se fait étriller par WB qui le trouve par trop académique. (p.108)

-         WB et Bloch ne convoquant les formes de la tradition que pour les démythologiser.

-         Cela que l’Université ne pardonnera pas.

-         Suisse70.jpgEn 1918, revient à Locarno qu’il aime autant que l’Engadine chère à Nietzsche.

-         Bénéficie toujours de la manne paternelle.

-         Stratège « sans vergogne » selon BT…

-         11 avril 1918 : naissance de Stefan Rafael.

-         WB très marqué par cette naissance.

-         Passionné par la littérature enfantine.

-         A raflé tout ce qu’il a pu dans la bibliothèque maternelle. Trésor de contes et de légendes, Brentano & co.

-         Le thème de l’exil se fait jour.

-         Détails sur le monde de la bibliothèque.

-         Fétichisme. Goût des livres hors de prix, « tabous »… (p.110)

-         Son séjour en Suisse est marqué par l’intensification de ses relations avec Gershom Scholem.

-         Grande influence réciproque.

-         Relations sérieuses et ludiques à la fois.

-         Jouent aux échecs à Muri ( !) où ils instituent une université virtuelle bicéphale…

-         Le petit Stefan est utilisé par Dora dans une correspondance triangulaire ( !)

-         Relations mimétiques relancées.

-         Profondes différences aussi entre GS et WB.

-         A l’université, WB rencontre Hans Heyse, futur idéologue nazi.

-         Très impressionné par WB…

-         WB étudie le romantisme.

-         Et plus précisément son noyau mystico-messianique.

-         Dégage, en art, le concept de modernité.

-         Etablit que toute réalité artistique devient « une réalité critique et immédiatement pensante ».

-         Eté 1918 agité, au bord du lac de Brienz.

-         Nouvelles tensions entre Dora et Scholem.

-         Scènes de plus en plus violentes entre Dora et WB.

-         Scholem témoin : « Finalement on a honte pour eux »…

-         En janvier 1919, Scholem leur présente sa future épouse.

-         Le couple accueille aussi Wolf Heinle, frère de Fritz.

-         Mais là aussi on se dispute et se quitte.

-         L’armistice ne fait pas la joie de WB.

-         Sent la catastrophe annoncée.

-         Peu d’échos de l’actualité dans sa correspondance.

-         Scholem partira en Palestine en 1923.

-         WB écrira beaucoup de lettres, dont il pense que ce n’est pas de la littérature mais du témoignage.

-         Vision élitiste de la politique. Craint la dérive populiste de la démocratie.

-         Soutient sa thèe de doctorat en 1919. « Summa cum laude ». ce sera son seul succès universitaire.

-         Sa notion de la critique passe du « jugement de goût » à un « accomplissement » de l’œuvre et à sa « résolution dans l’absolu ».

-         Cette démarche implique un véritable mode de vie, de l’homme de lettres à la Montaigne.

-         La thèse paraît en 1920 à Berne et Berlin.

-         Pense alors à fonder une revue, qui serait la revue idéale…

-         Qui capotera avant de paraître.

-         Mais les projets sans lendemain foisonneront sur la « pente de l’échec » de WB.

-         Séjour au bord du lac de Brienz.

-         Stefan gravement malade.

-         Et les parents de WB débarquent.

-         Les querelles éclatent entre fils et père.

-         Le père voudrait que WB fasse enfin un métier.

-         Et WB se veut seulement homme de lettres.

-         Se réfugie dans la lecture de Goethe.

-         Puis se retrouve en Engadine, où il lit Ernst Bloch et Gide (La porte étroite), Les par ados artificiels et Péguy dont il se sent également proche.

-         Pense déjà que l’œuvre ne se révèle que par le travail du temps.

-          

-         Le temps seul confère sa « valeur d’éternité », selon kandinsky, à l’œuvre d’art.

-         Envisage de passer son Habilitation universitaire.

-         Passe tout l’hiver à Vienne, Stefan étant soigné dans un sanatorium.

-         Catastrophe . un colis hyper-précieux, contenant de slivres « tabous », dont Lesabèndio, disparaît.

-         L’utopie perdue, c’est le cas de dire…

 

-         IV. Retour à Berlin

-         Refuge pour un ange.

-         WB se voit en ange inaccompli, au sens de la Kabbale.

-         Tiraillé entre deux autorités : l’Université et son père.

-         Position schizophrénique.

-         En outre déchiré entre spécificité juive et intégration allemande.

-         Cf. le portrait d’Arendt, citant Kafka à propos de cette génération : « Par les pattes de derrière, ils étaient collés au judaïsme des pères et avec les pattes de devant, ils ne trouvaient pas de nouveau sol ». (p125).

-         Sa relation avec la religion est de type mystico-anarchiste.

-         La fortune du père est entamée par la crise économique.

-         La situation du couple devient difficile, que WB dit « terrible ».

-         Mais il continue d’acheter des livres hors de prix.

-         Son père refuse de l’aider à ouvrir une librairie.

-         La cohabitation devient intenable.

-         Le couple s’installe chez un ami de WB.

-         Renoue avec Eric Schoen, élève de Debussy. Nouvelle relation compliquée.

-         Rencontre S.J. Agnon, écrivain hébraïque notable.

-         Donne des leçons de graphologie, où il excelle.

-         Dora fait de la traduction.

-         Il souffre d’être séparé de sa bibliothèque.

-         Cherche un éditeur pour Fritz Heinle, qu’il ne trouvera jamais.

-         En 1920, il a 28 ans.

-         Le couple marche bien. Plus pour longtemps…

-         Dora lui offre un Klee, Présentation du miracle.

-         Dont il acquerra plus tard Angelus novus.

-         Son entourage le presse de se rapprocher du judaïsme.

-         Il travaille à la traduction des Tableaux parisiens de Baudelaire.

-         Réaffirme sa conception de l’homme de lettres à la Montaigne, qui ne fait qu’écrire.

-         En 1921, lance un projet de revue lié à sa rencontre de Jula Cohn. Dont il tombe bientôt follement amoureux.

-         Compose, en 1921, La Tâche du traducteur.

-         Reste à Heidelberg loin de Dora.

-         Année charnière que 1921.

-         Se passionne pour la démonologue et la magie kabbalistique.

-         Scholem se dit honoré d’être tutoyé…

-         WB ne séduit les femmes que par sa conversation.

-         Le projet de revue s’intitule Angelus Novus.

-         Vise très haut.

-         Passion pour Klee, Macke et Kandinsky.

-         Rédige Critique de la violence, important par rapport à son travail sur Goethe.

-         La figure de l’ange devient référentielle.

-         À propos d’une certaine auberge mythifiée avec Scholem, évoque ses « garages d’anges »…

-         Il aime, par dérision, se surnommer Dr Nebbich (misérable, minable en yiddisch).

-         BT souligne la composante du joueur chez WB.

-         Baignant dans la logique du conte pour enfants.

-         À propos de la revue, affirme qu’une revue est le « témoignage de l’esprit de son époque ».

-         Vise très haut.

-         L’actualité doit être arrachée aux faits divers pour toucher à l’histoire.

-         En quête du réel contemporain, distinct de l’actualité des quotidiens.

-         De même la critique doit-elle se détacher du seul jugement.

-         Elle doit aller au cœur de l’œuvre, et en dégager le positif.

-         WB se voit comme l’ange du Talmud qui chante son hymne puis disparaît.

-         En 1922, il comprend que la revue ne verra pas le jour.

-         Il s’en doutait.

-         Son père le somme de prendre un emploi dans une banque.

-         Nouvelle dispute. Il stigmatise la mesquinerie des siens.

-         Les parents de Dora le soutiennent en revanche.

-         Il envisage toujours l’ouverture d’une librairie.

-         En février 1922 achève son essai sur Les affinités électives.

-         Qui ne paraîtra qu’en 1924.

-         L’essai est précédé par deux autres textes qui l’éclairent :Destin et caractère (1919) et Contre la violence (1921).

-         Joue déjà la comédie contre la tragédie, préfigurant le théâtre de Brecht.

-         Me rappelle Brecht répondant à Kateb Yacine qui lui racontait la tragédie algérienne : « Ecrivez donc une comédie !»

-         WB réfléchit au recours à la violence « de droit ».

-         Service militaire et police.

-         Les dangers de la police.

-         Se demande s’il est possible de liquider les conflits sans violence.

-         Et répond par l’affirmative.

-         En introduisant des notions apparemment iréniques. Comme « la culture du cœur » et ses « moyens purs »…

-         Mais sa pensée va bien au-delà de vues lénifiantes (pp.150-151)

-         Sa réflexion sur la « violence mythique » recoupe celle de René Girard dans Après Clausewitz.

-         Se heurte à l’énigme de la « violence divine ».

-         Son approche des Affinités électives et marquée par ses propres tribulations privées, notamment avec Jula Cohn.

-         Qui représente la projection d’Odile.

-         Les relations avec Dora s’exacerbent de nouveau.

-         Scholem y assiste en observateur mesuré et amical.

-         Relève les pulsions despotiques de WB.

-         WB considère l’amour comme une entité spirituelle inaltérable, et le vit comme un conflit permanent.

-         Cf. Agesilaus Santander, dans les Ecrits autobiographiques.

-         La vie de WB se délite.

-         Le frère de Fritz Heinle meurt à son tour.

-         La possibilité de l’Habilitation devient improbable.

-         Mais WB rencontre alors Hofmannstahl, qui va l’aider concrètement après l’avoir adoubé.

-         Cette caution le sert auprès de son paternel, auquel il arrache une rente « maigre » pour écrire sa thèse sur l’Origine du drame baroque allemand.

-        

          

-         V. 1923. Francfort

-         L’habilitation impossible

-         Nouvelle tentative à l’Université.

-         Cette fois en histoire de la littérature allemande.

-         Par stratégie vis-à-vis du père. Qui foirera.

-         Dora subvient. WB se sent humilié.

-         Dans son travail de critique, développe une poétique de la citation (p162)

-         Décide d’aller travailler à Francfort.

-         Début février, Wolf Heinle, frère de Fritz, meurt. WB en est choqué.

-         Rencontre Adorno, qu’il impressionne.

-         Adorno le sent revenu de loin, comme investi d’un secret. Parle « comme un mort ».

-         Parle de lui comme d’un magicien.

-         Humainement pas très chaleureux ni direct, mais dégage une force.

-         Les relations avec Scholem se tendent. GS craint qu’il ne s’égare.

-         Son projet sur le drame baroque allemand rompt avec le consensus académique.

-         N’y voit pas une caricature de la tragédie antique mais un genre original aux ressources novatrices à ses yeux.

-         Enrichit sa théorie de l’allégorie, très présente dans son œuvre à venir.

-         Le Trauerspiel en regorge avec ses motifs de la ruine, du cadavre ou du morcellement, de la mélancolie, du crâne et de la vanité, etc.

-         La forme allégorique entre d’ailleurs dans son écriture.

-         Commence aussi à dégager sa théorie de la souveraineté.

-         Emprunte au livre récent de Carl Schmitt.

-         S’intéresse à l’instance de droit qui suspend le droit.

-         Point d’eschatologie dans le baroque.

-         « Est souverain qui décide du droit d’exception ». Mais le divin n’y est plus, donc plus de « droit divin ».

-         En même temps qu’il prépare son Habilitation, traduit Baudelaire et rédige La Tâche du traducteur, texte majeur.

-         Mettra neuf ans à faire publier Les Fleurs du mal.

-         Définit le style de Baudelaire comme un « baroque de la banalité ».

-         Stefan Zweig le snobe et le démolit même.

-         Son père, mal en point, doit être amputé.

-         Un voyage à travers l’Allemagne le désespère.

-         Se rapproche des thèses marxistes sans même avoir lu Marx.

-         Evoque le « chemin montant de la révolte.Asja.jpg

-         En été 1924, il fait la rencontre, décisive, de la théâtreuse communiste Asja Lacis, dont ses amis essaient de le détourner.

-          

-         VI. Capri

-         L’engagé amoureux

-         Son errance continue.

-         La pression de son Habilitation, le pousse en Italie,

-         Le conflit, en lui, entre le Juif et l’Allemand, fait qu’il ne se sent plus chez lui en Allemagne.

-         Se rend à Capri avec ses amis Gutkind et Bloch.

-         Y croise Mussolini qu’il juge rudement, « fourbe, indolent et d’un orgueil qu’on dirait fait d’une copieuse onction d’huile rance »…

-         Relève la froideur de la population à son égard.

-         Assiste aux 70 ans de l’Université de Naples.

-         Qu’il trouve asphyxiante comme partout.

-         Traduit Balzac, lit Tzara, Léon Bloy et L’Action française

-         Achève son intro en septembre.

-         Vit une « libération vitale » auprès d’Asja, femme émancipée et militante, son contraire en somme.

-         Scholem ne voit pas cet engouement d’un bon œil.

-         Petit jeu un peu pervers de WB à son égard.

-         Lacis a raconté leur amitié (p.183).

-         Le voit en intellectuel nanti et pataud, maladroit.

-         S’intéresse du fait qu’il puisse s’intéresser à une « littérature morte »

-         Admettra qu’elle na pas bien compris WB.

-         Visitent Naples ensemble et s’en trouvent tous deux marqués.

-         Parlent communisme. Se cherchent un introuvable « camp commun ».

-         En septembre 1924, Rang va mal, Agnon perd sa bibliothèque dans un incendie et WB en est frappé.

-         Le 7 0ctobre 1924, Florens Christian Rang meurt. Coup dur pour WB.

-         Qui quitte Capri pour la Toscane.

-         En voyage, peaufine sa méthode inductive d’observation relayée ensuite par les livres.

-         Ecrit qu’ « il s’agit de se pénétrer d’une ville par la peau au point qu’on y revient d’un pas souverain »…

-         Admire Giraudoux et Juliette au milieu des hommes.

-         Revient à Berlin en novembre.

-         Envisage un voyage à Moscou et un virage vers le communisme.

-         L’avenir académique s’effondre.

-         Va vivre un tournant important en passant du Drame baroque allemand à sens unique.

-         Fortes pages sur sa bibliothèque, à la fois support fétichiste, refuge affectif et outil du lecteur-auteur.

-         Mais la ville va rivaliser avec la bibliothèque.

-         Sens unique innove par sa forme de phénoménologie fragmentaire.

-         Adorno insiste sur le côté jeu de la démarche.

-         WB y parle d’un peu tout : de l’inflation, des livres pour enfants, des bars, de Paris, des voyantes, des critiques, des snobs, des meubles, de la mode, des atteinte à l’environnement, etc.  

-         Faux aphorisme, fusées, concrétions, cristallisations, métaphores, allégories qui rompent avec le discours conceptuel ordinaire.

-         Sismographie d’une époque.

-         « On peut prendre dans son lit des livres et des putains ».

-         Le point de vue est souvent d’une sorte d’enfant virtuel.

-         Sens unique se déploie comme une prolongation de La Rue de Palladio.

-         La ville de Paris fixe l’architecture de l’essai.

-         Brecht.jpgÀ Berlin, Asja lui fait rencontrer Bertolt Brecht.

-         Qui reste très réservé à ce qu’elle raconte.

-         Mais les deux hommes se rapprocheront dans la décennie suivante.

(     

 

-         VII. WB recalé. Echec à l’Université.

-         L’humiliation rédemptrice.

-         Entre décembre 1924 et février 1925, achève la préparation de son Habilitation.

-         Qu’il ne va pas obtenir.

-         La perfidie de Zweig, à propos de son hermétisme, a circulé.

-         Le recteur Schultz lui demandera de renoncer lui-même…

-         L’ouvrage décontenance par son contenu pluridisciplinaire.

-         Les catas se multiplient : son éditeur fait faillite et Dora perd son emploi.

-         Rilke lui transmet la commande de traduction de l’Anabase de Saint-John Perse. Travail extrêmement ardu.

-         Wiegand l’oriente vers les contes allemands.

-         Sa correspondance avec Hofmannstahl s’intensifie.

-         En mai 1925, il a lu, depuis son bac, 1000 livres.

-         Le dernier en date est La montagne magique. Dont il déteste l’auteur mais qu’il admire.

-         Max Horkheimer, assistant du professeur Cornelius qui lui a transmis le travail de WB, le scie.

-         Aucune de ces profs n’y comprend quoi que ce soit.

-         BT qualifie cet accueil de scandaleux tout en relevant le caractère atypique de ce travail.

-         Hannah Arendt commente elle aussi la « maladresse » de WB, qui fait tout pour faire foirer ce qu’il fait.

-         Hofmannstahl le défend avec ferveur et loyauté.

-         La tristesse de WB, devant le refus de l’Université, se mue en colère.

-         Il en tire une post-préface en forme de conte vengeur.

-         WB envoie une lettre féroce à Hofmannstahl (p.204-205)

-         Affirme que l’Université elle-même trouble de plus en plus la limpidité des sources de son enseignement ».

-         WB aurait pu s’appuyer sur l’influent Stefan George.

-         Mais il n’a aucun sens tactique.

-         En fait, on comprend que WB ne voulait pas vraiment de l’uni.

-         Son étude est jugée magistrale par Hofmannstahl.

-         WB signe un triple contrat avec Rowohlt.

-         Le chantier de Sens unique est lancé.

-         Réalise une anthologie de von Humboldt.

-         Et se lance dans la traduction (à 4 mains avec Franz Hessel) de La Recherche de Proust.

-         S’intéresse aux écrits de Lénine (que lui file son frère communiste), à des textes de malades mentaux et aux textes posthumes de Kafka, véritable choc.

-         Voyage en Espagne, puis en Italie.

-         Retourne à Capri, puis à Riga où il essaie de renouer avec Asja. Mais celle-ci l’éconduit.

-         Se retrouve à Berlin où il assiste à la première, chahutée, du Wozzeck de Berg.

-         BT relève sa passion du jeu, qui le prend parfois avec une intensité dostoïveskienne…

(À suivre...)

 

 

 

 

 
Benjamin3.jpgBruno Tackels, Walter Benjamin – une vie dans les textes ; biographie. Actes Sud, 839p.

 

Nocturne

Panopticon104.jpg

… Le squelette de l’ange continue de vibrer dans la lumière de Minuit, tandis que la chair de l’ange se coule de lit en lit et que son aura diffuse sa lumière ambrée sur les visages des dormeurs, après quoi les ailes de l’ange retrouvent leurs feuilles et l’arbre sa voix dans le vent de l’aube …

 

Image : Philip Seelen

Dans la farine

medium_Fellini.JPG

J’ai toujours aimé ses bras roses. Roses potelés. De porcelaine humide, genre Sèvres mou. Ses bras roses et ses seins de laitière.

Quand elle me roule dans la farine et qu’elle se penche au-dessus de moi, ses deux seins pressés l’un contre l’autre suffisent à ma paix.

Père lui recommande de ne pas oublier le sel, que je sois un homme nom de Dieu. Mère lui reproche de mettre trop de sa salive, mais elle n’en fera toujours qu’à sa tête et la voici qui tire la langue dès que Mère s’en va voir ailleurs si j’y suis.

Vient alors le jeu des trois nénés, vite en douce, qui me fait tant plaisir. Ma tête entre les deux choses chaudes, nous ne formons plus qu’un, et tout à l’heure le lait me viendra sûrement à la bouche.

Dessin de Federico Fellini

Conseils matinaux



Ceci vous concerne. Regardez votre vie: tout vous échappe. Ce n’est pas bien.

Vous devriez faire votre examen de conscience. Quand l’avez-vous pris(e) dans vos bras pour la dernière fois. Quand l’avez-vous embrassé(e) pour la dernière fois ? Quand avez-vous (a-t-elle, a-t-il, ont-elles, ont-ils) joui pour la dernière fois ?

Avez-vous joui ce matin ?

Vous, là, dans le trolleybus, avez-vous joui ce midi ?
Regardez-moi ça: vous courez après votre ombre. Ce n’est pas ce qui s’appelle vivre.

Jouissez plutôt d’un peu tout. Regardez les choses. Voyez les animaux domestiques. Regardez mieux les gens. Ne vous contentez pas de fantasmer: prenez et goûtez, tâtez, humez, caressez, pelotez.

Caressez de belles et bonnes pensées, pelotez le chat qui passe, humez les bouffées de pain chaud montant de la rue, tâtez les miches, goûtez les quiches, enfin quoi ressaisissez-vous, les retraités !

26.06.2009

Le Passe-Muraille au rebond

 

 PasseMur1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zschokke.JPGFrochaux3.jpgFismeisterImage.jpgAU SOMMAIRE DU No 78. Juin 2009: Claude Frochaux (ouverture inédite + entretien avec JLK + présentation de ses ouvrages) - Andrzej Stasiuk, par Bertrand Redonnet - La Bibliothèque nomédienne, par Jean-François Thomas - Cesare Pavese, par Jean Perrenoud - Owen Sheers , par Bruno Pellegrino - Alice Tawhai, par Claire julier - Matthias Zschokke, par Laurence de Coulon - Abu El Qasim Chebbi, par Jalel El Gharbi - Julien Burri, par Bruno Pellegrino - Blaise Hofmann par Jean-Michel Olivier - Jean-François Sonnay, par René Zahnd - Jil Silberstein, par Patrick Vallon - François Ascal, par JLK. Textes inédits de Miroslav Fismeister, traduit par Petr Kral, et de Françoise Ascal.

Abonnez-vous au Passe-Muraille
et abonnez-y vos amis en nous adressant
le bulletin ci-dessous ou en nous envoyant un courriel!
passemuraille.admin@gmail.com
BULLETIN D'ABONNEMENT
(Les prix s'entendent tous frais compris)
… Abonnement ordinaire 5 numéros
(Suisse : 30 CHF / EU : 25! / Autres pays : 40 CHF.)
… Abonnement de soutien (50 CHF pour tous pays.)
Nom : …………………… Prénom : ………………
Adresse : ……………………………………………
………………………………………………………
Date : …………………… Signature:
Le Passe-Muraille
Service Abonnements
Ch. du Levant 5
CH – 1005 Lausanne

Un désir d’aube


Panopticon137.jpg
Par Françoise Ascal

J’ai toujours aimé les creux , les grottes, les poches d’ombre, le caché ordinaire, celui qui trace des galeries sous l’écorce ou tient l’abeille en son alvéole, celui des terriers de lièvre ou de loutre , celui des amoureux enlacés les soirs d’été dans les trous d’obus que l’herbe a recouverts, celui des puits d’où remonte l’eau du jour dans un grincement de vieille poulie, celui de l’âtre ruisselant d’une suie grasse et noire. J’ai toujours su que c’était là ma place, que j’étais vouée à ne jamais quitter les territoires de l’obscur .
J’ai toujours aimé.
Ou peut-être il m’a fallu aimer.
Ou peut-être je n’ai pas eu la force de.
Ou peut-être l’orgueil de n’être rien a-t-il fait pousser de grandes racines dans la noirceur native, dans l’humus compatissant. Manière de solidarité avec ce « d’où je viens » et ses figures dévastées par l’Histoire.


Dans la salle commune des miens, j’ai vu cuire à petit feu les raves à cochon. Bêtes et hommes même haleine. J’ai vu les mains déformées des femmes sans sommeil, les dos voûtés des vieux qui ne s’attendrissaient que sur leurs vaches. J’ai ouvert des tiroirs à bouts de ficelles, à bouts de papier lissés/pliés , à bouts de crayons que nul n’aurait jetés quand bien même ils auraient la taille d’un dé à coudre. J’ai entendu des silences très ordinaires qui n’avaient pas de fond.


Lorsque j’ai dû travailler à mon tour, c’est tout naturellement que je suis entrée dans une cave à fous. Je les aimais, eux aussi. A la lueur des bougies, nous peignions des fresques sur les murs décrépis. Certains n’avaient pas de jambes. D’autres vacillaient sur leur prothèse. Pour eux je montais sur la table. Ils battaient des mains en faisant cercle, et du plus haut possible je jetais les couleurs à toute volée. Nous les regardions éclater, couler, rebondir en taches éblouissantes, en longues déchirures énigmatiques et nous y lisions les signes de nos destins. Quelques uns mouraient. Mais ils étaient aussitôt remplacés. Chaque jour les portes électroniques de la grande maison s’ouvraient sur un frais contingent. Le chef enfournait les nouveaux venus dans ma cave baptisée « atelier ». Il faisait bon dans ma cave-atelier. Aussi chaud que dans une étable. Et le plus jeune d’entre nous avait les cils émouvants d’un veau. Mes petites sœurs portaient des prénoms de princesses persanes , elles avaient de longs cheveux et les membres déliés, mais elles refusaient de manger et je les voyais dépérir. En vain j’usais mon souffle à ranimer des braises.
Un quart de siècle j’ai habité ce lieu, sous le regard de la charmeuse de serpent, parmi les gigantesques feuilles vert sombre du Douanier Rousseau. La lune nous contemplait ironiquement. Mais tous, nous captions le son de la flûte, un petit air confidentiel qui ne s’adressait qu’à notre communauté. Cela suffisait à notre joie.


Maintenant la vieillesse m’a rejointe. Chaque jour me rapproche de l’origine. Je vous ressemble, femmes du plateau enchaînées à vos marmites . Mêmes rides au coin des yeux. Même gravité inutile.


J’écris.
Plus souvent dans les nuages que sur papier.
Je m’adresse à mes chers déglingués, aux tordus récalcitrants dont je connais l’impeccable trajet sans concession, à mes ancêtres qui se sont accommodés.
Je vous écris aussi, inconnus qui remuez dans mes songes.
Je n’ai pas à économiser les mots.
Je peux prendre les plus colorés, les plus brillants. Ceux du dimanche.
Pourtant mes préférés ont un goût de terre. Un goût ombreux.
Ils affectionnent les violettes qui grandissent au pied des buissons et que nul ne remarque, les minuscules fougères croissant dans une faille de roche .


Mes mots aimeraient se rendre ailleurs.
Emprunter des chemins d’aube.
Saluer la mer, les grandes plages de sable fin, le vol des mouettes. Recueillir le bruit du vent dans les pins, le duvet des palombes.
Ce n’est pas possible.
Mes doigts glissent, dérapent, tombent dans des ornières tourbeuses.
Mes doigts en reviennent toujours au creux aux trous aux grottes.
Mes doigts déterrent les morts.
Inlassablement.
Mes doigts sentent la corde de chanvre de celui qui s’est pendu, dans le grenier de la maison, juste au-dessus du poêle où mijotaient les raves.
Mes doigts veulent encore une fois caresser les visages oubliés de ceux qui n’avaient pas de mots, de celles qui, enfantines aux tristes sourires, ne grandiront jamais.


Mes doigts n’ont pas de repos.


Peut-on croître sans racines ? Peut-on dresser des branches hors de son sol ? Peut-on quitter sans trahir ? Faire un pas de côté loin des mares des puits des sorts ?


Avant de m’enfoncer dans la mort végétale, avant de me dissoudre dans l’ultime terreau, je voudrais recueillir les étincelles de l’aube. Les boire. M’en emplir. Dilater mes poumons. Connaître la joie spacieuse que j’appelle depuis des millénaires, la joie qui n’a pas de bord, pas de centre, pas d’ombre,

La joie spacieuse

celle qui tremble peut-être,
et appelle à son tour
au tréfonds des trous des grottes des creux,
dans le bleu fusillé d’une plume de geai.


(dimanche 1 février 2009
Saint-Barthélemy
en écho aux « Pensées de l’aube » de JLK)


F. A.

Image: Philip Seelen

Ce texte figure dans la livraison du Passe-Muraille qui vient de paraître. 

 

19:01 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : poésie

Révélations d’un regard

Ascal5.jpg
À propos de Rouge Rothko de Françoise Ascal
Certaines peintures nous regardent autant que nous les regardons, et probablement nous arrêtons-nous précisément, pour les regarder, devant les peintures qui nous regardent. Il en va alors de rencontres réelles, telles exactement que Françoise Ascal les évoque dans Rouge Rothko, grand petit livre qui m’accompagne depuis le début de l’année et que je reprends souvent pour en revivre les observations méditatives. Le support de celles-ci se réduit à peu de chose : dix-sept piètres reproductions, et voulues médiocres, en noir et blanc, du genre des cartes postales que nous achetons à la sortie de telle exposition ou de tel musée pour avoir sous la main l’objet de LA rencontre, qui déclinent ici les noms illustres de Rembrandt et de Munch ou de Dürer et de Bonnard, mais également ceux moins connus de Barocci ou de Kupka, de Sima ou de Wols. Le prestige de la « marque » n’a aucune importance, et l’événement de chaque rencontre éclipse les vénérations convenues, souvent feintes, que Thomas Bernhard fustige dans ses Maîtres anciens. Il ne sera question ici que des transfusions vitales que la vie accorde au cœur et à l’esprit par le truchement de l’art, et dans toutes les nuances sombres ou claires de l’expérience et de l’émotion. Il y a aussi de l’autoportrait en son «atelier intérieur» dans ce livre intense et grave, mais aussi sensuel et joyeux, lesté de douleur secrète ou partagée, par exemple avec Wols « au camp des Mille », mais aussi riche de sensations et de saveurs, de désirs et de couleurs, enfin porté par cet « instinct de ciel » que cherchait Mallarmé et que trouvent ici Bonnard ou Kandinsky dans leurs « immensités heureuses ».
Ascal3.jpgLa mère de Rembrandt est la première « rencontre » de Françoise Ascal, qui l’identifie aussitôt à la sienne avec ses « mains de lessive des matins froids au lavoir communal », et nos mères humbles s’y reconnaissent : «Ainsi luisent les femmes de l’ombre, comme des lampes ».
Françoise Ascal vit la poésie de la peinture dans ses modulations les plus candides ou les plus lucides, des délicates violettes de Dürer à la fureur baudelairienne du Cygne enragé de Jan Asselyn. Saluant un « maître à voir profond en Joseph Sima », elle consacre des pages d’une émotion toute personnelle à une miniature indienne où elle trouve la représentation de sa « sœur du bout du monde », et conclut en deux pages inspirées face rouge incandescent de Rothko qu’elle apparie au soleil de Tabriz chanté par le poète Rumi. Et la question de vibrer à travers tout le livre : « Séjour de la lumière, comment te rejoindre ? »

Françoise Ascal. Rouge Rothko. Apogée, 58p.

Ce texte est à paraître dans la prochaine livraison du Passe-Muraille, No 78, disponible fin juin.

Ascal7.jpgAscal2.jpg

Stasiuk le merle blanc

stasiuk4.jpg

Par Bertrand Redonnet
Il nous arrive – il nous est arrivé plutôt ou, encore mieux, il nous arrivait parfois - autour d’une table enfumée où refroidissaient les restes d’un repas abondamment mouillé d’un jaja rouge et noir, de refaire le monde, tard dans la nuit, sous des lunes incertaines et la chevelure en bataille.
Tunnel à sens unique, sans embouchure ni sortie, que les espérances décousues de ces soirées ! Et maudit soit ce maudit temps qui passe sans nous laisser le temps de peaufiner nos rêvasseries !
Le plaisir n’était pourtant pas de refaire le monde car il résidait dans l’idée même, substantielle, de le défaire. Comme un ravissement présexuel. Celui qu’on connaît avant d’aborder le fulgurant mystère de l’orgasme.
Qu’aurions-nous fait , franchement, d’un monde à refaire? Nous étions de simples fainéants faiseurs de néant, des voyous en mal de philosophie et notre talent résidait exclusivement dans une espèce d’insatisfaction obstinée.
A l’heure qu’il est dans ma vie, avec cet horizon de plus en plus prometteur de la fin des horizons, avec les priorités qui s’accélèrent aussi, je me dis qu’on a bien eu de la chance de n’avoir pas eu à faire ça, d’avoir laissé le monde s’accomplir tout seul, sur sa lancée, accompagné de nos seules diatribes.

Je vis dans un pays où le monde n’a quasiment jamais cessé de se faire et de se défaire. Un pays où ça s’écroule aussi vite que ça s’élève, où l’éphémère a jusqu’alors tenu lieu de sempiternel. À tel point que les Polonais, parfois, semblent vouloir marcher sur la pointe des pieds, comme s’ils craignaient de provoquer une nouvelle avalanche, avec, encore, derrière elle, des montagnes et des vallées à remodeler.
Leur monde, celui que nous appelions, nous, dans nos soirées anarchistes, le vieux monde, est tout neuf. L’ancien s’est écroulé de lui-même, tel un mur qu’aurait trop longtemps miné l’humidité d’une gouttière pourrie.
Et un mur qui s’écroule, ça produit un grand nuage de poussière et une onde de choc qui frappe l’intérieur des cervelles. C’est physique. Peu importe alors si cet éboulement libère des espaces, élargit des horizons, ouvre de nouveaux champs et procure plus d’oxygène !
Ça, c’est au mieux de la morale sociale, au pire, de la phraséologie politique.
C’est l’onde de choc qu’il faut considérer, quand un monde défait demande imagination et énergie phénoménales pour déblayer les ruines et qu’on est encore tout éberlué, suffoqué par le souffle du cataclysme, celui-ci fût-il de bonne augure.
On a déjà vu des prisonniers condamnés à de longues peines et ne plus savoir trop quoi faire de leur cœur et de leurs bras et de leur âme une fois remis à l’air libre, pourtant des années et des années convoité, sublimé, fantasmé ! Encombrés de la responsabilité de vivre et du devoir d’exister. Des prisonniers forgés, entièrement construits par l’enfermement, par les murs, le silence, la privation et les barreaux. Souvent même, de guerre lasse, on les a vus qui repassaient sous les fourches caudines pour aller s’endormir de nouveau dans le ventre hermétique d’une cellule, là où l’existence se nourrit du non-être, là où on devient, par définition, un vieillard sans devenir.
Les espaces contraignants de la dictature sont tels. Il faut, quand le ciel s’éclaircit soudain, cligner des yeux et s’accommoder à la lumière. S’impose alors l’envie d’aller au bout de ce rien qu’on entrevoit devant soi.
Le mur s’écroule. Le monde crie à la libération enfin.. Mais que font donc les ex-emmurés, compagnons de Stasiuk ?
Ils ont trente ans, la gorge nouée par la fumée des cigarettes et le cerveau bousculé par les flots de la Vodka et de la bière.
Qu’apporte ce nouveau monde qui naît au moment même où sombre leur jeunesse délabrée par l’enfermement ? Que donne t-il d’espérance ? L’espérance, c’est du temps qu’on a devant soi…Et devant, il n’y a rien…Que de la laideur. Le mot liberté se traîne comme un fantôme dans la grisaille de Varsovie, dans ses rues froides et désœuvrées et dans ses nuits de bohème absurde.
Le leurre est encore plus pernicieux que l’autorité de la botte car, enfin, comment se plaindre d’être désormais libre ? À quelle calamité imputer son mal-être ?
La liberté dont on ne sait par quel bout la prendre se mue souvent en allégorie de la liberté.
Les ex-emmurés de Stasiuk rejoignent donc les montagnes et la neige et le froid du « Far East » polonais, à la recherche d’une vieille ferme vaguement entrevue par l’un d’entre eux, avant, dans le brouillard communiste.
À la recherche d’une vision, d’une sublimation de leurs paniques d’exister.
Tenter de faire reculer encore plus loin les murs. Voir s’il n’y aurait pas autre chose que ses ruines n’auraient pas dévoiler. Elargir ces murs à la grandeur des paysages de montagnes et de neige. Pour aller nulle part. Sinon au bout d’une indicible chimère , jusqu’à la folie et même jusqu’à la mort.

Un corbeau blanc, Biały Kruk, oiseau étrange des solitudes montagnardes, est le témoin fortuit de cette escapade dont ne saura pas si elle est testamentaire ou initiatique. Détail insignifiant du récit, le corvidé albinos se pose par deux fois au sommet des arbres de la vallée.
En polonais, Biały Kruk est une expression figée pour signifier un homme qui n’est pas à sa place, un décalé. Ou alors une chose rare, le rara avis latin, et plus spécialement un livre, un livre d’exception, un chef-d’œuvre introuvable.
L’introuvable chef d’œuvre de vivre sa vie, peut-être, et à la recherche duquel s’épuisent les ex-emmurés de Stasiuk.
Qui, avec Biały Kruk, offre peut-être à la littérature contemporaine un vrai Biały Kruk.

B.R.

Stasiuk3.jpgAndrzej Stasiuk. Le Corbeau blanc. Editions Noir sur Blanc, 2007.

Ce texte de Bertrand Redonnet vient de paraître dans la livraison d'été du Passe-Muraille, No 78. À recommander aussi: le dernier livre de Bertrand Redonnet, paru récement à l’enseigne du Temps qu’il fait, sous le titre de Zozo, chômeur éperdu, d'une saveur immédiate et d'une belle langue rappelant à la fois Maupassant et Marcel Aymé, frottée d'humour et de mélancolie. Autre piste: l'ouvrage de Bertrand Redonnet accueilli chez Publie.net en 2008 sous le titre de Chez Bonclou et autres toponymes.  

A signaler en outre, et qui feront l'objet d'autres commentaires, la parution de deux nouveaux livres de l'écrivain polonais, chez Christian Bourgois: un recueil de textes magnifiques, intitulés Fado, qui nous plonge au coeur de l'extrême Europe de l'Est, dans un monde non encore policé, voire oublié,  et qui nous interroge, et le roman Neuf brassant la nouvelle réalité urbaine et mafieuse.  


A ne pas manquer enfin tous les jours que Zozo chôme: le blog de Bertrand Redonnet en son exil des marches polonaises: http://lexildesmots.hautetfort.com/

Ceux qui sont inconsolables

Jackson3.jpg

Celui qui se demande si la vie vaut encore la peine d’être vécue après avoir appris la Terrible Nouvelle / Celle qui a téléphoné à toutes ses amies du Club M.J. à trois heures du matin pour leur apprendre qu’un Ange les avait quittées / Ceux qui ont commencé la journée par trois minutes de silence dans la salle de réunion La Panoramique de l’Entreprise / Celui qui affirme que M.J avait un tel Cœur que celui-ci ne pouvait que le lâcher /  Celle qui ne croit pas que cette mort si subite soit naturelle / Ceux qui parlent d’un Complot / Celui qui ne se pardonne pas de ne lui avoir jamais transmis le premier Poème que sa fille Lucinda a composé pour l’Idole / Celui qui prétend que son enfance n’eût pas été la même sans l’apparition de cette Etoile dans le ciel de ses sept ans et demie / Celle qui dans son hommage bouleversant (pense-t-elle) du TJ de midi affirme et réaffirme que cette disparition revêt un caractère historique / Ceux qui porteront le deuil jusqu’à la sortie de l’Album du Souvenir /   Celui qui jette un froid à la cafète de l’Entreprise en affirmant que M.J. dansait comme une poupée mécanique le charme en moins / Celle qui attend un hommage clair et net du président Obama / Ceux qui se sont fait refaire le nez à son image / Celui qui l’a vu en nos murs l’Année du Concert avant d’apprendre qu’il avait engagé trois sosies / Celle qui va proposer à sa prof de musicologie de faire son Master sur l’évolution de Son œuvre depuis Thriller /  Ceux qui vont tout faire pour actionner la communauté Facebook en sorte de blanchir officiellement la mémoire salie de l’Innocence Absolue / Celui qui estime que l’adulation de ce spectre fardé reflète assez nettement le néant de la sous-culture mondialisée / Celle qui l’a toujours sincèrement plaint d’avoir à fréquenter tant d’avocats / Ceux qi avaient prévu de l’enlever le 10 septembre 2001 et qui ont laissé tomber le lendemain, etc.  

 

Ceux qui se défilent

Panopticon.jpg


Celui dont l’érudition sans pareille fait un imbécile incomparable / Celle qui prétend qu’il faut relire Pascal pour se situer une bonne fois entre les deux infinis / Ceux qui restent insouciants le long des falaises de marbre / Celui qui allait trouver sa voie quand il a été poignardé dans l’impasse de l’Avenir / Celle qui se laque les lèvres en noir pour accentuer son genre Garbo de la grande époque / Ceux qui font l’acquisition d’un hamster pour se rapprocher de la nature / Celui qui a entendu plus qu’il n’a vu le loir choir dans le dévaloir / Celle que le dégoût de la chair a poussée dans l’élevage du ver à soie / Ceux qui connaissent leurs limites en matière de performances morales / Celui qui recherche l’âme frère / Celle dont la peur de toute virilité fait craindre qu’une barbe ne pousse à son sac à main Vuitton de cuir blanc / Ceux qui se retrouvent à Lourdes pour des motifs inavoués / Celui qui a tout fait pour dissuader sa mère intégriste de toiletter leur chienne Lula dans le style Jeanne d’Arc / Celle qui ne sait à laquelle des Trois Personnes Divines s’adresser pour que lui revienne son cher Anatole / Ceux qui se perdent à se chercher / Celui qui se rappelle sa jeunesse en Silésie par le seul jeu des réminiscences olfactives / Celle qui a découvert (dit-elle) le point G de l’éternité en elle / Ceux qui se retrouvent enfin en rupture d’enfer, etc.

L’Unique

Panopticon882.jpg

… Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens : c’est le seul moyen pour que tous comprennent enfin qu’il n’y a qu’Un Seul Patron à la laverie Blanc sur Blanc où a été traité le linge sale cananéen avant celui de tous les chiens errants d’apostasie, déviants d’hérésie et autres déchets sous-humains Indiens Albigeois ou libres penseurs - la pire horreur : tuez-les tous par le fer ou par le feu, la laverie Blanc sur Blanc recycle et reformate en ThéoBudget l’Aube Immaculée de l’Unique Vérité avec kit d'ailes en option…

Image : Philip Seelen

Vie intérieure

Panopticon359.jpg

…J’t’avais dit, Cindy, qu’y te suffirait de gratter un peu pour trouver un autre mec sous ma gueule que j’ai, j’t’avais dit que j’étais plein de romans genre Marc Levy, j’t’avais dit qu’avec moi ça voyagerait, j’t’avais dit que j’te ferais découvrir des pays, j’t’avais promis que rien qu’à me gratter dehors tu découvrirais, finalement, ce que je suis dedans…
Image : Philip Seelen

Liste de Noël

Panopticon102.jpg


…Enfin s’il y a pas là-haut de café crème, Seigneur, si c’est non fumeurs et ni chiens ni chats, s’il y a pas de juke-box avec Night in white satin ou n’importe quoi de Brassens ou de Brel ou de Bashung ou de Neil Young ou de Bob Dylan ou de Lady Day ou de Ludwig Van ou d'Amadeus ou de Puccini ou de Schubert, si les petits carnets persos et les câlins du matins sont défendus, s’il y a pas de square ou de bar où rencontrer les poètes du cercle disparu, s’il y a pas tout ça, Jésus, dans ton Paradis, je te le mets sous le sapin...
Image : Philip Seelen

24.06.2009

Salamalecs et souvenances

CaalligraphieAlani1.jpg 

Ramallah, le 23 juin 2009.

Cher JLs,

Je me suis remis à l’arabe, je recopie laborieusement des aleph, des ba et des ta. Et des tha, des sâd et des dâd, des sin et des zin, des ghain. Des kaf tout en angles et des qaf tout en courbes, des h soufflés, aspirés, inhalés, et des hamze. Ta fille est passée par là, qui a étudié cette langue impossible, peut-être as-tu eu le plaisir de la voir, lors de ses premières heures d’études : couchée sur la feuille, langue pendante, traçant péniblement ces signes biscornus, comme quand elle était petite, quand les lettres étaient encore des images, quand le A avait deux pieds, le B un gros bide, le O la forme de la bouche quand la bouche fait oooo : et voilà le son qui arrive, ce lien magique entre les traits et les mots. Je me rappelle parfaitement que dans le livre Daniel et Valérie Valérie portait une salopette : sa-lo-pette. J’avais découvert avec un vrai bonheur (et un malin plaisir) comment graver cette dernière syllabe, avec le burin de mon crayon sur la pierre du papier… ma première création littéraire fut donc :
Valérie pette.
Je ne me rappelle pas quel accueil critique fut réservé à ce chef d’oeuvre, iconoclaste tant dans le fond que dans la forme, ni même si j’ai osé montrer à quiconque ce vers sulfureux. Les journaux de l’époque n’en portent pas trace, peut-être le directeur de l’école a-t-il étouffé l’affaire. Mme Berchtold, notre maîtresse, a quitté son poste peu de temps après. S’il y avait ici un lien de cause à effet, j’aimerais lui adresser aujourd’hui l’expression de mon plus profond repentir – en attendant, je la remercie de tout cœur, et avec le plus grand sérieux. On se couvre de dettes dès la naissance, la somme de ce qu’on doit aux gens qui nous poussent et nous épaulent défie le calcul, et l’on meurt toujours débiteur : Mme Berchtold m’aura permis de lire le journal tous les matins, et d’écrire ces lignes… c’est un don vertigineux, ça ne se rembourse pas. Certes elle était notre institutrice et c’était son boulot, point : pas de quoi en faire un fromage. Mais combien de temps, combien d’efforts , pour parvenir à nous faire lire le mot fromage ?
Fromage : « jibnè », en arabe. Ca commence avec un jîm en forme de triangle, ensuite un ba, à ne pas confondre avec le noun qui suit. Et puis on parsème le tout de points et d'accents en dessous et au-dessus. A la troisième tentative, quand on a obtenu quelque chose de fluide, on recopie joliment dans son cahier à la page « cuisine » - parce qu’en langue étrangère le monde se divise très strictement en rubriques « cuisine », « maison et meubles », « politique », «électricité », avec une grosse partie « divers » (car où peut-on bien classer le verbe qui signifie « envoyer un sms » ?). Après on s’en va traîner ses guêtres dans la rue, le café et l’épicerie, afin de soumettre ce nouveau vocabulaire au dur jugement du locuteur natif, en espérant en trouver un qui ne parle pas anglais, et qui n’ait pas trop l’accent d’Hébron.
Ramallah16.jpgLe chat s’est endormi sur le canapé. Avec lui les conversations se limitent vraiment au strict minimum… entre l'élaboration muette, toute intérieure encore, d’un livre à venir, et cette plongée dans les bases d'une autre grammaire, tracée en lettres maladroites, je côtoye souvent le silence. C’est sans doute le lot de l’expatriation, de retomber dans l’essentiel du langage - on gagne le mot « jibnè », on n’oublie pas le mot fromage, par contre on oublie un peu l’odeur du Saint-Marcelin et le vocabulaire pour la décrire. Ce n’est pas une perte irrémédiable, et cet appauvrissement consenti a peut-être ses vertus. Il décuple en tout cas le plaisir de lire tes mots, sur ce blog foisonnant… yatik ala’fie…

Pascal

Suisse14.jpg

La Désirade, ce 24 juin 2009

 

Cher,

Nos lettre me manquaient. Si je me laissais aller, s’agissant des mots, je t’en ferais une fluviale, mais là je dois finir le nouveau roman de Marc Levy, et ça c’est du sérieux. Je lis en même temps un énorme essai biographique consacré à la vie de Walter Benjamin à travers ses textes, et le dernier Marc Levy. C’est un peu par défi que je me suis collé à cette lecture de plage, comme on dit, après avoir lancé à notre chef de rubrique que je m’y refusais absolument, éprouvant à ce genre de lecture la sensation de régresser à l’état d’amibe. J’étais de complète mauvaise foi, puisque des six ou sept romans de Marc Levy, je n’avais lu jusque-là que quelque pages de celui où il est question de son père, paraît-il le meilleur, mais que j’ai laissé tomber  je ne sais pourquoi…

En attendant d’arriver au bout de ce roman de l’été, intitulé Le premier jour et marqué par la rencontre d’un astrophysicien en quête des origines de l’Univers (!), et d’une paléoanthropologue en quête du premier homme (!!), je rebondis juste sur le mot fromage que tu cites en arabe, à propos de mon grand-père maternel, notre Grossvater, qui enrichissait chaque soir de nos visites notre vocabulaire cosmopilite – il savait sept langues apprises en ses pérégrinations d’employé d’hôtellerie. Je me rappelle donc le mot «gibne», comme d’hier soir, et note la juste appellation que du précises ici, de jibnè.

Et ceci aussi, à propos de ce Grossvater, qu’on disait pingre et qui n’était probablement près de ses sous que parce qu’il avait manqué dans sa jeunesse. Je te recopie donc ici un épisode de mon dernier livre, L’Enfant prodigue, que j’achève ces jours. Il y est question d’une excursion quasi mythique que notre mère nous a racontés maintes fois et que sa sœur, toute vieille dame perdant aujourd’hui la mémoire sauf de ces faits anciens,  me rappelle souvent lorsque je vais la voir à Lucerne, Berg am See dans le livre…

Les petites boiteuses

Si Grossvater était près de ses sous, selon l’expression, c’est  parce qu’il aura manqué, m’avait dit et répété Lena lors de nos colloques au Grand Hôtel où, sans doute, il eût trouvé que nous y faisions d’excessives dépenses, le prix de notre repas représentant à peu près le montant de son premier salaire à l’Hôtel Royal du Caire, alors qu’il était déjà l’employé qualifié que Grossmutter allait épouser en dépit de sa petite taille - et déjà je l’imaginais qui reprenait ses litanies : vous ne pouvez pas savoir, les enfants, ce que nous avons dû lutter, et de fait nous ne pouvions pas plus savoir qu’imaginer : cela nous dépassait, selon l’expression : nous arrivions dans un monde dont nous ne pouvions percevoir les ombres, tout étant prévu pour notre agrément – nous étions les seuls enfants des trois filles de la maison, nous étions le sel de la terre prochaine, en tant qu’enfants nous aurions pu nous sentir écrasés par ce monde austère, et pourtant non : tout tournait autour de nous dès que nous arrivions à Berg am See, la géographie et l’histoire se reconstituaient pour nous, de nouveaux chemins se traçaient pour nous, les enfants, toutes les fins d’après-midi nous ressortions les vélocipèdes et nos tantes chères s’évertuaient à nous ouvrir le monde de là-bas.

Suisse420001.JPGLes frères de ma mère étaient tous des colosses, avait remarqué Lena en  revenant à la photo sépia, à côté desquels mon père a toujours eu l’air un peu emprunté, et j’avais noté l’expression en me rappelant qu’en effet mon grand-père maternel, en dépit des discours véhéments dont il nous abreuvait, les enfants, dès notre arrivée à Berg am See, s’était toujours trouvé quelque peu emprunté, et de même Grossvater, je l’avais appris plus tard, s’était-il trouvé emprunté devant ses propres frères.

Les frères de mon père, à l’exception de Grossvater qu’ils appelaient le petit Monsieur, étaient également des colosses, m’avait dit Lena une autre fois, mais ceux-là ne savaient pas parler. Du côté de Grossmuter les frères et sœurs parlaient à tort et à travers, m’avait dit Lena à propos des silencieux de la photo sépia - peu de gens de la même famille auront autant discuté et se seront autant chamaillés, tandis que les frères de Grossvater se taisaient et le regardaient de travers, n’appréciant guère qu’il pensât seulement à fuir la terre alors que tous savaient qu’on y manquerait à y rester tous.

 Nos aïeux et bisaïeux de la photo sépia, du côté de Grossmutter, autant que nos aïeux peu photographiés de la ferme du père de  Grossvater, tôt disparu, revenaient de plus en plus souvent dans la conversation de ma chère Lena au Grand Hôtel de Berg am See, dont le vin italien que je commandais invariablement la grisait et l’égayait à chaque fois, alors même que le fil de sa mémoire se relâchait ou s’entortillait au point de lui faire répéter les mêmes histoires, d’une façon qui me ramenait à ces moments délicieux de nos enfances où nous aimions à entendre et réentendre cent et mille fois la même histoire.

Les trois frères de Grossvater ont été Rois de la Lutte, me racontait Lena pour la énième fois, nous aimions les voir quand, petites filles, notre mère nous emmenait une fois l’an à la ferme, qui s’exerçaient en culottes de cuir sur une grand fleurier bleu, tantôt en plein air et tantôt dans la grange quand il pleuvait, nous nous tenions immobiles à les regarder, nous étions les Maïteli de la ville, autant dire : de petites dames qui n’y comprenaient rien, mais aux yeux desquelles il s’agissait de ne pas démériter, et Lena, bientôt nonagénaire, semblait revivre la scène comme du matin même, riant au souvenir des lutteurs en sueur puis se faisant plus grave au moment de revenir, pour la énième fois, à l’infortune des humble parents de Grossvater : le cancer fulgurant du père obligeant les quatre frères à se démener dès leur adolescence, plus tard le café périclitant du fils aîné, les enfants débiles du deuxième frère, et le cancer lancinant de celui-ci, le domaine repris avec vaillance par le troisième frère bientôt rattrapé lui aussi par le cancer, et Grossvater fuyant ces heurs et malheurs pour se retrouver dans un palace des hauts de la Riviera lémanique au titre de casserolier - et Lena de s’animer  une nouvelle fois à la remémoration de Grossvater au Ritz de Paris ou s’initiant à la langue russe dans le froid de Saint-Pétersbourg avant de rencontrer, à l’Hôtel Royal du Caire, cette jeune fille très douce, que la vie ferait plus sévère sans la durcir, portant un prénom de pierre précieuse et qui deviendrait notre très aimée Grossmutter.

À force d’être répétés, autant que les histoires de nos enfances que notre mère nous relisait à n’en plus finir, les récits dont Lena n’en finissait pas non de nous régaler tous deux, au Grand Hôtel de Berg am See, se paraient d’une aura mythique, qui n’excluait ni l’antique facétie ni le sempiternel sanglot – comme l’illustraient deux épisodes promis à l’immortalité.

L’histoire des petites filles boiteuses appartient, ainsi, à la chronique légendaire de la smala, côté maternel et dans le registre de la comédie.

C’est un dimanche matin et le quintet, d’un bon pas, les bons parents et les trois allègres fillettes nattées, quittent à pied le domicile familial, pour se rendre dans le massif du Mont Pilate, au Lac Maudit où l’on mangera cinq pommes et boira l’eau da la gourde. Et l’on trotte et l’on chante, sans savoir encore, quand on est fillette, que ce joli tour représentera sept heures de marche  et que cela fatiguera de plus en plus ; et de fait, plus on marche et plus ça monte, plus  ça monte au flanc du Mont Pilate, et plus la fillette sue et soupire - et Grossmutter encourage, et Grossvater maugrée, Grossmutter dit qu’on sera bientôt au Lac Maudit et qu’on aura droit à sa pomme et à l’eau de la gourde, mais la pente se redresse une fois encore, puis il y a un méplat, la fillette croit qu’elle n’en peut plus et Grossvater lui objecte que de son temps on ne se plaignait pas, mais tout à coup le voilà : voici le Lac Maudit qu’agite, les nuits d’orages, l’âme damnée de Pilate qui s’est réfugiée là, et l’on s’arrête alors au bord de l’eau toute limpide pour le moment, chacun savoure sa pomme et l’eau désaltère les gosiers, puis le Midi tapant chasse le quintet vers l’ombre et ce sera bientôt le moment de penser au retour, et l’on boit une dernière lampée de la gourde et l’on prend le chemin du retour qui est encore plus long que celui de l’aller, plus on marche et plus le chemin s’allonge au point que la fillette peine de plus en plus, et bientôt on arrive au pied du Mont Pilate où la route aux automobiles se fait plate mais de plus en plus longue, les trois fillettes suent et soupirent et Grossmutter reprend son encouragement en murmurant qu’hélas Grossvater n’a pas envisagé le recours à l’automobile postale, par trop onéreux, et Grossvater alors, s’épongeant le front et se retournant vers se progéniture nattée et vannée, de lui lancer : «Mais boitez donc, demoiselles, boitez, boitez bas et peut-être quelque automobiliste compatissant aura pitié - c’est cela, demoiselles, boitez bas»…  

T’ai-je fait sourire, cher Pascal ? Je le souhaite. Et vous embrasse fort, Serena et toi, et vous souhaite un été sans guerre.

Jls

 

23.06.2009

Ceux qui en resteront là

PanopticonA26.jpg
Celui qui opine du sous-chef / Celle qui vendrait son âme pour une place au paradis alors que le clergé local a établi que d’âme elle n’avait point / Ceux qui rugissent de jalousie en voyant passer des camions de viande conditionnée spécialement pour les habitants de Lyon et environs / Celui qui commence à se faire aux goûts de sa septième épouse légitime en matière de camisoles thermogènes / Celle qui se condamne elle-même par contumace / Ceux qui consacrent pas mal de temps au dressage des araignées ballerines / Celui qui essaie de reconnaître son genou droit qu’il appelle Gaston dans la figure spectrale de l’IRM / Celle qui fait cohabiter ses ex dans ses rêves torrides / Ceux qui deviennent de vrais chieurs dans leur pratique de la Voie de Sérénité de la thérapeute Verena Von Arx / Celui qui met un terme à ses relations avec son amie dite La Dévoreuse par les autres pensionnaires de l’établissement médico-social les Vieux Lutins / Celle qui répond du tac au tac à tout ce qu’on dit dans son dos / Ceux qui disent trouver l’inspiration dans la fréquentation des cactées / Celui qui s’est spécialisé dans le Baiser Datura / Celle qui rêve en 3D sous l’effet de ses infusions de pavots / Ceux qui imposent une irrigation colônique à leur fils Ewald-Hervé qui donne des signes de fatigue les lendemains d’hier / Celui dont le sourire est une lame ébréchée / Celle qui te tient sur ses chardons ardents / Ceux qui mâchent leurs mots pour en faire de la purée, etc.
Image : Philips Seelen

19:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : listes