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29/04/2016

Le voyage qui vivifie

 

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Après un voyage dans les Flandres, en France diverse et à Cracovie. Avec trois salamalecs à la mémoire de Joseph Czapski, Stanislaw Ignacy Witkiewicz, dit Witkacy, et Vladimir Dimitrijevic, dit Dimitri.


Pour Andonia, Marko et Alexandre, dit Taki.


(Dialogue schizo)


Moi l’autre : - Alors ces voyages ? Bien profité ?


Moi l’un : - Pfff... Qu'en dire de plus ? Tu ne trouves pas que le compère JLK en a assez écrit dans ses notes en chemin ? Et quant à "profiter", quelle horreur de verbe !
Moi l’autre : - Bah, c'est façon de parler. Tu sais bien ce qu'ils entendent quand ils te le serinent...


Moi l’un : - Mais je n'ai pas envie de l'entendre alors que tant de gens en bavent de par le monde...


Moi l’autre : - Tu as mauvaise conscience ?


Moi l’un : - La question n'est pas là. Le fait est que je voudrais juste rester conscient.


Moi l’autre : - Donc nous n'avons rien à ajouter aux notes du sieur JLK ?


Moi l’un : - De lui on n'attendra rien de plus ce matin vu son état de fatigue physique et je dirai bien plus: métaphysique.


13071864_10209356206208993_4803964549978282374_o.jpgMoi l’autre : - C'est à cause de Witkacy que tu nous ramènes ce grand mot bien ronflant ?


Moi l’un : - Oui, et en toute simplicité, au sens élémentaire d'après le physique. Au sens du sens de tout ça qui inquiétait vertigineusement Witkacy en même temps que le jeune Czapski ou que le vieux JLK...


Moi l’autre : - Tu as pourtant entendu JLK dire ce matin à Lady L. qu'il se sentait un coeur de junior dans une fichue carcasse de senior...


Moi l’un : - Oui et j'ai entendu Lady L. lui répondre que désormais elle se ferait livrer les courses vu sa peine à soulever le moindre quintal...

Moi l'autre: - Disons qu'on a vu pire dans le genre croulants...


Moi l’un : - Question, donc, métaphysique: comment dire ce qu'on ressent réellement du réel actuel dans un corps aussi vieux que la fin d'Auschwitz et le début de la guerre froide, avec des mots qui soient concevables par des kids ? Tu te rends compte que Taki, le dernier fils de Dimitri, qui doit avoir dans les vingt ans, demande ce matin à JLK s'il peut lui envoyer un texte qu'il a composé dans un atelier d'écriture ?!


Moi l’autre : Mais c'est la preuve que rien n'est tout à fait perdu, ça: que le fils de Dimitri écrive...


Moi l’un : En tout cas c'est la question métaphysique que n'a cessé de se poser JLK durant ce voyage, entre Calais et sa « jungle » qu'il n'a pas vu et le méli-mélo de la nouvelle Pologne qu'il a juste perçu entre les signes: comment recevoir tout ça et comment l'interpréter ? Comment transmettre ensuite ?


13040999_10209351707616531_5671968358406067744_o.jpgMoi l’autre : - Ca me fait penser à la question de Czapski au camp de Grazowiec: comment rester humain dans cet enfer ? Et sa réponse: en tâchant d'apprendre vraiment à dessiner ce qui est comme c'est.

Moi l’un : - J'y ai pensé en écoutant le groupe de rockers le dernier soir, à Cracovie, dans le grand café du Rynek, devant une cinquantaine de leurs fans, sans un touriste dans la salle. Le compère JLK avait l'air un peu mélancolique. Il devait se dire qu'il pourrait être le grand-père de ces kids et que la rockeuse, parfois démontée genre Nina Hagen, et parfois dans le rap, lui rappelait aussi la furia d'une Ewa Demarczyk à la fin des sixties, dans le cabaret souterrain de Pod Baranami...

Moi l’autre : - Après ça, tu te rappelles les gueules des clients de l'hôtel vieux-style-nouveaux riches réservé par JLK sur E-bookers. Dans le salon du petit-déjeuner style palace des années 1920, autant de trognes d'anciens apparatchiks ou de néo -mafieux. Mais on ne va pas généraliser...

13078387_10153638106438105_1528023833_o.jpgMoi l’un : - Surtout pas ! D'ailleurs c'est aussi l'une des exigences basiques de notre ami JLK: ne pas généraliser, ne pas voir que le plus noir de la nouvelle société du micmac financier et de l'obsession du profit et de l'hyperfestif conso, vu qu'il y a tout le reste.


Moi l’autre : - Développe…


Moi l’un : Il y a la rue, et quel contraste avec 1966! Richard Kapuscinski raconte que, débarquant à Rome en 1955 – sa première excursion à l’Ouest -, il avait la dégaine typique des gens de l'Est, avec ces fringues tristes et lourdes qu'on voyait encore en Allemagne communiste et en Pologne dans les années 60-70. À présent c'est le jour et la nuit : la jeunesse est belle et les troupeaux d'enfants en courses d'école magnifiques. En tout cas la rue de Cracovie m'a semblé aussi bien et mal portante que la rue de Nantes, avec autant de gens bien portants et un peu moins de paumés et d'agresseurs potentiels, mais on reste dans la vieille ville et c’était juste en passant, donc ne généralisons pas une fois de plus.


13047904_10209351708776560_4082281084976338245_o.jpgMoi l’autre : - Juste en passant, JLK a pourtant vu pas mal de choses, à commencer par des classes entières de kids au nouveau musée Czapski, et la pareille au Musée national, où les toiles de Czapski sont aussi présentes que celles de Witkiewicz.


Moi l’autre : Deux noms que le père de Taki nous a révélés dans les mêmes années 60-70…


13063004_10209368620999355_4876109326179969476_o.jpgMoi l’un : - Witkacy, la passion du Dimitri de 35 ans, qui nous l'a révélé avec L'inassouvissement, première grande traduction d'Alain Van Crugten, avait prévu ce qu'il appelait le nivellisme, l'abrutissement collectif par le bien-être et la mentalité dancingo-sportive, mais le prophète catastrophiste ne rend pas compte des nuances de la réalité et tout n'est pas encore macdonaldisé...


Moi l’autre : - Le compère JLK l’a dit et répété : que Witkiewicz prend en compte le poids du monde au moment où celui-ci bascule dans le XXe siècle, avec la révolution communiste accomplie et une deuxième guerre à venir, mais il y a aussi le chant du monde célébré par Bonnard – l’un des maîtres de Czapski, ou la prose du psalmiste que fut Charles-Albert Cingria, également révélé par L’Âge d’Homme, et rien n’a changé depuis Hérodote, censuré par les staliniens au motif que les tyrans qu’il décrivait pourrait rappeler quelque chose aux Polonais des années 50…


13086896_10209356207369022_1183483543814897375_o-1.jpgMoi l’un : - Et tout change pourtant si tu regardes le détail. Rien n’est jamais pareil. Andonia, la fille de Dimitri continue L’Âge d’Homme à sa façon, et voilà qu’Alexandre Dimitrijevic, alias Taki, écrit un texte à propos de son père, en citant au passage le roman inspiré par celui-ci à Jean-Michel Olivier. Autant dire que le voyage, sous toutes ses formes, n’en finit pas de nous vivifier…

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28/04/2016

Nie rozumiem...

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Chemin faisant (159)

Hérodote au check- in.- L'avantage des interminables files d'attente au Check-in, dans les aéroports polonais, c'est qu'on y peut lire Hérodote debout tranquillement, en avançant d'un pas à chaque quart d'heure. Enfin quand je dis Hérodote, c'est par MesVoyages avec Hérodote de Richard Kapusinski, puisque j'ai trouvé hier, au café-librairie Bona, ces premiers reportages du grand écrivain-voyageur polonais dont les débuts, en plein stalinisme sourcilleux, furent marqués par la lecture des écrits de l'ancêtre des étonnants voyageurs, et cela durant son premier reportage en Inde, pays dont il ne savait rien et qui l'obligea d'emblée à se coller à l'anglais...

9782266173018.jpg...oni jednego slowa.- La seule façon d'entrer vraiment dans un pays inconnu, a constaté Kapusinski dès son premier voyage, est d'apprendre sa langue. Bien entendu, ce n'est pas un glossaire d'hindi ou d'ourdou qui lui à entrouvert la porte de l'Inde, mais un roman d'Hemingway trouvé dans son hôtel, qui le contraignit à s'initier à la langue du colon... Dans la foulée, on rappellera que son premier reportage à Bénarès date des mêmes années où Nicolas Bouvier et Thierry Vernet roulaient vers l'Orient à bord de leur Topolino.
Quant à ma pratique de la langue polonaise, elle reste ce qu'elle était il y a un demi-siècle à la fin d'un premier voyage de Wroclaw à Cracovie, bornée à ce pauvre aveu: Nie rozumiem oni jednego slowa - Je ne comprends pas un seul mot...

Humilité devant ce qui est. -La dernière image que je garderai de Czapski à mon départ de Cracovie est cette monumentale photographie de notre ami, sur la hauteur d'un immeuble de cinq étages, qui m'a semblé le symbolique hommage d'un pays à l'un des siens.
Sur le Rynek, place emblématique du vieux Cracovie, un monument émouvant rappelle l'auto-immolation d'un homme, en 1981, qui s'élevait notamment contre le mensonge perpétué à propos de Katyn. Or Joseph Czapski aura été, durant son exil, l'artisan infatigable du rétablissement d'une vérité trop longtemps occultée.
Dans l'avion du retour, entre Cracovie et Vienne, j'ai repris la lecture de L'œil, le recueil d'essais sur la peinture de Czapski, dont le première évoque les exercices de dessin "sans aucune délectation" qu'il s'imposait durant sa captivité au camp soviétique de Grazowiec, où il composa aussi ses conférences sur Proust. "Peut-on accéder jamais à la plénitude de l'art sans suivre jamais le sentier étroit de l'humilité absolue, de la vénération du monde capté par l'œil, dans ce travail où s'avèrent possibles le contrôle objectivable de l'exactitude de l'œil et de celle de la main"...

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27/04/2016

Goulasch contre goulag

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Chemin faisant (157)

Soupe de mémoire.- Au Balaton, vieille adresse de cuisine hongroise sur Grodzka, à trois pas du Rynek, au coeur du vieux Cracovie, la goulasch fait presque le poids d'un repas, qui vous est servie dans une marmite suspendue au-dessus d'une flamme. Or je me suis régalé en me rappelant à la fois l'arrivée des réfugiés hongrois, durant le redoutable hiver 1956, et la goulash de l'amie artiste Denise Voïta, partagée un soir avec l'un des plus grands écrivains français du XXe siècle, à savoir Paul Morand.
Politiquement aussi incorrect que sa princesse roumaine de femme et que les dirigeants actuels de deux pays dont les peuples furent également malmenés, Morand reste l'honneur de la langue française et le chantre inégalé de New York ou de Venise. Quant à la goulash de L'amie artiste, il l'avait appréciée en nous racontant sa Mitteleuropa à lui. À l'instant , flash incongru, je me rappelle ses mocassins crème et ses mains d'homme à femmes battant au-dessus de la table en flageolant un peu...

Internet via Auschwitz.- J'ai cherché ce matin un café rouge et or que nous avions hanté, avec des amis, d'abord en 1966 puis après la chute du communisme, mais pas moyen: les bureaux de change, les kebabs, le MacDo et les boutiques pour touristes ont tout nivelé.
Pourtant ce n'est pas d'hier que les marques se sont pointées en Pologne. Celle de Cardin m'avait frappé, cette année-là, peu après la chute du mur, sur cette place de Varsovie entièrement détruite à la fin de la guerre et reconstruite à l'identique, genre décor de théâtre baroque, que des milliers de petits marchands débarqués des campagnes de l'Est et de nulle part avaient investie pour y vendre tout et n'importe quoi. La contribution parisienne à la misère du monde... Et maintenant, rue Florianska, les propositions des Tours Operators foisonnent, destination Auschwitz, entre un atelier de tatouage et le dernier Starbucks...

13054972_10209356206529001_3077825120205690430_o.jpgWitkacy visionnaire.-Le nivellisme sera votre avenir: telle fut la prédiction de l'écrivain-peintre-philosophe Stanislaw Ignacy Witkiewicz, surnomé Witkacy, qui se suicida en 1939 avec la femme qu'il aimait alors que son pays était pris en tenaille par les nazis et les communistes, ainsi qu' il l'avait annoncé.

13063392_10209356206569002_7090629093383117979_o.jpgMais quel électrochoc reste alors sa folle peinture, non loin de celle de Czapski, à l'étage du XXe siècle bien représenté, au Musée national de Cracovie, quel piment de goulash contre le mortel souvenir des camps de la mort nazis et du goulag...

Trêve cependant de souvenirs de cendres, et qu'étincèle le diamant du jour !

Parce que les marques ne sont pas pires que quarante ans de communisme. Parce qu'on voit partout de joyeux troupeaux d'enfants et d'ados, conduits par leurs instits et leur profs par les rues et les musées, les églises et les jardins publics. Parce que la vie est plus forte que le nivellisme, n'en déplaise à notre cher catastrophiste dont la lucidité nous retient pourtant de céder à l'euphorie...

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26/04/2016

Terre inhumaine

13047904_10209351708776560_4082281084976338245_o.jpgChemin faisant (156)

Bis repetita. - Un président chinois qui se la rejoue Grand Timonier, un potentat russe à la botte des mafias, un milliardaire démagogue menaçant de débarquer à la Maison Blanche, une Europe s'alliant avec un autre despote ottoman parjure pour rejeter des migrants à la mer ou à la mort: décidément on serait tenté de désespérer de l'humanité si celle-ci n'était pas capable aussi de s'opposer au pire et de produire, parfois, le meilleur; et tout à l'heure, au nouveau musée honorant la mémoire de Joseph Czapski, à Cracovie, j'observais un ado et un tout vieil homme au milieu des nombreux films d'archives documentant les tragédies du XIXe siècle que furent deux guerres mondiales, deux totalitarismes non moins meurtriers et autant d'injonctions sur le thème du "plus jamais ça", sans autres lendemains que ceux qui déchantent - et ces deux-là étaient bien vivants, ou survivants comme nous tous...

13048135_10209351708896563_1430891375496084978_o.jpgArtiste et témoin. - Ce qu'on voit au nouveau musée dédié à Joseph Czapski, annoncé à grand renfort d'affiches géantes et de banderoles, est revigorant autant que le geste du pape argentin ramenant, même symboliquement, des migrants syriens honteusement taxés, sur un site romand dont j'ai honte, de nouveaux colons... 

De même, rampant devant Staline, de présumés défenseurs de la liberté et de la justice ont-ils entretenus, durant des décennies, le mensonge éhonté selon lequel les milliers d'étudiants et de militaires polonais exécutés par les Soviétiques l'avaient été par les nazis. "Détail de l'histoire", pour les cyniques, mais il faut voir,sur tel document filmé, le rescapé de Katyn Joseph Czapski braver les lécheurs de bottes alliés dont la première trahison avait coûté la liberté à sa patrie. 


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Peintre de la vérité.
- Au demeurant, ce n'est pas d'un idéologue qu'on entretient ici la mémoire, mais d'un témoin et d'un artiste. Soit dit en passant, il faut relever le formidable travail de conservation et de restauration accompli pour sauver l'ensemble des carnets de Czapski, inestimable témoignage écrit, enrichi de milliers de dessins, courant de la jeunesse de l'idéaliste tolstoïen à nos jours, en passant par deux guerres et une vie à tenter de cerner la vérité de cette terre des hommes trop souvent inhumaine.

"Czapski peint la vérité," écrivait aussi bien notre ami Richard Aeschlimann qui, je le relève avec reconnaissance, a fait don, avec sa femme Barbara, des plus beaux tableaux illustrant l'art du peintre en ces murs. 

13064470_10209351707536529_7385798302857306879_o.jpgVérité des visages, vérité des gens dont la chair pèse son poids de douleur, vérité aussi de la lumière du monde, de la nature et de l'âme humaine ressaisies par l'art de Czapski aux couleurs si vives.

Et ceci encore: que mon premier souper à Cracovie a consisté en une goulasch avec choucroute et cornichons, précédant un Tartare saignant à faire fuir mes amis antispécistes. Et mes amis politiquement corrects, qui réduisent les Hongrois et les Polonais à d'infréquentables néo-nazis, compléteront leur jugement en apprenant qu'il y avait là un trio de musiciens tziganes qui alternaient les romances françaises (C'est la vie, etc.) , les csardas de la puszta A.O.C. et les inévitables rengaines russes...

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25/04/2016

En repartance

1805591457.2.jpgChemin faisant (156)

Czapski à l’honneur national. - Nous n’avions pas défait nos bagages, au retour de notre virée par les Flandres et la douce France, que, dans notre courrier amoncelé, je tombai sur un carton d’invitation à l’ouverture du nouveau pavillon du Musée national de Cracovie tout entier consacré à la mémoire de Joseph Czapski. Parallèlement, un ami photographe polonais, Krzystof Pruszkowski, m’avait envoyé les détails de la manifestation par courriel, où les noms « historiques » d’Adam Michnik et d’Andrzej Wajda figuraient parmi ses hôtes d’honneur, jouxtant celui du poète Adam Zagajewski, figure majeure de la littérature polonaise actuelle.
Or je ne pouvais assister à cette inauguration solennelle de portée nationale, vu qu’elle s’était déroulée le jour même de notre retour, et je ne le regrettai point trop vu mon peu de goût pour les officialités, mais l’impatience de « retrouver » Czapski par le truchement de ses œuvres de peintre et d’écrivain, autant que par les documents témoignant de son parcours à travers le terrible XXe siècle, m’a décidé à faire le voyage de Cracovie sans plus attendre, laissant Lady L. à la garde vigilante de Snoopy…

medium_solidarnosc.3.jpg50 ans après… - Il y a cinquante ans de ça, deux jeunes gens qui venaient de passer leur bac au Gymnase de la Cité, à Lausanne, débarquaient à Cracovie à bord d’une 2CV quelque peu cabossée, bientôt baptisée Brzydula (la mocheté, le tas de ferraille...) par leurs amis polonais. L’époque était aux débuts du gauchisme, la Pologne se trouvait sous la chape du socialisme réel dont nos deux lascars allaient découvrir le poids, la renommée d’un empêcheur de ronronner au théâtre, du nom de Jerzy Grotowski, leur était parvenue,mais ce fut dans une cave vibrante de folle bohème qu’ils découvrirent alors l’esprit frondeur de la Pologne artistique, notamment par la voix grave et lancinante d’Ewa Demarczyk.
czapski_bar.jpgC’est à cette première découverte que je penserai demain en foulant le pavé de la place fameuse, mais depuis lors, et à travers les années, le génie de la Pologne n’a cessé de m’accompagner sous les multiples visages du génial et protéiforme Witkiewicz – véritable héros de notre jeunesse littéraire -, de Gombrowicz et de Mrozek, ou de Penderecki en musique, et bien entendu de Joseph Czapski que nous avons découvert grâce à Vladimir Dimitrijevic, et ensuite vu et revu dans le milieu privilégié de la Maison des Arts de Chexbres, aux bons soins de Richard et Barbara Aeschlimann qui ont été les plus fidèles amis et fervents soutiens romands du peintre, l’exposant à de multiples reprises jusqu’à la grande rétrospective du Musée Jenisch et l’exposition marquant le retour de Czapski en Pologne, consacrée en majeure partie aux œuvres prêtées par les collectionneurs de nos régions.

1040773836.3.JPGNos amis plus que vivants.– Czapski est mort, son grand ami Thierry Vernet et sa chère Floristella sont morts eux aussi, Dimitri le passeur est mort, tout comme Jeanne Hersch proche aussi de Joseph, ou « Kot » Jelenski et le Nobel Czeslaw Milosz, et pourtant tous ces hérauts de l’Europe des cultures restent vifs en nos cœurs et leurs œuvres continuent de perpétuer un idéal intellectuel et artistique, une éthique et une spiritualité dont nous avons plus besoin que jamais en ces temps chaos mondial et de fuite en avant, d’abrutissement collectif, de repli sur soi ou de cynisme.

Vivent donc nos chers disparus et tâchons de les mériter…

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24/04/2016

Ceux qui se retrouvent

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Celui qui retrouve ses bonnes vieilles savates à côté du foyer qui attendait aussi qu'il relance le feu / Celle qui constate que leur fox a la superforme après les grande balades par les hauteurs qu'il a faites avec son gardien attitré - son frère P*** surnommé F***, lequel a aussi perdu deux kilos / Ceux qui ne feront pas de debriefing de leur voyage au motif que ce langage militaire leur disconvient / Celui qui est toujours ému par le silence pensif des objets qu'il a délaissés pour un voyage / Celle qui a cherché quelques souvenirs d'enfance en Bretagne sans être triste de n'en avoir perçu que quelques traces entres les haies et les baies de la côte très découpée vers Dinard / Ceux qui ont retrouvé le passage d'Hiroshima mon amour qui évoque Nevers où ils ont passé / Celui que son chien est content de retrouver vu qu'il lui file plus de biscuits que les autres / Celle qui te jure que vous avez passé sur la N 79 où les Portugais se sont crashés il y a un mois du côté de Moulins et maintenant tu vérifies sur Internet et constate qu'elle a raison nom de bleu - et dire que vous avez aussi passé par cette route de la mort / Celle qui va se retrouver bientôt à la case départ vu que dans dix jours ce sera destination Californie / Ceux qui reviennent riches de leurs yeux tranquilles comme disait le poète plus porté sur l'absinthe que les voyages aux îles / Celui qui retrouve par Internet l'ami allemand de son adolescence perdu de vue depuis quarante ans /Celle qui retrouve les lunettes que son père portait la veille de son AVC / Ceux qui s'étaient perdus de vue et se retrouvent sur la même page des avis mortuaires / Celui qui s'est toujours trouvé seul à la ferme sauf quand des touristes passaient pour lui demander où était le Château / Celle qui ne s'y retrouve pas en cherchant ce que la publicité de l'Agence appelle la Porte du Paradis / Ceux qui se sont revus dans la rue mais n'ont pas donné suite / Celui qui sait que Le Temps retrouvé à été écrit avant la suite de la Recherche / Celle qui retrouve son neveu Paulo dans un container mais en vie heureusement comme quoi y a un Dieu pour les camés / Ceux qui se retrouvent à la case placard / Celui qui dit à la Dame en noir qu'il la retrouvera plus tard ou peut-être même un peu après si cela lui sied / Celle qui se retrouve nue sans l'avoir cherché mais pas tout à fait par hasard /Ceux qui ne se retrouvent pas dans le brouillard faute de se chercher / Celui qui se retrouve sur la brèche où il fait une touche / Celle qui se perd en conjectures et se retrouve en espérance / Ceux qui se promettent de se retrouver au ciel en espérant qu'il y soit encore / Celui qui se retrouve gros-jean comme devant sur le siège de derrière / Celle qui va retrouver sa mère qu'on lui a dit aux abois sans soif / Ceux qui se les roulent dans le carré des officiers ronds / Celui qui considère son fils Rodgère comme un retour sur investissement / Celle qui recouvre ses esprits en faisant tourner la table du jardin appareillée à cet effet / Ceux qui sont sortis de leurs gonds sans prendre la porte / Celui qui revient à L'Île au Trésor sans se rappeler comment ça finit / Celle qui vit intensément son retour au quartier des Muguets en se réjouissant de retrouver demain sa mère grabataire pour lui souhaiter bonne continuation / Ceux qui savent qu'il y a une vie après la fin du voyage mais pas forcément celle qu'on croit, etc.

Image JLK: le cheval bleu de Vendôme.

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Notes à la volée


Il est un moment, chez les écrivains « sur l’âge », où la littérature ne tend plus qu’à une sorte de conversation essentielle sur la vie, comme je me le disais déjà en lisant Ravelstein de Saul Bellow.

Ce qui est réellement exprimé devrait gagner en consistance.

Un jour il faudra que je décrive le phénomène de l’obsession, telle que je l’ai vécue à un moment donné ; et comment je m’en suis débarrassé, ou plus exactement: comment elle est devenue détail de l'ensemble.

Ne plus parler de la chose à faire, mais la faire.

Edmond Jaloux parle du caractère d’anormalité de Marcel Proust, à tous égards extraordinaire, en précisant cependant le type de complexion de l’écrivain, sans pareil au XXe siècle, puis il en détaille les aspects de l’œuvre, la fresque sociale et les insondables intuitions psychologiques, et ce qu’il préfère qui ressortit à la poésie et rapproche Proust de Shakespeare : « Il y a chez Proust une sorte de comédie féerique, qui se joue de volume en volume, et qui est traversée par les mêmes éclaircies de beauté, les mêmes poudroiements d’irréel qu’il y a dans Comme il vous plaira ou La Douzième nuit. Brusquement, dans son examen sarcastique et minutieux de la vie mondaine, Marcel Proust s’interrompt presque sans transition. C’est que quelque chose de la Nature vient d’intervenir, de lui apporter sa bouffée et sa couleur, ce qu’il est impossible de ne pas tout interrompre pour chanter ce monde avec autant de fraîcheur que Théocrite ou que Virgile. »

Que l’amour est ma seule mesure et ma seule boussole : j’entends l’amour d’L.

Evoquant la « contemplation du temps » à laquelle s’est livré Proust, Edmond Jaloux écrit « qu’on voit aussi à quel point nos sentiments sont, en quelque sorte, des mythes créés par nous-même pour nous aider à vivre, des heures de grâce accordée à notre insatiabilité affectueuse, mais des heures qui n’ont pas de lendemain, puisqu’il nous est parfois impossible de comprendre, quand le vertige que nous communique un être est terminé, de qui était fait ce vertige ».

Tout faire pour échapper au magma des médias, même en y jouant son rôle.

Se purger de ce que Milan Kundera appelle l’eau sale de la musique. Sauf que, moi, j’aime le rock, et voilà.

Ces prétendus créateurs qu veulent être payés dès qu’ils font quoi que ce soit. A mes yeux : des faiseurs.

Travailler n’est pas pour moi remplir le vide des heures mais donner du sens à chacune de ces heures et en tirer de la beauté, laquelle n’est qu’une intensification rayonnante de notre sentiment d’être au monde

D’où viennent les frustrations ? D’où vient le ressentiment ? D’où viennent les pulsions meurtrières ? C’est à ces questions que répondent les romans de Patricia Highsmith.

Je n’ai qu’à recopier ceci, de Calaferte, que j’ai vécu, ces dernières années, plus souvent qu’à mon tour: «En amitié, les déceptions nous sont plus tristes qu’amères. Il s’était établi un courant de confiance qu’on croyait inébranlable, puis intervient la fissure nous laissant comme démuni. Ce qu’on comprend difficilement, c’est qu’on puisse en ces régions de la sensibilité agir avec une complète désinvolture insouciante, comme on le voit fréquemment de la part de certains qui, pour nous séduire, ont usé de l’attrait de leurs qualités, tout à coup lâchant bride à l’indifférence froide qui, au fond, les mène». Je souligne cette expression si bien appropriée à certains de mes feus amis: «l’indifférence froide»…

Je me dis souvent que je vis entouré de morts : mes chers disparus, mais aussi les amis perdus et pas mal de morts-vivants qui remuent alentour, qui me semblent à vrai dire moins vivants que les morts qui vivent en moi.

Aux yeux de certains je fais figure d’extravagant incontrôlable, pour d’autres je suis celui qui a cédé au pouvoir médiatique, mais ma vérité est tout ailleurs je le sais, n’ayant jamais varié d’un iota, ne m’étant soumis à rien d’autre qu’à ce qui m’anime depuis mon adolescence, ou ce que je dirai : ma seconde naissance. Or ce qui reste sûr, à mes yeux, c’est que je ne me résignerai jamais, contrairement à tant de compagnons de route d’un temps qui se sont arrêtés en chemin ou que la vie a amortis – jamais ne consentirai ni ne m’alignerai pour l’essentiel.

 Gouache de JLK, d'après Czapski. Figures de Lucian Freud.

Eros Pictor

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Du plaisir physique de la peinture

Lorsque Josef Czapski m’a dit un jour qu’il bandait pour la couleur, avec une de ces élans juvéniles qui semblaient soulever tout à coup sa vieille carcasse de géant octogénaire repliée comme celle d’un grand oiseau en cage, dans la mansarde à plafond bas de l’Institut polonais, à Maisons-Laffitte, je l’ai pris comme un saillie, c’est le cas de dire, sans me douter alors (je ne peignais pas à cette époque) de ce que le rapport physique avec la peinture pouvait avoir effectivement de sensuel et d’excitant, notamment lorsqu’une forme émerge du chaos des couleurs, et surtout dans la pratique dionysiaque de celles-ci. De fait on n’imagine guère Monsieur Bonnard, debout devant sa toile en cravate, bandant pour la couleur, même si celle-ci est chez lui tous les jours à la fête. Mais Bonnard est un apollinien, comme Cézanne, même quand l'un caresse sa baigneuse à l'intime ou l'autre contemple ses baigneurs à la rivière.
A l’opposé, qu’on imagine le plus souvent ivres et virtuellement à poil dans le bordel de leur atelier: Soutine et Bacon, dont les couleurs sont autant de décharges nous touchant «directement au système» nerveux, comme le notait justement Philippe Sollers à propos de Bacon. C’est alors le côté sauvage de la peinture, qui ne se résume souvent qu’à une touche ou à une échappée de liberté folle, comme chez Véronèse ou Delacroix la mèche rebelle dépassant sur le côté

1ab429872c3095586c63f13426705ff0.jpgPeindre est un plaisir sans comparaison avec celui de l’écriture, mais ce n’est pas tant une affaire de bandaison que d’effusion dans le tourbillon des odeurs et des couleurs, de quoi surgit la forme. Paul Gadenne montre, dans Baleine, combien la forme créée est belle, émouvante et paradoxale, et d’autant plus belle, en opposant une partie encore intacte de la dépouille, ailerons et gouvernail, qu’elle nous apparaît au milieu du désordre de chairs retournant au chaos originel. J’avais vu cela en Grèce lorsque je lisais Kazantzakis, tombant soudain le long d’une plage de l’île d’Ios sur un chien ensablé, squelette à tête encore pelucheuse et aux yeux de verre éteint.
Nietzsche a montré mieux que personne, je crois, cette oscillation entre dionysiaque et apollinien, qui ne se réduit pas au dualisme entre physique et spirituel, loin de là, mais renvoie au corps sans limites de certains Chinois et de tous ceux-là qui «bandent» pour Dieu - les femmes autant que les hommes, cela va de soi…
a96a958ab40c73bed3145909f025f67c.jpg9d42e9e32e86b379be43684a03a8fa80.jpgPeintures: Thierry Vernet, Lucian Freud, Goya, Soutine.

Proust contre le désespoir

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Lorsque Joseph Czapski racontait la duchesse de Guermantes aux prisonniers du goulag.

Il y a vingt ans paraissait, à Lausanne, un livre à la fois émouvant et pénétrant, intitulé Proust contre la déchéance et constitué de causeries improvisée entre 1941 et 1942 par le peintre polonais Joseph Czapski, devant ses camarades prisonniers du camp soviétique de Griaziowietz.
Après la déportation de quatre mille officiers polonais dans le camp de Starobielsk, près de Kharkov, depuis octobre 1939 jusqu’au printemps 1940, quatre cents d’entre eux furent déplacés à Griaziowietz, qui survécurent au contraire de leurs autres compagnons de captivité. Czapski lui-même fut l’un des rares rescapés du massacre de Katyn.
Officier sans arme en sa qualité de pacifiste, Czapski explique pourquoi, afin de surmonter leur abattement et leur angoisse, les prisonniers polonais imaginèrent de se donner mutuellement des cours ou des conférences, selon le savoir et les compétences de chacun. Tandis que d’autres parlaient d’histoire, de philosophie, de science ou d’alpinisme, Czapski lui-même fit une série d’exposés sur la peinture française et polonais, ainsi que sur la littérature française.
« Je vois encore mes camaraedes entassés sous les portraits de Marx, Engels et Lénine, harassés après un travail dans un froid qui descendait jusqu’à quarante-cinq degrés sous zéro, qui écoutaient nos conférences sur des thèmes tellement éloignés de notre réalité d’alors. Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire ».
4700fd8071a5456a5c5562f46c737b66.jpgC’est en 1924 que, venant à Paris, Joseph Czapski découvrit le premier volume d’A la recherche du temps perdu, mais ce ne fut qu’à la lecture d’Albertine disparue qu’il se plongea dans l’univers proustien avec passion, profitant d’une longue maladie pour lire l’œuvre entière. La maladie de Proust est d’ailleurs très présente dans la présentation qu’il fait de son entrée en littérature, soulignant en outre le séisme qu’a représenté la mort de la mère.
Artiste lui-même, dont la première partie de l’œuvre disparaîtra presque entièrement dans les ruines de la guerre, Joseph Czapski est sensible à la transmutation d’une vie si précaire en œuvre filtrée : « La lente et douloureuse transformation de l’homme passionnel et étroitement égoïste en homme qui se donne absolument à une œuvre qui le dévore, le détruit, vivant de son sang, est un procès qui se pose devant chaque créateur ». Et de comparer alors Proust à Conrad « quittant définitivement la mer pour entreprendre l’immense labeur de son œuvre littéraire ».
Comme une mise en abyme, la remémoration de La Recherche par un prisonnier de guerre gravement atteint dans sa santé, sans livres ni documents à sa disposition, est elle-même une véritable création, et d’autant plus que Czapski n’est ni philosophe (il s’en excuse) ni critique professionnel (il en surclasse plus d’un…), mais lecteur et artiste, qui met en valeur la nouveauté de la phrase et de la forme proustienne tout en ramenant son théâtre prodigieux à la filiation de Saint-Simon et de Balzac, mais à l’opposé du « naturalisme sous la loupe » qu’on a prétendu.
Un lecteur qui n’a jamais lu Proust découvrira, dans ce livre miraculeusement arraché à la déchéance, un chemin tracé vers un auteur qu’on a dit, à tort, réservé aux élites ou entaché de snobisme mondain. Czapski l'éclaire avec une intelligente simplicité, visant ensuite au plus profond. Ainsi, tout en relevant le fait que le mot « Dieu » n’est jamais écrit dans les milliers de pages de La Recherche, observe-t-il ceci que « quand même et peut-être juste à cause de cela, cette apothéose de toutes les joies passagères de la vie nous laisse un goût de cendre « pascalien » dans la bouche. »
Un jour que je m’émerveillais, en présence du Czapski octogénaire, du fait que jamais, à lire ses écrits terribles (à commencer par Terre inhumaine, son récit de voyage à travers le goulag) il ne donnât l’impression d’avoir été tenté par le désespoir, il me répondit que non: que la vie des camps lui avait parut moins désespérante que la souffrance d’un premier chagrin d’amour à vingt ans, toute pareil à la détresse du Narrateur après la disparition d'Albertine...
6b4b5773a27cfc256c29d2b28324049e.jpgJoseph Czapski. Proust contre la déchéance. Conférences au camp de Griazowiecz. Editions Noir sur Blanc. Lausanne, 1987. Le livre vient d'être réédité sous une nouvelle couverture, chez le même éditeur.

Images: manuscrit de la conférence, et peinture de Joseph Czapski

A voir aussi: le dernier film d'Andzej Wajda, consacré à la tragédie de Katyn, disponible sur DVD.

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Le regard de Czapski

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A propos de L’Art et la vie.

Il y a trente-trois ans que Joseph Czapski s’est éteint à Paris à l’âge de 97 ans, au terme d’une vie étroitement mêlée aux tragédies du XXe siècle, et notamment au massacre de Katyn dont il fut l’un des rares rescapés et des grands témoins (son livre Terre inhumaine fut l'un des premiers ouvrages documentant le Goulag),  finalement justifiés. Sous les dehors de cette figure “historique”, qui resta une conscience de la Pologne tout au long de son exil parisien (tant par ses articles dans la revue Kultura que par ses liens personnels avec les meilleurs esprits, de Gabriel Marcel à Czeslaw Milosz), Czapski apparaissait, au naturel, comme le plus simple et le plus libre des hommes, et son oeuvre de peintre témoigne le mieux de son aspiration constante à traduire ses émotions devant la beauté mêlée de douleur qui émane des êtres et des choses en ce bas monde.

Aussi sensible aux lumières du paradis perdu qu’à la tragédie de tous les jours, l’artiste vivait à la fois l’effusion de Bonnard et la tension de Soutine, qu’il rapproche d’ailleurs au sommet de ses admirations dans l’un des magnifiques articles réunis ici sous un titre qui dit bien l’enracinement de son oeuvre et de sa réflexion “dans la vie”. Bien plus qu’un livre “sur” la peinture ou “sur” les peintres, L’Art et la vie nous immerge aussitôt “dans” ce bonheur irradiant que la peinture nous vaut de loin en loin, dont Czapski ressaisit les tenants et les secrets avec une merveilleuse pénétration. Qu’il rende hommage à Nicolas de Staël, revienne sur l’héritage de Cézanne, s’oppose au despotisme ravageur de Picasso (avec d’éventuels repentirs), se rappelle une rencontre avec Anna Akhmatova, détaille l’art de son cher Proust, rende un hommage inattendu à Dufy ou célèbre l’“âme” de Corot, parle travail ou “paresse féconde”, Joseph Czapski nous sollicite avec passion et nous est, autant que dans sa peinture, plus présent que jamais.

Joseph Czapski. L’Art et la vie. Textes choisis et préfacés par Wojciech Karpinski. Traduit du polonais par Thérèse Douchy, Julia Jurys et Lieba Hauben. L’Age d’Homme, 244p.

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Katyn pour mémoire

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Plus de 60 ans après les faits, la Douma, la chambre basse du Parlement russe, a reconnu vendredi 26 novembre 2010,  la responsabilité directe de Staline dans le massacre de 22.000 officiers polonais, à Katyn. Une étape essentielle dans le chemin de la réconciliation russo-polonaise.

Katyn. Crime et mensonge. Le crash de la mémoire blessée. Le film de Wajda sur DVD, avec un témoignage de Joseph Czapski et un entretien avec Wajda.

On sort bouleversé de la projection de Katyn, dernier film du réalisateur polonais Andrzej Wajda, consacré au massacre de 25.000 officiers et  universitaires polonais sur ordre de Staline, en 1940.

Rappel des faits après la récente tragédie de Smolensk.

En mars 1940, 25.000 officiers et universitaires polonais, prisonniers de l'Armée rouge, ont été massacrés sur ordre de Staline à Katyn. Le crime a été dénié par les Soviétiques jusqu'en 1989, faussement attribué jusque-là aux nazis. De nombreux Russes continuent d'ailleurs d'entretenir le mythe, comme pas mal de communistes européens. Or Vladimir Poutine, après Boris Eltsine, s'apprêtait à rendre ces jours hommage à la mémoire des victimes de Katyn, avec les plus hautes autorités polonaises, anéanties par le crash du Tupolev. À la suite de cette nouvelle tragédie et pour rappeler que celle de Katyn fit l'objet du dernier film du grand réalisateur polonais Andrzjej Wajda, voici la lettre que notre ami Philip Seelen adressa, en avril 2009, à l'écrivain français Bertrand Redonnet installé aux marche sde la Pologne.

Paris le 8 avril 2009

Cher Bertrand,

Krzysztof Pruszkowski, artiste photographe polonais vivant en France, un ami depuis plus de 25 ans, m’a invité à la projection de Katyn, le film du réalisateur Andrzej Wajda sorti le 1er avril à Paris, dans 3 petites salles, au milieu d’une grande indifférence, en catimini et sans campagne de promotion digne de ce nom. En Pologne, la date choisie pour la sortie du film, qui a attiré plus de 3 millions de spectateurs, était très symbolique. Ce fut le 17 septembre 2007, jour anniversaire de l’entrée des troupes de l’Armée Rouge dans l’Est de la Pologne, en 1939, en vertu des closes secrètes du Pacte Hitler - Staline.

Wajda3.jpgJ’ai été profondément touché par ce film dur, sobre, sombre et tragique qui n’est pas une reconstitution historique made in Hollywood, mais la lecture cinématographique et dramatique par Wajda de l’histoire de ce crime, de ce mensonge et de cette souffrance qui ont ébranlé le peuple et la nation polonaises depuis bientôt 70 longues années. Je viens donc de passer de longues heures avec Krzysztof à discuter du film, de son accueil en France par la critique, la presse et la télévision. De ces discussions passionnées et de mes relectures de l’œuvre de Jozef Czapski est née la trame de cette première lettre consacrée à nos échanges sur l’histoire et la vie des Polonais telles que toi et moi nous les voyons et nous les ressentons.

Katyn8.jpgL’ombre des charniers de Katyn est tombée pendant plus de 50 ans sur les morts et les vivants, sur la Pologne, sur la Russie mais aussi sur l’Occident et sur toute l’Europe issue du cataclysme de la guerre et du partage est-ouest de notre continent. Aujourd’hui, la tragédie de Katyn est passée définitivement dans l’histoire. Elle est enfin passée pour toujours du côté de la lumière, du côté de la vérité, du côté de l’écriture et de la lecture. Voilà l’actualité de Katyn.

En effet, comment concevoir une Europe des peuples, des nations ou des régions si chacun garde pour lui le souvenir et la mémoire de ses souffrances, si chacun reproche en silence aux autres leur ignorance de ses souffrances ou si chacun s’emporte seul contre l’amnésie partielle d’une Histoire qui nous est pourtant commune à tous ?

Comment construire une mémoire commune et partagée si de la Deuxième guerre mondiale nous ne retenons que l’extermination des juifs d’Europe par les Allemands et la terreur nazie ? Comment dialoguer entre Européens si des sujets comme l’agression de l’URSS sur la Pologne en 1939 restent tabous ou secondaires, sous prétexte que Staline s’est retrouvé dans le camp des vainqueurs en 1945 ? Le fait indéniable que les peuples de l’URSS ont payé un très lourd tribut en vies humaines pour la défaite du nazisme doit-il nous empêcher de connaître les vérités sur les errements assassins et impériaux de la politique stalinienne ?

Katyn3.jpgKatyn est entré par ce film au panthéon du cinéma. Katyn appartient pour toujours à cette Elysée de notre mémoire contemporaine que représente aujourd’hui le septième art. Et dans le même temps, Katyn est aussi devenu un objet de consommation culturelle. Ma tante de Hollande, mon cousin de Seattle, ou ma concierge peuvent tous acheter le DVD de Katyn, le visionner sur leur écran plat et s’en faire un avis. Il y a peu encore la tragédie Katyn n’était accessible qu’aux Polonais et aux spécialistes de l’histoire de la deuxième guerre mondiale.

Katyn n’est donc plus un événement contemporain, comme ne le sont plus ni le Goulag, ni Auschwitz, ni Guernica ou Oradour-sur-Glane. La génération responsable ou victime directe rescapée de ces événements est en voie de disparition. Elle n’est plus depuis longtemps aux commandes du monde dans lequel nous vivons. Notre génération n’est pour rien dans l’existence de ces événements tragiques de la première moitié du vingtième siècle. Wajda lui-même du haut de ses 82 ans est déjà et aussi le fils d’un supplicié de Katyn. Il est donc grand temps que nous, Européens, nous nous réappropriions toutes nos Histoires et que nous tentions de manière vivante et adulte d’en faire notre Histoire Commune.

La sortie de Katyn au cinéma est, quant à elle, un événement contemporain qui nous concerne tous, quelles que soient nos origines et nos histoires sur ce continent. Katyn, ce n’est pas, ce n’est plus et d’ailleurs cela ne l’a jamais été, une affaire entre les seuls Polonais et les seuls Russes. Katyn appartient au patrimoine historique commun de tous les Européens.

Bertrand, je vais essayer de te raconter ici ce que le film de Wajda ne raconte pas.

LE CRIME

Moscou. 5 mars 1940. Palais du Kremlin. Le Politburo du Parti Communiste de l’Union Soviétique, présidé par Staline, débat du sort des officiers polonais arrêtés et capturés dans la partie est de la Pologne agressée et envahie le 17 septembre 1939 par l’Armée Rouge. 250'000 militaires polonais sont faits prisonniers. Le Généralissime s’oppose à la libération de 26'000 officiers. Le Général Grigori Koulik, Commissaire adjoint à la Défense, qui commandait le front polonais a proposé de libérer tous les officiers. Le Maréchal Vorochilov, artisan des purges de 1938 et 1939 au sein de l’Armée Rouge qui firent plus de 40'000 victimes, parmi les officiers et le haut commandement soviétique, est lui aussi d’accord pour cette libération.

Mais Lev Mekhlis, homme de confiance et ancien secrétaire particulier de Staline, s’y oppose. Ce Commissaire politique, rédacteur en chef de La Pravda (La Vérité), est l’organisateur de l’Holodomor, la funeste politique stalinienne de 1932 qui entraîna l’extermination par la faim des paysans ukrainiens opposés à la collectivisation des terres. Cette politique fit plus de 6 millions de victimes. Mekhlis maintient que les prisonniers polonais sont infestés d’ennemis de classe dont il faut se débarrasser à tout prix.

Staline s’oppose à toute libération. Après enquête, les Polonais jugés gagnables à la cause bolchevique sont relâchés, sauf les 26'000 officiers suspects qui voient leur sort tranché par le Politburo du 5 mars 1940. Le Chef du NKWD Lavrentiy Béria établit dans son rapport que 14'700 officiers et policiers polonais ainsi que 11'000 propriétaires terriens « contre-révolutionnaires » sont des « espions et des saboteurs, des ennemis endurcis du système soviétique » et qu’ils doivent être jugés et éliminés. Staline fut le premier à signer le rapport, suivi de Vorochilov, Molotov, et Mikoyan. Interrogés par téléphone, Kalinine et Kaganovitch votèrent également « pour » la mort.

Ce massacre programmé dépasse alors de loin, par son ampleur, les éliminations physiques de masse courantes du NKVD. La police secrète est pourtant une habituée du « degré suprême du châtiment », désigné alors par ce sigle terrible de « VMN » ou par l’acronyme « Vychka » mot de code pour signifier l’élimination simultanée de plusieurs victimes, « le gros ouvrage » comme dit Staline.

C’est Vasili Mikhailovich Blokhine, major-général du NKWD, vétéran de l’armée tsariste, tchékiste de la première heure, recruté par Staline lui-même en 1921, qui est désigné par les chefs du Politburo de l’URSS pour mener à bien ces exécutions massives. Cet acolyte du Maître du Kremlin est à la tête du Commissariat rattaché au Département Administratif du Politburo, responsable de la prison de la Loubianka à Moscou et donc des mises à mort décidées par l’instance suprême. Le bourreau en chef des grandes purges staliniennes et sanglantes de 1936 va brouiller machiavéliquement les pistes pour tenter de maintenir à jamais un secret total sur les responsabilités russes de ce crime génocidaire.

Blokhine va prouver qu’il est bien l’homme de la situation. Tout en planifiant l’ensemble de ces exécutions de masses, il va se mettre personnellement à l’ouvrage. Il se rend au camp d’Ostachkow où, à l’aide des tristement célèbres frères Vassili et Ivan Jigarev, exécuteurs féroces du NKWD. Il organise, en bon stakhanoviste de la mort, l’assassinat de 250 personnes par nuit, dans une baraque aux murs bien isolés. Vêtu d’un tablier de boucher et d’une casquette, armé d’un pistolet allemand Walther PPK utilisé par la police criminelle allemande, pour brouiller les pistes, il extermine à lui seul 7000 hommes en 28 nuits. Cet acte de bravoure assassine pourrait faire de ce vaillant communiste un des meurtriers de masse, à l’arme de poing, le plus prolifique de l’histoire humaine.

LE MENSONGE

Le 14 octobre 1992, ce sont les photocopies de cette décision du Politburo de l’URSS du 5 mars 1940, signée de la main de Staline et de ses acolytes, qu’un émissaire du Président de la Russie Boris Eltsine viendra, à Varsovie, remettre au Président Lech Walesa. C’est la preuve indiscutable de l’organisation de ces massacres par le gouvernement de l’URSS. Après 50 années de secret et d’intox sur les responsables de ces massacres, il s’agit enfin du premier document signé de la main de Staline, impliquant directement le Politburo de l’URSS et ordonnant au NKVD de procéder à des exécutions de masses, qui soit rendu public.

Revenons à cette terrible époque. Dès le 10 février 1940, 140'000 polonais, propriétaires fonciers, paysans aisés, artisans et commerçants étaient arrêtés et déportés au Goulag. Enfin plus de 65'000 personnes, essentiellement des femmes et des enfants furent aussi arrachés à leur terre, leurs maisons, leurs parents, leurs amis. Entre septembre 1939 et juin 1941, les Soviétiques assassinèrent et déportèrent plus de 440'000 Polonais.

Mais les pages de l’Histoire se tournent. Le 22 juin 1941 l’Allemagne envahit la Russie. Le 30 Juillet 1941 le traité soviéto-polonais, signé à Londres, proclame la caducité du Pacte Hitler-Staline de 1939 concernant le partage de la Pologne entre les nazis et les communistes. Les deux pays rétablissent les relations diplomatiques et s’engagent à coopérer dans la lutte contre l’Allemagne nazie. Il est prévu de constituer, sur le territoire de l’URSS, une armée polonaise soumise pour les questions opérationnelles au commandement soviétique. Une « amnistie » - terme étrange et même humiliant, s’agissant de civils et de militaires déportés - est étendue à « tous les citoyens polonais privés de liberté sur le territoire soviétique. »

Août 1941 l’armée polonaise commença à se reconstituer en Russie. Manque à l’appel les 25'000 hommes des massacres de la Forêt de Katyn. Les Polonais les chercheront en vain pendant des mois dans l’immense prison des peuples que constitue alors l’URSS de Staline. Ils butent sans cesse et sans fin sur les silences et les fausses pistes savamment entretenues par tout un régime de terreur complice de ce crime et solidaire dans le maintien absolu, et à tout prix, de ce terrible secret d’Etat.

Au printemps 1943, nouveau rebondissement de l’Histoire. L’occupant nazi découvre le charnier de Katyn, convoque sur place des spécialistes de douze pays et un représentant de la Croix Rouge Internationale qui tous prouvent, sans aucun doute, la culpabilité des Soviétiques dans ce massacre.

Les Nazis orchestrent alors autour de ce crime une ignoble campagne de propagande antisémite dont ils ont le secret. Ils prétextent l’origine juive d’une partie des cadres du parti bolchevique et du NKWD pour mettre en garde les peuples d’Europe sur le sort semblable que leurs réserveraient les « Judéo-bolcheviques » s’ils arrivaient au pouvoir. « L’anéantissement des juifs pour ne pas être anéanti par eux », c’est le thème qui constitue le cœur de cette infecte propagande allemande sur Katyn.

Les Soviétiques nient farouchement. En décembre 1943, ils réinvestissent les lieux de leur crime où ils mettent en scène leur mensonge d’Etat. Le 24 janvier 1944, une « Commission Spéciale » constituée exclusivement d’experts soviétiques rend ses conclusions : les prisonniers polonais détenus dès 1939 par l’Armée Rouge auraient été affectés à l’entretien des routes dans trois camps à l’ouest de Smolensk. En août 1941, surprises par l’avance rapide de la Wehrmacht, les autorités soviétiques n’auraient pas eu le temps de les évacuer. Les Allemands les auraient alors exécutés pendant l’automne 1941, juste après leur arrivée en ces lieux.

Mais 18 mois plus tard, pressentant le retournement de la situation militaire, les SS auraient imaginé une « provocation » pour imputer à l’Union Soviétique la responsabilité de leur crime. Ils auraient exhumé les cadavres et les auraient dépouillés de tout document postérieur à avril 1940. Enfin ils auraient fait ensevelir une deuxième fois les corps. Cette opération aurait été, toujours selon les Russes, effectuée par un groupe de 500 prisonniers de guerre russes dont des témoignages fiables auraient été recueillis par la « Commission Spéciale ». Forts de leur «mensonge d’Etat », les Soviétiques organisèrent, film à l’appui, une campagne de désinformation et de propagande internationale accusant les Allemands de cette extermination de masse qui, durant des décennies et jusqu’à aujourd’hui encore, fut relayée par les communistes et les progressistes du monde entier.

En mars 1959, 6 ans après la mort de Staline, 3 ans après les dénonciations de ses crimes par le Parti Soviétique lui-même, Chelepine, chef du KGB, adressa un rapport à Khrouchtchev. C’est ce même Khrouchtchev qui avait été en 1940 l’organisateur de la déportation au Goulag des 440'000 Polonais, habitants des territoires occupés en septembre 1939 par l’Armée Rouge. C’est ce même Khrouchtchev qui était devenu entre temps le chef du PC soviétique et le pourfendeur angélique des crimes de Staline.

Avec le plus grand cynisme, Chelepine rappelait dans son rapport le détail du massacre des officiers polonais et se félicitait du succès de sa désinformation, estimant que désormais « les conclusions soviétiques s’étaient profondément enracinées dans l’opinion publique internationale. » En conséquence, il préconisait de détruire toutes les archives concernant l’affaire afin d’éviter « qu’un cas imprévisible puisse mener à la révélation de l’opération réalisée, avec toutes les conséquences désagréables pour notre Etat. » Khrouchtchev donna l’ordre de destruction, mais les archives du Politburo ne furent pas expurgées, personne ne pouvait douter un seul instant à cette époque que toute l’URSS disparaîtrait de la surface de la terre 30 ans plus tard et que les « ennemis du communisme » auraient alors accès à ces archives.

Durant les années 1960 et 1970, l’URSS poursuivit son mensonge d’Etat, allant jusqu’à faire interdire l’érection en Angleterre d’un monument privé à la mémoire des victimes de Katyn. La complicité dans l’étouffement de la vérité autour des massacres de Katyn a été partagée, à des degrés divers, par l’ensemble des élites politiques, des historiens, des médias et des intellectuels européens. Dis-moi Bertrand, quand as-tu vu une seule fois en 40 ans un appel d’un comité pour la vérité sur Katyn appuyé par une liste de politiciens et d’intellectuels célèbres en Occident et faisant la une de nos quotidiens ?

LA SOUFFRANCE

Après 1945, les Russes prétendaient offrir aux Polonais une alliance pour plusieurs siècles entre leurs deux pays. Mais comment une telle alliance aurait-elle pu se bâtir sur une telle atrocité et sur un tel mensonge d’Etat? Le régime communiste né en Pologne de l’occupation soviétique de 1945 s’est toujours aligné sur le mensonge des Russes. Katyn était un mot interdit en Pologne. Ceux qui l’évoquaient pour dénoncer le mensonge russe se voyaient persécutés, privés de leurs droits à une vie normale, emprisonnés ou torturés. L’exil était alors leur seule planche de salut.

Czapski.jpgNombreux furent les artistes, intellectuels, écrivains, scientifiques, opposants au régime communiste à continuer la lutte pour la vérité sur Katyn depuis leur terre d’exil. Jozef Czapski fut un des plus renommé de ces opposants. C’est lui qui fut désigné en été 1941, par le général Sikorski pour retrouver en Russie les 26'000 militaires disparus.

Jozef Czapski, officier emprisonné au camp de Starobielsk, miraculeusement rescapé de la tuerie, avec 62 de ses camarades, dressera de mémoire la première liste des disparus, qui comporta rapidement plus de 4000 noms. Il consacrera le reste de sa vie à se battre pour imposer la vérité sur Katyn. Son combat commence en juillet 1941, lorsque fut annoncée la constitution de l’armée polonaise sur le territoire de l’URSS avec tous les citoyens polonais présents ou emprisonnés. Il ne s’est jamais arrêté de combattre jusqu’à sa mort en 1993 à 97 ans.

Czapski vivant son exil en France, figure emblématique, référence morale de l’intelligentsia polonaise, peintre et écrivain, francophile passionné, auteur d’un journal personnel de plus de 250 volumes, témoignage lumineux sur le siècle des génocides entre européens et sur la résistance des Polonais aux affres des guerres, des révolutions et des massacres, Czapski nous a laissé une merveille sous la forme d’un petit ouvrage écrit à chaud en 1945 : « Souvenirs de Starobielsk ». Czapski y avoue sa souffrance personnelle, son impuissance et sa défaite. Envoyé à la recherche de ses compatriotes disparus en URSS, il doit faire un rapport négatif au Général Anders chargé par Sikorski de reconstituer une armée polonaise en Russie.

Czapski est de ceux qui énoncent alors une série de faits crus qui détonnent dans l’ambiance générale de 1945. Il est de ceux qui risquent de nuire à la reconstruction de
l’Europe organisée à leur guise par les vainqueurs, les Russes et les Américains, qui ont décidé ainsi du sort de la Pologne à Yalta, sans aucunement tenir compte des aspirations réelles de son peuple. Le monde choqué par les horreurs nazies n’est pas prêt à écouter les victimes d’autres horreurs. Parler d’autres crimes paraît alors déplacé.

Dans Souvenirs de Starobielsk Czapski nous raconte comment, en 1939, lui l’officier polonais, en guerre contre l’Allemagne, a vécu l’attaque surprise de l’Armée Rouge dans le dos de son régiment. Il décrit le déroulement farouche des ultimes batailles contre l’envahisseur venu de l’Est par traîtrise. Il relate le long voyage des prisonniers vers les camps où ils seront détenus. Il évoque la vie quotidienne de ses compagnons d’infortune au camp de Starobielsk. Il nous retrace comment, progressivement, après mars 1940, il voit partir ses amis, le lieutenant Ralski, naturaliste et professeur à l’université de Poznan, le docteur Kempner médecin chef de l’hôpital de Varsovie, Stanislas Kuczinsky architecte qui fut le premier à partir pour une destination inconnue en automne 1939, comme tant d’autres. Le décompte funeste se déroule inexorablement, page par page. On s’attache ainsi à des dizaines de ces figures de prisonniers qui recevront bientôt une balle dans la nuque comme 25'000 autres figures avec qui Czapski passe leur dernier hiver, l’hiver très dur de 1939-1940.

Czapski nous fait aussi le récit détaillé de sa libération et de sa longue et infructueuse recherche des prisonniers disparus dont on est sans nouvelles. Czapski, qui parle couramment russe, mentionne les portes closes, les réponses évasives, les mensonges, les silences gênés qu’il rencontre partout auprès des officiels soviétiques interrogés dans le cadre de son enquête. Il fait état de la réflexion, en fait le seul véritable aveu russe du crime, de Mierkulov, substitut de Beria chef du NKWD qui, interrogé en octobre 1940 sur la possibilité d’utiliser les détenus issus des camps de Kozielsk et Starobielsk comme cadres de la future armée polonaise, déclare : « Non, pas ceux-ci ! Nous avons commis à leur égard une grave faute ».

Les Généraux Sikorski et Anders, l’Ambassadeur Kot et Czapski sont les héros de cette recherche sans espoir. Ils vont rencontrer Staline à trois reprises dans son bureau du Kremlin. Pour retrouver la trace de ses amis disparus Czapski va interroger des centaines de polonais et de russes libérés et de retour des camps du Goulag. Avec une obstination et un courage sans borne il s’impose même au général Nasiedkin, chef de tous les camps qu’il va jusqu’à débusquer dans son PC secret du GOULAG (Direction supérieure des Camps) à Orenbourg. Il dévoile ainsi au monde, 20 ans avant Soljénitsyne, l’existence de l’organisme chargé de centraliser l’administration des camps de la mort de l’archipel du Goulag, tout cela en vain. Il rencontrera même l’officier qui interrogea pour le NKWD, les officiers disparus, le Général Raichman. Mais ce fut toujours la loi du silence qui l’emporta.

Czapski découvrit le fonctionnement véritablement maffieux des plus hautes instances qui gouvernaient l’URSS. L’omerta, pour protéger le secret d’état que représentait alors l’exécution des Polonais fonctionnait sans aucun raté. Staline le premier montrait l’exemple. Le signataire de l’ordre des exécutions mentait avec aplomb et bonne figure aux généraux Sikorski et Anders pourtant devenus ses alliés contre les Allemands. Staline manifestait un grand étonnement et même de l’indignation pour le « retard » que son administration mettait à libérer les 25'000 officiers recherchés. Il donnait des ordres par téléphone devant les Polonais et promis de punir les coupables qui avaient désobéi à ses ordres. Il disait en faire une affaire personnelle.

Staline fit courir toutes sortes de bruits et de fausses informations pour égarer les Polonais. Alors découragé mais tenace, Czapski finit par rédiger un mémorandum qu’il adressa aux Russes et qui finissait ainsi : « La promesse formelle faite par Staline en personne, son ordre formel visant à élucider la question des prisonniers polonais, ne permettent-ils pas d’espérer qu’on pourrait nous indiquer le nom de l’endroit où se trouvent nos camarades ? Ou bien, s’ils ont péri, ne sommes-nous pas en droit de savoir quand et dans quelles circonstances cela a eu lieu ? »

Pas de réponse du côté russe, mais une dernière intox, une ombre de dernier espoir habilement entretenue par les membres du NKWD qui sont affectés à l’Armée Anders : Les Polonais espéraient encore que leurs camarades disparus, déportés dans les îles arctiques lointaines, les rejoindraient en juillet ou en août, c’est-à-dire dans la seule période de l’année où la navigation est possible en ces mers. Le NKWD leur murmurait toujours en grand secret : « Surtout, ne dites rien. Vos camarades arriveront au mois de juillet et d’août ; prenez patience. » Mais les mois de juillet et d’août passèrent et personne ne vint.

A Paris en Juillet 1987, à propos de la terreur et des mensonges staliniens, Czapski déclara : « Alors je suis revenu les mains vides et tout le temps encore je m’entêtais, je ne voulais pas croire, vous savez, tuer à froid des millions de gens qui eux-mêmes ne se sont pas battus contre la Russie me semblait, même en Russie, incroyable. En revenant, je suis naturellement allé tout de suite chez Anders pour lui faire le rapport de mes voyages de recherche et il m’a dit : « Mon cher, tu dois comprendre, moi je suis tout à fait sûr qu’ils ne vivent plus, qu’ils sont morts pour la patrie, qu’on les a tous égorgés. » Puis il y a eu cette découverte des charniers de Katyn. J’ai joué dès lors un rôle assez essentiel puisque j’avais voyagé partout et fait partout des rapports de mes contacts avec les grands du communisme - j’ai défendu tout simplement la thèse élémentaire que ce sont les Russes qui l’ont fait. »

Cher Bertrand certes j’ai été long. Mais comment faire autrement quand il s’agit de décrire les méandres profonds de l’âme humaine ? La Terreur bolchevique est montée des entrailles de l’histoire et de la Russie. Elle édifia une dictature fondée sur l’extrême violence et le mensonge. Tout en s’accrochant aux symboles émotionnels de la révolution des pauvres contre les riches et par-dessus tout au drapeau rouge, elle put se présenter ainsi longtemps en championne de la cause du peuple et des ouvriers avant que toute cette tromperie sanglante ne s’écroule, juste après 70 ans d’une existence cruelle.

Bertrand, je me pose souvent cette question idiote. Est-ce que des types dans notre genre, dans de telles circonstances, coupables d’individualisme et de manque d’enthousiasme pour le productivisme, amoureux de la liberté d’écrire, n’auraient-ils pas, eux aussi, fini au fond d’une fosse commune, les mains liées derrière le dos, une balle logée dans la nuque ?

Toutes mes amitiés, Vieux Frère. Ton dévoué Philip Seelen.

Andrzej Wajda. Katyn. DVD. Editions Montparnasse.

Czapski le veilleur

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Contemplation et fulgurance: les deux moments de la peinture de Joseph Czapski, auteur de Terre inhumaine et grand témoin du XXe siècle. Après l'aperçu récent de Témoin du siècle, film de Andrzej Wolski (2015), un nouveau Musée Czapski s'ouvre ces jours à Cracovie. Nous y serons demain...

Cela tient du miracle : à chaque fois c’est un émerveillement que de découvrir les œuvres nouvelles de Joseph Czapski. Alors que tant d’artistes au goût du jour se bornent à répéter tout ce qui a été dit dans les premières décennies de notre siècle par l’avant-garde, Joseph Czapski poursuit — à l’écart des modes mais non sans s’inscrire dans la double filiation de la « peinture-peinture » et de l'expressionnisme tragique (de Cézanne a Nicolas de Staël, ou de Van Gogh et Soutine à Louis Soutter) — son œuvre qu’orientent à la fois l’intelligence d’un homme de vaste culture et la sensibilité à vif d’un témoin de toutes les souffrances de notre temps. 

 

Or, ce qui est particulièrement bouleversant chez le grand artiste polonais nonagénaire, qui touche à l’extrémité de ses forces physiques et que menace la cécité complète, c’est que ses dernières toiles parviennent à la synthèse des deux tendances qu’il s’est longtemps acharné à concilier, de la construction analytique et du saut dans le vide, de la lutte patiente avec la matière et du geste impulsif, de la contemplation et de la fulgurance. 

Czapski33.jpgEn découvrant la série de natures mortes que Czapski a littéralement jetées sur la toile à la fin de l’an dernier, nous pensons à ce peintre taoïste qui, après avoir médité de longues années sans toucher un pinceau, réalisa son chef-d’œuvre en un tournemain ; ou encore à tous ces artistes se résumant soudain à la fine pointe de leur art, forts du savoir detoute une vie mais touchant finalement à l’essentiel en quelques traits et quelques touches de couleur. Devant le merveilleux « Mimosa », c’est le bonheur du Matisse le plus épuré que nous retrouvons sous la forme d’un poème visuel. 

 

Czapski129.jpgAvec le «Vase blanc» évoquant une manière d’icône profane, on se rappelle la quête ascétique d’un Giacometti visant à restituer la mystérieuse essence des objets ou des visages. Plus incroyable encore d’audace elliptique, «Fruit jaune et vase blanc» pourrait être proposé, aux jeunes peintres d’aujourd’hui cherchant à renouer avec la représentation, comme un manifeste de liberté et d’équilibre. 

 

Enfin, la «Grande nature morte aux vases » éclate comme un hymne à la joie dont la lumière irradie l’harmonie atteinte. 

 

Le regard de Czapski, c’est évidemment l’œil d’un peintre, et qui pense en formes et en couleurs, en luttant à chaque instant contre le déjà vu. Mais si l’artiste a réagi dès ses jeunes années contre l’académisme de ses aînés (à commencer par le naturalisme « historique » régnant au début du siècle en Pologne) et s’est confronté par la suite à tous les problèmes picturaux de notre époque (de la couleur pour la couleur chère aux impressionnistes, aux images racontées de l’expressionnisme ou à l’abstraction désincarnée, constituant autant de solutions à intégrer puis à dépasser), son regard est aussi celui d’un homme que son destin a immergé dans la tragédie contemporaine et qui n’a cessé depuis lors d interroger la condition humaine, la solitude de l’individu et la déréliction de l’espèce.

Czapski01.jpgLa peinture de Joseph Czapski, par ses visions, réveille et rafraîchit à tout coup notre propre regard sur le monde. Voyez cette grande toile datant de 1969 et intitulée « Le ventilateur » : dans un soubassement de grande ville, entre deux pans jaune sale encadrant, comme un rideau de théâtre, le fond noir suie d’une muraille nue, c’est le double événement d’un choc pictural, avec l’immense poussée rouge sang d’un tuyau de ventilateur, et d’une présence énigmatique que fait peser cet ouvrier à demi-caché dans sa coulée de noir Goya. 

 

Ou c’est cette autre présence lancinante du «Jeune hommeau Louvre », perdu dans ses pensées comme le sont tous les personnages de Czapski et qui semble flotter dans une grisaille nimbée de jaune-orange et parcourue de grands traits noirs donnant sa formidable assise à la construction du tableau. Ou, enfin, c’est la monumentale « Vieille dame » dont la chair croulante paraît comme écrasée par l’atmosphère feutrée de quelque salle d’attente officielle, tandis que les chevrons obsédants du plancher tanguent follement sous ses pauvres jambes bandées. A l’opposé d’un misérabilisme de convention, Joseph Czapski nous révèle ainsi tout ce que nos yeux aux paupières trop lourdes ne voient plus, par habitude, ou esquivent, par lâcheté. 

Czapski129.jpgLa vie est là, simple et terrible, nous dit et nous répète Czapski, et ce n’est qu’au prix d’une incessante quête de vérité que nous pourrons en déceler la profonde beauté.

 

 

Témoin tragique

 

Plus âgé que notre  siècle (il est né à Prague en 1896 de parents Polonais), Joseph Czapski, après ses écoles accomplies a Saint-Pétersbourg, où il assista aux débuts de la révolution bolchevique, entreprit des études à l’Académie des beaux- arts deCracovie. Chef de file du mouvement des kapistes, il passa quelques années àParis dans les années vingt, avant de retourner en Pologne pour y défendre saconception de la «peinture-peinture », fortement influencée par Bonnard et les fauves notamment. 

Fait prisonnier par les Soviétiques au début de la Deuxième Guerre mondiale, il échappa par miracle au massacre de Katyn et fut chargé de retrouver en Union soviétique les 15 900 soldats polonais disparus. 

 

Czapski27.jpgDans son livre intitulé Terre inhumaine, Joseph Czapski relate les détails de cette mission et l’épopée tragique de l’armée Anders, rassemblant militaires et civils, avec laquelle il traversa l’URSS, l’Irak et l’Egypte, jusqu’à la bataille du Monte Cassino oùles patriotes polonais devaient apprendre l’abandon de leur pays par les Alliés. En exil à Paris depuis 1945, Joseph Czapski fut l’un des animateursprincipaux de la revue Kultura, dont le rôle fut essentiel pour les Polonais. 

 

Ajoutons qu’une monographie a été consacrée à Joseph Czapski par Muriel Werner-Gagnebin et que le peintre est lui-même l’auteur d’un remarquable recueil d’essais sur la peinture, paru en français sous le titre de« L’œil ». Tous les ouvrages cités ci-dessus sont disponibles aux EditionsL’Age d’Homme. 

(Cet article a paru dans La Tribune-Le Matin du 20 avril1986).

 

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23/04/2016

Ceux qui optimisent le challenge

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Celui qui leur dit « à plus » en pensant probablement : si jamais, voire : le moins possible / Celle qui estime qu’avec les Palestiniens les Israéliens vont dans le mur / Ceux qui font valoir la dangerosité potentielle de l’érection des minarets dans nos cantons ruraux surtout à cause des valets de ferme et des enfants monoparentaux / Celui qui parle volontiers de citoyen lambda en s’excluant visiblement de cette caste improbable / Celui auquel son ex reproche d’instrumentaliser le plaisir qu’il lui a indéniablement procuré du point de vue strictement clitoridien dont elle a maladroitement fait état sur le plateau de Delarue / Celle qui s’inquiète de la traçabilité de l’allergie que sa fille Maude manifeste à l’endroit des chauves en épluchant les rendez-vous figurant sur le carnet d’adresses de Jean-Fabrice / Ceux qui travaillent au casting de leur prochain brunch / Celui qui rebondit aux propos de sa psy qui lui propose de purger son relationnel du côté bi / Celle qui parle de réactualiser ses référents / Celle qui se plaint de ne pas impacter la libido de Mike au point de se demander si vraiment il est Str8 / Ceux qui ne te trouvent pas seulement grave mais carrément grave grave / Celui qui mise à fond sur l’écosociétal / Celle qui te demande si quelque part tu ne sais pas où tu en es enfin tu vois ce qu’elle veut dire ? / Ceux qui envoient un signal fort à leurs voisins échangistes qui laissent leurs partenaires parquer sur les cases libres du proprio sans se demander ce qui se passerait si tout le monde faisait pareil / Celui qui pratique la novlangue des connectés avec un max de malice / Celle qui est en train de booster l’idée d’un Espace Poésie au niveau de l’Entreprise / Ceux qui ont une nouvelle feuille de route au niveau du ressenti sensuel, etc.
Peinture: Terry Rodgers.

22/04/2016

Les dés sont jetés

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Chemin faisant (154)

Jérôme Bosch et retour. – Nous étions partis sur un coup de dé : de ses six faces il n’y en avait qu’une qui devait nous conduire à Bois-le-Duc, et ça n’a pas manqué vu que c’était le seul choix que nous nous étions fixés en prévoyant que les cinq autres nous conduiraient à Hertogenbosch, à l’expo du moment que nous nous impatientions le plus de visiter en Europe, dans une ville des Flandres que nous ne connaissions pas jusque-là, au lieu de naissance d’un précurseur du surréalisme ou sur la sixième face du dé portant les initiales homonymes d’un inspecteur du LAPD...

cees nooteboom, auteur, pastel, 40 x 35 cm180x216.jpgEn fait le hasard a bien fait les choses aussi bien pour l’aller que le retour puisque ce matin, vingt-cinq jours après la traversée de l’univers foldingue de Jheronimus Bosch, nous avons quitté la ville de Nevers en compagnie virtuelle (une pleine page du Figaro littéraire) du grand écrivain néerlandais Cees Noteboom dont on lira bientôt en notre langue, avec deux autres recueils importants récemment traduits (dont ses poèmes inconnus en français), un texte spécialement écrit sur Bosch à l’occasion du transfert de l’exposition de Bois-le-Duc au Prado de Madrid, à voir cet été…

12998279_10209317575523250_9203882903616108991_o.jpgLe hasard jamais aboli.– Cees Noteboom nous a accompagnés sur la route de Nevers à Moulins, après quoi, par les hautes terres s’éveillant au printemps de Bourgogne, via Cluny (révérence en passant à la majestueuse caserne ecclésiastique de pierre orangée), nous avons retrouvé notre plus constat compagnon de voyage en ce périple, à savoir Emmanuel Carrère en son très remarquable recueil de chroniques (Il est avantageux d’avoir un endroit où aller) dont la plus étonnante évoque sa rencontre avec l’homme-dé.

 

luke-rhinehart-03.jpgThe Diceman, L’homme-dé, est un roman d’un certain Luke Rhinehart paru en 1971 en pleines « années hippies », évoquant le parcours extravagant d’un homme qui décide de braver toute raison raisonnable en ne se fiant plus qu’aux ordres capricieux d’un dé jeté, objet de totale liberté en apparence, puis sujet à brève échéance de rupture totale voire de folie. 

97733296_o.jpgOr Carrère, toujours curieux des destinées hors normes (comme celles du mythomane tueur Romand ou de l’auteur-activiste russe mégalo Limonov), après avoir découvert, sur internet, la véritable identité du mystérieux Luke Rhineart, est allé à la rencontre de George Cockcroft, vrai nom de ce prof pépère vivant planqué avec les siens à l’abri de ses adulateurs mondiaux, dans un repli paisible de la campagne américaine tout semblable aux collines de Bourgogne que nous traversions tandis que je nous faisais la lecture de ce récit débouchant sur moult questions existentielles liées à notre vrai moi ou à vraie la nature de la réalité…

13040912_10209317575443248_7198547654469063745_o.jpgLe voyage qui nous fait. – Plus que nous faisons le voyage, disait à peu près Nicolas Bouvier, c’est le voyage qui nous fait, et nous l’aurons vécu une fois de plus, avec l’increvable Lady L. au volant de notre Jazz Hybrid blanche à profil caréné de souris d’ordinateur, en multipliant les observations et les impressions de toute sorte, qu’elles soient d’ordre paysager ou architectural, narratologique (les livres qui supportent la lecture orale en automobile japonaise) ou historico-affectif (la mémoire tragique de l’Europe des guerres passées), artistique (quelques musées en passant et quelques églises), bonnement humain ou gastronomique - y compris l’excès de sel dans la cuisine de l’hôtel d’hier soir à Nevers, à signaler sur TripAdvisor !

Ainsi que le relève Emmanuel Carrère, le hasard qui nous arrive procède toujours plus ou moins de nos plans secrets, conscients ou inconscients. Ce n’est évidemment pas par hasard que nous avons fait ce grand tour renouant en partie avec l’ascendance hollandaise de Lady L. et mon goût de la peinture flamande, entre autres réminiscences de Batavia ou des lettres de Vincent à son frangin, à cela s'ajoutant notre désir de Normandie et de Bretagne.

13040894_10209317575403247_9015022634030882696_o.jpgEnfin ce matin, Lady L. a souri de connivence en entendant, à travers ma lecture, Cees Noteboom parler des milliers de livres qui ronchonnent derrière lui, dans sa bibliothèque, comme nous les avons entendus ce soir au Village du livre de Cuisery, non loin de Tournus où elle et moi, tout jeunes gens, avons fait, par Taizé, un beau voyage de ludiques études…

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21/04/2016

La France que nous aimons

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Chemin faisant (153)

Lumière de Vendôme. – Nos jeunes camarades de Nuit debout disposent, paraît-il, d’un « pôle médiation » et d’un « pôle sérénité », entre autres instances  d’apaisement relationnel au niveau de la communication. Il paraît que c’est une nouvelle façon d’acclimater le « vivre ensemble », et nous leur présentons nos sincères condoléances, vu que la nuit finira par se coucher quand nous serons debout dans le plein jour de la douce France qui est, parfois, si jolie, comme disait le poète à propos de notre mère la terre.

BABEUF.jpgVendôme en fin de matinée est un paradis de présence douce où tous les temps de l’Histoire se conjuguent, avec une forte empreinte de roman et de gothique, le souvenir du Bourdon de l’abbatiale qui a perdu sa voix en 1994, celui du jour où Gracchus Babeuf s’est fait tirer de son ergastule et traîner jusqu’à l’échafaud, les reflets pensifs dans les eaux lentes d’un bras du Loir, un pêcheur qui n’a cure d’aucun « pôle de sérénité », et le buste deBalzac qui nous rappelle que le grand queutard a fait ses écoles ici même.

Unknown.jpegLe corps du gros. – Si j’évoque la puissance sexuelle de l’énorme romancier, c’est dans la foulée d’EmmanuelCarrère qui s’y arrête, au fil de superbes pages de son journal reprises dans Il est avantageux d’avoir où aller intitulées Deux mois à lire Balzac, à propos d’un retour qu’il a fait à la Comédie humaine, découverte avec passion en son adolescence, abandonnée et reprise avec un accent porté sur la présence physique de l’écrivain lui-même, trônant comme au cabinet au milieu de ses personnages et ne cessant de nous suggérer entre les lignes, inquiet autant qu'insistant, qu’il a « la plus grosse »...

 

DSCN1975.jpgJe nous ai lu ces pages extrêmement intéressantes, qui impliquent les fluctuations de nos rapports avec une œuvre à travers le temps et notre relation plus ou moins intime avec un auteur (Oscar Wilde a pleuré après le suicide de Lucien de Rubempré comme s’il avait perdu un amant…), entre Vendôme et Nevers.

Or cette région sublime de France plate, entre Beauce et Sologne, Chartres et Cluny (grosso modo, n’est-ce pas), est sillonnée par tous les chemins d’allers et de retours des romans de Balzac, via Paris et la vallée du Lys, que la vieille douceur de Vendôme, au bord du Loir, concentre autant que celle de Nevers, au bord de la Loire.

DSCN1861.jpgDe pierre blanche et d’ardoise. - Franchement, sans vouloir vexer nos amis Bretons, nous préférons, Lady L. et moi, la pierre blanche douce au derme de l’Anjou, à celle, presque noire, des bourgs de la rive atlantique septentrionale, du côté de Roscoff. Les église bretonnes sont émouvantes et nimbées de mystères celtiques, mais la France de Ronsard et du flamboyant gothique irradie bonnement, de Blois à Amiens  ou en ces alentours de Vendôme et de Nevers, avec quelque chose de plus central, de plus fruité et de plus flûté. 

 

Cela étant, comme Emmanuel Carrère le dit de son goût changeant pour Balzac, nous pourrions affirmer le contraire tout à l’heure, mais « tout à l’heure est tout à l’heure et ce n’est pas maintenant », claironnait déjà Charles-Albert Cingria...

Bref, nous aimons ces vestiges d’une France remontant à la plus haute Antiquité (de la roche de Solutré se trouvaient précipités des chevaux vivants comme dans les feu les sacrificiels fils d’Aztèques) et dont on retrouve maintes traces  un peu partout tandis que la loutre éternelle, au bord de la Loire, le soir, guette le poisson et que l’hirondelle, infoutue de passer la nuit debout, tournique au ciel du printemps revenu…  

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20/04/2016

Ceux qui repartent d'un bon coup de pied

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Celui qui se lance dans des études supérieures de marché / Celle qui épouse un funambule de la finance / Ceux qui vont démarcher leur méthode de développement impersonnel / Celui qui se met à aider au ménage à trois / Celle qui aborde le troisième âge en quatrième vitesse / Ceux qui redécouvrent les bonnes choses du bon vieux temps comme le goût du clou de girofle dans le rôti de bonne-maman à l’époque de Ronald Reagan / Celui qui apprend l’alphabet braille pour au cas où / Celle qui désespère de s’exprimer en espéranto / Ceux qui ont quitté les ordres pour faire comme tout le monde / Celui qui lit L’Enfer de Dante en version bilingue dans le funiculaire montant au Paradiso-Kulm / Celle qui conserve un souvenir mitigé de sa maîtresse de couture qui sentait le rance et lui disait des choses dures (mais justes) sur ses dons de fileuse de mauvais coton / Ceux qui ont perdu leur jeunesse sous la coupe de parents adoptifs qui les avaient accueillis pour de l’argent et plus si dispositions / Celui qui de deux choses l’une en a toujours choisi une autre plus marrante / Celle qui te voue aux gémonies sans bien savoir de quoi il s’agit en somme / Ceux qui relativisent tout même l’amour que tu portes à ta mère qui te fait invoquer ton droit de ne pas venir bosser quand elle te veut près d’elle à jouer du Schikaneder sur son pianola / Celui qui entonne un chant païen pour bien montrer à son voisin quaker que chacun son opinion et Dieu pour tous / Celle qui se met à crier dans le tunnel dont elle rêve dans le train qui traverse un tunnel de ce rêve récurrent / Ceux qui posent leur voix et ne retiennent rien / Celui qui ne voit pas plus loin que son pied-de-nez / Celle qui ne sait plus où donner de la bête / Ceux qui n’ont pas moufté au décès de la poétesse M. dont l’œuvre a été traduite dans toutes les langues nordiques du fait des relations de son ex très introduit en haut-lieu et dont on dit qu’il lui a pourri la vie mais sait-on jamais avec les poétesses et les diplomates bulgares ? / Celui qui demande franchement au flûtiste indien s’il est plutôt top ou plutôt bottom ? / Celle qui faufile la réparation du frac du prochain lauréat du Nobel de littérature dont elle n’a rien lu mais qui présente si bien / Celle qui savait plusieurs pièces de Racine par cœur mais que le tsunami n’a pas épargnée pour autant / Ceux qui ont entendu parler de la manie du nouveau coursier malgache de lire des poèmes durant les pauses mais ne veulent pas le savoir du moment qu’il est juste café au lait, etc.
Peinture: René Myrha

08:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : recensement, listes

19/04/2016

L'arche du salut

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Chemin faisant (152)

La Flèche en pleine cible.-Si les constats les plus sévères, sinon les plus apocalyptiques, se multiplient, par les temps qui courent, à propos des ravages exercés par notre espèce sur la nature, en général, et la gent animale en particulier, de notables efforts, en sens inverse, n’en sont pas moins accomplis, depuis deux ou trois décennies, en vue de freiner ou de corriger cette désastreuse évolution, et le travail qui se fait dans le parc animalier de La Flèche, entre Nantes et Angers, illustre magnifiquement cette tendance, alliant une vocation de préservation et d’information pédagogique, de présentation ludique et de foyer de recherches.

6Bh8owVPxw7P_2h2qjS4koFRO_M.jpg13048113_10209302335262253_2419813213212505644_o-1.jpgDu petit écran à la 3D.– Fondé en 1946, le zoo de La Flèche, avec ses 1500 animaux (et plus précisément les carnets roses de sa nursery), ses responsables attitrés et compétents de chaque espèce et ses jeunes stagiaires, sont devenus autant de « stars » de la télé, puisque France 4 en documente les multiples aspects depuis des années au fil d’une émission-culte, comme on dit.

13055770_10209302335302254_8080818666742723605_o.jpgC’est ainsi que les mômes de France et de Navarre (ou de Suisse et d’ailleurs), débarquant à La Flèche avec maman ou papy (ou mamy et papa ou l'ami de maman), se précipitent auprès d’Amandine, la dresseuse d’otaries, pour lui demander un autographe après le show de celles-ci, et le vétérinaire, la blonde aux yeux bleus en charge des perroquets, ou tous leurs camarades devenus célèbres au fenestron se prêteront gentiment à cette retombée de gloire exigeant leur griffe...

Mais l’important est ailleurs. Parce que, sur ce fond de décor bon enfant, et prolongeant l’immense boulot nécessité par la logistique d’entretien de cette arche monumentale, se développent des actions croisées avec des institutions locales ou internationales diverses visant par exemple au salut des chimpanzés camerounais ou à la protection rapprochée des éléphanteaux du cru (dans une garderie ad hoc), entre autres liens avec Madagascar ou telle réserve africaine de bonobos.

Le saviez-vous ? – Approcher le panda roux ou la loutre folâtre à les toucher est une chose, et la petite ferme des animaux permet même aux gosses de caresser la chèvre naine et presque le nosy komba (qui se dérobe prestement), mais l’instituteur qui somnole en chacun de nous se réjouit particulièrement à la lecture des panneaux informatifs très complets assortis de notices intitulées Le saviez-vous ? Et force est de constater que, neuf fois sur dix nous l’ignorions et que l’apprendre est tout bonus.

13041431_10209302335182251_8075898709320730758_o.jpgCependant le plus gratifiant est encore ailleurs, plus que dans une ménagerie de cirque ou que dans la plupart des zoos urbains :de voir se mouvoir les animaux dans un environnement reproduisant plus ou moins leur biotope d’origine, sans les contraindre à outrance, en tout cas de notre point de vue. Ce qu’ils pensent se discute évidemment, mais il semble que les otaries se prélassant au soleil n’aient rien à envier aux caissières de l’Intermarché voisin …

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A comme bonheur

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Chemin faisant (151)

Boucles du Grand Tour.-  Après une première grande boucle en 2013 qui nous avait conduits, Lady L. et moi, accompagnés de Snoopy notre cher fox, à travers la France de Nevers à Angers, via Noirmoutier et le marais poitevin, jusqu’à Saint-Jean de Luz, puis les Asturies et le Portugal, l’Algarve et l’Andalousie, la Catalogne et la Provence, à peu près 7000 kilomètres sans une chicane et presque aucun moment de blues, nous sommes repartis fin mars en visant d’abord le nord, par Colmar et Bruges, pour longer ensuite la côte atlantique de Bretagne et de Normandie et nous retrouver, ce soir, après une escale à Nantes au pied du château des Ducs de Bretagne, dans la petite ville au bord du Loir de La Flèche, loin du toc touristique, entourés de bons Français de bonne France à l’enseigne du Gargantua. 

11202093_10209203775638324_5760510416709482770_n.jpgOr dès notre arrivée au Gentleman, cet ancien hôtel particulier à jardin et séquoia centenaire transformé en établissement **, la Qualité de l’accueil et du décor de vieux grand goût sans bluff de cette maison sobrement et parfaitement restaurée nous a ramenés au cœur de cet habitus propre à la vraie civilisation garantissant une belle et bonne vie -comme l’a évoquée Rabelais avec son Abbaye de Thèlème.

 

13002461_10209295681015901_2309896377766054909_o.jpgLes enfants de Gargantua. – Et précisément, bigre chance de tombola un lundi soir où tous les aubergistes lèvent le pied, c’est à l’enseigne du Gargantua que nous nous sommes retrouvés au milieu de tables bien garnies d’enfants plus ou moins dodus mais surtout pourvus, à peu près sans exception - sauf un tout petit de deux ans plongé dans un énorme livre d’images -, de smartphones multicolores au moyen desquels ils revoyaient le tigre redoutable ou les lionceaux blancs, les otaries ou la girafe et tant d’autres animaux sauvages approchés l’après-midi- tous revenant en effet du plus médiatisé des zoos de France documenté tous les jours sur France 4.

13064621_10209295681175905_4626867411013612588_o.jpgCe détour relève-t-il, de notre part, d’une soumission conformiste à un feuilleton télévisé démagogue ? Nullement, mais je dirai demain, après notre propre pèlerinage auprès des tamarins, des suricates et autres pandas roux de La Flèche – représentant autant d’espèces menacées -, les motifs à la fois primesautiers et plus profonds, voire essentiels dans le macrocosme terrien actuel, qui nous ont fait faire ce détour.

 

6Bh8owVPxw7P_2h2qjS4koFRO_M.jpgDétours et trouvailles. – Ce qu’il ya de beau dans un voyage dont on n’attend rien a priori, c’est d’y trouver ou apprendre moult choses surprenantes, cocasses ou bonnement instructives, comme cette enseigne découverte cet après-midi dans une rue de Lude (et d’abord découvrir soudain qu’il existe au monde une bourgade du nom de Lude, riche d’un monumental château surplombant le Loir…), résumant sa raison sociale de boutique fourre-tout à A comme Bonheur, suspendue juste au-dessus d’un signal de sens interdit…

De la même façon, j’aurai découvert que le poilu de 14-18 honoré sur la place deLa Flèche porte la moustache de Brassens, et qu’entre La Flèche et Lude poussent des forêts semblant immatérielles de fins arbres oranges, alternant avec de soudaines futaies de bouleaux à la russe. Ces détails, non signalés par les guides, paraissent anodins voire insignifiants, et pourtant...

13002448_10209278289301119_2459740031984525767_o.jpgAvec le travail des paludiers des marais salants de la région de Guérande, la gamme souvent insoupçonnée des douceurs bretonnes – les peuples les plus rudement éprouvés par leurs conditions de vie ont souvent le génie pâtissier, voire confiseur – , la juste appellation des buissons de fleurs jaunes bordant les routes de Bretagne (ajoncs et non genêts) et tant d’autres particularités liées à chaque lieu, la France départementale, autant que le Paris arrondissementier ou les cantons helvètes (qui dira les trouvailles du voyageur en Thurgovie agreste !)  n’en finissent pas de nous épater à proportion inverse de notre peu de goût pour l’épate…  

 

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18/04/2016

Ceux qui dorment debout

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Celui qui s'est longtemps couché de bonne heure pour le twitter plus tard / Celle qui de Vesoul marche en dormant jusqu'à République ce qui ne s'était jamais vu sur Facebook où les somnambules se battent pourtant en sorte d'être reconnus / Ceux qui affirment que la place de Finkielkraut n'est pas à République vu qu'il a été vu à Nation et ne pense pas comme eux seuls détenteurs de l'idée de démocratie participative / Celui qui écrit dans Le Monde (quotidien de la France qui pense) qu'on ne sait pas que penser du mouvement Nuit debout que les sociologues qui lisent Le Monde considèrent pourtant comme un mouvement citoyen dont il faut attendre quelque chose à condition qu'il se positionne au sens où l'entendent les politologues qui lisent / Celle qui couche avec un mec qui le fait mieux debout et pas seulement la nuit / Ceux qui vont voir sur Periscope si on les voit lever le poing sur République / Celui qui connaît la meuf que Finkielkraut a traité de conne sans savoir qu'en penser vu qu'il ne lit pas Le Monde (le journal de la France qui dépense) / Celle qui prépare le mémo citoyen qu'elle va balancer sur Twitter en espérant que ça fasse bouger les choses / Ceux qui s'indignent d'être comparés aux indignés vu que ça n'a rien à voir / Celui qui inclut République dans son nouveau plan de Tour Operator "sur Paris" / Celle qui a vu Ophélie Winter à Châtelet / Ceux qui échangent à mort au niveau de l'ouverture / Celui qui affirme qu'après Nuit debout rien ne sera plus comme avant genre 22 mars 1968 et le virage facho juste après comme les vieux racontent à la veillée / Celle qui ne passe jamais la nuit debout dans sa burqa vu qu'elle n'en a pas / Ceux qui se douchent après leur bain de foule / Celui qui se ramasse une secousse sur un gendarme couché / Celle qui t'en joint de te situer par rapport au consensus insituable / Ceux qui lancent aux Républicains qu'ils n'ont pas leur place à République, etc.

Image JLK: le mouton de Kinderdijk qui ne dira jamais JE SUIS PANURGE.

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17/04/2016

La France sans Periscope

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Chemin faisant (150)

Sensibilité de la Nature.– L’appellation de Côte sauvage, entre La Baule gravement bétonnée et la pointe de Croisic, plus précisément ici dans la baie du Manerick, est justifiée par les rochers sculptés et les falaises farouches que l’on peut longer en suivant un aimable sentier surplombant de sable fin bordé de fils de fer protecteurs que justifie la sensibilité de la Nature au passage des marcheurs, coureurs et autres Anglais.

13040844_10209288672320688_8464943148827742042_o.jpgDes pancartes mettent en effet en garde les sujets de Sa Majesté en ces termes précis : To protect our coastline, please stay in the trails. Et l’injonction se fait plus précise dans la langue du président Hollande : Les aménagements réalisés ici visent à protéger une végétation très sensible au piétinement. Telle étant aussi la France réelle, qui ne passe pas toujours la nuit debout et suit les chemins balisés.

12976954_10209288672520693_123669928616037046_o.jpgDes lieux privilégiés. – Au volant depuis notre départ, il y a de ça deux dimanches, de La Désirade, notre maison sur les hauteurs lémaniques, à Colmar puis à Bois-le-Duc-Hertogenbosch (pour la grande expo de Jérôme Bosch), Bruges (sa bière sucrée et ses vieilles pierres romantiques), Dordrecht (sa vue sur les grues de Rotterdam), la Normandie (les parkings de Honfleur et du Touquet), la Bretagne aux bourgs pittoresques et la Loire Atlantique (où l’océan mène au fleuve), Lady L. a suivi les indications vocales infaillibles d’une robote GPS à voix suave quoique inflexible. 

12983838_10209288672960704_4462276053754050818_o.jpg13055660_10209288673040706_1391945558927354799_o.jpgMais pour dénicher des coins qualitativement uniques : débrouillez-vous. Ce que nous avons fait avec autant d’alacrité dans la sagacité que de pot : ainsi avons-nous découvert l’adorable bourg pittoresque de Guérande, moins touristique et plus vivant que Tréguier ou que Dinan, l’anse de sable hors du temps où rêver à l’éternité les pieds dans l’eau, au restau éponyme de Pont-Mahé, et, à Baz-sur-mer, l’hôtel *** Le Lichen, idéalement situé à cent pas de la mer, entouré d’une pelouse sensible et tenu par un couple très avenant et de sûre compétence dont le fils a passé par l’école hôtelière des hauts de Lausanne - c’est dire.

13029660_10209278327182066_4330630335945709598_o.jpgDu réel au virtuel. – Lisant (un peu) les journaux et regardant (le moins possible) la télé le soir, nous aurons été frappés, durant ces vingt premiers jours à traverser trois pays et, plus particulièrement, la France « des régions », comme on dit à Paris, par le hiatus constat, pour ne pas dire le contraste antagonique, entre cette France réelle, paysagère et potagère, cette France des gens et des jardins, des maisons et des magasins, et le pays filtré par les médias parisiens, si différents aussi des journaux du coin.

Cela dit sans dénigrer forcément qui ou quoi, n’est-ce pas, mais juste en constat, pour dire que la nouvelle toquade informatique du nom de Periscope (le fameux outil d’interface twittant entre la rue et les réseaux sociaux) n’est qu’un œil parmi d’autres, et le volapück des experts sociologues et politistes estampillés Sorbonne qu’une novlangue de plus qui nous en dit moins, le plus souvent, que nos yeux et nos antennes…    

  

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Des endroits où aller

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Chemin faisant (149)

À Davos par Cabourg. - L'antique Yi King ou Yi Jing (qui se prononce Yi-ting), livre de sagesse chinoise trimillénaire qu'on dit aussi Traité des transformations, affirme à qui veut l'entendre, potentat casanier ou mendigot errant, qu'"il est avantageux d'avoir où aller".
C'est aussi le titre du dernier livre d'Emmanuel Carrère avec lequel nous avons eu l'avantage d'aller d'Alsace en Flandres, puis du delta du Rhin à l'estuaire de la Seine, en passant par Spetsai et l'Irlande (dans un texte consacré à son ami Michel Déon), Cabourg (notre pèlerinage au Grand Hôtel du petit Marcel) et Davos (son reportage gratiné sur le forum des battants), nos découvertes en 3 D alternant à tout moment avec les observations passionnantes de cet auteur formidablement présent au monde.

On fait ainsi deux, voire trois voyages à la fois en entremêlant choses vues à la fenêtre et choses lues. Aujourd'hui, ainsi, nous aurons traversé les merveilleux paysages de la Bretagne mythique, par Brocéliande, en lisant de belles pages de la bio de Simon Leys en ses premières années d'apprentissage; ou cette inepte présentation de la saison culturelle à Zurich, dans le Magazine super-snob-gauche-caviar du journal Le Monde, alignant les poncifs complaisants et faisant passer la capitale alémanique pour un foyer mondial de la culture balnéaire - l'hommage ultra-consensuel et convenu au mouvement avant-gardiste  Dada et les bains publics branchés - cet article dégoulinant de flatterie n'étant en fait qu'un publi-reportage non signé...

L'argent à deux faces. - Le fric fout tout en l'air en cette époque d'hallucinant déséquilibre entre trop riches et trop pauvres, mais nous qui sommes entre deux ne pourrions nous payer cette espèce de Grand Tour sans les quelques moyens acquis par notre travail, et celui de nos parents (!) qui ont eux-mêmes commencé à voyager sur le tard.

13002448_10209278289301119_2459740031984525767_o.jpg13055273_10209284323811978_6499450527324131829_o.jpgNe crachons donc pas sur l'argent, grâce auquel nous nous sommes régalés hier soir, sur cette côte sauvage, de fruits de mer arrosés de Sancerre, avant un coucher de soleil virant de l'orange doux au rose virulent, et tâchons de rester aussi enthousiastes et poreux que lorsque nous allions en stop à vingt ans sur nos semelles de vent de petits fauchés.
12977052_10209284324371992_3942772115830124217_o.jpgLa merveille est d'ailleurs gratuite, à tous les virages. Hier par exemple, dans cette courbe de la route bombée des abords de Brocéliande, avant la descente sur la mer, entre les grands beaux arbres nous faisant comme un tunnel de lumière verte...

Le sel de ce jour.- Un dimanche non moins lumineux se lève ce matin sur l'Atlantique bleu-rose du sud Finistère, mais nos vieilles osses fatiguent un peu et nous avons renoncé à pousser jusqu'à la pointe du Raz, crainte d'un ras-le-bol forcé. Du coup nous avons renoncé à une bonne rencontre espérée avec une amie plus que virtuelle de Quimper...
Or c'est comme ça: tout va trop vite et les rencontres "en vitesse" ne rendent d'ailleurs pas justice à l'amitié, mais le coeur n'y est pas moins se dit-on pour se consoler.

13055747_10209284323771977_5507346515506615648_o.jpgD'autres lieux nous attendent en attendant, sur le chemin du retour, de La Flèche demain où la révérence s'impose aux éléphants philosophes et aux otaries folâtres, à Vendôme, Blois ou Nevers dont les noms chantent si doux...
Nous avons dû "zapper" deux rencontres amicales, à Honfleur et à Quimper, mais le jour a ce matin des reflets prometteurs aux mille miroirs d'eau des marais salants. Merci la vie...

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16/04/2016

À l'ouest d'Ouessant

littérature,poésie

Au sud du sud, que je situe à l’instant plein ouest d’Ouessant, sous un ciel de plomb veiné de blanc de zinc qu’une bande de gris ombré sépare du vert bitumé de la mer, je me trouve, encore très petit, quoique je pense là encore avoir déjà sept ans et que c’est le seul sentiment de l’immensité de l’océan qui me minimise ainsi que le plus amenuisé Gulliver – plus exactement : nous nous trouvons là, le Président et moi, et mon grand-père me fait regarder la mer et me fait voir, me fait scruter et me fait observer, me fait observer et me fait scruter, me fait voir et regarder la mer où nous arrivent de partout des vagues et des vagues, et d’autres vagues encore, et d’autres derrière elles qui semblent naître d’elles pour se confondre à elles tandis que d’autres derrière elles les chevauchent soudain et les soumettent avant d’être chevauchées et soumises à leur tour, et chevauchant celles de devant avant d’être chevauchées se busquent et se renversent à la fois comme des piles de tuiles d’eau que le vent dresserait et ferait s’effondrer en même temps, ou comme des briques d’eau s’élevant en murs qui éclatent et nous aspergent jusque sur la berge, et toutes nous arrivant dessus, toutes nous faisant avancer et reculer en même temps en criant et en riant en même temps, le mur écroulé redevenant vague et vagues multipliées sur d’invisibles et mouvantes épaules où s’ébrouent et se répandent des chevelures d’écume sous le vent les ébouriffant et les soulevant, les traversant de son élan fou venu de Dieu sait où…


Regarde-les, me dit mon grand-père, regarde-les toutes et chacune, regarde ce qui les distingue et ce qui les unit, donne-leur à toutes un nom pour les distinguer et donne-leur le même nom si tu trouves ce qui les unit, ou alors donne ta langue au chat, et je pensais à Illia Illitch dans son antre de sous les toits de la maison de mon grand-père, et je regardais la mer, et je cherchais le nom des vagues, mais dès que j’allais en nommer une l’autre la chevauchait et la soumettait. Je ne savais rien encore de l’ondin qui chevauche l’ondine, je n’avais vu jusque-là que le cheval chevauchant la chevale, mais à présent c’étaient les vagues, qui n’ont pas de corps ou tous les corps, les vagues qui ont tous les noms ou rien qu’un seul que seul le chat à sept langues connaissait, qui l’avait dit en secret à l’étudiant Illia Illitch logeant dans les combles de la villa La Pensée, lequel étudiant russe l’avait répété à mon grand-père qui, finalement, ce jour-là, me dit voilà: voilà la secret des noms des vagues.


Regarde la mer, me dit mon grand-père et voici que sa main plonge dans la vague et en retire une main d’eau dont il me dit : voici l’eau de la vague qui est celle de toutes les vagues, voici une main de mer qui est toute la mer. Toi-même que j’aime, comme ton grand frère et tes sœurs que j’aime, tous nous sommes des poignées de mer mais à présent regarde-moi : je te bénis de cette main de vague. La mer t’a giflé et te giflera, mais avec la même main d’eau je te bénis et t’appelle par ton nom...

Image JLK: sur la Côte sauvage...

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15/04/2016

Aubépines, pierres et druides

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Chemin faisant (148)

Folklore contre pittoresque. – Avec ses parcours fléchés, ses clichés vidés de leur substance,ses contraintes et ses atteintes, son kitsch substitué à toute vraie beauté, le tourisme massifié des temps qui courent ne cesse de nous soumettre aux tensions schizophréniques entre curiosité et dégoût, attirance et répulsion, reconnaissance et déception, et cela s’avère par les lieux les plus remarquables, de Venise à Bruges ou, ces jours pour nous, en Bretagne, deTréguier à Dinan. 


À Tréguier surtout, un peu moins à Dinan, mais aussi à Roscoff, d’imposants ensembles architecturaux ne sont plus aujourd’hui que des coquilles vides, dont nous admirons la beauté extérieure ne correspondant plus à un habitus communautaire vivant. 12977005_10209269490161146_8588950862208063160_o.jpgDu moins la beauté de cette architecture qu’on dit « sans architectes » fait-elle écho au génie populaire  dont est issue, en Bretagne la poésie « analphabète » relevant d’une haute tradition druidique puis chrétienne, qui se module notamment dans les lais du Barzas Breisz, somme lyrique et légendaire, musicale et morale de la plus ancienne histoire de Bretagne, dont la matière fut collectée auprès des vieilles paysannes et dans les cafés de marins, les comices agricoles ou les veillées funéraires, au mitan du XIXe siècle, par un vicomte ami de Chateaubriand (Théodore Hersant de La Villemarqué) qui fut d’abord traité de faussaire à Paris avant d’être honoré comme glaneur de folklore au même titre que Bartok dans la puszta ou, plus récemment, Pierre Jakez Hélias dans ses travaux de passeur-conteur.

D’envoûtantes itanies. - Nous roulions ce matin sur la départementale assez encombrée reliant Roscoff et Dinan, et je psalmodiais, ainsi que le conteur en sabots, les Séries citées par Yann Quéffelec dans son Dictionnaire amoureux de la Bretagne, telles que les Neuf petites mains blanches ou Le Druide et l’enfant que lui récitait sa tante Jeanne au manoir de Kervaly, quand les oreillons le retenaient au lit.13041374_10209269514521755_4395974385607442434_o.jpg

 

Je cite trop brièvement, en renvoyant la lectrice et le lecteur aux pages 117 à 132,sous la rubrique Barzas Breizh, du Dictionnaire amoureux de Quéffelec :

« -Tout beau, bel enfant du Druide, réponds-moi. Tout beau, que veux-tu que je te chante ?

-     Chante-moi la série du nombre un, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

- Pas de série pour le nombre un. La Nécessité unique, le Trépas, père de la Douleur, rien avant, rien de plus.

-     Chante-moi la série du nombre deux, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

-     Deux bœufs attelés à une coque, ils tirent, ils vont expirer. Voyez la merveille ».

Et ainsi de suite, les séries se suivant et s’amplifiant au fil de l’incantation, au risque d’hypnotiser Lady L.au volant de la Honda Hybrid : « Sept soleils et sept lunes, sept planètes, y compris la Poule. Sept éléments avec la farine et l’air »…

13041017_10209269516961816_4754934933527950281_o.jpgLe pays profond. – « Si le monde actuel est un village planétaire, écrit Yann Quéeffelec, un village internautique, le villageois breton en exil n’oublie jamais le tuf armoricain. La terre, l’océan : racines. La musique et la danse : racines. La Langue : sectionnée, mais racine. L’appartenance – abusivement qualifiée d’identité -, voilà bien la force innée qui l’attache à la tribu, breton qu’il est avant d’être français, européen. Ce n’est pas un repli, c’est un ancrage ».

12973070_10209269492561206_4711623503703952060_o.jpgEn passant à travers les neiges d’aubépines et les soleils de genêts, vous entrevoyez les crucifix de pierre de Bretagne : racines. Des mots incompréhensibles surgissent ici et là :racines. Et Yann Quéffelec, relayant ’auteur du Cheval d’orgueil que j’ai entendu un jour psalmodier lui aussi par cœur, de conclure à propos du villageois breton : « S’il veut parler brezhoneg en ces jours globalisés où Molière paraît s’américaniser à plaisir, c’est par instinct prométhéen, une gloire de sauveteur de feu »…  13041378_10209269485401027_8915011452987344553_o.jpg

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14/04/2016

Passeurs

13002536_10209269272355701_5378416411601410681_o.jpgChemin faisant (147)

Juste en passant.- La première fois que je suis venu à Saint-Malo, je ne sais plus en quelle année, le Big Jim était là, qui vient de quitter notre drôle de monde, et d'autres plumes fameuses du Montana, et l'ami Bouvier (Nicolas, qui rejoignit lui-même les grandes prairies en 1998), ou Tony Hillerman le Navajo blanc, et moult étonnants voyageurs très divers - jusqu'aux éternellement jeunes Théodore Monod et Ella Maillart - réunis à l'initiative de Michel Le Bris, grand ordonnateur hugolien, court sur pattes et très barbu, de la manifestation.

Jim Harrison avait d'extraordinaires chemises à bariolures tropicales, mais le plus étonnant était ailleurs: dans sa rencontre presque intime avec ses lecteurs - à la gentillesse attentive avec laquelle il répondait à ceux-ci, contrastant avec sa légende de bretteur grandgousier fort en gueule; et l'épatant festival, à ses débuts en tout cas, m'avait enchanté pour cela même: la proximité sans trop de flafla médiatique entre auteurs et lecteurs. En outre, mieux qu'à Paris, la présence de ces passeurs de littérature que sont les petits éditeurs de la galaxie francophone, et les libraires du lieu et d'ailleurs, se vivait au contact immédiat et à la venvole malouine.

13040938_10209269085391027_7555405625059172733_o.jpgJ'ignorais alors que le manchot épaulard, alias Stéphane Prat, fût de la fiesta, mais c'est lui-même qui me l'a rappelé hier au lieu de l'ancien marché au poisson où, auteur-bouquiniste-galeriste de bonne compagnie (il a signé un essai sur Jack London et c'est un premier bon signe) il fait lui aussi office de passeur, diffuseur par surcroît des éditions du Bug de mon compère Bertrand Redonnet où je suis censé publier bientôt un nouveau livre…

Pépites et joyaux.- Le meilleur de la littérature se grappille parfois dans le plus bref et le plus concentré,comme l'illustrent les aphorismes d'Héraclite ou de Joubert, entre autres formules plus ou moins fulgurantes de René Char et de Michaux, Lichtenberg, Peter Handke, Jules Renard en son journal ou Jean-Pierre Georges dans son recueil intitulé Le Moi chronique, que m'a fait découvrir Stéphane Prat.

Georges-JP-200_px.jpgDans une suite de notations où, sur les traces de Cioran, ce natif de Chinon broie pas mal de noir, des traits de lumière ou d'humour à la Chaval nuancent le désenchantement dominant ces « journaliers » acides.

Je cite: « Je blanchis comme l'argent sale ». Et ceci: « Une journée à faire pleurer un saxophone ténor ». Et cela: « Dans le soir devenu rose où la pluie luit encore : hosanna des merles ». Et sur le même ton: « Le merle, un homme heureux ». Et cela encore: « Je fais les cent pas dans ma tête et je ne trouve rien, même pas un siège ». Ou en écho à Henri Calet (« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes ») ceci: « Attention ne m'approchez pas, blessure fraîche ! » Et enfin pour rendre justice à la vie: « Passent deux bras nus en bicyclette », ou: « Qu'est-ceque tu veux demander de mieux qu'un rayon de soleil sur une petite route départementale »...

12973513_10209269271635683_7984437942243343071_o.jpgCouleurs et vocables.- Or Lady L. aussi a fait bonne pioche grâce au manchot épaulard nous conviant ensuite en la galerie où il se fait passeur d'œuvres d'art avec, notamment, un bel ensemble, groupé en dépliant, d'aquarelles marines à la fois abstraites et très évocatrices de vagues et d'airs courants, signées Eric Brault et auxquelles font écho de fines et gouailleuses formules du poète Henri Droguet; et là encore:passe-passe !

« Et encore du papier qui rejoint du papier », grince pour sa part Jean-Pierre Georges, auquel j'ai envie de balancer alors un aphorisme de mon cru propre à épingler sa déprime à répétition: « Un type qui écrit sur le fil du rasoir, jusqu'à le devenir »...

Mais demain, sur la route de Roscoff, nous retrouverons Jack London qu'a rencontré imaginairement Stéphane Prat, dit le manchot épaulard - clin d'œil à Cendrars, et la vie repiquera !

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13/04/2016

Ceux qui se ressourcent au niveau du senti

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Celui qui reconnaît que tout est parfait dans l'espace Wellness de l'Hotel Thalassa Sea & Spa de Dinard  et qui angoisse d'autant plus grave / Celle qui acquiert avec confiance le package Poids (sauge, verveine, citronnelle, chiendent, feuilles de bigaradier) drainant, reminéralisant et détoxiquant / Ceux qui sourient sans discontinuer aux séances d’aquagym / Celui qui rassemble ses forces avant sa séance de Power Plate   / Celle qui consacre quatre heures à The Ultimate comprenant le Body Scrub, le Vitamine Body Wrap, le Tailor Made Massage, l'Organic Facial et la Manicure & Pedicure de l'Espace Wellness de l'hôtel Julen de Zermatt (Suisse orientale) pour la somme forfaitaire de 525 francs suisses / Celui qui estime qu’un pot de gelée royale vaut le prix d’un Evangile relié plein cuir / Celle qui découvre enfin la pressothérapie après deux divorces épuisants quoique rémunérateurs / Ceux qui parlent russe dans le jacuzzi / Celui qui a appris à distinguer le bigaradier coupe-faim de l’oranger ordinaire traité aux produits chimiques / Celle qui va se fumer une pipe de tabac hollandais sur la terrasse enneigée après que son amie Rosemonde lui a clairement fait des remarques sur son surpoids et ses humeurs de sanglier / Ceux qui se repassent la vidéo de l’exécution de Saddam en attendant l’heure de leur traitement botulique / Celui qui lit Eschyle dans l’Espace Wellness du Sea & Spa de Biarritz / Celle qui remarque que ce qui manque à l'Espace Wellness de Porticio (Corse méridionale)  est une enceinte de barbelés et des miradors pour surveiller ceux qui refusent de se relaxer / Ceux qui ne sont pas loin de penser que le watsu est la grande conquête de la nouvelle culture japonaise / Celui qui se fait expliquer l’origine du shiatsu par le Japonais aux long cheveux qui lui a emprunté Le Tapin (c’est ainsi qu’il appelle le journal Le Matin) / Celle qui explique à la petite amie du Japonais aux longs cheveux que la raclette ne se déguste pas avec de la bière / Ceux qui passent des heures dans la salle de repos panoramique à s’efforcer de ne penser à rien sans y parvenir nom de Dieu / Celui qui se demande comment son chien Snoopy réagirait à la cure de relaxation Reiki plusieurs fois millénaire / Celle qui recommande le traitement à la pierre volcanique aux Hollandais qui lui ont révélé les vertus du massage pédimaniluve / Ceux qui estiment que les employés du Focus Julen ne devraient pas faire usage des nettoyeuses Karcher aux abords des bassins en plein air à cause des gaz polluants et d’une nuisance phonique pas possible / Celui qui se paie une teinture de sourcils pour se donner plus de chances auprès du jeune Chilien Pablo Escudo dont il apprécie les interprétations au pianola / Celle qui pète les plombs dans le hammam / Ceux qui déclarent que la cure de détente totale Nirvana à 75 francs les 30 minutes ne vaut pas la caresse gratos des buses d'eau, etc.Celui qui fait l’Expérience du Caisson / Celle qui se fait lipposucer le fessier sur fond de musique tibétaine/ Ceux qui ne manqueront pas la Soirée Bingo de mercredi / Celui qui a relevé les Thèmes de tous les soirs et en parle à Suzanne afin de tout partager au niveau du couple restructuré  / Celle qui se la joue star en cure à qui il arrive quelque chose de complètement inattendu genre le moniteur d’aquagym antillais la saute / Ceux qui même nus ont l’air d’employés de La Vie assurée / Celui qui dans son bain de bulles gère son burn out / Celle qui ferme les yeux quand l’eau lui fait du rentre-dedans / Ceux qui lisent du Marc Levy dans l’Espace Détente / Celui qui stresse à l’idée de se lâcher / Celle qui se plaint à la Manager du fait qu’on laisse des poupons partager le petit-dèje de leurs parents dans la même arrière-salle en principe réservée aux  retraités qui ont « déjà donné » / Ceux qui optent pour un concentré d’énergie positive que relance le massage aux pierres chaudes / Celui qui va cumuler aujourd’hui l’hydromassage et l’affusion Kneipp avant de reprendre sa lecture de la Baghavad-Gîta dont la masseuse thaïe lui a dit que c’était le top dans l’optique Dévelopement Personnel / Celle qui booste ses principes actifs de performance par la stimulation du toucher  / Ceux qui vivent dans la conviction que les catastrophes sont globalement destinées aux autres en tant que « detached cosmopolitan spectators » / Celui qui reconnaît que les usages de gouvernance dépendent de choix stratégiques très clivants à court et long terme / Celle qui se réidentifie derrière ses données anonymisées / Ceux qui gèrent leurs échanges affectifs et sexuels en termes comparables aux tractations du big data/ Celui qui optimise la gestion de son stock de mémoire vive au moyen de modèles prédictifs usinés  dans le complexe créatif de Combray-lès-Vivonne / Celle qui se fait masser en 3D par l’Anamite à mains chaudes / Ceux qui vont en cassation pour recoller les débris / Celui qui dépose sa ceinture d'explosifs avant d'entrer dans la cabine cylindrique individuelle de cryothérapie dont il ressortira  top performant /  Celle qui établit son porte-clefs couleurs grâce auquel elle va réapprendre à aimer / Ceux qui en reviennent à la petite secousse, etc.                  

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Cure de jouvence

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Chemin faisant (146)

Soins et chichis.- Le lieu est admirable, face à l'océan aux bleus à reflets verts et roses, en promontoire à vastes terrasses, entre un bois de pin abritant de riches propriétés et les premières villas de la chic station balnéaire de Dinard, moins visible d'ici que le front des remparts de Saint-Malo, là-bas en horizon sommé d'une fine pointe de clocher et de quelques grues portuaires, par delà l'estran et les eaux planes de la baie.

En grec homérique la mer se dit thalassa, et l'établissement où nous avons fait escale est tout entier voué à la thalassothérapie, entre autres soins extrêmes dont certains frisent le haut comique, à grand renfort de dépenses supplémentaires - ce qui s'appelle vulgairement faire pisser le dinar...

Ainsi, â côté des classiques bains en eau salée, massages hydrorelax, enveloppements d’algues et autre détente coachée sous pluie marine, est-il possible, en ce temple du bien-être, de « remodeler son corps » par l’expertise minceur d’Acquascience en 3séances de Watermass (190 euros), avant un gommages douceur aux senteurs méditerranéennes (50 euros les 25 minutes), préludant à trois séances de Conseils en image de soi subdivisées en une expertise de colorimétrie (la couleur de vos fringues assortie à votre carnation), une autre de maquillage et une troisième relative au dressing code – toutes opérations éminemment valorisantes au niveau de l’’estime reconquise de soi, à raison de 190 euros le multipack…

0-20276-150723161749829-0-420785.jpgLejeune la bien nommée. – Or je me trouvais là, à contempler gratuitement l’océanique sublimité, lorsqu’une voix de femme m’a surpris en pleine rêverie : « Et que ressentez-vous devant le plus beau paysage du monde ?». La dame qui se tenait là, d’une très élégante extravagance, l’air d’une espiègle petite fille avec ses tresses blondes, de très beaux yeux bleus rappelant ceux de la duchesse de Guermantes (avec aussi quelques chose de son profil d’oiseau distingué), tranchait sur le style middle class de la clientèle, genre artiste bon genre; et mon interlocutrice apprécia illico la nuance que j’opposai à son affirmation, en lui faisant valoir que cet incomparable paysage n’en excluait pas quantité d’autres non moins uniques, etc. 

Alors la conversation de se nouer autour de multiples goûts partagés (de Bruges à PaulMorand, en passant par les ciels changeants des Caraïbes, le romancier Raymond Abellio qu’elle a connu autant que Julien Gracq et Salvador Dali) et de sa pratique de la photographie pictorialiste (100.000 diapos dans sa réserve de globe-trottineuse), un fils humoriste célèbre et un recueil d’aphorismes en quête d’éditeur – d’où notre promesse de nous retrouver le soir…

normale_lejeune20070919104215.jpgJamais deux sans trois. – Lorsqu’une personne me botte, j’attends volontiers la confirmation de Lady L. dont les antennes sensibles sont quasi sans failles. Or notre premier dîner en trio, avec dame Lejeune dont j’avais appris par une interview, me renseignant à son propos sur Internet, que son odeur préférée était celle du chèvrefeuille, a bel et bien eu valeur d’expertise relationnelle à valeur ajoutée, notre nouvelle amie estimant notre rencontre aussi revitalisante que sa cure d’algues, et Lady L. se réjouissant non moins de l’entendre évoquer ses multiples vies, d’Afrique en Chine en passant par de folles glissades à ski en Engadine - tous trois riant beaucoup enfin à l’évocation d’un inénarrable épisode vécu par la pétillante octogénaire avec son faunesque ami Michel Simon…   

Nicole-Lejeune-4.jpgNicole-Lejeune-6.jpgDe la serendipity. Nicole Lejeune m’a demandé, à notre dernière entrevue de ce matin, si je croyais à l’astrologie et à la réincarnation ? Prenant la tangente normande, je lui ai répondu que la serendipity guidait plutôt mes pas, autant que ceux de Lady L. Le fait que le grand amour de sa vie ait été, comme je le suis, du signe desGémeaux, m’intéresse moins à vrai dire que d’avoir eu en mains, cette nuit, la maquette de son recueil d’aphorismes ciselés et peaufinés durant plusieurs décennies, cristallisant de nombreuses observations fines sur la vie, l’amour,la beauté, les tribulations affectives ou sociales, l’art et la nature, avec autant de naturel que de justesse, sans éviter les lapalissades propres au genre. Dons j'aiderai notre amie, dans la mesure de mes moyens, de trouver un éditeur à son livre, sans me prendre pour la réincarnation de Saint Martin...

La serendipity, ainsi que l’a définie l’écrivain anglais Hugh Walpole, est cet art conjuguant curiosité, disponibilité, flexibilité, appétence et générosité, qui fait par exemple qu’après vous être pointé dans un haut-lieu de wellness tel que le Thalassa Sea & Spa de Dinard, dont personnellement vous n’avez que fiche des conseils en matière de cryothérapie glaçante ou de coaching par Power Plate, vous découvrez là, dans une bibliothèque où se pratique le book crossing, tous les romans de Simenon et le  Dictionnaire amoureux de la Bretagne d’Yann Quéffelec, ou la monumentale bio de Victor Hugo par André Maurois (édition d’Arthème Fayard de 1955) dont vous serez le premier à couper les pages( !), avant de prendre des nouvelles de vos filles à San Diego et Phuket sur une terrasse où vous aborde une jeune fofolle en fleur de 86 ans, et cet après-midi, demain à Roscof, puis à Quimper chez une autre dame de qualité rencontrée sur la Toile, enfin auprès des otaries et des chimpanzés à visage humain du zoo de La Flèche, l’immensité des choses ne cessera de vous surprendre…

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12/04/2016

Compères

12916118_10209204935627323_2481906555533411043_o.jpgChemin faisant (145)

Entre deux feux. – Notre compère Florian me balance, ce matin, un texto sur Messenger où il me raconte, en quelques mots, une belle histoire d’Europe : la sienne.

Fils d’un Allemand et d’une Française, il eut un grand-père français dans la Résistance, et lorsqu’il alla enterrer son grand-père allemand, en 2007, il découvrit, dans le caveau familial, que celui-ci avait un frère mort sous l’uniforme de la Wehrmacht, en Biélorussie. Or la seule photo qu’il retrouva de ce grand-oncle lui révéla que le jeune homme lui ressemblait comme une goutte d’eau !

Florian a été touché par les lignes émues que j’ai consacrées à notre visite à Omaha Beach, dont les morts lui ont rappelé celle de son aïeul sur le front russe, alors qu’il a passé lui-même une partie de son adolescence en Normandie ; et traversant le bocage je nous lisais la biographie si remarquable de Simon Leys, que le même compère m'a offerte et qui prolonge ces liens multiples, de Flandres en Chine ou de Savoie au pays de Vaud – notre amitié, via Facebook, s’étant établie sur une commune admiration pour les écrits de Jacques Chessex…  

734737821.jpgNotre front de l’Est. -  Débarquant hier soir à Dinard (chacun son débarquement…), juste en face de Saint-Malo, un autre message m’est arrivé du fin fond de la Pologne, que m’envoyait mon compère Bertrand Redonnet, écrivain dont la prose drue et sensuelle à la fois se ressent fortement de la marque de Maupassant, et qui m’envoyait le début du corrigé des épreuves d’un livre de mon cru,intitulé Les Tours d’illusion et doublement placé sous les égides de Max Dorra et de Peter Sloterdijk, qu’il entend publier en ces marches de la Biélorussie, et diffuser à partir de…Saint–Malo, à l'enseigne des éditions du Bug - ledit Bug n'étant pas un couac informatique mais un grand fleuve majestueux à la frontière polonaise...

Geographiques (C).jpgSur la route de Bois-le-Duc, au début de notre petit périple, je nous lisais les Géographiques de Bertrand, proses à la fois poétiques et solidement terriennes, tout imprégnées de climats océaniques,mais comme entre deux immensités (l’Atlantique et la steppe), dont je viens de reprendre la lecture sur ces terres bretonnes où nous voici ; et demain j’irai rendre visite au Malouin chargé de la diffusion de mes délires extralucides...

Lieber Thomas. – Si j’ai rencontré Bertrand Redonnet et Florian R*** par le truchement d’Internet, via nos blogs respectifs ou Facebook, c’est en 3D que je devins, à l’âge de 14 ans, le  compère de Thomas F***, avec lequel je passai deux étés et fis le tour du Léman en vélocipède, entre autres menées mémorables. 

Cependant ce fut aussi par l'Internet que, plus de quarante ans après nos premières cigarettes fumées à plat ventre dans les herbes de Souabe, et sans nous donner aucunes nouvelles durant tout ce temps,  je retrouvai la trace du blond adolescent devenu un imposant Herrr Doktor dans le cabinet paternel de sa belle petite ville de la Forêt noire, père lui-même de deux filles (comme nous) et louant un chalet sur les hauts de saint Pierre-de-Clages...

Autre souvenir d’Europe alors : des récits de sa propre guerre que nous fit le père de Thomas, contraint lui aussi de servir son pays, en officier médecin, en dépit de son amour pour la France (que partage mon compère)  et de son mépris du caporal dément…

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11/04/2016

Tout ça pour ça ?

12968074_10209240624959534_101232481218260725_o-1.jpg12973169_10209244450455169_2564912653353019562_o.jpgChemin faisant (144)

Sanctuaire des braves.– L’on apprenait ce matin, à la télé, qu’un spectacle allait se donner bientôt, où ressusciterait Claude François par le miracle de la technique holographique, et simultanément était annoncée une émission d’Arte sur les projets transgéniques de vie éternelle.
Or une sorte de honte rétrospective m’est venue, à la fin de la même matinée, en découvrant le rivage de sable d’Omaha Beach où, le 6 juin 1944, des milliers de jeunes gens ont été massacrés par les mitrailleuses allemandes alors qu’ils débarquaient à l’aube aux premières lignes du débarquement de Normandie.

12957480_10209241688106112_8977990080501670818_o.jpg12973514_10209241648785129_3764186544501367669_o-1.jpgL’on a beau avoir vu cent fois mille images photographiques ou cinématographiques de cette aurore homérique aux doigts de sang : se trouver sur le lieu de ce sacrifice collectif reste tout de même bouleversant, et d’autant plus que nulle boutique ou buvette (comme il y en a même à Auschwitz) n’apparaissent sur ce kilomètre de grève nue où ne subsistent que quelques vestiges de casemates entre quelques stèles de mémoire, et ce seul arbre à la silhouette si expressive. Alors le souvenir de Claude François, face à « tout ça »…



p00v2b0b.jpgslide_2.jpgLa Bombe du paumé.
– En roulant des abords d’Arromanches à Dinard, où nous voici ce soir, je nous ai lu le texte consacré à Allan Turing par Emmanuel Carrère dans une chronique du recueil intitulé Il est avantageux d'avoir où aller, réunissant des textes en phase avec notre époque, qu’il s’agisse de la France de Renaud Camus ou de Michel Déon, de la Russie de Limonov ou de l’Amérique de Philip K. Dick.maxresdefault.jpg

Or ce qui nous a frappés, avec Lady L., a été de voyager tout à coup avec le fantôme de Turing, dont le génie d’éternel paumé a participé à la victoire des Alliés sur l’Allemagne en perçant les codes secrets de celle-ci et en permettant des opérations militaires dont le débarquement de Normandie fut la plus éclatante.

12983384_10209232691041191_3048695329488015617_o.jpgPar delà toute dérision.– Hier à Honfleur, puis à Trouville et à Deauville, après avoir traversé la merveilleuse campagne bocagère, nous pestions de ne voir partout, avec leurs bagnoles saturant leurs parkings, que des Français moyens à la Tati, conglomérés aux mêmes lieux, et sans rires ni sourires. Essayez donc, si vous êtes Suisse et poli, de parquer à Honfleur votre véhicule japonais (on sait aussi la politesse des Japonais) en attendant qu’un Français vous cède la place après vingt minutes d’attente ; sûrement un autre Français vous passera devant en invoquant son droit au territoire !

Il y a quelques temps, l’éditorialiste Jacques Julliard constatait, dans un édito de Marianne, que les Français actuels ne s’aimaient plus entre eux, et c’est en effet ce qu’on peut déplorer, de l’extérieur, alors que la France reste tellement aimable à tant d’égards.

Or le constat s’exacerbe à la vision des milliers de croix alignées sur les hauts des rivages normands ! Et c’est pour ça, pour Claude François et ces malpolis, que les jeunes gens du Connectitut et de l’Illinois, du Dorset charmant et de l’Ecosse prodigue d’excellent whiskey, auraient perdu la vie ? Non, mais !

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10/04/2016

Entre cartes et territoire

12973383_10209231662655482_4166016931730070360_o.jpgChemin faisant (143)

La France en relief . - On peut trouver déplaisant le personnage de l'amer Michel: ce n'en est pas moins un phénoménal lecteur de la réalité contemporaine française et mondialisée, et traverser la France actuelle nous rappelle à tout moment les pages de La carte et le territoire de Michel Houellebecq.

Cela étant il est une autre façon de lire le territoire, au moyen d'une autre carte, telle par exemple que celle qu'a déployée hier Lady L, en relief coloré et enrichie d'innombrables motifs peints, lui rappelant son enfance autant qu'à moi.


Foin de sociologie déprimante et d'idéologies territoriales ou identitaires; voici retrouvée la carte du tendre propice à une lecture par les pieds et les yeux et nos cinq sens et notre bonne humeur vagabonde - voici la France des curiosités détaillées a chaque pas, des cressonnières de Veules-les-roses à la pêche au pied le long de l'estran de Veulettes-sur-mer.

12932644_10209223683976020_3137228614597134199_n.jpgLes Chinois de Noyelles-sur-mer.- - Ce n'est pas sur une carte mais en plein territoire de douce France bocagère oublieuse de deux guerres atroces que le peu banal panneau indicateur en deux langues nous est apparu: Cimetière chinois. Or rien de ce qui est peu banal ne nous étant étranger, le détour s'imposait, qui nous a fait découvrir plus de 800 de tombes militairement alignées quoique toutes de civils chinois engagés au service de la France en guerre, par l'entremise des Anglais, au titre de l'aide aux populations locales.12924368_10209223687696113_4224316468877366584_n.jpg

12472591_10209223698336379_7113837979065977530_n.jpg12920237_10209223701376455_6007400506172557043_n.jpgTraités un peu comme des bêtes de somme, voire des détenus, beaucoup de ces oubliés de l'histoire de la Grande Guerre succombèrent finalement à diverses épidémies, dont la grippe espagnole, comme en témoigne encore la litanie des dates de leurs décès par "volées journalières. Du moins leurcimetière reste-t-il là pour honorer leur mémoire, leurs tombes bien entretenues et parfois fleuries, et d'émouvants témoignages de visiteurs et autres descendants de ces premiers émigrés...

12967479_10209229013909265_1406951847692445478_o.jpgEscale aux Frégates.- Un touriste mal avisé,sur Internet, s'en prend à l'hôtel des Frégates, à Veulettes -sur-mer, où nous sommes descendus hier soir, au motif qu'il est par trop proche de la centrale electro-nucléaire de Paluel.

12983935_10209229002828988_8687924161815081036_o.jpgMauvais procès, dirons-nous hors de tout débat sur la question - nous sommes viscéralement contre le nucléaire -, tant l'accueil de la jeune et compétente équipe des Frégates tranche sur le laisser-aller ou la morgue d'autres établissements ne visant qu'à profiter du tourisme de masse, comme dans l'exécrable brasserie du Touquet dont la malbouffe de l'autre soir aura attenté àl'intégrité intestinale d'une Lady L. pourtant robuste.

12983452_10209229015349301_6892076859604199024_o-1.jpgCeux qui tâtent des menus "marins des Frégates n'ont rien à craindre au demeurant, de la proximité de la centrale de Paluel. De pédagogiques pancartes rappellent d'ailleurs l'interdiction de la pêche à pied à l'aplomb du site atomique, alors que la clientèle de l'hôtel est priée, par souci écologique, e fermer le robinet d'eau courante pendant qu'elle se brosse les dents, économisant ainsi 12 litres du précieux liquide non salé...

 

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09/04/2016

Cap sur les caps

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Chemin faisant (142)

Caps de mémoire.- "Laissez venir l'immensité des choses", écrivait Ramuz, et je me le rappelle à chaque fois que nous en revenons à la réalité géographique du monde, loin de la jactance des médias. L'immensité de l'histoire compte évidemment, mais elle reste le plus souvent abstraite. 500108_986_485_FSImage_1_cote_opale1.jpgOr ce que nous aurons laissé venir à nous aujourd'hui tenait à la fois à l'immensité géographique de la côté d'opale découverte au sud de Calais, dont les collines ondulées au-dessus des gazons bordés de falaises évoquent la haute Toscane, et à l'omniprésent rappel de la guerre en ces lieux stratégiques symbolisés par les vestiges du mur de l'Atlantique.


Entre les deux caps blanc et gris, les oiseaux transitent et font se braquer les appareils sophistiqués des ornithophiles amateurs tandis que les jeunes garçons imaginent de vraies canonnades d'un rivage à l'autre - au loin se distingue la vague ligne blanche des falaises de la perfide Albion, Shakespeare's Cliff & Company; et puis, entre les deux caps se dresse un énorme bunker boche transformé en musée et flanqué d'un canon toujours braqué sur l'Angleterre, tandis qu'une petite pancarte interdit au visiteur de fouler la pelouse du "lieu de mémoire".

12977092_10209221028109625_5860917605912614753_o.jpgPic de hideur. - Le nom de Stella-plage m'ayant induit en rêverie balnéaire vintage (avec transats jaunes ou à rayures bleues face à l'océanique immensité, où la sténo-dactylo passe son congé payé à fumer ses Mary Long filtre en rêvant à quelque prince charmant en costume de tennisman), j'avais proposé à Lady L. d'y pousser une première pointe avant Le Touquet.
Hélas quelle erreur, ou plus exactement: quelle horreur ! En son front de mer , de part et d'autre d'un terrain vague jonché de détritus et d'un parking bouchant la vue sur la mer, Stella-plage n'aligne que bâtisses décaties et moches constructions de vacances, sans une terrasse avenante ni trace d'autre restau qu'une sinistre brasserie. 12973259_10209221085311055_6486150917596857437_o.jpg
Triste débouché négligé d'une zone où pullulent les propriétés de super-luxe, véritable injure au moindre soupçon d'intelligence urbanistique malgré le bluff ringard annonçant un paradis avec vue sur la mer...

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Chic et toc du Touquet.
- Le seul nom de Paris-plage dit tout, qui fait du Touquet la parfaite illustration de l'esprit binaire à la française, entre castels royaux (ou simili-royaux) dans les bois environnants, et pavillons populaires, jardins somptueux et pelouses miteuses, vitrines rutilantes et boutiques à remettre.

Paris sur mer, au Touquet, c'est d'un côté le Menu Gainsbourg de chez Flavio ou les soirées étoilées (toque, toque, toque) du palace Manchester, et de l'autre les restaus alignés de la zone piétonne où les brasseries plus ou moins chic des Années folles se la jouent à prix surfaits, front de mer entièrement plombé par de hautes bâtisses sans une terrasse (à une exception près, de la chaîne Hippopotamuus) avec vue sur l'inévitable parking.
AK-Le-Touquet-Paris-Plage-hotel-Carlton.jpgDe vieilles images sépias rappellent un Touquet de rêve (pour les riches) aux vastes plages de sable et de vent propices aux premiers congés payés, mais l'humanité de Houellebecq a remplacé celle de Proust ou de Léautaud, et c'est ailleurs qu'on ira chercher l'immensité des choses...

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