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30/05/2016

Mario le magicien

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Chemin faisant (29)

Val suspendu. – On le trouve en montant de Carrare à Colonnata, qu’on sait un foyer de l’anarchisme de tradition ouvrière, on s’élève par des lacets sur l’ancienne route des carriers et bientôt, à main gauche, un petit val s’évase, immédiatement signalé par une kyrielle de sculptures de marbre de toutes dimensions, disposées sur le fond ou les flanc du ravin, toutes de la même inspiration « primitive », selon le propre dire du maître des lieux, géant chapeauté de 86 ans du nom de Mario del Sarto, qu’on retrouve dans le pavillon de bois sis un peu plus haut, en face du Mur de la Vérité et dont la porte est surmontée de l’inscription : Lavorando mi riposo, je me repose en travaillant…

Sarto1.jpgLa dernière fois que nous lui avions rendu visite, Mario m’avait offert une pièce de marbre taillée sous mes yeux, évoquant une figure vaguement parente avec celles des îles de Pâques, et qui me sert depuis lors de cale à livres.

Mais cette fois je lui explique que j’aimerais en savoir un peu plus de sa vie et de ses œuvres, de leurs tenants et de leur évolution, enfin comment il en est venu, la cinquantaine passée à ce que je sais déjà, à tirer du marbre son fabuleux bestiaire…

Sarto2.jpgFils de la terre. – L’homme a l’aplomb des humbles, la sûreté de soi de l’artisan se mesurant aux solides matières, mais aussi la naïveté de l’artiste et la douce folie du terrien sage et sauvage.

Son père et les siens faisaient paître jadis leurs moutons dans les hauteurs avoisinantes, avec ses frères et sœurs il faisait en enfance la longue marche jusqu’à Carrare, mais à quinze ans déjà il a quitté l’école et des années durant il a travaillé dans les carrières où il devint machiniste à bord des chemins de fer vertigineux de là-haut.  « Tout vient de la terre, me dit-il, pour aller vers le ciel et revenir à la terre ».  

IMG_1777.JPGLes messages . – Non sans candeur ensuite Mario m’explique que, tout admirables qu’ils aient été dans leur art, les Grecs anciens et Michel Ange, imbattables dans la finition fine de tel corps d’éphèbe ou de tel visage de vierge, ne délivraient pas pour autant de messages, alors que lui s’y emploie ; et de m’entraîner vers la grande figure du devin Aronte, qui se réfugia dans une grotte des hauts de Carrare et que Dante évoque dans le chapitre XX de L'Enfer de la Commedia, que le sculpteur se met alors à réciter par cœur avant de conclure. « Le devant d’Aronte, Dante l’a placé derrière, et c’est pourquoi je l’ai sculpté comme ça : tel est le message ».

Sarto4.jpgEt pour les mains immenses qu’il a taillées au bout des bras de sa Mère Teresa, Mario del Sarto conclut : « Ce sont les mains du Don, les mains de la Compassion… »  

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Les Tours d'illusion

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100 Variations sur Departure, People's Park et Casa Grande, de Robert Indermaur.

 

1. Pays lointain

Le premier Récit crédible remonte au quaternaire où le Créateur déjà se sent tout chose. Que faire de tout ça ? se demande-t-il en balayant du regard ce lointain pays de Lui-même. Le Verbe lui vient alors surgi du plus confus de sa mémoire et ce sera du tohu-bohu la première proclamation d'Entête : une lumière sera !

Mais quel magma que tout ça, quel cri primal au corps, quel désagrément que de naître dans ce désert grouillant ! Cauchemar de venir au monde, après quoi l'on se sent mieux dans les bras et les odeurs.

Le danger est immédiat mais il faudra faire avec les jours et les outils, broyer les pigments et chanter dans le noir déjà. Déjà !

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2. Déjà

Un dé jamais n'abolira le hasard, mais la question des origines y échappe d'une façon ou de l'autre, et c'est dans cet entre-deux, entre jadis et jamais, que nous surprend cette lumière crépusculaire dont nul ne sait si elle est de Indermaur54.jpgl'aube ou desretombées de l'hiver nucléaire - même poésie floue des retours et des fins.

L'adverbe déjà se trouve répertorié, dans les glossaires, entre les mots déité et diacre, ce qui n'engage personne. Le Cyclope n'est pas visible sur l'image,mais les objets insulaires foisonnent et c'est déjà ça: tout dans le détail sans qu'on sache, là non plus, si c'est de Dieu ou du Diable.  

L'espace est à vrai dire infinitésimal entre jadis et jamais plus, dont on pensait naguère qu'il durerait l'éternité d'une rêverie au bord de l'étang, mais le romantisme a changé de formes et Werther se la joue punk dans le champ de ruines de L.A. 2019 où c'est en vain cependant qu'il cherche la statue de la bourrasque, car le temps n'est pas encore venu.

Du moins le rêve réaliste reste-t-il recevable sous la main du claveciniste aveugle dont les dominos de croches choient des pagodes en tuiles fines ou remontent les escalators et finissent en torsades sonores comme aux temples de l'Inde.

Ce qui fut sera, dit-on pour se rassurer, mais cela n'exclut pas l'attention la plus vive à l'Inventaire que concentre nucléairement le mot déjà.

 

Ensuite seulement nous parcourrons les allées parallèles.

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3. Parallèles

Pour ceux qui prennent le Temps en marche il n'est que de suivre le mouvement. Il n'est pas vrai que Brown ait tout dit à ce propos compte tenu des nouvelles données de la réalité quantique à sauts latéraux.

Ainsi la ligne claire du dauphin remontant à la Nature recoupe-t-elle parfois la pensée du fleuve que ne limite pas la barre des Horizons Barbecue - sept blocs en tout, surplombant la rivière de béton.  

L'adolescent vif a beau s'impatienter derrière l'ancienne bibliothécaire au déambulateur prudent: à chacun selon sa capacité partout envisageable, donc ne jetons pas la pierre au virtuel claveciniste de treize ou seize ans sensible peut-être au silence blanc de Cézanne ou au saphir liquide de Bach. D'ailleurs on sait que toutes les lignes de tension ne sont pas continues ni parallèles, laissant ainsi ressource au corps et au rêve.

La poésie poétique chère aux veuves de diacres et aux jeunes indécis ne dit rien des lignes verticales des Horizons Barbecue, pas plus que l'élite de la culture culturelle aux prétentions usurières - sempiternel  ressassement des éteignoirs.

Tandis que suivre le flux des lignes de vie, parfois tressées dans le réseau social le plus immédiat, revient à descendre la 5e Avenue à cinq heures du mat' un 4 janvier, comme d'un défilé séparant les Aiguilles Vertes des Aiguilles rouges dont le fond semble de glace noire alors qu'il est de macadam juste effilé par le verglas.     

Cela pour les analogies verticales, en attendant de relier les lignes synchroniques des allées de grands magases aux heures comparables de Manhattan et de Ginza, dont les clients semblent savoir où ils vont.

Ledit savoir relève peut-être de l'illusion, mais on la suppose féconde par optimisme américain, inspirant ceux qui vont de l'avant autant que les assis ou ceux du contre-flot.

L'apparente monotonie des cheminements matinaux est un leurre découlant d'un préjugé suranné, de même que l'uniformité des visages, même à Shanghai ou à Tôkyo à l'heure de la première presse.

Tout est à vrai dire à revoir de notre façon de voir, le contenu signifié du container autant que le bleu Constable du ciel de ce matin: Le Panopticon s'impose.

Le Mur est tombé dans les mémoires, où les Tours l'ont rejoint, mais de la batterie des Horizons Barbecue aux lignes à haute tension traversant les terrains vagues on reste dans le mouvement.   

 

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4. Mouvement

Un fantastique appel d'air met tout en branle à l'ouverture des coffres, qui fait affluer aussitôt la multitude des costards et des masques autour des écrans frappés jour et nuit d'hystérie calculatrice. Cela pour le cinéma genre Wall Street du pantin trader.

Mais le vrai Mouvement, à purement parler, est à la fois antérieur et plus sidéral, exercé depuis la nuit des nuits autant que dans l'actuel silence des deux infinis striés de comètes et de particules de cendre ou d'élémentaire pollen.  

Avant les défilés hagards de la première heure de pointe, avant l'endiablement des foules, c'est, avant l'aube de la ville-monde comme un frôlement d'écailles en lentes volutes aux fenêtres songeuses: l'Anaconda mythique se prépare au premier mouvement dans l'immobilité recueillie de l'orchestre philharmonique, attendant le geste initial du Maestro, un tour de clef et la Rolls musicale se réveille dans le Grand Auditorium, illico relayé à tous les étages des Horizons Barbecue et juste dans les guérites des jardins prolétaires, de l'autre côté du décor à falaises.

Une fois de plus cela s'agite ce matin dans les canyons urbains, mais le regard panoptique voit au même instant la grimace impatiente  et la lenteur du ciel, dans le saisissement et le ressaisissement,  à chaque fois, de se retrouver par les rues et les bois et les mers et les gens...

 

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 5. Les gens

On ne voit rien sans faire dans le détail: on ne voit que des tas et le traitement logique des gens finit alors dans les camps. Rien à voir sans  les visages, rien à dire des tas sans les noms.

Le nom de Fodé Touré Keika, natif de Guinée et dans sa quinzième année quand on a retrouvé, avec celui de son frère Alacine,  son corps gelé dans la trappe du train d'atterrissage du Boeing 747 où les deux garçons s'étaient planqués - ce nom reste gravé au mur du Temps, signant ce message que l'ado portait sur lui: "Donc si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c'est parce qu'on souffre trop en Afrique et qu'on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et pour mettre fin à la guerre. Néanmoins,  nous voulons étudier et nous vous demandons de nous aider à étudier pour être comme vous. Enfin nous vous supplions de nous excuser très fort d'oser vous écrire cette lettre en tant que vous, les grands personnages à qui nous devons beaucoup de respect. Et n'oubliez pas que c'est à vous que nous devons nous plaindre de la faiblesse de notre force en Afrique"...

Or les gens se pressent de nouveau,  ce matin, au pied des parois à étages, impatients de les gravir, et dans le tas, là-bas, se distinguent des visages - ces visages portant autant de noms. 

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6. Les noms

Les noms sans visages des martyrs resteront dans la mémoire des murs comme autant de trous noirs dont l'antimatière nous soumettra à jamais au vertige du pourquoi sans pensée d'aucune réponse sûre.

À moins de vingt ans m'est apparu le Mur de Berlin, plus de vingt ans avant son écroulement sous le boutoir des mains nues, et le lendemain je déchiffrais, aux murs d'Auschwitz, les noms hurlés de visages à jamais réduits au silence.

Dans ses carnets l'Artiste aura noté aux mêmes lieux: "D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi".  

Or c'est par cette faille de douceur en nous que passera le meilleur de notre violence, enfin vouée au fracas des verrous... 

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7. Veilleurs

À en croire certains, Big Brother s'occuperait toujours du job, et ce n'est pas qu'une légende urbaine, à cela près que ses drones n'obéissent pas à nos critères, jugés "non pertinents" par le Système. Il est vrai que nous n'en avons qu'à la survie réelle par les oraisons polyphoniques et les sentiments distingués, sans oublier les couleurs.

Le bleu ciel nous inspire toujours superlativement, mais ayons garde de le confondre avec le bleu pixellisé à outrance des calendriers de l'Optimax, cette machine à leurrer au même titre que les services de Miss Météo. Au risque de nous répéter, répétons que l'obsession de la météo contrevient à l'exercice de la veille et doit, à ce titre, être moquée. Tandis que le bleu ciel selon la tradition, de Giotto à Constable via Tiepolo, mérite toujours révérence et référence, disponible toujours et encore aux rayons Repro des grands magases.           

Notre veille inquiète les sectateurs de l'Extinction des Sens, dont les nouvelles installations se multiplient dans les quartiers déjà touchés par le désabusement métaphysique et pire: physique, et pire encore: secrètement sexuel donc lié au sang de l'âme. Après la sinistre époque dite du Caisson, très en vogue dans les étages les plus friqués des Horizons Barbecues, à notre tour de nous inquiéter des parodies de salut par la chasteté chafouine.

Veillons donc!

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8. Les messagers

Tous n'ont pas l'uniforme ni ne se reconnaissent forcément au frémissement d'ailes des envoyés à l'ancienne, ainsi l'Attention  de chacun est-elle requise par delà les apparences, et c'est un premier ressaisissement non négligeable surtout dans la ville-monde où toute concentration bonne se disperse.

La destruction massive des denrées de survie par les sbires des oligarques du Profit Brut reste une donnée mondiale que les Brigades de Nettoyage s'affairent à effacer de toute mémoire, mais les messagers  ne sont pas là pour le décor: bel et bien incarnent-ils l'avant-garde de l'Anti-Système dont tout bénéfice d'énergie sera naturellement recyclé dans la ventilation du Pneuma.

Les Salutistes ont montré l'exemple dans les quartiers de lèpre urbaine, que les organisateurs de reconquête des terres arables suivront à leur façon dans les grandes largeurs des plaines latifundiaires, parfois en dansant la rumba ou la zumba, selon la latitude et les traditions. Du moins la reconnaissance du principe angélique est-elle suressentielle: l'esprit de sacrifice ira donc de pair avec le refus d'obtempérer à la loi du plus muni, et n'en doutons pas alors: tout ça jettera de la neuve lumière sur la Face d'ombre. 

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9. Terrains vagues

Cependant il y a lumière et lumière. Les éclairages inhérents ou latéraux peuvent être trompeurs, et pas que sur les scènes de crime ou tout à coup chaque pierre et sa face cachée devraient compter pour double preuve dans l'éblouissement expert. Ainsi le côté théâtre de l'absurde des jachères industrielles ne doit-il pas nous abuser non plus, ou plus exactement: ne pas nous détourner de la scrutation détaillée des visages, car c'est par là que l'alerte commune sera donnée en cas d'Apparition par voie supersensible.

Passons cependant sur les phénomènes paranormaux et autres étrangetés:  ce n'est pas non plus de cela qu'il s'agit en l'occurrence mais de saisissement réel à valeur de révélation à ce moment précis, autour du Marcheur Rose soudain interdit  et des Immobiles ne sachant où regarder mais percevant ce quelque chose qu'on appellera ce soir Mystère.    

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10. L'obscure clarté

Ceux qui ont des options préférentielles sur les lofts les mieux situés de la Wellness Tower, fleuron de la Nouvelle Cité, pourraient déchanter, autant que  les spéculateurs jouant sur le cours de la Lumière au moment même ou les eaux évaporées tournent en boues acides.

On peut ne pas souscrire à la lettre à l'archaïque parole selon laquelle les derniers seront les premiers, quelque secrète vérité que recèle cette anticipation d'une autre dimension, mais sans doute la part d'ombre des rues passantes nous reste-t-elle plus propice, à nous visages burinés et tendres veilles feuilles de solfège, que leur rive javellisée se la jouant Brave New World.

La distinction des nuances du gris suprême de la Ville-monde en trente-six mille irisations moirées reste l'apanage des Sujets Sensibles de toute observance et condition. De même l'opposition de la lumière naturelle et de l'ombre demeure-t-elle plus que jamais du domaine de la réalité plus que présente non moins qu'intouchable.

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11.  Failles

On dit au bord du gouffre que ça craint. Mais avant l'aube c'est au ventre que se ressent ce vertige: falaise au bord de rien qui surplombe cependant notre sang; et panique au creux des reins; et terrible lucidité de la vue interne. On sait en outre que la maison sous la table menace parfois de déborder par les meurtrières genre retour du refoulé. On répète alors que ça craint aux parapets de la subconscience.

Ensuite on se fait à la rumeur des failles, la vie remontant à flot des entrailles du sommeil au zinc du matin, via les tubulures du métro et maints escalators jusqu'aux crêtes encore crépitantes d'étoiles  de la Skyline.

 

Les hauts toits asymétriques font office de fumoirs à toute heure ou de tremplins concédés à l'industrieuse rêverie des fins de matinées ou des vestiges du jour. Un regain de porosité se décèle chez les passants des poutrelles aux yeux levés d'entre les drapeaux blancs. Tant d'innocence et souvent sans chapeaux !   

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12. Des Chapeaux

Il reste encore sur les toits de vieux nègres sages à porter le chapeau en toute dignité, et ce ne sont pas les règlements récents  sur l'émancipation des personnes qui y changeront quoi que ce soit, tant il est vrai que l'élégance acquise ou naturelle s'apparie à celle de l'Arbre majeur.

La mémoire de l'Arbre nous préservera mieux que les protocoles japonais. La Nature ne se rappelle qu'incidemment nos origines, mais l'évaluation des résultats de toute espèce nous reste accessible moyennant un peu de beau sens.

Le beau sens oriente le choix des couleurs et détermine, par la variation des orbites et le lent mouvement des têtes suivant les doux regard du grand âge, cet orbe de bienveillance qui fait auréole au monde, honorant la Croix Noire comme les perles de bois de lune du piano de Thelonius Monk et autres conseillers spéciaux méritant l'écoute.

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13. L'Aurige

Pas plus qu'on ne dit une oracle on n'écrit une aurige, et pourtant voici que sur le Paseo suspendu surgit la Sagace à roues ferrées que tire le cheval bipode jamais à cour de visions fût-ce au dam de la Horse !

Passés sont les temps où Bleus et Verts se massacraient dans le tumulte des chars politisés, mais le Jeu perdure en toute galaxie conviviale avec toujours son goût de sueur citronnée aux aisselles en touche ou sa verte saveur de pelouse au pourtour des galopades, cela fût-il loin des Olympiades gratuites d'avant l'obsession chronométrique et les mirobolants bombements de bourses, loin des savanes éthiopiennes ou des fleuriers démocrates de la lutte à la culotte.    

Cependant voici quand même, dans le rêve un peu nostalgique, la Sagace en soie sauvage sur sa coulée de macadam et les fervents disséminés qu'on dira quelque temps encore happy few.     

 

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14. Circulation

Quant à la lutte contre les angles droits, nous en faisons notre affaire et même aux carrefours: surtout aux croisements des affluences logiques, mais aussi à toute occurrence défensive requérant la sieste turbo ou la douche solaire , le détour nonchalant voire la fugue à tout le moins imaginaire.

L'attention flottante règne naturellement dans le tamponnement des monocoques multicolores du Luna Park où nul ne craint de regarder partout à la fois, et cela devrait édifier les aspirants à la détente d'atmosphère en toute zone urbaine menacée par le format carcéral, allées ferroviaires et solariums compris.

Qu'on ne se jette donc plus en ligne droite du dormoir privatif aux cellules de labeur stipendié: la tangente à courbe flexible est un acquis certes récent des thérapies en la matière, mais l'essayer c'est l'apprécier !

Dès lors, l'usage faisant loi, verrons-nous la déviance inventive faire florès...

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15. Le sens du sens

La question se pose alors: pourquoi tant de précipitation ? Et cette inquiétude: où va le pendule ? Qu'attendent-ils en serrant l'instant de si près qu'ils le pressent et le stressent ? Qu'espèrent-ils ? Quelle île ? Quel au bout ? Quel cap derrière les containers ? Quel fantasme océanique les attire-t-il vers quel lagon de piécettes ? Quelle sortie de l'animal songeur par le tourniquet des hagards ? Quel taraboum de boucan pulsionnel qui échappe au branle ?

Si la circulation n'a pas de sens alors renonce à la rue de la Félicité, ce tendre souvenir sous les toits des Batignolles au temps où vous aviez sous vos pieds nus le mol asphalte de mai, ou plutôt ne renonce pas, ne renonce jamais: perds-toi en gesticulations sémaphoriques mais garde le sens - ah mais retiens-le par la tresse !     

S'agissant des errants et autres sans-abris au sens extensible, par delà les dormoirs genre cartons à piano et tutti quanti, la question du sens est à poser tant avant qu'après la soupe exigible et les colis du coeur, autant dire tout le temps qu'on respire, valable aussi pour toute catéchumène faisant tapisserie ou tout gang bang , toute forme de tribu ou de clan même du panier boursier, toute coloration pigmentaire et toute affiliation à sectes ou paroisses - jusqu'à l'Eglise Agnostique Informelle juste tolérée par le Parti de la Tisane.

Bref, l'agitation n'est que vaine illusion à faire taire Rossignol.

Mais les voeux pies et les clignements de connivence convenue à la poésie poétique ne seraient eux aussi que des leurres, alors que la mélodie est à retrouver du sous-sol au substratus, et le rythme délibérateur ou sorcier.

 

Ne jetons la pierre ni aux employés modèles ni aux mères et pères de famille respectueux des heures de potage ou d'injection de sagesse. Retour permis à la ronde joyeuse et aux flonflons de villages à trombones et orphéons. Enfin, à tous les sens de la nouvelle loi sur la bienveillance en préparation: attention au sens interdit !  

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16. Hauts-lieux

Ayant constaté que l'avenir des volailles en batteries était confiné, nous en avons tiré diverses conclusions qui ne concernent que nous: disons quelques centaines de millions sur quelques minces milliards. Les chiffres parlent d'eux-mêmes.

En d'autres temps nous eussions opté pour la position du stylite: seul dans le désert, tout nu sur sa colonne à vaticiner très au-dessus de la turbulence venteuse des sables et autres données tautologiques selon lesquelles il faut que bouge ce qui bouge.

Or nous faisons avec le désordre: qu'on se le répète à l'heure du goûter.  Notre lieu d'élection restera sous le pommier, mais à titre indicatif, en somme métaphorique puisque le goudron ou la terre battue nous conviennent tout aussi bien.

Nous n'en somme plus aux explosions de caca des rejetons de belles familles trépignant à la porte des studios et se webcamisant eux-mêmes pour que ça se sache. Ces anodines bravades nous font sourire, mais nous demandons plus. L'implacable humour des lucides requiert discipline et tenue dans toutes les situations. Ainsi est-ce sans esprit de provocation que nous avons déplacé les lieux et le temps de l'entretien familier et de la consommation des quatre-heures: voici la nappe mise au beau milieu du fantasmatique trafic juste avant le lâcher des employées et employés de l'Alcatraz mondial du taf.

La story de nos "moi" multitudinaires est en cours de montage un peu partout. Peu importent le moment et le lieu puisque c'est à tout instant et jusqu'au bout de nulle part. Sur le tapis volant de la toile dépliée entre les feux rouges et les giratoires inspirés des derviches, nous devisons le plus tranquillement du monde à l'unisson vibrant des Ancêtres, et notre accueil s'élargit avec les heures.

La nuit venue nous rejoindront les addicts aux yeux brûlés. Nous sommes là pour soigner toute addiction.  

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17. Accrochages

Le type a regardé la caisse de l'autre avec un certain regard qui a déplu. Les types se sont toisés d'un rebord à l'autre avec un certain regard qui a déplu en masse. Le regard qui déplaît est désormais Légion chez les coiffés et les hirsutes - et les éméchés sont légionnaires sur les chaises de coiffeurs alignées au bord du gouffre.

Au commencement on a juste dit à son voisin que sa Pontiac faisait de l'ombre au gazon. Alors Ivan le primaire a foutu sur la gueule d'Ivan le secundo. Ainsi les Acerbes et les Crotales sortent-ils de leurs caisses pour se véhémenter en invoquant 1914 et 1389 ou même pis en cas de relance picrocholine: à fond la caisse et que je t'estourbe et te ratafiole. Pour un peu que je te génocide ! Après Clausewitz le delirium toutim!  

Depuis lors les regards qui déplaisent ont fait des petits dans les espaces verts. Gaffe à toi si tu le relèves, tout en lisant pacifiquement Dylan Thomas, sur tel ou tel traîne-mine ressentimental impatient de se vexer pour rien, gare à toi Bambino qui invoquerait l'innocence du Poète à cheveux brun rat ou je ne sais quel Parlement du ciel et autres royautés marines: celui qu'on vexe même sans le regarder est à lui seul un escadron noir de vindicte aveugle aux mobiles duquel psycholobes et sociosophes n'entravent que nib. Ex nihilo surgissent les drones de la haine aveugle !

Cependant le fils de DJ Thomas reste aux platines: "L'âme de mes pères grimpe dans la pluie"...

 

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18. Vie et destin

L'indéniable Croix n'est ici ni signe ni symbole: c'est une femme qui ouvre les bras. Présence réelle.

Il est certain que la Personne  survit au genre et au nombre. Le croisement indique la double occurrence de la statistique et de la note juste, mais on peut composer. Une vie se cherche tout son durant par les allées et les  vallées, mais la présence ne s'affirmera que sous le sceau d'une signature. Tel étant le destin.

Au carrefour des possibles se tient donc cette femme. Prénom Mystère. Hier encore on l'eût taxée de gendarme. Pas un compliment: on entend déjà virago, nul sens de la musique n'étant prêté à ce rôle  soviétique, pas plus qu'aucun sens de la gouvernance au coiffeur peignant la Lune ou au poète en sa nursery. À l'heure H du calendrier GMT nous constatons qu'une existence entière d'occupation programmée  devient la norme loin des collines et des rivages, sur le  modèle unifié de la ville-monde aux casiers. Prénom Maria murmure dans le sien: "Une femme ne doit pas désirer composer". Et la chorale des imams ventriloques de corroborer: "Une femme ne doit surtout pas désirer composer".

Total encore en cours: les meufs se cantonneront à la toute intuitive, à l'ineffable et à la toute profondité. De même sera jugé fiote tout contrevenant à la pudique masculinité supposée  ne rouler à vue que sa mécanique.

Salade a reparu le long des canaux de l'arrière-pays, pour surgir soudain ras le lac au milieu des tombes de chats dont les prénoms tintent doux, tendre avatar en bleu de chauffe  du poète de passage.

Salade le SDF cherche un sens à sa vie et les douairières ricanent bas: les plus impatientes en effet de verrouiller chacun dans son rôle. Salade n'en a que foutre mais le casier est le casier au dit des rombières, et tous ces artistes, tous cesoriginaux, tous ces désoccupés restent à surveiller  par Big Sister le tyranneau des tea-rooms.

Prénom Nadejda se fiche bien elle aussi de sa dégaine de docker des quais de Voronej. On dit parfois de tel ou tel sort qu'il n'est pas une vie, mais le destin de poète persécuté relève de la note juste et la mémoire est un devoir de musique. La note sensible reste quelque part à l'abri des puissances écrasantes. Pèse toujours et encore l'écrasante option qui fait rimer Stalinov et Poutinov, mais des voix se font entendre encore dans les jardins et Prénom Céline est brodeuse au petit point dans les constellations de vocables.

Ce qui est suggéré à ce carrefour est que le destin est une modulation. Nul n'est prédestiné sauf à se soumettre aux dominations et aux rôles. Les processions sectaires vont remettre à coup sûr la sempiternelle baston, mais    la femme aux bras ouverts indique une possible sortie du sacré: par ici la musique  !

Prénom Clara fait alors décoller son Steinway du tarmac de la ville-monde, et c'est ainsi que la vie se fait destin.

 

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19. Veni creator

L'immanent poème sera conçu selon la vieille story qui ne peut être que vraie puisqu'elle est belle: du tohu-bohu de la table en sept jours surgira le monde, et la Lumière sera, mais au commencement les sons compteront plus que les choses.

Le premier chant, après le primal cri déchirant le rideau de chair, reste à ce jour une énigme que nulle entourloupe créatrice ne verbalise.

D'ailleurs regardez-le: créateur de quoi ? Le puzzle est antérieur et dès lors il n'est question que de montage. Les cosmogonies  relèvent du jeu d'enfance, et la Mésopotamie vaut le Popol Vuh. Quoi qu'il en soit le poème est la seule réponse à sa propre question, son propre accord, sa propre contradiction

Sur la Table se distingue un dictionnaire de rimes et divers objets usuels, crayons de couleurs et fragments de papyrus numérisés de marque Empedocles,  entre autre premiers graffitis du moi-monde.

Le puzzle est antérieur, mais subsiste le privilège, accordé à la poétique divinité, toute descendance confondue, de nommer les noms et de citer les choses à l'Appel. Ainsi d'Elohîm:  La terre gazonnera du gazon!

Et le Glébeux ensuite d'y aller de ses nomenclatures. Et DJ Dylan, reprenant les platines de DJ Thomas, de s'autoproclamer hériter des veines brûlantes gardiennes de la goutte d'amour.

Dès lors qu'on multiplie les naissances par le Verbe, autant s'en donner à corps joie, et telle est en effet l'allégresse de l'enfant magicien relançant le scénar des Sept Jours et se préparant subconsciemment au plaisir des recréations.

Une orgie bavarde prélude à toute composition soumise à la quadruple règle de l'harmonie et de la mélodie, du swing et du saut quantique. La note sensible cherche longtemps à se résoudre en sa tonique, mais y a pas le feu disent les bons maîtres qui ont souci de la caisse à bois autant que de la propreté des menottes, pendant que dehors ça castagne et ça vocalise sur le tas à l'anarchie des slums.

  Cependant on ne dit pas assez l'importance de l'école du sourire, bien plus gentiment formatrice de contrapuntistes fiables que la prétendue justice divine, fiel et foutre toxiques des marchands de temples et de leurs ouailles étiolées.

Nous requérons l'asile des quatre vents et de l'éternelle glossolalie du merle matinal. Nous revendiquons notre statut d'intermittents du poème. Nous exigeons la relève des haies éconduites sur dossiers par des bureaucrates infoutus de voir n'était-ce que la commodité du bocage -et ne parlons pas de sa grâce !

La Table est mise sous les cintres du merveilleux castelet, et voici voleter les doigts du Creator  sur la tour de glaise au bourdonnement de serpent phraseur. Un voeu venu d'ailleurs fait dévier ses mains de la prière au poème et voilà la première musique du tourtour. Les voix du grand coquillage reposant entre les multiples outils du mage à magie feront écho en consonance à ce début de polyphonie.

Ce n'est pas comme si tu venais au monde, se dit alors la divinité poétique à doigts de fée potière avant le grand feu et l'émail des antiques recettes - ce n'est pas comme si, c'est comme ça !

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20. De l'autre côté

Celui qui tourne le dos au mur ne le fait pas en rêve: l'évidence de l'obstacle  conditionne le premier élan du refus, et c'est tout de suite du solide dès le trépignement du premier âge. Qu'il soit d'imitation ou d'invention n'importe guère, ni qu'il participe - cantilène obsolète -, du seul acquis ou de ce qu'on dit vaguement l'inné sur le ton scientiste idoine.

Vous vous rappelez le moment précis où pour la première fois vous vous êtes dirigé dans le sens opposé sous l'impulsion de vous ne savez qui ou quoi, sachant cependant que l'invisible main qui vous dirigeait parlait à sa façon votre langue, et quelle onde de joie tout à fait inconnue vous a fait alors découvrir cet autre en vous qui tirait la langue aux tu-dois-tu-dois-pas. Or vous n'en avez pas tirés de contre-règles bornées, ni de révolutionnaires foucades à peaux de balles, mais de nouveaux possibles à multiples curiosités qui vous ont fait repartir à la fraîche dans la féminité du monde et pas moins lascars pour autant d'écorce et de sève, au dam des binaires.

Aux guichets tout élan de poétique enthousiasme tombe souvent à faux ou à vide entre les manchons de lustrine et les fronts de lenteur morose des préposés au refus de tout lâcher-prise ou de toute autre direction que celle des Instances, mais les tangentes sont nos branchies de rêveurs en apnée et, par delà les manières belles ou mauvaises, un solfège d'invention peut se faire style dans un sens ou dans l'autre. 

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21. Blacky

Celui que je vois me regarde. Je me trouvais à l'autre table avec mes carnets et ma gouache et je l'ai vu bleu dans le rose des chaises, noir comme un Noir et les mains jointes dans le silence latent. Je ne sais pas si c'est du larvé racisme que d'apprécier la beauté de certains Noirs mais celui-ci, bleu et seul à sa table entouré de chaises roses, me regardant le regarder, les mains jointes sur son verre, m'a rappelé cette phrase dont l'or luisait dans le tout-venant gris poussier d'autres phrases: un archange est là, perdu dans une brasserie.

La beauté du Noir traduit à mes yeux une ancienneté vénérable qui l'apparente à l'Arbre protecteur de palabres, mais le blues et le rap ont partie liée au refus d'oublier. Un conteur affleure aux lèvres de celui que je regarde me regarder lui prenant cet instant pour le lui donner.    

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22. Story

 

Rien de ce que vous direz ne sera retenu contre vous. Vous avez l'air d'être seul mais vous ne l'êtes pas. Vous avez l'air d'être écrasé par la table mais vous ne l'êtes pas. Vous n'êtes pour rien dans le choix du vert Véronèse sur le fond duquel l'Artiste vous a représenté, auquel vert votre briquet de fumeur fait consonance. Tout ce que vous allez dire n'engage que votre divinité personnelle. Vous avez l'air contraint mais cette image de vous n'est pas de l'espèce à vous soumettre à quelque rôle que ce soit. Ou alors vous seriez simplement l'homme qui est là. Vous avez l'air de sourire au sourire que celui ou celle de l'autre table vous adresse, que nous pourrions appeler l'homme ou la femme de l'autre table. Et nous pourrions imaginer que ces regards s'accordent en réalité. Une story possible serait ainsi en passe de se raconter. Qui sait ?    

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23. Au poisson-lune

Des types de ce gabarit, j'te jure, tu peux compter dessus. Au casting matinal des journaliers, c'est toujours lui qu'on pointe le premier. Une échelle à lui seul. Plus près du ciel y a pas, et la vanne vieille comme Titan: et ça va là-haut ou quoi ? se perpétue par les chantiers ou sur les docks autant que dans les congrès de l'interlocution chirurgicale ou planétaire si ça se trouve - et ça se trouve. Mais à l'armée ils sont surtout Américains et le plus souvent sergent décorés. Ce qu'on remarque aussi, et c'est vérifié par l'Office Orbital des Statistiques, c'est qu'il y a peu voire point de génocidaires de cette taille, mais n'en faisons pas une théorie qui se réclamerait latéralement du fait  que Prénom Abraham, bienfaiteur présidencial des Natives, restât le plus grand quand il était assis.

L'immensité physique est pourtant une donnée recevable en matière d'imago, et ceci avère par contraste le soupçon porté sur les poitrines creuses et autres disgrâces psychiques en matière de cruauté compulsive fauteuse de crimes contre l'Humanité.

 

En 1981 La Nouvelle-Orléans m'a frappé par la laideur de ses Blancs. Trop d'obèses et trop de maussades à vue. À l'opposite alors, dans le quartier de Tremé, derrière le Carré Français, je serai tombé sur ce premier avatar du Big Boy, surnom The Tower, saxo taiseux au regard doux, considérable en dépliement vertical et dansant élastiquement à La Parade, là encore au premier rang de droit quasi surnaturel.

Tout ça pour ressaisir le poème vivant Prénom Big Jim. Valable déjà pour le barde russe Prénom Vladimir, poème dès son apparition de colosse chaloupant comme dans un film épique aux blancs et noirs se bousculant sur de vertigineux escaliers. Valable aussi dans le déploiement de carcasse râleuse du barde celte Prénom Louis-Ferdine vaticinant dans les entrailles de New York ou sous les ruines de Dresde.

Mais revenons plutôt au grands ingénus et aux dames surélevées de naissance.

Les très grandes cheffes à secrets valent spécialement la visite dans le creuset d'odeurs nourricières, ainsi que les herboristes monténégrines en exil et les plénipotentiaires de la Tradition masaï parfois réunies autour des feux de nuit des Horizons Barbecues.  Bercer le muchacho ou panser l'alezan, loin des foules énervées, requiert une tranquillité d'âme  que l'Afrique en elles n'a cessé de couver. Big Sister, surnom The Voice, s'est fait connaître aussi bien par son interprétation des Chants aux enfants morts que  par ses impros sur les thèmes du Delta, mais on attend toujours, à l'international,  LA philosophe post-socratique de plus de sept pieds-de-reine.

Enfin, que nul ne s'étonne de la concomitance d'une très haute taille et d'une très profonde douceur, observable de longue mémoire dans la divine Nature et visible encore ces jours en l'aquarium de Lisbonne où le poisson-lune poursuit sa lente danse en toute grâce ailée. 

 

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24. Nos diverses années

À l'âge où l'on a déjà plusieurs vies derrière soi, ce que nous pouvons dire de tout ça est que l'indulgence tend à remplacer la colère, sans l'effacer. Notre génération restera celle des ados prolongés dans leur élan de refus, au dam des cravaches et des cravates et contre la suave insidiosité des ligues de vertu à la flan. Nous deux, au demeurant, restons borderline à notre façon, sans nous la jouer rebelles pour autant.

Il y avait de l'aristocratie naturelle chez Prénom Meriel, avec cet humour propre aux personnes qui en ont vu d'autres, et c'est pourquoi je l'ai repérée dans le groupe des disciples du neurobiologue Prénom Francisco, peu après son divorce à la très peu amiable dont elle se remettait à Santiago. Aussi, nous nous sommes hyper bien entendus sur la lignes des associations oniriques et de la rêverie composite.

De même puis-je dire, moi, que Prénom Julio, en dépit de sa formation en sciences dures, avait une capacité d'accueil pimentée par une malice assez typique des Argentins, et ce potentiel de bifurcation qui laisse bien ouvert l'espace du temps ouvrier et des dimanches de pluie.

 

Si nous avions une école philosophique à fonder, ici et maintenant sur cette table de cuisine, ce serait sous l'égide de l'Arbre et du doute fertile, à l'aléatoire d'une recherche à zigzags. Mais nous ne fonderons rien qui ne se transmute à mesure en clarté filée de pensée fontaine. Nous en somme venus à penser, à ce moment précis de partager nos clopes et nos intuitions, que la recherche est le propre du trouvère et qu'à cela collabore joyeusement le blues et la fugue, toute balade au bord du ciel et jusqu'aux échanges sibyllins sur Twitter, sans parler des tendres conversations de regards dans le silence attentif du jeu à qui perd trouve.

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25. L'animal dira

Ce que voit le poisson-lune interpelle notre imaginaire réversible en expansion dans la ville-monde depuis l'aménagement des grands bassins d'amniosynthèse. Ainsi mérous et murènes tourneront-ils autour de l'Aquarium Central à scruter les faces démesurément agrandies de la femme amphibie à hublots et de ses comparses exorbités de la Transavantgarde.

Le visage humain sous ce genre de loupe est rarement avantagé, mais nous ne sommes pas ici pour leurrer la clientèle animale appelée au testimoine. On est loin de ce que les faiseurs de renommées qualifient d'icônes dans les Halles du Reflet: voyez ces babines pendantes et ces lassitudes charnelles, mais de bonnes ondes ne sont pas exclues de part et d'autre des interfaces oculaires. Que cela incite chaque espèce à garder  distance et dignité, comme l'enseigne la Terrapene ébouillantée sans moufter.

En attendant suspendez le jugement anthropocyclique, dressez poliment  le chien sur le dressoir, puis entrez dans le chien.

Le monde vu de près à vue de chien succède naturellement à la perception première de la truffe que la brise informe le cas échéant. Cette autre hiérarchie des affects vous suppose repérable de loin, et ensuite quel effroi lorsqu'il vous encadre soudain toute proche, Madame et vos bajoues. Pendant ce temps le Quidam, même non diplômé, persévère dans son être en dépit de tout, mais la murène le tient à l'oeil dans son pilier de corail à tournure de clocher sexuel, et rira bien le dilacéré.

Bref, regarde les gens de ton oeil abyssal, regarde mieux à l'envers des coraux, regarde là-haut le ciel qui te voit.   

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26. L'approche

Nous nous avançons lentement en direction de nous-mêmes. Nous nous savons venus de loin sans lumière réellement indéniable sur le moment à venir, aussi restons-nous  assez humblement attentifs.

Ce qui est sûr est que l'Ancien garde une longueur d'avance et qu'il voit mieux le Détail entre le cendrier et l'étoile. Nulle exclusive préséance d'âge pour autant: il est de l'Ancien vif-argent chez certains enfants désignés par élection mystérieuse. Disons alors que par Ancien  l'on entendra: voyant plus loin de mémoire devineresse.

 

Prénom Walter Benjy n'avait l'air de rien dans sa tenue de gardien surnuméraire des parcs humains, mais il en sait un bout sur les choses de l'enfance et les temps d'avant les Tours d'illusion. Prénom Walter Benjy récuse les sens uniques et favorise l'accès aux transerelles. Son allégresse nous a revigorés aux moments où l'abattement menaçait nos errances, et la bonne odeur de son cigare cubain nous a fait relever les yeux jusqu'à l'azur des siens - et quel sourire annonciateur d'embellie nous apparut alors à l'annonce des jardins espérés ! 

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27. Rêveuses

La nuit les a faites patientes fileuses aux yeux conscients de trame et canevas, de là venant leur sublime ahurissement de jour.

Pondre est la vocation de l'oeuf, songe silencieusement l'une d'entre elles qui n'a pas supporté le boucan de batteries des Tours d'illusion et frémit aujourd'hui de toutes ses plumes imaginaires dans la douce senteur fauve tiède  du jaune libéré que le pollen sature.

Les transes tranquilles de la lucidité féminine ont ces airs d'émerveillement un peu hagard vu que c'est tout de même, à n'y pas croire, comme après Exodus la tribu des sélectés.

Or les rêveuses ne se sentent pas triées par Dieu sait quel Dieu en cour aux Tours d'illusion, mais désirées, ça oui, et ça les tient vivantes même au bord des périls et autres terrils de cendre mauve - désirées en leur humide moiteur sous le casque de vrais cheveux et la peau de beau cuir moelleux doux à la palme.

Rêveuses mais pas bégueules, of course : disposées en quinconces sous le ciel céleste, ouvertes à l'intime, connectées entre elles et complices en lâcher-tout, attentives mine de rien à la tête chercheuse du pulsionnel en vadrouille de jeune en jeune corps ou plus boucané si affinités - or l'intense est surtout désirable dans les jardins espérés.

 

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28. Lointains safran

 

La douceur des arrière-plans des maîtres siennois est un appel à rebondir plus qu'une nostalgie à replis. Plus surtout qu'un décor kitsch: ça c'est sûr.

Les lointains polychromes sur papier glace, aux murs des cellules de travail forcé des Tours d'illusion, sont physiquement et métaphysiquement dommageables, cela aussi est prouvé: crampes un peu partout aux estomacs et contention blême. Pareil topo pour ce qui est de l'entertainment  à texture sonore dans les gogues et les ascenseurs démagogues, ou pour tout ce qui bouge aux écrans plats des chaînes mimétiques d'Etat ou de spéculation privative - tout ça vibromasseur tripo-mental bon pour la casse et noble motif de se casser des Tours.

À l'abjecte passion d'obéir s'oppose l'entrevue là-bas du ciel couleur jasmin bleuté aux fragrances roses ou cognac, tendrement enivrant quand on respire par les branchies.

Au bord du ciel là-haut, plus loin au fond du tableau qu'Asciano et ses cyprès de feu noir, sourdent les eaux sulfureuses propices aux sirènes félines voire felliniennes,  et fuse alors des corps le fusionnel marial dans l'épaisse vapeur savonneuse aux relents d'oeufs putrides que  vieilles et jeunes narines  exhument de l'inodore souvenance des Tours.

Sourit alors la rêveuse à bikini dont on a dit dans les gratuits qu'elle était une bombe, mais qui sait au juste ? Qui sait ici qui est qui, et qui voudrait le savoir alors qu'on vient juste d'échapper au grouillement de l'hydre indiscrète ? Ici ne sont admis que des prénoms, et le brillant cuistot Prénom Savarin le confirme d'un regard entendu à l'oiseau Toucan - prénom d'espèce vous dira l'animal.   

L'échappée au lointain du ciel céleste, par exemple dans la foulée de Prénom Jean-Sébastien à fond la fugue, défie absolument le réalisme capitalistique des philistins aux leviers de pouvoir des Tours d'illusion. Le coma dépassé de la Raison n'en finit pas de survivre à sa semblance de survie tant que fonctionne la pompe  boursière, mais ce n'est là que le top du toc qui ne saurait nous tromper à l'instant d'accéder, ici et maintenant, aux jardins espérés.

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29. Seuils et portiques

De l'enfance nous avons gardé le premier ravissement de promesse des guichets et des uniformes de garçons de cirque, le tambour distributeur de tickets, la palette ou la casquette de chef de gare, les pancartes signalant l'Ailleurs ou les gants blancs du magicien - tous et tant d'autres signes annonciateurs du terrier de rêverie.

L'accès au réel à valeur ajoutée connaît autant de portails publics que de secrets passages: il n'y a pas d'exclusive en la matière. L'anticipation de la joie compte autant que sa présentation et son accomplissement voltigeur, on peut croire ou ne pas croire que le secret du secret relève du double fond, mais Prénom Albert et ses pairs de labo ont jeté des transerelles et les passages quantiques se multiplient donc à l'envi.

La perception diagonale des rotondes, autant que des angles vifs, était d'ailleurs souhaitée dès le premier âge prélogique. Les voies du mol entendement, les traverses intimes ou imitées des métros aériens, les enjambements sémantiques à glissades connexes, entre autres bouturages de génomes métaphoriques sont à revaloriser la nuit et le jour au dam des occlusions conceptuelles.

On a un corps et l'esprit tournique à la fois dedans et dehors, au-dessus et au-dessous des mille plateaux de collines et terrasses arborées ou non - ça dépend des places.   

La pensée corporelle des lisières, la ménagerie vue de derrière les grilles ou les vitrages, ou de dedans les feulements d'odeurs endogamiques, excitent l'impatience des départs vers d'autres cols d'herbe vert cresson ou tout ourlés de fines corniches, relançant le même éternel désir ultramarin de franchir la vague, et voici la foule en file qui s'en va vers les jardins espérés.

Ensuite, quand enfin les portiques seront en vue nous saurons mieux à quoi nous en tenir. Pour l'instant les couple angélique de l'ado et du Noir à carlette, First Name Huckleberry & Uncle Tom for example, est garant d'enfantines passions revisitées.

Révérence, en attendant, au parvis, puis faisons le pas...  

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30. Osez Joséphine

 

L'apparition de la nageuse est alors à prendre en compte. Dans les jardins espérés le corps sera glorieux sous une autre acception qu'en émanation gazeuse. Ceci est mon corps, dira l'esprit se reprenant en troisième personne, non sans reconnaître que sans nageoires il coulerait, et l'âme avec, à l'instar du placenta jeté dans l'eau du bain.

Voici donc le corps de la baleine mystique, le divin corps de la fille de Gaïa en calosse pudique celant sa touffe et ses babines intimes, voici la terrestre couveuse à tendresse africaine, voici la mémoire involontaire enfin retrouvée au Lido du rêve éveillé.

Prénom Federico ne s'entoure pas de matrones pour des prunes: de fait il va s'agir de couper court à l'abrutissant aérobic des battantes formatées aux Tours d'illusion et de rétablir la préséance des suavités et de la courtoisie. Sus en outre aux extrémités puritaines de l'aigre maigre filant ses théories acides ou de l'obèse enclose dans son babeurre infantilisant d'écervelée cellulite. Frayons plutôt avec Prénom Joséphine sur la crête sinueuse des dunes de chair, et que la chaste bonace de Bécassine nous inspire aussi bien.

Les corps ainsi nageront sans discrimination pigmentaire ou pécunière, ni de sexe ni de secte. Il suffira, pensons-nous, d'oser et de doser corps et rêves, et c'est alors que nous danserons.   

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31. Praticables pensées

Nous reprendrons forme de l'autre côté, où nos masques et nos musiques retrouveront le sens perdu, promis-juré.

Une pensé praticable est exigible, a dit quelque part, dans l'autre temps d'il était une fois, Prénom Baruch chassé des guérites de piété et des tavernes amstellodamoises: une pensée qui bande ou qui mouille selon les corps - une pensée qui s'incorpore et pulse au biseau des baisers.

De même la représentation exultera-t-elle à proportion de la qualité du matos.

L'antédiluvienne camera Mitchell avait son charme, autant que les stars jeunes comme les étoiles, mais la webcam et le drone déboulent et Prénom Jean-Luc n'exclut leur usage que si le sens passe à l'as et la musique à l'avenant, ou le sacro-saint montage.

Dans l'immédiat cependant survit imaginairement, ou plus-que-réel, le décorum adorable des rails avaleurs de travelingues et des perches à bidules, des grues articulées et des spots et des sunlights au milieu desquels gesticule le Deus in machina sous sa visière de voyeur voyant voyou sur les bords; et c'est parti, moteur, monstres doux montrez-vous, malléables images matérialisez-vous - à coeurs émus voici les corps réincarnés !  

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32. Aux sources rejaillies

La pâte à modeler de l'enfance nous réserve des surprises à n'en plus finir. L'avenir de l'enfant est aussi long que la nuit qu'il se rappelle à l'éveil comme personne, mais attention aux parasites et perturbations. Le mal nommé pédophile n'est pas que maniaque à babines puériles et piton piteux mais aussi mémère chiquant la chenille à dorlote, alors que le rêve de l'enfant est de s'envoyer en l'air en pyjama de pilou loin des poisses d'en bas, à cheval avec Baby Face sur la torpille interstellaire de Little Nemo.

L'enfance échappe à toute théorie et n'a donc pas d'âge, hostile aux croupetons en cercles fermés. Le conditionnel de l'enfance (Toi tu ferais Calamity Jane, moi je serais Geronimo, et viens que je te rapte !)  restera la clef des mondes, mais nul décri n'est souhaitable au dam de la chère discipline scolaire aux ravissants cahiers bleus du premier jour, au contraire: rendons aux éternels Instits éternelle reconnaissance !

L'avenir durera longtemps à celui qui se lève allègre, jusqu'au Sahel et par les favellas, aussi fera-t-on front contre tout rabat-joie soumis aux ordres des Tours d'illusion. L'enfance des jardins espérés sera championne  en toutes disciplines épanouies, mais insensible aux flatteries fleurant l'idéalisme flagada ou le putanisme publicitaire. Malléabilité et porosité ne signifient point veulerie crédule de moules aveugles: qu'on se le dise.

Nous sommes tous de brillants sujets ! vous répéterez-vous ainsi crânement contre toute machinerie d'influence vous écartelant entre l'infini de la morgue et le zéro de la dépression.

Enfin rectifions le tir tant que nous y sommes, réparons et guérissons de concert: nous sommes ici en quête d'autres mélodies, nous retrouverons les rythmes de l'imprévisible, nous puiserons aux eaux de mémoire de neuves évidences vieilles comme la nuit des temps - nous avons tout le Temps, mais pas un instant à perdre !  

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33. Au dam des loquets

La traverse n'est pas un acquis du chemin: l'obstacle est en nous d'avant l'apposition des bans civils, complexe d'embryon pour ne pas dire impondérable d'ADN. Suivront, ou pas, les sentiers écartés de rêverie.

Or il ne s'agit pas que d'ajuster: le fondeur et le forgeron ont primé sur les aires déboisées. Ensuite l'activité d'opposition passe par la poésie, aussi revient-on à la considération sérieuse de l'Objet, à commencer par le sujet Gaïa.

De fait, au contre froid de la traverse s'oppose illico le contre intime afflué de la glèbe avec ses images - de la terre mère se perpétuant cette garantie de durée aux formes sensibles.

L'intime aperception de la matière n'en finit pas de passer, chanson connue, par la reconnaissance de son hostilité: sables et dents de tigres, mais agitation surtout dans la cage de cerveau où le rapace rationnel s'affole et s'agrippe aux tringles de concepts, sempiternel dualiste exacerbant les prétendues incompatibilités de l'Ultracosmos et du tendre enroulement de la conscience au repos.

Les puissances souterraines ne supporteront plus, aux jardins espérés, qu'on les brime à outrance comme aux tours d'illusion. Foin aussi d'inspections académiques  qui plissent l'intersourcilier, dirait Prénom Gaston, bachelardisant à propos de ces  jouets qu'on brise pour voir dedans. Retrouvons plutôt les nuances émotives de la curiosité  par osmose en privilégiant les perspectives émerveillées de l'enfant au toton que le vrombissement de l'Objet inspire autant que celui de divines toupies  des derviches.

Le déblocage des verrous est à ce prix du renoncement  aux dogmes et autres barres mentales ou morales. Au reste, Isis et Maïa se dévoileront sans que quiconque le veuille...  

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34. Retournements

Nous ne cesserons de nous retourner sans cesser d'aspirer à  nous retrouver à foison. L'avance pour l'avance est encore un slogan des tours d'illusions que les statues de sel de la Mer Morte sont censées rappeler pour jamais à menace, mais nous avons soupé de ces terreurs de tribus et sacrées tremblotes.

Ce que nous cherchons, même sans le savoir, dans les mots en fugue, n'est en aucun cas ce délit de fuite que fustigent les commandeurs du Dogme, mais le fait est que nous n'avons pu résister au défi d'exploration lancé par l'homme-jardin, et c'est pourquoi fusent les lazzis féeriques à la confusion des doctrines fumigènes.

Le Là-bas ne nous attire pas comme un ailleurs vaporeux de théière théosophique, mais comme un maintenant à venir au sous-sol de mystère nautilant en chaque chose menue à reflet d'infini. Regarder mieux, promis-juré, nous occupera dès que nous aurons fini de décamper, larguée la dépouille des vieille peaux à vains repentirs. Se retourner ne sera jamais plus blanchir le sépulcre des vertus énervées, mais accéder à plus de temps et plus d'émois fertiles. Les mots seront des gouges à retrouver l'âme du bois, des désirs de flûtes épurées, des intentions de poèmes ou de mandalas aux intérieurs de luminaires traluisant au bout de l'obscur.      

La fugue s'invente elle-même pour moduler la mélodie de son écoute tandis que le bruit gagne jusqu'aux étages du puits imbécile au tréfonds de techno. Ainsi le couple d'originels  paumés fuit-il dans les couloirs envahis d'idéologique fumaga de l'Eden International. Or c'est pour connaissance de cause que Prénom Eva Godovna se retourne une fois de plus tout en courant aux jardins espérés.

Nous fuyons l'ici sursaturé de certitudes, portés par une aspiration d'aruspices, loin du feu froid, de  l'eau sèche et du soleil noir des tours d'illusion, tout au dessein de l'homme-jardin, en nous, qui nous laisse faire... 

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 35. Impatience aux enfilades

Attendre le réversible est une autre façon de rayonner avant l'heure. Les ailes brisées du jeune poète incitent à la  patience autant que le manque de tonus de la crawleuse tabagique ou que la fatigue du souffleur de verre. Tous ont droit à l'attention équanime de l'homme-jardin aux cerfs-volants diaphanes tenus d'une main de pierre dans un gant de chair.

Nul égard en revanche ni la moindre flexion pitoyeuse concédés aux traders spéculant sur les produits à structures.

Celui qui n'accepte pas ce monde y bâtit sa maison de mots-musiques à didascalies apprises dès l'enfance latiniste de naguère, ou dès lors  dans les écoles de slam des slums.

L'ange blessé  se refait une santé au val du dormeur et nous devinons en lui le rouge des ardents aux désirs jamais assouvis  de consolations enfantines le soir au coin du bois de lit, émouvant guerrier au repos du faire semblant.

Dans le seul pas retenu à t'attendre, la rêverie nous aura précédés, qu'on va rattraper à la courate !

Un certain humour est requis même en voie de précipitation. À vrai dire rien ne presse que l'urgence extrême d'échapper aux formats d'illusion par les ellipses hélicoïdales où l'ondulatoire et le corpusculaire font  cantine et cantique communs - la poétique des quantas restant à rêver dans les labos de la surexactitude  délivrée de toute gadgetomanie et autres tourtours de dupes.

Quant à celle qui tarde parce quelle n'en peut plus, nous l'attendons pour tout ce qu'elle est supposée déployer de beauté aux avenants.

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36. Viennent ensuite

 

On les voit venir. Il était prévisible qu'un certain taux de ce qu'on sait aboutisse à ce qu'on voit. Celui qui devait venir se fait attendre ou se montre décidément invisible, ce qui se dispute aux kiosques de la tombola de l'au-delà négocié par les soutanes caissières, mais passons.

Les venues aux jardins espérés ne seront jamais payantes, à tous les  sens de l'expression. On ne dira pas que ça ne paie plus ni que ça ait jamais payé, tant le compte est strapontin en ces affaires où l'agnosticisme financier reste de mise. L'espérance est une toupie à fouetter librement et sans arbitre.

 Ceux qui ont pressenti un grand frisson d'espérance ont entraîné les autres moins intuitifs ou ne lisant pas entre les lignes, mais ce qui compte est que la troupe se sente bien ensemble et ne regrette rien rien rien des accroupissements collectifs et des laides délations. Moquer l'esprit scout n'est plus non plus opportun, ni railler la bigote. Charité bien ordonnée commence par l'accueil des méprisés et des tendrons qu'un préjugé condamne à faire tapisserie, cruauté mécanique.

Prénom Bienveillance se dévisage sans mot dire et c'est elle qui les fait passer tous à la sauveur. Ceux qu'on croit moins que des blattes sont parfois d'honnêtes violonistes, mais évitons le buzz démago qui fait croire qu'un virtuel Mozart ou qu'un Rimbaud cloné se love en larve dans tout asticot démocrate.     

Viendront ceux qui désirent qu'advienne le désir en sa convoitise  très ancienne du pur jouet. Nul ne sera payé pour tout ce froid qu'il fuit, ni considéré comme un élu d'on ne sait quelle cause vu que tout se sera fait dans le mouvement de l'échappée et de la naturelle poursuite du bleu ou du couple surnaturel du doux et du vif.

On ne voit rien venir aux entournures des instances soumises à la reptation de masse ou au calcul fauteur de basse probabilité: là encore la gratuité candide et le seul souci de libérer les torrents à scrupules et les canaux exutoires feront florès.        

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37. Confrontation

Le risque de remontée aux extrêmes ne se limite pas à l'escalier de service prolétarien: il reparaît partout comme le refoulé du rêve des Lumières. Nous allions oublier l'obligation sélective du port du Signe, mais c'était candeur inconsciente des cercles viciés du ressentiment vertueux.

L'instante question est cependant de savoir si le type tenant le haut des marches porte le chapeau de jardin ou si l'ornement relève des ruses de surveillants à sécateurs propres aux Tours d'illusion ? La réponse est dans les chiffres et ce n'est pas gagné, se dit-on en connaissance de causes soumises au Surmoi.

Un couple faisait cette nuit l'amour à l'Eden international, et ce n'est pas en niqab que Prénom Eva Godovna se faisait niquer à la jouissive, juste au-dessus de notre capsule étoilée, quand les premiers coups ont été frappés aux cloisons et tubulures, bientôt relayés par les vociférations des salaloufs convoqués et colloqués en Réseau des Purs -  mais déjà la diablesse avait gloussé victoire et l'immensité stellaire s'en est trouvée expansée à la confusion hagarde des lugubres et notre vif plaisir malin à tous tant que nous sommes sacrés démons.  

La transaction se fera tout en douceur ou alors le pire est à craindre dans l'emballement des escalators déréglés par les forcenés à machettes et kalaches jaloux de tout.

La sans visage crie au viol en dépit d'aucun autre regard qu'apitoyé à sa pétoche prétendue sainte, ne sachant plus ou elle en est dans le piétinement inassouvi des salaloufs. Ainsi, soeurs et frères, Prénom Angelico vous convie-t-il à un sit-in d'apaisement sous l'Arbre à palabres au son de l'oud du griot de l'oued - sachons apprécier les bienfaits séculaires du Lieu.

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37. La fête en douce

Serait-il enfin permis, ici et maintenant, d'échapper un instant, une heureuse minute, aux lourds discours, aux vers de pierre, aux pieds de plomb ?

Nous aurons cherché longtemps, dans l'air sali des pourtours, par les terrains vagues semés de déchets carnés ou cramés, de stérilets et de crachats, partout enfin où le terne et l'opaque ont figé toute parole et brisé toute mélodie, n'était-ce que l'écho remémoré d'un petit air d'accordéon, musette dans la ruelle ou l'arrière-cour et prairies alors retrouvées en catimini, juste en passant, le pied à peine levé du violoniste tsigane du val boisé de Kangra, juste retrouvée la légèreté d'un rire clair, juste au recoin de l'oeil un clin de verdure émeraude, juste une esquisse de foisonnement allègre !

Mais quoi ? Serait-ce demander le Pérou que d'aspirer un instant à cet éclat de joie dans la précipitation rageuse et la maussade institution ?

À l'encre sympathique alors je recopie, blanc sur blanc, à l'attention de l'ami gypsy, ces mots saisis  au souffle juste en passant: "L'oiseau, dans le figuier qui commence tout juste à s'éclaircir et montrer sa première feuille jaune, n'était plus qu'une forme, plus visible du vent", et tout s'effacerait en douceur aux enlacés que le seul mouvement ferait survivre -  le chant et le geste retrouvés.   

Car flûte après tout: si le droit nous est là-bas interdit par saturation de bruit et de gesticulante robotique, reprenons ici et maintenant, en douce, ce pas de deux des dieux matinaux, Lady Day, reprenons... 

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39. Vannes de verve

Des couloirs latéraux des Tours d'illusion, reliant entre elles les caves et les combles aux populations surnuméraires et sous-rémunérées quoique réputées nos fraternités natives à restaus du coeur fourguant happy meal & marshmallow, voici surgir aussi d'autres ludions aux désirs prompts et sauvages vérités. L'éternel errant a tourniqué d'Olduvaï au Rajahsthan, via Brooklyn Heights où tu t'étais dégoté cette pelisse à col de loutre pour Five Buks, mais vous aviez alors vingt ans et pensiez gravement que ce n'était pas le plus bel âge de la vie: c'était le temps des sampans grillés vifs dans le napalm et pas encore la terreur auto-allumée du monde mondial suçant à mort le fioul à ras le sable aurifère des conurbations thalassos équipées dernier cri fond-la-buse à jacuzzis; c'était plus ou moins avant ou après le commencement de la fin des Tours d'illusion dont il urgeait seulement de s'arracher fût-ce en dansant en douce à la dératée - avant ou après l'Effondrement justifiant le début de toutes les fins ? À présent, au maintenant d'ici, on n'est plus sûr sûr de rien, donc on tangue, on tague, on débloque les verrous dans les couloirs du coma dépassé, on divague à la mort à la vie... Ce qu'on se réjouit d'entendre aux jardins espérés est en tout cas le fredon relancé des boutades de gargotes et des feuillées culs nus des anciens villages de partout, annamites ou troglodytes et de Jaipur au Saskatchewan où l'homme-jardin parlait encore en langue au radieux enchantement de toute la smala désormais recomposée à la diable; mais on fera, dorénavant, en l'ici du maintenant - on tâchera de faire "avec sans", et va ! Va la novlangue des trouvères aux jardins métissé du slang et du slam et du swing et des syncopes sublimées du violoneux gypsy et de la casta diva !

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40. Une langue perdue

Les plus fins travaux sur le cortex sont anticipés par Little Nemo: le petit dormeur éveillé montre encore le chemin sans le vouloir et quelle grâce du matin au soir à faire semblant de dormir debout dans sa cage d'os de verre. On n'aura pas forcément besoin de molécules de décollage ni de se fouetter l'excitant par d'autres moyens que l'imprévisible chant à la fenêtre. L'enfant en pyjama de pilou ne se risquera pas dans les pierriers du discours jacté: il ne fera qu'indiquer un chemin possible en minces graphies neuronales rappelant le vieil ourdou, mais évitons d'autres allusions qui ne ressortiraient pas à la pure langue dansée des tourneurs. Tu me ravis, confie l'homme-jardin à la fleur de l'âge qui le cueille en beauté au seuil de l'établissement Welcome Dream. Nulle confusion des sentiments ne sera cependant admise entre l'Ami secret et l'Enfant mystérieux évoqués dans les apocryphes de Ruysbroeck l'Admirable, en date de l'entre-temps. Le souvenir de la Daena peut aider à d'autres illuminations associatives à l'instant où l'enfant somnambule lève la main vers les présences de l'autre côté, comme pour lier vie et destin mais là encore à son propre insu. Lire et écrire font en outre, à de tels instants, pour ainsi dire judo commun dont chaque mouvement accompli signe, par le plus haut aguerrement des figures soudain retournées, la tendre accolade à distance des semblables. De même les songes, l'alphabet et la phonétique, la couleur et la douceur de la peau nue, l'agate ou le velours d'un regard, pupilles pervenches et coulées de mots, soupirs, parfums, soleil et torse du pharaon dans le même cartouche hiéroglyphique, facéties de Finneganau réveil dormi - tout cela préfigure une story aux jardins espérés. Mais tout doux l'enfant qui t'entendras sans le savoir au déchiffrement de l'ourdou les yeux fermés, juste en tenant la main de l'aveugle initié; tout doux l'enfant à ta fugue perlée. Or je ne te laisserai dire à l'instant que ceci au ciel de nuit: il y aurait, une fois.Indermaur3.jpg

41. Leur poids de chair

Une lèche de mauvais aloi sévit aux défilés de mode des Tours d'illusion, où le top du simulacre congèle toute éclosion. Planqués à l'écart sur nos humbles fondements de sempiternels alliés des anciens troupeaux, nous songeons sans impatience à ce qui nous attend aux jardins espérés vu que nous voici, quoique jetés d'apparence, à vrai dire libérés des servitudes uniformes et de tout avenir soumis aux formatages amaigrissants et pire: avilissants, du mondial mercenariat. D'aucuns s'en lamentent, qui se voient exclus de la Disco dite conviviale mais aux normes impitoyables de l'âge exclusif et du rendement rythmique, castes et tribus griffées sur Dressing Code militaro-industriel et nulle dérogation aux ingambes ou mal sapées, tous usinés à marques, toutes et tous fagotés et brumisés aux exclusives boutiques d'excessives surfaces - enfin tout qui jerke à l'unisson du dieu youngster à cervelle d'asticot. Ainsi le tout drapeau militaire devenu tout hameçon à sangsues sensuelles consomme-t-il la toute flatterie des plaisirs simulés aux Tours d'illusion. De nos enfances d'avant les frénésies à cet âge d'après les lendemains qui déchantent, nous considérons sereinement pour notre part, j'te jure, le précipité de la full-foule au trou noir de l'antimatière anti-tout, mais aux marches du ciel céleste notre bonne nature nous retient de céder au moindre penchant à massacre ou morose morosité - c'est pourtant vrai que nous voici frais et dispos.

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43. Tout en dansant

Le trouvère se trouvera là prêt à trouver. Les angles des pyramides sont propices au funambule. Un extrait de cerveau de momie suffit à refonder une lignée de tailleurs de pierres à partir des lunaisons où celle-là se substituèrent aux crânes - avant ou après, selon la conception du Temps envisagée et la considération des circuits filtrés par la corne d'Amon. L'équilibre des parties pensées et dansées s'est maintenu mystérieusement en dépit des sept cents mille volumes brûlés en Alexandrie, y compris la story de Manéthon cristallisant (disent les mémoires virtuelles) les secrets antiques, mais une coupe de la douleur du danseur de corde relevé d'une longue infirmité est une mer du monde, et le monde entier, perdu comme lui, veut prendre son envol à cause de son amour plus léger que le désir l'élevant au-dessus de l'eau claire que son reflet même ne troublera pas. On ne se délivre pas du corps au seul bagne de la barre, mais l'Apprentissage ne souffre aucune négligence, de sonnet subtil en pierres à joints vifs imitant le ciel au-dessus des tombeaux, et nul qui s'est défait des leurres des Tours d'illusion ne restera sans eau pour le boire.

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44. Sous les arceaux

Le Poème est une cage de Faraday. Tous vocifèrent à l'entour, salaloufs et sicaires de tous les sigles ramassés par les escadrons au tréfonds des favelles jouxtant les barres des Horizons Barbecues, mais nul griot ne moufte dans le roseau. Tout le jour ils vont vitupérer et trépigner sous les baies blindées de la Tour du Lien où se tissent les litanies à flux tendu de suavité simulée, et des colliers de fleurs virtuels à feinte lénifiance feront l'appoint pavlovien, vous pouvez copier/coller: tous seront bientôt fans furieux à l'arrosée du Dinar, puis la montée se fera vers d'autres extrêmes, des discos aux tranchées, jusqu'au vert militaire et au sang bien noir. Cependant le Poème tient bon en ses arceaux de nuances d'osier aux mailles plus serrées que doubles croches de fugues aux espaliers de hautes portées. On voit bien de quelle guerre il s'agit toujours et encore: le langage une fois de plus est l'antidote autoprogrammé dans le vers-qui-de-plusieurs-vocables-refait-un-mot-total, et le verbe revigoré se fait chant de cristal dans la nuit des hulottes. Autant dire, Prénom Stevie, que l'on frôle là le tison d'écume et le sang de gloire en regain de montage. Le Poème s'allume de ses feux réciproques dans la guérite de douceur imperméable à la pluie givrante des cris les plus gutturaux et des cimeterres, et vous verrez ce que vous verrez de la vidéo tournée en temps réel remastérisé par le DJ soufi de service, et les regards bientôt relevés de loin en loin, et les visages s'éclairant à la seule écoute de ce murmure. Mais là encore: minute, papillon ! Car le temps convertible suppose lente, douce, obstinée préparation, sans lequel rien ne perlera de la secrète semence.

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45. L'humour de Pony

Certains d'entre nous supporteront le Format, quelque temps encore, mais d'autres non. Si la vie de Pony ne tenait qu'à un fil, il se résignerait peut-être à tourner en rond  dans le manège habitudinaire. La fatigue, la mélancolie ou la banale paresse psychique voire physique expliquent souvent les résignations courantes. Pourtant cet original de prénom Ronnie n'en a jamais fait qu'à sa façon de facétieux drille à la fois virtuel conteur urbain de bars louches et postsocratique à développement durable, pote de l'itinérant poète SDF Salade.

 

Le psychorigide puritain formaté à la Tour du Vrai, siège de l'antiphrase spirituelle où se distribuent les gélules de Davamesc Toutes Croyances Fondues, fulmine en découvrant par sa webcam de surveillance que l'élément suspect Ronnie Pony va  pour s'extraire du Format dans la tradition médiévale consistant à "dépouiller le vieil homme". 

 

Les obsessionnels ludiques auront ta peau, méchante sécheresse de coeur: les ressources du joyeux et du rebondissant sont à jamais inattendues, mêmes des vieux chevaux de retour, et ne croyez pas les arraisonner jamais, vous autres les désaxés du Bien !

 

Pony s'extrait de sa boîte d'os dans un grincement de cervicales et non sans courbatures à tous les virages. On a mal partout quand on a fait sans coup férir son job régulier de bribe en boîte, mais l'exercice zygomatique prépare de longtemps aux franches rioules à venir par les allées des jardins espérés, la forme ayant sublimé le Format. 

 

Les amitiés et autres amours plus ou moins fantasmagoriques des Réseaux sont presque à tout coup à surprises, mais là encore l'organon s'adapte à la fonction lyrique au petit bonheur des pacifications certifiées devant Dieu ou ses avatars, dits Les Dieux, ou les messagers de ceux-ci, ou de Celui-là, aux visages reflétant le Secret.

 

Le pur amour n'est que d'expérience, mais le pauvre Pony, dont l'âge oscille entre 7, 700 et 7777 ans - poète tang ou Pharaon enfant cueilli à la fleur de l'âge -, n'en parlera jamais qu'en âme et confiance.

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47. Nos tendres chairs

Nous nous poussons dehors sans impatience. Nous sommes au parfum. Le petit chat, l'oiseau sur le macadam, notre petit Filou que nous avons tant cajolé nous tirèrent nos premières larmes de crocodiles, après quoi tout s'oublie quoique pas vraiment.

L'horizon est-il le mur du ciel ou la mer à saveur de vin que l'aurore aux doigts de rose fait paraître éternelle ? 

Longtemps nous l'avons su de sûre certitude, trépignants de discours à renfort de citations et autres formulaires du Savoir sachant ensaché, puis nous sommes devenus, comment dire ? Plus réels, ou plus précisément: plus sensibles au plus-que-réel.

Avant de tenir, dans tes bras, ta mère ou ton père aux yeux clos à jamais, tu ne sais à peu près rien de tout ça, pas plus qu'avant de tenir, dans tes bras, ton premier enfant.
Ensuite nous avançons plus tranquillement vers les là-bas bleutés qu'on dit parfois un Ailleurs à majuscule, et c'est là qu'il faudrait laisser venir l'immensité des choses, mais cela aussi s'oublie ou se néglige avant le lâcher-prise qui seul permet de tout mieux voir, de mieux tout sentir et de le dire, enfin ça dépend des cas.
Nous n'avons pas encore réussi à découvrir le secret, mais nous sentons, nous pressentons, nous supposons, nous subodorons, nous savons même qu'il est là, jamais éventé par la Tour du Savoir.
Cela relève-t-il d'un article numéroté du Code de la Foi ? Pas forcément, mais rien n'est à exclure de notre anti-système d'inclusion.
Prénom Max, notre guide en ces régions préambulatoires, nous souffle ce matin, ou ce soir - peu importe le temps puisqu'il est suspendu voire aboli avant d'être retrouvé - que la liberté serait et sera cette disposition associative remontant aux conditionnels de l'enfance.
Nous nous poussons gentiment dehors, le plus petit le plus grand la plus ceci et tous ceux-là, sans oublier qu'il nous reste encore, à acclamer tant et plus, la fête inconnue et colorée.

 

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48. Petite

Bombée et à mégatonnes mais jamais elle n'exploserait au-dessus des populations endormies, ça jamais elle n'oserait, jamais ne se le permettrait, jamais ne se serait pardonné ce péché mortel mondial.

L'extraordinaire énergie de Petite. Soldat Petite la bientôt générale à la Dourakine médaillée des plaies et rechutes, jusque plus un fil de soie sur l'occiput. Petite peaufinant alors son numéro complice avec le clown Patate pour l'agrément des autres glapions chauves de la Division. Ah la paire !

Rien ne se compare au sourire désarmé d'un enfant malade, mais Petite à ce moment-là bouscule: allez allez les violons, rengainez l'étui !

Les théologues de la Tour du Vrai disposent de Dossiers anamnésiques anciens ou plus récents, et c'est toujours avec la même componction carnassière qu'ils rôdent autour de Petite, qui les moque et les horionne. À l'un d'eux qui vient vers elle ce matin pour la remercier de lui donner du courage, elle tire le nez. À tel autre qui lui demande si elle croit qu'il y a quelque chose après, elle répond allègre: après quoi ?

Ainsi le minime fut-il magnifié quelque temps, pour devenir légende et force. Ainsi l'immortel en Petite a-t-il investi l'esprit du conte et survit-il dans nos capsules mémorielles. 

À la fin Petite était vraiment très, très, très fatiguée. 

Vous croyez que c'est facile, vous autres fringants et pimpantes, de se vider comme ça de ses humeurs rieuses sans faire exprès. Vous croyez ou vous croyez pas, d'ailleurs c'est égal - à un moment donné tout est égal aurait-elle pu soupirer.

Mais non: bombe atomique d'un dernier sourire: Petite surnaturellement se redresse et fait la pige à tout ce qu'elle sait qui vient que nul ne peut savoir. Enfin bref: Petite sera l'un des bons souvenirs d'enfance que vous vous raconterez plus tard, là-bas par les allées des jardins espérés, les impayable mines de Petite, les facéties, les niches, les farces et attrapes de Petite. 

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49. Battantes et performers

Au top du running tout fait corps en parfaite fusion scandée à frénétiques turbines et pistons, et là c’est carrément l’Xtase à giclées. Toutes et tous sont en outre en phase avec les milliers d’alvéoles hyperactives de la Tour du Format et sur les nébuleuses  d’écrans réseautés au moniteur central de l’Hypercoach.  

Le méga projet des Jeux Olympiques du Sexus reste à finaliser dans l’optique souveraine de la Performance, nation par nation et toutes sectes redimensionnées à la conviviale, mais l’entraînement à sec fonctionne déjà en mode programmatique intensif et l’on n’arrête pas une équipe qui gagne.

La multinationale avant-garde des Battantes de l’Aérobic est actuellement la mieux rodée sous l’aspect des mouvements collectifs à la coréenne, réglés selon les nouveaux algorithmes appréciés dans les entreprises. Le potentiel d’intégration du Drill gymno-industriel rèvèle chaque jour de nouvelles ressources en termes d’individualisme dépassé. La vanité typique de l’ancienne pom-pom girl cède le pas à l’orgueil autrement légitime de la Battante anonyme mais à la fois irremplaçable dans le système floral du Show médiatico-militaire. Cet effacement au bénéfice du groupe  mérite révérence et d’autant plus que le fuselé des corps y gagne.

Côté Performers, dont tout a été dit et répété des exceptionnelles avancées en matière de sublimation stéroïdienne, les observateurs signalent le nouvel accent porté, au stade du recrutement, sur le brainbuilding. Mister Sexus à venir aura surdéveloppé son mental gagnant, sous peine de perdre des parts de marché. Mais cela, qui le souhaiterait dans le périmètre sécurisé des Tours d’illusion ?

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50. Ressources humaines

Les chasseurs de têtes n’eurent qu’à se conformer aux directives du Top Office pour investiguer selon les besoins de la Structure en voie de recomposition, entre la deuxième et la troisième Crise, donc bien avant les premiers défenestrés et autres dommages collatéraux inappropriés.

Le lancement du Concept fut l’occasion de goûters dînatoires conviviaux dans les Espaces Détente de la Tour d’accompagnement, où le Think Tank fut présenté aux collaboratrices et collaborateurs de l’Entreprise, en présence du Chief Manager Herr H. et de sa secrétaire générale Frau Sauersaft. À la même époque furent élaborés, en ateliers créatifs, les premiers modèles de Demandes de Licenciement rédigées par les candidats eux-mêmes, dûment encouragés par les accompagnantes et accompagnants du Service et Frau Sauersaft elle-même - jamais à cours de Ressources Humaines soulignait-elle un peu sardoniquement avec son accent de Lübeck, ach so wie so; et sa langue et ses talons claquaient de concert.

Les sempiternels drames humains, considérés à cette hauteur et dans une perspective positive, furent progressivement rayés des statistiques officielles du Service, conformément au pari optimiste de Frau Sauersaft, adepte de la première heure du win-win. Conjointement, la pratique généralisée de l’Excuse Solennelle marqua l’évolution des rapports entre traiteurs et traités, dans un esprit de réelle reconnaissance réciproque.

Un climat quelque peu délétère, au demeurant, lié à la nouvelle période dite des Fusions & Fissions, troubla les relations internes du Service et l’ambiance générale des Tours d’illusion, puis arrivèrent les nouveaux formateurs malais dont l’efficace sidéra les Top Dogs, jusqu’aux récents effondrements spécifiques - mais là c'est un autre bronx...

À  vue de nez, le déformatage de Frau Sauersaft n’ira pas sans problème, mais c’est son challenge. Quant à Herr H., nul ne dépend plus de lui-même que lui, et son choix sera ce qu’il décidera en pleine conformité avec son éthique luthérienne et compte tenu, au final, des menaces planant sur la notion même d’accompagnement - et donc sur la Tour elle-même en tant que telle.

 

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51. Passe-passe

Les illuminés grabataires perpétuent la longue lignée du lyrisme libérateur, non sans recours aux apolliniennes sources et lumières, avec cette discipline absolument rigoureuse, quoique adoucie par l’âge, des ancien athlètes du Jarret et de l'Intuitif.

La position couchée est propice à la méditation de qui en a vu de toutes les couleurs et a bifurqué un jour ou l’autre vers l’aquarelle ou la composition de haï-ku, pour faire simple. De nombreux autres exemples sont à disposition dans les archives de nos  roulottes.

Ce que le philosophe libéré des systèmes couche sur le blanc de son papier-sommeil a la transparence de l’œuf miré par l’Amoureuse. Imaginer Sisyphe heureux n’exclut pas le type au pieu, et l’on ne sache pas que se figurer le Messie allongé ressortît au blasphème en dépit des énervements de Prénom Paul.

La sortie des formats  ne sera jamais conforme qu’à la forme à venir de chacun du fond de ses âges, étant entendu que chacun pressent d’enfance quelle forme accomplie pourrait être la sienne, sans stresser. 

Un employé de la Banque soumis à de stricts horaires et planifications peut échapper à son format d’homme-tronc des guichets en se consacrant les dimanches d’automne à l’observation solitaire et muette des étangs des Dombes sous la brume opaline, autant qu’en exécutant les variations Diabelli au dam de son épouse à jamais rétive à la musique et à toute autre sorte d’attentat au format domestique et caissier. Le Drapeau de Madame est sa culotte : marchons au pas ! Pas de quoi stresser, une fois encore mais la rupture, en l’occurrence, s’annonce quelque part.

La sortie des formats n’est pas une fuite non plus, moins encore une chimère ou un renoncement à teinture d’entropie: c’est l’opposé dynamique de toute abdication, mais tout en douceur, tout en ruse d’expérience, tout en prudence hardie et en détermination fine – tout à l’accueil restauré de la bonne vie décorsetée et décasaquée.

Une ligne de partage aussi fine qu’un cheveu d’ange ondulant dans la brise, marque la délinéation de cet espace que nous sentons vital même sans y penser, préférant trop souvent nous replier dans le Caisson, mais c'est lé que s'annonce ce matin  ce grand appel d’air aux derniers contreforts des Tours d’illusion où s’ouvrent, de loin en loin, des portes et des portes...

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52. Les gestes reviendront

Retrouver la palpitation sans pareille de l’intime pourrait constituer un début d’exercice incessamment régénérateur chez les cadres moyens éreintés par les cadences d’enfer de la Tour d’Austérité, loin de tout regard, et pour le seul plaisir du geste, en jupon et sans bretelles.

Bientôt d’ailleurs, ceux-là ne supporteront plus la gouverne d’aucun Dressing Code en rapport avec leur activité à la Tour d’Austérité où se programme l’appauvrissement généralisé des populations et autres tribus, concentrant verticalement la plus outrageuse quincaillerie de luxe, implants à millions et prothèses toutes fonctions. Tout ça leur fout la gerbe, pensent-ils sans le dire en quittant tous les matins leurs alvéloles des Horizons Barbecues, mais la Dette leur lâchera bientôt la grappe, ajoutent-ils  à la pause turbo de midi, comme le Brésil et les pays qui en ont. 

La nudité intégrale n’est pas conseillée (nous ne dirons plus jamais: interdite) dans l’exercice préambulaire de la danse reconnue comme élément fort des nouvelles applications de la Recherche neurolyrique en matière  de douceur ajoutée. Les parties dites sacrées resteront donc au buisson, en revanche les tenues seront allégés à volonté, à tous les sens du terme. Les cheffes de projet émancipées n’iront  plus en pirogues chaussées de leur cuissardes Pucci. En outre ne pas pouvoir s’imaginer en simple marcel non marqué à son premier rendez-vous matinal avec soi-même, signalerait également chez le trader commun, un manque patent de simplicité – à corriger.

Le corps sera donc retrouvé dans un premier temps, par les aspirants aux jardins, comme utopie réalisée d’une forme dansante coïncidant naturellement et surnaturellement, en chacun, à son inscription hélicoïdale programmée de longtemps, sauf que l’allusion se dissout dans la conjecture sorcière à l’instant même où la danseuse lève réellement et surréellement le pied et que le danseur lève réellement et surréellement les yeux au ciel ne montrant rien,au même moment M qu’on pourrait dire Mystère (mais ça se discute), de ce qui spatialement et stellairement – on pourrait même dire : follement, vu que ça semble aller dans tous les sens, danse en lui.

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53. Effusion des fuseaux

 

Les Chœurs d’Hypnos ont relancé le goût et la pratique des expressions collectives de plein gré et sans usage de prétexte ou Propaganda, en toute gratuité et joyeuse troupe.

Les premiers soulèvements spontanés de résistance chorale diurne ne furent même pas relevés par les capteurs médiatiques des Tours d’illusion, bornés qu’ils étaient aux zones populaires subalternes restées marquées par la mémoire des villages. Mais bientôt leur succédèrent, possiblement issues du même Appel, des rumeurs de schubertiades réitérées, puis des fragments d’hymnes, de vivaldiennes ou  mozartienne envolées,  ou montés des soutes de tel hosto-cargo à l’amarre fluviale : des fragments improvisés de spirituals repris à pleines gorges par d’anciens esclavagisés se soignant le cœur dans le coton cruel, et voilà le plat des mains très vieilles ou très jeunes se rejoindre en tagadam de tam-tams de loin en loin entre les blocs et autres parpaings de townships – ah mais nom de Dieu la Musique revenait !

C’était dire, mais sans le dire aux estrades, qu’un sang nouveau se reformulait, non formaté, jointoyant de jours en nuits les anciennes pratiques par appel d’harmonie et de cordiale allegria. L’antique poussée du chant primal repris en chorégies se manifestait ainsi dans les corps nombreux aux cœurs pour ainsi dire transvasés, retrouvant bien lisibles, entres les lignes scannées à vue, les partitions paroissiales de toutes obédiences.

Toutes et tous par la suite ont cependant été sidérés d’entendre, venus d’on ne sait où ni par quel miracle réordonnés en timbres et tessitures, ces fameux Chœurs d’Hypnos rejoints de nuit en nuit par de plus en plus de voix très cristallines ou très ambrées, dorées à la feuille byzantine ou violacées par les gutturales de la Soul, toutes s’ajoutant à toutes et défiant toutes ensemble toute masse relevant du seul Nombre.

Le Chœur a ses réseaux que ne connaît que la Belle Inconnue à l’infaillible Oreille, mais il n’est que de se mettre à l’écoute, loin des programmes listés aux Tours d’illusion, pour constater les bienfaits par  fluide simplicité de ce retour de sources.

Les matinales vocalises  des merles de nos jardins et bocages sont toujours propices au recouvrement foncier, par mimétisme,  de notre tonalité sans pareille. Qui n’a pas merlé le matin merdera dans les heures, rappelle le Vieil Arbre dont les racines, à la brune, se déprendront de la terre à l’appel indigo de la nuit multipliée par trilles et roulades, chardonnerets et rossignols - à jamais présences saintement profanes, prédictibles aux jardins espérés.

 

54. Songeuse en fantaisie.

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Et naturellement on se gaussera de quiconque prétendra modéliser les tenants et aboutissants de la créativité fantaisiste, où nous voyons le substrat même d’une joie techniquement inexplicable mais renaissante tous les jours.

L’effervescence  imaginative n’est pas, cela va sans dire, donnée naturellement ou surnaturellement à tout le monde, ni même préférentiellement aux femmes d’âge portées à la mélancolie et au comique de défense. Il y n’a pas de règle, mais peu de rêveuses à la peau trop sèche ou trop osseuses d’angles. L’idéale rêveuse évoquerait physiquemenet la poire ou la quille, la baleine ou la truie en jupon de soie, étant essentiel que sa chair danse et pense dans sa souple enveloppe sans cesser de diffuser son aura.

L’aura de la Songeuse en fantaisie la distingue au premier regard des Attentifs, comme il en va des lucioles. Nous savons déjà les multiples guérisons survenues à la seule vue des lucioles, et de même pouvons nous attendre des miracles de l’activité future réhabilitée des Songeuses en fantaisie.

Les yeux fermés, dans la chambre particulière qu’elle réserve à ses greffes de vocables et jongleries d’images associées, combinant à l’instant l’évocation verbale du gouvernorat du renne blanc et les hymnes appropriés, elle suscite et capte à la fois l’apparition du Merveilleux et de son adversaire à paupières de suie, crépitement alterné de sens et de ratiocinations vides, de miel conçu et de fiel déchu : descentes et remontées vertigineuses dans le Grand Huit retrouvé des trouvères à seule fin, les yeux toujours clos, de dépassement du coma rationnel.    

Le statut conventionnel pseudo-poétique de la fleuriste n’exclut pas les échappées de la fantaisie, mais la discipline de la Songeuse certifiée (il y aura des certificats) requiert une absolue rigueur dans le lâcher-prise. Sachons lui montrer notre reconnaissance.

En attendant, la neuve lumière n’est pas accueillie selon son rang aux cloisons aveugles des bureaucratique Tours d’illusion. Plus tard nous dirons en persiflant à moitié : faute professionnelle grave. Mais ne poussons pas à la Roue cosmique : le temps perdu nous en fait gagner le long des rivières et par les squares où tout reverdit…

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54. Bad Brother

 

Leurs gueules d’arnaqueurs suaves ne s’effaceront pas de sitôt des écrans de partout : des houles de foules n’en finissent pas d’onduler sur les pelouses  et dans les stades, on psalmodie à tout sabir en écho à la mielleuse cantilène diffusée en flux tendu de la Tour du Vrai, les effondrements que vous savez n’ont fait que relancer à foison exponentielle l’extension de la lutte du pseudo-spirituel à vocation boursière, bref c’est l’horreur orchestrée par les cravatés du Copilote.

Que nul ne nous soupçonne pour autant, dans les tribus et les assemblées, de moquer la ou le crédule avec ou sans coussin perso pour la genouillade : nous accordons flexion de révérence à toute ferveur et toutes variétés cultuelles à trinités strictes ou dieux multiples arborant trompes ou mandibules. Nous nous inclinons bien bas tandis que s’élèvent les milliers et millions d’yeux grand fermés ou entrouverts, et les tressautements à syncopes du candomblé ne nous disconviennent pas plus que les murmurantes litanies des lamas lunaires aux vires himalayennes, sans parler des modulations animistes ou résurectionnistes de partout.

Belle est la foi quand elle est foi. Belle est l’élévation du regard de quiconque vers le ciel qui est plus haut que l’horizon coffre-fort. Belles sont lesmirabelles du Seigneur au jardins de tous. D'ailleurs notez ça quelque part : nous aimons  cette appellation de Seigneur. 

Cependant les lois perverties par antiphrases  des Tours d’illusion, donnant pour Tour du Vrai le centre administratif et financier des réseaux de propagande lucrative du fantasmatique Copilote, ont pour corollaire naturel le rejet brutal, aux portique de ladite Tour du Vrai,  du susnommé Seigneur identifié comme raclure de bas-quartier sans badge.

Cela distinguant, of course, Bad Brother le télévangéliste badgé, proprio de multichaînes de ventes d’indulgences à la criée, chances de votre vie à checker dans la minute, Santa Claus en multipack et le ciel pour Bonus si vous crachez le dolly-dollar avant la pub.

L’arnaque sectaire produira longtemps encore de ces faux apôtres à limousines et bagouzes, mais d’autres faims sont attendues qui en feront apparaître la nullité lustrée. La gueule de Bad Brother s’effacera donc et ne lui jetons même pas la pierre à la fin : il ne fut à vrai dire qu’une tronche de tire-pipe au Luna Park de la fausse parole, un pantin de l’Oecumène comme il y en eut en surnombre au pourtour des empires d'âmes dévastées ou frappées d’amnésie.

Notre montagne de foi ne s’éboulera pas pour autant, nous qui croyons à l’asphodèle et à la bonté du jour, à l’exquise fraîcheur conseillère des torrents matinaux, à la remontée des saumons par les éviers des squats et aux voix  de partout des bardes et des veilleuses, des ménagères à leurs vitres d’avril et des souffleurs de verre dont le feu rendra au ciel sa plus belle eau. Allez croyants et mécréants, croyons et croyez aux couleurs du Crayon...    

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55. Résilience des squats

Les aires du vide se jetant en hauteur, de Skyscrapers City à l’Allakbarsaoud, et de Shangtown à Poutingorod, la réquisition naturelle et très en douceur des squats de toute espèce s’est accomplie à l’horizontale selon des processus évidemment applicables (voyons large et loin) aux terres volées et aux sous-sols pillés par les prédateurs en costards.

Nous étions déjà très en avant, très avertis des retombées collatérales des prétendues révolutions, très au fait du mimétisme accapareur des Nouveaux Masques; nous étions devenus trop lucides, aux marches de quel nouvel hiver nucléaire, pour nous abandonner au mouvement violent des désespoirs djihadistes ou néo-nihilistes et de tant d’autres saillantes fractions frottées de vindicte à kalache.

L’esprit de vengeance est ignoré du tigre le plus terrible au bond et de forte denture. La primaire pensée des fils de bourges ne s’impatientant que de virer le patron de son patronat et d’y poser leur  jeune fessier, tout papa piétiné caca, fait aujoud’hui figure obsolète, presque de guenille de mémoire fleurant le caleçon malpropre et les premiers poèmes à messages – les militantes avaient plus de gueule avec leurs mèches bleues et leurs sèches gitanes ! Du moins l’époque avait-elle son charme entre Big Sur et les allées du Luco. Cependant, toutes différentes sont les modifications harmoniques, personnelles, villageoises, citadines et planétaires que nous envisageons à l’heure délicate.

Les immensités immobilières mises en coupe et à sac, sous les instances humanitairement illégales des Lois du Marché, par les associations de malfaiteurs tous tenus aux couilles par les liens de la Centrale d’illusion, ont fait l’objet des premières réappropriations massives des maisons barrées au temps des Subprimes, devenues squats par consentement populaire et redevenues maisons dans la foulée, à grand renfort d’enfants très sales et très joyeux.

L’enfant sale est une conquête de la douceur, au même titre que l’intime Christ d’avant les Temples et Croisades. La guérison des quartiers humains vilipendés par les usuriers en costards et leurs mercenaires coupant et recoupant toutes les dopes, se fera lentement, jardin par jardin, de butagaz en pipes à bois et sans contrats que de mains vives, dans l’esprit artisan, pour ne pas dire artiste, de l’architecture sans architecte de bonne tradition troglodytique ou romane.

Et quand on dit squat, s’entend : toute maison reprise en souriant, selon les vraies Lois non écrites du cœur mondial, aux accapareurs tacitement dépouillés de leurs droits - donc toute maison, tout quartier, toute zone habitable aux fenêtres donnant sur les jardins espérés.

 

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56. Mélancolie

 

Mélancolie se sait sous surveillance mais elle s’en contrefout.

La pensée libre, et jusqu’à la libre disposition de nos apparats vitaux (disons pour faire court : le sexe, le cœur et l’esprit) avaient été de plus en plus soumises, les années allant, circonvenues et parfois même traînées aux prétoires après arraisonnement des Ligues de Vertu  contrôlées de près ou de loin par les instances de la Tour du Bien, projection verticale de l’Axe autoproclamé.  Le Bien nous devint ainsi momentanément suspect, voire odieux, sous l’effet des insidieuses lénifiances des ouailles de la nouvelle Secte des Prudes à double langage, contemptrice de vétilles privées et gloire aux marchands d’armes. Disons : momentanément, car tel délire américain, pernicieux défoulement de complète tartufferie, ne tarda point à soulever saines réactions de bandes débandées en tribus libertaires de tous les âges. La lecture de Walden revint alors en vague, les Attentifs et les Ardents des continents raillèrent de concert la pruderie faux-cul tous azimuts, et tout se mit à tanguer entre deux jetées, les uns invoquant Thélème et les autres multipliant webcams et branlebas de délation puritaine .

On voit hélas partout, malgré tout, les dévots se shooter de plus en plus à la moraline et s’inoculer l’Hormone de Bonheur, sinistre pharmacie del’Optimax. L’ère du sourire simulé fait date, et gare à qui fait sa gueule ou se dégagerait du champ panoptique de positive humeur pavlovienne, gaffe à qui tenterait de respirer ou de gamberger à sa guise sur son ponton perso ou son tricot fantaisie.

Or, curieusement, par tout cela Mélancolie n’a jamais été touchée, mais jamais jamais. Le puits de larmes qu’il y a en elle l’a protégée de la stupidité moralisante des hoiries et des conglomérats paroissiaux ou sociophiles. Ce n’est pas qu’elle ne soit que détresse: pas du tout. Mélancolie est aussi pleine de sourires qu’elle dispenses aux oiseaux des haies, aux lagunes et lagons, à l’eau qui monte et descend selon les heures et les aires, aux enfants à baballes ou aux vieux à babil.

Mélancolie a vécu plusieurs vies qui ne lui inspirent que reconnaissance en dépit des tracas. Je ne connais point d’autre grâce que d’être née, songe-t-elle à l’instant, et ses enfants à elle, répartis en divers pays, tous ses amants et ses maris (ça fait du monde) ne diffusent plus en elle que des sentiments épurés, à l’aune sereine de la première séparation à lancinants refrains finalement sublimés. Bref, Mélancolie incarne tous les cas de figure d’une vie vécue et restant encore à vivre, si possible beaucoup.

Les aigres et les impatients, les sociaux et les moraux, les avides et les envieux de tout, les obsédés de météo et les affligés pour rien en veulent à Mélancolie de sa pleine disposition d’elle-même, en jupon ou accoudée au zinc d’un bar quelconque, et plus encore de sa songerie sans fond et de ses gestes gracieux pour personne, mais c’est trop peu dire qu’elle s’en balance puisqu’elle les a zappés de longtemps et pour toujours.

Mélancolie ainsi résiste en douce à la précipitation de tous aux coffres et aux bilans affolés. Tout l’émeut de la vie vivante, mais rien ne la touche de ce qu’ils appellent, graves, Les Affaires. Ainsi Mélancolie, bonne conseillère future aux jardins, se diffond-elle en sa rêverie.  

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57. Nous autres

Tous tant que nous sommes ignorons à quel point nous sommes aimés, mais nous n’en sommes que plus redevables en silence, sans trop oser dire aucun Nom. C’est que les Puissances nous dépassent, qui inspirent les décisions et les revirements ou les changements de masques et de formules soumis aux règles dont nous ne savons que les effets d’épicerie et autres nécessités premières. Nous avons bien entendu dire que des armes étaient fourguées avec des croix et des insignes d’autres croyances, mais un très ancien esprit de famille nous soude à nos corps et nos chromos transmis de la main à la main, et ce qui se passe dans les Tours nous est plus lointain que le remuement obscur des fosses marines.

Une vie, la vie, nos vies restent possibles et paisiblement entre gens-là que nous sommes sans malice ni maléfice autre que le trop peu, mais entre gens qui se supportent dans leurs lainages, alors que nous savons là-haut les combats sans merci des envieux richissimes se déchirant pour la maîtrise de la Force et de la Cotation. Nous savons certes un peu de tout cela par les romans de gares et d’aérogares, sans jamais espérer ni même aspirer à rejoindre ceux-là qui nous apparient au néant des choses, nous trouvant fort bien entre nous avant et après la soupe de tous les soirs et divers plats selon les jours.   

L’idée selon laquelle tout artisan libre ou tout grutier, toute modeste modiste ou toute soignante avisée devraient forcément suivre l’info  ne nous a jamais réellement atteints ni fait varier nos accoutumances ou nos addictions le plus souvent débonnaires, du crochet au cigare. Ce n’est pas que nous nous foutons du monde : c’est que la vie ne nous informe jamais de ce qu’elle sera tout à l’heure, sous un ciel que nous prenons comme il vient.

Nous avons été élevés en sabots par des Attentifs et cela marque. Longtemps nos enfants nous ont collé au cul et nous avons aimé ça, autant que de humer l’odeur de leur cheveux juste lavés ou de les contempler au sommeil. Les Tours d’illusion surgirent plus ou moins à notre insu, sans nous couper de nos sources ni de nos racines et moins encore des chers anciens goûts de sucre d’orge ou de réglisse chez l’épicier,  ou de bois doux ou de panicaut à chiquer le long des ruisseaux à  écrevisses.

Nous sommes concrets comme des lanternes ou des entonnoirs. Nous ne sommes pas sûrs d’être aimés de Dieu, faute de signes, et pourtant nous en aimons l’illusion féconde - rien à voir avec les faux semblants des Tours – et nous aimons créer en procréant d’autres chairs aimables ; à vrai dire nous n’avons jamais cessé de vivre en ce lieu qu’ils appellent les jardins espérés, où nous sommes nés et vivrons notre temps.  

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58. Casa Grande

L’épouvante naturelle qu’aurait dû susciter la festive imbécillité du surnombre trépignant ne nous atteignit jamais. Le cuir de nos masques et les doublures de soie de nos basques nous protégeaient, saltimbanques de haut lignage que nous sommes, de toute assimilation à la multitude sans visage et toute sapée de fringues à marques, toute à tressauter à l’unisson des machines programmées; mais tels signes visibles ne disaient pas notre effroi et notre rejet plus abyssal du martèlement mortellement binaire à pistons formatés barattant le vide des Parades.

C’est que nos fêtes ont toujours eu et toujours auront une autre magie à masques et féeriques métamorphoses, au gré saisonnier des lumières et des soifs de pluie ou d’enfants, des printemps torrentiels aux amours buissonnières et par les villages, les feux, les rivières, les saintes bornes ou les appels vers d’autres cieux sauvages, et la mer et les îles à totems.

Comme on fut bourreau de père en fils aux ères de rigoureux pouvoirs déclarés divins de princes en prélats, nous fûmes trouvères et jongleurs dynastiques, ou grimaciers d’élection spontanée, mais tous de métiers appris sur le fil de danse et de transe, prompts à ravir de concert reines et peuplades.

Nous nous amusons beaucoup d’être, aujourd'hui encore, ce que nous sommes en joyeuses tribus, réunies sous le toit commun de la même rêverie musicienne, à l’écart des défilés monstres à croupes secouées, nombrils et tétons à l’unisson monomane de la battue, tout encadrés de tankers à brigades d’immédiat nettoyage – tout cela nous ferait chagrin si nous n’étions de vieille souche confiante en la juvénile ressource de ruer soudain de travers.  Point d’or ni de cendres à la Parade tournant à vide au cycle répété du branle, et puissiez-vous ne pas vous éclater deux fois plutôt qu’une.

Nos fêtes sont graves et légères depuis la nuit des âges et nous revoici sur le parvis de la maison des jours, tous nantis de savoirs et malices, levés à  la fraîche soleilleuse et tout prêts à la relance d’hilare humeur et bons tours de verve.

Casa Grande, là-bas, au mitan des jardins espérés, sera notre apache cahute et lieu commun de bienveillantes retrouvailles, au biseau d’autres départs, - ah mais c’est aujourd’hui Portes Ouvertes : à nous la parade et le paradou…     

 

59. Prédateurs

Numériser 4.jpegOn les voit partout à tous les étages des Tours d’illusion, calés dans les sièges qu’ils occupent de siège en siège en attendant le Bonus, à se prendre pour les maîtres du monde. Or ces laquais de  morte matière ne créent aucun pactole avéré. À tous les étages et de sièges en sièges ils ne font que siéger en ricanants pillards sûrs d’avoir assujettis ceux qu’ils déclarent paumés des gadoues. Le pillage les fait ricaner de siège en siège aux heures de grands afflux chiffrés des produits de structures, tandis que par le monde les terres et les chairs paumées à gadoues  n’en finissent pas d’endurer sans merci.

Les prédateurs siégés étroits ont aussi peu d’odeur que l’or en barre ou en barils, leurs émanations n’étant plus que celles de leurs fioles à marques mondialisées en usines de senteurs et saveurs de synthèse. Les sudations programmées  des prédateurs siégés exhalent telle ou telle marque en fonction de l’effet de nécessité planifiée. L’effet de tuerie est recherché par contamination de caste avec nuances de bois de batte et de détergent, les prédatrice restant accros à Shrapnel Five.

C’est trop peu dire que les prédatrices et prédateurs des Tours d’illusion sont au parfum : ils incarnent à vrai dire, costards trois pièces et tailleurs stricts, pompes de transit conurbain et bagouzes à tous les doigts, la désodorisation du monde  où tout poème s’annihile en insignifiance.

L’origine des meurtres en série un peu partout dans les gadoues ou cela pue encore l’humain n’est pas à chercher ailleurs que là-haut dans les capitons insipides. Les produits structurés ne font écran qu’aux yeux des  larvaires du consentement. Pendant ce temps les webcams tournent à mort dans les abris de carton où l’humain perdure sous le regard veilleur des petits abbés.

Nous autres les humains de vieille fragrance terrienne ne nous inquiétons plus désormais à vue mais somme tout attentifs au pourtour des jardins. Nous n’avons plus guère de réponses aux ressassées recherches, mais pour trouver nous avons nos trouvères.

 

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60. Habitus novus

 

Quant à savoir si Babel relève ou non de la fatalité, cela fera débat encore dans les fumées, mais ce qui pour l’heure est clair et sûr est que l’envolée, downtown, de la ville-monde, reste à nos yeux toute bonne quoique à parfaire.

Le formatage n’est pas une fatalité du building. Tout gratte-ciel n’est pas tour d’illusion, loin s’en faut, et nous répétons au dam des accroupis: loin s’en faut !

Toujours nous avons raffolé des hauteurs. Pétrarque est naturellement grimpeur et pas que par surnaturelle vocation à passer du méli-mélo sentimental au poème : il faut aller voir là-haut, au sommet de la tour du Ventoux qu’auréole une dernière neige, l’adorable Provence et les provinces circonvoisines où se répand le sable rouge arraché par le simoun de l’autre côté des horizons bleutés, dans les dunes là-bas ondulant jusqu’aux forêts et grands lacs, et d’autres dunes derrières les lacs, et d’autres mers derrières les dunes, jusqu’aux tours de Mumbai et Shanghai.

Des tours autant que des déserts l’échappée est possible à tout moment, et tout un chacun sait en son for secret qu’il lui incombe, et à lui seul, de déroger au format des formatés.

Le style, qui fait la personne personnelle, serait donc une forme fusée, comme en musicienne formule celle de la fugue à doubles ou triples croches et virages contrôlés sur les chapeaux de vocalises.  Le très ancien chant de l’oasis ou de la yourte, tant que l’hymne à la pluie ou les thrènes aux défunts, restent audibles jusqu’aux plus hauts étages des tours humaines , et bientôt l’on reviendra fumer sa clope dans les bureaux aérés, ou s’abstenir en liberté, resplendir  aux guichets, beaucoup parler partout ou se taire et s’écouter se taire, laisser de nouveau les enfants patiner le long des couloirs à n’en plus finir ou se retrouver sur les toits ou le long des balcons des sept blocs des Horizons Barbecues, enfin quoi tout reprendra au zéro de chacun où gît l’infini. Babel n’est punition qu’aux dits des prélats d’un Dieu méchant, qui n’auront jamais fait que séparer un peu plus, au dam des commères de Douala et de l’humaine nature à langue bien pendue.

Le grand langage des enfants de Thélème reste à venir par les tours et jardins, mais regardons un peu mieux en attendant, nom d’un Dieu bon, regardez : voici la supérette et le bleu ciel de la mobylette hissée sur sa béquille, voilà l’air des forêts sentant bon le frais et le bois coupé, voici les beaux soirs des bars aux flamboiements de liqueurs rares, voilà le ciel bleuet des matins éternels, voici la nuit violette aux cliquetis d’étoiles - voilà les tours et les jardins espérés.

 

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Dimanches de la vie (61)

Il importe que les jours ouvriers soient aérés par des fenêtres de temps, si possible avec vue sur le ciel. L’insolence d’une autre vie est exigible tous les jours, mais les gens revenant de loin ont désappris la rêverie et ne sauront s’y abandonner qu’après exercice, donc va pour le septième jour..

D’ailleurs les vieilles gens accoutument de recevoir leur smala le dimanche, et l’esprit villagoise diffuse alors à l’avenant par les terrasses, à l’applaudissement des enfants.

Il importe avant cela que les terrasses soient récurées à grande eau dès l’aube, afins qu’elles sèchent au premier soleil selon l’antique règle des empires stylés. Le soleil tard à venir dans les canyons urbains tiédira les murs pour l’apéro oû tout ce monde se retrouvera dans le partage des bonnes choses transmises par les femmes à travers les âges, les hommes assurant l’arrosage des gosiers et les pronostics divers.

La mémoire des usages friands ne reviendra pas d’un jour à l’autre aux exténués de l’hyperactivité machinale, mais chaque bloc à sa voyante ou son descendant de sourcier si l’on cherche bien, ses vestiges de coutumes et de cortèges à relancer, ses trésors de vocables à recoudre en bouts de phrases à guirlandes et guipures et tout ça va faire des contes et des romances à se répéter d’étages en coursives.

L’agitation des jours se diluera finement dans la bonace de cette rêverie à très grande échelle seule capable de consommer le vrai progrès de narquoise détente, mais qu’on ne s’abuse point en imaginant quelque utopie nouvelle sans connaissance de cause. À vrai dire, le bonheur tranquille de l’Arche, recomposée en doux mélange de couleurs et sabirs, requiert la plus haute science des ententes à venir et le plus subtil apprentissage.    

Ce que nous appelons les jardins espérés n’est pas une illusion de plus, mais une disposition des choses à restaurer, une autre vie avant la mort, une plus belle vie pendant la vie.

 

 

 

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62. Travaux à bord

Notre révolution douce se fera toute à l’insu des démagos à sourires mielleux autant que des furieux sans style. S’il y a du monde aux balcons : tant mieux. Il n’est point de raison de planquer l’argument ni ses applications vives. Laissons la reptation aux sentencieux de l’arrière-pensée et du sous-entendu lénifiant, et voyons plutôt les choses telles qu’elles sont, à savoir belles et bonnes au regard frais ! Cependant attention : la face claire n’est pas que, ni le panorama, ni la seule exultation de matinal aloi. Contempler n’élude pas colère !

En fureur alors mais stylée et d’humeur joyce, protestation et ruse d’exorcisme s’imposent aux terrasses, mais là non plus pas que. Car de là-haut s’imposera descente et détours jusqu’au pire, sans céder à l’abattemnent général.

Timbrer de nouveaux mots et de nouveaux modes de collaborer demain en relance d’antique sera notre réponse à l’époque hébétée. Soyons des aguets vifs à l’écoute de la douceur souterraine filant et faufilant sa fertile annonce.

Pour lors les couteaux papillons sèment la mort jusque dans les cours d’écoles à l’imitation des malfrats de tout en haut (le tout en bas selon l’axe de nos tourelles) et tout devient significatif de la même aberrance et jusque chez les mieux nantis mais pas que : partout où sont parqués les pauvres le crime les poursuit et les punit de leur prétention à pulluler. Ainsi, sous les mots blasphémés de la Tour du Vrai réunissant tous les Judas de parole et de dénigrement des libres pensers, tout a été dénaturé, mais le bafouement n’aura pas tout atteint, le vent porte les cris transverbérés, des visages ont résisté mais pas que : des regards dans les visages et des âmes dans les regards.  

Tu crois, petit, que tout est foutu, mais pas que. Là-dessous d’où sourdent les sources, là-bas dans le juvénil vacarme des torrents tombés du ciel, partout où il y a encore du ciel et des sources rebondissent les énergies attendues aux chantiers de réparation, sur l’Arche  mais pas que : aux jardins espérés de notre plus fertile illusion.   

Et ce n’est pas seulement qu’on y sera réparations faites : on y est. Les arbres poussent à l’insu des hommes-troncs aux évangiles défoliés par les pluies acides, et nous serons du même bois que les arbres, de la même eau que les sources, de la même alchimie que le ciel. 

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63. Snuff-movies

On raconte qu’il se passe là-bas de terribles choses, mais faut-il croire ce qu’on raconte ? Et d’ailleurs là-bas c’est loin, loin de nos repaires, peut-être même plus loin encore dans l’étranger sans chiffre, en-deça de toute division imaginable, en-deçà même de toute addition autre qu’imaginaire.

De malades imaginations ne sont pas à exclure, se rassure-t-on au pourtour des paroisses encaustiquées et autres lieux de discipline  peignée, disons même : de morbides imaginations probablement enfiévrées de Tropiques. Et de conclure que laTournante  n’est point vu qu’elle n’a point été documentée, et les médias officiels des Tours d’illusion de le répéter à l’envi : que la Tournante n’a pas lieu d’être vu que les documents font défaut ou faute de Signal approprié des étages supérieurs.

D’aucuns (et pas mal d’aucunes ) n’en continuent pas moins de raconter, qui s’en reviennent de là-bas ou parfois même de près de chez vous, et les faits correspondent aux récits précis d’autres témoins oculaires  ou sur la foi d’autres récits avoués, et ce ne seraient point des cas isolés mais un commerce et même une industrie de la Tournante tournée comme un film et filmée en réelle temporalité numérique à giclées spasmodiques de sang sexuel et crochets et couteaux.

Une immense tristesse en découlerait mais faut-il, une fois encore, croire à ce qui se raconte de moins en moins loin de là-bas. ? Et d’ailleurs qui sont ces femmes de là-bas qu’on profanerait et strangulerait à ce qu’on raconte ? Toutes ces femmes profanées et strangulées ne sont-elles pas de la toute mauvaise vie de là-bas, qui se couchent comme Marie ne le ferait jamais en nos pourtours ? Qui peut croire que des femmes et même filles et jeunes et parfois même pas de l’âge de Puppchen se fassent ainsi profaner et stranguler sans quelque part de morbidité quelque part en elles ?

Telles ont été, question de se rassurer entre bains lénifiants et prosternations affichées dans les médias des Tours d’illusion, les réponses autorisées à ce qui s’est raconté sans que nul ne soit entendu qui aurait vu de ses yeux ce que documentaient les documents perdus.

Des membres, d’innombrables membres membrus ont pénétré des cavités, de non moins innombrables cavités bientôt déchirées et déchiquetées au milieu des cris, de profanations en strangulations et couteaux tirés. Au défi des mélodies d’ambiance  ruisselées des hauteurs des Tours d’illusion, les cris primitivement étouffés ont augmenté à l’exponentielle intensité des affres tandis que les yeux étaient pénétrés de membres et de cris - et tout ça était filmé et webcamisé.

Or à ceux qui non moins nombreux (tant que celles et parfois bien plus) qui s’interloquent à constater la réelle réalité de ce qui est raconté des terribles choses de là-bas et d’à-côté, s’interrogent et s’inquiètent de savoir quoi faire de tout ça, d’aucuns (et nous avec) répondent qu’au lieu de détourner le regard il s’agit de bien regarder.

Il yaura de la tristesse énorme, encore, et les fosses communes ne cesseront de se multiplier sauf à y regarder auprès et au loin, avant de revenir à la douceur d’exister. Les fosses se multiplieront dans le branle obscène des voracités entretenues au plus haut des Tours d’illusion, mais regardons donc, regardons mieux, osons regarder avant de revenir de là-bas et de partout où le Mal se fait filmer et webcamiser en train de jouir et de tuer en jouissant, regardons et revenons, soyons les revenants de là-bas et de partout où se multiplie le plaisir d’humilier et de détruire - regardons et n’oublions rien de ce que nos yeux ont enduré.   

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 64. Gilda aux bustes

La préposée aux Nouvelles Affinités travaille à l’instinct séculaire, avec tout ce que lui dicte aussi son sens commun et sa poétique infuse naturelle, voire surnaturelle en ses transes d’illuminations négresses.

L’appariement des têtes et des bustes n’échappe pas aux données d’un certain déterminisme racial, pour parler un peu grossièrement. Par exemple: le chef d’un Hitler, sur quel torse visser et fixer le chef d’un Adolf Hitler ? La tête à mesquine moustache cirée peut-elle se visser et se fixer sur le poitrail imberbe d’un pur Aryen aux pectoraux travaillés en salle de muscule ? À cette question Gilda répond in petto par la négative avant d’écarter le corps médian d’un athlète aztèque de la grande époque des polisseurs d’obsidienne, puis le sensuel et sculptural haut-le-corps d’un tankiste israélien élu Mister Tel-Aviv après la guerre des Six-Jours. Ainsi Gilda se rabat-elle finalement sur le buste tout prêt, en uniforme peint sur la pierre brute, d’une ancienne statue soviétique décapitée par un obus nazi, et voilà pour l’effigie d’un nouvel Hitler commandé par Devoir de Mémoire aux Tours d’illusion.

Comme on s’en doute par les jardins espérés, Gilda préfère œuvrer en free lance, en marge de son job mercenaire, à la revigoration figurative d’une humanité future moins intégralement imbécile et meurtrière, moins crédule et moins mallléable que la chair à canon des familles pieuses, moins marshmallow mental et sexuel,supposant toute une redistribution esthétique volontiers épicée de métissages variés, pas mal de bleu dans le noir ou d’orangé dans le blanc, de bistre dans le jaune et de vert Véronèse dans le vieux rose, style Joyeux Tropique et tétons piercés. 

Recoller de meilleurs corps à de bons esprits n’est pas un artisanat qui va de soi, surtout en période de déprime endémique pour fait de surpopulation, et même quand le courage revient aux périphéries saines des rebelles à l’ancien formatage, mais Gilda relève le challenge.

Le prénom de Gilda rime certes avec celui de Gaïa, mais les références recuites sont également à repenser,  autant qu’en esthétique le goût gréco-romain ou bénitier sulpicien ou post-punk néo-néo.  Bref, toute flatteuse forme formatée en fitness est à chahuter (songe Gilda) et quelque malice, quelque humour, quelque relance des archaïques goûts sumérien, chinois ou précolombien pourra vivifier l’idiosyncrasie de la nouvelle espèce libérée aux entournures.

Détail à relever: le bustier de Gilda, façon jupon d’atelier (ou de soirée sexy selon les heures) est agréablement serti de fils d’or et surtout la laisse à l’aise pour opérer.

On l’a dit et répété à l’envi : rien qui se fasse aux Tours d’illusion, ni non plus aux jardins, ne ressortit à de la création pure. Les créateurs autoproclamés à sponsors fardés, autant que les créationnistes hagards, sont de la même issue que le Cretinus terrestris,mais passons non sans saluer au passage l’art ancien du Bantouland où les princesses, au vieux jadis, se sapaient déjà de soie et d’or.

Forte de cette sapience infuse, Gilda bosse donc à l’amélioration du cheptel de demain, animaux gracieux non compris : on ne saurait outrer en effet la perfection de la loutre et autres espèces à plumes ou à pattes ou à becs ou à fourreaux d’écaille, incessamment insupérables.   

La question de savoir quel torse elle accordera à telle tête iroquoise de skinhead teigneux, quel bas conviendra à tel haut mitré, ou comment la récollection des parties se fera dans les grandes et les petites largeurs, tous genres confondus, sera résolue par Gilda dans ce qu’il faut bien dire les règles de l’Art.

Les casiers de l’engeance formatées, en attendant, restent le matos de base de l’Artiste,et souffrez donc qu’on préserve la majuscule du titre à qui est investi de la fonction noble du nouveau montage.  

Gilda semble ici poser pour l’éternité, sans être dupe pour autant ni chagrine du tout, consciente de la dignité passagère de son rôle.  

L’appariement des bustes est à la fois mémoriel et riche de potentiel radieux; mais la théorie suivra, dont Gilda n’a cure, n’achoppant pour le moment qu’à l’Objet et à l’Outil, comme le vieux Cézanne ou Dieu à ses crânes débuts. 

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65. Word’s Watcher

 

Le Verbe survit incompréhensiblement au clabaudage insane des formatés, et Babel se restaure partout à commencer par tavernes et tripots, jardins d’enfants et jeux de boule. La question de sa relance n’est plus à poser mais rien qu’à parler se suffit et ce qui ne peut se dire sera chanté sur et sous les tables, ou alors regagnez vos caissons.

N’était-ce que le chant du chien est déjà réponse à sa façon à l’aliénation des formules compactées, où se module ce qui nous échappe ou que nous sentons et ressentons à cet écho revenu de la très très vieille cantilène de mémoire au pourtour des cabanons lacustres – chiens et pêcheurs psalmodiaient alors de concert :c’est écrit noir sur jonc.  

Ecoutez donc le chien avant de le manger des yeux tant il est beau, comme est belle l’ondulante fugue de l’otarie aux jardins, et si belle aussi la fugue elle-même de la langue parlée dans la futaie des phonèmes.

Le Garde des Mots aux yeux bleutés par  la lecture se tait en toute humilité tant il trouve beau lui aussi le silence des grands fonds d’après-midi où le piano repose parmi les livres comme un cheval pensif. Nul ne sait ce qu’il fait là en plein jour à se taire mais son demi-sourire laconique est un début de poème et c’est toujours pratique d’avoir un poète  en ses murs tandis que tous parlent aux machines.

Les symbioses sont multiples, mais l’aura de Boris est telle que son passé de Juif ukrainien et son présent d’exilé de partout portent les passants à se raconter et ce sont des mots de plus à stocker dans le grand Ouvroir à casiers, dûment traduits en babélien démotique et classés selon leur degré de secret.

Les yeux translucides de Boris traduisent eux aussi quelque chose du grand langage oublié, mais gardons-nous de toute familiarité anticipée. C’est Boris lui-même qui raconte l’histoire de ces indigènes de Bornéo qu’un  salut trop rapide des anthropologues stalinistes, et l’offre intrusive de vodka à la vipère et de serpes efficaces, ont fait fuir effarouchés dans les failles des falaises bientôt enfumées.

Autant dire que toute dogmatique à slogans est à revoir, et toute prétention conviviale à l’américaine, sauf à se couper des magies et de tout accès à la douceur du troc sans trac ni truc. 

Le Garde des Mots n’est en rien la vieille peau qu’on pourrait croire, et d’ailleurs enfants et adolescents ne s’y trompent point qui lui font escorte quand il va siffler un canon à la Buvette des Abattoirs, à trois blocs de la Toute Grande Bibliothèque, sachant qu’il ne tarira point  de la durée du petit cortège ou rien qu’eux et rien que lui se raconteront et seront racontés.

Les oueds communiquent entre eux par les sables autant que par  le bon désir chamelier ou les sentiments élevés, raconte Boris aux kids, qui se racontent à leur tour  sans impatience. Il en résulte des entretiens coupés de longs moments à ne penser à rien, mais cela aussi est très bien. L’oued de Babel n’est pas une autre utopie de plus mais un vœu, et nous y reviendrons volontiers    

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66. Transfusions

Je n’irai pas par 666 chemins, dit le Nègre à l’Enfant, mais ne lâche pas la queue du rat humain. Ce que l’Enfant entend, car on ne la lui fait pas : on ne la lui fait plus depuis que les ravins ont été découverts.

Du haut des Tours d’illusion ILS ressassent PLUS JAMAIS çA en s’activant à l’aménagement de nouveaux murs et parapets de colonisation, sans cesser non plus de faire semblant de plus jamais, désignant les nouveaux ravins de mots qui ne s’entendent pas. Or l’Enfant a toujours été conséquent et c’est pourquoi le Nègre et lui se passent de mots,  ou disent ravins quand il le faut, et s’entendent en tout cas devant les ravins découverts ou au pressentiment des autres qui se fomentent.

Juste faire semblant : ne pas dire ravins mais revenir et revenir et revenir sur l’Indignation en tant que mise en valeur industrielle du douloureux par procuration – tout cela fait gerber l’Enfant et le Nègre.

D’ailleurs les ravins datent d’avant Tamerlan et ses pyramides de crânes, se rappelle Maman dont la mémoire est incollable : même qu’elle se rappelle que les prétendus seins de l’Aphrodite d’Ephèse sont des testicules de cerfs, et autres détails liés à la traite de l’ébène humaine.

Maman faite aussi pour le blottissement, pense l’Enfant in petto, et le Nègre acquiesce en plein accord mais sans once de suavité, sachant que le blottissement est de très ancienne prudence et récupe dans les bras accueillants de la prime déesse, avant les cavaliers et le bruit.

Le Nègre en charge de l’Inventaire, complice naturel et surnaturel de Gilda, tant que du Vigile des Vocables, campe dans les alluvions de mémoire et c’est pourquoi l’Enfant lui est si cher: qu’à la très très vieille boue se mêle la toute nouvelle semence jaillie du petit arbre – et pas besoin de trop parler pour se taire ensemble ou se déployer en gorgées de rire.

Ce n’est pas par Schadenfreud et moins encore par moquerie qu’il faut rire en effet, pensent l’Enfant et le Nègre sans se concerter, mais juste pour rire, entre deux silences et loin des ravins.     

Le Nègre et l’Enfant n’ont pas besoin non plus d’échanger leur sang comme dans les romans de cow-boys, au bord de quelle rivière idéale, telle étant leur confiance en transfusion les yeux fermés.

L’Artiste l’a écrit une fois et c’est à répéter : "D’ailleurs c’est bien simple: ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi". 

Maman  s’entendait comme personne à relativiser toutce qui est écrit, non sans garder ses besicles à portée de main, puis Maman a baissé et n’y a plus rien vu que ce qu’elle savait par cœur, que l’Enfant rappelle parfois au Nègre.

ILS n’en finissent pas d’incanter au Devoir de Mémoire, mais le Nègre et l’Enfant au rat humain savent à quoi s’en tenir à ce propos, tout en se taisant. Tous deux, autant que les mères marquées, savent aussi bien que parler ne ferait qu’ajouter  au simulacre d’obscène commerce, sauf à dire les choses comme l’Artiste.

La jactance feignant l’indignation, aux Tours d’illusion, ne couvre pas, au demeurant, le bruit de la guerre resurgi à tout instant des multiples fronts de sang ou de rapine, mais le bruit couvrira-t-il tout le silence, se demandent à l’instant le Nègre et l’Enfant ?

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67. Laterna magica

 

Les nouvelles boîtes de nuit sont disposées en quinconce le long des couloirs de transition à flux ralenti. Ce dernier point est notable : le ralentissement du fluide nocturne est déterminant dans la reconduction concentrée des images. La précipitation n’est pas bonne conductrice, non plus que l’impatience d’explication ou d’interprétation. Nous entrons ici dans le domaine des projections libres aux très aléatoires dévoilements. Cependant le détour a ses vertus, comme on verra, et la patience est parfois payée de retours et autres retournements.

Les présélections esthétiques anciennes sont actuellement dépassées par le principe même de dissémination découlant de la déprogrammation des conditionnements et réflexes neuro-affectifs en tout genre. Les boîtes de nuit sont à surprises et multifacettes : on ne sait pas comment ça marche mais les images parlent comme, en une autre dimension, les animaux communient plus qu’ils ne communiquent – et là c’est encore l’Artiste qu parle.

La forme - si l’on peut parler de forme au décri du format -, la forme donc la mieux comparable à la constitution des images en boîtes de nuit est approximativement celle des séquences oniriques de fin d’apnée somniaque telle que l’illustre, pour exemple noté telle aube par tel dormant, cette suite en teintes bistres à lumière bleues distribuée en lamelles sur tel corps tatoué de lettres. 

Une ville est apparue, très impérieusement verticale comme le vieux Damas, dont les ruelles semblent accrochées aux cintres d’un invisible cadre de scène, le long desquelles se tiennent, devant leurs boutiques, maints vénérables enturbannés à narguilés et fines jointures. Or ces mages apparents sont muets et tous les livres alentours sont fermés tandis qu’une lasse incantation perdure, feinte ou sainte on ne sait trop.

La turbulence des images est donc ralentie, mais la mélancolie damasquine se révèle peu à peu sous forme de formes agréablement jonchées, entourant la forme d’un jeune émule  à torse tatoué de lettres majuscules :

 

I’M IMPORTANT.

 

On en déduit ce qu’on veut, mais l’inscription signifie plus que les images ou plus exactement : les relie dans la lumière d’entre les lamelles à la bienvenue du corps en diffusion splendide cette nuit ou jamais, toute pareille alors aux visions des boîtes de nuit selon notre définition nouvelle.

 

Le sommeil est une ressource d’énergie et de rebond poétique régénérateur que relancent donc, aussi, les contenus incontrôlés des boîtes de nuit remplaçant désormais les boîtes de bruit des Tours d’illusion, hauts lieux d’abrutissement programmé et d’insignifiance mécanisée.

Comme il en va de l’exercice onirique, l’usage résolument gratuit et libre des boîtes de nuit dernier cri suppose, de chacune et de chacun, once  de fantaisie et paille de délire – on n’a rien sans rien.

 

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68. Recensement

Le Livre des Nombres numérisé ajoute foison de profils à foison de chiffres. Les généalogies ruisselant aux écrans à lueurs submarines n’excluent plus désormais la computation diachronique ni  les repérages de toute espèce même accidentelle, chromosomique ou fauteuse de génie musical genre Amadeus. Mais surtout quelle splendide variée se visibilise sous les yeux des attentifs reconnaissants des jardins.

On se rappelle les découvertes des premiers âges, les premiers mots conformés dans les semi-consciences par l’odeur ou le toucher ou l’affectif pur, et ensuite les premières images collées et les premières collections d’uniformes chamarrés ou de poissons des grands fonds ou de sortes diverses d’oiseaux ou de végétaux nordiques ou tropicaux ou de séries d’ossements ou de poussières d’aérolithes ou de fragments d’ornements tribaux ou de magiques formules en voie d’effacement.

L’Attentif sait que les morts vieillissent autant qu’ils informent occultement sa veille. Le recensement ne sera donc jamais répétitif, sauf aux intermèdes interdits des cendres de massacres et des sanglots par le sang.Mais l’irrépressible appel de mémoire relance tout recensement et nul ne l’explique au clair. Le prétendu savoir qui se débite au plus haut étage de la prétendue Banque de connaissance, aux Tours d’illusion, reste ainsi dans le vague scientifique à ce propos.

L’ironie commande alors de remarquer que si le différentiel de race n’est plus de scientifique usage, précisément, aux Tours d’illusion, l’Attentif ne peut que se référer encore et encore au nuancier des couleurs et textures de peau tant qu’aux variétés de plumes et d’écailles ou de parlures animales, distinguant aussi bien l’ébène du Nouba du bistre ridé du Mongol ou du blanc cassé du quidam moyen des castes moyennes de partout.

Notre recensement sera donc implicitement qualitatif, mais pur du moindre jugement à fonds de préjugé. C’est que notre nouvelle imagination distributive, aux jardins espérés, contrevient à la routine bureaucratique de système par diffusion d’humour et d’effusion lyrique renouant avec les séculaires traditions du pleurer-rire universel.

Notre présupposition d’un monde mirifique très globalement digne d’être applaudi, gnous et gloutons compris, est une indication, parmi tant d’autres, de notre opposition aux préjugés dits bourgeois, petits-bourgeois ou anti-bourgeois, dont nous n’avons au demeurant que fiche au motif que tout foisonnera ici et demain sur d’autres orbites - ceci spécifié au décri de toute règle verrouillée par décret régulier… 

 

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69. No Stress Inc. 

Le questionnement le plus instant d’alors, au plus concerné de la crise-dans-la-crise, fut celui de l’optimisation productive du répit.

Aussi bien la question la plus instante, au plus consulté des cercles opérationnels des Tours d’illusion, fut-elle, en d’autres termes, pour le dire comme ça, celle de la rentabilisation maximisée du tenir-l’horaire au niveau du ne-rien-faire.

L’algorithme du burn out dépassé par déni fut No Stress Inc. mais tout de suite à la question du lâcher-prise émanée d’un chacun fut-il répondu, par Hot Line, que pas question.

L’esclave se repose à la seule pensée du répit, écrivait il y a longtemps le ptolémaïque Ptolémée, et c’est dans cet esprit qu’il faut travailler, s’entendirent dire les experts consultés. Ainsi les concepteurs plancheront-ils en toute conscience concernée sur le concept même de répit. Et si problème, alors : cellule de crise.

Cependant au plus concerné du questionnement se fit jour l’interrogation sur le sens à donner à l’interruption de répit en termes de positivité, relevant plus généralement de la gouvernance et de ses équipes soucieuses à la base de rentabiliser le manque à gagner.

Seules des équipes qui gagnent sauraient, pensait-on alors, gérer l’optimisation de la séquence de répit  en termes de valeur ajoutée. Ainsi le challenge fut-il formaté, excluant d’avance la trop prévisible fronde de non-consentement imputable aux hyperactifs et autres tueurs autoproclamés. Il ne serait pas dit que les  RH laisseraient tout faire.

Corollairement s’imposa l’urgence de déstresser jusqu’aux postures mentales, dont la seule récurrence inquiétait à bon droit.

La seule pensée du stress, avaient déjà conclu les Anciens, est elle-même anxiogène et contre-productive, il va sans dire, au niveau du Projet.

Déprogrammer le stress fut donc inscrit sur la feuille de route de la psychiatrie entrepreneuriale mandatée au plus haut niveau des Tours d’illusion, peu avant l’effondrement de deux d’entre elles et des conséquences imprévisibles qui en découlèrent sous l’aspect de nos fondamentaux, aux jardins espérés, en matière de lâcher-prise - mais c'était là notre musique d'avenir... 

 

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70. Veilleuse 

 

Elle est ses oiselets de verroterie vert Véronèse sont garants, mine de rien, de mémoire à relance, et ne pas oublier non plus ses petits poissons d’or fin.Il a été dit que l’Esprit régnerait sur les eaux et les airs. Or Veilleuse, autant que Rêveuse, ne reniera jamais les écrits premiers ni tous les corrigés des successives tribus selon le lunes et les angles.Veilleuse est garante aussi des mesures modulées selon les mobiles de plus ou moins manifeste clairvoyance et nécessité, au biseau de chaque insomnie, quitte à dévier l’excès d’intense par quelque dose d’aconit administrée en douce à l’énervé.Les dieux cléments des régions de pluie mesurée et de faveurs potagères, entre vergers prodigues et troupeaux à la coule, ces dieux-là dont les effigies étaient d’ancêtres avisés plus que d’aventuriers adorateurs de l’Unique – ces dieux animistes ont longtemps veillé eux-mêmes sur le sommeil de l’Espèce, tant du moins que celle-ci se fiait aux mânes et compagnie.Nous ne saurions idéaliser les villages non plus que le marigot, souvent exténués de torpeur au dévers des climats, ou d’hébétude consanguine, mais sachons nous rappeler ce qui fut afin que ce qui sera le soit selon d’autres voeux.Veilleuse est là pour collaborer à ce qui fut et sera au bilan des réalités avérées: que ce soit clair et passe toute euphorie réitérée à relents de Nouvel Âge et autres produits de survie brocantés aux Tours d’illusions.Cependant l’excès de lucidité fatigue excessivement elle aussi, et Veilleuse pallie aussi les débordements d’un contenu rêvé dans le contigu et autres mélanges de vases entre insomnieux de proximité.Veilleuse, en d’autres termes, est garante de ce sens commun trop longtemps et trop lourdement laminé par nivellement, selon les évidents critères des Tours d’illusion, outre qu’elle garantit, fantaisie stellaire voire interstellaire à l’appui, le grand écart maintenu entre associations conscientes et subconscientes voire inconscientes, sans lequel le sens à venir ne serait qu’un ersatz au carré.  Veilleuse divague à l’envi dans le tourtour des sphères et des particules de tout toutim, elle délire en toute logique minutieusement non rationnelle, restant entendu que l’insomnie contrevient au sommeil régénérateur et que c’est pourquoi Veilleuse s’oppose au conditionnement hypogène des firmes médicamenteuses aux ordres vénaux des Tours d’illusion. Pour précision, Veilleuse n’a recours à l’aconit qu’en palliatif momentané aux pertes de mémoire, à tout instant attentive à la moindre rumeur annonciatrice, au fond de la nuit, de ce que le Poète appelle « la mélancolique clochette des dormeurs ».Tout cela qui échappe, ainsi que scientifiquement l’on se borne à le constater sans explication mais non sans émerveillement naturel, à la rationalité plus ou moins cynique des Tours d’illusions - mais gage que Veilleuse s’en bat l’œil.    

  

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71. Arbos

Il y aura, et les médias des Tours d’illusion n’y seront pour rien, de nouvelles fleurs à l’Arbre. Cependant l’Arbre refusera tout entretien avant l’éclosion devant notaire d’eau et de vent.

Il incombe en effet à la pluie et au vent de réitérer le constat sur pièces : à savoir qu’Arbos reste une musique et durable au développement en dépit des empêchements urbains.

L’Arbre n’est pas opposé par principe à la ville-monde, mais la trépidation délabre ses racines et le smog englue ses hautes branches. N’empêche : il fait avec. 

Au conditionnel juvénile on ajoute que ce serait bénéfice que revive la lumière  matinale de la Grèce où la compréhension retrouverait son langage d’avant la confusion.

 

Toute langue réduite en morne utilitaire machinerie sonne le creux et déroge donc au naturel de l’Arbre en bonne et due forme.

À considérer l’Arbre sous l’aspect neuronal c’est du pareil au même : jamais on ne fera l’économie du musical pur sous peine d’atrophier les arborescences virtuelles: Arbos le prouve.

Autant dire que tout est à reprendre avant zéro dans l’obscur de l’ère engloutie dont on sondera la mélodie nouvelle, non plus au seul cœur de l’Arbre mais dessous où se tissent les palabres.

Diogène reste à l’écart des convictions conditionnées aux Tours d’illusion, et cette réserve cynique du populo, genre Eulenspiegel, se défend en période de carence de ressort débonnaire. De même remettra-t-on au concours le Meilleur Conte en ratissant les pourtours déclassés voire africains des Horizons Barbecue où pullule un bon vieux fonds de verve gouailleuse à vocation de revif.

Si l’Arbre se sent à l’étroit dans son frac de ville, qu’à cela ne tienne en cette ère transitoire de tabagie sur les toits.

On n’en est qu’aux approches en sourdine mais tam-tams et violons tsiganes regagneront, dont se perçoit déjà la montante rumeur que se rappelle l'Arbre en toute régions des multiples continents.

L'Arbre n’est pas que bibliothèque mais aussi volière potentielle. Nulles retrouvailles aux clairières ne se feront demain sans pari sur cet après-demain aux jardins espérés. L'Arbre fait pièce aux éteignoirs chafouins des sous-tailles de haies sécuritaires. L'Arbre s’expose à tout vent. Un livre d’ailleurs est à écrire sur le vent quand il prend l'Arbre aux plus hauts tifs et le secoue en vieux compère intempestif. Un autre livre est à écrire sur les oiseaux entrés sus aux oreilles de l'Arbre et relancés au ciel par la gueule à cris de guerre.

Guerre au froid de cœur et à l’indigence d’esprit des éteignoirs formatés. Guerre au manque de foi ou de vertige. Guerre à tout ce qui fait obstacle à l’enfant et à la danseuse. Guerre au fiel des barbants. Guerre aux très moroses et très mesquins  contempteurs des tornades toujours toniques aux plus hautes branches de l'Arbre.

L’Arbre est tantôt château féodal et tantôt Veilleuse au silence d’entre les bruits dans l’énorme agressivité des pesants – guerre aux pesants !

Avant l’aube, cuités et drogués, sept jeunes fous de vitesse surgis du bruit percutent en Suburban le socle de l'Arbre et s’éclatent en gerbes d’entrailles sanglantes, mais  l'Arbre ne moufte : guerre aux mécanisme précipités et violentes menées d’imbéciles.

Arbos le musicien nous enivre de parfums sans véhémence et nous suggère sept notes surgies de la nuit en mélodie réparatoire.

Enfin, plus tard, l'Arbre consentira peut-être aux plateaux et sunlights, mais d’abord : écouter l’Arbre. Ensuite seulement les Grands Titres : L’Arbre se confie, Révélations de l’Arbre, Un Arbre se souvient - fluide musique  d’à venir…

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72. Mamma mia !

Ils m’adorent autant que ce dernier petit enfant-léopard, mais dire que je suis vierge et le resterai après le suivant et le prochain : ça non.

Nyambé m’a faite impure et je le resterai dans les tout bons moments autant que par les galères. Il n’y a pas, sauf à viols et violences, à se plaindre des garnements à flûtes extensibles prompts au Luna Park : ils sont ce qu’ils sont et bons chasseurs si possible et maîtres de l’apparence à plumages d’éclat ; mais nous les apprécions jusque dans les insuffisances, et chanteurs nous le sommes tous, et danseurs !

Les médias des Tours d’illusions ont annoncé notre sortie de noire pauvreté de sorte à rassurer les richissimes. Or moi aussi, grâce à Nymabé, je suis supporter de la consolation des richissimes, dont la grise longue mine m’a toujours affectée. Plaignons-nous assez les richissimes ?!

Moi qui ai sept fils j’ai donc tout, et sept filles en plus ce qui veut dire encore plus que tout, donc je me dis prête au sponsoring des richissimes par don de cœur surabondant – et qui dit cœur dit courage. Alors donnons du courage aux richissimes !

Cependant nous afflige l’affiche de vertu sans rythme et mélodie. Mamma mia ! quel ennui que cette affiche format mondial de vertu vertu vertu !

Pardon les richissimes à visages de tréponèmes pâles, mais à nos fers s’est accroché un relent d’Afrique, et vie plus que vertu, et cœurs trépidants hors de vos coffres et caissons. Sans compter nos puits à zambèzes et norias de bras jusqu’au fond des ruelles et favelles.

Hélas hâves et poitrinaires hormonés sont les richissimes, alors plaignons-les ! Mon doctorat à cause honorable de fille de Nyambé m’autorise à clamer avec le Poète : assommons les pauvres, ou plutôt au plus urgent : donnons aux richissimes ce qu’ils n’osent demander. Ensuite ce sera gospel pour tous et de plus en plus à l’écart des Tours d’illusion où se perpétue la simulée cantilène au Bon Malheur à pitoyer.

Pour la colère à calicots je n’ai jamais été bonne. La très vierge Marie m’inspire, qui jamais n’oublierait son loupiot sur telle ou telle aire de repos des voies express – jamais jamais et ce n’est pas vertu vertu vertu !

Notre nature bonne est naturelle, et surnaturelle en cas de Marie ainsi que Nyambè le corrobore, mais surtout : saluons l’arc-en-ciel de l’enfant-léopard !

Je ne dirai pas que je me rappelle le prénom de chaque enfant de richissime, mais avec chacun je compatis. Mamma mia délivrez-nous, Marie mère et compagnie, de toute morosité millionnaire et de toute fausse vertu vertu vertu !  

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73. Masques d’Osiris

Sans parole on serait nu, mais le masque pourvoit.

Le sceau égyptien presque effacé diffuse encore un lointain parfum de savoir trois fois millénaire à l’incomparable capacité d’accueil. Omniprésente est, à son pourtour et dans chaque maison, la divinité sous ses multiples masques à deux faces, dont l’immémoriale croyance est le timbre.

 

Il est moins effrayant de vivre au milieu des idéogrammes à rehauts de couleurs  que dans le dédale des marques de l’industrielle et commerciale évidence, sans parler des vidures d’évier des tisanes de la vieille vieillerie du Nouvel Âge. L’Afrique tellurique inquiète se dépasse ici dans la stylisation du Delta à sept branches : de là nous voyons l’Italie et Delos, entre fulgurances et douceur, cobras et combats de chats et d’oies – plus tard reviendront les difficultés de plus tôt !

 

Les dieux vivants nous auront accompagnés une vie durant, après quoi la chair se repose dûment consolée en ses chambres riches ou pauvres – là n’est pas la question.

 

Osiris a pressenti le jour où il ne serait plus et cela nous le rend amical. Le dieu qui se devine mortel nous est fraternel outre qu’il est beau comme un lys dans la rose lumière du Nil, le soir au bar de l’hôtel. Au style, à la ligne, à la beauté du geste, à l’indéniable fringance amoureuse se reconnaissent les dieux anciens capables d’avenir aux jardins espérés.

 

L’animal divinisé est à requalifier hors des niaises animaleries : cela ne fait pas un pli.  Le hoquet de cristal de la chouette en nuit lunaire est à remastériser en terme de ponctuation nocturne d’un blues futur en mode rhapsodique. Passons d’ailleurs sur le détail :ce n’est qu’un exemple , à coupler évidemment avec la glossolalie matinale du merle ou la nocturne modulation de Rossignol, prince à jamais insoupçonné de collusion avec la « voix fausse »…   

 

Nul, qui voudrait survivre par delà la confusion de six mille sectes aphones, ne saurait ignorer l’invocation des Pyramides au tréfonds de douceur et d’équanimité.

 Cependant les noms d’Osiris et d’Isis seront invoqués sans impatience de recyclement. Si les dieux sourient au milieu des ruines, c’est que nous sourions de sorte à les faire sourire.

 

Les peuples ont besoin de dieux pour croire en eux-mêmes. Les peuples ne s’aiment guère quand ils ne croient à rien. Les peuples impatients ne croient pas bien. L’Afrique en nous survit par le murmure des Anciens et la féerie des couleurs de la Bonne Brousse entre esprit de tonnerre et brillant œil de tempête, et tant de masques tourmentés que le Nil apaisa le long des rives fertiles. Qu’on s’en souvienne aussi !

 

Le masque d’Osiris échappe à toute récupe de bric-à-brac New Age. Le mimétisme n’est point de mise en l’occurrence : seules les très très anciennes observations expérimentales sont à même de nous flécher le parcours.

 

Cesser d’adorer ne nous a pas grandis. Ceux qui se prosternent à foison, sur les pelouses conditionnées des Tours d’illusion, devant l’Objet et l’Image de l’Objet , ne sont désormais que vestiges de vacuité crédule creusant leur propre Jardin du Souvenir anonyme.

 

Nos jardins espérés dérogent ! Car il ne s’agit pas de singer les voix du papyrus ou de faire semblant d’entendre les formules d’usage d’autres temps que celui de nos chairs- L’Egypte était de chair et de sang clair et respectait les dieux de heures avant la pesée.

 

Le dieu se lève en scarabée et se couche en bélier : l’enfant comprend cela très bien. Puis chacun découvre que son cœur est seul dans la demeure des coeurs mais que descendre ou remonter seul le cours du fleuve lui serait mortel sans les autres cœurs.

 

Enfin, tout fut écrit de l’oubli futur, mais de nouvelles déclarations sont attendues, conformes aux nouvelles formes dégagées des formats, où tout l’accumulé de bienveillance, toute la délicate attention aux larmes indues, toute la joyeuse élévation de l’âme au pourtour des oasis, enfin tout ce qui fulmine et flamboie renverse les dieux bouchers maîtres de sang sali, se lie et s’allie… 

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74. Retournements

Il y a risque, pour qui fait du cheval la nuit, de se trouver désarçonné par quelque basse branche ou quelque haut remblai de pierre. Il y a risque de penser seul. Il y a risque de penser dans le grand magase où tout le monde s’impatiente d’agitation  brownienne. Il y a risque de suivre une mélodie seule quand tous s’acharnent à boucan pour ne rien risquer de penser. Il y a risque de vie pour Aurore de se lever orpheline à quatre ans et de regarder dehors si le cheval Leopardo revient, et risque de mort pour le chien Argos  quand avant quiconque il reconnaît Ulysse sous ses loques. Il y a risque d’être vivant mais pas que..

À tout coup la merveille est imprévisible, mais cadeau à qui a risqué la moindre.

Il est loisible au candidat à la volontaire noyade, mais hésitant quand même, de se rattraper au têteau de saules et de revenir au foyer en suivant ses propres traces. Tous nous en sommes plus ou moins là, hésitant au bord de l’eau, les lames prêtes, la corde plus à sauter mais à faire éjaculer le candidat au sursaut, sur quoi le plus infime rayon blond nous retient et nous rappelle l’odeur de pain chaud de l’enfant au sommeil, et nous revenons.

 Il n’y a personne au sein de l’Absence, et parfois ça fait peur, mais souvent aussi, quand on s’y est trouvé bien petit, on y revient pour songer comme à la maison – on peut ne penser à rien, autre façon de songer qu’à la fin on finira par finir et que les vanités seront les dernières curiosités à visiter.

Ceux qui se retournent et reviennent ont des chances de mieux s’adapter aux jardins espérés. La nostalgie des haies signifie : retour possible aux oiseaux, rien que d’y penser en ne pensant à rien.

La planète s’ouvrira quand on cessera de s’agiter pour rien dans les grands magases et sur les aires d’hyperfestivité dites « à la masse ». Et par planète nous entendons évidemment : toute extension de la chambre d’enfant aux dimensions de l’univers, du Big Bang des premières imaginations au pressentiment du dernier chevet tranquille où le silence ne souffre plus que quelques murmures entre très proches.

 

Plus tard seront probablement désignés les Agents étatiques des cultes indiqués voire contraints, et l’interdiction, par l’Administration des Tours d’illusion, d’aucune Absence, menacera, donc veillons au puits pour mieux revenir sur nos pas en avant.

Le retournement allant ne se commande pas à procédé mécanique, mais s’accomplit à la spontanée comme tout désir enfantin de toucher le torse de pharaon.

S’il n’y a pas de guerre dans le monde animal, c’est qu’on s’y dévore sans retour. Le retournement suppose qu’on se rappelle qu’on fut nommé et prénommé dès la sortie des immanences et des nécessités pures.

De  nouveaux pogroms de l’interdiction de penser ou de ne pas s’éclater « à la masse » se préparent dans les grands magases et tous autres lieux de revente des produits de structure cotés en Bourse aux  Tours d’illusion. On voit cela très bien sans se retourner : la haine primaire monte aux faciès et gare à qui ne se jette pas le premier sur ce qui s’arrache au premier rang des gondoles ; gare à qui se retourne aux grands magases ou sur les parcours fléchés du jouir obligatoire et du profiter à mort – gare au rêveur et à la veilleuse du puits.

 

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 75. Qui-vive

Toutes les nuits la question se répète aux portes et portails des murs et murailles, et le mot de passe vaut dans le dédale de toile des enfilades numériques. Que chacune et chacun se déclarent alors, que toute vie vive soit nommée nom deDieu !

On se rappelle que l’oued de Babel est un écart désaltérant, à sa façon un lieu de repli autant qu’une espèce de fenêtre d’air.

La poésie lie les mots et les ouvre à la fois, tandis que les claquements de langue sévissent aux les Tours d’illusion où pensent les penseurs de pensée formatée sans images ou substituant à celles-ci schémas et mornes formules à foison.

Aux jardins espérés les noms renaîtront, et l’essor de toute curiosité première. Aux enfants nous dirons : regardez nom de Dieu ! mais regardez donc. Et l’otarie bondira à l’appel de son nom, le furet du bois, l’ondine mutine et les zigotos des pages roses du Dictionnaire – toute la smala des mots.

Regarder sera renaître. Nous ne possédons rien que les mots pour le dire. Nommer Dieu trahit la poésie qui ne sait rien d’antérieur à elle-même, ou alors c’est reconstruire la tour d’illusion de Babel et compagnie.

Qui vive parle donc en simplicité de la tête en larmes ou du cœur transpercé par l’épieu du monstre au masque dissimulant le frère envieux – nul ne connaissant l’absolu plus que l’insomniaque le doux sommeil.

À tâtons ainsi le long des murs et murailles, timides aux portiques, nous savons de source obscure qu’il n’est point de retour éternel ni d’homme au-dessus de l’homme sauf à renier qui vive.

On dira « ce qui n’est pas » en regardant vivement ce qui bouge et pèse lourd ou léger, le poids de chaque mot et la chose – chaque mot ni lourd ni léger pour le Poète, mais l’on peut tuer à coups de mots et mentir ou faire mentir les images et les mots.

La poésie est d’or comme le silence, ou fausse monnaie comme aux Tours d’illusions les annonces prônant la vraie vie à grimaces ou le bon chemin spécieux. La raison se connaît moins que l’obscur aux mots couvés pour le chant ou l’extase, moins que les mots choisis chacun pour dire juste.

À quoi rêve l’oiseau dont rêve le chat des hiéroglyphes ? Qui est sûr de ce qui est montré aux parois de Lascaux, et qui parle ce matin par la voix du Dieu sans nom d’avant les premiers mots ? Qui es-tu nom de Dieu qui parle aux enfants en leur sommeil ?

Il n’y a point de satiété ni de saturation : qu’une immense foutaise de veulerie suicidant à petits pas les prétendus actifs et camés de conso.

Je regarde l’horloge arrêtée, tu vois passer le chien qui semble bleu dans la soirée orange, elle contemple le tremble aux feuilles-écus sans se douter que le traître s’y pendit, il fut connu comme l’inventeur du dieu abscons sous le nom de Cusa, nous regardons l’enfant jouer hors du temps comptable, vous lâchez prise en écoutant ce blues, ils s’endorment ’après-midi et croient en se réveillant que c’est déjà demain, elles ferment les yeux pour mieux recevoir le fantôme qu’elles disent leur fiancé – tous seront jetés du temps et des odes, mais les jardins espérés resteront leur maison.

Les jardins espérés n’ont aucune existence aux yeux des administratifs des Tours d’illusion, qui restent muets  aux passages sécurisés à clapets numériques, androïdes encodés.

Cependant le Poète n’a pas à céder à aucun dépit tant qu’il reste libre de composer à plaisir, et de l’enluminer, son livre de recettes promis aux cendres autant que lui mais qui continue de s’écrire.

Tout être qui parle sera baisé sur les lèvres – tout être qui vive.

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76. Saintes bribes

Les déchets carnés seront séparés des vieux papiers et du bakélite : question de discipline depuis le temps.

On a commencé de s’organiser à l’époque des premières grandes liquidations d’objets. Ensuite on a parfait l’imparfait. On a décompacté l’antique tradition annuelle des vieilleries jetées au ruisseau l'an neuf, devenue soumise à lunaison et bientôt à toute heure – on liquide même entre recyclages.

Sur les vieux papiers se lisaient des phrases de toujours mais l’Organisation remplaça la lecture, la coutumière lecture du fantassin, latiniste ou pas, ou de la couturière, par la facultative option d’abord, puis déconseillée et bientôt suspecte voire plus récemment combattue par les usagers de stéroïdes et consorts – haine au lecteur par décret d'imam buté ou de surveillant de grand magase aux ordres des Tours d’illusion, haine à tout dépassement de format normé.

Or, sur un vieux papier de nos jeunesses était recopiée la bribe de mots fugués : «été, rivière, amants dissimulés, toute une lune d’eau » et autres choses très inutiles au marché. Haine donc à rivière !

Puis à la période des sacs noirs succéda celle de l’obligatoire blanchiment, et Nègres, comme on sait sujets à désordre, seraient contraints aussi de soumission aux immaculés sacs citoyens.  Mais sur une autre bande de papier postal j’avais noté que « toutes les circonstances essentielles à mon bonheur ne sont pas au pouvoir du pouvoir »…

 

Bien nous en fasse : à la table d’amis qui n’est pas celle de bas moqueurs nous nous gaussons des sacs blancs de mascarade et duperie, raillons et persiflons à la mariole puis revenons aux bribes volées ça et là.

Mes amis s’ébrouent à m’entendre narrer le Monsieur se couchant à Venise à l’aplomb du canal et s’érigeant le pic où l’ardente Ada, masseuse que voilà, en toute fin de séance se plante à devenir toupie de bon plaisir, et d’autres bribes à se garder aux jardins espérés...

Ce qu’attendant narguons les haies refaites et surfaites à trouées interdites, végétal béton dissuadant tout oiseau - narguons les rideaux tirés, volets fermés, paupières baissées quoique surveillantes, des sinistres quartiers à sirènes signalant le moindre soupir de souffle étranger, narguons les sacs blancs alignée des riches plus morts que les morts, infoutus de se rappeler même le moindre temps lent de l’enfance aux bribes murmurant « je me souviens de mon enfance aux longs moments étirés sans rien d’autre à faire que rêvasser à des choses sans nom »…

Le cheval magnifique n’entrera point dans le sac blanc. Lorsque là-haut galope l’orage il y a panique sur les plateaux des studios des Tours d’illusion – mais  que fait donc la police si le temps déroge au sac blanc de la météo scientifique ? Haine à toute pluie imprévue sur les fusains !

Cependant quelques bribes n’en finiront jamais, aux prolongations des lenteurs bienfaisantes, de nous prémunir haut et bas contre ce froid…

 

 

77. Le désert encombré

Désobéir est une discipline qui engage et le plus tôt sera le mieux. Par désobéir nous entendons : défaire le lien qui nous empêche de nous tisser librement.

Le tissage est subversif à l’heure de la masse et du monocorde. La broderie suppose un refus du tout-à-l’usine et cela aussi requiert une opposition de départ. La ciselure exige pareillement, de même que le tréfilage de l’araignée humaine aux acrobatiques entreprises des premières érections de tours de bois. Le patient repérage de tous les savoirs tricotés relève de l’amour artiste. L’observation vaut d’ailleurs pour certains tags et autre palimpsestes muraux de conception récente. Cependant : méfiance envers toute adulation publique à la cupide manière des services sponsors des Tours d’illusion surcotant le moindre glaviot minimaliste. Très très très difficile doit rester l’Art et désencombré son désert.

L’encombrement du désert par surcroît d’objets à jeter est une donnée à considérer n’était-ce que pour sa seule gouverne au vu de l’immensité de la chose. Immense et peut-être incommensurable de notre vivant en l’état actuel des recherches. Les grands magases n’en sont que piètres reflets : le désastre doit être constaté à hauteur de drone à large spectre géographique. - vortex et dévaloir.

La vision panoptique d’un Gulliver à Lilliput sera-t-elle, en vue des nouveaux tissages, d’un usage approprié ? Tout sera, comme toujours, question de style, étant entendu que le Poète seul trouve le mot qui le troue, et qu’ensuite seulement philosophes et bienveillants tyrannicides, neurologistes et soignantes, enfin quoi tout le monde et chacun y va de son pas après l’autre. Ce qui est sûr, une fois encore, étant que rien ne sera relié qui n’ait préalablement été délié. Asociale est la jouissance et seul je pense origine et rencontre avant de vivre celle-ci et de redéfinir celle-là par le geste à tout coup inattendu mais surexact.

L’encombrement est dilatoire et la stupidité gagne : mathématique spéciale de l’Espèce. L’hostie est en manque de langue et tout désir succombe à la seule évocation du surnombre.

 

Trop d’images, trop de paquebots à croisières, trop d’interdits levés pour rien ou rétablis à faux, trop de déchets recyclés dans les galeries sans fond, trop de files d’attente dans les caves et sur les toits des musées hagards, trop de mots au best-seller de Gobi, trop de faim du manque dans l’anorexie exponentielle, trop de peur de ne pas manquer et trop de vide dans le trop-plein.

La poésie de plates-bandes à dorlotes suaves encombre,  et la sit-com de toute dégaine abrutira les ouailles connectées, obéissantes par agglutinement morose et délectation vautrée, quand l’heure des jardins espérés est à l’allègre rebond des pêches à panier d’osier et passages vers l’Inde par les marigots de Macondo.  

Donnez-moi de contenir tous les sons, disait le Poète, puis : Qu’en est-il maintenant de vos jeux de Bourse ? en souriant ailleurs de reconnaître,là-bas, le vieux visage de la mère d’enfants nombreux…

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78. Violoncelles

Pour autant nous ne nous serons jamais vraiment éloignés des gens, même à distance. De fait la solitude ne nous était imposée que par l’exigence disciplinaire de l’Art, qui a par ailleurs permis la rencontre de Maisie et Melchior, tous deux candidats au concours très très très difficile de Malmö.

La vie des gens passe en effet, parfois, par Malmö. Les cheveux de Maisie n’étaient pas d’un blond tout à fait vénitien, mais disons plutôt :auburn. En tout cas c’est l’adjectif que Melchior finit par trouver après que, pensif, il eut longuement regardé Maisie au sortir de sa première épreuve, quand ils sont allés se balader, d’abord au Kungsparken dont ils ont trouvé la grotte romantique à leur goût, puis au Folkets Park. 

On dit que la musique adoucit les mœurs, et la mère de Maisie se raccrochait à cette pensée en se rappelant les infidélités et la violence de Randolph, avant leur séparation, mais un Stradivarius mal joué peut aussi vous taper sur les nerfs et vous rendre agressif, limite tueur, dès la fin d’un concert ou même pendant si ça se trouve, ou parfois aussi aiguiser les sens ou encore incliner à la mélancolie, mais à Malmö il en fut un peu autrement.

Maisie et Melchior s’émerveillèrent d’abord de se découvrir des prénoms si romanesques alors que les gens de leur âge, à l’époque, ne donnaient à leurs enfants que du Kelly ou du Kevin. Puis ils s’aimèrent par la peau.

On renifle à n’en plus finir, aux Tours d’illusion, le préjugé moral selon lequel l’amour par la peau ne serait que futile glissade et coups de queues dans l’eau sotte, mais c'est ne rien savoir des longs profonds messages de la caresse aux ondes diffusées en surface et tout partout.

Ainsi Maisie et Melchior sont-ils et demeurent, bien passée la quarantaine, de ces amants vibratiles incapables absolument de se frotter à d’autres peaux qu'à la leur seule, odorante et douce au palper et même « à l’oreille » puisque partout chez eux la musique affleure, surtout à leurs hanches nues qui ont le même arrondi que leurs deux violoncelles – l’image paraît un peu kitsch mais non moins juste et fidèle à leurs sentiments et sensations assortis.    

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80. Le dire du délire délivre

On ne se rappelle pas le premier saut, le premier mot, ni jamais on ne saura le dernier mot du dernier saut. Entre deux on tâtonne, plus bête que les bêtes, mais tel est le lot: le gros lot de toute bête pensante, et ses premiers maux, de cris en écrits, ont formé des figures que l’on déchiffre à tâtons ; on tâchera de se rappeler ce qu’elles ont tracé aux murs de la cité engloutie ou ce qu’il en reste dans les cendres de Back Ground Zero – ou encore ce qu’elles pourraient révéler dans un prochain délire.

Les humeurs de la mer salent encore les lèvres de ma mémoire rampante tandis que je rêve entre deux songes.

Un mouvement imperceptible et tourbillonnant se perçoit à la surface des eaux qu’on ne saurait dire premières, d’avant ou d’après la chronologie ou, si c’était un film : d’après le générique de départ ou d’avant le final cut.

Aux étages d’élite des Tours d’illusion, les derniers maîtres  de cérémonie, filmés pour laMontée des Marches, n’en finissent pas de citer le Penseur stipendié des services Croisières et Stretching, qui cite lui-même les écrits de ses prédécesseurs d’académie acropolée. 

 À l’heure aux doigts de rose on constate, dans le bleu de le recherche, qu’il y a théorique possibilité de massive, mieux : totale destruction dans le processus d’accélération des particules, par erreur intrinsèque et pour ainsi dire programmée dans l’éventuel trou noir de l’imprévisible.

La sensation  est perçue par tout apprenti dauphin en caleçon de coton ou mieux : en sa nudité adamantine, quand sa pénétration toupille et creuse l’eau verticale direction le noyau de tout d’où tout sourd et se soude à particules : que tout pourrait foirer en noyade par éclatement de branchies sous effet de masse océane. Martelante mécanique en somme...

Mais en physique circulaire maintenant : il est envisageable, il eût été, ou l’éventualité subsiste que, par les collisions de particules tamponneuses accélérées dans le Large Hadorn Collider se forme un avalement de tout aval de vallée ravalant ses valeurs et se révulsant à pétufle univeselle, du presque tout au moins que rien, jusqu’à bille sans joueurs – à toton sans nib d’enfant.

Pure imagination d’un Little Nemo peut-être stressant en l’absence d’un père Nobel trop souvent absent ? Non pas que : l’image d’involution perdure de la nuit des temps aux dévers de toute conjecture à venir. Bille en tête on ne s’affranchira pas comme ça des vacillements intranquilles, mais le délire délivre.

La superposition simultanéiste des images peut dégager aussi quelque chose dans l’aléatoire, pourtant le délire dilué ressemble trop aux produits imités des Tours d’illusion pour ne pas inciter à défiance, tout au contraire de l’arrêt sur image, zoom et grand angle sur la jatte de lait de la petite fermière Délie à l’immémorial mouvement giratoire de la baratte.

On ignore tout de l’originel branle de tout ça, taxé de Big Bang, et l’innommé reste innommable sauf à clabauder scientiste ou créationniste criseux, mais le geste délié de Délie, la beauté du geste de Délie, la troublante beauté de Délie remuant le lait d’humaine tendresse, l’émouvante beauté de Délie touillant et faisant toupiller le séminal breuvage du monde relève du même mouvement que le toton de l’enfant.

Délie est toute à son geste, comme l’attention de l’enfant suspendue au mouvement du toton, et la geste du jeu nous inclut.

 Le pari de pallier la confusion n’est pas vain : ce serait de clarifier la donnée en déroutant et déboutant toute répétition réflexe à la Pavlov New Age – la Quête bidon prônée aux rayons développement perso des Tours d’illusion, ou comment tourner en rond.

Or l’enfant au toton figure la concentration rêveuse par excellence. L’exercice périsphérique viendra plus tard aux vieux ados virtuoses du lâcher-prise, ce qu’attendant on ramasse les chers débris de siècles de sages savoirs au fond des cours d’illusion bivalente, fauteuse ou féconde.

S’ajoutant à cela que la nautilation joyeuse de Little Nemo n’est qu’une suite de variations en cercles concentriques, par les mers célestes, sur le thème du tourtour où précellent la douce Délie et l’enfant derviche. Cette figure de l’exercice pourrait d'ailleurs se rapporter, s’il s’agit de pacifier les esprits, à la relance pérenne de l’Akademia Platonos, tout idéalisme comateux dépassé, où rebondiraient, lâchés comme au premier saut dans les mots, de tout nouveaux objets tournés à merveille.

Bref, le tourneur de mots n’est pas à considérer comme un faiseur de discours. Seule la musique de sa présence, comme le ronflement de saintes toupies des derviches psalmodiant de concert, comme celle de l’enfant au toton ou celle de Délie, nous délivre.

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81. Lésions et liaisons

Il s’agit maintenant, au rythme fatigué, de recoller des ailes.

Les battements rituels n’ont pas été dénaturés dans tous les villages ni toutes les rues de la ville-monde où à mains nues se livrent encore de bonnes bagarres des airs du ciel et de la mer. Il s’agit de relancer les fières transes.

Les agitations du Panier, au vortex criard des Tours d’illusion, ne sont en rien comparables avec  les grandes ressaisies vitales échappant à toute machinerie binaire.

La brutalité du fracas financier et de ce qui s’ensuit reste à  dire. De fait, le blindage devient la basique disposition à prendre avant toute amorce de résistance au formatage des Tours d’illusion, tant par le verbe qu’au modulé des défenses  douces et très variées.

Mais d’ailleurs avons-nous la moindre idée de ce que sont les vraies lésions ? À quel moment la seigneurie hospitalière s’est-elle fait trahir par les méfiants et les défiants ? À quel moment celui-ci a-t-il refusé toute place à celui-là ? Qui a dit qu’on ne s’élèverait jamais seul sans risque d’être abattu ?

Telles sont quelques questions dont les sables millénaires ont peut-être entendu  les échos de chameliers pères en  descendants établis aux Horizons Barbecue  où tout s’oublie plus ou moins dans la confusion des boutiques.

Se blinder n’est pas revenir aux yourtes non plus qu’au stress du grand Dieu tribal fauteur de prochains édits mortels et autres maisons à verrous. 

Plutôt disons: se décontracter, faire douce figure à la famille élastique, ne plus donner le moindre argument au papier tabloïd ni aux feux de l’envie, enfin détendre l’atmosphère et penser liaisons.

Le statut d’oligarque suffit au soupçon d’opprobre. Tout oligarque sera désormais suspect, autant que tout magnat de l’industrie narcotique ou dommageable aux besoins vivriers. L’histoire des essors se réduira-t-elle de plus en plus à la chronique des rapines et des simulacres ? Là-bas aux croisières le Penseur stipendié des Tours d’illusion prône le détachement, mais comment ne pas voir qu’il ne croit qu’au gain en psalmodiant aux vagues:  détachons-nous des boutiques…

Les Tours d’illusion ont désormais vue sur le sable et les boutiques depuis la délocalisation des désirs et saveurs en zones arides à forte teneur d’or noir. Le palace de l’émir se fait accueillant aux plasticiens et aux gérants d’éthique qu’il loge dans de considérables suites.Au matin il leur fait voir ses faucons et ses courtisanes.

Cependant lancine un peu partout la question des comparaisons.

Comment ne pas penser que vous pourriez  être l’hôte demain de l’émir ? Comment ne pas constater que le défilé de mode de Vegas tournera demain la tête aux boutiques ? Comment ne pas ramper d'envie à l'unisson de tous ? 

Or donc, tout deviendra boutique si vous ne cessez  à l’instant de vous comparer à  ce n’importe qui faisant n’importe quoi pour en être. Dites-vous alors que n’en êtes pas. Dites-vous que vous n’y êtes pour qui que ce soit. Quant à moi je vous dis que vous êtes incomparable et que c’est pourquoi je m’aime de vous aimer comme personne.

 

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82. Recherche d’une clairière

Il ne fait aucun doute que la pensée artiste désagglutine, et ce peut être une voie, à mes yeux la plus naturelle, mais il y a nature et nature, et la fièvre de comparaison menace.

Qui traverse le chaos des boutiques sans cesser de chantonner à l’oiseleur a des chances d’accéder à son rendez-vous, mais il est loisible aussi de s’arrêter un peu partout en constant état de détachement serein, chacun alors concentré sur le tourtour du toton.

Nombre d’actuels boutiquiers  tenant toupies à leurs rayons l’ignorent : que le toton est initiatique et chiffré. Ceci dit juste en passant tant l’ésotérisme est peu naturel à la pensée artiste, mais le fait est que la quête de l’étymon participe à celle des clairières virtuelles.

L’évidence du malheur attisé par la comparaison, et du chemin de proie qui s’ouvre aussitôt, et du chemin de croix des envieux à la seule évocation nerveuse des boutiques, s’impose naturellement à la pensée artiste  qui séculairement prône le regard tranquille à cet égard, et douce patience.

Telle mère du monde murmure à son enfant qu’il est unique, et tout d’une simple éducation villageoise découle de cette aristocratique considération, tissant un royaume de bienveillance à la fois naturelle et surnaturelle, au dam de toute guerre tribale ou mondiale à venir comme toujours.

La nature naturelle est équitable à sa façon en offrant le faon gracile à la panthère affamée, étant établi par contrat que toute panthère est à redouter de toute créature de moindre force en vertu du Règlement de jongle.

Or la loi des boutiques est d’une autre nature, imprévisible et retorse, de même que le penchant aléatoire à rapine et autres spéculations ou produits structurés.

Le chaos des boutiques est devenu le champ de bataille de l’impatience enviarde, et voici que des milliards d’écrans bavent le même inassouvissement de fric ou de spasmes défiant la pensée artiste.

Une fois encore, pourtant, l’échappée libre est envisageable à qui y aspire fort, proche ou prochaine à tout le moins pour qui fait effort d’un premier déclic, imperceptible mouvement latéral, mouvement de délicate réserve, mouvement ensuite de plus net rejet.

On ne cessera pour autant de se faire des cadeaux. Mieux : on multipliera à l’expansive la donnée du don gratos.

Mais la fièvre des boutiques n’est pas cadeau, L’hystérie conso n’est qu’avide précipitation d’agglutinés dont l’assouvissement creusera d’autant la faim de plus et toujours plus de conso. Ainsi la faim des repus fait-elle insulte aux vrais affamés.

Les boutiques ont investi les sahels macadamisés au mépris des affamés, et déjà les écrans des  croisières projettent en boucle, dans chaque cabine sécurisée et aux abords des luxueuses cafètes, les images numérisées des vrais affamés propices à la stimulation des petites faims de fin de matinée ou des soupers priés.

Quant aux clairières, elles nous attendent un peu partout, même aux Tours d’illusions on en cueille des reflets de reflets, même au plus agglutiné des croisières on en perçoit des allusions d’alluvions scintillants,  même au plus opaque des écrans elles traluisent.

On dirait alors : attente de soi, projet de soi, promesse de soi  - on dirait ça par initiale impulsion au déclic.

La clairière est un vœu dont la seule évocation, dans le plus agglutiné foutoir, éclaire la pensée artiste, à laquelle tout un chacun est passible d’accéder sur simple déclic.

Un simple déclic et vous cessez de penser boutiques. Ensuite seulement se préciseront les itinérances aux clairières.      

 

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83. Toutes les fois

Il reste très souhaitable que les fois charbonnières continuent de nicher dans les âmes enfantines ou redevenues candides au grand âge de discrète lumière.

La vie discrète reste assez généralement conseillée, tout à l’opposé des vociférations des salaloufs et autres torturés torturants du fondamental.

La soumission vociférante à la lettre fondamentale est LE fantasme fauteur de guerre, à multiples contrefaçons et facette, incitant à crispations massacrantes ou, tout à l’opposé, à méfiance et défiance des discrets.

Toutes les fois bonnes excluent l’exclusive.

Les jeunes dieux sont souvent trop boucs, mais la lettre du Père terrible manque d’air. Or il incombe aux discrets des jardins espérés de l’aérer en douce une bonne fois.

Le Triple Père écrase en effet les fils qui en modélisent de vindicatifs super-héros de pacotille explosive, histoire d’en remontrer au vieil archonte dévoreur de colombes. Ainsi les semeurs de mort de toute croisade djihadiste ne font-ils que relancer la tempête des pontifes semeurs d’’inquisitoriales étripées, à quoi s’oppose orbitalement la foi candide de l’enfant au toton et de ses potes tourniquant hip-hop.

Toutes les fois ne sont pas bonnes. Sous le voile noir et les noires pilosités et les noires robes de la frilosité morale à bûchers et kalaches couve le même feu glacial de la haine prétendue sainte, à l’opposite de toute foi discrète.

À fleur de narines  nous la sentons monter, cette sale haine des violents à cartouches et grenades prétendues saintes prêts à se faire sauter le caisson pour dernier mot fondamental. Honte alors à la Mosquée de ne pas tancer les traîtres à la foi bonne, honte à tout oecumène de ne point renoncer à l’inquisition, vergogne à toute trahison de foi bonne à paille d’or dans le gâchis mondial.

Quant à l’enfant, nous ne le flatterons jamais pour autant en dodelinante nitouche, mais respections du moins son ingénue, inflexible incorruptibilité.

L’enfant qui en a bavé sait des choses, plus que le dorloté. Dépositaire est-il, et en cela pareil à la mère douloureuse ou aux père discrets, d’un secret dont la seule foi bonne rend la lumière d’aube ou l’ultime caresse crépusculaire des enfants dans leur centaine.

Les fois charbonnières ne pèsent que le poids de leurs ailes. En vol elles rappellent les migrations d’anges de lieux en lieux nécessiteux, et délicieux reste leur parfum volatil à nos tendres narines d'enfants demeurés.

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84. Magma

Certains jours  cependant, et plus encore certaines années de nuit, l’indescriptible désordre de l’atelier de l’Artiste en pleine activité perceptive (en apparence il ne foutait rien) confinait au chaos originel ou peut-être téléologal, au tohu-bohu d’avant le premier temps ou à l’ultime universelle gadoue des îles de déchets flottants.

Les années de nuit, tantôt qualifiées de suie et tantôt de cendre, avaient laissé à l'âme du monde une lésion sans liaison quelconque avec quoi que ce soit de dicible.

L’Artiste avait écrit dans  ses carnets :« D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

Sur quoi l’Artiste avait pris sur lui de vivre le chaos, comme un coma pour seule issue à dépasser.

Rarissime est le véritable optimisme métasphérique, mais cette espèce de vive fleur, et bien distincte, finement aquarellée, ciselée comme un style, vibrante dans la fine brise, subtile comme un rayon traversant les épaisseurs, survivait bel et bien au cœur de l’âme incorporée de l’Artiste souriant au-dessus du cloaque de la ville-monde d’avant et d’après tous les noms.

En finisse la nostalgie des débridées pulsionnelles à rites sacrés, pensait confusément l’Artiste en se fouaillant l’entraille au tréfonds de sa reptilienne rêverie ponctuée de crénoms. Baste de  la crénom de tournante obsessionnelle et combien palpable aux noyades enivrées, pensait confusément l’Artiste tout pantelant au bord des vases de mémoire antérieure ou prochaine dans la nuit remuante. Lors, la fluence entêtante participe encore des simulacres entretenus aux Tours d’illusion, pensait artistement l’Artiste dont le mouvement de rompre, de briser, de se déchaîner s’annonçait - et le mouvement de se tirer lui-même par les cheveux comme le Baron fameux s’extirpant solo de la mare, en mal de repartance.

À toute repartance il y a joie de juvénilité retrouvée. Tout rebond des fosses amères est appel  d’air. Le domino des humeurs bonnes s’engrène alors lui-même en cliquetis d’alertes claquettes, et tout se relève pour les relevailles des stylos et pinceaux.

L’abrutissement répétitif sévit aux Tours d’illusions mais le lièvre libertaire se carapate entre théocrates et autres tyrans fonctionnels, prouvant par la fugue à petits bonds futés, souples esquives, artistes pensées slalomées, que rien n’est à jamais verrou qu’aux obtuses mentalités et que l’entassement hagard n’est plus fatalité.

Fleur de lait dans la nuit de la ville-monde. Comme une étincelle d’encre au tréfonds de parole. Comme une impatience de s'adonner.  

 

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85. Projets d’osier

Jamais ils ne répéteront assez de quel bon conseil furent alors les forestiers et les fruitières, entre tant d’autres surveillantes et surveillants des justes lignes et visées au fil à plomb.

L’homme en bleu représente par excellence l’ouvrière fidélité à variantes aérées, et la femme en bleu qu’on cite de plus en plus au premier front pour courtoisie ou motif de contradiction théologique.

L’entretien des jardins espérés ne manquera de recourir aux maintenances selon l’esprit des vaillants syndicalismes et autres surveillances d’écosystèmes de jadis et naguère. Les sourcilleuses surveillances souhaitées n’ont pas à relancer les punitions forcées d’antan – tout reste à réinventer.

Or les financiers et banqueroutiers dressés à se croire LA référence aux Tours d’illusion, déchanteront : cela ne fait pas un pli et nous réjouit rien que de le souhaiter.

La casquette bleue, quant à elle ne sera plus l’alibi des vampires de puissance déguisée. Il ne sera plus question que de compétence non piratée. Des savoirs de la vannerie aux secrets des facteurs d’orgues, il y aura simplement repérage des sapiences, ou comment tréfiler la câblerie numérique sur canevas renouant les   nobles fils de l’osier millénaire – et tous les chantiers seront suspendus, cela va sans dire, le temps que nicheront les oiseaux dans les zones cadastrées par le nouvel ordinateur zoophile.

Il y a une vraie beauté de l’œuvre accomplie fine finement solo ou en brigades multilingues rappelant les premiers acrobates des grands barrages ou des ville flottantes et autres longs vaisseaux photophores.

Des prochaines migrations sont annoncées, mais c’est au là-bas aussi qu’on serait inspiré de se liguer plus virulemment anti-rapine. Les villages n’ont-ils plus rien à enseigner après les dévastations ? Comment rétablir confiance et rigueur ? Comment rendront-ils sa couronne à leur mère  l’Afrique spoliée par les spéculants et autres instigateurs de soumission démissionnaire ?

Mais baste avec ça : la mélancolie ne saurait paralyser les éoliennes au lever de nouveaux souffles.

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86. Exercices

Léo et Léa ont cessé de le faire depuis quelques temps, mais ni l’un ni l’autre ne se rappelle quand.

Léa dit que ce n’est pas grave. Léo pense à peu près la même chose sans en être sûr, et d’ailleurs qu’est-ce qui n’est pas grave : ne plus le faire ou ne pas se rappeler quand on l’a fait pour la dernière fois ?

Léo se demande parfois si les types de son âge qu’il connaît penseraient la même chose : que ce n’est pas grave ?

Léa en a parlé à ses trois filles et a été tentée d'y revenir avec ses rare amies vraiment complices, puis elle a laissé tomber.

Léo et Léa n’en ont pas non plus parlé jusqu’à ce soir, sans cesser d’y penser pour autant, chacun à sa façon.

Léa y a pensé en parodiant au pianola tout ce qu’elle sait du bout des doigts du répertoire des claviers séculaires, entre clavecins et grandes orgues, murmurant de temps à autre les paroles d’une chanson leste sur ce fond plus corseté, forte d’une vie de leçons à domicile qui lui ont fait driller tous les âges et des caves à jazz au galetas vétustes; et jamais rien n’a fatigué son oreille absolue : au contraire elle entendrait encore des Indiens danser sur la terre battue à deux océans de là, et pas le moindre préjugé de société chez elle non plus, avérée open-minded quoique n’ayant aimé que Léo depuis qu’elle a découvert ses dessins et les mains qui les concevaient à voltige.

Quant à Léo, justement, n’ayant été jaloux lui-même qu’à la platonique d’un certain peintre amstellodamois qu’il appelle son dieu et son maître démon à sanguine et fusain, il n’y aura pensé qu’en recommençant de dessiner après  avoir cessé de fumer et repris le franc-boire.

Au demeurant, faire ou ne pas faire cela n’est en rien la question qui les occupe au plus dense de ces jours zigzagués où l’immensité diverse les mobilise en joie et autant d’exercices de présence, outre qu’à bientôt l’âge des vénérables à la Van Rijn, disons encore quelque lustres, l’expertise de la vie ordinaire suppose l’acceptation anticipée des parcours apaisés, à l’abri des haies riveraines et des hystéries  autoroutières.

Quand ils se rencontrent à la supérette des Horizons Barbecue, Léa et Léo pourraient demander à Marie et Melchior s’ils le font encore, et pourtant non: ce n’est même pas qu’ils l’oublient, mais  se plier à ces conformités strictement fagotées par les formateurs attitrés des Tours d’illusion leur semble au-dessous de leurs vols croisés – ainsi s’invitent-ils plutôt à se retrouver un de ces quatre pour boire un coup…

  

87. À discrétion

L’obligation de réserve va de soi chez les gens qui n’ont pas vocation d’estrade : de patience et de porosité sensible sans débouchés aux tabloïds. Au reste le terme d’obligation prête à malentendu chez les obsédés du se-croire-libre, alors disons plutôt : l’intime acceptation non résignée de non-participation aux perfos des Tours d’illusion.

Il fallait et même, à remonter le siècle et le précédent : il eût fallu, puis il faudra encore et encore, ce qu’attendant il faut résolument, il faut absolument repartir au grand là-bas d’ici et maintenant à l’écoute de tous les jadis.

Le terme d’utopie fut longtemps et reste et restera produit adjuvant de gargarisme aux usages mémoriels de rébellions rangées et classifiées vieux dossiers. Tous aux partis flagadas se recentrent cloqués de médailles à libres stabulations et autres jardins acclimatés. Sous effigie de Révolution se diluent les affluents édulcorés des instances Gastro & Déco du département Télé-Achat des Tours d’illusion.

Alors se précise la distinction non fantasmée entre normaux et normés, animaux de compagnie ou restés en l’ensauvagerie reine,  et futurs déchets carnés.

Passés le mépris et la tristesse, une pensée inconnue est encore possible et rebondit un peu partout, ou presque.

Le tout-est-perdu-ou-presque est ainsi devenu le fondement plus ou moins occulte, en tout cas : discret, d’un nouvel archipel de pensée encore inconnue quoique redevable infiniment au jadis et naguère.

Les gens se font, comme ils se sont fait de tout temps, et se feront encore et encore, des signes.

À l’instant même, en effet, le sémaphore de connivence clique et clignote un peu partout de lieues en lieues entre vivants vibrants et leurs proches et lointains.

La reconnaissance des visages fut la durable affaire des quêtes et requêtes de Léo à tous les étages de la commune présence, de l’enfant tout neuf à la très très vieille peau à rides boucanées façon parchemin.

Léo est à lui seul un dramatis personae, le père virtuel et le fils et le saint esprit et l’amant et l’ami de Léa qui est pour sa part sa moitié virtuelle et son amie amante, mère de leurs trois filles, l’un de l’autre l’écho musical et chair de leur chair  continuée à féminines parlotes au front de scène du théâtre de la ville-monde.

Tout cela cependant mine de rien, dans l’orbe de la vie paisible des rêveurs - tout cela promenade au jardin.   

 

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88. De visu

Nous pouvons regarder plus attentivement les visages, yes we can, et nous le ferons, nous l’avons fait, nous le faisons à l’instant. Ils vous ont dit que vous n’entreriez que sous condition aux étages vectoriels des Tours d’illusion, mais ça vous fait une belle jambe : de fait, regarder les visages  n’a rien à voir avec leurs masques.

Rien n’est droit dans les visages de Léa et Léo. Le regard à moments fixes de l’enfant au toton pourrait faire penser que la géométrie de ses expressions connaît la droite de laser, mais non : l’épée dans l'eau bifurque et si l’enfant voit le toton se figer en verticale c’est qu’il va ciller tout soudain à sa chute et lire sur son écran neuronal : GAME OVER.

Dire que la droite est le plus court chemin entre deux points est un slogan rebattu de gauche et de droite qui n’a rien à dévisager sauf aux incidences de miroirs sphériques  où les nuques et les dos se mettraient à livrer d’éventuels éléments d’éventuels aveux non-dits.

Or l’éventuelle probabilité d’hypothétiques aveux n’a pas qu’un visage, alors que le tien n’est d’aucun autre, que cependant tu ne vois pas.

La fausse parole du miroir est d’ailleurs toute là : qu’il ne tire entre ton reflet et toi que des droites d’apparence formant barreaux et cage, l’erreur de Narcisse se rectifiant elle aussi au bifurqué de l’eau croupie  qui lui révèle là-bas sa véritable gueule d’ange vicié. Ainsi n’y a t-il que l’autre à regarder pour se voir soi.

Les dessins du visage de Léa regardée par Léo sont ce qu’il pouvait faire de mieux vu que le tendre infléchit à tout coup tout effet virtuose ou tentation de traits tirés au compas. Le style flèche lente serait un résultat, s’est dit Léo en concluant plus tard à l’osmose confucéenne.

En outre, le plus opérant en la matière serait l’abandon vigile: Tess et Léa sont le plus naturellement adonnées à l’abandon, et Melchior à la rigueur élastique du ferme bambou, avec de parentes déductions, comme quoi le style est une hydre à mille têtes chercheuses que la lame droite aurait beau couper : tout repousse à fleur de mémoire.

Au regard des visages, le Philosophe inconnu convient de cela que tout impossible que nous semblions nous sommes là et que c’est de là qu’il faut remonter et descendre, étant observé qu’être là signifie l’avoir été dès l’œuf ou de sûrement bien avant alors que battements et mélodies attestent d’autres séquences à venir.

Quant aux visages d’en bas ils n’ont rien à raconter que des histoires touchant à l’Espèce spéciale, a pressenti Léo dès ses premiers dessinages d’académie aux modèles dévoilés ne montrant rien que courbes ou volumes, touffes ou pendentifs sexuels,  sans la moindre ombre de secret.

On pourrait relever en passant que Van Rijn a tout dit à propos des visages, mais ni Léa et Léo, ni le Philosophe inconnu non plus que l’Artiste, entre million d’autres, ne sauraient se contenter d’une seule et unique série de révélations.

Au vrai la révélation de toute Face, dite sainte ou divinement profane, n’en finit pas d’avérer la phénoménale diversité des visages dans le vortex apparemment affolant des multiples.

Ces visages  alors, rapportés à l’unicité dénombrée, seraient plus que des mandalas de contemplation à formes et formules reproductibles : autant de personnels paysages uniques au monde à parcourir en ne cessant d’y camper et de les vivre au plus intime de son ciel secret.

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89. Rebondissements annoncés

Retenir l’attention peut se formater selon de nouvelles règles narratives à vrai dire vieilles comme le monde, dès les serial tellers sous leur arbre de griots, y compris les effets de zoom ou de fondus enchaînées et de coupes à inserts de pubs - mais le job vaut mieux que ça.

Les séries à rebonds prolifèrent mais le Poète fera comme toujours dans l’inouï : du vrai jamais vu ni reproduit par servile imitation, cependant le pillage et le montage n’en seront pas moins de la fête sans notes en bas de pages pour autant, tout en malice où depuis tout temps excellent les collègues de partout dans la postérité d’Afrique noire et de Chine jaune ou des chamanismes des quatre vents que purifient le feu et la dive.

Certains poètes plus récents restent insolubles, et la descendance est à saluer en ses bribes.

Au petit bonheur et à l’instant, ainsi, telles bribes de l’un d’eux se reforment à fleur de mémoire en colliers de vocables et constellations phoniques ou sémantiques, à tagadams rythmés ou slamés selon les âges et quartiers, tous se trouvant conviés aux écoutes modulables.

Tels Cantos se diffusent alors par les galeries ascendantes de quelle tour penchée aux échos tréfilés par les voltes de marbre, et nul ne se risquera sans ridicule à décrypter ce free jazz bartoqué où il est divulgué que les médiuvaliens se carment à vue d’oeil, vu que tout se passe en diachronie entre paupière et pommette, dans la pulpe parlée savoureuse à l’oreille.  

Que la feuille de route soit de sang n’est pas vérité de tout à l’heure ni d’hier ni des siècles antérieurs numérotés de royaumes en royaumes combattants : elle est pour ainsi dire inscrite à l’oral dans les savanes d’avant les grottes, bien avant le Caïn jaloux fondateur de ville, avant Nemrod jetant la première Tour, avant l’on ne sait quoi de très initial dont un fouillis de nouveaux chiffres ne dit rien.

Des rebonds des très ultérieurs divans viennois le délire ovoïde spécule sur le zygote et la blastula dans la zona pellicide, et l’on ressasse que tel le saumon la troupe utérine remonte de l’océan à la source, et que la mère pousse au crime et que le père succombe, mais là encore le Poète oppose à ces convenances sectaires le fait naturel que le pétale ne cherche pas d’argument à l'heure étreinte de l’orange non pelée sur fond indigo du soleil couchant grand couturier, peu après que le jeune lézard eut étiré ses taches de léopard parmi les herbes tranchantes à chercher le vert moucheron plus petit que fourmi…

De fourmi en Grande Ourse rebondit ainsi le regard apparié. Or plus que fortuite complicité, osons y voir désir non encore spolié de nouvelles alliances.

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90. Explorer 2014

La confusion régna tant que domina le micmac combiné de l’hémisphère gauche et des prétendues lois du marché, double instance de prétendue régulation programmatique fauteuse d’Ordre apparent aux Tours d’illusion.

Tous les matins les mêmes billions processionnaires affluaient en sans-visages à costards et calculettes, et le soir les baise-en-ville allaient à hue et à dia les je-me-retiens bien ou mal consentants, tous programmées binaire au multimédiatique tagadam.

Tous pourtant, ou pas mal de ceux-là qu’on disait minable minorité de moindre mérite aux étages suprêmes des Tours d’illusion, non pas tous donc mais belle majorité muette non chiffrée à l’écoute en douce  de l’hémisphère musique à tissages, souffraient sourdement du remords de ne point assez remordre à la vie ainsi messagée à mélodies.

Les retours firent illusion quelque temps. L’ecclésiale effusion reformatée à vue de masse et piétinements aux pelouses prétendues conviviales, les vociférations plus ou moins exorcistes, les agenouillements coordonnés aux variables spéculatives et boursières, la confusion du musical et du chéquier, la confusion du tripla et de la montée aux cieux par escalators lénifiés, la confusion du Raisonnable et  des neutrons affolés – tout cela fit quelque temps fortune apparente au pourtour de la zone prétendue sacrée et proclamée Ground Zero à l’unilatérale du prétendu bien de tous.

Ainsi les énergies se dispersèrent-elles terriblement malgré les flux automatisés du présumé Système dont les prétendues lois portaient elles-mêmes à confusion sans que nul n’en tire le moindre début de théorie ou simple désir de réparation sauf quelques-uns, disons : quelques billions de quelques-uns dont le Penseur artiste, dit aussi le Philosophe inconnu selon les pays et les avatars, ou encore le candide Explorer.

Le culte de quelques-uns n’aura cependant plus cours selon les formes obsolètes évidemment. Explorer2014 n’est même pas un programme personnel métabolisé : c’est un tour d’esprit, on dirait presque : un esprit fait main.

La dégringolade de l’esprit de recherche au rang des soucis digestifs et domestiques fut à la fois un symptôme et un appel.

Les nobles chercheurs de l’inutile, les scrutateurs de particules et d’ondulations corpusculaires, les conteurs érudits en matière d’équations nuageuses utiles à la compréhension modélisée des flux de marées ou de déserts, les ascètes de la plus haute écoute sensible, les calligraphes-éclair et autres praticiens de l’éclaircie progressive, bref tous les adeptes de tous les âges et tous les genres aspirant à telle informulée explicitation de l’implicite se sentirent appelés au tournant d’une langue jamais parlée.

Cependant il n’y eut pas semblance ostentatoire de dépouillement du vieil homme, au dam des bigoteries positives de récente apparition. Bien plus que de brûler soutanes ou calicots déicides, il s’agissait aussi bien de passer à d’autres exercices à vrai dire vieux comme ceux du premier Sage au foyer primal à pourtour de visages attentifs. 

L’idée qu’il pût y avoir du nouveau sous le soleil du plus ancien savoir pratique avait de quoi faire pétuler tout esprit chagriné par la suie aux conduits célestes des chères superstitions de la nuit des temps, mais pas question de se répéter ou de radoter à la positive sans invention d’exercices éclairés a giorno, quitte à renoncer à un dimanche de la vie à prix cassé.

Il y eut donc un tournant dans l’exploration des territoires de la Qualité. Ne pas devenir fou fut un thème d’exercice et une nouvelle façon de risquer sa vie. Tout un implicite nié  ou rejeté restait à requalifier: c’était l’évidence radieuse. D’anciens beaux gestes seraient peut-être à réitérer. Une phrase orpheline courait entre les êtres qui disait à peu près qu’on ne pouvait continuer comme ça, et des chaînes implicites  de mains formèrent d’explicites nouvelles liaisons. 

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91. D’autres réparations

D’aucuns se désolaient encore  qu’on ne pût manger deux fois la même salade, mais la fadeur des répétitions ne fut plus de mise que dans les sphères de l’épuisement de laSoul et du déficit de cran, autant dire : à tous les étages des Tours d’illusion.

Or le cran et la Soul, naguère taxés de guenilles par les sicaires du présumé Système, figuraient bel et bien au nombre nombreux des Qualités réclamant prompte réparation peut-être.

Je souligne le peut-être.

Des visages, aussi, rappelant quelque chose relevant du même Ordre paléontologique, firent un peu partout leur apparition ou plus exactement : leur réapparition.

Ainsi des visages de l’orphelin et de la veuve. Nous le disons et répétons tranquillement : les visages des femmes et des enfants d’abord, tels Mutter Courage et son Titus au toton plutôt que le Nouvel Homme ou le Consommateur Ultime, le Touriste de Masse ou l’Envoyée Spéciale – l’auréole d’enfance de Titus et l’émouvante beauté de Mamma mia, plus tous les visages vivants et vibrants de partout et de tout temps encore imparti.

Dire que le visage n’existe pas relève d’un déni aussi mal barré peut-être que seriner à la mécanique que Dieu existe, nous disons bien et le répétons : peut-être.

Les figures du Barbare et du Bâtard, de l’Envieux et de la Performeuse, racontent aussi, sans doute, partie du temps imparti, mais nous autres addicts de l’idée de réparation nous déplaçons les accents portés sur tout avatar de ressentiment et de soumission programmée à format.

Préférons leur, dans l’esprit même éloigné des jardins espérés, l’extrémisme de la cage enjoignant à l’orchestre de ne plus jouer que de ce jamais entendu que seule la forêt  peut inspirer.   

Tels seraient échappée ou palliatif aux mornes boucles de l’insignifiant mondialiste Télé-Achat.

Démantibuler les formats ne revient pas à former de l’informe à nouvelle foison : la Qualité traluira, autant qu’il appert que vivre le simultané sans succomber au méli-mélange redevient possible ; que le cran et la Soul des billions de survivants prévalent par delà la collective hallucination qui leur a fait craindre, aux reflets des Tours d’illusion, le monstre  avide de son avidité.

 

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92. De la nuit qui rôde

Rien, mais rien n’étant pour le moment (ni sûrement à jamais) sûr, ce qui s’appelle sûr – mais sûr de sûr, le chercheur à tâtons peut-être donné, aux aubes de pluies acides qui ont l’air de soirs, autant que dans l’éclat blanc du Midi noir, pour modèle d’une humilité transitoire têtue à la dévotion de l’Objet.

Faudrait-il pour autant renoncer au sommeil profond ou aux formes verbales des passés et du futur ignorées de certaines  tribus forestières enclavées au pur présent ? Cela se discute.

Pourtant le lieu d’effondrement imprévisible, la clairière préservée de tout relent de ressentiment, la parole échappée en faufilant furet des parlotes, la forêt aux suggestions inouïes, la nuit de l’aveugle à baguette de sourcier – toutes pistes et d’autres seront Océanie douce à celui qui écoute l’intime point encore salopé.

Une règle avisée serait alors de ne faire même impossiblement que son possible sans trahir cela qu’il y a simplement là : de si belles et bonnes figures, et les vaux et collines,  fruits et rivages - tous ces pays et ces mots.

Ainsi Monsieur Paul peint-il sa pomme jusqu’en Chine ou au Japon à l’antique, par les jardins ou banquises et tout soudain. 

Il y a donc continuité dans le désir d’éclaircie et ses patientes réalisations.

Cependant il importe aussi que les visages et pays, lacs ou corons, Victoire ou Fuji vous regardent quand vous les voyez, et que vous le disiez si le don vous est donné de le dire.

L’Objet se voit aux maisons tant qu’à l’arrière-pays: tuiles ou tavillons sur les charpentes, escaliers et mezzanines ou surplombs d’attiques , et semblablement dedans sur les tables : la pomme, le coing, la grappe, l’aiguière, le crâne de vanité ou la lampe.

La lampe dans le noir est une main qui apaise.

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93. Orbital DJ

Le toucher musical s’épuise hélas au boucan binaire, mais cela aussi se répare aux heures accordées.

Celles et ceux qui s’impatientent à réclamer formules à cartons n’auront droit qu’à trépidantes redites et c’est partout en rigoles de vidures d’eaux suintées des synthés.

Aux platines cependant Orbital DJ confabule à l’attente fervente de la rose de personne, à l’écoute anticipée de l’aval du monde, au sampling de billions de bribes revenantes.

Il a été dit, et il sera  répété qu’Arbos, lui aussi, se cabre en arbre et se dresse contre la pente et sans rompre cède au blues à fines ramures – Lady Night module alors détresse et douceur à fleur de Soul ardente.

Voici donc relancée la composition soumise à la quadruple règle de l'harmonie et de la mélodie, du swing et du saut quantique vers couleurs et saveurs. La note sensible a longtemps cherché à se résoudre en tonique, et la voilà trouvée à l’œil d’abeille fruitant les nectars.

L’exercice pourrait être dit but ou chemin, si l’on ne redoutait plus que jamais les formules et les badges.

L’impro ne s’impose pas exclusive mais les plus allègres fusées en prouvent la légitime délirance sur fond de partitions non écrites mais non oubliées. Même amputé le torse d’Apollon réinvente le palper des muses.

 

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94. À la légère

Au  bonheur de Léo, Léa ne sait ni le poids de ses ailes ni ses frontières, juste adonnée à sa rêverie en forêt entre deux concerts persos.

Léa constate, ou disons plus précisément : a constaté par les années, comme qui dirait : au fil du temps, ou encore : avec le temps, que tout s’allège, ou plutôt : que tout peut s’alléger avec le temps moyennant un rien de discipline en rêverie.

En ville-monde la rêverie en forêt devient exercice d’allégeance aux moindres brises et rumeurs de cascades (verticales dans les conduites et rebondissant sous macadam et ballast) ou spectacles en surnombre de là-haut vers la rue et tout alentour en multiples transits.

L’attention panoptique de la rêveuse éveillée est d’une haute teneur poreuse où rien ne pèse cependant. Tout est capté dans l’instant protégé: Léa voit la dame au petit chien et l’enfant curieux là-bas, ou Melchior lui faisant signe en garant son side-car, et déboulant les skaters acrobates qu’invective visiblement le voiturier de l’évangéliste dont elle ne capte que les bras agités, et les files subdivisées aux feux croisés, et les foules portées en houles vers les bureaux ou les restaus selon les heures -  immobile Léa perçoit à vue la rumeur d’en bas comme au dessous de la canopée les ramages ailés.   

Au bois les yeux grands ouverts Léa voit ainsi la grande cataracte et le pavillon chinois, le jadis partout présent en lieu de monde d’avant le monde où Léo la rejoint en pensée, l’à deux lui plaisant mieux en somme – cela aussi le Temps le lui a appris.

 Mais cela aussi sera dit sans peser. Se trouvant sans le vouloir trouvère à ses heures, Léa trouverait sans peine la parole unique d’une enfance à venir, et Léo l’entendrait ainsi en écho d’éternelle et rafraîchissante mélodie – et tous vous l’entendriez, nous l’entendrions, ils l’entendraient ainsi en souriante ritournelle aux jardins espérés.

 À ceux-ci Léa pense sans y penser, toute à sa musique allante et revenante en douceur, pure de tout ressassement, comme aux cantates reprises et reprises en relances fuguées.

 À l’instant encore d’autre bribes lui reviennent ainsi qui chantonnent, légères, nous sommes, pour tous, deux bons, deux paisibles habitants de la ville qui vont boire un verre…  

 

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95. Quant à l'urgence 

Il aurait incombé aux lucides d'antique chevalerie de pallier tout aveuglement volontaire, désignant à vocables véhéments la Secousse à mort de ce monde-là, fût-ce sans conclure rien que par le décri, mais à qui parleraient ces défroqués du Simulacre appelés à de plus radieuses révélations ?

Aux écrans simultanés le paraître mondial n’était plus que Secousse en boucle, ou peu s’en fallait, cependant la sempiternelle sangsue sensuelle ne signifiait-elle pas autre chose que resucées : quelle angoisse et quelle guerre larvée ?

Au vrai : les Extases et autres Excuses simulées convergeaient aux mêmes Extrêmes opposés dont se repaissaient les ambivalences les plus lucratives des Tours d’illusion:  pornocratie et rackets de télévangélistes en circuits mafieux bénis en haut-lieu. 

Plutôt alors que de renchérir sur la reptilienne attirance de toute engeance de masse rassemblée en poids d’organes dressés à la violence, les regards clairs, se dirigeant aux neuves lumières polyphoniques, se détournèrent   des vues à précipices et autres fascinations à vertiges de sang et de fiel de foutre.  

 Prônes et sermons à renfort de moraline se perpétuèrent encore dans les espaces immunitaires à l’ancienne des sectes et autres ligues de surveillance punitive de toute espèce, pourtant nul d’entre les lucides ne trouvait à y redire tant l’urgence différait.

Or le temps joyeux, le temps précieux, le temps volé au temps perdu fut retrouvé dans la foulée.

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96. Jardins suspendus

Vous savez que toute crédulité par manque de pied nous impatiente et qu’entrevoir, dans l’espoir de nos jardins maintes fois invoqués,  la moindre allusion d’utopie nous rembrunirait tant la menterie a fait de morts, et de morts innocents, et de morts à jamais.

L’utopiste manque de cœur et d’entrailles, ou tout au moins : l’actuel fauteur d’utopie en toute inconséquence, absolument infoutu de voir le paradis les yeux fermés tant qu’ouverts sur la mince fumée du petit train qui s’en va tout là-bas dans la brume assez russe pour faire rêver. Aujourd’hui, pour tout dire : l’utopiste est pharmacien.

L’utopistes se la jouant cueilleur de roses sans épines ou t’annonçant l’oeuf à double jaune ne nous en impose pas plus que le prétendu poète se disant attendu au vestiaire des anges.

Nous estimons que le langage engage et que, loin d’imposer, la poésie s’expose à nous exposer, aussi vrai que nous nous rappelons la saveur instante  des fraises sauvages ou des premiers poèmes détachés du papier ou de tout ce qui par le corps parle au cœur.   

Nous attendons des preuves. Nous ne sommes pas là pour nous amuser sauf au grand jeu terrible des dés jetés sur la table où nos peaux se donnent à lire.

À l’époque l’innocence m’a été suggérée par la boutique fleurant le vieux papier du vieux papetier juif Cohen à la rue de la Madeleine.  À l’instant je maudis l’Israël violent violentant les enfants de l’autre tribu, mais l’innocence n’est pas d’utopie : elle est de baiser le livre tombé dans la confusion des violents et de se regarder.

Les jardins ne seront pas non plus réductibles à l’obscène des comparaisons. Vous croyez nous connaître par autant de feuilletons, mais que savez-vous de plus de nous que nous savons de vous ?

Vos bardes, vos griots, vos scaldes, vos chamanes mal barrés, vos DJ se la jouant griots et chamanes restent là, et l’enfant reste là : reste au geste là, reste au suspens du geste là et se tait.         

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97. Bienveillance

Le contraire de l’illusion n’est pas forcément la désillusion : le contraire de la stérilité n’est pas toujours la fécondité. Il va de soi que se défroquer des formats relève de la mise en forme.

Qualification matinale de l’exercice : l’exercice est porte-joie.

Et cessons aussi bien de décrier la Technique. Il n’est pas interdit de penser que la modélisation des autoroutes dernier cri participe quelque part de l’ascèse. Découvrir l’Autoroute du côté de la clairière est possiblement événementiel par l’exposition prodigieuse de ses piliers blancs dans tout ce vert d’après la pluie.

Lorsque l’Artiste entre en ascèse de création à la sente des Fouines, le pinceau pressent sans le savoir que l’unique trait lui viendra tout aussi vrai que sa vérité de l’instant par la main qui danse les yeux fermés, laquelle sait les yeux ouverts de long acquis.

Dire que la Nature est généreuse est une option réaliste puisque la nature a lieu chaque fois qu’elle se retrouve à penser jardin.

Par la musique nous montons et descendons le temps sans y penser, et pourtant nous l’avons appris quelque part.

Apprendre, alors, serait l’art d’apprendre à bien veiller.  

 

 

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98. Comme au ciel

La chute vers le haut ne compte pas au nombre des figures imposées en rêverie, quand bien même elle serait conseillée aux sujets en mal de fantaisie ou peu portés à l’évaluation naturelle du comique ambiant.

La capilotade apparente incite les graves à dramatiser, surtout aux estrades et aux écrans qui les convoquent à l’expertise. Dramatiser vous pose son grave au sérieux de borne. Dramatiser a toujours été l’attiude prisée, aux Tours d’illusion, de ceux-là même qui ont à camoufler la réelle gravité des choses, toujours empreinte de comique.

Considéré tête-bêche, le comique des pires situations ne porte pas à banalisation, mais dramatiser ne sert à rien quand le peuple a la dent et qu’il ne demande que la paix.

Les plus merveilleux nuages, en termes de colorimétrie, sont probablement africains, mais les Caraïbes ne font pas moins fort, même si d’autres goûts encore sont défendables selon les natures plus contemplatives en douceur, et c’est alors vers le ciel de Beauce que se tournent les yeux.

Nul ne se méprendra pour autant sur la nature de ce qu’on a dit la chute vers le haut.  Lever les yeux y suffit. Toutes les représentations dites spirituelles y convergent où s’ouvrent les écoutilles des paquebots métasphériques aux soyeux sillages.

Il est recommandé de jeter l’enfant au ciel dès son plus jeune âge. C’est jeu d’enfant que de tourbillonner dans les nuées et là aussi le comique est à la fête.

Fais donc ton devoir d’allégresse, piètre créature des étroites largeurs, crénom de Dieu : vois donc le ciel, bois donc ce ciel !

Embarqués de la sorte et sens dessus dessous, là-haut très au-dessus des Tours d’illusion, embarqués sommes-nous ainsi dans les blanches nacelles en vue des jardins espérés. 

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99. Ciel de plomb

Cela crache et cela splache partout mais nous nous tenons à carreau, les amis. Cela gaze à Gaza après un siècle de tous les camps, et d’ailleurs ce n’est que ressassement du pareil au même depuis les royaumes combattants et même avant : tu peux faire confiance aux formatés du lance-pierre et de la kalache qui eux non plus n’en finissent pas de crever d’apprendre et d’apprendre à crever.

L’Artiste en a fait sa collection et tu te rappelles sa sentence que je te balance pour la troisième fois au cas où : "D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis,et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi". 

Or tu sais que, pas plus que Léa ou Léo, Melchior ou Maisie, le Philosophe inconnu ou ta Ludmila, l’Artiste ne fera, jamais, n’importe quoi de ces tas-là.

Un grand poids à tous leur pèse aux épaules, jusqu’aux plus allégés d’apparence, telle Léa à sa fenêtre dont le regard de cendre à l’instant, pourtant, reflète une nuit de cris aux nouvelles de massacrés en plein ciel d’Ukraine - l’incessant fléau porteur de mort humaine, l’inhumaine main de fer à kalache ou missile, tant de mots avariés aux Tours d’illusion où toute prétendue Qualité masque son contraire - toute vanité, feu d’envie, morne machinerie de l’avaleur avalé par l’avidité, tours effondrées et maisons tronquées, liaisons biaisées, pièges aux passerelles sous couvert blindé.

Le démon aux paupières de plomb continue sa tournée.

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100. Aux jardins espérés

Ensuite on aura des tas d’histoires encore à se raconter. Vous qui réclamez de la story, vous en aurez plein, promis-juré : plein de glamour d’amour dans la brassée.

Depuis le quaternaire que ça dure on eût pu se lasser et pourtant non : on assure et nous revoici dans l’entre-deux de naguère et demain, et c’est reparti mon colibri.

 

En fin de journée les ombres s’allongent au pourtour des Horizions Barbecue, mais l’appel d’air de prochaine matinée se fait pressentir au revif des dauphins remontant à la nature et demain l’on pavoisera tôt l’aube dans les jardins prolétaires.

Dès le jour levé nous avons cheminé par les rues et les bois et les mers et les gens, de rivières en déserts et jusqu’aux volières imaginaires des jardins espérés où tous aimants et aimés s’attendent.

De grands magases en coursives, à fleur de ciel ou par les canyons de la ville-monde, des quartiers de lèpre urbaine aux jachères industrielles nous aurons parcouru les aires étagées. Nous avons longé failles et vertiges et rejoint aux toits les fumeurs à leur songeries, et l’orbe de bienveillance qui fait parfois auréole au monde nous aura guidés d’île en île.

Ainsi aurons-nous rencontré moult fervents encore et, par delà les containers faisant frontières au Luna-Park nous aurons respiré le froid du fleuve aux chants psalmodiés des âmes ailées…

Nous nous sommes laissé dire, aux terrasses de fin de matinée, que nul n’est prédestiné fatal sauf à se soumettre aux dominations et autres rôles. Cependant nous nous étions jurés de déroger aux formats.

Le puzzle est antérieur, aurons-nous appris en chemin à la rencontre du Penseur artiste qui nous conforta dans notre sentiment que le poème seul répond à la question qu’il pose.

Nous avons vu, de nos yeux vu, de tous nos yeux nombreux de fervents et d’ardents vu dévier les mains du Creator de la prière au poème, et ce fut relance de polyphonie.

Nous avons rêvé de nouveaux possibles à multiples curiosités, et tels furent les imaginaires jardins espérés devenus plus que réels au gré de patientes dérives délirées défiant tous les codes et cadres des Tours d’illusion.

Vous autres les rêveuses, les fileuses, les veilleuses, et Mélancolie ou Bienveillante, entre tant d’autres filles des sources, vous avez évoqué l’homme-jardin tant qu’à le susciter et ressusciter, ainsi les adorables couturières nous auront-elles tissé de neuves nudités ; ainsi aurons-nous retrouvé la saveur  du vin que les doigts de rose de l’aurore font paraître éternelle. 

Enfin, avions-nous annoncé, nous nous raconterions plus tard toutes les histoires de l’émouvance et des beautés plus hautes que l’horizon coffre-fort.

Or plus tard advient à l’instant: ici et maintenant reconnaissons que, depuis ce matin du monde, nous campons aux jardins espérés où nous sommes nés et vivrons jusqu’à la fin du conte.

 

À La Désirade, ce 18 juillet 2014.

Pour Robert Indermaur et Lady L.

 

(Cette suite de 100 séquences fondées sur le délire associatif, à partir des peintures de l'artiste grison Robert Indermaur, fera l'objet d'un livre réunissant images et textes et tiré à 5 exemplaires, réservés aux auteurs, à l'éditrice Andonia Dimitrijevic, au psychiatre et poète Max Dorra et au poète et penseur Peter Sloterdijk).  

 

 

Indermaur50.jpgRobert Indermaur. People'sPark. Indermaur/Benteli, 2001.

 

 

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Povero, caro paese !

 

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Ces amis-là. – Ils ne s’étaient plus vus depuis trop de jours et de semaines et de mois, presque des années, mais ils se sont retrouvés comme s’ils s’étaient quittés la veille, juste un peu plus décatis que la veille, elle maintenant, la Professorella, à la retraite de l’Université et donc libérée du souci des intrigues sentimentales de la jeunesse toscane, et lui, le Gentiluomo, ne cessant de jouer les prolongations de son job d’avocat et ce soir encore à Florence pour inaugurer un atelier de cinéma à l’Auberge de Jeunesse dont il préside la confrérie nationale depuis des lustres par idéal d’après-guerre… Or c’est à l’état de leur chienne Thea et de leurs sept chats que nous mesurons le mieux les effets du temps écoulé depuis nos dernières fois, mais l’amitié vraie est une braise vite ravivée dans la cendre du temps.

TheaJLK.jpgBella. – Et voici donc Bella qui va vers sa vingtième année, autant dire qu'elle vire centenaire, ainsi nommée naguère par exorcisme conjuratoire tant elle incarnait la Miss Mocheté quand notre amie l’a recueillie toute cassée et cabossée, d’abord rejetée par la smalah de ses congénère mais se cramponnant et se remplumant aux bons soins de nos infirmiers bénévoles - Bella qui honora quelque temps son nom et que voici réduite à l’état mouillé dépenaillé de chouette tricolore claudiquant sur place, roucoulant du moins et s’attardant longtemps sur mes carnets ouverts, comme pour se persuader d’exister encore...

Notes89.jpgPovero, caro paese ! – Ce qui fait qu’on appelle ces gens-là nos amis tient à des riens : disons qu’on se trouve bien en leur compagnie, sans rien à se prouver moins que jamais, parce que c’était nous et que c’était eux, disons qu’on se comprend à demi-mot, mettons que nous partageons pas mal de goûts et pas mal d’idées aussi mais pas toutes, avec des rites amicaux établis entre café du matin à renfort de dolci et marchés populaires de l’après-midi, flâneries et causeries; et le soir le Gentiluomo ne manquera pas de s’exclamer « povero paese ! » aux dernières nouvelles de la télé abhorrée, à quoi nous rétorquerons non moins rituellement « caro paese » en savourant les produits de pays de la Fattoria Marinella, "maraviglioso paese" en voyant tourbillonner les gangs d'étourneaux sur les feuillées - poveri uccellini dans le ciel à la Tiepolo de l’automne marin, cari uccellacci !

 

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Lectures autoroutières

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Chemin faisant (27)

 

Autostrades. – On descendait en Italie, dans les années 50 et 60, par les premières autoroutes européennes, avec les allemandes, qu’on appelait alors des autostrades, et ce matin nous nous retrouvons sur cette Via Aurelia dont le nom fleure l’antique et qui, de San Remo, file vers Savona et ensuite, changeant de nom, vers Genova et  La Spezia, Livorno et Roma ou plus bas vers l’Italie africaine.

Or, autant l’autostrade contrevient à la lecture des paysages, autant elle est propice à celle des livres que nous avalons avec les kilomètres, Lady L. conduisant et moi lui lisant la belle et bonne conférence du Nobel donnée l’an dernier à Stockholm par Mario Vargas Llosa, intitulée Eloge de la lecture et de la fiction et célébrant par conséquent ce qu’on pourrait dire la révélation du monde et l’invention de cette fausse réalité, plus vraie que la vraie, que nous appelons littérature.

Vargas1.jpgIl n’y a presque plus de paysage lisible aux fenêtres de la Honda Jazz Hybrid, que les monts pelés de la côte ligure, puis les amoncellements urbains des approches de Gênes - on est de nouveau précipité entre tunnels et viaducs, mais dans le volée on lit ceci qui vaut bien des horizons : « Tout comme écrire, lire c’est protester contre les insuffisances de la vie », ou cela encore : « Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l’esprit critique, moteur du progrès, n’existerait même pas »…

Redonnet7.JPGLe vrai et le faux. – En plongeant de Turin à Savona j’avais repris la lecture des nouvelles du compère Bertrand Redonnet en son succulent recueil du Théâtre des choses, où le voyage se poursuit entre Bretagne et Garabagne polonaise, jetant d’autres passerelles entre nos humanités.

Bertrand Redonnet est un drôle de loup français des steppes. Il vient de Maupassant et va vers les conteurs russes à la Leskov, via la poésie anar bien rythmée et mélodieuse de son cher Brassens, et ses humanités se peaufinent entre isbas et gargotes, comme en ce troquet de l’île de Ré où le voici tomber sur le type le plus farouche qui soit, « seul au monde » dit le titre, parangon peut-être de ce qu’on pourrait dire un frère humain voire un « copain d’abord », à cela près que les circonstances de la vie, les gènes et la gêne de ce qu’on appelle la « nature humaine » ont fait de cet individu visiblement sorti de taule ce qu’on dit précisément dans les journaux : un Individu, cet Individu - l’Individu a encore sévi, l’Individu court toujours…

Devrais-je m’inquiéter d’éprouver en somme, et quoique n’ayant aucun goût pour le crime de sang ou de sexe, de meilleurs sentiments pour un tueur en série, violeur de surcroît, vraiment la lie des ergastules, que pour deux mannequins italiens flanqués de leur clique et nous imposant, sur le môle de Portofino, le théâtre débilitant de leur shooting d’enfants de pub ? Je ne sais pas, ou plutôt je sais trop bien…

Redonnet.jpgC’est que l’homme de Seul au monde existe, par la grâce d’un écrivain vrai, tandis que la pauvre comédie des top models et de leur escorte de malabars asexués se réduit à du tout simili, singerie d’imitation et tutti quanti, autant que celle des Ricains friqués et fardés des terrasses, là-bas, de l’autre côté du port, débarqués en troupe molle de la « ville flottante » qui mouille au large, blanche comme un mirage…   

Notes78.jpgToc et kitsch. – Le toc et le kitsch sont la matière première du dernier Fellini d’Intervista, satiriste inégalé quoique toujours tendre de la télé berlusconienne avant l’heure, et sans doute le Maestro se régalerait-il, autant que nous, à la vision de la pacotille artistique prétendue avant-gardiste ornant les jardins de Portofino de ses sculptures prétendues dérangeantes, genre Documenta de naguère et jadis ou Biennale de Partout, entre autres Galeries Pilotes de Nulle part. Notes77.jpgSaluons donc le rhinocéros suspendu et  combien symbolique probablement, les éphèbes de résine revisitant l’Antiquité d’un Winckelmann de backroom, ou les monstres divers renvoyant à la monstruosité diverse du monde mondialisé, enfin saluons les lemmings roses, dressés sur leur pattes de derrière avant le grand saut collégial -  saluons la jolie fumisterie avant de gagner la terrasse ombragée, là-bas, où nous attend le toujours authentique risotto ou les raviolis fleurant l’Italie véridique…    

Maria Vargas Llosa. Eloge de la lecture et de la fiction;  conférence du Nobel 2010. Gallimard, 48p.

Bertrand Redonnet. Le Théâtre des choses. 10 nouvelles de France et de Pologne. Antidata, 115p. 

Photos JLK. 

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Ceux qui restent ouverts

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Celui qui ne l'ouvre que sur demande ferme / Celle qui impose la fermeture du cercueil en dépit de l'heure tardive / Ceux dont la mer impose le rester-partir / Celui qui reste entrouvert à l'instar de l'huître taoïste / Celle qui se fait un plan bronzage intégral neurones compris / Ceux qui jouent l'Ouverture Nabokov en souvenir de Pnine l'Ancien / Celui qui estime que la morosité est un péché mortel / Celle qui très imbue d'elle-même en devient imbuvable / Ceux qui se mettent en boîte sans l'ouvrir / Celui qui se livre à une pesée d'intérêt pour toute chose au risque d'en rester tout chose / Celle qui a trouvé refuge sous le petit parapluie bleu du Monsieur belge / Ceux qui cette année-là en Chine lancèrent le "mouvement des parapluies" / Celui qui s'ouvre au Totalement Autre genre poète Tang sur le quai du métro / Celle qui n'a jamais souscrit à l'indignation à bon marché / Ceux qui a trop l'ouvrir ont la gueule de bois / Celui qui relit La Longue Marche de Simone de Beauvoir pour en vérifier l'insondable stupidité / Celle qui s'ouvrant à la dictature chinoise affirme que le peuple veut ce que veut le régime dans la mesure où le régime veut ce que le peuple veut / Ceux qui se forgent une impunité a posteriori genre Sollers et la Chine maoïste / Celui qui est ouvert au débat en cercle fermé / Celle qui laisse entrevoir la perle de son brillant intellect à l'instar de l'huître agrégée de lettres / Ceux qui votent pour la fermeture des boîtes de Pandore / Celui qui s'ouvre les veines au figuré donc en restant propre genre Sepp Blatter feignant la repentance mais pas plus que Platini / Celle qui ouvre le vasistas sans se demander pourquoi / Ceux qui déclenchent un courant d'air en ouvrant les hostilités / Celui qui ouvre une brèche de silence dans le mur du son / Celle qui va dans le mur de son air décidé de cheffe de projet / Ceux qui menacent les sardines de leur ouvre-boîte en inox / Celui qui traite le goujon de goujat sans preuve tangible / Celle qui prétend que Robbe-Grillet n'était qu'un butor / Ceux qui pratiquent la discussion à femeture-éclair sur le côté au cas où, etc.

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29/05/2016

Aux couleurs ligures

 

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Chemin faisant (26)

Fusion visuelle . –  On monte le long de venelles à marches d’âne, le grand bleu revenu fait aux murs vanille ou safran, mauves ou verts, une toile de fond qui se fond presque là-bas au bleu cependant scintillant de la mer , c’est le plein silence de l’après-midi d’après la haute saison, en ce bourg d’anciens pêcheurs de corail, les murs renvoient un peu de chaleur encore, et plus haut se découvre la blanche façade ornée de la grande église baroque en gloire de San Giorgio de Cervo, dans la pénombre de laquelle m’attend cette toute petite effigie d’un Christ aux douleurs, la vraie présence de ces lieux, en un autre lieu pourtant…    

Notes33.jpgNotes34.jpgEcce Homo. – Or  un vilain verrou,bouclant une haute grille, interdit l’accès de la petite église hors-les-murs de San Nicola, qui nous tient ainsi à distance du Cruciflé, là-bas, tout émacié mais de bois dur ivoirin, taché de sang et la peau déchirée par le fouet et les bâtons, quelque chose du supplicié de Grünewald ou de quelque autre maître ancien arrachant la scène à toute sensualité pour exacerber l’expression de la Douleur mais sans pathos de théâtre pour autant – même de loin on perçoit cette figure de vérité que le cadenas protège probablement des immondes pillages de sbires d’antiquaires…        

Notes22.jpgShooting. – Et sous le même ciel se tortillent les deux pimbêches et les chauves tout cuir à créoles de macs qui les cornaquent, tout enveloppées de peignoirs et prêtes là-dessous à tous les déguisements, au théâtre frelaté de Portofino, toutes les poses, les lascives et les langoureuses, laquées et lustrées, les lèvres et les ongles peints des mêmes roses violacés - c’est la Dolce Vita de Gabbano pour pubs de demi-luxe, les chauves se font pitbulls aux chevilles de  qui materait de trop près ; c’est l’Italie putanisée du Cavaliere que nous regardons avec cet œil amusé que nous a enseigné le Maestro Fellini…     

Images JLK, à Cervo et Portofino.  

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28/05/2016

L'Italie en toboggan

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 Chemin faisant (25)

Précipité. – La descente vers le Sud, des Alpes à la Riviera dei Fiori, ne m’avait jamais semblé une telle plongée, et de fait    il n’est aucune voie, me semble-t-il, en Italie et peut-être même dans toute l’Europe et le monde quadrillé d’autoroutes, qui donne, autant que l’A6, reliant Torino à Savona, le sentiment-sensation qu’avec son véhicule on est plus que lancé : précipité sur un toboggan, entrecoupé des innombrables tubes fermés que sont les tunnels, dans une dévalée vertigineuse qui tend bientôt à annuler tout autre paysage que celui des monts boisés affleurant les viaducs, au-dessus des toits roses des villages, avec le souci constant d’échapper aux poids lourds de plus en plus pressés à ce qu’il semble de rejoindre les ports et autres hangars du bord de mer.

Dino Buzzati a tout observé et pressenti, dans son Voyage aux enfers du XXe siècle, de ce que deviendraient les villes tentaculaires et les terres partout urbanisées du monde à venir, et encore l’A6 en octobre échappe-t-elle aux migrations massives des vacanciers, mais l’ultime plongée sur la ville aux grandes cheminées et aux voies suspendues tournoyant au-dessus des zones industrielles a bel et bien de quoi donner le vertige, comme au débouché des tunnels sur Gênes, sur quoi l’on aperçoit là-bas la mer étale dans son indifférence bleutée, et le nom de Via Aurelia nous fait passer d’un temps à l’autre avant que  le nom de Riviera s’accorde enfin aux couleurs encore vives des bougainvillées…

Notes8.jpgHors saison. – Notre goût partagé, avec Lady L., nous a toujours fait fuir les étalements balnéaires et les foules estivales, et c’est donc en ambiance connue que nous retrouvons cet hors-saison de la côte s’incurvant entre Alassio et San Remo, foison d’anciens petits ports saturés par l’industrie vacancière et cependant, merci la chance, voici que la Pensione Maruzzella où nous nous retrouvons ce soir, bourdonnante de gens peu portés à se pavaner, nous évoque la fin des vacances de Monsieur Hulot ou quelque chronique populaire du meilleur aloi. Après le repas du soir (Strozzapreti alla Sorrentina arrosés de Nero d'Avola par trop dur et froid je trouve), en compagnie nombreuse et fourmillant de petits enfants qu’ont emmenés leurs parents profs en vacances, nous marchons dans la nuit déserte jusqu’aux quais déserts bordés d’hôtels déserts et de discos non moins admirablement désertes, muettes, toutes paupières baissées, stores verrouillés. La fête est finie, mais pas dans nos cœurs…   

Notes10.jpgSic transit gloria. -  Ce matin m’est venue l’idée, dans la pénombre de l’hôtel anonyme, et après une nuit interrompue par une longue insomnie (séquelle du Nero d’Avola trop acide d’hier soir), que ce n’est pas la pensée-sensation de la mort qui plombe ma première conscience de l’éveil, à chaque aube, depuis quelques années, mais au contraire la pensée de la vie, l’angoisse et presque l’épouvante à la conscience exacerbée de ce qu’est la vie et de ce qu’elle sera de plus en plus, avec la pensée-sentiment que je n’en fais pas assez pour la mériter vraiment, que je la galvaude et la vilipende au lieu de travailler sans relâche à la transmutation du plomb en or, pensée-sentiment qui recoupe très exactement celle que Tolstoï module dans La mort d’Ivan Illitch et qu’on retrouve dans le génial Vivre d’Akira Kurosawa, dont les protagonistes, pris à la gorge par l’annonce de leur mort prochaine, décident tout à coup de tout faire en sorte de justifier leur passage sur terre…  

Notes12.jpgOr j’y repensais ce soir en nous attardant, après la longue montée dans les venelles médiévales aux belles couleurs passées ou rafraîchies du vieux Menton, par les allées du petit cimetière en plein vent enclos, au sommet de la colline, et donnant donc sur la mer, dans les ruines de l’ancien château ; je pensais à tant de vies peut-être brillantissimes, de princes russes et de duchesses austro-hongroises, entre autres Lords et Ladies anglais, venus se réfugier en ce semblant de paradis terrestre, précédés ou suivis de leur progéniture plus ou moins perdue de tuberculose, et dont ne témoignent plus que quelques monuments usés ou cassés, quelques inscriptions souvent effacées, et cette kyrielle de noms prestigieux (Troubetzkoi, Volkonski, Souvarov, Henkel von Donnersmarck) qui ne disent quasiment plus rien aujourd’hui à personne de moins de trente-trois ans – et loin de me sentir accablé je me rappelai l’herbe qui repousse sur la tombe du bon Illia Illitch Oblomov, sous le ciel brodé des mêmes étoiles qui ornaient sa très vaste et très douce robe de chambre d’éternel paresseux…

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27/05/2016

Ceux qui ont leur franc-parler

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Celui qui éclate de rire en entendant la menteuse clabauder par le soupirail / Celle qui geint quand elle se la joue Glenn Gould au pianola / Ceux qui aiment se faire plaindre par les dames d’un certain âge si possible bonnes pâtissières / Celui qui prend dans ses bras la jeune fleuriste éplorée qui n’a eu le temps de jeter que son bouquet du haut du pont sur la Vivonne / Celle qui dit à Monica qu’elle ferait bien d’aller aux eaux sans se rappeler la zoophobie de son amie / Ceux qui ont le bras si long qu’on n’en voit pas le bout / Celui qui déconstruit les exagérations faites devant le cercueil ouvert de Jacques Derrida connu pour ses variations post-modernes sur le thème de l’inaperçu / Celle qui dit toujours ce qu’elle pense et moins volontiers ce qu’elle dépense / Ceux qui taxent leur arrière-neveu de « petite tante » alors qu’il est juste l’oncle d’un député souverainiste connu / Celui qu’on prétend un héros de la famille après qu’il a pris une balle perdue de son propre camp / Celle qui embellit chaque nouvelle version des aventures de son grand-oncle Golo d’abord employé à la Compagnie Générale de Navigation (CGN) et ensuite émigré tantôt en Slovénie et tantôt en Alberta selon les cas / Ceux qui savent que tout ce qu’on a dit de Madame Pinson, dite la Poison par les ménagères envieuses du quartier des Oiseaux, relève de la calomnie mais sait-on jamais en ce qui concerne ces chanteuses d’opéra souvent olé-olé / Celui qui s’est senti libéré à la disparition en haute mer de ses parents figurant décidément le « couple inséparable » / Celle qui exige que le fruit de son héritage soit versé sous forme de légumes lyophilisés aux populations souffrant de la faim dans le monde / Ceux qui confinent leurs tractations douteuses dans les ports-francs / Celui qui s’exclame « que c’est joli ! » en découvrant le portrait de la mère de Rembrandt au Rijksmuseum où les selfies sont désormais proscrits / Celle qui s’exclame « que c’est beau ! » à la vue de la collection de lapins de plastique de sa coiffeuse Rita / Ceux qui soupçonnent leur bisaïeule dite « la sainte » d’avoir fait passer son premier péché « aux aiguillles à tricoter » selon l’expression de l’époque / Celui qui s’est attiré des regards noirs de ses commensaux portant tous le cœur à gauche quand il leur a rappelé que François Mitterrand avait été un haut fonctionnaire de Vichy non mais ne dit-on pas qu’un chacun peut évoluer comme l’a remarqué l’Anglais Charles Darwin / Celui qui plaide pour la transparence dans les oraisons funèbres et se trouve donc marginalisé dans la famille des Pontet de Sous-Garde / Celle qui affirme que si l’amour rend aveugle le mariage rend la vue sans préciser que son premier conjoint a essuyé les plâtres et que les suivants n’en crurent pas leurs yeux / Ceux qui rappellent volontiers aux jeunes gens qui montent que la franchise risque de les faire descendre, etc.

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26/05/2016

A casa coloro

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25/05/2016

Mémoire vive (97)

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Ce vendredi 1er janvier 2016. – Premier jour de l’an. Seuls à la Désirade, entourés d’un épais brouillard gris perle qui se lève ensuite sur un grand ciel tout neuf. Je pense à la disparition du grand paresseux (quelque six mètres de hauteur) et des chats à dents de cimeterre, il y a environ 45.000 ans, probablement liée à l’intrusion de Sapiens sur les terres dites plus tard américaines. Je pense aussi à Sophie qui héritera de ce carnet ramené de Bangkok par sa sœur, à l’effigie de Ganesh.

893013.jpgMa bonne amie m’annonce ce matin qu’elle me connaît depuis 52 ans. Plus d’un demi-siècle, mais à peine un clignement de cil en regard du Long Récit esquissé par Yuval Noah Hariri dans sa « brève histoire » de notre espèce sous le titre, précisément, de Sapiens.


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Certains individus ont la conscience (ou l’imagination) de la longue durée, et d’autres pas. Durant 60 ans environ, je ne me suis jamais soucié du fait que l’homme soit né au quaternaire, mais aujourd’hui je le conçois mieux, avec le recul de l’âge, la conscience plus proche de ma fin et l’acceptation de mon sort infime, et radieusement reconnaissant à La Vie, entre les deux infinis de Pascal à la vision duquel, à vrai dire, je préfère celle de Montaigne ou de Rabelais.


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Travaillant à émincer la cinquantaine de textes que j’ai consacrés l’année passée à mes lectures, je constate que mes appréciations et autres jugements, qu’il m’arrive de nuancer un peu de manière plus indulgente ou au contraire plus sévère, ne changent quasiment jamais en ce qui concerne le noyau de chaque livre, qu’il s’agisse d’une oeuvre littéraire de grande envergure comme l’Atlas d’un homme inquiet de Christoph Ransmayr, à mes yeux le meilleur livre de cette année, ou d’un roman raté comme Le Livre des Baltimore de Joël Dicker. Au noyau du premier : la poésie du monde ressaisie avec une plasticité sans pareille, entre le cendrier et l’étoile ; et du second : le toc d’une fabrication faite pour plaire.

 

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La vie par procuration m’a toujours révulsé, dont j’ai perçu les méfaits dès l’apparition de la télé. Celle-ci aura été, dès la seconde moitié du XXe siècle, le miroir aux alouettes par excellence et le vecteur universel de toutes les envies et de tous les ressentiments – le départ de cette course néfaste à la comparaison qui caractérise et intoxique l’esprit de notre temps.


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Ceci de Thucydide, qui recoupe en somme les témoignages des soldats russes collectés par Svetlana Alexievitch dans Les cercueils de zinc : « En ce qui concerne les actes qui prirent place au cours de la guerre, je n’ai pas cru devoir, pour les raconter, me fier aux informations du premier venu, non plus qu’à mon avis personnel : ou bien j’y ai assisté moi-même, ou bien j’ai enquêté sur chacun avec toute l’exactitude possible. J’avais, d’ailleurs, de la peine à les établir car les témoins de chaque fait en présentaient des versions qui variaient selon leur sympathie àl’égard des uns ou des autres, et selon leur mémoire. À l’audition, l’absence de merveilleux dans les faits rapportés paraîtra sans doute en diminuer le charme ; mais si l’on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies, qu’alors on les juge utiles, et cela suffira : ils constituent un trésor pour toujours, plutôt qu’une production d’apparât pour un auditoire du moment ». Vrai pour la description de l’univers des déportés en Sibérie, dans le Sakhaline de Tchékhov, et vrai aussi pour l’immense travail de documentation sur les guerres ou la catastrophe nucléaire de Tchernobyl accompli par Svetlana notre sœur Courage.


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D’un nouvel ami, via Facebook, au prénom de Florian et à qui j’avais envoyé L’échappée libre, j’ai reçu, en remerciement, un petit roman d’Antonio Moresco, La Petite lumière, qui m’a aussitôt saisi par la qualité fine de son récit, à caracère allégorique m’évoquant immédiatement ma propre situation de veilleur à l’écart qui, tous les soirs, de l’autre côté du lac, aperçoit les petites lumières de Novel sur l’ubac savoyard.
antonio-moresco.jpgLa lecture de La petite lumière me rappelle mes premiers saisissements à caractère métaphysique, correspondant aux intuitions vertigineuses qui nous viennent à l’adolescence ou à la prime jeunesse, avec l’étonnement devant son unicité, la peur de l’inconnu, la splendeur et l’étrangeté de la nature, puis la découverte des mots qui nous permettent de l’exprimer, la première expérience des mots qui font mal ou qui peuvent faire mal, et les sentiments variés, la tristesse ou la joie, le mystère de tout ça, etc.


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Le portrait est un art très délicat, dont la moindre nuance de vérité tient à des riens. Il ne s’agit pas que de ressemblance, mais de suggérer une présence qui tient ni plus ni moins qu’à l’âme de la personne. Sur un dessin fait d’après une photo, j’ai tenté ainsi de capter l’âme de S***, mais je ne crois pas que ce soit la bonne méthode. La mémoire est plus fidèle que la machine, je crois. Ainsi vaut-il peut-être mieux fermer les yeux au moment de réaliser le portrait de nos plus proches.


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La véritable amitié exige distance et pudeur, délicatesse et fermeté. Couper court à toute Schwärmei, à l’enseigne de ce que René Girard appelle la médiation externe, c’est à savoir le partage des passions purifié de toute rivalité compétitive.


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Unknown-3.jpegLa lecture d’une traite, ce soir, de Vertige de la force, le dernier essai d’Etienne Barilier, m’a fait grande impression. C’est la meilleure réponse qu’on puisse opposer à ceux qui pensent que l’Occident n’a plus rien à offrir, aux désespérés et autres écervelés attirés par le terrorisme et toute forme de violence. Son argumentation est très étayée, et le noyau de sa réflexion me semble vraiment toucher au fond de la question : au tréfonds de l’Abgrund selon Heidegger, cette idole blême.


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On voudrait nous faire croire que les djihadistes ont de nobles motifs, mais la seule vue de leurs gueules vociférantes suffit à la conclusion que ce sont pour la plupart des voyous assoiffés de violence et de sang, et qu’ils aiment ça jusqu’à la mort - drogués à mort qui plus est. Ceci dit, et par exemple en regardant la série américaine Banshee, je me dis que la fascination pour la violence se porte bien aussi, dans la sous-culture occidentale, même si certain humour noir à la Tarantino – réalisateur des plus équivoques à mes yeux, d’ailleurs - s’efforce de tirer la chose vers la comédie hilaro-gore. Or j’y vois plutôt, pour ma part, l’effet d’une démagogie caractérisée.


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Dans son préambule à La Fin de l’homme rouge, évoquant le désenchantement de la société russe actuelle, Svetlana Alexievitch pointe le côté second hand des fondamentaux recyclés de l’orthodoxie et du nationalisme, qu’on pourrait comparer aux multiples avatars actuels d’un revival des « vraies valeurs » plus ou moins frottées d’intégrisme, entre fondamentalistes chrétiens aux States et juifs ultra-orthodoxes ou islamistes radicaux ; et les cultes de Staline ou même d’Adolf Hitler de renaître à l’avenant…
Cette notion de seconde main est valable à de multiples point de vue, notamment dans le domaine de la culture où perdure, par exemple, le mythe incessamment ressassé de l’avant-garde, prétexte à tous les simulacres. En découvrant les « œuvres » des stars du marché de l’art contemporain, de Damian Hirst à Jeff Koons, entre tant d’autres, l’évidence de la seconde main me frappe depuis des décennies, et ça continuera tant que ça fera pisser le dollar. En outre, ce que raconte Svetlana Alexievitch à propos du nouveau culte de Staline et des voages organisés sur les sites de l’ancien goulag, rejoint les mises en scène de la télé-réalité et réactualise un roman d’Amélie Nothomb qui avait suscité la controverse au moment de sa parution, où il était question d’une jeu télévisé organisé dans un camp de concentration plus vrai que nature. En somme tout se recoupe, dans le domaine du simulacre et de la vie par procuration, et rien d’étonnant à cela : les mécanismes en sont élémentaires…


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Une nouvelle sorte de concentration m’est imposée par la maladie – ou plus exactement par le sentiment-sensation d’être perturbé dans mon intégrité physique, très fatigué et souvent en perte d’équilibre ou gêné dans la marche par des douleurs musculaires ou articulaires. Malgré ma tendance naturelle à dé-dramatiser, je suis plus à l’écoute de mon corps que d’ordinaire, selon l’expression au goût du jour, mais à part ça tout va bien, merci, et vous ?


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La lecture de Vertige de la force, le dernier essai de Barilier, m’a beaucoup intéressé, et je crois que j’ai des choses personnelles à y ajouter, notamment à propos de la fascination pour la violence, telle qu’elle apparaît par exemple dans la série Banshee dont j’ai regardé hier la fin de la deuxième saison – et je m’en tiendrai là.

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Le regard de Richard Aeschlimann, dans son récit autobiographique intitulé Comme des larmes tombées du ciel, est d’une telle acuité sensorielle et affective, et d’une telle capacité d’évocation, qu’il a fait resurgir en moi quantité de sensations et d’émotions qui me sont propres, mais évidemment liées au ton de la même époque, disons : la fin des années 50. Or, au fil du récit de ses souvenirs d’enfant mal loti en milieu un peu glauque, avec une mère désertant le foyer familial et une belle-mère peu aimante, notre compère remarque qu’en son enfance tous les adultes avaient l’air vieux. C’est le genre de remarques qui me laissent pantois tant elles rèvèlent une évidence inaperçue. Comme si je disais que ces années 50 ont été filmées en noir et blanc, jusqu’à l’apparition de la couleur au cinéma Colisée. Si je me rappelle en effet les hommes de notre famille, mon père et mes oncles, et plus encore nos grand-pères, tous avaient l’air de dignes Messieurs cravatés , tous costumés de gris anthracite ou de noir chez les plus âgés. Du côté des femmes il y avait un peu plus de couleur, même avant l’arrivée du Cinémascope, mais la voix du speaker de l’ATS (Agence Télégraphique Suisse) était elle aussi grise comme ces temps de guerre froide, que ce soit dans ses versions romande ou alémanique (Radio Beromünster, dans la Stube du Wesemlin), et toutes les nouvelles qui venaient par cette voix semblaient irrémédiablement sinistres, toutes également vieilles…
Ce mercredi 20 janvier. – Si ma mémoire est bonne, mon grand-père paternel est mort à 71 ans – à vérifier toutefois - après un séjour d’un certain temps dans une institution spécialisée de Sauvabelin. Il me semblait alors un très vieil homme, mais le « pépé de Lausanne » m’a semblé vieux dès sa retraite, alors qu’il était plus jeune que je ne le suis aujourd’hui, moi qui ne me sens pas du tout un vieil homme, malgré le « retour » des regards de ces jeunes gens qui paniquent déjà à l’approche de la trentaine et se figurent qu’arriver à quarante ans signifie une sorte de mort.
Or il me semble que notre génération (ceux qui sont nés avant 1950) n’a pas vécu cette angoisse du vieillissement, incarnant par excellence la première jeunesse épanouie du XXe siècle, contrairement à ceux qui sont nés dans les années 60-80. Je pense ainsi à la véritable déprime de certains jeunes confrères passant le cap de la trentaine, et cela n’a pas cessé d’empirer au point que les jeunes d’aujourd’hui s’attroupent en petites tribus ostensiblement opposées aux « vieux », sauf pour les utiliser socialement, tout en prononçant de beaux discours convenus sur l’exclusion des minorités économiques ou sexuelles, etc.


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Ce qui me frappe, dans les nouvelles générations, c’est que peu de jeunes gens de ma connaissance – je parle des jeunes écrivains et autres « créateurs » - vivent dans la continuité, et je dirai, s’agissant de littérature, que très peu envisagent ce qu’ils écrivent dans la perspective d’une œuvre à bâtir, se contentant de « coups » momentanés. Cette notion d’œuvre peut paraître académique, voire dépassée, mais je ne l’entends pas au sens d’une carrière conventionnelle : bien plutôt dans l’optique d’une construction cohérente et têtue, voire obsessionnelle, dont l’image qui me revient à l’instant est celle du terrible Adolf Wölfli coupant soudain court à toute intrusion étrangère ou toute distraction pour s’exclamer gravement : « Ch’muss’schaffe », je dois créer…


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Les témoignages recueillis Par Svetlana Alexievitch dans La fin de l’homme rouge, comme dans Les cercueils de zinc ou La supplication, relancent en sommne ceux que Dostoïevski et Tchékhov ont ramené des bagnes et autres lieux de relégation où il ont cru devoir se rendre pour en documenter la réalité de visu. Il y a ainsi une tradition russe de la compassion qui n’a pas d’équivalent en Occident. Les témoignages qu’on rendu un Soljenitsyne ou un Chalamov sur le goulag ont-ils des pendants en Occident ? Il me semble que non, car les écrits liés à l’univers concentrationaire sont de nature différente, même si certains auteurs, tels Jean Hatzfeld, Richard Kapuszcinski ou Patrick Deville ont fait œuvre de reporters et de témoins significatifs.


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Dans La peur de l’islam, Olivier Roy s’applique à rompre avec l’hystérie médiatico-politique française consécutive aux attentats islamiques en France, en établissant divers constats à contre-courant des opinions verrouillées de droite ou de gauche. Le premier de ces constats est que la « communauté musulmane » relève selon lui, en France, de la fiction. De fait, la plupart des musulmans français ne réagissent pas de façon homogène. La minorité des « radicalisés » ne représente qu’une fraction non représentative d’une population en voie de mutation, constituant une nouvelle classe moyenne qu’on rejette implicitement en la traitant de « communauté musulmane ».


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Christoph Blocher pointant la « dictature » rampante en train, selon lui, de s’établir dans le monde politique suisse au dam du bon peuple que lui seul prétend écouter et comprendre, incarne à mes yeux le type, matois et revanchard, du paysan parvenu trônant, content, devant son tas de fumier doré. Que celui-ci soit sans odeur, comme on le dit de l’argent, me rend le personnage d’autant plus odieux qu’il sert de couverture à toute une caste de privilégiés qui, de la terre et des gens humbles et honnêtes votant pour le tribun, n’ont strictement rien à faire.
En lisant le dernier récit d’Antonin, intitulé Pap’s et inspiré par la découverte des cahiers de jeunesse que lui a confiés son père avant sa mort, je me suis rappelé les mots du prélude de L’Ange exilé de Thomas Wolfe, et plus précisément le fragment de litanie qui m’est revenu tant de fois : « Qui de nous a connu son frère ? Qui de nous a lu dans le cœur de son père ? Qui de nous n’est à jamais resté prisonnier ? Qui de nous ne demeure à jamais étranger et seul ? »

Unknown.jpegEnsuite, au fil des pages, c’est aussi bien un Emile Moeri différent de celui que j’ai bien connu, qui m’est apparu à travers les pages qu’il a écrites dans les premières années de ses pérégrinations de jeune médecin attiré par la littérature et les artistes, évoquant tour à tour une mission en Israël, un premier amour, divers voyages, la rencontre de la pétulante Elsa, sa future épouse et mère de son futur premier fils (l’écrivain) au Mexique. Or Antonin semble avoir été aussi touché à la lecture des cahiers que lui a remis son père, que nous le sommes en découvrant leurs fragments insérés comme « en abyme » dans son récit assez peu circonstancié au demeurant ; mais il est émouvant de retrouver, sous la plume du fils écrivain, cette trace des velléités littéraires du fils d’un employé postal fuyant la médiocre débonnaireté vaudoise et s’appliquant à l’observation du monde qui l’entoure, au récit de ses rencontres et expériences diverses, ou à l’esquisse d’un roman jamais achevé. Ceux qui, comme moi, ont bien connu Emile Moeri, cardiologue veveysan estimé, ami de nombreux peintres et écrivains (de Charles-Albert Cingria à Georges Haldas, ou de Lélo Fiaux à Louis Moillet, notamment), auront sans doute apprécié les qualités de grand lecteur qui furent les siennes, autant que sa fine verve de correspondancier maintes fois constatée dans ses épatantes cartes postales. Mais Emile écrivain ? C’était peut-être son rêve en ses années de formation, finalement réalisé « à travers » son fils , mais jamais nous n’aurons eu le sentiment qu’il y aura eu chez lui un écrivain « empêché ». Assez curieusement, et là gît sans doute l’espèce de tendresse amicale qui s’en dégage, Pap’s, plus qu’un rapport de fils à père, instaure la relation diachronique de deux fils proches par leur rejet des conventions et leur vénération de la littérature, qui se retrouvent ainsi liée, par delà les eaux sombres, dans le cercle magique, sans rien de complaisant, d’un récit achevé nourri par des notes restées « du côté de la vie ».


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Je limite à l’extrême, sur Facebook et autres plateformes de l’Internet, l’expression de mes opinions, me tenant à l’écart des échanges criseux où n’importe qui se fait un devoir impératif de se prononcer sur n’importe quoi. Alain Finkielkraut déclare, dans son dernier livre, qu’il n’a point d’opinions à faire valoir : rien que des positions, et qui se défendent par l’argument, et c’est ainsi que je vois aussi la chose, même si l’affirmation de Finkielkraut me fait sourire alors qu’il la ramène à tout propos. Or je pense, quant à moi, que les opinions ne sont rien, ou plus exactement ne sont la plupart du temps que saillies momentanées, en tout cas au café du Commerce et sur les réseaux sociaux qui en sont le nouvel avatar, tandis que les positions nous engagent où nous sommes et dans la durée.

01-benoit-violier-c-lenakanet-388_01.jpgCe dimanche 31 janvier. – L’on a appris aujourd’hui, « avec stupeur », la nouvelle du suicide de Benoît Violier, patron du célébrissime restaurant de Crissier et considéré comme « le meilleur cuisinier du monde ». Or ce « geste incompréhensible » l’est à proportion des honneurs récents ( cuisinier de l’année, etc.) et futurs, notamment à l’enseigne du non moins célébrissime guide Michelin, et en « contraste absolu » avec les dernières apparitions publiques du chef français, qui exhalaient la plus souriante sérénité. Mais non : voici qu’on le retrouve mort, par balle et chez lui, semant la consternation panique chez tous ceux qui le connaissaient (et sa charmante épouse et son fils gentil) et autres « fins gourmets », un commentateur poussant le bon goût jusqu’à parler du deuil « particulier » des gastronomes; et diverses « grandes toques » de participer à la déploration générale.
Quant à moi, le véritable culte voué à la gastronomie surfine m’a toujours exaspéré et, sans préjuger des causes de cet « acte insensé », j’y vois plutôt l’un de ces gestes dont on ne sait s’ils tiennent plus du désespoir ou de la rage, qu’on retrouve dans tous les romans de Simenon, à commencer par La fuite de Monsieur Monde, où soudain tel individu rompt avec les trop belles apparences et passe la ligne rouge, parfois en tuant et parfois en se tuant. Ce drame affreux, mais pas plus terrible en somme que d’innombrables tragédies individuelles ou collectives survenues le même jour, nous dit quelque chose de ce monde où l’on hisse une activité humaine (la cuisine, etc.) au rang de rituel quasi sacré, exaltée tous les jours par des joutes télévisées à vrai dire obscènes, réalisant tous les fantasmes de jouissance et de réussite qui, peut-être, on fini par écoeurer Benoît Violier – on n’en sait rien mais c’est ainsi que je le ressens alors que retentissent les thrènes médiatiques et autres jérémiades ostentatoires…

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Sud des Alpes

 

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Chemin faisant (21) 

Pluies tessinoises. – Il n’est pas de vert plus vert que celui du Lac Majeur, de ce vert émeraude de l’eau qui tourne au noir sur les monts à la péruvienne que le subit et grondant orage d’été dramatise encore, et nulle pluie n’est si drue et si liquide et si fraîche et si limpide et si vivement mouillée que celle qui tombe en trombes de ce ciel tessinois du partage des eaux du Nord et du Sud évoquant à la fois les fjords et le Brésil – le plus sévère et sensuel mélange de l’alpin et du latino…

 Notes3.jpgVocaboli . – Les mots chantent ici comme nulle part en Suisse, les mots et les noms aussi, pergola et Solari,  zoccoli et Solduno, les mots chantent ici autrement qu’en Italie, en Italie on ne dit pas grotto comme ici, en Italie on hésiterait tout de même à baptiser une montagne Monte Generoso, ou une autre Monte Verità, il y a là quelque chose de terrien et de lyrique à la fois, de pierreux et de fluide, d’âpre et de soleilleux comme le vin d’un rouge un peu noir et d’un goût un peu dur qui se retrouve dans les visages des vieux aux yeux candides…

 Notes2.jpgVasques. – En remontant la Maggia l’on passe de la Polynésie languide aux marmites d’eaux glacées où les corps mortels et les âmes suressentielles se purifient, et c’est dans un bleu d’agate qu’on se plonge et se frotte et se lustre, il y a là de quoi revigorer les peaux jeunes et vieilles, nulle part au monde sauf peut-être au Japon  l’eau n’est si belle et bonne que dans cette rivière tombée du ciel et polie par la pierre…

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24/05/2016

Adieu la smalah

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Chemin faisant (20)

Rafik l’agneau. – Au fil de ces jours que nous avons passés en Tunisie qu’il avait encore connue sous la dictature en octobre dernier, notre ami Rafik n’a cessé de râler contre tout ce qui ne va pas dans ce pays:  les machistes et les salafistes, les détritus non ramassés dans les rues et les musulmans agenouillés en travers de la chaussée, ou, pour faire culminer sa rage, le veilleur de nuit de l’hôtel infoutu de le réveiller à l’heure !

Et s’il n’y avait que ça !  Alors que son dernier livre, Les Caves du Minustaire, est perçu par beaucoup de ses lecteurs comme l’oeuvre d’un monstre de cruauté (les lecteurs reportent souvent la férocité du réel décrit sur l’auteur…)  en cela qu’il détaille la monstruosité d’un régime de maffieux recourant à la torture, lequel régime s'effondra peu avant la publication de l'ouvrage !

Tunisie666.gifEt voici, ce dimanche matin à la Télévision nationale, le même intempestif se montrer tout bien élevé et réservé, poli, stylé mais sans flatterie, se gardant de faire au potentat l’honneur de citer même son nom, comme si l’on était déjà dans l’Histoire entérinée, et va ! comme dit la conteuse de son roman : dégage…

 

Ambivalence . – Certains jours je me suis demandé ce que nous fichions dans ce pays, tant j’y éprouvais de contraintes latentes, surtout dans la relation entre femmes et hommes. Mais grâce à nos amis j’ai finalement envie d’y revenir encore et déjà j’y pense, déjà nous y pensons avec ma bonne amie – nous reviendrons et pas que pour les rivages dorés de la Tunisie balnéaire.

Une jeune fille de notre connaissance raconte que sa famille, après qu’elle eut brisé ses fiançailles, l’a bonnement harcelée afin de trouver un nouveau prétendant, et l'a même sommée de se livrer à ce qu’elle appelle des «entretiens d’embauche». Or loin de nous éloigner de ce pays, de telles situations nous donnent envie d’en savoir plus ; et c’est pourquoi je me suis lancé, après notre rencontre, dans la lecture des Propos changeants sur l’amour d’Azza Filali, dont la dernière phrase est de mise ce dernier dimanche matin : « À de tels moments, il m’arrivera, sans doute, de repenser à vous »…

Tunisie28.jpgMéditerranée. – Ce soir nous retrouverons l’ami Philip à La Désirade, lui dont l’une des passions est la Méditerranée. Or la dernière vision que nous retiendrons de cette trop brève semaine en Tunisie sera celle des Mangeclous, je veux dire des Ben Salah, de la tribu des Ben Salah comptant, pour la seule génération de Rafik, cinq sœurs et cinq frères, ces Ben Salah venus saluer leur frère et oncle ou cousin, surprise des surprises, dans le hall de départ de l’aéroport ! Aussitôt  j’ai pensé : voici les Mangeclous, par allusion aux Valeureux du Juif Albert Cohen de Céphalonie - et même les couffins y étaient, débordant de figues et de dattes et d’Allah sait sûrement quoi.

Oui mon cher Rafik, et que tu le veuilles ou non, le temps de ce vol de retour Allah sera ton copilote et les roumis que nous sommes lui adressent un ultime salamalec…

Images : LK et JLK 

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Le sang du peuple

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Chemin faisant (19)

Indépendance. – Sur la même page d’ Un amour de frère, son dernier récit évoquant à la fois un retour à ses sources tunisiennes et son arrachement à un monde par trop contraignant, toutes choses liées et fondues par la ressaisie de ce qu’elle appelle la mémoire aimantée, Colette Fellous évoque la chevauchée de Bourguiba à travers Tunis préludant à l’indépendance, et sa propre cavalcade de jeune fille en quête d’émancipation, qui se retrouve à Paris avec ses frères et découvre le monde dans les salles obscures des cinémas. Exactement comme ce fut le lot de Michel Boujut, jeune déserteur de la guerre d’Algérie se planquant avant son exfiltration vers le pays des porteurs de valises qu’était alors la Suisse…

Tunisie98.jpgFrères ennemis. – On sent chez certains la nostalgie des années  Bourguiba, et tel de ceux-là rappelle les qualités de la première constitution de 1959 élaborée sous l’égide de celui-ci, qui pourrait encore faire l’affaire à ce qu’il écrit dans La Presse. Mais sur les murs de Tunis que voit-on ces jours ? On voit partout l’effigie de Salah Ben Youssef, camarade puis rival du « combattant suprême », bientôt recalé, contraint à l’exil et assassiné par un sbire de celui-là. Et Bourguiba de s’en vanter publiquement lors d’une manifestation à grand fracas.

Cela pour se rappeler, me souffle Rafik le révolté, qu’une dictature en a remplacé une autre, avant de préciser que l’avenir sous Ben Youssef n’eût pas été, probablement, garant de plus liberté tant il était proche des islamistes, lesquels se servent aujourd’hui de lui, par voie d’affiches, pour appeler au rassemblement des leurs…

4149389-6299069.jpgViolences. – On a beaucoup parlé, dans les médias occidentaux, du pacifisme caractérisé de la révolution du jasmin ; or il faut s’en rappeler aussi les violences, et la chronique, jour par jour, des événements survenus depuis l’immolation par le feu de Mohammed Bouazizi, en décembre 2010, rappelle comment le formidable mouvement de protestation et de destitution de la Mafia despotique fort bien vue des Américains et des Français, a cristallisé après nombre de soulèvements populaires aux quatre coins du pays, et notamment dans les foyers de révolte de Kasserine ou de  Ghafsa, violemment réprimés.  

J’ai retrouvé cette chronique, très abondamment illustrée et documentée, dans un grand album récemment paru intitulé Dégage ! à côté duquel un  Indignez-vous !, ou un Engagez-vous ! paraissent bien convenus…  

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Un si fragile espoir

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Chemin faisant (18) 

Délivrance. – Depuis notre premier soir à La Goulette, où nos premiers échanges amicaux ont duré des heures autour d’une table en terrasse, les mots-clefs qui m’ont semblé caractériser le ton de toutes nos conversations auront été: soulagement, libération, espérance, sur fond d’inquiétude latente, mais comme un nouveau souffle se manifestant à tout coup, avec quelle reconnaissance de tous pour « les jeunes »…

Impatience. – Et cette fébrilité partout perceptible, notamment dans les journaux qu’on sent traversés par le souffle d’un débat de fond, véritable raz-de-marée d’expression relevant visiblement de l’exorcisme et de la compulsion, où le sentiment d’urgence revient à tout moment, et les mises en garde, les avertissements, les appels à la responsabilité, la dénonciation des fauteurs de troubles, la méfiance envers ceux qui pourraient trahir ou capter la révolution.


254631_2270836817259_5191965_n.jpgEspérance. –
Certains médias occidentaux semblent déjà se réjouir, avec quelle mauvaise Schadenfreude,  de ce qu’ils décrivent, en termes plus ou moins méprisants, comme une retombée, voire une faillite, de ce qu’on a appelé le « printemps arabe ». Mais que peut-on en dire au juste ? La Bourse de Tunis, m’apprend un journal financier africain, accuse un recul « historique » de 19% pour les six premiers mois de l‘année. Et qu’en conclure ? Partout on entend ici que « rien ne sera plus jamais comme avant ». Très exactement ce que disait la rue de Mai 68, dans le Quartier latin où nous avions débarqué, jeunes camarades, en petite caravane de Deux-Chevaux helvètes, et de fait bien des choses ont changé de puis lors, mais bien autrement que nous nous le figurions, et qui pourrait imaginer ce que sera l’avenir du monde mondialisé – quelle sorte d’espérance qui ne soit pas à trop bon marché ?

2784045172.jpgA l’instant je me rappelle cependant cette autre formule de la Révolution du jasmin : « Plus jamais peur ». Et me revient alors l’observation de Jalel El Gharbi se faisant reprendre par ses enfants avant la chute de  Ben Ali : « Chut, papa, on pourrait t’entendre… ».

Où l’espoir du « plus jamais peur ! » rend un son propre à ce qui s’est passé en Tunisie, en attendant le meilleur ou le pire... 

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Le bain des femmes

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Chemin faisant (17)

Séparation. – À cette terrasse de La Marsa où nous nous trouvons avec quelques amis, Samia la prof de littérature nous fait observer les deux peuples qu’il y a là : celui de la terrasse qui a les moyens de consommer et l’autre là-bas de la plage où les gens se baignent gratuitement ; et c’est là-bas que je vais ensuite, à la mer qui appartient à tous mais où l’on ne voit pas un seul Européen pour l’instant, pas un Américain ni un Japonais, et les femmes mûres se baignent tout habillées ou ne se baignent pas, et voici cette vieille qui admoneste cette adolescente en maillot au motif qu’elle s’est trop approchée des hommes, là-bas, qui font les fous de leur côté…   

Le secret. – Dans le dernier livre de Colette Fellous, un amour de frère à paraître prochainement, une scène des plus troublantes en dit long sur la très grande intimité et la très grande distance unissant-séparant la jeune sœur de vingt ans et son frère de sept ans son aîné lorsque de celui-ci, reposant nu après sa mort, nu mais sous un drap, sa sœur s’approche, seule, et soulève le drap pour voir de lui cette chose qu’elle n’a jamais vue alors qu’un tel amour les unissait qu’elle draguait parfois les garçons pour lui – ce confondant secret de l’autre ignoré, trop dangereusement aimé et interdit, séparé par sa mortelle maladie de diabétique et par celle de vivre aussi…

La nuit des femmes. – Le bord de mer de Moknine n’est pas loin aujourd’hui du cloaque, où Rafik et les siens venaient se baigner en leur âge tendre, et c’est devant ce rivage infect, paradis de jadis, qu’il m’apprend que les femmes, ici, n’étaient autorisées à se baigner que la nuit ; et je me rappelle alors les affolements pudibonds de notre grand-mère paternelle tout imprégnée de sentences bibliques et surtout de l’Ancien Testament et de l'apôtre Paul le sourcilleux, jérémiades et malédictions, chair maudite et interdits variés, qui nous enjoignait, garçons, de cacher notre oiseau, et pas question pour les filles de porter ces minijupes ou ces bikinis inventés par Satan...

Image: photo JLK.

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Avant les Dunes électroniques...

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Chemin faisant (16)

Mise en garde. – Rafik l’étudiant, déjà vibrant de révolte et d’insolence, avait affronté son oncle Ahmed alors ministre de l’économie, en lui reprochant de promouvoir le tourisme dans les années 60. « Vous allez faire de nous des larbins, sinon des putains ! », avait lancé l’impudent à la face du grand homme de la famille qui l’écarta d’un revers de main : « Va donc, fils, tu ne sais rien de tout ça ! »

Or, un demi-siècle plus tard, l’on se dit qu’il y avait du vrai dans l’objection du jeune rebelle et que la question mérite d’être repensée…

Tunisie3.JPGSans rien voir... – Azza la romancière nous raconte l’histoire, à valeur de fable, de cette jeune touriste, d’origine tunisienne, revenue au pays avec des amis français en janvier dernier pour un séjour balnéaire assorti de tous les agréments distrayants, sportifs et festifs, quinze jours de rêve et retour vers le 20 janvier pour découvriràparis  que, pendant ce temps,  la Révolution était survenue en Tunisie.

Tunisie2.JPGTourisme de masse. – L’embêtant avec ce tourisme-là, c’est que tu ne rencontre personne en vérité ; je me l’étais dit en 1970, envoyé en Tunisie pour mon premier reportage consacré au tout début du tourisme de masse, et je me le répète aujourd’hui en constatant  à quel point le malentendu se trouve entretenu entre prétendus maîtres et semblants de serviteurs – ces rôles que tu peux inverser à l’envi…

Image : photos JLK d’un premier reportage en Tunisie, en 1970.

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23/05/2016

Des amis sous les étoiles

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Chemin faisant (15)
Le monde à refaire.
– Dans le jardin sous les étoiles, dans la nuit traversée par les appels du muezzin et les youyous d’une proche fête de probable mariage, ce samedi soir, nous refaisons le monde entre amis et jusqu’à point d’heures, avec le rire pour pallier les éclats de Rafik le scribe, lesquels n’ébranlent en rien la patiente bienveillance de son frère Hafedh le conseiller, avocat et prof de droit qui connaît mieux que moi les rouages des institutions suisses sans parler des moindres aspects de la société tunisienne en plein changement. A propos, ainsi, des croyants musulmans priant sur le pavé jouxtant les mosquées, il nous explique que ceux-là, sincères et non politisés, ne constituent aucun réel danger et qu’il serait vain de leur interdire de prier ainsi, que le pays restera musulman et que la majorité des Tunisiens désapprouve les extrémistes violents, salafistes et compagnie, dont on a fait des martyrs en les enfermant et les torturant ; pourtant l’incertitude demeure et les excès de ceux-ci et des anciens du Parti dominant restent aussi imprévisibles.

262591_2260074428206_1217454_n-1.jpgQuelle dignité ? – De ces apaisements de l’homme sage et pondéré Rafik le scribe n’a rien à faire. À ses yeux l’agenouillé et le couché sont indignes, mais c’est à mon tour de lui faire observer que prier est pour l’homme une façon aussi de se grandir et non seulement de s’aplaventrir, de se recueillir et de s’ouvrir à un autre ciel tout spirituel, et Nozha la gracieuse et la joyeuse invoque alors les transits d’énergie qui nous font communiquer avec les sphères et l’infini, et ma bonne amie sourit doucement et j’en reviens à d’autres cultes actuels du barbecue et du jacuzzi peut-être moins dignes que le fait de participer à la Parole – puis notre rire relativise toutes ces graves méditations dans la nuit des dieux divers…

281418_2270975300721_6757119_n.jpgLes amis. – C’est ce couple pétillant des vieux fiancés de Moknine, c’est Azza la femme médecin et écrivain évoquant le mimétisme des immolés par le feu, c’est cet autre médecin romancier imaginant dans son livre le rapprochement soudain des rivages opposés de la Méditerranée et racontant ensuite ses derniers mois d’opposant sur Facebook, c’est Samia sa conjointe professeure de littérature modulant ses propres observations sur ce qui se prépare, c’est Jalel nous consacrant une matinée pour nous montrer le Bardo, c’est Rafik et ses frères et sa nièce de trente ans lancée dans la modélisation en 3D d’une série d’animation évoquant la Tunisie de 2050, les amis c’est l’amitié sans idéologie, les amis c’est l’accueil et l’écoute et les possibles engueulées, les amis c’est l’art relancé de la conversation ou l’art du silence accordé - c’est un peu tout ça les amis…

 

 

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Leçons de mémoire

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Chemin faisant (14)

Passéisme. –  « C’était tellement mieux avant ! », soupire la très vieille dame vieille France à sa compagne et complice qui lui demande de préciser : «Vous voulez dire du temps de Ben Ali ? », et la première : « Mais non voyons, je ne parle pas de ce malfrat ! », alors la seconde d’insister : «Vous voulez donc dire du temps de Bourguiba ? », et la très vieille momie : « Eh surtout pas ce manant de Bourguiba qui a tout chambardé ! Vous ne vous souvenez donc pas des parasols de l’Hôtel Majestic, combien leur couleur s’accordait aux uniformes de nos légionnaires… »

Régression. – Rafik le scribe ne décolère pas, qui revient du quartier de la rue de Marseille, ce vendredi de prière, où il a buté sur des centaines de croyants musulmans obstruant la chaussée, comme on l’a vu à Paris et comme il me disait, récemment encore, que jamais on ne le verrait dans son pays !

« C’est le choc de ma vie ! » s’exclame-t-il en tempêtant, lui qui se vantait hier d’avoir botté le cul, adolescent, d’un agenouillé priant dans le nouveau sanctuaire de Feu Bourguiba, et son frère Hafedh le conseiller, plus tolérant, plus débonnaire, de chercher à le calmer en arguant qu’il ne s’agit là que d’une minorité, mais plus grande que la colère du Prophète est celle de Rafik le mécréant !  

Révolution ? – Il n’y aura de Révolution, me dit Rafik le scribe, Rafik le voltairien, Rafik l’intraitable laïc, que le jour où l’on cessera de me dire que je suis musulman parce que je suis Tunisien ! Mes frères m’enjoignent de me calmer en me disant que c’est comme ça parce que cela l’a toujours été, mais jamais je ne l’accepterai, pas plus que je n’ai accepté de célébrer le ramadan dès l’âge de Raison de mes douze ans ! Qu’est-ce donc que cet état de fait qui nous ferait musulman sans l’avoir voté ?

Photo LK: Rafik Ben Salah dans sa classe d'école primaire, à Moknine, cinquante après...

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22/05/2016

Magies et souvenances

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Chemin faisant (13)

Jeteurs de sorts. – Comme nous filons plein sud sur l’autoroute à trois larges pistes constituant l’ancienne Voie Royale menant le Président Ben Ali d’un de ses palais à l’autre, nous remarquons, sur l’accotement, un jeune homme brandissant un bâton le long duquel se tortillent de drôles de lézards vivants. Alors notre ami Semi l’enseignant, frère de Rafik le scribe que nous accompagnons dans son pèlerinage à Moknine où il a passé son enfance, de nous apprendre qu’il s’agit de caméléons à vendre en vue de pratiques magiques, telles que s’y employait la femme du Président elle-même. La chose paraît hallucinante mais elle a été rapportée récemment par l’ancien majordome de la sinistre « coiffeuse », qui égorgeait chaque matin un caméléon sur la cuisse du potentat, lequel jetait aussitôt un sort à tel ou tel ennemi…

1151351042.jpgHeureux les humbles. - Après Hammamet, où se trouve l’ancien palais présidentiel, l’autoroute n’a plus que deux pistes, puis le voyage se poursuit par des routes de moins en moins larges, dans ce paysage du Sahel tunisien évoquant d’abord la Provence des vignobles et ensuite la Toscane des oliveraies, jusqu’à une bourgade où, par une entrelacs de ruelles de plus en plus étroites, nous arrivons dans celle qui fut le décor de l’enfance de Rafik le scribe et de ses neuf autres frères et sœurs.

Tunisie65.jpgOr une suite d’émotions fortes l’attendent en ces lieux. D’abord en tombant sur un grand diable émacié, la soixantaine comme lui, qu’il n’a plus revu depuis cinquante ans et avec lequel s’échangent aussitôt moult souvenirs qui font s’exclamer les deux frères se rappelant l’interdiction paternelle qui leur était faite de jouer avec ce « voyou » !
Ensuite en pénétrant dans la maison familiale occupée aujourd’hui par deux sémillants octogénaires : elle d’une rare beauté vaguement gitane, et lui figurant un vrai personnage de comédie orientale, qui nous ouvrent une chambre après l’autre afin de bien nous montrer qu’ils ne manquent de rien, leurs beaux lits d’acajou, leurs grandes jarres d’huile et de mil, le confort le plus sommaire et parfaitement  suffisant à l’évidence.

Tunisie66.jpgEt puis  dans la foulée : Rafik le scribe, conteur inépuisable retrouvant les lieux de son Amarcord des années 50, Rafik retrouvant la petite gare désaffectée de Moknine, Rafik pénétrant ensuite dans la salle de classe où l’instituteur le rouait de coups avec son bâton d’âne, Rafik retrouvant la boutique du photographe pédéraste qui lui valut d’être battu une fois de plus par son père inquiet de le voir revenir de là-bas avec un photo dont il était si fier, Rafik ému, tour à tout exalté, pensif, abattu, révolté une fois de plus…

 Vegas au Tiers-Monde. – En moins d’une heure et sur moins de cinquante kilomètres, entre Moknine et Sousse, dix kilomètres de côte délabrée et l’urbanisation touristique à l’américaine la plus délirante, on passe de la quasi misère au plus extravagant tapage de luxe, modulé par autant de palaces monumentaux, actuellement sous-occupés.

Voilà bien la Tunisie actuelle, qu'on sent entre deux temps et deux mondes, deux régimes et le choix le plus incertain - la Tunisie de toutes les incertitudes et qui aura de quoi faire avec tant de contradictions et de contrastes confondants, la Tunisie de demain dont on espère qu’elle s’aime assez pour s’aider; la Tunisie qu'on aurait envie d’aimer, aussi, sans la flatter, cette Tunisie où l'on est si bien reçu tout en restant tellement étranger...

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Souriez, vous êtes en Tunisie...

 

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Chemin faisant (12)

Double sens. – À en croire la vieil Algérien Kateb méditant au bord de la fosse des singes Hamadryas,  au zoo du Belvédère, le Tunisien se signale par une étrangeté de langage qu’on peut trouver choquante, en cela qu’il mange la femme et baise la chèvre.

De fait, lorsqu’un Tunisien se vante d’avoir connu une femme au sens biblique, il dit l’avoir mangée, ce qui ne semble pas une expression dictée par le Coran. En revanche, après un bon repas, il dira chastement qu’il a baisé la poule ou l’agneau, ce que le loup entendrait autrement puisqu’il se contente de manger ceux-là…

Tunisie37.jpg Preuves par le vide. – Le match de football de la finale  de la Coupe de Tunisie, qui a été gagnée lundi soir par L’Espérance, contre l’Etoile, nous a valu un tonitruant concert de klaxons sur les pentes de Sidi Bou Saïd, mais c’est surtout devant les écrans de télé que la fête a eu lieu puisque la rencontre s’est jouée « à huis-clos » devant un stade à peu près vide, réservé à environ 2000 spectateurs, pour cause d'injonction répressive et de sécurité générale à relents post-révolutionnaire. Or on sait que la Révolution a également vidé les grands hôtels de Tunisie, au dam de l’économie du pays et des gens qui en vivent.

Tunisie45.jpgC’est cependant avec une espèce de satisfaction maligne que j’aurai traversé les halls froids et les allées et les pelouses désertées du Mövenpick de Gammarth dont l’étalage de luxe se déploie jusqu’au rivage doré, quasiment sans âme qui vive – et c’est l’expression qui convient à cette planque pharaonique pour Lybiens friqués: sans âme qui vive.

Jalel.jpgL’heureuse erreur. – À la buvette du musée du Bardo toujours en chantier, dont nous avons parcouru  ensemble le fabuleux dédale de mosaïques, le prof poète Jalel El Gharbi nous avoue, quand nous lui demandons s’il avait prévu cette révolution, qu’il s’est juste trompé de trente ans. Mais la Mafia régnante, selon lui, était condamnée à terme : il était pour ainsi dire écrit qu’un tel état de corruption signât sa propre fin.

Et voici qu'avec trente ans d’avance, les Tunisiens déjà s’impatientent !

Images: singes hamadryas au Jardin du Belvédère; les incidents d'avril dernier opposant L'Etoile et L'Espérance; le Mövenpick désert de Gammarth; Jalel El Gharbi.

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21/05/2016

Ceux qui nous pompent l'air

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Celui qui te raconte une fois encore son opération / Celle qui ne fait que passer et s’incruste un siècle et demi / Ceux qui ont toujours une cata à raconter au Courrer du cœur / Celui qui te téléphone chaque fois qu’il se rappelle ton utilité / Celle qui est prête à t’expliquer son recueil de poèmes ésotériques /  Ceux qui ne lâchent jamais prise / Celui qui fait surveiller l’avocat de son ex / Celle qui surveille la consommation de Martini de son beau-père Alfred / Ceux qui sont au courant des rabais pour seniors / Celui qui tient la jambe de l’acrobate hédoniste / Celle qui te demande de veiller sur son cobra pendant la Toussaint / Ceux qui demandent à leurs ex de rester discrètes / Celui qui envoie ses témoins à Jéhovah / Celle qui remonte les bretelles du diacre naturiste / Ceux qui se rendent insupportables à force de prévenance absolument désintéressée / Celui qui remercierait son supérieur de le tancer si tant est que son supérieur le tançât / Celle qui te reproche l’inconduite de ta nièce alors que sa sœur à elle suit les traces de votre cousin olé olé / Ceux qui prétendent que les Islandais manquent de tonus sexuel alors que des chercheurs américains ont établi les conséquences du voisinage des volcans sur le système hormonal moyen / Celui qui a rencontré ce Monsieur Météo dont on parle en Allemagne et qui dansait  sur une piste balinaise avec un parapluie jaune / Celle qui a pris des leçons chez Lassie chien fidèle puis est partie avec un éleveur de visons / Ceux qui avaient 30 millions d’amis à la télé et seulement trois cents sur Facebook / Celui qui se fait fort de publier des livres littéraires et gourmands à la fois plus une certaine touche spirituelle enfin tu vois quoi / Celle qui t’envoie des compliments en espérant visiblement que tu fasses pareil mais te fatigues donc pas Mireille / Ceux qui sont toujours en train de monter un coup fumant sur le trottoir / Celui qui fixe la Top de 67 ans qui dorlote son gigolo en lui évoquant ses années Dior / Celle qui préfère les mensonges de ses gigolos les plus cupides aux vérités de son miroir méchant miroir / Celui qui te rappelle pour t’enjoindre de ne plus le rappeler / Celle qui ne trouve pas la sortie de la morgue et y passe donc la nuit sans pyjama / Ceux qui rentrent chez eux par la petite porte / Celui qui remonte la pente à reculons / Celle qui écrit à Monsieur Météo qu’il est son rayon de soleil même quand il pleut / Ceux qui restent optimistes en dépit de la nouvelle bactérie du concombre, etc.

Image : Philip Seelen 

 

 

Chemin faisant (11)



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Dans le bleu. – On sait que c’est au Baron d’Erlanger, peintre délicat, que Sidi Bou Saïd doit le dominion établi de son bleu, sans pareil au monde si l’on excepte quelque ruelle ou quelque place de Séville ou des Cyclades, mais un tel ensemble, ici, du blanc chaulé et de cet extrême azur que surexaltent le violet ou le rouge et le blanc des bougainvillées et du jasmin, me paraît unique absolument, qui dépasse le pittoresque et le pictural pour devenir peinture sculptée ou architecture rêvée par un géomètre poète de la vraie races des bâtisseurs anonymes pour lesquels la beauté relève d’une seconde nature. On en reste sans voix.
Or, à ce bonheur avéré s’ajoute ces jours celui de voir les terrasses, au soir venant et à la nuit se faisant lentement sur la baie, occupées par des Tunisiens de tous âges et semblant goûter la jouissance du lieu plus tranquillement, au lieu de la meute ordinaire des roumis en pantelants troupeaux - et la nuit vient, on savoure son thé de menthe les yeux perdus jusqu’au Mont de Plomb, de l’autre côté des eaux scintillantes; et les amis s’attarderont longtemps encore à poursuivre sans discontinuer leur débat sur la vie qui va dans ce pays tout occupé de soi…

59f8da5f-38a1-43af-b395-2ee507434262.Medina_Tunis_Tunisia.jpgBigarrures de la Médina. – Avant cela nous nous étions perdus à travers la médina, dans la houle canalisée de la foule entre les hauts murs à loggias et moucharabiehs, étourdis par la touffeur des odeurs sucrées et des beignets, des parfums, des narguilés, et dans cette boutique où je m’étais arrêté pour faire l’achat d’une sacoche de cuir utile à l’attirail du plumassier, le prénommé Brahim, tout avenant avec sa dent manquante lui donnant quelque chose de médiéval, avait sorti son briquet pour me prouver que ce cuir-là n’était pas du vulgaire skaï et valait donc son pesant de dinars, et j’avais réduit sa mise de moitié, sur quoi Brahim m'ayant demandé quel avenir je voyais à son pays, je lui répondis comme au jeune douanier me le demandant pareillement à notre débarquement : mais mon gars c’est ton affaire et je te la souhaite toute bonne !

zoo-du-belvedere.jpgLa sieste du tigre. - De la progression des salafistes et du ramadan prochain dont le parti religieux pourrait tirer profit politique, du sort de la Banque islamique ou de la déconvenue liée au nouveau Pacte républicain, le tigre du zoo du Belvédère ne semble point se préoccuper le moins du monde, mais qui oserait lui parler de liberté à celui-là !
Nous avons subi cet après-midi la morgue de la lionne et le dédain du cerf de l’Atlas, le regard plus doux et plus triste à la fois du Mouflon à manchettes et, sur leur rocher, les crânes mimiques de défi des babouins, nous avons vu le rhinocéros se tourner très lentement à notre arrivée pour ne plus nous montrer que son formidable derrière blindé – nous avons perçu l’humeur plombée par la chaleur des encagés, et je me suis rappelé alors ce paragraphe de Rien que la terre de Paul Morand où tout est dit de cette confrontation: « Je rêve d’un pacte de sécurité entre l’homme et les animaux, où chacun cessant d’obéir à la loi de la jungle, s’engagerait à se respecter en s’aimant ; où les tigres, comme des frères, viendraient à Singapore se faire soigner les dents par le dentiste japonais ou épiler les moustaches par le coiffeur chinois, iraient au besoin se faire admirer dans ces jardins zoologiques qui seraient comme d’accueillants hôtels, puis rentreraient librement chez eux dans la forêt équatoriale. Mais comment leur cacher que les hommes mangent de la viande ? »

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20/05/2016

Lendemains qui chantent

 

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Chemin faisant (10)

En roue libre. – Six mois après la Révolution du jasmin flotte toujours, en Tunisie, un parfum de liberté retrouvée dont tout un chacun parle et débat dans une sorte de joyeuse confusion qui me rappelle un certain mois de mai frondeur ; et comme au Quartier latin d’alors on y croit ou on veut y croire, on ne peut pas croire que ce soit un leurre, et d’ailleurs on va voter pour ça, cependant  ils sont beaucoup à hésiter encore - pourquoi voter alors que tout se manigance une fois de plus en coulisses ?  Et ceux qui y croient ou veulent y croire vont le répétant tant et plus : que l’Avenir sera  l’affaire de tous ou ne sera pas...

Plus jamais peur. – Et là, tout de suite, sur les murs de l’aéroport et par les avenues ensuite, aux panneaux des places et sur la haute façade de l’ancien siège du Parti, voici ce qui sidère et réjouit Rafik le Scribe de retour au pays : que le Portrait omniprésent du Président n’y est plus, que cela fait comme un vide – qu’on n’attendait que ça mais que c’est décidément à n’y pas croire tandis que les gens répètent à n’en plus finir, genre Méthode Coué, que jamais, en tout cas, jamais  on ne reverra ça…                 

254234_2245354820225_4145306_n.jpgÀ La Goulette. – Et dès le premier soir à La Goulette c’est la bonne vie retrouvée, la cohue de la rue et la bousculade populeuse, le jovial chaos des gens et des conversations aux terrasses où l’on continue de ne parler que de ça : de ce qui nous arrive et en adviendra, et c’est un régal de mets et de mots malgré l’anxiété qu’on sent mêlée aux libations – à la tablée du Scribe son frère le Conseiller Hafedh se livre à la plus fine analyse d’où il ressort que tout reste à faire et que rien n’est acquis, confiance et méfiance iront de pair et la soirée s’éternise entre frères humains.

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19/05/2016

Retour en Tunisie

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Chemin faisant (9)

La boule. – Sur le départ  on hésite, à tout coup, une dernière fois. On a la boule au ventre. On serait tenté de tout  laisser tomber. On pense à l’emmerdement de tout voyage dans les pays à cabinets différents des nôtres. On pense à la chaleur, on pense aux voleurs (il n’y a que ça dans les autres pays), on pense à l’eau douteuse des pays de là-bas - et puis tout à coup ça y est, c'est reparti, le vieil homme est dépouillé, Aladin nous voici et Ferdine remet ça : « ça a commencé comme ça… 

Kairouan.jpgKAIROUAN, 1970. – Et tandis que nous bouclons nos valises me revient le souvenir enchanté de Kairouan cette nuit-là, la première fois, cette nuit que j’étais tombé du ciel en reporter tout débutant, l’avion à hélices nous avait pas mal secoués, le nom de MONASTIR m’était apparu au-dessus des palmiers et maintenant c’était la route à cahots qui nous trimballait, enfin voici qu’au bout de la nuit noire tout était devenu blanc : c’était Kairouan aux mosquées, j’étais transporté, jamais je n’avais vu ça, c’était une magie éveillée, tous ces types en robes blanches et cette mélopée de je ne sais quelle Fairouz, ou quelle Oum Kaltsoum, tous ces appels tombés de je ne sais quels minarets et ces envolées, et sur les milliers de petits écrans de télé : ce même vieux birbe en blanc sorti la veille de l’hosto et qu’on me disait le père de tous - ce Bourguiba qui parlait à ses enfants ce soir-là…

jasmin-vendeur-290711.jpgPARFUMS. -  Il paraît que ça s’est gâté en quarante ans, là-bas à Djerba, je ne sais pas, on verra, d’ailleurs ce n’est pas sûr qu’on s’y pointera, mais rien ne me rappellera plus, jamais, le parfum du printemps, la douce fraîcheur du printemps, la moelleuse suavité du printemps que celui de la fleur de jasmin dans les allées de Djerba…

Images : Kairouan.

 

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18/05/2016

Mémoire vive (96)

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À La Désirade, ce 1er décembre 2015. - J’avais rendez-vous ce matin avec le Dr M***, pour un premier aperçu des résultats de la radiothérapie, sur la base d’un test sanguin. Or on peut être rassuré pour le moment, avec un taux de PSA de 9, après le pic de 14 qui a nécessité le traitement. Le cancer est sous contrôle, dans sa capsule, sans métastases à ce qu’il semble, mais on ne pavoise pas pour autant. Nous avons pris rendez-vous pour mars prochain, en espérant atteindre le chiffre « normal » de 7 ou de 5, en attendant mieux.  

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La lecture de Freud m’intéresse à proportion de son contact avec la réalité humaine. Pourtant ce souci n’a rien d’anecdotique. Il s’agit juste d’échapper à une nouvelle idéologie, sans parler des chapelles qui s’en disputent l’interprétation.

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Ce qui me semble important, pour éviter toute lassitude et toute aigreur, c’est de se concentrer sur les objets et ne pas se laisser contaminer par le clabauage et la morosité ambiants. Claude L***, à la rédaction de La Tribune de lausanne, m’appelait le pinson des neiges, au motif que je sifflotais du matin au soir Et cela, ma foi, m’est resté : je chantonne tout le temps.

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Je me reproche parfois d’avoir perdu beaucoup de temps au fil des années, surtout entre 25 et 35 ans, mais, d’un autre point de vue, je ne me suis jamais arrêté sur mes chemins de traverse, alors que tant d’autres qui semblaient si affairés se sont encroûtés pour l’essentiel. Et puis, comme disait mon ami Thierry Vernet : on ne peut pas être et avoir été, donc passons.

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L’idée de Nietzsche (selon Peter Sloterdijk) que l’Antiquité ne cesse de se régénérer et constituerait une présence habitable pour qui l’admettrait, me convient pleinement. Homère est un présent toujours possible, de même que Socrate via Platon ou Hérodote, Virgile ou Théocrite. Je choisis ce qui m’est réellemnent contemporain, à tous les siècles, mais l’Antiquité nous désaltère de l’eau la plus fraîche, Chine comprise cela va sans dire.

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Un problème, qui est parfois le mien, tient au fait qu’on oublie tout au fur et à mesure, et c’est à la fois tant pis et tant mieux vu qu’on crèverait de tout se rappeler. Puis on se dit (je me dis) qu’heureusement : on écrit, et mes carnets en conservent les traces depuis 1966. Puis on oubliera ce qu’on a écrit…

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1743162877.jpgLire La Commedia de Dante aujourd’hui n’a aucun sens si l’on n’y voit qu’un devoir culturel ou pire : un programme de développement personnel, alors qu’elle ne relève que de l’expérience vécue de la poésie. 

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Le dernier film de Nanni Moretti, Mia madre, nous a beaucoup touchés, L. et moi, nous rappelant les derniers jours de nos mères respectives.

Le film – l’un des plus limpides et sensibles de Moretti, avec La chambre du fils -, est un modèle d’humour tendre à dérives, parfois, de douce folie, et rien n’y est discordant ni banal : tout est perçu à fleur d’émotion et au gré de retours de mémoire rantôt poignants et tantôt cocasses.

En outre, ce film m’a rappelé le texte qui m’a été inspiré par les quinze jours que nous avons vécus après l’accident cérébral de notre mère, qui constitue la dernière partie des Passions partagées.

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Pascale Kramer m’a adressé, dans l’après-midi, un message de vive reconnaissance, à propos du long texte que j’ai consacré à son Autobiographie d’un père, où elle me remercie particulièrement d’avoir souligné, dans ma présentation du livre, le thème du pouvoir souvent abusif exercé, par ceux qui détiennent le savoir et le langage, sur ceux qui en manquent – les sans-mots de la classe moyenne inférieure, nouvel avatar du prolétariat qu’on retrouve dans ses autres livres autant que dans les romans d’un Philippe Djian.

Ce mercredi 9 décembre. – À Vevey, dans un ancien restaurant transformé en bar à tapas. Typique des métamorphoses actuelles, mais je ne suis pas forcément contre : va pour la mutation. J’y lis Le magnétisme des solstices de Michel Onfray, son journal. Et tout de suite je suis rebuté, après le titre qui veut « faire poétique », par l’agressivité prétentieuse et la démagogie balnéaire de l’hédoniste. Et dire qu’on appelle ce sophiste un philosophe, alors qu’il ne fait que jongler avec les idées des autres, soit pour les nier soit pour s’en parer comme des plumes d’un paon. Sa prose sans style me rappelle par trop les sectes rationalistes du siècle dernier dans leurs libelles fleurant déjà le rance.

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Ne plus penser qu’à donner, à produire, si j’étais un arbre je le dirais sans penser : à fleurir

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Réviser son histoire de la philosophie occidentale dans la classe du professeur Revel est un vrai bonheur, surtout dans la forêt, sur un banc de cette allée silencieuse... 

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La lecture de L’Encyclopédie capricieuse du tout et du rien m’intéresse et parfois m’épate ou me donne de nouvelles idées, mais je m’en éloigne quand Charles Dantzig moralise (un peu) ou dogmatise (à la française) ou quand il laisse affleurer son personnage de célibataire homo de gauche, ou de littérateur à la Sollers qui se met alors à poser et à plastronner sur le même air du solipsisme fameux, fumeux et furieux que d’autres intempestifs à la Nabe ou à la Dante, comme quoi il n'en est qu'un en France littéraire et c'est MOI, MOI, MOI...

Tout cela qui, vu avec un peu de recul, et par exemple de La Désirade, paraît assez dérisoire. Le défaut que je signale, qui est aussi défaut de style, se retrouve d’ailleurs dans son roman, qui s’empêtre dès que l’auteur devient « journaliste » ou même propagandiste de la cause gay.

Assez significativement, Dantzig croit (d’après ce qu’il en dit dans ses interviews) que son personnage de politicien de droite homophobe est le personnage le plus important et le plus réussi du roman, alors que c’est tout le contraire à mon avis : une caricature sans nuances ni consistance, bref tout qu’un personnage de roman convaincant, alors que le reste du livre est plein de très bonnes choses et d'une écriture souvent épatante. 

De fait, Charles Dantzig est un lecteur aussi poreux que Sollers et un prosateur hors pair quand il oublie de poser.

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J’ai parfois l’impression qu’il y a un fantôme en moi, un être physique autre, peut-être dépendant de la maladie ? Ou peut-être n’est-ce qu’une fantasmagorie ?

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Est-il obligatoire, pour le fils, de tuer le père afin de s’affirmer ? Et s’il ne s’agissait pas, plutôt, pour le fils, de de se protéger du père tueur ?

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Nous parlons, avec un ami, du phénomène d’époque que constitue l’effarant manque d’attention de beaucoup de nos contemporains. Maurice Chappaz y voyait la plus grande tare de ce temps - et c’était avant l’Internet.

IMG_1318.jpegCe mardi 15 décembre. – J’ai fait cette nuit un rêve à caractère récurrent puisque, une fois de plus, je me suis retrouvé dans le Vieux Quartier de mes récits et de mon ancienne vie aux escaliers du Marché. Or l’accès au numéro 13 de la rampe en question m’était interdit par une porte murée, et je n’en finissais plus de tourner en rond dans le quartier à moitié en ruines, véritable chaos de murs effondrés dont le décor m’apparaissait avec une extrême précision, copie conforme de mes souvenirs, jusqu’au moment où je me suis retrouvé dans la voiture d’un personnage à la fois inconnu et complice…

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J’ai résolu, pour le temps qu’il me reste à vivre, de me montrer beaucoup plus réservé et distant, en sorte de me protéger, d’une part, et d’autre part de rappeler, à ceux qui tendent à tout niveler, que tout n’est pas égal et que tous ne sont pas égaux. Cela allait de soi du temps de notre jeunesse, où un homme de plus de 60 ans méritait quelque respect, alors qu’aujourd’hui les jeunes mufles des milieux littéraire et médiatique ont perdu toute jugeote à cet égard et se croient la mesure de tout.

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La médiocrité m’est de plus en plus insupportable, et ce matin (avant l’aube) je me sentais l’humeur d’un Léon Bloy ou d’un Thomas Bernhard, vitupérant les crétines et les couillons des milieux littéraire et médiatique, après quoi j’ai retrouvé ma bonne amie et mon bon naturel, etc.

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La lecture de Pap’s, de l’ami Antonin, me rappelle à la fois le personnage et la personne d’Emile Moeri, sonpère qui fut mon ami, et mon propre père avec lequel j’ai pu nouer, aussi, de tardifs liens d’amitié.

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La question de l’intimité se pose avec la pratique de l’Internet, et la nécessité d’une protection s’imposera de plus en plus. Il s’agit de protéger son corps et son cœur, donc son esprit et son âme, puisque le corps et l’âme ne font qu’un. L’âme est la partie la plus personnelle de la personne, qui doit être protégée parce qu’elle est aussi la plus sensible et la plus secrète.

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Unknown.jpegEn lisant le Pap’s d’Antonin Moeri, je découvre un aspect d’Emile que j’ignorais, lié à sa recherche personnelle de jeune homme en quête d’absolu et en mal de céativité littéraire. Les velléités d’écriture du père, devenu médecin, ont été formulées dans les quatre cahiers noirs qu’il a remis à son fils avant sa mort, et l’on y perçoit une réelle nature d’individualiste possiblement créateur, en rupture avec son milieu de vignerons vaudois mais sans la force nécessaire à la poursuite, de front et sur la durée, d’une activité de médecin et d’écrivain. À en juger par les extraits de ces cahiers, autant que par les nombreuses cartes postales que j’ai reçues d’Emile, celui-ci avait une qualité d’observation et d’expression révélant une certaine originalité, mais ses essais en matière de narration ne semblent guère, en revanche, bien concluants.

Assez curieusement, ce travail de mémoire du fils marque, plus qu’une relation de fils à père, celle d’un fils à l’égard d’un autre fils, avec le décalage d’une génération.

Pour ce qui me concerne, je vois au moins deux raisons de m’intéresser à ce livre, qui éclaire une personnalité que j’ai bien connue tout en faisant revivre une époque et un milieu – toute une société en voie de disparition. De Pierre Estoppey à Georges Haldas, Olivier Charles ou Jeannot l’Oiseau, entre vingt autres écrivains ou artistes, tous les amis d’Emile, à part l’abbé Vincent, ont disparu. Or Antonin, à travers le portrait « en creux » de son père, restitue bel et bien quelque chose de cette époque, avec ses créateurs et ses amateurs éclairés, même si l’on eût pu en dire beaucoup plus sur les relations d’Emile et de Charles-Albert Cingria, ou de Louis Moilliet.

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En lisant ce matin plusieurs chapitres du Sable mouvant d’Henning Manckell, je pensais à l’angoisse particulière que doit susciter le verdict fatal d’un cancer sans rémission, et j’ai naturellement rapporté son cas au mien en attendant d’en savoir plus sur celui-ci dans les semaines et les mois à venir…  

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Le sentiment, ou plus exactement la sensation, à la fois physique et métaphysique, que tout est finalement néant et poursuite du vent, se trouve contredit, en moi, par la conviction (le sentiment intérieur) que tout a un sens. Or ce double sentiment recoupe ce que John Cowper Powys exprime à la dernière page de son Autobiographie… 

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J’aimerais mieux qualifier (plus que définir) le type de relations (en majorité non-relations) établies à l’enseigne d’Internet, autant sur les blogs que par Facebook. Dans quelle mesure ces relations sont-elles plus que des échanges virtuels et plus que des illusions ou des fantasmagories ? Cela mérite, je crois, d’être observé et discuté.

Réduire l’Internet à une poubelle, selon l’expression d’Alain Finkielkraut, me semble excessif et injuste, mais dire comme lui qu’il y quelque chose d’ « atroce » dans ce que permet Internet me semble en revanche justifé à bien des égards, et notamment dans le déferlement des opinions assenées et des invectives anonymes tous azimuts.

Ce qui est sûr, c’est qu’il y a un bon usage de la Toile à défendre contre la vulgarité, le clabaudage et le n’importe quoi.

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En lisant le chapitre d’une vie de Dante consacré à la Vita nova, je conçois plus précisément la formidable cohérence de tout l’édifice intellectuel et moral, mental et spirituel, philosophique et poétique de cete œuvre finalement accomplie dans la Commedia. Œuvre-somme d’un seul homme – livre total, comme le qualifiait justement François Mégroz qui avait le tort, en revanche, de considérer que cette seule lecture suffisait pour une vie…

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J’aurai toujours été de l’espèce des généreux, en butte au dédain voire au mépris des égoïstes et des ladres. Aujourd’hui je peux le dire tranquillement : que tous ceux, jeunes surtout, que j’ai soutenus, aidés, encouragés d’une manière ou de l’autre, en littérature, m’ont laissé tomber comme une vieille chouette. Or je me sens, intérieurement, bien plus jeune qu’eux ; et ce n’est pas pour me rassurer à bon compte que je le constate : c’est parce que c’est vrai.

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Je me le disais, hier, sans trop de dépit : que pas un de mes profs, ni du collège ni du gymnase, pas plus qu’aucun de mes camarades de collège ou de gymnase, ne m’aura jamais fait un signe à la suite de mes publications. Ce qui s’appelle être prophète en son pays : plus qu’inaperçu, sciemment ignoré. Mais c’est ainsi, aussi, qu’on se blinde et qu’on avance plus librement.

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Ma bonne amie a des antennes : c’est un vrai radar à détecter la fausseté.

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pound.jpgLa (re) lecture du Comment lire d’Ezra Pound ramène aux fondamentaux, selon l’expression consacrée, mais il suffit de le citer pour couper court à toute platitude convenue : « L’enseignement littéraire était, au début du siècle, encombrant et inefficace. Il l’est encore. Certains professeurs étaient « touchés » par les « beautés » des auteurs (généralement décédés), le système, en bloc, manquait de coordinations. Etudiant la physique, on ne nous demande pas d’apprendre la biographie des disciples de Newton qui s’intéressent à la science, mais n’ont réalisé aucune découverte. On laisse l’étudiant se passer de leurs tâtonnements, notes de blanchissage et expériences érotiques. Le mépris général de l’éducation classique, plus spécialement des humanités, la dérobade générale du public devant tout livre « de mérite » et, sur un autre plsn, la publicité flamboyante qui enseigne « comment faire semblant de savoir quand on ne sait pas » auraient pu avertir les sensibles qu’il y a quelque chose de défectueux dans les méthodes appliquées de nos jours à l’étude des Lettres ».

Rien à changer à cette entrée en matière datant de 1934. Juste ajouter que c’est, aujourd’hui, pire qu’alors…  

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En vérité, révérence à ma mère, je me sens bien plus réaliste que mystique.

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Cauchemar du souterrain cette fois, que j’ai raconté à Lady L. dès mon réveil.

Je me trouvais en voiture avec Jean Ziegler. Celui-ci m’impatientait un peu en ne répondant pas à mes questions, notamment à propos de droit de l’ordre du Conseil de sûreté.

Cependant, arrivés en un lieu d’où la voiture devait emprunter un souterrain, je quittais la voiture de fonction en compagnie de la jeune Alexia, 5 ans, que je prenais sur mes épaules pour entreprendre la traversée du souterrain. Or celui-ci se présentait d’abord sous la forme d’une entrée de grotte étroite mais assez haute, pourvu d’une voûte de type gothique qui ne posait pas de difficulté de progression. Ensuite en revanche, comme toujours dans ce type de cauchermar, le boyau se rétrécissait et le plafond s’abaissait jusqu’à me forcer à me traîner à genoux avec l’enfant. Sur quoi, saisi d’angoisse, j’entreprenais de reculer, toujours chargé de mon fardeau, et forçant ceux qui nous suivaient de reculer eux aussi, jusqu’au moment soulageant où nous nous retrouvions « toute la bande » avec les fumeurs de cigarillos, sur une aire où les quolibets fusaient. L’un des moqueurs raillait mon peu de savoir-faire pratique. Je le défiais alors de traverser le souterrain sans lâcher sa cigarette. Il se débinait et je lui lançais (écho direct de ma lecture de Sable mouvant, hier soir) qu’il fallait parfois avoir le courage d’avoir peur. Mais le rêve s’arrêtait là et je n’ai pas bien compris ce que Jean Ziegler venait y faire.

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À de certains moments, il faut choisir entre la sincérité qui isole plus ou moins et la faveur du groupe ou de la meute. Au plus haut du panier, ce serait Alceste contre Philinte, mais le plus souvent c’est mélangé, jusque sur les réseaux sociaux ou la lèche et la hyène se partagent le terrain. 

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Une grande publicité, dans Le Point, fait état du jugement de Marc Fumaroli, grand érudit, professeur au Collège de France et académicien, à propos du Livre des Baltimore de Joël Dicker. Comme quoi il aurait été « emporté ». Ce qui dénote, probablement, certaine complaisance mondaine à l’égard de son ami Bernard de Fallois, mais est-ce bien nécessaire de s’abaisser à cela pour un tel homme de goût ? En tout cas, je ne crois pas un instant que ni lui, ni Fallois, aient pu gober les niaiseries du Dicker bis. Mais le succès, n’est-ce pas ? Et la flatteuse jeunesse…

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La mentalité ésotérique m’a toujours rebuté, je ne sais trop pourquoi, peut-être à cause des divers gourous et autres sectes qui l’illustrent plus ou moins. Je pourrais d’ailleurs en tirer des récits cocasses tirés de mon expérience personnelle, entre les disciples de Gurdjieff et ceux d’un certain prétendu sage indien débarquant à Lausanne en Rolls au début des années 70, les adeptes du Temple solaire et autres naïfs ou illluminés, charlatans et consorts. Par opposition, ma lecture de Dante est prosaïque et tout axée sur la poésie. Je vois ce que je lis et discerne, et ce qui parle à mon oreille et à mon esprit, c’est tout. Ensuite, les doctes peuvent me dire qu’il y a quatre voies d’accès à la lecture de la Commedia, la voie littérale, la voix synthétique, le voie didactique et la voie anagogique : je prends note et je passe, comme j’ai pris note et passé quand Alain Daniélou m’apprenait, sur un banc de Chandolin, sous les mélèzes centenaires, qu’il y a à la vie quatre sens…

Dans la foulée je lis Le Purgatoire sans me forcer, sans préjugé ni conclusion prématurée. 

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Le trésor de citations d’auteurs de partout et de tous les temps réunies par Simon Leys dans Les Idées des autres, ne cesse de m’épater et d’avérer l’idée de Cingria qui disait que le meilleur critique serait celui qui se bornerait à coudre ensemble des citations. Pourtant il va de soi que citer les grands auteurs, ou les plus humbles, voire les plus méconnus, n’a de sens que si la démarche procède d’un choix personnel découlant de la sensibilité et du goût du lecteur. Ainsi Leys précise-t-il en sous-titre que « ses » Idées des autres ont été « idiosyncratiquement compilées » par lui pour « l’amusement des lecteurs oisifs »…

Or, de même que Simon Leys trace une manière d’autoportrait par le seul fait de son choix de citations (sur les amis, l’amour, l’argent, l’attention, la beauté, la femme, la jeunesse, la mort, le rire, les sauvages, etc.), chaque lecteur se révélera lui-même en choisissant dans ce choix les citations (de Rousseau, Valéry, Baudelaire, Simone Weil, Zhuang Zi, etc.) de son propre goût.

Je choisis aussitôt celle de Simon Weil sur l’attention: « L’attention absolument sans mélange est prière. Toutes les fois qu’on fait vraiment attention on détruit du mal en soi ». Ou ceci de Nietzsche : « Concocte ton baume avec ton poison ». Ou cela de Gerard Manley Hopkins. « Là où il n’y a pas de mystère, il n’y a pas de vérité ».

Ce dimanche 27 décembre. – Notre mère aurait eu 99 ans aujourd’hui. Elle aurait mis sa jolie robe verte et aurait tenu à monter à La Désirade sans aide, et de notre balcon elle aurait admiré la vue et se serait réjoui du beau temps et de la douceur pour ainsi dire estivale du jour. Pour ma part, je suis allé me balader, via Google Earth, sur les crêtes siennoises, puis en Californie, du côté de San Diego où nous irons l’an prochain, et finalement à Shanghai et environs où nous n’irons jamais…

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Maritain dans Les idées des autres : « Il faut avoir l’esprit dur et le cœur tendre. Mais le monde est plein de cœurs secs à l’esprit mou ».

Une citation de R.A. Torrey dont j’avais fait l’exergue du Viol de l’ange : «L’enfer est l’asile d’aliénés de l’univers, où les hommes seroint persécutés par leurs souvenirs ». 

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On le taxera d’élitisme, mais Paul Valéry a raison quand il écrit que « tout le monde ne tend à lire que ce que tout le monde aurait pu écrire ». Ce que j’appelle la meute, qui est légion sur les réseaux sociaux et environs, mais pas que…

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Je ne sais si c’est l’effet de l’âge, exacerbé par la conscience physique de la maladie, mais la lecture de Sapiens, qui fait la synthèse de l’histoire de notre espèce, me passionne depuis quelque temps, sans doute aussi à proportion du talent de narrateur et de vulgarisateur de Yuval Noah Harari. Sa façon de raconter la saga du bipède plus ou moins pensant, en variant à tout moment la profondeur de champ et le point de vue, entre le cendrier et les étoiles, multipliant les effets de décentrage synchronique ou diachronique, et ne cessant de procéder aussi par recoupements et regroupements synthétiques, est tout à fait captivante pour un ignare de ma sorte en matière scientifique et paléonotlogique…

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Unknown-1.jpegJe retombe sur ces lignes de la préface à L’Inassouvissement, par Witkiewicz lui-même, datant de décembre 1929, et je les recopie aussitôt tant elles s’appliquent aujourd’hui, et sûrement plus qu’alors, à ce que la critique littéraire est devenue, en Suisse romande autant qu’en France : «Le manque de formation intellectuelle de la plupart des critiques, l’absence chez eux d’un système de concepts pour juger de la valeur d’une œuvre, joints à la production massive de la médiocrité et à l’inondation du marché par la traduction de camelote étrangère, tout cela donne une triste image de la décadence littéraire. Que peut-on exiger du public, si la critique elle-même se trouve à un niveau inférieur à la moyenne ? » 

À la Désirade ce jeudi 31 décembre. – L’année s’achève tout tranquillement, d’abord au cinéma où nous sommes allés voir L’Hermine, relation d’un épisode judiciaire vécu par un président de cour d’assises fatigué (Fabrice Lucchini) qui retrouve, dans le jury de cette pauvre affaire,une femme dont il est tombé amoureux lors d’un séjour à l’hôpital – elle se trouvant interprétée par l’actrice danoise Babette Knudsen, devenue célèbre par la série Borgen et bonnement irradiante en l’occurrence.

Le film est d’ailleurs fait pour ces deux acteurs, sans développer rien d’intéressant sur l’affaire d’infanticide qui les réunit.

Tout cela pour donner une espèce de téléfilm assez moyen, en dessous de plusieurs des séries que nous avons vues ces derniers temps.

Après le cinéma, nous sommes allés à Villeneuve, à L’Oasis, où nous nous sommes régalés une fois de plus de filets de perches pêchées Dieu sait où – nous ne voulons pas le savoir…  

Et voici pour l’année 2015, durant laquelle j’aurai écrit trois nouveaux livres sans rien publier que des centaines d’autres textes sur la Toile…

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Pains et vins de pays



pensées en chemin,notes de voyage

Chemin Faisant (8)


Nous autres Européens. - On peut ne savoir à peu près rien du Portugal, et guère plus de Lisbonne en dehors de ce qu’on en a lu dans quelques livres, et percevoir cependant, en peu de temps, un pays et une ville de connaissance, liés à un monde qu’on dira l’Europe des cultures, selon l’expression chère à Denis de Rougemont, qui l’opposait à l’Europe des nations.

pensées en chemin,notes de voyagepensées en chemin,notes de voyageAinsi quelques jours seulement à flâner dans Lisbonne et tant d’odeurs aussitôt, suaves ou fortes, tant de couleurs douces ou vives, tant de lumières changeantes, le bleu des azulejos et le noir des gueules ou des yeux nous relient à Séville mais dans un autre ton, le linge aux fenêtres est celui de Naples mais différemment, l'ondulant pavé doux me remémore mes errances à Cracovie et je pense aux ports et aux figures de pêcheurs de Bretagne ou au bois sculpté des visages de nos vieux paysans de montagne, et lisant Miguel Torga je retrouve les gens de notre terre ou ceux de Verga le Sicilien, parce que derrière Lisbonne, nous rappelle justement Torga, plus en haut, plus près de la terre et du ciel, avant Lisbonne existe le Portugal comme un père ou comme la mère éternelle de ce père, et voici Torga parler de son merveilleux Royaume de Tràs-os-Montes, « tout en haut du Portugal, comme les nids sont tout en haut des arbres pour que la distance les rende plus impossibles et désirables », et c’est une espèce de Tibet dans l’océan de pierres, une espèce de Valais que rappellent ces mots qui pourraient être de Maurice Chappaz : « On ne voit pas comment ce sol pourrait donner du pain et du vin. Mais il en donne. Pain de maïs, de seigle, d’orge et de froment. Pain complet. Parce que c’est du vrai pain, et pétri à la sueur du front. Il a goût de labeur. C’est bien pourquoi le sens le baisent lorsqu’il tombe à terre ».

Lisbonne.jpgSous le pont trépidant . – Or notre pain et notre vin d’Alentejo, ce soir, nous le partagerons dans le tonitruement obsédant du pont autoroutier et ferroviaire du 25 avril, au bord de la marina d’Alcantara, non loin de la promenade de Santos où commence la déambulation fantomatique du Requiem d’Antonio Tabucchi, et je voudrais oublier toute cette littérature, je m’étais promis de ne pas la laisser nous suivre partout, et la revoilà pourtant, la nuit scintillant sur le Tage et le boucan du pont se fondant au loin : elle est partout et voilà que Miguel Torga, loin de l’arrière-pays, ne peut que revenir et céder à son tour au charme : « Le sort a voulu qu’il en soit ainsi et que le Tage ouvrît dans le calcaire de l’Estremadura un estuaire large et majestueux, profond et abrité ; qu’après avoir meurtri les hauteurs côtières il les transformât en promontoire de rêve. Et de chaque colline où l’on vient se pencher c’est un ravissement sans limites qui embrasse le ciel et la terre en une même émotion reconnaissante. » Mais ensuite, avec le retour des caravelles, c'est une autre ville qui surgit de la nuit aux mille visages de toutes les ethnies et les couleurs et cette Europe sera de partout.


Pessoa1.jpgDes pays à l’écart. – Il est émouvant de voir le jeune Pessoa, plein de componction lettrée, se faire le guide prévenant et candidement enthousiaste du visiteur débarquant à Lisbonne, dans un texte daté des années 1920-1930 et qui ne porte en rien la marque du génie polymorphe de son auteur. On y sent une autre urgence, qui est de partager un trésor dont la méconnaissance l’impatiente. Voici ma ville merveilleuse, dit-il en détaillant ses monuments avec application zélée, et voici mon Portugal. Or, venant de Suisse, dont la gloire passée n’est en rien comparable à celle des Lusitaniens, mais qui fait bel et bien partie de l’Europe des cultures depuis sept siècles et plus, ce refrain lancinant des pays plus ou moins injustement dédaignés des prétendues grandes nations trouve un écho immédiat, avec le malin plaisir aujourd'hui de savoir que le guide un peu empesé de trente-cinq ans, dans son imper couleur muraille, est considéré désormais comme l’un des plus grands écrivains européens, à l’égal d’un Musil ou d’un Kafka, autres poètes apparemment «sans qualités» de leur vivant…

A Lire :Miguel Torga. Portugal, José Corti, 1996.
Fernand Pessoa. Lisbonne, Poche 10/18, 1997.

17/05/2016

Nulle part ailleurs

pensées en chemin,notes de voyage

 Chemin faisant (7)

Tous les départs. – Le sentiment ne m’est apparu qu’avec le temps que le point de départ se situe partout et que c’est tous les jours, comme à l’instant au promontoire de ce jardin dominant le Tage, qui me rappelle mes premiers départs d’un balcon en forêt à l’adolescence, dans l’état chantant des appels de Cendrars, vers une vie plus libre et pour écrire là-bas mieux que dans mon quartier de nains de jardin, par exemple à Sienne ou à Cortone, à Venise ou à Rome, et je partais mais n’en ramenais rien que les lumières infuses de Sienne, au déclin du jour orangé sur le Campo, des immatérielles collines de Cortone ou des crépuscules de Rome aux jardins de la villa Borghese.

pensées en chemin,notes de voyageDans le bleu. – Or, c’est cela justement qui nous est donné par le ciel de Lisbonne, c’est ce bleu, tout ce grand bleu que parcourt le vent à grandes enjambées, nous échevelant dans ce geste déjà familier de ses grande mains salées par la mer ou les monts, c’est ce bleu dans lequel on se dit qu’en effet on nage un peu, comme étourdi, secoué, mais c’est parti, cette fois c’est vraiment parti, le bleu s’est mis à parler, les azulejos à danser là-bas sur les murs et dans les patios, et me revoici sur ce balcon en forêt, quelques vies auparavant, au milieu de cette clairière où s’est formé le sentiment que c’était là que ça se passait et que partir n’aurait de sens que pour vérifier que tout se passe ici, à l’instant même et nulle part ailleurs…

pensées en chemin,notes de voyageLe geste de Léon. – Le geste du Léon de Manet de former sa bulle et d’en suspendre l’éclat résume à mes yeux ce chef-d’œuvre réalisé du moment pur de l’art, plus fragile et plus inutile on ne saurait imaginer, c’est l’instant absolu qui retient son souffle et pour l’éternité figurée que représentent les objets, car ce n’est qu’un objet mais qui nous fait signe, et voici que nous nous en arrachons avec son secret, Léon nous a dit son bonheur enfantin de former cette bulle, toute la grâce d’une enfance bientôt passée, toute la gravité de se sentir sans âge.

Edouard Manet. Les bulles de savon, 1867. Fondation Callouste Gulbenkian, Lisbonne.

16/05/2016

Lisbonne à la mer de paille


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 Chemin faisant (6)

Avenida. – On arrive à Lisbonne par le ciel et c’est ensuite à bonnes foulées dans le vent vif qu’on descend l’Avenida da Libertade vers le fleuve là-bas qu’on devine entre les toits et la mer qui s’ouvre au-delà comme s’ouvre la ville à la double évidence claire et plus obscure qu’il n’y paraît, car aussitôt son mystères et ses ruses se ressentent à l’avenant et le premier soir on se tait, comme intimidé par tant de présences et de secrets latents, devant la mer de paille

notes de voyageCe qu’on dit de Lisboa. – Son nom se chuinte du matin au soir et dans tous les quartiers, des palais aux bouges et à tous les étages on parle d’elle, on l’évoque , on l’exalte, on soupire, elle obsède, elle est partout et nulle part et de partout on vient la voir mais à tout coup elle se dérobe, elle est princière ou courtisane ou bourgeoise vertueuse ou lycéenne nattée à jolis bas ou fiancée abandonnée à poignard, elle attend son pirate, elles attendent tous leurs pescadores, elle sont transparentes et tout à fait imprévisibles comme le temps au ciel, d’ailleurs des poètes en débattent sur des photo surannées, et de partout montent en murmures les voix du passé tissant le présent, on raconte, on a dit, le discours est une musique il s’agit de choisir entre cracher fin et faire venir, à savoir ménager l’importun et le provoquer, on sait d’elle tant de choses mais patience, écoutez, mille voix la disent et la traduisent et la trahissent sans cesser de lui sourire – et ce matin de Pâques elle est toute vierge et pure sous le grand ciel lavé de tout le péché d’hier soir et d’avant-hier encore plus noir, elle est encore en cheveux, elle se prépare pour la messe et les bénédictions, hier soir encore elle vociférait qu’elle était si heureuse d’être si triste, c’était à n’y rien comprendre, elle fait mille manières, elle se tord les mains dans cette boîte de fado garantie tipica de l’Alfama, elle jette les mains en avant comme les jette la gitane et un sort avec, puis elle joue la sérénité et se met à parler français et te raconte alors l’histoire d'un saint venu par l'eau et de ses corbeaux invisibles et de ses scribes attitrés ou vagabonds, tel ce Camilo en ses mauvais lieux statufié dans le square voisin ou ce José Cardoso à sa fenêtre de solitude, telles ces voix gravées dans la cire du fado des errants – et ce matin de Pâques elle est en gloire au retour des caravelles, l’enfant prodigue fera le beau, elle a vu revenir ses pirates dont les capitaines sont juchés sur des colonnes trouant le ciel et là-haut d’autres histoires de comptoirs et de soleils mouillés se racontent au bord des parapets, enfin ce soir tout ça sera du passé et reprendra l’incantation à Lisboa, cependant qu’au bar de la religieuse portugaise, ou là-haut vers le miradouro da Nossa Senhora do Monte au tendre sanctuaire de la religieuse portugaise, ou là-haut sur le jardin suspendu de Santa Catarina où se convulse le monstre Adamastor, enfin partout, là-haut ou là-bas, où elle se trouve et se retrouve et se perd sans repères, les aiguilles du Temps continuent de tourner à l’envers…

notes de voyageEt qu’ajouter encore ? – On « fait des heures », à Lisbonne, quand on n'a rien d’autre à faire, disent les Lisboètes, et l’Américain John Dos Passos dit sa « nostalgie endormie », et Saint-Exupéry lui trouve un air de « paradis clair et triste », José Cardoso Pires lui revient en confidence et lui fait d’emblée ce premier aveu qui en contient tant d’autres : « Pour commencer, tu m’apparais posée sur le Tage comme une ville qui navigue. Ce ne m’étonne pas : chaque fois que je me sens sur le point d’étreindre le monde, que ce soit à la pointe d’un belvédère ou assis sur un nuage, je te vois ville-nef, vaisseau fait de rues et de jardins, et la brise elle-même a pour moi un goût de sel. Il y a les vagues du grand large dessinées sur tes chaussées ; il y des ancres, des sirènes.Le bordage du pont, quand il s’évase et devient place avec une roses des vents brodée sur le pavage, est commandé par deux colonnes surgies des eaux qui montent une garde d’honneur aux partants pour les océans ». Et les yeux levés vers le bleu du ciel de ce matin de Pâques Pedro Tamen ajoute enfin :

"Du haut d’où je vous parle / J’ajoute du bleu de plusieurs couleurs / à cet autre bleu que vos yeux perçoivent…"

09:22 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : notes de voyage

15/05/2016

Train de nuit

 

 

Aeschlinann.JPG 

Chemin faisant (5) 

 

De l’abyme. – …Combien de temps le train s’est-il arrêté dans la nuit, et quels rêves dans le rêve l’ont-ils hanté tout ce temps comme suspendu, le train de nuit a-t-il quelque chose à nous dire, qu’il nous réveille parfois sur sa voie d’attente, ou n’est-ce qu’un rêve dans le rêve ?...

 

D’un autre monde. – Le veilleur sourit à l’idée que les dormeurs du train de nuit puissent se rencontrer sans se lever et se parler et fraterniser dans une autre dimension où la vie et le voyage se transformeraient en voyage vers la vie…

 

Du vertige. – Une autre angoisse les reprendra tout à l’heure quand le train repartira, et c’est que le tunnel n’ait plus cette fois de fin, ou que le train plonge soudain, tombe soudain, ne traverse plus leur sommeil mais en devienne la tombe…

 

(Domodossola, dans la nuit du 24 au 25 mai 2009)

 

Image : dessin de Richard Aeschlimann.

14/05/2016

Nostra cara gioventù

Trevi5.jpg

 

 

Chemin Faisant (4)

 

Du fantasme de Trevi. – Ils n’osent pas, hélas, franchir le pas, ils reviendraient bien à minuit, elle malgré son embonpoint, et lui malgré ses cheveux de vieille souris, se jeter dans la grande vasque, mais à minuit tous deux pioncent après une exténuante journée à rentabiliser le Passeport Musées…      

 

De la combinazione. – Au marché de Marina di Carrara vous attend Khaled et son étal de jeans de toutes les tournures et tous à dix euros, que vous essayerez sous le regard narquois des matrones -  et pour un euro de plus le petit marchand vous filera la marque de votre choix, Gucci ou Dolce Gabbana, que votre moitié y coudra volontiers…     

 

De l’espèce future. – Sorry Sior Scrittor, dirais-je ce soir à Guido Ceronetti en traversant ses collines de Toscane plus douces que nulle part ailleurs, scusi Signor mais je récuse votre façon de récuser toute descendance humaine au profit de l’Aragne ou du Scarabée plus dignes que nous, selon vous, de nous survivre – et  qui dira donc la beauté des Crêtes siennoises en votre paradis retrouvé de blattes et de scolopendres, cher misanthrope que je soupçonne, quand les moustiques attaquent, de ne pas lésiner non plus sur le Fly Tox…

 

(Marina di Carrara, le 24 mai 2009)

 

Image: Anita Ekberg et Marcello Mastroianni, dans La Dolce vita de Federico Fellini.

 

Ceronetti.jpgGuido Ceronetti. Insetti senza frontiere. Adelphi, 2009.