09.02.2010
Le paria

…T’es qui, toi ? t’es qui pour te payer un nase pareil, tu dois être Juif toi, ça m’étonnerait pas que tu sois Juif, ou Palestinien, tiens, pour faire bon poids, et pourquoi pas Juif palestinien pendant que tu y es, non mais tu t’es vu ? Tu serais Palestinien de Gaza de mère juive et de père mahométan que ça m’étonnerait pas, tant qu’on y est, et après ça tu t’étonnes qu’on te lacère ?...
Philip Seelen
22:05 Publié dans Panopticon | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : panopticon
Double clone

…Tu sais qu’on adore nos filles Sophie Cécile et Julie Loyse, tu peux pas trouver plus top, eh bien, toi qui tiens un peu des deux on va t’appeler Cécile Loyse, voilà, même si t’es pas aussi top, mais l’avantage avec toi c’est qu’on te fourre dans un attaché case et qu'on t'a sous la main à tout moment quand on voyage, dans l'avion ou le soir à l'hôtel, pour mieux penser à nos deux perles - sans compter que tu nous feras moins de frais de téléphone…
Image : Philip Seelen
21:37 Publié dans Panopticon | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : panopticon
Ceux qui n'en demandent pas tant
Celui qui chemine sans laisser de trace sur le sable / Celle qui traite son frère Rodolphe de fasciste sentimental / Ceux qui conservent un portrait de Lénine dans le chalet d’aisance de leur masure du Périgord noir / Celui qui vit trente-sept fois Les cœurs verts en 1965 quand il était placeur au cinéma de quartier Le Colisée / Celle que tous considéraient comme inaccessible du temps où elle était caissière au Colisée / Ceux qui attendent le prince charmant au bar gay Le Gay Pinson / Celui qui déménage du quartier des Bleuets pour ne plus tomber sur Marcelle la postière / Celle qui ressemble à une Audrey Hepburn mulâtre / Ceux qui sont trop beaux pour être vrais / Celui qui rentre chez lui sans se douter que ce n’est plus chez lui / Celle qui engendre un nain à tête d’oiseau / Ceux qui grignotent des amandes salées en regardant les images cryptées du film porno de Canal + / Celui qui ne supporte pas le bruit de mastication de son beau-père affalé devant le téléviseur à regarder le match à la con en grignotant des amandes salées / Celle qui aurait aimé entrer dans la police cantonale malgré sa petite taille / Ceux qui ont un flingue dans la boîte à gants de leur tire / Celui qui ne prête qu’aux pauvres / Celle qui prétend que c’est son sang espagnol qui la fait mordre ses partenaires du club de natation Les Otaries / Ceux qui ont des meubles de verre griffés et un poster de Keith Haring dans leurs chiottes / Celui qui a toujours un verre de Gueuze à portée de main / Celle qui estime qu’il faut une grande maison pour faire durer un couple / Ceux qui ne manqueraient pas un épisode de Derrick / Celle qui se vante d’avoir vu tous les Columbo deux ou même trois fois / Ceux qui s’exercent à mémoriser les numéros de plaques des meufs qui les dépassent sur l’autoroute et qu’ils dénonceront au cas où / Celui qui ne se laisse de toute façon pas dépasser par aucune meuf / Celle qui n’a pas son pareil (dit-elle) pour reconnaître un pédophile à la sortie des écoles / Ceux qui éternuent à l’enterrement de Plum Cake dans le petit cimetière du couvent / Celui que ses condisciples du collège Saint-Ex ont surnommé Plum Cake pour son léger embonpoint et ses taches de rousseur à l’anglaise / Celle qui trouvait à Plum Cake le plus beau regard de leur classe de catéchisme / Ceux qui ont persécuté Plum Cake à la grande époque de l’agence de voyages Nouveaux Horizons dont il était le comptable / Celui qui a recueilli les confidences de Plum Cake à la sortie des anciens de l’agence de voyages Nouveaux Horizons cette année-là à Lanzarote / Ceux qui n’ont pas compris pourquoi Plum Cake se fit moine au lendemain même de sa retraite / Celui qui demande une rançon à ses voisins friqués dont il retient le petit Fabrice dans sa cabane de jardin / Celle qui a vu son voisin Dulaurirer jouer à cache-cache avec le petit Fabrice / Ceux qui se racontent le plan rançon de ce blaireau de Dulaurier qui n’a pas supporté de voir chialer le petit Fabrice quand la nuit est tombée sur le jardin / Celui qui s’exerce au karaté devant son miroir en poussant des cris rauques que sa voisine Alberte Forat prend pour des exclamations à caractère sexuel / Celle qui rappelle à son écervelé de cousin Jef que ce sont les soldats du Vietnam qui ont lancé la coupe iroquois et pas ces nuls de punks / Ceux qui estiment que les jeunes gens à coupe iroquois sont à tenir à l’écart du club d’avirons Les Rameurs Positifs / Celui qui préfère les plages l’hiver / Celle qui croit que l’entrée maritime de ce dimanche est une manifestation de désapprobation du Très-Haut / Ceux qui passeront un moment de ce dimanche à lire Le Journal du Dimanche, etc.
Photo JLK: Tôt l'aube, sur les dunes de Cap d'Agde.
21:16 Publié dans Celui qui, celle qui, ceux qui | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
Ceux qui en ont vu d’autres

Celui qui va remplacer son épouse infidèle par un chihuahua / Celle qui entend des voix dans le Bois du Sourd / Ceux qui n’ont pas de secret pour leur jardinier créole / Celui qui se dit incapable de tuer une femme tout convaincu qu’il soit qu’elle n’a pas d’âme / Celle qui ne supporte pas les succès de sa mère au karaoké / Ceux qui résistent au fou-rire qui les menace d’éclater à l’approche de l’homme-toupie / Celui qui a fait de la luge avec Bashung en 1965 du côté du Ballon d’Alsace / Celle qui a été initié à la calligraphie par un maître dont les gardes rouges ont coupé les mains / Celle qui laisse crever tous ses bonsaïs en s’adonnant à sa passion du jeu de go / Ceux qui écrivent leurs poèmes en marchant et le disent volontiers à la radio ou à la télé sans qu’on le leur demande / Celui qui a une malle pleine d’inédits comme Fernando Pessoa (dit-il) / Celle qui estime que la griserie de l’acrobatie aérienne vaut l’écrasement final / Ceux qui ont été persécuté sous Ponce Pilate sans qu’on se souvienne d’eux / Celui qui a connu le voile noir dans son bombardier survolant la Cochinchine / Celle qui s’est jurée de ne plus envoyer de pyjamas de Noël à ses neveux ingrats / Ceux qui tâtonnent dans la nuit moite à la recherche d’un corps éventuel / Celui qui démarche ce qu’il appelle des vitamines de bonheur / Celle qui prétend qu’un paon n’a aucune conscience de lui-même en dépit de son apparente fierté à l’instant de faire la roue dans la cour de la porcherie du voisin bègue / Ceux qui écrasent leur cigare dans les reste de l’omelette norvégienne en souriant à leurs hôtes pacsés à Noël dernier / Celui qui ne rêve même plus de pénétrer dans la rue morte à bord de l’auto à neuf places / Celle qui dit au beau Marco qu’il sera son butin de fin de soirée sans se douter qu’à minuit à pile il se transformera en statue de pierre ponce / Ceux qui font du rollerskate sur les tuiles de vent du glacier d’Arolla / Celui que son beau-père a oublié sur une aire d’autoroute sans se rappeler dans quel Etat / Celle auquel l’éthéromane demande de ne pas le déranger dans son lait de brume / Ceux qui ont échangé leur sang au bord de la rivière aux écrevisses et sont morts la même année sans le savoir, etc.
Image: Philip Seelen
21:05 Publié dans Celui qui, celle qui, ceux qui | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : listes
La musique de Vivre
A propos d'Ikiru, chef-d'oeuvre d'Akira Kurosawa
Vivre (Ikiru) constitue en somme le pendant cinématographique de La mort d’Ivan Illitch de Léon Tolstoï. C’est l’éternelle histoire du soudain éveil de la conscience : tu te figurais être immortel et, tout coup, tu te trouves face à ce mur, devant ce toubib froid qui t’annonce que tu n’as plus que six mois ou six semaines à vivre. Et comment les vivre nom de Dieu ?
Telle est la question physique et méta qui se pose au haut fonctionnaire Kenji Watanabe (Takashi Shimura), surnommé « la momie » par ses collègues, lorsque le médecin lui apprend que son cancer de l’estomac ne lui laisse plus guère que quelques mois à vivre.
Vivre : trente ans durant, cela s’est réduit pour lui à la plus sinistre routine, après la mort de sa femme aimée et la désillusion relative à l’évolution de son fils unique, monstre d’égoïsme et de froideur. Vivre alors maintenant : c’est d’abord la fuite au cabaret puis au bordel, dont il revient pantelant et insatsifait. Puis c’est le regard d’une jeune employée de son service, qui lui apprend le surnom qu’on lui donnait et l’aide à se ressaisir. Enfin c’est cet ultime besoin d’une justification, qui va lui faire faire ce qu’il a défait jusque-là en sa qualité de Chef des travaux publics, et par exemple en opposant un refus à toutes les requêtes de bonnes femmes en mal de jardins d’enfants et de parcs publics, dans ce Japon de l’immédiat après-guerre (le film date de 1948-52).
Après un retournement saisissant de la narration, le protagoniste mourant au beau milieu du film, c’est à sa veillée funèbre, passée à grand renfort de saké, qu’on apprend comment le défunt a bonnement ressuscité avant sa mort. Le récit de sa Bonne Action (la B.A. du scout érigée ici au pinacle de l’éthique existentielle, yes Madam) va se faire au fil de la soirée, par une série de témoignages illustrant toute la gamme des sentiments et des caractères humains. Cela commence par le déni des hommes de pouvoir en frac, qui s’attribuent le mérite de l’action de Watanabe, bientôt démentis (l’alcool déliant les langues) par ceux qui ont vraiment connu « la momie » et l’ont vu se transformer sur la fin. Que ferais-tu, mon frère, si demain tu apprenais que tu n’as plus que cent jours à vivre ? Et tous tant que nous sommes, que ferions-nous ?
On a parlé de film existentialiste à propos de Vivre, et c’est vrai que Kurosawa oppose, au nihilisme, le choix personnel délibéré et la valeur d’un acte. Mais le film n’a rien d’une thèse sartrienne : la destinée de Watanabe, dont l’ombre irradiante se découpe sur le fond d’un crépuscule dont il dit voir la beauté pour la première fois de sa vie, se confond à toute destinée humaine, et l’on rit, l’on pleure dans ce film tandis que retentit une inoubliable mélopée sous la neige…
21:04 Publié dans La Maison Cinéma | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : cinéma
Céline au pied de la lettre

Comment un grand écrivain s’enferre dans le délire raciste. Ses lettres en disent plus long…
En mars 1942, Louis-Ferdinand Céline écrivait une longue lettre d’un antisémitisme forcené au leader fasciste français Jacques Doriot, alors engagé sur le front de l’Est dans la LVF (Légion des volontaires français), sous l'uniforme allemand. Déplorant la division des racistes et des antisémites en France, Céline enrageait : « Si nous étions solidaires, l’antisémitisme déferlerait tout seul à travers la France. On n’en parlerait même plus. Tout se passerait instinctivement dans le calme. Le Juif se trouverait évincé, éliminé, un beau matin, naturellement, comme un caca. »
Quinze ans plus tard, au micro du journaliste suisse Louis-Albert Zbinden, le même Céline justifie ses positions en invoquant son pacifisme foncier, seule raison selon lui qui lui fit s’en prendre à « une certaine secte », les Juifs français étant supposés les fauteurs de guerre principaux. Et de se poser en victime de « la plus grande chasse à courre de l’Histoire », dont il n’a échappé que par miracle. Et d’affirmer, après la vérité faite sur l’extermination des Juifs d’Europe, qu’il ne « regrette rien » et ne retire aucun de ses mots. À défaut de citer Bagatelles pour un massacre, le plus fameux de ses pamphlets, paru en 1937, cette lettre à Doriot, ex-moscoutaire du PCF passé à l’hitlérisme, donne déjà,cependant, un bel aperçu de la dérive assassine du grand auteur de Voyage au bout de la nuit, guère perceptible avant les années 33-35 :
«D’où détiennent-ils, ces fameux Juifs, tout leur pouvoir exorbitant ? Leur emprise totale ? Leur tyrannie indiscutée ? De quelque merveilleuse magie ?… de prodigieuse intelligence ? d’effarant bouleversant génie ? »
« Que non, vous le savez bien ! Rien de plus balourd que le Juif, plus emprunté, gaffeur, plus sot, myope, chassieux, panard, imbécile à tous les arts, tous les degrés, tous les états, s’il n’est soutenu par sa clique, choyé, camouflé, conforté, à chaque seconde de sa vie ! Plus disgracieux, cafouilleux, rustre, risible, chaplinien, seul en piste ! Cela crève les yeux ! Oui mais voilà ! et c’est le hic ! Le Juif n’est jamais seul en piste ! Un Juif, c’est toute la juiverie. Un Juif seul n’existe pas. Un termite : toute la termitière. Une punaise, toute la maison ! »
C’est ici le pire Céline, mais il faut se le rappeler. Son éditeur dans La Pléiade, Henri Godard, n’est pas de ceux qui concluent au seul délire d’époque et qui prônent l’ « oubli » des pamphlets à ce titre. Dans un recueil d’essais récents, George Steiner se demande une fois de plus comment un écrivain aussi extraordinaire a pu, « en même temps », défendre l’idéologie génocidaire, comme s’y est employé Lucien Rebatet dans Les Décombres (paru en 1942 et déclaré « livre de l’année »…) alors qu’il signera plus tard Les Deux Etendards, roman des plus remarquables et pur de tout fascisme ? Or, comment en juger sans avoir les pièces en mains ?
En préface, Henri Godard souligne ainsi l’intérêt de cette nouvelle somme épistolaire qui nous permet, dans le flux de la chronologie, de suivre l’évolution de Louis Destouches à tous égards et, pour la seule « question juive », de voir comment ses échecs personnels (le flop cuisant de Mort à crédit, notamment) et les péripéties politiques (l’arrivée de Blum au pouvoir) cristallisent ses préjugés raciaux et portent son écriture à une violence inouïe, d’autant plus meurtrière qu’elle devient plus « célinienne » en crescendo…
Cet affreux Céline, génial novateur de la langue française du XXe siècle, et non moins maudit pour ses pamphlets antisémites, estimait (non sans raison il faut le reconnaître) que le roman contemporain se réduisait à la « lettre à la petite cousine ». Or, se doutait-il que ses lettres, à lui, constitueraient le plus échevelé des « romans » ? Peut-être pas, mais ce n’est même pas sûr, tant il a mis de soin crescendo à ciseler cet ébouriffant ensemble épistolaire qui vit et vibre à l’unisson de sa « palpite » de grand musicien de la langue, en phase aussi avec le bruit du siècle.
Pas tout de suite évidemment, et c’est la première surprise du recueil. Le tout jeune Céline, écrivant à ses parents de ses séjours scolaires en Allemagne ou en Angleterre, est un sage garçon sans rien du héros déluré de Mort à crédit. Le cuirassier Destouches, engagé à dix-huit ans et gravement blessé au front, n’a rien encore du fameux Bardamu de Voyage au bout de la nuit, même si sa gouaille pointe dans ce mot que le blessé écrit à ses parents en novembre 1914 : « De temps à autre un râle de douleur nous rappelle que depuis 4 mois on ne chante plus à l’Opéra »... Et le visionnaire halluciné à venir de décrire « un corps de 5000 nains de l’Himalaya spécialement réservés aux attaques de nuit et qui ne combattent qu’au couteau ». À noter dans la foulée que, pour cette période, les lettres qu’il reçoit sont aussi révélatrices que les siennes dans la mise en place du tableau.
Dans ses lettres d’Afrique, ensuite, puis au fil de ses pérégrinations en Amérique, ses débuts dans la médecine et dans le roman, vers 1930 (« j’ai en moi 1000 pages de cauchemars de réserve »), le futur Céline va se mettre à écrire ses lettres comme les variations d’un roman à multiples personnages, dont chacun aura droit à un ton particulier : toujours respectueux avec les siens, tendrement protecteur ou plus salace avec les femmes, méfiant puis intraitable avec les éditeurs, respectueux avec les auteurs qu’il estime (Lucien Daudet ou Roger Nimier en tête) reconnaissant pour ses critiques de bonne foi, drôle avec ses amis (Albert Paraz,Gen Paul, Le Vigan), acerbe avec les intellectuels, déchaîné avec ceux qui attaqueront Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre. Ainsi du communiste Paul Nizan : « Lui le plus décourageant insipide limaçon » et « l’échappé de bidets des Loges ».
Céline antisémite ? Plus encore : nourrissant un ressentiment qui le fait tôt s’affirmer anarchiste ennemi de l’homme. Après le Voyage, Mort à crédit creusera plus profond dans ce terreau nihiliste. Or Elie Faure (et d’autres du même gabarit) aura beau célébrer ce « magnifique bouquin » en déplorant juste « un peu trop de caca », Céline enragera de n'être pas entendu alors qu'il a sorti ses tripes. Blessé dans son orgueil après le triomphe du Voyage, l’hygiéniste de profession commence alors à distinguer deux races : la saine et la malsaine. L’une est la France française, l’autre la France juive. Bagatelles pour un massacre et L’Ecole des cadavres seront retirés de la vente. Mais cet opprobre décuplera la véhémence de l’épistolier sous l’Occupation. Ensuite, le « roman » de son exil forcé au Danemark n’en sera pas moins impressionnant, voire parfois poignant...
Reste que Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, médecin et auteur reconnu d’un des chefs-d’œuvre du XXe siècle, Voyage au bout de la nuit, et bien plus encore en fin de parcours, fut définitivement, pour le meilleur et le pire, le chroniqueur inégalé d’un désastre apocalyptique. À l’envers de la tapisserie dantesque de son œuvre, ses lettres font apparaître l’homme, et l’écrivain, dans ses contrastes exacerbés, où ses ombres sont mieux dégagées d’un long équivoque.
Louis-Ferdinand Céline. Lettres (1907-1961). Editions établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis. Préface d’Henri Godard. Bibliothèque de La Pléiade. Editions Gallimard, 2034p.
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08.02.2010
La Suisse de Bouvier
Un entretien en novembre 1995
Cette année-là, tandis que sévissait la guerre en ex-Yougoslavie, Nicolas Bouvier prononçait le discours inaugural d'un concours de cornemuses, dans un village montagnard de Haute Macédoine, rassemblant toutes les ethnies locales, Serbes compris, en dépit du climat politique exacerbé. Pour l'écrivain voyageur c'était une façon pacifique de manifester son soutien à ce qu'il considère comme essentiel de défendre également en Suisse: la culture plurielle. Non l’informe fourre-tout d'un melting-pot nivelant les particularismes, mais ce puzzle fabuleux de différences qui attachait Bouvier à l'ancienne Yougoslavie, où il a fait escale d'innombrables fois en quête de documents musicaux, et qui l'enflamme également quand il parle de notre pays.
- Qu'est-ce qui, lorsque vous vous trouvez de par le monde, vous manque de la Suisse ?
- Durant les quelques vingt années de vie active que j'ai passées loin de la Suisse, je n'ai jamais éprouvé le mal du pays. J'ai eu quelques fois l'ennui de ma maison, comme l'escargot pourrait s'ennuyer de sa coquille ; quelques fois je me suis dit que je manquais la saison des pivoines ou la saison des dahlias. Mais la seule chose de Suisse qui m'ait manqué, particulièrement dans les pays arides, et là je parle vraiment comme une vache estampillée Nestlé, c'est l'herbe.
Au mois de juin, entre 8oo et 1400 mètres, l'herbe suisse est incomparable, avec quarante fleurs différentes au mètre carré. Une autre chose qui me frappe lorsque je reviens en Suisse, c'est l'extraordinaire variété du paysage sur de petites distances. Je reviens du Canada où vous faites des milliers de kilomètres sans remarquer d'autre changement que la transition des épineux aux boueaux. En Suisse, passant de Vaud et Genève, on change non seulement de botanique mais de mentalité. Or je m'en félicite. Pour moi, la querelle entre Genevois et Vaudois relève de l'ethnologie amazonienne. Il est vrai qu'on ne fait pas plus différent, mais cette variété de paysages et de mentalités sur un si petit territoire m'enchante. Ce que je trouve également bien, en Suisse, c'est la concentration énorme de gens compétents, intéressants et intelligents. Il est totalement faux et presque criminel de dire que la Suisse est un désert culturel. La culture y est certes parfois rendue difficile au niveau de la diffusion, mais très riche du point de vue des créateurs. Si l'on ne prend que les exemples de Genève et Lausanne, je trouve que ces deux villes, complètement différentes du point de vue de la mentalité, sont aussi riches et intéressantes l'une que l'autre du point de vue culturel. Cela étant, et particulièrement dans le domaine touristique, la Suisse n'a plus du tout l'aura qu'elle avait avant la guerre de 14-18, quand elle faisait référence dans le monde entier. Pour ceux qui viennent nous voir, la dégradation du rapport qualité-prix s'est terriblement accentuée. Cela se sent de plus en plus fortement. Je sens même de l'hostilité, du mépris, à cause surtout de cette insupportable attitude suisse qui consiste à se faire les pédagogues de l'Europe. Comme si nous avions tout résolu. Or, on n'a rien résolu définitivement. Cela étant, La multiculture de la Suisse m'intéresse énormément. Je trouve qu'il est très bon de se trouver confronté au poids de la Suisse alémanique, à sa culture et à sa littérature, tout en déplorant évidemment cette espèce de chauvinisme qui pousse nos Confédérés à se replier dans le dialecte.
- Comment expliquez-vous l'accroissement de la distance entre nos diverses communautés ?
- Je pense que c'est venu des années de vaches grasses où, de part et d'autre, on était si riche, qu'on est devenu plus égoïste et plus indifférent. L'intérêt pour la langue française a beaucoup baissé en Suisse allemande après la Deuxième Guerre mondiale, et s'est tout à fait éteint chez les Suisses allemands actifs de la quarantaine, qui jugent qu'ils ont plus d'avantage à parler bien l'espagnol ou l'anglais que le français.
- Qu'est-ce qui, en Suisse, vous agace ou vous insupporte ?
- Ce qui m'irrite horriblement, ce sont les atermoiements du gouvernement. Les mécanismes de démocratie directe que je respecte infiniment, de l'initiative et du référendum, fonctionnaient beaucoup mieux il y a vingt ans qu'aujourd'hui, où ils sont devenus prétexte à freiner toute évolution. L'électorat m'irrite par sa tendance hyper-conservatrice. Et puis m'agace, je le répète, cette propension des Suisses à donner des leçons au monde. Mais plus encore je suis agacé par l'attentisme de l'exécutif.
- Votez-vous ?
- Toujours. Si je suis à l'étranger, je vote par correspondance. Les seuls cas où je m'abstiens, c'est lorsqu 'il s'agit de questions par trop techniques ou ambiguës, qui m'échappent. Sur le prix du lait, par exemple, je ne sais pas comment voter. Donc je m’abstiens. Le prix du lait se fera sans moi. Ceci dit je fais une césure totale entre mon activité d'écrivain et mon activité de citoyen. Quant aux gens qui ne vont pas voter et qui râlent ensuite, ce sont des andouilles.
- Y a-t-il, selon vous, une culture suisse spécifique ?
- Je crois surtout qu'il y a un fonds de culture civique commune, qui fait qu'un Tessinois ou qu'un Romand, un Grison ou un Alémanique ont quelque chose à partager qui échappe à un Français ou à un Allemand, mais qui est en train de disparaître. Dans le magnifique roman de Max Frisch qui s'intitule Je ne suis pas Stiller, il y a une histoire de jours de prison pour capote militaire mitée qu'aucun Français ni aucun Allemand ne peut comprendre, tandis que n'importe quel Suisse peut la saisir parfaitement. C'est pareil pour la perception de Monsieur Bonhomme et les incendiaires, que j'ai vue jouer admirablement aux Faux-Nez de Lausanne, et que les Français n'ont absolument pas su rendre. De fait, j’ai revu la même pièce jouée dans un théâtre parisien. Or tout le mélange d'éléments proprement suisses de trouble, de fermentation, de culpabilité et d'humour si intéressants dans la pièce, avaient disparu au profit d'un théorème sec. Cette culture commune est en train de s'étioler et je le regrette hautement. Je crois qu'il est important, à cet égard, de tout faire pour lutter contre la paresse et l'indifférence croissante qui tend à nous éloigner les uns des autres.
Portrait de Nicolas Bouvier, en 1998: Horst Tappe
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07.02.2010
Ceux qui tutoient Amadeus
Celui qui rebondit ce matin bleu comme un lièvre blanc / Celle qui habite à merveille son prénom de Luciole / Ceux qui éteignent la médisance d’un sourire lointain / Celui qui a appris la joie dans les pires difficultés / Celle qui égaie sa mère grabataire en imitant des chants de passereaux de nos pays et environs/ Ceux qui estiment que chaque matin est le premier du monde / Celui qui parle du nez comme un phonographe du temps des 78 tours / Celle qui dit se bien entendre avec la peau de son conjoint Paul-André / Ceux qui se marrent tout seuls dans la foule de l’heure de pointe on ne sait trop pourquoi ni eux non plus / Celui qui parle à Mozart en regrettant qu’il soit mort si jeune mais en l’assurant de ce que sa musique l’aide à positiver au Bureau des réclamations dont il tient le guichet le vendredi / Celle qui se rappelle le crâne sourire de son fils Aurélien quand le Docteur lui a fait comprendre qu’elle le quitterait bientôt / Ceux qui aiment ce monde qui jamais ne fait la gueule / Celui qui a compris que c’est en agressant la toile qu’il en tirerait le portrait de sa Douce / Celle qui conseille à sa fille de ne rien faire à la va-vite et surtout pas l’amour et ses lettres à son père le taulard / Ceux qui sont obligés de voler très bas pour épandre de l’insecticide et risquent ainsi de tomber comme des mouches hélas c’est comme ça / Celui qui hésite à noter dans son mémoire de Master que Faulkner apprécie le fond de culotte des petites filles qui montent dans le poirier / Celle qui s’exclame « faites entrer les fauves ! » quand elle se met à sa table à écrire de romancière mystique sur les bords / Ceux qui considèrent leur enfance comme la seule expérience divine qu’ils ont faite de première main, etc.
Image : Philip Seelen
12:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : listes, recensement
Bienvenue à Gestapoland
Moi l’autre : - Donc la Suisse, à en croire Yann Moix, serait un Gestapoland…
Moi l’un : - Eh mais, là encore, on peut aller plus loin. L’an dernier, paix à son âme, Jacques Chessex a même prétendu que l’origine d’Auschwitz se trouvait à Payerne où eut lieu, c’est vrai, l’immonde assassinat d’un Juif…
Moi l’autre : - Un Juif pour l’exemple n’était-il pas un livre nécessaire ?
Moi l’un : - Je ne dis pas le contraire. Mais le marketing qui a entouré ce livre m’a semblé plus douteux. Par ailleurs, il a été largement lu et commenté, par un lectorat qui l’a globalementapprouvé, ce qui met du plomb dans l'aile du Gestapoland. En outre, on ne cesse depuis des années de parler de Chessex comme d’un grand écrivain, en France autant que dans notre pays, alors même que ces nuls de Suisses sont supposés détester les artistes.
Moi l’autre : - À ce propos, Yann Moix espère être arrêté comme Polanski…
Moi l’autre : - Aucune chance, hélas, même s’il était délinquant sans papiers. Et puis, selon sa logique, il faudrait qu’il ait du talent, puisque c’est ça que nous détestons.
Moi l’un : - Passons. Mais puisque c’est de Gestapoland que nous parlons, et que Moix nous taxe également de dictature molle (un de nos romanciers, très estimables par ailleurs, nous a déjà fait le coup dans son Soft Goulag), je recommanderais à cet ignare absolu de notre histoire de mettre le nez dans les Entretiens avec Jean-François Bergier (Zoé, 2006), où l’ancien président de la Commission indépendante d’experts suisse et étrangers (dont l’historien Saul Friedlander…) qui ont établi le fameux rapport sur les relations de la Suisse avec l’Allemagne durant la Deuxième guerre mondiale, expose ses incroyables tribulations. Cela ne prendra pas à Moix plus d’une heure de lecture, et c’est intéressant pour tout le monde. On pourra s’en tenir aux pages 59 à 137. On y verra combien l’accusation de Moix, faisant de la Suisse un pays globalement soumis à Hitler, est mensongère. On y verra aussi combien les cas scandaleux de refoulements de réfugiés à nos frontières ont fait l’objet d’études sérieuses et houleuses. On y voit la terrible intrication des intérêts multiples (politiques et économiques, humanitaires ou militaires et diplomatiques), le souci d’établir les faits avec l’aval de la Confédération et l’obligation pour toutes les parties d’ouvrir les archives. On y voit des historiens et des juristes mis sous la pression de l’opinion publique et des médias. On y voit apparaître une accusation accablante, mais tronquée et citée hors contexte, qui a soulevé le débat le plus largement médiatisé : « Les autorités suisse ont contribué – intentionnellement ou non – à ce que le régime national-socialiste atteigne ses objectifs ». Mais dans quelles circonstances précises ? C’est ce dont Moix se fiche évidemment ! Et la population suisse a-t-elle aidé les nazis à « atteindre leurs objectifs ». Moix n’en a que faire, lui que la haine absolue fait aboutir à la même conclusion que ceux qui prônent la destruction d’Israël…
Moi l’autre : - Là tu y vas fort.
Moi l’un : - C’est vrai et j’ai tort. Comme ont tort ceux qui réagissent si vivement aux provocations de ce pamphlétaire de carton-pâte. On parle maintenant d’interdire son livre à venir ! Foutaise. Même comédie qu’avec celui de Chessex. Marketing de bas étage…
Moi l’autre : - Pissat de rat ! S’il savait seulement ce que les vrais écrivains ont écrit sur ce pays…
Moi l’un : - Tu te rappelles Dürrenmatt balançant ses quatre vérités devant les huiles du pouvoir, en présence de Vaclav Havel ? Comme quoi notre Suisse bien aimée était une prison sans grilles dont les habitants étaient les gardiens…
Moi l’autre : - Si je me rappelle ! Et là ça a fait vraiment mal, au point qu’aucun des grands politiciens présents ne sont venus lui serrer la main à la sortie.
Moi l’un : Donc y en a point comme nous pour nous critiquer. Mais là on arrête, sous peine de devenir aussi cons que Moix...
09:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : suisse, politique
06.02.2010
L'Amie de la Jeune Fille
Le tour du monde de Lina Bögli. Un récit épistolaire savoureux réédité. Une instit' candide fait le tour du monde en 10 ans...
En février 1897, l’institutrice bernoise Lina Bögli se trouvait aux îles Samoa, dans le Pacifique, et voici ce qu’elle écrivait : « Je crois que les voyages nous dépouillent un peu de notre vanité, en nous donnant l’occasion de nous comparer à d’autres nations ou d’autres races que nous avions jugées inférieures. » Lorsqu’elle nota cette observation dans l’une de ses lettres à son amie allemande Elisabeth, Lina Bögli avait déjà voyagé pendant six ans autour du monde, avec un long séjour à Sydney durant lequel elle travailla principalement à l’édification de la jeune fille australienne.
L’idée, à la fois un peu folle et très raisonnée en l’occurrence, de faire le tour du monde en dix ans, ni plus ni moins (jawohl !), était venue à Lina Bögli en 1892 à Cracovie, où elle pratiquait déjà son métier d’institutrice. Le projet représentait pour elle une échappatoire « au vide de l’existence d’une femme seule », autant que le défi de réaliser ce qui semblait alors réservé au seul sexe dit fort. «Pour un homme, écrivait-elle encore à son amie, la situa tion est moins triste : il peut entreprendre ce qu’il veut pour rompre la monotonie de sa vie ; oui, être un homme, ce serait la liberté !» Puis, se demandant ce qu’elle-même ferait si elle était un homme, elle ajoutait : « Je ferais sûrement de grands voyages pour apprendre à connaître les humains et les pays. » Et de conclure : « Je ne suis nécessaire à personne, je n’ai point de parents qui pourraient se tourmenter pour moi. Donc, je pars. » Inutile de dire que ses proches firent tout pour la détourner de ce projet, dont elle vint elle-même à douter dans le bureau maritime où elle allait commander son billet pour Brindisi. «Tout à coup, raconte-t-elle, je me sentis si complètement seule, je fus prise d’une telle angoisse de l’inconnu, que je me décidai brusquement à retourner chez moi […]. J’étais donc sur le point de quitter le bureau, quand le mot de Vorwärts frappa mon oreille. Je me retournai : le commis venait de rentrer dansle bureau ; voyant ma surprise, il répéta poliment : “Le bateau que vous prendrez est le Vorwärts. (En avant !) ” Impossible de te décrire l’impression que fit ce simple mot sur mon coeur défaillant. Je me sentis comme traversée d’uncourant électrique. Mon découragement et ma peur s’en étaient allés. J’étais redevenue entreprenante ; la mer ne m’effrayait plus ; les êtres humains ne m’intimidaient plus. Je crois fermement qu’à ce moment-là Dieu m’a ordonné d’aller en avant. Et, désormais, Vorwärts sera ma devise. »
Il y a du petit soldat chez Lina Bögli. À plusieurs reprises, elle invoque d’ailleurs l’exemple des vieux Suisses à la bataille. Elle s’en remet également au « Père des orphelins », ce Dieu qui présente en outre l’avantage, pratique pour la voyageuse, d’« être partout ». Pourtant on serait injuste de la réduire à une bigote au garde-à-vous. De fait, les aspects conformistes de la jeune institutrice, qui reproduisent évidemment les préjugés de la classe moyenne-supérieure qu’elle fréquente à l’époque avec, plus précisément, les relents du paternalisme colonial, sont largement compensés par sa curiosité généreuse, la justesse de ses observations, son sens de l’équité (notamment en ce qui concerne la condition des femmes), sa compassion et son sens de l’humour aussi. Tout cela, de surcroît, qui se décante et bonifie avec l’expérience. Au début de son voyage, Lina Bögli est encore une petite provinciale vite effarouchée, puis ses jugements vont se nuancer et s’étoffer. Les premières impressions de la voyageuse débarquant dans la touffeur poussiéreuse d’Aden – « la ville la plus triste et la plus désolée » qu’elle ait connue jusque-là –, puis sa répulsion à la découverte de la partie indigène de Colombo, où elle déplore « trop de degrés de chaleur, trop de serpents et trop de mendiants », l’amènent à regretter une première fois son « exil volontaire ». Trouvant « un goût de térébenthine » à la mangue, et les bananes « trop farineuses », elle affirme leur préférer de beaucoup « les honnêtes pommes, poires et prunes » de son pays. Sans être du genre à se lamenter, elle laissera cependant filtrer, de loin en loin, un persistant mal du pays. « Ist’s auch schön im fremden Lande, / Doch zur Heimat wird es nie », se récite-t-elle comme le font encore maints clients actuels des agences Kuoni ou Hotelplan. Pourtant, à la différence du touriste moyen de nos jours, Lina Bögli se mêle à la vie des pays qu’elle traverse et réalise, parfois, de véritables reportages « sur le terrain » à la seule intention de son amie avide de nouvelles exotiques. Ses jugements sont parfois expéditifs, comme ceux du touriste suisse de l’an 2002, mais elle n’en reste jamais là. Au demeurant, c’est avec un intérêt amusé qu’on relève aujourd’hui ses appréciations péremptoires, à replacer évidemment dans le contexte de ce tournant de siècle. À son arrivée en Australie, après les miasmes de Colombo, le « vaste jardin » d’Adélaïde, où elle a la satisfaction de ne pas remarquer « de cabarets ni de bouges», la fait s’exclamer avec une naïve reconnaissance que « si quelqu’un est digne de devenir maître du monde, c’est l’Anglo-Saxon ». Et de se demander dans le même bel élan : «Quelle autre race est aussi avide de progrès, aussi éclairée et aussi humaine ?» Ce qui ne l’empêche pas de trouver l’ouvrier australien « horriblement paresseux », pas plus que de célébrer, des années plus tard, la paresseuse sagesse des insulaires de Samoa. «Chez les races de couleur, notera-t-elle encore sur la base de son expérience personnelle, le Chinois est l’élève le plus satisfaisant », et tout à la fin de son périple elle reviendra plus précisément à l’Anglais qui, dit-elle, « n’est aimé presque nulle part » tout en obtenant « partout ce qu’il y a de mieux ». Dans le registre des formulations les plus difficiles à admettre de nos jours figurent ses affirmations sur les « nègres » américains. Elle qui a aimé les indigènes du Pacifique au point d’hésiter à s’établir dans les îles bienheureuses des Samoa ou d’Hawaï, elle qui s’est reproché sévèrement de n’avoir pas assez compati à la tristesse des Hawaïens au moment de l’annexion américaine (« Cela n’est pas digne d’une Suissesse !»), cette même pérégrine au regard compréhensif exprime sans états d’âme la répulsion physique que lui inspirent les serveurs noirs aux États-Unis et se demande si la condition des esclaves n’était pas préférable, somme toute, à celle de ces « nègres» émancipés d’une jeune génération « à demi lettrée, négligée, en loques ». Et d’argumenter dans le plus pur style colonialiste : « Aujourd’hui ils sont libres ; mais à quoi sert la liberté, si l’on ne sait qu’en faire ? Ces gens sont des enfants, et, comme la plupart des écoliers, sans inclination naturelle au travail ; ils feraient volontiers quelque chose, si une volonté étrangère les y poussait : livrés à eux-mêmes ils ne sont rien. » De tels propos, aujourd’hui, vaudraient l’opprobre à Lina Bögli. Pourtant, au jeu des rapprochements artificiels entre époques, force est de conjecturer qu’une voyageuse de cette trempe serait de nos jours beaucoup plus « concernée» par les «Natives ». Il faut rappeler, dans la foulée, que notre brave instit, pendant toutes ces années, n’a jamais eu le temps, ni le tempérament non plus, de s’encanailler. « Je n’ai jamais eu ma part des plaisirs de la jeunesse », avoue cette probable vierge qui s’exclame en quittant Sydney en 1896, après quatre ans de séjour, que ce qu’elle regrettera surtout est « cet être aimable et aimant, pour lequel j’ai travaillé, que j’ai tour à tour grondé et si tendrement aimé, la jeune fille australienne ». Rien pour autant d’un chaperon racorni chez notre amie de la jeune fille. En dépit de son air corseté, de sa morale conventionnelle et de ses préjugés déjà relevés, Lina Bögli dégage un charme primesautier et en impose, aussi, par la fraîcheur de son regard et l’intérêt documentaire de son récit. À cet égard, comme les précepteurs suisses des bonnes familles russes ou les vignerons de Californie qu’elle va saluer au passage, elle incarne toute une Suisse nomade que Nicolas Bouvier a célébrée lui aussi, remarquable par son esprit d’entreprise et son humanitarisme avant la lettre, son honnêteté foncière et son étonnante capacité d’adaptation, son mélange enfin de conformisme propre-en-ordre et d’indépendance d’esprit à vieux fond démocrate. Un joyeux bon sens caractérise les vues et les attitudes de Lina Bögli, qui garde à tout coup les pieds sur terre. « Je suis bien terre à terre, comme tu vois, je ne tiens pas au côté romantique ; je ne demande qu’à être du côté le plus sûr de la vie.» À un moment donné, touchée par la douceur et l’harmonie qu’elle voit régner aux îles Samoa, elle est tentée d’y rester avant de convenir, en bonne Européenne compliquée, que ce « para dis» ne lui conviendra pas : « J’ai besoin de toutes les choses qui font mon tourment », soupire-t-elle ainsi délicieusement. Cela étant, Lina Bögli n’est pas restée plantée dans son petit confort. Un peu comme l’explorateur Nansen, dont elle apprendra qu’il avait la même devise qu’elle (Vorwärts !), elle ne craint pas de « briser la glace » pour approcher tel vieux cannibale maori (qui lui avoue qu’il la mangerait volontiers…) ou enquêter sur la disparition de tel prince polonais vivant incognito, mener une investigation chez les Mormons de Salt Lake City qu’elle soupçonne de livrer de tendres jeunes filles européennes aux ogres polygames, enseigner chez les Quakers ou observer l’arrivée des dizaines de milliers d’immigrants à Castle Garden – ces Européens en loques qui seront les Américains de demain. « L’Amérique semble être le pays des femmes remarquables », note Lina Bögli à l’aube du siècle nouveau, et c’est en larmes que, deux ans plus tard, elle quittera le Nouveau-Monde. Retrouvant la vieille et chère Europe, l’amie de la jeune fille achève son Odyssée avec la ponctualité d’une horloge made in Switzerla
nd. Fatiguée mais contente, retrouvant Cracovie en juillet 1902, elle écrit encore avec quelle charmante humilité : «En regardant en arrière, je vois qu’en somme j’ai eu bien peu de souffrances et de difficultés. Jamais le moindre accident grave ne m’est survenu ; je n’ai jamais manqué ni train ni bateau ; je n’ai jamais rien perdu, n’ai jamais été volée ni insultée ; mais j’ai rencontré partout la plus grande politesse de la part de tous, à quelque nation que j’eusse affaire...»
Lina Bögli. En avant. CamPoche, 2007. Ce texte de JLK constitue la postface de cette réédition de la traduction originale.
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Ceux qui scrutent le Fleuve de Feu

Celui qui trie les morts et les vivants / Celle à qui il reste une bouche (édentée) pour raconter / Ceux que la peur fait survivre / Celui qui découvre arme en main le désastre généralisé de l’hiver nucléaire auquel un fleuve de feu 3D donne sa consistance subodorée / Celle qui trouve l’attaque du nouveau roman de Dantec d’un kitsch achevé / Ceux qui sont convaincus de participer du Plan téléologique réunifié sous le sceau de la firme militaro-spirituelle Dantec & Dantec / Celui qui situe le Ground Zero de la Nouvelle Genèse de sa Création sui generis dans son génie quantique (dit-il) / Celle qui estime que certains nouveaux auteurs de l’Hexagone pyramidal abusent un peu de la Majuscule / Ceux qui comptent la puissance de feu de Maurice G. Dantec en mégatonnes / Celui qui profère sur fond de dark blue sky que La Terre est devenue une arme de destruction massive avant de demander à son amie Sylvie de lui quérir un paquet de clopes au kiosque voisin / Celle qui lit médusée cette phrase de la page 17 de Métacortex et se demande si elle arrivera à la page 18 avant de laisser tomber : « Le feu, la nuit, l’or, le carbone, simples variations d’intensité dans le champ quantique, illuminaient de ce clair-obscur élémental le littoral et les structures qui s’y calcinaient alors que la pâle luminosité céleste servait d’écrin vif-argent à ce monde en héraldique orange et bleue, ce monde Nuit/Feu, ce monde des flics, des morts, et de ceux qui regretteraient bien vite d’être vivants » / Ceux qui se rappellent la scène sublime du naufrage de L’Homme qui rit en lisant celles des deux navires pleins de réfugiés qui s’échouent au début du Métacortex de Dantec dit « le nouvel Hugo » par certains para-critiques de la Technostructure / Celui qui déclare qu’un ferry en feu est la seule cathédrale que mérite ce monde sans âme au sens des Pères de l’Eglise / Celle qui médusée lit cette sentence du nouvel Hugo de la Technostructure : « Quand l’eau brûle, même l’air est toxique », suivie de cette autre sentence: « Quand le feu est aquatique, aucun élément n’est épargné » / Ceux qui ont déjà conclu que l’an 2010 serait métacortical ou ne serait pas / Celui qui estime qu’une paire de Ray Ban suffit à identifier un flic 100 % nominal / Celle qui dépose discrètement son exemplaire de Métacortical sur un banc du Luxembourg selon la méthode éprouvée du book-crossing / Ceux qui ont vu la jeune fille punkoïde se débarrasser du pavé à couverture rouge feu mais n’osent pas se l’approprier au cas tout de même probable où l’objet serait volé ou sexuellement transmissible, etc.
(Liste établie en lisant les 37 premières pages de Métacortex, dernier roman de Maurice G. Dantec qui en compte 807)
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05.02.2010
La Suisse n'existe pas

Réponses à Yann Moix (1)
Moi l’autre : - Donc Yann Moix prétend que la Suisse est un pays inutile…
Moi l’un : - Je lui donne pleinement raison. De même que la poésie est inutile et que la musique est inutile et que le reflet des montagnes dans le lac est inutile, là-bas au bout de notre jardin suspendu. Mais Yann Moix ne va pas assez loin…
Moi l’autre : - Comment l’entends-du ?
Moi l’un : - Yann Moix, de toute évidence, ne sait pas de quoi il parle. S’il le savait, il ne perdrait pas une seconde à en parler, tant il est vrai que La Suisse n’existe pas. Le constat date de l’Exposition universelle de Séville de 1992, et le concept, devenu cher aux fonctionnaires de la culture helvétique, toujours en veine de marketing, avait été fixé par le fameux slogan du graphiste Ben, dont l’inexistence rayonne depuis lors. Mais l’idée, la conviction que la Suisse n’existe pas s’étaient bel et bien répandus, déjà, depuis quelque temps... Probablement depuis le temps où quelque chose d’assez inexistant, qui se veut une sorte de ministère de la culture, a commencé de croire qu’il existait.
Moi l’autre : - Yann Moix prétend, aussi bien, que la culture suisse n’existe pas. Selon lui, pas un génie littéraire ne serait apparu depuis Rousseau, que les Suisses ont pour ainsi dire annexé à son insu.
Moi l’un : - Yann Moix est excusable, car il ne sait rien. On pourrait évoquer Benjamin Constant, ou Cendrars, ou Ramuz, ou Walser, ou Frisch et Dürrenmatt, entre quelques autres pointures de dimension européenne (on citera Rougemont dans la foulée), rien que pour la littérature, mais à quoi bon ? La culture commence ou finit le préjugé grossier, et tout ce que dit Yann Moix relève de ce sous-produit. Un Henry Miller, un Céline, un Buzzati furent ramuziens à outrance, bien avant que Ramuz n’entre dans La Pléiade. Mais Ramuz n’existe pas pour qui ne l’a pas lu, et inversement. Donc Yann Moix n’existe pas…
Moi l’autre : - Cependant Roman Polanski existe.
Moi l’un : - Certes, puisqu’il a raffolé du Jean-Luc persécuté de Ramuz, comme il me l'a dit lui-même. C’était un soir au coin du feu, à Gstaad, le soir même où Ludmila lui a filél sa recette du vin chaud…
Moi l’autre : - Parce qu’il faut dire que Polanski adore la Suisse…
Moi l’un : - Ne nous égarons, mon cher, pas dans les platitudes à la Yann Moix…
Moi l’autre : - Mais que penser alors de la décision policière d’arrêter Polanski ?
Moi l’un : - Bah, tout a été dit à ce propos. Pour ma part, je l’ai trouvée judiciairement logique, mais humainement lamentable. Yann Moix s’en prend à « la Suisse » sans voir que « la Suisse » allait recevoir Polanski en toute bonne foi et lui rendre hommage, par l’entremise du chef de l’Office fédéral de la culture, Jean-Frédéric Jauslin , alors que « la Suisse » policière préparait un jeu de menottes aux ordres de la justice internationale. Or quand Yann Moix en appelle aujourd’hui à « la Suisse » afin qu'elle se lève comme une seule pour « libérer » Roman Polanski, il montre plus que son ignorance crasse des rouages de la démocratie : sa stupidité de démagogue simplificateur. De fait cette Suisse qu'il fantasme n'existe pas...
Moi l’autre : - Mais « pourquoi tant de haine », comme on dit chez les jeunes filles bien élevées ?
Moi l’un : - Pour vendre son prochain livre, darling.
Moi l’autre : - Et n’y a-t-il pas du vrai, malgré tout, dans ce qu'il dit sur la Suisse et les Juifs pendant la guerre, la Suisse et les Américains, la Suisse et la Libye, entre autres graves accusations ?
Moi l’un : - Il y a plus que du vrai mais cette vérité véritable, avec ses multiples aspects, lui échappe complètement. Sa haine est celle de l’ignorance imbécile. Podium, signé Yann Moix, en est la preuve. Podium est d’abord un livre inepte, ensuite un film inepte, qui situent le niveau mental de Yann Moix. Malgré le charmant Benoît Pelvoorde, on n’est pas chez les Belges et Yann Moix n’est pas Baudelaire. Je peux te dire, moi, que telle année, sous l’uniforme de commandant en chef de l’armée suisse, le général Guisan rédigea une note selon laquelle il fallait désormais considérer les Juifs comme des ennemis de l’intérieur. Cette note m’a sidéré et attristé. Par ailleurs, des Juifs ont été refoulés à nos frontières: on le sait. Mais la Suisse fut aussi un refuge salvateurs, pour beaucoup de Juifs aussi. La politique générale de Guisan ne fut pas d’un sous-ordre d’Hitler, contrairement à ce que prétend Yann Moix. Cela étant, cette période a suscité une révision critique approfondie, qui a produit ce qu’on appelle le Rapport Bergier. Ledit rapport sur la Suisse pendant la seconde guerre mondiale est disponible dans une version simplifiée « pour les écoles », mais je me demande si elle est accessible à un Yann Moix…
Moi l’autre : - Autre chose ?
Moi l’un : - Non, cela ira pour ce soir. Mais peut-être demain. Si tu me lances sur la Suisse…
22:27 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : politique, suisse
04.02.2010
Un pays unique
…Nous quand on a refoulé les Juifs à la frontière, dans les années 40, c’était pas de l’antisémitisme : c’était plus compliqué, et c’est pareil avec les Italiens hier et les Roms aujourd’hui: on n'a rien contre eux mais faut comprendre que chez nous tout est plus compliqué, et ça continue avec les Ouïgours libérés de Guantanamo qu’il est plus ou moins question de livrer aux Chinois à cause du nouveau marché qu'on a là-bas, ou les babouches de Khadafi que le Président est allé lécher soi-disant par servilité, vous croyez pas que c’est plus compliqué ?
Image : Philip Seelen
21:33 Publié dans Panopticon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : panopticon
Le tout bon type
…Quand on a sorti le Léonide de la tourelle refroidie l’était comme un rôti oublié au four, n’en restait que du noir, que du charbon dans les orbites, ça sentait encore le grillon brûlé malgré que c’était un Renault à blindage renforcé, en tout cas rien à montrer à la veuve, donc ce qui était enterré là-dessous on ne sait pas trop, mais le médaillon, ça, ça reste tout Léonide avec son air de bon gars qu’on a tant regretté à l’Amicale de l’Avenir…
Image : Philip Seelen
21:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : panopticon
03.02.2010
Magies d'un ange cabossé

Rencontre avec Jean-Jacques Schuhl. Paris, janvier 2010.
Dix ans après le Goncourt à Ingrid Caven, l’écrivain revient avec
un essai de roman noir tournant à l’autofiction à facettes.
Ange ou démon ? Telle est la question que vous vous posez après une heure passée chez cet étrange Monsieur qui éclate une dernière fois de son grand rire caverneux et vous lance comme ça : « Je suis si romanesque, n’est-ce pas, si romanesque ! »
L’exclamation traverse d’ailleurs son nouveau roman, Entrée des fantômes, de part en part. Et de fait, comment ne pas trouver romanesque un personnage logeant en marge du roman du monde, entre voitures noires de gens de pouvoir et paillettes. Juste à côté, rue de Varenne, à Paris (France), d’une plaque commémorant le passage sur terre d’un certain Talleyrand, diable boiteux de la politique survivant dans la même rue sous les masques du Premier ministre et de ses sbires. Et les paillettes ? C’était hier soir, au Ritz, avec Kate Moss.
Quoi, Monsieur ? LE Ritz de Proust ? LA Kate Moss du gang Depp&Doherty ? Ah mais, le petit Marseillais juif alsacien fils d’Ashkénazes ne fabule-t-il pas pour le journal suisse ? « Je suis si romanesque ! », se défend-il en levant les yeux vers les antennes paraboliques de la nouvelle Russie plantées sur l’immeuble voisin. Et le Goncourt 2000 de suivre notre regard vers la vitrine aux reliques où jouxtent les tirage de tête d’ Ingrid Caven et sa traduction allemande à l’effigie de sa compagne : « Ingrid est ces jours à Berlin. » Lectrice infaillible de ses manuscrits, à ce qu’il précise : «Tout à l’oreille, à la fois actrice et musicienne, ne m’en passe pas une ! ». Or lui aussi, pour la musique, est à sa plus fine pointe dans son Entrée des fantômes. Pas tant jazz que Satie, d’ailleurs. Comme en peinture, se réclamant des artistes pop à la Rauschenberg plus que des « collages » qu’on lui colle.
Du côté des clichés, c’est d’ailleurs sa fête ses jours dans certains journaux parisiens : trop Parisien justement, trop glamour recyclé, dandy flapi et autres amabilités. Mais lui, du geste princier d’écarter les vilains, comme il écarte l’air dégoûté le soupçon qu’il puisse écrire sur « ordi » et se « connecter » sur Facebook, de renvoyer à son livre : « Et puis, par la suite c’est allé trop vite, la trashlangue, le zapping, le rap, le verlan, le digital, l’électronique. J’ai plus cherché à m’adapter, au contraire, j’ai parlé de plus en plus lentement, avec de plus en plus de heu…heu ».
Or Jean-Jacques Schuhl, qu’on croit branché frimeur, serait plutôt du genre discret à protection bidon: « Le gens gagnent à être connus, ils y gagent en mystère. » Même pas un coin de voile levé, pour le journal suisse, sur une enfance difficile ou facile ? Essayé pas pu. Un « produc » s’y essaie sans plus de succès dans le roman : « Et si on f’zait l’scénar avec ta biogr ?! »
Rire caverneux et retour au romanesque de la première partie se la jouant roman noir avec une simili Kate Moss et un cardinal : essayé pas pu, à son tour. Et la suite ou le biographique devient romanesque à délices à l’approche de cet écrivain qui refuse mordicus de se faire opérer des hanche. « Peur de guérir ? », hasarde le journal suisse. Alors l’homme blessé de se faire plus grave : « Crainte surtout de ne pas me réveiller… »
Autant dire : lui défendre de rêver éveillé ! À lui qui dit ne pas aimer raconter d’histoires : l’en empêcher pour de bon ! À lui qui dit ne pas aimer le théâtre : lui interdire de jouer le plus vilain des vilains, M. le maudit ou Richard III de Shakespeare ! À lui qui dit ne pas aimer l’harmonie : l’obliger à marcher droit…
Une oasis de poésie
Baudelaire (le poète, pas la marque de produits de beauté) qualifiait ce bas monde en ces termes: « Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui », et le baudelairien Jean-Jacques Schuhl ne dit pas autre chose en bricolant son oasis de beauté et de musique dans le désert de la laideur et du boucan : « Aujourd’hui presque plus de rêve face à cette trop forte réalité ».
Dans la première partie d’Entrée des fantômes, qui se la joue roman noir d’anticipation, avec un mannequin téléguidé et un cardinal, une histoire se cherche, qui rappelle les contes oniriques de Borges et Onetti, silhouettés dans le vague somnambulique et hyperprécis à la fois. Puis s’ouvre La nuit des fantômes, avec ses personnages en quête de l’Auteur qui les rêve, toupie au bord d’un abîme et ciselant ses formules, du genre : « Il n’y a rien de plus vide qu’une piscine vide ».
Pour consoler le cardinal du début, celui-ci se réincarne en poisson d’ornement, alors que réapparaît le stylo à minuscule lanterne magique du mannequin initial. Dans la foulée, on a passé par une pharmacie élyséenne où « dialoguent » les vocables de la maladie et de la beauté : Nalbuphine fait de l’œil à L’Oréal et Dolosal à Kapanol. Côté poids du monde, un Docteur a trouvé que les radios de l’Auteur avaient l’air disloqué des peintures de Bacon. On répare ? Des clous: L’Auteur, quitte à lui faire la pige, jouera de ses effets très spéciaux à lui pour exorciser l’horreur et l’ennui.
Jean-Jacques Schuhl. Entrée des fantômes. Gallimard, collection. L’Infini, 142p.
20:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : rencontres, littérature
02.02.2010
La dernière provoc de Jacques Chessex

Maître de style à son apogée, l’écrivain célèbre la liberté de l’artiste et fait la pige à la mort dans son roman posthume. En Suisse, le livre sera vendu sous cellophane par crainte de suites judiciaires. Sacré coup de pub.
Le démon de l’écriture aura hanté Jacques Chessex jusqu’au dernier mot de son dernier roman. En quatre lettres de feu et de glace : le mot de mort. Ce mot est tiré de deux vers du poète romantique Eichendorff que cite à la fin du livre une « rose doctoresse » de la clinique lausannois La Cascade (cherche la clef à sa source, gentil lecteur…) assise sur le muret jouxtant la Tour Haldimand et tenant sur son ventre le crâne de ce M. de Sade qu’on appela le « divin marquis », tenu pour le Diable par l’Eglise et dont la mâchoire semble bouger encore: « Comme nous sommes las d’errer ! Serait-ce déjà la mort ? »
La réponse foudroya prématurément Jacques Chessex, au soir du 9 octobre 2009, mais la question demeure, qui traverse Le dernier crâne de M. de Sade et cristallise en figure de contemplation que des siècles d’art et de littérature ont appelée Vanité : crâne exhumé de la tombe de Yorick, devant lequel Hamlet psalmodie son «être ou ne pas être », têtes de mort peintes ou moulées que le mortel contemple avec mélancolie.
Sexe à mort
La mort et le sexe, plus précisément ici le sexe à mort dont le plaisir est torture, constituent la substance explosive du dernier roman de Jacques Chessex dont la fascination pour Sade, athée absolu, contredit absolument son propre « désir de Dieu » maintes fois réaffirmé et donnant son titre à l’un de ses plus beaux livres.
Le dernier crâne de M. de Sade relate les derniers mois de la vie du philosophe, de mai à décembre 1814, à l’hospice des fous de Charenton où il est enfermé depuis onze ans en dépit de son « âme claire ». Donatien-Alphonse François de Sade est alors âgé de 74 ans. Son corps malade est brûlé dedans et dehors, « et tout cela qui sert d’enveloppe, de support corporel déchu à l’esprit le plus aigu et le plus libre de son siècle ». Il n’en continue pas moins d’assouvir ses désirs fous. Or, « un vieux fou est plus fou qu’un jeune fou, cela est admis, quoi dire alors du fou qui nous intéresse, lorsque l’enfermement comprime sa fureur jusqu’à la faire éclater en scènes sales ».
Lesdites « scène sales » se multiplient avec la très jeune Madeleine, engagée dès ses douze ans, fouettée, piquée avec des aiguilles et qu’il force à dire « ceci est mon corps » quand elle lui offre ses étrons à goûter. Et de se faire sodomiser par la gamine en poussant d’affreux cris. Et de la payer à grand renfort de « figures », comme il appelle sur son Journal les espèces sonnantes qui suffisent à calmer la mère…
Pour faire bon poids de perversité et de sacrilège, le « vieux fou » exige du jeune abbé Fleuret qui le surveille, autant que de ses médecins, de ne pas autopsier son cadavre et de ne pas affliger sa tombe d’aucune « saloperie de croix ». Et de conchier enfin la « sainte escroquerie de la religion »…
Un saint « à l’envers »
Mais pourquoi diable Jacques Chessex est-il si fasciné par l’extravagant blasphémateur dont il compare le crâne à une relique, et dont il dit qu’il y a chez lui « la sainteté de l’absolu ». Le démon de l’écriture, et le défi à la mort, sont sans doute les clefs de ce quasi envoûtement, qu’il fait passer à travers son fétichisme personnel (vois, gentille lectrice, les obsessions du Chessex peintre…) et ses fantaisies baroques.
« M. de Sade parle, les murs tombent, les serrures et les grilles cèdent, la liberté jaillit des fosses », écrit Jacques Chessex par allusion évidente à sa propre liberté d’artiste, maître de style souvent éblouissant en ces pages, et à sa propre approche de l’absolu.
Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade. Grasset, 170p.

Un écrivain hanté par le sacré
Du premier récit significatif de Jacques Chessex, La confession du pasteur Burg, à ses deux derniers livres parus, Le dernier crâne de M. de Sade et La vie nouvelle, les figures de Dieu, du sexe et de la mort ne cessent de se croiser dans cette œuvre foisonnante et cohérente jusque dans ses contradictions. Quelques titres pour nourrir le débat…
J Serge Molla, Jacques Chessex et la Bible, Labor et Fides, 2002.
En perspective cavalière, le pasteur vaudois montre à quel point l’œuvre de Chessex est « travaillée » par les thèmes et les figures du judéo-christianisme. « J’écris des romans parce qu’il y a Dieu le Père. Ou son absence. Ou la toute-présence du Père. Ou la décision, l’intuition de le fuir »… Un bel essai dialogué ou se ressent, aussi, l’omniprésence de la luxure et de la mort.
J Jacques Chessex, L’économie du ciel. Grasset, 2003.
Les personnages de Burg et de Jean Calmet, entre autres pécheurs en butte au conformisme social, resurgit dans la figure d’un père abuseur et, peut-être, assassin. Au cœur d’une dramaturgie personnelle jamais exorcisée.
J Jacques Chessex, Le Désir de Dieu. Grasset, 2005.
En première personne, dans ce qui pourrait lui tenir lieu de testament spirituel, l’écrivain décline les multiples aspects de son rapport avec la transcendance, mais aussi, et peut-être plus encore, avec la création à tous les sens du terme.
J Jacques Chessex, Avant le matin. Grasset, 2006.
Dans les bas-fonds de Fribourg, le plus bel exemple du mélange, pas vraiment convaincant en l’occurrence, de la sexualité tarifée et d’une improbable sainteté. Les personnages y manquent hélas… de chair !
J Jacques Chessex, Pardon mère. Grasset, 2008.
Sans doute l’un des plus beaux livres du « mauvais fils », dont sa mère n’aimait pas les romans, et qui s’en excuse sans promettre qu’il ne rempilera pas. Aurait-elle ainsi apprécié Le dernier crâne de M. de Sade ? C’est douteux…
J Jacques Chessex et Michel Moret, Une vie nouvelle. L’Aire, 2009.
Le sacré, pour le poète, était partout, et c’est peut-être cette part de l’œuvre, tissée d’émerveillements, de malice, de coups de cœur ou de gueule, qui nous l’attache le plus, comme dans ses nouvelles ou ses proses limpides de promeneur curieux. Les lettres qu’il écrivit entre janvier et Pâques 2005, en marge de la composition du Désir de Dieu, sont enluminées par ce regard grappilleur.
Signe du destin ?
« La conduite d’un homme avant sa mort a quelque chose d’un dessin au trait aggravé », écrit Jacques Chessex dans son dernier roman. «Il y acquiert un timbre à la fois plus mystérieux et plus explicite de son destin. Dans la lumière de la mort, dont le personnage ne peut ignorer entièrement la proximité, chacune des ses paroles, chacun de ses actes résonne plus fort, de par la cruauté du sursis».
À lire ces mots, la dernière scène du « roman » que constitua la vie de l’écrivain résonne étrangement, prolongeant les analogies entre la fin pressentie de Sade, à 74 ans, et la mort subite de Chessex à 75 ans.
Rappelons alors que, venu à Yverdon-les-Bains au soir du 9 octobre 2009 pour y parler en public de La Confession du pasteur Burg, histoire d’une jeune fille abusée par un homme de Dieu, Jacques Chessex fut soudain interpellé par un auditeur de la causerie à propos du viol commis par Roman Polanski sur la personne d’une adolescente, qu’il avait réduit dans les médias à « une affaire minime ». Le rapprochement n’est-il pas oiseux ? Nous y avons pensé cependant en lisant le dernier roman de Maître Jacques, marqué par ce qu’on pourrait dire l’humour dingue de la vie. Et serait-ce si fou, dans la logique des poètes, d’y voir un signe du destin ?
Ces articles ont paru dans l'édition du quotidien 24Heures du 31 décembre 2009.
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La littérature et les cuistres
à Tzvetan Todorov
Tzvetan Todorov est un grand lettré que sa nature puissante et douce à la fois ne pousse pas aux vociférations pamphlétaires, et pourtant son dernier livre, La littérature en péril, mène un combat très ferme aux arguments à la fois nuancés et clairs qui ouvrent un vrai débat sur la littérature française contemporaine, et plus précisément son enseignement et sa transmission, loin des polémiques parisiennes éruptives qui renvoient les uns et les autres dos à dos sans déboucher sur rien .
Que dit Tzvetan Todorov d’important ? Que la découverte de soi et du monde que vivifie (notamment) la littérature par la lecture et le débat se transforme aujourd’hui en discours de spécialistes « sur » la littérature et plus encore : sur la critique, et plus encore : sur certaines approches critiques réduisant la littérature à tel ou tel objet ou segment d’objet. Ainsi les élèves d’aujourd’hui apprennent-ils « le dogme selon lequel la littérature est sans rapport avec le reste du monde et étudient les seules relations des éléments de l’œuvre entre eux ».
Cette approche est-elle à proscrire ? Nullement, sauf à constater qu’elle devient, sous prétexte de scientificité, la seule recevable et l’arme d’un nouveau dogmatisme scolastique qui fait obstacle au libre accès des textes.
« La connaissance de la littérature n’est pas une fin en soi, mais une des voies royales conduisant à l’accomplissement de chacun. Le chemin dans lequel est engagé aujourd’hui l’enseignement littéraire, qui tourne le dos à cet horizon (cette semaine on a étudié la métonymie, la semaine prochaine on passe à la personnification) risque, lui, de nous conduire dans une impasse – sans parler de ce qu’il pourra difficilement aboutir à un amour de la littérature ».
Voici prononcée l’obscène formule : « l’amour de la littérature ». Horreur horrificque, qui s’oppose absolument aux « perspectives d’étude » qu’annonce le Bulletin officiel du ministère de l’Education nationale, cité par Todorov qui a siégé lui-même au Conseil national des programmes: « L’étude des textes contribue à former la réflexion sur : l’histoire littéraire et culturelle, les genres et les registres, l’élaboration de la signification et la singularité des textes, l’argumentation et les effets de chaque discours sur les destinataires ». Ainsi les études littéraires ont-elles «pour but premier de nous faire connaître les outils dont elles se servent », ajoute Todorov : « Lire des poèmes et des romans ne conduit pas à réfléchir sur la condition humaine, sur l’individu et la société, l’amour et la haine, la joie et le désespoir, mais sur des notions critiques, traditionnelles ou modernes. A l’école, on n’apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent les critiques. »
Tel est la première observation de Tzvetan Todorov dans La littérature en péril, qui commence très loyalement par expliciter sa trajectoire personnelle, du structuralisme « dur » de ses débuts, à l’enseigne duquel il a donné ses premiers travaux de spécialiste du formalisme russe, notamment, dans les années 60 et le compagnonnage de Barthes ou de Genette, jusqu’au moment où, au milieu des années 70, son goût pour les méthodes de l’analyse littéraire, s’est atténué au profit d’une vision beaucoup plus large des textes et du rapport à ceux-ci, qui l’ont conduit à ces grands livres à valeur anthropologique que sont La conquête de l’Amérique, Face à l’extrême ou, tout récemment, Les Aventuriers de l’absolu.
A cet égard, il serait ridicule d’incriminer le « passé » du spécialiste pour dauber sur ses positions actuelles, alors que toute son évolution procède de la même ouverture au monde et du même approfondissement du sens de la littérature, qui se donne en toute simplicité et surtout en toute humilité : « Nous, spécialistes, critiques littéraires, professeurs, ne sommes, la plupart du temps, que des nains juchés sur les épaules des géants », affirme-t-il ainsi, avant d’écrire ceci qui paraîtra d’un « plouc humaniste » aux gardiens du temple doctrinaire et me semble, à moi, l’émanation même d’une passion à partager: «Si je me demande aujourd’hui pourquoi j’aime la littérature, la réponse qui me vient spontanément à l’esprit est : parce qu’elle m’aide à vivre. Je ne lui demande plus tant, comme dans l’adolescence, de m’épargner les blessures que je pourrais subir lors des rencontres avec des personnes réelles; plutôt que d’évincer les expériences vécues, elle me fait découvrir des mondes qui se placent en continuité avec elles et me permet de mieux les comprendre. Je ne crois pas être le seul à la voir ainsi. Plus dense, plus éloquente que la vie quotidienne mais non radicalement différente, la littérature élargit notre univers, nous incite à imaginer d’autres manières de la concevoir et de l’organiser. Nous sommes tous faits de ce que nous donnent les autres êtres humains : nos parents d’abord, ceux qui nous entourent ensuite ; la littérature ouvre à l’infini cette possibilité d’interaction avec les autres et nous enrichit donc infiniment. Elle nous procure des sensations irremplaçables qui font que le monde réel devient plus chargé de sens et plus beau. Loin d’être un simple agrément, une distraction réservée aux personnes éduquées, elle permet à chacun de mieux répondre à sa vocation d’être humain ».
Le contenu polémique de La littérature en péril paraîtra trop vague ou trop général à d’aucuns, mais cela tient au fait que Todorov considère essentiellement une grande idée de fond, dont il constate les effets actuels et qui l’amène ensuite à en scruter les origines.
L’idée centrale est que l’idéologie dominante, dans le milieu littéraire et académique français actuel, consiste à nier le lien de la littérature avec le monde, lequel est soit noirci par les professeurs de désespoir, soit confiné dans le solipsisme et l’autofiction. Tout cela est évidemment contredit pas une quantité de livres, mais Todorov indique une tendance, et comment la nier ? Quel grand roman français accomplit, sur la période de 1945 à nos jours, le travail de ressaisie de la réalité effectué aux Etats-Unis par tant d’auteurs, à commencer par Philip Roth dans sa Trilogie américaine, et avant lui Saul Bellow, ou le Tom Wolfe du Bûcher des vanités, pour ne citer que quelques astres d’une constellation qui ne cesse de se renouveler jusque, récemment, avec Richard Powers ou William Gass ?
Or ce que montre aussi l’auteur de La littérature en péril, c’est que cette idée du découplage de la littérature, par rapport à la réalité, ne date pas d’hier. Et de refaire son historique, du temps où l’art parfait, selon Aristote, était celui qui imiterait le mieux la nature, jusqu’au temps où se ferait jour la conception d’un « art pour l’art », dont l’expression apparaît pour la première fois sous la plume de Benjamin Constant. Celui-ci affirme pourtant, avec Madame de Staël, que la littérature est liée au monde à tous points de vue : « La littérature tient à tout. Elle ne peut être séparée de la politique, de la religion, de la morale. Elle est l’expression des opinions des hommes sur chacune de ces choses. Comme tout dans la nature, elle est à la fois effet et cause. La peindre comme un objet isolé, c’est ne pas la peindre ».
Si, pour les Lumières, la littérature reste une connaissance du monde, Baudelaire le super-esthète hyper-réaliste va plus loin encore, qui dit dans une lettre à Toussenel que « l’imagination est la plus scientifique des facultés parce qu’elle seule comprend l’analogie universelle », ou encore que « L’imagination est la reine du vrai ». Soit dit en passant, l’on relèvera que Maurice G. Dantec ne dit pas autre chose quant il exalte la fiction « plus-que-réelle »…
Baudelaire, donc, aspire encore à une vérité de dévoilement, qui reste entée sur le monde réel, tandis que la volonté de créer une beauté ex nihilo marquera la rupture. Cela a commencé avec l’esthétisme d’un Winckelmann et fera florès dès le début du XXe siècle avec les formalistes russes, entre autre. Ainsi Khlebnikov revendiquera-t-il le « verbe autonome » ou le « mot comme tel ». Cela préludant à une dérive qui aboutira au byzantinisme critique contemporain où les doctes feront la pige aux créateurs, les techniciens réductionnistes la nique aux artisans du verbe.
Après l’hommage de Freud à la littérature, Tzvetan Todorov détaille, exemples émouvants à l’appui (celui de John Stuart Mill sauvé de la dépression par la lecture des poèmes de Wordsworth, ou de Charlotte Delbo trouvant réconfort dans sa prison grâce aux livres), en quoi la littérature nous est aussi vitale que l’air que nous respirons. « Quand je suis plongé dans le chagrin, je ne peux que lire la prose incandescente de Marina Tsvetaeva, tout le reste me paraît fade », écrit-il.
La force de la littérature, qui nous fait participer au sort commun, tient à nous aider à «penser en se mettant à la place de tout autre être humain », selon l’expression de Kant dans la Critique de la faculté de juger. Et c'est vrai aussi pour le dialogue entre écrivains. Dans le dernier chapitre de La littérature en péril, Tzvetan Todorov, citant les lettres échangées par George Sand et Flaubert, montre que deux positions très différentes, voire opposées, peuvent se compléter pour la défense d’une littérature échappant au dogmatisme. « Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je patauge dans le Faux », écrit Flaubert dont l’œuvre ne saurait pour autant, et Sand le sait mieux que quiconque, se réduire à une affaire d’assonances ou de répétitions. Entre Flaubert qui dit avoir « la vie en haine », et Sand qui aime chaque jour un peu plus le présent de la vie, l’échange reste possible car tous deux aspirent à la même connaissance par d’autres chemins – tous deux vivent la littérature sans la réduire à des schémas, et qui dirait que Sand a plus raison que Flaubert ou vice versa ?
Ennemi du didactisme en littérature, mais non moins attaché à une littérature liée organiquement à la vie, Benjamin Constant écrivait que « la passion imprégnée de doctrine, et servant à des développements philosophiques, est un contresens sous le rapport artiste ». Ce n’est pas, pour autant, condamner les techniques internes et externes d’approche des textes, mais simplement remettre chaque chose à sa place et le poète, le romancier, le critique, le professeur, le linguiste, le sociologue à la leur, en ramenant finalement le lecteur à l’essentiel : le sens d’un texte, sa beauté, sa polysémie, sa musique, ses échos à n’en plus finir.
Je me rappelle à l’instant une belle conversation avec Jacqueline de Romilly, qui me disait la reconnaissance de nombreux anciens étudiants non-littéraires auxquels les « humanités » avaient donné une assise intellectuelle et affective, morale ou spirituelle que les seules connaissances jugées « utiles » ne leur auraient jamais procurée. Des Médecins, des scientifiques, des juristes, des politiciens, un chorégraphe, tous se réjouissaient d'avoir souffert sur leur version latine ou grecque...
Tzvetan Todorov ne dit pas autre chose : « Quelle meilleure introduction à la compréhension des conduites et des passions humaines qu’une immersion dans l’œuvre des grands écrivains qui s’emploient à cette tâche depuis des millénaires ? Et du coup : quelle meilleure préparation à toutes les professions fondées sur les rapports humains ? Si l’on entend ainsi la littérature et si l’on oriente ainsi son enseignement, quelle aide plus précieuse pourrait trouver le futur étudiant en droit ou en sciences politiques, le futur travailleur social ou intervenant en psychothérapie, l’historien ou le sociologue ? Avoir comme professeurs Shakespeare et Sophocle, Dostoïevski et Proust, n’est-ce pas profiter d’un enseignement exceptionnel ? »
Ces vues sembleront simplistes, voire simplettes, aux spécialistes ès littérature dont les recherches se nourrissent des recherches de chercheurs payés pour chercher ce que d'autres chercheurs citeront dans leurs recherches. Or c’est avec reconnaissance, pour ma part, que j’ai lu La littérature en péril après avoir constaté à quel point, jusque dans une publication destinée au plus large public, le nouvel esprit « scientifique » pouvait desservir, voire dénaturer, asphyxier la littérature vivante.
Je veux parler des commentaires introductifs aux Œuvres complètes de C.F. Ramuz, en cours d’élaboration aux éditions Slatkine, à Genève, dont un seul échantillon donnera le ton, propre à éloigner tout lecteur non initié aux six fonctions de Jakobson ou aux six actants de Greimas. Cela se trouve dans le paragraphe de l’Introduction sous-intitulé Au rythme de la vie et traite de l'aimable roman-reportage ethno-littéraire intitulé Le village dans la montagne: « Un survol des et de l’écriture ramuzienne conduit à deux constats. La récurrence de ce connecteur à l’entame d’unité propositionnelle marque fortement la subjectivité énonciative et son activité; en même temps, cette instance apparaît comme débordée par les événements, à la fois omniprésente et impuissante donc. Dans ce contraste entre subjectivation de l’énonciation et retrait dans l’organisation, la figure du narrateur du Village dans la montagne se construit comme celle d’un anti-démiurge. »
Pauvre Ramuz dont on casse ainsi le « rythme de la vie ». Et qui oserait dire que la littérature n’est pas en péril, quand on la réduit à ces résidus de cuistrerie ?
Tzvetan Todorov. La Littérature en péril. Flammarion, coll. Café Voltaire, 94p.
C.F. R amuz. Nouvelles et morceaux, Tome 1. Oeuvres Complètes, vol V. Slatkine, 528p.
17:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : littérature
Bernard Pivot le passeur
À propos des Grands Entretiens réunis, par Gallimard et l’INA, sur 10 DVD : avec Albert Cohen, Françoise Dolto, Georges Dumézil, Marguerite Duras, Louis Guilloux, Marcel Jouhandeau, Claude Lévi-Strauss, Vladimir Nabokov, Georges Simenon, Marguerite Yourcenar + un ouvage tiré des Archives du Monde, réunissant des articles sur les écrivains concernés, des textes de ceux-ci et autres entretiens parus dans Le Monde.
C’est une belle contribution à la mémoire littéraire du XXe siècle littéraire que représente le coffret réunissant dix grands entretiens de Bernard Pivot avec quelques-uns des derniers « monstres sacrés » de la littérature et des sciences humaines.
Pour évoquer ce coffret riche de conversations diversement intéressantes et parfois inénarrables (à commencer par le numéro de prestidigitateur verbal d’un Nabokov), j’avais envie d’aller à la rencontre du plus jovial des interlocuteurs d’écrivains, débarqué à Paris en 1958 avec le rêve d’y devenir chroniqueur sportif, et engagé au Figaro littéraire sur sa bonne mine frottée d’excellence connaissance... des vins.
L’homme, après une belle carrière de passeur, actuellement académicien Goncourt, n’a rien perdu de sa vivacité et de sa bonhomie. La rencontre date de ce 28 janvier 2010, à Paris.
- Y a-t-il un livre, ou un écrivain, qui vous ait marqué dans vos jeunes années.
- En fait, je l’ai dit et répété, j’ai très peu lu en mon adolescence. Les premiers livres que j’ai lus, avec une conscience de ce qu’est un livre et de ce qu’on appelle la littérature, c’est Les enfants du bon Dieu d’Antoine Blondin, vers 18 ans. Avant, j’avais pas mal lu jusqu’à l’âge de dix ans, malgré le peu de livres que nous avions en ces temps de guerre, et par la suite j’ai surtout joué au football. Tout de même, un auteur qui m’a charmé, dans ma jeunesse, c’est Félicien Marceau, avec Bergère légère, Capri petite île, Les élans du cœur, des choses comme ça ; et puis Aragon, pour ses poésies d’amour. Donc je ne peux pas dire qu’il y ait un livre, à cette époque, qui m’ait bouleversé. Les auteurs que je vous ai cités, mais aussi Vialatte ou Camus, n’ont cessé ensuite de m’accompagner. Ce qui est curieux, dans mon parcours atypique, c’est que j’étais plus intéressé par le style des écrivains que par le contenu de leurs livres. Si j’avais écrit, j’aurais voulu écrire comme Blondin. À savoir : raconter avec humour, et une certaine drôlerie, les chagrins de la vie. Cela étant, l’auteur que j’ai découvert à huit ou neuf ans et qui ne m’a jamais quitté, c’est La Fontaine. Je vivais alors dans une ferme et le fait que des animaux parlent m’a stupéfié, surtout des animaux inconnus. J’ai mémorisé beaucoup de fables, et je les apprenais crayon en main, comme je l’ai fait toute ma vie, notant les mots dont je ne savais pas le sens, que je découvrais ensuite dans mon Petit Larousse avant d’en émailler mes rédactions, surprenant parfois l’instituteur par un usage plus ou moins fantaisiste.
- Quand et comment êtes vous devenu un vrai lecteur ?
- À partir du moment où, en 1958, j’ai été engagé par le Figaro littéraire, après quoi je me suis mis à lire comme un fou. Je n’avais rien lu de Céline, ni de Yourcenar ni des écrivains dont on parlait à l’époque, j’avais tout à rattraper. Je rêvais d’un poste à L’Equipe, mais le hasard m’a fait devenir courriériste littéraire au Figaro, grâce à ma connaissance du vin et au bon souvenir que le rédacteur en chef avait de Lyon et du Beaujolais… C’est ainsi que j’ai commencé de courir après l’information littéraire et de converser avec les écrivains, comme je n’ai cessé de le faire.
- Quelles rencontres vous ont marqué en vos débuts ?
- J’ai rencontré Michel Tournier alors qu’il était encore éditeur. J’aimais beaucoup aller dans son bureau, chez Plon, recueillir des informations, et puis j’ai été ébloui lorsqu’il a publié son premier livre, Vendredi ou les limbes du Pacifique. N’ayant aucun préjugé je m’amusais autant à rencontrer Robert Merle que Robbe-Grillet. J’ai aussi rencontré Jérôme Lindon, éditeur du Nouveau Roman, qui m’a dit un jour qu’il n’y avait rien de plus triste qu’un best seller qui ne se vend pas… Par ailleurs, j’aimais bien parler des coulisses de la vie littéraire, des élections à l’Académie ou des dessous des prix littéraires.
- Comment vous est venu le désir de la télévision ?
- On est venu me chercher. Des écrivains avaient dit, à Jacqueline Baudrier qui cherchait quelqu’un, que je pourrais peut-être faire l’affaire, et c’est comme ça qu’est né Ouvrez les guillements, lancé sans maquette et sans répétition, en direct. C’était une émission assez éclatée, avec des interventions de Michel Lancelot sur la science fiction, André Bourin et Gilles Lapouge sur la littérature ou Jean-Pierre Melville sur le cinéma. L’exercice a duré un peu moins de deux ans, jusqu’à la fameuse réforme de l’ORTF. Ensuite, quand Marcel Jullian m’a appelé sur la Deuxième chaîne, j’ai proposé tout naturellement une émission thématique, pour pallier la dispersion d’Ouvrez les guillemets, et ce fut Apostrophes.
- On parle toujours de l’impact inégalé d’Apostrophes. À quoi l’attribuez-vous ?
- Si l’on en parle avec une certaine nostalgie, c’est que l’heure de passage (21h45) était favorable, qu’il y avait plus de grandes figures littéraires qu’aujourd’hui. Les Yourcenar, Simenon, Duras, Cohen, étaient des mythes vivants, et c’est évidemment ce qui m’a amené aux grands entretiens. Par ailleurs, le fait que je n’aie pas fait d’études supérieures de lettres facilitait ma complicité avec le grand public. Mon statut de provincial pas vraiment de la paroisse parisienne faisait que j’étais une sorte de téléspectateur averti plus qu’un intellectuel ou qu’un écrivain. Et puis il y avait le sérieux du travail. Les écrivains et le public me faisaient confiance, parce que je lisais les livres dont je parlais. Pierre Nora a écrit, assez justement, que j’étais devenu l’interprète de la curiosité populaire.
- Vous avez évoqué les « monstres sacrés » de l’époque. Quels critères ont déterminé vos choix pour les grands entretiens, . à commencer par Albert Cohen ?
- Comme j’adorais Belle du Seigneur, et qu’Albert Cohen refusait toute interview, je n’ai cessé d’insister jusqu’à ce qu’un de vos confrères proche de l’écrivain, Gérard Valbert, permette enfin cette rencontre mémorable. Quant à Duras, c’était un monument vivant, et Nabokov représentait l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. En revanche, j’ai échoué dans mes tentatives de rencontrer René Char, Cioran ou Julien Gracq. Aujourd’hui, je regrette tout particulièrement qu’il n’y ait aucun document substantiel sur René Char. Je regrette beaucoup, aussi, de n’avoir pas fait de tête-à-tête avec Romain Gary.
- Mais vous vous êtes amplement rattrapé avec Soljenitsyne !
- Oui, j’ai suivi tout son itinéraire d’exilé. Cela a commencé à la parution de L’Archipel du Goulag, en 1974, qui a donné lieu à un débat très vif où Alain Bosquet et Max-Pol Fouchet se sont déchaînés ! Puis il a été viré de l’URSS et je l’ai accueilli une première fois sur le plateau d’Apostrophes. Ensuite je suis allé lui rendre visite aux Etats-Unis, puis je l’ai reçu à son retour d’Amérique et, après la chute du mur de Berlin, je lui ai rendu une dernière visite dans sa datcha proche de Moscou. Tout ce temps-là, il est resté le même, humainement très agréable et d’une grande précision au travail.
- Comment vous êtes-vous préparé à ces rencontres ?
- Par un très grand travail. Vous pouvez vous imaginer qu’interroger un Georges Dumézil, sans aucune connaissance préalable de la linguistique, n’est pas une sinécure. Pareil pour un Lévi-Strauss. Mais je tenais à de tels entretiens à caractère scientifique, qui touchent quand même de près à la littérature et à l’anthropologie. On ne quittait pas le domaine du langage et des mots, et c’était touchant d’entendre Dumézil évoquer sa rencontre du lendemain avec le dernier locuteur d’une langue en voie de disparition sur terre…Ce qui m’intéressait, aussi, c’était de parler de ce qui fonde la recherche de ces grands savants, sans entrer dans le détail. Rencontrer Dumézil, adorable dans son contact personnel, au milieu des ses livres empilés et débordant littéralement de partout, reste aussi un grand souvenir. Là-dessus, j’aurais eu plus de peine à rencontrer un Einstein, faute de compétence… Question travail, même si j’avais un assistant précieux en la personne de Pierre Boncenne, jamais je n’ai travaillé sur des fiches établies par d’autres.
- Et Simenon ?
- Le souvenir de notre deuxième entretien, à Lausanne, reste marqué par une émotion particulière puisqu’il venait de publier Le Livre de Marie-Jo, consacré au suicide de sa fille. C’était un homme très simple, et je me souviens qu’à un moment donné il a enclenché un magnétophone sur lequel était enregistrée la voix de Marie-Jo. J’en ai eu le souffle coupé…
- L’an passé ont paru deux livres, de Richard Millet et Tzvetan Todorov, établissant un bilan catastrophiste de la littérature française. Qu’en pensez-vous ?
- S’il n’y a plus guère de grands écrivains tels que ceux dont nous parlions tout à l’heure, nous avons quand même un Le Clézio couronné par le Nobel de littérature, notamment. Je pense qu’il faut toujours être prudent en la matière. Stendhal, de son vivant, ne fut reconnu que par un Balzac, et peut-être sommes-nous aussi myopes. Cependant je pense qu’effectivement nous ne sommes pas dans une période de plein emploi du roman, si j’ose dire, qui nous mette dans l’embarras pour attribuer le Goncourt. Nous ne sommes plus dans les grandes années du XIXe ou même de l’entre-deux guerres. Le roman se porte bien en apparence, en tout cas il abonde plus que jamais, mais on peut se demander aussi s’il n’y a pas une fatigue du genre, autant chez les lecteurs que chez les critiques et chez les auteurs ? Je me pose la question, mais je n’ai pas de réponse…
- On a vu, ces dernières années, des romans de francophones accéder aux plus grands prix, d’Alain Mabanckou à Dany Laferrière, en passant par Nancy Huston et Marie Ndaye ? Ce phénomène vous réjouit-il ?
- Bien entendu, et d’autant plus qu’une certaine mode privilégie plutôt les auteurs étrangers, à commencer par les Anglo-saxons. J’ai d’ailleurs toujours tâché de rester attentif aux littératures de la francophonie, même si d’aucuns ont trouvé cette attention insuffisante, mais c’est le fait du centralisme parisien de l’édition…
- En tant qu’académicien Goncourt, êtes-vous exposé à de fortes pressions ?
- Bien entendu, mais je m’en suis toujours prémuni farouchement, et les gens savent mon sale caractère en la matière, et ce n’est pas d’aujourd’hui. Les auteurs auxquels il est arrivé de m’appeler directement sont tombés sur un os, et les doléances des éditeurs s’arrêtaient à mon assistante.
- A contrario, on a souvent parlé du manque d’indépendance de certains membres de l’Académie Goncourt…
- C’est vrai que certains jurés, naguère, votaient systématiquement pour leur éditeur, mais ce n’est plus le cas à l’heure qu’il est.
- Quels livres de la cuvée 2009 vous ont-ils particulièrement intéressé ?
- La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint, La Délicatesse de David Foenkinos, ou le roman de Laurent Mauvignier, Des hommes, et les Listes de Charles Dantzig
- Des grandes rencontres que vous avez faites, laquelle vous a marqué le plus ?
- Celle d’Alexandre Soljenitsyne, c’est évident, qui n’était pas qu’un grand écrivain mais un acteur majeur du XXe siècle. Je me suis trouvé devant quelqu’un qui avait participé directement au renversement d’un régime dictatorial et qui était, aussi, un homme rayonnant, d’une stature et d’une présence exceptionnelles. Mais j’ai beaucoup apprécié, aussi le fait d’être reçu par Marguerite Yourcenar. Enfin, j’ai été très touché de retrouver, lors de ma dernière visite à Georges Simenon, qui avait tant écrit et roulé sa bosse, un homme brisé par la mort de son enfant. Je me rappelle cette dernière visite comme un choc. Pas un choc lié à la seule littérature mais à la vie même.
- Quels auteurs aimez-vous relire ?
- La correspondance de Voltaire, et les pamphlets de Paul-louis Courier, hélas introuvables aujourd’hui. J’aime beaucoup revenir aussi à Rousseau, à cause de son style, et cela m’arrive souvent de reprendre une pièce de Molière et, hop, d’en relire une ou deux scènes… enfin, la correspondance de Céline, de Flaubert ou de Madame de Sévigné m'enchantent également. Je trouve ces écrits, lancés au fil de la plume, parfaits de naturel et de style…
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01.02.2010
Pub à risques

…Okay, c’est ça, vous nous filez la bonne vieille métaphore de la vie qui se varappe grave, ce genre de plan, mais vous croyez que ça passe encore un pub comme ça pour une Assurance MultiRisques, vous vous figurez qu’après Mission impossible le client va cracher le dinar pour ce ramping dans le sugo ?
Image : Philip Seelen
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Back zapping

Notes critiques sur 30 films vus au Festival de Locarno 2009.
Vitus, de Fredi M. Murer. (Suisse/France) Genre comédie humaine (reprise + concert).
Nous avions découvert les tribulations du petit prodige lors de l’édition de 2006. Nicolas Bideau avait parlé de « film de vieux ». Le même Monsieur Cinéma, avec Pascal Couchepin, remirent ensemble à Fredi M. Murer le Prix du meilleur film suisse à Soleure. En version raccourcie, après une carrière éclatante (nominé aux Oscars), Vitus a été présenté en ouverture avec un concert « live » de Teo Gheorghiu, devenu concertiste international.
(500) Days of Summer, de Marc Webb (USA). Genre comédie humaine. Première européenne. Sur la Piazza.
Certains critiques ont fait la moue à la découverte de ce premier « long » d’un as du court musical. Comédie romantique revisitant les années 90 avec force clins d’oeil, notamment aux Smiths et au Lauréat, la chose est pourtant plaisante, le jeu des deux protagonistes (Zoeey Deschanel et Joseph Gordon-Levitt) également épatant, et le mode de narration particulièrement efficace, qui consiste à alterner les séquences par appel de dates dans le désordre. Populaire de qualité, comme disait l’autre…
Unter Bauern – Retter in der Nacht, de Ludi Boeken . (Allemagne) Genre drame historique. Première mondiale. Sur la Piazza.
Moment d’émotion sur la scène de la Piazza Grande, jeudi soir 6 août, lorsque deux très vieilles dames de plus de 90 ans, la Juive allemande Marga Spiegel et la dernière survivante de la famille de paysans de Westphalie qui l’a planquée et sauvée, avec sa fille, entre 1943 et 1945, sont apparues au côté du réalisateur hollandais Ludi Boeken et des acteurs de ce témoignage émouvant d’un acte de solidarité rarissime. Des critiques aussi acerbes qu’injustes, comme à la sortie de La Chute, ont été adressées à ce film pourtant honnête et nécessaire, d’une forme certes toute classique mais qui dégage une réelle émotion. Sans donner du tout dans l’édulcoration du nazisme, le film vaut aussi par son souffle narratif et son interprétation.
Pom Poko, de Isao Takahata. Genre manga. Hommage. Sur la Piazza.
Pour entrer dans l’univers des mangas, auquel le festival fait cette année un accueil exceptionnel, cette saga écologisante associe humour, parfois corrosif, et poésie visuelle, sur fond de folklore japonais. Les tanukis (une espèce tenant du chien et du raton laveur) ressortissent en effet aux vieilles légendes, avec leur façon de se métamorphoser à volonté, ici pour essayer d’agir sur les comportements humains globalement déprédateurs. Dans les grandes largeurs, Takahata restitue aussi de merveilleux paysages, et la virtuosité formelle, dans les enchaînements de plans et de séquences, laisse le non connaisseur positivement baba…
Teheran without Permission, de Sepideh Farsi. (France/Iran). Genre docu créatif. Première mondiale. Section Ici et aileurs.
Hasard et nécessité : la jeune réalisatrice, plus encore que Pippo Delbono, a tiré le meilleur parti d’un téléphone portable pour documenter la vie quotidienne de son pays sous contrôle. En enchaînant des interviews en voiture, souvent très intéressants, quelques entretiens « frontaux » et de nombreuses choses vues dans les rues et par les places, la cinéaste reconstruit sa ville dont on perçoit la vitalité, notamment de la jeunesse, et le dynamisme général opposés à la lourdeur du régime. Avec un côté brut de décoffrage, le document relève cependant de la narration cinématographique et du témoignage dans l'urgence.
Shirley Adams, d'Oliver Hermanus et (scénario) Stravros Pamballis. (Afrique du Sud et USA). Genre drame humain. Compétition internationele.
Il y a de la Mère Courage en Shirley Adams, qui pote le poids du monde sur ses seules épaules après que son jeune fils Donovan a pris une balle perdue au retour de l'école et s'est retrouvé tétraplégique. Tournlé dans les taudis de Mitchell's Plain, au Cap, ce premier long métrage d' Oliver Hermanus, 25 ans et sorti de la London Film School où il a rencontré son co-scénariste Stavros Pamballis, touche au coeur et aux tripes sans pathos pour autant. Au silence terrible du garçon (Keenan arrison) répondent les gestes de Shirley (Denise Newman, tout à fait admirable) dont le désarroi et la solitude croissent à proportion des malheurs qui s'abattent implacablement sur elle. Très bien construit, très juste aussi dans la modulation dialoguée de tous les sentiments des eprsonnages, le film impose immédiatement la densité émotionnelle des situations et la vérité d'une observation élargie au monde extérieur,jamais caricaturé. Caméra à l'épaule, dans une proximité pure de tout voyeurisme, Shirley Adams dépasse de loin le document social ou psychologique pour incarner un drame représentatif de toutes les détresses liées à la violence aveugle dans le contexte de l'après-Apartheid.
My sister’s Keeper, de Nick Cassavetes. (USA). Genre comédie humaine. Sur la Piazza.
Pour sauver leur fille Kate (Sofia Vassilieva) atteinte d’une leucémie, Sara (Cameron Diaz) et Brian (Jason patric) ont décidé de concevoir une petite sœur in vitro sur le conseil d’un toubib. Anna (Abigail Breslin) servira donc de « donneur universel » à sa sœur, au fil d’opérations souvent lourdes et douloureuses, jusqu’à ce qu’elle se révolte et refuse de donner un rein à Kate et s’adresse à un grand avocat (Alec Baldwin) pour la défendre. Le mélo, on le devine, n’est pas loin, surtout au fil de séquences kitsch à souhait où la famille, heureuse « malgré tout », bondit de concert dans le ciel plein de bubulles (sic). Mais les comédiens font plus fort que Cassavetes Jr : Cameron Diaz est assez terrifiante dans son rôle de mère acharnée sur la thérapie, Abigail Breslin est d’une présence saisissante de force tranquille et de sensibilité. Le film, évidemment, pose des questions multiples en matière d’éthique médicale, notamment, et son observation des comportements ne manque pas de finesse et de nuances.
La Guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres, d’Amos Gitaï. (France). Genre théâtre capté. Sur la Piazza.
Trop statique et trop long, en dépit de ses qualités esthétiques et de la teneur de son texte : telle a été l’impression laissée par cette reprise, au cinéma, du spectacle présenté en juillet en Avignon par Amos Gitaï, déjà présent l’an dernier sur la Piazza avec Plus tard tu comprendras, un film beaucoup plus approprié à une projection en ce lieu. Frédéric Maire a bien expliqué que les passages transversaux entre cinéma, théâtre et autres formes d’expression intéressaient le festival, mais en fin de soirée jusqu’à point d’heures, comme ça: fatigue et basta…
Men on the Bridge, d’Asli Özge (Turquie/Allemagne). Genre docu-fiction. Cinéastes du présent.
Un fleuve tonitruant de voitures sur le Bosphore, entre deux continents que relie le pont immense, voici se détailler quatre tranches de vie ou de survie. Tel est le canevas de ce film tenant à la fois du document et de la fiction. Quatre lignes de vies représentatives de la classe moyenne et inférieure en Turquie contemporain, sur fond de nationalisme et de difficultés économiques au jour le jour: un jeune couple plombé par les ambitions petites-bourgeoises de Madame mal accordées aux aspirations un peu velléitaires de Monsieur, chauffeur de taxi pour le moment ; un flic gagne-peu rêvant de rencontrer l’âme sœur via les sites de rencontres de la Toile, à chaque fois déçu en revenant à la case réel ; un grand ado à peu près illettré, vendeur de roses sur l’autoroute et préférant finalement ce job à un emploi plus astreignant. Avec beaucoup d’empathie pour ses personnages, qu’elle a rencontrés dans la vie et qui jouent tous leur rôle, dûment « réécrit » cependant, la jeune réalisatrice turque Asli Özge, établie à Berlin, réalise un vrai film de cinéma grâce, aussi, à son formidable chef opérateur, Emre Erkmen. Avec peu de moyens et beaucoup de talent, le tableau est très vivant, servi par un sens plastique remarquable mais jamais esthétisant et un souffle constant dans la narration.
Les yeux de Simone, de Jean-Louis Porchet. (Suisse). Genre court. Sur la Piazza.
En hommage à deux cinéphiles admirables de Pontarlier, qui perpétuent l’amour du cinéma à l’enseigne d’un ciné-club , de rêve, le producteur lausannois Jean-Louis Porchet, fondateur de CAB productions, signe son premier film, petit bijou de 7 minutes dont le rouge est la couleur par référence au film de Kieslowski, avec la visite d’Irène Jacob émouvante sur le dernier plan où, comédeinne sortie de l’écran, elle voit le couple des vieux fous de cinéma Pierre (aveugle depuis vingt ans…) et Simone Blondeau s’éloigner dans la nuit.
Giulias Verschwinden, de Christoph Schaub. (Suisse). Genre comédie chorale. Sur la Piazza.
Après Happy New Year, projeté en salle à Locarno, Christoph Schaub poursuit son observation amicale de la vie des gens avec une comédie écrite par un grand conteur, Martin Suter, pour un grand poète de cinéma, Daniel Schmid, dédicataire de l’ouvrage. La peur du vieillissement est le thème décliné, de multiples façons, par les amis de Giulia qui l’attendent dans le restaurant où ils vont célébrer son anniversaire, et par un groupe de vieillards en EMS qui fêtent les 80 ans d’une vieille chipie merveilleuse. Un troisième élément narratif se greffe à ces deux lignes continues, avec les démêlés d’une jeune voleuse surprise dans un grand magasin et retrouvant ses parents chez les flics. Porté par le dialogue, très incisif, de Suter, le film se charge cependant de densité à la faveur de la rencontre inopinée de Giulia (Corinna Harfouch, merveilleuse interprète) et d’un vieil ange passant par là (Bruno Ganz) qui va l’aider, quitte à faire lanterner ses amis, à accepter la vie comme elle est. Tout cela donnant un beau film qui, sans être du grand cinéma, tient bien la route du meilleur cinéma suisse populaire et de qualité (hum), dans la filiation par exemple de L’Invitation…
Complices, de Frédéric Mermoud. (Suisse/France). Genre polar social. Compétition internationale.
Seul film suisse en compétition cette année, le premier « long » de Frédéric Mermoud est une autre bonne surprise de cette édition, tant par le dynamisme et l’inventivité de sa narration purement cinématographique, que par la justesse de son observation portée sur la double dérive d’un jeune couple d’amoureux « borderline ». Quand Vincent (Cyril Descours, tout à fait remarquable) rencontre Rebecca (Nina Meurisse, carrément craquante de présence) dans un cybercafé, c’est le coup de foudre immédiat. Le fait que Vincent se prostitue via internet, choque d’abord Rebecca, ensuite tentée de suivre son ami dans ses rencontres, jusqu’à celle d’un client adepte de jeux violents, qui marqueront d’ailleurs la chute de Vincent. Mais le scénario évite l’écueil d’une fin édifiante, et son intérêt tient aussi au mode de la narration, amorcée par l’enquête policière de l’inspecteur Cagan (Gilbert Melki) et de sa coéquipière Mangin (Emmanuelle Devos) dès les premières séquences du film où paraît le corps de Vincent massacré et jeté dans le Rhône. D’une très belle tenue, Complices pâtit un peu, à notre goût, de son « efficacité » même, sacrifiant aux codes du polar télévisé « à la française ». Reste de la très belle ouvrage et, côté jeunes gens, deux personnages crédibles et magnifiquement interprétés.
Nausicaä of the Valley of de Wind, de Hayao Miyazaki. (Japon). Genre saga manga. Manga Impact.
Par un auteur déjà bien connu du cinéma d’animation japonaise, cette fresque post-apocalyptique, un millier d’années après la destruction de l’écosystème terrestre par une humanité dont il ne reste plus grand-chose non plus, rappelle à le fois la fin de la guerre atomique au Japon, les monstrueux bombardiers américains et l’univers SF de Dune de Frank Herbert, avec son désert toxique de la Mer de la décomposition. Une charmante princesse, du nom de Nausicaä, va tenter de remettre un peu d’ordre et surtout de paix dans le chaos des guerres persistantes, mais ça prendra au moins 117 minutes en l’occurrence. Comme le dessin est somptueux et la « mise en scène » souvent étourdissante, le voyage en vaut assurément la peine même pour quelqu’un qui n’a pas encore attrapé la mangamania…
Les derniers jours du monde, d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu. (France/Espagne /Taiwan). Genre drame cata-ludique. Sur la Piazza Grande.
Le dernier film des frères Larrieu commence par une tempête traversant l’écran horizontalement de part en part. Or ce mouvement latéral s’est communiqué soudain au ciel de Locarno qui a bientôt déversé la plus verticale des pluies sur la Piazza. C’est donc devant un public clairsemé qu’a été projeté Les derniers jours du monde dimanche soir 8 août, alors que la séance de remplacement à la FEVI accueillait le public allergique aux ondées et aux coups de vent. Quant aux perturbations qui plombent le monde dans lequel Matthieu Amalric, protagoniste masculin du film, évolue d’un lieu et d’une femme à l’autre, entre Biarritz et Toulouse également contaminés, elles sont traitées sans effets spéciaux à la mode SF. L’apocalypse joue ici sur les contrecoups d’une angoisse latente et intériorisée, à laquelle les frères opposent les derniers feux du plaisir de chair et de chère. La chose est intéressante, mais un relent de Grande bouffe nous a fait trouver celle-ci moins goûteuse que les rondeurs d’Andrea Ferréol…
La Paura, de Pippo Delbono. (Italie/France). Genre docu créatif. Hors compétition.
Aux invectives de Pippo Delbono contre son « paese di merda », l’on a envie de répondre, dans sa propre foulée, « carissima Italia », où la rage à la Pasilini reste inventive. Avec rien qu’un téléphone portable, dont les images sont pourtant retravaillées au fil d’un montage cohérent, avec adjonction sonore tantôt intempestive et tantôt poétique (la superbe séquence finale avec Bobô nu se lavant et se relavant de la saleté du monde), ce tableau kaléidoscopique d’une Italie pourrie de publicité et de corruption « douce », où jeux télévisés débiles (l’inénarrable concours de cris d’animaux) et tragédies ordinaires frottés de racisme s’entremêlent sur fond de terrains vague souillés où les Roms vivent « comme des chiens ». La chose a un côté « jeté » mais l’objet impose bel et bien une vision qu’on reliera à toute la démarche de Pippo.
L’insurgée, de Laurent Perreau (France). Genre drame poétique. Compétition internationale. Première mondiale.
Locarno est le lieu par excellence où découvrir de tels films, aussi sensibles qu’exigeants dans leur forme. Comme dans Sous les toits de Paris de Hiner Saleem, en compétition l’an dernier, Laurent Perreau joue de la présence de Michel Piccoli, ici dans le rôle d’un vieil homme dont la petite-fille, blessée par la mort de sa mère et révoltée, se réfugie dans l’immense maison décatie. D’une grande qualité d’image et d’atmosphère, le film vaut autant par sa modulation des relations délicates entre personnes (le lien fragile et pur entre Claire (Pauline Etienne, dont le jeu tout en finesse nous l’attache) et son premier amant Thomas, que par ses échappées lyriques (la nature y très importante) ou… sportives, puisque Claire est une nageuse hors pair. Reverra-ton ce beau film dans les salles ? Cela paraît moins sûr que sa présence dans le palmarès final…
Os famosos e os duendes da morte, d’Ezmir Filho. (Brésil/France). Genre drame poétique. Compétition internationale.
Le blues de l’adolescence est-il en train de devenir un genre en soi du cinéma indépendant contemporain ? C’est la question qu’on se pose une fois de plus avec ce film dont l’intrigue se réduit aux errances d’un garçon sensible dans une petite ville brésilienne, entre ses copains et sa mère. Très belle images frottées de mélancolie, surtout au début, atmosphère intimiste, évocation fine d’un milieu provincial de moyenne bourgeoisie ennuyeuse. Hélas on n’est pas chez Fellini, les « vitelloni » manquent tout de même de relief et le sujet, qui tiendrait sur l’espace d’un court métrage, pâtit d’être tiré ainsi en longueur.
Ivul, d’Andrew Kötting. Genre drame poétique. Concours Cinéastes du présent.
On nous avait dit grand bien de ce drôle de conte ressaisissant la révolte d’un jeune homme accusé par son père d’inceste, alors qu’il n’a fait que mignoter sa sœur, effectivement adorée, mais qui l’excitait au moment de prendre congé de lui pour un séjour en Russie. Du coup, chassé par son père (Jean-Luc Bideau) « de ses terres », le garçon (Jacob Auzanneau) se réfugie sur les toits et les arbres dont il ne redescendra pas. Hélas, l’étrangeté de cette famille à moitié, dominée par un patriarche envahissant mais peu crédible (la construction des personnages est aussi sommaire que le dialogue), ne suffit pas à faire tenir debout ce long métrage en dépit de la singularité de son décor et de son atmosphère. Comme dans plusieurs films de friction vus ces dernières années à Locarno, la faiblesse du scénario et du dialogue contraste avec l’enjeu du sujet et la qualité potentielle des acteurs, nettement sous-employés dans Ivul…
The Marsdreamers, de Richard Dindo (Suisse). Genre docu créatif. Concours Cinéastes du présent.
C’est une des belles surprise de l’édition 2009 que ce grand documentaire passionnant, aux splendides images de déserts et de paysages américains, où la thématique de la conquête de Mars est exposée et débattue avec beaucoup de nuances et d’intelligence par une quinzaine de personnages dont une géologue, un architecte spatial, des membres de la Mars Society, un physicien aux riches vues philosophiques, deux Amérindiens pleins de bon sens terrien, un charmant étudiant en informatique impatient d’être le premier sur la planète rouge, un écrivain et un ingénieur, notamment. Tous sont conscient du fait que la vie sur Mars sera d’abord une espèce de galère glacée en butte aux radiations, mais tous se disent partants illico, quitte à en revenir, étant par ailleurs entendu que d’autres planètes plus habitables feront plus tard de meilleures colonies de la Terre. La Terre est enfin l’objet final de ce film aux profondes résonances écologiques : la Terre qui est parfois si jolie et dont le sert devrait nous faire changer de vie avant que d’aller polluer les galaxies. Rien pour autant de lourdement didactique chez le nouveau Dindo : mais un souffle généreux qui traverse The Marsdreamers.
Piombo fuso, de Stefano Savona (Italie). Genre docu créatif.
Une extraordinaire séquence finale, figurant une procession de Palestiniens dans la nuit des ruines de Gaza, avançant vers nous comme un troupeau de damnés de la terre, marque le passage du reportage sur le terrain au grand cinéma. Dès le 14 janvier 2009, Stefano Savona est entré clandestinement à Gaza, d’ou il a envoyé quotidiennemenet des images de sa petite caméra numérique, aussitôt mises en lignes sur internet. Reprises ici et montées par Marzia Mete, avec un travail important sur la bande sonore, ce film relève de la création cinématographique autant que du document à valeur historique et politique. Pas un soldat israélien n’y apparaît, ni la moindre opération militaire. Que des gens dans les ruines, le témoignage d’un directeur d’hôpital, un enterrement de « martyrs » du Hamas martelé par les appels à la haine et à la vengeance des religieux-combattants, un tout petit enfant regardant longuement le ciel d’où le grondement des avions se déverse avec celui des voix de belluaire-muezzins invoquant leur dieu de guerre, enfin tel ministre israélien à fine cravate s’excusant auprès du peuple palestinien pour mieux charger l’ennemi commun du Hamas. Sans un commentaire « off », Stefano Savona est arrivé à cristalliser dans ce pamphlet poème non partisan, l’horreur d’un cercle vicieux. Il y fallait beaucoup de courage et le résultat, d’un haut niveau du point de vue de l’expression artistique, fera date.
Tiburtino terzo, de Roberta Torre (Italie). Genre docu créatif.
Dans le quartier pourri de la zone romaine du Tiburtino III, ceux que Pasolini appelait les Ragazzi di vita, survivent entre autoroutes et terrains vagues, blocs sinistres et bouges nocturnes, mauvais coups et prison. Glorieux aussi bien, tatoués des orteils aux oreilles, ils parlent en se marrant de leur vie plus ou moins fichues d’avance, dont ils aimeraient sortir sans avoir l’envie de se remuer pour y parvenir. La réalisatrice les met littéralement en scène. Son reportage est un poème éclaté, dense et violent, qui aboutit à un interrogatoire émouvant sur le souvenir de Pasolini. L’un des voyous, le plus affreux-méchant, en fait l’éloge au souvenir d’Accatone, avec une justesse éberluante.
La notte quando è morto Pasolini, de Roberta Torre. (Italie). Genre docu créatif.
Tandis qu’un employé des archives criminelles romaine déballe les sacs de plastique remplis des derniers vêtements portés par Pier Paolo Pasolini la nuit où il fut massacré, un quinquagénaire à gueule carrée et grêlée, du nom de Pelosi, raconte ce qu’il a vécu et vécu en sa qualité de dernier partenaire nocturne du grand cinéaste. On sait aujourd’hui que le personnage n’a pu être seul impliqué dans le meurtre de Pasolini. Sa rétractation complète, après des années de prison, et les accusations qu’il porte aujourd’hui, longtemps après la mort des probables coupables, contre les vrais assassins qui le terrorisèrent avant de le livrer aux flics, reste entourée de mystère. Son témoignage n’est est pas moins troublant et même bouleversant quand il détaille la scène du lynchage de l’artiste maudit. Là encore, l’art de Roberta Torre sublime le seul document.
Petit Indi, de Marc Recha (Espagne/France). Genre drame poétique. Sur la Piazza Grande.
Il y a de la pureté franciscaine dans ce nouveau film de Marc Recha, déjà rencontré à Locarno avec Dies d'agost, met en scène un jeune homme blessé par l’incarcération possiblement injuste de sa mère pour détention de drogue. Tout le film, dans un décor fascinant de la banlieue de Barcelone irrépressiblement urbanisée et polluée par les industries , joue sur la marche solitaire d’Arnau, dont la passion pour les oiseaux (son chardonneret Indi est un champion local de la roulade) va de pair avec la sollicitude qu’il voue à un renard blessé. Par delà la beauté des images et les bonnes intentions d’un conte opposant la pureté d’un jeune homme et la malice des hommes voleurs et pollueurs, le film n’échappe pas au maniérisme esthétique et, finalement, à un kitsch que Sean Penn était arrivé à dépasser dans son mémorable Into the Wild…
La religieuse portugaise, d'Eugène Green. (Portugal/France). Compétition internationale. Première modiale.
Tout à coup: le miracle. L'Oeuvre attendue. Du grand cinéma, lesté d'une poésie inspirée de part en part. Dans la filiation de Robert Bresson ou d'Alain Cavalier, ce film absolument original, au demeurant, nous arrache immédiatement au temps ordinaire pr un artifice qui pourrait être insupportable d'affectation, imposant aux acteurs un débit de parole relevant d'une sorte de distanciation rituelle, non sans humour doucement hagard. Or ce parti pris s'inscrit le plus naturellement du monde dans la démarche du réalisateur, qui regarde et montre ses personnages comme des êtres absolument uniques, engagés dauns un conte existentiel mystérieux. Le canevas narratif repose sur le tournage, à Lisbonne, d'une variation sur Les Lettres portugaises, roman épistolaire du XVIIe évoquant la passion charnelle d'une religieuse et d'un noble militaire français. Une actrice française (Leonor Baldaque) mais lusophone, aux multiples passions malheureuses, débarque de Paris pour retrouver son metteur en sène (campé par Eugène Green lui-même) et l'acteur unique dont elle devient l'amante d'une nuit. Au fil d'autres rencontres àla fois imprévisible et comme écrites par la main du Destin (un aristocrate fils de salazariste qu'elle sauve du suicide, un enfant, un jeune homme d'une grande beauté) Julie approche de SA vérité en se confiant à une...religieuse portugaise passant toutes ses nuits avec Dieu. Rien pourtant d'un mysticisme conventionnel dans ce voyage déjanté au bout des apparences qui n'a dutre destination, à travers le lumineux labyrinthe de Lisbonne, que la vie, la présence de la vie et la présence àla vie, la révélation de la vie dans sa plénitude d'amours en toutes ses modulations. Merveilleusement pictural et musical, baignée par la mélancolie de la saudade à l'état pur, ce film étrange et doux, mais à la fois transparent et d'une totale fermeté plastique, est la première réelle révélation artistique, à mes yeux de cette édition 2009. Léopard d'or ?
La Valle delle ombre, de Mihaly Györik. (Suisse/Italie/Hongrie). Genre folk fantastique. Première mondiale sur la Piazza Grande.
Foule des grands soirs, pour couronner la journée du cinéma suisse, ce mercredi 12 août, avec la projection d'un long métrage du réalisateur suisse d'origine hongroise (né en 1971 à Bâle), Myhaly Györik, qui reconstitue l'atmosphère des contes et légendes de nos régions alpines avec une mise en scène au souffle assez décoiffant, mais qui tend à s'empêtrer faute de clarté narrative. L'idée directrice consiste à révéler le monde archaïque des superstitions et des prodiges nés de la peur (la nature et ses monstres présumés) à un môme de la ville débarquant en ces hauts gazons forestiers coupés de gorges avec son i-pod et son grand-père (Jean-Pierre Balmer). Ledit Matteo est bientôt entraîné par une bande de sauvageons se racontant mutuellement les "menteries" des anciennes veillées, à commencer par celle du village sous les eaux. Si le fil de la narration s'entortille à l'excès, avant de s'embrouiller, notamment avecune digression pénible sur les tribulations d'une écrivaine chic s'installant dans un moulin hanté, l'ensemble de l'ouvrage en impose tout de même par la beauté de ses images autant que par sa façon de revisiter le folklore sans (trop) donner dans le cliché pour Américains et Japonais...
Summer Wars, de Mamoru Osoda. (Japon). Genre manga. Compétition internationale
Les connaisseurs du genre parlent d'ores et déjà de chef-oeuvre à propos de ce film d'animation d'une stupéfiante virtuosité formelle, et qui vaut aussi par sa réflexion implicite sur les relations entre mondes réel et virtuel, "vécue" par une famille singulière que domine une granny garante des valeurs ancestrales du Japon japonais... La morale tirée après le dernier souffle de la sourcilleuse nonagénaire pourrait se résumer à un message de respect mutuel et d'amour, mais longue et difficile est la voie pour y parvenir, semée d'embûches, de monstres, de duels propres à faire pâlir les antiques samouraïs, entre autres armes de destruction massive imaginées par la créature humaine et lui retombant du ciel. Le Prométhée de la Sphère Internet a imaginé, en l'occurrence, un nouveau Big Bazar universel, à l'enseigne du réseau Oz, dans lequel le jeune protagoniste Kenji, petit génie des maths, fiche la pagaille par inadvertance. Mais le même Kenji, poursuivi par la police "réelle" comme un vil hacker du virtuel, va participer à la grande réparation qui évitera à l'humanité réelle-virtuelle de subir la cata annocée. Tout cela pour déployer une suite d'épisodes d'une ébouriffante inventivité formelle, relevant à la fois de l'épopée et de la magie poétique frottée d'humour et d'affectivité. Présenté en création mondiale à Locarno, le film fera probablement un tabac mondial et sans doute un Léopard d'or aurait-il été mérité, qui eût rejailli sur le festival.
To live and die in L.A., de William Friedkin. (USA) Piazza Grande.
Datant de 1985, ce polar noir jouant sur la quasi reversibilité des rôles de flics et de gangsters, a été présenté sur la Piazza par son auteur himself, qui a reçu le Léopard d'honneur de cette année pour son oeuvre. Disant douter un peu de la pérennté de celle-ci, par rapport aux grands maîtres du 7e art, Friedkin s'est montré d'autant plus reconnaissant envers le Festival qui le justifie ainsi au siècle des siècles. Or, même si le thriller qu'il a choisi, dans une nouvelle copie, n'atteint pas les sommets de forme et de contenu de ses homologues digés Scorsese ou Anthony Mann, c'est de la toute belle ouvrage que To live and die in L.A, qui démarre sur les chapeaux de roues, avec un enchaînement magnifiques de plans. L'interprétation du jeune William L. Petersen, bel agent risque-tout qui fera tout pour venger la mort de son vieux coéquipier, de John Pankow en nouvel adjoint et de William Dafoe en très méchant faux monnayeur, compte aussi beaucoup dans l'efficacité de ce film dont la course-poursuite de voitures relève également du morceau d'anthologie...
Mon Coup de coeur
Akadimia Platonos, de Filippos Tsitos. (Grèce/Allemagne). Genre comédie satirico-sociale. Compétition internationale.
Dans le quartier où se situait la fameuse Académie de Platon, un groupe de parfaits glandeurs quadras et quinquas, tous férus de vieux rock, se retrouvent tous les jours devant le kiosque de Stavros (formidable Antonis Kafetzopoulos) pour distiller leur venin contres les Albanais (fidèlement aboyés par le chien Patriote) tandis que les Chinois envahissent méthodiquement le quartier. Or voici que se pointe un jour un Albanais qui se dit le frère de Stavros, auquel sa mère a caché qu'elle parlait parfaitement l'albanais et avait fui en Grèce avec lui en son plus jeunes âge. Avec beaucoup de faconde et de subtilité, sans craindre pour autant le gros trait satirique (ce monument àl'interculturalité que le maire fait construire sous les fenêtres de Stavros), le film décortique les mécanismes de la xénophobie ordinaire comme il pourrait le faire dans n'importe laquelle de nos bonnes villes suisses. Galerie savoureuse de portraits de beaufs vitelloniens de plus en plus attachants, le film illustre une probématique qui éclate dans le cimetière où les deux frères (vrais ou faux, nul n'en a la preuve formelle) en viennent aux mains au-dessus du cercueil de leur mère. On pense à Stephen Frears ou Ken Loach pour l'esprit de ce tableau social drôle et tendre à la fois, sur fond de questionnement identitaire très intelligemment modulé. Bref, Akadimia Platonos aurait fait un Léopard d'or propre à réconcilier cinéphiles exigeants et grand public. Le jury de la Compétition internationale a gratifié Antonis Kafetzopoulos du prix d'interprétation masculine, et le le film a reçu le Prix du Jury oecuménique. À ne pas manquer à sa (probable) sortie !
11:15 Publié dans La Maison Cinéma | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : cinéma
Ceux qui survolent les nuages

Celui qui est conscient de la trace blanche que son Boeing 747 trace dans le ciel bleu Uccello / Celle qui se rappelle l’exhortation d’Antonin Artaud à Paolo Uccello : « Quitte ta langue oiseau ! » / Ceux qui ont toujours été convaincus que tout ce qui monte converge / Celui qui fait sa ronde de nuit sans se douter qu’il est observé / Celle qui fait des rondes de jour dans l’usine à décolleter / Ceux qui cherchent la bonne lumière à la bonne place pour se faire un bon plan / Celui qui remarque avec un aplomb d’écrivain qu’il est fâcheux de constater que les jeunes gens d’aujourd’hui n’aiment pas le lapin / Celle qui note que les surimpressions de Godard sont aussi subtiles et difficiles à déchiffrer que celles de l’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes très recherché des femmes de Lisbonne dans les années 70 / Ceux qui ne se rappellent plus les phrases qu’ils doivent dire à la télé à propos de la grève en cours / Celui qui se voit dire des phrases à la télé dont la bande-son ne reproduit que le passage des F-16 volant pile au-dessus de l’usine à décolleter / Celle qui s’entend dire par le rédacteur en chef que son refus de traiter Godard façon pipole tombe mal alors y a une vingtaine de stagiaires prêtes à prendre sa place / Ceux qui admettent que les jeunes gens manquent quelque chose en perdant le goût du lapin / Celui qui se demande ce que Goya aurait fait avec les motifs de Zoran Music / Celle qui demande à son père polonais d’arrêter d’embêter les gens avec ses histoires de Solidarnosc quand elle a des invité professionnellement intéressants côté médias / Ceux qui sont naturellement antipathiques et en tirent une certaine séduction plus ou moins calculée / Celui qui vit une intrigue de téléfilm à deux balles sur le tournage du probable chef-d’œuvre du 7e Art / Celle qui remarque la folle beauté de la courbe de l’autoroute juste après l’averse /Ceux qui se demandent si c’est ça le cinéma polonais au moment où le Christ des nations (comme l’appelle Karol) en chie un max / Celui qui révèle à son amie que le cul des autres n’existe pas en Inde, tout occupé aux 346 positions qu'on se trouve à vivre chacun pour soi / Celle qui dit la travail dans la séquence où elle est censée faire son boulot de se mettre nue / Ceux qui disent JE TRAVAILLE au moment où les grévistes se pointent sans crier gare / Celui qui ne sait plus comment échapper à l’effondrement du décor de son film déconstruit / Celui qui dit (il ment) qu’il se les roule alors qu’à vingt ans (il dit vrai) il se faisait une montagne de tout / Celle qui roule une pelle à l’éclairagiste pour relancer la passion du Polonais dont elle sait qu’il les mate sur son moniteur / Ceux qui dansent sur leurs chevaux barbes pendant qu’ils en ont encore l’âge, etc.
(Notes prises en lisant alternativement BW de Lydie Salvayre et Passion de Jean-Luc Godard)
Image: Philip Seelen
11:14 Publié dans Celui qui, celle qui, ceux qui | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recensement
Sur des ailes de papier

Le deuxième roman de Noëlle Revaz, Efina, est une merveille.
Dire que le deuxième roman de Noëlle Revaz, sept ans après Rapport aux bêtes, est captivant, pourrait sembler une formule convenue, mais c’est un fait : Efina vous captive, Efina vous fascine même d’entrée de jeu, ce roman-sparadrap (par allusion à Tintin qui n’arrive pas à se débarrasser du foutu sparadrap qui lui colle aux semelles) est immédiatement passionnant par sa façon de vous attirer et de vous repousser, comme les deux protagonistes sont irrépressiblement attirés l’un vers l’autre et repoussés par un désir qui se nie et se multiplie à l’instant de se jurer que cette fois c’est bien fini, et ni.
Efina est l’histoire d’une obsession mimétique qui se transforme en amour plus profond que l’amour qu’il y a trop souvent dans les livres ou sur les scènes de théâtre, exaltation factice. Le roman commence sur les retrouvailles de deux personnages : Efina, qui n’est rien qu’Efina, trentenaire passionnée de théâtre à ses heures, et T., comédien fameux et bientôt vieillissant. Après s’être revus une seconde au théâtre, Efina et T. s’écrivent des lettres qui ne partiront jamais. Tout au long du roman, ils ne cesseront d’ailleurs de s’écrire des lettres, qui arriveront parfois, parfois seront anonymes, souvent diront le vrai, souvent le faux qui parfois est moins faux que le vrai.
Efina est un formidable roman de la passion mimétique, telle que l’a décrite René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Mais Efina n’est pas l’illustration d’une théorie : c’est la vie même. Efina croit qu’elle aime T. mais c’est peut-être une illusion. Elle lui écrit pour lui dire qu’au fond il ne compte pas pour elle, et c’est là que la passion repique. Même topo pour T. Efina et T. ne coucheront pas avant 40 pages, mais ça n’arrangera pas vraiment les choses, car leur amour est ailleurs.
L’amour d’Efina et de T. est tissé par des siècles d’attente d’amour. T. est marié et saute des tas de femmes, Efina rencontre des hommes plus gentils que T. et s’essaie à la maternité. Mais c’est comme au théâtre, entre cœur et jardins publics : ce qui s’y passe, c’est surtout que le temps passe et vous fait des rides au coeur.
Or ce qui ne vieillit pas, dans Efina, c’est l’écriture de Noëlle Revaz. Curieusement maniérée au tout début, elle s’affûte de magistrale façon au fil des pages et devient une joyeuse cavalcade de mots qui font la pige au mensonge romantique pour accéder à la vérité romanesque. Et c’est très drôle, très affreusement juste et drôle, humoristique comme la vie quand elle tombe le masque. Bonheur de lire un vrai roman qui dit le faux pour mieux exprimer le vrai, jusqu’à cette dernière phrase ailée : « Le cimetière est la maison des oiseaux »…
Noëlle Revaz, Efina. Gallimard, 182p.
11:10 Publié dans Littérature romande | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature
Ceux qui vont au trou d'un bon pas

Celui qui essaie d’attirer Jennifer hors de la party de l’ambassade pour lui faire admirer le ciel de Carthage / Celle qui laisse crever son mainate après avoir été repoussée par le bel et cruel Brésilien / Ceux qui prétendent que Joao n’est pas le meilleur coup du Studio 77 / Celui qui ne se doute pas que l’Engadine est aussi une région du Wisconsin / Celle qui a une langue trop acerbe et un esprit trop vif pour ses partenaires de badminton accros de Barbara Cartland / Ceux qui changent de marque d’eau gazeuse pour repartir à zéro d’un bon pas / Celui qui connaît une ascension foudroyante dans l’immobilier belge et met de l’argent de côté pour sa retraite à Zandvoort tandis que sa future veuve claque le magot avec le président du club de canasta du quartier liégeois d’Outre-Meuse / Celle qui révèle à ses cousines bretonnes que sa devise est depuis toujours En Avant ! / Ceux qui affirment que leur vie est faite désormais de mesures d’urgence / Celui dont le dernier chien Caramel dénichait des morilles même par temps sec / Celle qui estime que l’instabilité du monde actuel incite un couple économe et rangé à la location d’un MobilHome au camping Loin des méchants / Ceux qui remarquent que l’ablation de sa verrue faciale a rendu la fondée de pouvoir de l’Entreprise nettement moins acariâtre à l’endroit des coursiers les plus sexy / Celui qui montre l’exemple d’une bonne humeur communicative en entonnant chaque matin un chant des Joyeux Routiers, genre Marchons dans le Vent / Du matin levant / Celle qui se considère comme une médiocre mais se garde de le divulguer / Ceux qui ont survécu à la grande déprime des militants de la fin des années 70, pour se retrouver au Lyon's Club, etc.
Image: Philip Seelen
11:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : listes
FIAT luxe
…Oui mes enfants, c’est le miracle de la vie, et c’est parce que maman se saigne sang et eau depuis que vous êtes là, comme papa en usine depuis vingt ans, que ce miracle est possible : sans papa fidèle à la chaîne et maman tous les matins à ses nettoyages, sans papa et maman se cachant sous le drap le samedi soir, jamais, je dis bien jamais vous n’auriez été là ni n’auriez pu LA voir sortir de la fleur…
Image : Philip Seelen
10:57 Publié dans Panopticon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : panopticon
30.01.2010
Transcendance.com

… Avant ils se mettaient à genoux, ils fermaient les yeux et ça y était : ils se croyaient connectés, mais ça c’était avant et pas maintenant, t’y croyais t’y croyais pas, de toute façon t’avait aucune preuve, tandis que maintenant t’as pas besoin de croire ou de pas croire : suffit d’un clic et t’es Online et ça, maintenant, ça se prouve : t’as qu’à regarder la facture…
Image : Philip Seelen
21:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : panopticon
Survie des lucioles

(Dialogue schizo)
Première rencontre avec Philippe Sollers. De la Survivance des lucioles et de La merditude des choses. Paris, ce 29 janvier 2010.
Moi l’autre : - Et Alors ?
Moi l’un : - Alors je suis ému, je suis touché, je suis soufflé.
Moi l’autre : - On se reprend une Margarita ?
Moi l’un : - Margarita, Porto flip, ce que tu veux, mais ne me parle plus de bière après La merditude de choses. Et quelle émotion pourtant !
Moi l’autre :- Une espèce de Bukowski flamand, tu ne trouves pas ?
Moi l’un : - C’est vrai, mais en moins égocentrique et en plus tendre. C’est ça qui m’a réellement touché et soufflé : c’est l’immense tendresse que dégage ce film en nous traînant dans ce merdier. Et la luciole…
Moi l’autre : - Le gosse ? C’est vrai qu’il dégage une lumière miraculeuse. Et la grand-mère Courage. Et les quatre cavaliers de l’Apocalypse merdique… Des airs de vieux hippies beatniks freaks ringards, et des anges « quelque part », comme on dit…
Moi l’un : - La lumière des lucioles, j’te dis. En lisant Survivance des lucioles, le dernier essai de Didi-Huberman, juste avant de voir le film, les lucioles de L’Enfer de Dante, que Pasolini reprend comme un motif d’espoir et de désespoir, en se rappelant les lucioles de sa jeunesse et en prophétisant leur disparition dans le monde actuel, je me suis rappelé ce que Sollers, une heure avant, me disait de la « petite troupe » qui continue à cheminer, selon le mot de Voltaire, et voilà la luciole dans ce monde merdique…
Moi l’autre : - Ya qu’un Flamand ou un Belge, aujourd’hui, qui peut faire ça.
Moi l’un : - C’est vrai. Et ça pourrait être un Anglais ou un Suisse allemand. Enfin, je ne suis pas sûr que les Suisses alémaniques aient des chansons salaces aussi fruitées. Mais ce qui est certain, c’est que ça vient d’en bas, du peuple qu’aimait Pasolini et qui est aussi mal en point et rejeté que le vrai peuple italien.
Moi l’autre : - À l’honneur près. Parce que la tribu Strobbe a des principes…
Moi l’un : - Jawohl. Et ça déteint sur le gosse. L’amour du père et du fils est une luciole autant que l’amour du fils et de sa grand-mère protectrice, qui soude tout ce monde sans moufter ou quasi pas…
Moi l’autre : Bref, c’est un film d’amour. Un peu jeté du point de vue de la forme…
Moi l’un : - Pas tant que ça ! T’as entendu la bande-son ? T’as entendu ce chœur de lucioles ? Tu crois que ça vient par hasard ce fond de musique plus ou moins sacrée et ces airs de musique ancienne ? Et ces plans tournoyants incroyables ! Là pas besoin de Dogma : ça s’écrit dans le mouvement.
Moi l’autre : - Et Sollers là-dedans ?
Moi l’un : - Pas si loin que ça, au fond du fond, à cause des lucioles justement et de la « petite troupe »…
Moi l’autre : - Quelle impression t’as fait cette première rencontre ?
Moi l’un : - J’ai été surpris par la solidité de ses attaches et sa présence immédiatement péremptoire et autoritaire, s’affinant extrêmement selon le sujet. Avant de l’interroger sur Discours parfait, je lui ai proposé une dizaine de mots et de noms sur lesquels improviser (Amateur, Apprendre, Intimité, Jardin, Adversaire, Tragique, Pensée, année zéro, Marthe et Clara, quelques autres, ce genre de thèmes tirés de ses livres) et j’ai vu son visage irradier quand je lui ai proposé JARDIN : luciole ! Enfin je suis sorti de là avec un entretien substantiel, je crois, mais pas fait que de mots. J’ai bien regardé son visage. J’ai bien regardé le livre d’images de son bureau. J’ai bien regardé ses yeux aux reflets moirés et son regard et ses traits très mobiles. Frappé par sa masse et ce qu’on pourrait dire sa tonne, et j’ai vu le mot Condottiere. Rien à voir avec Suarès, évidemment, mais prince lettré dont l’extraordinaire suffisance apparente peut exaspérer si l’on oublie que c’est à la fois l’extraordinaire suffisance de la France et l’extraordinaire suffisance de Paris et de sa Littérature qui prétend toujours donner le ton alors que Céline rappelait que la France n’avait pas plus de rayonnement aujourd’hui que je ne sais quel département, mais Sollers parle de Céline avec une finesse pourtant extraordinaire, et Sollers est tout humble « quelque part » devant le Jardin du monde…
Moi l’autre : - Tu l’as pourtant conspué diverses fois…
Moi l’un : - C’est vrai. Et je m’en repentirai quand il se repentira de quoi que ce soit, donc ce ne sera pas demain…
Moi l’autre : Tu as écrit que Paradis n’était que de la frime sous-joycienne…
Moi l’un : Je n’y suis toujours pas entré. Il m’a dit qu’il fallait l’écouter le lire…
Moi l’autre : - Tu as conspué deux ou trois de ses romans…
Moi l’un : - Là, je suis prêt à revoir ma copie après la lecture récente de Passion fixe, qui me botte et me bluffe.
Moi l’autre : - Nous y voilà : tu as longtemps confondu le bluff apparent de Sollers avec le bluff de Paris et d’un certain milieu parisien que tu as toujours détesté…
Moi l’un : - Je persiste et signe, sauf que j’ai découvert l’extraordinaire lecteur qu’est aussi Sollers, et l’écrivain, la musique de l’écrivain, la grâce fluide de l’écrivain et sa poésie inscrivant sa ligne dans les multiples lignes de la poésie du Jardin - sa poésie dès ses premiers livres de jeune prodige mais ensuite encombrée par la théorie, et sa prétention de tout quadriller puis désencombrée à travers les années, jusqu’à cette trilogie de lectures du monde dont il me dit qu’elle sera bientôt tétralogie, et les romans à venir dont il dit d’ailleurs que c’est de la même étoffe, et c’est vrai, d’ailleurs je vais lire Les Voyageurs du temps que j'ai loupé à sa parution. Alors voilà, quand même…
Moi l’autre : - Lucioles !
Moi l’un : - Lucioles !
Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles. Minuit, 141p.
La merditude des choses, de Felix Van Groeningen. Actuellement, à Paris, au cinéma de la rue Saint André-des-arts
Philippe Sollers. Discours parfait. Gallimard, 912p.
11:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : dialogues schizos
29.01.2010
Ceux qui s'avancent masqués

Celui qui recopie dans Le Surnaturel de Malraux ce passage qui lui rappelle les moiteurs ruisselantes traversées de sagaies de lumière orange et bleu électrique de son premier voyage onirique à Djaïpur: « Chaque soir de la saison des pluies, lorsque la brume chaude monte des flaques à travers les palmes ruisselantes, le millénaire appel de la conque surgit des tours qui bleuissent ; dans les ruelles religieuses où les marchands s’éveillent sur leurs ballots d’herbes aromatiques, les hommes peints de cendre blanche et les singes se couchent, comme au temps de Râmâyana / Celle qui vérifie la disparition d’un monde aimé en constatant que la librairie qu'elle hantait à dix–sept ans est aujourd’hui un commerce de parfums de luxe à prix cassés dont l’arrière-boutique sert d’atelier à des couturières clandestines / Ceux qui considèrent la nostalgie comme un sous-produit des forces d’improductivité / Celui qui sait que la bêtise fatigue et s’en tient donc à distance prudente malgré la fascination qu’elle lui inspire bel et bien / Celle qui fait ses gammes sur le corps de l’imberbe / Ceux qui ont cessé de croire à la Chine quand elle a cessé de suivre (majorité) la Voie des Divins Immortels / Celui qui descend au Louisiane pour observer les Ricains venus voir s’il reste un peu des nymphos de Miller alors qu’il y a surtout des Ricaines lectrices de Derrida / Celle qui tenait la main d’Albert Cossery à la toute fin de sa vie en ces murs / Ceux qui se réunissaient autour de Sartre le dimanche y compris le jeune Jean Ziegler rêvant déjà d’Afrique / Celui qui se demande ce qu’il aurait bien pu dire à Léautaud en le croisant rue de Buci en juin 1947 donc le mois de sa naissance ce qui rend la question stupide / Ceux qui mettent un écran de fumée sur leur bio foutrement intéressante du point de vue « romanesque » mais qui reste SECRET DEFENSE / Celui qui ne se découvre pas (viscope sur l’œil) devant le Tribunal des Gens qui l’interroge sur son Rapport à l’Essentiel / Celle qui ne pense pas à mâle / Ceux qui ont tendance à simplifier les formalités consécutives à un décès / Celui qui feuillette un magazine spécial dans la salle d’attente de la psy en train de rabibocher son fils pacsé avec un jeune cadre plein d’avenir / Celle qui terrorise sa fille Capucine en la menaçant de sévices si elle continue de lire des romans sous le manteau / Ceux qui ont passé sans transition de Guy des Cars (dont ils ont tout lu) à Marc Levy (dont ils liront tout) avec une tentative du côté de Modiano dont ils n’ont aucun souvenir / Celui qui lit Passion fixe de Sollers à l’insu de son père qui en est resté à la IVe Internationale point barre / Celle qui sort sa culture quand on lui parle de revolvers / Ceux qui rêvent de croiser Ingrid Caven dans le voisinage du fantôme du Ritz alors qu’elle sirote un porto flip à Berlin / Celui qui parle de Gide et de Martin du Gard comme «de deux vaches couchées l’une contre l’autre » / Celle qui lit Retour de barbarie dans le RER / Ceux qui tombent d’accord avec Michel Crépu, l’auteur de Lecture qui prétend que « la muflerie est notre bain quotidien », etc
Image: Philip Seelen
08:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recensement, listes
28.01.2010
Le sage extravagant

Aphorismes d’Oscar Wilde
Nul ne fut plus adulé, ni plus haï de son temps qu’Oscar Wilde. Prince de l’esprit et des élégances, il fut déclaré corrupteur de la jeunesse et jeté en prison pour s’être affiché en compagnie d’un fils de Lord et fait de sa vie publique un provoquant et constant «coming out », autant qu’il la voulait œuvre d’art à part entière. Et de fait, ses plus proches l’auront souligné : que ce prestidigitateur du verbe était plus merveilleux encore dans sa conversation que dans ses livres, qui le sont déjà dans les tonalités les plus variées, de la fantaisie à la gravité, du brillantissime au tréfonds du désarroi.
Pour revenir à Wilde comme il sied, à savoir le pied léger, on ne saurait trop recommander recueil de ses Aphorismes, préfacé par le très wildien Stephen Fry, qui l’incarna dans le film de Brian Gilbert (1997) et souligne justement le fait que Wilde fut damné, bien plus que pour inversion sexuelle : pour délit de poésie et de génie créateur faisant fi de toutes les hypocrisies morales, sociales, politiques ou pseudo-religieuses.
Souvent paradoxal d’apparence (« Les philanthropes perdent toute espèce d’humanité, c’est leur trait dominant »), Oscar Wilde ne l’est pas pour se distinguer du commun (qu’il respectait bien plus que les bourgeois, fort aimé notamment de ses co-détenus), mais parce que son horreur des bien pensants et des pharisiens vertueux l’y pousse à tout coup avec un pied de nez : « La seule façon de se débarrasser de la tentation, c’est d’y céder »…
Bel esprit postillonnant de bons mots de salon ? Bien plus que ça : certes arlequin mondain, mais aimant, généreux, plus profond souvent que les poseurs et autres raseurs.
Une appréciable postface non signée (établie par Alvin Redman qui a préparé la version originale du recueil) resitue parfaitement Oscar Wilde en sa vie et ses œuvres. Et voilà le travail : « J’ai passé la matinée à relire les épreuves d’un de mes poèmes, et j’ai fini par enlever une virgule. L’après-midi, je l’ai remise »…
Les hommes
« Je me dis parfois qu’en créant l’homme Dieu a quelque peu surestimé ses capacités ».
« Un homme qui fait la morale est le plus souvent un hypocrite, et une femme immanquablement un laideron ».
« Un homme dépravé est un homme qui admire l’innocence, et une femme dépravée est une femme dont les hommes ne se lassent jamais ».
Les femmes
« Les femmes sont faites pour être aimée, pas comprises ».
« Chaque femme est une rebelle, le plus souvent violemment révoltée contre elle-même ».
« Si une femme ne parvient pas à rendre ses erreurs charmantes, ce n’est qu’une femelle ».
Les gens
« On peut toujours être gentil avec les gens dont on se moque totalement »
« J’aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui mont un passé ».
L’art
« L’artiste véritable a en lui une absolue confiance, car il est absolument lui-même ».
« A mon avis, Whistler est, assurément, un des plus grands maîtres de la peinture. Et je me permets d’ajouter que cet avis, Mr Whistler lui-même le partage tout à fait ».
La seule bonne école pour apprendre l’art, ce n’est pas la Vie, c’est l’Art ».
La vie
« Vivre est ce qu’il y a de plus rare au monde. La plupart des gens existent, voilà tout. »
« L’ambition est le dernier refuge du raté ».
« Le rire est l’attitude primitive envers la vie – une façon de l’aborder qui ne survit plus que chez les artistes et les criminels ».
La littérature
« Si l’on ne peut pas relire un livre indéfiniment avec plaisir, ce n’est pas la peine de le relire du tout. »
« Un poète peut survivre à tout hormis une faute d’impression »
« J’exècre le réalisme vulgaire en littérature. L’homme qui tient à appeler les choses par leur nom, à dire qu’une bêche est une bêche, par exemple, devrait être forcé de la manier. Il n’est bon qu’à cela ».
La conduite
« Je compte sur vous pour donner une fausse idée de moi ».
« Je ne remets jamais à demain ce que je crois pouvoir faire après-demain ».
« Il est toujours agréable d’être très attendu et de ne pas arriver ».
Le journalisme
« Il convient de préciser que les journalistes modernes s’excusent toujours en privé auprès de celui qu’ils ont vilipendé en public »
« Le journalisme n’est pas lisible, et la littérature n’est pas lue »
« Dans les temps anciens, les hommes disposaient du chevalet de torture. Dorénavant, ils ont la presse ».
Les apparences
« Il n’y a que les gens superficiels qui ne jugent pas d’après les apparences »
« Un masque nous en dit plus long qu’un visage »
La conversation
« J’ai horreur des gens qui parlent d’eux, comme vous, lorsqu’on a, comme moi, envie de parler de soi »
« Quand les gens sont d’accord avec moi, j’ai toujours le sentiment que je dois être dans l’erreur »
L’éducation
De nos jours, c’est un lourd handicap que d’avoir reçun une bonne éducation. Cela vous ferme l’esprit à tant de choses. »
« L’école devrait être le plus bel endroit de chaque ville ou village – si belle que l’on punirait les enfants désobéissants en leur interdisant d’y aller le lendemain ».
Jeunesse et grand âge
« L’âme naît vieille mais elle rajeunit. Voilà la comédie de la vie. Et le corps naît jeune, mais il vieillit. Voilà sa tragédie ».
La critique
« Le critique est celui qui sait transmuer son impression des belles choses en un matériau nouveau. La forme de critique la plus élevée, tout comme la plus basse, d’ailleurs, est une sorte d’autobiographie ».
La critique a besoin d’être cultivée beaucoup plus assidûment que la création »
L’amitié
« Je crois que la générosité est l’essence de l’amitié ».
La vérité
« Ce serait le meilleur des hommes s’il ne disait pas systématiquement la vérité ».
Dans la vie moderne, rien ne fait autant d’effet qu’une bonne platitude. Aussitôt, tout le monde a l’impression d’être en famille ».
La société
« La société pardonne souvent au criminel, mais jamais au rêveur ».
La pensée
« La cohérence est le dernier refuge de ceux qui n’ont pas d’imagination ».
«La sagesse vient avec les hivers ».
« Ce qui nous apparaît comme une cruelle épreuve n’est souvent qu’un bienfait caché ».
Le sport
« Que ces brutes de filles jouent au rugby, j’y consens volontiers, mais c’est un sport qui ne convient guère aux êtres délicats que sont les garçons »
Le travail
« Nous vivons à l’époque du surmenage et du manque d’instruction ; une époque où les gens sont si industrieux qu’ils en deviennent complètement idiots ».
Oscar Wilde
« Je n’écris pas pour plaire à des cliques : j’écris pour me plaire à moi-même ».
« Les louanges me rendent humbles, mais quand on m’insulte, je sais que j’ai tutoyé les étoiles. »
« J’ai les goûts les plus simples du monde. Je me contente toujours de ce qu’il y a de mieux ».
Oscar Wilde. Aphorismes. Traduit de l’anglais par Béatrice Vierne. Préfacé par Stephen Fry. Arléa, 269p.
12:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature
27.01.2010
Ceux qui se retirent du JE

Celui qui remonte la rue transversale en claudiquant à la Talleyrand / Celle qui se précipite sur le jeune pianiste qu’on dit LA révélation de la semaine / Ceux qui dansent le tango entre mecs pendant que leurs épouses alignent les chiffres rouges dans les grands registres / Celui regarde longtemps le poisson dit Cardinal / Celle que personne n’écoute quand elle parle toute seule / Ceux qui se cachent pour lire / Celui qui n’ose pas dire que Nietzsche le botte / Celle qui se rappelle le temps où elle offrait son corps aux Chinois d’Oberkampf au sens où les Chinois entendent le corps ce qui ne va pas de soi / Celui qui a coupé les ponts avec les pontonniers / Celle qui prend les mots au mot / Ceux qu’on disait de la chair à canon mais qui n’ont jamais servi / Celui qui donne sa langue aux chiens / Celle qui affirme que qui a vu boira et que qui a bu voira / Ceux qui disent à Mary Long qu’ils la fumeraient bien sans filtre / Celui qui a trouvé la phrase inouïe qu’on citera bien après sa mort genre « quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors », alors qu’il danse comme un pied et se bourre de Rohypnol / Celle qui affirme comme ça que l’Univers est la conséquence strictement physique d’un Gang Bang / Ceux qui se retournent dans leur tombe en désespérant de trouver la bonne position / Celui qu’impatiente les interdictions de fumer et de crier et de chier dans les bottes du Margrave et de jouer du saxo perso / Celle qui remet sa Gaine Scandale de la chic époque de l’apéritif Dubon Dubonnet / Ceux qui ne caressent jamais leur épouse en public au risque de passer pour des phoques / Celui qui dans l’aquarium divin sait distinguer le Tétra Feu de position du Drapeau belge / Celle qui discute avec sa mère dans la porte –tambour de l’Hôtel Polonia de Varsovie / Ceux qui tombent d’accotrd avec Jean-Jacques Schuhl l’ashkénaze arthritique baudelairien qu’il n’y a rien de plus vide qu’une piscine vide, etc.
Image : Philip Seelen
23:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : recensement, listes
Questionnaire Marcel Proust
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- C’est l’imbécillité et l’impossibilité d’y échapper (coincé dans un ascenseur en panne ou n’importe quel lieu emmuré avec un, voire, pire : deux imbéciles. « L’enfer, c’est les imbéciles » (retouche à Huis Clos) - C’est la dualité et le refus d’en sortir ; l’indécision et la paresse d’en sortir.
- Chez l’homme c’est la douceur courageuse et la porosité sensible, enfin tout ce qui brise l’imbécile, donc l’humour. Chez la femme, les mêmes qualités vont pour ainsi dire de soi: elle les a naturellement, donc peu de mérite.
- Un corps aimé et un livre, des enfants petits de tous les âges, le samedi soir au cinéma, des amis pas trop longtemps, le silence de l’aube, la nuit sur le lac. Ce que je vois me regarde. - - Toutes sauf le manque d’indulgence.
- Qui je suis sans me regarder.
- Partout avec l’équipement requis : radiateur ou ventilateur.
- L’attention, le rire et la gentillesse. - 9. Mon principal défaut - L’indécision.
- Faire, et ne rien faire.
- M’endormir de bonne heure. - 12. Quel serait mon plus grand malheur? - Perdre celle ou ceux que j’aime.
- Être en ce moment précis. - 14. Mets et boissons préférés ? - Ce qu’il y a sur la table. - Couleurs, fleurs, oiseaux préférés ? - Celles et ceux qu’il y a au jardin, le long des chemins et dans le ciel.
- Charles-Albert Cingria, Marcel Proust, Louis-Ferdinand Céline, Stanislas Ignacy Witkiewicz, Robert Walser, Vassily Rozanov, Thomas Wolfe, Léon Tolstoï, Anton Tchékhov, Thomas Bernhard, Naguib Mahfouz, Flanery O’Connor, Jean Genet, Raymond Carver, Cormac McCarthy, Constantin Cavafy, Paul Bowles, Ramon Gomez de La Serna, Franz Kafka, Walter Benjamin, W.G. Sebald, Guido Ceronetti, Georges Simenon, Paul Léautaud, Pierre Jean Jouve, Paul Morand, Annie Dillard + une centaine de viennent ensuite. - Tintin, Jude l’Obscur, Oblomov, Bartleby. Heidi, Marie de Magdala. - - Beethoven, Mozart, Bach, Schubert, Purcell, Puccini, Verdi, Haydn, Mendelssohn, Arvo Pärt. - Lascaux, Giotto, Fra Angelico, Paolo Uccello, Piero della Francesca, Cézanne, Bonnard, Rembrandt, Goya, Soutine, Hodler. - - Lumière. Pétard de sort de tronc de sang de feu de merdre.
- Dieter Bonhoeffer. Betty Hillesum.
- Martin Luther King - - Pascal, Sophie et Julie.
- La mesquinerie et la duplicité.
- Légion.
- Aucun. Aucune. - 25. Le don de la nature que je voudrais avoir - La présence absolue.
- Au milieu de ceux que j’aime, avec un peu de morphine vers la fin, comme mon père.
- La reconnaissance sereine.
- Ama et quod vis fac.
- Bonjour, petit.
- Salut vieille carne. (JLK, ce vendredi 25 septembre 2009) |
10:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : questionnaires








