Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21/04/2015

Ceux qui n'y peuvent rien

Migrants.jpg

 

Celui que les dernières nouvelles de Lampedusa laissent sans voix / Celle qui ne sait comment leur venir en aide / Ceux qui n’ont même pas les moyens de moyenner / Celui qui cherche à repérer l'île de Lampedusa par Google Earth / Celle qui rédige un mandat de cent francs sans savoir à qui l’adresser / Ceux qui répètent que si l’on en sauve cent il en vient mille derrière / Celui qui affirme que Nostradamus l’avait prédit / Celle qui prétend que les pays d’où viennent ces individus n’ont qu’à « gérer le dossier » / Ceux qui affirment que le Capital prédateur est le seul responsable de tout ça / Celui qui optera plutôt pour la Baltique à l’été prochain / Celle qui trouve que les médias du canton pourraient quand même se montrer moins négatifs / Ceux qui ne vont pas se «serrer la ceinture » pour autant / Celui qui voit là une des séquelles du complot américano-sioniste / Celle qui parle du « retour du refoulé » à son psy d’origine syrienne / Ceux qui préfèrent lire After en attendant de se faire d’autres aftères / Celui qui évoque Frantz Fanon et ses Damnés de la terre hélas oubliés à l’heure qu’il est / Celle qui parle de se rendre à Lampedusa juste « pour voir »  / Ceux qui se demandent ce qu’on va faire de « tous ces basanés » entre Obwald et Nidwald / Celui qui affirme que ça ferait moins de vagues si ces bateaux coulaient avec des seniors suisses / Celle qui estime qu’il faut accueillir ces miséreux mais les tenir à l’œil / Ceux qui demandent « mais que fait l’Europe ?» après avoir refusé d’y entrer / Celui qui à la page 444 de la première saison d’After constate avec soulagement que Tessa enfile une capote sur le hardon de Hardin /Celle qui trouve qu’on devrait distribuer After aux populations africaines afin de les encourager à se protéger / Ceux qui ne connaissent le nom de Lampedusa que par le Guépard de Visconti / Celui qui se fait des couilles en or en trafiquant ces galeux / Celle qui refait sa garde-robe avec les gains de son amant Pedro passeur à risques / Ceux qui en font un problème de conscience à chaque fois qu’ils passent à la télé / Celui qui écrit un poème sur les migrants et un autre sur sa chatte Loana / Celle qui prie le Seigneur afin qu’Il permette à ces malheureux de marcher à leur tour sur les eaux / Ceux qui se taisent pour éviter d’en rajouter,etc.

Ceux qui n'y peuvent rien

Migrants.jpg

 

Celui que les dernières nouvelles de Lampedusa laissent sans voix / Celle qui ne sait comment leur venir en aide / Ceux qui n’ont même pas les moyens de moyenner / Celui qui cherche à repérer l'île de Lampedusa par Google Earth / Celle qui rédige un mandat de cent francs sans savoir à qui l’adresser / Ceux qui répètent que si l’on en sauve cent il en vient mille derrière / Celui qui affirme que Nostradamus l’avait prédit / Celle qui prétend que les pays d’où viennent ces individus n’ont qu’à « gérer le dossier » / Ceux qui affirment que le Capital prédateur est le seul responsable de tout ça / Celui qui optera plutôt pour la Baltique à l’été prochain / Celle qui trouve que les médias du canton pourraient quand même se montrer moins négatifs / Ceux qui ne vont pas se «serrer la ceinture » pour autant / Celui qui voit là une des séquelles du complot américano-sioniste / Celle qui parle du « retour du refoulé » à son psy d’origine syrienne / Ceux qui préfèrent lire After en attendant de se faire d’autres aftères / Celui qui évoque Frantz Fanon et ses Damnés de la terre hélas oubliés à l’heure qu’il est / Celle qui parle de se rendre à Lampedusa juste « pour voir »  / Ceux qui se demandent ce qu’on va faire de « tous ces basanés » entre Obwald et Nidwald / Celui qui affirme que ça ferait moins de vagues si ces bateaux coulaient avec des seniors suisses / Celle qui estime qu’il faut accueillir ces miséreux mais les tenir à l’œil / Ceux qui demandent « mais que fait l’Europe ?» après avoir refusé d’y entrer / Celui qui à la page 444 de la première saison d’After constate avec soulagement que Tessa enfile une capote sur le hardon de Hardin /Celle qui trouve qu’on devrait distribuer After aux populations africaines afin de les encourager à se protéger / Ceux qui ne connaissent le nom de Lampedusa que par le Guépard de Visconti / Celui qui se fait des couilles en or en trafiquant ces galeux / Celle qui refait sa garde-robe avec les gains de son amant Pedro passeur à risques / Ceux qui en font un problème de conscience à chaque fois qu’ils passent à la télé / Celui qui écrit un poème sur les migrants et un autre sur sa chatte Loana / Celle qui prie le Seigneur afin qu’Il permette à ces malheureux de marcher à leur tour sur les eaux / Ceux qui se taisent pour éviter d’en rajouter,etc.

12:36 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

René Char sans charre...

presidentielle-j-95-la-campagne-vue-par-christophe-nick,M67290.jpg

En 1992, le mordant François Crouzet ferraillait Contre René Char et son obscurité parfois ronflante, tandis qu Henri Bellaunay composait une Petite anthologie imaginaire de la poésie française. Rappel avec un clin d’œil…

La poésie doit-elle être incompréhensible pour être prise au sérieux? C'est ce que se figurent moult cuistres et force snobs, convaincus de toucher aux profondeurs abyssales dès lors que le sens d'une formule leur échappe. Et la même idée inepte est cautionnée par les thuriféraires inconditionnels de René Char, pontife de l'Hexagone poétique entré vivant dans la prestigieuse Pléiade (en 1985) et dont la disparition (en février 1988) fut pleurée à grands sanglots unanimes. 

Camus-poeta-Rene-Char_LRZIMA20131115_0129_3.jpgPour Albert Camus son ami, René Char incarnait «le plus grand événement dans la poésie française depuis Rimbaud», et les lecteurs les plus doctes, de Georges Blin à Jean Starobinski ou de Jean-Pierre Richard à Jean Roudaut, manièrent semblablement l'encensoir. À l'opposé, seuls quelques-uns se risquèrent à égratigner le monument national: Etiemble jadis, et le grand Ungaretti («Char est charmant quoique ses poèmes font parfois l'effet de couilles empaillées ou de fatras de liège»), et plus récemment Jacques Henric: «Char: passé politique impeccable, grand résistant, volontaire exilé du délétère Paris, carrure paysanne promenant ses souliers écolos sur des chemins fleurant bon le romarin et la crotte de brebis, et surtout, surtout, l'auteur d'une œuvre suffisamment absconse, alambiquée, pour permettre aux interprètes des textes sacrés de plancher toute une vie, avec des frissons d'horreur sacrée sur la moindre éjaculation poétique du Maître.»

7416396.jpgQui aime bien…

Dans la foulée, François Crouzet vient de publier un pamphlet salubre et parfois injuste, mais qui va bien plus loin qu'une méchante descente en flammes. 

De fait, c'est par amour de la poésie partagée, de la musique des mots et des émotions que l'auteur fulmine. «La poésie, écrit justement François Crouzet, c'est ce qui donne cœur à vivre. C'est ce qui sourd et monte et bat aux lèvres des hommes qui aiment, qui rêvent, qui se souviennent, qui espèrent, qui meurent.» Citant Jacques Réda, le pamphlétaire rappelle que le poème est «chance de joie». Et de déplorer que telle joie, et toute musique, soient absentes des proses poétiques de René Char, qui substitue au chant «une insupportable prétention au message métaphysique».

images-10.jpegOr le fait est que bien des formules de Char relèvent d'un galimatias hermétique que nous revisitons avec consternation après nous en être grisé entre 16 et 20 ans.

Lisons par exemple ceci: «Le poète fonde sa parole à partir de quelque embrun, d'un refus vivifiant ou d'un état omnidirectionnel aussitôt -digité.»

Ou cela: «L'homme criblé de lésions par les infiltrations considéra son désespoir et le trouva inférieur. Autour de lui les règnes n'arrêtaient pas de s'ennoblir comme la délicate construction gicle du solstice de la charrette saute au cœur sans portée.»

Ou bien encore: «Parois de ma durée, je renonce à l'assistance de ma largeur vénielle.»

Et François Crouzet de recenser les Niagaras d'adverbes pesants et les Zambèzes de génitifs à hurler, les invocations pompeuses et les apostrophes boursouflées de rhétorique: «0 toi la monotone absente!», «0 ma diaphane digitale!», «ô ma martelée!», «0 serpent marginal!». Et de conclure: «Que d'ô, que d'ô!»

Une fois encore, cependant, le plus intéressant de ce pamphlet n'est pas dans sa partie assassine, mais dans la défense qu'il esquisse de la «secrète poursuite de musique» qui apparie telle admirable épitaphe d'une petite fille égyptienne morte il y a quatre mille ans («J'étais petite et pourtant j'ai dû m'endormir/ L'eau coule près de moi et pourtant j'ai soif/J'ai quitté ma maison sans avoir apaisé ma faim / C'est dur le noir très noir pour une petite enfant») et les vers de Musset ou d'Aragon.

Les plus beaux vers

Tout pareillement, l'on revient à la source inaltérable du bois sacré de notre langue en découvrant les merveilleux pastiches de la Petite anthologie imaginaire de la poésie française, signés Henrti Bellaunay, complétés par une «anthologie fluette», en quelque vingt pages, des plus beaux vers (authentiques ceux-là) de Villon à Charles Cros ou de Rutebeuf à Paul Eluard.

Fabuleuse leçon de lecture au deuxième degré, où la grâce imitative le dispute à la malice voire à la rosserie, l'anthologie imaginaire d'Henri Bellaunay (probable pseudo lui-même) est le plus bel hommage qu'on puisse faire à la poésie vraie, qui vivifie tout un chacun.

Car il n'est point besoin de dictionnaire pour comprendre «le temps léger s'enfuit sans m'en apercevoir» (Desportes) ou trouver beau «Cheveux bleus pavillon de ténèbres tendues» (Baudelaire), ni de glose pour sentir «Je meurs des oiseaux gris volant à tire d'aile» (d'Aubigné), et jusqu'à l'obscure «Rose pareille au parricide» (Eluard), tant que musique se poursuive...

François Crouzet,  Contre René Char, Les Belles Lettres, coll. Iconoclastes (255 p.).

Henri Bellaunay, Petite anthologie imaginaire de la poésie française, Editions Bernard de Fallois (191 p.).

 

11:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/04/2015

Ralentir: chef-d'oeuvre

1941565_10206467175545032_552232758446146429_o.jpg

RANSMAYR Christoph. Atlas d’un homme inquiet. Traduit del’allemand par Bernard Kreiss. Albin Michel, 458p.

 

Au bout du monde

-     Que les histoires se racontent.

-     Sur un bateau à destination de Rapa Nui, l'île de Pâques.

-     Navigation mouvementée. Le Pacifique pas dut tout calme.

-     Tout de suite l’univers physique est très présent.

-     Un homme « effroyablement maigre » parle au Voyageur.

-     Evoque le peuple de Rapa Nui, qui a peuplé les îles de milliers de statues de pierre.

-     Les habitants étaient sûrs d’être seuls au monde et ne se rappellent pas leur origine.

-     Parle un mélange d’anglais, d’espagnol et d’une langue inconnue. L’île est assimilée, à sa découverte, au séjour d’un dieu.

-     Lequel,Tout Puissant, se nomme Maké-Maké…

-     Son père est anglais et sa mère Rapa Nui.

-     Manger lui est très pénible.

-     Les statues s’appellent moaïs.

-     Des figures tutélaires d’un culte oublié, qui sont devenues symboles de puissance.

-     L’hommetrès maigre estime que la faim a été le destin de ce peuple.

-     Dontles habitants ont épuisé les richesses naturelles et ont fini par s’entre-dévorer. Avant d’être exploités par les Péruviens dans des mines de guano.

-     La quête de la faim est assimilée, dit-il, à une quête du corps astral. Texto.

-     Le Voyageur se concentre ensuite sur la présence des sternes fuligineuses, dont l’homme très maigre dit que ce sont des oiseaux sacrés.

-     Ils portent des nomes étonnants : le puffin de la nativité, le fou masqué ou le pétrel de castro.

-     La présence des oiseaux sera récurrente dans ce livre.

-     Le Voyageur-poète y apparaît comme un témoin sensible. « J’étais là, telle chose m’advint ».

-     Mélange de récit de voyage et d’évocation poétique mais sans fioritures.

 

-web_Christoph_Ransmayr__c__Johannes_Cizek.jpg     Chant de territoire. 

-     Le Voyageur sretrouve sur la muraille de Chine enneigée.

-     Où il avise la silhouette d’un type s’approchant.

-     Un Mr Fox anglais, ornithologue, qui a vécu avec Hong Kong avec sa femme chinoise et répertorie des chants de territoire des merles.

-     Classe les chants en fonction des sections de la muraille, chaque territoire ayant sa modulation.

-     Le chant d’une grive marque l’au revoir des deux hommes. 

-     Une atmosphère étrange et belle se dégage de cette rencontre. La merveille est partout, très ordinaire en somme et prodigue en histoires. 

 

-     Herzfeld

-     Chaquerécit commence par « Je vis »…

-     « Je vis une tombe ouverte à l’ombre d’un araucaria géant »…

-     Cette fois on est dans l’état fédéral brésilien de Minas Gerais.

-     On enterre le Senhor Herzfeld.

-     Dont le Voyageur a fait la connaissance deux jours plus tôt.

-     Le fils d’un fabricant d’aiguilles à coudre du Brandebourg, exilé à la montée du nazisme.

-     Herzfeld a commencé à lui raconter sa vie.

-     Puis est mort la nuit suivante.

-     L’évocationde la mise en bière du Senhor Herzfeld, et son enterrement, forment le reste de l’histoire.

 

-     Cueilleurs d’étoiles 

-       Le récit commence par la chute d’un serveur et de son plateau chargé de bouteilles sur une terrasse  jouxtant un café des hauts de San Diego.

-     Le serveur se retrouve par terre alors que tous alentour scrutent le ciel.

-     Il a buté sur le câble d’alimentation d’un télescope électronique.

-     Tous scrutent la Comète. 

-     Dontle passage coïncide, ce soir-là, avec une éclipse de lune.

-     Et le serveur, aidé de quelques clients, ramasse les éclats de verre qui sont comme des débris d’étoiles.

-     Ce pourrait être kitsch, mais non.

-      

-     Le pont céleste.

-     On voit des cônes de pierre noire sur lesquels déferlent des dunes.

-     Le Voyageur se trouve quelque part au Maroc, dans un lieu dominé par des tumulus mortuaires d’une civilisation disparue.

-     Là encore, le lien entre un lieu fortement chargé, et le passage des humains, est exprimé avec un mélange de précision et de poésie très singulier.

 

-     Mort à Séville.

-     Le dimanche des Rameaux, dans les arènes de Séville, se déroule un dernier combat entre un cavalier porteur de lance et un taureau. 

-     La suite des figures est marquée par l’hésitation du taureau et  la blessure du cheval, puis du public jaillit la demande de  grâce, d’une voix unique.

-     L’affrontement est évoqué avec une sorte de solennité, sans un trait de jugement de la part du Voyageur.

-     C’est très plastique et assez terrifiant.

-     Et cela finit comme ça doit finir.

-     Sans que rien n’en soit dit.

 

-     Fantômes. 

-     On passe ensuite en Islande, où le Voyageur croit voir des fantômes.

-     Se trouve là en compagnie d’un photographe, familier des légendes islandaises, nourries par les proscrits relégués dans cet arrière-pays.

-     Lui raconte celle, saisissante, du bandit à qui le bourreau a coupé une jambe pour l’empêcher de se sauver, et qui a appris a courir en faisant « la roue ». Une roue humaine qui terrifie les passants quand elle leur fonce dessus…

-     Où il est question de la peur du noir et des « diables de poussière ».

   

-     Extinction d’une ville.

-     Le Voyageur se retrouve au sud de Sparte. 

-     Il a été jeté de sa moto par il ne sait quoi.

-     Puis remarque, dans la nuit, que les lumières de la ville de Kalamata sont éteintes.

-     Ensuite il rejoint un café en terrasse où il découvre, à la télé, qu’un séisme vient d’avoir lieu dans la région.

-     Qui a provoqué se chute et l’extinction de la ville.

-     Cela encore raconté sans le moindre pathos. J’étais là, telle chose m’advint. 

-     Mais rien non plus de froidement objectif là-dedans.

 

-     À la lisière des terres sauvages.

-     Dansun asile psy autrichien, une jeune femme s’apprête à faire du feu avec du papier et des copeaux invisibles.

-     On voit la scène, très développée ensuite.

-     Sousle regard d’une gardienne dans une cage de verre.

-     La jeune femme entend une voix qui lui dit : « Tu ne doit pas te tuer »…

-      

-     Tentative d’envol.

-     Au sud de la Nouvelle Zélande,en terre maorie, le Voyageur observe un jeune albatros royal en train d’essayer de s’envoler.

-     L’occasion d’une longue et épique digression sur la vie des albatros, telle que la lui évoque un ancien chauffeur d’autocar devenu ornithologue après la mort accidentelle de sa femme. 

-     Formidablerécit ponctué de nouvelles diverses en provenance du monde des humains.

 

-     Le Paon.

-     À New Delhi, son chauffeur de taxi lui évoque l’imminente pendaison du meurtrier d’Indira Gandhi.

-     Une certaine psychose règne, liée à l’attentat qui a provoqué le massacre de milliers de sikhs.

-     Atmosphère de pogrom.

-     Le Voyageur veut se rendre au Rajasthan et à Jaïpur.

-     « Et c’est alors que je vis le paon ».

-     Uneapparition qui rappelle celle du paon de Fellini, dans Amarcord

    L’attentat.

-     LeVoyageur se retrouve à Katmandou, dont les frondaisons des arbres sur leboulevard central, sont occupées par des milliers de renards volants.

-     Plusieurs membres de la famille royale viennent d’être tués, et le nouveau roi se trouve probablement dans la limousine d’un convoi.

-     Au moment de l’attentat auquel assiste le Voyageur, une nuée de renards volants obscurcit le ciel. 

-      Où le Voyageur croit voir un écho significatifaux événements en cours.

 

-     Attaque aérienne.

-     On se trouve maintenant sur les hautes terres boliviennes.

-     Où le Voyageur chemine avec des amis, un biologiste bavarois et sa compagne italienne.

-     Quand surgissent des chasseurs qui volent en rase-motte au-dessus d’eux, la jeune femme leur lance en espagnol : No pasaran.

-     Il faut préciser qu’un nouveau dictateur s’est installé en Bolivie. 

-     Maisle pilote a vu le geste de défi de la jeune femme et fait demi-tour et canarde le trio.

-     Senon è vero… io ci credo purtoppo.

 

-     Plage sauvage.

-     Un vieux type au crâne rasé, sur une plage brésilienne, semble rendre un culte privé à une femme dont il tient la photographie près de lui.

-     Et soudain son parasol s’envole.

-     Le Voyageur va pour l’aider, mais un jeune homme sort de la forêt et secourt lev ieux.

-     Sur quoi le voyageur lance « Amen ! Amen ! » à l’océan.

-     Toutcela toujours étrange et vibrant de présence.

-      

-     Homme au bord de larivière

-     Un type repose en maillot de bain au bord de la Traun, rivière de haute-Autriche.

-     Quelques enfants veillent sur son demi-sommeil, claquant des mains pour tuer les taons qui lui tournent autour.

-     Les taons morts sont recueillis dans des sachets de feuilles.

-     Lorsque le type se réveille, il compte les taons et distribue des piécettes à ses gardiens du sommeil.

-     Etrange et belle scène d’été.

-      

-     Le souverain des héros.

-     Au sommet de l’île d’Ios, dans les Cyclades, le Voyageur découvre les stèles blanches du tombeau d’Homère (pp.92-97) et médite à propos de ce monument au « plus grand poète de l’humanité ».

-     Il y voit un monument « à la mémoire d’un chœur de conteurs disparus », tout en évoquant merveilleusement ce lieu que je me rappelle comme de ce jour-là après la baignade… 

 

-     Un chemin de croix.

-     Sur la route de Santa Fe, à bord d’une Cadillac bordeaux qu’il a louée, le Voyageur croise une procession entourant un porteur de croix, dont les pèlerins le chassent bientôt à coups de pierres.

-     Peu après il rencontre un deputy sheriff qui lui explique que ces penitentes procèdent parfois à de véritables crucifixions, parfois même fatales au crucifié volontaire, mais absolument illégales… 

 

-     D’outre-tombe.

-     À Mexico, le Voyageur observe une petite accordéoniste jouant sur le trottoir dans un entourage de squelettes et de têtes de mort et de cercueils en chocolat marquant la fête du Jour des Morts.

-     Le Voyageur se rappelle alors une jeune Indienne sur une fresque, visiblement destinée à un sacrifice rituel à l’ancienne cruelle façon. (p.104)

-     Chacun de ces récits se constitue en unité, cristallisé par le regard du Voyageur et plus encore par son art de l’évocation, à la fois réaliste et magique. 

-     On pense à Werner Herzog, en moins morbide, ou à W.G. Sebald, en plus profond. Ransmayr procède du romantisme allemand,mais il manifeste une extraordinaire porosité à tous les aspects du monde actuel, y compris politiques dans certains récits.  Ceci pour le premier quart du livre...

 

 (À suivre) 

 

22:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Aux Fruits d'or

3255269571.JPG

J’ai bien aimé aussi, en notre bohème de ces années-là, retrouver le libraire Clément Ledoux en sa bouquinerie des Fruits d’or, les fins d’après-midi, quand la lumière déclinait sur le Vieux Quartier dont les jardins se peuplaient alors d’ombres bleues.

C’est lui qui m’aura appris, d’ailleurs, autour de mes seize ans, que le bleu était la couleur d’origine des auréoles, et c’est lui aussi, le mécréant lecteur de Montaigne et de Voltaire, qui me révéla l’étymologie du mot Evangile, message de joie, qui incite à penser que le rabbi Iéshouah n’est pas venu décrier la vie, au contraire : qu’on est là pour en savourer les bonnes choses et les partager avec de belles gens -  et Ledoux rallumait une Gitane sans filtre à la braise de la précédente en toussant.

Les éteignoirs ont interdit la fumée, que nous maudissons autant que nous avons maudit le crabe de Monsieur Ledoux, ce cher Clément dont le nom et le prénom chantent encore en nous bien après que Les Fruits d’or ont été rachetés par les Chinois du quartier, mais quel bien ça fait d’en rallumer une, ce soir, en louant le Seigneur des mégots.   

Image: Le rêve des escaliers. Dessins de Richard Aeschlimann, 1973.

18:46 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Simenon en filature

simenon15.JPG

En août 1992 paraissait la monumentale biographie de l’écrivain, signée Pierre Assouline. Parcours d’une vie et d’une œuvre à valeur d’enquête passionnante.    

Georges Simenon n'aimait pas qu'on le taxe de phénomène. Cependant il fut le premier à tout faire pour imposer cette image en jouant, notamment en ses années folles, sur la plus extravagante publicité. Les Lausannois se rappellent l'humble vieux monsieur cheminant, au bras de sa compagne Teresa, le long des quais d'Ouchy. Mais précédant cette image apaisée, les écoliers dont nous fûmes se souviennent du bourgeois cossu venant cueillir ses gosses en Rolls à la sortie du collège de Béthusy. La bâtisse fantomatique d'Epalinges perpétue en outre, avec son étrangeté morbide, la mémoire d'une destinée exceptionnelle. A la fin de sa vie, Simenon n'aspirait qu'à l'effacement d'un homme «comme les autres», et le meilleur de son œuvre tend à révéler «l'homme nu» sous les masques et les fards de la comédie sociale. 

 

Or à celle-ci, le romancier se prêta frénétiquement. Et phénomène il fut sans doute, lui qui, par exemple, durant la seule année 1938, publia 13 romans, et non du tout de son répertoire «folâtre»... De surcroît, après avoir cessé d'écrire des romans, comme il l'annonça dans ce journal par l'entremise de notre confrère Henri-CharlesTauxe, en février 1973, Georges Simenon continua de faire du roman avec sa propre vie, que ce fût dans ses Dictées ou dans ses Mémoires intimes après la mort tragique de sa fille. Lorsqu'il claironnait à son ami Fellini, dans un entretien célébrissime datant de 1977, qu'il avait couché avec quelque 10 000 femmes dans sa vie depuis l'âge de 13 ans et demi, Simenon ne faisait enfin qu'ajouter une affabulation de plus à une légende sans cesse réarrangée par son imagination de romancier. Ceci dit, Georges Simenon n'était certes pas qu'un monstre de foire, et ceux qui réduisaient son génie d'écrivain à une sorte de curiosité de la nature, méritaient sans doute son indignation. Pétri de contradictions, et pataugeant volontiers dans l'auto-justification, il ne pouvait, à vrai dire, établir son propre portrait sans en gauchir les traits. 

Simenon7.jpgJusque-là cependant, nul de ses (rares) biographes n'avait vraiment débrouillé l'écheveau de sa vie et de son oeuvre, faute d'accéder à toutes les sources et faute aussi de méthode ou de moyens. Mieux armé que ses prédécesseurs, Pierre Assouline (qui a déjà cinq biographies de premier ordre à son actif, dont celle de Gaston Gallimard) a non seulement obtenu, du vivant de l'écrivain, le libre accès aux archives personnelles considérables de celui-ci, et le droit de «tout lire» et «tout dire»: il a fait œuvre vivante et chaleureuse mais sans complaisance. 

Mêlant l'enquête sur le terrain et l'interview des témoins directs, l'étude génétique des écrits de Simenon et le décryptage du courrier inédit et d'une immense documentation journalistique, Assouline a recomposé en quatre parties localisées (Belgique, France, Amérique et Suisse) marquées par quatre femmes (la mère, les deux épouses successives, puis la dernière compagne), un récit tout à fait captivant, franc quoique sans voyeurisme, et qui éclaire quelques zones demeurées obscures, voire tabou.

Simenon12.jpgTension et frénésie 

Dès l'évocation des années liégeoises de Simenon — qui s'ouvre sur la scène très simenonienne de l'enfant de chœur de 8 ans courant servir la messe dans le matin nocturne plein d'odeurs de chocolat et de genièvre, de laitages et de poisson — Piere Assouline marque fortement les tensions antinomiques qui vont déterminer toute une vie. D'un côté, c'est le père aimé, pudique et trop discret, dont la mort blesse cruellement son fils Georges, et qui restera jusqu'à la fin «l'astre de sa nostalgie». De l'autre,c'est le conflit avec la mère, «femme angoissée, hypersensible et hypernerveuse, hantée par le spectre de la pauvreté», qui ne sera jamais résolu, comme en témoigne la terrible Lettre à ma mère.

Simenon5.jpgConnues des lecteurs de Simenon, ces relations s'enrichissent, dans un chapitre ultérieur, par la levée d'un tabou de famille lié à la figure du frère cadet, qui bascula dans le fascisme pendant la guerre et se sauva de la peine de mort en s'engageant dans la Légion étrangère. Autre tabou enfreint par Assouline à propos de la carrière journalistique de Simenon: la série de dix-sept articles sur le «Péril juif» qu'il écrivit dans les colonnes de la Gazette de Liège à l'âge de 18 ans (!), probablement sous influence. Dans le même journal en effet, un articulet anonyme de l'époque n'hésitait pas à réclamer «l'élimination physique de cette race maudite». Or c'est avec beaucoup de discernement et d'objectivité que le biographe examine le fondement des articles de Simenon et s'attache ensuite à repérer, dans ses romans ultérieurs, les traces de ses préjugés antisémites. 

De la même façon, Pierre Assouline rétablit la vérité peu glorieuse sur l'attitude opportuniste de Simenon pendant l'Occupation, quitte à battre en brèche la version enjolivée des mémoires de l'écrivain. 

Simenon2.jpgSans juger 

Cela étant, le biographe applique à la lettre la devise de Simenon, qui est de: «Comprendre et ne pas juger.». Sans doute y a- t-il,chez Simenon, bien des aspects déplaisants, à commencer par le monstrueux égoïsme dont pâtiront ses proches. Or comment sa prodigieuse fécondité pourrait-elle s'accommoder d'un partage altruiste? Par ailleurs, sa boulimie sexuelle (il lui arrive de courir trois fois au bordel le même jour, quand il en a les moyens...) et la manière dont il trompe ses épouses a de quoi choquer es bonnes âmes. Mais comment ne pas entrevoir les gouffres que cela signifie et comment ne pas ressentir, aussi, de la compassion pour cet homme provoquant lui-même son malheur? 

Ainsi de l'issue tragique de sa mésentente avec sa deuxième femme, qui pousse sa fille Marie-Jo au suicide et qui fait dire au biographe que «cet homme qui aura toute sa vie recherché l'amour que sa mère lui refusait, aura finalement été envahi et débordé par celui que sa fille lui témoignait». Habitant alors à un jet de pierre de l'horrible bunker d'Epalinges, aurons-nous jamais imaginé quelles épouvantables scènes s'ydéroulaient! 

 

Grand romancier et petit homme, alors? La formule serait beaucoup trop sommaire. Bien plutôt: mélange inextricable de grandeur et de sordide chez ce personnage protéiforme capable du pire arrivisme et de la plus touchante modestie, tantôt bluffeur insensé et tantôt fils de son père, tantôt fuyant les gens de lettres et tantôt s'inquiétant de leurs jugements, tantôt lucide jusqu'à l'effroi et tantôt se jouant la comédie, violent et fraternel, sans cesse déchiré par un conflit d'origine, et ne trouvant qu'à la fin de sa vie un semblant de sérénité, Simenon l'humain et le trop humain. 

Pierre Assouline, Simenon. Editions Julliard, 753 pages.

(Cet article a paru le 3 septembre 1992 dans le quotidien 24 Heures)

18:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Un homme d'enfance

images-6.jpeg

 

Sous la plume de Christian Bobin, l'un des plus fins prosateurs français du moment, le Poverello d'Assise revivait en 1992 dans une belle célébration de la vie et de l'amour, sous la lumière du Très-Bas...

 

Il y a un drôle de petit livre charmant, dans la Bible,connu sous le titre de Livre de Tobie et dans lequel on lit cette phrase énigmatique: «L'enfant partit avec l'ange et le chien suivit derrière.» 

Vous nelisez pas la Bible? Cela fait trop vieux jeu, pensez-vous? Et vous n'avez «rien à cirer» de saint François d'Assise non plus? Mais quel bougre de sac à préjugés vous faites mon pauvre vous! Ne savez- vous donc pas que la Bible est «un livre insensé, égaré dans son sens, aussi perdu dans ses pages que le vent sur les parkings des supermarchés, dans les cheveux des femmes, dans les yeux des enfants»? 

Du moins est-ce ce qu'affirme Christian Bobin. 

Quant à ce pouilleux, ce galeux de François d'Assise, dont vous croyez qu'il ne concerne que les enfants de chœur et les vieilles dames, le même Bobin voit en lui l'incarnation de «l'aujourd'hui amoureux de l'amour», aussi sûr qu'il l'identifie dans la figure du chien suivant l'enfant et l'ange de Tobie, et qu'il appelle conséquemment Chien François d'Assise... 

Vous croyez qu'il se moque? Nullement. Et lorsque vous lirez les pages que Christian Bobin consacre aux mères («les mères tiennent l'Eternel qui tient le monde et les hommes»), aux enfants et aux petits ânes, aux oiseaux et aux lépreux, à l'amour et aux pauvres, vous constaterez que rarement on a parlé si bien dans l'esprit franciscain, le pied léger et l'âme à la fontaine. 

L'évocation de la vie de saint François d'Assise, dont on sait d'ailleurs fort peu de chose, se déploie en scènes épurées, rehaussées de belles enluminures, avec juste ce qu'il faut de notations pour arrimer le récit à sa base médiévale. La mère provençale, le père négociant, la douce Claire qui l'accompagnera sont les seules figures qui entourent le Poverello, lui-même réduit à une sorte de pure présence célébrante. 

C'est que Le Très-Bas constitue, d'abord et avant tout, une grande invocation de joie. «Nous croyons au sexe, à l'économie, à la culture et à la mort», dit l'homme de raison de notre siècle qui est «un homme accumulé, entassé, construit.» 

Tandis que le poète cherche, à la lumière du Poverello, cet «homme d'enfance» qui est «un homme enlevé de soi, renaissant dans toute renaissance de tout...» 

C_Le-Tres-Bas_5276.jpegChristian Bobin: Le Très-Bas, Gallimard, coll. L'un et l'autre, 132 pages. Réédité en poche Folio.

18:01 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Le paradis ou je te tue !

images-9.jpeg

 

En  automne 1992 paraissait Hygiène de l'assassin, premier roman d'Amélie Nothomb. Première impression : d’étonnement, puis d’engouement…

 

Au premier regard ça n'a l'air de rien: en tout cas pas dece qu'il est convenu d'appeler de la bonne littérature. Tout au plus dira- t-on que ça fonctionne bien, selon l'affreuse expression. Aussitôt on est captivé par l'histoire. Mais de quoi s'agit-il? 

 

D'un vieil écrivain nobélisé, donc mondialement connu, qui vient d'apprendre qu'il n'en a plus que pour quelque temps à vivre, frappé qu'il est par un rarissime et non moins inguérissable cancer des cartilages. Du coup, lui qui fuyait le monde jusque-là se décide à recevoir une poignée de journalistes triés sur le volet par son secrétaire. 

 

Alors se succèdent quatre entretiens cristallisant les poncifs du genre, et qui se soldent par autant d'éjections.C'est que le vieil écrivain n'est pas du genre commode. Monstre d'obésité réduit à se déplacer en chaise roulante, il se fait une fête de vitupérer la banalité, l'inconsistance, voire la muflerie des questions que lui posent ses interlocuteurs. 

 

Unknown-5.jpegJouant du paradoxe, il stigmatise notre époque qu'il déclare l'ère de la mauvaise foi, vomit les hommes, et plus encore les femmes. Déclaré «merveilleusement abject» après trois premiers rounds, le génie malgracieux réserve, à son quatrième interlocuteur, une superbe envolée où il s'affaire à distinguer les attributs fondamentaux du véritable écrivain. 

 

Ce qui fait que Céline ou que Patricia Highsmith soient de vrais écrivains à ses yeux? C'est que tous deux ont de la couille (l'énergie fondamentale), de la bitte (capacité créatrice), de la lèvre (sensualité vitale), de l'oreille (pour la musique) et de la main (parce que écrire sans jouir est un péché). 

 

Sur quoi le ronchon magnifique gratifie encore son intervieweur d'un scoop en lui révélant qu'il est vierge, pour le sacquer ensuite aussi sèchement que les autres. 

 

Et c'est alors, seulement, que tout commence. Après les horreurs qu'il a proférées sur les femmes, le vieil écrivain ne peut que mal recevoir celle qui se pointe enfin, journaliste elle aussi mais d'une autre pâte que ses confrères. Ainsi ne s'en laisse-t-elle pas conter. Insultée dès son apparition, elle exige illico des excuses sous peine d'abandonner le vieillard à son ennuyeuse solitude. Et de se révéler, ensuite,la lectrice la plus pénétrante des livres du romancier, dont elle est persuadée que la misanthropie cache un secret. 

 

Au fil d'une conversation qui relève du combat des cerveaux (mais sans rien à vrai dire de cérébral), l'on apprend à quel paradis d'enfance le personnage a refusé de s'arracher, sacrifiant d'abord la petite compagne de ses jeux innocents et pervers au moyen d'un assassinat purificateur, puis se retirant lui- même dans sa chrysalide de graisse et de mots. 

 

Tout cela pourrait sombrer dans l'invraisemblable, voire le grotesque. Or Amélie Nothomb parvient, avec une maturité étonnante (elle n'a que 25 ans!), à nous faire croire à la folle utopie de son personnage, et à nous le faire aimer. Mais le plus surprenant, peut-être, dans Hygiène de l'assassin, tient à sa forme quasiment réduite à un dialogue à la Compton-Burnett, qui paraît tout facile et de lecture et d'écriture, comme cousu à la diable. 

 

Cependant ne nous y trompons pas! Cette apparente légèreté relève d'une maîtrise déjà saisissante, et les multiples résonances de ce livre insolent et profond, drôle et pathétique nous paraissent signaler un talent hors du commun. 

 

10029_1032958.jpegAmélie Nothomb: Hygiène de l'assassin, Albin Michel, 200 pages.


(Cet article a paru dans le quotidien 24 Heures en date du 17 septembre 1992).

Numériser 1.jpeg

17:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Brisées de Jean Vuilleumier

Unknown-6.jpeg

Dans La rémanence, paru en 1992, Jean Vuilleumier s'attachait à lire entre les lignes de quelques vie. Une confrontation avec l'érosion de l'existence et son improbable signification.

 

Les romans de Jean Vuilleumier évoquent admirablement une certaine Suisse engoncée, paisible jusqu'à l'anesthésie et dont les apparences si policées camouflent autant d'abîmes discrets que de désastres estompés. 

Avec une sorte d'attention hallucinée au décor dans lequel évoluent ses personnages, le romancier genevois suggère leur météo psychique en se bornant au filtrage extrêmement subtil de leur perception physique. A croire que, dans les romans de Vuilleumier, la difficulté de vivre diffuse à l'état gazeux ou se perçoit sous d'autres formes matérielles, tandis qu'inversement la matière organique, les végétaux, les objets sont porteurs de sensations déterminées, voire de sentiments. Or l'expression de l'écrivain ne cesse de se faire mieux appropriée à son projet. 

D'où cette écriture à la fois minutieuse à l'extrême et comme ombrée de mystère, limpide et sourdement astringente, musicale et lancinante, dont la chimie secrète agit finalement à la manière d'un révélateur. 

 

Bilan d'une vie

Après le beau récit de L'effacement paru l'an dernier et qui s'achevait sur une mort «en sourdine», c'est une autre disparition qui marque le bilan de La rémanence

Bruno vient de mourirdu cancer. A son enterrement se retrouvent son ami de jeunesse Romain Fergusson et Nathalie, qui fut successivement l'amante de celui-ci et l'épouse du défunt. Dans les allées du cimetière, pendant l'office funèbre, puis dans la foule des «parents et amis» conviés aux agapes de l'adieu et où il retrouve son ancienne maîtresse, Romain ne cesse d'entremêler ses pensées présentes et les réflexions retrouvées dans le journal qu'il tient depuis une trentaine d'années. 

Le récit s'ordonne d'ailleurs, comme rythmé par une respiration pensive, en fonction de cette alternance sans heurts, et néanmoins révélatrice, du récit direct et des pages du journal, qui fait apparaître l'unité intérieure du protagoniste. 

Vieil adolescent demeuré, avec ce quelque chose d'orphelin qui lie entre eux tous les personnages de Vuilleumier, Romain est ramené, par la mort de cet ami auquel il s'identifie, à une source dont il perçoit le tressaillement «au plus intime de son ordinaire léthargie». Si le contentement de rester en vie suscite en lui une «pulsion bestiale», c'est avec le sentiment irrémédiable que tout s'amenuise et que tout s'érode qu'il établit ses constats de contemplatif doux-amer. Lui qui pensait, en sa vingtaine d'étudiant boursier séjournant dans un port de la Hanse (où précisément il rencontra Nathalie), que les jeux, alors, étaient déjà faits, paraît avoir toujours vécu un peu à l'écart, jamais aussi à son aise que dans quelque tendre retraite fœtale. Au regard de cet embusqué solitaire, les menées un peu compliquées de l'amour, autant que toute entreprise humaine, paraissent bien dérisoires. Du moins le sentiment de l'inexorable et la souffrance de chacun — l'agonie de Bruno, puis le suicide de Nathalie — ressaisissent- ils sa compassion tandis que revivent doucement, en lui, les images de leur jeunesse commune. 

Tissé de résonances qui renvoient le lecteur aux romans précédents de l'auteur (on y entrevoit ainsi tel personnage déjà rencontré), La rémanence illustre à la fois les malentendus qui entachent notre rapport avec le passé, et le caractère aléatoire de toute mise sur l'avenir. Or, pas plus que les autres livres de Jean Vuilleumier, ce dernier roman ne débouche sur le vide ou le nihilisme, aiguisant au contraire notre perception du présent profond, puis stimulant notre aspiration à un temps intérieur plus authentiquement habité.

Jean Vuilleumier La rémanence, L'Age d'Homme, 1992.


41P8Z7HbnuL._UY250_.jpg(Cet article a paru dans le quotidien 24 Heures en date du 3 novembre 1992).

17:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Mémoire des invisibles

Soljenitsyne88.jpg

Dans Les invisibles, paru en 1992, Alexandre Soljenitsyne, mémorialiste providentiel des martyrs du communisme achève de raconter la guerre secrète qui aboutit à la publication de L'archipel du goulag. Une chronique souvent poignante, aux figures inoubliables.

 

 

Les convulsions du postcommunisme tendent à faire oublier, aux têtes de linottes occidentales, ce que fut le régime politique et social le plus désastreux du siècle, que d'aucuns se prennent déjà à regretter. Or, les mémoires se rafraîchiront à la lecture du nouveau livre formidablement tonique d'Alexandre Soljenitsyne, où l'on assiste au combat souterrain de héros anonymes tous voués à la défense de la même cause: faire connaître au monde la vérité sur le goulag et en finir avec Léviathan. 

 

Si l'ouvrage relève d'abord du témoignage historique, c'est souvent avec l'intensité d'un thriller qu'il nous captive. Nous y rencontrons de magnifiques personnages, surtout féminins, qui nous revigorent par la fougue et le désintéressement de leur engagement. Des lendemains de la mort de Staline à la nouvelle glaciation du sinistre Brejnev, nous revivons, au jour le jour, le combat d'un écrivain contraint de planquer à mesure tous ses papiers et de multiplier ses ruses de Sioux pour survivre. 

 

De fait, celui qui a résolu de rendre voix aux millions de victimes muettes du goulag a mis au point une stratégie qui implique plus d'une centaine de personnes éparpillées aux quatre coins de Moscou et des steppes, jusqu'en Estonie, en Autriche, aux Etats- Unis, en Suède et à Paris. Ainsi a-t-il pu réunir, et préserver de la destruction, les archives de son immense mémorial-réquisitoire. L'archipel du goulag nous fut-il parvenu sans cette prodigieuse organisation clandestine? Rien n'est moins sûr! Et comment ne pas penser que la face de l'Histoire en eût été changée?

 

Nous savions déjà, pour avoir lu Le chêne et le veau (Seuil, 1975),qu'Alexandre Soljenitsyne a mené son combat souterrain en véritable chef de guerre. Mais des visages et des noms manquaient encore à tous ceux qui l'ont aidé et dont il ne pouvait parler tant que cela représentait un danger pour eux. Ecrit, à chaud durant l'exil zurichois de l'écrivain (le manuscrit est daté de 1974-1975), le livre bouillonne de lave existentielle. 

 

Aussitôt y apparaissent de vrais personnages de romans, tel Nikolaï Ivanovitch Zoubov qui avait 22 ans à la Révolution, a passé par les camps et montre des talents exceptionnels pour la conspiration. Ainsi fabrique-t-il des caissettes à double fond dont Soljenitysne se servira pendant des années pour planquer les minuscules feuillets de ses manuscrits. D'abord très isolé, luttant contre le cancer puis en butte aux déboires de son premier mariage (sa femme conçoit une véritable phobie jalouse à l'égard de L'archipel), Soljenitsyne trouve peu à peu des soutiens auprès d'anciens zeks qui s'enthousiasment pour ses premiers écrits, parfois imprudemment. Ainsi l'engouement insouciant de l'un d'eux provoque-t-il, en 1965, une première descente dramatique du KGB. Mais le réseau de la «Cause» est déjà solidement ramifié, jusqu'en Estonie où, deux hivers durant (65-66 et 66- 67) Soljenitsyne va travailler d'arrache-pied, produisant jusqu'à vingt-cinq pages par jour du manuscrit de L'archipel...

 

 

Répartis par cercles concentriques et s'ignorant les uns les autres, les membres du réseau clandestin ont pour point commun le même dévouement et le même courage: «Tous ne pensaient qu'à une chose: casser la gueule au pouvoir en place.» Les plus belles figures du mouvement sont des femmes. Telle Elizaveta Denissovna Vioronianskaia, dite Queen Elisabeth, ou encore Kiou, qui vit dans un antre putride à la Dostoïevski et dont l'imprudence (elle note tout dans son journal) lui vaudra une horrible fin — sans doute a-t-elle été «suicidée» par le KGB —, provoquant la publication en catastrophe de L'archipel du goulag. Telle aussi Lioucha Tchoukovskaïa, inappréciable chef de réseau et Paganini de la dactylographie, mais se chamaillant avec l'écrivain qu'elle estime prendre des positions trop droitières dans «Août 14». Telle encore Natalia Stoliarova, fille de déporté et de terroriste (sa mère a fomenté un attentat contre Stolypine), qui se dévoue sans compter et dont l'écrivain cite une lettre bouleversante. 

 

Une ferveur partagée 

 

Telle enfin la bienfaisante Alia, de vingt ans la cadette de l'écrivain et qui va s'identifier à son œuvre avant de devenir sa seconde épouse. Et tant d'autres figures, des Estoniens que Soljenitsyne chérit particulièrement, aux étrangers qui à Paris (Nikita Struve), à Zurich (l'avocat Fritz Heeb) ou à Vienne (la traductrice Lisa Markstein) assurent sa base logistique, ou à ces «gamins de Russie» qui se vouent à la diffusion de L'archipel du goulag en URSS, sous le manteau. 

 

Sans doute est-ce parce qu'il est croyant que Soljenitsyne accentue le côté miraculeux de sa victoire. Mais aussi, l'on relèvera comme une sorte de faiblesse étrange dans le comportementdu KGB à son égard. Lui-même remarque d'ailleurs qu'avec lui «ils ont toujours été comme paralysés, ils ont toujours manqué de jugeote et de célérité dans les réactions les plus simples, les plus élémentaires». 

 

Notons enfin, pour ceux qui se sont fait de Soljenitsyne l'image d'une espèce d'ayatollah revêche, que son témoignage, d'une constante équité, nous touche au contraire par sa grande humanité. Généralissime menant sa bataille avec un soin sourcilleux du moindre détail (mais il en allait d'une mission surhumaine et de la vie de ceux qui l'aidaient!), Alexandre Soljenitsyne n'en apparaît pas moins ici, pourl'essentiel, comme un homme qui, autant que ses «invisibles», fait honneur à notre pauvre espèce et nous rend confiance. . . „ 

 

Alexandre Soljenitsyne. Les invisibles. Traduit du russe par Anne Kichilov. Fayard, 307p.

17:49 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Au bout de la nuit

d97_thumb_thumb_thumb.jpg

Chant XXXIV.9ecercle - 4e zone : La Giudecca. Traîtres envers leurs bienfaiteurs, l’autorité humaine ou divine. Première apparition de Lucifer. Les trois traîtres suprêmes de l’Eglise et de l’Empire : Judas, Brutus et Cassius, dévorés par les trois bouche de Lucifer. Descente au centre de la terre. Virgile explique la chute de Lucifer et l’origine de l’Enfer. Les poètes remontent en surface par le souterrain de la burella. 

Don Quichotte, parti en guerre contre les moulins à vent, eût trouvé qui affronter au tréfonds de l’Enfer selon Dante, dès la première apparition de Lucifer signalée, dans un brouillard épais en train de se dissiper, par le terrible vent que provoquent les ailes tournoyantes de la monstrueuse créature à triple gueule reproduisant, sous forme évidemment blasphématoire, les instances de la Trinité chrétienne. 

 

Par manière d’improbable allégeance, Virgile inaugure la séquence avec le fragment d’une hymne chrétienne affectée à la liturgie du vendredi saint,  en latin d’église dans le texte : « Vexilla regis prodeunt inferni », après quoi l’on découvre tout un chaos d’ombres éparses plus ou moins entièrement congelées dans la glace du Cocyte, non sans agiter ici tel pied et son jarret ou telle paire de bras; mais trois d’entre eux jouissent, si l’on peut dire, d’un traitement spécial de la part de Lucifer, qui les mâche tout vifs de ses trois gueules faites pour ça.

Alors Virgile de décliner les noms et qualités des trois élus, en commençant par le plus mal loti dont on ne voit que les jambes gigoter hors de la bouche diabolique :

 

« Cette âme là-haut qui a le pire supplice »,

dit mon maître, « est Judas Iscariote ;

sa tête est dans la gueule, dehors il rue des jambes.

Des deux autres qui ont la tête en bas,

Celui qui pend du museau noir, c’est Brutus ;

Vois comme il se tord et ne dit mot !

Et l’autre est Cassius , qui paraît si membru:

Mais la nuit revient ; et à présent

Il faut partir ; car nous avons tout vu »…   

 

dante-10.jpgS’agissant de Lucifer et de Judas,  qui donne son nom au lieudit la Giudecca, l’on se dit que ces deux-là ne vont pas se régaler d’une éternité al dente. La tête dans la gueule de Lucifer, pour Judas, constitue décidément  un sort bien cruel réservé à un pauvre type qui s’est déjà suicidé de son vivant ; mais est-il plus enviable, pour Lucifer, d’avoir à mâcher du traître ad aeternum ?

 

Sans doute les purs et durs de la paroisse catho rappelleront-ils que Lucifer a défié le Père, et que Judas a vendu le Fils, mais tout de même : on sait combien longue est l’éternité, surtout vers la fin...

 

Quant aux deux autres super-héros du Mal, en les personnes de Brutus et Cassius, mêmement coupables d’avoir assassiné César, fondateur de l’Empire, leur traitement non moins infâme étonne d’autant plus qu’ils ne dépendent pas, en principe, de la juridiction catholique. Mais on a vu, déjà, et à maintes reprises, que l’auteur du De Monarchia n’hésitait pas à appliquer « sa » justice divine en zélateur de l’Empereur autant qu’en serviteur d’un Dieu bien éloigné de l’enseignement du rabbi Iéshouah, au point que l’on s’impatiente de changer d’air !

La chose va se faire de façon plutôt acrobatique, au fil d’une dernière désescalade incognito, le long du corps très velu du « grand mal », Virgile s’accrochant carrément aux poils de Lucifer et Dante aux bretelles de son guide, jusqu’à la sortie de l’affreux puits quitté par son autre extrémité, d’où l’on débouche sous un ciel étoilé jouxtant l’élégante montagne du Purgatoire, prochaine étape de la rando.

101321268_o.jpgLa topologie de l’Enfer correspondant, il faut le rappeler, à la vision géo-poétique du monde selon Dante, en cet an 1300, les deux voyageurs sont entrés en enfer à partir de l’hémisphère nord, pour descendre de cercle en cercle jusqu’au tréfonds du Cocyte glacé où gesticule l’Ange déchu, avant de se faufiler jusqu’à une manière de sortie des artistes au joli nom de burella, débouchant enfin dans l’hémisphère sud. Ainsi, de Lucifer découvert à l’aller de face et bien debout, toutes ailes déployées et mâchant furieusement, n’auront-ils vu finalement, comme d’un sablier qu’on retourne, que les pieds fourchus émergeant encore du puits maudit…

 

Et le poète de retrouver sa douceur de style (on parle, n’est-ce pas, de dolce stil nuovo). Ce qui se module ainsi dans la langue de Dante :

 

« Lo duca e io per quel cammino ascoso

intrammo a ritornar nel chiaro mondo ;

e senza cura aver d’alcun riposo,

salimmo sù, el primo e io secondo,

tanto ch’i vidi de le cose belle

che porta ‘l ciel, per un pertugio tondo.

E quindi uscimmo a riveder le stelle »...

 

Dante. La Divine Comédie. L’Enfer /Inferno.Traduction et présentation de Jacqueline Risset. GF/Flammarion.

  

 

 

01:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

19/04/2015

Ceronetti le vif ardent

Ceronetti2.jpg

 

Un sourcier du verbe aux véhémences de quêteur d'absolu. Cioran voyait en lui un «admirable monstre», Fellini raffolait de son théâtre de marionnettes, et La Patience du Brûlé signale un écrivain d'une saisissante originalité. Une (première) rencontre en 1995.

 

 «  La vie fait passer, à travers notre pauvre chair, des projectiles, et des poignards», murmure le petit homme à l'imper soigné et au joli béret basque, qui manie notre langue avec un raffinement souverain, à peine voilé d'un accent. 

 

«On est blessé, mais aussi cela aiguise. Somme toute j'ai vécu en curieux. En amateur. Tout ce que j'écris vient de la vie. C'est en feuilletant la vie que j'ai découvert des choses»... 

 

De ces «choses de la vie» dont les journaux sont pleins,Guido Ceronetti s'étonne que ses pairs fassent si peu de cas. «Je ne comprends pas que les écrivains italiens d'aujourd'hui se désintéressent à ce point du monde terrible qui nous entoure. On dirait qu'ils vivent en aveugles. Seul, peut- être, mon ami Guido Piovene avait le sens des problèmes de l'époque. Pour ma part, je me suis toujours passionné pour le crime. Il y a là un tel mystère. Et c'est la base, en outre, de toute légende»... 

 

Est-ce un écrivain «engagé» au sens habituel qui s'exprime ainsi, un «témoin de son temps» selon l'expression consacrée? Et Guido Ceronetti aurait-il donné dans la narration criminelle? Pas vraiment. Mais on sait l'implication virulente du chroniqueur de La Stampa dans la réalité italienne. Anticommuniste en un temps où cela valait d'hystériques condamnations, puis s'en prenant aux pollueurs industriels et aux barbares de la décadence culturelle, il s'est fait détester tous azimuts par sa virulence d'imprécateur et sa position de franc-tireur pauvre. 

 

Ceronetti30001.JPGCar Ceronetti vit de rien dans un bourg de Toscane, loin des cercles littéraires ou académiques. Il n'écrit point de romans à succès mais des poèmes et des sortes d'essais très concentrés, où les aphorismes déflagrateurs («Comment une femme enceinte peut-elle lire un journal sans avorter?», «L'arme la plus, dangereuse qui ait été inventée est l'homme», «Qui tolère les bruits est déjà un cadavre», «Si le Mal a créé le monde, le Bien devrait le défaire») voisinent avec des développements plus amples sur les thèmes essentiels du rapport de l'homme avec son corps et avec le Cosmos, impliquant donc la maladie et l'érotisme, l'obsession quasi maniaque pour la diététique et une détestation non moindre de la technique («un serviteur admirable, savez-vous, si parfait qu'il va nous supprimer»), la réflexion métaphysique et la méditation sur l'Histoire passée et présente, entre autres intuitions mystiques, digressions philologiques, émerveillements artistiques, vibrations sensibles enfin du médium un peu sorcier qui a recréé la vie à bout de fil en qualité de manipulateur de marionnettes, à l'enseigne de son fameux Teatro dei Sensibili très prisé du Maestro Fellini. 

 

Ceronetti3.jpgSombre vision

Dans sa postface au Silence du Corps (Prix du meilleur livre étranger 1984), Cioran disait que l'impression donnée par Ceronetti est «de quelqu'un de blessé, à l'égal de tous ceux à qui fut refusé le don de l'illusion». De son ami roumain, Ceronetti partageait au reste la vision gnostique du monde. «C'est vrai, je suis une sorte de cathare. Peut-être cette vision dualiste est-elle fausse. Je ne sais trop, j'ai besoin de penser ainsi.»

 

Répugnant à parler de lui-même, cet «ascète raté», ainsi qu'il se présentait lui- même, se fait beaucoup plus loquace dès lors qu'on l'interroge sur l'Ancien Testament, citant par cœur des strophes entières de L'Ecclésiaste, dont, avec celles du livre de Job, les âpres vérités et la sagesse contradictoire l'imprègnent depuis sa jeunesse. 

Sombre Ceronetti? Certes très pessimiste sur l'avenir de l'espèce. «Le monde actuel va devoir affronter un terrorisme de type apocalyptique. Voyez le nouveau nihilisme à caractère religieux qui se développe dans le monde, notamment chez les islamistes et les sectes: il semble qu'il n'y ait aucune possibilité de paix, et que l'humanité doive s'enfoncer ainsi dans cette boue sanglante»... 

Prophète de malheur, mais aussi porteur de quelle lumière intérieure, ce même Guido Ceronetti dont rayonne de loin en loin le sourireangélique. 

 

Ceronetti.jpgGrappilleur de génie

Guido Ceronetti ne voyage pas, tel l'escargot du futur, avec son ordinateur sur le dos: «Une telle peste ne m'aura pas dans son lazaret»,précise-t-il, au terme du travail de «fusion rhapsodique» qu'il a accompli sur la base de carnets annotés à la main au fil de cinq ans de déambulations par les rues et les livres, de 1983 à 1987. 

Or, La Patience du Brûlé n'a rien, pour autant, du journal de bord ordinaire. C'est un formidable concentré d'impressions visuelles (non du tout pittoresques mais picturales, pourrait-on dire, avec une superbe digression finale sur la distribution sensible des couleurs), d'observations «le long du chemin» et de pensées, d'échos de lectures à n'en plus finir, de relevés de graffiti (source populaireà l'invention souvent révélatrice), de souvenirs, d'invectives (contre la hideur des villes italiennes dégradées par l'invasion touristique ou l'anarchie industrielle, et plus généralement contre la vulgarité généralisée en laquelle il voit l'extension médiocre de l'esthétique des aquarelles d'Hitler exposées àFlorence) ou de très délicates petites scènes qui disent, par contraste, sa qualité de cœur et d'esprit. On ne saurait rendre en quelques lignes la substance profuse, traversée d'éclairs géniaux, d'un tel ouvrage, dont la compacité apparemment «brute» fait à la fois la difficulté et la profonde singularité. 

Tout différent des passionnants essais d'Une Poignée d'Apparences et du Lorgon mélancolique, ou du beau recueil e pensées plus «fusées» de Ce n'est pasl'Homme qui boit le Thé mais le Thé qui boit l'Homme, La Patience du Brûlé est de ces livres-gigognes qu'il faut avoir sans cesse à portée de soi pour y revenir comme à une fenêtre ou à l'œil d'un puits au fond de l'eau duquel brille un anneau de ciel... 

Guido Ceronetti, La Patience du Brûlé. Traduit de l'italien par Diane Ménard. Albin Michel, 453 p. Les autres titres cités sont publiés chez le même éditeur, sauf Le Silence du Corps, disponible en Livre de Poche Biblio.

(Cette page a paru dans le quotidien 24 Heures en date du 27 juin 1995)

13:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

18/04/2015

La guerre selon Gaston Bouthoul

 AVT_Gaston-Bouthoul_1568.jpeg

En 1971, la guerre du Vietnam battait son plein, suscitant des vagues de protestations pacifistes dans le monde. C'est dans ce contexte que j'avais rencontré le fondateur de la polémologie: Gaston Bouthoul. Quarante ans et des poussières plus tard, le prophète tarde à être entendu...

 

La guerre. Son spectre hante l'Histoire des hommes depuis la nuit des temps. Si d'aucuns critiquent l'enseignement de l'Histoire dans les écoles en l'accusant de ne relater que les batailles et les guerres, celles- ci n'en sont pas moins les points de repère les plus marquants de la mémoire humaine ; les bornes signalant les grands tournants des événements. C'est par la guerre qu’ont péri presque toutes les civilisations connues. Et c'est à la suite de conflits que s'affirmèrent la plupart des civilisations nouvelles. La guerre peut nous sembler absurde et révoltante ; elle ne nous suit pas moins, tout au long des siècles, sinistre courtisane qui n’attend que l’éveil de nos désirs.

À la veille des guerres de la Révolution et de l’Empire, les penseurs, les économistes et les hommes d’Etat étaient convaincus que le temps des guerres était révolu. 

Un siècle plus tard, l’épée de Damoclès nous menace plus que jamais, après deux tueries atroces. Les anciens Grecs l’appelaient « la guerre détestée des mères » ; pour les Aztèques, elle était la « guerre fleurie » ; quant à certains auteurs nationalistes de ce siècle,ils l'annoncèrent « fraîche et joyeuse ». 

Mais de quelque nom qu'on l'affuble, la célébrant ou la stigmatisant, la guerre demeure mystérieuse, dont personne ne s'explique les séductions. Jusqu'à aujourd'hui, depuis la Renaissance, nous avons vécu au rythme d'une grande guerre par siècle. Le nôtre en a déjà connu deux à l'échelle mondiale, sans parler des innombrables conflits locaux et des guerres civiles. Pourquoi ? Comment germe, au cœur d'une société, le phénomène guerre ? De quelles causes est-il l'effet ? Comment la paix se détériore-t-elle? Pourquoi l'humanité vit-elle dans la fascination de la guerre ? 

Ces questions, chacun d'entre nous se les pose. Mais fait surprenant, la guerre n'avait jamais fait l'objet d'études sérieuses jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle avait suscité d'innombrables œuvres littéraires, hymnes, chroniques et autres traités de stratégie ; mais d'études scientifiques, point. Le sujet était sacré. Impossible d'en parler sans passion ni parti pris. En 1945, cependant, un sociologue français, professeur à l'Ecole des hautes études sociales, Gaston Bouthoul, fondait le premier institut de polémologie. 

  

Entretien avec Gaston Bouthoul. Paris, février 1971. Pour tuer la guerre il faut contrôler les naissances ! 

 

Gaston Bouthoul, pourquoi étudier le « phénomène guerre » ?

- Pour remplacer la vieille maxime romaine « Si tu veux la paix, prépare la guerre », par la pensée plus pacifiste « Si tu veux la paix, connais la guerre ». Il fallait tenter de substituer à l’approche traditionnelle, juridique et moralisante des conflits armés, une approche biologique et sociologique. Je suis parti de l’hypothèse de base que la guerre était un phénomène pathologique, la paix étant l’état naturel des sociétés humaines. Pour comprendre la maladie, il s’agissait de l’étudier. Vous n’avez jamais vu de médecin se contentant de célébrer la bonne santé... c’est pourtant ce que font les défenseurs d’un pacifisme que j’appelle « incantatoire », qui se cantonnent dans une action purement verbale. Pour ma part, je prône un pacifisme fonctionnel basé sur l’étude des causes profondes de la guerre.

 

La guerre démographique 

Etudier les causes profondes de la guerre revient à étudier les fonctions du phénomène, qui sont d’ordre politique,économique, intellectuel, technique, biologique, et surtout, démographique.Cette dernière est en effet la seule fonction constante de la guerre consommatrice et dévoratrice. Si l’accroissement moyen de la population européenne n’avait pas été perturbé par les guerres de 1914-1918 et de 1939-1945,notre continent eût atteint 650 millions d’habitants en 1945 au lieu de 450millions. La relaxation apportée ainsi par les deux dernières guerres mondiales porte sur une différence de 200 millions d’habitants, soit près de 30% de lapopulation totale de l’Europe. A partir de 1946 commença en outre le « boom »démographique caractéristique de la seconde après-guerre. Pour les pays non "relaxés" par la guerre, tels l’Afrique et l’Inde, le « boom » est parti d’une populationintacte : d’où leur explosion démographique.

 

Les liens sacrés du carnage

Un autre fait, qui nous fera mieux comprendre ce que Gaston Bouthoul appelle la « guerre démographique », est l’acharnement réciproque montré par les armées russes et allemandes, lors de la dernière guerre, à massacrer leurs propres soldats : ces deux puissances étaient en effet les seules des grands belligérants à avoir une structure démo-économique analogue. « On eût dit — écrit le fondateur de la polémologie — qu’il existait entre eux une connivence tacite (et probablement inconsciente) pour se rendre le mutuel service de la relaxation réciproque. Unis — suivant l’expression de Jacques Prévert — par les liens sacrés du carnage... »

 

L'infanticide différé

Pour renforcer l’hypothèse selon laquelle la guerre aurait, entre autres fonctions, celle de ménager un allégement démographique, Gaston Bouthoul prend l’exemple de diverses espèces animales confrontées à un problème biologique essentiel : l’insuffisance des aliments proportionnellement au nombre des consommateurs ; autant dire la surpopulation. Dans le cas des rats, des expériences récentes faites sur des colonies assez nombreuses privées méthodiquement de nourriture, donnent des résultats saisissants : à mesure que la famine s’aggrave, un système d’auto-destruction s’instaure chez les rongeurs. Les premiers mis àmort sont les petits, puis les vieux, suivis par les femelles et, de crime en crime, les colonies entières s’anéantissent à l’exception de quelques mâles très vigoureux et de jeunes femelles vierges que le groupe garde en réserve en s’interdisant de les féconder. Dans le cas de famines de singes, on observe également l’infanticide d’une portion de jeunes proportionnel au degré defamine ou de pénurie.

Chez l’homme, l’infanticide fut aussi pratique courante à certaines époques de surnombre et de famine : les Grecs et les Romains, les Chinois et les Arabes y eurent également recours. Aujourd’hui, nous nous indignons plus volontiers au récit de ces rites sociaux commandés par des situations de crises, qu’à celui des horribles boucheries des « guerres démographiques » de notre temps ; et pourtant, la fonction est la même : la guerre est l’un des succédanés de l’infanticide qui se pratique désormais àl’échelle des nations.

Est-ce à dire que nous pourrons prévoir les guerres à venir ?

- Tout au plus peut-on se livrer à des évaluations. Lorsqu’il s’agit des impulsions belligènes, on ne peut jamais faire abstraction des autres facteurs psychologiques et historiques (traditions en vigueur, modes idéologiques du moment, etc.), et enfin de la conjoncture politique. Parmi les « baromètres polémologiques », symptômes et signes avant-coureurs des conflits armés dontnous poursuivons l’étude, l’un des plus importants, le plus significatif et le plus grave à la fois est l’inflation démographique sous toutes ses formes. Elle montre que la nation est enceinte d’une guerre. 

 - Gaston Bouthoul, si l’on admet que les guerres remplissent des fonctions déterminées, et qu’elles reviennent périodiquement,ne pourrait-on assurer ces fonctions par des moyens moins atroces ?    

-   C’est là en effet le problème majeur de l’humanité. La menace atomique nous impose de le résoudre, sinon nos vies et les trésors de nos civilisations sont promises à l’anéantissement.   

Que faire alors ?  

- Nous pouvons proposer une action fondée sur la partie à peu près certaine des connaissances polémologiques actuelles,c’est-à-dire assurer la relaxation démographique autrement que par le massacre. Depuis Pincus, sa pilule et les perfectionnements qui sortiront encore de ses méthodes, nous sommes entrés dans une ère nouvelle. La véritable mutation révolutionnaire, le nouvel âge de l’humanité sera celui de la population contrôlée. Toutes les autres modifications juridiques et politiques en découleront d’elles-mêmes. Procréer, c'est menacer les autres Nous en sommes arrivés au point ou, suivant nos libres choix, l’humanité basculera dans la catastrophe ou, au contraire, verra l’épanouissement d’une civilisation aux prodigieuses possibilités de bonheur. Mais il faut adapter nos principes à une situation totalement nouvelle. Dans notre monde chaque jour plus rétréci, chaque jour plus encombré, et chaque jour plus menacé, un premier principe s’impose : on peut donner tous les droits que l’on voudra à l’homme, hormis celui de procréer à sa guise et au hasard. Car, alors, il menace les autres. Il accroît les tensions belligènes et compromet l’équilibre démo-économique si difficilement obtenu. Le désarmement démographique est la condition biologiqueet psychologique à la fois de la paix.

- Qu’entendez-vous par « désarmement démographique » ?

 — C’est un principe selon lequel aucun Etat ni aucune nation n’aurait le droit de laisser croître sa population (et encore moins de pratiquer l’inflation démographique, prélude aux grandes agressions impérialistes) sans apporter à son peuple et au monde la preuve de la nécessité économique et civilisatrice de cette expansion supplémentaire. Enfin, un troisième principe autorisant la contrainte pour imposer l’harmonisation démographique. Comment sauver autrement l’humanité entière des remous causés par le surpeuplement du tiers monde ? L’idée de contrainte déplaît. C’est cependant le seul cas où elle soit légitime. Car il y va du salut de tous. L’escalade démographique ne peut déboucher que sur des hécatombes. Pour les empêcher, modérer est un bienfait. Attendre passivement les déflagrations qui viennent est un crime…

9782228883627.jpg(Cet entretien a paru dans le magazine dominical de La Tribune - Le Matin, en date du 7 mars 1971).

 

21:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Ceux qui retombent en enfance

 

recensementCelui qui traite son épouse Frieda à moitié paralysée mais encore assez lucide, 87 ans au compteur, de vieille tomate / Celle qui prétend avoir tenu ses promesses faites à Dieu Le Fils le jour de sa communion solennelle à l’église catholique Saint-Christophe jouxtant les studios de Radio-Lausanne à la grande époque de l’inspecteur Picoche / Ceux qui font les quatre cents coups dans le pavillon Les Poulains de l’Etablissement médico-social Au Point du jour / Celui qui se rappelle l’odeur croupie des bras du ruisseau de la Vuachère au printemps des écrevisses / Celle qui a serré son trousseau dans une certaine malle qu’elle a déclarée maudite après que sa mère Fernand née Roduit eut éconduit son septième prétendant / Ceux qui en venaient au mains au cinéma Bio au temps des westerns à 50 centimes / Celui qui se rappelle assez exactement le sentiment de délivrance qu’il a éprouvé lorsqu’il a ouvert la cage des treize perruches qu’on lui a offertes pour son neuvième anniversaire coïncidant avec l’arrivée des réfugiés hongrois / Celle qui faisait payer vingt centimes à ses enfants quand leur échappait le moindre merde-chier / Ceux qui logeaient une quinzaine de saisonniers italiens dans les anciens poulaillers du domaine / Celui qui a vu l’incendiaire Gavillet de près quand on l’a emmené menotté et penaud après que les gendarmes l’eurent localisé dans le bois de la Scie sur dénonciation du taupier Jolidon/  Celle qui ne supporte plus les provocations verbales de son cousin célibataire et seul parent restant lui lançant à travers la cafétéria de l’Asile de Vieux : « Tu pines ou tu dînes ? » / Ceux qui se gaussent de l’amour des deux vieux gays en n’osant pas les taxer tout haut de vieilles pédales comme au bon vieux temps / Celui qui officiait en tant que placeur au cinéma Le Colisée dans la caisse duquel il prélevait de quoi se payer ses cigares Brissago / Celle qui prétendait qu’il suffirait d’un regard coulé de ses yeux à la Carmen pour faire chuter le nouveau pasteur du quartier probablement puceau et moralisant à l’extrême / Ceux qui se défonçaient au LSD au pied des nouvelles tours de la Cité des Oiseaux avant de se baigner nus dans la piscine entourée de barbelés / Celui qui se souvient très exactement de l’odeur des classes de l’école primaire à chaque rentrée / Celle qui se tordait les chevilles sur ses patins vissés tandis que le bel Alfredo tournait gracieusement autour d’elle sur la glace du petit lac artificiel des hauts de ville/ Ceux qui levaient la tête toutes les fins de samedi après-midi en suivant les évolutions du boulanger Thomas  se livrant à l’acrobatie aérienne à l’aplomb du stade olympique, etc.

 

 

 

17/04/2015

Philippe Sollers ou le Lego de l'Ego

Sollers08.jpg Approximations dédiées à René Girard.

Philippe Sollers est le plus fantastiquement snob des écrivains français vivants. C'est aussi le plus français des auteurs éminents de notre langue. C'est enfin le plus injustement méprisé des pipoles littéraires se la jouant maudits. Ces constats ne sont pas des jugements à connotation morale ou de visée persifleuse. Ce sont des approximations toutes personnelles nourries par la libre lecture des ouvrages inégalement appréciés de Philippe Sollers, et particulièrement de la monumentale tétralogie que constituent La Guerre du goût, Eloge de l'infini, Discours parfait et Fugues. Or un premier malentendu doit être dissipé à propos de ce considérable recueil de textes relevant apparemment de la critique littéraire, qui racontent à vrai dire autre chose, un peu comme John Coltrane raconte autre chose quand il reprend à sa façon un standard de Jazz tel que Summertime. Dans la foulée, on pourrait d'ailleurs dire qu'il y a du Coltrane non camé, et donc plus froid, ou du Picasso verbal (étant entendu que Coltrane est le Picasso du jazz allumé) dans les meilleures pages de Sollers. Sollers09.jpgEn tout cas je m'inscris en faux contre l'idée, de plus en plus répandue, que Sollers serait meilleur critique littéraire qu'écrivain ou romancier. Sollers n'est romancier à mes yeux qu'au titre d'auteur de ce qu'ont peut appeler des romans-de-Sollers, sous-genre intéressant mais sans grand rapport avec le grand roman tel que l'entend un René Girard, entre autres comparatistes. N'empêche que Philippe Sollers n'en est pas moins écrivain et tout le temps, jusque dans ses dialogues avec ses jeunes compères Haenel et Meyronnis de la revue Ligne de risque, bien présents dans ces Fugues. Sollers est écrivain même quand il bluffe au Guignol médiatique, annonçant que son prochain ouvrage représentera un véritable tsunami éditorial. Il l'est aussi quand il drague Cecilia Bartoli sur un vaporetto de Venise ou baise le biseau de la blanche babouche du pape Jean Polski. Son autofiction multiforme et pléthorique étant une sorte de Lego d'enfant gâté monté en graine, tout lui fait sens, jusque dans les contresens de son caprice, ainsi qu'on l'a constaté dans Un vrai roman, dont la construction relève essentiellement de l'égomane plaidoyer pro domo. La part de fantaisie enfantine de Philippe Joyaux, alias Sollers, est celle qui me rend le grand jardin de son oeuvre tout de même fréquentable. Ensuite, on peut dire tout ce qu'on veut du ponte à mille palinodies: cela me semble toujours secondaire. Le docte Régis Debray, fronçant sourcils et moustaches et se réclamant de son expérience "sur le terrain", peut dégommer son ami-ennemi dans ses Modernes catacombes en concluant qu'en somme Philippe Sollers ne laisse aucune oeuvre. C'est parler alors d'un Sollers de surface en lui reprochant de manquer d'ailes après les avoir virtuellement arrachées, et d'ailleurs tout le recueil de l'auteur, qui a parfois été plus généreux, fleure la Schadenfreude de toute une France intellectuelle morose qui n'en a qu'à la lugubre formule d'Après nous le déluge, lors même qu'on multiplie les salamalecs complaisants aux vieux birbes de la gauche-qui-pense, de Jean Daniel à Daniel Jean. L'embêtant, avec ces fossoyeurs plus ou moins cacochymes invoquant la Grande Ombre de Chateaubriand, c'est qu'ils ne lisent plus vraiment, ce qui s'appelle lire. Or il vaut la peine de lire vraiment Fugues, où l'on retrouve à la fois le génie indéniable et le délire non moins formidable de l'auteur, par exemple, de Lautréamont au laser. Ce texte hallucinant, constituant à mes yeux le sommet de la jobardise intellectuelle française du XXe siècle finissant, résulte d'un entretien entre le Maître et ses disciples (Haenel et Meyronnis) qu'on imagine groupés sur un piton rocheux tout entouré de nuées méphitiques, chuchotant sous leurs capuches de vieux ados "élus", très haut au-dessus des monts et des vaux où rampent veaux humains et autres dévots des deux sexes. Ces trente pages (pp. 34-62) de pur délire, amorcées par huit questions graves des compères, à partir desquelles le Prophète y va de ses vaticinations, s'inscrivent dans le contexte choral des quelque 50 approches et autres commentaires accompagnant la réédition groupée en 2009, dans La Pléiade, des fameux Chants de Maldoror et des (moins fameuses au double sens du terme) Poésies, où voisinent les noms de Léon Bloy et de Rémy de Gourmont, de Valéry Larbaud et d'Albert Camus, d'André Breton et de Louis Aragon, de Le Clézio et de Sollers, entre autres. Pour me rafraîchir la mémoire, j'ai pris la peine de relire les Chants, dont le génial tumulte fantastico-romantique me fait juste sourire de tendresse, aujourd'hui, en me rappelant ma candide jeunesse ne demandant qu'à s'exalter en montrant le poing au ciel avant de commander un nouveau café bien noir. J'ai relu aussi les Poésies, quarante pages de considérations qu'on dirait d'un étudiant vieilli avant l'âge - l'auteur avait moins de vingt ans -, jouant le savantissime dans une suite de saillies crânes et de platitudes dont on comprendra qu'Albert Camus n'y ait vu que l'envers banal et conformiste d'une révolte qui ne l'est, somme toute, pas moins. Conformiste Lautréamont ? L'affirmation fait figure aujourd'hui de blasphème, puisque tout bourgeois ou petit-bourgeois frotté de culture se trouve sommé de penser désormais que Rimbaud ou Ducasse sont par excellence des "révolutionnaires", point barre. C'est d'ailleurs ce que ressasse et martèle Philippe Sollers pour qui ces deux très jeunes poètes brièvement illuminés sont plus que des poètes: de grands philosophes, et plus que de grands philosophes: d'insondables métaphysiciens, dont les visions "radicales" relancent la poésie philosophique des présocratiques, Héraclite ou Empédocle, pas moins. Le problème avec les Poésies, qu'on pourrait dire le traité théorique de l'antimatière poétique et philosophique dont les Chants sont tissés (ce que Giuseppe Ungaretti a bien vu), ce n'est pas qu'elles soient farces (ce qu'elles sont indéniablement) mais qu'elles justifient finalement tout et son contraire, le "canard du doute" au goût de vermouth et le doute du doute et plus encore le doute jeté sur le fait de douter du dilemme entre douter et ne pas douter du doute, relevant en somme de la future 'pataphysique. Mais cela ne gêne pas Philippe Sollers qui y voit, comme personne avant lui, le complément parfait et indissociable des Chants et leur fondement métaphysique non seulement manichéen et gnostique mais sourdement relié à la pensée ultramontaine du comte Joseph de Maistre - vous suivez au fond de la Toile ? Ce qu'il y a de fantastique chez Lautréamont, maintes fois relevé, est son ton et ses ruptures de ton. On retrouve ces contrastes en passant des Chants aux Poésies, comme on les retrouve dans les sauts "métaphysiques" de Philippe Sollers abordant la question de la sexualité et, plus précisément, de l'éventuelle homosexualité (c'est Camus qui pose la question) du cher Isidore. Or voici ce que propose Philippe Sollers sur le ton de la confidence révolutionnaire non moins que radicale évidemment: "La vérité endormie, la voilà. À chacun de se réveiller. Ce que je vous dis ici a beau être clair, cela n'en provoque pas moins d'énormes résistances (sic), spontanées, viscérales, et, pour tout dire, humaines. La métaphysique est attaquée de plein fouet par Lautréamont. Il montre qu'elle est une vaste histoire d'homosexualité. Cela apparaît aves évidence quand elle atteint l'âge de son renversement et de sa perversion, et ne peut se dire pleinement que dans la langue française (re-sic) qui est celle de la plus grande lucidité sexuelle. Un philosophe comme Alain Badiou peut faire de la retape pour l'amour à partir de Platon, cela ne sera jamais rien d'autre qu'une prêcherie à l'usage des gogos". Littell3.jpgOr peu avant de faire la peau à Badiou, après avoir qualifié la préface de Le Clézio aux Oeuvres de Lautréamont, datant de 1973, de "désastreuse", sans le moindre argument - moi je l'aime bien, cette préface culturellement décentrée et assez camusienne -, Sollers avait réglé son compte à Jonathan Littell et à ses Bienveillantes, dont le fracassant succès ne pouvait qu'être suspect. Pourquoi cela ? Parce que, selon Sollers, la clef de voûte de cette immense fresque serait la propension de Max Aue, le narrateur, à jouir par le cul. Confondant par ailleurs la névrose du protagoniste du roman et la visée de Jonathan Littell lui-même, Sollers en vient donc à affirmer que Les Bienveillantes seraient "la défense et l'illustration de l'anus exterminateur", dûment approuvées et célébrées par les zombis des médias et du public somnambule, sans compter les jurés des prix littéraires. À quelles vues profondes n'accède-t-on-pas en grimpant sur le piton de l'anachorète ! Le Secret divulgué par le Maître à ses disciples, comme quoi lui seul, Sollers, a capté le message d'Isidore Ducasse, dont Valéry Larbaud se demande s'il n'a pas écrit ses Poésies pour calmer un peu son papa après les Chants, histoire d'en recevoir sa petite pension - ce Secret doit être considéré, je crois, comme pièce intégrante du Lego construit par Sollers avec l'approbation posthume donc occulte des poète et philosophe allemands Hölderlin et Heidegger (double H aspiré, ça compte), des philosophe et poète-serial killer chinois Confucius et Mao, en l'ère nouvelle de l'an 120 et des poussières du calendrier selon Saint Nietzsche, dont L'Antéchrist scelle la mort du christianisme logiquement célébrée par Sollers le catho donnant la papatte à Benoît XVI en ces mêmes Fugues ! Un aussi fantastique snobisme que celui de Philippe Sollers ne saurait requérir que d'aussi fantasmatiques adoubements faisant fi et fion du principe de non-contradiction ! Dosto.jpgJe relis depuis quelque temps Les Frères Karamazov de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, qui n'avait pas de la France des Lumières (et notamment de celle de Diderot) la plus haute estime, et sans doute verrait-il aujourd'hui, dans les sophismes et les brillantes entourloupes rhétoriques d'un Sollers, de la frime. Or je me disais, en lisant le chapitre intitulé Les Gamins, prodigieuse plongée au coeur du coeur de ce qu'on peut dire le coeur humain, que je pourrais donner toute l'oeuvre dudit Sollers pour ces seules pages. Et pourtant non: je trouve bien que l'oeuvre d'un Sollers existe, et pas seulement comme repoussoir. Seulement je me demande, par delà l'opposition de la présumée froideur française et de la non moins hypothétique chaleur slave, où se trouve ce qu'on pourrait dire le noyau de l'oeuvre de Sollers. Lorsque je lis Dostoïevski ou Proust, Camus ou Faulkner, Conrad ou Flannery O'Connor, je perçois immédiatement ce "noyau" touchant au coeur de ce qu'on peut dire l'humain. Mais s'agissant de Philipe Sollers, je m'interroge. Je ne dis pas que cette oeuvre qui se veut sans aveu, et de laquelle ne se dégage jamais la moindre émotion profonde, soit absolument sans "noyau", mais je la sens comme flottant à cet égard, ludion charmeur ou fuyant, je ne sais... SollersNabe.jpgIl y a du jeune homme éternel chez Sollers, comme chez Marc-Edouard Nabe son ennemi désormais juré, autant que chez un Dantec ennemi de Nabe ou chez un Houellebecq honni des tous. Si je compare ces vieux jeunes gens à un Dostoïevski, je me dis que tous restent quelque part des fils révoltés alors que lui est devenu "père" d'un jour à l'autre, au moment (souligne Léon Chestov) d'échapper à l'exécution capitale. Lautréamont n'en finit pas d'invoquer et de défier la Mort, comme tant de romantiques avant et après lui, sans rien "payer". Or il faut "payer", Céline l'avait bien vu, et Proust "paie" avec Le Temps retrouvé. Girard7.jpgCela qui m'amène à René Girard, dont la pensée me semble la plus belle ouverture aux réconciliations non précipitées. René Girard est le grand analyste de la posture romantique dont un Ducasse, autant que les possédés de la Russie pré-révolutionnaire, sont les parangons. Fait significatif: le mot révolutionnaire revient sans cesse, depuis ses débuts à la revue Tel Quel, sous la plume de Philippe Sollers, typique fils de bourgeois ressentimental se la jouant aujourd'hui anar de droite après avoir déclaré un jour, sur la Muraille de Chine (le témoignage est de Julia Kristeva dans Les Samouraïs) que le Président Mao ne pouvait gouverner sans la caution de la France intellectuelle. Dans Fugues toujours, Philippe Sollers affirme que la seule révolution digne de ce nom a été la française. Merci pour les millions de morts russes et chinois. Mais encore, dans un chapitre non moins gonflé intitulé Destin du français, le même "révolutionnaire" nous balance comme ça que la langue française non seulement est la plus lucide en matière de sexualité mais "le grand problème de l'Europe" dont Paris sera forcément la capitale. Sollers25.jpgLe fantastique snobisme de Philipe Sollers renvoie aux grands exemples de la littérature évoqués par René Girard, de Julien Sorel au Narrateur de Proust. Hélas, le drame de Sollers est qu'il n'est pas vraiment romancier. L'espace du roman, la temporalité autonome du roman et l'autonomie des personnages ne peuvent aboutir au dépassement du mimétisme et des rivalités destructrices. Le problème du mimétisme (dont le snobisme est un aspect), de le "montée aux extrêmes" des rivaux, des feux de l'envie cristallisés par tout le théâtre de Shakespeare, fondent les observations de René Girard dont l'essentiel se retrouve dans Mensonge romantique et vérité romanesque, livre majeur qui devrait figurer en tête de liste des lectures de tout prof de lettres ou de tout amateur de littérature. Quant à moi, je ne vois aucun des romans-de-Sollers toucher à ce que René Girard appelle la vérité romanesque. Ce sont des espèces de chroniques casanoviennes souvent passionnantes (Femmes, Passion fixe, Les voyageurs du temps ou L'éclaircie, entre autres) mais ce ne sont pas de vrais romans dont les personnages auraient chacun raison. C'est Henry James qui disait que, dans un grand roman, tous les personnages ont raison. Dans les romans-de-Sollers, dont les femmes sont toute plus ou moins aux genoux ou sur les genoux du romancier-auteur, seul celui-ci a raison, commande et conclut. Cela ruine-t-il son mérite d'écrivain ? Nullement. Philippe Joyaux, alias Sollers, n'aura jamais fini, en somme, de poser au roi du monde dans le salon de Maman. C'est là qu'il construit occultement son Lego. Le jeune auteur surdoué d' Une certaine solitude, salué par les fées bourgeoise et révolutionnaire qu'étaient alors Mauriac et Aragon (j'avais déjà tout juste sur toute la ligne, se félicitera-t-il), croit avoir traversé le miroir en se juchant sur les ailes des poètes et des philosophes qu'il appelle les "Voyageurs du temps", tels Homère et Saint-Simon, Rimbaud et Lautréamont, Heidegger et Nietzsche. L'art de la citation et la passion de la formulation lui serviront de sésame au fil de son parcours ouvert de loin en loin à mille éclaircies, et voici Fugues se poursuivant à travers le labyrinthe de l'immense Lego construit à sa seule gloire d'enfant pourri-gâté dont l'Ego, fantastiquement surdimensionné, se délie au plaisir des mots...

 

Philippe Sollers. Fugues. Gallimard, 1114p.

09:33 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Le Niagara du chiqué

 

Sollers3.jpg

En février 1983, un certain JLK parlait en ces termes amènes de Femmes, le best-seller de Philippe Sollers…

 

Quand bien même elle constitue un assommant pensum, la lecture de Femmes, le dernier livre de Philippe Sollers, qui fait ces jours quelques vagues dans le gobelet d’eau plate du parisianisme littéraire, a du moins l’intérêt d'étaler sous nos yeux un « digest » symptomatique des petites obsessions et des immenses prétention sd’une certaine « élite » intellectuelle, dont la vaine sophistication de l’expressionne cache plus du tout, en l’occurrence, la fondamentale frivolité, pour ne pas dire la chiennerie, la pourriture suressentielle.

Coq en pâte de la littérature pseudo-révolutionnaire, Philippe Sollers assume sans discontinuer, bien qu’avec force palinodies, sa vocation profonde de fils à maman conchiant le giron natal en trissotant et fricotant « dans les velours ambigus et les violettes fanées de l’inutilité rêveuse », pour reprendre une image du salubre Dominique de Roux, lequel déculotta en son temps l’écrivain touchant à la trentaine. 

A l’époque, l’auteur de l’illisible Nombres (1966), qui était entré en littérature avec la talentueuse bluette bourgeoise d'Une curieuse solitude, (1958) s’échinait déjà puissamment en sorte de ramener l'écriture à sa pure matérialité, au broum-broum ou au scrouitch-scrouitch d’une musique verbale toute « concrète ». Sollers fumait alors la cigarette et se prenait pour une manière de nouveau Dante sorti de la cuisse gauche du Joyce de Finnnegans Wake. Parallèlement, le pilier de la revue Tel Quel tâtait un peu du maoïsme. Puis il se mit à fumer la pipe et, comme la mode y venait, loucha vers Dieu, dont il s’entretint en compagnie du bouillant Maurice Clavel, avant que de publier l’illisible Paradis (1982).

Sous-Céline de bidet

En son dernier avatar, Philippe Sollers arbore un joli porte-cigarettes, se prend pour Céline en accumulant les points de suspension afin de faire passer ses inimaginables bouts de phrases et, par la voix d’un journaliste américain, pose au prophète annonciateur d’ères nouvelles, au mystique d’alcôve. 

L’idée « géniale » qui sous-tend le courant de ce Niagara du chiqué d’un peu moins de six cents pages, c’est que « le monde appartient aux femmes, c’est-à- dire à la mort ». 

Or, pour se libérer de la femme-mère, donc de l’ignoble femme- vie ou femme-famille, il ne reste à l’homme non encore enjupé que la vraie, l’authentique femme-baise, le trou cosmique de la grande Fusion. 

Dans la foulée, notre prophète se voudrait également chroniqueur. D’où le déballage de ragots et autres vidures de bidets touchant aux figures en vue du parisianisme intellocrate (la mort de Barthes, le meurtre d’Althusser ou l’enlèvement de Jean-Edern Hallier), avec un mépris des individus dont l’impression répugnante qu’il donne est accentuée par la véritable dévotion que l’auteur manifeste envers lui-même.

Philippe Sollers. Femmes. Gallimard, 1983.

(Cet article a paru dans le quotidien La Tribune-Le Matin en date du 14 février 1983.)

 

09:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

16/04/2015

Larmes de glace

le_marais_glace_de_cocyte.jpg

 

Une lecture de La Divine Comédie (33)

Chant XXXII. 9ecercle : Traîtres, tous pris dans la glace. 1e zone (Caina) : traîtres à leurs parents. 2e zone (Antenora) Traîtres à leur partie et à leur parti

La falsification et la trahison, on l’a vu - et leur condamnation va toucher, dans le 9e et dernier cercle de l’enfer, au summum de la damnation et des supplices -, sont dans La Commedia les plus graves fautes en cela qu’elles subvertissent, dans les relations proches autant que dans les liens sociaux ou politiques, tout ordre humain ou divin, toute forme d’organisation et d’harmonie. 

Or cette perversion, ou plus exactement : cette inversion totale des valeurs,excluant toute confiance et toute foi, est topoloqiquement représentée par l’entonnoir vertigineux de l’enfer dont le tréfonds offre l’aspect d’un étang gelé duquel émergent des têtes de damnés vivants et grelottants. Le monde à l'envers: on brule de froid !

 

« eran l’ombre dolenti nella ghiaccia

mettendo i denti in nota di cicogna ».

 

À relever alors que Dante n’a pas son pareil, en ciseleur de vers parfois hyperréalistes, dans l’évocation physique des faits, comme l’illustrent ces « ombres dolentes dans la glace « claquant les dents comme font les cigognes ». Un peu plus loin, il sera question des deux mêmes têtes, dont l’une à perdu ses oreilles à cause du froid, qui se heurtent l’une l’autre, le gel figeant leurs larmes de rage et de désespoir, comme deux boucs furieux...

 

Or,comme si le sort de ces malheureux n’était pas assez cruel, voici que Dante lui-même, tremblant lui aussi dans le froid éternel, heurte du pied une têtedépassant de la glace et se fait alors houspiller par le damné qu’il a blessé. 

S’ensuit, alors, une scène d'une cruauté... dantesque, avec la prise de bec véhémente du poète exigeant de connaître l’identité du damné et lui promettant, si tant est qu’il soit encore en veine de renommée, de parler de lui à son retour sur terre, s’attirant alors la réponse du tac au tac : « C’est du contraire que j’ai envie. / Va-t-en d’ici, ne me fatigue plus ; /tu sais bien mal séduire dans ce bas-fond »…

Si l’on se rappelle que les damnés sont, en l’occurrence, des personnages contemporains de Dante et fameux en Toscane, ce genre d’altercation prend un relief particulier frisant le règlement de comptes, sans parler du cynisme de notre champion de l'amour...

Mais ce qu’on en retient essentiellement, qui va se prolonger dans les deux derniers chants de L’Enfer, se rapporte une fois encore au motif moral et métaphysique dominant que constitue l’absolue damnation des traîtres, dont le dernier cité ici est le Ganelon de la Chanson de Roland, dûment écartelé sur terre avant de se retrouver au trente-deuxième dessous, tout à côté de deux autres damnés se mordant au cou…

22:04 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Bestiaire de Buzzati

 

buzzati_dino.jpg

En 1994 paraissait ce recueil de nouvelles et chroniques inédites du grand conteur italien, consacrées au monde animal. L'occasion de se replonger dans un univers fascinant et souvent méconnu.

La célébrité de Dino Buzzati (1906-1972) est essentiellement fondée sur Le désert des Tartares et, à un titre moindre, sur quelques recueils de nouvelles dont le plus connu s'intitule Le K. Cependant, le clan occulte des buzzatiens ne cesse de faire de nouveaux adeptes, et notamment dans notre langue où se multiplient les publications posthumes et figure la meilleure étude, à notre connaissance, de l'œuvre du grand écrivain, sous la plume de Michel Suffran. 

Bestiaire-magique-de-Dino-Buzzati-Pavillons-poche_reference2.jpgSouvent snobé par la critique, et plus encore par l'Université qu'effarouchent le tour «populaire» de ses récits et sa langue sans apprêts — souvent traduite à la diable par surcroît — Dino Buzzati a laissé une œuvre apparemment protéiforme (de la chronique journalistique au roman, de la bande dessinée au théâtre, ou de la nouvelle à l'expression picturale) que fonde pourtant une unité organique. 

 

L'on a parfois comparé son univers à celui de Kafka, ce qui nous paraît limité à l'«inquiétante étrangeté» de ses atmosphères. Mais bien plus pertinent nous semble le qualificatif d'auteur «pascalien» avancé par Michel Suffran, qui voit en cette œuvre une vaste méditation sur la condition humaine, la solitude, l'angoisse, la maladie, la fuite du temps, l'amour et la mort, filtrée par des histoires accessibles à tous et pétries de magie et de merveilleux, de mythes et de fables, d'êtres légendaires et de créatures engendrées par sa fantaisie imaginative. 

Dans l'univers de Buzzati souvent marqué par l'aspect dénaturé de l'homme (sa nouvelle La création montre le peu d'empressement de Dieu à donner son bon à créer à la maquette de l'homme, qui Lui paraît «l'unique aberration de la nature, l'irréparable impureté du cosmos»), les animaux jouent un rôle important et multiple. Nullement idéalisés, ils sont les messagers du monde élémentaire et desmystères physiques ou psychiques. 

2665147500_small_1.jpgAu plan moral, la souffrance de l'animal, plus encore que celle de l'enfant chez Dostoïevski, est pour Buzzati le symbole par excellence d'un scandale incompréhensible. Maintes fois il l'a représentée, de cette nouvelle effrayante intitulée Les gladiateurs, où l'on voit un prélat jeter, «pour voir», une petite araignée dans la toile d'un monstre de la même espèce, à la dernière chronique journalistique du présent recueil, évoquant le geste d'un conducteur de métro qui stoppe sa machine pour sauver un chien, au dam des gens «raisonnables». 

 D'inépuisables ressources 

Par-delà l'affection naturelle que lui inspiraient les animaux (il en avait une toute particulière pour ses bouledogues, immanquablement nommés «Napoleone» et gratifiés d'un numéro d'ordre), Dino Buzzati tirait, de leur observation ou de leur projection imaginaire, d'inépuisables ressources thématiques, tantôt satirico-politiques (Le chien progressiste, ou le terrible Cas de conscience d'une sentinelles stigmatisant les privautés meurtrières de l'homme sur les espèces «inférieures»),écologique avant la lettre (Les aigles), polémique (L'arriviste chien qui devient homme et le motard dément qui devient Fauve motorisé), prophétique (L'expérience d'Askania Nova, quipréfigure le débat sur les manipulations génétiques), humoristique (La terrible Lucietta) ou magique (Le chien universel faisant écho au Chien qui a vu Dieu)... 

buzzatioeuvre.jpgAutant dire que ce livre, préfacé par Claudio Marabini et composé exclusivement d'inédits (si l'on excepte les préoriginales dans les colonnes du Corriere della Sera,notamment), enrichit notre «rayon Buzzati» d'un élément essentiel.

Dino Buzzati. Bestiaire magique. Textes inédits traduits de l'italien par Michel Breitman. Laffont, 337 pages. 

Michel Suffran, Qui êtes-vous Dino Buzzati ? La Manufacture, 1988, 367 pages.

 

16:47 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Le sang de Sarajevo

PAR10855.jpg

Mitraillé sur une route de la capitale bosniaque, Jean Hatzfeld, reporter de Libération a échappé à la mort qui a fauché nombre de ses confrères et amis. En 1994, il exorcisa son traumatisme dans un livre poignant et véridique, sans trace de haine. Rencontre.

S’il il y avait une «prime à l'humain» pour récompenser les journalistes, Jean Hatzfeld la mériterait à l'évidence. A l'opposé des rouleurs de mécaniques et autres frimeurs, ce quadra en baskets incarne l'honneur de la profession. Les lecteurs de Lïbé se rappellent, entre autres, ses reportages sur le monde rural ou la condition des homos, sa façon sensible de parler du sport ou de raconter les faits divers. 

images-1.jpegS'il n'a rien du Rambo médiatique, ce fou de foot doublé d'un Fangio de la guimbarde allie la débrouillardise à la passion des relations humaines. D'où la qualité particulière, aussi, de ses reportages en territoires dangereux, du Liban à la Roumanie et de la guerre du Golfe aux fronts d'ex-Yougoslavie, où il a débarqué en juillet 1991 et couvert les deux conflits successifs de Croatie et de Bosnie. 

Lui qui avoue n'avoir jamais parlé des blessés pendant «sa» guerre, parce qu'il craignait ce sort plus que tout autre, a finalement été grièvement atteint au lendemain de la visite de Mitterrand à Sarajevo, probablement par des tireurs bosniaques, ceux- là même qui, probablement aussi, l'ont relevé et chargé dans une bétaillère, lui accordant un salut in extremis. De l'humiliation et des tortures de sa blessure (une jambe quasiment arrachée),Jean Hatzfeld s'est finalement sorti. 

De surcroît, comme pour réintégrer sa pleine intégrité, il a tiré de son traumatisme un livre qui se démarque absolument des récits de guerre ordinaires ou des reportages emphatiques style «j'y étais», pour mieux nous immerger dans «l'air de la guerre». Sans une analyse ni un chiffre à l'appui, l'auteur de ce beau livre fraternel, parfois même bouleversant, nous fait mieux comprendre les composantes essentielles du conflit en Yougoslavie dépecée. 

6660494.jpg—  Que représente, pour vous, cette guerre maintes fois dite «absurde»? 

    

—  En fait, il y a deux conflits bien distincts.Lorsque je suis arrivé en Yougoslavie au début de l'été 1991, après la pantalonnade en Slovénie, tout le monde jouait déjà à la guerre, mais je pensais que des négociations régleraient l'affaire après le premier clash. Puis la guerre s'est propagée comme un incendie. Au commencement, j'étais plutôt proserbe. Je savais que les Croates avaient de lourdes responsabilités, n'ayant cessé de harceler la minorité serbe pendant les années qui venaient des'écouler. Puis j'ai constaté la disproportion énorme des forces. L'autre sentiment que j'avais, c'est que la propagande serbe montait en épingle le contentieux historique de la Seconde Guerre mondiale, visant à exacerber les rancunes. Or, je ne voyais rien, sur le terrain, de la haine entre communautés qu'on observe par exemple au Moyen-Orient entre Palestiniens et Israéliens. Beaucoup de gens, en Occident, ont embrayé sur ce thème en affirmant que les belligérants n'avaient pu faire le deuil de la dernière guerre et ne cohabitaient que sous contrainte alors que tant d'entre eux étaient mariés.Vous imaginez un seul Palestinien marié à une Israélienne? Pour ma part, je suis convaincu que le plan initial des Serbes était de réunir les terresséparées de la grande Serbie, et que la propagande a suivi avec tous ses phénomènes d'autosuggestion. Sur quoi la guerre a duré parce que personne n'a empêché les Serbes d'avancer, qui en ont sans doute été les premiers surpris. Cela précisé, si tes Croates ont des responsabilités indéniables dans ce premierconflit, il en est tout autrement des Bosniaques musulmans, qui n'ont jamais maltraité les Serbes. 

 

— Comment expliquez-vous la sauvagerie particulière decette guerre? 

 

— On a parfois incriminé la cruauté des populations Balkaniques:c'est une fable! Si la peur est effectivement devenue 1e moteur de cette guerre, c'est à cause du plan d'homogénéisation des territoires, qui suppose des transferts de population colossaux. Conquérir une terre et soumettre sa population est relativement facile. Mais arracher des gens à leurs maisons est une autre affaire. A cela s'ajoute la difficulté de séparer des populations étroitement imbriquées. Il a donc fallu de la sauvagerie pour engendrer la peur et la fuite. D'où la terreur et les viols. Ceux-ci ont été rendus possibles, en outre, par la dégradation des mœurs au sein de l'ancienne armée fédérale, dont la hiérarchie a été remplacée par des cadres dénués de toute culture militaireclassique. 

 

—  Les Serbes invoquent le danger d'islamisation de la Bosnie. Qu'en pensez-vous? 

 

—  Ce qui m'a frappé en fréquentant tes Bosniaques, c'est leur laïcité, par opposition au catholicisme souvent marqué des Croates.Les jeunes, en particulier, sont complètement occidentalisés, et il n'y a aucun mouvement d'opinion massif comparable à ce qui se passe en Iran ou dans les pays arabes. S'il est vrai qu'Alija Izetbegovic a signé des textes qui prônent l'islamisation, ce n'est pas ce thème qui lui a valu d'être élu. Cela dit, on connaît l'effet des persécutions, et j'ai appris récemment qu'on observait à Sarajevo, parmi les réfugiés musulmans débarqués des zones rurales, une certaine radicalisation du discours islamique. 

 

—  Vous sentez-vous d'un camp plus que de l'autre? 

 

—  Je suis avec les gens. Dans une guerre civile comme celle-ci, vous pouvez passer sans cesse d'une zone à l'autre. J'ai donc vu des tas de choses pas admissibles dans les trois camps, mais il ne faut pas raconter d'histoires: les responsabilités ne se départagent pas à égalité. Quoi qu'il en soit, je crains que rien ne soit résolu pour le moment, et que la paix ne soit pas pour demain...

 

—  Vous dites vous être attaché à cette guerre. Terrible, non?

 

—  Au risque de paraître provocateur, je dirai même que je m'y suis trouvé bien, peut-être parce que je l'ai suivie dès le début? Mais je m'explique: il n'y a rien là d'un goût morbide. J'ai de bonnes raisons de détester la guerre, car j'y ai perdu des confrères et des amis, sans parler des milliers d'innocents sacrifiés. Cependant, j'aime être «à laguerre». Les rapports entre les gens y sont plus vrais et plus forts qu'en aucune autre circonstance. Si je retourne à Sarajevo, et c'est prévu pour bientôt, ce ne sera  pas pour participer au cirque médiatique, mais pour faire mon métier et y retrouver tes gens. 

 

Jean Hatzfeld, L'air de la guerre. Editions de l'Olivier, 344 p.


(Cet entretien a paru le 6 avril 1994 dans le quotidien 24 Heures)

16:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Carissimo Maestro !

Fellini36.JPG

 

En 1983, Liliana Betti, sa « secrétaire » plus fellinienne que nature, racontait le Maestro...

 

Federico Fellini est à la fois un artiste incomparable et un mythe vivant dont la vitalité monstrueuse, les caprices munificents, les mensonges enfantins, le charme, les obsessions, la rouerie et le cabotinage de haut vol ont alimenté toute une légende aux belles enluminures de cirque, avec le concours de son entourage. 

 

Or, de cette constellation d’images et de fables plus ou moins fondées, au portrait de Fellini en vérité, serpente un sentier cahotique et tout en détours que les passionnés de son univers poétique suivront avec enthousiasme. Pour les y conduire, un « cicerone » au féminin : Liliana Betti, laquelle est habilitée à pareille fonction par quelque quinze ans de fréquentation quotidienne du Maestro aux titres divers de « secrétaire » (mais sans agenda), « chauffeur » (quoique Fellini ne lui cède jamais le volant) ou encore d'« assistante » — son rôle étant alors littéralement d’assister à ce qui se passe sur le plateau. Tout cela n’étant probablement rien à côté de la complicité magnétique qui unit cette jeune dame plus fellinienne que nature, et le génial auteur de  8 1/2, des Vitelloni , d' Amarcord  ou deRépétition d’orchestre …

FELLINI E BETTI 2.jpgParce qu’il « a mis tout son être et sa propre vie en images», l’on pourrait être tenté d’affirmer que Fellini « au fond n’existe pas dutout ». Telle est du moins la conclusion, fortement empreinte de malice, àlaquelle Liliana Betti en arrive après un long voyage au pays du plus fascinantdes montreurs d’images du cinéma contemporain, quand bien même tout ce qu’ellenous dit à son propos n’évoque pas précisément l’existence d’un ectoplasme. Etpourtant s’il y a boutade, celle- ci n’est pas gratuite. 

 

Parce qu’il est vrai que la vie de Fellini, telle qu’elle apparaît, donne l’impression d’une sorte de gargantuesque digestion où tout n’est absorbé qu’en fonction de sa transmutation poétique. Prenons l’exemple du téléphone, auquel la « secrétaire » très irrégulièrement salariée du maestro consacre un chapitre entier. Du matin à l’aube suivante, Fellini téléphone. Non du tout pour régler d’urgentes affaires, mais pour drainer toute l’énergie vitale du monde auquel il est ainsi relié, comme l’araignée à tous les points sensibles de sa toile par son fil. 

 

« Fellini, gentil de nature, pourrait tuer pour un jeton de téléphone», nous apprend Liliana Betti. « Fellini téléphone à chaque instant : en pensant, en lisant, en mangeant et, probablement, en faisant l’amour et en dormant. » Mais aussi et surtout : « Fellini se téléphone. » 

 

Vampire par générosité

Fellini33.JPGIl y a du vampire chez Fellini, cela ne fait pas un pli. L’on nous dira que c’est le fait de tous les grands créateurs, plus égocentriques les uns que les autres. Mais à cela, Fellini surajoute une sorte d’exubérance féerique qui touche au merveilleux. Lorsque sa « secrétaire » lui raconte un jour quelque bourde pour se tirer d’une mauvaise situation découlant de sa négligence (un bureau qu’elle aurait dû louer pour un prochain film), loin de se fâcher, Fellini la pousse à vivre son mensonge jusqu’au bout, nonpour la mettre en faute, mais uniquement pour voir comment se développera cette intéressante fiction... 

Et de la même façon, toutes les bizarreries de la vie, les situations impossibles, ce qu’il y a de mystérieux, d’étrange, de paranormal ou de fabuleux dans le tout- venant de la réalité, se trouve happé, englouti et longuement ruminé par Fellini. 

Cela pourrait n’être que du pittoresque tenant à un caractère farfelu. Mais, à vrai dire, les extravagances de Fellini et celles qu’il suscite (son courrier quotidien, dont l’auteur nous livre quelques échantillons inénarrables), tout le désordre apparent de sa vie aboutit à un enouvelle harmonie que le cinéaste, sur le plateau, semble reconstituer avec uneconscience fulgurante. Ainsi, cet homme aux dehors fantasques, qui a l’air de fuir constamment toute solitude, ce névrosé dont la visite d’un hôpital psychiatrique, en compagnie de Liliana Betti, révèle soudain l’extrême vulnérabilité, ce « tombeur » présumé qu’une seule femme rassure par sa présence (Giulietta/Masina, il va sans dire), ce désinvolte et ce comédien donnant aux gens l’impression d’une perpétuelle absence, cet esprit peu rationnel et fuyant toute confrontation intellectuelle trop serrée, apparaît-il subitement, dans la mise en place de chaque élément de ses films, comme un mosaïste qui aurait vu en rêve la place de chaque petite pierre à faire scintiller, et dont les ordres tomberaient alors, dans le plus grand désordre (le film se construisant partous les bouts à la fois), pour un résultat dont nous savons la mystérieuse perfection. Ainsi de la « splendide négligence formelle d’Amarcord », selon l’expression de l’auteur de ce portrait de Fellini, qui nous apparaît comme unchef-d’œuvre...

 

Dieu le Père et son «gang » 

Dans un de ses essais, l’écrivain américain Gore Vidal disait à peu près que Fellini lui faisait l’effet d’un peintre cherchant à reproduire le plafond de la Sixtine sur des balles de celluloïd. Or, lisant le témoignage de Liliana Betti, nous voyons effectivement ce grand maître comme une façon de démiurge en son cercle magique.

Le voici par exemple assistant, à Cinecittà, à la procession d’incroyables personnages dont seront sortis la Saraghina de 8 1/ 2 , la matrone au derrière lunaire incarnant la buraliste d’Amarcord ou le mage Bishma de Juliette des esprits

« La précision, l’intuition de Fellini identifiant les personnes qui défilent devant lui sont stupéfiantes. D’un regard bref, pénétrant, presque violateur, il réussit à découvrir en chacune d’elles leur vocation la plus vraie, secrète ou passée, souvent trahie, presque jamais reconnue. » 

Ou le voilà, au milieu de son « gang », tel Dieu le Père reprenant à zéro son aventureuse entreprise de la Genèse, à l’instant de commander aux éléments dans son mégaphone : « Du brouillard ici ! Du brouillard là ! Mais non, assez de brouillard ! En avant la mer ! 

 

Unknown.jpeg Liliana Betti. «Fellini — un portrait ». Editions Albin Michel, 1983.

(Cet article a paru le 6 août 1983 dans La Tribune-Dimanche)

 

16:07 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

15/04/2015

Le bijou de la petite dame

BECK-Beatrix.jpg

 

En 1993, Beatrix Beck faisait merveille dans la miniature ciselée. Avec Une lilliputienne,son nouveau roman, l'auteur du fameux Léon Morin prêtre et de tant d'autres récits admirables de cristalline concentration, continuait de nous enchanter. Mémorable rencontre, avec un auteur d'exception. Beatrix Beck est décédée en novembre 2008. 

 

C'est une petite bonne dame qui vous arrive en trottinant, l'air à la fois timide et résolu d'une souris des champs (d'ordinaire elle vit avec ses chats dans un village normand), et dont le quidam qui la croise rue des Saints-Pères ignore sans doute qu'elle compte au nombre des meilleurs écrivains de langue française. 

 

Et qui dirait, à entendre parler Beatrix Beck tout modestement de son dernier livre,que l'auteur d'Une lilliputienne, merveilleux récit des tribulations d'une naine harmonieuse dans le redoutable monde qui est le nôtre, a derrière elle un passé rude de souffrance et de lutte, puis d'une œuvre littéraire marquée par l'économie elliptique d'un style et la ressaisie vitale de chaque nouveau livre, une vingtaine en tout du cycle de Barny (Prix Goncourt 1952 pour Léon Morin prêtre) aux nouvelles de Vulgaires vies et de «Recensement», en passant par la gracieuse Grâce, notamment.

AVT_Beatrix-Beck_1600.jpegFille d'un écrivain belge injustement méconnu (le polémiste et poète Christian Beck) qu'elle perdit à l'âge de 2 ans, veuve d'un juif russe communiste tué à la guerre en 1940, elle-même engagée et exposée à la déportation, Beatrix Beck, avec un enfant à charge, a connu la situation de l'ouvrière, de la domestique de campagne puis de la chômeuse, dont on retrouve des traces dans son dernier livre. 

À ce propos, elle insiste d'ailleurs sur l'ancrage réaliste d'Une lilliputienne, dont les allures de conte tendre et cruel magnifiquement ciselé ne doivent pas nous tromper. 

«Bien des lecteurs et des critiques se figurent que ce livre est symbolique. En réalité, son origine est liée à une scène à laquelle j'ai assisté il y a des années, dans la rue, où une toute petite personne, qui avait la taille d'un enfant de 3 ans, a suscité la réaction double, et combien significative, d'une femme qu'il y avait là. D'abord ce fut «mignonne comme tout!» puis, quand la mère et la fille s'en furent allées: «Si c'est pas malheureux!» Ainsi me suis-je demandé ce que pouvait être la vie, au jour le jour, d'un tel être. De la même façon, je vous ferai remarquer qu'elle atteint le point culminant de sa vie lors d'une manifestation politique.» 

S'il y a du «monstre» chez la lilliputienne Lia Déminadour (Beatrix Beck nous rappelle dans la foulée que les Anciens voyaient dans les monstres des êtres qui nous relient aux dieux), à la fois par son incapacité à vivre pleinement sa vie de femme (tout rapport sexuel lui est impossible) et son amoralisme zazinesque (il y a du Queneau chez Beck), la singularité profonde de ce livre tient à l'émotion qui en émane, sans trace de pitié conventionnelle pour la handicapée avérée. C'est que, loin d'en appeler à la commisération banale, Beatrix Beck se risque à confronter son personnage avec la vie réelle: le sexe, le travail, les relations ordinaires et tutti quanti. Lia paraît innocente comme un petit animal, voire perverse, àl'image d'une nymphette de Balthus, et pourtant elle s'enflamme et en bave à part entière...

«Lia est voleuse et menteuse, mais c'est lié à son état. J'ai voulu écrire un roman picaresque. Quand j'étais enfant, j'ai lu les aventures de Lazarillo de Tormès que j'ai beaucoup aimées parce qu'il n'y a pas, là-dedans, d'hypocrisie ni de moralisme. On n'élève pas le débat, voilà! Il s'agit de manger, de vivre, de survivre, un point c'est tout.» 

Cela étant, Lia Déminadour inspire l'amour avec intensité. D'une jeune peintre d'abord, qui la traite en «dame enfant», faisant avec elle le «presque amour» et qui l'appelle «mon genre humain». Puis d'un ouvrier d'usine fabriquant des machines à en fabriquer d'autres, dont le «sourire de pomme de terre» émeut évangéliquement Lia, conformément à la prédiction selon laquelle les derniers seront les premiers... 

«C'est vrai que c'est une histoire d'amour. Cela me rappelle ce mot de je ne sais quel poète allemand qui disait que l'amour de la femme qu'on aime est un abrégé de l'univers, et que l'univers est une extension de la femme qu'on aime.» 

Enfin Beatrix Beck de souligner une fois encore, avec une espèce de pudeur frottée d'honnêteté sourcilleuse, qu'elle n'aime pas qu'on «élève le débat», rappelant cette exigence qui est la sienne d'écrire des livres où chaque mot correspondrait à la chose désignée.

«Ce que j'aime chez Lia, c'est en somme qu'elle ne se ment pas à elle-même.» 

Telle Beatrix Beck... 

Beatrix Beck. Une lilliputienne. Editions Grasset, 153 pages

 

21:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Gracq au grand chemin

arton60-632cd.jpg

En 1992 paraissaient les Carnets du grand chemin de  l'arpenteur du bois sacré. Promeneur au regard inspiré de poète-géographe et de penseur-historien, Julien Gracq vivifie tout ce qu'il touche par la grâce d'un style sans pareil.

 

C'est un livre qui sent bon la littérature.Tout de suite on y est bien. Les Anglais diraient: cosy. Et pourtant on ne s'y borne pas au pantouflage, même s'il n'a rien de bousculant. En dépit de quelques piques, visant notamment, les «demi-cultivés (ou demi-barbares) de l'ère de l'audiovisuel», le Gracq que nous retrouvons dans ces Carnets du grand chemin n'est pas l'hygiéniste cinglant de La littérature à l'estomac, mais un honnête homme cheminant de par le monde et de par les livres. 

D'un écrivain de cette hauteur de pensée et de style, l'un des derniers représentants (avec Green, l'autre Julien) de la fabuleuse pléiade littéraire française du premier demi- siècle, on serait certes en droit d'attendre une nourriture plus essentielle, ou une réflexion plus vigoureusement engagée sur notre temps. Or la lecture du monde de Gracq reste celle d'un homme discret, cultivant même le retrait, sans grands élans et cependant marquée par une singularité du regard et un bonheur d'expression qui ne laissent d'enchanter le lecteur et de faire rebondir sa propre songerie. 

 

gracq-dekiss-GF.gifDes «lieux élus» 

Sous ses dehors de casanier en douillette, Julien Gracq a beaucoup marché, pas mal voyagé non plus, et l'art avec lequel il restitue le ton de ses «lieux élus» est souvent incomparable. Voici la Sologne aux villages peuplés de «réfractaires minutieux», l'Ornans de Courbet dont «toutes les maisons se serrent pour venir boire ensemble à la rivière si pure avec ses chevelures d'herbes lissées par le courant», Lucerne «sous une noire pluie d'orage» dont il évoque la magie rétro, Richelieu en Touraine qui lui rappelle le gourbi d'Alger par son délabrement, la forêt de Fontainebleau revisitée comme une «cité des arbres» dont il détaille les avenues et les carrefours, ou ce «petit Eden riverain» des bords du lac de Neuchâtel qui lui inspire ces lignes: «Les eaux du Léthé d'Europe se rassemblent là, dans les lacs au bord desquels le troisième âge attend la fin aussi paisiblement que l'appesantissement sans drame d'une dernière saison.» 

Un passant profond 

Admirable dans l'évocation des lieux,Julien Gracq n'est pas moins heureux dans sa ressaisie des moments d'effusion du passant profond. «Je me sens toujours animé d'une espèce d'allégresse quand je me trouve sur la route à la fin d'un de ces grands coups de vent d'ouest criblés de soleil qui marquent de leur signe sur toute une province la journée époumonée», note-t-il ainsi, et l'on remarquera, d'une façon plus générale, le profond assentiment qui relie l'écrivain au monde et à la vie terrestre, par opposition (c'est lui qui le souligne d'ailleurs) à toute une littérature contemporaine du dénigrement. 

Les claviers actionnés dans ces Carnets du grandchemin sont multiples. Le géographe y croise le romancier et son œuvre (à propos d'Un beau ténébreux ou de ses rapports avec le surréalisme), le lecteur pénétrant (de Mandiargues, Nabokov, de Baudelaire à la «sensualité liturgique» ou de l'Evangile dont il affirme l'unité de voix) nous intéresse autant que l'historien ou que l'humaniste. Mais c'est à des observations plus spontanées, ou plus ingénues, que tient aussi l'attrait souvent inattendu de ce livre. Ainsi de ce que Gracq dit, par exemple, de l'évolution de la dégaine des Anglaises, qui n'ont plus rien aujourd'hui de «l'ancien troupeau de cheftaines prudes et fagotées» d'avant-guerre; ou de la fascination exercée par le pin sur les peintres japonais et chinois qui reproduisent «jusqu'à la satiété cette élégance sèche et ligneuse, où la feuille partout régresse vers la branche, la ramure vers le squelette, et qui semble faire un signe de connivence au pinceau encré»...

Toutes notations marquées au sceau d'une écriture dont la haute précision le dispute à l'ondoyante fluidité, avec une espèce d'aura fondant l'unité du livre et le bonheur rare du lecteur. 

 

Julien Gracq. Carnets du grand chemin.  José Corti, 308 pages.

(Cet article a paru dans 24 Heures en date du 1o février 1992)

09:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

14/04/2015

Rhapsodies de l'univers

Cendrars7.jpg

En 1992, Anne-Marie Jaton, mondialement connue sous le surnom de la Professorella, publiait un livre magnifiquement illustré,  consacré à Blaise Cendrars. Actuellement encore, cet ouvrage reste l'introduction la plus attrayante, et la plus chaleureuse, à la vie et aux œuvres du formidable écrivain.

 

Le nom de Cendrars évoque à tout coup l'image d'un bourlingueur au long cours parti en son adolescence de La Chaux-de- Fonds pour le bout du monde, via le Transsibérien et l'Amazonie grouillante d'Indiens bleus, la bohème parisienne où il fut de toutes les avant-gardes, la Grande Guerre qui lui coûta sa main droite, et trente-six mille épisodes légendaires dont on disait parfois que la moitié relevait de l'affabulation, sans que le prestige du conteur n'en fût d'ailleurs entamé.

 

cendrars2.gifOr plus on revient à Cendrars, après avoir brûlé de juvénile ferveur pour Moravagine ou pour ses récits des quatre vents, et plus on s'aperçoit qu'au mythe —fondé, mais insuffisant — du grand voyageur et du «personnage», s'ajoutent les multiples facettes d'un individu complexe et tourmenté, romantique et violent, sensuel et mystique, certes mille fois plus ouvert au monde que la plupart des hommes de lettres, mais passant autant de temps dans les livres qu'à l'Université de la rue, et vivant l'écriture comme une seconde respiration. 

 

De ce Cendrars en vérité, sa fille Miriam a dévoilé l'essentiel dans la biographie qu'elle publia en 1984 chez Balland. Or à celle-ci s'ajoute désormais, pour le public non spécialisé autant que pour le lecteur ferré en cendrarsologie surfine, ce qu'on pourrait dire l'introduction idéale à l'homme et à l'Œuvre, en cela que l'ouvrage d'Anne-Marie Jaton a le triple mérite de raconter la vie de Freddy Sauser (que l'état civil de La Chaux-de-Fonds fait naître «du 29juillet  au 4 août 1887»...), littéralement enluminée par une profusion d'images combien évocatrices; de retracer parallèlement la saga du poète, de ses premiers tâtons aux chefs-d'œuvre de la cinquantaine; enfin de commenter lesdites œuvres avec autant d'enthousiasme communicatif que de pertinence dans l'aperçu critique et la synthèse. 

 

À lecture de Vol àvoile, plus d'un lecteur s'est imaginé le jeune Cendrars se carapatant de chez lui pour aller courir le vaste monde à la manière d'un beatnik avant la lettre. Or il va de soi que l'histoire de son émancipation est plus compliquée,même si Cendrars s'est choisi précocement un destin «tout autre» et si le thème de l'errance (mais en famille...) s'inscrivit très tôt dans son existence. 

 

Cendrars77.JPGSans doute le jeune Sauser a-t-il vu du pays dès son âge tendre, mais le présumé baroudeur n'en est pas moins un garçon souvent tourmenté, romantique et introverti, dont les relations avec les femmes seront toujours bien singulières en outre — il n'est que de citer son amour platonique pour Raymone, compagne de sa vie. 

 

De la nature antinomique de Cendrars, Anne-Marie Jaton déchiffre d'ailleurs les traits à visage ouvert, si l'on peut dire, en appliquant la lecture physiognomonique de Lavater — auquel il faut préciser qu'elle a consacré un autre volume des Grands Suisses. Ainsi note-t-elle chez Cendrars l'opposition d'«une intense spiritualité dans les traits tourmentés» et d'«une sensualité trouble et douloureuse dans les lèvres épaisses qui veulent gober le monde», puis «la violence dans les sourcils, la générosité indulgente dans le nez épaté, la mélancolie, la recherche de l'âme et de la profondeur dans le dessin du front, la concentration enfin, l'ardeur et le feu dans l'ensemble du visage». 

 

Parallèlement, le rapport graphologique de Julien Dunilac, étudiant l'évolution de l'écriture de Cendrars «de la main droite à la main gauche», n'est pas moins éclairant et significatif... 

 

A ce portrait de l'homme, l'auteur ajoute en outre, nous l'avons dit, un commentaire sur l'œuvre visant à en ressaisir l'unité profonde. Par-delà son apparente dispersion, l'on voit aussi bien cristalliser un grand dessein poétique. Abeille faisant son miel de toutes les manifestations de lavie — des saveurs les plus immédiates aux spéculations les plus élevées —,Cendrars travaille sans cesse à la transfiguration verbale du cosmos. «On nepeut faire l'analyse d'un grain de blé sans démonter l'univers», écrit-il. 

 

Frère poétique de Nerval mais aussi du feuilletoniste Gustave Le Rouge, Cendrars vit dans sa parole même l'opposition d'une espèce de sauvagerie bouillonnante et du besoin civilisateur de tout filtrer dans les arcanes du symbole et du signe. 

 

Cendrars33.jpgGrand lecteur du monde, dont il s'est appliqué à ressaisir le mystère et les merveilles dans sa grande tétralogie (amorcée avec L'homme foudroyé, poursuivie dans La main coupée et Bourlinguer, puis conclue sur Le lotissement du ciel), Biaise Cendrars nous convie à partager son émerveillement et ses angoisses d'enfant, ses révoltes d'adolescent éternel et son amour, les cendres de la vie et le feu de l'art. 

Anne-Marie Jaton, Cendrars. Collection Les Grands Suisses, Editions Slatkine, 160 p.

 

(Cet article  a paru le 21 janvier 1992 dans le quotidien 24 Heures)

12:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Dans la main du géant

book_urizen_man_floating_upsi_hi.jpg

 

Une lecture de La Divine Comédie (32)

Chant XXXI. Le puits des géants. Nemrod et Antée, qui dépose les voyageurs au fonds du puits. Samedi saint, 9 avril 1300 entre 3 et 4 heures de l’après-midi.

Dans une espèce de brouillard fantastique qui n’est ni du jour ni de la nuit, la descente infernale se poursuit pour Dante et Virgile, qui entendent tout à coup le son d’un cor puissant, « si fort qu’il eût couvert le tonnerre même », aussitôt comparé au fameux olifant de Roland à Roncevaux, et qu’un géant tient en bouche avant d’accueillir les compères au bord du puits où la moitié de son corps disparaît.

Et tout alentour, que de tours ! 

Plus précisément : autant de géants évoquant les tours de quelque cité médiévale (une allusion en passant est d’ailleurs faite à Montericcione, non loin de Sienne, mais aujourd’hui San Gimignano ferait meilleure image), et c’est du joueur de cor qu’il va s’agir d’abord, en lequel on identifie le très illustre Nemrod, dont les premiers mots adressés aux voyageurs laissent ceux-ci baba tant ils relèvent du volapück à bribes arabo-hébraïques de consonance :« Raphèl mai amecche zabi almi »…

Rien de gratuit en cela pour autant, car ce géant-là, Nemrod donc de son nom, tout fort qu’il soit au cor, est désormais condamné à baragouiner: « Raphèl mai amecche zabi almi »…

Nemrod en effet, fils de Cham et donc petit-fils de Noé, mais également roi de Babylone et maître chasseur, est surtout l’initiateur du démentiel projet de la Tour de Babel, figure par excellence de l’humaine vanité défiant le divin orgueil. 

Pour avoir voulu toucher le ciel au pilote monoglotte, Nemrod a fâché celui-ci et préparé la fortune future des écoles de langues. Bref, on achoppe ici à l’un des plus grands mythes erratiques (à ne pas confondre avec les mythes errants) associés aux fondements du langage et des idiomes variés, espéranto compris, que l’humour de Dante résume en une formule dont aucun dantologue ni aucun imam talmudéen ne percera jamais le sens : Raphèl mai amècche zabi almi.  Macché !

Or passons vite sur le costaud suivant, genre bodybuilder  d’enfer, au nom d’Ephialte et au passé de fort à bras abusant des stéroïdes au point de devenir à lui seul une arme de destruction massive, désormais enchaîné pour lui apprendre à rouler les mécaniques, pour atteindre un autre géant au nom plus familier et prestigieux d’Antée, fils de Neptune et de notre mère la Terre, donc un peu notre demi-frère en plus baraqué et qui va prendre les choses en main au figuré et au propre puisque c’est au creux de sa paume, « tout doucement », que les deux poètes vont descendre dans l’abîme qui dévore Lucifer et Judas…

Dante. La Divine Comédie. L'Enfer. Version bilingue, traduite et présentée par Jacqueline Risset. GF / Flammarion.

 

Peinture: William Blake.

01:11 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

13/04/2015

Grass le géant, le génie, le gêneur

images-23.jpeg

 

C’est un immense écrivain et un artiste non moins talentueux qui s’est éteint hier à Lübeck en la personne de Günter Grass, à l’âge de 87 ans. Visionnaire de génie, il fut aussi un polémiste redoutable et souvent honni dans son pays. Le Prix Nobel de littérature avait consacré son œuvre en 1999.

La vie et l’oeuvre de Günter Grass, comme celles d’un Garcia Marquez, son exact contemporain, sont indissociables des tragédies qui ont marqué le XXe siècle. C’est particulièrement évident pour Grass, né à Dantzig le 16 octobre 1927, de parents épiciers mêlant leurs origines germaniques et polonaises. Enrôlé dans les jeunesses hitlériennes, le jeune Günter fut intégré de force, à 17 ans, dans une division de Waffen-SS sous l’uniforme desquels, sans avoir tiré une balle, il sera fait prisonnier par les Américains et libéré en 1946. Affirmant n'avoir eu connaissance des horreurs perpétrées par le nazisme qu’à la faveur des révélations du procès de Nuremberg, le jeune homme, également éprouvé par la découverte de drames familiaux (sa mère et sa sœur ayant  été violées par des soldats de l’Armée rouge), tentera de se reconstruire avec ce qu’il dira plus tard « le poidsde la honte ». 

Après des études d’arts plastiques, Günter Grass  aborda l’écriture avec un premier roman dont la publication, en 1959, lui valut une immédiate célébrité, bientôt mondiale. Considéré comme son chef-d’oeuvre, LeTambour fera l'objet d'une adaptation cinématographique,vingt ans plus tard, par Volker Schlöndorff. Nouveau triomphe mondial :  Palme d'or à Cannes et Oscar du meilleur film étranger à Hollywood.

Une œuvre profuse

Si Le Tambour, comme Cent ans de solitude dans l’œuvre deGarcia Marquez, ou La visite de laavieille dame de Friedrich Dürrenmatt, représente le noyau rabelaisien de l’œuvre de Günter Grass, celle-ci connaîtra de multiples autres percées dans les genres les plus divers. 

Paraboles évoquant la monstruosité de l’Histoire, Le chat et la souris (1961) raconte les tribulations du jeune Mahke, orphelin enrôlé dans les Jeunesse hitlériennes et chef de meute d’une bande de Dantzig, alors que Les années de chien (1965) évoquent une lignée canine dont Prinz, l’un des descendants, est offert à un certain Adolf. À chaque fois, les thèmes de la culpabilité, de la banalisation du mal et de la responsabilité collective réapparaissent sur fond de chaos où survivent des êtres  marginaux, souvent déclassée ou vaincus. 

Du Turbot, inspiré par une fable médiévale et raillant la prétendue suprématie  des mâles, à La Ratte, marquant le retour d’Oscar le nain à l’ère du nucléaire,  le conteur truculent se fait à la fois moraliste. 

Mais l’oeuvre de Günter Grass est aussi une vaste chronique, souvent polémique, des année de l’après-guerre allemand, où son expérience de militant de gauche, compagnon de route de Willy Brandt (comme le raconte son Journal de l’escargot) ou, plus récemment, de pacifiste proche des altermondialistes, nourrit un constant débat contradictoire, de la guerre au Vietnam aux temps actuels marquée par la réunification, l’Allemagne d’Angela Merkel ou le sionisme d’Israël, notamment. Enfin un brassage à caractère de plus en plus autobiographique caractérise, toujours à contre-courant, le très controversé et assez brouillon Toute une histoire (1997),  le panoramique et passionnant Mon siècle (1999) ou la poignante remémoration de  Pelures d’oignon (2007), où le vieux lutteur n’en finit pas de ferrailler comme un jeune fou refusant de grandir…

 

Un Tambour à réveiller les morts

Plang, pling, pleng, rapatapleng : mais ça va bientôt cesser ce ramdam ? Plus de cinquante ans que ça dure ! Plus de cinquante ans que ce gnome nous tanne la peau de ses baguettes ! Pas moyen de dormir avec ça !

On était en 1959, on avait fait le ménage en Allemagne, on avait recouvert les ruines d’une belle nappe de propreté, et voici que l’énergumène se pointe avec son Blechtrommel, comme ça se prononce, à nous fixer de ses yeux de  faïence bleue. Et voilà que, vingt ans après, le morveux saute du papier et remet ça sur l’écran : plang, pling, pleng, rapatapleng. 

Or voici que  le temps passe et que Grass trépasse, mais Oscar n’en démord pas, qui nous fixe avec les yeux de David Bennent. Refus de grandir, et pas demain qu’on vous laissera dormir !

Et depuis lors, Oscar n’aura pas grandi, ni Günter à ce qu’il semble avec son tapage tous azimuts  à tout casser. 

Or est-il retombé en enfance en continuant de tout critiquer, de l’Allemagne réunifiée à la politique d’Israël ? Et ses aveux tardifs, et la honte qu’il disait éprouver de ses jeunes années : n’était-ce pas sénilité ? Preuve que tout ce qu’il avait ressassé n’était que battage de tambour ?

Tous comme un seul alors : haro sur l’enfant demeuré, les Vertueux ont réclamé le silence. Qu’il rende donc son Nobel, hochet pas mérité ! Et qu’il nous fiche enfin la paix. Qu’il nous laisse pioncer du sommeil du Juste.

Mais rien à faire, quitte à réveiller les morts, Oscar et David, et Günter, et Volker remettent ça : plang, pling, pleng, rapatapleng !

(Cet article est à paraître dans l'édition de 24 Heures du 14 avril)

 

19:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

12/04/2015

Ceux qui ont vu du pays

pitcairn_3202622b.jpg

 

Celui qui a vu le ciel de Katmandou s’obscurcir quand l’attentat contre le roi a provoqué l’envol des renards volants / Celle qui se rappelle le son de la canne paternelle frappant les élèves de l’Institut des Valeurs Morales « pour leur bien » / Ceux qui disposent d’un side-car pour s’aérer en laissant Madame aux commandes /Celui qui observe avec envie les premiers essais d’envol du jeune albatros royal / Celle qui estime qu’une névrose n’est qu’une mauvaise habitude et qu’il suffit d’en changer sans en faire une théorie / Ceux qui constatent que les voies de la surestimation de soi sont encombrées ces derniers jours aux alentours de la Star Ac / Celui qui rappelle à son cousin juge de première instance que les rois ont été les premiers faux-monnayeurs / Celle qui en tant qu’économiste à tailleur strict et mèche rebelle combat l’idée selon laquelle l’Etat peut vendre dès aujourd’hui la laine qu’il tondra demain sur le dos des citoyens / Ceux qui prônent la semi-prostitution en forme de mécénat en faisant passer la petite annonce suivante dans les revues sur papier glacé : « Ambitious & attractive girls seeking benefactors too fulfil their lifesstyle needs » /Celui qui dompte des mouches bleues dans le salon vert / Celle qui revient en Autriche comme dans un repaire de malfaiteurs / Ceux que ravissent les otaries à la baignade / Celui qui qui répertorie les mousses et lichens de l’altiplano bolivien / Celle qui brandit le poing au passage du bombardier qui piqué au vif fait demi-tour et lui fonce dessus sans même lui arracher une boucle d’oreille Dieu merci / Ceux qui ont peur du noir au flanc du volcan zen / Celui qui n’a compris qu’après coup (aux infos de minuit) pourquoi la ville de Kalamata s’était éteinte la nuit et comment le séisme l’a précipité de sa moto dans le ravin de terre rouge / Ceux qui sont restés interdits au passage de l’anaconda sur la route où le train routier lui a brisé les vertèbres / Celui qui sait le nom ancien de chaque remous du Mékong / Celle qui a été épargnée par les flammes du napalm au motif qu’elle conduisait son buffle d’eau dans la rizière/ Ceux qui assistent impuissants à l’hécatombe des saumons remontant la rivière aux cascades asséchées par l’été caniculaire / Celui qui cueille les poissons accrochés dans les arbres et les arbustes ruisselant encore de l’eau du fleuve en décrue/ Celle qui scrute la Chevelure de Bérénice au moyen du télescope à réflecteur apochromatique / Ceux qui ne connaissent pas les règles du paradis mais se disent toujours en recherche , etc. 

(Cette liste a été établie en marge de la lecture de l’Atlas d’un homme inquiet de Christoph Ransmayr)      

Image: Pitcairn, l'île du bout du monde évoquée dans le plus long récit du livre...

17:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

11/04/2015

Lecture du monde

ransmayr1delo_foto-20110407132218-87006400_lowres.jpg

 


À propos de l'Atlas d'un homme inquiet de Christoph Ransmayr. LE grand livre de ce printemps. Premières notes au vol... 

 

Evoquant la  tombe d’Homère qu’il retrouve, perdue dans les hauteurs de l’île d’Ios si présente à mon souvenir, Christoph Ransmayr écrit ceci qui m’évoque toute la Grèce de tous les temps  sous le ciel des Cyclades : DSC_0691.JPG« À travers le bruissement du vent, j’entendais confusément les si nombreuses voix qui s’étaient élevées au fil des millénaires et jusqu’à aujourd’hui pour affirmer qu’un homme appelé Homère devait forcément être immortel du simple fait qu’il n’avait jamais existé. Nul homme, nul poète ou conteur ne pouvait avoir eu la force d’engendrer à lui seul une foule pareille de héros, de dieux, de guerriers, de créatures vouées à l’amour, au combat, au deuil, nul ne pouvait avoir eu la force de chanter la guerre de Troie et les errances d’Ulysse en usant pour ce faire de tonalités, de rythmes si divers, d’une langue aux nuances si infiniment variées, non, cela ne pouvait avoir été que l’œuvre de toute une théorie de poète anonymes, d’aèdes qui s’étaient fondus peu à peu en une forme fantomatique baptisée Homère par les générations ultérieures. Dans cet ordre d’idée, un tombeau édifié il y a deux ou trois mille ans sur l’île d’Ios ou sur quelque bande côtiètre de l’Asie mineure ou du monde des îles grecques ne pouvait être qu’un monument à la mémoire de conteurs disparus. »

°°°   

Chaque récit de cet Atlas d’un homme inquiet commence par l’incipit m’évoquant la formule fameuse:« J’étais là, telle chosem’advint », mais c’est ici un « je vis » auquel la traduction française donne le double sens de la vue et de la vie : « Je vis le séjour d’un dieu par 26° 28 ‘ de latitude sud et 105° 21’ de longitude ouest : loin, très loin dans le Pacifique, une île rocheuse prise dans un tourbillon d’oiseaux de mer », « Je vis une silhouette lointaine devant une tour de guet délabrée de ce rempart de près de neuf mille kilomètres de long appelé Wànli Chang Chén – mur inconcevablement long  dans le pays de ses bâtisseurs, muraille de Chine dans le reste du monde », « Je vis une tombe ouverte à l’ombre d’un araucaria géant », « Je vis un serveur s’étaler de toutson long sur le parking d’un café de la ville côtière californienne de San Diego », « Je vis une chaîne de collines noires, rocheuses, sur laquelle déferlaient des dunes de sable », « Je vis un taureau de combat noir andalou par un radieux dimanche des Rameaux aux grandes arènes deSéville », « Je vis une jeune femme dans un couloir d’une éclatante propreté du service psychiatrique d’un établissmeent nommé Hôpital du Danube, un vaste complexe de bâtiments situé à la lisière est de Vienne », et ainsi à septante reprises et en septante lieux de la planète et des temps alternés de la splendeur naturelle et de la guerre des hommes, de la forêt pluviale et d’un chemin de croix, sur une place de village autrichien où un vieil homme qui fait semblant de dormir ne fait pas semblant de mourir, et  c’est le monde magnifié malgré le Laos défolié par les bombardiers, c’est l’humanité partout accrochée à la vie : « Je vis une chèvre noire au bord d’un court de tennis envahi par les roseaux », « Je vis un gilet de sauvetage rouge aubord d’un champ d’épaves flottant dans l’océan indien », « Je vis un homme nu à travers mes jumelles de derrière un fourré de buissons-ardents poussiéreux où jeme tenais caché »,  « Je vis une femme éplorée dans la sacristie de l’église paroissiale de Roitham, un village des Préalpes autrichiennes d’où l’on avait vue sur des massifs portant des noms tels que monts d’Enfer et monts Morts »,  « Je vis une étroite passerelle de bois qui menait dans les marais de la mangrove sur la côte est de Sumatra », «Je vis une fillette avec une canne à pêche en bambou au bord de la rivière Bagmati, à Pashupatinath, le secteur des temples de Katmandou », « Je vis des îles de pierres plates émergeant del’eau lisse du lac Kunming au nord-ouest de Pékin », et chaque fois c’est l’amorce d’une nouvelle histoire inouïe…  

°°°

Mais où se trouve-t-on donc ? Dans un film de Werner Herzog ou dans un recueil de nouvelles de Dino Buzzati ? Dans un roman de Joseph Conrad ou dans un récit de Terre de Feu  de Francisco Coloane ? À vrai dire nulle référence, nulle influence, nulle comparaison, ou des tas de comparaisons et de relances, quantité d’images en appelant d’autres et d’histoires nous en rappelant d’autres  se tissent et se tressent dans ce grand livre hyper-réel et magique à la fois, accomplissant comme aucun autre le projet d’une géopoétique traversant les temps et les âmes, évoquant les beautés et les calamités naturelles avec autant de précision et de lyrisme qu’il module pudeur et tendresse dans l’approche des humains de partout, pleurs et colère sur les ruines et par les décombres des champs de guerre, jusqu’à l’arrivée sur le toit du monde : « Je vis trois moines en train de marmonner dans une grotte surplombant un lac de montagne aux rives enneigées, à quatre mille mètres d’altitude, dans l’ouest de l’Himalaya."

 

Unknown-3.jpegChristoph Ransmayr. Atlas d'un homme inquiet. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss. Albin Michel, 457p.

 

17:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Ces plaies qu'on gratte

 2058436279.jpg

Une lecture de La Divine Comédie (30)

 

Chant XXIX. Les faussaires. Falsificateurs de métaux, ou alchimistes ; ils sont couverts de gale et de lèpre.

 

On l’a vu à de multiples reprises. Dante n’a pas son pareil, en réaliste positivement trash, dans la description réaliste des tourments physiques endurés par les damnés de son Inferno, qui suscitent souvent ses propres pleurs. Vous avez dit sado-maso ? C’est un langage bien fade à vrai dire que celui des fantasmes actuels, appliqué au Mal et à la Douleur.

 

Avec Dante, le Mal incarne, au sens propre, tous les maux subis ou commis par la créature, et tous les temps, toutes les guerres et les catastrophes, toutes les pandémies et les plaies ouvertes exacerbent la vision du poète dont l’horreur visble et la puanteur, au milieu des cris et des gémissements, s’accentue  crescendo au fur et à mesure qu’on descend vers la suprême brûlure du tréfonds de glace noire où Lucifer se les gèle ardemment… 

 

Or le poète s’arrachant à peine à la vision douloureuse d’une ombre de sa famille qu’il a cru reconnaître dans la neuvième bolgia, alors même que Virgile lui promet la vision de bien d’autres tourments et l’enjoint de presser le pas, voilà qu’on débouche sur les hauteurs d’une nouvelle fosse au fond de laquelle s’entassent et grouillent force grappes de corps emmêlés dans la pestilence.    

 

« La grande foule et les diverses plaies / avaient si fort enivré mes yeux / qu’ils avaient désir de se mettre à pleurer », vient d’avouer Dante, quand lui apparaissent deux ombres couvertes de la tête aux pieds de vilaines croûtes qu’ils s’arrachent mutuellement avec leurs griffes « comme le couteau gratte les écailles d’une carpe »…

 

Alors le Toscan d’apprendre, par le truchement de Virgile qui les a interrogés, qu’il se trouve en présence de deux compatriotes connus, en les personnes de Griffolino d’Arezzo et de Capocchio de Florence, compagnon d’études de Dante, tous deux accusés d’alchimie et de fabrication de fausse monnaie - le second ayant été brûlé vif à Sienne en 1293… 

 

Là encore, de subtiles nuances psychologiques, perceptibles au fil des vers, laissent entendre que Dante compatit au sort affreux des malheureux, qu’il « case » pourtant bel et bien dans les régions les plus basses de son Inferno, plus bas que les assassins et les violeurs. 

 

Mais là aussi, on aurait tort de croire que le poète défend l’ordre établi par la Banque ou l’Etat, seul habilité à user (et abuser) de la planche à billets. Non : ces faussaires, doublés de charlatans alchimistes, sont à considérer comme des falsificateurs  de l’Ordre divin, plus coupables (théologiquement parlant, cela va sans dire) que les faussaires en paroles représentés par les athées ou les blasphémateurs…   

 

Et Victor Hugo de commenter : « Ce n’est pas seulement le méchant qui se lamente dans cette apocalypse, c’est le mal. Toutes les mauvaises actions possibles y sont au désespoir. Cette spiritualisation de la peine donne au poème une puissante portée morale »…

 

Dante. La Divine Comédie. L’Enfer /Inferno.Edition bilingue. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. GF /Flammarion.     

12:22 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Cabu en Chine

6439862.jpg

Après la Russie et le Japon, Cabu avait sillonné villes et campagnes chinoises avec le journaliste Pierre-Antoine Donnet. Résultat: un passionnant reportage dessiné! Souvenir d’une bonne rencontre, 15 ans avant l’infâme attentat du 7 janvier dernier…

 

Qu'elle fascine ou qu'elle effraie, la Chine est aujourd'hui le pôle de toutes les curiosités, qu'encourage évidemment sa politique d'ouverture et d'accueil. Après de terribles années, notamment marquées par l'atroce famine de 1958 à 1960 (qui tua quelque 30 millions de personnes) et par les dix années de terreur et de turpitudes de la Révolution culturelle (de 1966 à la mort de Mao), les réformes progressives ordonnées sous le règne de Deng Xiaoping ont permis un extraordinaire essor concrétisé, entre 1979 et 1999, par un taux de croissance moyen de 9,8% par an.

 

«A l'échelle d'un pays de 1,2 milliard d'habitants, commente Pierre-Antoine Donnet, correspondant de l'AFP à Pékin pendant sept ans, il s'agit d'une dynamique d'une force énorme, unique au monde, que bien peu d'observateurs avaient prévu.» 

 

Comme on le sait aussi, ce vent de libéralisme ne va pas sans énormes nuisances (construction chaotique, corruption à grande échelle, pollution monstrueuse), et la démocratisation politique n'en est qu'à ses balbutiements dans le dernier pays à maintenir un goulag où croupissent encore de 5 à 10 millions de prisonniers. 

 

Toutes choses connues dans les grandes lignes mais qui valaient d'être racontées par le détail, comme s'y emploie Cabu dans un passionnant reportage dessiné, réalisé au fil de quatre voyages récents (de 1997 à 1999) avec la complicité précieuse (il parle à la fois japonais et chinois!) de Pierre-Antoine Donnet. 

 

«Ce qui m'a attiré en Chine, m’explique Cabu, ce sont les gens. Avant même les paysages, parfois magnifiques, les gens m'ont attaché à la Chine et m'y ont fait revenir. J'ai trouvé les Chinois plus drôles et plus chaleureux que les Japonais, et la Chine bien moins triste que la Russie. A chaque fois que je me mettais à dessiner, dans la rue ou n'importe où, je me voyais entouré de Chinois hilares. Pour un dessinateur, le spectacle de la rue est d'ailleurs formidable: un enchevêtrement digne d'un maître à la Dubout! Puis m'a frappé la bonhomie de ce peuple. A Paris par exemple, les encombrements de vélos provoqueraient des empoignades, alors qu'il n'en est rien à Pékin. Aussi, j'ai été sensible au début de démocratisation qui s'opère dans les quartiers, avec des associations qui s'organisent et se défendent, où les femmes jouent souvent un rôle moteur.» 

 

Le regard d'un reporter

Si Cabu se défend de voyager «sur note de frais» pour son éditeur ou un journal («ce sont mes vacances, et j'y suis allé avec mon épouse,comme un touriste ordinaire»), il n'en ramène pas moins une matière de forte densité journalistique, alimentée autant par ses contacts sur place que par ses observations et les connaissances de Pierre-Antoine Donnet. 

 

Tandis que celui-ci expose, posément, les données de la réalité chinoise contemporaine, Cabu «fixe» d'innombrables scènes à la fois vivantes et hautement symboliques, touchant à l'urbanisation à outrance ou au gavage du fils unique (une institution), au chômage (plus de 100 millions de sans-emploi) ou au statut comparé des SDF de Canton (derrière des grilles) ou de Hongkong (à la rue), à la valse matinale ou aux bourses de quartier. 

 

Nullement bornés à l'anecdote, les dessins de Cabu, accompagnés de brèves notes informatives ou caustiques,valent maintes explications circonstanciées.«Avant de me pointer en Chine, j'avais pris des contacts avec des gens qui puissent m'informer, tel ce Chinois de culture française qui a participé à l'implantation des 71 succursales de Carrefour. Sur place, nous avons rencontré des journalistes et l'institution obligatoire du guide est elle aussi appréciable, qui donne la vision chinoise. L'un d'entre eux était un ancien garde rouge, et sa langue n'a pas tardé à se délier...»

 

L'argent en cartes

Jamais attiré lui-même par le maoïsme («je suis bel et bien un soixante-huitard, mais écolo de la première heure»), Cabu constate sans pavoiser que le seul modèle qui fonctionne actuellement en Chine est celui du libéralisme. «On peut être contre, mais il n'empêche que les Chinois reviennent de loin et que c'est un peu facile de leur reprocher de courir après le confort dans lequel nous trônons depuis longtemps. L'ennui, c'est qu'ilss vont sûrement faire toutes les erreurs que nous avons faites...» 

 

Parallèlement aux intéressants aperçus de Pierre-Antoine Donnet sur l'emballement de l'économie et le fossé croissant séparant la société civile du pouvoir, Cabu relève, en marge d'un dessin figurant le repaire pékinois de la Nomenklatura, que 56 millions de Chinois «seulement» ont leur carte du parti. Et de conclure que «c'est le meilleur viatique pour faire des affaires», en relevant que tous les hôtels de luxe réservés aux étrangers sont dirigés par des militaires, très lancés eux aussi dans le nouveau business...

 

Les derniers «cocos»

Un autre dessin de Cabu, représentant deux gradés communistes dans le train de Shanghai à Qufu, renvoie à une rencontre quePierre-Antoine Donnet raconte plaisamment, relevant l'insolence de la «question qui fâche» de Cabu rapport à la démocratisation et au multipartisme, appelantcette réponse : «Dans la situation présente, ce n'est pas possible et il n'y a que le Parti communiste pour diriger la Chine. (...) Personne en Chine ne veut de cela. (...) A mon avis tout à fait personnel, je crois que la démocratie, ce n'est pas pour la Chine.»

 

«J'ai l'impression que nous avons rencontré là les derniers cocos de Chine», s'exclame Cabu quand on lui rappelle cette rencontre. «On se fait souvent, du peuple chinois, l'image d'une fourmilière, mais je crois que c'est faux. J'ai le sentiment que la Chine a moins été touchée par le communisme que la Russie, et que les Chinois sont moins collectivistes que les Japonais»...

 

Le commentaire d'un de ses dessins le proclame d'ailleurs au tout début de son livre: 1250 000 000 de Chinois individualistes... 

 

Couv_47843.jpgCabu et Pierre-Antoine Donnet, Cabu en Chine.Seuil, 235p.

 

(Cet article a paru le16 juin 2000 dans le quotidien 24 heures)

 

09:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

10/04/2015

Faut-il interdire la Commedia ?

mahomet-botticelli-loupe-1000.jpg

 

Une lecture de La Divine Comédie (29)

 

Chant XXVIII. Fauteurs de schismes et de discordes, dépecés par l’épée d’un diable. Mahomet en enfer... 

Des voix se sont élevées, il y a quelques années, pour dénoncer l’islamophobie, l’homophobie, l’antisémitisme et le caractère absolument rétrograde de La Divine Comédie de Dante Alighieri, qu’il semblait urgent de retirer des programmes scolaires et des bibliothèques ouvertes au progrès, des kiosque de gares et d’aérogares.

Or que visait, plus précisément, le groupe de défense des droits humains, intitulé Gherush 92 et agissant comme conseiller des organes de l’ONU sur le racisme et la discrimination ? 

Ni plus ni moins, entre autres, que le contenu du Canto XVIII de L’Enfer, dans lequel Mahomet se trouve, dans la neuvième bolgia du VIIIe cercle, au premier rang des semeurs de discorde, fendu « du menton jusque-là où l’on pète alors qu’entre ses jambes pendent les tripes et le sac sans beauté qui transforme en merde ce que l’on mange »…

Le chevalier Artaud de Montor, dans sa traduction en prose illustrée par Gustave Doré, l’exprime de façon plus soft : « Il était fendu depuis le menton jusqu’au fond des entrailles. Ses intestins retombaient sur ses jambes ; on voyait les battements de son cœur ; et ce ventricule où la nature prépare ses sécrétions fétides »…

Mais le texte original formule la vision en termes plus hard, tels que les a transcrits Jacqueline Risset : 

« Già veggia, per mezzul perdere o  lulla,

com’io vidi un, cosi no si pertugia, 

rotto del mento infin dove si trulla

 

Tra le gambe pendeva le minugia ;

La corata pareva e’l tristo sacco 

Che merda fa di quel che si trangugia ».

 

Les émules de CHARLIE n’auront pas eu d’ancêtre plus virulent, convenons-en, et voici pourquoi Valenti Sereni, présidente du groupe des indignés, taxe la Commedia d’ « offensante et discriminatoire et n’a pas sa place dans une salle de classe moderne ».

À préciser alors que sur 100 Chants de la Divine Comédie, les censeurs en ont pointé une demi-douzaine comme « particulièrement problématiques », présentant donc Mahomet comme fauteur de schisme, les Juifs sous les traits de gens cupides et vouant les sodomites à une incessante pluie de feu pour leur comportement « contre nature »…  

Selon le même groupe, les écoliers et les étudiants universitaires qui ont étudié cette œuvre n’ont pas eu les « filtres » requis pour la replacer dans son contexte historique et ont été nourris avec un régime empoisonné à l'antisémitisme et au racisme. Il demande que La Divine Comédie soit retirée des écoles et des universités ou, à tout le moins, que les parties les plus offensantes soient pleinement expliquées.

Or que répondre à cela ? Que, bien entendu, nos contempteurs ont raison selon les codes du politiquement correct. Mais que si l’on interdit ou caviarde la Commedia, force sera de faire subir le même sort à La Bible et au Coran, pour commencer, et ensuite à tous les textes déplorablement enkystés dans l’esprit de leur temps : tous les textes terriblement antiques de l’Antiquité, les textes coupablement médiévaux du Moyen Âge, obscurantiste comme chacun sait, enfin tous les écrits dérogeant aux droits humains et au respect de l’animal et de l’environnement. Cela pour les contempteurs...

Mais pour ceux qui, de 7 à 77 ans, et à part l’incontournable Tintin, seraient tentés, étudiants ou profs diligents, ménagères à la maison ou commerciaux en déplacement, de lire tout de même La Divine Comédie, et de mieux comprendre par exemple cette condamnation, par Dante, du pauvre Mahomet, cette première précision: qu’au Moyen Âge une opinion courante voulait que ledit Mahomet, chrétien insatisfait, avait provoqué sciemment, entre les mêmes adorateurs du Dieu d’Abraham, les luttes fratricides que furent les Croisades, alors qu’Ali, subissant ici le même sort infâme d’être fendu en deux, était considéré comme le fauteur de discorde entre sunnites et chiites… 

Et ceci encore : que Dante, loin de n’être qu’un Rital catho réac ignorant de la culture musulmane, cite au contraire celle-ci à maintes reprise et fait au passage moult révérences aux grands esprits de cette tradition, d’Avverroès à Avicenne.  

Qu’en outre : loin de réserver les pires supplices aux zélateurs d’autres sectes, Dante se montre non moins impitoyable princes de la supposée sainte Eglise, papes en tête. Et l’on a vu quelle tristesse il éprouvait de rencontrer tel ami cher (Brunetto Latini, son maître et  ami, qu’il retrouve parmi les sodomites) ou tel collègue, ici incarné par le troubadour Bertrand de Born, également taxé de semeur de discorde pour avoir dressé son pupille fils de roi (Henri II Plantagenêt) contre son paternel. Et voici Dante, poète, confronté à la figure de Bertrand, son homologue français, condamné à porté devant lui sa tête coupée. Scène hallucinante, à vrai dire, où la tête séparée du corps s’exprime en ces mots déchirants aux oreilles de Dante : 

« Perch’io parti cosi giunte persone

partito porto il mio cerebro, lasso !

dal suo principio ch’è in questo troncone,

Così s’osserva in me lo contrapasso. » 

 

Ce que Jacqueline Risset traduit comme ça :

 

« Pour avoir divisé deux personnes si proches

Je porte,hélas, mon cerveau séparé

De son principe, qui est dans ce tronc.

Ainsi s’observe en moi la loi du talion ».

 

Or à ce point, la traduction littérale de François Mégroz paraît plus juste, qui ne traduit pas le contrapasso par loi du talion, introduisant une nuance un peu différente de ce que signifie le contrapasso pour Dante, stipulant que la punition métaphysique de chaque pécheur est appropriée physiquement à sa faute : Mahomet, qui a provoqué un schisme, est fendu vivant, et derrière lui se trouve un diable qui le recolle et le refend ad aeternum, de même que Bertrand de Born, qui a séparé deux êtres unis, voit sa tête séparée de son tronc au siècle des siècles - amen…   

 

Dante. La Divine Comédie. L’Enfer / Inferno. Présentation et traduction de Jacqueline Risset, édition bilingue. GF /Flammarion. 

François Mégroz. Lire La Divine Comédie. L’Enfer. L’Âge d’Homme.

La Divine comédie illustrée par Gustave Doré, traduite en prose par le Chevalier Artau de Montor. Texte intégral. Marabout. 

Image: Canto XVIII, par Sandro Botticelli.

19:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)