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Carnets de JLK

  • Mémoire vive, 2016-2017

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    THE GOOD WILL. - L’exploration très attentive et continue du théâtre de Shakespeare, et plus précisément de Timon d’Athènes aujourd’hui, où je vois plutôt une comédie satirique qu’une tragédie, me révèle de mieux en mieux, au noyau de l’œuvre, la sagesse profonde, à la fois populaire et supérieurement aristocratique – au sens de la noblesse de cœur – de cet incomparable génie montrant tant d’humanité et dans tous les registres, et tant de pénétration sensible alliée à tant de fermeté dans l’observation des égarements collectifs et autre vices individuels, à l’écart de toute morale moralisante univoque, mais aussi de toute équivoque au sens actuel.

    Ce mardi 8 novembre. - Nous saurons demain matin qui, de Donald Trump ou d’Hillary Clinton, sera le nouveau président des Etats-Unis, avec les conséquences qui en découleront pour notre monde déjà bien mal en point. Pourtant, en termes de politique internationale, je doute qu’il y ait mieux à attendre de Clinton que du grand paltoquet.

    Ce qui est sûr, c’est que la victoire de celui-ci achèverait la montée en puissance de la bassesse et de la vulgarité qui a marqué cette campagne, sans qu’on puisse augurer de la tournure que prendra son règne. On se gardera de dire : après nous le déluge, car c’est dans le temps que nous vivons que cela va se jouer - peut-être contre nous mais aussi avec nous.

    PIONNIERS. - Très intéressé, et bien plus : captivé dès les premières pages, par le récit épique de la première colonisation «blanche» des territoires côtiers du Nord-ouest des Etats-Unis, telle que la détaille Annie Dillard dans Les Vivants .

    Je savais qu’il s’agissait là d’un livre hors du commun, mais je ne m’attendais pas à un tel choc, relevant d’une poésie inouïe – au sens propre du jamais entendu.

    Or, l’extraordinaire beauté de presque chaque phrase, des images et des détails qui émaillent ces pages m’a saisi dès que je suis revenu à ce livre qui va constituer ma grande lecture de fin d’année. Pas un instant je n’ai pensé que ce récit consacré aux premiers émigrants du nord de la côte Ouest puisse dégager une telle énergie, pour ainsi dire tellurique, qui me rappelle le rapport de Thoreau avec la nature, mais en humainement plus chaleureux, tendre et violent aussi. Je pourrais ne pas être étonné, car j’admire cet écrivain depuis que j’ai lu Au présent, mais ici l’on passe de l’essai morcelé à une narration de plein air, si l’on peut dire, dans une sorte d’Eden sauvage aussi rafraîchissant que dangereux.

    Ce 27 décembre. - Notre chère mère aurait eu 99 ans aujourd’hui. Mais elle ne me manque pas : elle est toujours présente, pas seulement en photo au-dessus de ma table de travail, mais un peu partout, et son André avec pour faire la douce paire.

    MÉDIATION. - La lecture de Shakespeare est un révélateur de la complexité humaine, que l’éclairage de René Girard met admirablement en valeur, prouvant qu’une intelligence actualisée peut en revivifier une autre plus ancienne, même si le génie du Big Will a quelque chose d’intemporel et qui anticipe souvent notre vision. Shakespeare, et il faudrait dire Dante avant Shakespeare, Eschyle avant Dante et Homère avant Eschyle, sont à la fois nos maîtres anciens et nos vigies.

    À La Désirade, ce 1er janvier 2017. - Je me réveille sur la réalité des bilans. Or je me dis ce matin, après avoir classé la trentaine de grands cahiers chinois dans lesquels j'ai collé tous mes papiers depuis 1969, et repris hier soir la centaine de carnets aquarellés de mon journal, que celui-ci est devenu aussi pléthorique que celui d'Amiel, avec d'égales qualités de porosité et d'expression. En 2016, j'aurai rédigé quelque 300 pages, à quoi s'ajoutent les 300 pages de ma nouvelle série de Pour tout dire.

    Sur dix ans j'aurai bien écrit 2000 à 3000 pages de ce journal, et sur 20 ans cela devrait en faire le double ; et comme je rédige ces carnets depuis 1965, de manière sporadique, et quasi quotidienne depuis 1975, dactylographiés depuis le début des années 80, l'ensemble doit approcher des 10.000 pages du Journal intime d'Amiel avec quelque chose des Riches Heures dans la présentation que n'a pas le manuscrit du cher diariste puisque mes carnets sont bonnement enluminés d'images et de peintures. Or je ne me flatte pas plus qu'un pommier qui compterait ses cinquante saisons de pommes mûries et tombées, pourries ou cueillies: je constate.

    ARCHIVES. - J’arrive au bout de mes classements et de l’inventaire de la partie (principale) de mon fonds que je transmettrai sous peu aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale, et j’en suis à la fois soulagé et un peu sonné.

    Cet exercice m’a aidé à évaluer le chemin parcouru, ses acquis et ses impasses ou ses lacunes paresseuses, tout en me donnant un nouvel élan pour la «suite», si tant est que suite il y ait vu ma santé un peu chancelante, mon souffle raccourci et mes jambes douloureuses, mes problèmes d’oreille interne et autres désagréments de l’âge...

    FÉCONDE ILLUSION. - Notre vie est peu de chose, pourrait-on dire, et de plus en plus l’âge venant, et pourtant c’est énorme: non seulement c’est tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes mais tout ce que nous deviendrons, etc.

    Toute ma vie, et d’autres vies parallèles, possibles ou interrompues, me sont réapparues en brassant les papiers de cinquante ans d’existence à la fois irrégulière et suivant une ligne continue, conduite par une espèce d’instinct et d’«illusion vitale», selon l’expression d’Ibsen.

    LIMITES DU DICIBLE. - Les réflexions d’Annie Dillard dans En vivant en écrivant (The writing life) sont à la fois limpides et comme nimbées de mystère, voire parfois d’obscurité, tout à fait en consonance avec l’obscure clarté de certaine Remarques de Wittgenstein – comme s’il était impossible, voire illusoire, de dire ce qui doit être dit à cet égard, et plus encore de l’écrire.

    AM I A WRITER ? - Je souris en lisant ce qu’écrit Annie Dillard du jeune étudiant qui demande à un auteur en vue s’il pense qu’il pourrait être lui aussi un écrivain.

    Eh bien, répond l’auteur en vue, je ne sais pas, aimez-vous les phrases ? On imagine la surprise de l’étudiant, qui doit se demander quel rapport il y a avec sa propre question.

    Alors Dillard de conclure. «À cause de sa jeunesse, il n’a pas encore compris que les poètes aiment la poésie et que les romanciers aiment les romans, alors que lui n’aime que le rôle de l’écrivain, sa propre image en chapeau».

    Cette image du chapeau me faisant penser à ceux-là qui posent, en chapeau justement, à l’écrivain. Tout cela relevant de l’ambiance et du décorum plus que de la chose…

    DU ROMAN. - Le roman comme suite du journal par d’autres moyens plus ouverts à la discussion. Le roman comme une dispute au sens ancien. Le roman comme une métaphore en mouvement. Le roman comme une exploration de la réalité multiple – on dira le multivers. Le roman comme une sonde virtuelle du numérique. Le roman comme un tour du monde autour de ma chambre. Le roman comme intégration et dépassement des autres genres par synthèse panoptique, etc.

    COUP D’ÉTAT. - Il y a, dans les menées de Donald Trump et de son entourage de milliardaires, quelque chose du coup d’Etat des grandes entreprises qui semble inédit dans les annales de la ploutocratie mondiale, en tout cas sous son aspect de prétendue démocratie invoquant le peuple, insultant les médias et déformant les faits à sa guise.

    DE L’INSPIRATION. - Songeant à la poésie, je me dis que la notion d’inspiration correspond bel et bien à une réalité, comme le relève Peter Sloterdijk, sans donner, forcément, dans la mythologie romantique – de fait il y a là, dans l’ordre du verbe et des imprévus du langage, quelque chose qui dépasse l’atmosphère sentimentale du XIXe siècle, relevant du temps humain qui transcende cultures et individus, du fonds de chaque idiosyncrasie et surtout du tréfonds où se constitue le langage. Et si ce tréfonds, relevant du langage d’avant la langue commune, se trouvait le mieux exprimé par l’espéranto de la très prime enfance ?

    Ce mardi 28 février. - La poésie, ou plus exactement ma poésie, et la peinture, ma peinture, m’attendent au coin du bois, et je pense à elles tout le temps sans leur accorder assez de mon énergie et de ma présence. Je me laisse trop souvent et facilement distraire par tout et n’importe quoi, mais je m’en vais tâcher ces prochains temps de faire mieux revenant, joyeusement, à mon centre de gravité – gravitation allègre du mot pour un autre et de la couleur appariée.

    WORDS, WORDS, WORDS. - La qualification de nihiliste m’ennuie, autant que celle d’athée. Je regimbe même devant le terme d’agnostique, et la notion d’incroyant n’est rien à mes yeux que négation, mais celle de croyant ne m’en impose guère plus. Vraiment je ne saurais me situer par rapport à ces notions par trop étriquées à mes yeux.

    Or celle qui me conviendrait encore le mieux serait, peut-être, de chrétien mécréant - à l’instar d’un Théodore Monod. Et voici qu’un enfant nous est promis, par l’une de nos filles, en automne prochain. Or je crois à cela surtout : la vie augmentée qu’investit l’esprit saint…

    Ce mercredi 1er mars. - Je viens d’achever ma traversée des 37 pièces de Shakespeare et leur annotation, que je vais développer encore par le truchement de maintes observations complémentaires en rebondissant, notamment, sur ma lecture de Will le Magnifique de Stephen Greenblatt, dont l’approche du Good Will est aussi nourrie et passionnante que les aperçus sur son entourage, la fortune et l’infortune de son père, les pièges de la religion et des mœurs de l’époque, enfin chacune des œuvres replacées dans le temps et les circonstances.

    CONTINUUM. - Tu dois changer ta vie, me dis-je tous les jours, comme je me le disais à dix-sept, dix-huit ans, me reprochant déjà mon inconstance et ma dispersion entre trop de choses et d’autres, mais à présent l’urgence se fait plus durement sentir qu’alors vu l’âge qui passe, etc.

    J’essaie du moins d’être bon et d’ajouter chaque jour deux ou trois belles choses aux traces éparses que je laisse en écriture ou en peinturlure, qui témoigne tant soit peu de ma quête continue.

    CE QUI S’EXPOSE. - Peter Sloterdijk à propos de Rilke et de son sonnet intitulé Torse archaïque d’Apollon, inspiré par Rodin et dont le dernier vers conclut abruptement sur le fameux «Tu dois changer ta vie», cite Paul Celan («La poésie ne s’impose plus, elle s’expose») et conclut : « L’œuvre d’art peut même, à nous, les défroqués de la forme, «dire» encore quelque chose, parce qu’elle n’incarne manifestement pas l’intention de nous étouffer (…) Ce qui s’expose soi-même et a fait ses preuves dans l’épreuve acquiert une autorité dénuée d’arrogance».

    ANOTHER DREAM. - Drôle de rêve cette nuit, de la roue à sortir du temps. Une petite fille se trouvait dans la nacelle d’une grande roue comme celle du Prater de Vienne, qui m’invitait à monter à bord. La roue commençait alors à tourner, de manière de plus en plus impérative et vertigineuse, et la petite fille avait disparu quand je me suis retrouvé dans une autre dimension de la ville dont j’ai compris qu’elle se situait hors du temps, etc.

    Ce 1er avril. - La blague serait que Donald Trump ne fût qu'une farce de 1er avril, mais la réalité de cette mascarade risque de durer plus longtemps, et que s’aggrave ce qui est à prévoir par l'imprévisible annoncé. Le pire n'est pas atténué quand il s'affiche, et le ton de la chanson ne trompe pas en l'occurrence même relevant de la forfanterie narcissique et de la goujaterie provocatrice.

    Pas moins hideux qu'un Poutine en tenue de motard roulant les mécaniques (mais cette affirmation de la Force me semble moins perverse il me semble chez le Russe), le bateleur à groin laqué de la Maison-Blanche inquiète précisément par sa propre revendication de l'imprévisible, genre Néron fardé et chef de guerre de télé-réalité. Reste à savoir s'il n'est qu'un leurre de façade, et qui tire alors les ficelles du pantin, ou si sa folie parano entraînera ceux qui le manipulent à pire qu'il ne saurait faire seul ?

    Une belle âme s'étonnait l'autre jour que nous projetions de nous rendre sous peu aux States tant que ce monstre poudré y règne, mais quoi encore ? Que ne faudra-t-il pas pour dorloter nos bonnes consciences ?

    SUR L’AMITIÉ. - Proust se méfie de l'amitié, et comme je le comprends. Ce que Voltaire en dit est d'une justesse un peu amère mais non moins utile à titre préventif: «Mon Dieu gardez-moi de mes amis; quant à mes ennemis je m'en charge».

    Pour ce qui me concerne cependant je n'ai pas eu à affronter de vrais ennemis, et quant à mes amis je leur suis resté fidèle tant qu'ils ne me forçaient pas à me trahir au nom, précisément, de l'amitié.

    RELATIVISME. - La première fois que je suis revenu des States, en 1981, tout m'a semblé comme réduit aux proportions d'un modèle réduit, mais c'est dans le métro de Tokyo, quelques années plus tard, qu'une autre sorte de modification, d'ordre physique et psychique à la fois, m'a confronté à la relativité de ce que représente notre infime personne à la mesure vertigineuse des deux infinis. Autant dire que je m'attends à d'autres vacillements prochains.

    Or je retombe à l'instant sur cette note prise à La Nouvelle-Orléans en janvier 1981, qui me semble se situer dans un juste rapport aux choses : «Sur un mur en lettres immenses il est écrit: THE CHURCH THAT BINGO BUILD. Et plus loin: INVEST YOUR MONEY IN GOD.

    Entre les deux inscriptions se tient, sur le trottoir, une créature décharnée aux orbites creuses et aux bras tuméfiés de cent stigmates bleu et noir, dont le caddie contient tout le bien».

    Ce 7 avril. - Mon frère Pierre aurait eu 75 ans aujourd’hui, et j’en aurai 70 dans deux mois. C’est à n’y pas croire. Serions-nous plus proches s’il avait survécu ? Je me le demande. Ce n’est pas sûr, mais le contraire ne l’est pas non plus. Et notre père ? Oui, sans doute, je me serais encore rapproché du vieil homme, et de notre mère aussi probablement. Quant à moi, j’espère être encore de ce monde quand le premier enfant de nos enfants naîtra, en octobre prochain, en espérant que nos autres enfants connaîtront eux aussi cette joie et nous permettront de la partager.

    DE L’ATTENTION. - L'exercice de la notation , autant que le journal intime où les carnets volants, est le plus souvent tenu pour un art mineur, mais comment ne pas voir que tout part de ces traces de mains aux parois de Lascaux ou d'Altamira, me disais-je hier en (re)lisant les pages des Jeunes filles en fleur ou le peintre Elstir raconte, dans son atelier plein de ses marines, ce que dit vraiment le porche roman de l'humble église de Balbec si mal observée par son jeune interlocuteur; et les pages consacrées à ce début de temps retrouvé constituent l'exemple même de l'exercice d'attention auquel j'entends me plier aux States en m’efforçant d'échapper aux clichés qui ne disent rien.

    Pâques 2017. - Quand on lui demandait l'heure qu'il était, Ella Maillart répondait: il est maintenant ; et maintenant que Pâques se lève sous un ciel de tout le temps, je retrouve mes notes prises à La Nouvelle-Orléans le lendemain du Nouvel-An de mes 33 ans, une année pile avant de retrouver un flirt de nos dix-huit ans, ma bonne amie, alias Lady L., que je n’ai plus quittée jusqu'en ce jour où nous bouclons nos valises pour rejoindre, en Californie, la première de nos deux infantes qui avait trois mois à la mort de mon père il y a de ça 33 ans et des poussières - mais comment dire tout ça dans le transit temporel chahuté de nos vies ?

    PROFOND AUJOURD’HUI. - Nous débarquerons demain à San Diego, dont le nom rappelle la colonisation catholique de la Côte ouest, et nous passerons notre première nuit en vue du port militaire plus que jamais en exercice, non sans penser aux nouveaux dangers que laisse craindre, plus qu'au temps de l'intronisation du cow-boy californien, le nouvel Ubu de la ploutocratie impériale - cependant nous nous réjouissons de vivre l'aujourd'hui de demain en notre fugace temps humain...

    ON THE CLOUD. - J'avais 33 ans cette année-là et je prenais au stylo des notes que je recopiais sur mon Hermès Little Boy a capot cabossé, sans imaginer qu'un jour nous skyperions et grappillerions nos impressions sur nos smartphones avant de les balancer sur le Cloud.

     

    CONTRE LE VOYAGE. - Je me suis dit cette nuit en subite lucidité d'insomnie, entre trois et quatre heures du matin, que jamais je n'aurai vraiment aimé le voyage.

    Voyager est assommant, me suis-je dit. La vogue actuelle des récits de voyage m'insupporte presque autant que l'irruption d'un paquebot américain dans la lagune vénitienne, et je me suis rappelé cette nuit que jamais je n'aurai vraiment su voyager faute d'oser aborder les gens et de savoir me décarcasser sans argent.

    Il y a plus de cinquante ans que je me joue la comédie d'aimer ça mais à présent ça suffit: je vais donc essayer vraiment de noter ce que je ressens sans exagérer ni dans le sens de l'exaltation ni moins encore dans celui de la déploration morose, juste dire ce qui est et comment c'est - juste se rappeler ce qui a été et comment cela n'en finira qu'à la fin du tour du jardin.

    Une certaine année, notre père a constaté qu'il ne pourrait plus désormais faire le tour de son jardin, et ce fut ensuite comme s'il s'éloignait de nous et de lui-même, sans un mot pour l'exprimer, mais je revois son regard, et son silence me parle toujours.

    Je me rappelle aussi leurs voyages de retraités en divers pays lointains, malgré sa maladie à lui, ses multiples opérations et ses angoisses à elle, tous deux curieux d'Italie ou de temples mexicains, remuant leurs vieilles nageoires dans les lagons ensoleillés des Antilles ou les baignoires de boue israéliennes, ne dédaignant ni les groupes ni les troupes et revenant fatigués mais heureux, selon leur expression, comme des milliers et des millions de voyageurs organisés que pour ma part j'ai toujours fuis.

    Ce qu'il y a de pire dans le voyage c'est de voyager seul, mais voyager à deux n’est souvent qu’un enfer augmenté. Voyager seul, quand on ne sait pas bien s'y prendre, relève au départ du cauchemar angoissant, car il faut partir et l'on fait mine à soi-même de s'en réjouir, après quoi ce ne sont que tracas jusqu'au moment où l'on a posé ses affaires et qu'enfin l'on se retrouve là, peu importe où, que ce soit en Andalousie ou au Japon, dans ce pub de Sheffield où sur les crêtes de haute Toscane, et là c'est comme partout: je suis chez moi comme partout et je ne suis plus que reconnaissance devant cela simplement qui m'attendait en silence. Et dans cet état chantant voyager seul, à deux ou plus si affinités, redevient une grâce...

    Je décrie le tourisme en cela qu'il est le contraire du voyage quand il se fait à la masse. Le Grand Tour de jadis était une découverte de chaque jour, et lente, et fervente, tandis que l'évasion de la meute est invasion distraite et pillage d'images et simulation festive ou festivalière - à vomir de plaisir.

    ALORS VIRGILE : « Ici pourtant tu pourrais reposer avec moi cette nuit, sur le feuillage vert. J’ai pour nous des fruits mûrs, des châtaignes fondantes, du lait caillé en abondance. Dans le lointain déjà fument les toits des fermes et du sommet des monts tombent en grandissant les ombres ».

  • Les Tours d'illusion

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    100 Variations sur Departure, People's Park et Casa Grande, de Robert Indermaur.

     

    1. Pays lointain

    Le premier Récit crédible remonte au quaternaire où le Créateur déjà se sent tout chose. Que faire de tout ça ? se demande-t-il en balayant du regard ce lointain pays de Lui-même. Le Verbe lui vient alors surgi du plus confus de sa mémoire et ce sera du tohu-bohu la première proclamation d'Entête : une lumière sera !

    Mais quel magma que tout ça, quel cri primal au corps, quel désagrément que de naître dans ce désert grouillant ! Cauchemar de venir au monde, après quoi l'on se sent mieux dans les bras et les odeurs.

    Le danger est immédiat mais il faudra faire avec les jours et les outils, broyer les pigments et chanter dans le noir déjà. Déjà !

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    2. Déjà

    Un dé jamais n'abolira le hasard, mais la question des origines y échappe d'une façon ou de l'autre, et c'est dans cet entre-deux, entre jadis et jamais, que nous surprend cette lumière crépusculaire dont nul ne sait si elle est de Indermaur54.jpgl'aube ou desretombées de l'hiver nucléaire - même poésie floue des retours et des fins.

    L'adverbe déjà se trouve répertorié, dans les glossaires, entre les mots déité et diacre, ce qui n'engage personne. Le Cyclope n'est pas visible sur l'image,mais les objets insulaires foisonnent et c'est déjà ça: tout dans le détail sans qu'on sache, là non plus, si c'est de Dieu ou du Diable.  

    L'espace est à vrai dire infinitésimal entre jadis et jamais plus, dont on pensait naguère qu'il durerait l'éternité d'une rêverie au bord de l'étang, mais le romantisme a changé de formes et Werther se la joue punk dans le champ de ruines de L.A. 2019 où c'est en vain cependant qu'il cherche la statue de la bourrasque, car le temps n'est pas encore venu.

    Du moins le rêve réaliste reste-t-il recevable sous la main du claveciniste aveugle dont les dominos de croches choient des pagodes en tuiles fines ou remontent les escalators et finissent en torsades sonores comme aux temples de l'Inde.

    Ce qui fut sera, dit-on pour se rassurer, mais cela n'exclut pas l'attention la plus vive à l'Inventaire que concentre nucléairement le mot déjà.

     

    Ensuite seulement nous parcourrons les allées parallèles.

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    3. Parallèles

    Pour ceux qui prennent le Temps en marche il n'est que de suivre le mouvement. Il n'est pas vrai que Brown ait tout dit à ce propos compte tenu des nouvelles données de la réalité quantique à sauts latéraux.

    Ainsi la ligne claire du dauphin remontant à la Nature recoupe-t-elle parfois la pensée du fleuve que ne limite pas la barre des Horizons Barbecue - sept blocs en tout, surplombant la rivière de béton.  

    L'adolescent vif a beau s'impatienter derrière l'ancienne bibliothécaire au déambulateur prudent: à chacun selon sa capacité partout envisageable, donc ne jetons pas la pierre au virtuel claveciniste de treize ou seize ans sensible peut-être au silence blanc de Cézanne ou au saphir liquide de Bach. D'ailleurs on sait que toutes les lignes de tension ne sont pas continues ni parallèles, laissant ainsi ressource au corps et au rêve.

    La poésie poétique chère aux veuves de diacres et aux jeunes indécis ne dit rien des lignes verticales des Horizons Barbecue, pas plus que l'élite de la culture culturelle aux prétentions usurières - sempiternel  ressassement des éteignoirs.

    Tandis que suivre le flux des lignes de vie, parfois tressées dans le réseau social le plus immédiat, revient à descendre la 5e Avenue à cinq heures du mat' un 4 janvier, comme d'un défilé séparant les Aiguilles Vertes des Aiguilles rouges dont le fond semble de glace noire alors qu'il est de macadam juste effilé par le verglas.     

    Cela pour les analogies verticales, en attendant de relier les lignes synchroniques des allées de grands magases aux heures comparables de Manhattan et de Ginza, dont les clients semblent savoir où ils vont.

    Ledit savoir relève peut-être de l'illusion, mais on la suppose féconde par optimisme américain, inspirant ceux qui vont de l'avant autant que les assis ou ceux du contre-flot.

    L'apparente monotonie des cheminements matinaux est un leurre découlant d'un préjugé suranné, de même que l'uniformité des visages, même à Shanghai ou à Tôkyo à l'heure de la première presse.

    Tout est à vrai dire à revoir de notre façon de voir, le contenu signifié du container autant que le bleu Constable du ciel de ce matin: Le Panopticon s'impose.

    Le Mur est tombé dans les mémoires, où les Tours l'ont rejoint, mais de la batterie des Horizons Barbecue aux lignes à haute tension traversant les terrains vagues on reste dans le mouvement.   

     

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    4. Mouvement

    Un fantastique appel d'air met tout en branle à l'ouverture des coffres, qui fait affluer aussitôt la multitude des costards et des masques autour des écrans frappés jour et nuit d'hystérie calculatrice. Cela pour le cinéma genre Wall Street du pantin trader.

    Mais le vrai Mouvement, à purement parler, est à la fois antérieur et plus sidéral, exercé depuis la nuit des nuits autant que dans l'actuel silence des deux infinis striés de comètes et de particules de cendre ou d'élémentaire pollen.  

    Avant les défilés hagards de la première heure de pointe, avant l'endiablement des foules, c'est, avant l'aube de la ville-monde comme un frôlement d'écailles en lentes volutes aux fenêtres songeuses: l'Anaconda mythique se prépare au premier mouvement dans l'immobilité recueillie de l'orchestre philharmonique, attendant le geste initial du Maestro, un tour de clef et la Rolls musicale se réveille dans le Grand Auditorium, illico relayé à tous les étages des Horizons Barbecue et juste dans les guérites des jardins prolétaires, de l'autre côté du décor à falaises.

    Une fois de plus cela s'agite ce matin dans les canyons urbains, mais le regard panoptique voit au même instant la grimace impatiente  et la lenteur du ciel, dans le saisissement et le ressaisissement,  à chaque fois, de se retrouver par les rues et les bois et les mers et les gens...

     

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     5. Les gens

    On ne voit rien sans faire dans le détail: on ne voit que des tas et le traitement logique des gens finit alors dans les camps. Rien à voir sans  les visages, rien à dire des tas sans les noms.

    Le nom de Fodé Touré Keika, natif de Guinée et dans sa quinzième année quand on a retrouvé, avec celui de son frère Alacine,  son corps gelé dans la trappe du train d'atterrissage du Boeing 747 où les deux garçons s'étaient planqués - ce nom reste gravé au mur du Temps, signant ce message que l'ado portait sur lui: "Donc si vous voyez que nous nous sacrifions et exposons notre vie, c'est parce qu'on souffre trop en Afrique et qu'on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et pour mettre fin à la guerre. Néanmoins,  nous voulons étudier et nous vous demandons de nous aider à étudier pour être comme vous. Enfin nous vous supplions de nous excuser très fort d'oser vous écrire cette lettre en tant que vous, les grands personnages à qui nous devons beaucoup de respect. Et n'oubliez pas que c'est à vous que nous devons nous plaindre de la faiblesse de notre force en Afrique"...

    Or les gens se pressent de nouveau,  ce matin, au pied des parois à étages, impatients de les gravir, et dans le tas, là-bas, se distinguent des visages - ces visages portant autant de noms. 

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    6. Les noms

    Les noms sans visages des martyrs resteront dans la mémoire des murs comme autant de trous noirs dont l'antimatière nous soumettra à jamais au vertige du pourquoi sans pensée d'aucune réponse sûre.

    À moins de vingt ans m'est apparu le Mur de Berlin, plus de vingt ans avant son écroulement sous le boutoir des mains nues, et le lendemain je déchiffrais, aux murs d'Auschwitz, les noms hurlés de visages à jamais réduits au silence.

    Dans ses carnets l'Artiste aura noté aux mêmes lieux: "D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi".  

    Or c'est par cette faille de douceur en nous que passera le meilleur de notre violence, enfin vouée au fracas des verrous... 

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    7. Veilleurs

    À en croire certains, Big Brother s'occuperait toujours du job, et ce n'est pas qu'une légende urbaine, à cela près que ses drones n'obéissent pas à nos critères, jugés "non pertinents" par le Système. Il est vrai que nous n'en avons qu'à la survie réelle par les oraisons polyphoniques et les sentiments distingués, sans oublier les couleurs.

    Le bleu ciel nous inspire toujours superlativement, mais ayons garde de le confondre avec le bleu pixellisé à outrance des calendriers de l'Optimax, cette machine à leurrer au même titre que les services de Miss Météo. Au risque de nous répéter, répétons que l'obsession de la météo contrevient à l'exercice de la veille et doit, à ce titre, être moquée. Tandis que le bleu ciel selon la tradition, de Giotto à Constable via Tiepolo, mérite toujours révérence et référence, disponible toujours et encore aux rayons Repro des grands magases.           

    Notre veille inquiète les sectateurs de l'Extinction des Sens, dont les nouvelles installations se multiplient dans les quartiers déjà touchés par le désabusement métaphysique et pire: physique, et pire encore: secrètement sexuel donc lié au sang de l'âme. Après la sinistre époque dite du Caisson, très en vogue dans les étages les plus friqués des Horizons Barbecues, à notre tour de nous inquiéter des parodies de salut par la chasteté chafouine.

    Veillons donc!

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    8. Les messagers

    Tous n'ont pas l'uniforme ni ne se reconnaissent forcément au frémissement d'ailes des envoyés à l'ancienne, ainsi l'Attention  de chacun est-elle requise par delà les apparences, et c'est un premier ressaisissement non négligeable surtout dans la ville-monde où toute concentration bonne se disperse.

    La destruction massive des denrées de survie par les sbires des oligarques du Profit Brut reste une donnée mondiale que les Brigades de Nettoyage s'affairent à effacer de toute mémoire, mais les messagers  ne sont pas là pour le décor: bel et bien incarnent-ils l'avant-garde de l'Anti-Système dont tout bénéfice d'énergie sera naturellement recyclé dans la ventilation du Pneuma.

    Les Salutistes ont montré l'exemple dans les quartiers de lèpre urbaine, que les organisateurs de reconquête des terres arables suivront à leur façon dans les grandes largeurs des plaines latifundiaires, parfois en dansant la rumba ou la zumba, selon la latitude et les traditions. Du moins la reconnaissance du principe angélique est-elle suressentielle: l'esprit de sacrifice ira donc de pair avec le refus d'obtempérer à la loi du plus muni, et n'en doutons pas alors: tout ça jettera de la neuve lumière sur la Face d'ombre. 

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    9. Terrains vagues

    Cependant il y a lumière et lumière. Les éclairages inhérents ou latéraux peuvent être trompeurs, et pas que sur les scènes de crime ou tout à coup chaque pierre et sa face cachée devraient compter pour double preuve dans l'éblouissement expert. Ainsi le côté théâtre de l'absurde des jachères industrielles ne doit-il pas nous abuser non plus, ou plus exactement: ne pas nous détourner de la scrutation détaillée des visages, car c'est par là que l'alerte commune sera donnée en cas d'Apparition par voie supersensible.

    Passons cependant sur les phénomènes paranormaux et autres étrangetés:  ce n'est pas non plus de cela qu'il s'agit en l'occurrence mais de saisissement réel à valeur de révélation à ce moment précis, autour du Marcheur Rose soudain interdit  et des Immobiles ne sachant où regarder mais percevant ce quelque chose qu'on appellera ce soir Mystère.    

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    10. L'obscure clarté

    Ceux qui ont des options préférentielles sur les lofts les mieux situés de la Wellness Tower, fleuron de la Nouvelle Cité, pourraient déchanter, autant que  les spéculateurs jouant sur le cours de la Lumière au moment même ou les eaux évaporées tournent en boues acides.

    On peut ne pas souscrire à la lettre à l'archaïque parole selon laquelle les derniers seront les premiers, quelque secrète vérité que recèle cette anticipation d'une autre dimension, mais sans doute la part d'ombre des rues passantes nous reste-t-elle plus propice, à nous visages burinés et tendres veilles feuilles de solfège, que leur rive javellisée se la jouant Brave New World.

    La distinction des nuances du gris suprême de la Ville-monde en trente-six mille irisations moirées reste l'apanage des Sujets Sensibles de toute observance et condition. De même l'opposition de la lumière naturelle et de l'ombre demeure-t-elle plus que jamais du domaine de la réalité plus que présente non moins qu'intouchable.

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    11.  Failles

    On dit au bord du gouffre que ça craint. Mais avant l'aube c'est au ventre que se ressent ce vertige: falaise au bord de rien qui surplombe cependant notre sang; et panique au creux des reins; et terrible lucidité de la vue interne. On sait en outre que la maison sous la table menace parfois de déborder par les meurtrières genre retour du refoulé. On répète alors que ça craint aux parapets de la subconscience.

    Ensuite on se fait à la rumeur des failles, la vie remontant à flot des entrailles du sommeil au zinc du matin, via les tubulures du métro et maints escalators jusqu'aux crêtes encore crépitantes d'étoiles  de la Skyline.

     

    Les hauts toits asymétriques font office de fumoirs à toute heure ou de tremplins concédés à l'industrieuse rêverie des fins de matinées ou des vestiges du jour. Un regain de porosité se décèle chez les passants des poutrelles aux yeux levés d'entre les drapeaux blancs. Tant d'innocence et souvent sans chapeaux !   

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    12. Des Chapeaux

    Il reste encore sur les toits de vieux nègres sages à porter le chapeau en toute dignité, et ce ne sont pas les règlements récents  sur l'émancipation des personnes qui y changeront quoi que ce soit, tant il est vrai que l'élégance acquise ou naturelle s'apparie à celle de l'Arbre majeur.

    La mémoire de l'Arbre nous préservera mieux que les protocoles japonais. La Nature ne se rappelle qu'incidemment nos origines, mais l'évaluation des résultats de toute espèce nous reste accessible moyennant un peu de beau sens.

    Le beau sens oriente le choix des couleurs et détermine, par la variation des orbites et le lent mouvement des têtes suivant les doux regard du grand âge, cet orbe de bienveillance qui fait auréole au monde, honorant la Croix Noire comme les perles de bois de lune du piano de Thelonius Monk et autres conseillers spéciaux méritant l'écoute.

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    13. L'Aurige

    Pas plus qu'on ne dit une oracle on n'écrit une aurige, et pourtant voici que sur le Paseo suspendu surgit la Sagace à roues ferrées que tire le cheval bipode jamais à cour de visions fût-ce au dam de la Horse !

    Passés sont les temps où Bleus et Verts se massacraient dans le tumulte des chars politisés, mais le Jeu perdure en toute galaxie conviviale avec toujours son goût de sueur citronnée aux aisselles en touche ou sa verte saveur de pelouse au pourtour des galopades, cela fût-il loin des Olympiades gratuites d'avant l'obsession chronométrique et les mirobolants bombements de bourses, loin des savanes éthiopiennes ou des fleuriers démocrates de la lutte à la culotte.    

    Cependant voici quand même, dans le rêve un peu nostalgique, la Sagace en soie sauvage sur sa coulée de macadam et les fervents disséminés qu'on dira quelque temps encore happy few.     

     

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    14. Circulation

    Quant à la lutte contre les angles droits, nous en faisons notre affaire et même aux carrefours: surtout aux croisements des affluences logiques, mais aussi à toute occurrence défensive requérant la sieste turbo ou la douche solaire , le détour nonchalant voire la fugue à tout le moins imaginaire.

    L'attention flottante règne naturellement dans le tamponnement des monocoques multicolores du Luna Park où nul ne craint de regarder partout à la fois, et cela devrait édifier les aspirants à la détente d'atmosphère en toute zone urbaine menacée par le format carcéral, allées ferroviaires et solariums compris.

    Qu'on ne se jette donc plus en ligne droite du dormoir privatif aux cellules de labeur stipendié: la tangente à courbe flexible est un acquis certes récent des thérapies en la matière, mais l'essayer c'est l'apprécier !

    Dès lors, l'usage faisant loi, verrons-nous la déviance inventive faire florès...

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    15. Le sens du sens

    La question se pose alors: pourquoi tant de précipitation ? Et cette inquiétude: où va le pendule ? Qu'attendent-ils en serrant l'instant de si près qu'ils le pressent et le stressent ? Qu'espèrent-ils ? Quelle île ? Quel au bout ? Quel cap derrière les containers ? Quel fantasme océanique les attire-t-il vers quel lagon de piécettes ? Quelle sortie de l'animal songeur par le tourniquet des hagards ? Quel taraboum de boucan pulsionnel qui échappe au branle ?

    Si la circulation n'a pas de sens alors renonce à la rue de la Félicité, ce tendre souvenir sous les toits des Batignolles au temps où vous aviez sous vos pieds nus le mol asphalte de mai, ou plutôt ne renonce pas, ne renonce jamais: perds-toi en gesticulations sémaphoriques mais garde le sens - ah mais retiens-le par la tresse !     

    S'agissant des errants et autres sans-abris au sens extensible, par delà les dormoirs genre cartons à piano et tutti quanti, la question du sens est à poser tant avant qu'après la soupe exigible et les colis du coeur, autant dire tout le temps qu'on respire, valable aussi pour toute catéchumène faisant tapisserie ou tout gang bang , toute forme de tribu ou de clan même du panier boursier, toute coloration pigmentaire et toute affiliation à sectes ou paroisses - jusqu'à l'Eglise Agnostique Informelle juste tolérée par le Parti de la Tisane.

    Bref, l'agitation n'est que vaine illusion à faire taire Rossignol.

    Mais les voeux pies et les clignements de connivence convenue à la poésie poétique ne seraient eux aussi que des leurres, alors que la mélodie est à retrouver du sous-sol au substratus, et le rythme délibérateur ou sorcier.

     

    Ne jetons la pierre ni aux employés modèles ni aux mères et pères de famille respectueux des heures de potage ou d'injection de sagesse. Retour permis à la ronde joyeuse et aux flonflons de villages à trombones et orphéons. Enfin, à tous les sens de la nouvelle loi sur la bienveillance en préparation: attention au sens interdit !  

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    16. Hauts-lieux

    Ayant constaté que l'avenir des volailles en batteries était confiné, nous en avons tiré diverses conclusions qui ne concernent que nous: disons quelques centaines de millions sur quelques minces milliards. Les chiffres parlent d'eux-mêmes.

    En d'autres temps nous eussions opté pour la position du stylite: seul dans le désert, tout nu sur sa colonne à vaticiner très au-dessus de la turbulence venteuse des sables et autres données tautologiques selon lesquelles il faut que bouge ce qui bouge.

    Or nous faisons avec le désordre: qu'on se le répète à l'heure du goûter.  Notre lieu d'élection restera sous le pommier, mais à titre indicatif, en somme métaphorique puisque le goudron ou la terre battue nous conviennent tout aussi bien.

    Nous n'en somme plus aux explosions de caca des rejetons de belles familles trépignant à la porte des studios et se webcamisant eux-mêmes pour que ça se sache. Ces anodines bravades nous font sourire, mais nous demandons plus. L'implacable humour des lucides requiert discipline et tenue dans toutes les situations. Ainsi est-ce sans esprit de provocation que nous avons déplacé les lieux et le temps de l'entretien familier et de la consommation des quatre-heures: voici la nappe mise au beau milieu du fantasmatique trafic juste avant le lâcher des employées et employés de l'Alcatraz mondial du taf.

    La story de nos "moi" multitudinaires est en cours de montage un peu partout. Peu importent le moment et le lieu puisque c'est à tout instant et jusqu'au bout de nulle part. Sur le tapis volant de la toile dépliée entre les feux rouges et les giratoires inspirés des derviches, nous devisons le plus tranquillement du monde à l'unisson vibrant des Ancêtres, et notre accueil s'élargit avec les heures.

    La nuit venue nous rejoindront les addicts aux yeux brûlés. Nous sommes là pour soigner toute addiction.  

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    17. Accrochages

    Le type a regardé la caisse de l'autre avec un certain regard qui a déplu. Les types se sont toisés d'un rebord à l'autre avec un certain regard qui a déplu en masse. Le regard qui déplaît est désormais Légion chez les coiffés et les hirsutes - et les éméchés sont légionnaires sur les chaises de coiffeurs alignées au bord du gouffre.

    Au commencement on a juste dit à son voisin que sa Pontiac faisait de l'ombre au gazon. Alors Ivan le primaire a foutu sur la gueule d'Ivan le secundo. Ainsi les Acerbes et les Crotales sortent-ils de leurs caisses pour se véhémenter en invoquant 1914 et 1389 ou même pis en cas de relance picrocholine: à fond la caisse et que je t'estourbe et te ratafiole. Pour un peu que je te génocide ! Après Clausewitz le delirium toutim!  

    Depuis lors les regards qui déplaisent ont fait des petits dans les espaces verts. Gaffe à toi si tu le relèves, tout en lisant pacifiquement Dylan Thomas, sur tel ou tel traîne-mine ressentimental impatient de se vexer pour rien, gare à toi Bambino qui invoquerait l'innocence du Poète à cheveux brun rat ou je ne sais quel Parlement du ciel et autres royautés marines: celui qu'on vexe même sans le regarder est à lui seul un escadron noir de vindicte aveugle aux mobiles duquel psycholobes et sociosophes n'entravent que nib. Ex nihilo surgissent les drones de la haine aveugle !

    Cependant le fils de DJ Thomas reste aux platines: "L'âme de mes pères grimpe dans la pluie"...

     

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    18. Vie et destin

    L'indéniable Croix n'est ici ni signe ni symbole: c'est une femme qui ouvre les bras. Présence réelle.

    Il est certain que la Personne  survit au genre et au nombre. Le croisement indique la double occurrence de la statistique et de la note juste, mais on peut composer. Une vie se cherche tout son durant par les allées et les  vallées, mais la présence ne s'affirmera que sous le sceau d'une signature. Tel étant le destin.

    Au carrefour des possibles se tient donc cette femme. Prénom Mystère. Hier encore on l'eût taxée de gendarme. Pas un compliment: on entend déjà virago, nul sens de la musique n'étant prêté à ce rôle  soviétique, pas plus qu'aucun sens de la gouvernance au coiffeur peignant la Lune ou au poète en sa nursery. À l'heure H du calendrier GMT nous constatons qu'une existence entière d'occupation programmée  devient la norme loin des collines et des rivages, sur le  modèle unifié de la ville-monde aux casiers. Prénom Maria murmure dans le sien: "Une femme ne doit pas désirer composer". Et la chorale des imams ventriloques de corroborer: "Une femme ne doit surtout pas désirer composer".

    Total encore en cours: les meufs se cantonneront à la toute intuitive, à l'ineffable et à la toute profondité. De même sera jugé fiote tout contrevenant à la pudique masculinité supposée  ne rouler à vue que sa mécanique.

    Salade a reparu le long des canaux de l'arrière-pays, pour surgir soudain ras le lac au milieu des tombes de chats dont les prénoms tintent doux, tendre avatar en bleu de chauffe  du poète de passage.

    Salade le SDF cherche un sens à sa vie et les douairières ricanent bas: les plus impatientes en effet de verrouiller chacun dans son rôle. Salade n'en a que foutre mais le casier est le casier au dit des rombières, et tous ces artistes, tous cesoriginaux, tous ces désoccupés restent à surveiller  par Big Sister le tyranneau des tea-rooms.

    Prénom Nadejda se fiche bien elle aussi de sa dégaine de docker des quais de Voronej. On dit parfois de tel ou tel sort qu'il n'est pas une vie, mais le destin de poète persécuté relève de la note juste et la mémoire est un devoir de musique. La note sensible reste quelque part à l'abri des puissances écrasantes. Pèse toujours et encore l'écrasante option qui fait rimer Stalinov et Poutinov, mais des voix se font entendre encore dans les jardins et Prénom Céline est brodeuse au petit point dans les constellations de vocables.

    Ce qui est suggéré à ce carrefour est que le destin est une modulation. Nul n'est prédestiné sauf à se soumettre aux dominations et aux rôles. Les processions sectaires vont remettre à coup sûr la sempiternelle baston, mais    la femme aux bras ouverts indique une possible sortie du sacré: par ici la musique  !

    Prénom Clara fait alors décoller son Steinway du tarmac de la ville-monde, et c'est ainsi que la vie se fait destin.

     

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    19. Veni creator

    L'immanent poème sera conçu selon la vieille story qui ne peut être que vraie puisqu'elle est belle: du tohu-bohu de la table en sept jours surgira le monde, et la Lumière sera, mais au commencement les sons compteront plus que les choses.

    Le premier chant, après le primal cri déchirant le rideau de chair, reste à ce jour une énigme que nulle entourloupe créatrice ne verbalise.

    D'ailleurs regardez-le: créateur de quoi ? Le puzzle est antérieur et dès lors il n'est question que de montage. Les cosmogonies  relèvent du jeu d'enfance, et la Mésopotamie vaut le Popol Vuh. Quoi qu'il en soit le poème est la seule réponse à sa propre question, son propre accord, sa propre contradiction

    Sur la Table se distingue un dictionnaire de rimes et divers objets usuels, crayons de couleurs et fragments de papyrus numérisés de marque Empedocles,  entre autre premiers graffitis du moi-monde.

    Le puzzle est antérieur, mais subsiste le privilège, accordé à la poétique divinité, toute descendance confondue, de nommer les noms et de citer les choses à l'Appel. Ainsi d'Elohîm:  La terre gazonnera du gazon!

    Et le Glébeux ensuite d'y aller de ses nomenclatures. Et DJ Dylan, reprenant les platines de DJ Thomas, de s'autoproclamer hériter des veines brûlantes gardiennes de la goutte d'amour.

    Dès lors qu'on multiplie les naissances par le Verbe, autant s'en donner à corps joie, et telle est en effet l'allégresse de l'enfant magicien relançant le scénar des Sept Jours et se préparant subconsciemment au plaisir des recréations.

    Une orgie bavarde prélude à toute composition soumise à la quadruple règle de l'harmonie et de la mélodie, du swing et du saut quantique. La note sensible cherche longtemps à se résoudre en sa tonique, mais y a pas le feu disent les bons maîtres qui ont souci de la caisse à bois autant que de la propreté des menottes, pendant que dehors ça castagne et ça vocalise sur le tas à l'anarchie des slums.

      Cependant on ne dit pas assez l'importance de l'école du sourire, bien plus gentiment formatrice de contrapuntistes fiables que la prétendue justice divine, fiel et foutre toxiques des marchands de temples et de leurs ouailles étiolées.

    Nous requérons l'asile des quatre vents et de l'éternelle glossolalie du merle matinal. Nous revendiquons notre statut d'intermittents du poème. Nous exigeons la relève des haies éconduites sur dossiers par des bureaucrates infoutus de voir n'était-ce que la commodité du bocage -et ne parlons pas de sa grâce !

    La Table est mise sous les cintres du merveilleux castelet, et voici voleter les doigts du Creator  sur la tour de glaise au bourdonnement de serpent phraseur. Un voeu venu d'ailleurs fait dévier ses mains de la prière au poème et voilà la première musique du tourtour. Les voix du grand coquillage reposant entre les multiples outils du mage à magie feront écho en consonance à ce début de polyphonie.

    Ce n'est pas comme si tu venais au monde, se dit alors la divinité poétique à doigts de fée potière avant le grand feu et l'émail des antiques recettes - ce n'est pas comme si, c'est comme ça !

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    20. De l'autre côté

    Celui qui tourne le dos au mur ne le fait pas en rêve: l'évidence de l'obstacle  conditionne le premier élan du refus, et c'est tout de suite du solide dès le trépignement du premier âge. Qu'il soit d'imitation ou d'invention n'importe guère, ni qu'il participe - cantilène obsolète -, du seul acquis ou de ce qu'on dit vaguement l'inné sur le ton scientiste idoine.

    Vous vous rappelez le moment précis où pour la première fois vous vous êtes dirigé dans le sens opposé sous l'impulsion de vous ne savez qui ou quoi, sachant cependant que l'invisible main qui vous dirigeait parlait à sa façon votre langue, et quelle onde de joie tout à fait inconnue vous a fait alors découvrir cet autre en vous qui tirait la langue aux tu-dois-tu-dois-pas. Or vous n'en avez pas tirés de contre-règles bornées, ni de révolutionnaires foucades à peaux de balles, mais de nouveaux possibles à multiples curiosités qui vous ont fait repartir à la fraîche dans la féminité du monde et pas moins lascars pour autant d'écorce et de sève, au dam des binaires.

    Aux guichets tout élan de poétique enthousiasme tombe souvent à faux ou à vide entre les manchons de lustrine et les fronts de lenteur morose des préposés au refus de tout lâcher-prise ou de toute autre direction que celle des Instances, mais les tangentes sont nos branchies de rêveurs en apnée et, par delà les manières belles ou mauvaises, un solfège d'invention peut se faire style dans un sens ou dans l'autre. 

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    21. Blacky

    Celui que je vois me regarde. Je me trouvais à l'autre table avec mes carnets et ma gouache et je l'ai vu bleu dans le rose des chaises, noir comme un Noir et les mains jointes dans le silence latent. Je ne sais pas si c'est du larvé racisme que d'apprécier la beauté de certains Noirs mais celui-ci, bleu et seul à sa table entouré de chaises roses, me regardant le regarder, les mains jointes sur son verre, m'a rappelé cette phrase dont l'or luisait dans le tout-venant gris poussier d'autres phrases: un archange est là, perdu dans une brasserie.

    La beauté du Noir traduit à mes yeux une ancienneté vénérable qui l'apparente à l'Arbre protecteur de palabres, mais le blues et le rap ont partie liée au refus d'oublier. Un conteur affleure aux lèvres de celui que je regarde me regarder lui prenant cet instant pour le lui donner.    

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    22. Story

     

    Rien de ce que vous direz ne sera retenu contre vous. Vous avez l'air d'être seul mais vous ne l'êtes pas. Vous avez l'air d'être écrasé par la table mais vous ne l'êtes pas. Vous n'êtes pour rien dans le choix du vert Véronèse sur le fond duquel l'Artiste vous a représenté, auquel vert votre briquet de fumeur fait consonance. Tout ce que vous allez dire n'engage que votre divinité personnelle. Vous avez l'air contraint mais cette image de vous n'est pas de l'espèce à vous soumettre à quelque rôle que ce soit. Ou alors vous seriez simplement l'homme qui est là. Vous avez l'air de sourire au sourire que celui ou celle de l'autre table vous adresse, que nous pourrions appeler l'homme ou la femme de l'autre table. Et nous pourrions imaginer que ces regards s'accordent en réalité. Une story possible serait ainsi en passe de se raconter. Qui sait ?    

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    23. Au poisson-lune

    Des types de ce gabarit, j'te jure, tu peux compter dessus. Au casting matinal des journaliers, c'est toujours lui qu'on pointe le premier. Une échelle à lui seul. Plus près du ciel y a pas, et la vanne vieille comme Titan: et ça va là-haut ou quoi ? se perpétue par les chantiers ou sur les docks autant que dans les congrès de l'interlocution chirurgicale ou planétaire si ça se trouve - et ça se trouve. Mais à l'armée ils sont surtout Américains et le plus souvent sergent décorés. Ce qu'on remarque aussi, et c'est vérifié par l'Office Orbital des Statistiques, c'est qu'il y a peu voire point de génocidaires de cette taille, mais n'en faisons pas une théorie qui se réclamerait latéralement du fait  que Prénom Abraham, bienfaiteur présidencial des Natives, restât le plus grand quand il était assis.

    L'immensité physique est pourtant une donnée recevable en matière d'imago, et ceci avère par contraste le soupçon porté sur les poitrines creuses et autres disgrâces psychiques en matière de cruauté compulsive fauteuse de crimes contre l'Humanité.

     

    En 1981 La Nouvelle-Orléans m'a frappé par la laideur de ses Blancs. Trop d'obèses et trop de maussades à vue. À l'opposite alors, dans le quartier de Tremé, derrière le Carré Français, je serai tombé sur ce premier avatar du Big Boy, surnom The Tower, saxo taiseux au regard doux, considérable en dépliement vertical et dansant élastiquement à La Parade, là encore au premier rang de droit quasi surnaturel.

    Tout ça pour ressaisir le poème vivant Prénom Big Jim. Valable déjà pour le barde russe Prénom Vladimir, poème dès son apparition de colosse chaloupant comme dans un film épique aux blancs et noirs se bousculant sur de vertigineux escaliers. Valable aussi dans le déploiement de carcasse râleuse du barde celte Prénom Louis-Ferdine vaticinant dans les entrailles de New York ou sous les ruines de Dresde.

    Mais revenons plutôt au grands ingénus et aux dames surélevées de naissance.

    Les très grandes cheffes à secrets valent spécialement la visite dans le creuset d'odeurs nourricières, ainsi que les herboristes monténégrines en exil et les plénipotentiaires de la Tradition masaï parfois réunies autour des feux de nuit des Horizons Barbecues.  Bercer le muchacho ou panser l'alezan, loin des foules énervées, requiert une tranquillité d'âme  que l'Afrique en elles n'a cessé de couver. Big Sister, surnom The Voice, s'est fait connaître aussi bien par son interprétation des Chants aux enfants morts que  par ses impros sur les thèmes du Delta, mais on attend toujours, à l'international,  LA philosophe post-socratique de plus de sept pieds-de-reine.

    Enfin, que nul ne s'étonne de la concomitance d'une très haute taille et d'une très profonde douceur, observable de longue mémoire dans la divine Nature et visible encore ces jours en l'aquarium de Lisbonne où le poisson-lune poursuit sa lente danse en toute grâce ailée. 

     

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    24. Nos diverses années

    À l'âge où l'on a déjà plusieurs vies derrière soi, ce que nous pouvons dire de tout ça est que l'indulgence tend à remplacer la colère, sans l'effacer. Notre génération restera celle des ados prolongés dans leur élan de refus, au dam des cravaches et des cravates et contre la suave insidiosité des ligues de vertu à la flan. Nous deux, au demeurant, restons borderline à notre façon, sans nous la jouer rebelles pour autant.

    Il y avait de l'aristocratie naturelle chez Prénom Meriel, avec cet humour propre aux personnes qui en ont vu d'autres, et c'est pourquoi je l'ai repérée dans le groupe des disciples du neurobiologue Prénom Francisco, peu après son divorce à la très peu amiable dont elle se remettait à Santiago. Aussi, nous nous sommes hyper bien entendus sur la lignes des associations oniriques et de la rêverie composite.

    De même puis-je dire, moi, que Prénom Julio, en dépit de sa formation en sciences dures, avait une capacité d'accueil pimentée par une malice assez typique des Argentins, et ce potentiel de bifurcation qui laisse bien ouvert l'espace du temps ouvrier et des dimanches de pluie.

     

    Si nous avions une école philosophique à fonder, ici et maintenant sur cette table de cuisine, ce serait sous l'égide de l'Arbre et du doute fertile, à l'aléatoire d'une recherche à zigzags. Mais nous ne fonderons rien qui ne se transmute à mesure en clarté filée de pensée fontaine. Nous en somme venus à penser, à ce moment précis de partager nos clopes et nos intuitions, que la recherche est le propre du trouvère et qu'à cela collabore joyeusement le blues et la fugue, toute balade au bord du ciel et jusqu'aux échanges sibyllins sur Twitter, sans parler des tendres conversations de regards dans le silence attentif du jeu à qui perd trouve.

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    25. L'animal dira

    Ce que voit le poisson-lune interpelle notre imaginaire réversible en expansion dans la ville-monde depuis l'aménagement des grands bassins d'amniosynthèse. Ainsi mérous et murènes tourneront-ils autour de l'Aquarium Central à scruter les faces démesurément agrandies de la femme amphibie à hublots et de ses comparses exorbités de la Transavantgarde.

    Le visage humain sous ce genre de loupe est rarement avantagé, mais nous ne sommes pas ici pour leurrer la clientèle animale appelée au testimoine. On est loin de ce que les faiseurs de renommées qualifient d'icônes dans les Halles du Reflet: voyez ces babines pendantes et ces lassitudes charnelles, mais de bonnes ondes ne sont pas exclues de part et d'autre des interfaces oculaires. Que cela incite chaque espèce à garder  distance et dignité, comme l'enseigne la Terrapene ébouillantée sans moufter.

    En attendant suspendez le jugement anthropocyclique, dressez poliment  le chien sur le dressoir, puis entrez dans le chien.

    Le monde vu de près à vue de chien succède naturellement à la perception première de la truffe que la brise informe le cas échéant. Cette autre hiérarchie des affects vous suppose repérable de loin, et ensuite quel effroi lorsqu'il vous encadre soudain toute proche, Madame et vos bajoues. Pendant ce temps le Quidam, même non diplômé, persévère dans son être en dépit de tout, mais la murène le tient à l'oeil dans son pilier de corail à tournure de clocher sexuel, et rira bien le dilacéré.

    Bref, regarde les gens de ton oeil abyssal, regarde mieux à l'envers des coraux, regarde là-haut le ciel qui te voit.   

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    26. L'approche

    Nous nous avançons lentement en direction de nous-mêmes. Nous nous savons venus de loin sans lumière réellement indéniable sur le moment à venir, aussi restons-nous  assez humblement attentifs.

    Ce qui est sûr est que l'Ancien garde une longueur d'avance et qu'il voit mieux le Détail entre le cendrier et l'étoile. Nulle exclusive préséance d'âge pour autant: il est de l'Ancien vif-argent chez certains enfants désignés par élection mystérieuse. Disons alors que par Ancien  l'on entendra: voyant plus loin de mémoire devineresse.

     

    Prénom Walter Benjy n'avait l'air de rien dans sa tenue de gardien surnuméraire des parcs humains, mais il en sait un bout sur les choses de l'enfance et les temps d'avant les Tours d'illusion. Prénom Walter Benjy récuse les sens uniques et favorise l'accès aux transerelles. Son allégresse nous a revigorés aux moments où l'abattement menaçait nos errances, et la bonne odeur de son cigare cubain nous a fait relever les yeux jusqu'à l'azur des siens - et quel sourire annonciateur d'embellie nous apparut alors à l'annonce des jardins espérés ! 

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    27. Rêveuses

    La nuit les a faites patientes fileuses aux yeux conscients de trame et canevas, de là venant leur sublime ahurissement de jour.

    Pondre est la vocation de l'oeuf, songe silencieusement l'une d'entre elles qui n'a pas supporté le boucan de batteries des Tours d'illusion et frémit aujourd'hui de toutes ses plumes imaginaires dans la douce senteur fauve tiède  du jaune libéré que le pollen sature.

    Les transes tranquilles de la lucidité féminine ont ces airs d'émerveillement un peu hagard vu que c'est tout de même, à n'y pas croire, comme après Exodus la tribu des sélectés.

    Or les rêveuses ne se sentent pas triées par Dieu sait quel Dieu en cour aux Tours d'illusion, mais désirées, ça oui, et ça les tient vivantes même au bord des périls et autres terrils de cendre mauve - désirées en leur humide moiteur sous le casque de vrais cheveux et la peau de beau cuir moelleux doux à la palme.

    Rêveuses mais pas bégueules, of course : disposées en quinconces sous le ciel céleste, ouvertes à l'intime, connectées entre elles et complices en lâcher-tout, attentives mine de rien à la tête chercheuse du pulsionnel en vadrouille de jeune en jeune corps ou plus boucané si affinités - or l'intense est surtout désirable dans les jardins espérés.

     

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    28. Lointains safran

     

    La douceur des arrière-plans des maîtres siennois est un appel à rebondir plus qu'une nostalgie à replis. Plus surtout qu'un décor kitsch: ça c'est sûr.

    Les lointains polychromes sur papier glace, aux murs des cellules de travail forcé des Tours d'illusion, sont physiquement et métaphysiquement dommageables, cela aussi est prouvé: crampes un peu partout aux estomacs et contention blême. Pareil topo pour ce qui est de l'entertainment  à texture sonore dans les gogues et les ascenseurs démagogues, ou pour tout ce qui bouge aux écrans plats des chaînes mimétiques d'Etat ou de spéculation privative - tout ça vibromasseur tripo-mental bon pour la casse et noble motif de se casser des Tours.

    À l'abjecte passion d'obéir s'oppose l'entrevue là-bas du ciel couleur jasmin bleuté aux fragrances roses ou cognac, tendrement enivrant quand on respire par les branchies.

    Au bord du ciel là-haut, plus loin au fond du tableau qu'Asciano et ses cyprès de feu noir, sourdent les eaux sulfureuses propices aux sirènes félines voire felliniennes,  et fuse alors des corps le fusionnel marial dans l'épaisse vapeur savonneuse aux relents d'oeufs putrides que  vieilles et jeunes narines  exhument de l'inodore souvenance des Tours.

    Sourit alors la rêveuse à bikini dont on a dit dans les gratuits qu'elle était une bombe, mais qui sait au juste ? Qui sait ici qui est qui, et qui voudrait le savoir alors qu'on vient juste d'échapper au grouillement de l'hydre indiscrète ? Ici ne sont admis que des prénoms, et le brillant cuistot Prénom Savarin le confirme d'un regard entendu à l'oiseau Toucan - prénom d'espèce vous dira l'animal.   

    L'échappée au lointain du ciel céleste, par exemple dans la foulée de Prénom Jean-Sébastien à fond la fugue, défie absolument le réalisme capitalistique des philistins aux leviers de pouvoir des Tours d'illusion. Le coma dépassé de la Raison n'en finit pas de survivre à sa semblance de survie tant que fonctionne la pompe  boursière, mais ce n'est là que le top du toc qui ne saurait nous tromper à l'instant d'accéder, ici et maintenant, aux jardins espérés.

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    29. Seuils et portiques

    De l'enfance nous avons gardé le premier ravissement de promesse des guichets et des uniformes de garçons de cirque, le tambour distributeur de tickets, la palette ou la casquette de chef de gare, les pancartes signalant l'Ailleurs ou les gants blancs du magicien - tous et tant d'autres signes annonciateurs du terrier de rêverie.

    L'accès au réel à valeur ajoutée connaît autant de portails publics que de secrets passages: il n'y a pas d'exclusive en la matière. L'anticipation de la joie compte autant que sa présentation et son accomplissement voltigeur, on peut croire ou ne pas croire que le secret du secret relève du double fond, mais Prénom Albert et ses pairs de labo ont jeté des transerelles et les passages quantiques se multiplient donc à l'envi.

    La perception diagonale des rotondes, autant que des angles vifs, était d'ailleurs souhaitée dès le premier âge prélogique. Les voies du mol entendement, les traverses intimes ou imitées des métros aériens, les enjambements sémantiques à glissades connexes, entre autres bouturages de génomes métaphoriques sont à revaloriser la nuit et le jour au dam des occlusions conceptuelles.

    On a un corps et l'esprit tournique à la fois dedans et dehors, au-dessus et au-dessous des mille plateaux de collines et terrasses arborées ou non - ça dépend des places.   

    La pensée corporelle des lisières, la ménagerie vue de derrière les grilles ou les vitrages, ou de dedans les feulements d'odeurs endogamiques, excitent l'impatience des départs vers d'autres cols d'herbe vert cresson ou tout ourlés de fines corniches, relançant le même éternel désir ultramarin de franchir la vague, et voici la foule en file qui s'en va vers les jardins espérés.

    Ensuite, quand enfin les portiques seront en vue nous saurons mieux à quoi nous en tenir. Pour l'instant les couple angélique de l'ado et du Noir à carlette, First Name Huckleberry & Uncle Tom for example, est garant d'enfantines passions revisitées.

    Révérence, en attendant, au parvis, puis faisons le pas...  

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    30. Osez Joséphine

     

    L'apparition de la nageuse est alors à prendre en compte. Dans les jardins espérés le corps sera glorieux sous une autre acception qu'en émanation gazeuse. Ceci est mon corps, dira l'esprit se reprenant en troisième personne, non sans reconnaître que sans nageoires il coulerait, et l'âme avec, à l'instar du placenta jeté dans l'eau du bain.

    Voici donc le corps de la baleine mystique, le divin corps de la fille de Gaïa en calosse pudique celant sa touffe et ses babines intimes, voici la terrestre couveuse à tendresse africaine, voici la mémoire involontaire enfin retrouvée au Lido du rêve éveillé.

    Prénom Federico ne s'entoure pas de matrones pour des prunes: de fait il va s'agir de couper court à l'abrutissant aérobic des battantes formatées aux Tours d'illusion et de rétablir la préséance des suavités et de la courtoisie. Sus en outre aux extrémités puritaines de l'aigre maigre filant ses théories acides ou de l'obèse enclose dans son babeurre infantilisant d'écervelée cellulite. Frayons plutôt avec Prénom Joséphine sur la crête sinueuse des dunes de chair, et que la chaste bonace de Bécassine nous inspire aussi bien.

    Les corps ainsi nageront sans discrimination pigmentaire ou pécunière, ni de sexe ni de secte. Il suffira, pensons-nous, d'oser et de doser corps et rêves, et c'est alors que nous danserons.   

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    31. Praticables pensées

    Nous reprendrons forme de l'autre côté, où nos masques et nos musiques retrouveront le sens perdu, promis-juré.

    Une pensé praticable est exigible, a dit quelque part, dans l'autre temps d'il était une fois, Prénom Baruch chassé des guérites de piété et des tavernes amstellodamoises: une pensée qui bande ou qui mouille selon les corps - une pensée qui s'incorpore et pulse au biseau des baisers.

    De même la représentation exultera-t-elle à proportion de la qualité du matos.

    L'antédiluvienne camera Mitchell avait son charme, autant que les stars jeunes comme les étoiles, mais la webcam et le drone déboulent et Prénom Jean-Luc n'exclut leur usage que si le sens passe à l'as et la musique à l'avenant, ou le sacro-saint montage.

    Dans l'immédiat cependant survit imaginairement, ou plus-que-réel, le décorum adorable des rails avaleurs de travelingues et des perches à bidules, des grues articulées et des spots et des sunlights au milieu desquels gesticule le Deus in machina sous sa visière de voyeur voyant voyou sur les bords; et c'est parti, moteur, monstres doux montrez-vous, malléables images matérialisez-vous - à coeurs émus voici les corps réincarnés !  

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    32. Aux sources rejaillies

    La pâte à modeler de l'enfance nous réserve des surprises à n'en plus finir. L'avenir de l'enfant est aussi long que la nuit qu'il se rappelle à l'éveil comme personne, mais attention aux parasites et perturbations. Le mal nommé pédophile n'est pas que maniaque à babines puériles et piton piteux mais aussi mémère chiquant la chenille à dorlote, alors que le rêve de l'enfant est de s'envoyer en l'air en pyjama de pilou loin des poisses d'en bas, à cheval avec Baby Face sur la torpille interstellaire de Little Nemo.

    L'enfance échappe à toute théorie et n'a donc pas d'âge, hostile aux croupetons en cercles fermés. Le conditionnel de l'enfance (Toi tu ferais Calamity Jane, moi je serais Geronimo, et viens que je te rapte !)  restera la clef des mondes, mais nul décri n'est souhaitable au dam de la chère discipline scolaire aux ravissants cahiers bleus du premier jour, au contraire: rendons aux éternels Instits éternelle reconnaissance !

    L'avenir durera longtemps à celui qui se lève allègre, jusqu'au Sahel et par les favellas, aussi fera-t-on front contre tout rabat-joie soumis aux ordres des Tours d'illusion. L'enfance des jardins espérés sera championne  en toutes disciplines épanouies, mais insensible aux flatteries fleurant l'idéalisme flagada ou le putanisme publicitaire. Malléabilité et porosité ne signifient point veulerie crédule de moules aveugles: qu'on se le dise.

    Nous sommes tous de brillants sujets ! vous répéterez-vous ainsi crânement contre toute machinerie d'influence vous écartelant entre l'infini de la morgue et le zéro de la dépression.

    Enfin rectifions le tir tant que nous y sommes, réparons et guérissons de concert: nous sommes ici en quête d'autres mélodies, nous retrouverons les rythmes de l'imprévisible, nous puiserons aux eaux de mémoire de neuves évidences vieilles comme la nuit des temps - nous avons tout le Temps, mais pas un instant à perdre !  

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    33. Au dam des loquets

    La traverse n'est pas un acquis du chemin: l'obstacle est en nous d'avant l'apposition des bans civils, complexe d'embryon pour ne pas dire impondérable d'ADN. Suivront, ou pas, les sentiers écartés de rêverie.

    Or il ne s'agit pas que d'ajuster: le fondeur et le forgeron ont primé sur les aires déboisées. Ensuite l'activité d'opposition passe par la poésie, aussi revient-on à la considération sérieuse de l'Objet, à commencer par le sujet Gaïa.

    De fait, au contre froid de la traverse s'oppose illico le contre intime afflué de la glèbe avec ses images - de la terre mère se perpétuant cette garantie de durée aux formes sensibles.

    L'intime aperception de la matière n'en finit pas de passer, chanson connue, par la reconnaissance de son hostilité: sables et dents de tigres, mais agitation surtout dans la cage de cerveau où le rapace rationnel s'affole et s'agrippe aux tringles de concepts, sempiternel dualiste exacerbant les prétendues incompatibilités de l'Ultracosmos et du tendre enroulement de la conscience au repos.

    Les puissances souterraines ne supporteront plus, aux jardins espérés, qu'on les brime à outrance comme aux tours d'illusion. Foin aussi d'inspections académiques  qui plissent l'intersourcilier, dirait Prénom Gaston, bachelardisant à propos de ces  jouets qu'on brise pour voir dedans. Retrouvons plutôt les nuances émotives de la curiosité  par osmose en privilégiant les perspectives émerveillées de l'enfant au toton que le vrombissement de l'Objet inspire autant que celui de divines toupies  des derviches.

    Le déblocage des verrous est à ce prix du renoncement  aux dogmes et autres barres mentales ou morales. Au reste, Isis et Maïa se dévoileront sans que quiconque le veuille...  

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    34. Retournements

    Nous ne cesserons de nous retourner sans cesser d'aspirer à  nous retrouver à foison. L'avance pour l'avance est encore un slogan des tours d'illusions que les statues de sel de la Mer Morte sont censées rappeler pour jamais à menace, mais nous avons soupé de ces terreurs de tribus et sacrées tremblotes.

    Ce que nous cherchons, même sans le savoir, dans les mots en fugue, n'est en aucun cas ce délit de fuite que fustigent les commandeurs du Dogme, mais le fait est que nous n'avons pu résister au défi d'exploration lancé par l'homme-jardin, et c'est pourquoi fusent les lazzis féeriques à la confusion des doctrines fumigènes.

    Le Là-bas ne nous attire pas comme un ailleurs vaporeux de théière théosophique, mais comme un maintenant à venir au sous-sol de mystère nautilant en chaque chose menue à reflet d'infini. Regarder mieux, promis-juré, nous occupera dès que nous aurons fini de décamper, larguée la dépouille des vieille peaux à vains repentirs. Se retourner ne sera jamais plus blanchir le sépulcre des vertus énervées, mais accéder à plus de temps et plus d'émois fertiles. Les mots seront des gouges à retrouver l'âme du bois, des désirs de flûtes épurées, des intentions de poèmes ou de mandalas aux intérieurs de luminaires traluisant au bout de l'obscur.      

    La fugue s'invente elle-même pour moduler la mélodie de son écoute tandis que le bruit gagne jusqu'aux étages du puits imbécile au tréfonds de techno. Ainsi le couple d'originels  paumés fuit-il dans les couloirs envahis d'idéologique fumaga de l'Eden International. Or c'est pour connaissance de cause que Prénom Eva Godovna se retourne une fois de plus tout en courant aux jardins espérés.

    Nous fuyons l'ici sursaturé de certitudes, portés par une aspiration d'aruspices, loin du feu froid, de  l'eau sèche et du soleil noir des tours d'illusion, tout au dessein de l'homme-jardin, en nous, qui nous laisse faire... 

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     35. Impatience aux enfilades

    Attendre le réversible est une autre façon de rayonner avant l'heure. Les ailes brisées du jeune poète incitent à la  patience autant que le manque de tonus de la crawleuse tabagique ou que la fatigue du souffleur de verre. Tous ont droit à l'attention équanime de l'homme-jardin aux cerfs-volants diaphanes tenus d'une main de pierre dans un gant de chair.

    Nul égard en revanche ni la moindre flexion pitoyeuse concédés aux traders spéculant sur les produits à structures.

    Celui qui n'accepte pas ce monde y bâtit sa maison de mots-musiques à didascalies apprises dès l'enfance latiniste de naguère, ou dès lors  dans les écoles de slam des slums.

    L'ange blessé  se refait une santé au val du dormeur et nous devinons en lui le rouge des ardents aux désirs jamais assouvis  de consolations enfantines le soir au coin du bois de lit, émouvant guerrier au repos du faire semblant.

    Dans le seul pas retenu à t'attendre, la rêverie nous aura précédés, qu'on va rattraper à la courate !

    Un certain humour est requis même en voie de précipitation. À vrai dire rien ne presse que l'urgence extrême d'échapper aux formats d'illusion par les ellipses hélicoïdales où l'ondulatoire et le corpusculaire font  cantine et cantique communs - la poétique des quantas restant à rêver dans les labos de la surexactitude  délivrée de toute gadgetomanie et autres tourtours de dupes.

    Quant à celle qui tarde parce quelle n'en peut plus, nous l'attendons pour tout ce qu'elle est supposée déployer de beauté aux avenants.

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    36. Viennent ensuite

     

    On les voit venir. Il était prévisible qu'un certain taux de ce qu'on sait aboutisse à ce qu'on voit. Celui qui devait venir se fait attendre ou se montre décidément invisible, ce qui se dispute aux kiosques de la tombola de l'au-delà négocié par les soutanes caissières, mais passons.

    Les venues aux jardins espérés ne seront jamais payantes, à tous les  sens de l'expression. On ne dira pas que ça ne paie plus ni que ça ait jamais payé, tant le compte est strapontin en ces affaires où l'agnosticisme financier reste de mise. L'espérance est une toupie à fouetter librement et sans arbitre.

     Ceux qui ont pressenti un grand frisson d'espérance ont entraîné les autres moins intuitifs ou ne lisant pas entre les lignes, mais ce qui compte est que la troupe se sente bien ensemble et ne regrette rien rien rien des accroupissements collectifs et des laides délations. Moquer l'esprit scout n'est plus non plus opportun, ni railler la bigote. Charité bien ordonnée commence par l'accueil des méprisés et des tendrons qu'un préjugé condamne à faire tapisserie, cruauté mécanique.

    Prénom Bienveillance se dévisage sans mot dire et c'est elle qui les fait passer tous à la sauveur. Ceux qu'on croit moins que des blattes sont parfois d'honnêtes violonistes, mais évitons le buzz démago qui fait croire qu'un virtuel Mozart ou qu'un Rimbaud cloné se love en larve dans tout asticot démocrate.     

    Viendront ceux qui désirent qu'advienne le désir en sa convoitise  très ancienne du pur jouet. Nul ne sera payé pour tout ce froid qu'il fuit, ni considéré comme un élu d'on ne sait quelle cause vu que tout se sera fait dans le mouvement de l'échappée et de la naturelle poursuite du bleu ou du couple surnaturel du doux et du vif.

    On ne voit rien venir aux entournures des instances soumises à la reptation de masse ou au calcul fauteur de basse probabilité: là encore la gratuité candide et le seul souci de libérer les torrents à scrupules et les canaux exutoires feront florès.        

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    37. Confrontation

    Le risque de remontée aux extrêmes ne se limite pas à l'escalier de service prolétarien: il reparaît partout comme le refoulé du rêve des Lumières. Nous allions oublier l'obligation sélective du port du Signe, mais c'était candeur inconsciente des cercles viciés du ressentiment vertueux.

    L'instante question est cependant de savoir si le type tenant le haut des marches porte le chapeau de jardin ou si l'ornement relève des ruses de surveillants à sécateurs propres aux Tours d'illusion ? La réponse est dans les chiffres et ce n'est pas gagné, se dit-on en connaissance de causes soumises au Surmoi.

    Un couple faisait cette nuit l'amour à l'Eden international, et ce n'est pas en niqab que Prénom Eva Godovna se faisait niquer à la jouissive, juste au-dessus de notre capsule étoilée, quand les premiers coups ont été frappés aux cloisons et tubulures, bientôt relayés par les vociférations des salaloufs convoqués et colloqués en Réseau des Purs -  mais déjà la diablesse avait gloussé victoire et l'immensité stellaire s'en est trouvée expansée à la confusion hagarde des lugubres et notre vif plaisir malin à tous tant que nous sommes sacrés démons.  

    La transaction se fera tout en douceur ou alors le pire est à craindre dans l'emballement des escalators déréglés par les forcenés à machettes et kalaches jaloux de tout.

    La sans visage crie au viol en dépit d'aucun autre regard qu'apitoyé à sa pétoche prétendue sainte, ne sachant plus ou elle en est dans le piétinement inassouvi des salaloufs. Ainsi, soeurs et frères, Prénom Angelico vous convie-t-il à un sit-in d'apaisement sous l'Arbre à palabres au son de l'oud du griot de l'oued - sachons apprécier les bienfaits séculaires du Lieu.

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    37. La fête en douce

    Serait-il enfin permis, ici et maintenant, d'échapper un instant, une heureuse minute, aux lourds discours, aux vers de pierre, aux pieds de plomb ?

    Nous aurons cherché longtemps, dans l'air sali des pourtours, par les terrains vagues semés de déchets carnés ou cramés, de stérilets et de crachats, partout enfin où le terne et l'opaque ont figé toute parole et brisé toute mélodie, n'était-ce que l'écho remémoré d'un petit air d'accordéon, musette dans la ruelle ou l'arrière-cour et prairies alors retrouvées en catimini, juste en passant, le pied à peine levé du violoniste tsigane du val boisé de Kangra, juste retrouvée la légèreté d'un rire clair, juste au recoin de l'oeil un clin de verdure émeraude, juste une esquisse de foisonnement allègre !

    Mais quoi ? Serait-ce demander le Pérou que d'aspirer un instant à cet éclat de joie dans la précipitation rageuse et la maussade institution ?

    À l'encre sympathique alors je recopie, blanc sur blanc, à l'attention de l'ami gypsy, ces mots saisis  au souffle juste en passant: "L'oiseau, dans le figuier qui commence tout juste à s'éclaircir et montrer sa première feuille jaune, n'était plus qu'une forme, plus visible du vent", et tout s'effacerait en douceur aux enlacés que le seul mouvement ferait survivre -  le chant et le geste retrouvés.   

    Car flûte après tout: si le droit nous est là-bas interdit par saturation de bruit et de gesticulante robotique, reprenons ici et maintenant, en douce, ce pas de deux des dieux matinaux, Lady Day, reprenons... 

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    39. Vannes de verve

    Des couloirs latéraux des Tours d'illusion, reliant entre elles les caves et les combles aux populations surnuméraires et sous-rémunérées quoique réputées nos fraternités natives à restaus du coeur fourguant happy meal & marshmallow, voici surgir aussi d'autres ludions aux désirs prompts et sauvages vérités. L'éternel errant a tourniqué d'Olduvaï au Rajahsthan, via Brooklyn Heights où tu t'étais dégoté cette pelisse à col de loutre pour Five Buks, mais vous aviez alors vingt ans et pensiez gravement que ce n'était pas le plus bel âge de la vie: c'était le temps des sampans grillés vifs dans le napalm et pas encore la terreur auto-allumée du monde mondial suçant à mort le fioul à ras le sable aurifère des conurbations thalassos équipées dernier cri fond-la-buse à jacuzzis; c'était plus ou moins avant ou après le commencement de la fin des Tours d'illusion dont il urgeait seulement de s'arracher fût-ce en dansant en douce à la dératée - avant ou après l'Effondrement justifiant le début de toutes les fins ? À présent, au maintenant d'ici, on n'est plus sûr sûr de rien, donc on tangue, on tague, on débloque les verrous dans les couloirs du coma dépassé, on divague à la mort à la vie... Ce qu'on se réjouit d'entendre aux jardins espérés est en tout cas le fredon relancé des boutades de gargotes et des feuillées culs nus des anciens villages de partout, annamites ou troglodytes et de Jaipur au Saskatchewan où l'homme-jardin parlait encore en langue au radieux enchantement de toute la smala désormais recomposée à la diable; mais on fera, dorénavant, en l'ici du maintenant - on tâchera de faire "avec sans", et va ! Va la novlangue des trouvères aux jardins métissé du slang et du slam et du swing et des syncopes sublimées du violoneux gypsy et de la casta diva !

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    40. Une langue perdue

    Les plus fins travaux sur le cortex sont anticipés par Little Nemo: le petit dormeur éveillé montre encore le chemin sans le vouloir et quelle grâce du matin au soir à faire semblant de dormir debout dans sa cage d'os de verre. On n'aura pas forcément besoin de molécules de décollage ni de se fouetter l'excitant par d'autres moyens que l'imprévisible chant à la fenêtre. L'enfant en pyjama de pilou ne se risquera pas dans les pierriers du discours jacté: il ne fera qu'indiquer un chemin possible en minces graphies neuronales rappelant le vieil ourdou, mais évitons d'autres allusions qui ne ressortiraient pas à la pure langue dansée des tourneurs. Tu me ravis, confie l'homme-jardin à la fleur de l'âge qui le cueille en beauté au seuil de l'établissement Welcome Dream. Nulle confusion des sentiments ne sera cependant admise entre l'Ami secret et l'Enfant mystérieux évoqués dans les apocryphes de Ruysbroeck l'Admirable, en date de l'entre-temps. Le souvenir de la Daena peut aider à d'autres illuminations associatives à l'instant où l'enfant somnambule lève la main vers les présences de l'autre côté, comme pour lier vie et destin mais là encore à son propre insu. Lire et écrire font en outre, à de tels instants, pour ainsi dire judo commun dont chaque mouvement accompli signe, par le plus haut aguerrement des figures soudain retournées, la tendre accolade à distance des semblables. De même les songes, l'alphabet et la phonétique, la couleur et la douceur de la peau nue, l'agate ou le velours d'un regard, pupilles pervenches et coulées de mots, soupirs, parfums, soleil et torse du pharaon dans le même cartouche hiéroglyphique, facéties de Finneganau réveil dormi - tout cela préfigure une story aux jardins espérés. Mais tout doux l'enfant qui t'entendras sans le savoir au déchiffrement de l'ourdou les yeux fermés, juste en tenant la main de l'aveugle initié; tout doux l'enfant à ta fugue perlée. Or je ne te laisserai dire à l'instant que ceci au ciel de nuit: il y aurait, une fois.Indermaur3.jpg

    41. Leur poids de chair

    Une lèche de mauvais aloi sévit aux défilés de mode des Tours d'illusion, où le top du simulacre congèle toute éclosion. Planqués à l'écart sur nos humbles fondements de sempiternels alliés des anciens troupeaux, nous songeons sans impatience à ce qui nous attend aux jardins espérés vu que nous voici, quoique jetés d'apparence, à vrai dire libérés des servitudes uniformes et de tout avenir soumis aux formatages amaigrissants et pire: avilissants, du mondial mercenariat. D'aucuns s'en lamentent, qui se voient exclus de la Disco dite conviviale mais aux normes impitoyables de l'âge exclusif et du rendement rythmique, castes et tribus griffées sur Dressing Code militaro-industriel et nulle dérogation aux ingambes ou mal sapées, tous usinés à marques, toutes et tous fagotés et brumisés aux exclusives boutiques d'excessives surfaces - enfin tout qui jerke à l'unisson du dieu youngster à cervelle d'asticot. Ainsi le tout drapeau militaire devenu tout hameçon à sangsues sensuelles consomme-t-il la toute flatterie des plaisirs simulés aux Tours d'illusion. De nos enfances d'avant les frénésies à cet âge d'après les lendemains qui déchantent, nous considérons sereinement pour notre part, j'te jure, le précipité de la full-foule au trou noir de l'antimatière anti-tout, mais aux marches du ciel céleste notre bonne nature nous retient de céder au moindre penchant à massacre ou morose morosité - c'est pourtant vrai que nous voici frais et dispos.

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    43. Tout en dansant

    Le trouvère se trouvera là prêt à trouver. Les angles des pyramides sont propices au funambule. Un extrait de cerveau de momie suffit à refonder une lignée de tailleurs de pierres à partir des lunaisons où celle-là se substituèrent aux crânes - avant ou après, selon la conception du Temps envisagée et la considération des circuits filtrés par la corne d'Amon. L'équilibre des parties pensées et dansées s'est maintenu mystérieusement en dépit des sept cents mille volumes brûlés en Alexandrie, y compris la story de Manéthon cristallisant (disent les mémoires virtuelles) les secrets antiques, mais une coupe de la douleur du danseur de corde relevé d'une longue infirmité est une mer du monde, et le monde entier, perdu comme lui, veut prendre son envol à cause de son amour plus léger que le désir l'élevant au-dessus de l'eau claire que son reflet même ne troublera pas. On ne se délivre pas du corps au seul bagne de la barre, mais l'Apprentissage ne souffre aucune négligence, de sonnet subtil en pierres à joints vifs imitant le ciel au-dessus des tombeaux, et nul qui s'est défait des leurres des Tours d'illusion ne restera sans eau pour le boire.

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    44. Sous les arceaux

    Le Poème est une cage de Faraday. Tous vocifèrent à l'entour, salaloufs et sicaires de tous les sigles ramassés par les escadrons au tréfonds des favelles jouxtant les barres des Horizons Barbecues, mais nul griot ne moufte dans le roseau. Tout le jour ils vont vitupérer et trépigner sous les baies blindées de la Tour du Lien où se tissent les litanies à flux tendu de suavité simulée, et des colliers de fleurs virtuels à feinte lénifiance feront l'appoint pavlovien, vous pouvez copier/coller: tous seront bientôt fans furieux à l'arrosée du Dinar, puis la montée se fera vers d'autres extrêmes, des discos aux tranchées, jusqu'au vert militaire et au sang bien noir. Cependant le Poème tient bon en ses arceaux de nuances d'osier aux mailles plus serrées que doubles croches de fugues aux espaliers de hautes portées. On voit bien de quelle guerre il s'agit toujours et encore: le langage une fois de plus est l'antidote autoprogrammé dans le vers-qui-de-plusieurs-vocables-refait-un-mot-total, et le verbe revigoré se fait chant de cristal dans la nuit des hulottes. Autant dire, Prénom Stevie, que l'on frôle là le tison d'écume et le sang de gloire en regain de montage. Le Poème s'allume de ses feux réciproques dans la guérite de douceur imperméable à la pluie givrante des cris les plus gutturaux et des cimeterres, et vous verrez ce que vous verrez de la vidéo tournée en temps réel remastérisé par le DJ soufi de service, et les regards bientôt relevés de loin en loin, et les visages s'éclairant à la seule écoute de ce murmure. Mais là encore: minute, papillon ! Car le temps convertible suppose lente, douce, obstinée préparation, sans lequel rien ne perlera de la secrète semence.

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    45. L'humour de Pony

    Certains d'entre nous supporteront le Format, quelque temps encore, mais d'autres non. Si la vie de Pony ne tenait qu'à un fil, il se résignerait peut-être à tourner en rond  dans le manège habitudinaire. La fatigue, la mélancolie ou la banale paresse psychique voire physique expliquent souvent les résignations courantes. Pourtant cet original de prénom Ronnie n'en a jamais fait qu'à sa façon de facétieux drille à la fois virtuel conteur urbain de bars louches et postsocratique à développement durable, pote de l'itinérant poète SDF Salade.

     

    Le psychorigide puritain formaté à la Tour du Vrai, siège de l'antiphrase spirituelle où se distribuent les gélules de Davamesc Toutes Croyances Fondues, fulmine en découvrant par sa webcam de surveillance que l'élément suspect Ronnie Pony va  pour s'extraire du Format dans la tradition médiévale consistant à "dépouiller le vieil homme". 

     

    Les obsessionnels ludiques auront ta peau, méchante sécheresse de coeur: les ressources du joyeux et du rebondissant sont à jamais inattendues, mêmes des vieux chevaux de retour, et ne croyez pas les arraisonner jamais, vous autres les désaxés du Bien !

     

    Pony s'extrait de sa boîte d'os dans un grincement de cervicales et non sans courbatures à tous les virages. On a mal partout quand on a fait sans coup férir son job régulier de bribe en boîte, mais l'exercice zygomatique prépare de longtemps aux franches rioules à venir par les allées des jardins espérés, la forme ayant sublimé le Format. 

     

    Les amitiés et autres amours plus ou moins fantasmagoriques des Réseaux sont presque à tout coup à surprises, mais là encore l'organon s'adapte à la fonction lyrique au petit bonheur des pacifications certifiées devant Dieu ou ses avatars, dits Les Dieux, ou les messagers de ceux-ci, ou de Celui-là, aux visages reflétant le Secret.

     

    Le pur amour n'est que d'expérience, mais le pauvre Pony, dont l'âge oscille entre 7, 700 et 7777 ans - poète tang ou Pharaon enfant cueilli à la fleur de l'âge -, n'en parlera jamais qu'en âme et confiance.

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    47. Nos tendres chairs

    Nous nous poussons dehors sans impatience. Nous sommes au parfum. Le petit chat, l'oiseau sur le macadam, notre petit Filou que nous avons tant cajolé nous tirèrent nos premières larmes de crocodiles, après quoi tout s'oublie quoique pas vraiment.

    L'horizon est-il le mur du ciel ou la mer à saveur de vin que l'aurore aux doigts de rose fait paraître éternelle ? 

    Longtemps nous l'avons su de sûre certitude, trépignants de discours à renfort de citations et autres formulaires du Savoir sachant ensaché, puis nous sommes devenus, comment dire ? Plus réels, ou plus précisément: plus sensibles au plus-que-réel.

    Avant de tenir, dans tes bras, ta mère ou ton père aux yeux clos à jamais, tu ne sais à peu près rien de tout ça, pas plus qu'avant de tenir, dans tes bras, ton premier enfant.
    Ensuite nous avançons plus tranquillement vers les là-bas bleutés qu'on dit parfois un Ailleurs à majuscule, et c'est là qu'il faudrait laisser venir l'immensité des choses, mais cela aussi s'oublie ou se néglige avant le lâcher-prise qui seul permet de tout mieux voir, de mieux tout sentir et de le dire, enfin ça dépend des cas.
    Nous n'avons pas encore réussi à découvrir le secret, mais nous sentons, nous pressentons, nous supposons, nous subodorons, nous savons même qu'il est là, jamais éventé par la Tour du Savoir.
    Cela relève-t-il d'un article numéroté du Code de la Foi ? Pas forcément, mais rien n'est à exclure de notre anti-système d'inclusion.
    Prénom Max, notre guide en ces régions préambulatoires, nous souffle ce matin, ou ce soir - peu importe le temps puisqu'il est suspendu voire aboli avant d'être retrouvé - que la liberté serait et sera cette disposition associative remontant aux conditionnels de l'enfance.
    Nous nous poussons gentiment dehors, le plus petit le plus grand la plus ceci et tous ceux-là, sans oublier qu'il nous reste encore, à acclamer tant et plus, la fête inconnue et colorée.

     

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    48. Petite

    Bombée et à mégatonnes mais jamais elle n'exploserait au-dessus des populations endormies, ça jamais elle n'oserait, jamais ne se le permettrait, jamais ne se serait pardonné ce péché mortel mondial.

    L'extraordinaire énergie de Petite. Soldat Petite la bientôt générale à la Dourakine médaillée des plaies et rechutes, jusque plus un fil de soie sur l'occiput. Petite peaufinant alors son numéro complice avec le clown Patate pour l'agrément des autres glapions chauves de la Division. Ah la paire !

    Rien ne se compare au sourire désarmé d'un enfant malade, mais Petite à ce moment-là bouscule: allez allez les violons, rengainez l'étui !

    Les théologues de la Tour du Vrai disposent de Dossiers anamnésiques anciens ou plus récents, et c'est toujours avec la même componction carnassière qu'ils rôdent autour de Petite, qui les moque et les horionne. À l'un d'eux qui vient vers elle ce matin pour la remercier de lui donner du courage, elle tire le nez. À tel autre qui lui demande si elle croit qu'il y a quelque chose après, elle répond allègre: après quoi ?

    Ainsi le minime fut-il magnifié quelque temps, pour devenir légende et force. Ainsi l'immortel en Petite a-t-il investi l'esprit du conte et survit-il dans nos capsules mémorielles. 

    À la fin Petite était vraiment très, très, très fatiguée. 

    Vous croyez que c'est facile, vous autres fringants et pimpantes, de se vider comme ça de ses humeurs rieuses sans faire exprès. Vous croyez ou vous croyez pas, d'ailleurs c'est égal - à un moment donné tout est égal aurait-elle pu soupirer.

    Mais non: bombe atomique d'un dernier sourire: Petite surnaturellement se redresse et fait la pige à tout ce qu'elle sait qui vient que nul ne peut savoir. Enfin bref: Petite sera l'un des bons souvenirs d'enfance que vous vous raconterez plus tard, là-bas par les allées des jardins espérés, les impayable mines de Petite, les facéties, les niches, les farces et attrapes de Petite. 

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    49. Battantes et performers

    Au top du running tout fait corps en parfaite fusion scandée à frénétiques turbines et pistons, et là c’est carrément l’Xtase à giclées. Toutes et tous sont en outre en phase avec les milliers d’alvéoles hyperactives de la Tour du Format et sur les nébuleuses  d’écrans réseautés au moniteur central de l’Hypercoach.  

    Le méga projet des Jeux Olympiques du Sexus reste à finaliser dans l’optique souveraine de la Performance, nation par nation et toutes sectes redimensionnées à la conviviale, mais l’entraînement à sec fonctionne déjà en mode programmatique intensif et l’on n’arrête pas une équipe qui gagne.

    La multinationale avant-garde des Battantes de l’Aérobic est actuellement la mieux rodée sous l’aspect des mouvements collectifs à la coréenne, réglés selon les nouveaux algorithmes appréciés dans les entreprises. Le potentiel d’intégration du Drill gymno-industriel rèvèle chaque jour de nouvelles ressources en termes d’individualisme dépassé. La vanité typique de l’ancienne pom-pom girl cède le pas à l’orgueil autrement légitime de la Battante anonyme mais à la fois irremplaçable dans le système floral du Show médiatico-militaire. Cet effacement au bénéfice du groupe  mérite révérence et d’autant plus que le fuselé des corps y gagne.

    Côté Performers, dont tout a été dit et répété des exceptionnelles avancées en matière de sublimation stéroïdienne, les observateurs signalent le nouvel accent porté, au stade du recrutement, sur le brainbuilding. Mister Sexus à venir aura surdéveloppé son mental gagnant, sous peine de perdre des parts de marché. Mais cela, qui le souhaiterait dans le périmètre sécurisé des Tours d’illusion ?

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    50. Ressources humaines

    Les chasseurs de têtes n’eurent qu’à se conformer aux directives du Top Office pour investiguer selon les besoins de la Structure en voie de recomposition, entre la deuxième et la troisième Crise, donc bien avant les premiers défenestrés et autres dommages collatéraux inappropriés.

    Le lancement du Concept fut l’occasion de goûters dînatoires conviviaux dans les Espaces Détente de la Tour d’accompagnement, où le Think Tank fut présenté aux collaboratrices et collaborateurs de l’Entreprise, en présence du Chief Manager Herr H. et de sa secrétaire générale Frau Sauersaft. À la même époque furent élaborés, en ateliers créatifs, les premiers modèles de Demandes de Licenciement rédigées par les candidats eux-mêmes, dûment encouragés par les accompagnantes et accompagnants du Service et Frau Sauersaft elle-même - jamais à cours de Ressources Humaines soulignait-elle un peu sardoniquement avec son accent de Lübeck, ach so wie so; et sa langue et ses talons claquaient de concert.

    Les sempiternels drames humains, considérés à cette hauteur et dans une perspective positive, furent progressivement rayés des statistiques officielles du Service, conformément au pari optimiste de Frau Sauersaft, adepte de la première heure du win-win. Conjointement, la pratique généralisée de l’Excuse Solennelle marqua l’évolution des rapports entre traiteurs et traités, dans un esprit de réelle reconnaissance réciproque.

    Un climat quelque peu délétère, au demeurant, lié à la nouvelle période dite des Fusions & Fissions, troubla les relations internes du Service et l’ambiance générale des Tours d’illusion, puis arrivèrent les nouveaux formateurs malais dont l’efficace sidéra les Top Dogs, jusqu’aux récents effondrements spécifiques - mais là c'est un autre bronx...

    À  vue de nez, le déformatage de Frau Sauersaft n’ira pas sans problème, mais c’est son challenge. Quant à Herr H., nul ne dépend plus de lui-même que lui, et son choix sera ce qu’il décidera en pleine conformité avec son éthique luthérienne et compte tenu, au final, des menaces planant sur la notion même d’accompagnement - et donc sur la Tour elle-même en tant que telle.

     

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    51. Passe-passe

    Les illuminés grabataires perpétuent la longue lignée du lyrisme libérateur, non sans recours aux apolliniennes sources et lumières, avec cette discipline absolument rigoureuse, quoique adoucie par l’âge, des ancien athlètes du Jarret et de l'Intuitif.

    La position couchée est propice à la méditation de qui en a vu de toutes les couleurs et a bifurqué un jour ou l’autre vers l’aquarelle ou la composition de haï-ku, pour faire simple. De nombreux autres exemples sont à disposition dans les archives de nos  roulottes.

    Ce que le philosophe libéré des systèmes couche sur le blanc de son papier-sommeil a la transparence de l’œuf miré par l’Amoureuse. Imaginer Sisyphe heureux n’exclut pas le type au pieu, et l’on ne sache pas que se figurer le Messie allongé ressortît au blasphème en dépit des énervements de Prénom Paul.

    La sortie des formats  ne sera jamais conforme qu’à la forme à venir de chacun du fond de ses âges, étant entendu que chacun pressent d’enfance quelle forme accomplie pourrait être la sienne, sans stresser. 

    Un employé de la Banque soumis à de stricts horaires et planifications peut échapper à son format d’homme-tronc des guichets en se consacrant les dimanches d’automne à l’observation solitaire et muette des étangs des Dombes sous la brume opaline, autant qu’en exécutant les variations Diabelli au dam de son épouse à jamais rétive à la musique et à toute autre sorte d’attentat au format domestique et caissier. Le Drapeau de Madame est sa culotte : marchons au pas ! Pas de quoi stresser, une fois encore mais la rupture, en l’occurrence, s’annonce quelque part.

    La sortie des formats n’est pas une fuite non plus, moins encore une chimère ou un renoncement à teinture d’entropie: c’est l’opposé dynamique de toute abdication, mais tout en douceur, tout en ruse d’expérience, tout en prudence hardie et en détermination fine – tout à l’accueil restauré de la bonne vie décorsetée et décasaquée.

    Une ligne de partage aussi fine qu’un cheveu d’ange ondulant dans la brise, marque la délinéation de cet espace que nous sentons vital même sans y penser, préférant trop souvent nous replier dans le Caisson, mais c'est lé que s'annonce ce matin  ce grand appel d’air aux derniers contreforts des Tours d’illusion où s’ouvrent, de loin en loin, des portes et des portes...

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    52. Les gestes reviendront

    Retrouver la palpitation sans pareille de l’intime pourrait constituer un début d’exercice incessamment régénérateur chez les cadres moyens éreintés par les cadences d’enfer de la Tour d’Austérité, loin de tout regard, et pour le seul plaisir du geste, en jupon et sans bretelles.

    Bientôt d’ailleurs, ceux-là ne supporteront plus la gouverne d’aucun Dressing Code en rapport avec leur activité à la Tour d’Austérité où se programme l’appauvrissement généralisé des populations et autres tribus, concentrant verticalement la plus outrageuse quincaillerie de luxe, implants à millions et prothèses toutes fonctions. Tout ça leur fout la gerbe, pensent-ils sans le dire en quittant tous les matins leurs alvéloles des Horizons Barbecues, mais la Dette leur lâchera bientôt la grappe, ajoutent-ils  à la pause turbo de midi, comme le Brésil et les pays qui en ont. 

    La nudité intégrale n’est pas conseillée (nous ne dirons plus jamais: interdite) dans l’exercice préambulaire de la danse reconnue comme élément fort des nouvelles applications de la Recherche neurolyrique en matière  de douceur ajoutée. Les parties dites sacrées resteront donc au buisson, en revanche les tenues seront allégés à volonté, à tous les sens du terme. Les cheffes de projet émancipées n’iront  plus en pirogues chaussées de leur cuissardes Pucci. En outre ne pas pouvoir s’imaginer en simple marcel non marqué à son premier rendez-vous matinal avec soi-même, signalerait également chez le trader commun, un manque patent de simplicité – à corriger.

    Le corps sera donc retrouvé dans un premier temps, par les aspirants aux jardins, comme utopie réalisée d’une forme dansante coïncidant naturellement et surnaturellement, en chacun, à son inscription hélicoïdale programmée de longtemps, sauf que l’allusion se dissout dans la conjecture sorcière à l’instant même où la danseuse lève réellement et surréellement le pied et que le danseur lève réellement et surréellement les yeux au ciel ne montrant rien,au même moment M qu’on pourrait dire Mystère (mais ça se discute), de ce qui spatialement et stellairement – on pourrait même dire : follement, vu que ça semble aller dans tous les sens, danse en lui.

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    53. Effusion des fuseaux

     

    Les Chœurs d’Hypnos ont relancé le goût et la pratique des expressions collectives de plein gré et sans usage de prétexte ou Propaganda, en toute gratuité et joyeuse troupe.

    Les premiers soulèvements spontanés de résistance chorale diurne ne furent même pas relevés par les capteurs médiatiques des Tours d’illusion, bornés qu’ils étaient aux zones populaires subalternes restées marquées par la mémoire des villages. Mais bientôt leur succédèrent, possiblement issues du même Appel, des rumeurs de schubertiades réitérées, puis des fragments d’hymnes, de vivaldiennes ou  mozartienne envolées,  ou montés des soutes de tel hosto-cargo à l’amarre fluviale : des fragments improvisés de spirituals repris à pleines gorges par d’anciens esclavagisés se soignant le cœur dans le coton cruel, et voilà le plat des mains très vieilles ou très jeunes se rejoindre en tagadam de tam-tams de loin en loin entre les blocs et autres parpaings de townships – ah mais nom de Dieu la Musique revenait !

    C’était dire, mais sans le dire aux estrades, qu’un sang nouveau se reformulait, non formaté, jointoyant de jours en nuits les anciennes pratiques par appel d’harmonie et de cordiale allegria. L’antique poussée du chant primal repris en chorégies se manifestait ainsi dans les corps nombreux aux cœurs pour ainsi dire transvasés, retrouvant bien lisibles, entres les lignes scannées à vue, les partitions paroissiales de toutes obédiences.

    Toutes et tous par la suite ont cependant été sidérés d’entendre, venus d’on ne sait où ni par quel miracle réordonnés en timbres et tessitures, ces fameux Chœurs d’Hypnos rejoints de nuit en nuit par de plus en plus de voix très cristallines ou très ambrées, dorées à la feuille byzantine ou violacées par les gutturales de la Soul, toutes s’ajoutant à toutes et défiant toutes ensemble toute masse relevant du seul Nombre.

    Le Chœur a ses réseaux que ne connaît que la Belle Inconnue à l’infaillible Oreille, mais il n’est que de se mettre à l’écoute, loin des programmes listés aux Tours d’illusion, pour constater les bienfaits par  fluide simplicité de ce retour de sources.

    Les matinales vocalises  des merles de nos jardins et bocages sont toujours propices au recouvrement foncier, par mimétisme,  de notre tonalité sans pareille. Qui n’a pas merlé le matin merdera dans les heures, rappelle le Vieil Arbre dont les racines, à la brune, se déprendront de la terre à l’appel indigo de la nuit multipliée par trilles et roulades, chardonnerets et rossignols - à jamais présences saintement profanes, prédictibles aux jardins espérés.

     

    54. Songeuse en fantaisie.

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    Et naturellement on se gaussera de quiconque prétendra modéliser les tenants et aboutissants de la créativité fantaisiste, où nous voyons le substrat même d’une joie techniquement inexplicable mais renaissante tous les jours.

    L’effervescence  imaginative n’est pas, cela va sans dire, donnée naturellement ou surnaturellement à tout le monde, ni même préférentiellement aux femmes d’âge portées à la mélancolie et au comique de défense. Il y n’a pas de règle, mais peu de rêveuses à la peau trop sèche ou trop osseuses d’angles. L’idéale rêveuse évoquerait physiquemenet la poire ou la quille, la baleine ou la truie en jupon de soie, étant essentiel que sa chair danse et pense dans sa souple enveloppe sans cesser de diffuser son aura.

    L’aura de la Songeuse en fantaisie la distingue au premier regard des Attentifs, comme il en va des lucioles. Nous savons déjà les multiples guérisons survenues à la seule vue des lucioles, et de même pouvons nous attendre des miracles de l’activité future réhabilitée des Songeuses en fantaisie.

    Les yeux fermés, dans la chambre particulière qu’elle réserve à ses greffes de vocables et jongleries d’images associées, combinant à l’instant l’évocation verbale du gouvernorat du renne blanc et les hymnes appropriés, elle suscite et capte à la fois l’apparition du Merveilleux et de son adversaire à paupières de suie, crépitement alterné de sens et de ratiocinations vides, de miel conçu et de fiel déchu : descentes et remontées vertigineuses dans le Grand Huit retrouvé des trouvères à seule fin, les yeux toujours clos, de dépassement du coma rationnel.    

    Le statut conventionnel pseudo-poétique de la fleuriste n’exclut pas les échappées de la fantaisie, mais la discipline de la Songeuse certifiée (il y aura des certificats) requiert une absolue rigueur dans le lâcher-prise. Sachons lui montrer notre reconnaissance.

    En attendant, la neuve lumière n’est pas accueillie selon son rang aux cloisons aveugles des bureaucratique Tours d’illusion. Plus tard nous dirons en persiflant à moitié : faute professionnelle grave. Mais ne poussons pas à la Roue cosmique : le temps perdu nous en fait gagner le long des rivières et par les squares où tout reverdit…

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    54. Bad Brother

     

    Leurs gueules d’arnaqueurs suaves ne s’effaceront pas de sitôt des écrans de partout : des houles de foules n’en finissent pas d’onduler sur les pelouses  et dans les stades, on psalmodie à tout sabir en écho à la mielleuse cantilène diffusée en flux tendu de la Tour du Vrai, les effondrements que vous savez n’ont fait que relancer à foison exponentielle l’extension de la lutte du pseudo-spirituel à vocation boursière, bref c’est l’horreur orchestrée par les cravatés du Copilote.

    Que nul ne nous soupçonne pour autant, dans les tribus et les assemblées, de moquer la ou le crédule avec ou sans coussin perso pour la genouillade : nous accordons flexion de révérence à toute ferveur et toutes variétés cultuelles à trinités strictes ou dieux multiples arborant trompes ou mandibules. Nous nous inclinons bien bas tandis que s’élèvent les milliers et millions d’yeux grand fermés ou entrouverts, et les tressautements à syncopes du candomblé ne nous disconviennent pas plus que les murmurantes litanies des lamas lunaires aux vires himalayennes, sans parler des modulations animistes ou résurectionnistes de partout.

    Belle est la foi quand elle est foi. Belle est l’élévation du regard de quiconque vers le ciel qui est plus haut que l’horizon coffre-fort. Belles sont lesmirabelles du Seigneur au jardins de tous. D'ailleurs notez ça quelque part : nous aimons  cette appellation de Seigneur. 

    Cependant les lois perverties par antiphrases  des Tours d’illusion, donnant pour Tour du Vrai le centre administratif et financier des réseaux de propagande lucrative du fantasmatique Copilote, ont pour corollaire naturel le rejet brutal, aux portique de ladite Tour du Vrai,  du susnommé Seigneur identifié comme raclure de bas-quartier sans badge.

    Cela distinguant, of course, Bad Brother le télévangéliste badgé, proprio de multichaînes de ventes d’indulgences à la criée, chances de votre vie à checker dans la minute, Santa Claus en multipack et le ciel pour Bonus si vous crachez le dolly-dollar avant la pub.

    L’arnaque sectaire produira longtemps encore de ces faux apôtres à limousines et bagouzes, mais d’autres faims sont attendues qui en feront apparaître la nullité lustrée. La gueule de Bad Brother s’effacera donc et ne lui jetons même pas la pierre à la fin : il ne fut à vrai dire qu’une tronche de tire-pipe au Luna Park de la fausse parole, un pantin de l’Oecumène comme il y en eut en surnombre au pourtour des empires d'âmes dévastées ou frappées d’amnésie.

    Notre montagne de foi ne s’éboulera pas pour autant, nous qui croyons à l’asphodèle et à la bonté du jour, à l’exquise fraîcheur conseillère des torrents matinaux, à la remontée des saumons par les éviers des squats et aux voix  de partout des bardes et des veilleuses, des ménagères à leurs vitres d’avril et des souffleurs de verre dont le feu rendra au ciel sa plus belle eau. Allez croyants et mécréants, croyons et croyez aux couleurs du Crayon...    

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    55. Résilience des squats

    Les aires du vide se jetant en hauteur, de Skyscrapers City à l’Allakbarsaoud, et de Shangtown à Poutingorod, la réquisition naturelle et très en douceur des squats de toute espèce s’est accomplie à l’horizontale selon des processus évidemment applicables (voyons large et loin) aux terres volées et aux sous-sols pillés par les prédateurs en costards.

    Nous étions déjà très en avant, très avertis des retombées collatérales des prétendues révolutions, très au fait du mimétisme accapareur des Nouveaux Masques; nous étions devenus trop lucides, aux marches de quel nouvel hiver nucléaire, pour nous abandonner au mouvement violent des désespoirs djihadistes ou néo-nihilistes et de tant d’autres saillantes fractions frottées de vindicte à kalache.

    L’esprit de vengeance est ignoré du tigre le plus terrible au bond et de forte denture. La primaire pensée des fils de bourges ne s’impatientant que de virer le patron de son patronat et d’y poser leur  jeune fessier, tout papa piétiné caca, fait aujoud’hui figure obsolète, presque de guenille de mémoire fleurant le caleçon malpropre et les premiers poèmes à messages – les militantes avaient plus de gueule avec leurs mèches bleues et leurs sèches gitanes ! Du moins l’époque avait-elle son charme entre Big Sur et les allées du Luco. Cependant, toutes différentes sont les modifications harmoniques, personnelles, villageoises, citadines et planétaires que nous envisageons à l’heure délicate.

    Les immensités immobilières mises en coupe et à sac, sous les instances humanitairement illégales des Lois du Marché, par les associations de malfaiteurs tous tenus aux couilles par les liens de la Centrale d’illusion, ont fait l’objet des premières réappropriations massives des maisons barrées au temps des Subprimes, devenues squats par consentement populaire et redevenues maisons dans la foulée, à grand renfort d’enfants très sales et très joyeux.

    L’enfant sale est une conquête de la douceur, au même titre que l’intime Christ d’avant les Temples et Croisades. La guérison des quartiers humains vilipendés par les usuriers en costards et leurs mercenaires coupant et recoupant toutes les dopes, se fera lentement, jardin par jardin, de butagaz en pipes à bois et sans contrats que de mains vives, dans l’esprit artisan, pour ne pas dire artiste, de l’architecture sans architecte de bonne tradition troglodytique ou romane.

    Et quand on dit squat, s’entend : toute maison reprise en souriant, selon les vraies Lois non écrites du cœur mondial, aux accapareurs tacitement dépouillés de leurs droits - donc toute maison, tout quartier, toute zone habitable aux fenêtres donnant sur les jardins espérés.

     

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    56. Mélancolie

     

    Mélancolie se sait sous surveillance mais elle s’en contrefout.

    La pensée libre, et jusqu’à la libre disposition de nos apparats vitaux (disons pour faire court : le sexe, le cœur et l’esprit) avaient été de plus en plus soumises, les années allant, circonvenues et parfois même traînées aux prétoires après arraisonnement des Ligues de Vertu  contrôlées de près ou de loin par les instances de la Tour du Bien, projection verticale de l’Axe autoproclamé.  Le Bien nous devint ainsi momentanément suspect, voire odieux, sous l’effet des insidieuses lénifiances des ouailles de la nouvelle Secte des Prudes à double langage, contemptrice de vétilles privées et gloire aux marchands d’armes. Disons : momentanément, car tel délire américain, pernicieux défoulement de complète tartufferie, ne tarda point à soulever saines réactions de bandes débandées en tribus libertaires de tous les âges. La lecture de Walden revint alors en vague, les Attentifs et les Ardents des continents raillèrent de concert la pruderie faux-cul tous azimuts, et tout se mit à tanguer entre deux jetées, les uns invoquant Thélème et les autres multipliant webcams et branlebas de délation puritaine .

    On voit hélas partout, malgré tout, les dévots se shooter de plus en plus à la moraline et s’inoculer l’Hormone de Bonheur, sinistre pharmacie del’Optimax. L’ère du sourire simulé fait date, et gare à qui fait sa gueule ou se dégagerait du champ panoptique de positive humeur pavlovienne, gaffe à qui tenterait de respirer ou de gamberger à sa guise sur son ponton perso ou son tricot fantaisie.

    Or, curieusement, par tout cela Mélancolie n’a jamais été touchée, mais jamais jamais. Le puits de larmes qu’il y a en elle l’a protégée de la stupidité moralisante des hoiries et des conglomérats paroissiaux ou sociophiles. Ce n’est pas qu’elle ne soit que détresse: pas du tout. Mélancolie est aussi pleine de sourires qu’elle dispenses aux oiseaux des haies, aux lagunes et lagons, à l’eau qui monte et descend selon les heures et les aires, aux enfants à baballes ou aux vieux à babil.

    Mélancolie a vécu plusieurs vies qui ne lui inspirent que reconnaissance en dépit des tracas. Je ne connais point d’autre grâce que d’être née, songe-t-elle à l’instant, et ses enfants à elle, répartis en divers pays, tous ses amants et ses maris (ça fait du monde) ne diffusent plus en elle que des sentiments épurés, à l’aune sereine de la première séparation à lancinants refrains finalement sublimés. Bref, Mélancolie incarne tous les cas de figure d’une vie vécue et restant encore à vivre, si possible beaucoup.

    Les aigres et les impatients, les sociaux et les moraux, les avides et les envieux de tout, les obsédés de météo et les affligés pour rien en veulent à Mélancolie de sa pleine disposition d’elle-même, en jupon ou accoudée au zinc d’un bar quelconque, et plus encore de sa songerie sans fond et de ses gestes gracieux pour personne, mais c’est trop peu dire qu’elle s’en balance puisqu’elle les a zappés de longtemps et pour toujours.

    Mélancolie ainsi résiste en douce à la précipitation de tous aux coffres et aux bilans affolés. Tout l’émeut de la vie vivante, mais rien ne la touche de ce qu’ils appellent, graves, Les Affaires. Ainsi Mélancolie, bonne conseillère future aux jardins, se diffond-elle en sa rêverie.  

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    57. Nous autres

    Tous tant que nous sommes ignorons à quel point nous sommes aimés, mais nous n’en sommes que plus redevables en silence, sans trop oser dire aucun Nom. C’est que les Puissances nous dépassent, qui inspirent les décisions et les revirements ou les changements de masques et de formules soumis aux règles dont nous ne savons que les effets d’épicerie et autres nécessités premières. Nous avons bien entendu dire que des armes étaient fourguées avec des croix et des insignes d’autres croyances, mais un très ancien esprit de famille nous soude à nos corps et nos chromos transmis de la main à la main, et ce qui se passe dans les Tours nous est plus lointain que le remuement obscur des fosses marines.

    Une vie, la vie, nos vies restent possibles et paisiblement entre gens-là que nous sommes sans malice ni maléfice autre que le trop peu, mais entre gens qui se supportent dans leurs lainages, alors que nous savons là-haut les combats sans merci des envieux richissimes se déchirant pour la maîtrise de la Force et de la Cotation. Nous savons certes un peu de tout cela par les romans de gares et d’aérogares, sans jamais espérer ni même aspirer à rejoindre ceux-là qui nous apparient au néant des choses, nous trouvant fort bien entre nous avant et après la soupe de tous les soirs et divers plats selon les jours.   

    L’idée selon laquelle tout artisan libre ou tout grutier, toute modeste modiste ou toute soignante avisée devraient forcément suivre l’info  ne nous a jamais réellement atteints ni fait varier nos accoutumances ou nos addictions le plus souvent débonnaires, du crochet au cigare. Ce n’est pas que nous nous foutons du monde : c’est que la vie ne nous informe jamais de ce qu’elle sera tout à l’heure, sous un ciel que nous prenons comme il vient.

    Nous avons été élevés en sabots par des Attentifs et cela marque. Longtemps nos enfants nous ont collé au cul et nous avons aimé ça, autant que de humer l’odeur de leur cheveux juste lavés ou de les contempler au sommeil. Les Tours d’illusion surgirent plus ou moins à notre insu, sans nous couper de nos sources ni de nos racines et moins encore des chers anciens goûts de sucre d’orge ou de réglisse chez l’épicier,  ou de bois doux ou de panicaut à chiquer le long des ruisseaux à  écrevisses.

    Nous sommes concrets comme des lanternes ou des entonnoirs. Nous ne sommes pas sûrs d’être aimés de Dieu, faute de signes, et pourtant nous en aimons l’illusion féconde - rien à voir avec les faux semblants des Tours – et nous aimons créer en procréant d’autres chairs aimables ; à vrai dire nous n’avons jamais cessé de vivre en ce lieu qu’ils appellent les jardins espérés, où nous sommes nés et vivrons notre temps.  

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    58. Casa Grande

    L’épouvante naturelle qu’aurait dû susciter la festive imbécillité du surnombre trépignant ne nous atteignit jamais. Le cuir de nos masques et les doublures de soie de nos basques nous protégeaient, saltimbanques de haut lignage que nous sommes, de toute assimilation à la multitude sans visage et toute sapée de fringues à marques, toute à tressauter à l’unisson des machines programmées; mais tels signes visibles ne disaient pas notre effroi et notre rejet plus abyssal du martèlement mortellement binaire à pistons formatés barattant le vide des Parades.

    C’est que nos fêtes ont toujours eu et toujours auront une autre magie à masques et féeriques métamorphoses, au gré saisonnier des lumières et des soifs de pluie ou d’enfants, des printemps torrentiels aux amours buissonnières et par les villages, les feux, les rivières, les saintes bornes ou les appels vers d’autres cieux sauvages, et la mer et les îles à totems.

    Comme on fut bourreau de père en fils aux ères de rigoureux pouvoirs déclarés divins de princes en prélats, nous fûmes trouvères et jongleurs dynastiques, ou grimaciers d’élection spontanée, mais tous de métiers appris sur le fil de danse et de transe, prompts à ravir de concert reines et peuplades.

    Nous nous amusons beaucoup d’être, aujourd'hui encore, ce que nous sommes en joyeuses tribus, réunies sous le toit commun de la même rêverie musicienne, à l’écart des défilés monstres à croupes secouées, nombrils et tétons à l’unisson monomane de la battue, tout encadrés de tankers à brigades d’immédiat nettoyage – tout cela nous ferait chagrin si nous n’étions de vieille souche confiante en la juvénile ressource de ruer soudain de travers.  Point d’or ni de cendres à la Parade tournant à vide au cycle répété du branle, et puissiez-vous ne pas vous éclater deux fois plutôt qu’une.

    Nos fêtes sont graves et légères depuis la nuit des âges et nous revoici sur le parvis de la maison des jours, tous nantis de savoirs et malices, levés à  la fraîche soleilleuse et tout prêts à la relance d’hilare humeur et bons tours de verve.

    Casa Grande, là-bas, au mitan des jardins espérés, sera notre apache cahute et lieu commun de bienveillantes retrouvailles, au biseau d’autres départs, - ah mais c’est aujourd’hui Portes Ouvertes : à nous la parade et le paradou…     

     

    59. Prédateurs

    Numériser 4.jpegOn les voit partout à tous les étages des Tours d’illusion, calés dans les sièges qu’ils occupent de siège en siège en attendant le Bonus, à se prendre pour les maîtres du monde. Or ces laquais de  morte matière ne créent aucun pactole avéré. À tous les étages et de sièges en sièges ils ne font que siéger en ricanants pillards sûrs d’avoir assujettis ceux qu’ils déclarent paumés des gadoues. Le pillage les fait ricaner de siège en siège aux heures de grands afflux chiffrés des produits de structures, tandis que par le monde les terres et les chairs paumées à gadoues  n’en finissent pas d’endurer sans merci.

    Les prédateurs siégés étroits ont aussi peu d’odeur que l’or en barre ou en barils, leurs émanations n’étant plus que celles de leurs fioles à marques mondialisées en usines de senteurs et saveurs de synthèse. Les sudations programmées  des prédateurs siégés exhalent telle ou telle marque en fonction de l’effet de nécessité planifiée. L’effet de tuerie est recherché par contamination de caste avec nuances de bois de batte et de détergent, les prédatrice restant accros à Shrapnel Five.

    C’est trop peu dire que les prédatrices et prédateurs des Tours d’illusion sont au parfum : ils incarnent à vrai dire, costards trois pièces et tailleurs stricts, pompes de transit conurbain et bagouzes à tous les doigts, la désodorisation du monde  où tout poème s’annihile en insignifiance.

    L’origine des meurtres en série un peu partout dans les gadoues ou cela pue encore l’humain n’est pas à chercher ailleurs que là-haut dans les capitons insipides. Les produits structurés ne font écran qu’aux yeux des  larvaires du consentement. Pendant ce temps les webcams tournent à mort dans les abris de carton où l’humain perdure sous le regard veilleur des petits abbés.

    Nous autres les humains de vieille fragrance terrienne ne nous inquiétons plus désormais à vue mais somme tout attentifs au pourtour des jardins. Nous n’avons plus guère de réponses aux ressassées recherches, mais pour trouver nous avons nos trouvères.

     

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    60. Habitus novus

     

    Quant à savoir si Babel relève ou non de la fatalité, cela fera débat encore dans les fumées, mais ce qui pour l’heure est clair et sûr est que l’envolée, downtown, de la ville-monde, reste à nos yeux toute bonne quoique à parfaire.

    Le formatage n’est pas une fatalité du building. Tout gratte-ciel n’est pas tour d’illusion, loin s’en faut, et nous répétons au dam des accroupis: loin s’en faut !

    Toujours nous avons raffolé des hauteurs. Pétrarque est naturellement grimpeur et pas que par surnaturelle vocation à passer du méli-mélo sentimental au poème : il faut aller voir là-haut, au sommet de la tour du Ventoux qu’auréole une dernière neige, l’adorable Provence et les provinces circonvoisines où se répand le sable rouge arraché par le simoun de l’autre côté des horizons bleutés, dans les dunes là-bas ondulant jusqu’aux forêts et grands lacs, et d’autres dunes derrières les lacs, et d’autres mers derrières les dunes, jusqu’aux tours de Mumbai et Shanghai.

    Des tours autant que des déserts l’échappée est possible à tout moment, et tout un chacun sait en son for secret qu’il lui incombe, et à lui seul, de déroger au format des formatés.

    Le style, qui fait la personne personnelle, serait donc une forme fusée, comme en musicienne formule celle de la fugue à doubles ou triples croches et virages contrôlés sur les chapeaux de vocalises.  Le très ancien chant de l’oasis ou de la yourte, tant que l’hymne à la pluie ou les thrènes aux défunts, restent audibles jusqu’aux plus hauts étages des tours humaines , et bientôt l’on reviendra fumer sa clope dans les bureaux aérés, ou s’abstenir en liberté, resplendir  aux guichets, beaucoup parler partout ou se taire et s’écouter se taire, laisser de nouveau les enfants patiner le long des couloirs à n’en plus finir ou se retrouver sur les toits ou le long des balcons des sept blocs des Horizons Barbecues, enfin quoi tout reprendra au zéro de chacun où gît l’infini. Babel n’est punition qu’aux dits des prélats d’un Dieu méchant, qui n’auront jamais fait que séparer un peu plus, au dam des commères de Douala et de l’humaine nature à langue bien pendue.

    Le grand langage des enfants de Thélème reste à venir par les tours et jardins, mais regardons un peu mieux en attendant, nom d’un Dieu bon, regardez : voici la supérette et le bleu ciel de la mobylette hissée sur sa béquille, voilà l’air des forêts sentant bon le frais et le bois coupé, voici les beaux soirs des bars aux flamboiements de liqueurs rares, voilà le ciel bleuet des matins éternels, voici la nuit violette aux cliquetis d’étoiles - voilà les tours et les jardins espérés.

     

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    Dimanches de la vie (61)

    Il importe que les jours ouvriers soient aérés par des fenêtres de temps, si possible avec vue sur le ciel. L’insolence d’une autre vie est exigible tous les jours, mais les gens revenant de loin ont désappris la rêverie et ne sauront s’y abandonner qu’après exercice, donc va pour le septième jour..

    D’ailleurs les vieilles gens accoutument de recevoir leur smala le dimanche, et l’esprit villagoise diffuse alors à l’avenant par les terrasses, à l’applaudissement des enfants.

    Il importe avant cela que les terrasses soient récurées à grande eau dès l’aube, afins qu’elles sèchent au premier soleil selon l’antique règle des empires stylés. Le soleil tard à venir dans les canyons urbains tiédira les murs pour l’apéro oû tout ce monde se retrouvera dans le partage des bonnes choses transmises par les femmes à travers les âges, les hommes assurant l’arrosage des gosiers et les pronostics divers.

    La mémoire des usages friands ne reviendra pas d’un jour à l’autre aux exténués de l’hyperactivité machinale, mais chaque bloc à sa voyante ou son descendant de sourcier si l’on cherche bien, ses vestiges de coutumes et de cortèges à relancer, ses trésors de vocables à recoudre en bouts de phrases à guirlandes et guipures et tout ça va faire des contes et des romances à se répéter d’étages en coursives.

    L’agitation des jours se diluera finement dans la bonace de cette rêverie à très grande échelle seule capable de consommer le vrai progrès de narquoise détente, mais qu’on ne s’abuse point en imaginant quelque utopie nouvelle sans connaissance de cause. À vrai dire, le bonheur tranquille de l’Arche, recomposée en doux mélange de couleurs et sabirs, requiert la plus haute science des ententes à venir et le plus subtil apprentissage.    

    Ce que nous appelons les jardins espérés n’est pas une illusion de plus, mais une disposition des choses à restaurer, une autre vie avant la mort, une plus belle vie pendant la vie.

     

     

     

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    62. Travaux à bord

    Notre révolution douce se fera toute à l’insu des démagos à sourires mielleux autant que des furieux sans style. S’il y a du monde aux balcons : tant mieux. Il n’est point de raison de planquer l’argument ni ses applications vives. Laissons la reptation aux sentencieux de l’arrière-pensée et du sous-entendu lénifiant, et voyons plutôt les choses telles qu’elles sont, à savoir belles et bonnes au regard frais ! Cependant attention : la face claire n’est pas que, ni le panorama, ni la seule exultation de matinal aloi. Contempler n’élude pas colère !

    En fureur alors mais stylée et d’humeur joyce, protestation et ruse d’exorcisme s’imposent aux terrasses, mais là non plus pas que. Car de là-haut s’imposera descente et détours jusqu’au pire, sans céder à l’abattemnent général.

    Timbrer de nouveaux mots et de nouveaux modes de collaborer demain en relance d’antique sera notre réponse à l’époque hébétée. Soyons des aguets vifs à l’écoute de la douceur souterraine filant et faufilant sa fertile annonce.

    Pour lors les couteaux papillons sèment la mort jusque dans les cours d’écoles à l’imitation des malfrats de tout en haut (le tout en bas selon l’axe de nos tourelles) et tout devient significatif de la même aberrance et jusque chez les mieux nantis mais pas que : partout où sont parqués les pauvres le crime les poursuit et les punit de leur prétention à pulluler. Ainsi, sous les mots blasphémés de la Tour du Vrai réunissant tous les Judas de parole et de dénigrement des libres pensers, tout a été dénaturé, mais le bafouement n’aura pas tout atteint, le vent porte les cris transverbérés, des visages ont résisté mais pas que : des regards dans les visages et des âmes dans les regards.  

    Tu crois, petit, que tout est foutu, mais pas que. Là-dessous d’où sourdent les sources, là-bas dans le juvénil vacarme des torrents tombés du ciel, partout où il y a encore du ciel et des sources rebondissent les énergies attendues aux chantiers de réparation, sur l’Arche  mais pas que : aux jardins espérés de notre plus fertile illusion.   

    Et ce n’est pas seulement qu’on y sera réparations faites : on y est. Les arbres poussent à l’insu des hommes-troncs aux évangiles défoliés par les pluies acides, et nous serons du même bois que les arbres, de la même eau que les sources, de la même alchimie que le ciel. 

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    63. Snuff-movies

    On raconte qu’il se passe là-bas de terribles choses, mais faut-il croire ce qu’on raconte ? Et d’ailleurs là-bas c’est loin, loin de nos repaires, peut-être même plus loin encore dans l’étranger sans chiffre, en-deça de toute division imaginable, en-deçà même de toute addition autre qu’imaginaire.

    De malades imaginations ne sont pas à exclure, se rassure-t-on au pourtour des paroisses encaustiquées et autres lieux de discipline  peignée, disons même : de morbides imaginations probablement enfiévrées de Tropiques. Et de conclure que laTournante  n’est point vu qu’elle n’a point été documentée, et les médias officiels des Tours d’illusion de le répéter à l’envi : que la Tournante n’a pas lieu d’être vu que les documents font défaut ou faute de Signal approprié des étages supérieurs.

    D’aucuns (et pas mal d’aucunes ) n’en continuent pas moins de raconter, qui s’en reviennent de là-bas ou parfois même de près de chez vous, et les faits correspondent aux récits précis d’autres témoins oculaires  ou sur la foi d’autres récits avoués, et ce ne seraient point des cas isolés mais un commerce et même une industrie de la Tournante tournée comme un film et filmée en réelle temporalité numérique à giclées spasmodiques de sang sexuel et crochets et couteaux.

    Une immense tristesse en découlerait mais faut-il, une fois encore, croire à ce qui se raconte de moins en moins loin de là-bas. ? Et d’ailleurs qui sont ces femmes de là-bas qu’on profanerait et strangulerait à ce qu’on raconte ? Toutes ces femmes profanées et strangulées ne sont-elles pas de la toute mauvaise vie de là-bas, qui se couchent comme Marie ne le ferait jamais en nos pourtours ? Qui peut croire que des femmes et même filles et jeunes et parfois même pas de l’âge de Puppchen se fassent ainsi profaner et stranguler sans quelque part de morbidité quelque part en elles ?

    Telles ont été, question de se rassurer entre bains lénifiants et prosternations affichées dans les médias des Tours d’illusion, les réponses autorisées à ce qui s’est raconté sans que nul ne soit entendu qui aurait vu de ses yeux ce que documentaient les documents perdus.

    Des membres, d’innombrables membres membrus ont pénétré des cavités, de non moins innombrables cavités bientôt déchirées et déchiquetées au milieu des cris, de profanations en strangulations et couteaux tirés. Au défi des mélodies d’ambiance  ruisselées des hauteurs des Tours d’illusion, les cris primitivement étouffés ont augmenté à l’exponentielle intensité des affres tandis que les yeux étaient pénétrés de membres et de cris - et tout ça était filmé et webcamisé.

    Or à ceux qui non moins nombreux (tant que celles et parfois bien plus) qui s’interloquent à constater la réelle réalité de ce qui est raconté des terribles choses de là-bas et d’à-côté, s’interrogent et s’inquiètent de savoir quoi faire de tout ça, d’aucuns (et nous avec) répondent qu’au lieu de détourner le regard il s’agit de bien regarder.

    Il yaura de la tristesse énorme, encore, et les fosses communes ne cesseront de se multiplier sauf à y regarder auprès et au loin, avant de revenir à la douceur d’exister. Les fosses se multiplieront dans le branle obscène des voracités entretenues au plus haut des Tours d’illusion, mais regardons donc, regardons mieux, osons regarder avant de revenir de là-bas et de partout où le Mal se fait filmer et webcamiser en train de jouir et de tuer en jouissant, regardons et revenons, soyons les revenants de là-bas et de partout où se multiplie le plaisir d’humilier et de détruire - regardons et n’oublions rien de ce que nos yeux ont enduré.   

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     64. Gilda aux bustes

    La préposée aux Nouvelles Affinités travaille à l’instinct séculaire, avec tout ce que lui dicte aussi son sens commun et sa poétique infuse naturelle, voire surnaturelle en ses transes d’illuminations négresses.

    L’appariement des têtes et des bustes n’échappe pas aux données d’un certain déterminisme racial, pour parler un peu grossièrement. Par exemple: le chef d’un Hitler, sur quel torse visser et fixer le chef d’un Adolf Hitler ? La tête à mesquine moustache cirée peut-elle se visser et se fixer sur le poitrail imberbe d’un pur Aryen aux pectoraux travaillés en salle de muscule ? À cette question Gilda répond in petto par la négative avant d’écarter le corps médian d’un athlète aztèque de la grande époque des polisseurs d’obsidienne, puis le sensuel et sculptural haut-le-corps d’un tankiste israélien élu Mister Tel-Aviv après la guerre des Six-Jours. Ainsi Gilda se rabat-elle finalement sur le buste tout prêt, en uniforme peint sur la pierre brute, d’une ancienne statue soviétique décapitée par un obus nazi, et voilà pour l’effigie d’un nouvel Hitler commandé par Devoir de Mémoire aux Tours d’illusion.

    Comme on s’en doute par les jardins espérés, Gilda préfère œuvrer en free lance, en marge de son job mercenaire, à la revigoration figurative d’une humanité future moins intégralement imbécile et meurtrière, moins crédule et moins mallléable que la chair à canon des familles pieuses, moins marshmallow mental et sexuel,supposant toute une redistribution esthétique volontiers épicée de métissages variés, pas mal de bleu dans le noir ou d’orangé dans le blanc, de bistre dans le jaune et de vert Véronèse dans le vieux rose, style Joyeux Tropique et tétons piercés. 

    Recoller de meilleurs corps à de bons esprits n’est pas un artisanat qui va de soi, surtout en période de déprime endémique pour fait de surpopulation, et même quand le courage revient aux périphéries saines des rebelles à l’ancien formatage, mais Gilda relève le challenge.

    Le prénom de Gilda rime certes avec celui de Gaïa, mais les références recuites sont également à repenser,  autant qu’en esthétique le goût gréco-romain ou bénitier sulpicien ou post-punk néo-néo.  Bref, toute flatteuse forme formatée en fitness est à chahuter (songe Gilda) et quelque malice, quelque humour, quelque relance des archaïques goûts sumérien, chinois ou précolombien pourra vivifier l’idiosyncrasie de la nouvelle espèce libérée aux entournures.

    Détail à relever: le bustier de Gilda, façon jupon d’atelier (ou de soirée sexy selon les heures) est agréablement serti de fils d’or et surtout la laisse à l’aise pour opérer.

    On l’a dit et répété à l’envi : rien qui se fasse aux Tours d’illusion, ni non plus aux jardins, ne ressortit à de la création pure. Les créateurs autoproclamés à sponsors fardés, autant que les créationnistes hagards, sont de la même issue que le Cretinus terrestris,mais passons non sans saluer au passage l’art ancien du Bantouland où les princesses, au vieux jadis, se sapaient déjà de soie et d’or.

    Forte de cette sapience infuse, Gilda bosse donc à l’amélioration du cheptel de demain, animaux gracieux non compris : on ne saurait outrer en effet la perfection de la loutre et autres espèces à plumes ou à pattes ou à becs ou à fourreaux d’écaille, incessamment insupérables.   

    La question de savoir quel torse elle accordera à telle tête iroquoise de skinhead teigneux, quel bas conviendra à tel haut mitré, ou comment la récollection des parties se fera dans les grandes et les petites largeurs, tous genres confondus, sera résolue par Gilda dans ce qu’il faut bien dire les règles de l’Art.

    Les casiers de l’engeance formatées, en attendant, restent le matos de base de l’Artiste,et souffrez donc qu’on préserve la majuscule du titre à qui est investi de la fonction noble du nouveau montage.  

    Gilda semble ici poser pour l’éternité, sans être dupe pour autant ni chagrine du tout, consciente de la dignité passagère de son rôle.  

    L’appariement des bustes est à la fois mémoriel et riche de potentiel radieux; mais la théorie suivra, dont Gilda n’a cure, n’achoppant pour le moment qu’à l’Objet et à l’Outil, comme le vieux Cézanne ou Dieu à ses crânes débuts. 

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    65. Word’s Watcher

     

    Le Verbe survit incompréhensiblement au clabaudage insane des formatés, et Babel se restaure partout à commencer par tavernes et tripots, jardins d’enfants et jeux de boule. La question de sa relance n’est plus à poser mais rien qu’à parler se suffit et ce qui ne peut se dire sera chanté sur et sous les tables, ou alors regagnez vos caissons.

    N’était-ce que le chant du chien est déjà réponse à sa façon à l’aliénation des formules compactées, où se module ce qui nous échappe ou que nous sentons et ressentons à cet écho revenu de la très très vieille cantilène de mémoire au pourtour des cabanons lacustres – chiens et pêcheurs psalmodiaient alors de concert :c’est écrit noir sur jonc.  

    Ecoutez donc le chien avant de le manger des yeux tant il est beau, comme est belle l’ondulante fugue de l’otarie aux jardins, et si belle aussi la fugue elle-même de la langue parlée dans la futaie des phonèmes.

    Le Garde des Mots aux yeux bleutés par  la lecture se tait en toute humilité tant il trouve beau lui aussi le silence des grands fonds d’après-midi où le piano repose parmi les livres comme un cheval pensif. Nul ne sait ce qu’il fait là en plein jour à se taire mais son demi-sourire laconique est un début de poème et c’est toujours pratique d’avoir un poète  en ses murs tandis que tous parlent aux machines.

    Les symbioses sont multiples, mais l’aura de Boris est telle que son passé de Juif ukrainien et son présent d’exilé de partout portent les passants à se raconter et ce sont des mots de plus à stocker dans le grand Ouvroir à casiers, dûment traduits en babélien démotique et classés selon leur degré de secret.

    Les yeux translucides de Boris traduisent eux aussi quelque chose du grand langage oublié, mais gardons-nous de toute familiarité anticipée. C’est Boris lui-même qui raconte l’histoire de ces indigènes de Bornéo qu’un  salut trop rapide des anthropologues stalinistes, et l’offre intrusive de vodka à la vipère et de serpes efficaces, ont fait fuir effarouchés dans les failles des falaises bientôt enfumées.

    Autant dire que toute dogmatique à slogans est à revoir, et toute prétention conviviale à l’américaine, sauf à se couper des magies et de tout accès à la douceur du troc sans trac ni truc. 

    Le Garde des Mots n’est en rien la vieille peau qu’on pourrait croire, et d’ailleurs enfants et adolescents ne s’y trompent point qui lui font escorte quand il va siffler un canon à la Buvette des Abattoirs, à trois blocs de la Toute Grande Bibliothèque, sachant qu’il ne tarira point  de la durée du petit cortège ou rien qu’eux et rien que lui se raconteront et seront racontés.

    Les oueds communiquent entre eux par les sables autant que par  le bon désir chamelier ou les sentiments élevés, raconte Boris aux kids, qui se racontent à leur tour  sans impatience. Il en résulte des entretiens coupés de longs moments à ne penser à rien, mais cela aussi est très bien. L’oued de Babel n’est pas une autre utopie de plus mais un vœu, et nous y reviendrons volontiers    

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    66. Transfusions

    Je n’irai pas par 666 chemins, dit le Nègre à l’Enfant, mais ne lâche pas la queue du rat humain. Ce que l’Enfant entend, car on ne la lui fait pas : on ne la lui fait plus depuis que les ravins ont été découverts.

    Du haut des Tours d’illusion ILS ressassent PLUS JAMAIS çA en s’activant à l’aménagement de nouveaux murs et parapets de colonisation, sans cesser non plus de faire semblant de plus jamais, désignant les nouveaux ravins de mots qui ne s’entendent pas. Or l’Enfant a toujours été conséquent et c’est pourquoi le Nègre et lui se passent de mots,  ou disent ravins quand il le faut, et s’entendent en tout cas devant les ravins découverts ou au pressentiment des autres qui se fomentent.

    Juste faire semblant : ne pas dire ravins mais revenir et revenir et revenir sur l’Indignation en tant que mise en valeur industrielle du douloureux par procuration – tout cela fait gerber l’Enfant et le Nègre.

    D’ailleurs les ravins datent d’avant Tamerlan et ses pyramides de crânes, se rappelle Maman dont la mémoire est incollable : même qu’elle se rappelle que les prétendus seins de l’Aphrodite d’Ephèse sont des testicules de cerfs, et autres détails liés à la traite de l’ébène humaine.

    Maman faite aussi pour le blottissement, pense l’Enfant in petto, et le Nègre acquiesce en plein accord mais sans once de suavité, sachant que le blottissement est de très ancienne prudence et récupe dans les bras accueillants de la prime déesse, avant les cavaliers et le bruit.

    Le Nègre en charge de l’Inventaire, complice naturel et surnaturel de Gilda, tant que du Vigile des Vocables, campe dans les alluvions de mémoire et c’est pourquoi l’Enfant lui est si cher: qu’à la très très vieille boue se mêle la toute nouvelle semence jaillie du petit arbre – et pas besoin de trop parler pour se taire ensemble ou se déployer en gorgées de rire.

    Ce n’est pas par Schadenfreud et moins encore par moquerie qu’il faut rire en effet, pensent l’Enfant et le Nègre sans se concerter, mais juste pour rire, entre deux silences et loin des ravins.     

    Le Nègre et l’Enfant n’ont pas besoin non plus d’échanger leur sang comme dans les romans de cow-boys, au bord de quelle rivière idéale, telle étant leur confiance en transfusion les yeux fermés.

    L’Artiste l’a écrit une fois et c’est à répéter : "D’ailleurs c’est bien simple: ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi". 

    Maman  s’entendait comme personne à relativiser toutce qui est écrit, non sans garder ses besicles à portée de main, puis Maman a baissé et n’y a plus rien vu que ce qu’elle savait par cœur, que l’Enfant rappelle parfois au Nègre.

    ILS n’en finissent pas d’incanter au Devoir de Mémoire, mais le Nègre et l’Enfant au rat humain savent à quoi s’en tenir à ce propos, tout en se taisant. Tous deux, autant que les mères marquées, savent aussi bien que parler ne ferait qu’ajouter  au simulacre d’obscène commerce, sauf à dire les choses comme l’Artiste.

    La jactance feignant l’indignation, aux Tours d’illusion, ne couvre pas, au demeurant, le bruit de la guerre resurgi à tout instant des multiples fronts de sang ou de rapine, mais le bruit couvrira-t-il tout le silence, se demandent à l’instant le Nègre et l’Enfant ?

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    67. Laterna magica

     

    Les nouvelles boîtes de nuit sont disposées en quinconce le long des couloirs de transition à flux ralenti. Ce dernier point est notable : le ralentissement du fluide nocturne est déterminant dans la reconduction concentrée des images. La précipitation n’est pas bonne conductrice, non plus que l’impatience d’explication ou d’interprétation. Nous entrons ici dans le domaine des projections libres aux très aléatoires dévoilements. Cependant le détour a ses vertus, comme on verra, et la patience est parfois payée de retours et autres retournements.

    Les présélections esthétiques anciennes sont actuellement dépassées par le principe même de dissémination découlant de la déprogrammation des conditionnements et réflexes neuro-affectifs en tout genre. Les boîtes de nuit sont à surprises et multifacettes : on ne sait pas comment ça marche mais les images parlent comme, en une autre dimension, les animaux communient plus qu’ils ne communiquent – et là c’est encore l’Artiste qu parle.

    La forme - si l’on peut parler de forme au décri du format -, la forme donc la mieux comparable à la constitution des images en boîtes de nuit est approximativement celle des séquences oniriques de fin d’apnée somniaque telle que l’illustre, pour exemple noté telle aube par tel dormant, cette suite en teintes bistres à lumière bleues distribuée en lamelles sur tel corps tatoué de lettres. 

    Une ville est apparue, très impérieusement verticale comme le vieux Damas, dont les ruelles semblent accrochées aux cintres d’un invisible cadre de scène, le long desquelles se tiennent, devant leurs boutiques, maints vénérables enturbannés à narguilés et fines jointures. Or ces mages apparents sont muets et tous les livres alentours sont fermés tandis qu’une lasse incantation perdure, feinte ou sainte on ne sait trop.

    La turbulence des images est donc ralentie, mais la mélancolie damasquine se révèle peu à peu sous forme de formes agréablement jonchées, entourant la forme d’un jeune émule  à torse tatoué de lettres majuscules :

     

    I’M IMPORTANT.

     

    On en déduit ce qu’on veut, mais l’inscription signifie plus que les images ou plus exactement : les relie dans la lumière d’entre les lamelles à la bienvenue du corps en diffusion splendide cette nuit ou jamais, toute pareille alors aux visions des boîtes de nuit selon notre définition nouvelle.

     

    Le sommeil est une ressource d’énergie et de rebond poétique régénérateur que relancent donc, aussi, les contenus incontrôlés des boîtes de nuit remplaçant désormais les boîtes de bruit des Tours d’illusion, hauts lieux d’abrutissement programmé et d’insignifiance mécanisée.

    Comme il en va de l’exercice onirique, l’usage résolument gratuit et libre des boîtes de nuit dernier cri suppose, de chacune et de chacun, once  de fantaisie et paille de délire – on n’a rien sans rien.

     

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    68. Recensement

    Le Livre des Nombres numérisé ajoute foison de profils à foison de chiffres. Les généalogies ruisselant aux écrans à lueurs submarines n’excluent plus désormais la computation diachronique ni  les repérages de toute espèce même accidentelle, chromosomique ou fauteuse de génie musical genre Amadeus. Mais surtout quelle splendide variée se visibilise sous les yeux des attentifs reconnaissants des jardins.

    On se rappelle les découvertes des premiers âges, les premiers mots conformés dans les semi-consciences par l’odeur ou le toucher ou l’affectif pur, et ensuite les premières images collées et les premières collections d’uniformes chamarrés ou de poissons des grands fonds ou de sortes diverses d’oiseaux ou de végétaux nordiques ou tropicaux ou de séries d’ossements ou de poussières d’aérolithes ou de fragments d’ornements tribaux ou de magiques formules en voie d’effacement.

    L’Attentif sait que les morts vieillissent autant qu’ils informent occultement sa veille. Le recensement ne sera donc jamais répétitif, sauf aux intermèdes interdits des cendres de massacres et des sanglots par le sang.Mais l’irrépressible appel de mémoire relance tout recensement et nul ne l’explique au clair. Le prétendu savoir qui se débite au plus haut étage de la prétendue Banque de connaissance, aux Tours d’illusion, reste ainsi dans le vague scientifique à ce propos.

    L’ironie commande alors de remarquer que si le différentiel de race n’est plus de scientifique usage, précisément, aux Tours d’illusion, l’Attentif ne peut que se référer encore et encore au nuancier des couleurs et textures de peau tant qu’aux variétés de plumes et d’écailles ou de parlures animales, distinguant aussi bien l’ébène du Nouba du bistre ridé du Mongol ou du blanc cassé du quidam moyen des castes moyennes de partout.

    Notre recensement sera donc implicitement qualitatif, mais pur du moindre jugement à fonds de préjugé. C’est que notre nouvelle imagination distributive, aux jardins espérés, contrevient à la routine bureaucratique de système par diffusion d’humour et d’effusion lyrique renouant avec les séculaires traditions du pleurer-rire universel.

    Notre présupposition d’un monde mirifique très globalement digne d’être applaudi, gnous et gloutons compris, est une indication, parmi tant d’autres, de notre opposition aux préjugés dits bourgeois, petits-bourgeois ou anti-bourgeois, dont nous n’avons au demeurant que fiche au motif que tout foisonnera ici et demain sur d’autres orbites - ceci spécifié au décri de toute règle verrouillée par décret régulier… 

     

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    69. No Stress Inc. 

    Le questionnement le plus instant d’alors, au plus concerné de la crise-dans-la-crise, fut celui de l’optimisation productive du répit.

    Aussi bien la question la plus instante, au plus consulté des cercles opérationnels des Tours d’illusion, fut-elle, en d’autres termes, pour le dire comme ça, celle de la rentabilisation maximisée du tenir-l’horaire au niveau du ne-rien-faire.

    L’algorithme du burn out dépassé par déni fut No Stress Inc. mais tout de suite à la question du lâcher-prise émanée d’un chacun fut-il répondu, par Hot Line, que pas question.

    L’esclave se repose à la seule pensée du répit, écrivait il y a longtemps le ptolémaïque Ptolémée, et c’est dans cet esprit qu’il faut travailler, s’entendirent dire les experts consultés. Ainsi les concepteurs plancheront-ils en toute conscience concernée sur le concept même de répit. Et si problème, alors : cellule de crise.

    Cependant au plus concerné du questionnement se fit jour l’interrogation sur le sens à donner à l’interruption de répit en termes de positivité, relevant plus généralement de la gouvernance et de ses équipes soucieuses à la base de rentabiliser le manque à gagner.

    Seules des équipes qui gagnent sauraient, pensait-on alors, gérer l’optimisation de la séquence de répit  en termes de valeur ajoutée. Ainsi le challenge fut-il formaté, excluant d’avance la trop prévisible fronde de non-consentement imputable aux hyperactifs et autres tueurs autoproclamés. Il ne serait pas dit que les  RH laisseraient tout faire.

    Corollairement s’imposa l’urgence de déstresser jusqu’aux postures mentales, dont la seule récurrence inquiétait à bon droit.

    La seule pensée du stress, avaient déjà conclu les Anciens, est elle-même anxiogène et contre-productive, il va sans dire, au niveau du Projet.

    Déprogrammer le stress fut donc inscrit sur la feuille de route de la psychiatrie entrepreneuriale mandatée au plus haut niveau des Tours d’illusion, peu avant l’effondrement de deux d’entre elles et des conséquences imprévisibles qui en découlèrent sous l’aspect de nos fondamentaux, aux jardins espérés, en matière de lâcher-prise - mais c'était là notre musique d'avenir... 

     

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    70. Veilleuse 

     

    Elle est ses oiselets de verroterie vert Véronèse sont garants, mine de rien, de mémoire à relance, et ne pas oublier non plus ses petits poissons d’or fin.Il a été dit que l’Esprit régnerait sur les eaux et les airs. Or Veilleuse, autant que Rêveuse, ne reniera jamais les écrits premiers ni tous les corrigés des successives tribus selon le lunes et les angles.Veilleuse est garante aussi des mesures modulées selon les mobiles de plus ou moins manifeste clairvoyance et nécessité, au biseau de chaque insomnie, quitte à dévier l’excès d’intense par quelque dose d’aconit administrée en douce à l’énervé.Les dieux cléments des régions de pluie mesurée et de faveurs potagères, entre vergers prodigues et troupeaux à la coule, ces dieux-là dont les effigies étaient d’ancêtres avisés plus que d’aventuriers adorateurs de l’Unique – ces dieux animistes ont longtemps veillé eux-mêmes sur le sommeil de l’Espèce, tant du moins que celle-ci se fiait aux mânes et compagnie.Nous ne saurions idéaliser les villages non plus que le marigot, souvent exténués de torpeur au dévers des climats, ou d’hébétude consanguine, mais sachons nous rappeler ce qui fut afin que ce qui sera le soit selon d’autres voeux.Veilleuse est là pour collaborer à ce qui fut et sera au bilan des réalités avérées: que ce soit clair et passe toute euphorie réitérée à relents de Nouvel Âge et autres produits de survie brocantés aux Tours d’illusions.Cependant l’excès de lucidité fatigue excessivement elle aussi, et Veilleuse pallie aussi les débordements d’un contenu rêvé dans le contigu et autres mélanges de vases entre insomnieux de proximité.Veilleuse, en d’autres termes, est garante de ce sens commun trop longtemps et trop lourdement laminé par nivellement, selon les évidents critères des Tours d’illusion, outre qu’elle garantit, fantaisie stellaire voire interstellaire à l’appui, le grand écart maintenu entre associations conscientes et subconscientes voire inconscientes, sans lequel le sens à venir ne serait qu’un ersatz au carré.  Veilleuse divague à l’envi dans le tourtour des sphères et des particules de tout toutim, elle délire en toute logique minutieusement non rationnelle, restant entendu que l’insomnie contrevient au sommeil régénérateur et que c’est pourquoi Veilleuse s’oppose au conditionnement hypogène des firmes médicamenteuses aux ordres vénaux des Tours d’illusion. Pour précision, Veilleuse n’a recours à l’aconit qu’en palliatif momentané aux pertes de mémoire, à tout instant attentive à la moindre rumeur annonciatrice, au fond de la nuit, de ce que le Poète appelle « la mélancolique clochette des dormeurs ».Tout cela qui échappe, ainsi que scientifiquement l’on se borne à le constater sans explication mais non sans émerveillement naturel, à la rationalité plus ou moins cynique des Tours d’illusions - mais gage que Veilleuse s’en bat l’œil.    

      

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    71. Arbos

    Il y aura, et les médias des Tours d’illusion n’y seront pour rien, de nouvelles fleurs à l’Arbre. Cependant l’Arbre refusera tout entretien avant l’éclosion devant notaire d’eau et de vent.

    Il incombe en effet à la pluie et au vent de réitérer le constat sur pièces : à savoir qu’Arbos reste une musique et durable au développement en dépit des empêchements urbains.

    L’Arbre n’est pas opposé par principe à la ville-monde, mais la trépidation délabre ses racines et le smog englue ses hautes branches. N’empêche : il fait avec. 

    Au conditionnel juvénile on ajoute que ce serait bénéfice que revive la lumière  matinale de la Grèce où la compréhension retrouverait son langage d’avant la confusion.

     

    Toute langue réduite en morne utilitaire machinerie sonne le creux et déroge donc au naturel de l’Arbre en bonne et due forme.

    À considérer l’Arbre sous l’aspect neuronal c’est du pareil au même : jamais on ne fera l’économie du musical pur sous peine d’atrophier les arborescences virtuelles: Arbos le prouve.

    Autant dire que tout est à reprendre avant zéro dans l’obscur de l’ère engloutie dont on sondera la mélodie nouvelle, non plus au seul cœur de l’Arbre mais dessous où se tissent les palabres.

    Diogène reste à l’écart des convictions conditionnées aux Tours d’illusion, et cette réserve cynique du populo, genre Eulenspiegel, se défend en période de carence de ressort débonnaire. De même remettra-t-on au concours le Meilleur Conte en ratissant les pourtours déclassés voire africains des Horizons Barbecue où pullule un bon vieux fonds de verve gouailleuse à vocation de revif.

    Si l’Arbre se sent à l’étroit dans son frac de ville, qu’à cela ne tienne en cette ère transitoire de tabagie sur les toits.

    On n’en est qu’aux approches en sourdine mais tam-tams et violons tsiganes regagneront, dont se perçoit déjà la montante rumeur que se rappelle l'Arbre en toute régions des multiples continents.

    L'Arbre n’est pas que bibliothèque mais aussi volière potentielle. Nulles retrouvailles aux clairières ne se feront demain sans pari sur cet après-demain aux jardins espérés. L'Arbre fait pièce aux éteignoirs chafouins des sous-tailles de haies sécuritaires. L'Arbre s’expose à tout vent. Un livre d’ailleurs est à écrire sur le vent quand il prend l'Arbre aux plus hauts tifs et le secoue en vieux compère intempestif. Un autre livre est à écrire sur les oiseaux entrés sus aux oreilles de l'Arbre et relancés au ciel par la gueule à cris de guerre.

    Guerre au froid de cœur et à l’indigence d’esprit des éteignoirs formatés. Guerre au manque de foi ou de vertige. Guerre à tout ce qui fait obstacle à l’enfant et à la danseuse. Guerre au fiel des barbants. Guerre aux très moroses et très mesquins  contempteurs des tornades toujours toniques aux plus hautes branches de l'Arbre.

    L’Arbre est tantôt château féodal et tantôt Veilleuse au silence d’entre les bruits dans l’énorme agressivité des pesants – guerre aux pesants !

    Avant l’aube, cuités et drogués, sept jeunes fous de vitesse surgis du bruit percutent en Suburban le socle de l'Arbre et s’éclatent en gerbes d’entrailles sanglantes, mais  l'Arbre ne moufte : guerre aux mécanisme précipités et violentes menées d’imbéciles.

    Arbos le musicien nous enivre de parfums sans véhémence et nous suggère sept notes surgies de la nuit en mélodie réparatoire.

    Enfin, plus tard, l'Arbre consentira peut-être aux plateaux et sunlights, mais d’abord : écouter l’Arbre. Ensuite seulement les Grands Titres : L’Arbre se confie, Révélations de l’Arbre, Un Arbre se souvient - fluide musique  d’à venir…

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    72. Mamma mia !

    Ils m’adorent autant que ce dernier petit enfant-léopard, mais dire que je suis vierge et le resterai après le suivant et le prochain : ça non.

    Nyambé m’a faite impure et je le resterai dans les tout bons moments autant que par les galères. Il n’y a pas, sauf à viols et violences, à se plaindre des garnements à flûtes extensibles prompts au Luna Park : ils sont ce qu’ils sont et bons chasseurs si possible et maîtres de l’apparence à plumages d’éclat ; mais nous les apprécions jusque dans les insuffisances, et chanteurs nous le sommes tous, et danseurs !

    Les médias des Tours d’illusions ont annoncé notre sortie de noire pauvreté de sorte à rassurer les richissimes. Or moi aussi, grâce à Nymabé, je suis supporter de la consolation des richissimes, dont la grise longue mine m’a toujours affectée. Plaignons-nous assez les richissimes ?!

    Moi qui ai sept fils j’ai donc tout, et sept filles en plus ce qui veut dire encore plus que tout, donc je me dis prête au sponsoring des richissimes par don de cœur surabondant – et qui dit cœur dit courage. Alors donnons du courage aux richissimes !

    Cependant nous afflige l’affiche de vertu sans rythme et mélodie. Mamma mia ! quel ennui que cette affiche format mondial de vertu vertu vertu !

    Pardon les richissimes à visages de tréponèmes pâles, mais à nos fers s’est accroché un relent d’Afrique, et vie plus que vertu, et cœurs trépidants hors de vos coffres et caissons. Sans compter nos puits à zambèzes et norias de bras jusqu’au fond des ruelles et favelles.

    Hélas hâves et poitrinaires hormonés sont les richissimes, alors plaignons-les ! Mon doctorat à cause honorable de fille de Nyambé m’autorise à clamer avec le Poète : assommons les pauvres, ou plutôt au plus urgent : donnons aux richissimes ce qu’ils n’osent demander. Ensuite ce sera gospel pour tous et de plus en plus à l’écart des Tours d’illusion où se perpétue la simulée cantilène au Bon Malheur à pitoyer.

    Pour la colère à calicots je n’ai jamais été bonne. La très vierge Marie m’inspire, qui jamais n’oublierait son loupiot sur telle ou telle aire de repos des voies express – jamais jamais et ce n’est pas vertu vertu vertu !

    Notre nature bonne est naturelle, et surnaturelle en cas de Marie ainsi que Nyambè le corrobore, mais surtout : saluons l’arc-en-ciel de l’enfant-léopard !

    Je ne dirai pas que je me rappelle le prénom de chaque enfant de richissime, mais avec chacun je compatis. Mamma mia délivrez-nous, Marie mère et compagnie, de toute morosité millionnaire et de toute fausse vertu vertu vertu !  

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    73. Masques d’Osiris

    Sans parole on serait nu, mais le masque pourvoit.

    Le sceau égyptien presque effacé diffuse encore un lointain parfum de savoir trois fois millénaire à l’incomparable capacité d’accueil. Omniprésente est, à son pourtour et dans chaque maison, la divinité sous ses multiples masques à deux faces, dont l’immémoriale croyance est le timbre.

     

    Il est moins effrayant de vivre au milieu des idéogrammes à rehauts de couleurs  que dans le dédale des marques de l’industrielle et commerciale évidence, sans parler des vidures d’évier des tisanes de la vieille vieillerie du Nouvel Âge. L’Afrique tellurique inquiète se dépasse ici dans la stylisation du Delta à sept branches : de là nous voyons l’Italie et Delos, entre fulgurances et douceur, cobras et combats de chats et d’oies – plus tard reviendront les difficultés de plus tôt !

     

    Les dieux vivants nous auront accompagnés une vie durant, après quoi la chair se repose dûment consolée en ses chambres riches ou pauvres – là n’est pas la question.

     

    Osiris a pressenti le jour où il ne serait plus et cela nous le rend amical. Le dieu qui se devine mortel nous est fraternel outre qu’il est beau comme un lys dans la rose lumière du Nil, le soir au bar de l’hôtel. Au style, à la ligne, à la beauté du geste, à l’indéniable fringance amoureuse se reconnaissent les dieux anciens capables d’avenir aux jardins espérés.

     

    L’animal divinisé est à requalifier hors des niaises animaleries : cela ne fait pas un pli.  Le hoquet de cristal de la chouette en nuit lunaire est à remastériser en terme de ponctuation nocturne d’un blues futur en mode rhapsodique. Passons d’ailleurs sur le détail :ce n’est qu’un exemple , à coupler évidemment avec la glossolalie matinale du merle ou la nocturne modulation de Rossignol, prince à jamais insoupçonné de collusion avec la « voix fausse »…   

     

    Nul, qui voudrait survivre par delà la confusion de six mille sectes aphones, ne saurait ignorer l’invocation des Pyramides au tréfonds de douceur et d’équanimité.

     Cependant les noms d’Osiris et d’Isis seront invoqués sans impatience de recyclement. Si les dieux sourient au milieu des ruines, c’est que nous sourions de sorte à les faire sourire.

     

    Les peuples ont besoin de dieux pour croire en eux-mêmes. Les peuples ne s’aiment guère quand ils ne croient à rien. Les peuples impatients ne croient pas bien. L’Afrique en nous survit par le murmure des Anciens et la féerie des couleurs de la Bonne Brousse entre esprit de tonnerre et brillant œil de tempête, et tant de masques tourmentés que le Nil apaisa le long des rives fertiles. Qu’on s’en souvienne aussi !

     

    Le masque d’Osiris échappe à toute récupe de bric-à-brac New Age. Le mimétisme n’est point de mise en l’occurrence : seules les très très anciennes observations expérimentales sont à même de nous flécher le parcours.

     

    Cesser d’adorer ne nous a pas grandis. Ceux qui se prosternent à foison, sur les pelouses conditionnées des Tours d’illusion, devant l’Objet et l’Image de l’Objet , ne sont désormais que vestiges de vacuité crédule creusant leur propre Jardin du Souvenir anonyme.

     

    Nos jardins espérés dérogent ! Car il ne s’agit pas de singer les voix du papyrus ou de faire semblant d’entendre les formules d’usage d’autres temps que celui de nos chairs- L’Egypte était de chair et de sang clair et respectait les dieux de heures avant la pesée.

     

    Le dieu se lève en scarabée et se couche en bélier : l’enfant comprend cela très bien. Puis chacun découvre que son cœur est seul dans la demeure des coeurs mais que descendre ou remonter seul le cours du fleuve lui serait mortel sans les autres cœurs.

     

    Enfin, tout fut écrit de l’oubli futur, mais de nouvelles déclarations sont attendues, conformes aux nouvelles formes dégagées des formats, où tout l’accumulé de bienveillance, toute la délicate attention aux larmes indues, toute la joyeuse élévation de l’âme au pourtour des oasis, enfin tout ce qui fulmine et flamboie renverse les dieux bouchers maîtres de sang sali, se lie et s’allie… 

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    74. Retournements

    Il y a risque, pour qui fait du cheval la nuit, de se trouver désarçonné par quelque basse branche ou quelque haut remblai de pierre. Il y a risque de penser seul. Il y a risque de penser dans le grand magase où tout le monde s’impatiente d’agitation  brownienne. Il y a risque de suivre une mélodie seule quand tous s’acharnent à boucan pour ne rien risquer de penser. Il y a risque de vie pour Aurore de se lever orpheline à quatre ans et de regarder dehors si le cheval Leopardo revient, et risque de mort pour le chien Argos  quand avant quiconque il reconnaît Ulysse sous ses loques. Il y a risque d’être vivant mais pas que..

    À tout coup la merveille est imprévisible, mais cadeau à qui a risqué la moindre.

    Il est loisible au candidat à la volontaire noyade, mais hésitant quand même, de se rattraper au têteau de saules et de revenir au foyer en suivant ses propres traces. Tous nous en sommes plus ou moins là, hésitant au bord de l’eau, les lames prêtes, la corde plus à sauter mais à faire éjaculer le candidat au sursaut, sur quoi le plus infime rayon blond nous retient et nous rappelle l’odeur de pain chaud de l’enfant au sommeil, et nous revenons.

     Il n’y a personne au sein de l’Absence, et parfois ça fait peur, mais souvent aussi, quand on s’y est trouvé bien petit, on y revient pour songer comme à la maison – on peut ne penser à rien, autre façon de songer qu’à la fin on finira par finir et que les vanités seront les dernières curiosités à visiter.

    Ceux qui se retournent et reviennent ont des chances de mieux s’adapter aux jardins espérés. La nostalgie des haies signifie : retour possible aux oiseaux, rien que d’y penser en ne pensant à rien.

    La planète s’ouvrira quand on cessera de s’agiter pour rien dans les grands magases et sur les aires d’hyperfestivité dites « à la masse ». Et par planète nous entendons évidemment : toute extension de la chambre d’enfant aux dimensions de l’univers, du Big Bang des premières imaginations au pressentiment du dernier chevet tranquille où le silence ne souffre plus que quelques murmures entre très proches.

     

    Plus tard seront probablement désignés les Agents étatiques des cultes indiqués voire contraints, et l’interdiction, par l’Administration des Tours d’illusion, d’aucune Absence, menacera, donc veillons au puits pour mieux revenir sur nos pas en avant.

    Le retournement allant ne se commande pas à procédé mécanique, mais s’accomplit à la spontanée comme tout désir enfantin de toucher le torse de pharaon.

    S’il n’y a pas de guerre dans le monde animal, c’est qu’on s’y dévore sans retour. Le retournement suppose qu’on se rappelle qu’on fut nommé et prénommé dès la sortie des immanences et des nécessités pures.

    De  nouveaux pogroms de l’interdiction de penser ou de ne pas s’éclater « à la masse » se préparent dans les grands magases et tous autres lieux de revente des produits de structure cotés en Bourse aux  Tours d’illusion. On voit cela très bien sans se retourner : la haine primaire monte aux faciès et gare à qui ne se jette pas le premier sur ce qui s’arrache au premier rang des gondoles ; gare à qui se retourne aux grands magases ou sur les parcours fléchés du jouir obligatoire et du profiter à mort – gare au rêveur et à la veilleuse du puits.

     

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     75. Qui-vive

    Toutes les nuits la question se répète aux portes et portails des murs et murailles, et le mot de passe vaut dans le dédale de toile des enfilades numériques. Que chacune et chacun se déclarent alors, que toute vie vive soit nommée nom deDieu !

    On se rappelle que l’oued de Babel est un écart désaltérant, à sa façon un lieu de repli autant qu’une espèce de fenêtre d’air.

    La poésie lie les mots et les ouvre à la fois, tandis que les claquements de langue sévissent aux les Tours d’illusion où pensent les penseurs de pensée formatée sans images ou substituant à celles-ci schémas et mornes formules à foison.

    Aux jardins espérés les noms renaîtront, et l’essor de toute curiosité première. Aux enfants nous dirons : regardez nom de Dieu ! mais regardez donc. Et l’otarie bondira à l’appel de son nom, le furet du bois, l’ondine mutine et les zigotos des pages roses du Dictionnaire – toute la smala des mots.

    Regarder sera renaître. Nous ne possédons rien que les mots pour le dire. Nommer Dieu trahit la poésie qui ne sait rien d’antérieur à elle-même, ou alors c’est reconstruire la tour d’illusion de Babel et compagnie.

    Qui vive parle donc en simplicité de la tête en larmes ou du cœur transpercé par l’épieu du monstre au masque dissimulant le frère envieux – nul ne connaissant l’absolu plus que l’insomniaque le doux sommeil.

    À tâtons ainsi le long des murs et murailles, timides aux portiques, nous savons de source obscure qu’il n’est point de retour éternel ni d’homme au-dessus de l’homme sauf à renier qui vive.

    On dira « ce qui n’est pas » en regardant vivement ce qui bouge et pèse lourd ou léger, le poids de chaque mot et la chose – chaque mot ni lourd ni léger pour le Poète, mais l’on peut tuer à coups de mots et mentir ou faire mentir les images et les mots.

    La poésie est d’or comme le silence, ou fausse monnaie comme aux Tours d’illusions les annonces prônant la vraie vie à grimaces ou le bon chemin spécieux. La raison se connaît moins que l’obscur aux mots couvés pour le chant ou l’extase, moins que les mots choisis chacun pour dire juste.

    À quoi rêve l’oiseau dont rêve le chat des hiéroglyphes ? Qui est sûr de ce qui est montré aux parois de Lascaux, et qui parle ce matin par la voix du Dieu sans nom d’avant les premiers mots ? Qui es-tu nom de Dieu qui parle aux enfants en leur sommeil ?

    Il n’y a point de satiété ni de saturation : qu’une immense foutaise de veulerie suicidant à petits pas les prétendus actifs et camés de conso.

    Je regarde l’horloge arrêtée, tu vois passer le chien qui semble bleu dans la soirée orange, elle contemple le tremble aux feuilles-écus sans se douter que le traître s’y pendit, il fut connu comme l’inventeur du dieu abscons sous le nom de Cusa, nous regardons l’enfant jouer hors du temps comptable, vous lâchez prise en écoutant ce blues, ils s’endorment ’après-midi et croient en se réveillant que c’est déjà demain, elles ferment les yeux pour mieux recevoir le fantôme qu’elles disent leur fiancé – tous seront jetés du temps et des odes, mais les jardins espérés resteront leur maison.

    Les jardins espérés n’ont aucune existence aux yeux des administratifs des Tours d’illusion, qui restent muets  aux passages sécurisés à clapets numériques, androïdes encodés.

    Cependant le Poète n’a pas à céder à aucun dépit tant qu’il reste libre de composer à plaisir, et de l’enluminer, son livre de recettes promis aux cendres autant que lui mais qui continue de s’écrire.

    Tout être qui parle sera baisé sur les lèvres – tout être qui vive.

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    76. Saintes bribes

    Les déchets carnés seront séparés des vieux papiers et du bakélite : question de discipline depuis le temps.

    On a commencé de s’organiser à l’époque des premières grandes liquidations d’objets. Ensuite on a parfait l’imparfait. On a décompacté l’antique tradition annuelle des vieilleries jetées au ruisseau l'an neuf, devenue soumise à lunaison et bientôt à toute heure – on liquide même entre recyclages.

    Sur les vieux papiers se lisaient des phrases de toujours mais l’Organisation remplaça la lecture, la coutumière lecture du fantassin, latiniste ou pas, ou de la couturière, par la facultative option d’abord, puis déconseillée et bientôt suspecte voire plus récemment combattue par les usagers de stéroïdes et consorts – haine au lecteur par décret d'imam buté ou de surveillant de grand magase aux ordres des Tours d’illusion, haine à tout dépassement de format normé.

    Or, sur un vieux papier de nos jeunesses était recopiée la bribe de mots fugués : «été, rivière, amants dissimulés, toute une lune d’eau » et autres choses très inutiles au marché. Haine donc à rivière !

    Puis à la période des sacs noirs succéda celle de l’obligatoire blanchiment, et Nègres, comme on sait sujets à désordre, seraient contraints aussi de soumission aux immaculés sacs citoyens.  Mais sur une autre bande de papier postal j’avais noté que « toutes les circonstances essentielles à mon bonheur ne sont pas au pouvoir du pouvoir »…

     

    Bien nous en fasse : à la table d’amis qui n’est pas celle de bas moqueurs nous nous gaussons des sacs blancs de mascarade et duperie, raillons et persiflons à la mariole puis revenons aux bribes volées ça et là.

    Mes amis s’ébrouent à m’entendre narrer le Monsieur se couchant à Venise à l’aplomb du canal et s’érigeant le pic où l’ardente Ada, masseuse que voilà, en toute fin de séance se plante à devenir toupie de bon plaisir, et d’autres bribes à se garder aux jardins espérés...

    Ce qu’attendant narguons les haies refaites et surfaites à trouées interdites, végétal béton dissuadant tout oiseau - narguons les rideaux tirés, volets fermés, paupières baissées quoique surveillantes, des sinistres quartiers à sirènes signalant le moindre soupir de souffle étranger, narguons les sacs blancs alignée des riches plus morts que les morts, infoutus de se rappeler même le moindre temps lent de l’enfance aux bribes murmurant « je me souviens de mon enfance aux longs moments étirés sans rien d’autre à faire que rêvasser à des choses sans nom »…

    Le cheval magnifique n’entrera point dans le sac blanc. Lorsque là-haut galope l’orage il y a panique sur les plateaux des studios des Tours d’illusion – mais  que fait donc la police si le temps déroge au sac blanc de la météo scientifique ? Haine à toute pluie imprévue sur les fusains !

    Cependant quelques bribes n’en finiront jamais, aux prolongations des lenteurs bienfaisantes, de nous prémunir haut et bas contre ce froid…

     

     

    77. Le désert encombré

    Désobéir est une discipline qui engage et le plus tôt sera le mieux. Par désobéir nous entendons : défaire le lien qui nous empêche de nous tisser librement.

    Le tissage est subversif à l’heure de la masse et du monocorde. La broderie suppose un refus du tout-à-l’usine et cela aussi requiert une opposition de départ. La ciselure exige pareillement, de même que le tréfilage de l’araignée humaine aux acrobatiques entreprises des premières érections de tours de bois. Le patient repérage de tous les savoirs tricotés relève de l’amour artiste. L’observation vaut d’ailleurs pour certains tags et autre palimpsestes muraux de conception récente. Cependant : méfiance envers toute adulation publique à la cupide manière des services sponsors des Tours d’illusion surcotant le moindre glaviot minimaliste. Très très très difficile doit rester l’Art et désencombré son désert.

    L’encombrement du désert par surcroît d’objets à jeter est une donnée à considérer n’était-ce que pour sa seule gouverne au vu de l’immensité de la chose. Immense et peut-être incommensurable de notre vivant en l’état actuel des recherches. Les grands magases n’en sont que piètres reflets : le désastre doit être constaté à hauteur de drone à large spectre géographique. - vortex et dévaloir.

    La vision panoptique d’un Gulliver à Lilliput sera-t-elle, en vue des nouveaux tissages, d’un usage approprié ? Tout sera, comme toujours, question de style, étant entendu que le Poète seul trouve le mot qui le troue, et qu’ensuite seulement philosophes et bienveillants tyrannicides, neurologistes et soignantes, enfin quoi tout le monde et chacun y va de son pas après l’autre. Ce qui est sûr, une fois encore, étant que rien ne sera relié qui n’ait préalablement été délié. Asociale est la jouissance et seul je pense origine et rencontre avant de vivre celle-ci et de redéfinir celle-là par le geste à tout coup inattendu mais surexact.

    L’encombrement est dilatoire et la stupidité gagne : mathématique spéciale de l’Espèce. L’hostie est en manque de langue et tout désir succombe à la seule évocation du surnombre.

     

    Trop d’images, trop de paquebots à croisières, trop d’interdits levés pour rien ou rétablis à faux, trop de déchets recyclés dans les galeries sans fond, trop de files d’attente dans les caves et sur les toits des musées hagards, trop de mots au best-seller de Gobi, trop de faim du manque dans l’anorexie exponentielle, trop de peur de ne pas manquer et trop de vide dans le trop-plein.

    La poésie de plates-bandes à dorlotes suaves encombre,  et la sit-com de toute dégaine abrutira les ouailles connectées, obéissantes par agglutinement morose et délectation vautrée, quand l’heure des jardins espérés est à l’allègre rebond des pêches à panier d’osier et passages vers l’Inde par les marigots de Macondo.  

    Donnez-moi de contenir tous les sons, disait le Poète, puis : Qu’en est-il maintenant de vos jeux de Bourse ? en souriant ailleurs de reconnaître,là-bas, le vieux visage de la mère d’enfants nombreux…

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    78. Violoncelles

    Pour autant nous ne nous serons jamais vraiment éloignés des gens, même à distance. De fait la solitude ne nous était imposée que par l’exigence disciplinaire de l’Art, qui a par ailleurs permis la rencontre de Maisie et Melchior, tous deux candidats au concours très très très difficile de Malmö.

    La vie des gens passe en effet, parfois, par Malmö. Les cheveux de Maisie n’étaient pas d’un blond tout à fait vénitien, mais disons plutôt :auburn. En tout cas c’est l’adjectif que Melchior finit par trouver après que, pensif, il eut longuement regardé Maisie au sortir de sa première épreuve, quand ils sont allés se balader, d’abord au Kungsparken dont ils ont trouvé la grotte romantique à leur goût, puis au Folkets Park. 

    On dit que la musique adoucit les mœurs, et la mère de Maisie se raccrochait à cette pensée en se rappelant les infidélités et la violence de Randolph, avant leur séparation, mais un Stradivarius mal joué peut aussi vous taper sur les nerfs et vous rendre agressif, limite tueur, dès la fin d’un concert ou même pendant si ça se trouve, ou parfois aussi aiguiser les sens ou encore incliner à la mélancolie, mais à Malmö il en fut un peu autrement.

    Maisie et Melchior s’émerveillèrent d’abord de se découvrir des prénoms si romanesques alors que les gens de leur âge, à l’époque, ne donnaient à leurs enfants que du Kelly ou du Kevin. Puis ils s’aimèrent par la peau.

    On renifle à n’en plus finir, aux Tours d’illusion, le préjugé moral selon lequel l’amour par la peau ne serait que futile glissade et coups de queues dans l’eau sotte, mais c'est ne rien savoir des longs profonds messages de la caresse aux ondes diffusées en surface et tout partout.

    Ainsi Maisie et Melchior sont-ils et demeurent, bien passée la quarantaine, de ces amants vibratiles incapables absolument de se frotter à d’autres peaux qu'à la leur seule, odorante et douce au palper et même « à l’oreille » puisque partout chez eux la musique affleure, surtout à leurs hanches nues qui ont le même arrondi que leurs deux violoncelles – l’image paraît un peu kitsch mais non moins juste et fidèle à leurs sentiments et sensations assortis.    

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    80. Le dire du délire délivre

    On ne se rappelle pas le premier saut, le premier mot, ni jamais on ne saura le dernier mot du dernier saut. Entre deux on tâtonne, plus bête que les bêtes, mais tel est le lot: le gros lot de toute bête pensante, et ses premiers maux, de cris en écrits, ont formé des figures que l’on déchiffre à tâtons ; on tâchera de se rappeler ce qu’elles ont tracé aux murs de la cité engloutie ou ce qu’il en reste dans les cendres de Back Ground Zero – ou encore ce qu’elles pourraient révéler dans un prochain délire.

    Les humeurs de la mer salent encore les lèvres de ma mémoire rampante tandis que je rêve entre deux songes.

    Un mouvement imperceptible et tourbillonnant se perçoit à la surface des eaux qu’on ne saurait dire premières, d’avant ou d’après la chronologie ou, si c’était un film : d’après le générique de départ ou d’avant le final cut.

    Aux étages d’élite des Tours d’illusion, les derniers maîtres  de cérémonie, filmés pour laMontée des Marches, n’en finissent pas de citer le Penseur stipendié des services Croisières et Stretching, qui cite lui-même les écrits de ses prédécesseurs d’académie acropolée. 

     À l’heure aux doigts de rose on constate, dans le bleu de le recherche, qu’il y a théorique possibilité de massive, mieux : totale destruction dans le processus d’accélération des particules, par erreur intrinsèque et pour ainsi dire programmée dans l’éventuel trou noir de l’imprévisible.

    La sensation  est perçue par tout apprenti dauphin en caleçon de coton ou mieux : en sa nudité adamantine, quand sa pénétration toupille et creuse l’eau verticale direction le noyau de tout d’où tout sourd et se soude à particules : que tout pourrait foirer en noyade par éclatement de branchies sous effet de masse océane. Martelante mécanique en somme...

    Mais en physique circulaire maintenant : il est envisageable, il eût été, ou l’éventualité subsiste que, par les collisions de particules tamponneuses accélérées dans le Large Hadorn Collider se forme un avalement de tout aval de vallée ravalant ses valeurs et se révulsant à pétufle univeselle, du presque tout au moins que rien, jusqu’à bille sans joueurs – à toton sans nib d’enfant.

    Pure imagination d’un Little Nemo peut-être stressant en l’absence d’un père Nobel trop souvent absent ? Non pas que : l’image d’involution perdure de la nuit des temps aux dévers de toute conjecture à venir. Bille en tête on ne s’affranchira pas comme ça des vacillements intranquilles, mais le délire délivre.

    La superposition simultanéiste des images peut dégager aussi quelque chose dans l’aléatoire, pourtant le délire dilué ressemble trop aux produits imités des Tours d’illusion pour ne pas inciter à défiance, tout au contraire de l’arrêt sur image, zoom et grand angle sur la jatte de lait de la petite fermière Délie à l’immémorial mouvement giratoire de la baratte.

    On ignore tout de l’originel branle de tout ça, taxé de Big Bang, et l’innommé reste innommable sauf à clabauder scientiste ou créationniste criseux, mais le geste délié de Délie, la beauté du geste de Délie, la troublante beauté de Délie remuant le lait d’humaine tendresse, l’émouvante beauté de Délie touillant et faisant toupiller le séminal breuvage du monde relève du même mouvement que le toton de l’enfant.

    Délie est toute à son geste, comme l’attention de l’enfant suspendue au mouvement du toton, et la geste du jeu nous inclut.

     Le pari de pallier la confusion n’est pas vain : ce serait de clarifier la donnée en déroutant et déboutant toute répétition réflexe à la Pavlov New Age – la Quête bidon prônée aux rayons développement perso des Tours d’illusion, ou comment tourner en rond.

    Or l’enfant au toton figure la concentration rêveuse par excellence. L’exercice périsphérique viendra plus tard aux vieux ados virtuoses du lâcher-prise, ce qu’attendant on ramasse les chers débris de siècles de sages savoirs au fond des cours d’illusion bivalente, fauteuse ou féconde.

    S’ajoutant à cela que la nautilation joyeuse de Little Nemo n’est qu’une suite de variations en cercles concentriques, par les mers célestes, sur le thème du tourtour où précellent la douce Délie et l’enfant derviche. Cette figure de l’exercice pourrait d'ailleurs se rapporter, s’il s’agit de pacifier les esprits, à la relance pérenne de l’Akademia Platonos, tout idéalisme comateux dépassé, où rebondiraient, lâchés comme au premier saut dans les mots, de tout nouveaux objets tournés à merveille.

    Bref, le tourneur de mots n’est pas à considérer comme un faiseur de discours. Seule la musique de sa présence, comme le ronflement de saintes toupies des derviches psalmodiant de concert, comme celle de l’enfant au toton ou celle de Délie, nous délivre.

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    81. Lésions et liaisons

    Il s’agit maintenant, au rythme fatigué, de recoller des ailes.

    Les battements rituels n’ont pas été dénaturés dans tous les villages ni toutes les rues de la ville-monde où à mains nues se livrent encore de bonnes bagarres des airs du ciel et de la mer. Il s’agit de relancer les fières transes.

    Les agitations du Panier, au vortex criard des Tours d’illusion, ne sont en rien comparables avec  les grandes ressaisies vitales échappant à toute machinerie binaire.

    La brutalité du fracas financier et de ce qui s’ensuit reste à  dire. De fait, le blindage devient la basique disposition à prendre avant toute amorce de résistance au formatage des Tours d’illusion, tant par le verbe qu’au modulé des défenses  douces et très variées.

    Mais d’ailleurs avons-nous la moindre idée de ce que sont les vraies lésions ? À quel moment la seigneurie hospitalière s’est-elle fait trahir par les méfiants et les défiants ? À quel moment celui-ci a-t-il refusé toute place à celui-là ? Qui a dit qu’on ne s’élèverait jamais seul sans risque d’être abattu ?

    Telles sont quelques questions dont les sables millénaires ont peut-être entendu  les échos de chameliers pères en  descendants établis aux Horizons Barbecue  où tout s’oublie plus ou moins dans la confusion des boutiques.

    Se blinder n’est pas revenir aux yourtes non plus qu’au stress du grand Dieu tribal fauteur de prochains édits mortels et autres maisons à verrous. 

    Plutôt disons: se décontracter, faire douce figure à la famille élastique, ne plus donner le moindre argument au papier tabloïd ni aux feux de l’envie, enfin détendre l’atmosphère et penser liaisons.

    Le statut d’oligarque suffit au soupçon d’opprobre. Tout oligarque sera désormais suspect, autant que tout magnat de l’industrie narcotique ou dommageable aux besoins vivriers. L’histoire des essors se réduira-t-elle de plus en plus à la chronique des rapines et des simulacres ? Là-bas aux croisières le Penseur stipendié des Tours d’illusion prône le détachement, mais comment ne pas voir qu’il ne croit qu’au gain en psalmodiant aux vagues:  détachons-nous des boutiques…

    Les Tours d’illusion ont désormais vue sur le sable et les boutiques depuis la délocalisation des désirs et saveurs en zones arides à forte teneur d’or noir. Le palace de l’émir se fait accueillant aux plasticiens et aux gérants d’éthique qu’il loge dans de considérables suites.Au matin il leur fait voir ses faucons et ses courtisanes.

    Cependant lancine un peu partout la question des comparaisons.

    Comment ne pas penser que vous pourriez  être l’hôte demain de l’émir ? Comment ne pas constater que le défilé de mode de Vegas tournera demain la tête aux boutiques ? Comment ne pas ramper d'envie à l'unisson de tous ? 

    Or donc, tout deviendra boutique si vous ne cessez  à l’instant de vous comparer à  ce n’importe qui faisant n’importe quoi pour en être. Dites-vous alors que n’en êtes pas. Dites-vous que vous n’y êtes pour qui que ce soit. Quant à moi je vous dis que vous êtes incomparable et que c’est pourquoi je m’aime de vous aimer comme personne.

     

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    82. Recherche d’une clairière

    Il ne fait aucun doute que la pensée artiste désagglutine, et ce peut être une voie, à mes yeux la plus naturelle, mais il y a nature et nature, et la fièvre de comparaison menace.

    Qui traverse le chaos des boutiques sans cesser de chantonner à l’oiseleur a des chances d’accéder à son rendez-vous, mais il est loisible aussi de s’arrêter un peu partout en constant état de détachement serein, chacun alors concentré sur le tourtour du toton.

    Nombre d’actuels boutiquiers  tenant toupies à leurs rayons l’ignorent : que le toton est initiatique et chiffré. Ceci dit juste en passant tant l’ésotérisme est peu naturel à la pensée artiste, mais le fait est que la quête de l’étymon participe à celle des clairières virtuelles.

    L’évidence du malheur attisé par la comparaison, et du chemin de proie qui s’ouvre aussitôt, et du chemin de croix des envieux à la seule évocation nerveuse des boutiques, s’impose naturellement à la pensée artiste  qui séculairement prône le regard tranquille à cet égard, et douce patience.

    Telle mère du monde murmure à son enfant qu’il est unique, et tout d’une simple éducation villageoise découle de cette aristocratique considération, tissant un royaume de bienveillance à la fois naturelle et surnaturelle, au dam de toute guerre tribale ou mondiale à venir comme toujours.

    La nature naturelle est équitable à sa façon en offrant le faon gracile à la panthère affamée, étant établi par contrat que toute panthère est à redouter de toute créature de moindre force en vertu du Règlement de jongle.

    Or la loi des boutiques est d’une autre nature, imprévisible et retorse, de même que le penchant aléatoire à rapine et autres spéculations ou produits structurés.

    Le chaos des boutiques est devenu le champ de bataille de l’impatience enviarde, et voici que des milliards d’écrans bavent le même inassouvissement de fric ou de spasmes défiant la pensée artiste.

    Une fois encore, pourtant, l’échappée libre est envisageable à qui y aspire fort, proche ou prochaine à tout le moins pour qui fait effort d’un premier déclic, imperceptible mouvement latéral, mouvement de délicate réserve, mouvement ensuite de plus net rejet.

    On ne cessera pour autant de se faire des cadeaux. Mieux : on multipliera à l’expansive la donnée du don gratos.

    Mais la fièvre des boutiques n’est pas cadeau, L’hystérie conso n’est qu’avide précipitation d’agglutinés dont l’assouvissement creusera d’autant la faim de plus et toujours plus de conso. Ainsi la faim des repus fait-elle insulte aux vrais affamés.

    Les boutiques ont investi les sahels macadamisés au mépris des affamés, et déjà les écrans des  croisières projettent en boucle, dans chaque cabine sécurisée et aux abords des luxueuses cafètes, les images numérisées des vrais affamés propices à la stimulation des petites faims de fin de matinée ou des soupers priés.

    Quant aux clairières, elles nous attendent un peu partout, même aux Tours d’illusions on en cueille des reflets de reflets, même au plus agglutiné des croisières on en perçoit des allusions d’alluvions scintillants,  même au plus opaque des écrans elles traluisent.

    On dirait alors : attente de soi, projet de soi, promesse de soi  - on dirait ça par initiale impulsion au déclic.

    La clairière est un vœu dont la seule évocation, dans le plus agglutiné foutoir, éclaire la pensée artiste, à laquelle tout un chacun est passible d’accéder sur simple déclic.

    Un simple déclic et vous cessez de penser boutiques. Ensuite seulement se préciseront les itinérances aux clairières.      

     

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    83. Toutes les fois

    Il reste très souhaitable que les fois charbonnières continuent de nicher dans les âmes enfantines ou redevenues candides au grand âge de discrète lumière.

    La vie discrète reste assez généralement conseillée, tout à l’opposé des vociférations des salaloufs et autres torturés torturants du fondamental.

    La soumission vociférante à la lettre fondamentale est LE fantasme fauteur de guerre, à multiples contrefaçons et facette, incitant à crispations massacrantes ou, tout à l’opposé, à méfiance et défiance des discrets.

    Toutes les fois bonnes excluent l’exclusive.

    Les jeunes dieux sont souvent trop boucs, mais la lettre du Père terrible manque d’air. Or il incombe aux discrets des jardins espérés de l’aérer en douce une bonne fois.

    Le Triple Père écrase en effet les fils qui en modélisent de vindicatifs super-héros de pacotille explosive, histoire d’en remontrer au vieil archonte dévoreur de colombes. Ainsi les semeurs de mort de toute croisade djihadiste ne font-ils que relancer la tempête des pontifes semeurs d’’inquisitoriales étripées, à quoi s’oppose orbitalement la foi candide de l’enfant au toton et de ses potes tourniquant hip-hop.

    Toutes les fois ne sont pas bonnes. Sous le voile noir et les noires pilosités et les noires robes de la frilosité morale à bûchers et kalaches couve le même feu glacial de la haine prétendue sainte, à l’opposite de toute foi discrète.

    À fleur de narines  nous la sentons monter, cette sale haine des violents à cartouches et grenades prétendues saintes prêts à se faire sauter le caisson pour dernier mot fondamental. Honte alors à la Mosquée de ne pas tancer les traîtres à la foi bonne, honte à tout oecumène de ne point renoncer à l’inquisition, vergogne à toute trahison de foi bonne à paille d’or dans le gâchis mondial.

    Quant à l’enfant, nous ne le flatterons jamais pour autant en dodelinante nitouche, mais respections du moins son ingénue, inflexible incorruptibilité.

    L’enfant qui en a bavé sait des choses, plus que le dorloté. Dépositaire est-il, et en cela pareil à la mère douloureuse ou aux père discrets, d’un secret dont la seule foi bonne rend la lumière d’aube ou l’ultime caresse crépusculaire des enfants dans leur centaine.

    Les fois charbonnières ne pèsent que le poids de leurs ailes. En vol elles rappellent les migrations d’anges de lieux en lieux nécessiteux, et délicieux reste leur parfum volatil à nos tendres narines d'enfants demeurés.

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    84. Magma

    Certains jours  cependant, et plus encore certaines années de nuit, l’indescriptible désordre de l’atelier de l’Artiste en pleine activité perceptive (en apparence il ne foutait rien) confinait au chaos originel ou peut-être téléologal, au tohu-bohu d’avant le premier temps ou à l’ultime universelle gadoue des îles de déchets flottants.

    Les années de nuit, tantôt qualifiées de suie et tantôt de cendre, avaient laissé à l'âme du monde une lésion sans liaison quelconque avec quoi que ce soit de dicible.

    L’Artiste avait écrit dans  ses carnets :« D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

    Sur quoi l’Artiste avait pris sur lui de vivre le chaos, comme un coma pour seule issue à dépasser.

    Rarissime est le véritable optimisme métasphérique, mais cette espèce de vive fleur, et bien distincte, finement aquarellée, ciselée comme un style, vibrante dans la fine brise, subtile comme un rayon traversant les épaisseurs, survivait bel et bien au cœur de l’âme incorporée de l’Artiste souriant au-dessus du cloaque de la ville-monde d’avant et d’après tous les noms.

    En finisse la nostalgie des débridées pulsionnelles à rites sacrés, pensait confusément l’Artiste en se fouaillant l’entraille au tréfonds de sa reptilienne rêverie ponctuée de crénoms. Baste de  la crénom de tournante obsessionnelle et combien palpable aux noyades enivrées, pensait confusément l’Artiste tout pantelant au bord des vases de mémoire antérieure ou prochaine dans la nuit remuante. Lors, la fluence entêtante participe encore des simulacres entretenus aux Tours d’illusion, pensait artistement l’Artiste dont le mouvement de rompre, de briser, de se déchaîner s’annonçait - et le mouvement de se tirer lui-même par les cheveux comme le Baron fameux s’extirpant solo de la mare, en mal de repartance.

    À toute repartance il y a joie de juvénilité retrouvée. Tout rebond des fosses amères est appel  d’air. Le domino des humeurs bonnes s’engrène alors lui-même en cliquetis d’alertes claquettes, et tout se relève pour les relevailles des stylos et pinceaux.

    L’abrutissement répétitif sévit aux Tours d’illusions mais le lièvre libertaire se carapate entre théocrates et autres tyrans fonctionnels, prouvant par la fugue à petits bonds futés, souples esquives, artistes pensées slalomées, que rien n’est à jamais verrou qu’aux obtuses mentalités et que l’entassement hagard n’est plus fatalité.

    Fleur de lait dans la nuit de la ville-monde. Comme une étincelle d’encre au tréfonds de parole. Comme une impatience de s'adonner.  

     

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    85. Projets d’osier

    Jamais ils ne répéteront assez de quel bon conseil furent alors les forestiers et les fruitières, entre tant d’autres surveillantes et surveillants des justes lignes et visées au fil à plomb.

    L’homme en bleu représente par excellence l’ouvrière fidélité à variantes aérées, et la femme en bleu qu’on cite de plus en plus au premier front pour courtoisie ou motif de contradiction théologique.

    L’entretien des jardins espérés ne manquera de recourir aux maintenances selon l’esprit des vaillants syndicalismes et autres surveillances d’écosystèmes de jadis et naguère. Les sourcilleuses surveillances souhaitées n’ont pas à relancer les punitions forcées d’antan – tout reste à réinventer.

    Or les financiers et banqueroutiers dressés à se croire LA référence aux Tours d’illusion, déchanteront : cela ne fait pas un pli et nous réjouit rien que de le souhaiter.

    La casquette bleue, quant à elle ne sera plus l’alibi des vampires de puissance déguisée. Il ne sera plus question que de compétence non piratée. Des savoirs de la vannerie aux secrets des facteurs d’orgues, il y aura simplement repérage des sapiences, ou comment tréfiler la câblerie numérique sur canevas renouant les   nobles fils de l’osier millénaire – et tous les chantiers seront suspendus, cela va sans dire, le temps que nicheront les oiseaux dans les zones cadastrées par le nouvel ordinateur zoophile.

    Il y a une vraie beauté de l’œuvre accomplie fine finement solo ou en brigades multilingues rappelant les premiers acrobates des grands barrages ou des ville flottantes et autres longs vaisseaux photophores.

    Des prochaines migrations sont annoncées, mais c’est au là-bas aussi qu’on serait inspiré de se liguer plus virulemment anti-rapine. Les villages n’ont-ils plus rien à enseigner après les dévastations ? Comment rétablir confiance et rigueur ? Comment rendront-ils sa couronne à leur mère  l’Afrique spoliée par les spéculants et autres instigateurs de soumission démissionnaire ?

    Mais baste avec ça : la mélancolie ne saurait paralyser les éoliennes au lever de nouveaux souffles.

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    86. Exercices

    Léo et Léa ont cessé de le faire depuis quelques temps, mais ni l’un ni l’autre ne se rappelle quand.

    Léa dit que ce n’est pas grave. Léo pense à peu près la même chose sans en être sûr, et d’ailleurs qu’est-ce qui n’est pas grave : ne plus le faire ou ne pas se rappeler quand on l’a fait pour la dernière fois ?

    Léo se demande parfois si les types de son âge qu’il connaît penseraient la même chose : que ce n’est pas grave ?

    Léa en a parlé à ses trois filles et a été tentée d'y revenir avec ses rare amies vraiment complices, puis elle a laissé tomber.

    Léo et Léa n’en ont pas non plus parlé jusqu’à ce soir, sans cesser d’y penser pour autant, chacun à sa façon.

    Léa y a pensé en parodiant au pianola tout ce qu’elle sait du bout des doigts du répertoire des claviers séculaires, entre clavecins et grandes orgues, murmurant de temps à autre les paroles d’une chanson leste sur ce fond plus corseté, forte d’une vie de leçons à domicile qui lui ont fait driller tous les âges et des caves à jazz au galetas vétustes; et jamais rien n’a fatigué son oreille absolue : au contraire elle entendrait encore des Indiens danser sur la terre battue à deux océans de là, et pas le moindre préjugé de société chez elle non plus, avérée open-minded quoique n’ayant aimé que Léo depuis qu’elle a découvert ses dessins et les mains qui les concevaient à voltige.

    Quant à Léo, justement, n’ayant été jaloux lui-même qu’à la platonique d’un certain peintre amstellodamois qu’il appelle son dieu et son maître démon à sanguine et fusain, il n’y aura pensé qu’en recommençant de dessiner après  avoir cessé de fumer et repris le franc-boire.

    Au demeurant, faire ou ne pas faire cela n’est en rien la question qui les occupe au plus dense de ces jours zigzagués où l’immensité diverse les mobilise en joie et autant d’exercices de présence, outre qu’à bientôt l’âge des vénérables à la Van Rijn, disons encore quelque lustres, l’expertise de la vie ordinaire suppose l’acceptation anticipée des parcours apaisés, à l’abri des haies riveraines et des hystéries  autoroutières.

    Quand ils se rencontrent à la supérette des Horizons Barbecue, Léa et Léo pourraient demander à Marie et Melchior s’ils le font encore, et pourtant non: ce n’est même pas qu’ils l’oublient, mais  se plier à ces conformités strictement fagotées par les formateurs attitrés des Tours d’illusion leur semble au-dessous de leurs vols croisés – ainsi s’invitent-ils plutôt à se retrouver un de ces quatre pour boire un coup…

      

    87. À discrétion

    L’obligation de réserve va de soi chez les gens qui n’ont pas vocation d’estrade : de patience et de porosité sensible sans débouchés aux tabloïds. Au reste le terme d’obligation prête à malentendu chez les obsédés du se-croire-libre, alors disons plutôt : l’intime acceptation non résignée de non-participation aux perfos des Tours d’illusion.

    Il fallait et même, à remonter le siècle et le précédent : il eût fallu, puis il faudra encore et encore, ce qu’attendant il faut résolument, il faut absolument repartir au grand là-bas d’ici et maintenant à l’écoute de tous les jadis.

    Le terme d’utopie fut longtemps et reste et restera produit adjuvant de gargarisme aux usages mémoriels de rébellions rangées et classifiées vieux dossiers. Tous aux partis flagadas se recentrent cloqués de médailles à libres stabulations et autres jardins acclimatés. Sous effigie de Révolution se diluent les affluents édulcorés des instances Gastro & Déco du département Télé-Achat des Tours d’illusion.

    Alors se précise la distinction non fantasmée entre normaux et normés, animaux de compagnie ou restés en l’ensauvagerie reine,  et futurs déchets carnés.

    Passés le mépris et la tristesse, une pensée inconnue est encore possible et rebondit un peu partout, ou presque.

    Le tout-est-perdu-ou-presque est ainsi devenu le fondement plus ou moins occulte, en tout cas : discret, d’un nouvel archipel de pensée encore inconnue quoique redevable infiniment au jadis et naguère.

    Les gens se font, comme ils se sont fait de tout temps, et se feront encore et encore, des signes.

    À l’instant même, en effet, le sémaphore de connivence clique et clignote un peu partout de lieues en lieues entre vivants vibrants et leurs proches et lointains.

    La reconnaissance des visages fut la durable affaire des quêtes et requêtes de Léo à tous les étages de la commune présence, de l’enfant tout neuf à la très très vieille peau à rides boucanées façon parchemin.

    Léo est à lui seul un dramatis personae, le père virtuel et le fils et le saint esprit et l’amant et l’ami de Léa qui est pour sa part sa moitié virtuelle et son amie amante, mère de leurs trois filles, l’un de l’autre l’écho musical et chair de leur chair  continuée à féminines parlotes au front de scène du théâtre de la ville-monde.

    Tout cela cependant mine de rien, dans l’orbe de la vie paisible des rêveurs - tout cela promenade au jardin.   

     

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    88. De visu

    Nous pouvons regarder plus attentivement les visages, yes we can, et nous le ferons, nous l’avons fait, nous le faisons à l’instant. Ils vous ont dit que vous n’entreriez que sous condition aux étages vectoriels des Tours d’illusion, mais ça vous fait une belle jambe : de fait, regarder les visages  n’a rien à voir avec leurs masques.

    Rien n’est droit dans les visages de Léa et Léo. Le regard à moments fixes de l’enfant au toton pourrait faire penser que la géométrie de ses expressions connaît la droite de laser, mais non : l’épée dans l'eau bifurque et si l’enfant voit le toton se figer en verticale c’est qu’il va ciller tout soudain à sa chute et lire sur son écran neuronal : GAME OVER.

    Dire que la droite est le plus court chemin entre deux points est un slogan rebattu de gauche et de droite qui n’a rien à dévisager sauf aux incidences de miroirs sphériques  où les nuques et les dos se mettraient à livrer d’éventuels éléments d’éventuels aveux non-dits.

    Or l’éventuelle probabilité d’hypothétiques aveux n’a pas qu’un visage, alors que le tien n’est d’aucun autre, que cependant tu ne vois pas.

    La fausse parole du miroir est d’ailleurs toute là : qu’il ne tire entre ton reflet et toi que des droites d’apparence formant barreaux et cage, l’erreur de Narcisse se rectifiant elle aussi au bifurqué de l’eau croupie  qui lui révèle là-bas sa véritable gueule d’ange vicié. Ainsi n’y a t-il que l’autre à regarder pour se voir soi.

    Les dessins du visage de Léa regardée par Léo sont ce qu’il pouvait faire de mieux vu que le tendre infléchit à tout coup tout effet virtuose ou tentation de traits tirés au compas. Le style flèche lente serait un résultat, s’est dit Léo en concluant plus tard à l’osmose confucéenne.

    En outre, le plus opérant en la matière serait l’abandon vigile: Tess et Léa sont le plus naturellement adonnées à l’abandon, et Melchior à la rigueur élastique du ferme bambou, avec de parentes déductions, comme quoi le style est une hydre à mille têtes chercheuses que la lame droite aurait beau couper : tout repousse à fleur de mémoire.

    Au regard des visages, le Philosophe inconnu convient de cela que tout impossible que nous semblions nous sommes là et que c’est de là qu’il faut remonter et descendre, étant observé qu’être là signifie l’avoir été dès l’œuf ou de sûrement bien avant alors que battements et mélodies attestent d’autres séquences à venir.

    Quant aux visages d’en bas ils n’ont rien à raconter que des histoires touchant à l’Espèce spéciale, a pressenti Léo dès ses premiers dessinages d’académie aux modèles dévoilés ne montrant rien que courbes ou volumes, touffes ou pendentifs sexuels,  sans la moindre ombre de secret.

    On pourrait relever en passant que Van Rijn a tout dit à propos des visages, mais ni Léa et Léo, ni le Philosophe inconnu non plus que l’Artiste, entre million d’autres, ne sauraient se contenter d’une seule et unique série de révélations.

    Au vrai la révélation de toute Face, dite sainte ou divinement profane, n’en finit pas d’avérer la phénoménale diversité des visages dans le vortex apparemment affolant des multiples.

    Ces visages  alors, rapportés à l’unicité dénombrée, seraient plus que des mandalas de contemplation à formes et formules reproductibles : autant de personnels paysages uniques au monde à parcourir en ne cessant d’y camper et de les vivre au plus intime de son ciel secret.

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    89. Rebondissements annoncés

    Retenir l’attention peut se formater selon de nouvelles règles narratives à vrai dire vieilles comme le monde, dès les serial tellers sous leur arbre de griots, y compris les effets de zoom ou de fondus enchaînées et de coupes à inserts de pubs - mais le job vaut mieux que ça.

    Les séries à rebonds prolifèrent mais le Poète fera comme toujours dans l’inouï : du vrai jamais vu ni reproduit par servile imitation, cependant le pillage et le montage n’en seront pas moins de la fête sans notes en bas de pages pour autant, tout en malice où depuis tout temps excellent les collègues de partout dans la postérité d’Afrique noire et de Chine jaune ou des chamanismes des quatre vents que purifient le feu et la dive.

    Certains poètes plus récents restent insolubles, et la descendance est à saluer en ses bribes.

    Au petit bonheur et à l’instant, ainsi, telles bribes de l’un d’eux se reforment à fleur de mémoire en colliers de vocables et constellations phoniques ou sémantiques, à tagadams rythmés ou slamés selon les âges et quartiers, tous se trouvant conviés aux écoutes modulables.

    Tels Cantos se diffusent alors par les galeries ascendantes de quelle tour penchée aux échos tréfilés par les voltes de marbre, et nul ne se risquera sans ridicule à décrypter ce free jazz bartoqué où il est divulgué que les médiuvaliens se carment à vue d’oeil, vu que tout se passe en diachronie entre paupière et pommette, dans la pulpe parlée savoureuse à l’oreille.  

    Que la feuille de route soit de sang n’est pas vérité de tout à l’heure ni d’hier ni des siècles antérieurs numérotés de royaumes en royaumes combattants : elle est pour ainsi dire inscrite à l’oral dans les savanes d’avant les grottes, bien avant le Caïn jaloux fondateur de ville, avant Nemrod jetant la première Tour, avant l’on ne sait quoi de très initial dont un fouillis de nouveaux chiffres ne dit rien.

    Des rebonds des très ultérieurs divans viennois le délire ovoïde spécule sur le zygote et la blastula dans la zona pellicide, et l’on ressasse que tel le saumon la troupe utérine remonte de l’océan à la source, et que la mère pousse au crime et que le père succombe, mais là encore le Poète oppose à ces convenances sectaires le fait naturel que le pétale ne cherche pas d’argument à l'heure étreinte de l’orange non pelée sur fond indigo du soleil couchant grand couturier, peu après que le jeune lézard eut étiré ses taches de léopard parmi les herbes tranchantes à chercher le vert moucheron plus petit que fourmi…

    De fourmi en Grande Ourse rebondit ainsi le regard apparié. Or plus que fortuite complicité, osons y voir désir non encore spolié de nouvelles alliances.

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    90. Explorer 2014

    La confusion régna tant que domina le micmac combiné de l’hémisphère gauche et des prétendues lois du marché, double instance de prétendue régulation programmatique fauteuse d’Ordre apparent aux Tours d’illusion.

    Tous les matins les mêmes billions processionnaires affluaient en sans-visages à costards et calculettes, et le soir les baise-en-ville allaient à hue et à dia les je-me-retiens bien ou mal consentants, tous programmées binaire au multimédiatique tagadam.

    Tous pourtant, ou pas mal de ceux-là qu’on disait minable minorité de moindre mérite aux étages suprêmes des Tours d’illusion, non pas tous donc mais belle majorité muette non chiffrée à l’écoute en douce  de l’hémisphère musique à tissages, souffraient sourdement du remords de ne point assez remordre à la vie ainsi messagée à mélodies.

    Les retours firent illusion quelque temps. L’ecclésiale effusion reformatée à vue de masse et piétinements aux pelouses prétendues conviviales, les vociférations plus ou moins exorcistes, les agenouillements coordonnés aux variables spéculatives et boursières, la confusion du musical et du chéquier, la confusion du tripla et de la montée aux cieux par escalators lénifiés, la confusion du Raisonnable et  des neutrons affolés – tout cela fit quelque temps fortune apparente au pourtour de la zone prétendue sacrée et proclamée Ground Zero à l’unilatérale du prétendu bien de tous.

    Ainsi les énergies se dispersèrent-elles terriblement malgré les flux automatisés du présumé Système dont les prétendues lois portaient elles-mêmes à confusion sans que nul n’en tire le moindre début de théorie ou simple désir de réparation sauf quelques-uns, disons : quelques billions de quelques-uns dont le Penseur artiste, dit aussi le Philosophe inconnu selon les pays et les avatars, ou encore le candide Explorer.

    Le culte de quelques-uns n’aura cependant plus cours selon les formes obsolètes évidemment. Explorer2014 n’est même pas un programme personnel métabolisé : c’est un tour d’esprit, on dirait presque : un esprit fait main.

    La dégringolade de l’esprit de recherche au rang des soucis digestifs et domestiques fut à la fois un symptôme et un appel.

    Les nobles chercheurs de l’inutile, les scrutateurs de particules et d’ondulations corpusculaires, les conteurs érudits en matière d’équations nuageuses utiles à la compréhension modélisée des flux de marées ou de déserts, les ascètes de la plus haute écoute sensible, les calligraphes-éclair et autres praticiens de l’éclaircie progressive, bref tous les adeptes de tous les âges et tous les genres aspirant à telle informulée explicitation de l’implicite se sentirent appelés au tournant d’une langue jamais parlée.

    Cependant il n’y eut pas semblance ostentatoire de dépouillement du vieil homme, au dam des bigoteries positives de récente apparition. Bien plus que de brûler soutanes ou calicots déicides, il s’agissait aussi bien de passer à d’autres exercices à vrai dire vieux comme ceux du premier Sage au foyer primal à pourtour de visages attentifs. 

    L’idée qu’il pût y avoir du nouveau sous le soleil du plus ancien savoir pratique avait de quoi faire pétuler tout esprit chagriné par la suie aux conduits célestes des chères superstitions de la nuit des temps, mais pas question de se répéter ou de radoter à la positive sans invention d’exercices éclairés a giorno, quitte à renoncer à un dimanche de la vie à prix cassé.

    Il y eut donc un tournant dans l’exploration des territoires de la Qualité. Ne pas devenir fou fut un thème d’exercice et une nouvelle façon de risquer sa vie. Tout un implicite nié  ou rejeté restait à requalifier: c’était l’évidence radieuse. D’anciens beaux gestes seraient peut-être à réitérer. Une phrase orpheline courait entre les êtres qui disait à peu près qu’on ne pouvait continuer comme ça, et des chaînes implicites  de mains formèrent d’explicites nouvelles liaisons. 

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    91. D’autres réparations

    D’aucuns se désolaient encore  qu’on ne pût manger deux fois la même salade, mais la fadeur des répétitions ne fut plus de mise que dans les sphères de l’épuisement de laSoul et du déficit de cran, autant dire : à tous les étages des Tours d’illusion.

    Or le cran et la Soul, naguère taxés de guenilles par les sicaires du présumé Système, figuraient bel et bien au nombre nombreux des Qualités réclamant prompte réparation peut-être.

    Je souligne le peut-être.

    Des visages, aussi, rappelant quelque chose relevant du même Ordre paléontologique, firent un peu partout leur apparition ou plus exactement : leur réapparition.

    Ainsi des visages de l’orphelin et de la veuve. Nous le disons et répétons tranquillement : les visages des femmes et des enfants d’abord, tels Mutter Courage et son Titus au toton plutôt que le Nouvel Homme ou le Consommateur Ultime, le Touriste de Masse ou l’Envoyée Spéciale – l’auréole d’enfance de Titus et l’émouvante beauté de Mamma mia, plus tous les visages vivants et vibrants de partout et de tout temps encore imparti.

    Dire que le visage n’existe pas relève d’un déni aussi mal barré peut-être que seriner à la mécanique que Dieu existe, nous disons bien et le répétons : peut-être.

    Les figures du Barbare et du Bâtard, de l’Envieux et de la Performeuse, racontent aussi, sans doute, partie du temps imparti, mais nous autres addicts de l’idée de réparation nous déplaçons les accents portés sur tout avatar de ressentiment et de soumission programmée à format.

    Préférons leur, dans l’esprit même éloigné des jardins espérés, l’extrémisme de la cage enjoignant à l’orchestre de ne plus jouer que de ce jamais entendu que seule la forêt  peut inspirer.   

    Tels seraient échappée ou palliatif aux mornes boucles de l’insignifiant mondialiste Télé-Achat.

    Démantibuler les formats ne revient pas à former de l’informe à nouvelle foison : la Qualité traluira, autant qu’il appert que vivre le simultané sans succomber au méli-mélange redevient possible ; que le cran et la Soul des billions de survivants prévalent par delà la collective hallucination qui leur a fait craindre, aux reflets des Tours d’illusion, le monstre  avide de son avidité.

     

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    92. De la nuit qui rôde

    Rien, mais rien n’étant pour le moment (ni sûrement à jamais) sûr, ce qui s’appelle sûr – mais sûr de sûr, le chercheur à tâtons peut-être donné, aux aubes de pluies acides qui ont l’air de soirs, autant que dans l’éclat blanc du Midi noir, pour modèle d’une humilité transitoire têtue à la dévotion de l’Objet.

    Faudrait-il pour autant renoncer au sommeil profond ou aux formes verbales des passés et du futur ignorées de certaines  tribus forestières enclavées au pur présent ? Cela se discute.

    Pourtant le lieu d’effondrement imprévisible, la clairière préservée de tout relent de ressentiment, la parole échappée en faufilant furet des parlotes, la forêt aux suggestions inouïes, la nuit de l’aveugle à baguette de sourcier – toutes pistes et d’autres seront Océanie douce à celui qui écoute l’intime point encore salopé.

    Une règle avisée serait alors de ne faire même impossiblement que son possible sans trahir cela qu’il y a simplement là : de si belles et bonnes figures, et les vaux et collines,  fruits et rivages - tous ces pays et ces mots.

    Ainsi Monsieur Paul peint-il sa pomme jusqu’en Chine ou au Japon à l’antique, par les jardins ou banquises et tout soudain. 

    Il y a donc continuité dans le désir d’éclaircie et ses patientes réalisations.

    Cependant il importe aussi que les visages et pays, lacs ou corons, Victoire ou Fuji vous regardent quand vous les voyez, et que vous le disiez si le don vous est donné de le dire.

    L’Objet se voit aux maisons tant qu’à l’arrière-pays: tuiles ou tavillons sur les charpentes, escaliers et mezzanines ou surplombs d’attiques , et semblablement dedans sur les tables : la pomme, le coing, la grappe, l’aiguière, le crâne de vanité ou la lampe.

    La lampe dans le noir est une main qui apaise.

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    93. Orbital DJ

    Le toucher musical s’épuise hélas au boucan binaire, mais cela aussi se répare aux heures accordées.

    Celles et ceux qui s’impatientent à réclamer formules à cartons n’auront droit qu’à trépidantes redites et c’est partout en rigoles de vidures d’eaux suintées des synthés.

    Aux platines cependant Orbital DJ confabule à l’attente fervente de la rose de personne, à l’écoute anticipée de l’aval du monde, au sampling de billions de bribes revenantes.

    Il a été dit, et il sera  répété qu’Arbos, lui aussi, se cabre en arbre et se dresse contre la pente et sans rompre cède au blues à fines ramures – Lady Night module alors détresse et douceur à fleur de Soul ardente.

    Voici donc relancée la composition soumise à la quadruple règle de l'harmonie et de la mélodie, du swing et du saut quantique vers couleurs et saveurs. La note sensible a longtemps cherché à se résoudre en tonique, et la voilà trouvée à l’œil d’abeille fruitant les nectars.

    L’exercice pourrait être dit but ou chemin, si l’on ne redoutait plus que jamais les formules et les badges.

    L’impro ne s’impose pas exclusive mais les plus allègres fusées en prouvent la légitime délirance sur fond de partitions non écrites mais non oubliées. Même amputé le torse d’Apollon réinvente le palper des muses.

     

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    94. À la légère

    Au  bonheur de Léo, Léa ne sait ni le poids de ses ailes ni ses frontières, juste adonnée à sa rêverie en forêt entre deux concerts persos.

    Léa constate, ou disons plus précisément : a constaté par les années, comme qui dirait : au fil du temps, ou encore : avec le temps, que tout s’allège, ou plutôt : que tout peut s’alléger avec le temps moyennant un rien de discipline en rêverie.

    En ville-monde la rêverie en forêt devient exercice d’allégeance aux moindres brises et rumeurs de cascades (verticales dans les conduites et rebondissant sous macadam et ballast) ou spectacles en surnombre de là-haut vers la rue et tout alentour en multiples transits.

    L’attention panoptique de la rêveuse éveillée est d’une haute teneur poreuse où rien ne pèse cependant. Tout est capté dans l’instant protégé: Léa voit la dame au petit chien et l’enfant curieux là-bas, ou Melchior lui faisant signe en garant son side-car, et déboulant les skaters acrobates qu’invective visiblement le voiturier de l’évangéliste dont elle ne capte que les bras agités, et les files subdivisées aux feux croisés, et les foules portées en houles vers les bureaux ou les restaus selon les heures -  immobile Léa perçoit à vue la rumeur d’en bas comme au dessous de la canopée les ramages ailés.   

    Au bois les yeux grands ouverts Léa voit ainsi la grande cataracte et le pavillon chinois, le jadis partout présent en lieu de monde d’avant le monde où Léo la rejoint en pensée, l’à deux lui plaisant mieux en somme – cela aussi le Temps le lui a appris.

     Mais cela aussi sera dit sans peser. Se trouvant sans le vouloir trouvère à ses heures, Léa trouverait sans peine la parole unique d’une enfance à venir, et Léo l’entendrait ainsi en écho d’éternelle et rafraîchissante mélodie – et tous vous l’entendriez, nous l’entendrions, ils l’entendraient ainsi en souriante ritournelle aux jardins espérés.

     À ceux-ci Léa pense sans y penser, toute à sa musique allante et revenante en douceur, pure de tout ressassement, comme aux cantates reprises et reprises en relances fuguées.

     À l’instant encore d’autre bribes lui reviennent ainsi qui chantonnent, légères, nous sommes, pour tous, deux bons, deux paisibles habitants de la ville qui vont boire un verre…  

     

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    95. Quant à l'urgence 

    Il aurait incombé aux lucides d'antique chevalerie de pallier tout aveuglement volontaire, désignant à vocables véhéments la Secousse à mort de ce monde-là, fût-ce sans conclure rien que par le décri, mais à qui parleraient ces défroqués du Simulacre appelés à de plus radieuses révélations ?

    Aux écrans simultanés le paraître mondial n’était plus que Secousse en boucle, ou peu s’en fallait, cependant la sempiternelle sangsue sensuelle ne signifiait-elle pas autre chose que resucées : quelle angoisse et quelle guerre larvée ?

    Au vrai : les Extases et autres Excuses simulées convergeaient aux mêmes Extrêmes opposés dont se repaissaient les ambivalences les plus lucratives des Tours d’illusion:  pornocratie et rackets de télévangélistes en circuits mafieux bénis en haut-lieu. 

    Plutôt alors que de renchérir sur la reptilienne attirance de toute engeance de masse rassemblée en poids d’organes dressés à la violence, les regards clairs, se dirigeant aux neuves lumières polyphoniques, se détournèrent   des vues à précipices et autres fascinations à vertiges de sang et de fiel de foutre.  

     Prônes et sermons à renfort de moraline se perpétuèrent encore dans les espaces immunitaires à l’ancienne des sectes et autres ligues de surveillance punitive de toute espèce, pourtant nul d’entre les lucides ne trouvait à y redire tant l’urgence différait.

    Or le temps joyeux, le temps précieux, le temps volé au temps perdu fut retrouvé dans la foulée.

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    96. Jardins suspendus

    Vous savez que toute crédulité par manque de pied nous impatiente et qu’entrevoir, dans l’espoir de nos jardins maintes fois invoqués,  la moindre allusion d’utopie nous rembrunirait tant la menterie a fait de morts, et de morts innocents, et de morts à jamais.

    L’utopiste manque de cœur et d’entrailles, ou tout au moins : l’actuel fauteur d’utopie en toute inconséquence, absolument infoutu de voir le paradis les yeux fermés tant qu’ouverts sur la mince fumée du petit train qui s’en va tout là-bas dans la brume assez russe pour faire rêver. Aujourd’hui, pour tout dire : l’utopiste est pharmacien.

    L’utopistes se la jouant cueilleur de roses sans épines ou t’annonçant l’oeuf à double jaune ne nous en impose pas plus que le prétendu poète se disant attendu au vestiaire des anges.

    Nous estimons que le langage engage et que, loin d’imposer, la poésie s’expose à nous exposer, aussi vrai que nous nous rappelons la saveur instante  des fraises sauvages ou des premiers poèmes détachés du papier ou de tout ce qui par le corps parle au cœur.   

    Nous attendons des preuves. Nous ne sommes pas là pour nous amuser sauf au grand jeu terrible des dés jetés sur la table où nos peaux se donnent à lire.

    À l’époque l’innocence m’a été suggérée par la boutique fleurant le vieux papier du vieux papetier juif Cohen à la rue de la Madeleine.  À l’instant je maudis l’Israël violent violentant les enfants de l’autre tribu, mais l’innocence n’est pas d’utopie : elle est de baiser le livre tombé dans la confusion des violents et de se regarder.

    Les jardins ne seront pas non plus réductibles à l’obscène des comparaisons. Vous croyez nous connaître par autant de feuilletons, mais que savez-vous de plus de nous que nous savons de vous ?

    Vos bardes, vos griots, vos scaldes, vos chamanes mal barrés, vos DJ se la jouant griots et chamanes restent là, et l’enfant reste là : reste au geste là, reste au suspens du geste là et se tait.         

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    97. Bienveillance

    Le contraire de l’illusion n’est pas forcément la désillusion : le contraire de la stérilité n’est pas toujours la fécondité. Il va de soi que se défroquer des formats relève de la mise en forme.

    Qualification matinale de l’exercice : l’exercice est porte-joie.

    Et cessons aussi bien de décrier la Technique. Il n’est pas interdit de penser que la modélisation des autoroutes dernier cri participe quelque part de l’ascèse. Découvrir l’Autoroute du côté de la clairière est possiblement événementiel par l’exposition prodigieuse de ses piliers blancs dans tout ce vert d’après la pluie.

    Lorsque l’Artiste entre en ascèse de création à la sente des Fouines, le pinceau pressent sans le savoir que l’unique trait lui viendra tout aussi vrai que sa vérité de l’instant par la main qui danse les yeux fermés, laquelle sait les yeux ouverts de long acquis.

    Dire que la Nature est généreuse est une option réaliste puisque la nature a lieu chaque fois qu’elle se retrouve à penser jardin.

    Par la musique nous montons et descendons le temps sans y penser, et pourtant nous l’avons appris quelque part.

    Apprendre, alors, serait l’art d’apprendre à bien veiller.  

     

     

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    98. Comme au ciel

    La chute vers le haut ne compte pas au nombre des figures imposées en rêverie, quand bien même elle serait conseillée aux sujets en mal de fantaisie ou peu portés à l’évaluation naturelle du comique ambiant.

    La capilotade apparente incite les graves à dramatiser, surtout aux estrades et aux écrans qui les convoquent à l’expertise. Dramatiser vous pose son grave au sérieux de borne. Dramatiser a toujours été l’attiude prisée, aux Tours d’illusion, de ceux-là même qui ont à camoufler la réelle gravité des choses, toujours empreinte de comique.

    Considéré tête-bêche, le comique des pires situations ne porte pas à banalisation, mais dramatiser ne sert à rien quand le peuple a la dent et qu’il ne demande que la paix.

    Les plus merveilleux nuages, en termes de colorimétrie, sont probablement africains, mais les Caraïbes ne font pas moins fort, même si d’autres goûts encore sont défendables selon les natures plus contemplatives en douceur, et c’est alors vers le ciel de Beauce que se tournent les yeux.

    Nul ne se méprendra pour autant sur la nature de ce qu’on a dit la chute vers le haut.  Lever les yeux y suffit. Toutes les représentations dites spirituelles y convergent où s’ouvrent les écoutilles des paquebots métasphériques aux soyeux sillages.

    Il est recommandé de jeter l’enfant au ciel dès son plus jeune âge. C’est jeu d’enfant que de tourbillonner dans les nuées et là aussi le comique est à la fête.

    Fais donc ton devoir d’allégresse, piètre créature des étroites largeurs, crénom de Dieu : vois donc le ciel, bois donc ce ciel !

    Embarqués de la sorte et sens dessus dessous, là-haut très au-dessus des Tours d’illusion, embarqués sommes-nous ainsi dans les blanches nacelles en vue des jardins espérés. 

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    99. Ciel de plomb

    Cela crache et cela splache partout mais nous nous tenons à carreau, les amis. Cela gaze à Gaza après un siècle de tous les camps, et d’ailleurs ce n’est que ressassement du pareil au même depuis les royaumes combattants et même avant : tu peux faire confiance aux formatés du lance-pierre et de la kalache qui eux non plus n’en finissent pas de crever d’apprendre et d’apprendre à crever.

    L’Artiste en a fait sa collection et tu te rappelles sa sentence que je te balance pour la troisième fois au cas où : "D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis,et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi". 

    Or tu sais que, pas plus que Léa ou Léo, Melchior ou Maisie, le Philosophe inconnu ou ta Ludmila, l’Artiste ne fera, jamais, n’importe quoi de ces tas-là.

    Un grand poids à tous leur pèse aux épaules, jusqu’aux plus allégés d’apparence, telle Léa à sa fenêtre dont le regard de cendre à l’instant, pourtant, reflète une nuit de cris aux nouvelles de massacrés en plein ciel d’Ukraine - l’incessant fléau porteur de mort humaine, l’inhumaine main de fer à kalache ou missile, tant de mots avariés aux Tours d’illusion où toute prétendue Qualité masque son contraire - toute vanité, feu d’envie, morne machinerie de l’avaleur avalé par l’avidité, tours effondrées et maisons tronquées, liaisons biaisées, pièges aux passerelles sous couvert blindé.

    Le démon aux paupières de plomb continue sa tournée.

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    100. Aux jardins espérés

    Ensuite on aura des tas d’histoires encore à se raconter. Vous qui réclamez de la story, vous en aurez plein, promis-juré : plein de glamour d’amour dans la brassée.

    Depuis le quaternaire que ça dure on eût pu se lasser et pourtant non : on assure et nous revoici dans l’entre-deux de naguère et demain, et c’est reparti mon colibri.

     

    En fin de journée les ombres s’allongent au pourtour des Horizions Barbecue, mais l’appel d’air de prochaine matinée se fait pressentir au revif des dauphins remontant à la nature et demain l’on pavoisera tôt l’aube dans les jardins prolétaires.

    Dès le jour levé nous avons cheminé par les rues et les bois et les mers et les gens, de rivières en déserts et jusqu’aux volières imaginaires des jardins espérés où tous aimants et aimés s’attendent.

    De grands magases en coursives, à fleur de ciel ou par les canyons de la ville-monde, des quartiers de lèpre urbaine aux jachères industrielles nous aurons parcouru les aires étagées. Nous avons longé failles et vertiges et rejoint aux toits les fumeurs à leur songeries, et l’orbe de bienveillance qui fait parfois auréole au monde nous aura guidés d’île en île.

    Ainsi aurons-nous rencontré moult fervents encore et, par delà les containers faisant frontières au Luna-Park nous aurons respiré le froid du fleuve aux chants psalmodiés des âmes ailées…

    Nous nous sommes laissé dire, aux terrasses de fin de matinée, que nul n’est prédestiné fatal sauf à se soumettre aux dominations et autres rôles. Cependant nous nous étions jurés de déroger aux formats.

    Le puzzle est antérieur, aurons-nous appris en chemin à la rencontre du Penseur artiste qui nous conforta dans notre sentiment que le poème seul répond à la question qu’il pose.

    Nous avons vu, de nos yeux vu, de tous nos yeux nombreux de fervents et d’ardents vu dévier les mains du Creator de la prière au poème, et ce fut relance de polyphonie.

    Nous avons rêvé de nouveaux possibles à multiples curiosités, et tels furent les imaginaires jardins espérés devenus plus que réels au gré de patientes dérives délirées défiant tous les codes et cadres des Tours d’illusion.

    Vous autres les rêveuses, les fileuses, les veilleuses, et Mélancolie ou Bienveillante, entre tant d’autres filles des sources, vous avez évoqué l’homme-jardin tant qu’à le susciter et ressusciter, ainsi les adorables couturières nous auront-elles tissé de neuves nudités ; ainsi aurons-nous retrouvé la saveur  du vin que les doigts de rose de l’aurore font paraître éternelle. 

    Enfin, avions-nous annoncé, nous nous raconterions plus tard toutes les histoires de l’émouvance et des beautés plus hautes que l’horizon coffre-fort.

    Or plus tard advient à l’instant: ici et maintenant reconnaissons que, depuis ce matin du monde, nous campons aux jardins espérés où nous sommes nés et vivrons jusqu’à la fin du conte.

     

    À La Désirade, ce 18 juillet 2014.

    Pour Robert Indermaur et Lady L.

     

    (Cette suite de 100 séquences fondées sur le délire associatif, à partir des peintures de l'artiste grison Robert Indermaur, fera l'objet d'un livre réunissant images et textes et tiré à 5 exemplaires, réservés aux auteurs, à l'éditrice Andonia Dimitrijevic, au psychiatre et poète Max Dorra et au poète et penseur Peter Sloterdijk).  

     

     

    Indermaur50.jpgRobert Indermaur. People'sPark. Indermaur/Benteli, 2001.

     

     

  • Mémoire vive, 2016

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    Batz-sur-mer, ce samedi 16 avril. - La descente de Dinard à Guérande, par la Bretagne profonde, via Brocéliande, nous a valu de beaux moments en ces hautes terres boisées ondulant sous un ciel très changeant. Au volant depuis notre départ, il y a de ça deux dimanches, de La Désirade, notre maison sur les hauteurs lémaniques, à Colmar puis à Bois-le-Duc-Hertogenbosch , Bruges (sa bière sucrée et ses vieilles pierres romantiques), Dordrecht (sa vue sur les grues de Rotterdam), la Normandie (les parkings de Honfleur et du Touquet), la Bretagne aux bourgs pittoresques et la Loire Atlantique (où l’océan mène au fleuve), Lady L. a suivi les indications vocales infaillibles d’une robote GPS à voix suave quoique inflexible. Mais pour dénicher des coins qualitativement uniques : débrouillez-vous.

    Ce que nous avons fait avec autant d’alacrité dans la sagacité que de pot : ainsi avons-nous découvert l’aimable bourg pittoresque de Guérande, au milieu des marais salants, moins touristique et plus vivant que Tréguier ou que Dinan, l’anse de sable hors du temps où rêver à l’éternité les pieds dans l’eau, au restau éponyme de Pont-Mahé, et, à Baz-sur-mer, tel hôtel idéalement situé à cent pas de la mer…

    NUANCES. - Le fric fout tout en l'air en cette époque d'hallucinant déséquilibre entre trop riches et trop pauvres, mais nous qui sommes entre deux ne pourrions nous payer cette espèce de Grand Tour sans les quelques moyens acquis par notre travail, et celui de nos parents qui ont eux-mêmes commencé à voyager sur le tard.

    Ne crachons donc pas sur l'argent, grâce auquel nous nous sommes régalés hier soir, sur cette côte sauvage, de fruits de mer arrosés de Sancerre, avant un coucher de soleil virant de l'orange doux au rose virulent, et tâchons de rester aussi enthousiastes et poreux que lorsque nous allions en stop à vingt ans sur nos semelles de vent de petits fauchés.

    La merveille est d'ailleurs gratuite, à tous les virages. Hier par exemple, dans cette courbe de la route bombée des abords de Brocéliande, avant la descente sur la mer, entre les grands beaux arbres nous faisant comme un tunnel de lumière verte...

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    HIATUS. - Lisant (un peu) les journaux et regardant (le moins possible) la télé le soir, nous aurons été frappés, durant ces vingt premiers jours à traverser trois pays et, plus particulièrement, la France «des régions», comme on dit à Paris, par le hiatus constant, pour ne pas dire le contraste lancinant, entre cette France réelle, paysagère et potagère, cette France des gens et des jardins, des maisons et des magasins, et le pays filtré par les médias parisiens, si suffisants et insuffisants.

    KITSCH TOURISTIQUE.- Avec ses parcours fléchés, ses clichés vidés de leur substance, ses contraintes et ses atteintes, son kitsch substitué à toute vraie beauté, le tourisme massifié des temps qui courent ne cesse de nous soumettre aux tensions schizophréniques entre curiosité et dégoût, attirance et répulsion, reconnaissance et déception, et cela s’avère par les lieux les plus remarquables, de Venise à Bruges ou, ces jours pour nous, en Bretagne, de Tréguier à Dinan.

    À Tréguier surtout, un peu moins à Dinan, mais aussi à Roscoff, d’imposants ensembles architecturaux ne sont plus aujourd’hui que des coquilles vides, dont nous admirons la beauté extérieure ne correspondant plus à un habitus communautaire vivant. Du moins la beauté de cette architecture qu’on dit «sans architectes» fait-elle écho au génie populaire dont est issue, en Bretagne la poésie «analphabète» relevant d’une haute tradition druidique puis chrétienne, qui se module notamment dans les lais du Barzas Breisz, somme lyrique et légendaire, musicale et morale de la plus ancienne histoire de Bretagne, dont la matière fut collectée auprès des vieilles paysannes et dans les cafés de marins, les comices agricoles ou les veillées funéraires, etc.

    CHANSONS. - Nous roulions ce matin sur la départementale assez encombrée reliant Roscoff et Dinan, et je psalmodiais, ainsi que le conteur en sabots, les Séries citées par Yann Quéffelec dans son Dictionnaire amoureux de la Bretagne, telles que les Neuf petites mains blanches ou Le Druide et l’enfant que lui récitait sa tante Jeanne au manoir de Kervaly, quand les oreillons le retenaient au lit.

    Je cite dans la foulée :

    « -Tout beau, bel enfant du Druide, réponds-moi. Tout beau, que veux-tu que je te chante ?

    - Chante-moi la série du nombre un, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

    - Pas de série pour le nombre un. La Nécessité unique, le Trépas, père de la Douleur, rien avant, rien de plus.

    - Chante-moi la série du nombre deux, jusqu’à ce que je l’apprenne aujourd’hui.

    - Deux bœufs attelés à une coque, ils tirent, ils vont expirer. Voyez la merveille ».

    Et ainsi de suite, les séries se suivant et s’amplifiant au fil de l’incantation, au risque d’hypnotiser Lady L.au volant de la Honda Hybrid : «Sept soleils et sept lunes, sept planètes, y compris la Poule. Sept éléments avec la farine et l’air »…

    LE TUF. - «Si le monde actuel est un village planétaire, écrit Yann Quéeffelec, un village internautique, le villageois breton en exil n’oublie jamais le tuf armoricain.

    «La terre, l’océan: racines. La musique et la danse: racines. La Langue: sectionnée, mais racine. L’appartenance – abusivement qualifiée d’identité -, voilà bien la force innée qui l’attache à la tribu, breton qu’il est avant d’être français, européen. Ce n’est pas un repli, c’est un ancrage».

    En passant à travers les neiges d’aubépines et les soleils de genêts, vous entrevoyez les crucifix de pierre de Bretagne: racines. Des mots incompréhensibles surgissent ici et là: racines».

    Et Yann Quéffelec, relayant Per Jakez Hélias, l’auteur du Cheval d’orgueil que j’ai entendu un jour psalmodier lui aussi par cœur, de conclure à propos du villageois breton : «S’il veut parler brezhoneg en ces jours globalisés où Molière paraît s’américaniser à plaisir, c’est par instinct prométhéen, une gloire de sauveteur de feu»…

    RÊVER DEBOUT. - Nos jeunes camarades de Nuit debout disposent, paraît-il, d’un «pôle médiation» et d’un «pôle sérénité», entre autres instances d’apaisement relationnel au niveau de la communication. Il paraît que c’est une nouvelle façon d’acclimater le «vivre ensemble», et nous leur présentons nos sincères condoléances, vu que la nuit finira par se coucher quand nous serons debout dans le plein jour de la douce France qui est, parfois, si jolie, comme disait le poète à propos de notre mère la terre.

    DOUCE FRANCE. - Vendôme en fin de matinée est un paradis de présence douce où tous les temps de l’Histoire se conjuguent, avec une forte empreinte de roman et de gothique, le souvenir du Bourdon de l’abbatiale qui a perdu sa voix en 1994, celui du jour où Gracchus Babeuf s’est fait tirer de son ergastule et traîner jusqu’à l’échafaud, les reflets pensifs dans les eaux lentes d’un bras du Loir, un pêcheur qui n’a cure d’aucun «pôle de sérénité», et le buste de Balzac qui nous rappelle que le grand queutard a fait ses écoles ici même.

    Or cette région sublime de France plate, entre Beauce et Sologne, Chartres et Cluny (grosso modo, n’est-ce pas), est sillonnée par tous les chemins d’allers et de retours des romans de Balzac, via Paris et la vallée du Lys, que la vieille douceur de Vendôme, au bord du Loir, concentre autant que celle de Nevers, au bord de la Loire.

    Au reste, sans vouloir vexer nos amis Bretons, nous préférons, Lady L. et moi, la pierre blanche douce au derme de l’Anjou, à celle, presque noire, des bourgs de la rive atlantique septentrionale, du côté de Roscoff. Les église bretonnes sont émouvantes et nimbées de mystères celtiques, mais la France de Ronsard et du flamboyant gothique irradie bonnement, de Blois à Amiens ou en ces alentours de Vendôme et de Nevers, avec quelque chose de plus central, de plus fruité et de plus flûté.

    Bref, nous aimons ces vestiges d’une France remontant à la plus haute Antiquité (de la roche de Solutré se trouvaient précipités des chevaux vivants comme dans les feu les sacrificiels fils d’Aztèques) et dont on retrouve maintes traces un peu partout tandis que la loutre éternelle, au bord de la Loire, le soir, guette le poisson et que l’hirondelle, infoutue de passer la nuit debout, tournique au ciel du printemps revenu…

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    Cracovie, ce lundi 25 avril. - Nous n’avions pas défait nos bagages, au retour de notre virée par les Flandres et la douce France, que, dans notre courrier amoncelé, je tombai sur un carton d’invitation à l’ouverture du nouveau pavillon du Musée national de Cracovie tout entier consacré à la mémoire de Joseph Czapski. Parallèlement, un ami photographe polonais, Krzystof Pruszkowski, m’avait envoyé les détails de la manifestation par courriel, où les noms «historiques» d’Adam Michnik et d’Andrzej Wajda figuraient parmi ses hôtes d’honneur, jouxtant celui du poète Adam Zagajewski, figure majeure de la littérature polonaise actuelle.

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    Or je ne pouvais assister à cette inauguration solennelle de portée nationale, vu qu’elle s’était déroulée le jour même de notre retour, et je ne le regrettai point trop vu mon peu de goût pour les officialités, mais l’impatience de «retrouver» Czapski par le truchement de ses œuvres de peintre et d’écrivain, autant que par les documents témoignant de son parcours à travers le terrible XXe siècle, m’a décidé à faire le voyage de Cracovie sans plus attendre, laissant Lady L. à la garde vigilante de Snoopy…

    Il y a cinquante ans de ça, deux jeunes gens qui venaient de passer leur bac au Gymnase de la Cité, à Lausanne, débarquaient à Cracovie à bord d’une 2CV quelque peu cabossée, bientôt baptisée Brzydula (la mocheté, le tas de ferraille...) par leurs amis polonais. L’époque était aux débuts du gauchism ; la Pologne se trouvait sous la chape du socialisme réel dont nos deux lascars allaient découvrir le poid ; la renommée d’un empêcheur de ronronner au théâtre, du nom de Jerzy Grotowski, leur était parvenue, mais ce fut dans une cave vibrante de folle bohème, sous la place centrale, qu’ils découvrirent alors l’esprit frondeur de la Pologne artistique, notamment par la voix grave et lancinante d’Ewa Demarczyk.

    C’est à cette première découverte que je penserai demain en foulant le pavé de la place fameuse, mais depuis lors, et à travers les années, le génie de la Pologne n’a cessé de m’accompagner sous les multiples visages du génial et protéiforme Witkiewicz – véritable héros de notre jeunesse littéraire -, de Gombrowicz et de Mrozek, ou de Penderecki en musique, et bien entendu de Joseph Czapski que nous avons découvert grâce à Vladimir Dimitrijevic, et ensuite vu et revu dans le milieu privilégié de la Maison des Arts de Chexbres, aux bons soins de Richard et Barbara Aeschlimann qui ont été les plus fidèles amis et fervents soutiens romands du peintre, l’exposant à de multiples reprises jusqu’à la grande rétrospective du Musée Jenisch et l’exposition marquant le retour de Czapski en Pologne, consacrée en majeure partie aux œuvres prêtées par les collectionneurs de nos régions.

    Czapski est mort, son grand ami Thierry Vernet et sa chère Floristella sont morts eux aussi, Dimitri le passeur est mort, tout comme Jeanne Hersch proche aussi de Joseph, ou « Kot » Jelenski et le Nobel Czeslaw Milosz, et pourtant tous ces hérauts de l’Europe des cultures restent vifs en nos cœurs et leurs œuvres continuent de perpétuer un idéal intellectuel et artistique, une éthique et une spiritualité dont nous avons plus besoin que jamais en ces temps de chaos mondialisé et de fuite en avant, d’abrutissement collectif, de repli sur soi ou de cynisme. Vivent donc nos chers disparus et tâchons de les mériter. Enfin, c’est une grande émotion, mêlée de reconnaissance, que j’ai éprouvée en fin d’après-midi en découvrant, dans la nouvelle annexe du Musée national de Cracovie, le pavillon flambant neuf, de fine conception architecturale, consacré à Czapski sur trois étage, où le peintre est aussi présent que l’écrivain, avec une trentaine de peintures (dont pas mal ont été offertes par les Aeschlimann) et de nombreux aperçus de son monumental journal (en cours de restauration), alors que la partie principale est dévolue au fameux « témoin de son siècle ».

    TERRE HUMAINE. - Un président chinois qui se la rejoue Grand Timonier, un potentat russe à la botte des mafias, un milliardaire démagogue menaçant de débarquer à la Maison Blanche, une Europe s'alliant avec un autre despote ottoman parjure pour rejeter des migrants à la mer ou à la mort: décidément on serait tenté de désespérer de l'humanité si celle-ci n'était pas capable aussi de s'opposer au pire et de produire, parfois, le meilleur; et tout à l'heure, au nouveau musée honorant la mémoire de Joseph Czapski, à Cracovie, j'observais un ado et un tout vieil homme au milieu des nombreux films d'archives documentant les tragédies du XXe siècle que furent deux guerres mondiales, deux totalitarismes non moins meurtriers et autant d'injonctions sur le thème du «plus jamais ça», sans autres lendemains que ceux qui déchantent - et ces deux-là étaient bien vivants, ou survivants comme nous tous...

    Ce qu'on voit au nouveau musée dédié à Joseph Czapski, annoncé à grand renfort d'affiches géantes et de banderoles, est revigorant autant que le geste du pape argentin ramenant, même symboliquement, des migrants syriens honteusement taxés, sur un site romand dont j'ai honte, de nouveaux colons...

    De même, rampant devant Staline, de présumés défenseurs de la liberté et de la justice ont-ils entretenus, durant des décennies, le mensonge éhonté selon lequel les milliers d'étudiants et de militaires polonais exécutés par les Soviétiques l'avaient été par les nazis. « Détail de l'histoire », pour les cyniques, mais il faut voir, sur tel document filmé, le rescapé de Katyn Joseph Czapski braver les lécheurs de bottes alliés dont la première trahison avait coûté la liberté à sa patrie.

    Au demeurant, ce n'est pas d'un idéologue qu'on entretient ici la mémoire, mais d'un témoin et d'un artiste. Soit dit en passant, il faut relever le formidable travail de conservation et de restauration accompli pour sauver l'ensemble des carnets de Czapski, inestimable témoignage écrit, enrichi de milliers de dessins, courant de la jeunesse de l'idéaliste tolstoïen à nos jours, en passant par deux guerres et une vie à tenter de cerner la vérité de cette terre des hommes trop souvent inhumaine.

    « Czapski peint la vérité », écrivait notre ami Richard Aeschlimann qui, je le relève avec reconnaissance, a fait don, avec sa femme Barbara, des plus beaux tableaux illustrant l'art du peintre en ces murs.

    LE MUST AUSCHWITZ. - J'ai cherché ce matin un café rouge et or évoquant un tableau de Czapski que nous avions hanté, avec des amis, d'abord en 1966 puis après la chute du communisme, mais pas moyen: les bureaux de change, les kebabs, le MacDo et les boutiques pour touristes ont tout nivelé.

    Pourtant ce n'est pas d'hier que les marques se sont pointées en Pologne. Celle de Cardin m'avait frappé, cette année-là, peu après la chute du mur, sur cette place de Varsovie entièrement détruite à la fin de la guerre et reconstruite à l'identique, genre décor de théâtre baroque, que des milliers de petits marchands débarqués des campagnes de l'Est et de nulle part avaient investie pour y vendre tout et n'importe quoi

    Et maintenant, rue Florianska, les propositions des Tours Operators foisonnent, destination Auschwitz, entre un atelier de tatouage et le dernier Starbucks...

    WITKACY. - Le nivellisme sera votre avenir: telle fut la prédiction de l'écrivain-peintre-philosophe Stanislaw Ignacy Witkiewicz, surnommé Witkacy, qui se suicida en 1939 alors que son pays était pris en tenaille par les nazis et les communistes, ainsi qu' il l'avait annoncé.

    Mais quel électrochoc reste alors sa folle peinture, non loin de celle de Czapski, à l'étage du XXe siècle bien représenté, au Musée national de Cracovie, quelle fol délire vivace contre le mortel souvenir des camps de la mort nazis et du goulag. Trêve cependant de souvenirs de cendres, et qu'étincèle le diamant du jour !

    Parce que les marques, Pan Towarisz, ne sont pas pires que quarante ans de communisme. Parce qu'on voit partout de joyeux troupeaux d'enfants et d'ados, conduits par leurs instits et leur profs par les rues et les musées, les églises et les jardins publics. Parce que la vie est plus forte que le nivellisme, n'en déplaise à notre cher catastrophiste dont la lucidité nous retient pourtant de céder à l'euphorie...

    À TÉMOIN. - La dernière image que je garderai de Czapski à mon départ de Cracovie est cette monumentale photographie de notre ami, sur la hauteur d'un immeuble de cinq étages, qui m'a semblé le symbolique hommage d'un pays à l'un des siens.

    Sur le Rynek, place emblématique du vieux Cracovie, un monument émouvant rappelle l'auto-immolation d'un homme, en 1981, qui s'élevait notamment contre le mensonge perpétué à propos de Katyn. Or Joseph Czapski aura été, durant son exil, l'artisan infatigable du rétablissement d'une vérité trop longtemps occultée.

    DIOSCURE. - Mes deux «soleils» littéraires de jeunesse : soleil d’or byzantin de Charles-Albert et soleil de feu de sang de guerre des sexes de Witkacy. Cette antinomie est à mes yeux fondatrice et correspond évidemment à ma dualité personnelle: c’est l’explosion du TOUT DIRE contre l’épure de la sublimation.

    FAUTE D’ATTENTION. - Ils voyagent mais ne voient rien. Ils lisent tout ce qu’il faut lire pour être dans le trend, mais sans rien retenir de ce qu’ils ont lu. Ils lisent pour s’évader de leur morne vie alors que la littérature ne sera jamais qu’invasion et retour à la vraie réalité dont ils ne perçoivent à vrai dire rien.

    MESSAGES. - Divers messages «divins» m’arrivent ce matin à fleur d’éveil. Sur la présence de Dieu ressentie depuis toujours comme une évidence sans la moindre idée de ce qu’elle est au juste. Sur ma confiance aveugle «en général» et la façon dont les autres en abusent «en particulier». Sur les lumières du délire. Sur la contraction, dans le mot ICI, de tous les PARTOUT et de l’éternel TOUJOURS. Sur la maladresse en matière sexuelle et sur les images flatteuses qui surabondent. Sur la visite matinale du Seigneur aux malades. Sur la percée des tunnels. Sur la stupidité des hommes sûrs d’eux, etc.

    TONIQUE. - La (re) lecture de Révérence à la vie, de ce cher Théodore Monod, me requinque une fois de plus. Quel bel exemple d’humanité ! Quel homme droit et pur ! Quel admirable emmerdeur sur le chemin des cyniques et des puissants !

    Peintures et dessin: Floristella Stephani, Joseph Czapski.

  • Mémoire vive, 2016

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    BRUGES. - Tout à été dit et écrit sur la poésie de cette ville comme ensablée dans le temps, mais tout est aujourd'hui à relire ou redire tant l'époque est à l'agitation distraite et à la consommation pressée, aux circuits et aux programmes.

    Comme à Venise le soir, les ruelles et les quais ne tardent pas à se rendre au silence où retentit votre seul pas, et voici que vous réentendez cette voix préludant au récit déchirant d'un veuvage, tel que le module le roman mystique et mythique à la fois que Georges Rodenbach publia en 1892 sous le titre de Bruges-la-Morte, qui associe un grand deuil à l'évocation rédemptrice d'une ville-refuge.

    Or faisant écho au romancier, maints poètes, de Baudelaire à Rilke ou de Zweig à Verhaeren ont dit eux aussi le «sourire dans les larmes» de Bruges, selon l'expression de Camille Lemonnier, «le sourire de cette tendre, vivante, spirituelle lumière, avivée ou décolorée selon les heures, aux heures où la grande buée grise s'entrouvre» et prolongeant la mélancolie de Rodenbach Henri de Régnier dit à son tour la «Belle Morte, dont le silence vit encore / Maille à maille et sur qui le carillon étend / Linceul aérien, sa dentelle sonore»...

    MILLER EN FINESSE. - Si l'on est choqué par la présence d'un débit de junk food au cœur du vieux quartier de Bruges, dans une haute et vénérable maison à blason, c'est sous la plume d'un Américain des plus civilisés en dépit de sa dégaine de libertin bohème que l'on trouve le meilleur interprète de ce rejet.

    « Je suis sorti du labyrinthe stérile et rectiligne de la ville américaine, échiquier du progrès et de l'ajournement », écrit ainsi Henry Miller dans ses Impressions de Bruges. « J'erre dans un rêve plus réel, plus tangible que le cauchemar mugissant et climatisé que les Américains prennent pour la vie».

    Et de noter ceci encore, datant de 1953 mais qui reste si juste aujourd'hui: «Ce monde qui fut si familier, si réel, si vivant, il me semblait l'avoir perdu depuis des siècles. Maintenant, ici à Bruges, je me rends compte une fois de plus que rien n'est jamais perdu, pas même un soupir. Nous ne vivons pas au milieu des ruines, mais au cœur même de l'éternité».

     

    PHILISTINS. - La rencontre, sur une terrasse du Grote Markt de Bruges, d’un couple d’Allemands en bisbille (Monsieur nous a raconté le supplice qu’il endure du fait de l’insatisfaction systématique de sa compagne et de son humeur de massacre) nous a fait mieux apprécier le privilège que nous avons de ne jamais nous disputer en voyage, sans faire d’ailleurs le moindre effort…

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    Ce dimanche 10 avril.- « Laissez venir l'immensité des choses », écrivait Ramuz, et je me le rappelle à chaque fois que nous en revenons à la réalité géographique du monde, loin de la jactance des médias. L'immensité de l'histoire compte évidemment, mais elle reste le plus souvent abstraite. Or ce que nous aurons laissé venir à nous aujourd'hui tenait à la fois à l'immensité géographique de la côté d'opale découverte au sud de Calais, dont les collines ondulées au-dessus des gazons bordés de falaises évoquent la haute Toscane, et à l'omniprésent rappel de la guerre en ces lieux stratégiques symbolisés par les vestiges du mur de l'Atlantique.

    Entre les deux Caps blanc et gris, les oiseaux transitent et font se braquer les appareils sophistiqués des ornithophiles amateurs tandis que les jeunes garçons imaginent de vraies canonnades d'un rivage à l'autre - au loin se distingue la vague ligne blanche des falaises de la perfide Albion, Shakespeare's Cliff & Company; et puis, entre les deux caps se dresse un énorme bunker boche transformé en musée et flanqué d'un canon toujours braqué sur l'Angleterre, tandis qu'une petite pancarte interdit au visiteur de fouler la pelouse du « lieu de mémoire ».

    Ensuite, le seul nom de Stella-plage m'ayant induit en rêverie balnéaire vintage (avec transats jaunes ou à rayures bleues face à l'océanique immensité, où la sténodactylo passe son congé payé à fumer ses Mary Long filtre en rêvant à quelque prince charmant en costume de tennisman), j'avais proposé à Lady L. d'y pousser une première pointe avant Le Touquet.

    Hélas quelle erreur, ou plus exactement: quelle horreur ! En son front de mer , de part et d'autre d'un terrain vague jonché de détritus et d'un parking bouchant la vue sur la mer, Stella-plage n'aligne que bâtisses décaties et moches constructions de vacances, sans une terrasse avenante ni trace d'autre restau qu'une sinistre brasserie. Triste débouché négligé d'une zone où pullulent les propriétés de super-luxe, véritable injure au moindre soupçon d'intelligence urbanistique malgré le bluff ringard annonçant un paradis avec vue sur la mer...

    Aussi, le seul nom de Paris-plage dit tout, qui fait du Touquet la parfaite illustration de l'esprit binaire à la française, entre castels royaux (ou simili-royaux) dans les bois environnants, et pavillons populaires, jardins somptueux et pelouses miteuses, vitrines rutilantes et boutiques à remettre.

    Paris-sur-mer, au Touquet, c'est d'un côté le Menu Gainsbourg de chez Flavio ou les soirées étoilées (toque, toque, toque) du palace Manchester, et de l'autre les restaus alignés de la zone piétonne où les brasseries plus ou moins chic des Années folles se la jouent à prix surfaits, front de mer entièrement plombé par de hautes bâtisses sans une terrasse (à une exception près, de la chaîne Hippopotamus) avec vue sur l'inévitable parking, etc.

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    SACRIFIÉS - En cours de route, un panneau indiquant un Cimetière chinois m’a fait réagir, ma bonne amie a bifurqué et nous nous sommes engagés, par un hameau, dans un chemin de terre qui nous a conduits jusqu’à un lieu d’une étrange sérénité, grand enclos entourant plus de 800 tombes surmontées de grands cyprès et parfaitement entretenues.

    Ce sanctuaire a quelque chose de très émouvant, qui commémore le sacrifice de centaines de Chinois plus ou moins déportés par les Anglais au bénéfice des civils français, à la fin de la Grande Guerre, et qui s’acquittèrent de besognes nécessitées par l’absence des hommes en ces régions, avec l’interdiction de frayer avec la population hors des heures de travail. Ce qu’on appelle du travail forcé, imposé par les nations civilisées aux colonisés du bout du monde…

    Dinard, ce lundi 11 avril. - Nous avons ressenti une profonde émotion, ce matin, en découvrant la plage d’Omaha, où a eu lieu le débarquement de Normandie, le cimetière américain et tout l’arrière-pays dont quelques survivants et quelques vieux murs, quelques arbres aussi, ont « assisté » à cette tuerie garante de notre liberté, selon la formule consacrée – et justifiée en partie. Cependant, devant la plage à peu près déserte, j’ai surtout communié, intérieurement, avec les milliers de jeunes gens massacrés le même jour à cause, aussi, de l’incurie de leurs supérieurs.

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    La journée avait commencé par un aperçu télévisé des dernières nouvelles, relatives, notamment, à la préparation d’un grand spectacle qui marquera la résurrection de Claude François en 3D, par hologramme, ainsi qu’une enquête sur la cryogénisation et notre avenir de misérables immortels…

    Or une sorte de honte rétrospective m’est venue, à la fin de la même matinée, en découvrant le rivage de sable d’Omaha Beach où, le 6 juin 1944, des milliers de jeunes gens ont été massacrés par les mitrailleuses allemandes alors qu’ils débarquaient à l’aube aux premières lignes du débarquement de Normandie.

    L’on a beau avoir vu cent fois mille images photographiques ou cinématographiques de cette aurore homérique aux doigts de sang : se trouver sur le lieu de ce sacrifice collectif reste tout de même bouleversant, et d’autant plus que nulle boutique ou buvette (comme il y en a même à Auschwitz) n’apparaissent sur ce kilomètre de grève nue où ne subsistent que quelques vestiges de casemates entre quelques stèles de mémoire, et ce seul arbre à la silhouette si expressive. Alors, le souvenir de Claude François, face à «tout ça»…

    WELLNESS.- En grec homérique la mer se dit thalassa, et l'établissement où nous avons fait escale est tout entier voué à la thalassothérapie, entre autres soins extrêmes dont certains frisent le haut comique, à grand renfort de dépenses supplémentaires - ce qui s'appelle vulgairement faire pisser le dinar...

    Ainsi, â côté des classiques bains en eau salée, massages hydrorelax, enveloppements d’algues et autre détente coachée sous pluie marine, est-il possible, en ce temple du bien-être, de «remodeler son corps» par l’expertise minceur d’Acquascience en 3 séances de Watermass (190 euros), avant un gommage douceur aux senteurs méditerranéennes (50 euros les 25 minutes), préludant à trois séances de Conseils en image de soi subdivisées en une expertise de colorimétrie (la couleur de vos fringues assortie à votre carnation), une autre de maquillage et une troisième relative au dressing code – toutes opérations éminemment valorisantes au niveau de l’estime reconquise de soi, à raison de 190 euros le multipack…

  • Mémoire vive, 2016

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    BINGO. - Je retrouve, dans mes carnets, cette note qui me ramène au Paris de Czapski: «Richard Aeschlimann me dit qu’après la mort de Bingo, Czapski lui a fait remarquer du ton le plus assuré : «Alors il est au ciel». Et d’ajouter en bon chrétien ami des chiens : «Parce que si Bingo n’est pas au ciel, c’est qu’il n’y a pas de ciel».

    L’ARCHONTE. - Ce que Tolstoï pensait des écrivains de son temps, Tchékhov compris: des gamins. Seul Shakespeare trouvait grâce à ses yeux, qui avait cependant le tort de ne pas écrire comme lui.

    Anecdote plaisante: lorsque Tchékhov essaie un pantalon avant de se présenter chez Tolstoï: celui-ci est trop serré, il va me prendre pour un gandin, celui-là est trop large, comme la mer Noire - Tolstoï va dire que je suis culotté!

    Ensuite, à la fin de sa visite à Tolstoï celui-ci lui murmure à l'oreille: «Je ne peux pas supporter vos pièces. Shakespeare écrivait comme un cochon. Mais vous, c'est pire»…

    À LA VENVOLE : « Ce qui m'a toujours tenu debout: la nature, la lecture et l’écriture ».

    Ou cela : « Drôle de société que la nôtre, qui a développé des moyens de communication sans précédent, et dont les individus communiquent si peu en réalité ».

    ÉCRITS «ANNEXES» - Pourquoi ai-je toujours été intéressé par les journaux intimes et les correspondances d’écrivains, et cela dès mes seize à vingt ans ? Parce que la vie littéraire et les secrets d’alcôve des écrivains m’intéressaient? Pas vraiment. Parce que les anecdotes de la vie m’attiraient plus que les œuvres ? Absolument pas. Disons plutôt que le mélange des vies et des voix, des douleurs personnelles et de leur expression, de l’immédiateté de la perception et de la relation directe m’ont passionné du point de vue (d’abord peu conscient, ensuite plus lucide) d’une phénoménologie existentielle modulant une littérature, non pas brute mais très proche de l’écrivain se livrant en (quasi) toute sincérité, comme Marcel Jouhandeau dans ses Journaliers, Paul Léautaud en son Journal littéraire ou Jules Renard dans le sien, plus encore Rozanov dans son effacement progressif de toute «littérature»…

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    NOTRE VOYAGE. - C'est en voyageant qu'on peut le mieux éprouver la qualité d'une relation intime et sa longévité possible, il me semble; en tout cas c'est ce que j'ai vérifié dès le début de notre vie commune, avec ma bonne amie, qui voyage exactement comme je le conçois, sans jamais se forcer.

    Le plus souvent nous nous laissons un peu plus aller, en voyage, que dans la vie ordinaire: nous sommes un peu plus ensemble et libérés assez naturellement de toute obligation liée à la convention du voyage portant, par exemple, sur les monuments à voir ou les musées. Nous ne sommes naturellement pas contre, mais ne nous forçons à rien. Il va de soi qu'il nous est arrivé, par exemple à Vienne lors d'un séjour de nos débuts passablement amoureux, ou traversant la Suisse après la naissance de Sophie laissée à nos parents, ou plus tard en Toscane ou en Allemagne romantique, à Barcelone ou à Louxor, en Provence ou à Paris, de visiter tel formidable monument ou telle collection de peinture d'exception (le Römerholz de Winterthour, un jour de forte pluie), mais ce ne fut jamais sous contrainte: juste parce que cela nous intéressait à ce moment-là.

    Avant ma bonne amie, jamais je n'ai fait aucun voyage avec quiconque sans impatience ou énervement, jusqu'à l'engueulade, si j'excepte notre voyage en Catalogne avec celui que j'ai appelé l'Ami secret dans Le coeur vert, ou quelques jours à Vienne avec mon jeune compère François vivant la peinture comme je la vis.

    Or ce trait marque aussi, avec l'aptitude à voyager en harmonie, l'entente que nous vivons avec ma bonne amie, avec laquelle je vis la peinture en consonance; mais rien là qui relèverait de je ne sais quel « partage culturel »: simplement une façon commune de vivre la couleur et la « vérité » peinte, la beauté ou le sentiment que nous ressentons sans besoin de les commenter.

    Ma bonne amie est l'être le moins snob que je connaisse. Lorsque je sens qu'elle aime un tableau ou un morceau de musique, je sais qu'elle le vit sans aucune espèce de référence ou de conformité esthétique, juste dans sa chair et sa perception sensible, son goût en un mot que le plus souvent je partage sans l'avoir cherché.

    Et c'est pareil pour le voyage: nous aimons les mêmes cafés et les mêmes crépuscules (un soir à Volterra, je nous revois descendre de voiture pour ne pas manquer ça), les mêmes Rembrandt ou les mêmes soupers tendres (cet autre soir à Sarlat où elle donna libre cours à son goût marqué pour le foie gras) et ainsi de suite - et demain ce sera reparti destination les Flandres pour une double révérence à Jérôme Bosch et Memling, et ensuite Bruges et Balbec, la Bretagne et Belle-Île en mer, jusqu'au zoo de la Flèche et ses otaries...

    Ce mercredi 30 mars. - L'idée de repartir nous est venue à l'annonce de la grande expo consacrée à Jérôme Bosch dans sa ville natale de Bois-le-Duc, mais ce n'était qu'un prétexte: l’intention était plutôt de bouger, ou plus exactement: de se bouger, de faire diversion, de faire pièce à la morosité (?) de cette fin d'hiver, de ne pas nous encroûter, enfin bref l'envie nous avait repris de faire un tour comme en novembre 2013 quand, sans autre raison, nous étions partis sur les routes de France et d'Espagne, jusqu'au finis terrae portugais de Cabo Saō Vicente et retour par l'Andalousie et la Provence au fil de 7000 bornes mémorables - je le dis parce que c'est vrai alors que je ne me rappelais rien, mais nib de nib, de notre première escale à Colmar avec les enfants il y a vingt ans de ça...

    ECCE HOMO. - Devant le Christ en croix de Grünewald figurant sur le retable d'Issenheim, l’on reste évidemment saisi et silencieux - saisi par la profonde beauté de cette scène supposément hideuse de la crucifixion de la bonté incarnée, et silencieux de respect compassionnel en se rappelant les milliers de malheureux recueillis par les frères antonins que la vision du Seigneur souffrant et des deux petites femmes agenouillées à ses pieds (Marie la mère et Marie-Madeleine notre sœur pécheresse) aidait à supporter leurs nodules douloureux et leurs purulentes pustules.

    Comme le Christ gisant du jeune Holbein à Bâle, le crucifié de Grünewald (nom incertain, comme celui d'Homère, d'un artisan peintre génial qui était aussi savonnier à ses heures) est d'un réalisme halluciné dont la fiction dépasse la réalité de l'humanité douloureuse de tous les temps, sans rien du dolorisme sentimental des figurations soft.

    La souffrance du Christ de Grünewald est le plus hard moment à vivre les yeux ouverts, mais ce n'est qu'un moment de la sainte story, comme Lampedusa ou Palmyre (ou Grozny où le jardin public des enfants récemment massacrés au Pakistan) ne sont que des moments de la crucifixion mondiale.

    Ensuite la visite continue, comme on dit, vous rebranchez votre guide audio, vous passez de l'autre côté du retable et là le cadavre terrible s'est transformé et transfiguré en un athlète doré qui s'envole dans la nuée orangée et c'est l'Alleluia du Paradis de Dante où les démons grimaçants n'ont pas plus accès que les salaloufs de Daech...

    OMNIA : Barbey d’Aurevilly: «L’homme a le don d’avilir la Nature en la touchant et de la rendre presque aussi ridicule que lui !»

    Bar-le-Duc, ce vendredi 1er avril. . - La fantastique exposition consacrée ces jours à Bois-le-Duc (qui se prononce ‘s-Hertogenbosch en batave) à l’œuvre non moins extravagante de Jheronimus van Aken, plus connu sous son pseudo de Jérôme Bosch, déborde de toute part des murs du Het Noordbrabants Museum pour consommer une sorte de surexposition urbaine où toutes les boutiques, les restaus, les moindres bâtiments publics, les devantures de librairies ou de laiteries, toutes les vitrines, les places et les moindres recoins ecclésiastiques déclinent le nom et les images de Bosch dont le mythique char de foin, symbolisant la concupiscence humaine (plus tu bouffes de foin plus tu alimenteras le feu de l’enfer, etc.), devient la métaphore dominante à nuance délectablement rabelaisienne.

    De fait, ce délire collectif fondé sur la récupération chauvine et commerciale d’un génie local dont la ville natale ne possède pas une seule œuvre (!) n’a (presque) rien de bassement opportuniste ou déplaisant, ni rien du kitsch touristique ordinaire bas de gamme (l’abominable prolifération des masques carnavalesques dans les vitrines de Venise), mais foisonne et buissonne avec le même brio cocasse et plein d’humour de la peinture de Bosch parfois limite «art brut», plus folle que les surréalistes (qui y ont puisé avant que les analystes freudiens ne s’y épuisent) et combien caractéristique de la bascule du Moyen Âge à la Renaissance – entre les visions d’un Dante et les raisons d’un Erasme.

  • Mémoire vive, 2016

     

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    Paris, ce lundi 22 février. - Départ ce matin à destination de Paris. J’essaie de me rappeler quand j’y suis allé pour la dernière fois, ah oui : c’était le jour de mon rendez-vous raté avec Bernard de Fallois, suite à une hémorragie qui m’a conduit à l’Hôtel-Dieu et fait découvrir la cour des miracles de celui-ci ; et le lendemain j’ai poussé une pointe au cimetière des chiens d’Anières…

    Mais comment ce pauvre type en est-il arrivé là ? me demandais-je tout à l’heure, sur le quai du métro à la station Montparnasse-Bienvenüe, en observant un vieux béquillard en pauvre camisole trouée et le bas du corps dissimulé par une espèce de méchant pardessus, sous lequel j’entrevis bientôt des fesses nues tandis que se répandait une immonde odeur d’aigre pissat dont le filet s’étendait au pied du personnage. Quelle histoire est donc la sienne ? me dis-je à l’instant en pensant au protagoniste de la Fable d’amour d’Antonio Moresco, vieil homme perdu, autre « déchet humain » en guenilles et à la rue, qui ne se rappelle même plus ce qu’il a été avant sa déchéance : armateur ou champion automobile, savant ou grand écrivain ?

    AVEUGLEMENT. - Le film Salafistes, que j’ai vu ce soir dans un cinéma proche du Luxembourg, et dont je suis sorti conforté dans ma détestation viscérale des « purs » idéologues de toute nature, a été taxé de propagande islamiste larvée par je ne sais quelle commission de censure, ce qui relève de l’imbécillité caractéristique de ceux qui ne veulent pas voir ce qui est – ici la collusion de brillants jeunes imams lettrés distillant leur doctrine, et les exécuteurs de celle-ci brandissant leurs sabres et décapitant au nom du Miséricordieux. Or on reproche aux réalisateurs de ne pas dire assez que ce qu’ils montrent est abominable, comme si les faits ne parlaient pas d’eux-mêmes.

    C’est exactement le même argument que les idéologues socialistes-révolutionnaires russes opposaient à Tchékhov quand ils lui reprochaient, à propos d’un récit où il était question de voleurs de chevaux, de ne pas conclure en affirmant qu’il est mal de voler des chevaux. Et voici que des censeurs en arrivent à limiter la diffusion d’un film qu’il faudrait monter, au contraire dans les écoles, quitte à en discuter les éventuelles insuffisances ou à en compléter les lacunes historico-politiques…

    UN RÊVE BOHÈME. - Rien n’aura été noté de ce premier séjour, mais ce doit être autour de Pâques 1961 que, pour la première fois, j’ai découvert Paris avec mes parents et un oncle sémillant, réalisant un début de rêve bohème dans la foulée de ces adultes à la fois timides (surtout mon père), inquiets de la dépense (ma mère en particulier) et plus ou moins décidés à s’en payer une tranche (mon oncle y poussant) à telle ou telle table ou dans quelque caveau de chansonniers – seul l’oncle se risquant à évoquer le Moulin Rouge, sans trop insister. Or je pensais déjà, quant à moi, à un tout autre Paris.

    Des fenêtres de la seconde classe du train, le spectacle de la France de l’époque m’avait impressionné par ses derniers vestiges de destruction de la guerre, et la chambre qu’avait réservée mon père à Suresnes n’était guère du genre romantique, réalisant le genre de la thurne pour commis-voyageurs à la Simenon, aux fenêtres donnant sur un canal malodorant et dont ma mère avait relevé la propreté douteuse, en tout cas sous les lits...

    Cependant le Paris dont je rêvais alors tirait bel et bien son charme de ces aspects décatis qu’avait évoqués «mon» peintre préféré d’alors : ce Maurice Utrillo dont les toiles chantaient les murs lépreux ou noircis, les humbles ruelles ou les rampes poussiéreuses ou verglacées des hauts de la Butte que sommait la coupole vaguement hindoue du Sacré-Cœur.

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    Tel était aussi bien le vrai Paris à mes yeux : le Paris de Verlaine et du Lapin agile, de Cendrars à Montparnasse et des rapins de la Grand Chaumière dont ma première veste en velours côtelé marquait mon désir encore discret de leur ressembler.

    Mon Paris rêvé s’était nourri, en outre, entre douze et treize ans, des milliers de vers de Baudelaire et Verlaine, Rimbaud aux semelles de vent, Jammes avec deux m et Laforgue, Apollinaire et autres que j’avais mémorisés le diable sait pourquoi et qui me revenaient à travers Brassens et Léo Ferré dont mes chers parents s’effarouchaient de la verdeur mal peignée - enfin quoi l’Artiste à mes yeux se devait de crever la dalle et se répétait, à l ’instar du Rodolphe de La Bohème : «Dans ma soupente /on a la gueule en pente »…

    Un siècle plus tard le cliché du Montparnasse bohème peut sembler aussi éculé que celui de Montmartre, mais je n’en démords pas quant à mon rêve, et je me réjouis de retrouver ce soir, rue de la Grande Chaumière, dans les couloirs de l’hôtel aux motifs recyclant tous les grands noms de l’art et de la poésie, de Magritte à Nicolas de Staël en passant par Man Ray et Modigliani, Miller et Fitzgerald, ma carrée anthracite au plafond stellaire annonçant la couleur sur la porte avec cette citation de René Magritte : «Rien n’est confus sauf l’esprit»…

    NOMS DE PARIS. - Proust a évoqué mieux que personne la magie et la musique des noms de France noble ou populaire, et Paris en a été de tout temps, et en reste aujourd’hui, un prodigieux creuset.

    J’ai quitté ce matin la rue de la Grande Chaumière pour me retrouver à la Butte-aux-Cailles en remontant la rue des Cinq Diamants. Je ne sais ce qui m’a amené un jour dans ce quartier un peu décentré du XIIIe arrondissement cher à l'ami Pierre Gripari: peut-être ce seul nom détourné, sur l’enseigne d’un café récent, en Butte-aux-piafs, ou peut-être le désir de voir à quoi ressemblait la place Paul Verlaine, au milieu de laquelle un puits de l’eau la plus pure, tirée de plus de six cents mètres de profondeur, filtrée par les sables et réchauffée par les entrailles de la terre mère, désaltère et garantit, aujourd'hui encore, longue vie aux gens du quartier ?

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    CAFÉS DE LEGENDE. - Lorsque Pierre ou Paule me demandent ce qu’il faut lire de Georges Haldas, je leur recommande de commencer par le début, c’est à savoir Boulevard des Philosophes et Chronique de la rue Saint-Ours, les livres dédiés respectivement au père et à la mère, non sans citer aussi la constellation des carnets de L’Etat de poésie et, pour le fin bec, La Légende des repas ou, pour les épiphanies quotidiennes, La Légende du football ou La Légende des cafés.

    S’il y a quelque chose d’un peu trop touristique à mon goût dans l’évocation souvent convenue de la relation entretenue par certains écrivains et certains cafés (Ramon Gomez de La Serna au Café Pombo de Madrid, Joyce à L’Odéon de Zurich ou Haldas Chez Saïd, entre tant d’autres), ce qu’écrit Haldas des cafés genevois va bien plus loin que le pittoresque en restant au plus près de la vie et des gens que tous les jours il y observe, puisqu’il écrit et vit aussi bien au café, et La Légende des cafés cristallise ainsi l’univers même du poète, rages et bonheurs confondus.

    J’ai rencontré Haldas en 1974 au Domingo, son pied-à-terre de l’époque, où il m’a incité à me méfier du diable qu’il y a sous le paletot de chaque écrivain, et je me souviens que ces deux ou trois heures passées ensemble l’avaient été comme hors du temps, dans un cercle enchanté que j’ai retrouvé à chaque fois que nous nous sommes revus, à la Brasserie hollandaise ou Chez Saïd, vingt ans durant ou presque.
    Par la suite, le diable qu’il y a sous le paletot de chaque écrivain nous a quelque peu éloignés l’un de l’autre, mais nos «minutes heureuses» passées au café me restent inoubliables.

    PARIS PERDU ? - D’aucuns prétendent que Paris fout le camp, ou se lamentent comme le faisait Albert Cossery dans la partie restau chic de l’Emporio Armani où il m’avait donné rendez-vous pour vitupérer les magnifiques garçons qui le servaient - symboles n’est-ce pas de la terrible décadence frappant ce quartier de Saint Germain-des-Prés dont lui-même avait été un acteur combien viveur et jouisseur en sa dégaine de dandy levantin -, et diverses librairies mythiques avaient bel et bien disparu ou étaient en voie d’être remplacées par des boutiques de luxe, mais l’optimisme a toujours guidé mes pas et cela m’a aidé à voir que la bohème d’antan et le vif popu se déplaçaient même si Chartier restait Chartier après la disparition de Julien.

    Or ce matin, trois mois après les affreux attentats, un vieux garçon aussi stylé que ceux de Proust au Ritz me propose, au Select de Montparnasse, un Café complet tandis qu’un jeune rayon de soleil caresse les têtes des bonnes gens qu’il y a là.
    Vous avez dit Vigipirate ? Pas trace. Vous pensez que le massacre aveugle du Bataclan et environs a radouci et rapproché les Parisiens parfois si rogues ? C’est possible. Or passant du semi-chic montparno au carrément popu Le Havane, sous le métro aérien de Corvisart, où je lape ma soupe de midi avant une station au Bouche à oreilles de la place Paul Verlaine, je retrouve partout Paris et ses légendes éteintes ou relancées.

    Je me rappelai le côté théâtre du Café Francis pour l’avoir découvert à l’invite de Bernard de Fallois, et quelques années plus tard nous y étions revenus avec ma bonne amie, où la Comtesse nous avait élus ses fiancés préférés.

    Figure post-proustienne aussi opulente que nostalgique, établie à demeure au Georges V et n’en finissant pas de conspuer elle aussi l’époque, la Comtesse nous avait frappés par son mélange de gouaille impertinente et parigote quoique de la haute (« Vous savez, avec l’âge, on ose enfin dire ce qu’on pense ! »),et par la bienveillance tendrement généreuse avec laquelle elle nous enjoignait de vivre - et cent glaces alentour multipliaient la vision du joli trio de la rutilante descendante des Guermantes et des tourtereaux.

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    BONNARD EN L’AN 2000. - « J’espère que ma peinture tiendra, sans craquelures », écrivait Pierre Bonnard dans ses carnets. « Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon ».

    Or j’ai vérifié la chose sur pièces, d’abord chez les mécènes Hahneloser de Berne, qui ont plus de vingt Bonnard à la maison et que j’ai donc pu scruter longuement et vraiment de tout près, ensuite à la Fondation Philips de Washington, où je me trouvais à peu près seul ce jour-là avec ma loupe spéciale, et enfin au musée de Sheffield qui ne compte qu’une pièce mais ô combien propice à la démonstration que le mystère de l’incarnation vaut même pour une femme qui se déshabille, comme le montre le Nu aux bas noirs, daté 1900, et que j’ai pu examiner en me juchant discrètement sur un escabeau avant de conclure au soulagement posthume des mânes de Bonnard: point de craquelures ! Ergo : la peinture respectueuse de la matière, de Lascaux à Soutine ou de Giotto à Renoir, ne vieillit pas.

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    PASSION DE SOUTINE. - Il n’y a, au musée de l’Orangerie, qu’une salle consacrée à Soutine, mais c’est là que ça se passe : là que ça gicle encore sur la toile dans le vacillement tellurique des paysages et des bâtisses semblant danser une sarabande martelée par le tambourin de Baba-Yaga ; là que les rouges et les noirs et les verts et les blancs continuent de signifier la passion pure de Chaïm au gros pif et aux lèvres de mérou ; là que les bleus pâles et les jaunes pisseux opposent leurs horizontales de steppes exténuées aux verticales des portraits - et que je te consacre L’enfant de chœur en l’affublant d’un cadre doré à moulures qui n’ôtent rien de son âme essentielle à cette représentation sans craquelures de la pauvre chair humaine dont les os verdissent Dieu sait où...

    Soutine descend de Goya, notamment par ses bœufs écorchés que Francis Bacon ressuscitera à sa façon, mais ces trois peintres ne bravent le temps, comme Bonnard, que par ce mystère de l’incarnation révélé par la matière bonnement transfigurée, dans l’observance stricte ou bousculée (question de société et de tempérament) d’un métier.
    Sortant de l’Orangerie, où je suis allé vérifier l’absence de craquelures de la Jeune Anglaise et du Petit pâtissier de Soutine, tandis qu’une gosse de sept ou huit ans porteuse d’un lapin de peluche restait sidérée devant tel Garçon d’honneur à grande mains d’étrangleur d’un vieux rose également pur de toute craquelure, je me suis rappelé que le souci de fraîcheur de Pierre Bonnard le poussait, de temps à autre, à se rendre lui-même dans telle ou telle exposition de ses œuvres, muni d’une petite boîte de couleurs dont il faisait usage en douce «sur pièce» ; et telle image en appelant une autre, j’ai revu notre amie Floristella Stephani, peintre et restauratrice d’art ancien de son métier, penchée de longues heures, dans son atelier de la rue des Envierges, sur quelque toile de petit maître ancien menacée de craquelures…

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    PARIS PARTOUT. - Paris, pour moi, c’est partout; et le Paris que j’aime est partout parfait. D’aucuns se sont lamentés à la disparition de la librairie La Hune, sur le boulevard Saint-Germain, après celle du Divan et d’autres fleurons germanopratins, mais faut-il en conclure pour autant que Paris n’est «plus ça» ?

    Ce n’est pas du tout mon avis. Bien entendu, le Saint Germain-des-Prés mythique de Vian et Greco n’existe plus et ce n’est pas d’hier, mais le déplorer, ou dénigrer le Montparnasse actuel au prétexte qu’on n’y trouve plus de bouchons où rencontrer Modigliani et quelque femme fatale, ou Cendrars ou Zadkine, me semble aussi vain que regretter le temps des rues médiévales bien fienteuses de François Villon, ou les maisons spéciales où le baron Charlus se faisait fouetter par de jeunes Apaches.

    Tout se déplace à vrai dire, et c’est ainsi que l’on a transité naguère du Marais aux bistrots de la rue de la Roquette, et si La Hune n’est plus je me réjouis d’avoir découvert ces jours l’épatante librairie de L’Atelier, sur les hauts de Belleville, dont le choix du tenancier me donne à penser que rien n’est perdu.
    L’on me dit par ailleurs que plus personne ne lit, ou que la daube commerciale a tout nivelé. Eh bien, passez donc à L’Atelier, entre cent autres librairies parisiennes, et voyez les gens lire dans le métro et un peu partout…

    J’ai commencé à découvrir Paris en 1974, lors d’un séjour prolongé à la rue de la Félicité, dans le quartier des Batignolles, dans une mansarde jouxtant celle d’un vieux couple de Russes tendrement chamailleurs (lui chauffeur de taxi rangé des voitures, et elle couturière à façon).
    J’ai découvert Paris en prenant tous les jours le métro de la station Wagram à n’importe où, du cimetière des chiens d’Anières à Montrouge où j’ai rencontré Robert Doisneau, en passant par Versailles et Levallois ou le grand corps malade bien vivant de Saint-Denis et le Kremlin du Colonel-Fabien.
    Or me revoici à la rue de la Félicité et c’est le masque : rue barrée, plus un café (ah le souvenir de l’Algérien mal luné d’a côté !) ni aucune autre boutique à l’exception de cette sinistre galerie d’art à la gloire du ciment ! Mais je me suis juré de ne pas en tirer de conclusion, donc passons : c’est d'ailleurs ailleurs que ça se passe.

    PARTOUT CHEZ MOI. - En date du 12 octobre 1984, je notais ceci dans mes carnets : «Je suis à Paris comme chez moi, et comme partout ailleurs d’ailleurs. La chaussée élastique de New York ou de San Francisco accueille mon pas avec la même souplesse moelleuse que le macadam de la bouquinerie géante de Kanda, à Tokyo, bref la forêt de la grande ville me convient autant que les grands bois de mon adolescence songeuse ».

  • Platonov et le saint anonyme

     

    À propos de La Fouille d'Andrei Platonov

    "Le jour du trentième anniversaire de sa vie privée, Vochtchev fut congédié de la petite entreprise de mécanique qui assurait ses moyens d'existence. Son bulletin de licenciement précisait qu'il était renvoyé pour baisse croissante de productivité et propension à la rêverie ralentissant le rythme du travail".

    Ceux qui ont lu les oeuvres déjà parues en traduction française du grand écrivain russe Andrei Platonov auront sans doute reconnu le style qui le caractérise, qu'on pourrait situer entre la transparence et l'efficacité narrative de la Légende dorée ou d'un rapport administratif.

    Et ce n'est pas un paradoxe: Platonov me semble en effet rédiger, dans ses livres, une sorte d'hagiographie du Saint Anonyme -, d'un obscur vagabond, clochard céleste qu'on aurait privé de son Dieu. Il le fait dans un langage dont l'âme a été peu à peu étouffée par les directives de l'idéologie présidant à l'établissement d'un bonheur exclusivement terrestre. La nécessité a envahi le monde et tout se passe, dans cet univers, comme si la matière elle-même, à force d'être sollicitée, se trouvait soudain mécaniquement animée: le vent souffle pour que les gens puissent respirer, l'herbe pousse avec une bonne volonté d'essence prolétarienne, et les pierres elles-mêmes semblent se remuer lourdement afin de participer, à leur humble manière, à l'édification du socialisme. Le lecteur aura déjà perçu, en ces mots, l'ironie sous-jacente propre à Platonov.

    Pourtant ne nous y trompons pas : Platonov n'est pas un "dissident" comme les autres. Son ironie est plus profonde que celle des contestataires politiques, se rapprochant d'une forme très singulière, et spécifiquement russe, d'humour philosophique, voire métaphysique.

    Cela dit, La Fouille n'est pas un livre drôle du tout. Si j'ai parlé d'humour, c'est pour qualifier une attitude devant l'existence faite à la fois d'incrédulité fataliste et de pitié, d'accablement et de solidarité, de lucidité et de sourde révolte.

    "Comment avons-nous pu en arriver là ?", semblent demander à tout instants certains de ses personnages, à quoi d'autre font écho en s'exclamant crânement: "Creusons, camarades, creusons pour que nos fils le connaissent, ce p'tit bonheur !"

    Fable symbolique, La Fouille évoque une sorte de mise en scène rêvée de quelque épisode mythique de l'histoire humaine se déroulant dans un terrain vague rappelant étrangement les déserts bibliques du peuple élu. Oui, mais. Mais cette épopée, rassemblant une poignée de gueux, se situe dans le cadre de l'Union soviétique des débuts, quelques lustres après ce qu'on appelle la "révolution industrielle", à une époque où la machine se trouve officiellement promue au rang de prothèse du corps humain, voire à celui de cerveau d'acier.

    L'humanité de Platonov, à cet égard, est à la fois à peine sortie de sa caverne préhistorique et bombardée "masse responsable". Ses préoccupations quotidiennes sont à peu près celles de l'homme de Néanderthal, et son langage d'un intellectuel petit-bourgeois qui aurait fait ses classes entres les camarades Marx et Lénine.

    Sans cesse, en lisant Platonov, nous passons du plus concret à l'abstrait: l'idéologie n'est plus un discours coupé de la réalité, mais la matière même de la réalité, le référentiel absolu, le nouveau dieu, la suprême drogue - en un mot la nouvelle aliénation. Poussez le mode d'emploi du réalisme socialiste jusqu'à l'absurde et vous aurez l'art insidieux de Platonov, fondé sur le degré zéro du sens réalisant la plus pure tautologie.
    L'envers du Slogan

    La grandeur de Platonov tient, entre autres, à cela que cette leçon "philosophique" ne nous est pas servie de façon didactique mais qu'elle émane pour ainsi dire des situations figurées au cours du récit. Ses "idées", ce sont avant tout des hommes vivants dont l'écrivain partage la souffrance élémentaire. "À présent, leurs corps déambulent comme des automates - se dit Vochtchev en les observant - ils ne perçoivent pas l'essentiel". Les question posées par l'auteur et ses personnages naissent tout naturellement de la narration et de ses saillies: "Voici que vient de naître en moi un doute scientifique", dit Safronov en fronçant son visage poliment conscient". Ou, entre autres observation innombrables:"J'étais le curé, mais maintenant je me suis désolidarisé de mon âme et me suis tondu à la mode fox-trot..."
    Aujourd'hui, l'on creuse la fouille qui servira à l'édification de la Maison du Prolétariat. Demain, l'on organisera un kolkhose où tous travailleront dans le même esprit, correspondant à "La Ligne", après liquidation des koulaks qu'on aura tous réunis sur un radeau, et va comme je te pousse jusqu'à l'océan.

    Mais aujourd'hui et demain, chez Platonov, c'est tout un. Car le temps semble s'être arrêté: les travailleurs dorment dans des cercueils, les petites filles s'expriment par aphorisme comme de vieilles femmes aux formules recuites, et le moujik, ce héros de l'Histoire, a pris les traits de l'ours légendaire de la tradition, effrayant plantigrade pétri de ressentiment social, dont on sait bien qu'il ne mourra jamais et dont les rugissements se perdent néanmoins dans le néant.

    Telles sont, hâtivement évoquées, quelques-unes des composantes de ce livre saisissant, dont une vertu supplémentaire est de nous renvoyer à notre propre vide.

    L'Occident n'a pas encore accouché de son Platonov (même s'il y a Beckett, en nettement plus émacié...), mais nos gueux existent cependant, et la pauvreté morale et spirituelle des riches, autant que les slogans du Grand Magasin, n'ont rien à envier aux saints anonymes du romancier-poète de Voronej.

    Andrei Platonov. La Fouille. Traduit du russe par Jacqueline de Proyart. L'Âge d'Homme, collection Classiques slaves. Chez le même éditeur: Djann. Chez Gallimard: La ville de Villegrad. Chez Stock: Les Herbes folles de Tchévengour.

  • Mémoire vive, 2015

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    MESSAGERS. - La lecture m’est vitale, et les livres aussi m’arrivent comme des messagers. Pas un hasard ainsi que je trouve, dans les entretiens de Kenzaburo Oé, intitulés L’écrivain par lui-même , ce que je cherchais précisément à ce moment-là.

    Le grand écrivain japonais raconte ainsi comment le souci d’attention lui est venu, dès son enfance, et cela rejoint aussitôt ma réflexion actuelle sur l’attention défaillante de la plupart de nos contemporains, éparpillés et distraits par un peu tout et n’importe quoi.

    Peu avant sa mort le vieux Maurice Chappaz, allongé sur une espèce de divan russe et couvert d’une capote miliaire, me disait avec son accent valaisan à couper au couteau: « Voyez-vous, ce qui manque vraiment de nos jours, au point que c’en est un péché : c’est l’attention ! »

    C’est en m’attardant le long des ruelles du quartier de Kanda, à Tôkyo, où voisinent des milliers d’échoppes de livres essentiellement japonais, que je me suis dit qu’il était merveilleux d’écrire et tout aussi légitime en somme de n’en rien faire, comme je l’ai éprouvé une autre fois dans l ‘Hyper U de Cap d’Agde devant les piles de best-sellers du monde entier, où j’eusse en vain cherché un roman de Oé Kenzaburô en dépit de son prix Nobel…

    Ainsi est-ce à partir du moment où l’on entrevoit la totale inanité de l’acte d’écrire, au regard des galaxies ou des multitudes humaines, que la chose devient réellement intéressante et se recharge de sens comme, à Kanda ce même jour, en découvrant, dans telle immense librairie internationale, les milliers d’ouvrages du monde entier accessibles dans toutes les langues, tout Proust en japonais ou tout Kawabata en français…

    Au début de ses entretiens avec Oé Kenzaburo, Ozaki Mariko lui cite un de ses poèmes, fameux au Japon, datant de ses dix ans:

    « Sur les gouttes de pluie

    Le paysage se reflète

    Dans les gouttes

    Un autre monde se retrouve ».

     

    UN JOUR « SANS ». - Louis Calaferte dans Situation , carnets de 1991 : « Je suis faiblesse dans ce monde de vainqueurs ». Ou ceci à méditer : « Les enfants sont d’abord attentifs à leur sécurité morale ». À distinguer autant de la morale moralisante que de l’immoralisme.

    Ou ceci encore : « La poésie, c’est la Joie intérieure, la Force à l’état pur, la Violence de Dieu ». Rien à voir, en effet, avec la poétisation poétique des poètes poétisant en cénacles subventionnés et se remerciant mutuellement d’exister.

    Ou cela enfin : « Les doigts entendent » et, cité de Tertullien et me faisant tomber des nues: « Les Tables de la Loi ne sont pas écrites dans la pierre mais dans la nature »

    REJET. - Après cinquante pages de L’école des cadavres, je cale et me demande si vraiment je vais m’infliger beaucoup plus de ces éructations contre les « youtres », la France pourrie, la démocratie moisie, l’Amérique encore pire et les Soviets encore plus pires d’ailleurs engendrés par les youtres - et le serpent de la haine de se mordre la queue...

     

    FRISCH. - Dans L’ Esquisse de son troisième journal, qu’il a repris en 1981 après l’achat d’un loft à New York, Max Frisch exprime aussitôt ses sentiments violemment contradictoires à l’encontre de l’Amérique de Reagan (« I LOVE IT / I HATE IT / I LOVE IT / I Don’t KNOW / I LOVE IT»), en affirmant que les USA le font «gerber» (j’aurais plutôt traduit par « vomir », question de génération), cela me ramenant à ce que j’éprouvais l’autre soir en sortant de la projection d’American Sniper, film crédité de pacifisme par certains critiques alors qu’il relance l’idéologie nationaliste armée la plus chauvine et dédaigneuse des autres nations.

    Que dirait le pauvre Max s’il revenait en tram bleu sur notre planète orange pour apprendre ce qui s’est passé à New York dix ans après sa mort ? sans parler de la relance impérialiste de Bush et même d’Obama ?

    En 1981, il écrit « Ce qu’attendent nos amis américains : un miracle ! Ils veulent être à la fois redoutés et aimés. Si nous n’y parvenons pas, ils considèrent cela comme de l’anti-américanisme ».

    Or aujourd’hui, je serais curieux de savoir ce que dirait Frisch du film de Clint Eastwood exaltant le fait d’armes le plus vil (la cible traitée à trois cents mètres de distance, et 300 morts au palmarès du sniper) en réduisant l’adversaire à une horde de sauvages ? Lui qui aimait assez les States pour les critiquer, durement, ne sacrifierait sûrement pas son sens critique au mol consentement actuel qui feint de trouver du pacifisme dans le dernier « film culte « de ce bon vieux Clint si sympa n’est-ce pas…

     

    « RELIGIEUX » ? - Que penser de ce qu’on appelle le «retour du religieux» ? Et d’abord, est-ce un fait avéré ? Qu’observe-t-on en réalité ? Qu’est-ce que ce «religieux» alors que les églises et les couvents se vident ? Les manifestations de masse et les poussées de fanatisme relèvent-ils du «religieux» ? Que penser de tout ça ?

    À la fin des années 50, nous nous trouvions, chemises bleues et jambes nues, à chanter crânement autour du feu de camp : «La lutte suprême / Nous appelle tous / Et Jésus lui-même / Marche devant nous/ Que sa vue enflamme / Tous ses combattants / Et soutienne l’âme / Des plus hésitants / Du Christ la bannière / Se déploie au vent / Pour la sainte guerre / Soldats en avant ! ».

    Or lequel d’entre nous, aujourd’hui, verserait une goutte de son sang pour la « sainte guerre » ? Et lequel d’entre nous, alors, pensait vraiment ce qu’il chantait ?

    SOURCE SUISSE. - La première page de Mon premier livre, tel que nous l’avons pratiqué en première année à l’école primaire, et retrouvé l’autre jour chez un bouquiniste, illustre quatre voyelles (A comme Avion, I comme Iris, O comme Orange et U comme usine), le E étant absent on ne sait trop pourquoi - improbable préfiguration de La Disparition de Perec…

    Quant à la thématique dominante, suisse au possible, c’est Nature et Travail, avec l’avion pour aller de l’avant. Ensuite viendront Maman (ma / mi / mo /mu ) et Papa (pa/ pi / po / pu), puis les verbes en page quatre: Papa téléphone et maman tricote. La voyelle E n’arrive qu’en page trois, avec le chien et le soleil…

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    VIEILLIR. - Louis Calaferte dans ses carnets de Situation, en 1991, alors âgé de 63 ans, trois ans avant le grand départ qu’il pressent plus ou moins dans sa carcasse mal en point : « Plus question pour moi de jardiner, à demi impotent que je suis sur mes deux cannes – toute cette beauté printanière m’est tristesse».

    Ce qui ne l’empêche pas de noter joliment le lendemain : «La petite pluie serrée grignotait le gravier» .

    Mais quelques jours plus tard : «À voir une fois encore toutes ces beauté du printemps, le regret de devoir disparaître à un épais goût d’amertume».

    Or j’aimerais ne jamais céder à cette aigre tristesse, même s’il n’est pas de jour où ma carcasse à moi ne grince un peu plus aux jointures, douleurs jambaires et fatigues croissantes, crampes nocturnes et palpitations dès que trop d’alcool dans le sang, souffle en baisse et pertes d’équilibre sur les pavés urbains, déclinant sourdingue et plus capable de rien lire sans lunettes - mais je me rappelle la joie de mon père au jardin alors qu’il en était à sa énième opération, s’excusant presque de tomber mais restant debout d’humeur et de regard, sans se plaindre jamais. Mon père est mort à 68 ans. Je l'aime toujours, mais j'aimerais bien, aussi, lui survivre un peu...

    Louis Calaferte : «Toute cette jeunesse en allée… »

    Et moi : « Mais non, vieux con : toute cette enfance qui revient »…

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    Ce mercredi 8 avril. - En abordant le nouveau livre de Christoph Ransmayr, intitulé Atlas d’un homme inquiet et traduit, garantie de haute qualité, par Bernard Kreiss , tout de suite je me suis trouvé en partance pour le bout du monde, dans les creux vertigineux et sur les lames du Pacifique, direction les îles de Pâques. Ensuite j’ai titubé dans la neige plâtrant le rempart de neuf mille kilomètres de Wànli Chang Chén, quelque part entre Jinshanling et Simatai, où j’ai rencontré ce Mr Fox de Swansea qui se livre là-haut à des recherches sur les chants d’oiseaux, puis je me suis retrouvé sous l’araucaria géant surplombant la tombe ouverte du vieux Senhor Herzfeld, constatant que les graines ruisselant des hautes branches sur les amis réunis figuraient une sorte d’éternité…

     

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    J’ÉTAIS LÀ ET JE VIS…. - Christoph Ransmayer dans Atlas d’un homme inquiet, au début de Cueilleurs d’étoiles :« Je vis un serveur s’étaler de tout son long sur le parking d’un café de la ville côtière californienne de San Diego. Alors qu’à l’instant même il paraissait encore très à l’aise avec son plateau chargé de boissons qu’il portait en équilibre au-dessus de l’épaule, l’homme avait trébuché sur un câble reliant la batterie d’une voiture à un télescope guidé par ordinateur. À présent il était couché dans les débris de verres, des bouteilles et des tasses constituant la commande de clients qui s’étaient subitement avisés qu’il valait mieux sortir que de rester collé au bar, ou qui attendaient déjà dehors depuis des heures, debout entre les voitures ou assis sur des chaises pliantes qu’ils avaient pris soin d’emporter, tous occupés à observer à travers les jumelles, au télescope ou à l’œil nu le ciel crépusculaire où scintillaient les premières étoiles ».

    Évoquant le tombe d’Homère qu’il retrouve, perdue dans les hauteurs de l’île d’Ios si présente à mon souvenir, Ransmayr écrit ceci encore qui me rappelle la Grèce sous le ciel des Cyclades, telle exactement que nous l’avons connue en nos jeunes années : «À travers le bruissement du vent, j’entendais confusément les si nombreuses voix qui s’étaient élevées au fil des millénaires et jusqu’à aujourd’hui pour affirmer qu’un homme appelé Homère devait forcément être immortel du simple fait qu’il n’avait jamais existé. Nul homme, nul poète ou conteur ne pouvait avoir eu la force d’engendrer à lui seul une foule pareille de héros, de dieux, de guerriers, de créatures vouées à l’amour, au combat, au deuil, nul ne pouvait avoir eu la force de chanter la guerre de Troie et les errances d’Ulysse en usant pour ce faire de tonalités, de rythmes si divers, d’une langue aux nuances si infiniment variées, non, cela ne pouvait avoir été que l’œuvre de toute une théorie de poètes anonymes, d’aèdes qui s’étaient fondus peu à peu en une forme fantomatique baptisée Homère par les générations ultérieures. Dans cet ordre d’idée, un tombeau édifié il y a deux ou trois mille ans sur l’île d’Ios ou sur quelque bande côtière de l’Asie mineure ou du monde des îles grecques ne pouvait être qu’un monument à la mémoire de conteurs disparus. »

    Chaque récit de cet Atlas d’un homme inquiet commence par l’incipit m’évoquant la formule «J’étais là, telle chose m’advint», mais c’est ici un « je vis » auquel la traduction française donne le double sens de la vue et de la vie : « Je vis le séjour d’un dieu par 26° 28 ‘ de latitude sud et 105° 21’ de longitude ouest : loin, très loin dans le Pacifique, une île rocheuse prise dans un tourbillon d’oiseaux de mer », « Je vis une silhouette lointaine devant une tour de guet délabrée de ce rempart de près de neuf mille kilomètres de long appelé Wànli Chang Chén – mur inconcevablement long dans le pays de ses bâtisseurs, muraille de Chine dans le reste du monde », « Je vis une tombe ouverte à l’ombre d’un araucaria géant », « Je vis un serveur s’étaler de tout son long sur le parking d’un café de la ville côtière californienne de San Diego », « Je vis une chaîne de collines noires, rocheuses, sur laquelle déferlaient des dunes de sable », « Je vis un taureau de combat noir andalou par un radieux dimanche des Rameaux aux grandes arènes de Séville », « Je vis une jeune femme dans un couloir d’une éclatante propreté du service psychiatrique d’un établissement nommé Hôpital du Danube, un vaste complexe de bâtiments situé à la lisière est de Vienne », et ainsi à septante reprises et en septante lieux de la planète et des temps alternés de la splendeur naturelle et de la guerre des hommes, de la forêt pluviale et d’un chemin de croix, sur une place de village autrichien où un vieil homme qui fait semblant de dormir ne fait pas semblant de mourir, et c’est le monde magnifié malgré le Laos défolié par les bombardiers, c’est l’humanité partout accrochée à la vie : « Je vis une chèvre noire au bord d’un court de tennis envahi par les roseaux », « Je vis un gilet de sauvetage rougeau bord d’un champ d’épaves flottant dans l’océan indien », « Je vis un homme nu à travers mes jumelles de derrière un fourré de buissons ardents poussiéreux où je me tenais caché », « Je vis une femme éplorée dans la sacristie de l’église paroissiale de Roitham, un village des Préalpes autrichiennes d’où l’on avait vue sur des massifs portant des noms tels que monts d’Enfer et monts Morts », « Je vis une étroite passerelle de bois qui menait dans les marais de la mangrove sur la côte est de Sumatra », «Je vis une fillette avec une canne à pêche en bambou au bord de la rivière Bagmati, à Pashupatinath, le secteur des temples de Katmandou », « Je vis des îles de pierres plates émergeant de l’eau lisse du lac Kunming au nord-ouest de Pékin », et chaque fois c’est l’amorce d’une nouvelle histoire inouïe...

    Mais où se trouve-t-on donc ? Dans un film de Werner Herzog ou dans un recueil de nouvelles de Dino Buzzati ? Dans un roman de Joseph Conrad ou dans un récit de pêche de Francisco Coloane ? À vrai dire nulle référence, nulle influence, nulle comparaison sont de mise, ou au contraire : des tas de comparaisons et de correspondances, quantité d’images en appelant d’autres et d’histoires nous en rappelant des nôtres, se tissent et se tressent dans ce grand livre hyper-réel et magique à la fois, accomplissant le projet d’une géo-poétique traversant le temps et les âmes, évoquant les beautés et les calamités naturelles avec autant de précision et de lyrisme qu’il module pudeur et tendresse dans l’approche des humains de partout, pleurs et colère sur les ruines et par les décombres des champs de guerre, jusqu’à l’arrivée sur le toit du monde : « Je vis trois moines en train de marmonner dans une grotte surplombant un lac de montagne aux rives enneigées, à quatre mille mètres d’altitude, dans l’ouest de l’Himalaya », etc.

    ONFRAY LE JOBARD. - Reprenant hier Bouvard et Pécuchet, je m’esclaffe en retombant sur certaines pages réellement hilarantes, qui me font penser que je suis vraiment tombé pile en comparant Michel Onfray à ces deux jobards.

    De fait, la façon du «philosophe», dans Cosmos, de se pâmer devant tel végétal manifestant la volonté de puissance de la nature , ou tel mystère lié à la migration des anguilles, est tout à fait comparable à l’élan des compères découvrant les merveilles du potager et s’exclamant : «Tiens des carottes ! Ah, des choux ! »

  • Que l'âge ne fait rien à l'affaire...

    réflexion,littérature,société

     

    À bas les jeunes et mort aux vieux sera leur devise...

    Sur les notions de gâtisme et de jeunisme. Du provincialisme dans le temps, de l'âge qui ne fait rien à l'affaire et des filiations fécondes...

    Le gâtisme est une manifestation de l'imbécillité humaine qui remonte à la plus haute Antiquité, souvent liée à l'altération des facultés de l'individu Madame ou Monsieur, donc admis avec un certain sourire, même si taxer quelqu'un de gâteuse ou de gâteux ne relève pas vraiment du compliment.

    Il en va tout autrement du jeunisme (ou djeunisme) qu'on ne saurait attaquer de front sans passer pour chagrin voire sénile. Le jeunisme pourrait être dit l'affirmation gâteuse de la supériorité de la jeunesse, mais il ne faut pas trop le claironner.

    Il faut dire que le djeunisme (ou jeunisme) découle de la source même du Progrès. Beaucoup plus récent mais probablement aussi répandu à l'heure qu'il est que le gâtisme, le jeunisme est apparu et s'est développé au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, essentiellement dans les pays riches, à commencer par l'Occident.

    Le jeunisme s'est en effet imposé avec l'avènement de la nouvelle catégorie sociale qu'est devenue la jeunesse dans la deuxième moitié du XXe siècle, bénéficiant d'une croissante liberté et d'argent de poche qui faisait d'elle, désormais et pour la première fois de l'Histoire, un nouveau client.

    Logiquement, selon les Lois du Marché consacrées par nos plus hauts lieux communs, le jeunisme consiste essentiellement à flatter ladite jeunesse en tant que nouvelle clientèle et qu'image idéalisée de l'Humanité en devenir boursier.

    Cela étant, j’ose dire que le jeunisme n'a rien à voir avec l'amitié que la jeunesse mérite au même titre que toute catégorie humaine aimable. Le jeunisme est menteur et démago. À bas le jeunisme ! À bas les jeunes se croyant supérieurs aux vieux ! À mort les vieux se la jouant «djeune».

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    Un provincialisme dans le temps

    L'esprit du jeunisme est sectaire et tribal alors qu'il se croit universel - c'est à vrai dire une sorte de provincialisme dans le temps. Le grand poète catholique anglais T.S. Eliot (on peut être Anglais, catholique et poète suréminent) estimait que s'est développé, au XXe siècle, une sorte nouvelle de provincialisme qui ne se rapporte plus à l'espace mais au temps.

    Ce provincialisme dans le temps nous cantonne pour ainsi dire dans l'Actuel, coupé de tout pays antérieur. Il est devenu banal, aujourd'hui, de pointer l'amnésie d'une partie de la jeunesse contemporaine alors même qu'on invoque à n'en plus finir le «devoir de mémoire». Mais est-ce à coups de «devoirs» qu'un individu découvre le monde qu'il y a par delà sa tribu ou sa secte ? Je n'en crois rien pour ma part, et d'abord parce que je refuse de me cloîtrer dans aucune catégorie bornée par l'âge.

    Charles-Albert Cingria disait qu'il avait à la fois 7 et 700 ans et je ressens la même chose en profondeur. La littérature a tous les âges et reste jeune à tous les âges. Il saute aux yeux que le vieil Hugo, royaliste à trente ans et socialiste trente ans plus tard, ou le vieux Goethe, étaient plus jeunes que les jeunes gens qu'ils avaient été.

    Or je vois aujourd'hui que le provincialisme dans le temps n'est pas l'apanage du seul jeunisme mais affecte, en aval, une réaction à celui-ci qui confine à un nouveau gâtisme.

    On voit en effet se répandre, surtout en France, mais aussi en Suisse française, la conviction que plus rien ne se fait de bien, notamment en littérature, chez les moins de 60 ans. Tout le discours de Modernes catacombes, de Régis Debray, s'appuie sur ce constat désabusé. Après nous le Déluge ! Jean-Luc Godard dit à peu près la même chose du cinéma, et le regretté Freddy Buache y allait lui aussi de la même chanson. Ainsi, un jour que je lui demandais ce qu’il pensait de Garçon stupide de Lionel Baier, il me répondit : mais est-ce encore du cinéma ? Or le « jeune » Lionel fut plus généreux que le cher Freddy en rendant un bel hommage au «vieux» Claude Goretta…

    Le cinéma suisse de Freddy Buache avait été celui de Tanner et de Soutter, notamment, avant qu’il se rallie à celui de Godard. On trouve chouette le cinéma de ses contemporains, et non moins chic de bazarder tout ce qui vient après: c’est humain. Mon vieil ami Claude Frochaux, dans le formidable Homme seul, en a même fait une théorie reprise dans ses livres ultérieurs : à savoir qu’après 1960 il ne se fait plus rien de bien dans les arts et la littérature occidentale. Frochaux a vibré un max à la littérature et au cinéma de ses 20-30 ans, entre, Londres et Paris. Ensuite plus rien. Alors je m'exclame en mon jeune âge de 7 à 77 ans: mort aux vieux se croyant supérieurs aux jeunes !

    Que le dénigrement des jeunes remonte à la plus haute Antiquité

    Prétendre aujourd’hui que les natifs d’après 1968 n’ont plus rien à dire ni à nous apprendre, ni rien non plus à apprendre de nous, ne tient pas debout, mais ce n'est pas nouveau: à l’époque de Platon, les sages de plus de quarante ans (on était vieux à quarante et un ans) se lamentaient déjà sur la nullité des jeunes gens de l’époque, même joliment fessus. Ensuite cela s’est vu et revu: les pères n’ont pas fini de débiner les fils, contrairement à la bourde du cocaïnomane Sigmund Freud selon lequel le fils doit flinguer le père avant de se «faire» maman.

    Je l’ai personnellement expérimenté, ayant eu la chance d’avoir eu un père très doux et une mère peu portée à l’inceste, mais un mentor intellectuel dominant que j’ai rejeté à un moment donné au motif qu’il me demandait de défendre ses idées en trahissant les miennes. Du coup nos amis ont pensé que je «tuais le père», alors que je m’éloignais prudemment d’un mauvais maître.

    Inversement, la rébellion, apparemment légitime, des contestataires de Mai 68 impatients de déboulonner la statue du Commandeur paternel et autres «chiens de garde» de la «vieille» pensée, masquait souvent une volonté de puissance se réduisant au sempiternel et moins défendable «ôte-toi de là que m’y mette !»

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    De la montée de l’insignifiance chez les « nés coiffés »…

    Cela étant, comme il y a une part de vérité dans toute exagération polémique, l’on a raison de s’inquiéter de ce que Cornelius Castoriadis appelait «la montée de l’insignifiance», qui semble bel et bien affecter une partie importante des générations occidentales «nées coiffées» après, disons, l’an 1980.

    Dans sa «confession» plombée d’ironie un peu amère, l’ancien wonder boy de la littérature américaine, Bret Easton Ellis, taxe ceux qu’on appelle «millenials» de conformisme social et politique, de paresse intellectuelle et d’incuriosité historique et culturelle.

    Je suis rétif, pour ma part, à toute classification générationnelle. L’on m’a traité de «vieux», à vingt-cinq ans, au motif que je critiquais vertement, dans un reportage paru en 1970, les mouvements libertaires d’Amsterdam tellement sympas, qui à moi me semblaient inconsistants et par trop soumis l'opinion de groupe dans la fumée des joints.

    La démagogie «jeuniste» commençait alors, qui nous priait de trouver formidable tout ce que les nouveaux bourgeois de la gauche caviar se préparaient à acclimater, à commencer par la culture d’État. Après quoi les fonctionnaires du tout-culturel ont pullulé partout, qui nous ont expliqué, et jusqu’à Lausanne avec Maurice Béjart, que la culture pouvait booster le tourisme et l’économie pour autant qu'elle sache se vendre...

    Nous voici d'ailleurs, dans le monde de la culture helvétique fonctionnarisée, au top du nivellement par les clichés ou les anti-clichés («La Suisse n’existe pas» des pseudo-rebelles n’étant que l’autre face de la médaille touristique du «Y en a point comme nous ») ou vieux et jeunes se tutoient et se flattent à qui mieux mieux sans se respecter plus que ça...

    En attendant que les jeunes auteurs se bougent...

    Il est remarquable, ici et maintenant , qu’aucun de nos jeunes écrivains, pas plus en Suisse romande que chez nos Confédérés – à deux ou trois exceptions près - ne dise mot de ce qui nous arrive dans ce pays à l’unisson du monde globalisé, ni ne s’impose par le projet conséquent d'une œuvre ou par une écriture personnelle forte.

    Une association de jeunes écrivains, sous le sigle d’AJAR, prétendait ouvrir les fenêtres de la salle de paroisse de la littérature romande. Or qu’a-t-on vu en émerger jusque-là ? Une jolie chose bricolée en collectif, des parodies de séries télé, des lectures en plein air et autres interventions ludiques, mais encore ? Déjà qu’il me semblait aberrant que des écrivains se rassemblassent en fonction de leur jeune âge. Mais quelle œuvre significative est-elle en train de se faire chez ces trentenaires en «fin de droit», alors que Ramuz signait son premier chef-d’œuvre à 24 ans et qu’avant leur trentième année Dürrenmatt multipliait nouvelles et pièces de théâtre percutantes, tandis que Barilier publiait le mémorable Passion ?

    L’on m’objectera que Joël Dicker n’avait «que» 27 ans lorsqu’il a conquis le monde avec La vérité sur l’affaire Harry Quebert, mais après ? Que prouve un succès aussi fracassant, consacrant un storyteller de talent, sinon que l’habileté passe désormais pour du génie et que la standardisation générale nivelle la littérature ? Et comment en accuser Dicker ? Et comment reprocher aux jeunes auteurs de se lancer dans la course alors que l'esprit de management fausse toutes les données ?

     

    La vraie littérature est filiation entre sans-âge

    Ce qu’il y a de redoutable, pour un jeune écrivain d’aujourd’hui, est que le critère de son âge altère autant l’image qu’on a de lui que sa propre perception et le comportement qui en découle. On voit ainsi, chez un Quentin Mouron, sûrement le plus doué des jeunes auteurs romands actuels, et qui a amorcé un vrai semblant de début d’œuvre, une propension à gesticuler qui tend, notamment sur Facebook, à propager de sa personne, dont je sais d’expérience qu’elle vaut mieux que ça, une image de prétentieux cynique autosatisfait, voire vulgaire, multipliant les «attention j’arrive !» Or les médias ne demandent que ça, et plus encore les réseaux sociaux dont la stupidité de masse ne cesse de croître.

    Et pourtant: et pourtant, je le sais, Quentin ne cesse de lire et de s’abreuver aux sources de la vraie littérature. Il y a chez lui du jeune coquin célinien capable de renouer avec l’idée picaresque et d’admirer Gombrowicz ou Madame Bovary. De la même façon, son contemporain Bruno Pellegrino, bientôt vieux jeunot de l 'AJAR, est allé visiter Gustave Roud post mortem comme nous y sommes allés, par le tram des prés, cinquante ans plus tôt, pour en tirer un livre affirmant bel et bien une filiation féconde..

    A vingt-cinq ans, j’ai rencontré Georges Haldas pour la première fois, qui avait l’âge de ma mère et que j’ai retrouvé maintes fois autour d'un verre (et souvent de plusieurs) sans jamais le tutoyer alors même qu’il me parlait comme à un pair. À la même époque, j’ai fait la connaissance d’un fabuleux jeune homme de 87 ans, au nom de Joseph Czapski, peintre et écrivain polonais hors norme qui fut à la fois un témoin des pires horreurs du siècle (il a échappé de justesse au massacre de Katyn et de plus de 10.000 camarades polonais massacrés par Staline), un artiste dont l’œuvre n’a cessé de se revivifier alors que le grand âge minait sa grande carcasse et que sa vue baissait jusqu’à la cécité – il est mort peu avant le cap de la centaine, en 1993 -, et ce m’est aujourd’hui un honneur et un bonheur de me rappeler tout ce qu’il m’a apporté en tâchant de contribuer modestement à sa survie par un livre qui me fait oublier mes putains de douleurs articulaires et consorts.

    Tout ça pour dire que la vraie littérature, l’art éternel et la poésie qui transcende les siècles – que tout ça est sans âge, etc.

    Dessins: Léonard de Vinci

  • Ceux qui se positionnent au niveau de la posture

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    Celui qui perpétue la fidélité au parti traditionnel des Du Laurier / Celle qui se range aux positions de son nouvel amant kurde / Ceux qui manifestent pour les Tibétains en refusant de manger chinois / Celui qui lance la scission Rupture pour la rupture / Celle qui ne peut pas admettre que cette gourde de Josiane ait fait de son ex un social-traître / Ceux qui sont restés procommunistes primaires tout en appréciant néanmoins  le style de Jean d’Ormessier et François Nourisson / Celui qui n’a jamais été du bon bord à aucun point de vue / Celle qui lisait ostensiblement La Croix pour faire chier son prof de maths résolument athée et moqueur à l’égard du surpoids des filles de la classe / Ceux qui ne savent pas mais en sont sûrs / Celui qui estime qu’on ne peut pas se taire quand on sait ce qu’on sait même si c’est plus compliqué / Celle qui ne fait de politique qu’en exerçant son droit de vote / Ceux qui votent viril / Celui qui se demande s’il doit descendre dans la rue pour donner l’exemple à ses élèves majoritairement indifférents / Celle qui se coiffe comme la fille Le Pen / Ceux qui estiment que le choix d’une voiture est un acte politique / Celui qui partage toujours les positions centre-droit de son premier moniteur de natation / Celle qui n’aime pas l’injustice / Ceux qui vocifèrent dès que les fiotes du groupe en appellent à la nuance / Celui qui soupçonne le pitbull du voisin d’en dessous d’être une taupe nazie / Ceux qui trouvent en Philippe Muray un styliste top / Celui qui se dit célinien pour choquer les collègues profs de gauche de sa femme Pénélope / Celle qui demande au groupe d’exiger l’autocritique de Fabien dont elle sent depuis quelque temps qu’il lui échappe au niveau idéologique / Ceux qui estiment que la politique est la continuation de la guerre des sexes par d’autres moyens / Celui qui a passé du col mao à la moustache gay / Celle qui s’affirme soudain du parti des mamans libertaires / Ceux qui lisent Dantec au Café du Théâtre pour affirmer leur néo-conservatisme tendance sioniste / Celui qui trouve Gabriel Fauré trop à droite / Celle qui voit en l’engagement communiste de Louis Aragon un affirmation compulsive de son attirance homosexuelle rétroactive pour le père absent / Ceux qui constatent une fois de plus ce matin que les montagnes s’en foutent, etc.  

    Peinture: Terry Rodgers.

            

     

  • Mémoire vive

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    Thierry Vernet:  « Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ». Ou cela de non moins engageant: « Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

    °°°

    Présent.jpgTrès intéressé, et même personnellement touché, par la réflexion que développe Simon Leys, dans Le Studio de l’inutilité, sur le lien, dans la littérature et les arts chinois, entre éthique et esthétique. Il part de propos d’un peintre néo-zélandais, Colin McCahon (1919-1987) qui déclarait à un sien ami : «Mon prochain ensemble de peintures devrait être meilleur, et pourtant je ne me sens pas encore capable de mieux peindre. Pour le moment mon effroyable problème est qu’il me faudra d’abord devenir un homme meilleur avant de pouvoir faire de la meilleure peinture ». 

    Cela fera naturellement ricaner la plupart des artistes (ou prétendus tels) de nos jours, sans parler des spécialistes avérés (ou auto-proclamés) de l’art contemporain, mais Simon Leys, loin de se gausser, rappelle que ce lien entre esthétique et éthique est au fondement même de la conception chinoise en la matière, où la notion de beauté est en revanche secondaire, voire réduite à un sous-produit, ou pire : dépréciée comme un élément de séduction de mauvais aloi.

     

    En ce qui me concerne, je rapporte l’observation à la modulation du style et aux soubassements éthiques d’une écriture qui fasse pièce à ce qu’Armand Robin appelait « la fausse parole ». Ce qui n’a rien à voir, cela va sans dire, avec la soumission des arts ou de la littérature à une morale liée à une idéologie religieuse ou politique. 

     

    °°°

     

    images-1.jpegMa liste du jour est consacrée à Ceux qui tournent la page, avec un coup de pied de l’âne au paltoquet  Ueli Maurer, Président de la Confédération helvétique pour une année, qui a osé dire, à Pékin, qu’il fallait « tirer un trait sur Tiananmen », tout à fait dans la tradition des larbins capitalistes du totalitarisme soviétique ou chinois, entre autres idiots utiles. J’ai noté cela en marge de la lecture du chapitre consacré, dans Le studio de l’inutilité de Simon Leys, à l’évolution de la Chine actuelle et, plus précisément, à la résistance héroïque de Liu Xiaobo et à la Charte 08.

     

    °°°

     

    images-2.jpegCommencé de lire aujourd’hui Les Misérables, avec un très vif, immédiat intérêt. La figure de Bienvenu l’évêque des pauvres est très attachante dès les premiers chapitres, et je me réjouis de passer du temps en sa compagnie. Tout de suite on est dans le christianisme de la miséricorde et de la compassion. Victor Hugo avait 60 ans quand le livre a paru, mais quelle extraordinaire vitalité dans l’écriture et quelle pénétration tendre dans l’approche de son personnage. J’ai dévoré les cent premières pages en lisant, parallèlement, les premiers chapitres de Napoléon le petit, évoquant la trahison de Napoléon Bonaparte. Là encore, le souffle incroyable du poète-polémiste est irrépressible. 

     

    °°°

    Je me passe et me repasse la vidéo de l’entretien de Philippe Sollers et Julia Kristeva, sur L’expérience intérieure à contre-courant, animé par Colette Fellous.  Illico Sollers se démarque du spiritualisme et de la mystique en invoquant la « charlatenerie globale » développée autour de l’« intériorité» faite marchandise, insistant sur le terme d’expérience, en tant que connaissance. Affirme crânement que la critique sociale abordée par ses livres et ceux de JK est une réponse à la société mondialisée, lessivée par les informations « en temps réel ». Affirme que la société actuelle est devenue Dieu. Le contre-courant s’opposerait alors à cette dévastation qui touche l’intériorité de l’être humain et le langage. Trouver quelqu’un qui lit réellement, selon lui, serait devenu le problème principal. 

     

    Sollers_JuliaKristeva_ photo_gkgalabov 2011.jpgSollers aborde d’abord la question de l’enfance, le lieu actuellement le plus sous pression et le plus entamé, selon lui. L’enfance est importante pour la constitution réelle de l’expérience intérieure, affirme-t-il comme un grand. Belle découverte ! Mais il a des arguments existentiels qui dépassent la platitude : en son enfance, JK a connu l’expérience totalitaire, comme elle le raconte dans Le vieil homme et les loups. De son côté, il dit avoir eu le privilège de vivre dans une famille totalement anglophile. Sous l’Occupation, on écoute Radio-Londres. Sa famille a pour principe de vérité que les Anglais ont toujours raison. Cite ensuite les messages personnels surréalistes entendus par l’enfant de 6 ans : J’aime les femmes en bleu, je répète,  j’aime les femmes en bleu, ou Nous nous roulerons sur le gazon… Sonconcept d’acier remontant à ce temps : ni Vichy, ni Moscou. De son côté, Julia Kristeva évoque le milieu totalitaire dans lequel elle a vécu, jusqu’à la mort de son père littéralement « assassiné » dans un hôpital communiste, peu avant la chute du Mur de Berlin, et l’évolution des échanges de langage actuels, de plus en plus virtuels et inconsistants. Tout cela plutôt intéressant.

     

    Selon Sollers, la société actuelle serait donc devenue le nouveau dieu. Bon : c’est un point de vue. On peut dire aussi qu’elle est devenue magma. Je ne sais pas. Je ne sais pas trop ce que c’est que « la société » en général. Sollers a raison de dire que la critique vaut par ses contre-propositions, et qu’être à contre-courant est surtout une dynamique, on pourrait dire : la remontée vive du dauphin. Ceux qui savent nager seront sauvés, etc. Mais est-ce bien original tout ça, dit pourtant si gravement ?

     

    Selon JK l’expérience intérieure « n’est pas de soi » mais serait une façon de se traverser en permanence. Raconte la belle histoire où, dans une fête à la mémoire de Cyrille et Méthode, elle fut une lettre de l’alphabet, et comment elle s’est accrochée à cette lettre de l’alphabet quand elle s’est sentie menacée par la noyade totalitaire. JK évoque ensuite le mouvement de la conscience, qui se saisit elle-même et se dessaisit, perçu par Hegel et Heidegger comme un surgissement permanent. Parle ensuite du mythe occidental de Narcisse, le personnage qui découvre son image, se demande qui il est et tente de s’aimer, avant de tomber sur un os. Assez académique en somme.

     

    Plus vif, Sollers relève deux pestes de l’époque : le roman familial et l’embarras sexuel. La misère sexuelle est formidable, que Michel Houellebecq décrit parfaitement et avec quel succès, et l’ouverture des vannes annonce  un tsunami de conformisme généralisé. Sur quoi Sollers attaque les intellectuels français qui ne s’intéressent plus du tout, selon lui, à l’Europe supposée coupable, ne visant que le Moyen-Orient et rien de la Chine ou de l’Inde. À l’en croire il n’y aurait que JK et lui qui en auraient jamais eu souci. Assez gonflé tout de même, et c’est là qu’est peut-être la faille chez ces deux-là, qui ont l’air de se croire  les seuls à défendre les Vraies Valeurs ; et le ton même de Sollers, rutilant de pontifiance quand il se met lui-même en valeur, est à la limite du supportable.

     

    Bref, c’est un constat qu’on peut d’ailleurs rapporter à l’ensemble de ses écrits, très intéressants quand ils traitent de tel ou tel sujet, mais assez vite gâchés quand il se flatte et se félicite lui-même. Très Français tout cela. Très centre du monde et Moi-soleil. Très Milieu parisien aussi cette façon de dégommer tout ce qui n’est pas Soi-soleil. 

     

    Carlos Fuentes me dit un jour qu’au fil de ses pérégrinations de par le monde il n’avait jamais rencontré de personnage aussi  peu curieux des autres que le Français, et plus précisément l’écrivain ou l’intellectuel français. Simon Leys, pour sa part, s’est fait un plaisir de rappeler l’extraordinaire aveuglement de Roland Barthes, Philippe Sollers, Julia Kristeva et toute la bande de Tel Quel, à l’époque du maoïsme le plus sanglant. Il suffit de relire les pages consacrées, dans Les Samouraïs de Kristeva, à leur équipée sur la Muraille de Chine pour mesurer l’étendue de leur vanité et leur extravagante naïveté,  notamment quand Sollers déclare que Mao, pour sa Grande Action, a besoin de la caution de l’intelligentsia parisienne. Ce n’est pas fair play de ressortir tout ça, mais dénoncer l’amnésie des autres pour mieux dorloter la sienne n’est pas fair-play non plus au regard des millions de victimes d’un régime infâme aujourd’hui flatté par le Président de la Confédération suisse en personne. Shame !

    °°°

    Perou-(18).jpgAssez impressionné, ce soir, par l’apparition des Indiens Quechuas des hautes terres du Pérou, à la télé, dans l’émission Rendez-vous en terre inconnue. Ces visages, ces belles gens, cette immense nature, tout cela fait du bien même si je regimbe un peu à l’idée qu’on en fasse du spectacle ; mais enfin dans le genre c’est le moins pire, me semble-t-il, et voir ces bonnes gens, les entendre parler de leur vie est un réel bonheur et une sorte de preuve d’humanité dans le magma des médias de l’ère du vide. 

     

    °°°

     

    Malle.jpg« Mon œuvre, écrivait Walter Benjamin,  a quelque chose d'un taillis dans lequel il n'est pas aisé de dégager mes traits décisifs. En cela je suis patient. Je n'écris que pour être relu. Je compte sur le temps qui suivra ma mort. Seule la mort fera ressortir de l'oeuvre la figure de l'auteur. Alors on ne pourra plus méconnaître l'unité de mes écrits…

     

    Dans les multiples aspects de la lecture, le phénomène de la relecture est une expérience en soi, qui peut prendre elle-même les formes les plus variées. Du livre lu en adolescence, type Vol à voile de Blaise Cendrars, ou Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, et qu’on éprouve la nostalgie ou la curiosité de relire dix ou vingt ans plus tard, à ces auteurs ou ces ouvrages auxquels on revient sans discontinuer à travers les années – en ce qui me concerne ce sont Charles-Albert Cingria et Paul Léautaud, Marcel Jouhandeau et Alexandre Vialatte, Henri Calet ou Jules Renard, donc autant de « grands écrivains mineurs », entre beaucoup d’autres -, la relecture équivaut souvent à une redécouverte, laquelle dépend évidemment de l’évolution du texte autant à travers les années que de celle du lecteur.

    Lire Les possédés à dix-huit ans, même si Dostoïevski a pu passer pour le champion des exaltations de la jeunesse, revient le plus souvent à nepas en percevoir les dimensions les plus profondes, faute d’expérience. Mais relire Dostoïevski à trente ou cinquante ans peut, aussi, nous en éloigner. Et lire Dostoïevski dans la traduction nouvelle d’un André Markowicz, qui serre le texte initial de beaucoup plus près que ce ne fut le cas des «belles infidèles», revient positivement à redécouvrir l’écriture frénétique du grand romancier russe, comme en passant d’une versionà l’autre de Don Quichotte ou des Mille et une nuit…

     

    Ingeborg Bachmann écrivait, dans le chapitre consacré aux Problèmes de poésie contemporaine, dans ses Leçons de Francfort: «Au cours de notre vie il arrive souvent que nous changions plusieurs fois de jugement sur un auteur. A l’âge de vingt ans, nous l’expédions avec un mot d’esprit ou nous le classons comme une figurine de plâtre qui n’a rien à voir avec nous. A l’âge de trente ans, nous découvrons sa grandeur et, dix ans plus tard encore, notre intérêt à son égard s’est à nouveau éteint ou encore nous sommes saisis de nouveaux doutes ou pris par une nouvelle intolérance. Ou, au contraire, nous commençons par le prendre pour un génie puis nous découvrons chez lui des platitudes qui nous déçoivent et nous l’abandonnons. Nous sommes sans merci et sans égards,mais là où nous ne le sommes pas, nous ne prenons pas non plus parti. Il y a toujours tel ou tel aspect d’une époque ou d’un auteur qui nous convient et dont nous sommes prêts à faire un modèle, mais d’autres aspects nous gênent et nous devons les éluder par la discussion. Nous citons en portant au triomphe ou en condamnant comme si les oeuvres n’étaient là que pour prouver quelque choseà nos yeux»…

    Preuves attendues ou révélations inattendues, sources auxquelles nous revenons ou rivages à découvrir encore : peu importe en définitive, n’était l’acte vivifiant de lire - et telle année j’aurai relu Voyage au bout de la nuit de Céline, découvert à dix-huit ans, Sous le volcan de Malcolm Lowry lu à vingt ans dans la traduction d’Au-dessousdu volcan, ou Alexis Zorba qui m’a accompagné à quinze ans sur les hauts gazons d’Ailefroide, me fascinant par sa recherche d’une adéquation entre action physique et pensée, sensualité et pénétration spirituelle, philosophie et poésie. 

     

      °°°

    images-33.jpegJe lis ces jours Les Misérables, que je croyais avoir lu depuis longtemps, mais non : jamais vraiment. J’en connaissais l’histoire par des extraits, un film peut-être, un grand spectacle théâtral mais de Victor Hugo je n’avais jamais vraiment lu, et tardivement que le prodigieux Homme qui rit, sans compter des milliers de vers mémorisés autour de mes treize ans. Resongeant alors aux sophismes d’un Pierre Bayard, qui prétend que parler d’un livre sans l’avoir lu est tout à fait légitime et qu’il y a diverses façons de lire, je me dis une fois de plus que, tout au contraire, lire n’a de sens que celui qu’un enfant découvre, une lettre après l’autre, un mot après l’autre, une phrase après l’autre, une page après l’autre, à savoir le sens d’un nouvel accès au monde qui fait de la lecture un sésame, de lire un bonheur sans pareil, et de relire une expérience de plus…          

     

    °°°

    Victor Hugo sur la course au succès : « Nous vivons dans une société sombre. Réussir,voilà l’enseignement qui tombe goutte à goutte de la corruption en surplomb.

    « Soit dit en passant, c’est une chose assez hideuse que le succès. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Pour la foule, la réussite a presque le même profil que la suprématie. (…) De nos jours, une philosophie à peu près officielle est entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le service de son antichambre. Réussisez : théorie. Prospérité suppose capacité. Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe est vénéré. Naissez coiffé, tout est là. Ayez de la chance, vous aurez le reste ;soyez heureux, on vous croira grand. En dehors de cinq ou six exceptions immenses qui font l’éclat d’un siècle, l’admiration contemporaine n’est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier venu, cela ne gâte rien, pourvuqu’on soit le parvenu. Le vulgaire est un vieux Narcisse qui s’adore lui-mêmeet qui applaudit le vulgaire. Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse,Eschyle, Dante, Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d’emblée etpar acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. (…) »

     

    « Ils confondent, avec les constellations de l’abîme, les étoiles que font dans la vase molle du bourbier, les pattes des canards ».

  • Les courtisanes

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    S’il pleut la nuit sur le trottoir

    de la rue des Reflets,

    la femme aux yeux de chatte noire

    fait son plus bel effet...

     

    Elle a les ongles peints en bleu,

    ses lèvres entrouvertes

    ont le brillant carmin des feux

    de l’avenue déserte...

     

    On lui dirait l’air de couver

    un désir d’en finir,

    on la croit en train de pleurer,

    on suppose le pire...

     

    On ne voit pas l’arme qu’elle braque

    sur la blême rôdeuse

    qui dans l’ombre éclairée la traque

    en jalouse tueuse...

     

    Sors donc de là que je te crève !

    menace la fille de joie

    sous l’averse raillant sans trêve

    sa rivale aux abois...

     

    Peinture: Gustav Klimt.

     
  • Ceux qui se gênent

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    Celui qui a toujours l’air de s’excuser d’être là / Celle que résument sa jupe plissée et sa blouse ton sur ton / Ceux qui ne veulent pas déranger mais insistent à leur façon / Celui qui craint les timides en sa qualité d’officier du renseignement par ailleurs rompu aux ruses des faux modestes / Celle qui n’a jamais supporté l’imbécillité vulgaire d’un Patrick Sébastien sans le proclamer trop haut au bureau vu qu’elle n’a qu’un diplôme de sténo-dactylo / Ceux qui ont toujours trouvé que le sans-gêne des gens de télévision reflétait en somme la muflerie ambiante / Celui qu’amusent de moins en moins la stupidité et la vulgarité de la meute / Celle qui craint les hyènes médiatiques se précipitant sur elle chaque fois qu’elle change de rouge à lèvres / Ceux qui à l’instar de Chief Brenda Johnson fuient les estrades / Celui qui se sachant dépositaire d’un secret tâche d’en assurer la protection / Celle qui se cache pour souffrir / Ceux qui attentent à la pudeur de la lectrice et du lecteur de façon trop ostentatoire pour être remarquée en zone de muflerie généralisée / Celui qui est d’un pessimisme noir à son éveil avant que ses fenêtres ne hissent les couleurs / Celle qui apprécie le coucher de soleil sur les docks sans en fait pour autant un poème sur Facebook / Ceux qui dans la Vita Nova du jeune Dante ont appris ce qu’était le Dolce stil nuovo auquel ils n’adhèrent pas entièrement vu son tour un peu désincarné par les temps qui courent / Celle qui s’est toujours tenue à distance des jacteurs et des cafteuses qui lui en veulent pour cela même et jactent donc à son propos et caftent à l’avenant / Ceux qui arborent des chapeaux en sorte de rappeler à tout un chacun (et chacune) qu’ils sont écrivains / Celui qui rappelle à ses clients qu’il est d’abord écrivain mais c’est bien le chauffeur de taxi qui les conduit à l’aéroport / Celle qui déballe tout à la commissaire qui lui a ordonné d’accoucher / Ceux qu’une certaine réserve retient de montrer leur derrière sur les sites concernés / Celui que la chiennerie généralisée de la meute a conforté dans la discrétion de sa vie de chat / Celle qui est toujours restée décente comme le lui a enseigné sa mère militaire au doigt sur la couture / Ceux qui aiment bien revoir les Portraits de femme au travail d’Alain Cavalier dont l’aristocratie naturelle console de la vulgarité et de la stupidité gagnant tous les étages de la société / Ceux qui ont pressenti par intuition et ont vérifié par expérience que la quête effrénée du quart d’heure de célébrité ne relevait pas tant du besoin d’exister que de celui d’écraser / Celui qui prie à sa façon sans que le Seigneur ne lui en tienne rigueur vu qu’ils ont bon cœur tous les deux / Celle qui supplie le Bon Dieu de la rendre meilleure et de fait cela se remarque au bureau sauf les jours de congé / Ceux qui ne se gênent pas de se dire qu’ils s’aiment et d’ailleurs ça ne gêne personne tant qu’ils restent entre eux, etc.

    Peinture: Max à la poule, d'Albert Anker

  • Tchekhov, notre ami pour la vie

     
     
    Anton Tchekhov croqué par Frassetto.
    © Frassetto pour Le Temps
     

    Le nom de Tchekhov, tout auréolé de douce lumière grise cernée de noir, m’évoque moins la figure dominante d’un mentor que celle d’un frère humain que j’ose dire mon ami et qui m’est resté, à travers les années, aussi présent que mes plus proches, et cet ami est aussi le vôtre.

    C’est ainsi par l’émotion que je me suis attaché autant à l’œuvre qu’à la personne d’Anton Pavlovitch, et d’abord sous le signe d’une espèce de constellation affective et poétique née dans la grisaille d’une bibliothèque me rappelant aujourd’hui la poussière «orientale» de Taganrog, «ville sourde» où la fleur de ses jeunes années fut entachée par la brutalité de son père et la pauvreté.

     

    Je me revois ainsi dans le dédale fleurant l’odeur de papier sec et de colle blanche de cette bibliothèque lausannoise dite des Quartiers de l’Est, aux soins vigilants de dames en tablier gris dont l’une – la plus jeune, aux nattes relevées en couronne blonde, semblant elle-même un peu Russe avec ses beaux yeux vaguement tristes et ses pommettes saillantes – me dit un jour, comme en confidence, que je devrais lire La dame au petit chien

     

    Or je ne suis guère touché, à 16 ans, par la rencontre des deux amoureux sur le tard qu’évoque la nouvelle en question, mais l’atmosphère de celle-ci, la douceur lancinante des sentiments qu’elle module, le mélange de tristesse et de tendresse, de sensualité et de liberté, les odeurs et les saveurs brutes que j’y découvre me touchent au tréfonds, après quoi je lis L’envie de dormir et Volodia, je lis Le violon de Rothschild et j’entre alors, réellement, dans cet univers dur et pur de Tchekhov et, plus tard, dans la complicité des auteurs dits tchékhoviens pour la même attention extrême qu’ils portent à la vie ordinaire et aux gens, de Georges Haldas à Alice Rivaz et Jean Vuilleumier, de Raymond Carver à Alice Munro et Kathleen Mansfield ou à Cristina Campo, laquelle parle de notre ami Tchekhov comme personne: «Si une incomparable sympathie humaine s’exprime chez Tchekhov, écrit-elle dans Les impardonnables, son apparition n’est jamais aussi avenante et consolatrice que dans la sympathie du médecin: c’est-à-dire de celui qui laisse converger en lui des souffrances innombrables mais sans paroles superflues et «tout en sifflotant parfois d’un air distrait»; et l’on se rappelle alors que la première gloire populaire de Tchekhov tient à ses petits récits comiques, écrits «tout en sifflotant» non sans relancer la farce gogolienne de la dèche russe, et cela d’abord pour nourrir les siens à raison de cinq kopecks la ligne…»

    ***

    L’année de mes 20 ans, il fait en montagne un soleil éclatant, nous sommes là-haut de jeunes troufions à l’exercice, les 18 poches de ma tenue d’assaut contiennent deux ou trois exemplaires d’œuvres de mon ami Tchekhov, et là je raconte les récits d’Anton Pavlovitch à mon ami Hans le muletier alémanique, qui en comprend tout illico comme le peuple russe a tout de suite pigé et aimé Tchekhov.

    Je lui raconte l’histoire de la petite servante de 12 ans malmenée par ses maîtres, étouffant le nourrisson braillard qui l’empêche de dormir; je lui raconte le suicide du jeune Volodia humilié par sa mère volage et la femme qu’il désire secrètement; je lui raconte Rothschild le «youpin», auquel Iakov le rustre avare lègue son violon pour expier ses fautes avant de rendre l’âme; je lui raconte la vie tragique et drôle de la Russie et de la cité terrestre et il m’écoute, parfois les larmes aux yeux, entre deux éclats de rire.

     

    Puis je lui raconte la vie de Tchekhov. Le soutien de famille qui pallie dès ses 19 ans la faillite du père bigot et pas moins ivrogne que ses fils aînés; le courage insensé du jeune médecin déjà tuberculeux qui, pour témoigner contre l’injustice, se rend aux îles Sakhaline où il établit un rapport accablant sur les conditions de vie des déportés et de leurs familles; je raconte à mon moujik suisse les initiatives sociales du Russkoff qui minimise sa propre maladie et fait bâtir des écoles et un sanatorium pendant que les idéologues de tous bords palabrent dans le vide.

    ***

    Un an plus tard, ce sera Mai 68, et je me croirai quelque temps progressiste, mais l’esprit de Tchekhov, rétif aux illusions collectives et à la langue de bois, contribuera pour beaucoup à mon propre écart. Ange gardien ou mentor? Peu importe, mais les Conseils à un écrivain tirés de ses milliers de lettres m’auront bel et bien été un viatique jusqu’à maintenant.

    Quant à l’image d’un Tchekhov poète de l’évanescence et des illusions perdues, se complaisant dans une peinture douce-amère de la province russe de la fin du XIXe siècle, qui continue parfois de se perpétuer à travers le cliché du «doux rêveur», elle vole en éclats dès qu’on prend la mesure de son extraordinaire vitalité, de son humour et de sa compassion sur fond de fresque tragicomique, de son art qui ne ment jamais.

     

    «Comme tout esprit libre, écrit encore Cristina Campo, Tchekhov a les yeux grands ouverts, des yeux héroïquement attentifs. C’est cette présence totale – sans évasion et sans repos – qui donne à l’immense narration tchékhovienne son unité de représentation, voire de mystère, à travers d’innombrables péripéties.»

    Vladimir Volkoff, qui me disait un jour qu’un grand écrivain se reconnaît à ses portraits de femmes, voyait en Tchekhov un «maître de second rang». Hélas, le romancier Volkoff n’a jamais été fichu de camper un seul personnage féminin crédible, alors que le monde de Tchekhov est irradié par la présence des femmes, leur lumière et leurs souffrances. Et les enfants, et les douleurs, les bonheurs de tous – jusqu’aux chiens Quinine et Bromure…

    Enfin, les doctrinaires chrétiens, entre autres belles âmes, n’auront vu en lui qu’un positiviste froid ou un mécréant, mais il suffit de lire la nouvelle intitulée L’étudiant – d’ailleurs la préférée d’Anton Pavlovitch – pour voir où souffle l’esprit évangélique marqué au sceau du sacré, omniprésent dans son œuvre, de notre ami pour la vie…

     

    Profil

    Jean-Louis Kuffer

    Critique littéraire, journaliste, écrivain et essayiste, Jean-Louis Kuffer a travaillé pour différents titres de la presse romande et fut responsable durant de nombreuses années des pages Livres de «24 heures». Il a obtenu en 2007 le Prix de littérature de l’État de Vaud. On peut notamment le lire régulièrement sur son blog «Les carnets de JLK». 

    Jean-Louis Kuffer: «Et déjà j’étais parti sur ce tapis volant qu’est le livre»

    1947: Naissance à Lausanne

    1983: «Le pain de coucou» (L'Age d'Homme)

    1999:«Le sablier des étoiles» (Bernard Campiche)

    2006: «Les bonnes dame» (Bernard Campiche)

    2011: «L'enfant prodigue» (D'autre part)

    2012: «La fée valse» (L'Aire)

    2014: «L'échappée libre» (L'Age d'Homme)

    2018: «Les jardins suspendus. Lectures et rencontres 1968-2018» (Pierre Guillaume de Roux)

     

    (Cette page a paru dans l'édition du 23 mars 2019 du journal Le Temps).

  • Apprendre à parler à une pierre

     

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    Les étoiles, le soir,
    quand nous étions couchés
    sur la molle litière des prés verts et noirs,
    les étoiles filaient en éclairs
    dans les allées du temps passé
    tout à leur lente course;
    mais nos mémoires d’enfants
    perdraient bientôt le goût des sources.

    Un arbre là-haut dessiné,
    pour la première fois
    semblait nous murmurer:
    ce que tu vois te regarde...

    Seul lui et vous, rameaux:
    seuls dans le silence nombreux
    des grillons crépitant comme des diamants en feu,
    et devant la pierre, à genoux,
    tu priais qu’elle t’entende
    en attendant qu’elle te parle.

  • Chroniques de Chaminadour


    Marcel Jouhandeau pour le meilleur
    On ne pouvait imaginer plus belle et bonne façon d’arracher l’œuvre de Marcel Jouhandeau à son purgatoire, un quart de siècle après la mort de ce très grand écrivain (1888-1979), qu’en publiant, en un volume, l’essentiel de l’immense chronique qu’il a consacrée, sous la forme de récits, de contes et de nouvelles, à la ville de Guéret dont il est natif et qui lui a inspiré une fresque provinciale extraordinairement vivante et savoureuse, où défilent quantité de personnages inoubliables, sous le regard mobile des trois avatars de l’auteur lui-même, à savoir Théophile dont le récit de la jeunesse inaugure le cycle, Juste Binche qui figure le Jouhandeau jeune homme et Monsieur Godeau en son aura sulfureuse de mystique pas très orthodoxe.
    Pas loin du Jules Renard aux champs des Frères farouches, en beaucoup plus ample par son spectre d’observation, et proche aussi d’un Marcel Aymé peignant les familles franc-comtoises, le Marcel Jouhandeau de Chaminadour ajoute, à ces regards naturalistes de sceptiques peu portés sur la religion et ses dramaturgies, un sens du tragique et une passion des vices et des vertus qui le rapprocheraient plutôt des inépuisables curiosités proustiennes, dans un rapport tout différent au Temps il est vrai. Mais il y a du paysan chez Jouhandeau le fils du boucher, autant qu’il y a du prêtre manqué chez le fils de sa mère bien aimante et brave (leur correspondance tenue pendant trois décennies et une merveille qui fut illustrée au théâtre par Marcel Maréchal, notamment), de l’humaniste citant Augustin dans le texte et du sybarite très porté sur le péché de chair (on l’imagine se flageller voluptueusement en sortant du bordel de garçons de Madame Made où il fréquentait) jusque tard dans sa vieillesse, tiraillée entre les vacheries de la terrible Elise, son acariâtre épouse, l’éducation de Marc son fils adoptif, ses élans de perpétuel amoureux et ses téléphones particuliers à Dieu et (moins souvent) à son Fils…
    Le Jouhandeau de Chaminadour est le moins encombré de narcissisme et de démonstrations mystico-érotiques, qui lassent à la lecture des pléthoriques Journaliers et de maints autres livres où la confession tourne parfois à la complaisance en dépit de pages sublimes. Le Jouhandeau de Chaminadour est essentiellement conteur, moraliste « en situation », peintre de mœurs à la Saint-Simon de bourgade, chroniqueur aux ressources comiques rares en littérature française.
    La présentation des 1534 pages de ce formidable volume est le fait de Richard Millet, qui s’en acquitte en sept fortes pages enthousiastes (lesquelles ne font pas l’économie d’un bémol lié à l’antisémitisme de l’écrivain et à son malheureux voyage en Allemagne nazie en compagnie d’autre idiots utiles) dont il faut citer ceci : « Chaminadour, c’est la vie spectrale et irradiée, il y a cent ans, d’une grise petite ville peuplée d’artisans, de fonctionnaires et de ruraux. Chaminadour est un « arbre de visages ». Un bouquet d’âmes pures, un roncier d’âmes damnées, un foisonnement de faits et gestes cocasses ou tragiques, éclatants, infâmes, arrachés au secret, des esprits traqués jusque dans leur ténèbre, et des noms par dizaines, à eux seuls déclencheurs de vérités autant que de rêverie : des noms souvent extraordinaires, à eux seuls des personnages et dont l’importance faisait qu’un Balzac pouvait passer toute une journée à courir dans Paris afin d’en trouver un qui sonnât juste ».
    Quels noms alors ? Les Brinchanteau et les Pincengrain, Prudence Hautechaume et Tite-le-long, Monsieur et Madame Sarciret, Ximènès Malinjoude, les soeurs Eulalie et Barberine du Parricide imaginaire, Madeleine la taciturne du Journal du coiffeur, les Jéricho-Loreille enrichis par la guerre, j’en passe et de tant d’autres…
    Et ceci encore de Richard Millet qui célèbre « l’extraordinaire bonheur de lecture donné par cette œuvre : une phrase sèche, coupante, irisée, comme du verre qu’on brise au soleil, et dont l’éclat garde quelque chose de la nuit éternelle : une phrase classique tendue à l’extrême et néanmoins baroque, au sens où Ponge dit du classicisme qu’il est la corde la plus tendue du baroque; une écriture de la mesure dans l’excès et de l’excès dans l’apparente mesure, nourrie des classiques français autant que des mystiques chrétiens, de la littérature gréco-latine et de la Bible.
    « Lire Jouhandeau, c’est entrer dans un chemin d’orties et de lis ; c’est aller de l’enfer au ciel et inversement, sourire et prendre en pitié ceux qui passent ou meurent dans cette comédie en réduction. Cest aussi accepter que le traique et la vérité sur soi puissent être saisi par le rire (…), le rire étant ici moins de l’humour ou un surcroît de grotesque qu’une manière de rendre les créatures à leur humanité (…) ».

    Marcel Jouhandeau. Chaminadour. Edition établie par Antoine Jaccottet sous la direction de Richard Millet. Ce volume contient (1921-1961): La jeunesse de Théophile - Les Pincengrain - Les Térébinthe - Prudence Hautechaume - Ximénès Malinjoude - Le parricide imaginaire - Le journal du coiffeur - Tite-le-long - Binche-Ana - Chaminadour - Chaminadour II - Le saladier - L'arbre de visages - L'Oncle Henri - Les funérailles d'Adonis - Un monde (2e partie) Cocu, pendu et content (2e artie) - Descente aux enfers. Et encore: Vie et oeuvre, illustré de photographies et de pages des albums composés et légendés par Marcel Jouhandeau. Gallimard, collection Quarto, 1534p. 

  • Du bonheur d'être vivant sur le chemin de n'importe où...

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    À trente ans pile, sur les traces de Nicolas Bouvier auquel il rend un hommage explicite, Guillaume Gagnière signe son premier livre aux touches fines et justes, intitulé Les Toupies d’Indigo Street et retraçant un périple à valeur d’initiation parfois rude, entre Ceylan et l’île japonaise de Shikoku aux 88 temples. De quoi se libérer un instant du poids du monde…

     

    Il faisait l’autre matin un temps à se pendre et je trouvais le monde affreux, infâme le Président américain brandisant sa Bible comme une arme et méprisable la meute de ses larbins racistes; et j’avais beau savoir, le vivant tous les jours, que ce quart d’heure de noir absolu se dissiperait comme un brouillard dès que je me remettrais en chemin en souriant à mon ange gardien: l’image de ce pauvre George Floyd qu’un imbécile de flic haineux avait empêché de respirer m’accablait de tout le poids du monde quand une autre image de rien du tout, surgie d’un fin petit livre que je venais de traverser comme sur des pattes de colombe, m’est revenue et avec elle le chant du monde, l’image heureuse recyclée par un jeune homme de trente ans pile, du poète japonais de l’époque de Girolamo Frescobaldi, au nom de Bashô (1644-1694) et qui avait peint cet haïku sur le ciel de soie:«À un piment, ajoutez des ailes : une libellule rouge »…

    Un poème itinérant qui n’exclut ni cloques ni claques

    Un an après une année d’errance, Guillaume Gagnière accomplit à peu près le même travail d’orfèvre que celui de Nicolas Bouvier ciselant les phrases du Poisson-scorpion, au fil d’un récit visant à la simplicité et au naturel, jamais trop visiblement «voulu poétique», bien incarné mais sans graisse, qui rend scrupuleusement les changements de relief et de couleurs du décor évoqué par Bouvier avec les détails propres aux virée de sa génération, la troisième ou la quatrième après Blaise Cendrars et Charles-Albert Cingria, les périples d’Ella Maillart et des compères Bouvier et Vernet, le «trip» des routards partis pour Katmandou et plus ou moins échoués à Goa dont Lorenzo Pestelli, dans Le Long été, a laissé la trace la plus scintillante quant au verbe et la plus désenchantée quant à l’esprit, et jusqu’aux backpackers actuels. Ainsi, dans la foulée proche d’une Aude Seigne (née en 1985) et de ses Chroniques d’un Occident nomade, Guillaume Gagnière trouve-t-il aussitôt son ton, pimenté d’humour, et son rythme allant, ses formules propres et la juste distance d’une écriture ni jetée comme dans un carnet de notes brutes ni trop fioriturée.

    Cela commence par un Soliloque du corps marqué par une première crise d’urticaire, entre la Malaisie et la Thaïlande, et qui subira plus tard force cloques et autres claquages de muscles, jusqu’à «une sorte de lupus» au fil de marches de plus de mille kilomètres, sans parler d’un épisode de pénible yoga soumis aux contorsions du caméléon écartelé ou du chameau asthmatique, entre autres coups de blues et de déprimes qui rappellent aussi celles du cher Nicolas à Ceylan… Cependant le corps exultera aussi en sa juvénile ardeur, de parties de surf en étreintes passagères, etc.

    Le cycle bouddhiste du pèlerinage, avec un grain de sel…

    Sans la candeur plus ou moins naïve, voire parfois jobarde, des routards des années 60-70 découvrant les spiritualités orientales, le pèlerin Guillaume, après s’être efforcé de ne penser à rien dans un centre de méditation thaïlandais proche de Chiang Mai (épisode comique finissant par «ça me gratte, qu’est-ce que c’est… un moustique, merde, concentre-toi, NE PENSEPAS ! (…) Oh, une mésange ! »), s’impose bel et bien les rigueurs de la longue marche japonaise, qu’il distingue clairement des chemins de Compostelle: «Dans le bouddhisme, le nirvana n’est pas l’équivalent de notre paradis : c’est le grand rien, la fin de tout désir. Le circuit des 88 temples de Shikoku, un cercle, se distingue des pèlerinages chrétiens qui tracent une droite. On ne marche pas du point A au point B en remportant à l’arrivée un prix de tombola spirituelle, on parcourt un cycle, partant de A pour revenir à A, puis l’on remet son ticket en jeu, encore et encore, jusqu’à ce que le concept de but ou de récompense s’épuise de lui-même ».

    Or son livre reproduit pour ainsi dire le même tracé cyclique partant de la rue Indigo sri lankaise évoquée par Nicolas Bouvier, pour y revenir, non sans une pointe de mélancolie («la rue du récit, sa rue a sombré», avec une affectueuse lettre posthume du jeune homme à son modèle tutélaire. Rien pour autant de platement imitatif dans le récit du trentenaire, dont la poésie et la plasticité ont leur propre fraîcheur. Comme Bashô et Bouvier dans leur voyages respectifs, il multiplie ainsi les brèves notations, mais dans son langage à lui : « C’est alors qu’apparaissent les nuages, de larges masses d’un jaune de mégot froid », ou ceci : « Le soir, plat de curry en solitaire sous la Grande Ourse, les étoiles scintillent dans la casserole »…

    Parvenant au dernier des 88 temples, enfin, c’est avec un éclat de rire final qu’il fait ce constat : «Deux mois d’efforts sur plus de mille kilomètres, et à l’arrivée, un sommet baignant dans une épaisse purée de pois », ajoutant en sage mal rasé et puant sûrement le bouc: « Serait-ce un peu ça, le but : s’effacer à tel point que la notion de mort en devient naturelle ». Et pour dépasser toute morosité nihiliste : « Finalement c’est peut-être ça, le « secret » : des montées, des descentes, des remontées et tout en haut, un grand calme : l’ataraxie. J’avais presque oublié à quel point cela pouvait être simple et beau, d’être en vie »…

    Guillaume Gagnière, Les Toupies d’Indigo Street, Editions d’autre part, 2020. 110p.

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  • Figures de la convoitise

    73d7f2c5e85fa0426d1850be4dfd02c3--dante-alighieri-hugh-capet.jpgUne lecture de La Divine comédie (54)
     
    Purgatoire. Chant XX. Avares et prodigues. Exemples de pauvreté voulue. Hugues Capet et la famille de France. Cupides fameux. La montagne tremble…
     
    À la fin de ce chant poursuivant l’évocation du vice de convoitise que symbolise la «vieille louve» déjà rencontrée au début de la Commedia, Dante se retrouve «timide et pensif», avouant que seul il ne comprend rien de ce qu’il découvre, d’emblée frustré par la non-réponse de son interlocuteur précédent et confronté à un nouveau mystère.
    Le lecteur d’aujourd’hui ne peut que partager cette perplexité, mais à un autre niveau, surtout lié à ses connaissances limitées en matière de mythologie antique et de surabondantes références.
    Qui était Fabricius faisant vœu de pauvreté, Nicolas qui se montra prodigue envers trois jeunes filles, Midas et toutes celles et ceux, tirés de la mythologie ou de l’histoire biblique, qui défilent dans la cascade de ces vers dont chacun suppose une recherche particulière ?
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    A cette question, chacun répondra selon sa curiosité ou son besoin, mais l’on peut aussi en faire l’économie en suivant ici la version la plus limpide, et dénuée de notes, de René de Ceccaty, d’où l’on retient deux épisodes principaux : la rencontre d’Hugues Capet, fondateur de la dynastie française et qui déplore les excès de ses descendants, notamment Philippe le Bel et Charles de Valois, lors de conquêtes à la fois ruineuses et vaines – mais c’est évidemment le Florentin qui passe le message taxant notamment Philippe le bel de « nouveau Pilate » ; et d’autre part, le soudain tremblement qui secoue la montagne du Purgatoire, glaçant d’horreur notre pèlerin dont reprend bientôt le route sainte en attendant, dans le chant suivant, l’explication de la tellurique colère...

  • La sirène et le pape pleureur

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    Une lecture de La Divine comédie (53)
    Purgatoire. Chant XIX. Rêve de la sirène. Ange de la sollicitude. Âmes en pleurs de la 5e corniche. Un pontife contrit.
    Les surréalistes n’ont rien inventé en matière d’onirisme poétique, ni la science fiction contemporaine pour ce qui touche aux voyages à travers le temps. Sans remonter à Lucien de Samosate, qui pourrait bien être le premier des auteurs de SF, l’on trouve dans la Commedia de Dante une multitude de scènes et de situations qui rompent avec la plate logique et les conventions «réalistes», sans déroger pour autant à la plasticité poétique et aux harmonies verbales.
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    Un nouveau rêve de Dante, interrompant la marche des deux voyageurs sur les flancs du Purgatoire, se trouve ainsi marqué par l’apparition d’une femme bègue, aux mains difformes et pâle comme un cadavre, dont le chant de sirène touche cependant le poète, lequel apprend dans la foulée qu’Ulysse avant lui a été charmé de la même façon.
    Sur quoi surgit une « figure sainte » qui rompt, précisément, le charme captieux, alors que Virgile découvre le ventre puant de la séductrice, provoquant du même coup l’éveil soudain du dormeur.
    Trois fois que je te rappelle à l’ordre ! lui lance alors son guide impatient de repartir, bientôt relayé par un ange aux grandes ailes battantes qui indique aux compères la suite de l’itinéraire, non sans moduler l’évangélique couplet d’ «heureux ceux qui pleurent car ils seront consolés».
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    Puis une ombre apparaît à Dante sur la cinquième corniche où rampent les âmes en peine, qui s’identifie en la personne du pape Adrien V au bref règne de même pas deux mois, qui a pris conscience du «leurre» auquel il a cédé trop longtemps en s’attachant aux bien terrestres et en se montrant de la plus avérée avarice.
    De quoi pleurer ! Et Dante verserait bien quelques larmes de compassion en se rappelant probablement ses propres fautes , mais l’ombre pontificale le rabroue alors et l’enjoint de poursuivre son ascension tandis que lui-même, «pleure pour réfléchir» en attendant mieux…
     

  • L'amour et l'Occident

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    Une Lecture de La Divine Comédie (52)
     
    Chant XVIII. Quatrième corniche: les paresseux. Virgile explique la nature de l’Amour et ses rapports avec le libre arbitre. Les négligents. Dante s’endort et rêve.
     
     
    Lire la Commedia requiert autant d’attention que de distance amicalement ironique, me semble-t-il, et cette adhésion réservée s’accentue au fur et à mesure qu’on s’élève, au propre et au figuré, sur les roides pentes du Mont Purgatoire où les Grandes Questions pour un champion de vertu se succèdent.
    La question des questions est à présent celle de l’Amour, et ce sera finalement la seule importante avant et pendant le parcours paradisiaque, avec le défi permanent d’une plus juste et bonne définition de la chose.
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    Amour selon certains Grecs (Eros) où selon un certain christianisme (Agapé), ou quoi d’autre encore, alors que s’y mêle l’autre question qui fait débat, comme on dit, portant sur l’inné et l’acquis ?
    La forme même de la Commedia constitue déjà une réponse, avec sa structure ternaire qui va de la première exploration du tréfonds de l’abjection à la cime rêvée de la vertu sublime, au fil d’une ascèse ascensionnelle représentant en somme le djihâd chrétien dont le but final serait l’éternelle félicité.
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    Mais a-t-on vraiment envie du Paradis ? Et si je ne désirais « rien que la terre » si possible sans guerre, en beauté et en bonté ?
     
    C’est à cette autre question aussi que le lecteur est confronté dans ce chant à déchiffrer patiemment, en confrontant toutes ses traductions et commentaires, ou en se bornant à ce qu’on y trouve à première lecture en attendant de creuser, quitte à lire ou à relire parallèlement L’Amour et l’Occident de Denis de Rougemont où se trouve formulée clairement la distinction entre l’Eros grec et ses dérivés, l’amour courtois des troubadours et l’amour divin selon les Pères de l’Eglise, etc.
    Tout ça nous renvoyant ensuite aux conceptions de l’amour chez les indiens précolombiens, les bouddhistes plus ou moins zen ou les sectes évangélistes défendant la liberté de porter son arme sur soi dès le jardin d’enfants...
    Le libre arbitre est encore une autre question, et celle d’une âme originellement consciente du bien et du mal, sans parler de la prédestination selon le très calviniste Calvin.
    Et moi là-dedans, que cet alpinisme pseudo-divin fatigue un peu vu l’état de mes jarrets et ma paresse naturelle ? Eh bien moi, mon frère, je souris à la vision dantesque de ces essaims affolés, sur cette corniche du Purgatoire, qui se hâtent comme des puces sous l’aiguillon du repentir (ils ont tant tardé à faire le bien sur terre qu’ils se grouillent là-haut !) alors que la vue sur la mer, de ces vires, mériterait plutôt une halte de sereine contemplation...
     
    41KEAN0XN5L._SX280_BO1,204,203,200_.jpgDante. Purgatorio. Traduit par Jacqueline Bisset. La plus belle traduction (en version bilingue) du moment . GF. Flammarion, 2005.
    Unknown-1.jpegRené de Ceccaty. La Divine Comédie. Nouvelle traduction avec la seule version française en octosyllabes simplifiant la lecture et la rythmant remarquablement. Magnifique introduction du traducteur. Points Seuil, 2017,
    41O8hsNvRYL._SX328_BO1,204,203,200_.jpgFrancois Mégroz. Le Purgatoire. Traduction littérale dénuée de toute poésie mais très appréciable pour ses nombreux commentaires. L’Âge d’Homme, 1995.

  • De l'amour chez les taupes

     

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    Une lecture de La Divine Comédie (51)

    Purgatoire. Chant XVII. De la troisième à la quatrième corniche. Visions de colère punie. L'ange de la douceur. Virgile expose la théorie de l'amour. Apparition des négligents. Dante s'endort.

    Sortant du brouillard comme d’un rêve confus - ce moment de l’éveil conscient sera repris souvent et culminera à la fin du Paradis -, Dante nous prend à témoin d’une façon joliment familière que René de Ceccaty traduit avec la limpidité requise :


    « Il t’en souvient, lecteur, perdu
    Dans les Alpes embrumées, comme
    Une taupe, tu voyais peu »...


    Et d’enchaîner sur les pouvoirs de l’imagination, à la fois soutien du « désir de savoir » et possible leurre, comme la recherche de la vérité ou la quête d’amour à tout moment sont menacées par de faux-semblants.
    Cette nouvelle étape de l’escalade du Purgatoire (« c’est par ici qu’on monte ! » a lancé une voix cinglante) sera marquée par un premier aperçu de ce qu’est l’Amour, mobile supérieur de toute la Commedia, dont les obstacle à son rayonnement sont détaillés par le bon guide, lequel pointe « le manquement à l’amour du bien par paresse » et les « rames molles » qui participent déjà du mal.

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    Dans la pénétrante introduction précédant sa traduction (87 pages d’une immense érudition et d’une lecture cependant aisée), René de Ceccaty explique la difficulté quasi inextricable de rendre tout ce qui est signifié par le poème original (aussi obscur en certains points pour les innombrables interprètes italiens qui en ont fait autant de cheveux blancs), soulignant à proportion l’étonnante et gracieuse évidence de sa part lumineuse et bien claire - même aux yeux des taupes (ou semi-taupes) que nous sommes.
    En l’occurrence, ce que dit Virgile, qu’on pourrait dire un saint laïc pré-chrétien, des trois obstacle majeurs à l’amour selon l’esprit divin, saisit ainsi par sa simplicité évangélique, si l’on peut dire, en décrivant le mal qu’on veut « pour autrui » en ces termes:

    "Quand on veut supprimer autrui

    Par arrogance et seulement,

    Et l'abaisser pour exceller.

     

    Quand on craint de perdre pouvoir,

    Grâce, honneur, gloire devant l'autre,

    On lui souhaite le contraire.

     

    Enfin quand on est ulcéré

    D'être insulté, pour se venger

    On fomente le mal d'autrui"...

     

    Or l’aperçu reste partiel, limité à ce lieu ou l’on purge mollesse, et bien d’autres réponses seront appelées ensuite par autant de questions auxquelles le lecteur autant que Dante seront confrontés non sans avertissement octosyllabique de l'excellent Virgile: "Tu dois, toi-même, les trouver »...

    Dante. Le Purgatoire. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. GF Flammarion, 374p. 2005.

    René de Ceccaty. La Divine Comédie, nouvelle traduction. Points Seuil, 690p. 2017.

  • Un sage dans le brouillard

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    Une lecture de La Divine Comédie (50)

    Chant XVI. Dans la fumée des coléreux. Marc le Lombard. Explication du libre arbitre. Les causes de la corruption. (Lundi de Pâques, vers 5 heures de l'après-midi).

    La scène est saisissante, une fois de plus, des poètes escaladant la montagne du Purgatoire de corniche en corniche, soudain plongés dans une purée de pois à couper au couteau dans laquelle ils n’entendent d’abord qu’un lointain chœur chantant l’Agnus dei, avant que ne se distingue la voix d’une ombre que Dante, à la demande de Virgile, interpelle pour lui demander qui elle (ou plutôt il) est et par où l’on continue de monter.
    Ainsi que l’écrit la romancière Elsa Morante, citée par René de Ceccaty au début de sa nouvelle traduction de la Commedia, le chef-d’œuvre de Dante est d’un réalisme que « seuls les crétins » pourraient méconnaître, et c’est, de fait, par la foison de détails parfois hyperréalistes que le poète nous scotche en nous faisant passer sur moult obscurités de savoir ou de formulation que cette nouvelle traduction de Ceccaty, soit dit en passant, éclaircit et simplifie à sa façon par ses solutions limpides et élégantes que module le choix à fines ellipses de l’octosyllabe distribué en tercets - il faudra y revenir au fil de la grimpe...

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    Dans l’immédiat, la scène frise le surréalisme, qui voit ces nobles messieurs faire connaissance sans se voir dans l’épais brouillard, ou Marco le Lombard développe un très sage discours sur le libre arbitre et le tour détestable de la gouvernance des papes confondant le pouvoir spirituel et la domination par la force.

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    Lorsque Dante demande, à ce Lombard plein de sagesse, quelle funeste volonté dirige les puissants invoquant le ciel pour se justifier, son interlocuteur lui répond - dans le droit fil de la doctrine du libre arbitre qui responsabilise chaque individu - que si le monde va à sa perte, c’est aux hommes seuls qu’incombe la faute, à commencer par ceux qui devraient montrer l’exemple dans l’observance de lois conçues pour canaliser les vices ou les délires de tout un chacun.
    Octosyllabes à l’appui:


    « Les lois sont là. Qui les applique ?
    Personne. car le pape en place
    Peut ruminer, mais marche mal ».


    Et d’illustrer à sa façon la théorie politique de Dante lui-même - notamment dans son Banquet -, en rappelant que l’équilibre atteint par Rome avec « deux soleils pour deux voies » l’une de Dieu et l’autre du monde, a été rompu en unissant le glaive et la croix lors même que « la force n’est pas ce qui aide les hommes ».
    Pas plus actuel que ce discours de l’invisible interlocuteur qui rappelle que « valeur et courtoisie » ont régné alors que « maintenant les brigands peuvent passer »...
    Tout cela dit « dans le noir » figurant ô combien les ténèbres du monde, alors qu’une lumière angélique pointe à la fin de l’entretien, qui incite l’ombre du Lombard à se dérober soudain par humilité...

    Dante, La Divine comédie, nouvelle traduction de René de Ceccaty. Points Seuil, 690p. 2017.

  • Allegro furioso poi dolcissimo

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    Une lecture de La Divine Comédie (49)
    Purgatoire, Chant XV. Deuxième corniche : envie. Troisième corniche : colère.
     
    Que l'évocation des envieux et des coléreux se fasse sous le signe de la joie n'a rien que de (sur) naturel dans un processus d'ascension à la fois matérielle et spirituelle que le verbe du poète, mêlant à tout moment éléments concrets et visions transfigurées, module en douceur implacable - si l'on ose l'oxymore...
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    Ainsi Dante se plaît-il à indiquer un décalage horaire entre l'instant qu'il vit, passant de la deuxième à la troisième corniche du Purgatoire, montant donc du site des envieux à celui des colériques, et la minute inscrite au même moment sur les horloges de Jérusalem, du Vatican ou du lecteur en train de lire la Commedia au XXIe siècle...
    Les dernières nouvelles qui nous parviennent, en ce mardi de Pâques 2017, au 15e étage du Marriott de San Diego, latitude d'Alger sous le règne d'un monstre de cynisme cupide au prénom de canard de bande dessinée, laissent à penser que l'humaine créature n'a guère progressé depuis le lundi de Pâques de l'an 1300.
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    De la même façon, subitement éclairé par la lumière d'un ange “à la voix joyeuse", Dante ne fait que reprendre l'enseignement des Béatitudes évangéliques détaillées par l'apôtre, alors que Virgile lui rappelle pour sa part que la seule passion vouée aux biens matériels divise les hommes, obstruant la voie qui "court vers l'amour", etc.
    Paroles lénifiantes que ces incitations à plus de mansuétude et de généreuse miséricorde au milieu des enragés de toute sorte ? Le conclure ne serait pas voir que Dante, en donnant trois exemples de douceur (de la vierge Marie, du Grec Pisistrate et du pauvre Etienne lapidé par la foule de Jérusalem) opposée à la mauvaise rage de notre drôle d'espèce qu'il sait en lui aussi, et en chacun de nous - sans parler des fureurs d’enfant pourri-gâté de l'actuel Président américain - inscrit bel et bien l’utopie christique dans la réalité de notre expérience vécue.
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    Comme la lecture de Shakespeare, quoique en plus dogmatique, la lecture de Dante reste ainsi un inépuisable creuset d'observations et de réflexions à transposer dans notre vie, et voici l'aube se lever sur le Pacifique...
     
     
    Peintures: William Blake et Salvador Dali.

  • Mani pulite 1300

     

    images-9.jpegUne lecture de La Divine comédie (48)

    Le Purgatoire, Chant XIV.

    Les envieux. Guido del Duca et Rinieri d’Calboli. Corruption du val d’Arno et de la Romagne. Exemple d’envie punie. Avertissement de Virgile.

    (Lundi de Pâques, vers 3 heures de l’après-midi).

    Les inflexions dramatiques sont inégales, dans le parcours de la Commedia, mais voici que, le long de la deuxième corniche où les envieux se battent les flancs, le récit se fait pour ainsi dire théâtral, avec le dialogue plein de relief de deux anciens ennemis, un Guelfe et un Gibelin, réunis ici par leur vice partagé et ses composantes sociales et politiques, alliant jalousie et concupiscence, convoitise et corruption.

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    L’échange à trois voix s’amorce assez bizarrement, après que Dante s’est identifié, à la demande des deux ombres qu’il a approchées, semblant venir des bords d’un certain ruisseau, avec l’air de ne pas oser prononcer le nom de l’Arno, comme si celui-ci était maudit. 

     

    Or l’un des deux pénitents, du nom de Guido del Duca, de Ravenne, ancien juge de la Romagne, explique alors en quoi le val d’Arno, et la Romagne, ou plus exactement leurs habitants, méritent en effet d’être décriés comme autant de porcs et, en suivant l’aval du ruisseau, de roquets «plus hargneuxqu’il n’en ont la force », auxquels en dessous, « de chute en chute » et tandis que l’eau « s’enfle », succèdent  renards pleins de ruse et loups féroces.

    Pourtant, et ce repentir explique sa présence en ce lieu, le contempteur s’accuse lui-même avec véhémence :

     

    "Mon sang fut si enflammé d’envie

    que si j’avais vu quelqu’un se réjouir,

    tu m’aurais vu devenir tout pâle.

    Je moissonne la paille de ce que j’ai semé ;

    O race humaine, pourquoi mets-tu ton cœur

    Là d’où tout compagnon doit être exclu ? »

    Après quoi suit une nouvelle litanie saisissante, évoquant tous les nobles d’antan, les bons chevaliers « qui nous donnaient amour et courtoisie », enfin tout un âge d’or passé dont on voit bien que Dante regrette lui-même la disparition, remplacé par des « cœurs qui se sont faits si méchants » sous l’effet de l’envie et de la corruption.

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    Le lecteur contemporain pourrait alors penser, non sans malice plus ou moins opportune, que rien n’a tellement changé sous le ciel d’Italie, et notamment s’il a le loisir, ces jours, de suivre les épisodes de la nouvelle série italienne de Stefano Accorsi, intitulée 1992 et détaillant les menées des affairistes et autres politiciens milanais corrompus, tous partis confondus ou presque, qui firent l’objet de la vaste opération Mani pulite, mains propres…

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    La Toscane de 1300 n’est pas, tant s’en faut, comparable à la capitale lombarde de la fin du XXe siècle, et le rêve de Dante de rétablir « amour et courtoisie » sous l’autorité d’un Empereur juste et bon, au dam des fripouilles pontificales de son temps, restera toujours lettre morte, alors que, plus que jamais, l'envie et la corruption prospèrent.

    Cependant on relèvera dans la foulé, avec Giovanni Papini, que les personnages de la Commedia, même passés de l’autre côté des eaux sombres, restent furieusement vivants…

    Or la vie brasse, aussi bien, les pires penchants de notre engeance, autant que ses aspirations à s’élever, comme Virgile ne manque pas d’ailleurs, à tout coup, de le rappeler à Dante que ses curiosités politiques et tout humaines ne cessent de « freiner à la montée »…

    793703_2898203.jpgDante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    1359200_4604827.jpgÀ consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

  • Coeurs de pierre, yeux cousus

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    Une lecture de La Divine comédie (47)

    Le Purgatoire, Chant XIII.

    Deuxième corniche : les envieux. Invocation de Virgile au soleil. Exemples de charité criés par des voix mystérieuses. Sapia de Sienne. Confession de Dante

    (Lundi de Pâques, vers 1 heure de l’après-midi)

     

    Allégé du poids du P de l’orgueil (premier péché cardinal effacé par l’ange de service), Dante accède, avec son mentor, à la deuxième corniche cette fois pure de toute inscription ou représentation explicative, juste éclairée par l’astre solaire.

    Or la vision a giorno n’en est pas moins inquiétante par ce qu’elle révèle, sous l’espèce de pénitents agglutinés en triste troupe dont les manteaux et les visages se confondent à la pierre dure et grise.

    Tels sont les envieux dont les litanies invoquent la bénédiction des saints et compagnie, alors que Dante constate, pour sa part, ce détail affreux : à savoir qu’ils ont les yeux cousus !

    On l’a vu et revu en enfer : Dante a le génie du contrapasso, à savoir : la concrétisation d’une peine compensatoire proportionnée à la peine commise. Ainsi pourrait-on dire que l’envie, la jalousie ou la concupiscence ont aveuglé, sur terre, ceux-là qui aspirent maintenant à se purifier de ce mauvais penchant...

    Si, comme il le soulignera d’ailleurs explicitement, Dante se trouve moins personnellement concerné par l’envie que par l’orgueil, l’on ne peut pas dire que le premier exemple d’envieux, ou plus exactement d’envieuse, qu’il donne ici soit vraiment significatif.

    Plus exactement, l’apparition et le récit de la Siennoise Sapia, qui s’est réjouie de voir ses concitoyens défaits par les Florentins lors d’une bataille, relève de ce qu’on pourrait dire la Schadenfreude, ou plaisir de voir souffrir autrui.

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    Mais le chant suivant développera ce thème de l’envie, en lequel le penseur allemand Peter Sloterdijk voit l’un des maux les plus ravageurs de notre époque, se manifestant par le démon de la comparaison.

    Je l’ai vu à la télé : il me le faut ! Celui-ci est plus riche que moi, celle-là est plus belle, faisons tout pour leur ressembler, etc.

    Où l’envie, de fait, nous aveugle et nous empêche de voir la multiplicité du réel, nous transforme en automates concurrents et nous font sombrer dans l’indifférenciation, la cupidité larvée et l’inassouvissement morose.  

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    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

  • Repentir mode d'emploi

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    Une lecture de La Divine comédie (46)
    Le Purgatoire, Chant XII.
    Exemples d'orgueil figurés sur le sol. L'ange de l'humilité. Montée à la deuxième corniche.
    (Lundi de Pâques, de 11 heures du matin jusqu'à l'après-midi)

    Le front bas,remâchant son propre orgueil coupable, traînant la patte, Dante se fait remettre à l’ordre par Virgile qui lui rappelle que ce n’est pas en se battant les flancs qu’il va progresser vers la deuxième corniche des envieux, et pourtant c’est bel et bien en regardant devant lui,sur le sol couvert d’inscriptions comme sur la dalle d’une tombe, que le poète va devoir, encore, se remémorer moult exemples d’orgueilleux tirés de l’Antiquité; or passons sur le détail wikipédant…

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    En mon adolescence de petit protestant, au double sens du terme, l’excellent pasteur de notre quartier des hauts de Lausanne, revenu en ces lieux des banlieues de Marseille – où il était plus proche des prêtres-ouvriers cathos que de nos prêchi-prêcheurs calvinistes moralisants -, me répondit, lorsque je l’interrogeai sur ce qui distingue l’orgueil de la vanité, que le premier désigne la vanité quand « il y a de quoi » tandis que la seconde est un orgueil déplacé vu qu’il n’y a pas « de quoi »…

    8118389.jpgDante place les orgueilleux, au nombre desquels il se compte, sur la première corniche du Purgatoire, mais ce qui compte le plus, en ce douzième chant, n’est pas tant la nomenclature de ceux qui se sont pris pour des géants, des demi-dieux ou des contrefaçons du Très-Haut, tel Nemrod dont le nom est lié à l’érection de la tour de Babel, mais, Virgile y insiste : la façon de prendre conscience de ce péché (cela s’appelle consapevolezza dans le glossaire dantesque), d’en mieux distinguer les contours (à grand renfort d’exemples sculptés ou gravés) et de s’en repentir tout en invoquant la grâce céleste et en psalmodiant des hymnes, ici inspirés par la Béatitude Heureux les humbles, etc.

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    La puissance« réaliste » du poème est souvent impressionnante, qui s’exprime par le détail, notamment lorsque Dante affirme qu’il voit ceci ou qu’il voit cela: ça ne se discute pas, c’est là, c’est du donné et du vécu, après quoi le salut viendra – ou pas.

    D'ailleurs une angélique créature en 3D, apparue en ces lieux, vient d’ouvrir « les bras et les ailes » en désignant la marche à suivre :

    « Venez : ici les marches sont tout près,
    et désormais on y monte aisément.
    Rares sont ceux qui viennent à cette invitation :
    Ô race humaine, née pour voler au ciel,
    Pourquoi tombes-tu ainsi au moindre vent ? ».

    Et voilà qu’en effet notre Dante, orgueilleux dûment repenti, se sent plus léger, avant de s’apercevoir, ô miracle miraculeux, de la raison de son allègement de créature « née pour voler au ciel » :

    « Avec les doigts de la main droite
    je ne trouvai plus que six des lettres
    gravées sur mon front par l’ange aux clefs :
    en observant ceci, mon guide sourit ».

    Eh mais, tout cela n’est-il pas un peu téléphoné ?

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    Virgile, tantôt, sera renvoyé d’où il vient, n’ayant pas droit au show sommital des anges et autres bienheureux agitant leurs palmes dorées dans la forêt paradisiaque, mais il a suffi en somme à Dante de se la jouer belle âme repentie, pour effacer l’initiale d’un de ses péchés et se trouver, du coup, délivré de la pesanteur.

    Mon cher pasteur V*** aurait-il souri comme Virgile, conscient comme celui-ci du fait qu’un huguenot, pas plus qu’un païen, ne saurait passer la douane du Purgatoire ?

    Sûrement oui: il aurait souri en homme sage, sous sa moustache à la Brassens, avec l’air qu’il prenait devant ceux qui se la jouaient élus autoproclamés: « Tu m’en diras tant, bonhomme »...

    DivCo.jpgDante. Le Purgatoire.Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.
    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

  • Vanité des vanités

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    Une lecture de la Divine Comédie (45)

    Le Purgatoire. Chant XI.

    Le Pater Noster des orgueilleux. Omberto Aldobrandeschi. Odersi da Gubbio. Provenzan Salvani.

    (Lundi de Pâques, entre 10 heures et 11 heures du matin).

    L’orgueil, ou plus largement ce que les Grecs appelaient l’hybris, portant les individus ou les nations, et plus encore les empires, à céder à la violence de leurs passions égoïstes, au défi de toute modération et de tout équilibre, se trouve visé par Dante (qui en savait lui-même quelque chose !) sur cette première corniche du Purgatoire où l’on aura l’occasion de voir ce qui distingue un poète d’un prêcheur.

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    Dès les sept premières terzine de ce onzième Chant, le poète ne craint pas, en effet ,  de se faire prédicateur en réécrivant, à sa façon, le Pater Noster, ici psalmodié par une troupe d’ombres au front bas dont il est précisé que ce n’est pas pour elles qu’elles prient mais « pour ceux qui sont restés en arrière »…

    Ceci dit, les retouches de Dante au Pater Noster sont à la fois d’un poète et d’un métaphysicien de l’amour cosmique, qui fera de celui-ci (Next stop Paradise) le Premier Mobile mystique de l’Univers, rayonnant d’effets angéliques divers.

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    Or on relèvera que si les ombres du Purgatoire, déjà promises au salut, prient pour nous autres pauvres mortels, un retournement saisissant fait dire aussi au poète qu’il nous incombe de prier pour elles, si tant est que notre « vouloir » ait « bonne racine », car :

    « Ben si de’ loro atar lavar le note

    che portra quinci, si che, mondi e lievi,

    possano uscir a le stelle ruote ». 

    Ce qui donne en français dans le texte :

    « Il faut les aider à laver les taches

    qu’ils portèrent ici, pour que, purs et légers,

    ils puissent monter aux sphères étoilées ».

    Oraisons montantes, cantilènes descendues du ciel, pieuses paroles transitant entre vifs et défunts : tout cela fait un concert aux harmoniques incessamment édifiantes,  mais il y a mieux : Dante raconte des histoires.

    images-3.jpegLa Commedia nous tomberait des mains si elle n’était qu’éminent catéchisme, de même que les fresques contemporaines de Giotto seraient-elles chaulées d’oubli depuis longtemps si elles n’avaient cristallisé que de grises injonctions dogmatiques.

    2783_scrovegni.jpgfrancoiscimabue.jpgCependant trois personnages vont apparaître, contemporains de Dante ( pratiquant une fois de plus le name dropping) qui seront, pour le poète, l’occasion double de signaler le caractère éminemment fugace et futile de tout hybris en matière politique et de toute vanité en matière artistique; et de citer la grandeur de Giotto qui surclasse  celle de Cimabue ; de même qu’en poésie la gloire de Guido Cavalcanti éclipse celle de Guido Guinizelli, tout initiateur du dolce stil nuovo que fût celui-ci. Cinq siècles et demi avant La Foire aux vanités de Thackeray...


    On lit ainsi ces trois tercets sans âge, qui évoquent la sagesse relativiste d’un Montaigne autant que les vers de L’Ecclésiaste:

     

    « La rumeur mondaine n’est pas autre chose qu’un souffle

    de vent qui vient tantôt d’ici et tantôt de là,

    et qui change de nom quand il change de direction.

     

    Seras-tu plus célèbre, en te séparant

    d’une chair déjà vieillie, que si tu étais mort

    Avant d’avoir cessé de dire « pappo e l’ dindi »

     

    Quand mille ans auront passé ? et cette durée

    est plus courte en face de l’éternité qu’un battement decisl

    Par rapport à la sphère qui tourne le plus lentement dansle ciel ».

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    Une fois de plus, en outre,il y a du chroniqueur d’époque chez Dante, qui cite nommément des personnages qu’il a connus de près ou de loin, tel Omberto Aldobrandesco le gibelin tué par les Siennois, qui dit lui-même avoir été arrogant et méprisant de « tous les hommes », Oderisi de Gubbio l’enlumineur admiré par son contemporain poète, ou Provenzano Salvani, chef gibelin qui reconnaît avoir eu « la présomption de soumettre Sienne tout entière à son autorité », et qui a droit cependant au Purgatoire après s’être montré généreux envers l’un de ses amis pour le délivrer des geôles de Charles d’Anjou. 

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    Comme Montaigne le fera dans ses Essais deux siècles plus tard en se référant sans cesse à des situations humaines vécues – qu’elles soient tirées des auteurs de l’Antiquité ou de faits divers contemporains -, Dante truffe son poème d’allusions à des personnages incarnant tel ou tel vice– en l’occurrence l’orgueil ou la vanité –, et qui mêlent accusations et circonstances atténuantes comme s’il était lui-même le Juge Suprême. 

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    On peut discuter, évidemment, de la structure verticale et de la dynamique ascensionnelle du Purgatoire, comme si c’était un archétype universel, alors qu’il s’agit d’une représentation médiévale de l’Occident catholique romain à son pinacle, mais là encore l’invention poétique brise les « formats », comme chez les peintres dont l’idéologie chrétienne se trouve débordée par leur génie parfois peu catholique…

     

    Dante. Le Purgatoire.Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

  • L'éphèbe et la sainte

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    Une lecture de La Divine Comédie (43)

    Le Purgatoire, Chant IX.
    Dante s’endort et rêve. Réveil près de la porte du Purgatoire. L’ange portier. Ouverture de la porte
    (Nuit du dimanche au lundi de Pâques, 11 avril 1300)

    Le neuvième chant du Purgatoire, après un début d’ascension assez physique, est marqué par un rêve mythologico-féerique digne d’inspirer un peintre mystico-psychédélique à la William Blake ou, quelques étages en dessous, un Salvador Dali, dont les illustrations de la Commedia sont assez mollement liquéfiées au demeurant.

    Mais le chant débute par un vrai galimatias, en tout cas à nos oreilles contemporaines.
    En voici la traduction française :

    « La concubine de l’antique Titon
    blanchissait déjà au balcon d’Orient
    en sortant des bras de son doux ami ;
    son front resplendissait de gemmes,
    formant la figure de l’animal froid
    qui frappe l’homme avec sa queue ;
    et la nuit, au lieu oùnous étions,
    avait fait deux pas dans sa montée,
    et baissait déjà son aile pour le troisième ;
    lorsque, chargé encore du fardeau d’Adam,
    vaincu par le sommeil, je m’inclinai sur l’herbe,
    où nous étions assistous les cinq. »

    On imagine l’éberluement perplexe de la collégienne romaine ou du lycéen florentin tombant sur ces vers alambiqués signifiant que, bon,la nuit est tombée « en montant » et que Dante va monter en « tombant » dans un rêve…

    John Cowper Powys a raison, une fois de plus, en soulignant que la Commedia date à divers égards, à la fois par son contenu dogmatique et par ses multiples références à la mythologie gréco-romaine.

    Et pourtant la poésie,musicalité et splendides images à l’appui, sauve la mise de chaque Cantica, indépendamment de son sens moral ou théologique.

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    En l’occurrence, le rêve, qui fait l’esprit « presque devin dans ses visions », acquiert un surcroît paradoxal de présence en combinant la figure d’un aigle à plumes d’or, d’essence résolument chrétienne, et celle du jeune Ganymède, bel éphèbe de souche grecque « ravi au consistoire des dieux » par Zeus, dont l’apparition onirique coïncide, en temps réel, avec le passage subreptice de Lucie, sainte spécialement affectée à la protection de Dante, dont Virgile lui explique l’intervention quand il se réveille.

    Compliqué tout ça, giovanotti ? Pas plus que le méli-mélo New Age de vos séries merveilleuses flirtant avec le fantastique !

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    Et la suite va se corser encore, presque jusqu’au kitsch, avec l’apparition de l’ange portier aux pieds sacrés posés sur la troisième marche de l’escalier accédant à la« porte sainte ».

    ob_393d6615978fe254e6e8d46d13963ba9_dsc-0499.JPGEn cas de film, l’on appréciera le contraste de couleurs destrois marches : la première de marbre blanc (lisse comme un miroir révélant au voyageur ce qu’il est tel qu’il est), la deuxième de pierre noire raboteuse (comme une âme nécessitant un bon récurage) et la troisième de porphyre enflammé « pareil au sang qui jaillit d’une veine », symbolisant pour les uns le feu ou la charité, pour les autres l’Empire dont la mission est, selon Dante, de rétablir (hum) la justice et la paix dans le monde.

    Là encore : génie du détail caractérisant la poésie de Dante, qui voit ensuite son front marqué de sept P par l’épée de feu de l’ange lui recommandant comiquement, prévenant infirmier : «Souviens-toi de laver, quand tu seras dedans, ces plaies »…

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    Or ces sept P, il faut le préciser à l’attention de la collégienne milanaise ou du lycéen napolitain, représentent les sept Péchés capitaux qu’il incombera à Dante d’effacer successivement en franchissant les sept corniches du Purgatoire…

    41KEAN0XN5L._SX280_BO1,204,203,200_.jpgDante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, Le Purgatoire, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

     

  • Deux anges passent

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    Une lecture de La Divine Comédie (42)

    Le Purgatoire, Chant VIII.

    Arrivée des anges. Nino Visconti. Les trois étoiles. Le serpent mis en fuite. Corrado Malaspina

    (Dimanche de Pâques, vers 7 heures et demie du soir)

     

    L’actuelle superstition scientiste accorde plus de crédit aux sciences dites dures qu’au doux savoir, mais l’angéologie est reconnue par l’Abbaye de Thélème et c’est ce qui compte.

    Le penchant naturel (la Bête) de l’homme (et de la femme quand elle se laisse aller) tend le plus souvent vers le bas, aux ordres de son cerveau reptilien, tandis qu’un élan contraire surnaturel le fait lever les yeux vers la cime accueillant le premier soleil ( c’était tôt l’aube au pied des Aiguilles dorées, un dimanche matin de nos vingt ans) ou les derniers rayons du crépuscule en ce huitième chant du Purgatoire.

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    Toute la foule qu’il y a là, autour de Dante et de ses collègues poètes Virgile et Sordel, lève ainsi les yeux en cette fin de dimanche de Pâques de l’an 1300, et pour répond en envoyant deux de ses émissaires ailés, une fois le ciel, aux regards ardents et aux hymnes, porteurs d’épées de feu et tout nimbés de vert espérance.

    Ainsi Dante les décrit-il plus précisément:

    « Verdi come fogliette pur mo nate

    erano in veste, che da verdi penne

    percosse traen dietro e ventilate ».

     

    Autrement dit :

    « Vertes comme des feuilles nouvelles nées

    étaient leurs robes, que battaient les plumes vertes

    flottant derrière eux, agitées par le vent ».

     

    La poésie de Dante ne se réduit pas du tout à l’apocalyptique représentation que scelle le plus souvent l’expression « dantesque », comme le montrent, et de plus en plus en ces lieux de purification, tant d’images d’une infinie délicatesse et surfine harmonie, en contraste absolu avec le chaos vaseux ou visqueux dans lequel rampe le sempiternel serpent.

    Lequel surgira d’ailleurs tout à l’heure là-bas, que le défunt poète Sordel désignera à Dante en ces termes : « vois là notre adversaire », identifiant ce même serpent « qui donna à Eve le fruit amer »…

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    Et le voici rampant :

     

    « Tra l’erbe e’fior venia la mala striscia,

    volgendo ad ora ad or la testa, e ‘l dosso

    leccando come bestia che si liscia ».

     

    Autrement dit :

    « Entre l’herbe et les fleurs venait l’affreux reptile,

    tournant de temps en temps la tête et se léchant

    le dos, comme une bête qui se lisse ».

     

    Mais les anges apparus auparavant ne sont pas là que pour la photo : les voilà qui, tels des « éperviers » fondent comme l’éclair sur le suppôt de Satan…

    Plasticité remarquable de la scène !

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    Ainsi la Commedia nous tient-elle et nous retient-elle, si l’on ose dire, par les deux bouts de la griffe et de l’aile.

    Ainsi de ce souvenir, ce dimanche-là, dans la paroi des Aiguilles dorées où la lumière descendait tandis que nous montions, lorsque mon ami R*** dérocha soudain, et tout aurait pu finir comme ça : mais non, je ne sais quel ange le retint je ne sais comment de ce côté de la vie alors qu’à quelques dizaines de mètres de là, sur une voie parallèle, le guide et chanoine René M ***, qui avait tout vu de la scène, restait encore figé, saisi, pantois, aussi vert que son compagnon à lui et que les deux saints volatiles de la Commedia

    Je n’invente rien: mon rapport a été déposé aux archives angéologiques du canton du Valais…

     

    Dante Alighieri, Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

     

     

     

     

  • Salut je t'ai vu

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    Une lecture de La Divine Comédie (41)

    Le Purgatoire, Chant VII. Dialogue de Virgile et de Sordel. La loi de la montée au Purgatoire. La vallée fleurie. Quelques princes négligents.

    (Dimanche de Pâques, de 3 heures de l’après-midi à 7heures du soir)

    Les ombres pullulent au pied de la roide pente aux épreuves ; ce n’est pas tout à fait l’émeute, mais une houle de foule à tourbillons sur cette aire d’attente et de tri où confluent les âmes non damnées mais point encore sauvées ad aeternum.

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    Or il faut se le rappeler à tout moment et se demander ce que cela nous dit : qu’il en va de leur salut, et donc du vôtre possiblement, du nôtre – mais en voulez-vous, en veux-tu, cela m’importe-t-il seulement d’être sauvé, et à quel prix et conditions ?

    Scandale humanitaire à l’étape, qui rappelle l’exclusion des innocents bambins non baptisés juste dignes des Limbes : pas de salut non plus pour ceux qui n’ont pas accédé à la seule vraie foi de leur vivant, tel le « divin » poète Virgile, né trop tôt pour l’onction du baptême et le catéchisme en bonne et due forme.

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    Ainsi le guide de Dante ne pourra-t-il accéder au Paradis de son vivant de mortel pourtant très méritant : le Règlement théologique s’y oppose, établi  sans consultation du Salutiste par excellence que fut le rabbi Iéshouah, qui disait comme ça de laisser venir à lui les petits filous, ainsi que les voyous et autre voyelles.

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    Fin de la digression : comme le jour décline au pied de la montagne aux contritions, Dante trépigne un peu d’impatience et s’inquiète du chemin à suivre auprès de Sordel, qui lui fait comprendre que l’escalade ne se fera pas de nuit (symbole ou sagesse pratique d’avant l’invention de la lampe frontale) mais qu’il est, non loin de là, un lieu protégé où il sera possible de se reposer un peu non sans croquer un biscuit et rendre grâces au vu de la belle Nature.

    Le poète relaie alors le casuiste moralisant et cela donne ça en nouvel italien chantant :

     

    «Tra erto e piano eraun sentiero schembo,

    che ne condusse in fianco de la lacca,

    la dove più ch’a mezzo muore il lembo.

    Oro e argento fine, cocco e biacca,

    Indaco, legno lucido e sereno,

    Fresco smeraldo in l’ora que si fiacca,

    Da l’erba e dali fior, dentr’a quel seno

    Posti, ciascun sara di color vinto,

    Come dal suo maggiore é vinto il meno.

    Non avea pur natura ivi dipinto,

    Ma di soavità di mille odori ».

    Ce qui se traduit, par delà l’enchantement des sonorités picturales, comme ceci :

    Entre pente et replat un sentier oblique

    Nous conduisit au flanc de la ravine,

    Là où le bord s’abaisse jusqu’à moitié.

    Or et argent fin,écarlate et céruse,

    Indigo, bois luisant comme air serein,

    Fraîche émeraude quand on la brise,

    Près de l’herbe et des fleurs, dans ce vallon,

    Verraient ternir l’éclat de leur couleur, 

    comme le moins est vaincu par le plus.

    La nature ici n’avait pas seulement peint, mais par la suavité de mille odeurs

    elle formait un ensemble inconnu, indistinct, ».

    La lectrice et le lecteur futés auront perçu, dans les subtiles correspondances de cette suite d’images, une anticipation du petit Baudelaire illustré.

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    De fait, voici la délicieuse « clairière » des poètes, voici les mots qui sauvent !

    Le salut par la théologie et la prétendue « voie droite » de l’Eglise prétendue sainte par ses docteurs et autres imams ? Des clous !

    D’ailleurs , ce septième chant fait défiler quelques princes contemporains du poète, à peu près aussi ferré en philosophie politique que son compatriote Machiavel, qu’il juge de son haut pour leur « négligence » selon ses propres attentes en la matière. 

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    BeatrixProvensalska.jpgIl y a là tout un beau monde arrimant le poème à ce qu’on appelle aujourd’hui l’actu : tels Rodolphe d’Allemagne et Ottokar roi de Bohème, Grand Nez (Charles d’Anjou) et autres Béatrice de Provence ou Marguerite de Bourgogne, enfin toute une smala qui a coupé à l’Enfer mais devra prier et chanter encore quelques hymnes avant d’accéder au Paradis.

    Alors quoi ? Le salut par l’idéologie religieuse ou politique ? Mon œil !

    Bien plutôt : le salut par ces bribes de musique en nous, qui ne sont l’apanage ni d’une révélation exclusive ni d’aucun Système.

    Or, cela vous chante-t-il d’être sauvé ? Oui si cela me chante, mais faites-en une Loi et je me sauve !

    Salut, je t'ai vu !

     

     

    Dante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF :