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24/05/2017

Ceux qui tuent au nom de Dieu

 

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En mémoire de Cabu,Charb, Wolinski, Ahmed et les victimes des attentats du 13 novembre, ain si que des enfants de Manchester...

Celui qui se fait sauter dans un jardin enfants pour prouver l'existence de Dieu / Celle qui présentait ce soir-là sa tournée de Dangerous Woman et qui n'est pour rien dans un massacre qui la poursuivra toute sa vie / Ceux qui bombardent les écoles syriennes pleines de terroristes en puissance / Celui qui décapite la chienne d’infidèle au motif qu’elle l’a regardé sans baisser les yeux et que cela déplaît à l'Unique/ Celle qui a donné son fils unique au Dieu qui l’a laissé se faire crucifier entre deux terroristes dits aussi zélotes à l’époque / Ceux qui  se rappellent que la guerre civile déclenchée par les zélotes issus de l’essénisme a provoqué la mort d’un million cent mille juifs ainsi que le rapporte Flavius Josèphe / Celui qui vers 1485 ramena à Mexico vingt mille Mixtèques enchaînés et tous massacrés ensuite au nom de l’empereur incarnant le Dieu local / Celle qui vierge et belle fut éventrée au nom d’un autre Dieu local dans un autre pays et un autre siècle / Ceux qui estiment que le sacrifice de Jésus par son père consubstantiel relève du suicide de Celui-ci mais ça se discute / Charlie2.jpgCelui qui affirme que la Sainte Inquisition (d’environ1231 à 1834, ) ne saurait être critiquée du fait qu’elle était sainte et que ses victimes iraient de toute façon en enfer / Celle qui affirme que le génocide des Cananéens ordonné par Yahweh dans l’Ancien Testament n’est qu’une métaphore / Ceux qui se rappellent que le dieu Athée a légitimé des millions d’assassinats en sainte Russie sous le règne du séminariste Iosip Djougatchvili dit Staline avant de justifier les millions de morts imputables au Président Mao vénéré à Saint Germain-des-Prés et à l'Elysée puis de cautionner le génocide du peuple cambodgien par ses propres fanatiques  /  Celui qui pense que tout Dieu de guerre est une caricature / Celle qui fermait les yeux tandis qu’un chevalier de la foi chrétienne la violait /Charlie3.jpgCeux qui sont prêts à couper les mains des chiens d’infidèles au scandale de ceux qui ont décapité leur roi et leurs frères de sang bleu / Celui qui sous le nom de Ramuz a fait l'éloge du major illuminé démocrate avant l'heure que les djihadistes bernois ont décapité sur la pelouse lausannoise actuellement réservée aux barbecues / Celle qui se refuse à Conan dont la secte cannibale est en désaccord avec celle de son père plutôt anthropophage / Ceux qui invoquent God  en flinguant tout ce qui s’oppose à l’Axe du Bien / Celui qui aime lire Pascal en écoutant The Smiths / Celle qui jouit de se confesser au père Anselme / Charlie4.jpgCeux qui se retiennent de lâcher un vent soufi pendant l’homélie intégriste/ Celui qui se dit rempli du nom de Dieu /Celle qui  a perdu ses deux fils au Bataclan mais ne veut pas entendre parler de guerre  / Ceux qui ont peur de leurs fils croyants / Celui qui oblige sa famille à prier debout sinon je te tue / Celle qui a vendu son silence après que l’archevêque polonais a violé ses deux fistons / Ceux qui pensent que la mort de Dieu est un fait accompli / Charlie8.jpgCelui qui se fait traiter d'antisémite pour avoir osé critiquer l'apologie tribale de la violence faite dans l'Ancien Testament / Celle qui rappelle aux intéressés que le dieu Yahweh avait une femme aux fourneaux / Ceux qui incriminent le wahhabisme au déplaisir des exportateurs suisses qui n'ont pas d'états d'âme et de Donald Trump qui a des armes de destructions massive à fourguer / Celui qui incrimine essentiellement le Coran et les hadiths mais un Palestinien islamophobe a peu de chance de passer à la télé  / Ceux que le monothéisme a toujours insupportés par son manque d'imagination poétique /  Celui qui fait la tournée de la paroisse en vélosolex avant d’aller boire un verre avec le Père Claude ce bon gars accueillant de migrants dans sa cambuse / Celle qui n'est pas dupe des principes moraux affichés par les adorateurs du Dollar / Ceux qui pensent que la Shoah reste à parachever /  Celui qui n’ose plus dire à la télé que Dieu lui dicte ses livres  / Celle que l’excision a détourné des siens / Ceux qui parlent aux oiseaux du bon Dieu dont on a déformé les propos, etc.   

L'auteur de cette liste peu exhaustive recommande, aux amnésiques, la lecture de l'Histoire générale de Dieu, de Gérald Messadié, de La Folie de Dieu, de Peter Sloterdijk, et du Livre noir de l'Inquisition, entre autres reflets d'une férocité millénaire imputée à diverses divinités femelles (au début) et de plus en plus mâles.

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22/05/2017

L'opéra des gens

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À propos du dernier film de Jean-Stéphane Bron, qui reprend la Bastille en douceur...


Les visions du réel modulées par les films de Jean-Stéphane Bron ont été marquées, dès leurs débuts, par leur mélange singulier d'acuité critique non dogmatique et d'empathie profonde, traduit en langage de cinéma vif et mobile , constamment inventif et sans chichis formels.

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De Connu de nos services (sur la surveillance des contestataires lausannois par un inspecteur localement légendaire) à Blocher (portrait rapproché du milliardaire national-populiste suisse) , en passant par les deux films majeurs que représentent Le génie helvétique (dans les coulisses du parlement) et Cleveland contre Wall Street (formidable docu-fiction sur les retombées de la crise américaine des subprimes), Bron n'a cessé d'exercer un regard d'investigation dont l'un des mérites est de laisser parler les faits sans les orienter dans un sens édifiant.

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Cette position, fondée sur l'honnêteté plus que sur la prudence ou le cynisme, lui a parfois été reprochée par ceux qui attendent une conclusion à tout exposé des faits, notamment à propos de Blocher que le réalisateur s'abstient de condamner explicitement. L'on n'aura rien dit au demeurant, ni rien compris au cinéma de Bron en le classant ni-de-gauche-ni-de-droite, dans la mesure ou ce qui l'intéresse, nullement étranger à la politique, interroge la complexité du réel dont la vie sociale et politique est tissée, mais du côté des gens.

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C'est plus manifeste que jamais dans L'Opéra, dernier film de Jean-Stéphane Bron qui n'est pas seulement un documentaire sur l'Opéra Bastille et un aperçu de ses coulisses et des multiples aspects artistiques ou artisanaux, techniques ou administratifs de sa grande machinerie, mais tout cela et plus encore : un portait de groupe à visage humain et une belle chronique de vrai cinéma.

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Côté portraits, l'on suit les vacations de tout ce microcosme de la base au sommet: des buanderies où se lavent et repassent les costumes de Mesdames et Messieurs les chanteurs et danseurs, à la salle de réunion ou le patron Stéphane Lissner parle programme et budget avec ses collaborateurs, en passant par la salle d'audition ou un jeune baryton russe est entendu pour l'octroi d'une bourse et par la loge accueillant le président Hollande à une première, entre tant d'autres lieux et moments forts tel le lendemain de l'attentat au Bataclan, etc.

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On voit une petite classe d'ados accorder leurs violons et violoncelles en vue d'un concert en fin de film; on voit des "modulants" râler contre leurs conditions de travail; on voit une danseuse s'effondrant à bout de souffle après un solo; on voit débarquer un chanteur autrichien remplaçant au pied levé un maître chanteur indisposé ; on voit une régisseuse fredonner par cœur en coulisse la partition de Wagner sans cesser d’actionner ses manettes; on voit un taureau qui ne semble pas ébranlé par la docécacophonie de Schönberg ; on voit le chœur en répétition ou à l'essayage des chapeaux; on voit le jeune Mikhaïl Timoschenko en admiration devant un vieux routier baryton de renom probablement mondial; on voit ce que deux ou vingt ou deux cents caméras (c'est le montage champion qui fait illusion) font se succéder sous nos yeux en contrepoint constant, avec une bande-son canon à l'avenant...

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Petite réserve : un minimum de précisions ne gâcherait rien pour préciser qui est qui et qui fait quoi, où le titre du fragment joué à tel ou tel moment, mais le kaléidoscope humain, les tranches de vie, le patchwork d'images signifiantes, le "concert" de tout ça se passe finalement de sous-titres selon la même éthique-esthétique de Jean-Stéphane Bron consistant à montrer sans chercher (forcément) à démontrer...

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21/05/2017

Contradictions

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Je ferais mieux de la fermer,
mais les mots sont plus forts,
et sous le ciel des morts
je me tais à vous écouter
me dire ce que là-bas
il se dit qu'on ignore.
 
 
Tu ne pourras nous échapper ,
me murmurez-vous dans le noir,
et déjà je sens qu'il reflue -
mon sang lentement au regard
de la nuit s'atténue
en mes mains dévouées à l'art
de ne rien dire qu'en silence;
mon corps se retient
de ne plus rien sentir:
seul intérieur l'élan s'élance.
 
 
L'odeur tiède ce soir
des blés à peine moissonnés.
me délivre de tout remords.
Pas un instant je n'éprouvai
en cette nuit américaine
où vous m'aurez tiré dehors,
que vous me fassiez tort
de m'arracher à ce qu'on aime.
 
 
Les soleils noirs comme des corbeaux
tourbillonnent dans l'indigo
d'un ciel ivre au-dessus des blés.
Notre chair se défait
de notre corps écartelé,
les mots se font plus lents.
Comme un serpent m'enlace.
Montent là-bas les brouillards
au dévers de la glace.
Nous nous sentons perdus.
On nous oublie de plus en plus.
Mais une fois encore: dansons...
 
 
Jamais notre rébellion
ne se fera plus douce
qu'en serrant au plus près
ce corps doucement absenté
dans le temps accordé
où les yeux fermés nous dansons...
 
 
(À La Désirade, ce dimanche 21 mai 2017.)

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20/05/2017

Sous contrôle

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Nous sommes attroupés.
Les migrants sont à part.
Chacun reste entre soi
dans le grand tintamarre.
 
 
Le ciel de soie n'est déchiré
que par la destinée,
dit celui qui n’a pas voulu
voir tout ça de trop près.
 
 
Les morts en Méditerranée
n'ont pas été prévus.
D'ailleurs comment savoir
s'ils ne le voulaient pas ?
Quant aux enfants violets,
eux non plus ne passeront pas
aux portiques des élus.
 
 
Nous sommes désignés.
Le vol est programmé.
Le paquebot tétanisé
pour nous se sent des ailes.
C'est écrit quelque part,
et de tout temps les litanies
l'auront psalmodié :
nous sommes attendus au ciel.
 
 
Allah n'est jamais obligé
Ni le rabbi Ieshoua,
mais tout est désormais sous clef,
sous contrôle et scanné
par Big Brother Data.
 
 
Un codicille bien stipulé
le précise au bas du contrat:
l'assurance n'envisage pas
le cas du missile imprévu.
 
 
(En transit à Heathrow, ce 17 avril 2017)
 
Image: Philip Seelen.

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Retournement au père

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Par delà les eaux sombres et le monument idéalisé, Metin Arditi part à la rencontre d’un père par trop adulé, que ses défauts révélés rendent plus vrai. Livre limpide et dense que Mon père sur mes épaules, où chacun se retrouvera...


Une paix à trop bon compte…
Je ne sais plus qui disait que la qualité d'une personne pouvait s'évaluer à la façon dont elle parle de ceux qui lui ont donné le jour, mais c'est à cela que j'ai pensé dès les premières pages du nouveau livre, aussi dense qu'elliptique, lucide et sensible à la fois, que Metin Arditi a consacré aux rapports qu'il a entretenus avec ses père et mère, marqués par les intermittences de onze ans d'internat et parfois problématiques du fait de la très forte personnalité du père.
Vingt ans après la mort de celui-ci, le fils constate que, malgré sa conviction un peu convenue d'avoir eu un père formidable, bien des souvenirs cuisants lui restent de leurs relations altérées par une non-reconnaissance douloureuse.
Plus grave, dans un registre ne relevant pas de la sensibilité personnelle ou de l'affectivité : le désaccord profond opposant le père , socialiste en sa jeunesse et se réclamant de la gauche en dépit de sa réussite sociale, mais défendant en fin de vie la politique israélienne contre les Palestiniens, et le fils considérant celle-ci comme la négation même des principes d'humanité.

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Le retournement au mort
Si le récit de Metin Arditi aborde des questions fondamentales, c'est à touches fines qu'il se développe en s'inspirant initialement d'un très beau rituel malgache. À l'enseigne de la « famadihana », cette tradition dite aussi du « retournement aux morts » et toujours pratiquée sur les hauts plateaux de Madagascar, consiste à exhumer les morts des années après-midi leur décès, à en laver les os et à les parer d'habits neufs au cours de journées festives réunissant les familles et leurs proches, d'invoquer la bénédiction des défunts et de les ramener en terre en proclamant leur sagesse d'Anciens.
Ainsi l'écrivain entreprend-il à son tour d'exhumer ses souvenirs et de les nettoyer comme des os parfois malpropres ( de vrais petits « salopards » de souvenirs…) au cours d'un processus amorcé dans le train de Zurich qui le conduira jusqu'aux Grisons pour son travail de "retournement".


Chassé du paradis
De son enfance plutôt choyée jusqu'au tournant de sa septième année, Metin Arditi fait un tableau aux couleurs et aux parfums orientaux, entre une gouvernante autrichienne très catholique, la brave Mamimika qui n'enseignera le Notre-Père qu'avec l'assentiment de Monsieur, lequel le lui accorde en trouvant la prière « très bien », à l’étonnement de son rejeton qui vit alors son premier « bonheur d'admirer »… où l'on voit par ailleurs que le syncrétisme culturel et religieux du Turchetto est de bonne source.
Au cœur de cette enfance lumineuse pour l'essentiel, malgré l'ombre d'un deuil familial jamais exorcisé (la mort de la fille aînée avant ses deux ans), l'image d'un champ de coquelicots et du fiston juché sur les épaules de son héros fait alors figure de symbole édénique.


« Loin des bras »
La déchirure sera cependant vécue comme une chute, au sens biblique, avec l'exil en terre vaudoise, à Paudex, en internat pour gosses de riches, dès sept ans et pas question de Skype quotidien: on est en 1952 et le père l'a ordonné en allemand : Kopf hoch!
Mais puni de quoi par Dieu-le-Père ? De rien puisque c'est « pour son bien ». Et d’ailleurs les fils à papa ont-ils le droit de se plaindre ? Hélas le cœur et les âmes sensibles (voir ce pourri-gâté de Marcel Proust ) ne sont pas à l'abri de l'angoisse affective, même avec des parents aimants comme ceux de Metin.
Au demeurant, celui-ci avoue qu'ils ne leur manquent pas tant que ça, quitte à leur faire fête quand ils se pointent. Cependant un grave accident et un séjour à l'hôpital provoqueront la venue en catastrophe du père qui n'aura de cesse de voir son fils, hier en morceaux et dûment rafistolé, « faire ses selles » après ne s'être soucié pendant des années que de ses notes scolaires, au point de scandaliser la petite amie du garçon - une certaine Géraldine Chaplin...


Reconnaissance tardive
Ce qui pèse au souvenir du fils n'est pas de pas avoir été aimé de son père, mais d'avoir attendu le moindre signe d'estime jusqu'au tournant de la cinquantaine, alors que tous ses efforts et sa brillante carrière ne visaient qu'à lui plaire. Or, par delà le ressentiment, la réserve orgueilleuse, plus ou moins narcissique ou jalouse du père est expliquée, sinon justifiée, par la propre trajectoire de ce personnage d'exception, issu de milieu très modeste, devenu l'un des chefs des jeunes socialistes autrichiens avant de diriger une florissante affaire d'importation en ne cessant de sillonner l'Europe et d'en imposer à tous par son intelligence et sa sagesse pragmatique.


Le héros et son ombre
N'empêche: le grand homme en puissance (ses proches l'auront comparé à un Ben Gourion) avait ses failles, non exempt de mesquinerie égocentrique ou d'autoritarisme borné. Très intéressant, le portrait de juif de gauche (qu'un Jean Ziegler estimait fort) recommandant à son fils de respecter les Allemands et clamant sa vénération du travail, mais infoutu de reconnaître les mérites de son fils (une vague grimace quand celui-ci lui annonce sa nomination de prof à l'EPFL après de brillantes études et autant de succès dans les affaires, incarne en somme le self made man typique d'une génération de fondateurs aussi jaloux que méritants. Du moins le fils le défendra-t-il toujours devant les autres, quitte à lui « nettoyer les os » avant une déclaration d'amour finale.

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L’amour plus fort, etc.
C'est en effet un livre d'amour que Mon père sur mes épaules, qui ne dégage en rien l'espèce d'effroi compulsif de l'emblématique Lettre au père de Kafka, mais une tendresse nourrie de tous les détails de la vie, que module une langue limpide et vibrante. Metin Arditi n'a certes pas le génie visionnaire ni les abrupts névrotiques de Kafka, mais l'honnête homme qu'il incarne nous parle bel et bien en écrivain, et son retournement personnel implique le lecteur à chaque page quand bien même son vécu serait tout différent.
La devise d'un Georges Simenon était « comprendre , ne pas juger », mais la Lettre à ma mère du grand romancier multiplie bel et bien ce qu'on pourrait dire des jugements, et parfois vifs voire terribles, qui ont pourtant la vertu de « laver les os » et de retourner au mort pour mieux le comprendre. De la même façon, Metin Arditi taxe-t-il son père de lâcheté après qu'un notable israélien eut mouché son fils indigné par la politique d'occupation et de colonisation de l'Etat de principe. Or le jugement personnel importe bien moins, en l'occurrence, que la remise en cause d'une politique inhumaine défendue par un groupe de gens trahissant leurs idéaux de jeunesse. Plus que jugement, voici le constat nuancé, prélude à la paix des braves : « Un homme d’une immense sagesse. Grand stratège. Mais aussi faible. Habile et manipulateur »…

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Quant à la part de l'écrivain, voire du romancier elle tient à la façon subtile, souvent nuancée d'humour, de laisser flotter un certain mystère autour de certains faits (les pleurs paternels au téléphone, un soir, sans raison apparente) ou de ne pas moraliser ou conclure à trop bon compte.
Son père lui ayant recommandé - comme à un tout jeune homme alors qu'il a passé la cinquantaine ! - de se montrer « droit, intègre et surtout humble », l’auteur a la malice de se questionner sur sa propre humilité, avant de conclure par une fable qui en dit long sur le quant à soi mâle, frisant le cynisme, des pères dominateurs, à la fois bâtisseurs et écrabouilleurs sur les bords, dont on peut sourire post mortem en évitant possiblement de les subir de leur vivant.
Au mythe freudien de la pulsion de meurtre du père par le fils, l'on pourrait alors opposer la réalité du patriarche s'inquiétant « à mort » de voir son fils le remplacer bientôt, et ainsi de suite, et va ! comme disent les conteurs orientaux.


Metin Arditi. Mon père sur mes épaules. Grasset, 167 p.

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19/05/2017

So long my friends

 
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On descend par l'allée des années
formant un Z comme un zéro parfait,
jusqu'au bas du grand escalier
du quai longeant le front de mer.
 
Là se dépose toute inquiétude:
là va se jouer l'interlude
de l'herbe qui jamais
ne sera plus si nue
sous la fraîcheur de nos pieds.
 
En moi je n'ai pas de regret,
sauf d'avoir à te quitter, toi
que j'aimais, et les mains
qui nous ont caressés.
 
Nos corps ont été caressés
par le monde comme il fut et sera
et ne sera pas retrouvé
Sous le néon au vain éclat
des célestes publicités.
 
Rien que la terre, disions nous
et le ciel là-dessus;
dessous le miel, le fiel des jours,
nos jeunes peaux lancées
comme autant de drapeaux,
nos vieilles peaux tannées
par les vents et les eaux
des journées en allées...
 
On remontera l'escalier des ans
plus tard, quand le temps nous aura conté
notre histoire, et tout ce qui fut là-bas
de tant d'instants revivifiés.
Et cætera, et cætera...
 
(San Diego, Tierrasanta, may, 8th.)

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18/05/2017

Jet lag

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Chemin faisant (162)
 
Trou noir. - S'il n'était que physique, l'épiphénomène lié aux vols excessivement longs en temps excessivement court ne serait qu'un mal de cheveux alors qu'il est, aux âmes sensibles (nous en sommes, ainsi que le précise notre passeport virtuel de citoyens du monde), comparable à la chute dans un trou noir qui relève, comme l'extase sensuelle ou mystique, de la petite mort.
Je n'exagère pas: je décris ce que j'aurai vécu à mon septième (chiffre symbolique) retour d'Amérique, 30 jours avant le passage du cap de bonne espérance de mes 70 ans, grinçant de toutes mes entournures mortelles mais l'esprit aussi vif qu'à vif quoique perdu, lost au propre et au figuré...
 
 
18402990_10212984588356279_4844180589336064861_n.jpgDislocation. - En préface à un recueil d'une trentaine de témoignages de très jeunes gens immigrés aux States pour des raisons le plus souvent économiques, l'écrivain libano- américain Rabih Alameddine, qui l'a vécu lui-même et en a fait le thème de ses propres ouvrages (dont Les vies de papier, prix Femina 2016) parle de dislocation , ce qui se traduirait plutôt par délocalisation en notre langue, ou mieux encore par déplacement s'agissant aussi bien de personnes déplacées de gré ou par force.
Or jamais je n'aurai ressenti, pour ma part, en dépit de notre condition de nantis occidentaux peu exposés aux tribulations, un tel sentiment-sensation de dislocation à la fois extime et intime qu’au retour de ce périple américain vécu et partagé, au demeurant, avec un bonheur personnel sans mélange.
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Et pourquoi cela ? Peut-être du fait de l'exacerbation de ma conscience restée très jeune, donc très poreuse et sensible, dans une carcasse cabossée et affaiblie par l'âge, pestant de ne plus pouvoir surfer avec les surfeurs ? De surcroît, confronté à la monstruosité récurrente de l'imbécilité humaine, incarnée ces jours par le plus emblématique crétin en son salon ovale, l'on aimerait être un rebelle de vingt ans avec la jeunesse du monde alors que celle-ci se fout bien de votre état d'âme, vivant sa propre dislocation...
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Refondation. - Un voyage ne serait rien, à mes yeux en tout cas, sans valeur ajoutée pendant et surtout après , non tant pour prolonger le plaisir que pour en filtrer et en distiller l'expérience.
Nous nous trouvions ainsi, l'autre jour, dans l'accueillante et claire maison de nos jeunes gens, dans le quartier bien nommé de Tierrasanta, sur les hauts de San Diego, à parler avec un jeune vététiste vaudois de passage qui, le lendemain, se lancerait dans la remontée en traverse de l'immense pays, de Californie au Canada, seul sur son cycle réalisant la fine pointe de la technologie roulante.
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Or ce Florian de saine intelligence , qui avait vu de près les effets de la mondialisation durant sa traversée en cargo et m'avait dit la veille au soir son adhésion à la mouvance altermondialiste (nous nous étions illico entendus sur le seul nom de mon ami Jean le fou, notre cher Jean Ziegler dont il partageait l'admiration reconnaissante), repartirait à l'aventure avec quelques livres pour compagnons, dont le commentaire du sage chinois d'entre les sages, le lumineux Tchouang-tseu, par le bien éclairant Jean-François Billeter !
Et vous dites que tout est foutu ? Moi pas ! Et je dis merci Florian et bon vent, merci Florent et Sophie, merci Julie et Gary, merci les amis de Californie, merci à ma bonne amie et merci la vie !
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17/05/2017

Ceux qui font le bon choix

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Celui qui s'est toujours guidé à l'instinct sans se soumettre même aux insoumis / Celle qui n'a jamais ameuté la meute / Ceux qui restent sur leur garde-à-vous / Celui qui n'a jamais été tenté par l'expérience pyromane / Celle qui ne se laisse approcher que lentement et rabroue sans patience les tribuns trop sûrs d'eux / Ceux qui ont une oreille infaillible en matière de baratin et restent très attentifs au processus démocratique réel / Celui qui écrit un poème sur la mer en visant la terre ferme / Celle qui n'a jamais renoncé à concilier les vues politiques de Platon et d'Aristote dans ses poèmes combinant la ligne mélodique ondulatoire et le bourdonnement corpusculaire polyphonique / Ceux qui citent Tocqueville (De la démocratie en Amérique) en dégustant leurs clams fumés / Celui qui fait confiance au bon sens aristocratique (aristocratie naturelle ) du vrai peuple jamais à court d'invention verbale cocasse et de solutions nouvelles quant à l'art de vivre / Celle qui était financièrement au sixième dessous après que son cinquième mari eut dissipé la fortune des précédents sans entamer pour autant son capital gaîté / Ceux qui se disent moins vieux que leur âge en attendant que vous abondiez / Celui qui aime philosopher avec les ruraux dont l'esprit de géométrie n'est pas rare / Celle qu'on dit la mercenaire des amours par procuration / Ceux qui n'en savent pas assez pour l'étaler comme le font les vrais ignares, etc.

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16/05/2017

Xochitl Borel réaliste poétique "latino"

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Après un premier roman déjà très remarqué, gratifié de deux prix littéraires, Xochitl Borel brasse plus large et profond, entre détresse et tendresse, dans le magma d'une réalité pesante que son regard et son verbe allègent sans l'édulcorer. De L'alphabet des anges à son deuxième ouvrage qui vient de paraître, Les Oies de l'île Rousseau, une vraie romancière impose son univers poétique avec autant de porosité sensible que de vigueur réaliste.
 
Ils ne sont pas légion, les jeunes auteurs contemporains de nos contrées qui ressaisissent, avec la même intensité émotive et la même force d'expression, ce qu'on peut dire le poids du monde et le chant du monde.
Or Xochitl Borel est de ceux-là, qui pense en romancière et ressent en poète, avec une empathie sans doute nourrie par les multiples observations, émotions ou révoltes accumulées au fil de ses voyages autour du monde, et des qualités proprement littéraires modulant un regard pénétrant sur la société, la nature et les gens.
De fait, elle a le sens des réalités sociales et du récit, une aptitude remarquable à individualiser ses personnages dont chacun dégage une aura particulière, le sens du symbole et le sens du dialogue autant que de la formule poétique ou critique.
Attention : chute d'anges, pouvait-on signaler dès la première page de son premier roman, introduisant un motif tragique récurrent du deuxième roman dont quatre personnages tombent, au sens propre, sous le coup du désespoir. Mais une singulière indication de la première page du premier roman marquait aussi la beauté de l'homme gisant à terre, et l'on verra comment, dans ces deux romans ou l'on souffre et l'on tombe, la vie et les gestes humains pallient toute morbidité.
Avec Les oies de l'île Rousseau, le lecteur « tombe » à son tour dans un imbroglio de destinées entremêlées, avec l'impression de prendre un train en marche depuis des années.
C'est en effet trois décennies plus tôt que le protagoniste, au prénom d'Eliott et qui débarque dans un office de la police judiciaire genevoise pour un poste à l'essai, a été confié par sa mère a une certaine Fiora, membre d'un certain parti international d’extrême-gauche, qui l'accueille avec un autre petit garçon prénommé Julien. On ne saura pas la cause exacte de la mort volontaire de Natacha, mais cette première chute d'ange fait figure de noire scène primitive dans le drame personnel d'Eliott, exacerbant son écoute sensible des autres.
Un tragédie plus dévastatrice est cependant investie par le roman, dans un entre-monde où ont été rejetés deux damnés de la terre : les migrants afghans Farid et Mehran ; et le même univers se ramifie en cette pension Ida proche de la place du Cirque, à Genève, où se rencontrent Eliott et l’immigrée malgache Tsyori, dont les relations évoqueront la possibilité d’un amour en dépit de toutes les difficultés.
Sur l’arrière-fond d’un monde dont les structures – à commencer par le fameux lien social – ont plus ou moins volé en éclats, Xochitl Borel renoue des relations affectives, d’amitié et d’amour au sens large, entre une dizaine de personnages que rapproche leur sensibilité fragile et leur besoin d’amour ou d’affection.
Il y a donc Eliott le flic bientôt mis à l’écart par sa hiérarchie, et Tsyori travaillant au noir dans un hôtel, dont l’intelligence du cœur s’apparente à celle de Fiora, la mère adoptive d’Eliott, autant qu’à l’écoute d’Eva la psy, auprès de laquelle Eliot trouve une espèce de grande sœur, comme il ira se réfugier vers son « frère » Julien et sa compagne Anna - tel étant en somme le premier cercle, central, du roman.
Au pourtour de celui-ci, dans les ténèbres extérieures de l’exclusion, gravitent les vies meurtries de Mehran et Farid, également sensibles à la beauté des roses et de la poésie, et celle de Majda Mahfouz la lettrée frappée en sa chair par la perte d’un enfant.
Est-ce alors un « roman social » à teinture misérabiliste que Les Oies de l’île Rousseau. Nullement. Est-ce un nouvel avatar du « polar romand » au motif que des flics y enquêtent ou en bousculent les personnages ? Pas non plus. Est-ce un témoignage romancé à verser au dossier des questions sociales « brûlantes » avec épisode relevant de l’enseignement spécialisé ? Non, ce roman d’immersion, achoppant à la condition humaine plus qu’à tel ou tel aspect socio-politique, relève plutôt, me semble-t-il, de ce que l’on a appelé le réalisme poétique, notamment dans la littérature latino-américaine, et plus précisément chez un Juan Carlos Onetti, sans qu’aucune référence directe ne soit perceptible dans l’ouvrage de Xochitl Borel.
Mais le regard à la fois tendre et implacable de celle-ci (terrible regard d’enfant, comme celui de la petite Aneth de L’Alphabet des anges), sa relation très instinctive avec la terre et les êtres, les fleurs et les étoiles, sa pénétration des cœurs et son attention aux pulsions parfois irrépressibles de ses personnages, son humour et sa mélancolie latente me rappellent l’atmosphère du réalisme poétique « latino » aux personnage chaleureux dans un monde froid, avec telle voix de femme qui n’en finit pas de se demander « pourquoi la guerre, mon amour », etc.
 
Xochitl Borel. L’Alphabet des anges. Prix du roman des Romands et Prix de Lettres-Frontière. Editions de l’Aire, 2014.
Les Oies de l’île Rousseau. Editions de l’Aire, 2017, 291p.

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15/05/2017

Ceux qui sont déphasés

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Celui qui en vol rêve qu’une horloge le traque dans les fuseaux horaires avec un fil à couper le temps / Celle qui s'est endormie sur un nuage et en voit un autre à l’aplomb des îles de la Sonde / Ceux qui maîtrisent la situation en continuant de naviguer aux étoiles / Celui qui sent ses plaques tectoniques mentales se heurter à son corps défendant / Celle qui est restée accrochée à son livre comme à un radeau de fortune tandis que le cargo tanguait en roulant vers l’abysse repetita / Ceux qui traversent impassiblement les zones de turbulence d'ores et déjà annoncées et traduites en algorithmes selon les derniers principes édictés dans la vallée de silicone / Celui qui regarde La la land à la télé de bord qui affiche aussi A bigger crash en option / Celle qui propose un parachute doré au râleur de la First Class / Ceux qui sont à l'heure d'été même au pôle Nord / Celui qui fait de l'œil aux hôtesses de l'air que son monocle fait sourire / Celle qui a un yorkshire dans son sac à main qu'elle présente comme un vieil habitué des grandes lignes / Ceux qui retrouvent leur feuilleton sans se rappeler où ils en étaient à la fin de l'épisode marquant la rupture de Kevin l'aventurier à cicatrices et Kelly l'avocate des causes perdues / Celui qui travaille sur le concept de voyage sans déplacement / Celle qui voyage léger avec rien sous son string / Ceux qui font un grand sourire à George Clooney qui doit les reconnaître puisque lui aussi leur sourit quand ils passent devant la grande affiche du couloir d'accueil de l'aéroport de Geneva International la ville qui n’est jamais partie sans vous attendre, etc.

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14/05/2017

Young memories

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13/05/2017

Sorrow

 

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Il est triste le moment où l’on s’aperçoit

que quelqu’un qu’on aimait

cesse de nous manquer.

Comme il est triste aussi

le retour de celui

que personne n’attend.

  

(12 décembre 1987)

 

Louis Soutter, Seuls.

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12/05/2017

Pour tout dire (102)

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À propos d'une formule de Nicolas Bouvier qui se discute. De nos ligne de vie et de leurs bifurcations. Que le voyage n'a de sens qu'en rupture de vacance. Sur le TOUT DIRE de la poésie...
 
Une formule qui a fait le tour du monde dans la foulée de ceux qu'on appelle, autant par juste reconnaissance que par effet de mode, les étonnants voyageurs, affirme que le voyage nous fait plus que nous ne le faisons. Ladite formule est de Nicolas Bouvier, et comme je n'ai pas L'usage du monde sous la main, je cite sans précision , mais je me rappelle avoir toujours reconnu ce qu'il y a de vrai dans ce constat, sous condition d'admettre aussi son contraire actif puisque être fait par le voyage implique qu'on se prête à son action et que nous agissions en nous préparant au voyage et en ne cessant de participer à la transformation qu'il implique en nous et autour de nous.
 
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Le TOUT DIRE du voyage est forcément poétique ou il ne vaut pas la peine. Faire et défaire ses valises pour ne faire que "faire la Thaïlande" ou "faire la Tunisie" m'a toujours paru relever d'une espèce de comédie fatigante et vide dont le terme de vacance signale à mes yeux l'aliénation. Je sais bien que j'ai l'air de me prendre la tête et de moraliser une activité tout à fait légitime en somme qui vise au délassement de la masse harassée de nos chers semblables, mais je sais aussi que j'ai raison et que le mouvement même du voyage porte à ce dédoublement et à ce décentrage à la fois critique et régénérateur par empathie généreuse.
 
18193718_10212857020447161_6194623633631593475_n.jpgEn prévision de nos voyages, Lady L. s'occupe de tout. Je ne saurais en dire plus. Cela n'exclut pas mille surprises , et par exemple qu'un instant de distraction me fasse oublier mon laptop sur un quai ou qu'à un guichet elle se fasse délester de son portefeuille, mais la ligne de notre voyage est tracée comme celle d'un destin dans une main, et nous restons ouverts à toute bifurcation.
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Je ne sais trop ce qu'est la poésie. Trop souvent ce qu'on taxe de poétique me semble relever du cliché d'agence de voyages ou d'un genre guindé et d’une pose littéraire un peu prétentieuse qui me laisse de glace. Disons que la poésie serait le voyage que les mots feraient en notre inconnu pour le révéler aux autres avec des mots qui en savent plus que nous-même, ou quelque chose comme ça...
 
 
Je regardais l'autre jour Lady L. regarder des fleurs de Matisse, dans un musée de San Francisco, et je lis à l'instant ces mots d'un jeune poète noir signant r.h. Sin, sous le titre exhibits:
 
"watching you in the museum
is like witnessing art
observing art".
 
Ou bien du même auteur je lis ceci sans savoir pourquoi cela me touche, sous le titre under skin:
 
"her scars, invisible
she was hurt in places
no one could actually see ".
 
 
Ou bien en novembre dernier j'avais recopié sur un cahier, à une terrasse des Zattere de Venise, ces mots traduit du polonais d'Adam Zagajewski, sous le titre de Vaporetto:
 
“Dans la poche d’un blason tu trouves / le billet bleu du vaporetto / (il biglietto, non cedibile)/
Le billet bleu/ pas plus grand / qu’un timbre de la république togolaise, /te promet un changement de voyage. / La cire fond sur ton souvenir, /l’amande des neiges perpétuelles se liquéfie./ Maintenant l’expédition peut commencer”, etc.
 
Et du même j’avais recopié cela encore, sous le titre Parle plus bas:
 
“Parle plus bas: tu es plus vieux que celui / que tu as si longtemps été; tu es plus vieux/ que toi-même - et tu ignores toujours / ce que sont l’absence, la poésie et l’or”, etc.
 
Et demain nous quitterons l'Amérique et nos enfants de San Diego pour retrouver les autres, là-bas, de l'autre côté de l'océan - et de San Francisco où je suis tombé dessus par hasard sur les rayons de City Lights Book, j'emmène cet autre poème de David Shapiro tiré d’In memory of an angel, au titre de Cathedral:
 
“And oh the difficult languages ! / and oh the easy languages ! / Then you left./
When you were a boat / and I was a boat / We hid so much and so well we were finally /
unable to find ourselves at all / Yes we left the keys / Your fingers were our cathedral/
because everything you did was sacred to me -”
 
Et si le voyage recelait le secret du sacré en nous ?
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11/05/2017

Une journée à temps plein

 
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Chemin faisant (161)
 
La belle après -midi. - Dit-on plutôt un bel après-midi ou une belle après-midi ? Cela se discute par rapport à la qualité particulière du moment vécu, plutôt masculin s'il est pris dans son acception temporelle ordinaire et plutôt féminin s'il est considéré comme un moment de grâce hors du temps.
 
Or cette après midi aura été marquée par le double émerveillement que ne cessent de susciter et de ressusciter, en ce monde souvent terrifiant du fait de la mauvaiseté des hommes, l'innocente perfection de la beauté animale et l'incommensurable potentiel de valeur sensible ou spirituelle ajoutée qui se concentre dans une librairie.
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18342697_10212998085093689_1184476773927080764_n.jpg18403039_10212998084693679_4603534904191557391_n.jpgLe parc zoologique de San Diego est considéré comme l'un des plus beaux du monde, et c'est vrai que cet immense jardin d'Eden en pleine ville, cette jungle que survole un téléphérique aux nacelles bleues et dont on remonte des canyons à cascades par un tapis roulant entre volières géantes et savanes ou mangroves, sous l'œil implacable de l'aigle royal ou le regard plein de rêves flous du couple d'hippos immergés dans l'onde turquoise - c'est vrai que ce lieu évocateur de Genèse est incomparable à la fois par cette foison de présences immanentes et par le grand beau souci humain (révérence dans la foulée aux milliers de donateurs) de les préserver des massacres toujours en cours. Notre espèce saloparde assassine des bonobos. Ce n'est pas plus grave que d'exterminer des Indiens ou des Juifs, mais ce n'est pas bien.
 
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Ce qui est bien est de tomber par hasard sur un petit livre noir et de lire en l'ouvrant ces vers sous le titre snowfall in Queens (chute de neige sur le quartier new yorkais de Queens),
 
“oh, how the snow
makes the cemetery
look alive.”
 
L'auteur est un jeune noir qui a pas mal galéré avant de tomber sur Samantha King, devenue la reine de son cœur. Il y a des milliers de livres dans cette magnifique librairie de South San Diego, mais il fallait que je tombe par hasard sur celui-ci comme je suis tombé un jour sur Lady L. et comme r.h. Sin est tombé sur Samantha, Dante sur la nymphette Béatrice et Pétrarque sur la teenager Laure, etc.
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La couturière et le justicier .- En fin de soirée la jeune femme, revenue de son heure de tricot avec les Espagnoles du quartier de Tierrasanta, façonne une robe de soie bleu ciel pour sa mère en train de regarder un épisode de son feuilleton de vampires à la télé.
La jeune couturière est titulaire de deux diplômes de lettres espagnole et arabe et d'un certificat de bibliothécaire-archiviste, mais elle se consacre ces temps à deux autres activités complétant son besoin de réalisation physique et spirituelle, à savoir la grimpe et la méditation.
Son conjoint, ce soir en mission professionnelle dans une mégapole du nord de l'Etat, lui envoie des mots doux sur Messenger et lui racontera tout à l'heure sa propre journée d'industrieux jeune homme au regard clair et ferme - et quel bel et bon couple cela fait en somme, me dis-je en suivant la chevauchée justicière de Steve Mac Queen sur mon laptop connecté à Netflix, retour à Nevada Smith dont j'aquarelle simultanément la Maison du crime à laquelle le héros a bouté le feu, etc.
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Lost boy. - Les rues de la ville-monde sont jonchées d'enfants perdus de tous les âges et tous ne tombent pas sur une Samantha ou sur un bienfaiteur de rencontre les aidant à affronter le poids du monde.
Or ce matin-là, je me trouvais à cet endroit-là, au pied d'un poteau indicateur multi- directionnel me proposant toutes les destinations plus ou moins lointaines, à ma charge de sauter sur le prochain mustang ou dans l'avion programmé.
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Mais celui-là, mon frère ou mon fils gisant, peut-être camé ou pas, cousin du poète ou pas, mais rejeté sûrement comme des millions de nos semblables moins bien nourris que "nos" animaux d'agrément - celui-là resterait là sans trop savoir où aller faute de le pouvoir, juste bon à être décompté dans les laissés-pour-compte...

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10/05/2017

Du voyage

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C'est en voyageant qu'on peut le mieux éprouver la qualité d'une relation intime et sa longévité possible, il me semble; en tout cas c'est ce que j'ai vérifié dès le début de notre vie commune, avec ma bonne amie, qui voyage exactement comme je le conçois, sans jamais se forcer.

 

Le plus souvent nous nous laissons un peu plus aller, en voyage, que dans la vie ordinaire:  nous sommes un peu plus ensemble et libérés assez naturellement de toute obligation liée à la convention du voyage portant, par exemple, sur les monuments à voir ou les musées. Nous ne sommes naturellement pas contre, mais nous ne nous forçons à rien.

 

043.jpgIl va de soi qu'il nous est arrivé, par exemple à Vienne lors d'un séjour de nos débuts passablement amoureux, ou traversant la Suisse après la naissance de  Sophie laissée à nos parents, ou plus tard en Toscane ou en Allemagne romantique, à Barcelone ou à Louxor, en Provence ou à Paris, de visiter tel formidable monument ou telle collection de peinture d'exception  (le Römerholz de Winterthour, un jour de forte pluie), mais ce ne fut jamais sous contrainte: juste parce que cela nous intéressait à ce moment-là.

 

085.jpgAvant ma bonne amie, jamais je n'ai fait aucun voyage avec quiconque sans impatience ou énervement, jusqu'à l'engueulade, si j'excepte notre voyage en Catalogne avec celui que j'ai appelé l'Ami secret dans Le coeur vert, ou quelques jours à Vienne avec mon jeune compère François  vivant la peinture comme je la vis.  Or ce trait marque aussi, avec l'aptitude à voyager en harmonie, l'entente que nous vivons avec ma bonne amie, avec laquelle je vis la peinture en consonance; mais rien là qui relèverait de je ne sais quel partage culturel:  simplement une façon commune de vivre la couleur et la "vérité" peinte, la beauté ou le sentiment que nous ressentons sans besoin de les commenter.

 

Lucy1.jpgMa bonne amie est l'être le moins snob que je connaisse. Lorsque je sens qu'elle aime un tableau ou un morceau de musique, je sais qu'elle le vit sans aucune espèce de référence ou de conformité esthétique, juste dans sa chair et sa perception sensible, son goût en un mot que le plus souvent je partage sans l'avoir cherché.

Et c'est pareil pour le voyage: nous aimons les mêmes cafés et les mêmes crépuscules (un soir à Volterra, je nous revois descendre de voiture pour ne pas manquer ça), les mêmes Rembrandt ou les mêmes soupers tendres (cet autre soir à Sarlat où elle donna libre cours à son goût marqué pour le foie gras) et ainsi de suite, et demain ce sera reparti destination les Flandres pour une double révérence à Jérôme Bosch et Memling, et ensuite Bruges et Balbec, la Bretagne et Belle-Île en mer, jusqu'au zoo de la Flèche et ses otaries...

 

Image: les livres que nous emporterons cette fois...

 

 

 

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09/05/2017

Voyage dans le voyage

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Shakespeare & Co. - Je lisais l'autre soir, dans un canapé-bateau d'un salon-bar jouxtant la salle de concert bondée de la House of blues de San Diego, la suite de Will le magnifique de Stephen Greenblatt, qui nous immerge à la fois dans le siècle de Shakespeare en butte à toutes les violences et maladies, et au cœur d'une œuvre sans pareille qui a tiré des musiques inouïes de ce chaos - et tout à côté le groupe de Which one's is pink traversait le mur des sons avec son remake du Mur de Pink Floyd dont toute la salle, debout, chantait à l'unisson les tubes par cœur.
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Le lieu même de la House of blues a quelque chose de shakespearien dans son baroquisme délirant et j'étais sous le charme en sifflant ma Stella Artois au milieu de si braves et bonnes gens semblant costumés comme pour se rejouer La nuit des rois Le Songe d'une nuit d'été tandis que montaient les incantations de Mother ou de Comfortably Numb Pulse...
 
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Très loin de Trump.- L'actuel président américain a lui aussi quelque chose d'un personnage du Good Will, dans le genre bouffon lifté new fake gesticulant comme un prédicateur de télé, mais ce qui m'aura frappé dans le maelström humain de la Californie, des quartiers chinois de San Francisco ou latino-blacks de Los Angeles à la little Italy ou à l'ancienne ville mexicaine de San Diego, autant que dans les conversations des gens, de happy hours en soirées amicales, c'est la distance séparant la réalité si métissée et chatoyante, si généreuse et parfois si effrayante, des discours formatés de l'ubuesque président ou de ses clones Steve Bannon et autres Rush Limbaugh, aussi coupés du réel que les idéologues à langue de bois du monde entier...
 
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Camus et les kids. - Cette réalité multiforme et contrastée, prodigue et parfois calamiteuse, généreuse ou peureuse, on en retrouve des échos à toutes les pages d'un très remarquable recueil de textes de 36 tout jeunes écrivants, étudiants teenagers de toutes provenances ethniques et nationales réunis à l'enseigne du même atelier d'écriture et s'exprimant sur les thèmes très concrets ou plus idéaux qui les préoccupent.
Un écrivain libano-new yorkais, Rabih Alameddine, préface ce passionnant ouvrage dont les jeunes auteurs citent Albert Camus en exergue - et la boucle de l'universalité se referme en s'ouvrant largement, si l'on ose l'oxymore, et l'on ose (!) en citant L'étranger en anglais dans le texte s’il vous plaît: “In the midst of winter, I found there was, within me, an invisible summer. And that makes me happy. For it says that no matter how hard the world pushes against me, within me, there’s something stronger - something better, pushing right back”.
 
 
Uncharted Place. Atlas of being here. Written by students at Thurgood Marshall Academic High School. Foreword by Rabih Alameddine. 826 Valencia.

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Petites filles à la mer

 

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Pour Sophie et Julie

 

Dans les herbes hautes, on voit leurs chapeaux
de paille claire, avec des rubans ;
elles se dandinent un peu
sur la dune molle ;
on les sent légères :
il s’en faut de peu qu’elles ne décollent
de l’arête soufflée par le vent ;
puis elles disparaissent un instant,
puis on les revoit, plus menues –
entre-temps elles ont pressé le pas ;
tout en bas la mer brasse et remue
son pédiluve à grand fracas ;
mais elles connaissent,
ça ne les impressionne pas :
elles y vont tout droit, juste pour voir,
si c’est si froid qu’on dit ;
elles sont jolies,
dans la lumière belle ;
il n’y a qu’elles
sur le sable vert de gris.

 

JLK, Petites filles à la mer. Huile sur toile, 2006.

18:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, poésie

Les anges calcinés

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Le critique est parfois un artiste, dont Pietro Citati est l’un des plus beaux exemples vivants. Il fallait d’ailleurs un artiste, avec le mélange d’intelligence et d’intuition, de sensibilité et de culture, de porosité à la vie des autres et des textes, d’aptitude enfin à transmettre tout cela dans une écriture fluide et belle – il fallait tout l’art de Citati, auteur d’un Kafka mémorable et de La colombe poignardée, splendide essai consacré à Proust, pour nous intéresser encore, et nous toucher, nous bouleverser même à l’approche d’un couple dont on croit tout savoir… sauf peut-être l’essentiel, que Citati situe plutôt dans les œuvres, donc dans les âmes de Zelda et Francis Scott Fitzgerald, que dans leurs tribulations de phalènes.
A l’ère du « people » le plus vulgaire, le couple « phare » qui se maria le 3 avril 1920, année « mythique » s’il en fut du premier « glamour », reste le symbole de l’époque « rétro » dont les images « de rêve » comptent plus que le contenu des deux livres « cultes », voire « cultissimes », laissés par Fitzgerald : Gatsby le magnifique et Tendre est la nuit. 107608c00cf04b5018b6595eb4130a30.jpgDe la vie brillantissime et non moins pathétique des deux merveilleux papillons que furent Zelda et Scott, Pietro Citati parle évidemment, comme de leur époque aussi flamboyante (pour certains) que factice. Mais il va de soi que c’est ailleurs qu’il nous conduit aussi : tout au bout de la nuit de deux être aussi doués et fragiles l’un que l’autre ; au bout de la détresse d’une enfant gâtée qui rêvait d’être la première danseuse de son temps et qui périt dans les flammes après que des médecins suisses eurent détecté sa schizophrénie, d’une part ; au bout du seul mystère de la vie du buveur mythomane que fut Scott, à savoir le mystère de la naissance de son art, où le travail et la probité, « l’ouvrage bien fait et pour l’amour de l’art », comptaient autant pour cet élève de Keats et de Flaubert que son don premier. « Quand il parlait de l’écriture, dit John Dos Passos, son esprit devenait limpide et pur comme le diamant »
« Entre 1929 et 1931, Fitzgerald écrivit certains de ses plus beaux récits », écrit Pietro Citati : « La Traversée difficile, Le Mariage, Deux erreurs, Retour à Babylone. Sa vie sombrait dans l’angoisse et dans la folie; et pourtant, jamais peut-être il n’avait ainsi atteint cette vérité dans la voix, cette douloureuse douceur du ton. Le malheur l’avait fait descendre, ou s’élever, en un lieu qu’il ignorait, et qu’il explora avec une clarté et une lucidité merveilleuse, sans la moindre trace de larmes, d’alcool ou de dégradation ».
4c3009eb7f0f91e366e458b5fd12d3c6.jpgLa vie de ces deux grands vivants si mal faits pour la vie, la destinée si tragique de Zelda, la complicité liant Scott et Scottie leur fille, sont évoquées avec la même délicatesse et la même attention affectueuse, sans les sots partis pris qui ont réduit les relations du couple à une caricaturale guerre des sexes. Dans les lettres les plus intimes de Zelda et Scott ou de leurs proches, dans les livres de celui-ci et les plus secrètes aspirations et observations de celle-là, Pietro Citati rencontre la complexité de deux natures peu compatibles et la simplicité d’une passion enfantine.
4f78e0efb6eab79fd892ca8764e5cb3c.jpgPietro Citati. La mort du papillon ; Zelda et Francis Scott Fitzgerald. Traduit de l’italien par Brigitte Pérol et enrichi d’un cahier de photographies très significatives. Gallimard, L’Arpenteur, 127p.

Candide au Kansas

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Callisto de Torsten Krol. Coup de pub dans l'eau ?
La pub et la rumeur se conjuguent, tout soudain, pour lancer ce roman picaresque d’un mystérieux auteur qui vivrait au fin fond du bush australien, à moins que ce probable pseudo ne dissimule un auteur anglo-saxon à succès ? Ce qui est sûr dans l’immédiat, c’est que Callisto de Torsten Krol se lit allègrement et d’une traite, dont on voit quel film épatant il ferait, mais déjà ce trait marque à la fois la dynamique de la chose et ses limites.

On annonce crânement un nouveau Salinger, mais ce n’est pas la première fois, et ça n’a pas plus de pertinence que les précédentes. On pourrait dire aussi qu’il y a là-dedans de la vitalité malicieuse à la Mark Twain ou de la causticité grinçante à la John Kennedy Toole, mais ces comparaisons à n’en plus finir sont aussi vaines et convenues que les sempiternels vivats de celui-ci ou de celui-là, genre « c’est le roman de l’été » ou «l’auteur le plus prometteur de la nouvelle génération ».
Le protagoniste de Callisto est une espèce de Candide américain du genre géant cool (il fait 1 mètre 90 et s’exprime lentement quoique sûrement), dont le nom d’Odell Deefus fait s’étonner chacun qu’il ne soit pas noir. A vingt-deux ans, il a lu seize fois Jody et le faon qui résume à ses yeux ce qu’il faut penser de la vie et de ses vicissitudes, de l’amitié, de l’amour et de tout le bazar. Les divers petits métiers qu’il a exercés jusque-là après avoir raté ses études et quitté son ivrogne de père ne lui ont guère convenu, aussi a-t-il résolu de s’engager dans l’Armée américaine pour combattre les « islamites » en Irak et glaner ainsi quelques médailles nécessaires à son prestige personnel auprès des jeunes filles. Sur le chemin du bureau de recrutement, à Callisto (Kansas), à bord d’une Chevy Monte Carlo de 78 pourrie, une première escale forcée dans une cahute habitée par un garçon de son âge taiseux, farouche et visiblement islamophile, va l’entraîner dans une suite de péripéties qui le retiendront en Amérique profonde. Il y  rencontrera divers types éminemment représentatifs après avoir malencontreusement refroidi son hôte qu’il soupçonne de lui vouloir du mal : du télévangéliste en Cadillac qui le prend pour celui qu’il a assommé et le presse de revenir à la seule vraie foi, à la sœur du pauvre Dean, gardienne de prison jouant les mules de dope et dont il s’amourache, en passant par un inspecteur retors et un sénateur néo-conservateur, entre beaucoup d’autres que l’auteur excelle à portraiturer.
L’ambiance est à la paranoïa sécuritaire et à la collusion des conservatismes, sur fond de beaufisme et de corruption, et l’on s’amuse bel et bien à suivre l’équipée du charmant ahuri, combinant les ressorts du polar et de la satiriqe. C’est frais, vif, talentueux, mais est-ce un grand livre pour autant ? Disons plutôt : de la belle ouvrage de pro, comme il s’en fait et s’en fera sans doute de plus en plus, relevant du « coup éditorial » plus que de l’œuvre à suivre. Si le souffle et les astuces du conteur y sont assurément, l’écriture reste quelconque, que le traducteur Daniel Bismuth tire vers un négligé « djeune » encore moins convaincant.
A l’instant d’investir les têtes de gondoles des librairies francophones, Callisto est annoncé en parution simultanée aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie et en Angleterre, et les éditeurs ne manquent pas de faire mousser le « mystère » entourant l’identité de l’auteur. Mais y a-t-il vraiment de quoi se passionner ?
medium_Callisto.jpgTorsten Krol. Callisto. Traduit de l’anglais par Daniel Bismuth. Buchet-Chastel, 476p.

08/05/2017

Frigida

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…Tu me glaces, Liebling, j’ose pas te le dire mais t’as la peau banquise, tu me fais frisson de fjord, pourquoi que tu te laisses pas aller à ma main chaude, j’ose pas te le dire mais j’aurais vraiment l’impression de le faire avec une statue si tu me le demandais…


Image : Philip Seelen

19:51 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : panopticon

07/05/2017

Belles du lac

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…Bon, tu me diras Godard, Godard, ça lui arrive aussi de déconner, Godard, mais là, quand il dit, je crois que c’est dans Pierrot le fou, que les plus belles filles du monde se trouvent  au bord du lac Léman, là t’es d’accord, Marie, qu’il déconne pas, Godard, c’est clair que toi et moi on est dans le casting, regarde-nous choubidou…

 

Image : Philip Seelen

06/05/2017

Le spectre du mal

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Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, de Cormac McCarthy

Cormac McCarthy est sans doute l’un des écrivains américains les plus importants de ce tournant de siècle, découvert dans notre langue avec L’obscurité du dehors et, d’une pureté terrifiante qu’on retrouve dans son dernier livre, Un enfant de Dieu, que suivirent six romans non moins marquants, de Suttree à la fameuse Trilogie des confins (De si jolis chevaux, Le Grand passage et Des villes dans la plaine), en passant par cette autre merveille que fut Méridien de sang, tous traduits à l’Olivier.
Il y a chez Cormac McCarthy un mélange de noirceur fataliste et de lancinante tendresse, pour ses personnages, qui évoque à la fois Faulkner (dont il a souvent la puissance d’évocation et le lyrisme sauvage) Nathanaël Hawthorne ou Flannery O’Connor, en plus ancré dans les ténèbres de la violence américaine contemporaine - parent alors, en plus profond dans sa perception du mal, d’un James Ellroy ou d’ un James Lee Burke, notamment.
Un sentiment dominant se dégage aussi bien de Non, ce ne pays n’est pas pour le vieil homme (dont le titre est emprunté à un poème de Yeats), et c’est celui que le mal gagne dans ce monde, et par des moyens qui défient de plus en plus la bonne volonté des honnêtes gens, ici représentée par le shérif Ed Tom Bell, dont la litanie lancinante des réflexions sur la perversité croissante du crime alterne avec le récit des faits abominables auxquels il est mêlé et dont il échappe assez miraculeusement, avant de jeter l’éponge avec le sentiment d'une défaite.
« Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine, ce serait probablement la drogue qu’on choisirait », remarque Bell au cours de ses méditations, et de fait, la drogue et l’argent de la drogue sont au cœur de ce thriller « théologique », dont le pouvoir d’attraction et de contamination fondent toutes les relations et jusqu’aux péripéties du roman, qu’on dirait précipitées dans une sorte d’entonnoir vertigineux à une seule issue, fatale pour la plupart des protagonistes, à commencer par le jeune Moss. Celui-ci, tenté de s’arracher à sa petite vie de brave garçon au moment où, par hasard, il découvre en pleine nature où il chassait, sur les lieux d’un massacre de trafiquants, une véritable fortune en dollars serrés dans une serviette, va payer de sa vie le geste de s’emparer, sans témoins, de cet argent semblant doté d’une espèce de rayonnement radioactif. De la même façon toutes les instances du crime, dans le roman, semblent liées entre elles par une espèce de lien obscur et de connivence fantomatique qui fait fi de tous les obstacles.
Commis aux basses œuvres de Satan, face au shérif Bell qui ne le rencontrera qu’à travers ses traces sanglantes, le personnage maléfique d’Anton Chigurh agit ainsi en parfait expert du crime, doublant son art démoniaque d’une véritable morale criminelle, si l’on ose dire.
Dans la foulée, on aura remarqué qu’il est dit que Chigurh ressemble à « n’importe qui », comme le protagoniste, fort compétent lui aussi, des Bienveillantes. Cependant, à la différence du roman de Jonathan Littell, celui de Cormac McCarthy module les degrés du mal et du bien par le truchement de toute une gamme de personnages se débattant dans les filets de la nécessité.
Si la violence semble faire partie de la destinée fatale de l’Amérique, comme l’illustre le retour de Bell dans son propre passé, avec l’ombre portée de deux guerres européennes et du Vietnam, d’où chacun est revenu avec son poids de péché, c’est finalement à l’avenir de l’humanité en tant que telle, dans un monde désacralisé et privé de tout référentiel, qu’achoppe ce roman implacable et proche de la désespérance, que pondèrent, en fin de parcours, les lueurs de l’amitié et de la tendresse indestructible scellant le couple formé par Bell et sa compagne Loretta. Marqué par une sorte de tristesse révoltée à la Bernanos, ce roman est à lire et relire pour tout ce qui y est écrit comme entre les lignes. D’une écriture à la fois tranchante et infiniment suggestive, tissé de dialogues denses aux résonances se prolongeant bien après la lecture, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme est sans doute l’une des grandes choses à lire cette année.
Cormac McCarthy. Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme. Traduit  de l’anglais par François Hirsch. Editions de l’Olivier, 292p.

c29f3108470ec3aa95c2ffe576e94923.jpgEn lecture: The Road. Picador, 307p.

"The first great masterpiece of the globally warmed generation. Here is an American classic which, at a stroke, makes McCarthy a contender for the Nobel Prize for Literature". (Andrew O'Hagan, BBC)

A father and his young son walk alone through burned America, heading slowly for the coast. Nothing moves in the ravaged landscape save the ash on the wind. They have nothing but a pistol to defend themselves against the men who stalk the road, the clothes they are wearing, a car of scavenged food - and each other.


05/05/2017

Au plus que présent

 

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Les fulgurants paradoxes d'Annie Dillard

D'innombrables livres actuels ne visent qu'à l'évasion et à l'oubli du réel, tandis que ceux d'Annie Dillard nous y ramènent à tout coup, et particulièrement cet ensemble fascinant de fragments et variations sur de mêmes thèmes que constitue Au présent.
Mais attention: le réel d'Annie Dillard n'a rien à voir avec ce qu'on appelle «le quotidien», entre psychologie de sitcom et plaisirs minuscules. Ce que son regard isole est à la fois réel et inconcevable, qui renvoie au grand pourquoi de toute chose et au comment vivre la vie qui nous est donnée. Pourquoi par exemple y a-t-il au monde, nom de Dieu, des nains à tête d'oiseau, nos frères humains avérés dont les rares qui ne meurent pas en bas âge peuvent atteindre 90 centimètres? Eh bien, au nom même de Dieu, le Talmud stipule une bénédiction appropriée à chaque personne atteinte d'une malformation congénitale. Ainsi sera-t-il recommandé de bénir la naissance de l'enfant à fentes brachiales de requin et à longue queue, le bébé frappé du syndrome de la marionnette («apparemment, prévient le médecin, le rire n'est pas lié à un sentiment de joie») ou le nourrisson sirénomèle qui n'a qu'une jambe et dont le pied est tourné vers l'arrière.
Evoquant le silence professionnel qui entoure de telles naissances, Ernest Becker, cité par l'auteur, affirme que «si l'homme devait appréhender pleinement la condition humaine, il deviendrait fou». Or l'homme loue Dieu. Saint Paul écrit aux chrétiens de Rome: «Et nous savons qu'avec ceux qui l'aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien.» Ce qui fait bondir Dillard: «Et quand donc, au juste? J'ai raté ça.» Et d'ajouter qu'au fil de ses longs voyages autour du monde elle a «vu les riches fermement établis renvoyer les affamés les mains vides», alors que tous, pêle-mêle, se partageaient biens spirituels et déboires physiques en toute injustice «divine»...

Est-ce à dire qu'Annie Dillard rejette toute divinité et toute spiritualité? Au contraire, elle y puise et y plonge à tout instant, avec une sorte de jubilation mystique qui la rapproche de Teilhard de Chardin (l'un de ses champions avec le Baal Shem Tov des Hassidim) qu'elle cite à tout moment dans ses pérégrinations paléontologiques ou ses visions prémonitoires (longtemps interdites de publication par l'Eglise). Passant sans transition d'une histoire naturelle du sable ou de l'observation des nuages à l'évocation du parking jouxtant l'étable légendaire où le Christ gigota, des sacrifices humains consentis par le premier empereur de Chine autant que par Mao à l'accouplement des martinets en plein vol, des statistiques dont on ne peut rien faire («parmi les 75 bébés nés aujourd'hui aux Etats-Unis, un trouvera la mort dans un accident de voiture») au paradoxe apparent d'un Dieu tout-puissant qui n'en demande peut-être pas tant, Annie Dillard ne cesse de nous déconcerter et de nous bousculer, mais aussi de nous remplir les poumons du souffle de sa pensée et de sa parole.
Grande voyageuse au propre et au figuré, reliant à tout moment les deux infinis pascaliens, le froid glacial du cosmos et les nappes ardentes de la vie animée, l'empilement des strates d'occupation humaine (soixante couches dans la grotte française de la Combe Grenal) et le présent multiple qu'elle vit et que nous vivons au même instant, cette aventurière de l'esprit a précisément le mérite de nous rendre le monde et notre vie plus que présents.
Annie Dillard, Au présent. Traduit de l'anglais par Sabine Porte. Christian Bourgois, 220 pp.

04/05/2017

Tombe de la voix

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Où est ton frère ? demande la voix
que recouvre le fracas des chasseurs.
Tout est sous contrôle dans le quartier:
le bleu de la piscine est réservé
à ceux qui ont les moyens de payer
les taxes du maintien des conteneurs.
 
On n'entend que ce qu'on voit dans le bleu,
il y a des couloirs dans l'eau des cieux;
le ciel est parfait dans son rôle de leurre.
Une voix ordonne l'entretien des gazons.
 
Sur une allée planque une limo
dont on ne sait qui est le proprio;
et ma voix se tait sous la poussière.
 
Qui donc a laissé là cette batte ?
Sous le bleu ces traces de sang caillé
dérogent à l'ordre de ma voix.
 
Ton frère cueillait là-bas des avocats,
ton job est de diriger les chasseurs:
tous les soirs dans l’absolu limpide
tu décoches tes flèches de tueur.
 
Le macadam retentit à jamais
du terrible fracas des dieux barbares
couvrant ma voix à jamais solitaire.
 
Et ton frère qu'est-il donc devenu
depuis que l'ordre t'a été donné
par ta voix seule de le massacrer ?
 
 
(San Diego, ce 4 mai 2017, devant une vieille limousine).

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03/05/2017

Avatars du voyage

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UBER über Alles. - Trente ans après un premier séjour à Los Angeles où j'éprouvai, comme à Tokyo, le vertige de qui cherche à s'y retrouver dans un labyrinthe avec une voiture de location et le seul repère d'une carte peu lisible, bénéficier du double service d'un GPS, dans notre Chevy, et du réseau UBER, qui vous transporte à peu de frais sur de longues distances et vous fait rencontrer des chauffeurs parfois charmants ou même intéressants, est une double commodité appréciable. D'aucuns regimbent devant le recours à cette alternative privée liée à l’hydre numérique Google, de préférence au service deux ou trois fois plus cher des taxis, mais nous n'en aurons vu que les avantages, et vive le GPS !
 
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Sans argent, mon œil. - Voyager sans dépenser un eurodollar est-il possible et surtout quel intérêt cela représente-t-il ? C'est la question à laquelle répond Sans un sou en poche, le récit de voyage du jeune Benjamin Lesage, parti en février 2010 de La Haye avec trois potes, comme lui étudiants Erasmus, s’imposant la règle absolue de ne jamais utiliser d'argent.
Pari stupide ? Pas tant que ça, même si le fait de ne se déplacer qu'en stop, de se nourrir en mendiant des restes de boulangeries ou de restaus (avec l'exposé de leur démarche à l'appui), de dormir n'importe où quand ils ne trouvaient pas de bonnes gens pour les accueillir, ou de franchir mers et océans en proposant leurs services à bord - même si tout ça relève d'un défi parfois ambigu et sûrement utopique. Or les trois lascars l'auront fait, dans un esprit hyper-écolo s'inscrivant dans un grand mouvement mondial de résistance à l'uniformisation consumériste; un an durant ils auront parcouru 24.000 kilomètres en dépensant moins de 100 euros, et l'expérience, souvent ponctuée de remises en question voire d'engueulades, est riche de nombreuses observations pertinentes sur les pays traversés et met en évidence les tares de la société capitaliste (surtout l'écart de plus en plus choquant entre riches et pauvres) en cherchant à pallier à échelle humaine le saccage et le gaspillage des biens communs. Pour en savoir plus, look on Internet: sansunsou.wordpress.com ou www.eotopia.org.
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Échapper au troupeau.- La vision de plusieurs groupes de touristes japonais (ou chinois ou coréens, ou suisses allemands) processionnant l'air hébété, l'autre soir sur Hollywood Boulevard, sous la conduite d'un guide brandissant son petit drapeau, comme on les retrouve à Venise ou à Bruges ou à Grenade ou partout, m'a conforté dans l'horreur que m'a toujours inspiré le tourisme dit de masse, mais pas que, je précise donc : le tourisme grégaire et formaté, le voyage où l'on ne fait que PROFITER sans prendre le temps de s'imprégner vraiment des lieux ni faire l'effort de rencontrer d'autres gens que ceux du groupe se retrouvant le soir au karaoké.
Je sais bien qu'il peut paraître arrogant ou prétentieux de critiquer "le troupeau ", mais le problème est justement là : que toute critique paraît désormais suspecte dans un monde où il ne s'agit que de PROFITER sans se poser de questions. Fin du sermon terminé bâton !
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21:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Proust punky

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…Et pourquoi, je t’en prie, le petit pan de mur jaune de Proust ne pourrait-il pas être un grand pan de mur orange, ou le mur vieux rose d’un Motel de passe  à graffitis noirs et verts – fais donc un effort, essaie d’expliquer ça à tes kids qui n’ont aucune idée de qui est Vermeer mais qui sauront aussi bien que toi, demain ou plus tard, ce que c’est qu’un souvenir perso ou l’impression que tu peux tout retrouver de telle ou telle année à travers tel ou tel détail, j’sais pas, la voix de Madonna sur fond de ciel de boîte de nuit la nuit où telle ou tel a rencontré le garçon ou la fille de ses rêves; ou le goût fade du Coca Zéro dans ce bar autoroutier de la Via Aurelia, cette autre année, quand Roméo à cru un quart d’heure qu’il perdait sa Giulietta, avant de la retrouver pour la vie - des trucs comme ça…


Image : Philip Seelen

02/05/2017

On the rocks

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La question n’est pas de savoir s’il est plus élégant de patiner sur un iceberg ou sur un glacier de Terre de Feu : ce qui compte est le style qui s’y adapte à chaque fois.

Le style est un habitus: qu'on se le dise dans les églises. Le style n'est pas qu'une façon de parler ou de marcher sur les pieds du vulgum pecus: le style est une mesure exacte et la distribution des générosités de la Nature dûment transformées. Le style est un savoir-boire et sans rêver tu oublies. Le style est l'art de l'oubli porté au biseau de la Mémoire.

Au bar, plus directement, le style découle aussi de sa capacité d'improviser selon l'immémoriale Tradition des banquises bipolaires et autres décors d'aurores boréales, car tout dépend à la fois d'un bon métier et des surfaces taillées au plus ou moins aigu des angles, autant que de la consistance cristalline de leurs effets de ciseaux - et quelle griserie c’est à tout coup de toupiller imaginairement sur son glaçon à la pointe de ses lames tout en laissant couler en soi la chaleur ambrée de son treizième Coca-cognac…

Image : Philip Seelen


16:32 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Sensations contrastées

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Chemin faisant (157)
 
Rester libre. - Un poncif de longue date affirme que tout est possible aux States, et sans doute y a-t-il du vrai dans ce cliché. Mais qu'en est -il en réalité ? Je me le demandais tandis que nous traversions les hautes terres montueuses, tantôt couvertes de forêts d'une splendide sauvagerie et tantôt évoquant les crêtes de Toscane où les campagnes roulant sous le ciel de l'Alentejo portugais, avec une sensation d'intense liberté butant cependant, à tout moment, sur des panneaux d'interdiction et des clôtures cadenassées interdisant l'accès de voies secondaires qui autoriseraient la moindre échappée hors de la route principale. Visez donc le prochain chemin de traverse et ça ne manquera pas : NO TRESPASSING.
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Que cela signifie-t-il ? Que l'interdiction de passer quadrille jusqu'aux étendues semblant désertiques et devenues propriété privées ? Je me garderai de généraliser mais je traduis une sensation forte de liberté sous condition sans cesse relancée par des mises en garde aux termes légalement contraignants.Si vous enfreignez l'interdiction d'accéder à telle piscine de rêve jouxtant un hôtel, vous commettrez ainsi une "criminal " action, pas moins. Et tentez d'allumer une clope dans les rues de San Luis Obispo : même criminal tango ! Et pourtant quelle réelle impression de liberté en parcourant cette décoiffante Côte Ouest ! Et qui m'empêchera de penser ce que je dis et de dire ce que je pense !?
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American bazaar. - Avec le dédain des anciens riches snobs, pas mal d'Européens continuent de tenir la culture américaine pour une sorte de sous-produit, quitte à se ruer aujourd'hui sur ses objets les plus "vintages.
Au cœur de la petite ville simili-danoise de Solvang, l'on trouve ainsi un bazar américain cumulant tous les vieux gadgets de la vie pratique célèbrés par la télé depuis les années 50, entre autres enseignes métalliques de pubs légendaires et collection de CD de bons vieux rocks.
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Pour 14 dollars, nous avons donc pu nous replonger, sur la fameuse route côtière Number One, dans l'atmosphère lyrico-protestataire des hits de Neil Young à la voix de tête d'éternel ado; et comment ne pas tomber ensuite sous le charme de la rue piétonne de Santa Barbara où les boutiques les plus chics alternent avec des cafés fleurant la bohème estudiantine.
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À cette enseigne, c’est par exemple celui dans lequel une petite bibliothèque défraîchie propose deux gros volumes décatis de la Recherche du temps perdu en anglais dans les texte, un exemplaire du Trial de Kafka et un recueil de légendes anglaises illustré par le magicien Arthur Rackham...
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IMG_6396.jpgEnsuite nous voilà à la boutique du Getty Center de Los Angeles, encore sous le coup de la découverte de la phénoménale collection de peinture européenne et passionnés par une exposition photographique consacrée aux Breaking News, où je tombe sur un essai de John Berger qui évoque les grands imagiers de la photo américaine.
 
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IMG_6618.jpgEnfin, pour la touche finale, ce sera un détour par Hollywood Boulevard qui nous vaudra quelques visions oscillant entre le super-kitsch du recyclage cinématographico-commercial et le délire visuel de certaines scènes à la Fellini, etc.
 
Ce cher Bill. - Où bien c'est cette bonne et belle rencontre en 3D, ce dimanche soir, d'un vieil "ami Facebook" au prénom de William, partageant avec moi l'"amitié" non moins virtuelle de Naomi Klein, l'essayiste canadienne anticapitaliste très active sur le terrain écolo - lequel Bill se pointe à notre hôtel avec une bouteille de vin rouge de Sonoma avant de partager, avec Lady L., un savoureux repas à l'italienne bien arrosé !
Peut-on être poète après Shakespeare ? À quoi mène la critique virulente de l'empire américain par Noam Chomsky (avec lequel William a longuement dialogué par courriels avant d'en être déçu) et de quoi sera fait l'avenir de nos enfants - Bill et sa moitié ont deux filles, comme nous ?
C’est de cela, entre beaucoup d’autres choses, que nous avons parlé quatre heures durant en nous découvrant de multiples points de vue convergents en dépit de nos trajectoires si différentes - lui est né au Canada, a émigré en Israël et a fait retour aux States après l'assassinat d'Itzhak Rabin...
 
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Vous voyez en Facebook un réseau juste bon à canaliser la jactance actuelle ? Mais c'est par mon blog perso et ensuite sur Facebook, justement, sur l'injonction amicale de l'hyperactif François Bon, que j'aurai rencontré Bona Mangangu l'artiste congolais retrouvé un jour à Sheffield, que mes relations se sont poursuivies avec le poète luxembourgeois Lambert Schlechter, et que se sont multipliés les échanges avec le non moins épatant Maveric Galmiche qui vient de fêter ses vingt ans - sans compter tant d’autres complices de divers pays et moult jeunes filles en fleurs de tous les âges...
On a beau ne pas vouer un culte aveugle à la technologie de pointe et au transhumanisme à venir: c'est bel et bien par Messenger que nous resterons in touch avec William, sur WhatsApp que nous ne cessons de communiquer avec nos infantes et leurs Jules, et via Cloud que je balancerai ces notes d'un nouveau jour se levant sur L.A dont nous partirons tout à l'heure pour San Diego - so have a good day and farewell !
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05:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

01/05/2017

Pour tout dire (101)

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À propos de la sérénité préservée en milieu vrombissant. De la traversée vivifiante des beaux quartiers de Los Angeles et des collections d'art du Getty Center.
 
Comment rester serein dans un monde agité ? Comment accueillir la beauté en milieu factice ? Comment partager ses émotions de manière personnelle et juste ?
 
 
Telles sont les questions que je me posais hier à la proue de l'espèce de grand vaisseau blanc du Getty Center surplombant l'immensité bleutée de Los Angeles, encore sous le coup des sensations violentes et des très douces émotions liées à la traversée des quartiers les plus huppés du monde occidental - les incroyables palais de tous les styles alignés le long de Sunset Boulevard et Bel-Air, sur les hauteurs de Beverly Hills et Hollywood -, le trafic routier frénétique mais dénué d'agressivité et l'apparition de ce magnifique ensemble de bâtiments blancs jouant avec la lumière et se dressant au milieu de grands jardins suspendus au-dessus de la ville déroulant là-bas ses scintillements jusqu'au ruban juste visible de l'océan, enfin l'entrée dans le dédale frais de la pure beauté rassemblée, paradoxe non moins saisissant que tout le reste, par un magnat du pétrole qui rêva quelque temps de devenir écrivain en sa candide jeunesse avant de se lancer plus crânement dans l'accumulation d'une fortune colossale lui permettant ensuite, en collectionneur passionné d'art antique et autres fins produits du génie humain de tous les siècles, de nous offrir tout ça en partage.
 
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En d'autres temps un peu plus moralisants qu'aujourd'hui, les belles âmes que nous étions se demandaient s'il était acceptable d'admirer des œuvres d'art collectionnées par de richissimes industriels, parfois marchands d'armes ou même ex-nazis ? C'était le temps où l'on hésitait aussi à camper sur les plages d'Espagne ou de Grèce jouxtant les prisons du général Franco ou des colonels fachos - et l'autre jour une vieille libraire nattée me demandait encore s'il était admissible d'aller nous balader dans l'Amerique de Trump... Comme si les States se réduisaient au gesticulant Ubu de la Maison-Blanche, et comme si l'art appartenait à ceux qui l'achètent ou n'était qu'objet de spéculation idéologique - l'art sacré n'est propriété d'aucune église - ou financière.
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Les débats sur l'élitisme de l'art, de la même façon, m'ont toujours paru le fait de gens que la quête de sens ou de beauté ne touche pas, et le grand poète de cinéma Pier Paolo Pasolini, intellectuel radical et plus artiste tu meurs, a dit ce qu'il fallait sur le caractère absolument irrécupérable de la poésie et de l'art, lesquels vous confrontent à vous-même devant une peinture rupestre de Lascaux, tel autoportrait hilare de Rembrandt ou telle nuit étoilée de Munch.
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Le mérite particulier des collections privées par rapport aux grands musées nationaux, tient au choix souvent personnalisé de tel ou tel mécène, plus ou moins entouré de conseillers avisés, et cela nous vaut, au Getty Center, un choix qui substitue souvent l'originalité surprenante à la quantité, ou la sélection la plus exigeante à l'entassement déploré par un Thomas Bernhard dans son fameux Maîtres anciens.
 
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18193700_10212895865618266_3087864173033441167_n.jpgIci, plus qu'une flopée de maîtres du Quattrocento, c'est UN Masaccio (Saint André) ou UN Carpaccio (Chasse sur la lagune) qui nous enchantent, ou diverses merveilles antiques ou médiévales très choisies, ou ce jeune hallebardier de Pontormo, ou ce paysage presque abstrait de Corot, ou cette formidable entrée du Christ à Bruxelles de James Ensor, ou cet autre Christ en croix du Greco, ou ce Christ en gloire limousin du XIIe siècle ou la Dame Brunet de Manet, entre autres Turner et Böcklin et cette drôle de tête cornue sculptée dans le bois par Gauguin ou ce Satan exultant de William Blake !
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Tout ce bonheur est augmenté par la gratuité de l'entrée en ces lieux et par là débonnaireté radieuse d'un public de tous les âges, à cela s'ajoutant l'autorisation de capter toutes les images qu'on veut et même de se procurer, à l'hyperboutique riche en ouvrages autrement référentiels sur la peinture, la photo et le bricolage créatif tous azimuts, cet album exaltant la cuisine selon Monet...
 
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Et la vue de là-haut, et le ciel en dessus et les anges dorés se la coulant douce dans le bleu, etc.
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29/04/2017

Kids latinos

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Wassup rockers de Larry Clark. Quand Houellebecq se trompait de cible...


La suite de constats que Larry Clark a établis, de Kids à Billy et de Ken Park à Wassup rockers, sur les youngsters américains et leurs tribulations dans les zones plus ou moins sinistrées de la société contemporaine, se constitue en fresque acide, à la fois affectueuse et polémique, amère et lyrique. D’aucuns, à commencer par Michel Houellebecq dans La possibilité d’une île, ont taxé le réalisateur rebelle de complaisance dans sa façon de filmer les ados, comme si l’attention qu’il portait à tous les aspects de leur vie en faisait un pervers, ou comme s’il était a priori du parti des «jeunes» contre les «vieux». Or s’il est vrai que Larry Clark n’est pas neutre, et non moins évident qu’il aime les gamins qu’il observe, il me semble que c’est un bien mauvais procès qu’on lui intente. A ceux qui lui reprochent d’accuser le trait, notamment dans Ken Park, on peut répondre que la société qu’il observe n’accuse pas moins le trait, si l’on peut dire, et qui connaît un peu les States (où nous vivons d’ailleurs de plus en plus nous-mêmes) ne peut que retrouver, dans ses films, le mélange de cauchemar climatisé et de griserie suave, de facilité toute lisse et de violence brute, d’ennui hagard et de conformisme lancinant qui font que beaucoup pètent les plombs, comme on dit.
Les kids latinos de Wassup rockers sont tous de braves garçons, qui n’aiment rien tant que se griser de vitesse sur leurs rollerskates lancés le long des rampes bien larges ou bien pentues des collines de Beverley Hills. Ce n’est pas à vai dire leur quartier, même qu’ils en ont été chassés à plusieurs reprises, ces ratons échappés du ghetto de South Central où l’un des leurs vient de se faire flinguer en plein jour on ne sait pourquoi, probablement pour une affaire de drogue, ils se signent en bons cathos quand ils se recueillent en passant sur sa tombe, ils fréquentent le collège où les relations avec les blacks sont aussi «limites» qu’avec les blancs nantis, enfin ils se défoulent en jouant un rock fait de vociférations de chiens fous.

L’entrée en matière est un peu flottante, comme leurs cheveux et leurs jeans, mais la tension monte après que les compères, allumés par un flic suintant de mépris (comme tout le monde semble l’être dans les beaux quartiers à l’endroit des Latinos, sauf celles et ceux qui ont envie de s’en «faire» un) se mettent à fuir dans le dédale inextricable des propriétés friquées, tombant d’une party surfine à une autre et se mêlant plus ou moins aux noceurs avant de poursuivre leur folle cavalcade. Celle-ci ne va pas sans dommages collatéraux, une grande folle tordue et une beauté cuitée resteront sur le carreau avant qu’un des kids ne se fasse tirer comme un lapin par un vieux crocodile à la Charlton Heston, mais ces morts ne pèsent pas beaucoup plus lourd que les victimes quotidiennes des gangs, à South Central, où la vie dangereuse continuera demain pour les rescapés.
Dans la foulée, comme un symbole physique d’une situation générale à laquelle se confrontent aujourd’hui les States, on retiendra la scène tendre et si parlante du dialogue entre deux mondes que vivent tel loulou à longs crins, déjà torse nu, et la jolie fille de milliardaire qui l’a attiré dans sa chambre-bonbonnière toute rose, lui bien pataud avec ses mots de pauvre et elle genre Barbie Hilton cherchant à comprendre comment on vit «là-bas» dans le ghetto - tout cela baigné de sourires doux et de gestes câlins, en éclaircie apparente où le malentendu est cependant perceptible dans sa pleine réalité, à fleur de peau.
Cela encore: que les kids latinos de Wassup rockers jouent tous leur propre rôle, comme les blousons noirs des Cœurs verts, ce film typique du cinéma-vérité français des années 60, dont Larry Clark relance la pratique à sa façon, dans une forme à vrai dire plus élaborée, plus dramatique, politiquement plus chargée de sens et traversé par un souffle lyrique qui en compense la désespérance.