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Carnets de JLK

  • L’hypertexte de Muños Molina tient de l’auberge espagnole…

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    Aspirant à composer «le grand poème du siècle», le romancier espagnol devient Un promeneur solitaire dans la foule, dont les errances fécondes recoupent celles de Frédéric Pajak et de Paul Nizon ou de Roland Jaccard, entre autres contemporains, avec des révérences aux grandes ombres d’Edgar Allan Poe et de Charles Baudelaire, du Juif errant Walter Benjamin ou d’Emily Dickinson l’ange puritain, et l’incitation générale à «écrire» ce livre particulier en le lisant…
     
    Chacune et chacun se rappelle, probablement, le moment plus ou moins vertigineux où, en tant qu’individu, elle ou il aura découvert tout à coup son unicité fondamentale par rapport à la multitude.
    Pour ma part cela m’est apparu la nuit, entre seize et vingt ans, dans le quartier de notre enfance où trois tours de seize étages venaient d’être construites au-dessus des bois dans lesquels nous avions joué, trois piliers monumentaux dont les centaines de petits écrans allumés constituaient autant de fenêtres donnant sur ces multiples vies empilées aux silhouettes et aux actes plus ou moins identifiables par le petit voyeur que j’étais là. Plus tard, l’idée d’un roman virtuel m’est venue à partir de cette mosaïque visuelle surgie des ténèbres, dont les personnages seraient évoqués à l’enseigne de ce simultanéisne mondialisé que nous connaissons aujourd’hui, où nous sommes informés de tout ce qui se passe en temps réel. Mais avant le composition de ce roman, un autre choc, de nature culturelle plus encore que personnelle, m’aura fait éprouver le sentiment-sensation d’être seul dans la masse humaine, un matin à Tokyo, dans le métro de la première heure, au milieu de centaines de Japonais à mallettes se rendant à leurs bureaux d’employés japonais à calculettes.
    Or c’est le même type d’expérience que me semble évoquer le dernier livre traduit en français du romancier espagnol Antonio Muños Molina (déjà primé par le Médicis étranger de 2020 et reparu ces jours en livre de poche), intitulé Un promeneur solitaire dans le foule et constituant une sorte d’inventaire socio-poétique de notre «profond aujourd’hui», selon l’expression de Blaise Cendrars.
     
    Profitez de l’Eté protégé par la Police
     
    Au même instant, ce mercredi soir d’été radieux à une terrasse de la Dolce Riviera (Suisse du sud-ouest) où j’avais amorcé la lecture de ce pavé de 500 pages acquis la veille, je repensais malgré moi au pauvre type en uniforme de la police locale qui, deux jours plus tôt, sur un quai de la gare de Morges, avait paniqué au point de massacrer, de trois balles, un autre pauvre mec dont le comportement bizarre (on dira qu’il, avait l’air de prier, et tout de suite on aura pensé « terroriste », puis on dira qu’il titubait entre les voies du train et le quai, on aura appelé la police, laquelle aura fait illico les « sommations d’usage » sans résultat probant), et je lisais, en gras et avec de solennelles majuscules, Tout ce qu’Il te Faut pour profiter de l’Été à l’amorce d’une séquence affirmant que « c’était l’été des robes courtes et légères comme des tuniques », j’avais siroté un premier Aperol en dépit de l’interdiction qui m’est faite ces temps de consommer de l’alcool pour cause de « souffle au cœur », je pensais au flic arrêté et aussitôt justifié à la radio par sa hiérarchie paniquant à son tour, je pensais à l’agonie du mec menotté dont le faciès de métis (comme on l’apprendra plus tard) avait sans doute inquiété les jeunes policiers affolés, je lisais dans mon livre «L’Espagne était le septième pays du monde à jeter le plus de nourriture à la poubelle», je pensais à ma bonne amie en guerre contre le cancer depuis avril et à laquelle sa troisième chimio avait fait perdre le goût des aliments, c’était une « soirée de rêve » devant le plus grand lac d’Europe et le plus beau du monde à nos yeux, et je lisais « Ne rate pas l’occasion que tu attendais. Laisse-toi séduire par nos promotions avant la fin de l’été », puis je lisais « Cet été, fais les meilleures photos avec ta perche à selfie», je revoyais les cheveux sales du premier suicidé que j’avais vu cinquante ans plus tôt au pied du pont Bessières en pleine ville de Lausanne, je revoyais le corps d’ivoire du désespéré repêché dans la Seine une nuit de printemps d’une autre année, à ma lecture du livre de Muños Molina s’ajoutait celle de ma propre vie et je me disais que chaque lectrice et chaque lecteur d’Un promeneur solitaire dans la foule, au fil des pages, pourrait composer son propre «roman» à sa guise, que ce soit en observant « cela simplement qui est » au présent, selon l’expression d’un autre nomade solitaire du nom de Charles-Albert Cingria, ou en scrutant le passé et ses innombrables «romans» dont l’un pourrait être signé Robert Walser et l’autre Marina Tsvetaeva, autres «personnes déplacées» à leur façon…
    Fou de littérature, et comptant lui-même au nombre des auteurs majeurs de la littérature espagnole actuelle, Antonio Muños Molina en même temps qu’il arpente « à l’horizontale » les rues de la ville-monde avec ses carnets et son smartphone, replonge en verticale diachronique à la rencontre des solitaires de naguère ou jadis, à commencer par Thomas de Quincey et Edgar Allan Poe les veilleurs ténébreux aux lisières du rêve et de la folie, dont la déesse secrète, comme celle de Baudelaire ou d’Emily Dickinson, avait pour nom Poésie. Dans leurs foulées, Walter Benjamin le juif allemand et Fernando Pessoa le Lisboète aux multiples hétéronymes feront converger les démarches de l’Andalou Antonio Muños Molina et du Franco-suisse Frédéric Pajak, qui se retrouvent également dans le labyrinthe de Joyce, auteur d’un «roman total» comme voudrait l’être Un promeneur solitaire dans la foule, etc.
     
    Une poésie en phase avec la ville-monde
     
    «J’appelle poésie l’ivresse et la plus grande concentration expressive de tout art», écrit Munos Molina, «toute présence ou image mémorable du monde réel. Ce dont elle se rapproche est l’emportement suprême de l’amour qui ne ferme pas les yeux. Il fait un bon vertigineux pour voyager dans l’inconnu. Il disparaît sans laisser de traces».
    Quand ensuite il parle de sa façon d’écrire sans cesse et partout sur ses carnets volants, il précise : «Quand j’écris au crayon je suis plus proche du silence que je recherche», et l’on comprend que ce silence contient le bruit du temps et toutes les voix, et cette pratique du «crayonné» lui fait dire que l’une des choses qu’il envie le plus est l’art du dessin, ce qui nous renvoie aux livres de Pajak combinant, de façon puissamment originale, le texte et le dessin en contrepoint.
    Frédéric Pajak incarne à sa façon le promeneur seul dans la foule, comme le poète Pavese qu’il a rencontré une nuit dans le dédale de Turin, ou le Bernois Paul Nizon exilé à Paris avec son imper et son chapeau d’écrivain à dégaine de détective «en marche vers l’écriture», en compagnie duquel, à l’instigation du Portugais d’origine (on n’en sort pas…) Amaury da Cunha, il dialogue à propos de tout ce qui l’intéresse autant que nous et vous, à savoir : son père mort jeune et le tien, les rêves de Nizon et les vôtre, la vie bonne ou vache, la littérature merveilleuse ou ses simulacres médiocres, Van Gogh et Dürrenmatt, la façon d’écrire de l’un ou pour l’autre de dessiner à la plume, et ce qui pourrait n’être qu’une conversation d’initiés s’ouvre à tous grâce au vin (rires) et au rire (encore un verre), et tout à coup l’homme seul devient une foule et ça bourdonne comme un essaim d’abeilles au fond du jardin ou de la rue Campagne-Première où finit À bout de souffle de Godard, etc.
    À un moment donné, Nizon se compare à Shakespeare. Il pense, le fringant nonagénaire, que son écriture est unique, et il a raison. C’est Virginia Woolf qui disait que la véritable aristocratie consiste à se savoir unique, motif de ne jalouser personne. Avec le même aplomb tranquille, Flannery O’Connor disait aimer ses livres comme ses enfants, ce qui n’empêche pas d’aimer les enfants des autres et d’admirer tel peintre ou tel écrivain sans l’envier, la réalité de se transformer en fiction et le plomb des jours en or du temps.
     
    Que la fiction est une réalité qui circule…
    Dans l’ensemble de textes brefs constituant son dernier opuscule paru, intitulé On ne se remet jamais d’une enfance heureuse, Roland Jaccard raconte sa dernière conversation avec Sigmund Freud (1856-1939), qui lui annonce le déclin et la capilotade finale de la psychanalyse, vaincue (notamment en France) par les querelles de chapelles, et c’est sur le même ton enjoué et naturel qu’il évoque sa visite à Paul Nizon, lequel partage avec lui le goût des journaux personnels où chacun invente sa vie de la façon la moins «objective» qui soit, et l’on n’est pas étonné de relever au passage qu’un Elias Canetti est l’un des auteurs préférés de Nizon, qui figure lui aussi un promeneur solitaire dans la foule, dont les écrits ont traité de la « masse » avec pénétration, entre réalité et fictions de la pensée.
    Le dernier «roman» d’Antonio Munos Molina ne raconte pas une histoire: il en amorce mille, parfois très intimes (de belles évocations sensuelles et sensibles à la fois) sans qu’on sache si l’auteur est lui-même impliqué, souvent mêlées à l’actualité ou prenant la tangente comme cette mariée qui fuit et s’envole en hélico en pleine cérémonie, etc.
    À préciser enfin et pour la route : que ce «poème du siècle», virtuel et plus-que-réel en son hypertexte, est à la fois accessible à tout un chacun et nécessite cependant un certain effort de lecture créatif, en conformité parfaite avec ce que tout écrivain se prenant pour Shakespeare (!) est en droit d’attendre de sa lectrice et de son lecteur…
    Antonio Muños Molina, Un promeneur solitaire dans la foule. Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon. Seuil / roman, 520p. 2020. Réédité ces jours en Points Seuil.
     
    Amaury da Cunha, Pourquoi tu me regardes comme ça ? Conversation entre Paul Nizon et Frédéric Pajak. Editions Noir sur Blanc, 101p. 2021.
     
    Roland Jaccard. On ne se remet jamais d’une enfance heureuse. L’Aire, coll.Le Banquet, 175p, 2021

  • Pour envoûter

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    Par Albert Caraco
    (Inédit exclusif)
     
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    Modeler une statuette de cire ayant quelques traits remarquables de la personne qu’on veut envoûter. La munir d’un sexe suivant que l’on veut envoûter un homme ou une femme. Prononcer la formule suivante : « Deviens chair, deviens os, deviens, sang et peau ! De cire deviens matière humaine et vivante ! Respire, vis et souffre ! Souffre tout ce qu’un homme peut souffrir ! Que la peau se déchire, que les chairs saignent et que les os se brisent ! Oma – No ! Oundak ! Palik ! »
    Expirer son souffle à neuf reprises sur neuf parties du corps : front, œil gauche, oreille gauche, coude gauche, téton gauche, nombril, sexe.
    Prononcer alors l’invocation aux ténèbres : « Izie ! Iza ! Uri maliloa Wo ! Golem Golem Golem ! Viens vers moi, entre en moi, sois rejeté par mon souffle sur cette image et donne-lui la vie ! Golem ! »
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    On saisit la figurine par le bras gauche et on lui imprime un mouvement de rotation en prononçant la formule : « Aün Genna Mô ! Tourne ! Tourne Golem ! Entre ! Ta proie t’attend ! Wo ! »
    On prend alors une touffe de cheveux ou quelque objet de la personne à envoûter et l’on prononce par neuf fois son nom, on fait correspondre des cheveux p. ex à la tête de la figurine. Si l’on dispose d’un chiffon taché du neuf fois son nom, on prend la figurine et on l’attouche avec l’objet en criant : « O (nom et prénom de la personne) entre dans ta nouvelle demeure ! Que la cire soit ton sang, ta peau, la chair, les os ! Que son corps soit ton corps ! (On précise alors la partie à envoûter 9 fois »)
    On lie l’objet à la figurine au moyen d'un fil de fer et l’on prononce la formule : « O la voici ! Ta nouvelle demeure ! Souffre ce qu’elle souffre et subis ce qu’elle subit ! » On enfonce légèrement l’objet dans le ventre sang de la personne, on en enveloppe la statue. On prend enfin un instrument : aiguille ou canif. O appelle le golem : « Ô noir golem ! entre en cette aiguille ! (p. ex) Anime-la de ton grand pouvoir ! Golem ! Viens donc ! ».
    On saisit l’aiguille avec la gauche (ou le canif avec la droite, poing serré) puis on l’enfonce dans la partie qu’on veut blesser en chantant : « Golem ! Yaï ! Donne-moi le pouvoir ! Le pouvoir du mal ! De même que la cire se déchire, que la peau de (nom et prénom) se déchire ! De même que la chair de cire se creuse, de même que la blessure s’agrandit, que la chair se creuse en saignant et que sa blessure grandisse ! Que les parties (les désigner) de … soient atteintes comme le Golem de l’aiguille (ou du couteau) perfore (ou taillade) la cire molle ! Golem Yaï ! Golem ! » On recommence à 9 reprises.
    Pour envoûter l’esprit, le procédé diffère un peu. Les 2 premières pages s’appliquent ici, la 3e aussi mais on n’emploie pas d’aiguille. On prend deux fils de fer et les plante par un bout dans la tête de la figurine, l’un dans l’oreille gauche, l’autre dans le zénith. On se place en face de la figurine. De la droite on saisit l’autre bout du fil du zénith, de la gauche celui de l’oreille afin en s’entrcroisant forment une croix de Malte.
    On dit alors à 9 reprises en fermant les yeux : « Golem ! Yaï ! Golem ! Reprend la noire puissance dans le cerveau de… Glisse toi dans ces fils meurtriers. Souffle funeste ! Trouble et bouleverse Arrache sa personnalité et sa pensée ! Rends-le fou (ou mets le sous ma domination). Que ses yeux chavirent ! Que ses oreilles bourdonnent ! Que sa bouche se contracte ! Que ses dents se serrent ! Que son esprit s’égare ! Que sa raison chancelle ! Que son cerveau perde la notion des choses et qu’il devienne fou (ou qu’il devienne un simple robot sans âme, subissant ma volonté, ma volonté et ma seule volonté). Golem noir ! À moi ! »
     
    Images: Albert Caraco enfant, exemplaire unique de Pour envoûter, dessin d'Albert en 1932.
     
    (Ce petit livre (5 x 7cm) a été réalisé par Albert Caraco en 1935. Le futur grand écrivain était donc âgé de 16 ans. Tiré des archives déposées dans la Réserve précieuse de L’Âge d’Homme, aux bons soins d'Andonia Dimitrijevic. Tous droits de reproduction réservés y compris pour l’ancienne URSS)

  • Ceux qui écrivent à pas d'heure

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    Celui qui n’a jamais été à l’aise avec plus de 3 personnes à table en vertu de quoi ses 3333 amis sur Facebook sont bienvenus sur son porte-avions à cabines séparées / Celle qui change de sujet dès qu’on ne parle pas d’elle / Ceux qui fuient l’alcool dans l’eau plate / Celui qui publie son journal intime pour mieux égarer les indiscrets / Celle qui demande à son patient quand il cessera de se fuir lui-même alors qu’elle-même se réjouit de voir les talons de ce blaireau pour se retrouver là où elle sait ne devoir plus aucun putain de compte à rendre à quiconque / Ceux qui ont fui la zone de combats pour se retrouver dans la file de voitures coincées au portail sud du tunnel du Gotthard où ça craint aux retours de vacances en territoires occupés / Celui qui aimerait TOUT noter de ce qu’il vit dont TOUS n’ont à vrai dire que foutre / Celle qui est entrée nue dans le char d’assaut de Père comme quoi les fantasmes de la jeune fille actuelle valent ceux de l’ancienne mijaurée / Ceux qui se demandent si le Marc Dutroux qu’ils ont rencontré jadis à Vesoul est le même que celui qui tient le premier violon dans l’Orchestre du Vatican de passage à Outreau / Celui qui a connu cette Christine Angot qui écrivait à l’époque des romances à sensation et qu’on dit aujourd’hui stewardesse sur Air Amnesia / Celle qui s’est fendue de toute une autofiction pour expliquer pourquoi elle a décidé d’arrêter d’écrire à l’instar d’un Marc-Edouard Nabe dont personne ne parle plus non plus/ Ceux qui se cachent pour écrire à la convenance notoire des paparazzi et autres profs de lettres envieux / Celle qui écrit comme on se jette du haut dela Tour Eiffel (301 m.) explique-t-elle à la Tour d’Argent au mec du Monde dont elle ne sait pas qu’il va lui laisser l’addition ce rat immonde / Ceux qui fuient la rumeur par le vasistas du n’importe quoi donnant sur le container des invendus, etc.
     

  • À l'heure de ce jour

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    (Ce 19 mai 2021, 08:52)
     
    Pas plus que vous je ne sais l’heure,
    mais on va faire comme si
    vivre était une longue demeure
    à parcourir ainsi
    qu’un vaste océan de temps
    flottant à l’infini
    dans l'orbe de l'état chantant...
     
    À L’inventaire des dons précieux
    de nos vives mémoires
    s’ajoutent des matins aux soirs
    les bienfaits d’un présent
    comme nous instable
    que les mots d’à peine un instant
    traceront dans le sable...
     
    Une horloge parmi les étoiles,
    en mobile incertain,
    compte nos heures en grand secret
    défendu comme si
    ne pas savoir le jour ni l’heure
    ajoutait à l’attrait
    de ce cadavre exquis...

  • Élégie souriante

     
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    (Pour Mireille B.)
     
    Ce n’est rien, petit, ce n’est rien:
    juste une vie qu’on prend,
    une ombre de moins au chemin
    effacée par le vent...
     
    Mais toi, promène ton chagrin,
    fais lui faire une ronde,
    un grand tour dans le beau jardin
    sous la lumière blonde...
     
    L’hiver aussi pleure les fleurs,
    et les oiseaux se cachent
    en des lieux secrets écartés
    de la vivante hache...
     
    C’est la faute à la vie tout ça !
    disent les innocents
    qui la remercient pour cela
    de les garder vivants...
     
    Et tout passera comme en douce
    ou comme les colombes,
    ou comme l’herbe qui repousse
    et reverdit nos tombes...
     
    Peinture: Albert Anker.

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    TRAGICOMIQUE. - Le dimanche 19 septembre 1963, Albert Caraco écrit ceci dans son Semainier de l’agonie, dont le titre évoque à la fois le déclin de la France, trahissant selon lui sa mission de luminaire espéré de l’Europe, et la triste déchéance physique et psychique de sa mère: «Madame Mère expirera cette semaine, ce n’est plus qu’un vieux monstre, un paquet d’ossements privé de conscience, un objet pour tout dire et qui me glace à simple vue, je l’aurais étranglée depuis des mois si l’on eût approuvé mon geste. Elle a manqué sa mort, sa mort fut dégoûtante et je ne manquerai la mienne, la nausée qu’elle me procure reste à jamais associée à sa mémoire, la femme y devint bête, la bête y devint chose, au moins la chose sera-t-elle promptement réduite en cendre »…
    On a cru que Paul Léautaud avait poussé loin le détachement au chevet de son père, comme il le raconte dans In memoriam où il observe son père en train de «décéder un peu plus », mais Caraco ne le lui cède en rien et voit plus large quand il évoque les honneurs posthumes que ne connaîtra pas sa mère : «Les simagrées à la chrétienne nous serons épargnées et je m’en loue, la mort est une défécation et le cadavre est un étron, bâtir une philosophie sur un amas de chair qui se défait en pourriture est digne de cervelles catholiques, les morts ne sont pas respectables et ceux qui les honorent mériteraient d’avoir à les manger. L’Ancien Testament avait là-dessus les idées les plus philosophiques, le Judaïsme de la vieille roche l’emporte de beaucoup sur le Christianisme et son économie de l’outre-tombe, ses sacrements, ses indulgences, son enfer éternel servant à jamais de spectacle aux bienheureux en quête de frissons». (Ce vendredi 10 septembre)
     
    PLAIGNONS LE NIHILISTE. – L’on peut se dire, bien entendu, que les contempteurs de la bonne vie sont de mauvaise foi, comme je le suis (un peu) quand je la magnifie alors que j’en évalue de près les affreux dégâts, mais tout de même, en lisant Caraco et en tâchant de me le représenter en train de cuver la fureur que lui inspire le monde actuel, avant d’en écrire à foison, je le plains d’avoir été, fils unique de gens fortunés, sans frères et sœurs pour le divertir ou le tarabuster, sans femme de chair ou sans mignon fessu, sans enfants à langer le matin et à border le soir, sans savoir rien de la vie que son savoir immense et sans désirer rien enfin que la mort, etc.
    Or le paradoxe est que ce qui nous intéresse chez lui, plus que ses idées et sa philosophie, est précisément ce qu’il arrache à la vie par son écriture à l’irrépressible courant, majestueuse et glaciale mais avec des moires et des éclats qui sont, ressaisis par un style sans pareil - la vie même...
     
    DU SHOW « POUR MÉMOIRE » - L’époque étant à l’obsessionnelle négation de la mort, qui explique le succès industriel des cosmétiques à l’américaine et la passion des commémorations – on se rappelle les douze pages d’hommage de Libé à la mort du poète Henri Michaux, relevant d’une sorte de jobardise de circonstance -, le déploiement médiatique «pour mémoire», et pour la énième fois, des témoignages de tout un chacun sur ce qu’elle ou il faisait ce matin-là du 11 septembre, à quoi s’ajoutent aujourd’hui ceux des enfants des disparus, prétend nous faire prendre conscience «définitivement» de l’incommensurabilité abyssale de l’événement («la plus grand tragédie de l’histoire de l’humanité » ai-je même entendu bêler), alors que le show aboutit à l’effet inverse, ne profitant finalement qu’au profit, etc.
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    L’ESPRIT DU CONTE. - Notre ami Pierre Gripari aurait apprécié, en conteur familier des monstres de la psychologie humaine, de mères dévorantes en fils dédoublés à multiples avatars, le petit roman très singulier que m’a envoyé, je ne sais trop sur quelle recommandation, un jeune Laurent Pépin psychologue de son état et donnant de ses activités, réelles ou transvasées, l’image la plus joyeusement déjantée, qui emprunte à la fois à la tradition classique des contes et à ses dérivés poético-fantastiques actuels à la Harry Potter et autres fleurons de la culture juvénile, sur un fonds d’expérience réelle de la douleur et des vertiges métapsychiques, probablement vécue mais sublimée par la métaphore.
    La chose s’intitule Monstrueuse féerie, elle relance en somme la protestation «poétique» de l’antipsychiatrie, mais c’est, au-delà du magma de son matériau psychopathologique parfois pesant, par la tension et l’inventivité de son écriture, et surtout par sa façon d’honorer l’esprit du conte que ce récit se distingue de la pléthore grise des « récits de vie » au goût du jour.
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    AVATARS BALZACIENS. – À l’approche de la millième page du premier volume des Œuvres de Balzac en édition Omnibus (que je préfère à mes volumes de La Pléiade au motif que le papier bible se prête mal aux annotations marginales), et touchant donc à la fin de ma troisième lecture d’Illusions perdues, à vrai dire la première suffisamment attentive pour absorber à peu près tout du matériau prodigieux de cet immense tableau de mœurs et d’évolution sociale, à la bascule de la modernité médiatique, je vois mieux aussi, et cela grâce à la bio combien éclairante de Stefan Zweig, comment Balzac s’est subdivisé dans les personnages de Lucien Chardon alias de Rubempré, David Séchard et du meilleur ami parisien du poète « monté » à Paris, ce d’Arthez sage et loyal que le joli cœur trahit de la même façon qu’il abuse de ses proches, en «femmelette» dont le portrait, dans la terrible lettre de d’Arthez à la sœur de Lucien, est bel et bien celui du Balzac dandy courtisan et, de façon plus générale, d’une certaine frivolité française aussi brillante que vaine, efféminée et factice. Dire que Balzac est « tous ses personnages », comme Flaubert disait s’identifier à Madame Bovary, n’a pas grand sens, mais le fait est que le jeune poète, beau comme un ange et talentueux comme un démon, représente une part évidente, fût-elle « fantasmée », d’un Honoré apparemment tout pataud mais combien doué à se payer de belles paroles (ses lettres à Madame Hanska en témoignent à foison, comme le souligne Zweig), alors que Daniel d’Arthez incarne sa part la plus noble - probablement son idéal à tous points de vue, etc.
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    AVEC LES ENFANTS. – La Désirade aura été pour nous, pendant plus de vingt ans, notre Eden au bord du ciel jamais perturbé par aucun serpent de discorde ou autres démons mesquins, où nos quadras et leurs rejetons ont trouvé ces mois un refuge momentané en attendant la transformation de leur vieille arche retapée au cœur du bourg d’Aigle, et j’y retrouve à chaque fois de nouveaux livres à en emporter (ce soir trois traductions de Muños Molina et les Lettres aux hirondelles de Ramon Gomez de La Serna, Sexe et caractère du terrible Weininger et le volume autobiographique du Manifeste incertain de Pajak), mais cette escale dominicale est devenue l’occasion surtout de passer un moment de lecture avec nos deux lapereaux vifs «comme des boules de mercure», selon l’expression de Cingria, ce soir à la rencontre du magicien d’Oz avec Anthony et, pour Timothy le benjamin, par la traversée délirante d’un album très colorié d’anatomie humaine descriptive où j’ai brodé sur les menées prodigieuses de la fée Hypophyse et détaillé les circonvolutions du cervelas cérébral hanté par les nains Neurones et Synapses, etc. (Ce dimanche 12 septembre)
     
    Dessin: Albert Caraco, 1932.

  • Le Temps accordé

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    images-5.jpeg(Lectures du monde, 2021)
     
    TAUTOLOGIES. – Suffit-il d’accumuler le observations sur le monde qui nous entoure, de grappiller formules significatives et slogans dans les champs de l’hypertexte universel, de multiplier les citations de faits divers et d’en illustrer la monstruosité baroque par contraste, pour aboutir à un « poème de notre temps »sans passer, précisément, par la transposition d’une poésie avec ses rigueurs de sens et de rythme, sa musique et ses images ?
    C’est la question que pose incidemment la lecture d’Un promeneur solitaire dans la foule de Muños Molina, qui pèche parfois par excès d’accumulation de faits bruts tirés des médias mondiaux, compensée heureusement par des séquences plus riches de pensée ou de poésie, au fil d’une vraie quête de sens et de beauté.
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    ARROSER L’ARROSEUR ? - Une critique paresseuse, et assez basse dans sa nullité distraite, de mon ancien confrère Boris Senff, dans les colonnes de 24 Heures, qui s’en prend au dernier opuscule de notre ami Roland Jaccard, On ne se remet jamais d’une enfance heureuse, sans rien dire de son contenu réel pour n’achopper qu’au «personnage» de Roland et à ses goûts de nymphettomane décriés au titre édifiant de la nouvelle délation moralisante, me fait me rappeler les initiative d’un Balzac ou d’un Marcel Pagnol visant à amorcer la critique des critiques, et je pourrais m’y amuser à mon tour en évoquant le mode de vie et de pensée du pauvre Boris chaussé de sa molle casquette, parangon du glandeur semi-cultivé dont j’ai subi le ricanement mécanique pendant des lustres, littéralement passionné par tout ce qu’il y de plus médiocre dans la culture «alternative» et ne défendant rien de vraiment original ou de vraiment fécond, mais à quoi bon me chiffonner l’humeur pour cet inconsistant fumiste dont je ne veux me souvenir que de deux ou trois bons moments partagés à la rédaction entre gentils garçons ?
     
    GESTION DES TAS.- Un plaisir voluptueux, au plus pur de mon adolescence assez peu portée au branle conventionnel, consistait à mettre de l’ordre dans ma chambre et mes divers terriers de renardeau (« mon coin » au galetas familial, dans un poulailler désaffecté où j’avais empilé des livres, sur les claies de bois d’une cabane perchée entre arbres et rochers) , comme je vais m’y employer ces prochains jours en classant, rangeant ou poubellisant les milliers de documents, manuscrits ou tapuscrits redondants (au moins quatre copies de La Fée Valse et je ne compte plus celles de mes carnets), collections de coupures de presse et dossiers de correspondance du temps où l’on s’écrivait, collections de photos d’écrivains et de lieux ou de gens aimés, toutes choses à détailler en préparant de nouvelles valises à voiturer aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale dans ma réserve précieuse du Fonds JLK, en ne gardant autour de moi que le strict nécessaire à mes derniers travaux et autres bonheurs de lecture, etc.
     
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    CHIMIO. – Le rituel est rassurant dans l’incertitude: trente-trois bornes sur l’A9 destination le CHUV dont le parking souterrain est accessible avec le cumul du ticket ad hoc, ensuite les masques et la chaise roulante destination le 7e pour la prise de sang de contrôle et l’aval de l’oncologue de service – et je remarque au passage le premier patient à l’air réellement désespéré -, après quoi je laisse Lady L. rouler seule destination le sixième dessous où je la retrouverai dans deux heures gantée de bleu froid et probablement sonnée un peu par le calmant, mais la procédure dédoublée veut que désormais je «décompense» par les hauts et forêts avec notre ange gardien quadrupède, et c’est avec une horreur réitérée que je constate les dégâts urbains commis par nos génies civils dans le pourtour supérieur du quartier de nos enfances à grand renfort de machines à habiter collectives plus hideuses les unes que les autres, dont les pire sont de bois noir plus lugubre que le bête béton ; donc cela va durer un peu plus de deux heures, nous cheminerons en lisière puis ferons escale dans une auberge à sommelière masquée où je lirai et annoterai quelques pages d’Un promeneur solitaire dans la ville, sur quoi nous redescendrons à travers les vilaines urbanisations jouxtant le carrefour où je me suis fait faucher par une chauffarde il y a de ça presque cinquante ans – mais l’accident m’a valu de jeter mon premier livre sur le papier en quelques mois -, et me revoici dans l’hôpital de jour où ma bonne amie me demi-sourit en me clignant de l’œil tandis que son vieux voisin sous perfusion lit je ne sais quel roman léger pioché dans la petite bibliothèque du Service récemment épurée pour cause de pandémie mais où il reste du Jules Verne, un Nouveau Testament en édition de poche et un essai de l’excellent naturaliste Jean-Marie Pelt que j’ai rencontré il y a pas mal de saisons de ça - la bonne nouvelle du jour étant que, le scanner a parlé : la Bête est sous contrôle grâce, semble-t-il, au poison mortel extrait de la sève de l’if et dont le génie humain a fait un remède de guerre labellisé Pacilitaxel… (Ce jeudi 9 septembre)
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    CARACO LE MATIN. – Si la Nouvelle Censure culturelle découvre les écrits d’Albert Caraco, ce qui m’étonnerait étant donné son inculture notoire, ce devrait être le bûcher assuré, non seulement pour ses livres mais aussi pour ceux qui les citent, et c’est donc avec la flamme du contre-feu que je reviens ce matin à Post mortem, dont je lis à haute voix d’entières séquences à Lady L., qui m’apprend alors que Caraco était présent dans la bibliothèque de ses parents, ce que j’explique par la passion de son père pour l’Histoire et son accointance probable avec l’éditeur neuchâtelois du génial philosophe ensuite «récupéré» par Dimitri à L’Âge d’Homme.
    Telle est la première page de Post mortem: « Madame Mère est morte, je l'avais oubliée depuis assez de temps, sa fin la restitue à ma mémoire, ne fût-ce que pour quelques heures, méditons là-dessus, avant qu'elle retombe dans les oubliettes. Je me demande si je l'aime et je suis forcé de répondre: Non, je lui reproche de m'avoir châtré, c'est vraiment peu de chose mais enfin... elle m'a légué son tempérament et c'est plus greave, car elle souffrait d'alcalose et d'allergies, j'en souffre encore bien plus qu'elle et mes infirmités ne se dénombrent pas et puis... et puis elle m'a mis au monde et je fais profession de haïr le monde».
    Et telle, la dernière: «Ai-je vécu ? Je n'en sais rien, ma vie n'a jamais été qu'un page à suivre, et proche de la cinquantaine, il ne me reste d'elle que des feuilles noircies d'encre. Ma mère fut l'unique événement de ce que je n'ose appeler mon existence, sa victoire est totale et je n'ai de chair qu'autant qu'il en faut pour me sentir esprit. Ma Mère est devenue l'autel, où malgré moi, j'allais m'offrir à ce principe, dont elle ne savait qu'elle était ici bas l'annonce. Car chaque femme porte en soi l'image de ce moi profond, auquel nous n'accédons qu'en renonçant au nôtre».
    Or lisant les pages inouïes qu’il consacre à sa mère, dont il dit d’abord qu’elle l’a « châtré » et l’en remercie pour ainsi dire, avant d’en faire un éloge d’une lucidité exacerbée où filtre évidemment la tendresse mais que domine la retenue qu’elle lui a enseignée, et songeant à mon occulte correspondant Mario Martin Gijon, qui s’est lancé dans la folle entreprise d’une première biographie, je me dis qu’il y a là un penseur qui pourrait encore m’enseigner maintes choses et stimuler maintes réflexions quitte à résister à maintes des conclusions que lui dictent sa détestation de la vie et son mépris de l’espèce humaine…
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    LE SAGE INCONNU. – Mon ami Pierre Gripari, dans sa cambuse du boulevard Port-Royal fleurant l’odeur de lessive de célibataire, m’a parlé le premier du « sage inconnu » comme de son seul Dieu recevable, des années avant la publication de son Histoire du méchant Dieu, et lui-même, avec son irrépressible rire de Gripotard et ses yeux de grenouille épatée, ses chemises ouvertes et sa gouaille, sa fabuleuse porosité de lecteur et ses positions politiques à mes yeux aberrantes mais en somme logiques chez un ancien stalinien déçu par les Soviets, était une sorte de sage volontairement exclu de toutes les estrades et autres conformités, sybarite ascète pieds nus dans ses sandales et libre absolument, à sa façon, comme l’était Caraco à la sienne – deux rescapés de l’océan d’Indifférence accrochés au radeau de L’Âge d’Homme, etc.

  • Pendant que tu dormais

     

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  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
    GODKILLA. – Notre ami Michael Wyler n’en finit pas de nous chahuter avec ses bonnes nouvelles, hier en revenant de Lesbos d’où il a ramené un reportage terrifiant, réalisé en complicité avec sa moitié improvisée photographe, et tout à l’heure avec un nouveau papier très documenté, sur Bon Pour La tête, consacré à la pénurie mondiale en eau potable qui attend notre drôle d’espèce.
    Notre Juif errant est incorrigible, et le pire est qu’il ne fait pas ça au nom de tel ou tel parti ou de telle «assoce», mais juste pour embêter : juste pour troubler notre sommeil de justes.
    Or, comme j’ai aussi mauvais esprit que lui, j’en ai fait un personnage de roman, dans mes Tours d’illusion en chantier, sous le pseudo de Godkilla, en souvenir du jour où, dans les années cinquante du XXe siècle, un instituteur genevois l’a pris par l’oreille et l’a traîné devant sa classe en l’appelant «déicide»…
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    CARPE DIEM. – Nos semaines sont rythmées, désormais, par les séances de chimiothérapie que doit subir Lady L. deux jeudis sur trois, à raison de trois heures chaque fois, incluant l’examen sanguin, l’entretien avec l’oncologue et la perfusion, après quoi le vendredi et le samedi se passent plutôt bien, avant la baisse de tonus du dimanche, mais ces jours nous attendons le résultat du scanner établissant (peut-être) le bilan de la première série, et demain ce sera probablement reparti pour un nouveau cycle – ce qu’attendant Lady L. parle beaucoup à ses filles et à quelques amis, tricote un énorme pull noir comme la neige, se passe des séries policières anglaises sur sa nouvelle tablette, cédera bientôt à ma demande insistante de finir la peinture qu’elle destine à son petit-fils bis, et le matin nous marchons mollo jusqu’au casino et parfois au-delà, mais pas moyen de la faire me rejoindre le soir sur la terrasse de l’Eden, même si notre paradis n’est pas perdu sur cette dolce Riviera privilégiée, à cent mètres des fesses de Freddie Mercury dont les fans aussi vieux que nous célèbrent ces jours l’anniversaire de la naissance à grand renfort d’animations ringardes - la Bête est bien là mais nous lui faisons la pige « de moment en moment »… (À La Maison bleue, ce mercredi 8 septembre)
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    ELLE. – À de multiples égards, les observations et les « confessions » d’Antonio Muños Molina, dans Un promeneur solitaire dans la foule, recoupent mes propres expériences, et jusqu’à ce que le narrateur (sans doute beaucoup de lui-même) dit de celle qu’il appelle «elle» avec une tendresse admirative qui ressemble à celle que je voue à Lady L. sans adulation affectée pour autant.
    J’aurais pu signer ceci : « Elle est dotée de capteurs d’une extrême précision pour saisir les variations les plus subtiles chez les êtres humains, les proches comme les connaissance et les inconnus qu’elle ne croise qu’une fois ».
    Et cela aussi : « Elle observe ceux qu’elle aime le plus avec une attention prévenante et toujours un peu anxieuse, inquiète, pressentant d’éventuels ennuis, souffrances ou mélancolies, anticipant leurs besoins », ou cela encore : « Elle vit dans l’espoir et la peur, la joie de vivre, la conscience mélancolique de la fragilité de l’existence ». Et ceci dans la foulée: « Elle a la peau si douce que son simple contact est une caresse ». Et ceci enfin, plus ou moins selon les moments : « Nous sommes chacun l’atmosphère que l’autre respire ».
    Aussi, tout ce que Muños Molina écrit sur son enfance, à la fois heureuse et solitaire, protégée et hyperlucide, je pourrais le contresigner…

  • Riches Heures

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    (Lectures du monde, 2005-2008)
    Dans le TGV. - La Côte d’or n’a jamais si bien porté son nom qu’en cette fin de matinée d’automne aux irradiants flamboiements, et c’est comme un visage que je reconnais tout en reprenant la lecture amorcée ce matin d’un livre abordant immédiatement ce phénomène de la reconnaissance, au multiple sens du terme, d’un paysage, d’un visage ou de quelque image retrouvée de notre d’enfance, petite musique ou picturale odeur de cage d’escalier où des fantômes montent au ciel de notre mémoire comme à l’échelle de Jacob, du côté de Proust, de Freud et de Spinoza.
    Je sais toujours ce que j’ai à faire du côté de Proust, surtout en TGV descendant sur Paris, avec l’idée qu’en glissant plus bas je verrai Chartres et plus bas sous les nuages tendres l’église là-bas aux vitraux mythiques, et je saurai proche la Vivonne, mais Freud et Spinoza: moi pas savoir.
    Or ce matin Max Dorra m’y emmène, et là encore il est question de «retrouver la force d’exister» chez ceux qu’a menacés l’écrasement, le déni et l’excommunication. Dans le TGV il y a plein d’hommes-machines qui crépitent de formules. Un voisin disait tout à l’heure à son compère qu’il fallait gérer l’historique de l’Entreprise ou mourir.
    Ne préfère-t-on pas mourir dans ces cas-là, en écoutant un peu de musique. Ah oui: le livre s’intitule: Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être? (Dans le TGV, ce mercredi 26 octobre 2005)
     
    Alain Gerber me disait qu’il n’avait pas voulu d’enfant par crainte d’avoir, à ses côtés, une pendule qui lui rappelle à tout moment l’heure de sa mort. Il a compris que nous allions mourir dès l’âge de la maternelle, frappé par l’évidence, à un moment donné, que tous les parents qui l’entouraient seraient morts lorsqu’il aurait atteint leur âge... Cela me frappe d’autant plus que, pour ma part, je n’ai pris conscience de la réalité de la mort qu’à la naissance de Sophie, et que ça m’a donné une nouvelle raison de vivre..
    Celui qui dit avoir enfin trouvé complémentarité et convivialité dans son nouveau job à statut flexible / Celle qui te soigne les pieds par imposition des mains / Ceux qui se déchirent dans le club des nouveaux sosies de Claude François, etc.
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    DE LA POROSITÉ. - Accueillir l’inattendu: quel plus beau programme pour un écrivain et, plus généralement, pour n’importe quel lecteur. Rozanov l’a saisi mieux que quiconque: je m’assieds pour écrire telle chose, et c’est telle autre qui me vient de tout ailleurs, de plus profond ou de la simple apparition de la nuque de ma bien-aimée dans telle lumière de telle instant.
    Un soir à la radio, le comédien Jacques Weber disait que Shakespeare était à ses yeux le poète absolu de la porosité, incarnant l’aptitude à tout absorber et tout transmuter. Tout cela va contre tous les savoirs claquemurés, tous les pouvoirs jaloux, tous les fanatismes aussi, tous les spécialismes enfin. Ce n’est pas l’ouverture à n’importe quoi ni l’omnitolérance, mais c’est la connaissance à fleur de peau et donc à fleur d’âme
    L’alcool pour pallier le froid du monde et la platitude de tout.
     
    W.G. SEBALD. - Il faut écrire entre le cendrier et l’étoile, disait à peu près Dürrenmatt, et c’est la même mise en rapport, sur fond d’intimité cosmique, que je retrouve aussitôt dans l’atmosphère même, enveloppante et crépusculaire de Séjours à la campagne, nouveau recueil posthume de W.G. Sebald consacré à sept écrivains et artistes ayant pour point commun d’associer le tout proche et le grand récit du temps ou de l’espace, comme l’illustre immédiatement cette splendide évocation du passage de la comète de 1881 sous la plume de l’allumé Johann Peter Hebel, walsérien avant la lettre: «Durant toute la nuit, écrit-il, elle fut comme une sainte bénédiction vespérale, comme lorsqu’un prêtre arpente la maison de Dieu et répand l’encens, disons comme une bonne et noble amie de la terre qui se languit d’elle, comme si elle voulait déclarer: un jour, j’ai aussi été une terre, comme toi pleine de bourrasques de neige et de nuées d’orages, d’hospices, de soupes populaires et de tombes autour de petites églises. Mais mon heure dernière est passée et me voici transfigurée en céleste clarté, et j’aimerais bien te rejoindre mais n’en ai point le droit, pour ne pas être de nouveau souillée par tes champs de bataille. Elle ne s’est pas exprimée ainsi, mais j’en eus le sentiment, car elle apparaissait toujours plus belle et plus lumineuse, et plus elle approchait, plus elle était aimable et gaie, et quand elle s’est éloignée, elle est redevenue pâle et maussade, comme si son cœur en était affecté»…
    Cette comète qui passe là-haut et nous regarde avec mélancolie me fait penser au saint de Buzzati qui regrette de ne pouvoir basculer de son ciel idéal et rejoindre les jeunes gens en train de vivre de terribles chagrins d’amour dans les bars enfumés, mais une autre surprise m’attendait au chapitre consacré à Robert Walser, mort dans la neige un jour de Noël, comme mon grand-père, et la même année que le grand-père de Sebald, en 1956. Ces coïncidences ne sont rien en elles-mêmes, à cela près qu’elles tissent un climat affectif et poétique à la fois, participant d’une complexion culturelle et de trajectoires sociales comparables.
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    Dans les Promenades avec Robert Walser, Carl Seelig évoque cette Suisse à la fois paysanne et populaire, souvent instruite par les multiples voyages de l’émigration (la Suisse du début du siècle était pauvre, il fallait donc voir ailleurs, et c’est ainsi que nos aïeux se sont connus en Egypte où ils travaillaient dans l’hôtellerie), et marquée, comme l’Allemagne du sud, par le mélange des cultures et l’esprit démocrate, l’utopie romantique et le panthéisme, qu’on retrouve dans les univers parcourus par W.G. Sebald. Celui-ci prolonge la tradition des grands promeneurs européens qui va de Thomas Platter, le futur grand érudit descendu pieds nus de sa montagne avec les troupes d’escholiers marchant jusqu’en Pologne, Ulrich Bräker le berger du Toggenburg qui traduira Shakespeare, ou Robert Walser se mettant «pour ainsi dire lui-même sous tutelle», comme l’écrit Sebald, sans cesser de griffonner de son minuscule bout de crayon sous les étoiles…

  • Ceux qui gèrent l'Effort

     

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    Celui qui se défonce en Ultra-trail / Celle qui gère sa libido frustrée par les entraînements non-stop de son winner potentiel / Ceux qui stressent à l’idée de ne pas figurer dans le top-team / Celui qui compte le nombre de pas qu’il fait de chez lui au bureau / Celle qui gère son temps de phone avec Jackie / Ceux qui sont bien partis pour un simili Vent des globes dans l’étang des Mollusques / Celui qui se lance dans la gestion des affects au niveau de la paroisse / Celle qui propose un audit sur le dysfonctionnement des RH depuis la nomination non cooptée du nouveau responsable d’origine africaine / Ceux qui au briefing de la rédaction du Grand Quoitidien recommandent l’avis d’un expert sociologue pour analyser les composantes numériques limites populistes des témoins du meurtre d’un métis par la police locale plutôt bien vue des clients du journal / Celui qui se dit conseiller en estime de soi / Celle qui monétise ses témoignages à la bodycam / Ceux qui ont fait sociologie comme leurs oncles ont fait théologie / Celui qui prend sur lui en tant que gendre responsable / Celle qui estime qu’un second mariage à la quarantaine peut être une affaire win-win / Ceux qui tirent le meilleur parti de leur gestion des éléments positifs du donné, etc.

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    LA VIE «SOUS CONTRÔLE». – Un jeune Japonais s'est noyé, le 11 juin dernier, sous nos fenêtres. C’est par l’hélico en vol stationnaire au-dessus de la statue de Freddie Mercury que j'ai été alerté et me suis rendu sur place pour assister aux efforts de réanimation des sauveteurs (une femme, deux policiers et un médecin hélitreuillé) qui n'auront pu ramener le gosse à la vie.
    Le rapport officiel dira que le noyé est mort à l’hôpital, ce qui est probablement faux mais peu importe : ce qui compte est l’important «dispositif policier» déployé à cette occasion sur la place du Marché autour du pauvre corps repêché à huit mètres de profondeur après une vingtaine de minutes, et je ne suis pas moins étonné, ce soir du 4 septembre, d’apprendre que l’immolation par le feu, aujourd’hui même à Lutry, d’une femme ayant probablement «paniqué» lors de la visite de trois fonctionnaires de l’Office des poursuites accompagnés de deux policiers, se présentant à propos de son appartement destiné à être vendu, a nécessité, après que deux personnes ont été blessées elles-mêmes en essayant de sauver la désespérée, l’intervention de plusieurs patrouilles de la gendarmerie et de patrouilles mixtes (Police Lavaux, Police Est lausannois, Police de l’Ouest lausannois), des inspecteurs de la police de sûreté et de la brigade de police scientifique, du personnel du Centre universitaire romande de médecine légale (CURML), de cinq ambulances, des sapeurs-pompiers de l’Ouest Lavaux et de Lausanne ainsi que d’une équipe de soutien d’urgence (ESU).
    Formidable organisation en apparence, dans les deux cas, à laquelle s'ajoute celle du branlebas entourant la fusillade de lundi dernier en gare de Morges, et chaque procédure aura sûrement été adaptée au «formel» indiqué pour chaque occurrence, mais encore ?
    Saura-t-on demain pourquoi telle «Française de 56 ans» a été poussée à cet acte hallucinant, avant le déploiement non moins hallucinant des « secours » ? Et comment ne pas se rappeler la disproportion non moins hallucinante qui a abouti à la mort d’un « Zurichois de 37 ans » au début de la semaine, après qu’on l’eut suspecté de «prier» sur le quai, entre autres signes d’un comportement non «approprié» ?
    On voudrait nous faire croire que «tout est sous contrôle», mais «la vie» n’est finit pas de manifester des « comportements inappropriés », voire « suspects », etc.
    En lisant les centaines de commentaires, souvent affligeants de simplisme ou de vulgarité, qui ont « enflammé les réseaux sociaux » après les diverses informations produites sur les circonstances du drame de la gare de Morges – à commencer par les premiers communiqués officiels mensongers du site de l’Etat de Vaud -, je me suis dit qu’il était aussi vain d’accuser le policier tireur – visiblement dépassé par les circonstances et ne faisant en somme qu’appliquer un « formel» en policier drillé comme un automate et qui portera «à vie» le poids de son acte, que d’établir le niveau de responsabilité du «forcené» immédiatement assimilé à un terroriste potentiel...
    «Comprendre, ne pas juger», me soufflent Simenon et Tchekhov, qui auraient été, pourtant, les premiers à relever, exemples humains à l’appui, ce que l’obsession de l’ordre et la peur de la réalité ont parfois de dangereux, voire de mortel.
     
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    AU CHÂTEAU. – Comme la terrasse de la Gondola, dont le croque-monsieur à 6 francs me convient, est ce soir envahie par de bruyants parapentistes qui ont atterri sur la pelouse séparant la buvette du lac – d’où le joli tableau d’une douzaine de corolles multicolores étalées sur le gazon vert vif - je nous réfugie, Snoopy et moi, sous les arbres de l’auberge du Château, mais le melon de ce soir est trop dur pour mes fausses dents et le jambon ne plaît qu’à mon escort dog ; cependant je ne suis là que pour lire Munoz Molina, téléphoner à un ou deux amis et noter deux ou trois choses, non sans enrager en me rappelant les propos de Jacques Antenen, le commandant sortant de la police vaudoise, s'exprimant tout à l'heure dans l'émision Forum, et qui a commencé à se lamenter, à propos du drame de lundi dernier, en évoquant le traumatisme du policier ayant à affronter une telle situation, pour nous assurer ensuite que la formation de la police régionale en matière de « gestion de l’arme » était irréprochable et que la thèse de la légitime défense est évidente en ce cas même si le jeune homme flingué se trouvait seul avec un couteau de cuisine face à trois policiers armés – or ce sont ceux-ci qui ont risqué leur vie prétendait l’autre soir le commandant Leu de la police régionale en termes également dénués de la moindre empathie – bref, ce melon est vraiment trop dur, et je reviens donc à Un rêveur solitaire dans la foule…
     
    LE « PROFOND AUJOURD’HUI ». – La première série de séquences narratives d’Un promeneur solitaire dans la foule tend à relancer notre attention à ce que Blaise Cendrars et autres poète « futuristes» du début du XXe sipcle appelaient le « profond aujourd’hui », et c’est en somme la même démarche que celles des carnets et autres écrits d’un Peter Handke cherchant à ressaisir «l’heure de la sensation vraie », autant que celle d’un Georges Haldas grappillant ses « minutes heureuses », d'un Charles-Albert Cingria dans son observation quotidienne des «premiers plans », comme je m’y emploie moi-même depuis des décennies dans mes Lectures du monde – et maintes fois je me suis rappelé ce que m’a dit un jour Maurice Chappaz à propos du manque d’attention, précisément, des gens de notre temps.
    L’attention, cependant, ne suffit pas si l’on se contente d’un inventaire indifférencié «en vrac», ou d’une liste où tout et n’importe quoi s’empilerait sans distinction, pour se noyer dans un chaos insignifiant ; et c’est ainsi que, dès les premières pages de cet exercice d’attention que représente ce livre du romancier espagnol abordant, ici, un registre tout à fait différent de ses ouvrages antérieurs, la cristallisation de l’image et du sens aboutissent à un premier repérage poétique de la profusion du monde.
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    LE VENT DANS LES FEUILLES. – Notre samedi après-midi a été l’illustration parfaite de notre effort partagé de vivre le mieux possible notre «survie», Lady L. avec sa tumeur déclarée inguérissable et moi avec ma cardiopathie et ma déglingue physique en progression non moins avérée, donc c’est mollo mollo que nous sommes montés cet après-midi à La Désirade, avons rejoint nos deux filles et les adorable petits vibrions de la seconde, nous sommes immergés dans notre bain nordique où ma bonne amie a remarqué qu’elle avait oublié, avec les mois passant, le bruit de la brise dans les feuilles des grands arbres surmontant, et cette remarque exprimait toute la poésie du moment, irremplaçable et si fragile…
     
    POURQUOI PAS ? – La musique invasive, ruisselant à proportion des sentiments évoqués, et même dégoulinante, qui accompagne le récit émouvant mais évitant toute sentimentalité moite de la série sud-coréenne Navillera, consacrée à la rencontre d’un jeune danseur habité par la grâce et d’un vieil homme rêvant depuis son enfance de danser le trop fameux Lac des cygnes – cette musique relève du kitsch des feuilletons alors que les douze épisodes de la série, avec beaucoup d’acuité sensible et de vigueur expressive, racontent les espérances secrètes et contrariées de plusieurs personnages aussi attachants les uns que les autres, à commencer par le «couple» fils-père (de substitution) du danseur prodige en manque cruel de paternel et du vieux retraité que sa chère (et insupportable famille) a toujours obligé à différer son rêve d’enfance.Unknown-1.jpeg
    Et voilà que la question « Pourquoi pas ? » leitmotiv » qui revenait sans cesse aux lèvres du scénariste de Billy Wilder, le vieux Diamond, illustrant à merveille son propre sens de la repartie, se pose au septuagénaire impatient de s’imposer une vraie torture physique afin de pouvoir danser un jour un scène du ballet qui l'a fasciné en son enfance, comme je me la pose en constatant ce soir que je pourrais me lancer, sur le tard, dans l'étude de la langue coréenne ou réaliser le rêve de mes 65 ans qui était de gravir le Miroir de l'Argentine pour la quatorzième fois, histoire de ne pas en rester au chiffre treize - et pourquoi pas croire, avec ma bonne amie, que nous avons encore un peu de vie devant nous ? (Ce samedi 4 septembre, après minuit)

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    AU MAJOR. – Je me trouvais hier soir sur la terrasse du Major, hanté depuis quelques jours par le drame de lundi soir et songeant à ce qu’éprouvait en ce moment précis le pauvre mec qui a tiré trois balles sur un autre pauvre mec en survêt jaune qu’on voit lui foncer dessus sur une vidéo, j’étais venu à Cully seul dans ma Honda Jazz (Lady L. restée là-bas sur son canapé avec sa nouvelle tablette) par les hauts de la Corniche encombrée de cyclistes, j’avais envoyé une image du bord du lac à Jackie qui m’avais incité à les rejoindre dans leur jardin de la grande maison vigneronne, cependant je n’avais pas la tête à clabauder joyeusement, j’avais repris la lecture d’Un promeneur dans la foule d’Antonio Muñoz Molina tout en savourant mon café liégois sous le regard envieux de mon escort dog, surtout je pensais à la terrible scène banalisée par la vidéo dont on avait déjà écrit qu’elle avait «enflammé les réseaux», et je restais très énervé par le silence des «officiels» trois jours après cette très probable bavure policière, je me disais qu’il était impossible que le fait soit occulté par la police, j’avais été énervé une première fois par l’affirmation précipitée du chef de la police régionale déclarant que ses agent avaient agi « au plus près de leur conscience », belle façon selon moi de noyer le poisson, et qu’en savait-il donc ? Mais moi aussi qu’en savais-je ? Et qu’en savaient tous ceux qui « enflammaient les réseaux sociaux » alors que l’enquête avait à peine commencé ?
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    « PROFITER DE L’ÉTÉ ». – Le livre de Muños Molina, dès que je l’avais ouvert au rayon étranger de la FNAC, m’avait immédiatement paru celui que j’attendais à ce moment-là, recoupant visiblement l’observation panoptique que je m’efforce de développer dans mes Lectures du monde depuis plus de cinquante ans - tout de suite sa narration simultanéiste incluant l’hypertexte du langage publicitaire et des news tournant en boucle dans le magic circus du monde m’a scotché, donc je me le suis payé illico et en ai lu le même soir les premières pages à Lady L., lui annonçant que ce serait mon livre-mulet de ces prochaines semaines, après quoi je me suis mis à l’annoter - et je me trouvais donc, hier soir, à la terrasse du Major Davel, quand j’en ai repris la lecture à la séquence intitulée Tout ce qu’Il te Faut pour profiter de l’Eté, et je lisais en sirotant un premier Aperol et soulignais ici et là les phrases clignotant sous mes yeux tandis qu’une barque à voile noire passait au large de l’embarcadère : « Dans la nouveauté de la mode couvait déjà l’annonce de son anachronisme », qui me rappelait la veste à col de renard à 32000 balles de la vitrine de la Grand Rue que j’avais photographiée la veille, je lisais « Le présent des temps verbaux glissait vers le passé à l’instant même de l’écriture et de la conversation », je lisais « L’été dans toute sa plénitude renvoyait une lumière de dernier été d’une époque, celui qu’on évoque très peu de temps après avec un recul exagéré », et je voyais le ciel orangé se foncer à l’ouest tandis que les Préalpes à l’est se fondaient dans une brume bleuâtre encore irisée de lumière, je lisais que l’Espagne est «le septième pays du monde à jeter le plus de nourriture à la poubelle» et me rappelai le reste de charcuterie que j’avais fourré la veille dans mon doggy bag ; et la pensée du jeune policier paniqué tirant sur le mec en survêt jaune lui fonçant dessus avec un présumé couteau que personne n’avait vu m’est revenue avec les premiers éléments rapportés à la diable par les médias : à savoir qu’on avait cru voir ce type prier sur le quai, comme si ce fait était immédiatement suspect, et qu’ensuite il s’était comporté de telle sorte (sans savoir à vrai dire de quelle sorte) que la police avait débarqué, et les commentaires de déferler dans la foulée, comme quoi ce n’était pas étonnant dans cette zone où l’on ne se sentait pas en sécurité (une femme interrogée) alors qu’une autre disait le contraire, et l’on rappelait le meurtre d’un jeune Portugais par un fanatique islamiste un an plus tôt à un kebab du coin, et revenant au promeneur solitaire dans la foule je lisais : « Je veux être happy. L’air de Minuit à Madrid en juin avait une densité de mélasse et on entendait les cigales comme dans la chaleur de midi. Le frère d'une top modèle pakistanaise assassinée au nom de l’honneur affirmait ne pas regretter ni avoir honte d’avoir tué sa soeur », et je me demandais quand, bordel, on en saurait plus sur l’identité du garçon de 37 ans (l’âge de notre fille cadette) qui venait de se faire flinguer sur le quai 4 de la gare de Morges un soir d’été idéalement propice à « profiter des bons moments»...
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    LE FAMEUX COTTIER. – Après être rentré a casa par la route d’en bas, j’ai appris hier soir que le procureur général Eric Cottier – le fameux Cottier ai-je envie de dire en me rappelant diverses affaires où il a incarné la justice d’Etat de façon inflexible et parfois discutée, comme dans l’affaire Légeret relevant peut-être de l’erreur judiciaire – avait ouvert une instruction pour meurtre en précisant que l’expression était toute formelle et n’impliquait pas forcément la responsabilité du policier tireur, mais on sentait la prudence du magistrat et sa réserve marquée, aussi par rapport au fait que, loin de porter assistance au blessé, menotté au sol selon certains témoins, les policiers auraient assisté aux soins donnés par un tiers après de longues minutes à le laisser agoniser sur le quai - c’est donc avec un peu moins d’énervement que je suis allé me coucher après avoir pris ces notes et regardé la fin de l’enregistrement d’Assurance sur la mort de Billy Wilder, autre aperçu de la noirceur humaine, etc.
    (À la maison bleue, ce vendredi 3 septembre)

  • Ceux qui tombent le masque

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    Celui qui ne se souvenait pas des traits de son visage / Celle qui n’a plus de lèvres quand elle se démasque / Ceux qui n’ont plus rien à montrer / Celui qui retrouve son sourire satisfait mais pas trop de banquier sans visage / Celle qui ne fera plus de l’œil au chirurgien souriant sans que ça se voie / Ceux qui avaient des valises sous les yeux sans que ça se remarque / Celui qui ne sera plus frustré de ne pouvoir rouler des pelles / Celle qui n’aura plus ce profil de dromadaire navré à la caisse de la supérette chinoise / Ceux qui n’ont plus que le vaccin à combattre au niveau du projet citoyen / Celui qui osera la cagoule dans les transports en commun / Celle qui parle déjà de ses années de confinement avec la nostalgie de l’ancienne victime / Ceux qui attendent la prochaine vague avec une sorte d’impatience vertueuse / Celui qui réserve une suite au Danieli pour s’éclater au Carnaval de 2022 / Celle qui éprouve la volupté de la vierge qui se dénude enfin devant un taliban / Ceux qui ne l’ont jamais porté du temps où ils étaient intubés, etc.

  • Entre Billy et Jonathan, Fedora nous tend son miroir…

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    Unknown-9.jpegDans un roman qui a le charme brillant et la profonde malice des comédies de Billy Wilder, Jonathan Coe fait revivre celui-ci par la voix d’une femme subissant, un peu comme la fameuse Fedora mais sans mélo, un début de vieillissement, lequel est aussi celui du cinéaste et du romancier – et le nôtre à toutes et tous. Un superbe roman à lire si possible après avoir vu le film qui l’inspire…
    Certains (et plus encore certaines) paniquent parfois devant les inexorables avancées de l’âge, que d’autres prennent avec plus de distance, de philosophie, de légèreté ou d’humour, selon leur tempérament, comme c’est le cas de Calista – Grecque d’origine et Londonienne d’adoption - à l’approche de la soixantaine, entre ses deux filles (la «pas-de-problème» et la «que-des-problèmes»…) et un mari sympa qui partage sa passion pour le cinéma et un peu moins son goût particulier pour le brie de Meaux…
    Au cinéma, Calista a voué sa carrière de compositrice de musiques de films, mais c’est en amont de celle-ci, quarante ans plus tôt, que nous la rencontrons, lorsque, ne sachant à peu près rien du 7e art, en sa vingtaine toute fraîche la lançant à la découverte des States en compagnie d’une autre jeune fille, elle se retrouve un soir à la table d’un certain Monsieur Wilder, flanqué de son épouse Audrey, et d’un autre couple formé par un Monsieur Diamond et de sa piquante Barbara.
    Comment, à la suite de cette première rencontre, Calista, maîtrisant l’anglais aussi joliment que sa langue maternelle, devient l’interprète préférée de Messieurs Wilder et Diamond (celui-ci étant le scénariste de celui-là) sur le tournage d’un film aux «extérieurs de rêve», à Corfou et environs, chacune et chacun l’apprendra en lisant le roman de Jonathan Coe, à moins qu’elle ou il ne préfère, comme je m’y suis employé, voir d’abord le film Fedora pour en découvrir ensuite les circonstances du tournage – puisque c’est (notamment) de ça qu’il est question dans Billy Wilder et moi…
     
    La fin d’un certain âge d’or…
     
    Fedora n’est certes pas un «chef-d’œuvre absolu», mais c’est une sorte de sombre bijou à coloration de conte moral frotté de mélo fantastique, un peu décousu parfois et carrément défaillant à certains égards (le doublage peu compréhensible des voix des deux personnages féminins principaux), dont les défauts – d’ailleurs reconnus par le réalisateur – ne font qu’accentuer le drame personnel vécu par celui-ci à la fin des années 70, à la fois par rapport à Hollywood et au passé tragique des siens (à commencer par sa mère) lié à l’extermination des juifs. De fait, la « forme » du film est comme éclatée, son scénario aussi confus que le chaos de l’Histoire avec sa grande hache, et c’est en tout cas ce que le roman de Jonathan Coe, après de nombreux autres témoignages biographiques ou même autobiographiques – l’auteur est très précis sur ses nombreuses sources détaillées en fin de volume -, permet de mieux comprendre.
    Somme toute, Fedora, après le flop de la merveilleuse Vie privée de Sherlock Holmes, datant de 1976 , est le chant du cygne de Billy Wilder et du cinéma américain de l'âge d'or en train de se diluer dans le grand spectacle et la violence de plus en plus exacerbée voire gratuite (des Dents de la mer à Taxi driver), alors que de « jeunes barbus » à la Spielberg montent en puissance ; ce qui n’empêchera pas à la fin du roman, Billy Wilder de rendre hommage à la Liste de Schindler et à Martin Scorsese.
    En outre, avec un clin d’œil aux films «cultes» dédiés aux gloires hollywoodiennes en déclin, de Gloria Swanson à Greta Garbo, Fedora est un chant à la fois nostalgique et railleur et, «last but not least», une manière de règlement de compte avec l’Allemagne nazie.
     
    Où le roman sublime l’anecdote…
     
    Les bons films tirés de grands romans sont assez rares, et plus rares encore (!) les bons romans tirés de films en préparation, et le moins qu’on puisse dire est que Billy Wilder et moi vit et vibre, en tant que roman - et malgré sa traduction manquant parfois de finesse -, autant par la présence de ses personnages que par ses situations et ses modulations narratives, comme ce bout de scénario où l’on voit Billy Wilder répondre à un jeune négationniste au fil de séquences rappelant les débuts de la curée nazie dans les années 30…
    Bien mieux que les petits malins, Houellebecq compris, qui usent (et abusent) du name dropping ou se contentent de tirer parti opportuniste d’un personnage célèbre, Jonathan Coe, comme son confrère Martin Amis dans son brillantissime roman autobiographique intitulé Inside story, parvient à tirer le meilleur pari romanesque de sujets qui sont à la fois ceux de Billy Wilder et les siens, avec le même mélange de nostalgie sublimée et de compassion qu’on retrouve dans Fedora.
    Si Marthe Keller et Al Pacino ne font que passer dans le roman, les personnages de Billy Wilder et de son compère Iz Diamond acquièrent le statut de vrais personnages de romans, autant par leurs auras respectives que par les valeurs qu’ils défendent sous leurs dehors légers voire cyniques. Or la jeune Calista, ressuscitée par la quasi sexa qu’elle est devenue, a valeur de révélateur pour les deux chers vieux, alors que ce qu’elle vit elle-même «en réalité » nous ramène au film en tournage de nos vies, etc.
    Comme un Cormac McCarthy, l’un des derniers grands romanciers américains vivants, constate que tel pays « n’est plus pour le vieil homme », le vieux Billy craint que plus personne n’attende rien de lui et des gens de sa génération. Or Calista tâche de lui prouver le contraire, et revoir Certains l’aiment chaud ou Sunset Boulevard pourrait bien nous rajeunir encore et encore, en attendant le prochain roman de Jonathan…
    Jonathan Coe, Billy Wilder et moi. Gallimard, coll. « Du monde entier », 295p.

  • Pas une minute à perdre

     
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    Je regarde le Temps passer
    avec sa clope au bec,
    il est hirsute et mal peigné,
    il a l’air distrait;
    se souvient-il d’où il venait
    quand il est apparu
    au premier jour du calendrier,
    et sait-il distinguer
    l’année chinoise du jour d’après ?
    Pour le moment il passe
    et se dépasse à l’avenant
    au défi de l’impasse...
     
    La durée est imprévisible:
    on la dit capricieuse,
    les enfants n’en voient pas la fin,
    et quant au vieux Berbère
    il n’y voit que du vent
    dans le nuage du désert;
    elle non plus ne saurait pas dire
    ce que contient son sac à main:
    elle pose pour un photographe,
    elle agrafe son bas
    à l’aile d’un oiseau passant
    par ici ou par là -
    elle n’en fait toujours qu’à sa guise
    qui n’est que de durer...
     
    Les heures auront tourné dans la cour
    à la poursuite des minutes,
    en attendant la chute
    des secondes en fines averses,
    et le temps que la durée verse
    ses caresses légères
    de lumière sur nos visages,
    comme un âge a passé...
     
    Peinture: Thierry Vernet.

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2020)
     
    CARACO L'INFRÉQUENTABLE. – Retombant l’autre jour sur Ma confession d’Albert Caraco, je me disais dès les premières pages que ce livre de sa cinquantaine, l’année précise de son suicide annoncé (il avait résolu de ne pas survivre plus d’une nuit à la mort de son père), serait aujourd’hui vilipendé par les bien pensants plus que ceux de Gabriel Matzneff, et probablement interdit de vente pour peu qu’on en publie des extraits dans les journaux , à commencer par Le Monde qu’il ne cesse de conspuer comme un parangon de conformisme aveugle.
    Le Monde aimerait pourtant cette citation tirée de la page 102 de Ma confession. «Je suis de cœur avec les révoltés de l’an 68, ils éprouvaient ce que je sens, ils ne se concevaient eux-mêmes, d’où leurs faiblesses, ils valaient mieux que leurs idées et leurs méthodes, nous reverrons demain ce que nous vîmes, nous sommes arrivés au point où la subversion est le dernier espoir, la légalité n’étant qu’une imposture ».
    Caraco écrivait ces lignes en 1971, après avoir suivi les événements de mai 68 dans son Semainier de l’incertitude, où il regrettait de n’avoir plus vingt ans et vilipendait Charles de Gaulle, mais la suite de cette page, que je cite sans souscrire du tout à son racisme endiablé, ferait hurler les lectrices et lecteurs du Monde.
    «Le Maquignon de l’Elysée est aussi l’homme qui capitula vers 1962 face à la vermine algérienne et grâce auquel l’Algérie tient la France, ce paradoxe est le plus beau des temps modernes, la France a payé cher, très cher, trop cher l’amitié problématique des Arabes, la voilà pleine d’Africains hideux, noirs, bruns ou jaunes, syphilitiques, vicieux et dangereux, encore une autre génération et ce sera la métissage. Moi, je m’en réjouis et j’attends les Dupont crépus et les Dubois camus, les Durand olivâtres et les Dupuis lippus »…
    Albert Caraco n’aimait pas la vie, et c’est notre premier désaccord à part de multiples divergences d’opinions (sa détestation des chrétiens et sa conviction que les Juifs sauveront le monde, notamment, entre autres jugements sur la littérature ou les arts qui sont d’un galant homme du XVIIIe siècle…), mais son génie m’intéresse autant que m’horripile son gnosticisme, et ses observations me saisissent souvent par leur pénétration, sans parler de son savoir immense, bref lire Caraco me semble un formidable tonique, effet répulsif compris...

  • Vues sur Ludwig Hohl

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    Par Albert Caraco
    C’est un grand écrivain et qui n’aura peut-être jamais beaucoup de lecteurs, parce qu’il est profond en restant monotone et, quand il est sublime, en demeurant étroit. J’ai de l’estime pour sa façon de penser, j’en ai de plus en plus pour sa façon d’écrire, mais je ne parviens pas à l’aimer : les puritains me refroidissent et c’est un puritain des lettres, on me dira que nous en manquons effroyablement et que les imposteurs mènent le bal, on me dira que Ludwig Hohl est le Cézanne de ces temps, et que son œuvre réfléchit la probité la plus entière… Mais quoi ? Je lui pardonnerais d’avoir moins de rigueur, s’ils montrait parfois plus de charmes et de grâces; il m’en impose, je l’avoue, et cependant il me repousse, il a souvent raison, il n’en devient pas toujours plus aimable. Est-ce l’effet de la raison ou de l’intransigeance de l’auteur ? Les deux sans doute.
    À qui ressemble-t-il ? À Lichtenberg ? En apparence seulement, parce que Lichtenberg est drôle et que notre auteur, lui, ne l’est presque jamais. À Wittgenstein ? Non pas, car Wittgenstein est un savant et qui paraît avoir l’esprit mathématique, où Ludwig Hohl moralise à peu près comme nous respirons, quand il ne prêche. À Jean-Paul ? Jean-Paul est souvent illisible est toujours trop sentimental avec, de plus, le goût des digressions ou des parenthèses, quand Ludwig Hohl se lit facilement encore qu’il ne soit pas tellement plaisant à lire. Il est original, à n’en pouvoir douter, il ne l’ignore point et même il va jusqu’à nous le remémorer. Il parle, au reste, incessamment de sa personne, ce puritain ne s’oublie guère, il n’a rien d’un ascète, c’est un peu ce qu’on appelait un juste. Voilà, me semble-t-il, le mot est lâché : Ludwig Hohl est un juste. Il est incomparable dans ses méditations touchant la pauvreté, ni Proudhon ni Marx ne sont allés plus loin, c’est un sujet qu’on n'aime pas a définir, cela me remet en mémoire certaines pages de Péguy, voire de Léon Bloy, à cette différence près que Ludwig Hohl est un athée, ayant quelques parties de philosophe. Son athéisme et radical et l’on a l’impression qu’il ne reviendra plus sur cette attitude. Er ist ein gottloser Mensch, aber kein geistloser, das Gegenstück von Léon Bloy, ein Denker ohne Glauben, verzweifelt und dennoch verklärt, mit Weisheit ausgerüstet und dennoch abstossend. Er ist ein ausgemachter deutscher, nach innen offen manchmal sogar nach oben. Er spintisiert ein wenig wie der Schumacher aus Görlitz, ein wenig langweilig, ein bischen dumpf, und plötzlich blitzt er und der geist erscheint.
    Traduire Ludwig Hohl me paraît difficile, le français ne se prête guère aux ruminations mentales et l’espagnol encore moins. Man fühlt das Werden der Gedanken und ihr Wachsen, bei den Frazosen un den Spanien spürt man bloss die Endform. La pensée de l’auteur est à l’état naissant. Avec cela, c’est un esprit solide, il marche volontiers à pas de plomb, en ahanant un peu. J’admire son bon sens, c’est un cyclope, die Arbeit ist sein Leitmotiv, il parle topujours de travail avec une insistance pathétique. Der Lob des schweren materials klingt durchaus calibanisch : c’est donc un Caliban de bonne volonté, qui rêve d’être un Ariel. Ludwig Hohl hat eben keine Schwingen, er besteigt immerhin die höchsten Berge, doch vierfüssig, mit Zähnen une mit Nägeln.
    Je reconnais qu’il touche parfois au sublime encore qu’il ne reste pas assez dans ses hauteurs, il n’a point trouvé l’art de s’y faire une place, il est gradualiste, il n’est pas subitiste et nous dirons que c’est un juste auquel la grâce aura manqué.
    Cet homme surprenant attendait le miracle, il attendait, outre la gloire, un ou plusieurs mécènes, il n’a pas trouvé l’être providentiel qu’il espérait, de là ses pages les plus déchirantes, – non sans complaisance (mais nous la lui pardonnerons ) il professera son génie (Porträt ). Hohl a certes des éclairs de génie et voilà qui nous remémore un Lichtenberg ; Il manque à l’un tout comme à l’autre un certain don de la synthèse, à quoi les auteurs des génies se peuvent reconnaître. Er zieht di Bruch stücke dem Zusammenhange vor, weil es ihm nicht gelingen ist, bis zur Synthese zu gelangen. Doch dies beweist nicht nur, dass er ein Schöpfer sei. Je lui reproche je n’avoir pas lu les philosophes et s’il résonne sur la praxis é la façon d’un Engels, ke me méfie un peu de son socialisme, où je découvre des relents de stalinisme.
    Comment ne goûterait-on pas ses pages sur le métier d’écrivain ? C’est là qu’ils montre souvent le meilleur de son esprit et quand je le lis je crois voir Cézanne, ses maladresses et sa probité, touchantes et parfois sublimes. Il tourne souvent dans le cercle mais il y fait – de temps en temps– entrer le monde, aussi beaucoup lui sera pardonné, même sa manie de tout rapporter à Ludwig Hohl, lequel est le Dieu de ses livres, et dont la présence est réelle, fût-elle bien caché.
    Avec cela, c’est un historien et - s’il le voulait– des plus remarquables, dommage qu’il n’en traite pas assez souvent et que l’histoire en somme l’intéresse moins que Ludwig Hohl. Son essai touchant la Réforme (2) ne peut que susciter mon admiration, ses réflexions sur l’Eglise sont pareillement heureuses. L’on souhaiterait qu’il donnât plusieurs morceaux de cette qualité. Hohl est un conteur symboliste, a l’instar d’un Kafka, il marie les sous-entendus et l’évidence d’une manière qu’il est permis d’appeler de l’art. Son Vernunft und Güte est un chef-d’œuvre et c’est le canevas d’un grand roman, genre Noeud de vipères de Mauriac. Est-ce le reflet de sa propre vie ? Au fond, son drame est d’être Suisse. En un pays comme la Suisse, où l’on manque à ce point de malheureux qu’il faut les importer pour leur commettre ces travaux auxquels les habitants préféreront l’exil, Hohl est un phénomène et je présume que d’aucuns le lui reprochent.; il n’est pas devenu célèbre, alors que d’autres, moins doués le sont, puis il est resté pauvre en une contrée où l’on a la religion de l’ordre, de l’efficace, du rendement et des vertus civiques. Il est un peu hors cadre. Est-ce sa faute ? En quels pays serait-il vraiment à sa juste place ? Comment répondre ? Une existence, que l’esprit informe, sera toujours un cas d’espèce et sa reconnaissance, de la part des hommes, un miracle. Lui reprocherons-nous de l’avoir attendu ?
    Albert Caraco
    (1) Nuances et détails III/9
    (2) Notes.
    Ce texte a paru dans la livraison de La Revue de Belles-Lettres, No3, 1969, consacrée à Ludwig Hohl.

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    HIRONDELLES. – Il y avait ce soir, le long du Grand Canal, une prodigieuse concentration d’hirondelles tournoyant et virevoltant entre la lisière du bois et le champ de tournesols de l’autre rive, et j’ai pensé que la profusion des moustiques qui me harcèlent ces temps au déclin du jour, à chaque fois que je m’approche du sous-bois marécageux, attirait cette nuée, comme me l’a d’ailleurs confirmé mon ami René, féru d’ornithologie et que j’appelle dès que j’ai une question relative aux oiseaux ; et de fait il vient de me confirmer par phone que la prochaine migration se préparait et que les troupes de sous-espèces mêlées se rassemblaient avant le grand départ, que les moustiques non encore exterminés par les pesticides leur tenaient lieu de souper et que tout à l’heure elles iraient dormir en grappes dans les roseaux, car les hirondelles dorment en grappes pour se protéger des rapaces et des fouines, ai-je-donc appris ce soir sans cesser de subir les assauts des moustiques qu’elles n’ont pas avalé en vol, etc. (Ce lundi 23 août, vers Noville)
     
    CORPS MAUDIT. – Le pauvre Zorn était étranglé, au propre et au figuré, par sa cravate de fils de «gens bien», adolescent mal dans sa peau et le restant à travers les années avant sa longue période de dépression, et si je comprends sa pudeur maladive et sa crainte de se pointer aux douches de la gym, comme je l’ai éprouvée à un degré moindre entre dix et treize ans, jamais je n’ai vécu cette honte et ce mépris du corps et du sexe, tel qu’il les décrit, et c’est en somme par contraste que je redécouvre, grâce à la lecture de Mars, la monstruosité de cette vie congelée par le conformisme social et l’obsession de la bienséance, qui impliquait le mépris du corps en général et plus encore de la sexualité, non tant pour des raisons morales que sociales - ses parents n’étant pas des puritains religieux mais des bourgeois guindés fréquentant l’église sans croire à rien et ne manquant aucun enterrement pour y être vus…
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    RECONNAISSANCE. – Dans le fragment intitulé Gratitude figurant au début de l’espèce de journal-montage que constitue En ce moment précis, le narrateur de Buzzati commence à faire l’inventaire des merveilles innombrables qui nous incitent à nous réjouir, comme le fait d’être un moi au milieu de milliards d’autres individus qui nous aident à nous sentir moins seul, puis d’être soi aujourd’hui après d’autres milliards de disparus qui nous permettent d’apprécier le fait d’être vivant et de pouvoir nous mesurer au passé, comme nous pouvons mesurer notre chance de n’être pas atteint de la lèpre ou du lupus érythémateux, de n’être pas né dans un pays en guerre ou en zone de famine, puis l’argument change un peu, l’on se demande s’il n’y a pas dans «tout ça» de l’exagération, trop de planètes et trop de rhumatismes, trop de volcans aux pulsions incontrôlables et trop de Chinois, tout «ce travail de naissances, de souffrances et de tragédies, perpétuel depuis des millions d’années, dans le seul but de me complaire ! », tant de douleurs « pour que je puisse apprécier mon petit bien-être », et moi qui ne veux pas comprendre, toi qui chaque jour continues de « jouir de ce palais mystérieux » - tous les jours reprend « le chœur des peines », et vous qui restez « assis à jouer » dans la solitude du jardin, etc.
    AUTOPUB. – L’écrivain alémanique Paul Nizon, dans une conversation avec Pajak qui fait l’objet d’un petit livre épatant paru récemment, que j’ai lu en trois heures et achevé au chevet de ma bonne amie en train de subir sa huitième perfusion de chimie palliative, ne cesse de se lancer des fleurs à un point qui m’a d’abord semblé comique, voire ridicule.
    Ainsi, vantant les exceptionnelles qualités avant-gardistes de son Canto – un livre qui date de 1963 et dont le total insuccès l’a probablement mortifié à l’époque - il semble persuadé que le monde va enfin le redécouvrir et l’admirer sans réserve, avant de déclarer comme ça que son œuvre est telle qu’on ne peut la comparer qu’à celle d’un Shakespeare, et là je me suis demandé si ses 91 ans n’avaient pas transformé l’écrivain sympathique et intéressant que j’ai rencontré à Paris il y a une quarantaine d’années en fanfaron sénile ; puis je me suis dit que non, vu qu’à part ce bluff apparent, me rappelant celui d’un Philippe Sollers – quand celui-ci annonçait la parution de son prochain roman comme un « tsunami éditorial » -, ses autres propos restent d’un esprit vif et pénétrant, et que tout ce qu’il dit de la littérature et de la peinture (surtout Van Gogh) en particulier, autant que de la vie en général et de sa « création », est aussi sensé et intéressant que ce que Pajak dit de son côté, alors quoi ?
    Alors je me dis que le vieux fonds bernois et russe de Nizon, son atavisme de moujik matois passé des milieux chics de Zurich au monde parisien des années 70, puis au kitsch publicitaire mondialisé, explique cette espèce de jovial cynisme d’écrivain supérieurement civilisé (comme l’est aussi Sollers) qui, reconnaissant que «ce pays n’est pas pour le vieil homme», joue des exagérations monstrueuses de la barbarie médiatique actuelle et en remet «pour sa seule gloire». Alors pourquoi pas Shakespeare ? Pourquoi pas le nouvel Homère à chapeau de gangster de cinéma ? Pourquoi pas un pied de nez au philistin ?
     
    LE MENDIGOT. – Nous marchions ce matin sur le quai aux fleurs parmi la foule de joyeuse fin d’été, les beaux enfants et les gens heureux, quand cette espèce de gueux en guenilles brunes, littéralement cassé en deux, les jambes horriblement tordues et le torse comme enfoncé, une main décharnée serrant un petit gobelet vide, de longs cheveux filasses et une longue barbe biblique, le reste du visage à peu près invisible, lamentable image de la pauvreté semblant sorti d’un souk pouilleux du Moyen-Orient ou, actualité oblige, du tréfonds d’une ruelle de Kaboul, m’est apparu comme une image de la détresse et de la désolation absolue, et j’ai marché comme toujours, ai demandé une pièce à Lady L. et suis allé la lui donner en lui souhaitant «courage» ; mais ensuite, revenu à ma bonne amie, j’ai compris qu’elle, une fois de plus, ne marchait pas autant que moi, me disant que sûrement le pauvre bougre n’était pas venu là tout seul, autant dire qu’on se servait de lui comme appât, cependant je ne démordrai jamais de ma conception de la mendicité et de l’obligation absolue d’y répondre, surtout dans notre contexte de nantis mais pas seulement, et ce n’est pas « courage » que je dirai à mon prochain mendiant mais « merci », va savoir pourquoi et qu’on ne me parle pas de bonne conscience qui se dorlote : même manipulé le vieux mendigot de ce matin fait partie à mes yeux de ceux dont la seule présence est une grâce, etc. (Ce samedi 28 août)

  • Une impossible quête de vérité menée par Erri De Luca

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    images-5.jpegPar l’un des plus grands écrivains italiens actuels, Impossible nous confronte au passé des «années de plomb» italiennes, abordant les thèmes de la violence révolutionnaire, de l’amitié trahie et du clivage entre générations, notamment…
    Que s’est il vraiment passé ce jour-là, sur cette vire vertigineuse des Dolomites de laquelle tel homme a soudain déroché pour se fracasser dans les rochers, avant que tel autre, qui le suivait de plus ou moins loin, ne donne l’alerte conformément à la loi non écrite des montagnards ? Qui d’autre que ce dernier pourrait témoigner de ce drame ? Et pourquoi son appel à l’aide s’est-il transformé en geste suspect au regard d’un juge d’instruction, au point qu’il se retrouve incarcéré pour soupçon d’homicide après qu’un lien personnel «historique» a été établi entre les deux hommes, tous deux anciens révolutionnaires dont l’un, trahissant ses camarades, à valu à l’autre des années de prison.
    Et si c’était une vengeance ? Si la présence des deux hommes sur la «vire fatale» n’était pas une coïncidence, comme le prétend obstinément le narrateur ? Si celui-ci avait ourdi et camouflé une sorte de guet-apens ? C’est ce dont le magistrat est persuadé, mais comment établir la vérité ? Et qu’en est-il «au final» de celle-ci ? L’affirmer est-il possible ? C’est ce que se demanderont la lectrice et le lecteur d’Impossible, dernier roman paru d’un des auteurs italiens les plus vifs, en dépit de son âge, et les plus intéressants de l’heure, dont ce nouvel ouvrage, concis et d’une profonde résonance poétique, rappelle les fables de cet autre écrivain-grimpeur que fut Dino Buzzati et, pour ses connotations policières et politiques, les investigations romanesques d’un Leonardo Sciascia, lequel est d’ailleurs cité à plusieurs reprises par le protagoniste.
     
    Un récit à multiples facettes
    Le narrateur en question, comme Erri De Luca, est un ancien militant d’extrême-gauche et un frère de ces «conquérants de l’inutile» dont parlait l’alpiniste français Lionel Terray. Peu importe, au demeurant, dans quelle mesure les parcours des deux personnages coïncident, mais ce que dit le narrateur, de sa vie et du monde passé et présent, recoupe en tout cas ce que nous savons de l’écrivain: à savoir qu’il vient du Sud, est issu d’une famille modeste, n’a pas fait d’études universitaires mais a été ouvrier et néanmoins grand lecteur, a milité dans une organisation révolutionnaire sans participer pour autant à la lutte armée, etc.
    Ce qui est sûr, aussi, c’est qu’Erri De Luca est en mesure de comprendre son narrateur, alors que celui-ci pense que le jeune magistrat qui l’interroge ne le peut pas vraiment. Or cette question de la difficile compréhension entre générations - celle de l’écrivain et de son narrateur ayant été «la plus poursuivie par la justice de toute l’histoire d’Italie » n’exclut pas une possibilité de communication plus ou moins fraternelle, comme on le verra dans l’évolution des relations entre le prévenu et le magistrat -, ni bien sûr la compréhension affective éclairée par la relation amoureuse, comme on le voit au fil des très belles et très tendres lettres que le détenu envoie à sa compagne beaucoup plus jeune que lui…
     
    De la vérité et de ses interprétations
    Affirmer qu’il n’y a qu’une Vérité, évidemment assortie d’un V majuscule, relève de l’autorité d’une doctrine de justice ou d’une dogme religieux qui se veulent indivisibles, au contraire des vérités à visages humains aux multiples approches et possibles interprétations ; et ce qu’on peut rappeler, dans la foulée, est qu’Erri De Luca est, depuis longtemps, un lecteur et un traducteur assidu de la Bible, même s’il se dit non croyant sans être athée…
    Dans son dernier roman, sans doute marqué par les démêlés judiciaires récents de l’écrivain, ex-communiste passé par l’anarchisme et rallié à la cause altermondialiste, la version du narrateur s’affronte aux convictions «intimes» du magistrat, au fil d’une enquête où interviennent des témoignages extérieurs, à vrai dire fragiles, des indices qui ne le sont pas moins, des investigations portant sur le passé commun de la «victime» supposée et du présumé suspect, à quoi s’ajoutent, au fil du temps, les réactions des anciens camarades du narrateur et des médias, etc.
    Un thème central d’Impossible, qui s’ajoute à celui de la quête de vérité, est celui de la trahison du «collaborateur de justice», qui a balancé ses camarades pour des raisons non précisées ici mais qui pourraient se discuter. De fait, certains révolutionnaires repentis avaient des raisons, devant les excès de la lutte armée, de se rallier à la répression du terrorisme. Et qui pourrait exclure que le jeune magistrat lui-même généreux et intelligent, cherchant à comprendre son prévenu, n’aurait pas été, cinquante ans plus tôt, du côté des contestataires ?
    Par sa forme même, alternant les interrogatoires (auxquels participe, contre la volonté du prévenu, un avocat d’office au rôle ambigu), les lettres du narrateur à sa compagne et une missive finale du magistrat lui-même, le roman de De Luca module en quelque sorte le débat auquel le lecteur se sent forcément convié, dont la conclusion splendide, évoquant quelque mythique combat ancestral, n’explique rien de façon «rationnelle», ressortit à la poésie et rappelle le titre d’une des pièces du grand analyste des ambigüités humaines que fut Luigi Pirandello, À chacun sa vérité
     
    Erri De Luca. Impossible. Traduit de l’italien par Danièle Valin. Gallimard, coll. Du monde entier, 2020, 171p.

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)

     

    ZORN. – Je n’étais pas sûr de vouloir le relire, j’hésitais à cause de ce que nous vivons depuis cinq mois, je me souvenais que je n’avais pas aimé ce livre au moment où tout le monde l’adulait pieusement – j’en avais même écrit du mal dans La Gazette en incriminant sa façon d’invoquer trop dogmatiquement l’origine familiale et politique du cancer, mais je me disais aussi que mon point de vue actuel serait peut-être différent à l’aune de «mon» propre crabe, en rémission, et de celui, beaucoup plus redoutable, de ma bonne amie, enfin me voilà en train d’annoter l’exemplaire retrouvé de Lady L. (acquis en 1980) où, après avoir passé mon premier agacement assez semblable à mon sentiment d’il y a quarante ans ( !), je trouve à présent tout un ensemble d’observations qui m’éclairent à la fois sur mes propres préjugés de l’époque et sur une réalité, scannée par l’auteur : sur cette vie bel et bien figée et mortifère d’une certaine Suisse que je fustige moi aussi depuis les années 70, etc.
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    Ce qui m’apparaît surtout, mieux qu’en ma trentaine de gauchiste repenti, c’est la vérité cruelle de l’observation de ce fils de trop bonne famille (la nôtre était plus modeste, plus vivante et surtout plus aimante) et le caractère implacable et plus général de son analyse des faits de langage trahissant quel mode de vie guindé et coincé (sa démolition de la notion d’harmonie et de perfection de façade, qui vaut bel et bien pour tout un pays), l’enquête phénoménologique qu’il poursuit sur ses proches et sur lui-même alors qu’il a l’âge que j’avais au moment de le lire, mais moi je baisais et je courais le montagnes…
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    L’IMPOSSIBLE. – Nous ne pensions pas que cela fût possible, et d’ailleurs elle me le disait une semaine encore avant le Diagnostic : « Moi le cancer ? Mais pas question : pas mon truc ! », sur quoi je me retrouve à son chevet dans le Service et ses oiseaux de papier de malheur, à lire Impossible d’Erri De Luca pendant que le goutte-à-goutte lui transmet son poison salvateur (!) pour les deux trois heures que la perfusion va durer.
    Tout à l’heure j’irai rejoindre mon compère René pendant qu’elle somnolera plus ou moins, mais pour l’instant je me retrouve imaginairement sur une vire des Dolomites d’où le narrateur, interrogé par un jeune magistrat chargé de l’« affaire » est soupçonné d’avoir poussé un ancien camarade révolutionnaire dans le vide (il vengerait ainsi la trahison de ce « collaborateur de justice ») alors que lui réduit cette « rencontre » à une pure coïncidence, et tout de suite cette plongée dans le passé des «années de plomb» m’a rappelé cette « époque publique », selon l’expression du narrateur, dont je me suis distancé après deux ans seulement de militantisme plutôt dilettante, et l’image de ma bonne amie m’est revenue comiquement avec sa dégaine à la Angela Davis qu’elle avait alors – membre du Groupe Afrique – juste avant que ma chère malade me « libère » en me rappelant que notre ami René m’attend à une terrasse. (Ce vendredi 20 août)
     
    COMPÈRES. – En rémission lui aussi d’une tumeur à vrai dire bien plus méchante que la mienne, mon ami René m’a raconté que, se trouvant à poil sur son lit de clinique, il y a deux ans de ça, dans un imbroglio de tuyaux et de sondes, de cathéters et autres fils électriques, il a pour la deuxième fois, après son opération, décidé de survivre.
    La première, c’était après le premier diagnostic qui lui est tombé dessus comme un coup de hache, mais la seconde lui paraissait la plus décisive après l’intervention mahousse : pas question de claquer, je veux vivre ; et le voici revenant de Camargue où il est allé observer je ne sais quel petit rapace très rare avec son fils Luca comme lui passionné d’ornithologie…
    Nous n’avons pas fait la révolution ensemble, ni gravi aucune cime ou parcouru aucune arête, mais notre complicité est unique, pudique et sûre, et je sais qu’il comprendrait et aimerait le dernier livre de De Luca qu’il me dit d’ailleurs avoir rencontré lors d’une des tournées du théâtre de Vidy, quelque part au fin fond de la France, vieux Monsieur en chemise légère signant dans une petite librairie au milieu de deux ou trois dames et qu’il avait pris pour un auteur local avant de le reconnaître.
    Par ailleurs, durant les vingt ans que nous avons animé Le Passe-Muraille ensemble nous nous sommes entendus sur à peu près tout sans aucune forme de rivalité si fréquente dans le milieu littéraire – ni lui ni moi n’étions en somme «milieu» en quoi que ce soit, et c’est avec la même reconnaissance que nous évoquons aujourd’hui le privilège énorme que ç’a été de rencontrer tant de gens intéressants durant ces décennies de totale liberté professionnelle à une époque où il y avait plus de trente théâtres entre Lausanne et Genève, des centaines de parutions à chaque rentrée littéraire romande, mes innombrables équipées parisienne et l’aventure qu’il a vécue au côté de René Gonzalez, la mienne avec Dimitri dont la mémoire sera honorée ces jours, mais à présent, bordel, à quel éditeur se fier, quel interlocuteur trouver dans la profusion confuse ?
     
    MICHOU. – Comme nous évoquions le chaos océanique de l’Internet, et plus précisément le tsunami des influenceurs à la petite semaine, mon compère René me cite le succès phénoménal d’un certain Michou, qui draine des millions de followers en gesticulant dans le vide sur un vague fond de rap, et je vais y voir pour trouver, en effet, un avatar français du même branle numérique mondial, documenté depuis longtemps aux States et dans les pays asiatiques où des zombies femelles et mâles accumulent des fortunes en ne faisant qu’apparaître et se vendre, au propre ( !) en se manuélisant à vue pour de la thune, ou au figuré en monétisant divers produits cosmétiques et autres peluches, etc. Et puis quoi ? Et puis rien...
     
    HISTORIQUE. – La dernière expression médiatique en vogue dans le commentaire sportif , dont la niaiserie en dit long sur l’époque, consiste à parler de «l’Histoire qui s’écrit» à propos de n’importe quelle performance personnelle ou collective, alors même que, dans les plus grandes largeurs de la pompe locale ou internationale, l’on se répand plus que jamais en commémorations et autres «devoirs de mémoire», où l’admiration légitime se transforme en célébration et en outrances lyriques aussi ridicules que celle de ce cher confrère se demandant, l’autre jour, si Roger Federer n’allait pas céder bientôt son auréole d’immortel de la raquette pour cause de mal de genou, etc.
     
    DU RIDICULE. – Plus j’avance dans la relecture du récit de Zorn, et plus ses observations me renvoient à celles que j’ai pu faire dans un autre milieu social que le sien, dont certaines caractéristiques ressortissent à la même mentalité confinée, voire étriquée, d’une époque.
    Sur la côte dorée zurichoise, l’on te disait d’aller «voir à Moscou» si tu avais des penchants socialisants, et toute forme d’originalité ou de talent excessif relevait d’une faute de goût ou d’un écart de conduite relevant du « ridicule » sans qu’on osât même prononcer ce mot en forme de jugement de valeur.
    Quant au milieu petit-bourgeois qui était le nôtre, il était plus débonnaire, mais je me souviens de la sœur d’un ami fiancée avec un bourgeois nanti, qui évoquait cette classe sociale plus huppée en affirmant que les parents de son promis avaient «quelque argent», avec un ton qui en disait long sur ses rêveries...
    Or chacun voit le « ridicule » de l’autre avec les yeux de son milieu, et c’est ainsi que nos parents ne pouvaient appeler que «rupins» les habitants d’une partie réservée du quartier de nos enfances, où se concentraient quelques villas plus luxueuses que nos maisons familiales subventionnées typiques de ces débuts des trente glorieuses, etc.
     
    AU BORD DU CIEL. – Je lisais hier le récit de De Luca évoquant les « conquérants de l’inutile» et l’élan physique et moral poussant son protagoniste à la recherche de « la beauté de la surface terrestre qui touche sa limite vers le haut avec l’air, comme le rivage avec la mer », et je me suis rappelé notre dernier parcours d’arête avec Reynald, dix jours avant sa chute mortelle dans les séracs du Dolent, puis j’ai rejoint Lady L. à La Désirade où elle remontait pour la première fois depuis des mois, surmontant la fatigue consécutive à sa sixième perfusion, son manque de souffle et l’affaiblissement de ses muscles, encouragée par sa fille Number One, qui l’a voiturée là-haut, et cheminant ensuite d’une chaise à l’autre – sa fille Number Two ayant balisé les cent vingt-cinq mètres de la montée en disposant trois sièges d’étape… pour retrouver ensuite les petits lascars dont l’aîné l’a questionnée à propos de sa calvitie de nouveau-né et de sa maladie, plus angoissé évidemment (il a quatre ans) que son petite frère (qui en a deux) mais semblant apaisé par ses explications.
    Je n’ose trop penser à ce qu’a éprouvé ma bonne amie en retrouvant La Désirade, après l’accès de mélancolie qui m’a pris l’autre jour en y remontant après un détour à l’isba – et tous ces livres, tous ces manuscrits, tous ces documents, tous ces tableaux, tous ces objets, tout cet univers familier dont la maladie et d’autres circonstances nous ont éloignés -, mais il me semble que l’un et l’autre restons « dans la sérénité », en tout cas aux yeux des autres, et je souris en pensant au message de l’ami R., l’autre jour, qui me disait qu’il admirait ma « ténacité », faisant allusion à notre situation, alors que lui, me dit-il, aurait pris la fuite dans les mêmes circonstances…
    Et quoi encore ? Comme s’il fallait de la ténacité pour accompagner une personne qu’on aime, et plus précisément ma bonne amie, Lady L. au grand cœur quoique très charcuté récemment, patronne vénérée de notre chien Snoopy et mère avérée de nos filles lui ressemblant comme une blonde et une brune peuvent ressembler à une brune devenue blonde puis chauve, propriétaire en titre de notre Honda Jazz et gestionnaire de nos biens meubles et volatils, enfin la petite fille émouvante et la vieille fée que je crèverais d’abandonner sous prétexte qu’un putain de crabe la grignote, autant dire restant ainsi avec elle sans le moindre mérite en espérant ne pas lui faire la mauvaise farce de clamser avant elle sous l’effet de mon propre souffle au cœur, etc. (Ce dimanche 22 août).
  • Au Temps retourné

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    Vous me trouverez chez vous tous les jours:
    je suis votre obligé;
    sans l’avoir même imaginé
    je me suis trouvé là,
    et la nuit vous me rejoindrez
    sur le toit où l’on fume...
    L’on vous dit partis en fumée
    mais c’est une légende
    à laquelle je n’ai jamais cru:
    la Chine ancienne m’est présente
    autant que le fol Hannibal
    s’agitant dans la chapelle ardente,
    et le sage Atalante,
    et Léonard sur son cheval
    ou Schubert en ses doux hivers
    ou la Belle endormie
    se retrouvant au fond des heures
    où l’on parle en dormant...
    Nous nous retournerons pour voir
    vos lucioles à la nuit
    venue ou dans le soir qui vient;
    jamais vous n’avez égaré
    la boussole étoilée,
    et jamais ne se dira plus,
    en ces lieux éclairés,
    ce qui ne se dit pas...
     
    Image: Philip Seelen.

  • Le Temps accordé

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    PASSÉ DÉCOMPOSÉ. – Marchant ce soir sur le quai en vue du Château, et me remémorant les  stances romantiques assez ampoulées du Prisoner of Chillon de Lord Byron, je me suis rappelé les questions historiques embarrassantes dont m’avait harcelé Vladimir Volkoff,  certain après-midi très ensoleillé sur le grand bateau blanc au pont arrière réquisitionné pour la célébration des 25 ans de L’Âge d’Homme - questions relatives, précisément, au sujet du poème en question, donc à Bonivard dont je ne savais à peu près rien, et tout à l’heure j’interroge Lady L. à ce propos, elle qui fait mine depuis quelques années de s’intéresser à notre histoire, mais elle m’envoie promener après m’avoir juste lancé que Bonivard était une espèce d’idéaliste genevois opposé aux ducs de Savoie, exactement ce que j’avais dit à Volkoff que ce vague impatientait, et voici que j’apprends par Wikipedia qui fut, plus en détail, ce nobliau du bout du lac portant un titre dans la hiérarchie ecclésiastique locale, qui paya de six ans de geôle son opposition aux Savoie, fut arraché d’une Genève encore catholique qu’il retrouva protestante à son retour après avoir coupé à l’estrapade et s’accommodant si bien des changements qu’il devint, notable rétabli, l’un des premiers historiens de la République et l’auteur de traités de droit – tout cela que j’annonce crânement à ma bonne amie qui me dit non sans provocation qu’elle n’en à rien à souder à ce moment précsr et se gausse même de mon essai de rattrapage tardif, comme je me suis gaussé cet après-midi du passé « théologique » de notre ami Bernard C. passé prendre des nouvelles de la santé de sa vieille complice de la HEP avec un pack de Cocas… (Ce mardi 17 août)

    DE LA FOI.Octogénaire resté très vif d’esprit, et dont la main droite bat la mesure comme un moignon d’aile hors de contrôle (Parkinson) mais semblant battre comiquement la mesure de son discours, notre ami Bernard C. se prête au jeu quand je le charrie, à propos de son passé d’étudiant en théologie succédant à un premier apprentissage de radio-télégraphiste, sur le ton inquisitorial des gens qui vous demandent « où vous en êtes avec Dieu », et dans la foulée nous parlons de Berne, de la Bibliothèque national où j’ai déposé mes archives, sur la même rue où se trouvait sa pension de jeune homme (je n’arrive pas à me le représenter physiquement en jeune homme, probablement avec l’air très convenable d’un aspirant pasteur qui s’ignore encore), il se rappelle son goût particulier pour l’un des grands ponts sur l’Aar et de sa fascination pour le roman de Pascal Mercier, Train de nuit pour Lisbonne, il m’avoue en passant qu’il a lâché ses études de théologie avant même qu’il ait compris qu’on pouvait être pasteur sans avoir la foi, et là je lui demande ce que c’est que la foi pour un protestant, si ça a le moindre sens d’avoir la foi avec cette mentalité scientifique et ce refus de la magie et des mystères, puis je lui parle de Peter Sloterdijk (dont il n’a jamais entendu parler) et de son dernier livre, Faire parler le ciel, où il est question non pas de théologie mais de théopoésie, à savoir de tout ce qui a été écrit des dieux multiples et du Dieu devenu l’Écrivain unique à foison de nègres de toutes les couleurs, et tout ça a l’air de stimuler la bonne humeur de notre ami qui ne partira pas sans noter les références du livre d’histoire locale que lui a recommandé Lady L. ainsi que de Faire parler le ciel et La Folie de Dieu du même Sloterdijk, après que nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’avoir ou  non la foi n’a pas la moindre importance vu que ce qui compte est le rite et les modalités visibles ou invisibles de l’oraison et des grâces diverses, l’entretien commun de la bonté et ce qui nous fait lever les yeux au ciel et chantonner de joie, etc.

    Bernard le chrétien mécréant nous avait déjà quittés quand je me suis rappelé que le vieux Théodore Monod, se traitant lui-même de mécréant, avoue dans Révérence à la viequ’il prononce, tous les matins, ses Béatitudes, et de même la prière du cœur fait-elle partie, depuis des années, de ce que Sloterdijk le cycliste appellerait mon fitness spirituel…

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    CHRIST DES DOULEURS. – Je l’ai découvert tout au fond de l’église de Caux, vide et assez froide quoique pas autant qu’un de ces temples protestants à vous glacer le sang tel que les évoque justement Victor Hugo à propos du temple de Vevey, et la présence de cette effigie du Crucifié m’a paru d’autant plus émouvante, à côté des diverses représentations de l’art sacré marquant l’intérieur de l’édifice, qu’elle avait les traits d’une épure de la douleur relevant d’un art réellement empreint de spiritualité. Je n’y ai pas vu une œuvre d’art alors que l’objet, en concentré d’émotion, dépassait par celle-ci tout ce qui se trouvait dans le sanctuaire, sans ressortir seulement à l’esthétique, comme une espèce de prière de bois à consistance de doux ivoire et taché de sang divinement humain, etc.

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    NETTOYAGE CALVINISTE. – Ce qu’écrit Victor Hugo de l’église Saint-Martin de Vevey n’est pas dans un sac, mais il a raison et ce qu’il en dit pourrait se rapporter à d’innombrables temples « réformés » de nos régions, dont l’aspect « nettoyé » a d’ailleurs contaminé pas mal d’édifices catholiques ou de sanctuaires contemporains de béton brossé : Quant à l’église de Vevey, Victor Hugo dit plus précisément qu’elle a subi « cette espèce de dévastation soigneuse, méthodique et vernissée que le protestantisme inflige aux églises gothiques. Tout est ratissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré et frotté. C’est un mélange stupide et prétentieux de barbarie et de nettoyage», etc.

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    MELTING POT. – Il est passé neuf heures du soir et je prends ces notes sur la terrasse du Coucou (Altitude 1150 mètres, à peu près la hauteur de La Désirade à deux vals d’écart)  donnant sur les lointains lémaniques enflammés par le crépuscule, je suis monté tout à l’heure de la chapelle de Caux au Christ souffrant empêché de voir le lac par l’affreuse masse arrière du palace de Caux érigé à l’enseigne du Réarmement moral, j’ai passé devant le chalet du fondateur du festival de Jazz de Montreux, à l’enseigne du Picotin, dans la piscine duquel moult célébrités ont brassé l’eau peu bénite mais revigorante du maître de céans – j’ai vu des limousines y voiturer James Brown et sa bande ou Quincy Jones et la sienne, entre tant d’autres -, et me voici avec mon escort dog au milieu des dîneurs chics, seul à me contenter d’un Aperol Spritz et d’un café au lait dit renvers + deux boules de glace  alors que ma douce, qui a savouré ce midi une Pizza Napoli à la Dolce, donc 666 mètres plus bas, s’inquiète probablement du lent retour de ses promeneurs du soir… (ce mercredi 18 août)   

  • Les animaux du bois sacré s’abreuvent à la même source

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    239936105_10227346133145923_9050214885868312106_n-1.jpgMélange d’obscures figures et de lumière épurée, la poésie est parfois la voie de la connaissance la plus profonde. La Fontaine est à relire d’une œil neuf, grâce à Michel Serres, et deux artistes-poètes reprennent le chemin de l’animalité sublimée, à la suite de Leonora Carrington. Avec un clin d’œil à Montaigne, qui a fait le bilan de l’ «hommerie»…
    Je venais de revoir, l’autre soir, l’atroce Mississipi burning d’Alan Parker, qui raconte la traque des salopards qui assassinèrent, en 1964, trois jeunes militants (deux blancs et un noir) des droits civiques, et je repensais à la meute raciste en termes aussi rageurs que malvenus (les chiens, les porcs, les brutes bestiales) puisque, aussi bien, ce vocabulaire ne disait pas l’essentiel, à savoir que la haine déferlant dans ce film-manifeste relève bel et bien de l’«hommerie» et non d’une fureur imputable à la gent animale.
    Or je revins, le lendemain, à ma réflexion sur cette confusion de notre vocabulaire courant, qui dissimule les vices humains sous les masques de figures animales, à propos de deux écrits comptant au nombre de mes diverses lectures en cours: à savoir une fine plaquette poétique aux superbes enluminures multicolores de Claude-Henri Bartoli, que venait de m’envoyer mon ami congolais Bona Mangagu, traitant précisément du lien unissant l’homme et l’animal, en hommage à l’artiste mexicaine Leonora Carrington, et l’édition posthume d’une vaste réflexion du philosophe Michel Serres toute consacrée à la tradition multiséculaire et multiculturelle des fabulistes, et plus particulièrement au corpus des fables de Jean de La Fontaine, revisitées sous les aspects multiples d’une initiation enfantine aux réalités de la vie et d’un nouvel inventaire des vertus et de vices, conquêtes et turpitudes de notre drôle d’espèce.
     
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    Aux sources du totémisme et du chant premier
    Le premier mérite de Michel Serres, navigateur de la pensée au double regard de scientifique et de moraliste au sens très large, enseignant aux States comme le fut son ami René Girard, et passionné autant que celui-ci de littérature et d’anthropologie, est de procéder à un premier dépoussiérage de l’image conventionnelle du La Fontaine appris par cœur dans les familles et les écoles, à valeur sainement édifiante, et d’en célébrer immédiatement le génie tout français de la langue, avant d’en détailler la richesse phénoménale « à l’arrivée », et bien au-delà du cercle social et du siècle, comme résultat d’une pensée remontant, chose connue, à Esope, mais aussi à Ovide et à ses métamorphoses, et plus en amont à Homère et aux traditions perse ou orientale, jusqu’aux ancêtres des animaux de la ferme en leurs emblèmes totémiques...
    Pourquoi les compagnons d’Ulysse, transformés en animaux par Circé dans L’Odyssée d’Homère, refusent-ils de renoncer à leur animalité dans l’interprétation que propose La Fontaine du même épisode, et comment l’entendrions-nous aujourd’hui où se répand telle nouvelle idéologie «animalitaire», parfois jusqu’à l’absurde ?
    De telles questions foisonnent à la lecture de Michel Serres lisant La Fontaine lisant Esope ou Plutarque ou tel archaïque conteur oral sous son arbre à paroles, qui nous ouvrent de nouvelles voies d’écoute ou d’échange avec l’animal qui est en nous et les animaux tenus pour inférieurs alors qu’ils sont à peine différente et parfois meilleurs à tel ou tel égard - ainsi que le relevait un Montaigne…
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    Il faut lire, à ce propos, le délicieux commentaire qu’en fait André Comte-Sponville dans son Dictionnaire amoureux de Montaigne à l’article intitulé Animaux, où l’on voit (comme souvent) l’originalité profonde et la liberté de pensée du merveilleux Girondin lançant un pont entre l’Antiquité et notre futur, raillant « cette royauté imaginaire qu’on nous donne sur les autres créatures » et poussant même le bouchon jusqu’à prétendre « qu’il y a plus de distance de tel à tel homme qu’il n’y a de tel homme à telle bête », ce que confirme en effet notre fox Snoopy d’un regard entendu…
    Mais c’est dans la nuit remuante de notre subconscient que se fonde le plus naturellement la vieille alliance, où puise la poésie de tous les temps, du chant archaïque aux résurgences contemporaines, notamment à l’enseigne du surréalisme auquel s’apparente Leonora Carrington.
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    Comme un chant de réconciliation
    Bien au-delà des «leçons» édifiantes auxquelles on réduit trop souvent La Fontaine, celui-ci n’aura cessé d’évoquer des ombres et des conflits que dissimule la grâce ou les lumières de sa prose versifiée, et ce sont des combats à becs et griffes qui ponctuent l’ «hominisation» de notre espèce, de conquêtes territoriales en guerres de sexes ou de races.
    « L’homme et la bête ne font qu’un », écrit Bona Mangangu dans Le songe de Leonora Carrington. « Leurs effluves se mêlent. /L’homme sent le fauve ; l’animal, le végétal et la boue, la Vie./ Mon angoisse se détache péniblement de mon corps »...
    Le poème a surgi de « l’ardeur de la nuit », comme « une main venue du plus loin de l’enfance », y apparaissent « des oiseaux énigmatiques » qui se lèvent « des cendres de la nuit / Pour porter secours aux victimes de la Raison et du Pouvoir », et l’on revivra, d’images en images, les affrontements élémentaires de la nature et des figures sexuées, présences adverses, avec des hommes « bons ou mauvais » qui veulent « gouverner des courants d’air », tel mâle « dans sa splendeur » dont le monde a chaviré devant l’assurance d’un batracien », telle « gardienne des mystères » gardant seule la « puissance de procréer », et l’appel final à quelle « douce présence ».
    La peinture de Leonora Carrington, comme celle de Leonor Fini, est d’une fée-sorcière sourcière de visions oniriques pleines de créatures composites et trouvant un écho pacifié dans le poème de Bona le Congolais dont les bribes nous reviennent du large par un vent sentant bon l’Afrique initiale :
    « Nous aborderons les rivages ensemble, annoncés d’oiseaux, mes compagnons de dérision »…
    « Tu sera admis au sein du peuple qui vient. Le peuple de l’esprit et du vent. Le peuple du réel, du rêve, de l’irrationnel et du mythe »…
    « Nous laisserons s’égayer parmi nous les bêtes domestiques et sauvages. Les animaux de nos rêves et de notre fantaisie. Puisqu’ils ont plus que ce que nous prétendons posséder »…
    « Nous inventerons un langage simple pour nous laisser admettre parmi eux »…
    Miche Serres. La Fontaine. Editions Le Pommier, 2021, 416p.
    André Comte-Sponville. Dictionnaire amoureux de Montaigne . Plon, 633p.
    Bona Mangangu. Le songe de Leonora Carrington. Illustrations de Claude-Henri Bartoli. Arcana editions nomades, 2020. 50p.

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    À REBOURS. – L’âge où nous nous raconterions en remontant le fil du temps, du jour écoulé aux semaines et aux mois, et sans cesser d’avancer en revivant sans ressasser, en quête non tant de vérité que de sérénité…
     
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    TEL JOUR PAR EXEMPLE... – Lady L. m’a dit tout à l’heure que le souffle recommençait de lui manquer, et cela ne m’a guère étonné après tout ce qu’elle a trafiqué du matin au soir pendant que j’étais à Lausanne pour mes dents, le matin la lessive et le chien jusqu’au casino et retour sans son rollator, ensuite sûrement nos comptes et ses affaires diverses et d’autres rangements, son repas puisque je n’y étais pas et ensuite le repassage pendant que l’aide de ménage s’activait autour d’elle, et tout ça sans trop peiner comme ces derniers jours déclarés « de repos » entre les séquences de chimio reprenant vendredi ; donc sa remarque ne m’a pas trop inquiété les « circonstances » étant ce qu’elles sont, mais on en revenait à cette espèce de limite qui lui est désormais imposée depuis son opération, et ça ira comme ça ces prochains temps, me dis-je, comme je me le suis dit à moi-même toute la journée en vacillant pas mal du fait de mes troubles cardiaques et neurologiquess et des faiblesses musculaires qui me font craindre l’éventuelle obstruction de mes stents évoquée par l’angiologue Noyau, ce soir sur le quai aux Fleurs avant qu’elle ne me parle de son souffle, sortant à mon tour avec le chien, et dans les couloirs du train durant mon deuxième aller-retour de la journée après le premier trajet matinal en voiture (le deuxième rendez-vous fixé pour récupérer mes dents rechargées), et avant le retour dans les rues de Lausanne, comme en fin de matinée à la bibliothèque universitaire où j’ai fait un saut après le premier rendez-vous et me suis donc trouvé sans dents d’en bas (l’appareil d’en haut à sa place mais celui d’en bas retiré et ne me restant qu’une seule dent heureusement cachée par le masque), et le choc au passage à la bibliothèque vers midi, le coup de blues en voyant tous ces étudiants appliqués, pas un de plus de trente ans, tous beaux et sans un regard pour ce vieil oiseau déplumé qui se rappelait tant d’heures heureuses en ces lieux, la rage et la joie mêlées, la même joie que trois heures plus tard quand j’ai vu, dans la librairie où je m’étais promis d’aller pêcher les coffrets de La Recherche qui me manquent, hélas manquants là aussi, je suis tombé sur Nuit de foi et de vertu, le recueil de poèmes de Louise Glück que Gallimard a sorti en version bilingue et que j’ai commencé de lire sur une terrasse puis dans le train du retour, immédiatement séduit par le ton de cette voix et par les résonances de son chant – et là je m’aperçois que je n’ai pas parlé de l’« épisode grec » de mon premier rendez-vous de ce matin, quand le bel assistant - genre Levantin à voix douce et zyeux perses - de la dentiste (la jolie dentiste, devrais-je préciser, que j’appelle « jeune fille » et qui m’appelle «jeune homme» en me demandant ce que je suis en train d’écrire) m’a évoqué les trois semaines de vacances qu’il vient de passer en Grèce, le salopiau, avant de me proposer de me rincer la bouche…
     
    D’AUTRES RÉSURGENCES. - Dans la foulée de cette esquisse de récit mal fichu d’une journée à l’envers, j’entend encore ma bonne amie me dire, l’autre matin, que sa maladie lui ramène tout un monde de souvenirs enfouis qu’elle n’a jamais été du genre à ressasser, n’étant pas de mon espèce introspective passablement obsessionnelle, et voici donc que, confrontés tous deux à un temps plus compté que naguère - ne serait-ce qu’au début de cette année pour ce qui la concerne -, après le rude avertissement de ma crise cardiaque, nous en arrivons à aborder des thèmes, des souvenirs partagés ou non, des considérations sur la vie et les gens qui se chargent d’une nouvelle densité, toutes choses qui seront à détailler plus précisément…
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    POÉSIE. – En commençant cet après-midi de lire le recueil de Louise Glück sur la terrasse du café de Grancy, gardant mon masque avant la récupération de mes dents, j’ai été immédiatement touché, et même ébranlé, par ces vers rythmés plus que rimés, modulant une mélodie intérieure qui m’a rappelé, en tout différent, les strophes d’un Lubicz-Milsoz ou le Pavese le plus intime et le plus « universel » à la fois, avec un mélange d’extrême sensibilité et de force expressive jamais porté à l’excès ou à l’effet; et ensuite, me rappelant le vieil Alfred Berchtold qui lisait des poèmes à sa chère et tendre en fin de vie, je me suis dit, comme rarement, que j’aurais envie à mon tour de lire ces pages à Lady L. sans penser pour autant, cela va sans dire, que nous sommes peut-être « en fin de vie », non mais des fois…

  • En mémoire de Dimitri

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    Dix ans après la mort accidentelle du fondateur des éditions L'Âge d'Homme, un hommage collectif sera rendu le dimanche 22 août prochain à Montricher à l'enseigne de la Fondation Jan Michalski, incluant une table ronde sur le thème de l'édition "à la marge", trois témoignages personnels de Georges Nivat, Claude Frochaux et Thierry Wolton, et une exposition retraçant le parcours de Dimitri. Entrée libre. Réservations sur le site de la fondation:info@fondation-janmichalski.ch
     
    Vladimir Dimitrijevic, surnommé Dimitri, s'est tué le 28 juin 2011 sur une route de France. Le fondateur de L'Age d'Homme fut un éditeur de classe européenne. Il publia plus de 4000 livres à Lausanne. En août 1983 parut, à Lausanne, un extraordinaire roman de l'écrivain russe Vassili Grossman, intitulé Vie et destin. Entre autres fleurons des éditions L'Age d'Homme, fondées en nos murs en 1966, ce livre bouleversant confrontait le lecteur à la double horreur totalitaire, au XXe siècle, du nazisme et du stalinisme. Dimitri l'appelait "le livre de nos mères".
     
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    Or la vie de Vladimir Dimitrijevic, né en 1934 à Skopje, évoque elle aussi un roman scellé par le destin. Fils d’un artisan horloger-bijoutier jeté en prison en 1945, comme nombre de commerçants, le jeune Vladimir, fou de littérature et de football, s'enfuit de son pays à vingt ans sous le faux nom d’un personnage de Simenon. Dans son "autobiographie d'un barbare" parue sous le titre de Personne déplacée, Dimitri a raconté ses années d'enfance et de jeunesse marquées par les crimes des nazis et des oustachis croates, mais aussi par les visites à son père emprisonné. Arrivé en Suisse le 4 mars 1954 avec 12 dollars en poche, le jeune déserteur de l’armée du peuple devint libraire à Neuchâtel puis, à Lausanne, chez Payot, où son passage a laissé un souvenir indélébile. Or, impatient de combler les « vides » d’un catalogue selon son cœur, le passeur de vocation, soutenu par quelques amis et son épouse Geneviève, fonda L’Age d’Homme en 1966.
    Dans la foulée, il ne tarda pas à tisser des liens avec Paris, où il se rendait régulièrement à bord d' « Algernon », son fourgon d’éternel errant dans lequel il serrait son sac de couchage par mesure d’économie. Les rapports compliqués de Dimitri avec l’argent marquaient d’ailleurs une partie de sa légende. Lui qui était capable de lésiner sur des droits d'auteurs légitimes, alla ainsi jusqu’à hypothéquer sa maison de hauts de Lausanne afin de publier les pavés d’Alexandre Zinoviev, des Hauteurs béantes au mémorable Avenir radieux.
    Ses positions idéologiques rebutaient également d'aucuns. Orthodoxe croyant et conservateur, il passa d’un anticommunisme résolu à un nationalisme serbe qui le rapprocha, dès la fin des années 1980, de ceux-là même qui avaient persécuté son père. Lorsqu'on lui reprochait d'être "pro-serbe", celui qui eût mérité la citoyenneté d'honneur de notre pays répondait sobrement: "pas pro-Serbe, juste Serbe"...
    Mondialement connu pour son catalogue slave, L’Age d’Homme redimensionna également l’édition romande. À côté de l’intégrale mythique du Journal intime d’Amiel et des Œuvres complètes de Charles-Albert Cingria, de nombreux écrivains romands contemporains y ont publié leurs ouvrages.
    Au nombre des auteurs «phares» défendus par Dimitri figuraient le titan américain Thomas Wolfe, idole de sa jeunesse, autant que Chesterton ou Dürrenmatt, Georges Haldas au premier rang des écrivains romands, ou les Français Vladimir Volkoff et Pierre Gripari, entre tant d'autres francophones de Belgique et du Québec.
    Dans les grandes largeurs, Dimitri était un homme inspiré, proprement génial par moments, qui pouvait se montrer d’une extrême délicatesse de sentiments. Ses intuitions de lecteur étaient incomparables et ses curiosités inépuisables.
    Mais c’était aussi un «barbare», selon sa propre expression, qui ne savait pas «faire le beau».
    Malgré les services exceptionnels qu’il rendit à notre littérature et à notre vie culturelle, aucune reconnaissance publique ne lui a été manifestée - honte à nos autorités -, mais il ne s’en plaignait pas, n’ayant rien fait pour flatter.
    En son antre du Métropole, à Lausanne, nous l’avons connu irradiant et fraternel, puis il s’est assombri. Les lendemains de la guerre en ex-Yougoslavie, la difficulté de survivre dans cet «empire du simulacre» qu’il fut des premiers à stigmatiser, la perte de Geneviève qui l'avait secondé avec une incomparable abnégation, le poids du monde enfin ont accentué la part d’ombre de cette personnalité à la Dostoïevski, complexe et parfois insaisissable, croyant jusqu’au fanatisme, tantôt avenant et tantôt impossible, terroriste ou bouleversant de douceur retrouvée.
    Enfin, par delà les eaux sombres de sa mort tragique, «ses» milliers de livres évoquent la présence tutélaire de ce grand passeur.
    Vladimir Dimitrijevic. Personne déplacée. Entretiens avec Jean-Louis Kuffer. Editions Pierre-Marcel Favre, 1986. Réédité en 2010 à L’Age d’Homme, en Poche suisse.
     
    Image JLK: Dimitri au bord de la Drina, en 1987, lors de la présentation en Serbie de la traduction française de Migrations chef-d'oeuvre de Milos Tsernianski.

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    ENTRE AUTRES NOUVELLES.— Ils vous demandent des nouvelles, mais vous ne savez pas que leur dire, comment ni pourquoi – c’est vrai quoi : pourquoi dire quoi que ce soit de ce qu’on vit quand on vit ça, comment le dire à quelqu’un qui ne le vit pas ?
    Cependant vous les comprenez, vous savez bien que ce n’est pas de la mauvaise curiosité de leur part, et ce serait facile de leur répondre en deux mots ceci ou cela, mais vous savez aussi que ça ne leur suffit pas, et vous non plus ça ne vous suffirait pas de dire ce que vous vivez en deux ou trois mots, donc on balance entre l’esquive et les échanges suivis avec quelques très proches, alors même que les réseaux ont faussé cette notion de proximité en empiétant de plus en plus sur l’intime et le secret de chacun.
    Pour le reste on dira que la santé n’est pas le principal, n’était-ce que pour couper court à l’obsession du moment qui fait qu’on ne serait plus ces jours que du matériel humain à vacciner, et que si vous venez nous trouver – tout de même le minimum qu’on puisse exiger de ceux qui s’en inquiètent -, vous serez bien reçus autant par elle, qui est cette semaine en congé de chimio et fait parfois jusqu’à cent mètres à pied sur la Grand-Rue et retour, tandis que lui vous prépare un risotto; et tous deux vous feront oublier qu’ils sont malades, très gravement s’agissant d’elle et un peu moins en ce qui le concerne - lui dont le cœur pourrait lâcher d’un moment à l’autre -, parce qu’il y a tout ce qu’ils vivent à côté de ça, et que la vie continue et ça je te raconte pas mais c’et promis : on se tient au courant pour d’autres nouvelles, etc.
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    MON UNIVERSITE CONTINUE. – La lecture de Balzac m’est devenue, depuis que je l’ai reprise en avril dernier, comme une relance festive de mes universités buissonnières, et pour le meilleur, me semble-t-il, tant ce que j’en vis aujourd’hui m’apparaît dans une quasi totalité jamais perçue jusque-là.
    C’est ainsi que je vois, mieux que jamais avant, ce qui fait d’Illusions perdues le plus extraordinaire « reportage » qui soit relatif à l’origine de la presse, du journalisme et de ce qu’on appelle aujourd’hui les médias, combinant le roman d’apprentissage et l’implacable aperçu de la corruption progressive d’un jeune homme de grand talent et de faible caractère, le tableau de tout un milieu où interfèrent l'Art et l'Argent, la Littérature et le Commerce, le Théâtre et la Politique, et la fusion "poétique" de l'observation sociale et de l'analyse morale, délectable descente aux enfers de l'agréable et du cynisme sous le regard mélancolique de ceux qui refusent la compromission, etc.
     
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    UN BON JEUNE HOMME. – Après m’avoir envoyé un premier message dans lequel il me disait, comme ça, que ce serait pour lui un bonheur « inouï » de collaborer au Passe-Muraille, le jeune Arnaud G. m’a envoyé, non sans candeur, copie de sa licence de lettres, dont je lui ai dit que je n’avais que fiche, puis, sur ma demande insistante, le PDF de son mémoire consacré à Dostoïevski, que j’ai lu avec beaucoup d’attention et d’intérêt, et notamment parce qu’il dépasse le cadre conventionnel d’un travail académique, à quelques détails près.
    Je m’attendais évidemment à tomber, ici ou là, sur le terme « intradiégétique », et ça n’a pas manqué, mais la démonstration proposée, relative à la construction des personnages et au primat « théâtral » du dialogue, qui structure bonnement la narration des Démons, selon lui, entre autres éléments découlant d’un lecture approfondie du roman et de ses commentateurs (de Bakhtine à Pierre Pascal ou André Markowicz, en passant par Berdiaev et Chestov que j’ai lus à son âge…), tout ça m’a réellement épaté et même ému alors qu’on prétend que tout est fichu et qu’il n’y a plus qu’à retirer l’échelle… et c’est d’ailleurs de ça que nous avons parlé, entre autres, avec ce jeune homme lumineux et modeste qui m’attendait en fin d’après-midi à la terrasse du Rubis de Vevey où nous avons parlé (moi surtout, sacré bavard) presque trois heures durant après qu’il m’eut fait une scène de sincère contrition au motif qu’il avait oublié son porte-monnaie… (Ce mardi 10 août)

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    À DISTANCE. – Je n’ai cessé, depuis mes treize quatorze ans, de fréquenter Paris, mais toujours à distance, et pendant les décennies que j’ai sévi dans la chronique littéraire, y revenant parfois chaque mois pour rencontrer des écrivains, je n’ai cessé de me tenir à distance de ceux-ci et plus encore du milieu littéraire, autant que de la paroisse romande, et relisant ces jours Illusions perdues je comprends mieux que, d’abord par instinct et caractère farouche, autant que par expérience de timide, je me sois tenu à l’écart sans nouer presque aucune relation amicale durable, à quelques exceptions près, dont mon cher François ; et je me rappelle alors nos bons moments fraternels avec un Alain Gerber et «la patronne», mais Alain à Paris faisait figure de sanglier des Vosges comme je restais le chevrier des hauts gazons helvètes; ou bien, par la littérature essentiellement, j’ai entretenu des liens suivis avec Pierre Gripari, flanqué de son compère Clergé, et avec Bernard de Fallois, suivi lui aussi d’une espèce de double en la personne de son ami Claude, tous en marge cependant de ce qu’on appelle le parisianisme, que j’ai toujours fui…
    Or je lis à l’instant, dans le dernier roman de Metin Arditi, cette sentence du marchand Mansour, mentor du jeune Avner, à savoir que « la distance est mère de toutes les sagesses », où j’entends, bien plus qu’une prudence cauteleuse, la précaution liée à ce que René Girard appelle la «médiation externe», qui caractérise le lien de deux amis unis par une même passion désintéressée, sans interférences mimétiques aiguisant les rivalités. Avec Alain il y avait, ainsi, la littérature et le jazz...
    Girard montre bien la différence de ces deux instances à propos de Don Quichotte, lié à Sancho Pança sous le régime de la « médiation interne », où la rivalité amoureuse ne cesse de troubler la relation des deux personnages, par contraste avec la complicité «chaste» entretenue par Quichotte et le Bachelier, partageant la même passion pour les romans de chevalerie.
    Comme le disait Saint-Ex en bon chef de la patrouille des castors littéraires, l’amitié (ou l’amour, je ne sais plus) ne consiste pas à se regarder mais à regarder ensemble dans la même direction, etc.
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    ARDITI ET GIRARD. – Chose comique : après que, sur Messenger, j’ai fait remarquer à Metin Arditi que la triangulation mimétique était non seulement manifeste mais intense, entre certains des personnages de L’Homme qui peignait les âmes, et que cela intéresserait beaucoup un René Girard, dont je ne sais s’il l’a lu, il me répond que « le gars » qui lui envoie ce message est celui-là même qui l’a incité, un soir, à lire le Girard en question, dont Mensonge romantique et vérité romanesque l’a passionné, entre autres…
    Or cela me touche, comme chaque fois qu’une de mes admirations se trouve partagée et prolongée, dans ce que j’appelle «la bonne suite», de plus en plus rare aujourd’hui à ce qu’il me semble, et que je retrouve avec d’autant plus de reconnaissance avec un Quentin qui, de loin en loin, m’a incité à lire tel ou tel livre (le dernier étant celui d’Aurélien Bellanger) ou qui a lu tel ou tel autre livre que je lui ai conseillé, etc.
    Voilà ce qui m’attache en somme à quelqu’un: qu’il donne suite…
     
    LA POÉSIE EXORCISME. – Je disais à Lady L., l’autre jour, que je sentais en moi la possibilité du racisme, comme un réflexe viscéral qui ne doit rien à mon éducation – même si celle-ci en filtrait sans doute quelque chose des générations aînées, sans que rien n’en transparaisse faute, sans doute, d’occasions incarnées (je ne me souviens pas de la présence d’un seul Noir dans le quartier de notre enfance, ni dans nos classes et jusqu’au bac, dans les années 60), mais jamais je n’ai eu la moindre pensée ni le moindre geste raciste avec aucun des Noirs ou des Arabes que j’ai fréquentés, et c’est avec horreur et tristesse que j’ai revu hier soir Mississipi burning, auquel je repensais ce matin en me rappelant le poème de mon ami Bona, dans la plaquette du Songe de Leonora Carrington, qu’on pourrait dire un exorcisme de toute haine, ressortissant à la guerre des sexes ou aux conflits raciaux, au fil d’une grande métaphore rappelant ce que Michel Serres dit de l’hominisation à propos des fables de La Fontaine; et du coup je me suis dit que j’en ferai ma prochaine chronique en y associant ce que Montaigne dit de nos relations avec l’animal, où je citerai généreusement les vers magnifiques de mon frère congolais …
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    DOLCE RIVIERA. - Beau moment d’insouciance radieuse à nous offert ce matin sur le quai aux Fleurs, Lady L. profitant (je déteste ce verbe autant que je déteste les profiteurs) de cette période de répit entre deux perfusions et leurs retombées parfois pénibles, tandis que défile la procession bigarrée des vacanciers de toute espèce et de tous âges, avec plein d’enfants et de pères-et-mères attentionnés, plein de baigneurs et de baigneuses dont l’une arbore des seins nus en forme de poires joliment brunes qu’un chenapan mordrait bien en passant, plein de petits chiens et leurs dames d’accompagnement, et voici passer majestueusement La Suisse, fierté de la Compagnie Générale de Navigation (CGN) résumant à merveille ce cliché d’un dimanche estival d’Assomption sûrement béni par la Dame éternelle et ses saints en pédalos. (Ce dimanche 15 août)

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    VALEUR AJOUTÉE. – Après qu’un simple choc contre le mur a fait tomber le Port de Trouville de Floristella, l’autre jour, Lady L. m’a demandé de le confier en réparation à mes compères encadreurs en leur faisant valoir, a-t-elle insisté, qu’elle y tenait comme à ses prunelles.
    Juste accroché à un clou malingre, et la couche de peinture argentée de son cadre sommaire s’écaillant, la chose mérite en effet mieux que ça, et Floristella, qui était restauratrice d’ancien, aurait été la première à en convenir…
    Quant au fait que Lady L. tienne tellement à ce Port de Trouville, autant que moi d’ailleurs et comme à toutes les toiles acquises ou offertes de nos deux amis, je présume qu’il lui parle autant, je crois, par la douceur de ses bleus que par le rappel de notre amitié, nos tendres moments de complicité, ce que chacun a tenu à nous dire à travers les années avec son art, Thierry plus librement lyrique en ses effusions colorées ou dans sa brume mélancolique, Floristella plus purement contemplative et saintement fidèle à l’objet.
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    En tout cas la peinture a toujours été, pour nous quatre, autre chose qu’un goût mondain: le partage intime et constant, jamais démenti en plus de vingt ans, de nos regards sur le monde - et leur consonance affective entre nous. (Ce dimanche 8 août)
     
    UTILE OU FUTILE ? – On l’aura remarqué depuis deux ou trois décennies : que l’hôpital et ses couloirs se transforment ici et là en succursales de galeries d’art, parfois pour le meilleur - comme à l’entrée du CHUV lausannois avec une splendide sculpture monumentale d’Yves Dana – et plus souvent pour la déco plus ou moins convenue, voire conventionnelle, jusque dans ce nouveau conformisme que représente un certain art contemporain à grande diffusion, qui nous vaut, au sixième dessous du même CHUV, dans le hall d’accueil, cette litho d’Olivier Mosset, pontife suisse et mondial de l’abstraction géométrique qui m’a rappelé, à l’époque où j’étais chef de rubrique, les éloges automatiques de notre critique d’art célébrant, à chaque nouvelle expo de l’incontournable personnage, le caractère éminemment radical voire social et même politique, de ces formes plates et de ces couleurs froides ici relancées sous la forme non moins radicale, voire révolutionnaire, de deux rectangles surperposés jaune citron et rouge cramoisi...
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    De quoi égayer le «vécu» des cancéreux transitant par là ? La question ne se pose même pas, puisque personne ne remarque la fade présence de cet élément de décoration, au contraire (hélas) du mobile aux jolis oiseaux découpés tournant à n’en plus finir dans l’espace d’attente du même service, remplissant plus explicitement, du moins, cette fonction de stimulation des optimismes à bon marché…
    L’Art devenu composante de déco : voilà bien l’une des conquêtes de l’hospice mondial et de la généralisation du kitsch…
     
    DOGMATIQUE ABSTRAITE. – Ce qui est tout de même étonnant, c’est que l’art abstrait, supposé « déconstruire » toute représentation, et tout ce qui a été fait contre l’académisme, indéniablement répétitif et vidé de substance, et contre toute «littérature» ajoutée à la plastique, se soit progressivement transformé en pur discours où les notions de beauté et d’émotion devenaient de plus en plus suspectes alors qu’on réchauffait les vieux poncifs d’un art utilitaire, pour aboutir forcément à un nouvel académisme.
    Qu’on ose parler aujourd’hui de la «radicalité» d’un Mosset ou des minimalistes américains me paraît aussi bouffon que d’exposer, ici à Montreux, juste à côté de la statue d’un Nabokov au rire sardonique, les resucées industrielles d’un Andy Warhol embaumé depuis longtemps comme une momie blafarde…
    Or, que proposerais-je, pour ma part, en ornement idéal de la salle d’attente d’un service hospitalier ? Les peintres que j’aime ? Une paroi de Soutine, une autre de Soutter, la terrible Salle d’attente, justement, de Czapski, un couloir dévolu à Nicolas de Staël, un autre à Edvard Munch ou Emil Nolde ? Absolument pas ! Jamais je n'aurai l'impolitesse d'imposer mon goût à qui que ce soit, ni de me servir de l'Art ou de la Littérature à d'autres fins qu'essentiellement inutiles...
    L’Art a-t-il pour fonction le soutien du moral des troupes, des mal portants ou des hoiries endeuillées ? Faut-il décorer les casernes au même titre que les hôpitaux, et demain les parkings souterrains ou les morgues ?
    Marcel Aymé, par dérision, a évoqué, dans une nouvelle cocasse à sa manière, la peinture qui se mange. On veut bien que la musique adoucisse les mœurs, mais c’est comme malgré elle, ou malgré les tares de notre espèce, et non du tout par effet programmé.
    La tendance d’une époque fut de charger l’Art d’une fonction politique , après avoir exigé qu’il fût un soutien de la moralité publique et même privée. Or on aurait tort de croire que ces injonctions fussent surannées, au moment même où se répand un nouveau moralisme où toute passion, toute émotion, toute différenciation deviennent suspectes.
    Devra-t-on se faire vacciner, demain, contre le virus de l’Art ? Un pas de plus et l’Art ressortira aux soins palliatifs gérés par une indispensable Task Force et intégrés au programme de la fonctionnalité sanitaire…
    Ce qu’attendant je retourne à la lecture de L’Homme qui peignait les âmes de Metin Arditi, roman fondé sur la conviction tout à fait gratuite, en apparence, selon laquelle la Beauté pourrait sauver le monde…

  • Ceux qui passent à vol d'oiseau

     

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    Celui qui sans mots assèche les récifs / Celle qui ne transige pas avec sa peur / Ceux qui prennent la main venue du plus loin de l’enfance / Celui qui ne suit l’insaisissable que dans les marges de la défaite / Celle qui renoue avec ses souvenances dans la chambre du soir /  Ceux que réjouit la farce du soleil derrière l’écran de l’aurore / Celui qui bouscule l’énigme des certitudes / Celle qui ne frappe plus aux portiques de l’angoisse / Ceux qui voient les oiseaux énigmatiques se lever des cendres de la nuit / Celui qui ne se réjouit point de la désunion séparant le corps de l’esprit / Celle qui devine la vérité sous le masque du présent / Ceux qui estiment que l’homme et la bête ne font qu’un sans lâcher leur hot-dog / Celui qui sent le fauve même avec sa cravate à pois / Celle qui se rappelle les caresses des mains d’autrefois / Ceux qui font le buzz dans la canopée / Celle qui fait le bêta en mâle alpha / Celle qui dénonce le manque d’accès à l’Arche de Noé pour les sujets à mobilité réduite et les familles recomposées / Ceux qui savent que les oiseaux annoncent un dénouement sans préciser lequel, etc.

    Peinture: Leonora Carrington