27.01.2012

Le rire jaune de Ziegler Jr

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Dominique Ziegler tire une farce des tribulations d’Ingrid Betancourt…

Lorsque le dramaturge algérien Kateb Yacine demanda, à Bertolt Brecht, comment il pourrait figurer la tragédie de son pays au théâtre, la réponse fut immédiate : « écrivez une comédie ! »

Or c’est le même choix, burlesque et grinçant, entre bande dessinée « gore » et satire  carabinée, qui préside au montage accompli par Dominique Ziegler dans Patria grande, dont le sous-titre ne pourrait pas, d’ailleurs, être plus brechtien : Sainte Ungrud des abattoirs…

La « sainte » en question relève de la caricature, qui ne manquera pas d’indigner les lecteurs des 700 pages de mémoires d’Ingrid Betancourt, parus l’an dernier sous le titre de Même le silence a une fin. Puante autant que sa mère bigote, bourgeoise narcissique aux velléités politiques dérisoires, Ungrud ne vaut pas mieux que les guérilleros vénaux qui la retiennent en otage avec sa directrice de campagne, et sa niaiserie rejaillit sur celle des bateleurs médiatiques ou politiques qui l’ont sanctifiée en France et dans le monde.

Si la charge est énorme, c’est qu’elle est proportionnée aux horreurs de la réalité, dont l’histoire de la « Calambie » est un exemple. Affreux-jojo sardonique, Ziegler fils ne fait en somme qu’exprimer autrement sa révolte devant les faits que Ziegler père n’a cessé de dénoncer. La pièce s’ouvre ainsi sur un massacre de paysans, par les hommes de mains de grands propriétaires, qui pourrait être tiré des pages de Destruction massive.

« Tout est vrai !», surenchérit Dominique Ziegler, en précisant qu’il a fondé sa version, polémique, sur deux livres de l’écrivain colombien Hernando Calvo Ospina, Colombie – derrière le rideau de fumée, et Pablo et ses amis. Ainsi voit-on, comme au fil d’un livre d’images (très maîtrisé du point de vue visuel et scénique, un peu plus lâche dans ses dialogues), se dessiner le jeu complexe des relations entre les multiples pouvoirs, notamment des narcos-trafiquants et des politiciens, de l’armée et des « agences » américaines ou israéliennes.  Les meilleurs moments de la pièce touchent pourtant à l’instrumentalisation médiatique du «martyre » de sainte Ungrud, avec les portraits au vitriol de tel chanteur français engagé ou de tel nouveau philosophe, entre autres récupérateurs de plus haute volée.   

Sans tomber dans la lourdeur didactique souvent reprochée au théâtre « brechtien », la pièce touche au schéma historico-politique (avec une parenthèse sur la saga de Bolivar), mais la mise en scène et l’interprétation de Patria grande visent, plutôt que la « leçon », la démystification zizanique, et l’on rit jaune !

ZieglerJunior.jpg Patria Grande à la Grange de Dorigny, Lausanne, du 26 au 29 janvier et à l'Usine à Gaz, Nyon, le 2 février www.dominiqueziegler.com

24.01.2012

Sollers à Smolensk

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De la physique des nuages, de l'homonymie, de l'amitié et de L’éclaircie, le nouveau livre de Ph.S.

Chaque fois ou presque que je me rends à Smolensk en classe busy, ça ne manque pas : je tombe sur Sollers. La semaine dernière encore, alors que j’allais négocier l’achat d’une icône du XVIIe tardif auprès du sous-secrétaire du Métropolite Cyrille, pour le collectionneur qui me fait voyager à l’œil depuis quelques décennies, destination Smolensk ou ailleurs, voilà mon Sollers sur le tarmac avec son énorme porte-documents et son sourire matois si semblable en somme à celui de son homonyme.Charles Sollers est un type épatant dont j’aime la conversation, véritable délassement pour l’esprit et la sensibilité fine sur le long parcours de Roissy à Smolensk via Varsovie. Charles n’est pas vraiment un littéraire, jamais je ne suis arrivé à lui faire lire les quelques livres lisibles de son homonyme, mais cet ingénieur atomiste est un bon connaisseur de l’ornithologie et des opéras de Puccini, de la peinture flamande et de la physique des nuages. Nous nous étions entretenus, lors de notre première rencontre, des montagnes de cumulo-nimbus de la plaine tourangelle, qu’il me dit rêver d’escalader un jour, et c’est dès ce premier entretien qu’une connivence poétique nous porta à nous confier mutuellement nos noms : il me livra donc son Sollers, et moi mon Joyaux, ce qui nous rendit tous deux joyeux car il trouvait Joyaux un nom joyeux et moi ce nom de Sollers me faisait rire, le sachant le pseudonyme de Joyaux, mon homonyme.

Si nous nous entendons si bien, Charles et moi, qui nous arrangeons toujours avec les hôtesses russes pour nous retrouver côte à côte (je prononce mon spassiba avec un accent parfait, et lui coule son kharacho avec la même aisance), c’est à cause de notre goût commun pour les nuages, qui nous surexcite au moment des lentes montées vers l’azur et se poursuit dans nos longues évocations verbales entrecoupées de lampées de Bloody Mary. Il y a là quelque chose de rare, qui fonde une véritable amitié, que je crois indestructible. Ce n’est pas pour autant que j’irais plus souvent à Smolensk, et jamais nous ne nous voyons ailleurs que sur ce vol, Charles et moi. C’est simplement un fait : nous sommes d’incomparables amis, qui nous entendons en matière de nuages et de déserts, d’oiseaux et de mélodies à fendre l’âme.

Charles est plutôt Tosca, moi plutôt Bohème, mais attention : ça peut changer. En 1999, lors de notre treizième vol commun, je me suis soudain trouvé en mesure de murmurer le Vissi d’arte, vissi d’amor de Tosca avec un pathétique (je croyais alors que j’avais un mal incurable) qui poigna Charles au point qu’il entonna un Mi chiamano Mimi positivement…Les mots me manquent pour dire cette amitié, qu’on n’imaginerait pas avec l’autre Sollers, je ne sais pourquoi mais c’est comme ça: les écrivains sont les écrivains surtout ceux qui se prennent pour les meilleurs ce qui s'avère - parfois. Bref, Charles Sollers m’a d’ores et déjà prié de prendre connaissance de L’éclaircie, le dernier « roman » récemment paru de l’autre Sollers, et de le lui résumer lors d’un prochain vol. Je n’y manquerai pas. Charles a cessé de le prendre au sérieux lorsque je lui ai cité les pages de son homonyme concernant les oiseaux,  dans un « roman » antérieur, et cette fois j’essaie de l’intéresser à la jolie page  consacrée au cyprès de son jardin en enfance sur laquelle l'autre Sollers amorce le nouvel épisode de ses « journaliers » d’esthète à la coule, avant de parler de sa sœur Anne et, après la mort de celle-ci, de sa nièce impatiente de le lancer en Chine comme un produit de marketing. Or ça ne prend pas. D’abord parce que je ne suis pas convaincu du tout par la nécessité de ce « roman », ensuite du fait que les citations que j’en fais, toutes fluides et belles qu’elles soient parfois, n’ « accrochent » pas vraiment. En fait on ne « la fait » pas à Charles, il n’y a pas chez lui trace de snobisme, c’est un amateur au sens vrai de « celui qui aime », comme l’est l’autre Sollers à certains égards. Mais le côté tout de même puant de l’écrivain se flattant lui-même n’échappe pas à Charles, quand je lui lis telle ou telle page où l’Objet (Manet, les femmes de Picasso, Stendhal ou Nietzsche) s’efface devant le poseur se mirant et s’admirant lui-même avec cette morgue méprisante de celui qui s’estime au-dessus de tout…

Le pauvre homme n’a rien compris aux Russes, me dit cette fois Charles Sollers de son homonyme, en ajoutant que  cette manière de se situer au centre du centre de tout, quitte à annexer la Chine pour se poser au milieu du Milieu, ne fera plus longtemps illusion même en France. Et tout à coup Charles Sollers me parle de la clairière selon Hölderlin, et c’est une autre éclaircie que je vois s’ouvrir dans notre simple conversation en plein ciel - deux amis qui se parlent d’un poète qu’ils reconnaissent tellement présent d’être ailleurs et partout, dans cette lumière qui n’est jamais qu’allusion à autre chose qui ne se dit pas…         

Image: Constable

23.01.2012

L’emmerdeur vital

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Les récits autobiographiques (1971-1982) de Thomas Bernhard réunis en Quarto

Quel plus grand bonheur, me dis-je ces jours, quelle plus allègre perspective que celle de se replonger dans la prose effrénée de Thomas Bernhard, quel plus beau rendez-vous chaque matin, pour faire pièce aux relents de désespoir de l’éveil, de se faire secouer de bonne rage tonifiante par l’énergumène ?! Voici donc 942 pages réunies en un volume de cette collection formidable qu’est décidément Quarto de Gallimard, avec onze des récits que TB disait lui-même « autobiographiques », où l’on se doute que le pacte du genre est plus ou moins tenu, à savoir L’Origine, La Cave, Le Souffle, Le Froid, Un enfant, Oui, L’imitateur, Les Mange-pas-cher et Le neveu de Wittgenstein, plus deux inédits (Trois jours et Marcher), plus un entretien avec André Müller, plus une première préface excellente de Jean-Marie Winkler, plus la non moins éclairante introduction de Bernard Lortholary au recueil repris de la collection Biblos, plus un dossier bio-historique complémentaire assorti de nombreuses illustrations, bref de quoi rugir de mécontentement radieux.
Or avant toute chose il faut se jeter sur le texte initial intitulé Trois jours, lié à la préparation d’un film consacré à TB, où celui-ci lance son moulin à paroles au fil de pages immédiatement électrisantes par lesquelles il définit une première fois ce qu’on pourrait dire sa manière noire avant d’expliquer d’où tout ça lui vient, comment la putain d’écriture lui est venue, cet affreux bonheur, comment cette funeste allégresse l’a pris au corps alors qu’il gisait en haute montagne, malade et solitaire, malade à tel point qu’on lui avait déjà fait le coup de l’extrême-onction, seul en face d’une putain de montagne à devenir fou, « et alors j’ai simplement attrapé du papier et un crayon, j’ai pris des notes et j’ai surmonté en écrivant ma haine des livres et de l’écriture et du crayon et de la plume, et c’est là à coup sûr l’origine de tout le mal dont il faut que je me débrouille maintenant ». Ceci après avoir précisé cela de basique qu’ « en ce qui me concerne, je ne suis pas un écrivain, je suis quelqu’un qui écrit ».
Quelqu’un qui écrit. On entend : quelqu’un, mais on n’ entend pas qu’il écrit, parce qu’on est dedans, à la cave, dans le souffle, dans le corps de l'esprit mortel, au rythme de son pied vif qui bat la mesure, dans son âme exécrant d’amour, et c’est parti pour la musique...
Depuis Céline et Faulkner et Thomas Wolfe et Walser il n’y a pas au monde une musique pareille, un pareil souffle, une pareille voix. J’ai mis un certain temps à voir toute la mélancolie et la pureté, toute la douleur et le sérieux de Thomas Bernhard, agacé par la secte de ses adulateurs aussi pâmés que les adulateurs de Robert Walser et Céline et Faulkner, et je ne crois pas être un inconditionnel pour autant de TB, son théâtre et sa poésie ne me touchent pas du tout autant que sa prose et dans sa prose bien de ses romans me semblent forcés par moments, à tout le moins inégaux, alors que les récits « autobiographique » me prennent par la gueule et ne me lâchent pas avant de me ramener à ma propre solitude et à ma rage et à ma haine du crayon et de la plume, au poids du monde et au chant du monde…
Thomas Bernhard. Récits 1971-1982. Gallimard Quarto, 942p.

 

22.01.2012

Sollers à Salzbourg

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Le camouflet le plus cuisant de sa carrière publique serait-il évoqué dans ses Mémoires ? La question en contient une autre : l'écrivain est-il capable d’autodérision ? La lecture d'Un vrai roman, récit autobiographique paru en 2007, n'a pas permis de répondre par l'affirmative... 
La publication des Mémoires de Philippe Sollers, intitulés Un vrai roman, n'a pas révélé, à propos d’un épisode de son cursus public vécu par l’écrivain à l’hiver 1983 à Salzbourg, la part d’autodérision qu’on eût pu attendre d’un auteur septuagénaire et qui en a vu d'autres, comme on dit. Tel est le constat que je relance un lustre plus tard et non sans malice, moi qui ai assisté à la scène pour en goûter tout le sel, alors que Sollers lui-même ne pouvait qu’en éprouver la part mortifiante, sans se douter de l’identité de celui qui lui fit subir alors le camouflet le plus cuisant de sa carrière, qui plus est en Autriche.
Je résume les faits : le 31 novembre 1983, au Mozarteum de Salzbourg, Philippe Sollers, qui s’apprêtait à connaître la griseries de la popularité débondée, après la parution de Femmes, était invité par l’Alliance française locale pour une conférence toute consacrée à Mozart, dans la salle dite die Kleine, la Petite. Or ce même soir, dans la salle du Mozarteum dite die Grosse, la Grande, le Goethe Institut conviait l’écrivain autrichien Thomas Bernhard à parler d’un livre en chantier dont la lectures des pages inédites serait, selon le vœu de l’auteur, agrémentée de parties jouées à l’accordéon, en allemand ZiehHarmonika.
Je reste objectif : ainsi ne puis-je que souligner le fait que Philippe Sollers, qui n’avait rien lu de TB à cette date, ne pouvait par ailleurs subodorer l’identité de celui qui allait lui voler la vedette, en attirant irrésistiblement le public salzbourgeois de la Petite vers la Grande, au fur et à mesure que la soirée passait et que s’amplifiaient les improvisations de TB à l’accordéon, parfaitement audibles de la Petite comme l’a compris le lecteur moyen. Or il va de soi que Frau Doktor Gesualdo Von Bock, directrice de l’Alliance française de Salzbourg, autant que moi-même, Herr Doktor Ebehard Safranski, son trésorier, avons tout fait pour empêcher Philippe Sollers de quitter la Petite pour la Grande afin d’y protester contre la nuisance que représentait assurément l’accordéon traité à la manière d’un instrument percussif, entre Bartok et Boulez, tant notre souci d’éviter le moindre désaccord avec le Goethe Institut nous tient lieu d’éthique de proximité.
Philippe Sollers ne subit donc, ce soir-là, qu’une humiliation restreinte, qu’il ne tarda à compenser en séduisant, au dîner qui suivit, la fille aînée de Frau Gesualdo, cette peste de Ludivina à la diabolique beauté, qui se sera fait un plaisir, en l’épuisant sous ses ruades et palotades, de lui révéler QUI était à l’origine de sa déconfiture. En tout état de cause, l’incident a tant fait jaser à Salzbourg que Paris n’a pu qu’en avoir vent, et comme rien de ce qui est de Paris n’est étranger à Sollers…

21.01.2012

Une belle personne

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Entretien avec Marthe Keller, invitée d'honneur des 47es Journées de Soleure. Une grande dame, toute de classe et de simplicité, enfin reconnue par les siens...

Pour le grand public du petit écran, le nom de Marthe Keller évoque aussitôt la série « culte » de La Demoiselle d’Avignon. Pour beaucoup d’amateurs de cinéma, celle qui fut l’épouse de Philippe de Broca (dont elle a un fils, le peintre Alexandre de Broca) et la partenaire de son ami Al Pacino dans l’émouvant Bobby Deerfield de Sydney Pollack, irradia aussi de sa présence Fedora de Billy Wilder et Marathon Man de John Schlesinger.

Cependant, la carrière cosmopolite de cette comédienne de théâtre et de cinéma, aussi à l’aise en allemand et en anglais qu’en français, est parfois sous-estimée dans notre pays, notamment en Suisse allemande. Plus de nonante films de télévision (où figurent deux de ses préférés, Le lien et La ruelle au clair de lune) et de cinéma, une carrière théâtrale de haut niveau et une mise en scène du Don Giovanni de Mozart qui a fait date, émaillent la trajectoire de cette artiste exemplaire. Rencontre à Soleure, où sont présentés onze de ses films.

- Qu’est-ce pour vous que la Suisse ?

- Tout. La Suisse est tout pour moi. Tout à l’heure, je suis arrivée à la gare de Soleure que je connais à peine, il pleuvait, et je me suis dit : voilà, je suis à la maison. Je suis partie toute jeune de la Suisse parce que je m’y sentais à l’étroit. Tout était trop petit pour moi. Ce n’est pas que j’avais la grosse tête, mais j’avais besoin d’indépendance et de m’affranchir. Or plus je vieillis et plus, avec la distance et l’absence, je me sens accrochée à ces racines. Si j’ai réussi un petit peu dans ma vie professionnelle, c’est grâce à la Suisse. À cause de l’amour de mes parents et de leur honnêteté. À cause de l’équilibre qu’ils m’ont aidée à préserver. Si je ne suis pas hystérique et que j’ai gardé le respect du travail bien fait sans me prendre trop au sérieux, c’est à cause d’eux et de la Suisse.

- Qu’est-ce qui vous « tient ensemble » dans vos multiples activités et forme l’unité de votre personne ?

- Ce qui est essentiel pour moi, c’est l’indépendance et la question. La question m’intéresse plus que la réponse. Les résultats ne m’intéressent pas : c’est la mort. Le trajet m'intéresse. On a besoin du public, mais je n'aime pas ce qui entoure ce métier, le côté superficiel et débile du « people ». Lorsqu’on me pose des questions « people », je me dis que la vie d’un dentiste ou d’une femme de ménage mériteraient autant d’attention que celle d’un acteur, mais bon : nous faisons un métier public et c’est le jeu. Et si le bavardage médiatique ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse c’est le travail. J’adore le travail, et de plus en plus souvent avec les jeunes. J’ai beaucoup aimé, ainsi, travailler avec les apprentis réalisateurs de l’ECAL, à Lausanne. J’ai tourné avec des gens extraordinaires comme Billy Wilder, Sydney Pollack ou plus récemment Clint Eastwood, avec des acteurs comme Marlon Brando, Dustin Hofman, Al Pacino, entre tant d’autres, je les admire et ils m’ont fait rêver, mais la peur de l’inconnu vient d’ailleurs et je suis plutôt groupie de tout ce que je ne connais pas : les gens qui font quelque chose de bien pour le monde, des savants, des médecins, me fascinent plus que les grands du cinéma, qui font en somme leur boulot.

- Quand avez-vous commencé de rêver au théâtre ou au cinéma ?

- Je n’ai jamais rêvé à cette carrière. J’ai rêvé d’être danseuse, mon rêve s’est brisé vers seize dix-sept ans après un accident de ski, mais je ne m’en plains pas aujourd’hui : ça fait une danseuse au chômage de moins ! J’étais trop timide pour imaginer que je ferais jamais du théâtre et du cinéma ! D’ailleurs, comédienne boursière à Munich pour trois ans, puis à Heidelberg, j’ai essuyé pas mal de refus avant de me risquer à Berlin en 1966 où j’ai enfin démarré et joué tous les classiques au théâtre avant de rallier Paris en 1968, où j’ai rencontré Philippe de Broca.

Keller4.jpg- Quels films, des onze qui sont présentés à Soleure vous sont les plus chers, et pourquoi ?

- Certains films que j’aime particulièrement, comme La ruelle au clair de lune de Molinaro, avec Michel Piccoli, ou Le lien, ne sont pas là, mais je comprends le choix du festival qui mise aussi sur les succès américains. Le Lien, téléfilm de Denis Malleval, est mon film préféré, mais j’aime bien aussi Elle court elle court la banlieue, de Gérard Pirès, qui reste très actuel et que le public de Soleure reverra. Je suis aussi contente qu’il y ait Les yeux noirs, de Mikhalkov, qui n’est pas parfait mais contient de jolies choses, ou encore Per le antiche scale de Bolognini avec Marcello Mastroianni.

- Y a-t-il des rôles, dans votre carrière de comédienne, qui vous aient particulièrement marquée ?

- Je me nourris de tout, même si c’est un petit rôle . Les grands chocs, pour moi, ont été plutôt théâtraux. C’est par exemple Jeanne d’Arc que j’ai interprétée dans quinze productions durant trente ans et que j’ai mûri. Sinon, j’ai toujours appris quelque chose.

- Cela vous gêne-t-il d’être identifiée, par beaucoup, comme la demoiselle d’Avignon ?

- Au début j’étais très heureuse. Après, comme j’ai fait tellement de choses plus dures et consistantes, ça commençait de ronronner et de m'agacer. Plus tard, j’ai revu ça à cause de mes petites-filles et je me suis dit que ça faisait en somme rêver sans vulgarité. Et puis c’était bien ficelé avec la magie du feuilleton qui vous donne envie de rester scotché. Enfin vous n’allez pas le croire mais ce matin encore, à Paris, le chauffeur de taxi m’a reconnue quarante ans après…

- Qu’avez-vous eu à cœur de transmettre à votre fils ?

- Mon fils Alexandre est ma fierté ! Ce que je constate, dans ses choix, c’est que je lui ai transis mon goût de l’indépendance et de l’honnêteté dans son travail. L’artiste Alexandre de Broca mène sa barque avec beaucoup d’intelligence et de talent. Il pratique la gentillesse et l’intégrité et se trouve toujours prêt à partir. Ses deux filles Charlotte et Joséphine, une petite violoniste et sa sœur, semblent elles aussi sur la bonne voie. Ma petite Charlotte, qui a neuf ans et à qui j’interdis de prononcer un gros mot comme « grand-mère », m’a écrit « Nina, est-ce que tu peux venir m’écouter à l’auditorium du Conservatoire du IXe avec toute ma troupe ? », devant 600 personnes. Elle a joué Bach

- et la grand-mère en a pleuré...

Avez-vous le sentiment d’avoir été reconnue en Suisse ?

- Cela a été le sujet de toute une polémique ! Pour Bâle, j’ai commencé à exister, dans les médias, avec ma Légion d’Honneur en janvier dernier. Cela m’a valu de faire la Une après des années d'inexistence, mais il ne faut pas le dire : ne l’écrivez pas ! Les Romands m’ont toujours acceptée, mais les Bâlois ont vu d’un mauvais œil que je parte à l’étranger ou en Suisse romande. Par ailleurs, la première proposition qui m’a été faite de tourner en Suisse l’a été passée la soixantaine, dans le film Fragile de Laurent Nègre, en 2005. Merveilleuse expérience d’ailleurs ! Alors que l’équipe était sans moyens, elle m’a loué une suite royale à l’Hôtel du Rhône grâce à une amitié entre hockeyeurs, et une Rolls offerte par un garagiste admirateur qui voulait juste une photo dédicacée. Nous avons beaucoup ri et restons complices : c’est ce que j’aime en Suisse, même si cette débrouillardise n’est pas « typiquement suisse ». Et puis j’ai aimé le film, sa qualité humaine, sa tendresse et les questions qu’il pose sur les relations entre deux frères et sœur confrontés à la mère atteinte d’Alzheimer. Ce mélange de bonne nature et de travail sérieux. Ensuite j’ai resserré mes liens avec le Festival de Zurich qui m’a offert la présidence du jury. Et là je me suis dit qu’il y avait en Suisse de formidables talents qu’on ignore alors même qu’on découvre des films philippins à Paris… Depuis lors, je travaille sur des scénarios, j’ai donné mes « secrets » à l’ECAL de Lausanne, où j’ai aussi rencontré Lionel Baier dont j’adore le travail personnel. Par ailleurs. Ce que fait la Fondation Rolex est extraordinaire, et c’est pour aider : pas du tout bling-bling ! Et le festival musical de Verbier, auquel j’assiste depuis le début, est aussi formidable !

- Vous avez passé à la mise en scène d’opéra avec Don Giovanni. Quelle place la musique tient-elle dans votre vie ? Et Pensez-vous remettre ça ?

- Vous êtes Italien d’origine, à prononcer Don Giovanni comme ça ?

- Non, mais j’aime l’Italie et me réclame volontiers de mon arrière-grand-père maternel, un curé piémontais qui a connu bibliquement la mère de ma grand-mère, chassée de son village du Haut-Valais alors que lui restait crânement sur sa chaire…

- Ah je vous envie, ça c’est swing ! Quant à la musique, elle m’habite depuis ma jeunesse de danseuse. Mon oreille a été éduquée quand je faisais partie du corps de ballet, jusqu’à mon accident, car nous n’entendions pas que Tchaïkovski mais aussi Britten, Prokofiev et bien d’autres. Un jour, Seizi Ozawa m’a choisie pour remplacer Meryl Streep dans Jeanne d’Arc au bûcher, de Claudel et Honegger, et c’est ainsi que je suis revenue à la musique. Plus tard, j’ai participé à des concerts-lectures au Carnegie Hall. Cependant je n'ai pas actuellement de rêve d’opéra. En revanche, je reprendrais demain le Dialogue des Carmélites si on me le demandait. Il n’y a rien qui ne soit plus loin de moi que la religion catholique au sens strict, ou la Révolution française. Mais en travaillant sur le Dialogue, j’ai découvert une correspondance de Gertrud Von Lefort avec Edith Stein, juive devenue carmélite et morte en camp de concentration. Or Gertrud von Lefort a écrit La dernière sur l’échafaud avant Poulenc et Bernanos, et rajouté en 1933 le rôle de Blanche. Je n’ai pas ajouté l’étoile jaune à ma mise en scène, mais celle-ci a été une grande expérience partagée. À mes choristes carmélites que je considérais comme autant de rôles-titres, j’ai dit que j’espérais que nous sortions de cette aventure plus riche et meilleurs. Pendant les répétitions, il y avait une vraie grâce, alors que les répétitions de Don Giovanni au Metropoliotan Opera étaient terribles, chacun craignant pour son job, etc. Bref, avec Cassandre, Jeanne d’Arc et les Dialogues, on ne quitte pas le spirituel même si je ne vais pas à l’église tous les dimanches.

- Y a-t-il un film que vous mettiez au-dessus de tous ?

- Quand passent les cigognes, de Mikhaïl Kalatozov. Sans être religieux, ce film contient tout…

- Le cap de la soixantaine est parfois redoutable dans le monde actuel, et notamment au cinéma. Comment l’avez-vous vécu ?

- Bien mieux que le cap de la quarantaine ou de la cinquantaine ! En fait, je vois les propositions affluer ces derniers temps. Comme je ne suis pas trop botoxée, les réalisateurs apprécient peut-être mon naturel…Je viens de finir le tournage d’Au galop de Louis-Do de Lencqeusaing. Je viens aussi de signer avec un grand réalisateur anglais pour le rôle principal de son prochain film – c’est génial mais encore top secret. Et un film français avec Gérard Depardieu va suivre, entre autres.

- Lira-ton un jour les mémoires de Marthe Keller, et tenez vous un journal intime comme toute jeune fille bien ?

- Ah non, quelle horreur ! On me le demande toutes les semaines, mais non ! Hier, cependant à l’ambassade suisse de Paris, j’ai lu L’Analphabète d’Agota Kristof dont vient d’être tiré un CD pour les éditions Zoé. L’une de mes dernières lectures a été Aucun d'entre nous ne reviendra de Charlotte Delbo, la douleur absolue. Et je travaille beaucoup, depuis trois ans, autour d’Anna Akhmatova, Marina Tsvetaeva et Rilke…

- Comment va votre Amérique ?

- C’est assez terrible, comme partout. Mais c’est pire en France où on fait la gueule. Les Américains, c’est évidemment l’argent et l’argent, mais ils s'accrochent avec toute leur naïveté et leur courage aussi, et puis ils font quand même la fête. Les Français font la gueule et ils aiment un peu trop les scandales. Quant à moi, je ne pourrais pas vivre à Zurich ou à Bâle, mais là je vais passer un mois à Verbier et j’y suis déjà comme chez moi…

Journées de Soleure, jusqu’au 26 janvier. Programme des films avec Marthe Keller : www.journeesdesoleure.ch

20.01.2012

Le prix de l'idiot

De la (bonne) méchanceté de Patricia Highsmith

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Il est de basses méchancetés, comme il en est de bonnes, qui procèdent de l’innocence bafouée et de la révolte contre l’injustice. Les vraies méchantes gens affectent volontiers des airs de belles âmes, tandis que certains êtres foncièrement bons en arrivent à se montrer méchants à seule fin de résister à ce que la vie a d’insupportable, et tel me semble le cas de Patricia Highsmith, dont les personnages se défendent comme ils peuvent des iniquités subies, ainsi qu’on le voit dans la terrible nouvelle intitulée Le prix de l’idiot.
         C’est l’histoire d’un homme comme les autres qui s’attendait à couler une bonne petite vie avec sa femme Jane, intellectuellement vive et sexy lorsqu’il l’a rencontrée, et qui s’est empâtée et se traîne en savates depuis que la fatalité les a gratifiés d’un enfant trisomique auquel elle se consacre comme à une « mission à plein temps ».

         Un soir de grisaille où lui pèse également son job de conseiller fiscal, l’idée d’étrangler son enfant lui passe par la tête, et c’est sur cette lancée d’obscure fureur que, se retrouvant par les rues de Manhattan, il se jette soudain sur un passant qu’il tue de cette façon et traîne dans un coin sombre non sans lui arracher un bouton de son pardessus.
         Sur quoi la méchante Patty note, sans forcer pour autant le trait, que Roland Markow s’est retrouvé « en pleine forme » le lendemain de son meurtre, et que c’est avec un sentiment de dignité restaurée qu’il reprend goût à la vie avec son bouton en poche, et je comprends cela très bien, pas un instant je ne suis tenté de lui jeter la pierre même si le bouton a coûté cher à un pauvre type passant par là, dont le sort pourrait alors faire l’objet d’une autre nouvelle: la story d’un certain Francisco Baltar, quarante-six ans, ingénieur espagnol en voyage d’affaires à New York et se trouvant ce soir-là par hasard dans la 47e Rue Est...
         En l’occurrence cependant, c’est de Roland Markow qu’il s’agit, dont l’enfant (un cas sur sept cents) a décroché un chromosome surnuméraire à la loterie Pas-de-chance. Un type comme nous tous, qui eût aimé voir son gosse jouer avec les autres et lire un jour les histoires de Robert Louis Stevenson, alors que le petit crapaud (c’est la méchante Patty qui parle de « crapaud ») ne sera jamais capable même de déchiffrer la notice d’un paquet de corn flakes. 
         La méchante Patty l’a noté sans pitié: « Bertie avait de fins cheveux roux, une petite tête au sommet et à la nuque aplatis, un nez court, épaté, une bouche pareille à un trou rose, à jamais ouverte, d’où pendait presque sans trêve une langue énorme. Sa langue était traversée à l’horizontale de bourrelets d’allure plutôt repoussante. Bertie bavait en permanence, bien entendu ».
         Ce méchant « bien entendu » est une réponse aux belles âmes qui argueront que Bertie, bien entendu, fait partie de l’admirable plan de Dieu. Et le bouton dans la main du père n’a pas d’autre signification symbolique: c’est le tribut repris par le père humilié au méchant Dieu.   

Patricia Highsmith. Le prix de l'idiot (The Button). Nouvelles complètes, Laffont, collection Bouquins.   


 

19.01.2012

Au plus que présent

 

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Les fulgurants paradoxes d'Annie Dillard

D'innombrables livres actuels ne visent qu'à l'évasion et à l'oubli du réel, tandis que ceux d'Annie Dillard nous y ramènent à tout coup, et particulièrement cet ensemble fascinant de fragments et variations sur de mêmes thèmes que constitue Au présent.
Mais attention: le réel d'Annie Dillard n'a rien à voir avec ce qu'on appelle «le quotidien», entre psychologie de sitcom et plaisirs minuscules. Ce que son regard isole est à la fois réel et inconcevable, qui renvoie au grand pourquoi de toute chose et au comment vivre la vie qui nous est donnée. Pourquoi par exemple y a-t-il au monde, nom de Dieu, des nains à tête d'oiseau, nos frères humains avérés dont les rares qui ne meurent pas en bas âge peuvent atteindre 90 centimètres? Eh bien, au nom même de Dieu, le Talmud stipule une bénédiction appropriée à chaque personne atteinte d'une malformation congénitale. Ainsi sera-t-il recommandé de bénir la naissance de l'enfant à fentes brachiales de requin et à longue queue, le bébé frappé du syndrome de la marionnette («apparemment, prévient le médecin, le rire n'est pas lié à un sentiment de joie») ou le nourrisson sirénomèle qui n'a qu'une jambe et dont le pied est tourné vers l'arrière.
Evoquant le silence professionnel qui entoure de telles naissances, Ernest Becker, cité par l'auteur, affirme que «si l'homme devait appréhender pleinement la condition humaine, il deviendrait fou». Or l'homme loue Dieu. Saint Paul écrit aux chrétiens de Rome: «Et nous savons qu'avec ceux qui l'aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien.» Ce qui fait bondir Dillard: «Et quand donc, au juste? J'ai raté ça.» Et d'ajouter qu'au fil de ses longs voyages autour du monde elle a «vu les riches fermement établis renvoyer les affamés les mains vides», alors que tous, pêle-mêle, se partageaient biens spirituels et déboires physiques en toute injustice «divine»...

Est-ce à dire qu'Annie Dillard rejette toute divinité et toute spiritualité? Au contraire, elle y puise et y plonge à tout instant, avec une sorte de jubilation mystique qui la rapproche de Teilhard de Chardin (l'un de ses champions avec le Baal Shem Tov des Hassidim) qu'elle cite à tout moment dans ses pérégrinations paléontologiques ou ses visions prémonitoires (longtemps interdites de publication par l'Eglise). Passant sans transition d'une histoire naturelle du sable ou de l'observation des nuages à l'évocation du parking jouxtant l'étable légendaire où le Christ gigota, des sacrifices humains consentis par le premier empereur de Chine autant que par Mao à l'accouplement des martinets en plein vol, des statistiques dont on ne peut rien faire («parmi les 75 bébés nés aujourd'hui aux Etats-Unis, un trouvera la mort dans un accident de voiture») au paradoxe apparent d'un Dieu tout-puissant qui n'en demande peut-être pas tant, Annie Dillard ne cesse de nous déconcerter et de nous bousculer, mais aussi de nous remplir les poumons du souffle de sa pensée et de sa parole.
Grande voyageuse au propre et au figuré, reliant à tout moment les deux infinis pascaliens, le froid glacial du cosmos et les nappes ardentes de la vie animée, l'empilement des strates d'occupation humaine (soixante couches dans la grotte française de la Combe Grenal) et le présent multiple qu'elle vit et que nous vivons au même instant, cette aventurière de l'esprit a précisément le mérite de nous rendre le monde et notre vie plus que présents.
Annie Dillard, Au présent. Traduit de l'anglais par Sabine Porte. Christian Bourgois, 220 pp.

Abysses du "mal amour"

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Une version incandescente des « Démons » de Lars Norén, au Théâtre Kléber-Méleau.  Mise en scène magistrale de Thomas Ostermeier, avec quatre acteurs d’exception.

L’horreur : c’est le mot qui convient à ce combat de scorpions sur une plaque chauffée à vif. L’horreur des relations pourries par la guerre des sexes, sous le clinquant des apparences. Une horreur du bord des gouffres de la folie ordinaire, pour Katarina et Frank, le couple à la coule, matériellement à l’aise, qui survit dans un rapport sado-maso corsé par des jeux sexuels tordus. Or  la violence de leurs éclats contamine vite le couple du dessous, Jenna et Tomas, dont l’équilibre apparent, scellé par la présence de deux enfants, volera bientôt en éclats. Avec ses  dialogues qu’on dirait tressés au fil de fer barbelé, formidablement détaillés par le metteur en scène et ses quatre interprètes, Démons hante les zones extrêmes de la relation pathologique entre conjoints, démultipliée ici par la mise en miroir des deux couples. Le spectre de la mère de Framk, récemment décédée et néanmoins présente sur scène, en cendres, dans une urne, marque la touche freudienne, mais les implications psychologiques et sociales de ce grand déballage à quatre dépassent la lecture psychanalytique, et chacun retrouve en soi des échos à la folie ordinaire des protagonistes, malgré leur hystérie respective. Oui, nous reconnaissons en nous ces délires de la passion mimétique. Oui, nous savons que la paix des familles et l’adulation des mouflets peuvent cacher des abîmes de frustration et de rancoeur.  

 De cet aperçu forcené du « mal amour », culminant avec les cendres de la mère versées sur la tête de Katarina, Thomas Ostermeier a tiré une mise en scène éblouissante d’intelligence sensible et plastique. Son usage, notamment, de projections vidéo captant l’intimité des visages, voire l’envers du décor, marque un contrepoint très efficace avec des pondérations de tendresse ou de douleur solitaire. Quant au dispositif scénique, très, voire trop tournant, de Nina Wetzel, il ne saurait certes mieux suggérer la ronde, voire la « tournante », précisément, symbolisant le drame. Sans que cela soit explicite dans la pièce, on sait en effet que Frank, en son jeune âge, a orchestré le viol collectif d’une adolescente par ses potes – scène « primitive » qu’il fait répéter à Katarina draguant pour lui des partenaires sexuels…

Quant aux quatre comédiens de la Schaubühne, ils atteignent tous la « pointe » vive de chacun de leurs personnages, sans cesser d’être à la fois seuls et en interaction, physiquement très engagés et psychologiquement en fusion. À relever, enfin, que la représentation en langue allemande, doublée par des sous-titres bien filés, ne constitue pas le moindre handicap.

Lausanne-Renens, Théâtre Kléber-Méleau, jusqu'a dimanche- Relâche vendredi 

18.01.2012

Quentin la palpite

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Au point d'effusion des égouts: Un premier roman qui « arrache ». En vrille étincelante, entre Los Angeles et le bout de nulle part. Quentin Mouron est ce soir, dimanche 8 janvier, l'invité de Daniel Fazan dans son émission Intérieurs, sur RSR La première, àé 23h.                                   

Quentin Mouron : un nom à retenir, illico et pour plus tard. Presto à cause du premier roman de ce lascar, Vaudois et Canadien de 22 ans, dont la « papatte» d’écrivain pur-sang et la vivacité d’esprit saisissent. Plus exactement: « la palpite », selon l’expression de Louis-Ferdinand Céline dont le jeune auteur rappelle à l’évidence la « petite musique ». À savoir le rythme de la phrase : jazzy, précise, scandée, serrée, teigneuse. Pour parler de quoi ? De la Californie mythique et réelle où il débarque seul à vingt ans, après une enfance de Robinson dans les bois canadiens, avec ses parents. De Los Angeles et de son « ciel plus grand qu’ailleurs ». Du rêve qui se vend et qu’on vous reprend. Des gens qui tricotent leur névrose et « se guettent le cœur ».  Des déserts, de Las Vegas, de la frime et de la déprime, de l’amour aussi. Enfin du retour en Suisse où son entourage pépère lui demande : et maintenant ? Ceci pour la trajectoire trop résumée.

Alors un livre du genre « sur la route, le retour » ? Absolument pas. On pourrait s’y tromper à la dégaine de Quentin, style rocker ou jeune premier de série télé, mais un masque peut en cacher un autre. Il l’écrit précisément ailleurs: « Je porte toujours deux masques : le premier pour les autres, le second pour moi-même ».

Or Quentin Mouron n’a rien non plus, pour autant, du phraseur lettreux se complaisant dans les reflets. Dès les premières pages de ce premier récit-roman, ni journal de voyage ni confession, le lecteur est pris par la gueule. L’enjeu est à la fois existentiel et poétiquel. Le récit ne sera pas évasion mais invasion. Tout dans le détail. Le titre, emprunté à Antonin Artaud, dit à la fois le goût et le dégoût du monde. Ramuz disait autrement : « Laissez venir l’immensité des choses ». Et déferlent alors sensations, observations, notations.

Débarqué par le ciel rouge à Los Angeles, à peine sorti de l’enfance (« j’avais pour moi les sortilèges et les rondeurs, le sourire franc – la gueule d’une pièce »), le narrateur note : « C’est une erreur de chercher l’essence dans l’analyse, postérieurement, « au réveil ». Il faut sentir le soir même, toutes voiles dehors, le vent chaud du désert et l’émotion qui brûle la gorge – le feu du ciel. Et le délire ». Et de se dire alors « pas fait pour les voyages ». Comme il dira plus tard qu’il n’aime pas aimer ! Et de « céder aux anges » en tombant à la renverse. Dans la foulée les sentences cristallisent comme dans Voyage au bout de la nuit : « Quand je joue, je sais pourquoi je joue, quand je vis, je ne sais pas pourquoi je vis ». Et voilà que les personnages défilent. Force de Quentin : le portrait au doux acide. À commencer par le cousin Paul, petit flic humilié, qui vit de « compensations ».  Auquel succède, après une sorte de « trou noir » de vertige fiévreux, la cousine Clara chez laquelle le jeune voyageur va passer plus de temps en plein quartier de Westlake à « blancheur d’hôpital », entre « petites maladies » et « ciel en cage », thérapeutes et gourous. Clara qui accuse son « ex » de toutes les turpitudes érotomanes. Clara qui paraît un soir en voie de se libérer avec son jeune cousin, mais qui rentre brutalement dans l’ordre le lendemain: "Au fond c'est l'habitude du malheur qui nous le rend incontournable". Clara que l’éventuelle vie sexuelle de son cousin fait paniquer. Clara qui lui demande lors d’une séquence un peu folle, le jour de l’anniversaire du garçon, de cesser de se branler. Clara qui finira par s’ouvrir les veines…

Et Laura, plus tard, dont le prénom rappelle l'amour imaginaire de Pétrarque, en version macdonaldisée. Laura que le narrateur trouve plutôt moche mais que son regarde « profond, troublé, marin », touche  et qu’il finit par aimer follement, à proportion du rejet qu’elle lui oppose. Clara la folle. Laura la froide. Et plus tard, d’abord à Trona, bled perdu dont l'église-container symbolise la déréliction, puis à Las Vegas où il le retrouve, l’inénarrable Norbert, Bavarois à femmes vasectomisé et foireur qui entrainera le narrateur dans une folle bringue sur une musique démente, « une façon de grincement fabuleux qui vous étire le monde – on se voyait en kaléidoscope ». Autant d’évocations, de L. A. à Vegas via Trona qui se constituent en fresque verbale acerbe et hypersensible à la fois, semée de réflexions saisissantes de lucidité et de désarroi mêlés. Lors d’une conversation, Quentin me confiera qu’il a été aussi à l’aise, dans ses lectures, avec San Antonio qu’avec Céline, autant en phase avec Harry Potter qu’avec Madame Bovary, son livre-fétiche dans lequel il partage surtout les douleurs de  Monsieur. Et d’évoquer, aussi, la folie physique qui l’aura pris, en écriture, à l’écoute de John Coltrane !

Ce n’est pas tout : car Au point d’effusion des égouts s’achève sur une douzaine de pages remarquables, comme assagies du point de vue de la phrase (moins de « célinisme » endiablé…), sur le thème du retour à la normale, pour ne pas dire à la morne norme. Ah vous êtes artiste ! Ah vous écrivez ? Ah vous êtes parti en voyage !? Et maintenant, vous êtes bien avancé ? Et qu’allez vous faire !? Mélancoliques et graves, tendres et sourdement violentes, ces pages  confirment mon sentiment que Quentin Mouron pourrait faire, à l’avenir, de grands livres.  

Au point d’effusion des égouts marque, déjà, un début éclatant. Avec sa forme étrangement « compactée», comme on le dit d’un fichier d’ordinateur, il requiert une lecture très attentive (nullement fastidieuse au demeurant) qui permet d’en extraire toute la substance. On pense aussi à l’image proustienne de ces fleurs en papier comprimées, qui se déploient en beauté dès lors qu’on les plonge dans l’eau.

« Je m’aperçois partout », écrit Quentin Mouron en se repassant les images de son périple initiatique. « Chez tous les hommes que je rencontre ». Et d’ajouter : « Les mœurs, c’est la burqa des peuples. Ils sont semblables dessous. Pas identiques. Semblables. Les paumés de Trona avaient mes traits, mes traits aussi à Vancouver, chez les Chinois. Ma gueule à Chicago. Ma pomme à Montréal. Et Phénix, San Diego, Tijuana – ma pomme encore. Je me suis miré jusqu’au fond des déserts. Je me suis aperçu sur les crêtes. Retrouvé dans les grottes. Contemplé sur les lacs. On ne se débarrasse pas du monde en invoquant les moeurs. On ne se débarrasse pas de soi en invoquant le monde ».

Quentin Mouron. Au point d’effusion des égouts. Préface de Pierre-Yves Lador.  Olivier Morattel, 137p.

 

(Cet article constitue la version "longue" d'un papier paru le samedi 17 décembre dans le quotidien 24Heures.)

A Lire aussi l'article enthousiaste de Claude Amstutz sur son blog de La Scie rêveuse: http://lasciereveuse.hautetfort.com

 

17.01.2012

Ceux qui font avec

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Celui qui a la bosse des maths mais ne peut en profiter à l’instant vu sa situation transitoire délicate d’otage des talibans / Celle qui menace Theodor de jeter le bébé avec l’eau du bain s’il ne le reconnaît pas comme héritier des Von Salis / Ceux qui disent toujours plus jamais ça en attendant la prochaine / Celui qui a toujours coupé court au cinéma de la guerre des sexes genre je t’aime je te tue et autres fantaisies / Celle qui a hérité d’une bonne discipline morale de sa mère stricte en vertu de laquelle elle fout la paix à ses partenaires à la canasta / Ceux qui ont un taux de testostérone si excessif qu’on leur pardonne leurs débordements dans les ascenseurs de l’Entreprise et même sur les téléskis / Celui qui a fait sienne la maxime de sa tante appenzelloise : Jedem Tierchen sein Plaisirchen, autrement dit à chaque bestiole sa babiole / Celle qui se demande « comment fait » le très beau poète qui est tellement seul qu’elle y pense souvent avec la compassion typique de l’infirmière des âmes sans culotte sous sa blouse  / Ceux qui ne pensent qu’à biaiser / Celui qui n’a qu’une couille et pas ça de bons sens / Celle qui range les accessoires freudiens dans le même tiroir que ses joytoys / Ceux qui vont voir le psychiatre sosie de Georges Clooney qu’ils retrouvent le lendemain soir avec sa compagne à la Maison des échanges / Celui qui échange sur Facebook pendant que Mariette drague sur Meetic / Celle qui passe environs 24 heures sur Facebook et ne mérite pas moins son surnom de fée du foyer dont le ménage se fait tout seul /    Ceux qui font avec la gueule que tu leur fais et inversement / Celui qui se sait très beau et très con sans y pouvoir rien changer même en se  laissant pousser la barbe / Celle qui est devenue femme-canon dans un cirque catalan à force de se faire chambrer sur sa ressemblance avec Claudia Schiffer / Ceux qui se sont pacsés pour se faire un peu de pub en tant que post-minimalistes un peu névrosés quand même / Celui qui dissimule ses origines modestes à la disciple de Bourdieu qui ne l’aimerait plus pour son seul charme / Celle qui a lu La domination masculine avant de te rencontrer et lui a fait des retouches après / Ceux qui ont niqué la réd en chef à l’époque où elle faisait des piges dans l’arrière-pays / Celui qui parvient enfin à coter sa queue en Bourse / Celle qu’on remonte sans crémaillère avant de bénéficier de sa vue prenante sur les Alpes enneigées ces jours / Ceux qui ont été très précoces tard le soir / Celui qui vous supporte avec courage / Celle qui dit à Paul (l’apôtre, donc) qu’elle l’aime bien quand même / Ceux qui en font toujours trop de sorte qu’on ne peut avec eux que faire avec, etc.    

Image : Pierre Lamalattie

16.01.2012

Ceux qui refont le monde

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Celui qui réécrit l’Ancien Testament en plus cool / Celle qui entend prouver par la biologie léniniste qu’Eve n’a pas été tirée d’une côte d’Adam mais d’un bol de soupe populaire originelle / Ceux qui préfèrent changer de bretelles que de monde / Celui qui menace son neveu Jean-Paul de lui couper les vivres s’il persiste à dire partout que l’existence précède l’essence / Celle qui a découvert le créationnisme en même temps que l’âge du capitaine / Ceux qui en sont venus aux mains sur le débat portant sur celles de la Vénus de Milo / Celui qui hurle quand je prétends que notre ami Aragon a prétendu que la femme était l’avenir de l’homme pour que cette peste d’Elsa lui lâche les baskettes  / Celle qui s’est traverstie  pour draguer Louis /  Ceux qui changent de monde selon le dressing code /  Celui qui attend que Michel Onfray lise Anouilh pour claironner qu’il est plus top que Camus / Celle qui dit à son fiancé c’est Anouilh ou moi et qui se retrouve seule sur le quai de la gare de Jemmapes / Ceux qui évoquent leurs grands débats philosophiques préludant à leur carrière de futurs retraités / Celui qui a toujours aimé le monde comme il est de sorte qu’il n’a point voué sa fille unique à le sauver / Celle qui eût épousé le Seigneur pour lui éviter le pire mais c’était trop tard / Ceux qui estiment que même dans le Coran y a des trucs à changer / Celui qui nettoie sa gamelle avant de changer les draps / Celle qui donne le change pour tromper Yahweh le sévère /Ceux qui sont refaits dans un monde qui se ne se refait pas / Celui qui affirme qu’on ne change pas une mère qui gagne / Celle qui a changé de sexe mais pas de hamster / Ceux qui optent pour le changement dans la continuité du n’importe quoi, etc.

Image : Philip Seelen

15.01.2012

Quartet d'enfer

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Avec Démons de Lars Norén, Thomas Ostermeier donne dans les relations conjugales exacerbées. À voir dès mardi au Théâtre Kléber-Méleau.

Deux grandes figures de la scène théâtrale contemporaine qui se rencontrent dans une pièce carabinée : début d’année explosif dans l’ancienne usine à gaz ! Quelques mois après la mise en scène du génial John Gabriel Borkman d’Ibsen, par Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin, l’accueil à Kléber-Méleau de sa version de Démons, du sulfureux dramaturge norvégien Lars Norén, promet la même tension, en plus radicalement contemporain.

Au menu de Démons : la mise à nu et à cru des relations de deux couples de voisins au cours d’une soirée démente. On se rappelle les terribles prises de bec de Liz Taylor et de Richard Burton dans Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Albee ; et Polanski vient de remettre ça, en un peu  moins corrosif, avec Carnage, d’après Yasmina Reza.

Or avec Démons, la folie furieuse guette. L’auteur sait de quoi il parle puisque, taxé de schizophrénie en son jeune âge, il fut lui-même traité aux électrochocs. Après ses débuts dans le roman, il n’a cessé ensuite, par le théâtre, d’exorciser ses démons, qui sont aussi ceux d’une société déboussolée, oscillant entre vide affectif et fuites diverses dans la violence, le sexe, la drogue ou la consommation.

Les amateurs de théâtre de nos régions se rappellent sans doute la première représentation de Sang, à Vidy, dans la mise en scène d’Henri Ronse: une saisissante plongée dans les relations d’un journaliste engagé, de sa femme actrice  et de leur fils perdu et retrouvé, sur fond de dictature latino-américaine et de sida. Avec Démons, les désirs mimétiques se déchaînent entre deux couples. La première paire (Frank et Katarina) accuse déjà une visible fragilité psychique. Quant aux invités (Tomas et Jenna) formant le deuxième couple, ils vont agir (comme chez Albee) en témoins révélateurs tout en se trouvant emportés à leur tour dans la tourmente.

«J'essaye de tourner autour des êtres et des objets, comme autour d'une sculpture, au lieu de n'en regarder qu'une seule face», explique Lars Norén dont la violence du langage et des situations a souvent choqué, notamment dans la version très « explicite » qu’en avait proposée Gérard Desarthe, accueilli à Vidy en 1996.

À  relever cependant que les facettes violentes du théâtre de Norén, auteur aussi de Guerre (« autour » du conflit en ex-Yougoslavie), ou de La Force de tuer, ne font que refléter les aspects les plus sombres de la réalité psychologique ou sociale de l’homme d’aujourd’hui. 

Lausanne-Renens. Théâtre Kléber-Méleau, du 17 au 21 janvier, à 19h sauf samedi (20h.30) et dimanche (17h.30), relâche le vendredi. Location : Kléber-Méleau (021 625 84 29), Vidy (021 619 45 45), et billeterie en ligne.

14.01.2012

Ceux qui défilent

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Celui qui te somme te t’affirmer en tant qu’indigné de l’Entreprise / Celle qui reprise les calicots de 67-68 / Ceux qui maugréent « à bas le capital » dans la file de l’UBS où ils vont faire un retrait modeste / Celui qui envoie une nouvelle noire à la revue des blancs-becs / Celle qui envoie un SMS fleuve à sa marraine mal entendante / Ceux qui boostent leur cadette pour le concours d’imitation de Lady Gaga / Celui qui rêve de se faire une majorette en dépit (ou à cause) de son dentier flottant / Celle qui se poile en lisant Les Poissons rouges de Jean Anouilh et se demande du coup si elle ne vire pas réac / Ceux qui ont aperçu Michel Onfray au Bon Marché où il signait ses livres trop chers pour eux / Celui qui se demande pour quel motif ce Michel Onfray prétend que la Boétie était plus top que son pote Montaigne / Celle qui a retenu du cours que Montaigne était pacsé avec La Boétie avec l’accord de la femme du premier qui voyait juste là un essai / Celui qui cite volontiers la poésie soufi comme exemple de mélange du sensuel et du spirituel genre massage tantrique / Celle dont les regards appuyés à la bosse du slip léopard du maître nageur lui valent un blâme de la surveillante à verrue alors qu’une enquête indépendante eût montré que Cédric bandait réellement pendant l’aquagym / Ceux qui bandent à part sans que ça se sache de leur mère pourtant à l'écoute  / Celui qui te traite d’autiste au motif que tu trouves toujours une excuse pour ne pas faire de squash avec les cadres de l’Entreprise / Celle qui aimerait éclaircir ses relations avec toi ou plutôt tes relations avec elle puisque tu l’ignores en dépit de sa qualité de cheffe de projet un peu seule en fin de semaine / Ceux qui ont le sang bleu et des pertes blanches qui les font rougir / Celui qui a lu Sartre et Camus à l’époque et ne saurait dire lequel aujourd’hui voterait  Hollande ou Martine Aubry / Celle qui est plus douée pour la quiche lorraine que pour la levrette coulée / Ceux qui sont tellement classes et pudiques qu’ils disent n’importe quoi dans les médias question sexe et gastro pourvu qu'on les laisse frire le missionnaire à l'italienne, etc.

Image : Philip Seelen  

13.01.2012

Le dandy rebelle

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Flash-back sur l’écrivain égyptien francophone Albert Cossery, mort à 94 ans à Paris, en 2008.

Albert Cossery était l’un des derniers mythes vivants de la littérature française du XXe siècle, ou, plus précisément, de la bohème parisienne de Saint Germain-des-Prés, en l’hôtel Louisiane, rue de Seine,  où il résidait depuis 1945 après Henry Miller. Le personnage, aphone depuis quelques années, mais visité comme un monument par les télévisions du monde entier, éclipsait hélas l’écrivain, aussi rare qu'original et percutant. Né le 3 novembre 1913 au Caire, Albert Cossery s'est voulu écrivain dès l'âge de dix ans. Son premier livre «reconnu» porte un beau titre (comme tous les autres d'ailleurs), Les hommes oubliés de Dieu, et rassemble cinq nouvelles aux accents parfois bouleversants, où le jeune auteur (il avait entre dix-huit et vingt-cinq ans quand il les a composées) nous plonge dans la vie à la fois misérable et formidablement vivante des quartiers déshérités du Caire. Or ce qui saisit, immédiatement, est la maturité et la profondeur fraternelle du regard de Cossery, trop souvent taxé de dilettantisme. Il y avait  en effet du romancier balzacien et du moraliste, du poète et du philosophe désenchanté (Nietzsche est son copilote) chez Albert Cossery, qui nous nous captive en conteur. Des Hommes oubliés de Dieu (1941) aux Fainéants de la vallée fertile (1948), où il évoque sa famille, ou de La maison de la mort certaine (1944) à Mendiants et orgueilleux (1955), son roman le plus accompli, Cossery prétend qu'il n'a jamais fait que réécrire le même livre. C'est à la fois admissible et incomplet, car chaque nouvel ouvrage atteste à la fois son désir de pousser plus loin. Avec La violence et la dérision (1964), Un complot de saltimbanques (1975) et l'étonnant roman politique intitulé Une ambition dans le désert (1984), précédant Les couleurs de l'infamie (1999), Albert Cossery s'est ainsi renouvelé bien plus que maints autres auteurs. A relever: le très remarquable travail de l'éditrice Joëlle Losfeld, qui voit en Cossery un auteur propre à séduire les jeunes lecteurs sans préjugés idéologiques de demain, et le défend avec autant de constance que de pugnacité. Une très précieuse Conversation avec Albert Cossery, signée Michel Mitrani, a paru à son enseigne, où tous les titres de l'œuvre sont désormais disponibles.

 

Godard in Progress

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À propos de Film Socialisme
(dialogue schizo)


Moi l’autre : - Alors ce dernier Godard ? BONUS ou MALUS ?
Moi l’un : - Je me réjouis de ce que tu me poses la question dans ce langage binaire débile, que JLG a tourné en dérision dans son dernier Vrai/Faux passeport de 2006. Et je te réponds d’un clair et net BONUS. Pour ma part, et bien que me sentant plus proche de Fellini ou de Bergman, de Cassavetes, de Sokourov ou du dernier Cavalier, je dirai de ce film qu’il est essentiellement intéressant.
Moi l’autre : - Intéressant ? Pas plus que ça ?
Moi l’un
: - J’ai bien dit « essentiellement », au sens d’un intérêt fondamental. Comme Michel Butor disait à Bernard Pivot, quand celui-ci lui demandait pourquoi il avait consacré trois livres à Balzac : parce que Balzac est intéressant. On retrouve d’ailleurs Balzac dans Film Socialisme, qui suscite l’intérêt d’une jeune fille sous l’œil imperturbable d’un lama...
Moi l’autre : - Et que raconte donc ce film ?
Moi l’un : - À peu près rien qui participe de ce qu’on appelle une « story » ou du traitement développé de personnages, lesquelles se réduisent à des présences atomisées : un jeune photographe sur un paquebot et une jeune fille russe en quête de passé, un philosophe (Alain Badiou) donnant une conférence devant un auditoire vide et une chanteuse à guitare (Patti Smith) apparaissant le temps d’à peu près quinze secondes, un enfant blond et un lama, deux perroquets au tout début et une chouette vers la fin, plus une foule humaine allant et venant, se livrant tantôt à l’aérobic et tantôt à la messe catholique, ainsi de suite.
Moi l’autre : - Donc ça ne « raconte « rien…
Moi l’un
: - Au contraire, cela raconte énormément, à cela près que la narration se trouve modulée par des images et des paroles dont l’interaction constante cristallise en forme mouvante et constamment critique. Ce qu’on appelle les belles images déferlent littéralement et sont à tout moment zappées, comme les citations ou les dialogues dont on perd la moitié dans le bruit du monde. Il y a là comme un coïtus interruptus sémantique et poétique de chaque instant, mais qui ne frustre pas pour autant dans la mesure où il dit quelque chose de notre monde où tout est également zappé sauf à tomber sous le coup de notre arrêt sur image, qui recèle souvent un leurre. Au demeurant, les images se constituent bel et bien en tableau en mouvement, même si tout cliché implose dès qu’il apparaît, tout ça module une musique qui est à la fois poème et peinture et nous touche « direct au système nerveux », comme le disait Philippe Sollers à propos du peintre Francis Bacon…
Moi l’autre : - Pas trop prise de tête tout ça ?
Moi l’un : - Ca pourrait l’être évidemment, et j’imagine les conversations graves à la sortie de la salle, mais on peut le prendre plus légèrement. En ce qui me concerne, j’ai accueilli la chose sans réfléchir, comme une suite d’images dont beaucoup seront peut-être du genre subliminal, à se révéler après coup. On a beaucoup parlé de la déconstruction sous l’angle de la critique, mais il y a finalement assez peu d’œuvres qui se déconstruisent réellement dans le temps et l’espace, comme ce film dont le langage s’affirme en se contestant et se consumant pour ainsi dire, sauf dans sa partie centrale plus théâtrale et plus mystérieuse, qui se joue dans un garage français, autour d’un enfant blond. Cet enfant blond, qui porte un pull aux armes de l’Union soviétique, est un député français en puissance. JLG ne souligne pas, et d’autant moins que le môme est adorablement blond et doucement invasif, dans un milieu que le père dit en déficit d’amour, mais là encore tout flotte tandis que la jeune fille lit Balzac. On se gardera de trop disserter à ce propos, mais j’aimerais bien entendre JLG parler de la divinisation des enfants blonds dans le monde actuel, et de l’infantilisme du cinéma nouveau, entre autres…
Moi l’autre : - On a parlé du dernier film de JLG…
Moi l’un : - Je n’en sais rien, mais ce qui est sûr est que Film Socialisme n’est pas un ouvrage de ringard tirant l’échelle derrière lui. C’est un film mélancolique et tendre à la forme extraordinairement inventive, qui devrait donner envie aux jeunes cinéastes de faire des films personnels. Comme il est, je ne le prends pas du tout comme un film testamentaire, plutôt comme le dernier élément d’un Work in progress. E la nave va…

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Oiseaux de jeunesse

wiazemsky7.jpgQuand Anne Wiazemsky raconte « son » Godard…

Anne Wiazemsky était, à dix-neuf ans, une crâne jeune fille déjà bien en selle et plus très rangée quand elle mit le grappin sur Jean-Luc Godard, qui n’attendait à vrai dire que ça.

À la veille d'une séance de rattrapage au bac, la petite-fille de François Mauriac avait certes déjà défié la morale de grand-papa une première fois avec un Monsieur plus âgé qu’elle, mais le véritable amour restait à découvrir. Or son apparition dans Au hasard Balthazar du grand Robert Bresson, très admiré de Godard et de Truffaut, n’était pas passée inaperçue de ces deux-là. Aussi, lorsqu’après avoir entrevu Godard sur le tournage du film, la lycéenne folle de Sartre et Beauvoir, qui avait beaucoup aimé Masculin Féminin, écrivit au cinéaste qu’elle l’aimait, celui-ci embraya-t-il de tous les cylindres de sa rutilante Alfa et s’en vint-il aussitôt soupirer sous ses fenêtres en Roméo de photo-roman…

Cela se passait en 1966, en ces années où les jeunes filles n’atteignaient la majorité qu’à vingt et un an. Or c’est le premier intérêt d’Une année studieuse que de rendre à la fois le charme et les rigueurs plus ou moins hypocrites de la morale sociale d’une époque. Une époque qui avait poussé François Mauriac à voir, en l’amorale Françoise Sagan, une déléguée spéciale de Satan sur terre.

Cela étant Anne Wiazemsky, qui se coula vite dans les draps de Jean-Luc Godard, et avec un (premier) plaisir largement partagé, n’en était pas moins très respectueuse de l’avis de pépé François et de la fille de celui-ci, sa mère sourcilleuse.

Oscillant entre son prince charmeur mal fringué, mais plein d’attentions délicates, et les préventions de son clan familial, la jeune fille défendit sa liberté avec l’aide de son frère Pierre et du philosophe Francis Jeanson, auquel elle eut le culot de réclamer des leçons particulières lors d’un cocktail de Gallimard. Il faut préciser alors que la demoiselle était une amie d’enfance d’Antoine, le futur patron de la célèbre maison d’édition.

Très snob et très parisien tout ça? Pas du tout: gentil et intéressant. Parce que Jean-Luc Godard y apparaît au naturel. Il est tout doux avec Anne et très autoritaire en tournage, véritable toutou quand il s’agit de demander la main de la «mineure» à Bon-papa Mauriac, et soudain violent, puant, lorsque des flics l’interceptent dans la rue et le prient de ramener ladite «mineure» à la maison…

Etudiante à Nanterre, Anne s’y fait draguer par un rouquin prénommé Dany, futur député européen comme chacun l’a deviné. À la veille de Mai 68, Godard apparaît aussi en jobard «maoïste», dont La Chinoise sera taxée de crétinerie par… les Chinois. Anne Wiazemsky le raconte en souriant, comme elle sourit au souvenir de son mariage vaudois, sans lendemain même si le pasteur lance narquoisement au marié : « À le prochaine, M’sieur Godard ». Cela s'intitule roman mais ce récit, bien filé, sensible, lumineux, relève plutôt des mémoires d'une jeune fille jamais vraiment rangée, aussi bonne finalement à l'écrit qu'à son oral de géo décroché au charme...

Anne Wiazemsky, Une année studieuse. Gallimard, 272p.

12.01.2012

Prince des mendiants

 littérature

Rencontre avec Albert Cossery

Albert Cossery est un mythe vivant, auquel je préfère à vrai dire la légende que lui tissent ses livres. Le premier tient du cliché: celui du dandy de Saint-Germain-des-Prés, familier du Flore et locataire de l'hôtel Louisiane depuis plus d'un demi-siècle. La seconde, riche d'humanité, de révolte et de sagesse, est d'une autre épaisseur, que perpétue l'oeuvre d'un écrivain aussi rare qu'original et percutant.
Entre mythe et légende, Albert Cossery, 87 ans, pour ainsi dire aphone (un cancer du larynx l'a privé de ses cordes vocales), sagement assis dans le hall d'entrée du Louisiane en élégante tenue printanière (soyeuse pochette et belles pompes), attendant de se transporter à l'Emporio Armani (l'horrible boutique à coin-restau qui a remplacé l'affreux drugstore de naguère, double symbole de la déchéance germanopratine narguant les Deux-Magots et le saint clocher) où il prendra son plat de pâtes après la cohue de midi - Albert Cossery, donc, déjà sourit et fulmine.
A l'image de ses livres, l'écrivain déborde aussi bien de malice et d'invectives. Très expressif en dépit de son demi-souffle de voix, il a le geste non moins vigoureux. Et de maudire aussitôt l'américanisation de Saint-Germain-des-Prés dont il a connu l'âge d'or, jusqu'au milieu des années soixante. «Si je ne suis pas resté en Egypte, c'est que j'avais celle-ci en moi. J'ai toujours vécu, ici, comme j'aurais vécu au Caire. Mais aussi, pour un jeune écrivain, le Paris de l'immédiat après-guerre était une fête de tous les soirs. J'y ai connu tout le monde...» Et de mimer Boris Vian à sa trompinette après avoir haussé les épaules à l'énoncé du nom de Sartre (toujours entouré, selon lui, de femmes laides) et manifesté la plus vive admiration pour un Jean Genet, voyou non moins qu'immense écrivain.
Ecrivain à dix ans
Pour sa part, Albert Cossery s'est voulu écrivain dès l'âge de dix ans. «Je n'ai pas vraiment choisi d'écrire en français. Cela s'est fait parce que j'ai été envoyé dans une école française et que tout ce que je lisais à dix ans, toute la littérature française qui m'a enchanté, de Stendhal à Baudelaire, mais aussi Dostoïevski et Thomas Mann, passait par la langue française.» Ce qu'on pourrait ajouter, à ce propos, c'est que le verbe et l'imaginaire arabes n'ont cessé d'irriguer la langue fluide et drue, charnelle et très imagée de Cossery, organiquement liée au monde de la rue cairote qu'il a fait revivre de son premier à son dernier livre.

Son premier livre «reconnu», après un recueil de poèmes (Les morsures, 1931) qu'il relègue dans les limbes des péchés de jeunesse, porte un beau titre (comme tous ses titres d'ailleurs), Les hommes oubliés de Dieu, et rassemble cinq nouvelles aux accents parfois bouleversants, où le jeune auteur (il avait entre dix-huit et vingt-cinq ans quand il les a composées) nous plonge dans la vie à la fois misérable et formidablement vivante des quartiers déshérités du Caire. Or ce qui saisit, immédiatement, est la maturité et la profondeur fraternelle du regard de Cossery, trop souvent taxé de dilettantisme.
A l'écart de l'«engagement» démonstratif, l'écrivain incarne le scandale de l'inégalité et montre diverses tentatives de révolte, qui tournent le plus souvent au désavantage des humiliés et des offensé. A propos de ce premier livre, Henry Miller écrivait que parmi les écrivains vivants, «aucun ne décrit de manière plus poignante ni plus implacable l'existence des masses humaines englouties». Et de fait, des nouvelles comme Le coiffeur a tué sa femme, Danger de la fantaisie ou Les affamés ne rêvent que de pain, ont aujourd'hui encore valeur de témoignage sur une réalité inchangée et de manifeste subversif, sans parler de leur rayonnement poétique.
Dans une tonalité moins noire et moins lyrique, le dernier roman d'Albert Cossery, Les couleurs de l'infamie, revisite par ailleurs les quartiers populeux du Caire où le protagoniste, jeune voleur fringant et sans complexes, entreprend bonnement une «minime récupération» sur le pillage organisé des notables rompus à la «haute délinquance». A soixante ans de distance, on voit que le jeune octogénaire en colère n'a pas abdiqué!
Humour à l'égyptienne
A d'autres égards aussi, le grand âge n'a pas éteint le regard acéré d'un observateur dont l'apparent enjouement et l'humour ont toujours été de pair avec un refus radical des conventions, de l'injustice et de l'indignité, de la bêtise et de la cruauté, du travail aliénant et de toute vaine agitation.

«Mon père, l'heureux homme qui vivait de ses rentes, m'a appris à ne rien faire. Mon père et mes frères dormaient jusqu'à midi. Il y avait pourtant dans cette façon de vivre plus qu'une paresse idiote: une philosophie de gens qui ont le temps et réfléchissent à la vie.»
Cette vision du monde, opposée au dynamisme industrieux à l'occidentale, et qui se retrempe dans le sommeil et le rêve, se double en outre d'une défiance tenace envers toute hiérarchie et tout pouvoir constitué, du gendarme de quartier aux grands de ce monde.
Soudain impatient à l'instant de me l'expliquer, Albert Cossery réclame une feuille de papier pour y écrire d'un mouvement impérieux: «Pouvez-vous écouter un ministre sans rire?»

medium_Cossery3.jpgUn paresseux fécond
Il y a du romancier balzacien et du moraliste, du poète et du philosophe désenchanté (Nietzsche est son copilote) chez Albert Cossery, qui nous charme et nous passionne d'abord et avant tout par ses qualités de conteur. Des Hommes oubliés de Dieu (1941) aux Fainéants de la vallée fertile (1948), où il évoque sa famille, ou de La maison de la mort certaine (1944) à Mendiants et orgueilleux (1955), son roman le plus accompli, Cossery prétend qu'il n'a jamais fait que réécrire le même livre. C'est à la fois admissible et incomplet, car chaque nouvel ouvrage atteste à la fois son désir de pousser plus loin, sans que le «progrès» ne soit forcément linéaire. Avec La violence et la dérision (1964), Un complot de saltimbanques (1975) et l'étonnant roman politique intitulé Une ambition dans le désert (1984), précédant Les couleurs de l'infamie (1999), Albert Cossery s'est renouvelé bien plus que maints autres auteurs tout en restant fidèle à ses perceptions de base. A relever: le très remarquable travail de l'éditrice Joëlle Losfeld, qui voit en Cossery un auteur propre à séduire les jeunes lecteurs sans préjugés idéologiques de demain, et le défend avec autant de constance que de pugnacité. Une très précieuse Conversation avec Albert Cossery, signée Michel Mitrani, a paru à son enseigne, où tous les titres de l'oeuvre sont désormais disponibles.

(Paris, en 2001)

Ceux qui se fuient

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Celui qui évite de se rencontrer dans la glace / Celle qui ne parle jamais d’elle / Ceux qui se trouvent mal / Celui qui est parti pour oublier sans se rappeler pourquoi / Celle qui avait juste besoin de prendre l’air et s’est retrouvée de l’autre côté du miroir aux alouettes / Ceux qui prennent le tramway nommé CIMETIERE / Celui qui a le nez qui voque au dam du régent / Celle qui file à l’anglaise et en italiques / Ceux qui remettent la banquière sarde à sa place / Celui qui finit les phrases des autres / Celle qui injurie les téléphonistes / Ceux qui dérobent les ornements floraux / Celui qui se dit la réincarnation du Grand Cordelier / Celle qui mâche des crayons / Ceux qui sentent le vieux / Celui qui ne sort jamais sans son couteau suisse / Celle qui arbore des souliers verts / Ceux qui ne supportent pas les patois préalpins / Celui qui combat ses pellicules / Celle qui reprend son nom de jeune fille / Ceux qui approuvent la circoncision sans savoir pourquoi / Celui qui bouscule les parallèles (dit-il) / Celle qui pense que les SMS sont cancérigènes / Ceux qui se douchent quand ils ont voyagé avec un Arabe (disent-ils) / Celui qui boit les paroles de François Hollande / Celle qui pense que Jean Ferrat aurait dû se raser la moustache / Ceux qui savaient Santiano d’Hughes Aufray par cœur avant de fuir dans l’Administration / Celui qui ouvre les yeux sous l’eau / Celle qui bat la mesure en argumentant / Ceux qui espèrent que le prochain Saint Père sera latino / Celui qui se dit un sosie de Bourvil / Celle qui est jalouse des seins de sa fille coiffeuse / Ceux qui brûlent les lettres adressées à leur conjoint / Celui qui se vante de tuer des corneilles / Celle qui vise bas / Ceux qui n’iront jamais en Garabagne de crainte de s’y rencontrer, etc.     

Image: Philip Seelen

11.01.2012

Céline au bout de sa nuit

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50 ans après sa mort, le samedi 1er juillet 1961, l’écrivain maudit revit en pleine lumière. Publications révélatrices à l’appui.

Louis-Ferdinand Céline, né Louis Destouches à Courbevoie, en 1894, fut l’écrivain français le plus honni du XXe siècle. Lorsqu’il succomba, le samedi 1er juillet 1961, à une rupture d'anévrisme,  dans son dernier « exil » de Meudon, auprès de Lucette Almanzor sa dernière femme, l’auteur du Voyage au bout de la nuit restait un pestiféré. Son enterrement se fit en douce, avec quelques proches et amis écrivains ou éditeurs, tels Marcel Aymé et les Gallimard. Son nom, à sa mort, restait synonyme d’indignité. Pourquoi cela ? Pour trois pamphlets racistes et antisémites d’une virulence extrême : Bagatelles pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938) et Les beaux draps (1941).
Et pourtant, malgré sa dérive et son délire racistes, Céline s’impose, avec Proust, comme l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle. Son style le situe dans la lignée des génies créateurs de notre langue, dans le sillage de Villon et Rabelais. Trois romans-chroniques forment le sommet de son œuvre : Voyage au bout de la nuit (1932), Mort à crédit (1936) et D’un château l’autre (1957). Mais l’œuvre entier forme une somme polyphonique incomparable qui fait qu’aujourd’hui, malgré le flop d’une célébration officielle avortée, Céline est devenu un classique français.

Céline multiface
Au premier rang de ses défenseurs : Henri Godard, qui a dirigé l’édition de ses œuvres dans La Pléiade, a publié récemment une somme biographique remarquable par son équilibre, qui analyse le glissement des écrits polémiques vers l’abjection tout en ressaisissant toutes les facettes d’un personnage tissant sa propre légende en fabulateur-comédien épique, grand épistolier de surcroît.
Dans un récit prodigieusement documenté, Henri Godard fait revivre Louis Destouches, fils de littérateur raté et de réparatrice de dentelles. Petit employé rêvant de médecine au dam de ses parents, il est marqué à 20 ans par le choc de 1914, qui le convainc à jamais de l’absolue noirceur humaine. Fort d’une expérience acquise en Afrique et aux Etats-Unis, Destouches devient médecin en 1924 avec une thèse sur l’hygiéniste Semmelweiss qui annonce une « patte » hors norme. Devenu Louis- Ferdinand Céline (prénom de sa grand-mère), l’écrivain fait sensation dès Voyage au bout de la nuit (1934) dont le style inouï, mimant la musique du langage verbal le plus direct, exprime le monde dans sa chair vive: l’horreur de la guerre, le scandale des colonies, l’abrutissement des sociétés massifiées capitalistes ou communistes. Des sentences devenues fameuses ponctuent cette première chronique: «Quand on n’a pas d’imagination, mourir c’est peu de chose, quand on en a, c’est trop ». Ou encore : « L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches »…
Sous des dehors parfois cynique, se révèle un grand poète sensible à la beauté des choses, à la grâce féminine que la danse symbolise, à l’innocence des animaux qui compense la vacherie humaine. Succès et scandale saluent Voyage que l’Académie Goncourt « loupe » piteusement, au bénéfice du Prix Renaudot. En 1936 suit Mort à crédit, nouveau chef-d’œuvre évoquant une enfance et une jeunesse avec une liberté qui effarouche la critique. Or cet insuccès terrasse l’écrivain, bourreau de travail qui a mis dans ce livre plus que dans Voyage. Et d’autres mécomptes, personnels et professionnels, un voyage en URSS dont il revient atterré, et l’arrivée au pouvoir de Léon Blum et du Front populaire, vont pousser l’hygiéniste-prophète à charger le Juif, mais aussi l’Aryen dégénéré, voire le genre humain de tous les maux.
Comme le montre très bien Henri Godard, ce grand « médium » de la condition humaine s’aigrit et se braque jusqu’à l’inhumanité abjecte. Sans être un vrai « collabo », comme l’écrivain Robert Brasillach (fusillé en 1945), il se montre plus frénétique que celui-ci dans ses propos. En marge de la propagande fasciste, il se démène en son seul nom et de manière souvent contradictoire. Mais le plus énorme est ailleurs, que Godard illustre sans coup férir: c’est que ce « salaud » n’aura cessé de composer une œuvre prodigieuse.
Or comment aborder Céline au bout de sa nuit ? Faut-il distinguer un « bon » d’un « mauvais » Céline, un Céline admissible de l’ « infréquentable » ? À cette alternative, Henri Godard oppose la prise en compte de l’œuvre dans son ensemble, jusque dans les pamphlets, sans se tortiller. De fait, lire Céline sans tricher, c’est constater en somme que le meilleur et le pire peuvent cohabiter dans la littérature, comme dans tout homme.

Céline antisémite et raciste
Comment Céline en est-il arrivé à écrire, à côté de romans d’une profonde humanité, des pamphlets suant la haine raciale tels que Bagatelles pour un massacre. L’école des cadavres et Les Beaux draps ? C’est une des questions auxquelles répond Henri Godard avec une honnêteté et un équilibre de jugement sans faille.
À l’origine, Louis Destouches accuse un léger antisémitisme familial, très présent dans la France de son époque. Cela ne l’empêche pas d’avoir de bonnes relations avec de nombreux Juifs, notamment à la S.D.N. Dès sa jeunesse, il voit cependant en le Juif un être différent, voire inférieur, en tout cas dangereux pour la civilisation occidentale. Mais dans les pamphlets, ce danger s’étend à tout ce qui n’est pas au goût de Céline : Picasso, Cézanne, Racine même deviennent ainsi aussi nocifs que les Juifs !
En 1957, dans une interview radiophonique du journaliste suisse Louis-Albert Zbinden restée mythique, l’imprécateur justifiait son antisémitisme au nom de son pacifisme de héros blessé de 14-18, convaincu que les Juifs poussaient à la guerre et que l’Allemagne serait le gendarme de l’Europe face au communisme. Comme le montre Henri Godard, cette justification reste insuffisante au regard du déchaînement haineux des pamphlets faisant du grand écrivain un propagandiste de la plus basse espèce, quoique toujours ambigu dans ses rapports avec les collaborateurs et les Allemands, qui se méfieront également de lui…


Pour lire Céline et ses commentateurs


De Céline.

Les œuvres principales de Louis-Ferdinand Céline sont accessibles en livre de poche et dans les 4 tomes des Romans, à la Bibliothèque de La Pléiade. L’extraordinaire correspondance fait l’objet d’un volume séparé, à La Pléiade.

Semmelweiss. À découvrir absolument : la thèse médicale de Céline, essai scientifique et littéraire saisissant, significatif quant aux présupposés de l’hygiéniste. Gallimard, collection L’Imaginaire, 2011, 121p.

Céline en verve. Réunies par David Alliot, des citations de mots, propos et aphorismes réunis par thèmes. Horay, 2011, 111p.


Sur Céline


Céline. Dernière parue des biographies, par Henri Godard. Une somme qui décape la vie et l’œuvre de leurs mythes, très nourrie par l’apport essentiel de la correspondance. Gallimard 2011, 593p.

D’un Céline l’autre. Sous la direction de David Alliot avec une préface de François Gibault : un recueil de témoignages, journaux intimes, mémoires, entretiens, qui contrinue aussi de manière décisive à la meilleure connaissance de Céline. Laffont, coll. Bouquins, 2011, 1172p.

Céline l’infréquentable ? Réunies par Joseph Vebret, cette série de « causeries littéraires » avec Emile Brami, Bruno de Cessole, Philippe Sollers, notamment, est également à recommander pour ses apports contrastés, avec une préface significativement « gênée » de l’académicien Jean-Marie Rouart. Editions Picollec, 2011, 205p.

 Céline même pas mort ! Comédien, réalisateur et metteur en scène, Christophe Malavoy est aussi un célinien féru, comme le prouve ce dialogue imaginaire en forme de plaidoyer. À voir de plus près... Balland, 2011, 308p.


Céline's band. Un jeune loulou de 17 ans, en 1981, trois mois avant son bac, se fait virer de son lycée et quitte ses vieux pour gagner Paris où, par son parrain, il découvre la bande montmartroise de Céline. Marcel Aymé, Gen Paul et compagnie. Il en résulte un récit très bien documenté et très vivant, dont l'un des thèmes est la relation particulière, et nullement peinarde, de Marcel Aymé et de Ferdine. Très allant et très savoureux, sans trop donner dans le mimétisme. Alexis Salatko est non seulement célinien mais romancier et ça ne gâte rien ! Laffont, 2011, 201p. 

 

(À compléter...)

Walser ou la danse d'un style

 

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Dans son approche du grand écrivain, Peter Utz prouve que celui-ci vivait avec son temps plus qu'on ne l'a cru... 

Une légende non dénuée de charme fait apparaître Robert Walser en marginal romantique errant sur les routes comme un poète «bon à rien» (un poète peut-il être autre chose pour les gens sérieux?) et composant, dans sa mansarde solitaire, une oeuvre célébrée pour son originalité mais en somme coupée du monde. Le fait que Walser ait passé le dernier quart de son existence en institution psychiatrique (d'abord à la Waldau, où séjourna le non moins fameux Wölfli, puis à Herisau), et qu'il ait alors cessé toute activité littéraire, accentue le type «suicidé de la société» de cette figure hors norme des lettres germaniques contemporaines, l'appariant à un Hölderlin ou à un Artaud.

Or il suffit de lire les Promenades avec Robert Walser de Carl Seelig, qui se balada avec l'écrivain durant sa période asilaire, et prit soin de consigner ses propos, pour constater la parfaite lucidité de l'interné volontaire et la pertinence de ses jugements dans les domaines les plus variés, de la politique à l'histoire ou de la littérature aux choses de la vie.

Dans la même optique, mais brassant beaucoup plus large, de l'intérieur de l'oeuvre étudiée au fil de sa progression, et même de l'intérieur de la langue faut-il préciser, mise en constant rapport avec les discours de l'époque, un essai critique magistral, signé Peter Utz, vient de paraître en français, qui jette une lumière toute nouvelle sur l'ensemble de l'oeuvre. A l'image simpliste de l'«ahuri sublime» se substitue ici celle d'un écrivain dont le style unique (et tôt reconnu pour tel par les plus grands) représentait bien plus qu'une manière: une attitude et une démarche opposées à la cal- cification du discours et donc de la pensée, un effort constant d'échapper à la pesanteur des idéologies mortifères par un élan et un mouvement sans cesse rebondissant que Peter Utz compare à ceux de la danse. Or cette analogie ne relève pas de la jolie trouvaille critique: elle s'inscrit dans une thématique littéraire fondatrice au début du siècle, quand la danse (voyez Mallarmé ou Valéry) cristallisait l'idée de la forme pure qui a fasciné toutes les avant-gardes.

medium_Walser.4.jpgRobert Walser avant-gardiste? Pas du tout au sens d'un chef d'école ou d'un concepteur de manifestes. Et pourtant, qui aura mieux que lui subverti tous les clichés et nettoyé, à sa façon, la langue en la «travaillant» au creux de ses arcanes auriculaires - Peter Utz dégageant mieux que personne son talent d'«écouteur» du bruit du temps.

Le lecteur francophone ne peut certes encore, à l'heure qu'il est, évaluer la richesse du matériau verbal transmuté par Robert Walser dans la constellation de ses «feuilletons» journalistiques, dont une partie seulement est traduite. Or c'est le mérite de Peter Utz de nous révéler cette partie immergée de l'iceberg walsérien, à quoi s'agrègent aussi les microgrammes, et surtout de mettre en évidence, dans la continuité mimétique (et souvent parodique) d'un «style-du-temps-présent» revendiqué par l'écrivain, certains motifs traités à la fois par les écrivains de son époque et par Walser.

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Ainsi du thème de Cendrillon, «dramolet» considéré par le coéditeur de la revue Die Insel où il parut comme «de loin ce que nous avons publié de plus important», et traité par Walser d'une manière si originale par rapport à ses pairs. Ainsi de sa façon de traiter et de «retourner» le «caractère nerveux de l'époque», qui l'impliquait lui-même dans son hérédité. Ainsi de son rapport avec les thèmes, à haute connotation idéologique, de la célébration des Alpes ou du concept de fin du monde. Ainsi de ses relations avec Nietzsche et Kleist, dans un jeu significatif de réserve et d'adhésion. Ainsi enfin, dans le genre particulier de la chronique journalistique, de sa manière d'habiter ce «rez-de-chaussée» comme personne...

Ce qu'il y a de plus étonnant dans la grande traversée de Peter Utz, outre la somme de connaissances et de références dont il nous enrichit, c'est que le critique y danse positivement avec le poète, non pas en lui imposant son rythme et ses figures, comme tant de commentateurs académiques, mais en écoutant la musique de l'écrivain à sa source vive. Il en résulte une relecture sans parasite, en ce sens que ce qu'il y a d'apparemment primesautier chez Walser ne s'en trouve pas défraîchi. Quant à la part à la fois plus consciente et plus profonde, plus ouverte et plus libératrice de cette oeuvre, elle apparaît comme un apport critique réellement créateur, qui donne au livre sa propre beauté.

Peter Utz, Robert Walser, Danser dans les marges. Traduit de l'allemand par Colette Kowalski. Editions Zoé, 565 pp.

 

10.01.2012

Voyage au bout de Céline

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Le Dictionnaire Céline de Philippe Alméras 

Une contorsion a longtemps prévalu dans l'approche et la lecture de Céline, consistant à reconnaître le génie de l'auteur du Voyage au bout de la nuit, qui rata de peu le Goncourt en 1938, et le savoureux chroniqueur d'une enfance de Mort à crédit, pour mieux rejeter le pamphlétaire de Bagatelles pour un massacre, appelant à la haine raciale et à la liquidation des juifs en train de se concrétiser en Allemagne nazie. Cette position dualiste se compliqua nettement à l'égard des livres parus après la guerre, où la malédiction frappant l'ex-collabo revenu de sa fuite et de sa captivité au Danemark, n'empêcha pas l'écrivain de composer des ouvrages aussi importants sinon plus que le Voyage, chroniques d'une déglingue apocalyptique et chefsd'œuvre de prose tels D'un château l'autre, Nord, Féerie pour une autre fois ou Guignol's band.

Alors même que l'écrivain, rescapé d'une exécution probable (un Brasillach n'y coupa pas, qui fut moins violent que lui et bien plus digne humainement parlant), s' ingéniait à réécrire son histoire avec autant de mauvaise foi que de rouerie inventive, les céliniens en nombre croissant se voyaient soupçonnés d'antisémitisme larvé s' ils ne se dédouanaient pas en invoquant le « délire » ou la « folie » de l'intempestif, comme s'y employait sa veuve Lucette Almanzor, accréditant elle-même la thèse de la folie de son cher Louis et bloquant la réédition des pamphlets.

Or, au fil des années, la publication de divers documents plus ou moins révélateurs ou accablants auront contribué à dévoiler le personnage dans sa complexité tordue, dont la créativité est inséparable de la paranoïa, la verve souvent nourrie par l'abjection, la lucidité aiguisée par une angoisse pascalienne ou une plus triviale trouille de couard. Oui, ce merveilleux orfèvre de la langue était à la fois un sale type, un ingrat mordant la main qui le nourrissait, un rapiat obsédé par son or, un délateur et un faux jeton en amitié, notamment. On peut certes, alors, choisir de ne pas le lire en se fondant sur ces jugements moraux, mais le lisant il faut tout lire de lui, n'était-ce que pour saisir d'où il vient et où il va.

C'est du moins le parti de Philippe Alméras qui, travaillant sur Céline depuis quarante ans, comme un Henri Godard (responsable de l'édition en Pléiade) estime que Céline et son œuvre sont indivisibles et doivent être pris pour tels sans souci constant de les excuser ou de s' excuser d'y prendre de l'intérêt. Loin de s' en laisser conter par Céline, Alméras, auteur de la seule biographie de Céline non autorisée (Céline entre haines et passion, Laffont 1994) est d'autant plus crédible qu' il récuse autant la fascination mimétique des uns (très fréquente avec cet auteur, comme avec un Thomas Bernhard) que l'inquisition réductrice des autres.

Le bon usage de ce Dictionnaire Céline, précisons-le d'emblée, suppose une certaine connaissance préalable de l'œuvre et du parcours de l'écrivain, auxquels chaque article se rattache comme la digression d'un immense roman fourmillant de personnages historiques ou imaginés par l'écrivain.

A la lettre A, par exemple, sont traités notamment Abetz (célèbre ambassadeur allemand
à Paris chargé des relations avec les écrivains), Afrique (le périple de 1916 qui le dégoûte du vin et l'accroche à l'écriture), A l'agité du bocal (son règlement de comptes légendaire avec Sartre), Allemagne (« pays maudit funeste »… en 1948), Amour (« c'est l'infini à la portée des caniches », Animaux (qu' il aura préféré à la plupart des humains), Arletty (sa chère amie), Arrestation (un récit héroïque mais démenti par Alméras), Audiard (qui rêvait d'adapter le Voyage avec Belmondo en Bardamu), Avocats (« rigolos au salon, sinistres à l'aube, inutiles à
l'audience »), etc.
Ainsi se déploie une sorte de tapisserie-palimpseste aux multiples fils et ramifications, relevant à la fois de la chronique individuelle et du tableau d'époque.

Au fil d'un prodigieux travail de recoupement, assorti de commentaires toujours vivants, souvent piquants, combinant témoignages et compilations, extraits de lettres ou coupures de presse, éléments de reportages ou extraits d'études, citations innombrables donnant au livre sa palpitation, Philippe Alméras nous propose à la fois une cartographie de l'univers célinien et un jeu de piste sur les traces du Dr Destouches (dont toutes les adresses sont répertoriées !), une analyse éclatée de l'œuvre, un « Who's who » de l'Occupation et de l'E puration, un portrait en mouvement de l'homme en prise avec son époque et ses semblables. Y voisinent en outre un aperçu passionnant de l'accueil critique réservé à un auteur jouant toujours les victimes et dénigrant tout autre que lui ou presque, une exploration du laboratoire de l'écrivain au travail, un aperçu du méli-mélo de ses jugements balancés à tout-va et de ses positions plus ancrées de Celte, d'hygiéniste, de païen conchiant la décadence, de prophète vitupérant la religion, de dynamiteur du langage obsédé par la palpite du verbe réduit à sa seule musique: « Vous me prenez pour une femme ? avec des opinions ? Je n'ai pas d'opinions. L'eau n'a pas d'opinions »…

Philippe Alméras. Dictionnaire Céline. Plon, 879 pp.


Abécédaire célinien

CITATIONS Extraits de textes et de lettres grappillés par Philippe Alméras.

AU-DELÀ « Je ne voudrais pas te désobliger mais je t' avoue ne point donner de pensées aux problèmes d'au-delà. L'humanité que j'ai soufferte et que je souffre me dégoûte trop, je l'ai trop en haine pour lui désirer autre chose que des asticots et éternellement. » (Au Dr Camus, 7 juin 1948)

ARYEN « Quel est l'animal, je vous demande, de nos jours, plus sot ? plus épais qu'un Aryen ?»

CHINOIS « Quand les Chinois vont venir, ils vont être bien étonnés de voir ces êtres partout à la fois en meme temps, à l'hôpital, au bordel, sur les Alpes, au fond de la mer et sur les nuages. » (A Roger Nimier)

ÉCRIRE « Je trouve d'abord la posture grotesque — ce type accroupi comme un chiot. Quelle stupidité ! Ignoble. Je ne m'en excepte pas. Loin de se presser le ciboulot, d'en faire sortir ses « chères pensées »! Quelle vanité !»

JUIFS « Les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés, qui doivent disparaître. »
(L'Ecole des cadavres)

MEIN KAMPF« Aucune gêne à vous avouer que je n'ai jamais lu Mein Kampf ! Tout ce que pensent ou racontent ou écrivent les Allemands m'assomme. » (A Milton Hindus, en 1947) Mais Philippe Alméras précise: « S'agissant de celui qui avait tenté d'établir le Reich millénaire et avec lequel il avait tant de points communs et quelques convictions, Céline a parcouru toute la gamme des positions possibles. Il est passé de la révérence au suprême mépris. »

RACE « La race, ce que t' appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français. » (Voyage au bout de la nuit)

RAMUZ « Que lira-t-on en l'an 2000 ? Plus guère que Barbusse, Paul Morand, Ramuz et moi-même il me semble. » (Lettre au Magot solitaire, 1949)

SEXE « L'intromission d'un bout de barbaque dans un pertuis de barbaque, j'ai jamais vu là que du grotesque — et cette gymnastique d'amour, cette minuscule épilepsie. Quels flaflas !» (A Albert Paraz, 1951)

VIEILLIR « Il faut vieillir tôt ou mourir jeune. »

09.01.2012

Céline au pied de la lettre

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Comment un grand écrivain s’enferre dans le délire raciste. Ses lettres en disent plus long, qui nourrissent également le nouveau Céline d'Henri Godard, traversée de la vie et de l'oeuvre aussi généreuse que lucide.


En mars 1942, Louis-Ferdinand Céline écrivait une longue lettre d’un antisémitisme forcené au leader fasciste français Jacques Doriot, alors engagé sur le front de l’Est dans la LVF (Légion des volontaires français), sous l'uniforme allemand. Déplorant la division des racistes et des antisémites en France, Céline enrageait : « Si nous étions solidaires, l’antisémitisme déferlerait tout seul à travers la France. On n’en parlerait même plus. Tout se passerait instinctivement dans le calme. Le Juif se trouverait évincé, éliminé, un beau matin, naturellement, comme un caca. »
Quinze ans plus tard, au micro du journaliste suisse Louis-Albert Zbinden, le même Céline justifie ses positions en invoquant son pacifisme foncier, seule raison selon lui qui lui fit s’en prendre à « une certaine secte », les Juifs français étant supposés les fauteurs de guerre principaux. Et de se poser en victime de « la plus grande chasse à courre de l’Histoire », dont il n’a échappé que par miracle. Et d’affirmer, après la vérité faite sur l’extermination des Juifs d’Europe, qu’il ne « regrette rien » et ne retire aucun de ses mots. À défaut de citer Bagatelles pour un massacre, le plus fameux de ses pamphlets, paru en 1937, cette lettre à Doriot, ex-moscoutaire du PCF passé à l’hitlérisme, donne déjà,cependant, un bel aperçu de la dérive assassine du grand auteur de Voyage au bout de la nuit, guère perceptible avant les années 33-35 :

«D’où détiennent-ils, ces fameux Juifs, tout leur pouvoir exorbitant ? Leur emprise totale ? Leur tyrannie indiscutée ? De quelque merveilleuse magie ?… de prodigieuse intelligence ? d’effarant bouleversant génie ? »
« Que non, vous le savez bien ! Rien de plus balourd que le Juif, plus emprunté, gaffeur, plus sot, myope, chassieux, panard, imbécile à tous les arts, tous les degrés, tous les états, s’il n’est soutenu par sa clique, choyé, camouflé, conforté, à chaque seconde de sa vie ! Plus disgracieux, cafouilleux, rustre, risible, chaplinien, seul en piste ! Cela crève les yeux ! Oui mais voilà ! et c’est le hic ! Le Juif n’est jamais seul en piste ! Un Juif, c’est toute la juiverie. Un Juif seul n’existe pas. Un termite : toute la termitière. Une punaise, toute la maison ! »
C’est ici le pire Céline, mais il faut se le rappeler. Son éditeur dans La Pléiade, Henri Godard, n’est pas de ceux qui concluent au seul délire d’époque et qui prônent l’ « oubli » des pamphlets à ce titre. Dans un recueil d’essais récents, George Steiner se demande une fois de plus comment un écrivain aussi extraordinaire a pu, « en même temps », défendre l’idéologie génocidaire, comme s’y est employé Lucien Rebatet dans Les Décombres (paru en 1942 et déclaré « livre de l’année »…) alors qu’il signera plus tard Les Deux Etendards, roman des plus remarquables et pur de tout fascisme ? Or, comment en juger sans avoir les pièces en mains ?
En préface, Henri Godard souligne ainsi l’intérêt de cette nouvelle somme épistolaire qui nous permet, dans le flux de la chronologie, de suivre l’évolution de Louis Destouches à tous égards et, pour la seule « question juive », de voir comment ses échecs personnels (le flop cuisant de Mort à crédit, notamment) et les péripéties politiques (l’arrivée de Blum au pouvoir) cristallisent ses préjugés raciaux et portent son écriture à une violence inouïe, d’autant plus meurtrière qu’elle devient plus « célinienne » en crescendo…
Cet affreux Céline, génial novateur de la langue française du XXe siècle, et non moins maudit pour ses pamphlets antisémites, estimait (non sans raison il faut le reconnaître) que le roman contemporain se réduisait à la « lettre à la petite cousine ». Or, se doutait-il que ses lettres, à lui, constitueraient le plus échevelé des « romans » ? Peut-être pas, mais ce n’est même pas sûr, tant il a mis de soin crescendo à ciseler cet ébouriffant ensemble épistolaire qui vit et vibre à l’unisson de sa « palpite » de grand musicien de la langue, en phase aussi avec le bruit du siècle.
Pas tout de suite évidemment, et c’est la première surprise du recueil. Le tout jeune Céline, écrivant à ses parents de ses séjours scolaires en Allemagne ou en Angleterre, est un sage garçon sans rien du héros déluré de Mort à crédit. Le cuirassier Destouches, engagé à dix-huit ans et gravement blessé au front, n’a rien encore du fameux Bardamu de Voyage au bout de la nuit, même si sa gouaille pointe dans ce mot que le blessé écrit à ses parents en novembre 1914 : « De temps à autre un râle de douleur nous rappelle que depuis 4 mois on ne chante plus à l’Opéra »... Et le visionnaire halluciné à venir de décrire « un corps de 5000 nains de l’Himalaya spécialement réservés aux attaques de nuit et qui ne combattent qu’au couteau ». À noter dans la foulée que, pour cette période, les lettres qu’il reçoit sont aussi révélatrices que les siennes dans la mise en place du tableau.
Dans ses lettres d’Afrique, ensuite, puis au fil de ses pérégrinations en Amérique, ses débuts dans la médecine et dans le roman, vers 1930 (« j’ai en moi 1000 pages de cauchemars de réserve »), le futur Céline va se mettre à écrire ses lettres comme les variations d’un roman à multiples personnages, dont chacun aura droit à un ton particulier : toujours respectueux avec les siens, tendrement protecteur ou plus salace avec les femmes, méfiant puis intraitable avec les éditeurs, respectueux avec les auteurs qu’il estime (Lucien Daudet ou Roger Nimier en tête) reconnaissant pour ses critiques de bonne foi, drôle avec ses amis (Albert Paraz,Gen Paul, Le Vigan), acerbe avec les intellectuels, déchaîné avec ceux qui attaqueront Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre. Ainsi du communiste Paul Nizan : « Lui le plus décourageant insipide limaçon » et « l’échappé de bidets des Loges ».
Céline antisémite ? Plus encore : nourrissant un ressentiment qui le fait tôt s’affirmer anarchiste ennemi de l’homme. Après le Voyage, Mort à crédit creusera plus profond dans ce terreau nihiliste. Or Elie Faure (et d’autres du même gabarit) aura beau célébrer ce « magnifique bouquin » en déplorant juste « un peu trop de caca », Céline enragera de n'être pas entendu alors qu'il a sorti ses tripes. Blessé dans son orgueil après le triomphe du Voyage, l’hygiéniste de profession commence alors à distinguer deux races : la saine et la malsaine. L’une est la France française, l’autre la France juive. Bagatelles pour un massacre et L’Ecole des cadavres seront retirés de la vente. Mais cet opprobre décuplera la véhémence de l’épistolier sous l’Occupation. Ensuite, le « roman » de son exil forcé au Danemark n’en sera pas moins impressionnant, voire parfois poignant...
Reste que Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, médecin et auteur reconnu d’un des chefs-d’œuvre du XXe siècle, Voyage au bout de la nuit, et bien plus encore en fin de parcours, fut définitivement, pour le meilleur et le pire, le chroniqueur inégalé d’un désastre apocalyptique. À l’envers de la tapisserie dantesque de son œuvre, ses lettres font apparaître l’homme, et l’écrivain, dans ses contrastes exacerbés, où ses ombres sont mieux dégagées d’un long équivoque.


Louis-Ferdinand Céline. Lettres (1907-1961). Editions établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis. Préface d’Henri Godard. Bibliothèque de La Pléiade. Editions Gallimard, 2034p.

Henri Godard. Céline.Gallimard, 2011.

08.01.2012

Dindo ou l'insoumission

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Avoir ce soir à 23h45,: Genet à Chatila, sur TSR 2.Dindo10.jpgDindo7.gif

Richard Dindo, considéré comme le plus grand documentariste du cinéma suisse, n’a pas encore droit à la reconnaissance qu’il mérite. Obstiné et malcommode, il travaille à son œuvre en suivant son goût plus que l’attente du public ou du milieu. Naguère en phase avec le cinéma soixante-huitard, il fut classé contestataire avec L’Exécution du traître à la patrie Ernst S. réalisé d’après un reportage du journaliste gauchiste Niklaus Meienberg, et aujourd’hui encore ce sont ses films « engagés » sur Che Guevara, les combattants suisses dans la Guerre d’Espagne ou les étudiants massacrés au Mexique qui font référence. Ce qu’il récuse : « En fait, ce n’est pas tant Ernst S., cet imbécile, qui m’intéressait, mais sa famille. Et tous mes films débordent la sphère politique. Cela étant, je suis un rebelle de 68 et le resterai toujours. Max Frisch a été mon père de substitution, la Cinémathèque de Paris fut mon école et  je dois mon premier choc de cinéphile à Godard, mais les femmes comptent pour l’essentiel dans mon éducation et dans mon histoire personnelle».

Celle-ci remplit les plus de 9000 pages de son journal, qu’il appelle Le Livre des coïncidences, entièrement rédigé en français. C’est là qu’il se raconte tous les jours. Sa franchise absolue, notamment en matière de vie érotique, lui valut un divorce après que sa deuxième femme se fut indiscrètement risquée à sa lecture. « J’écris mon journal pour que le temps puisse continuer à couler », conclut le redoutable diariste…

Au demeurant, ce regard sur lui-même n’a rien de sentimental ni de romantique. Sa première expérience du monde et des relations humaines, peu marquée par les effusions, l’a blindé et fortifié en matière de liberté. «Dès mon adolescence, j’ai fait ce que j’ai voulu. Ouvrier dans la construction, mon père était le plus souvent absent de la maison. Au total, je ne dois pas avoir échangé plus de trente réparties avec lui. Jamais il ne m’a dit ce que je devais faire. Jamais je n’ai eu le sentiment d’aucun respect entre mes parents et envers  nous autres, leurs cinq enfants.  Ensuite, quand j’ai eu douze ans, c’est ma mère qui s’en est allée. Mais je ne m’en plains pas : cela m’a forcé à me débrouiller. En fait, je n’ai pas vraiment été éduqué à ce moment-là: je suis resté une espèce de sauvage».

Le sauvage en question n’aime pas la vie de groupe. Si la vie de famille lui a paru supportable entre six et douze ans, les réunions de plus de deux ou trois personnes lui sont toujours pénibles, alors qu’il ne s’ennuie jamais quand il est seul. À l’école, en outre, il s’est toujours senti l’étranger du groupe. Originaire de Vérone par son père, qui refusait cependant de parler italien en famille, il n’en avait pas moins un passeport italien et certain problème d’identité. Pas un hasard si ses premiers amis, et sa première amoureuse, étaient des juifs. Pas un hasard non plus si les destinées qui l’attirent sont souvent marquées par une blessure surmontée par la révolte ou la création artistique. C’est ce qui l’a attiré vers Paul Grüninger, le fameux sauveteur de Juifs, ou vers Charlotte, qui a documenté l’Occupation dan une saisissante « chronique » à l’aquarelle avant d’être déportée par les nazis. Pas un hasard, chez ce lecteur très impliqué dans le langage des autres, qu’il  dégage Rimbaud de sa légende enjolivée, et Kafka de la sienne, pour aller vers  le vrai. Pas un hasard enfin si dans ses deux derniers films, Marsdreamers et Gauguin, Dindo l’utopiste nous ramène, sous la lumière froide et lointaine de la planète rouge, à la beauté menacée de la Terre ou à celle que  Gauguin cherchait en transfigurant les paysages et les visages de Tahiti et des îles Marquises.

La beauté, Richard Dindo l’a découverte au musée national de Bagdad, à vingt ans. « Là j’ai compris ce qu’était la culture en regardant les magnifique figurines d’albâtre de l’époque sumérienne. J’ai compris que la culture consiste à fabriquer de beaux objets qui sont en même temps objets de mémoire. C’est ça pour moi la culture : la beauté et la mémoire.

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Richard Dindo en dates

1944 Naissance à Zurich. Origine italienne. 1964 Débarque à Paris. « Etudie » le cinéma à la Cinémathèque.1970 Premier film : La répétition.1977 L’exécution du traître à la patrie Ernst S, avec Niklaus Meienberg. 1981 Max Frisch Journal (I-III), avec l’écrivain.1986 El Suizo, un Suisse en Espagne. Seule fiction, « ratée » selon Dindo…1991 Arthur Rimbaud, une biographie. Film « maudit » en France.1997 L’Affaire Grüninger. Portrait d’un résistant.1999 Genet à Chatila.2003 Ni olvido ni perdo. Dernier film « politique ». 2005 Kafka. 2009.  MarsDreamers ; 2010. Gauguin.

 

07.01.2012

Ceux qui n'en reviennent pas

Panopticon7654.jpgCelui qui murmure « de Dieu de Dieu » en relisant ce qu’il écrivait il y a quelques  années / Celle qui s’étonne de s’étonner encore mais ça ne t’étonne pas toi qui t’étonnes de rien / Ceux qui sont revenus mais sont repartis aussitôt en pensant que jamais ils ne reviendraient alors qu’on sait qu’à tout coup le pommier revient à ses pommes ainsi que le dit la sentence bernoise / Celui qui avait un goût de Gitanes sans filtres dans la bouche qui parfumaient ses baisers hélas plus fades aujourd’hui à en croire ses amies restées au cigare / Celle qui a pas mal péché dans sa vie mais c’était assez super tout ça / Ceux qui ne regrettent pas les orgies de leur jeunesse vu qu’ils n’en ont jamais été / Celui qui est trop intelligent pour être romancier / Celle qui est trop romancière pour être dupe / Ceux qui ne seraient pas romanciers si leurs admirables compagnes se contentaient de tricoter ou de jouer au bowling du quartier / Celui qui dans les scènes de ménage a toujours tenu pour la vaisselle / Celle qui n’avale pas par principe marxiste / Ceux qui ne se gênent pas d’être « fit » en parlant de Notre Seigneur comme s’ils venaient de faire un parcours santé avec Lui – avec une majuscule ce Lui comme s’il portait des NIKE à semelles triples / Celui qui justifie sa paresse physique en se réclamant d’Oskar Wild l’auteur fameux de Pour vivre heureux vivons couchés / Celle qui se demande toujours qui « fait la femme » dans les couples de garçons et jamais qui « fait l’homme » dans les paires de gifles / Ceux qui ont constaté sur le terrain que le partenaires Top et les Bottom ne sont pas toujours ceux qu’on croit surtout dans les entreprises modernes où la lecture consensuelle va de pair avec le stretching / Celui qui a donné pour les sinistrés d’Agadir mais entretemps tout a été reconstruit / Celle qui trouve du bon sens au candidat républicain catholique qui affirme que les homosexuels seront traités par son gouvernement comme des animaux de compagnie donc en pleine considération de leur dignité s’ils croient en Dieu / Celui qui estime que des cours d’orientation sexuelle avec boussole doivent être donnés aux classes défavorisées où l’on est vite tenté de dévier à cause du manque de repères / Celle qui a perdu ses repères quand ses bas ont filé / Ceux qui affirment que trop de liberté nuit et par exemple en Afrique où les gens se déshabillent si facilement / Celui qui n’a lu ni Sartre ni Camus en v.o. mais cite volontiers l’étranger qu’a la nausée et tout ça /  Celle qui prétend que Camus (Albert) aurait voté Hollande et sûrement pas DSK son rival dans les boîtes échangistes / Celui qui échangerait beau-père acariâtre contre tracteur à réviser / Celle qui prétend à haute voix que son neveu Paul actuellement actuaire chez Nestlé aurait subi des attouchements en 1963 de la part du séminariste Lupin devenu le prêtre ouvrier ultragauche que vous savez / Ceux qui auraient inventé le cinéma belge rien que pour voir Les convoyeurs attendent ou pour revoir C’est arrivé près de chez vous, etc.

Image : Philip Seelen

06.01.2012

En lettres bleues et or (3)

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De JLK à Daniel Vuataz, dit le Kid 

À La Désirade, ce  18 décembre 2011.

Cher toi,

La neige fait entre nous, ce matin, une page blanche immaculée sur laquelle ne se marquent jusque-là que des pattes d’oiseaux et les traces du chat haret que nous engraissons depuis quelques mois et qui a par conséquent doublé de volume, fourré désormais de duvet comme un esquimau et pourtant resté farouche, ingrat,  se glissant parfois dans la Datcha pour y siéger un moment sur le divan, mais jamais longtemps, fouinant dès que nous avons le dos tourné, grimpant sur les corbeilles et les poubelles  en quête de rogatons et laissant derrière lui des reliefs épars, jamais content en somme, un vrai mendiant gitan et c’est pourquoi nous l’aimons quand même.  

Budapest1.jpgLe seul nom de Budapest, à la fin de ta dernière lettre, a fait remonter de ma mémoire des images en nombre, toutes en noir et blanc curieusement, sur fond de neige aussi et de glacials hivers. Le plus froid de cette décennie que l’hiver 1956, du peu que je m’en souvienne par ce qu’on m’en a dit et par nos petits matins frileux à descendre à travers nuit sur la route verglacée jusqu’à l’école où nous vîmes arriver nos premiers réfugiés.

Budapest3.jpgBudapest avant cela, à la radio familiale et dans quelques journaux illustrés, Budapest était entré dans nos vies par « des nouvelles alarmantes », les mines préoccupées de nos parents, des bribes de commentaires échangés par nos instituteurs de l’école primaire, et des bruits de tanks et de tirs dans les rues de là-bas, le reporter Jean-Pierre Goretta qui racontait le soir les derniers événements, et des mots nouveaux pour nous, le mot Insurrection, le mot Répression – et ce drame aussi qu’avait été la mort en rue d’un autre reporter du nom de Pedrazzini, enfin l’annonce d’un afflux massif de réfugiés dans notre pays  et les appels à la solidarité réitérés aux autorités et aux familles.

Je me demande ce que tu vas trouver à Budapest. Je me réjouis de te lire à ce propos. Tu me raconteras le Monténégro et la Hongrie comme je t’ai raconté la Pologne de 1966, le socialisme au miroir du réel un jour après notre découverte hébétée de l’usine à tuer d’Auschwitz – de quoi faire réviser sa copie au bachelier de 19 ans tout couturé de beaux idéaux progressistes et n’ayant en somme rien vu, jusque-là, de la réelle réalité.

Le paysage à la fenêtre de la Datcha, ce matin, est lui aussi comme stylisé à l’aquarelle chinoise, du même noir et blanc grisé de mes souvenirs  des années 50, disons entre la mort de Staline et l’arrivée  des réfugiés hongrois. Mais comment notre mémoire a-t-elle été colorisée ensuite ? Par le Technicolor ? À l’arrivée de la télé ? Ce qui est sûr, je crois, c’est que le mitan des années soixante nous a fait changer de monde et l’a saturé  de couleurs jusqu’à nous en faire perdre le goût, et ce n’est pas ta pratique de l’argentique, tes noirs profonds et tes blancs crayeux, qui va modifier la nouvelle donne  même si ton choix me réjouit. La mémoire, notre mémoire vous revient aussi, aux gens de ton âge, et c’est important, je crois, que nous puissions partager cela. Très important, plus que jamais, que vous puissiez prendre le relais.

Cingria77.jpgÀ cet égard, le formidable numéro spécial du  Persil consacré à Charles-Albert Cingria, tout entier manigancé par toi, est la meilleure réponse qui puisse se faire à ceux-là qui retirent l’échelle derrière eux en prétendant que plus rien ne se fait. Tu sais, je te l’ai dit et répété, combien je dégueule cette vision des choses. Même s’il y a du vrai. Même s’il y a de quoi s’inquiéter. Même si le nivellement gagne. Même si nous sommes tous un peu largués. Et après ? Ont-ils seulement regardé ce qui vient, ces bonnets de nuit ?Godard se lamente : plus de cinéma nulle part. Millet se désole : plus de romans à l’horizon français que les siens. Et voilà Nabe qui tire une fois de plus la chasse en se la jouant Céline en mal d'opprobre - quelle misère...

Moi je me rappelle ce titre : Je ne joue plus. De Miroslav Karleja. L’un de mes livres-fétiches après Zorba, Moravagine et quelques autres. Je ne joue plus. L’histoire d’un type qui dit non. Plus tard Dimitri me dira pis que pendre des Croates qui vont faire les beaux manteaux à Vienne, mais à l’époque, j’avais vingt ans et de poussières, il s’étonna de mon choix et m’encouragea. Après quoi j’aurai lu, du même foutu Croate,  Le retour de Philippe Latinovicz et Banquet en Blithuanie, autres merveilles. En ces années-là Dimitri ne trouvait rien à redire à l’appellation serbe-croate. Juste pour dire…

Mais le sûr c’est ça : avant Roberto Bolano, avant Antonio Lobo Antunes, avant Thomas Bernhard, avant Robert Walser, juste après Cingria j’ai trouvé que Karleja sentait bon la littérature. Et c’est cela que je retrouve avec toi. Dans tes proses. Dans tes façons aussi. Comme je les sens revenir par quelques-uns d’entre vous, dont Quentin Mouron  qui vient de débarquer et qui a de grandes ressources je crois.

Au Barbare c’était pareil. Au Bout du monde aujourd’hui c’est pareil. Avec tes potes jeunes écrivains je le ressens aussi. En lisant L’Embrasure de Douna loup itou. Quelque chose de plus intime et de plus léger. Quelque chose d’astringent et de tendre. Quartier latin de Léo Ferré. La Black and Tan fantasy d’Earl Hines. Et ta façon de concevoir, de distribuer et d’illustrer ce numéro à la seule gloire de Charles-Albert dont le seul nom fait pétiller ton regard. Cinquante pages d’émerveillement partagé sur papier de pelures roumaines et avec le plus grand soin !

C’est cela qu’il nous faut, le Kid : ce pétillement. Tes proses lausannoises en sont vivifiées. Je t’ai dit ce que je sentais chez toi la palpite. Il n’y a pas que ça mais ça compte. Elle peut vibrer de diverses façons. La façon Bruno, la façon Mathieu, la façon Vincent, la façon Douna et je t’ai dit de lire Tonio, et tu liras Quentin qui la vit à fleur de couteau et m’enchante par sa façon de relancer à sa façon de chroniqueur épique cette devise de ma jeune peau : Je ne joue plus

Ne plus jouer ne va pas signifier qu’on ne jouera plus : c’est le contraire: ne plus jouer au sens de feindre, de se la jouer - ne viser qu’à jouer vraiment, gratuitement, pour rien, pour tout…

 

De Daniel Vuataz, dit Le Kid, à JLK.

 

Lausanne3.jpgLe Calvaire, jeudi 5 janvier 2012

Dear old you,

 Depuis mon balcon de ciment, la vue sur la ville noire est imprenable. Saint François est un greffon de bronze sur la silhouette indigo de la cathédrale. Il fait nuit depuis belle lurette et je me paie le luxe de t’écrire au grand air. La Place du Nord, trois cents mètres en piqué, a retrouvé son calme après une chasse au chat organisée par deux ou trois gamins gueulards. La file de blacks et de barbus devant la Marmotte n’existe plus, le Zurich blanc de la Tour Ramuz côtoie la croix de néon de Sainte Sophie – je pense à Kennedy Toole –, le gymnase de la Cité a quelques lumières mortes et le Château est un trou. Le lac est un autre trou. J’ai sur le dos le manteau que Camille m’a offert pour Noël, fourrure de chien-loup synthétique et capuchon de mouton, et le thé noir qui fume à côté de l’ordinateur vient de me brûler la langue. Pour peu – disons, de la Vodka, et quelques Russes fêlés en contrebas –, je me croirais au Baïkal avec Sylvain Tesson. L’air craque dans les poumons, et je relis ta dernière lettre.

 Désirade9.jpgJe repense au soir de la Veille de Noël, chez toi, dehors, devant la Désirade, à regarder ce même panorama depuis un autre angle, dans une autre mesure. Ce lac est un grand trait d’union. Goguenard tu m’accueillais à grands coups de remontrances, me faisais mirer ton vieux bonhomme de neige et m’offrais un cigarillo dans la blancheur abondante du crépuscule, alors que je tentais de retrouver mon souffle. J’avais pensé en montant au pasteur de Monnier, à la clarté de nos nuits dans le vallon serré et aux loupiotes françaises que tu aimes à considérer comme autant de blogueurs potentiels de ton réseau Multimonde. Shadows… aureola and mist… light falling on roofs and gables of white or brown, three miles off. Walt Whitman a écrit cela à des milliers de kilomètres de nos pentes à congères ; et pourtant il nous rejoint d’un trait, d’un seul vers fulgurant, et à ce moment-là, devant ta cabane, la brume et les auréoles des toits illuminant la neige parlaient  d’éternité à nos oreilles ouvertes.

 Lucy79jpg.jpgA l’étage il y avait Philip et ton ange gardienne, et j’ai encore aux narines l’odeur des toasts au saumon gélifiés et celle du DVD qui s’est mis à brûler et fondre sans crier gare – combustion spontanée du Christ en croix, puisqu’il s’agissait d’un film plutôt ancien sur la vie de l’Hebreu que vous vous apprêtiez à regarder ensemble. Vincent et moi avions une prof de philo, au gymnase, qui aimait répéter que Jésus était mort au même âge que Nietzsche. Ou plutôt l’inverse : « Nietzsche est mort à l’âge du Christ », radotait-elle avant de nous parler de la mère piétiste de Kant. Trente-trois ans… Dans le rock, tu le sais comme moi, il faut six ans de moins pour devenir une légende. Ou alors, on meurt assassiné, comme sur le Golgotha.

 Panopticon654.jpgCe soir-là je t’ai quitté heureux. Il n’était que six heures mais ç’aurait pu être le milieu de l’univers. J’ai mis plus d’une heure à parcourir en scooter les trois kilomètres verglacés qui séparent nos paliers. C’était une nuit splendide. Le ciel était complètement nu et les étoiles proches, ferrées, et je prenais mon temps. Les pieds à terre sur la vitre de la route, dans les dénivelés de la forêt, entre les pâturages congelés, j’étais seul au monde. Au détour des Bains de l’Alliaz j’ai levé un blaireau, gras et lourd pour l’hiver qui s’est mis à trotter dans mon faisceau de phares, tout droit sur la chaussée bordée de murs de glaces. Je me marrais dans mon casque et la buée gelait. Il n’avait nulle part ou se sauver et je le talonnais, à quelques centimètres, contemplant sa course molle de petit plantigrade. Il a fini, après plusieurs centaines de mètres, par se couler dans un égout mal scellé aux abords de Fontaine-David. Les martres ont dû lui faire la peau, mais j’aime mieux croire qu’il y hiberne encore, ou y boit un café noir en lisant Chesterton, serré dans un veston de tweed à la Graham Greene, à la Roald Dahl ou à la C. S. Lewis…

  Panopticon137.jpgUn hélicoptère passe au-dessus du balcon où mes doigts commencent à bleuir. Il apporte son lot d’ensevelis, de suicidés, de grands prématurés. Gute Besserung. La rive française est voilée par les lumières de la ville : ici, plus que dans le vallon, c’est le global village de Buckminster Fuller ou de Mashall McLuhan qui vibre en infrasons. Il y a des connections partout, mais le choix de sortir dans la nuit pour un thé et d’écrire au balcon, au risque de se geler le pif, c’est un choix millénaire. Nous le prendrons toujours.

 Ma bougie reste droite dans sa lanterne marocaine malgré le vent qui tourne. Après Joachim en décembre, on annonce Andrea. Vénus est en fusion. Je guette les flash Iridium sur un onglet de mon portable, mais rien n’est prévu pour ce soir. J’aimerais construire un feu, ou m’abriter dans la carcasse d’un chien.

 Nuage2.JPGJ’ai écris aujourd’hui quelques pages sur la Roumanie, pour un journal de jeunes auteurs – un éditeur que le milieu littéraire « lémanique » exaspère –, mais tout ce que j’ai pu saisir pour l’instant, c’est cette brume perpétuelle de l’Europe centrale, ces fumées de novembre sur le Danube, cette buée blanche qui s’échappe des égouts d’Oradea – Grosswardein en allemand – le long de la Crisul rapide, contre les bois de la Transylvanie occidentale. Ce brouillard obsédant. Il passe les villes au lavis, dégrade les gens, les pensées en camaïeux de gris et en lumières indétourables. « Les nuages ! Ils sont l’éternité du mouvement dans chaque être », disait Claude Aubert en vadrouille, mais moi, en Hongrie et en Roumanie, les montagnes me manquaient trop, et ça m’est apparu comme une évidence dans le train du retour, alors que je lisais, couché sur une petite banquette surchauffée, Leaf by Niggle du professeur d’Oxford :

 But Niggle found that he was now beginning to turn his eyes, more and more often, toward the mountains.

Panopticon815.jpgJe me surprends à devenir comme Roud, un peu mélancolique, par moments, et comme chez lui il y a en moi deux bouillonnements, des rythmes saisonniers, la photographie, l’écriture. Ça te fait sourire, probablement, mais la comparaison s’arrête là, je te rassure. Pourtant, le milieu dans lequel je me trouve me marque profondément. Je veux dire : la ville, la montagne, la route, le train. J’irai même jusqu’à dire que le jour où je me serai fixé, vraiment fixé, j’arrêterai d’écrire. Je prends des notes sur Lausanne depuis plus d’une année, dans les transports publics, sur les places, dans les cafés, mais ça pourrait être Fresno, Upsalla ou Mourmansk que j’empilerais pareil dans mes carnets. C’est le mouvement, la nouveauté qui m’enchante, me plaît, me bouge, me pousse à raconter. D’ailleurs Lausanne commence à me lasser, je ressens l’appel d’air. Quand je reviens dans le vallon, je n’écris que le mot « arbre », le mot « caillou », le mot « fougère » ; dans les trains je me perds sur la planète et c’est l’ombre du Nord qui me recouvre. Je suis tombé l’autre jours sur les Baltiques de Tomas Tranströmer, et j’y ai reconnu, abasourdi, une influence que je ne savais même pas. C’est Vincent qui me parlait le premier, en séparant sa Parisienne en deux pour son mix du soir, de la notion de plagiat à posteriori.

Cendrars16.jpgJ’y crois volontiers et ma Prière polaroïd, de temps en temps, me semble complètement étrangère à tout ce que je connais réellement. Et en même temps totalement véridique. « Je veux fouiller la terre avec les dents  / je veux répartir la terre de part et d’autre / à coups de dent secs et brûlants », chantait Miguel Hernandez sur les plateaux d’Espagne, et j’entonne une seconde voix, avec son traducteur que je connais, avec les poètes américains du Mississipi, avec les marins scandinaves et les dieux slaves, avec les maîtres japonais et les gamins monténégrins, avant de reprendre le métro et de me perdre une fois de plus dans la nébuleuse du village global, absurde, touchant, indispensable, nourrissant, blasant, écœurant parfois. Je m’enfonce dans les ruelles et je ne pense plus aux montagnes – sauf sur le pont de Chauderon, où elles me sautent lumineusement à la figure. Par chance, mon balcon du Calvaire est orienté à l’ouest, et seule la ville noire, ses lumières et les petits golfes du lac froid occupent mon attention. Je ressors du métro et prends de la hauteur.

Je t’imagine à ta fenêtre voyant le même spectacle que moi, cette nuit de Saint-Gerlac, et je me ressers du thé, déjà glacé dans la théière en verre. A l’intérieur, Camille dort de travers sur le matelas qui occupe presque toute la petite pièce.

Panopticon1222.jpgA mon arrivée à Budapest, il y avait cette Japonaise de quinze ans sur un banc en ciment, devant les eaux blanches du Danube. De la rive on ne voyait pas Buda tant la brume était dense. Elle portait une veste fluo et les trams blancs et jaunes passaient derrière elle à rythme régulier. Elle écoutait de la musique californienne, buvait un soda alternatif et je l’ai photographiée plusieurs fois, dans la lumière filtrée, au téléobjectif. Elle m’a souri, s’est rassise en tailleur et les feuilles des platanes, devant le Marriott, devant le Hilton, sur la rive monumentale de cette cité blanche, recouvraient le sol givré. Quelques heures plus tard je retrouvais à l’aéroport des garçons et des filles de seize ans, dix-sept ans, vingt ans qui voyageaient grâce à leur écriture dans ce pays de brumes et d’alcool minéral. Des Suisses, des Français, des Roumains, des Italiens, des Argentins, des Malgaches. On dit que l’Orient commence à Budapest. Ou que c’est l’Occident qui y prend fin. Je préfère croire que toutes nos pensées, que toutes nos habitudes, s’abreuvent à ces deux sources : « Quand John Lennon est mort, une centaine de jeunes Russes sont venus sur la place Rouge. Cela est caractéristique aussi d’une espèce de mondialisation de la sensibilité de la jeunesse », racontait Franck Jotterand au tout début des années 1980. Le terme de « mondialisation » n’avait pas de connotation impérialiste et les campeurs de Wall Street s’occupaient des baleines.

Popescu70002.JPGTu n’es pas de la même génération que nous, Old boy, mais je reconnais en toi, comme je reconnais en Marius qui n’a que vingt ans à Lausanne, ou en Philip qui creuse des chemins en automne, une vraie fraîcheur. Celle des idées, celle du regard. Une jolie Japonaise en jaune fluo devant les rives fossiles du Danube. Trois Cervins acides sur un balcon de bois chaud. Cingria de profil sur du papier crêpon. Un blaireau obèse dans une bouche d’égout. Les étoiles qu’on ne voit pas le jour mais qui filent quand même, et ces feuilles d’herbe qui dorment sous la neige. Whitman, encore : I believe a leaf of grass is no less than the journeywork of the stars. Porte-toi bien, écris-moi vite !

 Le Kid

En lettres bleues et or (2)

 

Notes19.jpg

De JLK à Daniel Vuataz, dit le Kid.

 

Colonata, foyer d’anarchie, ce 23 octobre 2011

 

Caro fanciullo,

On est ici sous les falaises de marbre, mais au-dessus des guérites mythiques où s’activaient les foudres d’anarchie que furent les Spartani, tailleurs plus ou moins outlaws des pierres perdue de l’Exploitation du marbre et de ses carriers en butte à tous les dangers. Je t’ai envoyé un SMS du val magique où s’active encore l’un d’eux, le titanesque Mario del Sarto, taillant et meulant  (mais pas au sens des enfants de notre pays qui meulent) au milieu de ses créatures sculptées dont il m’a raconté un peu plus de la genèse.

Dans mon SMS, je t’ai dit que j’avais pris ton poème, lu la veille au soir dans une trattoria surplombant la mer, pour celui de quelque Américain que tu avais recopié, ou de quelque beatnik nordique, ou d’un épigone de Whitman ou de Whitman lui-même traduit par un rocker lettré, et puis j’ai compris que ces mots sortaient de ton gosier de drôle d’oiseau  préalpin et leur délire m’a bluffé jusque dans ses acrobaties nonsensiques, tu m’as fait vaciller là-bas au bord de l’écume de la Bleue comme, en miniature taguée n’est-ce pas, sur des fragments  de roche verbale arrachés à telle rhapsodie de  Cendrars  ou telle glossolalie Charles-Albert avec ta papatte à toi.

C’est un drôle de machin sidéral bleu à stries d’argentique que cette Prière polaroïd, elle dit un appel qu’on n’entend plus  tellement par les temps qui courent, la déferlante est à la fois verticale et tournoie sur les horizons  comme par une sorte de gyroscopie géographique, et ça ça me plaît que tu investisses le géographique « plus haut / et plus loin d’ivresse / sur ce globe bouleversé /patinant sur son axe »,  j’aime ce tournis de points de vue qui varie les focales comme cela se passe désormais vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans l’oculaire panoptique « si tu regardes / dans la grande loupe à gaz / où la buée fait ses fusées mécaniques », tu remues toute une brocante lyrique qui fait parfois pas mal recyclage surréaliste, mais j’aime assez tes vallées « à poulains angoras ruminant de l’osier » et toi « demandant le phoque / échangeant l’émail / et recevant / l’asile et le thé / le long des voies ferrées », il y a là les images d’une dramaturgie voyageuse relancée, un coup de rein d’épopée de grand air, une pulsation d’envies à répétition, et ça y va, ça roule, ça coule, les vocables sont des gemmes que tu fais tourner dans les éclairages astraux : « Je vois les étagères de cette ancienne bibliothèque / quand les géodes diamantaires  les lapis-lazulis posés réfractés lourds / pressaient sur les actographies / des fonds océaniques / leurs mobiles perpétuels lapins / en manuels traduits de dialectes ouraliens / alors l e temps faisait encore partie du jour »…

Et le barde te fait écho : « En route pour plus que l’Inde / ô secret de la terre et du ciel ! »

°°°

Entretemps j’avais reçu Bazin dont tu me parlais, j’veux dire : Vipère au poing réédité en Cahiers rouges, mon  premier choc de lecteur de quinze ans et des poussières, ce roman de la révolte absolue d’une jeunesse humiliée à l’intimité blessée à mort par la vilenie pseudo-familiale, antisociale et cléricale concentrée en une pile de haine au nom de Folcoche. Nous qui sommes de la saine tribu des tendres, d’après les famines et les guerres, nous  aurons eu besoin de cet acide dont la meilleure littérature nous dose les transfusions vitales, et l’ado enragé de Bazin, le réfractaire Jean Barois de Martin du Gard, Moravagine le fou à lier de Cendrars, Zorba le maître à vivre auront été ces foudres de grande camaraderie que chantent jusqu’à nous les Whitman et les Ginsberg ou William Cliff  l’errant belge au lyrisme de voyou de la ville-monde qui  nous lance dans la foulée «les gens fument les gens absorbent du café/les gens boivent les gens mangent beaucoup de viande/ils mangent la chair des bêtes qu’ils ont tuées », et c’est parti pour un tour de manège dans la vie de tous les jours, avec au ciel les oiseaux qui chantent  « à gorge triomphante l’Existence Immense… »

°°°

IMG_1779.JPGJe te raconterai une autre fois, sous les falaises de marbre, ma visite à Mario del Sarto, le géant au coeur d’enfant, dont la frise de personnages qu’il sculpte dans son val suspendu raconte l’humanité. Lui aussi a son Arche là-bas, tout en bas de Colonata, sa cabane au Canada, son isba au fronton de laquelle il a écrit en lettres bleu ciel : Lavorando mi riposo – je me repose en travaillant.

Il y a là toute une Italie populaire, qui te récite des Canti de Dante par cœur et qui se fout du Cavaliere. Mario del Sarto se réclame des Primitifs, son Arche est celle d’une espèce de vieux sage des dimanches prolétaires dont les sentences, en polychromie, émaillent tous les rochers des alentours, entre bestiaire et figures de toutes espèces – je te les envoie par MMS… 

 
 
 Vuataz3.jpgDe Daniel Vuataz à JLK, dit le Papillon.

 

Lally, le 21 novembre 2011.


Dear Old Buddy,

C’est un peu la Laponie de mon côté de la Vallée, et le soleil, à 15 heures tapantes, passe déjà derrière les mélèzes bleus et les sapins de Douglas. D’ici je te vois presque : je vois la Dent de Jaman crochée dans ses Rochers de Naye, la route du Vallon qui file sèche entre les pentes gelées et les grosses taches de soleil, jusqu’aux côtes pelées du Molard et même plus loin, la Dent de Lys où mon frère part parfois glisser sur des pierres trempées de myrtilles. Ton côté de la vallée est sépia, il y a de petites nappes troubles à hauteur du chemin de fer, et je t’imagine dans ta piaule, ou peut-être à l’isba, à repeindre une fenêtre alors que ton double se repose une minute sur sa bêche en considérant le fond du lac et le chemin creusé depuis la dernière clope. Ou plus probablement dans ta petite pièce, à l’étage, où dorment les Œuvres complètes d’un dandy sur papier rugueux, et puis sèchent des couleurs, des toiles, des bouts de carton dans la ventilation de ton ordinateur. Ta fenêtre sur le monde. Peut-être que tu relis les vers d’une Prière en développement instantané, ou que tu es passé à autre chose. Tu passes toujours à autre chose. Je sais qu’il y a sous tes fesses une pile de gros coussins plats, et dans tes mains un vieux renversé du matin.

 

Oiseau.JPGC’est pas trop tôt : depuis hier la maison de mes parents, d’où je t’écris, est enfin décemment connectée. Deux types à casquette de base-ball et accent d’un Sud quelconque sont venus serrer la main de ma mère et poser une petite boîte noire contre notre charpente sud, au-dessus de ce jeune viorne aubier que mon père a planté à la Saint-Michel, avant les premiers gels, à égale distance de la haie morte et de la véranda. Cette véranda où je bois du Jotterand, et d’où je te devine – à moins que tu ne sois sur quelque route en lacets dégourdis, des bouquins plein le siège du mort, une bonne demi-douzaine de flics au cul. Ici on est enfin reliés, comme tout bon bouquin, et c’est grâce à une technologie nouvelle, un truc de relais, d’onde à fréquence élevées : l’antenne qui nous alimente se trouve au sommet des deux petites maisons à toits très pentus – je pense à ces maquettes rouges de Finlande – quelques centaines de mètres au-dessus de chez toi, de ton côté du vallon. La liaison est donc physique, et c’est pas pour me déplaire ! Quand il neige, il paraît que ça passe encore mieux. On verra bien. Si tu veux me couper de tout, tu sais ce qu’il te reste à faire : enfiler tes moonboots et t’en aller déguiller la belle installation, sur le toit des voisins. Au pire, il me restera Whitman, Tolkien ou Lagerkvist pour me passer le temps. Et ça me fera écrire, peut-être, qui sait. Le monde explose partout.

Ce matin je me suis pété la gueule pour la première fois de l’hiver sur la route des Pléiades. Une sale petite couche de givre et c’est parti d’un coup sur le flanc droit. Le genou a ramassé, le droit, comme à chaque fois. C’est une sorte d’avertissement. Le plus drôle c’est que, dans ce vallon pratiquement dépeuplé, j’ai réussi à me vautrer devant trois braves témoins, tous là, les bras croisés à siroter l’instant, comme s’ils savaient que ça allait arriver, ici et maintenant : un prof de maths à rouflaquettes a d’abord sauté de son balcon pour m’aider à relever le scooter, aussi vite qu’il s’est empressé de repartir sucrer son thé ; puis c’est un vieux dans sa Volvo embuée, qui m’a fait répéter que je n’avais rien de cassé, qu’il fallait pas chialer, avant de contourner ma tache d’huile en se mordant la langue ; la troisième, une drôle de célibataire sans chien, n’a rien trouvé de mieux que de frouer et se foutre de ma gueule, elle qui en avait déjà vu deux ou trois comme moi, ce même matin, se viander en deux roues contre son pâturage. Elle a dû probablement voir mon frère : plus personne d’autre ne prend de scooter après la Toussaint sur ces routes de givrés.

Le genou bleu a du bon : je suis obligé de rester tranquille et du coup, je bûche dans ma véranda. Je pense faire des albums, ou couper du bristol pour recouvrir un mur. Ou prendre des photos, et laisser les pellicules cramer au soleil de novembre. Il y a quatre jours, j’ai développé ma première image argentique, chez un vieux qui me donne des cours particuliers. Il s’appelle comme ce peintre et graveur que tu connais et que tu aimes, mais quand je lui ai demandé s’il était de la famille, il m’a seulement raconté un truc sur l’ambassade chrétienne du Laos. Il ne répond que par histoires interposées, par anecdotes de dingo, et j’ai pas encore réussi à savoir s’il se foutait de moi ou pas. C’est un type à training et petite moustache blanche qui a visité tous les pays du monde avec sa femme et ses vieux Leica – il me les a fait soupeser, comme des très gros bolets, ou des grenades lourdes dégoupillées. Chimiste de formation, mais il préfère prendre la route. Il loue un petit studio crade près de l’Armée du salut, qu’il n’utilise que comme laboratoire, et peut-être garçonnière. Je le soupçonne d’y passer ses journées d’hiver, derrière les rideaux de plomb à motifs de Cuba, à développer ses chromes en écoutant Mahler. Cela dit, la matinée passée avec lui a été épatante – un mot qui est à Cendrars – dans le noir étrange des ampoules ténues, à lui raconter mon Monténégro alors qu’il me parlait de son Beyrouth, à lui causer de nos Danemark alors qu’il évoquait tous ses Nicaragua et me filait au compte-goutte les ficelles du métier. Et dans les sels d’argent, le vinaigre et le carton massicoté, c’est toi que j’ai fait apparaître. Tu le croiras ou non, mais mon premier miracle, celui dont on se souvient toute sa vie – me dit Aeschlimann en se grattant le pif – parce que c’est quand-même quelque chose de magique, ce papier trempé dans une bassine de plastique qui se met à foncer, à noircir par endroits, à prendre du sens, du volume, du chien – eh bien ce premier miracle, c’est une image de toi : oui, toi, tes yeux d’abord qui se sont ouverts dans l’eau claire, sous l’horloge à bosons. Toi et ta gueule dans le vent, Old boy, sur ton balcon, les poings fichés au bois noir de la balustrade, prêt à en découdre.

JLKBoxeur.JPGIl faudrait que je te la scanne, cette photo, et que je te l’envoie un de ces jours. Elle m’inspire. Le truc drôle avec la photo : tu en prends quinze avec ton téléphone, et tu veux l’imprimer sur papier couché ; et quand elles proviennent d’une bonne vieille pellicule, tu s’empresses de la scanner pour la balancer d’un seul clique dans ce Multimonde dont tu me parles et qui ne s’arrête plus aux portes ouvertes de la maison de mes parents… J’ai montré le miracle à un écrivain de Prilly, colleur d’affiches et brûleur de chameaux. Tu sais ce qu’il m’a dit ? Que t’avais l’air d’un boxeur. Je l’ai jamais vu rire autant, il avait les lèvres complètement retroussées

 

Paint133.jpgC’est tout pour aujourd’hui : demain je file en Wagon-Lit pour Budapest et plus loin la drôle de Roumanie. J’espère pouvoir y trouver une parabole, une antenne, un émetteur, une ligne de fibre optique, n’importe quoi qui pourra me rapprocher du vallon où tu cuis des côtelettes et dorlote trois petits Cervins acidulés. Tu n’es pas un peintre comme les autres, tu sais. Ce sont les autres qui sont comme toi : toujours une longueur d’avance…

 

À Dieu-vat, à dans quelques jours !

Danny

En lettres bleues et or

 CINGRIA5 (kuffer v1).jpg

Où il est question d’un premier échange d’impressions. D’une écriture qui déteint. Comment les mots s’appellent, se relancent et fusent. Du fauteuil d’Oblomov en forêt.

 

Quelques feuillets à l’encre bleue ont marqué le début de cet échange. Daniel Vuataz, de passage à La Désirade pour m’y rapporter de précieux documents qu’il m’avait empruntés en vue de la préparation d’une livraison spéciale du journal littéraire Le Persil toute consacrée à la célébration de Charles-Albert Cingria, me les avait remis à l’instant de m’emprunter encore une relique rarissime représentant, au crayon rouge sur le morceau déchiré d’une nappe de papier de café populaire, le puissant et touchant profil de Charles-Albert en 1946.

       Ces feuillets bleus s’intitulent Impressions d’un civiliste à Lausanne et constituent le fragmentaire journal d’un lecteur découvrant l’écriture de Cingria et commençant d’en écrire. Or, un passage, daté de mars 2011, m’a tellement saisi  que je l’ai recopié tout aussitôt. Ces ellipses étonnantes d’un poète de 24 ans me touchent d’autant plus que j’ai découvert Charles-Albert au même âge, qui m’a guéri de tout un langage terni d’idéologie d’époque contre lequel j’avais alors recopié la sentence désormais célèbre : « L’écriture est un art d’oiseleur et les mots sont en cage, avec d es ouvertures sur l’infini ». 

D’une volée ultérieure moins marquée par les pensées collectives, ou d’un tempérament simplement indépendant, Daniel Vuataz a bénéficié d’une  opportunité bien singulière pour accéder à l’œuvre qu’il ignorait jusque-là de Cingria, sous l’égide d’une institution récente assez épatante, à l’enseigne du Service Civil permettant, sous forme de travaux d’intérêt public (en l’occurrence la préparation des Oeuvres complètes de Charles-Albert !)  à l’objecteur de remplacer ainsi son temps obligatoire de  service armé. Or cet aspect aussi, de la personnalité du jeune poète, m’a touché en cela qu’à l’âge de quatorze ans j’ai commis un premier article consacré à la vie et aux menées du pacifiste Lecoin, avant d’aggraver mon cas en adhérant pleinement aux positions du fameux Jean Barois de Roger Martin du Gard -  tout cela me revenant cet après-midi même en transportant, à l’aide du fringant Daniel, l’énorme fauteuil vert que je dédie aux mânes de l’immortel Oblomov, transporté jusqu’à notre isba à travers la forêt…   

Cingria7.JPGMais  voici ce que notre civiliste écrivait en lettres bleues ce jour-là : «Mars.  Je crois que ça déteint sur moi. J’y pense régulièrement, je me mets à les voir, moi aussi : les couleurs qui se délavent, sauf le noir et le vrai blanc qui ne sont que mirages, et le bleu de l’encre qui est une sensation scolaire. J’y pense par moments, aux petits os qu’on a sous les épaules et qui tiennent les muscles. Aux arbres contre lesquels a haleté le Christ, à l’abri d’une colline. Aux infusoires qui ne vivent que le temps d’un laghu matra. Aux animaux morts dans l’Arche et qu’on ne connaîtra plus. Aux échographies qui nous font oublier le ventre si proche et projettent des images mentales. Aux graines universelles coffrées dans le béton en terre de Béring. À l’achat de toute l’Alaska pour une poignée de dollars. Aux îles Diomèdes depuis lesquelles, pour autant qu’on possède un balcon, la Sibérie s’offre au regard. A Pavuvu et à l’enfer des rats. A la paonne qui crie le nom d’un pape ancien et prophétique juste sous mes fenêtres d’enfance. Aux gens qui nous sourient et qu’on laisse derrière nous, parce que c’est impossible, on ne peut pas faire autrement, on n’aurait pas le temps, on n’aurait pas le courage. Même si on le voulait. Même si on leur courrait après, ils auraient disparu. Il reste alors les livres, gros, remplis de pages terribles et de couleuvres dans les flaques. On y pense en marchant, puis les couleurs se fanent. On y pense comme des reptiles. Roulés en bandes sur des murets, seuls au soleil qui est une étoile lointaine ».

La qualité de frappe de ces images, la verve tonique de cette écriture aux ellipses lyriques me rappelant bel et bien Charles-Albert, déteignant ici pour le meilleur, mais aussi le Morand de Rien que la terre ou Talent d’Audiberti, m’ont donc donné l’envie d’amorcer un dialogue d’un côté à l’autre du val suspendu où nous habitons tous deux, lui au flanc des Pléiades et nous autres à hauteur de Sonloup, et le même soir un début de pacte était conclu.

Entretemps j’avais abordé le dernier roman de Pascal Quignard, au titre (Les solidarités mystérieuses) qui trouve lui aussi un immédiat écho en moi, et j’ai souri en lisant ces quelques lignes évoquant un autre souvenir d’enfance d’une femme revenant sur ses pas : «Elle fabriquait des nids pour les merles tombés et leur préparait des dînettes de mie de pain et de lait dans l’espoir qu’il survivent »…  

 

Prix2005.jpgDe JLK à Daniel Vuataz, ce vendredi 30 septembre 2011.

Dear Blue Youngster, 

Cette paonne qui crie un nom de pape ancien sous tes fenêtres d’enfance m’a rappelé son mâle de deux générations antérieures, dans notre quartier des hauts de Lausanne où le chatoyant volatile, opposant sa roue à la morosité des dimanches, y allait de son « Léooon ! » lancinant - et combien de paons ont déchiré l’air des bois de Sauvabelin en nos enfances de sauvageons. Pourtant c’est d’un autre oiseau de la même engeance que j’aimerais te dire deux mots ce matin, qui eût enchanté Charles-Albert par son exquise, atroce présence.

 C’est du paon mité de Massa Marittima que je te parle, en son vaste enclos à ciel ouvert du parc animalier des éclopés de toutes espèces, dont il est en somme le fleuron et le sourcilleux surveillant. 

Il y a là-bas tous les rescapés de la route violente et des déroutes forestières, les renards happés mais en résilience et les lièvres rescapés de la chevrotine, les daims heurtés en vol par des Alfas et les hulottes chues des palmiers sous le jet de pierre des gredins imberbes, tout un peuple de gueules cassées et de membres fracassés que d’invisibles compatissants ont ramenés en ces lieux pour y être soignés ; et partout cela criaille et roucoule, de partout en liberté cela va et vient, force lapins et couleuvres recrachées, et là-dedans tout au milieu, seul comme dans un orbe sacré, bougeant peu et se déployant de loin en loin : ce paon fripé et décavé vociférant son nom de pape ancien.

Le paon de toute éternité se fait un peu snober dans le monde trop clinquant d’aujourd’hui où tout un chacun fait la roue, mais le paon de Massa Marittima ne mourra pas, pas plus que le paon de l’Arche que tu dis, dans le souvenir de nos enfances : sa façon de se tenir sur une patte en nous toisant de son œil à moitié borgne relève de cette exquise atrocité qui résume, tu as relevé cela aussi, notre façon même d’être au monde.

Ramuz psalmodiait sur  son sillon : « Laissez venir l’immensité des choses », et Charles-Albert lui répond non moins crânement : « Ca a beau être immense, comme on dit : on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue »…    

 

Vuataz19.jpgDaniel Vuataz à JLK

Chemin du Calvaire, Lausanne, ce dimanche 9 octobre 2011.

Cher Oldie Goldie,

Ces chants léonins de ta lointaine Massa Marittima et ceux que j’entendais résonner derrière le thuya bleu de mon enfance – c’est fou comme parler « de mon enfance » sonne creux, quand on sait qu’il m’est toujours impossible de m’offrir un paquet de Parisiennes ou une Petite Arvine sans devoir ressortir mon terrible catogan (coupé un nouvel an par une jeune fille bien inspirée) sur du plastique rayé technologique –, les plaintes, donc, de nos deux paons épiscopaux me font penser, au hasard d’un soir, qu’à l’instar de tous les autres zoziaux frôlant des pives dans les forêts du Val ou se coulant dans des trous aux Antipodes (ils ont alors des noms de fruits vert clair), les nôtres ont dû grimper un jour, en file proto-indienne et dans une colère psittacique (fientant sur les rambardes de cèdre et donnant du bec dans les yeux des onyx), sous les coups de palmes, et de prières physiques d’un vieux barbu, dans cette Arche-ménagerie. Ça me fascine, cette histoire de bestioles pressées dans un navire mastoc, à deux exemplaires par espèce d’espèce (n’y avait-il vraiment que deux chiens ? et lesquels, alors, des houret ?), sauf pour les êtres humains se sont payé le luxe reproductif d’être une bonne douzaine… La bande de joyeux élus – mais le vin, à quelque jours près, n’existait pas encore – devait être rompue aux soins animaux : imagine, cher vieux, si l’un des deux seuls chevaux de toute l’humanité, chats, chèvres, chameaux, zébu, bouc, alpaga, bison, lièvre ou pire : chiens ! n’avait pas passé le cap des quarante jours de mer…

Arche.jpgOui, si les deux chien de l’Arche étaient morts sur le sel du ponton (ou juste après, lors de l’orgie mystique qu’à dû être ce lâcher de grands carnassiers sur un sommet de montagne), et si nos beaux oiseaux n’avaient pas mieux tenu dans les hautes poutres du bâtiment, Hervé Bazin n’aurait pas pu écrire ceci : « Le maître s’est assis sur le bord du perron ; il émet une sorte de sifflement, sur trois notes : exactement il froue comme l’oiseleur le fait à la pipée. Le houret, qui n’a rien du bichon à sa mémère et que j’imagine trop fier pour quêter de la caresse, s’approche et d’abord réticent se laisse finalement lisser la tête, d’avant en arrière par une main qui insiste, qui utilise l’index pour gratter la ligne médiane. » Avoue-le, ç’aurait été dommage de nous priver d’une chose pareille.

Mais tu te le demandes probablement : oui, je me suis mis à Bazin comme on tombe sur un os. A tout hasard. La « faute » à cette table de bois, au fond de l’éternel couloir de mon immeuble, postée à gauche avant la sortie pour la passerelle de ciment enjambant lue vallon que Cingria remontait en digressant – et que remplace maintenant le ballet des camions à poubelles dès sept heure du matin au-dessous des falaises gorgées d’eau noire et d’étudiants.

Panopticon7523.jpgOn trouve sur cette table – affreux motif de formica – à tout moment de la journée, selon l’humeur, la mode, la saison, la chance, peut-être le destin, une multitude d’objets : cendriers, valises, sandales, ferrailles, peluches, arbres à chat, cuvettes, passoires, plumeaux, beauty case, requins, lampadaires, sécateurs, bouquins, ventouses, bottins, vrilles, cirage, conserves, laissés ici sur le vieux meuble (lui même probablement abandonné en tout premier, et depuis jamais délogé : je sais qu’il y meurt un bupreste) ; j’y ai moi même laissé un couteau de cuisine – non sans une petite scrupule, le soir au retour, voyant que la lame n’y était plus –, une casserole démanchée et quelques dictionnaires. En échange j’ai puisé dans un gros stock de bigaros, hérité d’un ventilateur et, dernièrement, de cette Eglise verte de Bazin.

Widoff29.JPGCe pourrait être l’Arche, finalement, avec un titre pareil : notre sanctuaire écolo avant l’heure. Ou mieux : la première grotte sylvestre, au creux d’un long vallon vidé d’animaux – sauf pour ce qui est des rorquals, mais à présent il n’y en a plus – où Noé inventa le vin et prit la première cuite de l’humanité. On le comprend un peu : tu t’imagines, toi, remonter à l’isba sans entendre les rouges-queues, les mésanges, les épeiches, les sittelles, les rousserolles, les loriots, les fauvettes, les glaucopes, les verdins, les piquebaies, les échelets, les mérions, tout ce petit peuple frouer ?

05.01.2012

Rodgère héros déjanté

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Dans Je suis une aventure, Arno Bertina approche le Mozart de la raquette avec une fantaisie éclairante. Régal fumant et (parfois) un peu fumeux !

Quelle différence y a-t-il entre Roger Federer, légende vivante du tennis mondial, et le Rodgère Fédérère que nous rencontrons dans Je suis une aventure, première lecture décoiffante de la nouvelle année ? Sous le nom « maquillé » et la liberté totale de l’invention romanesque, ce qu’il faut dire est que le Rodgère d’Arno Bertina est sûrement aussi « vrai », et plus intéressant, que le personnage adulé, figé en icône en attendant que les foules versatiles, après avoir fait HOUUUUU en le voyant casser sa raquette, s’exclament « santo subito »…

Bertina1.jpgAprès avoir signé La déconfite gigantale du sérieux, entre dix autres titres, Arno Bertina, 37 ans, consacre un peu moins de 500 pages « gigantalement » ludiques, voire délirantes, à celui qu’on a qualifié tantôt de « génie » et d’« extraterrestre », conjuguant « grâce absolue et « magie ». Or ce délire n’est en rien une « déconfite » du vrai sérieux. Pas seulement parce que l’auteur, qui semble tout connaître des moindres « coups » du Maître, parle merveilleusement du tennis, mais parce que son roman va bien au-delà de la célébration sportive ou de la curiosité pipole : du côté de l’humain, du dépassement de soi et des retombées de la réussite, ou de l’échec que le seul terme de « mononucléose » suffirait à évoquer, etre autres envolées philosophiques, artistico-physiologiques ou éthylo-poétiques. 

Défaites et rebonds

Le roman démarre sur les chapeaux de roues d’une moto Bandit 650, en 2008, quand le narrateur, journaliste parisien pigiste qui s’est déjà fait connaître par une interview « scoop » de Mike Tyson, revient de Bâle d’humeur sombre. Malgré le rendez-vous fixé par le secrétaire de Rodgère, celui-ci a finalement refusé de le recevoir, probablement déprimé par ses défaites récentes. Le pigiste se rappelle les commentaires de ses confrères : « L’odeur du sang rameute les charognards ; ils briquent les titres alarmistes, parlant de fin, de mort ». Tandis que lui voudrait comprendre, avec respect, la faiblesse de celui qu’il admire en toute lucidité. Or celle-ci n’exclut pas la fantaisie la plus débridée !

De fait, sur la route du retour de Suisse, à la faveur de pannes de son engin, deux fantômes apparaissent au narrateur : le premier est celui d’un écrivain américain « culte », en la personne de Henry David Thoreau (1817-1862), auteur de Walden ou la vie dans les bois ; et le second celui de Robert Maynard Pirsig, autre auteur américain non moins adulé du Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes. Deux sages qui vont escorter le narrateur à travers le livre jusqu’à la première vraie rencontre de celui-là avec Rodgère dans sa fameuse « salle des trophées » de Bottmingen. Et là, deuxième surprise : que Fédérère se montre un si fin connaisseur de ces deux auteurs qu’il ne parlera que d’eux et ce sera, une fois de plus, tintin pour l’interview !

Et le tennis là-dedans ? Il est partout. Avec des matches détaillés dont l’un deux (contre Söderling) est décrit en quatorze doubles pages à schémas graphiques commentés ! Par l’aperçu du harcèlement que subit Rodgère partout où il se pointe. Par une kyrielle de propos repris des journaux ou que l’auteur lui prête : «Tu es impérial, tu n’as pas le droit de dire que tu as mal. Dans une pièce d’Aristophane Zeus en a plein le cul et il le dit comme ça »...

Or la réalité et la fiction s'entremêlent jusque dans les rêves du pigiste, auquel Rodgère envoie des courriels oniriques, et jusqu’en Afrique, où un adorable Malien du nom de Benigno Ramos, ancien esclave des chantiers chinois, a imaginé de créer le premier Rodgère Fédérère International Tennis Club à Bamako, où il déclare à son idole débarquant incognito avec son pote pigiste : « Moi j’ai toujours admiré votre façon de créer de la beauté »…

Arno Bertina. Je suis une aventure. Verticales, 492p.



Le roman « bio » en vogue

Les romanciers actuels manquent-ils d’imagination ?

C’est ce qu’on pourrait se demander, depuis quelques années, en constatant que pas mal d’entre eux s’inspirent de personnages plus ou moins connus pour en faire les protagonistes de « romans » oscillant entre faits avérés et fiction. En automne dernier, ainsi, plusieurs prix littéraires français ont consacré des ouvrage sde ce genre, à commencer par le (remarquable) récit consacré par Emmanuel Carrère aux faits et gestes de l’écrivain et tribun nationaliste russe Limonov, qui lui a valu le Prix Renaudot. De la même façon, Simon Liberati décrochait le Femina avec l’évocation romanesque de la pulpeuse Jayne Mansfield, tandis que Mathieu Lindon obtenait le Médicis avec un ouvrage hanté par la figure du philosophe Michel Foucault. Plus récemment, Marc-Edouard Nabe s’est identifié à DSK dans une pseudo-confession intitulée L’enculé, où la part de l’imagination et du style cèdent le pas à la provocation glaireuse.

Bien avant ceux-là, d’autres romanciers auront « brodé » sur des canevas biographiques explicites, comme Jacques Chessex avec Benjamin Constant ou Roger Vaillant.

Or ce qu’on peut relever, dans le cas d’Arno Bertina, c’est que l’imagination qu’il déploie dans Je suis une aventure va bien au-delà de l’évocation de type journalistique ou de la variation biographique, participant bel et bien de l’imagination romanesque et modulant une écriture fruitée, étincelante.

04.01.2012

Trouvère du quotidien

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Dans  ses Transports, Alain Bagnoud, mêle humour et tendresse avec bonheur. Tout à fait épatant !

Dans le mot transport on entend à la fois « transe» et «port», double promesse de partance et d’escales, mais on pense aussi voyage en commun, déplacements par les villes et campagnes ou enfin petites et grandes effusions, jusqu’à l’extase vous transportant au 7e ciel…

Or il y a de tout ça dans le recueil bref et dense d’Alain Bagnoud, écrivain valaisan prof à Genève dont les variations autobiographiques de lettré rocker sur les bords (tel Le blues des vocations éphémères, en 2010) ont déjà fait date, à côté d’un essai sur « saint Farinet », notamment.

En un peu plus de cent tableaux incisifs et limpides à la fois, ce nouveau livre enchante par les notes consignées au jour le jour, et sous toutes les lumières et ambiances, où il capte autant de « minutes heureuses », de scènes touchantes ou cocasses attrapées en passant dans la rue, d’un trajet en train à une station au bord du lac ou dans un troquet, avec mille bribes de conversations (tout le monde est accroché à son portable) en passant : « Ah tu m’étonnes. (…) Elle a un problème celle-là j’te jure ! C’est une jeune Ethiopienne avec un diamant dans la narine et des extensions de cheveux », ou encore : «Chouchou on entre en gare, chouchou je suis là »...

Entre autres croquis ironiques : « J’ai rendez-vous avec une grande dame blonde qui a des cailloux dans son sac. Elle les ramasse au bord de la rivière et elle les offre à ses amis. Elle donne aussi des cours de catéchisme et organise des séjours pour le jeune qui aspirent au partage. Mais explique-t-elle, ils préfèrent que ça ne se sache pas ».

Sortie de boîtes, terrasses, propos sur la vie qui va (« Le fleuve coule comme le temps depuis Héraclite. C’est la saison des asperges », ou « Il est minuit. J’ai vieilli trop vite »), observations sur les modes qui se succèdent (« le genre hippie chic revient ») ou sur de menus faits sociaux (ce type « en embuscade pour un poste prometteur, ou cet autre qui affirme que « les technologies sont des outils spirituels »), bref : autant  de scènes de la vie des quotidienne dans lesquelles l’auteur s’inscrit avec une sorte d’affection latente : « J’aimerais percer le mystère des gens par leur apparence. Pourtant, lorsque je me regarde dans la glace, je me trouve un air de boxeur dandy qui aurait fini misérablement sa carrière et travaillerait comme videur dans une boîte de nuit. Raté, mais content de son gilet de velours »…

Alain Bagnoud. Transports. Editions de L’Aire, 107p.

On peut retrouver Alain Bagnoud sur son blog: http://bagnoud.blogg.org

 

03.01.2012

Ceux qui se cament

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Celui qui se défonce sur son home-trainer / Celle qui arrive avant tout le monde à l’Entreprise qu’elle dit sa vie (« L’Entreprise est ma vie, dit-elle, ma vie c’est l’Entreprise », comme sa cousine Josyane dit : « J’ai l’héro dans la peau ») / Ceux qui se shootent à l’héros genre Guillaume Tell / Celui qui ne peut rien « arquer » le matin sans son Joghurt YOPLAIT / Celle qui est addict au smartphone SMARTIE / Ceux qui ne feront plus rien sans être reconnus même à la télé interne de l’Entreprise / Celle qui a connu l’Xtase sur sa KAWA 2000 même que ça a taché son string DIESEL / Celle qui pourrait coucher pour une ceinture SONIA RYKIEL / Ceux qui rêvent réellement de passer un casting / Celui qui s’est fait un nom sur Camshit.com / Celle qui sniffe des nectarines / Ceux qui se donnent à mort au multiculturel / Celui qui se filme à la webcam en train de masser sa chienne épilée avec le joli succès d’environ 17.777 mateurs sur Camshit.com dont certains lui demandent alors Blaise tu la baises ? / Celle qui mâche du bois doux / Ceux qui ont lu tout Amélie Nothomb la Belge / Celui qui a noté d’avance toutes les réponses que lui fera tout à l’heure Amélie quand il se tapera sa énième interview de Nothomb / Celle qui a rencontré le cinéma wallon comme d’autres le berger balte à trois couilles / Ceux qui se droguent carrément à la propagande coréenne du nord / Celui qui se sent piqué chaque fois que son fils se fait un shoot de NUTELLA / Celle qui te révèle son for intérieur sans se douter que ça ne prend pas de t / Ceux qui remettent son t à fort pour se sentir plus forts avec s / Celui qui se dit que tout ce temps que cet abruti prend à établir ces listes à la con pourrait servir au Parti / Celle qui mendie pour le plaisir et ne se drogue pas faute d’envie / Ceux qui se piquent de culture culturelle / Celui qui a fait remplacer le titre de la Rubrique culturelle par celui de Pause café et finalement de Rien foutre / Celle qui se donne entièrement à sa rubrique conso et éjac précoce / Ceux qui se torchent avec les doigts  plus volontiers qu’avec Le Matin au motif que l’encre de celui-ci tache un peu, etc.     

Image: Terry Rodgers