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Carnets de JLK

  • Les Jardins suspendus

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     Vient de paraître !
     
     
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    Si le Verbe se fit chair, il incarne notre mémoire commune et la lecture est alors un acte sacré au jardin suspendu, qui scelle la rencontre du Lecteur et de l’Auteur.
    Le jardin suspendu est ce lieu où l’attention vive à toutes les manifestations du Verbe se réitère tous les jours - ici depuis cinq décennies. Une curiosité passionnée y relance l’aventure de lire qui relève de l’amour, ignorant dans sa superbe ce qui est jugé trivialement idéologique, banal ou bavard.
    Les lectures et rencontres consignées ici sont tantôt marquées par l’Histoire (le fasciste Lucien Rebatet ou l’antifasciste Imre Kertesz, Amos Oz ou Doris Lessing, Alexandre Soljenitsyne ou Jonathan Littell) et tantôt par la tragi-comédie quotidienne (avec Anton Tchékhov ou Cormac McCarthy, Patricia Highsmith ou Georges Simenon, Alexandre Tisma ou William Trevor, Alice Munro ou Juan Carlos Onetti, Vassily Grossman ou C.F. Ramuz ), partout où le Verbe se fait chair.
    La bibliothèque du lecteur, attenante aux jardins suspendus, est son corps projeté dans le temps hors du temps de la Poésie (le Suisse cosmopolite Charles-Albert Cingria y rayonne en génie byzantin, et l’Américaine Annie Dillard y module sa prose d’un réalisme mystique sans pareil), mais le frisson de la Littérature parcourt les échines les plus diverses, des conteurs (un Marcel Aymé ou un Dino Buzzati) aux flâneurs (un Henri Calet ou un Alexandre Vialatte) en passant par les passants profonds, (Guido Ceronetti et Dominique de Roux), les bardes de leurs tribus (Thomas Wolfe et Philip Roth), les enchanteurs ironiques (Vladimir Nabokov et Fabrice Pataut), les enfants perdus (Fleur Jaeggy et Robert Walser), les sourciers du langage (Yves Bonnefoy ou William Cliff), les contempteurs furieux (Thomas Bernhard ou Martin Amis), les sondeurs du tréfonds psychique (Amiel ou Antonio Lobo Antunes) et les visionnaires hallucinés (Céline et Witkacy), tous embarqués dans la même Arche.
     
    Jean-Louis Kuffer, né en 1947 a Lausanne, vit au lieu dit La Désirade, surplombant les eaux lentes du lac Léman, avec sa bonne amie et leur chien Snoopy, au milieu des renards et des écureuils, des oiseaux et des livres, des tableaux et des vendanges tardives.
     
     
     
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  • Lueurs audibles

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    La porte est grand ouverte:
    on voit le gisement de lucioles de loin.
    Le cœur de la ville engloutie
    bat calmement dans l’onde,
    et le silence se souvient.
    Je navigue à l’étoile
    sur le clavier muet
    où dès enfant je m’exerçais
    à l’écart de l’écart,
    au milieu juste du milieu.
    Tenir alors la note
    dans la clairière du sommeil
    m’aidait à voir de loin
    ce qui là-bas semble en éveil.

  • Ce que parler veut dire

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    C’est en marchant là-bas,
    dans le sous-bois de ces années,
    que cela s’est mis à parler.
     
    Je ne sais que te dire :
    il n’y a pas d’explication;
    ce n’est qu’un fait divers.
    Pas plus que la Beauté cela n’est défini.
     
    Sais-tu si l’arbre s’en souvient ?
    Qui parle donc en toi
    quand les veilleurs ne disent mot ?
     
    Qui êtes vous, muets ?
     
    Dans mon ciel de papier,
    mon ciel de lit, mon lit de ciel,
    je n’entends que cela.
     
     
    (La Désirade, ce 6 novembre 2017)
     
    Peinture: Nicolas de Staël

  • Prodiges de Fabrice Pataut

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    Dans le sillage de Nabokov, le nouvelliste et romancier fait merveille...

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    Son nouveau recueil de nouvelles, Un jeudi parfait, déploie la même étincelante originalité que les autres très insolites récits  et romans de ce magicien de l’imaginaire et du verbe, primé vivant par les Immortels et loué par Alberto Manguel le grand lecteur-découvreur, qui écrit que « le monde de Fabrice Pataut est un monde de prodiges »…

    Mea maxima culpa : je n’avais  pas lu une ligne de Fabrice Pataut avant le 20 avril 2018 à la première heure du matin lorsque, revenu à l’hôtel parisien La Perle d’une soirée arrosée quoique sans excès anesthésiant, les bras chargés de douze livres que m’avait offerts l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux, je commençai de lire Un dimanche parfait dont la première nouvelle, curieusement intitulée Coups de feu et pommes de terre,me saisit illico au collet dès sa première page pour ne pas me lâcher avant de s’achever; et rien d’étonnant à ce tilt-surprise initial pour autant que soit précisé que le début de ce dialogue entre un double meurtrier et une psychothérapeute nous apprend que le premier homicide (plus exactement gynocide)  commis, de façon quelque peu involontaire, par le protagoniste, fut d’avoir révolvérisé sa mère à l’âge de trois ans dans un supermarché américain, avant que la sœur aînée du criminel, décidée à en établir l’innocence, dix ans plus tard, ne subisse le même sort au motif qu’un acte ne saurait s’édulcorer par une tierce volonté même bonne…

    L’immédiate ironie de cet échange positif et même constructif,  comme on dit, entre un meurtrier assumant ses actes et une professionnelle de l’écoute cherchant à en comprendre les motivations, n’a donc pas manqué de piquer ma curiosité au vif, au point que je profitai du confort moelleux des oreillers de La Perle (hôtel de la rue des Canettes dont chacune et chacun se rappelle qu’il fut acquis par la bienveillante Céleste Albaret, gouvernante de Marcel Proust,  au lendemain de la mort de son adorable et despotique patron), pour lire les seize autres nouvelles du recueil avant le lever du jour sur les toits avoisinants entre lesquels s’aperçoit le double clocher de l’église de saint Sulpice.

    Trois fenêtres ouvertes sur un dédale  

    La deuxième nouvelle du recueil Un jeudi parfait évoque la punition, de mort, d’un brave homme qui a eu le toupet de toucher, d’un doigt sacrilège, le veau d’or biblique fameux, et Fabrice Pataut rend bien l’ambiance fumigène du paganisme et les rigueurs incessamment révoltantes de l’observance des rites que les intégristes actuels perpétuent un peu partout, mais  c’est surtout la troisième nouvelle - qui n’en est pas tout à fait une à l’aveu même de l’auteur -, intitulée Trois fenêtres, à laquelle il faut revenir pour commencer d’entrevoir les diverses lignes de fuite du grand Labyrinthe que constitue l’univers narratif de l’auteur.

    Trois fenêtres pour distinguer «la différence entre les vies audacieuses et les vies manquées». La première donne sur un jardin en enfance, à Neuilly, avec la vision héraldique d’un dalmatien et le souvenir d’une protection féminine - cette fenêtre, ouverte sur l’inconnu, qu’on franchissait en douce plus volontiers qu’une porte. La troisième fait face à la forêt de buildings de New York, d’où le narrateur envoie des lettres à une amoureuse, donc avant le trop immédiat SMS. 

    Et la deuxième ? la plus décisive sans doute en termes de mue existentielle : une fenêtre en la parisienne île Saint-Louis où le studieux étudiant en philosophie reçoit une invite , avec contrat à signer, dans une faculté californienne aux maîtres prestigieux; bascule d’une vie aventureuse pour l’esprit et le jogging, mais vision aussi de la vie manquée, d’un ami tiraillé entre deux genres, ce Michel sensible, compère lycéen qui rendit l’âme (et le corps avec ) dans un train de nuit entre Salamanque et Paris, à l’âge de cueillir les roses…

    Or, des fenêtres  de cette nouvelle qui-n’en-est-pas-une , comme d’un cristal réfractant, mille rayons se projetteront  en autant de lignes thématiques : sur le jeune héros aux multiples avatars et doubles mimétiques, les oscillations affectives et sensuelles, les filiations propres ou figurées,  les trous noirs de la grande Histoire dans l’espace-temps de nos vies fugitives ou inversement, l’enfance intransigeante et les transits du cœur - autant de nouvelles à l’obscure clarté et de romans non moins énigmatiques évoquant souvent les détours au terrier d’Alice.  Et Nabokov là-dedans ?       

    Tout un univers à reconquérir

    Le lyrisme de Puccini,  souvent snobé par les spécialistes, ne vaut-il pas en sensibilité complexe les projections complications admirables d’un Schönberg ? Je ne réponds, pour ma part, qu’en chantant par cœur des airs entiers de La Bohème ou de Tosca, tandis que « réciter » du Schönberg est au-dessus de mes forces, autant que  résoudre les problèmes d’échec de VladimirNabokov.

    Dans Un jeudi parfait, Fabrice Pataut évoque la prétendue opposition/rupture entre Puccini et Schönberg, comme on pourrait l’imaginer entre le roman classique (Balzac. etc,) , le Nouveau Roman et  les narrations postmodernes auxquelles d’aucuns rattachent Nabokov.  

    Or un grand écrivain,  comme un grand peintre (Cézanne contre les bôzarts), échappe à ces classifications en sortant par la «porte» de la fenêtre enfantine, et c’est là, dans la clairière de ce qu’on peut appeler la poésie, qu’un Fabrice Pataut rejoint le grand maître facétieux du Montreux-Palace sans chercher jamais à l’imiter, le citant pourrant «en creux» dans le grand roman Reconquêtes.

    Parlons alors de Reconquêtes, non sans deux allusions à Aloysius et au chat qui parle, cousin du Tobernory de l’impayable Saki, puis au charmant William du roman Tennis, socquettes et abandon mangeant ses trop beaux habits dans une vertigineuse quête de soi   

    Il faudrait passer par la ligne « pensée » de Degas, et donc par l’intelligence de Valéry, pour évoquer, plus que raconter, les romans de Fabrice Pataut dont partent ou souvent aboutissent les nouvelles de Pataut Fabrice.

    Aloysius(2001) est un diabolique roman minorquin, donc hispano-anglais, qui se situe temporellement à la fin  de la guerre d’Espagne.  Aloysius est un garçon charmant, surtout charmeur narcissique, mais c’est un faux révélateur, comme Lolita charmante et charmeuse est révélatrice en son charme toc. La lectrice et le lecteur brûlent d’y aller voir. Allez ! 

    Ensuite il y a donc Tennis, socquettes et abandon (2003), deuxième roman : rien à voir avec le précédent, quoique.  Comme du génial Feu pâle de Nabokov je dirais de ce roman que c’est une espèce de poème, ici  à la jeunesse éperdue, du côté des enfances qui se rêvaient épiques et sont tombées sur l’os des micmacs adultes.

    Sur quoi l’on passe (en 2011) à cette grande chose que représente Reconquêtes, extravagante évocation de l’Amérique dont l’hyperréalisme le dispute au rêve éveillé. Il y est question d’une digne dame américaine, dont le contour de la propriété correspond exactement à celui des Etas-Unis, et qui décide d’acheter l’Alaska (donc   au nord du « jardin ») à un Russe exilé au prénom de Vladimir (suivez mon regard…)  avec la collaboration de deux agents immobiliers amis de jeunesse, à la fois gémeaux et rivaux  comme les deux jeunes prostitués de Valet de trèfle et les deux Aloysius (le vrai et le faux) du premier roman éponyme – vous suivez le discours du tour operator ?

    On cherchera en vain la moindre allusion directe, dans les nouvelles et les romans de Fabrice Pataut, aux roman et aux nouvelles de Nabokov, même si la malice sardonique de Lolita  ou l’innocence incestueuse des jeunes amants d’Ada ou l’ardeur trouvent des échos poétiques dans le roman  En haut des marches (Seuil, 2007), évoquant le transit quasi transparent d’un transgenre, et dans maintes dérives sensuelles ou sexuelles.

    À ce propos, je ne connais aucun auteur contemporain  qui parle, comme Fabrice Pataut, de ce qu’on appelle le sexe ou de ce qu’on dit la politique, et là encore il me semble s’apparenter avec Vladimir Nabokov par sa profondeur mélancolique et sa pénétration de sentiments, sous couvert de constante invention littéraire.     

    15879_fabricepataut14dr.jpgLa douce folie d’un sage

    Chacune et chacun, en mal de curiosité documentaire, peut apprendre plus précisément qui est Fabrice Pataut «à la ville» en consultant la notice que Wikipedia lui consacre en toute transparence. Les lecteurs de nouvelles aussi folles que Kipling, sur laquelle s’ouvre le grand recueil intitulé Le cas Perenfeld, ou de romans aussi dingues que Tennis socquettes et abandon, ne manqueront pas de s’étonner du fait que cet écrivain si versé dans l’irrationnel fantaisiste et  les fantômes, fantasmes et autre fantasmagories puisant au tréfonds du subconscient, à l’imagination  frottée d’affectivité maladive et de poussées oniriques, soit à la fois un très digne chercheur cravaté, spécialiste reconnu dans les sphères académiques pour ses travaux sur la philosophie du langage et des mathématiques. 

    Or quoi de vraiment étonnant à cela si l’on y réfléchit à deux fois (réfléchissez toujours à deux fois avant de vous tirer une balle ou d’épouser votre directeur de thèse ou votre concierge kosovare ) en se rappelant qu’un Vladimir Nabokov fut à la fois l’interprète éclairé des errances de Nicolas Gogol, l’époux prévenant  d’une Russe juive et le plus rigoureux lépidoptériste ?  

    De même Fabrice Pataut passe-t-il, après chasses et cueillettes un peu foldingues, comme en enfance, au travail minutieux du polissage des petits cailloux de Poucet et à l’établissement de minutieuses nomenclatures. 

    On ouvre Le Cas Perenfeld pour lire,  à la page 329, une Table périodique des thèmes des quarante-cinq nouvelles réunies dans ce grand recueil, dont les  titres (Amour, Cannibalisme, Echec, Exil, Frères, Mère et fils, Mode, Perte de temps, Paris,  Prostitution, Rituels, Yiddishkeit, etc. ) renvoient à autant de titres de récits, dont l’origine de chacun est  décrite en fin de volume…

    Or cette espèce de folie littéraire, qui rappelle les inventaires de Perec ou de Cortazar, n’exclut pas ici une sorte de sagesse infuse, qui procède d’une tendresse diffuse, irradiant bonnement une lecture vécue comme une exploration…

    Lecture difficile ? Pas plus que celle de Nabokov, mais  sûrement exigeante. Rien de froidement cérébral, mais rien non plus de tout cuit ou de pré-mâché. Chaque mot compte, se savoure, interroge et parfois révèle.   Ouvrez la fenêtre et c’est là : ce que vous voyez vous regarde !

    Fabrice Pataut. Un Jeudi parfait. Nouvelles. Pierre-Guillaume de Roux, 2018.

    Autres nouvelles de Fabrice Pataut : Trouvé dans une poche. Buchet-Chastel,  2005, prix de la Nouvelle de l’Académie française ; Le Cas Perenfeld, Pierre-Guillaume de Roux, 2014.

    Romans : Aloysius, Buchet Chastel, 2001, réédité au Rocher en 2009 avec une préface d’Alberto Manguel ; Tennis, socquettes et abandon,  Buchet-Chastel, 2003 ; En haut des marches, Seuil, 2007 ; Reconquêtes, Pierre-Guillaume de Roux, 2011 ; Valet de trèfle, Pierre-Guillaume de Roux, 2015.

  • Produits d'entretien

    J.-F. Duval. Copyright Yvonne Bohler JPEG copie.jpeg
    Jean-François Duval fait parler

    ceux qui s'inquiètent de l'avenir.

     

    Passeur d’idées et d’expériences humaines, l’écrivain-reporter pratique l’entretien avec autant d’empathie que de compétence, jusqu’au plus pointu de la pensée contemporaine. Deux livres récents nous valent d’extraordinaires rencontres, qu’il s’agisse d’Elisabeth Kübler-Ross en sa retraite d’Arizona, ou de dix-huit personnalités qui ont des choses à dire dépassant la jactance des temps qui courent.

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    «L’avenir est notre affaire», nous rappelait Denis de Rougemont il y a plus de quarante ans de ça, dans un livre-testament militant pour une prise de conscience écologique non dogmatique, qui fit ricaner à gauche et soupirer à droite.

    Le grand Européen, que Malraux avait dit l’un des hommes les plus intelligents de sa génération, développait une réflexion globale sur le pillage de la planète et sa pollution, la nécessité de redéfinir la notion de territoire, ou l’urgence de dépasser les vanités et les clôtures de l’Etat-nation, qui faisait alors figure, pour certains, d’élucubrations de vieux rêveur impatient de séduire les jeunes filles en fleur, alors qu’elle s’inscrivait dans un courant de pensée devenu, aujourd’hui, bonnement central et vital.

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    Or je n’ai cessé de me rappeler ma propre rencontre avec le vieux Maître, en 1977, qui m’avait dit qu’une Europe des technocrates ne réaliserait jamais ses espérances et son combat, en lisant le recueil d’entretiens rassemblés par Jean-François Duval, où le souci de «notre affaire» revient à chaque page, chez les personnalités interrogées les plus diverses, qu’il s’agisse de Brigitte Bardot ou du philosophe Paul Ricoeur dont Emmanuel Macron fut le disciple, du penseur slovène non conformiste Slavoj Zizek dialoguant avec Isabelle Huppert, ou de notables penseurs transatlantiques (de Jean Baudrillard à Fukuyama) et du sommital et pétulant Dalaï-Lama rencontré en son exil de Dharamsala, sans oublier Michel Houellebecq en caleçon dans sa cuisine, avant et après sa douche…

    soluciones-elisabeth-kubler-ross.jpgUne espèce de sainte au milieu des coyotes

    Les gens qui souffrent le plus sont parfois les plus rayonnants, et c’est une joie aussi rare, et presque scandaleuse à certains égards, qu’on perçoit en la présence d’Elisabeth Kübler-Ross, quasi grabataire après plusieurs accidents cérébraux qui n’ont pas entamé son mental ni son moral quand Jean-François Duval, en 1996, débarque chez elle. 

    Quoique mondialement connue, la septuagénaire raconte que son fils Kenneth l'a «kidnappée» après l’incendie criminel qui a détruit sa maison de Virginie où elle avait le tort (aux yeux du Ku-Klux-Klan en tout cas) d’accueillir des enfants sidéens, pour la mettre à l’abri dans ce coin perdu de l’Arizona.

    En 1996, Elisabeth, que ses amis indiens ont sacrée «femme au calumet» avant de lui offrir un totem à l’effigie de l’Aigle debout, vivait toute seule dans une maison toujours ouverte, avec une seule jeune aide de ménage mexicaine, et c’est couchée, très affaiblie, quasi paralysée mais terriblement vivante (elle refusait de prendre des médicaments pour garder tous ses esprits) que son visiteur la découvrit et, bientôt, se fit reprocher de ne pas fumer: «Vous n’avez pas honte! Vous n’avez pas vu la pancarte à l’entrée de ma maison: merci de bien vouloir fumer! J’aime les gens qui fument». Et d’évoquer ensuite les sept «merveilleux coyotes» rôdant autour de sa maison…

    Une cinglée que cette mystique qui se réjouit de mourir pour rejoindre ceux qu’elle est persuadée de retrouver de l’autre côté? Le gens raisonnables le penseront sûrement quand, sur la base de sa longue expérience, elle lance au mécréant Jean-François que les enfants mourants ont bien de la chance d’en finir et qu’elle a déjà plein d’anges autour d’elle. 

    Et l’on se rappelle alors que c’est en découvrant les papillons noirs dessinés sur les murs par les enfants juifs déportés au camp de Majdanek, en sa vingtaine déjà très sensible au sort des autres, qu’elle a décidé de se consacrer à l’accompagnement des mourants. À ses yeux, notre vie serait donc celle de chenilles enfermées dans leur corps, dont la mort les délivrerait…

    Au fil de deux rencontres restituées comme deux petites pièces de théâtre savoureuses, c’est pourtant le contraire d’une illuminée qui s’exprime sur la vie autant que sur la mort: les signes qu’elle a reçus de son mari défunt qui ne croyait absolument pas à «tout ça», ce qu’elle a appris des enfants et des mourants devant la souffrance, l’aide d’un «soigneur d’âme prénommé Joseph» qui l’a enjointe de ne plus se focaliser sur la mort, entre autres propos affectueux ou plus sévères sur la Suisse et ses compatriotes trop souvent étroits d’esprit ou attachés à leur seul petit confort, Jésus qu’elle trouve aussi «okay» que mère Teresa (juste un peu trop «complexée» à son goût), l’enfer que les humains se fabriquent sur terre et qu’il est stupide d’imaginer qu’un Dieu ait pu le concevoir, ou encore l’importance de savoir recevoir plus encore que de savoir donner…

    1006402-Paul_Ricœur.jpg«Reporter d’idées» et bien plus... 

    Journaliste et écrivain, Jean-François Duval a accompli, des années durant, un travail qui relevait en partie du «reportage d’idées», au sens où l’entendait un Jean-Claude Guillebaud, grand reporter revenu de divers fronts de l’actualité avant de développer son «enquête sur le désarroi contemporain» dans la magistrale série d’essais nourris que furent La Trahison des lumières (1995) ou Commencement d’un monde (2008), en passant par La Tyrannie du plaisir.

    Plus modestement, mais avec autant de curiosité non alignée – qui l’a fait dialoguer par exemple avec un Charles Bukowski, en connaisseur avéré de l’underground culturel américain - que de solide formation, Jean-François Duval a multiplié, des années durant, les reportages et les entretiens de haute tenue qu’une inappréciable petite dame, à Zurich, du nom de Charlotte Hug, accueillait dans les pages de Construire, l’hebdomadaire «du capital à but social»… 

    Bien plus qu’un banal recueil d’interviews recyclées, ce nouveau livre intitulé Demain, quel Occident? fait double office de substantiel rappel «pour mémoire», en donnant la parole à quelques voix prophétiques (un Jean Baudrillard, par exemple, qui pressentait avec vingt ans d’avance le besoin compulsif des individus de se prouver qu’ils existent à grand renfort de selfies et autres shows auto-promotionnels sur les réseaux sociaux), mais aussi en multipliant les observations en prise directe sur notre présent et l’avenir que nous réserve un monde en mutation de plus en plus rapide. 

    Cinéma d’époque et zooms sur l’avenir 

    En rupture complète avec les médias cannibales qui consomment de la vedette et ne s’intéressent qu’au «buzz» de l’opinion, les entretiens réunis ici sont soumis à la double exigence du respect humain et de l’approche bien préparée. Brigitte Bardot n’est pas abordée ici comme un sex symbol décati fondu en écolo réac (je singe le langage des médias vampires), mais comme une personne de bon sens qui formule des jugements aussi respectables que ceux d’un Cioran, et bien plus affûtés que ceux  d’un Michel Houellebecq, dont la rencontre est bonnement drolatique dans le style Deschiens – en fait c’est surtout sa femme qui parle… 

    Blague à part, si ce livre est une véritable mine de réflexion, ou plus exactement d’amorces de réflexion et de pistes qu’il nous incombe, lecteurs, de suivre, c’est que Duval, ferré en philo et en connaissances tous azimuts mais ne donnant jamais dans aucun jargon, s’est préparé sérieusement à chaque rencontre. 

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     Tout le monde parle aujourd’hui de transhumanisme, mais c’est en 2002 déjà que le reporter se pointe à Boston chez Ray Kurzweil, et c’est dès 1996 qu’il avait interrogé Francis Fukuyma! Le nom de Paul Ricoeur est souvent réapparu dans les médias depuis l’accession à la présidence française de son disciple, mais c’est dès 1986 que Jean-François Duval avait enregistré ce grand maître de la pensée contemporaine jugeant que «nous sommes le dos au mur» et constatant, comme les Américains Daniel C. Dennett ou Stanley Cavell, ou comme le Dalaï Lama visité à Dharamsala, que le moment est venu pour l’humanité de considérer un peu plus sérieusement que l’avenir est «son affaire», etc. 

    1524834788_duval2.jpg1524834746_duval1.jpgJean-François Duval. Demain, quel Occident ? Entretiens. Social Info, 251p.

    Social Info, 251p.

    Elisabeth Kübler-Ross va mourir et danse avec les loups. SocialInfo, 97p.

  • Proust sans clefs

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    Un buzz récent évoquait les romans à clefs de la rentrée littéraire qui vont faire mousser les médias et glousser les avocats. De son côté, Bernard de Fallois nous rappelle que les personnages de la Recherche du temps perdu de Proust ont (presque) tous plusieurs «modèles» et ne sont jamais désignés par leur vrai nom, sauf un brave couple de Français.
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    (Dialogue schizo)
     
     
    Moi l’autre : - Et toi qu’en penses-tu, de ce buzz ?
    Moi l’un : - D’abord qu’il sent le vide médiatique des fins de vacances dans les rédactions moites, et ensuite qu’il relance un débat vieux comme le couple de l’indiscrétion et de la médisance. En plus, comme souvent, on focalise un thème pour exciter les curiosités alors qu’une rentrée littéraire brasse tout et n’importe quoi…
    Moi l’autre : - Mais avant la rentrée, il y a eu les hauts cris de Séverine Servat de Rugy, la femme du président de l’Assemblée nationale française qui s’est reconnue dans le roman à paraître Vivre ensemble, d’Emilie Frèche, laquelle vit avec son ex et où son jeune fils ado apparaît sous un jour qui l’a scandalisée…
    Moi l’un : - C’est ça : on n’est plus dans la littérature mais dans une embrouille privée/publique aussi puante que celle de dame Angot il y a quelques années, avec Les Petits, le roman assez tordu qui lui a valu de perdre un procès.
    Moi l’autre : - Elle remet d’ailleurs ça cette année avec un nouvel épisode où apparaît Doc Gynéco…
    Moi l’un : - Tant mieux pour celui-ci, puisque la rumeur affirme qu’il trouve son portrait «juste cool». Quant à la femme du président, elle a obtenu un encart d’avertissement au lecteur dans le roman qu’elle a renoncé à faire interdire. Mais quel intérêt «littéraire» dans ce micmac ?
    Moi l’autre : - Je te rappelle que le buzz (notamment dans L’Express) parle d’une «myriade» de romans à clefs à paraître cet automne…
    Moi l’un : - Va pour l’effet d’annonce, puisque le buzz en question ne cite pour le moment que deux ou trois noms de personnages connus (dont Sylvain Tesson et François Nourissier) que les lecteurs pourront identifier. Mais le problème est-il là ? Et d’ailleurs y a-t-il un problème avec le roman à clefs ? Moi je n’en vois qu’un:est-ce un bon ou un mauvais roman ? Le personnage «masqué» par une clef est-il intéressant ou l’auteur ne fait-il qu’attiser la curiosité du lecteur-concierge ?
     
    Moi l’autre : - Tu penses à Philippe Sollers, dans Femmes ?
    Moi l’un : Je ne trouve pas que Femmes soit un vrai roman : c’est une chronique romancée à la Sollers dont les clefs ont régalé le tout-Paris et environs. On y reconnaît Barthes, Althusser ou Aragon sous divers masques, mais ces personnages vivent-ils en tant que tels ? Pas vraiment. Il en va tout autrement dans le superbe Ravelstein de Saül Bellow qui, à partir du modèle d’un célèbre intellectuel américain, Allan Bloom, auteur d’un essai dévastateur contre le politiquement correct, intitulé L’Âme désarmée, a façonné un vrai personnage de roman en ronde-bosse. On ne sait pas ce que Bloom aurait pensé de son avatar romanesque, vu qu’il a quitté ce bas monde en 1992, huit ans avant la parution du roman de son ami Bellow…
    Moi l’autre : - Tout ça me rappelle aussi le portrait de son ami Cézanne par Zola, dans L’œuvre de celui-ci, sous les traits de Claude Lantier.
    Moi l’un : - Eh oui, d’ailleurs pas terrible le roman, mais là le problème n’est pas dans la «clef», car ce qui a navré Cézanne n’a sûrement pas été de se reconnaître mais de constater que décidément son compère de jeunesse ne comprenait rien à sa peinture !
    Moi l’autre : - Une vingtaine d’années plus tard, c’est Monet que certains ont cru reconnaître dans le personnage du peintre Elstir, grande figure d’À la recherche du temps perdu…
    Moi l’un : - Certains autres ont parlé de Gustave Moreau, d’autres encore d’Auguste Renoir ou de Vuillard que Proust a rencontré dans son atelier de Cabourg. Et les clefs à têtes multiples sont quasiment la règle dans la Recherche, à commencer par la fameuse Albertine…
    Moi l’autre : - Dont la «clef» serait Alfred d’Agostinelli, le chauffeur de Proust et l’une de ses passions amoureuses…
    Moi l’un : - Tout juste Auguste, mais le personnage d’Albertine a d’autres «sources», à la fois masculines et féminines, de son secrétaire particulier suisse Henri Rochat à son amie platonique Marie de Chevilly…
    Moi l’autre : - Bisexuel, le «petit Marcel» ?
    Moi l’un : - Pas plus que son narrateur hétéro Et c’est par cette transposition, justement qu’on passe du roman «à clefs» à la symphonie proustienne qui cherche la vérité humaine de chacun de ses personnages à travers de multiples facettes.
    Moi l’autre : - Pourtant certains amis de Proust se sont brouillés avec lui en croyant se reconnaître ?
    Moi l’un : - C’est vrai, son cher ami Louis Albufera, hétéro notoire, a cru se reconnaître dans le personnage par ailleurs magnifique de Robert de Saint-Loup, qui «vire pédé» avant de mourir au champ d’honneur, et le prétendu modèle a donc tourné le dos au romancier. De la même façon, le comte de Montesquiou, célébrité du tout-Paris poético-pédérastique de l’époque, n’a pas trop aimé qu’on l’assimile au baron de Charlus, etc. Même topo pour le romancier Bergotte, qui au moins cinq ou six modèles, et jusqu’à la grand-mère du Narrateur, à laquelle Proust à donné des traits de sa propre mère. Bref, comme le relève Bernard de Fallois, grand proustien disparu en janvier dernier, dans sa magistrale Introduction à la Recherche du temps perdu qui vient de paraître, les plus de 2000 personnages des plus de 3000 pages de la Recherche ne sont pas «à clefs» mais «à lois», en cela que leur vérité découle de vérités humaines plus générales que chez un seul individu, obéissant aux lois du plus vieux sentiment humain qu’est l’amour, et à ses corollaires de désir ou de jalousie, aux lois du milieu social ou de l’époque, de la psychologie ou de la physiologie, etc.
    Moi l’autre : - Tous sont donc «inventés». Aucun nom « réel » n’est cité genre name-dropping à la Houellebecq…
    Moi l’un : - À l’exception d’un couple, dont le Narrateur cite avec émotion le nom de Larivière dans un passage de la Recherche évoquant les malheurs de la guerre et la droiture particulière de certains humbles Français. Et pour le name-dropping, le Narrateur cite par leur nom un tas de célébrités de l’époque, qui ne sont pas des personnages du roman mais «font l’actualité », à commencer par Alfred Dreyfus – et Zola !
    Moi l’autre : - Mais pourquoi transformer un jeune homme aimé en jeune fille en fleurs ? Par crainte du qu’en dira-t-on ?
    Moi l’un : - Pas du tout, et là-dessus Bernard de Fallois est plus clair et direct que de nombreux commentateurs qui ont confondu l’Auteur et son Narrateur. Celui-ci, contrairement à son «père» littéraire, aime les femmes, alors que Proust n’a jamais caché son homosexualité, ni ne s’en est prévalu comme d’une qualité spéciale. Ce décalage, par le truchement de son Narrateur, lui permet d’ailleurs de développer une veine comique trop souvent négligée, qui fait de tous ses personnages de tous les sexes une comédie humaine à la fois plus noire et drolatique que celle de Balzac.
    Moi l’autre : Même chose avec les Juifs !
    Moi l’un : Exact. Proust, homosexuel et plus que demi-juif par sa mère, parle des Juifs, dans le roman, avec une distance qu’on lui a également reproché. Tu te rappelles les railleries du grand-père du Narrateur à propos de son jeune ami Bloch ! Or Proust ne «dénonce» jamais ses personnages. On peut y voir de l’ambigüité, comme chez Shakespeare avec Shylock, mais on peut aussi rappeler la phrase de Tchékhov sur les voleurs de chevaux, qui disait que lorsqu’un écrivain décrit des voleurs de chevaux, rien ne l’oblige à ajouter, comme au catéchisme, qu’il est mal de voler des chevaux...
    Moi l’autre : - Bernard de Fallois souligne aussi la qualité poétique et «musicale» inouïe de la Recherche, mais également sa façon de laisser leur liberté à tous ses personnages, jusqu’aux plus abjects en apparence, tels le maquereau Jupien ou le gigolo Morel, Odette la bécasse ou la fille perverse du musicien Vinteuil..
    Moi l’un : - Il a le grand mérite aussi de montrer comment le Temps lui-même, à savoir l’expérience, l’amour fou et la jalousie, la maladie, la mort de ses parents et de sa grand-mère, l’injustice faite à Dreyfus et la guerre, le snobisme mondain et le rejet croissant des artifices sociaux, enfin l’extraordinaire volonté de ce doux despote malingre et tousseux, dans ses murs doublés de liège et sous ses monceaux de lainages, ont contribué à l’écriture de ces «Mille et une nuits» dont les seules clefs sont d’un palais imaginaire…
    Bernard de Fallois. Introduction à la Recherche du temps perdu. Editions de Fallois, 316p.
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  • Fantaisie du bel été

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    Pour Sergio Belluz

     


    Mon manège est un galopant,


    mais il aime aussi la lenteur,


    les antilopes et les cravates,


    et la couleur de l'héliotrope.


    Avant de lire je chevauchais


    les tigres de l'épidiascope,


    et le rire inquiet des muets


    m'a fait danser le menuet.


    A dix ans l'âge de raison


    m'a vu philosopher tout bas,


    avant d'emboucher le tuba


    des marines explorations.


    Ah que le monde est bas !


    Ah que le monde est haut !


    Ah comme il était beau,


    le son du pianola !

  • Ceux qui ne parlent que de ça

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    Celui qui se sent tout minaret quand il voit une figue ou une moule / Celle qui sublime ses érections mentales / Ceux qui en font des colloques humides / Celui qui a fait du scrabble avec le docteur Lacan ce type qui gagnait à être connu / Celle qui se faisait passer pour Duras le bourreau des cœurs de camionneurs / Ceux qui font leur coming out en plein harem / Celui qui le fait trois fois en une et s’en vante au tea-room des veuves en recherche / Celle qui s’est fait un sosie de Paulo Coelho par ailleurs invité d’un clone de Laurent Ruquier / Ceux qui font dans le faux authentique genre Rembrandt en 3D / Celui qui répand des bruits de chiottes via Radio-couloir / Celle qui dit baise-moi au telévangéliste à pommettes fardées / Ceux qui ont vu passer Tariq Ramadan sur une lambretta empruntée à une bisexuelle mal vue des laïcs de droite / Celui qui propose à ses maîtresses ni de gauche ni de droite de mettre tout à plat / Celle qui en a là-dedans et dehors je te dis pas / Ceux qui ne savent pas où ils se sont rencontrés vu qu’il n’y étaient pas sans en en être sûrs / Celui qui dans les parties carrées ne cesse de tourner en rond / Celle qui dit toujours ça je n’avale pas en invoquant son droit à la différence et le respect des minorités sceptiques / Ceux qui ont vu le Seigneur au coin d’une colonne de Notre-Dame et en ont tiré la doctrine de la colonne à coins / Celui qui se dit pratiquant sans être croyant vu que ça ne mange pas de pain / Celle qui a fait le chemin de croix sur les genoux et le reste en apnée / Ceux qui en prennent leur parti sans laisser l’adresse, etc.

  • Petites résurrections de Maurice Chappaz

     

    Aube27.jpgEn mémoire de Maurice Chappaz (1916-2009) 

    Le petit jour serait revenu « par la fente des volets et la porte demi ouverte », et avec lui l’écriture. L’écriture, éteinte quelque temps « comme on souffle une bougie », se serait rallumée et aurait éclairé les parois de la maison de bois, là-haut sur la montagne, sur cette « île défoncée », délivrée dans les vernes, une «escale de chats sauvages », au lieudit Les Vernys, en été 2004, le 19 août à l’aube, lieu désiré de silence et de retrait, mais en revenant l’écriture en son Fiat Lux aurait accusé un léger tremblement d’âge : « La vieillesse signifie éboulement dans la mémoire et durcissement des services. Les os se cassent, les sentiments pourrissent. Oui, nos défauts s’accusent, tonifiés par nos qualités mêmes. Exister nous tue » ;  et revenant à ce qui pourrait être le dernier jour, en cette aube qui sent le soir, l’écriture revient à son premier souffle, au temps d’Un Homme qui vivait couché sur un banc où la fumée signifiait déjà la combustion première de la poésie : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Et cela encore qui s’impose pour fumer et prier tranquillement : « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire »…Chappaz2.jpg

     

    Or tant d’années et de paquets de tabac après, et  l’on voit la fumée d’un petit train et les étapes d’une septantaine de gares, la mémoire défaille un peu dans ses éboulis et les os avertissent: « Se glacent les pieds infatigables, tout ce qui tremble, tout ce qui ressemble à une goutte de sang, comme le veut l’Eternel, se fige ». Et dans la maison de bois, un autre soir, sept jours plus tard : « Je m’immobilise devant la nuit : elle entre, le chalet disparaît. On n’existe plus mais on devient l’infini qui se personnalise en vous. Ma pipe peut-être me filme ». Et le film écrira ce lieu, cette maison du silence et du temps suspendu, comme partout quand on fait attention, ce lieu de parole fumée et de présence, le chalet et autour du chalet les terrains et les bornes, le temps passé dans les bornes et au-delà, Spitzberg et Tibet, Corinna et famille, en cercle élargis ou resserrés, spiralés du petit au grand récit et retour, mers et nuages en tourbillons, aux Vernys et partout, ici et quelque temps encore à fleur d’écriture mais dans les bornes se resserrant sur un corps : «Je devine en moi la grande usure. La vie est noire et belle et une louange la plus grande attend en nous. L’Eternel est aux aguets ».

     

    Les questions reviennent   

     

    Le poète continue à fumer malgré les interdictions. En attendant les prochaines : interdiction de respirer, interdiction de rêver, interdiction de se poser des questions. Même pas ces trois-là : « Qui sommes-nous ? – D’où venons-nous ? – Où allons-nous ? ». Même pas ça : surtout pas ça !

     

    Cependant l’écriture est revenue comme l’herbe au printemps ou les enfants, sans crier gare, et le train des jours y va de sa petite fumée, réjouissant les enfants et les Chinois. « Il a cessé de fumer », disent ceux-ci vers l’âme de celui qui vient de « casser sa pipe », comme disait le peuple de nos enfances. Mais l’image est à reprendre au début de l’écriture, quand on s’est déclaré poète et fumant évidemment, comme Rimbaud sa terrible pipe d’illuminé voyant. Première pipe de tête de bois ou de maïs à trois sous, d’écume ou culottée par les siècles de nuits de bohème douce : première fournaise dans les romantiques cafés d’hiver estudiantins, premiers foyers des amis, première fumée des questions éternelles : d’où venons-nous nom de Dieu, et qui sommes-nous, pour aller où ?

     

    L’enfant, déjà, petit, peut-être devant l’oiseau mort, s’est demandé : « Est-ce qu’il y a quelque chose après ? » Et rien ensuite n’épuisera la question tant que durera, mêlée, la louange infinie de ce qu’il y a ici et maintenant, qui ne saurait non plus s’épuiser dans la beauté des choses et de tout ce qui est donné : «Nous sommes nous-mêmes à la fois une tige d’herbe ou une goutte d’eau et puis une apparition du divin, sinon nous n’existerions pas ». Et voici qu’une pipe devient une caméra, décidément on aura tout, et le délire continue, de ce Rimbaud dont on dirait du Chappaz : « En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf retiré de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a la sainte, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant ».

    RichesHeures1.jpgJe relis la phrase en pensant à Jean-Sébastien Bach : « La main d’un maître anime le clavecin des prés », et je me demande comment rester « capable du ciel » au milieu de « nos horreurs économiques ».

     Du sauvage imprimatur

     Que nous sachions, les animaux ne fument pas, ni ne prient, étant eux-mêmes toute consumation et toute présence, avant la dérogation de l’écriture qui est à la fois fumée et prière.

    Encore heureux : notre corps nous ramène aux animaux, qui nous ramènent à la Genèse et à l’ « immense paysannerie» qui est de partout et non seulement de la région régionale.

     Adams (kuffer v1).jpgLe sauvage est un style, immédiatement identifiable et d’abord à cela qu’il s’écarte et se sauve de nous. Mais le sauvage est en passe de se dénaturer. Son indépendance inquiète et contrarie. « On nous relance des nouvelles policières : SURPOPULATION DES RENARDS – MÉFAITS DES FOUINES – HALTE AUX CHATS ERRANTS ! » Et voici le loup revenu des pays sauvages et décimant troupeaux et poulaillers tandis que, jusqu’en ville, le renard fait les poubelles.

    loutre.jpg« Cela ne signifie pas une revanche mais une panique chez les bêtes, plaide le poète. Elles ont quitté prés et bois pour fouiller les banlieues ». Bientôt le renard donnera la patte et se fera photographier avec un Adam cravaté, et quelque chose sera perdu. Quoi ? Une beauté sera perdue.

    Beauté du sauvage, mais plus profonde que seulement esthétique : « Elle me saisit tellement quand je surprends les bêtes sauvages – biches, cerfs, chamois ici même, qui traversent avec un tel incognito les pentes, s’effacent toujours. Elles ont un abîme dans les yeux dès qu’elles nous aperçoivent et se sauvent.

     

    « Se sauvent, oui. Qu’est-ce qu’elles emportent ? Un autre monde et la beauté introuvable dont elles nous ont laissé l’impression par cette allure où s’est profilée la peur… Et une si inviolable différence. »

    Oiseau.JPGLes oiseaux à tout moment, les plus proches et les plus différents : « Si ironiques, si joyeux, si aveugles, ce qu’inventent les oiseaux ». Ou ces envols de martinets « qui ne peuvent vivre qu’en vol à cause de leurs longues ailes si étroites. Ils n’arrivent pas à repartir s’ils se posent sur le sol car leurs courtes pattes aux longues griffes ne leur autorisent que des parois verticales ou le tronc des arbres ».

     

    Si différent, le martinet, que la cage le tuerait. Mais les autres bêtes sauvages aussi, « dès qu’elles s’apprivoisent, c’est fini. Il leur manque le grand frisson du paradis antérieur. Où on ne mourait pas car on ne savait pas qu’on mourrait. Nous, c’est cette connaissance que nous leur apportons. On a perdu le miracle de vivre, d’être toujours dans l’éternel. Et ainsi la beauté, comme l’amour, est liée à la mort. Et tout est lié à la mort nous masquant quelque chose qui a eu lieu avant elle. »

     

    Puis revenant à la revenante écriture : « Ecrire, c’est retrouver l’imprimatur des bêtes sauvages ».

     

    Et la songerie de ce 22 août aux Vernys, juste voilée d’un soupçon de mélancolie, de s’achever sur ces mots : « Il faudrait  pratiquer la morale ou la vertu d’instinct, comme les éperviers ou les lièvres. Les lièvres qui se promènent, l’épervier qui fauche le lièvre.

     

    « Je rumine ça comme une bête avec ma pipe qui prie et fume.

     

    « Où vais-je après cette vie ?

     

    « Le ciel est voilé avec une seule étoile telle un noyau et tout autour le fruit noir des forêts ». 

     

    Thibon3.jpgLes vérités mesurées

    Une autre quête de vérité l’occupe ces jours, ladite vérité fixant en vieux langage juridique la mesure du bien. L’occurrence terrestre de ces beaux grands mots de bien et de vérité découle d’un catholicisme romain qui ne fléchira jamais, solide sur ses bases et pourtant ouvert aux grands vents d’ailleurs, comme les stupas tibétains des hauts cols d’Himalaya.

     

    Les vérités, repérées sur le terrain et inscrites au cadastre, distinguent « ma » terre de la tienne. C’est du précis fait avec de l’aléatoire, c’est une apparence de contrat palliant tous les désordres, on se rappelle la brouille de deux Ivan et les tricheurs qui s’en venaient nuitamment déplacer les bornes, les palabres et les rognes opposant maisons et villages, un côté de la vallée et l’autre, ceux d’en bas et ceux d’en haut. Du bas Maurice est monté vers le soleil des hauts, il y avait là des mayens tombés en ruine, tout a été rêvé et conçu pour la femme et la progéniture, et maintenant qu’on approche de la nonantième gare on reste soucieux de son bien, ainsi passera-t-on bien un mois et plus à mesurer cette terre qui « zigzague entre six ou sept mayens voisins, se suspend à leurs toits, s’accroche à des filets d’eau ».

     

    Chappaz7.JPGÀ notre époque malade d’inattention et d’à peu près le poète répond par le mot à la fois précis et juste, qui dit le vrai et le chante aussi bien : « Angles, encoches, marteaux d’une vaste pente d’herbes devenues sauvages, ici ou là parsemées d’armoises et où on dégringole d’un piédestal d’aubépines roses qui semblent blanches vers des mélèzes et des sapins toujours « à moi ».

     

    L’inventaire pourrait sembler dérisoire à un citadin sans mémoire ou sans « bien », mais le royaume du poète est aussi de ce monde, au milieu des siens, dans cette religion du verbe qui est aussi de la terre.

     

    « Il faut prendre des précautions avec « le bien ».

     

    « Je le savais. Seuls les paysans ont une religion et une patrie. J’ai moi-même fait deux fois avec mon oncle le tour de ses lopins, l’ultime fois, deux mois avant de mourir. Corberaye, les Rosay, les Zardy, Planchamp, Profrais, le Diabley, les Maladaires, des champs, des prés, des « botzas » inatteignables, indiqués, détaillés du doigt. La litanie ne s’épuise pas. Il avait été à la messe, le matin, avec moi, lui me confiant avant d’entrer dans l’église, regardant le cimetière : il n’y a qu’une bonne mort, la mort subite ».

     

    Et le neveu de constater : « Le bonheur d’exister a une de ces saveurs », avant de s’interroger un peu plus loin : « Qu’est-ce que la possession de la vie ? »

     

    On imagine l’ami, Gustave Roud, souriant à celui qui oserait dire « mon arbre » ou « mon herbe », mais il faut entendre ce possessif dans l’ensemble humain de cette « immense paysannerie » de montagne marquée par le pays autant qu’elle l’a marqué.

     

    « Ces terrains et leurs limites s’entremêlent avec les limites de ma vie, soit celles inscrites par les années et qui précèdent le vide dont les brumes m’envahissent déjà : on tombe littéralement en enfance, même sans sénilité ».

     

    Avec l’écriture revenue revient le souvenir de l’arrivée en ce lieu avec Corinna, où ils auront toujours été si heureux, et le trait d’ombre revient avec, « le bonheur passe comme un coup de faux », le souvenir de Corinna jeune soudain précipitée vers l’abîme et retenue in extremis par quelque invisible main, ou ce cri tout à la fin, en 1979, du dernier instant de Corinna faisant écho petit au cri du Christ sur la croix, tout est mêlé, on est marqué par cette invraisemblable « affaire » de Messie : « Il a découvert Dieu en nous. Et il nous a emmenés avec lui sans discussion », il faut naître et renaître tous ces jours que Dieu fait : « Nous passerons  comme un coup de vent dans l’éternité, avec une âme toute fraîche et un corps recommencé ».

     

    La question de la foi est elle aussi cernée d’ombre et à tout instant elle meurt et renaît. Le poète se retire doucement aux Vernys.Il arpente son royaume comme le Père au premier jardin. Il prend ces notes en été 2003 et 2004, puis il les reprendra en été 2007 et 2008. « Et on a ou on n’a pas la foi. Elle se relie à l’enfance, à ce qu’on a reçu alors sans le savoir. Quelque chose qu’on a encaissé comme un coup de pied de vent ».

     

    On a ou on n’a pas la foi mais rien n’est assuré de toute façon, pas plus que sur un vaisseau pris dans les glaces, comme on verra dans les notes suivantes.

     

    « On est tout à la fois croyant et incroyant. Le choix se fait sans cesse et presque à notre insu, dans le dédale de l’âge où je trébuche,. L’espoir même que j’ai et les miettes de la beauté du monde qui s’éparpillent en moi… des nuages dans le ciel aux arbres sur la terre qui attendent le cri du corbeau, tout me fait sentir mon rapprochement avec les bêtes. Il me semble arriver au bout d’un corridor.»

     

    Et me reviennent, au bout du long corridor fleurant les siècles, dans la cuisine du Châble, un soir d’hiver de janvier 2007, ces mots du poète un peu bronchiteux, engoncé dans une espèce de vieux manteau de cheminot : «Je crois qu’on ne peut évoquer le paradis qu’en relation avec ce qui est visible ici bas, fugacement, par intermittence. Cela peut n’être qu’un visage dans une gare, un brin d’herbe frémissant, l’inattendu d’un nuage ou une goutte de pluie qui tombe dans une sorte de transparence obscure, et vous entendez aussi le bruit infime que cette goutte de pluie fait en touchant terre. Je dirais ainsi que l’image du paradis, telle que je me le représente, serait comme une surprise à l’envers… Le paradis est aussi exigeant que l’enfer ! Cendre et alléluia… Tout à coup l’innocence ! » 

     

    Ascal5.jpg Les petites résurrections

    La foi ne serait rien pour la poésie, au demeurant, sans cette attention incarnée que manifeste le travail d’écrire. « Le péché capital, écrit ainsi le poète, le seul péché est le manque d’attention. Le temps présent se précipite telle une chute d’eau. Hâte-toi de puiser ! C’est-à-dire : sois attentif ». Or, l’attention ne se borne pas, cela va sans dire, à la consommation passive. Il n’y aura création ou recréation, il n’y aura transmutation, nouvelle forme, petite résurrection que par ce processus de consumation qui fait de chaque heure une Riche Heure possible et toute l’œuvre, alors, du poème au récit, des premiers mots d’Un homme qui vivait couché sur un banc ou de la première page de Testament du Haut –Rhône, aux dernières de La Pipe qui prie et fume, des lettres aux journaux, sous toutes les formes enfin, se déploie comme un Livre d’Heures qu’enlumine, sous l’effet d’une espèce de sainte attention, le même verbe du même homme mêmement habité à vingt et nonante ans.

     

    On reprend ainsi Testament du Haut-Rhône au tout début : « Je loge à quelques lieues seulement de la forêt, au bord d’une prairie où les eaux s’évadent. Par les fenêtres ouvertes de ma demeure de bois (qui me porte et toute une famille d’enfants déguenillés, en train maintenant de dormir) on entend les clochettes d’un troupeau de chèvres qui se déplace sur les pentes ainsi qu’une eau courante ou un nuage de feuilles sèches ».

     

    Le livre s’est ouvert sur le petit jour, il se refermera au bord de la nuit, la nature continuant de murmurer et bien après nous : « Les oiseaux, les feuilles en train de chuchoter, forêt ou rivière, les eaux et les ciels s’envolent sur la page blanche qui noircit. Quelle cuisine de nomade ! La création glapit, fume. Et puis ce dilemme : ou une goutte de sainteté, ou la passion démoniaque ».

     

    Car le temps vient, avec cette « possession », cette aveugle fuite en avant, ce collectif emballement que le poète a toujours combattu, sa guerre dès le début, et pas tant une guerre au progrès qu’au saccage et au gâchis -, le temps vient d’une apocalypse, cette « dérive collective, au dernier instant de l’examen de conscience avant le naufrage », mais non tant obscure fin des fins que temps de révélations.

     

    « Message à toute la société des hommes dont la réussite est un abîme », relance alors le vieux fol insulté naguère par les chantres agités de ladite réussite, qui se demande à présent si ce vingt et unième siècle héritier de tout ce qu’il déteste n’est pas « acculé à un grand acte mystique ? »

     

    Est-ce qu’on sait ? On peut se rappeler le philosophe russe Léon Chestov interrogeant le paradoxe d’Eschyle : et si ce que nous appelons la mort était la vraie vie, et ce que nous appelons la vie une sorte de mort ?

     

    Ce que nous avons sous les yeux, ce que le poète voyant s’ingénie à nous faire sauter aux yeux ne procèderait-il pas de la même sainte attention qui anime le mystique ?

     

    En septembre 2004, le poète se risque à répondre au bord de la nuit: « Le mystique substitue à la racine l’invisible au visible, nous deviendrons cet inconnu que seul le Créateur connaît. Son œil remplace le nôtre. Le rien, en tout, devient saveur et joie en nous. Il faut accepter un absolu où l’on meurt. Je ne puis y songer qu’en disant le fameux Merci à l’instant qui me sera donné ».

     

    Est-ce à dire, en langage du vingt et unième siècle, que le poète « se la joue » gourou ?

     

    Je ne le crois pas. Je le crois plus humble et plus juste, mieux à sa place dans la « contemplation active » dont parlait Marcel Raymond, ni mystique ni moine non plus mais à sa façon éminent spirituel défiant la raison et squatter de couvent invisible, dans un temps « si difficilement plus facile » à habiter que celui des battants de la réussite : « Dans  ces cellules comme des tombes où l’existence, respiration après respiration, se tisse, se décante. Où l’on vogue sur le flux et le reflux des prières, des hymnes chantées d’heure en heure : on s’insuffle déjà sa future vie, on tente se résurrection ».

     

    Remarquable formule : « On tente sa résurrection ».

     

    Et d’ajouter : « Maintenant ».

     

    Rappelant du même coup la réponse que faisait Ella Maillart, l’amie de Chandolin, quand on lui demandait l’heure : « Il est maintenant ».

     

    Par delà la nuit cruelle

     

    Et la ville là-dedans ? Et les villes ? Et les multitudes humaines ? Et le journal de l’effrayante espèce qui s’est tant massacrée dès l’an 17 de ce siècle où le poète vint au monde ?

     

    Comme un rappel de ce « journal » que Maurice Chappaz n’oublie pas, ni ses semblables en transit sur notre planète perdue dans l’Univers, s’enchâssent alors quelques pages d’un autre journal, de la main d’un commandant de marine du nom de de Long, notant jour après jour le calvaire d’une poignée d’hommes échappés au naufrage, fin 1881, du vaisseau La Jeannette broyé par les glaces dans l’immense delta de la Lena, émouvant accompagnement du voyageur Chappaz au long de la nuit cruelle endurée jour après jour par l’équipage crevant de faim et de froid trente jours durant, « pauvres moineaux humains » dont les âmes « se perdent dans la surprenante beauté du monde ».

     

    E la nave va. La vie continue dans l’alternance  du poids du monde et du chant du monde. « On meurt, on va être rapatrié en Dieu. Outre-tombe, j’habiterai tout ce que j’ai été : ce nuage, cette source, ces rues, ces prés, cette maison… »

     

    Et Michène fera

    quelque chose de chaud…

     

    Chappaz10.JPG« Partir à la recherche du paradis terrestre, voilà ce que j’ai tenté toute ma vie, sans savoir et sans comprendre », note Maurice Chappaz en été 2004. Mais dès le tournant du Testament s’était marqué le désenchantement : « Nous portons en nous l’agonie de la nature et notre propre exode ».

     

    Le monde « paysan-paysan », tout semblable à celui des Géorgiques, dont le nonagénaire révise la traduction en 2008, représentait une totalité « jusqu’aux astres » que le poète a vu se défaire et se corrompre.

     

    « Cependant », me disait-il ce soir de janvier 2007, dans la cuisine de L’Abbaye, et c’était à propos de Gustave Roud, mais cela vaut autant pour lui, « au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge ».

     

    Celle de Maurice Chappaz, loin d’un renfrognement de refus et de repli, relance à tout moment de nouvelles pousses. «Malgré tout je crois à la vie », me disait-il encore ce soir-là. Je suis né dans un mouvement. Je suis resté fidèle à mon origine, tout en m’adaptant au monde en émergence. Je lis ainsi les journaux, pour me tenir au courant du changement de civilisation et même de l’abîme. Nous devenons comme des chats sauvages apprivoisés par la mort ».

     

    Chappaz6.jpgEnfin voici, dans La pipe qui fume et prie que j’aurai traversé en cet été indien 2009, voici noté en septembre 2004 et réécrit en 2008 au lendemain de ses nonante ans : « Michène trie, retrie une à une les groseilles, choisissant celles dont la robe rouge résiste. Hantise du pourri, du moisi. Si rares ces petits fruits déjà récoltés par les oiseaux ».

     

    Et je revois à l’instant, en cette fin d’octobre 2009, la neige apparue sur les cimes de la Savoie d’en face, je nous revois ce soir de janvier 2007, à l’Abbaye du Châble, dans la cuisine où le nonagénaire tout frais émoulu m’avait parlé sept heures durant au dam de Michène le trouvant « peu bien », je revois, dans le tourbillon des volutes de temps fumé, du livre revenu avec l’écriture de la vie où nous nous retrouvions ce soir-là, je me rappelle les regards attentifs et les gestes attentionnés de Michène Chappaz nous préparant ce « quelque chose de chaud » qu’avait demandé son poète dont je note encore ces derniers mots :

     

    « Notre vie avec ses oeuvres ne dure pas plus qu’un paquet de tabac, y compris le pays où j’attends : telle la petite fumée qui s’échappe comme si j’étais cette petite fumée au moment où la pipe reste chaude dans la main après avoir été expirée.

     

    « Les années s’éteignent.

    « Je savoure la dernière braise ».

     

    Maurice Chappaz. Le pipe qui prie et meurt. Editions de la Revue Conférence, 2008, réédition 2016.

     

                                                 

     

  • L'âpre beauté de l'être

    À propos d’une toile de Czapski défiant toute copie…
    Femme forte. PP. Barbara et Richard Aeschlimann.
     
    C’est une vieille peau toute moche sur un banc jaune, attendant le métro à la station Auteuil sous son vilain chapeau, à côté d’une publicité exaltant la FEMME FORTE en lettres rouges sur fond noir.
    C’est là : c’est ce qu’on voit. Cela pèse des tonnes, comme la vie. C’est moche et pourtant il se dégage, de cette vision de Joseph Czapski précisément intitulé Femme forte (variante d’une autre toile exécutée vers 1965), une beauté que je dirai un peu pompeusement ontologique, s’agissant d’une beauté qui pèse de tout son être.
    Variante reproduite dans l'ouvrage de Joana Pollikovna, datée vers 1965.
     
    Or m’efforçant de copier à la gouache, dans mes carnets, cette toile qu’un œil superficiel ou prétentieusement connaisseur jugera simplement moche ou mal peinte, je découvre la difficulté de m’en tenir à cette simplicité quasi brute, pour ne pas dire brutale en sa mocheté.
    Mocheté de cette vieillarde à moche galure et gros pif envahissant, à mains comme des pattes et moche pébroque que seul Czapski, du regard et d’une main aussi lourde que celui-ci, transfigure pour ainsi dire sans misérabilisme anecdotique pour autant.
    Or peut-on relier ce tableau à quelque esthétique de la laideur que ce soit ? Je ne le crois pas. Czapski n’exalte pas la laideur de sa faible femme seule au chapeau cabossé : il la représente telle qu’elle est, ou plus précisément telle qu’il la voit et sans trace du maniérisme morbide des esthètes de la laideur.
    Pour ma part, j’ai vainement essayé de rendre la mocheté de cette pauvre vioque, mais pas moyen. Ma vieillarde a l’air d’une institutrice à la retraite, de la veuve d’un employé quelconque ou d’une officière de l’Armée du salut, mais sa présence n’a rien de la formidable force qui se dégage du personnage de Czapski, retournant bonnement la dérisoire formule publicitaire d’à côté par la simple affirmation de son être…
     
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  • Enfantés par la tempête

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    Le roman de Roberto Saviano, «Piranhas», nous plonge dans l’univers des baby-gangs napolitains qui en remontrent aux pires mafieux. Des ados retombés dans la barbarie de «Sa majesté de mouches», roman anglais de William Golding et film de Peter Brook datant du début des années 60, aux «tueurs nés» italiens, la régression semble cependant contaminer jusqu’à la «dénonciation» du phénomène...
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    Depuis la parution, en 2006, de Gomorra, dans l’empire de la Camorra, récit-reportage très documenté sur les méfaits de la mafia napolitaine, le nom du journaliste d’investigation Roberto Saviano a fait le tour du monde, partageant désormais le sort d’un Salman Rushdie puisque lui aussi a été condamné à mort, non par des fanatiques religieux mais par les parrains dont il a livré les noms et décrit les crimes par le détail, révélés à plus d’un million de lecteurs avant la transposition du livre en série télévisée.
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    La série Gomorra, devenue elle aussi «culte», a provoqué, plus que le récit, une controverse mettant en cause l’image «négative» réfractée par ce microcosme criminel au dam de l’«Italie de rêve» des dépliants touristiques — argument, notamment de Silvio Berlusconi —, et l’influence délétère de son contenu sur la belle jeunesse italienne, notamment dans l’épisode ultra-violent intitulé Tueurs nés en écho à un film non moins controversé d’Oliver Stone, mais impliquant cette fois des adolescents et des enfants regroupés en gangs.
    Malgré le «contrat» pesant sur lui et fort du soutien de certains intellectuels italiens de premier plan, dont un Umberto Eco, Roberto Saviano, toujours sous protection policière rapprochée, n’a pas cessé de défendre ce qu’il estime un combat pour la défense de la civilisation, à l’écart de la politique politicienne mais au cœur des questions qui déchirent l’Italie actuelle, poursuivant son enquête sur les réseaux mondiaux de la drogue (Extra-pure: voyage dans l’économie de la cocaïne) et prenant position contre la politique migratoire de Matteo Salvini, lequel a menacé récemment de supprimer sa protection policière… Et voici que Saviano «passe au roman» en reprenant la thématique des «tueurs nés» dont les nouveaux parrains ont moins de vingt ans…
     
    Un effet de loupe superficiel
    Or le roman Piranhas ajoute-t-il quelque chose de nouveau voire de décisif à l’observation déjà faite par Roberto Savinio sur les tribus ensauvagées des «baby-gangs»? Tel n’est pas mon avis, en dépit de ce qu’on pourrait dire les «arrêts sur images» du roman, qui frappent le lecteur d’une façon plus «intime» que dans le reportage ou sur l’écran, avec l’effet grossissant, et affectivement plus prenant, de la fiction qui s’efforce de dépasser la réalité par le truchement de ses personnages et son alternance d’action et de recul voulu «poétique».
    Trois images fortes marquent, entre autres, la folle course au pouvoir du jeune protagoniste de Piranhas, Nicolas Fiorillo dit Maharaja (du nom d’une boîte très encanaillée du Pausillipe), relevant de la «scène à faire» incontournable pour les faiseurs de romans: la première est le «massacre» symbolique d’un gosse au prénom de Renatino qui a eu le front regarder un peu trop son aîné («Regarder quelqu’un, c’est comme entrer chez lui par effraction…» et, pire: de «liker» la copine du chef sur son smartphone de manière trop harcelante au jugé de Nicolas, qui lui chie à la face [au sens propre, si l’on ose dire] au milieu de ses lascars déchaînés.
    La deuxième est celle de Nicolas cherchant l’adoubement d’un vieux parrain qui lui impose, pour l’humilier, de négocier entièrement nu, sans empêcher pour autant le défi teigneux du baby-gangster; et la troisième image — scène finale pour ainsi dire «faite pour le cinéma», comme les deux précédentes — est celle de l’enterrement de tournure très traditionnelle du frère de Nicolas que celui-ci a envoyé se faire tuer en lui ordonnant de flinguer un ami proche - tel étant le cercle infernal des relations mimétiques liant entre eux ces petites crevices imitant leurs aînés comme les jeunes djihadistes le font des leurs...
    Or le roman, diablement bien ficelé, question technique narrative — comme le sont d’innombrables romans à succès actuels plus ou moins violents, et autant de séries cumulant les talents de superpros avérés —, et certes très efficace, me semble relever finalement, par rapport à l’art romanesque, du sous-produit désormais dominant, saturé de stéréotypes récurrents et sans supplément d’âme ou de style personnel…
     
    Vieille baderne qui parle d’Art!
    Ah mais tu oses parler d’Art, et avec majuscule, vieux chnoque? Mais tu ne crois pas que tu retardes? Et comment que je retarde! Au point que je vais te remonter la pendule de sept siècles jusqu’à celui de la Commedia de Dante [renommée Divine comédie par le compère Boccace] qui, de l’Enfer où grouillent les pires crapules politiques ou ecclésiastiques — à côté desquelles les Berlusconi et autres Trump font figure de démons de seconde zone — tire une fresque à la fois effrayante et fabuleuse de paradoxale beauté, qui vous prend aux tripes, au cœur et au plus fin de la corde sensible.
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    Or voyez les sous-produits de ladite Commedia en ses multiples adaptations «populaires», de vidéos gore en bandes dessinées à bulles «dantesques», et vous distinguerez mieux ce qui relève de ce truc-machin qu’on appelle la poésie depuis la nuit des temps et de ce qui n’en est que la contrefaçon d’habile fabrication usinée.
     
    Une île mythique du roman et du 7e art
    Un exemple plus proche [à peine le battement de cil d’un demi-siècle...] me semble aussi probant que celui de La Divine Comédie de ce vieux réac hypercatho de Dante, et c’est celui du magnifique roman de William Golding, Sa majesté des mouches, adapté au cinéma par le grand metteur en scène Peter Brook, spécialiste de Shakespeare et auteur d’un merveilleux essai sur celui-ci intitulé La Qualité du pardon.
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    Du pardon chez les piranhas? Pas plus que de vrai tragique ou de comique non plus! Question de degree, pour parler la langue du good Will: question de degré dans l’échelle du verbe et de l’émotion; question de hiérarchie qui met, après le roman à valeur de fable, les images cinématographiques des gamins de l’île au sommet de l’expressionnisme tragique, quand la petite bande régresse dans la barbarie d’un culte primitif [la fameuse tête de porc sauvage adorée par la tribu peinturlurée et gesticulante] et se retourne contre celui qui lui résiste au nom de la dignité humaine avant de sacrifier l’innocent.arton1386.jpg
     
     
     
    On sait la vertu purificatrice de la tragédie antique: cela s’appelle la catharsis et cela aussi distingue le pouvoir réel de l’Art avec majuscule — dont les lois n’ont rien à voir avec celles du marché —, des sous-produits dont celui-ci se gave, comme de chair tendre les terribles piranhas...

  • Contemplation et fulgurance

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    Contemplation et fulgurance

    Joseph Czapski, peintre de la condition humaine.

     

    Cela tient du miracle : chaque fois c’est un émerveillement que de découvrir les œuvres nouvelles de Joseph Czapski. Alors que tant d’artistes au goût du jour se bornent à répéter tout ce qui été dit dans les premières décennies de notre siècle par l’avant-garde, Joseph Czapski poursuit, à l’écart des modes mais non sans s’inscrire dans la double filiation de la peinture-peinture et de l'expressionnisme tragique (de Cézanne à Nicolas de Staël, Pierre Bonnard Van Gogh, Soutine ou Louis Soutter) son œuvre qu’orientent la fois l’intelligence d’un homme de vaste culture et la sensibilité à vif d’un témoin de toutes les souffrances de notre temps.

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    Or, ce qui est particulièrement bouleversant chez le grand artiste polonais, qui touche à l’extrémité de ses forces physiques et que menace la cécité complète, c’est que ses dernières toiles parviennent à la synthèse des deux tendances qu’il s’est longtemps acharné à concilier, de la construction analytique et du saut dans le vide, de la lutte patiente avec la matière et du geste impulsif, de la contemplation et de la fulgurance.

     

    L’ultime pointe

    En découvrant la série de natures mortes que Czapski a littéralement jetées sur la toile à la fin de l’an dernier, nous pensons à ce peintre taoïste qui, après avoir médité de longues années sans toucher un pinceau,réalisa son chef-d’œuvre en un tournemain, ou encore à tous ces artistes se résumant soudain à la fine pointe de leur art, forts du savoir de toute une vie mais touchant finalement l’essentiel en quelques traits et quelques touches de couleur.

     

    Devant le merveilleux Mimosa, c’est le bonheur du Matisse le plus épuré que nous retrouvons sous la forme d’un poème visuel. Avec le Vase blanc évoquant une manière d’icône profane, on se rappelle la quête ascétique d’un Giacometti visant à restituer la mystérieuse essence des objets ou des visages. Plus incroyable encore d’audace elliptique, Fruit jaune et vase blanc pourrait être proposé, aux jeunes peintres d’aujourd’hui cherchant à renouer avec la représentation, comme un manifeste de liberté et d’équilibre.

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    Enfin, la Grande nature morte aux vases éclate comme un hymne la joie dont la lumière irradie l’harmonie atteinte.

    Le regard de Czapski, c’est évidemment l’œil d’un peintre, et qui pense en formes et en couleurs, en luttant chaque instant contre le déjà-vu. Mais si l’artiste a réagi dès ses jeunes années contre l’académisme de ses aînés (à commencer par le naturalisme historique régnant au début du siècle en Pologne) et s’est confronté par la suite à tous les problèmes picturaux de notre époque (de la couleur pour la couleur chère aux impressionnistes, aux images racontées de l’expressionnisme ou à l’abstraction désincarnée, constituant autant de solutions intégrer puis dépasser), son regard est aussi celui d’un homme que son destin a immergé dans la tragédie contemporaine et qui n’a cessé depuis lors d’interroger la condition humaine, la solitude de l’individu et la déréliction de l’espèce.

    Voir vrai

    La peinture de Joseph Czapski, par ses visions, réveille et rafraîchit tout coup notre propre regard sur le monde. Voyez cette grande toile datant de 1969 et intitulée Le ventilateur dans un soubassement de grande ville, entre deux pans jaune sale encadrant, comme un rideau de théâtre, le fond noir suie d’une muraille nue : c’est le double événement d’un choc pictural, avec l’immense poussée rouge sang d’un tuyau de ventilateur, et d’une présence énigmatique que fait peser cet ouvrier demi-caché dans sa coulée de noir Goya.

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    Ou c’est cette autre présence lancinante du Jeune homme au Louvre, perdu dans ses pensées comme le sont tous les personnages de Czapski, et qui semble flotter dans une grisaille nimbée de jaune-orange et parcourue de grands traits noirs donnant sa formidable assise à la construction du tableau. Ou, enfin, c’est la monumentale Vieille dame dont la chair croulante paraît comme écrasée par l’atmosphère feutrée de quelque salle d’attente officielle, tandis que les chevrons obsédants du plan- cher tanguent follement sous ses pauvres jambes bandées. À l’opposé d’un misérabilisme de convention, Joseph Czapski nous révèle ainsi tout ce que nos yeux aux paupières trop lourdes ne voient plus, par habitude, ou esquivent, par lâcheté. La vie est là, simple et terrible, nous dit et nous répète Czapski, et ce n’est qu’au prix d’une incessante quête de vérité que nous pourrons en déceler la profonde beauté.

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    Témoin de notre siècle

     

    Czapski36.jpgPlus âgé que notre siècle (il est né Prague en 1896 de parents Polonais), Joseph Czapski, après ses écoles accomplies à Saint-Pétersbourg, où il assista aux débuts de la révolution bolchévique, entreprit des études à l’Académie des beaux- arts de Cracovie. Chef de file du mouvement des kapistes, il passa quelques années à Paris dans les années vingt, avant de retourner en Pologne pour défendre sa conception de la «peinture-peinture », fortement influencée par Bonnard et les fauves notamment. Fait prisonnier par les Soviétiques au début de la Deuxième Guerre mondiale, il échappa par miracle au massacre de Katyn et fut chargé de retrouver, en Union soviétique, les 15 900 soldats polonais disparus. Dans son livre intitulé Terre inhumaine, Joseph Czapski relate les détails de cettmission et l’épopée de l’ armée Anders, rassemblant militaires et civils, avec laquelle il traversa l’URSS, l’Irak et l’Egypte, jusqu’à la bataille du Monte Cassino où les patriotes polonais devaient apprendre l’abandon de leur pays par les Alliés.1596689695.jpg

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    En exil à Paris depuis 1945, Joseph Czapski fut l’un des animateurs principaux de la revue Kultura, dont le rôle fut essentiel pour les Polonais. Ajoutons qu’une monographie a été consacrée Joseph Czapski par Muriel Wer- ner-Gagnebin et que le peintre est lui-même l’auteur d’un remarquable recueil d’essais sur la peinture, paru en français sous le titre de L’œil ». Tous les ouvrages cités ci-dessus sont disponibles aux Editions L’Age d’Homme.

     

    (Tribune - Le Matin, 2 avril 1986)

     

  • Les garçons bien élevés

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    Pour Aloysius et son double.
     
    Les garçons qui font la vaisselle
    n’ont plus l’air emprunté
    de leurs pères aux noires aisselles,
    quand ils buvaient le thé
    au milieu de leurs péronnelles.
     
    Les garçons tricotent en riant
    des bonnets d’opéra,
    et se coulent ainsi que des chats
    dans les lits des divas
    qui les cajolent en ondulant
    de leur bel ornement.
     
    Les garçons seront désarmés
    si vous les gourmandez
    ou les privez de leurs jouets,
    ou les montrez du nez
    dans les vestiaires mal aérés.
     
    Les garçons de ce temps voudraient
    tant qu’on les courtisât
    qu’ils se tendent soudain
    dans leurs tenues d’équitation
    aux éperons têtus,
    et les voici tantôt saillant
    et tantôt ferraillant,
    se lançant fiers dans la bataille
    des messieurs qu’on empaille...

  • Ce jour-là...

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    Ce dimanche 4 novembre 2018.– On me dira que c’est par hasard, mais pas du tout. Je suis couché, je tends le bras et je prends un livre qu’il y a là sur un tas et je lis : Saba. Le Canzoniere d’Umberto Saba. Toute la vie et la voix d’un poète dans un livre qu’il y avait là et qui m’attendait ; et revenant à Saba au moment où je reviens à Czapski revient, non pas à l’éternel retour mais au retour à un reflet passager de ce qu’on dit l’éternité, par la poésie et par l’art, et ce soir je fais cette petite copie de ce qu’on dit une nature morte, et si vive, de Czapski - aller vers l’Objet et retour…

     

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  • Lorsque la nuit revient

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    Des lampes se sont allumées

    sur la rive d’en face

    où jamais je ne suis allé.

    Tout au fond de l’espace

    s’élève un escalier de vent

    affolant les rapaces.

     

    Dans ses meilleurs moments,

    le Temps se reprend à fumer

    comme un adolescent.

    J’aime voir s’envoler

    les ombres de la déraison

    par delà les nuées.

     

    Le fleuve ignore les saisons,

    et de l’autre côté

    a disparu notre maison.

     

     JLK, Urban Park. Gouache, octobre 2018.

  • Voici des fleurs

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    En mémoire de Thierry Vernet
     
    La beauté de l’objet
    soit la seule mesure de la chose.
    On ne lance rien au hasard.
    À l’établi l’orfèvre
    est concentré sur son art
    tout humble d’artisan
    qui cisèle des roses -
    ou cet objet secret
    révélé par son autre part.
     
    On ne sait rien d’avance
    de l’eau sur laquelle on ira
    là-bas dans le miroir
    d’un ciel à jamais incertain.
     
    L’objet se révèle à mesure
    qu’on oublie d’y penser.
    Le chant s’élève et dure
    le temps de ne pas oublier.
     
    (La Désirade, ce 26 mars 2018)

  • Ceux qui vivent dangereusement

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    Celui qui prétend qu’il a mis sa peau sur la table dans son roman à succès éventuel intitulé Mon corps mis à nu / Celle qui affirme qu’elle est devant la page blanche comme l’enfant en chemise de nuit devant le rhino féroce / Ceux qui vont en Malaisie par EasyJet comme Joseph Kessel à la chasse aux pygmées / Celui qui fronce les sourcils devant son miroir avant de lui lancer: à nous deux Superman / Celle qui a osé le rimmel noir à coulures vertes / Ceux qui se retrouvent au lounge des étonnants voyageurs subventionnés par Hermès / Celui qui raconte sa guerre d’Algérie aux scouts alsaciens impatients d’en découdre avec les bicots de la zone industrielle de Strasbourg et environs / Celle qui se donnerait à Nick Cave s’il le lui demandait le couteau sous la gorge avec son sourire inquiétant style Snake / Ceux qui caillassent par erreur la vitrine de la fleuriste voisine de la charcuterie du quartier sensible / Celui qui a mis la banlieue dans son récit de vie que vont s’arracher les filles qui ne savent que faire de leur argent de poche / Celle qui met carrément une claque à sa mère qui lui dit que le djihadiste de ses rêves sent mauvais de la bouche / Ceux qui se retrouvent dans la cave de la villa parentale Sweet Home pour fomenter un complot contre le capitalisme sauvage / Celui qui lit du Christine Angot pour défier sa mère prof de lettres qui ne jure que par Annie Ernaux / Celle qui découvre Venise du septième étage de la ville flottante MSC Preziosa mouillant dans la lagune et note dans son carnet électronique que la Sérénissime ne fait plus rêver / Ceux qui se font un selfie avec le mendiant de la Salute sans se douter qu’il crèche au Danieli / Celui qui a fait la steppe sur les traces de Sylvain Tesson auquel il a envoyé des images sur Facebook restées sans réponse - ce qui lui fait dire que ce prétendu baroudeur n’assume pas / Celle qui assume sa réputation de fille de feu du lycée André Maurois / Ceux qui ont remonté l’Orénoque au temps où il y avait encore des Indiennes qui s’y baignaient en pagne / Celui qui estime que voyager autour de sa chambre est une façon de manifester sa différence dans un monde uniformisé à outrance et perdant ses repères genre la croisière s’amuse / Celle qui recommande les îles Lofoten à sa coiffeuse Rita qui lui fait une coupe à la Björk / Ceux qui ne sont jamais arrivés aux Maldives hélas englouties entre-temps par la montée des eaux d’ailleurs annoncées même par les Verts libéraux, etc.

  • Schumacher vous connaissez ?

    Nous avons tous un Schumacher dans nos romans de famille...
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    Pour son premier livre, Romain Buffat combine la magie de la fiction et la grâce d’un style dans l’évocation d’un personnage restituant toute une époque, avec les ingrédients romantiques (ivresse et larmes) d’un premier chagrin d’amour. Ce petit roman l’installe, sans fracas, au premier rang des nouveaux auteurs de nos contrées.
     
    Si vous en avez soupé des secrets de famille romancés, que les récits de vie de Madame et Monsieur Tout-le-monde vous ennuient la plupart du temps, et que les théories littéraires prônant le « retour au réel » vous bassinent tout autant, du moins lirez-vous Schumacher avec le plaisir, nimbé d’émotion, que procurent les vraies découvertes. De fait, le premier roman de Romain Buffat a beau tenir du roman familial et du récit en prise directe avec la plus humble réalité et de ce que Pierre Michon, d’ailleurs cité en exergue, appelait les « vies minuscules », il n’en est pas moins unique par son ton et sa découpe narrative. C’est d’autant plus remarquable que le canevas de l’histoire de John Schumacher n’a rien de particulièrement original, qui pourrait alimenter la story d’un roman-photos des années 50. Un beau militaire américain, sergent dans une base française de l’OTAN – plus précisément à Evreux, dans un paysage normand vert « presque belge » - tombe amoureux d’une jolie serveuse blonde. Romantique en son début, l’idylle résiste même au frein d’une mère rabat-joie, et l’avenir semble acquis aux tourtereaux jusqu’au déplacement du soldat sur une autre base, d’où il oubliera celle qu’il appelait «ma biche» en l’abreuvant de promesses, pour lui laisser un enfant en souvenir de leur dernière « étreinte »...
     
    Or Schumacher vaut bien mieux qu’un feuilleton à deux balles du genre du magazine Nous deux qui faisait vibrer les petits cœurs de nos grandes sœurs : c’est un roman de pure sensibilité et d’observation surfine qui rappelle un peu l’empathie filtrant dans les nouvelles d’une Alice Munro, avec ce même art discret qu’on trouve chez un Raymond Carver ou chez un John Cheever – trois orfèvres de la nouvelle américaine dans le sillage doux-acide des récits du Russe Tchékhov. Cependant je m’en voudrais d’écraser le jeune auteur sous de telles comparaisons : c’est juste pour le situer dans une famille sensible dont la tendresse compense l’acuité du regard…
    Romain Buffat.
     
    Sur quoi, avant d’en finir avec les « références » littéraires un peu lourdes et disproportionnées, s’agissant d’un auteur de moins de trente ans à ses débuts, je citerai pourtant, encore, le fameux Paludes d’André Gide, réalisant le défi de décrire un roman en train de se faire, à propos de presque rien. Le procédé fera des petits, et Romain Buffat n’en est pas loin dès la première page de Schumacher, dont il dit qu’on ne sait à peu près rien du protagoniste, sauf que son nom pourrait nourrir un mythe, et c’est parti pour une spéculation sur une histoire possible liant ledit Schumacher à l’aïeule maternelle du narrateur, prénom Colette. Ce que je vous raconte est du domaine de la fiction, mais peut-être pas tout à fait, allez savoir…
    Quand Schumacher ressuscite d’entre les ombres…
    Je ne sais pas vous, mais nous avons eu, nous aussi, notre Schumacher. Le lascar, sûrement beau comme un dieu, mais plus accessible malgré sa soutane, était un abbé toscan débarqué dans un village du haut-Valais où il fut plus que sensible aux charmes de notre trisaïeule, céda à celle-ci (ah ces tentatrices !) et la poussa, sonaffairefaite, à quitter ces lieux (de gré ou de force) pour trouver un refuge dans les bras d’un brave menuisier lucernois d’accord de reconnaître « l’enfant du péché ». Possible roman là aussi, dans lequel je crois déceler la source de ma passion pour les hautes terres de Toscane, mais trop tard pour se coller à cette peut-être belle ou peut-être triste histoire, chi lo sa ?
    Mais qui était donc Schumacher ? Un mâle typiquement lâche comme tant de pères en fuite pour toujours après le spasme d’une nuit ? Et le roman de Romain Buffat ? Une dénonciation de plus, genre «balance son porc !», pour compatir au blues d’une aïeule blousée ? Cela sans doute en filigrane, mais bien plus subtil et compliqué que ça : le mélange de ce qu’on dit les «erreurs de jeunesse» et de ce qu’elles eurent de si bon sur leur petit nuage, le méli-mélo des petites intrigues amoureuses sur fond de grande Histoire, entre guerres et après-guerres, les espérances aussi candides que les déconvenues seraient cuisantes, ainsi de suite.
    Schumacher, c’est l’intrusion du romanesque dans nos vies minuscules, aussi légitime en somme que le rêve d’un jeune fils de brasseur issu de l’immigration allemande de devenir poète ou aventurier avant de parcourir le monde dans l’uniforme de la U.S Air Force à la même époque qu’Elvis, et pas plus incongru que le rêve d’une jeune fille pressée de quitter la serre tiède de sa famille et de convoler avec le héros qu’elle croyait l’homme de sa vie.
    Vous avez tous, dans vos romans de famille, un Schumacher ou une Colette, une Pierrette (la mère rabat-joie de celle-ci) ou un Griffin (le jeune compère envieux et peu flamboyant de Schumacher, qui reconnaîtra l’enfant après la défection du pseudo-héros), des oncles à la Cendrars revenus des States (l’un des nôtres, chercheur d’or au début du XXe siècle, a fini contrôleur sur les bateaux à roues du lac des Quatre-Cantons), ou des voyageuses à la Lina Bögli parties aux quatre vents - et l’une des vertus de la lecture du roman Schumacherest alors de nous en rappeler les innombrables menées avérées «au niveau du réel» entre souvenirs rapportés plus ou moins légendaires, documents photographiques ou carnets intimes, témoignages de première ou seconde main dont on imagine que Romain Buffat s’est servi lui aussi pour reconstruire, à partir de presque rien, les personnages de Schumacher et de sa «biche», au premier rang, et toutes les figures du deuxième ou du troisième plan - tous finement silhouettés et bien vivants par la vertu d’une écriture à la fois elliptique et très précise.
    Parlant de Charles-Albert Cingria après la mort de celui-ci, Jean Paulhan remarquait que son ami disait « il pleut » comme personne. Or parlant de la pluie sur Evreux, Romain Buffat écrit qu’elle « fut passagère, irlandaise ». Et telle est son écriture : fluide, rapide, limpide, comme est clair et précis, vif et surprenant, le montage des plans et séquence de son « film ».
    La littérature est une vitesse, disait un jour je ne sais plus qui, et la poésie consiste à trouver un mot pour un autre, sans que cela fasse trop recherche ; enfin le style est la signature par excellence d’une personne, et si ladite personne a la papatted’un véritable écrivain, son style le prouvera, etc.
    Il y a de l’enquête et de la ballade « bêtement nostalgique », du cadeau d’un fils à sa mère et offrande à toutes nos mémoires dans le petit livre de Romain Buffat, qui échappe autant au sociologisme et au psychologisme, pire: au langage standard des séries télé (pas toutes !) et des romans à sujets « sociétaux » au goût du jour
    La grand-mère du narrateur (Colette) et la fille de celle-ci (la mère du narrateur) sont-elles vraiment retournées sur les traces de Schumacher pour en avoir « en réalité », le cœur net ? C’est probable mais pas certain. Une lecture « au niveau du réel », prosaïque ou moralisante n’est pas souhaitable en l’occurrence, ou alors c’en serait fait de la littérature qui fait réapparaître en lumière ce qui, sans elle, aurait disparu dans les ombres…
     
     
    Romain Buffat. Schumacher. éditions d’autrepart, 105p.

     

  • On achève bien les cadavres

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    La récente interdiction, à Lausanne, d’une exposition de cadavres plastinés, devrait relancer, plus encore qu’un débat juridique ou moral sans doute nécessaire : une réflexion sur notre façon de vivre la mort, d’honorer les défunts et, en art, de la représenter comme elle le fut à travers les siècles. De Philippe Ariès à Jean-François Braunstein, le thème a nourri les réflexions les mieux fondées. Mais au fait : à quel prix vendriez-vous les corps de vos parents ou de vos enfants défunts ?
    Ils ont osé! Nos politiciens et nos juges ont osé braver le défi du sieur Hubert Huppertz, organisateur allemand de la tournée internationale de «Bodies Exhibition», invoquant la Loi après la première interdiction des autorités lausannoises, avant l’arrêt du tribunal. Aber was? Un gouvernement qui fait fi du Droit! Et l’impresario des cadavres de recourir avec véhémence, pour ne pas dire avec arrogance, comme on l’a vu dans nos médias, avant de tomber sur un os!
    On aura remarqué qu’à l’origine de cette double décision d’interdire, à Lausanne, la présentation de «Bodies Exhibition», l’intervention d’ACAT-Suisse (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture et de la peine de mort) a joué un rôle initial décisif, l’association en question réagissant au fait qu’un lourd soupçon pesait sur la provenance des cadavres supposés de condamnés à mort vendus par une firme chinoise à de telles fins. À quoi le sieur Huppertz aura rétorqué que non: que «ses» cadavres n’étaient «que» les corps de volontaires américains, etc.
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    Mais que cela changeait-il donc au fond de la question? Et n’y avait-il pas autant d’obscénité, de la part de tel avocat ou de tel procureur adjoint se tortillant sur la question de la «commission d’un infraction pénale», que de celle du showman teuton promenant ses pauvres dépouilles en se réclamant du Droit? Comme si celui-ci n’avait qu’une voix!
    Eh bien non: même si la disposition de sa propre dépouille est un droit fondamental reconnu en Suisse, son utilisation reste soumise à des règles dont toutes ne sont pas écrites mais qui ressortissent à la dignité humaine, même au dam des dernières volontés du macchabée.
    Si vous imposez ainsi, à votre conjoint (e) ou à vos enfants, de présenter votre cadavre dûment naturalisé – comme celui du renard de votre oncle chasseur toujours livré aux mites sur le buffet de sa veuve –, dans son jardin privatif ou au Café des amis où il avait ses habitudes, vous risquez aussi bien de vous heurter à des mesures peut-être un peu floues mais néanmoins soumises à la loi.
    Ceci pour situer la question d’une façon immédiatement accordée à la sensibilité humaine de chacune et chacun, avant même d’entrer dans le détail des raisons ou alibis «médicaux» ou «artistiques» avancés par le sieur Huppertz après les arguments déjà développés en long et en large par Gustav von Hagens, autre tour operator allemand spécialisé dans le même genre de «spectacles» depuis des années et qui fit mousser une polémique genevoise, l’an dernier, à propos de son show à lui, intitulé «Body Worlds» – pour d’autres détails, l’aimable lectrice et le lecteur curieux trouveront leur content sur la Toile, car j’aimerais en faire pour ma part une chose toute personnelle, convaincu que je suis que cette sinistre mascarade est notre affaire à tous….
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    Quand mon ami Richard dessinait d’après nature à la morgue…
    Il y a de ça bien des années, mon ami Richard Aeschlimann, artiste et écrivain, éprouva le besoin de dessiner des morts «sur le motif», à quoi il s’employa quelque temps avec les autorisations obtenues. Les dessins à la plume qu’il a réalisés ne faisaient que prolonger un regard «panique» qu’il portait alors sur le monde, sans trace de voyeurisme malsain.
    Or m’évoquant récemment cette expérience, interrompue sous le poids d’éléments extérieurs (des parents du mort se pointant à la morgue pendant qu’il dessinait «leur» défunt», ou tel autre cadavre devant être lavé avant une autopsie, etc.), il m’a dit son trouble au moment de lever un drap, sa gêne devant le mort qui restait sous ses yeux plus qu’un objet de nature morte (!) avec toute son «histoire», et jamais ensuite, que je sache, il ne s’est servi des quelques dessins réalisés en thématisant une exposition à partir de là.
    Sur quoi cet exemple me renvoie à un geste personnel, à la toute fin de la vie de ma bien chère tante B. dont j’étais resté proche des années durant, et que je pris en photo alors qu’elle était déjà inconsciente, agonisant dans la petite pension lucernoise où je lui rendais visite chaque mois, peu de jours avant sa mort.
    Plus banal que ce récit tu meurs (!) et pourtant comment expliquer, que jamais tu ne te serais permis de te servir de cette image privée non transposée sans trahir votre relation ? Quant à l’idée de «plastiner» cette bonne personne dont l’humour était pourtant l’une des plus belles qualités, non mais! Ou commercialiser cette photo «volée» pour en faire un poster? Mais quelle horreur!
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    Du Josephinum au Christ de Holbein, via momies et reliques…
    Mais quelle horreur, précisément ? Vous qui avez visité le fameux Josephinum de Vienne et sa fantastique collections de corps écorchés bel et bien destinée, initialement, à l’enseignement médical, pourquoi vous offusquer de l’exposition de cadavres plastinés, alors que l'institution en question reste une attraction touristique au même titre que le Musée Fragonard, autre haut-lieu du genre également célèbre pour ses «naturalisations» de cadavres humains ou animaux, qui fait référence nationale en France civilisée ?
    Quelle différence entre ce cher Fragonard qui vendait ses pièces de collection aux esthètes de l’aristocratie, et le commerce des sieurs Huppertz et Von Hagens? Et toutes les cultures humaines n’ont-elles pas multiplié les représentations de la mort, à valeur ou non d’exorcismes?
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    Et l’art occidental, des danses macabres du Moyen Age au cadavre du Christ «immortalisé» par Holbein le Jeune – toujours visible au musée de Bâle –, n’a-t-il pas nourri la même curiosité fébrile que celle des millions de visiteurs de «Body Worlds» ou de « Bodies Exhibition»? N’y avait-il pas, chez Fragonard comme chez les deux Allemands, le même mélange des genres douteux entre médecine, art et business? Et la saga des momies pillées? Et le commerce des reliques de la Sainte Église? Pourquoi, devant la châsse de sainte Marguerite, présentant le cadavre (à vrai dire improbable) de la bienheureuse dans la basilique de Cortone (Toscane), ne suis-je pas choqué comme je le suis devant un groupe de cadavres (chinois ou américains, quelle importance?) jouant aux cartes ou singeant la copulation dans le cadre d’un show commercial? Pourquoi les écorchés du Josephinum ou du musée Fragonard me semblent-ils bel et bien ressortir à une forme d’art, alors que la démarche des sieurs Von Hagens et Huppertz m’apparaît comme le pur produit du putanat pseudo-artistique des temps qui courent?
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    La réponse à de telles questions échappe, me semble-t-il, à toute référence «légale», autant peut-être qu’à la «morale» conventionnelle qui s’accommode, dans le monde actuel, d’horreurs bien pires que l’exhibition de cadavres plastinés. Du côté de l’art, pourri par un marché plus obscène que celui des armes en cela qu’il arbore le masque de la Joconde pour faire pisser le dollar et le dinar, rien de neuf à vrai dire en dépit de l’obsession de la nouveauté justifiant tout et n’importe quoi. De l’ «artiste» se charcutant mortellement la verge en public à l’abject Jeff Koons moulant la sienne en polymère pour la vendre à grand prix aux gogos, en passant par les fantaisies multiples du Body Art et les auto-mutilations d’une Marina Abramovic, on aura déjà tout vu, à quoi les expositions de macchabs plastinés n’ajoutent rien de plus scandaleux, mais le dégoût de ceux pour qui l’art n’est pas n’importe quoi reste le même.
     
    Ma mort, ta mort, notre mort, etc.
    Du côté de la «réalité», d’où proviennent bel et bien les cadavres exposés pour de l’argent, c’est une histoire non moins triste et répugnante, dont l’hypocrisie des arguments de ceux qui les exhibent comme des pantins pornos atteint le tréfonds.
    Dans un livre qui a fait date, L’homme devant la mort, l’historien Philippe Ariès a montré comment, en Occident, la perception de la mort, jadis considérée comme un phénomène naturel, a changé au point de devenir un objet de scandale, de plus en plus «évacué» du discours commun, voire occulté. Or un argument de Gustav von Hagens était, précisément, de faire «parler de la mort» en la banalisant, tout en donnant à ses cadavres plastinés un aspect «artistique».
    La bonne blague, alors qu’il s’agissait juste de susciter une curiosité louche mais combien lucrative en multipliant les images kitsch d’une danse des morts de grande surface, tapageuse et vulgaire.
     
    Dans un essai d’une exceptionnelle pertinence, intitulé La philosophie devenue folle, signé Jean-François Braunstein et que j’ai déjà présenté ici, notre rapport avec la mort, avec le corps, avec la décision d’en finir, avec les trafics d’organes, est abordé dans une perspective qui rétablit la légitimité d’un jugement personnel, fondé sur le sens commun plus ou moins séculaire, qui nous dit que tel usage est «humain», et que tel autre ne l’est pas.
    Un autre de nos amis, le peintre merveilleux, doublé d’un délicieux écrivain que fut Thierry Vernet (1927-1993), compagnon de Nicolas Bouvier sur la route et illustrateur de L’Usage du monde, écrivait ceci dans ses carnets inédits: «D’ailleurs c’est bien simple: ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».
    Ce «n’importe quoi» est la négation de l’art, autant qu’il est la négation de l’élémentaire dignité humaine. C’est dans les shows de morts plastinés et la violence politique qu’on empile les cadavres. Ailleurs il y a des êtres humains, ouverts et que nous croyons infinis…
    Philippe Ariès. L’Homme devant la mort. Seuil, 1997.
    Jean-François Braunstein. La Philosophie devenue folle. Grasset, 2018.

  • Ceux qui se paient de mots

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    Celui qui écrit que la mort de l’écrivain culte voire cultissime est un événement historique qui ne se reproduira pas / Celle qui explose les attentes de son sponsor au niveau du maquillage / Ceux qui affirment que la skieuse aux yeux verts va sublimer la fameuse descente du Pic noir / Celui qui voit en Michel Houellebecq le nouveau Pascal conjuguant l’esprit de géométrie de Descartes et la radicalité d’un djihadiste platonique / Celle qui se dit la Kim Kardashian des cantons de l’Est / Ceux qui déconstruisent les apories du minimalisme dans leurs théories subventionnées par les États du Golfe / Celui qui n’a pas de mots pour dire ce qu’il ressent entre les jambes relevant du subcortex et de la lecture attentive des sourates relatives au Combat / Celle qui répète que le Prophète a un plan d’enfer pour les filles qui se donnent à lui pendant le ramadan / Ceux qui pensent en majuscules en visant l’Académie / Celui qui pense même en dormant et rêve que ses étudiants en philo l’écoutent en pianotant sur leurs smarties / Celle qui vocifère au micro de l’émission néo-féministe que tous les mecs sont des fachos embusqués derrière leurs braguettes à barreaux flexibles / Ceux qui caressent les truies dans le sens du poil / Celui qui s’exclame Oh m’y gode quand le jour se lève / Celle qui a enregistré toutes ses analyses de la grande époque du structuralisme aujourd’hui récusées par les révisionnistes de tous bords / Ceux qui se sont spécialisés dans l’approche objective du sous-signifié des tirets ponctuant la poésie de l’immense Dickinson / Celui qui estime qu’après le salubre nettoyage de la déconstruction plus rien de signifiant ne se manifeste même en termes postmodernes à l’exception éventuelle de la génétique textuelle purement matérialiste / Celle dont le fonds de commerce était le Nouveau Roman jusqu’à sa prise de conscience du caractère crypto-réactionnaire de cette école au sens archaïque dont elle a entrepris de casser les concepts dans ses aphorismes complètement rebelles / Ceux qui ont reconnu la relativité des choses surdéterminant la portée des mots déjà plus ou moins pipés à la base vus qu’il sont imposés de haut en bas - et ça jeunes gens fera l’objet de mon prochain séminaire sur la décolonisation du langage et ses dégâts collatéraux dans les zones à risques, etc.

  • Ceux qui suivent le mouvement

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    Celui qui dit bonjour à la machine qui l’en a prié personnellement / Celle qui écrit hi-hi pour exprimer son hi-hilarité à la lecture du message hi-hilarant que lui envoie son ami-Facebook tellement sympa à qui elle répète tous les matins coucou / Ceux qui se lancent des coucous par-dessus les murs de l’incommunicabilité dont il est question dans les séminaires de sociologie engagée / Celui qui est ce matin tout joyce comme Ulysse quand il lisait la BD d’Homer le chien / Celle qui trouve Donald Trump à la fois près du peuple et serviable avec ceux qui ont quelque argent / Ceux qui ne manquent pas d’air quoique tutoyant les sommets / Celui qu’on taxe de cadavre ambulant au motif qu’il se traîne d’exposition en exposition / Celle qui est restée coincée dans la file des admiratrices d’elle ne sait quelle star dont elle ignore la préférence sexuelle / Ceux qui avouent franchement leur préférence à la télé qui fait ensuite le nécessaire / Celui qui répète qu’avec toute cette technologie on va dans le mur voire plus / Celle qui se dit Charlie au Charlot de droite qui lui offre de la charlotte aux pommes faite maison / Ceux qui plaignent leurs amis Facebook qui ont perdu qui un chat dans le quartier qui un père a l’étranger / Celui qui pause en badboy des réseaux dont il insulte les usagers s’ils ne le likent pas / Celle qui recommande sa pince à épiler à son cousin salafiste / Ceux qui pratique le salafist fucking avec leurs frères agenouillés / Celui qui se contente de suivre le chemin des étoiles et plus si affinités / Celle qui s’abandonne au mouvement ascendant du plaisir terminé bâton / Ceux qui échappent à la mouvance dominante pour se concentrer sur leurs travaux d’étymologie imaginaire, etc.

  • Ceux qui ont le dernier mot

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    Celui qui soupire en souriant avant d’expirer / Celle qui demande qu’on lui prépare son costume de cygne noir / Ceux qui réclament leur lunettes avant de fermer les yeux / Celui qui se rappelle qu’il était né mortel / Celle qui se réjouit de pouvoir enfin dormir / Ceux qui n’en reviennent pas d’avoir à s’en aller sans ticket de retour / Celui qui s’exclame : « À très vite ! » / Celle qui lance à la dame en noir: « Revenez plus tard je suis occupée » / Ceux qui toujours optimistes répètent que l’avenir est leur affaire / Celui qui jure que mourir sera la dernière chose qu’il fera sur terre / Celle qui est seule à pleurer sa perte / Ceux qui font un dernier tour du jardin en balayant les feuilles mortes / Celui qui n’a pas eu le temps s’ouvrir son parachute doré / Celle qui sortant de l’avion par erreur tombe dans un trou d’air où elle rend son dernier souffle sans commentaire / Ceux qui ont préféré en finir après avoir tué le temps , etc.

  • Devant la porte de fer

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    ...Tu te demandes, devant la porte de fer, où va la poésie, mais tu le sais sans avoir besoin de répondre, ou plutôt elle le sait et répond qu’elle va où “nous rendre habitable l’inhabitable, respirable l’irrespirable”...

    (Image Philip Seelen, à Toronto)

  • Marteaux et marées

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    Ne cherchez pas le mal ailleurs:
    regardez-vous en face.
    Ici les oiseaux se font rares,
    que vous avez chassés,
    mais en la nuit les fleurs demeurent,
    ah ah ah ah ah ah,
    et l’on va réparer, c’est ça:
    tenez-vous le pour dit...
     
    J’entends les fleurs se taire.
    Pas loin de là, des tsunamis
    vous attendent au miroir;
    votre espèce dénaturée
    verra-t-elle le jour lever
    ses armées bientôt désarmées
    dans l’air tout parfumé ?
    Ah ah ah ah, comme c’est bien dit !
     
    À la fenêtre de la nuit,
    tôt l’aube de l’hiver
    qui se prépare aux lendemains
    sans oiseaux plus jamais,
    l’enfant se tait là-bas
    en vous répétant au miroir:
    faisons semblant: c’est ça...
    Ah ah ah ah, céleste espoir !
     
    Réparons, réparons,
    chantent les oiseaux aux marées,
    et les marteaux accourent
    avec les fleurs de la mariée...

  • Je me souviens d’avoir cessé d’être gauchiste en 68

     

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    Où tel jeune homme de 70 ans se rappelle comment il rejeta, à travers les années, les idéologies également mortifères de la révolution et de la réaction, sans trahir son vieil idéal…

     

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    Pour nos enfants nés avant et après 1984.

     

    Je me souviens d’avoir souscrit, en 1967, à l’anniversaire de ma naissance un 14 juin, le même jour qu’un certain Che Guevara, à la phrase de Paul Nizan : « J’avais vingt ans et je ne permettrai à personne de dire que c’est le plus bel âge de la vie »… 

     

    Je me souviens qu'à dix-neuf ans, durant mon premier séjour en Pologne, j'ai découvert l'usine à tuer d'Auschwitz et le socialisme réel vécu par la famille de l'ingénieur L. qui nous  avait reçus à Wroclaw, mon compère U. et moi.

     

    Je me souviens d’avoir conseillé à l’ingénieur polonais L., petit con que j’étais, de patienter jusqu’à la réalisation réelle du socialisme socialiste dont il avait, en 1966, quelques raisons de douter…

     

    Je me souviens de la petite fille à l’énorme bouquet de fleurs, au milieu de l’immense stade de Wrocław rempli de jeunes socialistes en uniformes, qui s’écria dans le micro, à propos de l’agression impérialiste des Américains au Vietnam : « Protestujem !»…

     

    Je me souviens des tas de cheveux et des tas de prothèses et des tas de jouets dans l’usine à tuer transformée en sanctuaire de mémoire, et de l’odeur des saucisses vendues à l’entrée, et de leur graisse sur nos mains innocentes…

     

    Je me souviens du terrible choc éprouvé à la découverte, en pleine nuit, des barbelés et des miradors du Rideau de fer à la frontière de Berlin-Est, et de la gratitude des jeunes douaniers polonais auxquels nous avions offert un tourne-disques portable dernier cri et la version originale des Portes du pénitentier par The Animals…

     

    Je me souviens de cette autre nuit, en mai 68, où notre caravane de Deux-Chevaux débarqua dans la cour de la Sorbonne avec son précieux chargement de plasma sanguin destiné aux camarades révolutionnaires blessés sur les barricades…

     

    Je me souviens de la folle animation de cette nuit-là, et des suivantes, dans les auditoires bondés de la Sorbonne, et des Katangais dormant dans les couloirs et ne participant guère plus aux «prises de paroles» que nos camarades filles…

     

    Je me souviens de notre perplexité, avec mon ami R. étudiant de première année en médecine, quand nous entendions parler, sur les terrasses ensoleillées du quartier de l’Odéon, de la Révolution comme d’une chose irréversiblement accomplie…

     

    Je me souviens de la même perplexité ressentie par Samuel Belet, le personnage de Ramuz, quand il entend les communards, en 1870, parler de la Révolution comme d’une réalité non moins irréversiblement accomplie…

     

    Je me souviens de notre semblable perplexité, avec Lady L. et notre ami Rafik Ben Salah, en juillet 2011, quand toutes et tous parlaient, dans les rues encore en liesse de La Marsa, de l’irréversible révolution du Jasmin après laquelle rien ne serait plus jamais comme avant…

     

    Je me souviens de la reprise en mains annoncée, dès la fin des vacances de l’été 68, par notre leader de la Jeunesse progressiste lausannoise impatient de nous voir nous remettre au Travail, étant entendu qu’il fallait au moins trois ans pour devenir communiste…

     

    Je me souviens de la mine horrifiée de notre chère tante E. pour laquelle le socialisme était «le diable» (ce qu’elle m’avait répondu lorsque je lui avais posé la question vers l’âge de sept ans), alors que le communisme était encore «pire que le diable», quand elle découvrit sur les murs de ma chambre les affiches de mai 68 ramenées des ateliers des Beaux-Arts du Quartier latin dont l’une proclamait : Aimez-vous les uns sur les autres…  

     

    Je me souviens d’un premier doute éprouvé lorsque je me suis vu présenter le sociologue Marcuse, à la télé romande, au titre d’étudiant progressiste conscient du fait que cette pensée devait être «expliquée aux masses»…

     

    Je me souviens d’avoir éprouvé le même sentiment de ridicule en m’entendant parler à une Assemblée extraordinaire de l’université réunie en octobre 1968 dans l’aula du palais de Rumine où j’évoquais la constitution des groupes de fusion et l’urgence de rallier le prolétariat et les camarades paysans de l’arrière-pays - avec la sensation physique d’avoir dans la bouche une langue de bois.

     

    Je me souviens de mon premier papier d’aspirant journaliste de quatorze ans, dans le journal Jeunesse des Unions chrétiennes (YMCA) consacré au pacifisme et à l’objection de conscience…

     

    Je me souviens de la petite revue des Etudes soviétiques que je lisais à quinze ans à la Bibliothèque des Quartiers de l’Est avec l’impression d’entrer en subversion…

     

    Je me souviens du prof et écrivain Jeanlouis Cornuz qui me poussa à seize ans à lire le fameux Jean Barois de Martin du Gard après que je lui eus déclaré que la lecture de son roman Le Réfractaire m’avait conforté dans la conviction que l’objection de conscience s’imposait au niveau éthique…

     

    Je me souviens des Chiens de garde de Paul Nizan dénonçant les philosophes idéalistes du début du siècle, et du commentaire que j’en avais fait dans L’Avant-garde, organe ronéoté de la Jeunesse progressiste, en visant nos profs de philo aux cours desquels je dormais…

     

    Je me souviens de la réprobation de notre leader de la Jeunesse progressiste me surprenant à lire du Céline (ce facho) et du Cingria (ce réac), et de mon excessive timidité m’empêchant de l’envoyer promener…

     

    Je me souviens de ma propre réprobation muette quand mes camarades taxaient Beethoven de musicien bourgeois ou les Rolling Stones de rebuts de la décadence capitaliste…

     

    Je me souviens de mon incapacité totale de suivre les cours d’économie politique du professeur Schaller, que je taxai dûment de valet du capitalisme dans un article de L’Avant-garde…

     

    Je me souviens que la matinée ensoleillée de mon premier examen d’économie politique s’est passée dans une clairière de la forêt de Rovéréaz à lire Je ne joue plus de Miroslav Karleja, et que de ce jour date la fondation de mon université buissonnière…

     

    Je me souviens de mon incapacité de jeune journaliste à parler des débuts du tourisme de masse (mon premier reportage en Tunisie, en mai 1970) en termes marxistes, au dam de mes anciens camarades qui m’estimèrent dès lors vendu à la presse bourgeoise…

     

    Je me souviens de tout ce que j’ai appris de l’anarchiste Morvan Lebesque (l’un des grandes plumes du Canard enchaîné de années 60-70) et des sociologues marxistes Henri Lefebvre et Lucien Goldmann, ces princes de la critique de gauche…

     

    Je me souviens que l’écrivain fasciste Lucien Rebatet, dont j’avais lu Les deux étendards avec passion, et que je suis allé interviewer en 1972 en me fichant de ce qu’on en penserait, me dit que s’il avait eu mon âge, en 68, il eût été maoïste...

     

    Je me souviens du camarade monté sur une table de ce bistrot enfumé dans lequel je me trouvais pour hurler qu’il fallait me tuer au motif que j’avais rencontré cette ordure absolue de Rebatet…

    Je me souviens de mon interview d’Edgar Morin revenu de Californie avec un Journal aux vues prémonitoires…

     

    Je me souviens du roman Mao-cosmique publié sans nom d’auteur à Lausanne et restituant avec justesse et mélancolie le climat de ces années-là dans une communauté frappée par la mort d’un de ses membres – et je me souviens du mécontentement vif de Claude Muret, l’auteur en question, dont j’avais cru bon de révéler l’identité dans un papier fort élogieux de la Gazette de Lausanne

     

    Je me souviens des belles années du bar à café Le Barbare, et de la Fête à Lausanne, et de nos amours mêlées, et du Festival international de théâtre contemporain à l’esprit indéniablement soixante-huitard…

     

    Je me souviens de la réapparition de Lady L. aux abords du Barbare, dix ans après notre premier flirt, dont la coupe de cheveux à la Angela Davis signalait son appartenance au Groupe Afrique, et de nos retrouvailles définitives scellées quelques années plus tard par la naissance de deux futures jeunes filles en fleur…      

     

    Je me souviens de ceux qui sont morts, et de ceux dont je ne suis pas sûr qu’ils soient encore vivants…

     

    Je me souviens que je dois aux dogmatiques de gauche et de droite de m’avoir éloigné de leurs idéologies respectives…

     

    Je me souviens de notre bohème des années 60 avec une tendresse croissante quoique de moins en moins sentimentale, etc.

     

    Dessin: Matthias Rihs. 

     

  • Soutter

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    Obscure est ma passion,
    disait le poète aux doigts noirs
    dans la nuit en plein jour
    de la lumière en tintamarre.
     
    Folie, folie, folie
    des croix dressées dans l’air du soir
    - l’air de feu et de poix
    clouées dans le cercueil dressé
    des femmes en beauté,
    des visages pêchés
    dans le filet des innocents
    - le péché de la honte
    furtive se détourne:
    on ne s’exhibera jamais,
    tout n’est que dévoilé,
    on ne connaîtra pas la paix,
    tout sera bousculé:
    chassés du temple du Marché,
    les usuriers du monde
    joueront à ne pas jouir
    à la façon vampire
    des âmes sans âme et sans chair
    gelées par le désir
    de ne désirer rien...
     
    Tout ainsi l’a cloué,
    le cinglé aux yeux de dément
    qui nous a dévoilé
    le monde immonde en son tourment.
     

  • L'étrange Questionnaire

    littérature
     

    Notre occulte ami blogueur rémois Eric Poindron, tenancier du Cabinet de curiosités (http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/) , et sévissant non moins sur Facebook, jugea bon ce jour-là d'interrompre nos Travaux & Loisirs par un étrange Questionnaire, et voici ce qui lui fut répondu....


    1 – Écrivez la première phrase d’un roman, d'une nouvelle, ou d’un conte étrange à venir.
    - Une jeune femme émaciée lisait Le bonheur des tristes à la table voisine, ce matin-là. Ce titre autant que la pâleur de la lectrice me composaient un nouveau ciel sous lequel il me plut de commencer d’écrire l’étrange roman que voici...
    2 – Sans regarder votre montre, quelle heure est-il ?
    - Il est l’heure de brasser les aiguilles.

    3 – Regardez votre montre, quelle heure est-il ?
    - Ma montre s'est arrêtée lors de notre dernier match de Sumo.
    4 – Comment expliquez-vous cette – ou ces – différences du temps ?
    - Il n’est aucun écart entre l'aiguille et son ombre.

    littérature
    5 – Croyez-vous aux prévisions météorologiques ?
    - Certes, mais à contre-temps.

    6 - Croyez-vous aux prévisions astrologiques ?
    - Certes, mais à contre-coup.
    7 – Regardez vous le ciel, et les étoiles, quand il fait nuit ?
    - Les étoiles me rappellent mon âge d'avant ma naissance. Quant au ciel il me scrute à la dérobade.
    8 – Que pensez-vous du ciel et des étoiles quand il fait nuit ?
    - Le ciel et les étoiles m'impatientent au point que je fais tomber le jour avant qu'il soit temps.
    9 – Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
    - Je regardais passer le train du temps en mâchant de la réglisse.

    10 – Que vous inspirent les cathédrales, les églises, les mosquées, les calvaires, les synagogues et autres monuments religieux ?
    - Ce sont les chastes maisons de passe du Temps.

    littérature

    11 – Qu’auriez-vous vu si vous aviez été aveugle ?
    - Je suis aveugle à tout ce que je ne vois pas.
    12 – Qu’auriez-vous aimé « voir » si vous aviez été aveugle ?
    - J’eusse aimé voir le clavier des prés de Rimbaud les yeux fermés.
    13 - Avez-vous peur ?
    - Tout le temps que je perds.

    14 – De quoi avez-vous peur ?

    - De ne pas avoir peur seul à seul quand la chauve-souris se coiffe au poteau.
    15 - Quel est le dernier film horrible que vous avez vu ?
    - Je suis aveugle à cela puisque je n'en prends point le ticket même en exo syndicale.
    16 - De Qui avez-vous peur ?
    - D’un être qui ne se nomme pas.
    17 - Vous êtes vous déjà perdu ?
    - Je le suis tout le temps.

    18 - Croyez-vous aux fantômes ?
    - Cela ne s’appelle pas croire.
    19 - Qu’est-ce qu’un fantôme ?
    - Cela ne se dit pas.
    20 - En l’instant, à l’exception de l’ordinateur, quel(s) bruit(s) entendez-vous ?
    - Le bruit de mon sang dans les pâles de mon ventilateur éteint.

    littérature
    21 - Quel est le bruit le plus effrayant que vous ayez entendu – « la nuit avait l’allure d’un cri de loup », par exemple - ?
    - La nuit tous les cris sont loups.
    22 – Avez-vous fait quelque chose d’étrange aujourd’hui ou ces derniers jours ?
    - J'ai inauguré une nouvelle chapelle, mon fils.
    23 – Êtes-vous déjà allé dans un confessionnal ?
    - J’y ai fait mon nid en septembre 2001.
    24 – Vous êtes au confessionnal ; alors confessez-moi l’innommable.
    - Je vous confesse l’innommable.
    25 –Sans tricher, qu’est-ce qu’un « cabinet de curiosités » ?
    - Je serai curieux de l'apprendre.
    26 –Croyez-vous à la rédemption ?
    - C’est elle qui tient l'Agenda, mon enfant.
    27 – Avez-vous rêvé cette nuit ?
    - Les SR de la Confédération détiennent les cassettes vidéo.
    28 - Vous souvenez-vous de vos rêves ?
    - Certes, et eux aussi.
    29 - Quel est le dernier rêve que vous avez fait ?
    Celui de la nuit prochaine.littérature

    30 – Que vous inspire le brouillard ?

    - Ce qu’il m’inspire m'aspire.
    31 - Croyez-vous aux animaux qui n’existent pas ?
    - Je ne crois qu’aux animaux que je savoure des yeux.
    32 - Qu’est-ce que vous voyez sur les murs de la pièce ou vous êtes ?
    - Je vois le squelette de la maison calcinée où vous retrouverez mes dents en or.
    33 - Si vous deveniez magicien, quelle est la première chose que vous feriez ?
    - Je ferai attendre le Congrès.
    34 - Qu’est-ce qu’un fou ?
    - Tout ce que vous trouvez en lui qui n'est pas vous.

    35 - Etes-vous fou ?
    - Si vous le dites.
    36 – Croyez-vous en l’existence des sociétés secrètes ?
    - J’en suis une quantité.
    37 – Quel est le dernier livre étrange que vous ayez lu ?
    - La multitude du passereau.
    38 – Aimeriez-vous vivre dans un château ?
    - Je suis plutôt théâtre ambulant, ces jours.
    39 – Avez-vous vu quelque chose d’étrange aujourd’hui ?
    - Certes, et je vous le fais mater pour un bon prix.

    littérature

    40 – Quel est le denier film étrange que vous avez vu ?
    La mélancolie du cimeterre.
    41 – Aimeriez-vous vivre dans une gare désaffectée ?
    - Tout lieu où je ne vis pas m’affecte.
    42 – Etes-vous capable de deviner l’avenir ?
    - Ce n’est pas une capacité mais une fonction matinale de buraliste inspiré.
    43 – Avez-vous déjà pensé vivre à l’étranger ?
    - Mon nom est Xénophile.

    44 – Où ?
    - L’étranger est partout où je vis.
    45 – Pourquoi ?
    - Pour devenir mon propre ami.

    46 – Quel est le film le plus étrange que vous avez vu ?
    - La chevale du seautier.
    47 – Auriez-vous aimé vivre dans un presbytère ?

    - Ce fut un fantasme de ma période belge.
    48 – Quel est le livre le plus étrange que vous ayez lu ?
    - Les mulets de Méra.
    littérature
    49- Préférez-vous les sabliers ou les globes terrestres ?

    - Je préfère les templiers savoyards.
    50 – Préférez-vous les loupes anciennes ou les armes blanches
    - Je préfère l’Opinel de la nonne sauvage Emma Porchetta.
    51 – Qu’y a-t-il, selon toute vraisemblance, dans les profondeurs du Loch Ness
    - Il y a l'un de mes briquets perdu mais resté allumé.
    52 – Aimez-vous les animaux empaillés ?
    - Surtout les silencieux et les humbles.
    53 – Aimez-vous marcher sous la pluie ?
    - La pluie lave mes aquarelles et requinque ma Vertu.

    54 – Que se passe-il dans les souterrains ?
    - Les souterraines y fomentent des complots au lieu de lustrer les boussoles.
    55 – Que regardiez-vous quand vos yeux se sont détachés de ce questionnaire ?
    - J’ai vu mes yeux se détacher et faire quelques pas sur le muret.

    56 – Que vous inspire cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
    - Cette phrase étant célèbre, je la salue comme il se doit d'une célébrité en m'inclinant humblement.
    57 – Sans tricher, d’où est tirée cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
    - Cette phrase n’est plus digne d’être saluée si quelque motion trivialement inquisitoriale la surdétermine.
    58 – Écrivez la dernière phrase d’un roman, d’une nouvelle, d’un livre étrange à venir.
    - Etrangement : non: mon agent à La Havane s'y oppose contractuellement.
    59 – Sans regardez votre montre, quelle heure est-il ?
    - Il est l’heure de s'aller immerger dans la piscine d'eau salée .
    60 – Regardez votre montre. Quelle heure est-il ?
    - Il est encore et toujours l’heure d'échapper à la voracité des cadrans.

    Image ci-dessus: Michael Sowa.

  • Pajak et l'immense poésie

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    Abordant la «poésie immense» de l’Américaine Emily Dickinson et de la Russe Marina Tsvetaeva, le septième volume du Manifeste incertain détaille, admirablement, les univers apparemment opposés de ces deux fées un peu sorcières. Une fois de plus, le contrepoint de l’écriture et du dessin aboutit à une forme de récit sans pareille.

    «Laissez venir l’immensité des choses», écrivait Ramuz je ne sais plus où, et Charles-Albert Cingria rétorquait ailleurs et sans nulle intention de contredire son vieux camarade : «…ça a beau être immense, comme on dit : on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue », sur quoi Frédéric Pajak débarque avec ses grands pieds d’ancien couchettiste franco-helvète et sa fine plume trempée dans l’encre de Chine et nous balance, vingt ans après son Immense solitude évoquant les figures farouchement géniales de Nietzsche et de Pavese, le septième volume d’une série aussi régulièrement annuelle que les pontes d’une notoire Amélie, intitulé Manifeste incertain et amorcée en 2013. Voici donc L’immense poésie, dédiée cette fois à deux des plus formidables poétesses qui aient jamais foulé les beaux gazons ou les rues mal pavées de Notre Seigneur au cœurs des deux siècles précédant le nôtre, etc. 

     Où Marabout se rappelle la baleine aux dents de chocolat 

     Que Pajak en pinçat pour la poésie (célébrer Pavese ne saurait être innocent) et fût lui-même une sorte de poète en prose au verbe à la fois limpide et soucieux de précision concrète, ses lecteurs s’en seront aperçus au fil de sa remarquable évolution d’ancien trublion anarchisant de L’Imbécile de Paris, pas très heureux dans le roman (Le bon larron et La guerre sexuelle ne laisseront pas d’impérissables souvenirs), nettement meilleur dans le «récit écrit et dessiné» tâtonnant entre des évocations de la vie de Luther et les noires clartés de l’œuvre de Schopenhauer, et carrément unique dans la suite du Manifeste incertain combinant, dans une espèce d’autobiographie morcelée ponctuée de lectures, rencontres et autres explorations tous azimuts, un texte de mieux en mieux tenu et une suite dessins découlant du même regard organique. Je n’ai rencontré Frédéric Pajak qu’une fois, qui s’occupait alors de la revue Voir et portait un pull rouge rouille marqué des initiales CCCP de feuesRépubliques socialistes soviétiques, et je l’ai trouvé assez un peu froid et même un peu âcre d’humeur, peut-être un peu timide mais en somme peu sympathique. Or le type qui se révèle dans ses livres, le seul à vrai dire que j’aie envie de rencontrer, m’apparaît comme un vrai « Mensch », un écrivain et un artiste de valeur et un homme de qualité, poil au nez. En lisant à présent le septième volume de Manifeste incertain, je me sens d’autant plus proche de lui que, comme en son enfance, j’ai été touché vers dix par la fée clochette de la poésie, appris par cœur entre onze et treize des centaines de poèmes récités en classe au risque de susciter l’hilarité de la petite meute (côté Pajak, ses condisciples le surnommaient Marabout et son premier poème évoquait une baleine aux dents de chocolat...), enfin partagé cette étrange « sensation poétique », devant le monde, que nous ne saurions définir mais qui nous aura submergés comme tant d’enfants et d’adolescents bénis des bons génies en leurs heures buissonnières. 

     La poésie « femelle » existe : Pajak l’a rencontrée… 

    Un exergue d’Henri-Frédéric Amiel figure au fronton du chapitre intitulé Le Paysage de l’Âme et consacré à la bien émouvante et non moins étrange Emily Dickinson, parente occulte, à divers égards, du non moins singulier auteur du Journal intime : «La rêverie, comme la pluie des nuits, fait reverdir les idées fatiguées et pâlies par la chaleur du jour. » 

    La notation date de 1852, alors qu’Emily, âgée de 22 ans, se cherchait «avec des lanternes», mal faite pour vivre en société et ne laissant d’inquiéter un peu les siens (sa froide mère et son pasteur de père) en passant ses nuits à écrire des lettres, bornant ses allées et venues diurnes entre sa chambre de jeune fille obsédée par la mort et le jardin où elle s’adonnait à la rêverie et à la lecture.

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    Frédéric Pajak avoue n’avoir découvert la poésie «femelle» que vers sa trentaine, tombant précisément sur les poèmes d’Emily Dickinson et de Marina Tsvetaeva, et ce qu’il en dit mérite d’être cité quitte à faire grincer les canines de celles et ceux qui refusent toute caractérisation typiquement féminine : « J’ai alors éprouvé une sensation inconnue, comme si j’étais happé de l’autre côté du miroir, derrière ma maigre réalité visible. Là où le plus souvent le mâle versificateur s’acharne à capter les les choses et les êtres, la femme poète s’aventure en elle-même, dans des régions mentales souvent épargnées. Elle s’émeut de la plus infime intuition, d’un frémissement du cœur, d’un soupir. De ces émotions ensevelies, elle fait une délicate machine de guerre. Guerre aux certitudes, guerre à la sensiblerie (…) » 

    On ne saurait mieux s’opposer au cliché « machiste » de la poétesse sentimentale et bas-bleu tricotant ses vers trop réguliers en sage chignon, et c’est d’ailleurs une Emily souvent tourmentée, mystique et sceptique à la fois au dam des bigots, composant 1789 poèmes qu’elle priera (en vain) sa sœur de brûler comme Amiel demandera à ses proches de détruire les 16867 pages de son Journal ; et côté Tsvetaeva, fille de feu, c’est une véritable épopée dans le siècle que retracera Pajak dans la foulée d’un journal de voyage en Russie sur les «lieux du drame».  D’Amiel, en outre, Emily Dickinson, qui fut sa contemporaine (on imagine la rencontre !), partage une irrésolution chronique en matière affective et charnelle, un lancinant sentiment de culpabilité et une nature spirituelle hantée par la «gigantesque substance de l’Immortalité»… 

    IMG_3125.jpg Du détail « universel » aux abîmes de l’Histoire 

     C’est avec un souffle de poète, aussi justement inspiré dans l’usage des mots appropriés que dans l’expression de tous les sentiments-sensations attrapés dans les filets d’encre de ses dessins, que Pajak retrace la terrible saga de Marina Tsvetaeva, intempestive amoureuse d’une folle sensibilité et susceptibel en diable. 

     Ceux qui connaissent déjà l’épopée privée et collective, abondamment documentée, de la vie de Marina Tsvetaeva (1892-1941), où s’enlacent les deux corps de la poétesse aux multiples amants et du peuple russe tourmenté par autant de passions naïves que par d’écrasantes souffrances, redécouvriront pour ainsi dire, à nu et à neuf, comme dans un grand poème brut aux mots simples et à l’élan vif, ce roman tragique à double tresse narrative ou l’Histoire avec une grande Hache tranche les têtes et les clochers d’église au fond desquelles, même transformées en n’importe quoi de plus lourdement utilitaire et de spirituellement inutile, tout un peuple continue de prier et de pleurer. 

     Les gros noms gris de Lénine et de Staline hanteront longuement les mémoires de l’ombre, où luit le brin de paille de l’espoir que relance le verbe des poètes, et voici les fins noms lumineux de Rilke et Pasternak, également aimés par Marina, scintiller comme les étoiles scrutées par Emily à l’autre bout du monde et du temps pendant que Serguei, l’officier juif de la garde blanche, compagnon des bons et des mauvais jours de Marina, tombe à Lausanne sous les balles des assassins politiques. Et comme le peuple russe, la lectrice et le lecteur pleureront en lisant les pages bouleversantes consacrées aux relations de Marina et de son fils Murr, jusqu'au suicide de la mère demandant pardon à celui-là dans un dernier message désespéré...

    Immense poésie ? Frédéric Pajak n’a pas besoin d’en multiplier les citations au fil de ses deux récits - le très mince d’Emily dont l’immensité est tout intérieure, et le tout débordant de violence et de tendresse de Marina, car elle est ici incarnée dans l’immensité de la vie même que le verbe transfigure - la liberté restant au lecteur de déchiffrer les vers des deux géniales fées-sorcières dans les œuvres elles-mêmes, également marquées au sceau de l’intensité absolue et du sacré.

    Frédéric Pajak. Manifeste incertain, volume VII. Emily Dickinson, Marina Tsvetaeva, l’immense poésie. Les Éditions Noir sur Blanc, 317p. 2018. 

  • Chambres d'écho

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    En mémoire de Constantin Cavafy.


    Sous les arbres, déjà,


    du quai de la nuit de mai,


    les corps à l'odeur de poisson,


    les mains cherchant les noms


    des visages absents ;


    les corps à l'abandon


    déjà faisaient entendre


    ces murmures dont les chambres


    se souviennent longtemps après.

     

     

    Le lift est une antiquité,


    mais en bois précieux,


    et ses poulies sont huilées


    comme les corps très souples


    des guerriers de l'amour.

     

     

    Les chambres ont tout enregistré ;


    la salle d'eau sur le palier


    les accueillait dans sa buée,


    toute bleue et ses tuyaux


    crachaient une eau rouillée.

     

     

    Mais ces corps de guerriers


    ignoraient le remords :


    le soleil de la chair


    seul irradiait les chambres;


    le soleil et la mort.


                             (Thessalonique, Hôtel Tourist, 1993)

     

     

  • Avez-vous lu Fabrice Pataut ?

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    En marge d’une rencontre-lecture à Paris consacrée à son dernier recueil de nouvelles, le 23 octobre prochain au soir, au Café de la Mairie .
     
     
    Un écrivain d’une folle originalité, qu’on pourrait dire un maître de la poésie-fiction, nouvelliste hors pair et romancier des plus singuliers: tel est Fabrice Pataut, philosophe à la ville et conteur insondable sur ses sentes buissonnières. Au fil zigzaguant des 17 nouvelles d’Un jeudi parfait, Fabrice Pataut fait merveille, avec autant de fantaisie cocasse que de gravité sous-jacente, de tâtons oniriques ou de fulgurances lucides à la Nabokov, dans les situations et les climats les plus variés d’apparence, relevant tous cependant du même regard à facettes et fondus en unité par la grâce d’une écriture vibratile.
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    À propos d’Un Jeudi parfait, paru en 2018 chez Pierre-Guillaume de Roux.
    Les lecteurs ignorant encore tout de l’œuvre de Fabrice Pataut, comme c’était mon cas avant que je n’y entre par les 17 portes et les trois fenêtres d’Un Jeudi parfait, trouveront dans ce recueil un concentré représentatif, me semble-t-il – je le dis après avoir lu son recueil précédent, Le Cas Perenfeld, et quatre romans (Aloysius, Tennis , socquettes et abandon, En haut des marches, et Reconquêtes) de la même exceptionnelle qualité - de l’art de cet écrivain hors norme, avec ses thèmes et ses variations, son humour et son extrême sensibilité, son don d’observation sans limites et son imagination narrative sondant volontiers l’insolite voire l’obscur, enfin la plasticité et la grâce d’une écriture à la fois limpide et chatoyante.
    Dès la première page de la première nouvelle d’Un Jeudi parfait, modulant le dialogue d’un criminel pas comme les autres (après avoir tué accidentellement sa mère à l’âge de deux ans, au moyen d’un revolver chargé qui se trouvait prêt à l’usage, il a mis fin aux jours de sa sœur coupable à ses yeux de chercher à l’excuser) et d’une psychiatre impatiente elle aussi de le comprendre – dès ce début apparemment abracadabrant j’’ai été saisi, scotchécomme on dit, intrigué et de plus en plus intéressé, par delà le semblant de paradoxe et le sarcasme, par la justesse du propos sous son dehors extravagant.
    C’est que l’auteur, comme on le vérifie dans ses nouvelles plus étoffées, nous retient immédiatement par le détail ou la tournure verbale inattendue – un peu comme chez un Marcel Aymé – avec un mélange d’ironie et de bonheur d’expression qui en scelle l’originalité.
    Dans Le veau d’or, ensuite, changement total d’ambiance, où l’on voit un brave homme mis à mort à l’instant où il s’est risqué à toucher la clinquante idole, inspirant à son fils de sages conclusions sur ces excès de « tapageuse » crédulité.
    Puis ce sont, avec Trois fenêtres, qu’on ne saurait tout à fait dire une nouvelle, trois regards sur la vie du narrateur confronté à ce qu’on pourrait dire le miroir du Temps – qui joue un rôle crucial dans les « musiques » de Fabrice Pataut, de son enfance à la bascule d’une amitié de jeunesse et des « choix » de sa vie…
    Sur quoi nous voyons Yvonne retrouver son fils Yves pour un dialogue durant depuis trente ans, qu’elle décide tout à coup d’interrompre, dans Un jeudi parfait, pour s’en aller de son côté de la façon que la lectrice et le lecteur découvriront…
    Tout cela ne se raconte d’ailleurs pas comme ça, car l’anecdote ou l’intrigue sont secondaires, même quand l’auteur joue sur la tension et la surprise, comme dans Luxembourg, délicieux portrait de groupe bilingue où l’on voit une demoiselle de dix ans (l’âge de raison comme on sait) imaginer les situations les plus scabreuses impliquant ses proches - ô vilaine Lolita !
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    Comme l’auront constaté les lecteurs de plus longue date des nouvelles et des romans de Fabrice Pataut, ceux-ci et celles-là communiquent parfois ainsi qu’on le découvre dans Qui assassinera Perenfeld ?, plongée dans les embrouilles tragiques de la guerre rappelant les romans de l’auteur serbe Alexandre Tisma, sur un thème déjà traité dans Le cas Perenfeld.
    À cet égard, il vaut la peine, même en cours de lecture, de consulter les dernières pages des recueils de nouvelles de Fabrice Pataut, où celui-ci explique brièvement la genèse de chaque morceau. Ainsi apprend-on par exemple que L’amateur d’oreilles, variation assez sidérante sur le rapport que le narrateur entretient avec ce «réceptacle des confidences» par lequel ses mots vont glisser dans « la femme à l’oreille », a été composée à Minorque et que sa thématique est « à tiroirs »…
    Prodigieusement poreux, et non moins polyphonique, plus encore : synesthésique, l’art du conteur se nourrit de sentiments souvent confus autant que de sensations, achoppant ici (Rêverie à la plage) au « langage » des orteils de telle baigneuse, ou là aux errances nocturnes d’un certain Giacomo Puccini flanqué de son chauffeur en livrée, pour une sorte de tendre hommage dont l’auteur, là encore, explique l’origine en note…
    Lire Fabrice Pataut relève bonnement, pour qui est sensible à sa très pénétrante intelligence et à sa complexion psychologique et affective des plus riches, de l’exploration. D’une nouvelle de ce recueil à l’autre, l’on marivaudera à ski (Promenade sentimentale) l’on s’interrogera sur les relations liant un hippopotame à la révolution cubaine, (Les bonbons cubains) ou l’on se penchera (Narcisse) sur l’eau virginale de la jeunesse se rêvant toute pure, entre autres épisodes, biblique (Les fils de Joseph) ou relevant de la science fiction critique à coloration nippone (Les usines Tobakulari), j’en passe et de quoi remplir (dans le morceau intitulé précisément Remplir) la lectrice et le lecteur d’une foison d’images et d’idées n’excluant pas le simple et radieux bonheur de lire…
    Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Pierre-Guillaume de Roux, 269p. Paris, 2018.
     
    Les Mardis Littéraires de Jean-Lou Guérin
    Présentations, lectures, débats, dédicaces
    Le mardi 23 octobre 2018 à 20h30
    Olivier Amiel présentera le dernier recueil de nouvelles de Fabrice Pataut, et Diego Colin en lira des extraits
    Diego Colin (conservatoire de Boulogne et compagnie Machine théâtre)
    Olivier Amiel (éditeur)
     
    Café de la Mairie, 8, place Saint-Sulpice, 1er étage
    M° Mabillon • Bus 70, 84, 87, 94 • RER Cluny - La Sorbonne