23/09/2014

Mémoire vive (13)

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À la station-service ils ont l’air de naufragés, les grands chauffeurs aux bonnets tricotés en usine les faisant ressembler à des chevaliers médiévaux, ou les petits commerciaux à fantasmes bon marché; on pourrait croire qu’ils ne sont personne, mais à les regarder mieux on voit qu’ils sont quelqu’un et que cela même accentue leur air abandonné…

 

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Votre vertu, votre quête, votre salut je n’y ai vu jusque-là que d’autres façons de piétiner les autres, et sans jamais, je m’excuse, vous excuser, sans demander pardon quand vous marchez sur d’autres mains qui prient d’autres dieux que les vôtres, sans cesser d’invoquer l’Absolu de l’Amour tout en bousculant dans le métro de vieux sages et de vieilles sagesses.

 

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Celui qui se retrouve chez lui dans les pénombres de la forêt et des bibliothèques / Celle qui a sa clairière privée dont nul ne sait rien / Ceux qui aiment ce temps hors du temps de la forêt marquée en hauteur par des mouvements d’oiseaux, etc.

 

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Ne te laisse pas contaminer, petit -   je sais que c’est plus difficile à faire qu’à dire, mais je te le dis : toi qui vivras dans cet enfer, ne te laisse pas salir mais ne te détourne pas, regarde bien cette laideur et cette misère : c’est le monde, c’est le monde imbécile et gratuit des journaux imbéciles et gratuits, c’est la saleté vendue et répandue pour rien, c’est la fortune des vendus imbéciles – c’est le monde que tu ramèneras à la vie.

 

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En lisant César Birotteau, je me rends compte à quel point j’ignore les mécanismes précis de la société, et à quel point aussi ceux-ci sont ignorés de la plupart des écrivains contemporains.Tout ce que Balzac décrit en matière de nouvelles moeurs économiques, et notamment sur les pratiques de la Spéculation (c’est lui qui met la majuscule), ou ce qu’il montre des conséquences d’une faillite et des moyens d’y échapper, paraît d’un véritable expert et sans que le roman ne devienne jamais un reportage trop pesant.

On parle de Balzac à propos de Simenon, mais je ne vois pas cela chez Simenon, à quelques exceptions près sans doute (tel Le Bourgmestre de Furnes), en tout cas pas avec cette précision (sauf pour le détail des métiers et des lieux) et cette conscience organique et morale, politique et même religieuse de la vie sociale.

En voyant souffrir Birotteau, je me suis rappelé qu’en effet certains êtres souffrent d’être plongés dans le déshonneur social, alors que ma génération s’en est plutôt flattée. Mon père avait encore un honneur de ce côté -l à, monpère et nos aïeux, à n’en pas douter. Cela n’accusait pas forcément un conformisme à dédaigner, mais la survivance d’un respect que, trop souvent, et pour notre confusion, nous avons perdu.

 

 

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Je viens d’achever la lecture de César Birotteau avec un sentiment rarement éprouvé à la fin d’un livre, sauf peut-être à la fin du Père Goriot, qui correspond au sentiment qu’une vie est achevée et rachetée en mêmetemps dans une sorte de saint retournement. Oui, c’est assez curieux: il me semble qu’il y a comme une aura de sainteté qui flotte sur la fin de ce livre poignant qu’on présente souvent comme le symbole d’une ascension sociale et d’une faillite, alors que j’y vois plutôt, pour ma part, un roman de l’ambition naïve, du déshonneur  et du rachat.    

 

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Il n’y aurait plus rien, rien ne vaudrait plus la peine, tout serait trop gâté et gâché, tout serait trop lourd, tout serait tombé trop bas,tout serait trop encombré ; on chercherait Quelqu’un mais personne, on regarderait autour de soi mais personne que la foule, on dirait encore quelque chose mais pas un écho; on se tairait alors, on se tairait tout à fait, on ferait le vide, on ferait le vide complet et c’est alors, seulement - seulement alors…

 

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La mesure toute française de Léautaud est nécessaire, mais non moins insuffisante à mes yeux. Trop sèche pour mon goût, et nous privant en somme  de tout ce que Charles-Albert, longuement, a si justement détaillé. De fait Léautaud nous prive de l’Orient et du cinéma suédois, des Indiens d’Amazonie et des paysans du Donegal, des chansons siciliennes et du plain-chant, il n’y en a chez lui que pour l’Île de-France et rien pour les Patagons ou la Haute-Engadine.

 

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Périodes creuses, comme on dit. Et parfois nécessaires, comme au carreau de terre son temps de repos ; et laisser faire le temps alors, justement, sans cesser de veiller au grain.

 

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       À Ségovie, en février 2002. - Tout à l’heure nous avons gravi les 140 marches du donjon de l’Alcazar pour atteindre la plateforme qui donne sur les hauts plateaux de Castille. Ceux-ci, que nous avons traversés hier par les alentours d’Avila, n’ont cessé de me rappeler les poèmes de Machado que je suis allé saluer occultement dans sa maison à charmante cour intérieure gardée par un chat tout mité.

 

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       Moments de réalité absolue selon mon expérience: la vision de mon père mort, justeaprès... L’heure précédant la venue au monde de Number One, et l’aube de ce jour, les couleurs de l’aube de ce jour... La présentation de Number Two encore ensanglantée, arrachée aux entrailles de ma bonneamie... La présence de la petite Louise crucifiée sur son lit de torture - cette dernière situation concrétisant à mes yeux l’aporie de toute expression de la réalité - le réel impensable et intolérable réduit à une sensation ou à un cri. 

 

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       Celui qui rêve que la ville sur la colline se trouve inondée par les eaux noires dela lune / Celle qui sait maintenant de quel balcon tombe le lait des jattes /Ceux qui ont appris la puissance de la nature en observant le grand éboulementqui a  emporté la fabrique de briquetsmulticolores, etc.

 

 

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Repris ce matin Balzac, avec Splendeur et misèredes courtisanes, où je ne m’attendais pas à retrouver Lucien de Rubempré.Très frappé, dans la préface, de tomber sur une observation liée à la sexualité délétère, visant notamment les petites filles. Le monde de Wonderland avant la lettre. Comme nous en parlions justement avec ma bonne amie, qui me disait que tout cela n’était pas nouveau, j’ai été intéressé de lire ce que raconte Balzac à propos des petits rats (dix, douze ans) de l’opéra que les beaux messieurs se plaisaient à dépraver. Reste que cet exemple est lié à un milieu étroit, babylonien en somme, tandis que la pédophilie de masse a quelque chose de beaucoup plus sourdement pathologique, me semble-t-il, relevant de la régression reptilienne bien plus que des vices raffinés. 

 

 

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       La  génération qui balise. La génération pour qui les soixante-huitards sont des dinosaures encombrants. Une génération qui a envie de vivre et qui manque d’aventures. Elle fait alors la fête, elle fait des mousse-parties, elle pratique des sports extrêmes, elle aime les films à effets spéciaux. Elle s’est reconnue dans Les particules élémentaires de Michel Houellebecq. Toutes choses que je prends avec le grain de sel de celui qui récuse le concept de génération.

 

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Notre ami le théologienme dit qu’il n’y croit pas vraiment : que son intelligence l’en empêche, puis il me dit : toi non plus tu n’y crois pas, rassure-moi, aussi lui dis-je : non mon ami, je ne vais pas te rassurer, je ne sais pas si je crois, je sais de moins en moins ce que c’est que croire au sens où tu crois que tu ne crois pas, mais surtout (et cela je ne le lui dis pas) je ne sais comment je pourrais l’expliquer à quelqu’un que son intelligence empêche de comprendre rien.

 

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Un livre c’est pour moi comme une lumière qui montrerait tout à coup les couleurs du vitrail, un livre c’est comme une fleur de papier qui s’ouvre dans l’eau, ou c’est comme l’eau que tu découvres toute nue et toute fraîche et toute froide et toute belle après le coup de hache dans la glace du lac…

 

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Les écrivains ont toujours été, pour commencer, des lecteurs du monde, mais des lecteurs actifs, des lecteurs-abeilles qui transformaient la substance de leur observation en miel nourrissant.

Décrire et comprendre le monde qui l'entoure n'est, certes, pas la seule fonction d'un écrivain, mais à l'ère des spécialistes atomisés et du café du Commerce planétaire, cet effort peut constituer l'un des aspects les plus intéressants de son travail, qui l'installe au coeur de la cité.

Le meilleur exemple en est sans doute Balzac, dont La comédie humaine nous  fait parcourir tous les étages de la société française du XIXe siècle, dans la foulée d'innombrables personnages. On y voit naître le journalisme et s'effondrer un spéculateur, Paris se construire et l'Ancien Régime se défaire, mais ces observations sociales sont nourries de l'intérieur par un psychologue et un poète, dont la vision d'ensemble évoque celle d'un médium qui aurait tout éprouvé dans sa propre chair. 

Si la France deBalzac offrait un tableau relativement stable, qu'un seul homme pouvait embrasser, il en va tout autrement du monde actuel, et l'on chercherait en vain un auteur français capable d'en produire une synthèse comparable. Pour faire image, on se contentera de placer Plateforme de Michel Houellebecq, pourtant l'un des plus vifs observateurs sociaux du roman français récent, à côté des Illusions perdues avant de conclure: y a pas photo!

 

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En mai 2002. - Ma bonne amie très mal ces jours. Son air de gisant de pierre quand elle  est allongée dans la pénombre - son air de reine mongole sous sa yourte.

 

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Les mots sont comme cette lampe de poche ce matin dans le bûcher, les mots éclairent les bouts de bois dont on se chauffera, les mots font mieux voir et les mots réchauffent à la fois : voilà ce que je me dis ce matin à l’instant de me mettre à écrire à la chaude lumière de ces premiers mots…

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Mémoire vive (12)

Rembrandt22.jpgToute l’humanité résumée dans les autoportraits de Rembrandt.

 

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Le plus difficile est de trouver le ton juste. Je crois que Bukowski avait trouvé le ton juste par rapport à lui-même, mais imiter Bukowski, dans le genre « lumière sur la poubelle », nous voue au kitsch, comme Bukowski donne dans le kitsch en s’imitant lui-même.  

 

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Journal inutile de Paul Morand. Très sec, parfois assommant (mondanités, comédie sociale, etc.) mais saturé de propos très corsés, parfois abjects, souvent piquants et justes. L’envers d’une écriture souveraine. Grand seigneur méprisant dans l’intimité de la princesse : l’écrivain supérieur à l’homme. 

 

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Nécessité de tout transformer du brut de nos vies. Leçon de Teilhard dans Le Milieu divin : tout ce qui monte converge. Ne prêter le flanc à rien de bas, tout en restant en bas. Romain Rolland cité par Boris Cyrulnik : « On ne lit jamais un livre, on sel it à travers les livres soit pour se découvrir, soit pour se contrôler ».

 

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Ils craignent d’être influencés, disent-ils, ils ne sont pas dupes de ce qu’ils croient des révérences convenues, ils ne voient pas que cela les agrandirait de reconnaître la beauté pour ce qu’elle est - autant dire qu’ils ne veulent pas la voir, même celle qui est en eux.

 

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À Sanary-sur-Mer, en mars 2001, après une visite à Boris Cyrulnik. - Belle matinée de soleil printanier au marché provençal, où j'achète un petit oranger à ma bonne amie. En passant je souris à une vieille dame qui dit à sa commère: «Il me faut maintenant une sole bien dodue et bien charnue». Ce qui me rappelle le«haricot bien gras» de Molière.

 

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Jean Eustache : «Et puis si quelque chose vous ennuie, vous êtes libre de partir. A mon avis, on a oublié deux choses dans la Déclaration des droits de l’homme: le droit de se contredire et le droit de s’en aller.»

 

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En lisant  L’Outlaw de Simenon je me dis: voilà, c’est cela, le roman, il n’y avait personne et tout à coup il y a des personnages, il y a Paris et la dèche, le travail des hommes et les odeurs de la vie.   

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Le type s’est  levé pour fermer les persiennes de l’autre pièce où il trouvait qu’il y avait trop de jour ; un instant il a regardé à travers les fentes des persiennes le retraité  d’en face en dessus du coiffeur, qui a toujours l’air aux aguets, à la fenêtre entrouverte de sa salle de bain ;il a vu le Bosniaque de la maison d’à côté qui passe des heures à scruter la rue en maillot de corps ; il a vu le coiffeur momentanément désoeuvré sur son seuil ; il a vu d’autres passants dont les gestes évoquaient autant de bribes de vie ; il s’est  vu derrières ses persiennes et il s’est dit que c’était la meilleure chose qu’il pouvait faire à ce moment-là, et il est resté comme ça toute la journée dans la pénombre, après avoir cueilli n’importe lequel des livres qui traînaient par là, et c’était Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau.       

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On repart chaque matin de ce lieu d’avant le lieu et de ce temps d’avant le temps, au pied de ce mur qu’on ne voit pas, avec au cœur tout l’accablement et tout le courage d’accueillir le jour qui vient et de l’aider,comme un aveugle, à traverser les heures…

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Une légende non dénuée de charme fait apparaître Robert Walser en marginal romantique errant sur les routes comme un poète «bon à rien»  et composant, dans sa mansarde solitaire, une oeuvre célébrée pour son originalité mais en somme coupée du monde. Le fait queWalser ait passé le dernier quart de son existence en institution psychiatriqueet qu'il ait alors cessé toute activité littéraire, accentue le type «suicidé de la société», l'appariant à un Hölderlin ou à un Artaud. Or il suffit de lire les Promenades avec Robert Walser de Carl Seelig, qui se balada avec l'écrivain durant sa période asilaire, et prit soin de consigner ses propos, pour constater la parfaite lucidité de l'interné volontaire et la pertinence de ses jugements dans les domaines les plus variés, de la politique à l'histoire ou de la littérature aux choses de la vie.

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C’est l’histoire de cinq fils de millionnaires, de la catégorie « multi », qui s’acoquinent avec un rejeton d’ouvrier pour lancer une revue.

Comme ces lascars sont jeunes, la revue sera «contre». Et comme leurs pères sont tous furieusement révolutionnaires (déjà la« gauche caviar»), leur organe sera partisan de la Réaction avec, pour devises,« aimons les riches ! » ou « Grand Capital nous voilà ! », et pour titre : En arrière.

Comme bien l’on pense, la parution de la revue jette un froid dans les bureaux immenses des pères, au point que ceux-ci menacent leur fils de leur compter leur argent de poche, à quoi l’un des petits malheureux répond : « A bas Aragon ! »

Merveilleuse jeunesse pleine d’idéal. Et merveilleux Marcel Aymé, dans l’onde fraîche de la prose duquel on aime à se retremper et se « ressourcer », comme disent aujourd’hui les divorcées de milliardaires adeptes du développement personnel.

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Je regarde, à la télé, ce reportage sur les animaux  abandonnés à la SPA. Le regard de ces chiens: celui qui a le cou littéralement scié (plaie ouverte sur tout le pourtour par une laisse en fil de fer) ou le petit clebs tremblant comme une feuille, rendu fou par on ne sait quoi ou qui, entre autres victimes de l’impitoyable sentimentalité humaine - tout cela m’attriste et me révolte. 

 

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En lisant La guerre du goût, je comprends mieux ce qui me dérange tout de même chez Philippe Sollers, qui tient à sa prétention de se tenir au centre du centre (à Paris, coeur de la France et donc du monde) et au top du top.

J’apprécie ce qu’il défend quand son goût est plus fort que sa vanité, mais celle-ci est trop souvent envahissante, qu’on ne trouve ni chez Proust ni chez Céline, lesquels savent simplement ce qu’ils valent. Il y a chez lui comme la conscience d’un manque, et sans doute faut-il le chercher dans son manque total de génie romanesque. C’est un grand commentateur mais pas du tout un créateur. Il sait ce qui est création chez Rimbaud ou chez Proust, mais il ne peut lui-même que citer ou mettre en rapport - il ne peut pas ajouter.

Ni Femmes, qu’il trouve lui-même si révolutionnaire alors qu’il y parodie Céline, ni moins encore Portrait du joueur ou Paradis n’ajoutent quoi que ce soit auroman contemporain. C’est un écrivain du discours critique de tour classique,mais en rien un fondateur de style au sens où l’ont été un Proust ou un Céline,un Joyce ou un Ramuz, un Faulkner ou un Thomas Bernhard.

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Sur ce tram passant aux Eaux-Vives est écrit: CECI EST UN TRAM.

 

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En fait, je tiens plus à la liberté qu’à l’amitié. En outre je tiens plus à l’intimité qu’à l’amitié. Je tiens plus à la paix intérieure qu’à l’amitié. Je tiens plus à l’accomplissement de soi qu’à l’amitié. Un crétin a parlé de mon art de la brouille, comme si je prenais plaisir à rompre ou à m’éloigner d’amis décevants. À vrai dire j’aime l’amitié, mais pas celle qui m’oblige à me trahir.

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Ne sachant qui ils sont eux-mêmes, et n’estimant rien de ce qu’ils sont, ils n’ont de cesse que de dénier aux autres le droit de croire en ce qu’ils sont ou à ce qu’ils font, et c’est alors ce ricanement du matin au soir, ce besoin de tout rabaisser et de tout salir, de tout niveler et de tout aplatir de ce qui menace d’être ou d’être fait - ainsi restent-ils aux aguets, inassouvis et vains, impatients de ricaner encore pour se donner l’illusion d’être.

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Peut-être la désinvolture est-elle encore pire que l’indifférence ? 

 

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La vérité qui se dégage du Songe d’un homme ridicule est que l’homme a tout souillé. «Le fait que je les ai tous débauchés !» Et ceci de plus terrible encore: «Quand ils sont devenus méchants, ils ont commencé à parler de fraternité et d’humanité, et ils ont compris ces idées.»

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La distribution des couleurs, j’en suis convaincu, est une affaire de sentiments. Mais cela peut passer par les mots ou les sons. Chaque langage dit la même chose. Toutes les langues disent la même chose autrement.

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À Paris, le 11 septembre 2001, vers 16h., après une visite à Marina Vlady. - Je m’étais assoupi dans la mansarde de la rue du Bac lorsque Number Two m’a appelé sur mon portable et m’a appris quels terribles événements venaient de se passer à New York. Je me croyais encore dans un rêve, mais la réalité m’a sauté à la face quand j’ai allumé la télévision, où l’on voyait s’effondrer, l’une après l’autre, les tours jumelles du World Trade Center. Aussitôt j’ai pensé que l’Amérique, par trop arrogante depuis l’accession de Bush Jr au pouvoir, payait ainsi le prix de sa politique au Proche-Orient.

 

3h.du matin. - Avant de m’endormir, je regarde encore ces scènes de film-catastrophe repassées cent fois en boucle tandis que le présentateurs’efforce de conserver à tout prix la tension, comme pour maintenir le suspenseet prolonger indéfiniment le spectacle. Or plus repassent les images et pluscelui-ci se déréalise tandis que se multiplient les formules en mal de sceau historique, du genre «un nouveau Pearl Harbour» ou «rien ne sera plus jamais comme avant», ou pire :  « Nous sommes tous Américains »…

 

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À Paris, ce 12 septembre.- Me trouve à l’instant dans mon recoin matinal du Sèvres-Raspail, au zinc duquel j’entends un Français moyen s’en prendre aux Américains. Ceux-ci, selon lui,  ne s’intéressant dans le monde qu’au pétrole, n’ont en somme que ce qu’ils méritent. A la table voisine, en outre, une jeune file explique à son père que c’est sûrement Bush lui-même qui a «fait le coup»...

 

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Nouvelle dénomination pour les pompes funèbres: l’Espace funétique.

 

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L’alcool pour pallier le froid du monde et la platitude de tout.

 

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L’agression faite au silence est plus grave qu’on ne saurait dire.

 

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À Salamanque, en février 2002. - Certains jours sont plus discrets que d’autres, qui se pointent avec l’air de s’excuser. Pardon de n’être que ce jour gris, ont-ils l’air de vous dire, mais vous les accueillez d’autant plus tendrement que vous avez reconnu vos vieux parents tout humbles devant le monde bruyant -  et les revoici dans la brume  bleutée de ce matin, comme s’ils étaient vivants…

21/09/2014

Mémoire vive (11)

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Je pense à l’ami inconnu en écrivant à l’ami connu.

 

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À Paris, Place Clichy, en mai 2000. – Brasserie Wepler. Je lis les Règles pour le parc humain de Peter Sloterdijk. Très intéressé par cette méditation sur les tenants et l’avenir d’un nouvel humanisme, par delà les vieux formats. Me touche illico la réflexion sur le livre considéré comme une lettre aux humains. Devant moi (de l’autre côté de la verrière de la brasserie) se dresse l’étal des Douceurs d’Odette : pralines et bonbons fins, nougat et chocolat. Un panneau indicateur désigne la direction du Cimetière de Montmartre où repose Marcel Aymé. Il pleuvine ou, plus exactement : il pleuvote.

 

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On constate que le penseur de charme de la télé descend désormais dans un hôtel de charme où l’attend la bonne vieille table de charme sur laquelle il aime à rassembler ses pensées charmeuses inspirées par les humiliés et les offensés hélas privés des charmes et des retombées de sa cogitation de charme.

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Salamalec à San-Antonio. – Au-delà de sa fameuse gaudriole langagière, Frédéric Dard avait une écriture personnelle à deux vitesses découlant d’un regard  et d’un sentiment du monde plus profond qu’il n’y paraissait.

Il n’y a qu’en France rabelaisienne, dans le vieux beau goût partagé pour leur langue par les lettrés et le populo, au pays de Céline et de l’Almanach Vermot, que pouvait naître et prospérer San-Antonio.

Le nom de celui-ci ne recueille souvent que le dédain des purs littéraires, qui ne voient dans les romans du commissaire qu’une sous-littérature, et cependant, avant même que ne fleurissent thèses et colloques, de très bons esprits avaient osé arborer, comme chaude pelisse en été, le goût le plus éhonté pour les choses peu académiques qu’il faisait subir à notre langue.

Les collégiens que nous étions à douze ans, qui revendions à la kiosquière du coin les San-A que nous lui avions piqués la veille, se régalaient de cela d’abord : du mot tordu, qui faisait rire et envie d’en faire à son tour, au contrepet (« farce de prof pour force de frappe ») ou aux trouvailles verbales à n’en plus finir (les « arcanes souricières » de Béru), entre autres calembours à foison. Et les titres même de ses livres annonçaient déjà l’heureuse « mélimélodie » des sons et des sens gorillant locutions et sentences, tels Certains l’aiment chauve ou La Matrone des sleepings.

 

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On ne s’y attendait pas, on avait oublié, ou bien on ne se doutait même pas de ce que c’est qu’un enfant qui éclate de rire pour la première fois - plus banal tu meurs -, cependant nous en aurons pleuré sur le moment : à vrai dire l’enfant qui rit pour la première fois recrée le monde à lui seul ; c’est, avant le clown au cirque de la vie, l’initial étonnement et la pochette-surprise.

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Ne plus rien attendre de quiconque, pour en être mieux surpris. Ne pas demander ni s’impatienter de recevoir quoi que ce soit, mais donner.

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Auguste Renoir : Les coups de pied au derrière ne font jamais de mal. Le plus drôle c’est qu’ils ne vous sont jamais appliqués pour le bon motif. Mais ils vous réveillent. Et c’est cela l’essentiel ».

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Je vois de plus en plus, dans ce qu’on appelle la culture, un encombrement d’objets de consommation et la répétition à satiété de tout ce qui a déjà été fait et dit.

 

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Je ne sais plus qui disait (il me semble que c’est Enesco) que jean-Sébastien Bach était l’âme de son âme.

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La poésie saute une idée sur deux.

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L’ami m’ayant demandé ce qu’il représentait pour moi, je lui ai répondu qu’il était quelqu’un dont j’attends beaucoup, mais j’aurais pu lui dire bien plus. Par exemple qu’il incarne, avec tous ceux que j’aime, mon amour de la vie.

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Ceux qui croyaient hier à l’Avenir radieux et qui te diront demain qu’avant c’était mieux.

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À la radio, en octobre 2000. – En direct, un reporter à Gaza vient deparler à un gosse de 12 ans, lanceur de pierres, qui lui a affirmé qu’il préférait mourir pour la Palestine et se retrouver heureux au ciel qu’être malheureux sur terre. Sur quoi, trois minutes après, sous les yeux de même reporter, le gosse est abattu par les Israéliens d’une balle explosive dont on entend le fracas. Et  l’animatrice d’enchaîner d’un ton résolument positif : et maintenant nous prenons des nouvelles dela Route…

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Et toujours je reviens à l’œil secret de cet étang d’étain sous la lumière silencieuse de ce lever du jour qui pourrait en être le déclin, on ne sait trop, Rembrandt lui-même ne savait trop ce qu’il révélait en mâchant ses cigares  - et surtout pas d’effets de théâtre, de clair-obscur ou de faux mystère : laissez venir la beauté des choses qui n’a jamais été séparée de son ombre et qui diffuse cette aura sans le chercher…

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Au Café Sibérie d’Amsterdam je me dis, in petto,  que je me trouve bien partout.

 

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Je pense sans cesse à de nouveaux personnages, et aux liaisons possibles entre eux - des personnages comme autant de problèmes humains, et de réponses incarnées.

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Me méfie instinctivement des habiles, autant que de l’habileté en moi.

 

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Nietzsche parle de la santé en précurseur de l’hygiénisme et de l’esprit olympique. C’est d’autant plus drôle qu’il incarnait, en somme, l’intellectuel toujours mal fichu.

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 Ma vraie base: l’honnêteté et l’amour. Tout le reste: du flan. Ma vraie base: la sincérité et la conséquence, et tout le reste du pipeau.

 

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 À La radio, ce 25novembre 2000, 13h.30. - Bulletin de France Info: On attend toujours la désignation du 43e Président des Etats-Unis +++ Mort de deux légendes: Zatopeck, «la locomotive tchèque» et Théodore Monod, «le marcheur du désert»,+++ Décrue dans le Pas-de-Calais +++ Double meurtre sur un parking de l’aéroport de Marseille +++ Une bombe a explosé cette nuit à Pristina +++ En Espagne, nouvel attentat à Barcelone, attribué à l’ETA +++ Quatre Palestiniens tués dans la bande de Gaza +++ Nouveaux massacres en Algérie +++ Valeurs françaises en forte baisse à la Bourse de Paris +++ À part ça, RAS +++

 

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La notion de bon génie de la Cité, pour l’écrivain ou l’artiste, me plaît assez,surtout depuis que des gens comme Berdiaev ou Chesterton m’ont aidé à me délivrer du ressentiment que nourrit la révolte des fils. Entre incendiaires et sauveteurs, je me préfère sauveteur.

 

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À l’immédiate hystérie des médias relancée avant le lever du jour tu résistes en ouvrant grande ta fenêtre à l’air et à la neige de ce matin qui fondra mais tout tranquillement, en lâchant ses eaux comme pour une naissance sans convulsions, et le printemps reviendra, et les gens ce matin continuent de faire leur métier de vivre dont personne ne s’inquiète – alors toi, maintenant, referme la fenêtre au froid…

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Nos enfants nous protègent en dormant. Notre veille est contre nature. La mère inquiète pour rien, le poète angoissé pour rien, tous ces veilleurs aux lumières qui tremblotent – tous nous sommes confiés au sommeil à tendre haleine de pain chaud de l’enfant qui dort. Même si nos enfants sont maintenant de grandes personnes, nos enfants sont là pour nous justifier. Même si nous n’avons pas d’enfants, le sommeil des enfants continue de nous protéger, sauf des enfants privés de sommeil.

 

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Depuis tout enfant tu as ce don, crocodile, de te purifier comme ça, tu ne pleures pas sur toi mais sur le monde qui ne va pas comme tu l’aimerais, l’œuf de colombe que le caillou écrase ou qui se casse en tombant sur le caillou, toi aussi seras toujours trop tendre, jamais tu n’auras souffert l’injustice du Dieu méchant - et ça s’aggrave, nom de Dieu, tous les jours que les méchants font…

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Tout avait l’air extraordinairement ordinaire ce matin, et c’est alors que tu es sorti du temps, enfin tu l’as osé, enfin tu as fait ce pas de côté, enfin tu as pris ton temps et tu as vraiment regardé le monde qui, ce matin, t’est enfin apparu tel qu’il est…

 

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Un romancier doit oser être bête autant que minutieux et précis. Certaine idiotie (mais rusée, s’entend) est pour ainsi dire la clef de son rapport avec le monde. Il ne doit pas être plus intelligent que le commun. Sans faire la bête, il doit se laisser aller à la naïveté ou aux élans irraisonnés, à tout ce qui fait l’imprévu de la vie et des êtres.

 

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Il n’y  a pas une place pour la beauté : toute la place est pour la beauté, du premier regard de l’enfance aux paupières retombées à jamais,  et la beauté survit, de l’aube et de l’arbre et des autres et des étoiles de mémoire, et c’est un don sans fin qui te fait survivre et te survit.

Il n’y a pas une place pour la bonté : toute la place est pour la bonté qui te délivre de ton méchant moi, et ce n’est pas pour te flatter, car tu n’es pas bon : tu n’es un peu bon parfois que par imitation et délimitation, ayant enfin constaté qu’il fait bon être bon.

Il n’y a pas une place pour la vérité : toute la place est pour la vérité qui t’apparaît ce matin chiffrée comme un rébus – mon premier étant qu’elle me manque sans que je ne sache rien d’elle, mon second qu’elle est le lieu de cette inconnaissance où tout m’est donné pour m’approcher d’elle, et mon tout qu’elle est cette éternelle question à quoi se résume notre vie mystérieuse est belle.

 

 

Peinture: Thierry Vernet, La route de Vufflens-la-Ville. PP. LK/JLK.

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20/09/2014

Mémoire vive (10)

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On voit partout ces jours des effigies de condamnés à mort rassemblés par la firme Benetton. Cette campagne publicitaire est à mes yeux d’une basse démagogie : sous prétexte de rappeler l’horreur du monde, on y ajoute avec ce qui me semble, plus que jamais, un cynisme intolérable.

 

°°°

 

À Louxor, en février 2000. – À l’éveil de ces jours on ne trouve pas de mots assez légers, assez transparents mais qui évoqueraient aussi le poids des montagnes millénaires et la densité de l’air qui les relie aux galaxies, tout ce lien de temps imaginaire et d’atomes de brume un peu chinoise ce matin – des mots qui dévoilent en voilant et qui parlent sans prétendre rien dire que ce qui est…

 

°°°

 

Bien le bonjour, nous dis-je en pesant chaque mot dont j’aimerais qu’il allège notre journée, c’est cela : bonne et belle journée, nous dis-je en constatant tôt l’aube qu’elle est toute belle et en nous souhaitant de nous la faire toute bonne…

 

°°°

 

Tout le jour à chanter le jour tu en es venu à oublier l’envers du jour, la peine du jour et la pauvreté du jour, la faiblesse du jour et le sentiment d’abandon que ressent la nuit du jour, le terrible silence du jour au milieu des bruyants, la terrible solitude des oubliés du jour et des humiliés, des offensés au milieu des ténèbres du jour…

 

°°°

 

Peut-être cela vous manque-t-il seulement, dans le déni de ce que vous faites ou la simple inattention, de ne pas pouvoir partager, non pas l’estime de votre petite personne, mais l’amour de la personne innombrable dont ce que vous faites, artiste,  n’est qu’un des innombrables reflets, mais unique…

 

°°°

 

Celui qui te demande où tu prends le temps de lire alors qu’il perd toute sa journée à ne pas le faire / Celle qui passe son temps à faire des patiences ou à s’impatienter pour rien / Ceux qui courent après l’ombre de leur ombre stressée, etc.

 

°°°

 

Je ne te demanderai jamais d’être l’Autre, je me défie de toute emphase  à majuscule, je t’attends au coin du bois – qui est peut-être un désert ou ton ciel de là-bas, sans savoir ce que tu me réserves et n’attendant que d’être surpris comme au premier jour, quand ta voix bondit pour la première fois de ta nuit à la mienne.

 

°°°

 

Si nous sommes si joyeux c’est que notre vie a un sens, en tout cas c’est notre choix, ou c’est votre foi, comme vous voudrez, c’est ce que nous vivons ce matin dans l’atelier : nous serions là pour réparer des jouets et rien que ça nous met en joie : passe-moi ce sonnet que je le rafistole, recolle-moi ce motet, voyons ce qu’on peut sauver de ce ballet dépiauté ou de ce Manet bitumé – et dans la foulée tâchons d’inventer des bricoles.

 

°°°

 

Heureux ceux qui se rappellent les mains de leur mère au travail, et pour les autres : heureux s’ils se rappellent les mains de leur mère au repos, sur le front de l’enfant malade ou jointes à ne rien faire.

 

°°°

Vous pouvez me reprocher de voir ce matin le monde trop en bleu : en réalité il l’est tellement plus que je me reproche juste ma nullité à le dire ; mais essayez donc, juste pour voir, je veux dire : pour mieux voir, de dire ce matin le bleu de votre âme, et vous m’en direz des nouvelles, du bleu pur de ce matin irradiant le gris des jours et le noir du monde.

 

°°°

 

BookJLK15.JPGÀ La Désirade, en avril 2000, après la trahison de Maître Jacques. – Monté à La Désirade pour y respirer, je rappelle Bernard Campiche qui me lit au téléphone la chronique de Jacques Chessex me concernant, à paraître demain dans L’Hebdo et qu’on lui a communiquée. Je craignais le pire, et c’est en effet un morceau de pure délation que cette saleté, assorti d’un appel à mon interdiction professionnelle, mais le pauvre fol s’y prend vraiment mal, traitant Le viol de l’ange de mauvais livre après l’avoir encensé. Plus pathétique encore : il me reproche de critiquer le dernier ouvrage d’Etienne Barilier, dont il a toujours dit pis que pendre alors que j’ai défendu cet écrivain pendant plus de trente ans. Bref, cela ne m’inquiète pas au fond, même si ça me blesse d’être traité avec tant de bassesse et de méchanceté crasse. Ce type, en période politique délicate, eût fait des morts. Non seulement c’est un traître, mais c’est un exécuteur potentiel.

Cela étant je l’ai cherché : parce que je l’ai déculotté comme personne, dans L’Ambassade du papillon, en racontant à la fois notre amitié et la façon dont il l'a trahie, donc voilà la monnaie de ma pièce.

 

À La Désirade, suite du feuilleton. -  Comme nous le craignions un peu, L’Ambassade du papillon est réduit, par d’aucuns, à un règlement de comptes avec Jacques Chessex, alors que nos querelles n’en occupent que quelques pages. La grise vestale du littérairement correct, Isabelle Rüf dans Le Temps, y voit un livre de haine, alors que tout le monde me parle de l’amitié et de l’amour qui le traversent ; et L’Hebdo remet ça ce matin en consacrant cinq pages tapageuse à m’enfoncer plus ou moins. Dans la foulée, j’apprends que la conclusion de la chronique de Maître Jacques atteignait un tel degré de diffamation que la rédaction a dû la couper. Mais le pompon, c’est la rumeur selon laquelle j’aurais écrit moi-même le magnifique papier d’Eric Bruno paru dans 24 Heures, en usant d’un pseudo. Un cher confrère a même enquêté auprès de notre chef de rubrique à ce propos. Or c’est tout à fait de ces gens-là d’imaginer, chez les autres, la complète malhonnêteté intellectuelle qui est la leur.

Tout à l’heure, cependant, j’ai eu la bonne surprise d’être appelé au téléphone par Jean Ziegler, inquiet à mon propos, et que j’ai rassuré aussitôt. Il a lu mon livre et l’a beaucoup aimé, estimant tout à fait imbécile la réaction de Chessex. Une fois de plus je suis touché par sa réaction d’homme de cœur.

 

°°°

 

On fera son possible en sorte de résister, les enfants, on se sent chaque matin plus proche de céder, ça faut bien l’avouer, les vioques, à chaque éveil c’est plus lourd et plus lancinant, cependant quelque chose nous retient au bord du bord, ou quelqu’un – vous peut-être les enfants ? Quelqu’un qui nous retiendrait à nous et à vous…

 

°°°

 

Celui qui cherche la vraie couleur des mots / Celle qui remonte le cours des années sans cesser de sourire / Ceux qui écrivent à leur mère défunte qui reste aussi silencieuse qu’avant, etc.

 

Peinture: La route de Daillens, huile sur panneau.

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19/09/2014

Mémoire vive (9)

 

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La touche de Svjatoslav Richter, si nette et si délicate, si physique et si métaphysique, si pleine et si retenue, dans le mouvement lent de cette sonate posthume de Schubert que j’écouterais des centaines de fois sans m’en lasser jamais.

 

°°°

 

En lisant le Journal littéraire de Paul Léautaud, je suis impressionné, une fois de plus, par la richesse des observations qui y ont été consignées pendant  plus de cinquante ans, et par le parfait équilibre tenu entre la substance ressaisie et son expression.

J’ai lu ce matin les pages dans lesquelles le bonhomme évoque Proust à propos d’une revue consacrée à celui-ci, et sans qu’il en connaisse rien, de son propre aveu, que quelques extraits donnés à cette occasion, auxquels il ne comprend d’ailleurs à peu près rien non plus.

Léautaud prétend qu’un écrivain ne devrait pas lire ses confrères afin de rester plus lui-même, mais c’est là tout ce qui nous sépare. Je crois au contraire qu’un écrivain doit tout lire et tout filtrer en s’efforçant de trouver sa propre voix.

 

°°°

 

L’aspiration à tout maîtriser donne le style, mais cela part d’une nuit, cela part d’un corps et d’un chaos. Tout n’est pas ordonné par la grammaire mais le corps traverse le cristal de la grammaire comme un rideau de pluie et de l’autre côtés ont les chemins.

 

°°°

L’une est la fraîcheur même, avec quelque chose de folâtre dans la gaieté qui me rappelle la toute petite fille radieuse qu’elle a été. La voir faire la folle avec le chien dans la neige, derrière la fenêtre, souriant à son jeu comme si elle avait sept ans, me touche aux larmes.

L’autre est plus lente et plus lancinante, plus sentimentale, plus ardente et plus démunie. Elle a déjà pleuré, elle pleure et elle pleurera.

 

°°°

 

À La Désirade, ce 28 mars 1999. – Ce jour des Rameaux, je ressens une profonde tristesse à l’idée que les uns et les autres se réclament de Dieu pour se massacrer les uns les autres. Cette idée que Dieu participe au combat, que Dieu prend parti, que Dieu bénit les guerriers, m’est complètement étrangère, ou disons que je vois en elle une figure de l’idolâtrie qui ne mérite pas plus de considération ni de respect que l’idolâtrie du Dollar ou de la Force.

 

°°°

La leçon de Simenon qui m’intéresse ces jours porte essentiellement sur l’usage de la langue : renoncer à tout adjectif inutile. Plus encore : à tout clin d’œil référentiel. Le plus de choses dites avec le moins de mots. Passer du Je aux autres personnes du singulier et du pluriel. Retrouver la ville en quelque sorte.

 

°°°

Il ya en moi une joie que rien ne peut altérer : telle est ma vérité première et dernière, ma lumière dans les ténèbres. C’est dans cette pensée, qui est plutôt un sentiment, une sensation diffuse et précise à la fois, que je me réveille tous les matins.

 

°°°

Ma conviction profonde qu’il n’y a qu’un seul Dieu et qu’une seule Vérité, mais que cela n’exclut pas tous les dieux et toutes les vérités : que cela les inclut.

 

°°°

Je me réveille  à hauteur de source, j’ai refait le plein d’énergie, sous la cloche d’azur je tinterai tout à l’heure comme l’oiseau, puis je descendrai par les villages aux villes polluées etlà-bas j’ajouterai ma pureté à l’impureté : je vous donnerai ce qui m’aété donné les yeux fermés.

 

°°°

Au Café des Abattoirs, en janvier 2000. – À la fenêtre ce camion portant l’inscription : Animaux vivants. Et cette enseigne de la charcuterie d’en face : L’Art de la viande. À la table d’à côté,cette femme seule et péremptoire, qui dit comme ça qu’elle préfère les voitures aux hommes, tous des salauds. Elle, en tout cas, elle a son Opel Corsa, qu’elle ne doit à personne.

 

°°°

Tout faire, désormais, pour échapper à la confusuion des sentiments.

 

°°°

Celui qui revit tôt l’aube / Celle qui émerge de la nuit comme d’une eau dormante / Ceux qui font fête au jour malgré les journaux / celui qui ouvre ce livre où c’est écrit : « tout ce que j’ai aimé a disparu » / Celle qui fait le ménage en se rappelant la sentence d’Alexandre Vialatte : « L’homme est poussière, d’où l’importance du plumeau », etc.

 

°°°

Ne te plains pas du bruit que font les bruyants : il y a partout une chambre qui attend ton silence comme une musique pure lui offrant toute ta présence entre ses quatre murs de ciel.

 

À suivre…

 

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Le Prix Rod à Antoine Jaquier

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À propos d'Ils sont tous morts d'Antoine Jaquier. Prix Edouard Rod 2014. Remise du prix ce 20 septembre à Ropraz.
 
On pourrait croire, au premier regard de surface, à en survoler les vingt premières pages, que ce livre se borne à une espèce de chronique, brute de décoffrage, relative au milieu "djeune" plombé par le désoeuvrement et la dope, genre témoignage - un de plus.   Et puis, à y regarder de plus près, à tendre l'oreille aussi à la musicalité et au rythme de la phrase d'Antoine Jaquier, plus encore à capter l'émotion qui filtre entre les lignes et les séquences du "film" romanesque qui se met bel et bien en place, modulé dans le temps à la fois court et plein de péripéties, parfois dramatiques,  de deux ou trois ans (1987 à 1989) revisités des années plus tard par le narrateur parlant du ciel, c'est bel et bien dans un vrai roman que nous nous retrouvons, avec son décor (entre les villages urbanisés de l'arrière-pays lausannois et la capitale) et ses personnages, dans une atmosphère plus proche du nouveau cinéma romand (je pense à Garçon stupide de Lionel Baier ou au tout récent Left Foot Right Foot de Germinal Roaux) que de la littérature de nos régions, à quelques exceptions près.   Ainsi parut en 1975, à Lausanne, aux éditions L'Âge d'Homme, un récit-journal sans nom d'auteur (le scribe de la chose, Claude Muret, estimant devoir garder l'anonymat), intitulé Mao-cosmique et constituant la chronique d'une communauté, de fameuse mémoire, qui éclata à la suite du suicide d'un de ses membres. Plus marqué du point de vue de l'idéologie politique, ce livre a valeur de témoignage irremplaçable sur le climat intellectuel, moral et affectif du début des années 70 où Antoine Jaquier faisait ses premiers pas dans notre drôle de monde. L'époque était aussi aux premières overdoses, mais le sida était encore loin.Pour Jack, le narrateur d'Ils sont tous morts, les drogues dites douces, puis les plus dures, sont immédiatement présentes dans son récit, qu'on pourrait dire d'abord relevant de l'obsession mentale, puis de l'urgence physique. Dès les premiers chapitres, cependant, le lecteur perçoit l'ambivalence du garçon, déjà très lancé dans sa trajectoire de paumé borderline, en dépit de ses dix-sept ans, entre un frère carrément junkie (et sidéen) et une mère qui "fait avec", mais non moins tourmenté par sa mésestime de soi, se récriant quand un présentateur de télé y va de son discours lénifiant sur les drogues douces, et découvrant la réalité de l'héroïne sans euphorie - sale salope qu'il s'impatiente pourtant d'"essayer"...Si le titre du roman d'Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, constitue l'horizon du récit de Jack, celui-ci ne débouche sur aucune conclusion "morale" explicite, ni non plus sur aucune forme de cynisme. Lorsque Tchékhov décrivait les faits et gestes de voleurs de chevaux, il ne se sentait pas le devoir de conclure qu'il est mal de voler des chevaux. Les bons socialistes le lui reprochaient, qui reprocheraient peut-être aujourd'hui à Antoine Jaquier de ne pas dire explicitement qu'il n'est pas bien de se camer ou de braquer une banque de nos campagnes (ce que fait Jack pour se payer un grand voyage avec sa bande de Pieds nickelés entraînés par un malfrat) ou de fréquenter un type du genre de Bob, son pote raciste, nazillon et homophobe, détestant même "certains animaux"... Seulement voilà, se justifie Jack: "Qui a dit qu'on choisissait ses amis ? Un foutu menteur en tout cas. Les miens sont dérangés dans leur tête, mais je peux les compter sur les doigts de ma main. De toute manière, il n'y a pas de service après-vente, alors je fais avec".Les amitiés, à la fois lucides (voire méfiantes) et loyales, plus que les amours de Jack, constituent d'ailleurs  le fragile fil rouge affectif qui traverse ce récit dont l'échappée finale, en Thaïlande, marquera aussi le déclin et la déroute, morts à l'appui.Avec le recul des années, Antoine Jaquier est parvenu à reconstituer, sans les caricaturer, les traits et les faits et gestes  de Jack et ses amis - Stéphane et Manu, Tony l'ancien braqueur et  Chloé la belle qu'on se partage et qui rêve plutôt d'une nouvelle vie à l'autre bout du monde, Bob qui rêvait d'échapper à la pesanteur, et plus dure sera sa chute - , dans un roman lesté de gravité qui se paie le luxe, ici et là, de deux ou trois alexandrins bien balancés. La "littérature", au sens conventionnel, est cependant moins le souci de l'auteur d'Ils sont tous mort que la perception nuancée, dure et hypersensible à la fois, d'une réalité ressaisie en vérité. Autant dire qu'on aurait tort de chipoter sur des détails de forme, ici et là. L'essentiel est en effet ailleurs.Ainsi, à sa toute fin, qu'il imagine celle d'un samouraï prenant son ultime décision "en l'espace de sept respirations", Jack contemple-t-il dans le miroir son corps nu, malingre et tatoué: "Les dessins m'apparaissent plus beaux que jamais. Je sais enfin pourquoi je les ai faits: quitte à n'être que poussière, autant la décorer"...
Antoine Jaquier. Ils sont tous morts. L'Âge d'Homme, 276p

Le Prix Edouard-Rod sera remis au lauréat 
samedi 20 septembre à 11h à la Fondation de L'Estrée, à Ropraz.
Un vin d'honneur sera servi à l'issue de la cérémonie.
Vous êtes cordialement invités à cette remise du Prix Edouard Rod 2014.

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Par les temps qui courent

 

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L'honneur et le bonheur me furent accordés, en 1996, d'être le premier lauréat du Prix Edouard Rod, fondé par Jacques Chessex, pour mon livre intitulé Par les temps qui courent. Dans la foulée, Maître Jacques me fit un plus grand bonheur et un plus grand honneur encore, en préfaçant la réédition de ce livre aux éditions Le Passeur de Nantes. 

 

 

Sound and fury par les temps qui courent

 

Par Jacques Chessex

 

De Jean-Louis Kuffer, il n’est pas une attitude, ou un acte, qui ne montre un créateur. Romancier, poète, critique littéraire, commentateur de tableaux, peintre lui-même et dessinateur, Jean-Louis Kuffer est un artiste, au sens premier un homme d’ars, un artifex, celui qui façonne, qui invente et ne quitte jamais, même dans les moments de fatigue, un état de poésie où je le vois vivre, et se dépasser, avec une fureur allègre.

 

Mais Jean-Louis Kuffer a choisi sur tous les autres le métier d’écrivain, car c’est dans l’écriture que cumule à son regard ce qui l’attire et le passionne pour les livres, - évidemment pour les siens : la vibration et le timbre du texte, les ruses et les tours de sa syntaxe et de ses divers agencements, sa place dans l’œuvre et dans les œuvres du siècle, son retentissement précis, varié, en nous et en lui ; la voix sourde, aussi, qui court sous le texte, et que l’oreille de l’écrivain-lecteur doit capter chez l’autre et au fond de ses propres os.

 

À cet endroit Jean-Louis Kuffer est un lecteur mimétique et un parfait écrivain, je veux dire : un homme d’écho à sa rumeur secrète, et à sa transcription patiente, têtue, aiguë, dans le manuscrit qu’il a sous la plume. Rumeur secrète ? Réseaux, appels, correspondances, portes battantes, cavernes pleines de trésors ou d’horreurs à voilà donc le métier devivre et de l’écrire, toujours exigeant, surveillé, lucide dans les remous etles drames.

 

Aussi bien l’œuvre de Jean-Louis Kuffer est-elle premièrement autobiographique : elle tire ses thèmes, sa substance, sa morale, de l’histoire de l’auteur lui-même. Elle comprend à ce jour quatre volumes, qui explorent et relatent leslieux, les figures, les circonstances de sa vie, plongeant la sonde dans unpays réel et imaginaire, très lourd de signification pratique, une sorte de deep South faulknérien, que Jean-Louis Kuffer retrouve dans sa propre rumeur, sound and fury de l’âge adulte, certes, mais élans, tourments, vœux de l’adolescence, etpaysages, personnes,haltes de l’enfance heureue et inquiète à la fois de tant de voies à pressentir et à nommer.

 

Si j’écoute aujourd’hui le bruit des quatre livres de Jean-Louis Kuffer (car les livres ont un bruit, comme ils ont une densité, un poids, une distance, unecouleur), je suis frappé par un bourdonnement sourd et précis, une tonne pleined’échos, d’accords, de vibrations, de retentissements, quelque chose comme la contrebasse de Charlie Mingus et les tambours arabes modulés sous la mélodie vrillée de Miles Davis. L’écriture de Jean-Louis Kuffer a ce même don de rythme profond, insistant et intermittent, ce pouvoir d’association métaphorique, de liaison audacieuse et mélodieuse, de rupture soudaine – de break – dans le tempo du blues soutenu.

 

J’ouvre Par les temps qui courent, le dernier livre de Jean-Louis, je prends Nus et solitaires et je suis immergé dans une solitude à couper au couteau et comme vibrante de sa nudité, une détresse claire où l’être presque exulte de n’être que l’être périssable, menacé,abandonné à sa soif del’autre et de son propre salut improbable : « On venait de passer d’uneannée à l’autre et je m’étais retrouvé dans le quartier des naufragés de La Nouvelle-Orléans… Tu auras trente-trois ans cette année, me disais-je, et c’est l’âge qu’on dit du Christ en croix et celui de Mozart au Requiem ou de Rimbaud au Harrar, et toi tu n’as rien fait. »

 

Toi, je, encore je, vous voyez,non point celui de l’ego à mettre en valeur mais le personnage en moi lucide, ironique, à regarder celui qui peine à devenir (ou simplement à rester) l’image en lui de l’écrivain qu’il veut être, qu’il doit être, par les temps qui courent et qui ruinent.

 

Wolfe3.jpgDrôle d’entreprise,se raconter, quand on n’a que ses manques à dire, ou ses failles,ses errements, et la chère caberne aux trésors enfantins paraît si loin, et si proches, si invitantes sont les tentations du rire noir. C'est alors que revient le propos de Thomas Wolfe, souvent invoqué, et qui se tient en épigraphe sombre à ce livre : « Nus et solitaires, nous sommes en exil. Dans l’obscurité de ses entrailles,nous n’avons pas connu le visage de notre mère ; de la prison de sa chair, nous sommes passés dans l’indicible, l’incommensurable prison de cette Terre. »

 

Il est intéressant, cet agrandissement paradoxal de la matrice à la prison du monde,de la chambre d'hôtel au voyage intercontinental, - La Nouvelle Orléans, le Texas, New York, Tokyo, Cortone, Florence, Riome, un hôpital ou le bar de laTour, à Lausanne, ou telle rêverie dans les livres, très souvent sur les traces du pèlerin admirable, Charles-Albert Cingria, compère très aimé et célébré.

 

 Qui dit agrandissement, à l’ordinaire, ditaussi enrichissement et plaisir. Tout se passe comme si Jean-Louis Kuffer, envoyageant, se retrouvait moins certain qu’au point de départ. À savoir que sedéplacer n’est pas s’augmenter, ou penser plus juste, plus près de son destinou de sa singularité métaphysique. Charles-Albert Cingria le savait, qui s’étonnait de la multiplicité et de la ressemblance des phénomènes. Jean-LouisKuffer., à son tour, se déplace sans illusion : c’est son style, comme celui de Charles-Albert, qui accuse la stupeur des chutes, des extases et des analogies fantastiques. Car voici une écriture au vigoureux relief,à la fois desyntaxe et de lexique, une écriture toujours marquée d’une puissante et farouche liberté d’esprit. J’en éprouve un sentiment de connivence, d’admiration et de plaisir qui me lient, feuillet à feuillet, davantage eà l’ouvrage entier.

 

Mais que serait le style sans la volonté, l’esprit, le cœur qui le nourrissent et le tiennent ? Les sept chapitres des Temps qui courent sont habités par ces forces, cette tension bénéfique, et cela aussi les agrandit, commela vision tutélaire et prophétique de Thomas Wolfe, à la dimension des seuls ouvrages nécessaires.

 

Ecrivant sur la peinture et Czapski, « chaque toile, remarquait Jean-Louis Kuffer, si banal ou même trivial qu’en semble parfois le sujet,nous apparaît comme une tentative éperdue de transmettre une révélation ». Je réfléchis sur cette proposition, ne pouvant m’empêcher de la rapporter au travail de l’écrivain de Par les temps qui courent.  J’ai toujours pensé moi aussi qu’une œuvre est forte si elle révèle plus qu’elle même, - au-delà de la matière, de l’écriture, du monumentum, du bloc mallarméen du Livre, c’est alors un lien avec le sacré, avec la merveille ou la part detranscendance qui éclaire le mystère physique du texte comme l’âme est la lampedu corps.

 

Czapski3 (kuffer v1).JPG« La vie est là, simple et terrible,nous dit la peinture de Joseph Czapski. » Quand il note cette évidence, comme dansles chroniques des Temps qui courent, Jean-Louis Kuffer reconnaît la rencontre, insupportable d’obscure simplicité, duréel et sa verticalité abyssale – relisez Limbes de l’Abyssin.

 

Survient alors la mort du père, - voici Tous les jours mourir, où le texte à la fois porte la peine heure par heure et s’élève, par l’effet d’une plénitude grave, à une magnifique intuition de la mort dans la vie, la perte, le silence, l’impuissance du vivant, les ténèbres qui veulent gagner, la mémoire qui ne cède pas, le mot qui demeure religieux : « …je voyais les objets, je voyais le monde, et c’était le monde qui priait ».

 

Peu de livres mont donné, depuis quelque temps une telle joie et une telle émotion.C’est aussi qu’il répond à mon vœu qu’unlivre soit plus qu’un livre, si de la maille de l’écrit y naît l’Idée, ainsi dans la lutte biblique avec l’Ange, les efforts désordonnés de l’homme lui apprennent sa part de divinité, et toutepage digne d’être lue manifeste cette découverte.

 

Un écrivain vrai nous surprend toujours : je ne pronostique rien, je pressens. Jean-Louis Kuffer agit sur un espace très proche, battu de nos piétinements et nos combats et sur les confins où luisent les ailes des anges. Je sais qu’il explore ces territoires au plus près, au plus enfoui, avec une stupeur méticuleuse qui nous vaudra, toutes ces années qui viennent, de denses, inquiétants et beaux ouvrages de poète visionnaire et de conteur dur. Lui-même les ayant gagnés, ou reçus, comme la manne que reçoit l’errant aveugle de faim en plein désert.

 

Ropraz,1996.

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18/09/2014

Mémoire vive (8)

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Gens qui nous ennuient : les battants et les corsetés, les égomanes et les obséquieux, les affligés pour rien mais aussi ceux qui positivent. Longue liste à suivre…

 

°°°

 

Le type qui fait monter le volume de la sono, dans une soirée, à chaque fois que la conversation devient intéressante.

 

°°°

Ces auteurs (un Georges Haldas ou un Paul Nizon) qui se plaisent à décrier le roman, simplement parce que le genre ne leur convient pas. À l’inverse, ces romanciers qui font la moue devant tout ce qui n’est pas roman, comme si celui-ci monopolisait tout l’art d’écrire. Tout cela très relatif en somme, pour ne pas dire vain.

 

°°°

 

L’enfer est ce lieu où l’on ne sourit pas ni ne rit pour rien.

 

°°°

 

C’est le rôle des médiums que sont les romanciers de descendre dans les enfers et de parcourir, de bas en haut, tous les étages investis par l’humaine engeance.

 

°°°

 

Je me régale à la lecture des Miettes de mémoire de mon cher Henri Ronse, dont chaque pointe sensibilise autant de souvenirs personnels que je note aussitôt :

 

La femme-enfant que j’ai rencontrée dans le train, qui m’a suivi et avec laquelle j’ai dormi tout habillé, en automne 1970.

 

Les poissons Flaubert et Balzac que je tenais par la queue dans un rêve récent.

 

Mes soirées avec le Marquis, autre enfant perdu, depuis vingt-cinq ans.

 

La fraîcheur du premier corps étreint, et la fraîcheur des draps.

 

Mon premier amour impossible, à dix ans.

 

La table cosmopolite de la Pensione Pianigiani, à Sienne, juste à côté de l’Académie de Musique, à la fin des années soixante.

 

La folle de Cordoue, me poursuivant à Séville.

 

Le vieux philosophe espagnol Alonso Diez, aux Escaliers du Marché, ramenant chaque midi, de l’épicerie, sa boîte de raviolis ou de lentilles dans sa soupente.

 

La pièce policière du lundi soir écoutée en famille, mais chacun sur son poste (le poste à galène de mon frère aîné), il y a bien quarante ans de ça.

 

Un crépuscule à Derborence, Colorado.

 

Les tables aux têtes de porcs alignées sous la falaise éclairée par une vierge de néon rose, cette année-là à Sorrente.

 

La silhouette de mon père quittant la maison dans la nuit jaune des matins de neige, à l’époque des anciens réverbères aux poteaux de bois.

 

L’odeur de sperme des escargots dans les haies de l’asile des aveugles de Rovéréaz, juste après la pluie.

 

Le ruisseau Danube dansles prairies de Souabe, adolescent comme nous, en été 1961 - l’été du suicide d’Hemingway et de la mort de Céline.

 

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BookJLK8.JPGÀ La Désirade, le 13 avril 1998. -  Ce message de Jacques Chessex sur mon répondeur : « C’est Jacques, à Ropraz. Je voulais te dire que je relis complètement ton roman, Je suis persuadé d’avoir affaire à une grande chose. C’est un livre fondateur, c’est un livre non seulement de départ, parce que le départ tu l’as pris il y a de nombreuses années, mais de départ à l’intérieur d’une œuvre. C’est une sorte de plaque tournante. Tout est repensé, et l’avenir proche et lointain le prouvera. C’est un livre d’une fécondité, d’une richesse exceptionnelles et je pense vraiment très rare, et tellement rare que c’en est insupportable. J’ai eu de nombreuses émotions romanesques ces dernières années, mais c’est extrêmement rare qu’elles soient aussi fortes qu’à la lecture du Viol de l’ange . »

 

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Très saisi par la (re)lecture de Mallarmé, dans ses Divagations. Quelque chose là-dedans de puissamment érotique dont je n’avais pas le souvenir. Et surtout m’épate l’énergie de la cristallisation. Là vraiment le summum de la transmutation poétique telle que je la comprends : fulgurance et cristal.

 

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Ces gens qui vous aiment pour la vie parce qu’un jour vous avez dit un peu de bien d’eux.

 

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Rien envie de lire ces jours. Commence le dernier livre d’Antonin. M’embête. Commence une nouvelle de Walter Vogt. M’embête. Reprends le Pasticcio de Gadda. M’y perds. Et pas tellement envie d’écrire non plus. À peine quelques bonnes lettres. Sinon, je songe à la peine des gens. Ma mère seule à l’hôpital : cela la vraie réalité.

 

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Cette espèce de silence gêné qui accueille une vérité malséante.

 

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Francis Bacon :« Plus vous travaillez, plus s’approfondit le mystère de ce qu’est l’apparence. »

 

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Hannah Arendt se plaint de « ces gens qui ont oublié ce que c’est que rire ; que les choses puissent être drôles ne leur traverse jamais l’esprit : des animauxsérieux ».

Et ceci encore de décisif : « Le vice principal de toute société égalisatrice est l’Envie. Et la grande vertu de toutes les aristocraties, me semble-t-il, on la trouve dans le fait que les gens savent toujours qui ils sont et donc ne se comparent pas aux autres. Cette permanente comparaison est vraiment la quintessence de la vulgarité. Qui ne possède pas cette hideuse habitude se voit immédiatement accusé d’arrogance, comme si, en ne se comparant pas, on se plaçait d’autorité au sommet. »

 

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Penser à ce que sont les gens en réalité. Penser à ce qu’ils ont reçu et ce qu’ils auraient voulu recevoir. Penser à ce qu’ils ont appris et ont cessé d’apprendre. Penser à cequ’ils ont risqué ou pas. Penser à ce qu’ils ont osé ou pas. Penser à ce qu’ils pensent…

 

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Le 2 octobre 1998. – Rencontre de Michel Butor À l’écart, sa belle maison de pierre des hauts d’Annemasse, face aux Aravis. Très aimable accueil en pantoufles, et très gentils propos sur Le viol de l’ange qu’il a lu entièrement et dit un très bon livre, intéressant et bien construit, qui lui paraît en outre « très chaste »…

 

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Nous vieillissons, ma bonne amie et moi, comme des Rembrandt. Nous épaississons et nous dorons, dehors et dedans, surtout dedans. Nous serons, je le crois, de bons vieillards cuits à point, à la croûte agréable et à la douce mie.

 

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Le bonheur de l’écriture nous est donné quand on écrit malgré soi.

 

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Calella, en octobre. - En reprenant ma lecture des Miettes demémoire de notre ami Henri Ronse, je note encore ces souvenirs personnels :

 

Les raisins que nous allions grappiller dans les vignes surplombant le lac Majeur, la nuit au clair de lune, avec les hautes maisons de pierre de Scajano qui se détachaient sur le ciel, cet été de notre enfance.

 

Le premier corps réellement étreint (toute une nuit).

 

Le bleu vitreux des glaciers de Grindelwald, et la face nord de l’Eiger que nous scrutions à la jumelle, où se déroulait un drame, tel autre été de notre enfance.

 

Le besoin de se perdre : dans la foule, dans la forêt, dans les caresses, dans l’alcool.

 

Ceux qui restent froids : révélation pour moi, et début de la prudence.

 

Ma mère marchant d’un bon pas dans la rue et moi séchant un cours sur une terrasse : la fourmi, la cigale.

 

Un interminable camion rouge, sur l’autoroute de Francfort, me dépassant avec cette inscription sur son flanc droit : chips, chips, chips, hourrah !

 

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L’heureuse discipline que de penser qu’on n’est rien, et d’agir comme si de rien n’était.


À suivre…

 

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16/09/2014

Mémoire vive (7)

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Ce 23 novembre 1996. – Il y a quatorze ans de ça, jour pour jour, et par une aube froide et belle comme celle de ce matin, je traversais la campagne en compagnie de mon beauf afin d’aller accueillir Number One en ce bas monde, la même Number One qui est en train de regarder Gone with the Wind à la télé, pour la énième fois. Le souriceau violet s’est transformé en jeune fille en fleurs, son père écoute Eighteen till I die de Bryan Adams, coqueluche des ados, et voilà la vie…

 

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Good conversation yesterday night with my old friend G.J. who told me about his first sexual experience, at the age of 12, when another guy, having more money than he had, let him meet a young prostitute round the station of Montparnasse. He told me that he remebered quite well the face of the girl, coming from Britain. Other remembrance : some holidays in London, a bit later, when he met another young girl whose kisses à la fraise he never forgot.

 

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Très intéressé par ce que dit Gilles Deleuze de la langue qui se forge au sein de la langue et se constitue en style. À propos de Céline, notamment : du Voyage au bout de le nuit àGuignol’s Band, Céline se débarrasse peu à peu de la syntaxe ordinaire pour aller vers la musique – le pur jazz verbal à rythme tagadam.

 

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En relisant un texte que mon père avait écrit à mon intention, en 1981, sur son enfance et sa jeunesse, je suis frappé par la douleur non exprimée qu’il y a entre les lignes, et j’essaie d’imaginer, pour tant de gens coincés par leur éducation, ce qu’à été la vie. Mais a-t-on fait tant de progrès aujourd’hui ? Les décoincés sont-ils réellement plus heureux que leurs aïeux. Je me le demande.

 

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Le provincialisme se nourrit de ragots et se complaît dans l’immobilisme. Le provincialisme a le mouvement et les confrontations en horreur. Le provincialisme préfère le ricanement à l’humour et se passionne pour l’insignifiance. À tout cela qu’il faut résister.

 

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On apprend ce matin, par les médias, qu’une adolescente d’Evolène, violée par ses deux oncles, est publiquement accusée, par l’avocat de ceux-ci, de les avoir allumés et de n’être qu’une traînée. Mais vraiment, quelle créature hideuse que l’homme sur ses ergots, et combien la réalité dépasse toutes mes imaginations. Ah mais, autant la débauche ordinaire m’inspire d’indulgence, autant le viol me répugne !

 

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Suis-je assez conséquent dans ma ressaisie de la réalité ? Ne suis-je pas trop léger dans ma façon detraiter une matière aussi sensible et tragique que celle du Viol de l’ange ? Je me fie beaucoup au pouvoir des mots et à ma capacité d’évocation, mais une langue trop riche ne risque-t-elle pas de noyer les faits ?

 

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La Guadeloupe, enfévrier 1997.– C’est un pays assez étrange, à la fois attirant et revêche, qui tient en même temps du jardin originel et du chantier laissé à vau-l’eau, où la nature paraît à la fois nourricière et instable, généreuse et violente, et dont les gens sont beaucoup moins ouverts et joyeux que je ne me le figurais. J’en garderai ainsi l’image de ces cabanes à la Faulkner perdues dans les collines, devant lesquelles une femme ou un homme seuls semblent perdus dans je ne sais quelle âpre rêverie.

 

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Je n’arrive pas à peindre en ces lieux, mais je me remplis de couleurs. Le nuancier des bleus est le plus riche et le plus mouvant sous ces latitudes, toujours lié à des rapports imprévus, au gré de véhéments contrastes. Ainsi du turquoise et du noir soudain cisaillés par des flèches de rose ou de blanc laiteux précipité en coulées huileuses ; ou de ces visions africaines de champs jaunes sous le ciel rouge, avec les taches rousses des vaches seules ou la pointe vermillon d’une crête de coq sur une clôture,  jusqu’à la mer étale entre les haies : une ligne bleu pervenche mais où l’on sait qu’il y a des requins.

 

 

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À Montréal, en avril1997.– En me baladant par les rues mal famées, que je préfère aux cénacles littéraire mais où traînent beaucoup de pauvres hères et de jeunes à la dérive, je ne cesse de penser à ma situation de privilégié, moi qui suis aimé, qui aime et qui fais ce que j’aime.

 

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Bacon regarde attentivement le pape de Velasquez, dont il tire un pontife à sa façon, qu’il réduit à un cri. Celui-ci était déjà en puissance dans le pape de Velasquez, mais sous un masque, ou plus exactement dans les traits du masque devenus coulures sur la face du pape de Bacon.

 

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On peut se perdre à tout moment. Cela se passe comme ça : on ne sait comment. Parfois même, certains jours, on meurt physiquement ou psychiquement, disons : à l’essai.

Aujourd’hui je me suis senti perdu, à un moment donné, mais la vision d’une vieille femme, à un arrêt de bus, m’a sauvé.

 

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Ravissante image que celle de Number One, assise en robe longue devant le chalet de Nermont et corrigeant, l’air pénétré, l’écrit secret sur lequel elle travaille depuis quelque temps.

 

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Ce 1erseptembre 1997. – Niaiserie complète des médias, ce matin, à propos de la mort de Lady Di. Le pompon à 24heures : « Nous sommes tous responsables ».

Et quoi encore, Ducon ?

 

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Ce 30 septembre, surlendemain de la mort de mon frère aîné. - On ne s’yattendait pas, mais c’est comme une amputation. On n’avait pas vécu bien proches,on vivait à vrai dire sur des planètes séparées, et pourtant, soudain tout se passe comme si le silence de celui qui s’en est allé faisait affluer des torrents de paroles et d’image.

Je me rappelle à l’instant les mots de Thomas Wolfe à propos de la méconnaissance qui sépare le père du fils et les frères entre eux, mais comment ne pas vivre aussi, à ce moment-là, cette autre évidence profonde des liens du sang ?

 

« Nus et solitaires, nous sommes en exil. Dans l’obscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère; de la prison de sa chair, nous sommes passés dans l’indicible, l’incommunicable prison de cette Terre.

Qui donc a connu son frère? Qui d’entre nous a pénétré dans le cœur de son père ? Qui donc n’est à jamais prisonnier de sa prison? Lequel n’est à jamais un étranger, et seul? »

(Thomas Wolfe, Look homeward, Angel)

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Mémoire vive (6)

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À Vienne, en mars 1995. – Ce matin je vais tranquillement prendre mon Frühstück, et voici qu’il y a là, à une table, un horrible vieux  aux deux mains coupées, flanqué d’une horrible vieille aux yeux enfoncés  à coups de marteau sous son front buté. Or je pense aussitôt : bourreau, et non pas victime. À cause du visage. Et de la voix. Et des affreux moignons brandis. Visage horrible de criminel de guerre ou de bureaucrate sadique. Et voix cruelle, tout de suite hystérique (tout desuite voix d’Hitler) à l’instant où le personnage se met à houspiller un hôte qui n’a pas fermé la porte ainsi qu’il convient. « Das zieht ! » a sifflé le monstre, et sa conjointe de renchérir aussitôt :« Das zieht ! Das zieht ! ».

Ou bien ai-je tout faux ? Après tout, ce pourrait être un ancien ouvrier mutilé par une machine, et qui souffre de rhumatismes ?

 

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Dino Buzzati : « Vite, vas-y dans la nuit et le gouffre ! Mais au nomde Dieu, ne réfléchis pas, ne te laisse pas prendre par le sommeil ! Demain nous arriverons peut-être ! »

 

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Très frappé par ce que dit Henry Miller à propos de la peinture, qui lui a rendu la joie de vivre. Or la perspective de peindre en toute liberté, ces jours prochains, ne laisse de me ravir. L’écriture ne m’a jamais été un bonheur simple. Il en va tout autrement de la peinture, par laquelle s’établit un rapport sensible, voire sensuel, à la fois psychique et physique, très intense, avec le monde.

 

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À Nermont, en juillet1995.– J’aimerais entreprendre ces jours un roman portant sur la réalité contemporaine, et par conséquent aussi sur la pseudo-réalité médiatique et le simulacre sous tous ses aspects. Or tout serait possible dans ce roman virtuel.Tout ce qui peut être dit pourrait l’être. Mais tout, aussi, pourrait rester non-dit de ce qui devrait l’être. Tout serait exprimé qui pourrait l’être, par conséquent tout pourrait y être exprimé dans les limites des moyens d’expression classiques ou postmodernes, page blanche non comprise. Tout serait donc possible dans ce roman, à titre virtuel. Il y aurait là comme une recherche phénoménologique des éléments significatifs de la nouvelle réalité. Le principe moteur du roman serait la liberté de tout dire, et sa tonalité dominante une sorte d’humour panique.

 

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Ily a, chez Antonio Lobo Antunes, tout ce qu’on peut attendre d’un grand écrivain. À savoir qu’il a le souffle lyrique d’un poète et la précision à tous égards d’un romancier, à la fois la vision large de l’Histoire en marche et de la société en transformation, et celle plus intime du peintre de mœurs et du médecin des âmes. En d’autre stermes, Antunes remplit tous les espaces qui séparent, selon l’expression de Dürrenmatt, le cendrier et l’étoile ; et je ne vois guère, aujourd’hui, d’auteur qui me donne, autant que lui, l’impression de capter et de restituer le monde qui nous entoure avec autant de pénétration sensible et de puissance.

 

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À Nermont, ce 30 décembre 1995. – Après l’amour l’après-midi, j’ai pensé que sans L. ma vie n’aurait jamais connu la vraie poésie. C’est avec elle seulement que j’aurai touché à la plénitude physique, ou plus exactement : métaphysique, non du tout au sens de la seule satisfaction sexuelle, mais pour cette espèce de chute d’anges au fond de l’espace-temps, au sens de l’unité suprême devinée sinon atteinte, au sens de l’effusion et de la fusion – au sens d’une intimité tendre et vertigineuse à la fois.

 

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Au téléphone, le vieux Théodore Monod me dit qu’il voit l’ère diabolique commencer le 6 août 1945, caractérisé par le fait que, désormais, les armes humaines sont en mesure de contaminer les générations à venir, signe selon lui de leur caractère démoniaque.

 

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À Cologne, en mars1996.– Le ciel s’est couvert et le soir vient. Je me trouve, juste avant de reprendre le train pour Düsseldrorf, assis sur un banc donnant sur l’arrière du dôme, lequel forme comme une puissante carène de navire hérissés de clochetons aux dentelles se découpant sur le gris du ciel. Mais ce qui me frappe le plus, à l’instant, c’est la résonance qui s’établit entre le grand arbre noir aux magnifiques entrelacs de ramures qu’il y a là, et l’édifice devant lequel il se dresse, lui opposant sa propre évidence. Tout à l’heure m’a transi le grand froid de l’intérieur du dôme, et voici que la mince lumière des cierges éclairant un morceau de vitrail dans la muraille grise me touche comme un certain vers tout humble de Verlaine évoquant l’or d’un brin de paille…

 

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Corot à la veille de sa mort : « J’aperçois des choses que je n’ai jamais vues. Il me semble que je n’ai jamais su faire un ciel. »

 

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L’ambiance de l’époque est à une sorte de torpeur agitée et de parlote hagarde. Castoriadis parle, fort justement, de la montée de l’insignifiance. Les métaphores de la prison sans grilles et de l’hospice occidental, forgées respectivement par Dürrenmatt et Limonov, sont elles aussi pertinentes. Reste du moins, pour le romancier, à filtrer ces observations par le truchement de personnages et de situations adéquats.

 

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L’intimité est un cercle magique qui doit être préservé contre toute intrusion. Il n’y ade réelle continuité entre ceux qui s’aiment que s’il y a don et abandon, confiance claire et protection mutuelle d’un secret qu’il n’est jamais besoinde formuler – d’ailleurs est-il même formulable ?

 

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Le travail est un effort d’élucidation, tandis que la paresse consent aux ténèbres et à la confusion Le travail est tension, quand la paresse est flasque ; le vrai travail est source de joie créatrice, tandis que la paresse est délectation morose. Plus encore : la paresse est corrosive, il y a en elle un pouvoir délétère et même destructeur. La paresse ne se contente pas de ne pas faire, elle défait.

 

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Les idées viennent en écrivant. Très peu de bonnes choses découlent de la seule cogitation. Le roman est une masse virtuelle de langage à travailler comme une sculpture.

 

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À Nermont, en août 1995. – Très bel orage ce soir avec, d’un côté, le décor gris sabre et noir bleuté des montagnes et du lac strié de lignes métallisées, et, de l’autre, le front jaunâtre tombant d’un dais noir profond, traversé de formidables éclairs étrangement silencieux, tandis qu’un tiède vent d’Afrique agitait les feuilles d’étain des bouleaux sous nos fenêtres. Sur quoi, comme après l’amour dans le désordre des draps, il commença de pleuvoir des trombes tandis que la grêle hachait rudement la salade.

 

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Toujours et encore impressionné, à la lecture de Simenon, par la saisissante profusion des observations qu’il a emmagasinées, et dans les milieux les plus divers. Aussi, la qualité morale de ses romans m’en impose. Il n’y a jamais là-dedans rien de vil, contrairement à tant de romans de gare ou d'aérogare qui visent bas et flattent les pires instincts, à commencer par ceux de l’immonde Gérard de Villiers,Tout au contraire il y a, chez Simenon, un fonds de fraternité et de noblesse qui dépasse, et de loin, le phénomène qu’on a dit, de l’éponge ou de la machine à fabriquer du roman. Gide avait raison : en matière romanesque, c’estl’un des plus forts. Et le fait de la simplicité de son écriture ne me dérange pas, bien au contraire. Avec si peu de mots, dire autant du tréfonds humain est incomparable. Simenon n’est peut-être pas un grand écrivain du point de vue de l’invention d’un style, encore que ça se discute, mais quel prodigieux capteur de sensations et d’émotions que ce médium sans pareil.

 

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Au fil d’une conversation avec Christian Bourgois, j'apprends qu’il est désormais impossible de vendre, aux Etats-Unis, un livre d’un auteur blanc traitant de personnages noirs. Cela ne se fait pas : ce n’est pas conforme à la political correctness…

 

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Il n’y a que la prière qui rassemble, et c’est cela mon Dieu, même ne priant pas.

 

 

À suivre…

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13/09/2014

Mémoire vive (5)

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La vie habitudinaire et assez mortelle que vivent tant de Suisses nantis et rassis est pour chacun de nous une menace de tous les jours et de tous les instants. La non-rencontre est le signe de cette vie aisée et insipide. Penser que nous sommes riches et libres et que nous en faisons ça : cette télévision, ces journaux, cette prostitution policée d’un peu tout.

 

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Il y a, dans nos pays de nantis, un homme nouveau qu’on pourrait dire l’Homme duTGV, qui fonctionne à l’aide de deux prothèses : calculette et portable.

 

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Fuir la laideur, la seule imagination des convoitises basses et toute forme de décréation.

 

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Deux retraités au café le matin. Elle la plus âgée mais rajeunie par ses atours vaguement écolo nuance chic, lui probablement ex-prof. Tous deux plongés dans les journaux avec une sorte de fièvre soucieuse, sans doute liée à leur sentiment d’être sur la touche, pour ne pas dire au rebut.

Me rappellent cette réflexion de l’un d’eux citée dans une enquête de Ménie Grégoire : « Ce qu’il y a de terrible, avec la retraite, c’est qu’on n’a plus de vacances… »

 

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Je reconnais mes vrais amis au degré d’intensité du sentiment de manque que j’éprouve en leur absence.

 

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L’esprit petit-bourgeois tend à tout acclimater et tout aplatir. La Suisse en représente l’accomplissement propre-en-ordre, à cela près qu’un vieux fonds terrien populaire y résiste.

 

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S itu veux savoir ce qu’untel pense de toi, écoute Madame.

 

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À Salonique, en juillet 1933.– Au congrès de l’orthodoxie mondiale, les Serbes parlent en martyrs. Se disent victimes de trois génocides, le premier en 14-18, le deuxième en 39-45 et le troisième aujourd’hui. Mais les Croates parlent aussi de génocide, de même que les Kosovars. Logomachie balkanique. Et les popes d’y ajouter...

 

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Ce mot de Hofmannstahl que volontiers je fais mien : « La joie exige toujours plus d’abandon, plus de courage, que la douleur . » 

 

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Lautréamont, moins fou que d’habitude : « On dit des choses solides lorsqu’on ne cherche pas à en dire d’extraordinaires. »

 

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Des êtres qui sont plus purs dans l’apparente abjection que d’autres dans l’apparente vertu.

 

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Se purger de toute exaltation niaise, sans perdre sa capacité d’enthousiasme.

 

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Haldas appelle la sagesse « une foutaise philosophique ». Trop vite dit àmon goût, mais comment, en effet, se dire sage au pied de la Croix ?

 

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Je ne supporte pas la comédie dans les relations amicales, au sens d’un arrangement opportun. Autant l’hypocrisie courtoise, en société, me paraît aller de soi, autant le double langage, en amitié, m’est intolérable.

 

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Au cinéma, en décembre1993.– The Snapper de Stephen Frears. Avec truculence, voici le bordel du monde actuel sublimé par l’amour-tendresse. À mes yeux la meilleure réponse, et combien évangélique, à ceux-là qui prétendent que plus rien ne sort de notre vieille Europe.

 

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Dépasser l’ironie, la moquerie, la charge, la dégomme, piques et pointes : tout épinglage en somme facile, fauteur de remarques du genre : « Ah mais, tu l’as descendu ! », bref lavulgarité convenue, sans céder un pouce au consentement.

 

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Dans les médias de ce matin, cette anecdote si caractéristique de l’esprit politiquement correct, qui raconte l’interdiction faite à ses élèves, par telle directrice d’un collège anglais, d’assister à telle représentation de Roméo et Juliette, au motif que cette story serait trop exclusivement hétéro…

 

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Ily a,  je crois, une analogie profonde entre le narcissisme sexuel, un certain alcoolisme et la drogue, et c’est la jouissance pure, pleine de son seul vide.

 

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D’où vient en nous la reconnaissance de la beauté ou de l’harmonie, opposées à la laideur ou au chaos ? Je ne crois pas qu’il s’agisse seulement d’éducation ou de culture. Je crois qu’il y a, au fond de nous, le sens d’un ordre secret et sacré que dérange et même que défait ce qu’on appelle le mal.

 

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À Nermont, en novembre1994.– La montagne est d’une vieille beauté triste d’avant la tombe qui me rappelle ce sublime poème de Lamartine dont je ne me souviens pas d’un mot à l’instant. Les épilobes ont l’air de plumes d’autruche mangées aux mites au fond d’un grenier fleurant la souris morte, la cabane aux oiseaux penche plus que l’été dernier, les feuillus défoliés mettent du gris taïga dans les vestiges d’or et de pourpre qui rehaussent à peine le fond vert fané de la forêt, le petit funiculaire rouge ne grince plus de l’autre côté du val, la plupart des chalets sont fermés. Le silence se fait entendre, un chat haret s’enfuit là-bas dans les taillis,  je me demande vers quelle ingrate tanière. 

 

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À Paris, en décembre1994.– Ce que me disait Ismaïl Kadaré hier soir, à propos du ressentiment mortel qui pourrait être attisé ces prochaines années par les intégristes musulmans montant en épingle le martyre de la Bosnie, me semble bien plus fondé que la satisfaction de certains chrétiens persuadés que les Serbes ont fait barrage à une avancée de l’islam; et je partage, aussi, le sentiment de Kadaré que quelque chose d’important nous échappe encore de l’affrontement réel à venir, qui nous apparaîtra peut-être trop tard. En tout cas je retiens cette observation du grand écrivain albanais : que la haine d’un milliard de musulmans est une chose trop grande pour le monde.

 

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Il faut que je me persuade chaque matin que je ne suis pas nul. Que je me persuade chaque matin que mon travail est légitime. Que je me persuade chaque matin que ce que je fais n’est pas à jeter. Après quoi je n’ai plus qu’à m’y mettre.

 

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Sur une affiche placardée à la Bibliothèque universitaire : « Pour un quart d’heure de méditation – Espace Dieu, salle X . »

 

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Le travail est le seul acte, avec l’enfantement, qui ajoute un contenu à l’extase.

 

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Bernanos :« L’homme de ce temps a le coeur dur et la tripe sensible. Comme après le déluge, la terre appartiendra peut-être demain aux monstres mous ».

 

Photo JLK: les hauts de La Désirade

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Ceux qui se relookent

 

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Celui qui se fait un faciès de délit pour draguer la critique littéraire snob à bas gris / Celle qui se peint les ailerons à la laque de carrosserie / Ceux qui se sapent de cuir pour aller "en signature" où Nothomb se pointe épilée et sans perruque / Celui qui a chez lui un jeu de masques dont celui de l'Auteur Sincère fait toujours fureur / Celle qui se refait une vertu qui vaut mieux que deux tu l'auras / Ceux qui prennent la pose même à la radio / Celui qui dit à Ariane qu'elle a du chien avant de se faire mordre à la fesse gauche / Celle dont le string s'est perdu dans ses chairs opulentes de diva fellinienne / Ceux qui peignent la girafe genre Christine Angot sur échasses / Celui qui se prend dans l'oeil un jet de salive possiblement contaminée vu qu'il mate le site grave de Webcamworld.com / Celle qui veut absolument savoir dans quelle tenue Arielle Dombasle se met au lit le vendredi soir / Ceux qui matent la chatte faute de muter mateurs de matous / Celui qui constate que l'indiscrétion mondialisée coïncide avec l'indifférence globalisée / Celle qui va aux renseignements sur Facebook en sorte de nourrir ses rêveries de fin d'après-midi à Interlaken / Ceux qui se flagellent après chaque séance de voyeurisme et ça maman c'est le plan géant /Celui qui estime que l'exhibitionnisme n'est pas un humanisme au sens existentialiste forgé à l'époque des caveaux de Saint Germain-des-Prés où des femmes nues dansaient sur les tables en tout cas c'est ce qu'on dit / Celle qui se prénomme Margot et n'a pas de chat ni de corsage ni de gougoutte mais un compte au Crédit lyonnais qu'elle alimente avec son salon de Grenoble à l'hygiène garantie / Ceux qui sont gais par nature et trouvent naturellement contre nature les gays qui font la gueule / Celui qui pense que l'amour dit romantique est contre nature au contraire des caresses de certains chimpanzés pratiquant la relation de tendresse genre vieux amants / Celle qui s'est demandé que faire lorsque son fils Rachid est venu au monde avec deux zobs alors que le père présumé avait rejoint les brigades du Jihad / Ceux qui veulent la peau du père Anselme au motif qu'il confesse les vierges à vue / Celui qui classe la curiosité au rang des péchés majeurs méritant un max de pénitence genre fouet à neuf queues / Celle qui montre tout à ses hommes mais pas en même temps / Ceux qui se font masser à l'oeil / Celui qui prétend que Dieu voit tout ce qui explique les tsunamis et autres séquelles de Sa Colère / Celle qui dénonce sa cousine effrontée à l'imam absolument opposé à la révélation publique des lèvres inférieures / Ceux qui obligent leurs épouses à se baigner en anoracks avec passe-montagnes et piolets contre les voyeurs obsédés / Celui qui fouette sa femme lui demandant d'allumer une bougie pendant l'Acte et gare si leur premier fils est une fille / Ceux qui ont vu le Surmoi calviniste pénétrer dans la boîte par la porte de derrière et faire ça comme je vous dis pas / Celui que scandalise le comportement inapproprié des amants sur la plage déserte qu'il observe à la longue-vue / Celle qui se fait empaler dans la boîte libertine en s'attendant à ce que ça jase demain mais faut assumer n'est-ce pas / Ceux qui se rincent l'oeil à l'eau de source en rappelant la Parole selon laquelle tout est pur à ceux qui sont purs, etc. 

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Peinture: Pierre Lamalattie. Dont la nouvelle expo est consacrée à notre amie la femme. Galerie Alain Blondel, du 25 septembre au 31 octobre. Paris, rue du Temple, dans le IVe.

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12/09/2014

Mémoire vive (4)

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L’enfant Number Two à sa sœur aînée qui accepte enfin de lui prêter son petit vélo : « Et c’est pour la vie ? »

 

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Il y a de l’incendiaire chez Thomas Bernhard, autant que du gardien du feu. Cependant, à brandir le feu sacré partout où il va, je crains parfois que la lumière de celui-là ne se perde. Or, il n’en est pas moins à écouter, qui nous parle de la Suisse en nous parlant de l’Autriche, d’un philistin l’autre, de la torpeur et de la vulgarité, du refus croissant de penser, de la stupidité vorace du parvenu, de l’indifférence rampante, de l’insensibilité satisfaite ou de la bonne conscience verrouillée.

 

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Au lieu de conspuer la médiocrité ambiante, s’attacher silencieusement, à l’écart des estrades, à en limiter les effets et les méfaits par son seul travail. Se dire à tout moment que rien ne sera perdu tant qu’on restera fidèle à cette obscure et non moins rigoureuse discipline. Là est le vrai travail et la vraie satisfaction : dans l’effacement et le fruit. Là est la vraie défense de la Qualité.

 

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Hofmannstahl :« La peinture change l’espace en temps ; la musique le temps en espace ».

À quoi j’ajoute avec un grain de sel : « Et la littérature arpente le temps de la musique dans l’espace de la peinture ».

 

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Proudhon :« Les journaux sont les cimetières des idées. »

À quoi j’ajoute avec un grain de sel : « Et parfois, tel Lazare, une idée s’en relève. »

 

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Ce mot de l’enfant Number Two : « Et le nom de famille de Dieu, c’est quoi ? »

 

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Ils tirent leur petite journée en l’entrecoupant de petits cafés. Le soir ils se font une petite vidéo en éclusant un petit verre. À la fin de la semaine ils s’accordent un petit câlin et, de temps à autre, se font une petite fête entre amis. Ce qu’ils appellent vivre dangereusement.

 

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Trait d’époque : un prof demande à l’un de ses étudiants s’il a lu Les liaisons dangereuses. Et de s’entendre répondre : « Pas personnellement. »

 

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« Qui écrit ne voit plus et qui voit n’écrit plus », note Jean-Claude Renard. Avec raison : il faut écrire les yeux fermés.

 

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Il y a un mécanisme de la destruction, tandis que la création ne peut être qu’organique.

 

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Ceci de Jacques Chardonne que je contresigne ce matin clair: «L’accent de la prose, c’est l’intime philosophie de l’homme, son secret. Pour lui-même,secret. » 

Et cela surtout : « Dans le style le plus simple que la phrase soit vierge. On veut une neige fraîche où personne encore n’a marché ». 

 

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Rendre grâces : cela seul devrait suffire à nous justifier. Glorifier le monde donné. Au lieu de se borner à prendre et jouir : magnifier et transmettre.

 

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Tout nous fait signe. Tout nous appelle à être reconnu. Tout a besoin de nous.

 

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Attention au langage. Notre bien commun. Ne pas saccager.

 

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Cap d’Agde, mars 1992. – Ce mot de Number Two sur la plage naturiste : « Toutes ces saucisses ! »

 

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Le sexe devenu l’axe du vide : ce puits sans fond.

 

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Drôles de gens d’un drôle de monde : toute la journée sur la plage ou devant leur télé, sans un livre. Matière, matière, matière, et encore : tellement inconsistante.

Mais voici que l’espoir renaît avec un début de conversation. Vannes de banlieusards. Drague douce. Grâce des gosses à leurs jeux. Anchois frais à l’apéro !

 

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Rien à dire d’Alexandre Jardin, sinon : ce bon jeune homme.

 

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Claudel en 1925 : « C’est une hygiène déplorable que de se regarder. On se fausse en se regardant : on fabrique une espèce d’individu artificiel qui remplace la personne naïve et agissante. Le véritable soi-même est révélé par les circonstances et c’est pourquoi le drame a une vérité bien supérieure à celle du roman, parce qu’il met l’action à la première place, les personnages n’étant que les fonctions de cette action qu’il suscite. »

Ce que je traduis en ordre de marche personnel : fuir les miroirs et courir aux fenêtres.

 

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Et si ce qu’on appelle Dieu était à la fois le Bien et le Mal, qu’il incomberait à l’homme de démêler ?

 

À suivre…

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11/09/2014

Quelle petite phrase bouleversante...

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Le concerto pour violon de Saint-Saëns en incandescence sensible sous l’archet de James Ehnes. C'était jeudi soir au Septembre musical de Montreux, avec le Royal Philharmonic Orchestra de Londres dirigé par Charles Dutoit.

 

Certaines musiques, certaines mélodies, certaines phrases de piano ou de violon ou de quelque autre instrument n’en finissent pas de nous revenir à travers les années, on ne sait trop pourquoi, mais ce que je sais, pour ma part, c’est qu’il y a au moins quatre décennies que m’accompagnent les airs de violon du concerto  de Saint-Saëns, parfois snobé par les spécialistes. C’est vrai qu’il est d’une tendresse romantique , dans son deuxième mouvement, et d’une expressivité presque gitane, dans ses autres parties, qui peuvent paraître trop suave aux uns ou trop extravertie aux autres, mais je n’en ai cure en ce qui me concerne, et ce soir encore j’ai vérifié que j’avais raison : cette œuvre est une pure merveille de délicatesse et de vigueur. 

 

Or jamais autant que ce soir, après divers illustres violonistes, cela ne m’était apparu avec une telle  finesse, dans les aigus presque imperceptibles à l’oreille, autant que par sa puissance expressive dans les timbres sombres ou les scansions véhémentes, qu’avec James Ehnes.

 

Reprenant l’image de la « petite phrase » proustienne de la sonate de Vinteuil , Max Dorra fait allusion, dans le titre d’un de ses livres, à  « quelle petit phrase bouleversante au coeur d’un être », et c’est celle-ci même que James Ehnes a modulé ce soir dans le deuxième mouvement, avec un lyrisme intense mais sans ostentation, parfaitement accordé à l’orchestre de Charles Dutoit.

 

Enesco disait, à propos de Bach, que celui-ci prouvait que l’homme, parfois, est capable du ciel. Or c’est ce que je me suis dit hier soir en écoutant le concerto pour piano de Beethoven  joué par Radu Lupu, et la même grâce « céleste » m’a semblé se dégager ce soir du violon de James Ehnes…

18:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

09/09/2014

Ceux qui ne se plaignent pas

 

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Celui dont les plaintes sont une plaie purulente / Celle qui se lamente dès que la caméra tourne / Ceux dont le seul regard est un reproche / Celui qui succombe au sourire de l’unijambiste russe toujours contente / Celle qui est devenue adulte pour cesser d’endurer les félicitations contraintes de son beau-père / Ceux qui ont beaucoup appris de l’impatience de leurs patients / Celui qui par respect de lui-même ne se lamente jamais ou disons : presque jamais / Celle qui vomit cette société de jérémiade /Ceux qui ont l’air frustré de ne point trouver à se plaindre / Celui qui a éteint les feux de l’envie à l’eau de source / Celle que sa nature porte à gifler les nantis se la jouant démunis  / Ceux qui se montrent polis et doux au dam de la muflerie généralisée / Celui qui s’abaisse dans l’espoir de voir monter sa cote / Celle qui fait étalage de sa franchise avec une cruauté pas franchement sympa / Ceux qui ne vont plus au casino avec des faux jetons / Celui qui demande à l’écrivain « alors toujours dans les écritures ? » sur un ton de vague reproche / Celle qui te demande si tu arrives à vivre de tes livres et semble mortifiée de t’entendre lui répondre que l’héritage de quelque argent te permet de vivre aux Bermudes la moitié de l’année et l’autre moitié dans un ashram de l'Himalaya où tu te ressources loin de ta gérante de fortune / Ceux qui trouvent du plaisir à délirer genre Rimbaud avant d’être un peu connu / Celui qui écrit que « le monde est assez vaste pour que chacun puisse s’y sentir malheureux »/ Celle qui dit préférer le business aux pauvres / Ceux qui se dégoûtent et se dégoûteraient encore plus de l’avouer à leur psy / Celui qui fait du stretching avec le pasteur du quartier des Muguets / Celle qui considère les politiciens de tous bords comme des « usuriers merdeux » / Ceux qui ont colporté la rumeur selon laquelle Ezra Pound le poète aux chaussettes rouges était à la fois « excentrique, chagrin et égocentrique » sans en avoir jamais lu une ligne à l’instar de la majorité des électrices de l’Etat du Kentucky /Celui qui estime que son apparence sociale est nulle et positivement malvenue / Celle qui rit de se voir oubliée dans ce tiroir / Ceux qui ont à la fois la pêche et une poire pour la soif, etc. 

 

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08/09/2014

Les crades et la gracieuse

 

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(Dialogue schizo)

 

Sur L’Enlèvement de Michel Houellebecq , la rentrée littéraire et le décolleté d’Alisa Weilerstein

 

Moi l’autre : - Donc finalement, on a croché, toi et moi…

Moi l’un : - Il s’en est fallu de peu, mais c’est vrai que cet Enlèvement de MichelHouellebecq valait, contre toute attente,  d’être vu jusqu’au bout…

Moi l’autre : - Je t’ai pourtant senti à la limite de taxer ça de foutaise et de laisser tomber après un quart d’heure…

Moi l’un : - Durant le premier tiers du film, c’est vrai que ça m’a paru vide et complaisant, dans le genre minimaliste intello. Je m’ennuyais et je trouvais Houellebecq cabot…

Moi l’autre : - Cela t’a pas rappelé le début de Pater, d’Alain Cavalier ?  

Moi l’un : - Comment ça ? Je ne vois pas…       

Moi l’autre :  - Cavalier propose à Lindon de jouer au Président et au Ministre, et c’est parti. Avec Guillaume Nicloux, ça devient : et si on se faisait un enlèvement ?

Moi l’un :- Ah oui ? Ah bon: non, vraiment, je n’avais pas fait le rapprochement. Mais il faut dire que l’image soignée de Cavalier n’a rien à voir avec l’esthétique à la Deschiens de Nicloux…   

Moi l’autre : - C’est vrai. Et le rapprochement avec les Deschiens tombe pile. Ensuite, le foutoir prend forme.

Moi l’un : - C’est ça : grâce à l’humour qui filtre bientôt, toujours au second degré s’entend.

Moi l’autre : - Quand M.H. achète une carotte à une Noire qu’il embrasse ensuite…

Moi l’un :- Au niveau docu c’est quand même un plus : Houellebecq qui achète des carottes...

Moi l’autre : -  Ensuite ça devient plus culturel : il parle de Mozart. Et de Janis Joplin, il m’a semblé…

Moi l’un : - Ce qui est sûr est qu’il a essayé ensuite un maillot rayé que lui offrait une dame d’un certain âge (sa tante ?) et s’est inquiété de savoir si ça ne faisait « pas trop gay »...

Moi l’autre : - C’est normal : en Belgique aussi tu as des mecs qui se le demanderaient…

Moi l’un :-  Et puis c’est l’enlèvement. Il y a là trois beaufs, l’un genre Gitan adipeux à longs tifs, les autres à dégaine de bodybuilders, et hop on bâillonne le Michel avant de le conduire dans un pavillon en banlieue.

Moi l’autre : - Alors commence le calvaire…

Moi l’un : - Tu parles d’un Golgotha, vu que c’est tout de suite le syndrome de Stockholm qui prévaut.

Moi l’autre : - Ce qu’on remarque alors c’est le voussoiement et le respect des gros bras pour l’écrivain. On se sent en France, République de profs: même camionneur on se découvre devant un Prix Goncourt.

Moi l’un :- Aussi Michel se montre patient avec ses ravissants ravisseurs…

Moi l’autre : - J’aime beaucoup la séquence du bodybuilder qui se dénude pour faire rouler ses pectoraux. Où l’on voit que le narcissisme de l’artiste n’épargne pas le prolo.

Moi l’un : - Tu ironises, mais on sent bientôt une certaine tendresse au niveau relationnel...

Moi l’autre : - C’est que les garçons sentent la fragilité de l’écrivain. Le poète est une âme délicate, c’est connu…

Moi l’un : - Ensuite il y a ce dialogue d’anthologie entre l’haltérophile soucieux de processus stylistique et l’écrivain qui dit que non : qu’écrire un roman c’est juste éviter de s’emmerder et dire n’importe quoi mais comme on le sent vraiment.

Moi l’autre : - Et ce n’est pas ça l’écriture ?

Moi l’un : - Honnêtement, e tJulien Green l’a dit à son confesseur : il y a de ça…

Moi l’autre : - Puis on est à table et la fièvre monte avec le Gitan qui cherche M.H. sur une question liée à sa biographie de Lol Craft.

Moi l’un : - Le conosaure croit avoir lu quelque chose que l’écrivain n’a pas écrit, mais il n’y a pas de raison de penser qu’un écrivain sache mieux de quoi il s’agit que le lecteur ou alors c’est quoi la démocratie ?

Moi l’autre : - Ainsi de suite.Passons. Mais on retient la séquence ou le Gitan essaie de faire siffler la Marseillaise à un Houellebecq tout à fait incapable de siffler !

Moi l’un : - C’est la limite du pouvoir intellectuel et littéraire. Constat : certains écrivains même à succès ne savent pas siffler…

Moi l’autre : - Amélie Nothomb ?

Moi l’un :      - Très joli coup de sifflet !

Moi l’autre. - Donc on parle un peu de rentrée littéraire ?

Moi l’un : - Volontiers. Juste après dire que, tout de même, L’Enlèvementde Michel Houellebecq dégage une espèce de charme crescendo et prend véritablement corps dans la seconde partie, après l’irruption de Ginette et de sa machine à coudre, de son conjoint polonais versé dans la mécanique et surtout de Fatima, très belle jeune fille que Ginette envoie à Michel pour lui adoucir le rapt, contre un poème. Dans la foulée on a droit à une fête masquée, autour de la table, qui touche à la dérision sublimée. Dans ses meilleurs moments, Houellebecq a l’air soit d’un jeune communiant à joli pyjama, soit de Céline à Meudon…

Moi l’autre : - Sauf que la dentelle des impros verbales de Céline était d’une autre classe.

Moi l’un : - Je ne te le fais pas dire. Et le film reste un assez informe fatras, ce que ne sont pas les livres de Michel Houellebecq… 

Moi l’autre : - Et la rentrée littéraire là-dedans ?

Moi l’un : - Elle commence par Dieu, et je suis curieux de lire Le royaume d’Emmanuel Carrère vu que, depuis que je lis, ce sujet m’a toujours passionné. Mais je doute que l’auteur nous mène plus loin que ses 600 pages, vu qu’il n’a ni la poésie ni la folie pour lui en dépit de son grand talent. Son Adversaire avait déjà buté sur  ce manque. Mais ne jugeons pas sans pièces en main…

Moi l’autre : - Et qui d’autre ? Beigbeder ?

Moi l’un : - Sûrement pas ! Son projet sent la retape biotruc à plein nez, comme il paraît que c’est tendance cette saison. Passons. En revanche Moisson de Jim Crace m’a déjà scotché, et j’attends trois étrangers dont-on-parle, à savoir Siri Hustvedt, Thomas Pynchon et Murakami. Bien entendu, j’aurai lu le dernier Nothomb et une heure et nous n’aurons pas un hiver de trop pour épuiser les méditations de Pascal Quignard dans Mourir de penser...  

Moi l’autre :  -  Et côté Suisse romande ?

Moi l’un : - Mon préféré du moment est L’Ami barbare du camarade JMO, qui a fait son livre le plus libre et le plus débridé, le plus tonique et humainement le plus fouillé, dans une prose galopante qu’il avait déjà rodée dans L’Amour nègre et  qui se déploie avec une énergie et une plasticité jamais vues dans le roman romand actuel, sauf chez Joël Dicker.  

Moi l’autre : - Qui d’autre ?

Moi l’un :      - J’aime beaucoup Inertie de Dunia Miralles. Son récit d’une espèce de clocharde de quart-monde chaux-de-fonnier est d’une justesse de ton constante et, sur un thème qui d’habitude me fait fuir dans les bois ou les bars (la femme qui en bave et fume pour oublier), la drôlesse réussit à captiver dans le même genre de narration lyrico-trash qu’Antoine Jaquier.  

Moi l’autre :  - Et t’en oublies ?

Moi l’un :      - Tu sais, pour m’avoir entendu le claironner déjà trois fois, que j’aime le nouveau roman de Max Lobe plus encore que le précédent. LaTrinité bantoue confirme un merveilleux talent de conteur-narrateur, drôle et d’une profonde humanité, qui parle de la réalité sans une once de démagogie et sait filer une chronique chatoyante à partir de son expérience personnelle transmutée, avec des personnages vivants et nuancés, tout ça porté par une langue métissant la français et lesparlers africains au fil d’une joyeuse musique.

Moi l’autre : - D’autres encore ?

Moi l’un :      - Bien entendu, et notamment le troisième tome du Manifeste incertain de Pajak, autour de la mort de Walter Benjamin, avec une ouverture de l’auteur en miroir.

Moi l’autre : - Et pour sortir de la rentrée ?

Moi l’un :      - Le premier concert, hier soir, des Semaines musicales de Montreux où nous ne mettons jamais les pieds. Mais là, des billets à 160 balles pièces nous ont été offerts par le boyfriend de notre fille benjamine, lequel gagne ce genre de lots en jouant sur Internet. Gloire à lui car  la Philharmonie tchèque, sous la baguette de  Jiří Bělohlávek, est une rutilante et somptueuse machine, mais à la slave passionnée, qui nous a balancé une 7e de Beethoven impressionnante de dynamisme ardent et de plasticité sculpturale (je parle comme Jean Yanne dans son camion) et, surtout, un concerto pour violoncelle de Dvorak aussi vigoureux que les épaules de la belle Alisa Weilerstein, et aussi délicatement hypersensible que ses doigts de fée - romantique à souhait  dans la modulation mélancolique...    

Moi l’autre : - Je sens que tu brules de parler de son décolleté…

Moi l’un : - De loin, Lady L. a cru voir une blonde, alors qu’Alisa est une brune intense, dont la robe rouge s’étalait autour d’elle telle une corolle de carmine fleur de prairie à la Smetana…

Moi l’autre : - C’est d’ailleurs avec un apéro de Smetana que la soirée a commencé: épatante ouverture de La fille vendue…

Moi l’un :      - Ne me coupe pas quand je parle d’un décolleté bateau…

Moi l’autre : - Eh, tu n’as même pas osé lui faire signer le disque que vous avez acheté…

Moi l’un :      - Tu me vois lui parler de ses épaules de fée et de ses doigts vigoureux ?

Moi l’autre :  - Avec tes jeans crades qui plus est…

Moi l’un :      - Les plus crades du parterre, a remarqué  Lady L.

Moi l’autre : - Mais la musique est au-dessus de ça…

Moi l’un : - Merci d’aggraver mon cas !

 

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07/09/2014

La vie cadeau

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(Dialogue schizo)

 

Rencontres au Livre sur les Quais. Littérature nouvelle à L’Âge d’Homme. Pilloud et la dormeuse. Max et Julien. Nos voisines de palier. Que JE est les autres…

 

Moi l’autre : - Ce qu’on peut dire c’est qu’on est « décu en bien », selon l’expression  des Dames de Morges…

 

Moi l’un : - Cette expression m’a toujours fasciné : c’est le nec plus de l’esprit vaudois, champion de la litote et de la malice du populo en terre occupée. Notre mentalité a été forgée par l’occupation bernoise. Merci à leurs Excellences ! Quant aux Dames de Morges, qui incarnaient jadis le moralement correct genre darbyste, elles parlent comme le peuple en nos contrées même quand elles se montent le collet. Voir Gens du lac de la camarade Janine Massard, ce magnifique tableau évoquant l’Occupation allemande d’en face et ses échos en nos contrées…

 

Moi l’autre : - C’était cool d’entendre, hier, JLK parler en italien à la radio tessinoise, avec Anne Cuneo et Max Lobe…

 

Moi l’un : - C’était coolissime, pour parler comme JLK quand il singe les youngsters. Surtout que Giorgio Thoeni avait bien préparé sa présentation des trois livres...

 

Maxou10.jpgMoi l’autre : - Le Milou, comme Max appelle JLK avec son insolence de créature de la forêt, en a profité pour rappeler que c’est à Morges, précisément, qu’il a rencontré Max Lobe pour la première fois, avant de l’accompagner dans la composition de 39, rue de Berne. Et maintenant, le Maxou fait sa star sur les quais sans perdre de son bon naturel ni de sa lucidité de fils de sa mère. La Trinité bantoue est un autre sacré bouquin !

 

Moi l’un : On a bien aimé, également, ce qu’Anne Cuneo a raconté sur son dernier livre, où il est question de ce Tessinois qui fait fortune à Londres…

 

Moi l’autre : - Cette Suisse oubliée de nos immigrés vaut d’être redécouverte !

 

Moi l’un : - Et comment ! D’ailleurs j’ai senti que JLK avait envie de la ramener avec ses deux grands-pères, tous deux montés en grade dans l’hôtellerie, l’un à Paris et l’autre à Moscou, pour finir au Caire où leurs familles ont commencé de frayer avant de se mélanger…

 

Moi l’autre : - Ces doux mélanges sont le sel même de la vie !

 

Moi l’un : - Et les livres sont là pour le rappeler, non tant par devoir que par bonheur de mémoire.

 

Moi l’autre : - La vie c’est vraiment cadeau, si tu en attends autre chose que du flafla…

 

Moi l’un : - C’est ce que j’ai senti que se disait JLK en observant la ruée des gens Douglas Kennedy disparaissant sous la grappe grouillante,  le seul constat s’imposant alors, et les médias suivistes ne retiendront que ça avec l’énorme envie rampante qui fausse tout en la matière: que pour lui « ça cartonne »…

 

Moi l’autre : - Tant pis ou tant mieux ? Tu ne vas quand même pas dire que l’insuccès est le rêve d’un écrivain qui se respecte ?

 

Moi l’un : - Absolument pas ! Et d’ailleurs JLK a été le premier à se réjouir du phénoménal succès de Joël Dicker, après avoir apprécié son livre bien avant la ruée du public et des médias suivistes. Mais de quoi parle-t-on ?

 

Moi l’autre : - Parlons de livres et de vraies rencontres…

 

Moi l’un : - De fait, on peut être agoraphobe comme le pauvre JLK, et tout de même y retrouver son compte, recontsruire sa« cabane », sa sphère immunitaire dans le tapage et l’agitation. Le premier moment du processus, en l’occurrence, a été la rencontre de JLK avec son voisin de droite Julien Bouissoux, et ensuite avec son livre, Une autre vie parfaite.

 

Moi l’autre : - Tu as aimé ces nouvelles toi aussi ?

 

Moi l’un : -  J’en ai raffolé de part en part. En général, JLK  les notes de 0 à *****, comme les hôtels. Les nouvelles complète d’Alice Munro culminent entre *** et *****, rarement au-dessous. Sur les neufs récits d’Une autre vie parfaite, JLK a noté deux fois *** et sept fois ****.

 

Moi l’autre : - Aucune***** ?

 

Moi l’un : - Non,pas encore : faut pas pousser. On n’est pas encore dans la densité extrême d’un Paul Bowles ou d’une Flannery O’Connor, mais la justesse d’observation, la finesse de l’écoute de ce vrai médium, l’intérêt constat des thèmes qu’il traite et la justesse sans faille de son expression sont exceptionnelles. Ce type a un potentiel rarissime, comme d’ailleurs le Maxou dans un tout autre registre, mais il est le premier à savoir (et à dire) que ces nouvelles annoncent quelque chose plus qu’elles ne concluent.

 

Moi l’autre : - Moi celle que j’aime le plus est Ma prunelle.

 

Unknown-5.jpegMoi l’un : - C’est la plus Munro de toutes, et je sais que c’est ce genre d’histoires que JLK va raconter dans La vie des gens, son recueil en préparation. Le thème d’Alice Munro est : ce que la vie a fait de nous à travers les années. Et Julien Bouissoux dit ça merveilleusement dans Ma prunelle, récit d’une fille moche qui raconte son premier amour pour un type, un peu gauche à l’époque, devenu quelqu’un au cinéma. Tout ça dit en fines brèves phrases extraordinairement précises, limpides et pleines de blessures non dites. Mais quand on chiale,dans les nouvelles de Julie Bouissoux, comme le voiturier dans la plus mystérieuse de ces histoires, à Los Angeles, intitulée Valet parking, on chiale sec.

 

 

 Moi l’autre : - Andonia avait l’air de se réjouir que ce livre plaise à JLK…

 

10458039_10204761383901307_1810959982002823768_n.jpgMoi l’un : - Y a de quoi, et moi je vois en Julien, comme en Dunia Miralles et en Olivier Sillig, dont j’ai commencé ce matin le roman noir, en Philippe Testa, en Antoine Jaquier et en Jacques Tallote – tous deux absents -, entre autres, un réel renouveau de L’Âge d’Homme qui ne peut que réjouir les vieux sangliers à la JMO ou à la JLK…  

 

Moi l’autre : - Tu crois que JLK va se convertir, pour autant, à la cuisine végane ?

 

Moi l’un : - Pas avant d’avoir mangé Snoopy, mais qui sait ?

 

Moi l’autre : - Ce qui est sûr, c’est qu’on le retrouve cet après-midi au Mont-Blanc pour une table ronde sur le thème Je est un autre, à 16h.30. Il y sera question d’autofiction, de carnets intimes et autres marges de la fiction...

 

Moi l’un : - Et je sens que JLK va se poser en défenseur farouche de la fiction. Mais en attendant, il faudra qu’il raconte Pilloud et la dormeuse dans ses carnets…

 

Moi l’autre : - Deux histoires à la Munro-Bouissoux. Ce que la vie a fait de nous, ainsi de suite. Pilloud, d’abord…

 

Moi l’un : - Hier après-midi, sur les quais, se pointant à la table de JLK, les yeux fixés sur lui. Se présentant : Michel Pilloud, de la classe de 

Mademoiselle Chambovey, Chailly sur Lausanne, 1954-55.

 

Moi l’autre : - Pilloud avait repéré le nom de JLK. Celui-ci ne l’a reconnu qu’au nom déclaré…

 

Moi l’un : - Et là c’est le flash, soixante ans aprés, merde ! Cette tête de souris douce, ces yeux perçants, ces sourcils en circonflexe, les mêmes tifs mais tout blancs, ce sourire de la photo de classe, putain de souvenir précis comme une gravure. Et tu sais la mémoire de mammouth de JLK : tout de suite le son de sa voix, et le souvenir de lui-même sur la photo, en pantalon court qui lui fout la honte (sa mère n’a pas les sous pour du long), tenant à deux mains sabretelle en geste de timide…

 

Moi l’autre : - Lesdeux vioques ont deux filles, Pilloud a été véto pendant quarante ans mais lebétail se faisant rare il a bâché. Ainsi de suite. JLK, en rupture de stock deson chef d’œuvre immortel, prend son adresse pour lui envoyer Le pain de coucou où il raconte leursenfances et la mort de Toupie, leur camaradefauché par la leucèmie – lesouvenitr de sa table vide dans la classe de Mademoiselle Chambovey…

 

Moi l’un : - Etensuite  la dormeuse. Une heure aprèsMichel Pilloud, juste après avoir fourguéL’échappéelibre à son prof de philo du Gymnase de la Cité (il lui évoque Maveric et leurs échanges dans les coulisses de Facebook), voilà donc que se pointe cette Jacqueline, à peu près son âge, qui prétend qu’elle a dormi une nuit avec JLK, quand ils avaient cinq ou six ans !

 

Moi l’autre : - Le pompon, vu que JLK ne se rappelait nib de rien !

 

Moi l’un : - Elle lui a parlé de sa tante Madeleine instite, qui lui aurait rappelé une nuit passée entre enfants dans ce chalet de pierre des Ormonts, mais pour lui c’est le trou noir et ça l’étonne vu qu’il se rappelle l’année 1953 comme d’hier,quand l’incendiaire Gavillet courait les campagnes alors que la smala séjournait dans le Jura, du côté de Montricher…  

 

Moi l’autre : - Mais la bonne dame s’intéresse à autre chose : à la littérature romande, dont elle voit que L’échappée libre parle pas mal. Donc c’est parti pour la dédicace à Jacqueline, à laquelle JLK enverra aussi son Pain de coucou que le susnommé Maveric,seize ans et la culture d’un dinosaure, détailles ces jours du côté du Ballon d’Alsace…

 

Moi l’un : - Et JLK qui dit agonir les salons du livre, et que d’ailleurs celui-ci sera le dernier, et que je t’en fous !

 

Moi l’autre : - On connaît ces définitive déclarations ! Et la vie te rattrape !

 

Moi l’un : Tant mieux que la vie nous rattrape ! Même qu’elle nous dépasse c’est encore cadeau !

 

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06/09/2014

Sur les quais

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Ma première découverte sur les quais de Morges: mon voisin de droite à la table des signatures: Julien Bouissoux. Et son recueil de nouvelles: Une autre vie parfaite...

 

Je me demandais ce que j'allais foutre là-bas, pourquoi j'avais accepté leur putain d'invitation, comment je vivrais cette horreur de l'alignement de plumitifs lançant aux gentils lecteurs: "Et moi ! Et moi ¨Et moi !" ?

 

Unknown-5.jpegJ'y allais donc à reculons, le noeud au ventre, mais pas envie du tout, et je me suis retrouvé là, très gentiment accueilli par les dames de Payot, et finalement très content du climat bon enfant de tout ça, content de faire connaissance avec Dunia Miralles, ma voisine de gauche, l'auteure d'Inertie, récit prenant d'une femme qui a de la peine à vivre, d'une écriture pure et dure à la Bukowski, et bientôt intrigué par mon voisin de droite, ce Julien Bouissoux dont il me semblait que le nom me disait quelque chose, en train de lire Seeland de Robert Walser. 

 

Unknown-4.jpegEt voici que revenant, hier soir, de cette première épreuve adoucie, après avoir écoulé sept de mes immortels chefs-d'oeuvre, je trouve le livre de Julien, Une autre vie parfaite,  dans les envois récents de L'Age d'Homme, pour commencer de le lire. J'y reviendrai plus souvent qu'à mon tour. Je n'en ai pas encore lu les neuf nouvelles, mais j'affirme haut et fort que Janvier et Un homme à la mer, deux d'entre elles, relèvent de la meilleure littérature, du côté d'Alice Munro ou de Michel Houellebecq en plus fin, plus doux, plus tendrement mélancolique.  Si j'étais un jeune réalisateur, je ferais illico un court métrage de Janvier. Pour Un homme à la mer, ce serait plus coton vu que ça se passe dans la tête flottante du narrateur. 

 

Mais bref, en attendant d'y revenir, dix ans après sa date de parution, je tombe sur cet entretien avec Julien Bouissoux. Relevons ce qu'il dit, à propos de Nancy dont Morges est la copie au bord du lac Léman, des salons du livre...

 

 

Jeune auteur d'à peine 30 ans, Julien Bouissoux a vécu successivement à Clermont-Ferrand, Rennes, Paris, Londres, Toronto, Seattle, Budapest, avant de revenir à Paris. 

 

Rencontre au "livre sur la place" à Nancy avec un auteur discret et charmant à découvrir à travers son troisième roman "Juste avant la frontière" qui parait aux éditions de l'Olivier, alors que ses deux précédents ont été réédités en poche.

 

Comment es-tu venu à l’écriture ?

En fait ’ai commencé à 17 ans à écrire dans l’optique d’un roman, c’était plus des petits fragments d’écriture comme ça. Je pensais que ça allait se raccorder un jour, mais ça c’est pas fait… mas l’envie était là. J’ai persévéré, et au bout du troisième manuscrit ça a commencé à prendre forme et puis voilà… y’a eu fruit rouge et la suite.

 

Tes personnages ont quelque chose de mélancolique, on les sent un peu largué, un peu dépassés par la vie… c’est quelque chose que tu ressens toi aussi ?

Oui par moment c’est vrai, et aussi par la force des choses… de ne pas avoir de boulot, de ne pas en chercher...

 

Écrivain est donc ton métier ?

Totalement ! J'ai fait fait mes études, mon service à l’étranger et maintenant Je vis de l’écriture… mal certes, mais c’est de ça que j'ai envie de vivre (rires).

Pour en revenir à mes personnages et leur coté mélancolique, on ne peut pas dire que ça soit volontaire, souvent je le découvre seulement à la fin de l'écriture du roman. J’ai une lecture qui est très différente des gens. En fait avant tout j’essaie d’être honnête, de faire des personnages honnêtes, y’a pas ce coté "pipoteur" chez mes personnages. J’essaie d’écrire sans trop réfléchir, à l’instinct. Y’a pas vraiment de profil type, les traits des personnages se dégagent au fur et à mesure que j'écris.

je pense que de la mélancolie découle parfois la drôlerie. C’est souvent le cas... regarde chez Chaplin par exemple, son cinéma est drôle et mélancolique à la fois.

 

 

Tu dis dans Juste avant la frontière : "Il y a des villes où on peut commencer quelque chose, d'autres où refaire sa vie, et plein d'autres pour la finir. Sûrement Paris c'est tout ça à la fois."

Paris n’est pas une ville qui me fascine ; En fait à Paris on apprend tout sauf l’humilité. J’habite Paris depuis 3 ans parce que  j’y ai un point de chute… mais plus ça va moins je m’y sens bien. Cette ville, plutôt que de stimuler mon écriture, la stérilise. Mais bon j’arrive à créer ma petite bulle malgré tout, à me préserver. Paris est une ville qui exclue je trouve, les ouvriers ont quasiment disparus, y’ a de moins de moins de mixité, de mélange. Et le coût de la vie, le prix des loyers fait que Paris devient une ville qui chasse ceux qui ont des moyens limités.

 

Tu dis aussi : "Je rêve encore de changer les choses à l’intérieur et à l'extérieur de moi."

J’aimerais par exemple que dans les salons du livre comme ici à Nancy, les gens ne soient pas effrayés par les romans qu'ils voient sur les tables, qu’il y ait plus d’échange, de contact entre les écrivains et les lecteurs. Les rapports deviennent de plus en plus biaisés je trouve, on se préserve de tout, on s’assure pour tout… les gens ne veulent plus prendre de risque... oui c'est vrai, tout ça j’aimerais que ça change un peu, que les gens arrivent à la table et sourient simplement. (sourire)

 

Y a t-il des fils conducteurs entre tes trois romans ?

Non pas vraiment… en fait comme je l'ai dit tout à l'heure, je veux que chaque personnage soit honnête. C’est quelque chose auquel je tiens beaucoup. Tu vois dans la vie si quelqu’un te dis « j’aime pas ton livre », qu’il te le dise franchement sans tourner autour du pot. Donc oui, peut-être retrouve t-on dans chacun de mes livres une forme d'honnêteté... au sens chrétien du terme presque, d’honnêteté intellectuelle envers soi.

 

Qu est ce que tu pourrais faire si tu n’écrivais pas de livres ?  Euh, je sais pas... jardinier, diplomate, scientifique, chercheur au CNRS... être payé et faire un peu ce que je veux, je sais que c’est sans doute caricatural et réducteur… mais oui, avoir une grande liberté dans mon travail, être détaché des contingences matérielles. Et finalement écrivain correspond bien à ça.

 

Pour terminer, dernier disque acheté :

Le Murat A bird on a poire... sinon il y a quelques temps, mon concierge a mis la main sur des vieux vinyles dans une cave laissés là par un ancien propriétaire, une sorte de discothèque idéale… j’ai découvert des tas de disques de jazz et de classique… c’est vraiment bien de découvrir des choses comme ça par hasard.

 

Dernier livre lu :

Karine Reysset En douce: c’est une belle écriture.

 

Dernier film vu 

Exils de Tony Gatlif j’y allais un peu à reculons, mais j’ai été très surpris un film que j’ai trouvé très fort, très visuel, des cadrages très beau.

 

Propos recueillis par Benoît Richard

 

Le 18 Septembre 2004

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05/09/2014

A proposito dell'Echappée libre

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Prova di presentazione nella lingua del Dante, prima dell’emissione in italiano su Rete Due.

Domani saremo tre scrittori della Svizzera francese (Anne Cuneo, Max Lobe ed io) a parlare insieme dei nostri libri sulla Rete 2 della Radio svizzera italiana. Perricolo per me ! Ma cosa potrei dire del mio libro, io che difficilmente parlo la lingua del Pavese e del Berlusconi ? Prima di tutto dirò che questo libro è una specie di patchwork. Diario in parte, tra gli anni 2008 e 2013, ma il sottotitolo di Letture del mondo suggerisce che questo diario non è soltanto intimo al modo di un Amiel, ma fatto da pezzi vari : note di lettura, pensieri, incontri numerosi (Guido Ceronetti in Toscana), un importante scambio di lettere con un amico scrittore a Ramallah, evocazioni diversi, omaggi a parecchi scrittori spariti (Georges Haldas, Maurice Chappaz, Jacques Chessex), viaggi numerosi (in Italia, Grecia, Tunesia, Portugal o Congo, ecc.).

Dirò anche, e sopratutto, che ciò che m’interessa dapprima è di restituire l’immagine composita della realtà e di modular la sua musica dalla musica dei vocaboli e delle frasi. Non è un libro di giornalista, sebbene la sperienza del giornalista può aiutare. È un libro che vorebbe trasmettere anche la musica del mondo, la musica delle voci, la musica del tempo. Un critico ha parlato di « capharnaüm » babeliano, ma penso che questo libro ha suo ordine forse segreto. Non è un ammasso azzardato. È un montaggio, et questo montaggio segue una linea costante se non evidente.

Naturalmente, si può legger L’Echappée libre cosi come una cronaca sulla letteratura di questo tempo, riflesso della coltura, ecc. Si può becchettare là dentro al modo delle galline. Lettura superficiale insomma. Si può anche leggere questo libro una linea dopo l’altra, con personale presenza. Per me, la letteratura non è soltato evasione, ma anche invasione, presenza aumentata, concentrazione, lavoro sul serio ma anche fantasia, fantasticheria. In francese si dice : rêverie…

Buzzati2.jpgMi piace il titolo del diario famoso di Cesare Pavese, Il mestiere di vivere. Un grande filosofo tedesco attuale, Peter Sloterdik,intitola il suo proprio patchwork Le linee ed i gorni. E Dino Buzzati : In quel preciso momento.

Per me , l’idea, e la realtà, della libertà, fu sempre decisiva. Quindi ho intitolato mio libro L'échappée libre. Ma vorrei, anche, che non sia una scappatoia. Il lettore sarà giudice…

Morges. Le Livre sur les quais, le samedi 6 septembre. Radio suisse italienne, Rete 2, Passatempo, de 15h.30 à 16h. Avec Anne Cuneo, Max Lobe et Jean-Louis Kuffer. Animation Giorgio Thoeni.

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04/09/2014

En échappée libre

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Du vendredi 5 au dimanche 7 septembre 2014, rendez-vous sur les quais de Morges, avec plus de 300 auteurs en signature au bord du lac. J'y présenterai mon dernier livre paru à L'Âge d'Homme, L'échappée libre, entre autres titres. 

 

L'échappée libre constitue la cinquième partie de la vaste chronique kaléidoscopique des Lectures du monde, recouvrant quatre décennies, de 1973 à 2013, et représentant aujourd'hui quelque 2000 pages publiées.

 

À partir des carnets journaliers qu'il tient depuis l'âge de dix-huit ans, l'auteur a développé, dès L'Ambassade du papillon (Prix de la Bibliothèque pour tous 2001), suivi par Les Passions partagées (Prix Paul Budry 2004), une fresque littéraire alternant notes intimes, réflexions sur la vie, lectures, rencontres, voyages, qui déploie à la fois un aperçu vivant de la vie culturelle en Suisse romande et un reflet de la société contemporaine en mutation, sous ses multiples aspects.

 

Après Riches Heures et Chemins de traverse, dont la forme empruntait de plus en plus au "montage" de type cinématographique, L'échappée libre marque, par sa tonalité et ses thèmes (le sens de la vie, le temps qui passe, l'amitié, l'amour et la mort), l'accès à une nouvelle sérénité. L'écho de lectures essentielles (Proust et  Dostoïevski, notamment) va de pair avec de multiples découvertes littéraires ou artistiques, entre voyages (en Italie et en Slovaquie, aux Pays-Bas, en Grèce ou au Portugal, en Tunisie ou au Congo) et rencontres, d'Alain Cavaier à Guido Ceronetti, entre autres. De même l'auteur rend-il hommage aux grandes figures de la littérature romande disparues en ces années, de Maurice Chappaz et Georges Haldas à Jacques Chessex, Gaston Cherpillod ou Jean Vuilleumier.

 

Dédié à Geneviève et Vladimir Dimitrijevic, qui furent les âmes fondatrices des éditions L'Âge d'Homme, L'échappée libre se veut, par les mots, défi à la mort, et s'offre finalement à  "ceux qui viennent".   

 

L'Âge d'Homme, 424p.

 
Extraits:
 À la vie à la mort On n’y pense pas tout le temps mais elle est tout le temps là. La mort est tout le temps là quand on vit vraiment. Plus intensément on vit et plus vive est la présence de la mort. Penser tout le temps à la mort empêche de vivre, mais vivre sans y penser reviendrait àfermer les yeux et ne pas voir les couleurs de la vie que le noir de la mort fait mieux apparaître.
L’apparition de la vie va de pair avec une plus vive conscience de la mort. En venant au monde l’enfant m’a appris que je mourrais, que sa mère mourrait et que lui-même disparaîtrait après avoir, peut-être, donné la vie ?
La première révélation de la mort est de nous découvrir vivants, la première révélation de la vie est de nous découvrir mortels, et c’est de ce double constat que découle ce livre.
Le livre auquel j’aspire serait l’essai d’une nouvelle alliance avec les choses de la vie, au défi de la mort.
La mort viendra, c’est chose certaine, mais nous la défierons en tâchant de mieux dire les choses de la vie avec nos mots jetés comme un filet sur les eaux claires aux fonds d’ombres mouvantes, ou ce serait une bouteille à la mer, ou ce serait une lettre aux vivants et à nos morts. 


À L’ENFANT QUI VIENT
Pour Declan, Nata, Lucie et les autres...
Je ne sais pas qui tu es, toi qui viens là, ni toi non plus n’es pas censé le savoir.

Ce que je sais que tu ne sais pas, c’est que tu es porteur de joie. Tu ne sais pas ce que tu donnes, que nous recevons. Après quoi nous te donnerons ce que nous savons, que tu recevras ou non.

Du point de vue de l’ange on pourrait dire que tu sais déjà tout, sans avoir rien appris. C’est une vision très simple que celle de l’ange, toute claire comme le jour où tu es venu, et qui se troubleau fil des jours, mais qu’un premier sourire, puis un rire suffisent à éclaircir.

On ne s’y attendait pas: on avait oublié, ou bien on ne se doutait même pas de ce que c’est qu’un enfant qui éclate de rire pour la première fois; plus banal tu meurs mais ils en pleurent sur le moment, à vrai dire l’enfant qui rit pour la première fois recrée le monde à lui seul: c’est l’initial étonnement et tout revit alors — tout est béni de l’ici-présent.

Tu vas nous apprendre beaucoup, l’enfant, sans t’en douter. Ta joie a été notre joie dès ton premier sourire, et mourir sera plus facile de te savoir en vie.

Du point de vue de l’ange, on pourrait dire que nous ne savons rien, sauf un peu de chemin. C’est l’ange en nous qui a tracé, un peu partout, ces chemins.

Ensuite il t’incombera de choisir entre savoir et ne pas savoir, rester dans le vague ou donner à chaque chose ton souffle et son nom, leur demander ce qu’elles ont à te dire et les colorier, les baguer comme des oiseaux, puis les renvoyer aux nuées.

Les mots te savent un peu plus qu’hier, ce premier matin du monde où tu viens, et c’est cela que nous appelons le temps, je crois, ce n’est que cela : ce qu’ils feront de toi aux heures qui viennent, ce que fera de toi le temps qui t’est imparti sous ton nom — les mots sont derrière la porte de ce premier jour et ils attendent de toi que tu les accueilles et leur apprennes à s’écrire, les mots ont confiance en toi, qui leur apprendras ta douceur.


(À La Désirade, ce 30 juin 2013) 
Ces textes constituent les exergues, le prologue et l'envoi final de L'échappée libre, qui vient de paraître aux Editions l'Âge d'Homme. 
 
 
 
Falconnier3.jpgL'échappée libre vue par Isabelle Falconnier, dans L'Hebdo du 15 mai 2014.
 
«Quel homme, quel livre. Je n’ai qu’un mot à la bouche: merci. Merci d’être ce mémorialiste de la meilleure espèce depuis l’âge de 18 ans.»

Extraordinaire. Quel homme, quel livre. Quels hommes plutôt! Quels livres, rassemblés en un seul long fleuve de 400 pages. Entrer en Kufférie, c’est rencontrer le journaliste qui lit comme d’autres respirent et converse avec tous les écrivains du moment, l’écrivain qui ne laisse pas passer une journée sans prendre la plume, galère pour trouver un éditeur, se fâche avec Dimitrijevic ou Campiche, trouve Rebetez ou Morattel, le lecteur fou de Dostoïevski soudain pris de fougue pour Sollers ou Houellebecq, le compagnon aimant de sa «bonne amie», le père de ses grandes filles, l’ami exigeant, le nomade qui baguenaude à Rome ou à Tunis, l’ermite heureux dans sa Désirade surplombant le Léman, le bon vivant qu’un verre ou un séjour naturiste au Cap-d’Agde rendent heureux et, surtout, surtout, le témoin de la vie culturelle foisonnante dans laquelle il est immergé: romande bien sûr, suisse évidemment, parisienne autant qu’européenne.

Bien sûr, je suis ravie de figurer entre «Ezine Jean-Louis» et «Fallois Bernard de» dans son index, mais mon ego n’aveugle pas l’essentiel. Je n’ai qu’un mot à la bouche: merci. Merci d’être ce mémorialiste de la meilleure espèce depuis l’âge de 18 ans, de raconter la mort de Chappaz, Dimitrijevic ou Chessex, la naissance d’écrivains comme Aude Seigne, Quentin Mouron ou Max Lobe, de prendre au sérieux cette histoire littéraire non comme un sociologue ou un universitaire mais comme un être de chair imbibé de cette matière, qui la vit comme si la littérature lui coulait dans les veines et sa vie en dépendait, avec démesure, outrance, hypersensibilité, lucidité, modestie, patience et panache. Raconter au lecteur d’aujourd’hui, transmettre aux générations futures, ne pas oublier, rester vivant – rien de moins que sens de l’écriture. Sur 400 pages, ce patchwork de textes alternant journaux intimes, récits de voyages et chroniques littéraires coule comme un fleuve, reflet exact de la vraie vie lorsqu’elle n’est pas ailleurs.
Isabelle Falconnier, cheffe de la rubrique culturelle de L'Hebdo et Présidente du Salon du livre de Genève.

isabelle.falconnier@hebdo.ch
Programme de JLK Sur les Quais... 
Vendredi
13h30-15h30 Dédicaces
17h00-19h00 Dédicaces

Samedi
13h30-15h00 Dédicaces
15h30-16h00 Passatempo : « Trois auteurs » (rencontre en italien) sur Rete Due, avec Anne Cuneo et Max Lobe
16h30-18h30 Dédicaces

Dimanche
14h00-16h00 Dédicaces
16h30-17h45 Je est un autre. Table ronde avec Raphaël Aubert, Alain Bagnoud et Stéphane Blok, animée par Alain Maillard. Hôtel Mont-Blanc.
18h00-19h00 Dédicaces.
 
 
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Soglio les yeux fermés

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Virée intérieure. - Je n’ai pas eu besoin de redescendre à Soglio pour y être: il m’a suffi de fermer les yeux, tout à l’heure, pour m’y retrouver entre Hélène de Sannis et Violanta. Et les fantômes diaphanes de Rilke et de Jouve fermaient les yeux de leur côté en écoutant pour la énième fois les chants du Compagnon errant de Mahler, et de l’autre côté de la vallée ils voyaient les créneaux gris sabre de la Disgrazia.

 

Ainsi s’ouvre la nouvelle de Pierre Jean Jouve intitulée Dans les années profondes : « Il y a dans la rapport de ces régions quelque chose d’inépuisable et de mystérieux. Il y a une qualité qui ne parvient pas à son terme. Il y a plusieurs régions étagées, enfermées dans les cent vallées bleues des montagnes creuses, ou au contraire sur le piédestal de roc de lumière et d’abstraction, tout en haut. »

 

Unknown-3.jpegSouvenir de Sogno. – En fermant les yeux je revois le plan-séquence au panoramique tournant de 360° scandé par un trot de cheval et marquant l’arrivée à Soglio, dans le filmViolanta de Daniel Schmid, du personnage incarné par François Simon, dont il me semble qu’il fermait alors, lui aussi, les yeux. 

 

Comme le disent volontiers les médias en leur niaiserie récurrente: « Daniel Schmid a rejoint François Simon ». Autant dire que tous deux ont « rejoint » Rilke et Jouve, de même que Maria Schneider, l’une des interprètes de Violanta avec Lucia Bosè, laquelle fermait les yeux quand on a dispersé les cendres de Maria devant le rocher de la Vierge à Biarritz.

 

Dans sa nouvelle, Jouve remplace le nom de Soglio par celui de Sogno, signifiant le rêve en italien. Et sans doute le film Violanta découle-t-il d’un rêve éveillé de Daniel Schmid.

 

AVT2_Jouve_5435.pjpeg.jpegJouve à L’Âge d’Homme.– « Maladie ! Canicule ! Catastrophe ! », s’exclame Pierre Jean Jouve à son arrivée, dans la Rolls du palace lausannois Beau-Rivage, au pied de la tour du Métropole où l’attend Vladimir Dimitrijevic, qui vient de publier la traduction, par le poète, duLulu de Wedekind, adapté à l’opéra par Alban Berg.

 

La catastrophe, en cet après-midi de l’an 1972, est liée à la fois à Blanche et Bianca : Blanche, l’épouse, vient en effet de faire une mauvaise chute dans l’escalier de marbre du Beau-Rivage, et Bianca, la mécène américaine, tarde à lui verser son chèque mensuel. Inquiétude, tourments, convulsions : terrible est la condition du poète !

 

Mais nous rions, autour de lui, dans les fauteuils défoncés de L’Âge d’Homme, quand Jouve nous raconte les tourments et convulsions de Pierre Boulez, lors des répétitions de Lulu à l’opéra, à chaque fois qu’Alma Mahler, en communication spirite avec Alban Berg, harcelait le chef français pour lui faire corriger tel ou tel détail de son interprétation…

 

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03/09/2014

JE est un autre

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(Dialogue schizo)

 

Préambule à une table ronde du Livre sur les quais de Morges. À propos de journaux intimes et extimes. De l’autofiction. De la (nécessaire) confusion des genres. 

 

Moi l’autre : - Donc nous participerons, ce dimanche prochain, à une table ronde sur le thème Je est un autre avec les camarades Raphaël Aubert, Alain Bagnoud et Stéphane Blok, animé par l’excellent Alain Maillard. Cela t’inspire ?

 

Moi l’un : - Pourquoi pas ? C’est intéressant, non ?

 

Moi l’autre : - Le thème est vaste comme un bateau, mais je présume qu’il y sera question du journal intime et de l’autofiction où, à l’enseigne de la firme JLK, nous avons passablement sévi…

 

Echappéejlk01.jpgMoi l’un : - Jacques Poget, l’un des organisateurs du Livre sur les quais, a même classé JLK « diariste ». Ce qui est à la fois vrai et restrictif, et notamment pour ce qui concerne L’échappée libre, dernière production de la firme JLK, dont la partie relevant du journal intime/extime est assez minime : disons une vingtaine de pages sur 420, alors que l’ensemble est plutôt un montage transgenre, si j’ose dire...  

 

Moi l’autre : - Tu oses. Mais le JE est bel et bien central dans ce livre, même s’il s’alimente de multiples affluents découlant de multiples NOUS et autres ELLES et ILS. Autant dire en anglais : non fiction.

 

Moi l’un : -  C’est ça. Et c’est le moment, avant de dire ce que la fiction a d’irremplaçable en littérature, notamment dans le roman, de rappeler aussi l’intérêt latéral et parfois primordial des journaux intimes, à commencer par celui d’Amiel, des journaux littéraires à la Léautaud ou des journaliers à la Jouhandeau, sans parler du trésor épistolaire de toutes les époques : là où le JE se décline ouvertement sans passer par le truchement du personnage.

 

Moi l’autre : - Emmanuel Carrère en parle à la page 148 de son Royaume, quand il évoque son enquête amorcée avec la figure de Luc,qui sort du bois en tant que narrateur personnel dans les Actes des apôtres : « J’aime , quand on me raconte une histoire, savoir qui mela raconte. C’est pour cela que j’aime les récits à éa première personne, c’est pour cela que j’en écris et serais même incapable d’écrire quoi que ce soit autrement. Dès que quelqu’un dit « je » (mais « nous », à la rigueur, fait l’affaire) j’ai envie de le suivre et de découvrir qui se cache derrière ce « je »…

 

Moi l’un : - Là encore, Carrère est trop restrictif par rapport à lui-même et à la littérature en général, qu’il serait ridicule de réduire à une confession en première personne.

 

Moi l’autre : - Le fameux « nombrilisme » qu’il est de rigueur de décrier…

 

Moi l’un : - Oui, mais là encore tous les malentendus sont au rendez-vous. Chez Amiel par exemple, qui s’observe à n’en plus finir, son Journal intime devient passionnant à proportion de son ouverture au monde phénoménale, quand le JE devient un autre précisément : toutes les femmes dont il fait défiler les personnages, les paysages qu’il traverse en marcheur infatigable, ses immenses lectures, ses débats avec les philosophes de l’époque, ses portraits au vitriol ou ses méditations matinales ou crépusculaire. Ceux qui ne l’ont pas lu le réduisent à la dimension d’un branleur impuissant, mais son journal est un « roman » cent fois plus intéressant que maintes romances de l’époque, comme Tolstoï l’a reconnu le premier.

 

Moi l’autre : - Michel Tournier, lui, a parlé de journal « extime » à propos du Vent paraclet je crois…

 

Moi l’un : - Oui, et il y ades tas de prétendus « romans », aujourd’hui, qui relèvent de ce genre : le romans de Philippe Sollers en sont un exemple, où la part de lavraie fiction est minime, ce qui n’enlève rien à leur intérêt au demeurant.Mais si tu veux voir la différence entre un journal extime et un roman, comparele Journal d’un écrivain de Dostoïevski et Les Frères Karamazov

 

Moi l’autre : - Que préfères-tu ?

 

Moi l’un : - La question nese pose pas du fait que la comparaison n’a pas raison. Mais le Journal éclaire les coulisses  duroman, ou son arrière-plan idéologique, que le roman fait ensuite valdinguer vuque, dans le roman, le JE des personnages fait éclater celui de l’auteur…

 

Moi l’autre : - Et L’échappée libre, c’est quoi ?

 

BookJLK8.JPGMoi l’un : - C’est un kaléidoscope, un montage très élaboré de ce que JLK appelle la vision panoptique. Ceci dit il ne pense ces jours que fiction, affirmant que c’est là qu’un écrivain est le plus libre. Il l’avait seriné dès le début de la composition du Viol de l’ange, roman virtuel évoquant les multiples occurrences d’un roman en train de s’écrire…

 

Moi l’autre : - Donc la fiction serait le lieu de la liberté ?

 

Moi l’un : - Il faut lire ou relire Mensonge romantique et vérité romanesque de René Girard pour mieux le comprendre.

 

Moi l’autre : - Henry James disait que, dans un grand roman, tous les personnages ont raison…

 

Moi l’un : - C’est exactement ça. C’est en quoi le JE de l’écrivain devient autre – et tous les autres dans la foulée. Le vrai romancier est un médium. C’est peut-être ce qui manque à Emmanuel Carrère dans L’Adversaire, superbe « reportage » mais pas roman pour autant. Manque de folie, et de poésie aussi.

 

Moi l’autre : - Le roman est également une forme close, tandis que le « journal » court…Le journal suit le cours du fleuve temporel, comme celui de Stendhal, mais Le Rouge et le noir se boucle en forme. Or cette forme laisse plus de liberté au lecteur que celle du journal…

 

Moi l’un : - C’est vrai. Et c’est ce qui marque la supériorité de la Recherche proustienne, par rapport au journal des Goncourt, même si l’intérêt littéraire de celui-ci  reste considérable.

 

Moi l’autre : - Je me rappelle le critique Angelo Rinaldi ramenant les Goncourt à des scarabées bouseux chargés de leur crotte, et le critique Jérôme Garcin réduisant Amiel à moins que rien…

 

Moi l’un : - Ce sont des préjugés de lettreux  qui manquent un peu de curiosité, je crois. La littérature inclut bien plus qu’elle n’exclut. Ce qui ne justifie en rien la foutaise actuelle qui voudrait tout inclure dans le même magma.

 

Moi l’autre : -  On ne serait donc pas tous des Rimbaud en puissance, selon toi: tous capables de dire que Je est un autre ?

 

Moi l’un : Des clous ! Il n’y a qu’un Rimbaud de seize berges pour balancer cette sentence à la fois plate d’apparence et profonde comme un puits, qui implique la transmutation du presque rien en presque tout, de la chair au chant, du bois au clairon, du moi-je à ces autres qui nous attendent donc, ce dimanche, sur les quais où Marlon Brando s’est fait excuser…

 

Morges, Le Livre sur les quais. Hôtel Mont-Blanc, dimanche7 septembre, de 16h. 30. Aà 1h.45. Table ronde sur le thème Je est un autre. 

 



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Ombres et lumières

 

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Notes en chemin (126)

 

Droit de réserve. - « Sils-Maria me permet de dire FUCK » a déclaré, sur je ne sais quelle estrade médiatique,  l’actrice Kirsten Stewart à propos du film dans lequel elle tient le second rôle.

 

Quant à Juliette Binoche, dans le même beau et lent film d’Olivier Assayas cristallisant la mélancolie de l’âge glissant en nous son serpent de brume, elle dit à un moment, en anglais, « I had a dream », relançant la formule de Martin Luther King.

 

Avant la projection du film, le publicité dela firme ORANGE s’exclame, comme Barack Obama un jour déclaré historique par les médias, « Yes we can », ou quelque chose dans ce goût-là. Formules d'époque...

 

Unknown.jpegLe serpent de  brume descend des hauteurs de la Maloja et se coule sur « l’un des plusbeaux paysages du monde », autre formule rebattue par la pub, et l’on voit Chloë Grace Moretz, incarnant une jeune star devenue célèbre dans les films de SF, et réputée trashy sur Internet, se conduire en fille stylée lors d’une aubade de musique de chambre dans un salon du prestigieux Waldhaus de Sils où Thomas Mann reluquait de jolis grooms, ainsi qu’il le consigne dans son Journal. La jeunote craquante pense FUCK de tous ses  yeux, au milieu de l’assistance « la plus guindée du monde », comme ne le dit pas la pub, mais elle n’en dit rien..

Au droit  désormais imprescriptible de dire FUCK s’associe ainsi,dorénavant, le droit non écrit de ne pas dire FUCK…

 

Souvenir du val Fex. – Nous avons failli perdre notre première petite fille, il y a trente ans de ça,  à l’hôtel du Val Fex dont l’absence de barreaux d’une barrière de la terrasse du deuxième étage permettait à un enfant de deux ans de s’aventurer sur la corniche surplombant une dalle de béton, cinq mètres plus bas : mort assurée au milieu de « l’un des plus beaux paysages du monde ». La mère et le père, ce jour-là, s’avancèrent sur des patte de colombe pour cueillir leur merveille au dam du dieu maléfique.

 

Dans le film d’Assayas, l'aura du paradisiaque val Fex revêt également sa part d’ombre, et c’est en redescendant sur Sils-Maria que Maria Anders (Juliette Binoche à la ville) perd son assistante et jeune amie qui a découvert (ou cru découvrir) sa liberté en lâchent le (trop) fameux FUCK. Le film pourrait s’achever à ce moment-là. Mais la vie continue…

 

images-4.jpegOmbre et lumière. – Friedrich Nietzsche, philosophe et poète génial mais homme de constitution physique plutôt fragile (d’où ses cantilènes au dieu solaire et à l’Athlète surpuissant à venir), pourrait dire FUCK en découvrant le culte convenu qui lui est voué, lequel lui vaudrait le déboulé des paparazzi en cas de retour. Mais ce furieux fils de pasteur se comportait selon son époque, comme la Maria quadra du film se comporte selon la sienne, qui éclate de rire lorsque Valentine lui parle du jeu « surpuissant » de la jeune star délurée qui va lui donner la réplique.

 

Dans la peinture chinoise, le philosophe et poète se trouve toujours en position mineure, tout enveloppé par la grandeur de la Nature. C’est ce que rend aussi, à sa façon, le film probe et mélancolique d’Olivier Assayas, dont la « musique » s’accorde si bien à la majesté splendide, mais ombrée d’ombre,  de Sils-Maria…

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02/09/2014

Ceux qui croient L'Avoir rencontré

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Celui qui lit attentivement Le royaume d’Emmanuel Carrère / Celle qui ne montant plus à Verbier ne risque pas de tomber sur Emmanuel qui a rencontré Jésus sur un sentier valaisan des hauts de Vollèges / Ceux qui  se sont convertis sans se rappeler le nom de la station supérieure du téléphérique / Celui  qui est tombé à genoux quand il a distingué la Face dans le feuillage de la photo floutée par le Saint Esprit / Celle qui a dit à son filleul Emmanuel lui racontant Sa rencontre que maintenant LE chemin restait à parcourir et qu’à présent coco tu Lui lâches plus la main / Ceux qui préfèrent la réflexologie avec Madame Schlupp qu’ils disent une si « belle personne » / Celui qui confiant à sa psy qu’il a rencontré le Seigneur s’entend répondre « Mmm » sur le même ton que prend Jennifer Melfi quand Tony Soprano lui balance quelque énormité difficile à gérer au niveau freudien / Celle qui a donné le sein au fils de Marie occupée au lancement de sa start up / Ceux qui se demandent si  la Révélation d’Arès tient la route au jour d’aujourd’hui / Celui qui à choisir entre la Vérité et le Christ préfère suivre celui-ci à Goa / Celle qui préfère ne pas mordre à l’hostie en invoquant « l’immense et malheureuse foule desincroyants »  sur un ton qui flatte la narine du céleste Nez / Ceux qui constatent que « personne n’a jamais parlé comme cet homme » avant de le crucifier comme si de rien n’était,etc.

   

(Cette liste a été jetée en marge des 100 premières pages du Royaume d’Emmanuel Carrère, d’un intérêt crescendo à vérifier sur les 500 pages suivantes)

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Iconoclasme

 

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Notes en chemin (125)

 

Suave obscénité. – Mais que dirait l’imprécateur de tout ça ? Vous imaginez Nietzsche débarquant dans ce mausolée à sa mémoire ? Vous vous le figurez devenu touristique attraction cinq étoiles ? Vous voyez Zarathoustra s’incliner poliment devant la pieuse procession des professeurs venus vérifier la platitude de sa Table et l’arrondi de son pot de chambre, sans parler de la multitude convoquée par les Tours Operators ? 

 

Voilà ce que je me demande en captant, au Samsung Galaxy III, ma propre image en surimpression de sa mortelle marmoréenne effigie. Et du coup me vient l’envie d’arracher et de lacérer - de jeter au feu de Dieu cette trop belle tapisserie !

 

Les enfants crèvent à Gaza  au nom du triple Unique Dieu se faisant la guerre à lui-même par furieux croisés interposés, et nous faisons du plus lucide contempteur de tout ça une momie sous verre, de son Inferno mental un chromo sulpicien…    

 

20140824_170539.jpgSilence : on acclimate. – À l’admirable petit musée Nietzsche de Sils-Maria (un petit musée ne peut être qu’admirable), on est prié de lire attentivement les coupures de presse des années 30 établissant, de docte source notamment juive, la non-responsabilité du philosophe Friedrich Nietzsche dans le soutien des nazis, au contraire de sa sœur Elisabeth, cette diablesse photographiée serrant la patte du Führer.

 

Tout cela est très bien : on est rassuré. Tout d’ailleurs dans le petit musée (l’admirable petit musée) est fait pour rassurer le chaland même nonchalant en ces matières, le guide du groupe de retraités de gauche de passage précisant que des textes du Maître prouvent son rejet du nationalisme, du racisme et de l’antisémitisme. Ce qu’on a fait de sa pensée est autre chose. Passons à l’étage voir sa chambre à coucher.

 

20140824_171912.jpgLe chemin de derrière. – Quant au lecteur du Gai savoir, qui sait que la contradiction à n’en plus finir est constitutive du génie nietzschéen, et que toutes les récupérations sont possibles à partir de là, il n’en finit pas, lui non plus, de prendre le chemin de derrière qui mène aux rochers grisons ou grecs et à la lumière, le chemin de l’éternel CONTRE, le chemin de colère et d'amour du Christ et du doute, le chemin des grands bois philosophiques et des échappées de la poésie qui ne s’arrêtera pas au trop beau Panorama, autre semblant décrié par ce râleur mal coiffé de Schopenhauer.

 

L’aube et la fin de journée, à Sils-Maria, ne sont cotés ni en Bourse ni affiliés à aucune école de pensée. Le chemin de derrière, passé l’angle de la maison du philosophe, accède aux promontoires d’où se découvrent les petits lacs d’azur, miroirs du ciel, et les îles boisées, refuges des rêveurs. De là-haut, apaisé, reconnaissant, on se dit que la beauté du monde n’est pas qu’une illusion...

 

01/09/2014

Génie d'un lieu

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Notes en chemin (124)

Des mots pour le dire. - Le silence de l’aube et des fins de journées, à Sils-Maria, semble l’expression même de l’harmonie sereine qui règne autour des lacs cristallins dans lesquels se reflètent les montagnes, et l’on hésite à donner dans le tourisme littéraire, mais aprèsThomas Mann évoquant « le plus beau séjour du monde », Hermann Hesse et Rilke on trouvé les mots les plus sensibles pour traduire la magie de la Haute-Engadine. Pourtant c’est Nietzsche, sans doute, qui aura su le mieux en parler au moment même, en juillet 1881, où il concevait Ainsi parlait Zarathoustra, confiant à Peter Gast dans une lettre: « Le soleil du mois d’août est au-dessus de moi. L’année avance. Par delà monts et forêts, tout devient plus calme, plus paisible. À l’horizon se forment des idées telles que je n’en avais jamais eu de semblables »…

 

20140824_171244.jpgUne illumination. – Et le poète de relayer le penseur dans sa fameuse évocation de Sils-Maria :

« J’étais assis, attendant sans attendre,

au-delà du bien et du mal, savourant

tantôt la lumière, tantôt l’ombre :

Tout n’étant que jeu : le lac, le midi, le temps suspendu.

Et c’est alors, ô mon amie, qu’un se fit deux

Et Zarathoustra passa à côté de moi »…

 

20140824_165655.jpg20140824_171345.jpgRoyaume d’un génie. – Et Meta von Salis de commenter à son tour cette symbiose profonde d’un génie qu’on pourrait dire de la « musique pensante » et de ce lieu bonnement reconnu par lui : « Pour moi,Nietzsche est lié à Sils aussi indissolublement qu’Héraclite au sanctuaire de la déesse d’Ephèse.

Lui, l’homme le plus fier et en même temps le plus sensible de notre siècle, est entré, comme dans son royaume, dans le monde silencieux des montagnes de Haute-Engadine qui entourent le village de Sils-Maria. Là, formes et couleurs sont en harmonie et les parfums du sud planent comme une promesse sur les cimes »…  




Sirènes d'Engadine

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Notes en chemin (123)

 

20140824_102541.jpgCorinne sorcière-  Le petit livre de l’amie Corinne figurait au milieu de la vitrine de la librairie hélas fermée ce dimanche matin-là, mais je l’ai pris comme un signe avant de m’embarquer pour le val Sinestra.

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Sacrée chèvre de Corinne, avec sa chevrette de fille, me rappelant soudain, devant cette devanture pleine des ouvrages célébrant la culture locale, notre périple de Toronto à Trois-Rivières, je ne sais plus combien d’années il y a de ça…

Corinne Desarzens à la table ronde des auteurs du Salon francophone de Toronto : tout un poème que les envolées de cette cavale de la plume, notre avatar féminin de l’impro fuguée à la Cingria, merveille de pronatrice capable d’écrire tout un livre sur les araignées ou sur les citrouilles d’Alloween, le gris du Gabon ou son dernier bon ami.

La descente du Saint-Laurent en Impala de louage en compagnie de cette dingo de Corinne ! Sa mine quand, à l’aéroport de Montréal, j’ai sorti d’un sac une courge ornée d’une araignée, mon cadeau pour elle trouvé au marché de Montréal, après avoir annoncé « une bombe » à la douanière qui me demandait ce que contenait ledit sac ! La mine de la douanière m’invectivant pour ma très mauvaise plaisanterie - ah oui ce devait être en 2002…

20140824_115102.jpgLe sentier des poètes.-  Vous qui vous engagez sur la route forestière du val Sinestra, laissez toute espérance de vous y aventurer sans crainte et tremblement. Dieu sait que, durant nos équipées montagnardes de youngsters à 2CV, entre Valais et Dolomites, nous aurons frôlé gouffres et précipices, mais avec les années on oublie que la Suisse a gardé, dieux et démons merci, un fonds de sauvagerie à la fois impressionnant e tréjouissant, et des routes aussi précaires qu’au Pérou sommital ou en Afghanistan.

 

Or l’apparition, au fond du val Sinestra, d’un grand hôtel romantique, à peu près vide ces jours mais restant bel et bien accueillant  aux marcheurs férus de nature ou de métaphysique, et autres groupes de méditation plus ou moins transcendantale, avec cette échappée latérale indiquée par un panneau de bois au libellé Sentier des poètes

20140824_144537.jpgGuarda che bello ! – Corinne Desarzens a détaillé, merveilleusement, les beautés des façades des maisons engadinoises, dont les habitants ont à cœur, plus que nulle part ailleurs en Suisse, de restaurer régulièrement inscriptions et ornements. De ce conservatisme, au meilleur sens du terme, Guarda figure la plus belle illustration collective, sans pour autant donner dans le village-musée réduit à l’attraction conventionnelle.

20140824_105720.jpgL’art populaire survit en ces lieux point trop encore pourris par le tourisme à pacotille d’importation, et quelques beaux visages d’un autre temps, comme sculptés dans le bois, apparaissent encore ici et là, mais on n’en sent pas moins la fin d’un temps, non sans mélancolie. Cependant quelle beauté  aux façades, et quelle harmonie aussi dans l’agencement intérieur des maisons aux beaux vieux meubles, aux lambris ornés et aux plafonds sculptés. Là encore, quel héritage précieux de l'ancestrale civilisation alpine nous reste ici et là en dépit de trop de saccage…  

 

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Au nord du sud

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Notes en chemin (122)

Magie des noms. - D’un côté s’ouvrait là-bas le plein sud du nord en Haute-Engadine, mais j’avais en projet de pousser d’abord une pointe en ce val Sinestra dont la musique du seul nom m’attirait, en repassant par Guarda aux maisons enluminées, et me voici donc glissant le long de l’Inn en me remémorant mon dernier passage, à Sent, au backpacker tenu par le jeune Jonas.

abschnitt_1397_2.jpgOr le nom de Jonas me hantait depuis quelques jours, passant des heures, tout en conduisant,  à capter les notes vocales  d’une nouvelle dont le protagoniste porterait ce nom mythique. Sur quoi, saluant au passage les vestiges du Palace pour curistes fortunés, au bord même de la rivière, je me suis retrouvé  plongé dans le bain bouillant de Scuol, face aux monts boisés en contrefort du Parc National.

 

schloss-tarasp.jpgGenre backpacker. – Je ne sais si le backpacker pour routards alpins, dont les chambres individuelles se louaient il y a un lustre 55 francs la nuit, existe toujours à Sent, mais c’est au même prix que, bien mieux à mon goût que les trois ou quatre étoiles du lieu, je me suis trouvé une carrée dans le grand hôtel décati du Quellenhof,dont le personnel semble réduit à un couple de Kosovars et les clients à une quinzaine de randonneurs souriants.

Nulle radinerie de ma part dans ce choix modeste d’un vieil établissement sans confort standardisé, mais au rêveur solitaire suffisent un bon lit et une bonne table, une bonne connexion à l’Hypertexte mondial et une belle vue par une grande fenêtre sur les monts et le ciel.  

Jonas contre Kafka.- Ce qu’il y a de bien dans la fiction c’est qu’on y  est plus libre que dans un récit en première personne, par le truchement des personnages. Ainsi, tout en relisant la Lettre au père, de Kafka, n’aurai-je cessé, en parcourant les Grisons, de penser à ce Jonas en lequel je vois l’opposé souriant du narrateur de l'atroce missive, en fils ni soumis ni ressentimental mais fondant sa liberté sur une façon de renaissance personnelle sous immunité acquise. J’avais commencé à raconter Jonas à mon ami Sergio, j’ai continué de le décrire à Robert Indermaur, j’en ai parlé à ma bonne amie et au jeune Maveric sur Facebook, enfin demain je l’arracherai au papier…   

 

 

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31/08/2014

Par les hauteurs

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Notes en chemin (121)

Monuments naturels,etc. – C’est entendu, les gorges vertigineuses au fond desquelles serpente l’ancien chemin muletier de la Via Mala ont quelque chose de saisissant, et l’imagination y ajoute si l’on se rappelle les anciens récits de voyageurs traversant les Alpes par ces sinistres défilés propices à tous les traquenards, mais bon : la horde des visiteurs affluant en cette fin de matinée aux lieux nouvellement équipés de kiosques et buvettes, entre autres ascenseurs nickelés et passerelles dernier cri, ne pouvait que me faire décamper vers les cols et, plus précisément en l’occurrence, vers l’Albula aux décors wagnériens à ronflantes bandes de motards se la jouant équipée sauvage…  viamala-1.jpg

 

Stress et grands espaces. - Trois sortes de bandes sont en effet à redouter le long des routes plus ou moins étroites des cols helvétiques, à savoir : les motards, les frimeurs à voitures de collection et les vélocipédistes groupés en essoufflés essaims. 

 

20140823_164009.jpgOr la montée à l’Albula, côté vallée du Rhin, est d’une étroitesse et d’une sinuosité telles que, sous la constante pression nerveuse des dépassements intempestifs des uns ou des déploiements en danseuse des autres, le parcours en devient réellement stressant – ce qui est un comble dans un environnement d’une telle revigorante sauvagerie.

 

Comme il en va de nos plus hauts cols,  du Klausen au Nufenen, l’Albula déploie en effet un décor de grands espaces sommés de créneaux de roche où s’accrochent des lambeaux de brouillards, tandis que le regard se perd, de part et d’autres de la longue prairie de passage longtemps enneigée, vers de majestueux arrière-plans d’autre montagnes et  vallées.

 

20140823_164504.jpgAux marches du Sud. - Passés les hauts gazons pelés de l’Albula rappelant d'autres déserts et sierras d’altitude, la descente vers l’Engadine est ensuite d’une détente parfaite, d’emblée annoncée par la présence de très placides ruminants cheminant paisiblement au milieu de la route, au dam des impatients. Et qu'ils klaxonnent ! Et qu'on les emmerde ou qu'on les encorne  !

 

Du coup l’on sourit en pensant aux interminables files de voitures immobilisées au portail sud du tunnel routier du Gothard, ainsi que le rappelle à tout moment la radio de bord, puis l’on se laisse tranquillement aller sur la route enfin bien large et bien souple descendant en élégantes courbes jusqu’à la pelouse de vaste golf de la douce Engadine...   

 

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30/08/2014

Notre langue multiple

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Notes en chemin (120)

Contre l’utilitarisme.- Nous nous indignons de concert, ce matin, au breakfast que nous partageons  avec Robert dans la cuisine de l’arche séculaire d’Almens dont la table à plateau vert se dit Tisch ou tavola, contre l’imbécile remarque récente d’une députée UDC argovienne affirmant que l’apprentissage du français n’est plus nécessaire dès les petites classes, comme le veut la pratique confédérale, au motif que l’usage du français n’est utile qu’à des élites. Or cette notion d’utilité, dans un sens d’efficience à l’américaine, trahit la pauvre vue pragmatique et centralisatrice des populistes alémaniques impatients de discipliner ces étourneaux de Latins.

Ist es so nötig, dass Robert Indermaur mit mir vom Anfang auf französisch spricht ?  Davvero, lo vedo ovviamente felice di parlar francese ! Et du coup je me rappelle la mise en garde de Dick Marty,  politicien suisse et grand juge des plus estimables et lucides, qui déplore la dégradation du multilinguisme helvétique à tous les étages de la société, jusque chez les conseillers nationaux qui ne s'entendront bientôt plus qu'en anglais...

 

L’alibi de l’élitisme. – Hier soir, dans la bibliothèque de la fée des lieux, ancienne libraire, j’ai relevé la présence du livre de Joël Dicker traduit en allemand, et ce matin à l’éveil j’ai repris en allemand la lecture des Leute von Seldwyla de Gottfried Keller, cet autre grand démocrate suisse, auteur du génial Henri le vert évidemment traduit en russe mais peut-être pas en romanche – il faudrait vérifier.

Robert Indermaur le Grison ne parle pas le romanche avec ses enfants – je l’ai aussi vérifié -, mais c’est un autre problème que celui de la défense du multilinguisme helvétique, même si la préservation du romanche en participe évidemment.

 

Par delà les chauvinismes locaux ou les frissons identitaires, ce qui compte à mes yeux est de maintenir à tout prix l’exercice et l’expérience unique d’une culture composite non centralisée, dont le multilinguisme est une base. Taxer d'élitisme l'apprentissage même de la diversité est d'une myopie de taupe à oeillères de bois. I really do like english very match, mais l’impérialisme d’une prétendue nouvelle lingua franca, maquillant une pensée unique et une culture purement utilitaire: no thanks. 

 

20140823_135151.jpg Au tableau vert. – La table de la cuisine des Indermaur est un tableau noir de couleur verte sur lequel l’ancien instituteur (en fait il n’a exercé que peu de temps, avant de vivre de sa peinture) inscrit à l’instant les noms de quatre peintres actuels qu’il estime, que je note aussitôt dans mon carnet volant. C’est sur ce tableau que lui et les siens n’ont cessé de préciser leur pensée par des croquis et autres inscriptions. Chacun de ses enfants, une fois marié, a eu droit à une table-tableau de ce genre.  Tout cela me ravit aux anges car j’ai un vieux faible pour la Suisse institutrice dont Thomas Platter, le chevrier devenu grand humaniste, est à mes yeux le parangon.

 

viamala-1.jpgAuch werde ich bald die Via Mala besuchen. Robert m’a recommandé de voir les nouvelles installations de l’extraordinaire gorge alpine, où coule l’une des deux rivières promises au nom commun de Rhin, et qui servait de passage aux muletiers transitant du Nord au Sud à travers notre pays. La Via Mala, sente maudite, m’attend là-bas au pied de farouches falaises, serpentant entre des vasques d’une eau cristalline comme nulle part ailleurs.

 

Telle étant la reconnaissance du génie d’un lieu : d’affirmer qu’il n’a nulle part ailleurs son pareil…

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