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Carnets de JLK

  • Le Temps imparti

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    « GARDE ÇA POUR TOI ! ». – Je n’ai pas besoin qu’L. me le recommande : cela va pour ainsi dire de soi, et disons que ça se précise et s’accentue avec l’expérience et la sensibilité de l’âge vu que ça m’est arrivé, plus souvent qu’on mon tour, de chiffonner certains (j’entends : certaines et certains) dans mes carnets publiés sans user d’initiales (je trouve ça un peu hypocrite, quand l’écrivain G.H. dégomme son pair sous les initiales de N.B.) ou en jouant de clefs et de périphrases, mais je souscris de plus en plus à la discrétion, malgré l’évidente indiscrétion que suppose toute publication, et donc je ne parlerai pas du dernier rapport de l’oncologue grec S.P. ni du personnage en question, de ce qui nous est tombé dessus en avril dernier par décret fatal et avec un raffinement dans la cruauté intéressant la Recherche jusqu’à Singapour, ni de ce que j’observe et note au fil de toutes nos conversations avec nos amies Josyane (prénom fictif) et Héloïse, qui en «savent un bout» en tant que pros de la soignance palliative.
    Cela étant, je ne crois pas être indélicat en précisant qu’un début de sympathie personnelle est née entre nous et le jeune spécialiste barbu/masqué aux yeux et aux rondeurs de grand ourson, auquel j’ai appris l’autre jour que son prénom de Sotiros n’était porté que par 2555 personnes «au monde», selon Wikipedia, ce qui l’a fait rire en ajoutant que sa région seule en comptait déjà une floppée…
     
    LE TRAÎTRE. – Le scribe usant de l’autofiction, ou publiant son «journal» de son vivant, se trouve potentiellement dans la situation d’un ennemi par rapport à son milieu ou à sa famille, rappelle Martin Amis dans l’espèce de roman sciemment autobiographique que constitue Inside story, où il aborde la question de l’autofiction à propos de Kingsley, son père fameux, et de son ami Saul Bellow, mais lui-même est du genre assez retors pour que son récit soit bel et bien un roman par l’espace qu’il ouvre et l’usage "en abyme" très inventif qu’il fait de ses personnages, à commencer par la figure épique de Christopher Hitchens, et Nabokov dont il va relancer la veuve, de Philip Roth et de Ian McEwan qu’il tutoie, etc.
    L’écrivain sérieux étant fondamentalement un espion et un agent double, la seule question à résoudre pour lui en la matière, sans parler des imprudences ou des provocations idiotes intéressant les occurrences judiciaires de bas étage qui alimentent les médias actuels, est celle du respect humain, mais quel amateur sincère de littérature voudrait se priver des pages de Paul Léautaud au chevet de son père qu’il observe en train de «décéder un peu plus », à cela près que le défunt n’est plus de ce monde au moment de la parution d’In memoriam, sûrement le plus saisissant de ses livres du point de vue émotionnel, comme Julien Green a interdit que son journal intégral fût publié avant un quart de siècle suivant sa mort et celle de ses proches.
    En ce qui me concerne, et dès ma jeunesse de lecteur, j’ai été très attiré par les « journaliers » d’écrivains (l’expression est de Jouhandeau) avant de rédiger et de publier des carnets, et la façon de Jouhandeau, précisément, de parler de son Elise, devenue mythique, à laquelle l’attache un «lien de ronces», m’apparaît comme une sorte de parangon de ce qu’on peut faire quand on a, en se gardant de la muflerie, le style pour sublimer le premier degré du caquetage quotidien.
    Certains en jugent sévèrement, comme Chardonne et Morand assimilant les journaliers de Jouhandeau à «du pipi », mais les meilleurs auteurs sont parfois les moins avisés pour juger leurs confrères d’une autre espèce, comme l’a prouvé Nabokov en radotant pas mal à propos de Faulkner ou de Dostoïevski...
    Souvenirs persos : après la parution de Lionel Asbo ou l'état de l'Angleterre, roman qu’on pourrait dire punkoïde de celui que les publicitaires ont appelé le Mick Jagger de la littérature anglaise, ayant pris rendez-vous avec Martin Amis, que j’imaginais un grand mec efflanqué à rictus, je retrouve un mince dandy plutôt court sur pattes et en joli pardessus demi-saison (il pleuvote au jardin du Luxembourg) que je fais rire en lui racontant je ne sais plus quoi à propos de Wyndham Lewis ou d’Ivy Compton-Burnett dont nous parlons comme de vieilles demoiselles lettrées en nous abritant ensuite sous mon grand parapluie quand la pluie parisienne se met à tambouriner, peut-être en évoquant aussi Somerset Maugham sirotant un drink sous un grand tulipier ou G.K. Chesterton libérant trois places dans le bus en levant son vaste derrière ; et de Jouhandeau je ne me rappelle que les mots de sa première lettre, quand j’avais quand même vingt-deux ans et des poussières et qu’il m’appelait, au premier jour de l’an 1970, « mon enfant »…
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    UN MEC SÉRIEUX. – C’est ce que je me suis dit de Joseph Incardona après avoir lu La soustraction des possibles : sérieux.
    Se jouant d’un genre clinquant qui souvent ne relève que de l’habile fabrique, alors qu’il y a là un Mensch en souterrain, un type de cœur et une voix.
    Sur quoi, lisant Une saison en enfance, dont je cite des passages entiers à Lady L., à commencer par l’incipit (« Mon père avait perdu son travail, et il fallait à nouveau déménager »), je me dis : un garçon bien, loyal, réglo, dont chaque mot est vécu et pesé sans peser dans le pathos, qui parle bien de sa mère et bien de son père dont il comprend les affrontements qu’il subit et qui le font grandir, un véritable écrivain dont la probité faussement sèche me rappelle Jules Renard dans un tout autre biotope (son arrivée en Sicile avec ses parents, chez le nonno et la nonna, est un morceau d’anthologie), avec cette phrase que me citait un soir Dimitri comme exemple de la parfaite économie poétique, derniers mots du Journal que je relis sans discontinuer sur l’exemplaire que le même Dimitri m’a filé, annoté par Albert Caraco qui l’avait fait relier pour sa bibliothèque, édition 1935 de la NRF – c’est le 6 avril 1910, il a 46 ans et s’éteindra le 22 mai : « Je veux me lever. Cette nuit. Lourdeur. Une jambe pend dehors. Puis un filet coule le long de ma jambe. Il faut qu’il arrive au talon pour que je me décide. Ca séchera dans les draps, comme quand j’étais Poil de carotte »…
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    À L’ISBA. – Avant les pétards des connards du soir, prenant le relais des explosions de clapets des moteurs de cylindrées gonflées des petits merdeux mal rasés de fins de semaine sous nos fenêtres, nous prenons la tangente, avec le sieur Snoopy, pour les hauteurs où nous nous retrouvons dans les hautes herbes non broutées des alentours de mon isba d’été (notre ami Pascal a décalé la montée des bestioles pour je ne sais quelle raison…), et là je constate, dans l’odeur sèche et un peu merdeuse de renfermé, qu’un Animal - probable descendant des loirs que j’ai délogés à La Désirade, à deux cents mètres de là sur la même courbe de niveau, pour les recycler en ce lieu plus sauvage – s’est exercé les canines sur un bouchon de bouteille de thé froid Naturaplan avant de s’attaquer au coin de cuir de Russie du fauteuil d’Oblomov et à ses bases de bois dont il a émietté une partie ; et je me promets d’y revenir avec les ustensiles de nettoyage adéquats, mais dans l’immédiat je retrouve, sur ma table, l’exemplaire dédicacé, par Roberto Calasso, d’un livre typique de sa manière de grand rêveur érudit, lui qui vient de nous quitter à ce que m’a appris l’autre jour la Professorella ; et quart d’heure plus tard, après avoir un peu aéré et refermé mon antre, Snoopy ayant filé entre temps à mon insu mais je sais où : droit à la Désirade où je surprends, dans leur capharnaüm inimaginable de jouets et de livres et de fringues empilées – la vraie maison du bonheur de Mamma Helvetia Bordelica - , notre Loyse (prénom de rechange pour publication) et son Larry + les deux tourbillons qui ne contribuent pas peu, avec Lady L. , à nous retenir du coté de la vie, etc.
     
    DANS SES BRAS. – Je reviens ce matin à Metin en reprenant son roman « théopoétique », comme dirait Peter Sloterdijk, et de retrouver son image de « Petit Paradis », à la première page de L’homme qui peignait les âmes, me fait dire à Lady L. que c’est ça que nous allons arranger au bas de la prairie de la Désirade, à côté de l’épine noire où «reposent» déjà les cendres de Katia : un petit mausolée style Chine ancienne où se retrouveront les cendres de Philip et les nôtres à nous, celles de nos gendres s’ils sont d’accord, de nos filles et de leurs enfants vers la fin du siècle ou peut-être même après, sait-on avec le complot transhumaniste qui se prépare.
    Mais ce qui compte plus en l’occurrence, ce sont les bras de ma bonne amie, bien vivants à côté de moi, sa peau plus douce que celle d’un enfant de lait (le plus souvent un peu trop molle, sur un bras trop court pour y allonger sa tendresse), et comme nous nous le disons tous les jours depuis que la Bête a commencé de nous menacer de ses pinces et que nous emmerdons en attendant: de moment en moment… (Ce dimanche 1er août)

  • D'un lecteur l'autre

    À propos de L’échappée libre. Feuilleton critique.

     

    512.jpgPar Jean-Michel Olivier, écrivain.

     

    1.  Du journal au carnet

    L’entreprise monumentale de Jean-Louis Kuffer, écrivain, journaliste, chroniqueur littéraire à  24Heures,commence avec ses Passions partagées (lectures du monde 1973-1992), se poursuit avec la magnifique Ambassade du papillon (1993-1999), puis avec ses Chemins de traverse (2000-2005), puis avec ses Riches Heures (2005-2008) pour arriver à cette Échappée libre (2008-2013) qui vient de paraître aux éditions l’Âge d’Homme. Indispensable…

     

    Echappéejlk01.jpgCe monument de près de 2500 pages est unique en son genre, non seulement dans la littérature romande, mais aussi dans la littérature française (il faudrait dire : francophone). Il se rapproche du journal d’un Paul Léautaud ou d’un Jules Renard, mais il est, à mon sens, encore plus que cela. Il ne s’agit pas seulement, pour l'écrivain, de consigner au jour le jour des impressions delecture, des états d’âme, des réflexions sur l’air du temps, mais bien de construire le socle sur lequel reposera sa vie.

     

    À la base de tout, il y a les carnets, « ma basse continue, la souche et le tronc d’où relancer tous autres rameaux et ramilles. »

    Ces carnets, toujours écrits à l’encre verte et souvent enluminés de dessins ou d’aquarelles, comme les manuscrits du Moyen Âge, qui frappent par leur aspect monumental, sont aussi le meilleur document sur la vie littéraire de ces quarante dernières années : une lecture du monde sans cesse en mouvement et en bouleversement, subjective, passionnée, emphatique. 

     

    2. Une passion éperdue

    Ces carnets se déploient sur plusieurs axes : lectures, rencontres, voyages,écriture, chant du monde, découvertes.

    Les lectures, tout d’abord : une passion éperdue.

    Personne, à ma connaissance, ne peut rivaliser avec JLK (à part, peut-être, Claude Frochaux) dans la gloutonnerie, l’appétit de lecture, la soif de nouveauté, la quête d’une nouvelle voix ou d’une nouvelle plume ! Dans L’Échappée libre, tout commence en douceur, classiquement, si j’ose dire, par Proust et Dostoïevski, qu’encadre l’évocation touchante du père de JLK, puis de sa mère, donnant naissance aux germes d’un beau récit, très proustien, L’Enfantprodigue (paru en 2011 aux éditions d’Autre Part de Pascal Rebetez). On le voit tout de suite : l’écriture (ou la littérature) n’est pas séparée de la vie courante : au contraire, elle en est le pain quotidien. Elle nourrit la vie qui la nourrit.

    Dans ses lectures, JLK ne cherche pas la connivence ou l’identité de vuesavec l’auteur qu’il lit, plume en main, et commente scrupuleusement dans ses carnets, mais la correspondance.C’est ce qu’il trouve chez Dostoiëvski, comme chez Witkiewicz, chez Thierry Vernet comme chez Houellebecq ou Sollers (parfois). Souvent, il trouve cette correspondance chez un peintre, comme Nicolas de Stäël, par exemple. 

    2548761045-1.jpegOu encore, au sens propre du terme, dans les lettres échangées avec Pascal Janovjak, jeune écrivain installé à Ramallah, en Palestine. La correspondance,ici, suppose la distance et l’absence de l’autre — à l’origine, peut-être, de toute écriture.

     

    De la Désirade, d’où il a une vue plongeante sur le lac et les montagnes de Savoie, JLK scrute le monde à travers ses lectures. Il lit et relit sans cesse ses livres de chevet, en quête d’un sens à construire, d’une couleur à trouver,d’une musique à jouer. Car il y a dans ses carnets des passages purement musicaux où les mots chantent la beauté du monde ou la chaleur de l’amitié.

     

    Un exemple parmi cent : « Donc tout passe et pourtant je m’accroche,j’en rêve encore, je n’ai jamais décroché : je rajeunis d’ailleurs à vue d’œil quand me vient une phrase bien bandante et sanglée et cinglante — et c’est reparti pour un Rigodon.. On ergote sur le style, mais je demandeà voir : je demande à le vivre et le revivre à tout moment ressuscité, vu que c’est par là que la mémoire revit et ressuscite — c’est affaire de souffle et de rythme et de ligne et de galbe, enfin de tout ce qu’on appelle musique et qui danse et qui pense. »

     

    3. Aller à la rencontre

    Lire, c’est aller à la rencontre de l’autre. Peu importent sa voix ou son visage, que la plupart du temps nous ne connaissonspas. Les mots que nous lisons dessinent un corps, un regard singulier, une présence qui s’imposent à nous au fil des pages. Et la plupart du temps, c’est suffisant…

     

    Mais JLK est un homme curieux. Il dévore les livres,toujours en quête de nouvelles voix, passe son temps à s’expliquer avec ces fantômes vivants que sont les écrivains. Souvent, il veut aller plus loin. C’est ainsi qu’il part à la rencontre du cinéaste Alain Cavalier ou du poète italien Guido Ceronetti. Et la rencontre, à chaque fois, est un miracle. Correspondance à nouveau. Porosité des êtres qui se comprennent sans se vampiriser. JLK n’a pas son pareil pour nous faire partager, par l’écriture, ces moments de grâce.

     

    Unknown-1.jpegDans L’Ambassade du papillon et dans Les Passions partagées, il y avait les figures puissantes (et parfois envahissantes) de Maître Jacques (Chessex) et de Dimitri(l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, , deux personnages centraux de la vie littéraire de Suisse romande. L’Échappée libre s’ouvre sur les retrouvailles avec Dimitri, l’ami perdu pendant quinze ans.

    Retrouvailles à la fois émotionnelles et difficiles, car le temps n’efface pas les blessures. Pourtant, JLK ne ferme jamais la porte aux amis d’autrefois et le pardon trouve toujours grâce à ses yeux. Brèves retrouvailles, puisque Dimitri se tuera dans un accident de voiture en 2011 avant que JLK ait pu vraiment s’expliquer avec lui. Mais pouvait-on s’expliquer avec le vif-argent Dimitri, dont la mort fut aussi dramatique que sa vie fut aventureuse ?

    D’autres morts jalonnent L’Échappée libre :Maurice Chappaz, Jean Vuilleumier, Gaston Cherpillod, Georges Haldas. Un âged’or de la littérature romande. À ce propos, les hommages que JLK rend à ces grands écrivains (trop vite oubliés) sont remarquables par leur érudition, leur sensibilité et leur intelligence. Et toujours cette empathie pour l’homme etl’œuvre, à ses yeux indissociables. 

     

    4. Les secousses du voyage

    Sans être un bourlingueur sans feu ni lieu (il est trop attaché à son nidd’aigle de la Désirade et à sa bonne amie), JLK parcourt le monde un livre à lamain. C’est pour porter la bonne parole littéraire : conférences sur Maître Jacques en Grèce ou en Slovaquie, congrès sur la francophonie au Congo,voyage en Italie pour rencontrer Anne-Marie Jaton, prof de littérature à l’Université de Pise, escapade en Tunisie avec le compère Rafik ben Salah, pour juger, de visu, des progrès du prétendu « Printemps arabe ». JLK voyagepour s'échapper, mais aussi pour aller à la rencontre des autres…

    Chaque voyage provoque des secousses et des bouleversements, et JLK n’en revient pas indemne.

     

    En allant au Portugal, par exemple, JLK se plonge dans un roman suisse à succès, Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier, qui lui ouvre littéralement les portes de la ville.

     

    Sitôt arrivé, il y retrouve le fantôme de Pessoa et les jardins embaumés d’acacias chers à Antonio Tabucchi. La vie et la littérature ne font qu’une. Les frontières sont poreuses entre le rêve et la réalité.

    Au retour, « le cœur léger, mais la carcasse un peu pesante », son escapade lusitanienne lui aura redonné le goût (et la force) de se mettre à sa table detravail. Car JLK travaille comme un nègre. Carnets, chroniques, « fusées » ou «épiphanies » à la manière de Joyce. Mais aussi le roman, toujours en chantier, le grand roman de la mémoire et de l’enfance qui hante l’auteur depuis toujours.

     

    « La mémoire de l’enfance est une étrange machine, qui diffuse si longtempset si profondément, tant d’années après et comme en crescendo, à partir defaits bien minimes, tant d’images et de sentiments se constituant en légendeset se parant de quelle aura poétique. Moi qui regimbais, qui n’aimais guère cesséjours chez ces vieilles gens austères de Lucerne, qui m’ennuyais si terriblement lorsque je me retrouvais seul dans ce pays dont je refusais d’apprendre la langue affreuse, c’est bien là-bas que j’ai puisé la matière première d’une espèce de géopoétique qui m’attache en profondeur à cette Suisse dont par tant d’autres aspects je me sens étranger, voire hostile. »

     

    Ce grand livre de la mémoire et des premières émotions, JLK le remetplusieurs fois sur le métier. Il s’appelle L’Enfant prodigue**, et le lecteur participe à chaque phase de son écriture, joyeuse ou tourmentée,exaltée ou empreinte de découragement. JLK nous raconte également lespéripéties de la publication de ce récit aux couleurs proustiennes, en un temps très peu proustien, assurément, obsédé de vitesse et de rentabilité.

     

    À ce propos, JLK rend compte avec justesse des livres, souvent remarquables, qui, pour une raison obscure, passent à côté de leur époque.Claude Delarue et son Bel obèse, par exemple. Ou les romand d’AlainGerber. Ou même la poésie cristalline d’un Maurice Chappaz. Sans parler d’unVuilleumier doux-amer. Ou d’un Charles-Albert Cingria, trop peu lu, qui restepour JLK une figure tutélaire : le patron.

     

    5. Suite et fin

    Cette brève plongée dans L’Échappée libre serait très incomplète si je ne mentionnais l’insatiable curiosité de l’auteur, vampire avéré, pour les nouvelles voix de la littérature — et en particulier la littérature romande.

    Même s’il n’est pas le premier à découvrir le talent de Quentin Mouron, il est tout de suite impressionné par cette écriture qui frappe au cœur et aux tripes dans son premier roman Au point d’effusion des égouts*. Oui, c’est un écrivain, dont on peut attendre beaucoup. De même, il vantera bien vite les mérites d’un faux polar, très bien construit, qui connaîtra un certain succès : La Vérité sur l’affaire Harry Québert**, d’un jeune Genevois de 27 ans, Joël Dicker. JLK aime allumer les mèches de bombes à retardement qui parfois font beaucoup de bruit…

    On peut citer encore d’autres auteurs que JLK décrypte et célèbre à sa manière : Jérôme Meizoz, Douna Loup ou encore Max Lobe, extraordinaire conteur des sagas africaines.DownloadedFile-3.jpeg Toujours à l’affût, JLK est le contraire des éteignoirs qui règnent dans la presse romande, prompts à étouffer toute étincelle, tout début d’enthousiasme, et qui sévissent dans Le Temps ou dans les radios publiques. Même s’il se fait traiter de « fainéant » par un journaliste deL’Hebdo (comment peut-on écrire une ânerie pareille ?), JLK demeure la mémoire vivante de la littérature de ce pays, une mémoire sélective, certes, partiale, toujours guidée par sa passion des nouvelles voix, mais une mémoire singulière, jalouse de son indépendante.

    Si cette belle Échappée libre s’ouvrait sur l’évocation du père et de la mère de l’auteur (sans oublier la marraine de Lucerne, berceau de la mémoire) et les retrouvailles émouvantes avec le barbare Dimitri, le livre s’achève sur la venue des anges. Une cohorte d’anges. images-3.jpegCes messagers de bonnes ou de mauvaises nouvelles, incarnés par les écrivains qui comptent, aux yeux de JLK, comme le singulier et intense Philippe Rahmy, « l’ange de verre », dont le dernier livre, Béton armé,qui promène le lecteur dans la ville fascinante de Shanghai, est une grâce.

    Dans ce désir des anges, qui marque de son empreinte la fin de cette lecture du monde, on croise bien sûr Wim Wenders et Peter Falk. On sent l’auteur préoccupé par ce dernier message qu’apporte l’ange pendant son sommeil. Message toujours à déchiffrer. Non pas parce qu’il est crypté ou réservé aux initiés d’une secte, mais parce que nous ne savons pas le lire.

    Lire le monde, dans ses énigmes et sa splendeur, pour le comprendre et le faire partager, telle est l’ambition de JLK. Cela veut dire aussi : trouver sa place et son bonheur non seulement dans les livres (on est très loin, ici, d’une quelconque Tour d’Ivoire), mais dans le monde réel, les temps qui courent, l’amour de sa bonne amie et de ses filles.

    Et les livres, quelquefois, nous aident à trouver notre place…

    L’Échappée libre commence le premier jour de l’an 2008 ; et il s’achève le 30 juin 2013. Évocation des morts au commencement du livre et adresse aux vivants à la fin sous la forme d’une prière à « l’enfant qui  vient ». Cet enfant a le visage malicieux de Declan, fils d’Andonia Dimitrijevic et petit-fils de Vladimir. C’est un enfant porteur de joie — l’ange qu’annonçait la fin du livre. « Tu vas nous apprendre beaucoup, l’enfant, sans t’en douter, Ta joie a été la nôtre, dès ton premier sourire, et mourir sera plus facile de te savoir en vie. »

    Toujours, chez JLK, ce désir de transmettre le feu sacré des livres !

    DownloadedFile-4.jpegChaque livre est une Odyssée qui raconte les déboires et les mille détours d’un homme exilé de chez lui et en quête d’une patrie — qui est la langue. L’Échappée libreexplore le monde et le déchiffre comme si c’était un livre. L’auteur part de la Désirade pour mieux y revenir, comme Ulysse, après tant de pérégrinations, retrouve Ithaque.

    Il y a du pèlerin chez JLK, chercheur de sens comme on dit chercheur d’or.Une quête jamais achevée. Un Graal à trouver dans les livres, mais aussi dans le monde dont la beauté nous brûle les yeux à chaque instant. 

    * Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2012.

    ** Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, de Fallois-l'Âge d'Homme, 2012. 

    Cette suite de séquences critique se retrouve sur le blog personnel de Jean-Michel Olivier, observateur de la comédie romande: http://jmolivier.blog.tdg.ch/

     

  • Le Temps imparti

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    LA CHÈVRE. – Ce rêve du plus pur kitsch surréaliste que j’ai fait à la fin de cette nuit m’a intéressé par l’amalgame de ses images et leur relance non moins délirante, au lendemain des festivités non moins insolites d’hier soir sous nos fenêtres...
    Le rêve : je marche sur le trottoir de gauche d’une rue ascendante, bientôt dépassé, sur le trottoir de droite, par Frédéric Maire qui me propose de le suivre au château, là-haut sur une falaise de calcaire ocre clair qui me rappelle celles du Mormont – le fameux Mormont qui a fait «parler de lui» récemment dans les médias en suite de l’action des zadistes opposés à l’exploitation de ses ressources par la firme bétonnière HOLCIM, et parvenu au château Frédéric me prie de l’aider à recoller la tête d’une chèvre de pierre au socle d’un monument célébrant la réconciliation socialo-communiste ; or cela tombe bien car j’ai gardé sur moi, de mes pioches de la veille dans le galetas où nous avons rangé les affaires et les livres de Philip Seelen après sa mort subite, un tube de colle UHU Max Repare Extreme, dont l’effet siccatif est immédiat; sur quoi Frédéric me remercie de sa voix que j’ai toujours appréciée, soit de près sur la terrasse du restau Da Luigi, à Locarno, soit de loin quand il se pointait, minuscule silhouette en chemise blanche à manches courtes, sur la scène de la Piazza Grande où nous avons bien des souvenirs communs, mais aucun qui se rapportât à une chèvre ou au socialisme à visages divers ; enfin je définirai cette voix par l’adjectif juvénile.
    Oui, et la voix juvénile de Frédéric, l’actuel directeur de la Cinémathèque suisse, va de pair avec son regard d’une fraîcheur presque enfantine de cinéphile resté capable d’enthousiasme que je me rappelle même en rêve, mais pourquoi cette chèvre ?
     
    DÉCALAGE. – À propos d’enthousiasme, il en a manqué à la petite foule de jeunes gens en tenues multicolores de coureurs réunis hier soir sur la place du marché au bas de laquelle Freddie Mercury n’en finit pas de jeter un bras de bronze au ciel, et qu’un animateur vociférant incitait à répéter We are the world en même temps qu’un orchestre aussi sommaire que bruyant assenait les trois coups répétitifs de la scie fameuse ; mais ça avait beau s’appeler Freddie’s Night, préludant conjointement au départ du Mountain Cross de toute la jolie bande convoquée au Tour des Alpes: celle-ci ne songeait qu’à sautiller sur place et multiplier les exercices préparatoires de stretching tandis que, souriant avec certaine mélancolie, Lady L. et moi passions sans trop nous attarder, elle avec son déambulateur et moi avec mes douleurs articulaires, chacun se rappelant peut-être ces années non moins festives où nous étions de semblables gazelles des pierriers…
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    SANTO STUPENDO. – Au hasard d’une recherche documentaire sur la Toile, je tombe sur trois pages, dans la version numérique du Magazine de la Migros surtout dévolu à la gastro de base et au développement personnel de la ménagère helvétique moyenne, consacrées à un ado italien du nom de Carlo Acutis, notable adepte de foot et des Pokémon, béatifié post mortem en octobre 2020 après avoir diffusé la Bonne Parole sur la Toile, qui affirmait notamment que l’euchariste est «une autoroute vers le ciel », et dont l’élévation au rang de saint patron d’Internet reste dépendant d’un second miracle à venir.
    De fait, si Carlo, mort à quinze ans de leucémie en 2006, a été béatifié par Sa Sainteté Francesco, c’est grâce à ce premier miracle qu’a été la guérison d’un jeune Brésilien malade du pancréas et dont les proches ont adressé une prière spéciale à l’âme de Carlo.
    Sur quoi je me dis que nous allons proposer, à quelque âme pieuse de notre connaissance, de procéder à la même oraison spéciale afin, d’une pierre deux coups, de délivrer ma bonne amie de sa Bête affreuse et, le miracle advenant, de hisser le beato Carlo au statut de sainteté qu'il mérite...
     
    QUESTION DE FIERTÉ. – J’ai manqué de tact aujourd’hui en proposant une nouvelle fois à Lady L., au moment de descendre sur les quais pour notre balade du soir, de se coiffer d’un foulard, mais j’aurais dû me rappeler que, déjà, elle avait exclu le port d’un postiche après la perte annoncée de ses cheveux, et mon insistance maladroite l’a blessée, mais moi aussi ça me blesse, merde, de la voir ainsi, de la savoir en prise à cette salope de Bête et de ne pouvoir rien faire - ceci dit je lui donne raison, c’est ça, on s’en fout des gens, tu es belle comme ça, t’as raison d’être fière de ta tête, sacrée caboche, d’ailleurs moi aussi j’ai l’air d’un oiseau déplumé et de toute façon qui nous remarque dans les vestiges du soir, etc. (Ce dimanche 25 juillet)
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    DORÉNAVANT. - Reprenant la lecture d’un petit recueil de morceaux choisis tirés des Essais de Montaigne, je tombe sur ce fragment amorcé par le mot dorénavant, qui se rapporte au vieillissement du corps et à l’altération de ses facultés, lui qui se voit «engagé dans les avenues de la vieillesse», et plus précisément: « ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu’un demi-être, ce ne sera plus moi. Je m’échappe tous les jours , et me dérobe à moi »
    Et forcément cela me rappelle ce que me disait Lady L. l’autre jour rapport à son propre corps, comme quoi celui-ci lui devient étranger, tout comme l’exprimait aussi notre cher Thierry dans ses carnets, lui que j’ai vu si cruellement atteint dans son intégrité physique et continuer malgré tout, jusque sur son lit de mourant, à rendre grâces à la beauté du monde. Ainsi : «Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ».
    Et cela enfin : « « Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d’autant et probablement bien plus de sa laideur ».
     
    Peinture : Thierry Vernet

  • Incardona peint en très noir un monde qu’il rêve meilleur

     
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    224309061_10227198825343320_1160591208012105758_n.jpgAprès Joël Dicker, Quentin Mouron et quelques autres, Joseph Incardona, dans son étonnant dernier roman, La soustraction des possibles, prouve que l’on peut jouer avec les codes et stéréotypes du roman noir ou du thriller d’investigation sociale sans se détourner d’un certain héritage culturel ou littéraire romands, au point de nous faire croire qu’un mafieuse corse puisse s’enticher follement des romans de Ramuz, entre autres intuitions prometteuses…
    De prime apparence déjà, avec sa «couve» somptueuse, comme dorée à la feuilles, l’image de celle-ci qui évoque les rouages d’une horloge symbolisant à la fois la Suisse ou quelque Mécanisme mondial, et son bandeau publicitaire rouge vif annonçant le Prix Relay 2020 non sans aligner une dizaine d'extraits de critiques, tous dithyrambiques, le dernier roman de l’auteur italo-genevois Joseph Incardona semble jouer gagnant d’avance, pour ainsi dire «incontournable» sinon win-win...
     
    Cependant, peu enclin à saliver aux sollicitations pavloviennes des médias, j’aurai tout de même hésité, l’autre jour, avant de faire l’acquisition du présumé chef-d’œuvre de cet auteur romand plus ou moins atypique dont j’avais entendu parler moult fois sans lire une ligne de lui jusque-là, peut-être pour l’avoir «classé polar» à un moment où le genre en question me semblait de plus en plus convenu et d’écriture souvent moyenne voire médiocre, surtout en nos régions…
     
    À l’inverse, il y a des années que je me défie, tout autant, de ce qu’on a appelé «l’âme romande» dans notre paroisse littéraire bien grave, avec sa foison de romans pétris d’intériorité conflictuelle et frottés de spiritualité vague; et c’est avec reconnaissance, en tant que chroniqueur littéraire, que j’aurai salué, dès les années 2000, l’apparition de nouveaux auteurs à dégaine d’«électrons libres» , tels un Marius Daniel Popescu ou un Quentin Mouron, ou de formes narratives plus dynamiques, comme l’a illustré L’Amour nègre d’un Jean-Michel Olivier, avant l’apparition «phénoménale» d’un Joël Dicker que d’aucuns s’obstinent à regarder de haut, comme ils dédaignent le talent de conteur d’un Metin Arditi, etc.
     
    «En présence de la réalité»…
     
    À la fin des année 70, l’éditeur Vladimir Dimitrijevic publia, dans La Gazette de Lausanne, une tribune libre dans laquelle il déplorait que la littérature romande ne comptât pas l’ombre d’un Zola, reprochant en somme à nos écrivains de ne pas rendre suffisamment compte de la réalité sociale de ce pays, à tous les étages de la société, alors même que beaucoup d’entre eux se prétendaient «engagés» ou soucieux de «problèmes sociaux».
    Or, en dépit de l’exagération du constat, faisant peu de cas de certaines œuvres (notamment féminines) qui parlaient bel et bien de la société, de ses conflits externes et de ses tensions internes, il y avait du vrai dans cette observation qu’on peut d’ailleurs rapporter à la littérature helvétique dans son ensemble, jusque dans ses zones les plus urbanisées – un Hugo Loetscher, à Zurich, me fit d’ailleurs une remarque analogue.
    Cela pour dire quoi ? Que c’est bel et bien, ici et là, par le roman policier, en Suisse allemande avec un Dürrenmatt ou un Glauser, et en Suisse romande, beaucoup plus récemment, avec un Marc Voltenauer et un Nicolas Feuz – tout au moins dans leurs premiers ouvrages -, qu’un début de réalisme social, modulé par des personnages et des situations significatives, a esquissé le portrait de telle ou telle partie de notre société.
     
    C’est aussi l’un des mérites de La soustraction des possibles de Joseph Incardona, s’agissant du milieu genevois des affaires et des banques, non tant dans un reportage rigoureusement fouillé que dans une histoire d’amour à la fois conventionnelle en apparence (le feuilleton) et complexe (comme entre les lignes, l’essai pénétrant sur les motivations humaines gouvernées par l’argent), aux personnages très bien dessinés et à la dramaturgie puissamment orchestrée.
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    Première surprise : c’est à Charles-Ferdinand Ramuz que l’auteur emprunte l’un de ses exergues : « Comme tout est clair pourtant, quand on consent à se mettre en présence de la réalité». Et c’est dans la clarté d’une sorte d’immanence hyperréaliste que nous voyons surgir, raquette en main, le prof de tennis trentenaire Aldo Bianchi, secundo italo-suisse comme l’auteur, Rastignac de modeste extraction qui, d’abord gigolo de la femme, prénommée Odile et en début de retour d’âge, d’un homme d’affaires du nom de René Langlois, lancé dans la commercialisation des OGM (nous sommes en 1989 et le bloc de l’Est va bientôt «intéresser» les banques suisses), pour s’allier ensuite à la non moins ambitieuse Svetlana, transfuge tchèque occupant un haut rang à l’UBS de Genève, pour une passion amoureuse de «pirates» à la Bonnie & Clyde, ou Sailor et Lula, en plus touchants.
    Bien campés physiquement et psychologiquement, les personnages du roman se déplacent sur des territoires et dans des décors qui font l’objet de véritables «tours du propriétaire», avec foison de détails, que ce soit pour décrire les origines du parc des Eaux-Vives devenu haut-lieu de tennis (avec une digression sur la fondation du tunnel du Gothard et le rôle particulier d’un Louis Favre en capitaliste cynique), les belles demeures de Cologny et les souterrains de l’UBS, tel club libertin ou telle prison lyonnaise aux mœurs infernales, tel alpage corse où un parrain de la mafia locale trait sa chèvre auprès d’une enfant handicapée, ou tel salon des Port-Francs de Genève où transitent les chefs-d’oeuvre de la peinture, dont une représentation du Grammont par Ferdinand Hodler - le même que j’entrevois de ma fenêtre à l’instant de rédiger ces lignes, etc.
     
    Entre réalité et fantasmes, kitsch et poésie
     
    En invoquant la «réalité», Ramuz n’en appelait pas à une littérature de reportage ou de témoignage au premier degré, réservée au journalisme, à l’essai ou à ce qu’on appelé plus récemment les «récits de vie». Ramuz n’était pas le Zola désiré de Dimitrijevic, mais un poète du réel et du tragique entré en littérature avec un petit roman déchirant, intitulé Aline, qui n’a pas fait le «buzz» à l’époque mais reste un modèle de probité « poétique », comme le dit d’ailleurs Joseph Incardona à sa façon.
    Celui-ci, issu de milieu modeste comme une Janine Massard ou une Mireille Kuttel (Piémontaise d’origine dont il faudrait redécouvrir les romans) est un «secundo» ritalo-suisse de la génération d’après 68 (il est né le lendemain, en 69) dont la culture personnelle, littéraire ou philosophique est très mélangée et peu académique. Je ne le connais à vrai dire que par son dernier livre, mais celui-ci en dit long, entre les lignes, et par la voix même de l’auteur qui se pointe au coin de pages comme le malicieux Hitchcok à l’écran…
    Or que nous montre ce bon Joseph de la réalité suisse «au-dessus de tout soupçon» de notre ami Jean Ziegler ? Rien que nous ne sachions déjà plus ou moins après une flopée de « reportages », précisément, mais sa façon de jouer d’effets de réel, pas loin des procédés d’un Michel Houellebecq, et de rallier le drapeau noir du « mauvais genre » littéraire, constitue sa base logistico-esthétique, avec la vigueur et le savoir d’un grand «pro» qui sait, par ailleurs, ce qui distingue un Ramuz d’un critique de gauche style Niklaus Meienberg, ou un Balzac d’un auteur de polars à la Marc Voltenauer ou à la Nicola Feuz.
    S’il joue le jeu du genre, Incardona vise plus haut, comme son protagoniste croit «voir grand» en s’imaginant plein aux as et donc tout-puissant. Mais Joseph sait d’avance que son Aldo va se casser la gueule, et de même le feuilleton parfaitement agencé qu’il nous balance n’est-il qu’un moyen de nous dire autre chose, par quoi il rejoint en somme un Georges Halas pointant le «meurtre sous les géraniums», le Ramuz génial de Circonstances de la vie ou de La vie de Samuel Belet, voire le Dürrenmatt de La Promesse «relu » par Sean Penn… Tout cela qui semble très loin du Cercle littéraire lausannois ou de la Société de lecture genevoise, mais qui ressortit néanmoins, «quelque part». à la littérature…
     
    L’Avenir étant dans la bonté humaine…
     
    Dernier cadeau de la nuit, hier soir, cueilli dans le recueil récemment paru du poète italo-genevois Vince Fasciani : « Je fais partie d’une lignée de gens de peu / qui se sont frayé un passage à travers la bonté ». Tout à fait valable, au fond, pour le sieur Incardona, disciple de Carver et de Tchekhov sous ses airs de mec à la coule.
    La story visible de La soustraction des possibles passe donc par les péripéties violentes, et répétitives à vomir, des séries actuelles les plus addictives, avec intervention de caïds atroces, exécutions sommaires et révérence finale des ordures manucurées de la BSG qui s’en tirent comme les fossoyeurs de Swissair & Co à parachutes dorés.
    Effet de réel, page 161, avec la liste (incomplète) des crimes imputables à une banque que nous ne nommerons pas (le sigle UBS n’est connu que de la rédaction), entre comptes en déshérence (1995) et condamnation de la banque en question pour blanchiment aggravé de fraude fiscale (2019), avec une quinzaine d’autres scandales, et ne vous demandez pas si la réalité dépasse la fiction : cette réalité-là n’est qu’un fiction, la vraie réalité du roman relevant des affects et de la bonté possible.
    En bonus sous le feuilleton : une espèce de poème râpeux genre Tom Waits, avec l’accent d’un sale gamin des Pâquis. Vous avez dit chef-d’œuvre ? Pas encore. Trop de trucs encore et de tics, comme Balzac ou Simenon avant leurs contributions respectives majeures à la «comédie humaine». Mais la pâte est toute bonne, et la papatte de l’écrivain est d’un vrai dur, surtout dur à la tâche et la passion d’un pur.
    Joseph Incardona. La soustraction des possibles. Finitude, 2020.
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  • Le Temps imparti

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    (Lectures du monde, 2020)
     
    NOUVEL-AN. - Comme il faisait tout gris ce premier matin de l’année et que nous savions qu’il faisait grand bleu un peu plus haut, nous avons décidé de passer à l’étage supérieur où j’avais envie, de surcroît, de me régaler d’une de ces fondues jamais aussi bonnes qu’aux jours d’hiver, et c’est ainsi qu’à midi, en vieux amoureux accompagnés du chien Snoopy, nous nous sommes retrouvés à l’auberge de la Poste des Diablerets où avait afflué une multitude d’amateurs de beau temps égaillés sur les parkings et les pistes.
    Quant à la fondue, la classique « des Ormonts», nous l’avons sagement arrosée de thé crème ou nature, pour cause d’incompatibilité probable avec nos médicaments, et tant qu’à raviver d’anciens tendres souvenirs, nous sommes rentrés «par les hauts» via les Voëttes où nous avons salué au passage le chalet Mona, en contrebas de la route gelée ; et c’est au col séparant les deux vallées que, marchant le long d’un chemin écarté, sans douleurs ou presque, je me suis retrouvé devant un grand enclos dans lequel cinq ou six beaux grands poneys shetland, dont plusieurs en longs cheveux et bien membrés, tournaient en rond non sans me considérer de loin jusqu’à ce que le plus grand, la crinière sur les yeux, s’avance carrément sur moi jusqu’à me laisser lui gratter le chanfrein - formidable présence de ce premier jour de l’an… (À la Maison bleue, ce 1er janvier 2020)
     
    PESSOA. - La première séquence de mon journal de lecture s’intitule Poésie a contrario. La deuxième sera : Présumée innocence, ainsi amorcée : « On dirait qu’on serait un chevrier des hautes terres, là-haut au bord du ciel où tout serait comme au début des temps où l’on chantait dans l’innocence, et ce conditionnel de notre enfance supposée serait le vœu ou plus simplement encore en deçà de toute intention : le jeu; et les mots de ce jeu se donneraient comme en en dépit voire au défi de la grammaire, l’école dans nos montagnes restant irrégulière quoique vive l’envie d’apprendre les noms des choses et scrupuleux nos instituteurs.
    Les mots et les dessins d’enfants sont ce qu’ils sont dans un aléatoire auquel on demande moins qu’à l’esquisse d’un arbre, et ce qu’on appelle innocence relève de la même incertitude et le plus souvent de l’innommable balbutié et cela bégaie comme une strophe d’Alberto Caeiro, ou cela se cherche dans les rues basses de la ville embrumée de mélancolie et l’on est censé se laisser couler au nom de ce qui n’est peut-être que du voulu poétique »...
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    TRANSITS. – Se pose la question du passage, chez Czapski, du dessin à la toile, en précisant mieux ce qui définit et limite le dessin – et plus particulièrement le dessin de Czapski -, et ce qui va vers le tableau, le plus souvent difficilement à en croire les multiples notations du peintre sur ses chutes et rechutes, comme on passe de la note de journal à un début de récit ou de fiction romanesque à quoi l’on pourrait comparer le tableau abouti.
     
    L’ENVOL. - Je reviens à L’opéra du monde d’Audiberti et c’est pour mieux moduler, là encore, ma relation à la présence et à la sensation, à l’apparition impromptue ou à la saisie fulgurante, cadeau «du ciel» ou prise du chasseur à vive enjambée, dans le mouvement et comme au vol.
     
    JACTANCE. - Notre ami RJ s’agite passablement à propos de l’affaire Matzneff, où je sens qu’il aimerait m’entraîner, comme il l’a essayé à propos de David Hamilton, en m’envoyant le sinistre Olivier Mathieu – un mégalomane négationniste de la pire espèce -, mais il va de soi que je ne me mêlerai pas de ce faux débat entre vieillards plus ou moins libidineux invoquant le droit d’abuser des enfants et des adolescents sous couvert de liberté d’expression.
    De fait, j’ai ces jours bien mieux à faire, et notamment à pénétrer plus avant dans le labyrinthe infini de Fernando Pessoa que j’ai commencé d’évoquer dans mon journal de lecture.
    Ceci dit je suis curieux de voir jusqu’à quelles extrémités va se développer ce qu’on appelle déjà «l’affaire Matzneff», à laquelle RJ a tenté de me «préparer» lors de notre dernière soirée chez Yushi avant que je ne lui fasse entendre que je n’y prendrais aucune part… (Ce samedi 4 janvier)
     
    DU GÂCHIS. -Tout ce qui a été gâché au lieu d’être reconduit et développé, le plus souvent sous l’effet de la vanité ou de ce que les Grecs appelaient l’hybris. Dans mon rapport avec la société le gâchis a commencé avec la sottise provinciale de BC, le premier à me tuer virtuellement, il a continué avec la bêtise supérieurement idéologique et suicidaire de VD qui a tout emporté en brûlant ses vaisseaux non sans tenter de m’anéantir dans la foulée, et le mal a tout contaminé et tout fait exploser en particules dissociées constituant finalement la No Society...
     
    AMIEL & CO. - Je reçois, ce midi, pas moins de quatre exemplaires de la volumineuse 43e livraison des Moments littéraires dans laquelle figurent les douze pages de mon Journal des Quatre vérités.
    J’en ai remercié vivement Gilbert Moreau et vais lire ce pavé avec un intérêt sûrement proportionné aux surprises que j’en attends, optimiste à tout crin que je suis…
    Et voilà bien la surprise, tout à fait inouïe me semble-t-il à première lecture, sous le nom de François Vassali, avec un texte d’un seul tenant de quatorze pages, intitulé Port-sommeil et qu’on dirait un écho de deux de mes lectures récentes, à savoir Le visionnaire de Julien Green et Le livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, modulé par une voix sans pareille.
    Aussitôt j’ai repensé à la société secrète des veilleurs, que cet auteur inconnu me semble incarner par excellence dans sa lancinante et crépusculaire rêverie, et sur laquelle je reviendrai à propos du Visionnaire de Julien Green et du Livre de l’intranquillité de Soares/Pessoa, mais aussi du Thrène de Sylvoisal et du grand poème khmère de Christophe Macquet…
     
    INTRANQUILLE. - Il faut se ressaisir, se dit-il: tu dois changer ta vie, se répètent-ils depuis un temps qui ne se compte plus ; TU DOIS, IL FAUT, et cela leur tient lieu de leurre, se dit l’un des leurs mais qui est-il au juste ? L’intranquillité ne serait-elle pas qu’une pose, se demande l’un d’eux au dam des ingambes de la confrérie du Commentaire se tenant les coudes et se réclamant à trop bon compte du secret ! Les anges aussi ont bon dos.
     
    °°°
     
    GREEN AGAIN. - La lecture du Journal intégral de Julien Green me recentre pour ainsi dire. De tous les journaux intimes que j’ai lus c’est celui que j’aime le plus, à la fois pour son calme et sa précision, son honnêteté et son ton - ce dernier trait me semblant le plus important.
    Rien du littérateur à la Gide là-dedans, et d’ailleurs les pages que je lis ce matin marquent la fin décidée (en 19329 d’une rupture amicale après la révélation du double jeu de l’immoraliste, probablement jaloux de la jeunesse et du génie de Green, que je découvre pour ma part avec cinquante ans de retard ! Bref, il y a une sérénité chez JG qui me convient.
     
    L’OEIL DE L. - Lady L. a fini hier une toile restée longtemps inachevée, que j’aime beaucoup. Ma bonne amie a une vraie vision, parente en somme de celle de Thierry Vernet dans son regard sur la réalité – en l’occurrence une forêt abritant une petite maison…
     
    PROSERIES. - Revenant ce matin au dernier livre que m’a envoyé Lambert Schlechter, je tombe sur une page saisissante consacrée aux mères des cracheurs de feu du Sichuan, page 49, après avoir relevé, page 42, une phrase évoquant mes «obsession matterhornienne à l’aquarelle », alors que je n’ai jamais peint de Cervin à l’eau. Je l’ai fait remarquer illico à l’Auteur, qui m’a promis une correction dans le prochain (!) tirage. Tout en le lisant, et parfois à voix haute en prenant Lady L. à témoin, je me disais : mais qui donc, aujourd’hui, peut lire ces «proseries», à part des gens de mon espèce en voie probable de disparition ?
    Or il y a là-dedans une poésie rare, d’inégale densité mais constante et souvent plus vivante, moins répétitive que les « minutes heureuses » de Georges Haldas auquel, soit dit en passant, je devrais revenir un de ces quatre. (Ce samedi 18 janvier)
     
    MON JOURNAL. - Il fait clair et net ce dimanche matin sur la baie de Montreux, le lac bleu tendre m’apparaît au-dessus de la frange de pins « méditerranéens », de l’autre côté de la Grand-Rue, qui jouxtent la toiture du marché couvert au-dessus duquel j’aperçois les hauteurs enneigées de la dent d’Oche et du casque de Borée ; au loin plus à l’ouest se profilent les crêtes également couvertes de neige du Jura, et je me sens tout serein devant ce nouveau décor à la fois lacustre et préalpin qui est le nôtre depuis deux mois, serein et préservé du tapage mondial et médiatique où les débats sur moult « affaires » tournent à vide ; Lady L. vient de sortir avec Snoopy que je vois traverser la route à l’aplomb de mon petit balcon à barrière de fer forgé blanc, la rue parcourue le soir de bolides exaspérants (les petit cons font rugir leurs GT de parvenus incultes mal rasés) est ce matin au grand calme dominical et je me rappelle le téléphone, hier, de mon ami Jean Ziegler apparemment enchanté par ma chronique sur son dernier livre et me racontant ses tribulations à l’hosto (il a passé un mois couché, sous morphine, après s’être brisé une vertèbre lombaire) subies en même temps que je me relevais de mon attaque cardiaque…
    Tout à l’heure, encore couchés, je lisais à ma bonne amie des passages du Journal de Julien Green que je ne lâche plus depuis novembre dernier, notamment sur sa liberté d’écrivain soucieux de préserver son indépendance (il a 32 ans en 1932, travaille au Visionnaire et revient de Berlin où Robert et lui ont senti la sourde menace d’une violence nouvelle) et sur les talents de « la vie » en matière d’invention romanesque, qui lui fait noter ce paragraphe d’anthologie : « Quel bizarre romancier que la vie ! Comme elle répète ses effets, comme elle appuie de sa lourde main, comme elle écrit mal ! Ou vient, elle revient sur ce qu’elle a dit, elle oublie le plan qu’elle avait en tête, elle se trompe de destinée et donne à l’un ce qui devrait échoir à l’autre, elle rate le livre qu’elle tire à des millions d’exemplaires. Et tout à coup, de magnifiques éclairs de génie, des revirements comme Balzac n’en rêva jamais, une audace de fou inspiré qui justifie toutes les erreurs et tous les tâtonnements ».
    En 1932, JG éprouve le même malaise, entre ses amis de droite (dont un Maritain) et de gauche (Gide au premier rang), la même prévention et jusqu’au dégoût que j’ai éprouvés moi-même dès mes vingt-cinq ans et plus que jamais aujourd’hui entre mes amis de droite et de gauche.
    Je sais que mon ami (et éditeur) Pierre-Guillaume de Roux vomiz positivement mon ami Jean Ziegler, mais je n’ai le cœur et l’esprit ni de choisir ni d’exclure. Si l’un ou l’autre m’excluait pour le motif que je ne le choisis pas en excluant l’autre, il me perdrait illico ; mais JG pressent aussi, derrière les personnes, l’horreur à venir des partis, et comme le temps est déjà au pressentiment de la guerre les positions se durcissent et s’exacerbent entre les catholiques «politisés» ou les maurrassiens et les «compagnons de route» à la Gide qui se dit capable de « mourir pour l’URSS » sans se douter , le pauvre, de ce qui l’attend.
    Or Green, en poète intuitif et en réaliste anglo-saxon, voit très bien ce qui cloche dans les raccourcis idéologiques de ces messieurs, tout pareils à ceux que j’ai observés dès ma vingtième année dans les groupuscules de gauche et chez les paroissiens de droite, et ensuite à L’Âge d’Homme dès qu’on passait du domaine littéraire aux arguties théologico-politiques.
    PG s’est offusqué de ce qu’on publie le journal « intégral » de Julien Green, affirmant que la «part d’ombre» d‘un individu n’a pas à être dévoilée, mais l’écrivain lui-même a autorisé cette publication après sa mort et la disparition de ses proches, afin qu’on sache «tout de lui», et ce « tout », certes gratiné quant aux détails de ses cavalcades nocturnes, n’a rien pour autant de ce qu’on peut dire une «part d’ombre» puisqu’il parle de cul en restant bien net et clair au contraire, peut-être choquant pour les belles âmes mais sans chercher à provoquer, n’écrivant d’ailleurs que pour lui, quitte à nous livrer un tableau de ses mœurs et de son époque qui a valeur de constat.
    Il s’en explique d’ailleurs le 14 novembre 1993 dans son journal expurgé intitulé Pourquoi suis-je moi ? (1993-1996), en toute sérénité rétrospective : « Voici la vérité sur moi-même : J’étais fait pour l’amour. Point. La sexualité chez moi n’a jamais pu envahir l’amour. Il s’agit de deux réalités sans rapport. La frénésie sexuelle que j’ai connue, dont j’ai eu ma part, n’a jamais pu se faire passer pour l’amour. Faire l’amour est une expression qui à mes yeux ne signifie rien. L’amour naît en nous, mais il ne se fabrique pas. On peut tomber amoureux d’un visage, parce que dans le visage se lit et se raconte l’amour, la grande histoire de l’amour que beaucoup ne connaissent pas. L’appareil sexuel n’a à nous offrir que la sensation. Faire raconter à la sensation ce qui dépasse tout est une façon de se jouer la comédie à soi-même », etc.
    Et c’est exactement ce que se dit le lecteur honnête en découvrant, dans le journal «intégral», le récit honnête et parfois crûment décrit des épisodes sexuels du Julien trentenaire, qui drague et baise à qui mieux mieux, souvent d’ailleurs en compagnie de son amant Robert, mais aime celui-ci d’un amour réel et réciproque, attentif et infiniment tendre, qui n’a rien à voir avec les «passes» d’un soir. Pour qui a vraiment connu l’amour et ne se joue pas la comédie, tout cela semble aller de soi, surtout pour moi qui l’ai vécu à ma façon.
    Je n’en suis qu’à la page 530 du premier volume du journal intégral de Julien Green, qui en compte 1330, j’ai lu parallèlement ses romans de la même époque, à savoir Moïra et Mont-Cinère, Minuit et Le visionnaire sur lequel il est précisément en train de travailler en 1932, je découvre ce très grand écrivain (en lequel Jacques Maritain voyait le plus grand auteur français de son époque, dont il soulignait l’identité américaine…) à l’approche de mes 73 ans et c’est très bien comme ça, d’ailleurs le journal n’a pas pris une ride et je le lis comme si j’avais dix-huit ans, l’intelligence de la vie en plus…
     
    DE LA PUBLICATION. - JG, au micro d’un Bernard Pivot, assez superficiel et niais le questionnant sur son Journal et faisant allusion aux méchancetés qu’il doit y avoir dans l’original, lui répond qu’il n’y en a aucune (ce qui me fait sourire) tout en relevant la différence décisive qu’il y a entre journal rédigé et journal publié ; et je me demande alors si je ne pratique pas trop, moi-même, l’autocensure, en tout cas depuis que j’ai publié L’Ambassade du papillon ; puis je me dis que je n’ai guère de secrets sauf par rapport à mes filles et à ma bonne amie, auxquelles je dois une réserve que je puis, peut-être , m’appliquer à moi-même – d’ailleurs je l’ai bien précisé dans mon Journal des Quatre Vérités…
    Cela étant, il serait peut-être intéressant qu’un jour je «vide mon sac», dans un carnet Top Secret, à propos de mon inavouable privacy, n’était-ce que pour en souligner l’innocence ou le comique genre Little Boy – la bombe…

  • Ceux qui reviennent aux fondamentaux

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    Celui qui recommande au groupe de travailler le concept du Projet en synergie / Celle qu’on a coopté cheffe de Projet à sa propre initiative genrée / Ceux qui relient le projet au concept de Vraies Valeurs / Celui qui remet en question la notion de Vraies Valeurs par trop connotées patriarcales à son humble avis / Celle qui insiste sur la nécessité de sourcer le Projet / Ceux qui se demandent comment déconstruire la structure autoritaire que désigne incidemment la majuscule du Projet / Celui qui s’exclut du groupe après avoir sous-entendu que la cheffe de Projet usait de son titre à des fins relevant pour ainsi dire du harcèlement / Celle qui donne raison à la cheffe de Projet en tant que bi assumée / Ceux qui estiment hyper-important de redéfinir la fondamentalité des critères / Celui qui se fait recadrer par le suppléant de la cheffe de Projet au motif qu’il a relevé que  les absences de celle-ci se multipliaient depuis qu’elle a cessé son analyse sur un ton limite mesquin / Celle qui affirme qu’elle va se remettre «en recherche» quand le groupe aura dépassé ses contradictions internes / Ceux qui proposent de publier le travail du groupe sur les fondamentaux dans une revue complètement indépendante du Système en tant que tel, etc.     

    Peinture: Pierre Lamalattie.    

     

     

  • Voisard le grappilleur

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    Alexandre Voisard égrène l'or de ses Riches Heures poétiques : sur ses chemins d'homme des bois, dans les trains, par les rues ou les rêves, le poète filtre la substance qu'il absorbe par les mots et leur admirable musique.

    Ce sont homme d'abord des carnets d’un homme des bois qui n'en finit pas de consigner les menus événements survenant au long de ses promenades solitaires, et maintes gens sans doute, dans ce pays, se reconnaîtront dans ce contemplatif saluant le renouveau printanier que symbolise la «tache folle» d'un premier papillon hardi sur la neige ou l'apparition de la «tête douce» du «camarade» Orpin Reprise, «petite plante au nom claudélien», le «bai tout frais» d'un chevreuil qui ranime dans son œil «une gamme oubliée», avec ce «privilège de tout recommencer sans cesse» que se partagent le poète et la brodeuse invisible aux vitres de l'hiver: «Amour de l'art, humour du givre».

    Humilité

    C'est cet amour de l'art, et cette humilité devant la nature, qui fait dire au poète que «Le plus insoupçonnable / Frise l'extraordinaire /À la surface des choses». Saluer la «Véronique, tendre, nuptiale, impatiente», ou le «tussilage à la barbe d'or» pourrait certes n'être qu'une aimable diversion de littérateur aux champs n'ayant rien à dire, tandis que chaque piécette vibrante de ces carnets se relie à un noyau vivant et vibrant où le tout-venant de l'observation se transforme en or fin.

    Dans la foulée, Voisard suggère lui-même que «la bonne poésie pourrait être celle qui impérativement ramène au réel». Et de fait, la première vertu de ces notations elliptiques ou plus amples, oscillant entre l'aphorisme à la René Char («La transparence d'un chant d'oiseau à elle seule fait la légèreté du ciel et la liberté de l'air») ou le haïku («Soulève la pierre de tes paupières / Sors de l'âge de granit /Sois truite avant d'être /La paume qui l'étreint») et le chant ou le récit plus développés, tient à leur capacité à tout rendre plus réel, parce que redéfini sous un regard neuf, dans une langue cristallisant avec autant d'acuité sensible que d'humour («les orties de mes amis ne sont pas mes amies») ou de vérité («que de chemins perdus sous l'entêtement des feuilles mortes»).

    La forêt est aussi bien forêt de signes. Lorsque sont évoqués trois chênes constituant «un seul être qui se prolonge sans cesse en atomes et en intelligence avec le ciel et la terre», nous vient l'idée que le monde vu par le poète se résume aussi à «un seul être» dont chaque partie serait reliée au tout par de multiples correspondances.

    L'âme des chanterelles évoque ainsi le caractère du père du poète, une grive musicienne est rencontrée comme un véritable personnage, l'imperceptible mouvement des herbes annonce le vent qui se lève sur le monde, bref tout communique, les ombres du bois «tout mystère» disent l'angoisse du flâneur, et la clarté de l'azur rafraîchit l'âme, de multiples sensations sont ressaisies avec un bonheur rare comme dans ces évocations d'un merle qui «élève une fonction naturelle au rang d'art énigmatique» ou de l'automne dont les couleurs annoncent que le «livre se referme dans un froissement d'ailes», et c'est «Ainsi que passe une vie entière / Lentement sous vos yeux /Une vie d'aquarelliste frivole /Une vie de commérage /Sauvée par une soif d'absolu».

    La musique de chaque instant

    Cependant notre quêteur d'absolu est aussi un homme de désir, un amateur de trains aux belies voyageuses et de villes vivantes, un amoureux impénitent (la scène étonnante de ses Carnets furtifs, où une femme le remercie d'un poème par l'offre d'un sein nu), un rêveur abondant à la mémoire saisissante, un troubadour reconnaissant envers tel maître (ses rencontres de René Char aux Busclats, et l'épilogue d'une fâcherie décevante), un homme comme les autres enfin qui sent les années dans ses artères — et toutes ces facettes se combinent en kaléidoscope mouvant, dans une suite de variations et de reprises substituant le temps du poète à la chronologie ordinaire.

    «Ce n'est pas assez de lui donner du temps, c'est toute la place qu'elle demande, tout notre temps», écrit Voisard à propos de la musique, dont il dit la nostalgie, «toujours, en tout lieu, comme une blessure lancinante», et qui pourtant «ne cesse d'être proche, accessible, fraternelle».

    Et de même pourrait-on dire, du dernier livre d'Alexandre Voisard, constitué par la substance cristallisée de ses Riches Heures, qu'il requiert tout le temps du lecteur, pour le vivifier cependant par sa constante musique également proche et fraternelle.

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    Alexandre Voisard, Au rendez-vous des alluvions. Carnets 1983-1998. Editions Bernard Campiche, 474 pp.

     

  • Marcel Aymé sur papier bible

    images-17.jpeg
    images-13.jpegAnouilh le situait à la hauteur de La Fontaine. Non seulement un délicieux conteur: un nouvelliste admirable et un grand romancier méconnu; un clown triste sans illusions sur notre drôle d'espèce.
    Marcel Aymé est actuellement un célèbre inconnu. Tout le monde sait qu'il est l'auteur des Contes du chat perché et de la Jument verte, laquelle lui valut la gloire et l'indépendance financière dans les années trente, et maintes gens, assurément, ont lu ces livres savoureux. Les films tirés de plusieurs autres de ses romans, de La table-aux-crevés de Verneuil à La traversée de Paris d'Autant-Lara, ou du Chemin des écoliers de Boisrond à l’Uranus de Berri, rappellent régulièrement au grand public le nom de cet auteur trop souvent réduit au rang d'un amuseur plaisant à l' «inaltérable sourire souvent baigné de rêverie».
    Cette dernière appréciation, à la fois bienveillante et un peu niaise, tombait sous la plume de l'excellent Gaétan Picon dans son Panorama de la nouvelle littérature française (Gallimard, 1951), lequel consacrait exactement seize lignes à notre auteur, contre sept pages à Jacques Prévert, symbolisant à la fois certain aveuglement persistant de la critique et le caractère un peu marginal, voire farouche, d'un auteur fêté fuyant la réclame et les honneurs — ne pria-t-il pas certain président de la République de se «carrer dans l'oignon» la rosette de la Légion d'honneur dont on prétendait orner le revers de son humble veston?
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    Amateur d'Aymé
    Trente ans plus tard, et beaucoup grâce à Michel Lécureur, qui lui a consacré une passionnante biographie et dirige la publication des Œuvres romanesques complètes dans La Pléiade, dont vient de paraître le deuxième volume, Marcel Aymé peut être redécouvert dans le déploiement de son génie singulier, originellement enraciné dans la campagne française (son premier roman, Brûlebois, paru en 1926, n'avait rien de souriant ni de rêveur mais disait la vérité provinciale comme le Chaminadour de Jouhandeau) et ne cessant d'élargir son observation pour devenir un romancier de la ville et un chroniqueur de son époque.
    Intéressant à noter à ce propos: le rapprochement que Michel Lécureur, dans sa préface, établit entre Marcel Aymé et Jules Romains, et leur éloignement progressif. Non moins significative aussi: la mention de l'amitié mal connue de Marcel Aymé avec Emmanuel Bove, autre franc-tireur des lettres, et son admiration pour les écrivains de bonne foi, qu'ils fussent de droite ou de gauche, de Louis Guilloux à Roger Nimier. Dans sa biographie et la présentation des écrits journalistiques de Marcel Aymé, Lécureur a déjà tout dit sur la position très indépendante d'un romancier soupçonné parfois de dérive ex- trême-droitière (quelques contes parurent dans le fasciste Je suis partout, et il commit le «crime» d'être l'ami de Céline et de protester contre l'exécution de Brasillach) et qui fut au pire un
    anarchiste de droite, souvent plus généreux et lucide que les bien-pensants «de gauche», notamment sur le colonialisme ou le communisme.
    Au demeurant, et ce nouveau recueil de ses romans et nouvelles l'illustre une nouvelle fois: Marcel Aymé était le contraire d'un idéologue. Au lieu de plaquer un schéma sur la vie, il s'imprégnait de la substance de celle-ci et recomposait, tantôt sous forme de fables à la fois plaisantes et incisives, tantôt dans les dimensions plus larges de romans inoubliables (Travelingue, Uranus, La belle image, Le moulin de la sourdine) les éléments de ce qui constitue finalement un considérable tableau d'un demi-siècle français, grouillant de personnages émouvants (sa prédilection va naturellement aux innocents et aux laissés-pour-compte, ce qui n'est pas très «de droite») ou plus redoutables, conformes à l'idée noire que l'écrivain s'était formée de notre espèce.
    Sous les dehors de la langue la plus claire et la plus fluide, dans une tonalité volontiers enjouée, avec ce délectable humour à froid qui prend à contre-pied tout «confort intellectuel», pour rappeler le titre de son salubre pamphlet contre les jobards, Marcel Aymé cachait un Alceste ne trouvant plus guère d'attrait à la fin de sa vie qu'aux chats et aux femmes (ces grands chats), comme Michel Lécureur nous le rappelle en publiant un autre recueil intitulé De l'amour et des femmes.
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    Mais quelle tendresse aussi chez ce ronchon affectueux, et quelle formidable intelligence de la société humaine et des êtres chez l'auteur de Maison basse (un roman qui préfigure la vie simultanée des grands ensembles) et du Bœuf clandestin, quelle école de la sensibilité proposent ses romans et ses nouvelles au lecteur de toute culture et de tout âge!
    Marcel Aymé: Œuvres romanesques complètes, contient notamment les nouvelles du «Nain» et de «Derrière chez Martin»; les romans Maison basse, Le Moulin de la sourdine, Le boeuf clandestin et Gustalin; les Contes du chat perché, ainsi que d'autres textes et articles. Préface de Michel Lécureur. Gallimard, collection La Pléiade, 1488 pp.
    Marcel Aymé: De l'amour et des femmes, Les Belles Lettres / Archambaud, 181 pp. Michel Lécureur: Marcel Aymé - un honnête homme, Les Belles Lettres / Archambaud, 447 pp.

  • Mémoire vive

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    (Lectures du monde, 2019
    MÉMOIRE ANIMALE. - Scène étonnante à la télé, dans un reportage sur une femme qui soigne des chimpanzés au Congo. Deux ans après s’en être occupée elle revient dans la jungle, débarque d’une pirogue, se retrouve dans une vaste clairière et appelle Kulia, là-haut dans la canopée, qui en descend dans un bruissement de feuilles et la rejoint bientôt pour l’embrasser !
     
    ANGIOPLASTIE. - Bien dormi cette nuit en dépit de ma douleur à l’artère fémorale. Le Tamal agit. Tour d’horizon mondial tout à l’heure sur la petite télé de la chambre 4 du service des soins intensifs. Tout le monde charmant et gentil à l’endroit de ce patient gentil et charmant. Départ dans une heure vers Rennaz.
    En découvrant le paysage à la fenêtre de l’hôpital de Morges où l’ambulance m’a conduit ce matin, dominé par le temple d’Echichens, je me rappelle ce matin d’il y a 37 ans, un 24 novembre, quand nous sommes venus avec son frère pour entourer Lady L. qui allait mettre au monde notre petite Sophie...(Ce mercredi 4 décembre)
     
    VEILLEUR. - Réveillé cette nuit à deux heures du matin par la sensation de froid et la surprise de me retrouver trempé de la tête aux pieds dans mes draps également ensués et puant la transpiration avec de vagues relents de pisse, le besoin de prendre ces notes pour rendre compte de l’expérience en cours m'est venu tout naturellement après que la veilleuse de nuit m’a apporté une nouvelle chemise et en attendant qu’on me change ces putains de draps mouillés.
    Ensuite j’ai un peu dormi, fait un drôle de rêve où ma bonne amie me faisait certaine proposition réjouissante, et tout à l’heure j’ai ri tout seul (mon voisin de chambre dormant derrière notre paravent protecteur d’intimité, la bouche ouverte et râlant parfois) en déchiffrant l’inscription, sur fond de rectangle lumineux , affichée sur l’écran bleuté de ma télé : Fréquence Banane.
    Il est à l’instant sept heures du matin, ce samedi 7 novembre, je commence donc à prendre cette série de notes sur mon smartphone que je développerai ensuite sur mon laptop via le Cloud - yes oldie c comme ça qu’on cause aujourd’hui...
     
    JEAN-PAUL. - Jean-Paul a quitté ce matin la chambre 426 que nous partagions depuis une semaine à l'unité Fleurs du HRV, et son geste de m’embrasser en me quittant m’a fait un peu honte. De fait nous nous sommes quittés sans rien savoir l’un de l’autre que nos prénoms.
    De notre grande chambre, c’est moi qui avait la belle partie, avec une table à écrire et vue par la vaste baie sur le ciel et le jardin suspendu , tandis que Jean -Paul était confiné derrière le paravent de séparation, avec la télé pour seule fenêtre.
    Donc nous nous sommes embrassés et souhaité bonne suite, il m’a dit « faut s’accrocher ! » et je lui ai répondu «courage jeune homme !» alors qu’il a l’air encore plus décati que moi, et ce n’est qu’après son départ que j’ai découvert son nom et son âge sur l’étiquette de son armoire perso: 1946,un an de plus que moi, un vrai croulant! Mais il était déjà parti et je me suis traité de nul.
    Qui était Jean Paul ? J’ai été le premier à lui tendre la main et à lui dire mon prénom, il m’a dit le sien et ça a été à peu près tout ce que nous nous sommes dits l’un à l’autre à part les amabilités d’usage et les regards croisés quand je passais de mon côté du paravent au sien, sinon rien. Il est vrai qu’il passait la journée à regarder la télé avec un casque sur les oreilles et que de mon côté je lisais ou écrivais quand je ne regardais pas un film sur mon laptop.
    N’empêche que j’aurais eu maintes occasions, non pas de rompre la glace puisque notre non-rapport n'était même pas froid, mais de passer le cap des formules toutes faites à un embryon de conversation ou nous eussions fait connaissance, mais non: j’ai passé une semaine avec un type victime du même accident cardiaque que moi et j’ai été infoutu de lui dire plus que des platitudes auxquelles il répondait comme en écho: « Que oui, c’est sûr, faut ce qu’y faut, c’est comme ça» deux vrais cons aussi taiseux que timides en apparence, sauf que celle-ci n’était sûrement qu’une fausse apparence.
    Jean -Paul a-t-il regretté que je ne fasse pas un pas de plus vers lui ? A-t-il été étonné du fait que pas un instant je n’allume la télé de mon côté ? M’a-t-il vu lire ou a-t-il entendu mes longues conversations pas taiseuses du tout ni timides malgré son casque ? Je n’en sais rien . Lui non plus n’a pas cherché à me faire parler, mais peut-être était-il, lui, un vrai timide, et peut-être regrette-t-Il lui aussi cette non rencontre puisque c’est lui qui a eu ce geste d’accolade qui m’a surpris et a suscité ma honte.
    Or celle-ci me dit quelque chose et peut-être est-cela seul qui compte à l’instant sous nos deux écrans de télé éteints ? Peut- être est-ce la Leçon du jour, pour parler comme un aumônier d'hosto ? Deux crises cardiaques qui feraient que deux vieux cons se parlassent ? Une vraie conquête de la médecine douce! En tout cas si l'on me renvoie un nouveau Jean-Paul de l'autre coté du paravent, pas que je le loupe !
     
    DE L’IMMUNITÉ. - La défense de notre immunité personnelle est mon thème plus actuel que jamais, qui prend sa source dans mon expérience particulière de l’intime, en totale opposition avec l’indifférenciation se développant comme un cancer par effet de meute.
    La meute m’apparaît aujourd’hui comme l’Ennemi par excellence, dont le langage s’est dégradé en abjecte jactance. Les réseaux dits sociaux, qui sont pour l’essentiel le contraire d’une société liée, sont devenus le lieu de la meute ennemie de toute intimité et de toute parole personnelle, mais c’est bel bien sur Facebook que je vais publier ces notes.
    Par intimité j’entends le noyau, dur et très doux à la fois, de la Personne, dont la majuscule suggère ici qu’elle nous englobe tous dans notre unicité personnelle.
     
    CRIS ET CHUCHOTEMENTS. - L’avant-dernière fois que j’ai entendu des cris de femme signalant tout à coup ce qu’on dit vulgairement un pétage de plombs, ç’était il y a un mois dans le métro de Paris; de la rame bloquée par l’alarme on ne voyait de loin qu’une gesticulante jeune femme entourée de mecs et d’une foule croissante de curieux, nous ne savions pas ce qui s’était passé mais les cris disaient bien que ce n’était pas rien, dont l’éclat dramatique lancinant s’accordait en somme avec le décor du métro, tout autre évidemment que celui d’un box d’urgences ou tout soudain éclate, comme l’autre jour, dans la salle de cathétérisme où je venais de suivre en «live», sur petit écran, la pose de deux stents dans mes artères coronaires, ces vocifération frisant la démence assez inattendues dans la rumeur plutôt feutrée d’un hôpital...
    Il est cependant un type de chuchotements presque aussi redoutables que des cris, et ce sont ceux de la visiteuse intarissable essentiellement intéressée par le récit de ses propres maux dont l’inventaire ne s’arrêtera même pas à l’épisode le plus marquant de la saga («alors là, Jean-Paul, ils m’ont tout enlevé »...), mais rebondit à n’en plus finir, («et là, Jean-Paul, je lui dis que non, à Suzanne, et tu sais ce qu’elle me répond à propos de la cure de phosphate ? Tu vas pas le croire, mais moi je lâche pas le morceau, enfin tu me connais »), et vous vous réfugiez sous votre casque mais même avec les coups de feu du film noir dans lequel vous vous êtes replié ça jacasse encore en coulisses («et tu sais, Jean-Paul, comme elle est, la Janine, depuis qu’elle s’est fait refaire les seins »), etc.
     
    FÉBRILE. - Tout à coup, à 5 heures moins le quart, j’ai subi un accès de tremblements irrépressibles, assortis de claquements de dents. Le Service a mis beaucoup de temps à réagir, mais il me semble que la crise est passée. J’attends Madame Médecin pour une explication. Pic de fièvre à 18h, redescendu me semble-t-il à 20h. Revêtu le t-shirt que Lady L. m’a ramené de Hawaï. Plus envie ce soir de rien que de dormir.
    (Ce 7 décembre)
     
    DE QUOI RIRE. - Nous avons bien ri, avec le sémillant Docteur M., qui m’appelait son plus joyeux cancéreux après les premières des 55 séances de tir à l’accélérateur linéaire qu’il m’avait prescrites, à la fin desquelles il m’ordonna, malgré notre vive sympathie réciproque, de ne plus jamais me pointer en son pavillon de radiologie oncologique.
    Ce garçon qui aurait pu être mon fils m’appelait jeune homme, bon point, et ne prenait pas à la légère mes conseils liés à sa santé physique et surtout spirituelle: ne pas s’exténuer à la tâche mais beaucoup lire, enfin prendre le plus grand soin de ses enfants - ce qui allait de soi pour ce véritable humaniste lecteur de Montaigne et de Tintin .
     
    AUX URGENCES. - Le soir de mon admission au service des urgences de l’hôpital où je survis depuis une pleine semaine, j’annonçai sur Facebook que, pressenti pour un rôle de défunt regretté dans la relance de la série Six feet under, j’avais finalement décliné l’offre en dépit d’un cachet à six chiffres; et le lendemain je répondis avec plus encore de détermination, au médecin me demandant si, en cas d’arrêt cardiaque , j’autorisais l’utilisation de tous les moyens pour me ramener à la vie, que non seulement j’autorisais mais que j’ordonnais, au risque d'être achevé pour la bonne cause...
     
    FARCE. - Mais le plus farce est de ce matin, lorsque la très belle, et douce, et futée Docteure G., m’ayant demandé l’origine de la longue cicatrice verticale marquant mon noble thorax - hernie hiatale signée au scalpel du Dr Meyer, en 1988 -, je lui expliquai sans ciller que c’était là un souvenir du temps où j’étais mule du cartel de Don Epifanio, dont les hommes m’avaient ouvert le ventre au couteau pour récupérer les 22 doses de coke de mon dernier transport - et la belle Docteure, d'abord médusée, d'éclater alors d'un de ces rires cristallins non dénués d’érotisme qui aident à se sentir bien du côté de la vie...

  • Borges au ciel de La Pléiade

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    Le grand écrivain argentin Jorge Luis Borges (1899-1986) aurait eu 100 ans en 1999 lorsque parut, dans la Bibliothèque de La Pléiade, le deuxième et dernier volume de ses Œuvres complètes, accompagné d'un album illustré...
    Une étrange stèle de pierre se dresse au milieu du cimetière des rois, à Genève, qu'on dirait érigée à la mémoire de quelque conquérant nordique du fond des âges, et qui tient lieu de tombe à un grand écrivain argentin de ce siècle, époux tardif d'une semi-Japonaise, venu mourir en ces lieux («comme les vieux éléphants», disait-il en souriant) où il conservait de tendres souvenirs d'adolescence.
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    S'il n'avait point de sang viking dans les veines, Jorge Luis Borges, issu d'une double lignée de guerriers, rêva bel et bien d'une destinée épique («que les dieux m'ont refusée, précisait-il, sagement sans doute»), pour la vivre en imagination, «autour de sa chambre» puis dans le dédale de la tour de Babel livresque dont il devint le mythique arpenteur.
    Né à Buenos Aires le 24 août 1899, fils d'un avocat lettré frotté d'anarchisme philosophique, le jeune Borges déclara dès 1905 sa volonté de devenir écrivain, commença d'écrire à 7 ans, ébaucha en anglais un bref traité de mythologie grecque puis un drame imité de Cervantès, traduisit Le prince heureux d'Oscar Wilde à 9 ans tout en ne cessant d'explorer la bibliothèque paternelle riche de plusieurs milliers de volumes...
    Ce fut au début de la Grande Guerre que la famille Borges, voyageant en Europe, fut retenue à Genève, où l'adolescent étudia le français, reprit ses études au collège Calvin, y passa son baccalauréat, apprit tout seul l'allemand, fut déniaisé avec la bénédiction paternelle et ne cessa de fréquenter les salles de lecture, abordant en outre Rimbaud sous l'influence de son «frère» Maurice Abramowicz dont nous découvrons les lettres (inédites) qu'il lui adressa après son séjour genevois (de 1919 à 1921) dans le second volume des Œuvres complètes de La Pléiade.
    Une image corrigée
    C'est par la lecture de cette correspondance de jeunesse, au reste, que nous découvrons une nouvelle image de Borges, dont la figure est souvent guindée par l'histoire littéraire, ou
    réduite à celle d'un génie byzantin perdu dans son labyrinthe un peu glacé.
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    Mieux que d'autres commentateurs, Jean-Pierre Bernés, responsable de cette édition de La Pléiade (organisée du vivant de l'auteur et selon ses vœux), insiste d'ailleurs sur la dimension humaine du grand écrivain, qui va s'accentuant au fil des ans et rayonne aussi bien dans ce second volume. En ce qui concerne la jeunesse de Borges et ses contact avec la bohème littéraire espagnole, après l'exil forcé en Suisse, la lecture de sa correspondance, très vivante et parfois même cocasse dans les lettres à son «frère», se charge de plus de substance philosophique et artistique dans ses missives à Jacobo Sureda, mais frustre un peu le lecteur par sa minceur dans celles qui étaient adressées destinées au maître «ultraïste» Rafel Cansinos Assens et plus encore à celles adressées au grand Macedonio Fernandez. Du moins les notes additives nous permettent- elles de suivre le jeune homme dans ses pérégrinations et ses expériences.
    Retour au labyrinthe
    De l'humanité profonde de Borges, le déploiement de cette œuvre multiforme, qui englobe par excellence tous les genres et jusqu'aux «marges» de la préface ou du discours de circonstance, témoigne particulièrement dans ce deuxième volume, à côté de ces merveilles narratives avérées que sont Le rapport de Brodie ou Le livre de sable. L'expansion de l'œuvre est alors liée à celle de l'homme au milieu des années cinquante, après une période notablement assombrie par l' «idiotie» politique.
    Nommé directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires après être devenu aveugle (il célébrera la «magnifique ironie de Dieu» qui lui donne en même temps «les livres et la nuit»), Borges se fait de plus en plus simple et limpide dans son expression, comme on le voit ici dans L'auteur, dans Eloge de l'ombre ou dans L'or des tigres.
    Lui qu'un Gombrowicz voyait surtout faire de la «littérature sur la littérature», nous touche au contraire par sa façon de traverser l'esthétique en quête d'autres profondeurs, comme dans ses admirables pages sur la Divine Comédie, si limpides et si éclairantes.
    Mais il faudrait parler aussi de la «voix» sottovoce qui parcourt sa poésie, bien moins sophistiquée qu'on ne l'a dit, de ses inépuisables curiosités et de sa propension à déchiffrer le monde comme une vaste partition sans frontières spatiales ou temporelles, de son effort enfin de comprendre toutes les cultures, de son rêve d' «écrire un livre, un chapitre, une page, un paragraphe qui soit tout pour tous les hommes»...
    Jorge Luis Borges: Œuvres complètes II. Edition établie, présentée et annotée par Jean-Pierre Bernès. Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade, 1524 p. L'Album de la Pléiade 1999, très richement lustré, vient également de paraître. Sa réalisation a té conduite par Jean-Pierre Bernés.

  • Le Temps imparti

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    221329394_10227151889729959_4847580578440707792_n.jpg(Lectures du monde, 2021)
     
    SENTINELLES. – Notre cher Philip ayant laissé, dans sa petite carrée de l’hôtel forestier où il a passé ses dernières années et où son cœur l’a finalement lâché pour de bon, au début de l’année, une quantité de livres témoignant notamment de son dernier intérêt militant pour les questions liées à la dégradation de l’environnement et aux cycles pandémiques, j’ai commencé, après les avoir classés, à lire hier soir l’un d’eux, intitulé Les sentinelles des pandémies, d’un anthropologue du nom de Frédéric Keck qui a enquêté pendant des années sur les recherches liant, sur trois territoires frontaliers de la Chine (Hong Kong, Taïwan et Singapour), des microbiologistes , des responsables de la santé publique, des vétérinaires et des observateurs d’oiseaux qui conjuguent leurs efforts de capter et coordonner les signes des sentinelles animales détectant l’apparition des maladies infectieuses.
     
    L’idée centrale du chercheur en question est que le paradigme nouveau de la réflexion et de l’action qui en découle devrait être la préparation, plus encore que la prévention; et la préparation incluant un retour à une forme de «collaboration» entre humains et animaux qui existait au temps des chasseurs-cueilleurs, mais qui devrait être repensée et relancée par un nouvel effort d’imagination – il insiste aussi sur cette composante créatrice de l’imagination dans l’approche des probables catastrophes à venir. Bref, je vais m’efforcer de lire ce «rapport» en poursuivant ma lecture du dernier essai de Michel Serres consacré à un autre aspect des relations entre bipèdes et animaux, à la lumière des fables de La Fontaine…
    Dans l’immédiat, ce que me plaît dans ce livre est qu’il s’en tient à des faits observés sur le terrain et progresse à l’écart des discours idéologiques en cours « sur le climat », où je retrouve l’inquiétude majeure et combien légitime de ceux-là qui sont eux, aussi, ou ont été, des sentinelles et je pense à Thoreau, à Jim Harrison et à Annie Dillard, au vieux Theodore Monod et à tant d’autres… (Ce lundi 19 juillet)
     
    MISE EN SCÈNE. - En poursuivant ma troisième lecture des Illusions perdues, je découvre une composante qui m'avait échappé jusque-là, qui relève à la fois du théâtre et du cinéma, ou plus précisément de la mise en scène, avec une occupation de l'espace par le mouvement des personnages et le dialogue d'autant plus surprenants, si l'on y regarde de près, qu'ils semblent d'une totale fluidité et d'un parfait naturel.
    À cet égard, l'entrée de Lucien de Rubempré dans le cercle des journalistes et des littérateurs en vue, des mondains et des belles actrices, avant, pendant et après la rédaction de son brillantissime premier papier, qui lui vaudra la jalousie non moins immédiate de ses initiateurs, est une suite de scènes-séquences magistralement agencées - et probablement "à l'instinct"...
     
    ALERTES. – Sans lien apparent avec un rêve morbide de la nuit dernière, soudain ma vue se disloque le temps de quelques minutes, mais assez pour me faire vaciller devant la fenêtre ouverte et voir tout à coup deux fenêtres non alignées, comme décalées en diagonale, comme deux tableaux disjoints, à la fois semblables et dédoublés et comme une douleur dans l’œil ou dans les deux yeux couplés l’un à l’autre je ne sais trop comment, donc je m’assieds, je reste immobile, puis je me lève et je marche de travers jusque vers Lady L. qui me dit comme ça que « c'est peut-être les écrans » alors que je ne m’y suis guère collé ce matin, et bientôt la vision « normale » me revient, mais l’impression de dislocation me reste, comme me reste la sensation du rêve de cette fin de nuit où je me voyais «passer», etc. (Ce mardi 20 juillet)
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    BONTÉ DE BALZAC. – J’y ai pensé ce matin en marchant le long du Grand Canal, voyant de loin le clocher de la petite église blanche de Noville qui me rappelle à tout coup l’église de Combray en plus modeste, j’ai pensé à cette qualité d’extrême et bienveillante attention que Balzac porte à tous ses personnages, et je trouve ce soir confirmation de mon sentiment en lisant le portrait si délicat que Lamartine fait d’abord de ce type trapu, carré, massif, à cou de taureau et trop long pif, mais d’une lourdeur à la fois légère et mobile, volubile autant de la voix que du geste et parlant sans cesse mais sans cesser de s’adresser personnellement à son interlocuteur au lieu de s’écouter, puis le portrait se précise , de plus en plus proche, et finit par le regard, les yeux à l’éclat et à la vivacité maintes fois remarqués et enfin cette aura de bonté que Lamartine souligne avec une sympathie particulière et qui rejoint la bonté de celui que j’appelle The Good Will...
     

  • Le Temps imparti

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    (Lecture du monde, 2021)
     
    BONS GÉNIES. – Peu après minuit, après avoir visionné, sur Youtube, un film japonais singulier où il était question de l’adoption d’un petit orphelin par une famille richissime dont le fils, à peu près du même âge que celui du garçon adopté, fait de celui-ci un jouet et plus tard un valet et quasiment un esclave affectif et sensuel, j’ai acquis d’un clic, et pour 5 euros, la version numérique de Trois maîtres, l’essai de Stefan Zweig consacré à Balzac, Dickens et Dostoïevski dont la première partie m’a immédiatement saisi par sa vista historique à large vue (où il établit le parallèle entre la saga napoléonienne et l’émergence de la volonté de puissance chez le jeune Honoré), sa pénétration psychologique, sa capacité de synthèse et plus encore la puissance de son souffle dans son évocation de la tornade balzacienne.
    Et moi qui, jusque récemment, ne voyait en Zweig qu’un littérateur besicleux à petite moustache, produit typique de la Mitteleuropa viennoise fatiguée, alors que je découvre un peintre social à fresque et un poète des sentiments et de la pensée d’une qualité d’intuition exceptionnelle et d’un savoir ébouriffant ; et le début des pages consacrées à Dickens m’a tout autant touché, dans un tonalité complètement différente, intime et quasi «familiale», qui va m’y faire revenir tantôt ( Ce samedi 17 juillet )
     
    PETITE TOMBE. – Ayant voituré ma bonne amie chez nos Américains, à Châtel-Saint-Denis, et cheminant ensuite avec mon escort dog dans un vaste alpage bordé de forêts, j’avise de loin, à la lisière d’un bois, un petit mausolée dont je découvre en m’en approchant, qu’il est dédié à un jeune Cédric dont la photo encadrée jouxte un texte d’un certain Johnny qui rend hommage à l’ami toujours souriant et parti trop tôt. Quant aux détails de cette mort prématurée (les dates précisées fixent celle-ci à l’âge de dix-huit ans), mystère, et je n’ai pas envie d’en savoir plus, comme s’il fallait préserver l’intimité de Cédric en ce lieu dont il émane un sorte de douloureuse magie.
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    AVEC VUE SUR LE LAC. – Il y a plus de soixante ans que je n’étais pas revenu en ces lieux préalpins où nous montions skier en famille, empilés dans notre première VW bleu ciel, et je ne suis pas sûr de raffoler de la transformation de la petite station des Paccots de jadis, aux quelques chalets et auberges où l’on servait l’Assiette du Skieur, en zone super-urbanisée, mais je pousse une pointe, trois cents mètres plus haut, jusqu’à la terrasse de l’auberge du lac des Joncs pour y retrouver, malgré les dîneurs et le vent menaçant d’arracher les parasols, un hâvre de paix qui me rappelle, marchant le long du tout petit lac vert sombre serti dans la verdure, le lago delle Streghe, au Devero, dont j’ai fait l’une de mes peintures que je préfère - image de recueillement intime et de mystère latent ; et là je songe à la fragilité de notre vie partagée de ces jours, où nous ménageons nos dernières forces, à l’embellie relative vécue par Lady L. depuis hier et à la chance que nous avons d’être entourés, comme ces eaux par les grands arbres, par tant de présences aimantes, tant de gestes bienveillants, tant de voix amies nous permettant d’affronter les horreurs de la maladie…
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    TRICOTS. – Dans leur duplex lumineux donnant sur le haut plateau industrialisé et les croupes vertes des Préalpes fribourgeoises, je retrouve nos Américains et ma douce qui s’est remise au tricot à l’instar de notre fille aînée qui, forte de ses deux licences de lettres en espagnol et en arabe, achève à l’instant une paire de jolies petites mitaines à moires argentées que Lady L. pourra chausser à l’intérieur de ses énormes moufles bleues à poches de glace destinées à calmer les onglées veineuses que provoque la chimiothérapie
     
    L’INCONCEVABLE. – Il y a plus de deux ans de ça, un quidam écrivait, dans le courrier des lecteurs de 24 Heures, qu’il fallait impérativement que le gouvernement fédéral «arrête la Suisse» pour des raisons sanitaires, et cela me parut aussi énorme qu’irréalisable, mais c’est bel et bien ce qui s’est passé ensuite, en tout cas en partie : le Conseil fédéral s’est arrogé le droit, par devoir urgent et sans consulter le Parlement, d’arrêter une partie de l’économie du pays, de fermer les hôtels et tous les lieux de rencontre ou d’échanges collectifs tels que les cafés ou les théâtres, les boîtes de nuit et les écoles, les bureaux et même les librairies et les chantiers à ciel ouvert, sans provoquer la moindre émeute, au point que d’aucuns ont parlé de soumission grégaire et même de veulerie; mais nous avons coupé au couvre-feu à la française et à la chasse aux sorcières, nous disons-nous pour ne pas déchoir tout à fait, sans que nous comprenions pour autant aujourd’hui encore, me semble-t-il, ce qui nous est réellement arrivé…
    D’une façon presque analogue, ma bonne amie et moi, autant que notre proche entourage, n’avons pas encore réalisé que ce qui nous est tombé dessus, ordinairement réservé aux autres, comme on croyait naguère que les grandes épidémies ne concernaient que les pays lointains, aux extrêmes insalubres de l’Orient ou du Sud, puisse nous arriver à nous, ici et maintenant…
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    ROMAN D’UNE VIE. – Au terme de ma lecture de la biographie de Balzac par Stefan Zweig, qui l’a occupé pendant des longues années et qu’il n’a pas complètement achevé – ce qui ne se voit d’ailleurs pas du tout -, j’ai en tête un extraordinaire récit romanesque qui a été en somme « écrit » et subi par son protagoniste lui-même, artisan principal de toutes ses tribulations financières et autres « malheurs », lesquels ont paradoxalement coïncidé avec les périodes les plus fécondes du romancier, Zweig démêlant admirablement en outre l’embrouillamini de ses relations sociales ou sentimentales, particulièrement entortillé en ce qui concerne le feuilleton de Madame de Hanska que son soupirant exalté abreuve d’un roman parallèle d’une mythomanie extravagante.
    Lucide à l’extrême, et rendant justice en partie à la grande dame à la fois flattée par l’hommage du génie et toujours condescendante en son snobisme de classe, Zweig n’est pas dupe de la comédie que se jouent les deux personnages, et sa défense de la mère de Balzac, dont il n’est pas dupe non plus du double jeu, relève de la même subtilité psychologique.
    Mais pour l’essentiel, s’il voit les petitesses du cher homme, ses monomanies délirantes et ses obsessions récurrentes, c’est à la hauteur où, à peu près seul, Victor Hugo situait son pair et ami (le bouleversant hommage final cité in extenso), que l’écrivain autrichien replace celui qu’il considère, avec Dickens et Dostoïevski, comme l’un des trois seuls grands romanciers du XIXe siècle à dimension vraiment universelle.
     
    RATÉS DE l’ENSEIGNEMENT. – À Lady L. qui me disait, ce matin, qu’elle avait détesté les lectures scolaires de Balzac, jamais introduites par le prof et réduites au statut de devoirs de vacances, je réponds que ne pas présenter un tel écrivain, le personnage et son œuvre, à des jeunes gens sans expérience, relève d’un défaut d’enseignement largement partagé, mornement conforme à un « programme » inamovible où la passion ne peut-être qu’individuelle et d’exception, et comment jeter la pierre à ces enseignants alors même qu’un lettré aussi éminent qu’Henri Guillemin déclare, de son côté, que la lecture de Balzac l’a toujours « fait crever » ?
    En ce qui me concerne, je ne crois pas qu’aucun enseignant ne m’ait jamais fait aimer Balzac, dont j’ai lu Le père Goriot et La peau de chagrin dans mon coin à l’adolescence, Le chef-d’œuvre inconnu et Illusions perdues dans ma vingtaine, Seraphita sur le conseil de Pierre Gripari et Eugénie Grandet lorsque Dimitri m’a offert les vingt volumes de la Pléiade récupérés de la bibliothèque de Caraco pour me payer de je ne sais plus quel travail, Illusions perdues bis en 1999 et tout le premier volume de la collection Omnibus que j’ai repris depuis mars dernier, donc la septantaine passée, pour avoir enfin l’impression de tout capter de ce que je lis…
     
    AU COMPTEUR. – Si je fais le compte des pages de mes carnets réunies sous le titre de Lectures du monde en cinq volumes publiés à ce jour, de L’Ambassade du papillon (en 2000) à L’échappée libre, en 2017, j’en arrive à un total d’un peu moins de 2000 pages, à quoi s’ajouteront 350 pages avec Mémoire vive et les 300 autres pages actuellement écrites du Temps imparti, qui en comptera peut-être le double si je survis encore un peu.
    En attendant je vois ça comme en perspective cavalière : ces Lectures du monde, de 1972 à 2022 (je touche du bois) constituent, plutôt qu’un journal linéaire, une chronique modulée par un montage particulier, et ce dès Les Passions partagées, qui fait alterner les parties datées (reproduites en italiques) et les fragments thématiques.
    Untel m’a reproché de briser ainsi la suite mélodique du journal d’écrivain ordinaire, dont un Amiel ou un Léautaud sont les meilleure exemples, mais justement je tenais à cette rupture, qui procède des scansions et secousses de la vie même, avec changements de ton et contrepoint passant de l’intime à l’extime, cette pratique me rapprochant plutôt des collages d’un Max Frisch ou, plus fondamentalement, des « feuilles tombées » d’un Vassili Rozanov ou du « carnet de bord » morcelé d’une Annie Dillard captant ombres et lumières avec son incomparable limpidité, poids du monde et chant du monde, etc. (Ce dimanche 18 juillet)
    PeintureJLK: Lago delle Streghe, al Devero.

  • Mémoire vive

     
    (Lectures du monde, 2019)
    Zermatt, on the roof, ce jeudi 23 mai. – Je me trouve à l’instant sur le toit du Charm-Inn, à cinquante mètre de l’église de Zermatt, avec vue sur le Cervin et dans le fracas continu des rotations d’hélicos au travail. Les chantiers lourds étant ici interdits pendant la haute saison, les gars du bâtiment se défoncent; et moi aussi je turbine à la révision, avant son envoi à Guillaume, de mon pamphlet intitulé Nous sommes tous des zombies sympas – à vrai dire plutôt libelle que pamphlet pour sa tournure de joyeux poème assassin.
    Je peinais hier, grinçant des rotules, à remonter la Bahnhofstrasse rutilante de marques à fric, top de la globalisation et conservant pourtant certains traits de vrai vieux bois sous son maquillage de pute, me rappelant en souriant jaune nos corps glorieux de jeunes dieux solaires, il y a cinquante ans de ça, à l’étape de la Haute Route…
     
    PESANTEUR ET GRÂCE. – La pesanteur nous fera tous tomber de hauteurs diverses, me dis-je en revenant une fois de plus au petit cimetière des dérochés du Cervin, mais je me rappelle aussi, avec Simone Weil, que nous pouvons tomber vers le haut sous l’effet d’une grâce méritée ou accordée Dieu sait pourquoi.
    Mais au vrai, que savons-nous ? Je me le demande en lisant Les impardonnables de Cristina Campo, découverte par Guillaume auquel j’ai fait découvrir La Trahison de Zagajewski, et tout à l’heure je lui ferai signe via FACEBOOK de la cafète high tech du petit Cervin, 3883 mètres au-dessus des déchets marins, pour lui réitérer mon affectueuse reconnaissance.
     
    Wuppertal, ce mercredi 6 juin. – Ce n’est pas sur un coup de tête mais un mouvement conjoint du cœur et de l’esprit, et du corps et de l’âme aussi que je me suis décidé l’autre jour à me taper 1500 bornes aller-retour, pour la Beauté que ç’a été ce soir avec la création d’Eros Athanatos de mon cher Aliocha, retrouvé après quarante ans – il en avait onze quand j’ai aimé la Sarrasine sa mère – et dans la musique duquel il m’a semblé véritablement pénétrer, physiquement et émotionnellement, jusqu’au bord des larmes, entre exultation dionysiaque et chocs des contraires, toute douceur et soudain fracas, violoncelle et piano magistralement tenus par Capuçon et Thibaudet, merveille pure sous les dorures de la Stadthalle de cette ville déclarée rasée au soir du bombardement du 29 au 30 juin 1943 - et voilà ce que les artistes répondent.
     
    PERFECTION. – Il n’y a pas un atome de place, dans la musique, pas plus que dans le seul vrai style éternellement neuf, pour la moindre tricherie, et le rôle de la seule vraie critique, exigible en chacun et accessible à tous, ne tient qu’à cela : distinguer ce qui est de la triche et ce qui n’en est pas.
     
    À La Désirade, ce 14 juin 2019. – Je passe aujourd’hui le cap de mes 72 ans, au même jour de la naissance d’Ernesto Guevara, dit le Che, et que la grève des femmes en Suisse démocratique non moins qu’inégalitaire à cet égard, mais cette date ne serait rien sans la tendresse, incommensurable, qui touche aux quatre instances du Corps et du Cœur, de l’Esprit et de l’Âme, toutes liées à la seule Lady L. et dont ce journal ne dira rien que par allusions.
    De notre infante Number One, ces jours présente avant son retour définitif de San Diego, je reçois un patchwork mirifique modulant à sa façon le chant du monde, et demain Number Two donnera vie à son second enfant – ainsi mes trois grâces ne cessent-elles d’alléger ma pesanteur, etc.
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    COMPARTIMENTS. - Dans les trains et les rames de métro, les gens sont compartimentés, ou disons plus précisément que Czapski est attentif à leur solitude compartimentée, cadrée de diverses façons, mais le titre même de cette toile de 1985 (le peintre a donc 89 ans) est explicite à cet égard.
    La dominante des couleurs est au rouge sang de taureau, qu’on pourrait dire aussi, en moins velouté, celui d’une loge de théâtre, sous la lumière d’une seule lampe à l’orange de jaune d’œuf.
    L’apparition compartimentée est celle d’un voyageur au profil difficile à identifier. S’agit-il d’un jeune pirate ou d’une créature de genre indéterminé figurant peut-être la mort ? Rien ne permet de l’affirmer à coup sûr : tout est laissé à l’interprétation de celui ou celle qui regarde, elle ou lui compartimentés à leur tour par leur seul regard.
     
    MÉLANCOLIE. - Repris ce matin mes Riches Heures . Sacré bouquin. Qui me rappelle l’injustice de Dimitri ne m’en disant pas un mot. Pauvre Dimitri, qui a perdu son aura. Et que je ne juge pas pour autant. « Tu ne sais pas à quel point je suis mauvais », a-t-il dit un jour à Slobodan Despot. qui ne l’a sûrement pas inventé ; et de fait je l’ai vu devenir de plus en plus mauvais après nos retrouvailles dont j’espérais tant, et notre fille Sophie, travaillant auprès de lui, a fini elle aussi par le fuir comme on fuit un démon. Quant à moi j’ai trouvé en Pierre-Guillaume, l’interlocuteur idéal qu’à représenté Dimitri jusqu’à la guerre, après quoi tout s’est gâté dès l’apparition du même Slobodan, etc. (À La Désirade, ce mardi 16 juillet)
     
    BON RETOUR. – De mon nouvel ami Pierre Mari, je reçois cette lettre consacrée à mon libelle : « Cher Jean-Louis, il ne fallait pas désespérer : avec moi, grand lecteur de Rabelais, « tout vient à poinct à qui sçayt attendre ».
    Je viens d'achever la belle et forte conclusion de ton livre. (…) J'ai lu ton ouvrage comme j'aurais dégusté un excellent repas accompagné d'un grand cru. Je ne trouve pas mieux, pour l'instant, comme métaphore. Et si je peux me permettre une seconde métaphore culinaire (il me semble, et tu me diras ce que tu en penses, que celle-ci rapproche nos deux textes) : j'ai l'impression que tu as procédé avec une broche aussi acérée que pénétrante pour enfiler les quartiers de viande les plus divers et parfois les plus éloignés. L'unité de ton livre est dans la broche, si je puis dire ! Ainsi tu embroches l'art contemporain, la mondialisation, la poésie, la farce sociale, la technologie délirante, la paresse insondable des schémas intellectuels, etc. Je ne saurais te dire à quel point je me suis retrouvé dans cette réjouissante et féroce cuisine ! Par exemple, la « pitoyable jobardise des intellectuels parisiens » (avec l'invocation de Simon Leys, dont il faut réactiver le souvenir, tant il fut prémonitoire et bouleversant), la distinction fort salubre que tu rappelles entre écrivain, écriveur et écrivant (j'y adhère sans l'ombre d'une réserve, cela va de soi, surtout par les temps des confusionnisme qui nous happent), les « fripouilles abjectes du marché de l'art mondialisé » (ce genre de propos devient de plus en plus difficile à tenir dans les dîners - que je fréquente fort peu, rassure-toi - tant la crainte du procès en obscurantisme tétanise les esprits même les plus déliés), et puis naturellement ce « petit théâtre de marionnettes sociales » où l'on croise à plusieurs reprises, et pour notre plus grand plaisir de bouche, la Douairière, le Glandeur, le Tatoué, et autres personnages satellisés autour du Grand Quotidien. J'adore également (et tu me permettras ce petit accès de jalousie, car j'aurais aimé être l'auteur de la formule) ton « compost égalitaire final », qui trouve très justement sa place dans les toutes dernières pages (…) P.S. Je me rends compte que je n'ai rien dit, dans les lignes qui précèdent, de la tonalité du livre: une férocité goguenarde entrelardée de beaucoup d'accès de tendresse et de nostalgie. On se dit, en achevant le livre, que le registre était celui qui convenait au propos. Ce n'est pas toujours le cas avec les livres contemporains, qui pèchent le plus souvent par une navrante absence de grâce ».
     
    FACTOTUM. - Buddha le népalais débarque ce matin pour nous aider alentour, le physique flamboyant tandis que je me traîne sur mes guibolles, et moins d’une heure après son arrivée la pente d’herbe surplombant la terrasse est nettoyée, olé. (Ce mardi 23 juillet)
     
    COMPÈRE. - Je reprends ce matin la lecture du Journal de Jules Renard, que je lis et relis depuis une cinquantaine d’années, cher compagnon au sourire dans les larmes – et tout à coup je me rappelle que, dans notre enfance, nous avons joué des scènes de Poil de Carotte, mais le Journal aura jeté un autre pont entre nos champs et les forêts où je poursuivais mes lectures solitaires, et la ville où il fallait bien aller…
     
    ALERTE. - Lendemain de crise cardio-vasculaire nocturne, qui m’a terrassé à deux heures du matin, littéralement jeté au sol où je suis resté une heure les pieds en l’air et cisaillé par de violentes douleurs lombaires, craignant l’attaque cardiaque que je pressentais plus ou moins ces derniers jours, et même, à un moment donné, sûr que j’allais y rester, et puis non : ce n’était pas le moment pour ce pauvre cœur de me lâcher, et quand j’écris cœur je pense corps car j’ai eu la sensation que mon corps me submergeais et que j’allais pour ainsi dire le vomir. Or je le prends comme un avertissement, et je vais tâcher ces prochains jours de ménager l’animal avant de consulter. (Ce jeudi 8 août).
     
    DE LA POÉSIE. - Je constate de plus en plus que peu, très peu de poètes me parlent, et que sur ce peu de poètes que très peu de leurs poèmes me touchent. Or je sais très exactement ce qui me touche, ou plutôt je le sens, assez infailliblement si je n’écoute que mon oreille…

  • Mémoire vive

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    (Lectures du monde, 2019)
     
    Dans le TGV Lyria, ce 9 avril. – Des années durant, dans le premier train à destination de Paris, mon cœur se sera serré à la vision des bestiaux alignés dans la cour des abattoirs, mais ceux-ci ont disparu et pourtant cette vision, dans la grisaille des petits matins, me reste comme une vraie douleur à chaque fois réitérée, liée aussi à la vague angoisse de chacun de mes départs ; et tout à l’heure, à la hauteur de Ballaigues, juste avant le passage de la frontière, je penserai à Louis Soutter attardé à la poste dont il utilisera l’encrier pour y faire un dessin de plus. Soutter ! Ma Suisse profonde avec Robert Walser et Aloÿse, Adolf Wölffli et Charles-Albert Cingria - mes fous et mes saints ! Et tout à l’heure, au sommet de son escalier de la rue de Richelieu, Guillaume m’apparaîtra avec son rire muet et ses grandes mains amies !
     
    CONFIANCE. – Je me pointe à Paris avec un nouveau livre, vif et même tranchant, achevé en deux mois. Mon ami Guillaume, l’éditeur, va le recevoir comme un cadeau et je reçois tous les signes de sa reconnaissance comme l’écho parfait de mon amitié. S’il me trahit, c’est simple: je le tue. Mais je sais que mon livre, comme Les Jardins suspendus paru en novembre dernier, sera le nôtre, de même que les livres qu’il a publiés au sommet de son escalier sont les miens.
    J’ai toutes les raisons, foi d’expérience et je n’exagère pas, de me défier de l’amitié, surtout de mes amis les plus proches. Et pourtant je crois aux alliances inespérées, et je me tuerai plutôt que de décevoir celui-là qu’une grâce m’a fait rencontrer.
    Paris, à La Perle, tard le même soir. – L’excellent Teddy, veilleur de nuit comme il y en a peu, lecteur de Wittgenstein (!) et tenant d’étonnants carnets ornés de dessins à la plume et d’aquarelles originales, m’a réservé la meilleure chambre avec bureau, sur les toits et surplombant la rue, d’où j’aperçois le clocher de Saint-Sulpice.
    J’aurais peut-être préféré l’établissement en son premier état, quand Marcel Proust l’a offert à Céleste Albaret, sûrement moins cossu qu’aujourd’hui et plus parisien, mais je ne suis ce soir que reconnaissance après nos retrouvailles avec Guillaume et son amie E., qui me semblent devenir de vrais amis, curieux de tout et pleins d’intime affection. De belles et bonnes gens, et je trouve que nous nous méritons.
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    ACCOINTANCES I. - C’est grâce à Roland Jaccard, qui m’a complimenté pour les chroniques que je publie sur le même «média indocile» numérique que lui où m’avait convié Jacques Pilet, intitulé Bon Pour La Tête et lancé à la suite de la calamiteuse liquidation de L’Hebdo, que suis revenu à Paris ou j’ai renoué avec Pierre-Guillaume de Roux dont Roland m’a appris qu’il me tenait en estime, et c’est la même crânerie d’orgueil qui m’a fait envoyer à Pierre-Guillaume le tapuscrit de La Maison Littérature, premier titre des Jardins suspendus, dont l’accueil fervent immédiat qu’il lui a réservé, après tant de déconvenues, a été l’une de mes grandes consolations de l’an dernier…
     
    ACCOINTANCES II.- Il me semblait que Roland Jaccard et moi n’étions pas, à la ménagerie des lettres de la même espèce: lui maigre et sec, se la jouant cynique voire nihiliste, moi plus tendre et sensible; lui très proche de Cioran et de Matzneff, moi contemplatif et poreux.
    Et puis nous nous sommes retrouvés, quarante ans après de brefs échanges autour de L’Âge d’Homme: il m’a envoyé un entretien sur Youtube où il parlait de cinéma avec une casquette chinoise et un blouson américain, en un lieu où j’ai reconnu le bureau de Dominique de Roux; je lui ai offert deux volumes de mes carnets qu’il m’a dit apprécier après les avoir peut-être survolés; nous nous sommes retrouvés au Yushi japonais de la rue des Ciseaux où il a une chaise à son nom comme un metteur en scène, et tout de suite le courant a passé: je me suis avec lui senti libre de pensée et de parole comme avec presque personne.
     
    VIS COMICA. - Sur quoi me vient la pensée rassérénante qu’à tout moment le comique peut nous aider à détendre l’atmosphère. Du coup je me rappelle le souvenir ému de Robin Williams, dans le film de Gus van Sant intitulé Will Hunting qui, pour dire le déchirement qu’a représenté la mort de celle qu’il a aimée pendant une quinzaine d’années, évoque ses pets nocturnes et comment parfois ceux-ci réveillaient le chien.
    Mais à qui puis-je raconter cela ? À Lady L. sans hésiter et à nos deux filles brune et blonde, à Roland et à Guillaume, mais combien d’autres regarderont ailleurs ? Or le comique nous sauve des importants, et c’est pourquoi j’aime tant Tchekhov, pour qui le rire était vital.
     
    ACCOINTANCES III. – Un imbécile notoire, notable socialement et qui m’a toujours détesté au motif que je savais pourquoi, très important devant ses semblables, il se rongeait les ongles au sang, a parlé de moi comme d’un «artiste de la brouille», sans se douter évidemment des motifs vitaux qui me faisaient m’éloigner de tel ou tel ami, à commencer par le refus de se trahir soi-même par chantage. Le personnage en question, éditeur, se faisait photographier entouré de ses auteurs. Mais pas trace d’amitié sincère entre ceux-là : convivialité de façade.
    L’on a cru aussi que je «tuais le père» en rompant quelque temps avec un mentor qui me forçait, précisément, à me renier. Or comme souvent, ce qu’on appelle «tuer le père» signifie plutôt déjouer les coups d’une autorité meurtrière. Et peut-être est-ce alors tout un art que de briser pour sauver son cœur et son âme ?
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    DANDY. – Mais qui est vraiment ce Fabrice Pataut qui écrit des nouvelles et des romans si géniaux – je mesure bien le terme en visant son originalité sans pareille -, vertigineux par leurs intuitions et d’une écriture dont la limpidité contraste si fort avec la complexité retorse de ses personnages, que je retrouve à la terrasse de Bartolo, rue des Canettes, sous les dehors d‘un dandy à joli foulard et costume sans pli, aimable au possible, parfois même drôle, pas cuistre pour un sou en dépit de sa haute position dans la recherche philosophique, et très intéressant par sa conversation mais comme bouclé dans une armure invisible ? Se livrera-t-il jamais au naturel ? Mais si : ça et là, puisqu’il me confie qu’il a une femme avec laquelle il a séjourné dans une station de ski…
     
    À La Perle, ce 10 avril. – Je n’avais aucune envie, ce soir, de voir qui que ce soit en dépit de ma vague promesse de passer chez Yushi, mal dans ma carcasse fatiguée et dans mon âme aussi, jusqu’à neuf heures du soir où m’appelle, insistant, notre ami Roland qui me dit être seul et tient à me voir malgré mon envie de me jeter du cinquième droit dans la Seine.
    Donc je me pointe et m’entends dire, par l’émule de Cioran, cette sentence de je ne sais quel sage chinois: que c’est avec l’homme qu’on soigne l’homme. Et de fait la soirée se poursuit joyeusement, et plus encore après l’arrivée d’un ami connu de l’ami en la personne de Denis Grozdanovitch, avec lequel le courant passe bientôt, se révèlent des affinités littéraires et cette chose que j’ignorais: que Cingria serait l’un de personnages cryptés du Bois de la nuit de Djuna Barnes…
     
    DES GENS. – Je ne dirai pas que je n’aime pas les gens, même si je ne les apprécie qu’à proportion inverse de leur nombre, au détail et en personne, mais je suis impressionné, en lisant la biographie exhaustive de mon ami Tchekhov, par sa capacité de supporter un entourage familial et social constamment envahissant, fourmillant de raseurs et de bêcheuses languissantes et impatientes et de le prendre dans leurs filets, avec une bienveillance heureusement compensée par un humour de défense implacable et une ironie propre à glacer les tendrons ou les fâcheux. Mais quelle vitalité prodigieuse, quelle énergie dans ses multiples travaux et quelle verve malgré son puits de tristesse, quelle pudeur aussi et cependant quelle verdeur érotique dans les lettres personnelles où il se lâche - tout cela très loin du personnage mélancolique de perdant sublime qu’on a figé dans le cliché du «doux Tchekhov».
     
    UN AMOUR FOU. – Excédé par la pratique, selon lui trop massivement soumise au conformisme social, du coming out, X. me dit un jour qu’il allait crier sur les toits qu’il avait été, de sa neuvième à sa dixième année, avant sa mue sexuelle, gravement pédophile, épris à mort qu’il fut d’un camarade de classe à la blondeur aussi angélique que sa propre voix de soprane, sans qu’il n’y eût rien de sexuel dans cette attirance mais une vraie passion affective, des rêves de fugues et d’aventures à la manière des jeunes héros de la collection Signe de Piste, nul attouchement sous la ceinture porteuse de poignard mais des baisers éperdus, sans doute, à l’insu des adultes dégoûtants, etc.
     
    PARIS, 1961. – C’est d’abord l’odeur de moisi moite d’un hôtel miteux de Suresnes où mes parents ont réservé une chambre par souci d’économie, à Pâques, donc trois mois avant la mort de Céline, et ma mère inspecte le dessous des lits pour voir si l’on a fait la poussière, j’ai déjà une veste de velours côtelé genre artiste en dépit de mes 14 ans, raffole de la peinture d’Utrillo et de Soutine et suis d’accord avec mon père quand il taxe de croûtes les toiles des rapins de la place du Tertre, découvre la soupe à l’oignon dite gratinée et donne à moitié raison à ma mère que gêne la proposition de notre Oncle Henri - qui s’est payé une aquarelle de poulbot typique à Montmartre -, de passer avec mon père une soirée aux Folies-Bergères «entre messieurs»…
    Peinture: Robert Indermaur.

  • Le Temps imparti

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    GOODBYE LENIN . – Un rêve bien étrange m’a fait retrouver, la nuit dernière, l’ancien leader de la jeunesse progressiste lausannoise, notre cher U., furieux marxiste au visage poupin et à la passion militante parfois ombrageuse, qui se trouvait en butte aux assauts d’un Vladimir Oulianov en casquette légendaire et poussant devant lui une sorte de carriole militaire, faisant bel et bien mine de le repousser et non sans véhémence, ce qui m’a intrigué car jamais je n’ai entendu le tribun de nos jeunes années s’en prendre à Lénine malgré son ralliement au trotzkysme – et du même coup, me réveillant, je me suis rappelé les sarcasmes que le camarade en question me balançait, à la salle de lecture de la Bibliothèque universitaire quand il me surprenait en train de lire des auteurs politiquement suspects à ses yeux, comme ce «fasciste» de Cingria ou ce «réac» de Ramuz, convaincu qu’une bonne conversation nous amuserait aujourd’hui, tous les deux, au rappel de ces souvenirs… (Ce mercredi 7 juillet)
     
    MOBILE / IMMOBILE. – Ce n’est pas vraiment une salle d’attente, mais plutôt un espace mixte : une espèce de compromis entre un lieu de passage et de patience stationnaire dans le dédale du Service d'oncologie, au septième étage de l’accueil et des examens alors que les soins ambulatoires et autres chimiothérapies se dispensent au sixième dessous avec, entre les deux niveaux, ce puits lumineux commun dans lequel tournent les cocottes de papier d’un mobile géant accroché à un cintre tournant là-haut sous le plafond de verre où crépite la pluie d’après-midi de cet été pourri.
    L’ambiance de ce lieu est à la fois lente et lourde, avec quelque chose de matériellement palpable et de quasiment « incarné », malgré ou peut-être à cause du silence régnant et de la résignation qui se lit, sinon sur les visages masqués, du moins sur les postures de la plupart des patients, accompagnés ou non mais tous porteurs du même petit bracelet blanc ; et je reste assis sur le siège de skaï bleu clair (du même bleu que les murs et que le faux bassin dans lequel flottent des cocottes-bateaux de papier blanc toutes semblables aux cocottes-oiseaux du mobile) tandis que l’infirmière haïtienne dont j’ai oublié le prénom emmène mon accompagnée (étant déclaré accompagnant j’ai logiquement une accompagnée) pour la prise de sang dont nous évaluerons tout à l’heure les résultats et leurs conséquences avec l’oncologue – un jeune Grec barbu aux yeux qui sourient en dessus de son masque, etc.
     
    COMMENT RACONTER « ÇA »... – Vivant ce que nous vivons, maintenant depuis bientôt trois mois, sur la base de notes télégraphiques consignées tous les jours dans un carnet d’une centaine de pages sur lequel j’ai collé l’image de ma bonne amie dans son beau pull bleu tricoté au point jacquard au début de l’année, la question du récit, de sa formulation et de son éventuelle diffusion, de l’intérêt que cela représenterait autant pour ceux qui le vivent que pour tout un chacun, se pose, qui me renvoie à tous les récits contemporains de même nature dont les premiers remontent aux années 70-80 avec le Mars de Fritz Zorn, s’agissant du cancer, ou aux derniers livres d’Hervé Guibert s’agissant du sida.
    Or je l’entends tout autrement qu’un «récit de vie» de plus sur la maladie ou sur l’approche de la mort : j’aimerais que tout fût lié par l’expression des sentiments, dans notre environnement perso d’ici et de maintenant, sur le ton relancé du «j’étais là, telle chose m’advint», la maladie n'étant qu'un des multiples aspects de la vie qui continue, etc.
     
    RETOUR AMONT. - L’atmosphère générale était à l’incertitude liée depuis deux ans à la pandémie, quand on a passé soudain de l’anxiété diffuse à l’angoisse.
    Le premier élément de diagnostic a été d’une brutalité extrême : on a failli crier. Certains experts en la matière le répéteront plus tard comme ils le serinent depuis longtemps en pareilles circonstances : criez donc, lâchez-vous, c’est normal, ça ne peut faire que du bien, etc. Ce genre de formules, mais on n’en était pas là à ce moment-là, comme si l’on n’y croyait pas vraiment, et tout de suite on s’est rassuré en écoutant le spécialiste parler technique et préciser en même temps que l’Opération serait palliative et non curative, et le binoclard à bouc brun roux de détailler, avec son accent alémanique, les actes successifs de son intervention sur le cœur dont il avait devant lui une maquette colorée, en précisant le risque de chaque geste et la mort possible durant les cinq ou six heures que cela durerait, comme pour se dédouaner à l’avance et non sans insister sur l’accord signé de la patiente – tout cela dans cet espace vitré, sur fond de couloirs aux silhouettes blanches de passage, le chirurgien au front dégarni et une assistante, la patiente et son conjoint catastrophé, leur fille aînée qui avait posé sa main sur celle de son père au moment de l’Annonce, la seconde fille sur la tablette en mode visioconférence depuis le chalet avec vue sur le lac, etc.
     
    AU PIED DU MUR. – La pandémie a été comme un premier avertissement : en tout cas je l’ai pris comme ça : comme une possible dénégation.
    Non, vous ne vous en tirerez pas comme ça, me suis-je dit qu’ON nous disait. Je sais bien que cet ON ne rime à rien, mais en même temps je me dis qu’il participe d’un organisme universel qui nous parle à sa façon, et chaque fois que j’ai affronté la mort je me suis dit la même chose : qu’ON m’avertissait.
    C’est ainsi qu’apprenant, à trente-cinq ans, la mort accidentelle de mon meilleur ami, je me suis dit : voilà, c’est comme ça. Et c’est ainsi que j’ai accueilli notre premier enfant : comme un fait établissant ma propre mort, et comme une nouvelle vie a commencé ce jour même.
    Dostoïevski va se faire exécuter. Il vit pour ainsi dire sa mort au pied du mur quand surgit l’émissaire chargé de sa grâce, et sa vraie vie lui est alors révélée. Sur quoi j’apprends que j’ai le cancer, que je ne ressens pas vraiment dans ma chair, et qu’On le soigne à l’accélérateur linéaire : mon corps n’a presque rien vu passer.
    Tandis que mon corps est cloué quand j’apprends que le cœur de mon cœur est touché et que la vie de ma bonne amie est en danger. Tout devenant alors réel, terriblement, inexorablement réel...
     
    JOUR APRES JOUR. –«Restons pragmatiques !» est la première expression, hilarante dans sa petite bouche d’enfant de trois ans, qui est venue à notre petit-fils Anthony par imitation directe du langage de sa mère ou de son père, et c’est à cette hauteur que nous tiendrons un jour après l’autre, en restant sereins et précis dans nos actions, non du tout comme si de rien n’était mais comme c’est : dans ce bel appart de la maison bleue aux beaux parquets de chêne et aux hautes fenêtres donnant sur les pins parasols et le lac aux reflets argentés, sur les arches de fer vert du marché couvert et sur le Grammont cher à Courbet, elle à se reposer de sa deuxième chimio et moi à passer de la lessive au séchoir non sans écrire et chantonner – nous nous le somme dit et répété dès les premiers jour de cette nouvelle : que ce serait un moment après l’autre, quitte à nous pleurer dans le gilet quand on trouvera qu’il y a trop, mais à la réalité salope on se raccroche comme au cou d’un cheval doux, et c’est le contraire du pragmatisme appliqué mais c’est encore mieux comme ça…
     
    DIVAS. – Jeudi passé je lisais Massimilla Doni sur mon smartphone, via l’appli Kindle, à côté de ma douce en énorme gants bleus pleins de glace, les yeux mi-clos tandis que le poison « salvateur » filtrait en goutte -à-goutte; j’étais à Venise pendant qu’elle fermait les yeux, j’aurais eu envie de lui lire la page d’un lyrisme délirant où Balzac compare la passion du prince Emilio aux folles cascades d’eau tombées des hauteurs du Gothard ou du Simplon (l’Auteur laisse le choix au lecteur…), mais rien ne devait déranger le silence du box de soins où reposait, tout à côté, une femme qui, couchée et de profil, m’avais paru jeune encore, pâle comme une fée, et qui, se levant ensuite, vieillit soudain de façon cruelle – et cruel était aussi ce contraste entre la splendeur vénitienne évoquée par le romancier et la réalité du Service d’oncologie; et voici que tout à l’heure, dans l’espace d’attente de celui-ci au sempiternel mobile, surgit une autre diva qui eût charmé le prince Emilio sous les traits d’une gracieuse patiente à longue robe de soie couverte des même fleurs multicolores que sur le turban cachant la probable nudité de sa tête, etc. (Ce jeudi 15 juillet)
    Image JLK: au service d'oncologie du CHUV.

  • Mémoire vive

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    (Lectures du monde, 2019)
     
    UN VRAI JOURNAL. - À fleur de sommeil je me disais à l’instant que je devrais essayer de tout me dire de ce qui me hante, ou plus exactement de l’écrire pour cesser d’en être hanté, et ce serait un vrai journal intime, après mes dizaines de milliers de pages de carnets tenus depuis 1965-66 et constituant les quelques 2000 pages publiées de mes Lectures du monde, un journal où je me dirais enfin mes quatre vérités, un journal sans la moindre concession, - un journal qui dirait non pas LA vérité mais mes quatre vérités. (À La Désirade, ce jeudi 28 mars 2019, quatre heures du matin)
     
    PROJET. - Mes quatre vérités sont liées aux quatre formes d’expériences dépendantes de ce qu’on appelle le Corps, de ce qu’on appelle le Cœur, de ce qu’on appelle l’Esprit et de ce qu’on appelle l’Âme. Autant dire qu’elles reposent sur des notions bien définies en apparence et très mouvantes voire insaisissables en réalité - il ne suffirait même pas de les traduire en trente-six langues pour l’évaluer plus clairement, mais je partirais de là: ce serait ma base.
     
    CONSTAT. - La première vérité de mon corps est qu’à l’approche de mes 72 ans je n’ai plus que trois dents, que ma libido est à peu près à zéro après les 55 séances d’irradiation de mon classique cancer de la glande masculine à l’accélérateur linéaire, que j’ai perdu les 60 % de mon ouïe, que je ne lis plus sans lunettes et que mes jambes et mon souffle ont l’âge de mes artères, alors que mon esprit reste plus vif qu’il ne l’était entre seize et soixante-six ans.
    Quant à mon âme je ne saurais lui donner un âge, ou dire que j’ai gardé une âme d’enfant serait juste une vérité du cœur, sinon une vue de l’esprit; et savoir si l’âme est une émanation du corps, ou si le corps est une modalité débordante de l’âme, serait aussi bien l’affaire de l’esprit.
     
    VALET DE CŒUR. - En attendant plus je vais et plus je me rends compte que la vérité du cœur aura compté, dans ma vie, plus que les autres, comme je me le rappelle ces jours en lisant la meilleure biographie qui soit, en traduction française, de mon ami Tchékhov, sous la signature du slaviste anglais Donald Rayfield , sans cesser de penser à ce qu’a été pour moi la rencontre de Lady L. et à ce que nos enfants ont fait de nous – tout cela fort bon aussi pour le corps et l’esprit, autant que pour l’âme réjouie.
    La vérité du cœur, telle que je la conçois, se garde de toute sentimentalité collante, tant que de la chienne sensualité et de ce que Nietzsche appelle la Schwärmerei: elle est à la fois douce et d’un cristal net.
     
    QUESTIONS. - Ce qu’on appelle le sexe fait-il partie du corps, de l’esprit, du cœur ou de l’âme ? Je me le demande. Si Morel demande cent sous à Robert quand celui-ci le branle ou le suce, cela concerne-t-il le cœur, l’esprit, l’âme ou le corps ? Et qui Saint-Loup trompe-t-il quand il ment à Gilberte ? Et de quoi s’agit-il quand Charlus se fait flageller ou qu’il corrompt un enfant ?
    Et mon père eût-il été si timide et doux s’il avait été atteint, comme Simenon ou Paul Morand, de priapisme insistant ?
     
    RÉSERVE. - Mon incapacité de tenir vraiment un «cher journal» à la manière d’Amiel tient peut-être, plus qu’à une pudeur d’ailleurs légitime, à mon impossibilité quasi physique d’objectiver mon magma personnel, émotionnel et forcément sexuel, par des mots écrits relevant à mes yeux, déjà, d’un langage froid, à la fois technique et doctoral, ne rendant rien ni des vérités sylvestres ou lacustres de mon corps, ni de mes délires imaginaires d’amoureux de dix ou douze ans, ni de mon esprit d’analyse et de mon âme gentille.
     
    AMOR SUI. - X. me disait que le premier garçon avec lequel il avait couché, et la première fois qu’il avait humé du nez au cul tel autre corps que le sien, lui avait laissé l’impression à la fois grisante et vaguement écœurante de s’être étreint lui-même, jusqu’à confondre l’odeur de son sperme avec celle de ce double illusoire, sans ce profumo di donna si particulier que lui fit découvrir, plus tard, le corps de sa première amante : suave et mortelle fragrance du Tout Autre - prélude souvent à la guerre.
     
    Ce vendredi 4 avril.- Je me réveille à 6 heures et vais faire pisser Snoopy dans le sublime paysage tout clair au quart de lune, comme incurvé, luminescent sous l’épaisse couche de neige, le lac d’argent bleuté et les montagnes comme sculptées au couteau dans la glace vive.
    Tout à l’heure je descendrai à Montreux où Lady L., de retour de San Diego, a passé la nuit pour éviter de brasser la neige fraîche, ce qu’attendant je lance les feux et me replonge dans la lecture de La Trahison d’Adam Zagajewski.
     
    PARADOXE. - La trahison selon Zagajweski relève à la fois du corps, du cœur, de l’esprit et de l’âme, tout entière impliquée dans notre obligation de naissance de nous occuper à vivre en oubliant notre immortalité, et je l’entends comme un évidence métaphysique vrillée à mon physique mortel dont j’exorcise le lancinant rappel en pratiquant jogging sur jogging et, pour laisser un peu respirer mon esprit et mon âme avec le consentement de mon cœur, force méditations et tentatives de prières, peut-être vaines ou peut-être pas ?
     
    CORPS ET ÂME. - Le sentiment que mon corps est le temple de mon âme sous la double garde de mon esprit et de mon cœur ne doit rien, je crois, à aucun catéchisme inculqué, et tout au sens du sacré qui a suscité ma terrible pudeur d’enfant et l’intensité de mes sensations à monter aux arbres en les pressant entre mes cuisses ou à m’oindre de l’eau des cascades à l’insu des rôdeurs et des censeurs, dans les bois des hauts de notre ville – tout cela (presque) sans relation avec aucune instance de pureté commandée, en dépit de l’Œil me jugeant évidemment coupable depuis ma naissance.
     
    MALENTENDU. – Mon ami R. me disait qu’il lui arrivait de se branler jusqu’à dix fois par jour, et que cela l’épuisait en même temps que cela le rapprochait de l’infini, précisait-il en guettant ma réaction, d’autant que le saint homme dont il avait espéré d’abord une parole de condamnation, lui répétait chaque fois : « continuez, petit, continuez ! », avant de le bénir.
    Et de fait comment juger cette recherche éperdue d’une extase dont on n’a rien dit en la qualifiant de «petite secousse» ou d’ «infini à la portée des caniches», comment en juger si l’on ne se borne pas à son job de confesseur commis à l’exorcisme tarifé de l’impureté ?
     
    Ce dimanche 7 avril. - Mon frère aurait eu 77 ans aujourd’hui, et je me dis : pauvre toi dont la fin de vie a été si triste et si pesante pour les tiens, tes cendres dispersées au jardin du souvenir - tu n’as aucune tombe hors de quelques cœurs, et nos bons moments partagés remontent surtout à nos enfances; puis je me rappelle ma confusion lorsque, sous son lit, dans notre chambre commune, je découvris, avant les miens et n’ayant jamais vu les siens, les poils du triangle des femmes dans le magazine Paris Sexy qu’il feuilletait d’une main à mon insu.
     
    CET INCONNU. - Après sa mort j’appris que mon frère avait été un homme à femmes, et je me suis rappelé que la seule fois où nous aurons été un peu complices date de peu de temps avant ses derniers jours lorsque, libérés par la tendresse (moi) et la morphine (lui) nous nous sommes racontés nos voyages autour du monde sans rien évoquer de trop personnel, retrouvant cependant la forfanterie (lui) et la disposition rêveuse (moi) de nos adolescences respectives, jusqu’au souvenir d’une sauterie où il m’avait saoulé et qui lui fit se rappeler que le lendemain de cette nuit-là, malgré l’écart de nos âges, nous nous étions parlés comme deux frères de dix-huit (lui) et treize ans (moi), puis il délira pas mal à propos d’une escale à Anchorage où il prétendait avoir vu des Aléoutes en scooters des neiges voler au-dessus des vasières gelées…
     
    PRIVACY. - Je ne sais ce qui m’a toujours empêché de me confier trop intimement au papier, quoique l’introspection me fût naturelle, ou peut-être était-ce à cause de cela justement, craignant de la trahir d’une façon ou de l’autre, ou d’en ternir l’aura en la livrant à d’autres regards, que je gardais «ça» pour moi, en outre convaincu que les aveux explicites ne relèvent le plus souvent que d’une sincérité aléatoire ou même faussée par ceci ou cela – et d’ailleurs quels aveux ?
     
    PURETÉ, MON CUL. - Je ne me rappelle pas ce qui m’a fait «tomber», entre seize et dix-huit ans, sur les Journaliers de Marcel Jouhandeau, auxquels j’ai pris goût au point d’en lire de nombreux volumes, jusqu’à l’écœurement que m’a inspiré Du pur amour où, vraiment, l’effort du vieux faune catholique de magnifier son imaginaire amant hétéro, certes fringant à la trompette, m’a semblé se délayer dans la même sauce suavement frelatée que les Pages égarées, au tirage confidentiel, dans lesquelles le grand styliste touche au kitsch en célébrant, en termes voulus sublimes, les fermes rondeurs du fessier masculin et la fière mentule qu’érige l’éponyme et non moins improbable Amour Pur…
     
    MÉLANCOLIE ARDENTE. - Autant l’onction quasi sacerdotale de Jouhandeau, mais aussi sa sensualité de souche paysanne, convenaient au quasi catholique d’un certain temps que j’ai été – disons entre mes vingt-cinq et trente-cinq ans -, autant la sèche probité de Paul Léautaud m’a ramené, protestant d’origine, à certaine injonction d’honnêteté mêlée de détachement non exempt de pénétration, plus encore : de vive sensibilité restée, chez le vieil Alceste ricanant, de son enfance blessée; et mon naturel revenait au double galop de Voltaire et de Rousseau dans le Journal littéraire tout extime.
    En outre, point de cérémonie chez lui dans l’évocation de ses séances avec sa maîtresse, aimablement surnommée Le Fléau, qu’il trousse debout, et son Journal particulier m’a paru à côté des Pages égarées de son ami Jouhandeau, d’une obscénité décidément plus réjouissante.
     
    AVATARS. - J’eusse aimé n’en avoir qu’à la personne, qui relie naturellement toutes les instances du cœur et de l’esprit, le corps et l’âme accordés, l’amitié vive et l’amour à l’avenant, à visages nus. Cependant ce sacré bouc de corps, à de certains moments de marées montantes, certains mois estivaux de certaines années, n’en aura fait qu’à sa tête et sans cœur ni pesée d’âme, tout entier voué à la saillie entre les globes durs ou tendres - tout soumis aux fantasmes appariés aux plus aveugles pulsions et ne s’en délivrant qu’en pure jouissance giclée.
     
    AMIEL. - L’image d’un type assommant, passant son temps à se scruter le nombril et à s’en épancher, une vie durant, sur les cahiers de son Journal intime, colle au basque du vieux jeune homme à longue barbe, avec son diplôme au mur de champion toutes catégories d’indécision morose, et il y a en effet de ça chez Amiel, mais pas que.
    Je le sais d’expérience, pour avoir passé pas mal de temps à dactylographier, avec trois calques violets, des centaines de pages du fameux Journal intime en voie d’édition complète.
     
    RETOUCHES. - J’avais vingt-cinq ans et des poussières, cela se passait dans une mansarde parisienne où il faisait une chaleur de four, je gagnais cinq francs suisses par page copiée dont chacune me demandait au moins une heure de travail; cependant quelle expérience passionnante que de se couler dans cette prose certes répétitive mais souvent ponctuée de développements inouïs, d’évocations de la nature aussi belles que chez un Rousseau, de portraits parfois vitriolés de ses sœurs ou des bonnets de nuits de son entourage genevois, quels morceaux de critique littéraire et quels aperçus pénétrants de la littérature et des philosophies de l’époque, quels récits d’immenses promenades, ponctuées de baignades, conduisant ce présumé casanier autour du Salève ou sur les hauts de Montreux, par Chernex où il rêvait de se faire enterrer, et jusque sous nos fenêtres actuelles du vallon de Villard…
     
    L’UNIQUE OBJET. - Bref, j’ai fait une première cure d’amiélisme intense dans une soupente des Batignolles, à la rue de la Félicité bien nommée, en vue de l’édition complète du Journal intime en douze volumes, aux éditions L’Âge d’Homme, je me suis imprégné de cette écriture d’une sensibilité proustienne océanique, mais sans le fabuleux théâtre vivant du «petit Marcel», j’ai maudit son côté flanelle et cafard, mais ses pires travers se mêlaient si indissolublement à ses qualités et ses charmes que je ne l’ai jamais rejeté, y suis revenu maintes fois sans m’en droguer jamais, ai beaucoup appris sur l’animal humain en le lisant et sais gré à ses proches de ne pas avoir jeté son journal au feu comme il l’avait souhaité…

  • Mémoire vive

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    (Lectures du monde, 2019)
     
    DE LA PARESSE. – Le caractère sporadique, voire velléitaire, de ma lecture de Simone Weil traduit mon inaltérable paresse, non pas tant intellectuelle que spirituelle : ah mais elle m’embête à la fin, celle-là ! me serai-je répété vingt et cent fois, comme à la lecture de Thérèse d’Avila ou de Jean de La Croix, ces champions de la pureté, alors que je me sentais, toujours et encore, tellement impur – donc bon en réalité pour un retour futur selon le critère de SW qui estime que c’est dans la pesanteur la pire qu’on peut trouver un rai de lumière, etc.
     
    PINGOUIN. - Ciel tout limpide et bleu rosé ce matin, avant la formation du stratus. Lady L. se prépare à un bain nordique pour le nouveau millésime, et j’essaie de joindre Alfred Berchtold, mon cher vieux Pingouin - surnom que lui ont collé ses camarades de la communale de Montmartre-, pour lui souhaiter bonne année ; ensuite longue conversation téléphonique avec mon cher vieil homme en sa prison cinq étoiles, selon son expression, qui se dit un peu embêté par une de ses jambes, laquelle regimbe et l’oblige à se déplacer en déambulateur ou avec des personnes de bonne volonté - mais il reste d’une totale vivacité et me dit que la lecture régulière de mes poèmes de La maison dans l’arbre lui fait du bien. (Ce mardi 1er janvier 2019)
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    PREMIER ÉCHO. - Le premier jour de l’année a été marqué, hier, par la parution, dans le magazine mensuel Service littéraire, du premier papier «sur papier », précisément, consacré aux Jardins suspendus, signé Jean-François Duval et aussi concis qu’élogieux. J’ai été touché, en outre, par le message très amical que m’ont adressé Alain Dugrand et Michel Lambert à propos de mon livre, le premier me promettant d’inscrire celui-ci dans la liste des candidats au prix Bouvier, qu’il préside, et le second me recommandant de l’envoyer au jury du prix Renaudot de l’essai - mais oui, c'est ça, cher ami... (Ce mercredi 2 janvier)
     
    SAGESSE DE RAMUZ. - Revenir sans cesse à ce qui distingue le vivant de l’idéologique, en se rappelant ce que Ramuz disait à ses amis, à savoir que l’idéologie est le domaine du vague et du flou, alors que les sentiments et la vérité littéraire ressortissent à la surexactitude poétique. Ce qui fait sourire quand on constate les prétentions « scientifiques » des lettreux qui planchent aujourd’hui sur son œuvre.
    À ce même propos de l’idéologie, trier aussi ce qu’il faut retenir de Rozanov et ce qu’on en peut contester, voire « oublier »…
     
    ALLER-RETOUR. - Il y a des années que nous n’avons plus fait ce voyage ensemble, après tant de routes et de lieux parcourus ces dernières années à travers la France et des Flandres au Portugal, en outre ce ne sera qu’un saut pour récupérer une vingtaine d’exemplaires de mon livre alors que nous avons promis à Aliocha d’assister vendredi soir à la première de son opérette à la Grange, mais je me réjouis de présenter ce soir ma bonne amie à Pierre-Guillaume dont je suis sûr qu’il l’aimera. (Dans le TGV Lyria, à destination de Paris, avec L., ce 9 janvier)
     
    NOUVEAU PROJET. - Je vais jeter en vrac, ces prochains jours, toutes les idées utiles à mon pamphlet, d’ores et déjà intitulé Nous sommes tous des génies sympas. À commencer par le sommaire : 1) Nous sommes tous des Chinois connectés. 2) Nous sommes tous des auteurs cultes. 3) Nous sommes tous des caniches de Jeff Koons. 4) Nous sommes tous des intermittents de l’humanitaire 5) Nous sommes tous des délateurs éthiques. 6) Nous sommes tous des poètes numériques. 7) Nous sommes tous des génies sympas.
    Plus je vais, ces derniers temps, et plus s’impose à mes yeux la nécessité d’un surcroît de concentration solitaire, à l’écart des agitations de la meute. Mon pamphlet, que je me garderai d’intituler ainsi – je vais parler plutôt de « libelle », sera le réceptacle d’une réflexion non convenue et que j’aimerais, par conséquent, pure de toute identification idéologique de quelque bord que ce soit. (Ce vendredi 11 janvier)
     
    GRAPHOMANIE. - Marcel Proust avait pourtant été clair, comme Amiel l’a été en demandant à ses proches de détruire son Journal intime, et Kafka qui supplia son ami Max Brod de brûler ses manuscrits : « Je tiens absolument à ce qu’il ne soit conservé et a fortiori publié aucune correspondance de moi ».
    Mais les écrivains proposent et leurs infidèles ou trop fidèles survivants disposent, comme le prouvent les 21 volumes contenant les quelque 5000 lettres écrites par le grabataire graphomane dont nous apprenons, dès le 2 janvier 1919, qu’il est peu bien sous l’effet d’une laryngite aiguë assortie de fièvre de cheval, ne sort plus, n’ouvre plus ses lettres et néglige de corriger les épreuves d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, à la fureur de son éditeur alors que lui-même est catastrophé par la composition de son roman en si petits caractères que personne, gémit-il sous sa pelisse, ne lira ce nouveau livre alors que le premier, Du côté de chez Swann, publié à compte d’auteur chez Grasset, n’a été reconnu que par quelques-uns, éreinté par d’autres, ignoré du « grand public ».
    Il en ira tout autrement en fin d’année quand, à l’instigation des grands auteurs-lecteurs que sont un Léon Daudet et un Rosny aîné, le prix Goncourt sera décerné à son livre, lui valant plus de 800 lettres de félicitationsen trois jours et la reconnaissance soudaine, la gloire tardive alors qu’il décline physiquement plus que jamais, la fureur de ceux qui le trouvent trop vieux et trop riche pour cet honneur, la jalousie de ses pairs, l’intérêt et l’estime croissante des lecteurs, etc.
     
    WELLNESS & Co. - Nous sommes arrivés cet après-midi à Dinard, où nous passerons dix jours en mode thalasso, avec un peu de cryothérapie pour le genou de Lady L. Pour ma part, je vais tâcher de me concentrer sur mes deux travaux principaux, à savoir mon essai sur Czapski et mon libelle, qui me démange à vrai dire tant je constate un peu partout de signes de ce qui cloche dans notre drôle de monde. Pour autant, je me garderai une fois de plus de donner dans le catastrophisme en tâchant de rester fidèle à mon instinct et à mon bon sens. (Ce vendredi 18 janvier)
     
    UN OISEAU. – Ciel gris et bas sur l’océan vert. Fringante apparition d’un goéland nous scrutant, de l’autre côté de l’immense baie de la salle où nous prenons le petit-dèje, planté sur une patte et fusillant de son oeil de perle noire ces curistes encapuchonnés de blanc - splendide créature bientôt envolée et se laissant porter, toutes ailes déployées , à la crête ou dans les creux des vigoureuses vagues de vent .
     
    QUEL GRAND ÉCRIVAIN ? - Je reverrai complètement, ces prochains temps, non pas à la baisse mais en nuance, ce que je pense juste de dire de la grandeur relative des écrivains. Et par exemple ceci : qu’il ne me semble pas y avoir, actuellement, en France pas plus qu’en francophonie, un seul écrivain qu’on puisse dire grand comme Proust ou Céline sont grands, Victor Hugo ou Chateaubriand, Stendhal ou Balzac. Pas un !
    Il y a de bons écrivains, des auteurs tout à fait originaux, voire même géniaux à leur façon, comme un Charles-Albert Cingria était génial à sa façon : un Pascal Quignard, à sa façon. Un Michel Houellebecq sans doute, à la sienne. Un Richard Millet, dans Ma vie parmi les ombres, un Fabrice Pataut à la sienne, etc.
    En Suisse un Maurice Chappaz, un Jacques Chessex, un Georges Haldas, chacun à la sienne. Et Catherine Colomb ou Monique Saint-Hélier, Alice Rivaz ou Janine Massard, toujours en Suisse. Mais après ?
     
    Quand la critique est un art
    Par Olivier Maulin
     
    Jean-Louis Kuffer nous présente cinquante ans de lectures et de rencontres littéraires. Un livre qui donne envie d’en acheter mille.
    On devrait, nous autres Français, davantage écouter nos amis suisses, ce qui nous éviterait cette forme de condescendance si typique de notre nation, dont nous n’avons bien ssûr le plus souvent pas conscience.
    Dans un article intitulé « Moi parler joli français », Jean-Louis Kuffer raconte comment Edmonde Charles-Roux, après avoir remis la bourse Goncourt au poète valaison Maurice Chappaz, en 1997, s’extasiait sur les onde de la radio romande : « Et vous savez que Chappâze écrit un très joli français !» Ce qui nous vaut une volée de bois vert sur le nombrilisme de l’édition parisienne de la part du grand critique suise, qui n’imagine pas une second un de ses confrères allemands s’étonner si candidement du «bel allemand» de l’Autrichien Peter Handke…
    Ecrivain et journaliste littéraire dans de nombreuses publications romandes, cofondateur d’une revue consacrée aux livres et aux idées, Le Passe-Muraille, Jean-Louis Kuffer est un authentique passionné de littérature. Il publie aujourd’hui une anthologie de textes sur le sujet écrits durant cinquante ans (1968-2018) où l’éclectisme de ses goûts et sa curiosité sans limites ne le font pas sombrer dans l’« omnitolérance » qui est la manière la plus efficace de se débarrasser du livre.
    On ne s’étonnera pas de retrouver dans ce corpus de nombreux articles sur des écrivains suisses « écrivant joliment », à commencer par Ramuz, «l’auteur d’origine romande le plus important depuis Rousseau», dont la langue d’une beauté exceptionnelle, précisément, à mis du temps à s’imposer à Paris, hors Céline qui en perçut immédiatement le caractère poétique et novateur. C’est un fait : les Suisse sont de grands voyageurs, et c’est une riche idée d’avoir arraché Thierry Vernet à son statut d’éternel compagnon de Nicolas Bouvier, auteur culte des écrivains-voyageurs, lui qui apporte un « ajout radieux et profus » à l’œuvre magistrale de son camarade de voyage.
    Riche idée également de faire découvrir aux lecteurs français Lina Bögli, qui décida en 1892 d’accomplir un tour du monde en dix ans et qui en revint, ponctuelle comme un coucou suisse », en se félicitant de la politesse partout rencontrée. Un des jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer (qui fut directeur d e collection à L’Âge d’Homme) est la Russie, ce qui nous vaut des textes pénétrants sur Gontcharov, Tchekhov, Dostoïevski , Grossman ou Soljenitsyne ; un autre est l’Amérique, et il est alors question de Thomas Wolfe, Flannery O’Connor, Philip Roth ou Cormac McCarthy, ce « visionnaire pascalien » au lyrisme sauvage, certainement le plus grand écrivain américain vivant. Quelques rencontres émaillent ce recueil. Notamment celle d’Albert Cossery, écrivain égyptien de langue française et figure de Saint-Germain-des-Prés, dont l’œuvre étonnante pleine de vagabonds et de fainéants en rupture avec la société est celle d’un grand moraliste. Aphone au moment de la rencontre à cause d’uncancer du larynx, l’écrivain de 87 ans voulait expliquer à Kuffer sa défiance envers le pouvoir. Il prit un bout de papier, y griffonna cette simple question : « Pouvez-vous écouter un ministre sans rire ? ». Tout était dit. (Valeurs actuelles).
     
    SURPRISE. - Très bonne nouvelle aujourd’hui : que la cheffe de la rubrique culturelle du Temps, Lisbeth Koutchoumoff, m’annonce qu’elle va parler des Jardins suspendus et me commande un pleine page sur un écrivain qui me serait une façon de mentor, et tout de suite j’ai pensé à Tchekhov. On verra ce que cela donne, mais le ton de la dame est pour le moins engageant, et cela dément en somme toutes les horreurs que j’ai proférées récemment encore sur Le Temps...
     
    ANTON PAVLOVITCH. - Tchekhov nous rappelle tranquillement, un siècle après sa mort, ce qui compte vraiment et ce qui ne compte pas, non pour être parfait mais pour vivre dignement. Je me le rappelle aussi en pensant à mes parents et aux parents de mes parents, des deux côtés, puis en remontant une lignée de gens simples et honnêtes, tenus droits par leur éducation chrétienne, un peu raides du côté des Lucernois, voire lourdement moralisateur en ce qui concerne mon Grossvater adventiste, ou plus olé olé du côté de la famille de mon grand-père où certain chalet de Crissier fleurait la débauche à ce que raconte mon père dans le cahier jaune qu’il a rédigé pour moi à la fin de sa vie. Mais peu importent vices ou vertus : il y avait la une communauté respectueuse de certains principes évangéliques, qui nous été dûment transmis, et tout le reste est «hommerie»…
     
    BONUS. - Très content ce matin de découvrir, par mon agent de renseignement René Z., le très beau papier consacré aux Jardins suspendus par Lisbeth Koutchoumoff dans Le Temps. Après celui de Michel Audétat, c’est le mieux que je pouvais attendre des marmottes moites de ce pays, sauf si Bulliard se sort les pouces du cul, pour reprendre l’expression de notre voisin laitier.
    En tout cas, je ne m’attendais pas du tout à la magnifique lecture de Lisbeth K. qui parle même de «livre merveilleux» et, surtout, le décrit avec précision et pertinence, sous ses multiples aspects. Avec le remarquable papier d’Olivier Maulin, voici la preuve que la critique sérieuse est encore possible dans le marasme actuel - mais si rare… (Ce samedi 16 mars)
     
    L’AUTRE CAMUS. - Lu ces jours pas mal de pages du journal de Renaud Camus, dans Les Nuits de l’âme, qui m’ont laissé froid. Pas mon truc. Le type fait très littérateur, à la fois guindé et un peu encanaillé, entre les salons parisiens ou provinciaux et les backrooms et autres saunas homos. Cela n’échappe pas au bavardage. Peu de notations vraiment intéressantes à mes yeux. Le type qui se vexe parce que son amant américain prolonge ses téléphones sans souci d’économie, ou ne remarque pas les Miro entassés dans son château ; et le détail de ses baises à New York ou ailleurs, m’intéressent aussi peu que celles d’un Matzneff en Thaïlande ou ailleurs. Cette exposition de choses que naguère on gardait pour ses papiers secrets (les Pages égarées de Jouhandeau) m’ennuie à la fin. On lèche les velus et les barbus, on encule ou on se fait enculer, on aligne les observations hard, et après ? On se soucie du succès de son dernier écrit ? On se désole de ce que tel critique n’ait pas applaudi. On en déduit une vraie décadence française voire européenne ou mondiale, puis on reprend contact avec Mélanie de France-Culture, etc.
    Tout ce monde m’ennuie, comme toujours les gens de lettres...

  • Merci à Monsieur Lamunière d'avoir partagé ses passions

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    216504006_10227103527320929_9109697262626966685_n.jpgAvec Marc Lamunière (1921-2021) a disparu un patron de presse quasi légendaire en Suisse romande, qui était aussi un humaniste de vaste culture, fou de jazz et très grand lecteur, agnostique porté sur la philosophie et lui-même écrivain de talent sous pseudos. Son dernier livre, Le Jardin des piqûres, élaboré en complicité avec Jacques Poget, est une somme de réflexions sur un siècle vécu intensément, scellant une vision généreuse, passionnée et pondérée à la fois, souvent drôle et tonique. Salamalec à l’honnête homme !
    Ce que je me suis dit l’autre jour en apprenant la nouvelle de la mort de Monsieur Lamunière, comme je me le suis dit il y a quelques mois à la mort du compositeur Julien-François Zbinden qui habitait dans le même quartier des hauts de Lausanne, ou après la mort de Jean Starobinski et de Philippe Jaccottet - tous plus ou moins centenaires comme le fut une Alice Rivaz -, ou encore après la mort des nonagénaires Georges Haldas et Maurice Chappaz, sans oublier mon très cher Alfred Berchtold, c’est que la nature fait parfois tranquillement les choses, sans nous ôter le goût de la vie.
    Je crois savoir que Monsieur Lamunière aimait la vie et que les épreuves ne lui auront pas été épargnées pour autant auprès de la femme de sa vie qu’il a accompagnée quatre ans durant en sa cruelle maladie, mais je présume que lui-même n’a pas été trop accablé ni trop révolté à l’approche de sa propre fin, en stoïcien stylé dont je ne sais s’il est décédé en cravate ou le col ouvert, mais sûrement avec la même élégance qui le caractérisait.
    Je le dis avec une malice qui pourrait être la sienne: l’image la plus ancienne qui me reste de Monsieur Lamunière est celle d’un imposant personnage en costume-cravate et sourire de travers, et je vais donner dans un véritable cliché en situant notre première «rencontre» personnelle dans l’ascenseur de la Tour dont il occupait le onzième étage sommital en tant que patron du journal où j’avais amorcé une collaboration à l’âge de vingt-deux ans - lui et moi seuls sans rien à se dire, autant qu’il m’en souvienne, après un vague salut.
    Si je parle de «cliché», c’est dans la mesure où nombre de mes consœurs et frères auront vécu le même «coup de l’ascenseur», faisant en somme figure de scène primitive plus ou moins stressante de leurs relations avec le Boss, et je dois préciser que le pigiste timide et chevelu que j’étais alors, pas tout à fait délesté de ses préventions de marxiste-léniniste des années 68 (nous étions en 70), ne pouvait s’empêcher de voir en Monsieur Lamunière, sinon un ennemi de classe à flinguer dans un monte-charge, du moins un capitaliste avec lequel ses camarades les plus radicaux lui reprochaient de pactiser, m’imposant donc un profil modeste…
    Or j’étais loin, à ce moment-là, d’imaginer qu’un tel «bourgeois» fût à la fois un amateur de jazz effréné, un admirateur des surréalistes qui avait connu Picasso en 3D, un sympathisant du bouddhisme pratiquant le yoga autant que la boxe et le ski, un considérable lecteur et un écrivain racé dont je ferais l’éloge 30 ans plus tard d’un superbe recueil de nouvelles au titre appétissant (Le dessert indien), sans flatter trop outrageusement pour autant son auteur.
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    Le Boss de Sing-Sing…
     
    C’est par nos livres, au demeurant, que nous aurons sympathisé à travers les années, et notamment à propos d’un récit, intitulé Cité de Babel, inséré dans un recueil que j’avais publié en 1994 sous le titre de Par les temps qui courent, où je brossais un tableau satirique assez carabiné de la Tour d’Edipresse, dans les années 90, dont les journalistes et les collaborateurs, désormais désignés en tant que «créatifs» et «administratifs» et soumis à une restructuration qui verrait les anciennes relations personnelles plutôt débonnaires jusque-là se reformater à l’enseigne des «ressources humaines», et divers métiers fleurant bon le plomb et l’huile chaude disparaître, et la fumée et le bar avec…
    J’en avais donc écrit ceci : «Au temps de sa modernité flamboyante, la Tour reproduisait, de ses substructures ouvrières à l’étage directorial où le Boss contemplait notre cité en se rappelant tel bon mot de Cocteau à placer mine de rien dans un prochain Comité, les étages de la société capitaliste qu’avec mes camarades de la Jeunesse communiste je m’étais employé quelque temps à analyser »… Et plus loin : «La Tour, alors, avait quelque chose d’une projection mégalomane à l’américaine, et l’on pouvait se figurer, du dehors, que ses parois de verre fumé masquaient ni plus ni moins que l’Avenir en train de se manigancer, tandis que ses habitants y perpétuaient toute sorte de comportements à l’ancienne, en civilisés souvent mal léchés »…
    En relisant ces pages que je trouve, aujourd’hui, par trop tarabiscotées, j’y vois cependant une juste critique d’un début de déshumanisation technocratique dont je présume qu’elle déplaisait aussi à Monsieur Lamunière.
    Lequel, dans l’ascenseur, me dit un soir, après avoir lu ce livre que je lui avais dédicacé, qu’il l’avait apprécié tout en ajoutant, d’un ton sarcastique, qu’il s’était un peu étonné d’y découvrir une image de son entreprise aussi effrayante que la prison de Sing-Sing; mais peu après, dans le premier de ses messages plus personnels voire amicaux, qu’il m’adressa en réponse à mes envois, il revenait plus chaleureusement sur la musicalité de mon écriture, mon évocation d’une virée aux States et le récit du dernier jour de la vie de mon père, dans le récit intitulé Tous les jours mourir, qui l’avaient touché. Ainsi Monsieur Lamunière oscillait-il entre la pointe de second degré et le propos à visage plus découvert, pudiquement sincère.
     
    Émule d’Epicure et de Montaigne…
     
    Cette pudeur virile d’un «patriarche» genre vieux mâle blanc hétéro qu’il est à la mode aujourd’hui de dégommer, n’a pas empêché Monsieur Lamunière de se livrer, en profondeur autant qu’en surface, sans rien toucher (ou presque) de sa vie privée, dans la très remarquable série d’entretiens, à la fois oraux et plus ou moins repris de ses écrits sur fiches, menés par Jacques Poget et constituant la passionnante conversation du Jardin des piqûres où se déploient, à partir de sa très riche expérience et sur un siècle aux fantastiques mutations sociales et psychologiques, maintes réflexions sur la vieillesse et la mort dont-on-ne-peut-rien-dire, la vie sous tous ses aspects nourrissant une insatiable curiosité, la religion et la philosophie, l’art et la musique, etc.
    Monsieur Lamunière, en cravate ou à col ouvert, incarne à mes yeux toute une société, partiellement en voie de disparition, et toute une Suisse, toute une multiculture à la fois enracinée et ouverte au monde, toute une philosophie qu’on pourrait dire du «milieu juste» - selon l’expression de Montaigne (l’un de ses penseurs de référence, avec les stoïciens et les bouddhistes), plus que du «juste milieu» pépère à la vaudoise.
    Si j’ai cité le noms de Jean Starobinski et de Philippe Jaccottet au début de cet hommage, ou celui d’Alice Rivaz, centenaires de haut rang littéraire, à côté de celui de Monsieur Lamunière qui se disait plus humblement dilettante en tant qu’écrivain, c’est que son feint amateurisme, en toutes choses, relevait d’une passion et d’un engagement humain qu’on peut dire celui des «bons génies de la Cité».
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    «Je pense que l’écriture est le fond de ma nature», déclare Marc Lamunière, alias Marc Lacaze auteur du mémorable Dessert indien (que son auteur dit la meilleure chose qu’il ait écrite), alias Ken Wood le storyteller à l’américaine, quand il parle de ses autres excursions dans la peinture et la musique, mais cela fait-il de lui un écrivain «à part entière» ?
    Lui-même ne fait pas mine de le penser, même s’il précise que cela ne lui aurait pas déplu, mais sa façon de lire le monde, sa façon de se nourrir des grandes textes et de les citer sans pédantisme, sa façon de partager ses passions, sa façon de réfléchir au sens de la vie et de transformer les données de la réalité en figures imaginaires poétiquement plus-que-réelles - comme dans Le dessert indien en sa profonde fantaisie -, sa façon enfin de jouer comme il jouait en son enfance, ces multiples façons de vivre représentent bel et bien une forme d’écriture ici et là touchée par la grâce avant de revenir sur cette terre «qui est parfois si jolie», etc.
     
    Où la culture vécue se distille avec humour…
     
    Usant de leur formule répétitive préférée, les médias auraient pu titrer, à la mort de Monsieur Lamunière, qu’il avait «rejoint dans les étoiles» son épouse Pomme et la chanteuse de jazz Ella Fitzgerald ou la danseuse Joséphine Baker par la même occasion, son ami Albert Skira le génial éditeur qui l’introduisit chez un certain Pablo Picasso en qualité de garde du corps ancien boxeur, ou le chien qui faillit lui coûter la vie une première fois un jour qu’il tentait de l’arracher au flot tumultueux d’un canal.
    Or Monsieur Lamunière aurait été le mieux placé, à vrai dire, pour rédiger sa «nécro», se dit-on à la lecture des inénarrables récits qu’il fait de deux de ses trépas ratés, et d’un discours de chef d’entreprise à hurler de rire.
    Deux miracles ont bel et bien valu à l’agnostique Monsieur Lamunière d’avoir échappé à la mort : le premier, quand se jetant dans un canal pour y sauver son chien, lui-même se trouva emporté puis tiré in extremis de là par une main «divine» quoique tout humaine, après que son chien en eut réchappé tout seul; le second au fil d’un vol hallucinant en coucou du désert, entre le Tassili, dont il avait visité les sublimes vestiges rupestres avec son épouse, et Alger, quand un passager clandestin nigérian surgit de nulle part pour débloquer la porte du poste de pilotage verrouillé alors que l’avion se trouvait en pilotage automatique…
    S’il ne fut pas écrivain «à part entière», Monsieur Lamunière, qui sait le poids des mots autant que leur magie, et en joue aussi brillamment en artiste «proustien» qu’en potache à la Desproges, se prenait si peu au sérieux qu’il était devenu un expert en matière d’humour et plus encore: un praticien. La preuve en est un extravagant discours d’entreprise reproduit dans Le Jardin des piqûres, où il est question du «recyclage du PET»…
    Dans les années 1970-72, à l’instigation de René Langel, autre quasi centenaire toujours en vie, également fou de jazz et compère proche de Monsieur Lamunière, qui m’accueillit dans son magazine de la Tribune-Dimanche avec d’autres jeunes gens, dont Richard Garzarolli, nous lançames une série «écolo» avant l’heure à l’enseigne de S.O.S Survie, où parurent, mois après semaines, de très nombreux reportages et interviews consacrés aux multiples aspects de la dégradation de l’environnement. Si nous faisions figures de pionniers dans la presse romande, la série, tendant à s’allonger selon la loi du genre, finit par exaspérer Monsieur Lamunière, au dire de notre ami René, sans que le Boss n’intervînt jamais pour autant.
    N’empêche qu’on peut voir, dans sa délirante variation scientifico-poétique sur le «recyclage du PET», jouant sur le mot sans vergogne en évoquant les multiples façons de renouveler l’énergie des vesses humaines menaçant la couche d’ozone, une réponse qui aura fait la nique à notre S.O.S quitte à abuser du contrepet…
    Enfin c’est sur le thème des passions partagées que je bouclerai ce salamalec de reconnaissance à Monsieur Lamunière, y associant tous ceux qui, journalistes comme un Jacques Pilet (qui l’invita à donner des chroniques au Nouveau Quotidien), entre tant d’autres, musiciens de jazz qu’il a accompagnés ou invités dans son studio perso pour y réaliser des enregistrements, sans oublier son fils Pierre à la relève et tant de gens du livre et de la presse, des arts et de la culture au sens le plus incarné du terme tel que, précisément, Monsieur Lamunière la vivait sans l’étaler mais pour en distiller le plus vivifiant, au rythme jazzy de son optimiste vision.
     
    Marc Lamunière. Le Jardin des piqûres. Vision d’un centenaire sur sa vie, le siècle écoulé et les jours qui restent. Rencontres avec Jacques Poget. Editions de L’Aire, 2021. 210p.

  • Ceux qui sont à l'écoute des seniors

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    Celui qui a recueilli le vieux Monsieur Schlatter errant en pyjama le long de l’autoroute et fredonnant le fameux Chant du compagnon errant de Gustav Mahler / Celle qui a bien connu Monsieur Schlatter à l’époque de ses chroniques musicales dont elle fit les frais en tant que premier violon du Quatuor Hamburger assez fameux en ces mêmes années / Ceux qui ont assisté à la déroute mentale du brillant Monsieur Schlatter après son admission à la maison de retraite du Goetheanum de célèbre mémoire / Celui qui affirme que sans sa sœur Agatha Monsieur Schlatter ne se fût jamais intéressé à la théorie des couleurs de Rudolf Steiner le regretté thaumaturge / Celui qui a fait partie des groupes de conscience théosophiques des hauts d’Ascona / Celle qui a compris la motivation secrète de plusieurs des gars qui lui trouvaient une âme si pure qu’ils l’emmenaient dans la même clairière du Bosco Nascosto / Celui qui estime idéologiquement approprié de laisser le Senior s’exprimer au milieu des camarades du Groupe de fusion / Celle qui a rendu visite à Django Reinhardt dans sa roulotte de Fontainebleau pour le remercier d’exister / Ceux qui ont lu Spinoza et en tirent les conséquences sans le clamer sur les toits / Celui qui entrouvre la porte de la conscience universelle pour se rafraîchir / Celle qui a enseigné le karaté à l’octogénaire également à l’aise au fox-trot et à la composition de sonnets à la manière de Ronsard et de l’équipe de la Pléiade / Celles qui pratiquent l’humour au sixième degré en tant que femmes d’alpinistes restant à la maison ou à leur club de canasta tandis que ces messieurs «tutoient les sommets», etc.
    Peinture: Michael Sowa.

  • Mémoire vive

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    (Lectures du monde, 2018)
     
    EN CHANTIER. - Deux dents de moins ce midi. Comme j’étais un peu tendu à l’aller, j’ai trouvé au retour ma Jazz vidée de sa batterie, qui m’a obligé à faire appel au dépanneur du TCS. Dans l’intervalle, j’ai reçu un très aimable message d’Isabelle Roche qui achève, ces jours, la dernière correction des Jardins suspendus et se dit enthousiaste à la lecture de ma proposition de 4e de couverture. Se dit en outre épatée par le ton vif de la bio de quatre lignes que je lui ai également envoyée à sa demande. (Ce mercredi 17 octobre)
    Les jardins suspendus (Prière d'insérer)
    Si le Verbe se fit chair, il incarne notre mémoire commune et la lecture est alors un acte sacré au jardin suspendu, qui scelle la rencontre du Lecteur et de l’Auteur.
    Le jardin suspendu est ce lieu où l’attention vive à toutes les manifestations du Verbe se réitère tous les jours - ici depuis cinq décennies. Une curiosité passionnée y relance l’aventure de lire qui relève de l’amour, ignorant dans sa superbe ce qui est jugé trivialement idéologique, banal ou bavard.
    Les lectures et rencontres consignées ici sont tantôt marquées par l’Histoire (le fasciste Lucien Rebatet ou l’antifasciste Imre Kertesz, Amos Oz ou Doris Lessing, Alexandre Soljenitsyne ou Jonathan Littell) et tantôt par la tragi-comédie quotidienne (avec Anton Tchékhov ou Cormac McCarthy, Patricia Highsmith ou Georges Simenon, Alexandre Tisma ou William Trevor, Alice Munro ou Juan Carlos Onetti, Vassily Grossman ou C.F. Ramuz ), partout où le Verbe se fait chair.
    La bibliothèque du lecteur, attenante aux jardins suspendus, est son corps projeté dans le temps hors du temps de la Poésie (le Suisse cosmopolite Charles-Albert Cingria y rayonne en génie byzantin, et l’Américaine Annie Dillard y module sa prose d’un réalisme mystique sans pareil), mais le frisson de la Littérature parcourt les échines les plus diverses, des conteurs (un Marcel Aymé ou un Dino Buzzati) aux flâneurs (un Henri Calet ou un Alexandre Vialatte) en passant par les passants profonds, (Guido Ceronetti et Dominique de Roux), les bardes de leurs tribus (Thomas Wolfe et Philip Roth), les enchanteurs ironiques (Vladimir Nabokov et Fabrice Pataut), les enfants perdus (Fleur Jaeggy et Robert Walser), les sourciers du langage (Yves Bonnefoy ou William Cliff), les contempteurs furieux (Thomas Bernhard ou Martin Amis), les sondeurs du tréfonds psychique (Amiel ou Antonio Lobo Antunes) et les visionnaires hallucinés (Céline et Witkacy), tous embarqués dans la même Arche.
    POSTÉRITE. - Je me disais ce matin, en lisant le chapitre de Littératures consacré à Proust par Nabokov que si seulement, un jour, une jeune fille ou un jeune homme éprouvaient même le millième de la reconnaissance souriante que m’inspire cette lecture en s’attardant sur tel ou tel chapitre de mes Jardins suspendus, alors, alors, alors je pourrais me dire « là-haut » ou « là-bas », que mon séjour terrestre n’aura pas été tout à fait vain, etc.
    NABOKOV. - J’ai (re)commencé ce matin de lire enfin sérieusement Feu pâle, en reprenant d’abord l’introduction magistrale de Mary Mc Carthy, au-dessus de tout ce qui se fait aujourd’hui en matière de critique, puis en annotant précisément l’Introduction de Charles Kinbote, parangon de l’universitaire agrippé aux basques d’un grand écrivain, et qu’on pourrait dire sorti de la cuisse de celui-ci, pour obtempérer ensuite à son injonction de lire d’abord ses notes et seulement après les vers de chaque partie, dans un aller-retour qui m’a semblé tout à fait conforme au projet de l’Auteur menant sa barque à sa sardonique façon.
    Feu pâle est autant le poème du roman que le roman du poème et la meilleure façon, d’une ironie sardonique, de traiter la tragi-comédie humaine et de renouveler son expression prismatique. Je ne jouerai jamais aux échecs, mais je reste captivé par tous les aspects du jeu de manière en somme platonique, comme je consens à manger japonais sans baguettes.
    Feu pâle est enfin le foyer, le noyau, le vortex ou peut-être même le trou noir de l’œuvre de Nabokov où tout se concentre et d’où tout rayonne et tourbillonne en incessant mouvement et son contraire, si l’on ose dire – et l’on ose…
    Sublime sublimation aussi du petit tas de secrets fameux et tendre réfutation des aveux d’une feinte sincérité déjouée en toute mauvaise foi – délicatesse oblige et pudeur. Pour l’essentiel : cristal de la poésie et sa diffusion de charbon ardent, sarcasme du poète à doublure critique et va-et-vient amoureux entre tous les niveaux de langage et de pensée, etc.
    NOTRE VIE. - Ma bonne amie un peu bluesy ce matin, qui trouve son visage bien gris et flétri par l’âge, sentant qu’elle a pris ces derniers temps un coup de vieux avec ses diverses opérations, mais je proteste en lui faisant valoir que nous formons un couple de beaux vieux et que nos esprits restent vifs malgré la déglingue de nos carcasses – j’en sais quelque chose moi qui vacille en marchant dans la rue comme si j’étais ivre (oreille interne), manque de plus en plus de souffle et n’entends plus que de travers à l’instar du professeur Tournesol, etc.
     
    UNE DETTE. - Reprenant la lecture, parallèle, de L’œil et d’À travers la tourmente de Maria Czapska, j’ai le sentiment de me retrouver sur un sol ferme qui sera celui-là même de mon travail à venir en vue de l’établissement du catalogue de l’exposition de 2020 au musée de Pully et, peut-être, à la Maison de l’écrit.
    J’ai conscience d’avoir une dette importante envers Czapski, que je vais « payer » à ma façon et, je crois, pour mon profit personnel - une dette qui rapporte…
    Dès que j’ai repris la lecture de L’œil, que je vais maintenant annoter de A à Z, j’ai senti que ce retour à Czapski serait pour moi une nouvelle modulation d’un constant retour au sérieux que je m’impose depuis plus de cinquante ans contre ma dispersion personnelle et ma paresse.
    Ce travail s’inscrira donc tout naturellement dans le continuum des autres exercices en cours, à savoir la mise au point de mes Lectures du monde 2014-2018 à paraître sous le titre de Mémoire vive, si possible en 2019, du roman en cours d’élaboration sous le titre Les Tours d’illusion, entre autres carnets, listes et poèmes.
    RETOURS. - On me dira que c’est par hasard, mis pas du tout. Je suis couché, je tends le bras et je prends un livre qu’il y a là sur un tas et je lis : Saba. Le Canzoniere d’Umberto Saba. Toute la vie et la voix d’un poète dans un livre qu’il y avait là et qui m’attendait ; et revenant à Saba au moment où je reviens à Czapski revient, non pas à l’éternel retour mais au retour à un reflet passager de ce qu’on dit l’éternité, par la poésie et par l’art, et ce soir je fais cette petite copie d ce qu’on dit une nature morte, et si vive, de Czapski - aller vers l’Objet et retour…
    RETROUVAILLES. - J’ai été très touché ce matin, avant le dentiste, par le message de Richard Dubugnon, fils aîné de Gemma devenu un musicien assez fameux, qui me dit qu’il a lu Le Cœur vert et L’Ambassade du papillon avec émotion et qu’il aimerait bien me revoir.
    Après deux ou trois échanges, nous sommes convenus de nous retrouver lors de ma prochaine escale à Paris, le 27 novembre - au Rostand, comme il me l’a proposé, ce qui m’a fait sourire vu que c’est dans cet établissement que se passe l’une des nouvelles de Fabrice Pataut ; et c’est en ce même lieu, le surlendemain, que je rencontrerai Fabrice en 3D…
     
    PANOPTICON. - La vision multiple et simultanée requiert elle aussi une nouvelle forme d’attention à sélection intégrée qui devrait inventer à mesure ses propres formes au lieu de reclasser les nouvelles données dans le déjà vu, de quoi nous ouvrir le regard à tout ce qu’on voyait jusque-là sans le voir, à l’instar de ceux qui n’y ont jamais rien vu qu’encadré sur le mur du salon, signé et coté sur le Marché.
     
    IMPATIENCE. - Mon livre tardant à venir, je vais le chercher, muni d’une valise vide, chez mon cher éditeur. Or je me réjouis autant de recevoir Les Jardins suspendus qu’il y a quarante-cinq ans, lorsque, avec Dimitri et Richard Aeschlimann, nous sommes allés chercher mon premier opuscule à Pontarlier ! (Dans le TGV Lyria à destination de Paris, ce vendredi 16 novembre)
     
    DE LA COPIE. - L’exercice de la copie, auquel je me livre avec les toiles de Czapksi à la gouache dans mes carnets, pourrait sembler vain ou stérile, alors que j’en vois, au contraire, l’aspect fertile en cela qu’il me force à mieux regarder.
    Regarder pour mieux recevoir et garder. Le peintre a lui-même bien regardé, et il garde en ajoutant sa propre touche qui procède d’un autre regard intérieur. Prends garde ! nous dit-il à sa façon.
    Le peintre a pris la peine d’ouvrir les yeux et a fait métier, non de voyeur mais plutôt de voyant, qui ajoute à ce qu’il reçoit quelque chose qu’il donne. Le voyeur ne donne rien : il prend, il consomme sans rien abouler. Tandis que le voyant, l’Artiste, rend la monnaie et plus encore avec sa pièce neuve.
    Le peintre a pris le temps de regarder tantôt la nature et tantôt les maîtres anciens, pour apprendre à mieux voir la nature à la lumière des maîtres anciens et mieux revenir aux maitres anciens après s’être attardé devant la nature son carnet à la main.
     
    LA CHOSE. - C’est avec une grande émotion que j’ai découvert hier, au 41 de la rue de Richelieu, l’Objet pour lequel j’aurai parcouru plus de 1000 bornes en deux jours, premier de mes livres à paraître à Paris et conjuguant visiblement le bonheur de l’Auteur et de l’Editeur. (Ce samedi 17 novembre)
     
    VITA NOVA. - Sophie a passé le cap de se trente-six ans ce matin, mais ce n’est que dans quelques heures que nous pourrons lui souhaiter bon anniversaire puisqu’elle a, à San Diego, sept heures de retard sur nous.
    Il y a trente-six ans de ça, donc le 23 novembre 1982, ma vie a changé, et dans ce changement qui fut aussi celui de ma bonne amie, notre premier enfant, puis notre second enfant trois ans plus tard ont joué un rôle à caractère pour ainsi dire religieux, au sens d’une vraie révélation de la réalité en tant que telle sous le signe de nouveaux liens (religio : ce qui relie, etc.) et sous une nouvelle lumière. La première lumière de ma nouvelle vie avait pour prénom Lucienne, je n’invente rien : c’est la vérité. (Ce 23 novembre)
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    EXIGENCE DE L’ART. - L’Artiste n’est jamais content, et c’est sa force. L’Artiste n’aime pas ses manques. L’Artiste se reproche d’être toujours au-dessous de son aspiration, et c’est cela qui le sauve, ou disons que cela le tient debout en rage d’éveil et soutient son effort de ne pas se contenter- ce qui serait mortel.
    Je me souviens que Czapski me reprochait, en souriant, de me délecter, et je savais qu’il avait raison, mais je sentais qu’il parlait aussi pour lui, même avec cinquante ans d’efforts de plus que le petit crevé que j’étais, même avec son œuvre détruite par la guerre et celle qui était sortie des ruines de la guerre ; je savais qu’il doutait tous les jours et se reprochait tous les jours de n’en point faire assez. Cependant pas une fois il ne m’opposa son expérience, se reprochant en revanche son manque d’attention à l’actualité – lui qui vivait le présent comme personne ! Lui qui opposait, au monde saturé de couleurs mensongères, la vérité de ce pré turquoise que je suis incapable de retrouver avec sa candide luminosité, ou de ce ciel aux bleus laiteux diluant les roses cloués par l’œil jaune au-dessus de tous les verts, etc.
     
    GOMBROWICZ. - Comment ai-je pu passer à côté de Ferdydurke ? Voilà ce que je me demande en me rappelant mon peu de goût pour les jeux littéraires et la fiction, à quoi m’ont ramené les écrits de Fabrice Pataut. J’ai joué ainsi Witkiewicz contre Gombrowicz, comme si celui-ci n’était pas assez sérieux, alors que la lecture de Ferdydurke m’a ramené illico à ce que je considère comme le sérieux de la littérature par excellence, qui me tend un miroir combien révélateur. Dès les premières pages du roman, les variations sur le double et le jugement d’autrui me ramènent à tout ce qu’on vit aujourd’hui sur les réseaux sociaux avec le déferlement océanique d’opinions, le tout et le n'importe quoi des temps qui courent…
     
    POUR NOËL. - Assez content de trouver, ce matin, ce petit texte du magazine Causeur, signé Thomas Morales invitant pour «Noël» à la lecture des Jardins suspendus:
     
    « Au pays des écrivains, 1968-2018.
    La littérature a besoin de passeurs aussi discrets que déterminés. Les grands livres ne se claironnent pas dans le poste en prime time et ne s’affichent pas non plus sur les murs des villes endormies en 4 X 3. Il leur faut des enlumineurs patients dont le triptyque : vivre, lire et écrire résume les existences saines, débarrassées des oripeaux du succès. Ces hommes-là ont donné leur sang et leur sueur à la propagation d’œuvres majeures, à l’émancipation des lecteurs perdus et aussi à décloisonner les genres. Jean-Louis Kuffer, des hauteurs du lac Léman, rouage essentiel des éditions l’Âge d’Homme, figure de l’Helvétie, fait partie de ces derniers grands seigneurs de la critique qui pratiquent leur art sans oukases et ornières. Une leçon de maintien dans un monde chancelant. Le Suisse a compilé des lectures et des rencontres au cours d’un demi-siècle passé dans Les jardins suspendus aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Il nous ouvre sa bibliothèque et on en prend plein les yeux (Vialatte, Céline, Marcel Aymé, Nabokov, Amiel, Jules Renard, etc..). Quant à ses entretiens, entre autres, avec Rebatet, Doris Lessing ou Patricia Highsmith, ils nous éclairent sur l’acte d’écrire».
     
    LE PETIT CLAN. -Bonne fête de Noël en famille, avec le petit, ses parents et son grand-oncle. En fin d’après-midi, je me suis déguisé en père Noël, que nous appelions plutôt le Bon Enfant en nos enfances. Le petit n’a pas semblé réaliser vraiment qui était ce personnage, surtout intéressé par les cadeaux sortis de son sac. Julie, à son troisième mois, est un peu fatiguée, le petit trio est redescendu ce soir en plaine – Gary travaillant demain à son nouveau job -, et pour ma part je me sens plein de reconnaissance, d’abord à l’endroit de ma bonne amie qui a tout fait pour que la petite fête soit belle, etc. (Ce 25 décembre)
     
    RECYCLAGE. - À un moment donné les voisins du quartier des Oiseaux avaient cessé de se parler d’une fenêtre ou d’un jardin à l’autre, les femmes avaient renoncé depuis longtemps à chanter aux fenêtres, alors que les pelouses étaient désormais traitées aux produits infanticides, mais de nouvelles relations propices à l’échange et au débat à tous les niveaux s’étaient rétablies via les réseaux sociaux de sorte que Madame du Perron, dont la nouvelle villa sécurisée jouxtait l’ancienne demeure des Reynier revendue à la cheffe de projet d’une start up en vue, avait enfin pu commencer de partager avec sa voisine sur la question du recyclage des déchets urbains...
     
    BONUS. - Dernier jour d’une année qui fut pour moi, et en crescendo, une année de grâce à divers égards : d’abord pour ma rencontre de nouveaux amis, dont le magnifique Pierre-Guillaume , et ensuite par la publication des Jardins suspendus, grâce précisément à celui-ci, auquel m’a ramené Roland Jaccard.
    La parution des Jardins suspendus, premier de mes livres à paraître à Paris, marquera de ce fait, et pas seulement, un tournant et une ouverture dans la suite et fin de mon travail d’écrivain, autant que notre vie qui se redéploie avec de nouveaux enfants, dans le petit cercle familial qui est le cœur de notre cœur. (Ce 31 décembre)

  • Naipaul l'ombrageux éclairé

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    Un recueil d'entretiens permet de découvrir le vrai visage d'un homme souvent craint ou décrié. Et deux nouveaux livres s’y ajoutent…
    L’œuvre de V. S. Naipaul, consacré par le Prix Nobel de littérature 2001, est certainement le plus important de la littérature britannique contemporaine, et la BBC, dans un sondage, le donnait pour le plus aimé du public anglais à la fin des années 90.
    Or l’homme Naipaul est décrié, voire détesté par beaucoup, surtout du fait des opinions «politiquement incorrectes» qu’il professe sans précautions, notamment contre l’intellocratie et le conformisme des médias, le romantisme tiers-mondiste et ce qu’il appelle le «retour la brousse», mais aussi le racisme larvé des bien-pensants, la vaine quête d’exotisme et la régression sous toutes ses formes, par exemple dans la culture occidentale.
    Au lendemain de l’attribution du Nobel ce mauvais coucheur redouté par les journalistes (figurez-vous qu’il exige que ceux-ci lisent ses livres!), un académicien suédois ne craignit pas de se tortiller publiquement afin d’expliquer que c’était l’œuvre qui était consacrée, et pas le malappris dont un insondable mystère voulait qu’il fût l’auteur...
    De fait, il paraît bien «mystérieux» qu’une œuvre si riche, témoignant d’un si phénoménal travail d’observation et d’absorption, de compréhension et d’interprétation, soit le fait d’un misanthrope hautain ou d’un caractériel impossible. Or ledit «mystère», de toute évidence, implique le parcours, très compliqué, et la personnalité, non moins complexe, d’un homme déchiré entre plusieurs cultures, qui a connu l’humiliation et la frustration avant de se blinder et de conquérir sa place.
    Métèque de Sa Majesté
    Né (en 1932) dans un recoin de province arriérée (c’est lui qui
    le dit), jeune immigré solitaire et complexé à l’égard des femmes, «métèque de Sa Majesté» comme l’est aussi un Salman Rushdie, Naipaul a dû lutter bec et griffes pour imposer sa vision décentrée, et cela explique sans doute sa susceptibilité et son agressivité, le versant ombrageux de son personnage dont beaucoup de ses interlocuteurs ont découvert une tout autre face, plus avenante et lumineuse.
    D’où l’intérêt, parallèlement à la lecture de l’œuvre, du récent recueil de conversations de Naipaul avec une trentaine de journalistes et d’écrivains, de 1965 à 2001, rassemblés par Feroza Jussawalla dans un volume intitulé Pour en finir avec vos mensonges, qui inclut l’émouvante profession de foi de l’écrivain à Stockholm.
    Dans la même perspective d’une approche empathique, on peut lire aussi le beau récit de la visite de Lieve Joris à Trinidad, en 1991, constituant l’un des chapitres de La chanteuse de Zanzibar (Actes Sud, 1995), ainsi que la poignante correspondance de Naipaul avec les siens recueillie dans Letters between Father and Son (Abacus, 2000).
    Entre Dickens et Balzac
    La trajectoire de Vidiadhar Surajprasad Naipaul, petit-fils d’ouvrier agricole débarqué du nord de l’Inde dans les plantations de canne sucre de Trinidad, aux Antilles, dont le père rêvait d’être journaliste, devenu lui-même boursier à Oxford avant d’entamer une carrière d’écrivain tôt estimé mais longtemps ignoré du public, fait aujourd’hui penser aux parcours romanesques des personnages de Dickens ou de Balzac, dont il a partagé les «grandes espérances» sous les Tropiques. D’une merveilleuse vitalité picaresque, ses premiers livres (Le masseur mystique, en 1957, et son premier chef-d’œuvre, Une maison pour Monsieur Biswas, en 1961), suffiraient à lui assurer une place au nombre des classiques anglais.
    Mais Naipaul n’a jamais cherché l’établissement: chacun de ses livres témoigne d’une nouvelle approche du monde qui l’entoure, et dans une nouvelle forme. Après la fresque haute en couleur de la tribu hindouiste grand-maternelle laquelle s’affronta à son père (celui-ci et M. Biswas se confondant), Naipaul se fera ainsi collecteur de témoignages dans une suite de livres-enquêtes où il va d’abord (dans L’Inde sans espoir, 1968) rencontrer le sous-continent de ses origines et, notamment, constater les séquelles de six siècles d’impérialisme musulman qui a anéanti les civilisations plus anciennes, bien avant l’arrivée des Anglais.
    De la même façon, le romancier explorera, avec un pessimisme dérangeant (dans cet autre sommet de son œuvre que représente À la courbe du fleuve, 1979), le Congo de Mobutu et, plus largement, la tragédie de l’Afrique d’après les indépendances. Fait remarquable: Naipaul pratique la reprise des mêmes thèmes en étudiant les variations survenues au fil des années. Ainsi modifie-t-il (dans L’Inde: un million de révoltes, 1991) son regard sur l’Inde, comme il va accentuer son regard critique sur le fondamentalisme musulman, dans ses observations amorcées en 1981 avec Crépuscule sur l’Islam et poursuivies en 1998 dans Jusqu’au bout de la foi.
    Par-delà le roman
    Dans un petit livre très éclairant (En lisant et en écrivant, 2000, repris en 10/18), V. S. Naipaul explique en détail ses doutes croissants à l’égard du roman, «genre roi» de la littérature occidentale mais dont il s’est lui- même éloigné pour fonder sa forme à lui, accomplie dans ce troisième chef-d’œuvre, véritable clé de voûte de l’œuvre, que constitue L’énigme de l’arrivée (1987), où l’écrivain vieillissant, établi dans le Wiltshire, non loin du site mythique de Stonehenge, décrit, avec une fluidité musicale proustienne, les changements récents de la campagne anglaise et la fin de vie d’un maître de domaine atteint d’une maladie dégénérative.
    Quant au dernier roman de V. S. Naipaul à paraître en traduction, sous le titre de La moitié d’une vie (Plon, 2002), il module par la fiction l’une des dernières boucles du grand Bildungsroman que forme l’œuvre complet de l’écrivain, lequel s’est finalement réapproprié son «moi indien».
    Comme le héros de La moitié d’une vie, qui a fui le sous- continent pour se forger une nouvelle identité dans la bohème londonienne des années cinquante, et trouvera la rédemption affective auprès d’une femme, Naipaul lui-même a scellé les retrouvailles d’avec ses origines en épousant une Indienne auprès de laquelle il coule des jours aussi heureux, ce que disent ses visiteurs, que ceux qu’il «offre» à Willie Chandran, son double romanesque...
    V. S. Naipaul. Pour en finir avec vos mensonges. Sir Vidia en conversation. Anatolia/ Editions du Rocher, 2002, 326 pp

  • Mémoire vive

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    (Lectures du monde, 2018)
     
    À LIRE ET À VOIR. - J’avais promis à Lady L. de ne pas acheter de nouveaux livres mais c’est mal parti puisque me voici, à la terrasse de la pizzeria Da Bartolo, attablé avec les Journaux de voyage de Bashô, traduits et présenté par René Sieffert, après avoir acheté aussi l’un des derniers récits autobiographiques de Thomas Wolfe, Mon suicide de Roorda, un essai sur la lecture d’Edith Wharton, un recueil de récits d’Antonio Tabucchi et trois volumes de poèmes de William Cliff parus au Dilettante…
    En visitant ce matin l’exposition consacrée au jeune Tintoret, au Musée du Luxembourg, où j’ai passé moins de temps dans les salles qu’à patienter dans la file d’attente, j’ai été content d’identifier, assez rapidement, les parties vraiment originales, pour ne pas dire géniales, traduisant plus qu’un métier accompli: des moments de liberté totale, voire de folie, ou de plus profonde vision dans ses grands portraits de Nicolò Doria ou du vieil homme du Kunsthistorisches Museum, de Vienne dont parle tant Thomas Bernhard dans Maîtres anciens.
     
    AU YUSHI. - Très bonne soirée d’hier en compagnie de RJ, au petit restau japonais de la rue des Ciseaux, tout près de La Perle, où il a sa bouteille de whisky et une chaise à son nom comme un metteur en scène de cinéma. Le courant a tout de suite passé entre nous, facilité par nos nombreux échanges récents sur Facebook. La première chose qu’il m’a dite se rapportait à tout le bien que Pierre-Guillaume de Roux lui a dit à mon propos, qui m’a surpris et réellement touché. Ensuite la conversation, très nourrie et très variée, s’est poursuivie assez tard sans la moindre affectation, comme si nous nous connaissions depuis tout le temps… (Ce jeudi 15 mars)
     
    SYLVOISAL. - Je me disais ce matin que j’aurai eu la chance de connaître un être d’exception, doublé d’un poète aussi singulier que volontairement méconnu, en la personne de Gérard Joulié, mon vieil, ami depuis 1973, éternel enfant vieille France et prince des lettres à sa façon. Or je m’efforcerai, un de ces jours prochains, de rendre justice à l’auteur des Poèmes à moi-même, d’une qualité supérieure, dont la densité et la vigueur, la plasticité et la profondeur, sont des plus rares.
    ***
    L’époque est à la fois à l’exhibition et au voyeurisme, aussi l’exercice de liberté consiste-t-il à échapper à l’un et à l’autre en évitant de plus en plus les intermédiaires médiatiques de toute sorte où prolifèrent l’opinion jetée et la jactance.
     
    SIMULACRES. - On apprend ce matin qu’une famille de quatre personnes a été assassinée aujourd’hui à Mexico. Ah bon ? Et après ? Combien de cambriolages la nuit dernière à Cleveland ? Combien de meurtres à Melbourne ou à Medellin ? Et au nom de quoi en serions-nous comptables ou solidaires ? Le simulacre mondial voudrait que l’on se torde les mains et brandisse son cœur, mais je n’ai cure du simulacre. Fuck the simulacre !
     
    À UN AMI. - J’ai commencé ma semaine avec un poème - bon poème je trouve -, que j’ai dédié à Thierry Vernet :
     
    Voici des fleurs
    La beauté de l’objet
    soit la seule mesure de la chose.
    Rien n’ira par hasard.
    À l’établi l’orfèvre
    est concentré sur son art
    tout humble d’artisan
    qui cisèle des roses -
    ou cet objet secret
    révélé par son autre part.
    On ne sait rien d’avance
    de l’eau sur laquelle on ira
    là-bas dans le miroir
    d’un ciel à jamais incertain.
    L’objet se révèle à mesure
    qu’on oublie d’y penser.
    Le chant s’élève et dure
    le temps de ne pas oublier.
     
    REVIF. - Ce jour restera marqué, pour moi, d’une pierre blanche, puisque, au-delà de ce que j’en attendais, m’est arrivé un message de Pierre-Guillaume de Roux qui qualifie les textes de La Maison littérature, que je lui ai envoyée la semaine passée, de «merveilleux» et me dit qu’il sera «mon homme» pour la réalisation de ce livre.
    J’en ai été touché aux larmes en m’exclamant «enfin !!!», non tant pour la perspective de publier à Paris que pour avoir suscité un écho aussi prompt que chaleureux que je désespérais d’obtenir depuis des années.
    Ah mais quel sentiment de revivre, soudain ! (Ce mercredi 28 mars)
     
    PROUST : « En réalité, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument d’optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence d’entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur ». (Le Temps retrouvé)
     
    CONNIVENCE. - Premier téléphone avec Pierre-Guillaume de Roux, de presque une heure. Tout à fait sur la même longueur d’ondes. Nous nous verrons le 19 avril prochain. D’ici-là je vais foncer sur la mise au net de La Maison Littérature que je lui présenterai dans une forme à la fois plus fluide et (re)construite, mais quel soulagement en attendant ! (Ce jeudi 29 mars)
     
    MOI ET ELLES. - Misogyne moi ? Pas que je sache. Mais plutôt sur la réserve ou plus ou moins en fuite dès que se profile une emmerdeuse du style du Petit bout de femme de Kafka, entre autres specimens du genre.
    Par ailleurs, aucun goût pour l’érotisation de la femme, sauf au Japon ou au cinéma, et la vision du porno féminin m’est carrément insupportable. Les mecs c’est autre chose: je les vois comme des compères forestiers ou des camarades de ruisseau, style gréco-romain. En fait, le hard homo a quelque chose du cirque hilarant que pointait Nabokov à propos des romans de Genet. Mais à tout prendre je préfère, sublimées par l’art, les fesses rebondies du jeune homme de la Résurrection de la chair de Luca Signorelli, au dôme d’Orvieto. Permission d’enculer de l’œil, si l’on peut dire…
     
    BRIBES. - Le café au lait coûte 4 francs 50, et le croissant 1 franc 60. Cela me semble excessif, mais c’est la Suisse, où les hôtels sont les plus chers du Vieux-Continent.
    Assez impressionné par la lecture de L’Implacable brutalité du réveil de Pascale Kramer, que je vais achever sur le trajet Lausanne-Paris, parfois à la limite de l’agacement tant on est sur l’exacerbation du malaise de cette mère refusant son état, et pourtant non: tout cela tient à la fois psychologiquement et littérairement, dégageant une espèce d’âpre poésie. (Au fond de l’Angel’s Bar, à Montreux, en attendant le train de Lausanne d’où je partirai à Paris à midi, ce 17 avril)
     
    APORIE. - Jamais je n’ai été capable de noter quoi que ce soit de précis et de continu, dans mes carnets, qui se rapporte à ma «vie sexuelle». Les mots m’ont toujours manqué. Et les rares fois que je m’y suis essayé cela sonnait creux ou faux, pour ne pas dire aussi ridicule que si je m’étais appliqué à parler de ma «vie spirituelle»…
     
    JACCARDO. - Soirée au Yushi avec Roland et deux écrivains sympathiques dont je n’ai d’abord compris le nom que d’un seul : Patrick Deklerck. Très bien les deux. Nous avons pas mal ri. Je me sens avec Roland, très naturel et très libre. En fin de soirée j’ai sympathisé avec Mark Greene, l’autre compère, qui me plaît beaucoup et m’a promis de m’envoyer son prochain roman, à paraître chez Grasset sous le titre de Federica B.
    En somme, la qualité rare de RJ est de mettre les gens en relation et de faire apparaître les choses – il incite chacun à sortir du bois. Je l’avais d’ailleurs déjà remarqué il y a plus de quarante ans de ça, je ne sais plus où, peut-être à L’Âge d’Homme ou peut-être en Grèce où il m’a dit que nous nous étions croisés en 71 ou 72 sans que je me le rappelle bien. Cette qualité, mélange de curiosité vive et de plaisir plus louche de voyeur, se retrouve dans sa façon de poser et de s’exposer dans son journal, qui recoupe ma propre propension à l’aveu sans aveu… (Ce 18 mars)
     
    JOUR J. - C’est aujourd’hui le jour J pour moi et mes livres, avec la rencontre ce soir de Pierre-Guillaume de Roux, dont j’attends le meilleur. Nous avons parlé de lui hier soir au Yushi, et plus j’entends parler de la fronde des bien-pensants contre le fils de Dominique, notamment après le lynchage hideux de Richard Millet, et plus je me sens conforté dans mon choix de n’être pas du côté de la lâche meute du milieu médiatico-littéraire, mais de celui d’un homme à la vraie passion littéraire, indépendant et courageux.
    (Soir). – La rencontre avec Pierre-Guillaume s’est passée au mieux. Je l’ai rejoint à vingt heures en son bureau de la rue de Richelieu, auquel on accède par un escalier très pentu et dont le beau désordre m’a rappelé celui de L’Âge d’Homme avec, au mur, en face d’une grande toile incandescente de Mircea Ciobanu, des portraits de son père et de Dimitri, de Pound et de je ne sais plus qui. Je ne me le rappelais pas si grand, je lui ai découvert de très belles mains et une façon de rire presque silencieuse, mais surtout je ne m’attendais pas à signer si vite le contrat en bonne et due forme qu’il avait déjà préparé, ce que j’ai fait en le lisant en croix avant de lever le camp, avec une douzaine de ses livres plus ou moins récents, dont le génial Tarr de Wyndham Lewis, pour un restau italien du quartier où nous avons parlé très librement et pêle-mêle de tant de nos souvenirs communs et de tout ce qui nous importe sans discontinuer, jusque tard. (Ce jeudi 19 avril)
     
    PIERRE REVERDY : «Nous sommes, je le crains, dans la saison des petits bonshommes et des grands mauvais hommes Quand ces grands mauvais hommes sont à bas, il ne reste plus que les petits bonshommes bavards». (En vrac).
     
    CONCLUSION. - Passablement rétamé ce matin, après une longue et joyeuse soirée au Yushi en compagnie de Roland et de son impayable ami américain Steven Sampson, plus une sympathique et questionneuse Angélique. Pour qualifier mon séjour, Roland s’est exclamé : «Mais c’est un triomphe !», ce que j’ai nuancé en parlant de mon réel et profond bonheur d’avoir rencontré Pierre-Guillaume, en lequel je pressens, plus que l’éditeur rêvé : un ami… (Ce samedi 21 avril)
     
    ROLAND JACCARD : «Mais peut-être en est-il des livres que nous avons lus comme de ceux que nous avons écrits : s’ils ne nous ont pas appris à nous en passer, c’est qu’ils n’auront servi à rien ». (Flirt en hiver).
    L’ENFANT. - Hier avec Julie et Anthony, nos douces lumières. RJ me fait sourire avec sa récurrente façon de dénigrer la vie, les enfants et les mères à la suite de Cioran et Schopenhauer: cela ne m’en impose pas le moins du monde ni ne m’oppose à lui, mais je donnerai tout Cioran et Schopenhauer pour un sourire de cet enfant. (1er mai)
    MAI 68. - Les commémorations de mai 68 ont quelque chose de convenu et de remâché qui m’est à vrai dire insupportable, comme si personne à vrai dire n’y croyait que quelques jobards. La célébration du bon vieux temps ou de «nos meilleures années» m’a toujours horripilé, et le pire est aujourd’hui qu’on y ajoute de l’amertume ou qu’on idéalise la chose aux yeux des nouvelles générations qui, de toute façon, n’en ont rien à braire.
    Tout ça me rappelle le plus bourgeois de nos rédacteurs en chef s’exclamant avec cette espèce de veulerie du conformiste satisfait: «Enfin c’est vrai, quoi, moi aussi j’ai lancé, comme tout le monde, deux ou trois pavés en mai 68»…
    VIEILLIR. - Téléphone à l’abbé. Ni l’un ni l’autre n’est enchanté de vieillir, mais la conversation reste vive et joyeuse. Me dit que Philippe Jaccottet ne va pas bien. Tout faible et furieux, récemment, d’avoir été récompensé par je ne sais quel prix de l’Académie française. Après la Pléiade, il préférerait maintenant qu’on lui foute la paix. (Ce jeudi 10 mai)
    ***
    Tout le monde se met à écrire et c’est donc la fin de la littérature.
     
    AVEC L’ABBÉ. - Bon moment ce midi avec l’abbé Vincent, à l’auberge de la Gare de Grandvaux. La conversation dense et de plus en plus libre. Il me raconte ses lectures en rapport avec le substrat humain du Grand Œuvre, notamment de Leopardi, Rilke, Mallarmé ou Lorca. Et c’est lui, le prêtre, qui évoque le mal qu’a pu faire la religion dans certaines vies, dont celle de Federico Garcia Lorca précisément ! Et c’est moi qui corrige : l’idéologie religieuse, plus que la religion. Mais sais-je seulement ce que signifie en réalité ce terme de religion ?
    (SOIR) - J’ai fini ce matin de coller, dans mes albums chinois, les 500 pages du premier état complet de La Maison Littérature devenue Les Jardins suspendus, à partir desquelles je vais façonner la mouture définitive que je remettrai à Pierre-Guillaume de Roux le 14 juin prochain, jour de mon 71e anniversaire...
    (Ce mercredi 16 mai)
     
    AMIEL. – RJ m’envoie les épreuves de son prochain livre évoquant Les derniers jours d’Amiel, dont je me suis illico régalé. Se glisser dans la peau du cher pusillanime et rester crédible en le faisant évoquer ses successifs fiascos amoureux relevait de l’acrobatie, mais c’est tout en tendre souplesse, et non seulement en profond connaisseur du sujet, que Roland s’y colle sans se priver de délicieux anachronismes et sans guigner au coin de la page comme Hitchcock à l’écran, avec quelque chose en plus, dans la tonalité et la tournure d’une histoire rappelant – par contraste évidemment – celle d’Adolphe en beaucoup plus coincé, qui serait de la plume de Benjamin Constant plutôt que de celle d’Amiel. Mais quel beau cadeau notre ami fait donc à celui-ci, qui devrait adoucir et même émoustiller son séjour sur les corniches arides du Purgatoire.
    BILAN CARDIO. - Les derniers examens relatifs à mon état cardiaque et vasculaire n’indiquent rien d’inquiétant, tout en révélant les traces d’un infarctus dont je n’ai rien senti quand il s’est produit sans conséquence aiguë, mais je n’éprouve pas moins, souvent, un manque de souffle assez pénible à la montée et de lancinantes douleurs aux jambes et aux articulations. Cela étant je me trouve au top de ma santé psychique et mon livre en chantier me tire en avant comme Snoopy dans la chemin d’accès à la Désirade… (Ce 18 mai)
     
    FLASH BACK. - L’idée m’est venue, pendant la nuit, de consacrer ma prochaine chronique (la 40e) du média indocile Bon Pour La Tête à une série de Je me souviens toute dédiée à ce que fut pour moi mai 68, pendant et après. Ce me sera l’occasion de préciser ma position par rapport à l’idéologie, qu’elle soit de gauche ou de droite, et de pointer à la fois ce qui m’a attiré d’un côté ou de l’autre et ce qui m’en a détourné, non pas en un jour ni même en une année mais dans le temps de successives expériences. Or je crois que ce terme est clef pour moi : l’expérience. (Ce dimanche 20 mai)
     
    Je me souviens d’avoir cessé d’être gauchiste en mai 68
    Je me souviens d’avoir souscrit, en 1967, à l’anniversaire de ma naissance un 14 juin, le même jour qu’un certain Che Guevara, à la phrase de Paul Nizan: «J’avais vingt ans et je ne permettrai à personne de dire que c’est le plus bel âge de la vie»…
    Je me souviens qu’à dix-neuf ans, durant mon premier séjour en Pologne, j’ai découvert l’usine à tuer d’Auschwitz et le socialisme réel vécu par la famille de l’ingénieur L. qui nous avait reçus à Wrocław, mon compère U. et moi…
    Je me souviens d’avoir conseillé à l’ingénieur polonais L., petit con que j’étais, de patienter jusqu’à la réalisation réelle du socialisme socialiste dont il avait, en 1966, quelques raisons de douter…
    Je me souviens de la petite fille à l’énorme bouquet de fleurs, au milieu de l’immense stade de Wrocław rempli de jeunes socialistes en uniformes, qui s’écria dans le micro, à propos de l’agression impérialiste des Américains au Vietnam: «Protestujem!»…
    Je me souviens des tas de cheveux et des tas de prothèses et des tas de jouets dans l’usine à tuer transformée en sanctuaire de mémoire, et de l’odeur des saucisses vendues à l’entrée, et de leur graisse sur nos mains innocentes…
    Je me souviens du terrible choc éprouvé à la découverte, en pleine nuit, des barbelés et des miradors du Rideau de fer à la frontière de Berlin-Est, et de la gratitude des jeunes douaniers polonais auxquels nous avions offert un tourne-disques portable dernier cri et la version originale des Portes du pénitentier par The Animals…
    Je me souviens de cette autre nuit, en mai 68, où notre caravane de Deux-Chevaux débarqua dans la cour de la Sorbonne avec son précieux chargement de plasma sanguin destiné aux camarades révolutionnaires blessés sur les barricades…
    Je me souviens de la folle animation de cette nuit-là, et des suivantes, dans les auditoires bondés de la Sorbonne, et des Katangais dormant dans les couloirs et ne participant guère plus aux «prises de paroles» que nos camarades filles…
    Je me souviens de notre perplexité, avec mon ami R. étudiant de première année en médecine, quand nous entendions parler, sur les terrasses ensoleillées du quartier de l’Odéon, de la Révolution comme d’une chose irréversiblement accomplie…
    Je me souviens de la même perplexité ressentie par Samuel Belet, le personnage de Ramuz, quand il entend les communards, en 1870, parler de la Révolution comme d’une réalité non moins irréversiblement accomplie…
    Je me souviens de notre semblable perplexité, avec Lady L. et notre ami Rafik Ben Salah, en juillet 2011, quand toutes et tous parlaient, dans les rues encore en liesse de La Marsa, de l’irréversible révolution du Jasmin après laquelle rien ne serait plus jamais comme avant…
    Je me souviens de la reprise en mains annoncée, dès la fin des vacances de l’été 68, par notre leader de la Jeunesse progressiste lausannoise impatient de nous voir nous remettre au Travail, étant entendu qu’il fallait au moins trois ans pour devenir communiste…
    Je me souviens de la mine horrifiée de notre chère tante E. pour laquelle le socialisme était «le diable» (ce qu’elle m’avait répondu lorsque je lui avais posé la question vers l’âge de sept ans), alors que le communisme était encore «pire que le diable», quand elle découvrit sur les murs de ma chambre les affiches de mai 68 ramenées des ateliers des Beaux-Arts du Quartier latin dont l’une proclamait: Aimez-vous les uns sur les autres…
    Je me souviens d’un premier doute éprouvé lorsque je me suis vu présenter le sociologue Marcuse, à la télé romande, au titre d’étudiant progressiste argüant du fait que la théorie de L'Homme unidimensionnel devait être «expliquée aux masses»…
    Je me souviens d’avoir éprouvé le même sentiment de ridicule en m’entendant parler à une Assemblée extraordinaire de l’université réunie en octobre 1968 dans l’aula du palais de Rumine où j’évoquais la constitution des groupes de fusion et l’urgence de rallier le prolétariat et les camarades paysans de l’arrière-pays - avec la sensation physique d’avoir dans la bouche une langue de bois.
    Je me souviens de mon premier papier d’aspirant journaliste de quatorze ans, dans le journal Jeunesse des Unions chrétiennes (YMCA) consacré au pacifisme et à l’objection de conscience…
    Je me souviens de la petite revue des Etudes soviétiques que je lisais à quinze ans à la Bibliothèque des Quartiers de l’Est avec l’impression d’entrer en subversion…
    Je me souviens du prof et écrivain Jeanlouis Cornuz qui me poussa à seize ans à lire le fameux Jean Barois de Martin du Gard après que je lui eus déclaré que la lecture de son roman Le Réfractaire m’avait conforté dans la conviction que l’objection de conscience s’imposait au niveau éthique…
    Je me souviens des Chiens de garde de Paul Nizan dénonçant les philosophes idéalistes du début du siècle, et du commentaire que j’en avais fait dans L’Avant-garde, organe ronéotypé de la Jeunesse progressiste, en visant nos profs de philo aux cours desquels je pionçais…
    Je me souviens de la réprobation de notre leader de la Jeunesse progressiste me surprenant à lire du Céline (ce facho) et du Cingria (ce réac), et de mon excessive timidité m’empêchant de l’envoyer promener…
    Je me souviens de ma propre réprobation muette quand mes camarades taxaient Beethoven de musicien bourgeois ou les Rolling Stones de rebuts de la décadence capitaliste…
    Je me souviens de mon incapacité totale de suivre les cours d’économie politique du professeur Schaller, que je taxais dûment de valet du capitalisme dans un autre article de L’Avant-garde…
    Je me souviens que la matinée ensoleillée de mon premier examen d’économie politique s’est passée dans une clairière de la forêt de Rovéréaz à lire Je ne joue plus de Miroslav Karleja, et que de ce jour date la fondation de mon université buissonnière…
    Je me souviens de mon incapacité de jeune journaliste à parler des débuts du tourisme de masse (mon premier reportage en Tunisie, en mai 1970) en termes marxistes, au dam de mes anciens camarades qui m’estimèrent dès lors vendu à la presse bourgeoise…
    Je me souviens de tout ce que j’ai appris de l’anarchiste Morvan Lebesque (l’un des grandes plumes du Canard enchaîné de années 60-70) et des sociologues marxistes Henri Lefebvre et Lucien Goldmann, ces princes de la critique de gauche…
    Je me souviens que l’écrivain fasciste Lucien Rebatet, dont j’avais lu Les deux étendards avec passion, et que je suis allé interviewer en 1972 en me fichant de ce qu’on en penserait, me dit que s’il avait eu mon âge, en 68, il eût été maoïste...
    Je me souviens du camarade monté sur une table de ce bistrot enfumé dans lequel je me trouvais pour hurler qu’il fallait me tuer au motif que j’avais rencontré cette ordure absolue de Rebatet…
    Je me souviens de mon interview d’Edgar Morin revenu de Californie avec un Journal aux vues prémonitoires…
    Je me souviens du roman Mao-cosmique publié sans nom d’auteur à Lausanne et restituant avec justesse et mélancolie le climat de ces années-là dans une communauté frappée par la mort d’un de ses membres – et je me souviens du mécontentement vif de Claude Muret, l’auteur en question, dont j’avais cru bon de révéler l’identité dans un papier fort élogieux de la Gazette de Lausanne…
    Je me souviens des belles années du bar à café Le Barbare, et de la Fête à Lausanne, et de nos amours mêlées, et du Festival international de théâtre contemporain à l’esprit indéniablement soixante-huitard.
    Je me souviens de la réapparition de Lady L. aux abords du Barbare, dix ans après notre premier flirt, dont la coupe de cheveux à la Angela Davis signalait son appartenance au Groupe Afrique, et de nos retrouvailles définitives scellées quelques années plus tard par la naissance de deux futures jeunes filles en fleur…
    Je me souviens de ceux qui sont morts, et de ceux dont je ne suis pas sûr qu’ils soient encore vivants…
    Je me souviens que je dois aux dogmatiques de gauche et de droite de m’avoir éloigné de leurs idéologies respectives…
    Je me souviens de notre bohème des années 60 avec une tendresse croissante quoique de moins en moins sentimentale, etc.
     
    TRAVAIL. - La préparation des Jardins suspendus m’enchante à proportion de l’écoute réelle de Pierre-Guillaume, que je n’ai trouvée jusque-là qu’avec Dimitri pour mes deux premiers livres, et ensuite avec Bernard Campiche, sur huit ouvrages magnifiquement édités, jusqu’ à l’incompréhensible clash de notre relation, au prétexte insignifiant mais exacerbé par son délire victimaire, suivi des humiliations qu’il m’a fait subir équivalant à une mise à mort mais dont je ne lui en veux pas dans la mesure où elle procédait d’un esprit malade et d’un cœur blessé. Tout au contraire, la relation avec PGDR se fait dans la confiance et le naturel, la simplicité et le respect; et je sens que toute une communauté d’esprits vit la même relation avec lui où voisinent, si divers, Roland Jaccard et Michel Lambert, mon ami Gérard Joulié et Philippe Barthelet, ou encore le très étonnant Fabrice Pataut dont les nouvelles de Jeudi parfait m’épatent par leur mélange de poésie et de génie inventif...
    (Ce dimanche 20 mai)
     
    LYNCHAGE. - La polémique lancée par une chronique de Fernand Melgar, dans les colonnes de 24Heures, à propos des dealers de rue à Lausanne, a enflammé les réseaux sociaux avant de provoquer diverses réactions, dont le renforcement subit de la présence policière dans le quartier du Maupas, divers débats médiatiques à la radio et à la télé et, surtout, une lettre ouverte collective signée par plus de 200 prétendus représentants du «milieu du cinéma», dont en effet quelques cinéastes de renom (tels Jean-Stéphane Bron, Lionel Baier et Germinal Roaux, notamment, qui m’ont bien déçu) se dressant contre la méthode de Melgar au nom de l’Éthique, au motif qu’il a publié sur Facebook des images de dealers immédiatement assimilés à des victimes, ce qui me semble le comble. J’y ai vu un véritable lynchage, me rappelant fort celui du festival de Locarno, il y a quelques années, quand le président du jury Paulo Branco avait taxé Melgar de «fasciste» au motif que son documentaire sur les vols spéciaux donnaient aussi la parole aux fonctionnaires de la police chargés d’encadrer les requérants d’asile déboutés au lieu de les dénoncer, et j’ai réagi sur mon blog et sur Facebook pour me voir aussitôt traité de «crétin réac» par cette vieille ganache de Francis Reusser, parangon du démagogue gauchiste qui félicite «les jeunes» de se faire ainsi délateurs.
    Bref tout cela m’a paru à vomir et je me suis bien gardé de m’enferrer dans ce pseudo-débat de basse jactance…
     
    AIMONS-NOUS… - Dans ma 71e année depuis minuit. La lecture, ce matin, des tankas de Takuboku, que j’ai découvert grâce à Roland Jaccard, me porte au développement bien tempéré d’un égotisme de protection immunitaire. Le titre du recueil est: L’Amour de moi, et c’est cela même que je me dis ce matin : aimons-nous mieux que ça ! (Ce jeudi 14 juin)
     
    JULES RENARD. - «Aujourd’hui on ne sait plus parler, parce qu’on ne sait plus écouter. Rien ne sert de parler bien : il faut parler vite, afin d’arriver avant la réponse, on n’arrive jamais. On peut dire n’importe quoi n’importe comment : c’est toujours coupé. La conversation est un jeu de sécateur, où chacun taille la voix du voisin aussitôt qu’elle pousse». ( Journal, 29 janvier 1893.)
     
    VAILLANTES ROTULES. - C’est aujourd’hui que nous fêtons les 70 ans de ma bonne amie, avec une trentaine de proches et autres amis. Grand ciel pur à la fenêtre. Je vais lui remettre La maison dans l’arbre, mon premier recueil de poèmes conçu et édité dans le plus grand secret, qui me semble un bel acte de reconnaissance à celle à qui je dois tant. Or nous continuons de tout partager et même à quatre genoux. De fait, nous allons – elle vient de l’apprendre - vers une double opération des siens (le 3 juillet prochain, et il y en aura pour un mois) et les miens ne sont pas en reste, mais quel beau quatuor tout de même…
    (Ce 22 juin)
     
    REVERDY : « La poésie n’est pas dans l’émotion qui nous étreint dans quelque circonstance donnée – car elle n’est pas une passion. Elle est même le contraire d’une passion. Elle est un acte. Elle n’est pas subie, elle est agie. Elle peut être dans l’expression particulière suscitée par une passion, une fois fixée dans l’œuvre qu’on appelle un poème et seulement dans l’émotion que cette œuvre pourra, à son tour, provoquer. En dehors de l’œuvre poétique accomplie, il n’y a nulle part de poésie. Elle est un fait nouveau, certainement relié aux circonstances qui peuvent émouvoir le poète dans la nature, mais ce n’est que formé par les moyens dont dispose le poète que ce fait, chargé de poésie, viendra prendre la place qui lui revient dans la réalité. Ce n’est pas l’art que la nature imite, c’est la poésie, parce que la poésie nous a appris à y voir ce qu’elle y a mis ». (En vrac)
     
    POESIE «POÉTIQUE». - La poésie qui se veut poétique est à mes yeux la négation de la poésie, laquelle ne veut rien par définition si ce n’est apparaître par surprise. La poésie poétique pose, et la plupart de celles et ceux qui se disent ou se veulent poètes posent. À vrai dire les pires poseurs, parmi les gens de lettres, qui la plupart posent, sont les poètes et plus gravement souvent : les poétesses.
    Poètes et poétesses se tiennent cependant les coudes et se déclarent volontiers frères et sœurs, comme les membres d’une secte, se flattant les uns les autres et parfois se rejetant comme les membres de sectes concurrentes ou adverses, se jugeant et parfois s’anathématisant comme ce fut la pratique des églises rivales ou comme cela se voit encore dans les congrégations cultuelles ou culturelles de toute sorte, jusqu’aux grouillements tribaux des sectateurs de poésie pseudo-poétique des réseaux sociaux, etc.
    Dessin: Matthias Rihs.

  • Révérence à Monsieur Lamunière

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    Un grand patron de presse, humaniste et écrivain, n'est plus...
    Journalisme, littérature, jazz, peinture: rien de ce qui est humainement créatif n'était étranger à Marc Lamunière, patron de presse à l'ancienne et écrivain en ses juvéniles dernières années, sous les pseudos de Marc Lacaze et Ken Wood, qui vient de se retirer discrètement au jardin, gentleman comme devant, en sa 100e année.
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    Par manière d'hommage, on (re)lira de lui le délectable recueil de nouvelles qu'il publia au Seuil en 1996, intitulé Le dessert indien...
     
    Un régal filé à l'anglaise
    La tonalité qui marque les treize nouvelles de ce recueil, mélange d’épicurisme souriant et de désenchantement indulgent, de flegme frotté de cynisme et de bonhomie frottée d’expérience, relève de la culture anglo-saxonne plus que de la tradition romande, du côté de Somerset Maugham. De la nouvelle policière à la gourmandise érotique, en passant par la rêverie méditative d’Un instant d’éternité, évoquant Barbey d’Aurevilly, le récit fantastique ou la satire, l’auteur excelle à tout coup, en dépassant pourtant l’exercice de style par un vrai bonheur d’écriture et de narration.
    Marc Lacaze. Le dessert indien. Seuil, 1996.

  • Mémoire vive

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    (Lectures du monde, 2017)
     
    SORROW. - J’apprends ce soir, avec autant de stupéfaction que de tristesse, la mort de Philippe Rahmy, dont je comprends maintenant le silence de ces derniers jours après nos derniers échanges. Mort subite à ce qu’il semble, comme celle de Maître Jacques. Méchante mort d’une espèce d’enfant demeuré, d’ange mal portant et de juste à sa façon – comme un saint poète malmené par la vie et montrant un courage de héros en armure malgré ses os de verre - mort frappé en plein cœur alors qu’il avait encore, sans doute, tant à donner...
     
    ANGELUS NOVUS. - L’Enfant vient de naître, à 15h47. Nous ne savons pas encore son prénom mais il a l’air entier et tout joli dans les bras de notre fille qui sourit aux anges. Me rappelle tant deux autres naissances qui ont changé notre vie, et me ramène à ma bonne amie et à notre vie – notre précieuse vie. (Ce lundi 2 octobre)
     
    PREMIER DU NOM
     
    (pour Julie, Gary
    et Anthony Nolan, né le 2 octobre 2017)
    Sa majesté l'enfant
    est attendue au coin du bois;
    un tapis sera déroulé
    de la mer jusque-là.
    Pour la vie ajoutée
    sous le grand chapiteau des mots,
    on fera flamboyer
    la fanfare des animaux.
    On se réjouit le dimanche,
    là-bas dans la clairière,
    de voir s'éparpiller des branches
    des volées de lumière.
    Sa majesté l'enfant
    au fond de la mer ne sait pas
    que le ciel qui l'attend
    n'en sait au vrai guère plus que ça.
    On l'aura déjà vu,
    mais cette fois comme jamais
    l'enfant n'aura su
    qu'il est comme tous le tout premier.
     
    DOUX OISEAUX DE JEUNESSE - C’est avec tristesse que j’ai appris tout à l’heure, en ouvrant une enveloppe affranchie en Allemagne au liséré noir, la mort de mon cher Thomas – mort subite et inattendue à ce qui est précisé, le 2 octobre dernier à Schelklingen.
    Sa disparition brutale me chagrine d’autant plus que j’avais prévu une virée prochaine en Souabe et que j’allais le contacter pour lui en parler. Aussi, j’aurais aimé passer plus de temps avec lui en tête à tête pour évoquer nos vies, après deux mois estivaux partagés en notre adolescence et cinquante ans sans nous voir, suivis de trois ou quatre revoyures depuis que je l’avais relancé dans son chalet valaisan où nous nous sommes retrouvés bien plantureux tous deux et bien recuits, mais «en phase» à divers égards, et nos bonnes amies frayant gentiment elles aussi.
    Ah mon Thomas, bel ami blond de mes quatorze ans au physique de pur Aryen semblant sorti de la collection Signe de poste, lisse et parfumé à l’eau de Cologne 4711, et ses parents adorables s’activant de concert à la Praxis du Herr Doktor, et le petit frère Goetz alias Luppi; nos balades le long du «jeune» Danube et par les forêts, nos baignades dans la piscine familiale, la chasse avec le père, et l’année suivante nos retrouvailles à Lausanne et le tour du lac en vélo, nos premières cigarettes et notre chaste amitié particulière, etc. (Ce jeudi 12 octobre)
     
    ARCHIVES. - Très bonne surprise ce soir, accompagnant un message d’un des collaborateurs des Archives littéraires de la Bibliothèque nationale: la découverte du catalogue complet, en l’état actuel, des 50 cartons de mon fonds dûment classé par une jeune stagiaire - une vaillante Pauline Bloch dont j’apprends qu’elle a été très intéressée par le contenu de mes paperasses.
    Pour ma part, c’est avec autant d’émotion que d’intérêt que j’ai découvert ce vaste et minutieux inventaire dont tous les objets revivent pour ainsi dire de se trouver décrits par le détail, jusqu'aux lettres et multiples papiers isolés qui restaient entre les pages de mes nombreux carnets et autres albums. Ce qui me touche, surtout, c’est l’attention réelle que semblent susciter mes archives, dont je présume qu’on n’imaginait pas la richesse et moins encore la beauté des enluminures, avec la foison d’aquarelles enluminant mes notes quotidiennes, etc.
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    MAESTRO CERONETTI. - J’ai décidé aujourd’hui de me rendre à Cetona dans la semaine du 10 novembre, pour y assister à la présentation, par Guido Ceronetti et notre amie Anne Marie Jaton, de l’essai consacré par Fabio Ciaralli à Cioran. C’est la Professorella qui m’y a invité et ce sera l’occasion de revoir Ceronetti, aujourd’hui nonagénaire, tout en prenant quelques jours, du côté des crêtes siennoises, pour travailler à mes Jardins suspendus… (Ce dimanche 22 octobre)
     
    AU PRÉSENT. - La qualité majeure des récits d’Annie Dillard me semble tenir à leur capacité d’intensifier la présence - notre présence au monde -, et notamment notre présence devant la nature.
     
    DE LA RÉALITÉ. - Certaines gens – certains beaux esprits plus précisément -, se sont moqués de l’usage fréquent que j’ai pu faire – et continue de faire – du terme de métaphysique, mais leur réaction, leur ricanement (ah, ah, ah), leur supérieur haussement d’épaules m’en disent plus sur eux que sur moi, car je sais, moi, de quoi je parle alors qu’eux ne veulent surtout pas évoquer ce qui, pour moi, n’est en rien borné à l’histoire de la philosophie au sens académique (ou anti-académique, ce qui revient au même), mais ressortit juste à un sentiment ontologique que Witkiewicz a exprimé mieux que personne et que je ressens aujourd’hui aussi fort qu’à mes vingt-cinq ans, à savoir qu’il y a un vertige décidément métaphysique à percevoir le fait qu’on est soi et pas un autre, etc.
     
    ***
     
    Thierry Vernet : «L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser».
     
    RONDES DE NUIT. - L’amour de la littérature est un phénomène tout à fait particulier, qui ne se limite pas plus à un goût esthétique qu’à une passion intellectuelle, mais touche à tous les points de la sphère sensible et filtre les expériences les plus diverses.
    Certains individus ont la foi, comme on dit, et d’autres pas; certains entendent la musique ou voient la peinture mieux que d’autres; et puis il y a ceux qui aiment la littérature, s’en nourrissent et se plaisent à la partager. Amaury Nauroy est de ceux-ci, qui semble vivre pour et par la littérature, à la fois en lecteur, en passeur et en écrivain se révélant en beauté dans son premier livre intitulé Rondes de nuit où il aborde nos lettres romandes et plus encore.
    ANDIAMO VIA. -Départ ce matin à 8h.37 de Montreux, après un dernier café avec Lady L. Tout est sous contrôle, me semble-t-il. Je dormirai ce soir à Chiusi et demain soir à Cetona pour y retrouver la Professorella et Guido Ceronetti. Ciel couvert. Neige sur le Grammont. Grisaille sur les collines de Sion. Le ciel se dégage aux abords de la Noble Contrée, qui me rappelle Rilke et ma visite à Jeanne de Sépibus, il y a plus de quarante ans de ça. Après le Simplon, le Pendolino débouche dans le grand bleu laiteux du sud, passant sous des pentes forestières encore noires d’incendies passés.
    Dans le train de Florence, je reprends la lecture des brefs textes de Philippe Jaccottet rassemblés (au Temps qu’il fait) sous le titre de Tout n’est pas dit. Comme je suis un peu fatigué par les quatre premières heures de mon voyage, cette lecture aimablement mesurée me convient. Jaccottet observe les premiers dégâts de la télévision à la fin des années 50, en Provence, il observe de jeunes voyageurs snobs et arrogants dans un train, il fait l’éloge de l’art discret du conteur André Dhôtel, il rend hommage à Gustave Roud en le dégageant de la tradition rousseauiste pour le situer plutôt dans la filiation des romantiques allemands, avec de lointains échos égyptiens (!), il évoque (superbement) l’automne dont il préfère la lumière mélancolique aux sonneries trop flamboyantes des feuillages, il parle du haïku dont il est proche à certains égards, et l’ensemble du livre, tissé de minces chroniques, forme un ensemble équilibré traversé par une douce musique, parfois un peu trop posée, voire évanescente, à mes yeux, mais enfin c’est l’un des aspects de Jaccottet que je préfère.
    Sur quoi, passé Bologne, je repique en lisant Couilles de velours de Corinne Desarzens, et là ça redevient du plus vif et du plus corsé - du plus coruscant dirait Charles-Albert -, avec des saillies parfois saisissantes. Cela qui va de soi : «Le grand âge assure l’illusion de pouvoir tout dire. Sur le bâtiment qu’est le corps. Sur la fusée qu’est le destin. Sur la moutarde après dîner qu’il faut éviter parce qu’elle veut dire trop tard».
    Et tout ce qui, de fait, aujourd’hui, me souffle de sa voix insidieuse voire cruelle : « trop tard »…
    (À Chiusi, ce même soir) - Bien arrivé et très content d’être descendu dans un modeste hôtel jouxtant la gare dont la petite chambre (hélas sans table) me coûte 35 euros ! Dieu sait que je ne suis pas rapiat, mais un prix normal est si rare par les temps qui courent...
    Je me régale ensuite à la trattoria toscane Al Punto, réalisant la bonne tradition populaire italienne, où j’observe cependant tout un parterre de jeunes gens littéralement scotchés à leurs smartphones, ne discontinuant de les consulter sans cesser pourtant de parler entre eux et ensuite de se régaler à leur tour.
    Nulle part, ni à Paris ni en Suisse, ni non plus aux States, je n’ai vu un tel spectacle réellement à l’italienne, qui me rappelle la délirante télé vue par Fellini. À la table voisine, j’observe une enfant (quatre ou cinq ans) et son père tatoué à casquette d’équipe de football américain, qui n’en finit pas de rappeler sa présence en réclamant ceci ou cela, crisant, trépignant, avalant trois bouchées et en refusant trois autres, filant à une autre table où diverses jeunes femmes jacassent, puis revenant au père qui se lève pour faire quelques pas avec elle jusqu’à une autre table de mecs, avant de caser enfin la môme devant un jeu vidéo sur sa mini-tablette, etc.
    L’aliénation à l’italienne, pointée par Guido Ceronetti dans Un Voyage en Italie, La Patience du brûlé et Albergo Italia, atteint ces jours des proportions martiennes, comme je l’ai constaté ce soir même, et pourtant il y a toujours quelque chose d’un vieux fonds populaire et joyeux qui résiste au nivellement total et à la crétinisation massive, chez ces chers Ritals, qui incite à leur appliquer un «jugement» à deux poids deux mesures, découlant finalement d’une légèreté et d’une candeur tribale particulière, etc. (Ce mardi 7 novembre)
    CARO PAESE. – Le sommeil un peu perturbé par le vin d’hier soir, mais j’ai fini par me rendormir et me trouve à l’instant dans les meilleures dispositions de corps et d’esprit à une table de l’ancien Caffè dello Sport de Cetona, rebaptisé Da Nilo, après une première brève escale au Poggiosecco dont j’ai pu apprécier la parfaite situation, sur une éminence boisée à deux kilomètres du bourg, et la bonhommie sympathique du colosse barbu venu me répondre en robe de chambre…
    Coïncidence plaisante: Paolo est un ancien chroniqueur de rubrique économique, dans la soixantaine, qui s’est retiré en ces lieux avec la belle Paola pour tenir cette maison d’hôtes – avenante paire de Romains civilisés, qui m’ont attribué une charmante petite maison rose attenant à la vieille ferme restaurée dans les règles de l’art.
    La belle Paola me rappelle les douces personnes des films de Comencini, tandis que le géant Paolo m’évoque illico les premiers couteaux cuisiniers de Fellini, très avisé des finesses de la poésie culinaire. Ainsi, lorsque je lui demande, au coin du grand âtre de l’ancienne ferme, s’il fait aussi sa pâtisserie in casa, comme son pain et les tagliatelle al ragù dont nous nous régalons, me répond-il que non: que la pâtisserie est un art en soi relevant de l’alchimie la plus précise: si la recette t’impose 13 grammes de blanc d’œuf tu n’en mettras ni 14 ni 18 même si c’est la guerre !
    MESTIERE DI VIVERE. - L’art de vivre s’apprend entre l’enfance et l’exercice actif du métier de vivre, mais il découle, dans toutes les cultures et civilisations, de siècles de savoir transmis et mémorisé dont j’aime déchiffrer le palimpseste partout où je vais, et à cet égard le grand livre toscan est un trésor.
    Je n’irai pas au Festival de la truffe annoncé sur les affiches de Montepulciano, mais, à San Quirico d’Orcia, où la mémoire remonte aux Étrusques, un modeste primo piatto de ravioli al tartufo (la truffe en italien) me fait sourire à l’évocation d’un Tartufe qui invoque le ramadan pour les autres sans cesser de s’en mettre plein la truffe...
    Pour ma part je trouve autant de saveur à trois morceaux de fromage de brebis servis avec trois lamelles de poire qu’à un grand festin, mais chacun son goût et nul hasard si je tombe, au coin de la prochaine rue, sur un tout petit livre du Maestro Ceronetti que je retrouverai demain à Cetona, intitulé Per non dimenticare la memoria...
    LE DYABLE À L ‘ÉGLISE. - Et ce fut, précisément, un bonheur tout simple, sans flafla mondain ni paparazzi accrochés aux angelots en stuc 3D, que cette rencontre tricéphale de la Professorella, de Fabio Ciaralli et de Guido Ceronetti, en présence d’un public de tous les âges, au milieu des fresques polychromes de l’église dédiée а Santa Annunziata et transformée en «salle polyvalente», selon l’expression plaisante du Maestro, pour y présenter l’ouvrage conçu en prison par notre ami Fabio, lequel a trouvé en Cioran un véritable mentor occulte ; et c’était d’autant plus émouvant d’entendre le Maestro égrener ses souvenirs parisiens de Cioran, avec quelle précision malicieuse, que son hypermnésie se troue parfois comme les chaussettes des pèlerins au long cours...
    PASTICCIO ITALIANO. - Je me sens en Italie, ou plus précisément en Toscane, auprès de gens aimables, comme chez moi. Avec mes hôtes de l’Albergo Toscana Podereso Poggiosecco, nous avons eu hier soir une dernière conversation où nous avons parlé d’un peut tout, comme de vieux amis alors que nous ne connaissons que depuis trois jours; et de même les beaux moments passés avec la Professorella et Fabio Ciaralli, autour du vieux filosofo ignoto fulminant contre son «corps de chiottes» et se réjouissant de ma présence, m’empêcheront décidément de dimenticar la memoria…
    L’AMI L’ABBÉ . - Invité ce midi par l’abbé Vincent. Très bonne conversation d’abord arrosée d’absinthe chez lui, ensuite au restau voisin où il m’a régalé. Nous avons bien ri. Parfois même nous nous sommes gondolés. Comme lorsqu’il cite sa grand-mère : «Au fond il n’y a pas de milieu, quand on devient très vieux : soit on devient tout bon, soit tout mauvais». Ce qui m’encourage in petto à devenir tout bon et de plus en plus.
    Autre saillie tordante, comme il évoque une conférence donnée par Tariq Ramadan à Lausanne après laquelle, avec quelques amis, ils avaient mangé et bu assez pour délier la langue de l’abbé, qui lança au (faux) frère musulman: « J’ai trouvé, cher Monsieur, votre discours brillantissime, mais je n’en crois pas un mot ! ». (Ce mercredi 15 novembre)
    TONIO. - Après un premier regard traversant un peu sceptique, c’est avec un intérêt croissant, et même plus attentif que sur ses derniers livres, que j’ai continué de lire L’Homme en veste de pyjama, d’Antonin Moeri, qui me semble maîtriser sa matière (romanesque en l’occurrence) avec plus de verve et d’originalité, de qualités inventives dans l’écriture et de pénétration, quant au thème, que dans ses ouvrages précédents. Il y va ! Il s’en donne ! Il affabule pour dire plus vrai !
    ***
    Le jeune écrivain est assez naturellement con. Puisse-t-il rester jeune.
    LE TON JUSTE. - La visite de nos jeunes Américains nous a permis, une fois de plus, d’évaluer la qualité de nos liens familiaux, sans la moindre ombre ni le moindre trouble, non plus qu’aucune sentimentalité excessive. Nous sommes justes, me semble-t-il. Toutes nos relations, autant avec S. et F. qu’avec J. et G., sont équilibrées et justes. (Ce jeudi 23 novembre)
    Au bord du ciel
    On sort afin de prendre l’air.
    Le cosmos est tout près :
    il suffit de lever les yeux.
    Quatrième dimension:
    le temps se verra conjugué
    à son corps défendant.
    De l’abîme inversé
    s’étoilent les cosmogonies.
    Tu ne t’es pas vu naître,
    toi qui prétends tout expliquer
    mais on t’a raconté
    le dais du ciel à neuf étages,
    le Seigneur à l’attique
    et les atomes inquiets -
    on parle de carnage...
    On chine dans le savoir,
    et par le ciel au ralenti
    les bolides vont clignotant
    dans la lumière noire.
    On croit voir l’infini,
    et nos atomes, nos étoiles
    ajoutent au récit
    du grand livre des vents.
    Le ciel n’est peut-être qu’un mot,
    mais en est-on capable ?
    (À La Désirade, cette nuit de novembre 2017.)
    ***
    Annie Dillard, dans Au présent : «Nous sommes la génération civilisée n° 500 environ, en partant de l’époque où nous nous sommes fixés, il y a de cela 10.000 ans. Nous sommes la génération n° 7500 en partant de l’époque où nous sommes probablement apparus, il y a de cela 150.000 ans. Et nous sommes la génération d’humains n° 125.000 en partant des premières espèces d’hominiens. Et cependant, comment pourrions-nous nous considérer comme une simple troupe de remplaçants intérimaires d’un spectacle à l’affiche depuis des lustres quand dans le ciel un nouvel arrivage d’oisillons vole en chantant et que passent de nouveaux nuages ? Des hyènes aux bactéries, les êtres vivants se chargent d’évacuer les morts comme les machinistes escamotent les accessoires entre les scènes. Afin de contribuer à ce qu’un espace vital subsiste tant que nous y vivons, nous ôtons à la brosse ou à la pelle le sable accumulé et nous taillons ou brûlons la verdure. Nous coupons l’herbe à l’extrême lisière ».
    DOUBLE NATURE. - Mon sentiment, à jamais contradictoire, d’être à la fois partout chez moi et sans cesse déplacé, fonde la double relation d’intime adhésion et de réserve que j’entretiens avec le monde. C’est un sentiment remontant à l’enfance, à la maison de notre enfance et au jardin, au quartier, à la forêt et aux premières échappées de ce premier cercle de notre enfance.
    Né sous le signe des Gémeaux, je me suis toujours senti partagé, mais cette nature double à tous égards ne se borne ni à la détermination des astres ni à une typologie psychologique particulière: elle reflète à mes yeux la Nature même, avec son ambivalence que le jour et la nuit ne cessent de rythmer en alternance.
    SUISSE PROFONDE. - Tout en restant attentif à l’espèce de cauchemar éveillé que constitue l’actualité, avec ses pantins semant le chaos sous couvert de grimaces policées, je lisais ces jours Le Frère de XX, dernier recueil de brèves proses de Fleur Jaeggy, après avoir relu Les Années bienheureuses du châtiment et L’institut Benjamenta de Robert Walser, découvert il y a bien quarante ans de ça, quand le nom de l’auteur oublié ressuscitait avant de devenir culte selon l’expression de notre époque d’idolâtrie à la petite semaine.
    Or, à chaque page de Fleur Jaeggy je retrouvai quelque chose du génie de Walser, qui m’évoque à la fois une certaine Suisse sauvage, chrétienne et païenne, terrienne et cosmopolite, dont les cultivateurs de stéréotypes n’ont aucune idée.
    AVATARS DU FANTASTIQUE. - Y aura-t-il bientôt des jacuzzis dans nos églises ? Quand les croyants de ce pays disposeront-ils enfin de barbecues sur les pelouses attenantes aux lieux de culte ? Que font les synodes et les épiscopats de nos cantons en sorte de proposer à leurs clients des services sexuels appropriés et conviviaux ? Telles sont les questions que je me poserais si je me sentais concerné par ce qu’est devenue la pratique religieuse assimilée à une forme de développement personnel, alors que l’église de Saint-François, à Lausanne, sert de décor à une installation censée commémorer la Réforme, dixit la plasticienne, au moyen de cent échelles calcinées…
    Le fantastique social, dont Guido Ceronetti me parlait à propos de Céline, ou ce qu’on pourrait dire le réalisme panique, me semble un excellent vecteur critique, qui ne se borne pas à l’humour, trop souvent diluant, mais force le trait ironique sans pour autant donner dans le ricanement stérile. Il y faut une dureté douce, si j’ose l’oxymore, une main de velours dans un gant de fer, et la meilleure modulation en est celle de la poésie.
    PIERRES À SOUHAITS. – Une chronique, au tournant d’une année, se doit d’annoncer de bonnes nouvelles, et je me fais fort d’en proposer au moins une à mes lecteurs de Bon Pour La Tête, et c’est qu’il arrive aux «pierres à souhaits» de parler! Ainsi faut-il lire illico Apprendre à parler à une pierre de la stupéfiante Annie Dillard voyageant un peu partout, de l’étang qu’il y a derrière sa fameuse cabane de Tinter Creek aux îles Galapagos ou au fin fond de la jungle bolivienne.
    Au début du livre, Annie Dillard échange un regard fulgurant avec une fouine et en tire les conséquences: «J’aimerais vivre comme je le dois, de même que la fouine vit comme elle le doit. Et je soupçonne que ma vie est la sienne: ouverte sans douleur au temps et à la mort, percevant tout, ou liant tout, prenant le pari de ce qui nous échoit avec une volonté féroce et pointue».
    Dans le chapitre consacré à l’homme dans la trentaine, prénom Larry, qui vit sur l’île où elle habite, entre autres originaux de son genre, et dont le but vital est d’apprendre à parler à une pierre, Annie Dillard dit simplement que «nous sommes ici pour être témoins». Et d’ajouter: «Nous pouvons mettre en scène notre propre action sur la planète – construire nos villes sur ses plaines, construire des barrages sur ses rivières, ensemencer ses terres fertiles – mais notre activité signifiante couvre bien peu de terrain. Nous n’utilisons pas les oiseaux chanteurs, par exemple. Nous n’en mangeons pas beaucoup; nous n’en faisons pas nos amis; nous ne saurions les persuader de manger plus de moustiques ou de transporter moins de graines de mauvaises herbes. Nous pouvons seulement en être les témoins. Si nous n’étions pas là, ces oiseaux seraient des chanteurs sans public, tombant dans la forêt déserte. Si nous n’étions pas là, des phénomènes tels que le passage des saisons n’auraient pas le moindre de ces sens que nous leur attribuons. Le spectacle se jouerait devant une salle vide, comme celui des étoiles filantes qui tombent pendant la journée. C’est la raison pour laquelle je fais des promenades».
    Certains livres vous rendent plus présents, plus poreux, plus sensibles à la pulsation du monde, plus attentifs à la musique du silence, plus résistants à la jactance insensée. Annie Dillard va plus loin et plus au tréfonds en faisant de la tête un monde où les sens et ce qu’on appelle le cœur, ou ce qu’on appelle l’âme, travaillent sous le même chapeau: «J’ai lu des livres de cosmologie comparée. En ce moment, la plupart des cosmologistes penchent pour le tableau de l’univers en évolution décrit par Lemaître et Gamow. Mais je préfère la suggestion faite il y a des années par Valéry – Paul Valéry, qui proposait l’idée d’un univers en «forme de tête»…
    MON SOCIO. - Ma dernière lecture de l’année écoulée sera la première de l’an neuf, sous le titre de Bluff, dont le contenu est à l’opposé de ce que ce mot suggère à l’ordinaire. De fait il n’y a pas une once de crânerie vide dans ce nouveau roman de David Fauquemberg, qui m’appelle son « socio», formidable évocation du combat de l’homme en prise avec les éléments déchaînés autant qu’avec ses propres démons - chasseur et poète, pêcheur et penseur «avec les mains» de la plus noble lignée. (Ce dimanche 31décembre)
    Image JLK: Guido Ceronetti à Cetona, 2017.

  • Le Temps imparti

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    RÊVER À LA SUISSE. – En accompagnant ma douce amie à sa séance de physio, à deux cent mètres de la maison bleue et pile dans l’immeuble rénové au rez-de-chaussée duquel se trouve le mythique salon de thé à l’enseigne de ZURCHER, sur la rue du Casino mal nommée puisque ledit casino est ailleurs: sur la rue du Théâtre également mal nommée puisque de théâtre il n’y a plus l’ombre, je me rappelle, ayant pris place à la terrasse de l’établissement, que celui-ci, pendant les années de privation de la Seconde Guerre mondiale, annonçait en vitrine qu’à son regret ses fameux AMANDINOS ne pouvaient être offerts à la clientèle distinguée pour cause, précisément, de restrictions sévères…
    Je me le rappelle grâce à Henri Calet, qui était du genre à relever ce genre de détails souvent plus significatifs du «ton» d’une époque ou d’un lieu que tant de particularités signalées par les guides, et qui font plus précisément le charme de son petit récit intitulé Rêver à la Suisse, récemment réédité, où il est également question du funiculaire de Territet et de divers autres sujets plus ou moins cocasses propres à étonner le passant parisien - je me le rappelle enfin en notant les enseignes des boutiques et autres instituts esthéticiens d’en face aux consonances non moins faites pour épater le Montparno, de HAIR SPA, NETSHY ou BESTSMILE, etc. (Ce mardi 6 juillet)
     
    EN ABYME. - Plus j’avance dans la lecture du Balzac de Stefan Zweig et plus je suis impressionné, touché et même émerveillé par le mélange de savoir et d’intelligence sensible, mais aussi de puissance narrative que montre l’écrivain autrichien en essayiste-romancier, qui reconstitue bonnement un feuilleton balzacien en relatant les inénarrables tribulations financières du soupirant de dame Hanska trimballant sa lourde viande de Neuchâtel à Vienne ou de Genève à Venise sans cesser lui-même d’écrire sa romance en 3D dédoublée par sa correspondance délirante avec l’Élue, tout en alignant les chefs-d’œuvre, jusqu’aux Illusions perdues où le romancier bifrons parvient, avec une lucidité saisissante, à incarner ses deux natures opposées et complémentaires dans les figures antinomiques de Lucien de Rubempré et de Daniel d’Arthez.
    Je suis en train, précisément , de (re)lire Illusions perdues, j’en suis au moment où Lucien se trouve verbalement déniaisé par Etienne Lousteau qui lui détaille la corruption du monde journalistique et littéraire; je me rappelle alors ma propre prévention instinctive envers le monde parisien au début des années 70 où Dimitri me poussait d’une main à m’y plonger tout en me retenant de l’autre dans mon quartier bohème du vieux Lausanne - et je me dis que nous avons eu la chance de vivre encore dans une société où la littérature restait un univers enchanté et peuplé de «purs» tel que l’évoque Balzac avec les figures délicieuses du Cénacle, et je poursuis ma propre chronique «en abyme» en lisant Zweig qui lit Balzac, etc.
     
    DE LA COMPÉTENCE. – Je me disais, hier soir, en suivant à la télévision romande les commentaires des «consultants» sportifs réunis par la belle journaliste sportive dont j’ignore le nom, avant et pendant le match opposant l’Espagne à l’Italie, qu’il serait beau que la critique littéraire, à la même télévision ou dans nos journaux, fasse montre d’autant de science sagace et de finesse de jugement que ces commentateurs détaillant, admirablement, les multiples aspects de la stratégie respective des équipes, de leurs individualités particulières et de leurs styles, revenant sur les moments forts de la rencontre – d’ailleurs épatante – et se montrant si amicaux les uns avec les autres, surtout, si compétents, autant que les formidables joueurs en présence, alors que les vestiges falots de la critique littéraire, en Suisse romande encore plus qu’en France voisine, pataugent dans l’insignifiance répétitive et le bavardage paresseux sans même le côté voyou saute-ruisseau des loustics à la Loustau… (À la Maison bleue, ce mercredi 7 juillet)

  • Ceux qui ne font que passer

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    Celui qui va et vient entre les deux infinis / Celle qui vaque le nez qui voque au vent / Ceux qui font aller, allez, allez / Celui qui a un pied dans la trombe / Celle qui prend son temps du bon pied / Ceux dont le corps repose sur le billard / Celui qui scrute l’avenir radié / Celle qui vous remercie d’exister et vous lui répondez qu’y a pas de quoi alors elle: mais si / Ceux qui se disent qu’une vie ne vaut pas qu'on tue l’aura / Celui qui se vante encore du va-et-vient en roulant les mécaniques de son Rollator / Celle qui affirme que le sexe est clairement une composante surévaluée de la donnée existentielle qui précède décidément les essences et par ailleurs on peut citer Sartre en note de bas de page / Ceux qui sont dans le vent et de plus en plus conscients de la dangerosité nouvelle des cellules orageuses sur le Jura Nord / Celui qui règle son GPS sur l’option coup d’un soir / Celle qui n’exclut pas un séjour momentané au Purgatoire / Ceux dont les médias proclament qu’ils vont se retrouver dans les étoiles avec Henri Bergson et Nana Mouskouri, etc.
     
    Peinture: Michael Sowa.

  • Le Temps imparti

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    À LA PÊCHE. -– En passant hier soir à La Désirade, où le tourbillon joyeux de nos deux petits lascars m’a rappelé une fois de plus que la bonne vie continue, je suis tombé sur le tapuscrit complet de Mémoire vive, l’ensemble de mes Lectures du monde de 2013 à 2019, comptant quelque 323 pages, dans une version assortie de notes dont j’avais complètement oublié l’existence ces derniers temps, n’ayant sous la main qu’une version inachevée, et cette étourderie, évidemment liée à ce que nous vivons depuis trois mois, m’a décidé à faire un inventaire provisoirement définitif de mes écrits publiables ou en voie de l’être, que je vais présenter à quelques éditeurs romands ou francophones en les invitant poliment à l’examen de mon offre dont je me fiche assez qu’on lui réponde de mon vivant ou à titre posthume par la grâce de nos filles chéries et de leurs diligents conjoints.
    Je ne vais plus me casser le pot à multiplier les envois postaux et les salamalecs : je leur envoie cet inventaire des produits de ma firme, à prendre en bloc ou en détail, avec la même lettre à toutes et tous, une bio et le rappel illustré de mes immortels ouvrages publiés - ce qui s’appelle aller à la pêche et ensuite advienne que pourra... (Ce lundi 5 juillet)
     
    LES ŒILLÈRES DE GUILLEMIN. – Après m’être demandé, hier soir, ce qu’un Guillemin a bien pu dire à propos de Balzac, dont je ne me rappelais aucune conférence qu’il lui aurait consacrée, je suis tombé sur le blog d’un lettré balzacien qui dit avoir été en contact suivi avec l’historien qu’il a pressé à plusieurs reprises de lui parler de Balzac pour s’entendre dire, une première fois, que la lecture de celui-ci l’avait toujours « fait crever», avant d’obtenir un aveu beaucoup plus étonnant (ou peut-être beaucoup moins…) selon lequel, quand Guillemin préparait sa thèse sur Lamartine, il se serait obligé à porter des œillères afin de ne pas être distrait de son sujet, et l’on comprend que l’ « affaire Balzac » faisait partie de ce danger de distraction, et que probablement l’énormité d’un sujet pareil, idéologiquement insaisissable en son embrouillamini, aura épouvanté notre clerc en sa maigreur et son dogmatisme de chrétien de gauche.
    Et quoi d’étonnant ? Encore, avec l’ « affaire Nietzsche », Guillemin pouvait-il s’en tirer en invoquant la «folie» christique de l’énergumène, tandis que le pachydermique Honoré, se la jouant parfois ultra mais sûrement plus proche du « peuple » qu’un Hugo ou qu’un Zola, bons sujets de conférences, ne pouvait qu’affoler la boussole du cher homme – enfin j’imagine…
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    NOTRE ROYAUME. – Pendant que ma bonne amie se repose, pelotonnée dans la demi-fraîcheur de la maison bleue en compagnie de notre fille aînée masquée de vert qui me passe devant pour le repassage avant de tricoter de minuscules bas de laine au point jacquard, je me trisse en douce avec mon escort dog avec l’intention de marcher en plaine, mais la Jazz en décide autrement qui bifurque tout à coup vers les hauts, et nous voici gravir les pentes en compagnie de Jonny Lang et nous retrouver bientôt au-dessus des clochers et des sapins, dépassant le palace de l’ancien Réarmement moral, puis le chalet Picotin de feu Claude Nobs fondateur du Montreux Jazz Festival, sur les hauts de Caux, pour zigzaguer ensuite le long de la route de plus en plus étroite, bordée de précipices où trois jeunes gens pleins d’avenir et d’alcool se sont fracassés il y a quelques années, jusqu’à l’immense pelouse se déployant au pied de la Dent de Jaman où, débarqué, j’ai été hélé subito par un jeune randonneur français me demandant l’itinéraire le plus direct menant au sommet ébréché de celle-ci...
    Alors moi sur le ton de l'expert: droit en haut par l’arête forestière de droite, en lui précisant que j’ai parcouru l’itinéraire avec le chien Filou dans mon sac, et tu tires à gauche après la double barre rocheuse, tu passes sur le versant sud qui est «à vache» mais gaffe aux herbes lisses, enfin tu atteins la croix sommitale en une heure et des poussières (il a l’air d’avoir de solides jarrets) mais tâche de redescendre avant la nuit sinon ça va «craindre», et lui : pas de souci, merci M’sieur !
    Quand notre grand frère se «taillait» les soirs d’été, par delà les frontières honnêtes du quartier de nos enfances, notre mère lançait comme ça : « Mais où est-il encore allé se royaumer », et l’expression m’est restée bien après que le frangin a rejoint la vallée des ombres, et du coup, voyant le soleil décliner au-dessus de l’incommensurable double vasque du ciel et du plus grand lac d’Europe et environs, j’envoie une image à ma bonne amie et trois mots pour lui dire que je reste avec elle partout vu que partout est notre royaume, etc.

  • Ceux qui en prennent plein la vie

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    Celui qui à chaque tuile s’entend dire que « c pas grave » / Celle qu’on dit la Pollyanna du quartier des Poisses / Ceux qui s’attendent à tout donc "pas de souci" / Celui qui encaisse autant que les assurances / Celle qui classe ses coups durs par ordre de grandeur / Ceux qui se consolent en pensant aux milliardaires mal dans leur peau / Celui qui écluse son verre vide sans oser toucher au plein / Celle qui ne voit pas la fin et en perd ses moyens / Ceux qui se lâchent ainsi que le leur conseille leur psy qui tient bon / Celui qui demande des prolongations à la mi-temps de répit entre deux crises / Celle qui ne voit jamais que le pire de ce qu’elle croit le meilleur / Ceux qui sont tombés de Charybde en sida / Celui que broie le train-train de l’ennui / Celle qui n’en peut presque plus ce qui rassure son entourage de centre gauche attaché au minimum positif / Ceux qui s’en vont en douce en s’excusant de demander pardon / Celui qui prend ses médics avec un doigt de Médoc / Celle qui se fait tatouer de nouvelles cicatrices / Ceux qui se font une charbonnade à l’Imodium, etc.

  • Mémoire vive (109)

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    Kamel Daoud en exergue de Mes indépendances : « Que faire d’un jardin s’il n’a pas la surface entière de votre pays ? Que faire d’une maison si vous ne pouvez pas vous sentir libre ni heureux dès que vous en franchissez la porte ? »

     

    Ce samedi 1er avril.- La blague serait que Donald Trump ne fût qu'une farce de 1er avril, mais la réalité de cette mascarade risque de durer plus longtemps, et que s’aggrave ce qui est à prévoir par l'imprévisible annoncé. Le pire n'est pas atténué quand il s'affiche, et le ton de la chanson ne trompe pas en l'occurrence même relevant de la forfanterie narcissique et de la goujaterie provocatrice.

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    Pas moins hideux qu'un Poutine en tenue de motard roulant les mécaniques (mais cette affirmation de la Force me semble moins perverse il me semble chez le Russe), le bateleur à groin laqué de la Maison-Blanche inquiète précisément par sa propre revendication de l'imprévisible, genre Néron fardé et chef de guerre de télé-réalité. Reste à savoir s'il n'est qu'un leurre de façade, et qui tire alors les ficelles du pantin, ou si sa folie parano entraînera ceux qui le manipulent à pire qu'il ne saurait faire seul ?

    Une belle âme s'étonnait l'autre jour que nous projetions de nous rendre sous peu aux States tant que ce monstre poudré y règne, mais quoi encore ? Que ne faudra-t-il pas pour dorloter nos bonnes consciences ?

    °°°

    Jules Renard dans son Journal : « On entre dans un livre comme dans un wagon, avec des coups d’œil en arrière, des hésitations, l’ennui de changer de lieu et d’idées. Quel sera le voyage ? Quel sera le livre ? »

    °°°

    Un poème m’est venu ce matin d’une coulée, qui me semble pas mal. Je l’ai intitulé Le silence des arbres et voici ce que ça donne :  

      

    Le silence des arbres

    Tu ne pèses pas lourd,

    mais ces os empilés,

    ces mains qui décapitent,

    ces fosses refermées,

    ces murs dynamités

    disent ce que tu es.

     

    Nous qui n'avons de mots

    que ceux que tu nous prêtes,

    nous t'écoutons pleurer,

    te plaindre, tempêter,

    geindre puis menacer;

    comme l'ange et la bête,

    faire ce que tu hais.

     

    Comme la femme au puits

    ou le poète hagard

    nous restons éveillés

    mais nous ne disons mot

    qui ajoute à tes cris

    le vacarme du sang.

     

    Cependant tu le sais:

    tu sais notre clairière.

    Ton poids n'est qu'un refus.

    Le silence t'attend.

    Il n'est point de barrière

    pour ce qui souffle en toi.

     

    (La Désirade, ce 2 avril 2017).

     

    Ernst Jünger, sur les progrès de la prose : « La bonne prose est comme le vin, elle continue à vivre et évolue comme lui. Elle a des phrases qui ne sont pas encore vraies, mais qu’une vie mystérieuse amène à la vérité. »

    °°°

    Un nouveau poème m’est venu ce matin d’une traite, ou presque, à la lecture des récits de John Berger réunis sous le titre discutable de D’ici là (pour Here is where we meet !).

    Je lui fais écho en y mêlant mes propres résonances:

     

    L’enfant à la Dame

    Dès qu'ils tournent le dos

    je fais rimer l'hermine.

    La Dame m'a reçu

    de son air enjoué,

    me voyant si féru

    de l’ ancien instrument

    à presser le papier

    où les mots sont restés.

    Et ce nom d'Engadine.

     

    L'objet n'est pas perdu.

    Chaque ville a son air,

    je traduis: son hermine.

    Peste soit des notaires

    opposés à la rime

    alternant les molaires

    et les fines canines

    au sourire de travers.

     

    Donc à Silvaplana

    m'attendait la Joconde

    au sourire de garçon.

    À sa dent ébréchée

    tenait ce charme tendre

    qui ne dit pas son nom.

     

    Mais c’est à Cracovie

    pour la première fois

    qu'au temps des jours de plomb

    j'ai fait rimer par cœur

    la candeur et l'hermine.

     

    Tout est recopié

    d'un vieil antiphonaire.

    Et pensant à la Dame

    à l'hermine j'écris

    à celui que j'étais

    quand je n'étais rien

    qu'un enfant solitaire.

     

    Le présent est un don

    que nous rendons à qui

    de la Dame à l'hermine

    rappellera le nom.

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    °°°

    Relevant un vers de Zagajewski à propos de son enfance au violoncelle, j’esquisse un poème où le nom surgi de Salamanque cristallise aussitôt une série d’image me rappelant notre bref séjour auprès de Sophie l’étudiante.  

     

    Les étourneaux de Salamanque

    Pour Sophie, en 2002.

     

    Tu es l'enfant de la forêt,

    l'esprit secret du violoncelle

    né bien avant je crois

    ta seconde naissance.

     

    Mais peu se le rappellent,

    ce temps de gestes un peu fous

    dans le chaos rebelle

    des étourneaux de Salamanque.

     

    L'ombre du temps durcira

    cette cire de l'enfance,

    mais au bois tu seras

    fidèle à ton insouciance.

     

    Quant au brouillard de Salamanque

    dans lequel tu flottais

    jeune étudiante entre deux temps,

    gracieuse, tu a su

    sans le vouloir le dissiper.

     

    Le violoncelle ignore

    à ce qu'on dit tout bas

    le montant de son compte en banque,

    ce qu'il fut avant d'être fait,

    et caetera et caetera.

     

    Le violoncelle ignore

    ce que sa voix pourtant rappelle

    aux cœurs des étudiants

    de la volée de Salamanque.

     

            °°°

    Dillard7.JPGMon problème avec Annie Dillard, dont la lecture de la traduction des Vivants m'enchante autant que me frustre celle de The Abundance, c'est que sa langue est trop profonde et d'une poésie trop originale pour mon pauvre anglais, même si la puissance expressive du récit, la ressaisie diversifiée et pénétrante de ses personnages, la splendeur de ses évocations de la nature sauvage, la précision documentée de son « reportage » sur la vie des pionniers à la fin du XIXe, dans ces rudes régions de la baie de Bellingham, au nord de Seattle, enfin l'incomparable beauté de sa langue, justement, passent grâce à l'excellence de la traduction de Brice Matthieussent, mais sans doute y a-t-il des pertes par rapport à l'original ? Ce qui est sûr est que ça m'impatiente d'améliorer mon english vu que l'essentiel de cet auteur, selon moi des plus importants, ne m'est pas aussi accessible en v.o qu'en traduction.

    °°°

    100095643.jpgMarcel Proust, dans La Prisonnière : « Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est. »

    °°°

    Proust se méfie de l'amitié, et comme je le comprends. Ce que Voltaire en dit est d'une justesse un peu amère mais non moins utile à titre préventif: «  Mon Dieu gardez-moi de mes amis; quant à mes ennemis je m'en charge ».

    Pour ce qui me concerne cependant je n'ai pas eu à affronter de vrais ennemis, et quant à mes amis je leur suis resté fidèle tant qu'ils ne me forçaient pas à me trahir au nom, précisément, de l'amitié.

    °°°   

    La première fois que je suis revenu des States, en 1981, tout m'a semblé comme réduit aux proportions d'un modèle réduit, mais c'est dans le métro de Tokyo, quelques années plus tard, qu'une autre sorte de modification, d'ordre physique et psychique à la fois, m'a confronté à la relativité de ce que représente notre infime personne à la mesure vertigineuse des deux infinis. Autant dire que je m'attends à d'autres vacillements prochains.

    17862803_10212752626477377_5148516103059380865_n.jpgOr je retombe à l'instant sur cette note prise à La Nouvelle-Orléans en janvier 1981, qui me semble se situer dans un juste rapport aux choses : « Sur un mur en lettre immenses il est écrit : THE CHURCH THAT BINGO BUILD. Et plus loin : INVEST YOUR MONEY IN GOD. Entre les deux inscriptions se tient, sur le trottoir, une créature décharnée aux orbites creuses et aux bras tuméfiés de cent stigmates bleu et noir, dont le caddie contient tout le bien ».

    Ce vendredi 7 avril. – Mon frère Pierre aurait eu 75 ans aujourd’hui, et j’en aurai 70 dans deux mois. C’est à n’y pas croire. Serions-nous plus proches s’il avait survécu ? Je me le demande. Ce n’est pas sûr, mais le contraire ne l’est pas non plus. Et notre père ? Oui, sans doute, je me serais encore rapproché du vieil homme, et de notre mère aussi probablement. Quant à moi, j’espère être encore de ce monde quand le premier enfant de nos enfants naîtra, en octobre prochain, en espérant que nos autres enfants connaîtront eux aussi cette joie et nous permettront de la partager.

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    J’ai commencé ce matin le nouveau livre de Jérôme Meizoz, Faire le garçon, qui m’a immédiatement parlé même si nos vécus, comme on dit, et plus encore nos ressentis, sont fort différents. Son thème, interrogeant la part féminine qu’il y a en lui, en contraste avec la distribution habituelle des rôles conformes à la séparation des sexes et au bon fonctionnement de la société, est habilement distribué par un contreppoint opposant une série d’enquêtes, qui tendent au roman familial  valaisan, et une suite d’épisodes de roman qui a valeur de complément d’investigation par la fiction narrative.    

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    Mes derniers poèmes me sont venus d’une seule coulée, par enchaînement de mots quasiment spontané, si ce n’est que je les réordonne en fonction de rythmes et des rimes, du sens (ou du nonsense) et des sonorités, au fur et à mesure de leur apparition.

    Je ne sais trop ce qu’est au juste la poésie, mais je crois savoir, ou disons que je sens ce qu’elle n’est pas, ayant souvent constaté, dans tel ou tel recueil, qu’elle n’est pas là malgré la volonté de l’auteur de faire poétique.

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    Mary Shelley à propos de la lecture, six mois après la noyade magnifique du génial poète végétarien, dans une lettre à son amie Jane Williams aussi veuve qu’elle: «J’espère que vous lisez, car les livres nous font vivre dans un monde apaisé ». 

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    Cioran en ses Syllogismes de l’amertume, avec son style toujours trop bien filé à mon goût d’incurable optimiste n’appréciant même pas le chocolat amer : «Au temps où l’humanité, à peine développée, s’essayait au malheur, nul ne l’aurait crue capable d’en produire un jour en série ». 

     

    Ce lundi 10 avril. - Déjeuner ce midi avec Metin Arditi. Parfait. Voilà de l’honnête homme comme je l’apprécie. Deux heures durant, en dégustant un lunch japonais à vrai dire médiocre, nous n’avons abordé que des sujets intéressants et, à un moment donné, il m’a fait éclater d’un rire retentissant à propos d’une blague concernant les vieux vêtements de Ruth Dreifuss, dont quelqu’un se demande ce qu’elle fait quand ils sont usagés, à qui l’on répond qu’elle les porte…  

    Bref, j’apprécie autant son esprit vif que ses vastes connaissances et son intérêt pour les gens et les choses de la vie.

    Mon millionnaire préféré - le seul que je connaisse au demeurant - me parle d’abord d’un texte de l’économiste John Kenneth Galbraith sur l’histoire de l’euphorie financière et des crises, à dater de celle de la tulipe, en Hollande, au XVIIe siècle, jusqu’au scandale de Swissair et à la catastrophe de 2008, qui nous fait conclure à l’éternel piège de l’hybris. Puis il me raconte comment l’écriture de son Dictionnaire amoureux de la Suisse (qui lui a pris neuf ou dix mois) l’a empêché d’écrire autre chose, et me demande notre adresse postale pour m’envoyer son nouveau livre, consacré à son père. Je lui évoque alors le chapitre Tous les jours mourir de Par les temps qui courent, et par conséquent la dernière journée que nous avons passé avec notre père à nous. Nous parlons aussi de nos enfants respectifs (il sera bientôt arrière-grand-père, et nous grands-parents), de sa naturalisation (où il dit à un élu vaudois qui l’interrogeait à ce propos, que devenir Suisse lui permettrait de critiquer librement ce pays), entre autres sujets dont nous partageons l’intérêt, etc.

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    Dans un message qu’il m’envoie ce soir, l’ami Claude Amstutz me dit qu’il est en train de lire le Dictionnaire amoureux de la Suisse, que les libraires et les littéraires, me dit-il, snobent à l’envi, alors que lui l’apprécie tout en regrettant que l’auteur soit si prétentieux. Ce que je conteste aussitôt dans ma réponse, l’assurant du fait que Metin est sûr de lui  (?) voire satisfait, mais prétentieux : non. Orgueilleux, pas vaniteux. Comme me le disait notre pasteur Pierre Volet quand je lui demandais ce qui distingue le vaniteux de l’orgueilleux : le premier se vante alors qu’il n’y a pas de quoi, alors que l’autre a lieu de faire la roue, etc.  

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    Balzac lucide et comme pour se consoler peut-être : « Sur le terrain du cœur, un homme médiocre peut l’emporter sur le plus grand artiste. Là est la justification des femmes qui aiment les imbéciles ».

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    17952846_10212752627357399_6366568067216393019_n.jpgPâques 2017. - Quand on lui demandait l'heure qu'il était, Ella Maillart répondait: il est maintenant. Or maintenant que Pâques se lève sous un ciel de tout le temps, je retrouve mes notes prises à La Nouvelle-Orléans le lendemain du Nouvel-An de mes 33 ans, une année pile avant de retrouver un flirt de nos dix-huit huit ans, ma bonne amie, alias Lady L., que je ne quitterais plus jusqu'en ce jour où nous bouclons nos valises pour rejoindre, en Californie, la première de nos deux infantes qui avait trois mois à la mort de mon père il y a de ça 33 ans et des poussières - mais comment dire tout ça dans le transit temporel chahuté de nos vies ?

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    464662_3571837741469_1823881449_o.jpgL'exercice de la notation , autant que le journal intime où les carnets volants, est le plus souvent tenu pour un art mineur, mais comment ne pas voir que tout part de ces traces de mains aux parois de Lascaux ou d'Altamira, me disais-je hier en (re)lisant les pages des Jeunes filles en fleur ou le peintre Elstir raconte, dans son atelier plein de ses marines, ce que dit vraiment le porche roman de l'humble église de Balbec si mal observée par son jeune interlocuteur ; et les pages consacrées à ce début de temps retrouvé constituent l'exemple même de l'exercice d'attention auquel j'entends me plier aux States en déployant mon effort d'échapper aux clichés qui ne disent rien.

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    Nous débarquerons demain à San Diego, dont le nom rappelle la colonisation catholique de la Côte ouest, et nous passerons notre première nuit en vue du port militaire plus que jamais en exercice, non sans penser aux nouveaux dangers que laisse craindre, plus qu'au temps de l'intronisation du cow-boy californien, le nouvel Ubu de la ploutocratie impériale; cependant nous nous réjouissons de vivre l'aujourd'hui de demain en notre fugace temps humain...

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    J'avais 33 ans cette année-là et je prenais au stylo des notes que je recopiais sur mon Hermès Little Boy a capot cabossé, sans imaginer qu'un jour nous skyperions et grappillerions nos impressions sur nos smartphones avant de les balancer sur le Cloud.

    Mais voici qu'il est maintenant et que nous continuons de laisser venir l'immensité des choses, etc.

     

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    Je suis toujours éberlué, à la lecture de Proust (dans les Jeunes filles en fleur) par l’extraordinaire capacité qui est la sienne de recomposer tout un monde détaillé par l’effet d’une prodigieuse imagination à la fois concrète et abstraite, qui multiplie (notamment) les métaphores et les analogies avec une sorte d’extralucidité à large diffusion.

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    Je me suis dit cette nuit en subite lucidité d'insomnie, entre trois et quatre heures du matin, que jamais je n'aurai vraiment aimé le voyage. Voyager est assommant. La vogue actuelle des récits de voyage m'insupporte presque autant que l'irruption d'un paquebot américain dans la lagune vénitienne, et je me suis rappelé cette nuit que jamais je n'aurai vraiment su voyager faute d'oser aborder les gens et de me décarcasser sans argent.

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    Il y a plus de cinquante ans que je me joue la comédie d'aimer ça mais à présent ça suffit: je vais donc essayer vraiment de noter ce que je ressens sans exagérer ni dans le sens de l'exaltation ni moins encore dans celui de la déploration morose, juste dire ce qui est et comment c'est, juste se rappeler ce qui a été et comment cela n'en finira qu'à la fin du tour du jardin.

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    Une certaine année, notre père a constaté qu'il ne pourrait plus désormais faire le tour de son jardin, et ce fut ensuite comme s'il s'éloignait de nous et de lui-même, sans un mot pour l'exprimer, mais je revois son regard et son silence me parle toujours.

    Je me rappelle aussi leurs voyages de retraités en divers pays lointains, malgré sa maladie à lui, ses multiples opérations et ses angoisses à elle, tous deux curieux d'Italie ou de temples mexicains, remuant leurs vieilles nageoires dans les lagons ensoleillés des Antilles ou les baignoires de boue israéliennes, ne dédaignant ni les groupes ni les troupes et revenant fatigués mais heureux, selon leur expression, comme des milliers et des millions de voyageurs organisés que pour ma part j'ai toujours fuis.

    18301156_10212919907539299_530397096971348237_n.jpgCe qu'il y a de pire dans le voyage c'est de voyager seul, mais voyager à deux n’est souvent qu’un enfer augmenté. Voyager seul, quand on ne sait pas bien s'y prendre, relève au départ du cauchemar angoissant, car il faut partir et l'on fait mine à soi-même de s'en réjouir, après quoi ce ne sont que tracas jusqu'au moment où l'on a posé ses affaires et qu'enfin l'on se retrouve là, peu importe où, que ce soit en Andalousie ou au Japon, dans ce pub de Sheffield où sur les crêtes de haute Toscane, et là c'est comme partout : je suis chez moi comme partout et je ne suis plus que reconnaissance devant cela simplement qui m'attendait en silence. Et dans cet état chantant voyager seul, à deux ou plus si affinités, redevient une grâce...

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    Je décrie le tourisme en cela qu'il est le contraire du voyage quand il se fait à la masse. Le Grand Tour de jadis était une découverte de chaque jour, et lente, et fervente, tandis que l'évasion de la meute est invasion distraite et pillage d'images et simulation festive ou festivalière - à vomir de plaisir.

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    Virgile en poète bucolique à la chinoise : « Ici pourtant tu pourrais reposer avec moi cette nuit, sur le feuillage vert. J’ai pour nous des fruits mûrs, des châtaignes fondantes, du lait caillé en abondance. Dans le lointain déjà fument les toits des fermes et du sommet des monts tombent en grandissant les ombres ».

    Ce lundi 17 avril. – During the flight to London I read a nice short story by John Cheever, about the sudden love between a charming young lady and a lad, despite of her mother’s choice – but her mother precisely changes her mind in a quite funny way, and the pretentious man she had first elected becomes a bit angry, etc.

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    Dans la foulée, je lis aussi les premiers chapitres de L’Adieu à Saint-Kilda, premier récit-roman d’Eric Bulliard dont le thème (l’abandon d’une île des Hébrides extérieures par ses derniers habitants, au début des années 30) et l’écriture, vigoureuse et vibrante, m’intéressent et m’épatent aussitôt.

    Dans le vol nocturme de Londres à San Diego, je regarde plusieurs films dont un seul jusqu’au bout en dépit de sa qualité moyenne, à savoir le remake des Sept mercenaires, qui m’amuse à vrai dire plus que le biopic très décevant consacré à Thomas Wolfe, dont j’attendais évidemment beaucoup, après la première déception que m’a valu le feuilleton musical très conventionnel de La La Land, bonnement insupportable en version française…

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    San Diego, ce mardi 18 avril.
    - Après notre installation, hier soir, dans le Mariott low cost du front de mer, nos enfants nous ont accueillis dans leur spacieuse maison des hauts de San Diego dont j’ai admiré ce matin l’harmonieuse urbanisation des alentours, dans le genre classe moyenne aisée, au milieu de vastes pelouses et sous de hauts arbres, avec piscine et tennis, jeux d’enfants et bancs pour amoureux néo-romantiques et autres seniors.

    Notre chère fille, hier soir, est venue nous chercher à l’aéroport et j’ai été bluffé de la voir zigzaguer avec aisance sur l’autoroute à cinq pistes, mais ce n’était qu’un premier aperçu de la brillante intégration du jeune couple dans l’american way of life, qui n’a d’ailleurs rien de stupéfiant après un séjour d’une année, mais tout de même : Sophie en Amérique !

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    18193718_10212857020447161_6194623633631593475_n.jpgAu premier jour de ce nouveau périple américain au niveau du couple, un peu plus d'un an après celui qui nous conduisit du plus haut des Pays-Bas au plus bas du front de mer breton, par Bruges et Cabourg avant le retour diagonal par la douce France aux bourgs plus ou moins déprimés si bien observés par l'acide Michel Houllebecq, de Nantes à Nemours et jusqu'aux collines de Côte d'or et aux bords de Saône inondés, je me dis que sans l'increvable Lady L. je serais resté en ce que Robert Walser appelait son « modeste coin », tout à mon indolence naturelle.

    Et me voici prié de me bouger en Californie, non mais ! Enfin voilà que ce matin, des grandes baies de notre quinzième étage du Marriott donnant sur la baie de San Diego, sur fond de sourd grondement des avions semblant plonger en pleine ville, un regain d'énergie m'est pour ainsi dire infusé par le mouvement concerté de l'immense ville...

     

    Or tout aussitôt on est supposé réviser ses préjugés ! Illico l'observation rapprochée s'oppose aux généralisations devenues de plus en plus abusives, notamment via les réseaux sociaux, et c'est ainsi qu'hier, découvrant l'urbanisation middle classs superbement agencée , sur les hauts montueux de San Diego où notre fille aînée et son compagnon se sont installés pour quatre ans (
    notre ingénieur de beau-fils se trouvant représenter en Californie la plus fameuse firme suisse de machines à plier le carton), l'occasion nous aura été donnée d'apprécier l'intelligence d'un plan de quartier rompant avec l'ordinaire chaos de tant de banlieues développées n'importe comment, tel que je l'ai observé, des années 60 à nos jours, aux alentours de la maison de notre enfance...

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    La notion de beau quartier ne m'a certes jamais fait rêver, mais comment décrier le projet d'un quartier à mieux habiter ? Ceci noté sans la moindre intention de conclure quoi que ce soit sur la supériorité des suburbs californiens par rapport à leurs homologues lausannois ou même danois, non plus qu'à l'habitus des médinas ou des industrieuses termites…

    Autre observation dans la foulée : la façon des Américains de porter des shorts, même financiers en retraite ou jeunes théologiens, à quelque chose d'aussi démocratiquement rassurant que l'entregent immédiat des Américaines de tous âges. Je me l'étais dit il y a plus de trente ans au Texas ou à Boston, puis à Los Angeles et à Santa Barbara un lustre plus tard, mais une fumeuse ou un fumeur n'étaient pas encore considérés, en ces temps préludant seulement à la political correctness, comme autant de meurtriers en puissance à chapitrer. En revanche on se réjouit, aujourd’hui, de constater le recul de l'obésité des enfants et les progrès de la méditation non sectaire dont notre fille aînée illustre le souriant bienfait, etc.

    San Diego, 20 avril. – Flying to Frisco. Began to read Chomsky’s last book about The End of the American Dream. Good english exercise fo me. Close to Jean Ziegler’s chapter about The Empire’s Strategy in his own last book.

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    San Francisco, ce 21 avril. – Ce n'est pas d'un coup, comme peut apparaître soudain New York de plein fouet, de face ou de profil, que la splendeur de San Francisco se révèle, mais plutôt au gré de multiples déplacements de points de vue, de rudes montées et de vertigineuses descentes, de parcours latéraux et de mouvements giratoires, entre autres traversées encaissées ou laissant subitement fuir le regard vers des percées lointaines, et le cumul de ces vues se constitue alors en sensation d'ensemble dont l'exaltation se fixe mieux avec le recul d'un bateau faisant le tour de la baie, d'un pont suspendu à l'autre, sur le roulis des eaux fraîches et sous les claques du vent.

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    17990990_10212812647777872_7545574583726446076_n.jpgLes francophones moyens que nous sommes, qui plus est de la classe 68, sont censés trouver Frisco (la seule abréviation fait initié, n’est-ce pas) forcément sublime, avec tout l'afflux de références contre-culturelles liées aux mythes d'une génération rompant les amarres de la conformité, mais ce nouvel alignement ne sera pas le nôtre: nous ne ferons pas forcément pèlerinage aux lieux supposés de la bohème mirifique et des légendes vivantes, nous irons où ça nous chante et sans airs entendus, et c'est ainsi qu'hier nous aurons trouvé plus de belle et bonne vie sur les quais d'Embarcadero grouillants de multiples populations bigarrées aux langues de tous les continents que par les ruelles taguées de l’Art Street certifié, les hauts d'Ashbury aux nostalgies hippies homologuées ou les cafés de Castro et ses vieux gays forcément libérés - et demain nous irons par les jardins du Golden Gate ou de Presidio de préférence à Sausalito et sa légende réchauffée, mais gardons-nous pour autant de renoncer à aucun détour improvisé, via City Lights allez donc ! ni aucune surprise.

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    Se retrouver soudain dans le noir des volées d'escalier de bois d'un vieil hôtel style 1900 et des poussières soudain privé de l'usage de son ascenseur de collection, où se voir soudain coupé de toute connection Internet dans l'Etat de la planète où se forge notre avenir numérique : telle fut aussi bien, hier, la surprise paralysant soudain toute une colline à la suite d'une monumentale panne d'électricité. Evohé ! Miracle: la Machine a encore ses failles, sans parler de notre mère la Terre dont les humeurs ne sont point encore tout à fait sous contrôle ainsi que les sismologues, prévenants sinon avenants, l’envisagent pour les temps peut-être prochains...

    Ce dimanche 23 avril. – Au cœur de la ville-monde, dans le prodigieux labyrinthe architectural que déclinent deux siècles de styles dégageant une identité sans pareille, une exposition rapprochant deux maîtres de la couleur et du trait irradie ces jours les murs blancs de l'un des plus beaux musées d'art contemporain qui soient.

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    Rapprocher deux peintres tels que le Français Henri Matisse (1869-1954) et l'Americain Richard Diebenkorn (1922-1993) paraît aller de soi quand on découvre le magnifique ensemble de leurs œuvres continuant pour ainsi dire de dialoguer tant d'années après la mort des deux artistes habités par le même besoin de célébrer la vie par la couleur, mais c'est surtout l'effet révélateur de cette mise en rapport qui enchante, faisant mieux voir la beauté selon Matisse par le regard du plus inspiré de ses admirateurs tout en parcourant, à travers cette filiation unique, un itinéraire illustrant, en deux suites de séquences très représentative, l'évolution non linéaires de deux psalmistes de la couleur qui furent aussi des inventeurs de nouvelles perspectives spatiales, entre figuration épurée et stylisation abstraite.

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    Deux grands nus féminins, deux « portraits » de fleurs d'un même adorable intimisme, deux intérieurs à l'espace réinventé comme dans un rêve éveillé rigoureux et flottant dans une dimension parallèle illustrent, entre cent autres exemples, ce merveilleux dialogue non concerté où les notions de maître et de disciple s'effacent dans l'affirmation parente de deux visions irréductiblement personnelles, et ça chante et ça danse dans la même poésie radieuse, sensuelle et pensive.

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    Le foyer de culture vibrionnant de City Lights Books n'est pas qu'un mythe littéraire de plus évoquant une période de créativité hors norme : c'est LA librairie cristallisant, dans un quartier à bigarrures métissées de Chine et d'Italie, une passion de la littérature qui reste vivace selon toute évidence. À preuve: le choix exceptionnel de livres « à lire absolument» qui échappent aux automatiques et souvent débilitants « coups de cœurs » des derniers succès, sous le signe de la qualité, d'une curiosité sans cesse relancée et de la production la plus récente, notamment en matière de pensée et de poésie en volcanique activité.

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    La danse sur le volcan est alors doublement évoquée par les essais très présents en ce lieu d'un Noam Chomsky , constatant la fin du rêve américain sans ignorer pour autant les forces vives s'opposant à l'écrasante religion du dieu Dollar, et d'une kyrielle d'auteurs vivants - tel le New Yorkais David Shapiro dont City Lights Books vient de publier In the Memory of an Angel - toujours soutenus par la légendaire maison du Mathusalem jamais aligné de ce haut-lieu, en la personne du nonagénaire Lawrence Ferlinghetti.

    Un préjugé rassis voudrait que nos cousins d'Amérique, mâcheurs de chewing-gum ou d'insipide marshmallow, fussent pauvres de mémoire et moins portés que nous autres à défendre les valeurs d’intelligence et de sensibilité distinguant l'humaine créature de la brute épaisse, mais l'inculture crasse de l'ubuesque Président actuel ne saurait faire référence !

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    Ce lundi 24 avril. – Nous avons quitté San Francisco ce matin, en Chevy de location, à destination de la petite station côtière de Capitola, où nous allons passer la nuit dans un BnB ravissant, en bordure boisée d’un   quartier de maisons de bois multicolores dominant la baie des hauts d’une petite falaise. Ledit quartier a un passé de prestigieuse villégiature puisque la célébre Mary Pickford y a séjourné au même titre que le gangster Al Capone. Notre petit studio douillet fleure plutôt la classe moyenne supérieure goûtant le kitsch mignard, mais le lieu ne manque pas de charme et nous passons un bon moment au Paradise Beach, comme s’intitule le restau de poissons dont la terrasse domine le petit estuaire.

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    Quant à la nouvelle étape de notre périple américain, le long de la toujours ébouriffante côte Ouest, elle nous a fait découvrir, sur les hauts de la Carmel Valley où se tastent des vins tout à fait recommandables, des crêtes d'un inimaginable vert tendre nous évoquant à la fois les bords de ciels irlandais et les hautes terres toscanes du côté de Montalcino.

    Or, ces résonances de couleurs et de saveurs parentes ne vont pas sans vifs contrastes de nature et de culture - la tosillada mexicaine d'hier soir, arrosée de Merlot de la région, dans l'espèce de saloon de western du Runnig Iron -, et les arbres géants faisant parfois voûte au-dessus de la Cabrillo Highway (dite aussi Route 1), entre San Francisco et Big Sur, autant que l'immensité de l'océan aux eaux tour à tour placides et déchaînées n'auront cessé de nous dépayser et de nous tonifier dans la même alternance de décentrage et de remise au point.

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    De façon significative, ainsi, le voyage activement vécu - et non subi passivement comme par trop de nos congénères processionnant aujourd'hui aux ordres de leurs Tours Operators - a toujours la vertu de nous resituer dans l'espace et le temps , et c'est ainsi bon pied bon œil que, tout à l'heure, nous reprendrons à l'envers la piste désormais macadamisée des plus ou moins bienfaisants colonisateurs catholiques et apostoliques de jadis, next stop San Luis Obispo...

    18033154_10212791420567205_4883725497744732148_n.jpgBref l'expression-cliché « que du bonheur » s'imposerait dans la foulée même sans avoir pu saluer, dans leurs sanctuaires respectifs, les papillons monarques déferlant en ces lieux entre l'automne et la fin de l'hiver, ni les mémoriaux fléchés des grands dissidents plumitifs que furent Jack London, à Sonoma, John Steinbeck a Salinas ou Henry Miller le faune génial cher à Cendrars mais dont la mythique cabane de Big Sur est ces jours inaccessible du fait des intempestifs ravages naturels de l’hiver dernier.

    Enfin pour nous recentrer mieux encore, les mots des poètes nous tiendront lieu de boussole de secours, à commencer par ces quelques vers du beatnik bientôt nonagénaire Lawrence Ferlinghetti: « The world is a beautiful place / to be born into / if you don’t mind happiness not always being /so very much fun/ if you don’t mund a touch of hell / now and then /just when everything is fine / because even in heaven / they don’t sing all the time... »

    18157578_10212857018687117_4867426181680986179_n.jpgCe mardi 25 avril, à Carmel. – Je suis saisi, quasiment envoûté par la (re)découverte de la nature en parcourant les grands espaces califoniens, aujourd’hui jusqu’à Big Sur et ensuite sur les hauts de Carmel - tout cela si tonique et revigorant. En outre composé, la nuit dernière, ce qui me semble un assez beau poème. Nous ne saurons pas encore dimanche, 1er mai de manifs anti-Trump prévues à Los Angeles, pour quelle figure de leur avenir les Français auront voté une semaine plus tard, confrontés à l'alternative de la démagogie raciste recyclant les vieux démons vindicatifs, et d'un vrai pari pour l'avenir dépassant le clivage idéologique de la gauche et de la droite. Mais dire qu’il y en a qui hésitent !

    Denis_de_Rougemont.jpgIl y a quarante ans de ça, Denis de Rougemont, grand penseur d'une Europe des cultures qui excluait la réussite d'une union fondée sur le profit et le nationalisme, publia un livre intitulé L'Avenir est notre affaire, dont les positions radicales en matière d'écologie firent ricaner à gauche comme à droite.

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    Or, parcourant la sublime côte des Etats-Unis avec la femme de ma vie, incarnation même de l'équilibre et de la lucidité généreuse jamais piégée par aucune idéologie politique ou religieuse, dont le grand-père maternel hollandais fut un socialiste convaincu et l'aïeul paternel un officier Suisse pro- nazi, je ne cessais d'égrener, comme l'écho d'une vérité simple, les mots d'un poème d'un des beatniks dont je me sentais si proche dans ma vingtaine, tandis que Neil Young chantait de sa voix haut perchée dans notre Chevy de location - et ces mots signes Lawrence Ferlinghetti disaient à peu près : "Le monde est un magnifique endroit où naître / si l'on admet qu'il n'est pas fait que de plaisir ", etc.

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    Il est cinq heures du matin à Santa Barbara, je pianote ces observations sur mon I-Phone avant de les balancer sur mon laptop MacPro via cloud, je pense à l'enfant qui agrandira notre famille en octobre prochain et le courage de nos deux filles contribue à retenir nos vieilles peaux du côté de la vie et de ses lendemains, autant qu'une précieuse anthologie poétique publiées à l'occasion des 69 ans de l'édition-librairie City Lights Brooks réunissant des poèmes d'auteurs non alignés de tous les pays, d'Allen Ginsberg à Rafael Alberti en passant par Jacques Prévert et Paul Celan, Pier Paolo Pasolini et Hans Magnus Enzensberger, Dino Campana où William Carlos Williams, entre tant d'autres.

    Ce recueil de plus de 300 pages m'aura accompagné sur plus de 1000 kilomètres de San Francisco à San Diego ou nous serons de retour la semaine prochaine, et je fais mienne la pensée introductive de Ferlinghetti situant la poésie hors des replis provinciaux ou académiques et réaffirmant que "tant qu'il y aura de la poésie il y aura de l'inconnu, et tant qu'il y aura de l'inconnu il y aura de la poésie".

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    Débarquant hier dans le paradis pas tout à fait artificiel de Santa Barbara, je repensai au roman de mon ami Jean-Michel Olivier intitulé L'amour nègre, qui brasse avec l'ironie critique de rigueur la matière la plus contemporaine omniprésente en Californie, comme le font également de nouveaux auteurs tels Quentin Mouron (qui m'était lui aussi bien présent lors de notre folklorique escale à Los Alamos) ou Antoine Jaquier dont le nouveau roman, Légère et court vêtue, rappelle lui aussi l’observation frontale de la réalité propre aux écrivains ou aux cinéastes américains, en s'attachant à un couple d'enfer à la Sailor et Lula, entre Lausanne et Paris.

    Enfin je me rappelle ce matin l'ordre donné par Che Guevara - que je n'ai jamais considéré comme un modèle pour ma part - à un Jean Ziegler de se camper « dans le cerveau du monstre » pour mieux l'affronter. Telle est aussi bien la situation d'un Noam Chomsky dans l'Amérique de Donald Trump, et tel notre refus de tout consentement.

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    Si l'avenir est notre affaire, puisse ladite affaire ne pas se réduire au plan mondialisé des affairistes à la Trump & Co, mais nous sommes confiants n'est-ce pas; même sans nous leurrer sur l'éternelle rapacité du cretinus terrestris, l'humanité de bonne volonté survit vaille que vaille et tiens, voilà qu'un autre Ricain, poète juif new yorkais de premier rang, nous chante quelques mots à se graver au cœur:

     

    Cathedral

     

    And oh the difficult languages !

    and oh the easy languages!

    Then you left.

     

    When you were a boat

    and I was à boat

    we hid so much and so well we were finally

     

    unable to find ourselves at all

     

    Yes we left the keys

    your fingers were our cathedral

    because everything you did was sacred to me.

     

    °°° 

    Je craignais un peu de m’ennuyer au fil du programme « nature » de notre périple, mais c’est bel et bien le paysage, les arbres immenses et les multiples verts des collines dominant Carmel, après notre virée à Big Sur, qui nous tonifient le plus ; en outre, et de façon plus générale, je me sens bien en Californie, autant à cause du décor naturel que de la tournure réellement démocratique des relations humaines, pour autant que nous puissons en juger en ne faisant que passer ; mais le fait est que les gens sont ici plus avenants et cordiaux qu’en France ou en Angleterre, notamment…

    Ce jeudi 27 avril. – Ce soir à Santa Barbara, après une longue étape à travers les montagnes boisées et ensuite par les vastes plaines cultivées se déployant au sud de Salinas entre de hautes collines m’évoquant tantôt la Toscane et tantôt les crêtes du Jura.

    Quant à la ville mythique (la série, etc.), j’en redécouvre la très plaisante et centrale rue piétonne, après avoir poussé une pointe jusqu’au théâtre Arlington où nous avions fait escale avec l’Orchestre de la Suisse romande en 1987. Note au passage : que l’accès abusif à la piscine turquoise de l’hotel où nous sommes descendus est qualifié de criminel par une pancarte…

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    Los Angeles, ce samedi 29 avril. - Lady L. nous a conduits hier à bon port en fin d’après-midi, se débrouillant avec maestria dans la circulation sur cinq pistes. La ville-labyrinthe me semble moins polluée qu’il y a trente ans et nous avons pris nos quartiers dans un très agréable petit hôtel de Beverly Hills, dont la cuisine italienne nous a régalés, avec du vin californien non moins bienvenu.

    L’événement du jour a été la visite, cet après-midi, du fabuleux Getty Center des hauts de Los Angeles, dont l’architecture du bâtiment, la collection de peintres européens (entre autres) et les expositions temporaires (notamment sur les Breaking news) nous ont passionnés et ravis.

    Comment rester serein dans un monde agité ? Comment accueillir la beauté en milieu factice ? Comment partager ses émotions de manière personnelle et juste ?

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    18193700_10212895865618266_3087864173033441167_n.jpgTelles sont les questions que je me posais à la proue de l'espèce de grand vaisseau blanc du Getty Center surplombant l'immensité bleutée de Los Angeles, encore sous le coup des sensations violentes et des très douces émotions liées à la traversée des quartiers les plus huppés du monde occidental - les incroyables palais de tous les styles alignés le long de Sunset Boulevard et Bel-Air, sur les hauteurs de Beverly Hills et Hollywood -, le trafic routier frénétique mais dénué d'agressivité et l'apparition de ce magnifique ensemble de bâtiments blancs jouant avec la lumière et se dressant au milieu de grands jardins suspendus au-dessus de la ville déroulant là-bas ses scintillements jusqu'au ruban juste visible de l'océan, enfin l'entrée dans le dédale frais de la pure beauté rassemblée, paradoxe non moins saisissant que tout le reste, par un magnat du pétrole qui rêva quelque temps de devenir écrivain en sa candide jeunesse avant de se lancer plus crânement dans l'accumulation d'une fortune colossale lui permettant ensuite, en collectionneur passionné d'art antique et autres fins produits du génie humain de tous les siècles, de nous offrir tout ça en partage.

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    En d'autres temps un peu plus moralisants qu'aujourd'hui, les belles âmes que nous étions se demandaient s'il était acceptable d'admirer des œuvres d'art collectionnées par de richissimes industriels, parfois marchands d'armes ou même ex-nazis ? C'était le temps où l'on hésitait aussi à camper sur les plages d'Espagne ou de Grèce jouxtant les prisons du général Franco ou des colonels fachos - et l'autre jour une vieille libraire nattée me demandait encore s'il était admissible d'aller nous balader dans l'Amérique de Trump...

    Comme si les States se réduisaient au gesticulant Ubu de la Maison-Blanche, et comme si l'art appartenait à ceux qui l'achètent ou n'était qu'objet de spéculation idéologique - l'art sacré n'est propriété d'aucune église - ou financière.

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    Les débats sur l'élitisme de l'art, de la même façon, m'ont toujours paru le fait de gens que la quête de sens ou de beauté ne touche pas, et le grand poète de cinéma Pier Paolo Pasolini, intellectuel radical et plus artiste tu meurs, a dit ce qu'il fallait sur le caractère absolument irrécupérable de la poésie et de l'art, lesquels vous confrontent à vous-même devant une peinture rupestre de Lascaux, tel autoportrait hilare de Rembrandt ou telle nuit étoilée de Munch.

    Le mérite particulier des collections privées par rapport aux grands musées nationaux, tient au choix souvent personnalisé de tel ou tel mécène, plus ou moins entouré de conseillers avisés, et cela nous vaut, au Getty Center, un choix qui substitue souvent l'originalité surprenante à la quantité, ou la sélection la plus exigeante à l'entassement déploré par un Thomas Bernhard dans son fameux Maîtres anciens.

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    Ici, plus qu'une flopée de maîtres du Quattrocento, c'est UN Masaccio (Saint André) ou UN Carpaccio (Chasse sur la lagune) qui nous enchantent, ou diverses merveilles antiques ou médiévales très choisies, ou ce jeune hallebardier de Pontormo, ou ce paysage presque abstrait de Corot, ou cette formidable entrée du Christ à Bruxelles de James Ensor, ou cet autre Christ en croix du Greco, ou ce Christ en gloire limousin du XIIe siècle ou la Dame Brunet de Manet, entre autres Turner et Böcklin et cette drôle de tête cornue sculptée dans le bois par Gauguin ou ce Satan exultant de William Blake !

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    Tout ce bonheur est augmenté par la gratuité de l'entrée en ces lieux et par là débonnaireté radieuse d'un public de tous les âges, à cela s'ajoutant l'autorisation de capter toutes les images qu'on veut et même de se procurer, à l'hyperboutique riche en ouvrages autrement référentiels sur la peinture, la photo et le bricolage créatif tous azimuts, cet album exaltant la cuisine selon Monet...

    18198515_10212895866218281_276943201993853368_n.jpgEt la vue de là-haut, et le ciel en dessus et les anges dorés se la coulant douce dans le bleu, etc.

     

     

    °°°

    Un poncif de longue date affirme que tout est possible aux States, et sans doute y a-t-il du vrai dans ce cliché. Mais qu'en est -il en réalité ? Je me le demandais tandis que nous traversions les hautes terres montueuses, tantôt couvertes de forêts d'une splendide sauvagerie et tantôt évoquant les crêtes de Toscane où les campagnes roulant sous le ciel de l'Alentejo portugais, avec une sensation d'intense liberté butant cependant, à tout moment, sur des panneaux d'interdiction et des clôtures cadenassées interdisant l'accès de voies secondaires qui autoriseraient la moindre échappée hors de la route principale. Visez donc le prochain chemin de traverse et ça ne manquera pas : NO TRESPASSING.

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    Que cela signifie-t-il ? Que l'interdiction de passer quadrille jusqu'aux étendues semblant désertiques et devenues propriétés privées ? Je me garderai de généraliser mais je traduis une sensation forte de liberté sous condition sans cesse relancée par des mises en garde aux termes légalement contraignants. Si vous enfreignez l'interdiction d'accéder à telle piscine de rêve jouxtant un hôtel, vous commettrez ainsi une "criminal " action, pas moins. Et tentez d'allumer une clope dans les rues de San Luis Obispo : même criminal tango ! Et pourtant quelle réelle impression de liberté en parcourant cette décoiffante Côte Ouest ! Et qui m'empêchera de penser ce que je dis et de dire ce que je pense !?

    Avec le dédain des anciens riches snobs, pas mal d'Européens continuent de tenir la culture américaine pour une sorte de sous-produit, quitte à se ruer aujourd'hui sur ses objets les plus "vintages.

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    Au cœur de la petite ville simili-danoise de Solvang, l'on trouve ainsi un bazar américain cumulant tous les vieux gadgets de la vie pratique célèbrés par la télé depuis les années 50, entre autres enseignes métalliques de pubs légendaires et collection de CD de bons vieux rocks.

    Pour 14 dollars, nous avons donc pu nous replonger, sur la fameuse route côtière Number One, dans l'atmosphère lyrico-protestataire des hits de Neil Young à la voix de tête d'éternel ado; et comment ne pas tomber ensuite sous le charme de la rue piétonne de Santa Barbara où les boutiques les plus chics alternent avec des cafés fleurant la bohème estudiantine.

    À cette enseigne, c’est par exemple celui dans lequel une petite bibliothèque défraîchie propose deux gros volumes décatis de la Recherche du temps perdu en anglais dans les texte, un exemplaire du Trial de Kafka et un recueil de légendes anglaises illustré par le magicien Arthur Rackham...

    Ensuite nous voilà à la boutique du Getty Center de Los Angeles, encore sous le coup de la découverte de la phénoménale collection de peinture européenne et passionnés par une exposition photographique consacrée aux Breaking News, où je tombe sur un essai de John Berger qui évoque les grands imagiers de la photo américaine.

    Enfin, pour la touche finale, ce sera un détour par Hollywood Boulevard qui nous vaudra quelques visions oscillant entre le super-kitsch du recyclage cinématographico-commercial et le délire visuel de certaines scènes à la Fellini, etc.

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    Où bien c'est cette bonne et belle rencontre en 3D, ce dimanche soir, d'un vieil « ami Facebook » au prénom de William, partageant avec moi l'« amitié » non moins virtuelle de Naomi Klein, l'essayiste canadienne anticapitaliste très active sur le terrain écolo - lequel Bill se pointe à notre hôtel avec une bouteille de vin rouge de Sonoma avant de partager, avec Lady L., un savoureux repas à l'italienne bien arrosé !

    Peut-on être poète après Shakespeare ? À quoi mène la critique virulente de l'empire américain par Noam Chomsky (avec lequel William a longuement dialogué par courriels avant d'en être déçu, mais ça sussi pourrait se discuter…) et de quoi sera fait l'avenir de nos enfants - Bill et sa moitié ont deux filles, comme nous ?

    C’est de cela, entre beaucoup d’autres choses, que nous avons parlé quatre heures durant en nous découvrant de multiples points de vue convergents en dépit de nos trajectoires si différentes - lui est né au Canada, a émigré en Israël et a fait retour aux States après l'assassinat d'Itzhak Rabin...

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    À ceux qui prétendent que Facebook est un réseau social juste bon à canaliser la jactance actuelle, et qu’Internet est une poubelle, je répnds que c'est par mon blog perso et ensuite sur Facebook, justement, sur l'injonction amicale de l'hyperactif François Bon, que j'aurai rencontré Bona Mangangu l'artiste congolais retrouvé un jour à Sheffield, que mes relations se sont poursuivies avec le poète luxembourgeois Lambert Schlechter, et que se sont multipliés les échanges avec le non moins épatant Maveric Galmiche qui vient de fêter ses vingt ans - sans compter tant d’autres complices de divers pays et moult jeunes filles en fleurs de tous les âges...

    On a beau ne pas vouer un culte aveugle à la technologie de pointe et au transhumanisme à venir: c'est bel et bien par Messenger que nous resterons in touch avec William, sur WhatsApp que nous ne cessons de communiquer avec nos infantes et leurs Jules, et via Cloud que je balancerai ces notes d'un nouveau jour se levant sur L.A dont nous partirons tout à l'heure pour San Diego - so have a good day and farewell !

     

    °°°

    Noam Chomsky, dans son Requiem for the American Dream : « A significant part of the American Dream is class mobility : you’re born poor, you work hard, you get rich. The idea that it is possible for every one to get a decent job, buy a home, have their children go to school. It’s all collapsed ».

    Or, aux yeux de William et de nos enfants établis pour quatre ans aux States, la conclusion « all collapsed » ne passe pas la rampe, pas plus que les gesticulations du redoutable pantin de la Maison-Blanche…

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  • Celles qui ont le coeur à l'ouvrage

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    Celui qui estime sans arrière-pensée que le travail libère / Celle qui chante en faisant les vitres / Ceux qui bossent à plein temps libre / Celui qui à l’instar du docteur Destouches alias Céline ne respecte que les constricteurs / Celle qui a connu Stefan Zweig à l’poque où il envisageait une trilogie consacrée à Dickens, Dostoïevski et Balzac sous le titre de Trois Maître ou Les Constructeurs / Ceux qui ne supportent pas la négligeance que représente la funeste Coquille / Celui qui ne donnera pas son bon à tirer à un peloton d’exécution non attitré / Celle qui affirme qu’elle s’est « fait » la Comédie humaine « à l’époque » / Ceux qui  affirment sur Facebook que Gérard Depardieu a fait réécrire Le Colonel Chabert par un nègre / Celui qui sue sang et eau sur des poèmes minimalistes / Celle qui met la dernière main à un sonnet en langue inclusive / Ceux qui poursuivent leurs études genre à l’insu de leurs gendres autoproclamés / Celui qui fait subventionner ses intermittences /  Celle qui travaille au noir à la Maison-Blanche / Ceux qui se donnent à leur ouvrage qui le leur rend au centuple / Celui qui se concentre tous azimuts / Celle qui dit que tout l’amuse en tant que nouvelle cheffe de projet au Musée de l’Homme / Ceux qui font le job sans cracher sur le taf, etc.