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15/01/2017

Sollers à Sienne (flash back)

 

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Du rêve et de la réalité. Du Hamas et des fleurs du printemps dans un train souterrain. Songerie d’Alexandre Blok, poète russe. De la rencontre du jeune musicologue Philippe Joyaux dans un train souterrain.


Sienne, Albergo La Toscana, ce jeudi 27 janvier 1918. – J’ai rêvé cette nuit que je me trouvais transporté dans la Sienne de 2006, un matin d’hiver, puis que je voyageais en Minimax à destination de Saint-Gall (Suisse), via Zurich où je devais interviewer un jeune réalisateur de cinéma aux longs cheveux. Moi aussi j’ai (presque) de longs cheveux, moi Alexandre Blok, poète russe, mauvais révolutionnaire résigné à l’exil pour quelque temps, amant compliqué d’une femme qui l’est plus encore, et trouvant en Italie ce qu’Anton Pavlovitch Tchekhov n’a pas trouvé du fait de sa mauvaise santé, je dirai : la paix d’une certaine lumière.

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Le premier rêve m’a replongé dans l’effroi physique et métaphysique de ma première lecture des Démons de ce fou de Dostoïevski. Les journaux y annonçaient la prise de pouvoir, dans un pays apparu je ne sais quand sous le nom de Palestine, à moitié imbriqué dans un autre pays nommé Israël, d’une faction de terroristes dont les actes désespérés avaient été exacerbés par le terrorisme de l’autre Etat - enfin c’est ce que j’ai cru comprendre, et surtout cela : qu’un Stavroguine paraissait un enfant de chœur à se trouver comparer à ceux-là, pratiquant l'attentat-suicide par fanatisme.
Mon ami Léon Chestov, que j’ai retrouvé à Paris le mois dernier, aime me répéter ce paradoxe d’Euripide selon lequel ce que nous disons la vie est peut-être une façon de mort, tandis que la mort serait la vraie vie. Le rêve du terrorisme, typique de l’esprit enfiévré de Fédor Mikhaïlovitch, qui se serait donc répandu dans le monde entier, m’est alors apparu comme la projection même de ce cauchemar, dans je ne sais quel diabolique miroir inversé...
L’autre rêve était moins effrayant, même si le parcours souterrain du Minimax, à 600 km à l’heure, a quelque chose d’un peu énervant pour un Russe habitué aux lenteurs du TransEuropExpress, mais une conversation avec mon vis-vis français, un jeune musicologue français du nom de Philippe Joyaux, qui se rendait à Saint-Gall pour y étudier quelque antiphonaire rarissime, m’a rasséréné et même réjoui.

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Me voyant consulter les journaux de ce même matin de l’an 2006, dans ce train lancé sous terre à folle vitesse et sans un bruit, où l’on ne fume plus même dans les compartiments de grand luxe réservés aux exilés, ce charmant personnage à fume-cigarette, fumant aussi bien le vide, m’a fait valoir sa façon à lui de se tenir au courant, qui m’a rappelé avec émotion les prairies russes de mon enfance.
« Pour me tenir au courant, me disait-il donc, voici ma méthode personnelle. Pour être au courant, en effet, il faut, très jeune, avoir senti le bruit de l’eau fraîche à travers les branches de pommiers, avoir vu des roses et le sommeil coulant des feuilles agitées, s’être retrouvé dans un pré avec des chevaux en train de paître, un pré fleuri des fleurs du printemps sur lequel soufflent doucement des brises respirant le miel. Ca vous est arrivé ? »
Le jeune Joyaux me regardait avec insistance. J’en étais encore à trembler à l’idée de l’extension mondiale de ces actes terroristes de l’autre rêve, et le garçon en élégant complet blanc, tout roucoulant de ses brises respirant le miel, répétait : « Oui ? Non ? Une fois ? Plusieurs fois ? Racontez… »






 

Sollers à Stromboli

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De l’instant présent et du regard « ailleurs ». Sur l'éternel retour et le point de vue de Philippe Sollers. De la façon particulière, chez le lagopède, de roter.

A La Désirade, ce dimanche 15 janvier 2017. - Je rodais sous le volcan lorsque j’ai découvert Le gai savoir sur le sable blanc de quelque île Bienheureuse, à vingt ans et des poussières, en compagnie de la fille et du garçon que j’aimais alors, alternant cette lecture et celle de Malcolm Lowry, mais déjà je regardais ailleurs : je savais que ma vérité était ailleurs.

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Jamais je n’ai pris Nietzsche tout à fait au sérieux, l’image d’Héraclite se jetant dans le cratère m’a toujours paru du kitsch, et cette histoire d’éternel retour vécue par Sollers dans Une vie divine me semble également « de la littérature ».

Au-dessous du volcan, ça c’était autre chose : c’était LA littérature telle que je l’entends, qui passe les grands mots et les délires solipsistes de la poésie philosophique à la Zarathoustra.

LA littérature ne dresse pas devant moi des idoles ou des statues de Commandeur, mais m’ouvre des portes et des mondes. Une chose m’intéresse alors dans Une vie divine, et c’est la façon de Sollers de regarder ailleurs pendant qu’il note telle ou telle phrase de Nietzsche, l’air de dire « cause toujours », quand il ne l’écrit pas carrément. De la même façon, et c’est pourquoi je l’apprécie, ce livre m’incite à tout moment à penser à mon tour « cause toujours », comme si le solipsisme de Sollers restait entr’ouvert, si j’ose dire.14260785.jpg
François Truffaut remarquait, à propos du Macbeth d’Orson Welles, que celui-ci regarde toujours ailleurs à travers tout le film, comme s’il voyait quelque chose ou quelqu’un de plus fort que tout pendant que tel ou telle lui parle. Ce regard étrange, un peu fou, je le sens à tout moment dans LA littérature, de Shakespeare à Proust ou de Dante à Dostoïevski. Or ce regard seul me délivre de mon solipsisme et m’ouvre entièrement à la porosité.

LA voix qui cristallise toutes les voix, LE regard qui nous fait entrer dans toutes les maisons et tous les cœurs, LE rythme de telle ou telle pulsation d’écriture ne sont plus alors de l’ordre de la « littérature », au sens du words words words, mais de LA littérature qui raconte notre histoire, une bribe après l’autre, depuis la nuit des temps.

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Je n’ai pas besoin d’aller à Stromboli pour y être. J’ai revu l’autre jour le film de Rosselini, où toutes les passions sont en somme mises « sur le feu », de la nature et des hommes. Or cela, ce matin, me rase. De ma table matinale, je vois les montagnes enneigées, flottant sur le stratus comme des îles, émerger dans le ciel rose. Tel est l’instant présent, que je savoure sans en faire une doctrine. Or c’est cela même, alors que le rose du ciel là-bas semble prendre feu, qui semble si vain ce matin : ces doctrines en piles et en strates, que je ne trouve chez aucun des auteurs auxquels je tiens vraiment, je dirais ce matin : de Tchékhov à Proust ou de Balzac à Trevor, d’Eschyle à Bernanos, entre mille autres.

Les Alpes ce matin ne se la jouent pas fuligineuse et dramatique, comme à Stromboli, mais plutôt contemplative et zen; et ce matin, tiens, j’irais bien faire un tour sur les traces du lagopède des neiges, dont me réjouit toujours le rot d’enfant gavé dans le silence des cols préalpins…

14/01/2017

Ceux que leur gaîté protège

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Celui qui n’arrive pas à rester fâché / Celle qui a l’art guerrier de dévier les traits / Ceux que tout atteint mais qui n’en montrent rien / Celui qui sourit dans le vague avec la fixité précise de l'Archer / Celle qui lit Le Trottoir au soleil dans la salle d’attente du train de nuit / Ceux qui rebondissent comme des ballons sur la pelouse du jour vert électrique / Celle qui fait la vaisselle en chantant l’air de Mimi de La Bohême (« Mi chiamano Mimi », etc.) pendant que ses jeunes invité pioncent encore après les excellents excès de la veille / Ceux qui restent pensifs après le départ de tous les clients du bar gay Au Soleil levant tenu par la famille vietnamienne qui en a superchié pendant les guerres dont les gamins ne savent plus foutre rien / Celui qui a écrit « la lumière est en vous aussi » et que les gens liront avec reconnaissance quand le bouquin sera en vente / Celle qui se console de n’avoir pas été invitée à la noce pipole du présentateur de la télé et de la Miss Météo en apprenant qu’on s’y est fait hyper-tartir / Ceux qui jurent qu’ils n’en sont pas quand on leur demande s’ils en sont / Celui que la vision des abattoirs déprimait à chaque fois qu’il prenait le TGV Lyria et qui déprime maintenant de ne plus avoir assez de ronds pour se payer Paris-Folie / Celle qui se défoule dans la foule du métro après sa sortie du couvent motivés par Dieu sait quoi / Ceux qui prient le Seigneur avec une ferveur de 3 janvier sans trop savoir qui c’est çui-là mais Lui doit le savoir alors ça va / Celui qui se rappelle son premier Happy Meal au goût de petite madeleine / Celle qui fête le Nouvel An avec les Chinetoques d’à côté qui s’intéressent à ses années de musicologie à l’Academia Chigi de Siena (Italia) / Ceux qui offrent des figues sèche sà la tante Glouton / Celui qui va skier ce matin aux Portes du Soleil où il tombe sur quelques aveugles en luges guidés par une monitrice à sifflet / Celle qui envoie promener ceux qui lui recommandent de fermer la porte aux Soucis alors qu’y que ça de bon dans la vie répond-elle sur le ton de la plus pure mauvaise foi paléochrétienne / Ceux qui sont trop actifs et réactifs pour regarder quoi que ce soit alentour où que c’est si beau n'est-ce pas Mado / Celui qui se rebiffe quand on le regarde malgré qu’il est si beau que ça fait même pas d’jaloux / Celle qui sourit sans écouter ce que radote son conjoint rouquin qui bégaie dans ses bretelles / Ceux que soucient grave plusieurs kilos de surpoids consécutifs aux Fêtes mais tu verras Betty je me réabonne au Fitness Hyperforme / Celle qui aime la bonne méchanceté de certaines fortes femmes fragiles style Flannery la dompteuse de poules / Ceux qui ont dansé le Fox-trot en 1953 tandis que Staline cannait pour de bon mais les kids des Lycées Béjart et Aragon n’ont entendu parler ni de l’un ni de l’autre / Celui qui remonte en danseuse la côte du Grand Sabot Breton / Celle qui tient le bar lesbien Au Bon Gigot / Ceux qui draguaient nos sœurs à la sortie du ciné en plein air de Levanto et qui sont aujourd’hui de vieilles peaux berlusconisées à mort ou qui sont morts ou va savoir avec la Nave qui va / Celui qui a pas mal fait l’amour en groupe et se retrouve pas mal seul à l’heure qu’il est mais sans que Dieu s’en soit mêlé qu’allez vous croire cancrelats ? / Celle qui se tenait au piquet de Valerio quand il fonçait sur sa Vespa par les monts de La Spezia / Ceux qui reviennent sur les lieux dont les livres les ont fait rêver genre Balbec ou Sils Maria / Celui qui nourrit des projets brésiliens après que Jean Ziegler lui a raconté ses nuits de candomblé à la Mère Royaume / Celle qui médite devant une pomme lisse comme une conne / Ceux qui peignent à l’ancienne des sujets sociaux genre Jed Martin se défonçant à la disco avec Olga la Ruskova / Celui qui se réjouit de retrouver à Salonique ses jeunes amis fous de La Callas et de Cavafy / Celle que tout met en joie même la perspective de retrouver la cafète de l’Entreprise où l’Alcool est proscrit mon chéri / Ceux dont la bonne humeur inaltérable entretien une ambiance du tonnerre aux RH de l’Entreprise et surtout quand tous se retrouvent sur le toit pour cloper, etc.

(Ces note sont été prises en marge de la lecture du Trottoir au soleil de Philippe Delerm. )

23:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Sollers à Salerno

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Heptaméron du Bain Japonais. De l’hormone du lien et du bien-être, au tournant de la page 460 d'Une vie divine de Philippe Sollers. 

A La Désirade, ce dimanche 29 janvier 19**. – Il a fait tout ce jour de neige une chaleur sulfureuse, puisque la fantaisie m'a pris de  l'imaginer dans le Bain Japonais de Salerne, avec mes sept épouses et mes deux Moi momentanément réconciliés.

La chimpanzée Winnipeg, qui se fait abusivement appeler Winnie, a profité de nos sensuelles ablutions pour semer la confusion dans les messages latéraux de ce carnet de lecture, prétendant que je me trouvais déjà lancé à destination de Siracuse, à bord de je ne sais quel train futuriste, à regarder le Macbeth de Welles en barbotant dans le jacuzzi ferroviaire, alors que nous nous trouvions bonnement plongés dans ce Bain japonais cerné de vieux notaires siciliens égrotants et ricanants qui se désignaient l’un l’autre ce Kama Sutrâ amphibiotique, là-bas dans les nuées d’eau à bubulles: cazzo mio, macchè spettacolo !

Inconnue.jpgLa chimpanzée blonde est sortie, à mon insu, de la page 460 d’Une vie divine. C’est tout à fait le genre de la positiviste américaine que je rencontrai à sept reprises au cours de mes pérégrinations dans le monde et l’arrière-monde, me demandant à chaque fois à quelle Cause j’avais enfin résolu de me consacrer. L’idée que je puisse vouer ma vie à la lecture et à l’écriture l’insupportait absolument. La pire de ces réincarnations de la fameuse Petite Femme de Kafka, qui représente l’équivalent des Pépères scrutant les femmes-fontaines à la longue-vue phalloïde et tremblotante de culpabilité, me traqua sept jours durant dans les rues de Cordoue, avant que je ne la semasse (ceci est un subjonctif andalou typique) dans les enchevêtrements de la Mezquita.

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Winnipeg, qui se fait appeler Winnie, est la chieuse matérialiste humanitaire caractérisée, qui prétend avoir les pieds sur terre et à qui on ne la fait pas. A la page 461 du nouveau bréviaire de l’Ordre du Temple Sollers, il est rapporté qu’elle écrit ceci : « Quand un couple s’embrasse, se caresse, fait l’amour, mais aussi lorsqu’il parle, échange des idées ou rit, il y a libération d’ocytocine, hormone du lien et du bien-être, que le cerveau sécrète à volonté. Cela stimule le système immunitaire et ralentit le cœur. Avec l’ocytocine un couple dure. C’est un peu une paire de lunettes roses qui nous fait voir la vie avec bonheur ».
Autant dire que la chimpanzée blonde nous matait elle aussi, dans le Bain Japonais, soucieuse de nous voir échanger, comme elle disait, en clair : produire de l’ocytocine à surdose.
Moi l’un en avait la rage, tandis que Moi l’autre s’en amusait folâtrement, mais ce furent mes sept épouses, dans les reflets des sept miroirs constituant l’enceinte du Bain Japonais, qui me furent alors de meilleur conseil : «Raconte lui sept histoires à dormir debout et ça lui remettra ses lunettes roses, qu’elle nous foute la paix et qu’on puisse enfin exulter comme un dimanche à Salerne…»
Ainsi me vinrent les sept récits de l’Heptaméron du Bain Japonais, qu’on se procure à 2€ pièce à la boutique numérique de La Désirade ou sur demande (ne pas oublier le petit timbre).

Sollers à Sorrente

 

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Une visite à Maxime Gorki, souvenir futur, des années après la disparition de Philippe Sollers, écrivain français s'estimant méconnu de son vivant mais redécouvert par les Chinois vers l'an 2055.

Sorrento, le 29 janvier 2068. – C’est peu avant de lire Une vie divine, en janvier 2006, que j’avais entendu parler pour la première fois de la cure de rajeunissement transgénique, et ce fut à la même époque, en passant boire un scotch (enfin un, façon de parler) à Ravello, avec mon ami Gore Vidal, que j’appris que le vénérable Alexeï Maximovitch Pechkov, alias Gorki, y avait eu précisément recours 70 ans après sa feinte mort de 1936 et qu’il savourait sa vendange tardive dans une humble cabane des hauts de Sorrente, comme au bon jeune temps.

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C’est par fidélité à la mémoire de Tchékhov, son maître à vivre bien plus qu’à écrire, que Gorki vivait alors de si modeste façon. L’ombre de la vergogne était descendue sur son front lorsque le petit père des peuples avait fait débaptiser Nijni-Novgorod, sa ville natale, pour l’appeler Gorki-ville, mais les camarades l’avaient achevé en donnant au Théâtre d’Art de Moscou le nom de Théâtre Gorki, alors que de toute évidence seul Tchékhov méritait cet honneur.

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A 138 ans, et malgré sa mise de moujik post-apocalyptique (l’Europe s’était remise du Grand Djihad décrit avec exagération dans Cosmos incorporated, mais ça craignait encore pas mal jusque dans les provinces de la Botte…), Gorki avait l’air aussi fringant qu’à l’époque de Thomas Gordeïev ou que sur la fameuse photo de sa visite à ce vieux hippie avant la lettre de Léon Tolstoï.

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« Staline m’a tuer », raillait-il en évoquant sa fausse mort, « ou plutôt il a liquidé l’un de mes sosies en demandant à Benito de prendre soin de son ami écrivain, et j’ai fait croire que les jeunes fascistes pures et dures de l’époque ont fait le reste. Tu connais ma célèbre phrase, on l’ânonnait dans tous les collèges américains avant que la political correctness n’y mette bon ordre : « J’ai vécu avec ma femme durant quatre ans, je n’ai pu me décider à vivre avec elle davantage. Il est plus commode de vivre tout seul; on est alors maître de sa vie, ce qui n’est pas si mal ! Et puis, pourquoi avoir un cheval à soi quand il y a des chevaux d’emprunt »...
Et Maxime de conclure avec malice : « En réalité, les chevaux d’emprunt m’ont toujours fatigué après deux ou trois cavalcades, si bien que je n’ai jamais lâché ma Doussia, avec laquelle nous ne pratiquons plus que le French kiss depuis 1968, année de libération comme tu sais. Or je ne fais plus, aujourd’hui, que relire Oblomov et les récits de mon cher Anton Pavlovitch en regardant la mer qui scintille de tout son strass entre les lauriers roses… »

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13/01/2017

Sollers à Silvaplana


De la liberté de ne pas suivre l'Auteur...

Silvaplana, ce lundi 24 janvier, 16h.33. – Le soleil rougeoie à l’ouest du lac enneigé sur lequel je marche seul en laissant derrière moi la double marque répétée YETI YETI de mes moonboots, qui me rappellent Tchang, le petit chinois de Tintin au Tibet, et notre premier séjour familial en ces lieux, lorsque nos filles étaient toutes petites et qu’entre deux chapitres de La montagne magique je me réjouissais tant de changer, de torcher, de humer au cul, de peloter et de palpoter, de mignoter, de léchoter et de faire rire par mille mignardises idiotes de père attentionné, avant de les oindre d’huile de rosat et de myrtilles, de les emmaillotter de linges imbibés d’eau-de-vie, de les embéguiner et de les déposer dans la bercelonnette.

Combien j’aimais jouer au papa sans maman (elle se reposait alors dans son coin en se livrant à quelque sublime découpage) et combien j’emmerde Philippe Sollers pour la déconsidération qu’il jette sur la condition de père, mais combien je me réjouis aussi qu’Une vie divine soit de ces livres rares qui nous laissent la double liberté d’apprécier les vues de leur auteur tout en emmerdant celui-ci pour mieux se rester fidèle à soi, n’est-ce pas ?
Donc il me plaît de reconnaître à Sollers le droit et la liberté de dire son mot, pour autant qu’il me laisse dire le mien, et c’est à cela que nous incitent et nous invitent et son livre et Nietzsche et les cimes que tous les matins je salue en me disant crânement avec Sollers: les montagnes s’en foutent !
Pourtant le fait que les montagnes s’en foutent ne signifie pas que rien n’ait plus d’importance. Au contraire, et Sollers et Nietzsche ne disent pas autrechose : c’est quand on a reconnu que rien au fond n’a d’importance que tout se met à compter. La clairvoyance est le contraire du nihilisme, et j’aime que Philippe Sollers y ajoute de la gaîté.
Du moins est-ce ce que je me dis en marchant sur le lac enneigé de cette fin d’après-midi en laissant derrière moi cette signature de YETI…

Les cygnes de Silvaplana. Découpage de LK.

Philippe Sollers. Une vie divine.

Sollers à Sils-Maria


Au miroir de Jouve. Propos sur le roman.

Sils-Maria, Hôtel Waldhaus (grand salon), ce mercredi 25 janvier, 13h.33.- Il y a plus de cent ans qu’a été érigé le Waldaus de Sils-Maria où je rencontrai, pour la première et unique fois, en 197**, un Pierre Jean Jouve doublement effondré du fait que Blanche, son épouse psychoanalyste, venait de faire une mauvaise chute dans le Grand Escalier, et non moins grave : du retard que l’envoi du chèque de Bianca, sa richissime mécène américaine, accusait ce jour-là.

« Maladie, canicule, catastrophe ! » furent les trois termes de son entrée en matière, après quoi nous allâmes sur la terrasse ensoleillée surplombant les lacs égrener quelques sablés arrosés de whisky-tisane et quelques propos sur le roman.
« Henry James affirme que tous les personnages du grand romancier ont raison », nous dit alors Jouve, et me signant mon exemplaire de Paulina que je lui soumis en tremblotant d’émotion, il me regarda par en-dessous de son œil terrible et malicieux à la fois : « N’est-ce pas que nous l’avons aimée notre Paulina ?!" Notre Paulina !
Or resongeant aujourd’hui, sous la neige congelée, tant d’années après la mort de Jouve, de Blanche et de Bianca sans doute, aux personnages de Paulina, de La scène capitale, de Catherine Crachat ou du Monde désert, j’entends toute une rumeur de rêve, dans une sorte de brume proustienne, de laquelle montent des voix dont je reconnais chacune - chacune ayant raison.
Et c’est Jacques de Todi, le fils de pasteur du Monde désert, neveu de Paulina, que son penchant pour un garçon diablement angélique peloté sur les hauts alpages du val d’Anniviers, non loin de chez Ella Maillart et du chalet des Chappaz, fait se convulser de culpabilité puis se jeter dans le Rhône de Genève au dam de son amie Baladine, dont Jouve a repris le prénom de la mère de Balthus. C’est Paulina et c’est Hélène de Sannis à Soglio (que Jouve appelle Sogno, le rêve), la toute belle Hélène fascinant un autre adolescent, Dans les années profondes, ou c’est Gribouille le fils des Gribiche et vingt, trente autres personnages qui ont tous raison, entre le poète et nous.
La bande à Sollers, à l’époque de la revue Tel Quel que j’ai commencé à collectionner en 1966, avant de la rejeter virulemment, a fait beaucoup pour accréditer l’idée de la mort du roman et du caractère obsolète de la notion de personnage. Mais où en sommes-nous quarante ans plus tard ? Ya-t-il un seul grand romancier français vivant, comparable à un Philip Roth ou à un J.M. Coetzee, à un William Trevor, à une Doris Lessing, une Edna O’Brien ou une Joyce Carol Oates, un Brian Easton Ellis ou un Antonio Lobo Antunes - quel Bernanos d'aujourd'hui ?

Je pose la question en revivant mentalement, ici au Waldhaus, tous les épisodes de La montagne magique dont chaque personnage me reste avec son prénom et ses raisons.
Philippe Sollers a–t-il laissé la liberté à un seul personnage, à part le sien et ceux des femmes qui lui tournent autour comme autant de courtisanes et autres servantes aux rôles définis ?

J’attends tranquillement les contradicteurs, tout en reconnaissant de mieux en mieux le mérite particulier de l’auteur d’Une vie divine…

Philippe Sollers. Une vie divine. Gallimard, 2005.


 

Sollers à Sienne


Du mystérieux Mozart et du char de Beethoven


Sienne, Accademia Chigi, ce jeudi 26 janvier, 10 heures du matin. – Il y a des siècles que je reviens à Sienne, où Simone Martini a brossé mon portrait en 1320 et des bricoles, juste après ma conquête de Montemassi, de profil et couvert d’une splendide robe d’or poinçonnée à losanges, qui recouvre presque entièrement aussi mon blanc destrier, sous le nom de Guidoriccio da Fogliano.

Je ne sais où Simone m’a déniché ce joli chapeau, mais bon. Ensuite, le dernier des érudits le sait, je réapparais au Cinquecento sous la figure du voyou à bandeau qui se trouve à la droite du Chevalier Blanc de la fameuse bataille peinte à fresque en 1466 par ce snob de Piero della Francesca. J’y ai l’air un peu patraque, pas à cause de la bataille mais à cause de ce que je viens de faire dans une alcôve proche avant la reprise de la pose avec toute l’équipe de forbans.

Ces deux avatars de mon passé toscan, entre cent autres, sont fixés par la peinture de ces époques : nul doute à ce propos. En revanche, je ne sais d’où me vient le goût du cappuccio le matin, comme celui que j’ai pris deux fois tout à l’heure sur le Campo, ni d’où le goût de Beethoven et de Schubert, de Purcell et d’Arvo Pärt, de Soutine et de Bonnard…
A l’instant cependant il n’y en a que pour Mozart, Sollers oblige, qui ruisselle bonnement des murs de l’Accademia jusque dans la cour où, comme tant de fois lorsque j’attendais la diva Johanna Silber, dans les années 20 du 20e siècle (une autre de mes vies antérieures) j’ai pris place sur le banc de pierre, l’oreille proche des conduits auditifs (géniale invention) qui relient chaque salle de répétition au cortile…
Mozart ou la délectation : c’est tout Sollers, c’est l’apollinien par excellence bien plus que le dionysiaque, cela ravit Moi l’autre l’aérien tandis que Moi l’un renaude, qui n’en finit pas d’espérer le roulement de char de Beethoven le long des Bianchi di Sopra.
« Sollers est très, très amusant lorsqu’il compare Wagner à un capitaine d’industrie usinant sa musique comme de la métallurgie lourde ou du matériel d'armement!», pérore Moi l’autre en se gorgeant de chocolat Mozart. Et Moi l’autre de grommeler : « Pas ça d’émotion, ton phraseur n’est jamais descendu à la cave, parle des migraines de Nietzsche mais ne sait pas ce que c’est, parlote et jabote mais ne me touche pas pour autant, chiacccherone maledetto ! », et Moi l’autre de pouffer.
Et Mozart de ruisseler dans la matinée radieuse, au milieu des collines enneigées…

Philippe Sollers. Mystérieux Mozart. Plon, 2001.

A la recherche de l'homme perdu

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Bien plus que le « père de Maigret », Simenon est un grand romancier qui applique à la lettre sa devise: « Comprendre et ne pas juger ».


Un double lieu commun, fondé sur une lecture superficielle, réduit tantôt Simenon à un auteur de romans policiers, et tantôt à un Balzac contemporain. Il est vrai que Simenon créa le commissaire Maigret, d'ailleurs l'un des plus beaux personnages de la littérature policière, auquel il a donné quelques traits particulièrement attachants de son propre père, qu'il respectait profondément et dont il disait qu'il « aimait tout ».

Or, Maigret n'est qu'un des innombrables personnages de Simenon, et « les Maigret » ne constituent qu'une part de l'œuvre, où le génie du romancier se trouve un peu contraint par le canevas et les conventions du genre. La première série des Maigret, composée entre 1928 et 1931, marquait certes une progression de l'écrivain vers la littérature « pure », après une abondante production alimentaire de romans populaires de toutes les sortes, relevant de la fabrication, mais qui permirent au romancier d'acquérir son métier.
Simenon lui-même considérait « les Maigret » comme des romans semi-littéraires. Au tournant de la trentaine, il se sentit assez maître de son instrument pour laisser de côté son « meneur de jeu » et ses intrigues, abordant alors ce qu'il appelle le « roman dur » ou le « roman de l'homme », avec Les fiançailles de Monsieur Hire. Par la suite, Simenon revint certes à Maigret de loin en loin, mais plutôt par jeu, tandis que se déployait une fresque romanesque prodigieusement vivante et variée, que sa dimension et la richesse de ses observations ont fait comparer à Balzac, auquel Simenon consacra d'ailleurs un très intéressant Portrait-souvenir.


medium_Simenon2.2.jpgEntre Balzac et les Russes
Dans les grandes largeurs, il est vrai que les deux écrivains sont comparables pour leur inépuisable empathie humaine et leur incroyable fécondité. Deux forçats de l'écriture. Deux grands vivants aussi. Deux nostalgiques de l'infini. Mais l'artisan Simenon est un tout autre « animal » littéraire que Balzac l'homme de lettres. Si Balzac est une sorte de Maître après Dieu convoquant comme le Roi-Soleil toute la société à son chevet, Simenon se contente d'endosser la peau de l'homme nu. Balzac peignait l'ancienne société française en train de se déglinguer. Simenon se met à l'écoute de pauvres destinées de partout. Balzac retrace des trajectoires sociales exemplaires, à Paris et en province. Simenon retrouve le même homme soudain visité par le Destin. Balzac est merveilleusement informé et intelligent, philosophe et poète, sociologue et pamphlétaire, moraliste et métaphysicien, idéologue réactionnaire aux étonnantes analyses prémarxistes. Simenon est tout instinct, toute sensibilité sensuelle, mais il se fiche des systèmes et des idées non incarnées. Ses intuitions n'en sont pas moins fulgurantes et pénétrante sa compréhension des hommes. Certains de ses romans sont certes balzaciens de tournure, comme Le bourgmestre de Furnes, tableau magistral d'une petite ville conquise par un parvenu de haut vol. Mais le noyau dur du roman, lié au drame personnel du maître de la ville (qui cache une fille débile qu'il chérit) est tout autre, nous rappelant plutôt les grands Russes, Dostoïevski et Tchekhov.
Il y a chez Simenon, comme chez Dostoïevski, une connaissance du mal qui passe par la fascination. Dans Feux rouges par exemple, roman « américain », c'est le jeune Stève, qui s'ennuie un peu dans son couple, et que fascine le personnage de Sid Halligan, échappé de la prison de Sing-Sing et qui violera sa femme durant la même nuit. Comme Tchekhov, il y a du médecin humaniste chez Simenon, capable de comprendre la maladie autant que le malade. Dans la formidable Lettre à mon juge, il donne ainsi la parole à un médecin de famille, précisément, qui a étranglé la fille charmeuse qu'il aimait pour échapper à la routine que lui impose sa femme parfaite et sa mère doucement tyrannique. Parce qu'il a passé « de l'autre côté », ce médecin criminel est devenu d'une lucidité totale sur lui-même, mais aussi sur la justice des hommes et les mécanismes de la société. Or, le même personnage nous introduit à une dimension beaucoup plus profonde de l'univers de Simenon.


Nostalgie de l'infini


Les romans de Simenon sont pleins de personnages qui, d'un jour à l'autre, rompent avec le train-train de la vie normale. Pas par révolte déclarée, existentielle, politique ou spirituelle: presque inconsciemment. Et c'est La fuite de Monsieur Monde, c'est l'échappée de L'homme qui regardait passer les trains, c'est le rêve africain du Coup de lune ou du Blanc à lunettes.
Dans Lettre à mon juge — roman clé pour comprendre le romancier, comme Lettre à ma mère et Le livre de Marie-Jo sont des confessions décisives pour comprendre l'homme —, nous touchons au cœur de cette nostalgie d'une pureté qui pousse les individus au bout d'eux-mêmes.

Evoquant le suicide de son père, viveur et buveur invétéré, trompant à n'en plus finir une femme admirable et qu'il aime réellement, le fils criminel essaie de comprendre le désespéré et déclare sur un ton digne de Bernanos: « Je ne vous dirai pas que ce sont les meilleurs qui boivent, mais que ce sont ceux, à tout le moins, qui ont entrevu quelque chose, quelque chose qu'ils ne pouvaient pas atteindre, quelque chose dont le désir leur faisait mal jusqu'au ventre, quelque chose, peut-être, que nous fixions, mon père et moi, ce soir où nous étions assis tous les deux au pied de la meule, les prunelles reflétant le ciel sans couleur. »
A un moment donné, n'importe quel quidam peut ressentir le vide de sa vie et en souffrir. Les plus « purs » quittent alors le monde pour le « désert » du contemplatif, du mystique ou du saint. Dans l'univers foncièrement « neutre » de Simenon, qu'Henri-Charles Tauxe a justement caractérisé dans un essai éclairant, ce sentiment du vide social stérile renvoie soudain à une autre sorte de « vide » dont parlent les mystiques de toutes les traditions, qu'il soit « néant capable de Dieu » de Pascal ou vide-plein du bouddhisme zen. Cette nostalgie de l'infini « luit comme un brin de paille » dans les ténèbres tendrement pluvieuses, suavement abjectes, absurdement tragiques et infiniment humaines du monde de Simenon.


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La Russie au coeur

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Rencontre de Marina Vlady

Marina Vlady n’a pas froid aux yeux. C’est entendu: elle les a si beaux qu’on pourrait imaginer qu’elle nous la joue au charme ou, forte de sa triple carrière brillantissime de star de l’écran, de comédienne et d’auteur à succès, qu’elle se croit tout permis, jusqu’à «détourner» les personnages d’un classique russe.

Et pourtant non: le risque qu’elle a pris en donnant une suite, avec Ma Cerisaie, à la fameuse pièce de Tchekhov, n’a rien d’abusif. C’est une belle idée romanesque, et pleinement justifiée dans le cas d’une artiste pétrie de culture russe, dont les aïeux ressemblaient beaucoup aux figures de la pièce.

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Dans son appartement des abords du Champ de Mars, entre bons gros chiens et sémillants canaris, tableaux partout et photos de scène (le trio Poliakoff jouant Les Trois soeurs, fait unique dans les annales théâtrales...), Marina Vlady évoque la genèse de son livre avec autant de simplicité que de naturel.
«Il y a une dizaine d’années, déjà, que je désirais raconter les tribulations incroyables qu’ont vécues ma grand-mère et ma mère, dont les destinées personnelles recoupaient les grands bouleversements de l’Histoire. Je ne savais pourtant comment m’y prendre, jusqu’au jour où, interprétant à Paris le rôle de Lioubov dans La Cerisaie mise en scène par Georges Wilson, je me suis soudain interrogée sur ce qui aurait pu arriver aux personnages de la pièce après la fin de celle-ci, en 1896, dans le tumulte révolutionaire. La Cerisaie se passe dans le même milieu que celui de mes grands-parents, de la petite noblesse terrienne cultivée et démocrate, dont les rejetons se révoltèrent souvent au nom du peuple opprimé. C’est ainsi que j’ai nourri le personnage d’Ania, fille de Lioubov, de ce que je savais du caractère et de la vie de ma grand-mère maternelle. Le mari de celle-ci, le général Evgueni Envald, militaire de carrière très ouvert aux idées nouvelles et fou de théâtre, apparaît dans le roman sous son vrai nom puisque c’est une figure de l’histoire russe. De la même façon, l’éducation de ma mère, Militza, s’est effectivement faite, dès sa huitième année, à l’Institut Smolny de Saint-Pétersbourg, réservé aux familles nobles et vidé de ses élèves en 1917 pour cause de révolution...»

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Le défi d’un tel roman était, évidemment, de fondre en unité les destinées réelles et imaginaires, dans une fresque crédible. Sans encombrer son ouvrage, très documenté, de trop de données historiques, Marina Vlady a su mettre en rapport le détail et l’ensemble, portant l’accent sur certains événements moins connus (la traumatisante guerre russo-japonaise) et laissant les protagonistes historiques (Lénine, notament) dans l’arrière-plan, au profit des héros du roman, à commencer par les femmes. Telle Ania, «fille» à la fois de Tchekhov et de la romancière, qui «s’est détachée du mouvement le plus radical dès qu’elle a eu compris que le terrorisme ôtait la vie aux innocents plus souvent qu’aux tyrans»... Une phrase qui prend aujourd’hui un relief particulier, puisque l’attentat du World Trade Center devait survenir une heure après notre recontre avec Marina Vlady.
«Les femmes jouent un rôle de premier plan dans ce roman, parce que je tenais à rendre hommage à ces femmes si libres et courageuses qu’ont été ma mère et ma grand-mère. L’amour de la liberté et de la justice, autant que de l’art, a beaucoup compté pour elles et a marqué ma propre éducation. Quant à mon père, Vladimir Poliakoff, chanteur d’opéra, ingénieur en aéronautique et sculpteur chez Bourdelle, c’était un véritable personnage de roman. Pour ce qui touche aux personnages de Tchekhov, tels Lopakhine, auquel je crois avoir rendu justice alors qu’on le noircit trop souvent, ou Trofimov, je me suis efforcée de leur donner une destinée conforme à tout ce qui en est dit dans La cerisaie

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Roman traversé par le souffle de la passion, Ma cerisaie doit beaucoup, aussi, au dire de Marina Vlady, aux douze années d’années et de tourment qu’elle a passées en Russie, de 1968 à 1980, auprès du grand poète, comédien et chanteur Vladimir Vissotski, devenu son mari et qui lui inspira, post mortem, son premier livre, Vladimir ou le vol arrêté. C’est à ses côtés que cette femme très engagée à gauche, qui militait il y a quelques temps encore pour les sans-papiers, a senti le souffle froid de la révolution trahie.

«Ils l’ont tué», constate Marina Vlady en évoquant l’homme de sa vie, tombé amoureux d’elle avant qu’il ne la rencontre et qui lui annonça crânement qu’elle serait sa femme dès leur première rencontre.
Bien loin de sa Russie de coeur, Marina Vlady parle avec beaucoup de tristesse de ce qu’est devenu le pays de ses aïeux. «La chaleur humaine que j’y ai trouvée dans les circonstances les plus dures n’existe plus. Il n’y en a plus que pour la chasse au fric...»

Mais la Russie revit, le lecteur l’aura compris, dans Ma cerisaie.

Marina Vlady, Ma Cerisaie. Fayard, 346pp.

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Frères humains dans la tempête

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 Retour à Notre-Dame-de-la-Merci, deuxième roman de Quentin Mouron. Après Au point d'effusion des égouts, premier roman déjà très remarquable, ce nouveau livre creuse plus profond et ressaisit, dans le temps d'une tempête, quelques destinées cabossées avec l'empathie d'un Raymond Carver.    

Quentin Mouron m’a étonné, puis il m’a intéressé, dès les pages initiales de son premier roman, Au point d’effusion des égouts. Tout de suite j’ai constaté quelque chose de rare, et particulièrement chez les très jeunes écrivains de notre époque, dans ce texte apparemment imparfait selon les codes académiques, qui tenait à la dramaturgie du récit, à son atmosphère et à son écriture à la fois nerveuse et très précise, curieusement hâchée et frénétique en apparence, mais comme tenue par-dessous, fautive mais voulue telle comme on parle aujourd’hui dans la rue ou par SMS, affirmant en tout cas une voix et une trempe, une tripe particulière et un ton tendrement teigneux. Tout de suite il m’a semblé qu’il y avait là un écrivain pur jus et peut-être d’avenir, non pas à cause des traits immédiatement apparents de son talent hirsute, mais à cause de l’émotion filtrant entre les lignes et les scènes se bousculant de page en page – cette émotion vive découlant d’un certain regard sur le monde et d’un certain sentiment du monde. Un thème lancinant y apparaît en outre, qui court de page en page et se déploie dans le deuxième livre de Quentin, Notre-Dame-de-la-Merci, pour en devenir le motif central et sombrement rayonnant, qu’on pourrait dire celui de l’amour sans retour. Or ce qui me frappe aussi, dans la modulation de ce thème, tient au fait qu’il soit quasi pur de toute sentimentalité alors même que sa lancinante évidence « fait mal ». La même fragilité, sous la même apparente crânerie, se retrouve chez le narrateur du premier livre de Quentin et chez les personnages de Notre-Dame-de-la-Merci, qui appellent ici deux ou trois remarques préalables sur le jeune auteur.

Quentin3.jpgLui aussi semble faire son crâneur, dans sa dégaine de rocker à la coule, blouson de cuir et santiags, illico décontracté, voire un brin canaille, dans ses premières apparitions médiatiques. Tout pour plaire ou déplaire au premier regard, même style flashy que le Philippe Djian des débuts. Mais le vrai Quentin est tout autre derrière ce masque de faux frimeur : un type discret, délicat, éduqué. Un garçon hypersensible mais pudique. Un youngster de son âge avec des intuitions de vieux barde.  Le fils d’Isabelle l’instite et de Didier l’artiste, fait au feu et au froid en plein air dans la forêt québecoise, respirant la nature et voyant des tas de gens plus ou moins louches entre le ranch familial d’Appaloosa et plus tard aux quatre coins de la Californie. Question lecture, passé de la lecture de l’intégrale d’Harry Potter à celle de Voyage au bout de la nuit de Céline, de Madame Bovary ou de Kant, des Deux étendards de Rebatet ou des romans de Simenon. À la fois un capteur hypervibrant et un cracheur de mots à fulgurances, rythmant et dopant ses premiers écrits au rock industriel ou aux éclats de John Coltrane. Cela pour la vibration de tam-tam de son écriture, qui dit pourtant autre chose. Par exemple, en confidence publique, qu’ Au point d’effusion des égouts a été écrit pour une fille aimée, qui n’en avait rien à foutre. L’assistance adulte et responsable se gausse : voilà bien du roman-photo sentimental de basse époque. Mais de quoi parle Bovary ? Et si Bovary avait fait des petits dans la forêt québecoise, une nuit de tempête ? Et si les trois paumés de Notre-Dame-de-la-Merci, comme Bovary est sorti de Flaubert, sortaient des tripes d’un certain Quentin Mouron passant ces jours ses examens de linguistique à la fac de lettres de Lausanne ?       

 °°°

 De part en part de Voyage au bout de la nuit, on a mal au monde et aux gens. De la même façon, toutes proportions gardées évidemment, j’ai eu mal en lisant les deux premiers livres de Quentin, avec lequel nous rions le plus souvent. Je ris aussi beaucoup, ces jours, en relisant le Gargantua de Rabelais, qui avait si mal au pauvre monde et aux tristes hommes. Or la tristesse du jeune narrateur d’Au point d’effusion des égouts n’a pas de quoi faire rire en apparence, moins encore la tristesse qui se dégage de Notre-Dame-de-la-Merci aux destinées cabossées, et pourtant la réelle profondeur de Quentin Mouron tient à son terrible humour. Pas tant dans sa satire carabinée d’une certaine Amérique friquée et névrosée, puritaine par obsession et violente par compulsion : bien plus dans la perception panique de la douleur que l’homme s’inflige à lui-même, finalement aussi drôle, au double sens du teme indiquant le comique et l’étrangeté, que les grimaces de la famille Deschiens. Les personnages du premier roman de Quentin sont peu développés, mais la touche est à chaque fois très précise et fait tilt. On voit illico l’oncle flic pédophile sur les bords. On voit la cousine Clara obsédée par le sexe, à proportion de son esseulement, et se réfugiant dans les thérapies à la gomme. On voit la voisine Laura que la non-résolution de sa blessure secrète empêche de se lâcher. On voit l’énergumène bavarois se défoulant à Vegas. On voit les vieux hippies et les vieux tacots du mythe perdu qui n’en impose guère au jeune voyageur. On voit l’affreuse église de Trona ceinturée de barbelés, comme on verra l’église vide de Notre-Dame-de-la-Vertu. On voit partout les débris d’un monde déserté par la grâce, sans un enfant. On voit le champion des buveurs de bière reconnu dans le monde entier par Youtube. On le voit gerber jusqu’en Chine et en Colombie où les gens ont des webcams et pas de travail. Tout explose à Vegas et tout part en couille. À la toute fin, dans le remarquable dernier chepitre intitulé Le banquet, on voit le chœur des adultes responsables autour de la table aux agapes conviviales, genre retour de l’enfant prodigue -  retour à la case nains de jardin où l’on est prié de ne pas user de la tondeuse à gazon aux heures de repas - et que feras-tu plus tard, jeune écervelé ?

 °°° 

Cela ne crève pas les yeux au premier regard, mais les deux premiers livres de Quentin Mouron concentrent une somme d’observations sur le monde actuel et l’homme actuel, la solitude et la déréliction des femmes et des hommes d’aujourd’hui, qui saisissent par leur acuité et font mal sans moraliser pour autant ni verser non plus dans l’indifférence blasée ou le cynisme. Ces observations découlent d’une attention au monde et aux gens qui me rappelle l’attention de Tchékhov ou de Simenon, ou encore de Raymond  Carver pour l’attention particulière portée par le nouvelliste américain aux « vaincus » de ce Brave New World tout déglingué, ou enfin l’attention exacerbée de Flannery O’Connor àl’égard des humiliés et des offensés – le substrat théologique en moins.  

Notre-Dame-de-la-Merci s’ouvre sur l’apparition, dans le froid et la nuit d’une tempête québecoise qu’on va sentir physiquement tout au long du récit, d’un corps de vieil homme pendu. C’est le vieux Pottier dont le suicide est comme un dernier cri lancé aux hommes. Et tout de suite le narrateur, et l’auteur en transparence, accueille et répercute ce cri bientôt mêlé à la clameur des véhéments silencieux. Quentin, qui se tient au coin de l’écran genre Hitchcock, attentif à ces « crieurs muets », remarque que « le cri qu’on étouffe n’est qu’un silence de plus », et ce silence curieusement sera celui, aussi, de la tempête et de la nature enneigée, juste cisaillé de dialogues laconiques.  Tout de suite aussi le lecteur  est averti : ce qui se passe là pourrait arriver à côté de chez vous. Et de fait, tout aussitôt je me suis rappelé les sept suicides du quartier de petits-bourgeois de notre enfance, sur les hauts de Lausanne où l’on croit que rien ne se passe, et m’est revenue la vision de la maison voisine de la nôtre, vidée un jour de ses étranges habitants noctambules et de son contenu, dont on découvrit dans la cave des milliers de seringues et d’ampoules.

Cela se passe en Amérique mais cet encanaillement du peuple tirant vers  la classe moyenne, que figurent les protagonistes de Notre-Dame-de-laMerci, est désormais une constante sociale de partout dans la ville-monde que MacLuhan appelait, avec une sorte de candeur optimiste, le « village planétaire ». Odette, qui aspire au top du pouvoir politique local, est snob comme on peut l’être dans un bled tenant du condominium informel de retraités, mais comment assurer quand on a si mauvais genre ? À un siècle de distance, Odette Swann avait de meilleures chances.

Les trois personnages principaux de Notre-Dame-de-la-Merci n’ont aucune chance, ni en amont ni en aval, sauf d’aller crever d’ennui sur une plage mexicaine. Odette, dont le jules affilié aux Hell’s Angels s’est crashé contre un orignal – même pas une belle mort à la Bonnie & Clyde -, a cru que Jean voulait d’elle après qu’il l’eut sautée, ivre, à la fin d’une soirée. Or Jean n’en avait qu’à son héritage, après quoi il s’est rabattu sur une belle plante dont le vide pouvait juste faire écho au sien. Et dans le vortex de la tempête : voici Daniel, plus fort physiquement que Jean mais plus fragile et plus digne de compassion. 

Les cloches de Notre-Dame-de-la-Compassion doivent être noyées dans cette tempête symbolique et hyper-réelle à la fois, comme celles de Kitèje. La seule voix qu’on entend dans la nuit est celle deu narrateur qui rejoint, sur la route où Daniel s’est planté après avoir laissé tomber son dessein de vengeance, cette incarnation pantelante de l’homme rejeté à lui-même. Dès le début du roman le jeune auteur a filé, comme entre les lignes, le thème philosophique du déterminisme et du libre-arbitre. C’était culotté, mais fait avec tant de naturel qu’on l’a admis – comme on admet l’apparition d’Alfred Hitchcok dans ses films pour nous rappeler, précisément, que nous sommes dans un film et qu’on en discutera le contenu à la sortie.

Après la Road-story d’Au point d’effusion des égouts, le deuxième livre de Quentin Mouron, noir et grave mais irradiant une tendresse inquiète, est un roman d’immersion et d’empathie dont l’écriture restitue physiquement l’épaisseur des personnages et l’atmosphère. Dans la triple unité de lieu, de temps et d’action de la tragédie, l’on reste évidemment en deça de celle-ci, faute de dieux et faute de héros –on se rappelle la réflexion de Friedrich Dürrenmatt sur l’impossibilité d’une traédie contemporaine. Daniel aurait pu flinguer Jean : ça n’aurait rien changé. Il faut que tout ça reste un peu médiocre pour être vrai. Il faut que la mère de Daniel, maltraitée par son conjoint alcoolique, soit à la fois attachante et insupportable. On voit les enfants de Daniel traîner dans la saleté pendant qu’il se réfugie dans une pauvre extase : il faut que tout ça fasse « mal » sinin ce n’est pas la peine. Il faut que la fin de la tempête soit à la fois une dévastation et une paix - comme une espèce de pardon.  

(Ce texte constitue la postface de Notre-Dame-de-la-Merci, deuxième roman de Quentin Mouron, paru en 2012 aux éditions Olivier Morattel. Diffusé en France par Harmonia Mundi) 

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11/01/2017

Ce que femme veut

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Shakespeare en traversée


19. Peines d'amour perdues

S'il n'est pas rare que des jeunes gens, aussi débordants d'idéal que de sève, se détournent soudain de la chair au nom du pur esprit et de la vertu chaste, assez exceptionnel en revanche paraît le serment signé, au début de cette brillante comedie du premier Shakespeare, par le non moins jeune et beau roi de Navarre et trois de ses fringants ministres, résolus à se consacrer pendant trois ans à l'étude sans se laisser distraire ou tenter jamais par ce démon lubrique ennemi de l'Esprit que représente la femme. Point de femme au palais pendant 36 mois, et la honte au contrevenant, l'opprobre voire les fers !

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Le hic, c'est qu'une visite de la fille du roi de France est inscrite sur l'agenda royal et qu'on ne peut couper à l'impure présence vu qu'il en va de tractations diplomatiques et financières de première importance. Que faire alors sinon cantonner la princesse et ses suivantes dans les communs jouxtant le palais, au vif déplaisir de ces dames. Mais le pire est encore à venir, puisque les quatre foudres de vertus tombent illico amoureux des beautés en question, qui vont alors retourner la situation à leur avantage avec autant de ruse que de débonnaire malice.


Jouant sur une double intrigue, avec celle des assermentés bientôt parjures (évidemment!) et la romance du pédant moralisant qui s'entiche d'une petite fermière toute simple, la pièce combine plusieurs lignes de franche satire visant les faux savants et les précieux ridicules, les pseudo-poètes et les séducteur verbeux, mais aussi de plus pénétrantes observations, par delà les affrontements relevant de la guerre des sexes, sur les simulacres de l'amour et les sentiments plus sincères et vrais, dont les femmes sont ici les souriantes incarnations, à commencer par la malicieuse et non moins majestueuse fille du roi de France, maîtresse du jeu soudain frappée, en plein spectacle parodique, par l'annonce de la mort de son père , après laquelle la pièce devient plus grave, plus émouvante et finalement ouverte à une nouvelle approche de l'amour fondé sur un attachement sincère et durable.


Saine moquerie de toute forme d'affectation, du donjuanisme creux et de tous les traits de langage signalant la prétention où la fausse vertu, éloge de la bonne vie et du bon naturel , tout cela cohabite dans cette comédie lègere mais pleine de joyeuse sagesse.

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Un roman virtuel

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Dans Le viol de l'ange, toute la hideur et la détresse d'un monde décervelé, qui fuse vers l'abîme. Et puis, comme d'un excès du Mal : ces gestes oubliés qui s'esquissent, cette rédemption qui s'amorce.

 

Une lecture de Jil Silberstein, en novembre1997.

 

C’était des temps terribles et ordinaires. Des temps où rien ne pouvait plus surprendre les créatures peuplant la terre. Les assassins prétendaient-ils que leurs victimes s'entretuaient afin de faire passer l'agneau pour une hyène? On finissait par avaler ce genre d'énormité à tout bout de champ répercuté sur World Info. Il n'en pouvait aller autrement dans un contexte où tout vous sautait à la gorge... exacerbant, avec la lassitude à l'endroit d'une terre farcie d'horreurs et de mensonges, avec le sentiment de votre insignifiance, une folle avidité à jouir.

Où Virtualité et sa cohorte d'illusions, éperonnant les âmes déboussolées, mettaient k.-o. ces concepts désuets qu'étaient mesure, réalité... pour la plus grande satisfaction des promoteurs de rêves planifiés et autres forcenés du dieu Pouvoir. 

 

Dès lors, ce 12 juillet 1995, que les Serbes du général Mladic s'emparent de l'enclave musulmane de Srebrenica pour y commettre leurs atrocités: comment ce fait divers aurait-il suffi à perturber les habitants d'un grand ensemble suburbain d'Europe occidentale; à les tirer de leur enfer quotidien (esseulement et agonie) ou de leurs petits vices les isolant les uns des autres: hygiène maniaque, obsession de la superforme, voyeurisme, culte de l'excellence, érotomanie forcenée (cassette X à l'appui), consommation de tabloïds à sensation ou de feuilletons télévisés, opium distillé par d'habiles hommes d'affaires travestis en gourous — pour ne rien dire du shoot au sexe virtuel et autres perspectives interactives ouvertes par le réseau des réseaux ? 

 «Tout deviendra possible, avait expliqué le Physicien (...) tu refais le monde à ton idée, toi qui regrettes d'avoir eu une mère conne et pas de père, tu te rebidouilles un programme à la carte! Et t'imagines la thérapie pour les tarés du genre sériai killer ! Les mecs, ils ont tout à disposition: ils peuvent se défouler tant qu'ils veulent. Tous les complexes que ça explose et les fantasmes pas possibles! Imagine le pire dégueulasse! Il voudrait bouffer des fœtus? Il a qu'à louer le programme! Tu vois l'hygiène sociale à long terme? Après ça, le snuff-movie c'est bon débarras! Et c'est qu'un début, parce qu'ensuite tu passes aux dommages, et là c'est carrément l'Avenir...» 

Dans les alvéoles de béton, on tâtonnait, endurait, s'abusait,ricanait, hurlait, tentait de s'offrir une tendresse que nul ne donnait. 

C'était Rudolf qui «se faisait baiser par la ville entière mais n'était aimé que de son chien» et se consumait du sida. C'était Martial, paraplégique teigneux et insomniaque scrutant chaque fenêtre et s'épuisant à dialoguer avec ce Dieu fait Grand. Salopard. C'était Muriel et c'était Jo, champions d'une existence jouissive mais qui ne parvenaient jamais à se rejoindre — même au coursde leurs méga-baises. 

 

C'était Pascal, le journaliste qui trompait dans l'alcoolses frustrations professionnelles et l'obsédante vision de sa mère démente.C'était la vieille et bonne Madame Léonce murmurant ses rapports quotidiens àfeu son compagnon. C'était Joaquim, cherchant refuge chez les sectateurs de la Nouvelle Lumière. C'était Cleo, désespérée et suicidaire, dont le petit Ariel venait de disparaître, alimentant les pires craintes. C'était tant d'autres détresses... 

 

Qu'était-ce pourtant que la Cité des Hespérides, sinon un concentré de dérives identiques àcelles qu'enduraient, dans les maisons avoisinantes, ou à Paris, ou à SanFrancisco, tant d'esseulés qui s'efforçaient de tenir bon ou de se fuir en explorant n'importe quelle brèche?

Dans ce climat d'affolante déréliction, qu'attendre? Un événement, pourtant, ferait irruption — si abject que, pénétrant au plus intime des âmes gangrenées,il conduirait à une rédemption. Structure polyphonique Sur cette trame, Jean-Louis Kuffer bâtit une fable d'une rare densité émotionnelle. 

 Un livre qui, par la profusion des destinées qui s'y croisent, par la complexité de sa structure polyphonique, par le travail sur la langue, par le lyrisme, la générosité et la pénétration psychologique ne ressemble à rien de connu en Suisse romande. 

Les références qui s'imposent?  S. I. Witkiewicz, pour l'ampleur de la fresque sociale, l'affolement apocalyptique et le débridement de tous les sens. Thomas Wolfe, pour l'immense nostalgie d'une fraternité perdue avec l'Eden que nous quittâmes «nus et solitaires». Wim Wenders, pour l'éperdue miséricorde des Ailes du désir. Tomaso Landolfi, pour la magie et la tendresse de ses simultanés au cœur du village humain. Antonio Lobo Antunes, pour l'entrecroisement des trajectoires où se mesurent, comme en un ultime jeu d'où dépendrait le sort des hommes, ténèbres et lumière. 

 Quant à la construction labyrinthique du récit où se confrontent le romancier, les personnages, le voyeur mémorialiste, le pédophile pétri d'ésotérisme, l'auteur des hypertextes et «celui qui écrit ces lignes», elle constitue une investigation d'une stimulante complexité sur la virtualité ouverte par l'art du roman et les réalités qui le nourrissent. 

Dans une petite entité culturelle comme la Suisse romande où, légitimement, chacun peut craindre complaisance, exagérations, renvois d'ascenseur ou règlements de comptes à l'endroit des auteurs du cru, Le viol de l'ange ne souffre que d'un handicap pour susciter l'enthousiasme qu'il mérite: ne pas nous venir des Etats-Unis ou d'une autre contrée où nulle méfiance ne ternirait son impact...

Jean-Louis Kuffer, Le viol de l'ange. Bernard Campiche éditeur, 1997.

 

(Cet article a paru dans l'édition de 24 Heures du 19 novembre 1997).

 

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Andy et Sandy

 

Warhol8.jpgLafitte2.jpgÀ propos de Vies d'Andy, de Philippe Lafitte.

 

Qu’on l’admire, en tant qu’artiste marquant du pop art des années 60, ou qu’on ne voie en lui qu’un habile plasticien doublé d’un affairiste de haut vol, Andy Warhol est un personnage à la fois représentatif des sixties et intéressant par sa psychologie très particulière dont le meilleur aperçu filtre de son inénarrable Journal, mélange de platitude et de snobisme presque ingénu, de notations maniaques (la moindre dépense est inscrite) et d’observations terre à terre sur toute une faune artistico-mondaine, à quoi s’ajoutent des considérations plus troublantes, personnelles ou émouvantes, notamment liées à la mère.

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C’est cette part privée, intime, voire secrète que Philippe Lafitte, romancier subtil et original déjà remarqué pour trois premiers livres (Mille amertumes en 2002, Un monde parfait en 2005 et Etranger au paradis en 2006, tous parus chez Buchet-Chastel), a choisi d’explorer par le truchement d’une sorte de variation romanesque uchronique sur la vie d’Andy Warhol après sa mort, en février 1987.

Deux idées extravagantes, mais aussi pertinentes l’une que l’autre, président en effet à la narration. La première est que, tandis qu’on enterrait discrètement le pape du pop art dans un cercueil vide, avant un hommage public déjanté, le véritable Andy subissait une opération de huit heures qui ferait de lui une femme, du nom de Sandy. Et la seconde : que cette gracile mais toujours richissime Sandy (sa fortune estimée à 500 millions de dollars à ce moment-là), entamant une nouvelle vie avec la complicité d’un sbire prénommé Julian, du genre gigolo vulgaire mais efficace, rencontrerait par hasard une certaine Valerie Solanas, celle-là même qui fit feu sur Warhol en 1968 pour se venger d’un affront du Maître, et qui s’est fait connaître par de sulfureux écrits féministes et de chaotiques élans révolutionnaires. Or, mener à bien un tel projet supposait à la fois du souffle et cet art particulier que désigne Flaubert (cité en exergue) qui fait que « tout ce qu’on invente est vrai ». De fait, et même si l’auteur « invente » à qui mieux mieux, tout de Vies d’Andy sonne juste, sauf peut-être l’image de l’Europe de l’Est en 1987, qui ressemble plutôt à celle que nous avons connue en 1967… Mais bref, il y a d’autres traits stylisés ou grossis dans la partie épique du roman, qui évoque plutôt Tintin que Gérard de Villiers, pour notre bonheur.

Il faut d’ailleurs le souligner aussitôt : ce roman est un vrai bonheur de lecture, autant par la qualité de ses évocations (de New York aux Cyclades en passant par les rues désertes de Berlin-Est et les merveilles du Louvre), que par la pertinence de ses observations sur le nouveau marché de l’art (en quoi il recoupe celles de Michel Houellebecq) et la qualité d’empathie qui marque son approche de Sandy en route pour son village d’origine au bout de nulle part, en improbable Ruthénie…

Warhol7.jpgLoin de donner dans la jobardise au goût du jour, pas plus que dans le trop facile persiflage, Philippe Lafitte (re)construit un beau personnage de nature hypersensible, fragile, angoissé par le vide (au tout début de sa métamorphose, Sandy réduit l’œuvre d’Andy à ce même vide) et cherchant un nouveau sens à sa vie, équivalant finalement à une sorte de renaissance d’Andy. Parallèlement, loin d’être réduite à l’hystérique déséquilibrée dont on garde l’image, Valerie Solanas se trouve comme « sauvée » par le romancier, ou plus précisément par la rencontre « magique » de Sandy. Dans la foulée, on ne manquera pas de remarquer l’humour de la situation, qui fait se côtoyer, puis s’aimer presque, les deux marginales en quête d’un peu de bonheur compensant leur inassouvissement profond.

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Sans trop pousser la comparaison, la parenté de la protagoniste de Vies d’Andy, qui a gardé en mémoire la recommandation de sa mère de « rester modeste», et de l’artiste Jed Martin, dans La Carte et le territoire de Michel Houellebecq, qui reste lui aussi distant et lucide par rapport à la célébrité et à l’argent, ménage au lecteur l’espace d’une sorte de vraie rencontre avec deux individus comme désarmés. Bien entendu, c’est en redevenant elle-même (en redevenant Andy), dans le tumulte de la chute du Mur de Berlin, en juillet 1989, que Sandy (re)vivra son immodestie foncière, sans laquelle il n’est pas d’artiste, de même que Jed Martin reste crânement créateur en dépassant ses doutes…  

Le vrai romancier donne raison à tous ses personnages, disait à peu près Henry James, et c’est ce qu’on se dit aussi après avoir lu ces deux vrais romanciers de la rentrée française…

 

Philippe Lafitte. Vies d’Andy. Le Serpent à plumes, 266p          

       

 

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Trouver ce qu'on ne cherche pas...

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Max Dorra et la sérendipity. En souvenir de René Berger, télanthrope...

Je ne suis pas philosophe et ma culture scientifique est à peu près nulle, mais je me suis senti comme chez moi dans le livre de Max Dorra, Quelle petite phrase bouleversante au cœur d’un être ?, dont je lisais ce matin-là ces lignes à ma bonne amie en train de potasser ses dossiers sur l’apprentissage des adultes et, plus précisément, sur les travaux de Francisco Varela : « Le cerveau. De quoi rêver. Il faudrait, pour explorer ce cosmos, imaginer un véritable équivalent de la NASA. Et avant tout, une NASA de la mémoire. La formation d’un chercheur y serait diversifiée. Neurophysiologiste, il partirait à la conquête de l’encéphale, tout en sachant qu’il en modifiera les connexions en les observant. Poète, il laisserait venir les métaphores, ces carrefours germinatifs entre associations et modèles. Il devrait aussi ne pas ignorer l’histoire de la philosophie, ne serait-ce que pour débusquer les préjugés idéologiques, voire les croyances qui pourraient à son insu parasiter sa propre démarche. Neuophysiologiste, poète, philosophe, il lui faudrait de toute façon être capable d’accueillir l’inattendu, pour élaborer des concepts nouveaux, et avoir ainsi une chance de commencer un jour à comprendre le cerveau humain ».
Lorsqu’elle a entendu l’expression « d’accueillir l’inattendu », ma bonne amie a murmuré « serendipity », qui m’a rappelé du même coup la première fois que j’ai entendu ce mot dans la bouche de René Berger, sur un trottoir lausannois (rayon de soleil oblique flamboyant sur le capot argenté de ma Honda Jazz…) et que j’ai retrouvé dans le dernier essai, Rameaux, de Michel Serres.
Serendipity, francisée en serendipité : ou l’art de trouver un truc quand on cherchait un machin. Dès que le mot fut lâché, L. me sortit une paire de feuillets photocopiés d’un livre de Jacques Lévy qui détaillait le concept à sa façon; le même Jacques Lévy, spécialiste de l’internet (et plus récemment des blogs) dont j’ai lu les livres en 1996, quand je préparais mon « roman virtuel », devenu Le viol de l’ange, d'une structure qui procède de la même phénoménologie poétique. Serendipity: terme forgé par Horace Walpole à partir d'un conte persan... Je cueillis alors Walpole dans ma bibliothèque, mais c'était Le château d'Otrante, acheté en 1969 chez Maspéro, haut-lieu de littérature militante. Bref: connexions, associations, liaisons et nouveaux greffons comme en lisant les pages  de Proust sur le rêve, et voici que Max Dorra m'apprenait justement que le père de Proust avait joué un rôle crucial à l'époque de Broca, etc.
Max Dorra lui encore, après avoir rompu une lance contre « l’actuelle fétichisation de la scientificité », revient sur les prétentions scientifiques du structuralisme, qui valaient leur poids de dogme au tournant de nos vingt piges, pour conclure sans conclure : « La linguistique, de toute façon, méconnaît une part essentielle de la parole : la musique des phrases, le rythme des corps, l’imprévu des mimiques, la danse des gestes ».
Accueillir l’inattendu : quel plus beau programme pour un écrivain et, plus généralement, pour n’importe quel lecteur ? L'écrivain russe Vassily Rozanov l’a saisi mieux que quiconque : je m’assieds pour écrire telle chose, et c’est telle autre qui me vient de tout ailleurs, de plus profond ou de la simple apparition de la nuque de ma bien-aimée dans telle lumière de tel instant. Et voici qu'au même instant je lis sur un autre feuillet polycopié de ma moitié, signé Francisco Varela : « Le cerveau n’est pas un ordinateur »…
Max Dorra n’est pas non plus un homme-machine mais un médecin-poète poreux. Un soir à la radio, le comédien Jacques Weber disait que Shakespeare était à ses yeux le poète absolu de la porosité, à savoir: la capacité de tout absorber et de tout transmuter. Or tout cela va contre tous les savoirs claquemurés, tous les pouvoirs jaloux, tous les fanatismes aussi. Ce n’est pas l’ouverture à n’importe quoi ni l’omnitolérance, mais c’est une saine éthique de l’imitation de Socrate au temps de l'ondulatoire et corpusculaire serendipity…

Max Dorra. Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être ? Gallimard, coll. Connaissance de l'inconscient, 2005.

10/01/2017

Transcendance.com

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… Avant ils se mettaient à genoux, ils fermaient les yeux et ça y était : ils se croyaient connectés, mais ça c’était avant et pas maintenant, t’y croyais t’y croyais pas, de toute façon t’avait aucune preuve, tandis que maintenant t’as pas besoin de croire ou de pas croire : suffit d’un clic et t’es Online et ça, maintenant, ça se prouve : t’as qu’à regarder la facture…

Image : Philip Seelen

22:18 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : panopticon

Lire et relire

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Mon oeuvre a quelque chose d'un taillis dans lequel il n'est pas aisé de dégager mes traits décisifs. En cela je suis patient. Je n'écris que pour être relu. Je compte sur le temps qui suivra ma mort. Seule la mort fera ressortir de l'oeuvre la figure de l'auteur. Alors on ne pourra plus méconnaître l'unité de mes écrits...

(Walter Benjamin)


Dans les multiples aspects de la lecture, le phénomène de la relecture est une expérience en soi, qui peut prendre elle-même les formes les plus variées. Du livre lu en adolescence, type Vol à voile de Blaise Cendrars, ou Crime et châtiment de Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, et qu’on éprouve la nostalgie ou la curiosité de relire dix ou vingt ans plus tard, à ces auteurs ou ces ouvrages auxquels on revient sans discontinuer à travers les années, la relecture équivaut le plus souvent à une redécouverte, laquelle dépend évidemment de l’évolution du texte autant que de celle du lecteur.
Lire Les possédés à dix-huit ans, même si Dostoïevski a pu passer pour le champion des exaltations de la jeunesse, revient le plus souvent à ne pas en percevoir les dimensions les plus profondes, faute d’expérience. Mais relire Dostoïevski à trente ou cinquante ans peut, aussi, nous en éloigner. Et lire Dostoïevski dans la traduction nouvelle d’un André Markowicz, qui serre le texte initial de beaucoup plus près que ce ne fut le cas des «belles infidèles», revient positivement à redécouvrir l’écriture frénétique du grand romancier russe.
Ingeborg Bachmann écrivait dans le chapitre consacré aux Problèmes de poésie contemporaine, dans ses Leçons de Francfort: «Au cours de notre vie il arrive souvent que nous changions plusieurs fois de jugement sur un auteur. A l’âge de vingt ans, nous l’expédions avec un mot d’esprit ou nous le classons comme une figurine de plâtre qui n’a rien à voir avec nous. A l’âge de trente ans, nous découvrons sa grandeur et, dix ans plus tard encore, notre intérêt à son égard s’est à nouveau éteint ou encore nous sommes saisis de nouveaux doutes ou pris par une nouvelle intolérance. Ou, au contraire, nous commençons par le prendre pour un génie puis nous découvrons chez lui des platitudes qui nous déçoivent et nous l’abandonnons. Nous sommes sans merci et sans égards, mais là où nous ne le sommes pas, nous ne prenons pas non plus parti. Il y a toujours tel ou tel aspect d’une époque ou d’un auteur qui nous convient et dont nous sommes prêts à faire un modèle, mais d’autres aspects nous gênent et nous devons les éluder par la discussion. Nous citons en portant au triomphe ou en condamnant comme si les oeuvres n’étaient là que pour prouver quelque chose à nos yeux»…
Preuves attendues ou révélations inattendues, sources auxquelles nous revenons ou rivages à découvrir encore : peu importe en définitive, n’était l’acte vivifiant de lire - et là je vais finir de relire Voyage de Céline avant de reprendre La Légende du Grand Inquisiteur, formidable recueil publié à L'Age d'Homme et rassemblant, autour du chapitre fameux des Frères Karamazov, des essais de penseurs russes suréminents, à savoir Leontiev, Soloviev, Rozanov, Boulgakov et Berdiaev...

 

09/01/2017

L'amour à ce qu'on dit

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Shakespeare en traversée

 

18. Les deux gentilshommes de Vérone
Que dit Shakespeare dans Les deux gentilshommes de Vérone ? Il montre que ce qu'on appelle l'amour n'est parfois (voire souvent) qu'un leurre, dont l'image illusoire peut nous faire dérailler. Ce miroir aux alouettes abuse particulièrement la jeunesse vivant sa première romance, comme on l’a vu dans Roméo et Juliette. Un enfant y verrait plus clair, autant qu’un vieux sage, mais ici - et c’est un régal de malice - c’est le page de Valentin , adorable ado roublard et cupide, qui se fait le commentateur hilare du délire de ses aînés. Moins romantique tu meurs !

Or il est plus précisément question, dans cette comédie des débuts de Shakespeare (vers 1592-93) d'une amitié gâchée par la rivalité amoureuse, ou plus exactement par une image de l'amour exaltée par l’envie. L'intrigue est assez simple et tout se joue très vite. Valentin et Protée, deux amis qui ont tout partagé depuis leur enfance, aussi proches l’un de l’autre que deux frères, et pour ainsi dire unis “à la vie à la mort”, se trouvent soudain en conflit par ce qu’on appelle l’amour.
Protée, du genre soupe au lait, est amoureux de Julia, et cela ne semble pas inquiéter Valentin au moment où il celui-ci quitte son compère à destination de la cour impériale de Milan où son père l’envoie pour en faire ce qu'on appelle un homme. Sans flatter l’amour de Protée, quiet conçoit un certain dépit, Valentin, non sans malice, nomme son ami expert en amour, chargé de lui donner des nouvelles à ce propos par le truchement des lettres qu'il lui écrira. Il sera d’ailleurs pas mal question de lettres dans cette pièce: bien avant l'époque des SMS, ce qu'on appelle l'amour passe en effet par l'épistole, à savoir les mots plus ou moins enflammé qui évoquent l’amour non sans en rajouter le plus souvent.
Or, des le départ de Valentin , la flamme de Protée, qui n'a plus de témoin à ses élans, semble vaciller. Sur quoi, son propre père l'envoyant à son tour à Milan, il accuse le coup, non sans jurer fidélité à Julia. Dès son arrivée auprès de son ami, tombé amoureux entre-temps de Silivia, la fille du Duc, le jeune inconstant s'éprend en un clin d'œil de la belle, oubliant Julia et se demandant comment se débarrasser de son meilleur ami, dont il devient illico le pire ennemi sans en montrer rien.

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La pièce illustre donc la crise par excellence de la rivalité mimétique, dont on comprend que René Girard en ait fait l’un des premiers exemples d’une thématique essentielle de Shakespeare, à savoir l’amour triangulaire. Ainsi, c’est par ce que Valentin lui dit de Silvia que la passion de Valentin s’enflamme, de même que l’amour de Julia s’exacerbe quand elle voit Protée soupirer sous la fenêtre de Silvia.
Tout cela n’est pas systématique pour autant, et d’abord du coté des deux amoureuses, plus subtilement sensibles et loyales que leurs amoureux. Quant à Protée, sa faiblesse menace de le faire basculer dans la félonie violente, que l’auteur épargne au public vu qu’on se trouve, n’est-ce pas, dans une comédie où tout doit bien finir...

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Monuments retouchés

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Dans Le grand mensonge des intellectuels, paru en 1993, l’historien et journaliste anglais Paul Johnson stigmatisait ceux qui, de Rousseau à Sartre ou de Tolstoï à Brecht, ont posé aux guides de l'humanité sans obéir eux-mêmes à leurs principes. Démystification en partie justifiée, mais pour aboutir à une stigmatisation douteuse de ceux qui pensent…


Rousseau se proclamait l'homme le plus vertueux de son temps. Premier des intellectuels modernes, il a bouleversé nos vues sur la nature, la société, l'Etat, l'individu et son éducation. L'influence du penseur fut extraordinaire, et l'écrivain continue de nous fasciner à juste titre. Mais l'auteur de L'Emile abandonna ses six enfants à l'Assistance publique sans leur donner même un prénom ni chercher jamais à les revoir, et se comporta comme un salopard avec son entourage, se montrant particulièrement odieux envers celles et ceux qui l'aimèrent et l'aidèrent le plus, dont son ami Diderot.

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De la même façon, le délicat Shelley, poète admirable au visage d'ange, se voulait guide de l'humanité. Mais ce grand artiste, humaniste suave en théorie, provoqua plusieurs suicides et agit souvent de manière immonde avec autrui. Marx lui- même, bienfaiteur sur le papier, se conduisit comme un sauvage avec ses semblables. Ibsen, avocat par principe de la cause féminine, rendit la vie impossible à sa moitié et se montra souvent le plus crasse des machos.

2491731-3504444.jpgTolstoï, qui prétendait libérer la Russie, ne supportait pas que cela se fît autrement qu'à son idée de patriarche tyrannique. Brecht, qui posait à l'ami du peuple, planquait ses droits d'auteur en Suisse et s'accommoda parfaitement des pires forfaits du stalinisme.

Sartre, maître à penser par excellence, ne fut résistant qu'en paroles sous l'Occupation, se soucia comme d'une guigne du sort de ses amis juifs et ferma les yeux sur les camps soviétiques, puis crut déceler «une démocratie directe» dans le régime de Fidel Castro et décréta celui de Tito la réalisation de sa philosophie...


Crédit moral?

Ces inconséquences sont-elles admissibles? Paul Johnson pense que non. Historien anglais déjà connu pour Une histoire du monde moderne assez controversée, suivie d'une monumentale Histoire des Juifs, cet  intellectuel (!) à la fois conservateur et politiquement peu correct n'est pas de ceux qui se laissent bercer.
Constatant l'influence que, depuis 200 ans environ, les intellectuels ont jouée en lieu et place des scribes, prophètes et autres prêtres de jadis, il s'interroge sur le crédit moral et la qualité de discernement qu'on peut accorder à ceux qui se sont improvisés mentors de l'humanité. Et d'illustrer alors, dans une suite de chapitres extrêmement bien documentés, vivants mais parfois caricaturaux, la contradiction flagrante qui oppose les vertus publiques et les vices privés de ces pasteurs trop benoîtement adulés.

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Est-ce dire que l'essayiste se complaise à touiller les «misérables petits tas de secrets» dont parlait Malraux? Sans doute pourrait-on lui reprocher d'en rajouter dans le genre concierge, en poussant l'examen jusque dans la culotte de Rousseau et les alcôves d'Ibsen, de Brecht, de Sartre ou de lord Russell, chaud lapin s'il en fut en son âge de Mathusalem. Cependant, Paul Johnson fait tout de même la part des vices communs et des attitudes qui engagent réellement la responsabilité de l'intellectuel. Que Proust fut, en privé, un maniaque sexuel jouissant de voir des rats s'entre-dévorer ne remet nullement en cause sa valeur d'écrivain et la portée de son chef-d'œuvre, dans la mesure où il ne s'est jamais dit le défenseur des droits du rat. En revanche, plus gênant est le fanatisme belliqueux du pacifiste Bertrand Russell, et plus choquante la sécheresse de cœur d'un Brecht célébrant sur scène la fraternité humaine et s'exclamant en coulisses, au moment des grandes purges staliniennes: «Ceux-là! Plus ils sont innocents, plus ils méritent d'être fusillés!»

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Coupés du réel
Ce qui frappe le plus, dans les portraits successifs que brosse Paul Johnson, c'est que ceux-là même qui prétendent pétrir la pleine pâte de l'humanité se gardent à tout coup de se salir les mains. Marx le premier, qui se réclamait d'une méthode «scientifique», n'a jamais enquêté sur le terrain ni rencontré le prolétariat que dans ses livres. Méprisant les révolutionnaires de la base, il n'hésita pas à falsifier faits et chiffres, dans ses études, afin de plier la réalité à ses schémas. Formidable écrivain et poète visionnaire, reconnaît Paul Johnson, mais pas plus trace de «science» chez ce pamphlétaire que de charité dans les rapports humains de ce despote domestique furieux du matin au soir, qui exploita Engels et fit le malheur de son gynécée.

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Pareillement, les poses de Tolstoï déguisé en moujik, ou de Brecht en ouvrier d'opérette, n'ont pas empêché ces philanthropes théoriques de vivre comme David Rousset le disait de Sartre: «dans une bulle». Coupés du monde saignant et souffrant, ces grands esprits furent naturellement portés prendre à leurs désirs pour des réalités, et préférer les plus aventureuses utopies à de plus concrètes et plus raisonnables réformes. Ibsen autant que Marx, et Tolstoï, Sartre ou Fassbinder, prônèrent ainsi les extrémismes au mépris des hommes réels qui allaient en subir les conséquences.

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Pour Paul Johnson, « la tyrannie des idées dépourvues de cœur est le pire despotisme qui soit.» Cela étant, il conclut hélas en des termes expéditifs, qui ne rendent pas justice aux esprits sensés, de Camus à Orwell ou de Koestler à Soljenitsyne. «Une des grandes leçons de notre siècle tragique, écrit Johnson, où tant de millions de vies innocentes furent sacrifiées au nom de systèmes prétendant améliorer le sort de l'humanité, c'est donc qu'il faut se méfier des intellectuels.» Comme si ceux-ci constituaient une catégorie homogène! Et d'ajouter cette recommandation également discutable: «Il faudrait non seulement tenir les intellectuels à l'écart du pouvoir, mais manifester à leur égard une méfiance accrue lorsqu'ils cherchent imposer leur opinion collective.» Tout fait convaincant lorsqu'il réclame des comptes aux faux messies et aux mauvais guides, l'auteur du Grand mensonge des intellectuels fait donc, à son tour, preuve d'inconséquence dangereuse en fourrant tous les intellectuels dans le même sac à jeter, au risque de réjouir ceux qui n'attendent que de tirer sur tout ce qui pense…


Paul Johnson. Le grand mensonge des intellectuels. Robert Laffont, 361p.

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07/01/2017

Mémoire vive (106)

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À qui me dit que je lui manque, jamais je ne manquerai.

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Paul Valéry: « La mort n’est regardée que par des yeux vivants », ou encore: « La mort nous parle d’une voix profonde pour ne rien dire ».

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Unknown-4.jpegDans la percutante série anglaise Black Mirror, l’épisode intitulé Retour sur image, qui joue sur une nouvelle technologie permettant de se repasser le film de sa mémoire, et d’accéder à celle des autres, m’a intéressé par sa résonance proustienne, en plus fou. De fait, si Proust avait disposé d’un tel appareillage, il serait vraiment devenu infréquentable, et comme individu et comme écrivain. En outre l’épisode évoquant une société esclavagiste, dont l’énergie est tirée du travail de vélos d’entraînement, dans un immense gymnase, et qui n’offre d’échappatoire que dans la participation à un concours recyclant chaque candidat (e) dans le porno ou le divertissment médiatique, vaut aussi son pesant de satire panique.

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Ce jeudi 13 octobre. - Lorsque Lady L. m’a appris, ce midi, que le prix Nobel de littérature venait d’être attribué à Bob Dylan, la chose m’a paru si saugrenue et si loufoque, si dérisoire aussi que j’ai tout de suite pensé à Witkiewicz et à ses prédictions sur le développement futur du nivellisme à tous les étages de la société, et notamment dans le monde de la culture. Peu m’importent les arguties de pseudo-spécialistes visant à accréditer ce choix, car je sais, je sens a priori que celui-ci est faux ou faussé par rapport à ce qu’est réellement un grand écrivain et ce qu’on attend particulièrement, aujourd’hui, de la littérature et des auteurs, sans parler pour autant d’un quelconque rôle politique ou moral qu’ils auraient à jouer. Ceci dit contre la vieille tendresse que j’éprouve, depuis mes vingt piges, pour Dylan le barde au petit pied outrageusement comparé à Shakespeare par un académicien démago.

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Ziegler.jpgEn lisant le nouveau livre de Jean Ziegler, intitulé Chemins d’espérance et relatant ses expériences au sein des Nations unies et en divers pays, dont Israël, je découvre un nouveau sujet d’indignation à me mettre sous la dent, si je puis dire, avec la description d’abominables tractations financières déjà bien connue sous l’appellation de fonds vautours. Comme j’étais encore sous le coup de la lecture d’Hamlet, je me suis livré à une comparaison, peut-être un peu tirée par les cheveux, mais pas tant que ça, entre le refus d’Hamlet de perpétuer le crime des pères et l’extrême ténacité de mon ami Jean le fou à résister lui aussi à la spirale maudite du meurtre.  

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1981013284.jpgLa lecture de Shakespeare est une expérience à la fois existentielle et littéraire. Aucune de ses pièces, sauf peut-être une représentation de Richard II, ou une autre de La Tempête, ne m’ont vraiment marqué au théâtre, sinon dans le temps bref de la représentatiom et des heures ou des jours qui ont suivi - et alors les souvenirs de nombreuses mises scène au goût de l’époque, de Peter Brook à Daniel Mesguich ou de Benno Besson à Antoine Vitez, en passant par le Footsbarne Theater et diverses réalisations données à l’enseigne du Festival international de théâtre contemporain, dans les années 80, me reviennent pêle-mêle sous la forme d’images kaléidoscopique. Mais à présent, devant mon écran et avec la possibilité de multiplier les arrêts sur images, je m’approprie véritablement le texte et les dialogues de chacune des tragédies que je découvre.

En regardant la version de la BBC de Timon d’Athènes, je (re)découvre ainsi un personnage qui me semble ausi affecté que le misanthrope de Molière. Timon a certes été trahi par ses amis, mais quels amis ! Après tout, c’est bien lui qui les a choisis ! Et quelle naïveté mais aussi quelle suffisance est la sienne, et ensuite quel entêtement furieux à rejeter jusqu’à ses meilleurs soutiens. Il a son Philinte en la personne de l’intendant, qui verse même des larmes pour lui, mais non : Monsieur se voit déjà ramené dans le rang par cet ami trop conciliant avec l’abominable société, que Timon rejette avec des cris de bête féroce qui, à la fin, font rire autant que ses diatribes contre l’ordre établi. Bref, je ne vois pas bien, là-dedans, ce qui relève de la tragédie, et beaucoup plus une satire visant à la fois les masques de la société et les grimaces de Timon.

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Vladimir Dimitrijevic: « Je me pose toujours cette question: que feront les gens lundi prochain ? Cesseront-ils d’acheter des livres, ou cesserons-ils d’acheter des choses superflues ? »

 

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L’exploration très attentive et continue du théâtre de Shakespeare, et plus précisément de Timon d’Athènes aujourd’hui, où je vois plutôt une comédie satirique qu’une tragédie, me révèle de mieux en mieux, au noyau de l’oeuvre, la sagesse profonde, à la fois populaire et supérieurement aristocratique – au sens de la noblesse de coeur – de cet incomparable génie montrant tant d’humanité et dans tous les registres, et tant de pénétration sensible alliée à tant de fermeté dans l’observation des égarements collectifs et autre vices individuels, à l’écart de toute morale moralisante univoque, mais aussi de toute équivoque au sens actuel.

 

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Si la lecture de Shakespeare commentée par René Girard dans Les Feux du désir est d’une constante pertinence, son recours systématique à la grille d’interprétation du désir mimétique ne m’empêche pas de tracer mon propre chemin, quitte à découvrir certains aspects de chaque pièce qui échappent à son analyse, et notamment tout ce qui touche aux sentiments indépendants du mimétisme, à commencer par la bonté.

Girard7.jpgAu reste, j’aime bien traduire les termes souvent répétitifs de son vocabulaire par des équivalents de mon cru, parfois plus en phase avec la poétique de Shakespeare que ne le sont ses concepts. Dans cette perspective, s’agissant par exemple de Timon d’Athènes, je le trouve assez limité dans son observation, qui ne tient aucune compte de l’amitié et de la fidélité de deux des plus sincères proches de Timon (son intendant et le général Alcibiade), dont le misanthrope rejette les bons conseils.

Cela étant, je n’ai pas lu de commentaires aussi pénétrants et aussi originaux que ceux de Girard dans notre langue, et je trouve incroyable (quoique significatif) que François Laroque n’en fasse pas la moindre mention dans son Dictionnaire amoureux de Shakespeare. Il est vrai que Girard détone dans le petit monde sorbonnard et plus encore dans le sérail parisien ou cela ne se fait pas d’être si peu freudien et si profondément chrétien…  

Ce mardi 8 novembre. – Nous saurons demain matin qui, de Donald Trump ou d’Hillary Clinton, sera le nouveau président des Etats-Unis, avec les conséquences qui en découleront pour motre monde déjà bien mal en point. Pourtant, en termes de politique internationale, je doute qu’il y ait mieux à attendre de Clinton que du grand paltoquet.

Ce qui est sûr, c’est que la victoire de celui-ci achèverait la montée en puissance de la bassesse et de la vulgarité qui a marqué cette campagne, sans qu’on puisse augurer de la tournure que prendra son règne. On se gardera de dire : après nous le déluge, car c’est dans le temps que nous vivons que cela va se jouer - peut-être contre nous mais aussi avec nous.

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L’idée de Dave Eggers, dans Le cercle, selon laquelle l’exposition totalement transparente de notre personne sur les réseaux sociaux, avec toutes ses composantes privées et même secrètes, soit aussi pernicieuse voire plus que l’anonymat des pseudos, ou plus généralement la préservation de sa privacy, fonde décidément l’intérêt de son roman en multiplilant les exemples combien explicites, sans pour autant que le livre ne tourne à la thèse édifiante. De cette question du respect de la sphère privée, notamment sur Facebook, j’ai fait moi-même l’expérience avec certains proches chatouilleux à cet égard, et peut-être avec raison.

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Le jour plombé, ce matin, par le brouillard, mais je suis décidément peu sensible à la météo, et dès que j’écris l’idée ne me viendrait même plus de regarder le temps qu’il fait – je suis littéralement hors du temps, comme éclairé par dedans…

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william-shakespeare-nytimes-jennifer-daniel.jpgLa plongée dans l’univers de Shakespeare est vraiment une expérience sans pareille, que je regrette de faire si tard, chose pourtant normale en cela que l’exercice requiert une bouteille dont on ne peut se prévaloir avant quarante ou cinquante ans.

Et puis c’est affaire de porosité et de vivacité clairvoyante, que je n’avais pas il y a même dix ans de ça, et qui ne cessent de s’aiguiser à ce qu’il me semble. C’est ainsi que je suis mieux capable aussi, aujourd’hui, de vérifier la validité ou la carence des interprétations, dont celles qui ont été faites, par exemple, à propos de Coriolan, donnent la meilleure illustration, souvent pour le pire. De fait, assimiler le personnage à un héros préfasciste, pour l’en louer ou le stigmatiser, me semble typique d’une lecture réductrice de la pièce, de laquelle se démarque d’ailleurs clairement la version de la BBC en montrant les failles du personnage, victime de son orgueil démesuré, et la sagesse de sa mère et, a fortiori, de Shakespeare lui-même, sans que celui-ci formule la moindre théorie univoque.

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Sloterdijk33.jpgLe grand thème d’Après-nous le déluge, le dernier essai de Peter Sloterdijk, est en somme celui de la tradition et de sa transmission, à l’étude des multiples césures et autres ruptures historiques qui ont marqué le cours des siècles et des civilisations, jusqu’aux révolutions du XVIIIe et du XXe siècle. Ce qui m’impressionne à tout coup, chez ce penseur extraordinairement profus et parfois à la limite de l’obscurité tant il image ses concepts et conceptualise ses images, si l’on peut dire, c’est sa capacité de synthèse et ses rapprochements toujours inattendus et non moins éclairants, ici en passant de Madame Pompadour à une nouvelle de Balzac évoquant le bourreau Sanson, puis à l’usurpateur sublime que fut Napoléon.

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Le travail bien fait nous justifie. Je me le disais en observant hier les jeunes menuisiers en train d’installer notre bain nordique, et je me le répète ce matin en relisant mon texte intitulé Le Royaume. De la même façon, mes livres et le classement de mes archives, autant que les actions de ma bonne amie et des nos deux filles, me confortent dans cette reconnaissance à l’égard du bien faire.  

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La lecture de Shakespeare est un révélateur de la complexité humaine, que l’éclairage de René Girard met admirablement en valeur, prouvant qu’une intelligence actualisée peut en revivifier une autre plus ancienne, même si le génie du Big Will a quelque chose d’intemporel et qui anticipe souvent notre vision. Shakespeare, et il faudrait dire Dante avant Shakespeare, Eschyle avant Dante et Homère avant Eschyle, sont à la fois nos maîtres anciens et nos vigies.

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Muray.jpgPhilippe Muray sur la reconnaissance, dans Après l’Histoire: “La passion de la reconnaissance se manifeste par des déclarations de fierté à répétition. Cette fierté contemporaine flotte comme une brume de malheur au-dessus de la souveraineté des ères révolues; et sur les débris calcinés depuis bien longtemps de ce qu’a pu être la gloire comme morale héroïque dans la nuit des âges. C’est une fierté rampante, quantitative et collective, une affirmation du moi tribalisé, puis globalisé, universalisé enfin. C’est un orgueil de troupeau, une glorification grégaire, un narcissisme planétaire”.

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L’Homme nu, de Marc Dugain et Christophe Labbé, constitue en somme la version documentaire factuelle de l’univers évoqué par Dave Eggers dans Le Cercle, à savoir la nouvelle « secte » que représente l’univers des big data style Google ou Amazon. Cependant je me demande si les auteurs de L’Homme nu ont raison de s’alarmer pareillement, à croire que l’homme de demain sera entièrement inféodé aux grandes entreprises dominant les technologies nouvelles de l’information ? Ma nature, plutôt optimiste, et mon vieux bon sens terrien me portent plutôt à relativiser tout ça et à miser sur le bon génie humain, mais il faut rester vigilant. Poil aux dents.

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Ceci de Paul Valéry, que je relève à propos de mes réserves à l’encontre de ce qu’il y a de parfois systématique dans la pensée de René Girard : « Une littérature dont on aperçoit le système est perdue. On s’intéresse au système, et l’oeuvre n’a plus le prix que d’un exemple de grammaire. Elle ne sert qu’à comprendre le système ».

Oui, c’est ce qui me gêne un peu dans la lecture que Girard fait de Shakespeare, en dépit de ses observations remarquables : c’est la réduction au système – à son système.

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René Girard et Peter Sloterdijk sont les deux penseurs contemporains qui ne cessent de m’intéresser et plus encore de me stimuler dans mes observations portant sur le monde actuel, ayant en commun la (double) qualité majeure, à me yeux, de grands lecteurs et de grands interprètes. Ce que je retiens essentiellement de Girard, c’est une nouvelle élucidation des relations humaines pour ce qui touche autant à la complicité féconde qu’à la rivalité délétère, et Sloterdijk m’aide beaucoup, entre cent autres choses, à consolider mes défenses immunitaires en aiguisant ma vision réaliste des choses.    

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Les tirades qui émaillent Comme il vous plaira, faisant alterner sagesse et folie, bonne et mauvaise foi, saillies grossière et fines ou douces paroles, sur le théâtre des hommes, l’amour, l’amitié, la vanité des cours et la paix des bois, constituent une espèce de cacophonie joyeuse qui raille la romance des quatre paires d’amants et fait gentiment dérailler la pastorale…

La pièce est à la fois conforme à ce qu’attend le bonhomme public et joue « en abyme » sur le jeu théâtral, ses illusions, ses masques et la vérité humaine que tout cela maquille plus ou moins. Les figures de Rosalinde et d’Orlando sont immédiatement attachantes et sans discontinuer ensuite, mais le (faux) cynique Jacques, ou le fou Pierre de touche, ne sont pa moins intéressants par le contrepoint de leurs discours.

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Il fut un temps, encore très idéologisé, où l’on demandait à son interlocuteur, sur un ton plus ou moins péremptoire : « Mais d’où parlez-vous ? ». Or la question n’a plus lieu, comme si le lieu n’y était plus…

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Dans l’histoire de l’évolution d’un individu, m’intéresse (aussi) ce moment où il cesse, précisément, de se développer, se résignant pour telle ou telle raison ou se crispant sur son acquis. Le plus frappant à mes yeux : V. D. cessant d’être curieux et commençant de se citer lui-même.

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Dans son Journal de Berlin, Max Frisch évoque ses brouilles personnelles avec divers écrivains de ses amis plus ou moins célèbres, tels Ingeborg Bachmann et Alfred Andersch. De là vient sans doute qu’il n’ait autorisé la publication de ces cahiers que vingt ans après sa mort.

Ingeborg Bachmann, sa compagne d’une époque, a brûlé un cahier de notes qu’elle avait trouvé dans la chambre d’hôpital où il se l’avait oublié, à Rome, et son voisin et ami, le communiste allemand Andersch, à Berzona, lui a reproché de ne débiter à son propos que des mensonges dans son journal publié. Or qui cela intéresse-t-il ? Moi, cela m’intéresse, non pour l’indiscrétion commise, mais parce que, par deux fois, l’amour-propre de l’écrivain se trouve blessé, et plus encore : atteint en sa dignité – ce que je connais pour l’avoir subi plus souvent qu’à mon tour.

 

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Dillard.jpgTrès intéressé, et bien plus : captivé dès les premières pages, par le récit épique de la première colonisation « blanche » des teritoires côtiers du Nord-ouest des Etats-Unis, telle que la détaille Annie Dillard dans Les Vivants. Je savais qu’il s’agissait là d’un livre hors du commun, mais je ne m’attendais pas à un tel choc, relevant d’une poésie inouïe – au sens propre du jamais entendu.

Or, l’extraordinaire beauté de presque chaque phrase, des images et des détails qui émaillent ces pages m’a saisi dès que je suis revenu à ce livre qui va constituer ma grande lecture de fin d’année. Pas un instant je n’ai pensé que ce récit consacré aux premiers émigrants du nord de la côte Ouest puisse dégager une telle énergie, pour ainsi dire tellurique, qui me rappelle le rapport de Thoreau avec la nature, mais en humainement plus chaleureux, tendre et violent aussi. Je pourrais ne pas être étonné, car j’admire cet écrivain depuis que j’ai lu Au présent, mais ici l’on passe de l’essai morcelé à une narration de plein air, si l’on peut dire, dans une sorte d’Eden sauvage aussi rafraîchissant que dangereux.

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Mes lectures prochaines de 2017, année de mes 70 balais, seront Annie Dillard et Peter Sloterdijk et, du côté des Romands, Catherine Safonoff et Gaston Cherpillod, plus Shakespeare en traversée sans discontinuer, plus mes dix pages quotidiennes réglementaires des Jeunes filles en fleur.

15726602_10211644942505970_4475260154028790492_n.jpgAussi: marcher plus, tous les jours. Et peindre un nouveau Cervin chaque jour. Et des oiseaux tant qu’on y est. De fait, je suis très content de mes trois premiers oiseaux sur toile: le bouvreuil pivoine, le rougegorge et le pinson du nord. Le rougegorge m’est venu en un quart d’heure, vraiment pas mal. Le bouvreuil n’a pas l’air d’un faisan (dixit ma bonne amie) comme le premier que j’ai jeté sur mon carnet d’oiseaux, et le pinson du nord m’a demandé un peu plus de temps, mais tous les trois sont ravissants , quoique très loin de leur perfection au naturel

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Julian Barnes, dans Le Perroquet de Flaubert : « Il est aisé, après tout, de ne pas être écrivain. La plupart des gens ne sont pas écrivains et il leur arrive fort peu de malheurs . »

Ce 27 décembre. – Notre chère mère aurait eu 100 ans aujourd’hui. Mais elle ne me manque pas : elle est toujours présente, pas seulement en photo au-dessus de ma table de travail, mais un peu partout, et notre père avec pour faire bonne paire.

 

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06/01/2017

Le justicier infiltré

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En 1996, l’adaptation théâtrale de Tête de Turc, à Lausanne, par un groupe de jeunes comédiens, fut l’occasion, dix ans après sa phénoménale enquête, de faire parler Günter Wallraff de son action de justicier infiltré non moins qu’« indésirable ». Rencontre à Cologne.


Au nom de Günter Wallraff est lié celui du Turc Ali Lèvent, avec les papiers duquel, dès 1982 et deux années et demie durant, le journaliste allemand vécut la condition des immigrés sous-loués pour des salaires de misère. Cette expérience est à l'origine d'un reportage à valeur humaine exceptionnelle, rappelant le voyage au bout de la nuit des bagnards russes accompli par Tchékhov à Sakhaline, et donnant au journalisme une portée sociale et politique immédiate.


Dès la parution de Ganz unten en 1985, bientôt traduit en français sous le titre de Tête de Turc, le livre de Wallraff allait provoquer une formidable vague d'intérêt (trois millions d'exemplaires vendus en Allemagne, et vingt-cinq traductions), bientôt suivie d'une non moins féroce tempête de réactions à coups de procès.
C'est qu'une fois de plus Günter Wallraff avait transformé le chasseur en gibier, portant le fer au cœur du système. Or le «journaliste indésirable» était loin d'en être à ses débuts dans ses jeux de rôle. D'abord ouvrier aux pièces et à la chaîne en 1965, enquêteur masqué sur les menées de la police politique dans les milieux étudiants contestataires des années 1967-68, puis sur la justice complaisante envers les anciens tortionnaires nazis, ou sur les cas de conscience posés au clergé par la vente d'armes au Vietnam, Walraff devint le coursier Gries pour décrire les pratiques du trust Gerling, affronta les colonels grecs en 1974 à l'occasion d'une spectaculaire mise en scène (laquelle lui valut la torture et une condamnation quatorze ans de prison, bientôt différée), se déguisa en haut gradé en 1976 pour confondre le général portugais Spinola en pleine préparation de putsch militaire (le conspirateur fut expulsé de Suisse assez précipitamment...), puis publia le témoignage du rédacteur Hans Esser qu'il avait incarné incognito à la Bïld Zeitung, dont il décrivit le fonctionnement dans un livre fracassant: quatre millions d'exemplaires vendus, à la fureur du magnat de la presse Axel Springer!

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Souvent attaqué en justice par les puissantes entreprises qu'il mettait en cause, de Thyssen, McDonald's ou Melitta, Gunter Wallraff n'a jamais été brisé par ses adversaires. L'argent n'a pas, non plus, corrompu ce franc-tireur vivant, aujourd'hui, dans la petite maison d'artisan de ses aïeux facteurs de pianos, en plein quartier populaire de Cologne.
La perspective de voir, en Suisse romande, Tête de Turc adapté à la scène par le metteur en scène Ahmed Belbachir et le dramaturge Armando Llamas, avec une trentaine de jeunes comédiens, le réjouit visiblement...


- Quel est, dix ans après la parution de Tête de Turc, le bilan de votre action?


- La situation s'est partiellement améliorée dans notre région, mais a empiré pour l'ensemble de l'Allemagne. En Westphalie du Nord, la condition des immigrés turcs est soumise aujourd'hui à un contrôle plus sévère qu'avant mon enquête. Des organes de surveillance ont été institués, et des procès ont sanctionné les plus graves abus. Cependant, une nouvelle catégorie d'exploités est apparue avec l'afflux des réfugiés de l'ancienne Europe de l'Est. Ce sont ainsi des Polonais, des Roumains ou des Albanais qui se trouvent pressurés. Plus de la moitié des chantiers allemands occupent uniquement des immigrés. Mon livre a du moins agi dans le sens d'une prise de conscience. Le concept d'esclavage moderne a bel et bien remplacé celui de l'hypocrite «travail au noir». D'un point de vue plus concret, j'ai consacré plus d'un million de marks, résultant des ventes de Tête de Turc, a promouvoir la Fondation Vivons ensemble, qui implique, sous le contrôle du maire de Duisbourg, une communauté d'Allemands et d'immigrés établie dans un complexe d'habitations ouvrières rénovées. Mais il ne s'agit là que d'une action ponctuelle...

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- Heinrich Böll souhaitait l'apparition d'autres Wallraff. Avez-vous eu des émules?


- Relativement peu, à vrai dire. Un confrère américain a infiltré le Parti républicain, de même qu'une jeune journaliste française, Anne Tristan, s'est inscrite au Front national pour le disséquer de l'intérieur, comme en témoigne son livre Au Front (Gallimard, 1987). En Hongrie, un ancien dissident s'est également inspiré de ma méthode avant la chute du communisme.


- Quels rôles avez-vous endossés plus récemment?


- Deux des derniers rôles importants que j'avais imaginés ont été désamorcés avant que je ne les joue. En 1989, je devais me mettre alternativement dans la peau d'un ouvrier blanc et d'un ouvrier noir en Afrique du Sud, pour dresser un constat comparatif. À la même époque, j'avais préparé une action en Roumanie où je devais incarner un émigré de retour dans un village peuplé d'Allemands. Il s'agissait d'observer les ravages de l'urbanisation ououtrance. Dans un cas comme dans l'autre, l'évolution de la situation politique m'a fait renoncer. L'année dernière, enfin, je me suis mêlé à une équipe de travailleurs iraniens clandestins au Japon. Cependant, nous n'avons pas tardé nous faire expulser...


- Quels sont vos activités actuelles?


- Je joue actuellement un rôle d'une manière intermittente, limitée par des problèmes de santé, mais je ne puis vous en dire plus. Par ailleurs, je me suis beaucoup démené pour agir auprès des autorités allemandes en faveur de Salman Rushdie. Etant donné les relations entre l'Allemagne et l'Iran, mon pays peut jouer un rôle clef dans le règlement du sort de l’écrivain. Celui-ci est devenu un ami personnel, que j'ai hébergé à plusieurs reprises. C'est à mon initiative aussi qu'il rencontré l’écrivain turc Aziz Nesin, après que celui-ci eut échappé à un massacre. Je crois être parvenu modifier l'attitude des politiciens allemands à l'égard de l'affaire Rushdie, et notamment de Klaus Kinkel. En outre, comme je bénéficie d'un crédit important dans la communauté turque, il me semblait de mon devoir d'agir en faveur de Salman.

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- De laquelle de vos actions êtes-vous le plus fier, et laquelle fut la plus risquée?


- Mon intervention dans la Grèce des colonels, en 1974, m'a apporté et coûté le plus. L'enjeu était considérable, et puis j'ai découvert, en prison, une solidarité impressionnante. J'y ai aussi risqué ma peau. Cela dit, je suis assez fier de mon infiltration dans la rédaction de Bild. Si ce journal est toujours aussi désastreux, il a cessé ses pratiques les plus crapuleuses. Les méthodes ont changé, et même le directeur a pu déclarer au Spiegel qu'il y avait, pour Bild, un avant et un après- Wallraff.

 


- Quel est, finalement, votre motivation profonde?


- D'abord le goût du jeu, qui n'est pas négligeable. J'ai toujours senti en moi quelque chose d'un personnage à la Till Eulenspiegel. Et puis mes actions sont liées, aussi, à une certaine quête d'identité personnelle. Enfin la lutte s'impose d'elle- même. Je ne sais pas très bien ce qu'est la justice. En revanche, je sais parfaitement ce qu'est l'injustice...


Gunter Wallraff: Le journaliste indésirable, Ed. La Découverte; Tête de Turc, Livre de Poche; La Vérité comme une Arme, Ed. La Découverte.

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05/01/2017

Éloge de la douceur

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Shakespeare en traversée


17. La mégère apprivoisée (1592-93)


On a pas mal tartiné à propos des sources de cette pièce "de jeunesse" et des avatars de sa composition , où d'aucuns voient une apologie conventionnelle de l'obéissance due à son seigneur et maître par son épouse, d'autant plus regrettable qu'elle est ici prononcée en conclusion apparemment très morale par l'incarnation furieuse de la femme impatiente de s'affirmer.

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Or rien n'est jamais aussi simple et tranché avec le plus grand humoriste tragi-comique de l'histoire du théâtre, qui est aussi le plus profond connaisseur de ce qu'on appelle un peu globalement le cœur humain.
De l'avis général des habitants de Padoue, la fille aînée du sieur Baptista figure l'incarnation braillarde de la peste en jupons, qui décourage d'avance tout prétendant en dépit de la fortune de son père. Celui-ci, qui a un peu du maquignon en la matière, imagine un marché pour caser ses deux filles: à savoir qu'il n'accordera la main de la douce et belle Bianca, soumise comme il sied a une jeune fille bien drillée, qu'après avoir trouvé à Catherine, son hystérique aînée, un époux assez courageux ou cupide pour affronter la sauvage et rafler du même coup sa considérable dot.
Et de fait, c'est bien celle-ci que semble d’abord convoiter le fringant Petruchioquand il débarque de Vérone en quête de fortune et de femme, mais ce qui nous intéresse ensuite n'a plus rien à voir (ou presque) avec de si mesquins calculs, car la rencontre dudit Petruchio et de la mégère Catherine relève du choc des titans et de la guerre des sexes dépassée par un énorme, rabelaisien amour prodigue d'autant de drôlerie que de douceur.

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L'énormité de la farce ne doit pas nous tromper, ni le fait que Petruchio détaille la finesse de sa "politique" avec ce qui pourrait paraître du cynisme: c'est bel et bien d'amour que nous parle Shakespeare sous le masque du formidable lascar (qui se pointe torse nu et coiffé d'un chapeau de pirate au mariage où il injurie le pauvre prêtre) et c'est par amour aussi que la tonitruante Catherine, sidérée et séduite par ce grand fou aussi peu respectueux qu'elle des belles (et hypocrites) manières auxquelles se soumettent Bianca et son jeune et beau soupirant.

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Quant à l'apologie finale de la soumission que prononce Catherine devant les convives médusés par sa transformation, Shakespeare nous la balance avec un clin d’oeil énorme et plein de tendresse. Ne pas le percevoir relève d'un aveuglement propre à notre époque de simulacres de libération continuant de verrouiller les relations vraies, au dam de tout amour et de toute douceur...

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04/01/2017

Sauvé des ténèbres

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Fin 1994 paraissait la traduction d’Un matin de Virginie de William Styron. Les résonances personnelles de la guerre, les relations entre Noirs et Blancs et la mort de la mère constituaient les thèmes de ce beau livre. Retour sur une rencontre mémorable à Paris. William Styron est décédé en 2006.


Guéri de la terrible dépression dont il a détaillé les atteintes dans Face aux ténèbres (Gallimard, 1990), William Styron nous revient avec trois récits à caractère autobiographique dont les épisodes, tantôt poignants et tantôt cocasses, s'inscrivent sur fond de crise économique (rappelons que l'auteur est né en 1925) et de guerre.


Relevant de la musique de chambre en regard des symphonies romanesques qui ont établi la célébrité mondiale de l'écrivain, telles La Proie des Flammes et Le Choix de Sophie (réunis dans la collection Biblos, Gallimard 1993), ce recueil en est d'autant plus attachant, avec des moments d'une intense poésie et un nouvel éclairage très personnel sur le jeune Styron.


— Ces récits sont présentés comme autobiographiques. Cependant le protagoniste y apparaît sous un autre nom que le vôtre. Pourquoi cela?


— Aucune de ces histoires n'est purement autobiographique. Disons qu'il s'y trouve un tiers d'événements réellement advenus et deux tiers inventés, qui ne sont pas moins «vrais» pour autant. S'il est exact que j'ai été dans les marines, je ne me suis jamais trouvé sur un bateau au large de la côte japonaise, et l'officier qui raconte son histoire detravesti russe est un symbole du «macho» guerrier. Ma mère est effectivementmorte à la veille de la Seconde Guerre mondiale, elle a étudié la musique à Vienne et rencontré Gustav Mahler, mais les péripéties de cette matinée emblématique sont imaginaires. Quant au personnage du père, autodidacte cultivé, socialiste et antifasciste, il ressemble bel et bien au mien.


— A-t-il eu la même réaction violente contre Dieu face aux souffrances de votre mère?


— Non, cet épisode est inventé, bien que mon père fût un sceptique, comme je le suis moi aussi. Cela étant, je puis dire que j'ai éprouvé personnellement cette sorte de révolte à la manière de Job, contre un Dieu sans miséricorde, lorsque je me suis trouvé au fond de la dépression, dont la souffrance est particulièrement atroce.

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— Avez-vous éprouvé le sentiment, à l'armée, d'être un zéro?


— Sans doute, mais ce que j'ai tenté d'exprimer fait surtout référence à la machine de guerre, par rapport à laquelle les états d'âme des jeunes gens ne pèsent rien. L'approche du danger donne en effet une nouvelle profondeur à la vie, et l'on ne sent pas du tout, alors, un zéro...


— Que pensez-vous des guerres actuelles? On a parlé récemment de «guerre propre»...


— Même si toute guerre me semble mauvaise, je crois que la dernière guerre «propre» que les hommes aient livrée était la Seconde Guerre mondiale. Pour ma part, je n'ai eu aucune hésitation à propos de la justification de cette guerre contre le fascisme à l'état pur des Allemands et des Japonais. En Corée, j'ai eu plus demal à distinguer le bien du mal. Quant au Vietnam, c'est nous qui étions du côté du mal. Plus on va, d'ailleurs, on le voit dans les Balkans, et plus la ligne de démarcation entre bien et mal paraît difficile à discerner.


— Que représente l'enfance à vos yeux?


— Pour beaucoup de gens, c'est l'âge d'une sorte d'idyllique innocence qu'on ne peut retrouver, mais qui diffuse toujours une précieuse douceur. Nous savons pourtant que l'enfance n'est pas qu'innocence,et que les ombres du mal y rôdent aussi. Pour un écrivain, au demeurant, c'est un terreau d'une grand richesse.


— Les relations assez fraternelles qu'entretiennent le vieux Noir et la famille blanche, dans Shadroch, sont-elles typiques des années de la grande dépression?

— Il va de soi que je ne cherche pas à idéaliser les relations entre Blancs et Noirs. Mais je voulais montrer que, dans certaines circonstances, subsiste un certain sens humain fondamental et une forme de solidarité. Celle-ci se manifestait notamment entre gens plongés dans la même pauvreté, même si les Blancs miséreux sont souvent les plus racistes. Ce que je voulais aussi montrer, dans cette histoire, c'est que même après l'abolition de l'esclavage a subsisté une autre forme d'asservissement, jusqu'à aujourd'hui d'ailleurs.


— Que pensez-vous de la résurgence actuelle des fondamentalismes, tant au Etats-Unis que dans les pays islamistes?


— Je pense que c'est un des phénomènes les plus dangereux qui se manifestent à l'heure actuelle. La démocratie, aux Etats-Unis, limite encore l'extension du mal, mais certains des leaders du fondamentalisme chrétien américain ont la même mentalité que les ayatollahs, et je suis sûr qu'ils seraient prêts à tuer s'ils en avaient le pouvoir. Il faut rester très vigilant, même si la défaite récente d'un Oliver North, entre autres signes, pondère notre inquiétude.


— Pensez-vous, à propos de l'affaire Rushdie, qu'un écrivain puisse tout dire?


— Je pense que l'écrivain a le droit d'écrire ce que bon lui semble. Evidemment, c'est le point de vue d'un écrivain travaillant en régime démocratique, mais philosophiquement, et par principe, je défends le droit de tout dire, jusqu'au blasphème.

 

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— Qu'estimez-vous le thème essentiel de votre œuvre?


— Tous mes romans expriment le conflit opposant notre besoin fondamental de liberté et de dignité aux puissances de l'oppression, quelles qu'elles soient. En exergue au Choix de Sophie, j'ai citéces mots du Lazare de Malraux qui résument en somme ce que je crois avoir accompli, sans projet préalable d'ailleurs: «Je cherche, écrit Malraux, la région cruciale de l'âme, où le mal absolu s'oppose à la fraternité.»


— S'il vous était donné de vous réincarner sous quelque forme animale, laquelle choisiriez-vous?


— J'aimerais renaître sous la forme d'un de ces grands oiseaux de mer qui me faisaient rêver lorsque j'étais jeune...


La lancinante musique de vivre


Une vie ne devient destin que dans une perspective globale où les joies et les souffrances de l'individu se lestent de sens valable pour chacun. Ainsi passe-t-on, en littérature, de l'anecdote datée et localisée au mythe durable à rayonnement universel.
C'est dans cette optique que les trois récits en crescendo d'Un Matin en Virginie dépassent le banal souvenir de jeunesse pour toucher au symbole poétique de haute volée.
Le drame de la guerre et l'humour de la vie se combinent dans Z comme Zéro, où le lieutenant de 20 ans Paul Amhurst, au large d'Okinawa, en 1945, se trouve partagé entre son orgueil belliqueux de marine drillé («c'est une guerre formidable», se répète-t-il selon la méthode Coué), et sa nostalgie du pays et des chères chamailleries de ses parents.
Dans Shadrach, nous retrouvons le même personnage à 10 ans, dans son village natal du Sud profond, où il assiste au retour d'un vieux nègre décidé àse faire enterrer dans le jardin de ses anciens maîtres, au milieu des siens. Dans une lumière faulknérienne, ce récit évoque merveilleusement ce moment purifiant où les races et les âges se dissolvent dans une sorte de communion amicale.
Enfin, ce sont les parfums épicés de l'adolescence, mais aussi le premier arrachement que William Styron condense dans Un Matin de Virginie, poignante remémoration de l'agonie de la mère dont les adieux en musique se fondent dans l'innocente et pittoresque rumeur d'une épicerie de province, tandis que, par-delà les océans, se prépare une autre tragédie...


William Styron. Un Matin de Virginie, traduit de l'anglais par Maurice Rimbaud. Editions Gallimard, coll. Du Monde Entier, 167 p.


(Cet entretien a paru dans le quotidien 24 Heures en date du 26 novembre 1994)

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03/01/2017

Ceux qui se protègent

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Celui qui évite les ricanants / Celle qui ne participe pas à la jactance / Ceux qui restent poliment à distance / Celui qui ne répond point à la stupidité non plus qu’à la vulgarité / Celle qui a une ombrelle à postillons acides / Ceux qui restent asociaux dans les réseaux maillés / Celui qui évite de fâcher le lama stressé / Celle qui a toujours su distinguer les divines idées des idéologies verrouillées / Celui qui croit qu’assener une opinion relève de la pensée / Celle qui ne réfléchit pas mais réclame le droit de le clamer haut et fort /  Ceux qui font le tour du jardin sans en faire un plat / Celui qui préfère le monde aux immondes / Celle qui psalmodie au milieu des immondices / Ceux qui s’imaginent que les îles sont des refuges / Celui qui se réfugie sur un pylône genre grillon sur le paratonnerre / Celle qui invente de nouveaux noms aux couleurs / Ceux qui ont un bœuf sur la langue et nulle envie de l’avaler /  Celui dont on dit qu’il ne joue pas le jeu au motif qu’il refuse de participer à l’ordinaire saloperie des fins de sorties du bureau / Celle qui objecte que le bureau c’est le bureau hors duquel elle s’ennuie/ Ceux qui portent des vêtements si bruyants qu’on ne les entend pas radoter / Celui qui ne s’est jamais entendu avec les pyjamas jaunes que lui envoyait sa tante Amélie à Noël du temps de leur célibat / Celle qui se reproche d’avoir laissé son caraco bleu nuit dans la penderie aux vieilles blouses /  Ceux qui se disent en forme – pour la forme / Celui  qui se cache en s’exhibant / Celle qui traite Jean-Patrick de vieux beau pour se consoler de n’être plus vue des jeunes sots / Ceux qui portent des chapeaux pour rappeler qu’ils sont avant tout écrivains / Celui qui parle amoureusemenet du vieux pull dans lequel il a écrit l’autofiction intitulée Mon vieux pull / Celle qui ayant lu Mon vieux pull de Monsieur son fils lui propose de lui en offrir un neuf / Ceux qui n’ont pas lu Mon vieux pull  et Dieu les en protège, etc.

 

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02/01/2017

Ceux qui déjouent le complot

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Celui qu’on taxe de complotiste pour faire court / Celle qui se sent perdue sur Facebook faute de se trouver un chef de meute / Ceux qui se défient de toute différence affirmée par d’autres qu’eux / Celui qui voit tout par C’est dans l’air mais pas plus haut /Celle qui connaît tous les potes de Ruquier et en parle comme des siens / Ceux qui ont des opinions en kit avec pièces de rechange à option / Celui qui se réalise dans l’optionnel / Celle qui a une mèche rebelle qui résume sa position/ Ceux qui se rangent dans l’opposition du missionnaire / Celui qui est clairement concerné par la nouvelle tendance ventre mou / Celle qui parle au nom des laitues réduites au silence par devoir de réserve / Ceux qui animent des ateliers d’abstention / Celui qui est d’extrême-centre à cause des courants d’air / Celle dont les premières années d’indépendance ont été « à chats » et qui a beaucoup consommé par la suite / Ceux dont la vie se résume à six vies de chiens plus un mainate et deux présidents de gauche /Celui qui a des vapeurs aux abords des usines mais Billancourt n’en a cure /Celle qui embaume les pommes / Ceux qui se mettent en peine de dénicher la mésange à queue de pie / Celui qui déjoue le complot de celle que la NSA lui avait envoyée comme fiancée à l’essai / Celle qui s’est mariée plusieurs fois avec le Révérend Moon pour un prix de gros / Ceux qui se disent de tous les sexes en sorte de détendre l’atmosphère du tea-room / Celui qui a repéré des CHARLIE qui ne le sont pas vraiment au sens où CHARLIE l’entend et ça c’est lui qui en décide sinon CHARLIE c'est quoi / Celle qui invoque le droit à l’ingérence humanitaire pour te forcer à te déclarer / Ceux qui estiment qu’il y a complot dès qu’on pense autrement qu’à la télé, etc. 

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01/01/2017

L'échappée

 

 

 

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Plus

 

on est soi,

 

plus

 

on est seul,

 

se disait

 

cette nuit-là

 

l'Artiste

 

en sa foi chancelante

 

entre deux vertiges.

 

Mais

 

l'Oeuvre se fait.

 

Seul recours,

 

seul secours

 

avant que 

 

la lumière du jour

 

ne le foudroie.

 

Seul amour

 

au détour:

 

hors de soi.

 

 

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31/12/2016

Ceux qui se la souhaitent belle et bonne

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Pour une très belle et très bonne année 2017 à toutes et tous...

Celui que le calme gouverne / Celle qui accède à une nouvelle forme de tranquillité par le recours à l’aquarelle / Ceux qui cultivent leur imagination pour supporter son manque chez la plupart de leurs semblables / Celui qui a appris à maîtriser le Tigre / Celle que sa délicatesse foncière rend absolument libre / Ceux qui sont riches de leur (relative) pauvreté / Celui que le Commandeur amuse plutôt avec son air de se prendre grave au sérieux / Celle qui se demande comment se sortir du cercle vicieux de l’obsession bancaire / Ceux qui ne spéculent qu’à la Bourse du cœur et le plus souvent à perte / Celui qui refuse de marcher au pas et en paie le prix / Celle qui ne participera point au défilé de mode du Nouvel An friqué / Ceux qui abordent l’année nouvelle avec un sourire décalé qui ne se voit pas / Celui qui restera toujours un enfant perdu au dam des dames / Celle qui n’a jamais été dupe de la mauvaise poésie des fêtes et compagnie / Ceux qui considèrent ce qui se passe en ce 31 décembre 2016 en se rappelant (plus ou moins) ce qui s’est passé en 1910 et en 1810 en un autre lieu (Cracovie, par exemple) puis en imaginant ce qui pourrait se passer en un lieu encore différent (Jianshui, par exemple) en 2110 ou en 2210 quand il auront tous plus ou moins canné malgré force cures transgéniques à venir / Celui qui  ne croit plus aux lendemains qui chantent depuis octobre 1917 sans cesser de croire en un homme meilleur / Celle qui se sentira bien entourée ce soir malgré l'absence de son Raymond dont les dessins étaient silencieux / Ceux qui regarderont ce soir deux épisodes de The Young pope en pensant avec sympathie au vieux François plein de soucis ma foi  / Celui qui changera l’eau du poisson Théo ce soir à Minuit / Celle qui aborde 2017 avec la confiance clairvoyante de celle qui en a tant vu qu’elle sait qu’elle en verra encore pas mal mais sans en baver autant on espère / Ceux qui savent que l’eau du puits reste la même, avec juste un peu plus de saveur chaque année, etc.

Image : LK et JLK (avec quelques rides en moins) qui souhaitent une toute belle et bonne année 2017 à leur amis très proches ou plus lointains.

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30/12/2016

Le choc des images

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Sontag24jpg.jpgA propos de Devant la douleur des autres. Rencontre avec Susan Sontag.

Les images-chocs de la guerre rendent-ils l’homme plus conscient de l’abomination de la guerre, au point de l’en détourner ? C’est ce que croyait la romancière anglaise Virginia Woolf lorsqu’elle prit connaissance, dans les années 1936-1937, de photos montrant des corps dépecés de civils adultes et enfants victimes des bombardements de l’armée de Franco, en pleine guerre d’Espagne, laquelle fut d’ailleurs le premier conflit largement “couvert” par les photographes de guerre. Dans le même esprit pacifiste, sous le titre de Guerre à la guerre, l’objecteur de conscience allemand Ernst Friedrich avait publié, en 1924 déjà, un album rassemblant d’effrayantes photos de “gueules cassées”, de soldats gazés et de cadavres de toutes nationalités pourrisant en tas. Or la “guerre de demain” prophétisée en 1938 par Abel Gance dans son film J’accuse, aux images non moins terribles, éclata en dépit de toute “prise de conscience”.
Depuis lors, les représentations de la guerre et de la violence dans le monde se sont multipliées de telle manière que nous baignons littéralement dans les images de la souffrance humaine captées dans le monde entier le jour même. Or pouvons-nous encore compatir, comme y incitaient les gravures célèbres des Désastres de la guerre de Goya, ou sommes-nous immunisés par le flot des images ? Et la manipulation technique et commerciale de celles-ci ne fausse-t-elle pas leur réception, déviant leur fonction de témoignage et assouvissant parfois les pulsions les plus morbides. Telles sont, entres autres, les observations et les questions développées par Susan Sontag dans son dernier essai, qui nous confronte à la réalité actuelle dans son ambivalence et sa confusion.
- Dans quelle mesure, Susan Sontag, la photographie rend-elle compte de la réalité de la guerre ?
- Le pouvoir spécifique d’une photo est, je crois, de nous hanter. Une photo peut créer un choc et fixer une vision symbolique, tel l’officier vietnamien exécutant un vietcong agenouillé , le soldat républicain de Capa ou le gosse levant les mains dans le ghetto de Varsovie. Mais sans les mots, sans légende ou narration, ce que dit la photographie de la guerre est limité. Je l’ai vérifié lors du siège de Sarajevo, où j’ai séjourné pendant près de trois ans. En parlant, après la guerre, avec des amis qui en avaient vu tous les jours d’innombrables images, j’ai constaté qu’ils n’avaient aucune idée de la réalité concrète que nous vivions. Un film, sans doute, rend mieux celle-ci. Mais la photo ne dit rien de l’odeur, du bruit, du silence, de l’ennui, des multiple sensations vécues jour après jour dans une guerre.
- Les images de la guerre au Vietnam n’ont-elles pas influencé, tout de même, l’opinion américaine ?
- C’est vrai. Au Vietnam, la photographie de guerre a d’ailleurs eu un rôle inégalé par le passé. Mais les photos n’auraient jamais suffi sans l’opposition suscitée par la conscription obligatoire et les pertes humaines dans l’opinion publique, également stimulée par des fleuves de mots.
- Le témoignage photographique garde-t-il sa validité à vos yeux ?
- Bien entendu. Le problème n’est pas lié au document lui-même, mais à son contexte et à sa réception. Je me rappelle que pour la première publication dans Life, en juillet 1937, de la photo de Capa montrant le milicien frappé à mort, le magazine avait consacré la pleine page de gauche au baume capillaire Vitalis. Le rapprochement pouvait choquer, mais du moins savait-on où était la publicité et où le document... Cette fonction s’est complètement diluée, par exemple, dans les photos réalisées par Toscani pour Benetton, où la douleur humaine devient une composante publicitaire avec le plus total cynisme. Dans ces mêmes eaux troubles, et au comble de la morbidité, je vous signale que les images de l’exécution, au Pakistan, du journaliste américain Danny Pearl ont été localisées sur un site porno...
Cela étant, la photo reste un précieux instrument de savoir. Prenez un tout autre exemple que celui de la guerre: le vieillissement. J’y ai pensé en voyant les images successives de Katherine Hepburn à travers les années. On dispose là d’un instrument à large diffusion qui ajoute à notre connaissance.
- On reproche souvent à la photographie d’esthétiser le malheur ou la souffrance. Vous parlez vous-même de la polémique suscitée par les magnifiques images de Salgado, qui fait de la beauté à partir de la misère...

 

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- A franchement parler, j’ai de la peine à trancher. J’ai moi-même défendu Salgado lorsqu’on l’a descendu en flammes, mais je constate tout de même que, par exemple dans sa grande série sur les migrations, il mélange tous les sujets au risque d’aboutir à des amalgames confus. Là encore, l’image qui n’est pas relayée par la réflexion est insuffisante. De la même façon, je me méfie de la compassion suscitée par des photos et que ne prolonge aucune réflexion. Je crois que la réflexion doit se substituer à l’incantation généreuse, qui n’est souvent qu’un simulacre.
- Est-ce cela qui vous fait réagir violemment, aussi, contre ceux qui prétendent que la réalité n’est plus aujourd’hui que spectacle ?
- Cette affirmation me semble révoltante, mais en somme typique d’un certain provincialisme intellectuel occidental, notamment représenté par un Baudrillard, qui ne voit que la virtualité des images ou des réseaux médiatiques et ne perçoit plus rien de la réalité pourtant douloureusement réelle dans laquelle vit la plus grand partie de l’humanité.

- Quel serait alors, selon vous, le bon usage des images ? Y a-t-il une écologie de leur réception ?
- Je vais vous paraître un peu vieux jeu, mais c’est mon côté moraliste de base qui ressort là: je crois que la meilleure façon de recevoir une image photographique est encore le livre, qui permet un rapport intime et prolongé propice à la réflexion. Ce n’est qu’en exerçant celle-ci, par exemple, qu’on peut comprendre le sens et la portée d’une des images anti-guerres les plus extraordinaires que je connaisse, à cet égard, entièrement composée en studio par le photographe canadien Jeff Wall, et qui représente des soldats russes et afghans morts dans un vallon ensanglanté, et qui continuent de nous parler comme si de rien n’était...

Susan Sontag. Devant la douleur des autres. Traduit de l’anglais par Fabienne Durand-Bogaert. Editions Christian Bourgois Editeur, 138p.

Susan Sontag est décédée en décembre 2004.

Un recueil d'essais, Temps forts, a paru à titre posthume chez Christian Bourgois, en 2005.

Images ci-dessus: Dead Troops Talk. Afghanistan. Photomontage de Jeff Wall. Mine de la Serra Pelada, au Brésil. Sebastiao Salgado.

Deux ouvrages traduits de Susan Sontag ont reparu en octobre 2008 chez Bourgois: Sur la photographie et La conscience des mots, dans la collection Titres.

29/12/2016

Ceux qui parlent aux oiseaux

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Celui qui parle couramment rossignol mais seulement la nuit et sans témoins / Celle qui enseigne l'espéranto à son mainate / Ceux qui se prennent pour des aigles alors qu'ils volent juste au niveau du Conseil d'administration / Celui qui compare Nabila tantôt à une oie et tantôt à une bécasse au mépris de la beauté et de la dignité de ces estimables volatiles / Ceux qui ont deux ailes au cul au titre de fondateurs de la firme Glloq / Celui qui avait un ticket avec la merlette qui a finalement cédé au marlou/ Celle qui laisse ses colibris en liberté dans sa loge d'artiste qui s'en ressent au niveau de la propreté / Ceux qui disposent à la fois de becs et de plumes genre Sergent-Major et s'en remettent au Général Dourakine pour la calligraphie dite à la ronde / Celui qui recueille l'oiseau mazouté au titre de la compréhension entre espèces en voie de disparition / Celle dont le faible pour les pélicans interpelle son psy qui va opérer un transfert / Ceux qui ont la dégaine de gerfauts s'arrachant au charnier natal sans avoir un alexandrin propre où se poser / Celui qui met en garde la sittelle torchepot contre la pensée unique /Celle que les pies du quartier ont adoptée comme l'une des leurs / Ceux qui constatent que la colombe de la paix vient d'avaler une couleuvre de plus /Celui qui entreprend d'exposer le problème de la sirène mathématique aux étourneaux de sa classe de maths spé qui l'interrogent ensuite sur les fonctions thêta à deux variables indépendantes/ Celle qui le prend pour elle quand Monsieur Meier annonce qu'au souper du bureau il y aura de la dinde / Ceux qui militent pour la décriminalisation des linottes / Celui qui affirme que le tarin des aulnes a le nez qui voque / Celle qui se pare d'un plumage d'éclipse pendant la mue des rémiges / Ceux qui prétendent que les oiseaux sont des cons mais moi je dis: çui qui dit c çui qui l'est...

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28/12/2016

Pour tout dire (89)

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À propos de la sidérante beauté des Vivants d'Annie Dillard, l'anti-Trump absolu de la maison dans l'arbre. De la nécessité de passer d'une année à l'autre en marchant dans les bois ou le long des lacs. Que la fuite en avant peut être déjouée avant octobre 2017...


Il y a des années que j'avais ce livre à portée de main, mais l'idée de me plonger dans la lecture de ses 738 pages ne s'est imposée à moi que ces derniers jours, lorsque la date de notre prochain voyage en Californie a été fixée par Lady L et Madame sa fille aînée, au 18 avril 2017.

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Message clair de ma subconscience: c'est là un passage possible vers ta Garabagne américaine, et je poussai donc la porte, et je fus au jardin sauvage des premiers temps de la découverte du nouveau monde par les enfants humains à cheveux en broussailles et autres têtes d'Indiens.
J'ai commencé de lire Les vivants au pieu, avant le lever du jour, et tout de suite j'en ai lu des phrases entières à Lady L. en train de pianoter sur l'écran de son smartphone, et cela me semblait aussi smart que les dernières nouvelles du monde: "Ada s'émerveillait de voir des rouge-gorges aussi gros que des canards, des feuilles de lierre grandes comme des assiettes, des feuilles d'érables aussi vastes que des plateaux "...

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Ada, épouse de Rooney l’hirsute et mère de Clare le clair, porte encore au cœur la pierre froide de la mort du petit Charley, écrasé par la roue d'un des chariots qui ont porté les migrants sur trois mille kilomètres, jusqu'à cette côte forestière du lointain Ouest quasi nordique de ces abords de la frontière canadienne, où les pacifiques et industrieux Indiens Lummis se font régulièrement piller ou occire par les tribus descendues (armées par les Russes) de l'Alaska, et voilà ce que voit Ada: "C'était l'abrupt du monde, ou les arbres poussaient jusqu'aux pierres ".


Le bras de mer qu'il y a là est celui du détroit de Puget, on voit là-bas des montagnes enneigées au-dessus du néant océanique, et Ada récite en silence :"Car nous sommes des étrangers devant toi, et des hôtes de passage, comme furent tous nos pères: nos jours terrestres ressemblent à une ombre et rien ne demeure". Et juste à ce moment passe un Indien à chapeau haut-de-forme dans une pirogue, dont le visage exprime "une subtile modestie".


Le grand art est simplissime. Des mains nues de Lascaux ou Altamira aux doigts de rose de L'Iliade ou aux contemplations attentives du philosophe dans les bois, la ligne ne se brise pas ni ne se précipite.

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Dans le premier livre qui l'a fait connaître , Pèlerinage à Tinker Creek, Annie Dillard continuait en somme l'attentive contemplation de Thoreau qui continuait lui-même la prière muette de la Première Personne voyant soudain, ce qui s'appelle voir, le bouvreuil pivoine ou le Colorado comme du haut du ciel quand le crépuscule flamboie à Derborence, et voici que le jeune Clare, mirifique adolescent, plus grand à quinze ans que tous les hommes et si mince qu'une poignée de pois secs lancée contre lui ne pourrait l'atteindre("lui-même disait qu'il prenait son bain dans le canon d'un fusil"), découvre un Indien mort dans un canoë coincé entre les branches d'un aulne, un rictus aux lèvres et les cheveux abritant un nid de souris.

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La première intention de travail venue à Thoreau fut, on le sait, de créer et de commercialiser la meilleure sorte de crayon qui fût, puis il laissa tomber. Ensuite, son don prodigieux de calculer les distances et les intervalles en fit un arpenteur recherché. Mais sa vraie musique se ferait dans son Journal et ce qu'on dit son chef-d'œuvre, Walden, devenu le livre de chevet ou de chemin de kyrielles de jeunes filles et de jeunes gens purs, telle l'intense Annie dont la mère effrayée lui dit un jour qu'elle se demandait ce qu'on allait faire d'elle...

Or que ferons nous de l'année 2017, sans attendre rien des célébrations grimacées d'un octobre de faux espoirs assassins ?
Les vivants n'ont rien à attendre des sectateurs hideux du culte du dieu Dollar. Donald Trump plastronnera au barbecue de marshmallow, et les Indiens éternels se sentiront plus vifs que jamais sur leurs broncos célestes en voyant s'agiter là-bas ce pantin cousu d'or volé - et nous avons choisi notre camp.
Notre Amérique nous attend au bord du fleuve et c'est tous les jours.

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Tout à l'heure j'irai me royaumer par les bois ou le long du lac, mais à l'instant je lis ceci dans Les vivants: “Jeune homme, Clare déclarait volontiers qu’il adorait s’amuser. (...) Son visage était si allongé et anguleux, ses yeux si enfoncés dans leurs orbites et sa bouche si large qu’on disait qu’il ressemblait à Abraham Lincoln, les verrues en moins. (...) La génération de Clare fut la première à grandir parmi cette sauvagerie. Ainsi se croyait-il destiné à une gloire inéluctable, voué à un héroïsme encore mystérieux. On parlerait de lui, il allait accomplir de grandes choses, il allait secourir, conquérir, réussir. (...) Un hiver, il entreprit de lire des livres, un passe-temps qui devait ensuite l’occuper régulièrement, car la lecture le stimulait: il lut les essais de Carlyle, les pièces de Shakespeare et des récits de voyage”, etc.

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