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Carnets de JLK - Page 3

  • Le Nobel à Chessex

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    Flash-back sur la création d'un comité de soutien pour l'attribution du Nobel de littérature à l'écrivain consacré par le Goncourt en 1973. Le poisson d’avril de l'affreux JLK en 1986, dans La Tribune-Le Matin...

     

    Confirmant une rumeur déjà répandue dans les milieux littéraires et les cafés de nos régions, la nouvelle officielle de la constitution du comité « Le Nobel à Chessex » ne laissera de réjouir les habitants du Jorat, dont l’écrivain honore le voisinage, les Vaudois de bonne souche et tous ceux qui, dans les grandes largeurs, considèrent que ce grand arbre de la frêle forêt littéraire contemporaine demeure par trop inaperçu.

    images.jpegRécemment encore, à la lecture du très bel hommage composé à la gloire du Maître par nos éminents confrères Jérôme Garcin et Gilbert Salem, et simplement intitulé Jacques Chessex (*), nous nous sommes avisé avec quelle indignation de cela que, malgré tant de signes de reconnaissance venus de partout, l’auteur de L’Ogre n’était pas encore, de son propre dire, véritablement reconnu par les siens. De fait, et lors même que des thèses universitaires et autres études sont consacrées à son œuvre de Bologne en Pologne, tandis que ses livres paraissent en Turquie et jusqu’au Japon méridional, Jacques Chessex fait toujours l’objet d’une certaine grogne, voire d’une grogne certaine, de la part de ses concitoyens.

    N’a-t-il pas été, à maintes reprises, en butte aux « détracteurs musclés » que cite fort justement Jérôme Garcin ; et les âmes frileuses, les bonnets de nuit que ses œuvres fortes et drues, aux abrupts vertigineux, ont choqués, ne sont-ils pas allés jusqu’à le menacer de sévices, voire de mort violente ?

    Or donc, à l’instant de remettre nos pendules à l’heure d’été, et tout juste un mois après l’attribution combien méritée du premier « Prix Jacques Chessex » à Jacques Chessex par l’Association romande de chessexologie, la perspective d’une réparation à telle hurlante injustice nous paraît digne de la plus entière adhésion à tous les niveaux, et d’autant plus que le Prix Nobel de littérature n’aura jamais été décerné, jusqu’au jour d’aujourd’hui, qu’à des littérateurs suisses d’extraction alémanique.

     images-1.jpegAu demeurant, l’initiative du comité « Le Nobel à Chessex » n’est pas une « première » susceptible d’effaroucher les pusillanimes. Ainsi a-t-on vu, déjà, l’écrivain tessinois Felice Filippini mettre sur pied, ces dernières années, une association de la même espèce visant à sa propre nomination au Nobel. Or, qui jurerait que l’oeuvre forte et drue de Jacques Chessex ne vaut pas celle de l’homme de lettres d’outre-monts ?

    Tous à Stockholm !

    En tout cas, l’appui déclaré, au titre de secrétaire exécutif, de l’écrivain français François Nourissier, qui a déjà porté notre honneur cantonal sur les fonts baptismaux du Prix Goncourt, devrait jouer un rôle essentiel dans les négociations avec l’Académie suédoise. En outre, pour donner à pareille démarche la signification populaire et nationale qu’elle se doit de revêtir, une « Marche sur Stockholm » est envisagée l’été prochain, dont nos lecteurs obtiendront le détail des modalités de participation chez le président du comité « Le Nobel à Chessex, » à l’adresse suivante : Jacques Chessex, écrivain, 1099 Ropraz.

     

     

    Que le ciel s’ouvre au grand arbre !

    Au moment d’apprendre la constitution du comité Le Nobel à Chessex, diverses personnalités du monde littéraire et politique ont accepté de nous confier leur sentiment unanime.

    Pierre Aubert, conseiller fédéral : « J’entrevois déjà la possibilité d’une ouverture nouvelle à l’influence de notre pays sur la communauté internationale. Le message n’a pas entièrement passé en ce qui concernait l’ONU. Mais notre peuple comprendra l’intérêt vital de cette initiative non politicienne pour laquelle je m’inscris partant au nom du Conseil fédéral. Et puis, nos forêts ne sont- elles pas menacées ? Par conséquent, défendons ce grand arbre I »

    HaldasSalon.JPGGeorges Haldas, écrivain à ses heures : « Je regrette que Jacques Chessex me batte froid depuis que l’on m’a coiffé, à mon corps défendant, du Grand Prix C.-F.-Ramuz. Ce qu’il ignore, c’est que j’ai failli refuser cette distinction à son profit, craignant de porter ombrage à ce grand arbre. En fait, je pensais qu’il méritait mieux. Au plan concret, je serai de la marche sur Stockholm. Il en va de l'état de poésie. »

    Jean Ziegler, sociologue et lecteur enthousiaste :  «De tout cœur et fraternellement en toute chaleur,  je m’associe au dissident vaudois, ce grand arbre que la forêt de nos banques dissimule odieusement. »

    Henri-Charles Tauxe, critique littéraire et laudateur titré et attitré de Jacques Chessex : « Nom de bleu, c’était le moment ! Il y a tant de paies que je tartine sur ce grand arbre ! Salut Jacques ! Santé !»

  • Se faire voir chez les Grecs...

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    Cette année-là, de Thessalonique à Athènes, pour y célébrer le souvenir de Jacques Chessex...

    Athènes, ce jeudi 17 mars 2011. – La crise grecque nous attendait ce matin de pied ferme, à Athènes, sous la forme d’interminables encombrements routiers provoqués par la grève des transports, et une autre surprise non moins fâcheuse m’a navré à l’ouverture de ma valoche, dans le cinq étoiles au beau design Black & White où mes chers hôtes du DFAE m’ont retenu une chambre donnant sur l’Acropole: à savoir que j’avais oublié dans l’armoire de l’Electra Palace de Salonique, les étincelantes chemises blanche et bleue que je me suis achetées à Amsterdam, tout spécialement, en sorte d’être présentable chez MM. Les ambassadeurs d’Athènes et de Bratislava, qui m’on prié tous deux à déjeuner sur carton imprimé aux armes du Pays. Du moins avais-je emporté, faute de cravate (j’ai plus encore horreur des cravates que des chemises blanches ou bleues), un seyant foulard griffé La Placette; et la veste « habillée » qu’a choisie ma bonne amie à Amsterdam, pour la même occasion, a complété l’illusion évidemment entamée par mes chaussures de marche Méphisto même pas lustrées…

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    Athènes, ce vendredi 18 mars. – Le jour se lève sur l’Acropole dont je vais visiter tout à l’heure le nouveau musée en compagnie de Sylvain Fachard, le jeune directeur de l’école d’archéologie suisse d’Athènes, charmant garçon dont tout le monde loue la compétence et que j’ai rencontré hier chez l’ambassadeur Amberg, à l’occasion d’une réception où je me suis tout de suite trouvé en phase avec Madame, découvrant la grande toile hodlérienne du salon de la résidence, faite de sa main et représentant, tout en bleu, le lac et la Savoie que nous avons sous les yeux à La Désirade !
    Autant que son ambassadeur de mari, grand diable barbu et très jovial dont on m’a parlé du cursus universitaire imposant qui l’a ouvert au monde slave, et qui a poussé la diplomatie jusqu'à trouver élégante ma tenue de patachon, Madame Amberg rompt complètement avec le genre de diplomates lisses ou coincés en présence desquels on se rase. Leur fille Lydia est d’ailleurs à l’avenant, qui étudie à Genève et peint elle aussi. Pour faire bon poids dans les coïncidences heureuses, le grand paysage bleu de Madame Amberg faisait face à une toile de Thierry Vernet datant du voyage avec Bouvier: peut-être pas encore du grand Vernet mais d’un climat dégageant bien le ton et la calorie balkaniques, dans une composition solide mais comme embuée - donc très Vernet.

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    En outre, j’ai découvert au passage un peintre serbe que je ne connaissais pas, un certain Zdravko Mandic dont le sfumato des aquarelles, à la limite du léché, m’ont cependant touché. Parmi les convives se trouvait donc également le jeune Sylvain Fachard, ancien élève de Chessex, qui m’a appris que l’affreux m’aura souvent cité devant ses classes, sans doute pour le pire (!), et une petite dame vive au casque de cheveux noirs étonnant, qui enseigne la littérature romande à l’université et porte le joli prénom de Ioanna. Elle m’a dit que c’est elle qui me présenterait à l’Institut et j’ai pensé que c’est à elle que j’offrirais le dernier exemplaire emporté de L’Enfant prodigue.

    Dans la foulée, le soir, ma conférence à l’Institut français s’est donnée dans les meilleures conditions, devant une salle d’une cinquantaine de personnes bien attentives et réceptives, et dont beaucoup m’ont témoigné leur vif contentement. J'espère que ce succès diplomatique sera rapporté à dame Calmy-Rey, qui a besoin ce sjours d'être encouragée.

    °°°
    View-of-Athens-from-Lycabet-940x360.jpgEn toute fin de soirée, l’indispensable Monsieur Péclard, type par excellence du Suisse de bonne volonté, m’a encore entraîné jusqu’au sommet du Mont Lycabet, dont nous avons gravi les dernières pentes en évoquant les figures diversement inspirées de notre politique nationale, qui n’ont pas de secret pour lui - je censure ici le détail pour ne pas lui attirer d’ennuis en sa fin de carrière...
    Or, un mot de Monsieur Péclard, m’a mis là-haut en joie quand, désignant les myriades de lumières de la ville, il m’a lancé d’un air complice: « J’aime mieux voir Athènes comme ça, la nuit : ça fait plus propre »…

    °°°

    Au fil de mes rencontres, et notamment en compagnie d’une jeune femme très vive et intéressante, prénommée Sophie et présente elle aussi au déjeuner de l’ambassadeur, j’ai entendu pas mal de choses sur la crise qui frappe actuellement la Grèce, où la responsabilité des élites notoirement corrompues, même à gauche, et la propension d’une partie des Grecs à vivre au-dessus de ses moyens, reviennent souvent dans la conversation.


    °°°
    Une scène m’a captivé ce matin, à l’étage panoramique du palace où se prend le petit déjeuner, quand s’y est pointé un Américain au visage de batracien froissé, style homme d’affaires trapu, que tout visiblement mettait en fureur. Il a commencé par invectiver la très accorte préposée à l’accueil, en désignant la fucking music de fond, très feutrée et lointaine à vrai dire, affirmant qu’il détestait ça, puis il s’est fait placer au fond de l’arrière-salle dont il a resurgi en continuant de pester sur le service, s’est ensuite rendu au buffet - absolument somptueux, voire pléthorique -, dont il est revenu en affirmant que c’était un very bad buffet, comme tout était bad dans ce fucking hotel, enfin je l’ai encore entendu vitupérer le pauvre serveur qui n’en pouvait plus d’encaisser ses fuck you en se retenant visiblement de lui envoyer la cafetière à la gueule, ce que j’eusse fait avec un plaisir certain.
    On ne se rappelle pas assez, à l’ordinaire, que de tels types existent, et c’est peut-être l’avantage, de temps à autre, de passer une nuit dans un hôtel de grand luxe, où se déploie la vilenie prétentieuse de ceux qui s’imaginent avoir tous les droits du seul fait de leur compte en banque.

    °°°
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    La visite du nouveau Musée de l’Acropole, signé Bernard Tschumi, m’a d’autant plus intéressé et même émerveillé, ce matin, que les explications de Sylvain Fachard y ajoutaient un véritable « récit », inscrit dans l’histoire, et une quantité d’observations détaillées extrêmement vivantes et pertinentes, liées autant aux objets qu’à la saga du lieu et de ses avatars, aux tribulations du temple (jusqu’à la fameuse affaire des frises du British) et à la nouvelle mise en valeur des chefs-d’œuvre dans l’espace magnifiquement spacieux et lumineux du musée.

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    La dernière fois que je me trouvais à Athènes, l’archéologue Charles Bonnet, auquel on doit la découverte de la cité nubienne de Kerma, m’avait déjà fasciné par sa « lecture » des ruines, et c’est le même gai savoir, érudit et fervent, que pratique son jeune et très brillant collègue. L’archéologue parle, et la ruine se relève en villa, en palais, en ville sous nos yeux ébahis…

  • De l'amour chez les taupes

     

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    Une lecture de La Divine Comédie (51)

    Purgatoire. Chant XVII. De la troisième à la quatrième corniche. Visions de colère punie. L'ange de la douceur. Virgile expose la théorie de l'amour. Apparition des négligents. Dante s'endort.

    Sortant du brouillard comme d’un rêve confus - ce moment de l’éveil conscient sera repris souvent et culminera à la fin du Paradis -, Dante nous prend à témoin d’une façon joliment familière que René de Ceccaty traduit avec la limpidité requise :


    « Il t’en souvient, lecteur, perdu
    Dans les Alpes embrumées, comme
    Une taupe, tu voyais peu »...


    Et d’enchaîner sur les pouvoirs de l’imagination, à la fois soutien du « désir de savoir » et possible leurre, comme la recherche de la vérité ou la quête d’amour à tout moment sont menacées par de faux-semblants.
    Cette nouvelle étape de l’escalade du Purgatoire (« c’est par ici qu’on monte ! » a lancé une voix cinglante) sera marquée par un premier aperçu de ce qu’est l’Amour, mobile supérieur de toute la Commedia, dont les obstacle à son rayonnement sont détaillés par le bon guide, lequel pointe « le manquement à l’amour du bien par paresse » et les « rames molles » qui participent déjà du mal.

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    Dans la pénétrante introduction précédant sa traduction (87 pages d’une immense érudition et d’une lecture cependant aisée), René de Ceccaty explique la difficulté quasi inextricable de rendre tout ce qui est signifié par le poème original (aussi obscur en certains points pour les innombrables interprètes italiens qui en ont fait autant de cheveux blancs), soulignant à proportion l’étonnante et gracieuse évidence de sa part lumineuse et bien claire - même aux yeux des taupes (ou semi-taupes) que nous sommes.
    En l’occurrence, ce que dit Virgile, qu’on pourrait dire un saint laïc pré-chrétien, des trois obstacle majeurs à l’amour selon l’esprit divin, saisit ainsi par sa simplicité évangélique, si l’on peut dire, en décrivant le mal qu’on veut « pour autrui » en ces termes:

    "Quand on veut supprimer autrui

    Par arrogance et seulement,

    Et l'abaisser pour exceller.

     

    Quand on craint de perdre pouvoir,

    Grâce, honneur, gloire devant l'autre,

    On lui souhaite le contraire.

     

    Enfin quand on est ulcéré

    D'être insulté, pour se venger

    On fomente le mal d'autrui"...

     

    Or l’aperçu reste partiel, limité à ce lieu ou l’on purge mollesse, et bien d’autres réponses seront appelées ensuite par autant de questions auxquelles le lecteur autant que Dante seront confrontés non sans avertissement octosyllabique de l'excellent Virgile: "Tu dois, toi-même, les trouver »...

    Dante. Le Purgatoire. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. GF Flammarion, 374p. 2005.

    René de Ceccaty. La Divine Comédie, nouvelle traduction. Points Seuil, 690p. 2017.

  • Contre les violents

     

    BPLT_JLK10_LD.jpgQuand la littérature et le cinéma défient l’oubli.

     

     

    Philippe Rahmy, poète de corps fragile et d’âme forte, est mort le même dimanche qu’une cinquantaine d’innocents massacrés à Las Vegas par un dément, pur produit d’une certaine Amérique. La même qui a semé la mort au Vietnam, ainsi que le rappellent Le sympathisant de Viet Thanh Nguyen, roman saisissant, et la série documentaire Vietnam de Ken Burns et Lynn Novick, faisant acte de mémoire en 9 heures de projection. La même Amérique encore que traversait Philippe Rahmy au début de cette année, à la rencontre d’autres innocents et d’autres victimes...

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    En souvenir de Philippe Rahmy

    «La réalité dépasse la fiction», dit un lieu commun ne signifiant rien de plus que le constat selon lequel «les faits sont les faits » ou la conclusion que «c’est la vie». 

     

    Or notre drôle d’espèce a cela de particulier qu’elle ne se contente pas d’aligner ces platitudes, même si celles-ci l’aident à ne pas désespérer devant certains faits. Il lui faut comprendre, elle s’efforce de ne pas oublier et, tant il est vrai «qu’on peut rêver»:elle s’efforce de tirer un enseignement des pires faits en imaginant un monde meilleur. 

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    «Tu dois changer ta vie!», s’exclame Rainer Maria Rilke, de santé réputée fragile mais d’esprit fort, à la fin d’un poème consacré à la beauté d’un torse d'Apollon sculpté par Rodin. Et c’est la même aspiration qui n’a cessé d’animer un autre poète, de constitution plus délicate encore, du nom de Philippe Rahmy, mort le même premier dimanche d’octobre au soir duquel un Américain du nom de Stephen Paddock massacrait une cinquantaine d’innocents en la capitale des jeux de hasard de Las Vegas.

    Si l’on ne s’en tenait qu’au fait de la violence, la conclusion la plus tentante serait celle d’un troisième poète, et cette fois l’un des plus illustres, au nom de Shakespeare et de santé assez robuste pour recréer sur scène toutes les ombres, mais aussi les lumières de notre monde: «La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien».

    Or, le paradoxe (apparent) est que l’on trouve aussi, chez le même Shakespeare de quoi célébrer la vie sensée, magnifique et réjouissante comme le premier rire d’un enfant. Mais assez de littérature, et revenons aux faits. N’oublions jamais les faits !

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    «Ne nous oubliez pas ! Je ne vous oublie pas»

    Le 12 février 2017, Philippe Rahmy accédait enfin, après moult démarches administratives, au parloir de la prison de Homestead, quelque part en Floride, pour recueillir le témoignage d’une jeune prisonnière noire marquée par une «salope de vie», condamnée à dix ans de prison pour des délits mineurs et risquant le pire à la suite de nouvelles accusations probablement fausses; et tels furent ses derniers mots lancés à ce drôle de visiteur prétendant documenter les incarcérations indues dans l’Amérique de Donald Trump: «Ne m’oublie pas!» La même supplique, exactement, qu’une certaine Patricia, engagée dans la lutte contre les mauvais traitements infligés aux travailleurs agricoles des champs de tomate de Floride, avait adressée à Philippe Rahmy après lui avoir fait découvrir (et vivre, du matin au soir) les conditions de vie de ces nouveaux esclaves, parfois enchaînés la nuit dans leurs caravanes et subissant en leur chair les conséquences des arrosages massifs de pesticides - 31 substances en une seule saison et des malformations congénitales observées chez les enfants des travailleuses, etc.

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    En lisant ce reportage intitulé Pardon pour l’Amérique, j’ai repensé à cette sainte laïque que fut Simone Weil - pas la ministre, mais la philosophe juive ouvriériste, prenant sur elle les souffrances des humiliés et des offensés en s’imposant le travail dans une usine -, et je me suis rappelé la monumentale entreprise de mémoire de Svetlana Alexievitch dans la Russie de Poutine, ou, un siècle plus tôt, l’enquête du tuberculeux Anton Tchékhov auprès des bagnards de Sakkhaline, pour tout dire: la littérature à témoin. Sur quoi la mère du protagoniste du Sympathisant, roman de l’auteur américano-vietnamien Viet Thanh Nguyen, nous lance à son tour : «Ne nous oubliez pas!»

    programme-tv-vietnam-arte-une-serie-documentaire-a-ne-pas-manquer.jpgLe sanctuaire des colombes de guerre

    Du côté des faits, le président Donald Trump, après avoir minimisé le délire de la meute raciste et le meurtre d’une femme à Charlottesville, a évacué tout débat sur les armes de destruction massive d’usage privé après le massacre de Las Vegas, en assimilant «le mal absolu» de cet acte au délire d’un fou. Et pour le reste: on oublie! 

    Comme le recommandait Henry Kissinger, Prix Nobel de la paix toujours considéré comme un criminel de guerre par certains de ses compatriotes: «Oublions le Vietnam!». Oublions donc aussi les propos de Jimmy Carter, d’abord opposé à la « sale guerre » puis, devenu président, en 1977, écartant l’éventualité de toute réparation en faveur des Vietnamiens au motif que les destructions avaient été mutuelles. Mais là encore les faits sont têtus, comme on dit, et les témoins, ou les témoins des témoins n’en finissent pas de ne pas oublier : 58.000 soldats américains tués contre 2 millions de civils vietnamiens et 10 millions de réfugiés – aux oubliettes la parité !  

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    Mais voici que l’oubli en prend un coup. Viet Than Nguyen, citoyen américain né au Vietnam, rend ainsi la parole aux Vietnamiens dans un roman d’un souffle et d’un comique noir bonnement shakespeariens, dont l’un des mérites est de tendre aux Américains (et à nous tous spectateurs et consommateurs mondialisés) le miroir scandaleux du grand art le plus tendancieux en sa version hollywoodienne, signée Coppola. Apocalypse now ou la vérité tronquée sur une guerre dont les victimes n’ont qu’à se taire.

    En clair: dans Le Sympathisant, le narrateur, de père curé et de mère vietnamienne, aide de camp d’un général de l’armée du sud Vietnam réfugié à San Diego après la chute de Saigon, devient consultant sur le tournage d’un film intitulé Le sanctuaire.

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    Viet Thanh Nguyen lui-même, scandalisé par la vision unilatérale d’Apocalypse now, se pose ouvertement en anti-Coppola tout en soulignant le racisme récurrent du monde hollywoodien, mais son roman joue sur tous les registres de la réalité la plus complexe vu que son protagoniste, taupe du Vietcong, a été éduqué dans les universités américaines avant de revenir en son pays déchiré par le colonialisme, le nationalisme, le communisme et l’impérialisme. Et la colère de l’auteur de se projeter, à la fin du tournage de Sanctuaire, par la vision hallucinante de ces acteurs rejouant dix fois leur propre mort en pressant sur leur ventre des saucisses supposées représenter leurs entrailles, bonnes ensuite à nourrir les chiens…

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    C’est entendu cher Freddy Buache: Apocalypse now relève du grand art, mais pour ma part je n’ai jamais aimé ce film, et maintenant je comprends mieux pourquoi en lisant Le Sympathisant. Notre ami Freddy était lui-même sympathisant du Vietcong, ça ne fait pas un pli, comme nous tous à vingt ans, mais les bombardements au napalm sur fond de musique wagnérienne et l’impasse totale sur le point de vue des Vietnamiens, tout de même: quelle myopie et quel oubli !

             Oubli réparé dans Le Sympathisant, mais pas du tout pour tomber dans la propagande inverse puisque la compassion y va de pair avec la lucidité largement partagée à l’observation implacable des tortionnaires et des victimes des deux, ou plus exactement des trois camps.

    Cinquante ans après, jamais trop tard !

    Le film Shoah de Claude Lanzamn relève-t-il de l’art ou du document pour mémoire visant à faire changer les choses ? On ne le demandera pas à Benjamin Netanyahu, pas plus qu’on ne demandera à Donald Trump ou Vladimir Poutine ce qu’ils pensent de la série documentaire Vietnam, à voir aussi impérativement que Shoah pour sa manière de rembobiner le film de cette tragédie amorcée par la colonisation française et cristallisant tous les affrontements idéologiques et géopolitiques, avant de confronter faits et dépositions.

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    Par delà le show à l’américaine, la flamboyance lyrique d’un Coppola où le réalisme plus dérangeant d’un Cimino, entre autres Platoon de Stone et Full metal jacket de Kubrick, voici les archives vivantes de cette monstrueuses tuerie alternant les témoignages des uns et des autres, anciens de la CIA ou compagnons de l’oncle Ho, diplomates délivrés de leur langue de bois ou civils anonymes, chefs de guerre ou chair à canon juvénile – une tragédie shakespearienne de plus...

    Et la vie continue, les enfants: affaire privée…

    Ce mercredi 4 octobre, deux jours après la naissance de notre premier petit-fils, j’aurai assisté à la projection de presse d’un documentaire romand, intitulé Les grandes traversées et réalisé par David Maye, relevant à la fois de la fidélité aux faits et de la poésie de cinéma. 

    Le réalisateur valaisan, en temps réel, nous fait partager la fin de vie de sa mère cancéreuse et la venue au monde de la deuxième fille de sa sœur. Gros plans, petites phrases à pleurer, exposition personnelle totale, mais tout en pudeur et beauté.

    Quoi de commun avec la politique étrangère des States, dont la violence ne remonte pas au Vietnam mais a traversé toute l’histoire, et quel lien avec les victimes innocentes de tous les massacres, de l’injustice et des racismes, des noyés en Méditerranée et des enfants nés malformés d’Immokalee?

    Juste ceci: notre regard humain sur la vie et la mort, affaire privée ou planétaire, et la façon de le dire avec des mots ou des images qui fassent sens en dépit de toute apparente absurdité, embellis par un langage commun, contre l’oubli.

    Philippe Rahmy. Pardon pour l’Amérique, reportage publié dans La Couleur des jours, automne 2017, no 24.

    Viet Thanh Nguyen. Le Sympathisamt. Traduit de l’américain par Clément Baude. Belfond, 486p.

    ob_9950d9_61149-353x500.jpgVietnam. Série documentaire de Ken Burns et Lynn Novick. Editions arte, 3 DVD.

    David Maye. Les grandes traversées. Avant-premières romandes, dès le 24 octobre.

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    Cette chronique a paru sur le média indocile Bon Pour la Tête avec un dessin original de Matthias Rihs.

     

  • Un sage dans le brouillard

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    Une lecture de La Divine Comédie (50)

    Chant XVI. Dans la fumée des coléreux. Marc le Lombard. Explication du libre arbitre. Les causes de la corruption. (Lundi de Pâques, vers 5 heures de l'après-midi).

    La scène est saisissante, une fois de plus, des poètes escaladant la montagne du Purgatoire de corniche en corniche, soudain plongés dans une purée de pois à couper au couteau dans laquelle ils n’entendent d’abord qu’un lointain chœur chantant l’Agnus dei, avant que ne se distingue la voix d’une ombre que Dante, à la demande de Virgile, interpelle pour lui demander qui elle (ou plutôt il) est et par où l’on continue de monter.
    Ainsi que l’écrit la romancière Elsa Morante, citée par René de Ceccaty au début de sa nouvelle traduction de la Commedia, le chef-d’œuvre de Dante est d’un réalisme que « seuls les crétins » pourraient méconnaître, et c’est, de fait, par la foison de détails parfois hyperréalistes que le poète nous scotche en nous faisant passer sur moult obscurités de savoir ou de formulation que cette nouvelle traduction de Ceccaty, soit dit en passant, éclaircit et simplifie à sa façon par ses solutions limpides et élégantes que module le choix à fines ellipses de l’octosyllabe distribué en tercets - il faudra y revenir au fil de la grimpe...

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    Dans l’immédiat, la scène frise le surréalisme, qui voit ces nobles messieurs faire connaissance sans se voir dans l’épais brouillard, ou Marco le Lombard développe un très sage discours sur le libre arbitre et le tour détestable de la gouvernance des papes confondant le pouvoir spirituel et la domination par la force.

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    Lorsque Dante demande, à ce Lombard plein de sagesse, quelle funeste volonté dirige les puissants invoquant le ciel pour se justifier, son interlocuteur lui répond - dans le droit fil de la doctrine du libre arbitre qui responsabilise chaque individu - que si le monde va à sa perte, c’est aux hommes seuls qu’incombe la faute, à commencer par ceux qui devraient montrer l’exemple dans l’observance de lois conçues pour canaliser les vices ou les délires de tout un chacun.
    Octosyllabes à l’appui:


    « Les lois sont là. Qui les applique ?
    Personne. car le pape en place
    Peut ruminer, mais marche mal ».


    Et d’illustrer à sa façon la théorie politique de Dante lui-même - notamment dans son Banquet -, en rappelant que l’équilibre atteint par Rome avec « deux soleils pour deux voies » l’une de Dieu et l’autre du monde, a été rompu en unissant le glaive et la croix lors même que « la force n’est pas ce qui aide les hommes ».
    Pas plus actuel que ce discours de l’invisible interlocuteur qui rappelle que « valeur et courtoisie » ont régné alors que « maintenant les brigands peuvent passer »...
    Tout cela dit « dans le noir » figurant ô combien les ténèbres du monde, alors qu’une lumière angélique pointe à la fin de l’entretien, qui incite l’ombre du Lombard à se dérober soudain par humilité...

    Dante, La Divine comédie, nouvelle traduction de René de Ceccaty. Points Seuil, 690p. 2017.

  • Reconnaissance à Philippe Rahmy

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    Un magnifique écrivain nous a quittés ce 1er octobre, après nous avoir laissé son plus beau livre, Monarques, qui dit la tragédie du monde et sa possible transfiguration par le miracle du verbe, du cœur et de l’esprit.
     
    ob_614bb5_monarques.jpgLes monarques ont divers sanctuaires migratoires dans le monde. Par exemple à un coup d'aile du petit port de Capitola, au Sud de San Francisco (on y fait volontiers escale au restau de poissons de Paradise Beach), derrière la grande demeure de bois ou séjournèrent Al Capone et la diva du muet Mary Pickford. Les monarques déferlent en ce lieu chaque fin d’année et, je ne sais pourquoi, leurs tourbillons de moires dorées à dentelles noires m'ont rappelé la sentence de Dostoïevski selon lequel la beauté sauverait le monde.
    Mais quelle beauté ? Celle des papillons ou des crépuscules divins sur les forêts maritimes de Carmel ou Big Sur? La beauté de la star hollywoodienne adulée par des nuées d’admirateurs ou celle qui ne se voit qu'en fermant les yeux?
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    Le 7 novembre 1938, le jeune Hirsch Feivel Grinszpan - Herschel pour ses parents-, tirait cinq coups de pistolet 6.35 sur le secrétaire de l'ambassade d’Allemagne à Paris, Ernst vom Rath, qui succombait à ses blessures deux jours plus tard, provoquant, en représailles, le pogrom dit de la Nuit de cristal (30.000 déportés et plus de 2000 morts), quatre ans avant le déclenchement de la Shoah.
    À l'origine du geste meurtrier du jeune Herschel: la volonté d'alerter le monde après le début des persécutions des Juifs d'Allemagne, sa sœur restée à Hanovre lui annonçant la déportation de 12.000 d’entre eux en Pologne.
    Mais pourquoi Philippe Rahmy s’est-il intéressé à ce personnage, dont l’acte et ses conséquences évoquent ce qu’on appelle l’effet papillon, au point de s’identifier à lui dans sa propre quête d’identité ?
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    Si Philippe Rahmy dit que son enfance a pris fin à la mort de son père, en 1983, et que c’est au même moment qu’il a décidé d’écrire sur Herschel, l'esprit d'enfance qu'il y a en lui, au sens où l'entendait Bernanos, est intact, avec l'intransigeance de celui qui attend que les mots ne trahissent pas les choses. Le littérateur moyen se paie souvent de mots, tandis que Philippe Rahmy paie le prix que lui réclament ses os de verre. Là réside sa fragilité et sa force, autant que son besoin d'amour et sa reconnaissance à ceux qui l’aiment: «L’amour est mon seul besoin, un amour troué, disloqué, mais obstiné, out entier ramassé dans la littérature, notre petite éternité avant la mort.»
    Les mots sont ancrés dans la réalité, et voilà ce qu'il en est: Philippe Rahmy, dont le nom signifie miséricordieux en arabe, et qui signe Rahmy-Wolff sur les réseaux sociaux pour honorer la lignée de sa mère, est le fils d'un fermier égyptien dont le père a été assassiné, et de Roswitha l’Allemande, fille d'un médecin nazi et d'une Juive convertie au protestantisme. Un bon pasteur vaudois a essayé, en vain, de répondre à Philippe quand celui-ci lui a demandé pourquoi Dieu avait créé un monde mal foutu au point que ses os se brisent pour un rien et que les violents l'emportent un peu partout. Sa maman allemande lui a expliqué, tout en faisant la lessive, que son peuple portait le poids d'un grand péché, et que ça impliquait des responsabilités. Et voilà des années qu'il parle avec son père, musulman attaché à l'islam tolérant du maître soufi Mohamed Abduh, mort il y a plus de trente ans mais toujours présent en son âme ni chrétienne, ni juive non plus qu’arabe - ou plutôt tout ça ensemble qui a fait qu'il se sentirait le frère d'un jeune Juif polonais tirant sur son amant boche pour alerter le monde.
    Philippe Rahmy cite Jean Genet, l'enfant martyr devenu voleur et grand poète voyou dont Herschel le rebelle pourrait être un personnage. La veille de son meurtre, le jeune Juif incarnait en effet, au Bœuf sur le toit où il se donnait en spectacle pour survivre, un ange en pagne couvert de paillettes dorées coiffé par Jean Cocteau d’une colombe affolée…
    Affolant spectacle, aussi bien, que ce show délirant dans le cabaret chic et choc de la bohème parisienne de l’Occupation ou dignitaires nazis et grandes figures de la musique française (Poulenc, Milhaud, Honegger et toute la bande) et de la littérature (Gide et Cocteau, notamment) festoyaient à l'occasion du dernier concert du jazzman Benny Carter, et cela pendant que les nazis épuraient joyeusement l'Allemagne !
    Herschel victime sacrificielle ? Même si c'est « plus compliqué », comme la légitimité de l'Intifada sera « plus compliquée » à défendre un demi-siècle plus tard, Rahmy s'identifie bel et bien au jeune éphèbe humilié après avoir tabassé lui-même un diplomate russe en posture de le violer !
    Comme Jean Genet le paria, qui laisse une œuvre d’une incomparable beauté et prendra fait et cause pour les Palestiniens, c'est par les mots et la poésie, au fil d’un travail d'écriture ardent que Philippe Rahmy a rendu sens au vol affolé des monarques.
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    Deux premiers recueils de haut vol (Mouvement par la fin, un portrait de la douleur, et Demeure le corps, chant d’exécration), un récit de voyage en Chine d’une percutante lucidité (Béton armé), et un roman sondant les tenants du terrorisme actuel en Angleterre (Allegra) ont marqué l'extension progressive de sa lutte contre le mal et ses murs, jusqu'à cette sublime rêverie réaliste à travers le temps et le chaos affolé, où les monarques, symboles d'une harmonie mystérieuse, figurent la quête d’un éden «capable d’accueillir leur migration».
    Débarquant à Tel-Aviv sur les traces de Herschel, Philippe Rahmy découvre, dans cette «métaphore de l’humanité» dont la Palestine est exclue, une foule : «Dix ou vingt mille expatriés. Ils ont quitté l’Erythrée, le Soudan, par vagues successives, Ils ont franchi le Nil, la frontière égyptienne, le désert. Ils sont désormais en Israël qui les rejette»…
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    Dans l’avion pour Israël, l’auteur de Monarques avait alterné la lecture de L’Homme révolté de Camus et celle du Monde et de Haaretz consacrant leur une à l’élection de Donald Trump.
    Et l’affolement continue : « Pour chacun d’entre nous, le romanesque des illusions est supplanté un jour ou l’autre par une image effrayante de réalité, comme une bête éventrée au bord du chemin ».
    Reste le geste du poète et son incommensurable effet papillon, dans nos cœurs et nos âmes…
     
    Philippe Rahmy. Monarques. La Table ronde, 280p.

  • Mélancolie du soir

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    19443207_fa2_vost.jpgAu début de l’année 1990, nous découvrions Les vestiges du jour,  le très beau roman de Kazuo Ishiguro. Magnifiquement adapté à l’écran par la suite. Flash back sur ce très beau roman (le seul que j'aie lu...) du nouveau Nobel de littérature. 

     

    C'est avec un demi-sourire constant, et quelle délectation complice, que nous entrons dans Les vestiges du jour de Kazuo Ishiguro,et que nous suivons le très digne Stevens dans l'excursion qui l'arrache, quelques jours durant, à la sainte routine de sa vie de majordome. 

    Quittant la demeure de Darlington Hall à bord de la rutilante Ford de son nouveau maître — un Américain du nom de Farraday, dont la propension au badinage décontenance un peu son domestique — Stevens s'est proposé de rendre visite à une femme avec laquelle il connut jadis une «remarquable entente professionnelle», Miss Kenton. 

    Au fil de ce voyage en automobile ponctué par quelques incidents (réchauffement de la Ford assoiffée, un volatile de basse-cour évité de justesse, une panne d'essence à la nuit tombante) et autres rencontres, Stevens découvre la «grandeur» de la campagne anglaise, tout à fait conforme à l'idée qu'il se fait en général de cette qualité, et particulièrement de la «grandeur» d'un majordome. 

    L'harmonieuse discrétion de ces paysages anglais, dénués de tout caractère dramatique ou «voyant», rejoint aussi bien l'aspiration de Stevens à la perfection de son service, sous le masque impassible de la dignité. A l'image de son père, maître majordome qui ne s'abandonne à un aveu personnel qu'à l'article de la mort, Stevens a sacrifié trente-cinq années de sa vie au seul service de Lord Darlington. Cela étant, la balade de Stevens par les monts et vaux du Dorset, du Somerset et jusqu'en Cornouailles, nous conduit à la fois dans les turbulences catastrophiques de notre siècle et au cœur d'un homme. 

    A Darlington Hall, entre les deux guerres, Stevens a vu les grands de ce monde — Lord Halifax, Churchill, Ribbentrop, d'autres encore — se réunir chez son maître. Celui-ci, révolté par la «vendetta» du Traité de Versailles, fut de ceux qui tentèrent de fléchir l'intransigeance française. Par la suite, l'admiration de Lord Darlington pour l'Allemagne et l'Italie lui valut le décri et l'opprobre. Quant à Stevens, il n'en a pas moins continué de le servir et de le défendre, convaincu de la foncière bonne foi de son maître. Ainsi rapporte-t-il l'épisode significatif du congédiement de deux servantes juives, dans les années 30, suivi du repentir sincère manifesté par Lord Darlington peu après sa décision. 

    Ce souci de la nuance véridique, le romancier le manifeste plus encore envers ses personnages, tous finement dessinés. Lorsque Stevens retrouve Miss Kenton, que celle-ci lui laisse entendre combien elle l'a aimé jadis, et qu'il se sent soudain «le cœur brisé» sans en rien laisser paraître, l'écrivain touche au sommet de son art de la pénétration des âmes et de la suggestion par understatement...

    Avec la même force, Kazuo Ishiguro nous fait sentir, sous le carcan des formes, le bouillonnement impondérable des passions; mais c'est en douceur et non sans mélancolie qu'il quitte son protagoniste, sur la jetée crépusculaire de Weymouth. 

    Enfin, c'est à une réflexion plus ample sur la civilisation européenne, la fidélité et la responsabilité individuelle qu'il nous entraîne.

    Mélange d'humour et de finesse, d'intelligence et d'extrême sensibilité artiste, Les vestiges du jour ressortit au grand art romanesque. A noter enfin que le talent exceptionnel de Kazuo Ishiguro, né en 1954 à Nagasaki mais établi en Angleterre dès sa tendre enfance, a été consacré, pour ce troisièmeroman, après Lumière pâle sur la colline(1984) et Un artiste du monde flottant(1987), par le prestigieux Booker Prize Award 1989. Banzaï Albion! 

    Kazuo Ishiguro, Les vestiges du jour. Traduit de l'anglais par Sophie Mayoux. Presses de la Renaissance, 1990. 272p.

     

  • Surf en eaux profondes

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    Ils sont Belges et donc pleins d’humour, tous deux fort appréciés des Japonais et des Chinois, cependant très différents l’un de l’autre dans leur façon de dire beaucoup de choses en peu de mots. Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint, avec chapeau dingo ou boule à zéro, s’étonnent encore de tout, et nous avec.

    Un éminent coupeur de cheveux en quatre, plus précisément auteur d’une grave étude sur la quadrature arithmétique du cercle, a posé de son vivant, entre 1646 et 1716, une question que d’autres songe-creux ont abordée avant lui, et qui continue de nous occuper: «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?», et ce n'était pas un Belge avant la lettre non plus qu’un Chinois taoïste mais un génie universel du nom de Leibniz.

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    Or la dernière histoire belge qui se raconte en Chine appelle à peu près la même question: comment expliquer qu’un roman tel que Made in China, de Jean-Philippe Toussaint, qui semble n’être rien, soit au contraire quelque chose et même plus si l’on y regarde de près en y mettant du sien.

    De loin, et dans le contexte d’inattention généralisée que nous connaissons, le pitch de la dernière story de Jean-Philippe Toussaint pourrait sembler, c’est vrai, minimaliste, voire limite futile. Quoi de possiblement intéressant dans ce qui n’est pas même un making off de film, mais le récit en amont de la préparation d’un court-métrage dont le sujet unique sera, sur le podium d’un défilé de mode, l’apparition d’une femme nue ou plus exactement vêtue d’une mini-culotte couleur chair recouverte d’une couche de miel, dans la foulée de laquelle sera lâché un vrombissant essaim d’abeilles ?

    Quel sens donner, par rapport aux révoltes récurrentes des paysans chinois, à la menace nucléaire latente ou à l’inquiétude justement suscitée par l’avenir des abeilles, à ce roman apparemment si frivole? Tout cela n’exhale-t-il pas le vide décadent d’un art-pour-l’art frisant l’art-pour-rien arton4234.jpg?

     

    La réponse est dans la lecture attentive, et le plaisir dans la lecture, et le sens avec le plaisir. Tout se passe d’abord en surface, comme à fleur de peau, et c’est par la peau que tout passe: les sentiments autant que les sensations, la profusion des détails et le chatoiement de l’ensemble, la magie d’une présence et la musique intime du monde. Mais comment l’expliquer mieux?

    Voyons donc ça de près…

    L’odeur de la Chine

    Le 22 novembre 2014 «dans la soirée», l’auteur belge Jean-Philippe Toussaint débarque à Quangzhou (le Canton de nos romans de jeunesse, dont Wikipedia rappelle qu’elle est la troisième ville la plus peuplée de la République populaire de Chine, derrière Pékin et Shanghai, avec plus de 12 millions d’habitants), où l’attend son ami Chen Tong vêtu d’une de ses éternelles chemisettes grise à manches courtes. Les deux compères «miment l’accolade» plus que ne se la donnent vraiment (réserve chinoise typique) et tout de suite l’écrivain, devant les portes de l’aéroport où l’on attendra une Mercedes blanche jusqu’à la page 24 de Made in China, relève «l’odeur de la Chine, cette odeur d’humidité et de poussière, de légumes bouillis et de légère transpiration qui imprègne l’air chaud de la nuit».

    Voilà: c’est parti. De même que le lecteur (ou la lectrice, pour être juste) se rappelle l’odeur de chocolat brûlé de la gare du Midi de Bruxelles, ou l’atmosphère de crachin moite des romans du Liégeois Simenon, l’odeur de la Chine est là, à la fois intime et vaste comme un ciel d’aéroport, avec des variations incessantes selon le lieu et le moment, dont le bouquet final sera celui du roman.

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    Un roman? Le récit des retrouvailles d’un écrivain et de son ami éditeur suffirait donc à faire un roman? Oui, mais là encore la réponse est dans la lecture des 24 première pages de Made in China, à faire le pied de grue devant l’aéroport de Guangzhou, où l’Auteur présente Chen Tong et en fait un personnage qui traversera tout le roman en trottinant non sans imposer crescendo sa présence de Maître, tout semblable aux Maîtres de la Renaissance italienne ou austro-allemande (il y a quelque chose d’un peu chinois dans La fuite en Egypte du Maître de Mondsee, visible au Musée des beaux-arts de Vienne), et l’on précise alors que Chen Tong fut le premier éditeur (à ses frais) de Robbe-Grillet, qu’il est probablement (légende?) né dans un train en décembre 1962, qu’il a une petite moustache à la Lu-Xun et porte les diverses casquettes de libraire et d’éditeur, d’artiste et de commissaire d’expos, de prof aux Beaux-Arts et de correcteur final sourcilleux de tous les livres de Jean-Philippe Toussaint traduits en chinois par divers «personnages», à commencer par Bénédicte Petibon dont le nom «semble tout droit sorti de l’immense vivier dont on dispose pour composer les noms des personnages de roman».

    Cette distinction entre réel et fiction est aussi importante que celle du Yin et du Yang, de même qu’est importante la distinction entre l’évolution des arts plastiques, aussi rapide que celle de la mode vestimentaire, et la mue plus lente des modèles de chaussures, comparable à celle de la littérature.

    Chen Tong est d’ailleurs catégorique à ce propos, estimant que Jean-Philippe Toussaint comme Robbe-Grillet, a «trouvé une manière différente de faire des chaussures». Par extension mais sur une même base belge, il me semble opportun d’établir le même constat à propos d’Amélie Nothomb.


    Serendipity
    et vide médian

    La ferveur exceptionnelle manifestée par les lecteurs (et lectrices) nippons et chinois à l’égard des auteurs wallons Toussaint et Nothomb me semble à la fois esthétique et philosophique, bien plus qu’anecdotique.

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    On sait les liens biographiques assez anciens d’Amélie Nothomb avec le Japon, notamment exprimés dans Stupeur et tremblements, et Jean-Philippe Toussaint précise dans quelles circonstances il s’est lié avec Chen Tong avant de revenir souvent en Chine, notamment pour y tourner de petits films, mais cela relève des faits plus que de la fiction, laquelle va bien plus profond sous les apparences d’un surf narratif d’une même rapidité et d’une grâce parente, qui rappelle l’art savant du haïku et l’éclat plastique des mangas.

    Evoquant la stratégie des Chinois, Jean-Philippe Toussaint relève qu’un général s’inspirant des Arts de la guerre, plus qu’une visée sur un objectif particulier, évolue en exploitant le «potentiel de situation», et c’est ainsi que lui-même est arrivé en Chine pour tourner The Honey Dress, selon la fameuse méthode dite de la serendipity, à savoir: trouver un truc en cherchant un machin. En d’autres termes: rester disponible à tout sans varier «sur le fond».

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    Or Jean-Philippe Toussaint n’a pas varié «sur le fond» depuis la publication de La salle de bain, en 1985, pas plus qu’Amélie Nothomb, au fil de romans d’une grande variété d’apparence, n’a changé «sur le fond» depuis Hygiène de l’assassin, paru en 1992.

    Le rapprochement de ces deux auteurs choquera peut-être certains puristes, qui voient en Toussaint la quintessence du chic littéraire et en Nothomb le produit du choc médiatique, mais ce serait faute de sensibilité à ce que les taoïstes appellent le vide médian, certes peu perceptible par les esprit binaires, notamment dans la France de Descartes.

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    Le délicieux François Cheng, philosophe et poète, a décrit par l’idée et l’image ce qu’est le vide médian, marquant le dépassement des contraires par un souffle subtil d’intelligence pacificatrice et poétique, où le Yin et le Yang fusionnent en éclat de rire pour ainsi dire divin.

    «Encore une journée divine!» s’exclame Winnie au début d’Oh le beaux jours de Beckett, l’un des maîtres à écrire de Toussaint. Et la sage un peu foldingue Amélie de renchérir: Frappe-toi le cœur


    Retour à la case rentrée…

    9782226399168-x.jpgOn pourrait croire que le cul importe à Jean-Philippe Toussaint, auteur de Faire l’amour et de Nue, plus que le cœur, mais ce serait ne rien sentir de sa poésie englobante et du courant de profonde tendresse qui traverse ses romans, comme c’est ne rien sentir du fond affectif des romans d’Amélie Nothomb, et particulièrement dans Frappe-toi le cœur où les âmes sensibles s’opposent aux égocentriques psychorigides s’épuisant en rivalités meurtrières. La tendresse, alors, comme souffle libérateur du vide médian!

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    Ceci dit ne dénigrons pas le cul de la teigneuse Ukrainienne qui se prête, finalement – non pas avec un string (trop vulgaire estime-t-elle), mais avec une culotte couleur chair – à la danse finale de Made in China, vu que l’écriture même de Jean-Philippe Toussaint, comme celle d’Amélie Nothomb dans une autre tonalité mais avec la même limpidité gracieuse, participe du chatoiement sensuel et spirituel du réel accueilli et transformé par la fiction, pour s’étonner simplement et joyeusement de ça: qu’il y ait quelque chose plutôt que rien...

     


     

    Jean-Philippe Toussaint. Made in China. Éditions de Minuit, 187p.
    Amélie Nothomb, Frappe-toi le cœur. Albin Michel, 180p.

    Dessin ci-dessus: Matthias Rihs
     

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  • Premier du nom

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    pour Julie, Gary
    et Anthony Nolan, né le 2 octobre 2017.
     
     
    Sa majesté l'enfant
    est attendue au coin du bois;
    un tapis sera déroulé
    de la mer jusque-là.
     
    Pour la vie ajoutée
    sous le grand chapiteau des mots,
    on fera flamboyer
    la fanfare des animaux.
     
    On se réjouit le dimanche,
    là-bas dans la clairière,
    de voir s'éparpiller des branches
    des volées de lumière.
     
    Sa majesté l'enfant
    au fond de la mer ne sait pas
    que le ciel qui l'attend
    n'en sait au vrai guère plus que ça.
     
    On l'aura déjà vu,
    mais cette fois comme jamais
    l'enfant n'aura su
    qu'il est comme tous le tout premier.
     
    Sa majesté l'enfant
    quand il sera bien vieille
    ou bien vieux, voila: ça dépend
    fera l'amour au sommeil.
     
     
     

  • Allegro furioso poi dolcissimo

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    Une lecture de La Divine Comédie (49)
    Purgatoire, Chant XV. Deuxième corniche : envie. Troisième corniche : colère.
     
    Que l'évocation des envieux et des coléreux se fasse sous le signe de la joie n'a rien que de (sur) naturel dans un processus d'ascension à la fois matérielle et spirituelle que le verbe du poète, mêlant à tout moment éléments concrets et visions transfigurées, module en douceur implacable - si l'on ose l'oxymore...
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    Ainsi Dante se plaît-il à indiquer un décalage horaire entre l'instant qu'il vit, passant de la deuxième à la troisième corniche du Purgatoire, montant donc du site des envieux à celui des colériques, et la minute inscrite au même moment sur les horloges de Jérusalem, du Vatican ou du lecteur en train de lire la Commedia au XXIe siècle...
    Les dernières nouvelles qui nous parviennent, en ce mardi de Pâques 2017, au 15e étage du Marriott de San Diego, latitude d'Alger sous le règne d'un monstre de cynisme cupide au prénom de canard de bande dessinée, laissent à penser que l'humaine créature n'a guère progressé depuis le lundi de Pâques de l'an 1300.
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    De la même façon, subitement éclairé par la lumière d'un ange “à la voix joyeuse", Dante ne fait que reprendre l'enseignement des Béatitudes évangéliques détaillées par l'apôtre, alors que Virgile lui rappelle pour sa part que la seule passion vouée aux biens matériels divise les hommes, obstruant la voie qui "court vers l'amour", etc.
    Paroles lénifiantes que ces incitations à plus de mansuétude et de généreuse miséricorde au milieu des enragés de toute sorte ? Le conclure ne serait pas voir que Dante, en donnant trois exemples de douceur (de la vierge Marie, du Grec Pisistrate et du pauvre Etienne lapidé par la foule de Jérusalem) opposée à la mauvaise rage de notre drôle d'espèce qu'il sait en lui aussi, et en chacun de nous - sans parler des fureurs d’enfant pourri-gâté de l'actuel Président américain - inscrit bel et bien l’utopie christique dans la réalité de notre expérience vécue.
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    Comme la lecture de Shakespeare, quoique en plus dogmatique, la lecture de Dante reste ainsi un inépuisable creuset d'observations et de réflexions à transposer dans notre vie, et voici l'aube se lever sur le Pacifique...
     
     
    Peintures: William Blake et Salvador Dali.

  • Mani pulite 1300

     

    images-9.jpegUne lecture de La Divine comédie (48)

    Le Purgatoire, Chant XIV.

    Les envieux. Guido del Duca et Rinieri d’Calboli. Corruption du val d’Arno et de la Romagne. Exemple d’envie punie. Avertissement de Virgile.

    (Lundi de Pâques, vers 3 heures de l’après-midi).

    Les inflexions dramatiques sont inégales, dans le parcours de la Commedia, mais voici que, le long de la deuxième corniche où les envieux se battent les flancs, le récit se fait pour ainsi dire théâtral, avec le dialogue plein de relief de deux anciens ennemis, un Guelfe et un Gibelin, réunis ici par leur vice partagé et ses composantes sociales et politiques, alliant jalousie et concupiscence, convoitise et corruption.

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    L’échange à trois voix s’amorce assez bizarrement, après que Dante s’est identifié, à la demande des deux ombres qu’il a approchées, semblant venir des bords d’un certain ruisseau, avec l’air de ne pas oser prononcer le nom de l’Arno, comme si celui-ci était maudit. 

     

    Or l’un des deux pénitents, du nom de Guido del Duca, de Ravenne, ancien juge de la Romagne, explique alors en quoi le val d’Arno, et la Romagne, ou plus exactement leurs habitants, méritent en effet d’être décriés comme autant de porcs et, en suivant l’aval du ruisseau, de roquets «plus hargneuxqu’il n’en ont la force », auxquels en dessous, « de chute en chute » et tandis que l’eau « s’enfle », succèdent  renards pleins de ruse et loups féroces.

    Pourtant, et ce repentir explique sa présence en ce lieu, le contempteur s’accuse lui-même avec véhémence :

     

    "Mon sang fut si enflammé d’envie

    que si j’avais vu quelqu’un se réjouir,

    tu m’aurais vu devenir tout pâle.

    Je moissonne la paille de ce que j’ai semé ;

    O race humaine, pourquoi mets-tu ton cœur

    Là d’où tout compagnon doit être exclu ? »

    Après quoi suit une nouvelle litanie saisissante, évoquant tous les nobles d’antan, les bons chevaliers « qui nous donnaient amour et courtoisie », enfin tout un âge d’or passé dont on voit bien que Dante regrette lui-même la disparition, remplacé par des « cœurs qui se sont faits si méchants » sous l’effet de l’envie et de la corruption.

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    Le lecteur contemporain pourrait alors penser, non sans malice plus ou moins opportune, que rien n’a tellement changé sous le ciel d’Italie, et notamment s’il a le loisir, ces jours, de suivre les épisodes de la nouvelle série italienne de Stefano Accorsi, intitulée 1992 et détaillant les menées des affairistes et autres politiciens milanais corrompus, tous partis confondus ou presque, qui firent l’objet de la vaste opération Mani pulite, mains propres…

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    La Toscane de 1300 n’est pas, tant s’en faut, comparable à la capitale lombarde de la fin du XXe siècle, et le rêve de Dante de rétablir « amour et courtoisie » sous l’autorité d’un Empereur juste et bon, au dam des fripouilles pontificales de son temps, restera toujours lettre morte, alors que, plus que jamais, l'envie et la corruption prospèrent.

    Cependant on relèvera dans la foulé, avec Giovanni Papini, que les personnages de la Commedia, même passés de l’autre côté des eaux sombres, restent furieusement vivants…

    Or la vie brasse, aussi bien, les pires penchants de notre engeance, autant que ses aspirations à s’élever, comme Virgile ne manque pas d’ailleurs, à tout coup, de le rappeler à Dante que ses curiosités politiques et tout humaines ne cessent de « freiner à la montée »…

    793703_2898203.jpgDante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    1359200_4604827.jpgÀ consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

  • A corps et à cris

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    En lisant Demeure le corps de Philippe Rahmy, décédé ce 1er octobre 2017 à l'âge de 52 ans.


    Certains livres nous lisent plus que nous les lisons, ils nous ouvrent au couteau et nous fouaillent le derme et les viscères et le cœur et l’âme ou ce qu’on appelle l’âme, qui est dans le corps la part du corps qui chante encore ou pleure quand il n’est plus qu’une plaie sous un supplice quelconque, et c’est une espèce de supplice que de lire Demeure le corps de Philippe Rahmy, tant chaque mot de ce qui y est écrit nous cingle pour nous rappeler que cela est, que c’est la réalité et que c’est notre vie aussi, à un enjambement de chromosome près ou au claquage près d’un segment dans l’ovule ou dans le sperme.
    « Le Talmud stipule une bénédiction particulière que l’on récite en voyant une personne atteinte d’une malformation congénitale », écrit Annie Dillard à propos du manuel de référence en la matière, ajoutant que « toutes les bénédictions talmudiques commencent ainsi : « Béni sois-tu, Ô Seigneur, notre Dieu, Roi de l’Univers qui... » Et de préciser qu’en l’occurrence, lorsqu’on voit un bossu, un nain ou quiconque atteint de malformation congénitale, la bénédiction de rigueur est la suivante : « Béni sois-tu, Ô Seigneur, notre Dieu, Roi de l’Univers, qui crée des êtres dissemblables ».
    Annie Dillard, qui me suit depuis sept ans comme mon ombre avec deux ou trois auteurs qui me lisent plus que je ne les lis, note encore qu’ »il est impossible de tourner une page de Smith’s Recognizable Patterns of Human Malformations sans en avoir le cœur qui palpite de terreur pure et simple. Impossible de se blinder ».


    C’est exactement le sentiment physique et métaphysique que j’ai éprouvé, tremblant à la fin de ma traversée d’une traite de ses soixante pages, en lisant Demeure le corps de Philippe Rahmy dont je ne sais rien de l’origine précise de la maladie qui le torture, dite des os de verre, ni n’avais lu jusque-là son premier livre, Mouvement par la fin ; un portrait de la douleur, paru en en 2005 et dont plusieurs bons liseurs m’avaient dit le pire bien.
    e1b1209feb7b13ffac150015a228f056.jpgCe que j’ai ressenti en lisant Demeure le corps m’a rappelé ce que j’ai ressenti il y a une trentaine d’années, dans le pavillon de traumatologie où je me trouvais pour un accident de moto, gêné de ne pas souffrir trop de mes blessures alors que j’étais entouré de cracks plus cassés les uns que les autres, impotents à vie pour certains, à commencer par mon voisin condamné à trois mois de plat ventre absolu, qui me demandait de lui décrire le jour avant que ses gémissements nocturnes ne me plongent dans la nuit obscure de son corps.
    De la nuit obscure du corps de Philippe Rahmy giclent des mots de sang et de lait, de fiel et de miel qui nous aspergent alternativement d’acide et de douce pluie. Je lis « voici septembre, j’espère encore le temps d’un livre ; le crises agrippent le ciel », je lis « lorsque j’ouvre les yeux, je me crois natif de la lumière, lorsque je les ferme, j’ai peur de mourir ; une extrémité du regard cherche les anges, tandis que l’autre se perd dans les intestins », je lis «il existe entre la nécessité d’étreindre, et celle d’être libre, une profonde blessure qui ne peut être guérie, où l’espérance s’épuise à chercher un passage ; le chemin de la plus grande souffrance est devenu impraticable ; la violence, une réponse possible ; je suis pris d’un désir incontrôlable de pleurer », je lis « j’écoute gémir du rose ; une plaque de fer vibre sur les heures ; le vent déplace les restes d’un repas au bord de la fenêtre ; la salive fait fondre les gencives », je lis « la douleur n’apprend rien, rien, le refuge qu’elle offrait vient de s’effondrer ; lorsque les cris cessent et que la bouche dévastée, puante d’entrailles, se vide à longs traits, j’entends hurler la voix que j’appelle mon âme, un déchet organique qui cherche à me fuir, la voici ; contre ce que je pense, contre qui je suis, ces aveux disent la rupture, traînent l’esprit comme une dépouille dans le désintérêt de l’autre, jusque dans l’oubli de la solitude même », je lis « je voudrais réentendre la berceuse d’autrefois, la prière oubliée qui promettait la nuit », je lis « une radiographie montrerait deux squelettes emboîtés, le plus petit, roulé en boule, servant de crâne au plus grand ; je me glisse vers le haut ; la blessure me perd, elle se purge dans les cris, je méprise ce destin hystérique en proie aux convulsions », je lis « je te hais de préférer ma souffrance à la tienne ; je suis né en me fracturant le crâne, et le cœur à l’arrêt ; j’ai perdu très jeune les êtres que j’aimais », je lis « il me reste une mère », je lis « ma mère s’est assise entre les deux fenêtres, elle me tend une tasse de thé au jasmin ; j’embrasse ses mains et l’odeur de la pluie », je lis « le corps est l’orifice naturel du malheur », je lis « c’est presque trop beau ; le ciel grogne au loin ; un vent fort se lève, gorgé d’écailles et de perles ; une fenêtre claque, un rire traverse les étages », je lis « le poème doit-il rendre plus belle la formulation de l’amour, plus vraie, cette traîne de tripes le long de la glissière », je lis « la haine est la prière du pauvre », je lis « je regarde sans voir la trace laissée par un avion, une suite de vertèbres détachées par le vent », je lis « une mouche vient boire au bord des yeux ; on dirait une âme se lavant du péché », je lis « la poésie ne se justifie pas face à celui qui implore d’être aimé sans répugnance », je lis « fredonner plutôt qu’écrire ; ce murmure fait du bien, il s’élève, puis retombe comme de la poussière », je lis « la douleur, légère barque d’os, me conduit tout à coup ; je perçois à nouveau mon rapport au langage ; le corps, soudain rajeuni, vulnérable au regard, se tient debout dans les fougères », je lis « je pense aux phrases écrites la semaine dernière et je m’en sens très loin, désormais incapable de colère, ébloui par la lueur d’une bougie, porté par une pitié silencieuse pour tout ce qui existe »…
    750c8e59d4c4c849beef9855e49de067.jpgC’est cela que Demeure le corps laisse enfin en moi: cette sainte phrase où le martyr se dit « porté par une pitié silencieuse pour tout ce qui existe »…
    Je n’ai fait que citer quelques phrases de ce livre pur et bouleversant que j’avais soulignées en rouge et qui liront chacun d’une autre façon. Ce livre se donne le sous-titre de Chant d’exécration, mais c’est un chant de détresse, d’amour et d’innocence, dans une complète nudité et cependant une qualité de tenue, de style, de rythme et de musicalité, sans faille. Je ne sais pas si le Talmud a une bénédiction particulière à l’usage de Philippe Rahmy, mais moi je supplie le Seigneur adorable de lui foutre la paix, et à la Littérature de le prendre dans ses bras…


    Philippe Rahmy. Demeure le corps. Chant d’exécration. Cheyne, 60p.
    Les images ci-dessus sont tirées de la vidéo tournée par Philippe Rahmy à partir de son livre, qui a obtenu deux prix à Lausanne et New York.

  • L'enfant de verre

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    Pour Phil.

    Au chevet de l’enfant de verre, le méchant Dieu s’ingéniait. L’enfant de verre était l’instrument du méchant Dieu : l’un de ses préférés. Le méchant Dieu n’aimait rien tant que les pleurs et les cris de l’enfant de verre. Le méchant Dieu appréciait certes toutes les merveilles de la nature, selon l’expression consacrée, le méchant Dieu laissait venir à lui l’enfant sirénomèle et le nain à tête d’oiseau, mais une tendresse particulière l’attachait à l’enfant de verre dont les os produisaient, à se briser, un doux son de clavecin qui le ravissait. En outre, le méchant Dieu se régalait des accès de rage et de révolte de l’enfant de verre, qui lui rappelaient sa propre rage et sa propre révolte envers l’Autre, dit aussi le Parfait. L’enfant de verre était la Tache sur la copie du Parfait. Avec l’enfant de verre, le méchant Dieu tenait une preuve de plus que l’Autre usurpait cette qualité de Parfait que lui prêtait sa prêtraille infoutue de prêter la moindre attention à l’enfant de verre, sauf à dire : Volonté du Seigneur, thank you Seigneur.
    Un jour qu’il pleut de l’acide, il y a tant d’années de ça, je me trouve, interdit, à regarder les planches coloriées du garçon à face de crocodile et de la fille aux ailerons de requin, dans l’Encyclopédie médicale de nos parents, et jamais depuis lors cette première vision ne m’a quitté, que le méchant Dieu se plaît à me rappeler de loin en loin sans se départir de son sourire suave et ricanant, me désignant à l’instant, tant d’années après, ces mots de l’enfant de verre sur le papier : une voix s’élève, puis s’interrompt, sans mélodie, ni vraie ligne rythmique, en suivant l’arête des dents…
    Les dents de la nuit sont le cauchemar de tout enfant, mais ce ne sont que des lancées, comme on dit, tandis que l’enfant de verre continue de se briser tous les jours que Dieu fait, comme on dit. Les dents de la nuit de l’enfant de verre ne cesseront jamais de le dévorer, pas un jour sans un cri, c’est un fait avéré mais que je te propose d’oublier vite fait, mon beau petit dont nous avons compté toutes les côtes, sous peine de douter du Parfait, tandis que la prêtraille dicte à la piétaille ce qu’il faut penser : que ce sont les Voies du Seigneur.

    Il pleut, ce matin, une espèce de pétrole, et les mots de l’enfant de verre me reviennent, je n’invente pas, la parole est besoin d’amour, je le sens enlacé par le mauvais Dieu, peu à peu le mauvais Dieu le serre en le baisant aux lèvres et en le serrant dans ses anneaux d’invisible boa denté, et doucement, imperceptiblement, comme de minuscules biscuits qu’on émiette dans la langoureuse buée des tisanes de nos maladies d’enfance, doucement les os de l’enfant de verre se brisent en faisant monter, aux lèvres du méchant Dieu, ce sourire que nul ne saurait imaginer avant de la voir. Ce qui s’appelle voir – mais l’enfant de verre me garde de l’imposture de dire quoi que ce soit que je prétendrais savoir sans l’avoir enduré et que je lui déroberais - je te hais de préférer ma souffrance à la tienne ; je suis né en me fracturant le crâne et le coeur à l’arrêt ; j’ai perdu très jeune les êtres que j’aimais… il me reste une mère… ma mère s’est assise entre les deux fenêtres, elle me tend une tasse de thé au jasmin : j’embrasse ses mains et l’odeur de la pluie…

    Rahmy3.jpgLes serpents de pluie de ce matin sont les larmes de je ne sais quel Dieu, je ne sais ce matin quel corps j’habite, je reste ici sur cette arête du crétacé de Laurasia où j’accoutume de prendre l’air, bien après que les mers se furent retirées, laissant alentour moult débris d’enfants de mer aux os brisés dans le grand sac du Temps, mais la voix de l’enfant de verre me revient une fois encore : c’est presque trop beau; le ciel grogne au loin ; un fort vent se lève, gorgé d’écailles et de perles ; une fenêtre claque, un rire traverse les étages…
    Mes larmes sur ton front, méchant drôle, quand tu écris enfin: une mouche vient boire au bord des yeux ; on dirait une âme se lavant du péché…

    Ce texte est extrait de L'Enfant prodigue, récit paru en 2011 aux éditions d'autre part. Les phrases en italiques sont tirées de Demeure le corps, de Philippe Rahmy, paru aux éditions Cheyne en 2007.

    Images: Philippe Rahmy.

  • Coeurs de pierre, yeux cousus

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    Une lecture de La Divine comédie (47)

    Le Purgatoire, Chant XIII.

    Deuxième corniche : les envieux. Invocation de Virgile au soleil. Exemples de charité criés par des voix mystérieuses. Sapia de Sienne. Confession de Dante

    (Lundi de Pâques, vers 1 heure de l’après-midi)

     

    Allégé du poids du P de l’orgueil (premier péché cardinal effacé par l’ange de service), Dante accède, avec son mentor, à la deuxième corniche cette fois pure de toute inscription ou représentation explicative, juste éclairée par l’astre solaire.

    Or la vision a giorno n’en est pas moins inquiétante par ce qu’elle révèle, sous l’espèce de pénitents agglutinés en triste troupe dont les manteaux et les visages se confondent à la pierre dure et grise.

    Tels sont les envieux dont les litanies invoquent la bénédiction des saints et compagnie, alors que Dante constate, pour sa part, ce détail affreux : à savoir qu’ils ont les yeux cousus !

    On l’a vu et revu en enfer : Dante a le génie du contrapasso, à savoir : la concrétisation d’une peine compensatoire proportionnée à la peine commise. Ainsi pourrait-on dire que l’envie, la jalousie ou la concupiscence ont aveuglé, sur terre, ceux-là qui aspirent maintenant à se purifier de ce mauvais penchant...

    Si, comme il le soulignera d’ailleurs explicitement, Dante se trouve moins personnellement concerné par l’envie que par l’orgueil, l’on ne peut pas dire que le premier exemple d’envieux, ou plus exactement d’envieuse, qu’il donne ici soit vraiment significatif.

    Plus exactement, l’apparition et le récit de la Siennoise Sapia, qui s’est réjouie de voir ses concitoyens défaits par les Florentins lors d’une bataille, relève de ce qu’on pourrait dire la Schadenfreude, ou plaisir de voir souffrir autrui.

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    Mais le chant suivant développera ce thème de l’envie, en lequel le penseur allemand Peter Sloterdijk voit l’un des maux les plus ravageurs de notre époque, se manifestant par le démon de la comparaison.

    Je l’ai vu à la télé : il me le faut ! Celui-ci est plus riche que moi, celle-là est plus belle, faisons tout pour leur ressembler, etc.

    Où l’envie, de fait, nous aveugle et nous empêche de voir la multiplicité du réel, nous transforme en automates concurrents et nous font sombrer dans l’indifférenciation, la cupidité larvée et l’inassouvissement morose.  

    16-daprc3a8s-dante-et-les-c3a2mes-du-purgatoire-manuscrit-mc3a9dic3a9val-xve-sic3a8cle-venise-marsailly-blogostelle.jpgDante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

  • Maison de mots

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    Partout où je suis retombé,


    dans mes jours vagabonds,


    du ciel des mots rêvés


    au quotidien banal -


    de Balbec à Cabourg,


    j'aurai recomposé


    mon désordre vital.

     


    Que s'agit-il de protéger ?


    That is the question


    que je me suis posée


    dès mes jeunes années


    de vieux sage avant l'âge.

     


    Vous ne m'aurez jamais:


    cela du moins est sûr !


    Je dois avoir sept ans


    en pensant aujourd'hui


    que je suis un Chinois


    de plus de sept cents ans


    dans ma vie de trouvère;


    car au vrai je me sens


    pour toujours le coeur vert,


    hors du temps à l'instant


    de lire les noms de lieux


    de partout où je suis;


    et partout reconstruis,


    de New York à Shanghai,


    ma maison dans la faille


    de ces mots que j'écris.

     

     

    La foudre à la seconde


    ne survit qu'en poème.

     

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  • Repentir mode d'emploi

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    Une lecture de La Divine comédie (46)
    Le Purgatoire, Chant XII.
    Exemples d'orgueil figurés sur le sol. L'ange de l'humilité. Montée à la deuxième corniche.
    (Lundi de Pâques, de 11 heures du matin jusqu'à l'après-midi)

    Le front bas,remâchant son propre orgueil coupable, traînant la patte, Dante se fait remettre à l’ordre par Virgile qui lui rappelle que ce n’est pas en se battant les flancs qu’il va progresser vers la deuxième corniche des envieux, et pourtant c’est bel et bien en regardant devant lui,sur le sol couvert d’inscriptions comme sur la dalle d’une tombe, que le poète va devoir, encore, se remémorer moult exemples d’orgueilleux tirés de l’Antiquité; or passons sur le détail wikipédant…

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    En mon adolescence de petit protestant, au double sens du terme, l’excellent pasteur de notre quartier des hauts de Lausanne, revenu en ces lieux des banlieues de Marseille – où il était plus proche des prêtres-ouvriers cathos que de nos prêchi-prêcheurs calvinistes moralisants -, me répondit, lorsque je l’interrogeai sur ce qui distingue l’orgueil de la vanité, que le premier désigne la vanité quand « il y a de quoi » tandis que la seconde est un orgueil déplacé vu qu’il n’y a pas « de quoi »…

    8118389.jpgDante place les orgueilleux, au nombre desquels il se compte, sur la première corniche du Purgatoire, mais ce qui compte le plus, en ce douzième chant, n’est pas tant la nomenclature de ceux qui se sont pris pour des géants, des demi-dieux ou des contrefaçons du Très-Haut, tel Nemrod dont le nom est lié à l’érection de la tour de Babel, mais, Virgile y insiste : la façon de prendre conscience de ce péché (cela s’appelle consapevolezza dans le glossaire dantesque), d’en mieux distinguer les contours (à grand renfort d’exemples sculptés ou gravés) et de s’en repentir tout en invoquant la grâce céleste et en psalmodiant des hymnes, ici inspirés par la Béatitude Heureux les humbles, etc.

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    La puissance« réaliste » du poème est souvent impressionnante, qui s’exprime par le détail, notamment lorsque Dante affirme qu’il voit ceci ou qu’il voit cela: ça ne se discute pas, c’est là, c’est du donné et du vécu, après quoi le salut viendra – ou pas.

    D'ailleurs une angélique créature en 3D, apparue en ces lieux, vient d’ouvrir « les bras et les ailes » en désignant la marche à suivre :

    « Venez : ici les marches sont tout près,
    et désormais on y monte aisément.
    Rares sont ceux qui viennent à cette invitation :
    Ô race humaine, née pour voler au ciel,
    Pourquoi tombes-tu ainsi au moindre vent ? ».

    Et voilà qu’en effet notre Dante, orgueilleux dûment repenti, se sent plus léger, avant de s’apercevoir, ô miracle miraculeux, de la raison de son allègement de créature « née pour voler au ciel » :

    « Avec les doigts de la main droite
    je ne trouvai plus que six des lettres
    gravées sur mon front par l’ange aux clefs :
    en observant ceci, mon guide sourit ».

    Eh mais, tout cela n’est-il pas un peu téléphoné ?

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    Virgile, tantôt, sera renvoyé d’où il vient, n’ayant pas droit au show sommital des anges et autres bienheureux agitant leurs palmes dorées dans la forêt paradisiaque, mais il a suffi en somme à Dante de se la jouer belle âme repentie, pour effacer l’initiale d’un de ses péchés et se trouver, du coup, délivré de la pesanteur.

    Mon cher pasteur V*** aurait-il souri comme Virgile, conscient comme celui-ci du fait qu’un huguenot, pas plus qu’un païen, ne saurait passer la douane du Purgatoire ?

    Sûrement oui: il aurait souri en homme sage, sous sa moustache à la Brassens, avec l’air qu’il prenait devant ceux qui se la jouaient élus autoproclamés: « Tu m’en diras tant, bonhomme »...

    DivCo.jpgDante. Le Purgatoire.Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.
    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

  • Vanité des vanités

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    Une lecture de la Divine Comédie (45)

    Le Purgatoire. Chant XI.

    Le Pater Noster des orgueilleux. Omberto Aldobrandeschi. Odersi da Gubbio. Provenzan Salvani.

    (Lundi de Pâques, entre 10 heures et 11 heures du matin).

    L’orgueil, ou plus largement ce que les Grecs appelaient l’hybris, portant les individus ou les nations, et plus encore les empires, à céder à la violence de leurs passions égoïstes, au défi de toute modération et de tout équilibre, se trouve visé par Dante (qui en savait lui-même quelque chose !) sur cette première corniche du Purgatoire où l’on aura l’occasion de voir ce qui distingue un poète d’un prêcheur.

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    Dès les sept premières terzine de ce onzième Chant, le poète ne craint pas, en effet ,  de se faire prédicateur en réécrivant, à sa façon, le Pater Noster, ici psalmodié par une troupe d’ombres au front bas dont il est précisé que ce n’est pas pour elles qu’elles prient mais « pour ceux qui sont restés en arrière »…

    Ceci dit, les retouches de Dante au Pater Noster sont à la fois d’un poète et d’un métaphysicien de l’amour cosmique, qui fera de celui-ci (Next stop Paradise) le Premier Mobile mystique de l’Univers, rayonnant d’effets angéliques divers.

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    Or on relèvera que si les ombres du Purgatoire, déjà promises au salut, prient pour nous autres pauvres mortels, un retournement saisissant fait dire aussi au poète qu’il nous incombe de prier pour elles, si tant est que notre « vouloir » ait « bonne racine », car :

    « Ben si de’ loro atar lavar le note

    che portra quinci, si che, mondi e lievi,

    possano uscir a le stelle ruote ». 

    Ce qui donne en français dans le texte :

    « Il faut les aider à laver les taches

    qu’ils portèrent ici, pour que, purs et légers,

    ils puissent monter aux sphères étoilées ».

    Oraisons montantes, cantilènes descendues du ciel, pieuses paroles transitant entre vifs et défunts : tout cela fait un concert aux harmoniques incessamment édifiantes,  mais il y a mieux : Dante raconte des histoires.

    images-3.jpegLa Commedia nous tomberait des mains si elle n’était qu’éminent catéchisme, de même que les fresques contemporaines de Giotto seraient-elles chaulées d’oubli depuis longtemps si elles n’avaient cristallisé que de grises injonctions dogmatiques.

    2783_scrovegni.jpgfrancoiscimabue.jpgCependant trois personnages vont apparaître, contemporains de Dante ( pratiquant une fois de plus le name dropping) qui seront, pour le poète, l’occasion double de signaler le caractère éminemment fugace et futile de tout hybris en matière politique et de toute vanité en matière artistique; et de citer la grandeur de Giotto qui surclasse  celle de Cimabue ; de même qu’en poésie la gloire de Guido Cavalcanti éclipse celle de Guido Guinizelli, tout initiateur du dolce stil nuovo que fût celui-ci. Cinq siècles et demi avant La Foire aux vanités de Thackeray...


    On lit ainsi ces trois tercets sans âge, qui évoquent la sagesse relativiste d’un Montaigne autant que les vers de L’Ecclésiaste:

     

    « La rumeur mondaine n’est pas autre chose qu’un souffle

    de vent qui vient tantôt d’ici et tantôt de là,

    et qui change de nom quand il change de direction.

     

    Seras-tu plus célèbre, en te séparant

    d’une chair déjà vieillie, que si tu étais mort

    Avant d’avoir cessé de dire « pappo e l’ dindi »

     

    Quand mille ans auront passé ? et cette durée

    est plus courte en face de l’éternité qu’un battement decisl

    Par rapport à la sphère qui tourne le plus lentement dansle ciel ».

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    Une fois de plus, en outre,il y a du chroniqueur d’époque chez Dante, qui cite nommément des personnages qu’il a connus de près ou de loin, tel Omberto Aldobrandesco le gibelin tué par les Siennois, qui dit lui-même avoir été arrogant et méprisant de « tous les hommes », Oderisi de Gubbio l’enlumineur admiré par son contemporain poète, ou Provenzano Salvani, chef gibelin qui reconnaît avoir eu « la présomption de soumettre Sienne tout entière à son autorité », et qui a droit cependant au Purgatoire après s’être montré généreux envers l’un de ses amis pour le délivrer des geôles de Charles d’Anjou. 

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    Comme Montaigne le fera dans ses Essais deux siècles plus tard en se référant sans cesse à des situations humaines vécues – qu’elles soient tirées des auteurs de l’Antiquité ou de faits divers contemporains -, Dante truffe son poème d’allusions à des personnages incarnant tel ou tel vice– en l’occurrence l’orgueil ou la vanité –, et qui mêlent accusations et circonstances atténuantes comme s’il était lui-même le Juge Suprême. 

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    On peut discuter, évidemment, de la structure verticale et de la dynamique ascensionnelle du Purgatoire, comme si c’était un archétype universel, alors qu’il s’agit d’une représentation médiévale de l’Occident catholique romain à son pinacle, mais là encore l’invention poétique brise les « formats », comme chez les peintres dont l’idéologie chrétienne se trouve débordée par leur génie parfois peu catholique…

     

    Dante. Le Purgatoire.Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

  • Ceux qui ont un grain

    Jarry2.jpgCelui qui se dit le plus modeste des humbles / Celle qui ne voit autour d'elle que pygmées recalés aux Anges de la Télé / Ceux qui ne voient à l'horizon aucun Surhomme qu'on puisse leur comparer objectivement s'entend  / Celui qui dicte les Vraies Valeurs pour cent et mille ans si ça se trouve / Celle qui considère Paulo Coelho comme LE Guerrier de lumière propre à éclairer sa bauge / Ceux qui ont passé de l'Exaltation d'eux-mêmes à leur propre contemption / Celui qui écrivait à sa soeur Zabou qu'ils avaient un frère illégitime au prénom de Zoroastre aussi génial qu'eux deux / Celle qui estime que Friedrich Nietzsche (comme ça se prononce) fut en somme  le  Jean-Baptiste du messianique Philippe Joyaux (Sollers en littérature) / Ceux qui pensent que Dante et Nietzsche et Stendhal et Sollers constituent la même Personne en segments de lombric  'pataphysique / Celui qui a signé de son seul nom le remake de La Divine Comédie alors qu'ils étaient deux à le bricoler sans compter les petites mains et le service commercial / Celui qui considère son nouvel opuscule comme le superlatif de la dynamite / Celle qui pensait se faire baiser par le Maître du Monde hélas très pris ce soir-là dans le salon bleu / Ceux qu'on dit timbrés et qui vous l'envoient dire avec coupon-réponse / Celui qui se fait renvoyer son courrier au Palazzo del Quirinale où il passera cet été avec Clotilde / Celle qui répète un peu partout que le mépris universel de son beau-frère Nabe signale sa nature supérieure / Ceux qui se sont tant masqués qu'il ne se rappellent plus le visage que révèle leur empreinte mortuaire / Celui qui répète qu'"il faut vivre dangereusement" sans quitter des yeux les pompons bleus de ses pantoufles à écrire / Celle qui rote dans les couloir des aphones / Ceux qui trouvent aux écrits de ce Frédéric Nitch (sous-titre français) des tours essentiellement cocasses voire drolatiques / Celui qui pensait qu'on le lirait plus tard comme la Bible plus tôt / Celle qui n'honore son père et sa mère que revêtue de son tailleur ton sur ton / Ceux qu'on dit les Rimbaud de demain mais va trouver le féminin d'un tel zutique /  Celui dont on dit qu'il aurait embrassé un cheval maltraité avant de se trouver terrassé par un vieux mal alors que cette fable est juste repiquée d'un thriller russe /Celle qui estime que tout génie sacrifie à quelque exagération  y compris celui des alpages / Ceux qui rendent à César ce qui lui revient et tout autant à Bécassine pour éviter toute embrouille à la récré, etc.

  • D'un savoir l'autre

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    Une lecture de La Divine Comédie (44)

    Le Purgatoire, Chant X.

    Montée à la première corniche. Exemples d’humilité sculptés dans le rocher. Marie, David, Trajan. Apostrophe contre l’orgueil humain.

    (Lundi de Pâques, entre 9 heures et 10 heures du matin)

    Le savoir élitaire n’est point trop en odeur de sainteté par les temps qui courent, mais sans lui pas de salut (ou presque) à la lecture de la Commedia, c’est le moins qu’on puisse dire et à tous les sens des termes historique ou politique, littéraire ou philologique, philosophique ou théologique. 

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    À commencer par celui-ci, la porte du Purgatoire, ouverte par l’ange portier aux deux clés d’or (symbole de ceci) et d’argent (symbole de cela) s’est refermée derrière les deux poètes (l’antique Latin et l’Italien de ce matin) sur fond de Te Deum tombé du ciel céleste, et gare si Dante se retourne !

    Ensuite, de la métaphysique revue par les Pères de l’Eglise et passée à la moulinette du poème, l’on saute à la physique des corps, et sans Alpenstock : ainsi les deux compères se ripent-ils dans une espèce de gorge rocheuse à tournure de cheminée (symbole un peu tautologique de la montée-qui-monte) jusqu’à une vire formant corniche sur tout le pourtour de la montagne, surmontée de scènes sculptées de main probablement divine.

    Unknown-3.jpegL’on passe en effet à la dimension esthético-apologétique du poème, illustrée d’abord par une image sculptée figurant l’Annonciation avec le duo de l’Ange Gabriel et de Marie - on pense illico à Fra Angelico, avec deux siècles d'avance, quoique Dante évoque plutôt l’art de Polyclète, plasticien grec encore fameux à l’époque, et Giotto serait encore plus proche...

    david01.jpgDans la foulée se distinguent plusieurs scènes diversement édifiantes, à commencer par le transport de l’arche sainte des Hébreux devant laquelle on se rappelle (mais si !) que dansa et psalmodia le roi David à la « robe troussée », précise Dante, après quoi celui-ci remémore la légende médiévale selon laquelle l’excellent pape Grégoire pria tant qu’il parvint à tirer l’empereur Trajan des enfers pour saluer un geste de commisération montré par celui-ci à l’égard d’une pauvre veuve dont le fils fut accidentellement tué par l’armée romaine- vous suivez au fond de l'avion ?

    Tout cela pour montrer quoi ?

    Entre autre ceci : que l’humilité et le repentir seuls pallieront l’orgueil, qui ne cesse de freiner notre élévation. C’est aussi bien ce que montre enfin, sur la même corniche, une procession de chenilles humaines qui se traînent en gémissant force « je n’en puis plus »…

    Or comment trier dans ce fatras, ce qui relève de l’érudition empilée et ce qui peut nous toucher encore spontanément ? 

    De toute évidence, le poème hyper-codé, à multiples strates de signifiés (comme le sera l’Ulyssse de Joyce 7 siècles plus tard),n’en finira pas de servir, sinon à l'édification de la jeunesse italienne préférant le clip au poème, à la promotion d’innombrables nouveaux dantologues récusant tout ce qui a été dit avant eux, pour mieux « décaper » texte (et sous-texte) à l’occasion de multiples communications et congrès en divers lieux ensoleillés de la planète, mais nous apprennent-ils à mieux lire pour autant ce que le poète, de loin en loin, exprime de simple et beau en quasi 3D, par exemple sur l’amour ? Sûrement pas !

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    Assez comiquement alors, sur cette corniche   des orgueilleux, me revient le souvenir du commentaire le moins humble qui se puisse imaginer, de Philippe Sollers pérorant à n’en plus finir « autour » du Purgatoire, dans son ouvrage modestement intitulé La Divine comédie (lequel consiste en réalité en entretiens avec les très patient Benoît Chantre), sans dire à peu près rien (non, j'exagère !) du contenu du texte lui-même alors qu’il pontifie à grand renfort de références à Bataille ou Heidegger…

    Bref, voyons plutôt en la Commedia ce qu’elle est, pareille à une cathédrale à la fois sublime et désaffectée à beaucoup d’égards, dont les détails qui nous parlent encore ressortissent au langage, compréhensible par tous, de ce qu’on appelle la poésie - mais qu'est-ce au juste ?

    793703_2898203.jpgDante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie,par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

    Et ce monument d’autosatisfaction aux vues parfois éclairantes, voire fulgurantes de justesse dans l'aperception musicale du texte : Philippe Sollers. La Divine Comédie. Folio.

  • L'éphèbe et la sainte

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    Une lecture de La Divine Comédie (43)

    Le Purgatoire, Chant IX.
    Dante s’endort et rêve. Réveil près de la porte du Purgatoire. L’ange portier. Ouverture de la porte
    (Nuit du dimanche au lundi de Pâques, 11 avril 1300)

    Le neuvième chant du Purgatoire, après un début d’ascension assez physique, est marqué par un rêve mythologico-féerique digne d’inspirer un peintre mystico-psychédélique à la William Blake ou, quelques étages en dessous, un Salvador Dali, dont les illustrations de la Commedia sont assez mollement liquéfiées au demeurant.

    Mais le chant débute par un vrai galimatias, en tout cas à nos oreilles contemporaines.
    En voici la traduction française :

    « La concubine de l’antique Titon
    blanchissait déjà au balcon d’Orient
    en sortant des bras de son doux ami ;
    son front resplendissait de gemmes,
    formant la figure de l’animal froid
    qui frappe l’homme avec sa queue ;
    et la nuit, au lieu oùnous étions,
    avait fait deux pas dans sa montée,
    et baissait déjà son aile pour le troisième ;
    lorsque, chargé encore du fardeau d’Adam,
    vaincu par le sommeil, je m’inclinai sur l’herbe,
    où nous étions assistous les cinq. »

    On imagine l’éberluement perplexe de la collégienne romaine ou du lycéen florentin tombant sur ces vers alambiqués signifiant que, bon,la nuit est tombée « en montant » et que Dante va monter en « tombant » dans un rêve…

    John Cowper Powys a raison, une fois de plus, en soulignant que la Commedia date à divers égards, à la fois par son contenu dogmatique et par ses multiples références à la mythologie gréco-romaine.

    Et pourtant la poésie,musicalité et splendides images à l’appui, sauve la mise de chaque Cantica, indépendamment de son sens moral ou théologique.

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    En l’occurrence, le rêve, qui fait l’esprit « presque devin dans ses visions », acquiert un surcroît paradoxal de présence en combinant la figure d’un aigle à plumes d’or, d’essence résolument chrétienne, et celle du jeune Ganymède, bel éphèbe de souche grecque « ravi au consistoire des dieux » par Zeus, dont l’apparition onirique coïncide, en temps réel, avec le passage subreptice de Lucie, sainte spécialement affectée à la protection de Dante, dont Virgile lui explique l’intervention quand il se réveille.

    Compliqué tout ça, giovanotti ? Pas plus que le méli-mélo New Age de vos séries merveilleuses flirtant avec le fantastique !

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    Et la suite va se corser encore, presque jusqu’au kitsch, avec l’apparition de l’ange portier aux pieds sacrés posés sur la troisième marche de l’escalier accédant à la« porte sainte ».

    ob_393d6615978fe254e6e8d46d13963ba9_dsc-0499.JPGEn cas de film, l’on appréciera le contraste de couleurs destrois marches : la première de marbre blanc (lisse comme un miroir révélant au voyageur ce qu’il est tel qu’il est), la deuxième de pierre noire raboteuse (comme une âme nécessitant un bon récurage) et la troisième de porphyre enflammé « pareil au sang qui jaillit d’une veine », symbolisant pour les uns le feu ou la charité, pour les autres l’Empire dont la mission est, selon Dante, de rétablir (hum) la justice et la paix dans le monde.

    Là encore : génie du détail caractérisant la poésie de Dante, qui voit ensuite son front marqué de sept P par l’épée de feu de l’ange lui recommandant comiquement, prévenant infirmier : «Souviens-toi de laver, quand tu seras dedans, ces plaies »…

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    Or ces sept P, il faut le préciser à l’attention de la collégienne milanaise ou du lycéen napolitain, représentent les sept Péchés capitaux qu’il incombera à Dante d’effacer successivement en franchissant les sept corniches du Purgatoire…

    41KEAN0XN5L._SX280_BO1,204,203,200_.jpgDante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

    À consulter aussi pour ses utiles explications érudites : Lire la Divine comédie, Le Purgatoire, par François Mégroz. L’Âge d’homme, 1994.

     

  • Ceux qui surfent en profondeur

     
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    Celui qui sonde les à-plats de Félix Vallotton / Celle qui patine dans le palais de glaces de Paul Morand / Ceux qui exigent la pose de stickers étoilés sur le bout des seins de la Venus de Milo / Celui qui lorsqu'il n'a pas de bleu sous la main met du rouge / Celle qui remet un badge VISITOR à l'intrus joliment coiffé / Ceux qui se rappellent qu'avec MOULINEX la situation de la femme a été modifiée avant la percée générale des robots de ménage / Celui qu'on croit futile alors qu'il est concentré sur le détail de la chose en soi et pour soi - das Ding / Celle qui est sensible au côté dingo de l'humour belge / Ceux qui ont l'art de "faire avec" en toute serendipity / Celui qui a obtenu un Boeing pour son premier film et un essaim d'abeilles pour le suivant / Ceux qui évoluent comme en rêve dans le film de l'auteur belge rasé de près / Celui qui poursuit ses observations sur les chants de territoire se modifiant selon la section de la Grande Muraille investie par les oiseaux / Celle qui distingue nettement les rires des deux Salvador hilares (Henri et Dali) aux nuances plus ou moins caverneuses de chacun / Ceux qui se demandent comment les masses chinoises vont prendre le choix de la crinoline opéré par l'accessoiriste du Belge / Celui qui revêt sa combinaison blanche pour amadouer les abeilles noires / Celle qui passe en revue les paysages d'Alex Katz a la recherche d'une perfection dissociée / Ceux qui voient un lien entre le Japon de la romancière belge et la Chine de son compatriote / Celui qui se prend une claque alors qu'il daube sur la cocasserie des tsunamis aux effets collatéraux toujours imprévisibles / Celle qui pose en bikini rose dans la pub vantant le Hummer / Ceux qui ont l'esprit de l'escalier hélicoïdal avec vue sur la ville d'eaux / Celui qui rappelle que Baudelaire aussi fumait du Belge / Celle qui change de peau comme de chemise / Ceux qui demandent à Toussaint de se positionner au niveau du burkini, etc.
     
    (Cette liste a été élaborée parallèlement à la lecture de Made in China de Jean-Philippe Toussaint et des Interviews d'Alex Katz publiées à l’enseigne d’art& fiction)
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  • Deux anges passent

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    Une lecture de La Divine Comédie (42)

    Le Purgatoire, Chant VIII.

    Arrivée des anges. Nino Visconti. Les trois étoiles. Le serpent mis en fuite. Corrado Malaspina

    (Dimanche de Pâques, vers 7 heures et demie du soir)

     

    L’actuelle superstition scientiste accorde plus de crédit aux sciences dites dures qu’au doux savoir, mais l’angéologie est reconnue par l’Abbaye de Thélème et c’est ce qui compte.

    Le penchant naturel (la Bête) de l’homme (et de la femme quand elle se laisse aller) tend le plus souvent vers le bas, aux ordres de son cerveau reptilien, tandis qu’un élan contraire surnaturel le fait lever les yeux vers la cime accueillant le premier soleil ( c’était tôt l’aube au pied des Aiguilles dorées, un dimanche matin de nos vingt ans) ou les derniers rayons du crépuscule en ce huitième chant du Purgatoire.

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    Toute la foule qu’il y a là, autour de Dante et de ses collègues poètes Virgile et Sordel, lève ainsi les yeux en cette fin de dimanche de Pâques de l’an 1300, et pour répond en envoyant deux de ses émissaires ailés, une fois le ciel, aux regards ardents et aux hymnes, porteurs d’épées de feu et tout nimbés de vert espérance.

    Ainsi Dante les décrit-il plus précisément:

    « Verdi come fogliette pur mo nate

    erano in veste, che da verdi penne

    percosse traen dietro e ventilate ».

     

    Autrement dit :

    « Vertes comme des feuilles nouvelles nées

    étaient leurs robes, que battaient les plumes vertes

    flottant derrière eux, agitées par le vent ».

     

    La poésie de Dante ne se réduit pas du tout à l’apocalyptique représentation que scelle le plus souvent l’expression « dantesque », comme le montrent, et de plus en plus en ces lieux de purification, tant d’images d’une infinie délicatesse et surfine harmonie, en contraste absolu avec le chaos vaseux ou visqueux dans lequel rampe le sempiternel serpent.

    Lequel surgira d’ailleurs tout à l’heure là-bas, que le défunt poète Sordel désignera à Dante en ces termes : « vois là notre adversaire », identifiant ce même serpent « qui donna à Eve le fruit amer »…

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    Et le voici rampant :

     

    « Tra l’erbe e’fior venia la mala striscia,

    volgendo ad ora ad or la testa, e ‘l dosso

    leccando come bestia che si liscia ».

     

    Autrement dit :

    « Entre l’herbe et les fleurs venait l’affreux reptile,

    tournant de temps en temps la tête et se léchant

    le dos, comme une bête qui se lisse ».

     

    Mais les anges apparus auparavant ne sont pas là que pour la photo : les voilà qui, tels des « éperviers » fondent comme l’éclair sur le suppôt de Satan…

    Plasticité remarquable de la scène !

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    Ainsi la Commedia nous tient-elle et nous retient-elle, si l’on ose dire, par les deux bouts de la griffe et de l’aile.

    Ainsi de ce souvenir, ce dimanche-là, dans la paroi des Aiguilles dorées où la lumière descendait tandis que nous montions, lorsque mon ami R*** dérocha soudain, et tout aurait pu finir comme ça : mais non, je ne sais quel ange le retint je ne sais comment de ce côté de la vie alors qu’à quelques dizaines de mètres de là, sur une voie parallèle, le guide et chanoine René M ***, qui avait tout vu de la scène, restait encore figé, saisi, pantois, aussi vert que son compagnon à lui et que les deux saints volatiles de la Commedia

    Je n’invente rien: mon rapport a été déposé aux archives angéologiques du canton du Valais…

     

    Dante Alighieri, Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

     

     

     

     

  • Salut je t'ai vu

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    Une lecture de La Divine Comédie (41)

    Le Purgatoire, Chant VII. Dialogue de Virgile et de Sordel. La loi de la montée au Purgatoire. La vallée fleurie. Quelques princes négligents.

    (Dimanche de Pâques, de 3 heures de l’après-midi à 7heures du soir)

    Les ombres pullulent au pied de la roide pente aux épreuves ; ce n’est pas tout à fait l’émeute, mais une houle de foule à tourbillons sur cette aire d’attente et de tri où confluent les âmes non damnées mais point encore sauvées ad aeternum.

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    Or il faut se le rappeler à tout moment et se demander ce que cela nous dit : qu’il en va de leur salut, et donc du vôtre possiblement, du nôtre – mais en voulez-vous, en veux-tu, cela m’importe-t-il seulement d’être sauvé, et à quel prix et conditions ?

    Scandale humanitaire à l’étape, qui rappelle l’exclusion des innocents bambins non baptisés juste dignes des Limbes : pas de salut non plus pour ceux qui n’ont pas accédé à la seule vraie foi de leur vivant, tel le « divin » poète Virgile, né trop tôt pour l’onction du baptême et le catéchisme en bonne et due forme.

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    Ainsi le guide de Dante ne pourra-t-il accéder au Paradis de son vivant de mortel pourtant très méritant : le Règlement théologique s’y oppose, établi  sans consultation du Salutiste par excellence que fut le rabbi Iéshouah, qui disait comme ça de laisser venir à lui les petits filous, ainsi que les voyous et autre voyelles.

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    Fin de la digression : comme le jour décline au pied de la montagne aux contritions, Dante trépigne un peu d’impatience et s’inquiète du chemin à suivre auprès de Sordel, qui lui fait comprendre que l’escalade ne se fera pas de nuit (symbole ou sagesse pratique d’avant l’invention de la lampe frontale) mais qu’il est, non loin de là, un lieu protégé où il sera possible de se reposer un peu non sans croquer un biscuit et rendre grâces au vu de la belle Nature.

    Le poète relaie alors le casuiste moralisant et cela donne ça en nouvel italien chantant :

     

    «Tra erto e piano eraun sentiero schembo,

    che ne condusse in fianco de la lacca,

    la dove più ch’a mezzo muore il lembo.

    Oro e argento fine, cocco e biacca,

    Indaco, legno lucido e sereno,

    Fresco smeraldo in l’ora que si fiacca,

    Da l’erba e dali fior, dentr’a quel seno

    Posti, ciascun sara di color vinto,

    Come dal suo maggiore é vinto il meno.

    Non avea pur natura ivi dipinto,

    Ma di soavità di mille odori ».

    Ce qui se traduit, par delà l’enchantement des sonorités picturales, comme ceci :

    Entre pente et replat un sentier oblique

    Nous conduisit au flanc de la ravine,

    Là où le bord s’abaisse jusqu’à moitié.

    Or et argent fin,écarlate et céruse,

    Indigo, bois luisant comme air serein,

    Fraîche émeraude quand on la brise,

    Près de l’herbe et des fleurs, dans ce vallon,

    Verraient ternir l’éclat de leur couleur, 

    comme le moins est vaincu par le plus.

    La nature ici n’avait pas seulement peint, mais par la suavité de mille odeurs

    elle formait un ensemble inconnu, indistinct, ».

    La lectrice et le lecteur futés auront perçu, dans les subtiles correspondances de cette suite d’images, une anticipation du petit Baudelaire illustré.

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    De fait, voici la délicieuse « clairière » des poètes, voici les mots qui sauvent !

    Le salut par la théologie et la prétendue « voie droite » de l’Eglise prétendue sainte par ses docteurs et autres imams ? Des clous !

    D’ailleurs , ce septième chant fait défiler quelques princes contemporains du poète, à peu près aussi ferré en philosophie politique que son compatriote Machiavel, qu’il juge de son haut pour leur « négligence » selon ses propres attentes en la matière. 

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    BeatrixProvensalska.jpgIl y a là tout un beau monde arrimant le poème à ce qu’on appelle aujourd’hui l’actu : tels Rodolphe d’Allemagne et Ottokar roi de Bohème, Grand Nez (Charles d’Anjou) et autres Béatrice de Provence ou Marguerite de Bourgogne, enfin toute une smala qui a coupé à l’Enfer mais devra prier et chanter encore quelques hymnes avant d’accéder au Paradis.

    Alors quoi ? Le salut par l’idéologie religieuse ou politique ? Mon œil !

    Bien plutôt : le salut par ces bribes de musique en nous, qui ne sont l’apanage ni d’une révélation exclusive ni d’aucun Système.

    Or, cela vous chante-t-il d’être sauvé ? Oui si cela me chante, mais faites-en une Loi et je me sauve !

    Salut, je t'ai vu !

     

     

    Dante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF :

  • Ceux qui tâtent le terrain

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    Celui qui subissant le climat du sud-est asiatique lance comme ça qu'il "a l'impression de se faire lécher de la tête aux couilles par son chien" / Celle qui se douche en sortant d'un échange sur Facebook / Ceux qui lancent une énormité sur Spinoza pour booster leurs followers / Celui qui prend des notes avant de se lancer dans le débat sur l'océan de la conscience / Celle qui se fait corriger les seins genre collines de silicone / Ceux qui lisent Joseph de Maistre pour montrer qu'ils en ont à ceux qui ne jurent que par Bloy / Celui qui revient à ses fondamentaux russes et chrétiens de gauche / Celle qui pointe la méchanceté particulière des croyants peu sûrs d'eux et des poètes couvant une ambition démesurée / Ceux qui remettent tout en question en répondant à côté / Celui qui revient à la rue Legendre avec sa canne blanche et retire ses baskets pour sentir le macadam ramolli de la fin juin quand le soleil de midi atteint le parvis de la librairie du Fou d'Elsa / Celle qui a passé des heures à lire Le Temps retrouvé au parc Monceau avant de revenir rue Mozart chez son ami le pianiste rosicrucien / Ceux qui étaient de la belle équipe de la Pensione Pianigiani durant leur stage de chant à l'Accademia de Sienne / Celui qui n'a jamais été à l'aise dans les groupuscules / Celle qui préfère le Godard poète des vingt dernières années à l'idéologue hyper littéraire des années 60-70 / Ceux qui enduisent leur plume de miel pour voir si les lectrices chinoises se laissent avoir / Celui qui prétend avoir rencontré Virginie Despentes au Mont Ventoux pour épater ses camarades médiévistes travaillant sur Pétrarque / Celle qui relit Baise-moi dans le jardin des Carmes déchaussés / Ceux qui se tâtent avant d'entrer dans l'Eglise des Derniers Jours, etc.

  • Lupanar à l'italienne

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    Une lecture de La Divine Comédie (40)

    Le Purgatoire. Chant VI. 

    L’Antépurgatoire, deuxième assise. Efficacité de la prière. Rencontre des poètes : Virgile et Sordel de Goito. Imprécations contre l’Italie, contre l’Empire, contre le pape, contre Florence

    (Dimanche de Pâques, vers 3 heures de l’après-midi)

    Le poète catholique italien Dante Alighieri et l’essayiste agnostique français Jean-François Revel (auteur notamment de Ni Marx ni Jésus) avaient pour point commun de fonder leur espoir d’une meilleure gouvernance mondiale en appelant, de leurs vœux, un Pouvoir planétaire unique : l’Empereur chrétien pour Dante, et quelque Fédération démocratique supranationale, pour Revel.

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    Ce sixième chant très « politique » a deux pôles. D’un côté : les pouvoirs princiers de tout acabit, dans l’Italie morcelée et hyper-conflictuelle du XIVe siècle, où le goût du pouvoir et la rapacité caractérisent autant les potentats civils que les prélats ; de l’autre, la protestation des peuples et des poètes, dont les invectives montent en puissance au fils des vers, jusqu’à la comparaison de l’Italie, en général, et de Florence en particulier, avec un bordel !

    Est-on bien avancé, sept siècles plus tard, avec la Casta italienne et son calamiteux Cavaliere ? 

    Certes non, et d’autant moins que la voix des peuples se dissout aujourd'hui dans le boucan médiatico-mondain où les sages conseils d’un Virgile et les furibards anathèmes de Dante feraient juste figure de vieilles guimbardes « réacs ». 

    Y a-t-il d’ailleurs au monde, aujourd’hui, un seul poète qu’on pourrait dire un visionnaire politique fiable ? 

    Sûr que non, vu que la base même de l’empire rêvé par Dante, cimenté par le christianisme, n’a plus la moindre existence « politique », et qu’aucun poète actuel ne peut être dit la voix d’un peuple – même s’il y du Dante dans l’auteur de L’Archipel du Goulag… 

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    Du côté des poètes, Dante se réjouit pourtant d’une nouvelle rencontre, en cet Antépurgatoire qu’il s’impatiente par ailleurs de quitter tant le lieu est encombré de foules piétinantes, en la personne de l’illustrissime troubadour Sordel, tenu en haute estime par les seigneurs de ce monde dont il a pourtant stigmatisé virulemment les faiblesses, inspirant alors ces vers cinglants à Dante :

    « Hélas ! Italie esclave, palais de douleur,

    navire sans pilote au milieu des tempêtes, 

    non plus reine des provinces, mais bordel ! » 

    Dans la foulée, le lecteur sans malice aura sursauté en tombant sur le vers 118 de ce chant où il est question du « très haut Jupiter / qui fut sur terre crucifié pour nous », à croire que, pour Dante, l’empire universel était prédestiné à fondre, à Rome , le roi des dieux antiques et le Dieu des rois de la chrétienté…

    Catholique tout ça ? Ô combien, et l’on dira même plus : le comte Joseph de Maistre s’en saoulerait de petit lait !

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    Mais hélas, bis repetita:  ce sont les « gains trop faciles » fustigés par Dante qui auront pourri la Botte, si l’on ose dire, et l’empire n’est plus qu’un piètre décor de série télé signée Berlusconi & Co… 

    Dante. Le Purgatoire. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Flammarion GF.

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  • Dante pique un fard

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    Une lecture de La Divine Comédie (39)

     

    Purgatoire, Chant V. Pécheurs morts de mort violente et repentis in extremis. Colloque avec Jacopo del Cassero. Bonconte da Montefeltro. La Pia.

     

    (Dimanche de Pâques, de midi à 3 heures de l’après-midi).

     

    Cela a été dit et répété : que Dante a failli, selon son propre jugement, mériter le sort des damnés éternels, auquel il a échappé in extremis grâce à l’intercession de l’Amour (Béatrice), de la Poésie ( son maître Virgile) et de son propre repentir.

     

    Les tourbillonnants troupeaux qui se pressent, si l’on peut dire, au portillon du Purgatoire, regroupent les âmes semblablement rescapées de la damnation,  dont le dernier regard s’est levé vers le ciel alors que leur corps mortel succombait aux pires violences.

     

    Comme on l’a vu dans le chant précédent, l’accès au Purgatoire lui-même ne sera acquis, pour les âmes en question, qu’au terme d’une sorte de pré-lavage assorti d’une attente comptabilisée à proportion des fautes de chacun.

     

    51ycbsEN2rL._SY355_.jpgDe ladite comptabilité, liée à l’idéologie de surveillance et punition filtrée par les Pères de l’Eglise et leur smala « universelle », l’on peut sourire aujourd’hui, même si l’aspect dramaturgique de tout ça reste une curiosité intéressante.

     

    Mais si la Commedia est évidemment datée à cet égard, sauf pour les catholiques de stricte observance qui y trouvent toujours une sorte d’édifice apologétique utile à leur salut, elle continue de nous toucher, mécréants joyeux que nous sommes,  par d’innombrables détails émouvants ou cocasses, historiquement référencés (ici, les « colloques » avec trois personnages connus de l’époque, morts de façon plus ou moins atroce), psychologiquement toujours plausibles ou poétiquement irradiants.

     

    riassunto-quinto-canto-purgatorio.jpgAinsi, tout au début de ce chant dédié aux repentis de la dernière heure, relève-t-on ce trait typique de l’observation dantesque, où le détail « tout humain » fixe soudain l’attention du lecteur.

     

    Plus précisément : après que l’ombre de Dante, qui vient d’être remarquée par les âmes incorporelles débarquées en ce lieu, a suscité l’étonnement et les questions de celles-ci à celui-là (Comment quoi ? Un vivant parmi nous ? Et comment ça ?), le poète, tout troublé, se trouve grondé par Virgile qui l’enjoint de presser le pas. Et Dante, alors, de piquer un fard !

     

    Ce qui donne en v.o. d’époque:

     

    « Che potea io ridir, se non « Io vegno » ?

    Dissilo , alquanto del color consperso

    che fa l’uom di perdon talvolta degno ».

     

    Dûment traduit par dame Risset :

     

    « Que pouvais-je dire sinon : « je viens » ?

    Je le dis, couvert un peu de la couleur

    Qui nous rend parfois dignes de pardon. »

     

     

    Dante, Le Purgatoire. Traduction et préface de Jacqueline Risset. Flammarion GF.793703_2898203.jpg

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  • Mémoire vive (111)

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    Annie Dillard ce matin : « Admire ce monde qui jamais ne te boude – comme tu admirerais un adversaire, sans le quitter des yeux ni t’éloigner de lui ».
     
    À La Désirade, ce 1er août 2017. - Je repense à ces gens de la photo sépia de ma famille maternelle, en 1911, et me demande qui ils étaient et comment c'était de vivre avant la Grande Guerre.
    Lucerne, 1911.
     
    Qu'ont-ils donc contre la morale ? Je me le demande. Et pourquoi parler d’éthique avec un ton si moralisant ?
     
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    Zouc.
    Assez intrigué depuis hier soir par la lecture de Feu d'artifice, Histoires à voix haute, d'un certain Ernst Burren qui n'écrit qu'en dialecte soleurois. Tout de suite ça m'a rappelé Lucerne, la Stube de Lucerne, le Grossvater de Lucerne et les tantes, enfin tous mes souvenirs de Lucerne à travers les années.
    Le livre se donne en strophes de vers libres. Il y a là-dedans un ton helvète semblable à celui de mes nouvelles grinçantes du genre À côté de chez nous, à reprendre et développer en multiples variations mieux concertées sur les thèmes actuels de la famille helvète, du voisinage et des événements locaux mondiaux, entre Gay Pride et rallye des proprios de belles voitures, orgies de libertins et autres réunions de paroissiens - toute une Suisse en peinture faisant écho aux observations d'un Loetscher et d'une Zouc, d'un Bovard et d'un Emil, de Bichsel ou de Hohler, de Widmer ou de Moeri.
     
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    L’humour helvète typique, qu’on retrouve chez Emil ou chez Zouc, est descriptif, ou médiumnique, et non pas accusateur
     
    Ce lundi 7 août. Huit heures et demie du soir à ma nouvelle petite table à écrire de métal noir tressé imitant le bois, sur la terrasse, à coté du bain nordique chauffé à 38°. Moment de parfaite sérénité, juste une fine voile sur le lac bleuté, une vitre jetant un éclat de soleil au Bouveret, quelques clarines sur l’alpage voisin, et je prends ces notes dans le magnifique carnet au portulan Renaissance, made in Italy et acheté chez Barnes & Noble à San Diego pour 20 dollars.
     
    Ce mardi 8 août. Le magnifique cahier de San Diego était resté sur la petite table pendant la trombe de cette nuit, faute professionnelle grave mais finalement il n’en a presque pas souffert, je l’ai passé au foehn et seules quelques pages conservent des traces de coulures d’encre verte, donc je dis ouf car j’avais un mois de notes là-dedans et l’objet lui-même m’est précieux. C’est le second « accident » survenu à mes carnets, après la perte d’un épais volume safran contenant plus d’une année de mon journal et des aquarelles à foison, à la fin de la matinée du 11 septembre 2001, juste après ma visite à Marina Vlady où celle-ci m’avait parlé de sa Russie doublement disparue - un moment d’inattention au guichet du métro et vaines recherches ensuite, jour de catastrophe mondiale, etc.
     
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    Rahmy02.jpgTrès impressionné par le récit autobiographique de Philippe Rahmy, qui fait s’entremêler destinées personnelles et tragédies collectives. Lui-même est fils d’un paysan égyptien et d’une fille de médecin allemand juif et affilié au parti nazi, et son récit recoupe celui des tribulations d’un jeune juif polonais qui a assassiné à Paris un notable allemand (en 1938) pour informer le monde des persécutions que son peuple subissait, dont sa sœur l’avait précisément informé. L’auteur a la patte d’un écrivain d’exception, délicat et puissant à la fois, et la substance du récit travaille admirablement le thème des identités mêlées en conflit, comme s’y était employé Aleksandar Tisma dans L’école d’impiété.
     
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    Pourquoi parle-t-on, à propos de l’extase sexuelle, de petite mort ?
     
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    En regardant la photo de famille prise par notre père en 1961, à Sankt Niklaus, à l’occasion des noces d’or de nos grands-parents maternels, je suis frappé par l’aspect de ceux-ci, qui avaient alors à peu près notre âge actuel, et qui ont l’air si vieux, si corsetés, si ratatinés, si tout petits et tout noirs que c’est à n’y pas croire : de vrais vieux vieillards ! Et nous aujourd’hui, en jeans et avec nos longs tifs (mes longs tifs en tout cas), en chemises bariolées (enjoy California !) et roulant baskets…
     
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    Pas un jour sans que je n’injurie le mauvais Dimitri, alors que ma tendresse de cesse de croître à l’égard du bon Dimitri, et bien plus encore envers mon père que je n’ai jamais eu aucune raison, au demeurant, d’insulter.
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    bankerot.jpgCe qu’il faudrait aux « purs littéraires », c’est de voir plus de séries de qualité, comme ce Bankrot danois que je viens de découvrir en avalant ses huit épisodes d’une traite et dont l’humour me ravit. C’est du noir frotté de tendresse et, du point de vue de la narration, des dialogues et de l’interprétation, de la très belle ouvrage pleine d’humanité et de notes intéressantes sur la filiation en milieu déstructuré…
     
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    À partir d’un certain moment les résolutions se délitent, sous l’effet de la dispersion. Mon excessive ouverture de focale au même moment. Qui trop embrasse, etc
    Ce lundi 14 août. - Esquissé hier le portrait au crayon de Lady S. Pas encore ça, de loin pas. Donc il faut exercer le dessin, jusqu’à la juste expression. Exercer la bouche, les yeux, l’oreille, le volume, etc. L’exercice, en matière de dessin ou de peinture, est d’ailleurs une excellente base qui intéresse aussi l’exercice stylistique en matière littéraire, etc.
     
    Regarder
     
    Je ne regarde pas assez.
    Trop de leurres nous distraient
    à tout instant du seul présent.
    L'écran mondial t'éloigne
    de cela simplement qui est.
    Nous ne voyons plus rien
    de ce qui est là simplement,
    dans la clairière du bar
    ou de la gare à l'heure de meute;
    où que ce soit, partout:
    la présence d'un seul regard
    dans l'émeute affolée
    révèle les objets.
    Ne te détourne pas.
    Sois juste là présent,
    ici et maintenant,
    à regarder tout ça...
     
     
    Adelboden, ce mardi 15 août. - Salutation littéraire que j’exècre : « Avec ma main amie », etc.
     
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    Nous avons rejoint cet après-midi J. et G. au Cambrian d’Adelboden, dont j’ai découvert le paysage typisch romantique, quoique trop bâti de trop jolis chalets. L’hôtel nickel, au personnel jeune et sympa, genre **** à SPA, juste un peu trop bien à mon goût, trop lisse et trop froid, pas assez de peintures aux murs - mais je n’en dis rien vu que nous sommes invités…
     
    J. très imposante avec son enfant bien présent quoique encore flottant dans son océan intime, et le père attentif et tendre, dont je prends les railleries avec le stoïcisme des Anciens. Le soir nous ne nous attardons pas à une première terrasse de restau dont la carte mêle le local et l’asiatique, mais l’italien où nous allons ensuite n’est pas mieux avec ses mauvais vins et ses tagliatelles plus qu’al dente : al caoutchouc.
     
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    Je relève ceci dans Walden : «Durant maintes années j’ai été inspecteur autoproclamé des tempêtes de neige et des orages de pluie, et j’ai fait scrupuleusement mon devoir ; arpenteur, sinon de grand-routes, du moins des sentiers forestiers et des chemins de traverse, veillant à ce qu’ils restent praticables et qu’en toute saison il y ait des ponts qu’on pût traverser, partout où les pas de l’homme ont prouvé leur utilité ». Or cela, vraiment, me parle.
     
    Adelboden, ce mercredi 16 août. – Après le breakfast-type du 4 étoiles, la petite bande et ses chiens se sont hissés au sommet du mont Tschenten surplombant Adelboden, pour y faire quelques pas et admirer l’admirable paysage. Puis la parturiente un peu lasse et son Irish servant se sont retirés dans leurs appartements tandis que nous allions admirer l’admirable cascade du fond de la vallée, avant de nous faire transporter au sommet des pistes de la coupe du monde par le moyen d’un interminable système de téléphérique qui a quelque peu angoissé notre Snoopy. Ensuite, le repas du soir n’a pas été plus remarquable qu’hier, dans un restau dont le vin au moins était convenable (un Plant-Robert de 1983) alors que les raviolis aux champignons étaient à peine mangeables. Décidément, nos chers Alémaniques ne sont pas doués en la matière…
    Le Niesen. 
     
    En redescendant de l’Oberland jusqu’à nos régions lémaniques, je nous ai lu deux nouvelles de John Cheever évoquant le même personnage de femme au prénom d’Andy, qui tient une espèce de pension et redoute l’arrivée du printemps, synonyme pour elle de vieillissement car, au détour des ses 45 ans, elle sent qu’elle a laissé filer la vie et que ça ne va pas s’arranger avec la nouvelle saison. Or il se dégage, des deux nouvelles, une espèce de mélancolie non sentimentale, de douleur diffuse et d’acuité sensible qui me touchent particulièrement ces jours ; en fait c’est exactement ce que j’avais besoin de lire pour relancer ma rêverie narrative à partir de ce que je dirais une vraie matière musicale.
     
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    Ne pas s'asseoir à la table des moqueurs, moins encore à celle des flatteurs.
     
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    Ramuz : « Laissez venir l'immensité des choses ».
     
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    Donner plus, sans attendre de retour. Sus à la chiennerie - je me le rappelle depuis 55 ans et peut-être plus...
     
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    Certaines personnes sans expérience ne sont pas prêtes à entendre certaines choses : voilà ce que je dois me rappeler. La question du degree est essentielle, et plus que jamais aujourd’hui où tout s’indifférencie. Beaucoup de « nos jeunes » se renfrognent à l’idée même que cette distribution hiérarchique puisse être évoquée. Petits pions qui se voient Rois avant d’avoir affronté la Reine sans passer par les sauts du Cavalier et les bilans d’expérience du haut de la Tour...
     
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    Tendres objets
    Nos livres font bon ménage.
    Je me rappelle que tes petits objets
    m'ont accueilli sans grimacer:
    sans jamais ricaner
    à travers les années.
    Quand tu te maquillais,
    ce n'était pas que pour les autres.
    La Nature se fait belle
    ce jour d’été indien.
    Bientôt nous roulerons vers la mer.
    Après toi je ne vois pas d'autre horizon.
    L'aire des Hirondelles est notre étape depuis des années.
    Bientôt il y aura plein d'enfants entre nous,
    dans le jardin marin.
    (La Désirade, ce 18 août 2017)
     
     
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    Repris ce matin la lecture de La Forêt du mal de mon vieil ami Gérard Joulié. Quelle pénétration chez ce lecteur d’exception, quelle finesse et quelle profondeur. Ma première lecture avait buté sur son manichéisme pascalien, mais il faut passer là-dessus et ce qu’il dit du regard d’enfant de Proust et de sa déception, mais aussi de la rédemption par l’art et la littérature, est d’une rare justesse.
     
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    Repas solitaire au café de la Tour de Lutry. Bon plat du jour avec assez de pain pour les moineaux.
     
    J’ai repris hier la lecture de De la curiosité d’Alberto Manguel, dont la ligne de fond est marquée par la lecture de la Commedia. Voilà du sérieux. J’ai d’ailleurs repris une fois de plus, dûment corrigée et augmentée ici et là, la publication de ma lecture de Dante sur me sblogs, que je vais poursuivre à raison d’au moins une séquence quotidienne, en reprenant la suite d’où j’en étais arrivé, au 16e Canto du Purgatoire, jusqu’au Paradis dont je suis curieux de découvrir ce que j’en pense et en ressens aujourd’hui. De fait, et c’est l’une des leçons de Mandelstam, il ne suffit pas de penser : il faut ressentir la poésie de Dante et si possible sur sa peau et dans ses os.
     
    Ce mercredi 23 août.- Pas bien dormi cette nuit. Réveillé à 4h. Troublé par l'imbécilité grégaire de la meute. Mais il ne faut pas se laisser déstabiliser. Réagir et voilà tout. Aujourd'hui: chronique sur Vialatte & Co pour BPLT. Montrer comment Vialatte s'oppose à la fois au nazisme et à la crétinisation du Client. Montrer comment Kamel Daoud nous incite à mieux voir notre abjection en montrant celle de la société islamiste. Montrer comment Jean-François Duval distille la pensée non alignée. Invectiver ne suffit pas: il faut donner envie de penser par soi seul.
     
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    Revenir tous les jours à Michaux (dans Passages) et à Reverdy. Mes toniques imperturbables. De quoi rebondir à tout coup et plus c'est haut plus c'est beau sans qu’il soit question de placebo.
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    La chronique, charme de paix, arme de guerre
     
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    Dillard.jpgLa lecture d’Une enfance américaine me sidère. La façon d’Annie Dillard de parler de la topologie de sa ville natale, de la fugue de son père sur les fleuves, de terrible spectre du mal qui surgit dans sa chambre d'enfant ou du sac de peau dans lequel sont fourrés les adultes, est renversante. Je vais donc me concentrer plus sérieusement sur cette seule lecture, de A jusqu'à Z. À côté de Dante et d'Alberto Manguel lisant Dante, je suis bon pour quelques mois. Quelques notes pertinentes sur mon petit quartet de rentrée et sur Dave Eggers, après quoi: musique. Le regard d'Annie D. sur la peau de sa mère est profond. Tout est profond dans le regard d'Annie D. Annie D. est au plus profond ce que je ressens comme étant LA poésie. Enfin je sens que lire plus attentivement Annie D. va me faire mieux voir, aussi, ma bonne amie.
     
    Ce samedi 26 août. J’ai achevé ce matin mon petit manifeste destiné à La Cinquième saison, où j’évoque la nouvelle donne de la littérature romande, depuis le début du siècle, avec un grain de sel poivré. Je ne sais si ce sera du goût de tout le monde, mais je crois avoir dit exactement ce que je pense sans m’occuper des bienséances de la paroisse littéraire, de ses révérends compassés et de ses abbesses en jupons gris. Quoi qu’il en soit, je me fiche complètement de ce qu’on en dira, comme je m’en suis toujours foutu depuis le début de mon activité critique, il y aura de ça cinquante ans dans 24 mois et des poussières…
     
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    Dans un opuscule qui vient de paraître à l’enseigne d’art & fiction, Stéphane Zaech me fait découvrir le peintre américain Alex Katz dont j’ignorais tout, qui me fait d’abord penser à Matisse et David Hockney, parfois aussi à Vallotton, avec quelque chose d’apparemment lisse et plat qui se révèle, à mieux regarder, beaucoup plus subtil et profond que cela n’en a l’air, comme touché par la grâce. Or Stéphane en parle en peintre, et je me dis à ce propos que, souvent, les peintres sont le meilleurs critiques de peinture, comme les poètes le sont de la poésie – ce que je disais l’autre jour à un ami en poussant un peu le bouchon, lui faisant valoir que les écrivains sont parfois leurs meilleurs commentateurs, etc.
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    Ce jeudi 31 août. - Je trouve ce matin, dans l’Entretien sur Dante de Mandelstam, l’écho, précis et profond, à ce que je cherche en poésie « non poétique », qui rejoint aussi ce que dit Proust de la littérature inattendue et non descriptive modulée plus ou moins à notre insu avec le tout venant de nos impresions et sentiments, souffrances ravalées et transmutées, là encore plus ou moins à notre corps défendant, par le travail conjoint de notre mémoire et de notre imagination.
     
    Ne pas savoir nager
     
    La chose est dure à dire:
    le poète ne dira vrai
    que s'il est rude à cuire
    et s'il se tient au frais.
    Traverser le fleuve chinois
    sans s'accrocher aux jonques,
    à l'écoute des conques,
    relève du seul exploit.
    Or tel est le poème
    que nulle page ordinaire
    résolvant le problème
    n'a jamais su refaire.
    Le poème ne se refait pas !
    Allez le répéter,
    mais ne le faites pas:
    nulle cigale n'a de clef.
     
    (Ce que Mandelstam dit de Dante,
    Proust l’a dit et redit.)
     
    (A La Désirade, ce 31 août 2017).

  • Oiseaux de jeunesse

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    Quand Anne Wiazemsky racontait « son » Godard… En attendat de voir, pas plus tard que ce soir, Le Redoutable...

    Anne Wiazemsky était, à dix-neuf ans, une crâne jeune fille déjà bien en selle et plus très rangée quand elle mit le grappin sur Jean-Luc Godard, qui n’attendait à vrai dire que ça.

    À la veille d'une séance de rattrapage au bac, la petite-fille de François Mauriac avait certes déjà défié la morale de grand-papa une première fois avec un Monsieur plus âgé qu’elle, mais le véritable amour restait à découvrir. Or son apparition dans Au hasard Balthazar du grand Robert Bresson, très admiré de Godard et de Truffaut, n’était pas passée inaperçue de ces deux-là. Aussi, lorsqu’après avoir entrevu Godard sur le tournage du film, la lycéenne folle de Sartre et Beauvoir, qui avait beaucoup aimé Masculin Féminin, écrivit au cinéaste qu’elle l’aimait, celui-ci embraya-t-il de tous les cylindres de sa rutilante Alfa et s’en vint-il aussitôt soupirer sous ses fenêtres en Roméo de photo-roman…

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    Cela se passait en 1966, en ces années où les jeunes filles n’atteignaient la majorité qu’à vingt et un an. Or c’est le premier intérêt d’Une année studieuse que de rendre à la fois le charme et les rigueurs plus ou moins hypocrites de la morale sociale d’une époque. Une époque qui avait poussé François Mauriac à voir, en l’amorale Françoise Sagan, une déléguée spéciale de Satan sur terre.

    Cela étant Anne Wiazemsky, qui se coula vite dans les draps de Jean-Luc Godard, et avec un (premier) plaisir largement partagé, n’en était pas moins très respectueuse de l’avis de pépé François et de la fille de celui-ci, sa mère sourcilleuse.

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    Oscillant entre son prince charmeur mal fringué, mais plein d’attentions délicates, et les préventions de son clan familial, la jeune fille défendit sa liberté avec l’aide de son frère Pierre et du philosophe Francis Jeanson, auquel elle eut le culot de réclamer des leçons particulières lors d’un cocktail de Gallimard. Il faut préciser alors que la demoiselle était une amie d’enfance d’Antoine, le futur patron de la célèbre maison d’édition.

    Très snob et très parisien tout ça? Pas du tout: gentil et intéressant. Parce que Jean-Luc Godard y apparaît au naturel. Il est tout doux avec Anne et très autoritaire en tournage, véritable toutou quand il s’agit de demander la main de la «mineure» à Bon-papa Mauriac, et soudain violent, puant, lorsque des flics l’interceptent dans la rue et le prient de ramener ladite «mineure» à la maison…

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    Etudiante à Nanterre, Anne s’y fait draguer par un rouquin prénommé Dany, futur député européen comme chacun l’a deviné. À la veille de Mai 68, Godard apparaît aussi en jobard «maoïste», dont La Chinoise sera taxée de crétinerie par… les Chinois.

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    Anne Wiazemsky le raconte en souriant, comme elle sourit au souvenir de son mariage vaudois, sans lendemain même si le pasteur lance narquoisement au marié : « À le prochaine, M’sieur Godard ». Cela s'intitule roman mais ce récit, bien filé, sensible, lumineux, relève plutôt des mémoires d'une jeune fille jamais vraiment rangée, aussi bonne finalement à l'écrit qu'à son oral de géo  décroché au charme...

    Anne Wiazemsky, Une année studieuse. Gallimard, 272p.

  • Godard in Progress

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    À propos de Film Socialisme, quand on était encore avant Adieu au langage...
    (Dialogue schizo)


    Moi l’autre : - Alors ce dernier Godard ? BONUS ou MALUS ?


    Moi l’un : - Je me réjouis de ce que tu me poses la question dans ce langage binaire débile, que JLG a tourné en dérision dans son dernier Vrai/Faux passeport de 2006. Et je te réponds d’un clair et net BONUS. Pour ma part, et bien que me sentant plus proche de Fellini ou de Bergman, de Cassavetes, de Sokourov ou du dernier Cavalier, je dirai de ce film qu’il est essentiellement intéressant.


    Moi l’autre : - Intéressant ? Pas plus que ça ?


    Moi l’un
    : - J’ai bien dit « essentiellement », au sens d’un intérêt fondamental. Comme Michel Butor disait à Bernard Pivot, quand celui-ci lui demandait pourquoi il avait consacré trois livres à Balzac : parce que Balzac est intéressant. On retrouve d’ailleurs Balzac dans Film Socialisme, qui suscite l’intérêt d’une jeune fille sous l’œil imperturbable d’un lama...


    Moi l’autre : - Et que raconte donc ce film ?


    Moi l’un : - À peu près rien qui participe de ce qu’on appelle une « story » ou du traitement développé de personnages, lesquelles se réduisent à des présences atomisées : un jeune photographe sur un paquebot et une jeune fille russe en quête de passé, un philosophe (Alain Badiou) donnant une conférence devant un auditoire vide et une chanteuse à guitare (Patti Smith) apparaissant le temps d’à peu près quinze secondes, un enfant blond et un lama, deux perroquets au tout début et une chouette vers la fin, plus une foule humaine allant et venant, se livrant tantôt à l’aérobic et tantôt à la messe catholique, ainsi de suite.


    Moi l’autre : - Donc ça ne « raconte « rien…


    Moi l’un
    : - Au contraire, cela raconte énormément, à cela près que la narration se trouve modulée par des images et des paroles dont l’interaction constante cristallise en forme mouvante et constamment critique. Ce qu’on appelle les belles images déferlent littéralement et sont à tout moment zappées, comme les citations ou les dialogues dont on perd la moitié dans le bruit du monde. Il y a là comme un coïtus interruptus sémantique et poétique de chaque instant, mais qui ne frustre pas pour autant dans la mesure où il dit quelque chose de notre monde où tout est également zappé sauf à tomber sous le coup de notre arrêt sur image, qui recèle souvent un leurre. Au demeurant, les images se constituent bel et bien en tableau en mouvement, même si tout cliché implose dès qu’il apparaît, tout ça module une musique qui est à la fois poème et peinture et nous touche « direct au système nerveux », comme le disait Philippe Sollers à propos du peintre Francis Bacon…


    Moi l’autre : - Pas trop prise de tête tout ça ?


    Moi l’un : - Ca pourrait l’être évidemment, et j’imagine les conversations graves à la sortie de la salle, mais on peut le prendre plus légèrement. En ce qui me concerne, j’ai accueilli la chose sans réfléchir, comme une suite d’images dont beaucoup seront peut-être du genre subliminal, à se révéler après coup. On a beaucoup parlé de la déconstruction sous l’angle de la critique, mais il y a finalement assez peu d’œuvres qui se déconstruisent réellement dans le temps et l’espace, comme ce film dont le langage s’affirme en se contestant et se consumant pour ainsi dire, sauf dans sa partie centrale plus théâtrale et plus mystérieuse, qui se joue dans un garage français, autour d’un enfant blond. Cet enfant blond, qui porte un pull aux armes de l’Union soviétique, est un député français en puissance. JLG ne souligne pas, et d’autant moins que le môme est adorablement blond et doucement invasif, dans un milieu que le père dit en déficit d’amour, mais là encore tout flotte tandis que la jeune fille lit Balzac. On se gardera de trop disserter à ce propos, mais j’aimerais bien entendre JLG parler de la divinisation des enfants blonds dans le monde actuel, et de l’infantilisme du cinéma nouveau, entre autres…


    Moi l’autre : - On a parlé du dernier film de JLG…


    Moi l’un : - Je n’en sais rien, mais ce qui est sûr est que Film Socialisme n’est pas un ouvrage de ringard tirant l’échelle derrière lui. C’est un film mélancolique et tendre à la forme extraordinairement inventive, qui devrait donner envie aux jeunes cinéastes de faire des films personnels. Comme il est, je ne le prends pas du tout comme un film testamentaire, plutôt comme le dernier élément d’un Work in progress. E la nave va…

  • Classe d'eau

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    Du bleu d’en haut il suffit de se laisser glisser le long des filins pour tomber juste au seuil de la classe d’eau, sur le promontoire dominant les fosses du Haut Lac, à la profondeur inspiratrice par temps clair autant que sous les neiges moites de décembre.


    Votre arrivée est attendue dans le silence de l’aube que trouble à peine le passage des ombles. Votre seul désir de participer à la classe d’eau vous tient lieu de Welcome. D’ici ne seront écartés que ceux qui dénigrent l’exercice de l’Aquarelle Insoluble, ricanants ou sceptiques ; nul esprit médiocre ne sera non plus admis dans l’orbe lumineux, ni les aigres ni les ladres, ni les mesquins, les chafouins, les sournois, les perfides, moins encore les faux derches.


    Ici s’acquiert l’art de l’Aquarelle Insoluble, auquel sera consacré ce premier cours d’été. L’étude de ce matin sera consacrée aux voltes d'eau de lumière blanche en transit submersible que vous exercerez en murmurant la ballade White in Night Satin à l’unisson des conques, seulement appliqués à vous laver le regard…

    Peinture: J.M.W Turner