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Carnets de JLK - Page 3

  • Sous une pluie de feu

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    Une lecture de La Divine comédie (15)

     

    Chant XIV. Violents contre Dieu. Sable ardent et pluie de feu…

     

    Comme il en va de tout voyage, le parcours de Dante en enfer passe par des moments d’intensité variée, mais les sensations restent toujours à vif, activées par des images qu’on pourrait presque dire expressionnistes – Doré en tirera d’ailleurs parti.

    Après les griffes de la broussaille aux suicidés déchirant les flancs des dilapidateurs, c’est ainsi aux franges d’un désert incandescent qu’on parvient, où mille mains et mille membres de mille corps se contorsionnent à fleur de sable brûlant sur lequel choient lentement de gros flocons de feu.

    Dans la nuit « réelle » du poète, nous sommes alors à l’aube du 9 avril 1300, donc un samedi saint dont la nuit s’éclairera du feu pascal. Mais pour lors, c’est dans le 3e « giron » du 7e cercle qu’il crame tout vif, ou presque, avisant « plusieurs troupeaux » d’âmes nues torturées par le feu de Dieu, au milieu desquelles l’une semble défier crânement son sort, que Virgile identifie sous le nom de Capanée, l’un des sept rois qui assiégèrent Thèbes et se signala, plus particulièrement, par son mépris prométhéen de la divinité.

    Maints lecteurs actuels, dont je suis évidement, buteront sur les multiples allusions à des figures ou des thèmes mythologiques, et particulièrement dans ce chant où Dante se réfère aux anciennes représentations de l’Âge d’or, situé en Crête et symbolisé par tel vieillard à couronne d’or, torse d’argent et pieds de fer et de terre cuite, des blessures duquel ruissellent des larmes vouées à grossir les fleuves de l’enfer.

    Au passage, Jacqueline Risset précise utilement, en note, que les deux pieds du « vieillard de Crète » - lui-même ressurgi du songe biblique de Nabuchodonosor, et tournant le dos à l’Orient pour regarder « Rome comme son miroir » -, pied de fer et pied de terre, symbolisent respectivement l’Empire déchu de de son autorité, et le pape corrompu.

    Or, malgré tant de sens et de significations cachés, la force expressive du texte est telle – surtout si l’on revient souvent à la langue originale de la page de gauche, pour la garder bien « en bouche » -, que le lecteur perçoit sur son propre corps cet affrontement des ombres damnées et du feu à peine atténué par les vapeurs montant du ruisseau de sang promis à devenir fleuve roulant…

     

    Dante Alighieri. L’Enfer/Inferno. Traduit et commenté pat Jacqueline Risset. Editions G/F.

     

          

     

  • Leonardo, Rose de Pinsec et le devin...

     

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    La fabuleuse biographie de Léonard de Vinci par Walter Isaacson, parue récemment en traduction à Lausanne, autant que les 151 épisodes de la série « culte » Le Mentaliste, apologie de l’intuition déductive d’un Gentil dans sa lutte contre le Méchant, auront égayé, non sans grand écart culturel, notre confinement jamais coupé du monde, avec un clin d’œil à la paysanne Rose de Pinsec incarnant le bon sens terrien…

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    Unknown-11.jpegQuel rapport y a-t-il entre un certain Leonardo, bâtard notoire d’un notaire toscan au prénom de Piero et natif du bourg de Vinci, une paysanne de montagne râtelant le foin de son parchet sur les hauts du hameau valaisan de Pinsec, et le «mentaliste» californien Patrick Jane connu pour son sens de l’observation et sa mémoire exceptionnelle - quel rapport sinon la même touche d’humanité liant un génie « universel » et nos humbles et très diverses personnes plus ou moins talentueuses…

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    Curieux de tout, doté d’une nature généreuse et d’un physique avenant de splendide athlète au charme délicat, très observateur dès son enfance et non moins impatient de tout apprendre et comprendre en autodidacte aussi fantaisiste à ses heures que rigoureux dans ses inutitions pré-scientifiques, Léonard de Vinci (1452-1516) développa les talents rares d’un artiste complet plus soucieux de perfection que de quantité (d’où le nombre relativement restreint de ses chefs-d’œuvre) et d’un « ingénieur » polyvalent, organisateur de fêtes folles et inventeur de machines de guerre ou d’instruments de musique, entre autres projets grandioses, comme cette ville idéale dont l’urbanisme permettrait de lutter contre les épidémies…

    Le portrait de l’homme que fut Léonard transparaît au fil des pages de la biographie de Walter Isaacson, notamment à partir des milliers de pages de notes et croquis de ses carnets révélant, malgré son peu de goût pour les aveux « intimes », un être à la fois puissant et hypersensible , voire mélancolique, parfois taraudé par ses démons et conscient du Mal inhérent à la condition humaine alors qu’il célébrait, en poète et en homme de bonne volonté, le Beau et le Bien.

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    Sur près de 600 pages tassées et non moins captivantes, dont la traduction française – excusez du peu ! - a paru à Lausanne à l’enseigne des Presses polytechniques et universitaires romandes, la biographie de Léonard de Vinci est le fruit d’un immense travail « collaboratif » en somme comparable à celui des artisans et artistes florentins du XVe siècle travaillant à de grands ouvrages communs tel le dôme de Florence. De fait, l’historien américain combine tous les apports de l’histoire de l’art et de la connaissance scientifique accumulés à travers les siècles par ses précécesseurs, autant que ceux des techniques actuelles en matière de recherche, pour aboutir à un récit fluide et chatoyant, riche de détails autant que de synthèses, avec une touche tout à fait personnelle et un allant communicatif.

    Mais alors quoi de commun avec Rose de Pinsec et l’enquêteur « mentaliste » de la fameuse série ? J’y viens !

    Quand Rose de Pinsec disait de la télé : « Pas besoin ! »

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    La télévision - fenêtre sur le monde ou fabrique d’abrutis -, comme l’ordinateur - merveilleux instrument de connaissance et de communication ou puits sans fond de l’imbécillité -, ne seront jamais que ce que chacune et chacun en fait, comme il en va de notre « gestion » du confinement...

    Avant l’apparition de l’ordinateur et du smartphone dans nos vies, en 1977, Rose Monnet, solide paysanne de Pinsec répondait au réalisateur de la télévision romande JacquesThévoz qui lui demandait, dans un reportage documentaire mémorable, si elle envisageait elle-même d’installer un jour la télévision dans son modeste mayen, d’un vigoureux et spontané « Pas besoin ! », réaction qui pourrait être interprétée comme l’expression d’une mentalité bornée, ou au contraire pleine de sagesse: j’ai la santé et mon parchet, j’ai ma vie et c’est tout bon…

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    Or je ne sais pourquoi ce «pas besoin !» me poursuit, moi qui ai toujours été curieux de tout, non comme un frein ni comme une résignation piteuse mais comme un rappel de notre chance d’être au monde et un signe d’humilité et de reconnaissance. Ce « pas besoin ! » s’enracine dans notre culture séculaire auto-suffisante et je le retrouve, exprimé de façon plus subtilement lyrique, dans cette page de L’Institut Benjamenta de Robert Walser : « Si j’étais riche, je ne voudrais nullement faire le tour de la terre. Sans doute, ce ne serait déjà pas si mal. Mais je ne vois rien de bien exaltant à connaître l’étranger au vol. Je me refuserais à enrichir mes connaissances, comme on dit. Plutôt que l’espace et la distance, c’est la profondeur, l’âme qui m’attirerait. Examiner ce qui tombe sous le sens, je trouverais cela stimulant. D’ailleurs je ne m’achèterais rien du tout. Je n’acquerrais pas de propriétés. Des vêtements élégants, du linge fin, un haut-de-forme, de modestes boutons de manchettes en or, des souliers vernis pointus, ce serait à peu près tout, et avec cela je me mettrais en route. Pas de maison, pas de jardin, pas de valet. (…) Et je pourrais partir. J’irais me promener dans le brouillard fumant de la rue. L’hiver et son froid mélancolique s’accorderaient merveilleusement avec mes pièces d’or ».

    Pour archaïque qu’elle paraisse dans sa modestie plus ou moins jouée et rouée, cette vision de Walser, comme le « pas besoin ! » de Rose de Pinsec, n’exclut pourtant ni l’humour terrien ni l’élégance, pas plus que les embrouilles de la vie.

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    Or l’élégance de Patrick Jane, toujours en costume trois pièces et refusant de porter aucune arme, et sa gentillesse frottée d’insolence, sa bonté naturelle envers les animaux et les enfants n’ont cessé de me revenir à l’esprit en imaginant Léonard déambulant en beaux atours dans les ruelles de Florence, aimable avec tous et ne répondant point aux piques dures des jaloux ou des ombrageux à la Michel-Ange, conscient de son génie et triste sous l’agression des malveillants moralisants comme il y en a plus que jamais aujourd’hui, joyeux et non moins fragile en sa solitude éprise d’absolu esthétique.

    Une vision panoptique qui relie le détail à l’ensemble

    La vision de Léonard de Vinci, dans les petites et les grandes largeurs, relève d’une observation panoptique. Chacune et chacun sait que le Panopticon est ce dispositif précis, dans une prison, qui permet au gardien de voir d’un même point central tous les prisonniers soumis à sa surveilance, mais c’est sans cet aspect disciplinaire que je l’entends : comme une observation simulatnée et aussi tourbillonnante que le sont les idées et les figures de certaines peintures de Leonardo, à commencer par son incroyable esquisse de L’Adoration des mages, magnifiqueement analysée par Issacson, et comme en témoignent les milliers de pages de ses carnets aux mêmes observations kaléidoscopiques.

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    La singularité de l’enquêteur Patrick Jane, à part sa mémoire phénoménale, tient à sa façon de relier les traits physiques et moraux, les tics et les pensées, les moindres frémissments expressifs et les émotions d’un personnages, exactement de la même façon que Leonardo puise, dans sa connaissance approfondie de l’anatomie humaine, les liens entre tel muscle et tel mouvement, tel trait et telle expression, non point de façon platement mécanique ou linéaire mais avec les nuances de la lumière sur la chair et le jeu des transparences. Là aussi, Walter Isaacson excelle à distinguer la finesse sensible extrême des nuances apportées par Leonard de Vinci aux tableaux peints en collaboration avec ses divers maîtres plus conventionnels de touche, comme on le voit dans le Baptême du Christ travaillé conjointement par Verrocchio et son élève.

    Ce que les crises révèlent du Bien et du Mal

    Certaines situations sont particulièrement révélatrices en ce qui concerne le Mal, au sens biologique ou moral le plus large, et nous l’aurons vérifié à l’occasion de la pandémie en cours, comme Leonardo à pu l’observer après la peste de son temps qui a décimé la ville de Florence et lui fit jeter les bases d’une ville idéale hygiéniquement sécurisée quand il se transporta de Toscane à Milan, au début de sa stupéfiante carrière parallèle d’ingénieur-urbaniste-musicien-showman-artiste.

    Or l’intuition hypersensible et l’imagination déductive, mais aussi la révolte contre le Mal apparient aussi Leonard de Vinci et Patrick Jane impatient de punir le Méchant qui a tué sa femme et sa fille. Je sais bien que ça fait un peu vieux jeu de défendre le Bien contre le Mal, mais le choix n’a rien d’abstrait ou d’idéologique: question de survie, autant que de style, même si la comparaison des deux personnages relève,une fois encore, du grand écart apparemment loufoque. Cependant, le virus se fiche des partis et des appartenances de classes ou de races autant que des niveaux de culture: il est égalitaire au contraire de la médecine trop humaine, et s’il est exagéré de prétendre que le héros blondin d’une série américaine est égal par son mérite à l’un des plus grands génies de notre chère espèce, il est prouvé en période de crise que la lutte contre le Mal relève décidément de la ressemblance humaine, amen.

    Bref nous avons vaincu la peste et, en attendant, par delà d’autres défis viraux, la panacée transhumaniste que nous promettent les nouveaux prophètes de Dieu sait quelle ennuyeuse immortalité, la quarantaine nous a permis de lire de beaux livres et de voir ou revoir des tas de bons films et quelques séries qui valent peut-être les feuilletons que Rose de Pinsec lisait le soir avant de s’endormir sans somnifères - pas besoin !

    Walter Isaacson. Léonard de Vinci – La biographie. Traduit de l’anglais (USA) par Anne-Sophie De Clercq et Jérémie Gerlier. Quanto / Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 2019.

    Le Mentaliste. Série télévisée de Bruno Heller en 151 épisodes et 7 saisons (2008-2013), reprise sur Prime Video.

     
  • Suppliciés volontaires

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    Une lecture de La Divine Comédie (14)

    Chant XIII. Suicidés et dilapidateurs.

    Autant que celles de tout un chacun, les réactions de Dante sont très variables à la découverte du sort frappant certains damnés de sa connaissance. On l’a vu bouleversé de retrouver Francesca da Rimini en enfer (Chant V), autant que d’y approcher le vieux Cavalcante, père de son proche ami Guido, mais il s’est montré capable aussi de cruauté, voire de sadisme en assistant aux tribulations d’un Florentin qu’il détesta visiblement de son vivant. Or, ce qu’il va ressentir dans la terrifiante forêt des suicidés montre de nouveau de quelle compassion le poète est capable, tant du fait de l’horreur des peines subies par ceux qui ont attenté à leur propre vie, qu’en raison de la personnalité de l’un d’eux, Pier della Vigna, ce Pierre des Vignes (1190-1249) qui fut à la fois chancelier de l’empereur Frédéric II et poète lui-même, suicidé après avoir été aveuglé et emprisonné par son souverain sur de calomnieuses accusations.

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    Or, au sort misérable subi par le délicat poète de l’école sicilienne, précurseur du dolce stil nuovo cher à Dante, dont le corps a été transformé en tronc dans ce bois lugubre peuplé de repoussantes harpies mi-femmes mi-volatiles, s’ajoute la blessure soudaine faite par le poète lui-même en cassant une des branches de l’arbre en question, qui se met à gémir affreusement avant de raconter ses malheurs.

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    De fait, touché par la compassion de Dante, Pierre des Vignes va narrer, par le détail, comment telle « prostituée » enflamma contre lui tous les esprits  jusqu’à transformer la faveur du prince en malédiction, et comment par orgueil il préféra échapper à l’humiliation par la mort volontaire, faisant de lui, le juste, un injuste au regard de Dieu. Dans la foulée, Pier della Vigna évoque le sort définitivement horrible qui attend les suicidés après le dernier Jugement, voués à traîner leurs ombres et à être pendus aux arbres qui les symbolisent à jamais…

    Mais l’attention de Dante, tout ému qu’il soit par les paroles du malheureux, se reporte bientôt sur des ombres nues fuyant dans les broussailles et s’y déchirant, poursuivies par des chiennes noires. Après les suicidés, le même cercle accueille en effet les dilapidateurs qui ont été violents contre eux-mêmes en gaspillant leurs biens et se trouvent condamnés à se déchirer aux épines des buissons morts tout en blessant douloureusement ceux-ci au passage.dor_037.jpg

    Pour mémoire, on rappellera que le motif de l’arbre-humain est déjà présent dans L’Enéide de Virgile qui, au chant III, évoque le sang noir jaillissant des branches qu’Enée a coupées pour orner un autel de sacrifice, et les gémissements sortis des entrailles de la terre à l’endroit précis où un Troyen fut tué…

    Où l’on voit donc,  une fois de plus, que la Commedia fait sang de tout bois…

  • Bouilleurs de sang

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    Une lecture de La Divine Comédie (13)

    Chant XII. Violents contre le prochain.

    Les effets de réel sont souvent troublants dans la Commedia, et notamment par les détails géographiques liant le paysage de l’Enfer et celui de l’Italie contemporaine de Dante.

    C’est ainsi que la côte rocheuse et sauvage que celui-ci désescalade avec son guide, dans sa progression vers le Bas-Enfer, est comparée à la montagne effondrée, probablement à la suite d’un tremblement de terre, dans la vallée de l’Adige.

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    Or, cette proximité dans l’espace va de pair avec des rapprochements dans le temps qui font se télescoper les époques, comme il en va ici de l’apparition de « l’infamie de Crète », en la personne du Minotaure qui se mord lui-même de colère bleue quand il voit apparaître ce mortel bien vivant. Autre effet de réel alors: quand le poids du corps de Dante, qui reste fait de chair et d’osses, se fait remarquer par les petits éboulements que provoque son pas, tandis que Virgile avance sans effet visible, léger comme une ombre…

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    Une nouvelle fois, c’est à l’imagination active du lecteur que Dante fait appel pour le sensibiliser, physiquement pourrait-on dire, au sort des « violents contre le prochain » désormais plongés dans le Phlégéton, fleuve de sang bouillant autour duquel galopent des centaures armées d’arcs et prêts à cribler de flèches les damnés cherchant à se sortir de l’affreux bouillon. Imaginons donc le fleuve du sang versé par les violents sur cette terre qui est parfois si jolie, dira-t-on plus tard, en un siècle de massacres de masse…

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    Comme souvent dans la Commedia, les références à l’Antiquité fourmillent, et par exemple, à ce moment, celles qui renvoient aux figures de la mythologie par les noms de Minos, juge infernal, et de ses employés centaures Chiron et Nessus, lequel est chargé en l’occurrence de conduire les deux voyageurs de l’autre côté du fleuve de sang où sont immergés pêle-mêle les tyrans de tous les siècles, tel ce vicaire impérial d’une cruauté particulière, contemporain du poète, se débattant à proximité de potentats grecs ou romains de plusieurs siècles avant Jésus-Christ. Ou voici Guy de Montfort qui, en 1272, à Viterbe, assassina en pleine messe le fils d’Edouard Ier d’Angleterre.

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    Grâce au centaure Nessus, le poète et son guide accèdent bientôt à un gué après qu’ils ont reconnu au passage, plus ou moins immergés selon le poids de leurs péchés, Attila dit aussi « le fléau de Dieu » et divers grands malfaiteurs toscans de l’époque, tels Renier da Concreto et Renier Pazzo, « qui firent sur les chemins tant de ravages » et dont les yeux pissent le sang à jet continu, autant que leurs victimes ont suscité de pleurs…



    La-divine-comedie.jpgDante. La Divine Comédie. L'Enfer. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Edition bilingue GF poche en coffret avec Le Purgatoire et Le Paradis.

  • Le grand dévaloir

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    Une lecture de La Divine comédie (12)

     

    L’Enfer, Chant XI. Topologie du Bas Enfer. Virgile décrit les cercles inférieurs réservés aux violents, aux pervers et aux fraudeurs.

     Plus on descend vers le Bas Enfer et plus augmente l’abominable puanteur qui en monte, au point que Dante demande à Virgile, à un moment donné, de faire une petite pause, ce que son guide lui accorde tout en consacrant ce répit à l’évocation des trois cercles de plus en plus étroits qui se creusent vertigineusement en dessous d’eux, « remplis d’esprits maudits » dont les fautes ont pour point commun d’avoir « détruit le prochain », soit en lui faisant violence soit en s’anéantissant soi-même.

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    Au bord du gouffre, les deux compères se sont abrités des miasmes affreux en se tenant derrière une pierre tombale dont une inscription annonce que c’est celle du pape Atanase (Ve siècle), induit en hérésie par le diacre grec Photin doutant de la naissance miraculeuse du Christ.

    Sommé par Dante de dire « quelque chose d’utile » pour meubler leur temps d’arrêt, Virgile explique alors l’organisation détaillée des trois cercles vertigineux qui se creusent au-dessous d’eux jusqu’au centre de la Terre.

    La notion d’injustice, associée à la violence, au sens d’une violence faite à la présumée justice divine, préside à la répartition des damnés selon leurs « mérites » respectifs. La malizia caractérise plus généralement les fautes majeures punies en ces lieux fleurant la charognerie humaine, qu’on pourrait dire aussi la passion du mal, la volonté consciente et démoniaque de nuire et d’en jouir, et ce qui est le plus grave aux yeux de Dante : la propension systématique à tromper et à trahir, qui rend toute vie commune ou communautaire impossible. Les fraudeurs et les traîtres sont ainsi voués au tréfonds de l’entonnoir infernal où la glace brûle vive…

    Blasphème et sacrilège, homicide et suicide,  pillage et  brigandage, destruction et dilapidation, fraude et mensonge, et la pire de toutes : trahison, toutes les variétés d’atteintes à l’Amour par passion perverse se retrouvent ainsi dans l’énumération de Virgile qui en sait décidément un bout sur le plan des lieux, invoquant en outre les leçons d’Aristote, cher à Dante, pour étayer les siennes…

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    Entre le manque  de consapevolezza, qu’on pourrait traduire par conscience attentive, qui fait que l’individu s’abandonne aux zéphyrs de ses goûts et tentations, et la recherche acharnée voire bestiale du Mal, la gradation des péchés détermine, par la rétribution soumise au contrapasso,  une peine strictement proportionnée à la faute, avec des occurrences peut-être inattendues mais d’autant plus intéressantes, comme lorsqu’il est question des usuriers, curieusement associés aux sodomites. Pourquoi cela ?

    Parce que l’usurier, qui traite de l’argent de manière artificielle, sans avoir lui-même à travailler, emprunte comme le sodomite « une autre voie » que celle de la nature, citée ici comme une manifestation parfaite de l’ «art de Dieu».

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    Cette représentation d’une nature « juste », qui serait en somme le modèle d’un art harmonieux, est évidemment essentielle à nos yeux et jusqu’à Cézanne, et c’est en pointant cet horizon d’une harmonie possible qu’il faut sonder ces gouffres et ces abîmes du chaos humain – car c’est de cela que Dante nous entretient, dont on peut rappeler que lui-même, humainement parlant, fut loin d’être un saint ou un modèle. On lira là-dessus l’excellent Dante vivant de Giovanni Papini, dantophile avéré mais pas jobard pour autant.

    534_002.jpgC’est lui par exemple qui recycle le ragot d’époque selon lequel l’Alighieri fut notamment kleptomane sur les bords, ce qui nous le rend en somme encore plus proche...

    Dante. Enfer, traduit et présenté par Jacqueline Risset. Editions bilingue, GF, en coffret avec Purgatoire et Paradis.

  • Amis et autres ennemis

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    Une lecture de La Divine Comédie (11)

    Chant X. Hérétiques. Epicure & Co. Dante compatit avec un ennemi avant de navrer un ami.

    On néglige parfois, ou l'on ignore, une dimension importante de la Commedia de Dante, qu'on pourrait dire sa part affective. Le monumental Poème en impose, dont l'effet s'accentue par les gravures fameuses, de Botticelli à Salvador Dali, via Gustave Doré. Or, ces peintres ne montrent rien du drame intime vécu par Dante , qui prend au chant X de L'Enfer un relief particulier.

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    De quoi s'agit-il plus précisément ? Il s'agit de personnes : il s'agit d'un ennemi privilégié, si l'on ose dire, en la personne de Manente di Jacopo degli Uberti, dit Farinata, chef des gibelins de Florence qui a chassé de cette ville les guelfes, au nombre desquels Dante comptait, et d'amis aussi, tels Cavalcante Cavalcanti, père de Guido Cavalcanti le « premier ami » de Dante, que leur philosophie personnelle a détourné de la « voie droite », adeptes qu'ils furent de l'épicurisme.

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    Or, en quelques vers prodigieusement concentrés et foisonnants de résonances sensibles, on va comprendre le trouble profond que va revivre le poète florentin au souvenir de tout ce qu'il a vécu durant ces années de conflits sanglants entre factions, où Farinata fut à la fois persécuteur des siens et protecteur de Florence que son clan vouait à la destruction.

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    La vraie lecture suppose un effort d'imagination que les grands textes stimulent évidemment par ce qu'on a appelé, à propos de la Commedia de Dante, la pléthore du signifié. Or il faut jouer avec cela, par exemple en alternant les vitesses et les intensités de son implication personnelle de lecteur, précisément.

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    En l'occurrence, chacun peut faire retour à soi pour imaginer ce que Dante, personnage très engagé dans la vie de la Cité, en exil au moment où il écrit ce chant, se raconte à lui-même et démêle pour la postérité ce qu'il ressent à l'approche de ces malheureux damnés qu'il a connus de leur vivant sur les terres ensanglantées de la douce Toscane, ennemis et amis admirés et honnis et maintenant condamnés par une Justice dont il est à la fois le témoin impuissant ( !), le scribe ( !!) et le juge embusqué ( !!!) lors même qu'il brasse et rebrasse ce magma pour le filtrer dans son poème purifié de tant de scories politiques ou psychologiques – et quelle émotion partagée, cependant, à l'instant où le vieux Cavalcante Cavalcanti demande des nouvelles de son fils, supposé vivant, à celui qui est son « premier ami »...

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    Et Virgile de rappeler, à son protégé de nouveau secoué (on  le serait à moins...), que toutes ces tribulations et turpitudes revisitées devant ces tombeaux lui apparaîtront tout autrement quand il sera « devant le doux regard de celle dont les beaux yeux voient toute chose » et grâce à laquelle il saura le sens de « tout le voyage de sa vie ».

    Ce qui se module ainsi nella lingua del Dante :

    «quando sarai dinanzi al dolce raggio

    Di quella il cui bell'occhio tutto vede,

    Da lei saprai di tua vita il viaggio »...



    Dante. La Divine Comédie. L'Enfer. Présentation et traduction par Jacqueline Risset. GF Flammarion, édition bilingue.

  • À tombeaux ouverts

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    Une lecture de La Divine Comédie (10)

    Chant IX. Approche du Bas Enfer. Passage de l'Archange et premiers hérésiarques.

    Plus on approche du Bas Enfer, dont la Cité de Dité marque le seuil sommé de tours de flammes, et mieux apparaît la loi de l'Antimonde et de l'Antisystème de bruit et de fureur qui régit ces lieux.

    On a vu que même Virgile était paniqué par la fronde des démons s'opposant au passage du Vivant, et voici que surgissent les furies du monde antique familières au poète latin, des Erinnyes à la Gorgone en passant par Méduse. Dans la foulée, on aura noté que les récits antiques se prolongent dans le poème dantesque, avec leurs figures et leurs croyances reprises avec autant de variations. 

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    En outre, Virgile en a vu d'autres, qui aurait déjà fait le voyage au tréfonds du dernier cercle, à en croire Dante, pour sauver un damné jeté par erreur au milieu des traîtres. Et puis il se rappelle l'intercession de Béatrice, promesse de lumière prochaine, et l'on sent qu'il appelle  de ses voeux l'intervention de quelque autre puissance supérieure, qui se manifeste bientôt sous la forme d'un être puissant et lumineux  – peut-être Saint Michel archange, supposent les exégètes – qui déboule par là, clame sa colère aux démons puants de la Cité tout en ayant l'air d'être préoccupé par autre chose de plus important, sans un signe de connivence à l'adresse des deux pèlerins. Impénétrables décidément sont les voies du Très-Haut...

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    Or donc lesdits pèlerins, au pied des murailles de la Cité plongée dans les ténèbres et le boucan, longent à présent une espèce de lugubre terrain vague aux multiples tombes ouvertes dans lesquelles gémissent et se lamentent autant d'âmes d'hérésiarques. On se trouve alors en ce qu'on pourrait dire le vestibule du Bas Enfer, qui se creuse comme un formidable entonnoir d'où montent les mille rumeurs rageuses des fauteurs de malizia, grande notion  caractérisée par la violence contre autrui ou contre soi-même (7e cercle), la fraude défiant toute vie communautaire (8e cercle), et enfin la trahison (9e cercle) marquant, avec Judas, le tréfonds de l'infamie.    

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    Pourtant on en est encore loin avec les hérétiques, auxquels Dante accorde un statut spécial, comparable à celui des «tièdes» ignavi du premier vestibule, juste avant l'Achéron. Plus précisément, les hérétiques que nous allons rencontrer au Chant X sont essentiellement ceux qui ont vécu comme si Dieu n'existait pas, épicuriens ou athées. Autant dire que ça fera du monde, au milieu duquel apparaîtront de grandes figures, à commencer par celle du considérable  Farinata, qui a sauvé Florence de la destruction et prédit au poète son prochain exil, dans une de ces distorsions temporelles troublantes qui caractérisent la Commedia...

    Image : Farinata, vu par Gustave Doré, l'Archange Saint-Michel par Guido Reni. Farinata degli Uberti.  

  • Autant en emportent les violents

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    Une lecture de La Divine Comédie (9)

    Enfer, Chant VIII. 5e Cercle. Aux portes de la cité de Dité. Orgueilleux et colériques. Fronde des démons.


    Plus on descend, de cercle en cercle, vers le Bas Enfer, et plus se déchaîne la violence reflétant celle qui s’est endiablée sur terre par la faute de certains hommes.
    Or, plutôt compatissant jusque-là, Dante va changer tout à coup d’attitude à l’égard d’un damné qu’il reconnaît en traversant le marais fangeux du Styx sur la barque de Phlégyas qui l’a accueilli, le prenant pour un damné quelconque, d’un vitupérant : « Or te voilà enfin, âme scélérate ! », que Virgile désamorce aussitôt en annonçant la mission spéciale de son protégé.
    Celui-ci, de la barque du nocher, identifie donc un « être plein de fange » qui l’apostrophe, lui demandant ce qu’un vivant vient faire en de tels lieux, identifié du même coup par Dante qui le taxe alors d’ « esprit maudit » alors que Virgile le repousse loin de la barque en l’enjoignant d’aller « vers les autres chiens »…
    Mais qui visent donc ces amabilités ? Nul autre que Filippo Argenti, chevalier de Florence dont le nom lui vient d’avoir mis des fers d’argent à son cheval, connu pour son orgueil et sa violence. Et Virgile de préciser que «la bonté n’orne pas sa mémoire; aussi son ombre est ici furieuse ». Puis de moraliser : « Combien là-haut se prennent pour de grands rois, /qui seront ici comme porcs dans l’ordure, /laissant de soi un horrible mépris ».

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    Et Dante d’en rajouter une couche : « Maître, je voudrais tant /le voir plonger dans le bouillon », tandis que de toute part les embourbés s’exclament : « sus à Filippo Argenti ! » qui se met lui-même à se dilacérer de ses propres dents…
    On ne sait exactement ce qui est reproché à ce Filippo Argenti, Jacqueline Risset ne donne guère plus de détails que François Mégroz, mais sans doute les commentateurs savants se sont-ils attardés à ce personnage dont l’abjection fait ici l’unanimité des voyageurs et des damnés du Styx, et cela importe peut-être plus que le détail de ses forfaits : savoir qu’un être concentre toute la vilenie de la suffisance et de la violence, véritable symbole de cette zone de l’enfer. Du même coup, on observe que les lois de celui-ci obéissent à ce que je disais plus haut une Organisation, comme les grands systèmes du Mal, au XXe siècle en particulier, en ont imaginé et développé.

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    Ainsi le Bas-Enfer, et ses premières marches de la Cité de Dité, apparaît-il comme un monde très structuré dont les créatures réagissent dans un apparent chaos qui est cependant régi par un ordre logique dont le mortel est ici exclu de la pénétration mais qui peut être le sujet d’une «négociation» avec un être « intermédiaire » tel que Virgile, descendu des Limbes sur intervention supérieure. Autant dire que l’Organisation n’est pas blindée absolument contre toute initiative des puissances bonnes.

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    Pour l’instant, cependant, les deux compères vont s’approcher de la cité de Dité aux tours flamboyantes « comme sorties du feu » et autour desquelles volent mille démons visiblement furieux de ce qu’un vivant s’aventure en ces « régions obscures », prenant ensuite Virgile à parti et provoquant autant de terreur chez le pauvre Dante qui se voit déjà abandonné tandis que son guide s’attarde en force palabres avec les vigiles infernaux…

  • Rapiats et colériques

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    Une lecture de La Divine Comédie (8)

    Chant VII. 5e Cercle. Avares et prodigues. Coléreux trépignant dans le Styx.

    On n’en est encore qu’au 5e Cercle de l’Enfer et déjà l’on se dit qu’il y a, chez ce sacré Dante, comme un fonds de sadisme qui n’a rien à envier au divin Marquis, si ce n’est que nous savons déjà que la Commedia ne se borne pas qu’à l’exploration des bas-fonds infernaux.

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    En attendant, c’est bel et bien physiquement, et dans le texte original bien plus que dans sa traduction française, que nous ressentons cette descente dans les séquelles torturantes des turpitudes humaines, à commencer par les avaricieux et les prodigues se heurtant les uns contre les autres et se glapissant au mufle injures et reproches, dans la sarabande desquels Virgile cite «papes et cardinaux» chez lesquels l’avarice atteignit « tous les sommets ».

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    Cependant, à Dante qui cherche alors à savoir de qui il s’agit plus précisément, son guide lui répond qu’une telle curiosité ne sera pas satisfaite en l’occurrence, vu que le vice répugnant de ces ladres les a rendus « impénétrables maintenant à toute connaissance ».

    « Mal donner et mal garder » les a privés du « beau séjour», leur a ôté le moindre espoir d’accéder au Paradis et les a placés dans ce cirque, Dante écrit « a questa zuffa », et Virgile de conclure que « tout l’or qui est sous la lune » ne saurait assouvir ces affamés jamais satisfaits de ce que la « fortune » leur a concédés - puis, à Dante qui veut en savoir plus sur les aléas de ladite» fortune », son maître de lui répondre par toute une argumentation sur la distribution des «biens» de ce monde qui ne sont, en réalité, que ce que nous en faisons dans nos réalisations bonnes ou mauvaises.

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    Sur quoi l’on va descendre vers une « plus dure angoisse» encore, dans les eaux putrides d’un affreux marais où grouillent méchamment les coléreux se frappant eux-mêmes et se mordant férocement et se lamentant, tout plantés comme ça dans la boue et la déglutissant et la régurgitant à grands bavements : «Tristi fummo / ne l’aere dolce che dal sol s’allegra /portando dentro acisiosi fummo / or ci attristiam ne la belletta negra », ce qui signifie dans la langue de Rabelais dûment ajournée : « Nous étions tristes / dans l’air doux que le soleil réjouit, / ayant en nous les fumées chagrines : / à présent mous nous attristons dans la boue noire »…

    Images: Pape de Francis Bacon, L'enfer selon Rubens et Gustave Doré.

  • Le dévoreur

     

    Cerbère.jpgUne lecture de La Divine Comédie (7)

     

    Chant VI. Les gourmands. Lamentations de Ciacco. Florence la ville divisée. Aspects historiques et politiques de la Commedia.

     

    L’intensité émotionnelle de la lecture varie évidemment, au fil des chants de la Commedia, comme on le voit particulièrement en passant de la rencontre touchante de Paolo et Francesca, sous le ciel tourmenté par les passions du 2e Cercle, au cloaque répugnant et glacial du 3e Cercle des gourmands pataugeant dans la boue fouettées par de méchantes pluies, sous la garde de l'affreux Cerbère à triple gueule de chien monté sur un corps de ver dégoûtant...

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    Comme on s’en doute, le sort lamentable des gourmands ne tient pas qu’à la propension à se délecter des bonnes choses de  la table, mais vise la voracité sous ses aspects les plus vils, ainsi que l’illustre le nom du damné qui s’adresse alors à Dante, lui rappelant leur commune citoyenneté florentine et s’identifiant sous le surnom de Ciacco, à savoir le cochon.

    inf-6-49-dore.jpgOr, c’est par celui-ci que Dante va prendre des nouvelles des mortels qui furent ses amis ou ses adversaires en la « cité divisée », pour apprendre avec tristesse que certains de ses estimés concitoyens lui réapparaîtront bel et bien enfer.

    De moral ou métaphysique, le poème devient donc, en ces pages, très précisément historique et politique, truffé d’allusions aux événements que Dante a vécus peu avant de se faire exiler et de composer sa Commedia. Au passage, il faut alors noter le caractère tout à fait nouveau de ce « miroir du temps présent » dont les héros ne sont plus des créatures mythiques ou imaginaires mais des contemporains de l’Auteur.

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    Dante  « juge » ainsi, indirectement, les grands personnages de son époque, dont Ciacco lui apprend qu’il les retrouvera tantôt dans le cercle des hérétiques (tel Farinata, chef gibelin bien connu) ou des sodomites (tel Tegghiaio, podestat de San Gimignano), entre autres figures notoires.

    Dans la foulée, il faut rappeler plus précisément que le sort réservé aux damnés se trouve fixé selon le critère dit du contrapasso qui fait du « goût » coupable un motif avéré de « dégoût ». Ainsi, ceux qui n’ont vécu que pour leurs aises de pachas sont-ils condamnés à tâter de l’inconfort absolu…

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    Or, cette triste condition ne manque d’inquiéter Dante, qui demande alors à Virgile ce qu’il adviendra de ces malheureux après le « grand jugement» supposé advenir pour l’éternité. Hélas, le docteur latin ne voit pas vraiment l’avenir définitif  de ces malheureux en rose : « ce qui les attend est plutôt plus que moins », précise-t-il sans craindre d’inquiéter son compagnon avec lequel il continue de parler (« bien plus que je ne dis », souligne Dante) tout en se dirigeant vers les cercles inférieurs où se trouvent avares et coléreux soumis au règne de Pluton le dieu des enfers, confondu au Moyen Âge avec Ploutos le dieu des richesses…

  • Panique à la Love Parade

    william-blake-cercle-luxurieux-dante-divine-comedie-enfer-c.jpgUne lecture de La Divine Comédie (6)

     

    Chant V. Cercle des luxurieux. Tourbillons des damnés emportés par les airs. Rencontre émouvante de Francesca da Rimini. Dante flageole derechef...

     

    On arrive maintenant au lieu « où la lumière se tait », gardé par le redoutable Minos qui désigne, par le  nombre de cercles qu’indique sa queue enroulée, à quel cercle de l’Enfer précisément est affecté le damné qui se pointe.

    Dans la foulée, ce sont les luxurieux que Dante va rencontrer en foules virevoltant dans les airs comme de folles bandes d’étourneaux. L’image est d’ailleurs précise et d’une extraordinaire plasticité quand on suit le déploiement du texte original, plus proche de Lautréamont que du dolce stil nuovo, non sans se rappeler le sort récent de la foule multitudinaire de la Love Parade allemande se précipitant dans un tunnel pour s’y piétiner.

    De la même façon, les damnés sont emportés, littéralement malaxés par les zéphyrs du Désir, et souffrant physiquement à proportion inverse des jouissances qu’ils ont connues sur terre – ce qui ne laisse évidemment de plonger Dante dans la perplexité navrée, et le peinera plus profondément un peu plus tard.

    Dans l’immédiat, il identifie quelques célébrités historiques connues pour leurs débordements sensuels ou leurs amours entachées de violence, telles Sémiramis et Cléopâtre, mais également Hélène et Achille, Pâris et Tristan, « et plus de mille ombres » tournoyantes.

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    Mais la rencontre d’un couple moins tourmenté, auquel Dante demande à Virgile de pouvoir parler, va marquer l’un des épisodes les plus fameux et les plus émouvants de la Commedia, avec Francesca da Rimini, que le poète a connue de son vivant, et du beau Paolo Malatesta, couple adorable que Gianciotto Malatesta, époux épais de Francesca et frère de Paolo, a trucidés.

    Or, Dante a beau se consoler à l’idée que l’affreux fratricide se torde désormais dans les flammes de la Caina, neuvième et dernier cercle de l’Enfer où sont précipités les traîtres et les meurtriers de même sang : le sort si cruel de Francesca et de Paolo ne laisse d’attrister et d’intriguer notre chantre de l’amour courtois.

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    Pour mieux démêler la question de la paradoxale damnation des amants, qui ne tient évidemment pas qu’à leur état d’adultères,  notre bon François Mégroz (dans L’Enfer, p.50) rappelle alors les concepts liés sous l’appellation d’Amour, combinant amour humain et divin, noblesse et perfection. Plus troublant, et René Girard l’a souligné dans Mensonge romantique et vérité romanesque, citant précisément cet épisode comme une scène primitive du mimétisme amoureux : c’est en lisant ensemble un texte évoquant l’amour de Lancelot pour la reine Guenièvre, que Francesca et Paolo ont « craqué », comme on dit…

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    Bien compliqué tout ça, voire tordu ? C’est évidemment ce qu’on se dit en jugeant de ce récit avec nos critères contemporains, mais là encore François Mégroz nous conseille de suspendre notre jugement en replaçant celui de Dante (ou de Dieu imaginé par Dante) dans le contexte, non tant de la morale médiévale que d’une métaphysique de l’amour dont nous n’avons plus la moindre idée de nos jours.

    Bien entendu, le lecteur émancipé de 2020 se récriera: enfin quoi, ce Dante ne fait que relancer la malédiction de la chair et du plaisir en disciple de Paul et de toute la smala des rabat-joie. Quel bonnet de nuit ! Mais La Divine Comédie, une fois encore, ne se borne absolument pas à un traité de surveillance et de punition.  À cet égard, une relecture de L’Amour et l’Occident de Denis de Rougemont serait aussi opportune. Passons pour le moment.

    Et constatons du moins que  Dante n’a pas supporté cette épreuve non plus, puisque le revoici tombé raide évanoui. Décidément…

     

    Rappel bibliographique:

    Dante. La Divine comédie. Traduite et présentée par Jacqueline Risset. Garnier/Flammarion, en trois vol. de poche, sous coffret.

    François Mégroz. L’Enfer. L’Age d’Homme.

    René Girard. Mensonge romantique et vérité romanesque. Grasset.

     

    Image: William Blake.

  • Le club des poètes disparus

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    Une lecture de La Divine Comédie (5)

    Chant IV. 1er cercle de l'Enfer. Les Limbes. Esprits vertueux non baptisés. Compassion de Dante, qui se sent bien avec les Classiques...

    Faut-il être catholique, et j’entends bien strictement : baptisé catholique et si possible sachant son Credo par cœur et tout le tralala, plus encore fidèle à la Sainte Messe, pour apprécier et bien comprendre La Divine Comédie de Dante ?
    Cela se discute, et moi qui n’ai jamais été qu’une espèce de crypto-catho littéraire (par Léon Bloy, Georges Bernanos, Flannery O’Connor et Annie Dillard, surtout), résidu d’éducation protestante et très marqué par le personnalisme orthodoxe de Berdiaev (surtout pour Le Sens de la création), je suis ce matin une preuve vivante, en tant que chrétien mécréant,  de ce qu’on peut éclairer et vivifier son ben dell’intelletto sans considérer que la foi de Dante, même fondamentale évidemment, soit la seule clef de la Commedia et son exclusif emblème.

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    Plus encore, il me semble que réduire La Divine Comédie à une œuvre d’apologétique ou à une sorte de Traité du Bon Chemin Moral serait aussi limitatif et faux que de n’y voir qu’un chef-d’œuvre du passé classé qui n’a plus rien à nous dire.

    Ma conviction est que le ben dell’intelletto n’est pas une exclusivité catholique, et que le poème de Dante a autant de choses à nous dire, hic et nunc, que toute la poésie du monde se concentrant dans quelques grandes œuvres, d’Homère à Shakespeare ou, à l’état diffus dans toutes les œuvres habitées, précisément, par le ben dell’intelletto, toutes spiritualités confondues…

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    Or, tout ça ne peut se discuter qu’avec de exemples, et ceux-ci devraient être chanté, mais on se contentera de faire appel à son imagination et nous revoici donc en cet antichambre de l’Enfer que forment le Limbes où va se déployer, une première fois, la compassion frottée de mélancolie du poète.
    Les lieux sont à la plainte et non aux cris. On y soupire sans torture. Virgile apprend bientôt à son disciple que là séjournent des êtres de qualité supérieure dont le seul tort est de n’avoir point été baptisés selon la foi chrétienne. Il y a bien eu une séance de rattrapage, si l’on peut dire, marquée par le passage en enfer d’un certain « puissant », couronné d’un « signe de victoire », qui n’était autre que le Christ en personne, une certaine nuit, où il emmena avec lui quelques saints personnages de la Bible, d’Abel à à Moïse et de Noé à Abraham, plus Rachel pour le quota féminin. Mais pour les saints d’autres traditions spirituelles : bernique.

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    Suit une série de rencontre qui fleurent plutôt le Purgatoire, voire le Club des poètes disparus, éclairés par un feu et qui se pointent en aimable procession appelant de loin « le très haut poète » qu’est pour eux leur pair Virgile. Il y a là Homère et Horace, Ovide et Lucain et sans doute y en a-t-il plein d’autres que Dante ne cite pas – il précise d’ailleurs que son «dire souvent saute les faits»…

    Mais il n’oublie pas de relever, dans la foulée, qu’il se situe lui-même dans ce prestigieux aréopage classique.
    Sur quoi l'on se dirige vers un joli château, symbole de la citadelle philosophique, « sept fois entouré de hauts murs » mais accessible et même accueillant en l’ émail vert du pré à la fraîche verdure qu’il y a là où tout un monde tient sa garden party dont Virgile détaille les participants.

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    On reconnaît donc Electre et Enée, dont les noms font toujours tilt chez les bacheliers d’aujourd’hui, mais également Penthésilée et Martia, moins connus au box office, et toute la smala des philosophes, des présocratiques Démocrite et Héraclite aux grands esprits des siècles suivants, de Socrate et Platon à Sénèque, Ptolémée et la belle paire de l’antique feuilleton Urgences que forment Hippocrate et Galien, plus Avicenne et Averroès pour la touche multiculturelle.

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    Bref, c’est le tout beau casting des « sans salut » que Dante salue néanmoins bien bas avant de passer de ce lieu tout de calme à l’air qui tremble où «la lumière n’est plus », à savoir le 2e cercle des luxurieux gardé par le redoutable Minos…

    Image: Les Limbes vus par Eugène Delacroix, vision de William Blake, Homère, Averroès et Avicenne.

  • Train fantôme

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    Une lecture de La Divine Comédie (4)
     
     
    Chant III. Portail de l’Enfer. Sarabande des nuls et autres morts-vivants. Apparition de Charon. Dante perd connaissance une première fois...

    Le portail de l’Enfer, sur lequel s’ouvre la suite de séquences carabinées du troisième chant, tient quasiment du monument historique, avec référence obligée à Rodin, et pourtant c’est un exercice intéressant que de s’efforcer d’en oublier toute représentation d’art pour retrouver cette sensation d’effroi primal que peut rappeler la porte, en enfance, de notre premier train fantôme, qui se referme en claquant sur le plus effroyable tintamarre.
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    On entre ici dans le vertige tourbillonnant de la vision dantesque, non sans avertissements terribles inscrits en « lettres sombres » dont la célébrité autorise la citation en v.o. : « Per me si va ne la città dolente / per me si va ne l’eterno dolore / per me si va ne la perduta gente ». Et tout aussitôt est relevé le caractère excellent du «sublime artisan» de cette institution de bienfaisance fondée sur la «puissance divine», la «haute sagesse et le «premier amour», dont une inscription non moins fameuse porte le dernier coup de massue à l’arrivant : «Vous qui entrez laissez toute espérance »...
    Ce qui sonne, évidemment, le pauvre Dante, auquel Virgile répond que «tout soupçon» et «toute lâcheté» sont à laisser au vestiaire vu qu’on touche au lieu où se précipitent «les foules douloureuses » qui ont perdu le «ben dell’intelletto», cette expression appelant évidemment à des gloses à n’en plus finir et sur quoi je reviendrai quand le boucan sera calmé.
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    Car le train fantôme s’annonce à grand braoum, alors qu’un geste apaisant de Virgile, la main posée sur celle de son compère, est souligné par «un visage gai»...
    On voit ça d’ici alors que se déchaînent les premières troupes de damnés qui ont pour point commun, en ces lieux indéterminés où ils virevoltent en nuées comme des feuilles mortes, d’avoir vécu précisément dans l’indéterminé, sans passions bonnes ou mauvaises, également rejetés par le Bien et le Mal pour leur encombrante nullité, et du coup je me rappelle ce que nous disait le bon François Mégroz à propos du mal, selon lui l’expression même du «non-être». Ainsi, et ce sera une règle de l’Enfer, les damnés sont-ils châtiés par cela même qui a caractérisé leur faute – ceux-là rejetés dans une sorte d'agitation sans douleurs et sans fin pour avoir vécu «sans infamie et sans louange» et n’ayant jamais, somme toute, été vraiment vivants.
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    Mais voici qu’une autre rumeur gronde au loin, que Virgile identifie comme celle du fleuve Achéron, dont on s'approche donc et sur lequel une barque s’avance conduite par un vieillard vociférant et gesticulant qui n’est autre évidemment que le passeur d’âmes Charon dont, autre souvenir fugace, Dominique de Roux me disait que Céline était la réincarnation contemporaine…
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    Or, ce qui est sûr, en l’occurrence, c’est que c’est trop d’émotions pour le pauvre Dante, qui perd connaissance, et plutôt opportunément puisque cet artifice «surnaturel» lui permettra d’entrer en enfer sans monter sur la barque dudit Charon…

    Images: détails du Portail de l'Enfer de Rodin; Charon et sa barque.
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  • Rouages de l'Amour


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    Une lecture de La Divine Comédie (3)

    Enfer, Chant II. De l'intercession. Trois Dames à la rescousse. Désarroi de Dante. Virgile le secoue.

    Rien ne se fera sans intercession. Il n’en va pas que d’une filiation poétique mais de tout un engrenage créateur dont l’Amour est le moteur et le mobile central – et par Amour on verra qu’il s’agit d’autre chose que de ce que l’affreux Céline appelle « l’infini à portée des caniches ».

    Or, je ne cite pas Céline au petit bonheur, dont le style n’est pas tout à fait étranger au « bello stilo » qu’invoque Dante, affaire de musique et de rythme et de plastique et de tonne verbale dans le vortex infernal du siècle. Mais on a trois fois trente-trois chants pour préciser cette notion d’Amour, en deça et au-delà de la vision catholique thomiste évidemment centrale dans la Comédie.

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    Pas de trek infernal possible, on l’a vu, sans guide, mais ce guide n’est là que par intercession et saintes suppliques féminines. Virgile lui-même explique alors comment, en son séjour des Limbes où reposent les âmes non baptisées, enfants petits ou non chrétiens, Béatrice est venue le prier d’aider son «ami vrai» , en précisant qu'«Amour m’envoie, qui me fait parler. » Et comme Virgile s’étonne un peu qu’elle ne vienne elle-même en aide à son protégé, Béatrice lui confie alors par quelles voies supérieures elle a été mandée après que «noble Dame», qu’on suppose Marie, a alerté Lucie, martyre et sainte, «ennemie de toute cruauté» et que Dante vénérait particulièrement.

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    Ainsi donc se meut le rouage de l’intercession que la poésie huile pour ainsi dire - l’intercession elle-même relevant d’un mouvement qui va de bas en haut et retombe de haut en bas par le truchement du super-rouage de l’Amour.

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    Or, on comprend que tout ce branlebas céleste et limbaire en impose terriblement à Dante, au fil des explications que lui en donne Virgile, tant que son hésitation pusillanime fait se récrier son guide d’impatience : «Allons : qu’as-tu, pourquoi, pourquoi t’attardes-tu, pourquoi accueilles-tu lâcheté dans ton cœur, pourquoi es-tu sans courage et sans tranquillité », ce qui se dit en vers très allants : « Dunque : che è, perché , perché restai, perché tanta viltà nel core allette, perché ardire et francheszza non hai », c’est vrai quoi « pourquoi es-tu sans courage et sans tranquillité puisque les trois dames bénies ont souci de toi dans la cour du ciel et que mon parler te promet tant de bien ? »

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    Alors, comme les fleurs figées, prostrées par le gel nocturne se redressent au premier soleil, Dante se retrouve tout encouragé par la parole de Virgile et disposé, comme à sa première impulsion, à s’engager dare-dare « sur le chemin dur et sauvage »…

     

  • L'Enfer au fond de soi

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     Une lecture de La Divine Comédie (2)

     

    Enfer, Chant I. Les trois bêtes. Apparition de Virgile.

    On ne sortira pas de son enfer sans le traverser de part en part ni sans l’exprimer à sa façon. C’est le sens et l’enjeu de la Commedia : dire ce chemin et passer outre.

    Or, ce chemin nous convoque à l’instant même, mais pas tout seul : ce serait trop. Parce que même seul on a ce cloaque en soi grouillant de toutes les créatures mauvaises, à commencer par la triple Bête.

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    Et voici précisément paraître, au début de la montée, la « lonza leggera e presta molto », cette espèce de gracieuse panthère « légère et très agile » qui symbolise l’immanence sensuelle autant que la luxure et plus encore. Puis c’est un lion qui fait rage de sa « tête haute », symbole lui d’orgueil, emblème d’hybris et d’amor sui. Et enfin c’est la louve insidieuse, la « lupa » dite aussi «bestia sanza pace », chargée de la foultitude de nos envies et qui porte en elle toutes les virtualités de conflit personnel et collectif, qu’un René Girard pourrait dire l’incarnation du mimétisme, et que Dante commet finalement à l’agitation des traîtres, les pires pécheurs selon lui,  voués aux flammes glacées du plus bas enfer.

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    Tout cela qui fait beaucoup pour un seul bipède, mais voilà qu’au moment de ressentir autant de terreur que d’accablement, le poète perçoit une présence, une « figure » traduit Jacqueline Risset, une espèce d’ombre d’homme («od ombra o d'omo certo ») s’identifiant de la voix comme poète lui aussi « qui chanta le juste fils d’Anchise », à savoir Enée, et se trouve donc illico reconnu par Dante comme son « maître » et même son « auteur », en la personne de Virgile, le seul où, dit-il, il a puisé son « bello stilo ».

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    Et Dante, pour expliquer son mouvement de panique et de retrait, d’évoquer la dernière bête aperçue dont « jamais son envie ne s’apaise », au point que sa faim se creuse à mesure qu’elle se repaît – splendide image de l’inassouvissement, de celles qui font la saisissante et perpétuelle actualité de la Comédie ; et Virgile de lui dire alors qu’il lui faudra emprunter un autre chemin sur lequel il le guidera jusqu’à un certain lieu, par delà ces eaux sombres et les cercles du grand entonnoir, où « une âme » plus digne que lui, première allusion à Béatrice, le conduira plus haut et plus loin – et la vaillante paire de se mettre en marche de concert…
    Nous sommes alors dans la nuit du jeudi 7 au vendredi 8 avril 1300 et Dante Alighieri a 35 ans, l’âge auquel j’ai compris, à la naissance de notre premier enfant, que nous étions mortels…

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    Dante. La Divine Comédie. Inferno. Traduit et présenté par Jacqueline Risset. Version bilingue, chez GF Flammarion.

  • Leonardo

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    La splendeur du cheval armé
    sur le pavé lustral,
    et ce bouclier de blondeur
    nous délivrent du mal,
    et de toute médiocrité.

    Mallarmé, maladroit aux armes
    déduira du cristal
    des pensées pareilles aux charmes
    de l’éphèbe ancestral.

    L’infinie curiosité
    de l’aveugle voyant,
    et la très sainte chasteté
    de l’amoureux ardent
    sourient à l’innocent.

  • Evviva La Commedia !


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    Retour au livre total. Premières notes. De L'Enfer et du chemin...

    Je reprends une fois de plus, ce 1er mai 2020,  la lecture suivie de La Divine comédie de Dante, initialement fondée sur le coffret contenant les trois volumes de la traduction de Jacqueline Risset en édition bilingue - la plus recommandable il m'a semblé, pour notre langue, même si de nouvelles traductions de L'Enfer ont paru ces dernières années, sous les plumes de Danièle Robert (2016) et de Michel Orcel (2019) alors que René de Ceccaty publiait (en 2017) une nouvelle version de l'intégrale Commedia en octosyllabes...  
    J’y reviens aussi, mais avec un regard de plus en plus sceptique,  dans la foulée de Philippe Sollers en son dialogue avec Benoît Chantre, intéressant quand Sollers oublie de tout ramener à lui, et, aussi, en compagnie du bon François Mégroz, qui nous y a introduit vers 1966-67 au Gymnase de la Cité de Lausanne et dont la traduction très littérale, et le commentaire benoît, sans nulle prétention littéraire, sont pourtant appréciables et souvent éclairants.

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    C’est notre cher prof, d'ailleurs,  qui nous a parlé le premier, à propos de La Divine Comédie, d’un « livre total », comme il n’y en a que quelques-uns dans l’histoire de la littérature. 

    Or ce qui m’intéresse plus précisément, à présent, c’est que ce livre-somme soit, comme le note Jacqueline Risset, encore «en avant» de nous. Du dehors, et notamment à travers la perception qu’il nous en reste du XIXe siècle, l’œuvre peut sembler anachronique et relevant en somme du musée. Du dedans, en revanche, et dès qu’on y pénètre, dès qu’on se plonge dans ce fleuve verbal, dès qu’on est pris dans le mouvement irrépressible des vers, un nouveau présent s’instaure bonnement, que la traductrice a raison de comparer avec le présent en marche du Temps retrouvé de Proust.

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    C’est en outre la base, pour moi, d’une nouvelle réflexion sur la vision panoptique. Tout part de l’enfer mais tout porte à en sortir, dès le début. Dès le début on sait d’ailleurs que Dante en est sorti. Dès le début l’œuvre est donnée pour travail de mémoire. D’emblée on sait que l’Aventure, contenant la matière d’une vie entière, a duré peu de temps. Plus précisément : un rêve de trois jours, entre le jeudi saint et Pâques 1300. Ainsi tout le poème apparaît-il comme un fantastique compactage. Or, on pourrait dire que ce condensé est à la fois celui du Moyen Âge et de notre temps, et que le chemin de l’Enfer passe par Auschwitz. Question d’Organisation.

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    « La grande réserve du mal dans l’univers : L’Enfer de Dante joue dans notre culture un rôle de référence absolue, et curieusement ambiguë », note encore Jacqueline Risset. Au titre de l’ambiguïté, ou plus précisément de l’équivoque à son plus bas niveau, on peut citer évidemment le jeu vidéo lancé sur le marché où L’Enfer est prétexte au déchaînement de toutes les violences. Mais il va de soi que cette réduction n’est qu’une récupération débile de la dramaturgie superficielle de l’ouvrage, excluant sa compréhension par sa conclusion pavlovienne que ce sont les violents qui l’emportent – pure négation du Chemin.

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    « Nel mezzo del cammin di nostra vita », lisons-nous au premier vers du premier chant, et le quatrième vers du deuxième chant dira : «Je m’apprêtais à soutenir la guerre du long parcours et de la compassion »…
    Et tout est là: le chemin, le parcours, et c’est un travail de chaque jour, et quelle lecture engageante aussi. Andiamo...


    Dante. La Divine comédie. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. Garnier Flammarion.

     

    Philippe Sollers. La Divine comédie. Entretiens avec Benoît Chantre. Gallimard. Folio.

     

    François Mégroz. La Divine comédie. Traduction commentaire littéral. L’Age d’homme, en trois volumes.

     

    Dante. Enfer, traduit de l'italien, préfacé et annoté par Danièle Robert, édition bilingue, Actes Sud, 2016.

     

    Dante, La Divine Comédie, nouvelle traduction de René de Ceccaty. Points/Poésie, 2017.

     

    Dante, L'Enfer, traduction nouvelle de Michel Orcel. La Dogana, 2019.

     

  • Cordialités paradisiaques

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    Dès le premier numéro du Passe-Muraille, en 1992, Charles-Albert Cingria patronnait la joyeuse équipe sous le couvert d'un pastiche amical signé JLK...

    Il n'est rien qui puisse me surexalter à ce point que la nouvelle que quelque chose de neuf et de vaillant et de nécessaire se fomente quelque part dans l'univers, et d'autant plus que cette chose est un journal et que d'emblée le titre de celui-ci manifeste l'impatience véhémente de quelques-uns de percer tout l'épais du monde.

    A présent que j'y resonge il me semble d'ailleurs n'avoir jamais fait que cela dans ma vie: que lancer des messages qui tantôt n'étaient que de simples boulettes de papier griffoné fusant de ma sarbacane par-dessus les haies vives et les frontières, et tantôt de vraies lettres estampillées, ou des libelles, des plaquettes adornées, d'entiers volumes propulsés à la bombarde contre les fortins d'indifférence blême de l'engeance philistine; et tout aussitôt me reviennent, en volutes exquisement parfumées d'encre et de tabac Caporal, tant de remembrances de tous les journaux et des revues qu'à travers les années mes amis et moi nous avons cru suressentiel de fonder. D'où je vous écris, et comme tout s'y discerne mille millions de fois plus clairement que dans la vie contingente, je revois s'inscrire sur les frontons de papier les noms de La voile latine et d'Aujourd'hui ou de Carreau et de ces Petites feuilles qu'à peu près seul je fabriquais à Saint-Saphorin sur un coin de table de l'auberge de l'Onde tandis qu'alentour fulminait la guerre assassine, et qui reste à jamais «le plus petit tirage du plus petit journal paraissant irrégulièrement»...

    Ah ! mais quel sacré bouc de chance vous avez donc, chers amis du Passe-muraille, de vous lancer à votre tour dans une de ces équipées qui font trembler les éteignoirs et se rasséréner le poète hâve dans les fumées de sa soupente.

    Vous me savez trop peu porté sur le voulu pittoresque dont se repaissent les notabilités de province et certaines dames exténuées de vertu, pour surenchérir dans l'évocation de je ne sais quelle Grande Epoque des Cahiers vau-dois ou de la N.R.F. de Paulhan. Foin de ces momeries et ne nous démantibulons, mes amis, qu'à débourber le présent d'or pur de sa gangue de tout-venant.

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    Ce n'est d'ailleurs rien d'autre que cela, ce qu'on appelle le Paradis: ce présent absolu d'une beauté fusillante dont je me suis acharné à retenir le soupçon d'un reflet dans mes pauvres opuscules, et duquel je crois retrouver, chez vous, le désir haletant.

    Dans le plus-que-réel que je hante désormais tout s'explique des rébus sur lesquels vos front ne discontinuent. de se meurtrir là-bas, et c'est un ravissement que je vous promets.

    Au même instant je me retrouve à Sienne et le Campo se nimbe de l'ultime couleur orange du jour qui se retire, ou c'est midi tapant et je suis, non loin de la Loire qu'on entend bruire derrière les herbes, ce Bouddha en caleçon de coton qui médite les yeux clos, ou mes vélocipédies m'entraînent de l'Asie occulte aux glaciers hallucinants de Terre de feu, ou je croise Apulée au kiosque à journaux d'à côté (nous parlons un peu du cours de la Bourse), ou c'est Léautaud, qu'escortent six cents soixante-six chiens et chats, qui me hèle sur le Boulevard de l'Eternité, ou voici que Ramuz et Pétrarque me relancent, qui m'attendent tout à l'heure au Vieil Ouchy pour y écluse un petit blanc coruscant. Tout est brasseboulé, tout est ressaisi — l'on s'extasie.

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    Voilà bien un peu, chers amis, ce que je tenais à vous écrire d'où je suis, dans l'insouciance enfin atteinte d'être ou non payé. Or me salarie amplement votre ferveur angélique. Enfin vous dire qu'on est partout et toujours le même homme-humain que disaient et que disent encore les Chinois. L'univers est à nous pour que nous en fassions quelque chose dans l'oeuvre que nous ne saurions oublier de sa transmutation. Tout le reste n'est que vannante agitation et que pâte à papier.

    Charles-Albert Cingria, p.a.a JLK

  • Cette céleste onction

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    La verte fraîcheur des prairies
    au premier jour de mai
    se grise de gris et de pluie
    aux subtiles sagaies.

     

    La douce sensation de vivre
    nous revient étoilée
    dans tout ce bleu des herbes ivres
    du ciel éparpillé.

     

    L’averse et sa très tendre onction
    en cette matinée
    est bénie: bénédiction
    des hauts gazons lustrés...

  • Le bel et bon moment d'apprendre à parler à une pierre...

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    Deux petits livres immenses signés Annie Dillard, géniale auteure, nous rappellent cette évidence que la merveille du monde fut infectée de tout temps, que le Dieu parfait tolère la naissance d’enfants malformés et de massacres en son nom, enfin que nous vivons la plupart du temps aveuglés par  des paupières de plomb, faute  de nous éveiller comme ces gosses se levant tôt pour explorer notre terre qui, parfois, reste si jolie… 

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    Le moment que nous vivons est extraordinaire, mais ce n’est rien de le dire: il n’est que de le vivre et de mille façons diverses qui procèdent du même éveil et du même bond les yeux ouverts devant la merveille.

    «Merveille des merveilles sous le lilas fleuri, merveille: je m’éveille », écrivait le poète Jean-Pierre Schlunegger qui finit, désespéré, par se jeter d’un pont, non loin d’où nous vivons, pour se fracasser sur les rochers de la rivière, tout en bas.

    Or nous vivons tous ces jours sous la double instance de telle merveille et de son envers mortel, et ce n’est pas d’hier, nous l’oublions trop souvent, mais quelque temps nous voici comme au pied d’un mur et c’est le bon moment - le beau moment d’apprendre à voir le monde les yeux ouverts et d’apprendre à parler à une pierre.

    La merveille des merveilles est à la portée de chacune et chacun , et ma conviction s’en est trouvée confortée, l’autre jour, en notre quarantaine à tous, lorsque tel cher ami m’apprit au téléphone que tous les matins il conduisait son petit lascar Luca de dix ans et son compère Arthur de trois ans son aîné familier par son père argentin des colibris de la jungle de son pays, à la lisière des bois vaudois où ils s’enfoncent tout appareillés d’instruments d’observation et autres chasses subtiles - toute la journée rien qu’à eux, fous de ferveur curieuse et de joyeuse adulation des multiples espèces de végétaux ou d’animaux divers tels les castors d’un soir passé - en somme prédisposés à apprendre un jour a parler aux pierres à l’imitation de ce jeune Américain dans la trentaine exercant, dans sa cabane perdue en pleine nature, le rituel censé faire parler une « pierre à souhaits »…

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    En osmose intime avec le cosmos

    Certains livres sont des départs et d'autres des arrivées. Certains livres ouvrent des fenêtres et d'autres explorent les multiples recoins qu'il y a dans la maison. Certains livres ne font que passer et d'autres vont rester. Certains livres ne sont que des aspects de la vie et d'autres en font la somme; et c'est un peu tout ça que je ressens en revenant sans cesse aux récits et aux réflexions, aux observations et aux intuitions émaillant l’œuvre incomparable d’Annie Dillard, à commencer par les deux recueils de fragments que représentent Au présentet Apprendre à parler à une pierre.

    On est là dans la maison du monde en parcourant ce livre à la fois très physique et  vertigineusement métaphysique, hyperréaliste et non moins réellement habité par l'Esprit qui s'intitule Au présentet conjugue les pires effrois et les plus hauts émois du cœur et de l’âme.

    Le théâtre actuel de la pandémie, avec ses milliards d’histoires individuelles bouleversantes ou affligeantes de médiocrité, ses rages et ses courages, ses bontés discrètes et ses vilenies étalées, n’est guère différent des univers explorés par Annie Dillard dans les archives illustrées des « troupes humaines » victimes des pires monstruosités congénitale (nains à têtes d’oiseaux ou nourrissons sirénomèles, entre autres produits de la fantaisie « divine » salués par autant d’hymnes par les diverses traditions religieuses) ou sur le terrain de nos contemporains chinois ou palestiniens,  sur les traces du paléontologue Teilhard de Chardin aux rêveries mystiques ou le long des fossés à ciel ouvert révélant une armée de combattants chinois de terre cuite enterrés comme le furent, encore vivants, tant de sujets d’un certain empereur Qin adulé par son descendant Mao…   

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    Annie Dillard est ce qu’on pourrait dire une pure poétesse de la pensée dont le génie - sans le moindre des chichis  de ce que j’appelle la « poésie poétique », souvent obscure et prétentieuse, ou bavarde comme les pies des réseaux sociaux -, procède par fulgurants rapprochements, parlant aussi bien de la stupéfaction  qu’elle éprouve à la rencontre inopinée d’une fouine au coin d’un fourré ou à la vision de ce vieux lecteur du Coran assis contre le pilier d’une mosquée de Jérusalem filant discrètement de bonbons en papillotes aux gamins pieds nus, des prodiges émaillant les vies de saints hassidim ou d’un chevreuil piégé se débattant dans la jungle amazonienne, de la formation des déserts  et des nuages ou de la naissance de tel enfant à longue queue et fente brachiales au cou semblables à celle du requin qui nous incite à penser que « si l’homme devait appréhender pleinement la condition humaine il deviendrait fou ». Et les énumérations d’aligner leurs chiffres avérés, et le rappel d’innombrables faits remarquables ou affolants (140.000 noyés ce jour-là au Bengladesh, etc.) d’alterner avec  les statistiques même pas bonnes à soutirer des larmes aux  les pierres…

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    De son propre aveu, l’auteure d’Une enfance américaine, de Pèlerinage à Tinter Creek- dont la verve naturaliste évoque si fort le « philosophe dans le bois » Henry Thoreau -,  ou encore de la stupéfiante chronique de la conquête de la côte pacifique nord-ouest des States par les puritains amis ou ennemis des Indiens, intitulée Les vivants - fut une enfant si étonnamment étonnée et étonnante que sa propre mère se demandait ce qu’on pourrait jamais en faire dans le monde.  

    Que faire des livres d’Annie Dillard, honneur littéraire d’une nation dont le Président est la honte ; que faire de cette bonne fée  dans un monde dont le personnage supposé le plus puissant présente tous les traits d’un mufle inculte, terrifiante incarnation d’un empire du vide et du faux ?

    Simplement cela : les ouvrir et leur permettre de nous éveiller.  

    Merveille des merveilles, les enfants : il vous reste un monde à explorer, il vous incombe d’apprendre à chanter aux pierres… 

    Annie Dillard. Au présent. Traduit de l’anglais par Sabine Porte. Christian Bourgois, 219p, 2001 ; Apprendre à parler à une pierre. Christian Bourgois, 202p, 2017.

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  • Comme une initiation

     

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    Que vois-tu dans l’œil du serpent
    quand vous vous regardez
    soudain, au double effarement
    d’être ainsi confrontés -
    au pur hasard de tel instant
    qui vous a fait vous trouver là,
    tous deux comme enlacés?

    Vois-tu cette malédiction
    de l’œil froid de la vie -
    la Vie, votre vieille ennemie,
    ou la beauté de l’animal
    te fait-elle hésiter
    comme entre l’amont et l’aval ?

    L’instant n’a pas duré:
    l’apparition comme une flamme,
    de la mèche argentée
    s’est défilée en fine lame
    et bientôt consumée...

    À tes lèvres ce goût de cendre,
    et tout au tendre étonnement,
    comme entre deux regards ardents
    tu crains de tout comprendre...

    Peinture: Méduse du Caravage.

  • Insoucieuse nudité

     

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    Les maisons,là-bas, resteront
    quand vous aurez passé,
    disaient-ils de ce ton compassé
    qu’ils espéraient vous imposer.

    Tout passe , répétaient-ils,
    tout a toujours passé là-bas
    dans l’espace inutile...
    Or là-bas les maisons juvéniles
    jouaient tout le jour que Dieu fait.

    Mais quelles maisons et quels dieux ?
    That is la vraie Question...

    Votre méchante humeur m’ennuie
    Messieurs les inquisiteurs,
    répond l’enfant à la curie:
    ces maisons de papier mâché
    valent vos belle demeures
    où tout croupit en leurre,
    tandis qu’aux belle illusions
    nous restons attachés
    par les cordes de nos violons .

    Nos maisons sont des papillons
    de papier coloré:
    nous autres, et nos guenilles,
    nous dansons nus sur nos béquilles.

     

    Peinture: Giovanni Giacometti.

     
  • Hors les murs

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    Le Temps est une île au trésor.
    Chaque instant se résume
    à des océans déployés
    par delà les brumes -
    dès l’aube la rue est à nous,
    qui descend jusqu’aux quais
    par delà les tours d’illusion
    où tout devient travail
    où tout devient enfantement.

    Le Temps est cette île des morts
    en nous depuis le jour
    des brumeuses journées d’enfance
    où tout nous apparut
    comme jamais ensuite:
    tout ce bleu par delà les toits,
    ce roux des lointains volcans,
    Ce tintamarre des machines
    suant l’huile odorante
    dans les grands bâtiments en partance
    par delà la première chambre.

    Le temps est le bel oxymore
    ignorant tout remords,
    de l’immobile mouvement
    et de tous les essors.

     

    Peinture: Oivier Charles

  • À l'instant qui s'éveille

     

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    Les morts, en moi, ne le sont pas.
    Derrière vos yeux fermés
    je nous revois dans les grands bois,
    derrière l’ancien quartier.

    Tu m’attends encore quelque part
    où nous nous attardions
    dans la lumière du soir -
    sur ton visage un doux rayon
    m’éclairait et m’éclaire encore.

    Le temps n’est plus depuis longtemps
    dans nos cœurs isolés:
    chacun de vos noms m’est présent,
    à chaque battement
    de votre sang remémoré
    je revis et revois
    le cœur muet du temps secret.

    Clairière en ceux qui s’émerveillent,
    à jamais cet instant
    instaure en nous ce doux éveil
    qu’est celui du présent.

  • L'homme-humain seul et dans le froid

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    À la recherche de Jean Genet, à jamais double, multiple et non moins un,

    par JLK

    Il est de charitables âmes qui s’inquiètent de ce qu’on puisse récupérer, comme on dit, Jean Genet. Qu’elles se rassurent. Car fût-il récupérable, comme on dit, sur la scène mondaine, Jean Genet s’est échappé depuis toujours de nos estrades et ne nous reste à vrai dire qu’à l’état d’ombre solarisée sur la chaux d’une cellule où se déchiffrent en outre ses quelque mille pages de graffitis sublimes.

    Je parle du Genet de Notre-Dames des fleurset du Miracle de la rose, de Pompes funèbres, de Querelle de Brestet du Journal du voleur.Car il y a deux Genet – c’est d’ailleurs lui qui souligne: il y a le Genet inspiré qui a jeté sur le papier, entre 1942 et 1946, le plus souvent en prison, ces cinq éléments d’un prodigieux exorcisme lyrique, et c’est le Genet poète. Puis il y a le Genet argumenteur, le Genet en liberté, le Genet savant, le Genet dialecticien et certes parfois génial (non pas celui du Balconmais celui de L’atelier d’Alberto Giacometti). Bien entendu, l’on trouve du second dans le premier, mais le premier seul est tout à fait possédé, le premier seul funambulise à longueur de pages et sans trace de filet, le premier seul est seul, et c’est d’ailleurs du premier seul que toute sa vie le second se demandera ce qu’il restera ?

    Or à relire par exemple Querelle de Brest, seul vrai roman de Genet et sans doute le plus pur de forme, je m’effarais de ce qu’une fois de plus je n’arrive pas à me détacher de cette histoire sans intérêt de matelot tueur tournant en rond dans cette ville fantôme... Mais c’était de la phrase même que je n’arrivais plus à me détacher. Ce n’était pas tant que je fusse ébloui ou fasciné: plus que le charme de cette incroyable beauté, c’était sa combustion qui me touchait, et je me rappelai alors ce que dit Genet de Dostoïevski à propos des Frères Karamazov. «Humour magistral. Jeu. Mais culotté parce qu’il détruit la dignité du récit. C’est le contraire de Flaubert qui ne voit qu’une explication et c’est le contraire de Proust qui accumule les explications, qui suppose un grand nombre de mobiles ou d’interprétation mais jamais ne démontre que l’explication contraire est admissible. (...) Dostoïevski détruit ce que jusqu’à ce livre on considérait l’ouvre d’art avec affirmation, dignement. Il me semble, après cette lecture, que tout roman, poème, tableau, musique, qui ne se détruit pas, je veux dire qui ne se construit pas comme un jeu de massacre dont il serait l’une des têtes, est une imposture».

    Ainsi Querelle qui parodie la candeur canaille des romans populaires et la suavité rigoureuse des traités de morale ou d’apologétique est-il à la fois un bout de feuilleton sordide et son altière négation, une glorification érotique et son retournement sur le vide et la mort, mais également le contraire d’un roman déconstruit. Car il reste un mystère. Pas plus qu’en détruisant l’affirmation, Dostoïevski ne détruit la foi, Genet n’aboutit, en minant le terrain de l’illusion littéraire, à la destruction de la poésie. Les idées de sainteté, de grâce, et plus encore la réalité du mystère et de la beauté faisaient ricaner le vilain Sartre. Mais celui-ci n’a récupéré Genet qu’en partie, et Derrida n’en avait pas fini de tricoter son filet que Genet campait déjà tout ailleurs, figurant définitivement à mes yeux, quoi qu’il fît et pût dire ou écrire, cet homme-humain tel que les Chinois le définissent et que Cingria silhouettait ainsi dans son propre haut langage: «L ’homme-humain doit vivre seul et dans le froid: n’avoir qu’un lit – petit et de fer obscurci au vernis triste, – une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. Mais déjà ce domicile est attrayant: il doit le fuir. A peine rentré, il peut s’asseoir sur son lit, mais, tout de suite, repartir. L ’univers, de grands mâts, des démolitions à perte de vue, des usines et des villes qui n’existent pas puisqu’on s’en va, tout cela est à lui pour qu’il en fasse quelque chose dans l’œuvre qu’il ne doit jamais oublier de sa récupération».

    Celle-ci s’oppose antipodiquement, cela va sans dire, à celle dont il était question plus haut, comme le loup sauvage se distingue du chien domestique. L ’œuvre lyrique de Genet figure alors ce saisissant travail de récupération consumante dont il ne reste aucune scorie – au contraire du théâtre et des essais. Ainsi le Genet poète a-t-il tout dit puis il a foutu le camp, fût-il encore et toujours à la recherche de quel grand livre unique à venir.

    On voit cela très bien dans le Jean Genetque le romancier américain Edmund White vient de publier après sept ans d’investigations. On voit le gamin blessé à mort quand, le maître d’Alligny-en-Morvan ayant demandé à ses élèves de décrire leur maison, ce qu’il fit mieux que les autres, ceux-ci le désignèrent comme imposteur parce qu’«enfant trouvé». On voit la source de son exil dont procèdent ses fugues et son ressentiment. On voit l’origine du massacre et le besoin réitéré de le vivre et le revivre en fuyant tout établissement et toute relation harmonieuse. On voit à la fois l’exclusion de Genet et sa recherche éperdue d’une famille. On voit l’énorme effort de volonté du jeune Genet pour s’approprier la langue de l’ennemi et le battre sur son propre terrain. On voit le vertigineux désarroi de Genet succédant au jaillissement créateur des cinq premier livres – et la stérilité qui en découle, où la mise en coupe de Sartre n’a qu’un rôle secondaire. On voit l’argumenteur renaître des cendres du phénix poète, et tout à l’opposé de Bataille, qui disait que le premier Genet nous intéresse sans nous passionner, nous pourrions dire alors que le second Genet ne cesse de nous intéresser quand le premier seul nous passionne.

    Cela noté, c’est d’un seul Genet que, du récit de White, se dégage la figure, dont nous finissons par admettre et peut-être aimer jusqu’aux traits les plus contradictoires, voire les plus abjects. C’est que là encore, des avatars de l’enfant perdu et de l’adolesent fugueur, du bataillonnaire abruti et du voyageur sans bagages, du délinquant minable et du poète maudit, du faiseur de théâtre ou du penseur fragmentaire, du révolutionnaire transitoire ou du mystique errant, se dégage finalement cette face brûlée et et si vivante d’homme humain qui nous aide à l’œuvre que nous ne devrions jamais oublier de notre propre récupération.

    JLK

    (Le Passe-Muraille, No 9, octobre 1993)

    Jean-Louis Kuffer vous invite à rejoindre le nouveau site numérique du Passe-Muraille déjà riche de plus de 450 textes:

    https://www.revuelepassemuraille.ch

     

  • Ce jour sera demain

     

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    Dans l’ombre des claires fontaines,
    à l’été paresseux
    de nos belles années lointaines,
    vivre n’était qu’un jeu.

     

    La fraîcheur de notre vingtaine,
    au printemps insoucieux
    ignorait toute peine,
    et de la guerre fuyait les dieux.

     

    Belles années de l’anarchie,
    grandes orgues de l’ordre
    naturel: saisons de nos vies
    où il n’y eut qu’à mordre...

     

    Toujours bien grave est ce jeu-là
    d’animale innocence,
    et de savoir ne savoir pas
    céder a l’importance.

     

    Aux sources claires des forêts
    et en toute saison,
    l’âme légère, revenons
    à la vive lumière.

  • Le jour ni l'heure

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    Arbres, là-bas, qui vous taisez
    dans le silence bleu -
    je fais de vous mes conseillers.

     

    Le temps se prend au jeu ;
    le blanc dessine mieux les choses
    et met un souffle d’air
    dans la torpeur où tout repose.

     

    Un oiseau d’un ongle vif
    griffe le verre de l’instant,
    et là-bas le trait noir des ifs
    consigne le moment.

     

    Aquarelle: Cézanne

  • Palais de l'éveil

     

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    Les grands jardins sont amarrés
    aux piliers du sommeil
    au fond duquel une ruelle
    conduit à nos palais.

    Nous restons toujours éveillés
    le long des longues trêves,
    dormant debout sans vaciller
    tout au travail du rêve.

    Les marins peignent des marines,
    les couturières en blouses
    cousent en disant des prières,
    et les serins serinent
    des airs qu’en dormant on devine.

    La rêverie en vos palais,
    ce luxe japonais,
    ce retour aux vertes enfances,
    puissent garder vos innocences...

     

    Gouache JLK: Clair de terre.

  • Tsvetaeva l'incandescente

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    Avec Anna Akhmatova, elle fut la plus grande poétesse russe du XXe siècle. Figure passionnée, intransigeante, fascinante, deux nouveaux livres la font revivre.

    Son nom, en langue russe, cristallise à la fois la couleur (tsviet), la lumière (sviet) et la fleur (tsvietok), son prénom nous évoque quelque mer fougueuse, mais c'était au feu que se comparait le plus volontiers cette flamboyante tigresse aux yeux verts, au caractère de furie et aux allures de tsigane: «L'air que je respire est celui de la tragédie. Je ne suis pas faite pour cette vie. Je ne suis qu'un brasier!»

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    Et de même Pasternak, qui fut l'un des grands amours (imaginaires) de Marina Tsvetaeva, en même temps que Rilke, la voyait-il «dents serrées et le feu même». La flamme poétique avait dardé très tôt dans l'existence de cette fille de digne professeur d'histoire de l'art et de talentueuse pianiste.

     

    Son premier livre, «L'album du soir», publié alors qu'elle n'avait que seize ans, fut salué par le poète Nicolas Goumilev (futur fusillé) comme «un recueil de vers merveilleux». D'emblée aussi sa vie fut marquée au sceau de la rébellion. A son père lui demandant de se montrer «comme il faut», elle répondit un jour qu'elle eût préféré caracoler aux côtés de Napoléon...

     

    Faute de quoi la jeune fille se laissa entraîner dans la communauté artis- tico-mystique de Koktebel où elle rencontra Sergueï Efron, jeune idéaliste fragile qui devint son «mari-enfant» avant de dériver de l'armée blanche aux services parisiens du NKVD, à jamais incapable de vivre vraiment à sa hauteur — comme tous au demeurant.

    Car tel fut en somme le drame de Marina: qu'elle ne trouva jamais personne qui pût partager sa folle exigence. Admirable, invivable Marina!

    Le roman d'une vie

     

    Cette existence passionnée et tragique, dont la cassure intime évoque le «siècle aux vertèbres brisées» dont parle Mandelstam, autre grand poète qui fut (probablement) l'amant passager de Marina, on comprend que des auteurs, et femmes de préférence, se sentent appelés à la revisiter.

     

    De fait, Marina Tsvetaeva a quelque chose d'un formidable personnage de roman russe, dans îe sillage des héroïnes dostoïevskiennes, à la fois indomptable et émouvante, pure et sensuelle. Or, rompant avec les vaines pudeurs des hagiographes (lesquels sévissent particulièrement en Russie, à ce qu'on dit), Dominique Desanti la suit dans ses tribulations amoureuses, des amours saphiques l'attachant à la sulfureuse Sophie Parnok à la seule liaison charnelle où elle semble avoir trouvé satisfaction, auprès du donjuanesque Constantin Rodzevitch, possible père de son dernier enfant.

     

    Scrupuleusement balisé par les données biographiques, le «roman vrai» de Dominique Desanti a le mérite, en outre, de charpenter (un peu comme un roman théâtral) le drame de cette vie et d'en rendre les climats presque palpables, les personnages très présents et attachants.

    Une fin terrible

    Un peu plus personnellement impliquée, Rauda Jamis, qui a connu elle-même l'arrachement de l'exil et qu'ont marquée les relations avec sa mère poétesse autant qu'avec sa propre fille, porte l'accent sur le manque d'amour «au quotidien» et la détresse éprouvée par une femme de sensibilité exacerbée dans les ornières du siècle, obsédée par la poésie et contrainte d' «assurer» faute de pouvoir compter sur son compagnon.

     

    Aussi méfiante envers la dialectique révolutionnaire qu'à l'égard des chapelles de l'émigration russe, Marina Tsvetaeva constatait amèrement, à la fin de son exil parisien, qu' «ici je suis inutile; là-bas je suis impossible». Après les biographes, les deux romancières trouvent la même émotion contenue pour dire la fin désespérée de Marina, qui se suicida en été 1941 dans un affreux cabanon, quelque part au fond de la Tatarie.

     

    Dominique Desanti: «Le roman de Marina». Belfond, 387 pages.

     

    Rauda Jamis: «L'espérance est violente». Nil, 259 pages.

     

    De la vie à l’œuvre

    La vie de Marina Tsvetaeva, le lecteur de langue  française dispose de plusieurs approches biographiques de qualité, à commencer par le très factuel et exhaustif «Marina Tsvetaeva, mythe et réalité», de Maria Razumovsky, paru en 1988 aux Editions Noir sur Blanc. Un peu plus littéraire d'orientation, le «Marina Tsveateva - un itinéraire poétique», de Véronique Lossky, publié en 1987 chez Solin, est aussi recommandable que l'introductif «Marina Tsvetaeva», du même auteur, en Poètes d'aujourd'hui, chez Seghers (1990).

    À signaler aussi l'essai biographique d'Eve Malleret (souvent considérée comme sa meilleure traductrice), accompagnant les traductions de «Tentative de jalousie et autres poèmes», paru à La Découverte en 1986.

    Quant aux œuvres en prose et en vers de Tsvetaeva disponibles en français, elles se répartissent entre divers éditeurs, de Gallimard (les «Poèmes», traduits (mal) par Eisa Triolet, et l'extraordinaire «Correspondance à trois: été 1926, Rilke-Pasternak- Tsvetaeva») à L'Age d'Homme («Le diable et autres récits», ou «Ariane, poème de la montagne»), de Clémence Hiver (une kyrielle de petits ouvrages superbement présentés) à Fourbis («L'offense lyrique» et, à paraître sous peu, «Sans lui, série de poèmes croisés de Marina et Sophie Parnok), du Temps qu'il fait («Histoire d'une dédicace») au Cri de Bruxelles («Poème de l'air»)

  • De si belles allées

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    « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. » (Arthur Rimbaud )

     

    La vie et toutes ces années
    ne pèsent pas bien lourd
    sous le ciel aux longues marées
    où décline le jour.

    Le bois mystérieux sur la mer
    où nous restions cachés
    au temps de jadis et naguère
    reste notre secret
    qu’aux seuls enfants de dix-sept ans
    sous le vert des tilleuls
    nous allons confier
    contre temps et menées.

    Beaux jours aux choses d’ici-bas,
    belles et bonne pensées
    aux cœurs tendres et délicats -
    bon vent à vos années !

     

    Peinture: Edouard Manet, Les bulles de Léon.