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Carnets de JLK - Page 5

  • Houellebecq sérotonique

     

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    Comment Michel Houellebecq module son voyage au bout de la vie.

    Regard amont à l'instant d'aborder Anéantir ...

     
    Roman f… intéressant, à l’image de notre p… de société, Sérotonine distille une «petit musique » qui relance, en tout différent, celle de cet autre malappris controversé que fut Louis-Ferdinand Céline, avec autant d’émotion barbelée…

    L’effet de meute n’a pas manqué de se manifester, avant même la parution de Sérotonine, faisant dire tout et n’importe quoi aux laudateurs aveugles ou aux détracteurs automatiques d’un roman que nul n’est obligé, au demeurant, de lire – cela va de soi – et qu’on pourra trouver aussi déplaisant que son auteur si l’on est attaché au p… de beau style ou à la séduction suave d’un Jean d’Ormesson, mais qu’il faut lire bien attentivement pour s’en faire une idée personnelle et fondée, sinon fermez votre g…

    Trois petits points pour un f… de m…

    Le fameux truc des trois petits points, caractérisant la «petite musique» de Céline à son top, peut servir de façon parodique dans une présentation non ordurière d’un romancier peu soucieux pour sa part de censurer la b… de son protagoniste quand elle se lève au passage d’un c…, ou plus exactement en l’occurrence quand elle tombe en berne.

    Michel Houellebecq a été le premier auteur «culte» de sa génération à parler précisément comme celle-ci, n’hésitant pas à qualifier une femme de pét… ou le charmant Jacques Prévert de c... 

    Est-ce à dire que l’auteur des Particules élémentaires ait « libéré » le langage en appelant une chatte par son nom figuré ? Ce serait lui accorder trop de crédit, car de nombreux auteurs de langue française, depuis Rabelais et même avant, et après Céline, ont pratiqué la langue verte avant lui, mais Houellebecq, dès Extension de la lutte, alla plus loin que la dégoise verbale en montrant crûment, et somme toute honnêtement, sans se planquer sous sa capuche d’ado attardé, des gens qui en chient et baisent, ou se branlent, comme ils respirent ou rêvent à Byzance.

    Un réaliste agronomique à large spectre

    Louis-Ferdinand Céline n ‘est pas devenu écrivain sur les bancs d’une fac de lettres, mais d’abord au front de la Grande Guerre, sous l’uniforme du cuirassier Destouches, puis autour des tables de dissection de l’école de médecine, sa thèse de carabin étant consacrée à l’hygiéniste autrichien Semmelweiss et révélant illico un styliste hors pair.

    De son côté, Michel Houellebecq a fait des études d’ingénieur agronome, comme le narrateur de Sérotonine, lequel a travaillé «sur le terrain» pour Monsanto avant de rallier une task force de Basse-Normandie chargée de la revalorisation mondiale du fromage local, ensuite en mission à Bruxelles et jusqu’au ministère national de l’agriculture où ses compétences sont appréciées. Assassiné par les islamistes le 7 janvier 2015, le très regretté Bernard Maris, alias l’Oncle Bernard de Charlie-Hebdo, a révélé en outre, et commenté en expert, dans Michel Houellebecq économiste, les connaissance réelles de celui-ci en cette matière le plus souvent inconnue des littérateurs. De surcroît, dans un premier essai sur l’auteur américain de SF poétique, H.P. Lovecraft, Houellebecq a montré un goût prononcé pour une littérature conjecturale qui le situe, assez loin de ses compatriotes, dans la mouvance des observateurs « behaviouistes » à la manière anglo-saxonne dont un J.G. Ballard est un exemple qu’il cite d’ailleurs lui-même.

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    Or tous les romans de Michel Houellebecq, dont il faut souligner le fait qu’ils se constituent en œuvre cohérente et en expansion constante, développent la même observation réaliste hypersensible au «fantastique social» tragi-comique, qu’il s’agisse des premiers clubs d’échangistes de Cap d’Agde (dans Les Particules élémentaires) ou de la fonction abêtissante des humoristes de télé tournant tout en dérision (dans Plateforme), du clonage humain (dans La possibilité d’une île) ou du consentement des «élites» à l’acclimatation d’une idéologie mortifère (dans Soumission), enfin du double déclin personnel et collectif de la libido dans une société oscillant entre obsession sexuelle numérisée et néo-puritanisme, etc.

    Entre déprime personnelle et tragédie sociale

    Certains auteurs, même sans galons académiques, sont de véritables médiums en matière de pathologie sociétale, pour parler comme dans les administrations et les magazines, tels les Américains Patricia Highsmith ou Bret Easton Ellis, tel aussi Houellebecq. Chez ces trois auteurs cohabitent en effet ce qu’on pourrait dire l’implacable lucidité d’enfants blessés et l’esprit de conséquence qui les fait refuser de «dorer la pilule», alors que le mensonge ambiant tend à «positiver».

    Des reproches médiocres, voire nuls, ont été faits à Michel Houellebecq au motif que son personnage lâche au passage que « Niort est l'une des villes les plus laides qu'il m'ait été donné de voir », que le même narrateur baffe gentiment au passage cette tête à claques avérée que représente le bateleur médiatique Laurent Baffie, ou qu’il décrit la vidéo réalisée par un Allemand pédophile à dégaine d’universitaire qui s’en prend à une fillette de dix ans - comme si parler de l’abjection, en cette dernière occurrence, revenait à l’exalter. Mais que ne ferait-on pour ne pas voir la réalité de ce monde, même si celle-ci n’est certes pas «toute» la réalité, et même si Niort et le marais poitevin ne sont pour rien dans la méchante humeur passagère de Florent-Claude Labrouste… 

    L'auteur et son double, ou la confusion bien entretenue...

     Faut-il attribuer à Michel Houellebecq tout ce que ce Florent-Claude, qui se taxe lui-même d’ «inconsistante lopette» en voie de « flasque et douloureux effondrement », nous balance au long du roman, que ce soit sur Niort ou sur « ce vieil imbécile de Goethe », sur la domination féminine à tel moment ou les vaches normandes à tel autre, comme en interview l’amer Michel déclara bel et bien que «l’islam est quand même la religion la plus con » ? 

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    On le peut évidemment, et d’autant plus que l’écrivain joue de ces glissements, mais l’important est ailleurs, qui requiert la sensibilité fine de la lectrice et du lecteur point trop pressés de conclure.

    De fait, Sérotonine ne se borne pas à la déploration d’un mâle blanc en crise personnelle à l’approche de ses cinquante balais. Ce n’est ni un roman «nombriliste», comme on l’a écrit sans parler du contenu complexe de l’ouvrage, ni non plus la complainte d’un «décadent», voire d’un «réac», pour user du langage délateur au goût du jour. Le fond de Sérotonine est beaucoup plus ferme et sérieux que ne le dit le lecteur de surface: c’est le tableau plutôt comique des tribulations plus ou moins tragiques vécues par un type au «milieu du chemin», selon la formule de Dante. Labrouste a certes « foiré » toutes ses relations féminines, non sans connaître ce qu’on appelle le bonheur ici et là, et la plus belle amitié qu’il ait vécue, avec son compère d’études Aymeric, descendant de haute lignée normande passionné de musique et revenu à l’agriculture, lui laisse aussi des souvenirs lumineux soudain plombés par la terrible réalité: largué par sa femme fatiguée, convaincu que sa vie est foutue, ce fou de musique s’immole finalement au cours d’une scène déchirante, sur un barrage routier des agriculteurs confrontés aux CRS, qui fait écho immédiat à la détresse actuelle de toute une France dite d’en bas - la même d’ailleurs que Michel Houellebecq sillonnait dans La carte et le territoire. 

     Ce bon vieux Conan Doyle à la rescousse… 

     La valeur d’un livre se mesure à l’empreinte qu’il laisse en nous. Dans une scène « médicale » qui est du pur Houellebecq, le docteur Azote, un type plus sympa que le « con » méprisant qui a conseillé la première prise de Captorix au sieur Labrouste, explique à celui-ci que son problème ne se borne pas à une libido plombée par l’antidépresseur, alors que son taux alarmant de cortisol signale qu’il est en voie de mourir de chagrin. 

    Et comment cela se soigne-t-il, docteur ? En dosant mieux la sérotonine et en ayant recours à des «escorts» performantes ? Ou vaut-il mieux se jeter du haut de la tour où l’on a trouvé refuge après que sa piaule du Mercure a été déclarée 100% non-fumeurs ? Divers palliatifs se succéderont : les émissions culinaires de la télé, vite ennuyeuses; la lecture de La Montagne magique de Thomas Mann, pas vraiment la panacée non plus. Ou peut-être Conan Doyle, « une âme noble, un cœur sincère et bon » ? 

    Du coup, vous vous rappelez ce cher vieux Sherlock Holmes, sauvé de la coke par son ami le docteur Watson. Mais qui sauvera les gilets jaunes ? Bonne question... 

    Les trois dernières pages de Sérotonine ne donnent point de réponses mais une lumière en émane, qui n’a rien d’artificiel ou de convenu, et dont on se gardera de tirer des conclusions du genre «retour au Seigneur» de la brebis perdue. 

    Et voila ce que ça donne, sœurs et frères aux âmes nobles et aux cœurs sincères et bons : «J’aurais pu rendre une femme heureuse. Enfin, deux ; j’ai dit lesquelles. Tout était clair, extrêmement clair, dès le début ; mais nous n’en avons pas tenu compte. Avons-nous cédé à des illusions de liberté individuelle, de vie ouverte, d’infini des possibles ? Cela se peut, ces idées étaient dans l’esprit du temps ; nous ne les avons pas formalisées, nous n’en avions pas le goût ; nous nous sommes contentés de nous y conformer, de nous laisser détruire par elles ; et puis, très longuement, d’en souffrir. 

     Dieu s’occupe de nous à chaque instant, et il nous donne des directives parfois très précises. Ces élans d’amour qui affluent dans nos poitrines jusqu’à nous couper le souffle, ces illuminations, ces extases, inexplicables si l’on considère notre nature biologique, notre statut de simples primates, sont des signes extrêmement clairs. Et je comprends, aujourd’hui, le point de vue du Christ, son agacement répété devant l’endurcissement des cœurs : ils ont tous les signes, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut vraiment être, à ce point, explicite ? 

    Il semblerait que oui ».

    Michel Houellebecq. Sérotonine. Flammarion, 352p. 2019.

  • Questionnaire Marcel Proust

     

     


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    1. Quel est pour moi le comble de la misère?

    -         C’est l’imbécillité et l’impossibilité d’y échapper (coincé dans un ascenseur en panne ou n’importe quel lieu emmuré avec un, voire, pire : deux imbéciles. « L’enfer, c’est les imbéciles » (retouche à Huis Clos)
    2. Quel est le principal trait de mon caractère?

    -           C’est la dualité et le refus d’en sortir ; l’indécision et la paresse d’en sortir.


    3. Quelle est la qualité que je préfère chez l'homme ? Et chez la femme?

    -           Chez l’homme c’est la douceur courageuse et la porosité sensible, enfin tout ce qui brise l’imbécile, donc l’humour. Chez la femme, les mêmes qualités vont pour ainsi dire de soi: elle les a naturellement, donc peu de mérite.


    4. Quel est mon idéal de bonheur terrestre?

    -           Un être aimé et un livre, des enfants petits de tous les âges, le samedi soir au cinéma, des amis pas trop longtemps, le silence de l’aube, la nuit sur le lac. Ce que je vois me regarde.

    -          
    5. Quelles fautes m'inspirent le plus d'indulgence?

    -           Toutes sauf le manque d’indulgence.


    6. Si vous n'étiez pas vous-même, qui auriez-vous aimé être?

    -           Qui je suis sans me regarder.


    7. Où aimeriez-vous vivre ?

    -           Partout avec l’équipement requis : radiateur ou ventilateur.


    8. Ce que j'apprécie le plus chez mes amis ?

    -           L’attention, le rire et la gentillesse.

    -           9. Mon principal défaut

    -           L’indécision.


    10. Mon occupation préférée ?

    -           Faire, et ne rien faire.


    11. Mon rêve de bonheur

    -           M’endormir de bonne heure.

    -           12. Quel serait mon plus grand malheur?

    -           Perdre celle ou ceux que j’aime.


    13. Ce que je voudrais être en ce moment précis

    -           Être en ce moment précis.

    -         14. Mets et boissons préférés ?

    -           Ce qu’il y a sur la table.

    -            Couleurs, fleurs, oiseaux préférés ?

    -           Celles et ceux  qu’il y a au jardin, le long des chemins et dans le ciel.


    15. Mes auteurs favoris ?

    -          Charles-Albert Cingria, Marcel Proust, Louis-Ferdinand Céline, Stanislas Ignacy Witkiewicz, Robert Walser, Vassily Rozanov, Thomas Wolfe, Léon Tolstoï, Anton Tchékhov, Thomas Bernhard, Naguib Mahfouz, Flanery O’Connor, Jean Genet, Raymond Carver, Cormac McCarthy, Constantin Cavafy, Paul Bowles, Ramon Gomez de La Serna, Franz Kafka, Walter Benjamin, W.G. Sebald, Guido Ceronetti, Georges Simenon, Paul Léautaud, Pierre Jean Jouve, Paul Morand, Annie Dillard, Alice Munro, W.G. Sebald + une centaine de viennent ensuite.    

     
    16. Mes héros fictifs ? Mes héroïnes fictifves ?

    -           Tintin, Zorba, Oblomov, Bartleby. Heidi, Marie de Magdala.  

    -          
    17. Mes compositeurs, mes peintres préférés ?

    -           Beethoven, Mozart, Bach, Schubert, Purcell, Puccini, Verdi, Haydn, Mendelssohn, Arvo Pärt.

    -           Lascaux, Giotto, Fra Angelico, Paolo Uccello, Piero della Francesca, Cézanne, Bonnard, Rembrandt, Goya, Munch, Soutine, Hodler, Soutter.

    -            
    18. Le mot que je préfère ? Mon juron préféré ?

    -           Lumière. Pétard de sort de tronc de sang de feu de merdre.


    19. Mes héros, mes héroïnes dans la vie réelle ?

    -           Dieter Bonhoeffer. Betty Hillesum.


    20. Mon personnage historique favori ?

    -           Little Nemo

    -          
    21. Mes prénoms favoris

    -           Pascal, Sophie et Julie.


    22. Ce que je déteste par dessus tout (ou ma bête noire)

    -           La mesquinerie et la duplicité.


    23. Personnages historiques que je méprise le plus

    -           Légion.


    24. Le fait militaire que j'admire le plus ? La réforme que j'estime le plus ?

    -           Aucun. Aucune.

    -           25. Le don de la nature que je voudrais avoir

    -           La présence absolue.


    26. Comment j'aimerais mourir.

    -            Au milieu de ceux que j’aime, avec un peu de morphine vers la fin, comme mon père.


    27. État présent de mon esprit

    -           La reconnaissance sereine.


    28. Ma devise

    -           Ama et quod vis fac.


    29. Si Dieu existe, que voudriez-vous lui entendre dire en vous accueillant?

    -           Bonjour, petit.


    30. Si Dieu existe, que lui dites-vous en arrivant?

    -           Salut, grand.

    (JLK, ce dimanche 22 juin 2014) 

  • L'Ouvroir

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    Trésor de JLK

    (Miettes de lecture grappillées entre 1965 et 2025)

    « Admire ce monde qui jamais ne te boude – comme tu admirerais un adversaire, sans le quitter des yeux ni t’éloigner de lui ».

    (Annie Dillard)

    °°°

    «L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser».

    (Thierry Vernet)

    °°°

    «Le grand âge assure l’illusion de pouvoir tout dire. Sur le bâtiment qu’est le corps. Sur la fusée qu’est le destin. Sur la moutarde après dîner qu’il faut éviter parce qu’elle veut dire trop tard».

    (Corinne Desarzens)

    °°°

    «Nous sommes la génération civilisée n° 500 environ, en partant de l’époque où nous nous sommes fixés, il y a de cela 10.000 ans. Nous sommes la génération n° 7500 en partant de l’époque où nous sommes probablement apparus, il y a de cela 150.000 ans. Et nous sommes la génération d’humains n° 125.000 en partant des premières espèces d’hominiens. Et cependant, comment pourrions-nous nous considérer comme une simple troupe de remplaçants intérimaires d’un spectacle à l’affiche depuis des lustres quand dans le ciel un nouvel arrivage d’oisillons vole en chantant et que passent de nouveaux nuages ? Des hyènes aux bactéries, les êtres vivants se chargent d’évacuer les morts comme les machinistes escamotent les accessoires entre les scènes. Afin de contribuer à ce qu’un espace vital subsiste tant que nous y vivons, nous ôtons à la brosse ou à la pelle le sable accumulé et nous taillons ou brûlons la verdure. Nous coupons l’herbe à l’extrême lisière ».

    (Annie Dillard)

    °°°

    «Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial».

    (Marcel Proust, Le Temps retrouvé)

    °°°

    «L’esprit est à peu près, à l’intelligence vraie, ce qu’est le vinaigre au vin solide et de bon cru : breuvage des cerveaux stériles et des estomacs maladifs».

    Ou ceci de bien vache : « Que ne peut-elle, cette femme ardente, épouser un cheval !»

    Ou cela qui ne l’est pas moins: «Les descriptions de femmes ressemblent à des vitrines de bijoutier. On y voit des cheveux d’or, des yeux émeraude, des dents perles, des lèvres de corail. Qu’est-ce, si l’on va plus loin dans l’intime ! En amour, on pisse de l’or ».

    (Jules Renard, Journal)

    °°°

    «Nous sommes, je le crains, dans la saison des petits bonshommes et des grands mauvais hommes Quand ces grands mauvais hommes sont à bas, il ne reste plus que les petits bonshommes bavards».

    « La poésie n’est pas dans l’émotion qui nous étreint dans quelque circonstance donnée – car elle n’est pas une passion. Elle est même le contraire d’une passion. Elle est un acte. Elle n’est pas subie, elle est agie. Elle peut être dans l’expression particulière suscitée par une passion, une fois fixée dans l’œuvre qu’on appelle un poème et seulement dans l’émotion que cette œuvre pourra, à son tour, provoquer. En dehors de l’œuvre poétique accomplie, il n’y a nulle part de poésie. Elle est un fait nouveau, certainement relié aux circonstances qui peuvent émouvoir le poète dans la nature, mais ce n’est que formé par les moyens dont dispose le poète que ce fait, chargé de poésie, viendra prendre la place qui lui revient dans la réalité. Ce n’est pas l’art que la nature imite, c’est la poésie, parce que la poésie nous a appris à y voir ce qu’elle y a mis ».

    (Pierre Reverdy, En vrac)

     

    °°°

    « À mon avis, on ne peut guère prouver que nous soyons l’œuvre d’un Être suprême, et non pas plutôt un bricolage, fruit du passe-temps d’un être très imparfait. »

     

    « Ses livres étaient tous très jolis. Ils n’avaient pas grand-chose d’autre à faire. »

    (Lichtenberg)

    °°+

    «Mais peut-être en est-il des livres que nous avons lus comme de ceux que nous avons écrits : s’ils ne nous ont pas appris à nous en passer, c’est qu’ils n’auront servi à rien ».

    (Roland Jaccard, Flirt en hiver).

    °°°

    «Le vrai travail serait comme la mélodie d’un orgue, si cette mélodie pouvait susciter d’autres orgues, et des orgues toujours plus grandes. mais comment se peut-il que tout cela, subitement, finisse par la mort? cela ne finit pas du tout. car travailler, c’est, toujours davantage, ne pas mourir; c’est se rattacher au tout. travailler n’est rien d’autre que traduire ce qui meurt en ce qui continue ».

    (Ludwig Hohl)

    °°°

    Tu me demandes pourquoi j’aime les gens, mais regarde-les: regarde comme ils sont, là, dans cette foule du jour qui décline, regarde-les se regarder, regarde ces visages et comment leurs mains se rejoignent ; ou regarde ceux qui sont seuls et qui attendent quelqu’un qui arrive soudain, regarde ces regards, regarde-les se pencher l’un vers l’autre ; et ceux qui passent, ceux qui ont l’air tellement las, ceux qui te regardent avec l’air de ne pas te voir ou de ne pas l’oser — regarde si c’est pas beau, les gens...

    (Paris, en 2008)

    °°°

    «L’homme-humain doit vivre seul et dans le froid: n’avoir qu’un lit — petit et de fer obscurci au vernis triste —, une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. mais déjà ce domicile est attrayant ; il doit le fuir. a peine rentré, il peut s’asseoir sur son lit, mais, tout de suite, repartir. L’univers, de grands mâts, des démolitions à perte de vue, des usines et des villes qui n’existent pas puisqu’on s’en va, tout cela est à lui pour qu’il en fasse quelque chose dans l’œuvre qu’il ne doit jamais oublier de sa récupération. »

    (Charles-Albert Cingria, Le Canal exutoire)

    °°°

    « Parce que j’ai soif d’un Dieu qui ne soit ni ténèbre pure ni moi-même — d’un être qui, tout en me ressemblant jusqu’au centre, soit aussi tout ce qui me manque. Parce qu’en ce monde, je veux tout bénir et ne rien diviniser. Parce que je veux garder simultané- ment le regard clair et le cœur brûlant. Parce que je sens que l’aventure humaine débouche sur autre chose qu’un creux désespoir, une creuse interrogation ou une creuse insouciance. Pour concilier mon immense amour et mon immense dégoût de l’homme. Parce que j’ai besoin de lumière dans le mystère et de mystère dans la lumière. Parce que je veux avoir la force de bâtir et de vivre, et celle, plus grande encore, d’espérer dans l’éboulement et dans la mort. Parce que je suis, à la fois et indissolublement, réaliste et excessif. Parce que je veux m’abreuver d’excès sans renier l’ordre dans l’excès… »

    (Gustave Thibon)

    °°°

    «Comme il est agréable de rester chez soi quand la pluie tambourine sur le toit et quand tu sais qu’il n’y a pas chez toi de gens pénibles et ennuyeux. »

    (Anton Tchekhov)

    °°°

    « On est tout à la fois croyant et incroyant. Le choix se fait sans cesse et presque à notre insu, dans le dédale de l’âge où je trébuche. L’espoir même que j’ai et les miettes de la beauté du monde qui s’éparpillent en moi... des nuages dans le ciel aux arbres sur la terre qui attendent le cri du corbeau, tout me fait sentir mon rapprochement avec les bêtes. il me semble arriver au bout d’un corridor. »

    ( Maurice Chappaz)

    °°° 

    «Nulla, nessuna forza può rompere una fragilità infinita. »

    (Guido Ceronetti)

    °°°

    «Vous êtes comme un vertige d’aiguilles de pendules pointées, libres et emportées par le vent en un tourbillon d’heures aiguës et vous avez quelque chose à voir avec la rapidité du temps, en créant votre hirondellesque remue-ménage. Le doigt de dieu fait bouger les ailes et les queues effilées à l’heure exacte. Je vous écris parce que vous n’avez pas de consigne et que vous ne vous laisserez pas prendre dans de viles polémiques, dans des questions de centimes. Vous êtes une eau apaisante pour la soif de folie, la soif la plus difficile à étancher que vous êtes les seules à calmer, en vous déplaçant sous la dictée de ce qu’il n’y a pas à expliquer ni à s’expliquer. Je vous vois avec vos gilets de chambellans barrés d’une écharpe, et je sais que vous êtes de petits êtres romantiques qui vous promenez dans la roseraie du ciel. sur le mont calvaire vous avez ôté ses épines au christ et, depuis lors, votre bec est comme l’épine de la chance, bien que sur votre bouche soit resté le rictus déchirant de cette douleur. »

    (Ramon Gomez de La Serna, Lettre aux hirondelles)

    °°°

    «Il y a chez Proust une sorte de comédie féerique, qui se joue de volume en volume, et qui est traversée par les mêmes éclaircies de beauté, les mêmes poudroiements d’irréel qu’il y a dans Comme il vous plaira ou la Douzième nuit. Brusquement, dans son examen sarcastique et minutieux de la vie mondaine, Marcel Proust s’interrompt presque sans transition. C’est que quelque chose de la Nature vient d’intervenir, de lui apporter sa bouffée et sa couleur, et qu’il est impossible de ne pas tout interrompre pour chanter ce monde avec autant de fraîcheur que Théocrite ou que Virgile.»

    (Edmond Jaloux)

    °°°

    Que l’amour est ma seule balance et ma seule boussole, j’entends : l’amour de ma bonne amie.

    (2008)

    °°° 

    «En amitié, les déceptions nous sont plus tristes qu’amères. Il s’était établi un courant de confiance qu’on croyait inébranlable, puis intervient la fissure nous laissant comme démuni. Ce qu’on comprend difficilement, c’est qu’on puisse en ces régions de la sensibilité agir avec une complète désinvolture insouciante, comme on le voit fréquemment de la part de certains qui, pour nous séduire, ont usé de l’attrait de leurs qualités, tout à coup lâchant bride à l’indifférence froide qui, au fond, les mène».

    (Louis Calaferte)

    °°°

    «Seul celui qui marche est apte au réel».

    (Jean-Jacques Rousseau)

    °°°

    «Je n’ai jamais eu, même tout enfant, le moindre amour du prochain. Je suis même presque fermé à l’amitié. J’ai eu deux grandes passions, purement physiques. Aucun sentiment. Rien que le plaisir. Ma partenaire aurait pu mourir en cours d’exercice, indifférence complète. Méfions-nous des gens qui se jettent à notre cou, nous serrent dans leurs bras, pleins de belles paroles. Comme des individus ou des nations qui veulent porter le bonheur – ou la liberté – à d’autres peuples. On sait comment cela tourne. »

    (Paul Léautaud)

    °°°

    «Il y a des mots dont on a peur de se servir, parce qu’on a peur de les prendre en vain. Il ne faudrait jamais parler de Dieu, même si on croit en Dieu; il ne faudrait jamais parler de l’âme, même si on croit à l’âme».

    (C.F.Ramuz)

    °°°

    « D’autres ont des bustes, des statues : sa grandeur à lui est dans le silence qui n’a cessé de l’entourer ; sa grandeur à lui est de n’avoir ni buste ni statue, ayant taillé le pays tout entier à sa ressemblance, dressé qu’il était contre ses collines, comme on voit le sculpteur, son maillet d’une main et son ciseau de l’autre, faire tomber le marbre à larges pans ». 

     

    (Ramuz, sur Cézanne) 

    °°° 

    «Mais qu’il existe une fois, grâce à nous, un livre, un chapitre, une simple phrase, qui n’aient pu être écrits qu’ici, parce que copiés dans une inflexion sur telle courbe de colline ou scandés dans leur rythme par le retour du lac sur les galets d’un beau rivage, quelque part entre Cully et Saint Saphorin – que ce peu de chose voie le jour, et nous nous sentirons absous.»

    (Ramuz, Raison d’être)

    °°°

    «De qui as-tu peur, imbécile? De la postérité peut-être? Alors qu’il te suffirait tout simplement de cela: être toi-même, avec toutes les stupidités que cela suppose, mais authentique, indiscutable. La sincérité absolue serait, en soi, tel un document? Qui pourrait t’opposer la moindre objection? Voici l’homme, un parmi tant d’autres, mais celui-ci. Et pour l’éternité les autres, interdits, seraient contraints à en tenir compte ».

    (Dino Buzzati, En ce moment précis)

    °°° 

    «On écrit parce qu’on s’enfonce et qu’on ne peut plus aller nulle part»… 

    (Anton Tchekhov au jeune Gorki)

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    «L’air de Paris sentait son odeur si particulière, putréfiée, charcutière, mazoutée, épouvantable».

     

    «C’était une petite enfant dont le visage était la nostalgie même».

     

    «Cela sentait la pluie, la laine mouillée, la craie, la poussière, l’encre fade, la transpiration très aigre des jeunes garçons».

     

    (Pascal Quignard, Villa Amalia)

     

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    « C’est un grand art, un art difficile, que de savoir se garder de l’exclusivisme vers lequel nous sommes inconsciemment entraînés par notre langage et même par notre pensée éduquée par le langage. C’est pourquoi on ne peut se limiter à un seul écrivain. Il faut toujours garder les yeux ouverts. Il y a la mort et ses horreurs. Il y a la vie et ses beautés. Souvenez-vous de ce que nous avons vu à Athènes, souvenez-vous de la Méditerranée, de ce que nous avons vu lors de nos excursions en montagne, ou encore au musée du Louvre. La beauté est aussi une source de révélation ».

     

    (Léon Chestov à ses filles)

     

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    -« Le poète est un jeune homme aux cheveux blancs, il est myope avec de gros yeux et il y a toujours quelqu’un qui vient de marcher sur ses lunettes… »

     

    (Roland Dubillard, Carnets)

     

    «Je sais que la poésie n’est pas un produit de consommation ; je vois bien ce qu’il y a de rhétorique dans le fait de dire que même les livres de poésie sont des produits de consommation, parce que la poésie au contraire échappe à cette consommation. Les sociologues se trompent sur ce point, il leur faudra le reconnaître. Ils pensent que le système avale et assimile tout. C’est faux, il y a des choses que le système ne peut ni assimiler, ni digérer. Une de ces choses, je le dis avec force, est la poésie. On peut lire des milliers de fois le même livre de poésie, on ne le consomme pas. Le livre peut devenir un produit de consommation, l’édition aussi ; la poésie, non »…

     

    (Pier Paolo Pasolini)

     

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    « Je vois encore mes camarades entassés sous les portraits de Marx, Engels et Lénine, harassés après un travail dans un froid qui descendait jusqu’à quarante-cinq degrés sous zéro, qui écoutaient nos conférences sur des thèmes tellement éloignés de notre réalité d’alors. Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée passée dans la neige et le froid, écoutaient avec un intérêt intense l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire ».

    (Joseph Czapski, Proust contre la déchéance)

     

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    « On peut croire à l’immortalité en regardant les films de Bergman… »

     

    (Jeanne Moreau)

     

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    « La mythologie moderne commence par une constatation éminemment négative: Dieu a créé le monde, l'homme a créé Auschwitz».

     

    « Le souvenir presque palpable, vivant, d'une tragédie mythique — depuis longtemps galvaudée dans d'autres régions du monde — emplit l'air doré. Avec la mort du Christ, une terrible fracture est apparue dans l'édifice éthique qu'est — si l'on peut dire — le pilier de l'histoire spirituelle de l'homme. Qu'est cette fracture ? Les pères ont condamné l'enfant à mort. Cela, personne ne s'en est jamais remis. »

    «Je sais que la souffrance de mon savoir ne me quittera jamais. »

     

    « Avez-vous remarqué que dans ce siècle tout est devenu plus vrai plus véritablement soi-même ? Le soldat est devenu un tueur professionnel; la politique, du banditisme; le capital, une usine à détruire les hommes équipée de fours crématoires; la loi, la règle d'un jeu de dupes; l'antisémitisme, Auschwitz; le sentiment national, le génocide. Notre époque est celle de la vérité, c'est indubitable. Et bien que par habitude on continue à mentir, tout le monde y voit clair ; si l'on s'écrie: Amour, alors tous savent que l'heure du crime a sonné, et si c'est: loi, c'est celle du vol, du pillage. »

    (Imre Kertesz. Être sans destin)

     

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    «C’est par ses péchés qu’un grand homme nous passionne le plus. C’est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes et tout ce qu’ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous émeut aux larmes, et que nous le vénérons et le chérissons.»

     

    (Octave Mirbeau)

     

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    « Les grands sages sont tyranniques comme des généraux, tout aussi impolis et indélicats, car assurés de l’impunité. »

     

    (Anton Tchekhov, à propos de Tolstoï)

     

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    « Prie avec les lèvres de la révolte, avec le souffle des démons, avec le silence du désespoir. Prier du sein de l'irréparable, attendre de Dieu sa pâture à travers les branches emmêlées de l'impossible, est-il quelque chose de plus divinement humain ? Songe à ce que serait - j'imagine l'absurde - la prière d'un damné ? »

     

    (Gustave Thibon)

     

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    «Une seule chose a compté dans ma vie, aimer quelqu’un, être aimée de quelqu’un. J’ai vécu ou survécu grâce à cela. J’écris sur l’amour personnel, j’écris sur l’unique entreprise qui vaille au monde, aimer quelqu’un».

     

    (Catherine Safonoff)

     

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    Qu’entrevoit l’enfant au tréfonds de son sommeil ? Quel spectacle ravissant, qui la fait soudain éclater de son rire argentin au milieu de la nuit ?

    L’enfant au père, l’air résolu: « Allons, cheval, viens donc promenader ! »

    La mère, très fatiguée, s’étant réfugiée dans un fauteuil où elle se met à sangloter (les nerfs), l’enfant s’en vient vers elle et l’embrassant, lui demande d’un air bien grave: « Alors, dis-moi, tu as des problèmes ? »

    L’enfant au père: « Viens maîtressier, allons faire de l’écrition « .

    Ou encore: « Allez, Zorro, maintenant on ligote l’Indien au poteau de tortue ».

     

    ».

    L’enfant les yeux au ciel : « Et le prénom de Dieu, c’est quoi ? »

     

     

    (2007)

     

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    «Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine, ce serait probablement la drogue qu’on choisirait… »

     

    (Cormac McCarthy, Non ce pays n’est pas pour le vieil homme)

     

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    «Nous sommes appelés à sortir de nos cachettes de poussière, de nos retranchements de sécurité, et à accueillir en nous l’espoir fou, immodéré, d’un monde neuf, infime, fragile, éblouissant ».

     

    « Les Vivants n’ont pas d’âge. Seuls les morts-vivants comptent les années et s’interrogent fébrilement sur les dates de naissance des voisins. Quant à ceux qui voient dans la maladie un échec ou une catastrophe, ils n’ont pas encore commencé de vivre. Car la vie commence au lieu où se délitent les catégories. J’ai touché le lieu où la priorité n’est plus ma vie mais LA VIE. C’est un espace d’immense liberté… »

     

    «L’amour n’est pas un sentiment. C’est la substance même de la création ».

    (Christine Singer)

     

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    «On ne dénonce, en fait, que ce qu’on porte secrètement en soi-même.»

     

    «Ce n’est pas d’exister que je me sens coupable, mais d’exister tel que je suis. Fragile, incertain, contradictoire, minable. Bref, un chaos d’inconsistance. Et plus nuisible aux autres encore qu’à moi-même. Et condamné à faire avec ça».

    «Je suis en proie à un feu qui me dévore en même temps qu’il me cause un bonheur sans nom. Il me semble que le monde entier, à travers lui, m’habite et que je suis par là même avec tous et avec chacun. C’est un état que, si exténuant soit-il, je ne voudrais changer pour nul autre».

     

    (Georges Haldas)

     

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    « Un survol des ET de l’écriture ramuzienne conduit à deux constats. La récurrence de ce connecteur à l’entame d’unité propositionnelle marque fortement la subjectivité énonciative et son activité; en même temps, cette instance apparaît comme débordée par les événements, à la fois omniprésente et impuissante donc. Dans ce contraste entre subjectivation de l’énonciation et retrait dans l’organisation, la figure du narrateur du Village dans la montagne se construit comme celle d’un anti-démiurge. »

    (A propos du Village dans la montagne de Ramuz, sous la plume d’un pion annotant les Œuvres complètes…)

     

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    « Aussi longtemps que l’Etat d’Israël n’acceptera pas de rentrer dans le rang de la communauté des nations, et préférera s’enfermer dans un ghetto entouré de murs, conformément à l’idéologie biblique qui exigeait la séparation d’avec les goyim et l’auto- ségrégation fondatrice de l’identité du peuple, aussi longtemps que les Israéliens refuseront de considérer les Palestiniens comme leurs égaux, une vie arabe valant une vie juive, et laisseront un grand rabbin, Ovadia Yossef, les traiter de serpents, en ajoutant: Dieu a regretté d’avoir créé les Arabes, ou un quotidien populaire, le Maariv, donner la parole à un autre rabbin qualifié de savant pour qu’il dise: Les Arabes sont plus proches de l’animal que de l’humain — ce qui est d’autant moins admissible que 20% des citoyens israéliens sont arabes —, l’avenir de l’Etat juif ne sera pas assuré. Tout le reste n’est que propagande. »

    (Jean Soler, La violence monothéiste)

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    « Le mystique substitue à la racine l’invisible au visible, nous deviendrons cet inconnu que seul le Créateur connaît. Son œil remplace le nôtre. Le rien, en tout, devient saveur et joie en nous. Il faut accepter un absolu où l’on meurt. Je ne puis y songer qu’en disant le fameux Merci à l’instant qui me sera donné. »

     

    «Notre vie avec ses œuvres ne dure pas plus qu’un paquet de tabac, y compris le pays où j’attends: telle la petite fumée qui s’échappe comme si j’étais cette petite fumée au moment où la pipe reste chaude dans la main après avoir été expirée. Les années s’éteignent.
Je savoure la dernière braise. »

    (Maurice Chappaz)

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    « Plus assez fort pour tout étreindre, avoir au moins la pudeur de ne pas calomnier ce qui m’échappe... »

     

    (Gustave Thibon)

     

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     «Ce en quoi l’homme croit, existe.»

    (Anton Tchekhov)

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    Le mot CELA est le sempiternel entonnoir de tous mes vertiges de vieil enfant et d’adolescent prolongé : il y a de quoi devenir fou à le scruter, bien plus que le nom de Dieu qui ne se laisse pas regarder en face plus que le soleil ou qu’on affuble de tous les masques.

    Dieu tu ne l’as jamais vu. Dieu n’est pas CELA, mais CELA te ramène à ce Nom sans nom. Dieu t’a toujours tenu dans sa main, te dis-tu parfois, mais que diable en sais-tu? Eux le savent qui en ont fait le Tout-Puissant, Seigneur des armées, mais de celui-là tu ne veux rien savoir. Eux le savent qui en ont fait le Verbe ou l’Absent, le Vengeur ou le Sacrifié, le Glorieux ou le Mendiant, mais de tous ceux-là tu ne sais que dire ce matin alors que le mot CELA t’engloutit, seul et muet, comme si tu te voyais toi-même sans miroir, de dos ou du dedans, seulement visible les yeux fermés...

    (2009)

     

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    « Cher toi, un petit mot de Gaza, la mer par la fenêtre et Seule la mer, sur la table basse, d’Amos Oz. Je n’aime pas le personnage mais je dois dire que ce bouquin, dont tu m’avais parlé, c’est vraiment du bon et du beau. L’écrivain n’a pas dit un mot pendant la « guerre », ou à peine, du bout des lèvres, on a mal entendu ce qu’il disait... Hier j’ai parcouru le centre, en compagnie de quelques étudiants, on a peu parlé des bombardements, on a changé de trottoir, parce que le Conseil législatif menace de s’écrouler tout à fait, ses étages tombés les uns sur les autres comme un mille-feuilles. Que dire? On a plutôt parlé de mariage, d’immigration, de la vie, des études, rien n’est facile ici, mais la plupart des problèmes évoqués sont universels. Je le leur dis, parfois, comme à ces jeunes auteurs qui se plaignent que la vie d’artiste est un enfer, qu’on est mal payé, à Gaza... tiens donc... mais comment pourraient-ils savoir comment c’est, ailleurs? Où que j’aille, je ressens l’enfermement. Les rues du centre s’étirent loin, leurs perspectives débouchent sur la mer: à chaque pas, j’ai pourtant la nette conscience de l’emprisonnement, de la fermeture. Peut-être parce que le point de passage d’Eretz m’impressionne au plus haut point, à chaque fois que je traverse ses guichets, son labyrinthe de couloirs, ses portes métalliques... Ou parce que je sais bien à quoi ressemble Gaza, vue de haut, sur une carte, ce petit rectangle clos. Ou alors parce que les sbires du Hamas contrôlent chaque coin de rue. Mais sans doute ce sentiment vient-il d’abord des conversations que j’ai, qui ressemblent tellement à celles de prisonniers, où il est toujours question de contrebande, de fuite, de désir d’ailleurs. En payant 6 000 dollars et en rampant pendant 500 mètres, on peut passer en Egypte. Mais à quel prix peut-on abandonner son pays, sa famille ? Seules les heures passées avec Sami sont plus légères. Il travaille avec des Italiens, le personnel des ONG va et vient plus librement, peut-être que ça lui apporte un peu d’air frais. Avec lui j’ai l’impression de parler à un homme libre. On peut évoquer la guerre aussi. Nous sommes dans la véranda, les voitures défilent sur le bord de mer, et les passants. Je lui demande comment c’était, en janvier, ici. Comment étaient les rues, qu’est-ce que j’aurais vu, par la fenêtre ? Il sourit. Pendant les bombardements, tu ne serais pas resté à la fenêtre. Le reste de la soirée s’est passé sur le toit, à manger du poisson grillé sur des chaises en plastique, et le poisson est divin, à Gaza, au coucher du soleil. Il y avait des tirs, au loin, je me suis demandé si j’étais le seul à les entendre — ce sont des chars, dit Sami, la bouche pleine, et nous avons parlé d’autre chose, et une fanfare est passée, dans la rue, tout en bas, un mariage avec grosse caisse et trompettes. Nous regagnons Ramallah demain matin. Je t’embrasse, Pascal. »

    (Pascal Janovjak à JLK, le 19 mai 2009)

     

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    «Je vous écris parce que vous n’avez pas de consigne et que vous ne vous laisserez pas prendre dans de viles polémiques, dans des questions de centimes. Vous êtes une eau apaisante pour la soif de folie, la soif la plus difficile à étancher que vous êtes les seules à calmer, en vous déplaçant sous la dictée de ce qu’il n’y a pas à expliquer ni à s’expliquer. Je vous vois avec vos gilets de chambellans barrés d’une écharpe, et je sais que vous êtes de petits êtres romantiques qui vous promenez dans la roseraie du ciel. Sur le mont Calvaire vous avez ôté ses épines au Christ et, depuis lors, votre bec est comme l’épine de la chance, bien que sur votre bouche soit resté le rictus déchirant de cette douleur. »

    (Ramon Gomez de La Serna, Lettre aux hirondelles)

     

    «Senza un’idea concreta per nulla astratta, familiare, dominante, della Tenebra, non c’è nessuna luce. »

     

    (Guido Ceronetti)

     

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    « Si je refuse obstinément tous les plus tard du monde, c’est qu’il s’agit aussi bien de ne pas renoncer à ma richesse présente. il ne me plaît pas de croire que la mort ouvre sur une autre vie.»

    (Albert Camus)

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    « La vie de cette femme étonnante m’intrigue encore, bien que ce qu’elle écrit me paraisse en grande partie ridicule. Mais sa vie combine, dans des proportions presque parfaites, des éléments comiques et tragiques qui sont peut-être les deux faces opposées d’une même médaille. Si j’en crois mon expérience, tout ce que j’ai écrit de drôle est d’autant plus terrible que comique, ou terrible parce que comique ou vice versa. Ainsi la vie de Simone Weil me frappe-t- elle par son comique exceptionnel autant que par son authenticité tragique. Si, avec l’âge, j’acquiers une pleine maîtrise de mon talent, j’aimerais écrire un roman comique dont l’héroïne serait une femme — et quoi de plus comique qu’une de ces redoutables intellectuelles, si fières, si gonflées de savoir, s’approchant de Dieu, pouce à pouce, en grinçant des dents ? »

    (Flannery O’Connor, à propos de Simone Weil)

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    « Quantité de vieilles demoiselles qui n’ont jamais fait l’amour ont dépensé le désir qui était en elles sur des perroquets, des chiens, des neveux ou des parquets cirés. »

     

    «La grande erreur du marxisme et de tout le dix- neuvième siècle a été de croire qu’en marchant tout droit devant soi on monte dans les étoiles.»

     

    «Il faut bien que nous ayons accumulé des crimes qui nous ont rendus maudits, pour que nous ayons perdu toute la poésie de l’univers. »

     

    « L’homme est un animal social. Nous ne pouvons rien à cela, et il nous est interdit d’accepter cela sous peine de perdre notre âme.»

     

    «Quand je suis quelque part, je souille le silence du ciel et de la terre par ma respiration et le battement de mon cœur.»

     

    «L’essence du beau est contradiction, scandale et nullement convenance, mais scandale qui s’impose et comble de joie... »

     

    (Simone Weil)

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    « Regardez, regardez le monde, le monde est parfait ! »

    (Alexandre Soljenitsyne)

     

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    Le paradis est sous le drap du ciel. Le paradis est dans tes bras. Le paradis est dans la lumière tamisée de la chambre. Le paradis est dans l’orbe du jour. Le paradis est dans la nacelle du sommeil. Le paradis est ce matin gris suprême. Le paradis est une main sur une joue endormie. Le paradis est un regard qui s’éveille. Le paradis est une femme au petit chien. Le paradis est une paire de petites filles pestes qui auraient passé la vingtaine. Le paradis serait que tout ça dure sans durer.

    (Avec Lady L.)

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    «Les époques sont insanes, le démoniaque en nous est un éternel cachot patriotique, au fond duquel la bêtise et la brutalité sont devenues les éléments de notre détresse quotidienne. »

    (Thomas Bernhard)

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    «Nous sommes devenus une société avouante... on avoue ses péchés, on avoue ses crimes... on avoue son passé et ses rêves... on s’emploie, avec la plus grande exactitude, à dire ce qu’il y a de plus difficile à dire...on avoue en privé et en public, à ses parents, à ses éducateurs, à son médecin... L’homme en Occident est devenu une bête avouante. »

    (Michel Foucault)

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    «La société devient ainsi un confessionnal de plein vent où l’aveu sans repentir tient lieu d’absolution. il faut souligner la part d’exploration de l’inconscient dans ce dévoilement de l’âme. on a éliminé le mystère d’en haut ; après quoi on a supprimé, en l’éclairant, le mystère d’en bas. Le ciel fermé et l’égout grand ouvert... »

    (Gustave Thibon)

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    « Ces instants où se révèle à nous la trame de notre existence, par la force d’un rituel que nous reconduirons avec plus de plaisir encore de l’avoir enfreint, sont des parenthèses magiques qui mettent le cœur au bord de l’âme, parce que, fugitivement mais intensément, un peu d’éternité est soudain venu féconder le temps. au dehors, le monde rugit ou s’endort, les guerres s’embrasent, les hommes vivent et meurent, des nations périssent, d’autre surgissent qui seront bientôt englouties et, dans tout ce bruit et toute cette fureur, dans ces éruptions et ces ressacs, tandis que le monde va, s’enflamme, se déchire et renaît, s’agite la vie humaine. alors buvons une tasse de thé... »

    (Muriel Barbery, L’élégance du hérisson)

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    « Enfin cette idée du Temps avait un dernier prix pour moi, elle était un aiguillon, elle me disait qu’il était temps de commencer, si je voulais atteindre ce que j’avais quelquefois senti au cours de ma vie, dans de brefs éclairs, du côté de Guermantes, dans mes promenades en voiture avec Mme de Villeparisis, et qui m’avait fait considérer la vie comme digne d’être vécue. Combien me le semblait-elle davantage, maintenant qu’elle me semblait pouvoir être éclaircie, elle qu’on vit dans les ténèbres, ramenée au vrai de ce qu’elle était, elle qu’on fausse sans cesse, en somme réalisée dans un livre ! »

    (Proust)

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    « Ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, des criminels en impuissance

    «La douleur n’attend pas le nombre des années. »

    « Nous n’avons de vraies passions que pour ce qui nous fait défaut. »

    «Les façades vous observent. Voyez celle de cette maison: à la façon dont les volets en sont fermés, vous pouvez dire qu’elle vous fait la gueule. »

     

     

    (François Debluë, Fausses notes)

     

    «La sécurité règne dans les lettres», l’ordre symbolique y est maintenu par une police de gazetiers dont le visa de censure qu’ils accordent à l’auteur de livres sans contenu et sans forme exalte le sentiment de la mission. »

    (Gaston Cherpillod)

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    «J’aimerais ne plus éternellement survoler. J’aimerais sentir en moi un poids, qui abolisse l’illimité et m’attache à la terre. Pouvoir, à chaque pas, à chaque coup de vent, dire « maintenant, maintenant, maintenant », et non plus « depuis toujours ou « à jamais ».

    (L’ange des Ailes du désir, signé Peter Handke)

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    «Être de nouveau secoué dans le métro avec tout le monde. »

     

    (Peter Handke)

     

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    « Les rues sont plus longues la nuit que le jour. »

    (Ramón Gómez de La Serna)

     

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    C’est au bout de la nuit des ombres que tu deviendras l’enfant ou l’adolescent porteur de l’ange de la désolation qui est appelé à te rendre la vue. L’émouvante beauté de Mozart n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté du ciel de Baudelaire sali de boue n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté des femmes aux pieds du crucifié n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté du feu pascal passant de main en main n’a pas d’autre source. L’émouvante beauté de la mère disparue ou de l’enfant qui vient sera la source même de l’aura…

    (2011)

    «Aimer, c’est être embêtant, tâtillon, exigeant, c’est vouloir qu’on soit mieux qu’on est, c’est empoisonner l’existence de l’être qu’on aime. »

    (Jean Dutourd)

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    « Si j’écris, il est possible de faire allusion à la mort, sinon, dans la conversation, cela de devient impossible : je dois aller bien ! L’autre jour encore, une femme de ma connaissance, une bavarde, une vraie sangsue, me félicitait de me porter si bien, alors que tout de mon apparence exprime le contraire. J’aurais dû lui répondre : ‘‘Non, je ne vais pas bien, je ne suis plus qu’un résidu de chiotte ! », mais ce n’est pas bienséant, n’est-ce pas? et le dire à une dame âgée est d’autant plus malséant que cela lui parle d’elle. Ceci dit, je peux parler de la mort avec des amis, et puis, bien sûr, avec le notaire ! Voilà quelqu’un qui s’intéresse à ma mort ! »

    (Guido Ceronetti)

     

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    «Si j’ai atteint cette maison de thé, au bord d’un petit lac, c’est que j’ai fait un long chemin dans ce jardin initiatique des environs d’amsterdam qui raconte un parcours de vie. depuis la grotte de la naissance entourée de fougères, les sentiers de l’enfance et de l’adolescence, jusqu’à l’impasse du plaisir facile et ses rhododendrons, la colline de l’ambition entre les sauges et les bruyères, le désert de la solitude sans aucune végétation, il ne me reste à parcourir que l’étroite pelouse de la sérénité, décorée de bonsaïs, qui accompagne la vieillesse jusqu’au tumulus de la mort, veillée par un chêne centenaire. »

    (Jacques Tournier, La Maison de thé)

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    « La mort est douce : elle nous délivre de la pensée de la mort. »

    (Jules Renard)

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    «Autrefois les dieux se faisaient comprendre par des signes, puis dieu devint parole dans un homme, puis il y eut l’orgue, le violoncelle, il y eut Ich hab genug , Don juan et ensuite il y eut le blues. Et un samedi d’hiver, à une heure de l’après-midi, la vrille entra dans les os d’un enfant de douze ans, alors qu’il faisait morne sur le lac et dans la maison, froide lumière de décembre, soleil pâle, traits accusés des meubles dans la pâleur de la chambre, et tout à coup il y a cette trompette et ce chant, et les tambours qui battent au fond de son corps et coulent un violent flux chaud dans son torse, torrent, concert de joie blessée et ardente, plainte et cri, appel et écho de l’appel et la résonance encore de cet appel et de ce chant qui ne se taira plus, qui module sa propre enfance à lui, le garçon de douze ans dans la grisaille froide de la famille qui se déglingue et de la trop belle maison trop aimée et qui craque déjà sur ses ruines et de sa vie qu’il faudra inventer sur ces ruines et l’amour blessé et la solitude à marcher au plus près et à persévérer sur les confins, et le père qui va mourir, la mère qui se tait, la lumière froide monte du lac, vient dans les chambres, met ses reflets aux parois, aux miroirs, aux plafonds blafards comme les figures des morts pas encore morts, des déchus, des aimants qui hantent le passé du garçon tout à coup ivre de ce blues, et le présent au désert et le triste avenir, comme si le blues à la seconde même récupérait tout l’imparfait, et l’abrogeait, l’anéantissait, installant à sa place, une fois pour toutes, l’élégie de l’origine exactement reconnue, fondée, accusée dans la musique la plus douée de regret qui fut jamais. »

    (Jacques Chessex, L’Imparfait)

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    «L’homme s’abîme comme le vin vieillarde.»

     

    «Une agonie, n’est-ce pas du bon pain pour le littérateur ? »

     

    (François Nourissier, Bratislava)

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    «Faire quelque chose, et de cette manière, c’est-à-dire faire ce qui t’est propre, sous la seule poussée de forces intérieures : cela seul donne la vie, cela seul peut sauver. ce faire-là, et nul autre, voilà ce que j’appelle le travail. »

     

    « Sans la conscience que notre existence est brève, nous n’accomplirons aucune action qui vaille. si nous ne demeurons pas dans cette conscience, nous serons peut-être actifs en apparence, mais nous vivrons, pour l’essentiel, dans une attente perpétuelle (presque toujours des forces extérieures nous rivent et nous condamnent à l’apparence de l’activité). »

    (Ludwig Hohl, Notes)

     

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    «On peut répondre à une insulte, à une ruade, mais comment on s’y prend pour défaire un sourire ? »

    (Quentin Mouron)

     

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    «Il aime les voyages. Ce qui l’ennuie, c’est de changer de place. »

    (Jules Renard)

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    «La beauté fait le vide — elle le crée — comme si cet aspect que prend toute chose qui en est baignée venait d’un lointain néant et devait y retourner, laissant la cendre de sa face en héritage à la condition terrestre, à cet être qui participe de la beauté; et lui demande toujours un corps, sa juste image, dont par une espèce de miséricorde elle lui laisse quelquefois la trace: cendre ou poussière. au lieu du néant, un vide qualitatif, pur et marqué à la fois, l’ombre du visage de la beauté lorsqu’elle se retire. Mais la beauté qui crée ce vide, ensuite, le fait sien, car il lui appartient, il est son auréole, l’espace sacré où elle demeure intangible. où il est impossible à l’être humain de s’installer, mais qui le pousse à sortir de lui-même, qui amène l’être caché, âme accompagnée des sens, à sortir de soi ; qui entraîne avec lui l’existence corporelle et l’enveloppe, l’unifie. et sur le seuil même du vide que crée la beauté, l’être terrestre, corporel et existant, capitule ; il dépose sa prétention à être séparément et jusqu’à son ambition d’être lui-même ; il livre se sens, qui ne font plus qu’un avec son âme. Événement qu’on a nommé contemplation et oubli de tout souci... »

    (Maria Zambrano, Les Clairières du bois)

     

    °°°

    «L’écrivain écrit par besoin, voilà qui semble généralement admis. mais quelle est la nature de ce besoin? face à la souffrance du monde, quelle peut être sa légitimité?»

     

    « Le besoin d’écrire répond à quelques questions essentielles, mais le meurtre et l’injustice ne renvoient pas à l’ailleurs de la guerre ou de la révolution, ils sont perpétrés ici, chaque jour, dans le texte des vies les plus banales. C’est aux confins du silence, au bord d’un vertige toujours suspendu, que l’écriture peut se permettre de surgir, sans illusion ni emphase, rachetée, si elle doit l’être, par la conscience de sa dérisoire insuffisance. »

    (Jean Vuilleumier)

    °°°

     

    « Le chemin est souvent long et difficile, qui mène de l’impression à la connaissance, et beaucoup de gens sont tout simplement de piètres voyageurs. »

    (Kafka)

     

    °°°

     

    «Les cheveux de l’enfant: non pas une odeur mais tout de suite un sentiment. »

    (Peter Handke)

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    «Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais par manque d’émerveillement.»

    (G.K. Chesterton)

     

     

     

     

    « Pourquoi lisons-nous, sinon dans l’espoir d’une beauté mise à nu, d’une vie plus dense et d’un coup de sonde dans son mystère le plus profond ? »

    (Annie Dillard)

     

    °°°

     

    «Celui qui ne s’aime pas n’aime rien en vérité : ce qu’on nomme amour n’est que le masque de son dégoût de lui-même. »

    (Gustave Thibon)

    °°°

    «Vous avez vu: c’est le bal des vampires, la moitié des gens qui vont se retrouver à Davos devraient être en prison, et nous déployons une armada policière pour les protéger, sans compter nos ministres qui vont ramper à leurs pieds ! »

    (Jean Ziegler)

    °°°

    «Le seul obstacle, c’est l’effrayante paresse des humains. ils sont si paresseux qu’ils préfèrent prier une heure plutôt que de penser une minute. »

    (Ludwig Hohl)

     

    Enfin Kolia demande à Aliocha karamazov: «Est-ce vrai ce que dit la religion, que nous ressusciterons d’entre les morts, que nous nous reverrons les uns les autres, et tous, et ilioucha ? » Alors karamazov: «Oui, c’est vrai, nous ressusciterons, nous nous reverrons, nous nous raconterons joyeusement ce qui s’est passé ». Et moi : je ne sais pas, ce n’est pas sûr tout ça, enfin moi je n’en suis pas sûr du tout, mais ce qui est sûr c’est ça : c’est que nous nous racontons et nous raconterons à n’en plus finir et joyeusement tout ce qui s’est passé, ainsi les livres sont-ils une préfiguration de la joyeuse conversation du paradis...

    °°°

    «Les naufrages permettent de tester la solidité de l’humour.»

    (Chesterton)

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    «C’est splendide, à vrai dire, d’en- tendre vibrer comme vibre un bocal dangereusement significatif, cet instrument étourdissant qu’est un être... »

    (Charles-Albert Cingria)

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    «Mon village, je peux le dessiner maison par maison. Je le connais comme mon sac à main.»

    (Zouc)

    °°°

    «Quand mère s’est jetée sous le train, il a bien fallu trouver une femme de ménage. Père était sur les routes dès l’aube pour le travail, je l’entendais tousser longuement le tabac de la veille, mettre rageusement ses habits, avaler en vitesse le pain et le fromage. puis il criait un nom d’enfant, le mien, par la cage d’escalier, pour que l’école ne soit pas manquée. L’appel était si brusque, incontestable, malgré le diminutif affectueux, qu’il signait d’un coup le retour à la vie diurne. Père claquait la porte et le silence régnait dans l’appartement jusqu’au soir. »

    (Jérôme Meizoz)

    °°°

    On n’oubliera pas que des hommes furent traités, non loin de là, plus mal que Bijou, Ramsès ou Rintintin la star. Quant à moi, je me rappelle cet autre épisode rapporté par Léautaud, du type décidé à foutre son chien à la Seine, qui s’y reprend à deux fois car l’animal revient, et qui la troisième fois le rejette si violemment qu’il tombe à l’eau avec le chien, lequel, trop bon, lui sauve la peau...

    (En 2014, au cimetière des chiens d’Asnières-sur-Seine)

     

     

    « Garde ton cœur en enfer, et ne désespère pas. »

     

    (le starets Silouane du Mont Athos)

     

    °°°

     

    « Marcel Jouhandeau, c’est la province des textes : la vraie noblesse littéraires est là. Il n’a suivi personne, lui. Il s’est efforcé d’être lui-même, dans son pays d’origine, par les siens et par ses racines, ne jouant le jeu des spectacles parisiens que pour mieux revenir à lui-même , à sa terre et à ses contes d’enfer. Jouhandeau, pour moi, était un maître à écrire. Il fut aussi un ami exigeant. Que ceux qui le trouvent démodé se posent la question des modes qui les portent. La province des textes est la terre de toute littérature.»

     

    (Yves Navarre)

     

    °°°

    « Le langage des êtres vrais n’a autant de grandeur que parce qu’il est près du silence. Ce qui fait l’attrait du style, c’est l’imprévu, l’absence d’apprêts, la rigueur ou le soupçon de quelque mystère. Le plus grand mérite de l’écrivain, c’est peut-être de se tenir à la limite de l’obscurité qui avoisine et accompagne toujours les secrets, de savoir être inédit, d’approcher l’ineffable, sans renoncer à la clarté. Quand il s’agit de l’inintelligible, de l’indicible, c’est alors que le langage est le plus troublant, s’il sait suggérer, ce qui ne lui est pas permis d’avouer ou de formuler. On recourt à l’analogie. On laisse affleurer sous les mots qu’on ne saurait, à aucun prix, ni décrire ni nommer. Rien de plus conventionnel apparemment. Il arrive cependant que dans un tournemain ou grâce a une faille quelque chose passe. Passe- passe. Il court, il court, le furet. »

     

    (Marcel Jouhandeau)

     

    °°°

     

    Ce visage a mille visages de moment en moment, comme ce paysage de lumière en lumière.

     

    (1979)

     

    °°°

    « Imaginez votre âme sans perception, sans fenêtre ouverte sur le monde matériel. Vous rêveriez peut-être encore un peu sur vos souvenirs de ce monde, et puis… vous vous endormiriez. Du reste qui voudrait d’une immortalité uniquement spirituelle ? Ce que nous désirons, c’est l’immortalité du corps, et du corps si possible, glorieux, rajeuni, bien portant, bien jouissant. C’est d’ailleurs là ce que nous propose saint Paul, pas autre chose ! Quant à Moïse, il nie formellement toute espèce d’immortalité personnelle. Jusqu’au Livre de job, Yaveh se désintéresse des morts ».

    (Guy Rachet, cité par Pierre Gripari)

     

    °°°

    « On écrit parce qu’on s’enfonce et qu’on ne peut plus aller nulle part. »

     

    (Anton Tchekhov)

     

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    « Je suis une vieille orpheline à la recherche de trésors perdus. »

     

    (Alice Rivaz

     

    °°°

     

    « En tout ce qui suscite, chez nous, le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d’incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque. Le beau et la preuve expérimentale que l’incarnation est possible. Dès lors, tout art de premier ordre est par essence religieux, c’est ce qu’on ne sait plus aujourd’hui. Une mélodie grégorienne témoigne autant que la mort d’un martyr. »

     

    (Simone Weil)

     

    °°°

     

    La vérité ne peut pas vaincre, mais seulement convaincre. C’est le malheur du christianisme, depuis Constantin, d’être parvenu à vaincre.

    (1980)

    Beaucoup de gens qui courent. Beaucoup de hangars à l’abandon et de cadavres de voitures. Beaucoup de gens qui parlent tout seuls...

     

    (La Nouvelle Orléans, 1981)

     

    °°°

     

    « C’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache, dans sa grange, un vieillard juif.… En ces temps terrible où la démence règne au nom de la gloire des États et du bien universel, en ces temps où les hommes ne ressemblent plus à des hommes, où ils ne font que s’agiter comme des branches d’arbres, rouler comme des pierres, qui, s’entraînant les uns les autres, comblent les ravins et les fossés, en ce temps de terreur et de démence la pauvre bonté sans idée n’a pas disparu. »

     

    (Vassili Grossman, Vie et destin)

     

    °°°

    Cette image possible de l’enfer : le lieu où le plaisir serait obligatoire: l’enfer de l’agréable.

    J’aimerais écrire, simplement, le livre que j’aimerais lire.

    Avec ma bonne amie et notre premier enfant, je suis entré dans les circonstances de la vie.

     

    (1982)

     

    « L’humour ne peut exister que là où les gens discernent encore la frontière entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. »

    (Milan Kundera)

     

    °°°

     

    « Qui écrit ne voit plus, et qui voit n’écrit plus. »

     

    (Jean-Claude Renard)

     

    °°°

    Il y a un mécanisme de la destruction, tandis que la création ne peut être qu'organique.

     

    (1990)

     

    °°°

    « La langue est la maison des peuples. »

    (Claude Duneton)

     

    °°°

     

    « L’accent de la prose, c’est l’intime, philosophie de l’homme, son secret. Pour lui-même, secret. »

     

    « Dans le style le plus simple que la phrase soit vierge. On veut une neige fraîche où personne encore n'a marché. »

     

    (Jacques Chardonne)

     

    °°°

    L’émission Ciel mon mardi nous plonge en pleine folie ordinaire. Il y est question du Nouvel Âge. Y apparaît d’abord le Gourou de la Détente, qui parle de la gestion des émotions et l’exploitation du 90 % des fabuleuses potentialité dont chacun de nous dispose. Même l’ouvrier, précise-t-il, même la concierge. Merci pour eux. Puis se pointe le Chef de Projet qui investit dans le créatif et l’affect. Enfin, nec plus ultra du plus-que-réel : la Conceptrice, flanquée du Psy lacanien qui évoquent leur greffe d’organes culturels sur la base du Capital Joconde...

     

    (1990)

     

    °°°

     

    « C’est quand j’écris que je suis le plus vivant. Les mots sont beaux, les mots sont justes, les mots sont victorieux. »

     

    (Hervé Guibert)

     

    °°°

     

    Rendre grâce: cela seul devrait suffire à nous justifier. Glorifier le monde donné. Au lieu de se borner à prendre et jouir : pacifier et transmettre.

     

    Tout nous fait signe. Tout appelle à être reconnu. Tout a besoin de nous.

     

     

     

    Attention au langage. Notre bien commun. Ne pas saccager.

     

    Un vent tellement vent qu’il en devient noir.

    (1990)

     

    °°°

    Pendant la guerre, un homme affamé se résigne à manger son chien, regarde les os qu’il en laisse et soupire: pauvre Médor, comme il se serait régalé...

     

    (Jules Renard)

     

    °°°

    « S'il n’y a rien après la mort, je serai bien attrapé ! Mais je ne regretterai pas d’avoir cru à l’amour... »

     

    (Le curé d'Ars)

     

    °°°

    « Il ne faut pas écrire comme les enfants pleurent et crient pour se faire remarquer. »

     

    (Jacques Chardonne)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « Nous qui avons une patte restée coincée dans le tiroir de l’adolescence, nous en garderons toujours, sous nos rides, quelque chose. »

     

    (Thierry Vernet)

     

    °°°

     

    « La fonction de l’artiste est ainsi fort claire : il doit ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde par fragments, comme il vient. »

     

    (Francis Ponge)

     

    °°°

     

    « Je vois la page blanche et me dis : avec un peu d’attention, je peux, peut-être, écrire quelque chose de propre, de net. »

     

    « Quand son propre corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme. »

     

    (Thierry Vernet)

     

    °°°

     

     

     

     

    D’où vient en nous le sentiment de la beauté ou de l’harmonie ,de la laideur ou du chaos ? Je ne crois pas qu’il s’agit seulement d’éducation ou de culture. Je crois qu’il y a, tout au fond de nous, et même levés tous les tabous, le sens d’un ordre secret et sacré que dérange, et même que défait, ce qu’on appelle le mal.

     

    (1994)

     

    °°°

    « La haine d’un milliard de musulmans est une chose trop grande pour le monde. »

     

    (Ismaïl Kadaré)

     

    °°°

     

    Il faut que je me persuade chaque matin que je ne suis pas nul. Il faut que je me persuade chaque matin que mon travail est légitime. Il faut que je me persuade chaque matin, que ce que je fais n’est pas à jeter. Ensuite, il n’y a plus qu’à s’y mettre.

     

    (1994)

     

    °°°

     

    Sur une affiche placardée à la bibliothèque universitaire : pour un quart d’heure de méditation: espace Dieu, salle X.

     

    Le travail et le seul acte, avec l’enfantement, qui ajoute un contenu à l’extase.

     

    (1994)

     

    °°°

     

    « L’homme de ce temps a le cœur dur et la tripe sensible. Comme après le déluge, la terre appartiendra peut-être demain aux monstres mous ».

     

    (Bernanos)

     

    °°°

     

    « Vite, vas-y dans la nuit et le gouffre ! Mais au nom de Dieu, ne réfléchis pas, ne te laisse pas prendre par le sommeil. Demain, nous arriverons peut-être ! »

     

    (Dino Buzzati)

     

    °°°

     

    Parlé quelques instants cet après-midi avec le vieux Théodore Monod, qui voit l’ère atomique commencer le 6 août 1945, caractérisée par le fait que, désormais, les armes humaines sont en mesure de contaminer les générations à venir, signe selon lui, de leur caractère démoniaque.

     

    (7 mars 1996)

     

    « J’aperçois des choses que je n’ai jamais vues. Il me semble que je n’ai jamais su faire un ciel. »

     

    (Camille Corot à la veille de sa mort)

     

    °°°

     

    « Tout homme est, en naissant, assorti d’un monstre. »

    (Léon Bloy)

     

     

    °°°

     

    On peut se perdre à tout moment. Cela se passe comme ça, on ne sait comment. Parfois, même certains jours, on meurt, physiquement ou psychiquement. Aujourd’hui, j’ai perdu pas mal de temps, mais la vision d’une vieille femme, à un arrêt de bus, m’a sauvé...

     

    (11 juin 1997)

     

    °°°

     

    Les vicieux m’ont détourné du vice (de l’imbécillité du vice),autant que les vertueux de la vertu.

     

    (6 octobre 1997)

     

    °°°

    L’enfer et ce lieu où l’on ne sourit pas.

     

    La femme-enfant que j’ai rencontrée dans le train, qui m’a suivi et avec laquelle j’ai dormi, tout habillé, en automne, 1970.

     

    Les poissons Flaubert et Bazac que je tenais par la queue dans un rêve récent.

     

    La fraîcheur du premier corps étreint, et la fraîcheur des draps.

     

    Ma première amour, impossible, à 10 ans.

     

    (1997)

     

    °°°

     

    « Plus vous travaillez, plus s’approfondit le mystère de ce qu’est l’apparence. »

     

    (Francis Bacon)

     

    °°°

    La folle de Cordoue

     

    Le vieux philosophe des escaliers du Marché ramenant chaque midi, de l’épicerie, sa boîte de raviolis ou de lentilles.

     

    Le décor de théâtre des murs de Sienne, la nuit, et le pas solitaire qui en peuplait l’espace.

     

    Un crépuscule à Derborence, Colorado.

     

    Les tables aux têtes de porc alignées sous la falaise éclairée par une vierge de néon, cette année-là, à Sorrente.

     

    La silhouette de mon père quittant la maison dans la nuit jaune des matins de neige, à l’époque des anciens réverbères aux poteaux de bois.

     

    L’odeur des escargots dans les haies de l’asile des aveugles, juste après la pluie.

     

    Le modeste ruisseau Danube dans les prairies de Souabe, adolescent comme nous en 1961, l’été de la mort d'Hemingway et de Céline.

     

    Le couple classique de la mère, très belle, et de son fils aux cernes bleutés, dans le train pour l’Italie.

     

    Penser à ce que sont les gens en réalité. Penser à ce qu’ils ont reçu et ce qu’ils auraient voulu recevoir. Penser à ce qu’ils ont appris et au moment où ils ont cessé d’apprendre. Penser à ce qu’ils ont risqué. Penser à ce qu’ils ont osé. Penser à ce qu’ils ont pensé.

     

    (1997)

     

    °°°

     

    Le bonheur de l’écriture nous est donné quand on écrit malgré soi.

     

    Le raisin que nous allions grappiller dans les vignes surplombant le lac Majeur, la nuit, au clair de lune, avec les hautes maisons de pierre de Scajano, qui se détachaient sur le ciel, cet été de notre enfance.

     

    Le premier corps étreint – toute la nuit.

     

    Le besoin de se perdre dans la foule, dans la forêt, dans les caresses, dans le vin.

     

    Ma mère, marchant dans la rue, et moi séchant les cours à une terrasse : la fourmi, la cigale.

     

    Un interminable camion rouge, sur l’autoroute de Francfort, me dépassant avec cette inscription sur son flanc droit : chips, chips, chips, hourra !

     

    L'heureuse discipline que de penser qu’on n’est rien, et d’agir, comme si de rien n’était

     

    (1999)

     

    °°°

     

    « Le palimpseste de la mémoire est indestructible. »

     

    (Baudelaire)

     

    °°°

     

    Adolf Wölfli, quand on commençait à l’embêter, s’exclamait: «Ch'muss'schaffe !», « Faut que je travaille !». Et il s’en allait ne rien faire au fond du jardin ou loin des autres internés…

     

    °°°

     

    « Dans la poche d’un blouson tu trouves / le billet bleu du vaporetto / (il biglietto, non cedibile)/ Le billet bleu/ pas plus grand / qu’un timbre de la république togolaise, /te promet un changement de voyage. / La cire fond sur ton souvenir, /l’amande des neiges perpétuelles se liquéfie./ Maintenant l’expédition peut commencer… »

     

    « Parle plus bas: tu es plus vieux que celui / que tu as si longtemps été; tu es plus vieux/ que toi-même - et tu ignores toujours / ce que sont l’absence, la poésie et l’or… »

     

    (Adam Zagajewski)

     

    °°°

     

    « And oh the difficult languages ! / and oh the easy languages ! / Then you left./ When you were a boat / and I was a boat / We hid so much and so well we were finally /unable to find ourselves at all / Yes we left the keys / Your fingers were our cathedral/ because everything you did was sacred to me … »

     

    (David Shapiro, Cathedral)

     

    Ne plus chercher d’assentiment, de qui que ce soit. Ne se fier qu’à soi. 

     

    Règle sage à méditer tous les jours : ne rien attendre de qui n’a rien à donner.

     

    °°°

     

    Le sommeil conseille à la nuit de se confier au rêve.

     

     

     

    On ne comprend rien à la littérature en se figurant que c’est pour faire joli ou juste pour s’évader, alors qu’elle n’est qu’invasion et redoutable beauté.

     

    °°°

     

    « Admire ce monde qui jamais ne te boude – comme tu admirerais un adversaire, sans le quitter des yeux ni t’éloigner de lui ».

     

    (Annie Dillard)

     

    °°°

     

    Le jeune écrivain est assez naturellement con. Puisse-t-il rester jeune.

     

    °°°

     

    «Nous pouvons mettre en scène notre propre action sur la planète – construire nos villes sur ses plaines, construire des barrages sur ses rivières, ensemencer ses terres fertiles – mais notre activité signifiante couvre bien peu de terrain. Nous n’utilisons pas les oiseaux chanteurs, par exemple. Nous n’en mangeons pas beaucoup; nous n’en faisons pas nos amis; nous ne saurions les persuader de manger plus de moustiques ou de transporter moins de graines de mauvaises herbes. Nous pouvons seulement en être les témoins. Si nous n’étions pas là, ces oiseaux seraient des chanteurs sans public, tombant dans la forêt déserte. Si nous n’étions pas là, des phénomènes tels que le passage des saisons n’auraient pas le moindre de ces sens que nous leur attribuons. Le spectacle se jouerait devant une salle vide, comme celui des étoiles filantes qui tombent pendant la journée. C’est la raison pour laquelle je fais des promenades». 

     

    (Annie Dillard)

     

    °°°

     

    « En réalité, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument d’optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence d’entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur ».

    (Marcel Proust, Le Temps retrouvé)

     °°°

     

    «Mon petit papa, quand on recouvrira ma tombe, émiette dessus un croûton de pain que les petits moineaux, ils viennent, moi je les entendrai voleter, et ça me fera une joie de ne pas être seul, en dessous. »  

    (Fédor Dostoïevski, Les Frères Karamazov)

    °°°

     « Celui qui n’a pas vu qu’il est immortel n’a pas droit à la parole. »

    (Ludwig Hohl, Notes)

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    « Si l’idée de la mort dans ce temps-là m’avait, on l’a vu, assombri l’amour, depuis longtemps déjà le souvenir de l’amour m’aidait à ne pas craindre la mort. »

    (Marcel Proust, Le Temps retrouvé)  

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    «En écrivant, j’éprouve la richesse des possibles, inhérente à toute situation humaine. subitement, je ne suis plus condamné à cette dichotomie absolue, fallacieuse et étouffante, à ce choix cruel d’être la victime ou l’agresseur en l’absence d’une troisième voie plus humaine. Quand j’écris, je redeviens une personne dont les diverses facettes s’interpénètrent, un homme capable de s’identifier aux malheurs de l’ennemi et à la légitimité de ses desiderata sans renier pour autant le moindre atome de son identité. »

    (David Grossman)

    °°°

    Je lis « lorsque j’ouvre les yeux, je me crois natif de la lumière, lorsque je les ferme, j’ai peur de mourir ; une extrémité du regard cherche les anges, tandis que l’autre se perd dans les intestins », je lis « il existe entre la nécessité d’étreindre, et celle d’tre libre, une profonde blessure qui ne peut tre guérie, où l’espérance s’épuise à chercher un passage; le chemin de la plus grande souffrance est devenu impraticable; la violence, une réponse possible; je suis pris d’un désir incontrlable de pleurer », je lis «la douleur n’apprend rien, rien, le refuge qu’elle offrait vient de s’effondrer; lorsque les cris cessent et que la bouche dévastée, puante d’entrailles, se vide à longs traits, j’entends hurler la voix que j’appelle mon âme, un déchet organique qui cherche à me fuir, la voici; contre ce que je pense, contre qui je suis, ces aveux disent la rupture, traînent l’esprit comme une dépouille dans le désintérêt de l’autre, jusque dans l’oubli de la solitude même », je lis « je voudrais réentendre la berceuse d’autrefois, la prière oubliée qui promettait la nuit », je lis « une radiographie montrerait deux squelettes emboîtés, le plus petit, roulé en boule, servant de crâne au plus grand; je me glisse vers le haut; la blessure me perd, elle se purge dans les cris, je méprise ce destin hystérique en proie aux convulsions », je lis «je te hais de préférer ma souffrance à la tienne; je suis né en me fracturant le crne, et le cœur à l’arrt; j’ai perdu très jeune les êtres que j’aimais », je lis « il me reste une mère », je lis « ma mère s’est assise entre les deux fentres, elle me tend une tasse de thé au jasmin; j’embrasse ses mains et l’odeur de la pluie », je lis « le corps est l’orifice naturel du malheur », je lis « c’est presque trop beau ; le ciel grogne au loin ; un vent fort se lève, gorgé d’écailles et de perles ; une fentre claque, un rire traverse les étages », je lis « le poème doit-il rendre plus belle la formulation de l’amour, plus vraie, cette traîne de tripes le long de la glissière », je lis « la haine est la prière du pauvre », je lis « je regarde sans voir la trace laissée par un avion, une suite de vertèbres détachées par le vent », je lis « une mouche vient boire au bord des yeux ; on dirait une âme se lavant du péché », je lis « la poésie ne se justifie pas face à celui qui implore d’être aimé sans répugnance », je lis « fredonner plutôt qu’écrire ; ce murmure fait du bien, il s’élève, puis retombe comme de la poussière », je lis « la douleur, légère barque d’os, me conduit tout à coup ; je perçois à nouveau mon rapport au langage ; le corps, soudain rajeuni, vulnérable au regard, se tient debout dans les fougères », je lis « je pense aux phrases écrites la semaine dernière et je m’en sens très loin, désormais incapable de colère, ébloui par la lueur d’une bougie, porté par une pitié silencieuse pour tout ce qui existe... ».

    (En lisant Demeure le corps, de Philippe Rahmy)

    °°°

    « Les oiseaux, les feuilles en train de chuchoter, forêt ou rivière, les eaux et les ciels s’envolent sur la page blanche qui noircit. Quelle cuisine de nomade ! La création glapit, fume. et puis ce dilemme : ou une goutte de sainteté, ou la passion

    °°°

    De Dieu mais tu vois ce que je vois ce matin dans les rues de ce matin et sur les places de ce matin et aux guichets de ce matin: j’en crois pas mes yeux, non mais je me pince, et sur les arbres de ce matin, et le long du fleuve et des heures de cette matinée, t’as déjà vu tout ça toi, et là dans les snacks et les cantines, et là-bas dans les hostos de midi et les baraques de l’asile, et l’après-midi les enfants dans les jardins municipaux, non mais dis-moi pas, toi, que t’as déjà vu ça...

    °°°

    « Si je crois, en Dieu, ce n’est qu’en poésie. »

    (Supervielle)

     

    °°°

     

     

     

    « Comment, à partir de 1492, les chrétiens apportent la croix au peuple du monde : pour les crucifier. »

     

    (Lambert Schlechter, Le Murmure du monde 12)

     

    °°°

    « Comme contenu, il est pour notre temps un Montaigne dont La Bruyère aurait affûté le style. »

     

    (Charles Du Bos à propos de Jules Rernard)

     

    °°°

     

    « Les sciences deviennent, la poésie est. »

     

    « L’humanité se trompe : être heureux, ce n’est pas être engourdi. »

     

    « Les maladies sont les idées fixe des organes. »

     

    « On a toujours un grand mot à invoquer quand on veut se couvrir d’une grande infamie. »

     

    « La véritable vieillesse est moins faite des ombres qu’elle laisse que de la lumière qui lui vient. »

     

    (Edmond Jaloux, Essences)

     

    °°°

     

     

    « Le trait le plus caractéristique de la poésie de Whitman est incontestablement son stupéfiant optimisme. Et chose non moins remarquable, c’est que cet optimisme est entièrement profane est païen. »

     

    « Quel est le grand secret de Walt Whitman ? Je dirais qu’il s’agit d’une extension émotionnelle de notre « moi » personnel à tous les autres « moi » et à tous les objets qui l’entourent. On a affaire, chez Whitman, à une poésie du moi délivrée de l’égoïsme, au sens étroit du mot, du « moi » agrandi; du « moi » qui cesse de bouder dans son coin, à l’écart, ou de se dorloter, ou de cultiver ses manies, ou de se regarder devant la glace, mais qui vit en contact fraternel avec les autres, « moi. C’est précisément ce qui lui donne, dans son siècle, cette importance, ces dimensions colossales qui le font rassembler, au milieu des poètes, ses contemporain, à un transatlantique au milieu d’une flottille de voiliers ».

     

    « Et je ne crois pas m’abuser en prétendant qu’après le Cinquième Évangile de Dostoïevski, nos seuls véritables évangélistes ont été Charles  Dickens et Charlie Chaplin. »

     

    « Tout bon libraire est une personnalité multiple qui réunit en tous les extrêmes de la sensibilité humaine. C’est un ascète, un immoraliste, un pornographe, un papiste, un quaker, un communiste, un anarchiste, un iconoclaste et un idolâtre. »

     

     

    « Dante est le sublime et cruel porte-parole de notre misérable humanité aux nerfs exacerbés, et dont souvent la juste indignation, se tourne en cruauté. Mais c’est justement à cause de cette poignante et humaine, trop humaine, psychologie qui traverse tout l’Enfer que ce poème est infiniment supérieur au Purgatoire ou au Paradis, en plus humain que les deux autres, il contient plus de cruauté, de vengeance, de sensations fortes, de drame et finalement d’horreur ! L’imagination et le style, quand ces deux facultés sont utilisées avec le maximum d’effets possibles dans l’évocation de ce que nous appelons la beauté, ont affaire semble-t-il, à une réalité qui n’est pas tout à fait la beauté, non plus ce que nous entendons habituellement par vérité. Si nous voulons tirer le maximum de profit, pour notre vie personnelle, de la lecture de la Divine comédie, force nous est  de nous imprégner de cette grande parole de Goethe: « Vivez dans le Tout, dans le Bon et dans le Beau… »

    (John Cowper, Powys, Les Plaisirs de la littérature)

     

    °°°

     

    « Il se réveilla à L’aube et marcha vers le soleil levant…en boitant. »

     

    (Walt Whitman)

     

    « Solo le pido a Dios

    Que el dolor no me sea indiferente

    Que la reseca muerte no me encuentre

    Vacía y sola sin haber hecho lo suficiente »

     

    (Mercedes Sosa)

     

    °°°

     

    « La mélancolie est la convalescence de la douleur. »

     

    « Il y a mieux que  de flatter l’amour-propre, c’est de ne jamais le blesser. »

     

    « L’homme a le don d’avilir la Nature en la touchant et de la rendre presque aussi ridicule que lui ! »

     

    (Barbey d’Aurevilly)

     

    °°°

     

    « Un temps vient où les hommes seront fous. Et quand ils verront quelqu’un qui n’est pas fou, ils s’insurgeront contre lui, disant : « Tu es fou » parce qu’il n’est pas comme eux. »

     

    « Un jeune frère dont le principal défaut était l’étourderie fut envoyé par un ancien à Alexandrie.

    • Va chez Ériste le pharmacien, et dis-lui de te donner un kilo de mémoire.
    • Quelques jours après le jeune revient, les mains vides.
    • Abba, le pharmacien n’avait plus de mémoire. Il m’a prié de te dire qu’il a pour toi en réserve dix kilos de patience ! »

     

    (Abba Antoine)

     

    °°°

     

    « Médiocre en tout, excepté en génie. »

     

    « Penser, c’est chercher des clairières dans une forêt. »

     

    « Bienveillant pour l’humanité, et terrible pour chaque individu. »

     

    « Il est difficile d’imaginer à quel point cet homme, qui se promène l’ait absorbé, peut ne penser à rien. »

     

    « Tout est beau. Il faut parler d’un cochon comme d’une fleur. »

     

    « L’ironie doit faire court. La sincérité peut s’étendre. »

     

    « Asseyez-vous là, et expliquez-moi la vie… »

     

    (Jules Renard. Journal)

     

    °°°

    « Notre vie est comme un rêve. Mais aux  meilleures heures nous nous réveillons suffisamment pour nous rendre compte que nous sommes en train de rêver. »

     

    (Wittgenstein)

     

    °°°

     

    «Ce n’est plus seulement sur moi que je m’appuie, je sens bien que je ne suis rien. Aux heures de force on s’oublie, et l’on n’et fort que de s’oublier. C’est par l’oubli de soi, qui permet à l’objet de vivre, qu’on s’impose le mieux à l’objet ; c’est quand on ne sait pas qu’on le modifie, qu’on le modifie le plus profondément. La vraie originalité s’ignore. On commence peut-être par celle dont on a conscience. Mais, plus on descend en soi, plus aussi on est soi naturellement, plus on est soi inconsciemment. Il faudrait ne ressembler à personne, tout en s’imaginant ressembler à tout le monde. Et, quand ils nous demanderaient de nous justifier, on n’aurait plus à se montrer soi-même, mais les seules choses consenties ; comme fait le bon ouvrier, qui n’a qu’à laisser parler son ouvrage. »

     

    (C.F. Ramuz, Raison  d’être

     

     

    « Le vent de la vérité a répondu comme une gifle à la joue tendue de la piété. »

     

    « Orestie / rose du ciel / cornemuse de la vie. »

     

    (Bataille)

     

    °°°

    « La nature est un feu artiste sur une route vers la genèse, et triant  de lui-même l’énergie de son mouvement. »

     

    (Gallien)

     

    °°°

     

    «Hélas, l’Univers est trop gros pour parler intelligemment, il bafouille et c’est bien tout.

    (Pierre-Albert Birot)

     

    °°°

     

    « Même Dieu n’a pas résisté à écrire des livres pour affirmer son éternité. »

     

    (Kamel Daoud)

     

    °°°

     

    « Une mère défunte, dit à son fils défunt : essaye de penser à des choses agréables, car nous allons rester enterrés longtemps. »

     

    (Juan Rulfo, Pedro Parámo).

     

    °°°

    « Nous parlons de Dieu. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que vous ne compreniez pas ? Si vous comprenez, ce qu’il ne s’agit pas de Dieu. »

     

    (Saint-Augustin)

     

    °°°

    « Confucius pleura. Lorsqu’il comprit qu’il allait bientôt, mourir, Confucius, pleura. »

    (Annie Dillard)

    °°°

    « Si l’homme devait appréhender pleinement la condition humaine, il deviendrait fou. »

    (Ernest Becker)

    °°°

    « Claudel, déjeune. Il parle du mal que l’affaire Dreyfus nous a fait à l’étranger. Cet homme intelligent, ce poète, sent le prêtre, rageur et de sang âcre .

    - Mais la tolérance ? lui dis-je.

    - Il y a des maisons pour ça, répond-il.

    Ils éprouvent je ne sais quelle joie malsaine à s’abêtir, et ils en veulent aux autres de cette abêtissement. Ils ne connaissent pas le sourire de la bonté. »

    « Claudel dit de Jammes que c’est le plus grand poète de tous les temps, et Jammes le dit aussi de Claudel. »

    (Jules Renard, Journal)

     

  • La hache de l'Histoire

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    Ce 20 février. _ Je ne l’écrirai pas à la Petite, mais c’est bel et bien le 20 février (1601) que son homonyme, Elizabeth 1re d’Angleterre fit décapiter à la hache le comte d’Essex, son favori de naguère, constatant que la différence d’âge était devenue pour elle trop cruelle – elle avait plus de soixante ans, il en avait moins de trente… ou du moins est-ce l’explication qu’on retient pour les magazines pipoles.
    En réalité, l’exécution de Robert Deverreux, comte d’Essex, éminent politicien et lettré aux dispositions poétiques rares, marquait le dénouement certes brutal mais non moins prévisible d’un long affrontement aux dehors de complot majeur ponctué de multiples trahisons et coups tordus réciproques.
    Pour dicton du jour, je relève dans l’Almanach : « Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière », et la femme le prendra pour elle aussi. Et demain le dicton sera : «Le temps ne pardonne pas ce que l’on fait sans lui ».
    Ce qui m’amène à ma lettre d’aujourd’hui au jeune Anthony, huit ans, à propos du roman de 600 pages qu’il m’a offert récemment, intitulé Les deux royaumes et dont les protagonistes ont plusieurs milliers d’années quand ils ne sont pas immortels, à commencer par le druide Tibor, collectionneur de coquillages (entre autres objets de mémoire ou d’exorcisme futur) comme l’a été (et le reste, pour les timbres et monnaies diverses) Anthony lui-même.
    Je ne dirai pas à Anthony le peu de goût que j’ai pour les écrits pléthoriques d’Eric-Emmanuel Schmitt, le type à mes yeux du faiseur à succès qui « écrit bien » mais sans palpite, et dont la prétention à raconter l’histoire de l’humanité en « digest » me semble absolument dénuée d’ancrage émotionnel, de sens réel du tragique et pire: du moindre humour. Toutes choses que je me garderai bien de dire au petit garçon, qui aura le temps, justement, de décider s’il apprécie ou non cet auteur archi-convenu , mais je vais achopper aux détails éventuellement plaisants ou intéressants de ce feuilleton mondial globalement inepte à mes yeux, en commençant par expliquer ce qu’est un roman, ce que permet l’imagination ou la fantaisie, ce qu’est un druide (Tibor) et combien il est ennuyeux de se retrouver immortel, surtout vers la fin...

  • Ce que dit le silence

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    « Qui sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la mort et que la mort soit la vie »
    (Léon Chestov, Les révélations de la mort)
     
     
    La suprême ignorance est là,
    de ne plus savoir si
    de la nuit avant l’heure,
    ou du jour et ses leurres
    sont ce qu’ils sont ou ne sont pas…
     
    L’étrange chose qu’une rose
    qui ne parle qu’en soi
    et dont jamais aucune foi
    n’osa dire qu’elle dispose…
     
    Les mots ne voulaient dire que ça:
    qu’ils savent qu’ils ignorent
    que le silence dort,
    et que la mort n’existe pas…
     
    Peinture JLK: Al Devero.

  • Le top du taf

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    À la Maison bleue, ce jeudi 19 février. – L’excellent Pasteur, meilleur conseiller que la plupart des pasteurs, le disait tranquillement : « Travaillons ! Il n’y a que cela qui amuse… », et c’est tout à fait ce que je pense et vis tous les jours pour me désennuyer de l’ennui, le travail étant à mes yeux l’opposite de l’image punitive que s’en font les pasteurs (pas tous) et les idéologues, ou les nazis qui l’avaient compromise avec le cynisme des esclavagistes en affirmant que l’Arbeit macht frei.
    Oui le travail libère : écrire ce matin à ma petite Elizabeth de trois ans constituera un premier amusement spécial en ce jour marqué par l’entrée du soleil dans les Poissons à 13h02, en outre jour anniversaire du débarquement de Cortez au Mexique à la tête de 600 hommes, en 1519.
     
    La Mémoire universelle rappelle en outre que, ce jour de la mort de Carnaval, Carson Mc Cullers s’aventure à naître à Columbus Georgia (en 1927) tandis qu’André Gide décède décidément à Paris (en 1951) à l’âge de 81 ans après avoir envoyé un télégramme à Paul Claudel se résumant en ces mots : « L’Enfer n’existe pas, faites suivre à Jean-Paul Sartre »…

  • And so what ?

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    Ni chair ni poisson malgré l’apparence: rien que la stupéfaction ressaisie de l’Être au monde constatant soudain qu’il est ici et maintenant (« Il est maintenant » lui répondit un jour une sirène à laquelle il demandait l’heure ), avec la conscience lancinante réitérée qu’il est lui-même et pas un autre et le vertige métaphysique qui en découle…
     
    Gouache JLK: carnets du 18 août 2018.

  • Molière ce matin

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    À la maison bleue, ce mardi 17 février 2026.–Toujours à l’écoute des Almanachs divers et autres Livres d’heures, je me rappelle ce matin de Mardi Gras, en découvrant l’inexorable progrès des cals de mes pauvres pieds secs et bleutés de bientôt octogénaire (il me reste à peu près 471 jours jusque-là) que l’excellent Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière, est mort ce jour-là dans son lit, peu après avoir pris le temps de se démaquiller de son masque de malade imaginaire, et c’est avec une exultation joyeuse que je compisse le souvenir du déni de l’Eglise de lui refuser l’inhumation, et me réjouis de me rappeler le cortège des milliers d’amis vrais bon chrétiens du poète défilant dans cette nuit de 1673 à la lumière des torches…
    Or, j’ai choisi d’entreprendre ce matin, dans l’esprit de Molière, la rédaction de lettres quotidiennes à mes enfants petits, que j’enverrai alternativement au joli trio pour les divertir, encourager leur curiosité de ceci et ou de cela, les faire rire ou rêver…

  • Que de l'ordre

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    Vous faites erreur les ménagères progressistes et les nouveaux influenceurs à sentences: les fleurs ne sont pas plus insoumises que disposées à l’anarchie décorative des médias: elles sont fleurs à fleur d’épines et ça valse sous les jupons ou grandes et petites lèvres se font pétales et sépales à la coule, bref on raffole de ce tumulte de corolles où rien de ce qui est prévu n’est imprévu…
     
    Aquarelle JLK: carnets de 2018.

  • Le Fils, le Père et un petit bout de femme

     
     
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    À la Maison bleue, ce dimanche 15 février. – Je me suis trouvé l’autre nuit pour ainsi dire embarqué dans un rêve excessivement contrariant, où j’étais supposé incarner le Seigneur ressuscité et chanter un solo de Messe d’action de grâces de la voix de soprane colorature qui était la mienne à neuf ans, mais tout en moi se refusait à cette comédie insane, plus ridicule encore que sacrilège, ordonnée par une sorte de femme-capitaine qui me surveillait à tout moment de son recoin en trépignant d’irritation à me voir hésiter, et qui a dû imploser de colère froide après ma disparition – car je me suis dérobé, je me suis littéralement envolé, je ne sais comment cela s’est fait mais je l’ai fait comme cela m’est arrivé quelques fois dans ma vie de septuagénaire avancé (il me reste un peu plus de 1000 jours avant le tournant des 80 ans que je doute de jamais atteindre), j’ai obéi de toute mon âme, tripes comprises, au refus d’obéir à la battante furieuse en laquelle j’ai cru reconnaître le Petit bout de femme de la fameuse nouvelle de Kafka en qui l’ami Pierre Gripari voyait une représentation du Dieu méchant de l’Ancien Testament…
     
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    Or le hasard ( ?) a voulu que je retombe hier sur ladite nouvelle, dans le recueil intitulé Un Jeûneur (traduit par Bernard Lortholary, en poche Flammarion), et j’ai été supris d’en retrouver les dix pages très annotées au crayon, puis je me suis rappelé la remarque de Gripari (en 1974, lors de nos stations dominicales rituelles au Jardin des Plantes où nous nous racontions nos lectures de la semaine) et me suis dit qu’il fallait tout de même avoir l’esprit tordu par l’athéisme vengeur pour établir le moindre lien entre la jalousie tribale du Grand Méchant Dieu, toujours selon Gripari, et la fureur hystérique de la petite bonne femme souffrant à mort de voir le Narrateur en vie.
    Il est vrai qu’on pourrait voir en elle une projection de la mauvaise conscience kafkaïenne, si manifeste dans la Lettre au père du cher Franz, mais faire de cette petite personne énervée une incarnation du Dieu teigneux de la Bible - toujours selon l’auteur de l’Histoire du méchant Dieu -, me semble aussi aventuré que me demander d’incarner le Fils dans un rêve où frère Lacan se fût usé les dents…

  • Naufrage

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    Vieille peau russe, ça c’est sûr, actrice de renom mais très décatie, ou peut-être cantatrice déchue, je ne sais plus, mais je m’accroche dans les vagues de l’océan de velours, je vois ce que je vois là-bas que vous ne voulez pas voir et je fais avec comme au théâtre ou à l’opéra quand le maquillage faisait ce qu’il fallait pour oublier tout ça…
     
    Aquarelle  JLK, d’après Czapski.

  • Magnificat

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    De certains moments l’on pourrait dire qu’ils sont Le Moment, comme sorti du Temps ou devenant l’emblème du Temps à ce moment-là et à nul autre pareil, comme le moment des adieux ou le moment de se rappeler soudain que tout passe, même s’il n’y a rien de soudain quand le jour passe et que le moment paraît même s’éterniser un instant …
     
    Peinture Lucia K. , alias Lady L. Coucher de soleil sur le Léman. Huile sur toile 60 x 80 , 2010.

  • Sérénité et reconnaissance

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    Elle a ressaisi tous ces verts, cette phénoménale et funeste beauté de la montagne en cet été où, se sachant condamnée, elle avait résolu, sans lâcher aiguilles et pinceaux, couleurs et ciseaux, de s’en tenir à ces deux emblèmes de la tranquillité d’âme et de la générosité - et c’est ainsi qu’elle nous parle et nous reste…
     
    Peinture Lucienne K., alias Lady L. (1948-2021), Vanil d’Ecri, huile sur toile, 40 x 50. 2021.

  • Mandarines

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    Ensuite si vous aimez l’odeur des mandarines et le toucher tendre et mollement grenu de la peau de mandarine, ne vous gênez pas: mes carnets sont faits pour ça et je vous laisse y goûter pendant que je nous ouvre cette prometteuse bouteille de Vega Sicilia…
     
    Aquarelle JLK. Mandarines, d’après Joseph Czapski. Carnets de février 2022.

  • Mystère

     
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    Là encore nous n’étions que de passage, mais à pied va savoir pourquoi et pas le moindre réverbère: juste là-haut ces fenêtres éclairées dans la maison à trois pans à la fois séparés et reliés l’un à l’autre - là encore va savoir pourquoi mais pourquoi faudrait-il que tout s’explique à tout coup alors qu’on ne fait que passer ?
     
    Carnets de JLK: aquarelle de mémoire, quelque part de nuit, en Côte d’or.

  • Carnet d'oubli

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    Souvenir de quel vue plongeante au gré de quel périple? Copie de quel paysage de quel artiste proche ou inconnu ? La Seine il me semble mais où et quand ? Pas la moindre idée et pourtant le sentiment d’un indéniable déjà vu et revu, même si ma main a perdu la mémoire…
     
    Aquarelle JLK, Carnets de l’année 2021.

  • Comme une épure

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    Le regard du peintre tend parfois à la simplification en douceur découlant de son état d’âme au dam de la profusion des lieux, et la c’est une autre vérité qui s’impose comme celle de la barque bleue posée comme en sommeil sur le sable qu’il y a là on sait pourquoi…
     
    Peinture Floristella Stephani. Huile sur toile, petit format, Pp LK/ JLK.

  • Ostende

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    Attends mais Ostende, le seul nom d’Ostende, le rivage et le soleil couchant d’Ostende, mais c’est que ça dégage de la poésie tout ça, et là tu les vois sur le banc de sable, les deux qu’il y à la, mais mon vieux c’est nous deux à Ostende…
     
     
    Peinture Floristella Stephani, huile sur toile, sans date.Pp LK/ JLK.

  • Balbec 83

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    Elle a noté les noms de Deauville et de Trouville au dos de sa petite toile, et toi lisant Trouville tu penses direct à Balbec dont l’hôtel est devenu lieu de mémoire mondial et de pèlerinages de Japonais cornaqués par de jeunes Tour Operators, mais ça ne te dérange pas du tout de partager le souvenir d’Albertine, qu’on voit ici se tremper dans un coin, avec toute la bande de tes frères humains dont la moitié sont des sœurs, etc.
     
     
    Peinture Floristella Stephani. Huile sur toile, 1983. Pp LK / JLK.

  • Nom de bleu !

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    Dedieu la trombe: non mais je rêve ! Tout ça qui se mouvemente en même temps, mais c’est de la fronde de tous les vents et c’est sa façon de voir rouge quand tout se démonte !
     
    Peinture JLK: Savoie bleue. Huile sur panneau, années 80

  • Au bord du Cher

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  • L'Homme qui tombe

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    La citation explicite de l’horloge temporelle de Stonehenge fixe évidemment la composante circonstancielle de la péripétie, mais le geste même, le geste furieux, peut-être aveugle ou les yeux béants, en impose plus largement à l’Esprit et au Corps ainsi jeté ou projeté d’une dimension à l’autre - cela aussi est à discuter…
     
    Peinture Neil Rands: The falling man. Technique mixte sur papier. Années 90. Pp LK/ JLK

  • La beauté sur la terre

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    Carnets de Thierry Vernet


    Thierry Vernet s’est éteint au soir du 1er octobre 1993, à l’âge de 66 ans, des suites d’un cancer. Genevois d’origine, le peintre avait vécu à Belleville depuis 1958 avec Floristella Stephani, son épouse, artiste peintre elle aussi. Thierry Vernet avait été le compagnon de route de Nicolas Bouvier durant le long périple que celui-ci évoque dans L’Usage du monde, précisément illustré par Vernet.
    A part son œuvre peint, considérable, Thierry Vernet a laissé des carnets, tenus entre sa trente-troisième année et les derniers jours de sa vie, qui constituent une somme de notations souvent pénétrantes sur l’art et la vie.


    « La beauté est ce qui abolit le temps »

    « Je ne sais pas qui je suis, mais mes tableaux, eux, le savent ».

    « Mille distractions nous sollicitent. La radio, le bruit, le cinéma, les journaux Autrefois on devait être face à face avec son démon, on devait patiemment élucider son mystère. Maintenant, vite, entre deux distractions, on doit tout dire, avec brio de chic, faire son œuvre en coup de vent. A moins… à moins de résister aux distractions ».

    « L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser ».


    « D’heureux malgré le doute, arriver à être heureux à cause du doute ».

    « Faire la planche sur le fleuve du Temps ».

    « C’est dans les larmes qu’on parvient à la géométrie ».

    « Aux gens normaux le miracle est interdit ».

    « Il suffit de voir qui réussit, et auprès de qui, pour être rassuré et encouragé ».

    « Nous vivons, en ce temps, sous la théocratie de l’argent ; et malgré soi on sacrifie de façon permanente à ce culte hideux ».

    « D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

    « Nous qui avons une patte restée coincée dans le tiroir de l’adolescence, nous en garderons toujours, sous nos rides, quelque chose ».

    « D’abord la sensation est souveraine, ensuite le tableau est souverain. Entre ces deux souveraientés, il y a la révolution ».

    « Dieu est éternel, le diable est sempiternel ».

    « En matière de peinture, la lumière n'a rien à voir avec l’éclairage ».

    « Quand son corps devient infréquentable, il convient de le servir poliment, juste ce qu’il demande, et de penser à autre chose, avec enthousiasme ».

    « Les visages : des ampoules électriques plus ou moins allumées ».

    « Les gens de la rue sont des bouteilles, des quilles, les automobiles des savons échappées de mains maladroites ; Dieu que le monde est beau ! »

    « Monsieur Pomarède, mon voisin retraité de la rue des Cascades, me voyant porter un châssis, me dit : « Vous faites de la peinture, c’est bien, ça occupe ! »

    « Une forme doit avoir les yeux ouverts et le cul fermé ».

    « Je me bats, et il est normal qu’à la guerre on prenne des coups ».

    « Ajouter ne serait-ce que sur 10cm2 un peu de beauté au monde, ce qui diminuera d’autant et probablement bien plus de sa laideur ».

    « Si l’on tue en soi-même l’espérance du Paradis, on n’hérite que de l’Enfer. C’est, me semble-t-il, le choix de notre civilisation ».

    « La foi en le vraisemblable ne nous sauvera pas de grand-chose ».

    « Votre société s’ingénie à rendre le désespoir attrayant ».



    « La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps est venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ».

    « Je suis un chiffon sale présentement dans la machine à laver. Lâche, hypocrite, flagorneur, luxurieux, cédant au moindre zéphyr de mes désirs et tentations diverses, comptant sur un sourire et mes acquiescements pour conquérir quelques cœurs utiles (et cela enfant déjà pour « m’en tirer » !). La machine à laver à de quoi faire. Mieux vaut tard que jamais.

    Le 4 septembre 1993, et ce fut sa dernière inscription, Thierry Vernet notait enfin ceci : « Je peins ce que je crois avoir vu. 4/5 de mon élan m’attache à notre vie et à tout ce qu’elle nous donne de merveilleux, mais 1/5 m’attire vers la vie éternelle d’où tant de bras se tendent pour m’accueillir ».

    1040773836.JPG
    492232422.JPG1320679572.JPGÀ lire aussi: Correspondance des routes croisées, de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (1946-1964), fabuleux "roman" dialogué d'une amitié.

  • Abécédaire romand

     

     

    Adolphe – On pourrait dire de ce joyau de la littérature d’analyse, d’inspiration protestante et romantique à la fois, qu’il est celui de l’hésitation. Jeune homme de vingt-deux ans, Adolphe s’ennuie dans une petite ville allemande où il rencontre la Polonaise Ellénore, vivant avec un Comte. Adolphe étant devenu son amant, Ellénore se sépare du Comte, mais Adolphe à son tour voudrait se séparer d’Ellénore, sans s’y résoudre. Incertitudes et tourments entretenus tissent un filet où se débat le protagoniste. Benjamin Constant. Adolphe. Livre de poche G/F.

    Alectone – Ce récit poétique aux accents nervaliens constitue l’un des joyaux de l’œuvre à la fois brève et cristalline de Crisinel, dont Pierre-Paul Clément rappelle en préface la destinée tragique et le caractère essentiel des écrits, relevant de la catharsis. A l’ensemble des poèmes et des proses lyriques rassemblés en ce volume s’ajoutent quelques variantes, des proses descriptives de ton plus serein, voire léger, ainsi qu’un extrait du Journal de la Métairie. « Je pense à Crisinel avec déchirement », écrivait Edmond Jaloux, « comme à l’un de ceux qui ont le plus souffert de chercher et de connaître le sens allégorique de la vie ». Edmond-Henri Crisinel. Œuvres. L’Age d’Homme. Poche suisse No 8.

    medium_Ramuz.3.jpgAline – Ce premier roman de Ramuz, d’une concision et d’une puissance expressive saisissante, pourrait constituer l’introduction parfaite à la littérature romande du XXe siècle. Emotion, perfection du style, défi au conformisme mortifère, compassion : tout y est. Dans un village vaudois typique, une très jeune fille s’éprend du fils d’un notable, qui l’engrosse et se détourne ensuite d’elle, la poussant au suicide. Avec autant d’acuité sensible que de sensualité, le jeune auteur campe des personnages inoubliables dans un pays poétiquement recrée. C.F. Ramuz. Aline. Grasset, les Cahiers Rouges.

    L’Amour fantôme – La propension satirique de l’auteur fait florès en ces pages évoquant l’itinéraire initiatique d’un Colin oedipien à outrance dont les tribulations recoupent les expériences « sur soi » de toute une génération. D’un premier séjour en prison (il a fait le fou dans une manif) d’où le tire Maman, à l’amoureuse initiation qui marque sa rencontre avec Rose, fille-fleur se roulant nue dans le sainfoin, avant d’autres étapes de sa réalisation personnelle, de rebirth en séminaire de chanelling, le personnage est joliment épinglé. Jean-Michel Olivier. L’Amour fantôme. L’Age d’Homme, 1999.

    medium_Popescu.2.jpgArrêts déplacés. – Assez proche des enlumineurs du quotidien américains dont Raymond Carver et Charles Bukowski sont les meilleurs exemples, le poète cristallise ici, à partir d’observations apparemment anodines, de choses vues en scènes vécues dans la rue ou dans l’intimité, les reflets kaléidoscopiques de la réalité contemporaine la plus immédiate, parfois la plus brute. Les mots y retrouvent leur fraîcheur et leur usage primordiaux, tels des objets découverts sous une lumière neuve, et le regard de l’auteur englobe ses semblables dans un climat d’empathie achevant de donner à cette poésie sa beauté et sa justification. Marius Daniel Popescu. Arrêts déplacés. Antipodes, 2005.

    Aujourd’hui je ne vais pas à l’école
    - L’adjectif est galvaudé, mais c’est bel et bien un livre subversif que ce monologue d’un jeune énergumène en bisbille avec les convictions établies et les idées reçues. Il y a du cabarettiste en ce jongleur de mots et de concepts, décidé à rester sur sa scène privée au lieu de reprendre la comédie de l’Ecole (avant celle de l’Eglise et de l’Etat). A l’école « contre la vie » dont parlait Edmond Gilliard, s’oppose ici la classe buissonnière d’un émule de Roorda. C’est frais et vif, sans une ride vingt ans après... Claude Frochaux. Aujourd’hui je ne vais pas à l’école. L’Age d’Homme, 1986.

    Les beaux sentiments
    – Le suicide d’un de ses élèves et l’abus sexuel subi par un autre marquent l’année du bac de la classe de gymnase du professeur François Aubort, double romanesque de l’auteur qui parvient, en évitant les pièges du témoignage direct ou de l’ouvrage « à thèmes », a construire un roman d’émotion portant à la réflexion sans être désincarné. De fait, tous les personnages en sont vibrants de présence, la force du romancier tenant à restituer la fragilité et le désarroi de jeunes gens – le professeur autant que ses élèves - dont il ressaisit aussi la fraîcheur et la générosité. Jacques-Etienne Bovard, Les beaux sentiments. Campiche, 1998.

    Cahier de verdure
    – La partie la plus accessible de l’œuvre de Philippe Jaccottet, et la plus attachante aussi, relève d’une sorte de carnet poétique continu, d’une semaison à l’autre, dont ce recueil, accordé au cycle des saisons, est une belle illustration. L’apparition en gloire d’un grand cerisier en marque l’ouverture symbolique par-delà laquelle on s’engage Sur les degrés montants de la nature saisie dans son effervescence et sa violence vitale, avant les Eclats d’août et les feux de l’automne préludant à la descente vers les plaines de l’hiver et de l’âge. Philippe Jaccottet. Cahier de verdure. Gallimard, 1990.

    medium_Gallaz0001.JPGLes chagrins magnifiques – Plus grave de tonalité qu’Une chambre pleine d’oiseaux, premier recueil des chroniques de l’auteur, cet ensemble de proses reprend les thèmes récurrents du malaise existentiel et de la difficulté de communiquer dans le couple et dans la société, avec un regard plus personnel et nostalgique sur les « légères hypothèses d’enfance », et des inflexions mélancoliques accentuant et poétisant à la fois un sentiment de déréliction quasi omniprésent. Du moins les bonheurs d’écriture, et le ton si particulier du chroniqueur-écrivain valent-ils à ce livre sa vertu paradoxalement tonique. Christophe Gallaz. Les chagrins magnifiques. Zoé Poche, 2005 (1986).

    Chambre 112
    – Le titre de ce récit autobiographique désigne la chambre de l’hôpital tessinois dans lequel le père de l’auteur a vécu ses derniers jours et qui devient le pivot des allées et venues du narrateur entre la Suisse romande où il accomplit sa carrière d’universitaire distingué et le Tessin plus rugueux de son enfance et de sa langue maternelle, de ses premières racines culturelles et de son Padre padrone en train de passer de l’état de chêne familial à celui de roseau fragile, bientôt arraché par le vent de la destinée. Très juste de ton, et d’une empathie généreuse à l’égard de la petite communauté évoquée, cet hommage au père est à la fois la mise en rapport de deux cultures et de deux époques traversées par l’auteur. Daniel Maggetti. Chambre 112. L’Aire, 1997.

    Châteaux en enfance – Premier volet du triptyque romanesque englobant Les esprits de la terre et Le temps des anges, ce roman doux-acide marque aussi l’amorce d’une forme narrative novatrice, instaurant une modulation proustienne de la remémoration. Au gré d’un récit non linéaire, soumis aux associations libres de l’évocation, c’est tout un théâtre de bourgeoisie provinciale qui émerge des brumes du passé, dont les figures goyesques contrastent avec quelques personnages « élus » par la romancière à proportion de leur sensibilité, de leur vulnérabilité ou de leur appartenance à un « ailleurs » poétique. Catherine Colomb. Œuvres complètes. L’Age d’Homme, 1993.

    medium_Cherp_kuffer_v1_.jpgLe chêne brûlé
    – On redécouvre une Suisse souvent insoupçonnées, à tout le moins oubliée de nos jours, dans ce premier récit autobiographique de l’écrivain né en milieu ouvrier, dont la mère et le père s’échinaient à travailler dur sans parvenir à nouer les deux bouts. Sur ce fond d’âpre nécessité qu’adoucissent du moins les sentiments et les valeurs incarnées par les siens, l’auteur raconte, sans sa langue à la fois directe et chantournée, lyrique et rebelle, son parcours de fils de prolétaire accédant à l’université, dont l’engagement communiste lui vaudra l’opprobre. Gaston Cherpillod. Le chêne brûlé. Poche Suisse, 1981.


    Les circonstances de la vie. – Après les deux premiers romans terriens de Ramuz, celui-ci s’attache à un personnage qui va vivre, à son corps défendant, la mutation de toute une société soudain entraînée dans les mécanismes de l’expansion et de la spéculation, où les affairistes et les arrivistes feront florès. Après un premier mariage malheureux, le notaire Emile Magnenat s’installe en ville afin de satisfaire les ambitions pressantes de la fringante Frieda, qui le pousse à toutes les dépenses avant de le tromper et de l’anéantir. D’une tonalité flaubertienne, ce sombre et poignant roman est tout empreint de la défiance du jeune Ramuz à l’encontre de la ville et d’une société déshumanisée. C.F. Ramuz. Les circonstances de la vie L’Age d’Homme, Poche Suisse No 134.

    Comme si je n’avais pas traversé l’été. – C’est là, sans doute, le roman le plus accompli de l’auteur. Il y est question de la peine et de la révolte d’Alia, confrontée en très peu de temps à la mort de son père, puis à celle de son mari et de sa fille aînée, tous deux victimes du cancer. Livre de la déchirure intime et du scandale de la mort frappant la jeunesse, ressentie comme absolument injuste par la mère qui a porté l'enfant pour qu'il vive et lui survive, ce roman est aussi, à l'inverse, un livre de l'alliance des vivants entre eux et du dialogue perpétué avec ceux qui leur ont été enlevés. Janine Massard. Comme si je n’avais pas traversé l’été. L’Aire, 1998.

    La complainte de l’idiot – On se régale à la lecture de ce livre ludique et foisonnant autant pour l'originalité de sa vision - apparemment dégagée de tout réalisme et renvoyant cependant à notre monde avec une verve critique réjouissante - que pour l'éclat et les chatoiements de son écriture, jamais aussi libre et inventive. Rappelant la douce dinguerie hyperlucide d'un Robert Walser, et d'abord parce qu'il se passe dans un « débarras à enfants » assez semblable au fameux Institut Benjamenta, ce roman évoque également la figure tutélaire de Cendrars par ses dérives épiques, le goût du conte qui s'y déploie et sa faconde verbale. Michel Layaz. La joyeuse complainte de l’idiot. Zoé, 2003.

    medium_Meizoz.jpgLes désemparés – Oscillant entre le Valais de bois et certaine Suisse sauvage auxquels on le sent également attaché par ses fibres ataviques, et sa culture plus cérébrale et policée d’universitaire bon teint, l’auteur cisèle, en premier lieu, une dizaine de portraits fort expressifs de Sans voix, évoquant les errants et autres humiliés rejetés dans les marges de la course à la réussite. La découverte du livre et de l’écriture nourrit ensuite Beaux parleurs, alors que Tombés du ciel étend le champ du voyage de l’auteur, qu’on retrouve skis aux pieds dans la dernière variation jouant sur une rumination de randonneur à caractère politique... Jérôme Meizoz. Les désemparés. Zoé, 2005.

    Le désir de Dieu – D’emblée l’auteur se dit « plein de Dieu » dans ce livre reprenant en fugues et variations les thèmes fondamentaux de son œuvre, à savoir : l’étonnement primordial d’être au monde et la découverte de la poésie, l’intuition précoce de la mort et son expérience tragique au suicide du père, le vertige du sexe et ses turbulences contradictoires, la fascination pour le vide qui serait à la fois une plénitude à la manière extrême-orientale, le miel du monde et ses infinies modulations, le rêve du monumentum artistique cher à Flaubert et la conscience de sa vanité sous le ciel métaphysique. Or il y a, dans ce livre de pure prose, une liberté et une qualité de style qui en font l’un des meilleurs ouvrages de son auteur. Jacques Chessex. Le désir de Dieu. Grasset, 2005.

    Le dessert indien
    – La tonalité qui marque les treize nouvelles de ce recueil, mélange d’épicurisme souriant et de désenchantement indulgent, de flegme frotté de cynisme et de bonhomie frottée d’expérience, relève de la culture anglo-saxonne plus que de la tradition romande, du côté de Somerset Maugham. De la nouvelle policière à la gourmandise érotique, en passant par la rêverie méditative d’Un instant d’éternité, évoquant Barbey d’Aurevilly, le récit fantastique ou la satire, l’auteur excelle à tout coup, en dépassant pourtant l’exercice de style par un vrai bonheur d’écriture et de narration. Marc Lacaze. Le dessert indien. Seuil, 1996.

    Le dixième ciel – Comment concilier foi et raison, vérité révélée et connaissance scientifique ? Telle est l’un des questions posées par ce vaste roman au formidable générique, puisque Pic de la Mirandole, le protagoniste, y fréquente Laurent de Médicis ou Marsile Ficin, dans la Florence brillantissime du Quattrocento où apparaissent également le jeune Michel-Ange, Sandro Botticelli ou Savonarole, notamment. Plus que le pittoresque du roman historique, somptueux au demeurant, c’est l’enjeu du débat d’avenir qui nous captive ici, incarné par de beaux personnages. Etienne Barilier. Le Dixième ciel. Julliard/L’Age d’Homme, 1986.

    Le droit de mal écrire. – Dans sa fameuse Lettre à Bernard Grasset, Ramuz a magistralement traité le problème des relations liant la Suisse romande à Paris et, plus précisément, les langues périphériques de la francophonie au « bon français ». D’un Rousseau, qui revendiquait la spécificité culturelle et morale du parler romand, tout en s’exprimant en français classique, à un Töpffer émaillant volontiers son écriture de localismes à coloration helvétistes, et jusqu’aux auteurs d’aujourd’hui, le rapport entre la littérature romande et la France reste ambigu, rarement simple. Jérôme Meizoz. Le droit de « mal écrire », Quand les auteurs romands déjouent le « français de Paris ». Zoé, 1998.

    Eloge du migrant. – Quelque peu rugueux au premier abord, ce premier livre d’un fils d’immigré en impose bientôt par la justesse de son ton et l’originalité de son écriture, incorporant ici et là des tournures italianisantes qui tiennent lieu d’accent au protagoniste, saisonnier italien se racontant sans trémolos. « Murateur » de métier, il se dit « de rue et d’errance solidaire », non tant « de revendication » que « de fidélité », avec un double sentiment d’être exclu et de participer à la fraternité des matinaux. Il y de l’héritage de Pavese dans cette belle méditation poétique. Adrien Pasquali. Eloge du migrant. L’Aire, 1989.

    medium_Olivier.JPGL’enfant secret - Les destinées croisées des aïeux de l’auteur, de la Côte vaudoise à l’Italie de Mussolini, et l’Histoire dramatique du siècle, se vivifient dans cette autofiction constituant sans doute l’un des plus beaux livres de l’auteur. Les personnages d’Emilie et Julien, qui vivent sur les bords du Léman, et le couple formé par Nora et Antonio, assistant (et participant, puisque Antonio est le photographe attitré du Duce) à la montée du fascisme en Italie, constituent le cercle familial multiculturel dans lequel va grandir l’enfant, dont la mémoire restituera ce microcosme si caractéristique de notre pays. Jean-Michel Olivier. L’enfant secret. L’Age d’Homme, 2003.

    L’enfant triste
    . – On retrouve, une génération plus tard, la douloureuse grisaille des Circonstance de la vie, sur fond d’aigre puritanisme, dans ce récit d’une enfance marquée à la fois par le désamour des parents du protagoniste, et par les avanies subies au Collège, où le goût manifesté par le garçon pour un Baudelaire, notamment, est assimilé à un dévoiement. Du moins une tante bonne, à la montagne, va-t-elle donner une autre image de la vie, plus ouverte et généreuse, au narrateur de ce livre d’autant plus marquant qu’il s’en tient aux faits, sans pathos. Michel Campiche. L’enfant triste. L’Aire, 1980.

    medium_Mercanton0001.JPGL’été des Sept-Dormants. – Relevant à la fois de l’exorcisme autobiographique, du roman symphonique et du testament spirituel, ce livre allie, étrangement, les fantasmes obsessionnels et presque maniaque, dans leur expression, d’un esthète amoureux des éphèbes, et la ressaisie magistrale, poétique et religieuse la fois, de quelques destinées réunies dans le creuset existentiel et affectif d’un institut de jeunes gens tenu par une maîtresse femme, Maria Laach, et son pittoresque époux. Roman de l’apprentissage à l’ample mouvement de fleuve, ce livre majestueux laisse en mémoire un double souvenir de fraîcheur juvénile et de lancinante mélancolie. Jacques Mercanton. L’Eté des Sept-Dormants, Galland 1974. Réédition en Poche Suisse, Nos 9 et 10.

    Ce qui reste de Katharina. – De la misère morale en famille bourgeoise pourrait être le sous-titre de ce roman courant à travers trois générations et constituant un aperçu mordant de l’évolution des mœurs au XXe siècle. Au lendemain de la mort de son fils quinquagénaire, Katharina se repasse le film de sa vie et en établit le bilan, marqué par maints sacrifices sur l’autel de la vie conjugale et de la maternité. Rien pourtant du réquisitoire féministe unilatéral dans ce récit d’une vie gâchée où la complexité humaine est abordée avec empathie. Janine Massard. Ce qui reste de Katharina. L’Aire, 1997.

    L’essaim d’or. – Amateur de bonnes choses, à tous les sens de l’expression, l’auteur, ancien bibliothécaire municipal en chef, et fomentateur à ce titre d’une phénoménale collection de bandes dessinées, est également un prosateur gourmand capable de faire partager ses goûts, comme celui du flan caramel, dit ici « mets de fête ». Excellant dans l’évocation ludique ou cocasse (son éloge de la vache ou sa célébration de la poussière de bouquins), cet arpenteur des sentiers écartés de la littérature ajoute, de surcroît, une touche d’humour à notre littérature si souvent si grave… Pierre-Yves Lador. L’essaim d’or. L’Aire, 1998.

    Le désarroi
    – Issu d’une génération héritière de la faillite des idéologies, le protagoniste rompt avec sa vie confinée d’étudiant en lettres à la suite des mises en garde d’un de ses profs vitupérant la standardisation et la déshumanisation de la société. « Confronté à une existence que je ne savais plus comment empoigner, je me sentais usé » remarque-t-il à l’instant où il arrive, après un long voyage, dans un monastère qu’on suppose au Mont Athos, où il chemine sur les traces d’un certain Alexandre, mi-héros mi-ascète en lequel il espère trouver un modèle existentiel. René Zahnd. Le désarroi. L’Aire, 1990.

    medium_CINGRIA4.2.jpgLa fourmi rouge. – Une très bonne introduction se trouve ménagée ici à l’œuvre de Charles-Albert Cingria, tant par la qualité et la diversité représentative des textes réunis, que par la très éclairante préface de Pierre-Olivier Walzer, pour lequel la promenade avec Charles-Albert « est une perpétuelle réconciliation avec l‘univers ». Tous les registres du génial écrivain sont illustrés ici, de la déambulation quotidienne (Le seize juillet) à la plus sublime méditation poético-métaphysique (Le canal exutoire), en passant par le dialogue fantaisiste (Grand questionnaire), l’essai de définition d’un habitus humain (L’eau de la dixième milliaire « autour» de Rome) ou l’érudition joyeuse (Musiques et langue romane en pays romand). Un constant émerveillement, accordé à une écriture sans pareille. Charles-Albert Cingria. La Fourmi rouge et autres textes. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 1.

    La gazelle tartare. – Dernière en date de ses autofictions, ce livre d’Asa Lanova est aussi le plus vibrant d’émotion et le mieux enraciné dans le sol natal de la romancière lausannoise, le plus accompli aussi du point de vue littéraire. Un premier amour, dont la fin prématurée coïncide avec le renoncement à une prometteuse carrière de ballerine, et la mort de la mère de la protagoniste, constituent les deux pôles sensibles de cette remémoration où l’enfance et ses magies, une angoisse maladive et le recours à l’exorcisme des mots, se conjuguent pour rendre le « son » unique d’une vie ressaisie par l’écriture. Asa Lanova. La gazelle tartare. Campiche, 2004.

    medium_BenSalah.jpgLe Harem en péril.
    – Conteur savoureux, mais développant aussi de féroces observations sur la société dont il est issu, et notamment sur la condition de la femme et la régression obscurantiste, l’écrivain tunisien établi en pays de Vaud, après trois premiers romans, continue de nous captiver avec dix nouvelles également marquées au sceau de la vitalité et de l’authenticité, à commencer par l’insoutenable premier récit (La viande morte) des atroces souffrances endurées par Selma, atteinte d’une tumeur et que les siens accusent d’avoir « fauté » parce que son ventre gonfle. Un étonnant mélange de verve caustique et de compassion. Rafik Ben Salah. Le Harem en péril. L’Age d’Homme, 1999.

    L’Homme seul. – Soliloque effréné non moins que stimulant, ce livre a les qualités et les limites de la recherche autodidacte, à la fois passionnant par ses observations et discutable dans ses conclusions, à commencer par celle qui conclut à l’extinction de la culture occidentale dans les années 1960… Matérialiste anarchisant, l’auteur réduit l’histoire de la culture à une suite de déterminations où le rôle de la géographie se trouve revalorisé par rapport à l’analyse historico-économique des marxistes. Sans aucune référence indiquée, mais brassant d’innombrables lectures, cette somme hyper-subjective et péremptoire est marquée par un souffle et un ton uniques. Claude Frochaux. L’Homme seul. L’Age d’Homme. Poche Suisse No 194-195.

    Humour. – Tenant à la fois du journal de bord personnel et de l’essai biographique, ce livre est l’une des plus belles illustrations de la pratique singulière de l’auteur, consistant à imbriquer des dessins et des aquarelles dans le corps de son texte. En l’occurrence, celui-ci place la (re)découverte de Joyce, dont la vie se trouve racontée au fil d’un journal imaginaire, sous le signe de la passion juvénile de Pajak et de son ami Yves Tenret, protagonistes d’une histoire se donnant comme en miroir, en résonance à la biographie du génial Irlandais. Frédéric Pajak (avec Yves Tenret) Humour. Une biographie de James Joyce. PUF, 2001.

    medium_Tache2.3.jpgL’intérieur du pays – Sensible au génie des lieux, qu’il restitue par le truchement d’images aussi limpides qu’évocatrices, gardant toujours un nimbe de mystère, le poète, passant d’abord par La porte d’à côté pour une suite d’aquarelles lausannoises de bonne venue, entreprend ensuite un voyage en zigzags qui le conduit à travers la Suisse débonnaire de Töpffer en passant par quelques hauts lieux de culture gardant en mémoire le passage de Nietzsche (à Sils-Maris), Jouve (au val Fex) ou Rilke (à Soglio), sans que la référence littéraire n’alourdisse jamais le propos, le voyage se poursuivant de lumières en mélodies, à fleur de sensations bien lestées par les mots. Pierre-Alain Tâche. L’intérieur du pays. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 205.

    Jean-Luc persécuté
    . – Deuxième roman du jeune Ramuz, cette tragédie montagnarde donne un grand frère farouche à la petite Aline en la personne de Jean-Luc Robille, incessamment humilié par une épouse sensuelle et mauvaise, Christine de son prénom. Type de l’homme simple et droit, le protagoniste découvre les traces de l’adultère dès la fameuse scène première, préludant à tous ses malheurs et à ceux de l’enfant du couple. Le roman, portrait aussi d’un village de montagne, évoque une pyrogravure expressionniste, où la noblesse de cœur de Jean-Luc et la vilenie de ceux qui l’entourent forment un contraste significatif. C.F. Ramuz. Jean-Luc persécuté. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 25.

    Je dis tue à tous ceux que j’aime – Après avoir abordé les genres les plus divers, de la science fiction au roman historique, l’auteur lausannois touche ici au symbolisme fantastique autant qu’à l’érotisme homosexuel, dans un roman évoquant les nouvelles de Kafka ou la littérature latino-américaine. Le protagoniste, représentant banal de son état, échoue dans une ville paraissant soudain coupée du temps et du monde ordinaire, où la rencontre d’un jeune homme vaguement angélique, en dépit de conduites sordides, achève de le déstabiliser. Surtout intéressant par son atmosphère, ce roman est d’un conteur avéré. Olivier Sillig. Je dis tue à tous ceux que j’aime. H&O, 2005.

    Jette ton pain.
    – « Je ne suis qu’une vieille orpheline à la recherche de trésors perdus », écrivait Alice Rivaz dans Comptez vos jours, et l’aveu pourrait être aussi celui de Christine Grave, à cela près que cette quinquagénaire est encore en charge de sa mère impotente, qui ne manque de lui rappeler combien elle s’est elle-même « sacrifiée ». Bilan d’une existence de femme souvent « empêchée » dans ses aspirations personnelles, ce roman proche de l’autofiction est à la fois marqué par l’effort d’émancipation et le pari créateur sur lequel s’ouvre sa dernière partie. Alice Rivaz, Jette ton pain, Gallimard/Galland, 1979.

    Jonas
    – Roman de l’alcool et des bilans de la cinquantaine, cette autofiction – l’une des plus fortes de l’auteur – évoque le retour, à Fribourg où il a passé le début de sa jeunesse, de Jonas Carex en quête d’un refuge momentané dans le ventre de la baleine aux souvenirs. De fait, c’est en ces lieux qu’il a vécu le plus intensément, à l’âge des grandes questions et d’un amour qu’il va retrouver avec un mélange de tendresse et de désarroi, qui le confrontera plus durement encore à son naufrage personnel. Jacques Chessex. Jonas. Grasset, 1987.

    medium_Amiel.JPGJournal intime – Parangon du genre, ce monument de l’introspection ne se borne pas, loin s’en faut, à la rumination stérile d’un professeur esseulé et velléitaire, mais constitue la chronique extrêmement variée d’une fin de siècle genevoise, vue par un écrivain aussi ouvert à la culture européenne qu’à la nature, à la philosophie et aux nouvelles doctrines sociales, au milieu littéraire local ou parisien. Lecteur et promeneur infatigable, Amiel est surtout un prosateur d’une merveilleuse porosité, du moins quand il échappe au ressassement quotidien et à l’autoflagellation. Ses paysages, ses portraits (notamment de femmes) et ses réflexions de toutes espèces constituent un inépuisable trésor. Henri-Frédéric Amiel. Journal intime, L’Age d’Homme, 12 volumes.

    Kriegspiel
    – A la tête d’une escouade de dragons à l’ancienne, le capitaine Pavel Takac donne l’assaut à une formation de tanks, dont il ressortira seul vivant, témoignant du sacrifice des hommes tombés à ce qu’on pouvait dire encore le champ d’honneur, et faisant revivre l’événement avec panache, mais non sans mélancolie. Le ton et la manière, autant que la vigueur de ce roman sont assez rares en Suisse romande, et c’est en effet un captivant roman d’aventures que cet ouvrage à valeur, aussi, de réflexion sur la guerre et sur le sacrifice des héros, chair à canon de la Realpolitik. Jacques-Michel Pittier. Kriegspiel ou le jeu de la guerre. L’Age d’Homme, 1982,

    Les larmes de ma mère
    - Récit mimétique d'une libération, Les Larmes de ma Mère représente, malgré quelques relents de lyrisme adolescent, un travail de fiction qui dégage ce livre de ce qu'il pourrait avoir d'anecdotique ou de nombriliste. La démarche de Michel Layaz se fonde sur une implication vivante, vécue par le truchement d’une langue qui restitue, dans leurs nuances, tous les désarrois, les humiliations, les infimes mais cuisante blessures, comme aussi les effusions, les petits bonheurs, les premiers troubles sensuels, les échappées dans le sillage d'un magicien ou d'une femme bien en chair, les premiers refus aussi et les premières prises de conscience personnelles. Michel Layaz. Les Larmes de ma mère, Editions Zoé, 2002

    Laura – Deuxième roman de l’auteur lausannois, ce livre étincelant concentre les thèmes à venir de l’œuvre, partagée entre une interrogation sur le sens de l’art dans le monde contemporain et la modulation des passions humaines. Dans le décor hautement symbolique de Venise, le protagoniste, jeune artiste peintre cheminant aux frontières du nihilisme métaphysique, aime et fait souffrir Laura que résument les « gestes de la vie ». Limpide et dense, ce roman a conservé sa vibration tendue et sa beauté. Etienne Barilier. Laura. L’Age d’Homme, Poche suisse No 82.

    La Malvivante. - Dans son chalet en banlieue du Clos, Tosca remâche sa révolte en observant les gens du quartier au moyen de ses jumelles. Malheureuse en ses premières amours, cette fille d’immigré italien et de Vaudoise terre à terre, mariée à un ouvrier résigné à son sort, est en outre rejetée par ses enfants. Au bord de la rupture psychique et du suicide, Tosca n’en témoigne pas moins d’une vive lucidité sur le monde médiocre qui l‘entoure, où les « petites gens » montrent parfois le plus de grandeur inaperçue. Mireille Kuttel, La Malvivante. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 37.

    Le marcheur illimité. – Intéressant par l’allant de son écriture et l’observation des « premiers plans » que lui ménage la marche, Ellenberger le farouche n’a rien du sémillant randonneur à la manière de Töpffer, ni non plus du « performeur » à celle de Daniel de Roulet : il marche à en crever à ce qu’il semble et, de fait, cela devient un récit plein de vie que cette suite d’évocations de longues trottes le long du Doubs ou du Rhône, en Crète ou dans les rues de Paris, lézardant quelque temps au Luxembourg puis se remettant en route du Quartier latin à Saint Germain-en-Laye… Pierre-Laurent Ellenberger. Le marcheur illimité. L’Aire, 1999.

    medium_Salem.2.JPGLe miel du lac.
    – En chroniqueur pratiquant un type d’observation et une langue imagée à la Vialatte, son maître avéré, l’auteur évoque, dans cette manière de d’autoportrait étoilé, son passé de gosse levantin aux souvenirs d’enfance à la fois pittoresques et parfois douloureux. Rompant avec le tout-venant du journalisme, il enlumine, avec un mélange de candeur blessée et d’humour souvent cocasse, les heures riches de ses flâneries et de ses rencontres, dans ce pays de Vaud qui est devenu sa terre d’adoption. Gilbert Salem. Le miel du lac. Campiche, 1998.

    Mille-feuilles. – En trois volumes très élégants et illustrés avec beaucoup de goût, ce recueil de proses et d’articles, plus encore que les romans autobiographiques de l’auteur, constitue le « trésor » de l’auteur délicieux d’Italiques (L’Age d’Homme, 1969), capable de parler de la peinture de James Ensor ou d’une visite à Gustave Roud, de Picasso en Avignon ou de « Fribourg-la-romaine », du Paradou des Bille ou de la mort de Léautaud avec la même fine justesse et avec le même bonheur. Comme dans Le soleil sur Aubrac (Grasset, 1986), le grappilleur déploie, en ces pages étincelantes, une constante faculté de transmutation. Georges Borgeaud. Milles Feuilles I, II, III. La Bibliothèque des Arts, 1997.

    Mon bon ami
    – L’auteur de ce savoureux recueil de proses, dont le texte intitulé Merveilles indique bien l’orientation et la tournure, se nourrit de tout, circulant de par le monde comme l’enfant au tricycle ou son grand frère en aile delta. De l’oiseau witcha (une sorte de merle blanc) elle dit : « Le merle avait un regard de comptable, de notaire, d’inspecteur, de soliste ». Avec la même alacrité joyeuse et le même bonheur d’expression évoquant tour à tour Vialatte et Cingria, elle parle indifféremment de Lawrence Durrell et de Marco Polo, de sa peur du noir et d’un mazot sur la montagne, des Rolling Stones copulant dans leur jet rivé ou d’une humble vieille dame corse, sans oublier l’âme soeur qui donne son nom au titre du livre… Corinne Desarzens. Mon bon ami. L’Aire, 122p.

    Monument à F.B
    . – Sur le ton apparemment détaché du dandy, ce récit de pure émotion, dont les mouvements de la narration reproduisent les tâtons, hésitations et autres retours amont, digressions ou subites illuminations, tient à la fois de la remémoration sentimentale et de l’exorcisme. Il y est question de la liaison d’un homme marqué par « la saloperie d’usure de la vie quotidienne », auprès duquel F.B., malmenée en ses jeunes années, cherche refuge, pour le faire souffrir à son tour. Du moins cette femme-enfant laisse-t-elle une trace indélébile de « pureté inaliénable ». Roger-Jean Ségalat. Monument à F.B. Hachette-Littérature, 1978.


    medium_Cuneo.2.JPGMortelle maladie - D’une voix encore fragile, mais chaleureuse, nouée par la souffrance, l’auteur exprime à la fois sa révolte contre le mal qui la ronge et contre la société des hommes, où la femme est parfois encore une esclave. La première partie du livre est attente de l’enfant, d’abord intrus, puis vie désirée, jusqu’au jour de l’accident qui laisse la mère de nouveau seule dans le monde des survivants, contrainte de s’inventer de nouvelles raisons de vivre. Mère frustrée, la narratrice devient femme-écrivain tentant d’assumer le sort de ses semblables, en racontant notamment le calvaire d’Annunziata, la mère italienne, pour donner à son propre drame une résonance plus universelle. Anne Cuneo. Mortelle maladie. En Campoche, 2005.

    Nains de jardin.
    – La verve satirique qui se déploie dans ce recueil de nouvelles, dont le succès populaire n’a pas faibli depuis sa parution, s’applique à toute une Suisse moyenne déjà brocardée par un Hugo Loetscher, un Emil ou une Zouc. L’homme aux nains de jardin vit dans une petite maison à soi ou en villa mitoyenne, au milieu d’un univers propre-en-ordre et censé le rester, qu’un rien suffit pourtant à troubler, suscitant alors une vraie fièvre sécuritaire. Multipliant les scènes significatives, l’auteur brosse un portrait-charge de groupe non dénué de malice amicale. Jacques-Etienne Bovard. Nains de jardin. Campoche, 2004.

    Ni les ailes ni le bec – Mélange d’humour mordant et de tendresse latente, ce premier recueil de l’auteur constitue, en dix-huit nouvelles, un patchwork attachant et vif, à l’image de la jeunesse qu’il décrit et dont il procède aussi bien. Des rêves de la femme de ménage espagnole compulsant son roman-photo, dans Conchita, à l’évocation de jeunes gens incapables d’apprécier tout ce qui leur est donné, dans Vous les enfants des hautes Villes, le nouvelliste restitue de brèves tranches de vie à valeur parfois significative. François Conod. Ni les ailes ni le bec. Campiche, 1987.

    Le pain de coucou.
    – Plus encore qu’un kaléidoscope de souvenirs d’enfance puisant à la double source de l’univers alémanique du Grossvater et du quartier lausannois des jeunes années de l’auteur, ce livre restitue les premiers émerveillements de celui-ci à la découverte conjointe des choses et des mots. Dans un climat mêlé de tendresse et d’humour, les séquences de cette remémoration évoquent le monde d’une modeste tribu familiale assez typique de la Suisse des années 50, avec ses figures et ses emblèmes dont le relief s’accentue par le double jeu de la distance temporelle et du verbe poétique. Jean-Louis Kuffer. Le pain de coucou. L’Age d’Homme, Poche Suisse No 44.

    Passion.
    – La beauté et la hideur cohabitent dans ce roman glacial et brûlant à la fois, où s’opposent aussi bien deux univers, de la stérilité et de la création, de l’amour-passion et de la vie par procuration d’un maniaque solitaire. Pierre X., « homme sans passion », le type du quidam sans qualités, vit comme greffé au jeune couple que forment la danseuse Maria F. et le pianiste Frédéric Z., qu’il épie avec des moyens de plus en plus sophistiqués et dont il consigne l’évolution de la relation dans son journal, lequel constitue le roman lui-même, l’un des plus saisissants de l’auteur lausannois. Etienne Barilier. Passion. L’Age d’Homme, Poche suisse No 7.

    Les passions partagées
    . – Sur la base de carnets tenus quotidiennement et de notes fixant chaque nouvelle découverte, l’auteur recompose une chronique kaléidoscopique à valeur de « lecture du monde » où alternent aussi rencontres, voyages et autres expériences personnelles formatrices. Vingt ans (1973-1992) de vie littéraire en Suisse romande, des balades en Toscane ou en Andalousie, la découverte des Etats-Unis et du Japon, l’amitié et l’amour, la naissance d’un enfant et l’arrachement aux êtres aimés constituent la trame de l’ouvrage. Jean-Louis Kuffer. Les Passions partagées. Campiche 2005.

    Le pays de Carole
    . – Peu de romans romands témoignent, mieux que ceux de cet auteur, de l’état et de l’évolution des mentalités et des moeurs dans notre pays, ici dans la rupture de continuité de la séculaire vie paysanne et dans le vacillement généralisé des relations de couples, notamment entre la trentième et la quarantième années. La crise vécue ici par Paul, homme au foyer qui se découvre une passion pour la photographie, et Carole que suroccupe sa carrière de médecin, aboutit à une nouvelle forme de liberté qui accentue par contraste, les médiocres accommodements où trop de vies s’enlisent. Avec autant de lucidité que d’empathie, Bovard campe des personnages vivants et attachants. Jacques-Etienne Bovard. Le pays de Carole. Campiche, 2002.

    Prendre d’aimer
    – Fuyant la disette qui sévit en Valais, Séverine cherche ailleurs de quoi vivre, des bains de Loèche à Lausanne et Fribourg en passant par Villeneuve, découvrant le pays en ces années 1820, et multipliant les rencontres également significatives pour le lecteur. La fresque d’époque, nourrie par une documentation précise, est rehaussée par une écriture également marquée par le souci de reconstitution, mais sans artifice pour autant, savoureuse et sympathique autant que le portrait de la protagoniste. Gisèle Ansorge. Prendre d’aimer. Campiche, 1988.

    medium_Sonnay.2.JPGUn prince perdu. – Tenant à la fois du conte épique et du roman en prise directe avec les tribulations du monde contemporain, ce roman évoque fortement les destinées de l’Afghanistan, que l’auteur connaît bien pour y avoir été délégué du CICR, sans que le pays ne soit jamais nommé. Le jeune Jahan, unique rescapé du massacre de la famille royale du Karaba, entreprend le récit de sa vie à l’initiative de son ami portugais Jorge, afin de laisser témoignage et d’affirmer une identité remise en cause. A la fois tendre et amer, pétri d’humanité et impressionnant par ses évocations de la nature et du chaos de la guerre civile, ce livre est de ceux qui marquent. Jean-François Sonnay. Un prince perdu. Campiche, 1999.

    Rapport aux bêtes. – Dès les premières pages de ce roman se révèle un talent singulier, tant par le choix singulier des mots que par les rythmes, la couleur, le modelé, la pâte du langage. Si la voix de la romancière manifeste aussitôt une indéniable originalité, cela ne va pas sans sophistication de style tournant, parfois, au maniérisme. Le fait est d’autant plus gênant que le livre est censé représenter l’existence d’un paysan de montagne et ses rapports avec sa jeune femme Vulve, son valet de ferme portugais et ses vaches. Noëlle Revaz. Rapport aux bêtes. Gallimard, 2002.

    Le rendez-vous de Thessalonique. – Ce premier livre de l’auteur fixe d’emblée un espace romanesque et développe, au fil d’une écriture précise, concrète et rapide le récit des désarrois d’un quadragénaire, architecte de son état, dont la disparition soudaine de son meilleur ami exacerbe sa propre remise en question. Voyage vers soi-même recoupant l’errance des damnés de la terre, ce périple surtout existentiel ressaisit les rejets et autres tâtons d’une génération en perte de repères, dans un roman qui a valeur à la fois de symptôme et de fondation personnelle. Nicolas Verdan Le rendez-vous de Thessalonique. Campiche, 2005.

    Le roseau pensotant – L’humour palliant la bêtise, l’esprit grégaire et pédant ou le conformisme du bourgeois encaqué dans ses préjugés, est la marque du ton et du style de Roorda, pédagogue et chroniqueur dont les titres de quelques œuvres sont assez explicites, à commencer par Le débourrage de crâne est-il possible ? ou Le pédagogue n’aime pas les enfants… Plus que tel ou tel essai séparé, c’est l’ensemble des Œuvres de Roorda, réunies en deux volumes, qu’il faut recommander à l’amateur de vues originales et roboratives, marquées du sceau d’un sens commun authentiquement démocrate et vivifiant. Henri Roorda. Œuvres, 2 vol. L’Age d’Homme, 1970.

    Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. – Mémorialiste patiemment documentée de ses familles paternelle et maternelle, Suzanne Deriex s’attache ici à la peinture d’une tribu vigneronne à Lavaux, dès la fin du XIXe siècle et sur une durée avoisinant le siècle, où s’entremêlent les tribulations personnelles de la protagoniste, Louise Moraz devenue Croisier, les multiples petites histoires de famille et les grands événements des époques successives. Portrait d’une femme et des siens, l’ouvrage fait également figure de chronique document la vie et les mentalités en mutation d’une région. Suzanne Deriex. Les sept vies de Louise Croisier née Moraz. L’aire, 1986. Poche Suisse, Nos 105-106.

    medium_Moeri.JPGLe sourire de Mickey – Il y a quelque chose de panique dans le regard que l’auteur promène sur nos semblables plus ou moins empêtrés dans les embrouilles de la société contemporaine, où les modèles du battant et de la superwoman font figure de référence. Les personnages décrits dans ces nouvelles peinent à telle identification, à moins de s’aliéner comme ce couple pour lequel la naissance d’un enfant fait figure de péripétie « non appropriée ». Observateur redoutable des tics de comporteent ou de langage, dans la parenté d’un Michel Houellebecq, Antonin Moeri excelle à ressaisir, sous forme narraative, les névroses et les psychoses de l’homme actuel, sans trop le caricaturer. Antonin Moeri, Le Sourire de Mickey. Campiche, 2003.

    La Suisse romande au cap du XXe siècle. – Le gai savoir a trouvé, en Alfred Berchtold, son plus généreux représentant helvétique, dont cette somme (avant une fresque consacrée à la civilisation bâloise et un livre exhaustif sur Guillaume Tell) est la première, éclatante illustration. Des sources protestantes, essentielles dans ce pays, à l’émergence de l’helvétisme, marqué par les courants romantiques européens, et jusqu’au tournant fondateur des Cahiers vaudois, l’historien se fait tour é tour conteur et critique littéraire pénétrant. Jamais sec ou pédant, ce livre aux synthèses magistrales et aux inoubliables portraits n’a pas pris une ride ! Alfred Berchtold. La Suisse romande au cap du XXe siècle. Payot, 1964.

    Les Têtes – Ce pourrait n’être qu’une galerie de portraits littéraires, alors que l’art du prosateur à son extrême pointe, et la matière physique et psychique brassée font de cette suite de figures une admirable danse des vifs. D’un Henry Miller juste entrevu dans un café parisien, avec son museau de loup, au souvenir recomposé de Charles-Albert Cingria se relevant d’une chute en vélocipède, le front tatoué de bitume, l’auteur s’éloigne le plus souvent de la chose vue ou de l’anecdote contenue pour restituer chaque personnalité en vérité plus qu’en légende, sans se priver pour autant de l’invention révélatrice. Aux magnifiques évocations d’écrivains encore vivants (François Nourissier ou Maurice Chappaz) font pendant nombre de portraits posthumes. Or c’est aussi bien sous le signe de Yorick que l’écrivain se place, en quête de la « tête » essentielle de chacun. Jacques Chessex. Les têtes. Grasset, 2003.

    Tout-y-va – Les derniers mots de ce petit ouvrage, tenant à la fois du journal (entre 1960 et 1962) et des mémoires, témoignent du regret de l’écrivain de n’avoir pu établir ses œuvres complètes, et c’est une mélancolie semblable qui imprègne cette suite très révélatrice de souvenirs (notamment sur la période des Cahiers vaudois) et de propos sur la vie et ses aléas. Alors que les écrits polémiques de Gilliard, tel L’école contre la vie, donnent l’impression d’une grande solidité, ce livre reflète plutôt la sensibilité complexe de l’homme se rappelant son enfance et ses multiples expériences. Edmond Gilliard. Tout-y-va. Trois collines, 1963.

    Trois hommes dans une Talbot – On se rappelle la nonchalante navigation de Jerome K. Jerome en suivant Monsieur Paul et ses compères (Ramuz et le peintre Bischoff) à travers la France profonde, dont l’écrivain évoque les charmes avec autant de bonheur qu’il en a mis à croquer les multiples aspects de la Suisse. Cette pérégrination débonnaire se prolonge, aujourd’hui, grâce à la publication des Œuvres de Budry en trois forts volumes, à travers une foison de textes injustement oubliés et qui valent à la fois par leur contenu et la haute qualité de leur écriture. Paysages et artistes, littérature et motifs historiques ou contemporains, contes et chansons : tout fait miel à l’essayiste à la fois gourmand et raffiné, ondoyant et pénétrant, au poète et au prosateur. Paul Budry. Œuvres, 3 vol. Cahiers de la renaissance vaudoise, 2000.

    La Venoge
    – Ce poème, illustrissime en nos régions, évoquant une douce et indécise rivière toute semblable à la mentalité vaudoise moyenne, ne saurait confiner son auteur dans la vaudoiserie complaisante à quoi d’aucuns réduisent son œuvre de chansonnier. L’ensemble de ses écrits permet en effet de (re)découvrir un conteur délicieux, toujours attentif à l’humanité bonne et au génie des lieux (son Paris est aussi présent que son pays de Vaud), un poète populaire aux merveilleux tableautins, mais également un critique virulent et un chroniqueur non moins vif de la vie contemporaine. Jean-Villard Gilles. Œuvres.

    Le visage de l’homme
    – Au tournant de la quarantaine, l’auteur excelle dans le genre de la digression en mêlant notations très personnelles, voire privées, et considérations sur la culture ou sur le monde comme il va. Qu’il parle de la cervelle au beurre noir du Café Romand, du piano de Chopin que les cosaques jetèrent par la fenêtre (à propos de l’enterrement de Brejnev), d’un raid en avion sur le musée de Bale ou d’un malheureux croisé dans un café, bref de ce qui le remplit de joie, l’inquiète ou le révolte, le chroniqueur fait montre de la même maîtrise ressortissant à l’équilibre intérieur. Jil Silberstein. Le visage de l’homme. Le Temps qu’il fait, 1988.

    medium_JLK20.3.jpgLe viol de l’ange
    - Le terme de « roman virtuel » convient à cette ressaisie des multiples possibles de la vie contemporaine, captée dans son surgissement, dès le lendemain de la prise de Srebrenica, en juillet 1995. Dans un grand ensemble suburbain, un drame se prépare : l’agression sexuelle et le meurtre d’un enfant par un mystérieux tueur, dont le journal ponctue les pages du roman. Traversée des ténèbres, ce roman foisonnant et mêlant toutes les formes d’écriture, se veut aussi quête de gestes humains et de lumière. Jean-Louis Kuffer. Le viol de l’ange. Bernard Campiche, 1997.

    (Cet abécédaire constitue la partie conclusive du livre intitulé Impressions d'un lecteur à Lausanne, paru en 2007 aux éditions Bernard Campiche)



  • Confidences

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    Ils n’ont fait que murmurer à voix basse mais l’Artiste a tout entendu et tout retenu, tout démêlé qui restait avoué à demi-mot et tout ressenti comme il l’avait vu et saisi malgré les ombres demeurées, mais rien n’est expliqué pour autant et c’est ainsi et pas autrement que l’Artiste l’entend…
     
    Peinture Jean Fournier: Nature morte, huile sur toile 50 x 61, 1990. Pp LK / JLK.

  • L'Ouvroir

     
     
    (Trésor de JLK, II)
     
    «Il y a encore quand même beaucoup de bonté et de bonheur dans les coins».
    (Marcel Jouhandeau)
    °°°
    «La prose doit être un vers qui ne va pas à la ligne».
     
    «Il a un large nez au milieu du visage. C’est comme un coup de pied qu’on lui aurait donné, et dont il lui serait resté le pied».
     
    «Une phrase solide, comme construite avec des lettres d’enseigne en plomb découpé».
     
    (Jules Renard, Journal)
     
    °°°
    «Écris comme si tu étais en train de mourir. En même temps, dis-toi que tu écris pour un public uniquement composé de malades au stade terminal. Après tout, c’est le cas. Que commencerai-tu à écrire si tu savais que tu allais mourir bientôt ? Que pourrais-tu dire à un mourant pour ne pas le faire enrager par ta trivialité ? ».
     
    (Annie Dilllard)
     
    °°°
    « Ceux qui voient la moindre différence entre l’âme et le corps ne possèdent ni l’un ni l’autre ».
    (Oscar Wilde)
    °°°
    « Le pédalo est un trône à pédales, qui distingue l’homme du XXe siècle des Romains de l’Antiquité. Le pédalo permet au penseur de réaliser son double rêve : de ressembler à Louis XIV en même temps qu’à Louison Bobet ».
    (Alexandre Vialatte)
    °°°
    « Le visage est l’âme du corps. On peut tout aussi peu voir de l’extérieur son propre caractère que sa propre écriture. J’ai une relation unilatérale à mon écriture, qui m’empêche de la considérer sur le même pied que les autres écritures et de les comparer entre elles ».
     
    (Ludwig Wittgenstein)
     
    °°°
    « On dit des choses solides lorsqu’on ne cherche pas à en dire d’extraordinaires ».
    (Lautréamont)
    °°°
    « Là-haut » est une petite chambre sous le toit. Ce n’est qu’un matelas de quatre-vingts centimètres de large sous un Velux. Et ce n’est qu’un vieux corps nu qui, chaque jour, au milieu de la nuit, se glisse sous le drap, se glisse sous le ciel, se glisse sous la lune, se glisse sous les nuages qui passent, se glisse sous l’averse qui crépite. Si un jour je ne me rends pas là-haut, si un jour je ne me retranche pas des autres hommes, des malaises surviennent et l’envie de mourir remplace l’envie de fuir. Si je ne vais ne serait-ce qu’une seule heure là-haut, dans mon lit de silence, ne voyant que l’immense profondeur céleste par l’espèce de chien assis qui offre sa lumière à la page, mes maux se dissolvent, la paix gagne, l’âme s’ouvre, je ne souffre plus de rien, je m’oublie, l’intérieur de la tête non seulement se dégrise mais s’effrite, mon âme devient transparente, translucide, sinon lucide, sinon devineresse.Siècles, familles, enfants, nations se dissolvent là-haut. Page du ciel toujours lisible entre les tuiles et les rebords de zinc ».
    (Pascal Quignard)
    °°°
    « Tâchons de voir un peu clair en Dieu ».
    (Jules Renard, Journal)
     
    °°°
    « Grand-mère et petits-enfants : pas la plus profonde, mais la plus belle, la plus humaine des relations sur terre ».
    (Peter Sloterdijk)
    °°°
    « L’éducation est une chose admirable. Mais il est bon de se souvenir de temps à autre que rien de ce qui mérite d’être su ne peut s’enseigner ».
    (Oscar Wilde)
    °°°
    « Pensé une fois de plus, hier soir, au lit, que la bonté est peut-être la plus haute forme de poésie ».
    « Cette vieille paysanne disant à sa fille, au moment de mourir : «Sois tranquille, on se téléphonera ».
    (Georges Haldas)
    °°°
    « Je ne souffle mot Je regarde par la fenêtre Venise. Venise. Reflets insolites dans l'eau de la lagune. Micassures et reflets glissants dans les vitrines et sur le parquet en mosaïque de la Bibliothèque Saint-Marc. Le soleil est comme une perle baroque dans la brume plombagine qui se lève derrière les façades des palais du front de l'eau et annonce du mauvais temps au large, crachin, pluies, vents et tempête. Je ne souffle mot».
    (Blaise Cendrars, Bourlinguer)
     
    Aquarelle JK: Solitude.

  • Ceux qui sont partout chez eux

    Rahmy22.jpgCelui qui se sent partout étranger y compris dans son lit quand il est seul / Celle qui vous dit faites comme chez vous sans se douter que ça risque de craindre / Ceux qui pigent l'accent de partout où ils jactent /Celui qui a appris à se concentrer sur ce qu'il apprend / Celle qui lit quelque part que "la rue dit la vérité" / Ceux qui pensent que la rue "dit la rue" /   Celui qui se laisse volontiers dérouter par les indications erronnées comme ce matin-là à Tôkyo tu t'es fais envoyer à Okinawa alors que tu demandais ton chemin pour Ginza / Celui qui passe sa journeé de retraité coréen à ramener à la maison des enfants perdus  dans la gare de Shinjuku /Celle qui fait du strip-éclair dansle métro de Shangai où son oncle a juste le tems de faire la quête / Ceux qui suspendus à leur poignée avaient l'air de chauve-souris ce matin-là dans le métro de Tôkyo /  Celui (prénom Philippe,de père égyptien) qui constate que "les heures glissent du gris vers un gris plus sombre" / Celle qui se rappelle que le smog de Los Angeles te colle aux dents comme un vieux caramel / Ceux qui se disent qu'avec tant de câbles le ciel ne va pas s'envoler / Celui qui a cru voir Jésus-Christ au coin de la rue où il a disparu / Celle qui remarque que ce qui rassure chez Bouddha est son ventre à rebonds / Ceux qui s'attardent dans le quartier de la Goutte d'or à l'observation de détails curieux genre le griot en vélosolex / Celui qui se demande comment un homme peut en arriver à poignarder son enfant chéri de pas un an / Celle qui a vu le déploiement des "collaborateurs" de l'unité spéciale du DARD dans le quartier où rien n'était censé se passer comme à la télé mais aujourd'hui faut s'attendre à tout dit-elle à Madame Paccaud sortie sur le palier / Ceux qui se passent un clip de Madonna sur leur smartphone /Celui qui a appris à se faire des cataplasmes de blancs d'oeufs chez le même initié qui lui a rappelé les vertus de la compresse de feuille de chou / Celle qui constate que l'homme dégradé est aussi biodégradable que certains produits quoique laissant quelques déchets carnés / Ceux qui voient la mégapole s'éteindre à 21 heures pile / Celui qu'on emporte dans une housse grise et lisse comme la nuit de Kafka / Celle qui se rappelle le goût particulier des lèvres du jeune Gustav Janouch / Ceux qui préfèrent se taire faute de pouvoir aider, etc.

     

     

  • La musique des jours

     
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    À propos de La Maison dans l'Arbre, triptyque poétique de JLK.
     
     
    par Francis Vladimir
     
    « La maison bleue adossée à la colline que chantait Maxime Le Forestier. L’enfant bleu, le roman de Henri Bauchau. La chambre du fils, film de Nanni Moretti, l’incompris, film de Luigi Comencini, L’innocent Film de Luchino Visconti, Amarcord, film de Fédérico Fellini, et sans raison apparente, Le goût de la cerise, film d’Abbas Kiarostami pour sa chronique d’une mort annoncée comme la diagonale du fou sur le grand échiquier. Du pouvoir des mots, de leur persuasion et de leur dissuasion, de leur transmutation sur l’écran de nos nuits blanches. La ligne de crête d’un si bien nommé « La maison dans l’arbre » de JLK.
     
    1. La chambre de l’enfant. - Entrons en poésie à la faveur du souvenir, de l’enfance, des lieux inspirants de la mémoire, des déambulations au pays de l’innocence dont le livre est un cheminement vers la source, l’origine, le trou noir, le centre de gravité d’où tout s’en vient et s’en revient, un peu comme le marcheur solitaire arpente les mêmes sentes en partant de chez lui, de sa propre maison, pour s’émerveiller, se rembrunir et chialer les perles de la transparence, jusqu’à se retrouver en un pays familier et lointain, reconnaissable et inconnu à la fois. En ce que je nommerai son premier tiers, par malice, la randonnée dans l’intime, mais que sait autrement faire le poète que de se dire maintes et maintes fois, se redire et se dédire, dans l’acuité de ses mots et au bout de lui-même, à bout de souffle, la poitrine creusée, haletante, le front froncé, les yeux emplis d’horizon. Ce qui pourrait être repli sur soi devient ouverture, remontée à la source et l’on entend le filet d’eau en jaillir « La musique, la poésie/ la pensée incarnée/ campent aux quatre vents/ de la terre et des feux /des sourciers inspirés… » Le sang du poète pulse dans cette ferveur accordée aux éléments, dans leur tourment, tornade, séisme, incendie et au bout dans le rû d’eau… claire, la première eau du monde, celle du premier jour. Comme un voleur de feu, capteur de mots, le poète se révèle à nous, à ses enfants qu’il aura observés dans leur mutines et polissonnes échappées, dans l’enfance, retournée comme un linge de corps, vers laquelle il revient, pas à pas, muet et contrit car dire ses premières années c’est tomber dans les orties, y sentir les picotements, les menues brûlures, pour estourbir sa douleur, serrer les dents et se relever car « tu ne sais ce qui t’a élu/ le sacré est en toi/ et les mots peut-être advenus/ ne te trahirons pas… ».
     
    Et l’enfant va en chemin inconnu « dans la patience sans raison/ de ce qu’il ne sait pas ». On ne saurait mieux dire l’enfant, son insatiable demande du monde et son observance têtue des adultes. Et le poète s’obstine à dire cette enfance recluse dans la mémoire, dans les images lointaines déposées dans l’écrin si lourd des secrets enfouis parce qu’à les effleurer serait s’y perdre à nouveau. Ce nécessaire du poète, il lui faudra le dire, tremper sa plume dans l’encrier des mots : « L’encre est en somme la mer/ aux cheveux bleus et verts/ plus vieille que le vieil Homère/ Plus légère que l’air… » Mais c’est, qui sait, revenir vers soi, se retrouver soi quand «Tout se transforme à vue/ la joie m’est fortin de douceur ».
    Car la joie n’est jamais aussi proche dans cette alliance du mot et du dire, dans l’apaisement : « Crois-donc en moi dit le nuage à l’enfant qui repose/ et je ferai de toi le sage ami de toute chose ». Et si le poème estampille les choses de la vie, c’est pour cerner la déraison, notre douce folie, notre songeuse éternité. Les jeux interdits de l’enfance, sacrés comme un vieux film tant aimé, une escapade au pays des indiens, comme dans les livres d’images, ces premières Bandes dessinées décolorées par le temps « On remonte le long du ruisseau/ avec les indiens bleus/ les camarades saligauds / les cavaliers de feu / fringants et fumants aux naseaux… » on part sans boussole lorsqu’on est un enfant « Une boussole nous manquait/ à tous deux ce matin/ d’aube neuve au lancer du chemin… ».
     
    Feu-follet ou Ariel, « il a été et il sera… il sourit à la vie comme elle est. » De l’enfance, que gardons-nous dans la poitrine, là où naît la rébellion ou la gêne, cette respiration altérée, prise en défaut de souffle égal et apaisé ? Nos premières révoltes, nos premières expériences sensuelles, la découverte des autres, leur amitié et leur inimitié, les attirances et les rejets, la peur de l’inconnu, les premières douleurs, la fierté bravache, la honte bue, la fugue de nous-mêmes. Et la parole dans tout ça, celle de l’enfant prodigue ou de l’enfant sauvage « Je ne sais que te dire/ il n’y a pas d’explication : ce n’est qu’un fait divers/ pas plus que la beauté cela n’est défini… sais-tu si l’arbre s’en souvient ? » Et nous irons par les chemins d’infortune « Partout où je suis retombé/ dans mes jours vagabonds/ du ciel des mots rêvés/ au quotidien banal/ de Balbec à Cabourg/ j’aurai recomposé/ mon désordre vital… ».
     
    Une pincée de surréalisme n’est jamais de trop pour le poète démis de sa sagesse antique « Le sage ne fait que songer/ à l’insu des horaires/ et comme l’ancien initié/ qui préférait se taire/ il ne fait qu’éprouver/ l’étrange apesanteur/ des oiseaux dont rêve le chien/ quand il nage entre les nuages… » Aux agités de la vie JLK recommande dans le rêve du chien : « la paisible assurance/ de la divine indifférence ». Rêver à perdre la raison, ce serait rêver par temps de chien, perdre sa tête dans un nuage en pantalon…
    Trouver sa place, sa juste place « Je navigue à l’étoile/ sur le clavier muet/ où dès enfant je m’exerçais/ à l’écart de l’écart/ au milieu juste du milieu ». Passager de la nuit, ange ou démon en sommeil, que sont donc les enfants d’aujourd’hui, qu’était l’enfant d’hier, la chambre en son miroir dit que « les enfants, là-bas, en chemin/ savent que dans les bois/ le mal rôde, et que le cœur humain/ se trempe dans la fraude/ ou plus qu’ils ne le savent, au vrai/ ils le sentent et pressentent/ le faux sous le masque du vrai… »
    Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille….
     
    2. La maison dans l’arbre. – « Ma douceur, il n’est que toi pour me délivrer/ de cette peur ancienne de je ne sais trop quoi… » De la cabane au fond des bois à la maison dans les arbres. La maison suspendue entre ciel et terre. La maison refuge, la maison antre, la maison des délices, la maison des caprices, la maison carioca… ou la maison du bonheur, la maison rêvée. La vie rêvée des anges. Ceux qui adviennent à tout âge et en toute saison et en tout lieu où que nos pas nous portent et où la vie incertaine toujours nous dépose. Sur la grève, dans un pré, au milieu des labours, face à la mer, sur la crête, au bord de l’abîme, le temps d’une vie se décompte quand « le sombre et le clair tissent nos instants ».
    Une tapisserie, la vie à monter sur sa trame avec l’ardeur de Pénélope, son doux sourire grave, son espoir en miettes, son désespoir donc sans lequel l’histoire d’amour eût été incomplète. Et passent les saisons, les années et les cœurs qui s’envolent, l’oiseau qui vient du large et qui, à tire- d’aile, tournoie en bon augure ou en tragique signe. Dans ce balancement, cette constante hésitation de l’être qui fulmine ou de l’être qui danse, avec son cœur, avec son corps, au tambour de son âme et se rappelle « Le cœur à vif, les mots fous, les années Rimbaud… » Et le poète ajoute« Notre savoir est en Lambeaux/ dans le roncier des preuves ».
     
    La matinée s’éveille pourtant sur tout ce qui a été glané au fil des ans avec sa récolte de souvenirs, de teintes ravivées, les couleurs vives de l’été, le nuancier de l’ailleurs, le détail d’une scène comme un tableau impressionniste, et des poèmes ramassés à la pelle dans le souvenir heureux ou les lambris du temps. Ainsi, dans sa maison dans les arbres, voici que le poète tire sa corbeille emplie à ras bord de toutes les années passées avec leur montagne de souvenirs, de rencontres, de regards, dans l’ici et l’ailleurs, dans le cercle de l’intime et dans l’au-delà de soi. Et le poète toujours aime à en rajouter, c’est qu’il tient la corde de son arc, celui du désir de dire, pour tendre ses mots et les lâcher sans autre forme de procès, sans avertissement. Et s’il y a pêche miraculeuse comme un enfant désarçonné il se dit : « Que faire de tout cela ? / se demande-t-il donc/ en scrutant du regard/ ce pays de Lui-même… ». La matinée s’estompe dans les ombres claires du poème là où « les arbres sans attente/ veillent aux nuits d’été… » et « on ne saura jamais/ d’où vient le chant du soir ».
     
    Le poète se joue de lui et s’amuse du temps passé et du temps retrouvé et dans une recherche toute proustienne, assumée sans ambages, avec cette coquetterie inavouable que tout bel et tendre et rude écrivain garde comme un joker « La terrible douleur/ de n’être pas aimé/ ou tout faire pour ne l’être pas/ quand ce ne serait pas assez » car, comment dire, sous le bourru parfois, pointe la tendresse, toute en retenue comme une pointe de fleur de sel amertumise à peine les choses de la vie, les rendant plus proches, plus amicales, plus caressantes, une petite pincée pour accompagner et s’accompagner, rendre moins fade.
    C’est à cela que s’essaye JLK. Il se tient là, au bas de son arbre, la tête dans le feuillage, invitation muette lancée à qui veut l’entendre, pour visiter sa maison dans les arbres. Et qu’elle ne soit qu’une imagination suspendue où cachée dans une forêt touffue, à l’orée des regards indiscrets, qu’importe si le lecteur en decouvre dans le ravissement qu’aurait pu en avoir Lol V. Stein, le portail d’entrée, l’échelle suspendue, le toit canopée.
    Dans sa longue marche vers le poème JLK ouvre grand les bras, décille nos regards, désencombre nos âmes, désarticule nos paresses. De bruit et de fureur, le monde s’enkyste et saigne. Charlie, Le Bataclan, Nice… « C’est que ça n’a pas d’ailes le malheur humain ». Et l’on se prend à croire en des lieux d’amitié naturelle, des lieux de rencontres mêlées, des lieux de doux apaisements.
     
    Et le poète, ce sourcier du regard va de l’avant, toujours – « Tu ne te lasses pas/ ni ne cèdes à l’oubli…/ Tout noter, tout noter/ ce grand nègre princier/ c’est l’homme simplement/ sur la terre exilé/ ou la vieille esseulée/ Tout noter : les objets/ qui nous cachent du temps / Tout ce qui est caché/ ce qu’on voit sans le voir/ Tout ce qui est usé/ ton regard le répare…/ Tout noter : la lumière/ et l’humble vérité/ l’aura de ce mystère ». Tout noter, tout noter, absorber le monde pour en dire l’infime et son immensité, ses silences et ses terreurs, sa présence et son néant. D’où que vienne le poème, d’où qu’il s’écrive, de son rapport à l’autre, de son rapport à soi, dans la chair et la sueur, dans la joie ou l’amertume, il y aura ailleurs ou sous nos yeux, la maison dans les arbres plongée dans la pénombre, soumise aux grands éclairs. Le poète transi y trouvera refuge, protection, réparation. Cathédrale de la douleur où le dit redevient baume, souffle, brise, parfum, effluve d’amour « je me sens si léger de me savoir à toi.» Et j’ajouterai de mon fait : je me sens si heureux d’être dans ta présence.
     
    3.Le chemin sur la mer. – Ou le dernier chemin, celui que suivit Walter Benjamin de Port-Vendres à Port-bou en Espagne, un 25 septembre 1940, retrouvé ici dans Sans issue.
    Ce troisième volet du recueil recentre le poète dans ses amitiés inaltérables, celles qu’il s’est choisies, en dépit des années qui vont passant et qui, par le jeu de la mémoire et de l’affect, renforcent la présence de nos chers disparus.
     
    Au jeu de la ressouvenance l’aimée s’inscrit en creux dans la caresse du poème, dans l’incertitude de la séparation « Le moment n’était pas venu/ de nous dire au-revoir/ Le moment se tenait sur ce quai de hasard/ où le temps attendait/ quelque train de retard… » Et la mémoire si elle se joue de nous convoque des lieux magiques, des lieux de retrouvailles et de promenades pour toujours partagées « À Venise nous étions trois/ à nous tourner autour/ la solitude, l’amitié et l’amour… » Et le cœur se cadence au clapotis de l’eau et sur le quai, face aux embruns déchirés dans le miroir de l’eau, l’ironie, la moquerie de soi « Tu m’avais dit que tu m’attendais chez Florian/ mais il n’était pas dans l’annuaire/ et tu t’es moqué… »
    De cette fragilité, de cette timidité dénuée de rouerie, naît la mélancolie, la rêverie « Le vieux flûtiste est mort/ on n’entendra plus dans les bois/ le temps de le pleurer/ les roulades du rossignol ». Le rossignol se tait à l’aube, le dernier livre d’Elsa Triolet. Un livre tourné vers le silence. Il y a dans ce Chemin sur la mer, une annonciation mortelle, indécente presque, d’un ordre qui nous emportera tous, un jour prochain.
     
    La mort, la malnommée, la calomniée, le virus indécent, qui dans la déraison de son propre nom, taraude le poème, le porte ailleurs de ce qu’il ose dire ou entreprendre, le transplante, plus loin que la ville, plus loin que la forêt, plus loin que la mer, au-dessus des montagnes. Cette particularité de la poster tout près, et prête à tout, en embuscade, cela clarifie, dénude, désosse la poésie de JLK qui a ses côtés sombres, ses affinités électives, ses accrocs, ses écorchures, ses saignements, sa douleur éclatée, ses attentes et ses absences, mais aussi des joies souveraines, simples et arborées comme un gamin s’amuse à parader pour qu’on le reconnaisse.
     
    Il y a, nonobstant la diversité des poèmes et le brassage du temps, une unité, une colonne vertébrale, une arborescence qui soutient le tout afin que la maison dans les arbres, si elle tangue au plus fort des tempêtes, ne sombre jamais.
    Et c’est le cœur chaviré qui souvent s’invite chez JLK, dans cette poésie de l’approche amicale, de l’exigence du dire, de l’affleurement et de l’agencement des mots qui eux, toujours, se plaisent à s’égarer, à partir autre part, là où on ne les attend pas et s’il plaît à JLK d’avoir son art poétique, il précise en un clin d’œil à Arthur « Le plus simple et le plus limpide/ sera notre façon…».
    Par tant de mots lâchés à la lisière de notre entendement, sous nos yeux fureteurs à l’envi, des bleus à l’âme au bleu des mots, la grâce est intranquille, indécise ou inquiète, un rien émerveillée « Rien n’est sûr que cette inquiétude/ qui les tient éveillés/ rien ne dit que cet interlude/ entre le tout et les riens/ à la fin ne les résumait/ amoureux et sereins… »
     
    Sérénité retrouvée à laquelle JLK aspire et ce faisant il nous embarque dans ses voyages, au trot et au trop du poème, sur sa barque traversière, en toute béatitude et mansuétude pour que l’arbre et la maison reste dans le bleu, la couleur bleue qui colore le recueil, à sa suite harmonique avec les menues indications qu’il sème de ci de là en légères dédicaces participant ainsi, pour le lecteur, d’une reconnaissance, d’une main tendue, d’une tablée commune, que le poète toujours se plaît à ne pas refuser. « Nous serons comme des lucioles/ dans vos prochaines villes/ à l’orée des grands bois/ où survivent les oubliés/ et puissiez-vous entendre/ de nos voix le murmure/ puissent nos mots vous apaiser… »
    F.V.
    Jean-Louis Kuffer, La Maison dans l'arbre. Editions de La Désirade, 276p.
     

  • Enfantaisie du mardi

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    À la Maison bleue, ce mardi 27 janvier. – L’enfant sérieux, de tout le sérieux de pontife pédant de ses huit ans, me fixe et me balance comme ça sans donner du tout l’impression d’une répétition ou pire : d’une citation servile : «Je regrette les temps de l’antique jeunesse », et tout à coup je me dis qu’il n’y a pas de miracle, sauf au gré de l’enfantaisie qui tout à l’heure lui a fait ouvrir tel petit livre posé là et déchiffrer l’alexandrin et le mémoriser aussitôt et le servir comme en miroir au vieux veilleur que je suis à ses yeux, alors  dans la foulée j’entre dans son jeu et d’un temps en trois mouvements  je lui chantonne :

     «Je regrette les temps où la sève du monde, l’eau du fleuve, le sang rose des arbres verts, dans les veines de Pan mettaient un univers ». Et l’enfant à son tour et d’un coup de revolver imaginaire : « Pan ! »           

    Sur quoi l’Enfant nous propose (il y a là tout un petit public réuni pour la célébration du troisième annivesaire de la Petite) sa dernière Présentation, où l’Art et la Numismatique seront illustrés de concert à renfort d’objets de splendeur, à commencer par la Vierge aux yeux levés vers le Ciel, que pédant à mon tour je situe dans la lignée maniériste de Guido Reni, et l’Enfant scrupuleux de me demander de préciser : Guido Reni dernière période, GranDaddy ?

    L’enfantaisie non plus n’est pas une lubie vague : c’est la première pointe de l’Attention Sensible, la première Monnaie du Cœur dont l’Enfant s’est improvisé le collectionneur sans se douter de la profondité de ce gisement dont je crois juste et lucide, adéquat et limpide de préciser qu’il figure « le pur ruissellement de la vie infinie »…      

  • Fantaisies du lundi

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    À La Désirade, ce  lundi  26 janvier. - Ce jour dédié par la Mémoire à Sainte Paule, veuve à 32 ans et cinq fois mère, fondatrice de deux monastères à Jérusalem avant de remonter au Père en l’an 404, mais aussi célébrant les bienfaits de Saint Polycarpe toujours invoqué par les durs d’oreille - ce jour ou les princes à marier d’antan exigeaient l’épilation de leurs promises alors que les épouses salaient de concert les parties défaillantes de leurs conjoints, l’idée m’est venue de m’interroger sur une question majeure, comme on dit, relative à la mystérieuse apparition de la Fantaisie - et j’y viens ce matin grâce à l’observation rapprochée de trois enfants dont la petite dernière au prénom de Liza fête aujourd’hui même sa troisième année…

    La Fantaisie, telle que je l’entends, la subodore et l’expérimente sans discontinuer,  aux lisières ou aux clairières du sommeil, comme au plein jour lucide, n’a rien d’une lubie anodine. Elle est respiration plus encore qu’inspiration - comme on la prêtait mollement aux muses diaphanes des récits surannés  -, elle est initiale et surprenante à tout coup, elle est source et un peu sorcière, il y a en elle une douce folie d’avant toute Explication, comme au premier chant – comme au premier saut.

    La Petite invente ce matin sa langue : « Viens donc, maîtressier, allons faire de l’écrition ! ». Mais d’où cela vient-il ? Comment, de l’imitation en vient-on à l’invention ? Qui suggère à la Petite de danser soudain autour du « poteau de tortue » ? Quel génie malin ?