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Carnets de JLK - Page 7

  • Les oiseaux de Salamanque

     

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    Pour Sophie, en Dos Mil Dos.

     

    Tu es l'enfant de la forêt,
    l'esprit secret du violoncelle
    né bien avant je crois
    ta seconde naissance.

    Mais peu se le rappellent,
    ce temps de gestes un peu fous
    dans le chaos rebelle
    des étourneaux de Salamanque.

     

    L'ombre du temps durcira
    cette cire de l'enfance,
    mais au bois tu seras
    fidèle à ton insouciance.

     

    Quant au brouillard de Salamanque
    dans lequel tu flottais
    jeune étudiante entre deux temps,
    gracieuse, tu a su
    sans le vouloir le dissiper.

     

    Le violoncelle ignore
    à ce qu'on dit tout bas
    le montant de son compte en banque,
    ce qu'il fut avant d'être fait,
    et caetera et caetera.

     

    Le violoncelle ignore
    ce que sa voix pourtant rappelle
    aux cœurs des étudiants
    de la volée de Salamanque.

  • Valse sur les ondes

     
     
    Ce matin mardi 4 avril, sur la RTS Espace 2, à l’enseigne de Versus-Lire, dès 11h, rendez-vous avec Marlène Métrailler et JLK qui conversent, au bord du ciel, à propos de La Fée Valse...
     
    Merci à mon interlocutrice d’être montée sur les hauts de La Désirade, d’avoir lu et aimé mon opuscule avec une attention sensible rare, et d’avoir retracé tout un itinéraire à travers le livre, ponctué de lectures.
    Marlène Métrailler.
     
    Pour l'écoute en différé sur podcast:

  • À la main amie

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    Pour E.

     

    Je ne sais pas qui m'écrivait


    cette nuit d'un hiver passé


    où tout se taisait sous la neige;


    qui m'a pris cette main


    pour écrire sur ce papier bleu,


    à l'encre bleue aussi,


    ces tendres mots de l'amitié


    que parfois on se doit.

     

    Et je lisais ces mêmes mots,


    lorsque le Mal t'a pris.


    (1993-2016)

     

    MC. Escher, Drawing hands, 1948.

  • Au bout de la nuit

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    Chant XXXIV. 9ecercle - 4e zone : La Giudecca. Traîtres envers leurs bienfaiteurs, l’autorité humaine ou divine. Première apparition de Lucifer. Les trois traîtres suprêmes de l’Eglise et de l’Empire : Judas, Brutus et Cassius, dévorés par les trois bouche de Lucifer. Descente au centre de la terre. Virgile explique la chute de Lucifer et l’origine de l’Enfer. Les poètes remontent en surface par le souterrain de la burella. 

    Don Quichotte, parti en guerre contre les moulins à vent, eût trouvé qui affronter au tréfonds de l’Enfer selon Dante, dès la première apparition de Lucifer signalée, dans un brouillard épais en train de se dissiper, par le terrible vent que provoquent les ailes tournoyantes de la monstrueuse créature à triple gueule reproduisant, sous forme évidemment blasphématoire, les instances de la Trinité chrétienne. 

     

    Par manière d’improbable allégeance, Virgile inaugure la séquence avec le fragment d’une hymne chrétienne affectée à la liturgie du vendredi saint,  en latin d’église dans le texte : « Vexilla regis prodeunt inferni », après quoi l’on découvre tout un chaos d’ombres éparses plus ou moins entièrement congelées dans la glace du Cocyte, non sans agiter ici tel pied et son jarret ou telle paire de bras; mais trois d’entre eux jouissent, si l’on peut dire, d’un traitement spécial de la part de Lucifer, qui les mâche tout vifs de ses trois gueules faites pour ça.

    Alors Virgile de décliner les noms et qualités des trois élus, en commençant par le plus mal loti dont on ne voit que les jambes gigoter hors de la bouche diabolique :

     

    « Cette âme là-haut qui a le pire supplice »,

    dit mon maître, « est Judas Iscariote ;

    sa tête est dans la gueule, dehors il rue des jambes.

    Des deux autres qui ont la tête en bas,

    Celui qui pend du museau noir, c’est Brutus ;

    Vois comme il se tord et ne dit mot !

    Et l’autre est Cassius , qui paraît si membru:

    Mais la nuit revient ; et à présent

    Il faut partir ; car nous avons tout vu »…   

     

    dante-10.jpgS’agissant de Lucifer et de Judas,  qui donne son nom au lieudit la Giudecca, l’on se dit que ces deux-là ne vont pas se régaler d’une éternité al dente. La tête dans la gueule de Lucifer, pour Judas, constitue décidément  un sort bien cruel réservé à un pauvre type qui s’est déjà suicidé de son vivant ; mais est-il plus enviable, pour Lucifer, d’avoir à mâcher du traître ad aeternum ?

     

    Sans doute les purs et durs de la paroisse catho rappelleront-ils que Lucifer a défié le Père, et que Judas a vendu le Fils, mais tout de même : on sait combien longue est l’éternité, surtout vers la fin...

     

    Quant aux deux autres super-héros du Mal, en les personnes de Brutus et Cassius, mêmement coupables d’avoir assassiné César, fondateur de l’Empire, leur traitement non moins infâme étonne d’autant plus qu’ils ne dépendent pas, en principe, de la juridiction catholique. Mais on a vu, déjà, et à maintes reprises, que l’auteur du De Monarchia n’hésitait pas à appliquer « sa » justice divine en zélateur de l’Empereur autant qu’en serviteur d’un Dieu bien éloigné de l’enseignement du rabbi Iéshouah, au point que l’on s’impatiente de changer d’air !

    La chose va se faire de façon plutôt acrobatique, au fil d’une dernière désescalade incognito, le long du corps très velu du « grand mal », Virgile s’accrochant carrément aux poils de Lucifer et Dante aux bretelles de son guide, jusqu’à la sortie de l’affreux puits quitté par son autre extrémité, d’où l’on débouche sous un ciel étoilé jouxtant l’élégante montagne du Purgatoire, prochaine étape de la rando.

    101321268_o.jpgLa topologie de l’Enfer correspondant, il faut le rappeler, à la vision géo-poétique du monde selon Dante, en cet an 1300, les deux voyageurs sont entrés en enfer à partir de l’hémisphère nord, pour descendre de cercle en cercle jusqu’au tréfonds du Cocyte glacé où gesticule l’Ange déchu, avant de se faufiler jusqu’à une manière de sortie des artistes au joli nom de burella, débouchant enfin dans l’hémisphère sud. Ainsi, de Lucifer découvert à l’aller de face et bien debout, toutes ailes déployées et mâchant furieusement, n’auront-ils vu finalement, comme d’un sablier qu’on retourne, que les pieds fourchus émergeant encore du puits maudit…

     

    Et le poète de retrouver sa douceur de style (on parle, n’est-ce pas, de dolce stil nuovo). Ce qui se module ainsi dans la langue de Dante :

     

    « Lo duca e io per quel cammino ascoso

    intrammo a ritornar nel chiaro mondo ;

    e senza cura aver d’alcun riposo,

    salimmo sù, el primo e io secondo,

    tanto ch’i vidi de le cose belle

    che porta ‘l ciel, per un pertugio tondo.

    E quindi uscimmo a riveder le stelle »...

     

    Dante. La Divine Comédie. L’Enfer /Inferno.Traduction et présentation de Jacqueline Risset. GF/Flammarion.

      

     

     

  • L'enfant à la Dame

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    Dès qu'ils tournent le dos
    je fais rimer l'hermine.
    La Dame m'a reçu
    de son air enjoué,
    me voyant si féru
    de l’ ancien instrument
    à presser le papier
    où les mots sont restés.
    Et ce nom d'Engadine.
     
    L'objet n'est pas perdu.
    Chaque ville a son air,
    je traduis: son hermine.
    Peste soit des notaires
    opposés à la rime
    alternant les molaires
    et les fines canines
    au sourire de travers.
     
    Donc à Silvaplana
    m'attendait la Joconde
    au sourire de garçon.
    À sa dent ébréchée
    tenait ce charme tendre
    qui ne dit pas son nom.
     
    Mais c’est à Cracovie
    pour la première fois
    qu'au temps des jours de plomb
    j'ai fait rimer par cœur
    la candeur et l'hermine.
     
    Tout est recopié
    d'un vieil antiphonaire.
    Et pensant à la Dame
    à l'hermine j'écris
    à celui que j'étais
    quand je n'étais rien
    qu'un enfant solitaire.
     
    Le présent est un don
    que nous rendons à qui
    de la Dame à l'hermine
    rappellera le nom.
     
    (Ce 3 avril 2017, en lisant Here is where we meet de John Berger)

  • Le silence des arbres

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    Tu ne pèses pas lourd,
    mais ces os empilés,
    ces mains qui décapitent,
    ces fosses refermées,
    ces murs dynamités
    disent ce que tu es.

     

    Nous qui n'avons de mots
    que ceux que tu nous prêtes,
    nous t'écoutons pleurer,
    te plaindre, tempêter,
    geindre puis menacer;
    comme l'ange et la bête,
    faire ce que tu hais.

     

    Comme la femme au puits
    ou le poète hagard
    nous restons éveillés
    mais nous ne disons mot
    qui ajoute à tes cris
    le vacarme du sang.

     

    Cependant tu le sais:
    tu sais notre clairière.
    Ton poids n'est qu'un refus.
    Le silence t'attend.
    Il n'est point de barrière
    pour ce qui souffle en toi.

     

    (La Désirade, ce 2 avril 2017).

     

    Peinture: Stéphane Zaech.

  • Larmes de glace

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    Une lecture de La Divine Comédie (33)

    Chant XXXII. 9ecercle : Traîtres, tous pris dans la glace. 1e zone (Caina) : traîtres à leurs parents. 2e zone (Antenora) Traîtres à leur partie et à leur parti

    La falsification et la trahison, on l’a vu - et leur condamnation va toucher, dans le 9e et dernier cercle de l’enfer, au summum de la damnation et des supplices -, sont dans La Commedia les plus graves fautes en cela qu’elles subvertissent, dans les relations proches autant que dans les liens sociaux ou politiques, tout ordre humain ou divin, toute forme d’organisation et d’harmonie. 

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    Or cette perversion, ou plus exactement : cette inversion totale des valeurs,excluant toute confiance et toute foi, est topologiquement représentée par l’entonnoir vertigineux de l’enfer dont le tréfonds offre l’aspect d’un étang gelé duquel émergent des têtes de damnés vivants et grelottants. Le monde à l'envers: on brûle de froid !

     

    « eran l’ombre dolenti nella ghiaccia

    mettendo i denti in nota di cicogna ».

    À relever alors que Dante n’a pas son pareil, en ciseleur de vers parfois hyperréalistes, dans l’évocation physique des faits, comme l’illustrent ces « ombres dolentes dans la glace « claquant les dents comme font les cigognes ». Un peu plus loin, il sera question des deux mêmes têtes, dont l’une à perdu ses oreilles à cause du froid, qui se heurtent l’une l’autre, le gel figeant leurs larmes de rage et de désespoir, comme deux boucs furieux...

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    Or,comme si le sort de ces malheureux n’était pas assez cruel, voici que Dante lui-même, tremblant lui aussi dans le froid éternel, heurte du pied une tête dépassant de la glace et se fait alors houspiller par le damné qu’il a blessé ! 

    S’ensuit, alors, une scène d'une cruauté... dantesque, avec la prise de bec véhémente du poète exigeant de connaître l’identité du damné et lui promettant, si tant est qu’il soit encore en veine de renommée, de parler de lui à son retour sur terre, s’attirant alors la réponse du tac au tac : « C’est du contraire que j’ai envie. / Va-t-en d’ici, ne me fatigue plus ; /tu sais bien mal séduire dans ce bas-fond »…

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    Si l’on se rappelle que les damnés sont, en l’occurrence, des personnages contemporains de Dante et fameux en Toscane, ce genre d’altercation prend un relief particulier frisant le règlement de comptes, sans parler du cynisme de notre champion de l'amour...

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    Mais ce qu’on en retient essentiellement, qui va se prolonger dans les deux derniers chants de L’Enfer, se rapporte une fois encore au motif moral et métaphysique dominant que constitue l’absolue damnation des traîtres, dont le dernier cité ici est le Ganelon de la Chanson de Roland, dûment écartelé sur terre avant de se retrouver au trente-deuxième dessous, tout à côté de deux autres damnés se mordant au cou…

     

     

  • Au corps ignorant

     

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    Sur un poème de Rainer Maria Rilke.

     

    L'athlète s'en est allé,

    mais je ne sais ce soir

    si ce que je déplore

    est sa disparition,

    le drapeau flamboyant

    de son corps exerçant

    son art géométrique,

    ou ses mains électriques

    écrivant des poèmes.

    Je ne sais pas, j'hésite ;

    réellement ce soir,

    la fatigue m'a pris

    dans ses bras féminins

    mais ce grand torse à voir

    de marbre et remontant

    les chemins de l'oubli

    via Rilke et Rodin,

    me rend ces beaux matins

    de nos corps élancés,

    leur grisante sueur

    et sur le stade inscrite

    la lettre du poème.

     

    Ignorant de la peur,

    l'athlète ainsi demeure.

     

    (Athènes, 2011)

     

  • Dans la main du géant

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    Une lecture de La Divine Comédie (32)

    Chant XXXI. Le puits des géants. Nemrod et Antée, qui dépose les voyageurs au fonds du puits. Samedi saint, 9 avril 1300 entre 3 et 4 heures de l’après-midi.

    Dans une espèce de brouillard fantastique qui n’est ni du jour ni de la nuit, la descente infernale se poursuit pour Dante et Virgile, qui entendent tout à coup le son d’un cor puissant, « si fort qu’il eût couvert le tonnerre même », aussitôt comparé au fameux olifant de Roland à Roncevaux, et qu’un géant tient en bouche avant d’accueillir les compères au bord du puits où la moitié de son corps disparaît.

    Et tout alentour, que de tours !

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    Plus précisément : autant de géants évoquant les tours de quelque cité médiévale (une allusion en passant est d’ailleurs faite à Montericcione, non loin de Sienne, mais aujourd’hui San Gimignano ferait meilleure image), et c’est du joueur de cor qu’il va s’agir d’abord, en lequel on identifie le très illustre Nemrod, dont les premiers mots adressés aux voyageurs laissent ceux-ci baba tant ils relèvent du volapück à bribes arabo-hébraïques de consonance :« Raphèl mai amecche zabi almi »…

    Rien de gratuit en cela pour autant, car ce géant-là, Nemrod donc de son nom, tout fort qu’il soit au cor, est désormais condamné à baragouiner: « Raphèl mai amecche zabi almi »…

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    Nemrod en effet, fils de Cham et donc petit-fils de Noé, mais également roi de Babylone et maître chasseur, est surtout l’initiateur du démentiel projet de la Tour de Babel, figure par excellence de l’humaine vanité défiant le divin orgueil.

    Pour avoir voulu toucher le ciel au pilote monoglotte, Nemrod a fâché celui-ci et préparé la fortune future des écoles de langues. Bref, on achoppe ici à l’un des plus grands mythes erratiques (à ne pas confondre avec les mythes errants) associés aux fondements du langage et des idiomes variés, espéranto compris, que l’humour de Dante résume en une formule dont aucun dantologue ni aucun imam talmudéen ne percera jamais le sens : Raphèl mai amècche zabi almi. Macché !
    Or passons vite sur le costaud suivant, genre bodybuilder d’enfer, au nom d’Ephialte et au passé de fort à bras abusant des stéroïdes au point de devenir à lui seul une arme de destruction massive, désormais enchaîné pour lui apprendre à rouler les mécaniques, pour atteindre un autre géant au nom plus familier et prestigieux d’Antée, fils de Neptune et de notre mère la Terre, donc un peu notre demi-frère en plus baraqué et qui va prendre les choses en main au figuré et au propre puisque c’est au creux de sa paume, « tout doucement », que les deux poètes vont descendre dans l’abîme qui dévore Lucifer et Judas…

    Dante. La Divine Comédie. L'Enfer. Version bilingue, traduite et présentée par Jacqueline Risset. GF / Flammarion.

     

     

  • La Femme du vent

     littérature,poésie

    En mémoire de Katia.

    La très vieille dame au masque d’Inuk me rejoint sur la terrasse de bois de la pension Bella Vista, et voici qu’elle me parle sans me regarder.

    - Je n’aspire plus maintenant qu’à me dessécher. Je viens ici la nuit où seul le vent me caresse encore, mais c’est à la lumière que j’aimerais que les dieux vivants me purgent de mes dernières humeurs. Bientôt je n’aurai plus de bile. Mes larmes sécheront. Toute mon eau sera bue par le ciel incandesent mais je continuerai de vivre comme en transparence, je serai comme ces arbres centenaires  dont il ne reste plus que le réseau de veines durcies sur lequel s’est tannée une espèce d’ultime membrane de vieux cuir de momie. C’est le mot. Cependant je serai, moi, d’avant l’Egypte et l’écriture.

    Tandis qu’elle parle, le vent de Midi s’est levé; et parce qu’elle ferme les yeux je ne suis plus là que pour pour lui faire écho par delà les eaux sombres. Elle gémit encore un peu sous la caresse, puis sa plainte devient chant.

     

    (Extrait de La Fée Valse)

  • La fée sort du bois

     

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    La Fée Valse, son éditeur et son auteur, l’équipe du Café littéraire et le crooner d’enfer Michael Frei vous attendent, vendredi soir 31 mars 2017 dès 18h. 30 pour un vernissage assorti de lectures et de petits plats dans les grands bien arrosés, sous le signe de la belle humeur et de la fantaisie.


    Dès 18h. 30. Signature de l’opuscule immortel et début de l’apéro.
    Vers 20h. Première séquence de lectures des fragments de La Fée Valse et autres listes proférées à plusieurs voix.


    Vers 20h.30. Début des agapes et conversations privées.

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    Vers 21h. Psalmodie de la Story of Captain Death, par Michael Frei. Durée : 7 minutes chrono. Suite des lectures.


    Vers 21h.30. Suite des agapes et conversations effrénées. Lecture finale.


    Café littéraire de Vevey : https://lecafelitteraire.ch/

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    Frontispice de La Fée Valse, dessin original de Stéphane Zaech.

     

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  • Ces plaies qu'on gratte

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    Une lecture de
    La Divine Comédie (30)


    Chant XXIX. Les faussaires. Falsificateurs de métaux, ou alchimistes ; ils sont couverts de gale et de lèpre.

    On l’a vu à de multiples reprises. Dante n’a pas son pareil, en réaliste positivement trash, dans la description réaliste des tourments physiques endurés par les damnés de son Inferno, qui suscitent souvent ses propres pleurs. Vous avez dit sado-maso ? C’est un langage bien fade à vrai dire que celui des fantasmes actuels, appliqué au Mal et à la Douleur.

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    Avec Dante, le Mal incarne, au sens propre, tous les maux subis ou commis par la créature, et tous les temps, toutes les guerres et les catastrophes, toutes les pandémies et les plaies ouvertes exacerbent la vision du poète dont l’horreur visble et la puanteur, au milieu des cris et des gémissements, s’accentue crescendo au fur et à mesure qu’on descend vers la suprême brûlure du tréfonds de glace noire où Lucifer se les gèle ardemment…

    Or le poète s’arrachant à peine à la vision douloureuse d’une ombre de sa famille qu’il a cru reconnaître dans la neuvième bolgia, alors même que Virgile lui promet la vision de bien d’autres tourments et l’enjoint de presser le pas, voilà qu’on débouche sur les hauteurs d’une nouvelle fosse au fond de laquelle s’entassent et grouillent force grappes de corps emmêlés dans la pestilence.

    « La grande foule et les diverses plaies / avaient si fort enivré mes yeux / qu’ils avaient désir de se mettre à pleurer », vient d’avouer Dante, quand lui apparaissent deux ombres couvertes de la tête aux pieds de vilaines croûtes qu’ils s’arrachent mutuellement avec leurs griffes « comme le couteau gratte les écailles d’une carpe »…

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    Alors le Toscan d’apprendre, par le truchement de Virgile qui les a interrogés, qu’il se trouve en présence de deux compatriotes connus, en les personnes de Griffolino d’Arezzo et de Capocchio de Florence, compagnon d’études de Dante, tous deux accusés d’alchimie et de fabrication de fausse monnaie - le second ayant été brûlé vif à Sienne en 1293…

    Là encore, de subtiles nuances psychologiques, perceptibles au fil des vers, laissent entendre que Dante compatit au sort affreux des malheureux, qu’il « case » pourtant bel et bien dans les régions les plus basses de son Inferno, plus bas que les assassins et les violeurs.

    Mais là aussi, on aurait tort de croire que le poète défend l’ordre établi par la Banque ou l’Etat, seul habilité à user (et abuser) de la planche à billets. Non : ces faussaires, doublés de charlatans alchimistes, sont à considérer comme des falsificateurs de l’Ordre divin, plus coupables (théologiquement parlant, cela va sans dire) que les faussaires en paroles représentés par les athées ou les blasphémateurs…

    Et Victor Hugo de commenter : « Ce n’est pas seulement le méchant qui se lamente dans cette apocalypse, c’est le mal. Toutes les mauvaises actions possibles y sont au désespoir. Cette spiritualisation de la peine donne au poème une puissante portée morale »…

    Dante. La Divine Comédie. L’Enfer /Inferno.Edition bilingue. Présentation et traduction de Jacqueline Risset. GF /Flammarion.

  • Sérénité

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    Tout cela va de soi :

    nous sommes confiés

    l’un à l’autre, je crois.

    Le matin revenu,

    Schubert à l’impromptu,

    nos regards accordés,

    la chambre, la journée,

    les arbres, tout ce bleu,

    nos secrets et nos vœux,

    nos silences et nos voix.

     

    Je me sens si léger,

    de me savoir à toi.

     

    (13 mars 1989)

     

     

     

  • Faut-il interdire la Commedia ?

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    Une lecture de La Divine Comédie (29)

     

    Chant XXVIII.

    Fauteurs de schismes et de discordes, dépecés par l’épée d’un diable. Mahomet en enfer... 

    Des voix se sont élevées, il y a quelques années, pour dénoncer l’islamophobie, l’homophobie, l’antisémitisme et le caractère absolument rétrograde de La Divine Comédie de Dante Alighieri, qu’il semblait urgent de retirer des programmes scolaires et des bibliothèques ouvertes au progrès, des kiosque de gares et d’aérogares.

    Or que visait, plus précisément, le groupe de défense des droits humains, intitulé Gherush 92 et agissant comme conseiller des organes de l’ONU sur le racisme et la discrimination ? 

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    Ni plus ni moins, entre autres, que le contenu du Canto XXVIII de L’Enfer, dans lequel Mahomet se trouve, dans la neuvième bolgia du VIIIe cercle, au premier rang des semeurs de discorde, fendu « du menton jusque-là où l’on pète alors qu’entre ses jambes pendent les tripes et le sac sans beauté qui transforme en merde ce que l’on mange »…

    Le chevalier Artaud de Montor, dans sa traduction en prose illustrée par Gustave Doré, l’exprime de façon plus soft : « Il était fendu depuis le menton jusqu’au fond des entrailles. Ses intestins retombaient sur ses jambes ; on voyait les battements de son cœur ; et ce ventricule où la nature prépare ses sécrétions fétides »…

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    Mais le texte original formule la vision en termes plus hard, tels que les a transcrits Jacqueline Risset : 

    « Già veggia, per mezzul perdere o  lulla,

    com’io vidi un, cosi no si pertugia, 

    rotto del mento infin dove si trulla

     

    Tra le gambe pendeva le minugia ;

    La corata pareva e’l tristo sacco 

    Che merda fa di quel che si trangugia ».

     

    Les émules de CHARLIE n’auront pas eu d’ancêtre plus virulent, convenons-en, et voici pourquoi Valenti Sereni, présidente du groupe des indignés, taxe la Commedia d’ « offensante et discriminatoire et n’a pas sa place dans une salle de classe moderne ».

    À préciser alors que sur 100 Chants de la Divine Comédie, les censeurs en ont pointé une demi-douzaine comme « particulièrement problématiques », présentant donc Mahomet comme fauteur de schisme, les Juifs sous les traits de gens cupides et vouant les sodomites à une incessante pluie de feu pour leur comportement « contre nature »…  

    Selon le même groupe, les écoliers et les étudiants universitaires qui ont étudié cette œuvre n’ont pas eu les « filtres » requis pour la replacer dans son contexte historique et ont été nourris avec un régime empoisonné à l'antisémitisme et au racisme. Il demande que La Divine Comédie soit retirée des écoles et des universités ou, à tout le moins, que les parties les plus offensantes soient pleinement expliquées.

    Or que répondre à cela ? Que, bien entendu, nos contempteurs ont raison selon les codes du politiquement correct. Mais que si l’on interdit ou caviarde la Commedia, force sera de faire subir le même sort à La Bible et au Coran, pour commencer, et ensuite à tous les textes déplorablement enkystés dans l’esprit de leur temps : tous les textes terriblement antiques de l’Antiquité, les textes coupablement médiévaux du Moyen Âge, obscurantiste comme chacun sait, enfin tous les écrits dérogeant aux droits humains et au respect de l’animal et de l’environnement. Cela pour les contempteurs...

    Mais pour ceux qui, de 7 à 77 ans, et à part l’incontournable Tintin, seraient tentés, étudiants ou profs diligents, ménagères à la maison ou commerciaux en déplacement, de lire tout de même La Divine Comédie, et de mieux comprendre par exemple cette condamnation, par Dante, du pauvre Mahomet, cette première précision: qu’au Moyen Âge une opinion courante voulait que ledit Mahomet, chrétien insatisfait, avait provoqué sciemment, entre les mêmes adorateurs du Dieu d’Abraham, les luttes fratricides que furent les Croisades, alors qu’Ali, subissant ici le même sort infâme d’être fendu en deux, était considéré comme le fauteur de discorde entre sunnites et chiites… 

    Et ceci encore : que Dante, loin de n’être qu’un Rital catho réac ignorant de la culture musulmane, cite au contraire celle-ci à maintes reprise et fait au passage moult révérences aux grands esprits de cette tradition, d’Avverroès à Avicenne.  

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    Qu’en outre : loin de réserver les pires supplices aux zélateurs d’autres sectes, Dante se montre non moins impitoyable envers les princes de la supposée sainte Eglise, papes en tête. Et l’on a vu quelle tristesse il éprouvait de rencontrer tel ami cher (Brunetto Latini, son maître et  ami, qu’il retrouve parmi les sodomites) ou tel collègue, ici incarné par le troubadour Bertrand de Born, également taxé de semeur de discorde pour avoir dressé son pupille fils de roi (Henri II Plantagenêt) contre son paternel.

    Et voici Dante, poète, confronté à la figure de Bertrand, son homologue français, condamné à porter devant lui sa tête coupée. Scène hallucinante, à vrai dire, où la tête séparée du corps s’exprime en ces mots déchirants aux oreilles de Dante : 

    « Perch’io parti cosi giunte persone

    partito porto il mio cerebro, lasso !

    dal suo principio ch’è in questo troncone,

    Così s’osserva in me lo contrapasso. » 

     

    Ce que Jacqueline Risset traduit comme ça :

     

    « Pour avoir divisé deux personnes si proches

    Je porte,hélas, mon cerveau séparé

    De son principe, qui est dans ce tronc.

    Ainsi s’observe en moi la loi du talion ».

     

    Or à ce point, la traduction littérale de François Mégroz paraît plus juste, qui ne traduit pas le contrapasso par loi du talion, introduisant une nuance un peu différente de ce que signifie le contrapasso pour Dante, stipulant que la punition métaphysique de chaque pécheur est appropriée physiquement à sa faute : Mahomet, qui a provoqué un schisme, est fendu vivant, et derrière lui se trouve un diable qui le recolle et le refend ad aeternum, de même que Bertrand de Born, qui a séparé deux êtres unis, voit sa tête séparée de son tronc au siècle des siècles - amen…   

     

    Dante. La Divine Comédie. L’Enfer / Inferno. Présentation et traduction de Jacqueline Risset, édition bilingue. GF /Flammarion. 

    François Mégroz. Lire La Divine Comédie. L’Enfer. L’Âge d’Homme.

    La Divine comédie illustrée par Gustave Doré, traduite en prose par le Chevalier Artau de Montor. Texte intégral. Marabout. 

    Image: Canto XXVIII, par Sandro Botticelli.

  • Que le doute fait dater Dante

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    Une lecture de La Divine Comédie (28)

    Chant XXVII. Mauvais conseillers.

    Si tant est qu’on souscrive à la justice de la supposée sainte église apostolique et romaine, nul doute : la Commedia de Dante, devançant la non moins supposée sainte Inquisition, figure, en sa forme constituant la synthèse poétique de la théologie médiévale, l’expression absolue de la Vérité coïncidant, en parfaite intelligence avec la sagesse antique dépassée par la logique supposée inspirée des saints Pères en leurs supposées saintes manigances conciliaires, avec la Somme d’un saint Thomas ne doutant de rien. Si donc vous croyez que l’absolue Vérité est catholique et apostolique, nul doute : Dante reste au Top.

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    Sinon, malgré l’insurpassable beauté de la Commedia, une lecture non catholique de celle-ci peut faire conclure que, question vérité, Dante date et que sa vérité relève du pipeau pipé à plusieurs tuyaux. Disons pour nuancer : que le poème contient moult vérités mais qu’on n’en fera pas un absolu...
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    Le génial et druidique John Cowper Powys, fils de pasteur gallois et grand arpenteur de toutes les terres et de tous les livres, le disait tranquillement aussi bien : que Dante date.

    Que sa poésie, à la hauteur de celle d’Homère ou de Shakespeare, et plus pure en sa forme et sa pointe, que celles-là, est d’une insurpassable Beauté, mais que, pour ce qui est de la Vérité ou de la Bonté, Dante, décidément, date, contrairement à l’Evangile ou, littérairement parlant, à Rabelais. « Car il y a, précise Powys, pour tout esprit bien né – selon l’expression même de Dante - infiniment plus de magnanimité, d’humanité et de charité évangélique au sens fort du mot dans la moindre parole sortie de la bouche de Gargantua ou de Pantagruel que dans toute la Divine comédie ! »

    Les véritables catholiques, « moyennant quelques modifications historique ou scientifiques », précise encore le païen pote du Christ, ne sauraient faire de distinction entre le Dante moraliste et le croyant, vu que Rome continue en principe (yes, sir) d’être dans Rome, mais nous autres mécréants potes du Nazaréen pouvons nous sentir plus libres de faire la part del’ayatollah catho figurant le supplice de Mahomet (ce sera fait dans le chant suivant) et du poète d’autant plus sublime qu’il est plus démoniaquement inventif en matière de « justice divine ».

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    « L’Inferno est une vision abominable, écrit encore John Cowper Powys,une vision choquante, une vision cruelle, un vision méchante, mais c’est une vision d’un stupéfiante beauté », tel étant le paradoxe, en effet, que c’est dans son Enfer, bien plus que dans Le Purgatoire ou Le Paradis, que l’art de Dante se déploie à son apogée.

    « Et ma foi, poursuit Powys, il serait bien fou celui qui rejetterait le « bello stil de Dante, avec sa tranchante et limpide beauté, avec son architecture verbale où l’effet est atteint sans aucune apparente force, par laseule grâce du vocabulaire et la place qu’il assigne à chaque mot dans sa phrase, sous prétexte que la réaction de ce formidable poète aux raffinements les plus exquis de l’esprit et des sens est contrebalancée par un aussi diabolique mélange d’orgueil et de cruauté ».

    Les raffinements cruels de Sade relèvent en somme de la rigolade, vu que Sade est CHARLIE en ses blasphèmes, tandis que Dante se réclame de son copilote divin (non tant le Christ que le Père Inquisiteur) et qu’il croit dur comme froid que la glace de Lucifer brûle vraiment.
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    Le Christ de Dante reste une figure conventionnelle de théologie sans rien de la personne que nous aimons chez le rabbi Iéshouah. « Tout ce que nous avons appris chez saint Paul concernant le secret spirituel de l’univers – qui est un secret detendresse – selon lequel les faibles, les fous, les humbles, les doux (…) estici contredit de bout en bout et de part en part. On peut dire que de la première à la dernière ligne la Divine comédie respire le mépris nietzschéen du vulgaire. Son mot favori est le mot dédain. Le dédain est, aux yeux de Dante, le trait le plus caractéristique de l’Empereur de l’Univers et de ses anges. » Comme on est loin, alors, de l’humilité caractérisant le christianisme de Dostoïevski !

    Poète de la vengeance de Dieu que Dante ? Oui, mais. Mais Dante nous offre aussi, à nous lecteurs supposés délivrés des terreurs, sinon des terrorismes (!!!), l’imagerie certes datée mais non moins saisissante que « tout est dans l’esprit humain ».
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    « Dante est le sublime et cruel porte-parole de notre misérable humanité aux nerfs exacerbés et dont trop souvent la juste indignation se tourne en cruauté sadique. Mais c’est justement à cause de cette poignante et humaine, trop humaine psychologie qui traverse tout L’Enfer que ce poème est infiniment supérieur au Purgatoire et au Paradis. Etant plus humain que les deux autres,il contient plus de cruauté, de vengeances, de sensations fortes, de drames et finalement d’horreurs ».

    Au seul vu de L’Enfer, John Cowper Powys décerne, à Dante, le brevet de « plus grand réaliste de toute la littérature au point qu’à côté de lui Pétrone ou Maupassant semblent être des polissons ». D’un point de vue purement esthétique, ajoute-t-il, Dante « demeure certainement le suprême poète de l’espèce humaine ».

    Cependant, à moins de souscrire à un catholicisme aussi sadique que daté, voir en Dante un« guide moral » relève du contresens absolu.
    À ceux qui demandaient, alors, à Powys de leur expliquer pourquoi la lecture de L’Enferreste légitime et même conseillée au dam des bien pensants outrés par ses représentations« inappropriées », il répondait : « Je le lis parce que je tire un pouvoir de son pouvoir. Je le lis parce que le spectacle de la douleur, quand elle est à son maximum, est le meilleur moyen de la supporter quand elle est loin d’avoir encore atteint ce stade »…


    Unknown.jpegJohn Cowper Powys. Les Plaisirs de la littérature. Traduit de l’anglais par Gérard Joulié. L’Âge d’Homme, 1995.
    Dante. La Divine comédie. Traduction et présentation de Jacqueline Risset. GF / Flammarion.

  • En réalité

     

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    Ne plus rien dire enfin.

    Nous avons trop parlé.

    Tout se mêle, les mots,

    le miel et le fiel noir.

    Au ciel de sang caillé,

    ce ne sont plus que cris

    et que sanglots hagards.

    Je vais errant sans poids ;

    il n’est plus de langue

    que de bois en cendre,

    âcre au palais sans lèvres.

    L’âme se tait, aux murs

    les slogans effacés

    ne rêvent plus à rien.

    Dans le grand jour obscur :

    pas un chant de regret ;

    juste une femme au puits,

    et son enfant muet.

     

    (15 février 1989)

     

      

     

     

  • Le sacre des instants


    Rencontre avec Alain Cavalier.Cette année, le Sesterce d'or Prix Raiffeisen Maître du Réel sera décerné au réalisateur français Alain Cavalier, en hommage à l'ensemble de sa carrière. Y seront présentés, en première mondiale ses Six Portraits XL durant le Festival Cinéma du réel, du 21 au 29 avril 2017!

    L’homme est la seule créature, consciente de ses fins, qui éprouve le besoin de noter ce qui lui arrive au jour le jour, comme pour conjurer sa disparition. La démarche d’Alain Cavalier dans Le filmeur évoque d’ailleurs, à tout moment, ces sentiments élémentaires que sont la peur de la nuit, l’angoisse face à la maladie ou la mort, autant que l’émerveillement devant la nature ou la simple joie d’être au monde, tels que l’homme de Lascaux les a probablement ressentis.
    C’est chez les Cavalier, à Paris, dans une pièce tapissée de masques d’animaux et d’affiches de films, que Françoise Widhoff, épouse du réalisateur et collaboratrice de l’ouvrage, dont elle est en outre une figure omniprésente, nous a projeté Le filmeur, qui se déroule en partie en ce lieu même.

    Après cette immersion dans une vie entièrement dévoilée, quoique toujours pudique, Alain Cavalier nous a rejoints, qui passe toutes ses matinées du côté d’Aubervilliers à filmer, à présent, un homme de cheval en la personne de Bartabas. A nos pieds se dandinait la petite poule de soie noire qu’on voit dans Le filmeur, comme si la vie captée par les images poursuivait son cours «hors champ» alors que, dans un reportage photographique qu’elle tenait en mains, Françoise Widhoff (qui découvre au cours du film son ascendance ukrainienne et juive) nous montrait un petit cheval à sept pattes victime de la contamination de Tchernobyl…
    Or Alain Cavalier détaillait maintenant l’origine de sa démarche: «J’ai toujours été porté à noter ce qui me semble le propre de la vie qui va, détail émouvant ou cocasse, qu’il me semblait intolérable de laisser se perdre, et que j’ai longtemps capté par l’écriture. Ensuite, avec l’usage de la caméra numérique, cette ressaisie s’est inscrite dans ma pratique de cinéaste, dès l’époque de Thérèse».
    C’est en effet au cours des essais préparatoires de Thérèse, qui a marqué un tournant dans sa carrière, qu’Alain Cavalier a découvert un type de relation, entre filmeur et filmé, qui devait l’amener à sa nouvelle méthode, telle qu’elle se développe dans René ou la magnifique série de ses portraits de femmes au travail. Ainsi a-t-il passé, sans le moindre regret insiste-t-il, et sans retour envisagé, d’un cinéma traditionnel, avec acteurs et équipe de tournage, à une pratique radicalement simplifiée, du point de vue logistique, mais qui lui permet d’aller à la pointe extrême de son expression poétique.
    «La seule loi absolue que je m’impose, dans ma façon de faire, est le son direct. Je ne suis pas encore tout à fait satisfait de ma façon de parler en même temps que je filme, mais le collage ou la retouche sont exclus».
    La grande beauté, jamais esthétisante, et les surprises constantes, l’humour irrésistible aussi du Filmeur tiennent d’ailleurs à cela: que l’image et la parole «dialoguent» en vivant contrepoint. Diverses séquences, à commencer par la scène de la mendiante voilée de noir se tenant littéralement à plat ventre sur les Champs-Elysées, puis fonçant sur le filmeur, semblent construites, alors qu’il n’en est rien.

    «Ma seule ruse, en l’occurrence, a été de filmer cette mendiante, que je soupçonne d’être une lépreuse, en la cadrant de profil. Ensuite, quand elle m’a repéré, je me suis éloigné pour la recadrer de face, au téléobjectif…»
    De telles «prouesses» sont pourtant rares dans Le filmeur, alors qu’y foisonnent les tableaux en mouvement, au fil d’une véritable mélodie de plans. «Le cinéma est cela même à mes yeux: c’est le passage d’un plan à l’autre. En outre, par rapport à l’écrit et donc aux mots, je crois que cet art est qualifié pour dire le réel de l’instant et le magnifier à sa façon. Si vous dites le mot pluie, vous imaginez un phénomène général. Tandis que la pluie du film, fusillant le bambou que vous voyez là, est une pluie unique, si j’ose dire…»
    Uniques aussi: le visage de son père mort; la voix de sa mère hors champ dans la lumière belle, qui chantonne le prénom de son fils ou se rappelle ses moments de bonheur; le sourire de sa femme revenant d’endoscopie dans un bistrot plein d’animation; son propre visage défiguré par la troisième opération d’un cancer de la peau; l’ oraison funèbre qu’il improvise dans les toilettes d’un café à son ami Claude Sautet; ce que nous vivions lorsque tous nous avons appris l’attentat du 11 septembre; enfin la «petite aube aux doigts de rose» de certains éveils, et tant d’autres  «uniques» instants que Le filmeur sacralise…


    La série des Portraits de femmes réalisés par Alain Cavalier est disponible en DVD.

  • Sollersiana

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    L'ANIMAL. - J'ai pas mal hésité avant de me décider, mais ça y est: le rendez-vous est pris avec Philippe Sollers, que je rencontrerai le 29 janvier prochain dans son bureau de Gallimard. J'en tremblote un peu d'avance en pensant à tout le mal que j'ai parfois écrit à propos de certains de ses livres, le traitant de frimeur et de faiseur, mais je l'ai mieux traité ces dernières années, avec la même complète sincérité, et de toute façon ma curiosité est la plus forte: je veux rencontrer cet animal.

     

     Je m'attends plus ou moins à ce que qu'il me snobe, m'oppose sa morgue supérieure ou me traite en utilité provinciale, comme la plupart de ses pairs parisiens, mais je n'exclus pas un accueil plus amène - à vrai dire je ne connais de lui que le pire qu'on en a dit, mais j'en garde aussi une image tout à fait autre que m'en a donné Benoît Chantre, avec lequel il a composé les entretiens de La Divine Comédie, qui m'a raconté comment Sollers arrivait à leurs réunions, très amical et sérieux, et comment il disposait autour de lui, s'étant assis par terre, les nombreux carnets de notes qu'il avait remplis à la lecture de la Commedia de Dante. Or cette image de junger Bursche studieux m'a touché. Je ne sais rien de plus beau que l'enfant au travail, attentif et fervent. Ainsi, tout à l'opposé du poseur médiatique à fume-cibiche, c'est cet animal-là que j'ai voulu rencontrer.

     

                                                                                                            (À La Désirade,ce 20 janvier 2010)

        

    Morand4.jpgMORAND. – C’était au beau milieu de Vevey, sur le balcon théâtral du Château de L’Aile, à main droite de la place pavée s’ouvrant sur le lac, c’était l’été, le matin assez tôt, et le vieil homme en culotte (je ne dirai pas short, car c’était réellement de culotte qu'il s'agissait,  plutôt anglaise, genre sportsman) pratiquait sa culture physique à torse nu, c’était en 1974, donc l’athlète  allait sur ses 86 ans, la flexion ralentie, presque allusive, mais non moins précise, exacte, légère comme le style de l’écrivain que Philippe Sollers, dans son Discours parfait,  place au troisième rang du championnat de littérature du XXe siècle français, après Proust et Céline. 

     

    Or lisant ce que dit Sollers du corps de Paul Morand, et me rappelant celui-ci à l'exercice, m'est revenu le souvenir d'une soirée passée en sa compagnie à la fin des années 70, autour d’une poularde demi-deuil, chez l’iconographe René Creux, avec quelques amis, dans la plus grande simplicité. Jamais on aurait dit, en effet, que cet octogénaire à mocassins souples avait fréquenté le Gotha des lettres et du monde parisien et mondial, tourné la tête au cher Marcel et à mille femmes avant de trôner (de loin) à l’Académie. J’étais, pour ma part, aussi terriblement impressionné que lorsque j’ai rencontré Pierre Jean Jouve, à la même époque, tant le choc de la lecture d’Hécate et ses chiens, dont parle évidemment Sollers, me restait présente – mais qu’en dire à l’auteur sans paraître plouc ? et d’ailleurs la conversation n’effleura même pas ses livres, à l'exception de Monsieur Dumoulin à l'Isle de la Grenade qu'il venait de publier avec notre hôte, où il  est question d’un peintre-baroudeur  veveysan dont on peut toujours voir les batailles navales au musée historique du coin et que le vieux dandy boucanier fait revivre à sa fringante façon...  

     

    Celui qui se déride à chaque fois que tu lui souris juste parce que ses rides te rappellent que vous avez le même âge / Celle qui t’en veut de ne pas à en vouloir à ceux qu’elle sait t’en vouloir à ton insu de plein gré / Ceux qui s’égarent dans les pensées de la centenaire sous l’effet de leur Alzheimer, etc. 

     

    Sollers36.jpgUNE HEURE AVEC SOLLERS. - Ma rencontre de cet après-midi avec Philippe Sollers s'est passée le mieux possible, selon les normes et formats civils. Je me suis pointé chez Gallimard à trois heures, il m'a reçu sans me faire attendre dans son bureau plein de livres et de piles de papiers plutôt bien ordonnées. Il m'a enjoint de "jeter ma pelure n'importe où" et de m'installer sur un canapé gardé par la Berthe Morisod en noir de Manet. Lui s'est installé à sa table de travail proche de la fenêtre qu'on voit sur diverses photos. Sa ressemblance avec ses derniers portraits m'a également frappé, avec son air moins moine de cour qu'à cinquante ou soixante ans. Tout aussitôt m'ont saisi la solidité de ses attaches et sa présence immédiatement péremptoire et autoritaire, s’affinant selon le sujet. Avant de l’interroger sur Discours parfait, je lui ai proposé une dizaine de mots et de noms sur lesquels improviser (Amateur, Apprendre, Intimité, Jardin, Adversaire, Tragique, Pensée, Année Zéro, Marthe et Clara, quelques autres - ce genre de thèmes tirés de ses livres) et j’ai vu son visage irradier quand je lui ai proposé JARDIN !

     

    Pendant qu'il improvisait, concentré, précieux, précis, j’ai bien regardé son visage, j’ai bien regardé le livre d’images de son bureau. J’ai bien regardé ses yeux aux reflets moirés et son regard et ses traits mobiles. J'ai été frappé par sa masse et ce qu’on pourrait dire sa tonne, et j’ai pensé au titre de Condottiere, genre prince lettré mais en pull de cachemire et plutôt bon compère. Comme je lui avais apporté, avec mes derniers papiers de 24 Heures, plusieurs exemplaires du Passe-Muraille dont nous espérions lui réserver la prochaine ouverture, il a remarqué qu'il connaissait cette revue et lui trouvait une belle qualité, avant de me faire avouer que nous n'étions que quelques-uns à la réaliser et  qu'elle touchait peu de gens, ce qu'il trouvait très bien, vraiment très bien. Et lui de me confier comme un secret qu'il dirigeait lui aussi une petite revue depuis une vingtaine d'années, qui touchait également peu de gens, ce qu'il trouvait là encore vraiment très, très bien. Je me suis demandé s'il ne se foutait pas de moi en parlant ainsi de L'Infini, mais non: il me parlait très, très sérieusement...

     

    DIXIT SOLLERS. - De la suite de pointes que Philippe Sollers a ciselées, à l'oral, à partir des mots que je lui proposai, j'ai constaté que je n'aurais pas un mot à en modifier ensuite à l'écrit: 

     

    AMATEUR. - Il y a dans amateur le mot aimer qui renvoie à quelque chose de très profond et contraire à l’acception courante péjorative, opposée à professionnel, mot affreux. Quand Bach écrit que ce qu’il livre, là, est écrit « pour les amateurs », cela veut dire qu’il s’adresse à des gens qui sont capables d’entrer avec amour dans la musique et dans l’art en général. Il faudrait retrouver cette complicité ancienne - quand il y avait de vrais amateurs. Cela peut paraître élitiste, mais non, car il s’agit d’amour, et les gens qui aiment sont tout à fait rares.

     

     APPRENDRE. - C’est une curiosité presque innée que j’oppose à ce que j’ai constaté en consultant des manuels scolaires dont je suis sorti épouvanté. De fait on ne peut rien apprendre dans l’école telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Apprendre ne se passe pas à l’école ni à l’université. Cela se passe par une curiosité innée qui fait qu’on va vers ce qu’on aime le mieux. J’ai beaucoup appris, dans la vie, de personnes singulières.

     

    INTIMITE.- C’est là où règne le secret, dans la tendresse. L’intimité est très en danger aujourd’hui puisque : spectacle, spectacle, spectacle, spectacle, spectacle. Je crois qu’avoir une vraie intimité est absolument essentiel. 

     

    jardin10.jpgJARDIN.- J’ai vécu, de façon enchantée, dans une enfance avec  grand jardin, à Bordeaux, et c’est pour toujours. La première partie de Discours parfait, ce livre dans le livre intitulé Fleurs et comptant beaucoup pour moi rappelle que, si les civilisations disparaissent, les fleurs, elles,  sont toujours là. Ce que Joyce dit en français dans un passage de Finnegans Wake : « Catastrophes, massacres, les fleurs reviennent… » Donc le jardin est donc quelque chose d’absolument fondamental pour moi, alors que presque plus personne ne voit ce que c’est qu’un arbre ou ce que c’est qu’une fleur, ce que c’est que l’herbe, ce que c’est que la nature - pas du tout au sens écologique mais au sens plus large du surgissement de cette merveille. Enfin le jardin, c’est l’Eden, c’est Dante, c’est le paradis terrestre - le Jardin dont la Chute nous a privés.

     

     PROUST. - Il faut beaucoup insister sur le mot : retrouvé. Qu’est-ce que Proust fait, dans les dernières années de sa vie, pressé par la guerre de 1914-1918 qui, d’une certaine manière, change complètement le temps. Il faut remarquer à quel point Proust s’est alors intéressé à la guerre. Il faut se rappeler en outre que chez  Proust et Céline, nous avons deux écrivains qui ont été confrontés à deux guerres mondiales. Le temps chez Proust est un temps tout à fait nouveau. Il était fatal que, dans un premier temps, Gide n’ait rien compris à ce que voulait faire Proust. Pour ce qui me concerne, c’est une découverte fondamentale, dont je rends compte dans Les Voyageurs du temps.

     

     Céline5.jpgFERDINE.- À la parole Au commencement était le Verbe il faudrait substituer : au commencement était l’action, au commencement était le mouvement, mais le défi de Céline est bel et bien relevé par rapport au verbe, et au verbe  pris au sens biblique. Cela l’a entraîné dans des dérives peu reluisantes marquées par le rythme. Pour Céline, tout langage qui n’est pas chargé par le rythme est mort. Ainsi pense-t-il que les autres écrivains pratiquent une langue morte. Céline a tenté, et y a réussi je crois, de s’inscrire dans la langue vivante. Quand il parle de la langue française comme d’une  langue royale, et foutu baragouin tout autour, ça a l’air du nationalisme mais en fait pas du tout, il dit : royal, la nation n’y a rien à voir : c’est une souveraineté que le français possède en lui-même, il serait d’ailleurs temps que les Français se le rappellent.

     

    Morand.jpgMORAND. - J’ai voulu insister sur un aspect méconnu, qui fait l’objet d’une jalousie particulière et d’un ressentiment formidable, et c’est le corps des écrivains. Je ne parle pas d’un corps spécialement beau, mais de la façon dont un corps fonctionne quand on est un écrivain. Chez Morand c’est intéressant, parce qu’il avait en somme le suffrage à vue. Mais ça peut être aussi bien Beckett ou Sartre. Sartre n’était pas séduisant, mais j’ai été avec lui genou contre genou et après une heure  on était absolument sous le charme du fait de la puissance de sa parole. En ce qui concerne Morand, je crois que le refus qu’il inspirait ne tenait pas qu’à ses opinions, mais à un rejet physiologique, comme Fouquet était l’objet d’une jalousie physique de la part de Louis XIV.

     

     PICTOR. - Je ne suis pas adepte du binaire, car le binaire est toujours moralisant. Ce qui m’intéresse, dans une position de surplomb qui peut très bien défendre les contraires, c’est l’énergie qui se dégage des œuvres. Or il y a, chez Watteau, un principe d’élégance souveraine  que vous retrouvez très paradoxalement dans les figures apparemment repoussantes de Bacon. On n’a pas d’enregistrement de la voix de Watteau, en revanche on a celle de Bacon dans ce film extraordinaire qui a été fait sur lui, où se dégage un trait qu’on retrouve chez Watteau, et c’est la liberté.

     

     DIVAS. - Deux femmes de génie, qui ne sont pas que des interprètes mais des musiciennes, aussi différentes l’une de l’autre que possible. Argerich me plaît beaucoup à cause de son côté sauvage, récalcitrant, très drôle. Bartoli  aussi est une femme de génie, j’ai beaucoup appris à la voir travailler, et je remarque ceci à ce propos : que la musique est le seul art où l’on ne peut pas tricher. Tout le monde peut être écrivain, à ce qu’il semble. On peut faire semblant aujourd’hui d’être un peintre, sans savoir grand-chose, mais on ne peut pas faire semblent de jouer d’un instrument.

     

     AN ZERO. - On y est.  C’est maintenant.

     

     L’ADVERSAIRE. - Le Diable. Ya-t-il du diable, et s’il y est, qu’est-ce que c’est ? Il suffit d’ouvrir les Evangiles et de voir comment il apparaît. Comment on le nomme : prince de ce monde, mais pour commencer : homicide. On se rappelle que c’est un ange, certes déchu, mais à l’intérieur de Dieu. Personnage éprouvable, je crois. Tout enfant je l’ai senti : le Diable ne me voulait pas de bien. Et ça continue…

     

     TRAGIQUE. - Eschyle, Sophocle, Euripide, les Bacchantes, le dionysiaque… en dehors du grec, ça se dilue. C’est ce que Nietzsche a très bien senti. Ces dieux grecs m’intéressent. On les oublie beaucoup : ils sont en danger, on ne sait plus très bien de quoi il s’agit. La volonté d’effacer leurs traces est elle-même une opération « diabolique », c’est évident. Le tragique est fondamental en cela qu’il faut cette couleur-là pour fonder le droit à l’affirmation. Si on force sur le tragique on risque d’aller vers le dolorisme et la névrose chrétienne, navrante. Seule la mort, finalement, scelle le tragique de la condition humaine. Mais il faut avoir cette couleur de noir intense. Le nihilisme tient au fait de ne pas pouvoir se situer par rapport au néant. Le noir du portrait de Berthe Morisod par Manet, pour citer un exemple, permet au bleu d’irradier…

     

    TRIBUNAL. -  Au service de l’Adversaire, c’est l’accusateur, c’est le calomniateur : ce sont ses autres noms. Et l’avocat, c’est le paraclet, c’est le Saint Esprit. Il y a, dans le fait social lui-même, une vocation à s’ériger en tribunal, pour juger surtout les innocents. Il n’est pas hasardeux qu’Hitchcock le catholique souligne devant Truffaut que tous ses films décrivent la situation d’innocents dans un monde coupable.  Sur ce thème, le chef-d’œuvre me semble Billy Budd de Melville…

     

    Nietzsche.jpgNIETZSCHE.- Je pense avoir fait sentir l’existence de Nietzsche dans Une vie divine. Pas du tout, là encore, dans le ciel des idées, mais dans l’effectuation d’un corps. Vous savez que j’adopte son changement de calendrier, dès le 30 septembre 1888, premier jour de l’Ère du salut. Pour moi, en fonction de ce changement, nous sommes donc en 122 et le 30 septembre prochain nous passerons en 123. Je reçois désormais des vœux de bonne année à cette date. Je vis ainsi accordé au temps de la figure la plus haute de la liberté...

     

  • Rhapsodies de l'univers

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    En 1992, Anne-Marie Jaton, mondialement connue sous le surnom de la Professorella, publiait un livre magnifiquement illustré,  consacré à Blaise Cendrars. Actuellement encore, cet ouvrage reste l'introduction la plus attrayante, et la plus chaleureuse, à la vie et aux œuvres du formidable écrivain.

     

    Le nom de Cendrars évoque à tout coup l'image d'un bourlingueur au long cours parti en son adolescence de La Chaux-de- Fonds pour le bout du monde, via le Transsibérien et l'Amazonie grouillante d'Indiens bleus, la bohème parisienne où il fut de toutes les avant-gardes, la Grande Guerre qui lui coûta sa main droite, et trente-six mille épisodes légendaires dont on disait parfois que la moitié relevait de l'affabulation, sans que le prestige du conteur n'en fût d'ailleurs entamé.

     

    cendrars2.gifOr plus on revient à Cendrars, après avoir brûlé de juvénile ferveur pour Moravagine ou pour ses récits des quatre vents, et plus on s'aperçoit qu'au mythe —fondé, mais insuffisant — du grand voyageur et du «personnage», s'ajoutent les multiples facettes d'un individu complexe et tourmenté, romantique et violent, sensuel et mystique, certes mille fois plus ouvert au monde que la plupart des hommes de lettres, mais passant autant de temps dans les livres qu'à l'Université de la rue, et vivant l'écriture comme une seconde respiration. 

     

    De ce Cendrars en vérité, sa fille Miriam a dévoilé l'essentiel dans la biographie qu'elle publia en 1984 chez Balland. Or à celle-ci s'ajoute désormais, pour le public non spécialisé autant que pour le lecteur ferré en cendrarsologie surfine, ce qu'on pourrait dire l'introduction idéale à l'homme et à l'Œuvre, en cela que l'ouvrage d'Anne-Marie Jaton a le triple mérite de raconter la vie de Freddy Sauser (que l'état civil de La Chaux-de-Fonds fait naître «du 29juillet  au 4 août 1887»...), littéralement enluminée par une profusion d'images combien évocatrices; de retracer parallèlement la saga du poète, de ses premiers tâtons aux chefs-d'œuvre de la cinquantaine; enfin de commenter lesdites œuvres avec autant d'enthousiasme communicatif que de pertinence dans l'aperçu critique et la synthèse. 

     

    À lecture de Vol àvoile, plus d'un lecteur s'est imaginé le jeune Cendrars se carapatant de chez lui pour aller courir le vaste monde à la manière d'un beatnik avant la lettre. Or il va de soi que l'histoire de son émancipation est plus compliquée,même si Cendrars s'est choisi précocement un destin «tout autre» et si le thème de l'errance (mais en famille...) s'inscrivit très tôt dans son existence. 

     

    Cendrars77.JPGSans doute le jeune Sauser a-t-il vu du pays dès son âge tendre, mais le présumé baroudeur n'en est pas moins un garçon souvent tourmenté, romantique et introverti, dont les relations avec les femmes seront toujours bien singulières en outre — il n'est que de citer son amour platonique pour Raymone, compagne de sa vie. 

     

    De la nature antinomique de Cendrars, Anne-Marie Jaton déchiffre d'ailleurs les traits à visage ouvert, si l'on peut dire, en appliquant la lecture physiognomonique de Lavater — auquel il faut préciser qu'elle a consacré un autre volume des Grands Suisses. Ainsi note-t-elle chez Cendrars l'opposition d'«une intense spiritualité dans les traits tourmentés» et d'«une sensualité trouble et douloureuse dans les lèvres épaisses qui veulent gober le monde», puis «la violence dans les sourcils, la générosité indulgente dans le nez épaté, la mélancolie, la recherche de l'âme et de la profondeur dans le dessin du front, la concentration enfin, l'ardeur et le feu dans l'ensemble du visage». 

     

    Parallèlement, le rapport graphologique de Julien Dunilac, étudiant l'évolution de l'écriture de Cendrars «de la main droite à la main gauche», n'est pas moins éclairant et significatif... 

     

    A ce portrait de l'homme, l'auteur ajoute en outre, nous l'avons dit, un commentaire sur l'œuvre visant à en ressaisir l'unité profonde. Par-delà son apparente dispersion, l'on voit aussi bien cristalliser un grand dessein poétique. Abeille faisant son miel de toutes les manifestations de lavie — des saveurs les plus immédiates aux spéculations les plus élevées —,Cendrars travaille sans cesse à la transfiguration verbale du cosmos. «On nepeut faire l'analyse d'un grain de blé sans démonter l'univers», écrit-il. 

     

    Frère poétique de Nerval mais aussi du feuilletoniste Gustave Le Rouge, Cendrars vit dans sa parole même l'opposition d'une espèce de sauvagerie bouillonnante et du besoin civilisateur de tout filtrer dans les arcanes du symbole et du signe. 

     

    Cendrars33.jpgGrand lecteur du monde, dont il s'est appliqué à ressaisir le mystère et les merveilles dans sa grande tétralogie (amorcée avec L'homme foudroyé, poursuivie dans La main coupée et Bourlinguer, puis conclue sur Le lotissement du ciel), Biaise Cendrars nous convie à partager son émerveillement et ses angoisses d'enfant, ses révoltes d'adolescent éternel et son amour, les cendres de la vie et le feu de l'art. 

    Anne-Marie Jaton, Cendrars. Collection Les Grands Suisses, Editions Slatkine, 160 p.

     

  • Malheureux qui comme Ulysse...

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    Une lecture de La Divine Comédie (27)

    Chant XXVI. Mauvais conseillers.

    Il en va de la lecture de la Commedia de Dante comme de la plupart des grands textes du passé fondés sur un mélange de vaste savoir et d’extrême densité poétique, dont beaucoup de composantes historico-politiques,  sociales ou littéraires nous échappent à moins d’un patient décryptage. 

    L’on pourrait évidemment se contenter de la « musique » des chants, pour peu qu’on possède un peu de la « langue de Dante », c’est le cas de dire, à la source bouillonnante et fraîche de l’italien bonnement fondé par le poète florentin, comme on peut se bercer à l’écoute de Shakespeare sans sous-titres ou de l’incompréhensible Finnegans Wake de Joyce que Michel Butor comparaît à une sorte de whisky pour l’oreille ( !), mais il est aussi permis d’éprouver, de loin en loin, de l’ennui pour cette lecture sur-saturée de références et d’allusions qui ne nous disent plus rien, ou se sentir réellement agacé, voire indigné par les jugements de celui qui, au nom de Dieu, punit nos « frères humains » de manière parfois si cruelle ou paradoxale.

     

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    Ainsi du sort qu’il réserve à Ulysse, qu’il fourre bonnement au four, dévoré à perpète, dans la huitième bolgia du Cercle réservé aux conseillers« perfides », par une flamme destinée à le punir de son propre feu – de sa propre ardeur à tout connaître du monde quitte à dépasser les limites fixées a posteriori par la théologie chrétienne. Or le moins qu’on puisse dire, en l’occurrence, est que ce cher Alighieri pousse bien loin le bouchon dans les eaux de la mauvaise foi tant il fut lui-même du grand voyage de la connaissance et de toutes les curiosités !

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    Du reste on sent qu’il n’est pas trop convaincu par la rigueur  extrême du châtiment appliqué à Ulysse, coupable d’avoir montré autant de ruse fieffée (le cheval de Troie) que d’excessive audace (sa navigation par delà les confins du monde connu), mais ce chant fumigène et quelque peu confus revêt un nouvel intérêt, à vrai dire inattendu – et c’est le propre de la vraie poésie que de susciter de telles surprises – puisque c’est en se remémorant l’aventure d’Ulysse, et le discours de celui-ci à ses compagnons, que Primo Levi, comme il le raconte dans Si c’est un homme, a pris conscience, à Auschwitz, du pouvoir libérateur de la parole poétique et de l'inaliénable dignité humaine, en plein enfer terrestre…

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    Ce rapprochement fonde une  réflexion tout à fait remarquable de Damien Prévost, qui en dit long sur les ressources de la littérature  en certaines circonstances apparemment désespérées, comme l’a illustré le Polonais Joseph Czapski, rescapé du massacre de Katyn et des camps de concentration soviétiques, dans Proust contre la déchéance.

    Damien Prévost : « Primo Levi se souvient donc d'un chant de la Divine Comédie, sans trop savoir pourquoi il se remémore ce chant en particulier et sans l'avoir consciemment choisi. Pourtant, ce choix - car au fond, il s'agit bien d'un choix - éclaire de manière inattendue l'expérience de Primo Levi. Se souvenir c'est se replonger dans ce qui reste à ceux à qui tout fut pris. En cela, il s'agit déjà d'un retour à l'humanité. Par ailleurs, se souvenir de la Divine Comédie, c'est recouvrer sa nature humaine dans ce qu'elle a de singulier : la culture, le beau, la langue, le sens.

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    C'est ainsi qu'il convient de considérer le discours de Primo Levi sur le sens et l'importance des mots utilisés par Dante. Les réflexions stylistiques et linguistiques sont, elles aussi, une attestation de l'humanité de Primo Levi : ce sont l'attrait et l'intérêt pour la connaissance.  Pour finir, ce moment est particulièrement signifiant car les vers dantesques prennent tout à coup un sens inattendu.

    « Consideratela vostra semenza

    fatti non foste aviver come bruti,

    ma per seguir virtute e conoscenza »

    D'une certaine manière, Auschwitz réinterprète totalement ce tercet sorti de son contexte qui interpelle profondément Primo Levi. »

    Damien Prévost: Éléments de réflexion sur "Le chant d'Ulysse" dans "Si c'est un homme" de Primo Levi. www. http://cle.ens-lyon.fr
     

    Dante. La Divine comédie. Version bilingue traduite et présentée par Jacqueline Risset. GF /Flammarion.

     

  • Celles qu'on shoote

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    Celui qui booste la crooneuse / Celle qui a un string genre cordon sanitaire / Celles qui ont laissé leur carte à Pierre Bergé au cas où / Celui qui fait chanter celles qu'il a shootées dans une vie antérieure / Celle qui dit qu'une Miss Zurich kosovare dévalorise le titre / Ceux qui se refont au poker menteur / Celui qui investit dans le physique de rêve de sa belle-fille chimiste / Celle qui a lu Proust sur Twitter ou tout au moins le prétend / Celles qui sont dépassées par leurs followers par la voie d'urgence / Celui qui égare son iPhone en shootant les basketteuses bi / Celle qui exige que son furet soit dans le casting / Ceux qui restent clean dans le cloud / Celui qui se prend une claque en oubliant les codes de la promotion canapé / Celle qui lustre les Paul Smith de son futur ex / Ceux qui ne désirent plus celles qu'ils possèdent encore / Celui qui perd au jeu celle qui ne lui appartient pas vraiment / Celle qui fait des lesboshows virtuels avec sa prof d'ukrainien / Ceux qui tombent en mains dangereuses / Celles qu'on a marquées à l'épaule comme au temps du Cardinal / Celui qui cesse d'être objectif quand il shoote des anorexiques kantiennes / Celle qui en jette tellement qu'elle n'a plus que le satin de sa peau sur ses os moelleux / Celles qui ne se shootent qu'aux pixels / Ceux qui ramassent la mise et tirent l'eau, etc.
    (Cette liste a été jetée pendant l'abattage de trois grands arbres innocents dans les marges de papier du nouveau roman à paraître d'Antoine Jaquier qui fera sous peu le buzz entre fourrés et clairières...)

  • LONGUES PHRASES

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    Celui qui s'est longtemps couché de bonheur au motif que sa mère bossant la nuit à l'aciérie voisine ne pouvait le border avant l'heure où elle pointait là-bas et donc alors qu'elle avait déjà pris sa place dans la chaîne lui à peine sa bougie éteinte n'avait pas encore pu se dire "je m'endors" qu'il pionçait déjà pour être réveillé plus tard par l'idée qu'il ferait bien à présent de s'endormir alors que son esprit flottait encore dans le livre que Maman avait emprunté pour lui à la bibliothèque du syndicat et c'était par étrange osmose comme s'il était lui-même un objet ou un personnage du roman par elle conseillé qu'il devenait par exemple cette petite madeleine qu'il émiettait dans la soupe au gruau vespérale ou ce fier ouvrier sidérurgiste au torse luisant de sueur contre lequel son imagination déposait sa joue empourprée tandis que les écailles du sommeil pesaient de nouveau sur ses yeux et voici que les joues de l'oreiller se substituaient au torse de l'ouvrier et que sonnait minuit et que Maman prenait la pause à la cafète et que lui s'imprégnait de l'immobilité des choses et du silence au point de devenir chose lui-même et silence même duquel naissait bientôt la mélancolique mélodie d'une espèce de sonate ouvrière qui était celle-là même que Maman entendait là-bas dans l'usine aux voussures de cathédrale et aux vitraux violets qu'enflammait la pourpre des grands feux et voilà que le branle était donné à sa mémoire et que les images affluaient de sorte que loin de se trouver séparé plus longtemps de Maman celle-ci sortait en imagination comme Eve naquit d'une côte d'Adam chez lui née d'une fausse position de sa cuisse et son corps de petit prolétaire sentait par la seule évocation diaprée du corps de Maman à sa chaîne la chaleur lui revenir et c'était alors qu'il se réveillait pour écrire tout exactement comme il l'avait ressenti dès le début de son endormissement le récit qu'il ferait lire à Maman à son retour des ateliers après quoi tout comme exactement il s'en souviendrait plus tard celle qu'il aimait lui dirait bonsoir tandis que le jour se lèverait, etc.

     

     

  • Ceux qui ont tout vu

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    Celui qui à Cuba s'est identifié à Hemingway en sirotant un drink au Blau Varadero service correct et super bonne nourriture quoique trop épicée / Celle qui en Business Class pense à ceux qui n'y ont pas droit et se console en se disant que quelque part ça se mérite / Ceux qui comparent les minibars des États voyous / Celui qui a attendu des plombes dans la file d'attente des Offices de Florence dont il dira plus tard que c'est un musée surfait et je te dis pas la cafétéria / Celle qui au Musée Getty a apprécié la vue sur les palmiers / Ceux qui aiment s'attarder devant l'Océan en songeant à la relativité des choses et tout que ce que ça brasse au niveau mystère inexpliqué même par le Routard / Celui qui à Tokyo a préféré à tout les très petits oiseaux sémillants du parc jouxtant le Takanawa Orince Hôtel dont les chambres sont ornées de vues de Zermatt ou de Monaco / Celle qui a mis le pied au Pôle Nord sans perdre la boussole / Ceux qui estiment que les hommes sont les mêmes partout mais que les femmes ça dépend des régions / Celui qui a fait toutes les croisières proposées par son agence sans en exclure d'autres vu l'étendue des océans / Celle qui pense qu'il y a un trou à combler dans le Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert qui reste aujourd'hui assez lu par les étudiants en lettres visitant Salambô ou ce qu'il en reste / Ceux qui devant le Cervin s'exclament avec humeur que c'est un cliché en jurant qu'un Cézanne se serait gardé d'en faire le moindre crobard / Celui qui fait semblant de dénigrer le voyage pour éloigner les raseurs / Celle qui a lu tout Bouvier qui avait lui-même lu tout Hérodote dont Richard Kapuscinski parle dans un de ses récits qu'elle aussi lu dans sa chambre du Sheraton de Shanghai en fumant au dam du règlement ce qui prouve qu'elle reste ouverte à l'aventure vécue / Ceux qui optent pour la prise de risques en se programmant un week-end à Vesoul / Celui qui s'est toujours trouvé chez lui partout sauf à Oswiecim en Pologne ou vraiment ça craignait / Celle qui se dit du prochain voyage à l'aumônier qui lui parle de l'autre côté dont il ne sait rien mais c'est son job et elle aime bien ce vieux garçon un peu complexé / Ceux qui ont pas mal voyagé pour des aspirateurs dont la marque a été rachetée par le Qatar qu'ils ne sauraient situer sur la carte mais avec Google Earth on peut se faire une idée / Celui qui a ramené un petit renard de peluche de Sapporo à sa fille qui l'a toujours sur son bureau de cheffe de projet / Celle qui a connu deux de ses ex en Norvège et les autres en Suède où elle a découvert l'amour libre à la danoise / Ceux qui essaient s'explique l'humour d'Amélie Nothomb aux Finlandais qui la prennent au mot voire au pied de la lettre, ah, ah, ces Finlandais, etc.

     

    Peinture: Michael Sowa.

  • Métamorphoses du vide

     

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    Une lecture de La Divine Comédie (26)

    Chant XXV. Voleurs

     

    Pourquoi Dante relègue-t-il les voleurs  dans les basses fosses  de l’enfer et leur fait-il subir des supplices d’une particulière cruauté, si tant est qu’il y a ait desnuances imaginables dans la férocité punitive ? Est-ce à dire que le Florentin défende la propriété en laquelle le fils de tonnelier bisontin Joseph Proudhon, précurseur des anars, verra précisément le vol ? 

     

    À vrai dire, bien plus que la propriété privée, au sens moderne, capitaliste ou bourgeois du terme, c’est l’intégrité del’individu et du corps social que défend le poète métaphysicien, qui voit en levol une altération fondamentale des relations humaines.

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    Notre bon maître François Mégroz, dans son commentaire bien étayé par la connaissance détaillée des réalités du siècle de Dante en Toscane, rappelle que « dans la société du XIVe siècle, qui n’avait pas nos moyens de lutte contre le vol (code pénal, police, etc.), cette forme de la fraude causait un désordre considérable ». L’on pourrait alors se demander comment Dante jugerait de l’Italie contemporaine, où ladite fraude atteint parfois des dimensions non moins vertigineuses sous couvert de démocratie néo-libérale ?

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    Mais une fois encore : la condamnation du vol est plus fondamentale, quasi ontologique et de-tous-les-temps, dans ce passage de L’Enfer, et c’est ainsi que le poète se réfère à d’antiques exemples de la latinité païenne, faisant apparaître le mythique Cacus, géant-centaure coupable d’avoir volé un troupeau de bœufs du fier Hercule passant par là.

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    Comme tout se chevauche et s’interpénètre dans le temps hors-du-temps des infernales régions, ledit Cacus, transformé en centaure, cohabite pour ainsi dire avec le susnommé Vanni Fucci, contemporain de Dante et voleur avéré en la cité de Pistoia, dont le geste obscènede « faire la figue » en désignant le ciel (doigt d’honneur au Très-Haut) ouvre ce Canto XXV non sans provoquer la réprobation du centaure tant il est sacrilège. L’on voit ainsi que tout fait pot-au-feu dans la marmitedu génial touilleur - et que les exégètes s’empoignent à la queue leu-leu…

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    L’on peut ne pas s’attarder, au demeurant, sur ces multiples allusions et autres strates savantes constituant l’humus du « film » dantesque, pour mieux apprécier les trouvailles scénographiques et métaphoriques de cette méli-mêlée de serpents et de damnés s’enlaçant et se compénétrant comme autant de sangsues orgiaques, dans un chaos organique figurant précisément le contrapasso de la perversité des voleurs. 

    Ainsi leurs corps grouillent-ils et s’embrouillent-ils, toutes identités perdues ou permutées, en un formidable et fulminant gang bang échangiste d’animaux humains dénaturés à pattes bifides  de chiens de mer et nageoires leur sortant de la gueule ou du cul, sexes en formes de pieds et autres fantaisies préfigurant le Jardin des délices de Hiéronymus Bosch, un siècle plus tard, et donc plus d'un demi-millénaire avant les plus ou moins habiles resucées du surréalisme…    
     

    Dante, La Divine Comédie. L'Enfer / Inferno. Traduction et présentation de Jacqueline Risset. GF/Flammarion

    François Mégroz. Lire La Divine comédie. L'Enfer. L'Âge d'homme, 1992.

     

  • Max Frisch et les avatars du JE

    Frisch04.jpgÀ propos du Journal 1966-1971.

    Pressenti comme Prix Nobel de littérature, titulaire du prix de la Paix décerné par les librairies allemands et de nombreuses autres distinctions littéraires ou académiques, connu bien au-delà de nos frontières - son théâtre a été joué dans le monde entier, ses romans et essais suscitant l'intérêt d'un très vaste public -, Max Frisch représente sans doute un type d'écrivain et d'intellectuel caractéristique de l'Occident contemporain. Incarnant la mauvaise conscience d'une intelligentsia issue des classes favorisées de la société, confrontée aux contradictions du système et mobilisée par l'espoir d'un monde plus juste et plus humain, Frisch nous intéresse autant par son parcours intellectuel, où éthiques individuelle et politique ne cessent d'interférer, que par son oeuvre d'écrivain même si celle-ci devrait primer en dernière analyse. À cet égard, la lecture de son Journal 1966-1971 nous propose un jeu de questions-réponses qui nous en apprendra autant sur nous-mêmes que sur l'auteur...

    Frisch03.jpgPar le singulier morcellement de sa forme, indicatif autant d'un éclatement du discours que de l'interférence concertée de "rubriques" hétérogènes dont l'agencement même et la combinatoire assument une fonction critique, le Journal de Max Frisch investit un espace littéraire (car il faut souligner d'emblée l'aspect très élaboré de l'ouvrage dont toute spontanéité, toute effusion sentimentale ou tout abandon au flux du jour le jour sont absents) que nous pourrions situer aux antipodes du journal intime à la manière introspective et (plus ou moins) rien-que-pour-soi d'Amiel.

    Ceux qui recherchent, dans le genre diariste, la méditation personnelle, les aveux non déguisés ou la chaleur d'une voix ne trouveront rien ici (ou presque) qui les satisfasse, tant il est vrai que Max Frisch, au contraire d'un Amiel précisément, ou d'un Maine de Biran, d'un Julien Green, d'un Gombrowicz ou d'un Ernst Jünger, s'efface quasiment, en tant qu'individu se regardant, pour mieux exercer sa lucidité médiumnique. Cela étant, ne nous y trompons pas, car si "le Max" se retire, ou du moins se tient à l'abri des volutes de ses pipes, ce n'est que pour laisser plus libre cours aux notations, aux observations et aux choix déterminés de son compère "le Frisch" (comparé, par un critique de la Zeit  jouant sur les mots, à un poisson enfermé dans un clapier), docteur en honnêteté intellectuelle et ce nonobstant humoriste des plus corrosifs.

     

    Frisch01.jpgUn anti-personnage

    Dans un ensemble de notations datant de 1970 sur "l'usage du JE", où il relève au passage l'étonnant procédé de Norman Mailer  consistant à parler de soi-même à la troisième personne du singulier, Frisch en vient à préciser la nature de son rapport, non tant à sa propre intimité, qui se manifeste plus librement dans des fictions comme Homo Faber ou Montauk, qu'à la forme particulière du Journal: "Peut-être le JE est-il tout indiqué précisément en cas d'égocentrisme; il est un contrôle plus rigoureux. On pourrait, pour le contrôle, faire usage du JE, puis transporter au IL, afin d'être sûr que celui-ci n'est pas seulement un masque - mais on trouve alors des phrases qui n'acquièrent leur objectivité que par le JE, tandis que transposées mot pour mot à la forme sans malice du IL, elles font l'effet d'une lâcheté: celui qui écrit ne se dépasse pas dans le IL, il se défie seulement".

    Frisch07.jpgCette méfiance, à l'égard de l'empire du JE, sera discutée plus loin à propos de Miller, de Gombrowicz et des frères Goncourt, où sera mise en lumière l'alternative de "l'hypertrophie de l'égocentrisme" et de "l'hypertrophie du politique". A ces deux extrêmes, Max Frisch échappe également. Tout l'intérêt de son Journal tient alors, précisément, au dosage subtil des éléments qui lui sont incorporés, ressortissant aux deux sphères, dont l'ensemble constitue un "carnet de bord" permettant au lecteur de suivre un cheminement - et peut-être aura-t-il la curiosité, ensuite, de remonter au précédent Journal 1946-1949 -, un parcours évolutif inscrit dans le temps le renvoyant à des faits liés à la biographie de l'écrivain, au train du monde ou au travail, en coulisses, sur l'oeuvre en train de se faire.

    "Est-ce que je pense que l'état dans lequel je suis (comment je me suis réveillé aujourd'hui, etc.) soit d'intérêt public ? Pourtant je le note de temps à autre et le publie même"...

    "Le journal en tant qu'entraînement à son propre état  dans la pleine conscience de ce qu'il y  a là de futile", notera-t-il encore. Ni masqué ni transparent, ni subjectif à outrance ni dupe non plus de son illusoire objectivité (car il sait bien que toutes les pages aux allures de rapport qu'il nous livre, autant que les coupures de presse qu'il intègre dans son collage, manifestent autant de choix délibérés voire partisans), celui qui nous parle dans ce Journal 1966-1971 nous apparaît comme l'anti-personnage par excellence, indiquant ainsi la vaine gravité du jeu auquel nous sommes conviés avec un clin d'oeil à Montaigne: "C'est ainsi que je fonds et échappe à moi..."

    "Êtes-vous certain que la conservation de l'espèce, une fois disparus toutes vos connaissances et vous-même, vous intéresse réellement ?", se demande "le Max". En voilà une question ! Or tâchons d'y répondre sans tricher et préparons-nous à rempiler: il y en aura en effet tant et plus, de ces interrogations à la fois inattendues et révélatrices ("Aimez-vous les clôtures") où l'humour et l'ironie de l'écrivain font merveille - enfin, pas tout le temps...

    Frisch06.jpgAu reste, on aura tôt fait de le comprendre aussi: le contenu explicite de ces questions-réponses importe moins que l'effet second implicite qu'elles sont appelées à produire. Un langage est là, en train de se former. Une pensée affleure. Sans doute l'auteur s'ingénie-t-il à tourner ses questions de certaine façon, de sorte à faire "accoucher" l'hypothétique lecteur, mais la maïeutique ainsi fondée est une arme à double tranchant, et les esprits mal embouchés se feront un malin plaisir, aussi bien, de retourner les questions du "maître" aux limites de la tautologie ou de l'aporie. Cependant l'ombre du grand Wittgenstein n'aura fait que passer: des questionnaires paradoxaux, roboratifs ou se mordant la queue, voisinent avec d'autres qui touchent à l'avenir de l'espèce, aux raisons que nous avons de (sur)vivre, au mariage, à l'amitié, à la mère patrie, au trafic d'armes, à la propriété privée ou à la mort, au  discours ou au discours sur le discours, entre autres considérations plus attendues du moraliste citoyen achoppant à l'une des obsessions du XXe siècle: la politique.

     

    De la conscience politique  

    De quand date le concept de "conscience politique" ? On pourrait se le demander. Peut-être vous aura-t-on reproché, une fois ou l'autre, votre manque patent en la matière? Mais sans doute, en l'occurrence, votre interlocuteur ne se référait-il pas à Aristote, Platon ou Machiavel: à croire que le politique date pour nous du siècle passé, et qu'un homo politicus nouveau a fait depuis lors son apparition. On y pense plus d'une fois en lisant le Journal de Max Frisch. Parce qu'il nous semble que la "conscience politique" y prend nettement le pas sur la "conscience du politique": que celle-ci n'est plus seulement un élément de la réalité humaine impliquant le jeu de relations et les interactions d'innombrables autres composantes de la réalité, mais une sorte de substrat historico-social et psychologique dont le primat n'entre même plus en discussion. Or l'examen du phénomène et particulièrement intéressant dans une oeuvre qui, sans être inféodée à aucune idéologie dogmatique, baigne dans un climat moral qui est celui-là même de ce dernier quart de siècle dans l'intelligentsia occidentale.

    Cette digression pour inviter le lecteur à un débat, dont la matière abondante et multiforme du passionnant ouvrage de Max Frisch pourrait constituer la base. Qu'on range en effet l'auteur alémanique dans le grand sac rouge des "gauchistes", ou qu'on incrimine au contraire les nuances de son radicalisme, et la discussion sera close. Tandis qu'en le suivant pas à pas, l'esprit en alerte et si possible aussi critique que peut être le sien, et toute la complexion intellectuelle d'un écrivain hautement représentatif de l'époque nous apparaîtra dans ses multiples aspects.

    Voici donc Max Frisch lors de sa première rencontre avec Brecht à Zurich, en 1947, et ensuite plus tard, au retour de celui-ci sur sol allemand, le temps d'une rencontre puis à la veille de sa mort: tout en finesses, sans complaisance, c'est un portrait d'une intense présence où l'auteur, sans cesser d'être lui-même, rend hommage au grand dramaturge révolutionnaire.Ou le voici à Varsovie en 1966, se rappelant les décombres de 1948; ou bien à Prague, en 1967; à Moscou, un an plus tard; à Zurich après les événements du Globus; en Engadine le jour de l'entrée des Russes en Tchécoslovaquie, Dans le Parc national en compagnie de Friedrich Dürrenmatt ; à la Maison-Blanche où le reçoit Henry Kissinger qu'il avait rencontré à Harvard; ou encore dans sa résidence tessinois du val Onsernone, tentant de pénétrer l'esprit affranchi de la nouvelle génération.

    Observateur, scrutateur attentif, Max Frisch ne cesse d'interroger la réalité qui l'entoure et de la soumettre à la critique, qu'il visite la ville de Gorki en compagnie de l'architecte-idéologue en chef ou qu'il partage le lunch de Kissinger futur prix Nobel de la Paix (!) deux jours après l'invasion américaine du Cambodge. De cet entretien avec Kissinger, il ressortira, notamment, que "les intellectuels sont des cyniques" et que "les cyniques n'ont jamais bâti de cathédrales".On peut ne pas partager toutes les opinions de Max Frisch, mais le cynisme nous semble le dernier des reproches qu'on ait le droit de lui adresser.

    Frisch02.jpgL'écrivain surtout...

    Quoi qu'il en soit, que Frisch le démocrate insatisfait de nos démocraties occidentales ait tort ou raison, que le contempteur des vices de notre société soit ou non une conscience au-dessus de tout soupçon, que le moraliste politique emporte notre adhésion ou que nous nous distancions de ses prises de position de circonstance (la propension par trop utopique de son fameux discours de Francfort), l'écrivain s'impose en tant que tel, auquel nous devons les moments les plus forts de ce Journal 1966-1971.

    Ainsi, les esquisses de romans posant les repères essentiels de quelques destinées humaines, avec les histoires de l'orfèvre zurichois mal dans sa peau (toujours ce poisson rouge égaré dans la cage à lapins ! ), celle du pharmacien de Locarno ou du prof d'architecture, nous touchent-elles plus durablement que les considérations de l'écrivain sur tel ou tel thème d'actualité, alors même que la conscience globale de l'artiste investit l'ensemble de notre réalité.

    L'écrivain Max Frisch n'exclut pas mais englobe l'idéologue de gauche, hors de tout esthétisme et de tout sectarisme, déployant une oeuvre polyphonique dont l'un des grands mérites est de mettre en rapport des langages dont le rapprochement provoque l'étonnement  et l'éveil lucide, comme en une sorte de jeu parodique décapant.

    Max Frisch, "conscience de son époque", vous parle ainsi bien gravement de tel manifeste qu'il a décidé (pas pour la première fois) de ne pas signer, mais tout à l'heure vous aurez droit au numéro de Brother Max constatant, au nom de l'ubuesque Association Suicide: "Dix ans après   la fondation, les sept fondateurs sont encore tous en vie"...

     

    Max Frisch. Journal 1966-1971. Traduit de l'allemand par Michèle et Jean Tailleur. Gallimard, coll. Du monde entier, 1975.

     

    Cet article a paru dans le Samedi littéraire du Journal de Genève, le 27 novembre 1976.

  • Ceux qui restent confiants

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    Celui qui a gardé son Opinel / Celle qui ne lâche pas la main du Seigneur même quand elle nage sur le dos / Ceux qui continuent de lire Michaux dans le texte et même dans le sous-texte / Celui qui pratique l'écriture automatique avec conduite assistée dans les virages en épingles de chapeau / Celle qui reste attachée à la marque Le Rêve garantissant la chaleur d'un poêle à bois suisse donc sûr / Ceux qui voient l'avenir de la poésie en prose / Celui qui ne voit que le drapeau à brandir et point de blanche colombe sur le fauteuil crapaud / Celle qui aspire à l'hiver total dans son coffre-fort à capitons dorés / Ceux qui se la jouent colosses de Même Nom / Celui qui voit couler le temps comme une longue enfance / Celui qui trouve ce soir de soie beau comme l'espoir / Celle qui revient de la lune par l'escalier de service / Ceux qui regrettent de ne pas regretter le regret / Celui qui est sensible (j'veux dire ultrasensible) à l'évidence du mystère / Celle qu'illumine la seule idée de l'éclair au chocolat / Ceux qui dissertent sur la fuite de l'enfoui en gardant le moral / Celui qui enfant voyait Dieu comme une boule et parfaitement ronde et gare aux quilles / Celle qui tombe ou croit tomber et se relève grâce au Seigneur ou croit se relever et son ombre la suit / Ceux qui jubilent dans le fourmillement des atomes athlétiques / Celle qui se fait faire une mise en plis béton genre permanente de statue soviétique / Ceux qui dorment en chiens de fusil mitrailleur / Celui qui croit peindre des visages et ce sont des paysages / Celle qui croit voir des paysages et ce sont des visions / Ceux qui croient voir des bisons dans l'armoire aux visons, etc.

     

    Peinture: Michael Sowa.

  • l'Allumé

     

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    « Pas un gramme de graisse, on peut le dire à tout point de vue, rien que de l’os et de la fermeté, pas ça de fermenté mais de l’éthique et de la droiture à la base, tout le superflu du consommé dûment consumé et surtout ça qui se voit à la voussure d’humilité : le contraire du genre torche brandie, et l’on voit que ça rayonne du dedans, l’on sent toute son intériorité travaillée par le feu de l’Esprit annoncé par la publicité…

    Image: Philip Seelen.

  • No Problem

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    « Y a des gens comme ça qu’aiment pas les fleurs, y disent que ça fait baptême ou pire : que ça fait mariage, y disent que ça fait bourge de se pointer chez les voisins avec des buddleyas, ou pire : que ça fait courge d’offrir des cattleyas qui sont hyper connotés genre La recherche de Proust et tout le tralala, enfin les chrysanthèmes j’te dis pas : autant y aller de sa couronne grave et là, pas de problème avec l’affaire, qu’y disent: tu signes un chèque avec ceux du bureau et t’es couvert…

     

    Image: Philip Seelen.

  • Suspends ton vol !

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    Une lecture de La Divine comédie (25)

     

    Chant XXIV. Voleurs.

     

    On a beau voir l’accablement écraser, de plus en plus, le pauvre poète descendant la roide pente accidentée des Malebolge, qu’il faut se représenter comme une suite de vires ou de corniches coupées de précipices et d’arches près de s’effondrer – et ça remonte et ça s’éboule :le poème n’en continue pas moins de tisser, sonorités à l’appui, sa tapisserie à la fois rugueuse et suave – le chant XXIV s’ouvre sur une vision pour ainsi dire virgilienne, avec son petit paysan s’impatientant de revoir le printemps -, physiquement  très suggestive et savante, multipliant les allusions littéraires ou historiques, politiques ou psychologiques, tout en ne perdant jamais le fil de la narration au premier degré de la périlleuse désescalade des deux compères ; ainsi Virgile profite-t-il de sa légèreté de pur esprit pour soutenir son protégé, quitte à le gourmander tout à l’heure quand celui-ci, bonnement vanné, se reposera trop indolemment : pas le moment de flancher, ragazzo, « Omai convien che tu cosi ti spoltre »,autrement dit : « ce n’est pas assis sous la plume ou la couette qu’on arrive à la gloire », et de lui rappeler qu’après la descente à pic jusque chez Lucifer il s’agira de remonter encore, sans escalator, la pente aride du Mont Purgatoire.

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    Dans l’immédiat, cependant, c’est à une nouvelle séquence de film gore que le poète va se trouver confronté non sans y intervenir personnellement en reconnaissant, dans la bolgia des voleurs, un certain Vanni Fucci de Pistoia qui s’est fait connaître par la violence de ses moeurs politiques, et plus particulièrement par le vol d’objets sacrés, dans une église de sa ville, dont il a accusé des innocents. 

    Fait intéressant alors : que Dante juge plus sévèrement le vol que la violence en cela que le vol est une manière de viol de la personnalité. La violence, de face, permet en effet à la victime de se défendre, tandis que le vol, commis à l’insu de celle-ci, tient de la fraude plus insidieuse et donc plus détestable.

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    Un supplice d’une atrocité particulière frappe ainsi ce vil voleur violeur violent qu’un serpent de feu transperce  et transforme en torche puis en cendres, bientôt recomposées en corps prêt à être torturé derechef et ainsi voué à l’éternel tourment d'un Phénix des basses fosses. 

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    Laissez donc toute espérance, vous qui avec volé le vélosolex de votre voisin valeureux Victorin le vannier…

     

    Dante. La Divine Comédie. L’Enfer / Inferno. Présentation et traduction par Jacqueline Risset- GF Flammarion.

     

    Peinture : William Blake, Salvador Dali, Gustave Doré.

     

  • Ceux qui vont voir ailleurs

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    Celui qui part tôt matin sans savoir où / Celle qui prend la tangente à la corne du bois / Ceux qui passent la ligne de haute tension / Celui qui avait un creux au ventre / Celle qui demande plus de ciel / Ceux qui sont curieux à vie / Celui qui appelle ça une escapade / Celle qui appelle ça une échappée / Ceux qui se taisent dans le train de nuit / Celui qui sait que le défilé sombre débouche là-bas sur la Pannonie / Celle qui dit qu’elle ne croit en rien mais qui va quand même là-bas / Ceux que l’espoir d’un meilleur salaire attire vers l’Ouest qu’on leur a dit pourri / Celui qui va juste fleurir sa mère au cimetière / Celle que le nom de Nicaragua fait imaginer des forêts bleues sous des ciels rouges ou des forêts rouges sous des cieux noirs / Ceux qui ont fait la Tunisie (disent-ils) où ils ajoutent qu’il n’y a rien à voir / Celui qui voyage autour de sa chambre dont la fenêtre donne sur l’usine d’incinération des déchets urbains / Celle qui se contente de l’Ici-Bas qu’elle habite dans son ample chair de gourmande / Ceux qui trouvent la vie trop étroite et se sont donc inscrits au prochain Transit Mystique de Frère Jean-Marie / Celui qui est parti bien après le retour des autres / Celle qui a succombé avant d’arriver là-bas / Ceux qui se retrouvent dans les villages dévastés de leur enfance / Celui qui fuit la nouvelle sorcellerie de l’argent / Celle qui rêve de pays sans mépris / Ceux qui ont franchi la frontière redoutée / Celui qui cherche le Midi vertical / Celle qui voyage à travers le pays que trahit sa robe rouge sang / Ceux qui marchent au bord du fossé où ils savent ce qui les attend sans y croire vraiment / Celui qui se dit qu’il a encore des tas de villes à visiter en songe sur son grabat de prisonnier / Celle qui a vagabondé toute la nuit avant de rencontrer celui qu’elle a cherché à travers divers pays et qui l’attend là / Ceux qui retourneront en Andalousie sans savoir comment / Celui qui voit le col là-haut d’où l’on redescend vers le Sud / Celle qui voit là-haut la passe conduisant au Nord où l’attend son fiancé / Ceux qui partent ensemble vers un Ailleurs qu’ils ont choisi, etc.