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Carnets de JLK - Page 7

  • Première visite au Maestro

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    Rencontre de Guido Ceronetti, génial auteur du Silence du corps, de La Patience du brûlé et d'Insetti senza frontiere, entre vingt autres titres, en son repaire de haute Toscane, le 20 février 2011.

    (Mezzanotte, dopo l’incontro col Ceronetti) – Del Maestro mi rammenterò sempre quella visione del vecchio tutto piegato, perfetta immagine del uomo solo, « senza più carezze », cosi come diceva, assai patetico e ridendo anche quando gli dissi : « La vie est vache, comme disait Céline », e lui : « pauvres vaches, dont on invoque le nom en français, méritent-elle ça ?», et moi : « On peut dire aussi à la vie: vieux chameau », e lui : « Si dice ancora chameau oggi in francese ? », alors moi : « Si, lo dico io alla moglie : vieux chameau », et lui : « Ah, ah, ah… »

    °°°
    Nous venions alors de rentrer d’une balade à trois sous la pluie, sur les dalles glissantes du petit bourg toscan, où il n’avait cessé de pester contre son «corps de chiotte» tout en évoquant un prochain «Festival des désespérés» qui va se tenir à Turin au prochain solstice d’été, selon son exigence précise et où diverses « performances » seront proposées à la seule gloire du Désespoir. Or, comme je lui demandais des nouvelles de son fameux Teatro dei Sensibili, compagnie de marionnettes qu’il fonda avec sa femme, de m'expliquer qu’il survit, notamment avec une tournée récente des Mystères de Londres, de sa composition, et de me laisser entendre ensuite qu'il lui survivra encore sous sa haute protection posthume, certaines dispositions ayant d’ores et déjà été prises avec quelques instances supérieures, influentes « de l’autre côté »…

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    Cinq heures plus tôt, nous nous étions pointés, avec la Professorella, mon amie Anne-Marie Jaton - parfaite italophone et ferrée en hermétisme, avec laquelle le Maestro était déjà en contact par le truchement de notre ami commun Fabio C. qui vient de présenter son mémoire de licence sur Cioran -, à la porte de son repaire plus ou moins secret de Cetona, assez vaste logis aux pièces hautes de plafond, tout dévolu aux livres et à l’étude, aux murs ornés de nombreux collages et de gravures, de photos de théâtre et de portraits de belles femmes, où les divers lieux d’écriture (du bureau à l’écritoire pour station debout, en passant par l’établi d’artiste aux centaines de petites bouteilles d’encre de Chine) rappellent assez éloquemment le type de composition simultanéiste et comparatiste du poète-philologue en son savant patchwork philosophique et littéraire…

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    C’est cependant dans la minuscule cuisine que nous nous sommes repliés pour l’entretien à proprement parler, qui a duré plus d’une heure et demie et au cours duquel l’écrivain m’a dit pas mal de choses intéressantes sans répondre trop précisément à mes questions, mais brodant à sa façon sur les thèmes qui le préoccupent aujourd’hui, à savoir la vieillesse, la déchéance du corps, l’indignité de l’optimisme de commande, ou plus précisément le refus, par les autres, de la réalité de la souffrance et de toute conversation portant sur la mort.

    À propos d’Insetti senza frontiere, sur quoi je le lance pour commencer l’entretien, Ceronetti précise immédiatement qu’il s’agit là d’un livre de vieillesse.

    Copie de DSCN7341.JPG« J’ai écrit ce petit livre, morceau par morceau, dans une forme que j’aime beaucoup, de l’aphorisme. C’est un goût que je cultive depuis toujours, et qui a même permis à mes éditeurs d’établir des recueils à partir de fragments tirés de mes divers livres. C’est un livre qui est lié à la difficulté et à la douleur physique croissante que je vis, en même temps que des joies ténues mais non moins réelles. J’exprime aussi la difficile relation avec les autres, devant le combat que nous menons avec la mort, qui n’est pas censée exister. Si j’écris, il est possible de faire allusion à la mort, sinon, dans la conversation, cela de devient impossible. Je dois aller bien ! L’autre jour encore, une femme de ma connaissance, une bavarde, une vraie sangsue, me félicitait de me porter si bien, alors que tout de mon apparence devait exprimer le contraire. J’aurais dû lui répondre : « Non, je ne vais pas bien. Je ne suis plus qu’une chiotte ! » Mais ce n’est pas bienséant, n’est-ce pas ? Et le dire à une dame âgée est d’autant plus malséant que cela lui parle d’elle, évidemment. Ceci dit, je peux parler de la mort avec des amis. Et puis, bien sûr, avec le notaire ! Voilà quelqu’un qui s’intéresse à ma mort !»

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    Comme on s’en doute, le dernier livre de Guido Ceronetti, pas plus que les précédents, ne se réduit à des lamentations personnelles sur le vieillissement. Bien plutôt, c’est un recueil tonique, nourri d’une vie d’expériences multiples et de lectures, d’observations sur le « cruel XXe siècle » et de vues radicales sur le présent où le Mal – figure omniprésente de l’œuvre – ne cesse de courir et de « travailler »…

    Ensuite, la conversation s’est poursuivie, au fil de laquelle nous avons parlé de sa vision du monde dualiste, qui l’apparie au catharisme et à sa perception du Mal, il nous a raconté son séjour en clinique et les deux nouveaux livres qu’il en a tirés – dont un roman à paraître, intitulé Dans un amour heureux -, puis nous avons parlé plus en détail des genres divers qu’il a traités , de la chronique polémique au récit de voyage, ou de la poésie et de l’essai fragmentaire, et de son besoin de décrire la réalité plus que de parler de lui-même.

    Visiblement fatigué, après une heure et demie de conversation qu’il tenait à mener en français, l’écrivain m’a proposé de faire une pause, après quoi il a parlé encore un bon moment puis il nous a expliqué qu’il ne pourrait pas dîner avec nous, à cause d’une blessure buccale qui le chicane, et aussi du fait de ses restrictions diététiques sévères, tout en nous priant de l’accompagner pour « une bonne marche ». Nous avons donc fait un tour sous la pluie, jusqu’à l’hospice de vieillards où il espère ne pas finir ses jours, nous sommes allés réserver deux places à la trattoria voisine et l’avons raccompagné jusque chez lui, étant entendu qu’il nous rappellerait vers dix heures du soir pour prendre congé de nous et nous faire quelques dédidaces.


    De retour auprès de lui, après le repas, nous l’avons retrouvé assez plaintif, s’estimant le plus seul des hommes, il a tenté d’embrigader Anne-Marie pour lui faire faire sa vaisselle, j’ai fini par le convaincre de se laisser photographier - ce qu’il a accepté à condition qu’on ne voie pas sa « courbure » -, enfin il a signé les livres que nous lui avons présentés, me dédiant plus précisément l’aphorisme 67 d’ Insetti senza frontiere, que je recopie à l’instant : « Nulla, nessuna forza può rompere une fragilità infinita »…

    Photos JLK: Guido Ceronetti, febbraio 2011.


  • Ceronetti le vif ardent

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    Un sourcier du verbe aux véhémences de quêteur d'absolu. Cioran voyait en lui un «admirable monstre», Fellini raffolait de son théâtre de marionnettes, et La Patience du Brûlé signale un écrivain d'une saisissante originalité. Une (première) rencontre en 1995.

     

     «  La vie fait passer, à travers notre pauvre chair, des projectiles, et des poignards», murmure le petit homme à l'imper soigné et au joli béret basque, qui manie notre langue avec un raffinement souverain, à peine voilé d'un accent. 

     

    «On est blessé, mais aussi cela aiguise. Somme toute j'ai vécu en curieux. En amateur. Tout ce que j'écris vient de la vie. C'est en feuilletant la vie que j'ai découvert des choses»... 

     

    De ces «choses de la vie» dont les journaux sont pleins,Guido Ceronetti s'étonne que ses pairs fassent si peu de cas. «Je ne comprends pas que les écrivains italiens d'aujourd'hui se désintéressent à ce point du monde terrible qui nous entoure. On dirait qu'ils vivent en aveugles. Seul, peut- être, mon ami Guido Piovene avait le sens des problèmes de l'époque. Pour ma part, je me suis toujours passionné pour le crime. Il y a là un tel mystère. Et c'est la base, en outre, de toute légende»... 

     

    Est-ce un écrivain «engagé» au sens habituel qui s'exprime ainsi, un «témoin de son temps» selon l'expression consacrée? Et Guido Ceronetti aurait-il donné dans la narration criminelle? Pas vraiment. Mais on sait l'implication virulente du chroniqueur de La Stampa dans la réalité italienne. Anticommuniste en un temps où cela valait d'hystériques condamnations, puis s'en prenant aux pollueurs industriels et aux barbares de la décadence culturelle, il s'est fait détester tous azimuts par sa virulence d'imprécateur et sa position de franc-tireur pauvre. 

     

    Ceronetti30001.JPGCar Ceronetti vit de rien dans un bourg de Toscane, loin des cercles littéraires ou académiques. Il n'écrit point de romans à succès mais des poèmes et des sortes d'essais très concentrés, où les aphorismes déflagrateurs («Comment une femme enceinte peut-elle lire un journal sans avorter?», «L'arme la plus, dangereuse qui ait été inventée est l'homme», «Qui tolère les bruits est déjà un cadavre», «Si le Mal a créé le monde, le Bien devrait le défaire») voisinent avec des développements plus amples sur les thèmes essentiels du rapport de l'homme avec son corps et avec le Cosmos, impliquant donc la maladie et l'érotisme, l'obsession quasi maniaque pour la diététique et une détestation non moindre de la technique («un serviteur admirable, savez-vous, si parfait qu'il va nous supprimer»), la réflexion métaphysique et la méditation sur l'Histoire passée et présente, entre autres intuitions mystiques, digressions philologiques, émerveillements artistiques, vibrations sensibles enfin du médium un peu sorcier qui a recréé la vie à bout de fil en qualité de manipulateur de marionnettes, à l'enseigne de son fameux Teatro dei Sensibili très prisé du Maestro Fellini. 

     

    Ceronetti3.jpgSombre vision

    Dans sa postface au Silence du Corps (Prix du meilleur livre étranger 1984), Cioran disait que l'impression donnée par Ceronetti est «de quelqu'un de blessé, à l'égal de tous ceux à qui fut refusé le don de l'illusion». De son ami roumain, Ceronetti partageait au reste la vision gnostique du monde. «C'est vrai, je suis une sorte de cathare. Peut-être cette vision dualiste est-elle fausse. Je ne sais trop, j'ai besoin de penser ainsi.»

    Répugnant à parler de lui-même, cet «ascète raté», ainsi qu'il se présentait lui- même, se fait beaucoup plus loquace dès lors qu'on l'interroge sur l'Ancien Testament, citant par cœur des strophes entières de L'Ecclésiaste, dont, avec celles du livre de Job, les âpres vérités et la sagesse contradictoire l'imprègnent depuis sa jeunesse. 

    Sombre Ceronetti? Certes très pessimiste sur l'avenir de l'espèce. «Le monde actuel va devoir affronter un terrorisme de type apocalyptique. Voyez le nouveau nihilisme à caractère religieux qui se développe dans le monde, notamment chez les islamistes et les sectes: il semble qu'il n'y ait aucune possibilité de paix, et que l'humanité doive s'enfoncer ainsi dans cette boue sanglante»... 

    Prophète de malheur, mais aussi porteur de quelle lumière intérieure, ce même Guido Ceronetti dont rayonne de loin en loin le sourireangélique. 

     

    Ceronetti.jpgGrappilleur de génie

    Guido Ceronetti ne voyage pas, tel l'escargot du futur, avec son ordinateur sur le dos: «Une telle peste ne m'aura pas dans son lazaret»,précise-t-il, au terme du travail de «fusion rhapsodique» qu'il a accompli sur la base de carnets annotés à la main au fil de cinq ans de déambulations par les rues et les livres, de 1983 à 1987. 

    Or, La Patience du Brûlé n'a rien, pour autant, du journal de bord ordinaire. C'est un formidable concentré d'impressions visuelles (non du tout pittoresques mais picturales, pourrait-on dire, avec une superbe digression finale sur la distribution sensible des couleurs), d'observations «le long du chemin» et de pensées, d'échos de lectures à n'en plus finir, de relevés de graffiti (source populaireà l'invention souvent révélatrice), de souvenirs, d'invectives (contre la hideur des villes italiennes dégradées par l'invasion touristique ou l'anarchie industrielle, et plus généralement contre la vulgarité généralisée en laquelle il voit l'extension médiocre de l'esthétique des aquarelles d'Hitler exposées à Florence) ou de très délicates petites scènes qui disent, par contraste, sa qualité de cœur et d'esprit. On ne saurait rendre en quelques lignes la substance profuse, traversée d'éclairs géniaux, d'un tel ouvrage, dont la compacité apparemment «brute» fait à la fois la difficulté et la profonde singularité. 

    Tout différent des passionnants essais d'Une Poignée d'Apparences et du Lorgon mélancolique, ou du beau recueil e pensées plus «fusées» de Ce n'est pasl'Homme qui boit le Thé mais le Thé qui boit l'Homme, La Patience du Brûlé est de ces livres-gigognes qu'il faut avoir sans cesse à portée de soi pour y revenir comme à une fenêtre ou à l'œil d'un puits au fond de l'eau duquel brille un anneau de ciel... 

    Guido Ceronetti, La Patience du Brûlé. Traduit de l'italien par Diane Ménard. Albin Michel, 453 p. Les autres titres cités sont publiés chez le même éditeur, sauf Le Silence du Corps, disponible en Livre de Poche Biblio.

    (Cette page a paru dans le quotidien 24 Heures en date du 27 juin 1995)

  • Retour en Toscane

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    Chemin faisant ( 163 )

     

    Rallonge d’automne. – Les ors et la pourpre moirée de la fin de l’été indien venaient de tourner au gris cendré sous la première neige, ce matin de novembre sur nos hauteurs, mais l’automne flamboyait encore au sud des Alpes, se reflétant dans l’azur des lacs entrevus des fenêtres du Pendolino, ensuite il n’y avait plus rien à voir que la plaine étale traversée de Milan à Florence par la Freccia rossa dont le nom m’a rappelé la mythique Flèche rouge de nos enfances, et remontant ensuite la val d’Arno l’automne des couleurs a relancé ses éclats sur fond de bleu sombre scandé par les flammes noires des cyprès typiquement toscan alternant avec les campaniles et les pins non moins typiquement toscane que les murs vieux rose ou safran des pans de murs de fermes ou de palais ou de chapelles ou de ruines à l’abandon, et l’on a passé Montevarchi, et Arezzo, et le nom de Camucia m’a fait lever les yeux vers les hauts de Cortone me rappelant tant de souvenirs d’il y a des anneés, et la lumière a décliné tandis qu’une dernière trouée pervenche éclairait les lointaines crêtes siennoises –et des lettres blanches sur fond bleu dur annonçaient CHIUSI –CHIANCIANO TERME…  

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    Douce folie. - La monotonie des lectures ferroviaires peut se rompre par la pratique du contrepoint, et c’est ainsi que j’aurai fait alterner, tout au long de la descente vers la lumière du sud maintes fois évoquée par Philippe Jaccottet, les pages des brèves chroniques de celui-ci réunies dans Tout n’est pas dit (Le Temps qu’il fait, 2005), où précisément il parle des jours assourdis de novembre dont il dit préférer la douceur recueillie aux splendeurs bigarrées, et celle d’un autre tout petit recueil mais combien plus incisif, celui-là, et parfois traversé de fulgurances inouïes, au titre de Couilles de velours (éditions d’autre part, 2017) et signé Corinne Desarzens.

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    La sentence suivante annonce une lestesse de parole que le vénérable poète de Grignan ne se permettra jamais en dépit de son âge, au contraire de la sexa en veine un peu ostentatoire de lyrisme sexy : « Le grand âge assure l’illusion de pouvoir tout dire. Sur le b’atiment qu’est le corps. Sur la fusée qu’est le destin. Sur la moutarde après dîner qu’il faut éviter parce qu’elle veut dire trop tard. Qu’est-ce qu’on risque ? »

    Les voies de la vraie poésie sont infiniment variées et pas plus que lesoleil ne se souillent, de Villon à Jean Genet ou William Cliff, à traverser les mauvais lieux ; et la douce folie de la Fantaisie a ses propres détours hors-la-loi. Ainsi se gardera-t-on d’opposer le très sage Jaccottet de trente ou quarante ans (ses chroniques datent de 1956 à 1964) et Corinne la foldingue quand elle écrit : « Elle avait des cils gris noir comme ceux d’un nègre et, au doux mitan des fesses, un pouls qui palpitait comme un violon », ou ceci : «Tonitruant, ravigotant, pétaradant, oubliant son nom, le véritable orgasme donne des fourmis dans la mâchoire », ou cela encore : « Ne jamais faire l’amour en gardant sa culotte. La peur a le goût de la rouille, ne la laisse jamais s’installer chez toi. Le courage a le goût du sang. Redresse-toi, admire le monde »…

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    Pasticcio pazzo. – La cuisine du soir, à la trattoria traditionnelle toscane Al Punto de Chiusi, et les vins de la Nobilità régionale dont les noms chantent velouté, tel le Brunello de Montalcino qui me souhaite le bonsoir, n’ont rien perdu du meilleur de ce pays où Nature et Culture se fondent depuis la nuit des siècles, et pourtant que se passe-t-il ce soir aux tables m’entourant en cette soirée hors-saison sans le moindre touriste où, par groupes de garçons et grappes de filles, toute une jeune population populaire s’est répartie, tout entière braquée, scotchée, le regard vissé, le front penché, chacune et chacun sur son smartphone ?!

    La chose pourrait sembler banale évidemment, signe des temps, nouvelles mœurs, comme au temps où la première télé se pointait dans les bourgs provençaux, suscitant la perplexité d’un Philippe Jaccottet, et cette même posture ne s’observe-t-elle pas désormais partout, propre à tous les âges ?

    Or, jamais elle ne m’aurait surpris dans n’importe quel autre lieu, snack à l’américaine ou bar de « djeunes », devanture de disco ou cour de lycée, mais en l’occurrence il me semblait observer un spectacle à nul autre pareil, dans cet excellent restau à la très bonne chère peu chère où ce parterre de frétillants jeunes gens se régalait de bonnes choses après avoir cliqué et twitté à tout berzingue, et du coup je me suis rappelé Fellini et sa façon , à l’italienne, de décrire le délire de la télé italienne, et peut-être alors, me suis-je dit en optimiste à tout crin, que le génie populaire à l’italienne finirait de la même façon à nous faire claper en twittant sans claquer sous les clics…  

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  • La vieille fille qui s'éclate

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    Un siècle et des poussières après la fondation des Cahiers vaudois par Ramuz et ses amis (les frères Cingria, Ansermet, Auberjonois et quelques autres), une nouvelle revue littéraire romande, à l’enseigne de La Cinquième saison, va tâcher de pallier le faible intérêt des médias actuels focalisés sur les grands tirages et quelques noms «porteurs » ou « vendeurs ». Or le même élan vif porte la très délectable évocation du mythique éditeur Henry-Louis Mermod, dans les Rondes de nuit du jeune Amaury Nauroy, fervente et piquante découverte d’un pays qui rechigne trop souvent (Ramuz dixit) à reconnaître les siens.

     

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    Un jugement actuel des plus accablants, relancé récemment par le plus fort en gueule de nos jeunes écrivains, alias Quentin Mouron, voudrait que la littérature romande, ou plus précisément le milieu littéraire romand, ne fût qu’une sorte de lugubre paroisse à dominante moralisante, « freinant à la montée » et cultivant la délectation morose propre au pape calviniste de l’introspection que fut Amiel en son monumental Journal intime, avec la crainte jalouse de voir jamais une qualité particulière dépasser la moyenne.

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    Surtout pas de vagues, mes sœurs et frères! D’ailleurs, avant Mouron, Etienne Barilier y était allé d’un premier pamphlet au titre combien explicite de Soyons médiocres, paru à L’Âge d’Homme en 1989, année de naissance de l’insolent Quentin, lequel vise aujourd’hui les paroissiens lettreux que le fracassant succès plus que local de Marc Voltenauer insupporte, après que la gloire quasi mondiale d’un Joël Dicker les eut révulsés une première fois.

    D’un côté donc, la rage présumée de l’éternelle vieille fille qui sommeille en chaque littérateur dont la dernière plaquette poétique s’est vendue à moins de 1000 ou moins de 100 exemplaires, alors que, malgré leur Qualité Littéraire non certifiée par le Centre de Recherches sur la Littérature Romande, Le Dragon du Muveran a dépassé les 20.000 exemplaires et La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert franchi le cap des deux millions…

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    Et de l’autre, notre lascar fustigeant le «milieu littéraire romand» et prenant la défense, non sans un brin de démagogie, de l’Auteur-qui-gagne et du Lecteur-qui-prend-son pied.

    Mais quoi de pertinent dans cette impertinence ? Ceci sans doute en premier constat: qu’un livre dont personne ne parle n’est pas automatiquement bon, pas plus qu’un succès de librairie n’est forcément mauvais. Et cela aussi qui peut justifier l’impatience d’un jeune loup dont les premières écoles se firent dans une cabane au Canada: la cuistrerie de ceux-là qui invoquent gravement la Qualité Littéraire pour jeter le discrédit sur la prose peu léchée des storytellers à la Dicker & Voltenauer.

    De piques en nuances

    Le risque cependant, à plaider ainsi pour le succès en faisant comme si la quantité excluait le débat sur la qualité, est d’ajouter à la confusion de l’époque.

    Or, sans dégommer le commerce et l’industrie, non plus que l’aspiration plus ou moins avouée de tout écrivain à la gloire cantonale ou mondiale, force est de reconnaître qu’aujourd’hui la quête du succès immédiat constitue un miroir aux alouettes abusant à la fois le public, les médias et les auteurs. Une production démentielle, la disparition de toute une société cultivée qui accueillait et accompagnait naguère les livres de qualité, également accueillis et accompagnés par des critiques avisés, la démission des médias en matière d’information littéraire de qualité, le nivellement des goûts et la fuite en avant exacerbée par les modes et les mots d’ordre publicitaires, la massification et l’affolement décervelé des réseaux sociaux aboutissent à cette confusion générale où la préservation d’un jugement critique équilibré devient de plus en plus délicate.

    Quentin Mouron, fils d’artiste, et Etienne Barilier fils de pasteur, ont réagi en pamphlétaires, et le genre exclut les nuances, comme le pachydermique Dürrenmatt (fils de pasteur lui aussi) le prouva avant eux comme on va le voir. Mais je me rappelle à l’instant la recommandation de ma maîtresse de piano, vieille fille sévère mais bonne à chignon strict, après qu’à huit ans j’avais déchiffré un morceau de la Méthode Rose : «Et maintenant, enfant, nous allons mettre les nuances !»…

    L’âme romande en déshérence

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    «La littérature romande ? Mais c’est la rose bleue !», s’exclamait Friedrich Dürrenmatt quand on l’interrogeait à ce propos, visant le mélange de spiritualisme diaphane et certaine préciosité de vieille fille du Grand Poète célébré par les Welches (on est censé penser à un Gustave Roud ou à un Philippe Jaccottet, même si le tonitruant Bernois n’avait probablement lu ni l’un l’autre) mêlant culte de la nature, déisme délicat et prose sublime.

    Cliché pour cliché, le fluvial Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel, qui fascinait Léon Tolstoï et que l’éditeur serbe Vladimir Dimitrijevic a publié dans son intégralité en douze volumes de 1000 pages, a pu être taxé de « noix creuse » et devenir le symbole d’un certain nombrilisme romand, et la réception critique d’un Ramuz, en France, ne réserve pas moins de formules expéditives, voire débiles, l’assimilant à peu près à un auteur régional, sinon rural, plus ou moins traduit de l’allemand…

    Les coups de gueule sont souvent nécessaires, voire libérateurs, et je ne cesse de me rappeler la révolte de mes vingt ans lorsque, à la séance d’accueil des nouveaux étudiants en lettres de la faculté lausannoise, le doyen de l’époque à mine de croque-mort nous avertit que si, d’aventure, nous étions là par amour de la littérature, nous aurions bientôt à déchanter vu qu’en ces lieux les Textes ne seraient approché que de manière scientifique. Sacré mômier!

    Mais Monsieur Gilbert Guisan se réduisait-il à un rabat-joie? Bien sûr que non ! Et Madame Doris Jakubec qui lui a succédé n’est-elle qu’un bas-bleu? Nullement. Et le milieu littéraire romand brocardé par Quentin Mouron (encore lui !) dans La combustion humaine est-il aussi nul que ça? Pas plus que le protestantisme n’est qu’une chape, ou que le calvinisme ne se résume à un puritanisme punitif pas cool !

    De la place pour tous…

    CINGRIA5 (kuffer v1).jpgLe langage de l’époque est binaire, et débilitant par exclusion, alors que la littérature est inclusive et ramasse tout. Ramuz l’écrivait dans son plus beau roman. «Laissez venir l’immensité des choses». Et Charles-Albert Cingria de nuancer à sa façon: «Ça a beau être immense, comme on dit:on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue».

    Ce qui suggère qu’il y a place, dans la littérature romande «et environs», pour la bourlingueur Cendrars autant que pour Maurice Chappaz le chantre du «Valais de bois», pour dame Anne Perrier la poétesse hypersensitive autant que pour l’intempestif Maître Jacques, pour Nicolas Bouvier nomadisant au Japon autant que pour Philippe Jaccottet dans sa lumière de Grignan, et toute la jeune bande récente dans la foulée, même si l’âme romande s’est mondialisée et que l’identité de la vieille fille se métisse avec le Roumain Popescu et le Camerounais Max Lobe, les uns «échangeant» sur Facebook et les autres tâtant de l’avenir radieux entre véganisme et permaculture.

    Tout ça pour dire que la vieille fille présumée, réputée sortir de la 5e promenade du Rêveur solitaire de Rousseau, jadis chaperonnée par le couple du Pasteur et du Professeur, n’a pas encore dit son dernier mot pour autant qu’on lui prête une oreille attentive et même peut-être amicale.

    Amaury a loupé la dernière Rave Party…

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    C’est ce petit miracle que concrétise Rondes de nuit, le premier livre d’un trentenaire français (né à Vernon en 1982) au nom joliment vieille France d’Amaury Nauroy qui, à vingt-trois ans, au Palais de Rumine, à l’occasion d’une «soupe chic» littéraire en l’honneur de Philippe Jaccottet, dont il était déjà fervent lecteur, entendit pour la première fois le nom d’Henry-Louis Mermod, éditeur prestigieux quoique souvent oublié de nos jours, dont la vie d’industriel richissime (grand manitou de l’alumine) et de mécène relève du roman.

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    Des années durant, le jeune fou de lecture, au lieu de hanter les mousses-parties des gens de son âge, n’a cessé de se documenter sur Henry-Louis Mermod, et donc sur Ramuz dont il fut le fidèle éditeur en Suisse romande, mais aussi sur Gustave Roud et plus tard sur Philippe Jaccottet ou Jacques Chessex, autant que sur notre pays lémanique et sa culture propre souvent inaperçue des Français.

    Plus encore qu’une enquête et un portrait de groupe et d’époque, aussi intéressant que séduisant par la bigarrure de sa matière et l’humour avec lequel il rapporte maintes anecdotes, Rondes de nuit est l’acte de naissance d’un écrivain infiniment poreux, aussi respectueux que gentiment narquois quand il le faut, ni bégueule ni facilement médisant, dont l’écriture tantôt fruitée et tantôt méditative fait merveille.

    La vieille fille fait des petits…

    grignan_amaury_livre_570.jpgCe qu’il y a de beau dans le livre d’Amaury Nauroy, c’est l’espèce d’affection filiale courant entre l’auteur et ses personnages disparus ou vivants, qu’il s’agisse de Mermod ou de Jaccottet, de la petite-fille de l’éditeur ou de son fils flambeur à dégaine de raté à la Simenon, en passant par le peintre Jean-Claude Hesselbarth (voisin des Jaccottet à Grignan) et jusqu’au fils du poète, Antoine Jaccottet, devenu éditeur à son tour à l’enseigne du Bruit du temps avec autant d’extrême soin dans la réalisation de ses livres que Mermod.

    Ces liens de filiation pourraient faire clan ou chapelle, et pourtant non : la ferveur joyeuse de l’auteur le préserve de ce travers, et le courant passe, la transmission se fait en beauté.

    Transmettre pourrait être alors, aussi, la vocation de la nouvelle revue littéraire romande dont la première livraison vient de paraître, à l’enseigne de La Cinquième saison.

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    La littérature romande se réduit-elle à des bonnets de nuit et de chafouines chaisières, cher Quentin Mouron ? Et suffit-il de jouer un Voltenauer-qui-gagne contre le « milieu littéraire » perdu d’aigreur jalouse ? La réponse est à nuancer, en l’occurrence, à la découverte de tel inédit de Jacques Chessex consacré à l’humour de Charlie Chaplin, de tel récit de voyage en Grèce de Corinne Desarzens (qui vient de publier par ailleurs le peu calviniste Couilles de velours aux éditions dautrepart…), ou de telle variation de la jeune Lolvé Tillmans sur le thème In Utero, traitant de procréation par voie numérique ( !) entre autres morceaux inédits, lectures, critiques et tutti quanti.  

             Cingria7.JPGAnecdote de cinquième saison rompant enfin avec toute morosité, que pourrait citer Amaury Nauroy: ce dimanche d’été où, dans le grand jardin bourgeois de Mermod, à Ouchy, le sublime vélocipédiste Charles-Albert Cingria débarqua tout crotté et suant des lointains valaisans, auquel l’hôte des lieux proposa l’un de ses costumes avant de rejoindre la compagnie à sa garden-party. Alors Charles-Albert, non sans maugréer, de revêtir un smoking du millionnaire et de se présenter sur la pelouse de la demeure au nom choisi de Fantaisie, de gagner la pelouse et, droit à travers la pièce d’eau aux nénuphars épanouis, d’en ressortir ruisselant comme un phoque pour saluer nobles dames et beaux messieurs…

    Amaury Nauroy. Rondes de nuit. Le Bruit du temps, 282p.

    La Cinquième saison. Revue littéraire romande. Numéro 1, 157p.  

     Dessin original: Matthias Rihs.

     

     

  • Ceux qui flinguent la soprane

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    Celui qui amende la femme qui chante dans la rue mais t'imagines le bazar si qu'on laissait faire tous ces étrangers du dehors / Celle qui sent bon au milieu des puritains fleurant le suppositoire / Ceux qui puent le caleçon immaculé genre responsables des Ressources Inhumaines du Synode Vaudois / Celui qui dit tout au tatou / Celle qui s'oublie dans le trou de mémoire / Ceux qui sont parjures de nature / Celui qui s'offre à la cantinière imbibée d’eau sauvage / Celle qui prône les canons à deux bourses et mèche sur le côté / Ceux qui ont un poisson sur leur Opel Rekord et une mention Guinness sur la fesse rapport à leur teneur en eau bénite / Celui qui fait régner l'ordre dans son frigo américain / Celle qui trouve que l'UDC mollit dans les cantons basanés ou l'on parle hollandais / Ceux qui lancent le parti des théières évangélistes / Celui qui chante dans sa baignoire au dam du bénitier susceptible / Celle qui exige de l'imam wahabbite qu'il mette un voile à son minaret / Ceux qui font loi de tout feu / Celui qui demande à sa commune si elle peut exiger du canton qu'il oblige la Confédération à régler légalement et avec l'accord de Strasbourg et du TPI le litige relatif au fait que ses voisins suédois chantent des hymnes à la Poutine avec des Algériens torse nu près du barbecue / Celle qui te dit qu'elle est née en Suisse avec un air de Bonus qui sort du puits / Ceux qui sortent leur passeport rouge dès que les Verts sortent une orange de leur slip bio / Celui qui voit du communisme de gauche chez la fleuriste aux roses militantes / Celle qui chantonne encore dans son caveau de famille et la police socialiste laisse faire / Ceux qui se taisent dans le wagon de silence en se défiant du regard, etc.

     

    Peinture: Claude Verlinde.

  • L'Art et la Vie

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    À propos du dernier roman de Hanif Kureishi, Le dernier mot.

        

    La vogue actuelle des biographies d'écrivains va de pair avec la "pipolisation" de la littérature, qui fait de l'auteur, plus ou moins "culte", un personnage  comptant souvent plus que son oeuvre.  

    Or le nouveau roman de l'écrivain anglo-pakistanais Hanif Kureishi décrit précisément ce phénomène, dont il tire sa substance  à la fois très sérieuse et très drôle. Il y est en effet question d'un jeune scribe approchant la trentaine auquel un éditeur commande la biographie d'un auteur mondialement connu mais un peu sur le déclin, dont la bio en question pourrait redorer le blason.

    Le dernier mot est donc le "making of" de cette biographie, combinant le récit des tribulations du jeune biographe débarquant dans la propriété en pleine campagne anglaise où vit le fameux auteur et sa dernière épouse, la plongée dans la vie privée assez mouvementée du grand écrivain réputé pour son caractère de sanglier, mais aussi les frasques personnelles du biographe, pas moins "homme à femmes" que son hôte, et enfin le dernier petit roman d'amour que le vieil écrivain, requinqué, composera après le séjour du jeune homme en faisant de lui, et de sa jeune femme, des  personnages de son cru...

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    On pense immédiatement à V.S. Naipaul en débarquant, avec le jeune biographe Harry Johnson et son éditeur Rob, dans la propriété de Mamoon Azam. Pour peu qu'on connaisse l'oeuvre de celui-ci, mais aussi, n'était-ce que de réputation, le personnage irascible et redouté, autant qu'admiré, que figure Naipaul, le rapprochement est évident quand bien même Hanif Kureishi s'en défendrait pour la forme. Cela étant, il n'en est pas moins vrai que Mamoon  n'est pas réductible au seul Naipaul, dont certains traits pourraient être aussi ceux d'un Salman Rushdie ou de Kureishi lui-même, entre autres. Au demeurant, ce qui compte ici, comme il en va dans La Recherche de Proust, n'est pas l'identification d'un modèle "réel" mais, bien plutôt, la vérité autonome d'un personnage de fiction dans l'espace "magique" d'un roman où narration et réflexion s'entremêlent.

     

    Ce qu'il faudrait dire en premier lieu, après lecture du Dernier mot, c'est qu'il s'agit d'un roman merveilleusement intéressant et amusant, autant par la justesse de ses observations psychologiques ou sociales que par sa profonde malice pétillant à chaque page. Pour qui connaît le monde des écrivains et de l'édition, et plus précisément ici l'univers de la littérature anglaise actuelle, le régal est particulièrement pimenté. Mais ce roman n'a rien d'une "étude de milieu", qui investit une réalité beaucoup plus large et composite impliquant les rapports entre art et réalité, vie privée et publique, intimité sexuelle et ragots répandus, ainsi de suite.

     

    Lorsqu'il se pointe chez le "Grand Satan" de la littérature anglo-saxonne, Harry, impatient de se faire un nom, est évidemment décidé à percer à jour tous les secrets du "monstre" séducteur. Mais divers obstacles s'opposeront à sa curiosité de quasi paparazzo, à commencer par  le souci farouche de l'épouse de l'écrivain, Liana la lionne italienne, de le régenter afin qu'il s'en tienne à une image flatteuse de Mamoon, lequel, en toute mauvaise foi, s'acharnera lui-même à défendre son honneur.

    Mais la vie, modulée par le roman, ne l'entend pas ainsi, qui va bousculer les uns et les autres dans un joyeux désordre, au fil de situations parfois extrêmes où l'on s'assassine le soir avant de se tomber dans les bras le lendemain.

    Kureishi02.jpgLe dernier mot est alors, également, une façon de roman d'amour  (amour des gens, au sens élargi, autant que de la littérature) où les relations entre hommes et femmes, mais aussi entre un vieux paon et un jeune coq, sans oublier leurs terribles mères et pères respectifs, sont ressaisies avec une fluidité narrative touchant parfois au théâtre par le truchement de superbes dialogues.

    Comme chez une Alice Munro, mais ici en version masculine, la sexualité est très présente dans les rapports entre les personnages du roman, où la sensualité le dispute à la tendresse. Pourtant, s'il va jusqu'au bout de l'indiscrétion dans son approche de la vie privée de Mamoon, qui nous vaut la rencontre de personnages féminins remarquablement détaillés dans leurs contrastes, Harry va découvrir que ces extrémités "secrètes" relèvent souvent du mythe au détriment d'une réalité plus riche, plus complexe ou plus banale au contraire - le vrai Mamoon, comme le vrai Proust, étant en outre à chercher dans son oeuvre.

    De même  la biographie de Harry, comme il en va des meilleures du genre, dépassant la muflerie anecdotique ou le voyeurisme à seule fin de "scoop", relèvera-t-elle finalement de la littérature et constituera-t-elle bel et bien, sans complaisance pour autant, un hommage à Mamoon Azam, comme le suggèrent aussi bien les dernières lignes de ce très remarquable roman: "Il avait mené à bien sa mission, rappelant à tous que Mamoon avait compté en tant qu'artiste - il avait été écrivain, faiseur de mondes, diseur de vérités fondamentales, ce qui était assurément une façon de faire changer les choses, de mener une bonne vie et de susciter la liberté"...

     

    Hanif Kureishi, Le dernier mot. Traduit de l'anglais par Florence Cabaret. Editions Bourgois, 379p.  

     

  • Pour tout dire (28)

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    À propos des éclats au niveau du couple et autres formes de cinéma. Amos Oz à l'Hyper U et La nuit des conteurs selon Peter Handke. Avec un salamalec à Jacques Chessex, via Lambert Schlechter, et un clin d’œil à l’Origine du monde…


    Je me suis presque emporté contre Lady L., hier en milieu de journée à l'Hyper U de la région d'Agde, mais c'était du cinéma. Je lui ai fait un phone d'impatience alors qu'elle me faisait attendre depuis plus de 30 heures (mes minutes dans les grandes surfaces se multiplient en heures), mais en même temps je souriais sous cape et je n'étais plus du tout énervé quand elle m'a rejoint une dizaine d'heures plus tard avec son chariot rempli de bonnes choses dont trois sortes de Cantal.

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    Le cinéma aux séquences explosives que raconte Karl Ove Knausgaard dans les pages d'Un homme amoureux consacrées à la période précédant l'arrivée de la petite Vanja, premier enfant du couple, dépend surtout des soudains éclats de Linda que tout inquiète-exaspère-angoisse, à commencer par le retard de livraison d'un landau ou par le manque de réaction de Karl Ove et de sa mère après un bref saignement qu'elle croit déjà mortel pour l'enfant ! Lady L. et moi, depuis trente-quatre ans, évitons ce genre de cinéma, après quelques éclats qui ne se sont répétés que sept fois durant trois décennies. Pour sa part, loin de se donner le beau rôle, Karl Ove décrit magnifiquement les états d'alerte fragile vécus par Linda à ce moment-là : « Un amour infini et une inquiétude infinie qui se battaient sans cesse pour la première place ».
    Tout cela peut paraître d'une banalité complète, et pourtant non: jamais on n'a raconté ça comme ça, à ma connaissance, même si la littérature et le cinéma, notamment suédois, sont pleins de chuchotements criseux et d'éclats. À un moment donné de la même période, lors d'une soirée entre amis tournant au concours de sincérité autocritique où chacune et chacun se déclare la ou le pire des ratés, le prénommé Geir, ami et confident de Karl Ove, raille ce qu'écrit celui-ci en ces termes tout à fait exagérés - mais c'est le jeu: « Il a fait carrière en racontant à quel point il est nul. Des histoire plus tragiques les une que les autres. Rien que de la honte et du repentir du début à la fin ». Et tout le monde de rire...
    J'ai aussi ri sous cape, hier, en voyant l'effet produit sur Lady L. par mon phone d'impatience, tant elle est toujours soucieuse de bien faire, et j'ai souri dès que, assis dans une espèce de coque en plastique blanc qu'il y avait là, j'ai commencé de lire le dernier roman d'Amos Oz que je venais d'acheter, intitulé Judas et s'ouvrant sur le portrait assez tordant d'un étudiant socialiste hyperactif et gauche au possible, à Jérusalem à la fin des années 50, qui renonce soudain à poursuivre un travail de maîtrise consacré à la place du rabbi-prophète Jésus dans la société et la tradition juives, etc.

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    Retrouver Amos Oz, que j'apprécie autant pour ses livres que pour l'aura de sa personne (je l'ai rencontré deux fois et j'ai aimé sa façon amicale et très scrupuleuse, genre instituteur de kibboutz du début des années 50, de répondre à mes questions dont il appréciait visiblement lui-même qu'elles fussent soigneusement préparées) et le retrouver dans le même hall d'entrée de l'Hyper U où se tenait, pendant des années le champion cycliste Raymond Poulidor au stand de vente de ses mémoires, m'a finalement fait me réjouir des heures d'attente durant lesquelles j'ai craint que Lady L. ait peut-être été victime d'un coup de sang ou d'un coup de froid, d’un enlèvement ou d’un soudain coup de foudre avec quelque beau magasinier, etc.

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    Amos Oz a le sens du comique autant que du tragique, de même que son confrère norvégien plus jeune que lui de deux générations. Dans ses romans, que ce soit par le recours à la poésie dans Seule la mer, ou par la chronique plus vaste du genre de sa mémorable Histoire d’amour et de ténèbres, Amos Oz excelle autant dans le TOUT DIRE intimiste que dans ses modulations historiques, sociales ou politiques, avec une attention vive aux détails en matière de mœurs ou d'idiosyncrasie, et ces composantes se retrouvent, entre fjords et discussions très arrosées d'aquavit, dans Un homme amoureux de Knausgaard dont là scène chorale des amis soudain pris au jeu des aveux réciproques est rapprochée par l'un d'eux de l'homérique Nuit des conteurs de Peter Handke où tout le monde se déboutonne, etc.

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    L'intérêt du TOUT DIRE, en littérature, se distingue évidemment du déballage foutraque par le choix ultra-précis (fut-il ultra-instinctif) et l’agencement des thèmes et des figures, des séquences et de leur théâtralisation dialoguée, laquelle est admirablement maîtrisée par Knausgaard.


    De la même façon, les fugues savamment tressées des Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter , qui pourraient sembler d'un loufoque coq-à-l'âne à un lecteur peu attentif ou rétif au baroquisme byzantino-chinoisant de notre lutin germano-latin, découlent-elles d'une quête poétique et musicale organiquement rigoureuse, si l'on peut dire.

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    Et voilà qu'hier soir je tombe, pur hasard de plus (!) ou coïncidence, comme celles qui nourrissent le journal intime de mon ami cinéaste Richard Dindo, précisément intitulé Journal des coïncidences et comptant plus de 10.000 pages rédigées en français, voilà donc que je tombe, à la page 113 des Inévitables bifurcations de l’ami Lambert, sur le nom de Jacques Chessex auquel l'autre soir j'écrivais une lettre occulte destinée à être lue le 25 septembre prochain à 300 mètres de sa tombe, en présence de Pierre Béguin, dernier lauréat du prix littéraire Édouard-Rod fondé par Maître Jacques en 1996 et dont je fus le premier bénéficiaire pour mon recueil de récits intitulé Par les temps qui courent que le même Chessex préfaça pour sa réédition française a l'enseigne du Passeur...


    Écrire à un auteur défunté ne me semble pas plus étrange que lire ses livres post mortem, mais je ne souscris pas pour autant à la vision de Lambert Schlechter, citant Chessex et Pouchkine qui assimilent tous deux le visage de Dieu au sexe de la femme, ou vice versa.

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    Il m'est bien arrivé de trouver un reflet de lumière « divine » sur le visage de certains êtres aimés ou admirés, mais l'érotisation du visage de Dieu m'est aussi étrangère que la divinisation du sexe féminin ou masculin (un Alain Daniélou voyait dans le phallus le doigt de Dieu ou quelque chose comme ça, n'est-ce pas), et les délires sur la métaphysique du sexe d'un Julius Evola ou d'un Vassily Rozanov m'intéressent moins que les cabrioles de l'otarie ou que les ruines de châteaux de sable des enfants de l'été passé, poil au nez...

  • Pour tout dire (27)

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    A propos du TOUT DIRE de Lambert Schlechter qui relance à sa façon la folle jase de Joyce. Des bifurcations amoureuses de Knausgaard, et de Van Gogh le chaînon manquant de l'art du XXe siècle. De la tyrannie exercée par la littérature et la création artistique…


    Une colonne de fourmis traversait ce matin l'étroite allée sablonneuse que j'emprunte tous les matins pour aller chercher du pain chez la Tropézienne, et cela m'a fait penser aux jeunes garçons recrutés de force par la secte islamiste de Boko Haram dont j'ai appris l'autre soir, en commençant de lire Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter, qu'ils sont gavés de dattes imprégnées de tramadol, ce narcotique administré aux chevaux pour les calmer ; et je pensai du même coup aux étudiants massacrés par les fanatiques de Boko Haram proclamant leurs intentions sur une vidéo: « Les enseignants qui enseignent la western éducation nous les tuerons - nous les tuerons devant leurs étudiants et nous dirons aux étudiants d'étudier le Coran ».

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    Or Lambert ayant pris note de cet avertissement enchaîne sur le bruit que font les limaces (krrsh-krrsh) quand elles s'attaquent à une feuille de salade séchée, et je me suis rappelé ce matin que Lady L. m'avait demandé de prendre le Courrier international avec le pain, et je me suis dit qu'en somme le murmure de fourmi luxembourgeoise de Lambert relançait le vieux rêve des modernes de TOUT DIRE comme dans Finnegans Wake de Joyce ou Guignol's band de Céline, ou Paradiso de Lezama Lima où Éden, Éden, Éden de Pierre Guyotat, et Lambert de psalmodier: « et il s'éleva toujours plus haut dans les arcanes du solfège, s’éleva jusqu’à ce que l’air se fît rare et que les vibrations sonores se trouvassent compromises, et c’est dans ces circonstances qu’il réussit à produire, à la limite de l’audible, cette fameuse septième diminuée agrémentée d’une courtoise dissonance postschumanienne, la langue italienne d’habitude si colorée, volubile & scintillante, soudain s’épaissit, s’opacifie quand il s’agit de dire mutande, et il n’y a plus ni soie ni satin, mais rêche toile de sac de patates », etc.

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    J'ai rencontré Lambert au salon du livre de Balma où nous avait invités Marc Trillard, nous avons sympathisé après une lecture publique, il m'a offert un de ses livres et je lui ai rendu la pareille, puis nous avons continué d'échanger nos immortels chefs-d’oeuvre par la poste, et, après que sa bibliothèque a brûlé au grand émoi de ses amis, y compris sur Facebook ou un bel élan de solidarité s’est remarqué, je lui ai envoyé un volume de la Pléiade consacré aux philosophe taoïstes qu'il méritait bien plus que moi pour ses Lettres à Chen Fu et autres proseries, entre autres chinoiseries à sa façon de vieux scribe au coeur vert dont voici le dernier livre (4e volume du Murmure du monde) sur ma table face à la mer, ou avant-hier à Knysna au bord de l'océan indien, ou sur un strapontin du théâtre stellaire en compagnie virtuelle de Pascal Quignard, ou encore à Yaoundé ou à Lillehammer en Norvège à un festival littéraire - ou n'importe où puisqu'il va partout…

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    Vincent van Gogh n'est jamais allé ni en Afrique ni aux Indes, mais il est allé très profond dans la colère et la misère et tout au bout de sa nuit de prétendu fou en quête de Dieu sait quoi (même si souvent le Dieu des hommes lui a semblé un escroc, il sentait ce qui lui manquait et en cherchait la couleur) et trouvant finalement le peu de temps et la force de brosser trois cents toiles avant de se prendre une balle en plein ventre et d'en crever comme un chien.


    Aujourd'hui l'on peut se payer un string à tournesols Van Gogh ou des tongs ou un parapluie à corbeaux noirs et des étuis à lunettes ou des chaussettes marques Vincent. Mais qui fut réellement cet insortable pochetron qu'une dame a dit le plus hideux personnage qu'elle eût jamais de ses yeux vus ? Rien en tout cas d'un trop joli Dutronc de cinéma, du moins est-ce ce qu’on se dit en lisant Van Gogh – l’étincellement de Freédéric Pajak.

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    Cette bio combinant texte et dessins, retravaillée par Pajak à partir d'une dizaine de sources, est un modèle d’objectivité subjective, et plus encore d'empathie sans emphase par ses raccourcis et sa compacité vibrante. Van Gogh à douté de lui presque autant que ceux qui ne voyaient en lui qu'un taré, se traitant lui-même souvent de raté sans cesser pour autant de tendre à la réalisation de ce qu'il sentait sa mission. Le missionnaire en lui n'a pas fait de vieux os, si sincère qu'il eût été dans le Borinage ou en peignant ses mangeurs de pommes de terre, et le théoricien s'est pris les pieds dans ses arguties en cherchant à en remontrer à Gauguin qui fut plus tard l'un des premiers défenseurs de son génie mal coiffé, mais Vincent est allé au bout des couleurs de sa nuit. Pajak dit magnifiquement la singularité de Van Gogh, qui peint « mal », voire « sale », n'atteindra jamais la pureté apollinienne d'un Cézanne (qui ne voit chez lui qu'une « peinture de fou ») et préfigure l'expressionnisme bien plus qu'il ne se rattache à l'impressionnisme, hors de toute école.

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    Pajak voit en lui un chaînon manquant de l'histoire de la peinture qu'on voit souvent comme une suite linéaire aboutissant forcément à l'abstraction et au minimalisme, alors qu'il y a Van Gogh et Soutine, ou le non moins génial Louis Soutter, inclassable lui aussi. « Personne, hormis son frère, n’a jamais cru sérieusement en sa peinture », écrit Pajak. « Néanmoins, il n’est pas seulement entré avec fracas dans l’histoire de l’art : il s’est immiscé dans l’Histoire tout court. Il s’y est imposé comme un symbole de l’homme libre, détaché de la société. Ce n’est pas par compassion que l’on s’émeut de son destin : on y devine une exigence existentielle qui serait comme le but caché de chacun, sa part de lumière recouverte par le simulacre des conventions, à commencer par la représentation de soi-même. Pourquoi donc les foules se pressent-elles devant ses toiles, clouées au mur comme autant d’échecs ? Vincent est un héros, leur héros d’en bas. »

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    Si Vincent prend beaucoup sur lui, non sans engueuler tout le monde, Karl Ove Knausgaard n'est pas moins tourmenté par la culpabilité, quand son amoureuse lui reproche de ne pas être assez présent, tout en subissant lui-même la tyrannie de sa passion d'écrivain.
    Il est de bon ton, et rassurant pour le bourgeois, de dauber sur le despotisme de l'écrivain ou de l'artiste, en oubliant ce à quoi un créateur authentique se soumet pour atteindre son idéal. À cet égard, les pages détaillant, dans Un homme amoureux, les terribles tensions opposant Linda, défendant ses positions de femme et de future mère, et Karl Ove, obsédé par le besoin d'écrire, marquent un poignant contraste avec celles qui exaltent la passion amoureuse. Rien pour autant du récit d'une chute dans la médiocrité , mais un aperçu très nuancé de la relation de couple compliquée par le Diktat de la création - que Linda comprend d'autant mieux qu'elle aussi est artiste et écrivain.

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    Dans l'essai intitulé Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard a montré, magistralement , comment l'art ou la littérature, dans leur état supérieur de fusion, résolvent les conflits personnels ou sociaux « par le haut », à l'enseigne de ce qu'on peut dire l'amour mais en dépassant le cadre conventionnel, psychologique ou sentimental de celui-ci, plus donc que l'amour fou: ce qu'on pourrait dire l'amour sage, sans concession au raplapla...

  • Ce qui nous est arrivé...

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    Le premier roman de Jacques Pilet, Polonaises, nous conduit en zigzags dans le labyrinthe de la mémoire européenne, en captant admirablement une mutation de mentalités et de moeurs sur fond de tragédies.


    « Je me demande ce qui nous est arrivé », s’interroge l’une de quatre Polonaises donnant son titre au premier roman de Jacques Pilet ; et cette question retentit tout au long de notre lecture en nous renvoyant au monde actuel et à notre propre vie : « Mais que nous est-il donc arrivé ? »


    Anya, qui se pose cette question, est la plus intello du quatuor. Après des études de linguistique à la Sorbonne, elle est retournée en Pologne où elle gère un petit commerce de vins via Internet en attendant de lancer sa boîte d’informatique. C’est à son bras que le narrateur du roman – conseiller juridique dans une banque zurichoise, mais Vaudois d’origine – se trouve au début du roman, dans un cimetière de Varsovie (premier des « lieux de mémoire » qui vont défiler dans le livre) où l’on enterre l’oncle d’Anya, ex-agent des services secrets de la Pologne communiste tué dans un accident de chasse (ou peut-être assassiné ?), et c’est à Prague, où elle et ses amis enquêtent précisément sur cette mort suspecte, qu’on la retrouve quand elle se pose la question de savoir « ce qui nous est arrivé » à propos de la Pologne, juste après avoir fait ce constat sévère sur l’évolution récente de la Tchéquie : « Ce pays devient dégoûtant (…) Avant la chute du mur, il y avait des penseurs, des écrivains, des réalisateurs de films formidables, et maintenant plus rien. Les gens s’enrichissent, se ruinent en produits de luxe, vont se saouler sur la Costa Brava. Et tu as vu le président qui a succédé à Havel ? Un réac nationaliste qui a rempli les poches de ses copains, qui ne savait que maudire l’Europe et les journaux se pâmaient devant ce bluffeur arrogant ».


    Figures d’un monde flottant


    L’allusion faite, par Anya, à la culture tchécoslovaque d’avant la fin du communisme, évoque un univers que Polonaises ressuscite d’une certaine manière, dans un contexte plus ouvert en apparence et plus vulgaire. Même si les quatre femmes que nous y rencontrons sont plutôt du genre « libéré », elles peuvent rappeler les personnages de Risibles amours, de Milan Kundera, ou des Amours d’une blonde de Milos Forman, ou disons plus précisément que l’auteur les met en scène comme de possibles filles ou cousines de ces femmes des années 60-70.
    Voici donc Karola, amie (et amante) d’Anya, rencontrée par le narrateur sur l’ile d’Ischia où elle s’est trouvé un job momentané de serveuse, et avec laquelle il va nouer une amitié érotique de plus en plus proche de ce qu’on peut appeler un amour tendre. Si elle a à peu près vingt ans de moins que le narrateur, Karola a « vécu », comme on dit, presque mariée à plusieurs hommes et rattrapée par une grave maladie du sang nécessitant des soins et des médicaments très onéreux que son ami Suisse l’aidera à payer – mais ce n’est pas qu’à cause de ça qu’elle l’estime « un type bien ».


    Or ce très attachant personnage de Karola, perçu avec une rare finesse, est une figure romanesque centrale de Polonaises, et la quête de son lieu d’origine, aux marches ukrainiennes de la Pologne, lui révélera la plus triste réalité, comme tout ce qui a trait, dans le roman, à un passé marqué par la tragédie collective.
    La plus jeune des quatre Polonaises, Dana, est aussi la plus encanaillée, mais pas la moins intéressante. Méchamment rossée par son père en ses jeunes années, elle lui a damé le pion en feignant de prendre goût à ses coups, pour se spécialiser ensuite dans la domination SM, à la limite de la prostitution mais sans se donner aux hommes qui se soumettent à sa cravache. Espérant l’aide du narrateur pour obtenir un permis de séjour en Suisse, elle ouvrira un « donjon » dans une vieille maison des alentours de Bienne, associée à de vigoureux transsexuels brésiliens, non sans aspirer à un avenir plus brillant de star dansante voire chantante. Nullement caricaturée par l’auteur, cette débrouillarde n’est pas rejetée non plus par le narrateur, appliquant en somme la devise de Simenon (qu’il cite d’ailleurs au passage) de « comprendre et ne pas juger ».
    Quant à Ewa, dernière compagne de l’oncle d’Anya, qui va pousser l’enquête sur la mort de celui-ci, c’est un autre genre de femme de tête au passé personnel confus (l’identité de son père biologique est incertaine), qui travaille dans un magazine féminin et tombe enceinte sans le vouloir tout à fait et sans savoir non plus très bien qui en est le géniteur, mais pariant pour l’avenir avec une crâne détermination...
    Zigzaguant entre ces quatre femmes rompues à la débrouillardise par les circonstances, le narrateur apparaît lui aussi comme un produit assez typique de l’époque, « héros de notre temps » à la manière helvétique, compétent « dans sa partie » mais lui aussi dégoûté par les pratiques bancaires plus que « limites », et se faisant d’ailleurs virer à l’occasion d’une restructuration. Séparé d’une belle Juive américaine également lancée dans le commerce de devises, le type est à la fois intelligent et sensible, tendre avec sa vieille mère et sensibilisé à l’Histoire par ses échanges avec les Polonaises - et sans doute Karola a-t-elle raison de voir en lui « un type bien ». Vivant dans l’immanence pragmatique, sans idéologie ni religion, ce personnage fait un peu figure de Huron envoyé par l’auteur aux quatre coins de l’Europe de l’Est, via Paris, sans que son enquête historico-existentielle ne soit « téléphonée » pour autant - en quoi le journaliste Jacques Pilet se révèle bel et bien romancier dans le brassage des « choses de la vie ».


    La fiction, outil de connaissance


    La question portant sur « ce qui nous est arrivé », implicitement posée par les Polonaises de Jacques Pilet, se retrouve dans maintes œuvres littéraires « travaillant » l’évolution des mentalités et des mœurs dans la bascule du XXe au XXIe siècle, et notamment chez une Alice Munro, très pénétrante observatrice des bifurcations existentielles de ses personnages féminins liées aux phénomènes de société tels que la contraception et le divorce, l’émancipation par le travail ou le libre choix de sa vie. De la même façon, les romans d’un Milan Kundera et d’un Philip Roth, ainsi que ceux du Suisse Martin Suter, entre beaucoup d’autres, ont accumulé les observations d’une sorte de phénoménologie existentielle à valeur sociologique ou anthropologique, sans prétention scientifique mais non sans valeur de témoignage, au fil de fictions souvent captivantes.

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    Jacques Pilet, lecteur probable de plusieurs de ces auteurs, connaisseur non moins avéré des choses de la vie et des temps actuels, voyageur aussi familier de ce qu’on appelait « l’autre Europe » que de l’Amérique latine où son protagoniste se dit finalement qu’il pourrait se « refaire », a le grand mérite, dans son premier roman pur de toute prétention littéraire voyante, de filtrer sa vaste expérience d’Européen aux multiples curiosités et compétences (jusqu’au pilotage d’avion qui lui fait évoquer les loopings d’une « machine à coudre » volante...) par le truchement d’une vraie fiction claire et vivante.
    Notre drôle d’époque est ainsi scannée par le regard d’un Monsieur Tout-le-monde ne se prétendant pas au-dessus de tout soupçon, à la fois aisé et chômeur, naïf et lucide, dont les multiples déplacements (les chapitres de Polonaises portent, pour la plupart, le nom d’une destination géographique, d’Ischia à Wroclaw ou de Bienne à Königsberg) nous font découvrir tel café sado-maso ukrainien hallucinant ou tel ravin à massacre de masse (l’atroce lieu de mémoire de Babi Yar), en passant par le bunker de Prusse orientale dans lequel Hitler aurait dû périr si le Hasard n’avait déjoué les plans des conjurés du fameux attentat de juillet 1944 qui coûta la vie à 5000 suspects, y compris évidemment le général Claus von Stauffenberg.

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    Dans la foulée, le roman interroge les tenants et les aboutissants de massacres impliquant autant les Allemands que les Russes et les Ukrainiens, où l’antisémitisme (toujours présent en Pologne) et les multiples antagonismes nationalistes ont provoqué la mort de millions de nos frères humains. Cheminant dans la vieille ville magnifique de Kiev, le narrateur (dont on a appris entretemps qu’il se nommait Müller, relancé sur son portable par la firme Nespresso lui réclamant trois mois de factures non payées...) s’interroge: “Comment ce peuple, ou plutôt ces peuples, ont-ils pu bâtir dans une telle beauté cette place pavée du marché, ces maisons harmonieuses au couleurs pastel, ces statues, ces fontaines, et par ailleurs se déchirer avec tant de violence ?”
    Mais apprenant, par son portable encore, qu’une nouvelle colonie juive s’est implantée en Cisjordanie, notre Müller pose une autre question banale et obsédante: “Comment une communauté martyrisée comme elle l’a été peut-elle à ce point se montrer si dominatrice et cruelle ?”
    Tout cela pourrait être pesant, dans le genre docu-fiction surlignant notre « devoir de mémoire », et pourtant non : à phrases brèves, dialogues sonnant toujours juste, élisions narratives qui sautent volontiers les intervalles, télescopages de situations propres aux nouveaux modes de communication (un texto de Zurich et je repars de Kiev pour Varsovie ou Genève, etc.), Jacques Pilet raconte une histoire vivante et vibrante qui se tient de bout en bout - jusqu’à l’apothéose (si l’on peut dire…) marquant la fin tragique de Karola, et nous ramène autant à notre petite histoire à nous qu’à la prétendue grande qui brandit sa hache majuscule…


    LH34_Romans_Romand_Pilet_Polonaises.jpgJacques Pilet. Polonaises. Editions de L’Aire, 256p. 2016.

  • Pour tout dire (26)

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    De l'enchantement découlant de l'amour et du délire qui en résulte chez certains purs écrivains et artistes. Où trois beaux livres le modulent, signés Karl Ove Knausgaard, Frédéric Pajak et Lambert Schlechter.


    Quand on lit de beaux livres on en veut encore plus : rien que des beaux livres, me disais-je hier soir, sur fond de mer roulant et croulant ses hautes vagues furieuses, en passant d'un beau livre à deux autres beaux livres sans rapport entre eux que d'être des livres d'amour, chacun à sa façon.


    De fait, une inconcevable coïncidence m'a fait lire en même temps, je devrais dire vivre en même temps les pages de trois livres me rappelant les moments de folie amoureuse que j'ai connus, où l'intensité de ce que nous vivons nous fait ensuite chercher à la retrouver sous de multiples formes.


    L'amour fou peut n'être qu'un fantasme frelaté ou de seconde main, vécu par procuration en référence à Roméo et Juliette en téléfilm ou, quelques étages plus bas, dans la parodie d'Aragon et son Elsa ou de Nabilla et de n'importe quel nul.
    L'amour vrai irradiant en beauté fracasse les clichés, se lacère le visage ou se tranche une oreille quand il est empêché.


    Un pur hasard (mais le hasard existe-t-il) m'a donc fait lire hier soir trois douzaines de pages sans rapport évident entre elles (mais qu'est-ce qui est évident ?) dans ces trois beaux livres que sont Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard, le cinquième tome du Manifeste incertain de Frédéric Pajak consacré à Van Gogh et Bifurcations de Lambert Schlechter, lequel pratique l'art des mises en rapport et des associations d'idées et d'images avec la même sûreté subconsciente qu'on trouve chez Proust et Knausgaard.

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    Je me suis immergé dans ces pages semblablement splendides peu après avoir pris connaissance, par curiosité perfidement jouissive, des commentaires plus ou moins imbéciles mais globalement négatifs touchant, sur le site internet touristico-critique de TripAdvisor, au déclin manifeste du hideux hôtel de prétendu luxe (*****) d'à côté , à l'enseigne du Jardin d'Eden (sic) et dont les clients paient plus de 300 euros la nuit et doivent nettoyer leur saleté eux-mêmes vu que le personnel est toujours défoncé ou baise à journée faite sur les tas de draps sales, etc.
    Knausgaard et Pajak ont l'art de brasser tous les aspects de la réalité, jusqu'aux plus hideux, pour en tirer de la beauté, et l'ami Lambert Schlechter n'est pas en reste, qui mêle parfois les plus sinistres News du moment et l'évocation lumineuses d'un premier séjour en Toscane avec sa bonne amie.

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    Je cite au hasard (!) ces pages où il évoque la merveille que c’était cette année-là avec sa bien-aimée de vingt ans et des poussières dorées, “parfois pendant deux jours il n’y avait pas d’eau, on faisait une réserve dans la baignoire, nous aimions cheminer dans les ruelles étroites de la ville, mais autrement je ne me souviens de presque rien, il faisait chaud, le matin je la regardais dormir, elle était nue, je ne sais plus du tout comment nous étions amoureux, je me souviens que cinq ans auparavant j’avais vécu six semaines à Pérouse dans une privation absolue de féminité, et que je m’étais juré: un jour tu reviendras ici avec une femme, on ira s’asseoir sur l’escalier du Duomo, comme font les couples, dans la fraîcheur du soir regarder la Fontana maggiore t le Palazzo des priori, il ne s’est jamais rien passé dans ma vie, il n’y a aucune biographie à écrire, seulement quelques centaines, quelque milliers de minuscules biographies, Ombrie mon amour, winzige Zettelcben, à ranger au fond d’un tiroir, parmi d’autres bibelots muets et inutiles”...
    Surtout, ce qui apparie ces trois "poètes" est leur façon apparemment toute naturelle - mais quel travail là-dessous - de restituer l'enchantement de la création à tous les sens du terme. Il y a de l'enfant et de l'ado prolongé chez Karl Ove autant que chez Frédéric, ce vrai fada de Vincent et le non moins foldingue Lambert en la "chymie " alchimique de son écriture.

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    Au chapitre de la beauté, les pages d'Un homme amoureux consacrées à l'éclosion progressive, et soudain éruptive et féerique de son amour pour Linda, la femme qui deviendra sa deuxième épouse après l'avoir éconduit quelques années plus tôt lors d'un colloque de jeunes écrivains, au point de le faire se taillader la face de désespoir - ces pages rappelleront à tous ceux qui ont été amoureux combien le monde ressemble alors à un vitrail tiré de l'ombre par le soleil pleins feux.
    Nous sommes sur le balcon de notre studio en proue sur la Grande Bleue, et Lady L. me raconte l'histoire des clochards, dans un cimetière jouxtant une cathédrale plus ou moins désaffectée du sud de l’Angleterre, qui indiquent à un type qui les interroge le lieu de sépulture du sieur Everest, lequel a donné son nom de cartographe à la plus haute montagne du monde. L'anecdote est tirée du best-seller Little Dribbling de Bill Bryson, le fameux promeneur américain se livrant en Angleterre à la même randonnée frottée d'humour qui a fait le succès de Peter Mayle en Provence. Ma bonne amie à une casaque blanche genre princesse afghane et nous savourons ses dernières confitures.


    L'ami Lambert affirme qu'il n'a pas de biographie tout en se gardant des milliers de biographèmes sous le coude. Moi aussi je m'en garde des milliers pour la route, et par exemple ce que nous avons vécu entre Orvieto, où nous avons vu se lever les morts de Signorelli, à Volterra où nous sommes descendus de voiture juste pour voir le soleil violet s'enfoncer dans la mer jaune, ou l'inverse, mais Vincent s'est arrêté en Arles où les petits crapauds lui jetaient des cailloux alors que tous le traitaient de fada hollandais.

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    Ce que fut l'amour pour Vincent, à part quelque pauvres femmes et sa syphilis au troisième stade ?
    "Ce pauvre Hollandais était tout ardent, tout enthousiaste " dira Gauguin au quatrième stade de l'exaspération tant ce Vincent déraillait, mais le même Gauguin reconnaîtra auprès de Théo, frangin providentiel lui envoyant plusieurs peintures de tournesols: "Ca... c'est... LA fleur !"

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    Frèdéric Pajak est aussi un remarquable collectionneur de biographèmes, qui n'hésite pas à s'impliquer dans le récit qu'il fait de la vie de merde de Vincent. Ainsi, quand il parle du rapport de celui-ci avec la peinture et les couleurs, c'est en peintre qu'il s'exprime.


    J'ai copié hier soir, pur amusement enfantin, un beau dessin à la plume de Pajak représentant deux pêcheurs. L'original est tout noir et blanc, superbe, et ma (pâle) copie est en couleurs. J'ai demandé à Lady L quelle image était sa préférée. Elle n'a pas voulu me répondre. Et dire qu'elles prétendent qu'elles vous aiment !

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    Karl Ove Knausgaard. Un homme amoureux. Folio Denoël, 727p.
    Frédéric Pajak, Van Gogh - l’étincellement.Noir sur blanc, 253p.
    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations. Les doigts dans la prose, 161p.

  • Pour tout dire (25)

     

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    À propos d'un fou de Dieu prénommé Vincent, raconté dans le nouveau livre illustré de Frédéric Pajak modulant son propre TOUT DIRE. De la difficulté de trouver son jaune et son noir personnels, telle que l’affronte Karl Ove Knaugaard en ses livres. Qu'écrire ou peindre peut rendre "capable du ciel" , etc.


    Est-il impensable d'affirmer que Van Gogh, aujourd'hui, eût pu virer terroriste ?Cela demande certes un effort d'imagination en matière de translation culturelle et psychologique, autant que le fait que Vincent n'ait vendu qu'une toile (La vigne rouge) de son vivant, mais qui peut jurer que ce fanatique au caractère de sanglier, oscillant entre la haine de son père ( pasteur borné mais à bon fond comme on dit) et son effort d'être un plus pur chrétien que lui n'en ait pas fait une espèce de Breivik batave ?
    C'est une des questions qu'on se pose en lisant le cinquième tome du Manifeste incertain de Frédéric Pajak, intitulé Van Gogh : l'étincellement.

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    Il a plu très violemment cette nuit sur le bord de mer où nous nous trouvons,au point qu'à un moment donné j'ai pensé: pluie militaire et ensuite: pluie noire; et j'ai souri en me rappelant les tentes canadiennes à doubles toiles de nos jeunes années quand il "roillait" et qu'il fallait juste éviter de faire des gouttières; et c'est à cela aussi que je pense à l'instant en notant ceci sur mon iPhone à dotation provisoire de 4 gigas: que ce que nous cherchons en somme dans la religion, l'art ou la littérature - Karl Ove Knausgaard en est un parfait exemple - est un lieu d'immunité genre chambre à l'abri ou bateau dans l'arbre - j'exclus pour ma part le bunker.
    Pajak l'écrit noir sur blanc: "Vincent nous touche au plus profond. Il fait appel à la part intacte de notre âme. Il vient nous fouiller dans nos entrailles, nous surprendre dans notre nudité".


    L'art hors du commun de Frédéric Pajak, qui relève à sa façon d'une quête contrapuntique du TOUT DIRE, fait alterner un texte de parfaite limpidité et des dessins à la plume d'une beauté parfois saisissante (à preuve l'image des deux garçons dont l'un est debout sur une chaise de jardin comme posée sur l'eau, à la page 21), pour décrire ici , avec une sensibilité et une intelligence du détail significatif sans faille, le chemin de croix d'un croyant-athée-raté-saint homme-caractériel apparemment psychopathe et brave garçon normal et génial en vérité, en quête de son destin personnel que scellera le dessin avant la tardive apothéose des couleurs.

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    On rapproche parfois la peinture de Van Gogh, autant que les dessins de Louis Soutter (que Josef Czapski appelait un Van Gogh Suisse) de l'art brut, mais c'est aussi mal vu pour l'un que pour l'autre.
    D'abord parce que Van Gogh était un parfait connaisseur de l'art avant de maîtriser le dessin, de même que Soutter connaissait les finesses de la musique et de la littérature; ensuite du fait que ces deux génies hirsutes ont toujours résisté au Gros Animal de la société, comme un Adolf Wölffli (authentique artiste brut celui-là) ou Robert Walser.
    Pajak raconte le long apprentissage de Van Gogh, qui passe par les bordels et les mines infanticides du Borinage, les humiliations amoureuses ou socio-familiales, le sectarisme et l'auto-flagellation, la mesquinerie (y compris la sienne) et l'incroyable compassion christique (insupportable à son père qui n'y voit qu'un cinéma déplacé), la gésine et le délire dépensier, la chaude-pisse et l'extraordinaire fidélité d'un frère le sponsorisant d'une main et l'accablant de reproches de l'autre, enfin quoi: la vie.


    Au tout début de son parcours biographique, Pajak cite une page de son journal perso, daté (le 9 février 2016) et situé aux Saintes-Maries-de-la-mer. C'est pour lui, sur un ton vif à la Houellebecq, l'occasion de pointer le désastre architectural et plus généralement urbanistique de la France actuelle, qu'on pourrait dire l'Europe ou l'Occident puisque Karl Ove Knausgaard fait le même constat.

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    Or j'écris ces lignes au balcon d'un studio surplombant une plantation de yuccas et autre fusains, à cinquante mètre de la mer qui, malgré la pollution, n'a pas changé depuis les temps lointains d'Homère ou moins lointains de Shakespeare ou Rembrandt.

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    Notre studio en proue sur la mer fait partie d'un assez splendide amphithéâtre architectural à quatre niveaux, juste ouvert sur la mer. Lorsque nous nous y sommes pointés il y a un peu plus de trente ans, le lieu, avec ses jardins et ses piscines occupant le centre de l'hémicycle augmenté, respirait un certain équilibre en accord avec l'idéal naturiste à l'ancienne, style Hermann Hesse au Monte Verita. Sur quoi la classe moyenne s'est enrichie et "libérée" quant aux mœurs, aboutissant notamment à un phénomène abondamment documenté par les écrivains contemporains un peu sérieux mais pas forcément bégueules, d'Alice Munro (très attentive à la libération sexuelle et au crash des mariages dès les années 50, aux bifurcations existentielles et aux femmes qui s'en vont...) à Michel Houellebecq qui fut le premier, dans Les Particules élémentaires, à décrire l'apparition en masse des échangistes partousards dans le cercle moralement plutôt corseté (!) des naturistes de Cap d'Agde.

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    Or voici, sous nos fenêtres latérales, cette horreur architecturale que nous appelons "le boulon", en lieu et place de l'espace vert et des anciennes piscines pleines de mômes joyeux, sous la forme d'un bunker cycloïde refermé sur la branloire collective de son jacuzzi, strictement réservé aux couples échangistes et où les enfants ne sont donc point les bienvenus...
    Quel rapport avec Van Gogh ? Karl Ove Knausgaard ou Frédéric Pajak le verraient très bien tant ils sont attentif à ce qui distingue la qualité humaine ou artistique du toc, le simulacre de liberté de la vraie indépendance personnelle, etc.


    Une toile de Van Gogh se vend aujourd'hui plus de deux ou vingt millions de dollars. Quel rapport avec Vincent ? Au kiosque d'à coté se vend le troisième tome de La pucelle du cap d'Agde, probable sitcom de cul à clefs ou pas. Quel rapport avec la littérature ? Depuis l'arrivée des échangiste évidemment (?) bienvenus pour leur fric, les autoproclamés libertins s'enfilent à vue sur les dunes, au milieu de voyeuses et voyeurs hébétés qui applaudissent chaque perfo. Quel rapport avec l'amour et la vraie liberté ?
    Lady L et moi nous accommodons plus ou moins de tout ça, vu qu'on peut regarder ailleurs, quitte à défier le baron de Coubertin en ne participant point à la cacade collectiviste.

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    Lors de notre dernier grand tour de ce printemps, de Bruges à Cabourg en passant par Arnhem, nous nous sommes arrêtés à la Fondation Kröller-Müller comptant une soixantaine de toiles de Van Gogh. Il y avait là, au milieu des forêts et des landes, des centaines de pèlerins plus ou moins passionnés de peinture (quelle police esthético-intellectuelle pourrait en juger ?) et soudain c’était là: cette présence sans pareille en son feu noir et jaune, rouge et vert, de couleurs à se flinguer.


    Ah, les couleurs et les douleurs de Van Gogh. Rien qu'à les évoquer, à l'instant, voilà que l'orage tonne au-dessus de la mer. Les dieux du tonnerre cherchent la porte du Glamour pour s'y défoncer ! Aux abris les cabris ! À demain d’autres douleurs et couleurs !

  • Pour tout dire (24)

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    À propos de ce que sous- entend l'effort de TOUT DIRE, dans Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard, en éclairant les interzones de la vie trop souvent jugées non intéressantes, où se dévoile (parfois) notre vraie personne, etc.

      


    À en croire son compère Geir, qui est revenu un peu changé de l'expérience qu'il a vécue à Bagdad en tant que bouclier humain, Karl Ove Knausgaard est le genre d'écrivain qui sait émouvoir aux larmes avec un texte d'une vingtaine de pages évoquant un personnage qui va aux toilettes...

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    La remarque de Geir se trouve à la page 159 d'Un homme amoureux où il est longuement question des retrouvailles, à Stockholm, des deux amis originaires de deux îles norvégiennes voisines, qui ne se sont plus vus depuis des années et que rapproche soudain la décision de Karl Ove de quitter sa femme Tonje après des années de cohabitation puis de mariage, pour s'établir dans la capitale suédoise que son ami lui décrit comme belle et froide, pleine de gens très disciplinés et très supérieurs (croient-ils) aux rustauds norvégiens, ce que le nouvel arrivant entend sans le prendre au mot vu qu'il se méfie des généralités et que son problème du moment est ailleurs.

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    Quel problème ? Celui de vivre, de survivre sans être sûr de vouloir vraiment vivre sans Tonje que son départ subit a fait pleurer autant que lui, et le voici bousculé par Geir qui veut lui présenter Stockholm et des gens qui pourraient lui dégoter un appartement - Geir qui lui parle de son dernier roman (ou plutôt son premier, Hors du monde, non traduit en français) en le félicitant de s'être tant exposé avec cette histoire de prof amoureux d'une élève de treize ans dont il croit que c'est "du vécu" alors que Karl Ove a tout inventé, ou du moins en était persuadé jusque-là - en réalité la fille avait seize ans et lui dix-huit, et d'ailleurs l'important du roman lui semble tout ailleurs mais à vrai dire il buvait beaucoup à cette époque etc.
    Ce que dit Geir à propos du personnage qui va aux toilettes n'est évidemment qu'une façon de parler, comme lorsque Tchékhov se targuait d'écrire une nouvelle à partir d'un cendrier.
    Geir lui-même a écrit un livre sur l'univers de la boxe, dont Karle Ove envie la solide observation, alors même qu'il préférerait lui-même écrire des essais au lieu de traîner sur des projets de roman, mais chacun son job et celui du lecteur est alors de faufiler son propre chemin , donc je me rappelle Stockholm cette année-là, avec ce prétendu ami qui me rabaissait sans arrêt, la splendeur glacée de cette prétendue Venise du nord sans une terrasse où se poser ni un vieux bistrot comme à Amsterdam ou au Dorsoduro- et putain ce que cette crise existentielle du paumé m'a rappelé telle ou telle année, et tous ces personnages, ces intellos prétentieux et ces poétesse péteuses, et nos discussions de vieux ados à n'en plus finir et tutti quanti...

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    On est du côté de Tchékhov, oui, et parfois des lumières des nouvelles les plus épurées de Charles Bukowski, mais avec une théâtralité tout à fait originale, qui inscrit chaque scène dans son espace-temps comme protégé par une sorte d'immunité - tel, oui, me semble ce très attachant Homme amoureux...

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  • Troubles divers

    littérature

    Le troublent les jambes des choristes chantant Jean-Sébastien Bach au fond de la cathédrale, qu’il aimerait applaudir une seule fois dans sa vie en jupons de satin blanc - le choeur des liserons divins à doubles tiges.

    La trouble la bosse sous le jean.

    Le troublent les mégots marqués de rouge qu’il recueille à la dérobée et qu’il aligne sur sa table de verre avant de leur mettre des lèvres.

    La trouble la complicité des cuisiniers, des casseroliers et autres jardiniers.

    Le troublent les belles divorcées qui emmènent leur fils unique à la neige, et le bain qu’elles lui donnent le soir, et ce qu’elles lui racontent de l’autre en oubliant de boire le vin qu’il aimait.

    La trouble sa raie d’enfant dans ses cheveux.

    Le troublent les improbables combinaisons lexicales, du style Madame fourre, le casseur sanglote, on se croirait dans une académie de sous-entendus, voudriez-vous me servir la langue à la nage...

     

    (Extrait de La Fée Valse)

  • Pour tout dire (23)

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    À propos de ce qu’on appelle poésie, qu’on pourrait dire une langue par delà les langues. Un poème traduit d’Adam Zagajewski et deux pages de La Repubblica sur le grand voyageur-romancier-poète néerlandais Cees Nooteboom. Ce que dit aussi Karl Ove Knausgaard à propos des spécialistes…


    Les grandes baies de notre studio suspendu restent ce soir ouvertes à la rumeur de la mer et au tournis des étoiles, tandis que je regarde ce poème du Polonais Adam Zagajewski. Je le cite dans sa traduction de Maya Wodecka et Michel Chandeigne :


    Seulement des enfants
    « C’étaient seulement des enfants qui jouaient dans le sable
    (ils étaient baignés par l’odeur enivrante
    des tilleuls en fleurs, ne l’oublie pas),
    seulement des enfants, mais pourtant
    et le diable et les dieux mineurs,
    et même les politiciens oubliés
    qui ont trahi toutes leurs promesses,
    étaient présents eux aussi et les regardaient
    avec un émerveillement sans bornes.
    Qui ne voudrait être un enfant - une toute dernière fois !


    Or lisant ce poème juste après avoir passé un moment avec le petit Melvil, fils d’Antoine Leiris qui raconte, dans un livre intitulé Vous n’aurez pas ma haine, comment, le 13 novembre de l’an dernier il perdit à la fois, dans la tuerie du Bataclan, l’amour de sa vie et la mère de son garçon, j’éprouve le sentiment, physique et métaphysique à la fois, de toucher aux deux extrémités de la vie et du mystère, comme lorsque nos petites filles sont nées en aiguisant du même coup la conscience de notre propre mort.

     

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    Le poème de Zagajewski est riche de tous les possibles, avec tilleuls en fleurs et diables ou dieux mineurs, mais ce qu’il dit échappe à l’analyse même s’il nous est intelligible, sur quoi le poète polonais remet ça en plus obscur dont je ne cite que le début :


    Parle plus bas


    « Parle plus bas : tu es plus vieux que celui
    que tu as si longtemps été ; tu es plus vieux
    que toi-même – et tu ignores toujours
    ce que sont l’absence, la poésie et l’or”…

    Entre treize et seize ans, j’ai mémorisé des milliers de vers dont je ne comprenais pas toujours le sens, mais que je mettais plus haut que moi et qui me faisaient lever les yeux vers ces astres obscurs, qu’ils fussent de Rimbaud ou de François Villon, de Laforgue ou de Reverdy. Or devant les Illuminations de Rimbaud, tout particulièrement, je restais interdit. Et telle est souvent la plus profonde poésie, comme une langue d’avant ou d’après toutes les langues, qui nous parle comme à des enfants comprenant sans comprendre.


    Karl Ove Knausgaard, dans quelques pages d’Un homme amoureux relevant du roman d’apprentissage, l’exprime avec un mélange de candeur et de juste pénétration, en osant dire que longtemps la poésie lui a été fermée, à croire qu’il ne la méritait pas, mais aussi que le discours sur la poésie, les gloses à n’en plus finir sur la poésie, les réunions et congrès de spécialistes ès poésie ne relèvent en somme que d'une logorrhée d’ambiance alors que la poésie reste ce diamant noir, à l’écart et indéchiffré.

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    Je lis ce soir Mystique pour débutants d’Adam Zagajewski et je trouve, en ouvrant par hasard La Repubblica, deux pages entières consacrées à un autre grand poète de ces temps confus, du nom de Cees Nooteboom, qui parle de ce qu’est pour lui la poésie dans la même Europe que Zagajewski et le même monde que le Japonais Bashô ou l’obscur Hölderlin défiant Knausgaard.

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    Un recueil en perspective cavalière a paru récemment de Cees Noteboom chez Actes Sud, intitulé Le visage de l’œil, formule obscure et parfaitement adaptée, en l’occurrence, aux visions à la fois contemplatives et transgressives d’un regard sur le monde dont la réalité ne cesse de nous interroger.


    Sur Internet, tandis que la mer semble courir là-bas après je ne sais qui ou quoi, je lis un article imbécile consacré à Karl Ove Knausgaard, réduit à un phénomène par une pécore à la coule qui n’en a pas lu une ligne mais a pillé tous les papiers sur le sujet réputé « culte ». Mais quelle importance ? La poésie fait son miel de tout, sauf de la poussière un peu crade de la jactance actuelle.


    D’un regard enfin je balaie les mots d’un Poème chinois de Zagajewski :


    « Je lisais un poème chinois
    écrit il y a un millier d’années.
    L’auteur y parlait de la pluie
    tombant toute une nuit
    sur le toit en bambous de la barque
    et de la sérénité qui enfin
    s’était emparée de son cœur ».


    Et cela finit comme ça et tout est bien, ce soir, tandis que la mer n’en finit pas de brasser ses écumes sous nos fenêtres ouvertes :


    «Seule la pureté est invisible,
    et la tombée du jour quand l’ombre et la lumière
    nous oublient un instant,
    occupés à battre les cartes du mystère »…

    Peinture: Fabienne Verdier

  • Pour tout dire (22)

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    À propos du TOUT DIRE de la mer à la nuit. Des ombres errantes et du silence des poèmes interrogés par Karl Ove Knausgaard. Ce que (se) parler veut dire par-dessus les océans...


    De notre balcon en proue au-dessus des yuccas et des agaves, par dela lesquels serpente le sentier de sable où passent des ombres et des chats, la seule voix lente et récurrente que nous entendons est celle de la mer dont la noire surface étale bruisse et scintille sous la lune croissante.


    Je reçois un message, via Messenger, d'un ami qui me dit son soulagement de voir son père couper à l'amputation de son pied. Mon propre pied me fait mal quand je le pose dans le sable pourtant tendre, en attendant l'opération du 5 octobre prochain, nous sommes le 11 septembre et je me rappelle que ce matin-là, il y a 15 ans de ca, je sortais d'une interview avec Marina Vlady, à Paris, quand notre fille Julie m'a enjoint par téléphone de brancher la télé du petit studio de notre journal sous les toits, rue du Bac, pour y voir ce qu'il y avait à voir.

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    Ce matin le JDD parlait d'un vague espoir de paix en Syrie. Depuis le 11 septembre, et bien avant cela va sans dire, le serpent d'un colonialisme jamais interrompu ne cesse de mordre sa propre queue fulminante de haine terroriste, et là-bas, le long du chemin de sable où se flairent les ombres , flottent les oriflammes marqués au logo du Glamour, la boîte échangiste d'à côté où tout s'échange en effet dans les murmures frelatés, mais voici que notre fille Sophie par Messenger, de Californie, nous évoque ses méditations pacifiques entre tricot zen et salutation au jour du Seigneur qui vient tandis que le nôtre s'en est allé...


    Le langage de la mer est comme celui d'un poème fermé, que notre attention patiente ouvrira peut-être.


    Au détour de très belles pages consacrée à son oncle paysan-ouvrier perpétuant l'idéal communiste alors que plus personne n'y voit de quoi faire chanter les lendemains, Karl Ove Knausgaard, dans Un homme amoureux, raconte comment, par ce frère de sa mère par ailleurs poète, il en est venu lui-même à scruter les énigmes d'un Hölderlin, puis d'un Celan, pour en saisir le sens et peut-être le secret, inatteignables au premier regard.


    L'idée qu'un poème doive être mérité rompt complètement avec l'avidité en cours au Glamour mondial, où l'accès à tout est immédiat par le fric.
    Les ombres errantes se frôlent et parfois se touchent au bord de la nuit, mais nous n'entendons plus à l'instant que la voix de la mer, dont nos rêves seront bercés loin du bruit...

  • Pour tout dire (21)

     

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    À propos des monstres d’égocentrisme que sont parfois les écrivains et les artistes, à commencer par Rousseau. Comment l’autobiographie, chez Karl Ove Knausgaard, devient roman à part entière, et non autofiction. Des bas-fonds de Dostoïevski et des petits crabes de Tokyo.


    On ne la fait pas aux Anglais pragmatiques qui ont appris, en revenant du tour de l’empire, à se méfier de tous les peuples et de tous les frimeurs, quitte à passer parfois pour des rabat-joie ou des pieds-plats.
    C’est le cas de l’historien Paul Johnson, auteur d’une fameuse Histoire du monde moderne, politiquement assez incorrecte, et qui s’est intéressé, avec une jouissance parfois douteuse, aux vices privés et aux vertus publiques d’une douzaine de figures cultes de la pensée et de la littérature contemporaine, dans un ravageur tableau de groupe intitulé Le grand mensonge des intellectuels.

    J’y suis revenu en lisant l’autobiographie de Karl Ove Knausgaard, du simple fait que Jean-Jacques Rousseau incarne par excellence l’initiateur du genre en sa forme débarrassée de toute réserve ou pudeur (on est loin des Confessions d’Augustin), poussant parfois l’exhibitionnisme et l’auto-flagellation (de plus ou moins bonne foi) jusqu’à l’hystérie et au scandale, à côtés de quoi l’auteur d’Un homme amoureux paraît un enfant de chœur plein d’égards pour ses semblables.

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    S’il n’était un merveilleux prosateur, musicien de la langue et incomparable peintre-en-mots, comme le fut un Céline à sa façon, Rousseau ne mériterait, comme individu, que notre mépris. De fait, ce présumé « ami du genre humain » fut un gigolo de la première heure aux manières de rustaud, un opportuniste social prêt à trahir tous ceux qui l’aidèrent, ingrat et se flattant de l’être, se piquant d’éduquer l’humanité entière mais abandonnant tous ses enfants à l’assistance publique sans leur donner même de noms (le premier eut tout de même droit à un numéro), jouant les persécutés alors qu’il fut bien moins inquiété que d’autre tant il était malin.

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    Rousseau, à tout coup, se donne le beau rôle. Même quand il s’accuse de diverses turpitudes, et notamment en matière de sexe, où il innove un prétendu TOUT DIRE qui ne dit pas grand’chose, entre touche-pompon et panpan-cucul, il prend la pose et fait son cinéma, sans beaucoup d’égards pour la vérité (on le sait désormais par de multiples recoupements) mais avec des gesticulations romantiques qui en jettent.

     

    A contrario, alors qu’on a parlé de scandale à propos de Knausgaard qu’une partie de sa famille taxa de Judas, ce qui frappe est l’honnêteté manifeste de son récit où jamais il ne se pose en victime ni en personnage hors du commun, alors même que ce qui le distingue des autres, son combat, sa passion, voire sa folie littéraire, relèvent d’une espèce de devoir sacré.

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    C’est le soir à Stockholm, Karl Ove est censé rentrer à la maison, il est excédé après avoir passé une heure à « faire tourner les bébés » dans une espèce d’école de rythmique pour tout petits, il fulmine intérieurement après avoir ramené sa fille à la maison et déclaré à sa femme que « plus jamais », il va fumer une clope et voit la merveille de la ville dans laquelle il va se perdre un moment, il pense à son inadaptation à l’époque et à tout ce qu’il a vécu d’extraordinaire en écrivant un livre et après avoir rencontré Linda et vu naître Vanja, il marche dans les rues et se rappelle les heures qu’il a passées sur un banc ou dans un pub avec Dostoïevski qui le met mal à l’aise (il explique pourquoi), il se lance dans une réflexion nourrie par une pensée de Jünger sur le nouvel obscurantisme contemporain, il se rappelle tout à coup (merde !) qu’il a du retard et que sa femme l’attend pour leur soirée de fin de semaine, et voilà qu’il se souvient des premiers de spectacles théâtraux de Bergman qu’il vu avec Linda, laquelle voulait devenir comédienne et qui y a renoncé pour écrire un premier recueil de poèmes, et l’heure tourne, les digressions se multiplient mais pas un instant on en lâche le fil, et c’est la vie qui défile, des bas-fonds de Dostoïevski à cette petite scène énigmatique, vécue à Tôky par Linda alors qu’elle accompagnait une troupe de théâtre, quand un cuisinier japonais choqué par la muflerie des comédiens suédois, “répondit” en offrant, à l’adolescente, un sac rempli de petits crabes vivants...

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    Pierre Assouline a parlé des livres de Knausgaard comme d’une interminable « lettre à mézigue ». Or Un homme amoureux, pas plus que La mort d’un père, ne relève de la lettre, et moins encore « à mézigue ». Si le « je » de Knausgaard est plus direct que celui du Narrateur de Proust, le moins qu’on puisse dire est que l’auteur ne se cajole pas plus qu’il ne se flagelle ; à vrai dire ce qui importe est ailleurs : dans l’enchantement de ce qu’on pourrait dire, à l’opposé du mentir-vrai d’Aragon, une fiction-vérité ouvrant un véritable espace romanesque.

    On y est : comme on est avec le fils en pleurs (une vraie fontaine) dans La Mort d’un père, on est maintenant avec ce père-écrivain un peu emprunté, agacé par les nouveaux codes de comportement « adéquats » du père et de la mère responsables (comme la petite tarde à parler, il faudrait forcément lui trouver un orthophoniste, si possible suédois, et merde !), et parlant sans apprêts de ce qui, précisément, lui semble, dans la vie, dans notre vie, dans les livres et les objets, la lumière sur la ville ou la grâce d’un môme, un enchantement…

  • Le terroriste

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    …La flèche rouge sang le montre : ceci est un combattant, et que tient sa main qu’on ne voit pas ? une pierre d'intifada, et que fera son pied caché ? il fera tomber l’innocent soldat cherchant à le désarmer, vigilance et prévoyance s’imposent afin de neutraliser le fauve en puissance feignant la terreur en sournois, car la main qu’on lui tend, il la mordra…

    Image :Philip Seelen  

  • Filles de joie

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    Nous en avons assez des lugubres. Nous manifestons contre les sinistres. Nous exhibons nos visage et nos bras au risque d’être fouettées mais nous sommes les messagères d’un nouveau monde: sus aux rabat-joie !

     

    Nous irons jusqu’au bout de notre rêve de galanterie. Car c’est cela, n’est-ce pas ? qui nous disconvient dans le comportement des coléreux: c’est cette muflerie de tous les instants et cette mauvaise humeur.

     

    Nous sommes les fille faciles. Nous en avons soupé de la méchanceté des prétendus sages et des prétendues saintes. Ces prétendus sages et prétendues saintes s’astreignent du matin au soir et ne pensent qu’à soumettre le monde entier à ce joug, et c’est cela qu’ils appellent honorer l’Unique.

     

    Nous ne voulons pas de leur Dieu sombre. Nous n’aimons pas ce père sans égards. Nous attendons de Dieu qu’il sourie et qu’il nous tienne la porte à la bibliothèque ou à la disco.

     

    Nous n’avons aucune peur. Nous sommes les filles de l’air. Ils ne peuvent plus rien contre nous que nous violer ou nous tuer.

    (Extrait de La Fée Valse)

     

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  • Au miroir de Knausgaard

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    Taxé plus ou moins abusivement de « Proust norvégien », Karl Ove Knausgaard a séduit des centaines de milliers de lecteurs avec son autobiographie en six volumes où il a choisi de dire tout ce qu’on évite d’avouer à l’ordinaire, avec une honnêteté hypersensible rare et un charme rugueux sans pareil. Dans Aux confins du monde, on le retrouve entre seize et dix-huit ans, bien et mal dans sa peau comme nous tous. La recherche de Karl Ove Knausgaard n’est pas du temps perdu... 

    Vous n’en avez peut-être rien à souder, mais moi ça me parle, et je ne suis pas seul. Si ça ne vous intéresse pas de savoir ce que ressent un jeune Norvégien qui se réveille avec un slip poisseux de sperme et n’en trouve pas de rechange vu que sa mère récemment divorcée les a tous balancés à la lessive la veille - si vous n’êtes pas un peu gêné avec lui, je pourrais vous dire de passer votre chemin…

    Vous pensez qu’il y a des choses qu’un écrivain ne doit pas dire ? Vous pensez que le respect humain impose la protection de ses proches ?

    Vous trouvez nul le fait de parler de soi comme ça, de dégommer son père après sa mort au prétexte qu’il a été trop dur, de raconter comment on a trompé son ex pendant le temps d’un premier mariage raté, de parler de sa deuxième femme et de ses enfants sans flouter leurs prénoms, bref de déballer tout le magma de sa vie qui ne regarde personne – vous trouvez ça au-dessous de tout, juste digne d’une époque en mal d’indiscrétion et de scandale ?

    Or je vous donnerais raison sur toute la ligne, sauf dans le cas de Karl Ove Knausgaard qui ne fait pas, vous l’aurez deviné, que parler de ses slips moites, de son entourage proche et de ses tribulations d’enfant, d’adolescent et de jeune homme évoquées de manière non chronologique dans les trois premiers tomes du cycle autobiographique   intitulé Mon combat (Mein Kampf en version allemande, non mais !), son autobiographie représentant déjà plus de 1700 pages, auxquelles s’ajoutent aujourd’hui les 650 pages d’Aux confins du monde.

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    Mais alors de quoi parle, beaucoup plus largement, et nous concernant tous, cet écrivain qui n’est remarquable ni par un style littéraire exceptionnel ni par l’originalité de ses idées ou de ses vues sur l’humanité ?

    Je dirai qu’il parle de la vie : de sa vie qui nous ramène illico à notre vie à la fois ordinaire et tout à fait unique pour peu qu’on la regarde vraiment - et Knausgaard a le don de restituer, avec des riens, cet aspect à la fois inouï et jamais vu de notre présence au monde, sans recourir à aucun effet.

    À propos de la forme apparente de l’autobiographie de Knausgaard, dans un reportage plutôt sympathique au demeurant, le journaliste français David Caviglioli (en 2014, dans L’Obs) écrivait que « le texte ressemble à un blog de 3000 pages, sans aucune forme de reconstruction littéraire, mal écrit, plein de clichés à deux sous et de digressions qui ne mènent nulle part ». Or cette appréciation, à la fois superficielle et injuste, relancée par un Pierre Assouline dans un article plus méprisant encore, où il était question d’un « Brad Pitt norvégien » dont les observations se réduiraient à une « morne plaine », me semble passer complètement à côté de la forme et du contenu réels d’une œuvre qui, sous l’apparent naturel non contrôlé de sa remémoration, frappe de plus en plus par une élaboration organique et une « musique » dont il émane, comme dans ses évocations si plastiques de la nature, une beauté aussi émouvante que celle de la vie.

     

    Ni Proust ni Anna Todd

    Ceci noté, est-il légitime de parler de « Proust norvégien » à propos de Knausgaard, compte non tenu de l’égale longueur des deux œuvres et de leur ancrage dans la remémoration ?

    Ne serait-ce que sous quatre aspects, la comparaison ne tient pas debout. D’abord parce que la société bourgeoise et aristocratique décrite par Proust n’a rien à voir avec la classe moyenne scandinave dans laquelle baignent les personnages de Knausgaard. Ensuite parce que lesdits personnages sont, chez celui-ci, calqués sur des personnes vivantes, alors que chacun des personnages de Proust procède du collage de plusieurs « modèles ». En outre, le « moi » du Narrateur de la Recherche du temps perdu se distingue de la personne de Proust, alors que Karl Ove se pose en sujet sans masque. Enfin et surtout, la prodigieuse organisation psychologique et littéraire proustienne, l’immense brassage qu’elle opère de tous les savoirs et la féerie poétique de sa langue ne sauraient se comparer avec la chronique autobiogaphique de Knausgaard, d’ailleurs le premier à contester ce rapprochement.41l+-6l3FNL._SX195_.jpg

    Cependant l’on pourrait dire qu’il y a, bel et bien quelque chose de proustien dans le processus de remémoration de l’hypermnésique auteur norvégien et dans sa façon de restituer une sorte de présent hors du temps, ponctué de dialogues d’une fraîcheur lustrale. La quarantaine passée, il revient ainsi à des épisodes de sa vingtaine approchante et des années précédentes où l’impatience de perdre son pucelage se fait pressante sur fond de sentiments beaucoup plus romantiques, et la lectrice ou le lecteur s’y retrouveront à tout coup en dépit des différences entre générations. Si le délire proustien de la jalousie n’y est pas du tout, la dimension affective est en revanche omniprésente chez Knausgaard autant que chez le terrible Marcel…  

    A contrario, et quoique prétendent ses détracteurs quand ils invoquent la platitude de son récit, Knausgaard se situe à cent coudées au-dessus du feuilleton autobiographique d’une Anna Todd, pur produit de l’insignifiance « à confesse » typique des réseaux sociaux et de leurs followers, où n’importe quel papotage devient publiable et même « super-vendeur »…

     

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    La vie, rien que la vie ressaisie...

    Son bac en poche, Karl Ove avait dix-huit ans lorsqu’il s’est pointé dans le bled portuaire de Håfjord, au nord de la Norvège où il était censé enseigner, avec l’aspiration secrète d’écrire des nouvelles et le projet de devenir un aussi grand écrivain qu’Hemingway, on peut rêver. Ainsi commence Aux confins du monde, avec l’arrivée du jeune homme immédiatement confronté à des élèves à peine moins âgés que lui, et des filles - aïe les filles !

    Et dès le début de son récit, plus encore peut-être que dans La Mort d’un père, Un Homme amoureux ou Jeune homme, vous vous y retrouvez. Ce ciel bleu pur au-dessus du fjord, ces maisons vues comme sous une loupe, ces gens qui se connaissent tous et qui zyeutent le nouveau prof en blouson de cuir genre rocker, vous connaissez tout ça à votre façon. Vous n’avez peut-être jamais vu un fjord, mais est écrivain celui qui vous le fait apparaître, comme vous avez « vu » Bergen ou ces bords de mer nordiques…

     

    Un miroir où chacun se retrouve

    La vie, ce serait ce mélange de curiosité et de réserve timide. Ce serait cette première liberté mais encore tant de gaucherie, et la crainte de bander quand deux élèves filles se pointent chez vous pour voir de quoi vous avez l’air. La vie entre dix-huit et seize ans, revue à rebours, ce serait l’impatient besoin de coucher, mais aussi tout le reste qui fait rager ou rougir, pleurer ou rugir. Et à chacune et chacun, les épisodes souvent incongrus ou cocasses de cette chronique si personnelle rappelleront des scènes de la même espèce.

    Le père de Karl Ove, si coincé et menteur, souvent si blessant, qui se la joue comme on dit, te rappelle par contraste ton propre paternel si doux et si parfaitement honnête. Quand l’oncle maternel, à la table du grand-père paysan, se met à pontifier sur Heidegger, vous revivrez peut-être la même scène avec quelque cousine pédante, et la vie ce serait peut-être de se demander, pour un garçon rougissant devant sa mère qui prononce le mot homo, si lui-même ne le serait pas ; ou, si l’on est une fille réputée chrétienne, comment ne pas céder à un garçon trop pressant ? Et voici que la mère de Karl Ove, si sévère à l’égard de son père, se met à plaider contre toute attente, pour les qualités insoupçonnées de celui qui vient de la quitter. Allez comprendre la vie…

    Vous qui estimez que Le Temps retrouvé est l’un des plus beaux livres qui soient, vous savez aussi que, par delà les distinctions académiques entre grands et moins grands écrivains, certains livres participent, même plus humblement, de la même recherche d’une vie plus vraie, aussi ne perdrez-vous pas votre temps en compagnie de mon ami Karl Ove…

    « Et puis il y avait cette lumière, sombre en bas, parmi les hommes et les choses des hommes, pleine d’une sorte de pénombre ciselée qui, éparpillée dans la clarté mais sans la posséder ni la soumettre, se contentait de l’atténuer ou la ternir pendant que, tout là-haut au firmament, elle éclatait de pureté.

    « Ravissement.

    « Et puis il y avait le silence. Le bruissement de la mer là-bas, nos pas sur le gravier, un bruit par-ci par-là quand quelqu’un ouvrait une porte ou appelait, tout était enveloppé de silence, comme s’il montait de la terre, émanait des choses et nous enveloppait d’une façon que je ne formulai pas comme originelle mais ressentais comme telle, car je pensais au silence des matins de Sørbøvåg quand j’étais enfant, le silence sur le fjord, à l’abri du versant de Lihesten, à demi caché par la brume. Le silence du monde. Il était là aussi pendant que je montais le côte, ivre, avec mes nouveaux amis et, bien que ni lui ni la lumière ne fussent l’essentiel, ils comptaient pour leur part.

    Ravissement.

    Dix-huit ans et en route pour faire la fête »…


    Karl Ove Knausgaard. Aux confins du monde. Mon combat, Livre IV. Traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet. Denoël, 647p.

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     (Dessin original de Matthias Rihs)

  • Pour tout dire (20)

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    À propos d'une certaine quête de pureté en milieu dégradé. De la fraîcheur vivifiante du nouveau livre de Blaise Hofmann, Monde animal, du battement de pied de Thomas Bernhard et des moments de transe créatrice évoqués par Karl Ove Knausgaard.

     

    Nous étions lancés hier sur l'autoroute du sud, en aval de Valence, un poids lourd orange nous serrait sur la droite pendant qu'un van noir n'en finissait pas d'essayer de nous dépasser par la gauche, et je revoyais mentalement le pied de Thomas Bernhard battre la mesure sous une table de terrasse, à Ibiza, tout en nous lisant le dernier recueil de textes rassemblés par Blaise Hofmann sous le titre de Monde animal, tous consacrés à l'observation de la vie plus ou moins sauvage d'animaux divers, du milan noir au blaireau en passant par le gypaète barbu, avec une splendide ouverture sur les crêtes du Jura enneigé qui fixe d'emblée l'ambivalence lancinante de notre rapport avec la nature, cadre présumé d'une pureté préservée et théâtre un peu tocard de nos fantasmes rousseauistes tissés de clichés plus ou moins New Age.
    À preuve immédiate: ces panneaux didactiquement corrects suggérant d'abord au randonneur de ne pas laisser errer ses chiens vu qu'on aborde une Zone sauvage,avant de forcer sur le coaching perso: "Portez votre attention sur l'air qui pénètre vos narines et en sort. Chaque fois que vous êtes distrait, recentrez-vous sur votre respiration"...

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    Quant à Blaise Hofmann, essayant de raconter son bout de haute route jurassienne en revenant parfois sur des épisodes passés (moments forts ou rencontres saillantes), il se "recentre" surtout sur le verbe dont il polit le cristal comme jamais dans ses textes précédents, avec autant de bonheur que d'ironique justesse.
    Même s'il a laissé l'air du Jura lui pénétrer les narines ( et en sortir...), il est conscient de n'avoir fait qu'y passer en touriste moins en phase avec la nature qu'un bûcheron ("Je suis orphelin de la terre, désenchanté, sans verticalité"), mais du moins son effort de saisie par l'écriture va-t-il plus loin que la seule jouissance du moment, comme lorsqu'il décrit son émerveillement à la découverte d'une rosalie des bois:"Qu'une seule fois dans l'histoire du monde, une petite larve à bourrelets ait pu devenir rosalie, n'est-ce pas la preuve de l'existence d'une autre vie, secrète et riche de tout ce qui n'est pas vu, pas entendu, pas su ? la vie sauvage est un surplus d'âme. le paysage s'ouvre comme un livre. Le paysage s'ouvre, on me jette dedans."
    Cette allusion à la "verticalité" m'a rappelé , sur l'autoroute traversant cet autre livre ouvert qu'est le paysage provençal , à la fois le pied de Thomas Bernhard et la même aspiration à une espèce de sacralité de l'écriture que revendique Knausgaard par opposition aux accroupissements de la vie réduite à l'utilitaire.
    Filmé sur la terrasse d'un café d'Ibiza, Thomas Bernhard parlait de ce que peut signifier la simple vision du ciel pour qui tend à une certaine pureté - et tout de suite on pense à Glenn Gould jouant du Bach -, tandis que la caméra s'attardait sur son pied battant la mesure de son discours.

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    C'est aussi à propos de rythmique que Karl Ove Knausgaard rejoint Thomas Bernhard et Blaise Hofmann dans leur recherche respective d'une sorte d'émotion épurée que l'auteur de Monde animal concentre soudain dans la célébration de l'œil du cygne: “Que se passe-t-il dans l’oeil du cygne ? L’organisation européenne pour la recherche nucléaire, l’Organisation mondiale de commerce, l’Organisation mondiale de la santé, et pas foutue de savoir ce qui se passe dans l’oeil d’un cygne.
    “Le cygne ne répond rien, il regarde de loin, il ne sait pas, il n’est pas du pays, il a été introduit, il est bien nourri et se plaît beaucoup ici.
    “L’oeil du cygne fair du bien.
    “Il répond à toutes vos questions inquiètes: je suis là parce que je suis là.
    “En réponse aux troubles hyperactifs, ou au vide existentiel, rien ne sert d’acheter un voilier de plaisance, un avion biplace, rien ne sert de faire du freeride, de l’ultratrail, de s’offrir un trek au Népal, un safari en Namibie, une croisière de plongée aux Philippines.
    “Se faire objecteur de croissance, et d’urgence, se concentrer sur l’oeil d’un cygne.
    “L’orgueil, c’est du vide. L’oeil du cygne, c’est du plein, le tout-à-fait réel, le tout-à-fait vivant, l’éternité d’une pause déjeuner, les pieds sur terre et les yeux dans la matière, prêt à plonger, le rejoindre et embrasser le monde...”
    Karl Ove Knausgaard, loin du cygne de Genève et des terrasses d'Ibiza, se trouve à genoux avec sa petite fille de quatorze mois dans un groupe de rythmique pour tout petits animé par une belle jeune femme à guitare qu'il sauterait volontiers alors qu'elle impose à tous de jolies rondes et de jolies figures ponctuées de gentilles paroles - bref le contraire de la vie sauvage avec quelque chose d'infernal dans la sollicitude douceâtre d'un rituel bisounours du plus pur bêta.
    Après l’évocation de cette séance qu’il ressent comme une sorte de régression, Knausgaard raconte son amour fou pour sa deuxième femme et son amour fou pour leur première petite fille, qui se sont transformés avec le temps en tendresse profonde, et aussi les véritables transes, sans équivalent, que lui ont valu certaine pages du livre qu’il vient de finir en 2008. Sa façon de descendre dans le tank, comme la vieille Alexandra de Sokourov, ou de pénétrer l’oeil du cygne de la rade genevoise...
    Le TOUT DIRE de la littérature est multiple, qui peut se résumer parfois par l'ellipse d'une trace d'oiseau dans la neige jurassienne (ainsi de la pureté d'un poème de Hölderlin dont le nom revient souvent chez Knausgaard), ou déferler dans les récits de Thomas Bernhard ou le maelström romanesque de Lobo Antunes.

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    Je me trouve à l'instant, pianotant ces lignes sur mon iPhone dans une espèce d'alvéole de grande ruche de béton blanc déployant son immense hémicycle face a la mer, en état de rêverie solitaire que rythment les basses répétitives de la disco d'à côté. Les dunes qui s'étendent sous nos baies ouvertes sont jonchées des corps entièrement nus d'adeptes du culte du corps et du soleil, et tout le monde il est gentil. Nous ne sommes pas vraiment “branchés libertins”, comme c'est devenu la tendance en ce lieu que nous fréquentons depuis trois vies de chiens ( plus de trente ans si nous comptons en vies de filles). Nous laissons volontiers l'air marin entrer dans nos narines, dont il ressortira aussi bien. Lady L à pris ses affaires de peinture et j'ai mes trente-trois livres coutumiers à lire ou écrire. Une volée d'hirondelles nous a salués ce matin et la maxi-mouette de l'an dernier nous est revenue avec son air de contrôler la situation. Bref l'été indien nous trouve toujours amoureux de la vie. On signale des ralentissements sur la rocade sud de Montpellier et pas mal d'attente aux portails nord et sud du Tunnel du Gothard, etc.

  • Pour tout dire (19)

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    À propos du combat littéraire de Karl Ove Knausgaard. De ce qui est réellement intéressant sous le verre grossissant de l'écrivain, entre loupe et longue-vue. Qu'une attention particulière est requise à la lecture d'Un homme amoureux.

     

    Les soins et devoirs élémentaires requis par un enfant en très bas âge sont-ils compatibles avec ce qu'un mâle ordinaire de l'espèce Sapiens considère comme son rôle ou sa dignité ? Un mec qui se respecte peut-il réellement pouponner sans arrière-pensée réticente ? Un père-à la-maison-qui-assume, même s'il fait le job aussi bien que sa compagne, vit-il vraiment la chose comme celle-ci ?

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    De telles questions se posent, même sans connotations polémiques dans un sens ou l'autre, à la lecture d'Un homme amoureux de Knausgaard, dont les 100 première pages s'attachent à l'auto-observation de l'auteur dans ses vacations de père engagé dans l'accompagnement quotidien de ses enfants, et plus précisément au cours de l'anniversaire convivial auquel est invitée sa fille Vanja, qui traîne d'abord les pieds pour y aller puis s'en réjouit à l'idée de porter ses chaussures dorées, puis se ravise, puis y va avec ses parents et sa petite sœur Heidi, puis veut rentrer, puis reste quand même sur l'insistance de son père, et le tire par la manche alors que le père fait semblant de s'intéresser aux conversations des autres parents dont il n'a que faire en réalité, etc.


    De quoi s'agit-il ? D'un reportage sur la vie d'un couple de jeunes parents norvégiens embarqués dans la co-animation d'un jardin d'enfants ? Bien plus que ça. Des états d'âme d'un écrivain norvégien installé avec sa seconde femme et ses enfants dans une grande ville suédoise ? Pas seulement non plus. Du scannage verbal de tranches de vie ordinaire auquel se greffent des considérations sur le sens de tout çà, entre autres notes très sensibles relevant des interactions affectives ? Sans doute, mais autre chose encore.
    Ce que décrit Knausgaard pourrait sembler d'un intérêt nul, alors que son autobiographie a passionné des centaines de milliers de gens? Par effet de conformisme grégaire, pour la story qu'il raconte ? Sûrement pas, vu qu'il n'y a aucune story dans ses livres et qu'il ne flatte ni ne caresse le lecteur dans le sens du poil. Alors quoi ? Alors je dirai: l'extrême attention à la vie, ressentie d'une manière qui engage aussitôt l'attention du lecteur à sa propre vie à lui.


    À la première page d'Un homme amoureux, Knausgaard écrit ceci alors qu'il vient d'achever un livre et qu'on est en principe en vacances avec les enfants à la maison: "je n'ai jamais compris l'intérêt des vacances et n'en ai jamais ressenti le besoin, au contraire, j'ai toujours eu envie de travailler plus"...

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    Et quel est ce travail ? Ce travail est l'œuvre en chantier sous le titre de Min camp, mon combat, en allemand hitlérien : Mein Kampf. Pour faire bon poids dans le genre provocateur, on pourrait inscrire au fronton fictif de son bureau la cynique formule des bourreaux nazis à l'entrée d'Auschwitz: Arbeit macht frei, le travail libère!
    Or cette provocation n'en est pas une. Hitler n'a pas le monopole d'un titre, et penser que le travail au sens noble, libère, est tout à fait légitime. La visée du combat d'Adolf d'Hitler était d'asservir, et celui de l'écrivain est de (se) libérer. Nuance !

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    Ce qu'on ressent en lisant Mein Kampf est un tremblement de ressentiment et de haine, tandis que le combat de Knausgaard est frémissant d'intensité et de vie. À un moment donné, le père se voit défaillir de tendresse en observant l'une de ses filles, comme si elle incarnait la vie même, mais juste après il pique une colère en trouvant sa femme devant la télé au lieu de se montrer aussi bonne mère qu'il se croit (ben voyons) bon père, et tous nous avons vécu ces intermittences du cœur et autres sautes d’humeur avec autant de vivacité.


    On comprendra mieux ce qu'est le combat de Karl Ove Knausgaard contre ce qu'il entrevoit d'affreux dans l'uniformité croissante et dégradante des gens et des pays et du monde globalisé, en lisant bien attentivement les pages 88 à 90 d'Un homme amoureux.
    Ceci par exemple : « La vie quotidienne, avec son lot de devoirs et d’habitude, je l’endurais. Mais elle ne me réjouissait pas, je n’y voyais aucun intérêt et elle ne me rendait pas heureux. Ce n’était pas le manque d’envie de laver par terre ou de changer les couches mais quelque chose de plus profond que j’avais toujours ressenti : l’impossibilité d’y voir une quelconque valeur doublée d’une profond aspiration à autre chose. Si bien que la vie que je menais n’était pas la mienne. J’essayais de la faire mienne, c’était mon combat, je le voulais vraiment, mais en vain, car mon envie d’autre chose vidait tout ce que je faisais de son contenu ».
    Ou ensuite : « Quel était le problème ? Était-ce le ton factice et surfait de la société que je ne supportais pas, ces pseudo-personnes, pseudo-endroits, pseudo-événements et pseudo-conflits qui nous faisaient vivre par procuration, et voir sans prendre part, cette distance que la vie moderne avait crée face à notre propre et inestimable présence au monde ? »
    Ou encore : « Ou bien y avait à la base de mon aversion cette égalité rampante qui rapetissait tout ? Il suffisait de traverser la Norvège d’aujourd’hui pour voir la même chose partout. Les mêmes routes, les mêmes maisons, les mêmes stations-service, les mêmes magasins (…) Et l’Europe est en passe de devenir un seul et même pays ».
    Après six cents pages de ses deux premiers volumes traduits, qui en font 1200 - sur trois et en attendant les trois suivants -,  le « roman » autobiographique de Karl Ove Knausgaard me semble s’inscrire à l’opposé d’une littérature d'évasion: toute d’invasion et d’immersion, mais jamais étouffante ni consolante non plus, jamais flatteuse ni factice, relevant d’une humble mais haute lutte que Friedrich Dürrenmatt situait « entre le cendrier et l’étoile »…

     

    Peinture: LK. Petite fille. Huile sur toile, 2010.

     

  • Pour tout dire (18)

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    De la sincérité et de ses limites. De la trahison, de la jalousie et de la mesquinerie. Que le caractère sacré de l'amitié est aléatoire et non absolu. Que la publication de carnets intimes fait parfois problème. Un échange entre le cinéaste Richard Dindo et JLK.

     

     

    Kriegstetten, Hôtel Sternen, ce 22 janvier 2007. - je reçois ce message de Richard Dindo, à propos de L’Ambassade du papillon, qui me touche beaucoup par sa franchise: «Cher Jean-Louis, j’ai lu ces derniers jours avec grand intérêt, je dirais même avec passion, vos « Carnets », car comme vous savez, j’ai toujours été un fanatique de littérature autobiographique. Dites-moi tout de suite ce qu’est devenue la fille de votre éditeur, son destin m’a fendu le coeur. J’espère qu’elle est toujours vivante et qu’elle va de nouveau bien. J’ai constaté par ailleurs que nous avons été marqué par les mêmes écrivains, encore que certains dont vous parlez je ne les connais que de nom, dont Antunes, Onetti, Gadda et Cingria. J’aime beaucoup comment vous parlez de votre femme et de vos filles, de votre mère, frère et beau-frère et j’aime ce que vous dites sur l’écriture et la lecture. J’aime beaucoup aussi votre goût de l’amitié et de la conversation amicale et finalement votre générosité. Des choses qui me sont plutôt inconnues... 

     

    Je ne me suis toujours intéressé qu’aux femmes, les hommes m’ont toujours un peu ennuyé. Vous n’êtes pas loin finalement de penser pareil. Seule chose qui m’a un peu dérangé par moments: certaines citations sur votre premier roman, des louanges de vos amis, m’apparaissent un peu trop narcissiques. Je trouve aussi que vous allez un peu trop loin dans votre critique du caractère de Chessex. Une critique sans doute justifiée, mais à mon avis il ne fallait pas publier tous ces détails, je veux dire qu’il ne fallait pas aller au bout de cette critique. Ça devient trop humiliant pour l’autre, objectivement humiliant. Vous le mettez trop à nu à mon goût, ça m’a gêné. Chessex75.JPGN’oubliez pas que les artistes ne sont pas des gens comme les autres, leur grain de folie fait partie de leur génie, il ne faut pas les juger psychologiquement, ni moralement, ni même politiquement, sinon on ne s’en sort plus. Je trouve votre « Journal » incroyablement honnête et sincère, parfois presque un peu trop honnête. J’ai toujours l’impression qu’il faut savoir garder des secrets dans la vie et ne pas tout dire ce qu’on pense. 

     

    La grandeur est dans ce qu’on arrive à cacher, ce que les autres ne sauront jamais de nous, ce qu’on ne sait pas soi-même et ce qu’on ne veut peut-être même pas savoir et surtout dont on ne veut pas que les autres le sachent. La vraie dimension des gens et des choses restera toujours leur part cachée, laissée à l’imagination. L’intelligence ultime se trouve aux frontière du non-dit et de l’indicible, dans cette part non seulement maudite des choses, mais tout simplement absente qui se trouve toujours ailleurs et qui reste introuvable. On n’a pas toujours besoin de tout dire pour être honnête, à vrai dire je n’aime pas trop ce culte de l’honnêteté de chez nous, ce moralisme protestant dont je me méfie et que j’essaye d’exterminer dans mes films par la rigueur, la distance, la laconie, la réduction impitoyable à ce que je considère être l’essentiel. Ce qui n’exclut pas l’émotion, au contraire, émotion et analyse, à travers la beauté du langage, voilà ce qui m’intéresse. Mais tout cela vous le savez aussi bien que moi et vous le faites souvent comprendre d’une manière très belle et très touchante. Je sais bien qu’un « Journal » n’est pas un roman épuré, réduit à l’essentiel, mais des notes prises du jour au jour dans l’improvisation et le chaos du quotidien. 

     

    Genet.jpgDans l’ensemble je suis très en phase avec vous. Ayant remarqué que vous aimez beaucoup Jean Genet aussi, je vous enverrai prochainement mon film sur lui, qui s’appelle Genet à Chatila. Je vous souhaite une bonne semaine, bien à vous, Richard.»

     

    Cette lettre m’a beaucoup intéressé, plus que tous les compliments sur L’Ambassade du papillon. Ce que Dindo me dit sur notre part cachée, et de la pudeur qu’il faut préserver, est tout à fait vrai, mais je vais tâcher de lui dire mon sentiment à ce propos. 

    Voici d’ailleurs ce que je lui ai répondu: «Cher Richard, La petite fille est morte le 21 décembre 2000. J’en raconte la fin atroce dans mes carnets de cette année. Le petit garçon a retenu les parents en vie, qui se battent depuis contre le CHUV pour obtenir justice après deux erreurs médicales caractérisées. Les hiérarques de l’Administration se sont conduits comme des brutes, mais le procès civil est en train d’aboutir, qui ne ressuscitera pas l’enfant. Voilà. Pour le caractère extrême, à certains égards, de ces carnets, je vous donne entièrement raison, sans regretter rien. 

     

    J’ai été comme ça à ce moment-là, obsédé par certaines choses qui me paraissent aujourd’hui dérisoires, et ressentimental autant que je suis sentimental. Ils ont paru obscènes à certains, d’autres les ont trouvé pudiques. Je n’en sais rien. Sur Chessex, vous avez raison, mais moi aussi. J’ai raconté l’animal dans notre amitié et dans sa trahison. Il est comme ça et je trouvais intéressant de le montrer comme ça, sans le juger vraiment pour autant. 

     

    Par la suite, j’ai dit le pire bien de certains de ses livres, et du mal de ceux qui me paraissaient trichés. Je ne serai plus jamais ami avec lui, pas à cause de moi mais pour l’attitude qu’il a eue envers Bernard Campiche lors de la maladie de la petite fille. 

     

    A la sortie de L’Ambassade du papillon, il m’a traîné dans la boue en appelant à mon interdiction professionnelle. Je ne lui en veux pas. Lorsque j’ai dit ce que je pensais d’un de ses derniers livres, il m’a dit que j’étais son meilleur lecteur. Ainsi de suite. Je ne suis pas dupe. Honnête? Je ne sais pas. Vous l’êtes sûrement plus que moi, parce que vous avez plus lutté que moi et que vous êtes n’êtes pas un dépravé moralisant comme je l’ai été jusqu’à ma rencontre de celle qui a changé ma vie. 

     

    Pour le narcissisme, vous avez encore raison, comme ceux qui ont parlé d’un plaidoyer pro domo. Mais tout cela je le vis, comme l’amitié vertigineuse avec mon ami le Roumain, qui a failli finir dans le sang après avoir fait beaucoup souffrir ma douce. Pourtant je ne regrette rien de rien. J’essaie de ne plus faire de mal à ceux que j’aime et j’essaie de ne faire que ce que j’aime, donc les aléas de la vie sociale ne me touchent plus guère. 

     

    Ces derniers temps, j’ai été content de vous rencontrer. A l’instant je suis seul dans ma chambre du Sternen à Kriegstetten après avoir assisté à l’ouverture des Journées de Soleure. Je vous remercie de la parfaite franchise de votre mot et vous enverrai à mon retour Les passions partagées, qui a d’autres qualités et d’autres défauts. 

     

    Frisch3.jpgJe vais aller racheter le Journal de Frisch que je ne trouve plus et me réjouis de voir votre film. Je travaille actuellement au troisième recueil de mes carnets qui s’intitulera Le souffle de la vie »…

     

    C'était donc en 2007, entretemps j'avais publié le troisième recueil de mes carnets sous le titre de Riches Heures, à L'Age d'Homme, et Le souffle de la vie est devenu Chemins de traverse, paru chez Olivier Morattel en 2012. Je tutoie désormais Richard Dindo qui m'a longuement écrit à propos du cinquième volume de mes carnets, parus à L'Age d'Homme en 2014 sous le titre de L'échappée libre. Son dernier film. Homo Faber, est un magnifique hommage à Max Frisch et aux femmes...

     

  • L'enfer de Saul

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    Cannes-2015-Grand-prix-a-Son-of-Saul-du-Hongrois-Laszlo-Nemes_article_popin.jpgÀ propos du premier long métrage du jeune réalisateur hongrois Laszlo Nemes, Le fils de Saul.

    «L’enfer est l’asile d’aliénés de l’univers où les hommes seront serons persécutés par leurs souvenirs », écrivait R.A.Torrey, et sans doute la mémoire humaine se trouvera-t-elle persécutée à jamais au souvenir d’Auschwitz, entre autres lieux infernaux conçus par notre espèce.

    On a dit et répété que ce qui s’est passé en ce lieu relevait de l’indicible, et qu’il était même obscène de le représenter de quelque façon que ce soit tant l’horreur y semblait « absolue », et pourtant maints écrivains, historiens, musiciens ou cinéastes ont bravé cette injonction par ailleurs discutable – comme si la Shoah était la seule« horreur absolue » de l’histoire humaine; et nous devrions être, au contraire, reconnaissants à ces témoins de toute sorte, de Primo Levi et Paul Celan à Imre Kertesz, ou du Resnais de Nuit et Brouillard au Lanzmann de Shoah,jusqu’à Jonathan Littell ou Martin Amis dans leurs romans respectifs, d’avoir revisité l’usine de la mort afin que nul ne l’oublie.

    Or c’est dans cette lignée des témoins« artistes » que se situe le jeune réalisateur hongrois Laszlo Nemes, dont le premier long métrage nous plonge littéralement au cœur de l’Inferno de la machine exterminatrice nazie, dans un maëlstrom d’images multipliant les gros plans, réduisant la profondeur de champ de manière paradoxalement vertigineuse, et que martèle une bande-son terrifiante de proximité (cris et chuchotememts, hurlements de tortionnaires et de chiens furieux) semblant retentir sous le crâne même du spectateur.

    Si le filmage du Fils de Saul, admirablement maîtrisé dans sa danse de mort « à l’épaule », peut secouer, voire déranger violemment, c’est évidemment à dessein de la part d’un réalisateur craignant toute « mise en spectacle » ou toute forme de cliché (on se rappelle la pénible Liste Schindler ), pour mieux mimer et moduler tous les mouvements, stressants pour tous, du grand chantier de« traitement » sur lequel les « pièces » défilent en masse– mille d’une fois cette nuit-là -, au gré d’un rituel infernal conduisant de la fameuse Rampe aux douches et des crématoires aux fosses.

    La force exceptionnelle du Fils de Saul tient, me semble-t-il, à l’opposition fondamanetale entre l’agitation prodigieuse de tous (le fameux« asile d’aliénés ») et l’inflexible obstination, solitaire et sacrée, qui pousse Saul à arracher son « fils », à l’anonyme crémation collective des « pièces »,pour lui donner une sépulture personnelle et digne en présence d’un rabbin.

    La figure est d’une simplicité parfaite : le rite mémoriel, si absurde qu’il paraisse dans cette horrible confusion, face à l’abjection barbare.

    De part en part, sur fond de dédale en folie évoquant les basses fosses dantesques, le réalisateur capte et magnifie la beauté d’un visage humain en quête de dignité, noyée dans la hideur des faciès. Quant à montrer ce qui ne peut l’être, le cinéaste le suggère assez (parties de corps entassés, scènes floues ou enfumées, et tel massacre plus explicite, réellement insoutenable) sans en faire jamais un spectacle.

    Enfin, si l’enterrement rituel du fils de Saul, figure de pureté, justifie le protagoniste dans son parcours désespéré, la conclusion du film illustre une fois de plus la dualité fondamentale de la nature humaine puisque, au final, c’est un enfant aussi, au visage non moins pur d’apparence, qui scelle le dernier acte de la tragédie…

  • Le cauchemar de l'homme fini

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    Retour sur Les Bienveillantes, après la projection du Fils de Saul...

    Je suis sorti de la lecture des Bienveillantes avec un sentiment d’insondable et froide tristesse qui m’a rappelé le muet effroi que j’ai éprouvé, à vingt ans, en découvrant Auschwitz.
    Pour la première fois de ma vie, à Auschwitz, m’est apparu quelque chose de réel que je ne pouvais concevoir dans mon irréalité de jeune idéaliste des années 60. Quelque chose d’immense et d’écrasant. Pas du tout les baraquements minables que j’imaginais : d’énormes constructions en dur, de type industriel. L’usine à tuer : voilà ce que j’ai pensé ; et je remarquai que dans la cour de l’usine à tuer désaffectée se débitaient des saucisses chaudes. Surtout : quelque chose d’impalpable, d’invisible et de non moins réel. Quelque chose d’impensable et d’indicible mais de réel.
    J’avais vu, déjà, les images terribles de Nuit et brouillard, je savais par les livres ce qui s’était passé en ces lieux, dont je découvrirais plus tard d’autres témoignages, tels ceux du film Shoah. Mais ce que j’ai ressenti de réel à Auschwitz, comme je l’ai ressenti en lisant Les Bienveillantes, tient non pas aux pires visions mais à ce quelque chose d’impalpable et d’indicible, plus quelques pauvres détails : ces tas de cheveux, ces tas de dentiers ou de prothèses, ces tas d’objets personnels. Ces saucisses aussi. Et dans Les Bienveillantes : ce pull-over que le protagoniste a oublié quand il se rend, en Ukraine, sur les lieux d’un massacre de masse où il risque d’avoir un peu froid, pense-t-il soudain…
    Or songeant à l’instant à la façon la plus juste d’exprimer le sentiment personnel que laisse en moi la lecture des Bienveillantes, je repense à ces mots notés par mon ami Thierry Vernet dans ses carnets : « D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou biens ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

    music1.jpgAu moment où il commence son récit, Max Aue, le narrateur et protagoniste des Bienveillantes, est un homme fini qui a contribué à empiler les hommes et à en faire n’importe quoi. Celui qui nous interpelle d’emblée en tant que « frères humains », affirme qu’il a vu « plus de souffrance que la plupart » et qu’il est une « usine à souvenirs », mais ce n’est pas pour témoigner ou pour se disculper qu’il se met à parler à un interlocuteur imaginaire. C’est plutôt pour passer le temps, pour mettre un peu d’ordre dans le chaos de ses pensées que cet ancien SS de haut vol, médaillé à Stalingrad et chargé à Auschwitz d’enquêter sur la rentabilité des détenus aptes au travail, miraculeusement réchappé des bombardements de Berlin en 1945, revenu en France sous l’uniforme d’un déporté du STO (assassiné par son meilleur ami qu’il a dû liquider lui-même pour sauver sa peau) et désormais directeur d’une fabrique de dentelles en Alsace, entreprend de raconter sa monstrueuse saga, qu’il banalise aussitôt en affirmant que ce qu’il a fait, tout homme ordinaire l’aurait fait. Et de se replier, jouant le nihiliste glacial (on verra quels abîmes cela cache), derrière la parole attribuée à Sophocle et reprise par Schopenhauer : « Ce que tu dois préférer à tout, c’est de ne pas être né ».
     
    Max Aue est-il jamais né à lui-même ? Un seul épisode amoureux avec sa sœur jumelle Una, à l’adolescence, a cristallisé une passion absolue qu’il tentera vainement de revivre. Sodomisé à l’internat où sa mère et son beau-père, qu’il hait également, l’ont casé pour le punir de son inconduite incestueuse, l’homme jouira par le cul, c’est le mot cru et vrai, sans aimer quiconque, jusqu’à la rencontre d’Hélène, à la toute fin de la guerre, à l’amour de laquelle il ne parviendra pas à répondre après être mort à lui-même sans être né. Sa fantasmagorie infantile culminera dans l’Air d’avant la Gigue finale, où Max se retrouve seul dans la maison vide de sa sœur, en Poméranie, en proie à un délire onaniste autodestructeur.
    Il y a de l’impubère ressentimental et du voyeur impatient de vivre toutes les expériences-limites, chez Max Aue, comme chez le Stavroguine des Démons de Dostoïevski. Ce chaos intérieur de l’avorton affectif, fils oedipien d’un grand absent dont on lui révélera les propres crimes de guerre, n’a pas empêché Max Aue d’accomplir de bonnes études de droit (en Allemagne, d’où il est originaire par son père), suivies d’une carrière dans la SS qui le conduit du front de l’Est aux plus hautes sphères de l’Etat, où il finira dans l’entourage immédiat du Reichsführer Himmler et autres Eichmann ou Speer. Vu par ses pairs, Max Aue fait figure d’élément compétent, du genre « intellectuel compliqué », juste un peu froid et rigide, et décidément lent à se marier. Mais rien chez lui du fanatique obtus ou du sadique. Lors des premières « actions » auxquelles il assiste, Max est de ceux qui vivent mal les massacres. S’il y participe, c’est par devoir et soumission à la visée civilisatrice du national-socialisme, au nom du Volk sacro-saint. Pourtant on perçoit à tout moment la fragilité idéologique de cet esthète plus attaché à la philosophie (il lit Tertullien), à la musique (Bach et Couperin) et à la littérature (Stendhal, Blanchot et Flaubert) qu’aux dogmes racistes du régime. Tout au long de la guerre, sa spécialité consiste à rédiger des rapports : sur la loyauté de la France (un premier séjour à Paris le fait rencontrer les collabos Brasillach et Rebatet), la nécessité ou non de liquider les Juifs du Caucase, le moral des troupes dans le « chaudron » de Stalingrad ou l’utilisation des déportés dans la guerre totale. Une scène inoubliable exprime la dualité schizophrénique du personnage : lorsque tel vieux savant juif tchétchène, avec lequel il s’entretient en grec ancien, le conduit sur une colline où un songe lui a révélé l’endroit de sa mort, qu’il tue sans comprendre la parfaite sérénité du saint homme.
    Unknown-5.jpegD’aucuns ont reproché à Jonathan Littell le choix de ce narrateur, dont la complexion personnelle risque de « distraire » le lecteur du grand récit des Bienveillantes consacré à l’entreprise de destruction et d’extermination des nazis. Quoi de commun entre le matricide de Max Aue et l’extermination des Juifs d’Europe ? A cette question centrale, Georges Nivat a commencé de répondre dans l’article magistral qu’il a consacré aux Bienveillantes (cf. Le Temps du 11.11.2006), en affirmant que «Littell nous dérange monstrueusement parce qu'il a retourné l'histoire de la violence du XXe siècle comme on retourne un lapin écorché, et qu'il a jumelé sa réponse au viol de l'humain par les totalitarismes à une autre réponse, déjà donnée par Freud quand il évoque la levée des censures du surmoi, et cette réponse est le sadisme psychique, la récession sexuelle, l'inceste, auquel déjà deux grands romans avaient attribué le secret du devenir: L'Homme sans qualités de Musil, et Ada de Nabokov. Mais ici inceste et holocauste se nourrissent l'un l’autre ». Et d’ajouter : «Le lapin retourné et écorché, c'est nous, c'est notre rempart rompu contre l'éboulis de tout ce qui constituait l'humain dans la civilisation européenne, c'est notre classement au rayon du crime imprescriptible (et donc oubliable) de la fabrique d'inhumain, de la monstruosité du camp, le docteur Mengele, les bourreaux de la Kolyma d'Evguénia Guinzbourg ».
     
    medium_Littell7.JPGLa lecture des Bienveillantes est une épreuve difficile et décisive, pour moi centrale, réductible à aucune autre lecture contemporaine. On a comparé ce roman à Vie est destin de Vassili Grossman, et sans doute y a-t-il maints rapprochements à faire entre ces deux livres, mais Jonathan Littell, d’une monumentale masse documentaire, a tiré tout autre chose qu’un roman historique « de plus », un témoignage de plus sur la Shoah : au vrai, le cauchemar des Bienveillantes se poursuit tous les jours sous nos yeux dans le monde de l’homme fini qu’on empile et dont on fait n’importe quoi.
    Jonathan Littell. Les Bienveillantes. Gallimard, 903p. Réédité en Poche Folio en décembre 2007. No 4685. 1401p.
     
    Images: Louis Soutter, Zoran Music, Pierre Omcikous.

     

  • Ô vous soeurs humaines...

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    Trois livres, au féminin singulier, et un essai, au masculin pluriel, achoppent à la même inquiétude globale et au même souci local d’en sortir. Déclinaisons au féminin pluriel, avec Doris Lessing (Les mariages entre les Zones Trois, Quatre et Cinq), Marie-Hélène Lafon (Nos vies) et Mélanie Chappuis (Ô vous, sœurs humaines). Plus un contrepoint au masculin singulier, avec Bruno Latour dans Où atterrir ?

     

    Quel rapport peut-il bien y avoir entre une jeune reine parlant a l’oreille des chevaux et une caissière de magasin du XIIe arrondissement de Paris, une mère coiffant sa belle-fille en lui glissant comme ça qu’à son âge elle était encore plus jolie qu’elle et un président américain soupçonné de démence sénile, la tristesse des animaux et la sourde conviction d’une partie de l’humanité, femmes en tête, que nous allons à la cata si nous continuons de faire du mal à notre mère la Terre ?

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    Le rapport, c’est évidemment un tas de rapports, à commencer par celui du Club de Rome en 1972 (Les limites à la croissance, etc.) et de « cris d’alarmes », dès qu’on a commencé de percevoir les pesticides comme une sorte de nouvelle peste, mais ce rapport est à la fois beaucoup plus global et beaucoup plus local qu’un plan écologique hors-sol ou qu’un forum altermondialiste: c’est notre relation à la terre qui nous porte et à notre chair vive et mortelle, c’est le détail de nos vies et c’est le souci d’une espèce menacée par elle-même.

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    Doris Lessing visionnaire

    Un roman immédiatement prenant, relevant de ce qu’on pourrait dire une anticipation intemporelle (le terme de science fiction ne conviendrait pas bien en l’occurrence sauf à parler de certaine science douce propre au génie féminin), est reparu récemment à l’enseigne « futurible » de La Volte, sous la signature d’une des plus grandes romancières et essayistes anglophones du XXe siècle, gratifiée du Prix Nobel de littérature en 2009 et qui parle précisément de l’inquiétude de l’humanité dans une sorte de rêve éveillé saisissant par le contraste de ses vastes espaces et d’une paradoxale intimité.

    Tout de suite, ainsi, l’on se sent proche, comme d’une belle et bonne frangine humaine, de la jeune reine Al-Ith, souveraine aimée et aimante de la pacifique Zone Trois, et l’on compatit en apprenant qu’un mariage forcé par l’Ordre des Pourvoyeurs – puissance quasi divine qui ne se discute pas – lui est imposé avec le roi de la Zone Quatre, cette brute de Ben Ata entouré de ses guerriers ; aussitôt l’on tombe sous le charme envoûtant des contes, chroniques, chansons et autres comptines qui commentent l’événement aux quatre coins de la Zone Trois jadis soumise à la Zone Quatre puis libérée de son joug, ainsi que le modulent ces vers de mirliton de l’époque :

    Trois précède Quatre

    Nous prônons la paix et l’abondance,

    Eux-la guerre.

    Et voici, la mort dans l’âme, escortée de crânes cavaliers aux ordres de Ben Ata, notre belle noiraude chevauchant à destination des terres sinistres de la Zone Quatre, non sans traverser ses provinces et constater de plus près ce que diverses rumeurs annonçaient : comme une tristesse jamais vue chez les animaux, et la baisse de natalité de ceux-ci autant que des humains.

    Et voilà la reine affronter une première fois le rustaud blond style bon Aryen méprisant, qui la saute vite fait et croit pouvoir la jeter ensuite comme ses habituelles esclaves sexuelles, furieux lui aussi d’avoir à se marier puis tombant sur un os : car cette diablesse est un ange qui lui résiste bientôt, oppose sa finesse à sa brutalité, le traite pour ainsi dire en ado criseux, bref l’intrigue, puis l’intéresse, puis l’attire un peu, beaucoup, passionnément…

    Tout ça pourrait n’être, question scénar et décor, qu’un feuilleton conjectural de plus à l’esthétique de BD, mais il y a bien plus évidemment, et jamais dans le sens édifiant de tant de fables de SF à « messages », la puissance visionnaire de Doris Lessing maîtrisant à la fois les grandes largeurs d’un tableau « mondial » et les moindres détails des relations entre individus de sexes et de « cultures » différents.

    Bien au-delà d’un nouvel aperçu de la guerre des sexes ou de l’entropie écologique annoncée, Doris Lessing nous parle en somme des zones humaines qui n’en finissent pas, en nous et hors de nous, de nous séparer ou de nous rapprocher à proportion de nos désirs, de nos rejets et de notre capacité de surmonter ceux-ci.

    Et quelle pénétration du cœur humain, quelle tendresse et quelle sensualité polymorphe, quelle poésie là-dedans, quelle belle façon à la fois onirique et réaliste de reprendre pied sur terre !  

    9782707197009.jpgQue faire ? Où est le Terrestre ?

    La littérature, en deçà ou au-delà de la philosophie et des sciences humaines, via la poésie ou le théâtre - de Dante à Shakespeare par exemple - peuvent-ils nourrir une réflexion politique actuelle sur notre rapport au Terrestre, et les romanciers contemporains, voire les romancières, méritent-ils la moindre attention des experts en la matière ? Inversement, une nouvelle orientation de notre perception du Global et du Local peut-elle enrichir la littérature ?

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    Ces questions ne se poseront peut-être pas pour les mâles Alpha à la Donald Trump, mais la lecture du dernier essai de Bruno Latour, l’un des penseurs européens les plus originaux, en phase avec son ami allemand Peter Sloterdijk, leur donne une nouvelle base et un possible élan à venir en commençant de répondre, en Européen non technocrate, à cette question d’Où atterrir ?  

    «Est-ce que je dois me lancer dans la permaculture, prendre la tête des manifs, marcher sur le Palais d’Hiver, suivre les leçons de saint François, devenir hacker, organiser des fêtes de voisins, réinventer des rituels de sorcières, investir dans la photosynthèse artificielle, à moins que vous ne vouliez que j’apprenne à pister les loups ?»

    Voilà ce que chacune et chacun se demandent peut-être en toute bonne foi en se posant la sempiternelle question du Que faire ? Sur quoi Bruno Latour esquisse le début d’une suggestion : « D’abord décrire. Comment pourrons-nous agir politiquement sans avoir inventorié, arpenté, mesuré, centimètre par centimètre, animé par animé, tête de pipe après tête de pipe, de quoi se compose le terrestre pour nous ?»

    Cette description, le penseur français l’amorce ici après trois événements selon lui décisifs, à savoir le Brexit, l’élection de Donald Trump et l’amplification des migrations.

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    Retour aux Zones séparées du roman de Doris Lessing, avec une perte d’orientation commune exacerbée par la nouvelle posture des dirigeants de deux des plus grands pays de l’ancien «monde libre», qui disent aux autres : «Notre histoire n’aura plus rien à voir avec la vôtre, allez au diable !»

    Décrire le terrestre, insiste Bruno Latour,  en repensant complètement notre relation avec le Global, signifiant trop souvent l’enrichissement des plus riches et non l’accession de tous à une vie meilleure, autant qu’avec le Local qui ne signifie par forcément clôture et repli sur soi. Et de rappeler comment la dérégulation et la globalisation amorcée au début des années 1990 a été marquée par l’explosion vertigineuse des inégalité et l’effort systématique de nier l’existence de la mutation climatique au sens large, «climat  étant pris au sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence».

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    Parlant d’«élites obscurcissantes », Bruno Latour reprend «la métaphore éculée du Titanic : les classes dirigeantes comprennent que le naufrage est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage, demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses afin qu’ils profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gîte excessive alerte les autres classes !»

    Et les femmes là-dedans ? Eh bien occupées pour certaines, nos soeurs humaines, à décrire…

    Nos vies, en réalité…

    Ce qu’il y a de formidable avec les bonnes femmes, quand elles se mettent à écrire et à décrire, c’est leur sens de la réalité terre à terre. Du moins est-ce ce que je me dis, en nos contrées, en lisant Alice Rivaz ou Janine Massard, aux States en lisant Alice Munro ou Annie Dillard, ou en France en lisant Maylis de Kérangal et, ces derniers jours, le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon, Nos vies, dont le regard d’une terrienne de souche sur une migrante farouche nous ancre littéralement dans le plus-que-réel avec des mots et des formules frappées au coin du cœur-à-corps.

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    « Chacun des êtres qui participent à la composition d’un terrain de vie possède sa propre façon de repérer ce qui est local et ce qui est global et de définir sin intrication avec les autres », écrit Bruno Latour avant de décrire ce qui caractérise selon lui « l’âme de l’Europe », par opposition aux dangereux empires actuels.

    Et voici Gordana, jeune femme débarquée de « l’est de l’est » à la fin des années 80, sa bouche « fermée sur ses dents », se lâchant parfois en un « rire acrobatique et très sexuel », avec des seins « qui ne pardonnent pas », assise farouche à sa caisse 4 du Franprix de la rue du Rendez-vous : «Le corps de Gordana, sa voix, son accent, son prénom, son maintien viennent de loin, des frontières refusé, des exils forcés, des saccages de l’histoire qui écrase le vies à grands coups de traités plus ou moins hâtivement ficelés».

    Unknown.jpegOr, cette soeur humaine est décrite, écrite, imaginée par une de ses clientes fraîchement retraitée, venue elle-même de la France profonde et observant cette «inexorable Gordana» ou l’homme sombre qui lui tourne autour sans trouver la faille de la citadelle, car Gordana ne se laisse pas aller «on n’a pas les moyens», mais on se dit que cette Zone 3 vaut mieux que la Zone 4 de la Corée du nord ou du Pentagone, allez savoir…

    Nos sœurs, entre grimaces et sourires

    Si les mots de Marie-Hélène Lafon sculptent la chair et les âmes de ses personnages en trois dimensions, en multipliant les conditionnels d’une approche toute faite de suppositions - mots-matière qui décrivent rudement le Terrestre ou le magnifient par la vive découpe d’un style -, ceux de Mélanie Chappuis sont plus directs et «quotidiens », sensibles et délicats mais non exempts de piques entre les caresses.

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    Ò vous, sœurs humaines est une sorte d’inventaire des faits et gestes, dits et non-dits de la rivalité mimétique ou de la complicité solidaire, des vanités et des retraits solitaires, où défilent les masques et les visages soudain découverts de tout un théâtre familial ou social.

    Là encore, mais sans jamais peser, l’écrivain décrit en ronde-bosse, tournant autour de ses personnages qui font valoir leurs points de vue alternés. Ce sont des femmes qui se comparent et s’observent dans un monde où la comparaison est devenue raison déraisonnable de tous les comportements en compétition, c’est la lutte des classes d’âge ou d’étage social, cela fait souvent mal mais « c’est la vie » et l’auteur est souvent moins vache que celle-ci, sans dorer la pilule.  

    ob_854a7a_soeurs-humaines-chappuis.jpgQuel rapport avec le Terrestre ? Mais les relations humaines, de nos sœurs autant que de nos frères, ne procèdent-elles pas elles aussi d’une manière d’écologie, et le repérage des passages entre zones, comme à la fin du roman de Doris Lessing, zone d’accueil ou d’exclusion, ne fait-il pas partie de l’apprentissage du métier de vivre ?

    Doris Lessing, Les Mariages entres les Zones Trois, Quatre et Cinq. Traduit de l’anglais par Sébastien Guillot. La Volte, 296p.

    Bruno Latour. Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. La Découverte, 155p.

    Marie-Hélène Lafon. Nos vies. Buchet-Chastel, 182p.

    Mélanie Chappuis. Ô vous, sœurs humaines. Slatkine & Cie, 125p.

     

    Dessin pour BPLT: Matthias Rihs. 

     

     

  • Pour une Cinquième saison

     

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    La cinquième saison de la littérature romande

     

    (Aperçu tout personnel d’une nouvelle donne éclatée)

     

    L’expression selon laquelle « tout ça n’est que littérature » convient à merveille à l’apparition d’une nouvelle revue littéraire se réclamant d’une saison qui n’existe pas selon les codes ordinaires, ouverte à tous les départs possiblement lestés de cette réalité augmentée qu’on appelle poésie – on peut rêver !

    À la tendance utilitaire et cynique visant à tout rabaisser par dérision pour mieux exalter ce qui « cartonne », relevant essentiellement du quantitatif, la littérature de cinquième saison oppose «tout ça » qui nous importe, nous fait respirer et résister au pire, et puisque nous sommes ici et maintenant, parlons donc de la littérature qui se fait aujourd’hui en nos contrées.

    La cinquième saison de la littérature romande est-elle une réalité ? À cette question, l’on ne peut répondre que par des estimations personnelles plus ou moins en phase avec le goût de quelques-uns, dizaine ou milliers, mais à l’exclusion de la meute.

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    Sans décrier le commerce et l’industrie, non plus que l’aspiration plus ou moins avouée de tout écrivain à la gloire cantonale ou mondiale, force est de reconnaître qu’aujourd’hui la quête du succès immédiat constitue un miroir aux alouettes abusant à la fois le public, les médias et les auteurs.

    Une production pléthorique, la disparition de toute une société cultivée qui accueillait et accompagnait naguère les livres de qualité, également accueillis et accompagnés par des critiques avisés, la démission des médias en matière d’information littéraire de qualité, le nivellement des goûts et la fuite en avant exacerbée par les modes et les mots d’ordre publicitaires, la massification et l’affolement décervelé des réseaux sociaux aboutissent à une confusion générale où la préservation d’un jugement critique équilibré devient de plus en plus délicate.

    Tels sont les temps qui courent en quatre saisons.

     

    Quant à la cinquième saison, disons qu’elle serait caractérisée, en littérature, par une valeur ajoutée inattendue, un pas de côté ou un grain de folie - tel étant en tout cas mon point de vue.

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    La cinquième saison pourrait alors répondre, aujourd’hui, à un manque et combler un vide, pour mieux accueillir et accompagner les écrivains de Suisse romande trop souvent sacrifiés à la loi du marché ou écartés par snobisme ou paresse incurieuse. Mais accueillir et accompagner nos auteurs devrait se faire sans complaisance. Un livre dont personne ne parle n’est pas automatiquement bon, pas plus qu’un succès de librairie n’est forcément mauvais, et l’âge d’un auteur n’a pas à interférer dans notre jugement. Une certaine amnésie fausse en outre la perception de ce qui s’est fait dans ce pays depuis un siècle.   Parler ainsi de « renouveau de la littérature romande » me semble tout à fait exagéré, ou alors chaque génération, depuis le début du XXe siècle, pourrait être taxée de « renouveau », de Ramuz et Cingria à Alice Rivaz et Haldas, ou de Chessex et Corinna Bille à Jean-Marc Lovay et Anne-Lise Grobéty, etc.  
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    Que serait alors idéalement, hors du temps et même des lieux, une approche de la littérature romande du nouveau siècle relevant de la cinquième saison ?  

    C’est ce que j’aimerais évoquer ici de façon toute subjective, une fois encore, étant entendu qu’il n’y a pas d’objectivité de la cinquième saison, alors même que subsiste ce qu’on pourrait dire un goût commun et partagé de la littérature ressortissant autant aux quatre saisons ordinaires - avec ses rentrées de plus en plus fréquentes et ses sorties pléthoriques et trop souvent attendues, au sens répétitif du terme -, qu’à la cinquième saison représentant à mes yeux l’inattendu, voire l’exceptionnel, le symptomatique ou le révélateur d’une époque.

     

    Une aventure fondatrice

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    Il y a de ça un peu plus d’un siècle, en 1914 plus précisément, un douzaine de plus ou moins jeunes écrivains romands, et autres artistes ou musiciens, décidaient de se lancer dans une aventure éditoriale fondatrice, avec le lancement d’une nouvelle revue littéraire dont l’enseigne, Les Cahiers vaudois, serait également celle d’un foyer d’édition.  

    Novatrice, l’entreprise l’était par sa vocation affirmée de s’affranchir de la double autorité pesante du pasteur et du professeur, pour laisser le premier rôle à l’écrivain ; au style, de préférence à la morale, et à l’originalité, de préférence à l’académisme.

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    À la tête de la belle équipe où l’on retrouvait les noms devenus illustres d’Alexandre et Charles-Albert Cingria, de Paul Budry et d’Edmond Gilliard, d’Ernest Ansermet ou de Pierre Girard, de René Morax et d’Auberjonois, notamment, le jeune Ramuz avait insisté sur l’ancrage de la revue en terre vaudoise - histoire de prouver qu’une littérature était viable hors de Paris - et sa visée anti-universitaire et anti-intellectuelle.

    Cette dernière injonction fait aujourd’hui sourire, puisque la première publication des Cahiers vaudois, le texte-manifeste de Ramuz intitulé Raison d’être, saisit précisément par sa haute tenue intellectuelle. N’empêche : l’écrivain, ou l’artiste, passeraient avant le spécialiste ou l’idéologue, le pion ou le prêcheur.

    Les Cahiers vaudois font aujourd’hui figure de légende référentielle, même s’ils ne durèrent que sept ans. Ils marquent la fondation de ce qu’on appelle aujourd’hui encore la littérature romande, alors que ce concept se discute et ne cesse de se distendre voire d’éclater par les temps qui courent.

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    Haldas13.JPGSi le XXe siècle, sur une aire géographique restreinte, a été marqué par des activités littéraires très développées et diversifiées, autour d’éditeurs au rayonnement parfois international (à commencer par Rencontre, La Guilde du Livre ou L’Age d’Homme), et si l’on ne compte pas les auteurs de premier rang qui ont fait toute leur carrière en Suisse romande, les trois premiers lustres du XXIe siècle, quoique moins productifs chez les éditeurs principaux, ont vu proliférer de nouveaux auteurs alors que les phares de la belle garde des années 1960-2000, d’Alice Rivaz à Chappaz ou de Chessex à Haldas, de Corinna Bille à Anne Cuneo, s’éteignaient les uns après les autres.

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    Les médias suivistes, toujours en quête de formules-choc, s’interrogèrent avec quel feint émoi sur l’après-Chessex, au lendemain de la mort du Goncourt 73 satisfaisant à leur gout du sensationnel, comme si nous nous trouvions devant un gouffre, orphelins et médusés. Inutile de préciser que les plus alarmistes, non sans Schadenfreude, étaient ceux qui avaient prêté le moins d’attention, jusque-là, aux quatre saisons de notre littérature, et moins encore à la cinquième…

    Entropie ou mutation ?

    Unknown-4.jpegPeu avant la fin du terrible XXe siècle, un essai relevant à certains égards de la cinquième saison spéculative, intitulé L'homme seul et signé Claude Frochaux, proclamait la fin d'un grand cycle créateur occidental et, plus précisément, la fin de la littérature. Plus rien de neuf après les années 60, plus de quoi s'étonner: rideau sur l'insignifiance. Et ce malgré la profusion, vu qu'on n'aura jamais publié autant que de nos jours et que tout le monde écrit ou aspire à se faire un nom à la Star Ac de la multiculture !

    Paradoxe à géométrie variable : Claude Frochaux lui-même, épatant écrivain et éditeur, fut à L'Age d'Homme le premier défenseur de la littérature romande, et de la vitalité de celle-ci témoigne aussi la monumentale Histoire de la littérature romande dont la dernière édition date de  2015 et compte plus de 1700 pages. Sous nos yeux se multiplient en outre les petites structures d'édition nouvelles, les manifestations de toute sorte, les séances de lecture à foison, les maisons de l'écriture et tutti quanti : de quoi saturer quatre saisons pleines. Mais que dire de la qualité de tout ça ?

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    Dans son troisième roman intitulé La combustion humaine, pas vraiment abouti à mon goût, le jeune Quentin Mouron imaginait un grand éditeur romand désabusé, lecteur passionné de Proust et vomissant sur tout ce qui se publie dans nos régions, y compris les livres de sa firme. La littérature romande actuelle ? Rien que de la « rose bleue », selon l’expression du grand Dürrenmatt qui la connaissait aussi mal, en réalité, que la plupart des gens de médias dénigrant nos auteurs non « vendeurs ». Peu renseigné lui-même sur le milieu, Mouron relançait cependant un thème brillamment traité, vingt ans plus tôt, par Étienne Barilier dans son percutant Soyons médiocres, où se trouvait brocardé l'esthétisme spiritualisant du milieu littéraire romand et sa tendance à « freiner à la montée », dont les instances paroissiales restaient confinées dans leurs couches tièdes avec leurs abbesses universitaires ou journalistiques et leurs révérends compassés.

    Mais la paroisse littéraire en question survivra-t-elle à la disparition de ces doctes gardiens du Temple ? Et faut-il vraiment s’en réjouir ?

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    Bien plus généreux que ceux-ci et pas moins insolent que le jeune Mouron gâte-sauce, Sergio Belluz, dans un aperçu assez « cinquième saison » des fleurons culturels ou littéraires de notre pays, intitulé La Suisse en kit et paru en 2012, aura prouvé qu’un regard frais et décentré, alternant portraits et pastiches avec une verve revigorante, peut détendre l’atmosphère en rendant justice à des auteurs mal défendus par le professoral pavé, tel l'humoriste anarchisant Roorda ou la romancière Janine Massard, entre autres.

    Ceci dit, et même si elle ne consacre pas une ligne à l’essai non aligné de Sergio Belluz, ni plus de quinze lignes condescendantes à l’aventure du Passe-Muraille accueillant et accompagnant les auteurs de ce pays et du monde entier pendant vingt ans, l’Histoire de la littérature en Suisse romande reste une référence centrale incontournable qui pallie une méconnaissance souvent fâcheuse.

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    Ainsi, dans son récent Dictionnaire amoureux de la Suisse, l'auteur à succès Metin Arditi, fils de marchand turc naturalisé non moins que prof de physique émérite et brasseur d'affaires millionnaire, humaniste et mécène, ne cite-t-il des auteurs romands vivants que Philippe Jaccottet et Joël Dicker. On veut bien que l’amoureux en question, se voulant tout subjectif, et qui parle fort aimablement de nos plus illustres auteurs défunts, se garde de parler des auteurs actuels au risque de susciter moult jalousies dans les chapelles, mais tout de même !

     

    Focale élargie et langage « en phase »

    Kramer2.jpgOr, les vivants, nous les retrouvons bien vibrants dès le début du XXIe siècle dans le roman éponyme de Pascale Kramer, l'une de nos meilleures nouvelles romancières, qu'on pourrait dire l'observatrice aiguë et l'interprète hypersensible des sans-langage. Récemment primée par le Prix de littérature suisse 2017, Pascale Kramer a développé une œuvre cohérente et conséquente, dont le regard et la représentation de la réalité sont portés par une langue à la fois limpide et très suggestive. Au passage on aura noté que Les Vivants, paru en 2000 chez Calmann-Lévy, tout comme Rapport aux bêtes, publié par Noëlle Revaz chez Gallimard en 2002, renouèrent le lien des auteurs romands avec Paris, suivant le mouvement inverse des Cahiers vaudois.

             De Noëlle Revaz, fort bien reçue à Paris et en Suisse romande pour Rapport aux bêtes, intéressante approche de l’acculturation en milieu paysan, j’aurai pourtant préféré le deuxième roman, Efina, relevant plus à mes yeux de la cinquième saison par sa façon de sonder les affects et les relations humaines, avec moins d’effets littéraires, moins d’intentions démonstratrices que dans son premier ouvrage.

     Quand et où il y a littérature…

    À cet égard s’impose, me semble-t-il, une mise au point qui permettra de mieux distinguer et de mieux évaluer ce qui ressortit à la cinquième saison de la littérature, par delà les préjugés portant sur la « bonne » ou la « mauvaise » littérature.

    Dans La combustion humaine de Quentin Mouron, l’éditeur malgracieux prétend savoir quand « il y a littérature » et quand celle-ci n’y est pas. Mais pas un mot de plus sur les critères qui font décision à ses yeux. Dommage !

    De la même façon, de « purs littéraires » auront assené qu’il n’y a « pas littérature » dans les romans de cet arrogant Mouron par trop médiatisé, pas plus qu’il n’y en a dans les best-sellers de Joël Dicker.

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    Or je prétends, pour ma part, qu’il y a bel et bien littérature dans La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, mais plus trace des étonnements de cinquième saison dans Le Livre des Baltimore, préfabriqué pour plaire, comme il y a littérature dans Notre-Dame-de-la-Merci de Quentin Mouron.

    Mais ce n’est que votre goût ! m’objectera-t-on. Sans doute, et je suis prêt à l’étayer. J’ai lu le roman de Joël Dicker avant sa parution, sur épreuves et sans me soucier le moins du monde de son éventuel succès, je l’ai annoté et j’ai été impressionné par la vivacité du raconteur, l’intérêt de sa thématique, la présence de ses personnages et la subtile déconstruction de sa narration. Écriture certes passe-partout mais exceptionnelle énergie inventive, dans une sorte de patchwork-hommage aux grands storytellers américains, de Salinger à John Irving ou Philip Roth. Ensuite, avec la resucée du Livre des Baltimore : patatras, chute de tension et clichés sur clichés, plus une once de surprise ou d’originalité : la morne répétition d’une série télé formatée. Mais cela vaut-il la peine de détailler une telle opposition ? Quel enjeu critique ? Quoi de littéraire là-dedans ?

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    En fait, la question pourrait se retourner contre le formalisme de maintes oeuvres à prétention littéraire, qui entretiennent le même simulacre de bon goût que d’innombrables musées aux murs couverts de mornes croûtes. Ainsi pourrait-on comparer, aussi, les ouvrages les plus « littéraires »  d’un Jean-Michel Olivier et son Amour nègre modulant une thématique « mondialisée » avec une verve endiablée et une réflexion implicite sur l’invasion de notre univers par les marques et la frime du charity business. Or ce changement de focale et le grand succès du roman signalent-ils une trahison en termes littéraires ? Nullement !

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    Bien entendu, la littérature romande du XXIe siècle ne se borne pas qu’à deux noms à prononcer d’un air entendu dans les cercles mondains, du grand poète nobélisable et du wonderboy aux millions d’exemplaires, pas plus qu’elle ne vaut que par le succès de quelques titres « élus » par les médias ou le public.

    Relevant de la cinquième saison, l’on pourrait ainsi établir une liste de livres au retentissement très variable et parfois nul, que je me plais à citer pour mémoire. En 2003 paraissait ainsi Les Têtes de Jacques Chessex, et en 2008 La pipe qui prie et fume de Maurice Chappaz : pures merveilles de cinquième saison, et je pourrais recommander maints autres titres relevant de la meilleure littérature, de Comme si je n’avais pas traversé l’été, en 2003, de Janine Massard, à L’embrasure de Douna Loup, en 2010, en passant par Au nord du capitaine de Catherine Safonoff (2002), Le mot musique d’Alexandre Voisard (2004), Mouvement par la fin de Philippe Rahmy (2005), ou Paradise now et Le sourire de Mickey (2003) d’Antonin Moeri.

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    Ce dernier auteur marque d’ailleurs, sans qu’on s’en soit assez avisé, le tournant d’une nouvelle posture d’observation psychologique et sociale de type behaviouriste, sur un ton volontiers mordant voire sarcastique, portant sur la vie quotidienne et le langage de la nouvelle société et faisant écho, du point de vue de l’expression, à un Michel Houellebecq, avec des composantes qu’on retrouvera chez les auteurs de la génération suivante, tels Quentin Mouron ou Antoine Jaquier, lequel investit l’univers juvénile plombé par la drogue dans Ils sont tous morts (2014), ou encore dans la nouvelle mouvance du polar romand truffé d’observations sociologiques parfois pertinentes, notamment sur l’encanaillement de la classe moyenne, de Daniel Abimi à Sébastien Meier ou Marc Voltenauer.

    Pépites dans le tout-venant

    De Quentin Mouron, entré en littérature avec une évocation quasi célinienne d’une traversées des Etats-Unis, sous le titre d’Au point d’effusion des égouts, et passé plus tard au genre du polar chic frotté de littérature, c’est pourtant son deuxième ouvrage, Notre-Dame-de-la-merci, roman tchékhovien aux personnages ressentis en profondeur, qui me semble le plus inattendu et le plus poreux du jeune auteur - le plus ancré dans la cinquième saison.  

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    À l’enseigne des surprises ménagées par celle-ci, l’on pourrait citer encore quelques nouveaux talents remarquables, à commencer par le Roumain Marius Daniel Popescu et sa Symphonie du loup (2007) révélant un écrivain fort de trempe et de gueule, Aude Seigne et ses Chroniques de l’Occident nomade (2011) s’inscrivant dans la filiation de Nicolas Bouvier dont allaient se réclamer explicitement les jeunes auteurs de l’AJAR, ou encore le Camerounais Max Lobe excellant, dans 49, rue de Berne, à transposer son vécu de jeune Noir homosexuel dans une Suisse qu’il se garde de caricaturer, au fil d’une écriture tonique.

    À propos de l’AJAR, vibrionnant foyer de créativité collective (fondé en 2012) réunissant une vingtaine de jeunes auteurs de moins de trente ans, l’on relèvera, en dépit de ce que son concept de base a de très discutable (l’élection sur critère d’âge !), le rôle d’émulateur ouvert à la place publique et la première initiative d’un roman collectif joliment ficelé paru chez Flammarion en 2016 sous le titre de Vivre près des tilleuls, lancé par un plan marketing adéquat, dorloté par les médias et en somme tout à fait dans l’air du temps des quatre saisons conventionnelles.

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    Or, la douce folie de la cinquième saison est ailleurs à mes yeux, que j’aurai trouvé, en 2017, dans le premier roman-récit d’Eric Bulliard, L’Adieu à Saint Kilda, relatant, avec vigueur verbale et vista historique, les tribulations saisissantes des habitants d’une île du bout du monde ; dans le deuxième roman de Xochitl Borel, sondant, avec Les oies de l’île Rousseau, les cœurs blessés de beaux personnages des milieux d’immigrés de la cité de Calvin ; ou encore dans le dernier recueil de Jacques Roman, Histoire du brouillard, précisément sous-intitulé La cinquième saison et modulant d’étincelantes variations sur les thèmes récurrents de l’un de nos meilleurs poètes. Et chacune et chacun ajoutera, à cette liste fort incomplète, tel ou tel nom peu choyé par les médias ou bonnement ignoré pour de multiples raisons forcément injustes…

    Mon quadrige provisoire

    Pour conclure, mais c’est un quadruple envol à l’enseigne de ce véritable saut que représente à mes yeux la cinquième saison, j’invite la lectrice et le lecteur à découvrir quatre livres d’exception, parus en août 2017 et qui démentent les prédictions catastrophistes de mon vieil ami Claude Frochaux.

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    Il s’agit d’abord du premier roman du jeune Vaudois Adrien Gygax,  Aux noces de nos petites vertus, révélant un narrateur d’une vivacité et d’une originalité rares, au fil d’une virée amoureuse haute en couleurs, oscillant entre mélancolie et sensualité. C’est ensuite le retour de la plus follement stylée de nos prosatrices, en la personne de Corinne Desarzens, avec Le soutien-gorge noir, récit surprenant à chaque page qui exhume un amour manqué et ses échos restituée par delà les années . C’est le sixième tome du Manifeste incertain de Frédéric Pajak renouant avec son enfance profonde, et parfois déchirante, qui a le mérite de se décliner en toute limpidité et sans pathos, textes et dessins alternant en contrepoint sans pareil. Enfin, sous le signe de la plus authentique poésie, poignant d’humanité et d’une « verticalité » prouvant assez la pérennité d’une littérature habitée par le sacré, c’est le dernier récit de Philippe Rahmy intitulé Monarques et qui associe aussi bien, sous le signe de l’effet papillon, les destinées personnelles de la famille de l’auteur et les tragédies du XXe siècle aux ondes de choc persistantes.

    Or ce quadrige de ma préférence n’est que l’avant-coureur déboulé de toute une armada de nouvelles parutions que les médias distraits se hâteront d’oublier après avoir « traité » cette rentrée en « boostant » à l’unisson le même et unique polar « porteur », que dis-je, « vendeur », ne suivez pas mon regard ni celui de la vache à lait en question.

    Au reste qui jettera la pierre au « polar romand » ? Vaine querelle, me dis-je en curieux de tous les genres. L’on peut s’offusquer en constatant que la rubrique littéraire d’un grand journal local se consacre désormais à peu près exclusivement à la présentation des polars américains, au motif que la demoiselle de service en raffole. Mais on peut aussi rugir en découvrant qu’une vieille dame bien sous tous rapports (Doris Jakubec) consacre DIX PAGES de la désormais fameuse Histoire de la littérature romande à une autre vieille dame chic (Anne Perrier) en n’accordant pas une ligne aux recueils du poète Antonio Rodriguez, à mes yeux le plus intéressant de la nouvelle donne.

    Mieux que les médias : le médium Littérature !

    Ma rentrée littéraire romande commence tous les matins avec une lampée de Cingria et une piqûre de rappel tirée des 16.000 pages du Journal intime d’Amiel, drogue douce, après quoi je reprends la lecture de Walden (« le philosophe dans les bois », etc.

    Ensuite, dans l’eau couleur de sang de bœuf égorgé de mon bain nordique, je me donnerai des frissons en lisant la très noire nouvelle Vingt volumes d’un certain Cédric Pignat, dont il m’est interdit d’écrire du bien ici pour des raisons déontologiques, et ensuite j’alternerai ma lecture quotidienne de Proust, de la Commedia de Dante et celle des écrits d’Annie Dillard, véritable grande poétesse en prose celle-là dont nos chaisières et nos abbesses crossées de la paroisse littéraire romande ignorent tout ou n’osent pas parler à goûter.

    Sur quoi je me remettrai à l’écriture de mes humbles travaux immortels systématiquement passés sous silence par les jupons gris du supplément littéraire du Temps. Mais à ce propos, si ce n’était que de mon pauvre moi ! Or n’est-il pas triste de se rappeler que, publiant un nouveau livre dans nos régions il y a trente ou quarante ans de ça, un jeune auteur se voyait accueilli par une douzaine de vrais critiques littéraires attentifs qui l’accompagneraient ensuite, alors qu’aujourd’hui, sauf à montrer un joli minois ou traiter tel ou tel thème « porteur », tout accueil et reconnaissance éventuels, on peut rêver, attendront la semaine des quatre jeudis !  

    Puisse alors cette revue naissante bousculer les parallèles et découvrir les merveilles de la cinquième saison à saute-méridiens, en toute liberté, hors des réseaux et des ineptes « j’aime » de la meute. Puisse-t-elle être généreuse en échappant à la flatterie locale ou au n’importe quoi.

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    À l’instant je lis, dans l’Histoire du brouillard de Jacques Roman, sous-intitulée La cinquième saison : « En six lettres. Brouillard toxique paralysant les consciences. Réponse. Médias ».

    La cinquième saison devrait alors prouver que la littérature en général, et la poésie en particulier, constituent, à l’inverse de la jactance médiatique, la base même de toute médiation entre les hommes – l’irrécupérable médium.      

     

     
     
     
     
     
     
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  • Ceux qui célèbrent la Création

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    Celui qui court à son atelier du hangar à bateaux dès sa sortie de prison /Celle qui loue le Seigneur pour le faciès de mule et le coeur d'or qu'Il lui a donnés / Ceux qui ont veillé sur l'immense toile du Jardin de Dieu pendant le séjour de l'Artiste aux frais de la Reine / Celui qui retrouve le fleuve du jour transmué en ruban d'or neuf carats juste sorti du four et sinuant sous le ciel de l'aube bleu prune à mouchets orange entre les cheminées d'usines riveraines / Celle qui a posé pour Eve dans le hangar à bateaux / Ceux qui ont théorisé le lien de filiation entre William Blake et l'Artiste du bord du fleuve / Celui qui n'a jamais cessé de peindre "de tête" durant son séjour à l'ombre / Celle qui au parloir a dit à l'Artiste que la pluie avait délavé le bleu de la jambe d'Adam / Ceux qui raffolent de l'art à proportion de leur très jeune âge / Celui qui a pensé à un rouge de pompe à essence américaine pour contraster avec l'ocre de la chair d'Eve / Bonnard.jpgCelle qui a donné à l'Artiste l'idée des immortelles aux têtes de petites nonnes à tiges noires / Ceux qui chapardent des couleurs à la sortie de l'école pour aider leur ami l'Artiste / Celui qui craque une allmettes dans la semi-obscurité de son atelier retrouvé afin de voir si ce qu'il a peint avant la prison  découle d'une intuition authentique de l'universel Bienfait ou d'unéchantillon de pornographie tombant sous le coup de la loi / Celle qui a dit à l'Artiste que la superbe du paon figurait la splendeur de Dieu / Ceux qui estiment que la luxure du bouc illustre la largesse de Dieu / Celui qui a vérifié en prison que la sérénité du lion mimait la sagessede Dieu / Celle qui se flatte de ce que la nudité de la femme incarne l'oeuvre de Dieu / Ceux qui savent que Renoir n'a rien fait de mieux que ses femmes rousses peintes avec ses pinceaux attachés par des courroies de force à ses poignets / Celui qui dira aussi la nudité des arbres et l'immobilité pensive des nuages / Celle qui voit en rêve une nuit de Constable où flottent des nuages très blancs sur fond de ciel très bleu / Ceux qui voient la Création renaître autour d'eux et en eux / Celui qui va revoir Le Bain à la Tate Gallery pour un détail de droit divin / Celle qui refuse de jeter l'eau du monde avec son bloody baby / Vernet11.JPGCeux qui recréent le monde en brassant couleurs et eaux-de-vie / Celui qui pense que l'art chassé dans les impasses reviendra par les impostes / Celle qui reproche àla peinture abstraite d'être trop concrète et à la musique concrète d'être trop abstraite / Ceux qui retournent en prison les yeux pleins du Jour, etc.

     

    Peintures: William Blake, Pierre Bonnard, Thierry Vernet.      

  • CELA

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    CELA serait le grand mystère de ce que je vois sans le voir, et j’y associe ce matin mon frère mystérieux: dans ce paysage immense qu’on dirait à l’instant de monts de Chine encrés à rehauts de bleu sombre, mon frère est ce personnage à manteau noir qui s’en va seul, là-bas, sur la rive du lac semblant un fleuve, mon frère qui n’est aujourd’hui plus que cendres sans mystère au jardin du souvenir et telle est ma question : qui est cet homme que je vois là-bas qui me fait signe ?     

    Tu me disais, grand frère, que CELA ne nous regarde pas, mais ton prénom me rend un corps et c’est le tien : ton corps d’Indien de nos étés, ton corps tatoué de grand frangin que je regarde et qui me regarde, oui CELA me regarde, CELA nous regarde, mais où s’arrête ton corps, ce matin, comment ne pas entendre ta voix de garçon petit et tout blond dans le silence de CELA ? Et qu’est-ce diable que CELA?         

    Où commence le corps de notre premier enfant ? Tiens, l’odeur de la première merveille n’est pas la même que celle de la seconde. Celle-ci sent plutôt le jasmin, celle-là plutôt l’abricot, comme leur mère sent le matin le jardin et leur père le sanglier.         

    Le mot CELA est le sempiternel entonnoir de tous mes vertiges de vieil enfant et d’adolescent prolongé: il y a de quoi devenir fou à le scruter, bien plus que le nom de Dieu qui ne se laisse pas regarder en face plus que le soleil ou qu’on affuble de tous les masques.

    Dieu tu ne l’as jamais vu. Dieu n’est pas CELA, mais CELA te ramène à ce Nom sans nom. Dieu t’a toujours tenu dans sa main, te dis-tu parfois, mais que diable en sais-tu ? Eux le savent qui en ont fait le Tout-Puissant, Seigneur des armées, mais de celui-là tu ne veux rien savoir. Eux le savent qui en ont fait le Verbe ou l’Absent, le Vengeur ou le Sacrifié, le Glorieux ou le Mendiant, mais de tous ceux-là tu ne sais que dire ce matin alors que le mot CELA t’engloutit, seul et muet, comme si tu te voyais toi-même sans miroir, de dos ou du dedans, seulement visible les yeux fermés...

  • Pour tout dire (16)

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    À propos des enfants et de leur intéressante tyrannie. De la porte ouverte ou fermée de l'écrivain. Du TOUT DIRE en matière d'enfance dans la plongée vertigineuse de Kotik Letaev, chef-d’oeuvre visionnaire d’Andrei Biély. De la façon de Karl Ove Knausgaard de “faire avec” la condition du père moderne-qui-assume...


    Une petite fille toute nue devant un miroir, à la piscine où elle se trouve avec sa mère, lance à celle-ci: « Maman, regarde comme j'ai un beau derrière ! ». La petite fille se prénomme Heidi et sa mère, Linda, est la deuxième femme de l'écrivain norvégien Karl Ove Knausgaard, qui note ce détail en juillet 2008 à la page 31 (réédition en Folio Denoël )du deuxième tome de son roman autobiographique intitulé Un homme amoureux.
    Une autre petite fille, au prénom de Sophie, ordonna certain jour à son père d'un air grave pour ne pas dire comminatoire : « Viens, maîtressier, maintenant nous allons faire de l'écrition».

    BookJLK17.JPGCe que plus tard je noterai dans mes carnets des années 1973 à 1992, parus sous le titre Les Passions partagées en 2004...

    Les mots des petits enfants sont aussi intéressants, pour un écrivain, que les premiers dessins de ses enfants, en tout cas jusqu'à six, sept ans. Dans Un homme amoureux, Knausgaard raconte que sa fille Vanja, l'aînée de Heidi, se fit reprendre un jour par sa maîtresse au prétexte qu'elle avait dessiné de l'herbe bleue alors que, dès le jardin d'enfants, l’on est supposé colorier l'herbe de son vert officiel, point barre.

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    Tout cela pourrait sembler insignifiant à un écrivain qui prend soin de fermer sa porte quand il travaille, ou alors qui en parlerait en pontifiant sur le génie enfantin que la société anéantit, etc. Mais on peut voir la chose autrement, et notamment à l’ère des écrivains se la jouant père moderne comme Knausgaard et moi-même en personne.

    Dostoïevski, qui a parlé merveilleusement des petits enfants, évoque un homme de lettres, dans Les gens de Stepanchikovo, qui a cloué une pancarte sur la porte de son bureau pour intimer du même coup le silence à son entourage: L'écrivain travaille.

    Or ce cuistre-là ignorait, comme beaucoup, ce qu'il y a à apprendre d'un enfant même tout petit, à l'opposé de ce que m'affirma un jour le génial satiriste Alexandre Zinoviev (logicien de renom mondial mondialement connu pour la satire antisoviétique Les Hauteurs béantes), comme quoi un enfant de moins de trois ans ne présente aucune espèce d’intérêt. 

    À la fin de l’année 1981, j'aurais pensé à peu près la même chose, à peine amusé par les enfants des autres et à des années-lumière d'imaginer que, moins de treize mois plus tard je découvrirais l'odeur du caca de petite fille et le miracle d’un premier sourire d’enfant, l'angoisse latente et les émerveillements autant que la tyrannie de cette présence, sans compter le non moins redoutable piège consistant à devenir parent d’enfant supposé rencontrer d’autres parents d’enfants au comité du jardin d’enfants autogéré, etc.

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    Karl Ove Knausgaard raconte tout ça en père moderne fou d’écriture, partagé entre les devoirs assumés du père-à-la-maison et l’envie de jeter par la fenêtre le baby et l’eau du bain de baby et même la mère du baby pour courir à son écritoire.


    Or s’il ne racontait ça qu’au titre de témoignage psycho-socio, cela ne m’intéresserait pas plus que de me rappeler, à supposer que je n’eusse été qu’un touriste de la paternité, le premier rot de Sophie ou le premier pet de Julie, la couleur de leurs petits pots ou leur façon de faire semblant de mourir avec le coup classique du faux croup. 

     

    Mais Knausgaard va beaucoup plus loin, et c’est pourquoi ce qu’il écrit m’a scotché dès les premières pages de La Mort d’un père, sur la terrasse d’un café préalpin où j’ai commencé de le lire dans la chaleur de cette fin d’été 2016, en sirotant une double Suze, découvrant en celui qu’on a, à plus ou moins juste titre, déclaré un « Proust norvégien », un de ces très rares écrivains contemporains pratiquant le TOUT DIRE à la fois intime et extime, familial et social, au fil d’un récit autobiographique tantôt temporellement linéaire, avec des effets de réel subits, et tantôt en dérives diachroniques multipliant les points de vue de la narration selon en fonction de la vision panoptique que j’essaie de pratiquer dans mon propre effort de constant décentrage existentiel et littéraire.


    Les écrivains qui ont évoqué leur enfance sont légion, et le genre compte autant de merveilles (la collection Haute enfance de Gallimard en est un des nombreux réceptacles) que de chroniques convenues ou carrément assommantes.
    Karl Ove Knausagaard parle assez peu de sa propre enfance dans La mort d’un père, contrairement à ce que laisse supposer la quatrième de couverture de la traduction française évoquent le « continent englouti » de ladite enfance, qui ne sera exploré que dans Jeune homme, troisième volet de son récit-fleuve. 

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    À propos de continent englouti, la plus extraordinaire approche de celui-ci se trouve plutôt, à ma connaissance, dans la plongée vertigineuse de Kotiv Letaev de l’écrivain russe Andrei Biély, sondant les eaux profondes de la mémoire d’un enfant (lui-même) dans les tout premiers mois de son existence terrestre, avec une précision et une puissance de restitution de visionnaire.

    Rarement on aura rendu l’émergence crépusculaire de la conscience enfantine avec autant d’acuité dans le notation des premières images vues par l’enfant (du monstre hirsute que représente une poule à la fantastique apparition du père se penchant sur le berceau, entre autres figures quasi mythiques) et de génie poétique dans leur restitution.

    biely1939nappelbaum.jpgOr Biély, au fait des observations de Jung et proche aussi de l’interprétation théosophique d’un Rudolf Steiner, impliquait sa propre capacité hypermnésique en recyclant ces premiers tâtons de la perception sensorielle et de l’effet sur l’enfant des premiers mots articulés, avec une capacité inégalée au TOUT DIRE… 

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    Kotik Letaev est un livre qu'on a l'impression de lire les paupières baissées et le regard tourné vers l'intérieur, lequel s'ouvrirait à l'Univers de la prime conscience.
    L'enfance de Kotik, à savoir l'auteur lui-même qui plonge son regard de voyant dans les turbulences de sa mémoire d'avant la troisième année, c'est d'abord le monde indifférencié que doivent percevoir les animalcules de la soupe originelle et toute la suite des créatures non consciente de leur sort, jusqu'aux iguanes accrochés à leurs promontoires, aux îles Galapagos, ruisselants d'eau de mer et faisant rouler les globes de leurs yeux comme de vieilles planètes.

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    En deça de toute identité, l'on se trouve soudain précipité dans l'espace et le temps, écorché vif, livré au soufle d'un verbe semblant d'avant la parole, avant toute limite établie, dans la polyphobnie chaotique d'AU COMMENCEMENT.
    Dans l'innocence d'un jour éternel, assis sur la pelouse d'une placide maison familiale, l'enfant barbouillé de terre déchire minutieusement les élytres d'un scarabée tandis qu'au-dessus de lui, tombée de ce ciel où ils lui ont dit que Lebondieu demeurait, tonne puissamment une voix, qui n'est peut-être que celle d'un fulminant orage d'été.


    Or le craquement sinistre de celui-ci me rappellera toujours, à moi l'enfant des climats alpins de l'ère historique, cette scène du premier massacre et le choc terrible des titans antédiluviens se dressant les uns contre les autres aux créneaux des monts de Savoie ou de l'Oberland maternel.


    Ptérodactyles, Iguanodons, Tyrannosaures. Dans la pénombre du bureau de mon grand-père, je coloriais leurs images aux crayons Prismalo. Ou bien, autre réminiscence confuse: cet après-midi de foehn à l'air de plomb liquide, où l'enfant avait cru qu'ils avaient résolu de le laisser périr de soif, seul dans son nid de Varicelles. Comme elles grouillaient alors au-dessus de l'oreiller rose sentant les larmes et la verveine, ces Varicelles aux trompes de sangsues et aux ailes de papier de soie, qui tournoyaient à chaque poussée de fièvre. Et comme il les avait maudits, alors, sans pouvoir dire quoi que ce fût, elle la mère aux mains gercées (une voix un peu plus haute et plus impatiente) et lui le père exhalant la matin l'eau de Cologne et le soir la fumée de ses Parisiennes. Et le tonnerre secoue la maison. Et l'enfant crie sans mot dire: « Au secours ! ». Et la mère: « Je n'en peux plus ! ». Et le visiteur à l'odeur inconnue et aux mains pommadées: - C'est la croissance, Madame.

    Au commencement était le chaos-sans-images-et-sans-heures. « En ce temps-là il n'y avait pas de moi - il y avait un corps chétif; et la conscience, en l'étreignant, se vivait elle-même dans un monde impénétrable et incommensurable. En moi se formaient des bouillonnements d'écume; la chaleur m'écumait; j'étais torturé, chauffé au rouge; le corps ébouillanté bouillonnait de conscience (os dans acide grésillent, pétillent et bouillonnent). Enfin écuma la première image et ma vie se mit à bouillonner d'images, écuma d'écume montant à moi ».


    b9b51432f79f8f3cffb59d6fcf6b075c.jpgCes images, ce sont les mythes, fleurs étranges remontant des grands fonds de l'inconscient de l'Espèce, les archétypes efflorescents de la pensée anthropomorphe, elle-même née de la pensée cosmique. Ou c'est la basse continue d'un long jour de Scarlatine. Une puissance amère et brûlante s'est emparée de l'enfant, lequel non seulement cuit dans le feu comme un pain de charbon, mais sait à présent que cette chose qui commence à se craqueler dans les flammes, c'est lui-même.
    JE SUIS MOI ! Et j'arrache mes draps, mais les Frissons, dont il est notoire que ce sont les sbires de la sorcière Scarlatine, continuent de me glacer de leur souffle brûlant.De temps à autre cependant, et quel apaisement ce sera par les années, les draps reviennent à l'enfant tout frais et parfumés, et la lumière vaporeuse filtrant de la fenêtre ouverte à travers les rideaux tirés, paraît chargée d'une vapeur de tisane et des premiers souffles printaniers.
    Puis ce sont les premières représentations. Là, les chambres de DEDANS où cohabitent enfants et mamans, dans un rempart odoriférant d'encaustique et de Baume du Tigre.Là-bas, l'univers plus mystérieux de DEHORS que rejoignent chaque matin les papas - l'univers des sensations, des images, des émotions et des mots en tas. Et ce tas est le monde...
    « Qu'est-ce que cela ? demande la mère en désignant une poule derrière les grillages du fond du jardin. Et l'enfant de répondre: « Une poule », et de préciser sous cape: « La poule ? Eh bien, c'est quelque chose de crêtelé-plumeté, ça caquète, ça crétèle, ça picore, ça s'ébouriffe; ça ne change pas au gré de mes états d'âme; la poule, c'est imperméable à tout; et qui plus est, c'est parfaitement distinct; incompréhensible; et pourtant combien précise, époustouflante, cette poule qui vaque à son existence picorante, ébouriffée. D'un côté, mon moi, et de l'autre une mouche. La mouche me tourmente ».

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    Quant au TOUT DIRE relatif aux enfants de Karl Ove Knausgaard, dans le 50 premières pages d’Un homme amoureux, il est tout autre, pour ainsi dire behaviouriste et concentré sur la micro-réalité de la vie quotidienne partagée entre bref séjour estival chez des amis (vite effrayés par la demande exacerbée de trois mômes), sautes d’humeur de la mère et du père à l’avenant, caprices et crises, après-midi au parc d’attractions qui oscille entre petits bonheurs (« Il nous fallut débourser quatre-vingt-dix couronnes pour qu’elles aient chacune leur petite souris ») et soudaines crispations, jardins d’enfants qu’on essaie et dont on change, ainsi de suite, en souriant plus ou moins jaune, chacune et chacun étant supposé « faire avec »…

  • Pour tout dire (15)

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    À propos des larmes du fils et du rire de la grand-mère ivre. De la dépouille du père et de la mort qui n'existe pas.


    Les dernières fois que j'ai rendu visite à ma très vieille marraine, à Lucerne où elle finit ses jours dans une confortable institution de la Ville, nous avons bien ri, sauf la toute dernière où elle était inconsciente et portait déjà le masque de la mort.
    Je me suis rappelé nos rires en lisant, dans La mort d'un père, le récit que l'auteur fait d'une fin de journée où son frère aîné et lui ont passé des heures à nettoyer la saleté de la maison de leur grand- mère, laquelle leur a demandé si souvent s'il leur arrivait de boire qu'ils ont fini par comprendre que, loin de le craindre, elle leur suggérait plutôt de s'accorder un petit verre ou même plusieurs; tant et si bien que le trio se met à la vodka-sprite et que la grand-mère, plutôt abattue et prostrée jusque-là, paraît se réveiller, retrouve sa pétulance et son goût pour les jeux de mots facétieux et les bonnes histoires qu'elle n'en finit pas de répéter.
    Une bonne histoire qui ne cessait de mettre notre tante Lena en joie ( c'est le prénom que j'ai donné à ma marraine dans plusieurs de mes livres à caractère autobiographique) était celle d'une interminable et harassante promenade dominicale au retour de laquelle notre grand- père, connu pour sa ladrerie, et qui estimait que prendre un bus serait du gaspillage, recommanda à ses trois filles, épuisées par la marche, de boiter le long de la route afin d'apitoyer quelque automobiliste...
    De la même façon, alors que son fils n'est même pas enterré, la grand-mère des deux frères rit presque autant que Karl Ove a versé de larmes sur son père dont il affirme pourtant qu'il a maintes fois souhaité la mort.
    Si les premières pages de La mort d'un père évoquent, de manière quasi clinique, ce qui se passe dans un corps lorsque son coeur cesse de battre et qu'il devient une sorte de chose inerte au milieu des autres, le dernier paragraphe du récit autobiographique de Knausgaard marque une sorte de coda après que Karl Ove a fait une deuxième visite à la chapelle où repose son père défunt - la première s'est faite la veille en compagnie de son frère - et conclut ainsi: « Cette fois j'étais préparé à ce qui m’attendait et son corps, dont la peau s’était encore ternie au cours des dernières vingt-quatre heures, n’éveilla aucun de sentiments qui m’avaient déchiré la veille. Ce que je voyais maintenant, c’était son côté sans vie. C’était le fait qu’il n’y avait plus de différence entre ce qui avait été mon père avant et la table sur laquelle il reposait et, ou le sol sur lequel la table était posée, ou la prise électrique sur le mur sous la fenêtre, ou le câble qui courait jusqu’à la lampe à côté. Car l’être humain n’est qu’une forme parmi d’autres formes que le monde exprime encore et toujours, non seulement dans ce qui vit mais dans ce qui ne vit pas, marqué dans le sable, la pierre, l’eau. Et la mort que j’avais toujours comme la chose la plus importante de la vie, obscure et attirante, n’était plus qu’un tuyau qui éclate, une branche qui casse au vent, une veste qui glisse d’un cintre et tombe par terre ».
    Le constat paradoxal d'un grand écrivain yougoslave, Milos Tsernianski, selon lequel « la mort n'existe pas », m'est revenu à la lecture de ce livre profondément ému et émouvant de Knausgaard qui ne dit pas autre chose, non pas du tout que la réalité de la mort soit inexistante pour les vivants ni qu'une hypothétique autre vie posthume efface cette réalité, mais que la mort en soi n'a aucune autre existence que dans nos cœurs et nos larmes d'un temps bientôt passé. La mort est bel et bien omniprésente dans ce livre autant que dans nos vies, mais la grandeur toute simple de La mort d'un père tient à ressusciter tout le vivant avant la mort, comme Proust l'a fait en érigeant sa cathédrale de mots.

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    Ce que je me dis cependant, au terme de ces 538 pages marquées au sceau d'une extrême sensibilité et d'une espèce d'objectivité douce et décente ( même quand il remarque que sa grand-mère se pisse dessus), c'est que l'appellation de « Proust norvégien » collée à Knausgaard, quoique justifiée à divers égards, comme on pourrait le dire à d’autres égards un Thomas Bernhard ou un Charles Bukowski scandinave, ne devrait pas nous masquer l'évidence combien plus essentielle d'une voix et d'une vision, d'une musique intérieure et d'une écriture totalement originales.