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Carnets de JLK - Page 6

  • Journal des Quatre Vérités

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    À La Désirade, ce jeudi 28 mars 2019, 4 heures du matin. – À fleur de sommeil je me disais à l’instant que je devrais essayer de tout me dire de ce qui me hante, ou plus exactement de l’écrire pour cesser d’en être hanté, et ce serait un vrai journal intime, après mes dizaines de milliers de pages de carnets tenus depuis 1965-1966 et constituant les quelque 2000 pages publiées de mes Lectures du monde, un journal où je me dirais enfin mes quatre vérités, un journal sans la moindre concession, – un journal qui dirait non pas LA vérité mais mes quatre vérités.

    PROJET. – Mes quatre vérités sont liées aux quatre formes d’expériences dépendantes de ce qu’on appelle le Corps, de ce qu’on appelle le Cœur, de ce qu’on appelle l’Esprit et de ce qu’on appelle l’Âme. Autant dire qu’elles reposent sur des notions bien définies en apparence et très mouvantes voire insaisissables en réalité – il ne suffirait même pas de les traduire en trente-six langues pour les évaluer plus clairement, mais je partirais de là : ce serait ma base.

    CONSTAT. – La première vérité de mon corps est qu’à l’approche de mes septante-deux ans je n’ai plus que trois dents, que ma libido est à peu près à zéro après les cinquante-cinq séances d’irradiation de mon classique cancer de la glande masculine à l’accélérateur linéaire, que j’ai perdu les 60 % de mon ouïe, que je ne lis plus sans lunettes et que mes jambes et mon souffle ont l’âge de mes artères, alors que mon esprit reste plus vif qu’il ne l’était entre seize et soixante-six ans.

    Quant à mon âme, je ne saurais lui donner un âge, ou dire que j’ai gardé une âme d’enfant serait juste une vérité du cœur, sinon une vue de l’esprit ; et savoir si l’âme est une émanation du corps, ou si le corps est une modalité débordante de l’âme, serait aussi bien l’affaire de l’esprit.

    VALET DE CŒUR. – En attendant, plus je vais et plus je me rends compte que la vérité du cœur aura compté, dans ma vie, plus que les autres, comme je me le rappelle ces jours en lisant la meilleure biographie qui soit, en traduction française, de mon ami Tchekhov, sous la signature du slaviste anglais Donald Rayfield1, sans cesser de penser à ce qu’a été pour moi la rencontre de Lady L. et à ce que nos enfants ont fait de nous – tout cela fort bon aussi pour le corps et l’esprit, autant que pour l’âme réjouie.
    La vérité du cœur, telle que je la conçois, se garde de toute sentimentalité collante, tant que de la chienne sensualité et de ce que Nietzsche appelle la Schwärmerei : elle est à la fois douce et d’un cristal net.

    QUESTIONS. – Ce qu’on appelle le sexe fait-il partie du corps, de l’esprit, du cœur ou de l’âme ? Je me le demande. Si Morel demande cent sous à Robert quand celui-ci le branle ou le suce, cela concerne-t-il le cœur, l’esprit, l’âme ou le corps ? Et qui Saint-Loup trompe-t-il quand il ment à Gilberte ? Et de quoi s’agit-il quand Charlus se fait flageller ou qu’il corrompt un enfant ?
    Et mon père eût-il été si timide et doux s’il avait été atteint, comme Simenon ou Paul Morand, de priapisme insistant ?

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    RÉSERVE. – Mon incapacité de tenir vraiment un «cher journal» à la manière d’Amiel tient peut-être plus qu’à une pudeur, d’ailleurs légitime, à mon impossibilité quasi physique d’objectiver mon magma personnel, émotionnel et forcément sexuel, par des mots écrits relevant à mes yeux, déjà, d’un langage froid, à la fois technique et doctoral, ne rendant rien ni des vérités sylvestres ou lacustres de mon corps, ni de mes délires imaginaires d’amoureux de dix ou douze ans, ni de mon esprit d’analyse et de mon âme gentille.

    AMOR SUI. – X. me disait que le premier garçon avec lequel il avait couché, et la première fois qu’il avait humé du nez au cul tel autre corps que le sien, lui avait laissé l’impression à la fois grisante et vaguement écœurante de s’être étreint lui-même, jusqu’à confondre l’odeur de son sperme avec celle de ce double illusoire, sans ce profumo di donna si particulier que lui fit découvrir, plus tard, le corps de sa première amante : suave et mortelle fragrance du Tout Autre - prélude souvent à la guerre.

    Ce vendredi 4 avril. – Je me réveille à 6 heures et vais faire pisser Snoopy dans le sublime paysage tout clair au quart de lune, comme incurvé, luminescent sous l’épaisse couche de neige, le lac d’argent bleuté et les montagnes comme sculptées au couteau dans la glace vive.
    Tout à l’heure je descendrai à Montreux où Lady L., de retour de San Diego, a passé la nuit pour éviter de brasser la neige fraîche, ce qu’attendant je lance les feux et me replonge dans la lecture de La Trahison  d’Adam Zagajewski.

    PARADOXE. – La trahison selon Zagajweski relève à la fois du corps, du cœur, de l’esprit et de l’âme, tout entière impliquée dans notre obligation de naissance de nous occuper à vivre en oubliant notre immortalité, et je l’entends comme une évidence métaphysique vrillée à mon physique mortel dont j’exorcise le lancinant rappel en pratiquant jogging sur jogging et, pour laisser un peu respirer mon esprit et mon âme avec le consentement de mon cœur, force méditations et tentatives de prières, peut-être vaines ou peut-être pas ?

    CORPS ET ÂME. – Le sentiment que mon corps est le temple de mon âme sous la double garde de mon esprit et de mon cœur ne doit rien, je crois, à aucun catéchisme inculqué, et tout au sens du sacré qui a suscité ma terrible pudeur d’enfant et l’intensité de mes sensations à monter aux arbres en les pressant entre mes cuisses ou à m’oindre de l’eau des cascades à l’insu des rôdeurs et des censeurs, dans les bois des hauts de notre ville – tout cela (presque) sans relation avec aucune instance de pureté commandée, en dépit de l’Œil me jugeant évidemment coupable depuis ma naissance.

    MALENTENDU. – Mon ami R. me disait qu’il lui arrivait de se branler jusqu’à dix fois par jour, et que cela l’épuisait en même temps que cela le rapprochait de l’infini, précisait-il en guettant ma réaction, d’autant que le saint homme dont il avait espéré d’abord une parole de condamnation, lui répétait chaque fois : « continuez, petit, continuez ! », avant de le bénir.
    Et de fait comment juger cette recherche éperdue d’une extase dont on n’a rien dit en la qualifiant de « petite secousse » ou d’« infini à la portée des caniches », comment en juger si l’on ne se borne pas à son job de confesseur commis à l’exorcisme tarifé de l’impureté ?

    Ce dimanche 7 avril. – Mon frère aurait eu septante-sept ans aujourd’hui, et je me dis : pauvre toi dont la fin de vie a été si triste et si pesante pour les tiens, tes cendres dispersées au jardin du souvenir – tu n’as aucune tombe hors de quelques cœurs, et nos bons moments partagés remontent surtout à nos enfances ; puis je me rappelle ma confusion lorsque, sous son lit, dans notre chambre commune, je découvris, avant les miens et n’ayant jamais vu les siens, les poils du triangle des femmes dans le magazine Paris Sexy qu’il feuilletait d’une main à mon insu.

    CET INCONNU. – Après sa mort, j’appris que mon frère avait été un homme à femmes, et je me suis rappelé que la seule fois où nous aurons été un peu complices date de peu de temps avant ses derniers jours lorsque, libérés par la tendresse (moi) et la morphine (lui) nous nous sommes raconté nos voyages autour du monde sans rien évoquer de trop personnel, retrouvant cependant la forfanterie (lui) et la disposition rêveuse (moi) de nos adolescences respectives, jusqu’au souvenir d’une sauterie où il m’avait saoulé et qui lui fit se rappeler que le lendemain de cette nuit-là, malgré l’écart de nos âges, nous nous étions parlé comme deux frères de dix-huit ans (lui) et de treize ans (moi), puis il délira pas mal à propos d’une escale à Anchorage où il prétendait avoir vu des Aléoutes en scooter des neiges voler au-dessus des vasières gelées...

    PRIVACY. – Je ne sais ce qui m’a toujours empêché de me confier trop intimement au papier, quoique l’introspection me fût naturelle, ou peut-être était-ce à cause de cela justement, craignant de la trahir d’une façon ou d’une autre, ou d’en ternir l’aura en la livrant à d’autres regards, que je gardais « ça » pour moi, en outre convaincu que les aveux explicites ne relèvent le plus souvent que d’une sincérité aléatoire ou même faussée par ceci ou cela – et d’ailleurs quels aveux ?

    PURETÉ, MON CUL. – Je ne me rappelle pas ce qui m’a fait « tomber », entre seize et dix-huit ans, sur les Journaliers de Marcel Jouhandeau, auxquels j’ai pris goût au point d’en lire de nombreux volumes, jusqu’à l’écœurement que m’a inspiré Du pur amour où, vraiment, l’effort du vieux faune catholique de magnifier son imaginaire amant hétéro, certes fringant à la trompette, m’a semblé se délayer dans la même sauce suavement frelatée que les Pages égarées, au tirage confidentiel, dans lesquelles le grand styliste touche au kitsch en célébrant, en termes qui se voulaient sublimes, les fermes rondeurs du fessier masculin et la fière mentule qu’érige l’éponyme et non moins improbable Amour Pur...

    MÉLANCOLIE ARDENTE. – Autant l’onction quasi sacerdotale de Jouhandeau, mais aussi sa sensualité de souche paysanne, convenaient au quasi-catholique d’un certain temps que j’ai été – disons entre mes vingt-cinq et mes trente-cinq ans –, autant la sèche probité de Paul Léautaud m’a ramené, protestant d’origine, à certaine injonction d’honnêteté mêlée de détachement non exempt de pénétration, plus encore : de vive sensibilité restée, chez le vieil Alceste ricanant, de son enfance blessée ; et mon naturel revenait au double galop de Voltaire et de Rousseau dans le Journal littéraire tout extime.

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    En outre, point de cérémonie chez lui dans l’évocation de ses séances avec sa maîtresse, aimablement surnommée Le Fléau, qu’il trousse debout, et son Journal particulier m’a paru à côté des Pages égarées de son ami Jouhandeau, d’une obscénité décidément plus réjouissante.

    AVATARS. – J’eusse aimé n’en avoir qu’à la personne, qui relie naturellement toutes les instances du cœur et de l’esprit, le corps et l’âme accordés, l’amitié vive et l’amour à l’avenant, à visages nus. Cependant ce sacré bouc de corps, à de certains moments de marées montantes, certains mois estivaux de certaines années, n’en aura fait qu’à sa tête et sans cœur ni pesée d’âme, tout entier voué à la saillie entre les globes durs ou tendres – tout soumis aux fantasmes appariés aux plus aveugles pulsions et ne s’en délivrant qu’en pure jouissance giclée.

    AMIEL. – L’image d’un type assommant, passant son temps à se scruter le nombril et à s’épancher, une vie durant, sur les cahiers de son Journal intime, colle aux basques du vieux jeune homme à longue barbe, avec son diplôme au mur de champion toutes catégories d’indécision morose, et il y a en effet de ça chez Amiel, mais pas que.
    Je le sais d’expérience, pour avoir passé pas mal de temps à dactylographier, avec trois calques violets, des centaines de pages du fameux Journal intime en voie d’édition complète.

    RETOUCHES. – J’avais vingt-cinq ans et des poussières, cela se passait dans une mansarde parisienne où il faisait une chaleur de four, je gagnais cinq francs suisses par page copiée dont chacune me demandait au moins une heure de travail ; cependant quelle expérience passionnante que de se couler dans cette prose certes répétitive mais souvent ponctuée de développements inouïs, d’évocations de la nature aussi belles que chez un Rousseau, de portraits parfois vitriolés de ses sœurs ou des bonnets de nuit de son entourage genevois, quels morceaux de critique littéraire et quels aperçus pénétrants de la littérature et des philosophies de l’époque, quels récits d’immenses promenades, ponctuées de baignades, conduisant ce présumé casanier autour du Salève ou sur les hauts de Montreux, par Chernex où il rêvait de se faire enterrer, et jusque sous nos fenêtres actuelles du vallon de Villard...

    L’UNIQUE OBJET. – Bref, j’ai fait une première cure d’amiélisme intense dans une soupente des Batignolles, à la rue de la Félicité bien nommée, en vue de l’édition complète du Journal intime en douze volumes, aux éditions L’Âge d’homme, je me suis imprégné de cette écriture d’une sensibilité proustienne océanique, mais sans le fabuleux théâtre vivant du « petit Marcel », j’ai maudit son côté flanelle et cafard, mais ses pires travers se mêlaient si indissolublement à ses qualités et à ses charmes que je ne l’ai jamais rejeté, y suis revenu maintes fois sans m’en droguer jamais, j’ai beaucoup appris sur l’animal humain en le lisant et je sais gré à ses proches de ne pas avoir jeté son journal au feu comme il l’avait souhaité...

    (Cet extrait se retrouve dans le recueil de journaux intimes suisses rassemblés par Gilbert Moreau dans sa revue Les Moments littéraires, dont le no 43 vient de paraitre. En Suisse, la revue est diffusée par les éditions Zoé).

     
  • Actualité de la neige

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    Je ne suis ni glaçon ni lézard, pourrait arguer celui qui prétend parler du printenps et de l’automne en sachant de science naturelle ce qui peut en être dit à toute heure du jour et des saisons au jugé de la sensation présente à multiples occurrences temporelles, alors que tel oracle péremptoire affirme que «le plus favorable moment pour parler de l’été qui vient, c’est quand la neige tombe»; mais je dis moi que je suis à l’instant lézard fugace aux murs secs juste vu par le regard éclair du chevrier là-haut entre les pampres, et cela en ce moment précis et nul autre, ou alors en décalage horaire du regard possiblemeent collé au glaçon de la langue si celle-ci se délie à l’évocation d’une banquise passée ou à venir.

    Le débat ne s’ouvre pas entre les «ou bien» quand tout fait occurrence à fleur de peau ou par ouï-dire, et comment ne pas conclure qu’à vrai dire qu’importe, ou plus exactement que ce sera le dire qui importe et qui ne se réfléchit pas - qui ne saurait se penser à l’instant du jamais-vu de cette neige et de nulle autre ?

    On n’a rien à faire que l’amour
    quand le jour est si blanc
    qu’on dirait qu’il neige dedans...

     

    Image: Neige à Trás-os-Montes.

     
  • L'Auteur est dans la malle

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    (Dialogue schizo)

     

    Moi l’autre : - Donc il n’y a, selon toi, que l’Auteur ?

    Moi l’un : - Il n’y a que l’Auteur à majuscule radieuse, et qui n’a pas de nom ou qui a tous les noms, c’est du kif.

    Moi l’autre : - Qu’entends-tu par là ?

    Moi l’un : - J’entends que, dès l’Origine dont nous ne savons rien, aux fins dernières qui n’ont pas encore trouvé de mots pour les dire, il n’y a qu’un souffle de Verbe et qu’une signature dont le Nom ne se dit pas. L’auteur de la Genèse n’a pas de nom. L’auteur de l’Apocalypse est peut-être Jean, mais c’est juste pour l’Etat-Civil alors qu’il n’est même pas sûr que ce soit le Jean auquel on pense… Le Jean de l’Apocalypse désigne sûrement, en effet, un tas de gens.  Et tu sais bien que le nom d’Homère a été discuté. Le gag, que raconte Umberto Eco, dont le nom n’est lui-même qu’un écho d’Ecco, c’est que ceux qui ont mis en doute l’attribution de l’œuvre en deux volumes d’Homère à Homère ont abouti finalement à la conviction que l’œuvre d’Homère n’était pas d’Homère lui-même mais d’un parent d’Homère, du nom d’Homère...     

    Moi l’autre : - Ainsi le nom de l’auteur, pour ainsi dire interchangeable, n’a-t-il aucune importance à tes yeux, et cette notion de tiers inclus ne serait qu’une faribole ?

    Moi l’un : - On pourrait le penser en oubliant la malle, mais tu le sais autant que moi : tout est dans la malle, et c’est là que ça devient intéressant, pour l’identification fine de l’auteur, libéré de sa majuscule, et pour ce qui touche au tiers inclus. On entre là dans la comédie littéraire. Divine comédie : Dante Alighieri a bel et bien un nom, et je le vois bien signer à la FNAC, avec sa couronne de lauriers, comme Amélie Notoire en chapeau de sorcière à la Potter. Sinon, l’Auteur à majuscule ne serait qu’une marque comme celles qu’on voit aujourd’hui dans le ciel du marché mondialisé : UBS ou MICROSOFT über Alles. Dans cette logique marchande MOZART est une marque cotée en Bourse, tandis que la malle recèle un trésor pareil à celui de l’île fameuse, et l’expédition n’est autre que le tiers inclus. Cela n’a rien à voir, soit dit en passant, avec la théorie barjo de la disparition de l’auteur, pas plus qu’avec la surévaluation démagogique du tiers inclus qui fait dans l’hommage aux petites mains. 

    Moi l’autre : - Tu me sembles passer un peu vite sur le dévouement sans bornes des invisibles qui travaillent à la seule gloire de l’Auteur, mais passons. Parlons plutôt de ce que tu reconnais bel et bien comme le tiers inclus…

    Moi l’un : - Si je ne m’étends pas sur la noble cohorte des assistants de l’Auteur à majuscule et gilet coin-de-feu, entre Admirable Compagne, et Coach amical ou professionnel, plus toute la kyrielle de parents et amis qu’une nouvelle vogue consiste à remercier désormais au titre du tiers inclus, ce n’est pas du tout par mépris mais parce que cette attention aux invisibles cache, je le crains, autre chose. Nier la réalité de l’auteur, sans majuscule, au profit du Texte, devenu seule Origine et seule Fin de l’écriture, relève d’une esthétique que je récuse, car c’est nier implicitement le primat de la voix, c’est nier le rythme, c’est nier l’aura d’une personne unique et irremplaçable, corps et esprit sans lesquels le texte serait lettre morte. Cela étant j’aime bien l’idée que le non moins irremplaçable Carl Seelig soit une sorte de tiers inclus dans la survie de Robert Walser. Hommage aussi à tous les invisibles – hommage à l’invisible et non moins irremplaçable dactylographe de Georges Haldas, mais demande-t-elle seulement qu’on lui bricole une statue ?

    Moi l’autre : - Par extension, ne pourrait-on pas dire que la Petite Mère d’Haldas, comme il l’appelle, ou l’Homme Mon père, participent aussi du tiers inclus ?

    Moi l’un : - Cela va de soi, comme le grand-père de Thomas Bernhard, Madeleine Gide même quand elle brûle les lettres de son mari la trompant avec Marc Allégret, ou Berthe Ramuz qui accepte de ne plus peindre pour se consacrer au seul ravaudage des bas bruns du Maître.

    Moi l’autre : - D’autres exemples, Malus ou Bonus, qui aient joué dans ton propre travail ?

    Moi l’un : - Trois exemples entre mille : le premier est cette admirable déclaration du Doyen grave de la Faculté des Lettres de Lausanne nous déclarant, en 1967, dans sa séance d’accueil, que nous n’étions guère bienvenus en ces lieux si nous aimions la littérature, car en ces lieux la littérature s’étudierait scientifiquement. Je me le suis tenu pour dit et ne me suis plus consacré désormais qu’à mon Amour majuscule de la Littérature. Le second fut cet autre mot de Vladimir Dimitrijevic qui me dit, après avoir publié mon premier livre, que j’allais réaliser tous ses rêves d’écrivain. Le même Dimitri a opposé un déni total aux livres que j’ai publiés, vingt ans plus tard, après notre séparation pour motifs graves, chez Bernard Campiche, mais l’élan était donné et ma reconnaissance à Dimitri reste entière. Et le troisième cadeau d’un tiers inclus, entre tant d’autres, fut le désir de  l’homme de théâtre Henri Ronse de me voir écrire une série de proses fuguées, qui m’a inspiré Le Sablier des étoiles, écrit pour Henri en peu de mois, comme une lettre à un ami.

    Moi l’autre : - Il y a là du mimétisme décrit par René Girard, qui estime que notre désir procède, pour beaucoup, du désir de l’autre. Nous écrivons forcément par et pour l’autre, et cet autre est légion, qui écrit à travers nous.   

    Moi l’un : - Comme je le disais tout à l’heure : tout est dans la malle. Je fais allusion, bien entendu, à la malle de Fernando Pessoa, contenant son œuvre non encore publiée. La malle contient aussi les manuscrits de Walter Benjamin non publiés de son vivant et les manuscrits non publiés de son vivant de Franz Kafka. L’Auteur est dans la malle avec parents et enfants, libraires et bibliothécaires, censeurs et encenseurs - tout est dans la malle…

     

     

    Pessoa2.jpgPS. Le titre de ce texte me vient de mon ami René Zahnd, tiers inclus à son insu.

     

     

    Images: Béatrice, Tierce incluse de Dante Alighieri; la malle de Fernando Pessoa.

     

     

  • Oiseaux de papier

     
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    Je ne vous parle pas d'un coin
    mais de tous les recoins.
    L'angle mort n'est jamais loin,
    mais la vue sur l'étang
    s'étend à l'étoile perdue
    dans la fusion des eaux
    que les reflets font essaimer
    sous le ciel renversé.
     
    Au biseau du diamant
    la parole se pulvérise
    en éclats de lumière,
    ou dans la nuit des réverbères
    en muettes banquises.
     
    L'ermite allumé parle en langue,
    et le poète dort.
    À la radio les haut-parleurs
    remâchent le bois mort
    des discours sans clairières.
     
    Je vous parles d'antennes
    connectées aux mobiles
    dans le ciel à l'écoute
    des avions bientôt éclipsés.
     
    Le temps ne faisait que passer
    en silencieux oiseaux
    quand enfants, médusés,
    nous suivions de nos yeux ses cerceaux .

  • Comme un rêve éveillé

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    J’étais perdu dans la savane,
    mais à y resonger,
    ce vieux relent de caravanes
    m’est un rêve étranger.

    Je suis en seyant pyjama,
    dans cet aéropage
    de séducteurs en panamas,
    qui me semblent hors d’âge.

    Tu es tout nu dans les bureaux
    des juges en cravates
    en train d’aligner des zéros
    au nom du Psychopathe.

    Ils travailleront à la chaîne
    de l’usine onirique
    tant que nul autre enfant ne vienne
    à eux des Amériques.

    Elle est parfois contrariée
    par ton sourire errant
    la nuit remuant ses marées,
    et ton regard dément.

    Dans ce monde on ne rêve pas,
    dit la Dame aux yeux mauves
    qui te berce au creux de ses bras
    de fée aux dents de fauve.

    Peinture: Robert Indermaur. PP. JLK

  • Ce Jour de l'an

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    À la Maison bleue, ce 1erjanvier 2020. Comme il faisait tout gris ce premier matin de l’année et que nous savions qu’il faisait grand bleu un peu plus haut, nous avons décidé de passer à l’étage supérieur où j’avais envie, de surcroît, de me régaler d’une de ces fondues jamais aussi bonnes qu’aux jours d’hiver, et c’est ainsi qu’à midi, en vieux amoureux accompagnés du chien Snoopy, nous nous sommes retrouvés à l’auberge de la Poste des Diablerets où avait afflué une multitude d’amateurs de beau temps égaillés sur les parkings et les pistes.

    Quant à la fondue, la classique «des Ormonts», nous l’avons sagement arrosée de thé crème ou nature, pour cause d’incompatibilité probable avec nos médicaments, et tant qu’à raviver d’anciens tendres souvenirs, nous sommes rentrés «par les hauts» via les Voëttes où nous avons salué au passage le chalet Mona,en contrebas de la route gelée ; et c’est au col séparant les deux vallées que, marchant le long d’un chemin écarté, sans douleurs ou presque, je me suis retrouvé devant un grand enclos dans lequel cinq ou six beaux grands poneys shetland, dont plusieurs en longs cheveux et bien membrés, tournaient en rond non sans me considérer de loin jusqu’à ce que le plus grand, la crinière sur les yeux,  s’avance carrément sur moi jusqu’à me laisser lui gratter le chanfrein - formidable présence de ce premier jour de l’an…

     

  • Celles et ceux qui se la souhaitent belle et bonne

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    Pour une incomparable année 2020 à toutes et tous, avec nos amitiés virtuelles et plus-que-réelles...

    Celui que le calme gouverne / Celle qui accède à une nouvelle forme de tranquillité par le recours à l’aquarelle / Ceux qui cultivent leur imagination pour supporter son manque chez la plupart de leurs semblables / Celui qui a appris à maîtriser le Tigre / Celle que sa délicatesse foncière rend absolument libre / Ceux qui sont riches de leur (relative) pauvreté / Celui que le Commandeur amuse plutôt avec son air de se prendre grave au sérieux / Celle qui se demande comment se sortir du cercle vicieux de l’obsession bancaire / Ceux qui ne spéculent qu’à la Bourse du cœur et le plus souvent à perte / Celui qui refuse de marcher au pas et en paie le prix / Celle qui ne participera point au défilé de mode du Nouvel An friqué / Ceux qui abordent l’année nouvelle avec un sourire décalé qui ne se voit pas / Celui qui restera toujours un enfant perdu au dam des dames / Celle qui n’a jamais été dupe de la mauvaise poésie des fêtes et compagnie / Ceux qui considèrent ce qui se passe en ce 31 décembre 2019 en se rappelant (plus ou moins) ce qui s’est passé en 1819 et en 1919 en un autre lieu (Cracovie, par exemple) puis en imaginant ce qui pourrait se passer en un lieu encore différent (Jianshui, par exemple) en 2020 ou en 2047 quand il auront tous plus ou moins canné malgré force cures transgéniques à venir sauf deux trois centenaires encore fringants / Celui qui ne croit plus aux lendemains qui chantent depuis octobre 1917 sans cesser de croire en un homme meilleur / Celle qui va se gondoler ce soir en attendant le Carnaval de Venise sous les eaux / Ceux qui regarderont ce soir deux épisodes de The Young pope en pensant avec sympathie au vieux François plein de soucis ma foi / Celui qui changera l’eau du poisson Théo ce soir à Minuit / Celle qui aborde 2020 avec la confiance clairvoyante de celle qui en a tant vu qu’elle sait qu’elle en verra encore pas mal mais sans en baver autant on espère / Ceux qui savent que l’eau du puits reste la même, avec juste un peu plus de saveur chaque année, etc.

    Image : LK et JLK devant la yourte de leur neveu Séba le chaman photographe et naturosympathe.

     
  • À l'impossible enfant

     

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    Quand je serai mouru,
    disait l’enfant à ses deux mères: 
    je serai militaire.

    Je rêve assez d’être méchant,
    disait l’enfant paisible,
    et lancer d’atomiques bombes
    sur de vivantes cibles
    me plaira beaucoup dans la tombe.

    Si j’étais moi je ne vivrais
    que pour l’amour du mal,
    et je ferais au lazaret
    crever tous mes chevals.

    Je n’aurai donc été vivant,
    disait l’enfant mouru
    que pour obéir aux géants
    qui ne m’ont jamais cru

    Crois-donc en moi dit le nuage
    à l’enfant qui repose,
    et je ferai de toi le sage
    ami de toute chose...

    Peinture. Pierre Bonnard.

  • À la main amie

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    En mémoire d'E.
     
    Je ne sais pas qui m'écrivait
    cette nuit d'un hiver passé
    où tout se taisait sous la neige ;
    qui m'a pris cette main
    pour écrire sur ce papier bleu,
    à l'encre bleue aussi
    ces tendres mots de l'amitié
    que parfois on se doit.
    Et je lisais ces mêmes mots
    de toi, lorsque le Mal t'a pris.

  • Filles de joie

     
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    Nous en avons assez des lugubres. Nous manifestons contre les sinistres. Nous exhibons nos visage et nos bras au risque d’être fouettées mais nous sommes les messagères d’un nouveau monde: sus aux rabat-joie !
     
    Nous irons jusqu’au bout de notre rêve de galanterie. Car c’est cela, n’est-ce pas ? qui nous disconvient dans le comportement des coléreux: c’est cette muflerie de tous les instants et cette mauvaise humeur.
     
    Nous sommes les filles faciles. Nous en avons soupé de la méchanceté des prétendus sages et des prétendues saintes. Ces prétendus sages et prétendues saintes s’astreignent du matin au soir et ne pensent qu’à soumettre le monde entier à ce joug, et c’est cela qu’ils appellent honorer l’Unique.
     
    Nous ne voulons pas de leur Dieu sombre. Nous n’aimons pas ce père sans égards. Nous attendons de Dieu qu’il sourie et qu’il nous tienne la porte à la bibliothèque ou à la disco.
     
    Nous n’avons aucune peur. Nous sommes les filles de l’air. Ils ne peuvent plus rien contre nous que nous violer ou nous tuer.
     
     

  • Quand la chronique de cinéma devient partage de passion

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    Passionnant aperçu du meilleur et du pire de la production mondiale au tournant des années 1960, le recueil des Chroniques cinématographiques de Bernard de Fallois (1926-2018) qui fut éditeur, essayiste de haute volée et critique de cinéma sous le pseudo de René Cortade, nous fait «voir», « revoir » ou découvrir plus de 140 films avec un brio érudit pur de tout pédantisme, une intelligence éclatante et une qualité de cœur que module une langue merveilleuse de vivacité et d’élégance.

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    L’exercice de la critique - qui fut parfois un grand art sous les plumes de Baudelaire et de Sainte-Beuve, de Proust ou de Jean Starobinski, de Walter Benjamin ou de Mary McCarthy - se fait aujourd’hui rarissime et particulièrement dans le domaine de la chronique cinématographique ou l’érudit monomaniaque, le spécialiste jargonnant ou le porte-voix complaisant des modes et de la publicité se répartissent le «parts de marché» médiatiques alors même que tout un chacun s’improvise commentateur de tout et n’importe quoi via les réseaux sociaux .

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    Ce qui est sûr, à ma connaissance en tout cas, c’est qu’un recueil de critique tel que les Chroniques cinématographiques de Bernard de Fallois, alias René Cortade sous son pseudo momentané, est sans pareil aujourd’hui, qui se lit cependant comme si ses coups de cœur et ses coups de gueule dataient de ce matin.

    C’est que l’art des plus grands créateurs à la Chaplin, Hitchcock, Fellini, Becker, Bergman, De Sica, Tati, Dreyer, Ford, Welles et autres «élus» ne vieillit pas alors que tant de «films cultes» d’une saison ne résistent pas à l’épreuve du temps, lequel balaie aussi le tout-venant de la critique souvent conformiste - ou brillant d’anticonformisme de façade en ces années de la Nouvelle Vague où Bernard de Fallois exerça son talent de franc-tireur passé de l’enseignement de la littérature à la critique littéraire et cinématographique (notamment dans les hebdos Arts et Le Nouveau Candide, de 1959 à 1962) avec une puissance de synthèse et une verve exceptionnelles.

    De Charlot à Proust, Céline et Cabiria…

    Contre toute attente, de la part d’un grand proustien écrivant dans un hebdo dirigé par le très brillant et peu gauchisant Jacques Laurent, la critique de cinéma pratiquée par Bernard de Fallois n’est en rien confinée dans une idéologie «de droite», même si le successeur de François Truffaut dans les pages d’Arts se plaît à fustiger les «penseurs» de la Nouvelle Vague et plus généralement les réalisateurs «à messages» qui en restent aux bons sentiments «de gauche». Ses critères de jugement sont essentiellement artistiques mais pas du tout limités à l’art pour l’art. Le cinéma selon Fallois (amateur très avisé de cirque autant que de littérature) est fondamentalement ancré dans la réalité humaine de notre temps , dont le langage spécifique s’adresse à tous et se distingue de la littérature et des arts plastiques ou musicaux tout en s’y abreuvant naturellement. De fait, et à tout moment, René Cortade nourrit ses jugements de rapprochements entre le cinéma et la littérature ou la musique, et parfois d’une façon inattendue, comme à propos de Charlot.

    « L’artiste dont Chaplin est le plus proche », écrit-il ainsi, « aussi bien par la coloration affective de son comique que par ses procédés, ce n’est pas De Sica, ni Clair ni Tati, c’est Proust ». Et d’argumenter exemples à l’appui. « Marcel emprisonné dans le tambour d’une porte de restaurant dont il ne peut se dégager, Marcel riant sans comprendre que depuis dix minutes Albertine essaie de lui passer le furet sans être vue (…) sont exactement les situations privilégiées des films de Chaplin ».

    Celui-ci, comme Proust, détaille à tout moment une « psychologie de la gaffe », mais le rapprochement na va pas au-delà car « il reste trop de sagesse et de raison dans l’univers proustien pour que Charlot puisse vraiment s’y sentir à l’aise. » Sur quoi c’est en Bardamu de Louis-Ferdinand Céline, dans le Voyage au bout de la nuit, que le critique voit le frère de Charlot : « Une tragédie sans noblesse , une farce énorne et sanglante, telle est la vie dont Céline et Chaplin nous ont peint les soubresauts désordonnés (…) Par l’invective ou par le rire, ces deux œuvres dénoncent de manière aussi radicale la frime sociale et la duperie de la vie «seule et dernière maîtresse des hommes ».

    Ailleurs, Bernard de Fallois rapprochera Charlot de la Cabiria de Fellini «qui vit et souffre dans toutes les grandes villes du monde », et c’est aussi «à l’ombre de Fellini» qu’il situera Les Bonnes femmes de Claude Chabrol, selon lui le meilleur film de l’auteur du Beau Serge dont il éreinte en revanche À double tour en se demandant si ce film raté ne sonne pas le glas de la «nouvelle vague» ?

    À propos de celle-ci, Bernard de Fallois se montre d’ailleurs aussi disposé à reconnaître les talents réels et les réussites éventuelles (comme Jules et Jim de Truffaut) qu’à brocarder les enthousiasmes convenus par effet de mode ou de snobisme. Ainsi taxe-t-il À bout de souffle, qu’il est chic et quasi automatique d’estimer un chef-d’œuvre de « film assez inhumain, assez hargneux, assez vide », tout en lui reconnaissant la qualité d’expression « la plus franche, la plus complète, la plus réussie de la Nouvelle Vague », alors même qu’il voit bel et bien, en Godard le jobard, un artiste original en dépit de son « infantilisme prolongé »..

    Entre réel et chant du monde

    Les chroniques de Bernard de Fallois sont une mine foisonnante d’observations et de réflexions, à la fois sur les films et leurs sujets, les acteurs et l’époque, et plus largement sur la condition humaine dont le cinéma rend compte dans le langage le plus accessible à tous en participant à ce que le chroniqueur, après Jacques Audiberti, appelle «le chant du monde».

    « Il est bon de siffler et meilleur d’applaudir », écrit René Cortade, parfois cruel quand il persifle (« On n’a jamais réussi à faire de cette pintade dodue une grande actrice », note-t-il à propos de Sofia Loren, qu’il traitera plus gentiment ailleurs…) souvent très juste quand il se montre sévère avec les faiseurs médiocres ou les succès trompeurs, sans épargner les ratés des réalisateur les plus brillants ; mais c’est en somme quand il applaudit qu’il est le meilleur. À cet égard, c’est un vrai bonheur que de le lire, qui nous donne souvent l’envie de voir (ou de revoir) les films auxquels il consacre ses plus enthousiastes éloges, dûment détaillés.

    Le goût de Fallois/Cortade est très solidement centré, dont le noyau est à la fois dur et doux, qui lui permet de toucher à tous les points de la circonférence, du plus anodin en apparence (la beauté exquise de Brigitte Bardot et son intelligence instinctive parfois plus fine que celle des mecs qui la dirigent) au plus éminent en termes de génie artistique, dans Tonnerre sur le Mexique d’Eisenstein ou dans La Dolce Vita de Fellini qu’il analyse admirablement à chaud, juste avant la palme d’or de Cannes, mais après le scandale en Italie et le déferlement de pieuses condamnations. Contre ses collègues qui ne voient en ce film qu’un suite décousue de sketches, René Cortade célèbre le grand poème mélancolique des illusions perdues succédant aux Vitelloni, et c’est avec la même intelligence poreuse et pénétrante qu’il nous fait redécouvrir les tenants profonds de Viridiana, le noir chef-d’œuvre de Bunuel.

    Quand il parle de John Ford, on dirait que Cortade a vu tous les westerns et les policiers de l’époque, de même qu’il semble tout savoir du cinéma italien et tutti quanti , n’hésitant pas à talocher le gauchisme de salon d’un Visconti ou l’intellectualisme froid d’un Antonioni, comme il fustige les sublimités cérébrales d’un cinéma français aussi pédant que prétentieux, de Duras à Resnais et jusqu’au Sartre embarqué dans la réalisation de Sorcières de Salem de Raymond Rouleau, qui lui fait dire qu’ «on savait depuis longtemps que la présence de l’éminent philosophe suffit en général à transformer les meilleurs acteurs en une série de cornichons agrégatifs »…

    Mais il sera aussi féroce contre La Jument verte d’Autant-Lara, trahison vulgaire du charmant conte de Marcel Aymé, avant d’applaudir Léon Morin prêtre de Jean-PierreMelville, d’après le superbe roman de Béatrix Beck, ou Plein soleil de René Clément d’après Patricia Highsmith.

    D’une totale indépendance d’esprit, Fallois/Cortade ne craint pas de défendre le docu-choc Mondo cane de Jacopetti, conchié par tous , ou de porter aux nues la comédie musicale West side story pour ses acteurs-danseurs et sa splendeur «picturale» tout en égratignant la musique de Bernstein...
    Ainsi que le souligne Philippe d’Hugues dans sa préface, les jugement de Cortade sont clairement subjectifs, mais néanmoins étayés et nuancés, jusque dans le plus vif, et c’est encore un plaisir de les discuter ou même de les disputer.
    Dire enfin que le maître-mot de ces chronique me paraît la passion généreuse de leur auteur, immédiatement donnée en partage - et vite, alors, retournons à toutes voiles aux «toiles» !

    Bernard de Fallois , Chroniques cinématographiques. Préface de Philippe d’Hugues. Editions de Fallois, 458p.

    Dessin: Matthias Rihs.

  • La Noël des poètes

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    Robert Walser et Fleur Jaeggy sont des enfants de cœur dont les écrits candides et cernés d'abîmes nous empêchent de vieillir, gages d’immunité contre la violence du monde et les Noëls de pacotille. Le dernier recueil de brefs récits de la prosatrice italo-suisse, Je suis le frère de XX, est l'un des plus beaux livres de cette fin d'année. Magique d'atmosphère et de style étincelant, il nous ramène dans la Suisse farouche et pure de Walser tout en ouvrant de plus larges perspectives sur le monde, du Bronx aux camps de la mort. 

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    Des enfants furent les premiers à découvrir ce vieux Monsieur gisant dans la neige face au ciel, et son chapeau tout à côté, en ce jour de Noël de l'an 1956. Quelqu’un prit ensuite une photo, mais  probablement le photographe ignorait-il que le type qui gisait là, après une longue virée depuis l’asile psychiatrique d'Herisau, était un poète du nom de Robert Walser qui avait connu la notoriété quelques décennies  plus tôt entre Zurich et Berlin, Vienne ou Prague, admiré par ces grandes figures de la littérature européenne qu'étaient Hermann Hesse et Robert Musil, Walter Benjamin  ou Franz Kafka - mais quelle importance à ce moment-là ?

    L’important, sur fond d’hiver glacial durant lequel nous arriveraient les premiers  réfugiés hongrois sauvés de l’enfer communiste (langage de l’époque), reste cette image du poète oublié reposant dans la neige de nos enfances et de l’adolescence d’une blonde jeune fille un peu fée et un peu sorcière dont l’internat où elle avait passé ses plus belles années de rêveuse incarcérée se trouvait dans le même canton que l’asile de Walser, entre Herisau et Teufen, en Appenzell de mélancolique idylle.

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    Tout en restant attentif à l’espèce de cauchemar éveillé que constitue l’actualité, avec ses pantins semant le chaos sous couvert de grimaces policées, je lisais ces jours le dernier livre de Fleur Jaeggy après avoir relu Les Années bienheureuses du châtiment et L’institut Benjamenta de Robert Walser,  découvert il y a bien quarante ans de ça, quand le nom du gisant de l’hiver 56 ressuscitait avant de devenir culte selon l’expression de notre époque d’idolâtrie à la petite semaine. 

     Or, à chaque page de Fleur Jaeggy je retrouvai quelque chose du génie de Walser, qui m’évoque à la fois une certaine Suisse sauvage, chrétienne et païenne, terrienne et cosmopolite.

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    La première page des Années bienheureuses du châtiment , premier joyau scintillant de la constellation poétique de Fleur Jaeggy, fait d'ailleurs référence explicite à la mort de Walser dans la neige, et la jeune Fleur, aussi teigneuse que tendrement amoureuse, aura sans doute retrouvé un  frère occulte dans le Jakob von Gunten de L’institut Benjamenta,confronté à la même splendide autorité directoriale qu’elle a connue à l’institut Bausler pour jeunes filles riches tenu par le couple classique de la femme capitaine et de son conjoint falot.

    Ce qui est important à l’école de la vie

    get_image.php.jpegL’enfance selon Robert Walser et Fleur Jaeggy n’a rien de sucré ni de rassurant, pas plus que les contes de Grimm où l’ogre et la fée font partie de l’enchantement. Bernanos opposait justement l’infantilisme et l’esprit d’enfance. Or celui-ci, de tous les âges, tire sa force de sa fragilité. La douleur enfantine est source de bonheur, nous suggère Fleur Jaeggy, et ce n’est pas un paradoxe morbide. De son côté, comme l’a bien vu Kafka, qui l’admirait et le continuait à sa façon, Walser poursuivait l’exploration de la forêt magique, mélange d’émerveillement et de terreur, des contes de Grimm transposés dans la réalité quotidienne où l’enfant est supposé faire l’apprentissage de la vie en distinguant - première leçon -, ce qui est important de ce qui ne l’est pas.

    Ce qui est important dans la vie, grosso modo, c’est de réussir. Voilà ce qui est recommandé au petit garçon de huit ans par sa sœur aînée, dans Je suis le frère de XX, alors qu’il a décidé de mourir quand il serait grand. Et c’est le même projet, on dirait aujourd’hui le même plan de carrière, qui est proposé aux pensionnaires de l’institut Benjamenta , imaginé par Robert Walser, et aux jeunes filles de la pension Bausler décrite par Fleur Jaeggy.

    Mais la réponse de Jakob von Gunten, double poétique de Walser dans L’institut Benjamenta, est clairement formulée : «À l’idée que je pourrais avoir du succès dans la vie, je suis épouvanté»,  à quoi il ajoute: «Je me fous du monde d’en haut, car là, en bas, j’ai tout ce dont on a besoin, les beaux vices et les belles vertus, le sel et le pain». Et la narratrice des Années bienheureuses du châtiment, plus portée aux rêveries solitaires sur les alpages cristallins d’Appenzell qu’à la réalisation des ambitions de sa mère, laquelle  lui dicte sa conduite dans ses lettres envoyées du Brésil, manifeste la même résistance douce et têtue au drill et au formatage. 

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    Tout cela par molle paresse ou je m’en foutisme anarchisant ? Nullement. Alors pourquoi ? La réponse est la même que donnait Blaise Cendrars quand on lui demandait pourquoi il écrivait: parce que. Parce que j’aime chanter. Parce que j’aime dessiner. Parce que j’aime écrire. Parce que j’aime aimer et que ça m’importe plus que de réussir selon vos codes. 

    Ainsi Jakob von Gunten envisage-t-il la fortune: « Si j’étais riche, je ne voudrais nullement faire le tour de la terre. Sans doute, ce ne serait déjà pas si mal. Mais je ne vois rien de bien exaltant à connaître l’étranger au vol. Je me refuserais à enrichir mes connaissances, comme on dit. Plutôt que l’espace et la distance, c’est la profondeur, l’âme qui m’attirerait. Examiner ce qui tombe sous le sens, je trouverais cela stimulant. D’ailleurs je ne m’achèterais rien du tout. Je n’acquerrais pas de propriétés. Des vêtements élégants, du linge fin, un haut-de-forme, de modestes boutons de manchettes en or, des souliers vernis pointus, ce serait à peu près tout, et avec cela je me mettrais en route. Pas de maison, pas de jardin, pas de valet. Et je pourrais partir. J’irais me promener dans le brouillard fumant de la rue. L’hiver et son froid mélancolique s’accorderaient merveilleusement avec mes pièces d’or».

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    Robert Walser considérait le fait d'écrire comme un acte sacré, et de même y a-t-il, dans l'écriture de Fleur Jaeggy, comme une aura de pureté. Mais est-ce à dire, là encore, qu'on flotte dans le vague ou le flou ? Au contraire: la poésie de Walser et de Fleur Jaeggy capte la réalité avec une simplicité et une précision extrêmes. Aussi allergiques l'un que l'autre aux idéologies politiques ou religieuses, ils n'en sont pas moins attentifs au monde, chacun à sa façon..

     Unknown-1.jpegDes anges dans nos campagnes 

    Celles et ceux qui ne connaissent pas Robert Walser feraient bien, avant que de lire la première ligne des vingt volumes de son œuvre parue chez le grand éditeur allemand Suhrkamp (dont seule une partie est traduite en français), de consacrer quelques heures à la lecture des Promenades avec Robert Walser publié par son ami et tuteur Carl Seelig, journaliste et éditeur zurichois qui, de l’été 1936 à la Noël 1955, a parcouru avec lui les monts et vaux d’Appenzell, avec moult étapes revigorantes dans les auberges et les cafés de campagne, avant de noter chaque soir les propos tenus par son compagnon aussi vaillant marcheur que passionnant causeur, dont la formidable mémoire et la pertinence des vues sur un peu tout – la guerre, le peuple, le socialisme, les élites prétentieuses, sa propre nullité revendiquée, la vie simple, les best-sellers (déjà !), la famille, sa vénération sans faille pour Gottfried Keller - stupéfie chez un supposé malade mental. Carl Seelig n’avait rien de l’ange ailé, mais c’était le plus zêlé des admirateurs, à qui l’on doit précisément la «résurrection» de l’œuvre de Walser, dans les années 60, et le plus fraternel témoignage humain. 

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     La promenade, soit dit en passant, est pour ainsi dire un genre littéraire de notre littérature vagabonde, de Rousseau aux deux adorables compères Baur et Binschedler de Gerhard Meier, ou de Gustave Roud à Philippe Jaccottet, sans parler des écrivains nomades à la Cendrars, Ella Maillart ou Nicolas Bouvier. Ramuz prétendait que la littérature suisse n’existe pas, et il avait en partie raison, quoique la Suisse multiculturelle, buveuse de kirsch et d’Ovomaltine (ou de grappa) ait bel et bien nourri des tas de livres relevant d’un habitus commun dont ceux de Fleur Jaeggy, polyglotte et chez elle partout, sont un autre exemple, montrant combien le jugement de Ramuz est en somme borné. 

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    Avec Fleur Jaeggy, nous retrouvons aussi bien les anges de Catherine Colomb, romancière vaudoise familière des gouffres affectifs en milieu bourgeois, mais aussi les enfants humiliés de Bernanos ou de Flannery O’Connor, avec des coups d’ailes tous azimuts qui ponctuent les vingt récits à la fois très personnels et non moins universels de Je suis le frère de XX

    L’on y croise ainsi, de nuit, le grand poète russe Iossif Brodsky en sa «ville mentale» appelée Negde, qui signifie nulle part en russe, sur cette promenade new yorkaise d’où un certain jour on vit s’effondrer les tours; ou c’est chez le psychiatre Oliver Sacks qu’on se retrouve en plein Bronx, ou voici la jeune Polonaise Basia qui a conduit son amie Anja à la porte d’Auschwitz mais qui n’entrera pas, tandis que les touristes miment «l’ostentation de la douleur», prostrée au seuil du camp de la mort surmontée de l’atroce inscription ARBEIT MACHT FREI et ne voulant plus voir de visages humains. «Si tu veux en savoir davantage, alors va et deviens toi-même – disent ses yeux fermés – deviens toi-même la victime»... 

    Soutine15.jpg La Noël des enfants perdus 

    «Il neigeait. On aurait dit depuis des années. Dans un village désolé du Brandebourg, un enfant crie avec un mégaphone un sermon de Noël ». 

    Ainsi commence le récit de Fleur Jaeggy intitulé L’Ange suspendu, dont la féerie noire est à la fois ancrée dans un temps et un lieu (les souvenirs et lendemains de la DDR), et qui m’a semblé rejoindre, par delà les années, le récit, par Carl Seelig, de la mort de Robert Walser dans la neige du Rosenberg, sur les hauts de Herisau, quand le coeur du poète le lâcha dans la lumière étincelante de ce début d’après-midi de Noël. 

    Robert Walser, cet original souvent mal luné, était il un ange ? Les services administratifs du Ciel, dont il ne parle guère, se tâtent à ce propos, mais ce fragment de L’Ange suspendu de Fleur Jaeggy me parle de lui : «L’enfant est accompagné par un vieillard. Le patron, son maître. D’aspect, il ressemble à un moine et à un joueur de poker, comme ceux que l’on voit dans les films. Il a instruit l’enfant. Il l’a habillé et nourri. Il lui a donné un endroit où dormir. Le vieillard a échappé aux prisons, aux bûchers et aux écoles. En échange, l’enfant doit prêcher et demander l’aumône. L’obole. Une haine fraternelle les unissait. L’enfant sent autour de son cou la corde qui le lie à cet homme. Il sentait dans tous ses os et son sang un besoin primordial de haine. Et c’est ainsi que l’enfant parvenait à émouvoir, quand il lisait ses sermons. « Et maintenant, chante », lui disait le vieillard. L’enfant hurle en suivant le Livre des Hymnes. Les femmes l’entouraient. Chacune d’elles lui donne l’obole. Elles caressent sa tête, le capuchon pointu en laine noire. Elles veulent le toucher. L’enfant les regarde avec amour, comme le vieillard le lui a suggéré. C’est Noël. Le butin est consistant »… 

    Fleur Jaeggy. Je suis le frère de XX. Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Gallimard, 2017. 

    Carl Seelig. Promenades avec Robert Walser. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss. Rivages, 1989.

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    Dessin original de Matthias Rihs pour la chronique de JLK parue sur le média indocile Bon Pour La Tête.

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  • Bis repetita

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    (Notes d’hosto XV)

    43. Le petit gars s’est cassé le nez : c’était pour ainsi dire écrit, ça lui pendait au pif à se précipiter comme ça de tous côtés sans crier gare comme une boule de billard, c’est du vif argent ces moitiés d’Irlandais d’à peine vingt-cinq mois au compteur, on a beau lui lancer en bilingue: gaffe Anthony, cool down baby: ça n’a pas manqué hier soir après l’excitation du santa Claus funambule au-dessus de la foule en liesse, va que je te fonce dans ma carrée retrouvée de super-héros déchaîné et paf sur le pif - et je te dis pas ce que ça sonne, quand tu te prends un coin de bois dur en plein museau , c’est comme un coup de marteau et tout de suite ça jaillit de partout,les larmes et la moque et le sang qui te gicle du nez et ce matin aux Urgences ce constat qui sera ton premier titre de gloire : tu te rappelles quand je m’ai cassé nez !

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    44. Il n’y a pas pire que se blesser à la tête: voici ce que je me dis ce soir à la veille de me repointer demain matin à l’hosto pour me faire réparer les coronaires - certes le mal de cœur est sourdement angoissant comme s’il en allait du tréfonds de l’être physique et plus encore , mais le corps reste bien là tandis que sous le coup de boule de la commotion où le coup de matraque ou le coup de sang le vaisseau démâté ne sait plus même son nom et ne se distingue plus du rocher muet ou du clocher décapité...

     

    45. À part ça suffit de « gérer », comme ils disent et le nez cassé d’un marmot ou les rhumatismes articulaires de Lady L, votre fille Number One qui revient cette nuit d’Amérique après quatre ans là-bas avec son Jules , et Number Two qui pouponne ses petits princes avec le sien, ton frère par alliance qui va passer sur le billard en même temps que toi demain matin - tout ça vous allez le « gérer », comme ils disent , vu que les médecins et les médocs sont aussi à la coule que les longs courriers aériens et tout ce qui fait de vous de sacrés vernis en cette cour des miracles et de gueules cassées qu'est le monde...

  • Parquets et moulures, staff & stuc

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    (Chroniques de la Maison bleue, IV)

    Jusque-là je n’avais jamais été réellement épris de parquets ni de parois, moins encore de moulures aux plafonds ni non plus de portes vitrées à motifs floraux incrustés style 1900, faute d’avoir vécu dans ce genre d’apparts tels qu’on en voit dans la peinture de Vilhelm Hammershøi, disons pour être précis : des apparts de rêve.79700725_10221711594485978_5755383874607644672_n.jpg

    Je sais bien que l’expression est dépréciée par les temps qui courent ou la moindre roulure devient une «créature de rêve» dans un décor de papier glacé à palmiers taxé de «paysage de rêve», alors que l’appart de rêve dont je parle - sans aucun apprêt factice du genre dressing ou double vasque en salle d’eau et douche à l’italienne -relève lui-même de la topologie onirique en tant qu’espace clos à enfilades et couloirs ouverts sur des chambres dont chacune semble adonnée à un songe particulier tandis qu’à pied nus comme un enfant l’on glisse sur les admirables parquets pour passer de l’une à l’autre via le toboggan du couloir d’entrée.

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    On n’est pas à Versailles ni à Schœnbrunn mais chaque pièce de notre appart de la Maison bleue a son parquet particulier qui m’évoque le parterre d’un salon de musique ou d’exposition de petit maître italien ou flamand ou peut-être anglais ou du genre des paysages de Corot que dominent des gris tendres sous de célestes bleus poudrés de nuages doux.

    Appart de charme alors de rêveuse bourgeoisie, désuet voire décati ? Rien de tout ça: du quasi neuf centenaire. Solide et ici réadapté aux pratiques ultramodernes de la réfrigération et des lessives autant qu'à l’interconnexion multiple, mais sans bluff et d’ailleurs pas trace d’écran plasma.

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    En revanche force luminaires et bougies de Noël accordées au moment précis: supplément d’âme enfantine autant pour nous que pour nos marmots.

    Quant à la répartition des territoires elle est allée de soi dès la première visite: à Lady L. échoit la double pièce du devant donnant sur la rue et les pins et le lac et le ciel; à moi la carrée attenante à petit balcon à barrière de fer forgé face aux superstructures du marché couvert style Baltard et, ces jours, l’immense roue tournant à journées et soirées faites avec ses grappes de Japonais et de chalands de partout. Cependant mon bureau javanais ne regarde pas dehors ni ne rêve : il se concentre sur toute la hauteur de la blanche paroi pensive.80578807_10221711608046317_3195800124601139200_n.jpg

    Je pense à feu mon ami André Marti le staffeur en considérant les fines moulures des plafonds formant comme des cadres à l’échappée rêveuse, et je me le figure suspendu au travail, probe artisan tout de blanc vêtu, Michelangelo du staff et du stuc, la tête en bas et se promettant clopes et whisky après l’ouvrage.

    Voilà le taf mes frères et révérence à tous les corps de métier : le substrat matériel et territorial du rêve et de la rêverie - telle étant la Maison bleue...

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  • Entre le loup et le papillon

     

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    (Sur les ailes de la mémoire nabokovienne)

    Il fut l'un des plus grands écrivains du XXe siècle. Citoyen du monde, il avait fait de la poésie sa patrie. Diverses publications illustrent les multiples aspects de son génie..

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    Vladimir Nabokov, que les jeux mimétiques des papillons émerveillaient, pensait que «l'art tout entier est illusion, comme d'ailleurs la nature» qu'il taxait d'«excellente tricheuse».

    Illusionniste dès son enfance, il associait l'origine de la poésie à une menterie initiale, qu'il illustrait ainsi dans un entretien de la BBC datant de 1962: «J'ai toujours pensé que la poésie est née lorsqu'un petit garçon des cavernes est revenu en courant à travers l'herbe haute vers la grotte en criant dans sa course: «Un loup, un loup!» alors qu'il n'y avait pas de loup. Ses babouins de parents, chez qui on ne plaisantait pas avec la vérité, lui donnèrent une raclée, sans aucun doute, mais la poésie était née — une mystification était née dans les herbes hautes.»

    Est-ce à dire que l'art de Nabokov se réduise à une mystification? L'auteur de Lolita ne fut-il qu'un brillant manipulateur de chimères se complaisant dans son palais de reflets au mépris de la réalité souffrante? Ne sera-t-il jamais sorti de la tour d'ivoire des littérateurs prônant «l'art pour l'art»? gettyimages-3209315-594x594.jpg

    De telles questions renvoient à une série de malentendus souvent entretenus, avec une malice hautaine, par l'écrivain lui-même qui fuyait, en multipliant les pirouettes, tout ce qui ressemblait à un lieu commun ou à ce fatras de vérités à bon marché dont regorge le discours commun et qu'il qualifiait du terme russe mal traduisible de «pochlost», désignant «une camelote éculée, des clichés vulgaires, le philistinisme dans toutes ses phases, des imitations d'imitations, des «profondeurs» en carton-pâte».

    Position décentrée

    Plus précisément, dans la littérature contemporaine, Nabokov visait «le symbolisme freudien, les mythologies mangées aux mites, le discours social, les messages humanistiques, les allégories politiques, le souci exagéré des classes et des races et les généralisations journalistiques que nous connaissons tous».

    Cette opposition farouche à certain esprit du temps ne se limitait pas, pour autant, à la position réactionnaire d'un esthète coupé de la réalité et de la vie, non plus que d'un cynique insoucieux de la tragédie contemporaine. Bien au contraire, elle procédait d'une expérience existentielle marquée par la cruauté et la bêtise des hommes.

    L'effondrement de la Russie, que son père (grande figure du libéralisme russe, assasiné) s'efforça d'empêcher au plus haut niveau contre l'autocratie bornée et la fureur révolutionnaire, puis l'exil et la pauvreté, ont été autant d'épreuves qui fondent la perception du monde et les opinions de Nabokov, jamais soumis à aucune idéologie ni à quelque parti politique que ce soit.

    Pratiquant un décentrage systématique, jamais il ne sacrifiera non plus aux opinions générales, bonnes selon lui pour «la gazette d'hier». Or cela ne signifie pas pour autant qu'il se désintéresse de la «réalité», dont ses livres constituent une exploration subjective et jubilatoire inépuisable.

    «Vous pouvez vous approcher constamment de la réalité, expliquait-il, mais vous ne serez jamais assez près, car la réalité est une succession infinie d'étapes, de niveaux de perception, de doubles fonds, et par conséquent est inextinguible, inaccessible.»

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    Lorsqu'on lui demandait s'il croyait en Dieu, Vladimir Nabokov que son père avait libéré très tôt de l'obligation de fréquenter l'église (où il s'ennuyait ferme), répondait qu'il en savait plus à ce propos que ce qu'il pouvait exprimer avec des mots, comme si le mystère du monde dépassait les pouvoirs du langage. Dans sa remarquable introduction au premier volume des Œuvres romanesques complètes, Maurice Couturier montre bien, cependant, que ces propos ne sauraient faire conclure (comme s'y emploient depuis peu certains critiques) qu'il y avait du métaphysicien, voire du mystique en puissance chez Nabokov, tout en soulignant le prodigieux pouvoir d'éveil de la sensibilité et de l'intelligence de son œuvre, marquée au sceau du plaisir sensuel et ponctuée d'éclats de rire.

    Errant toute sa vie avec, au cœur, la nostalgie inextinguible d'une enfance enchantée, Nabokov ne s'établit vraiment nulle part que dans son Royaume d'ailleurs recréé par l'écriture, où il régnait au côté de sa chère Véra.

    En conclusion d'un entretien accordé en 1971, Nabokov tint ces propos qui ne sauraient être pris à la légère: «En fait, je crois qu'un jour viendra où quelqu'un me remettra en question et annoncera que, loin d'avoir été un oiseau de feu frivole, je fus un moraliste inflexible qui n'a cessé de distribuer des coups de pied au péché, des taloches à la stupidité, qui s'est gaussé des vulgaires et des cruels — et qui a conféré un pouvoir suprême à la tendresse, au talent et à la fierté.»

    Œuvres romanesques complètes I. Introduction par Maurice Couturier. Bibliothèque de La Pléiade. Gallimard, 1720 pp.

     

    Etincelant Arlequin

    Romancier prodigieusement inventif et mémorialiste admirable (rappelons le merveilleux Autres rivages), Nabokov fut également un poète (un recueil de ses Poèmes et Problèmes d'échecs a paru chez Gallimard) et un maître de la nouvelle, ainsi qu'un critique aux jugements redoutables. Du nouvelliste, nous avions découvert l'art au fil des recueils publiés chez Julliard (notamment Mademoiselle 0, évoquant sa gouvernante vaudoise) ou chez Gallimard (La Vénitienne) ces vingt dernières années.

    A l'occasion du centenaire de Nabokov, son fils Dmitri a réuni, pour la première fois, les nouvelles en un seul volume, soit 67 pièces organisées par ordre chronologique. Simultanément reparaît un autre recueil, initialement publié sous le titre d'Intransigeances, et réintitulé Partis pris, des entretiens donnés par Nabokov à travers les années, dûment corrigés ou arrangés par lui, qui constituent une source passionnante de jugements sur son œuvre et son travail.

    À ces conversations savoureuses s'ajoutent onze «lettres aux rédacteurs» où s'exerce la faconde furibarde (et drolatique) du censeur (contre l'éditeur français de Lolita, Sartre ou ses détracteurs), et cinq articles de lépidoptérologie où Nabokov reste, comme partout, écrivain jusqu'au bout des ailes...

    Vladimir Nabokov: Nouvelles. Edition complète et chronologique. Laffont, Collection Pavillons, 779 pp. Partis Pris. Laffont, collection Pavillons, 300 pp.

     

    Vera la muse

    Les épouses de très grands écrivains ne jouent que rarement un rôle de premier plan, sauf post mortem, en veuves plus ou moins abusives.

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    Avec Véra Nabokov, il en va tout autrement, dont l'amour et la présence, mais aussi le soutien concret voué à celui qu'elle considéra d'emblée comme le plus grand écrivain de sa génération, justifient sans doute la biographie détaillée et instructive que lui a consacrée Stacy Schiff.

    D'innombrables témoins ont dit la complicité tendre des Nabokov, qui semblaient encore deux enfants acoquinés jusque  dans leur grand âge.

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    «Non seulement ils étaient inséparables, écrit la biographe, mais leurs phrases fusionnaient, à l'écrit comme à l'oral.» Cette relation avait débuté au temps des vaches maigres, à Berlin, où Véra Evseïeva Slonim avait trouvé refuge et rencontra Vladimir en 1923.

    D'ascendance juive, elle fuit avec lui l'Allemagne nazie pour la France et les Etats-Unis. Très intelligente et cultivée, Véra Nabokov ne fut en rien l'esclave soumise de son génie d'époux. Sa biographie nous en apprend beaucoup sur les difficultés matérielles rencontrées par lecouple, notamment en Allemagne et aux Etats-Unis, que Véra l'aida à surmonter de manière décisive.images.jpeg

    Supervisant l'héritage de son mari avec une rigueur taxée d'«omnisciente» par son fils. Véra Nabokov (décédée à Vevey en 1991) n'avait rien pour autant du bas-bleu ou du «dragon». La figure que restitue Stacy Schiff est à la fois imposante et nuancée de nabokovienne malice. 

    Stacy Schiff: Véra Nabokov. Grasset, 455 pp.

     

  • Highsmith en eaux profondes

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    Graham Greene la considérait comme « un poète de l’appréhension », et Patricia Highsmith avouait elle-même qu’elle ne s’intéressait guère à la littérature policière. Rencontre (en 1988) à Aurigeno, avec l’auteure de Catastrophes. Patricia Highsmith a passé de nombreuses années en France, en Italie et en Suisse, mais c'est aux States que ses livres nous ramènent à tout coup...

    En dépit de la célébrité que lui ont valu ses romans et ses recueils de nouvelles, notablement amplifiée par les adaptations cinématographiques de ses livre (signées Hitchcock, Clément, Wenders, Miller ou Chabrol, notamment), l’œuvre de Patricia Highsmith demeure relativement mal connue, à tout le moins sujette à malentendu. On croit avoir tout dit, à propos de son auteur, en lui donnant du « maître du suspense », et la présentation de ses livres ne laisse d’accentuer l’impression qu’il s’agit là strictement de littérature policière.

    Or, même s'il n’y a pas de vergogne à cela, le fait est que l’écrivain nous passionne pour d’autres motifs que des intrigues bien filées à cadavres dans le placard. Ainsi, celle que Graham Greene qualifiait de « poète de l’appréhension » est-elle surtout la plus sensible et pénétrante observatrice des situations sociales contemporaines et un témoin conséquent des névroses actuelles. Son regard apparemment impitoyable procède à vrai dire d’une sensibilité exacerbée et d’une profonde tendresse pour tous ceux-là qui subissent le poids du monde en général, et les atteintes de l’humaine vilenie en particulier.

    Highsmith8.JPGAvec Le Journal d’Edith, Patricia Highsmith a brossé un inoubliable portrait de femme esseulée à l’époque de la guerre du Vietnam. Et de même L’Empreinte du faux, que l’on considère volontiers comme son meilleur roman, relève-t-il de la littérature psychologique la plus subtile. En outre, à côté de petites merveilles, comme on en trouve à foison dans les recueils de nouvelles de L’Amateur d’escargots, du Rat de Venise, de L’épouvantail ou du Jardin des disparus, entre autres, Patricia Highsmith a progressivement développé un registre d’observation qui fait d’elle, avec des romans tels Eaux profondes, Ces gens qui frappent à la porte ou encore Une créature de rêve, la portraitiste la plus aiguë de l’Amérique moyenne en sa conformité de fauteuse de déprimes.

    12792114_10208774008454413_2879358504998013929_o.jpgUne visite à Aurigeno

    Patricia Highsmith habite une assez modeste demeure de pierre, au revers ombreux d’une vallée de la Suisse italienne, entre une large rivière aux eaux lustrales et d’austères contreforts montagneux couverts de châtaigniers. Deux chats, une cheminée, un minuscule atelier à écrire donnant sur une bande de ciel limpide au-dessus des monts enneigés ; solitude, silence, simplicité, et pas un soupçon d’esbroufe non plus dans la conversation de l'écrivain.

    - Dans quelles circonstances avez-vous commencé d’écrire ?

    12795057_10208774008814422_7682430191976891537_o.jpg- Vers l’âge de 15 ans, j’ai écrit un long poème, d’un ton très romantique, resté sans suite. Puis, à seize ans, je me suis mis à écrire des nouvelles, assez timidement, pour le journal du collège. C’était le même genre d’histoires que j’écris aujourd’hui. L’une d’elles racontait l’histoire d’un homme qui prend une jeune fille en auto-stop. Rien de méchant n’advenait finalement, mais c’était bel et bien un écrit « à suspense », comme on dit. Certaines de ces nouvelles ont été reprises telles quelles dans L’Amateur d’escargots, comme Les larmes d’amour, évoquant les chamailleries féroces de deux vieilles dames. Je l’ai écrite à dix-sept ans. En ce temps-là, ma famille vivait à Gramercy Park, à New York, et il y avait là de charmantes vieillardes très riches qui m’ont donné cette idée. À dix-neuf ans, j’ai écrit L’héroïne, l’histoire de la jeune gouvernante qui, pour monter son dévouement en assumant le sauvetage des enfants dont elle a la charge, met le feu à la maison de ses employeurs. Mais le journal de l’université n’en a pas voulu, la jugeant trop violente.

    - Vos parents voyaient-ils votre vocation littéraire d’un bon œil ?

    - Pas spécialement. Mais comme ils étaient eux-mêmes très indépendants (ma mère était dessinatrice de mode), ils me laissaient faire ce que je voulais de mes loisirs.

    - Avez-vous eu des maîtres à écrire, ou y a-t-il eu des écrivains qui vous aient influencée d’une manière ou de l’autre ?

    - Je n’ai été l’héritière de personne, ni n’ai singé quiconque. Dans mes lectures de jeunesse, j’ai beaucoup aimé Dickens et Dostoïevski, ainsi que Henry James, mais plus pour leur façon de penser que pour leur style.

    Highsmith17.jpg- Comment L’Inconnu du Nord-Express, votre premier livre, a-t-il été accueilli ?

    - J’ai eu de la chance. En premier lieu, je n’ai pas eu de peine à trouver un éditeur. Et puis, après qu’une note l’eut signalé dans le New Yorker, Alfred Hitchcock en a aussitôt acquis les droits, pour en tirer son film en 1951, deux ans après la sortie du livre.

    - Êtes-vous satisfaite des adaptations de vos livres au cinéma ?

    - Il y en a d’excellentes, comme les deux films qui ont été réalisés récemment par la télévision allemande, d’après Le cri du hibou et Eaux profondes. Et puis il y en a d’autres qui m’ont décue, comme l’adaptation du même Eaux profondes par Michel Deville, dont je n’ai pas compris la fin. Depuis lors, j’exige de voir le synopsis. Ce que j’avais demandé pour Le cri du hibou de Chabrol, dont j’ai reçu le script un peu tard…Bref, à l’heure qu’il est, j’ai six propositions concernant Une créature de rêve, mais aucune ne me paraît convenir.

    - En règle générale, pensez-vous que la critique vous rende justice ?

    - Je viens d’avoir la très heureuse surprise, dans la livraison de janvier 1988 du New Yorker, de lire une présentation de mon œuvre, signée Terrence Rafferty, qui s’étend sur trois pleines pages. C’est bien la première fois en quarante ans. Parce qu’il faut dire que je subis le contrecoup de cette manie, particulièrement marquée aux Etats-Unis, de tout classer et étiqueter. En ce qui me concerne, je n’ai jamais décidé d’écrire des histoires « criminelles ». Je ne choisis pas mes sujets en fonction d’un goût quelconque du public, et je ne me suis jamais intéressée non plus à la littérature policière du genre de celle d’Agatha Christie. Simplement, j’écris ce que je ressens, qui détermine mon besoin de l'exprimer. D’ailleurs, vous aurez remarqué que des livres tels que Le Journal d’Edith, L’empreinte du faux ou Une créature de rêve n’ont rien à voir avec le genre policier.

    Highsmith25.JPG- À propos du Journal d’Edith, justement : quel en a été le point de départ ? Aviez-vous une idée claire de ce que vous alliez y dire au moment de l’entreprendre ?

    - Oui, j’ai besoin de savoir où je vais, même si je m’écarte évidemment de tel ou tel plan initial. En ce qui concerne Le Journal d’Edith, il y avait en outre la nécessité de se documenter sur les aspects politiques de l’époque. Quant aux thèmes que j’entendais aborder, il y en avait trois : le traumatisme représenté par la guerre au Vietnam ; la dérive de Cliffie, le fils d’Edith, qui incarne d’abord tous les espoirs de celle-ci, et finit par dérailler comme tant d’adolescents fuyant dans l’alcool, la drogue ou les positions extrémistes ; enfin la situation d’Edith elle-même, trompée et exploitée comme l’ont été tant de femmes en dépit des beaux discours sur la libération qui se tenaient alors dans les milieux les plus « éclairés ».

    Highsmith4.JPG- Vous paraissez vivre loin de tout, et cependant vous abordez, et dans les nouvelles de Catastrophes plus que jamais, des thèmes très actuels. Vous restez donc attentive à ce qui se passe dans le monde…

    - Il est vrai que je ne fréquente guère les endroits où il faut se faire voir, à commencer par le milieu littéraire où je n’ai que quelques amis éditeurs. En fait, je préfère la fréquentation des peintres à celle des écrivains. Cela dit, je me tiens au courant de l’actualité, par les journaux et la radio, mais je n’ai pas de télévision chez moi, faute de temps et crainte aussi de voir du sang. Actuellement, je suis écoeurée par ce qui se passe dans les territoires occupés. Plus précisément j’ai honte de voir mon pays, les Etats-Unis, consacrer tant d’argent à la politique de génocide d’Israël. Quant aux nouvelles de Catastrophes, il est évident que certaines d’entre elles ont également exigé une documentation précise. J’ai donc préparé des dossiers avec des coupures de presse dont je me suis amplement servie. Ainsi en va-t-il de l’histoire où il est question du scandale de l’élimination des déchets nucléaires, ou de celle qui évoque la gabegie régnant dans certains pays africains.

    - Qu’aimeriez-vous apporter à votre lecteur ?

    - J’espère lui donner un certain plaisir, et peut-être une nouvelle façon de voir les choses, qui sait ? Peut-être même un soutien, un bonheur ici et là, ce qui n’est pas négligeable, je crois, par rapport à la vie si pesante parfois.

    - Et de votre côté, qu’attendez-vous de votre lecteur ?

    - Je ne crois pas être en droit d’exiger de lui quoi que ce soit. Si je ne suis pas capable de le captiver, c’est de ma faute. J’espère cependant que mes lecteurs ne sautent pas de paragraphe…

    - Pensez-vous que la littérature puisse être engagée ?

    - Il le faudrait, mais j’insiste sur ce conditionnel. Peut-être un Albert Camus y est-il parvenu ? Mais quant à moi, je ne m’en soucie guère. À vrai dire je suis sceptique à cet égard. Disons que cela devrait pouvoir se faire, le plus efficacement, par la satire…

    - Quelles sont les qualités humaines que vous préférez ?

    - La patience et l’honnêteté.

    - À lire beaucoup de vos histoires, l’on pourrait s’imaginer que vous êtes cruelle et pessimiste. Qu’est-ce à dire ?

    - Je ne crois pas être cruelle. J’essaie plutôt de n’être pas trop sentimentale. Je pense que je suis partagée entre le pessimisme et certain espoir. Mais savoir ce qui prédomine…

    - Si l’on vous offrait de vous réincarner sous une forme animale, laquelle choisiriez-vous ?

    - J’aimerais être un éléphant, dans son milieu naturel. Ou bien un petit poisson dans un récif de corail. Mais je préfère, à tout prendre, l’idée de l’éléphant, à cause de son intelligence et de sa longue vie…

    - Si un enfant vous demandait de décrire Dieu, que lui diriez-vous ?

    - Je lui dirais que c’est un nom qui signifie beaucoup de choses. Je lui dirais que Dieu a été inventé par l’homme primitif qui cherchait à surmonter sa peur des éléments, parce que c’est ce que je crois. Je lui dirais aussi que chacun devrait être respectueux de tous les dieux que tous les peuples ont inventés et vénérés. Je lui dirais également que n’importe quel dieu peut devenir le réceptacle du « bien » et de la vertu ou de la morale au sens courant, mais est-ce qu’un enfant comprendrait de telles notions ? Enfin je pense que j’essayerais de lui expliquer que, tout au moins idéalement, un aspect important de l’idée de Dieu, exprimé par la Bible, se résume en le respect de son semblable.


    L’exorcisme du pire

    À propos de Catastrophes.

    Ce sont d’affreuses histoires qu’on lit avec une étrange délectation. Est-ce morbidité de notre part ou défoulement en douceur de quelque cruauté sadique ? Ce qui est sûr, c’est que la volupté du cauchemar s’empare du lecteur…

    Comme dans les nouvelles non moins cruellement admirables d’un Paul Bowles, c’est toujours le pire qui arrive dans ces Catastrophes,dont le titre original précise qu’elles sont tantôt « naturelles » et tantôt « non naturelles ». La nature est certes très présente dans les dix récits du recueil, mais il va de soi que l’auteur ne va pas se contenter de nous ressortir les bon vieux typhons, séismes et autres calamités naturelles de sa boîte à malice. Ce n’est pas l’horreur brute ou l’arbitraire dévastateur qui l’intéresse, mais bien plutôt les ravages de l’ancestrale arrogance humaine.

    Des médecins autrichiens se livrent, sur des cancéreux, à des expérienvces aboutissant à la prolifération d’excroissances monstrueuses, qui ressurgissent de terre après l’ensevelissement des cadavres. Une baleine magnifique se transforme en torpille vivante après s’être empêtrée dans un champ de mines. À Manhattan, un building flamboyant, véritable symbole de l’hygiène absolue est envahi par des cafards géants. Ou bien c’est une apocalypse nucléaire provoquée par un caprice de la femme du président des Etats-Unis...

    Il y a quelque chose du conte « panique » dans ces histoires où l’on tremble en effet comme chez les frères Grimm ou chez Perrault, avec un mélange d’effroi et de fascination. De surcroît, la satire y atteint des sommets, moins marqués jusque-là chez Patricia Highsmith.

    Cependant, au-delà de la charge corrosive à connotations politiques, la nouvelliste fait passer une émotion plus profonde, qui relève d’une protestation de moraliste. Jamais, pour autant, elle ne donne dans le genre édifiant. Pas vraiment son genre : tout dans l’ « understatement ». Et cependant elle en dit, des choses, Patricia Highsmith, sur notre sacrée espèce et notre drôle d’époque, de sa position décentrée qu’on pourrait dire « du côté de la vie »…

    Patricia Highsmith. Catastrophes. Nouvelles traduites par Jacqueline Robert et Annie Saumont. Calmann-Lévy, 1988.

    (Cet entretien avec Patricia Highsmith a été réalisé le 19 février 1988 à Aurigeno, en Suisse italienne. L’ensemble de la présentation a paru dans le Magazine littéraire, en septembre 1988).

    Indispensable:

    En 1994 a paru, sous le titre général de Dernières nouvelles du crime, un volume de la collection Bouquins, chez Robert Laffont, rassemblant huit recueils de nouvelles de Patricia Highsmith, préfacé par Gabrielle Rolin. Y figurent L'Amateur d'escargots, Le rat de Venise, Toutes à tuer, L'épouvantail, La proie du chat, Le jardin des disparus, Les sirènes du golf et Catastrophes.

    Ce recueil fait suite à la publication, à la même enseigne, d'une premier volume consacré aux romans de Patricia Highsmith, à savoir: L'inconnu du Nord-Express, Monsieur Ripley (Plein soleil au cinéma), Ripley et les ombres, Ripley s'amuse (L'ami américain au cinéma) et Sur les pas de Ripley.

    Un film documentaire intéressant a été consacré à Patricia Highsmith par Philippe Kohly. Info pour commande: www.dvdpoche.com.

    Patricia Highsmith, née le 19 janvier 1921 au Texas, est décédée le 2 février 1995 à Locarno.

  • Double vie et plus encore...

     

    (Chroniques de la Maison bleue, III)

    Paul Léautaud, dont le Journal littéraire compte plus de vingt forts volumes, disait que rédiger celui-ci lui avait fait vivre en somme deux vies, et la plus « vivante », en tout cas à nos yeux de lecteurs, est évidemment celle qui nous reste sur le papier, épurée par l’écriture, reconstruite malgré son parfait naturel, sûrement plus drôle que la «vraie vie» de l’employé du Mercure de France ou du vieux misanthrope de Fontenay-aux-roses puant la pisse de chat ou de chien.

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    Journal « littéraire» est d’ailleurs un titre un peu trompeur, dans la mesure où Léautaud y parle des multiples aspects de sa vie quotidienne où ses bêtes chéries ont autant sinon plus d’importance que les gens de lettres qu’il rencontre tous les jours - mais on pourrait aussi estimer que l’adjectif «littéraire» s’applique à la qualité de transposition et au style de l’ouvrage.

    J’ai pris connaissance, l’autre jour, d’une statistique selon laquelle plus de 3 millions de Français s’adonneraient aujourd’hui à la pratique du journal intime. Or il y a sans doute, entre celle-ci et les «journaux» d’un Léautaud ou d’un André Gide, d’un Charles du Bos ou d’un Julien Green, autant d'écart et de différence qualitative qu’entre un photomaton ou un selfie et un autoportrait d’artiste. Je le dis sans mépris et, bien entendu, cet aspect qualitatif n’entame en rien le sentiment éprouvé par tout un chacun de vivre deux vies en se confiant à son «cher journal »...

    Ce dédoublement peut, dans certains cas, revêtir un aspect quasi pathologique, comme chez un Amiel dont l’immense Journal intime, d’une tenue littéraire exceptionnelle, valait moins aux yeux de son auteur - qui souhaitait qu’on le détruisît après sa mort - que ses poèmes des plus conventionnels et autres écrits voués à l’oubli.

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    Un autre cas est plus saisissant, et c’est celui du Journal d’Edith, l’un des plus beaux romans de Patricia Highsmith qui s’attache aux désarrois d’une jeune femme, à l’époque de la guerre au Vietnam, dont la vive sensibilité est doublement écorchée par l’arrogance intellectuelle de son mari et de ses amis «progressistes», d’une part, et par la déception plus profonde que lui inspire son jeune fils tombé sous l’influence de sinistres néo-nazis. Or rédigeant son journal, Edith en vient peu à peu à «corriger» la réalité en s’inventant un compagnon et un rejeton moins nuls - une double vie sur le papier qui a valeur, même illusoire, de consolation...

    Quant à moi, tenant des carnets depuis plus de cinquante ans, lesquels ont évolué, avec les années, d’un certain magma sentimental à une forme plus «extime» et plus construite, plus consciente et plus libre aussi , où le tout-venant de la vie se trouve constamment revivifié par le souci de composition et de réflexion, allié à l’exigence de style autant qu'aux mouvements imprévisibles de l'imagination voire du délire, j’en viens à constater qu’aux deux vies selon Paul Léautaud s’en ajoutent bien d’autres dans la mesure où tout ce qu’on note tous les jours relève d’un choix momentané qui pourrait se démultiplier à tout coup en dix, vingt, cent autres vies...

  • À l'ombre des pétales

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    La Toute Vieille a les pieds secs, les pieds blancs, les pieds froids.

    Le jeune Docteur Plastron, d’une voix aussi blanche que son caleçon, lui prend les mains et lui explique en douceur qu’on va lui couper ses pieds pourris si elle est d’accord , mais la Toute Vieille se rebiffe car elle tient à ses pieds morts et montre ses griffes au gamin.

    Et de lancer au carabin: «Fiston, sans pieds comment voulez-vous que je foule encore l’ombre des pétales , et qu’en serait-il donc , même pourri, d’un monde sans poésie ? »

    Image. Philip Seelen.

  • Le coeur prend un coup et la vie continue

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    (Extrait de notes d’hosto prises à l’unité Fleurs du nouvel établissement hospitalier de Chablais-La Riviera, sous l’écran en mode veilleuse marqué Fréquence Banane, trois jours après l’infarctus…)

    1. Réveillé cette nuit à deux heures du matin par la sensation de froid et la surprise de me retrouver trempé de la tête aux pieds dans mes draps également ensués et puant la transpiration avec de vagues relents de pisse, le besoin de prendre ces notes pour rendre compte de l’expérience en cours m'est venu tout naturellement après que la veilleuse de nuit m’a apporté une nouvelle chemise et en attendant qu’on me change ces putains de draps mouillés ; ensuite j’ai un peu dormi, fait un drôle de rêve où ma bonne amie me faisait certaine proposition réjouissante, et tout à l’heure j’ai ri tout seul (mon voisin de chambre dormant derrière notre paravent protecteur d’intimité, la bouche ouverte et râlant parfois) en déchiffrant l’inscription, sur fond de rectangle lumineux , affichée sur l’écran bleuté de ma télé : Fréquence Banane. Il est à l’instant sept heures du matin, ce samedi 7 novembre 2019…

    2. L’architecture très lumineuse constituant l’immense damier-dédale du nouvel hôpital régional de Chablais-Riviera donne l’impression très singulière et très rare que tout y est conçu pour la circulation fluide des soignants, beaucoup de portes de chambres restant ouvertes et beaucoup de patients capables de le faire déambulant d’une unité à l’autre, de Fleurs à Horizon ou de Lac à Jardin. Moi qui ai détesté le concept d’Open Space de certaines rédactions, je me suis tout de suite senti chez moi dans ces beaux espaces très ouverts et protégeant l’intimité de chacun, où les soignants semblent parfois glisser ou patiner alors qu’ils s’activent diligemment; et quand j’écris soignants c’est très majoritairement de soignantes de tous les grades et nationalités qu’il s’agit .

    3. Que serait un hôpital aussi gigantesque sans les soignantes et les soignants ? Rien. Bien entendu les médecins sont eux aussi méritants et parfois plus en haute technicité, mais ils sont «visibles» à tout coup, même absents, tandis que les soignants restent souvent inaperçus. Évoquant l’autre nuit, avec un infirmier originaire de Biasca, la dimension restée très humaine, voire parfois complice ou même affectueuse du rapport liant ici patients et soignants, il n’a pas hésité à me lancer avec une sorte de fierté moqueuse : «Grâce à nous !», et de me parler de l’envers du décor bureaucratique de l’entreprise où des fonctionnaires comptant leur heures y vont de leurs directives managériales implacables. Ce Flavio tessinois s’est gardé de me dire, sans me connaître, qu’il estimait le travail des soignants sous-payés, mais mon opinion est faite depuis des années et, au vif agacement de mes confrères, j’ai toujours affirmé que les journalistes étaient beaucoup trop payés et les soignants pas du tout assez.

    4. Après une semaine d’hosto ou je suis entré en urgence, voituré par ma bonne amie, j’ai retrouvé grâce aux soignantes (Marine de Liège, Carole du Gers, Maria de Porto, et les Flavio, José, Pierre-Marie que je n’oublie pas, entre tant d’autres) cette espèce d’intimité «ouverte» et nullement collante ou indiscrète de la vraie relation humaine.

    5. Durant mon premier transfert en ambulance, d’un hosto tout neuf mais pas encore appareillé en matière de coronarographie, à l’autre où je devais subir une angioplastie, trimballé couché à travers les coteaux enchanteurs de Lavaux classés au Patrimoine de l'Humanité, j’ai appris, par l’ambulancière quinqua sympa qui m’accompagnait, que, vingt-cinq ans plus tôt, ses journées de jeune mère (deux enfants) s’étaient partagées entre ceux-ci et les accidentés de la route: «C’est sûr que c’était des fois dur dur, mais on s’y fait, et quand on a la vocation, ma foi on n’a pas le choix»...

    6. Mon amie H., enceinte de L. avant d’avoir fini sa médecine, me disait qu’elle avait appris à se «dédoubler plus ou moins», comme elle disait, en disséquant les enfants morts-nés à l’institut d’anatomie pathologique, et je me souviens que l’activité en question était appelée le «décadage», et qu’elle avait donc droit au titre de «décadeuse»...

    7. La nuit précédant notre course à l’arête des Papillons, en juillet 1985, sous la tente de bivouac que nous avions dressée au Plan de l’Aiguille, R. m’a parlé de ses expériences de chef de clinique au service de chirurgie dirigé par le professeur Saegesser, et notamment du paradoxe qui faisait que les suicides étaient rares chez les patients les plus mal barrés, alors que l’un d’eux, auquel il venait d’annoncer qu’il allait s'en tirer, s’était jeté par la fenêtre du huitième la nuit suivante - et R. s’est tué un mois après dans les séracs du Mont Dolent bien nommé, fracassant du même coup la vie d'H., de L. et de M. la petite dernière...

    8. L’avant-dernière fois que j’ai entendu des cris de femme signalant tout à coup ce qu’on dit vulgairement un pétage de plombs, ç’était il y a un mois dans le métro de Paris; de la rame bloquée par l’alarme on ne voyait de loin qu’une gesticulante jeune femme entourée de mecs et d’une foule croissante de curieux, nous ne savions pas ce qui s’était passé mais les cris disaient bien que ce n’était pas rien, dont l’éclat dramatique lancinant s’accordait en somme avec le décor du métro, tout autre évidemment que celui d’un box d’urgences ou tout soudain éclate, comme l’autre jour, dans la salle de cathétérisme où je venais de suivre en «live», sur petit écran, la pose de deux stents dans mes artères coronaires, ces vocifération frisant la démence assez inattendues dans la rumeur plutôt feutrée d’un hôpital...

    9. Il est cependant un type de chuchotements presque aussi redoutables que des cris, et ce sont ceux de la visiteuse intarissable essentiellement intéressée par le récit de ses propres maux dont l’inventaire ne s’arrêtera même pas à l’épisode le plus marquant de la saga («alors là, Jean-Paul, ils m’ont tout enlevé »...), mais rebondit à n’en plus finir, («et là, Jean-Paul, je lui dis que non, à Suzanne, et tu sais ce qu’elle me répond à propos de la cure de phosphate ? Tu vas pas le croire, mais moi je lâche pas le morceau, enfin tu me connais »), et vous vous réfugiez sous votre casque mais même avec les coups de feu du film noir dans lequel vous vous êtes replié ça jacasse encore en coulisses («et tu sais, Jean-Paul, comme elle est, la Janine, depuis qu’elle s’est fait refaire les seins »), etc.

    10. Les nuits en prison, je ne les connais encore que par la télé, mais a l’hôpital ça a un son particulier, un silence jamais absolu, surtout dans un établissement comme celui-ci ou tout communique à l’horizontale et en dédale à multiples échos proches ou lointains, et ça chuchote donc un peu partout et tout le temps; mais hier soir là-bas, très loin (le bâtiment fait à peu près 400 mètres de longueur) ça été de la folie avec une querelle qui s’est prolongée vers minuit entre deux voix de vraies furies juste atténuées par la distance, et tout à coup plus rien - dans une prison ça se serait soldé par du sang sur le carreau, mais à l’hôpital les cris sont assez vite étouffés à ce qu'il semble - avec des oreillers ?

    11. Nous avons bien ri, avec le sémillant Docteur M., qui m’appelait son plus joyeux cancéreux après les premières des 55 séances de tir à l’accélérateur linéaire qu’il m’avait prescrites, à la fin desquelles il m’ordonna, malgré notre vive sympathie réciproque, de ne plus jamais me pointer en son pavillon de radiologie oncologique. Ce garçon qui aurait pu être mon fils m’appelait jeune homme, bon point, et ne prenait pas à la légère mes conseils liés à sa santé physique et surtout spirituelle: ne pas s’exténuer à la tâche mais beaucoup lire, enfin prendre le plus grand soin de ses enfants - ce qui allait de soi pour ce véritable humaniste lecteur de Montaigne et de Tintin .

    12. Le soir de mon admission au service des urgences de l’hôpital où je survis depuis une semaine, j’annonçai sur Facebook que, pressenti pour un rôle de défunt regretté dans la relance de la série Six feet under, j’avais finalement décliné l’offre en dépit d’un cachet à six chiffres; et le lendemain je répondis avec plus encore de détermination, au médecin me demandant si, en cas d’arrêt cardiaque , j’autorisais l’utilisation de tous les moyens pour me ramener à la vie, que non seulement j’autorisais mais que j’ordonnais, au risque d'être achevé pour la bonne cause...

    13. Mais le plus farce est de ce matin, lorsque la très belle, et douce, et futée Docteure G., m’ayant demandé l’origine de la longue cicatrice verticale marquant mon noble thorax - hernie hiatale signée au scalpel du Dr Meyer, en 1988 -, je lui expliquai sans ciller que c’était là un souvenir du temps où j’étais mule du cartel de Don Epifanio, dont les hommes m’avaient ouvert le ventre au couteau pour récupérer les 22 doses de coke de mon dernier transport - et la belle Docteure, d'abord médusée, d'éclater ensuite d'un de ces rires cristallins non dénués d’érotisme qui aident à se sentir bien du côté de la vie...

    Dessin: Matthias Rihs ©Rihs/Bon Pour La Tête.

    (Cette chronique a paru sur le média indocile Bon Pour La Tête)

  • Au niveau du chien

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    (Chroniques de la Maison bleue, II)

    Dans quelle mesure votre animal de compagnie participe-t-il à vos tribulations psychiques ou physiques, et d’abord quel animal, et dans son espèce quel sujet particulier ?

    Votre rat ou votre furet ont-ils le même ressenti que votre chat ou votre chien lorsque vous souffrez de mal d’amour ou de migraine atroce ?

    Faute d’éléments comparatifs en ce qui concerne d’autres espèces animales que le chat et le chien, dont j’ai observé les réactions durant plusieurs décennies (étant «à chats» jusque passé la trentaine et «à chiens» depuis bientôt quarante ans), je me garderai de me prononcer sur les potentialités compassionnelles de la mangouste ou du cheval.

    Pacha.JPGDonc le chat devant nos douleurs: peu ou pas de réaction à ma connaissance, mais je n’ai jamais saigné ni pleuré devant mes chats; en revanche j’ai compati aux larmes lorsque mon petit Noiraud m’est revenu gémissant après trois jours d’absence, les extrémités des quatre pattes sectionnées par une faucheuse dans le champ voisin. Et ses yeux exorbités d’incompréhension ! Et ma triste, triste tâche de le conduire à ceux qui le délivreraient de son martyre...

    Quant au chien c’est autre chose, tout comme, sûrement la chimpanzée.

    Moi qui ne regarde jamais la télé, j’aurai tout de même suivi d’un bout à l’autre, l’autre jour à l’hosto, ce reportage sur une soeur humaine vouée aux soins des chimpanzés, débarquant deux ans après la remise en liberté d’un petit groupe de cette espèce, quelque part au bord du fleuve Congo, ou de sa seule voix, sous la canopée, elle fit soudain choir ses protégés de hautes branches et lui sauter au cou de visible reconnaissance ! Après deux ans de séparation ! Merveille !

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    Or revenant a casa après deux semaines de l’hôpital,il y a de ça quelques jours, j’aurai observé le même sursaut de mémoire affectueuse chez notre fox Snoopy qui non seulement a fait fête à mon retour mais n’a cessé depuis lors de me suivre partout et de veiller, immobile et aux aguets, quand je fermais une porte entre nous, de me surveiller sans discontinuer, prenant Lady L. à témoin au moindre soupir de ma part, et surtout cessant de quémander comme auparavant, ne me tournant plus autour au seul titre de sempiternel distributeur de biscuits mais prenant sur lui, attentif au point de me considérer enfin comme un possible meilleur ami du chien...

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    Mais eussé-je pu en attendre autant de notre meilleur ami de l'homme précédant Snoopy, en la personne du scottish de haut lignage Iwan Of the Highlands, que nous aurons rebaptisé Filou ? Nullement. Car Filou, plus indépendant que Snoopy, plus fier aussi, un peu snob sur les bords, n'était pas du genre à s'attendrir ni à s'inquiéter de notre sort, ainsi que nous l'observâmes maintes fois à travers les années, jusque devant nos enfants malades. Mais qui lui jetterait la pierre ? Qui ne voit que cette attitude de chat, chez un chien, n'est en somme qu'un trait humain - trop humain ?

     
  • Au pied du mur

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    (Chroniques de la Maison bleue ,I)

    1. Autant j’ai horreur des feuilletons d’hôpital mêlant l’exaltation de la performance médicale possiblement sanglante et le voyeurisme le plus vulgaire - dont la série Urgences est évidemment le parangon - autant les récits liés à une expérience incarnée de la douleur, de la maladie et des fins humaines m’ont toujours touché, de la bouleversante Doulou d’Alphonse Daudet à L’ours traversa la montagne d’Alice Munro, nouvelle évoquant les vertigineuses réalités de la maladie d’Alzheimer également décrites par Martin Suter dans Small World.

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    2. Si l’on pense cancer ou sida, l’on se rappelle évidemment les noms de Fritz Zorn, auteur de Mars devenu livre-culte, et d’Hervé Guibert dont ses derniers écrits de sidéen ont fait une espèces de star, médias à l’appui. Or je n’ai pas souscrit, personnellement, à l’engouement presque obligatoire suscité par le Mars de Zorn, dont un aspect du discours me semblait complètement plombé par l’idéologie - à savoir que son cancer résultait forcément d’une situation familiale et sociale mortifère, à croire que le capitalisme fût intrinsèquement cancérigène... Tout autre étant le «journal» de Guibert modulant, en temps réel, une chronique souvent poignante, parfois discutable ou m'aime choquante parce que «trop humaine», mais qui demeure un document humain et un texte littéraire exceptionnels.

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    3. La prise de conscience subite d’une issue fatale de sa maladie ou de sa situation particulière (sentence de mort prononcée contre Fedor Dostoievski, déportation de Charlotte Delbo ou d’Etta Hillesum) aboutit parfois à des récits à valeur révélatrice universelle. Les exemples les plus saisissants sont, à ma connaissance, la nouvelle de Tolstoï intitulée La mort d’Ivan Illitch, et le film Vivre (Ikiru) d’Akira Kurosawa, très proches par leur canevas narratif. Dans les deux cas, un homme apprend soudain qu’il n’a plus qu’un temps compté à vivre, se trouvant comme au pied du mur: confronté à la pauvre existence qu’il a vécue jusque-là, au sens de la vie en général et à ce qu’il pourrait faire de bon ou d’utile des derniers jours qui lui restent a vivre...

  • Les emmerdeurs

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    (Notes d’hosto XIV)

    40. Il flotte ce matin sur le jardin suspendu du phénoménal hosto, le ciel se dégage cependant du côté de l’unité LAC jouxtant l’unité HORIZON, je vais paqueter mes affaires tout à l’heure après dix jours pile d’hospitalisation consécutive à un infarctus sans issue fatale (Maître Jacques a fait mieux en octobre 2009 en tombant raide sous le coup de couteau, m’obligeant à revenir fissa à la rédaction pour commettre mon hommage à notre Goncourt national), je vais donc m’arracher à la compagnie plus que prévenante des soignantes et soignants (tant de jeunes beaux yeux !) et non sans me reprocher (un peu) d’avoir critiqué (un peu) certaine relation formatée fluide et (un peu) dépersonnalisée imputable au Système plus qu’à leurs dispositions personnelles, étant évident que la formalisation de leur comportement ressortit à un processus général – donc la lucidité critique reste de mise et je l’assume quitte à passer pour un emmerdeur (un peu) ingrat.

    41. Friedrich Dürrenmatt, diabétique et plus encore, s’est fait détester de nos Autorités confédérales un certain soir où, devant celles-ci et en présence de son vieil ami dissident tchèque Vaclav Havel devenu président de son pays, il a prononcé un discours où il comparait la Suisse à une vaste prison sans barreaux dont les prisonniers seraient à la fois leurs propres geôliers. La métaphore était évidemment exagérée voire injuste tout en pointant, avec une profonde pertinence, ce que le conformisme satisfait (de droite autant que de gauche) peut avoir de contraire, par soumission, à l’exercice de la liberté personnelle ou collective. Il y avait sans doute de l’ingratitude (par rapport aux aises de notre démocratie) autant que de l’indécence (par rapport aux victimes des Etats policiers) dans les propos du génial Fritz, et pourtant sa vision de poète me semble plus durablement valable que maints discours plus nuancés, et particulièrement aujourd’hui où tout esprit critique devient suspect.

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    42. Mon amie Jacqueline W., infirmière de son métier et belle-fille de feu mon cher Emile M., cardiologue et merveilleux humaniste qui fut le dernier docteur de Charles-Albert Cingria, m’a donné raison dans mes observations, d’ailleurs prudentes, à propos de certaine déshumanisation des rapports entre soignants et patients, qui l’a poussée elle-même à travailler sur le « front » le plus éprouvant de sa profession, mais selon elle le plus riche encore au point de vue des échanges humains, des soins palliatifs. Elle seule pourrait en dire plus sur la réalité des faits, que je n’ai fait pour ma part qu’effleurer. C’est à elle et à toutes celles et tous ceux qui, tous les jours, continuent de panser les plaies de notre pauvre humanité que je pense en prenant mon dernier repas à l’unité Fleurs de la division de médecine interne du nouvel établissement hospitalier de Chablais-Riviera sis à la Route du Vieux Séquoia.

    Nous sommes un vendredi 13 et je note: Potage parisienne, cuisse de poulet rôtie, jus aux miel, riz safrané, haricots verts étuvés,macédoine de fruits - et l'emmerdeur se plaindrait ?!

    Images: Philip Seelen.

  • Bona my bro

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    (Notes d’hosto XIII)

    38. Le 4 décembre dernier, donc le lendemain de mon admission aux urgences de l’hosto, j’avais écrit ce premier message au plus négro de mes amis, le prénommé Bona, Congolais artiste et de surcroît auteur de plusieurs livres, que j’avais rencontré d’abord sur la Toile (nos blogs) et ensuite en 3D à Sheffield : « Carissimo, pardon de te laisser sans nouvelles mais ces derniers temps ont été plombés par un énorme fatigue et de plus en plus de peine à marcher , à quoi se sont ajouté des peines de cœur de chatte peu congolaise vu que c’est le serpent Infarctus qui a mordu. Je t’écris ce soir de l’hosto au lendemain de subtiles manipulations angioplastiques. J’y ai gagné deux stents, un troisième est prévu bientôt et le traitement au Karcher de l’artère fémorale de ma jambe droite, rien donc de bien méchant, comme tu vois », et Bona m’avait répondu : « Ô ma blanquette , tu m'en vois tout peiné. Ah mais que ce serpent aille agiter sa queue ailleurs, ouste ! Dis-lui qu'il n'est pas chez lui. Foi de sorcier congolais! Nappe de paix sur tes coronaires et sur ta jambe droite. Et par dessus tout, amitié chaleureuse, vive, douce, quasi christique à la veille de sa énième naissance au monde ! Marie-Claire rentre après-demain de Kinshasa. Elle t'enverra ses meilleures pensées et moi je t'embrasse très fort, ainsi que Lady L. et la petite smala qui veille sur toi ».

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    38. Avec un Juif errant dans une poche, et une paire de Congolais dans l’autre (sans oublier leur fils Parfait), le serpent du Mal n’a qu’à bien se tenir, me suis-je dit les jours suivants, sans prévoir qu’aujourd’hui le Mal mute, et dans les hostos les plus sophistiqués plus que dans les dispensaires de brousse, avec ce que les sorciers blancs appellent l’Infection nosocomiale, et c’était parti pour une semaine de plus sous antibiotique et quelques messages hilarants échangés avec Michael et Bona pour soutenir le moral du cardiopathe en butte à la Bactérie…

    39. Enfin la fidélité si chaleureuse de Bona a trouvé son pendant à la télé, l’autre soir, dans ce docu évoquant une infirmière blanche spécialisée en soins de chimpanzés, qui revenait au bord du fleuve Congo deux ans après y avoir soigné une petite bande de nos frères simiesques dans laquelle se trouvait une certaine Koulia. Et donc voici notre soignante descendant toute gironde de la grande pirogue pour s’enfoncer dans la jungle jusqu’à une certaine clairière, et la voilà qui appelle « Koulia, Koulia, Koulia ! », sur quoi la canopée se met à bouger, à bruisser et, miracle d’apparition, Koulia de tomber de là-haut droit dans les bras de sa soeur humaine...

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    Peinture: Bona Mangangu, Fleur de volcan. Pp. JLK

  • Un certain sourire

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    (Notes d’hosto XII)

    37. Je ne vise personne, je ne tire aucune généralité d’observations limitées à une dizaine de jours et dans un périmètre restreint, je ne crois pas céder non plus à aucune parano de vieille peau inquiète, mais j’ai relevé ce sourire récurrent, ce bon sourire indulgent, ce sourire indiquant la patience professionnelle de la jeune soignante et du soignant de la même génération, mais aussi de la jeune docteure et du médecin frais émoulu de ses études- ce sourire standard adressé au patient fragilisé par l’âge - ce sourire voulu compréhensif, ce sourire aussi protocolaire que la poignée de main systématique de tous ces jeunes gens - ce sourire m’évoquant parfois un masque...

    38. Marie (elles se prénomment toutes Marie) est à genoux à côté de moi comme une hôtesse de l’air en First Class, elle est jolie à ravir, fines attaches et douce dans sa façon de s’exprimer, douce et ferme , et c’est avec fermeté et douceur, quand je lui ai demandé son âge, qu’elle m’a dit non sans fierté visible qu’elle allait sur ses vingt-trois ans et qu’elle se sentait «lancée», que c’était le moment pour nous autres de passer la main (ah la franchise de la jeunesse !) et que , sans doute (ah l’intuition féminine !) je donnais l’impression d’avoir «pris du bon temps» alors même que son sourire engageant me disait plus ou moins «voilà, voilà...» sans réelle considération pour la personne réelle qu’elle avait à veiller cette nuit-là..

    39. D’où ce sourire vient -Il ? D’où me vient l’impression qu’il sert de protection à ces anges blancs peu sexués ? Suis-je injuste en y voyant une sollicitude de commande qui n’a rien de personnel ou peu s’en faut ? Je ne sais pas. Vais-je regretter les vieilles infirmières acariâtres de jadis ou la morgue des patrons de naguère ? Certain jeunisme au sourire de façade va-t-il précipiter mon gâtisme ?

    Que non pas ! Et sourions-en donc plutôt...

    Images: Philip Seelen.

  • Délivrez-nous du blanc...

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    (Notes d’hosto XI)

    34. Le blanc pur est censé symboliser à nos yeux l’état de perfection virginale, alors qu’il est ailleurs signe de deuil, mais l’Hospice occidental où je me trouvé cloîtré depuis quelque temps, inauguré il y a à peine un mois, resplendit d’une blancheur impeccable qui peut, sourdement, inquiéter. J’aurai ressenti cette anxiété hier en me baladant avec mon rollator (nouveau terme paraît-il approprié pour désigner le bon vieux déambulateur de nos aïeux ) du côté des espaces de recueillement, au niveau 0 de l’immense Structure, ou j’ai moins senti la présence de Notre Seigneur irradiant que celle du vide.
    «Je cherche un homme !» s’exclamait je ne sais plus quel philosophe grec à lanterne rôdant de par la cité, et moi je ne trouvais alentour que ce blanc de banquise spirituelle à faire frémir...

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    35. Du moins les Anges, en ce même Labyrinthe des douleurs niées par la décoration extérieure, ont-ils les ailes plus lourdes et souillées qu’ailleurs, poissées de sang ou de sanies, et tout à coup me revient le souvenir puant et poignant de la cour des miracles de l’Hôtel-Dieu parisien, Il y a quelques années, où j'étais arrivé en pissant le sang, et voici que l’hôpital des humains retrouve ici aussi ses couleurs impures et belles et ses gueules cassées sans protocole, ses corps torturés dans le désordre, ses démons bacillaires et ses petite mains angelotes.

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    36. Enfin il y a Claude le brave, qui a remplacé Jean-Paul le taiseux, mon nouveau voisin débarqué en hélico du Pays d’Enhaut au CHUV lausannois après le super Infarctus que lui ont valu ses deux paquets de clopes par jour, opéré là-bas et ramené hier à la place de Jean-Paul pour me prouver qu’i y a encore du lien humain possible en ces lieux; et ce matin Claude le camionneur quinqua me raconte son plus terrifiant accident de la route, une nuit près d'Epinal, son poids lourd arrêté devant un monceau de ferraille monstrueux , des corps partout arrachés d'un transport de jeunes soldats percuté par un routier pas sympa, des cris et des hurlements... sur quoi nous saluons de concert la merveilleuse fluidité du store se relevant électriquement et en silence sur la grande baie de notre chambre commune - hier soir Claude le voyageur me racontait la Route de la Soie qu’il a parcourue avec sa ravissante compagne, et c’est un nouveau jour qui nous est donné - et la Nave va...

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    Images: Philip Seelen

     
  • Mon Juif errant

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    (Notes d’hosto X, à propos des jérémiades compassionnelles absolument sincères de mon ami Michael W.)

    31. Mon ami Michael, de passage ces jours à Dien Bien Phû où il fait escale pour se faire une idée « sur le terrain » du pourquoi et du comment de la terrible étripée de 1954, m’engueule par courriel après que je lui ai évoqué en deux mots mes tribulations hospitalières, et ça me fait sourire et plaisir de la part de cette espèce de Juif errant de mon cœur dont la chaleur bourrue vaut son pesant de sincère amitié.
    Or, pour me le dire sur le ton de «sentimentalité typique » de sa tribu, le voici qui me roucoule : «Mon Dieu, mais c'est affreux ce qui t'arrive ! Pourquoi sont-ce toujours les meilleurs qui nous quittent en premier ? Dire que tu avais encore tant à nous apporter, tant à contribuer à notre connaissance de la vie, du monde, de la culture. Si je pouvais, je prendrais volontiers ta place pour que tu puisses poursuivre ton œuvre et je prie (Allah, Jésus, Yahvé, le Dalaï, les Elohim, merci de choisir) soit de me prendre à ta place ou alors, de faire le nécessaire pour que tu te promptement rétablisses sans trace ni séquelles. Ah, mais que non ! et en plus, un pontage à l'artère fémorale de la jambe droite. Misère, misère, mais pourquoi ? Pourquoi ?»

    32. Lorsque Pierre Desproges nous dit comme ça (en substance) qu’il sent qu’il y a un Juif qui rôde dans le monde, il doit faire allusion à mon ami Michael, qui était sur la côte d’Anatolie lors de notre dernier entretien par mail (il lisait alors le PDF de mon dernier livre), en Chine peu avant auprès de son fils qui y est établi, et dans l’île de Samos quelques mois plus tôt où il a réalisé, en compagnie de sa chère Cécile hypnothérapeute et photographe, un reportage sur les conditions d’accueil et de survie des migrants en Méditerranée, et ça à titre privé, parce que ça le touche - parce que Michael est un homme de cœur.

    33. Et le voilà qui en remet une couche pour me revigorer décidément, en me rappelant dans la foulée que je suis né un 14 juin de l’année 1947, le même jour que Che Guevara (en 1928), alors que lui-même a préféré venir au monde le 9 octobre 1947, le jour de la mort du Che (en 1967). Ô coïncidences occultes ! Et de s’exclamer donc : «Tout cela m'afflige, m'attriste, me désole et me lamente, et ce d'autant plus que tu cherches à me confronter à ma propre mortalité. Je pleure en pensant à toi, allongé sur ton lit de misère (…), je pleure sur ce qui aurait pu être moi...
    Hosana ὡσαννά הוֹשַׁענָא »…

    Peinture: Marc Chagall.

  • Images fragiles

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    (Notes d’hosto IX)

    28. Philip Seelen est notre plus proche ressuscité, si je l’entends en termes non mystiques, né un 24 décembre et tenu pour mort trois pleines minutes durant après son accident cardiaque d’il y a quelques années dont il est ressorti plus fort et plus avisé de notre fondamentale faiblesse - d’où l’enseigne de son atelier volant de photographie précisément intitulé Images fragiles. Et quand je parle de «notre ressuscité», c’est que Philip fait partie intégrante de notre petit clan familial en tant que frère de Lady L., dont le pseudo d’artiste est emprunté au nom de jeune fille de sa mère. Dans la foulée je précise que, spécialiste de l’art photographique et resté très rebelle dans l’âme et l’esprit ( il fut un leader gauchiste notoire dans les années 70) Philip, marqué plus récemment par la pensée d’un Peter Sloterdijk, porte sur la société qui est la nôtre un regard analytique et proche du mien, voire plus acéré.

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    29. Après un premier parcours à travers le dédale du nouveau Centre hospitalier où je prends ces notes, Philip me balance ses premières images en trouvant illico la formule appropriée au lieu et à ses fonctions : fabrique de santé, usine à soins. Il voit ça très vite en visuel détaillant le lisse et le froid du décor aux grandes parois extérieures sans ouvertures sur la flamboyante nature alpine où le sycomore géant de l’entrée impose sa fantastique présence séculaire, et me rapporte les sentences péremptoires d’une jeune soignante opposées au regret d'un vieil impotent regrettant de ne pas mieux voir le paysage: que nous ne sommes pas en vacance, Monsieur, que nous ne sommes pas à l’hôtel mais que nous nous concentrons sur nos soins et ne pensons qu’à la réparation.

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    30. Philip le ressuscité agnostique constate, comme je l’ai fait avant lui, que tout est fait ici pour effacer toute trace de faiblesse, toute allusion déplaisante à la souffrance, toute référence non formaté au sacré, hors de l’espace de recueillement qui a les dehors d’un funérarium américain. Je sais déjà qu’un «espace» est réservé au spirituel, comme en faculté de lettres dans la nouvelle université de Dorigny j’avais repéré un «espace Dieu».
    Dans le même esprit Philip constate enfin que du dehors, la fabrique de santé évoque aussi «quelque part» un gigantesque restauroute - non mais ça va pas ce mauvais esprit ? Il veut m'achever, notre ressuscité ?

    Images: Philip Seelen.

  • Icônes du néant

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    (Notes d’hosto VIII, à propos des émoticôns et autres commentaires muraux)

    25. Si j’écoutais ma moitié hard, je n’en laisserais passer aucun. Ma moitié hard ne plaisante pas avec le langage. Zone sacrée. Ma moitié soft est d’accord pour trouver ce nouveau mode de communication débile, mais elle «fait avec» pour détendre l’atmosphère , style judo, en poussant l’usage de l’émoticôn jusqu’à la saturation comique dans le dérisoire - le pictogramme d’Ubu est une corne au cul ! Donc je reste partagé, en pur natif des Gémeaux. Je considère la symbolique des émoticôns comme l’expression même du degré zéro de l’expression humaine, mais côté cœur je vais ces jours lever le pied...

    26. L’icône est, à mes yeux, la plus haute figure du sacré, mais je n’en fais pas une représentation exclusive ni moins encore un insigne culturel univoque. C’est par excellence la figure de l’incarnation, de la chair sublimée et de la beauté sans équivoque. On peut en faire le trafic mais même la spéculation sur sa valeur marchande par les pires voyous lui fait comme un hommage, alors que l’émoticôn en figure l’anéantissement souriant ou singeant les larmes, la colère ou n’importe quoi.

    27. Mais les commentaires muraux valent -ils mieux ? Je me le demande après avoir assisté, au seul stimulus d’un «problème de santé», au déferlement soudain de vœux sûrement sincères mais envoyés le plus souvent comme un signe conventionnel de compassion offert, et c’est là que ça coince à mes yeux , à la vue de tous . Or comment virer les commentaires de gens qui vous veulent du bien ? Mais, aussi, comment supporter l’étalage « à vue» de propos tout personnels ? Tel ou telle qui me demande si je «veux parler de mon ressenti »! Et quoi encore ?
    Faut-il un moratoire ? Je m'y risque ce matin avec un clin d'oeil: avis aux 4020 « amis » de JLK sur Facebook : tout commentaire à caractère personnel passera désormais par Messenger, seuls seront pris en compte, sévères critiques comprises, ceux qui apportent un élément de contenu au texte publié; les émoticôns et autres stickers sont tolérés au titre de l'humeur libertaire du moment, quoique soumis à modération permanente, etc.

    Image: Philip Seelen.

  • Jean-Paul

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    (Notes d’hosto VII)

    22. Jean-Paul a quitté ce matin la chambre 426 que nous partagions depuis une semaine à l'unité Fleurs du HRV, et son geste de m’embrasser en me quittant m’a fait un peu honte. De fait nous nous sommes quittés sans rien savoir l’un de l’autre que nos prénoms. De notre grande chambre, c’est moi qui avait la belle partie, avec une table à écrire et vue par la vaste baie sur le ciel et le jardin suspendu , tandis que Jean -Paul était confiné derrière le paravent de séparation, avec la télé pour seule fenêtre. Donc nous nous sommes embrassés et souhaité bonne suite, il m’a dit « faut s’accrocher ! » et je lui ai répondu «courage jeune homme !» alors qu’il a l’air encore plus décati que moi, et ce n’est qu’après son départ que j’ai découvert son nom et son âge sur l’étiquette de son armoire perso: 1946,un an de plus que moi, un vrai croulant! Mais il était déjà parti et je me suis traité de nul.

    23. Qui était Jean Paul ? J’ai été le premier à lui tendre la main et à lui dire mon prénom, il m’a dit le sien et ça a été à peu près tout ce que nous nous sommes dits l’un à l’autre à part les amabilités d’usage et les regards croisés quand je passais de mon côté du paravent au sien, sinon rien. Il est vrai qu’il passait la journée à regarder la télé avec un casque sur les oreilles et que de mon côté je lisais ou écrivais quand je ne regardais pas un film sur mon laptop. N’empêche que j’aurais eu maintes occasions, non pas de rompre la glace puisque notre non-rapport n'était même pas froid, mais de passer le cap des formules toutes faites à un embryon de conversation ou nous eussions fait connaissance, mais non: j’ai passé une semaine avec un type victime du même accident cardiaque que moi et j’ai été infoutu de lui dire plus que des platitudes auxquelles il répondait comme en écho: « Que oui, c’est sûr, faut ce qu’y faut, c’est comme ça» deux vrais cons aussi taiseux que timides en apparence, sauf que celle-ci n’était sûrement qu’une fausse apparence.

    24. Jean -Paul a-t-il regretté que je ne fasse pas un pas de plus vers lui ? A-t-il été étonné du fait que pas un instant je n’allume la télé de mon côté ? M’a-t-il vu lire ou a-t-il entendu mes longues conversations pas taiseuses du tout ni timides malgré son casque ? Je n’en sais rien . Lui non plus n’a pas cherché à me faire parler, mais peut-être était-il, lui, un vrai timide, et peut-être regrette-t-Il lui aussi cette non rencontre puisque c’est lui qui a eu ce geste d’accolade qui m’a surpris et a suscité ma honte.
    Or celle-ci me dit quelque chose et peut-être est-cela seul qui compte à l’instant sous nos deux écrans de télé éteints ? Peut- être est-ce la Leçon du jour, pour parler comme un aumônier d'hosto ? Deux crises cardiaques qui feraient que deux vieux cons se parlassent ? Une vraie conquête de la médecine douce! En tout cas si l'on me renvoie un nouveau Jean-Paul de l'autre coté du paravent, pas que je le loupe !

    Peinture: Claude Verlinde.

  • Pas de quoi rire ?

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    (Notes d’hosto Vl)

    19. Nous avons bien ri, avec le sémillant Docteur M., qui m’appelait son plus joyeux cancéreux après les premières des 55 séances de tir à l’accélérateur linéaire qu’il m’avait prescrites, à la fin desquelles il m’ordonna, malgré notre vive sympathie réciproque, de ne plus jamais me pointer en son pavillon de radiologie oncologique. Ce garçon qui aurait pu être mon fils m’appelait jeune homme, bon point, et ne prenait pas à la légère mes conseils liés à sa santé physique et surtout spirituelle: ne pas s’exténuer à la tâche mais beaucoup lire, enfin prendre le plus grand soin de ses enfants - ce qui allait de soi pour ce véritable humaniste lecteur de Montaigne et de Tintin .

    20. Le soir de mon admission au service des urgences de l’hôpital où je survis depuis une pleine semaine, j’annonçai sur Facebook que, pressenti pour un rôle de défunt regretté dans la relance de la série Six feet under, j’avais finalement décliné l’offre en dépit d’un cachet à six chiffres; et le lendemain je répondis avec plus encore de détermination, au médecin me demandant si, en cas d’arrêt cardiaque , j’autorisais l’utilisation de tous les moyens pour me ramener à la vie, que non seulement j’autorisais mais que j’ordonnais, au risque d'être achevé pour la bonne cause...

    21. Mais le plus farce est de ce matin, lorsque la très belle, et douce, et futée Docteure G., m’ayant demandé l’origine de la longue cicatrice verticale marquant mon noble thorax - hernie hiatale signée au scalpel du Dr Meyer, en 1988 -, je lui expliquai sans ciller que c’était là un souvenir du temps où j’étais mule du cartel de Don Epifanio, dont les hommes m’avaient ouvert le ventre au couteau pour récupérer les 22 doses de coke de mon dernier transport - et la belle Docteure, d'abord médusée, d'éclater ensuite d'un de ces rires cristallins non dénués d’érotisme qui aident à se sentir bien du côté de la vie...

    (À suivre au prochain numéro)