UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/01/2017

Tous les jours mourir

 

Angelito1.jpg

En mémoire de notre père, qui aurait eu 101 ans en ce mois de janvier.

 

 

… J’étais resté longtemps les yeux ouverts dans l’obscurité, puis je me suis rendormi et j’ai rêvé que mon père m’appelait dans le dédale de rochers rouges où serpentait le chemin sur la mer que nous empruntions chaque jour; et nous allions nous retrouver, j’allais le rejoindre enfin quand je me suis réveillé et que j’ai compris que quelque chose se passait…

… On eût dit le premier matin du monde. La lumière venait de tourner, comme on dit. On irait désormais vers les beaux jours. Tout évoquait le renouveau, mais c’est alors qu’a retenti la sonnerie du téléphone et que, sans avoir encore entendu la voix de ma mère, j’ai compris que ce jour serait le dernier de la vie de mon père…

… Alors j’ai réalisé, comme on dit, cependant que ma douce amie vaquait auprès de l’enfant. J’ai réalisé que j’avais vécu des années sans penser à cela. C’était comme ça: simplement je n’y pensais pas – je n’y avais jamais pensé. Et voici que cela était…

… Voici que je me levais, comme investi d’une nouvelle dignité, et voici que des gestes nouveaux me venaient. La pensée de Chopin revêtant son plus bel habit pour se mettre au piano m’a fait sourire tant elle me paraissait incongrue, mais ensuite ce fut avec la même solennité que je me préparai…

 … La lumière était celle d’un accomplissement, comme à l’aube de la venue au monde de l’enfant la lumière avait été celle d’une attente…

… Le moindre de nos gestes prenait un autre sens qu’à l’ordinaire. Je nous voyais du point de vue de l’Ange: elle, l’enfant, et lui, dans la maison entourée d’autres maisons, et le ciel est limpide, et le silence est celui du dimanche avant les cloches des villages. L’enfant dormait, elle vaquait avec les gestes de la vie, et lui se tenait immobile devant la baie de la chambre haute, à jouer au jeu de ce qu’il y a derrière, comme dans le jardin de son enfance où il imaginait la mer derrière la haie…

… Derrière les arbres maintenant je voyais les toits orange, et derrière les toits s’incurvaient les prés jusqu’aux remblais de l’autoroute, et derrière les bâtiments enfumés de la zone urbaine se devinait la fosse bleue du lac, et derrière l’autre bleu des monts de Savoie le bleu du ciel, et la nuit derrière le ciel, et la vie derrière celui-ci…

… Dans l’odeur du café j’avais fermé les yeux et je voyais la mer et le ciel derrière; et derrière la vie retentissait le pas incertain de mon père dans la maison blanche dominant la pinède. Or je n’étais, cette année-là, qu’un fils un peu perdu ne sachant trop que lui dire…

 … Cependant nous avions commencé de parler en marchant le long de la mer. Jamais, quoi qu’il en fût, nous n’avons parlé de cela, mais des couleurs du jour, des livres que nous lisions, des souvenirs que nous avions partagés; et les souvenirs partagés en rappelaient d’autres à la terrasse éclairée de la taverne dans les rochers où nous nous attardions certains soirs, nous laissant aller sous l’effet d’un capiteux rioja; et l’année d’après, sur le Campo de Sienne, une dernière fois je m’étais réjouis de le saouler non sans bousculer les prudences de ma mère – on ne vit qu’une fois sur terre, avais-je protesté…

… Entretemps j’étais devenu père à mon tour, et c’était comme si je fusse à la fois devenu le fils de notre enfant et le père de mon père…

… J’ai rouvert les yeux: il était temps d’aller…

… Trois mois auparavant j’avais traversé la même campagne dans l’appréhension de ce qui adviendrait à l’aube de ce premier jour d’une vie, tandis que c’était comme apaisé que je vivais maintenant l’instant présent du dernier jour de cette autre vie…

… Cependant quelle énormité, me disais-je, quelle énormité pour lui que la pensée qui désigne ce matin toute chose et lui signifie que c’est la fin: que le mot demain n’adviendra plus. Que pour lui maison, jardin: plus rien. Et que cela même dont on se dit que ce n’est rien se révèle au moment de signifier jamais plus. Que mobilier, qu’objets familiers, que portraits de ses parents ou de ses enfants – que tout ça: plus jamais…

… Des voitures de jeunes skieurs dominicaux me dépassaient sur l’autoroute et je songeais à l’énormité que c’était pour lui: allez, gaussez-vous de la cylindrée de rien du tout, faites les fous, jouissez de la vie…

 … Là-bas, sur le chemin de la mer, nous avions parlé du prodigieux plouc polac, le vieux Boryna du roman polonais Les Paysans, qui se relève, la dernière nuit de sa vie, et qui s’en va seul dans les champs pour les ensemencer une fois encore – et toutes choses l’appellent alors et le supplient de rester, mais il sait que demain, pour lui, tout sera moissonné…

… L’énormité de penser: jamais plus. De balade dans le quartier: jamais plus. De virée dans les bois ou dans les pays: jamais plus. De beaux jours: plus jamais. Et même plus de journée ratée. Plus même d’encombrements routiers, ni de tant d’autres chers emmerdements…

… Pour la première fois m’est apparue la maison comme sa maison. Et sur le seuil m’attendait celle dont, là-bas, chaque matin il allait s’enquérir des nouvelles, comme d’une fiancée; et tout en l’embrassant, nous pleurant un instant dans le gilet, je pensais à cette énormité: qu’elle non plus, pour lui, jamais…

… Je suis entré, et conformément à la vieille loi maisonnière j’ai retiré mes chaussures, puis sans y penser je me suis emparé des mocassins de mon père; et ma mère me pressait. Cependant il y avait, dans la chambre, une lumière que le temps ne semblait plus entamer, et c’était là qu’il siégeait comme un de ces enfants malades qu’on sait condamnés et qu’on entoure alors de prévenances un peu spéciales, même un peu royales – et c’est vrai que mon père trônait, un peu, ce matin-là de sa dernière journée…

… Et là encore, sur le seuil de la chambre qui avait été successivement, à travers les années, la pièce des petits derniers, puis celle des garçons, la nouvelle salle à manger et enfin la chambre du malade réaménagée pour la commodité des soins, là encore je nous ai vus comme au regard de l’Ange…

… Ils se tenaient comme, au théâtre, dans la scène de l’indicible émotion. Nulle déclamation ni geste plus haut que l’autre, mais cet accablement en douceur et cette enfantine nudité des visages. Regardez la famille sainte: plus de rôle à jouer que celui d’être là…

… Dans le clair-obscur, mon frère aîné m’apparaissait comme un de ces corpulents savants dorés de Rembrandt qui évoquent à la fois le mage et le marchand, le médecin, l’épicier, le géomètre, le boucher, et pour la première fois depuis des années je me suis senti de la même chair que cet homme désarmé…

… J’ai remarqué que tous nous étions habillés du dimanche, comme aux cérémonies de notre enfance, et notre mère elle-même avait retiré son tablier…

 … Je me disais: et voilà. Et l’expression de ma petite sœur vers laquelle je me dirigeais pour l’embrasser (pour l’Ange, cette dame dans la trentaine aux yeux cernés, là-bas, en tailleur ton sur ton) signifiait: et voilà. Et tout, autour de nous, les objets familiers, les portraits, tout disait: et voilà; seule notre mère s’activant de l’un à l’autre pour ne pas se laisser submerger, qui m’entraînait à présent vers mon père dont le regard à son tour constatait simplement: et voilà…

… Et voici que, les autres s’étant retirés un instant, enfin nous pouvions nous parler une dernière fois. Mais pour dire quoi ? Devant l’énormité de cela saurais-je seulement trouver un mot ? Et pourrait-il, de son côté, me confier quoi que ce soit de ce que réellement il ressentait ? Ainsi les mots nous échappaient. Nous parlions à l’abandon, levées nos dernières timidités. Et pourtant rien ne serait dit que ce que chacun pourrait trouver en ce moment de son mieux. Des adieux, des promesses, des vœux. Une voix m’appelait par mon nom et je répondais. À l’instant que signifiait jamais plus? Mon père ne me parlait que de confiance. Nulle grande déclaration. On ne sait pas, au fond. On verra. Et le mot le plus juste entre nous: reconnaissance. Encore merci. Et louange à ce monde donné et reconnu. Dire qu’on aurait pu ne pas se rencontrer, comme tant. Tu te rappelles la Costa Brava? Ce bon dieu de rioja ! Ah mais, cela encore: que jamais je n’ai constaté chez toi la moindre chose moche. Pas comme moi! Et lui, d’un filet de voix: tu charries ou quoi ? Alors moi: te fatigue pas, enfin, on tâchera de te mériter, voilà. Et d’autres mots balbutiés. D’autres regards. Et les mains, les voix qui voudraient elles aussi que tout fût exprimé…

… Sur le moment j’ai pensé que cette fois tout était dit; je me suis donc redressé; et d’ailleurs je voyais qu’il partait, ou je le croyais…

 … Cependant, gardant ses mains dans les miennes, je me disais que lui aussi aurait pu le proclamer à l’instant: que tout est accompli. Cloué pareillement au poteau de torture, pas moins innocent que l’Innocent, et paraissant s’excuser au demeurant, se gênant de déranger, c’est le cas de dire: je ne fais que passer; et ne pensant pas, assurément, avoir sauvé en rien l’Humanité. Seulement: le fils de son père et faisant à son tour de son mieux…

… Dans les miennes ses mains ne pesaient plus. Tout en lui, ces derniers jours, s’était d’ailleurs comme allégé; et j’ai pensé que ce qui restait ici de lui n’était que pour nous toucher de son aile – il venait encore de réclamer ma grande sœur qui arrivait de l’étranger à l’instant même…

… Vive émotion: penser que l’un d’entre nous eût pu manquer à l’appel ! Et la voici qui se pointe en taxi. Ouf: ils respirent. Tous, à ce moment-là, ont en effet comme un besoin de souffler. Pour un peu, l’Ange les entendrait célébrer la ponctualité du Talgo ! Et de s’embrasser avec des élans inaccoutumés. Puis de se reprendre: ne va donc pas le faire languir…

 … J’ai pensé à cette énormité pour lui: cet afflux soudain de parfum et la peau toujours si fraîche de ma grande sœur, mais d’abord cette voix qu’il reconnaît les yeux fermés. Et ensuite tout qui afflue – tout ce qu’il m’avait dit là-bas, dans sa maison à elle, à propos de ce qu’il préférait en chacun de nous…

… Peut-être bien les défauts, avait-il dit. Les qualités, c’est entendu: ça aide; et c’est pourtant vrai que je ne peux pas souffrir certains défauts chez certaines gens, mais chez les siens c’est autre chose… Il se débridait. Nous avions creusé dans le rioja, ce soir-là, beaucoup plus qu’à l’ordinaire, et je me réjouissais de le voir s’emporter contre ceux qui nous empoisonnent, comme il disait – et je le poussais même, convaincu que c’était contre autre chose encore qu’il luttait. Il vitupérait la mesquinerie de certains, la mesquinerie et la grossièreté. Et le pire: lorsque les mesquines épousent les grossiers (il pensait à ceux qu’il appelait les horribles voisins) et qu’on se trouve exposé à leurs menées. Tu te figures la vie de ces gens qui ne pensent du matin au soir qu’à nous empoisonner. Tu te figures le plaisir…

 … Et maintenant encore, tandis que ma grande sœur rattrapait le temps et que nous autres, dans la pièce d’à côté, nous attendions comme immergés dans la même tendre torpeur, je songeais, en souriant intérieurement, à ce qu’il arrivait à mon père de saisir, sans trop le rechercher, en une formule. Ainsi ce seul terme de plaisir, s’agissant de la sinistre propension à nuire des gens qui s’ennuient dans la vie, suffisait-il à faire apparaître la mesquinerie et la grossièreté qu’il y avait chez les horribles voisins comme une espèce d’image inversée, et peu s’en fallait alors que nous ne prenions en pitié de si pauvres gens, comme il disait…

… Et d’ailleurs qui n’est pas à plaindre en réalité ? me demandais-je de plus en plus souvent depuis la venue au monde de notre premier enfant. Je me rappelais les horribles voisins et m’efforçais d’imaginer le pourquoi de leur isolement croissant et de leur étriquement, de ce qui les avait aigris et renfrognés jusqu’à la haine ; et j’avais beau m’indigner à l’idée qu’on pût se ratatiner ainsi: plus que tout je voyais leur misère, et si semblable à celle qui s’étalait chaque matin dans les journaux et partout en ce monde privé de beauté. Or nous nous étions rappelé là-bas, mon père et moi, comment les deux tourtereaux chantaient des années plus tôt, elle au piano et lui poussant la romance de sa voix de baryton léger. Et voilà que le temps non fécondé, le temps mornement passé à s’occuper, le temps gâché, le temps piétiné, le temps émietté en grise poussière toute pareille à celle qui neigeait sur le petit écran après que le couple hébété se fut endormi en plein énième feuilleton de sa journée, voilà que le temps les avait desséchés et creusés par-dedans, dévastés et transformés en deux morts-vivants…

… À l’opposé, plus mon père approchait de la fin et plus je l’avais senti présent; et en ce moment même tout me semblait, dans l’apparente familiarité, pour ne pas dire dans la banalité de ce lieu qu’avec les années on s’était pour ainsi dire incorporé, tout me semblait se révéler autrement, tout se dévoilait comme pour laisser entrevoir je ne sais quelle vérité, et puis se repliait, à raison, peut-être, de quelque secret à préserver…

… Je nous revoyais dans la nudité de nos étés en enfance. Qui pense alors que le corps va souffrir ? Toute la smalah n’est en ce temps-là qu’une chair pure et qui bronze de jour en jour. Il n’est en ce temps-là question que de baignade et de limonade. On n’a pas idée en ce temps-là de ce que c’est que de faire l’amour ou d’agoniser. Ce n’est pas qu’on s’imagine immortels : c’est qu’on l’est. Et voilà nos petits dieux de l’été…

… Le plongeur blond pèse maintenant son quintal. La naïade à ses côtés va sur ses quarante ans, et l’autre sirène se teint désormais plus ou moins les cheveux, tandis que le gamin facétieux de naguère, sans y paraître sous ses lourdes paupières, les considère tous tant qu’ils sont du point de vue de l’Ange, consignant chaque détail sur ses invisibles grimoires – et voici que sa mère, qu’il regarde en train de les regarder, s’en aperçoit l’air de penser: et voilà…

… Pour s’en aller en beauté, il avait demandé qu’on lui passe Le Messie et ses non moins inévitables Brandebourgeois qu’il nous avait servis et resservis à travers les années – son goût pas compliqué pour le clair et l’ardent, le sonnant, les fanfares angéliques de Telemann ou les lumières diaprées de Vivaldi – enfin, s’il faut s’en aller, surtout des Chœurs, s’il vous plaît…

… Ils attendaient qu’il se passe quelque chose et pourtant rien n’advenait. Ils attendaient précisément que la vie veuille bien passer, mais la vie s’ajoutait à la vie et le temps se subdivisait; et ce fut le médecin qui passa, l’homme-médecine de la tribu, le sorcier qui disait: tout est bien, je vois que vous êtes réunis, ça devient rare par les temps qui courent, continuez, je repasserai…

 … Et tous les regards avaient convergé sur cette masse de compétence sereine que représentait pour les uns et les autres celui qui, d’une certaine façon, avait adopté leurs maux et les conduisait de la vie à la vie, et tous ils avaient pensé: comme toujours, celui-là, il lui suffit de passer et tout paraît s’arranger; puis, ne restant de lui que ce sillage de confiance, ils avaient commencé de parler entre eux tandis qu’un autre bruit de voiture signalait une arrivée; et c’était l’enfant que ma douce amie venait présenter au mourant; et tout aussitôt cette autre énormité: ce petit bout de machin, cette rose chose, cette apparente fragilité et cette inimaginable énergie en puissance, puis de l’autre côté ce visage parcheminé de vieil arbre-livre et cette ultime lumière répondant à la lumière de l’enfant, deux buées qui se mêlent à peine et c’est un monde…

… Dans la nuit de là-bas mon père m’écoutait philosopher sur les nébuleuses et j’avais aux lèvres le goût du sel de mes plongées avec les jeunes gens des rochers, et mon père me disait en souriant que le défaut qu’il préférait chez moi tenait à cette irrécupérable propension à rêvasser…

 … Sur la plage j’avais honte, un peu, de ma chair bronzée, mais cela ne m’apparaissait alors qu’à l’état d’idée. À la vérité je ne voyais même pas la plaie vivante qui reposait à mes côtés…

… La plupart du temps on vit ainsi comme séparé de soi-même, dans le reflet des jours et la répétition machinale des occupations. Or je me levais tôt, je m’étais fait tout un programme, cette année il faut que tu avances me disais-je, et le travail était minuté qui en imposait à mon père, et ensuite ­seulement nous allions à la mer, mais j’étais ailleurs en réalité, je croyais vivre l’instant et je ne faisais que glisser d’une sensation à l’autre, je prétendais concilier et réconcilier l’intellect et la sensualité mais les heures de mes journées se dissociaient, n’étaient celles que je me figurais mesquinement sacrifier à mon père…

… Un jour j’avais reçu là-bas un pli de Paris qui sollicitait de ma firme un papier sur Les Paysans de Ladislas Reymont, à paraître en Fronton. Alors, sans dissimuler ma fierté, j’avais annoncé à mon père que désormais j’avais un pied au Monde, puis je m’étais demandé s’il se moquait de moi quand, après m’avoir félicité, il avait ajouté d’un air quelque peu distrait, voire léger, qu’il espérait que le monde s’en trouverait sauvé par la même occasion, après quoi j’avais constaté que mon père était peu bien ce matin…

… Je savais alors qu’il y avait des milliers de gens qui considéraient qu’il était important d’écrire dans Le Monde, et pourtant la bonhomie de mon père avait éventé ma vanité, aussi saluais-je chaque matin, au miroir, celui dont il n’était pas interdit de penser qu’il allait sauver le monde; et c’était mon père, au demeurant, que je sentais de nous deux le plus soucieux de me voir bien exprimer tout ce qu’il y avait de beau et de vrai, de si poignant dans le roman polonais…

… À l’instant, de l’autre extrémité du quartier nous parvenait la rumeur des cloches du temple protestant; et tant d’autres souvenirs affluaient. Ainsi me revenait tout à coup l’image hurluberlue de ce pasteur collant, dans nos petits bulletins d’aspirants paroissiens, les symboles à colorier du Juste et de l’Égaré…

… L’agonisant reposait sous calmants et peu à peu cela nous révélait à nous aussi l’énormité de ce qui se tramait: ce qu’à l’apparition de l’enfant nous avions éprouvé déjà, et ce qu’on décelait maintenant au regard éperdu de celle qui resterait – mais comment exprimer cela?…

… Tout avait commencé de m’apparaître autrement, trois mois auparavant, lorsque, des entrailles ensanglantées de la mère, des mains gantées de vert avaient tiré l’enfant – et cela vivait et plus rien n’existait de mes pensées de mort que cela…

… Je ne me l’étais dit que plus tard, mais ce fut dès cet instant, aussi, qu’il me parut réintégrer comme un cercle, une place de village, ou comme un cycle, une horloge, comme un symbole, une roue céleste ou une aire à grain, et des songes solennels me le confirmaient…

… Je cheminais dans la neige, je montais vers le ciel, une force me poussait, je me gaussais de l’idée d’Élu mais je faisais tout comme, et bientôt je constatais qu’une foule me suivait, aussi m’écartais-je, et tous me reprochaient de ne jamais prendre part et de bafouer les horaires, puis la multitude se clairsemait et c’était tout seul que je parvenais à la cime où j’éprouvais quelle extase amère – alors j’en appelais à quelqu’un, je me gaussais de l’idée d’Élue mais c’était à elle que la force me conduisait, et finalement j’arrivais à une haute porte qui me semblait celle d’un rêve, et la multitude était là qui m’attendait, et l’Élue, tout le cinéma…

… L’Ange les voyait à présent se détendre un peu. La mère avait servi du café. Le mourant, les yeux clos, ne faisait plus que respirer fort. On était sortis quelques instants au jardin pour prendre l’air et en fumer une, et bien entendu les rideaux des horribles voisins avaient bougé, mais on s’était réjouis de humer, aussi, cette vieille odeur sacrée de rôti qu’exhalait le quartier…

… Je repensais au paysan polonais Boryna dont nous avions souvent évoqué, là-bas avec mon père, la dernière nuit hallucinée, et je me demandais: mais à partir de quel moment a-t-il entendu, lui, les choses et les gens le supplier de rester? À Noël passé? En tout cas j’avais relevé, sur une photo de la soirée, cet air de n’y être déjà plus tout à fait. Et je me rappelais cette autre scène dont nous avions parlé, de l’esseulement déchirant du forestier polonais blessé à mort qui entend de son grabat la rumeur de la fête des vivants tandis qu’il se sait, lui, déjà fauché et moissonné…

… Les choses étaient là, qu’on ne voit pas la plupart du temps, les choses et les gens. Depuis un moment déjà je regardais une lampe qu’il y avait là dans la chambre de devant jouxtant celle où reposait le mourant, et c’était la lampe sous laquelle il aimait lire, et cette lampe, étrangement, me semblait à l’instant comme plongée dans un état de recueillement – pour un peu j’allais me figurer que l’objet priait…

… Il y avait eu ce très long silence dans lequel les frères et sœurs s’étaient immergés, et c’était un intérieur hollandais; et de même que les choses qui étaient là se trouvaient liées entre elles par toutes sortes d’histoires, de même l’Ange remarquait-il que les gens du tableau se parlaient sans parler et qu’eux seuls, détenaient le secret de ce qui liait entre eux les objets…

… Que cette lampe n’avait-elle entendu, que n’avait-elle vu, que ne pouvait-elle parler en ce moment ! Mais l’objet se contentait d’être présent et je me disais: tu verras, ça ne va pas manquer, demain ils reconnaîtront en elle la lampe du père et ce sera classé: le reliquat de musée… … Et la vision d’autres objets inaperçus me revenait. À Venise, une aube morose où rien n’allait, soudain, au pied d’un mur obscur, elles m’étaient apparues: deux poubelles dégueulant leurs déchets, deux guenilles dans un recoin, deux filles de rien, mais soudain, comme un rai sous la porte du ciel, une épée de lumière les avait touchées et c’étaient deux anges, deux beautés. Quelques instants plus tôt, pareil à elles, je me sentais souillé, et voici qu’avec elles je rendais grâces à je ne sais quel ciel…

… Je ne sais quel ciel, tout à l’heure, accueillerait mon père, et cette lampe resterait sous nos yeux, et cela seul m’importait: cette présence habitée – ce qu’en secret j’appelle Dieu, mais je me tais… … Chacun Le brandissant, chacun désignant Le Sien pour seul vrai, chacun fuyant cela pour se réfugier au sommet de sa vanité – Dieu et moi…

… Quand mon père Le tenait simplement pour le bien qu’on fait qui reflète tout bien. Quand mon père n’y voyait que la source de toute beauté. Quand mon père, sans autres mots, n’y trouvait que tout amour…

… Tandis qu’ils se fabriquaient une idole de mots, qu’ils discouraient et qu’ils disputaient à tort et à tuer…

… Les objets nous murmuraient: vous êtes nos hôtes, nous ne sommes rien à qui ne prend garde, mais par qui nous regarde nous nous laissons voir, parfois…

 … Ainsi l’Ange les voyait-il ce matin-là dans le salon petit-bourgeois: des gens comme il y en a tant que rassemble le plus banal événement, mais l’Ange sait que tout et rien ce matin se passe entre Rien et Tout…

… Ainsi dès la venue au jour de notre premier enfant m’étais-je dit que désormais tout pouvait arriver, que plus rien désormais n’avait la moindre importance, que désormais tout comptait…

… Je me disais: à quoi bon ? Et au même instant cela me découvrait une évidence: que rien n’a de sens que cela. Non pas la mort, mais le dernier souffle et le premier. Non pas l’après, mais à l’instant ce transport d’un regard aux autres…

 … Je me disais: c’est affreux, tu ne sais rien d’eux, et eux non plus, jamais, n’auront montré le moindre souci de savoir qui tu es. Et tous, ainsi, comme isolés dans le froid, c’est ce qu’on dit: la société…

… Là-bas, sur le chemin de la mer, mon père m’avait raconté ses démêlés. Ce que sont les grossiers, les mesquins. Tout cet élan vers le rien, tout ce vain mouvement. Et cependant avec ses mots il célébrait l’Agir humain: il nous faut faire quelque chose de tout ça, disait-il, sous peine de se défaire…

… Il nous laissait ses herbiers, ses tableaux, ses bricoles comme il disait, quelques mots écrits (mais bien peu: quelques souvenirs lumineux de l’enfant empêtré qu’il avait été, quelques aveux contraints), quelques objets talismans, son beau violon depuis longtemps délaissé, tous ses papiers classés… … Je me disais et ça continue, et grâce à lui aussi cela signifie quelque chose. Et je me ressouvenais que tant d’années auparavant il nous arrêtait dans les hautes herbes et nous disait: ah ça, regardez…

… De son côté notre mère ressassait son propre bilan: on a fait son possible. C’est qu’il fallait lutter, dans le temps. Ce qu’on a dû compter. Et toujours et encore à vaquer. À l’instant même, nous voyant ne faire que songer, elle nous proposait un frichti. Alors nous de l’encourager: voilà bien, ça te changera les idées. Des mots comme ça…

… Et tandis que le père s’en allait tout doucement, l’Ange les a vus se rassembler une fois encore autour d’une grande platée de pâtes, comme aux aubes de tant de virées de leur jeunesse, et l’aîné servait le vin, et tous buvaient sans se faire prier. Et la mère a bu son verre aussi, quoique se gênant. Était-ce bien le moment ? Alors tous de l’encourager: que oui !…

… J’imaginais nos anciens villages réunis. Je me figurais le défilé de tous les amis, et pourquoi pas des ennemis ? Et qu’on n’attende pas qu’il soit défunté comme chez les bourgeois ! Mais un vrai dernier repas qui le tienne au moins le temps de passer, et à ceux qui restent: de quoi le regretter…

… La période la plus ancienne (et donc assez naturellement la plus belle à leurs yeux) est celle où il porte tout, le plus gros sac, parfois un des petits qui n’en peut plus, et la marmite d’éclaireur pleine d’eau de la rivière qu’il dispose sur le feu qu’il est également le seul à savoir faire, et sur son torse nu de sachem la terrible balafre de son opération me rappelle l’expression couturé de cicatrices des récits de pirates…

 … Nous serions repartis ce matin. Nous aurions pris le tram des prés et là-haut, dans l’arrière-pays, nous aurions remonté la rivière jusqu’à notre piscine naturelle, au pied de la cascade au martin-pêcheur. Et de là les garçons seraient partis en reconnaissance dans les territoires inexplorés – les zones blanches de la carte topographique –, et peut-être y aurait-il eu un drame cette fois encore (leurs souvenirs ne manquent pas de ces plaies et bosses qui donnent son piment à l’existence) et aux odeurs d’ail sauvage et de vase se serait bientôt superposée celle de la chair grillée du bison que figure à jamais l’irremplaçable cervelas…

 … Du point de vue de l’Ange ils tournaient en rond, tantôt s’impatientant vaguement (non sans sursauts variés du genre: et si cela se prolongeait comme dans le cas de Franco? puis dans la foulée: mais pousse-le dans la tombe, tant que tu y es!) et tantôt reprenant pied dans l’instant. Et l’après-midi tirait à sa fin, un pasteur a sûrement passé (on ne se rappelle même plus lequel: c’est dire), et plus tard le mourant s’est exclamé «quelle horreur !», mais peu après le médecin de retour les a rassurés, comme quoi ce n’était que l’effet du calmant dont il lui fallait précisément administrer une dernière dose, et cette fois on a compris, le médecin restait, il nous parlait déjà sur un autre ton…

… Et peu après la voix de quelqu’un qui se tenait auprès de l’agonisant a dit que celui-ci était en train de passer, aussi tous se sont approchés, mais cela s’était déjà passé, la vie s’en était allée comme elle était venue, comme en douce…

… On dit alors des choses tandis que le professionnel se livre au constat d’usage. On dit par exemple: il est à présent dans la paix. Mais qu’est-ce qu’on en sait ?…

 … C’est d’ailleurs moi qui ai osé la prononcer, cette sentence qui veut tout et rien dire…

… Or nous pleurions, nous nous consolions, d’une part nous ne savions plus trop où nous en étions, d’autre part nous avions désormais de quoi faire et nous nous activions. On croit que c’est toute une affaire, comme l’amour quand on est enfant, et pourtant s’occuper d’un mort n’est pas si compliqué. On s’y est mis les deux fils et la mère, juste conseillés par le médecin. Il ne fallait pas lambiner: le corps était encore un peu chaud, tombé comme une masse de sa croix et cependant si maniable et si léger à ce qu’il semblait. On trouve donc à ce moment les gestes machinaux qu’il faut, et rien n’empêche d’ailleurs de constater ce qui est. Et voici ce qu’on voit alors: voici l’Homme…

… À l’apparition de l’enfant, une première fois je m’étais dit: et voilà. Ma propre vie se résumant d’un coup. Tout se trouvant dévoilé: tel tu fus et c’est ton propre sort scellé. Telle fut et sera la réalité: tous les jours mourir…

 … Dans le regard encore trouble de l’enfant j’avais perçu cela que jusque-là je n’avais jamais pris au sérieux, et cela n’était pas la mort mais ce qui nous est imparti comme une flamme, comme une source, comme une terre émergée, comme un souffle…

 … Et voilà qu’à la vision du corps défunt de mon père une autre lumière se faisait et que tout me disait: cela ne mourra pas. À l’instant même où tout me disait que cela me serait arraché je m’y attachais comme jamais, tout me disant maintenant que les grandes eaux ne sauraient éteindre tel feu…

… J’avais eu sous les yeux l’innocence un peu trouble de l’enfant nouveau-né, et j’en avais mieux conçu ma propre impureté, mais de celle-ci j’étais lavé par la vision de la douleur du corps défunt de mon père…

… Tous les jours il avait enduré, mais jamais il ne maudissait: il n’y avait trace sur son corps de défi ni de colère. Tous les jours, et la nuit même, le mal le réveillait, mais dans l’obscurité c’était un clair visage d’enfant muet qu’il opposait au mufle sanglant des ténèbres, et tout le jaune de son corps n’y pouvait mais. Tous les jours se resserrait le cercle et tout en lui le niait pourtant sans gémir ni crier, ne protestant que d’un murmure: et quelles portes ferment la mer ?…

Sokourov3.JPG… Le corps défunt de notre père gisait devant nous, une fois de plus le Dieu magnifique avait dégringolé dans le sang et la purulence et tout en bas, dans un chaos de clous et de crachats, son cadavre luisait doucement dans cette chambre humaine…

… Si lointain avait été à mes yeux ce qui est, et voici que le voile s’était déchiré et que je voyais ces mains écorchées et ces flancs meurtris, ces pieds endoloris; et voici que le jaune devenait couleur de prière…

 … Cependant nulle parole ne me venait. Je n’étais dehors et dedans que regard. Avec les autres j’accomplissais les gestes nécessaires: à présent on avait revêtu le corps défunt de mon père de vêtements élégants, et celle qui restait l’avait coiffé comme un enfant. Le regard d’un ange je nous voyais, je voyais les objets, je voyais le monde – et c’était le monde qui priait...

 

medium_Par_les_temps.JPGCe texte est extrait de Par les temps qui courent, publié en 1995 chez Bernard Campiche, et reéédité en 1996 au Passeur, à Nantes. Il a obtenu le Prix Rod 1996.

 

Images: extraites de Mère et fils, d'Alexandre Sokourov.

26/01/2017

Serial conteur

 

 BlaWKV8CEAAwsvN.jpg

Shakespeare en traversée
25. Cymbeline


Shakespeare eût-il sacrifié à la pratique des séries télévisées telles qu'elles prolifèrent aujourd'hui, et dans les pays anglo-saxons avec des qualités parfois comparables au cinéma ou au théâtre, s'il était né en notre époque ? C'est plus que probable, se dit-on souvent à voir et revoir ses pièces visant tous les publics, et notamment les romances aux intrigues bousculées de sa dernière période, dont Cymbeline est un exemple éclatant après Périclès et avant Le conte d'hiver.

Header3.JPG


La merveilleuse figure féminine d’Imogene, incarnée ici par une Helen Mirren irradiante de douceur et de douleur sublimée, représente le moyeu fixe et fidèle de la folle roue des trois intrigues combinées de cette pièce semblant de toutes les époques, mêlant Rome antique et matière de Bretagne, féodalité farouche et déliquescence de cour sous la Renaissance, épisodes à la Boccace (la référence au Decameron est explicite), sensualité à l'italienne (la scène du quasi viol d'Imogene endormie par le perfide Rital est d'un érotisme intense) portraits de quasi monstres régnants (la reine marâtre surtout, et son fils dégénéré) et, en contraste vigoureux, de noble cœurs mal blindés contre la jalousie (tel Posthumus, bénéficiant lui aussi d'une interprétation magistrale de Michael Pennington), dans un branle-bas général de guerre qui embrouille tout avant un dénouement dramatique démêlant les écheveaux entortillés.

_83465112_83465111.jpg
Tout cela est d'une ligne moins pure, avec des abrupts moins vertigineux que dans les grandes tragédies, mais le genre de la comédie facilite certains raccourcis que le génie de Shakespeare préserve de l'artifice ou du feuilleton rose, n'excluant ni la verve picaresque d'une espèce de western entre landes et montagnes aux ours, ni les excès gore propres à ravir le public avide de sang frais (la tête à claques du fils de la reine coupée par le prince en légitime défense) ou les apparitions onirico-mythologiques de fantômes humains ou divins...

0f942723-fb19-4eac-9102-cac268db1ee0.jpg
Quant au leitmotiv shakespearien de l'appel à la clémence et au pardon , il n'a rien, là non plus, de l'artifice exigé par le happy end propre à la comédie, même s’il en participe. Il apparaît plus comme un vœu incarné qu'une leçon de morale: il illustre la possibilité de la bonté inspirant ce que Peter Brook appelle la qualité du pardon.

17:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Palestine ou la déchirure

c74c7d57be4398ee2af2fadb3132ae6f.jpg

 Hubert Haddad, dans son roman incandescent et poétique, nous fait vivre la tragédie de l’intérieur par le truchement de personnages attachants.

A l’écart des estrades, le romancier d’origine tunisienne, établi à Paris dès son enfance, a développé une œuvre considérable mais un peu méconnue, riche d’une cinquantaine d’ouvrages touchant à la poésie, à la nouvelle, à l’essai et au roman. Palestine, relevant de ce dernier genre, est un des plus beaux livres de cette rentrée.

- Quelle est la genèse de Palestine ?

- D'abord mes origines judéo-berbères, une enfance bercée par l'Orient - on parlait arabe côté adultes et vivait dans la culture maghrébine -, et la complainte du retour à Jérusalem, en "Palestine" disait ma grand-mère Baya qui, bien vieille, n'avait pas mémorisé la création de l'État d'Israël. Concrètement, j'ai abordé le sujet il y a près de vingt ans, dans un roman récemment réédité par Zulma, Oholiba des songes. Oholiba est  la Jérusalem déchue de l'exode, comparée à une prostituée, dans Ézéchiel. Je me suis aperçu a posteriori que ce roman qui interroge le monde yiddish après la Shoah s'achevait à peu près où commence Palestine. Parti en Inde du sud à la recherche des judaïsme antique au Kerala, à Kranganore et à Cochin, il y a deux ans, je projetais en fait d'écrire un autre livre proche du sujet, de manière allégorique en imaginant un vieux musicien israélien d'origine polonaise déçu par la politique de son pays qui se retrouve par hasard dans la vieille synagogue de Cochin et qui se réconcilie avec son judaïsme à travers la légende du royaume de Cranganore. C'est la genèse du livre. De retour, la réalité, l'actualité du conflit m'a tellement bouleversé que j'ai abandonné ce roman pour écrire dans une certaine urgence intime ce Palestine.

- Comment vivez-vous personnellement ce conflit ?

- Dans la déchirure, sachant que les Palestiniens et les Juifs sont les enfants d'une même terre, à travers la disparité des siècles et les conversions, le flottement identitaire. Des erreurs ont été commises à tous les échelons des États et des institutions internationales, mais aujourd'hui il y a une réalité vivante qui excède les schémas qui furent ceux de l'impérialisme en déconfiture: deux peuples vivent là de manière substantielle, sans recours direct à d'autres cultures, même si la pesanteur des alliances, Occident contre monde arabe, n'arrange pas les choses. Il est temps d'inventer ensemble dans ce bout de territoire un avenir exemplaire, par l'échange culturel et scientifique, le rétablissement des droits fondamentaux de l'individu et des peuples. Ce qui est une tragédie peut devenir une chance.

- Comment avez-vous travaillé ? Le roman a-t-il fait l'objet de repérages précis?

- J'ai pas mal de proches qui vivent ou qui ont vécu en Israël, personnellement je n'ai jamais pu m'y résoudre. Mon frère Michael qui est présent dans le livre, qui effectivement a tout abandonné un jour (en 1978) pour aller vivre dans une cabane de bois de cinq mètres carrés en bordure de Jérusalem Est, était parti à vingt ans plein d'espérance, il a connu la vie de kibboutz, il était artiste peintre et enseigna à l'École des Beaux-Arts de Jérusalem. Finalement, il abandonna même sa cabane et vint se suicider à Paris, dans le Ménilmontant de l'exil. Tout ce passé, la pensée des amis musulmans et des amis juifs m'ont conduit à écrire ce roman à l'intuition, pénétré par le sentiment étrange d'une autre vie. Je ne suis pas allé à Hébron, pourtant des journalistes qui ont enquêté longuement là-bas m'ont dit qu'il y a dans Palestine une parfaite véracité tant géographique (là, bien sûr, je me suis documenté) que d'ambiance. Un romancier travaille avec une sorte d'intensité un peu hallucinatoire jusqu'à ce qu'il se sente en possession de tous les fils, les tensions, les couleurs. Mais j'irais un jour à Hébron, sur les pas de mon frère Michael et de mes personnages.

- Comment les personnages vous sont-ils apparus ? Comment les développez-vous ?

- Les personnages sont l'expression pure de mon sentiment intérieur, informulable théoriquement dans la platitude toujours sujette au manichéisme de l'analyse et de la dialectique: ils ont surgi en moi avec la force de mon émotion, de mon trouble, de mon désir infini de paix et de réconciliation entre des visages souffrants de mon histoire, de notre histoire à tous.

-          Les personnages féminins semblent les porteurs, dans le roman, des seuls espoirs et d’une aspiration positive à la pacification.  Est-ce valable d’une façon plus générale selon vous?

- D'un point de vue global, universel, oui: parce qu'elles peuvent remettre en question le patriarcat qui est responsable de millénaires d'exactions depuis Caïn, parce qu'elles ont en elles une expérience, une histoire propre de l'aliénation, de l'asservissement, de l'injustice. Libérées de la violence ordinaire, elles enseigneront la paix, et la fraternité à une humanité renaissante.

- Que peut un roman par rapport à la perception d'une telle tragédie?

- Le roman nous sort des schémas fermés, des oppositions aveugles. Il donne à comprendre par empathie, il peut réveiller parce qu'il touche au plus intime de l'être qui est notre partage à tous, par-delà les opinions et les communautés. Comme la peinture ou la musique, le roman voudrait restituer la nuance et la contradiction, la chair, le vivant dans son tremblement. 

- Comment, personnellement, malgré la fin très sombre de Palestine, envisagez-vous l’évolution du conflit et son issue éventuelle?

- Il y aura un jour deux États souverains qui vivront dans une paix d'abord relative et bientôt entière, c'est seulement une histoire de temps, c'est-à-dire de vies humaines. Mon roman Palestine n'est pas désespéré, mais c'est une tragédie. La tragédie a des effets de catharsis, elle voudrait ouvrir le cœur et l'esprit. En cela, elle est optimiste.

8c9388e4ff441936bc415f97e24d84b3.jpgLa tragédie au coeur

Un sentiment de plus en plus oppressant, quasi physique, assorti d'une angoisse omniprésente, saisissent le lecteur de ce roman-labyrinthe très dense et intense, dont le jeune protagoniste, Arabe de Jérusalem sous l'uniforme de Tsahal, se trouve pris dès la première séquence dans un engrenage fatal.

Attaqué par un commando de factieux palestiniens, il est blessé et dépouillé de son uniforme et de son passeport avant que ses agresseurs ne soient tous massacrés. Il se prénommait Cham jusqu'au moment d'être recueilli par une vieille Palestinienne aveugle qui voit en lui le sosie de Nessim, son fils disparu. Il sera Nessim aussi pour Falastin, la fille de l'aveugle qui le soigne et dont il tombe follement amoureux. Falastin entretient un espoir de pacification proportionné à l'horreur qu'elle a vécue lorsque son père, leader d'un front démocratique, est mort à ses côtés dans un attentat. Cham-Nessim l'Israélien pris pour un Palestinen sera planqué et piégé une seconde fois après une folle fuite, au lendemain d'une nuit avec Falastin que scelle une effusion momentanée que le retour au réel empêchera de s'incarner dans le temps à venir.

Si la tragédie du conflit israélo-palestinien est ressaisie avec une foison de détails - au milieu d'une nature merveilleusement rendue et d'un quadrillage de murs et de check-points signalant l'absurde hybris de l'homme, - qui valent tous les reportages, les péripéties de Palestine importent moins, à l'évidence, que leur résonance émotionnelle et leur valeur hautement symbolique à de multiples égards. L'écriture incisive, mais très sensible et sensuelle à la fois, qui tire parfois le roman vers la fable ou le conte poétique à l'orientale, cristallise enfin le message d'humanité et la beauté nullement esthétisante de cet admirable roman.

Hubert Haddad. Palestine. Zulma, 152p.   

Cet entretien a paru dans l'édition de 24 Heures du 30 octobre 2007.

25/01/2017

Au coeur du réel

 

images.jpeg

Le roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, va bien au-delà de l'ouvrage "sur" la transplantation cardiaque. Roman choral, roman-poème, ce livre magnifique en impose par son mélange de surexactitude factuelle et d'extrême sensibilité.

On entre dans ce roman le cœur immédiatement palpitant, soulevé par une grande vague enlevant le protagoniste à sa crête pour un premier ride salué par un triple cri sauvage. Il fait encore nuit  et trois « caballeros » d’enfer à surnoms de héros de BD, trois surfeurs « planétaires » se sont retrouvés là à la recherche de « la plus belle vague qui se soit jamais formée sur Terre », cette « onde venue du fond de l’océan, archaïque et parfaite », « la beauté pure ». ..

Avant cet envol d’épopée juvénile, une seule phrase ondoyante de deux pages et sans la moindre ponctuation, d’une seule vague là-aussi mais brassant la substance d’une vie – une seule phrase a marqué, comme d’un premier accord en majeur,l ’apparition du cœur de Simon Limbres, « boîte noire d’un corps de vingt ans qui a valsé « léger comme une plume » ou pesé « comme une pierre » battant pour le moment dans le grand corps du jeune homme endormi.

Tout le reste est raconté par le roman, donc passons. Pour préciser tout de même que, quelques heures plus tard, le corps gravement blessé de Simon Limbres sera retiré du van dans lequel lui et ses compères se sont crashés, immédiatement admis au département de réanimation médico-chirurgicale de l’hôpital de Havre. C’est là que l’accueille le chirurgien Pierre Revol, qui verra la « tache mouvante » de la mort se pointer sur son écran une heure plus tard. Le même Revol qui annoncera peu après à la mère de Simon. « Votre fils est dans un état grave » Et un peu plus tard encore : « Les lésions de Simon sont irréversibles ».

Simon donc, dix-neuf ans, le seul surfeur non ceinturé dans le van, bientôt déclaré mort puisque, depuis une soixantaine d’années, l’on considère que l’abolition des fonctions cérébrales correspond à la mort, et non plus l’arrêt du cœur. Lequel cœur, de Simon, continue aussi bien de battre dans la poitrine du garçon.

 

Telle est donc l’amorce, sans trace de pathos, du nouveau roman de Maylis de Kerangal, dont on retrouve, quatre ans après Naissance d’un pont, l’extrême précision de la phrase, mais aussi l’espèce de lumière claire de ses mots, l’originalité de ses images et la musicalité de son verbe - son regard en outre fragmenté par de multiples points de vue.  Or l’ingénieure-mécanicienne-conteuse-poète du mémorable roman  (Prix Médicis 2010 et 100.000 exemplaires) va s’en donner à cœur joie, on le pressent, dans cette traversée d’un nouvel univers où la complexité des procédures et la plus haute compétence professionnelle vont de pair.

 

Qu’on ne s’attende pas pour autant à un roman de plus « sur » la transplantation cardiaque. Ou disons que le récit de ladite transplantation n’est que le fil courant, en vingt-quatre heures, dans le labyrinthe à multiples détours et digressions d’une narration, durant le transit extraordinairement « technique et délicat » d’un cœur changeant de corps, de la mort à une autre vie.  Le« film » des séquences successives de la geste médicale décrite par la romancière est, de toute évidence, fondé sur une documentation parfaite, mais à cette observation se mêle aussitôt  celle des personnages gravitant autour du corps et du cœur de Simon, vite identifiés (et vite attachants pour le lecteur, à des degrés d’intensité variable).

 Ce qui intéresse une fois de plus Maylis de Kerangal, comme dans ses ouvrages précédents, ce sont les gens. Et pas n’importe lesquels. Ses personnages n’ont rien des figures stéréotypées, agitées, voire hystériques, des épisodes d’Urgences et consort. Observatrice suraiguë des faits sociaux et des procédures professionnelles, la romancière est aussi une sismographe des sentiments capable de rendre ce qu’on pourrait dire l’aura de ses personnages, sous de changeantes lumières. Verbalement, comme chez un certain Le Clézio des premiers romans (je pense à Guerres ou à Terra Amata, notamment) ou comme chezClaude Simon, elle compose une marqueterie jamais figée où le mot juste et le sentiment touchent l’esprit et le cœur, ce qu’on appelle la tripe ou ce qu’on appelle l’âme, en constante osmose.

Tous les personnages de Réparer les vivants gravitant de près ou de loin autour du gisant ont donc leur histoire finement détaillée. Deux d’entre eux, les parents de Simon, Marianne et Sean,  traversent le roman en se portant l’un l’autre comme des naufragés s’entraînant dans la spirale du désespoir – leurs retrouvailles avec leur deuxième  fille desept ans, puis avec la petite amie de Simon, déchirantes, étant bonnement à pleurer. Jamais, cependant, la romancière n’actionne le tire-larmes…

Un personnage non moins central, tout à fait significatif de la poétique de Maylis de Kerangal, va jouer, jusqu’à l’admirable scène finale où il se met à chanter à côté du corps de Simon, un rôle qu’on pourrait dire d’un accompagnant angélique.Il se nomme Thomas Rémige, il est « technique et délicat », c’est lui qui va « négocier » le don d’organes avec les parents, c’est un être hors du commun qui vit pour le chant, son travail au centre de réanimation où le professeur Revol le traite en pair, il a acquis un chardonneret de la valléedu Collo pour 3500 euros – ce genre de choses. Quant aux autres personnages, entre Le Havre et Paris où le cœur de Simon sera transplanté, le lecteur les découvrira…

 

J’avais relevé, en lisant Naissance d’un pont, l’aspect « unanimiste » de ce roman de plus grande envergure , dans le sens où l’entendait Jules Romains. Bien entendu, la référence à celui-ci fait aujourd’hui vieux jeu (quel prof de lettres fait encore lire LesHommes de bonne volonté ?), et pourtant je persiste et signe à lalecture de Réparer les vivants, où l’attention de la romancière à ses personnages me fait penser à ce que les catholiques appellent la communion des saints, qu’on pourrait limiter, parofanes que nous sommes, aux instances de la compassion ou de l’amour des gens.

 

Dans la foulée, j’aurai lu dans un papier récent que Réparer les vivants relèverait du roman « social démocrate ». On ne saurait plus mal dire, mais le vieux conflit opposant une certaine critique française  et les écrivains se risquant à parler frontalement de la réalité (de Zola à Céline et jusqu’à Michel Houellebecq) n’en finit pas d’entretenir le malentendu. À ce propos, on pourrait encore rappeler qu'il fallut un John Dos Passos (auquel on pense évidemment en lisant  Naissance d'un pont) pour célébrer le réalisme poétique d'un  Jules Romains - encore lui... 

 

L’extrême acuité de l’observation de Maylis de Kerangal, son attention portée aux plus petits détails de la vie d’une infirmière de 23 ans (p’tain la mauvaise nuit qu’elle vient de passer avec son jules)  ou à une dynastie de grands patrons parisiens, sa façon de brosser le portrait d’un jeune chirurgien dont la transplantation du cœur de Simon sera SA transplantation, et le contrepoint incessant de l’action engagée ou de la rêverie angoissée (Marianne qui pense au cœur de son fils passé dans un  autre corps -et qu'en sera-t-il de la petite amie ?), la rumeur nocturne de la vie qui continue (un match qui se termine au stade du Havre tandis que le cœur de Simon transite dans son bac de glace), tout ça, la vie, le très physique et le soudain à-pic quasi métaphysique, le souvenir des cœurs mystiques - la prière du cœur à quoi recourt Marianne sans s’en douter-, tout ça et la réparation finale du corps de Simon pour l’offertoire aux parents, comme au terme d'un rituel antique -  tout ça fait, de ce livre limpide et déchirant, un roman-poème aux résonances profondes, inscrit au cœur du réel.

 

Maylis de Kerangal. Réparer les vivants. Verticales,  280p.     

19:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Un pont vers l'avenir

Maylis3.png

Prix Médicis 2010 éclatant à Maylis de Kerangal. Avec Naissance d’un pont, la romancière figurait sur quatre listes. Elle a fait l’unanimité. 

C’est l’un des plus beaux romans français de l’année qui a été couronné par le Prix Médicis, alors que le Médicis « étranger » revenait à l’auteur américain David Vann, pour Sukkwan Island (Gallmeister), et le Médicis « de l’essai » à Michel Pastoureau, pour Les couleurs de nos souvenirs (Seuil).

Avec son septième livre, Maylis de Kerangal, qui a passé par l’édition (chez Gallimard puis à l’enseigne « jeunesse » du Baron perché, qu’elle a créé), s’est déployée dans les grandes largeurs d’un « meccano démentiel », ainsi qu’elle qualifie elle-même le chantier pharaonique « scanné » par son roman. Or ce qu’il faut préciser aussitôt, c’est que cette épopée technique relatant la construction d’un pont autoroutier reliant la ville de Coca (dans une Californie imaginaire et hyper-réelle à la fois) et la forêt, par-dessus un fleuve, n’a rien de mécanique précisément : c’est une aventure humaine «unanimiste» aux personnages admirablement présents et nuancés, âpres et émouvants. De Georges Diderot le chef de travaux rodé sur les gros œuvres du monde entier, à Summer la « Miss béton » française ou Katherine l’ouvrière mal barrée en famille , en passant par Sanche le grutier portugais, Mo le Chinois, Soren l’assassin en fuite, Seamus le rescapé de la General Motors ou le Boa, maire mégalo de Coca, entre autres, toute une humanité cohabite, avec peine et parfois violence, tandis que les oiseaux migrants provoquent une grève technique au dam des financiers nargués par les écolos…

Méticuleusement documenté, sans être un reportage pour autant, Naissance d’un pont est en outre un acte d’écriture romanesque tout à fait novateur, quoique pur de tout effet « avant-gardiste », brassant les langages d’aujourd’hui dans une polyphonie jouissive.

Construit avec autant de vigueur que de sensibilité musicale, très rythmé et très sensuel à la fois, poreux à l’extrême, le roman de Maylis de Kerangal jette enfin un pont vers l’avenir de la littérature française en perte de souffle, avec 300 pages qui en évoquent 3000 « compactées », très denses par conséquent mais très lisibles – un rare bonheur de lecture !

Maylis de Kerangal. Naissance d’un pont. Verticales, 316p.

19:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

23/01/2017

Arborescences de Michel Serres

medium_Serres2.jpg
Entretien à Paris, à propos de Rameaux, avec Michel Serres

 
“Le monde d’aujourd’hui hurle de douleur parce qu’il commence son travail d’enfantement”, écrit Michel Serres à la première page de Rameaux, dont l’image du titre annonce les thèmes: filiation, dépassement de l’opposition du tronc-père et du fils-rameau ou de la science-fille, transformation de l’information objective en connaissance subjective, repérage de ce qui fait vraiment événement, attente de nouveaux avènements. Au seuil d’une Renaissance, entre régression obscurantiste et métamorphose de la perception et des savoirs, le penseur affronte l’à-venir dans la double relance du Grand Récit de la science et des écrits littéraires scandant l’évolution spirituelle de l’humanité. Après Hominescence et L’incandescent, sa réflexion alterne flèches de sens et cristallisations d’images, synthèses fulgurantes et relances personnelles, dans une sorte d’effervescence poétique qui engage l’attention vive du lecteur.

- Pourriez-vous situer ce nouveau livre par rapport aux précédents ?

- Après Hominescence où je tentais de faire le point sur quelque chose que je n’osais pas appeler hominisation, terme un peu lourd, puis L’incandescent, deux livres aux titres inchoatifs, se référant au début d’une évolution, comme adolescence ou arborescence, j’ai été tenté d’appeler celui-ci Arborescence. Craignant la répétition, je l’ai donc appelé Rameaux pour évoquer des questions aussi simples que: qu’est-ce qu’une nouveauté, qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans les nouvelles, qu’est qu’une naissance, qu’est-ce qu’un événement, qu’est-ce qu’une invention ? Ce qui m’y a amené, c’est une nouvelle perception des sciences. J’avais relevé déjà, dans L’Incandescent, ce que j’appelle le Grand Récit, à savoir cette coulée gigantesque datée par les sciences, et qui permet de suivre les émergences successives de l’univers, de la planète, de la vie et de l’homme. Ce qui m’a intéressé cette fois, c’est de parler de ces émergences imprévisibles et contingentes, observées par les sciences, dans leur rapport avec le récit que font les littératures des mêmes phénomènes.

- Comment le thème de la filiation humaine a-t-il cristallisé ?

- Tout à coup, j’ai eu l’idée que le tronc majeur qui supportait le rameau était quelque chose comme le père, et que le rameau était filial. Lorsque l’idée de contingence est venue s’ajouter à celle de la nécessité des lois, je me suis aperçu que dans les dialogues qu’il pouvait y avoir entre, d’un côté, l’homme politique, le journaliste ou l’homme de la rue, et, de l’autre côté le savant, je me suis aperçu que le savant ne répondait plus comme autrefois. Autrefois, le savant énonçait la vérité comme un prophète ou comme un sage, qui détenait la vérité. Aujourd’hui, lorsqu’on lui demande si c’est risqué de se lancer dans l’aventure des OGM ou du clonage, il hésite et parle de pourcentages de risques “dans l’actuel état de la science”. Il a, par rappoprt à la vérité, une sorte de modestie et un nouveau recul, ayant pris conscience du détail et de l’infinie complexité de ces problèmes, et par conséquent il n’a plus la vision arrogante du scientiste de naguère.

- De quand date ce changement d’attitude ?

- Les problèmes posés par la science ont surtout inquiété la conscience éthique dès la fin de la guerre. Il y avait certes eu des alertes dès la fin du XIXe siècle, comme on le voit chez un Michelet. Mais la coupure nette date de l’explosion des bombes atomiques. Ce traumatisme me fait opposer la science-mère et la science-fille. Et puis ce qui est nouveau est d’un ordre plus profond: c’est une sorte d’harmonie et d’unité entre le savoir scientifique, les récits littéraires, l’existence ordinaire des hommes, et même quelque fois la religion, puisque je parle de saint Paul, comme s’il y avait tout à coup une bascule de culture qui faisait voir l’unité de toutes nos expressions.

- Qu’avez-vous découvert de neuf chez l’apôtre Paul ?

- Cette nouveauté que je perçois depuis trois livres dans l’histoire contemporaine, j’ai eu un moment à la comparer à des nouveautés semblables. Je crois que nous vivons une période assez analogue à la fin de l’Antiquité et à la Renaissance. A chaque fois, il a été question de reformuler ce que pouvait être un homme. Il y a ainsi chez Montaigne une recherche de l’homme survivant à l’effondrement du Moyen Age. Si je parle de Paul, c’est que la fin de l’Antiquité est un moment comparable. Paul aussi se pose la question de savoir ce qu’est l’homme. Lui qui partage les trois appartenances aux mondes juif, grec et romain, déclare aux Galates: ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre. L’homme de l’Antiquité se définissait comme appartenant à telle nation, telle classe ou telle religion, alors qu’il crée l’homme universel, indépendant. Au fond, le moi moderne n’est pas inventé par saint Augustin, comme je le croyais, mais par Paul. C’est lui qui fonde d’ailleurs le genre de l’autobiographie. C’est à la fois l’inventeur du “moi” et de celui qui s’exprime.La conscience moderne naît à ce moment là. Je prends donc Paul comme philosophe-témoin actif de cette bascule de culture. C’est une prise de conscience assez récente. Philosophe de métier, j’ai plutôt une âme grecque, formée par la grande tradition qui va de Platon aux épicuriens. La philosophie est un long commentaire du platonisme. Du coup, je ne comprenais pas saint Paul, pas plus que l’aréopage d’Athènes auquel il parle et qui l’accueil avec des sarcasmes. Je l’ai compris à cause de ma réflexion sur la nouveauté. La métaphore du rameau vient d’ailleurs de Paul, qui greffe un nouveau rameau. Il y a chez Paul un appel à l’universalité et à cette notion très actuelle de citoyen du monde.

- Quels sont vos rapports personnels avec le “tronc” judéo-chrétien ?

- J’ai toujours été très intéressé par l’histoire des religions. Tous mes livres en portent la trace. Dans ce livre, je redéfinis d’ailleurs les notions de foi et d’espérance par rapport à l’émergence d’un nouveau monde. Quand on parle de l’émergence de l’homme, on évoque l’événement datant de 7 millions d’années correspondant à la station debout et à la perte de sa toison, mais l’événement lié au fait qu’il commence à dire “je” n’est pas moins important.

- Que pensez-vous du rapprochement, opéré par certains, dont les frères Bogdanov et Jean Guitton, entre les questions de nos origines liées aux découvertes de l’astrophysique et les réponses de la religion ?


- Il est certainement légitime de se poser la question, mais certainement pas d’y répondre d’une façon aussi douteuse. J’y vois une sorte de rafistolage à la façon du XIXème siècle. D’ailleurs Jean Guitton ne connaissait pas un traître mot de la science...

- Vous affirmez que nous avons besoin aujourd’hui de saints. Qu’entendez-vous par là ?

- Dans Les deux sources de la morale et de la religion, Bergson décrit avec beaucoup de soin la trilogie du génie, du héros et du saint. Mais je pense que ce tripode est un peu bancal. Les héros et les génies sont un peu des Rastignac qui s’imposent à la société, dont le tombeau se trouve au Panthéon et qui donnent leurs noms aux rues. Ce sont des gens de la gloire, dont la sainteté n’a cure. Du coup, la liste des saints est inconnue. Je me moquerais volontiers des héros et des génies, alors que je respecte beaucoup plus celui dont la vie bonne éclaire sa localité et ne fait pas de vagues. Le héros et le génie font partie de la Star Académie (Rires).

- Avez-vous rencontré des saints ?

- Oui, je le crois. De telle sorte que je tairai leurs noms...

- Que lien y a-t-il entre le sacré et cette sainteté-là ?

- Je suis assez d’accord avec René Girard sur ce point. Je crois que le sacré est lié à la mort et au sacrifice. Il y a ainsi des religions, très archaïques, qui pratiquent le sacrifice humain ou animal. Au fur et à mesure que l’histoire avance, les religions deviennent de plus en plus douces, et je vois la sainteté comme un relais du sacré. Les “religions” les plus modernes se caractérisent par le refus du sacré. Nous le voyons dans les moeurs d’aujourd’hui. Nous fabriquons du sacré au rabais. Lorsque la princesse Diana a été embaumée comme une sorte d’héroïne, je n’ai pu m’empêcher de penser que notre société fabriquait exactement l’apothéose romaine, lorsque les empereurs devenaient des dieux. A la télévision, le sacrifice humain est de retour en force, comme une espèce de tentation sociale première. Nos sociétés sont très avancées du point de vue scientifique ou technique, mais extrêmement archaïques du point de vue de cette régression.

- Comment retrouver le sens et la confiance ?

- La représentation de la violence diffuse, à l’horizon de nos mentalités une sorte d’assombrissement angoissé. Dans les médias actuels une bonne nouvelle n’est jamais une nouvelle. C’est une mauvaise nouvelle qui est jugée “bonne” à faire la Une. Et pourquoi diffuse-t-on de mauvaises nouvelles ? Parce que le public désire de mauvaises nouvelles. Aristote disait déjà que l’essence du spectacle est la terreur et la pitié. Or vous avez bien que tous les journalistes ont lu Aristote (Rires). La terreur et la pitié font toujours recette, tandis que l’optimisme ne se vend pas. Aujourd’hui, ceux qui disent que tout va mal sont fêtés.

medium_Serres6.jpg- Qu’est-ce qui vous incite à la confiance ?

- Essentiellement: une réelle connaissance de la science, qui fait défaut à la plupart des philosophes de la catastrophe. Il faut cesser de ressasser la formule “après-moi le déluge”. Si la philosophie a un souci, c’est de préparer des outils pour les générations futures. Si on ne leur transmet que de l’angoisse et de la terreur, je ne vois pas comment elles survivront. Ce qui me frappe dans les messages apocalyptiques de certains adversaires de la science et de la technique, c’est qu’ils reprennent exactement les mêmes arguments qu’on utilisait au XVIIe siècle pour stopper l’entrée de la pomme de terre en Europe, supposée empoisonner. Bien sûr, nous agissons sur le climat et devons rester très prudents en matière d’écologie. Pourtant je prône un optimisme de combat: il faut agir et non pas se lamenter. La connaissance est en outre plus féconde que l’opposition systématique.

- Il y a cependant une inadéquation de l’enseignement par rapport aux deux pôles de la connaissance...

- On forme toujours deux populations très séparées en enseignant d’un côté les sciences et de l’autre les humanités. Les littéraires ne savent pas la science et les savants n’ont pas de culture humaniste, éthique ou philosophique. Du coup, on oublie qu’on habite la planète, dans un environnement où tout est lié, et non seulement les humains. Si vous regardez les institutions internationales, vous constatez que toutes sont liées aux relations humaines, et qu’aucune ne s’occupe de l’air, de l’eau du feu ou du vivant. J’aimerais bien qu’on établisse une institution internationale où l’homme politique recevrait, à la barre les représentants de l’air, de l’eau ou de la forêt... Sur dix conflits dans la planète, il y en a cinq ou six qui ont pour enjeu les sources d’eau, Dans le conflit israélo-palestinien, on ne le dit jamais mais c’est l’eau qui est en jeu, de même que le pétrole est à la base de la guerre en Irak. C’est de la planète qu’il s’agit.

- Vous qui enseignez aux Etats-Unis qu’observez-vous chez vos étudiants ?

- J’observe un mélange de plus en plus varié de population, comptant parfois dix à quinze nationalités différentes, dix langues ou six religions. D’enseigner à des mélanges change l’enseignement, du fait des susceptibilités variées, des manières de parler. On voit en tout cas que se forme un citoyen du monde. Ce mélange multiculturel finit par former une voix commune. Il y a, de toute évidence, un nouvel homme en formation.

- Comment vous situez-vous dans le monde intellectuel ?


- Un peu à l’écart. La plupart des intellectuels sont orientés politiquement et dispersés en discipline. J’ai l’impression, pour ma part, d’avoir effacé la barrière des disciplines.

- Quel est finalement le message de Rameaux ?

- L’essentiel du message de Rameaux est de dire que les événements son réellement contingents. Vous ne savez pas ce qui va vous arriver en sortant de chez moi. Bergson parlait déjà du jaillissement ininterrompu de l’imprévisible nouveauté. Ce qui me dnne confiance, si je fais le bilan de ce qui m’est arrivé de bien dans la vie, c’est que ce furent toujours des événements qui n’étaient pas prévus. Mais chaque événement arrive sur des pattes de colombes ou comme un voleur dans la nuit et vous pouvez ne pas le percevoir. Pour qu’il vous arrive, il faut que vous le perceviez et en fassiez quelque chose.

- Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?

- Ce qui m’inquiète le plus, c’est précisément cette énorme vague d’inquiétude qui submerge le monde, cette espèce de maximisation de la terreur. On parle beaucoup de violence, dans la monde d’aujourd’hui. Mais imaginez qu’un homme de mon âge a assisté, depuis 1936 et les guerres de la décolonisation, à la disparition de dizaines de millions d’êtres humains. Qu’est-ce que la violence d’aujourd’hui à côté de ce bilan ? Ce qui me fait peur aujourd’hui, c’est à quel point le gouvernement d’un Bush agite la terreur et la violence. Mais que risquent donc les Américains ? Cette surenchère de la terreur est inquiétante. La violence a toujours été notre problème. Elle est le problème humain par excellence, et nous sommes toujours en train de la négocier par la culture, par la langue, les arts, la religion, la guerre aussi. L’abominable saccage des deux guerres mondiales est sans proportion avec la violence actuelle, qui est en revanche sur-représentée par les médias.

- Vous insistez beaucoup sur l’émancipation liée à l’information...

- J’y ai beaucoup insisté dans Hominescence, car cela change non seulement les relations humaines, mais aussi l’espace dans lequel nous vivons. Autrefois on vivait dans des réseaux bien définis, alors que nous vivons aujourd’hui dans un espace où on redéfinit les voisinages. L’immédiateté du courriel, fait que je suis le voisin de quelqu’un qui habite à Florence ou San Francisco, et très éloigné de quelqu’un qui habite dans la maison d’â côté. Les distributions de l’espace et du temps ne sont plus les mêmes. Ce n’est plus le même monde.

- Comment imaginez-vous la nouvelle culture à venir ?

- Je crois que la culture va changer d’horizon. Qu’est-ce que c’était qu’un homme cultivé il y a vingt ou trente ans ans de ça ? c’était un homme qui avait derrière lui les 4000 ou 5000 ans de sa culture gréco-latine, hébraïque ou égyptienne. L’homme cultivé avait un âge: il avait 5000 ans. J’ai soudain l’impression que l’homme cultivé d’aujourd’hui à 15 milliards d’années. Il a derrière lui le grand récit de l’univers et de la planète. La culture a changé d’horizon temporel. En outre, l’homme cultivé d’aujourd’hui a un horizon spatial tout différent. C’est à dire qu’à faveur de ses voyages il commence à être un citoyen de la planète. Toutes ses références se sont extraordinairement élargies. Il nous arrive ce qui est arrivé à saint Paul à la bascule de l’Antiquité, qui élargit la notion d’humanité. Puis, à la renaissance, Montaigne élargit l’homme européen aux Indiens d’Amérique. Actuellement, l’élargissement est à la mesure du monde.

Michel Serres. Rameaux. L'ouvrage a été réédité dans la collection de poche du Pommier.

Michel Serres. Le sens de l'info. Entretiens avec Michel Polacco. 3Cd - MP3 13h.40 d'émission. France Info / Le Pommier, 2010.

21:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, philosophie

22/01/2017

Houellebecq m'a d'abord tuer

Houellebecq15.jpg

C’était en 1998, donc il y aura vingt ans l’an prochain. J’avais été (très) déçu par Les Particules élémentaires, après avoir été (plutôt) intéressé par Extension du domaine de la lutte. Ma présentation dans 24 Heures fut (trop ?) sévère, aggravée par une heure d’entretien frisant la torture. Au fil des années et des publications de l’amer Michel, mon jugement s’est cependant nuancé jusque, parfois, à la reconnaissance enthousiaste d’un des auteurs les plus significatifs voire les plus intéressants de l’époque, notamment avec Possibilité d’une île et La carte et le territoire


Livre important que Les particules élémentaires ? Bien plutôt: symptôme de décomposition. Faute de style, de pensée cohérente, d’éthique et de toute émotion. Et quelle jobardise chez ses laudateurs! Les uns portent aux nues son «roman-culte», les autres l’attaquent pour son écriture délabrée et l’idéologie douteuse qu’il véhiculerait. Pépé Nourissier feint d’en être entiché pour rester dans le coup, et Sollers joue les chaperons narquois en sorte de mieux se vendre lui-même. Bref, tout le monde parle du dernier livre de Michel Houellebecq, et du battage médiatique découle un succès de librairie carabiné.
Mais encore? Cet «événement de la rentrée» n’est-il pas qu’un coup de pub ou qu’un phénomène de mode passager? Or donc, avez- vous vraiment lu Les particules élémentaires et qu’en pensez-vous sincèrement? Pour ce qui nous concerne, avouons que nous en attendions beaucoup. Il y a quatre ans de ça, la lecture d’Extension du domaine de la lutte, premier roman parrainé par Maurice Nadeau, nous avait intéressé par son mélange d’acuité observatrice et de mordant satirique, malgré le souffle court de l’auteur et sa morbidité de maniaco-dépressif.
Parallèle à celle d’un Vincent Ravalec, l’apparition de Michel Houellebecq réjouissait en tout cas, sur l’arrière-plan ronronnant et nombriliste du roman français actuel, par sa façon d’observer la «dissociété» qui nous entoure et de jouer avec sa «novlangue». Usant volontiers de la provocation, le chroniqueur s’est ensuite affirmé dans la presse dite branchée (surtout Les Inrockuptibles) en évoquant par exemple, à sa façon, le dernier salon de la vidéo porno ou les nouvelles migrations de retraités. Mêlant la satire et l’analyse, Michel Houellebecq se signalait surtout, dans ses Interventions (aujourd’hui réunies, à côté d’entretiens terriblement pontifiants), par un style incisif et un regard panique qu’on eût aimé apprécier sur une plus longue distance.

Houellebecq (kuffer v1).jpg
Les particules élémentaires auraient pu faire l’affaire. Hélas, c’est bien bas qu’on est retombé, jusqu’à n’y pas croire.
Globalement ignoble, quoique…
De fait, l’image du monde qui se dégage de la lecture des Particules élémentaires est globalement ignoble, et son écriture d’une platitude, sa construction d’un manque d’originalité atterrant. Dénué de toute lumière et de toute chaleur, de toute saveur et de toute compassion, l’univers selon Houellebecq, et ses personnages, n’exhalent que laideur et morosité, tristesse et dégoût.

Rodgers19.jpg
Il y a pourtant du vrai dans ce sinistre tableau, et notamment dans ses parties satiriques. La description de ce morne ersatz de paradis terrestre que symbolise, par exemple, le camping L’Espace du Possible, où chacun «travaille sur soi» et s’ «éclate» à qui mieux mieux, figure bien les ridicules d’une mouvance de l’époque en mal d’accomplissement «à tous les niveaux», de thérapies de groupe en partouzes dans l’eau tiède.
De la même façon, les observations de l’auteur sur la sexualité morbide et le sentiment d’inutilité de ses personnages reflètent-elles bel et bien l’état des choses dans une fraction de la société contemporaine.


Prétention philosophico- scientifïque


Ce qui ne passe pas, en revanche, tient à la généralisation systématique de multiples jugements verrouillés par un docte discours à prétention philosophico-scientifique. Ainsi, sur le ton du sociologue à patente ou de l’insondable métaphysicien, Houellebecq se livre-t-il à d’invraisemblables simplifications. L’on apprend, par exemple, que pour la quasi-totalité des femmes qui eurent 20 ans aux alentours de 1968, «les années de la maturité furent celles de l’échec, de la masturbation et de la honte».
Quant aux hommes, d’une manière encore plus générale, ils «sont incapables d’éprouver de l’amour». C’est cependant quand le ver du sexe entre dans le fruit de l’enfant que l’être humain semble le pire à l’amer Michel, tant il est vrai que «le préadolescent est un monstre doublé d’un imbécile».
Triste paire
Les deux protagonistes des Particules élémentaires, Bruno et Michel, figurent en somme la version (très) dégradée de la vieille paire mythologique d’Apollon et de Dionysos. Le premier ne se réalise que par la sublimation abstraite et l’idée, le second par le sexe. Issus de la même mère (la pire caricature de baba cool qu’on puisse imaginer) et de pères absents et/ou nuls, tous deux trouvent une vague âme sœur qu’ils ne sauront pas aimer avant que la mort ne les en débarrasse. L’auteur n’en finit pas de proclamer que «demain sera féminin», mais quelle lamentable représentation des femmes il nous impose!

Houellebecq7.jpg


Passons vite sur Bruno, le plus glauque des deux, prof raté, littérateur mal parti et père incapable de rien transmettre à son fils. À côté de ce pauvre drogué du sexe que la mort atroce de sa compagne ne semble pas toucher, Michel, anorexique existentiel, n’a guère plus d’épaisseur humaine, mais le lecteur est prié de croire à son génie prophétique. À la prétendue étude de mœurs de notre misérable époque, au fil de laquelle nous apprenons encore que les serial killers des années 90 sont les enfants naturels des hippies des années 60, s’ajoute de fait le croupion très New Age d’un roman d’anticipation où ledit Michel, biologiste «lucide» (il a repris, n’est-ce pas, le flambeau des physiciens Niels Bohr et Heisenberg) devient le planificateur d’une nouvelle humanité clonée (asexuée, pure enfin de tout désir, et qui plus est immortelle) et l’inspirateur mélancolique (lui- même finissant par «rentrer dans la mer»...) d’une nouvelle religion à base essentiellement scientifique.
Ainsi l’image de la société tout à fait immonde dans laquelle nous pataugeons, chers sœurs et frères, se dissout-elle finalement dans un nouvel avenir radieux; ainsi le ressentiment fondamental d’un vieil ado mal aimé et mal aimant aboutit-il assez naturellement à cet univers comateux et informe du paradis selon Michel Houellebecq...


Houellebecq17.jpgL’épreuve de l’entrevue
Il est une épreuve plus pénible que la lecture intégrale des Particules élémentaires, et c’est de s’entretenir, même moins d’une heure, avec Michel Houellebecq. En quelque trente ans d’exercice, jamais rencontre, en tout cas, ne nous aura imprégné d’un tel sentiment de malaise. Cela tient-il à l’émanation subtile du génie? Est- ce au contraire l’effet plus insidieux de la prétention du personnage jouant l’égarement du poète éthéré? Du moins aurons-nous pu nous préparer (une heure de retard, ça pose la graine de star) à l’apparition gracile et un peu gauche (feinte gaucherie?) du présumé phénomène, pur esprit sapé style Deschiens, la voix à peine audible, le regard fuyant, répondant vos questions par des moignons de réponses longuement pensées, mâchées, sucées, dégluties et régurgitées façon mollusque. Houellebecq, qui dit volontiers que Shakespeare ou Céline sont des auteurs «surfaits», doit longuement, longuement réfléchir, en se lovant dans les volutes de fumée de sa cigarette, avant de vous répondre, parfois, d’un seul grognement.
Mais le brusquez-vous un peu en lui demandant, par exemple, s’il ne pèche pas parfois par schématisme ou si sa propre dépression ne gauchit pas la moindre sa vision de la réalité: alors bondit le petit animal et c’est avec tranchant soudain, avec la morgue de celui qui sait, avec fiel et venin qu’il vous répond que la Science aussi procède par schémas, et que non, qu’il sait qu’il n’exagère pas: qu’il sait que ce qu’il dit est vrai.
Lorsque vous lui demandez, enfin, bêtement, platement, comme un boy-scout, à quoi il aspire en définitive, c’est avec une sorte d’indulgence pénétrée qu’il vous répond en toute simplicité, mais non sans cet air malin qui ne l’a jamais quitté, style Schopenhauer au talk-show de Larry King sur CNN: «Au fond, je n’aspire à rien.» Chacun le note sur son petit cahier: au fond, voilà, Michel Houellebecq n’aspire à rien...


Michel Houellebecq. Les Particules élémentaires. Flammarion, 1998.

17:16 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

21/01/2017

Le démon de vertu

 16143201_10211885909129985_4787058228992949161_n.jpg

Shakespeare en traversée

22. Mesure pour mesure

 

Le génie de William Shakespeare, à vingt ans près, n'aurait pu éclore et s'épanouir avec le double assentiment du pouvoir royal et d'un peuple enthousiaste, s'il avait dû affronter les puritains qui, dès la fin des années 1640, mirent un coup d'arrêt brutal à l'âge d'or du théâtre anglais sous les règnes successifs d'Elisabeth et de Jacques.
Or précisément, Mesure pour mesure, datant de 1603, est la plus formidable attaque qui se puisse concevoir d'une tyrannie se fondant sur une prétendue vertu, où l'hypocrisie se pare des attributs prétendus sacrés d'une Loi de droit divin.


Le duc de Vienne ayant décidé de s'absenter quelque temps, il confie le gouvernement au jeune Angelo, foudre de vertu que seconde le sage Escalus. Or celui-ci ne parvient pas à tempérer le zèle puritain d'Angelo, qui entend appliquer la loi morale avec la plus extrême rigueur. C'est ainsi qu'il condamne à mort le noble Claudio que tous apprécient, à commencer par Escalus, mais qui a engrossé sa fiancée avant mariage, écart que sans doute le Duc pardonnerait. Celui-ci étant resté à Vienne, juste désireux de voir comment ses sujets et ses suppléants se comportent, ce qu'il fait travesti en moine, l’on s’attend à un retournement de situation.

16114379_10211885909649998_4537421901644479294_n.jpg
Quant à l'inflexible Angelo, voici qu'il reçoit la visite d'une novice au prénom d'Isabelle, qui le supplie de gracier Claudio, son frère aimé. Le plaidoyer de la chaste créature, d'abord timide, se fait de plus en plus éloquent et d'une intensité passionnée qui trouble Angelo jusqu'à enflammer son désir. Ainsi en arrive-t-il à fléchir, puis à proposer à Isabelle, non sans perverse jubilation à l'idée de soumettre une vierge, de laisser Claudio en vie à condition qu'elle se donne à lui.


Après le portrait d'un snob sans cœur en la personne du jeune et très puant Bertrand de Roussillon, dans Tout est bien qui finit bien, le Barde règle son compte à un autre égoïste psychorigide doublé d'un sale hypocrite. Cela étant , la malice supérieure de Shakespeare tient à sa façon de suggérer l'impureté fondamentale de tout un chacun, de la base au sommet de la hiérarchie sociale, et de piéger le faux vertueux par la ruse conjuguée d'un faux moine et d'une vraie nonne prête à jouer de faux semblants sans y laisser sa vertu, finalement relative elle aussi, comme tout jugement humain...

16174974_10211885912850078_2019129347227621365_n.jpg

 


Parce qu’elle vise, de manière frontale, le puritanisme fauteur de violence prétendue sacrée, centre pièce a souvent été reprise de nos jours, jusque récemment par Thomas Ostermeier, entre autres. Dans la version présente de la BBC, toute classique et parfaitement recadrée pour la petit écran, l’interprétation est une fois de plus au-dessus de tout éloge, avec la figure virginale qu’incarne Kate Nelligan dans le rôle d’Isabelle, l’ondoyante maestria de Kenneth Colley en Duc à la fois impérieux et ambigu, et la sombre présence , d’abord glaciale et bientôt réchauffée par sa sourde passion, de Tim Pigott-Smith en Angelo - l’ensemble de la réalisation, signée Desmond Davis, mêlant admirablement délices et sévices, luxure et mort, violence et pardon.

16142646_10211885908929980_8570916843428172554_n.jpg

22:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Une épouse en cache une autre

15977020_10211834959296271_3827850631727772386_n.jpg

Shakespeare en traversée


21. Tout est bien qui finit bien


Il faut l’humour carabiné de Shakespeare, tout imprégné de sapience humaine, pour donner une fin heureuse à cette histoire d’amours contrariées, où se distingue surtout l’orgueil plein de morgue du jeune comte Bertrand de Roussillon, qui dame le pion à sa mère et au roi quand ceux-ci prétendent lui faire épouser la tendre suivante de celle-là au motif qu’elle vient de sauver le monarque en appliquant une recette médicale de son père et, pour récompense, demande la main du bel indifférent.


Raconté comme ça cela pourrait sembler compliqué, mais tout est clair dans l’enchaînement des faits alternant les situations où nous voyons défiler des personnages merveilleusement contrastés, de la mère généreuse de Bertrand, psychorigide snob et puant en sa jeunesse arrogante, au roi mourant content de revivre grâce à la potion d’Hélène et se montrant plein de sagesse, ou de l’inénarrable vantard dont les rodomontades masquent un poltron et un traître, à l’amoureuse éconduite menant son affaire avec une main de fer dans un gant de velours.

16142589_10211834965056415_5450897901790182069_n.jpg


On l’a vu dans les comédies successives de Shakespeare : que les roucoulements romantiques ne lui en imposent pas plus que les menées cyniques. Or Bertrand, qui croit tout savoir, va devoir prendre sur lui en découvrant que son mentor n’est qu’un faux-cul, et que ses propres ruses amoureuses ne valent pas mieux. Mais qui vaut mieux que l’autre dans cet imbroglio ? Une fois de plus, le bon génie du Barde tend à la conclusion débonnaire et au pardon.


À relever dans la foulée : la remarquable tenue picturale de la réalisation d’Elijah Moshinsky, dans cette version de la BBC, en phase avec un scénographe de haut vol : on est ici entre Vermeer et Velasquez, les Hollandais en leurs intérieurs et les Espagnols ferrailleurs, avec une touche Louis XIII sympathique à mousquetaires moustachus et gros nez.
Aussi quelle malice : une épouse vierge se faisant saillir par celui qui la rejette et l’a prise pour une autre, qu’il rejette derechef comme la première ! Et l’amour là-dedans ? Il court il court, le furet…

 

Flâneur du gai savoir

littérature


Entretien avec Alain de Botton, en décembre 2003.

Alain de Botton est sans doute le jeune écrivain suisse le plus traduit et le plus lu dans le monde, avec cela de particulier que notre “auteur phare”, selon l’expression convenue, écrit en anglais et dans un genre hybride, à égale distance de l’essai et de la fiction, de la note la plus quotidienne et de l’érudition joyeuse. Révélé en 1993 par sa Petite philosophie de l’amour (réédité en Pocket) mêlant subtilement fiction et spéculation, et que suivit Le plaisir de souffrir, autre roman piqûant, le jeune prof de philo est devenu best-seller international en 1997 avec un essai non “fictionnant”, Comment Proust peut changer votre vie.

Revisitant les enseignements de la sagesse à sa façon, il publia en 2000 Les consolations de la philosophie, avant le savoureux Art du voyage qui lui a valu, après 400.000 exemplaires égrenés aux quatre vents des continents, la consécration, après Jacques Ellul, Alexandre Zinoviev, Roger Caillois ou Jean Starobinski, entre autres, du prestigieux Prix européen de l’essai. Au moment de cet entretien, venait de paraître enfin L'Architecture du bonheur.

littérature
- D’où tenez-vous, Alain de Botton, votre façon de pratiquer l’essai, à mi-chemin de la réflexion, de la digression humoristique, de l’évocation lyrique et de la fiction ?

- Je définis toujours ma pratique d’essayiste dans la lignée d’une certaine tradition française. D’abord, et principalement, je me rappelle l’exemple de Montaigne, puis aussi ceux de Rousseau et Diderot, ou encore les aphorismes de Pascal, de La Bruyère ou de Chamfort. A notre époque, ce sont les essais de Roland Barthes que j’admire le plus. Mais je pourrais faire aussi une mention spéciale de Proust qui, bien que romancier, est certainement le plus essayiste de ses pairs.

- Dans quelle mesure votre origine a-t-elle marqué votre évolution personnelle, et comment vous situez-vous par rapport à la culture ou à la littérature helvétiques ?- Pour autant que j’aie été influencé par la littérature suisse, c’est la littérature “romande”qui m’intéresse le plus, et tout particulièrement deux auteurs: Rousseau au XVIIIe et Le Corbusier au XXe. De fait, bien que celui-ci soit essentiellement connu par son oeuvre d’architecte, c’est en tant qu’écrivain que Le Corbusier me fascine pour ma part. Ses réalisations architecturales ont toujours occulté ses travaux d’écrivain, mais ceux-ci méritent le détour, qui sont à la fois revigorants, souvent amusants et pleins de sagesse.

littérature

- Comment percevez-vous la Suisse, d’une façon plus générale et toute personnelle ?

- Chacun constitue à sa façon son identité propre et, pour moi, les choses que j’admire de la Suisse sont assez particulières. Pour nous en tenir à un bref inventaire, je vous dirai que j’admire le réseau des chemins de fer helvétiques de plaine et de montagne, les ponts de Pierre Maillart, la maison de pierre aux Grisons de Herzog et de Meuron, la Migros, le Lac Léman, le système éducatif, les touristes illustres qui ont aimé notre pays tels John Ruskin, Stendhal, Montaigne ou Cyril Conolly; mais aussi la Bratwurst, l’utilisation du béton en architecture, la douce raideur immaculée du linge dans les vieux hôtels helvétiques, le vert intense de l’herbe au printemps, l’Hotel Edelweiss à Sils Maria, les glaciers et la rumeur des cloches de vaches par les chauds après-midi d’été sur l’alpe... Quant au fait de recevoir un prix littéraire important fondé en Suisse, il constitue à mes yeux le plus grand honneur, et c’est également avec une fierté inoxydable que j’arbore mon passeport à croix blanche. Enfin, je voue une admiration particulière aux Suisses qui ont compris qu’il n’y aucune contradicton entre le fait d’appartenir à ce pays et de rester ouvert au reste du monde...

Alain de Botton. L'Architecture du bonheur. Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin. Mercure de France, 341p. 

19:01 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature

La Suisse telle qu'on l'haime

Belluz02.jpg

À propos de La Suisse en kit de Sergio Belluz. Un ouvrage roboratif, très pertinent dans sa (re)lecture de l'histoire suisse et ponctué de pastiches épatants. La très académique Histoire de la littérature en Suisse romande ne lui a pas accordé une ligne. Logique de bonnets de nuit !

Les livres consacrés à la Suisse se reproduisent avec plus d'alacrité que les nains de jardins, et certains se vendent même comme des petits pains. Il faut dire que rien ne passionne autant les Suisses que leur drôle de pays, mais gare à qui oserait le critiquer hors de ses frontières, de Yann Moix (très piètre détracteur il vrai) à Jean Ziegler, au point que le gris docte domine trop souvent le genre, comme on l'a vu l'an dernier dans La Suisse au-delà du paysage  de l'historien François Walter, joliment illustrée par les iconographes de la collection Découvertes de Gallimard, mais d'une platitude proportionnée à sa prétention convenue de "briser les clichés", et réservant à la culture et aux littératures de notre pays une place minable.

Or La Suisse en kit de Sergio Belluz rompt avec cette grisaille professorale par sa manière à la fois hirsute et sa matière substantiellement profuse, son insolence roborative et sa mise en forme originale. Je ne pense pas tant à la couverture de l'ouvrage et à sa typographie, d'un assez mauvais goût aggravé par l'absurde bandeau imprimé sur fond rouge Suissidez-vous !, qu'à la façon modulée par l'auteur dans l'alternance des chapitres descriptifs et des pastiches d'auteurs, avec de belles réussites à la manière d'eux...

Après un Avant-propos immédiatement caustique, et non moins gravement pertinent dans sa façon de désigner ce "pays orgueilleux qui n'aime pas parler de lui et qui déteste qu'on le fasse à sa place", l'auteur, secundo d'ascendance italienne (de quoi je me mêle !?) brosse un premier aperçu synthétique et lucide de l'histoire de notre Confédération "pacifique" marquée par d'incessantes guerres picrocholines à motifs essentiellement religieux, avant l'établissement d'un consensus plus pragmatique qu'évangélique, vers 1848...

Godard1.jpgCendrars7.jpgSuit un Who's who en travelling sur une suite de pipole surtout littéraires, de Rousseau à Milena Moser (star momentanée du roman zurichois qui ne méritait peut-être pas tant d'attention), en passant par une vingtaine d'écrivains et vaines plus ou moins significatifs (Cendrars, Bouvier, Chessex, Bichsel, Loetscher, Ella Maillart) et par quelques "figures" ou "marques"  helvétiques notables, telle l'inoubliable Zouc ou notre benêt cantonal Oin-Oin, la ménagère fictive - mais très réelle question commerce -  Betty Bossi et le non moins incontournable Godard, cousin reconnu d'un charpentier de Bursinel.

Souvent surprenant dans ses approches (celle de l'immense Gottfried Keller est épatante, autant que son pastiche), Sergio Belluz est inégalement inspiré sur la distance, parfois expéditif dans sa façon d'égratigner un monument ou de singer un style (la présentation de Ramuz est carrément défaillante, autant que le pastiche de Cingria), parfois à la limite de la posture potache.

N'empêche que l'ensemble, complété par un glossaire gloussant autant que bienvenu pour le visiteur nippon ou texan, constitue le kaléidoscope documentaire le plus attrayant qui se puisse trouver, renvoyant en outre, au fil de ses évocations littéraires, à de kyrielles d'autres lectures dans les quatre langues de notre culture.

Platter.jpgÀ celles-ci j'ajouterai - oubliée par l'auteur -, celle de la délectable chronique intitulée Ma vie et relatant les tribulations européenne de Thomas Platte, chevrier de montagne en son enfance et devenu, avec des bandes d'enfants cheminant à travers l'Allemagne et la Pologne, un grand humaniste bâlois de la Renaissance,  père de deux autres savants médecins que Sergio Belluz n'ignore pas plus que leur biographe Leroy-Ladurie...

Cela pour rappeler avec Sergio Belluz, et sans chauvinisme patriotard d'aucune sorte, la richesse d'une multiculture multilingue souvent ignorée de nos voisins européens, à commencer par les Français.

Ainsi La Suisse en kit a-t-elle ce mérite rare, non sans faire souvent sourire et rire, d'illustrer la réalité complexe et contradictoire, d'une espèce de laboratoire européen avant l'heure, dont le dernier paradoxe est qu'on y semble attendre que l'Europe devienne suisse...   

 Belluz01.jpgSergio Belluz. La Suisse en kit. Editions Xénia.

18:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/01/2017

Fulgurances de Pierre Michon

 Michon1.jpg

 

 

 

Notes panoptiques sur Les Onze. Qui vient d'obtenir le Grand prix du roman de l'Académie française.  

 

1)  On ne sait trop d’où ça vient ni où ça va, comment ça c’est fait et pourquoi, si c’est plus neuf que Lascaux et en quoi, à quoi ces mots doivent ça et comment on les reçoit étant entendu qu’au commencement c’est à la fin déjà que l’Auteur nous renvoie en citant déjà Les Onze qu’on est censé mondialement connaître, comme on connaît mondialement les événements et les figures fixés par ce grand tableau universellement reconnu et vénéré à la meilleure place du Louvre (au fond à gauche, derrière une vitre blindée genre limousine présidentielle) qui représente THE musée mondial comme Michael Jackson représente THE mondiale momie.
Ce qu’on croit sentir, plus que de le savoir, c’est que la poésie revit ici, dont on sait depuis Cocteau que c’est de la prose qui bouille. Poésie illico surgie et en constant mouvement. À la fois THE film et son making of, THE tableau qu’on a tous en œil et son origine et son développement et les possibles motifs de son projet et de sa réalisation, et ce que nous pouvons dire et faire de cet objet hic et nunc, Monsieur, dit le Cicerone. Et dans un premier tourbillon de phrases on est sorti du bonheur italo-franconien de la France européenne des Lumières, Tiepolo touchant au ciel et y peignant un adorable éphèbe limousin qu’on suppose avoir tapé dans l’œil de Béatrice de Bourgogne, on bondit du jardin ravissant de Rousseau, et trente ans plus tard le même jeune homme ne le sera plus que nous savons retrouver peintre lui-même et pas des moindres puisque l’opinion mondiale le situe quelque part entre Rembrandt et Goya et Van Gogh et Shakespeare (le peintre), mille coudées au-dessus de David et bien sombre comme l’époque, le Tiepolo de la Terreur dira-t-on, mais plutôt caravagesque à ce moment où même Robespierre vacille…

°°°

On dit ces jours que la littérature de France, aussi, vacille, et c’est bien triste n’est-ce pas ? Et comme on mélange tout, c’est assez vrai : Il n’y a plus rien. Ou bien on cite quelques copains (HouellebecqDantecRavalec) pour au cas où malgré tout, ou Bergounioux ou Goffette pour faire fin ou Jauffret pour faire dur. Ou bien on se dit que les ProustCélineClaudelColette reviendront sous forme clonée. Ou bien on lit américain ou littérature-monde…
Il y a du vrai dans tout cela mais le triste est que de moins en moins de gens se rappellent les vraies phrases, ni ne voient donc celles, nouvelles, qui surgissent. Je me rappelle par exemple ceci de Cingria : « Ainsi est le cri doux de l’ours dans la brume arctique. Le soleil déchiqueté blasphème. Le chien aboie à théoriques coups de crocs la neige véhémente qui tombe. Les affreuses branches noires s’affaissent. La glace équipolle des fentes en craquements kilométriques. Un vieux couple humain païen se fait du thé sous un petit dôme. Un enfant pleure. C’est le monde ».
Ou bien encore cela : « C’est la forêt. Plus rien qu’un sentier de lune aux cimes des arbres pendant des heures. La demi-forêt. Ces cris, des galops frêles, ces ronflements qui sont probablement des hérissons ou des hermines ou des putois ou des loutres. Mais il y a aussi des êtres humains puisqu’on parle… »
Et des êtres humains continuent de parler dans Les Onze de Pierre Michon : « L’enfant arrêté considère tout cela avec beaucoup d’intérêt, les Limousins noirs, la boue,l’odeur noire ; à peine pense-t-il encore à faire trembler les deux femmes qu’il tient sa disposition. Les voici qui le rejoignent, qui reprennent souffle, qui rient et grondent un peu, le touchent ; la faille crie tout contre lui. S'il les regardait, il verrait que sa mère elle aussi considère tout cela avec beaucoup d’intérêt, l’œil agrandi , les narines ouvertes à l’odeur noire grand, belle, sage et pieuse, mais privée d’homme depuis le départ du père, et les narines passionnément ouvertes à l’odeur noire. François-Elie sans la regarder demande ce que font là ces gens. « Ils refont ce qu’a fait une première fois ton grand-père, dit la mère. Ils font le canal ». Alors l’enfant, avec un grand sérieux et sur un ton d’évidence fâchée :
- Ceux-là ne font rien : ils travaillent ».
C’est qu’en effet il y a faire et faire, et l’artiste casse ici le morceau à titre intuitivement préventif. Sacré petit élitaire de môme pressentant la Qualité qui fera de lui demain un jean-foutre baudelairisant dans les ateliers et les bordels. Et ceux qui se rappellent ce que sont les phrases sont à la fête au fil de ce doux délire comme au soir d’un contrat pour machine de guerre sous forme d’art où le peintre Corentin (de ce beau nom d’un héros vif de notre jeunesse) se retrouve devant cette « scène de théâtre ouverte à deux battants sur l’heure la plus morte de la nuit à loups, la ci-devant nuit des Rois ».

°°°

On n’enverra pas, pédanterie désoblige, le message selon lequel les vraies phrases ne sont telles que parce qu’elles sont l’Expression même, messagères d’un sens qui est à la fois rythme de jarrets sur le macadam et forme sculptée dans les diverses dimensions et jazz et fugue et tout le toutim tenu ensemble par une Pensée. Les Onze ont tout cela. Reste à voir comment...

 

2)  Tell.jpgIl faut être un peu suisse, je crois, ou peut-être un peu belge, à la rigueur un peu autrichien (mais sans l’Empire et ses pompes), bref il faut être d’un petit pays ou au contraire d’un immense Empire très mélangé comme celui du Big Will pour apprécier immédiatement l’humour de Pierre Michon dans Les Onze. Mais quand je dis humour c’est au grand sens, que les enfants tristes entendent mieux que quiconque, sur fond de roulement de tambour d’orage dans le galetas du ciel où Dieu fulmine à pas lourd. On a peur avant les mots mais les mots de la peur sont nos premières histoires, bien avant celle qui traîne sa Hache majuscule dans les grands pays. Quant à la Hache majuscule qui a été brandie dans l’histoire de certains petits pays (à commencer par la Suisse déjà sept fois centenaire), son impact est évidemment incomparable avec celui que scellent de grands noms et de grands moments. On a beau rafraîchir certains tableaux anciens à certains moments : ce sera la médiocrité du tableau qu’on verra autant que celle de l’événement, ou alors on se perd dans le symbole (le mythe de Guillaume Tell à toutes les sauces) ou les rixes cantonales ou multinationales (nos mercenaires), mais pour trouver un vrai grand tableau d’Histoire comme celui des Onze il faut se lever aussi tôt qu’Hodler, qui n’avait plus sous la main les acteurs universellement connus (le chauvinisme français lit dans l’avenir) par Corentin fils. Aussi, la Suisse, la Belgique et l’Autriche (surtout actuelle) font peu de cas de leurs poètes. Or disposer en peu de temps de onze littérateurs qui fussent à la fois des tueurs à faire passer pour des héros, permettait une horreur splendide de la carrure des Onze et valait bien aussi les douze pages que consacre Michelet à l’événement. Et puis quoi : la France avait réellement saigné, la France avait réellement noyé son chien divin après l’avoir déclaré pris de rage, la France écrivait une réelle histoire que seules les cousines Bette des petits pays pouvaient trouver outrée et boursouflée de rhétorique. Tout cela que construit et déconstruit le poète avec un lyrisme qui ne sonne, lui, jamais creux puisque le chroniqueur déjanté a les pieds dans le noir de la boue prolétarienne du Limousin et sait d’avance que l’âme collective figurée par les onze littérateurs ratés n’est pas l’émanation du peuple mais un Comité de salut dit public par la langue de bois  – non pas onze apôtres mais onze cuistres autoproclamés papes.

 

°°°

 

J’ai vérifié dans Michelet : hélas les douze pages en question manquent à mon exemplaire, mais peu importe ; peut-être même cela fait-il partie du jeu ? De toute façon les forces, les puissances et les commissaires ne verront jamais le tableau, ni la multitude qui défile au Louvre en courant se pâmer devant le petit jeune homme à sourire androgyne de Léonard, dit Giocondo, autre divin menteur. 

 

3) « Si un poète demandait à l’Etat le droit d’avoir quelques bourgeois dans son écurie, on serait fort étonné, tandis que si un bourgeois demandait du poète rôti, on le trouverait tout naturel », écrit Baudelaire, que je me suis rappelé en lisant Les Onze, qui raille en somme le rêve de poète rôti du bourgeois.

La peinture d’Histoire est vouée naturellement à l’acclimatation du bourgeois, sauf à se faire peinture-peinture d’avant ou d’après l’Histoire, comme Lascaux ou l’Uccello des batailles immobiles. Le Tiepolo de la Terreur que figure François-Elie Corentin fait la pige à Girodet et à Delacroix, en peignant Les Onze, comme Balzac fait achever en gloire le chef-d’oeuvre inconnu que Thomas Bernhard appelle sûrement de ses vœux en fulminant de maître en maître ancien pour sauver LA toile absolue, entre Lascaux et le Bacon des papes qui effacent également la référence historique pour devenir l’Histoire. Je sais bien que le poète aligne à peu près sept références à la ligne dans Les Onze, et chiche que le savantasse de service se fera un devoir de relever la pléthore du signifié (je me rappelle un article de Tel Quel qui parlait ainsi de la Comédie de Dante), mais c’est finalement d’un effacement du fait divers qu’il s’agit là, avec ces obscènes pantins lettreux que sont les Comitards travaillés par la même envie de se faire baiser par la Brute que le protagoniste, justement, de L’Envie d’Olécha, figurant par excellence l’intellectuel révolutionnaire (ou le nazi devant l’Athlète) devant le Pouvoir. À celui-ci la seule réponse picturale est celle de Goya ou de Velasquez, pour les grimaces retorses, ou de l’immobilité silencieuse de Rembrandt, d’Uccello et de Corentin fils.

Chappaz.jpgQuant à la question du Douzième, elle est le trou noir éblouissant des Onze que figure celle-là-même du peintre qui a appris de la Terreur que « tout homme est propre à tout ». Vous cherchez le message : il n’y a que le massage de chair et d’ombre et cette lumière qui les traverse et la langue prodigieusement porteuse, patois ou français de l’Île ou babélien de francophonie qui fait que le Maurice Chappaz de l’Evangile selon Judas fait écho, jusque dans son délire prompt d’octogénaire rimbaldisant, au livre fulgurant de Pierre Michon…       

 

 
Michon2.jpgPierre Michon. Les Onze. Verdier, 136p.

Judas3.jpgMaurice Chappaz. Evangile selon Judas. Gallimard.

20:11 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, poésie

19/01/2017

Les matinaux

Mandic1.jpg

Les matinaux se retrouvaient comme adoucis, aux petites aubes nocturnes de l’heure d’hiver, et parfois tel ancien enfant du quartier des Oiseaux saluait de loin tel autre qu’il croisait par hasard dans la brume de la ville encore endormie ou de telle autre, et comme une onde de sentiment vaguement tendre le traversait tandis qu’il essayait de se remémorer le prénom de la silhouette déjà disparue, au tournant de telle ou telle rue. Et quel ressentiment peut-être dans ce sentiment attendri par ces atmosphères ? Celui-ci n’en voulait-il pas toujours à celui-là de ne lui avoir jamais rendu telle thune qu’il lui avait prêtée ? Ou celle-là ne restait-elle pas blessée d’avoir subi l’affront du jeune faraud semblant maintenant un pauvre hère ? Et si c’étaient les morts du quartier des Oiseaux que je croisais ce matin dans cette purée de poix ? On aime pourtant ces équivoques et le confort d’inconfort de cette espèce de dédale pénombreux et glissant semé de réverbères, où l’on va comme d’île en île, quel en maugréant et quelle en chantonnant un air de Mozart, comme aux Limbes incertains où l’on dit les morts sans baptême – mais ne va-t-on pas ce matin baptiser tout ce monde ? Les petites buées humaines des matinaux, de tout temps, m’auront ému de leur beauté bien intime et nimbée encore d’obscurité personnelle à balbutiements subconscients de sensualité sommeilleuse et cependant rappelée à l’ordre et cravatée, le corps corseté, la verge au nid du caleçon, les nénés serrés dans leur bonnet à la juste taille, le parfum les auréolant tous de grâce chère ou bon marché, tous allant quelle au bureau et quel à l’atelier, tous en quelque sorte revenus en enfance le temps d’accéder à la scène, là-bas, du théâtre illuminé. Venez à moi les matinaux, me dis-je alors à sonder ces heures chères d’avant le jour, quand les premières ombres empressées des nettoyeuses ou des chauffeurs franchissent la fosse de lumière du boulanger juste entrevu là-bas en blond Pierrot enfariné, et n’ont-ils pas l’air d’enfants du Seigneur, tous tant qu’ils sont, quel mâchant son premier cigare et quelle pressant le pas en regardant sa montre de tombola, quel relevant son col de canadienne sur son profil de Brando Black, quels semblant boire le brouillard, quelles se dandinant comme des oies à l’instant même où les oies de la ferme affectent la dignité compassée de jeunes employées d’Etat, venez à moi laitières et infirmières des aubes de novembre aux odeurs de lait et d’urine mêlées, voici le vieil Haldas cheminant vers l’écritoire de son café populaire, et celui-là tout de guingois, la mèche au vent, sérieux et fou comme le loup ne peut être que certain Gitan de ma connaissance, et tournent les heures, ont défilé les ouvriers et les apprentis des ateliers, de loin en loin se sont allumées les lumières de la ville et de toutes les citées polluées quand le viveur titubant encore de sa nuit foirée croise la secrétaire à chignon strict et manteau de loden vert - et tu captes à l’instant le regard sévère qu’elle lui vrille non sans l’envier peut-être -, mais que savoir de qui dans cette pantomime feutrée où profs et adolescents se matent dans la clarté des vitrines aux magazines affriolants, où vieillards et enfants se pressent sous l’abribus et s’égaillent, quel ronchonnant et quels piaillant comme des étourneaux, où les villages et les villes surgis des lits se répandent par les rues et les avenues - et si le jour tarde à se lever, ce feignant, cet enfoiré de syndiqué de l’heure d’hiver, tous ils sont là déjà, les fidèles de la vie qui vaque. Les petites aubes d’avant l’hiver ont la mémoire précise, je vous prie de le croire, de l’émouvante beauté de chacun de vous autres, les matinaux, et voici vos enfants se répandre à leur tour par les villages et les villes, quels tenant de vieilles mains ridées et quelles marchant déjà crânement toutes seules et bien nattées, toutes et tous allant vers ce premier jour de novembre que d’aucuns disent de tous les saints, et les saints de toute part font procession de concert avec marins et putains, de Dieu la foule, ça croule de partout des lits aux rues et aux avenues, de mon écritoire céleste je les vois affluer à travers les nuées de mon café grande tasse, venez à moi vieux enfants des nuits lasses, et vous, les morveux du quartier des Oiseaux de partout et de toujours, rappliquez donc pour l’inventaire de mon Prévert angora. Ô douces heures d’avant les heures ouvrières, ô tendre chair des matinaux à leur affaire, ô l’émouvante beauté de tous ces nains et de tous ces saints se rendant tous les matins à leurs guichets et leurs oratoires, oh le beau jour qui vient, oh la divine journée...

16:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Simenon sur papier bible

 

medium_Simenon4.jpgEn Pléiade, justice est rendue au moins « littéraire » des grands écrivains du XX siècle. Deux volumes, un choix représentatif de ses meilleurs romans.
Georges Simenon fut longtemps snobé par une bonne partie du monde littéraire et académique, particulièrement en France. Les reproches majeurs qui lui étaient faits touchaient à sa prolixité et à la présumée platitude de son écriture. Etait-il concevable qu'un auteur produisant une moyenne de cinq à dix romans par année pût être autre chose qu'un marchand de soupe, et la « poésie » de Simenon ne se réduisait-elle pas qu'aux clichés d'une trop fameuse « atmosphère », dans laquelle se traînaient des « antihéros » interchangeables ?
A la décharge de ses juges les plus rigoureux, il faut relever le fait que toute la production de Simenon n'est pas d'égal intérêt, qui se subdivise en une première masse d'écrits alimentaires sans valeur littéraire (mais qui lui permit du moins d'apprendre son métier), à côté des romans semi-littéraires de la série Maigret et de ce qu'il appelait lui-même les « romans durs », parmi lesquels une bonne vingtaine au moins feraient aujourd'hui plus que jamais un Prix Goncourt mérité. Jamais gratifié de celui-ci, Simenon fut en revanche pressenti pour le Nobel de littérature au début des années 1960. Cette nuance éclaire la position d'outsider (assez ambigu par ailleurs dans ses prétentions) de l'écrivain par rapport au milieu littéraire parisien, et la reconnaissance « universelle » qu'il acquit indéniablement.
Donné par l'Unesco pour l'écrivain le plus lu au monde au vu du nombre de ses traductions, Georges Simenon ne manqua pas pour autant de susciter l'intérêt, voire la passion de lecteurs très exigeants du point de vue de la « pure » littérature, qu'il s'agisse d'André Gide, qui ne cessa de l'encourager et de le conseiller très finement, ou du très proustien Bernard de Fallois, qui fut à la fois son commentateur avisé, son éditeur et son ami. Dans la foulée, et même un peu tardive, la reconnaissance accordée aujourd'hui à son œuvre, à l'enseigne de La Pléiade, dans l'édition établie sous la direction de Jacques Dubois, assisté de Benoît Denis, réjouit à la fois par sa magistrale introduction, modèle d'équilibre critique et de clarté (rien à voir avec les gloses savantasses de certains pontes académiques), et par le choix opéré dans la masse de l'œuvre, qui propose une sélection de vingt et un romans (quelques-uns des meilleurs Maigret et les « romans durs » du premier rang).
medium_Simenon6.jpgL'artisan entrepreneur
Si Georges Simenon relève assurément du « phénomène » quant à son extraordinaire fécondité, sa façon très particulière de travailler, souvent comparée (et d'abord par lui-même) au labeur d'un artisan, autant que la « gestion » de sa carrière auprès des éditeurs, le classent également très à l'écart de l'homme de lettres moyen. Au début de leur introduction, les maîtres d'œuvre de la présente édition reviennent très précisément sur le rituel d'écriture du romancier, avant de décrire ses relations intransigeantes, voire tyranniques, avec ses éditeurs successifs, mais aussi sur la place qu'il occupe dans la littérature française de son époque, dans la filière d'un nouveau réalisme poético-existentiel qui l'apparente (plus ou moins) au premier Céline et préfigure certains romans de Sartre dans la mesure où « l'expérience existentielle de la médiocrité débouche sur un sentiment d'étrangeté qui confine à la folie et fait perdre aux héros les repères qui assuraient son rapport au monde et aux autres ».
Caractérisant très bien l'apport original de Maigret à la littérature policière de l'époque, (« un être compatissant qui, à travers un cas particulier, est confronté aux dysfonctionnements de la société ambiante »), Jacques Dubois et Benoît Denis montrent aussi son côté « petit entrepreneur typiquement paternaliste », qui ressemble si fort à son « père » littéraire.
Des « mots matière »
au « passage de la ligne
»

Cependant, le plus intéressant de cette présentation tient évidemment à la substance thématique de l'œuvre, bien plus riche qu'on ne le croit parfois, et d'abord à l'analyse du type très particulier d'écriture que pratique Simenon, rompant complètement avec le style « artiste » pour travailler une sorte de « langage-geste », comme l'entendait un Ramuz, restituant aux « mots-matière » une présence accrue. « La présence d'un morceau de papier, d'un lambeau de ciel, d'un objet quelconque, de ces objets qui, aux moments les plus pathétiques de notre vie, prennent une importance mystérieuse », précise Simenon lui-même dans L'âge du roman. Sans fioritures, le style de Simenon joue sur la modulation d'un ton et d'un rythme singuliers, avec des inventions maintes fois relevées, comme son usage très particulier de l'imparfait.
Quant aux thèmes de Simenon, les éditeurs en donnent un bel aperçu après avoir posé les notions fondamentales de l' « homme nu » et du « roman-crise » préludant aux développements multiples d'une dramaturgie tragique où l'on voit un homme moyen, apparemment établi, rompre brusquement les amarres et se jeter dans une aventure solitaire et déréglée.
Pour attester la largeur de la vision « anthropologique » d'un Simenon à jamais réfractaire aux théories, mais chez lequel il y a du sociologue et du médecin, du psychologue et du « raccommodeur de destinées », les deux volumes de La Pléiade rassemblent, à l'exception bien admissible du monumental Pedigree, son roman autobiographique, les titres les plus représentatifs du génie du romancier.
A lire absolument ...
De ses romans « à lire absolument », j'aurais cité pour commencer Lettre à mon juge, dont la vision tragique rappelle Dostoïevski, Le bourgmestre de Furnes et son tableau balzacien de la déroute d'un bâtisseur, L'homme qui regardait passer les trains et sa poignante fuite en avant, ou encore Les inconnus dans la maison et sa défense de la vraie justice. Tous sont présents dans le premier volume, entre Le coup de lune et La veuve Couderc, autres merveilles. Le second s'ouvre sur La neige était sale, magistral roman « noir » de l'Occupation, et s'achève sur Les anneaux de Bicêtre, medium_Simenon3.jpgLe petit saint, que Simenon préférait entre tous, et Le chat dont on se rappelle l'adaptation au cinéma, plus réussie que d'autres. Mais assez d'un Simenon accommodé à toutes les sauces: le revoici dans le texte en constellation nimbée de brouillard moite...


Georges Simenon. Romans I (1493 pp.) et II (1736 pp.).
Edition établie par Jacques
Dubois et Benoît Denis. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade.
Album Simenon. Iconographie choisie et commentée par Pierre Hebey. Gallimard 317 pp.

16:22 Publié dans Simenon | Lien permanent | Commentaires (2)

Sollers à Samos

Le Mystère du Présent

Que s’était-il passé à Santorin ? A quels jeux s’étaient donc livrées Ludi et Nelly pendant que Sollers cuvait sa biture de Mykonos ? N’était-ce pas la main de Ludi qui avait graffité, dans la langue de Rabelais et Minou Drouet, sur un mur immaculé du bourg donnant sur le cratère immergé, l’impertinente inscription en lettres bleu cobalt : STAVROS M’A BAISER ?
Le vent des îles bienheureuses n’est pas à l’instant présent le même qu’il y a une mortion de pinute, avait conclu Sollers en enjambant les flots de Patmos, où il salua les mânes de l’Evangéliste, avant de reprendre, à Samos, les notes qu’on trouve consignées aux pages 473 et 474 d’ Une vie divine, qu’il n’est donc que de citer.
Sollers imagine alors que M.N., personnage hybride et diachronique dont les initiales représentent le clone bicéphale de Friedrich Nietzsche et de lui-même en personne, décide de faire passer le début de l’Evangile de Jean de l’imparfait au présent.
« L’effet est considérable », commente Sollers. « Comme dit l’Autre (c’est ainsi que le néocatho partageant avec le nouveau pape le goût du clavecin et de Mozart appelle le Palestinien Iéshouah, Notre Seigneur) à plusieurs reprises : l’heure vient et c’est maintenant ».
« Ici, maintenant, au commencement, est le verbe
Et le verbe est avec dieu
Et le verbe est dieu.
Il est sans cesse, sans commencement ni fin, avec dieu.
Tout est par lui,
Et sans lui rien n’est.
Ce qui est en lui est la vie,
Et la vie est la lumière des hommes,
Et la lumière luit dans les ténèbres
Et les ténèbres ne la saisissent pas »
Et Sollers de développer ce commentaire qui me semble un des plus beaux passages d’Une vie divine :

« Comparez avec l’imparfait, qui appelle forcément un futur : ce n’est pas du tout la même chose. Ainsi parle, ici et maintenant, le verbe, le dieu, la vie, la lumière. Pas besoin de majuscules, ça ralentirait la percée. Tout le reste est ténèbres, ou plutôt n’est pas. Les ténèbres ne saisissent pas ce que je viens de dire. Le plus mystérieux, c’est le temps qu’il faut pour se dire : cette minute, je l’ai déjà vécue un nombre incalculable de fois et je vais la revivre éternellement. Résultat : l’encre, la plume, le papier, l’encre en train de sécher sur le papier, merveille ».
Et cela enfin pour achever cette oraison des îles et de partout que je recopie à l’instant à La Désirade en face des monts enneigés et du lac argentin : « Là où je suis maintenant, la brise nord-est, ma préférée, apporte tout l’océan avec elle. Ne le répétez à personne, mais j’ai de plus en plus le sentiment que les arbres me parlent. Pas tous, certains. Les acacias, par exemple. Vous parlez l’acacia ? Couramment. Depuis quand ? Depuis toujours, mais de mieux en mieux, il me semble »…

Sollers à Santa Monica


De la grâce et de la nécessité

Il faut environ 7 minutes pour passer du paradis à l’enfer : ce sont les sept premières minutes du film Collateral de Michael Mann, constituant le plus beau poème filmé que je connaisse de Los Angeles la nuit, avec la mention explicite de la possibilité d’une île (une photo des Maldives que Max le taximan planque au revers de son pare-soleil) à laquelle rêver et l’amorce d’une rencontre entre deux êtres humains. 7 minutes de grâce que Sollers pourrait connaître, un jour, s’il lui était donné, chose douteuse, de s’égarer dans un taxi en se faisant conduire à Santa Monica où Ludi aurait ouvert une boutique après leur rupture de 2007...
La rencontre de Max et d’Annie, dans le taxi sillonnant la cité de la nuit, est de ces moments de grâce que nous réserve l’existence quand nous y sommes disposés, tenant à des regards et à des mots inattendus, à une présence déverrouillée et à un fluide courant entre deux personnes oublieuses soudain de leurs rôles respectifs. En 7 minutes nous en apprenons plus, sur Annie (Jada Pinkett) et Max (Jamie Foxx), qu’en 524 pages d’ Une vie divine sur Ludi, Nelly et le narrateur.
La lumière de ce moment, même relevant du cliché (Max qui rêve de belles Mercedes emmenant ses clients au paradis…), est comme celle que Dante aperçoit au sommet du mont irisé avant qu'il ne bute sur la porte de l’Enfer où sont inscrits les mots : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate. Vous qui entrez, laissez ici toute espérance.
De fait, Max bascule ensuite, après un geste d’hésitation, et un revirement (il rappelle Vincent qui s’éloignait déjà de son taxi) qui va marquer sa prochaine tranche de vie au sceau de la nécessité la plus noire, sous la direction du tueur à gages (Tom Cruise) qui le prend en otage une nuit durant.
Philippe Sollers marque beaucoup de mépris à l’égard de Bret Easton Ellis, et je présume qu’il éviterait aussi dédaigneusement de voir un film tel que Collateral ou de lire un livre du genre de Jolie blon’s bounce, magnifique dernier roman de James Lee Burke représentant lui aussi une plongée au cœur des ténèbres. Tant pis pour lui n’est-ce pas ? On peut être fasciné par Sade sans avoir le moindre sens du tragique : il me semble que c’est le cas de l’auteur d’Une vie divine. Je sais bien que ça fait lourdingue, pas du tout à la coule de parler de l’épaisseur d’un personnage, de la question du mal ou des aléas de la destinée qui vous confrontent soudain à d’inimaginables défis (l’effarante scène de Collateral ou Max – Jamie Foxx prodigieux – s’arrache soudain à sa personnalité de doux rêveur pour échapper au Mal incarné, par une ruse digne de Vincent, mais il suffit d’entendre Michael Mann décrire les tenants de chaque personnage de son film, et la visée secrète de celui-ci, pour comprendre qu’on a affaire non seulement à un poète de l’image mais également à un vrai romancier-moraliste du 7e art…

Sollers à Santorin

Ludi et Nelly, amante du narrateur d'Une vie divine,  la ramènent...


« Sollers a tellement picolé sur le caïque de Mykonos, raconte Ludi, qu’on a été bonnes pour le jeter, Nelly et moi, sur le premier âne du débarcadère, et de là hardi la montée à pied pour nous deux avec ce sac de patates… »
L’ânier Stavros leur mate les miches tandis qu’elles gravissent le sentier de pierrailles, et ça les amuse de l’allumer la moindre, mais surtout elles profitent pour faufiler un dialogue du roman vu que l’Auteur ne les laisse pas en placer une, ou si peu.
« Tu ne trouves pas, Nelly, que Philippe attige un peu dans le roman en faisant de moi la vendeuse plutôt cul et toi la plutôt spirituelle intello ? », soupire Ludi en suant dans son t-shirt Gucci XLL.
Mais Nelly la rassure : « Mais non choute il n’y en a que pour toi, il dit que je suis sa préférée mais c’est des viennent ensuite, et même il se la fait belle à mon détriment en prétendant très frigide avant moi, précise depuis. Non mais !»
« Ce qui est sûr, enchaîne Ludi, c’est qu’on est mieux dans son livre que sur ce putain de volcan à touristes. Pouacre tu vises ces bedaines teutonnes. Et c’est ça l’Allemagne de son philosophe ? »
Alors Nelly, un peu pédante, de reprendre son amie en souriant : « Bah, tu sais, Nietzsche lui-même, ce petit prof boche se la jouant Dionysos, ça vaut Sollers en matamore du sexe à bermudas. On se comprend les deux, on l’aime bien notre Casanova de l’encrier, on les aime bien tous avec leur petit attirail vaniteux, mais c’est quand même le verre d’eau claire qu’on va se taper là-haut qui nous fera le plus jouir tout à l’heure...».
Et Ludi d’évoquer Sapho en vrillant un clin d’œil à Stavros dont le devant du short bleu bombe pourtant joliment : « Boucles violettes, sourire de miel… »


 

Sollers à Salonique

De la haine et de l’amour, treize ans avant la parution d'Une vie divine de Philippe Sollers.

Thessaloniki, ce 3 juillet 1993. - Les propriétés fondamentales de la machine romanesque, on le sait, autorisent un déplacement dans le temps et l’espace de nature à la fois ondulatoire et corpusculaire, comparable aux élégants rebonds d’un champ quantique à l’autre des particules élémentaires sollersiennes dans Une vie divine, à paraître en 2006…
Ainsi me suis-je retrouvé ce soir à Thessalonique, à l’Hôtel Turist aux chambres style 1900 et à la vaste salle de bain à l’étage où tout le monde s’ablutionne dans la même baignoire antédiluvienne tremblant sur ses pattes chaque fois que l’ascenseur de bois ciré fait grincer ses poulies.

Ce matin encore j’étais du côté du Mont Athos, au Congrès mondial de l’orthodoxie très douce que je couvre pour mon journal, entouré de popes balkaniques furieux que l’Europe ne punisse pas les barbares croates et albanais coupables de s’opposer à la sainte destinée de la Serbie (et je vis moult Grecs, probables nostalgiques du bon temps des colonels, applaudir au dam des vilains démocrates que nous sommes), et c’est avec soulagement que j’ai retrouvé, loin des purs et des durs, la ville bordélique et le front de mer de la baie le long duquel j’ai fait une immense marche, m’imprégnant de visions de visages humains bien vivants (gens de tous âges, marins fringants, vieillards cancaniers, enfants, rollerskatistes à la coule, belles filles, beaux mecs) avant de m’arrêter à une terrasse de poissons où je me suis repu et saoulé de retsina, tout en souriant aux jeunes gens éclatants de sensualité des tables voisines. Or, les voyant faire bombance dans la tiédeur vespérale, je me suis demandé ce qu’ils avaient à voir avec les idéologues qui prétendent défendre la Vraie Grèce, le Véritable Occident et la Vraie Foi. Comme me le répétait ce matin l’Européen Marc Luyckcx, beaucoup de vieux orateurs qui nous faisaient ces jours la leçon ont derrière eux un lourd passé de piliers de dictatures fascistes ou communistes…

Mais qu'en pensent donc leurs rejetons ?
Tout en me gorgeant de poisson et de vin résineux frais comme une cuisse de jeune fille et fluide comme un baiser, je sentais la nuit basculer avec ses étoiles en pluie sur les visages endormis de nos enfants, l'ivresse de vivre noyer les passions mortifères et l’amour me laver de la haine…

Sollers à Sousse

piel-blog-5.jpg

Où l'on voit Sollers se montrer chevaleresque à l'égard de certaine dame inquiétée par l'émeute du Pied en terre pieuse.


La projet de Sollers de rallier Samos fut dévié par un sms de la neurobiologue lacanienne Lucy Pincevent, qui le priait de la rejoindre au plus vite dans les dépendances de son haras de Sousse où elle s’était réfugiée dès le début de la Grande Emeute du Pied, déclenchée par la publication, dans une gazette estudiantine du Schleswig-Holstein, d’une représentation du Membre Sacré (gauche) du Prophète.
«Je vous envoie la chaise à porteuses et d’indispensables travestis à Monastir. Je vous espère et vous attends », notifiait sobrement le sms en code connu du seul Sollers.
Or l’auteur d’Une vie divine, quoique porté au détachement supérieur en ce mois frisquet du début de l’an 118 selon M.N., se sentait l’âme compatissante à la seule évocation des deux seins de Lucy, semblables à de blanches colombes roucoulant au balcon, et cette histoire de Pied commençait à bien faire, qui avait entretemps déclenché l’ire incendiaire des masses multitudinaires surexcitées par les théologues, aux sept coins de l'Oecumène podophile.

Ainsi, dans la chaise à porteuses l’emmenant, déguisé en houri tout de même que Ludi et Nelly, par les pistes reliant l’aéroport et le haras où Lucy pratiquait l’élevage de coursières de Nubie, Sollers préparait-il déjà le discours propre à calmer ces dames, avec lesquelles il ourdissait de fuir, dès la nuit buissonnante d’étoiles conseillères, ces lieux empoisonnés par le ressentiment, les miasmes d’or noir et l’excès de testostérone.
« Le réformateurs, en général, ont un grand embarras physique et sexuel », murmurait Sollers en visant cette fois les Adorateurs du Pied à barbes barbelées, non sans lutiner Ludi et Nelly sous les galabiehs. « Ils fantasment, ils n’en peuvent plus, ils veulent confisquer les mœurs, se glisser dans les lits, occuper les têtes …»
Et passant bien loin du grand tumulte persistant du souk de Sousse, où la vision des coursières nues eût soulevé l’Emeute Finale, Sollers constata en se rappelant ses chers Colloques de Taverny où se rassemblent, tous les 16 mars de l’ancien calendrier, esprits libres et corps glorieux : « Aujourd’hui nous disons : nous baisons parce que nous voulons rester vierges. C’est peut-être insensé, mais il fallait y penser…»

Don DeLillo à Manhattan

DonDeLillo7.jpgLe romancier américain parle de Cosmopolis

"Je voulais raconter l'histoire d'un homme qui traverse Manhattan en une journée", explique l'écrivain pour commencer. "Le type en question serait richissime et très cultivé. Il habiterait au sommet du plus haut building du monde, dans un appartement de 48 pièces qui lui aurait coûté plus de 100 millions de dollars, avec bassin à requins et nursery pour barzoïs. Il souffrirait d'une asymétrie de la prostate mais disposerait, dans son avion personnel, de la bombe atomique. Il apparaîtrait comme  le maître de l'univers et vivrait pourtant, ce jour-là, l'effondrement d'une utopie "...

La soixantaine plus qu'entamée mais fringante, d'une discrète ironie qui renvoie à la fois à son parcours de franc-tireur peu soucieux de tapage publicitaire et à son inflexible lucidité, le romancier tout modeste d'apparence revient sur divers aspects de Cosmopolis.

Sur le protagoniste du roman, président d'un empire financier, il évoque d’abord le glissement de pouvoir du politique à l'économique: “Quelque chose de curieux s'est passé dans les années 90 aux Etats-Unis. On y a vu les entreprises devenir des puissances, et les plus grands managers rivaliser avec les chefs d'Etat et les stars des médias. L'obsession de l'argent a gagné les particuliers, scotchés devant les nouvelles de la Bourse défilant sur leurs computers. Tous se sont mis à vivre dans une sorte de futur immédiat, rythmé par le flux financier. Jusqu'alors, on disait que "le temps est de l'argent" alors que l'argent a commencé de fabriquer un temps accéléré. Mais voici que soudain, au printemps 2000, cette euphorie a été stoppée net par le chaos financier. Le 11 septembre a fait le reste..."

Si l'action de Cosmopolis se déroule un an avant la tragédie, l'ombre de celle-ci plane déjà comme une menace diffuse sur le roman dont le protagoniste dispose lui-même d'un service de sécurité digne d'un chef d'Etat alors qu'il assiste, dans sa limousine de douze mètre tapissée de liège et connectée par écrans au monde entier, à l'asssassinat en direct du directeur du FMI, en Corée du Nord, et à une émeute altermondialiste en plein Manhattan. Une fois de plus, la fiction du romancier se sera trouvée rattrapée par la réalité...

"Jusqu'au 11 septembre, précise alors Don DeLillo, les Américains se croyaient inatteignables et maîtres du futur, et voilà qu'un petit groupe de terroristes a suffi à ruiner cet optimisme "cosmique". A l'époque de la Guerre froide, nous étions conscients que de terribles destructions pouvaient toucher l'Amérique, mais à présent, à commencer par les habitants de Manhattan, chaque individu se sent menacé sans savoir où le prochain coup va porter..."

Toute l'oeuvre de Don DeLillo, dont l'influence sur les jeunes romanciers américains les plus en vue est considérable (notamment un Bret Easton Ellis ou un Jonathan Franzen), est à la fois une vaste fresque polyphonique et une mise en perspective romanesque de grands thèmes en phase avec le monde contemporain où interfèrent la technologie et la médiatisation à outrance, l'évolution de la société américaine durant un demi-siècle (dans le monumental Outremonde) et l'émergence du terrorisme, notamment. Son travail relève donc en partie de ce que Mallarmé qualifiat, à propos de l’avenir du roman, d’un “universel reportage”, mais Don DeLillo n’en insiste pas moins sur l'importance de la langue, base irremplaçable de la poétique romanesque, et de l'intuition non planifiable, à l'approche de la complexité humaine, qui distinguent le roman de l'essai ou de l'enquête journalistique.

Nulle meilleure preuve, au reste, que son oeuvre relançant l'observation sociale d'un John Dos Passos et les visions plus déjantées d'un Philip K. Dick, avec sa propre intelligence et sa propre musique.


NewYork6.jpgUn ange trépasse

Le mal rôde dans Manhattan, mais qui est le diable à Cosmopolis ? Et la notion de mal a-t-elle encore un sens dans un monde globalisé où l'argent règle tous les problèmes ? Ce qui est sûr, dès le début du périple qui doit amener Eric Packer chez le coiffeur - son divin caprice de ce matin-là-, c'est que la menace plane sur la ville, qui vise virtuellement le patron milliardaire de la Packer Capital autant que le président des Etats-Unis en visite à New York. Pourtant la menace n'inquiète Packer que de loin, protégé qu'il est par sa conviction d'être au top, par le blindage de sa stretch-limousine et par un commando d'agents de sécurité le suivant partout, jusque auprès de ses diverses partenaires, du toubib qui lui ausculte la prostate (tandis qu'il vit, avec sa responsable conseillère financière, un orgasme sans contact à base de "contrôle oculaire complet"), ou de la librarie branchée où il retrouve sa femme zurichoise multifortunée et poétesse "de merde".

Bon connaisseur de la physiologie des oiseaux et de la peinture d'avant-garde, des poètes de Bagdad au Xe siècle et de Marx qu'il lit dans le texte, Packer est le champion de la performance toute catégorie et l'homme du futur accompli, dont un disque dur devrait prolonger éternellement la vie à supposer que son corps pourtant entraîné le lâche contre toute attente ou que le mal rôdant le frappe comme il a frappé (à son vif plaisir, soit dit en passant), un magnat russe de sa connaissance, étripé sur la rue en plein jour.

Il y a de l'ange en Packer, dont les ailes virtuelles le portent au-dessus de l'"espace viande" de la rue, et pourtant c'est par ladite viande qu'il va chuter, dont un damné plus ou moins squatter a voulu flairer la "saleté". Incarnation du ressentiment, ce pauvre Benno "jeté" par son entreprise, et qui fait la peau de Packer avant de lui faire les poches, est à vrai dire un piètre démon à côté de celui-là. D'ailleurs l'arrêterait-on que le mal continuerait de rôder en souriant dans une autre "limo", selon "l'axe du Bien" tracé par les nouveaux dieux...

Don DeLillo. Cosmopolis. Traduit de l'américain par Marianne Véron. Actes Sud, 222p.

09:03 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, new york

Retour au pays

Fun-Facts-Friday-Michael-Ondaatje.jpg


Michael Ondaatje fait partie de cette constellation d’écrivains qu’on pourrait dire du melting pot - tels aussi V.S. Naipaul, Salman Rushdie, Hanif Kureishi ou Jamaica Kincaid -, que leur origine et leur trajectoire ont particulièrement sensibilisés aux chocs de cultures contemporains.

Né au Sri Lanka en 1943 dans une famille aisée et haute en couleurs (qu’il évoque dans Un air de famille, paru à L’Olivier en 1991), Ondaatje a fait ses études en Angleterre avant de s’établir à Toronto où il a longtemps enseigné la littérature. Poète et romancier, il acquit une réputation internationale avec La peau d’un lion (Payot, 1989) et L’Homme flambé (L’Olivier, 1997), couronné par le Booker Prize et devenu Le patient anglais au cinéma. Avec Le fantôme d’Anil, Michael Ondaatje donne assurément son meilleur livre à ce jour, qui paraît en même temps, dans la traduction française de Michel Lederer, que le recueil de poèmes intitulé Ecrits à la main.

16schillinger-popup.jpg
- Qu’est-ce qui vous a poussé, vous qui avez quitté le Sri Lanka depuis tant d’années, à vous replonger dans sa réalité la plus tragique ?

- C’est un sentiment de responsabilité qui m’a tenaillé à l’époque des événements atroces qui ont coûté la vie à tant de mes compatriotes. Je savais que je devrais parler de ce thème des disparitions, mais le livre n’est venu que progressivement, au fil de mes recherches sur le terrain et dans les archives. C’est le roman le moins «personnel» que j’aie écrit, mais je l’ai vécu comme une souffrance, avec des périodes de complète dépression. J’étais déjà retourné dans mon pays d’origine que j’ai fait visiter à mes enfants, comme je le raconte dans Un air de famille, puis j’ai commencé à me documenter et, à l’occasion de nombreux séjours, j’ai multiplié les rencontres de personnes qui pouvaient témoigner de ce qui s’était passé. Le roman s’est d’abord «écrit» ainsi, au fil de mon enquête, puis les personnages me sont apparus.

- Ces personnages relèvent-ils de la fiction ou de l’observation directe ?

- Un seul d’entre eux, le vieil épigraphiste Palipana, procède d’un «modèle» vivant. Tous les autres sont des «types» que j’ai cristallisés à partir de multiples exemples.

94452537-6854-4546-9828-bb42f95fc57c.jpg

- Vous sentez-vous particulièrement proche de tel ou tel d’entre eux ?

- J’éprouve une tendresse particulière pour Gamini, le jeune médecin qui représente ces héros sans noms se vouant à leur tâche dans des conditions souvent effrayantes.

- Pour quelle raison avez-vous choisi la forme romanesque plutôt que le témoignage ou l’essai ?

- Parce que je suis romancier et que c’est dans cette forme que je pouvais traduire le mieux les aspects existentiels et émotionnels du drame, ou la correspondance constante entre l’individuel et le collectif. De nombreux essais existaient déjà, riches en faits ou en réflexions. Mais je tenais, pour ma part, à rendre «physiquement» l’atmosphère de cette période marquée par une peur omniprésente. Par ailleurs, seule la fiction me permettait de saisir les composantes obscures et irrationnelles qui éclairent les faits. Comment expliquer, par exemple, que les disparitions allaient de pair avec l’effacement systématique de l’identité des disparus, décapités ou brûlés ? Seuls des personnages vivants me permettaient de suggérer la détresse de tous ceux auxquels on a arraché des proches et qu’on a empêchés de vivre leur deuil.

- Vous dites, à un moment donné, que «la raison d’être de la guerre était la guerre». Est-ce un fait nouveau ?

- Il est clair que ce type de guerre civile dont on ne peut plus identifier les protagonistes, et dont la violence semble l’unique motivation, a quelque chose d’une nouvelle industrie. La Seconde Guerre mondiale me semble le dernier conflit soumis à des lois élémentaires, où l’on savait qui se battait contre qui. Ce qui s’est passé au Sri Lanka, comme au Liban ou dans les Balkans, en Amérique latine ou en Afrique, relève d’une guerre chaotique où le terrorisme aveugle devient la norme. En l’occurrence, trois parties s’affrontaient, alors que l’Etat lui-même entretenait des guérillas parallèlement à ses troupes régulières. La guerre n’est plus alors qu’une machine folle qui profite aux marchands d’armes et autres trafiquants de drogue.

- Le choix d’un protagoniste féminin est-il fortuit ?

- Certainement pas. Je tenais, en premier lieu, à exprimer la perception féminine de la violence. Anil n’est pas particulièrement sentimentale, mais elle vit la compassion dans ses tripes. Ses propres parents ont accidentellement disparu après son départ de Colombo, et elle a déjà fait l’expérience du désespoir au Guatemala, où elle a a déjà enquêté sur des disparitions en tant qu’experte en médecien légale. M’intéressait aussi le fait qu’Aneil, en tant que femme confrontée à un monde dominé par les hommes, et en tant qu’envoyée des Nations Unies, est doublement suspecte au Sri Lanka. Par ailleurs, elle incarne la femme émancipée d’aujourd’hui, qui croit que l’établissement de la vérité ira de pair avec l’accroissement de la liberté. Anil est un personnage d’aujourd’hui, formée aux techniques sophistiquées de la recherche, tandis que Sarath, l’archéologue avec lequel elle travaille, porte un regard sur le monde dans la pleine conscience du passé. Tous deux ne sont pas pour autant des types représentatifs schématiques, pas plus d’ailleurs qu’aucun des personnages du roman. Tous ont une histoire personnelle qui interfère dans leur attitude respective par rapport aux événements de l’époque.

- Le roman fait alterner l’enquête d’Anil et de Sarath, portant sur l’identité d’un jeune inconnu. Mais en quoi celui-ci est-il représentatif ?

- Le cadavre de Marin, ainsi que le nomment Anil et Sarath, et qu’ils ont retrouvé au milieu de squelettes beaucoup plus anciens, dans le site historique de Bandarawela, incarne aux yeux d’Anil le représentant de toutes les vies perdues. C’est cependant plus qu’un symbole, puisque les enquêteurs en établissent finalement l’identité tout à fait plausible.

- Le roman est ponctué, comme une sorte de litanie, par l’énoncé de faits bruts. Or curieusement, ces pages relevant de l’information dans ce qu’elle a de plus implacable, et reproduites en italiques, se modulent presque comme un chant. Pourquoi cela ?

- C’est, à vrai dire, le noyau du roman. Sur l’une de ces pages, je me contente d’énumérer le nom, l’âge et le sexe d’une série de disparus dont la liste complète remplirait des centaines de pages. En l’occurrence, je me borne à préciser où ils ont été vus la dernière fois, et le reste appartient au mystère des disparitions. Mais les noms seuls évoquent à chaque fois un roman possible. A un moment donné, la fiction, ou sa soeur la poésie, donnent aux faits un retentissement émotionnel comparable à celui du Choeur de la tragédie grecque. C’est cela que j’ai tenté de moduler dans ces pages.

- A la fin de l’enquête qu’elle a menée avec Sarath, Anil met en accusation ceux qui «nous» on tués dans un rapport explosif qui se trouve immédiatement confisqué. Or, vous identifiez-vous à ce «nous» ?

- Je ne me le permettrai pas, car j’ai vécu moi-même dans un pays protégé tandis que mes compatriotes s’entretuaient. Simplement, j’ai tenté à me façon de parler au nom de tous ceux qui font partie de ce «nous» et qui ne pourront jamais plus témoigner. Je crois que c’est le rôle de l’écrivain, aussi, d’endosser cette responsabilité. Cette démarche m’a également permis de retrouver mon pays et ses habitants.

- Quel a été l’accueil de votre livre au Sri Lanka ?

- La situation actuelle n’est évidemment pas vraiment favorable à la diffusion de la littérature, mais le roman est en voie de traduction et, jusqu’à maintenant, la réception de ceux qui l’ont lu a été favorable.

- Qu’avez-vous découvert par le truchement de ce livre ?

- Je savais d’emblée quel thème je voulais traiter, mais je me doutais pas de tous les développements que celui-ci m’amènerait à multiplier. J’ai beaucoup appris, naturellement, sur ce qui s’est réellement passé dans le pays: sur l’état de peur, la torture et les enlèvements. Mes recherches, en outre, m’ont fait découvrir de multiples aspects, ethnographiques ou historiques, culturels ou religieux sur une civilisation souvent méconnu. J’ai rencontré de fascinants personnages, comme celui que j’appelle Palipana, et le travail sur le terrain de nombreux hommes de bonne volonté m’a beaucoup impressionné. Au fur et à mesure de la composition, j’ai enfin développé une méditation sur la violence, les rapports de l’art et de la destinée humaine, la place de l’être humain sur cette planète, le sens de notre vie, qui a fini par imprégner tout le roman et lui donner une portée plus générale.

michael-ondaatje.jpeg

18/01/2017

L'argus de Nabokov

medium_Nabokov4.JPGmedium_Argus.jpg Il me reste de lui ce petit Argus bleu dans son enveloppe de papier de soie, dont il a fait cadeau à mon ami Reynald qui l’a soigné au CHUV de Lausanne et me l’a donné pour me remercier de lui avoir fait découvrir un jour l’adorable Lolita.

C’était le dernier grand maître de la littérature occidentale, que les cuistres de Stockholm ont honoré en s’obstinant à ne pas lui décerner le Prix Nobel, comme s’il était naturellement au-dessus de ces honneurs calculés, trop insolemment libre pour aller donner la papatte à un monarque social-démocrate.

Nabokov est mort à Lausanne, il a vécu trente ans à Montreux, Vladimir Dimitrijevic l’accueillit parfois lorsqu’il était libraire à la rue de Bourg, mais pour ma part je ne l’aurai vu qu’une fois en vie, au petit écran où il était apparu trônant derrière ses ouvrages et proférant d’extravagants et poétiques propos dont on sentait que chacun avait été minutieusement préparé tout en témoignant, avec quelle fraîcheur paradoxale, du plaisir à la fois savant et ingénu que l’écrivain éprouve à dégager les mots de leur gangue d’imprécision ou de trivialité, à les nettoyer de leurs scories pour les faire chatoyer et scintiller sous nos yeux comme des pierres précieuses.

Et de fait c’est le poète qui me touchait avant tout chez Nabokov: c’est cet amour des choses du monde qu’on découvre, qu’on nomme et qu’on inventorie, la passion du naturaliste faisant écho, dans les constellations du langage, à celle du trouvère de jadis. Descendant direct de Pouchkine, et considérant d’ailleurs sa propre traduction d’ Eugène Onéguine, du russe en anglais, comme l’un de ses meilleurs ouvrages, Nabokov l’apollinien s’inscrit cependant, aussi, dans la lignée plus obscure et grinçante de Gogol, selon lui “le plus étrange poète en prose qu’ait jamais produit la Russie”, auquel il consacra un petit livre non moins singulier. Du premier il avait la lumineuse intelligence, l’esprit de géométrie et l’équilibre classique, la vaste culture et l’orgueil aristocratique, et du second le fond plus trouble et le génie malicieux, l’ironie et certain goût du trivial - mais on chercherait en vain chez lui la trace d’aucune dévotion et d’aucun autre culte que celui de la littérature scientifique ou poétique, avec la révérence particulière qu’il accordait à son propre génie - comme un don du ciel qui méritait le respect et le meilleur entretien quotidien.

On se le figure supérieur, réactionnaire et même cynique, mais je vois surtout en lui l’émerveillement à tout instant revivifié de l’enfant d’Autres rivages, ce petit collectionneur fervent des pétales volants du Jardin d’Eden qui tout au long de sa vie, d’un exil à l’autre, refera ce geste innocent et prédateur d’attraper la beauté au vol; et dans une zone plus secrète je m’incline devant l’humour trempé au bain d’infamie de la personne déplacée, qui raconte dans Jeu de hasard cette affreuse histoire de l’exilé russe errant d’une ville d’Europe à l’autre, à la recherche de sa femme disparue et qui décide un soir, dans le wagon-restaurant où il a été embauché comme serveur, d’en finir avec cette vie méchante et sale. Or, tandis qu’il prépare avec soin sa disparition, comme s’il composait un problème d’échecs, nous apprenons que celle qui suffirait à lui rendre sa raison de vivre se trouve à l’instant dans le même train que lui - mais on se doute que la rencontre ne se fera pas, que le pire adviendra en attendant que d’autres livres s’écrivent pour nous faire oublier cette faute de goût de la destinée, comme le beau temps revient.

Je regarde à l’instant mon petit papillon bleu et j’ai les larmes aux yeux en pensant à tous ceux qui voletaient ainsi dans la lumière en se croyant peut-être éternels et qu’une patte incompréhensible a saisis soudain pour les clouer dans une boîte, sur une porte de grange ou à une croix. Je ne vois plus Vladimir Nabokov qu’en chemise d’hôpital, tel que me l’a décrit mon ami Reynald, mon cher ami de jeunesse mort en montagne sept ans après son illustre patient, et ces livres qui nous restent comme des rayons de miel, où je sais que je reviendrai me nourrir à n’en plus finir.

medium_Photo_003.jpg

medium_Photo_007.jpgNabokov à son pupitre, photo de Horst Tappe.

La tombe de Vladimir et Véra Nabokov, toute proche de celle d'Oskar Kokoschka. Photo: Philip Seelen

 

09:42 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature

Lost

 PanopticonA117.jpg

 

 

…Mais oui, Waldfried, je suis tout à fait consciente du fait que le concept de lisière est aussi décisif dans l’œuvre de Martin Heidegger que celui de clairière, et je suis prête à reprendre notre chère conversation sur l’application de ces deux intuitions à la réévaluation grecque des fondamentaux  hölderliniens, mais là, tout de suite, concrètement, bordel, on est où ?...

 

 

Image : Philip Seelen

 

 

09:27 Publié dans Panopticon | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : panopticon

GPS

Panopticon725.jpg

…Elle me suit partout, j’ouvre mon phone elle est là, je le ferme elle est plus là, elle a tout ce qui me fait flipper, c’est vraiment la fille que je cherche depuis toujours, et chaque fois que j’ouvre mon phone elle me dit où aller pour la trouver, mais p'tain je dois pas savoir y faire : j’la trouverai jamais…


Image : Philip Seelen

09:26 Publié dans Panopticon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : panopticon

Signalétique

Panopticon635.jpg

… Tout a été prévu et minuté avec le Commando pour une intervention de haute sécurité : nos gars font irruption via la carte bancaire, ils neutralisent les locaux par la vidéosurveillance, ensuite de quoi le spécialistes de la Section de Choc désamorcent le système de verrouillage de la caisse automatique, de laquelle ils font s’échapper le personnel – un pictogramme doit être ajouté qui indiquera la SORTIE, et l’indispensable CELLULE PSYCHOLOGIQUE…


Image : Philip Seelen

09:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

À la petite cousine

Panopticon722.jpg
…Et pour ce livre que tu m’as envoyé, de ton Monsieur Ouellebec ou je ne sais plus quoi, je m’excuse, ma chère Augustine, mais je regrette de n’y avoir pas trouvé de coin de ciel bleu : je m’excuse mais c’est trop noir, et puis il y a des mots ordinaires et je me demande si ce n’est pas en plus un obsédé, mais le pire c’est qu’il n’y ait aucun espoir même à la fin – je t’avoue que je n’ai pas lu tout le roman, même pas la moitié, mais j’ai guigné la fin…


Image : Philip Seelen

09:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : panopticon

17/01/2017

La virée d'Yvan

238.jpg

Belle tranche de roman d’ado autour de la Grande Bleue: 27.000 kilomètres en quête d’humanité et de culture millénaire, dans la foulée de Pierre, Maritou et Yvan Gisling. Récit rétrospectif autour d’un livre, à relire après la mort de Pierre ce dimanche 15 janvier 2017.

Heureux qui comme Yvan, à dix ans, a fait un beau voyage ! Ulysse n’avait pas pensé à emmener son fils Télémaque et sa chère Pénélope dans son fameux périple, faute probablement de camping-car... Or, Pierre Gisling a mis à profit ce moyen moderne de déplacement pour concrétiser, de septembre 2003 à août 2004, une Odyssée certes plus modeste mais à valeur d’initiation irremplaçable. Sept ans après l’aventure, Yvan, gymnasien à Burier, se rappelle ce qui l’a le plus marqué.

« Ce que je retiens d’abord, c’est la rencontre d’un Marocain qui nous a abordés spontanément, nous a reçus chez lui et m’a fait découvrir une qualité d’accueil que j’ignorais jusque-là. Durant tout le voyage, j’ai apprécié cette façon, même chez des gens pauvres, de nous recevoir avec la même générosité». De la même façon, également au Maroc, Maritou dit avoir été impressionnée par un guide « sauvage » lui faisant valoir que le bonheur à l’occidentale n’était pas à se yeux un idéal. « Ce qui m’a impressionnée, c’est sa façon claire et nette de revendiquer une vie plus simple et plus vraie que notre existence de consommateurs à outrance.»

Soulignant à son tour cette bienveillance partout rencontrée, sans doute liée au « passeport » que représentait un jeune enfant, Pierre Gisling cite un moment particulièrement fort de leur équipée, un soir dans un village perdu de Crète, lors d’une fête pascale où soudain, un homme s’est mis à danser en portant une femme-tronc. « Ce qui nous a bouleversés, c’est la beauté qui irradiait de cette femme complètement disgraciée. Au milieu des belles jeunes filles qu’il y avait là, l’infirme dégageait un rayonnement extraordinaire, qui m’a fait m’interroger sur la notion même de beauté... »

Loin de se cacher les dangers et autres mauvaises rencontres possibles liées à un tel voyage, les Gisling relèvent d’une seule voix le fait que pas une fois, durant cet immense périple, ils n’ont été en butte à des menaces ou à de la malveillance. « Une seule fois, précise cependant Maritou, j’ai eu peur lorsque, égarés dans une zone militaire turque, nous nous sommes retrouvés au milieu de soldats braquant leurs armes sur nous. Mais tout s’est résolu grâce à la présence d’Yvan…» Et de relever, aussi, les moments de lassitude liés à l’obligation de vivre ensemble dans l’espace exigu d’un fourgon. Ou bien Yvan de se rappeler une terrible prise de bec avec son père, après qu’un chien eut mangé l’une de ses tortues, « pétant les plombs » et traitant alors son paternel de « connard »…



Le voyage qui « nous fait »

Comme je  rappelle à Yvan, qui vient de fêter ses dix-sept ans, le mot de Nicolas Bouvier selon lequel les voyages nous « font » plus que nous les faisons, le jeune homme analyse lucidement le changement, en lui, lié à cette expérience : « En fait, ce n’est que vers quatorze ans que j’ai commencé de me rendre compte de ce que nous avons vécu, avec la prise de conscience de la diversité des coutumes et des conceptions de la vie, dans tous les pays que nous avons traversés. Depuis lors, mon jugement est plus nuancé...»

Quant à Maritou, c’est le voyage lui-même qui l’a transformée durant ce qu’elle dit une « année merveilleuse ». Et Pierre Gisling de souligner l’importance, par le voyage, de « sortir de son cocon, de ses bornes, de ses flèches ». Loin de partir pour voir plus loin si l’herbe est plus verte, à la recherche d’une certaine universalité du sentiment. « Une mère qui console son enfant a les mêmes gestes, qu’elle soit arabe, juive ou chrétienne. Or ce dénominateur commun est amplifié par la Méditerranée, dont j’espérais montrer, à notre fils, les racines et les sources entremêlées. Pour ma part, je pressentais évidemment que toutes ces cultures du pourtour méditerranéen s’interpénètrent, mais le voyage a inscrit cette réalité dans notre peau… »

Gisling 001.jpgPèlerinage à nos sources

Beau projet, à l’heure de certaine peur renaissante de l’étranger, que de faire découvrir à son fils la ressemblance humaine au-delà des principes abstraits. Avec Maritou, sa femme enseignante capable d’assurer le suivi scolaire du gosse une année durant, Pierre Gisling ne partait pas sans biscuits. Ancien prof de dessin plein de charisme, passeur d’art et de culture populaire (on se rappelle Volets verts) à la TSR, actuellement propriétaire d’un Cabinet de curiosités à Montreux, l’homme a bourlingué. Artiste (il ornera les façades d’une maison marocaine en passant, notamment) mais aussi homme de terrain et d’organisation (il a été officier et mit sur pied des camps de dessin de fameuse mémoire), c’est enfin un humaniste, mais qui ne pensait pas vraiment se lancer dans un récit de voyage, craignant l’anecdote. Or un ancien collègue et ami, l’enseignant et journaliste Robert Gerbex, l’a convaincu de se lancer dans ce livre à deux voix très chargé d’histoire et de culture, qui nous emmène de la Sagrada Familia de Barcelone à Cnossos, en passant par le Maroc et l’Egypte, la Turquie et jusqu’au pied du Mont Ararat, par tous les lieux chargés de mémoire et de spiritualité. Parcours initiatique riche, aux innombrables interférences religieuses et politiques, notamment avec les Arméniens et les Kurdes.

Le récit alterné, très intéressant mais parfois un peu trop didactique, évoque aussi la passion de Maritou pour le tissage (l’enseignante est également restauratrice de tapis anciens) et les rencontres humaines du trio, ou encore les étonnements d’Yvan devant le colosse de Rhodes, le cheval de Troie (reconstitué) ou les vestiges (improbables) de l’Arche de Noé…


Pierre Gisling et Robert Gerbex. Méditerranée entre clochers et minarets. Mon Village, 286p. Nombreuses illustrations.

20:54 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Sollers à Syracuse

12_Vittorini2.png


De modalités de la conversation, chez Elio Vittorini et dans le roman Une vie divine de Philippe Sollers. Du  mépris de celui-ci pour les auteurs "lourds".


J’ai parlé de conversation à propos d’Une vie divine, mais le mot est lesté d’un autre poids dans l’inoubliable Conversation en Sicile d’Elio Vittorini que, sans doute, Sollers jetterait aujourd’hui dans le sac des « auteurs lourds », comme il le fait des romanciers américains contemporains. Lui qui a parlé de Bret Easton Ellis comme d’un sous-produit de marketing, et qui marque presque le même dédain à l’endroit d’un Philip Roth, fait peut-être illusion dans le cercle confiné et narcissique d’un certain parisianisme, mais comment ne pas voir, avec un peu de recul, que les « romans » de Philippe Sollers ne font absolument pas le poids à côté de la trilogie américaine de Philip Roth (pour ne parler que de ceux-là), des livres de Joyce Carol Oates ou du Canadien Timothy Findley, et que Lunar Park surclasse à l’évidence, en tant que projection romanesque, l’habile et ludique surglose d’Une vie divine ?

Tout cela que je note sans cesser d’apprécier ce dernier livre de notre casanovesque jaboteur, dont la conversation brillante n’a pourtant rien de commun avec le grand brassage existentiel, social et politique qui constitue la matière fusionnelle de Conversation en Sicile.

cvt_Conversation-en-Sicile_622.jpeg

Autant dire qu’on passe, d’Une vie divine au chef-d’œuvre néo-réaliste que figure le roman de Vittorini, du salon français à ce qu’on pourrait dire l’éternel entretien de l’homme avec lui-même, à travers les siens, sa terre natale et ses souvenirs d’enfance, ici : les figuiers de barbarie et l’odeur du soufre que Silvestro, le fils déprimant à Milan que son père fait revenir en Sicile, retrouve avec le monde des humbles, ou les harengs et les fèves aux cardons de la Mamma, et les gens, la foultitude des gens... 

Tout ça qui pèse tellement de tonnes d'humanité crasse, n’est-ce pas !
Sollers.jpgA propos de conversation, il est par ailleurs intéressant d’observer plus précisément les dialogues d’Une vie divine, qui relèvent somme toute de la non-conversation. Toujours étincelant dans le soliloque, Philippe Sollers est en revanche incapable de moduler un vrai dialogue, l’interlocutrice (il n’a jamais d’interlocuteur) n’intervenant jamais qu’en faire-valoir, comme d’ailleurs tous les « personnages » féminins des « romans » de l’auteur.
Avec le « pesant » Vittorini, tout, au contraire, dialogue : les gens entre eux et avec eux-mêmes, la lumière et les parfums, les noms et les larmes…


Elio Vittorini. Conversation en Sicile. Gallimard, Collection l’Imaginaire.

Adieu l'ami, salut l'artiste...

15727077_660174067496108_597072062123725791_n.jpg

Pierre Gisling, artiste et initiateur de la jeunesse en matière d’art, voyageur curieux de toutes les cultures et infatigable passeur de beauté, vient de nous quitter.


Pierre Gisling n’est plus. Notre vieil ami et voisin au Vallon de Villard, sur les hauts de Montreux, est décédé dimanche soir 15 janvier. Celui que des milliers de jeunes gens en chemises bleues avaient connu et aimé sous le surnom de Kim, chef charismatique du faisceau vaudois des UCJG, était à la fois un grand frère attentif et un artiste sensible, un voyageur curieux de toutes les cultures et un passeur de beauté.
Né à Moudon en 1937, fils d’industriel, Pierre Gisling avait étudié les arts plastiques et la pédagogie aux Beaux-arts de Lausanne avant de parfaire sa formation pédagogique à Paris. Devenu professeur de dessin au collège de Béthusy, il avait créé, en 1964, les premiers camps d'expression artistique, notamment à Dieulefit, où il partagea sa passion avec des centaines d’adolescents et dont témoignent plusieurs publications, tels L'oeil apprivoisé et L'imagination au galop ou Les aiguillages du rêve.
Appelé par la Télévision suisse romande à diriger son service Art et éducation, en 1970, il y réalisa, entre autres, de mémorables portraits de grands artistes contemporains (de Max Bill à Jean Dubuffet en passant par Balthus et Manessier), puis il anima une émission largement ouverte à la culture populaire de nos régions, à l’enseigne de Volets verts.

zoom_periple-initiatique.jpg

La retraite passée, Pierre Gisling continua d’exercer son art, consacra des mois à un grand voyage en minibus autour de la Méditerranée, avec son épouse Maritou et son fils Yvan, puis créa un fabuleux Cabinet de curiosités, à Montreux, où il faisait commerce éclairé d’objets souvent exceptionnels en matière d’art chinois, précolombien ou africain, notamment.
Sensible depuis toujours au cousinage de toutes les civilisations, en homme de culture attentif à la spiritualité de l'art vivant anonyme plus qu'en esthète sèchement spécialiste ou en spéculateur, il avait ramené de Chine une quantité d'objets dont certains paraissaient très proches, par leur raffinement où l'émotion qu'ils dégageaient, de «notre» Antiquité ou de «notre» Moyen Âge. Des Song au siècle passé, en passant par les époques Han et Ming, ces objets témoignaient de ce qu'Etienne Barilier appelle la «ressemblance humaine», souvent très émouvante.


De la même façon, quoique très connaisseur de l’art contemporain, mais hors de tout snobisme, Pierre Gisling restait ouvert à tous les aspects de la création artistique fondée en authenticité ou chargée d’énergie spirituelle ou pulsionnelle, des arts premiers de toute provenance à l’art brut sous ses multiples formes. Quant à sa dernière exposition personnelle, elle illustrait sa vénération particulière du corps humain.
Passeur de beauté, Pierre Gisling aura savouré jusqu’à ces derniers temps chaque instant de la vie, comme il nous en témoignait récemment encore dans la pleine conscience de l’issue de sa maladie. L’intensité de cette dernière reconnaissance n’efface pas notre chagrin, mais nous reste comme une leçon sereine au moment des adieux. (Images: Philip Seelen)

15230827_643178375862344_7739194866944941950_n.jpg

15578686_653842724795909_1424592319868620064_n.jpg

19:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

16/01/2017

L'Amérique au scalpel

tam_jul09_tooker3.jpg

Flash-back sur Zombies, le premier recueil de nouvelles de Bret Easton Ellis, dont les Oeuvres complètes viennent d'être réunies en deux volumes dans la collection Bouquins de Laffont.

La vérité peut-elle sortir de la bouche d’un enfant pourri ? Et la vérité sur un monde pourri a-t-elle le moindre intérêt ? Ces deux questions se posent, avec plus ou moins de pertinence, à l’approche du plus célèbre et, souvent, du plus mal compris des nouveaux écrivains américains – du plus mal traduit aussi en ce qui concerne Zombies.

Le malentendu s’est accentué à l’occasion du scandale retentissant qu’a provoqué la publication d’American Psycho, roman passionnant mais inabouti et parfois complaisant, où le romancier relatait la dérive d’un golden boy dans l’horreur fantasmatique d’un serial killer. La composante la plus singulière de ce roman d’une violence inouïe – en apparence tout au moins, à la surface des mots – tenait à la confusion systématique de ce qu’on appelle la réalité et le champ d’action imaginaire du tueur.

Gorillage narquois du Bûcher des vanités de l’élégant Tom Wolfe, American Psycho poussait beaucoup plus loin la description d’une société de battants oscillant entre les clichés de la réussite les plus flatteurs et une constante compulsion d’inassouvissement et de meurtre. D’un thème aux résonances dostoïevskiennes, le « jeune » écrivain a tiré un roman « panique » intéressant, mais alourdi de chapitres redondants, notamment sur la culture rock. Pourtant c’est tout autre chose qu’on lui a reproché : on le taxa de sadisme parce que son protagoniste se montrait aussi violent que les personnages des vidéos dont il s’abreuvait, de misogynie sous prétexte que des femmes étaient violées et assassinées au fil des pages. Surtout on admettait mal que Bret Easton Ellis, produit typique de la société américaine dorée sur tranche, pût s’enrichir en brossant le tableau de la dégénérescence de son propre milieu.
C’était ne pas voir que l’écrivain n’avait jamais fait autre chose que de décrire son entourage avec la lucidité d’un sale môme blessé. C’était ne rien saisir non plus de l’enjeu de son livre, poussant à l’extrême la représentation de la folie collective d’une société pourrie.

Dès Moins que zéro, Bret Easton Ellis avait commencé de peindre le milieu de l’adolescence californienne au tournant des années 80 (il est né en 1964), flottant entre luxe et sexe, détresse affective et drogues douces ou dures. Dans Les lois de l’attraction, l’observation se développait à l’université, sur le mensonge oblitérant toutes les relations sous couvert de libération sexuelle et d’épanouissement apparent. En multipliant les points de vue des narrateurs successifs, le romancier parvenait à une sorte de mise à nu d’une ronde plus sinistre et déchirante que celle d’un Schnitzler au début du XXe siècle.

Quant aux treize récits de Zombies (en anglais The Informers) qui nous ramènent aux débuts de l’écrivain, ils donnent une idée forte de la largeur du spectre d’observation et de l’hypersensibilité de l’auteur, entièrement investie dans son écriture, telle qu’on la retrouve exacerbée dans Lunar Park et Glamorama à l’autre bout de son parcours.

Situées à Los Angeles au début des années 80, ces nouvelles évoquent une humanité stéréotypée, bronzée, souvent droguée, aux prénoms et aux silhouettes interchangeables de beaux surfers ou de belles actrices de TV (on a droit à ce titre après une pub de trois minutes), tous également informés ou informes.

Les situations de la narration rappellent souvent des standards de sit-coms tels qu’en débite la TV américaine à dose mégavomitive, en version superluxe et multisexuelle. Au présent de l’indicatif, Bruce téléphone de L.A. à son ami resté au New Hampshire pour lui raconter ses dernières rencontres (un certain Robert qui « pèse à peu près trois cents millions de dollars » et une certaine Lauren vraiment super) tandis que son interlocuteur, qui l’a déjà remplacé, se rappelle vaguement leurs vagues bons moments.
Ou ce sont quatre amis qui se retrouvent dans un restau italien de Westwood, très gênés d’avoir à évoquer la mort (quelle horreur ce sujet, la mort, vraiment pas super) d’un proche crashé en voiture sous l’effet de la dope, un an auparavant ; et ce qu’on apprend, dans la foulée, c’est que toutes les relations entre ces quatre présumés « intimes » sont faisandées.

Ensuite on voit une femme bourrée de médics, dont le fils se shoote et que son mari ne supporte que pour autant qu’elle sourie aux photographes de Hollywood. Ou c’est un père qui cherche à regagner la complicité de son fils qu’il emmène à Hawaï pour récolter les fruits amer de son manque total d’intérêt réel pour son ado. Et voici la vérité de l’enfant pourri : vous m’avez tout donné, sauf ce qui fait vivre et respirer.
Bref, rarement on aura traduit le monstrueux ennui que c’est de jouir à vide ou de souffrir sans être aperçu ou entendu de quiconque.

Et tout ce que note Bret Easton Ellis de la société qu’il observe nous parle évidemment puisque tout inter-communique désormais dans l’ubiquité et l’instantanéité mondialisées. Qu’il s’agisse de ce rocker perclus de coke qui se traîne sur les scènes japonaises en cherchant à se rappeler un vague bon moment avec son groupe scié par un suicide, ou de cette jeune fille écrivant des lettres sans réponses à un petit ami, décrivant à celui-ci, qui ne répond pas, sa lente descente aux enfers de l’agréable : tout cela relève aussi bien de la ressaisie de sentiments largement partagées par les temps qui courent.

S’il arrive à Bret Easton Ellis de représenter, dans plusieurs de ses nouvelles, des situations parodiant la pire matière gore, où l’on voit par exemple des paumés paniqués massacrer un enfant, ou des vampires s’adonner à leur penchant comme à un jeu de société (ce fut un temps très à la mode à Beverley Hills), c’est évidemment par esprit de conséquence, comme lorsqu’un Bukowski raconte l’histoire du couple stockant dans son frigo les morceaux du jeune autostoppeur qu’il a ramassé au bord d’une autoroute, pour les déguster à l’heure du SuperBowl. Nul cynisme en cela, juste un peu d’exagération, n’est-ce pas, et encore… On sait par ailleurs quel doux poète est l’affreux Hank. Et de même Bret Easton Ellis est-il au fond un bon garçon plein de sensibilité et de répulsion contre toute forme d’inhumanité, comme l’illustre Lunar Park, quitte à relancer de nouveaux malentendus. C’est que, du behaviourisme tout extérieur de Less than zero ou d’American Psycho, l’on pénètre, avec Lunar Park, plus en profondeur et en nuances subtiles, au cœur de l'œuvre d’un romancier, devenu son propre personnage, qui ne s’était jamais exposé à ce point…

12790945_10208822612029472_2381570917894567996_n.jpgBret Easton Ellis, Oeuvres complètes en 2 vol. Préface de Cécile Guilbert, suivie d'un entretien (très intéressant) de l'écrivain avec Jon-Jon Goulian, paru dans la Paris Review. Volume1, 1040p.: Moins que zéro, Les lois de l'attraction, American psycho, Zombies. Volume 2,
1112p. : Glamorama, Lunar Park, Suite(s) impériale(s). Robert Laffont, collection Bouquins.

09:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)