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Carnets de JLK - Page 4

  • Voleurs de feu

     

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    Les garçons partent le matin 
    sur le sentier guerrier,
    très élastiques et très mutins, 
    en Indiens déclarés.

     

    La sente serpente entre les blocs
    et les vagues terrains 
    conduisant droit à l’équivoque 
    des fourrés incertains.

     

    Mais eux sont très durs et très purs, 
    coupant par les taillis, 
    loin de la Cité en ses murs
    et ses pensers rassis.

     

    L’élan les porte sans faillir
    sous les hautes fougères 
    à surveiller puis à jaillir 
    à l’orée des mystères .

     

    Ils sont nus parmi les oiseaux, 
    ils font corps avec l’air; 
    le feu les fait paraître beaux
    en leur éclair de chair.

  • Le génie du soliloque

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    Une approche d'Henri-Frédéric Amiel, par Maurice Denuzière.

    Parmi les livres qui toujours, m’accompagneront, île déserte, cité animée ou campagne bucolique, le Journal intime d’ Henri-Frédéric Amiel sera là, à portée de main, à portée d’esprit, à portée de cœur.

    Cette prodigieuse autobiographie, méticuleuse introspection, somme érudite, potion philosophique, exaltation de la foi protestante, inventaire des doutes, dissection des sentiments, revue lucide des phantasmes, peut être, comme la Bible, ouverte quels que soient le jour, l’humeur, la saison, à n’importe quelle page. On y trouve chaque fois, j’ en ai souvent fait l’ expérience, la confidence douloureuse, l’honnête aveu, la mise en garde circonstanciée, le chagrin secret, la vaine espérance, la colère impuissante de l’ami commun, qui vous ramènent à l’humaine condition, douchent l’orgueil, étanchent la soif de savoir, aident à s’accepter tel que l’on est.

    C’ est l’ honneur des éditions L ’ Âge d’ Homme d’ avoir entrepris et de poursuivre, depuis 1976, la publication du Journal intime dans sa version intégrale. Nous guettons l’ apparition du tome XI, annoncé pour l’automne 1993.

    Henri-Frédéric, qui décida à l’ âge de dix-neuf ans, en 1849, de transcrire son monologue intérieur, ou plus exactement de dialoguer avec lui-même, chaque soir, jusqu’à sa mort (en 1881), livre non seulement tout ce qui fait son existence – famille, profession, croyances, goûts et dégoûts, sentiments, péchés, misères du corps, de l’esprit, de l’âme, vains engouements, détestations – mais aussi, par touches, plus sélectives qu’ objectives, une peinture de la vie intellectuelle genevoise au XIXe siècle.

    Car ce Genevois, dont la mère est morte tuberculeuse et dont le père, incapable de supporter le veuvage, s’est noyé dans le Rhône en abandonnant, assez lâchement à leur sort, Henri- Frédéric et ses deux sœurs puînées, déteste Genève mais l’ observe sans cesse. Il déteste sa ville... avec amour ! C’est là une attitude paradoxale pour celui qui rêvera toute sa vie de conquérir la cité de Calvin et de Rousseau, d’ y faire reconnaître un talent dont il est sûr, d’y occuper une position sociale qu’il envie. Mais l’orphelin élevé par un oncle, le brillant étudiant, le professeur de littérature française et d’esthétique dans une des plus prestigieuses académies d’Europe, est de nature «amphibologique». Il veut une chose et son contraire, il se complaît dans la solitude mais souffre «de ne pas vivre de la vie commune» et il reconnaît, s’ adressant à lui-même comme à son habitude: «ta sauvagerie est un tort et une imprudence». C’ est, partant, un velléitaire de génie.

    Sans cesse il confectionne des règles de vie, compose des plans de carrière, des schémas d’engagements après avoir scrupuleusement, et sans indulgence envers lui-même, établi des bilans où le passif sans cesse l’emporte. Cet homme – il n’est à l’aise que devant le miroir qu’ est devenue la page quotidienne du journal – se fustige sans cesse, s’ encourage, se trouve des raisons d’agir, puis, quelques jours plus tard, ayant décompté tous ses manquements, se fustige à nouveau, se recroqueville dans sa coquille avec des piles de livres et de revues.

    Il se reproche son orgueil, sa puérilité, ses maladresses, son goût du dénigrement des autres et de soi-même. Dans un accès de lucidité, le 24 février 1851, il analyse son mal, que Miguel de Unamuno eût appelé le sentiment tragique de la vie, en écrivant: «Disséquer son cœur, com- me tu le fais, c’est tuer sa vie; ouvrir indiscrètement l’ onyx de ses parfums, c’est les évaporer. – Infernal et téméraire chimiste de toi-même, quand cesseras-tu de dissoudre tes sentiments par la curiosité ? tu as déjà réussi à te couper tout élan, à tarir toute sève, à effaroucher tout instinct. – Eh non ! je perds la piste. Ceci n’est qu’une partie du mal. Le vrai mal, c’est le manque de milieu social, de sympathie, de stimulant et de succès».

    Du succès, il en a cependant auprès des intellectuels qui apprécient son érudition. Car Henri-Frédéric est à l’ aise dans toutes les littératures et philosophies, qu’ elles soient grecques, latines, allemandes, françaises, anglaises, italiennes. Il pénètre Mozart, Beethoven et Liszt. La voix de Jenny Lind dans Les Huguenots l’ émeut plus que celle de Tamburini dans Le Barbier de Séville.

    Du succès, ce bel homme en a aussi auprès des femmes. Mais il ne sait pas leur cacher qu’elles sont pour lui objet de désir, d’effroi, voire de répulsion. C’est là un des mystères amieliens et l’ on peut se demander s’ il n’ est pas de même nature que celui qui entoure la vie sexuelle de Henry James. Homosexualité ignorée, dissimulée ou contenue par puritanisme? Nul ne sait. Comme la raison et la Bible commandent à l’ homme de ne pas vivre seul, tout au long de sa vie Amiel pensera, mais pensera seulement, à prendre femme. Il parle beaucoup de mariage et peu d’amour, mais ne fait rien pour se résoudre au premier et pratiquer le second. Il semble qu’il ait, une fois, partagé la couche d’une jeune veuve nommée Philine. L’expérience ne l’ emballe pas et il confesse le lendemain à son journal: «J’ ai eu pour la première fois une bonne fortune et, franchement, à côté de ce que l’ imagination se figure ou se promet, c’est peu de chose». L ’ événement se passe en 1860. Le séducteur barbu a trente-neuf ans !

    Peu de jeunes filles à marier trouvent grâce à ses yeux. Il les observe dans les salons ou au concert, comme le paysan examine sur le champ de foire les juments de remonte. Il rend l’ épouse idéale introuvable en exigeant d’elle des qualités qu’ aucune femme ne peut ras- sembler. Comme toujours, il dresse des listes d’épouses possibles et inscrit en face des pré- noms, souvent codés, des appréciations rarement flatteuses. Celle-ci «est perfectible» mais «terriblement osseuse et barbue», une autre est «piquante mais un peu jeunette», une troisième «n’a pas de dot», telle demoiselle a «petite taille, beau regard, main douce et mignonne... mais mauvaises dents», telle autre «très estimable, d’excellent milieu, a un nez d’ aigle».

    Le lecteur comprend vite qu’ Amiel, quoiqu’ il écrive, n’ a aucune disposition pour le mariage. L ’ exutoire solitaire lui procure des maux de tête, des troubles de la vue, des fatigues matinales et, surtout, des monceaux de remords, conséquences humiliantes de l’onanisme, constatées déjà par Samuel Tissot, le médecin lausannois, dans son traité publié en 1760.

    Amiel nous apparaît aussi comme un hypocondriaque. Il se plaint souvent d’une faiblesse de poitrine, de troubles de la vue, de douleurs au genou, de maux d’estomac, d’étouffements, de vertiges, mais ce souffreteux, ayant donné son cours à l’ Académie, part faire, à pied, le tour du canton, monte au Salève, se baigne dans l’ Arve glacée, rentre chez lui pour lire quelques heures et préparer sa leçon du lendemain, en ressort pour aller souper chez des amis, jouer aux dominos, danser jusqu’au milieu de la nuit ! Mon ami Claude Richoz, bon marcheur, a mis ses pas dans ceux d’ Amiel pour une promenade type. Il est rentré exténué, ayant parcouru plus de trente kilomètres !

    Amiel a fait de son Journal intime le divan de Freud. Henri-Frédéric, à la fois psychanaliste et psychanalisé, s’ y étend chaque soir, plume à la main, pour livrer à la postérité une œuvre intime que rien n’égale et qui est sa vie.

    Heureusement, il ne connaissait pas le lithium !

    M.D.

    (Archives du Passe-Muraille, No 9, octobre 1993)

     

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  • Réfugiés

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    Les enfants des années cinquante
    étaient en laine grise,
    l’air soumis, et comme en attente,
    seuls avec leurs valises.

     

    De grands yeux suppliaient les riches
    de les voir dans le noir,
    de très grands yeux de maigres biches
    le long des long couloirs.

     

    Nous les regardions arriver
    sans trop savoir quoi dire;
    ils parlaient d’ailleurs l’étranger
    sans le moindre sourire.

     

    Ce sont les enfants d’un hiver
    qui me fait toujours froid,
    et tous leurs yeux, toujours ouverts,
    nous attendent là-bas.

  • Petites résurrections de Maurice Chappaz

     

    Aube27.jpgEn mémoire de Maurice Chappaz (1916-2009) 

    Le petit jour serait revenu « par la fente des volets et la porte demi ouverte », et avec lui l’écriture. L’écriture, éteinte quelque temps « comme on souffle une bougie », se serait rallumée et aurait éclairé les parois de la maison de bois, là-haut sur la montagne, sur cette « île défoncée », délivrée dans les vernes, une «escale de chats sauvages », au lieudit Les Vernys, en été 2004, le 19 août à l’aube, lieu désiré de silence et de retrait, mais en revenant l’écriture en son Fiat Lux aurait accusé un léger tremblement d’âge : « La vieillesse signifie éboulement dans la mémoire et durcissement des services. Les os se cassent, les sentiments pourrissent. Oui, nos défauts s’accusent, tonifiés par nos qualités mêmes. Exister nous tue » ;  et revenant à ce qui pourrait être le dernier jour, en cette aube qui sent le soir, l’écriture revient à son premier souffle, au temps d’Un Homme qui vivait couché sur un banc où la fumée signifiait déjà la combustion première de la poésie : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Et cela encore qui s’impose pour fumer et prier tranquillement : « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire »…Chappaz2.jpg

     

    Or tant d’années et de paquets de tabac après, et  l’on voit la fumée d’un petit train et les étapes d’une septantaine de gares, la mémoire défaille un peu dans ses éboulis et les os avertissent: « Se glacent les pieds infatigables, tout ce qui tremble, tout ce qui ressemble à une goutte de sang, comme le veut l’Eternel, se fige ». Et dans la maison de bois, un autre soir, sept jours plus tard : « Je m’immobilise devant la nuit : elle entre, le chalet disparaît. On n’existe plus mais on devient l’infini qui se personnalise en vous. Ma pipe peut-être me filme ». Et le film écrira ce lieu, cette maison du silence et du temps suspendu, comme partout quand on fait attention, ce lieu de parole fumée et de présence, le chalet et autour du chalet les terrains et les bornes, le temps passé dans les bornes et au-delà, Spitzberg et Tibet, Corinna et famille, en cercle élargis ou resserrés, spiralés du petit au grand récit et retour, mers et nuages en tourbillons, aux Vernys et partout, ici et quelque temps encore à fleur d’écriture mais dans les bornes se resserrant sur un corps : «Je devine en moi la grande usure. La vie est noire et belle et une louange la plus grande attend en nous. L’Eternel est aux aguets ».

     

    Les questions reviennent   

     

    Le poète continue à fumer malgré les interdictions. En attendant les prochaines : interdiction de respirer, interdiction de rêver, interdiction de se poser des questions. Même pas ces trois-là : « Qui sommes-nous ? – D’où venons-nous ? – Où allons-nous ? ». Même pas ça : surtout pas ça !

     

    Cependant l’écriture est revenue comme l’herbe au printemps ou les enfants, sans crier gare, et le train des jours y va de sa petite fumée, réjouissant les enfants et les Chinois. « Il a cessé de fumer », disent ceux-ci vers l’âme de celui qui vient de « casser sa pipe », comme disait le peuple de nos enfances. Mais l’image est à reprendre au début de l’écriture, quand on s’est déclaré poète et fumant évidemment, comme Rimbaud sa terrible pipe d’illuminé voyant. Première pipe de tête de bois ou de maïs à trois sous, d’écume ou culottée par les siècles de nuits de bohème douce : première fournaise dans les romantiques cafés d’hiver estudiantins, premiers foyers des amis, première fumée des questions éternelles : d’où venons-nous nom de Dieu, et qui sommes-nous, pour aller où ?

     

    L’enfant, déjà, petit, peut-être devant l’oiseau mort, s’est demandé : « Est-ce qu’il y a quelque chose après ? » Et rien ensuite n’épuisera la question tant que durera, mêlée, la louange infinie de ce qu’il y a ici et maintenant, qui ne saurait non plus s’épuiser dans la beauté des choses et de tout ce qui est donné : «Nous sommes nous-mêmes à la fois une tige d’herbe ou une goutte d’eau et puis une apparition du divin, sinon nous n’existerions pas ». Et voici qu’une pipe devient une caméra, décidément on aura tout, et le délire continue, de ce Rimbaud dont on dirait du Chappaz : « En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf retiré de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a la sainte, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant ».

    RichesHeures1.jpgJe relis la phrase en pensant à Jean-Sébastien Bach : « La main d’un maître anime le clavecin des prés », et je me demande comment rester « capable du ciel » au milieu de « nos horreurs économiques ».

     Du sauvage imprimatur

     Que nous sachions, les animaux ne fument pas, ni ne prient, étant eux-mêmes toute consumation et toute présence, avant la dérogation de l’écriture qui est à la fois fumée et prière.

    Encore heureux : notre corps nous ramène aux animaux, qui nous ramènent à la Genèse et à l’ « immense paysannerie» qui est de partout et non seulement de la région régionale.

     Adams (kuffer v1).jpgLe sauvage est un style, immédiatement identifiable et d’abord à cela qu’il s’écarte et se sauve de nous. Mais le sauvage est en passe de se dénaturer. Son indépendance inquiète et contrarie. « On nous relance des nouvelles policières : SURPOPULATION DES RENARDS – MÉFAITS DES FOUINES – HALTE AUX CHATS ERRANTS ! » Et voici le loup revenu des pays sauvages et décimant troupeaux et poulaillers tandis que, jusqu’en ville, le renard fait les poubelles.

    loutre.jpg« Cela ne signifie pas une revanche mais une panique chez les bêtes, plaide le poète. Elles ont quitté prés et bois pour fouiller les banlieues ». Bientôt le renard donnera la patte et se fera photographier avec un Adam cravaté, et quelque chose sera perdu. Quoi ? Une beauté sera perdue.

    Beauté du sauvage, mais plus profonde que seulement esthétique : « Elle me saisit tellement quand je surprends les bêtes sauvages – biches, cerfs, chamois ici même, qui traversent avec un tel incognito les pentes, s’effacent toujours. Elles ont un abîme dans les yeux dès qu’elles nous aperçoivent et se sauvent.

     

    « Se sauvent, oui. Qu’est-ce qu’elles emportent ? Un autre monde et la beauté introuvable dont elles nous ont laissé l’impression par cette allure où s’est profilée la peur… Et une si inviolable différence. »

    Oiseau.JPGLes oiseaux à tout moment, les plus proches et les plus différents : « Si ironiques, si joyeux, si aveugles, ce qu’inventent les oiseaux ». Ou ces envols de martinets « qui ne peuvent vivre qu’en vol à cause de leurs longues ailes si étroites. Ils n’arrivent pas à repartir s’ils se posent sur le sol car leurs courtes pattes aux longues griffes ne leur autorisent que des parois verticales ou le tronc des arbres ».

     

    Si différent, le martinet, que la cage le tuerait. Mais les autres bêtes sauvages aussi, « dès qu’elles s’apprivoisent, c’est fini. Il leur manque le grand frisson du paradis antérieur. Où on ne mourait pas car on ne savait pas qu’on mourrait. Nous, c’est cette connaissance que nous leur apportons. On a perdu le miracle de vivre, d’être toujours dans l’éternel. Et ainsi la beauté, comme l’amour, est liée à la mort. Et tout est lié à la mort nous masquant quelque chose qui a eu lieu avant elle. »

     

    Puis revenant à la revenante écriture : « Ecrire, c’est retrouver l’imprimatur des bêtes sauvages ».

     

    Et la songerie de ce 22 août aux Vernys, juste voilée d’un soupçon de mélancolie, de s’achever sur ces mots : « Il faudrait  pratiquer la morale ou la vertu d’instinct, comme les éperviers ou les lièvres. Les lièvres qui se promènent, l’épervier qui fauche le lièvre.

     

    « Je rumine ça comme une bête avec ma pipe qui prie et fume.

     

    « Où vais-je après cette vie ?

     

    « Le ciel est voilé avec une seule étoile telle un noyau et tout autour le fruit noir des forêts ». 

     

    Thibon3.jpgLes vérités mesurées

    Une autre quête de vérité l’occupe ces jours, ladite vérité fixant en vieux langage juridique la mesure du bien. L’occurrence terrestre de ces beaux grands mots de bien et de vérité découle d’un catholicisme romain qui ne fléchira jamais, solide sur ses bases et pourtant ouvert aux grands vents d’ailleurs, comme les stupas tibétains des hauts cols d’Himalaya.

     

    Les vérités, repérées sur le terrain et inscrites au cadastre, distinguent « ma » terre de la tienne. C’est du précis fait avec de l’aléatoire, c’est une apparence de contrat palliant tous les désordres, on se rappelle la brouille de deux Ivan et les tricheurs qui s’en venaient nuitamment déplacer les bornes, les palabres et les rognes opposant maisons et villages, un côté de la vallée et l’autre, ceux d’en bas et ceux d’en haut. Du bas Maurice est monté vers le soleil des hauts, il y avait là des mayens tombés en ruine, tout a été rêvé et conçu pour la femme et la progéniture, et maintenant qu’on approche de la nonantième gare on reste soucieux de son bien, ainsi passera-t-on bien un mois et plus à mesurer cette terre qui « zigzague entre six ou sept mayens voisins, se suspend à leurs toits, s’accroche à des filets d’eau ».

     

    Chappaz7.JPGÀ notre époque malade d’inattention et d’à peu près le poète répond par le mot à la fois précis et juste, qui dit le vrai et le chante aussi bien : « Angles, encoches, marteaux d’une vaste pente d’herbes devenues sauvages, ici ou là parsemées d’armoises et où on dégringole d’un piédestal d’aubépines roses qui semblent blanches vers des mélèzes et des sapins toujours « à moi ».

     

    L’inventaire pourrait sembler dérisoire à un citadin sans mémoire ou sans « bien », mais le royaume du poète est aussi de ce monde, au milieu des siens, dans cette religion du verbe qui est aussi de la terre.

     

    « Il faut prendre des précautions avec « le bien ».

     

    « Je le savais. Seuls les paysans ont une religion et une patrie. J’ai moi-même fait deux fois avec mon oncle le tour de ses lopins, l’ultime fois, deux mois avant de mourir. Corberaye, les Rosay, les Zardy, Planchamp, Profrais, le Diabley, les Maladaires, des champs, des prés, des « botzas » inatteignables, indiqués, détaillés du doigt. La litanie ne s’épuise pas. Il avait été à la messe, le matin, avec moi, lui me confiant avant d’entrer dans l’église, regardant le cimetière : il n’y a qu’une bonne mort, la mort subite ».

     

    Et le neveu de constater : « Le bonheur d’exister a une de ces saveurs », avant de s’interroger un peu plus loin : « Qu’est-ce que la possession de la vie ? »

     

    On imagine l’ami, Gustave Roud, souriant à celui qui oserait dire « mon arbre » ou « mon herbe », mais il faut entendre ce possessif dans l’ensemble humain de cette « immense paysannerie » de montagne marquée par le pays autant qu’elle l’a marqué.

     

    « Ces terrains et leurs limites s’entremêlent avec les limites de ma vie, soit celles inscrites par les années et qui précèdent le vide dont les brumes m’envahissent déjà : on tombe littéralement en enfance, même sans sénilité ».

     

    Avec l’écriture revenue revient le souvenir de l’arrivée en ce lieu avec Corinna, où ils auront toujours été si heureux, et le trait d’ombre revient avec, « le bonheur passe comme un coup de faux », le souvenir de Corinna jeune soudain précipitée vers l’abîme et retenue in extremis par quelque invisible main, ou ce cri tout à la fin, en 1979, du dernier instant de Corinna faisant écho petit au cri du Christ sur la croix, tout est mêlé, on est marqué par cette invraisemblable « affaire » de Messie : « Il a découvert Dieu en nous. Et il nous a emmenés avec lui sans discussion », il faut naître et renaître tous ces jours que Dieu fait : « Nous passerons  comme un coup de vent dans l’éternité, avec une âme toute fraîche et un corps recommencé ».

     

    La question de la foi est elle aussi cernée d’ombre et à tout instant elle meurt et renaît. Le poète se retire doucement aux Vernys.Il arpente son royaume comme le Père au premier jardin. Il prend ces notes en été 2003 et 2004, puis il les reprendra en été 2007 et 2008. « Et on a ou on n’a pas la foi. Elle se relie à l’enfance, à ce qu’on a reçu alors sans le savoir. Quelque chose qu’on a encaissé comme un coup de pied de vent ».

     

    On a ou on n’a pas la foi mais rien n’est assuré de toute façon, pas plus que sur un vaisseau pris dans les glaces, comme on verra dans les notes suivantes.

     

    « On est tout à la fois croyant et incroyant. Le choix se fait sans cesse et presque à notre insu, dans le dédale de l’âge où je trébuche,. L’espoir même que j’ai et les miettes de la beauté du monde qui s’éparpillent en moi… des nuages dans le ciel aux arbres sur la terre qui attendent le cri du corbeau, tout me fait sentir mon rapprochement avec les bêtes. Il me semble arriver au bout d’un corridor.»

     

    Et me reviennent, au bout du long corridor fleurant les siècles, dans la cuisine du Châble, un soir d’hiver de janvier 2007, ces mots du poète un peu bronchiteux, engoncé dans une espèce de vieux manteau de cheminot : «Je crois qu’on ne peut évoquer le paradis qu’en relation avec ce qui est visible ici bas, fugacement, par intermittence. Cela peut n’être qu’un visage dans une gare, un brin d’herbe frémissant, l’inattendu d’un nuage ou une goutte de pluie qui tombe dans une sorte de transparence obscure, et vous entendez aussi le bruit infime que cette goutte de pluie fait en touchant terre. Je dirais ainsi que l’image du paradis, telle que je me le représente, serait comme une surprise à l’envers… Le paradis est aussi exigeant que l’enfer ! Cendre et alléluia… Tout à coup l’innocence ! » 

     

    Ascal5.jpg Les petites résurrections

    La foi ne serait rien pour la poésie, au demeurant, sans cette attention incarnée que manifeste le travail d’écrire. « Le péché capital, écrit ainsi le poète, le seul péché est le manque d’attention. Le temps présent se précipite telle une chute d’eau. Hâte-toi de puiser ! C’est-à-dire : sois attentif ». Or, l’attention ne se borne pas, cela va sans dire, à la consommation passive. Il n’y aura création ou recréation, il n’y aura transmutation, nouvelle forme, petite résurrection que par ce processus de consumation qui fait de chaque heure une Riche Heure possible et toute l’œuvre, alors, du poème au récit, des premiers mots d’Un homme qui vivait couché sur un banc ou de la première page de Testament du Haut –Rhône, aux dernières de La Pipe qui prie et fume, des lettres aux journaux, sous toutes les formes enfin, se déploie comme un Livre d’Heures qu’enlumine, sous l’effet d’une espèce de sainte attention, le même verbe du même homme mêmement habité à vingt et nonante ans.

     

    On reprend ainsi Testament du Haut-Rhône au tout début : « Je loge à quelques lieues seulement de la forêt, au bord d’une prairie où les eaux s’évadent. Par les fenêtres ouvertes de ma demeure de bois (qui me porte et toute une famille d’enfants déguenillés, en train maintenant de dormir) on entend les clochettes d’un troupeau de chèvres qui se déplace sur les pentes ainsi qu’une eau courante ou un nuage de feuilles sèches ».

     

    Le livre s’est ouvert sur le petit jour, il se refermera au bord de la nuit, la nature continuant de murmurer et bien après nous : « Les oiseaux, les feuilles en train de chuchoter, forêt ou rivière, les eaux et les ciels s’envolent sur la page blanche qui noircit. Quelle cuisine de nomade ! La création glapit, fume. Et puis ce dilemme : ou une goutte de sainteté, ou la passion démoniaque ».

     

    Car le temps vient, avec cette « possession », cette aveugle fuite en avant, ce collectif emballement que le poète a toujours combattu, sa guerre dès le début, et pas tant une guerre au progrès qu’au saccage et au gâchis -, le temps vient d’une apocalypse, cette « dérive collective, au dernier instant de l’examen de conscience avant le naufrage », mais non tant obscure fin des fins que temps de révélations.

     

    « Message à toute la société des hommes dont la réussite est un abîme », relance alors le vieux fol insulté naguère par les chantres agités de ladite réussite, qui se demande à présent si ce vingt et unième siècle héritier de tout ce qu’il déteste n’est pas « acculé à un grand acte mystique ? »

     

    Est-ce qu’on sait ? On peut se rappeler le philosophe russe Léon Chestov interrogeant le paradoxe d’Eschyle : et si ce que nous appelons la mort était la vraie vie, et ce que nous appelons la vie une sorte de mort ?

     

    Ce que nous avons sous les yeux, ce que le poète voyant s’ingénie à nous faire sauter aux yeux ne procèderait-il pas de la même sainte attention qui anime le mystique ?

     

    En septembre 2004, le poète se risque à répondre au bord de la nuit: « Le mystique substitue à la racine l’invisible au visible, nous deviendrons cet inconnu que seul le Créateur connaît. Son œil remplace le nôtre. Le rien, en tout, devient saveur et joie en nous. Il faut accepter un absolu où l’on meurt. Je ne puis y songer qu’en disant le fameux Merci à l’instant qui me sera donné ».

     

    Est-ce à dire, en langage du vingt et unième siècle, que le poète « se la joue » gourou ?

     

    Je ne le crois pas. Je le crois plus humble et plus juste, mieux à sa place dans la « contemplation active » dont parlait Marcel Raymond, ni mystique ni moine non plus mais à sa façon éminent spirituel défiant la raison et squatter de couvent invisible, dans un temps « si difficilement plus facile » à habiter que celui des battants de la réussite : « Dans  ces cellules comme des tombes où l’existence, respiration après respiration, se tisse, se décante. Où l’on vogue sur le flux et le reflux des prières, des hymnes chantées d’heure en heure : on s’insuffle déjà sa future vie, on tente se résurrection ».

     

    Remarquable formule : « On tente sa résurrection ».

     

    Et d’ajouter : « Maintenant ».

     

    Rappelant du même coup la réponse que faisait Ella Maillart, l’amie de Chandolin, quand on lui demandait l’heure : « Il est maintenant ».

     

    Par delà la nuit cruelle

     

    Et la ville là-dedans ? Et les villes ? Et les multitudes humaines ? Et le journal de l’effrayante espèce qui s’est tant massacrée dès l’an 17 de ce siècle où le poète vint au monde ?

     

    Comme un rappel de ce « journal » que Maurice Chappaz n’oublie pas, ni ses semblables en transit sur notre planète perdue dans l’Univers, s’enchâssent alors quelques pages d’un autre journal, de la main d’un commandant de marine du nom de de Long, notant jour après jour le calvaire d’une poignée d’hommes échappés au naufrage, fin 1881, du vaisseau La Jeannette broyé par les glaces dans l’immense delta de la Lena, émouvant accompagnement du voyageur Chappaz au long de la nuit cruelle endurée jour après jour par l’équipage crevant de faim et de froid trente jours durant, « pauvres moineaux humains » dont les âmes « se perdent dans la surprenante beauté du monde ».

     

    E la nave va. La vie continue dans l’alternance  du poids du monde et du chant du monde. « On meurt, on va être rapatrié en Dieu. Outre-tombe, j’habiterai tout ce que j’ai été : ce nuage, cette source, ces rues, ces prés, cette maison… »

     

    Et Michène fera

    quelque chose de chaud…

     

    Chappaz10.JPG« Partir à la recherche du paradis terrestre, voilà ce que j’ai tenté toute ma vie, sans savoir et sans comprendre », note Maurice Chappaz en été 2004. Mais dès le tournant du Testament s’était marqué le désenchantement : « Nous portons en nous l’agonie de la nature et notre propre exode ».

     

    Le monde « paysan-paysan », tout semblable à celui des Géorgiques, dont le nonagénaire révise la traduction en 2008, représentait une totalité « jusqu’aux astres » que le poète a vu se défaire et se corrompre.

     

    « Cependant », me disait-il ce soir de janvier 2007, dans la cuisine de L’Abbaye, et c’était à propos de Gustave Roud, mais cela vaut autant pour lui, « au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge ».

     

    Celle de Maurice Chappaz, loin d’un renfrognement de refus et de repli, relance à tout moment de nouvelles pousses. «Malgré tout je crois à la vie », me disait-il encore ce soir-là. Je suis né dans un mouvement. Je suis resté fidèle à mon origine, tout en m’adaptant au monde en émergence. Je lis ainsi les journaux, pour me tenir au courant du changement de civilisation et même de l’abîme. Nous devenons comme des chats sauvages apprivoisés par la mort ».

     

    Chappaz6.jpgEnfin voici, dans La pipe qui fume et prie que j’aurai traversé en cet été indien 2009, voici noté en septembre 2004 et réécrit en 2008 au lendemain de ses nonante ans : « Michène trie, retrie une à une les groseilles, choisissant celles dont la robe rouge résiste. Hantise du pourri, du moisi. Si rares ces petits fruits déjà récoltés par les oiseaux ».

     

    Et je revois à l’instant, en cette fin d’octobre 2009, la neige apparue sur les cimes de la Savoie d’en face, je nous revois ce soir de janvier 2007, à l’Abbaye du Châble, dans la cuisine où le nonagénaire tout frais émoulu m’avait parlé sept heures durant au dam de Michène le trouvant « peu bien », je revois, dans le tourbillon des volutes de temps fumé, du livre revenu avec l’écriture de la vie où nous nous retrouvions ce soir-là, je me rappelle les regards attentifs et les gestes attentionnés de Michène Chappaz nous préparant ce « quelque chose de chaud » qu’avait demandé son poète dont je note encore ces derniers mots :

     

    « Notre vie avec ses oeuvres ne dure pas plus qu’un paquet de tabac, y compris le pays où j’attends : telle la petite fumée qui s’échappe comme si j’étais cette petite fumée au moment où la pipe reste chaude dans la main après avoir été expirée.

     

    « Les années s’éteignent.

    « Je savoure la dernière braise ».

     

    Maurice Chappaz. Le pipe qui prie et meurt. Editions de la Revue Conférence, 2008, réédition 2016.

     

                                                 

     

  • Journal sans date

     

    (Pour ma bonne amie, et celles et ceux que nous aimons)

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     Journal sans date des premières quinzaines d’une quarantaine…

     

    Premier jour. - Dès ce moment, et pour une durée indéterminée, l’évidence apparut qu’on devrait renoncer à toute date dans la suite des constats relatifs à la pandémie.

    Le premier de ces constats portait sur la difficulté respiratoire frappant d’abord les plus faibles. Est-ce dire que le monde était devenu irrespirable, sauf aux plus forts ? Oui et non.

    Le deuxième constat significatif était qu’on hésitait entre toute affirmation et son contraire. Nul n’était sûr de rien, sauf ceux qui se targuaient du contraire - sans en être sûrs.

    Le troisième constat fut que certains des plus intelligents se montrèrent immédiatement les plus stupides, tant ils se prétendaient intelligents - donc égaux aux plus stupides.

    Les plus forts, les plus puissants, les plus ostensiblement possédants semèrent quelque temps le doute, de même que les plus portés à se croire croyants et les plus portés à se croire savants. 

     

                      Quelques jours plus tard. - La croissance bientôt exponentielle des chiffres de la Statistique, réelle ou trafiquée, alla de pair avec celle des compétences expertes en tout genre, à commencer par l’hygiène théorique et le conseil moral. 

    En peu de temps foisonnèrent les experts en pathologie virale et les moniteurs affirmés du vivre-ensemble, et tout aussitôt proliférèrent les analystes immédiatement subdivisés en adversaires du pour et en contempteurs du contre, tous accrochés au déjà-vu.

    Les uns évoquaient la peste noire et les dangers de l’étatisme, les autres la grippe hispanique et les dangers du libéralisme, tandis que les soignantes et les soignants soignaient, fort applaudis des balcons. 

    Les constats de part et d’autre restaient cependant confus et le doute persistait, qu’exacerbait la foi des prêcheurs et des chefs d’entreprises ne doutant de rien - c’était bien avant la fermeture des premières boîtes de nuit et l’interdiction graduelle des chantiers, le confinement local et bientôt mondial.

     

    Le même soir. - Sur quoi l’inanité intrinsèque de toute idéologie apparut  comme le constat de ce qui faussait toute interprétation des causes et des conséquences du phénomène global de la pandémie, renvoyant dos à dos les analystes libéraux stigmatisant les «progressistes» et ceux-ci chargeant ceux-là de tous les maux. 

     

    Un lendemain d’hier. - La date inaugurale de la pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissaient à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredites par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot. 

    Ce qui semble sûr est que, dès ces prémices de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal, et croissant à chaque heure, se creusa entre la vérité des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

     

    Au tournant du printemps. - À la présomption d’une Nature jugée naturellement inégalitaire s’opposa, dès le début de la pandémie, le constat d’une similitude trans-nationale, trans-confessionnelle et même trans-raciale des symptômes et des souffrances, qui faisait se ressembler tous les patients de tous les services d’urgence dans une commune angoisse, une commune plainte et un commun désir de survivre ou de ne pas survivre, de même que les soignantes et soignants de tous grades, se trouvaient unis comme un seul par le seul souci de bien faire.

    D’un jour à l’autre aussi, dans le monde divers et divisé depuis l’épisode mythique de la tour de Babel, s’imposèrent quelques gestes et mesures de défense aussitôt décriés par la jactance des caquets abstraits, mais scellant une autre façon d’égalité tendre. En langage commun, celles et ceux qui savaient ce que c’est que d’en baver, patients ou soignants et autres saints hospitaliers, prièrent tout un chacun de se laver les mains et de se tenir coi. 

     

    Un beau matin.- Ce lundi matin le ciel est tout limpide et tout frais, on se sent en pleine forme et prêt à faire de bonnes et belles choses, mais on ne fera rien, sauf aux urgences et dans les centres de décision, les magasins de tabac et les office postaux, certains chantiers et certains sentiers.

    Hier soir un subtil Utopiste y a été de la énième analyse du jour, comme quoi tout le monde avait tout faux sauf lui, et qu’il l’a toujours dit: qu’il fallait en revenir à la cueillette et que l’avenir proche était dans le lointain passé. 

    Mais ce matin appartient aux blouses blanches ou bleues et le Grand Guignol du Président américain commence à bien faire tant les malades en chient dans les couloirs. 

    Quant aux métaphores analogiques, elles disent ce qu’il faut dire du jamais-vuqui se répète : que le Virus est un nouveau Pearl Harbour vu que personne ne s’y attendait sauf ceux qui avaient tout prévu au futur antérieur, que le Virus est le copy cat d’un Nine Elevenà la chinoise, que le Virus est pire que le gaz d’Auschwitz vu qu’il n’a pas d’odeur ou plus exactement: qu’il supprime toute perception de toute odeur y compris chez les Chinoises et les Chinois.

    Ce matin cependant les gestes précis de la prévention et de la réparation éclipsent les grimaces et les vociférations des importants - ce matin appartient aux Matinaux.

     

    À l’aube lucide. - Certains virent en ces jours la chance de mieux vivre en reprenant pied, de respirer plus et de moins perdre le temps de leur journée, d’autres cessant d'être futiles se firent utiles, d'autres encore approchèrent enfin leurs enfants trop souvent éloignés d’eux par leurs menées ouvrières et autres affaires, mais d’autres encore furent pris à la gorge par l’invisible main de la pandémie. 

    Le Nihiliste fut soudain étranglé de ne se sentir rien et trop veule pour se supprimer; le Mariole fut comme châtré de ne plus assurer; le Violent fut violenté par sa propre violence; le Nul se fit légion; l’Avide soudain vidé se dévida, et le Vil s’avilit à l'avenant faute de s’incliner devant tant de bonté et de beauté.

    Car le monde en surnombre, jusque-là très stressé et déprécié, apparut bientôt tout nettoyé et pacifié par ce semblant de guerre, et les oiseaux, les fougères, les lingères sur les balcons, tous s’occupant à ne rien faire, tous de moins en moins soucieux de s’en faire, tous soudain rendus à eux-mêmes en leur bonté et leur beauté, tous - enfin presque tous -, se trouvèrent comme élevés au-dessus d’eux-mêmes…

     

    Un soir d’interrogation.- On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

    Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » après usage ? Faudra-t-il confiner l’été ? Faut-il se fier aux experts et aux actionnaires de la Pharmacie multinationale ?

    Quant au Problème, on se demande (dans nos pays de nantis) qui va payer,  et qui ne payera pas dans les pays démunis ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les exclus dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ? 

    Que fait le Président américain? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

     

    Une nuit d’insomnie. - Quant au Relativiste, il relativisa d’un ton qui laissait à entendre que son relativisme, irréductible à aucune autre façon de relativiser, avait en somme un caractère absolu dans son approche de la pandémie par rapport à d’autres facteurs morbides ou mortels.  Sur quoi le Relativiste a commencé de tousser, sa fièvre a subitement fait bondir le mercure dans son tube, le souffle au cœur qui le tarabustait relativement souvent s’est transformé en palpitation absolue, mais on fut impressionné de l’entendre insister, juste avant d’être intubé, sur le fait que son cas ne ferait que confirmer sa  théorie à supposer que sa destinée fût de succomber à quelque  chute fatale dans l'escalier que vous savez...

     

    En fin de matinée ensoleillée. - Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien, et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

    L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de recharge donc plus aucune possibilité de communiquer, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

     

    Un instant révélateur. - Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se retrouvaient d’aplomb.

    Ce mal étrange , inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

    Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

    Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence, pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

    De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange..

     

    Juste avant Pâques. - La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

    En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse. 

    La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

    Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

    Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux dans la lumière printanière ?

     

  • La télé au scanner critique

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    La critique de la télévision est vitale pour la démocratie. En 1997 paraissait un petit livre virulent de Pierre Bourdieu, à ce propos, qui stimula le débat. Avant lui, Karl Popper et d'autres avaient entrepris une lutte qui en appelle à la lucidité de chacun et à une nouvelle éthique pour tous...

    D’aucuns se réclament de la liberté pour affirmer que si la télévision, aujourd'hui, paraît souvent si médiocre, c'est parce qu'elle se conforme bonnement au goût du plus grand nombre. Ainsi le petit écran ne ferait-il que refléter une sorte de démocratie directe,correspondant au libre jeu de l'offre et de la demande.

    Or tel n'est pas, bien entendu, l'avis de tous, à commencer par ceux qui se font une plus haute idée de la démocratie que celle d'un marché soumis à la loi du grand nombre. 

    Ainsi le penseur autrichien Karl Popper, prophète libéral de la «société ouverte» décédé en 1996, a-t-il consacré l'un de ses derniers textes à défendre «une loi pour la télévision», où il recommandait notamment l'octroi d'une sorte de patente pour les responsables d'émissions télévisées, dont le maintien serait soumis au contrôle d'un équivalent des Conseils de l'ordre. 

    telerealiteb-746fa.jpg«La télévision est devenue aujourd'hui un pouvoir colossal, écrit Karl Popper; on peut même dire qu'elle est potentiellement le plus important de tous, comme si elle avait remplacé la voix de Dieu.» 

     

    Le premier reproche que fait Karl Popper à la télévision est d'instiller la violence au sein de la société, la comparant à la guerre en cela que l'une et l'autre font subir une «perte des sentiments normaux qui sont le corollaire d'un monde bien ordonné» où le crime reste «une exception remarquable». 

    À cause de la banalisation quotidienne de l'horreur, la télévision est en outre accusée, par le penseur, de rendre de plus en plus difficile la perception de la différence entre réalité et fiction. 

    Quel rapport avec la démocratie ? Leplus évident selon Popper, pour qui le devoir d'éducation à la non-violence fait partie des bases fondamentales de la démocratie. 

    «La démocratie consiste à soumettre le pouvoir politique à un contrôle», rappelle Karl Popper, en ajoutant aussitôt que «la démocratie ne peut subsister durablement tant que le pouvoir de la télévision ne sera pas complètement mis à jour». 

    Quand il clame que «nous éduquons nos enfants à la violence», Karl Popper (qui a lui-même été éducateur entre 1918 et1937, et collabora longtemps avec le psychologue suisse Alfred Adler) se réfère explicitement aux travaux antérieurs et plus systématiques de John Condry sur les ravages de la télévision dans la société américaine, et notamment sur la psychologie des enfants et des adolescents.

    Dans l'essai intitulé Voleuse de Tempsservante infidèle, Condry rappelle notamment que «l'enfant américain passe en moyenne quarante heures par semaine à regarder la télévision ou à jouer à des jeux vidéo», stigmatise la démission de la famille et de l'école, et plus encore la visée essentiellement mercantile de la télévision américaine, instrument publicitaire faussant systématiquement l'image de la réalité.

    Et de souhaiter, pour sa part, une réaction individuelle des parents et des enseignants contre l'invasion du milieu éducatif par la télévision. 

    Lorsque Popper en appelait à une nouvelle éthique de la responsabilité, il visait évidemment ceux- là même qui font la télévision. Et tel est, aussi, l'objet principal des deux discours virulents prononcés par le sociologue français Pierre Bourdieu au Collège de France, dûment télévisés (sans considération, cette fois, du trop fameux«attention span» qui fait raccourcir de plus en plus le temps de parole!) et retranscrits dans un petit livre également utile à la réflexion. 

    tele-realite22.jpgCe que Bourdieu dit du conformisme croissant régnant dans les sphères médiatiques (car la télévision n'est pas seule en cause), de l'interférence permanente du commercial et de tout ce qui relève des jeux de pouvoir dans l'exercice de la profession, de l'autosuffisance narcissique du milieu et de son déficit déontologique, du nivellement de la qualité par crainte de perdre des téléspectateurs, et de l'abaissement progressif de la qualité du travail lui-même, recoupe d'ailleurs la réflexion de Karl Popper (non cité dans sa bibliographie) sur la responsabilité de la corporation et, surtout, sur les implications antidémocratiques de la dictature de l'audimat. 

    Karl Popper. La Télévision: un Danger pour la Démocratie Le. même volume contient un essai de John Condry intitulé Voleuse de Temps, servante infidèle, et une postface de Jean Baudouin, Vers la Société ouverte. Livre de poche 10/18, 93 p. 1996. 

    Pierre Bourdieu: Sur la Télévision, suivi de L'Emprise du Journalisme. Liber Editions, 95 p. 1997.

      

    Arrêt sur pas d'image

    Panopticon99.jpgQu'arrive-t-il lorsqu'on cesse deregarder la télé? Nous osons l'affirmer par expérience réitérée quoique nonsystématique: on n'en meurt pas. Mais encore? Eh bien, c'est à cette questionque répond le nouveau roman de Jean-Philippe Toussaint, cet auteur belgermnimaliste devenu célèbre en évoquant son spleen d'enfant du siècle dans sasalle de bains. En l'occurrence, le narrateur de La Télévision, resté seul à Berlin cet été-là pour écrire un essai sur les rapports de l'artiste et du Prince, à partir d'un épisode de la vie de Titien, raconte ce qui lui est arrivé depuis qu'il a cessé de regarder la télévision.

    Or tout se passe comme si le cher homme redécouvrait le monde et ses lumières, ses bruits et ses silences, et la vacance du temps surtout qu'il réapprend à meubler. Bien entendu, l'écrivain stylise et force la note, mais on prend un plaisir certain à son évocation frottée d'humour, outre qu'il développe toute une réflexion pertinente sur le type de rapports que la télévision nous fait entretenir avec le monde, par contraste avec les médiations artistiques. 

    Jean-Philippe Toussaint: LaTélévision. Minuit, 270 p.

      

    Romilly.jpgLe grain de sel d'une l'humaniste

    On connaît le noble combat de Jacqueline de Romilly pour la défense des humanités classiques, peu compatibles avec les records d'audimat. Mais au fait, comment Madame l'Académicienne s'y prendrait-elle aujourd'hui si tant est qu'elle avait des enfants à éduquer? Les laisserait-elle regarder la télévision? 

    «A vrai dire, je ne crois pas que l'interdiction soit la solution. La télévision fait partie de notre monde, et d'ailleurs il s'y voit maintes choses intéressantes. Quant aux émissions vides, stupides ou néfastes, il faut apprendre à leur résister. C'est affaire de contrepoids. Ce qui est essentiel, à mes yeux, c'est que les parents donnent à leurs enfants des contrepoids: par la discussion critique, par les livres, les jeux, les activités variées. »

    L'ambiance familiale est déterminante à cet égard. Si les parents gobent tout et regardent passivement n'importe quoi, les enfants risquent évidemment de les imiter...» . 

     

    La griffe de Gore

    Satire mordante de la culture télévisuelle et de la société américaine, Duluth, roman de Gore Vidal (disponible en poche), joue brillamment sur la confusion systématique de la réalité et de la fiction, mêlant personnages du petit écran et individus «réels». De Dallas à Duluth, suivez son regard...


    Contrepoint, ce 23 mai 1915.

    Vingt ans après, quoi de changé en meilleur ? Ou en pire ? La persuasion clandestine, aux States, n'a cessé d'étendre son pouvoir médiatico-mensonger et d'accentuer sa chute schizophrénique vers plus de vulgarité et plus de vertueux simulacre, jetée dans une guerre concurrentielle sans merci et pour dire la même chose. Quant au Vieux Monde, de BBC en ARTE, il sauve parfois l'honneur en dépit du glissement progressif du service public vers la démagogie consumériste. Interdire la télé à nos kids ? Surtout pas ! D'ailleurs ils ont mille autres dérivatifs, meilleurs ou pires, sur la Toile ou ailleurs. Aux dernières nouvelles, les séries télé suscitent un regain d'intérêt, lié à leur qualité sporadique mais réelle. J'ai fini cette nuit, à 4 heures du mat, de regarder la deuxième saison de Broadchurch, émotionnellement très prenante et démêlant, comme Breaking bad, l'imbroglio de hantises et de dérives contemporaines bien réelles, non sans créativité du point de vue de la réalisation. Bons scénars, dialogues affûtés, interprétation de premier ordre. On peut y accéder par Netflix ou par le double coffret de DVD's sans pub... 

  • Pâques du cœur

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    De ce dimanche. – Pour nous, les enfants, Pâques, c’était le dimanche des dimanches - un dimanche vraiment plus dimanche que les autres où le ciel était plein de cloches et le jardin plein d’œufs que le Lapin avait peinturlurés et planqués Dieu sait où - donc deux jours après la Croix, le Lapin : tu avoueras que ce n'est qu’un dimanche que ça peut se passer, et ça nous réjouissait plutôt, les enfants, qu’il y ait un dimanche comme ça qui ressuscite chaque année…

    De la foi. – Notre ami le théologien me dit qu’il n’y croit pas vraiment : que son intelligence l’en empêche, puis il me dit : toi non plus tu n’y crois pas, rassure-moi, aussi lui dis-je : non mon ami, je ne vais pas te rassurer, je ne sais pas si je crois, je sais de moins en moins ce que c’est que croire au sens où tu crois que tu ne crois pas, mais surtout (et cela je ne le lui dis pas) je ne sais comment je pourrais l’expliquer à quelqu’un que son intelligence empêche de comprendre rien…

    De la charité . – Vous connaissez le mendigot du Sacré-Cœur : il sort de chez ce pouilleux d’abbé Zundel qui le régale déjà plus qu’il n’en faut, et le voilà qui nous lance à la sortie de l’office, son : Christ est vraiment ressuscité ! que moi ça me fait honte, mais j’ai beau savoir qu’il ira les boire ce soir, je lui donne quand même ses cent sous - ce n’est quand même pas tous les jours Pâques…

    De l’espérance. – Tu me dis, toi le désespéré, que mes pleurs sont inutiles, et tout est inutile alors, toute pensée comme l’aile d’un chant, tout esquisse d’un geste inutilement bon, toute ébauche d’un sourire inutilement offert, ne donnons plus rien, ne pleurons plus, soyons lucides, soyons froids, soyons utiles comme le couteau du bourreau.

    De la beauté. – Il n’y a pas une place pour la beauté : toute la place est pour la beauté, du premier regard de l’enfance aux paupières retombées à jamais, et la beauté survit, de l’aube et de l’arbre et des autres et des étoiles de mémoire, et c’est un don sans fin qui te fait survivre et te survit…

    De la bonté. – Il n’y a pas une place pour la bonté : toute la place est pour la bonté qui te délivre de ton méchant moi, et ce n’est pas pour te flatter, car tu n’es pas bon, tu n’es un peu bon parfois que par imitation et délimitation, ayant enfin constaté qu’il fait bon être bon…

    De la vérité. – Il n’y a pas une place pour la vérité : toute la place est pour la vérité qui t’apparaît ce matin chiffrée comme un rébus – mon premier étant qu’elle me manque sans que je ne sache rien d’elle, mon second qu’elle est le lieu de cette inconnaissance où tout m’est donné pour m’approcher d’elle, et mon tout qu’elle est cette éternelle question à quoi se résume notre vie mystérieuse est belle.

    Peinture. Thierry Vernet.

  • Journal sans date (veille de Pâques)

     

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    La Vie se demanda, en cette aube de splendide journée-là, si elle allait, ou non, tuer plus de Terriens ou si elle s’en tiendrait à ce qu’elle considérait comme un avertissement et un aveu de faiblesse susceptible d’inquiéter ceux qui se croyaient les plus forts.

    En tant que femme sensible, aimant le grand air et les espèces diverses, elle n’avait jamais eu crainte d’avouer sa faiblesse et son goût pour les délires enfantins, les adolescents malades et les sages de grand âge. Or ses aveux ne semblaient pas toucher les fortiches ni la masse violente, imbécile et menteuse.

    La Vie, bonne au fond et si belle, était fatiguée de voir le mensonge proliférer au risque de perturber le sommeil des enfants candides et de tromper les plus vulnérables naturellement portés à s’accrocher à elle, qu’elle avait achevés en toute injustice apparente mais en somme pour leur paix.

    Que la Vie fût injuste relevait d'un constat qui ne devait point entacher sa bonté potentielle ni moins encore sa rayonnante beauté, mais comment lui reprocher de s’en prendre d’abord aux plus faibles alors qu’elle-même se reconnaissait fragile et parfois fatiguée comme une vieille servante ?

    Or les fortiches ne semblaient rien comprendre, et c’est pourquoi la Vie, à l’aube de ce beau jour, se demanda s’il n’était pas temps de les tuer tous, et tous leurs semblables, pour leur ouvrir les yeux ?

  • Journal sans date (10)

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    Des jours entiers se perdirent pour certains dans le spectacle continu de la violence et des exhibitions diverses, tandis que d’autres (beaucoup) mouraient de faiblesse ou de vieillesse et d’autres encore (également nombreux) se remettaient.

    Ce mal étrange, inexplicable en aucune langue même savante, cette maladie inattendue et aussi imprévisible que le Président américain en exercice cette année-là, fut ainsi le révélateur momentané de toutes les angoisses latentes, de toutes les peurs, de tous les aveuglements involontaires ou volontaires de cette non moins étrange Espèce dont beaucoup d’intelligence fut perdue à invoquer des causes et des conséquences qui se contredisaient d’un jour à l’autre comme se contredisaient le Président américain et ses divers homologues - l’étrangeté était alors devenue l’air qu’on respire et les morts-vivants sortirent des écrans le temps d’une orgie de violence et d’extase virtuelle sans pareille.

    Tel, qui avait toujours trouvé les films de morts-vivants d’une stupidité humiliante pour l’Espèce, ressentit une humiliation sans égale au cours de ces journées pendant lesquelles ses proches et ses moins proches affrontaient le mal avec une détermination non moins inattendue - beaucoup de femmes au premier rang.

    Beaucoup de femmes en effet s’activèrent silencieusement ou parfois en chantonnant à la cuisine de quarantaine et à d’inlassables lessives, entre autres soins de l'Urgence - pendant que les doctes diplômés en théorie théorisaient à qui mieux mieux; et pas mal de conjoints (re)découvrirent ainsi, en leur conjointes, la femme réelle en sa force durable.

    De jour en jour il apparut que les arguments d’autorité invoqués par les maîtres diplômés du bien-penser et du bien-parler - femmes titrées comprises -, s’effondraient dans le magma de leur jactance aussi insignifiante que les graphes mondiaux d’une Statistique dépassée par la réalité réelle de ce mal décidément étrange...

  • Journal sans date (9)

     

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    Le fait qu’il y eût encore quelque chose plutôt que rien , et le fait qu’il y eût moins de choses à considérer en se représentant encore moins de choses stimula l’imagination de l’Individu de tout genre capable d’extrapolations physiques à résonances métaphysiques, à commencer par la supposition que toute électricité fît soudain défaut.

    L’éventualité d’un monde soudain éteint, bel et bien obscurci comme en vrai temps de guerre, soudain tout silencieux, plus aucun chargeur, plus aucune énergie de computation donc plus aucune possibilité de communiquer qu’entre conjoints ou voisins, plus de smartphones ni de trains à grande ou petite vitesse, plus de micro-ondes ni d’ascenseurs - cette impensable situation réjouit l’imagination de l’Individu en question, poète en vers réguliers ou aiguilleuse du ciel adepte de la pensée ZEN, reconnaissants tout de même de cela qu’on pût encore s’entendre à vive voix entre balcons et s’écrire des petits bleus au crayon simple.

    Image: Philip Seelen

     
  • Journal sans date (8)

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    Quant au Relativiste, il relativisa d’un ton qui laissait à entendre que son relativisme, irréductible à aucune autre façon de relativiser, avait en somme un caractère absolu, à commencer par le fait que le caractère prétendument brutal de la Pandémie de 2020 l’était nettement moins que celle que figure le romancier américain Richard Matheson dans son roman I am a legend qui voit la transformation des contaminés en êtres assez effrayants mais d’une férocité à vrai dire relative puisque les trois films tirés du roman inaugurent pour ainsi dire les espèces nouvelles du mort-vivant et du zombie alors qu’en fait de monstruosité le peintre batave Hieronymus Bosch s’était illustré quelques siècles plus tôt dans la représentation de personnages à peu près sans comparaison, à lui inspirés par la peste noire à côté de laquelle les toussotement et les montées de fièvre de l’actuelle épidémie faisaient piètre figure - et que dire du Pandémonium de l'Enfer de Dante ?

    Sur quoi le Relativiste a commencé de tousser, sa fièvre a subitement fait bondir le mercure dans son tube, le souffle au cœur qui le tarabustait relativement souvent s’est transfomé en palpitation absolue, mais on fut impressionné de l’entendre insister, juste avant d’être intubé, sur le fait que son cas ne prouvait rien alors qu’un séisme risquait à l’instant même d’anéantir le rutilant établissement hospitalier dans lequel on l’avait emmené de force et que, par rapport aux données des statistiques cumulées et considérées avec le recul, dans une centaine d’années, ce qui était en train de lui arriver d’irrémédiable et de tragique aux yeux des siens ne ferait que confirmer sa théorie relativiste - et cette seule pensée qu’il avait raison suffit à lui valoir le bonheur absolu d’une guérison hélas toute relative, juste avant sa chute fatale dans l'escalier que vous savez...

  • Journal sans date (7)

     

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    On titube, on est de plus en plus sûr qu’on n’est sûr de rien, on ne sait exactement s’il faut porter le masque ou pas : on s’informe de tout et du contraire de tout et tout fait Question, et tout fait Problème.

    Faut-il porter le masque ou pas ? Faut-il faire cuire le masque à 70° pour tuer « le microbe » avant de resortir, et faut-il resortir ou pas ?

    Faut-il sortir du confinement après Pâques ou faut-il attendre l’Ascension ou la Fête du Travail ? Faut-il arrêter l’été ?

    Quant au Problème, on s’est tout de suite demandé (dans nos pays de nantis) qui allait payer ? Et qui ne payera pas dans les pays pauvres ? Comment les pays sans eau vont-ils se laver les mains ? Et faudra-t-il confiner les pauvres dans des camps puisqu’ils s’obstinent à vivre les uns sur les autres ?

    Que fait le Président américain qui a eu l’air dès le commencement de s’en laver les mains sans se les laver au demeurant ? Va-t-il se masquer ou la pandémie va-t-elle le démasquer ? Va-t-il s’en prendre personnellement aux contaminés coupables de ne pas s’être protégés après avoir stigmatisé le complot combiné de l’Organisation Mondiale de la santé et de la Chine aux yeux notoirement bridés, ou le Virus va-t-il continuer de ne pas se montrer fair-play ?

    Enfin répondre à la Question du Problème va-t-elle nous aider à résoudre le Problème de la Question ?

  • Journal sans date (6)

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    Certains virent en ces jours la chance de mieux vivre en reprenant pied, de respirer plus et de moins perdre le temps de leur journée, d’autres cessant d'être futiles se firent utiles, d'autres encore approchèrent enfin leurs enfants trop souvent éloignés d’eux par leurs menées ouvrières et autres affaires, mais d’autres encore furent pris à la gorge par l’invisible main de la Pandémie.

    Le Nihiliste de contrefaçon découvrit ainsi sa médiocrité, soudain étranglé de ne se sentir rien et trop veule pour se buter; le Mec fut comme châtré de ne plus assurer, sans un miroir pour se flatter; le Violent fut violenté par les cris de sa violence redoublée; le Nul eut l’illusion d’être légion; l’Avide soudain vidé se dévida, et le vil s’avilit à l'avenant faute de s’incliner devant tant de bonté et de beauté.

    Car le monde en surnombre, jusque-là très stressé et très déprécié, apparut bientôt tout nettoyé et pacifié par ce semblant de guerre, et les oiseaux, les fougères, les lingères sur les balcons, tous s’occupant à ne rien faire, tous de moins en moins soucieux de s’en faire, tous soudain rendus à eux-mêmes en leur bonté et leur beauté, tous, enfin presque tous, se trouvèrent comme élevés au-desus d’eux-mêmes…

    Peinture. John Constable.

     
  • Journal sans date (5)

     

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    Ce lundi matin le ciel est tout limpide et tout frais, on se sent en pleine forme et prêt à faire de bonnes et belles choses, mais on ne fera rien, sauf aux urgences et dans les centres de décision.

    Hier soir un subtil Situationniste y a été de la énième analyse du jour, comme quoi tout le monde avait tout faux sauf lui, et qu’il l’a toujours dit: qu’il fallait en revenir à la cueillette et que l’avenir proche était dans le lointain passé.

    Mais ce matin appartient aux blouses blanches ou bleues et le Grand Guignol du Président américain ne fait même plus sourire tant les malades en chient dans les couloirs.

    Quant aux métaphores analogiques, elles disent ce qu’il faut dire devant le jamais-vu qui se répète : le Virus est un nouveau Pearl Harbour vu que personne ne s’y attendait sauf ceux qui avaient tout prévu au futur antérieur, le Virus est le copy cat d’un Nine Eleven à la chinoise, le Virus est pire que le gaz d’Auschwitz vu qu’il n’a pas d’odeur ou plus exactement: qu’il supprime toute perception de toute odeur y compris chez les Chinoises et les Chinois.

    Ce matin cependant les gestes précis de la prévention et de la réparation éclipsent les grimaces et les vociférations des importants, ce matin appartient aux Matinaux.

    Image: JLK

  • Journal sans date (4)

     

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    À la présomption d’une Nature jugée naturellement inégaliaire s’opposa, dès le début de la Pandémie, le constat d’une similitude transnationale, transconfessionnelle et même transraciale (la notion de race venait d’être rétablie dans l’usage conceptuel courant et parfois savant) des symptômes et des souffrances liés au Virus, qui faisait se ressembler tous les patients de tous les services d’urgence dans une commune angoisse, une commune plainte et un commun désir de survivre ou de ne pas survivre, de même que les soignantes et soignants de tous grades, se trouvaient unis comme un seul par le seul souci de bien faire.

     

    D’un jour à l’autre aussi, dans le monde extraordinairement divers et divisé de la sempitermelle tour de Babel, s’imposèrent quelques gestes et mesures de défense aussitôt décriés par la jactance des caquets abstraits, mais scellant une autre façon d’égalité tendre.

     

    En langage commun, celles et ceux qui savaient ce que c’est que d’en baver, patients ou soignants et autres saints hospitaliers, prièrent tout un chacun de se laver les mains et de se tenir coi.

    Les mains jointes de l’amour ou de la prière se disjoignirent alors, chacune et chacun se repliant pour quelque temps à quelque distance, tandis que les jactants jactaient, les plus forts en gueule se montrant souvent les plus faibles en esprit, médiocres humains pour ne pas dire morts-vivants en leur jactance experte.

  • Journal sans date (3)

     

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    La date inaugurale de la pandémie resta elle aussi incertaine, notoirement antérieure au Nouvel An lunaire fêté par les familles chinoises honorant cette année le Rat de Métal, donc avant le début de l’an 4718 de la tradition que marquait le 25 janvier 2020, et la géolocalisation du foyer initial de l’infection au marché de fruits de mer de Wuhan, autant que son lien direct avec le commerce de chauve-souris - non consommées dans cette région -, ou avec les séquences du génome de virus trouvés sur les pangolins, ressortissent à autant de supputations connexes ou contradictoires recyclées par les rumeurs ultérieures avérées ou contredtes par les experts et contre-experts de tous bords au bénéfice ou au dam de tout soupçon de complot.

     

    Ce qui est sûr et dûment daté, au 25 janvier marquant le début de l’année du Rat de Métal, est que ce jour même le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, reconnut officiellement et devant le monde entier que la situation était grave et que l’épidémie identifiée se trouvait d’ores et déjà en voie d’accélération, au point que, le lendemain déjà, le nombre de sujets infectés dépassait les 50.000, et peut-être le double ou le triple selon diverses sources alors qu’il était établi que la Statistique variait en fonction de critères liés tantôt à la propagande d’État et tantôt au fait que seuls les tests certifiés positifs assuraient la couverture financière aux malades selon le système de santé chinois.

     

    Enfin ce qui est plus sûr encore est que, dès ces prémices non datés de la pandémie, point encore reconnue pour telle, un écart abyssal et croissant à chaque heure se creusa entre la vérité singulière des faits et leur interprétation dont les termes allaient constituer le plus formidable révélateur de l'état du monde que divers Présidents qualifièrent bientôt d’état de guerre.

  • Journal sans date (2)

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    La croissance bientôt exponentielle des chiffres de la Statistique, réelle ou trafiquée, alla de pair avec celle des compétences expertes en tout genre, à commencer par l’hygiène théorique et le conseil moral.

     

    En peu de temps foisonnèrent les experts en pathologie virale ou boursière et les moniteurs virtuels du vivre-ensemble, et tout aussitôt proliférèrent les analystes immédiatement subdivisés en adversaires du pour et en contempteurs du contre, chantres opposés d’une sortie de la nature essentiellement fondée sur le Déjà Vu et tous indistinctement adonnés à la jactance.

     

    Les uns évoquaient la peste noire et les dangers de l’étatisme, les autres la grippe hispanique et les dangers du libéralisme, tandis que les soignantes et les soignants soignaient, fort applaudis des balcons et autres promontoires sécurisés du point de vue sanitaire.

     

    Alors les constats restaient confus et la peur incertaine, mais de nouvelles pétititons, assorties d’appels aux dons solidaires, accusaient une urgence croissante et peut-être réelle ; cependant le doute subsistait, qu’exacerbait la foi des pasteurs américains et des chefs d’entreprises à carrures carrées - c’était bien avant la fermeture des premières boîtes de nuit et l’interdiction graduelle des chantiers, le confinement local et bientôt mondial.

     

    L’inanité intrinsèque de toute idéologie apparut bientôt comme le constat de ce qui faussait toute interprétation des causes et des conséquences du phénomène global de la pandémie, renvoyant dos à dos les analystes libéraux stigmatisant les « progressistes » et ceux-ci chargeant les « capitalistes » de tous les maux.

     

    Les arguments des idéologues de l’ « échangisme » furent de peu de poids, notamment après la fermeture des établissements de l’Empire de la Nuit (selon l’expression pompeuse des médias et autres réseaux) par contaste avec ceux des zélateurs de l’« humanisme » idéologique, alors même qu’une sorte d’angélisme de circonstance contribuait à la confusion des premiers jours...

    (À suivre, très vite...)

  • Journal sans date

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    1.

     

    Dès ce moment, et pour une durée indéterminée, l’évidence apparut qu’on devrait renoncer à toute date et toute mention de lieu, toute signature aussi dans la suite des constats significatifs.

     

    Le premier de ces constats portait sur la difficuté respiratoire frappant d’abord les plus faibles, puis atteignant graduellement les plus forts. Est-ce dire que le monde était devenu irrespirable ? Oui et non.

     

    Le deuxième constat significatif était qu’on hésitait , pour une durée indéterminée (l’expression pour une durée indéterminée avait été prononcés en haut lieu et s’était trouvée répercutée par les médias et les réseaux tant sociaux qu'asociaux) entre toute affirmation et son contraire. Nul n’était sûr de rien, sauf ceux qui se targuaient du contraire sans en être sûrs.

     

    Le troisième constat indubitable (tout était toujours allé par trois jusque-là, dans ce monde-là, qui conservait ses réflexes binaires) fut que les plus intelligents se montrèrent immédiatement les plus stupides, non moins immédiatement portés au déni que les plus stupides, en affirmant sans le reconnaître qu’on ne pouvait leur faire ça à eux, tant ils étaient intelligents et donc supérieurs aux plus stupides.

     

    Les plus forts, les plus puissants, les mieux cotés en Bourse, les plus ostensiblement possédants semèrent quelque temps le doute, de même que les plus portés à se croire croyants et les plus portés à se croire savants.

     

    Tous avaient encore un nom dont ils signaient leurs traites et autres actes de foi accréditant leur croyance en la toute puissance de l’Argent et du Dieu en Lequel ils investissaient dans la double soumission au Pouvoir et au Savoir – ou plus exactement au Sachoir des sachants - le savoir (le bon vieux savoir des humbles savants à binocles et tabliers de ménagères) étant d’un autre ordre, plus discret et secret.

    (À suivre...)

  • Une immense lecture

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    Lecture intégrale du dernier livre, extra-ordinaire, de Christophe Ransmayr. D'autres commentaires suivront...

    RANSMAYR Christoph. Atlas d’un homme inquiet. Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss. Albin Michel, 458p.

         Au bout du monde

    -   Que les histoires se racontent.
    -   Sur un bateau à destination de Rapa Nui, l'île de Pâques.
    -   Navigation mouvementée. Le Pacifique pas du tout calme.
    -   Tout de suite l’univers physique est très présent.
    -   Un homme « effroyablement maigre » parle au Voyageur.
    -   Evoque le peuple de Rapa Nui, qui a peuplé les îles de milliers de statues de pierre.
    -   Les habitants étaient sûrs d’être seuls au monde et ne se rappellent pas leur origine.
    -   Parle un mélange d’anglais, d’espagnol et d’une langue inconnue. L’île est assimilée, à sa découverte, au séjour d’un dieu.
    -   Lequel, Tout Puissant, se nomme Maké-Maké…
    -   Son père est anglais et sa mère Rapa Nui.
    -   Manger lui est très pénible.
    -   Les statues s’appellent moaïs.
    -   Des figures tutélaires d’un culte oublié, qui sont devenues symboles de puissance.
    -   L’homme très maigre estime que la faim a été le destin de ce peuple.
    -   Dont les habitants ont épuisé les richesses naturelles et ont fini par s’entre-dévorer. Avant d’être exploités par les Péruviens dans des mines de guano.
    -   La quête de la faim est assimilée, dit-il, à une quête du corps astral. Texto.
    -   Le Voyageur se concentre ensuite sur la présence des sternes fuligineuses, dont l’homme très maigre dit que ce sont des oiseaux sacrés.
    -   Ils portent des noms étonnants : le puffin de la nativité, le fou masqué ou le pétrel de castro.
    -   La présence des oiseaux sera récurrente dans ce livre.
    -   Le Voyageur-poète y apparaît comme un témoin sensible. « J’étais là, telle chose m’advint ».
    -   Mélange de récit de voyage et d’évocation poétique mais sans fioritures.

      10685473_10205289392780161_3216953367841735615_n.jpg   Chant de territoire.
    -   Le Voyageur se retrouve sur la muraille de Chine enneigée.
    -   Où il avise la silhouette d’un type s’approchant.
    -   Un Mr Fox de Swansea, ornithologue, qui a vécu avec Hong Kong avec sa femme chinoise et répertorie des chants de territoire des merles.
    -   Classe les chants en fonction des sections de la muraille, chaque territoire ayant sa modulation.
    -   Le chant d’une grive marque l’au revoir des deux hommes.
    -   Une atmosphère étrange et belle se dégage de cette rencontre. La merveille est partout, très ordinaire en somme et prodigue en histoires.

    -   Herzfeld
    -   Chaque récit commence par « Je vis »…
    -   « Je vis une tombe ouverte à l’ombre d’un araucaria géant »…
    -   Cette fois on est dans l’état fédéral. Brésilien de Minas Gerais.
    -   On enterre le Senhor Herzfeld.
    -   Dont le Voyageur a fait la connaissance deux jours plus tôt.
    -   Le fils d’un fabricant d’aiguilles à coudre du Brandebourg, exilé à la montée du nazisme.
    -   Herzfeld a commencé à lui raconter sa vie.
    -   Puis est mort la nuit suivante.
    -   L’évocation de la mise en bière du Senhor Herzfeld, et son enterrement, forment le reste de l’histoire.

        Cueilleurs d’étoiles
    -     Le récit commence par la chute d’un serveur et de son plateau chargé de bouteilles sur une terrasse jouxtant un café des hauts de San Diego.
    -   Le serveur se retrouve par terre alors que tous alentour scrutent le ciel.
    -   Il a buté sur le câble d’alimentation d’un télescope électronique.
    -   Tous scrutent la Comète.
    -   Dont le passage coïncide, ce soir-là, avec une éclipse de lune.
    -   Et le serveur, aidé de quelques clients, ramasse les éclats de verre qui sont comme des débris d’étoiles.
    -   Cela pourrait être kitsch, mais non.
       
      Unknown-4.jpeg  Le pont céleste.
    -   On voit des cônes de pierre noire sur lesquels déferlent des dunes.
    -   Le Voyageur se trouve quelque part au Maroc, dans un lieu dominé par des tumulus mortuaires d’une civilisation disparue.
    -   Là encore, le lien entre un lieu fortement chargé, et le passage des humains, est exprimé avec un mélange de précision et de poésie très singulier.

           Mort à Séville.
    -   Le dimanche des Rameaux, dans les arènes de Séville, se déroule un dernier combat entre un cavalier porteur de lance et un taureau.
    -   La suite des figures est marquée par l’hésitation du taureau et la blessure du cheval, puis du public jaillit la demande de grâce, d’une voix unique.
    -   L’affrontement est évoqué avec une sorte de solennité, sans un trait de jugement de la part du Voyageur.
    -   C’est très plastique et assez terrifiant.
    -   Et cela finit comme ça doit finir.
    -   Sans que rien n’en soit dit.

        images-2.jpeg Fantômes.
    -   On passe ensuite en Islande, où le Voyageur croit voir des fantômes.
    -   Se trouve là en compagnie d’un photographe, familier des légendes islandaises,nourries par les proscrits relégués dans cet arrière-pays.
    -   Lui raconte celle, saisissante, du bandit à qui le bourreau a coupé une jambe pour l’empêcher de se sauver, et qui a appris a courir en faisant « laroue ». Une roue humaine qui terrifie les passants quand elle leur fonce dessus…
    -   Où il est question de la peur du noir et des « diables de poussière ».
       
    -   Extinction d’une ville.
    -   Le Voyageur se retrouve au sud de Sparte.
    -   Il a été jeté de sa moto par il ne sait quoi.
    -   Puis remarque, dans la nuit, que les lumières de la ville de Kalamata sont éteintes.
    -   Ensuite il rejoint un café en terrasse où il découvre, à la télé, qu’un séisme vient d’avoir lieu dans la région.
    -   Qui a provoqué sa chute et l’extinction de la ville.
    -   Cela encore raconté sans le moindre pathos. J’étais là, telle chose m’advint.
    -   Mais rien non plus de froidement objectif là-dedans.

        À la lisière des terres sauvages.
    -   Dans un asile psy autrichien, une jeune femme s’apprête à faire du feu avec du papier et des copeaux invisibles.
    -   On voit la scène, très développée ensuite.
    -   Sous le regard d’une gardienne dans une cage de verre.
    -   La jeune femme entend une voix qui lui dit : « Tu ne doit pas tetuer »…
         
    10846109_10206965636766251_6018341720919555434_n.jpg    Tentative d’envol.
    -   Au sud de la Nouvelle Zélande, en terre maorie, le Voyageur observe un jeune albatros royal en train d’essayer de s’envoler.
    -   L’occasion d’une longue et épique digression sur la vie des albatros, telle que la lui évoque un ancien chauffeur d’autocar devenu ornithologue après la mort accidentelle de sa femme.
    -   Formidable récit ponctué de nouvelles diverses en provenance du monde des humains.

    -   Le Paon.
    -   ÀNew Delhi, son chauffeur de taxi lui évoque l’imminente pendaison du meurtrier d’Indira Gandhi.
    -   Une certaine psychose règne, liée àl’attentat qui a provoqué le massacre de milliers de sikhs.
    -   Atmosphère de pogrom.
    -   Le Voyageur veut se rendre au Rajasthan et à Jaïpur.
    -   « Et c’est alors que je vis le paon ».
    -   Uneapparition qui rappelle celle du paon de Fellini, dans Amarcord…

          L’attentat.
    -   Le Voyageur se retrouve à Katmandou, dont les frondaisons des arbres sur le boulevard central, sont occupées par des milliers de renards volants.
    -   Plusieurs membres de la famille viennent d’être tués, et le nouveau roi se trouve probablement dans la limousine d’un convoi.
    -   Au moment de l’attentat auquel assiste le Voyageur, une nuée de renards volants obscurcit le ciel.
    -     Où le Voyageur croit voir un écho significatif aux événements en cours…

      10373678_10204665049092997_3066348123066125052_n-2.jpg  Attaque aérienne.
    -   On se trouve maintenant sur les hautes terres boliviennes.
    -   Où le Voyageur chemine avec des amis, un biologiste bavarois et sa compagne italienne.
    -   Quand surgissent des chasseurs qui volent en rase-motte au-dessus d’eux, la jeune femme leur lance en espagnol : No pasaran.
    -   Il faut préciser qu’un nouveau dictateur s’est installé en Bolivie.
    -   Mais le pilote a vu le geste de défi de la jeune femme et fait demi-tour et canarde le trio.
    -   Se non è vero… io ci credo purtoppo.

    -    Plage sauvage.
    -   Un vieux type au crâne rasé, sur une plage brésilienne, semble rendre un culte privé à une femme dont il tient la photographie près de lui.
    -   Et soudain son parasol s’envole.
    -   Le Voyageur va pour l’aider, mais un jeune homme sort de la forêt et secourt le vieux.
    -   Sur quoi le voyageur lance « Amen ! Amen ! » à l’océan.
    -   Tout cela toujours étrange et vibrant de présence.
    -     
    -   Homme au bord de la rivière
    -   Un type repose en maillot de bain au bord de la Traun, rivière de haute-Autriche.
    -   Quelques enfants veillent sur son demi-sommeil, claquant des mains pour tuer les taons qui lui tournent autour.
    -   Les taons morts sont recueillis dans des sachets de feuilles.
    -   Lorsque le type se réveille, il compte les taons et distribue des piécettes à ses gardiens du sommeil.
    -   Etrange et belle scène d’été.
         
    3351967952.2.jpg    Le souverain des héros.
    -   Au sommet de l’île d’Ios, dans les Cyclades, le Voyageur découvre les stèles blanches du tombeau d’Homère (92-97) et médite à propos de ce monument au « plus grand poète de l’humanité ».
    -   Il y voit un monument « à la mémoire d’un chœur de conteurs disparus »,tout en évoquant merveilleusement ce lieu que je me rappelle comme de ce jour-là après la baignade…

    -   Un chemin de croix.
    -   Sur la route de Santa Fe, à bord d’une Cadillac bordeaux qu’il a louée, le Voyageur croise une procession entourant un porteur de croix, dont les pèlerins lechassent bientôt à coups de pierre.
    -   Peuaprès il rencontre un deputy sheriffqui lui explique que ces penitentes procèdent parfois à de véritables crucifixions, parfois fatales au crucifié volontaire,mais absolument illégales…

    -   D’outre-tombe.
    -   À Mexico, le Voyageur observe une petite accordéoniste jouant sur le trottoirdans un entourage de squelettes et de têtes de mort et de cercueils en chocolat marquant la fête du Jour des Morts.
    -   Le Voyageur se rappelle alors une jeune Indienne sur une fresque, visiblementdestinée à un sacrifice rituel à l’ancienne cruelle façon. (p.104)
    -   Chacunde ces récits se constitue en unité, cristallisé par le regard du Voyageur etplus encore par son art de l’évocation, à la fois réaliste et magique.
    -   Onpense à Werner Herzog, en moins morbide, ou à Sebald, en plus profond.

          Déplacement de sépultures
    -   Sur l’Île de Robinson Crusoë, quatre mois après un tsunami.
    -   Un homme s’affaire à mettre de l’ordre dans les tombes dévastées par l’eau.
    -   LeVoyageur se trouve là sur les traces d’Alexandre Selkirk, le boucanier donts’est inspiré Daniel Defoe.
    -   Unrécit qui suggère physiquement la mêlée des vivants et des morts.
    -   L’alertedonnée par une petite fille a permis de limiter le nombre de morts en ceslieux.


       1517583_10202800104910558_1946850104_n.jpg Prise accidentelle
    -   Suit le récit du sauvetage, par un pêcheur de homards furibond, du bateau à bordduquel le Voyageur se trouvait.
    -   Le pêcheur maudit le ciel à cause de sa pêche calamiteuse : Un seul homarddans 59 casiers.
    -   Maisen arrivant au port, de rage, il remet le homard unique à l’eau…

    -   Dans les profondeurs
    -   Avecd’autres whale watchers, le Voyageur observe une baleine « timide »qui a l’air de rêver au-dessous de lui, son aile reposant sur son baleineau…
    -   Ensuiteil éprouve une vraie terreur lorsque la baleine s’approche de lui. On pense àMoby Dick, au fil d’une évocation de ces immensités marines…
         
         La reine de la jungle
    -    Il voit un veau mort dans une clairièred’herbe entourée de jungle.
    -   Lachose se passe dans l’Etat fédéral brésilien de Sao Paulo.
    -   Le proprio est un Allemand émigré qui a importé des vaches du Simmenthal.
    -   La forêt vierge perçucomme une entité vivante que l’Allemand a combattu pendant des années.
    -   Récit de ses tribulations.
    -   Et soudaine apparitiond’un anaconda de sept ou huit mètres traversant lentement la route.
    -   Telle étant la reinede la jungle.
    -   Dont un train routierlui fonçant dessus aura probablement brisé les vertèbres, quoique le serpentcontinue d’avancer…

         La transmission
    -   Histoire du batelier Sang, sur le Mékong, dont le filsconduit depuis trois jours le bateau sur lequel se trouve le Voyageur.
    -   Quand il y a un danger, son père lui pose la main surl’épaule, sans un conseil de plus.
    -   Le fils connaît chaque remous du fleuve par son nomancien.
    -   L’histoire de Sang recoupe celle des bombardements sur leLao, dont l’intensité à dépassé ceux de l’Europe à la fin de la guerre.
         
        L’Adieu
    -   Sur un banc de laplace du marché d’un bourg autrichien, un vieil homme, prof retraité et veuf,reste là avec une amie et fait parfois semblant de dormir.
    -   Cette fois pourtant,il peine à se réveille, jusqu’au moment où l’on constate qu’il ne fait plussemblant du tout.
    -   À la morgue, une larmeversée par le Voyageur nous fait comprendre qu’il vient de perdre son père.
         
        Dans l’espace cosmique
    -   Le Voyageur seretrouve couché dans un canot à fond plat, conduit par un Maori dans une sortede labyrinthe à ciel ouvert.
    -   Puis le canot s’échouesur un matelas spongieux formé d’insectes morts.
    -   On retrouve là lessensations à la fois physiques et et quasi métaphysiques évoquées par Coloaneou Sepulveda au contact de la nature sauvage.

      Drive au Pôle Nord
       Récit d’une tout autre tonalité, dont un joueur de golf de l’Illinois est le sujet.
    -   Natif de Riga, il aémigré aux States après la déportation de son père par les Soviétiques.
    -   Débarqué au pôle nordà bord d’un brise-glace atomique, il va tirer dix coups sous le regard interditdu Voyageur, dix balles de golf dans la neige, à proximité du drapeaurusse…

         Retour au bercail
    -   Le long d’une rivière canadienne, en Ontario, le Voyageur assiste à la remontée problématique dessaumons qui vont se heurter à l’obstacle d’une cascade asséchée.
    -   Désignant la« saloperie da cascade », un pêcheur n’en fait pas moins lacueillette de quelques saumons survivants…

          Courants contraires
    -   Au Cambodge, leVoyageur assiste au feu d’artifice sur le Mékong, à l’occasion de la fête del’eau à Phnom Penh, avant d’évoquer les effets de la mousson sur les crues descours d’eau et des lacs.
    -   Cette évocationrecoupe celle des massacres imputables aux Khmers rouges.
    -   Très remarquable récit là encore.

       10570402_10204631354290648_8814071689730218919_n.jpg  Le travail des anges
    -   Le Voyageur se retrouve à Trebic, près de l’égliseSaint Martin et nonloin du cimetière juif dont s’occupe le vieux Pavlik, ancieninstituteur non juif.
    -   Il est làé comme ungardien de mémoire, car il est question de désaffecter ce cimetière où reposentplus de 11.’’’ Juifs.
    -   Il est visiblementmarqué par la réflexion selonlaquelle les anges du Tout Puissant ont regardépasser les trains de déportés vers les camps d’extermination sans broncher.

       Dans la forêt de colonnes
    -   Devant la citerne géante de Yerebatan, en la basilique souterraine de Justinien, au milieu de laforêt des colonnes, le Voyageur observe le curieux manège d’un visiteur quis’immerge après avoir jeté une pièce dans l’eau, qu’il entreprend ensuite deretourner.
    -   Scène étrange en celieu, comme beaucoup d’autres scènes de ce livre en d’autres lieux…

         La beauté des ténèbres
    -   Le Voyageur se décritlui-même en train de scruter, avec ses instruments d’astronomie, la galaxiespirale de la Chevelure de Bérénice, qui a mis quelque 44 millions d’annéespour arriver du fond de l’espace à cet observatoire pseudo de Haute-Autriche.
    -   La séquence est assezvertigineuse, finalement traversée par le cri d’une chouette hulotte rappelant que le ciel communique avec la terre…


       Tombé du ciel nocturne
    -   À Jaipur cette fois,du toit en terrasse de l’hôtel dit Le Palais des Vents, le Voyageur assiste àl’envol de milliers de cerfs-volants à l’occasion de la fin de l’hiver.
    -   Le récit de la chuted’une roussette, blessée par l’armature aiguisée d’un cerf-volant, corse lerécit de manière significative, comme l’épisode des renards volants…

       Le pianiste
    -   Il y a du conte trèsplastique, à la japonaise, dans cet épisode faisant intervenir un très petitpianiste, assis comme un enfant à un grand piano, tandis que l’air extérieur vibre au chant des cigales.
    -   Le reste se ressentplus qu’il ne se décrit, comme souvent au fil de ces pages subtiles, à la foisréalistes et irréelles.
        
         La chance et l’océan calme
    -   Le Voyageur, dans unquartier populaire de Valparaiso, observe un type qui lui semble un vendeur debillets de loteries au vu du collier de tickets qu’il porte autour du cou.
    -   Or ces billets ne sont pas à vendre mais représentent la collection des billets non gagnants rassemblés par le type en question.
    -   Tout cela sur f

    pitcairn_3202622b.jpg

    ond de réalité chilienne non détaillée au demeurant…

      Les règles du paradis
    -   Suit le plus long récit du livre, de presque vingt pages, évoquant la saga fameuse des révoltés du Bounty, alors que le Voyageur se trouve sur l’île perdue de Pitcairn où lesmutins ont fini par débarquer et crever après moult tribulations.
    -   L’on en apprend plus sur l’aventure de Fletcher Christian et de ceux qui l’ont assisté, puis le
    Voyageur interrogecertains des descendants des forbans et se balade le long des falaises à-pic del’île.
    -   Il y a là-dedans un mélange de souffle épique et de sauvagerie où les fantasmes paradisiaques à la Rousseau en prennent un rude coup.
    Tout cela très fort,toujours inattendu et intéressant, d’une expression limpide et comme nimbéed’étrangeté ou de mystère.
    Loin est ici àmi-parcours de ce livre sans pareil.

          La face cachée du salut
    -   L’apparition d’ungilet de sauvetage rouge, au bord d’un champ d’épaves de l’Océan indien,prélude à l’évocation du drame qui a coûté la vie à l’équipage d’un cotredisparu. Dont l’épave seule, intacte, réapparaît ensuite. Geste rituel d’uneHindoue versant de l’eau du Gange dans l’eau où reposent les noyés.
         
          Le non-mort.
    -   Ensuite on se retrouvesur la Place Rouge, à Moscou, où sept couples de jeunes mariés attendent de sepointer dans le mausolée de Lénine.
    -   Diversesconsidérations devant la dépouille irréelle du révolutionnaire devenu dictateur.
          
       Visiteurs au parlement.
    -   Après la visite à lamomie russe, le Voyageur observe un vieux type, pieds nus, dans la file descurieux se pressant à l’entrée du Reichstag de Berlin.
    -     Les pieds nus de l’original intriguent unepetite fille et mettent en évidence, sans peser, l’aspect étrange voire absurde de cetteprocession.

        yue-minjun-execution.jpeg  Nu dans l’ombre
    -   De nombreux récits durecueil ont une connotation politique. Sans discours à ce propos.
    -   Ici, c’est un hommenu, dans la cours d’une prison psychiatrique, dans la Grèce des colonels.
    -   Le cri du type déchireet signifie, sans besoin d’autre commentaire.
    -   Cependant la scène estminutieusement détaillée, avec quelque chose de très oppressant.
       
          Un requin dans le désert
    -   Sur une route côtièrede la mer Rouge, le Voyageur remarque un arbre couvert de petits fanions, luirappelant les drapeaux de prière tibétains. Mais la comparaison s’arrête là carces chiffons n’ont rien de sacré.
    -   Puis on se retrouve aumarché aux poissons d’Al Hudaydah, et ensuite sur les lieux d’un accident detriporteur dont le conducteur débite le requin qu’il transportait.

        303671016.2.jpg Sang
    -   Le Voyageur se remémore son enfance en Autriche, après le massacre, par la police, d’un garçon sauvage du lieu.
    -   Ivre, le lascar avait profané un monument aux morts de la guerre, et les anciens combattants l’ont dénoncé.
    -   Le Voyageur étaitalors enfant de chœur, et il évoque le drame à la manière d’un Thomas Bernharddans ses récits de faits divers.
    -   Les traces de sangdans l’église ont marqué la mémoire du narrateur.

         Arche de lumière
    -   Le Voyageur seretrouve à Sydney où il observe l’ascension de l’arche gigantesque du HarbourBridge, par un type dont il croit qu’il va se suicider.
    -   Puis la ville estfrappée par une panne d’électricité géante.
    -   Il croit voir« la phase terminale d’un chemin de vie ».
    -   Mais c’est comme une erreur d’optique, ou comme une façon d’accommoder la vision, fréquente chez CR.
          
          Seconde naissance
    -     À bord d’un brise-glace russe à l’arrêt sur labanquise, un pilote d’hélico convie ingénieurs et matelots à fêter sa secondenaissance après le crash de son appareil.
    -   Cela se passe vingtans après le récit de la découverte de la Terre François-Joseph, qu’il aévoquée dans Les effrois de la glace etdes ténèbres.
    -   Très belle évocationd’une ourse polaire et de ses petits (p.274)
        
         Le dieu de glace.
    -   Le Voyageur évoque ledésarroi d’un petit garçon qui voit fondre la tête d’un bonhomme de neigeconservé dans un congélateur.
    -   La scène se passedevant un manoir du comté de Cork.
    -   Le père et le fils finissentpar éclater de rire à la vision de la tête fondue.
    -   On n’en saisit pasmoins l’importance magique de cette têtede neige…


        Le prêcheur.
    -   Se la jouant Jésus et les marchands du temple, un prêcheur invective les petits commerçants ukrainiens et caucasiens dont les cahutes envahissent la pelouse du grand stadedu Dixième anniversaire, construit en mémoire du soulèvement de Varsovie.
    -   La scène est assez emblématique, typique de la Pologne de la fin des années 80.
    -   Je me rappelle une manifestation patriotique monstre dans le même stade, pendant les années de plomb.
           
       Un photographe.
    -   Un cantonnier en train de creuser une fouille, devant une maison bleu pâle de la ville dominicaine dePuerto Plata, est prié par une dame de la prendre en photo avec deux types.
    -   Une pancarte vientd’être posée devant la maison, annonçant l’ouverture d’un cabinetd’hypnotiseur.
    -   Le cantinier, aprèsavoir tenu l’appareil de photo en ses mains, se dit que peut-être sa vie auraitpu être tout autre…
    -   Là encore, la banalitéd’une scène se charge d’étrangeté et de sens plus profond.
           
       Pacifico, Atlantico.
    -   Le Voyageur se retrouve à 3400 mètres d’altitude, juste au-dessous du cratère de l’Irazu, levolcan le plus dangereux du Costa Rica.
    -   Il se trouve là dansl’espoir de voir l’oiseau quetzal, mais le brouillard est au rendez-vous.
    -   Il est aussi question du pèlerinage à la Vierge noire, la Negrita.
        
        Love in vain.
    -   Dans une clairière de la mangrove, sur la côte est de Sumatra, le Voyageur surprend une scène un peusurréaliste de karaoké sans public, dont le chanteur (aveugle) interprète untube des Rolling Stones,
    -     Comme à chaque fois, ce n’est jamais lepittoresque qui est recherché par le Voyageur, mais l’étrangeté, le mystère, lamagie d’une situation où nature et culture ne cessent de s’interpénétrer.(p.300)

          La menace
    -   En Malaisie, le Voyageur est confronté à la chasse aux trafiquants de drogue,menacés de mort.
    -   Raconteun contrôle à la douane, où son bus est vidé de ses occupants et immobilisélonguement.
    -   Une jeune femme est contrôlée plus sévèrement que les autres.
    -   Puis elleregagne sa place dans le bus. Mais personne ne vient s'asseoir près d'elle...
          
        Présumé coupable
    -   Puis on se trouve en Afrique du Sud.
    -   Le buss'est arrêté auprès d'une pancarte proclamant : Hang em !
    -   Il estquestion d'un flic blanc, soupçonné de meurtre. Mais rien n'est sûr.
    -   Des conversations contradictoires suggèrent le climat du moment, plus à cran que jamais...
        
       Enfant (kuffer v1).jpg  Dimanche blanc
    -   Où il est question de la prochaine communion d'une petite fille.
    -   Que son père accompagne dans un magasin de chaussures, sans cesser de critique cette dépense, et cette fête, non sans charrier la vendeuse de mufle manière .
    -   La grossièreté du type me rappelle tout à fait certaine Autriche. Le con.
    -   Et comme elle raison, la petite fille, de refuser de porter les godasses !
         
          La pêcheuse à la ligne
    -   Une autrepetite fille, à Katmandou, avec une canne à pêche.
    -   Elle setrouve là au milieu des bûchers, sur lesquels crament des cadavres.
    -   Elle pêche, à l'aimant, des bijoux tombés des bûchers.
           
        Le vase chinois
    -   À Santiago duChili, dans un jardin retiré, le Voyageur tombe sur une vase chinois genreMing, de trois mètres de haut.
    -   L'ambiance est à la préparation d'une garden-party.
    -   À un momentdonné, un employé du personnel de service déplace le vase, qui semble nepeser rien.
    -   L'objet doit êtrede papier.
    -   Le détailchange tout de ce qu'on perçoit de la séquence...
         
       Verdier130003.JPG   Calligraphes
    -   Au bord du lac de Kunming, au nord-ouest de Pékin, des calligraphes recopient des poèmes Tang sur de grandes pierres, se servant d'eau en guise d'encre. De sorteque le soleil fait s'évaporer tout ce qui s'écrit.
    -   Merveilleuse évocation là encore, sans rien de kitsch...
         
          Pèlerins
    -   À l'extrême -sud du Sri Lanka, sept ans après le tsunami qui a fait 7000 morts,Sameera le conducteur de tuk tuk raconte son histoire.
    -   Evoque lesort précaire des humains sur cette terre.
    -   Le vieil ermite, et ce lieu édénique où l'homme brille par son absence... (P.336-347)
           
        Consolation des affligés
    -   Aux portes de l'hospice psychiatrique de Steinhof (cf. Thomas Bernhard), quelques dévots psalmodient.
    -   - Rappelle le passé, de très sinistre mémoire, du plus grand asile d'aliénés dumonde, qui comptait 4800 lits médicalisés à sa grande époque.
    -   Et comment les nazis déportèrent ou liquidèrent les individus jugés"indignes de vivre".
         
         Le ténor
    -   Le Voyageur se retrouve dans un hôtel de Mourmansk, "les yeux braqués sur le chaos blanc".
    -   Décrit la décrépitude du lieu, aux eaux complètement polluées par ledémantèlement des sous-marins nucléaires, notamment.
    -   Sur cet arrière-fond apocalyptique, suit une émission de télé consacrée à unconcours de chant.
    -   Oùs'illustre un ténor anglais amateur, interprète glorieux de Puccini...
         
          Homme sans soleil  
    -   Dans un pub du comté de Cork, desouvriers se racontent l'histoire d'un tailleur de pierre qui a juré de cesserde boire.
    -   lest d'ailleurs là. L'entrepreneur allemand qui les emploie a juré de le virers'il arrivait une fois de plus en retard.
    -   Il va donc se préparer au réveil du lendemain, sans se rendre compte du faitqu'il a une nuit d'avance.
    -   Unehistoire dingue qui rend très bien certain climat de folie arrosée àl'irlandaise...
         
          Ralenti
    - Sur la côte pacifique du Costa Rica, un paresseux tombe d'un arbre et s'écrase au pied d'une femme en train de repasser une chemise blanche.
    -   La femme éclate de rire et le petit chien qu'il y a là montre son vif mécontentement à l'animal griffu, qui se traîne lamentablement au sol, cherchant l'ombre de la forêt...
    -     
          Le chasseur de varan
    -   À Java Timur, tout un attroupement de gens se fait au lieu d’un accident, autour d’un conducteur de mobylette couché au sol.
    -   Unefillette hurle et l’on voit un varan ficelé sur le véhicule, lui aussi blessé.
    -   Puisun homme en pagne soulève la fillette au-dessus du sol, comme le font ensuiteplusieurs spectateurs, et la fillette cesse de hurler et rit comme une folle.

       Blueeyes.jpg  Avis de tempête.
    -   Le Voyageur se rappelle avoir vu deux bras gracile d’une femme étendre du linge,tandis qu’un orage s’approchait de Roitham en Haute-Autriche.
    -   Unorage qui arrache le toit de la plus grande demeure du village, dont le contenu du grenier s’envole et retombe dans la cour.
    -   Ily a là des drapeaux nazis et un grand portrait d’Adolf Hitler en chevalierteutonique.
    -   Comme le retour du refoulé…

          Une fin du monde
    -   Dans une flambée apocalyptique s’effondrent la Bank ou China et toute une série d’établissements bancaires, cramant sur la mer de Chine à Hong Kong.
    -   Ce ne sont évidemment que des maquettes de bois qui flambent sur l’eau.
    -   Magnifique évocation,une fois de plus, d’une fête populaire local, ici à la gloire du ciel Tin Han,déesse de la mer de Chine orientale.
    -   Le Voyageur a participé à une rencontre de poètes et écrivains occidentaux et chinois.
    -   Ce qu’il en tire n’a rien de convenu au demeurant…

          Le chien de berger
    -   On est maintenant en Lycie, dans le Taurus occidental.
    -   Le Voyageur se rappelle la guerre de Troie.
    -   Un chien le conduit aulieu d’une coulée de terre, d’où émerge un sarcophage.
    -     Là encore les vestiges du lointain passésuscitent une ré-actualisation étonnante.
          
         À l’ombre de l’homme-oiseau.
    -   Retour à l’île dePâques, où le Voyageur chemine jusqu’à la baie d’Anakena.
    -   Là que ce serait établie la première colonie humaine.
    -   Il approche d’uneferme où pourrit une charogne de cheval.
    -   Surgit ensuite untroupeau de bovins hurlant de faim.
    -   Il va pour les abreuver et rencontre une femme, avant de développer un récit épique relatif àun ancien rite divin.
    -   Fabuleuse plongée là encore. (p.400-411)

        Scènes de chasse
    -   Où il s’agit, en premier lieu, du jeu cruel d’unchat avec un oiseau.
    -   Cela se passe au bord du Parana, dans un poste d’essence dont le patron est soupçonné de trafic decoke.
    -   Les deux histoires, dujeu du chat et de la disparition du trafiquant, se mêlent en contraste.
    -   Et l’épisode finit parle défilé de colonnes de fourmis à côté de l’oiseau mort.

       Le scribe
    -   Trois hommes et trois femmes se trouvent engagés dans une expédition à travers le Tibet oriental,déclaré zone dangereuse en ces jours précis ; mais ils sont déjà en route.
    -   Les témoins éventuelsde la répression policière chinoise contre les moines tibétains ne sont pas lesbienvenus ( !)
    -   Ils vont découvrir desinscriptions, sur des pierres, datant de siècles.
    -   Puis ils découvrent untrès jeune scribe, dont on comprend que lui aussi écrit depuis des siècles…

    Perles.jpg   Transgression
    -   Une jeune nageuse évolue dans une piscine bleue, au milieu d’un jardin nocturne de Bali.
    -   Cela se passe à Nyepi,lors d’une fête exigeant l’obscurité totale.
    -   Et là, des nuées depapillons son attirés par la lumière de la piscine…
    -   Les papillons menacésde noyade se réfugient sur le dos de la jeune fille.
    -   Il est question despierres du ciel tombées d’un certain volcan.
    -   Les images se mêlentune fois de plus…

         Silence
    -   Sur la côte est de SriLanka, un troupeau d’éléphants. C’est le soir de Noël.
    -   Le troupeau n’est que l’avant-garde d’une immense colonne de 200 éléphants sauvages, fuyant la guerrecivile entre forces gouvernementales et tigres tamouls
    -   Là encore se combinentl’observation d’un premier plan et la situation politique en crise du moment,sans le moindre commentaire au demeurant.
         
        Fillette sous l’orage d’hiver
    -   Au bord de l’Inn, une fillette de six ou sept ans cherche la main de son frère aîné, mais celui-ci reste distant.
    -   Il est question d’un père qu’on doit aller chercher à la taverne.
    -   Le grand frère joues on rôle.
    -   À un moment donné, la fillette, dans la nuit, fait l’expérience de l’épouvante.
    -   La trace de la nuit entre danger et lieux de protection prendra, avec le temps, une dimension poétique particulière aux yeux du Voyageur.

    Samivel4.JPG   L’arrivée
    -   Dans l’ouest de l’Himalaya, à 4000 mètres d’altitudes, le Voyageur voit trois moines quimarmonnent de concert dans une grotte.
    -   De très jeunes moines.
    -   Qu’il découvre aprèsdes heures de marche difficile, jusqu’au lac de Phoksundo, près du village de Ringnmo.
    -   Après un premier arrêtau village, son compagnon le persuade, malgré leur fatigue, de monter jusqu’à àune grotte où ils découvrent les trois jeunes moines.
    -   Qui leur offrent du thé salé au beurre de yak.
    -     La nuit tombe au pied des 6000, et, dans unesorte de sérénité, le Voyageur note encore ceci : « Je me sentais à l’abri comme en ces temps révolus où l’on me portait au lit soir après soir : par une fente de la porte qu’on laissait entrouverte à cause de ma peur du noir, jevoyais un rai de lumière et j’entendais chuchoter dans la pièce d’à côté lesadultes qui me protégeaient. Lorsqu’une étincelle sauta de la cendre blanche comme neige et s’éteignit en vol dans l’obscurité froide de la grotte, je m’endormis. À présent j’étais arrivé. ( P.455)

    1941565_10206467175545032_552232758446146429_o.jpg(Première lecture de ce livre sublime achevé au soir du 18 avril 2015, alors que Lady L. volait vers les States)

  • Jean Genet hors norme

     

    Genet330001.JPGAvec Proust et Céline, Il fut l’un des plus somptueux prosateurs français du XXe siècle. Son centenaire suscita une pléthore d’hommages. Relire ses premiers romans-poèmes, à commencer par Miracle de la rose,  est peut-être plus important que toute célébration convenue...
    Genet55.jpgIl faut penser à la pauvre tombe de Jean Genet au moment de rappeler sa pauvre naissance, le 19 décembre 1910. Une humble pierre blanche sous le ciel marocain et face à la mer : telle est la sépulture d’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, mort en 1986 comme un vieil errant anonyme dans un couloir de ces hôtels sans étoiles où il ne faisait que passer.

    Or ce vagabond fut aussi un génial romancier-poète traduit dans le monde entier, un auteur de théâtre non moins célébré, une véritable « icône » de la contre-culture des années 60-80 qui défendit des causes aussi « indéfendables » que celles des Palestiniens, des Black Panthers, ou des terroristes de la bande à Baader. Paria de naissance, il appliqua cependant, à sa conduite publique, une « logique » incompréhensible en termes strictement idéologique ou politiques. Le vrai Genet est ailleurs que dans la défense de telle ou telle cause : son fil rouge, son « âme » relève du sacré plus que du social, ce qui l’anime ressortit à une soif de pureté et d’absolu qui dépasse les engagements contingents.

    Moins « martyr » que ne l’a suggéré Sartre, mais certainement « comédien » plus souvent qu’à son tour, Jean Genet mérite une approche sérieuse, mais lucide aussi, dont la meilleure à ce jour reste la biographie monumentale du romancier américain Edmund White.

    Quant à l’œuvre, assurément fascinante et paradoxale, elle a fait l’objet d’innombrables études, à commencer par le Saint Genet comédien et martyr de Sartre récemment réédité, entre autres essais, colloques et dossiers, et la célébration du centenaire confine à la pléthore. Puisse-t-on se défendre, cependant, de sanctifier un homme qui ne le demandait sûrement pas, ni de porter aux nues une œuvre, aussi éclatante et variée qu’elle fût, sans en lire vraiment les livres qui la composent.

    Genet.jpgPour qui n’aurait rien lu de Jean Genet, rappelons que cinq romans-récits ( Journal du voleur, Miracle de la rose, Notre Dames-des-Fleurs, Pompes funèbres et Querelle de Brest), tous écrits en prison entre 1942 et 1946 par cet autodidacte-voyou, constituent la première œuvre majeure de Genet. Celui-ci, au fil de récits très poétiques jouant sur un mixte d’autobiographie sublimée et de légende dorée canaille peuplée de mauvais garçons, se livre à une sorte de vaste remémoration érotique dans une langue mêlant sordide et sublime. Le culte de l’abjection, un peu comme chez Sade, s’oppose au culte des vertus chrétiennes, avec l0exaltation du vol, de la trahison et de l’homosexualité. Les premières éditions seront d’ailleurs expurgées des passages les plus « hard », dûment rétablis aujourd’hui.

    Cette mystique invertie et solipsiste – à l’usage du seul Genet – signale à la fois la vengeance d’un être humilié avec la bénédiction des belles âmes, et la recherche d’un absolu esthétique. Abandonné par sa mère à sept mois, bouclé pendant des années dans un bagne d’enfants, exclu de la norme par sa double nature d’homosexuel et de poète, Genet exorcisa une première fois sa souffrance et son ressentiment dans ce prodigieux jaillissement créateur initial, auquel succéda une période de désespoir et de stérilité. « J’avais écrit en prison. Une fois libre, j’étais perdu ». Et comme pour y ajouter, la monumentale étude de Sartre, où le philosophe accommodait Genet à la sauce de l’existentialisme, du freudisme et du marxisme, faisait l’impasse sur la complexité dostoïevskienne du monde de Genet, trop intelligemment décortiqué et démystifié.

    Or un Genet plus profond et confus, et surtout approché dans ses métamorphoses successives, restait à raconter, comme s’y est employé Edmond White dans la reconstitution de cette vie marginale et souvent fuyante, de la Grande Guerre à l’Occupation, puis de la guerre d’Algérie à Mai 68, à quoi l’écrivain participa non sans scepticisme.

    Naissance d’un écrivain

    Evitant la psychologie à bon marché, Edmund White s’étend en revanche sur l’environnement social dans lequel Genet a passé ses jeunes années. On y découvre que sa mère nourricière, dans le Morvan, le choya passablement, mais que le statut des « culs de Paris » et autres « metteux de feux », enfants abandonnés mal vus a priori, relevait quasiment de la damnation. Les pages consacrées à la colonie agricole de Mettray, combinant le dressage des adolescents et leur exploitation lucrative en dépit du déclin de cette institution « phare », sont d’autant plus frappantes que Genet, dans Miracle de la rose, tend à magnifier cette « maison de supplices » fermée en 1939. « Paradoxalement, dans l’enfer j’ai été heureux », écrira-t-il ainsi.

    De nombreuses autres zones obscures de la vie de Genet s’éclairent, notamment liées à une période de six ans à l’armée où le caporal Genet fit probablement tirer sur des civils, aux voyages innombrables en Europe, à la dèche et aux expédients, et l’on en sait plus désormais sur l’immense travail personnel accompli par le semi-analphabète de 20 ans (ses lettres de l’époque sont poignantes de maladresse mais aussi de géniale fraîcheur) pour acquérir un grand savoir littéraire et philosophique et la maîtrise d’une langue sans pareille.

    Un personnage à facettes

    Genet6.jpgSelon les témoignages, Jean Genet pouvait se montrer aussi charmant qu’odieux. Dans ses Lettres à Ibis, une jeune amie idéaliste à qui il se confie entre 1933 et 1934, il donne l’image d’un garçon très sensible et assoiffé de tendresse qui a les « larmes aux yeux de n’être pas Valéry » et s’excuse pour ses « anomalies sentimentales ».

    Délinquant plutôt minable (même s’il fut menacé de la relégation à vie, ce ne fut que pour des vols de bricoles et de livres…), il ne s’affranchi jamais pour autant de son état de voyou. Ainsi déroba-t-il un dessin de Matisse à Giacometti, dont il disait pourtant que c’était le seul homme qu’il avait jamais admiré – et le sculpteur laisse d’ailleurs de lui un portrait mythique. Mais le brigand était capable, autant que de vilenies, des attentions les plus délicates, et la plupart de ses amis, qu’il trompa ou « jeta » les uns après les autres, lui vouent une tendresse aussi paradoxale que tout son personnage. C’est que, finalement, l’intransigeance furieuse, la folle susceptibilité, les coups de gueule légendaires de cet homme blessé, à la fois conscient de son génie et doutant de tout, trahissaient la fragilité fondamentale d’un enfant blessé à vie et resté vulnérable, sensible enfin à la détresse des plus mal lotis que lui.

    Cohabitant avec l’homme de théâtre extraordinairement doué et avec le moraliste contestataire de haut vol, proche à ce double égard de l’artiste-polémiste Pasolini, il y avait enfin en Jean Genet une espèce d’exilé « à perpète ». De là sa défense des humiliés et des offensés, et plus précisément des Palestiniens qui, disait-il, cesseraient de l’intéresser au jour où ils disposeraient d’une terre à eux. Cela étant, même devenu mondialement connu et souvent « récupéré » à son corps défendant, Jean Genet a fui jusqu’au bout toute forme d’acclimatation et continua de mener sa vie de vagabond errant d’un hôtel sans étoiles à l’autre, distribuant ses biens à ses amants et amis, pauvre parmi les pauvres et reposant désormais sous la plus humble pierre blanche du bout du monde, face au ciel et à la mer.

    Image: Jean Genet en 1939.





    Pour lire Jean Genet

    Jean Genet. Journal du voleur, Querelle de Brest, Pompes funèbres. Préface de Philippe Sollers. Gallimard, coll. Biblos 788p.

    Jean Genet, Miracle de la rose. Version non expurgée. L’Arbalète, 347p.

    Jean Genet. Lettres à Ibis. Gallimard, L’Arbalète 2010, 109p.


    Jean Genet. Le condamné à mort. Nouvel enregistrement, combinant chant et récitation, d'Etienne Daho et Jeanne Moreau.


    Edmund White. Jean Genet. Avec une chronologie biographique référentielle d’Albert Dichy. Biographies-Gallimard, 1993. 685p.

    Jean-Paul Sartre. Saint Genet, comédien et martyr. Gallimard 2010, coll tel, 695p.

    Le numéro de décembre du Magazine littéraire sera consacré à Jean Genet.

    Site des Amis et Lecteurs de Jean Genet. http://jeangenet.pbworks.com/

    Image: Jean Genet en 1939. Photo inédite, de la collection Jacques Plainemaison.

  • Journal d'une quarantaine

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    Tous ces jours de confinement, à mieux  vivre l’éveil du printemps…

    Où la 100echronique de JLK, sur le média indocile Bon Pour La Tête, s’allongea quelque peu, comme hors du temps, pour consigner les premiers jours d’une quarantaine imposée… 

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    À la Maison bleue, ce mercredi 18 mars 2020. -  Je me réveille la nuit dans le silence, le vague effroi que je ressens relève à la fois du dedans et du dehors, on ne sait plus où on en est, on est dans l’attente d’on ne sait quoi alors que les chiffres montent et que les experts évoquent des pics avec leurs airs graves de personnages institués sûrs et certains.

    Les uns, qui se fient aux certitudes de la politique ou du commerce se gaussent des autres qui s’en tiennent aux convictions de la seule vraie foi en l’Unique, et d’autres décident de faire comme si de rien n’était, d’autres encore se cantonnent dans le pragmatique, et le débat silencieux fait rage ; d’autres enfin vivent la chose et en bavent.  Fin du délire extralucide d’avant l’aube...

    Ce jeudi 19 mars.- Hier le merle de l’arrière-cour exultait à sa branche dessinée à l’encre de Chine sur le fond du ciel blanc ; j’ai recommandé à Lady L. en visible souci pour tous de chanter elle aussi des airs allègres et suis sorti avec le Chien dont je vois qu’il continue lui aussi d’attendre quelque chose. 

    Peu avant sa mort, le vieux Théodore Monod me disait au téléphone qu’il ne voyait que les insectes pour s’en tirer à la longue, tout en prononçant chaque matin une Béatitude, et je me dis ce matin que l’âme humaine est une espèce d’immortelle abeille, et je me le répète sur la pelouse déserte descendant en douce pente vers le quai sans personne et le lac semblant lui aussi dans l’expectative silencieuse, tandis que partout et sans répit la rumeur océanique de la jactance nous sépare au lieu de nous lier.

    Ce vendredi 20 mars. - Ce feu dans la gorge qui me réveille est de mauvais  aloi sanitaire, me dit mon corps alors que tout dort dans la chambre blanche de la Maison bleue, et je me lève et prend un grand verre d’eau additionné de Dafalgan, puis un autre additionné de Resyl à la codéine. Cependant une horreur confuse m’a glacé hier soir en voyant les crânes jeunes gensonduler là-bas sous les magnolias en fleurs, le long du lac, tout enlacés en leur sensualité printanière et se baisant les lèvres en scandant le rap frondeur - et comme une tristesse m’a saisi devant leur possible panique un de ces jours prochains, la gorge en feu...

    Ce samedi 21 mars. - On l’a dit après le 11 septembre, on l’a dit après les attentats de Charlie-Hebdo, on la répété après les attentats du Bataclan, on le serine aujourd’hui à tout-va : que rien ne sera jamais plus comme avant la pandémie, et chacun d’y aller, selon son bout de science ou son bout de croyance, sur les lendemains qui chanteront ou déchanteront, mais qui sait vraiment quoi ?

    Seul le Superman mondial de la Maison-Blanche prétend savoir l’Absolue Vérité en bonne logique orwellienne qui veut que ce qu’il veut soit vrai et qu’à chaque démenti des faits le faux qu’il a dit soit vrai, incarnation parfaite d’un aveuglement qui n’est pas que de son fait, ni que de sa bande, ni que de l’Occident, mais de toute une Espèce fuyant en avant comme une seule troupe affolée, obsédée par les trois instances  du Progrès, du Pouvoir et du Profit ?

    Quant à moi je me ferais très bien à la décroissance, mais qui suis-je pour en appeler à un effondrement général du monde que nous connaissons ? Qui sommes-nous pour jurer que nous nous accommoderons d’un monde soudain épuré de tout ce dont nous ne nous sommes  jamais privés ?

    Tout à coup nous sommes au pied d’une sorte de mur invisible, mais est-ce nouveau ? Certes, mais c’est nouveau depuis la nuit des âges, quand un enfant a découvert son premier oiseau mort. Il y a un avant l’éveil de la conscience, et un après. Le génie universel de l’enfant est de faire, de la mort d’un oiseau, un dessin à nul autre pareil : tel est le présent qui efface l'avant et l'après. Cela doit faire partie, je crois, des choses cachées depuis le début du monde, et le merle de notre arrière-cour y va de son triomphal chant de printemps, qui fait pièce à notre égarement.

    Ce dimanche 22 mars.-Le goût mêlé, à la fois amer et rassurant, du Paracetamol et de la codéine, me restera peut-être, dans d’hypothétiques années à venir, tel celui de la petite madeleine proustienne, associé à ces jours où je me trouvais - comme des millions de mes congénères soudain voués au désoeuvrement forcé et à la songerie inquiète -, livré à l’observation du moindre de mes affects physiques jusque-là banalisés par l’expérience récurrente du rhume ou de ce que nous aurons appelé une bonne crèveprintanière, et c’est avec cette amertume aux lèvres que je me suis réveillé tout à l’heure de ma sieste quotidienne, après une matinée perturbée par force quintes de toux sèche, en me rappelant les moindres détails d’un rêve dans lequel l’état de guerre déclaré par les divers chefs nationaux advenait bel et bien dans le confinement où les tensions latentes éclataient bientôt en bulles d’agressivité, en anicroches verbales, en jets de salive ou de vaisselle, d’abord de façon sporadique ou ponctuelle (dans les familles dites dysfonctionnelles), puis, les jours passant, en gestes dépassant le cercle proche pour atteindre le voisinage, guerre aux étages et bientôt entre immeubles, mobilisation apparemment chaotique et pourtant obéissant à la logique brownienne observée en laboratoire entre les rats énervés, guerre en ville et par les campagnes aux humeurs exacerbées par l’éveil du printemps, guerre ensuite partout et avec toutes les armes les plus dangereuses arrachées à la quiétude domestique, couteaux et fourchettes, ciseaux et machettes, enfin inexorable montée aux extrêmes, tous se toussant soudain ouvertement au visage et justifiant les puissants et les profiteurs à reprendre la main - enfin ma sieste m’aura rappelé mes pires penchants imaginaires d’enfant paniqué devant un combat de scarabées…

    Ce lundi 23 mars. - J’ai failli me laisser entraîner, hier soir tard, dans l’espèce de spirale morbide qui semble emporter le monde depuis quelque temps et se nourrit de la somme de nos anxiétés comme la Bête luxurieuse de Dante se repaît et gonfle sous l’effet de son inassouvissement même.

    J’avais deux ou trois motifs de me compter parmi les sujets à risques de la pandémie - infarctus récent et souffle au cœur persistant, gorge en feu aggravée de courbatures musculaires un peu partout -, mais ce matin je dis non: assez de ce cinéma.

    Le fait est que j’ai déjà signé deux formulaires explicites lors de mes récents séjours à l’hôpital, et je l’ai répété ce matin à Lady L. qui m’a prié d’en faire une note aussi claire qu’un codicille de testament : PAS D’ACHARNEMENT.

    Ce qui signifie qu’on n’intubera pas mon corps immortel, je dis bien : mon corps immortel dont les cendres légères seront déposées au pied de l’épine noire de La Désirade, face au ciel et au lac, donc face aux montagnes qui s’en foutent - face à ceux que j’aime, donc face à l’Univers à jamais vibrant de mystère.

    Ma conviction actuelle étant que je suis une Bible à moi seul, de la Genèse à l’Apocalypse, de même que les enfants de nos enfants sont des Bibles en train de s’écrire, je me fie tout entier à la sainte Écriture qui est celle de tous les savoirs et des non-savoirs, du Dieu caché et de ses multiples avatars, et la note que je laisse aux soignants de l’Urgence a valeur elle aussi de texte sacré : PAS D’ACHARNEMENT.

    Je le dis assez joyeusement, quelque tristesse que j’éprouve de ne pas voir peut-être grandir nos petits enfants : PAS D’ACHARNEMENT, ce qui ne signifie aucunement que j’aie baissé les bras et vous abandonne à votre triste sort, mes pauvres vivants ; j’étais réaliste à sept ans, je suis devenu idéaliste entre seize et vingt ans, et ce manque d’humilité m’a passé avec la reconnaissance clairvoyante de mes faiblesses et de celles de l’Espèce, pour me retrouver dur et doux comme en enfance, donc PAS D’ACHARNEMENT, mais rassurez-vous les enfants, rassure-toi ma bonne amie : le vieux sapajou s’accroche à la branche et trouve encore, miracle, la force têtue de se laver les mains…

    Après quoi le jour se lève comme avant la pandémie, exigeant de notre espèce aussi bonne que mauvaise qu’elle fasse son job en pleine connaissance du fait que le virus fait partie de notre vie.

    Ce mardi 24 mars.- Bien entendu la gauche de la gauche stigmatise la droite de la droite, et l’inverse à l’avenant, tous imbus de la même rage, tous jurant que seuls les autres sont responsables et répétant les TU DOIS et les IL FAUT le doigt levé prêt à punir faute d’avoir surveillé, et l’emballement des foules en houles décrit par Dante en ses girons infernaux de se déchaîner une fois de plus.

    On aura entendu et lu tout et son contraire, depuis le début de ces jours étranges que nous vivons : jamais on n’aura entendu s’affirmer autant d’opinions expertes et péremptoires, autant de propos lénifiants ou provocants, et les uns et les autres de s'accuser mutuellement, et le serpent de se mordre la queue, mais encore ?

    Dans la foulée affolée, comme au-dessus de la mêlée, je me suis surpris à développer des vœux affreux relevant de fantasmes vengeurs, en me figurant l’effrondrement de l’édifice babélien de la richesse accaparée par la partie la plus rapace de nos semblables, la ruine de la maison Trump et la mise sous respirateur de son serial twitter, la ruine du tourisme et du sport de masse, la ruine en un mot du Système dont je m’exclus magiquement, moi et ceux que j’aime, comme si nous allions être épargnés par sélection divine spéciale, ainsi que se le figurent les élus des multiples églises dont les agglutinements récents ont pourtant contribué à la diffusion virale…

    Bref, il y a celles et ceux que les circonstances vont peu à peu confiner dans une nouvelle forme exacerbée de haine, selon l’antique mécanique productrice de boucs émissaires (ce vieux dingo, l’autre jour sur le même quai, qui me disait que le virus allait enfin nous débarasser des basanés,ou ces voisins de soignants potentiellement contaminés enjoignant ceux-ci d’aller se faire voir ailleurs...) et sans doute éprouverons-nous tous peu ou prou cette pulsion panique en dépit de nos protestations au nom de la solidarité fraternelle et de la fratenité solidaire, mais encore ?

    Ce samedi 28 mars. -À Jean Ziegler qui me rappelle ce midi pour me demander des nouvelles de mes artères, je réponds qu’elles sont à moitié réparées et que je suis ces jours en pleine forme spirituelle, à vrai dire ravi de ce qui nous arrive, lui rappelant que la finalité de toute situation apocalyptique est une révélation et qu’à tous les degrés, à commencer par les instances du Pouvoir, et jusqu’aux plus infimes détails de la mesquinerie individuelle quotidienne, la pandémie à de quoi nous édifier ; mais c’est de ce qu’il vit, lui, que j’aimerais qu’il me parle... 

    Et bien entendu ce n’est pas de ses artères à lui qu’il me parle alors mais des gens en train de crever à Lesbos et dans les camps de réfugiés de partout, et des accusations d’irresponsabilité totale dont l’accablent les fonctionnaires de Bruxelles littéralement obnubilés par les effets collatéraux (racisme des populistes) des migrations et l’accusant, avec son livre défendant imperturbablement le droit d’asile, de faire du tort à l’Europe - et Jean de prononcer alors le nom de Munich.

    Lequel nom me fait aussitôt rebondir aux années 1938-1940 telles que les raconte Julien Green dans son Journaldont je suis en train de finir la lecture des 1300 pages, quand l’Europe s’est couchée devant Hitler, où le jeune Américain voyait une manière de suicide et ce qu’il appellera «la fin d’un monde» dans le récit de ces années…

    Alors Jean d’évoquer à son tour cette nouvelle forfaiture de l’Europe en invoquant le droit imprescriptible pour les réfugés de passer les frontières, fondement de notre civilisation foulée au pied par les bureaucrates relançant bonnement la formule de la barque pleine, Das Boot ist voll,prononcé par le conseiller fédéral Eduard von Steiger en 1940 pour justifier la fermeture de nos frontières aux juifs menacés par les nazis.

    Certains de mes amis de droite voient en mon cher Jean un idiot utile, mais ce n’est pas par aveuglement «gauchiste», moins encore parce qu’il se soucie de mes artères, comme si c’étaient les siennes, que je me sens pleinement de son côté, mais du fait que, par delà toute idéologie, je sais que de ce qu’il défend dépend notre survie pour l’essentiel.

    Et si ce qui nous arrive ces jours était la chance de notre vie, comme une révélation de tout ce qui est faux dans notre vie, et comme l’illumination de ce qu’est vraiment, mortelle, notre bonne et belle vie ? 

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    Le Passe-Muraille, invitation à la lecture…

    Pour celles et ceux qui se trouvent en mal de lectures, je signale que nous sommes quelques-uns, avec l’aide du webmaster Joël Pizzotti, à relancer, sous forme numérique, le journal littéraire qui, pendant 20 ans, a été le passeur d’innombrables auteurs, de Suisse romande et de partout, mêlant textes inédits et entretiens, critiques et chroniques. Son accès est  actuellement libre : https://www.revuelepassemuraille.ch

     

  • PAS D'ACHARNEMENT !

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    (Journal de ce matin à valeur testamentaire)

    À la Maison bleue, ce lundi 30 mars. – Je me le suis dit et répété, j’ai signé déjà deux formulaires explicites, lors de mes récents séjours à l’hosto, exprimant ma volonté claire, en décembre 2019 après mon deuxième infarctus, et le 13 mars dernier, enfin je l’ai répété ce matin à Lady L. qui m’a prié d’en faire une note aussi explicite qu’un codicille de Testament : PAS D’ACHARNEMENT.

    Ce qui signifie qu’on n’intubera pas mon corps immortel, je dis bien : mon corps immortel dont les cendres légères seront déposées au pied de l’épine noire de La Désirade, face au ciel et au lac donc face aux montagnes qui s’en foutent - me suis-je souvent dit, malpoli que je suis, sans en croire un mot -, face à ceux que j’aime ou n’aime pas, ce qui revient au même, donc face à l’Univers à jamais vibrant de mystère.

    Ma conviction actuelle étant que je suis une Bible à moi seul, de la Genèse à l’Apocalypse, de même que les enfants petits de nos enfants sont des Bibles en train de s’écrire, je me fie tout entier à la sainte Écriture qui est celle de tous les savoirs et des non-savoirs, du Dieu caché et de ses multiples avatars, et la note que je laisse aux soignants de l’Urgence a valeur elle aussi de texte sacré : PAS D’ACHARNEMENT.

    Je ne suis pas une machine. J’ai admis formellement qu’en cas de défaillance de mon cœur ou de mon souffle, d’humaines mains ou d’humaines bouches me réanimassent, mais pour s’acharner sur ma carcasse mortellement immortelle au moyen d’une machinerie relevant de la machination technique, je décline poliment et me répète non moins fermement : PAS D’ACHARNEMENT.

    Je le dis assez joyeusement, quelque tristesse que j’éprouve de ne pas voir peut-être grandir nos petits enfants : PAS D’ACHARNEMENT, ce qui ne signifie aucunement que j’aie baissé les bras et vous abandonne à votre triste sort, mes pauvres vivants ; j’étais réaliste à sept ans, je suis devenu idéaliste entre seize ans et vingt ans, et ce manque d’humilité m’a passé avec la reconnaissance clairvoyante de mes faiblesses et de celles de l’Espèce, pour me retrouver dur et doux comme en enfance, donc PAS D’ACHARNEMENT, mais rassurez-vous les enfants, rassure-toi ma bonne amie : le vieux sapajou s’accroche à la branche et trouve encore, miracle, la force têtue de se laver les mains…

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  • Tous embarqués

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    (Journal d'un confinement dépassé)

    À la Maison bleue, ce jeudi 26 mars, à la mi-journée . – Je me disais tout à l’heure, en marchant sur le quai à peu près désert alors que ce début de printemps aurait dû voir exulter les terrasses, que je ne me sentais guère concerné par l’abattement, ou l’affolement, ou l’égarement, ou l’évitement que suscite l’inimaginable situation dans laquelle nous nous trouvons depuis à peine plus d’une semaine, puisque aussi bien le confinement est pour ainsi dire ma façon d’être depuis mes années de jeune rêveur solitaire, toujours plus ou moins à l’écart, dans ma cabane sur l’arbre, même en voyage ou dans les rédactions où il m’est arrivé de travailler, confiné avec ma bonne amie et nos enfants ou quelques amis, un peu plus confiné que jamais depuis que nous sommes sortis de la vie dite active alors même que je suis plus actif qu’à trente ou cinquante ans, surtout plus réactif qu’à quarante ou vingt ans, et donc à peine bousculé dans ma façon de vivre tout en ressentant sourdement ce que probablement toutes et tous ressentent à l’instant dans les configurations innombrables de leur vie quoditienne, à savoir un évident abattement sur fond de vague affolement, un égarement certain à toutes sortes d’égards et la tentation d’un évitement jouant sur tel ou tel déni ou je ne sais quel espoir en quel remède miracle ?

    Donc à la fois non concerné et concerné autant que les autres, mais encore ?

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    On aura entendu et lu tout et son contraire, depuis le début de ces jours étranges que nous vivons, jamais on n’aura entendu s’affirmer autant d’opinions expertes et péremptoires, autant de propos lénifiants ou provocants, et les uns et les autres de s'accuser mutuellement, et le serpent de se mordre la queue, mais encore ?

    Dans la foulée affolée, comme au-dessus de la mêlée, moi que les moindres manifestations de ce que j’appelle le fantastique social réjouissent à l’ordinaire, je me suis surpris à développer des vœux affreux relevant de fantasmes vengeurs, en me figurant l’effrondrement de l’édifice babélien de la richesse accaparée par la partie la plus rapace de nos semblables, la ruine de la maison Trump et la mise sous respirateur de son serial twitter, la ruine du tourisme et du sport de masse, la ruine en un mot du Système dont je m’excluais magiquement, moi et ceux que j’aime, comme si nous allions être épargnés par sélection divine spéciale, ainsi que se le figurent les élus des multiples églises dont les agglutinements récents ont pourtant contribué à la diffusion virale…

    Bref, il y a celles et ceux que les circonstances vont peu à peu confiner dans une nouvelle forme exacerbée de haine, selon l’antique mécanique productrice de boucs émissaires (ce vieux dingo, l’autre jour sur le même quai, qui me disait que le virus allait enfin nous débarrasser des basanés et que nos chiens respectifs seraient garants de notre immunité, ou ces voisins de soignants potentiellement contaminés enjoignant ceux-ci d’aller se faire voir ailleurs...) et sans doute éprouverons-nous tous peu ou prou cette pulsion panique en dépit de nos protestations et gesticulations au nom de la solidarité fraternelle et de la fratenité solidaire, mais encore ?

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    Mais encore : nous n’en savons rien. Nous avons énormément appris, croyons-nous, depuis ces quelques jours, ou peut-être aurons-nous au contraire beaucoup désappris, mais encore ?

  • Tous en guerre ?

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    (Journal d'un confinement dépassé)

    À la Maison bleue, ce 25 mars.- Sous le grand beau ciel hygiénique de ce mercredi matin ouvert à toutes les virtualités de la rêverie pensive et de la personne en construction, j’en viens à penser, non sans mélancolie résignée, que la prétendue Apocalypse en cours n’aura rien appris à l’Oecumène (c’est le terrible Albert Caraco qui parle en ce terme de l’espèce humaine globalisée) majoritairement composé de moutons hagards ainsi que l’abbé Alcofribas Nasier - Rabelais pour les écoles et les guides touristiques -, l’avait établi au temps où sévissaient d’autres épidémies d’époque, et Panurge ne ne se sera jamais confiné dans le rêve avant d’avoir compté sa troupe.

    Les savantasses nous avaient déjà tout expliqué, comme aujourd’hui tous les experts et folliculaires de tous bords, et plus encore tout un chacun devenu faiseur d’opinion en flux tendu, à savoir qu’il n’est qu’une Vérité véritable et c’est tous-à-la-maison ou tout le contraire - à chacun sa version -, avec un accent plus étatiquement grave accordé aux sorbonnagres partisans de la vie confinée mais sans exclure la variante des sorbonnicoles prônant la réouverture homéopathique des jardins d’enfants.

    D’un jour à l’autre s’établit, à l'avenant, la télé-composition du nouveau traité mondial qu’un esprit taquin eût surnommé La quarantaine pour les nuls , où chacune et chacun réapprendrait dans sa cellule le ba-BA du parler-à l’autre et de l’écoute-plus-attentive, du petit-geste-qui aide et de son remerciement-souriant, comment mieux gérer les kids au giron, comment ne pas cogner les ados ne se lavant pas les mains comme indiqué par le Gouvernement, comment sublimer le nouveau vivre-ensemble et comment le partager au niveau du groupe sur Facebook ou par Skype en apéro-sympa, tout ça très avisé et somme toute encourageant à certain égard et non moins désespérant sous un autre regard.

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    Albert Caraco se fût réjoui de voir ainsi s’agiter et cogiter ceux et celles qu’il tenait pour des morts-vivants, lui qui ne voyait en la vie qu’une infection générale entretenue par l’œcumène des automates, qu’il quitta en se tranchant les veines après avoir refermé le cercueil de son géniteur.

    Mais de qui et de quoi que je parle ce matin ? À l’instant Lady L. sort le chien pour ses 17.000 pas quotidiens et me voici de nouveau plein d’énergie et fort de mon savoir universel pour ranger la vaisselle d’hier soir.

    Oui c’est mieux que nous allons vivre et comme jamais: plus jamais morts, croix de bois croix de fer, tous ensemble et solidaires un max dans nos alvéoles printanières - et que je t’apprenne, mon pauvre moi, à apprendre, et puisses-tu comprendre qu’au désert des Tartares la seule guerre se livrait en toi...

     
  • Tous prêcheurs

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    À la Maison bleue, ce mardi 24 janvier, entre sept et huit heures du matin.- Je ne sais pourquoi me revient, à l’instant, le souvenir physique, et donc métaphysique (ces deux instances étant liées dans ma complexion psychique depuis que j’ai pris conscience que j’étais seul à être moi et pas un autre, vers l’âge de raison de dix ans et des poussières) du ravissement éprouvé lors de la projection du premier film vu en nos enfances au cinéma Le Colisée , à savoir La Loi du Seigneur, où je m’identifiai aussitôt à l’affreux petit morveux à mèche folle en guerre ouverte avec l’oie punitive impatiente de lui pincer le cul,et qui tire la langue à sa jolie voisine pendant le culte bien grave des Quakers - à cette réminiscence s’associant ce matin ma réticence récurrente à m’associer à la paroisse bêlante, au lendemain du 11 septembre, qui voulait que nous fussions tous Américains, comme nous fûmes injonctés d’être tous Charlie en 2015 et tous en sainte guerre sanitaire ce matin, tous mieux informés qu’hier et mieux confortés dans le plus jamais ça et dans le peut mieux faire.

    À mes dix ans et des bricoles, j’étais dans l’innocence sauvage ignorant plus ou moins sciemment les oies morales et les règles paroissiales, et c’était ma façon d’être Américain dans les largeurs du totalcolor cinémascopique; j’étais DANS la nature amorale et sympathique pleine d’oies virales, et d’apprendre plus tard que mon grand frère Anthony Perkins en pinçait pour les fistons ne me fit pas l’aimer moins que la guerre atroce.

    Bien entendu les vainqueurs seuls ont écrit la vérité sur celle-ci, de Sécession prétendue tout antiraciste et nordique comme un sermon, et l’on y revient et je me sens , aujourd’hui plus qu’hier, en impatience de tirer la langue et de bouffer de l’oie prêchi-prêcheuse stigmatisant, à gauche de la gauche, la droite de la droite, et l’inverse à l’avenant, tous imbus de la même rage médiatiquement correcte, tous jurant que seuls les autres sont sectaires et répétant les TU DOIS et les IL FAUT le doigt levé prêt à punir faute d’avoir surveillé, et l’emballement des foules en houles décrit par Dante en ses girons infernaux de se déchaîner une fois de plus - mais sans moi s’exclame une fois de plus en moi le morveux.

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    À mes côtés la douce Lady L. prend des nouvelles des tout petits qu’elle ne peut voir ces jours que sur le quai de plein air, la journée, au dam du confinement moral prôné par les nouveaux Quakers mondiaux, et pour ma part je ne vais pas dessiner un mouton à mes petits princes mais une oie drolatique menaçant de les pincer, au zygomatique, jusqu’à ce que mort de rire s’ensuive, ah, ah...

  • Tous anxieux

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    À la Maison bleue, ce lundi 23 mars, 4 heures du matin.- J’ai failli me laisser entraîner, hier soir tard, dans l’espèce de spirale morbide qui semble emporter le monde depuis quelque temps et se nourrit de la somme de nos anxiétés comme la Bête luxurieuse de Dante se repaît et gonfle sous l’effet de son inassouvissement même. J’avais deux ou trois motifs de me compter parmi les sujets à risques de la pandémie - infarctus récent et souffle au cœur persistant , gorge en feu et vilaine toux aggravée de courbatures musculaires un peu partout -, mais ce matin je dis non: assez de ce cinéma.

    Je me rappelle avoir pensé assez souvent , dans mes années solitaires d'avant ma vie partagée avec Lady L, donc d'avant les enfants aussi, que j’avais été cancéreux à tel moment ou à tel autre. Non pas suicidaire au sens d’une décision proche, car j’ai trop d’humour vital en moi (quelque chose comme un surmoi atavique de souche terrienne), mais défaitiste et comme offert au Diabolo qui disperse et défait jusqu’aux cellules, et puis non: ce n’était pas pour moi, pas le style de la maison durant ces années Zorn ou le cancer semblait un plus existentiel - Mars le livre-culte attestait à mes yeux cette fascination morbide collective - et l’emblème d’une vengeance familiale et sociale.

    Or l’un de mes amis m’avait dit : vous n’êtes pas Fritz Zorn mais le frère virtuel du frère réel de Zorn qui, dans le même milieu et avec sa propre névrose n’a pas laissé le crabe le pincer...

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    Je venais d’achever, hier soir la lecture accélérée d’un des premiers romans de Ian Mc Ewan, L’enfant volé, remarquable déconstuction du deuil le plus difficile sûrement à vivre suite à la disparition de la petite fille chérie qui scellait l’union d’une Julie et d’un Stephen; et j’avais sauté des pages, ce qui ne m’arrive jamais, je m’étais interrompu en cours de lecture pour voir « comment ça finit », ce que je me suis toujours interdit, j’en avais assez vu pour savoir que ce roman méritait tous les éloges accumulés (dont le Booker Prize) et pourtant la lecture m’avait lâché, et non seulement à cause de la psychose ambiante mais parce que ce «magnifique roman», comme on dit, ne m’avait pas tiré une larme, trop admirablement construit et trop nourri de tout (politique comprise) pour ne pas relever de la performance d’époque pétrie d’intelligence mais en somme sans vraie douleur vécue.

    Je ne dis pas du tout qu’un romancier doive avoir perdu un enfant pour le raconter, mais le fait est que j’avais sauté des pages en lisant L’enfant volé, m’arrêtant cependant à celles qui touchent au délire de l’ami du protagoniste réfugié dans la cabane qu’il s’est construite dans un arbre.

    Le personnage en question, au prénom de Charles, a été dans sa vie visible une espèce de Commandeur à la Donald Trump, en beaucoup plus intelligent et surtout plus sensible, qui a culminé dans les domaines des médias, de l’édition à succès et de la politique, pour se retirer tout à coup de tout en compagnie de sa seule moitié, laquelle assiste avec une tendre résignation à sa retombée en enfance qu’elle se garde de taxer de folie même lorsque il se propose d’installer une machine à laver sur la plateforme de sa maison dans l’arbre.

    Il faut être un grand écrivain pour faire tenir debout un épisode tel que la montée effarée de Stephen dans l’arbre de son ami Charles, et le génie de Ian McEwan y parvient, avec la puissance de suggestion qui transforme le kitsch en métaphore - et celle de la maison dans l’arbre est bel et bien un cliché ET la représentation d’une réalité plus profonde, moins infantile qu’il n’y parait, je le sais assez pour avoir publié un livre portant exactement ce titre et offert à ma bonne amie pour ses 70 balais...

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    Ma décision subite de ce matin, relevant du déclic instinctif, de couper court au cinéma-catastrophe, doit aussi quelque chose à quelques voix autorisées plus que d'autres, qui se sont manifestées ces derniers jours dans le chaos des opinions et des injonctions, notamment celle de telle urgentiste qu’il faut nommer (Sophie Mainguy) autant qu’il faut nommer les professeurs Gilbert Deray et Didier Raoult, pour leurs appels respectifs au calme et à la meilleure appréciation des faits.

    Après quoi le jour se lève comme avant la pandémie, exigeant de notre espèce aussi bonne que mauvaise qu’elle fasse son job en pleine connaissance du fait que le virus fait partie de notre vie autant que les voleurs d’enfants et les cinglés faisant leur lessive dans les arbres..

  • Tous à cran

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    (Journal du jour)

    À la Maison bleue, ce dimanche 22 mars. - Le goût mêlé, à la fois amer et plus ou moins rassurant, du Paracetamol et de la codéine antitussive, me restera peut-être, dans d’hypothétiques années à venir, tel celui de la petite madeleine proustienne, associé à ces jours où je me trouvai, comme des millions de mes congénères soudain voués au désoeuvrement forcé et à la songerie inquiète, livré à l’observation du moindre de mes affects physiques jusque-là banalisés par l’expérience récurrente du rhume ou de ce que nous aurons appelé saisonnièrement une bonne crève printanière, et c’est avec cette vague amertume aux lèvres que je me suis réveillé tout à l’heure de ma sieste quotidienne, après une matinée perturbée par force quinte de toux sèche, en me rappelant les moindres détails d’un rêve dans lequel l’état de guerre déclaré par les divers chefs nationaux, advenait bel et bien, loin des champs de bataille et autres fronts actifs, dans le confinement des cellules familiales de toute sorte, où les tensions latentes vécues pendant les premiers jours d’un confinement mondial, réelles et parfois lancinantes dès l’immédiat, éclataient bientôt en bulles d’agressivité, en anicroches verbales, en jets de salive ou de vaisselle, d’abord de façon sporadique ou ponctuelle (dans les familles dites dysfonctionnelles), puis, les jours passant, et l’évidence d’une claustration durable apparaissant dans toute son implacable réalité, en bris de mâchoires et de meubles, en gestes dépassant le cercle proche pour atteindre le voisinage, guerre aux étages et bientôt entre immeubles, mobilisation apparemment chaotique et pourtant obéissant à la logique brownienne observée en laboratoire entre les rats énervés, guerre en ville et par les campagnes aux humeurs exacerbées par l’éveil du printemps – terrible pression exercée sur les jeunes paysans virils obligés de rester dans les tanières fleurant la soupe et le vieux tricot - , guerre ensuite partout et avec toutes les armes les plus dangereuses arrachées à la quiétude domestique, couteaux et fourchettes, ciseaux et machettes, enfin inexorable montée aux extrêmes jetant les débonnaires contre les impulsifs, les délicates contre les acariâtres, tous se toussant soudain ouvertement aux visages et relançant d’autant la pandémie et justifiant les généraux et les profiteurs de guerre à reprendre la main - enfin ma sieste m’aura rappelé mes pires penchants imaginaires d’enfant paniqué devant un combat de scarabées…

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    Sur quoi, me réveillant tout à fait, je constate que tout est paisible à l’entour dans la quiétude de la Maison bleue dont les hautes fenêtres de la véranda s’ouvrent au vide silencieux de la rue et au désert des quais, aux eaux jamais aussi calmes du lac gris sous le ciel gris de ce dimanche étale comme un linceul évoquant la paix des cimetières, et voici que le Chien surgit qui me fixe comme si j’étais Dieu et me demande sans un mot, du seul regard, si je vais tarder encore à le mener pisser au bosquet d’à côté…

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  • Tous incrédules

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    (Journal du jour)

    A la Maison bleue, ce vendredi 20 mars, 4 heures du matin. - Ce feu dans la gorge qui me réveille est-il de bon aloi sanitaire ? me demande mon corps alors que tout dort dans la chambre blanche de la Maison bleue, et je me lève et prend un grand verre d’eau additionné de Dafalgan après m’être rappelé que les Chinois ont expectoré avant de constater que leur gorge s’enflammait du même feu sec et tendu; et mon Esprit alerte se prépare alors à tout autre constat de phénomène inapproprié quoique, faraud, il peine à croire que ce nouveau signe aigu concerne son entité fière.

    Cependant une horreur confuse m’a glacé hier soir en voyant les Millenials onduler là-bas sous les magnolias en fête, tout enlacés en leur sensualité printanière lancée comme un défi et se baisant les lèvres en scandant le rap frondeur - et comme une tristesse générale m’a saisi devant leur possible réveil un de ces jours proches à grands chiffres indubitables, la gorge en feu...

    Peinture: Bona Mangangu.

  • Tous éloquents

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    (Journal de quarantaine, II)

     

    Ce jeudi 19 mars, soir. – Hier le Merle de l’arrière-cour exultait à sa branche dessinée à l’encre de Chine sur le fond du ciel blanc, et là-haut je voyais la paroi aux volets fermés de l’École des Gestionnaires et Sommeliers à dominante asiate, tous rentrés je ne sais où tandis que le Président à mufle rose de la moitié de planète qu’on voit à gauche sur la mappemonde montrait les dents à son contraire aux yeux fendus de la droite cernée de rouge; sur quoi j’ai recommandé à Lady L. en visible souci pour tous de chanter des airs allègres et suis sorti avec le Chien dont je vois qu’il continue d’attendre quelque chose de ma main faillible.

    Le vieux Théodore Monod me disait au téléphone qu’il ne voyait que les insectes pour s’en tirer à la longue, tout en prononçant chaque matin une Béatitude, mais avec les insectes les enfants porteurs de multiples parasites de passage perpétueront l’étrange adoration de l’Oiseau de paradis de leurs premiers dessins au Neocolor, me dis-je en lisant dans son Journal total cet autre sage avant l’âge que fut Julien Green en sa trente-huitième année encore pantelante de désirs fessus mais sans cesse épuré par son impureté même: «Ce que j’appelle vivre n’est pas autre chose que la conscience que l’humanité a d’elle-même. J’ai éprouvé ce sentiment à un degré si vif que notre crainte de mourir m’a paru tout à coup un des plus tragiques malentendus dont nous ayons jamais souffert ; il vient sans doute de cette désastreuse confusion entre nous-même et notre corps. Mais comment parler de cela ? À des gens qui savent ce que je veux dire, ces choses paraissent naturelles parce qu’ils les ont ressenties. Les autres me prendraient pour un fou. Le propre de ces idées qui me viennent comme elle viendront peu à peu à tous, car rien ne nous sépare les uns des autres, de même que rien ne sépare les gouttes d’eau de l’Océan, le propre de ces idées est que leur valeur est à peu près nulle tant qu’elle restent dans le domaine intellectuel ; il faut que nous les vivions ».

    Et c’est cela même que je me dis sur la pelouse déserte descendant en douce pente vers le quai sans personne et le lac semblant lui aussi dans l’expectative silencieuse, tandis que partout et sans répit l’océan de la jactance nous sépare au lieu de nous lier aux murènes et aux ondines : il faut que nous vivions ce que nous vivons.
    Mais comment parler de cela ?

  • Tous experts

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    (Journal de quarantaine, I)

     

    À la Maison bleue, ce mercredi 18 mars, 3 heures du matin. - Je me réveille la nuit dans le silence qui est aussi celui de ma surdité croissante, le vague effroi que je ressens relève également du dehors et du dedans, on ne sait plus où on en est à part les sentiments, on est dans l’attente d’on ne sait quoi alors que les chiffres montent et que les experts évoquent des pics avec leurs airs graves de personnages institués sûrs et certains, mais la muraille de Chine et le Mur courant de Palestine au Mexique restent invisibles sauf aux imaginatifs qui ont toujours ressenti en solitaires cette étrangeté offerte à tous dans ce nouveau jour qui semble une nuit alors que tous continuent de parler en experts du possible.

     

    Les uns qui se sont toujours fiés aux certitudes de la politique ou du commerce se gaussent des autres qui s’en tiennent ou en reviennent aux convictions séculaires et même millénaires de la seule vraie foi en l’Unique dont le nom ne se prononce qu’au désert ou au guichet du presbytère, et d’autres décident de faire comme si de rien n’était, d’autres encore se cantonnent dans le pragmatique ou le programmatique sans tenir compte de la hantise du létal, le sempiternel petit bout de femme de Kafka trouve opportun de réclamer un fois de plus le Revenu Provisionnel de Base (RPB) et le débat silencieux fait rage. Fin du délire d’avant l’aube.

    Peinture: Robert Indermaur.