UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Carnets de JLK - Page 4

  • La ville aux jardins

    Barbare.JPG

    Ce qu’il faut bien se dire d’abord, au double sens électif et caustique de l’expression, c’est que Lausanne ne ressemble à rien. Ce n’est pas vraiment une ville, bien qu’à certains égards l’on y soit moins provincial qu’en certaines cités plus considérables, et pas un village non plus en dépit du fait que tout le monde s’y connaît plus ou moins, ou peu s’en faut.

    On notera d’emblée, soit dit en passant, le caractère flottant de ces premières approximations, bien dans le ton de ces régions dont l’accent traîne un peu à la paysanne, marquant l’esprit du lieu même si l’on ne peut pas dire non plus qu’il y ait un caractère lausannois bien défini, pas plus que Lausanne ne se donne comme un tout.

    5y6-carta_bauche_movimientos2.png

    C’est plutôt un amoncellement de parties et de particularités disparates que Lausanne, avec les mêmes détours labyrinthiques, les mêmes replis ombreux ou ombragés et les mêmes stratifications qui caractérisent à la fois la structure naturelle et l’entassement de son bâti, au-dessus d’un vague ruisseau, des rues et des ruelles dont on s’essouffle à remonter les roides pentes d’un bleu à l’autre, comme l’a figuré Godard dans sa fameuse Lettre à Freddy Buache, court métrage d’une abstraction lyrique par trop elliptique mais aquarellant en somme  le schéma plastique de la ville en quelques couleurs superposées d’une fluidité mouvante, du bleu de l’eau à celui du ciel en passant par  les verts des jardins et les ocres orangés ou les vert-de-gris du construit dont le grès tendre fonde les murs de l’ancienne ville basse et plus haut ceux de la cathédrale à l’élan gothique comme freiné par les aléas du temps et des mauvais traitements - ou ceux du gratte-ciel raté de Bel-Air dont Ramuz a dit tout ce qu’il fallait en dire dans son indépassable pamphlet de  La Ville qui a mal tourné, à savoir qu’étant à la fois trop haut et trop bas il finit par n’être rien ; ou ceux encore du plus hideux des monuments publics que figure le pseudo-florentin Palais de Rumine, symbole par excellence du mélange de pompe imitée et de vanité philistine caractérisant la tradition culturelle, ou, plus exactement, agri-culturelle, du goût officiel local.

    Panopticon22344.jpg

    Si vous voulez fâcher certains représentants de nos autorités se la jouant Verdurin, rappelez-leur d’ailleurs la formule du poète et satiriste Jean  Villard-Gilles, selon laquelle « Lausanne est une belle paysanne qui a fait ses humanités ». Ce qui est tout à fait exact, même si lesdites «humanités» se perdent, mais qui contrevient en revanche à l’idée des zélateurs du tout-culturel actuel pour lesquels Lausanne est devenue ces dernières décennies un fleuron mondial grâce, notamment, à un Maurice Béjart (lequel en est désormais honoré par un arrêt du nouveau métro) dont nous n’aurons fait, à vrai dire, que « bénéficier » des derniers feux…

    Lausanne5.jpgIl y a donc de l’indécision dans l’air, de l’insouciance lacustre et son contraire calviniste, de la nonchalance méditerranéenne et un vieux fonds d’angoisse nordique qui s’exacerbe jusqu’à de noirs désespoirs, de la rondeur truculente et de cette timidité rusée teintée d’hypocrisie se perpétuant comme un rappel des temps d’occupation.

    Les Alémaniques se figurent, parfois, que les Vaudois sont de joyeux noceurs prenant la vie du bon côté. Or s’il y a de ça chez eux lorsque, par les beaux jours d’été, ils trinquent sous les platanes ou sur les terrasses que caressent des brises, en célébrant leur vin subtil aux transparences dorées, ils ont aussi leurs pentes mélancoliques et leurs abrupts dépressifs. Ainsi le pont Bessières, en pleine ville, et juste à l’aplomb de la cathédrale, s’est-il acquis la plus sinistre renommée en devenant le lieu par excellence du suicide publiquement manifesté. Et comment ne pas relever aussi, omniprésente dans la littérature de nos régions, cette autre composante d’un caractère romand marqué par le calvinisme, porté aux affres de la rumination solitaire et de la conscience malheureuse, telles que les ont vécues un Edmond-Henri Crisinel ou un Jean-Pierre Schlunegger jusqu’à la même issue fatale, alors que toute l’œuvre de Jacques Chessex, Vaudois longtemps établi à Lausanne, en témoigne également à de multiples égards ? 

    chessex2.gif

     

    Le génie artiste ou poétique, au demeurant, n’est pas plus reconnu à Lausanne, par les naturels, que dans n’importe quel pays où il est notoire que  nul natif n’est prophète, mais il s’y ajoute «chez nous» une sorte de méfiance terrienne qui rabaisse a priori toute qualité trop voyante tout en surévaluant, à proportion inverse, le talent le plus moyen.

    Soutter133.jpg


    C’est ainsi que d’extraordinaires créateurs, tels un Charles-Albert Cingria ou un Louis Soutter, n’auront jamais été tenus de leur vivant que pour des originaux
    perdus pour la société, comme on dit, sauf à compter quelques cercles fervents d’amateurs éclairés comme il en a existé et comme il en existe encore, il faut le souligner, dans ce cher pays.

     

    Je garde pourtant toute ma tendresse au Vaudois ordinaire, donc au Lausannois de souche aussi, naviguant dans ses eaux moyennes avec un art patelin de s’accommoder des situations variables qui se fonde, sans doute, sur les siècles durant lesquels Leurs Excellences de Berne, puissance occupante, décidèrent à sa place, jusqu’au jour où le Major Davel, cet autre historique cinglé, donna le branle à l’émancipation, au prix de sa tête, tombée plus ou moins dans l’indifférence ou le consentement ambiants, pour devenir ensuite un Héros mythique.

    Ramuz1 (kuffer v1).jpg

           Le Vaudois ordinaire salue Davel a posteriori, comme il honore Ramuz post mortem, car il n’apprécie guère les extravagants de leur vivant. Cela étant, son conformisme, magnifiquement épinglé par Ramuz lui-même, n’exclut pas la rosserie ni l’humour, non plus que la reconnaissance tardive, voire jalouse.

    En outre il n’y a pas que de la vaudoiserie à Lausanne, et ces dernières décennies moins encore qu’avant, au rythme des multiples afflux extérieurs et de brassages de populations qui font dire à pas mal de naturel qu’«on n’est plus chez soi » alors même que le cosmopolitisme n’a rien de neuf en cette ville, quoique de façon tout autre qu’à Genève.

    Lausanne.jpg

    Lausanne ainsi  est plus que Lausanne par assimilation ; à la bonhomie vaudoise à courte vue s’ajoutent les apports de la Germanie et de la latinité, de la subtilité française et des savoirs de partout, ramenés par ceux qui sont partis et revenus, ou reçus de tout nouvel arrivant.   

    Des réfugiés huguenots de jadis aux saisonniers italiens des années 50-70, avant les vagues successives d’Espagnols et de Portugais, puis de Kosovars et d’Africains, la ville a absorbé, intégré ou juxtaposé, selon les origines, les classes sociales ou les langues, les communautés les plus diverses dont plusieurs milliers d’individus restent aujourd’hui sans papiers.

    CINGRIA5 (kuffer v1).jpg

    Ces gens-là sont-ils plus Lausannois que ne le furent en d’autres temps un Voltaire ou le fameux historien Gibbon, qui y séjournèrent ? Je n’en sais rien à vrai dire mais cela aussi ressortit, peut-être, à l’indétermination lausannoise que Cingria pointait en affirmant qu’on ne sait à qui cette ville appartient…

    De loin ou de près, cela étant, Lausanne est un fatras attachant et parfois intéressant. Or ce fatras m’évoque la ville qui s’est faite, disloquée et recomposée depuis les temps des princes évêques où l’on y processionnait, jusqu’à la Réforme qui en a terni le ton sous la double férule du Pion et du Pasteur longtemps omniprésents dans la littérature romande, ou de l’expansion de quelques capitaines d’industrie locaux (la prospérité des Mercier dans le négoce mondial du veau ciré) à la colonisation de la rue de Bourg par les dealers d’Afrique de l’Ouest, notamment.

    1971-003_FARNY_01.jpg

    Le fatras est plus que jamais architectural et urbanistique, avec une centre ville à tout moment «déconstruit», le plus souvent en pire mais pas toujours, comme à cent mètres de distance on peut le vérifier actuellement en comparant, au Rôtillon, l’affreux îlot jaunasse, à parking souterrain, jouxtant l’ancien rendez-vous des «hautes dames», ainsi que les appelait Cingria, au café populaire Au Mouton, et les espaces piétonniers du Flon où s’épanouit, comme en un jardin urbain,  toute une jeunesse intensément sensuelle et festive.

    0859_fahrny_05.jpg

    Quant à moi je ne me sens pas à vrai dire plus  Lausannois que Vaudois: plutôt Lémanique que Romand et plutôt Européen que Suisse à condition d’entendre l’Europe essentiellement culturelle et identifiable en ses régions communicantes, comme la pensait Denis de Rougemont, et non selon Bruxelles évidemment !

    °°°

    La ville de mon enfance était bâtie à la campagne : c’étaient les hauts de Lausanne, entre Valmont qui a vu surgir quatre tours de plus de dix étages dans les années 6o et dont la  forêt de nos jeux fut coupée en deux par l’autoroute – je le dis sans nostalgie particulière.

    8.jpg

    Nous habitions à un coup d’aile de la Maison de la Radio, qui nous reliait au monde, mais c’était avant l’avènement de la télévision qui a fait les gens du quartier se replier sur leur quant à soi. Nous vivions au milieu des prés. Il n’y avait guère de barrières entre les jardins. Les gens se rendaient les uns chez les autres. Les soirs de beau, nous étions à tout coup une bande de vingt à trente enfants à nous éterniser dans la lumière  déclinante. Il y avait du vert paradis dans notre enfance de sauvageons : l’été à dévaler les pentes jusqu’aux rives du lac - et quels plongeons c’étaient alors avant de remonter en traînant beaucoup, ou l’hiver à nous lancer, des hauteurs du sanatorium de Sylvana, en terribles attelages de luges que rien n’arrêtait sur la route enneigée.

    1983-Fete-du-Bois.jpg

    En ce temps-là, Lausanne était d’abord pour nous une rumeur. Le samedi après-midi, nous entendions la fanfare municipale à l’exercice sur la colline de Sauvabelin surplombant toute la ville, et tous les Lausannois de ces époques héroïques se rappellent, assurément, les longs mugissements, entrecoupés de silences suspensifs, de l’avion du boulanger Thomas en ses acrobaties aériennes. Il y avait aussi les puissants hourras du stade olympique, les jours de match, lorsque le Lausanne-Sports marquait. Ou bien c’était, plus proche, le clapeticlop des chevaux attelés remontant du marché vers les fermes de l’arrière-pays ; c’était la canonnade des pétards et des fusées des nuits du 1er août, ou c’était cette cacophonie jubilatoire, au milieu des grands arbres de Sauvabelin, de la Fête du Bois rassemblant tous les enfants de la ville autour de manèges en nombre, voltigeurs et autos tamponneuses – et le flirt adolescent fleurissait alors à l’enseigne de la Poste Américaine…

    À une époque de morosité marquée par les lendemains qui déchantent,  il en fut qui prétendirent que cette ville était morte désormais. Sous le Pont Bessières, un tagueur anonyme avait symbolisé le malaise d’une minorité mal dans sa peau par une signalisation triangulaire à bordures rouges au milieu de laquelle figurait une silhouette de désespéré avec l’inscription : Attention, Chute d’espoir. Et les punks de ces années-là, promenant leurs crêtes d’Iroquois entre la fontaine de la place de la Palud au parvis de l’église de Saint-Laurent jonché de junkies, de surenchérir avec leur No Future…

     

    Au joli mois de mai 68, nous avions exprimé, d’une façon plus intempestive, notre propre malaise intérieur et notre désir d’un monde meilleur. Nous manifestions contre la guerre au Vietnam de Saint-François à la Riponne et nous retrouvions, le soir, dans la fumée de Gauloises bleues ou de Gitanes sans filtre du Barbare, du Vieux Lausanne ou du Major Davel rebaptisé Mao, pour fomenter la Révolution mondiale.

    lsbouge.png

    Or le monde s’est mondialisé, le Mao est devenu restau chinois et les étudiants ont quitté le centre ville pour les rives apolitiques d’un campus lacustre à l’américaine, le Barbare n’a plus son air de trappe bohème et cela fait plus que belle lurette que le Central, où l’on pouvait rencontrer, dans les années 50, l’inénarrable Charles-Albert Cingria, qui de notre ville a dit le suressentiel dans ses Impressions d’un passant à Lausanne, a été remplacé par un Prisunic ensuite remplacé lui-même par je ne sais quel conglomérat de boutiques de luxe.

    Mais s’il est vrai que tout fout le camp, comme le ressasse une antienne vieille comme le monde, et s’il est indéniable que la tendance au nivellement n’a cessé de bousculer les états successifs de Lausanne, le génie composite du lieu, perçu et chanté par Cingria, ne cesse pour autant de renaître et de se perpétuer autrement dans la permanence intacte, et même relancée par de récentes initiatives, de ses jardins suspendus.

    1.jpg

    Je me rappelle les séculaires jardins vignerons en étages auxquels s’adossent les hautes maisons des Escaliers du Marché, haut-lieu magique du vieux quartier qui fut un village estudiantin et artiste où cohabitaient artisans et lingères, poètes et philosophes, et que je retrouve en songe comme une Abbaye de Thélème. Là survivent, hors du temps, les fantômes mythiques de tel libraire anarchiste et de tel vieux rétameur italien, de tel étudiant désespéré se faisant sauter la cervelle au dernier étage du Numéro 13 et de telle repasseuse n’en finissant pas de maugréer contre l’humanité, de tels amoureux s’éternisant sur le banc à mi-pente ou de tels détenus se communiquant les dernières nouvelles d’une cellule à l’autre de la Maison d’Arrêt, tout à côté…

    °°°

    Lausanne3.jpgLausanne n’a jamais été bien belle dans sa partie construite, si l’on excepte sa cathédrale et ce qu’il reste de sa partie médiévale ou de ses fleurons du XVIIIe siècle, souvent sacrifiés par l’incurie privée ou publique ressortissant au même esprit philistin d’une moyenne bourgeoisie pragmatique et sans goût sûr. Parce que la ville n’a jamais eu de patriciat, comme à Fribourg ou Genève, Berne ou Zurich, ses choix architecturaux ou urbanistiques ont toujours été mal équilibrés ou patauds, comme en témoignent, je me répète, ses monuments publics et jusqu’aux statues de ses jardins.

    Ramuz a dit précisément, dans La ville qui a mal tourné, ce qu’aurait dû être la place Saint- François : au lieu de ce replat bouché par les bâtiments néoclassiques lourdauds de la Banque et de la Poste, une esplanade grande ouverte et descendant en terrasses jusqu’à l’étage inférieur de la gare, où se serait concentrée la ville des affaires, descendant encore ensuite en doux gradins jusqu’au bord du lac avec de grandes avenues comme à Lisbonne ou en Amérique du Sud.    

    Hélas il n’y avait que des  poètes, tels Ramuz, ou Cingria chantant le lagon polynésien que devient le lac d’été aux rives suaves, pour voir ce Lausanne-là, que dis-je : cette Lausanne-là qui ne s’éternise pas moins en ses jardins. Or c’est bel et bien ce Lausanne réel, cette Lausanne telle qu’elle est, que nous aimons pour cela qu’il, ou elle, ne ressemble à rien…Barbare2.jpg

  • La France défaite de Pierre Mari nous parle de notre monde

    4897614001.jpeg

    Pierre Mari a mal à la France. La belle affaire, me direz vous peut-être ? Que d’originalité ! Un déprimé de plus au pays des affligés ! Vous avez dit: mal de cheveux ?
    Non, je ne le dirais pas comme ça, vu que Pierre Mari, sans nul effort d’originalité factice, le dit comme personne.

    Car le mal à la France de Pierre Mari est un mal personnel, disons le même : intime, bien plus qu’un banal malaise d’époque ou qu’un mal-être informe: un mal à l’être…

    Pierre Mari, à la lettre, a mal à l’être français autant qu’à la langue française. Or j’ai mal pour lui et avec lui en lisant En pays défait, alors même que je parle sa langue autrement que lui et que le fait d’être suisse résonne tout différemment en moi que l’être-français de Pierre Mari.

    Qu’est-ce alors qui fait qu’en lisant cette espèce de pamphlet, ou plus exactement de lettre ouverte aux «importants » - ou prétendus tels – de son pays, je ressente tant de proximité avec ce qui y est exprimé, qu’on pourrait dire d’abord d’intérêt surtout franco-français, et qui déborde bientôt les frontières de l’Hexagone pour trouver en nous, ressortissants d’un monde mondialisé et de pays diversement défaits, de réelles et profondes résonances ?

    Unknown.png

    Qu’est-il arrivé à la France - à ma France, sous-entend Pierre Mari comme s’il parlait de son être, de son propre corps et de son âme. Mais aussi: que nous est-il arrivé , comme si l’espèce de grande entreprise new look qu’est devenue la France d’Emmanuel Macron, genre patron souriant suavement de start up, nous renvoyait à ce qui s’est défait en nos pays à l’avenant ?

    J’y pensais l’autre jour en assistant a la célébration réellement populaire de la Fête des vignerons 2019, inimaginable dans la France actuelle se gargarisant en surface de festivités hyper-festives dédiées à la musique ou à la poésie, comme j’y ai pensé à propos de la triste fronde réellement populaire des gilets jaunes, inimaginable en Suisse...

    D’où nous venons et où aller...

    Un jour que, séjournant quelque temps à Paris, et me trouvant avec mon père de passage dans les jardins du Louvre, je lui désignai l’enfilade en perspective des Tuileries, de la pointe de l’obélisque de la Concorde, des Champs-Elysées et de l’Arc de triomphe avec sa fine flamme de mémoire et mon paternel me dit comme ça en invoquant notre roman national: et nous là-dedans ?

    À quoi je répondis: nous, c’est Guillaume Tell descendu des forêts nordiques jusque dans nos cantons primitifs, qui a appris nos quatre langues à l’Ecole-Club Migros et qui bûche maintenant son anglais de super manager...

    Cela pour dire, après Ramuz dans sa fameuse Lettre à Grasset, que notre roman national est aussi introuvable et toujours désirable de que l’avenir de l’Europe des cultures dont rêvait Denis de Rougemont, partageant certes la langue de Racine et de Céline mais avec une tout autre histoire que celle de la France marrie de Mari, dans une nation dont la langue dominante est celle de Goethe et d’un certain caporal autrichien vociférant...

    Et pourtant nous vibrons toujours, Romands écrivant parfois "un très joli français", comme le déclarait un jour telle présidente de l’Académie Goncourt à propos de Maurice Chappaz, à la lecture de Victor Hugo dont le convoi funèbre fut suivi par un million de followers à travers les rues de Paris.

    Pierre Mari, quant à lui, ne s’y retrouve plus, et comme on le comprend dans une France dont on présente l’écrivain national sous les traits ravagés de Michel Houellebecq et déclare un Michel Onfray le premier philosophe de ce début de siècle…

    Ce qui s’est passé en France avant l’avènement d’un Jupiter de carton, dernier avatar de son évidente descente aux enfers de l’insignifiance - où disons plus justement aux dimensions d’un pays comme les autres ? Pierre Mari pointe les trente dernières années comme celles d’un parachèvement désastreux, tout en rappelant deux défaites antérieures, au début des guerres européennes du XXe siècle.

    Dans un roman bouleversant intitulé Les grands jours, Pierre Mari a raconté déjà la catastrophique lâcheté des élites militaires qui coûta la vie a des milliers de braves garçons, et c’est avec la même lucidité qu’il nous renvoie à la chronique du résistant martyr Marc Bloch, L’étrange défaite, visant la forfaiture des mêmes élites devant la même Allemagne.

    Pierre Mari a besoin de sentir ses racines, et sa façon d’évoquer son enfance en Algérie («des années paradisiaques au milieu d’un chaos sanglant»), me rappelle aussitôt la mienne dans les forêts des hauts de Lausanne, en pagne d’Indien impatient de scalper les visages pâles ou en chemise bleue des cadets des Unions chrétiennes d’importation américaine (YMCA) dont la troupe se nommait Durandal et les patrouilles Galaad ou Perceval, doux mélange de spiritualité protestante et de culture empruntée à l’épopée française, et nous chantions La lutte suprême et Le légionnaire autour du feu de camp, et plus tard Le déserteur de Boris Vian, etc.

    Unknown.jpeg

    Pierre Mari aime les gens. Non pas les «invisibles» et autres «anonymes» à quoi l’horrible phraséologie des médias réduit «le peuple» avec une feinte commisération frottée de vrai mépris, mais les gens dont les élites se sont de plus en plus éloignées en les flattant verbalement de plus en plus sous l’appellation de France citoyenne qu’on pourrait dire plus lucidement «sans visages» , comme on le dit des banquiers suisses : «La France est peut-être le seul pays au monde où le « peuple » et les « élites » forment à ce point un couple maudit», écrit-il aussi bien.

    Lorsque ses parents et lui ont quitté l’Algérie, Pierre Mari s’est senti participer à l’histoire des exilés et des vaincus, alors même que les siens récusaient «la perpétuation du folklore et la véhémence des rancoeurs». Les gens dont Pierre Mari parle, avec une amitié pure de toute démagogie, ont besoin de héros, et en ces époques les figures du général de Gaulle et de Malraux, aimées ou honnies mais respectées jusque dans Le Canard enchaîné ou j’ai appris le français de la polémique (avec ces grandes plumes qu’étaient un Henri Jeanson ou un Morvan Lebesque) dès mes quatorze ans de petit collégien suisse, avaient encore la dégaine de héros, à côté desquels le chapeau triste de Mitterrand et la grimace cultivée de Jack Lang annoncent une troisième défaite et combien plus profonde et globale devant la montée des insignifiances expertes et de l’esprit de caste s’exprimant par antiphrases, célébrant les Vraies Valeurs et l´Authentique tout en recommandant à chacune et chacun de « savoir se vendre».

    Formule connue jusque dans nos ténèbres extérieures de province culturelle, puisque tel était le mot d’ordre du fondateur récemment disparu de l’Ecole d’Art de Lausanne : « Avant de faire d’eux des artistes, nous apprenons à nos étudiants l’art de se vendre »…

    Fort de sa belle formation universitaire, Pierre Mari aurait pu faire partie des nouvelles élites françaises dont quelque chose l’a séparé au point de voir désormais en elles une figure de l’ennemi (c’est le terme qu’il emploie) parlant «le langage de l’occupant» aux oreilles des «anonymes», gilets jaunes inclus.

    Mais encore ? On voudrait des noms ! La justice populaire des réseaux sociaux, tissée d’anonymat, exige des noms ! Or l’auteur d’En pays défait n’en cite aucun, même pas de François Mitterrand, dont on reconnaît pourtant la silhouette de brouillard sur la muraille des mots, à la bascule des signifiants menteurs à fonction essentiellement managériale: Valeurs, Expertise, Ressources Humaines, Pôles de Création !

    Pierre Mari est écrivain. Mais il connaît fort bien aussi le terrain de l’Entreprise, dont il a scanné l’évolution des mentalités et pratiques dans son roman Résolution où, du dedans, il analyse la défaite spécifique d’une unité industrielle en voie de restructuration.

    images-2.jpeg

    Si je me sens proche de ce qu’exprime Pierre Mari dans son ouvrage, c’est que j’ai eu l’occasion d’observer, comme tout un chacun et chacune, l’évolution globalisée d’une société se dissociant pour devenir la « dissociété» que nous connaissons désormais avec ses impitoyables Ressources humaines et ses Cellules psychologiques embrouillées, son effrayante langue de coton dont les administrations françaises sont devenues les instances de diffusion à grand renfort de concepts édulcorés par le politiquement correct à l’américaine.

    Pierre Mari a découvert le génie de la langue française en ouvrant un livre de ce vieux réac catho de Jean Racine, en sa tendre enfance de petit pied-noir, et je repensai l’autre soir au choc qu’il évoque en découvrant sur Internet un bout de l’émission Apostrophes ou l’adorable Fabrice Lucchini déclamait du Rimbaud et du La Fontaine au milieu d’un cercle de fins lettrés irradié par le sourire de Jacqueline de Romilly…

    Voilà donc d’où nous venons, mais l’école actuelle fait-elle son job de transmission aussi respectueusement, pour nos kids et les kids de nos kids, que le merveilleux cabot quand il fait retentir en public la langue de Céline au lieu des rogatons pourris de clichés du slam de Grand Corps Mmalade tellement super-sympa n’est-ce pas ?

    Dire enfin que le verbe même d’En pays défait contredit ce qu’il y a d’un peu trop défaitiste, à mon goût d’increvable optimiste des lacs et forêts, chez Pierre Mari, en cela que son écriture hautement civilisée dans son fonds mais toute simple et belle, fluide, nuancée, de saine colère et de loyal rejet des simulacres de ce qu’Armand Robin appelait la fausse parole, sûrement trop subtile et nuancée pour être entendue des importants sans mérites auxquels elle s’adresse, mais d’autant plus forte et pénétrante qu’elle évite ce qu’il y a parfois d’unidimensionnel ou clinquant de ferraille dans le pamphlet «bien envoyé» (« l’ai-je bien descendu ? »), nous éclaire et nous fait du bien par le meilleur usage qui soit de notre commune langue française, où Rabelais – dont Pierre Mari est un familier - et Jacques Chardonne – que je suis en train de relire avec émerveillement -, Montaigne et Saint-Simon, Molière et ce voyou de Genet, le petit Marcel et le grand Ferdine nous restent bien frais sur la langue…

    Pierre Mari. En pays défait. Pierre- Guillaume de Roux 182p. 2019.
    Pierre Mari. Résolution. Actes Sud, 131p., 2004.

  • Le p'tit dèje des Ricains a fait de Jésus un pantin

    BPLT_JLK_fellowship.jpg
    Dieu est leur copilote, disent souvent les Américains, et la seule invocation du nom de Jésus, qui aime tout le monde et jusqu’aux pires canailles, comme chacun sait, suffit aux plus malins pour justifier tout et n’importe quoi. Ce qu’on sait moins, que révèle une brève série documentaire de Netflix, intitulée «The Family» et sous-titrée «la menace fondamentaliste», c’est qu’une véritable société secrète agit depuis des décennies au plus haut niveau du pouvoir, à la dévotion particulière de la divinité Dollar…

    L’on peut être croyant sincère ou mécréant avéré, agnostique voire indifférent à toute forme de religiosité et ressentir la même pénible impression, sinon le même dégoût devant la fausse piété étalée ou pire: devant l’utilisation frauduleuse et cynique de la religion dans l’exercice de pouvoirs abusifs ou de profits éhontés.

    L’image de Donald Trump, les yeux au ciel, inaugurant le premier petit-déjeuner national de prière de son investiture, en présence de centaines de «frères et sœurs» richissimes ou détenant les plus hauts pouvoirs politiques ou financiers, relève apparemment de la caricature alors qu’elle correspond, bel et bien, à une réalité dont la tartufferie a de quoi révulser.

    Du moins est-ce le sentiment que j’ai éprouvé en regardant les cinq épisodes d’une série documentaire récente intitulée The Family et sous-titrée «la menace fondamentaliste», tirée du livre éponyme du journaliste d’investigation Jeff Sharlet, lequel  expose, après avoir vécu quelque temps en immersion dans leur milieu, en ses jeunes années, les menées en coulisses des pontes de ladite Famille conjuguant depuis des décennies,  au plus haut niveau du pouvoir politique américain, l’idéologie religieuse la plus élémentaire – Dieu vous aime, il vous aide à positiver et à prospérer, etc. – et la conduite des affaires politiques et économiques les plus terre-à-terre.

     

    Le livre de Jeff Sharlet. © DR

    Rien de neuf à cela, dira-t-on: le slogan God is your copilot est d’âge aussi vénérable que les pères fondateurs de l’Union, et nous étions encore des jeunots lorsqu’un Billy Graham faisait le tour du monde avec sa bonne parole de marshmallow parfumé d’impérialisme, avant la prolifération des télévangélistes aux gueules fardées de marchands du temple. 

    Or, ceux-ci sont également aussi vieux que le christianisme en expansion, jusqu’aux missionnaires espagnols de la «conquista» remontant la côte Ouest avec croix et fusils, préparant le terrain de juteuses affaires. Cependant, la nouvelle croisade mondiale des «évangéliques» me semble d’une autre nature que celle des «pionniers» catholiques et autres puritains d’antan style quakers, en cela qu’elle relève d’une ploutocratie hyper-conservatrice frottée en apparence de bons sentiments, dont la foi tient de l’investissement calculé et camoufle les vrais intérêts. 

    Une organisation qui prétend ne pas l'être...

    Ainsi découvre-t-on, au fil des épisodes de The Family, une organisation aussi discrète, voire secrète, qu’une certaine famille d’origine italienne versée dans le crime organisé. Mais l’un de ses principaux animateurs, du nom de Douglas Coe, confident de tous les présidents en exercice, de Dwight Eisenhower à Donal Trump, ne finit pourtant pas de répéter, de son air de parfaite sainte nitouche gominée, que seul l’amour de Jésus inspire cette organisation qui-n’en-est-pas-une, juste une gentille famille qui accueille des «frères» à ses petits déjeuners de prière que seuls les mauvais esprits trouveront à critiquer, qu’il s’agisse de tel ou tel potentat africain ou de telle espionne russe avérée, pour peu que ceux-là paient leur invitation…

    Je n’invente rien: un ticket d’entrée au P’tit Dèje National de Prière (National Prayer Breakfast) a été proposé au président du Tchad, Idriss Déby, pour la somme de 220'000 dollars, histoire de lui ménager une discussion évangéliquement informelle avec son homologue américain, et de même la fameuse Christine Butina, jeune blonde russe très portée sur l’usage des armes personnelles, et ultérieurement accusée d’espionnage au profit de son pays d’origine, a-t-elle fait une apparition remarquée au même petit déjeuner; et ce qu’il faut alors préciser, c’est que cette institution conviviale est devenue l’occasion, étalée sur plusieurs jours, d’une véritable bourse aux relations fructueuses où Jésus fait figure de «facilitateur» des meilleures combines…         

    Le «deal» géant du roi David

    Si Jésus est déclaré «leader charismatique» (tels sont les termes exacts) de la nouvelle start up évangélique – talisman pour les uns en matière de réussite en dépit de sa dégaine de «loser», et mascotte angélique pour d’autres –, son nom est pris en vain plus rudement que celui de son paternel supposé, ce Dieu de l’Ancien Testament qui, en matière de relations humaines, était carrément moins regardant que son fiston nazaréen.

    Chacune et chacun se rappelle, aussi bien l’épisode de feuilleton biblique du roi David tombant raide amoureux de la belle Bethsabée, mariée à l’un de ses chefs de guerre, l’engrossant et envoyant le mari trompé au casse-pipe avant de se battre les flancs aux pieds du Dieu surpuissant.

    Or, apprend-on en l’occurrence, la légende en question aura servi de justification à un «frère» éminent (sénateur, puis gouverneur)  de la Famille, coupable d’adultère caractérisé – qui plus est traître à l’amitié puisqu’il a séduit l’épouse de son meilleur compère –, trouvant en le roi David, dûment pardonné par le Seigneur, l’exemple patent de ce que l’adultère entre en somme dans les plans de Dieu, lequel absout à l’avenant, etc.

    Est-ce dire que les Ricains, plus que d’autres chrétiens, sont incapables de vivre une foi sincère ou de ne pas mélanger religion et business, politique et convictions intimes? Évidemment pas. Par ailleurs, si le fil rouge du documentaire est constitué par le témoignage de Jeff Sharlet lui-même, de nombreux  membres de la «Family» sûrement persuadés d’être les meilleurs disciples de ce va-nu-pieds de rabbi Iéshouah, sont invités, face à la caméra et suavement souriants,  à nous confronter à leur vérité.

    À chacune et chacun, ensuite, de se faire sa petite idée…

    Dessin: Matthias Rihs.

  • La force qui va !

    Unknown-4.jpeg

    ll fit poésie de tout, voulut tout dire. Il vint au monde le 26 février 1802. Certains de ses livres semblent avoir été écrits ce matin, tel L'homme qui rit. Ce que j'en écrivais le 26 février 2002 dans le quotidien 24 Heures...

    Tout a été dit, et son contraire, de Victor Hugo. Sa dépouille fut saluée par un million de Parisiens, dans le «corbillard des pauvres» qui le conduisit au Panthéon, mais Hugo suscita de son vivant plus d’injures qu’aucun autre des titans littéraires du XIXe siècle.

    L’évolution de ses positions politiques, de la droite à la gauche «humanitaire», lui valut d’être conspué tant par les socialistes révolutionnaires (un Paul Laforgue, le qualifiant de bourgeois enrichi et réduisant sa religion à «l’adoration du Dieu- Propriété») que par les extrémistes de l’autre bord, tel le mystique catholique Léon Bloy se réjouissant de sa mort en ces termes: «Ce vieux faisan de Victor Hugo (...). Que sera-ce donc des funérailles imminentes de Victor Hugo? (...) Que ne fera-t-on pas en ce prochain jour? On ameutera sans doute Paris sur ce dernier camionnage d’une pourriture si célèbre.»

    1849_56.jpg

    En matière littéraire, les attaques de ceux qu’écrasaient ses dons et ses succès, ou que bousculaient l’enflure de sa rhétorique ou la pleine pâte de sa prose, ne furent pas moins assassines. Ainsi Jules Barbey d’Aurevilly, autre grand seigneur des lettres, écrivait à propos des Misérables : «Vous pouvez renoncer à la langue française, qui ne s’en plaindra pas, car depuis longtemps vous l’avez assez éreintée. Ecrivez votre prochain livre en allemand.»

    De la même façon, Baudelaire se tortilla entre adhésion et rejet, Verlaine le sacrifia à son projet de «tordre le cou à l’éloquence», et Valéry se posa en anti-Hugo alors qu’il y a, comme le relève Louis Perche dans sa monographie récente Victor Hugo chez Seghers, dans la collection Poètes d’aujourd’hui) des échos musicaux ténus mais évidents entre l’un et l’autre.

    Du côté des laudateurs, nous nous bornerons à citer la reconnaissance en filiation, consciente et généreuse (à quelques bémols près, destinés calmer les camarades de son parti) proclamée avec une emphase tout hugolienne par Louis Aragon, en 1952, dans la préface de son anthologie au titre combien significatif: «Avez-vous lu Victor Hugo?»

    Retour au texte

    Les commémorations, et surtout depuis que la culture selon Jack Lang en a fait des sortes de messes sociales où l’on est censé s’agenouiller en toute pieuse laïcité (Rimbaud superstar, etc.), ont au moins cela de bon qu’elles stimulent les éditions et les rééditions, et par conséquent réaménagent de nouveaux accès à une œuvre.

    Malgré la question d’Aragon, celle de Victor Hugo n’a jamais été oubliée par le grand public, dont la connaissance se limite cependant, souvent, à quelques poèmes appris de force à l’école et bientôt oubliés, et plus sûrement deux romans: Les Misérables et Notre-Dame de Paris.

    865843.jpg

    Dans la perspective d’une vraie redécouverte, à part celle des inépuisables Choses vues (dans la collection Quarto, de Gallimard) nous aimerions alors signaler l’édition, en livre de poche, d’un extraordinaire roman, probablement le plus envoûtant et le plus riche par sa substance poétique, politique, morale et spirituelle, qui fut mal reçu à sa parution et reste méconnu.

    Son titre est L’homme qui rit, sa présente édition est établie et annotée par Roger Borderie, avec une (très) longue et (très) intéressante introduction de Pierre Albouy. Sans faire insulte à celui-ci, nous conseillons pourtant au lecteur de se plonger illico dans le texte, qui le happera comme le courant d’un fleuve, quitte à revenir ensuite à d’indispensables explications sur les thèmes et le sens de ce que Paul Claudel considérait, non sans perfidie éventuelle, pour «le» chef-d’œuvre de Victor Hugo, comme si celui-ci n’avait atteint qu’une fois ces hauteurs.

    Un univers shakespearien

    La première coulée narrative de L’homme qui rit, qui se passe dans l’Angleterre du XVIIe siècle, fait apparaître deux personnages merveilleux, au sens propre: le poète philosophe misanthrope et ventriloque Ursus, flanqué de son loup Homo. Mais c’est avec l’entrée en scène de deux enfants errants dans la tempête, qui trouvent refuge dans la petite charrette à théâtre d’Ursus, que l’on entre vraiment dans le vif du sujet.
    Le petit garçon, qui se fera connaître sur les places de foire comme l’homme qui rit, mais dont le nom est Gwynplaine, a été victime, en bas âge, d’ une horrible mutilation qui marque son visage d’un rire permanent. L’association criminelle des comprachicos (achète-bébés et fabricants de monstres de tout acabit) est à l’origine de cette «opération», dont on découvrira qu’elle été commanditée par le roi en personne.
    Gwynplaine est en effet le fils d’un noble tombé en disgrâce, mais c’est «tout en bas» qu’il grandira et se développera, avant qu’il ne soit rétabli dans ses droits et accède à la Chambre des lords, où il soulèvera l’hilarité générale (un rire combien plus laid que le sien) en révélant à ces messieurs la misère des humiliés et des offensés, dans un discours proprement révolutionnaire.

    images-4.jpeg

    Tout cela paraît bien mélodramatique à l’énoncé… Ainsi que le souligne Pierre Albouy dans son introduction, L’homme qui rit écrit entre 1866 et 1868, avait pour visée «l’affirmation de l’âme humaine». Pour Hugo, «le combat pour l’âme ne se sépare pas de la lutte pour la démocratie». Vaste méditation «incarnée» sur les puissances antagonistes du mal et du bien, du chaos et de l’effort humain d’en sortir par la parole et l’action, le rôle de l’art et la fonction du poète, L’homme qui rit est un livre vivant et émouvant, dont chaque phrase nous tire en avant.

    L'Homme qui rit-Victor Hugo.jpg

    Devant l’insuccès du roman, Victor Hugo notait: «J’ai voulu forcer le lecteur penser à chaque ligne. De là, une sorte de colère du public contre moi.»
    On n’en déduira pas qu’il s’agit là d’un roman cérébral. La pensée de Hugo est essentiellement d’un poète, et nous citerons ces vers d’Hernani, constituant l’exergue de la biographie récente de Max Gallo, pour distinguer le génie du poète de l’intelligence la plus pointue: «Oh! par pitié pour toi, fuis! Tu me crois peut-être / un homme comme sont tous les autres, un être/Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva./Détrompe-toi. Je suis une force qui va!/Agent aveugle et sourd des mystères funèbres!/ Une âme de malheur faite avec des ténèbres!/Où vais-je? je ne sais. Mais je me sens poussé/D’un souffle impétueux, d’un destin insensé»... deux amours déchirant Gwynplaine, pour la pure Dea, l’enfant aveugle du début, et de la femme araignée Josiane, qui symbolise par excellence les délices de la chair.

    Unknown-6.jpeg

    Oui, tout cela pourrait sombrer dans le ridicule, si le roman n’était pas traversé par un souffle shakespearien (on se souvient du texte prodigieux que le poète a consacré à William Shakespeare), une incroyable énergie, une peinture de la société anglaise à tous ses étages, et une langue brassant toutes les formes de langage avec une exubérance rabelaisienne et des visions préfigurant Lautréamont et les surréalistes.

    Un exemple entre mille: «La mer, dans les écartements de l’écume, était d’apparence visqueuse; les vagues, vues dans la clarté crépusculaire à profil perdu, avaient des aspects de flaques de fiel. Ça et là une lame, flottant plat, offrait des fêlures et des étoiles, comme une vitre où l’on a jeté des pierres. Au centre de ces étoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence, assez semblable à cette réverbération féline de la lumière disparue, qui est dans la prunelle des chouettes.»

    Voilà, cher Connétable des lettres, ce qui s’appelle de l’allemand!

    Victor Hugo, L'homme qui rit, Editions Roger Borderie, avec une introduction de Pierre Albouy. Folio Classique, 838 pp.

  • Génération sous vide

    1176390-blooma_opalbau_3250_02.jpg

    À propos de L'Âme désarmée d'Allan Bloom, qui vient de reparaître en version augmentée, parallèlement à la publication originale de L'Amour et l'amitié, aux éditions Belles-Lettres.

    En 1987 paraissait la première traduction d’un livre percurtant d’Allan Bloom : L’Âme désarmée, récompensé par le premier Prix Roussau au Salon du livre de Genève.

    L’ouvrage vient d'être réédité dans une version complète, parallèlement à la publication d’un très substantiel recueil d’essai intitulé L’Amour et l’amitié, où il est notamment question de Rousseau, de Tolstoï et de Shakespeare. À noter qu’Allan Bloom a fait l’objet d’un portrait romanesque saisissant, de la part de son ami Saul Bellow, dans le roman de celui-ci intitulé Ravelstein, paru chez Gallimard.

    images-2.jpeg

    Quant à L'Âme désarmée, c'est un très grand livre constituant à la fois un aperçu saisissant de l’évolution des mentalités et des comportements dans les campus américains depuis les années 60, une analyse sans complaisance des profits et des pertes découlant du «progressisme» tous azimuts, et enfin une réflexion tonique sur les menaces que représentent, pour la civilisation, le relativisme creux, le nihilisme latent et l’utilitarisme borné qui marquent l’atmosphère des hautes écoles américaines (mais les observations de Bloom nous interpellent également),et sur la manière d’y faire face.

    L’enjeu de ce combat, qu’on pourrait dire, en simplifiant, contre l’esprit philistin, n’a rien d’académique. Au reste, il concerne l’ensemble de la société autant que l’université.

    Unknown.jpeg
    En pédagogue généreux et exigeant (le contraire du démagogue flatteur), Allan Bloom établit une série de constats qui ne relèvent pas, pour autant, de l’acte d’accusation. L’on sent bien que c’est par respect de ses étudiants qu’il stigmatise leur inculture et leur manque de curiosité, leur apathie et leur conformisme.

    Bien qu’il ne soit pas tendre avec la tendance dominante des sixties qu’il faut bien dire «de gauche».,Allan Bloom ne saurait être catalogué comme un penseur strictement « de droite ». Au-delà de cette opposition, c’est plutôt de l’antagonisme entre indifférence et curiosité, platitude et passion, amnésie et mémoire, médiocrité et qualité qu’il s’agit en l’occurrence. Des racines ont été arrachées et des liens rompus : d’où le désarroi et l’isolement des « solitaires sociaux » que sont devenus les jeunes d’aujourd’hui. Mais il n’est pas trop tard, nous souffle Allan Bloom. Ce que nous croyons vivre pour la première fois, les Anciens l’ont déjà vécu. Encore faudrait- il que nous leur prêtions la moindre attention...

    L’essentiel de L’âme d é sa r m é e est consacré au bilan des grandes illusions nourries depuis deux décennies à l’enseigne de l’égalitarisme et du défoulement libertaire. On croyait l’égalité et la liberté, ces deux valeurs fondamentales de l’idéal démocratique, infiniment extensibles. Mais à semer l’utopie, on a récolté du vent.
    L’esprit d’« ouverture » systématique a fait de chaque jeune un citoyen du monde potentiel, mais qui ne sait plus rien aujourd’hui des cultures étrangères. La critique non moins radicale de toutes les valeurs traditionnelles (mythologie des fondateurs, liens familiaux, rites religieux et autres croyances) n’a pas abouti à la libération des esprits, mais à d’autres formes de crédulité, tandis que l’individu se retrouvait isolé. De même la liberté sexuelle se solde-t-elle par un nivellement des passions, et par des situations souvent cuisantes dont les femmes, les premières, font les frais.

    Or cette vague de propagande, soumise à l’influence dégradée du nihilisme nietzschéen continue de déferler sur une génération qui se défend de moins en moins bien, parce qu’elle manque de plus en plus de références.
    « Nos étudiants souffrent d’un manque d’intelligence psychologique effarant», remarque Allan Bloom, à quoi s’ ajoute ce phénomène catastrophique à ses yeux : que ses étudiants ne lisent rien. Mais au fait, qu’auraient-ils à apprendre d’un Dante «sexiste» ou d’un Shakespeare «raciste»? La musique omniprésente achève alors de diluer leur émotivité et leur jugement dans une orgie d’« extase prematurée ».

    Et cependant Allan Bloom ne désespère pas. Car tant qu’il y aura, à notre portée, un seul Grand Livre à redécouvrir, rien ne sera perdu. Et l’auteur de relever, dans la foulée, la soif intense de ses étudiants à cet égard. Dommage que l’université défende trop mal cette discipline absolument essentielle à ses yeux que représente, précisément, la simple lecture commentée.

    Car telle demeure finalement la meilleure arme qu’on puisse donner à un individu en quête de « quelque
    chose » : un Grand Livre …
    Allan Bloom L’âme désarmée » Julliard, 1987. Réédition aux éditons Belles-Lettres, avec L'Amour et l'amitié, 2019.

    images-4.jpeg

     

     

  • Haldas présent au monde

    Haldas13.JPG

     

    Georges Haldas, en mars 1993,  parlait de la Suisse et du monde comme il va... ou ne va pas. Retour au premier entretien d’une série publiée dans 24 Heures sous le titre d’Ecrire en Suisse, décrire le monde. 

     

    Les écrivains contemporains ont-ils encore quelque chose d'important à nous dire par les temps qui courent? Nous en sommes si convaincu que nous avons résolu de transcrire, en ces colonnes, les opinions de ceux qui nous paraissent, ici et ailleurs, les plus ouverts au monde et aux gens. En Suisse romande, avec une œuvre comptant une quarantaine de titres, Georges Haldas s'impose au premier rang de ceux qui nous aident à réfléchir sur le sens de notre destinée personnelle, dans une perspective à la fois intime et globale. A l'écart des partis et des idéologies, mais avec la passion d'une homme engagé au sens le plus profond, l'auteur de L'école du meurtre continue d'accomplir, à 76 ans, un formidable travail d'absorption, de compréhension et d'élucidation de la chaotique expérience humaine. 

    —  Que cela représente-t-il pour vous d'écrire en Suisse? 

    —  Lorsque j'aborde les questions fondamentales —le sens de la vie, la place de la mort dans l'existence, la fonction de chaque être humain, la vocation de l'espèce humaine dans la totalité de l'Univers —bien que travaillant en Suisse, à Genève, je n'en ai pas conscience. Après coup, étant donné que je parle de ce qu'il y a autour de moi et des choses que j'aime dans cette ville, le quartier, la rumeur de l'Arve, une matinée lumineuse quand je traverse le jardin des Bastions, ce sont les autres qui pourront dire si j'ai ou non rendu tel ou tel aspect de Genève. Je n'ai pas plus conscience d'être un «écrivain suisse». Toute appartenance est inconsciente, je crois. Dès qu'elle cesse de l'être, cela devient une affaire sociale... 

    —   Mais n'êtes-vous pas justement un écrivain qui se soucie de la société plus que les autres... 

    —  C'est vrai, mais je m'explique. Pendant la guerre, si je brûlais de m'engager dans l'active, ce n'était pas par fièvre patriotarde, mais parce que l'idéologie nazie allait à l'encontre de ce que poétiquement et humainement je considérais comme le fondement de l'existence, savoir que la vie est sacrée. Pareillement, j'ai été compagnon de route du Parti communiste, non pour des raisons idéologiques, mais parce que les cocos s'opposaient au fascisme et prônaient l'avènement d'une société plus fraternelle — hélas, on a vu le résultat! Plus récemment, je me suis exprimé sur la guerre du Golfe dans la mesure où je me rendais compte que l'Europe ignorait à un degré pyramidal la mentalité arabo-islamique. D'où mon approche de l'islam et des trois faces du monothéisme. Si la tragédie yougoslave me mobilise aussi à un point extrême, c'est parce qu'elle pose des problèmes qui me déchirent au plus profond. 

    —  Que ressentez-vous lorsque vous revenez en Suisse de l'étranger?

    —  Primo, c'est le simple bonheur de retrouver des choses familières. Il y a des lieux (Genève, les Franches-Montagnes, Lavaux) qui m'émeuvent, mais mon attachement à la Suisse tient aussi à d'infimes détails: la solidité des tasses au petit déjeuner, ou l'épaisseur et la sécurité des loquets de porte en Suisse allemande... En revanche me pèse la somnolence de cet îlot privilégié qui n'a pas été mêlé depuis deux siècles aux guerres, aux conflits sociaux ni même aux grandes catastrophes naturelles du monde, et qui s'abandonne à une certaine sclérose paisible, d'autant plus insidieuse qu'elle se situe dans un cadre idyllique. Donc le sentiment que j'éprouve envers la Suisse est contradictoire. Je ne me sens pas particulièrement Suisse, mais j'aime vivre ici. Je ne supporte pas, lorsque je suis à Paris, d'entendre les Français se gargariser de clichés nullards. A l'opposé de ce dénigrement facile, le travail d'un écrivain, mais aussi d'un journaliste, consiste à montrer la complexité des choses au lieu de réduire la réalité à des schémas débiles.

    —  Comment percevez-vous la Suisse allemande? 

    — Les brocards des Welsches contre les Suisses allemands m'ont toujours paruinopportuns. J'ai un réel plaisir à me balader en Suisse allemande, tant pourles gens, les maisons superbes, que pour la lenteur, une certaine solidité, etces écrivains remarquables que sont Keller, Got- thelf ou Robert Walser. C'est dire que, au lendemain de la votation sur l'EEE, j'ai été choqué par la première réaction des Romands à l'encontre des Suisses allemands. Après tout, ce sont ceux-ci qui ont créé ce confetti démocratique dans l'orage des grands empires, avec leur sang. Les générations passant, il est possible qu'ils sesoient repliés sur eux-mêmes. Mais est-ce aux Romands de le leur reprocher, euxqui n'ont fait que grimper dans le train à la dernière heure ? Par conséquent,je trouve très légère leur réaction envers un non qui n'était d'ailleurs pas si massif que ça. Cela dit, cette remise en question d'un destin national, lancéepar la votation sur l'EEE, aura peut-être eu l'effet positif d'un électrochoc. La Suisse dormait. À présent, on va pouvoir entamer une conversation sérieuse. Il était temps, car ce pays souffre généralement de ne pas savoir discuter,comme si des opinions contraires suffisaient à faire des ennemis! 

    —  Que ressentez-vous, le matin, lorsque vous lisez les titres des journaux?

    —  Première impression: saloperie de presse,lamentable, vulgaire! A croire que toute la bande n'a qu'un souci: vendre àn'importe quel prix! Tant de bêtise et de confusion m'enrage! Mais cela tient à la haute idée que je me fais de la presse et du métier. Un journaliste, c'est quelqu'un qui, de tout son cœur et de toute son intelligence, cherche à comprendre ce qui se passe dans l'histoire immédiate si difficilement déchiffrable, puis s'attache à éclairer les faits sans parti pris. C'est parce que beaucoup de journalistes trahissent cette mission que je suis furibard. Et puis il y a un phénomène à mon sens catastrophique: c'est l'aplatissement de la presse écrite devant ce monstre qu'est la télévision. Celle-ci pourrait être un instrument précieux, mais la plupart de ses dirigeants sont des larbins de l'Audimat sans visée globale. Ainsi la télévision mène-t-elle à une banalisation de la vie qu'on peut dire géologiquement stupide. Une fois encore, ce n'est pas par esprit négatif que je fais ce constat, mais parce qu'il se trouve des émissions intelligentes, émouvantes, et des journalistes honnêtes qu'il faut soutenir.

    —  La multiplication des images, loin de sensibiliser les gens à la réalité, paraîtau contraire les anesthésier. Comment résister à ce phénomène ?

    —  Les images ne sont qu'un aspect de la réalité. Prenez un match de football: malgré la qualité du reportage télévisé, il ne restitue pas tout ce qui se passe sur le stade, avec les gens, l'atmosphère, les odeurs, les blagues du public, l'attente, la foule qui lévite ou qui gronde. Même remarque pour tant d'images de la misère humaine — famines, guerres, détresses de partout — dénuées de toute épaisseur. A ce nivellement de la réalité, on ne peut résister que si on s'occupe soi-même de gens vivants et qu'on a une expérience du malheur d'autrui. Vous savez: on n'est vraiment sensible qu'à ce qu'on voit de près. Pendant la guerre, dans la rédaction du journal où je travaillais, les nouvelles qu'on recevait des fronts étaient souvent terribles: cent mille morts par-ci, cent mille morts par-là. Et voici qu'un jour un linotypiste que nous aimions bien, un certain Billard, succomba àune crise cardiaque. Or, cinquante ans plus tard, j'ai un souvenir plus ému de la mort de Billard que des nouvelles de Stalingrad. C'est le même constat qui fait dire à Jung que les grands événements sont insignifiants par rapport aux moindres choses qui nous arrivent…

    Portrait de Georges Haldas: Horst Tappe.

    L'Oeuvre de Georges Haldas, publiée dans ses débuts aux éditions Denoël, le fut ensuite intégralement à l'enseigne de L'Âge d'Homme. Georges Haldas est décédé en octobre 2010.

  • L'Auteur est dans la malle

    Dante2.jpg

     

    (Dialogue schizo)

     

    Moi l’autre : - Donc il n’y a, selon toi, que l’Auteur ?

    Moi l’un : - Il n’y a que l’Auteur à majuscule radieuse, et qui n’a pas de nom ou qui a tous les noms, c’est du kif.

    Moi l’autre : - Qu’entends-tu par là ?

    Moi l’un : - J’entends que, dès l’Origine dont nous ne savons rien, aux fins dernières qui n’ont pas encore trouvé de mots pour les dire, il n’y a qu’un souffle de Verbe et qu’une signature dont le Nom ne se dit pas. L’auteur de la Genèse n’a pas de nom. L’auteur de l’Apocalypse est peut-être Jean, mais c’est juste pour l’Etat-Civil alors qu’il n’est même pas sûr que ce soit le Jean auquel on pense… Le Jean de l’Apocalypse désigne sûrement, en effet, un tas de gens.  Et tu sais bien que le nom d’Homère a été discuté. Le gag, que raconte Umberto Eco, dont le nom n’est lui-même qu’un écho d’Ecco, c’est que ceux qui ont mis en doute l’attribution de l’œuvre en deux volumes d’Homère à Homère ont abouti finalement à la conviction que l’œuvre d’Homère n’était pas d’Homère lui-même mais d’un parent d’Homère, du nom d’Homère...     

    Moi l’autre : - Ainsi le nom de l’auteur, pour ainsi dire interchangeable, n’a-t-il aucune importance à tes yeux, et cette notion de tiers inclus ne serait qu’une faribole ?

    Moi l’un : - On pourrait le penser en oubliant la malle, mais tu le sais autant que moi : tout est dans la malle, et c’est là que ça devient intéressant, pour l’identification fine de l’auteur, libéré de sa majuscule, et pour ce qui touche au tiers inclus. On entre là dans la comédie littéraire. Divine comédie : Dante Alighieri a bel et bien un nom, et je le vois bien signer à la FNAC, avec sa couronne de lauriers, comme Amélie Notoire en chapeau de sorcière à la Potter. Sinon, l’Auteur à majuscule ne serait qu’une marque comme celles qu’on voit aujourd’hui dans le ciel du marché mondialisé : UBS ou MICROSOFT über Alles. Dans cette logique marchande MOZART est une marque cotée en Bourse, tandis que la malle recèle un trésor pareil à celui de l’île fameuse, et l’expédition n’est autre que le tiers inclus. Cela n’a rien à voir, soit dit en passant, avec la théorie barjo de la disparition de l’auteur, pas plus qu’avec la surévaluation démagogique du tiers inclus qui fait dans l’hommage aux petites mains. 

    Moi l’autre : - Tu me sembles passer un peu vite sur le dévouement sans bornes des invisibles qui travaillent à la seule gloire de l’Auteur, mais passons. Parlons plutôt de ce que tu reconnais bel et bien comme le tiers inclus…

    Moi l’un : - Si je ne m’étends pas sur la noble cohorte des assistants de l’Auteur à majuscule et gilet coin-de-feu, entre Admirable Compagne, et Coach amical ou professionnel, plus toute la kyrielle de parents et amis qu’une nouvelle vogue consiste à remercier désormais au titre du tiers inclus, ce n’est pas du tout par mépris mais parce que cette attention aux invisibles cache, je le crains, autre chose. Nier la réalité de l’auteur, sans majuscule, au profit du Texte, devenu seule Origine et seule Fin de l’écriture, relève d’une esthétique que je récuse, car c’est nier implicitement le primat de la voix, c’est nier le rythme, c’est nier l’aura d’une personne unique et irremplaçable, corps et esprit sans lesquels le texte serait lettre morte. Cela étant j’aime bien l’idée que le non moins irremplaçable Carl Seelig soit une sorte de tiers inclus dans la survie de Robert Walser. Hommage aussi à tous les invisibles – hommage à l’invisible et non moins irremplaçable dactylographe de Georges Haldas, mais demande-t-elle seulement qu’on lui bricole une statue ?

    Moi l’autre : - Par extension, ne pourrait-on pas dire que la Petite Mère d’Haldas, comme il l’appelle, ou l’Homme Mon père, participent aussi du tiers inclus ?

    Moi l’un : - Cela va de soi, comme le grand-père de Thomas Bernhard, Madeleine Gide même quand elle brûle les lettres de son mari la trompant avec Marc Allégret, ou Berthe Ramuz qui accepte de ne plus peindre pour se consacrer au seul ravaudage des bas bruns du Maître.

    Moi l’autre : - D’autres exemples, Malus ou Bonus, qui aient joué dans ton propre travail ?

    Moi l’un : - Trois exemples entre mille : le premier est cette admirable déclaration du Doyen grave de la Faculté des Lettres de Lausanne nous déclarant, en 1967, dans sa séance d’accueil, que nous n’étions guère bienvenus en ces lieux si nous aimions la littérature, car en ces lieux la littérature s’étudierait scientifiquement. Je me le suis tenu pour dit et ne me suis plus consacré désormais qu’à mon Amour majuscule de la Littérature. Le second fut cet autre mot de Vladimir Dimitrijevic qui me dit, après avoir publié mon premier livre, que j’allais réaliser tous ses rêves d’écrivain. Le même Dimitri a opposé un déni total aux livres que j’ai publiés, vingt ans plus tard, après notre séparation pour motifs graves, chez Bernard Campiche, mais l’élan était donné et ma reconnaissance à Dimitri reste entière. Et le troisième cadeau d’un tiers inclus, entre tant d’autres, fut le désir de  l’homme de théâtre Henri Ronse de me voir écrire une série de proses fuguées, qui m’a inspiré Le Sablier des étoiles, écrit pour Henri en peu de mois, comme une lettre à un ami.

    Moi l’autre : - Il y a là du mimétisme décrit par René Girard, qui estime que notre désir procède, pour beaucoup, du désir de l’autre. Nous écrivons forcément par et pour l’autre, et cet autre est légion, qui écrit à travers nous.   

    Moi l’un : - Comme je le disais tout à l’heure : tout est dans la malle. Je fais allusion, bien entendu, à la malle de Fernando Pessoa, contenant son œuvre non encore publiée. La malle contient aussi les manuscrits de Walter Benjamin non publiés de son vivant et les manuscrits non publiés de son vivant de Franz Kafka. L’Auteur est dans la malle avec parents et enfants, libraires et bibliothécaires, censeurs et encenseurs - tout est dans la malle…

     

     

    Pessoa2.jpgPS. Le titre de ce texte me vient de mon ami René Zahnd, tiers inclus à son insu.

     

     

    Images: Béatrice, Tierce incluse de Dante Alighieri; la malle de Fernando Pessoa.

     

     

  • Sauteries du bel âge

    d9mxsxo-495dc2e3-74d4-4ec1-9cec-72e8f2a9c74b.jpg

     

    Pauline au bal est si légère
    qu’elle a l’air d’une balle
    jetée là-bas de bras en bras,
    comme de salle en salle,
    grisée par les regards glissés
    sur ses épaules dénudées
    qui tournoient dans le ciel.

     

    Pauline et sa jambe de bois
    marquent bien les syncopes
    de la valse ou du cha-cha-cha;
    son cigare étincelle
    à sa main qui n’a que trois doigts,
    et pas une de celles
    qui lui dénient son charme exquis
    ne sait boiter comme elle.

     

    Pauline est ces jours à l’hosto:
    il faut bien réparer
    les beaux restes de ses vieux os
    qui déjà s’impatientent
    de tâcher de ses talons hauts
    à remonter la pente.

     

    Pauline danse au bord du ciel
    en pure silhouette,
    nous rappelant toutes les fêtes
    de nos plaisirs véniels,
    quand de nos pieds de pélicans,
    palmés et juvéniles,
    nous faisions la pige à Satan.

     

    Lors Pauline indocile,
    au milieu de tant de liesse
    marquait déjà le pas,
    le tempo et le mouvement,
    le déhanché de chaque fesse,
    au bal des débutants.

     
  • La guerre selon Gaston Bouthoul

     AVT_Gaston-Bouthoul_1568.jpeg

    En 1971, la guerre du Vietnam battait son plein, suscitant des vagues de protestations pacifistes dans le monde. C'est dans ce contexte que j'avais rencontré le fondateur de la polémologie: Gaston Bouthoul. Quarante ans et des poussières plus tard, le prophète tarde à être entendu...

     

    La guerre. Son spectre hante l'Histoire des hommes depuis la nuit des temps. Si d'aucuns critiquent l'enseignement de l'Histoire dans les écoles en l'accusant de ne relater que les batailles et les guerres, celles- ci n'en sont pas moins les points de repère les plus marquants de la mémoire humaine ; les bornes signalant les grands tournants des événements. C'est par la guerre qu’ont péri presque toutes les civilisations connues. Et c'est à la suite de conflits que s'affirmèrent la plupart des civilisations nouvelles. La guerre peut nous sembler absurde et révoltante ; elle ne nous suit pas moins, tout au long des siècles, sinistre courtisane qui n’attend que l’éveil de nos désirs.

    9782228901345-475x500-1.jpg

    À la veille des guerres de la Révolution et de l’Empire, les penseurs, les économistes et les hommes d’Etat étaient convaincus que le temps des guerres était révolu. 

    Un siècle plus tard, l’épée de Damoclès nous menace plus que jamais, après deux tueries atroces. Les anciens Grecs l’appelaient « la guerre détestée des mères » ; pour les Aztèques, elle était la « guerre fleurie » ; quant à certains auteurs nationalistes de ce siècle,ils l'annoncèrent « fraîche et joyeuse ». 

    Mais de quelque nom qu'on l'affuble, la célébrant ou la stigmatisant, la guerre demeure mystérieuse, dont personne ne s'explique les séductions. Jusqu'à aujourd'hui, depuis la Renaissance, nous avons vécu au rythme d'une grande guerre par siècle. Le nôtre en a déjà connu deux à l'échelle mondiale, sans parler des innombrables conflits locaux et des guerres civiles. Pourquoi ? Comment germe, au cœur d'une société, le phénomène guerre ? De quelles causes est-il l'effet ? Comment la paix se détériore-t-elle? Pourquoi l'humanité vit-elle dans la fascination de la guerre ? 

    images.jpeg

    Ces questions, chacun d'entre nous se les pose. Mais fait surprenant, la guerre n'avait jamais fait l'objet d'études sérieuses jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle avait suscité d'innombrables œuvres littéraires, hymnes, chroniques et autres traités de stratégie ; mais d'études scientifiques, point. Le sujet était sacré. Impossible d'en parler sans passion ni parti pris. En 1945, cependant, un sociologue français, professeur à l'Ecole des hautes études sociales, Gaston Bouthoul, fondait le premier institut de polémologie. 

      

    Entretien avec Gaston Bouthoul. Paris, février 1971. Pour tuer la guerre il faut contrôler les naissances ! 

     

    Gaston Bouthoul, pourquoi étudier le « phénomène guerre » ?

    - Pour remplacer la vieille maxime romaine « Si tu veux la paix, prépare la guerre », par la pensée plus pacifiste « Si tu veux la paix, connais la guerre ». Il fallait tenter de substituer à l’approche traditionnelle, juridique et moralisante des conflits armés, une approche biologique et sociologique. Je suis parti de l’hypothèse de base que la guerre était un phénomène pathologique, la paix étant l’état naturel des sociétés humaines. Pour comprendre la maladie, il s’agissait de l’étudier. Vous n’avez jamais vu de médecin se contentant de célébrer la bonne santé... c’est pourtant ce que font les défenseurs d’un pacifisme que j’appelle « incantatoire », qui se cantonnent dans une action purement verbale. Pour ma part, je prône un pacifisme fonctionnel basé sur l’étude des causes profondes de la guerre.

    hiroshima-1945.jpg

    La guerre démographique 

    Etudier les causes profondes de la guerre revient à étudier les fonctions du phénomène, qui sont d’ordre politique,économique, intellectuel, technique, biologique, et surtout, démographique.Cette dernière est en effet la seule fonction constante de la guerre consommatrice et dévoratrice. Si l’accroissement moyen de la population européenne n’avait pas été perturbé par les guerres de 1914-1918 et de 1939-1945,notre continent eût atteint 650 millions d’habitants en 1945 au lieu de 450millions. La relaxation apportée ainsi par les deux dernières guerres mondiales porte sur une différence de 200 millions d’habitants, soit près de 30% de lapopulation totale de l’Europe. A partir de 1946 commença en outre le « boom »démographique caractéristique de la seconde après-guerre. Pour les pays non "relaxés" par la guerre, tels l’Afrique et l’Inde, le « boom » est parti d’une populationintacte : d’où leur explosion démographique.

     

    Les liens sacrés du carnage

    Un autre fait, qui nous fera mieux comprendre ce que Gaston Bouthoul appelle la « guerre démographique », est l’acharnement réciproque montré par les armées russes et allemandes, lors de la dernière guerre, à massacrer leurs propres soldats : ces deux puissances étaient en effet les seules des grands belligérants à avoir une structure démo-économique analogue. « On eût dit — écrit le fondateur de la polémologie — qu’il existait entre eux une connivence tacite (et probablement inconsciente) pour se rendre le mutuel service de la relaxation réciproque. Unis — suivant l’expression de Jacques Prévert — par les liens sacrés du carnage... »

    Bouthoul-Gaston-L-infanticide-Differe-Livre-851400741_L.jpg

    L'infanticide différé

    Pour renforcer l’hypothèse selon laquelle la guerre aurait, entre autres fonctions, celle de ménager un allégement démographique, Gaston Bouthoul prend l’exemple de diverses espèces animales confrontées à un problème biologique essentiel : l’insuffisance des aliments proportionnellement au nombre des consommateurs ; autant dire la surpopulation. Dans le cas des rats, des expériences récentes faites sur des colonies assez nombreuses privées méthodiquement de nourriture, donnent des résultats saisissants : à mesure que la famine s’aggrave, un système d’auto-destruction s’instaure chez les rongeurs. Les premiers mis àmort sont les petits, puis les vieux, suivis par les femelles et, de crime en crime, les colonies entières s’anéantissent à l’exception de quelques mâles très vigoureux et de jeunes femelles vierges que le groupe garde en réserve en s’interdisant de les féconder. Dans le cas de famines de singes, on observe également l’infanticide d’une portion de jeunes proportionnel au degré defamine ou de pénurie.

    Chez l’homme, l’infanticide fut aussi pratique courante à certaines époques de surnombre et de famine : les Grecs et les Romains, les Chinois et les Arabes y eurent également recours. Aujourd’hui, nous nous indignons plus volontiers au récit de ces rites sociaux commandés par des situations de crises, qu’à celui des horribles boucheries des « guerres démographiques » de notre temps ; et pourtant, la fonction est la même : la guerre est l’un des succédanés de l’infanticide qui se pratique désormais àl’échelle des nations.

    Est-ce à dire que nous pourrons prévoir les guerres à venir ?

    - Tout au plus peut-on se livrer à des évaluations. Lorsqu’il s’agit des impulsions belligènes, on ne peut jamais faire abstraction des autres facteurs psychologiques et historiques (traditions en vigueur, modes idéologiques du moment, etc.), et enfin de la conjoncture politique. Parmi les « baromètres polémologiques », symptômes et signes avant-coureurs des conflits armés dontnous poursuivons l’étude, l’un des plus importants, le plus significatif et le plus grave à la fois est l’inflation démographique sous toutes ses formes. Elle montre que la nation est enceinte d’une guerre. 

     - Gaston Bouthoul, si l’on admet que les guerres remplissent des fonctions déterminées, et qu’elles reviennent périodiquement,ne pourrait-on assurer ces fonctions par des moyens moins atroces ?    

    -   C’est là en effet le problème majeur de l’humanité. La menace atomique nous impose de le résoudre, sinon nos vies et les trésors de nos civilisations sont promises à l’anéantissement.   

    Que faire alors ?  

    - Nous pouvons proposer une action fondée sur la partie à peu près certaine des connaissances polémologiques actuelles,c’est-à-dire assurer la relaxation démographique autrement que par le massacre. Depuis Pincus, sa pilule et les perfectionnements qui sortiront encore de ses méthodes, nous sommes entrés dans une ère nouvelle. La véritable mutation révolutionnaire, le nouvel âge de l’humanité sera celui de la population contrôlée. Toutes les autres modifications juridiques et politiques en découleront d’elles-mêmes. Procréer, c'est menacer les autres Nous en sommes arrivés au point ou, suivant nos libres choix, l’humanité basculera dans la catastrophe ou, au contraire, verra l’épanouissement d’une civilisation aux prodigieuses possibilités de bonheur. Mais il faut adapter nos principes à une situation totalement nouvelle. Dans notre monde chaque jour plus rétréci, chaque jour plus encombré, et chaque jour plus menacé, un premier principe s’impose : on peut donner tous les droits que l’on voudra à l’homme, hormis celui de procréer à sa guise et au hasard. Car, alors, il menace les autres. Il accroît les tensions belligènes et compromet l’équilibre démo-économique si difficilement obtenu. Le désarmement démographique est la condition biologique et psychologique à la fois de la paix.

    images-1.jpeg

    - Qu’entendez-vous par « désarmement démographique » ?

     — C’est un principe selon lequel aucun Etat ni aucune nation n’aurait le droit de laisser croître sa population (et encore moins de pratiquer l’inflation démographique, prélude aux grandes agressions impérialistes) sans apporter à son peuple et au monde la preuve de la nécessité économique et civilisatrice de cette expansion supplémentaire. Enfin, un troisième principe autorisant la contrainte pour imposer l’harmonisation démographique. Comment sauver autrement l’humanité entière des remous causés par le surpeuplement du tiers monde ? L’idée de contrainte déplaît. C’est cependant le seul cas où elle soit légitime. Car il y va du salut de tous. L’escalade démographique ne peut déboucher que sur des hécatombes. Pour les empêcher, modérer est un bienfait. Attendre passivement les déflagrations qui viennent est un crime…

    9782228883627.jpg
    (Cet entretien a paru dans le magazine dominical de La Tribune - Le Matin, en date du 7 mars 1971).

     

  • Bateaux ivres

    DjqtDSaXcAAMMTn.jpg

     

    Verlaine le pouillu,
    tout amoureux fou d’un voyou
    renifle dans sa verveine;
    il a mal partout,
    à la tête et au cœur couillu,
    car aimer lui fait de la peine.

    Cet Arthur est un saligaud :
    ce foutu gigolo
    qui tord le cou aux vers
    et fait rendre gorge à l’orage,
    les peignant tout en vert
    en vrais Peaux-Rouges coupe-gorge -
    ce débauché de l’Ardenne bleue
    est un démon vaudou
    bandant comme un mât de garenne
    et cinglant jusques aux étoiles
    quand il se fait la malle
    sur son bateau nu titubant
    de cinglé tout en moelle.

    Alors Verlaine qui n’en peut plus
    lui tire un coup au fond du cœur:
    un bon coup de couteau
    chargé de vraies balles en métal -
    on sait que ça fait mal;
    mais Verlaine aime à en faire peur,
    il n’est plus que douleur
    et de raison: que dalle !

    Cependant, et bien étonnant
    au dam du philistin:
    c’est que Rimbe à la fin pardonne,
    trouvant à son ami
    l’excuse de la maldonne
    et des jeux joyeux du destin;
    la belle excuse enfin
    de qui perd la boussole en mer
    et se noie dans la prose,
    les yeux égarés de beauté -
    deux anges naufragés,
    et la musique en toute chose...

  • Le manteau de Gogol

     

    68422716_10220387136095346_4882051263363022848_o.jpg

     

     

    (Élégie au feu follet)

     

    La maison hantée était là,
    sur la hauteur boisée,
    la bouche ouverte et dans le froid,
    les yeux crevés

    L’ordre qu’on nous avait donné
    de ne s’y risquer pas
    nous brûlait de curiosités
    et nous tentait d’être tentés.

    Il y avait du mystère là-haut,
    au bord du ciel;
    une voix toute en lamento
    affleurait le sommeil
    des petits dormeurs effrayés,
    d’autant plus attirés
    qu’un Manteau y apparaissait
    sans tête et sans repos -
    et c’était si doux de trembler
    de nos blancs osselets...

    Tremblant encore les yeux fermés,
    la mémoire en éveil,
    je la revois en mon sommeil,
    souriant vaguement
    au ciel désormais bétonné,
    sans âme, ou peu s’en faut
    dans ce monde au doux adagio
    des hantises profondes...

  • Hugo's drums

    images-5.jpeg

     

    Le dieu Totor du haut des cieux,
    superbe, vaticine.
    C’est le plus fringant de nos vieux
    griots d'occulte mine
    qui nous bombarde de ses mots,
    appelant mille et moult échos,
    aux douceurs d’étamine.

    L’homme qui rit est un démon
    au sourire angélique,
    un enfant noir sous les néons
    des buildings magnifiques;
    un misérable très africain,
    une diva qui fulmine,
    un bœuf musqué dans la toundra,
    un marin qui lambine
    entre les ombres équivoques ;
    un milliardaire américain
    dont Gavroche se moque ;
    un pal de cruelle mémoire,
    les interrogatoires
    très secrets de la Loubianka,
    du sang giclant aux tabloïds,
    la dégoûtante, sordide
    très inhumaine humanité
    que voici que voilà…

    À douze ans j’avalais par cœur
    tes saucisses de sang;
    aux crinières de ta splendeur
    je m’accrochais, enfant
    piaffant d’alexandrins joyeux
    dans les allées tu Temps
    martelées par le grand ramdam
    du langage oublié,
    par toi dûment ressuscité,
    à renfort de tam-tam.

  • Encres et fumées

    Présent.jpg

     

    Le petit ouvrier des lettres
    se lève tôt matin,
    et tout de suite au clavecin
    se la joue Grand Prêtre.

    La plus haute solennité
    est en effet requise
    de qui veut tirer du saké
    de la grise banquise.

    Il y faut tout un fourniment
    et tout un outillage
    de tours et de trucs d’artisans
    utiles au beau ramage.

    Il y faut l’encre et le pinceau,
    les Japonais le savent,
    et les Chinois au jeu de Go
    opinent en vieux sages.

    L’encre est en somme la mer
    aux cheveux bleus et verts,
    plus vieille que le vieil Homère,
    plus légère que l'air.

    Quant au pinceau c’est un stylo
    aux mains de l’écolier,
    ou à celles de la dactylo,
    le studieux clavier.

    Le pinceau vert dans l’encre bleue
    du plus infime des lettrés
    tire d’un cendrier
    cette voûte tout étoilée
    où vont fumant les dieux.

  • En attendant les zombies

    maxresdefault.jpg

     

    Entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa Rossa de Trieste, à propos d'un libelle à paraitre à la rentrée...

    7. Nous sommes tous des zombies sympas

    Livia Mattei : - Le dernier chapitre de votre libelle achoppe, plus encore que les précédents, aux pires aspects de la crétinisation contemporaine, du feuilleton des Kardashian aux expositions « artistiques » de cadavres plastinés importés de Chine, entre beaucoup d’autres exemples. Cependant, comme votre concept du « Chinois virtuel », vos « zombies » englobent une humanité en déroute qui ne se borne pas aux « freaks » du cinéma américain...

    6a00d8341c301153ef0162fc1efd5c970d-450wi.jpg

    JLK : - Le premier titre du libelle était Nous sommes tous des génies sympas, par allusion à l’idéologie du tout-culturel chère à Jack Lang, notamment, qui proclamait que tout un chacun est un Rimbaud ou un Mozart en puissance et que le street art des tags vaut bien les fresques de la Renaissance. Puis, en me rappelant la jeunesse californienne dorée et dévertébrée que décrit Bret Easton Ellis dans un recueil de nouvelles paru en français sous le titre de Zombies, précisément, alors que le titre anglais était The Informers - et cela tombait au moment où je lisais l’espèce de journal rétrospectif autocritique de White, du même « auteur culte », qui disait en interview que les vrais maîtres d la Maison-Blanche étaient actuellement le clan glamour des Kardashian, milliardaires par excellence de l’empire du vide -, je me suis dit que l’image du mort-vivant « sympa » serait mieux appropriée à l’évocation d’une humanité en voie de déshumanisation qu’une «star » de la philosophe américaine, Donna Haraway, se félicite de voir accéder au stade suprême de l’épanouissement naturel sous forme de compost…

    L.M. : Vous achoppez au pire de la culture américaine, mais aussi au meilleur…

    images-8.jpeg

    JLK : - J’ai cité la géniale Annie Dillard dès le premier chapitre du libelle, et ce n’est pas pour me faire bien voir des néo-féministes d’outre-Atlantique, dont je ne sais d’ailleurs ce qu’elles pensent de cette étrange paroissienne imprégnée par la lecture d’Emerson et des hassidim, de Teilhard de Chardin et des traités de sciences naturelles, sans parler de ses multiples explorations personnelles aux quatre coins du monde. Ce dont je suis sûr est que la pensée d’Annie Dillard – et quand je dis pensée j‘englobe son écriture hautement poétique, ses récits de voyages et ses méditations, ses romans et ses observations sur toutes choses - est à mes yeux, aujourd’hui, l’une des plus vivifiantes et je dirai même l’une des plus belles, comme je le dirai à propos de la pensée et de l’écriture de Cristina Campo que Pierre-Guillaume m’a fait découvrir récemment et à laquelle j’ai aussitôt adhéré: qu'elles sont portées par la beauté.

    L.M.- Vous ne vous réclamez d’aucun système philosophique ?

    JLK : Hélas, dès que je perçois le système, j’ai la même réaction de rejet qu’envers l’idéologique : je décline poliment. Cela m’est même arrivé avec un penseur que j’estime du premier rang, à savoir René Girard, dont la théorie relative au mimétisme devient parfois trop systématique, comme je le regrette en lisant la suite de ses essais sur Shakespeare, dans Les feux de l’envie, si passionnant au demeurant. Mes philosophes sont tous des écrivains, et mes penseurs à peu près tous des poètes, de Pascal à Chestov, de Montaigne à Rozanov, ou de Sénèque à cet étonnant brasse-tout de Peter Sloterdijk, de Witkiewicz le catastrophiste à Cingria le psalmiste. Et la perception du monde d’un Tchekhov ou d’un Jules Renard, et leur simplicité toute limpide d’expression, m’ont accompagné dès mes 18 ans alors que l’étudiant raté que j’ai été bâillait aux explications du prof husserlien qui nous chantait de l’Hegel ou de l’Heidegger…

    L.M. – Vous vous flattez, cabotin que vous êtes, de n’être titré que de votre université buissonnière, mais ce dernier chapitre accorde un place notable au Sorbonnard Jean-François Braunstein, auteur de La Philosophie devenue folle paru à la fin de l’an dernier…

    Unknown-2.jpeg

    JLK : J’ai reconnu en Jean-François Braunstein un honnête homme au sens le plus élevé, un prof comme j’eusse aimé en avoir à vingt ans au lieu des bonnets de nuit que j’ai subis ( ou bien apprendre la philo avec un Bachelard, un Jankélévitch ou un Gilson…), je l’ai d’abord rencontré en 3 D chez Yushi, à la table de Roland Jaccard, et c'est devenu par la suite un ami après lecture et présentation de son ouvrage, mais mon enthousiasme n’a rien à voir avec du copinage : sa présentation polémique des dérives mortifères de la philosophie américaine et du nivellisme qu’elle opère au niveau des genres et des gens confrontés à la vie ou à la mort, est des plus toniques. Je ne connaissais mal ou que de loin les théories « starisées » d’un Peter Money, gourou délirant se faisant le chantre « scientifique » de la « pédophilie douce » et de « l’inceste consenti », ou d’une Donna Haraway flanquée de sa chienne Cheyenne qui m’a rappelé les dérives parascientifiques ou pseudo-mystiques d’un Philip K. Dick, et je sais donc gré à notre ami de nous avoir éclairés sur ces diverses théories qui me semblent préfigurer le monde nivelé des zombies… Il me suffit par ailleurs de lire trois pages de Judith Butler, une autre de ses cibles, dont l’écriture est un aussi illisible salmigondis que celle d’un Bourdieu dans ses Méditations pascaliennes, pour m’en détourner autant que des absurdes excès « animalitaires » d’un Peter Singer…

    L.M. : Quel rapport avec les Kardashian ?

    JLK : À mes yeux bien plus profond qu’on ne croirait, s’agissant d’une sorte de fuite de la vraie Réalité, à la fois mortelle et immortelle. Chez les Kardashian mondiaux je sens le zombie transhumaniste, comme dans les contes de fées flapies de la vieille Barbie Donna Harraway je constate que le survivant est une tautologie. Sacraliser notre compost est la négation même de toute poésie, qui m’horrifie plus encore que la vision des sorcières botoxées du clan Kardashian devenu le clan des pilleurs de tombeaux de partout aux lèvres dégoulinantes de pétrole.

    L.M. - La poésie serait alors le contre-poison, plus que la philosophie ?

    JLK : - À condition de ne pas « poétiser » la réalité. Ludwig Hohl, génie suisse allemand mal embouché et peu porté à dorer la pilule, affirme que « Celui qui n’a pas vu qu’il est immortel n’a pas droit à la parole », et je trouve le même genre de paradoxes apparents chez une Simone Weil, dans La Pesanteur et la grâce, ou dans cette autre suite d’essais d’Adam Zagajeski intitulée La Trahison qui postule en passant que nous sommes tous, de naissance, des traîtres à notre vocation, laquelle est de ne rien faire d’autre que de renaître tous les matins et ressusciter comme si c’était Pâques, et c’est en effet Pâques tous les matins au ciel de la poésie, n’est-ce pas Livia ?

  • La Fête des gens, l'âme d'un pays...

     

    67480154_10220361364811080_1859210219096113152_n.jpg 

    Une liesse générale sans artifices a marqué la Fête des vignerons 2019, dont le rythme en frénésie, l’énergie des chœurs et des chorégraphies, le tourbillon des images et des visages, sur un canevas enfantin, se sont déployés en beauté, relevant de ce qu’on peut dire sans vanité le génie des lieux et la bonhomie des gens, voire le bonheur d’être suisse cher à un certain Jean Ziegler…

     

    Il est émouvant de voir, juste avant minuit sous les étoiles, 25.000 personnes se lever et clamer leur joie sans qu’on ait envie de parler d’euphorie conditionnée, et vraiment c’était à n’y pas croire, en tout cas je n’ai jamais vécu ça comme ça…

    Or j’avoue que je n’étais pas disposé, a priori, à croire que cette quatrième Fête des vignerons à laquelle je pourrais assister de mon vivant serait plus qu’un grand machin clinquant style Son et Lumière augmenté à l’enseigne du dernier chic technologique.

    Je gardais au cœur l’émotion toute pure d’un petit garçon juché sur les épaules de son paternel, 65 ans plus tôt, fasciné par le défilé tout doré des Archers du soleil et plus encore par la blondeur de la déesse de l’été Cérès dont je n’ai appris qu’avant-hier, par ma bonne amie, qu’elle avait été hôtesse de l’air « au civil »…

    Jamais je n’ai revécu cet émerveillement de mes huit ans, quels qu’aient été les mérites des éditions de 1977 ou de 1999, et mon agoraphobie croissante, ma défiance persistante envers toute forme de chauvinisme ou de folklore relooké en clinquance à la manière des fonctionnaires de Présence Suisse, enfin les premiers échos faisant état d’une manifestation comparable aux démonstrations sans âme d’un Etat totalitaire avaient achevé de me décourager, d’autant que nous avions du boulot au chalet: du bois et de l’herbe à couper avec notre journalier népalais au sourire himalayen, un grand meuble chinois à installer dans l’atelier perso de Lady L. avec l’aide de deux forts à bras macédonien et syrien, un petit-fils à dorloter dont le frère d’un an avait déjà traversé le Cambodge entre autres cieux et pays européens – autant dire que nous vivons la mondialisation au quotidien,  enfin je travaillais à la correction de mon vingt-cinquième livre où je m’en prends assez virulemment à l’air du temps et au politiquement correct , intitulé Nous sommes tous des zombies sympas ; enfin j’apprends que le traditionnel messager boiteux est cette année d’émois humanitaires et climatiques une jeune messagère infirme championne de gymnastique – non mais des fois !

     

    L’hameçon de la télé, et l’étourdi piégé…

    Sur quoi, ne regardant plus la télévision depuis belle lurette, je tombe sur un bout de la retransmission de la Fête que me balance ma bonne amie d’une tablette à l’autre, un premier regard distrait semble me conforter dans mon rejet, mais j’y reviens peu après, je regarde l’entier de la chose et me fais bel et bien attraper : je commence à croire que j’ai eu tort de n’y pas croire, après quoi ma sœur puînée, bonne Vaudoise dont le conjoint fait partie des confrères  du Guillon amateurs de grands vins, me dit au téléphone qu’elle est fan folle de cette Fête, et le même soir ma bonne amie casse sa crousille et me retient l’une des meilleures places qui restent pour le lendemain, et c’est ainsi que l’étourdi se fait piéger par les étourneaux… 

     

    Une féerie en crescendo

     

    Le lendemain du 1eraoût au soir, me voici donc traînant mes vieilles pattes et vacillant en mes troubles vestibulaire et cardio-vasculaires, sur le quai de Vevey littéralement bonnement bondé où je vais faire pisser notre Snoopy quand je l’emmène dans l’atelier dont je dispose à la ruelle du Lac et où j’entrepose des milliers de livres; jamais je n’ai vu la chère petite ville aussi chatoyante et joyeuse entre les statues de Charlot & Gogol et le château de l’Aile où j’aimais bien de son vivant voir Paul Morand faire ses moulinets de gymnastique suédoise à torse poil sur son balconnet ; mais je n’ai encore rien vu: je capte au passage l’image d’une ondulante chanteuse en plein Tutti fruttiaccompagnée de musiciens et de nostalgiques de la promotion  Presley, je grappille deux ou trois autres images  sur mon smartphone et me voilà dans les gradins où m’accueillent d’accortes jeunes ou vieilles dames déguisées en étourneaux, et c’est parti mon Louli, vite une dernière image de tout ça à ma Dulcinée restée au chalet pour cause de mobilité momentanément empêchée, et voici débouler, trépignant et martelant leurs cageots, les anges de la vendange aux dégaines de criquets ou de hannetons furibonds, ou de fourmis à culs rebondis et autres bestioles de carnaval javanais,  tandis qu’une libellule humaine prend son envol dans la lumière qui fout le camp…

     

    La candeur matoise des vieux savoirs

    Vous qui n’avez pas encore compris ce que c’est que la Suisse, je ne vais pas vous l’expliquer vu que, Lausannois de naissance, à moitié bernois et lucernois d’origine, à moitié lémanique d’adoption et à moitié rital d’atavisme vu que ma trisaïeule maternelle connut bibliquement un curé piémontais qui la fit chasser du Haut-Valais après le péché de l’avoir induit en tentation – toutes ces moitiés se démultipliant à l’exponentielle chez tous nos concitoyens dont j’aime à penser que ce qui les relie, autant qu’un certain goût de la liberté symbolisé par le héros national d’importation nordique connu sous le nom de Guillaume Tell, est ce qu’on pourrait dire l’esprit de la forêt : de la forêt pleine de contes et bordée de vignes, semée de lacs cristallins et peuplée de chèvres en tabliers et de chevriers jamais guéris d’avoir été chassés du paradis, là-haut sur la montagne ou la blonde ado Heidi s’adonne à la youtse et au jodel avec son Grossvati…

    On n’en dira pas plus d’ailleurs sur la dramaturgie de la Fête des vignerons 2019 : voici la petite Julie et son jeune vieux barbon barbu qui traversent de concert un cycle de saisons non sans commentaires gentiment patauds de trois compères guillerets.

    Quant à l’histoire saisonnière racontée au fil des tableaux d’une beauté couper le sifflet, on en connaît la chanson, et les mélodies de l’occurrence  se retiendront moins que les rythmesendiablés.  De même que le peuple  grec connaissait par cœur la story des tragédies quand il y assistait, nos ancêtres médiévaux n’avaient pas besoin du « livret » pour suivre le cours des Mystères.

    Enfin c’est comme ça, sans faire outrage à mes excellents confrères Etienne Hofmann et StéphaneBlok, dont je n’ai pas eu sous les yeux le détail des mots, que j’aurai absorbé physiquement, et sûrement aussi spirituellement, la substantifique  substance, vive et parfois explosive, crépitante d’inventions et légère comme un vin frais de grotto sous le soleil plombant, mais bien ancrée en Lavaux et magnifiée par ce talent avéré de nos gens - dont la culture séculaire est d’abord villageoise et terrienne, tissées de métiers et de petites sociétés -, pour le champ choral le plus raffiné.

    Je n’aurai pas ici le cœur ni le cran de «déconstruire» la représentation relevant à mes yeux de la cérémonie plus que du show géant. Il va de soi que je m’incline bien bas devant l’immense savoir-faire de ses artisans, bravissimo a la signora Maria Bonzanigo et au signor Daniele Finzi Pasca, et tutti quanti cela va de soi, mais c’est surtout dans la sublimation populaire du travail des champs par le travail géant des gens, que j’entrevois ce qu’il y a de grand dans ce petit fouillis cantonal sous les étoiles .

         

    Une Raison d’êtreici, et c’est partout…

    Rien ne me semble sonner faux dans l’imagerie et les musiques de la Fêtes des vignerons 2019, et ce n’est pas tant une prouesse artistique comparable à une mise en scène d’opéra géniale ou à l’organisation  high techd’un  spectacle olympique multimondial: c’est autre chose.

    Chacune et chacun aura remarqué, dans l’imagerie rebrassant les bons vieux clichés vaudois, la présence des « trois soleils » dont Ramuz a parlé en relançant lui-même une observation « sur le terrain » remontant aux moines vignerons du Moyen âge, constatant que le soleil du ciel ne suffit pas, en Lavaux, à faire du vin, sans les deux autres soleils de la terre et du lac

    Dans la foulée, je remarque qu’on n’a jamais impliqué les plus grands poètes et musiciens de ce pays dans la réalisation de la Fête (de Ramuz et Honegger à Frank Martin et Philippe Jaccottet), mais de bons artisans peut-être moins éminents mais plus proches aussi de l’esprit et de la familiarité d’avec les gens. Tout le monde ici connaîtLa Venogede Jean-Villard Gilles par cœur, mais qui  aurait eu l’idée de lui demander, ou à Paul Budry ou à Charles-Albert Cingria, à René Auberjonois le peintre ou à Julien-François Zbinden  le savant musicien jazzy – plus récemment au ludique et non moins flamboyant Richard Dubugnon, de s’y coller ?

    La chimie particulière de la Fête des vignerons est trop organiquement associée à la vie populaire pour se monter le coup hors des associations – je me rappelle dans la foulée que tout dernièrement plus de 100.000 pelés et tondues se sont rassemblés à l’enseigne des Jeunesses campagnardes  - et le miracle de 2019 est qu’il réalise plus que jamais cette fusion combien improbable en  ce temps de confusion et de nivellement globalisé.

    Dans un texte qu’on dira pompeusement « fondateur », intitulé Raison d’êtreet marquant le lancement en 1914 des Cahiers vaudoisoù quelques (grands) artistes de nos régions prétendaient exister loin de Paris, Ramuz définissait, en poète s’en tenant à une certaine courbe du rivage et à une certaine lumière, ce qu’on peut dire le génie d’un lieu, que mille poètes de mille autres lieux auront pu qualifier à leurs façons en accord avec le génie particulier des gens.

    Sous le titre Le génies des Suisses, le sympathique François Garçon s’est élevé à juste titre contre le dénigrement de bas étage, croulant de clichés, à quoi s’est adonné notamment le médiocre littérateur Yann Moix. Mais François Garçon, à son tour, schématise un tantinet en ne voyant guère, derrière le succès fracassant de nos start upet autres succès techno-économiques, la douce et très sage folie forestière des Helvètes que mon ami Jean Ziegler, autre contempteur de  notre pays mais pour de plus justes raisons que celles de l’âne Yann, reconnaissait en percevant plus de génie démocratique chez ses aïeux paysans que parmi se camarades militants. Nicolas Bouvier, de son côté rendit un bel hommage aux arts populaires, et l’on se réjouit de voir ici les motifs des papiers découpés se décliner sur le dos des armaillis et les écrans géants.    

    Dieu sait (Dieu sait tout, m’ont appris mes propres grand-mères) que je suis loin de partager l’idéologie catho-marxiste de celui que j’appelle Jean le fou, mais je dois à la lecture de son Bonheur d’être Suissede nous avoir découvert, avec la passion de la poésie, plus de points communs que de raisons de nous dépecer à la hallebarde.

      

     Et l’âme dans tout ça ? Je vous réponds : santé !

     Si vous n’avez pas chialé pendant le chant sublime des armaillis modulé à treize voix et bien plus, puisque la petite Julie y est allée de son couplet, tandis que mille briquets s’allumaient dans l’arène au-dessous des lumières du Pèlerin et des constellations plus vieilles que nos vieux ; et si vous n’avez pas vibré de toute votre chair païenne au déboulé des tracassets conduits comme des bolides de karting par des dieux déjantés, tandis que  les chœurs alternés se répondaient des quatre coins du cercle de l’arène – il n’y a qu’en poésie que les cercles ont des coins - , si le « sens » de tout le reste vous a manqué, si vous avez regretté le peu de «message» délivré  au niveau d’un signifiant pastoral signifié , enfin si l’âme de cette  Fête folle vous a échappé, je ne dirai pas que c’est de votre faute mais avec un clin d’œil et le peu de mots que notre bon peuple de plus ou moins taiseux plus ou moins timides aura trouvé en son tréfonds – je ne saurai joyeusement que vous répondre, avec ou sans verre dans le nez : santé ! 

     

    Jean Ziegler. Le Bonheur d’être suisse. Seuil

    François Garçon. Le Génie des suisses. Payot.

     

     

     

     

  • Contre la poésie

    Gombrowicz.jpg

    À propos d'un brûlot de Witold Gombrowicz réédité ces jours...

    Donc LA poésie: mais pas ce que je dirai la poésie poétique qui prend la pose ou sert des causes, mélange d’affectation et de vanité ou de flatterie, telle que l’a vilipendée un Witold Gombrowicz dans un texte vif dont la réjouissante mauvaise foi module quelques vérités appréciables; moins encore celle qui déferle en bave bavarde sur les réseaux sociaux.

    Alors quoi ? Je ne sais pas. Je ne parle que pour moi, et chacun le fera à son goût, ou pas. Je parle de ce qui me parle, où je reconnais, en peu de mots, plus de sens et d’existence concentrés.

    À treize, quatorze ans, j’ai mémorisé des milliers de vers, tous oubliés aujourd’hui. Mais des formes, des rythmes, des images, des musiques m’en sont restés, et tel devrait être le premier devoir des écoles : qu’on fasse apprendre par cœur des vers par milliers aux kids sans les assommer de slogans printaniers.

    « La main d’un maître anime le clavecin des prés » me semble de la poésie comme je l’entends, et tout le vitrail des Illuminations de Rimbaud me revient avec ce seul alexandrin.

    rimbaud-1728x800_c.jpg

    Des poètes contemporains, beaucoup sont sûrement suréminents (les Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy, André Du Bouchet, etc.) mais ceux qui, sincèrement, me parlent vraiment sont plus rares, en tout cas en langue française.

    Du fait de ma génération j’aurai fort apprécié les vers jazzy d’un Jacques Réda ou les fantaisies fraîches d’un Guy Goffette ou d’un Yves Leclair, et plus encore les splendides sourciers sauvages à la Franck Venaille ou à la William Cliff.

    Mais ce ne sont là que quelques repères d’un goût qui transcende la séparation des langues et me conduit tantôt vers Umberto Saba et Pavese autant que vers Cees Nooteboom ou Joseph Brodsky, ou voici Adam Zagajewski, poète de A à Z autant dans ses vers que dans ses essais - celui des grands lyriques contemporains qui m’est le plus proche avec sa Mystique pour débutants composée en polonais et que je lis aussi volontiers dans notre langue que dans celle de Dante.

    9782213603407-G.JPG

    Je lis ainsi ces vers traduits du polonais, du recueil Mystique pour débutants, me retrouvant aussitôt dans ce que Georges Haldas appelait l’État de poésie :

    « Parle plus bas : tu es plus vieux que celui
    que tu as si longtemps été ; tu es plus vieux
    que toi-même – et tu ignores toujours
    ce que sont l’absence, la poésie et l’or »…

    Ou je lis ces vers traduits en italien, du recueil Dalla vita degli oggetti :

    « Si smorzano le voci degli uccelli.
    La luna si mette in posa per la foto.
    Lucciano le umide guance delle vie.
    Il vento porta il profumo di campi verdi.
    Lontano, in alto, un piccolo aeroplano
    Gioca come un delfino ».

    adam_zagajewski.jpg

    Sur quoi voici que je tombe, dans le recueil d’essais intitulé Dans une autre beauté , sur ces lignes achoppant à l’introuvable définition de la poésie :
    «Non, ce n’est pas ça, répétait obstinément un poète peu connu quand on lui présentait les multiples théories et définitions de la poésie. On lui demanda donc de bien vouloir donner son opinion personnelle. Il s’y refusa longtemps, jusqu’au jour où, cédant aux encouragements de certaine charmante dame, il évoqua en quelques mots le bonheur de quelques combinaisons linguistiques, la vie spirituelle et l’excitation des nerfs (le frisson). Il marqua un temps d’hésitation et ajouta : non, ce n’est pas ça ».

    Définissable, alors, la poésie ? Peut-être par approximations. Explicable ? Sûrement pas plus que ce qu’on éprouve au tréfonds du chagrin ou au pic de la joie, dans l’effusion amoureuse ou dans la mélancolie du temps qui passe, sûrement pas plus que le mystère lui-même ou ce que suggère ce mot en trahissant ce qu’il semble dire.

    Alors qu’en dire ? « Que la poésie est l'essentiel», affirmait Ramuz qui n’aura jamais composé qu’un mince recueil de poèmes - fine merveille au demeurant, que Le Petit village - alors que son ami Charles-Albert Cingria, dont je ne sache pas qu’il ait aligné trois vers dans son œuvre d’incomparable poète en prose, évoquait ainsi l’art de Pétrarque : «Quand Rossignol tombe, un ver le perce et mange son cœur. Mais tout ce qu’il a chanté s’est duréfié en verbe de cristal dans les étoiles; et c’est cela qui, quand un cri de la terre est trop déchirant, choit, en fine poussière, sur le visage épanoui de ceux qui aiment»…

    La poésie vue alors comme une cristallisation, pour dire l’essentiel en peu de mots, et le plus souvent avec d'autres vocables que ceux qui font poétique. Ce qui n’exclut pas, cela va sans dire, que Rossignol se prenne les ailes dans les barbelés de Birkenau, ni la poésie au bord de l’abîme de Paul Celan ou de Sylvia Plath.

    Est-ce dire que la poésie soit rare ? Assurément. Réservée à une élite ? Sans doute, mais pas du tout celle qu’on croit, car l'aristocratie de la sensibilité traverse les strates sociales et les races. Doit-elle être accessible à tous ? Pas forcément. Hermétique alors ? Le moins possible au premier regard, mais possiblement chiffrée, secrète et mystérieuse. Populaire ? Et pourquoi pas ? Des foules vibrantes ne sont jamais que des ensembles d’individus émus.

    Y aurait-il donc un noyau sensible commun à tous les poètes ? J’en suis, pour ma part, convaincu, et cela même fonde cette espèce d’internationale hypersensible comparable à la «société des êtres » dont parlait Baudelaire.

    (...)

    9782267031393.jpg

    En fils de bonne famille mal élevé, auquel l’exil a ajouté pas mal de morgue ressentimentale, Witold Gombrowicz, s’exprimant Contre la poésie, parle surtout de ce que n’est pas, précisément la poésie, et c’est en cela qu’il nous intéresse aujourd’hui où ce qu’on appelle la poésie, et printanière à outrance, relève de la même convention sociale qui faisait réagir l’écrivain en 1947, scandalisant alors tel cénacle littéraire de La Havane en exprimant sa détestation de ce qu’il appelait la «poésie pure», et non seulement son composé chimique mais le culte qui lui était rendu et les postures de ses officiants autant que celles de ses sectateurs, le cercle social confiné dans lequel la «poésie pure», que j’appelle pour ma part la poésie poétique, prospère et relance les mêmes ridicules à sept décennies d’intervalle.

    Non sans relever son adhésion personnelle au sentiment poétique «impur» qui peut se dégager des œuvres de Shakespeare, de Dostoïevski ou de Pascal – et je pourrais ajouter aujourd’hui les noms de Gombrowicz lui-même, de Tchekhov et de Proust, de Céline ou de Joyce, entre tant d’autres poètes avérés à la T.S. Eliot ou à la Whitman -, l’affreux-jojo décriait la notion même de pureté au sens à la fois verbal et moral, constatant que «personne ne mangerait une assiette de pur sucre » et que de cette seule assiette de «pure poésie» ne pouvait découler que l’écœurement et la fatigue par «excès de mots poétiques, excès de métaphores, excès de noblesse, excès d’épuration et de condensation» qui assimilent le vers à un extrait pharmaceutique.

    (...)

    Que Gombrowicz le malséant s’en prenne au vers régulier, qui ne lui en impose pas plus que le vers dit libre, ou qu’il se moque en passant d’un grave débat sur les assonances, dit assez que la «machine à coudre» de l’ancienne versification - dont le ronflement monotone a sans doute accablé des générations d’innocents vauriens et de petites pestes contraints de mémoriser des centaines de vers punitifs -, l’excède autant que peuvent nous agacer aujourd’hui les maniérismes ou les partis pris les plus divers, des épigones éthérés de Mallarmé aux rejetons de multiples «ismes», avant les zombies invertébrés de la galaxie numérique.

    Paul Léautaud 10.JPG

    Le non moins persiflant Léautaud, que les artifices de la rhétorique horripilaient autant qu’il aurait honni le mépris actuel de toute règle syntaxique ou même orthographique, affirmait qu’il est bon, de temps à autre, de lire un livre «de carton», ne serait-ce que pour affiner son goût par défaut, comme il est bon de distinguer le kitsch de la qualité en matière d’arts plastiques; et le mérite particulier du brûlot de Gombrowicz tient autant à stigmatiser la médiocrité prétentieuse d’innombrables produits de «poésie pure» que de mettre en évidence le monde social des poètes, constituant un univers séparé du monde ordinaire par le fait même de sa pureté, avec des effet collatéraux relevant de la morne sociologie plus que de la gloire orphique : «La première conséquence de l’isolement social des poètes est que dans leur royaume tout est démesuré et que des créateurs médiocres atteignent des dimensions apocalyptiques», à cela s’ajoutant le fait, aujourd’hui persistant que « les poètes écrivent pour les poètes», qui se «couvrent mutuellement d’éloges et se rendent mutuellement hommage».

    Et là encore, deux ou trois CLICS sur Facebook nous feront assister à une débauche de salamalecs entre «sœurs» et «frères» en poésie numérique, pieusement escortés par leurs followers…

    (Extrait du sixième chapitre du libelle intitulé Nous sommes tous des zombies sympas, la partie en question portant le titre de Nous sommes tous des poètes numériques)

    I-Grande-85866-les-cahiers-de-tinbad-n-7.net.jpg

    Witold Gombrowicz. Contre la poésie. Dans Les Cahiers de Tinbad, no7.
    Ou dans le recueil d'essais et autres entretiens paru récemment  sous le titre La Patience du papier. Christian Bourgois, 2019.

  • En attendant les zombies

    5d404a4ccad503361a8b456a.jpg

    Entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa Rossa de Trieste, à propos d'un libelle à paraitre à la rentrée...

    6. Nous sommes tous des poètes numériques

    Livia Mattei : - Il me semble ressentir, dans ce chapitre où vous vous en prenez à la banalisation de la poésie, autant qu’à ses aspects guindés voire prétentieux, une implication très personnelle, voire affective, de votre part…

    JLK : - Je tiens en effet à ce chapitre plus qu’à tous les autres, qui achoppe au noyau de la littérature de tous les temps et de partout, d’abord à l’oral puis à l’écrit. Je me suis adonné sans conseil ni pression de quiconque, entre l’âge de 13 et de 15 ans environ, à l’exercice d’apprendre par cœur des milliers de vers dont j’empruntais le contenu à une vaste anthologie de la Guilde du livre trouvée dans la bibliothèque paternelle, avec une préférence marquée pour la poésie imprégnée de sentiments délicats de Verlaine et de Musset, tous deux musiciens de la langue s’il en fut, mais aussi de Baudelaire et avant lui du sommital Victor Hugo dont Audiberti affirme qu’après lui plus grand chose ne résiste, et des pièces brèves d’Apollinaire ou plus longues de Saint-John-Perse dont ce vers qui ne veut rien dire me reste en mémoire : « Les spasmes de l’éclair sont pour le ravissement des princes en Tauride…

    L.M.: - Vous écriviez-vous-même de la poésie ?

    JLK : - Non, du tout, ou alors plus tard, quand je me suis passionné pour l’œuvre de René Char, très riche elle aussi en beaux morceaux obscurs, sinon macaroniques voire incompréhensibles à la façon surréaliste, dont je retenais surtout la sensualité tellurique et les aphorismes tranchants ou lumineux, à quoi je m’essayais à mon tour. Entretemps j’avais oublié tout ce que j’avais appris par cœur, mais l’attention la plus vive à la matière et à la musicalité de la langue m’est restée, ressurgie quand j’ai découvert le lyrisme inouï d’un Charles-Albert Cingria, qui n’a pas pondu le moindre vers mais écrit et décrit le monde en poète inspiré, en rupture instinctive avec le « voulu poétique »…

    L.M. – Le Printemps de la Poésie, que vous attaquez immédiatement dans ce chapitre,relève selon vous du « voulu poétique » ?

    JLK. - C’est forcément du « voulu poétique » à partir du moment où l’institution plus ou moins étatique s’impose en subventionnant toute sorte d’actions visant à visibiliser du « voulu poétique » sur les murs de Paris ou dans les couloirs des piscines de province, et je brocarde immédiatement l’Université de Lausanne qui fait de son Printemps de la poésie une opération marketing avec cheffe de projet et flopée d’« events ».

    L.M. :-Vous êtes contre la popularisation de la poésie ?

    JLK : - Pas du tout, au contraire, mais le « voulu poétique » est le contraire de la poésie, tant au dévaloir quotidien des réseaux sociaux où le moindre coucher de soleil et le moindre état d’âme font ruisseler les sentiments sentimentaux de pacotille, qu’au pinacle de la prétention « poéticienne ». Il existe en effet, ma chère Livia, dans les universités en train de « réseauter » la poésie du monde entier, des unités, voire des pôles de « poéticiennes » et de « poéticiens » qui se prennent très au sérieux – et j’évoque la terrible gravité d’un de ces « poéticiens», du nom de Philippe Beck, ponte respecté de l’institution littéraire française au plus haut niveau et dont je détaille les perles du recueil intitulé Dans de la nature, d’une prétention pseudo-novatrice et d’une nullité musicale confinant au plus haut comique. D’un côté, vous avez donc le « voulu poétique » affligeant du tout-venant numérique, et de l’autre celui des élites se congratulant entre « frères » et « sœurs » de la congrégation poétique où, soit dit en passant, les faux modestes et les vrais teigneux s’affrontent plus fielleusement que dans aucune autre sphère du milieu littéraire.

    L.M. : - Mais là encore, carissimo, vous ne vous en tenez pas aux piques, puisque la vraie poésie vous tient à cœur…

    JLK : - Je ne sais pas plus que vous ce qu’est exactement la « vraie poésie », mais je sais distinguer, je crois, ce qui n’en est pas. Je cite, à ce propos, un extrait d’un essai d’Adam Zagajewski, poète polonais qui est de de ceux aujourd’hui qui me touchent le plus, et qui formule la même perplexité. Je cite aussi le pamphlet de Gombrowicz Contre la poésie , qui sait lui aussi ce qui n’est pas de la poésie mais dont je crains qu’il ne m’apprenne rien de bien intéressant sur la « vraie » poésie, au contraire d’un Mandelstam ou d’un Brodsky, d’un Yves Bonnefoy ou d’un Claudel qui sont à la fois poètes et penseurs de la poésie sans poser aux « poéticiens ».

    L.M. : La poésie est-elle traduisible ? Vous citez un poème de Zagajewski traduit en italien, puis un autre en français. Pensez-vous que l’un ou l’autre restituent vraiment la version polonaise ?

    JLK : - Probablement pas, mais ce que me disent ces poèmes traduits me touche plus que d’innombrables poèmes composés en vers libres ou réguliers français, et je lis le Canzoniere d’Umberto Saba, votre voisin triestin, dans sa jolie version manuscrite italienne avant de consulter la traduction française pour corriger ou compléter le texte dont j’ai goûté la musique sans percevoir mainte nuances et détails.

    L.M. - Que pensez-vous de l’appréciation d’un Michel Houellebecq, qui prétend que la poésie de Prévert est d’un « con ».

    JLK : - Je pense que c’est le jugement d’un occasionnel imbécile, lui-même très mauvais poète et jugeant Prévert sous l’aspect de son petit message anar plus que de son lyrisme réel. Houellebecq intronisé dans la collection Poésie de Gallimard, c’est de la pure foutaise, même si quelques-unes de ses strophes ont un certain charme déglingué à la Bukowski, ceci dit je trouve que les romans de l’amer Michel découlent bel et bien d’une certaine « poétique », qui n’a rien précisément de « voulu poétique »…

    L.M. - Voulez vous enfin, à l’heure du limoncello. Nous citer ce que vous tenez pour un beau poème.

    JLK. Mais bien volontiers, et je le cite d’ailleurs in extenso dans la foulée de mon libelle, que j’emprunte au très pur et nervalien poète romand Edmond-Henri Crisinel et qui s’intitule La Folle.

    « Elle a les cheveux blancs, très blancs. Elle est jolie
    Encore, dans sa robe aux chiffons de couleur.
    Elle emporte, en passant, des branches qu’elle oublie :
    Les jardins sont absents et morte est la douleur.
    Elle a des yeux d’enfant qui reflètent les jours,
    eaux transparente où passe et repasse une fuite.
    Sa sagesse est donnée avec des mots sans suite.
    Des mots divins qui vont mourir dans le vent lourd ».

  • En attendant les zombies

    3.jpg

    Entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa Rossa de Trieste, à propos d'un libelle à paraitre à la rentrée...

    5. Nous sommes tous des délateurs éthiques

    Livia Mattei : - Après les faux rebelles et les faux artistes, vous vous en prenez aux moralistes à la petite semaine, et là ça semble vous faire plus mal, non è vero caro ?

    JLK : - On ne peut rien vous cacher, et c’est vrai que ce chapitre m’a donné pas mal de fil de fer barbelé à retordre vu que le sujet de la dénonciation est aujourd’hui aussi compliqué que délicat. Mais je le devais à Pierre-Guillaume de Roux, qui est devenu mon ami principal en un peu plus d’une année et qui a subi, à travers l’un de ses auteurs, un épisode de lynchage médiatico-littéraire d’une indescriptible violence…

    L.M. - Vous voulez parler de Richard Millet…

    JLK : - Précisément. Un auteur que je connaissais assez mal alors que j’ai dans ma bibliothèque plusieurs de ses livres, et qui m’avait un peu agacé avec ses prises de positions publiques sur la mort du roman et la nullité de la littérature française actuelle. J’avais cependant lu, avec un réel intérêt, son essai intitulé Langue fantôme, où il évoque le délabrement de la langue et du style, et son « éloge littéraire » d’Andres Breivik, malgré son titre évidemment choquant au lendemain de l’ignoble massacre d’Utoya, ne m’était pas apparu pour autant comme une défense du terroriste en question, mais je n’avais guère suivi « l’affaire Millet » que de loin, et voilà que Pierre-Guillaume me raconte en détail ce qu’il en a été et m’offre Ma vie parmi les ombres, admirable roman de chair et de terre qui me ramène à La Confession négative et me fait réviser mon jugement avec pas mal de bémols sur le côté parano et catastrophiste des essais de l’auteur, tel L’Opprobre

    L.M.- Richard Millet n’occupe cependant qu’une partie de votre réflexion sur la délation, qui remonte pour vous en enfance…

    JLK. - J’en ai même fait une affaire personnelle, et c’est en quoi mon libelle est autre chose qu’un pamphlet, puisque j’y implique mon infime personne, évoquant la honte que j’ai éprouvée, à dix ans, dans une chambre d’hôpital partagée avec une vingtaine de jeunes lascars très bruyants, après que j’ai alerté la veilleuse de nuit pour qu’elle fasse taire ces emmerdants qui empêchaient de dormir le petit martyr que j’étais au lendemain de mon opération. J’avais dénoncé et plusieurs jours durant j’ai subi le juste mépris de mes compagnons, et le plus fort est que je leur ai donné raison; et le résultat est que j’en ai tiré depuis lors un onzième commandement personnel : tu ne cafteras point…

    L.M. : - Vous ne mettez pas pour autant en cause la dénonciation pour juste cause…

    JLK : - J’ai été un lecteur du Canard enchaîné depuis l’âge de 14 ans et ne renie rien des mes indignations, mais la délation est autre chose, et j’en donne des exemples précis…
    L.M : - Vous rappelez le sort subi par votre ami Dimitrijevic, dont vous ne partagiez pas pour autant la passion nationaliste…

    JLK : - Je me suis éloigné de Dimitri pendant quinze ans, mais jamais ne l’ai dénoncé dans mon journal, et ce sont des raisons humaines bien plus que politiques qui m’ont éloigné de lui. En revanche, j’ai trouvé infâme l’attitude de certains, à commencer par le littérateur Yves Laplace, dans un livre hideux, qui l’a accablé et a vilipendé L’Âge d’Homme en se la jouant justicier vertueux. Par ailleurs, il est très intéressant de voir, à ces moments-là, le délateur sortir du bois – on en apprend alors un peu plus sur l’abjection humaine.

    file70ha29qkzvs9eowwn8k.jpg

    L.M. - Vous citez aussi le cas étonnant du cinéaste Fernand Melgar traîné dans la boue par « la profession » alors qu’il dénonçait lui-même les dealers de rue à Lausanne…

    JLK : - On peut discuter de la façon un peu maladroite de Melgar de s’en prendre sur Facebook, avec des images non floutées, aux dealers illico assimilés à des victimes par les nouveaux bien pensants, mais j’ai trouvé répugnante la lettre collective le dénonçant. Or un autre procès, non moins ignoble, lui avait été intenté au festival de Locarno, quelques années plus tôt, par le président portugais du jury Paulo Branco - la vertu socialisante incarnée -, qui avait taxé son film "Vol spécial" d’ouvrage fasciste au motif qu’il ne dénonçait pas assez les petits fonctionnaire suisses chargés d’encadrer les requérants d’asile déboutés. Il va de soi que le film en question n’est en rien fasciste, mais Branco illustrait parfaitement les relents de stalinisme de sa génération… Tout ça fait mal quand on pense que Melgar est l’un de nos cinéastes qui documente la réalité de notre pays avec le plus d’attention et non sans sensibilité plutôt « de gauche »…

    L.M : - Vous abordez aussi, sans trop vous y attarder, à la vague de dénonciations découlant de l’abus sexuel, et là encore vous y allez d’anecdotes personnelles…

    JLK : - De fait, je me sens pas du tout à l’aise dans ce qui se veut un immense et salutaire débat, et je comprends tout à fait que nos filles abondent dans les sens des indignées pour les motifs qu’on sait ; j’évoque d’ailleurs en passant le classique épisode de l’adolescent mignon pris en auto-stop par un adulte barbu et couillu qui lui fait des propositions, puisque je l’ai vécu, ou cet épisode familial qui nous a forcés à traîner un abuseur caractérisé au procès où il a écopé de quatre ans de prison, mais je me méfie des grands mouvements de vertu collectifs, des gesticulations dans un sens ou l’autre, de l’utilisation opportuniste de ces nobles causes et de tout ce que camoufle ce vertueux combat en matière de ressentiment ou de vengeance. Je ne sais pas… J’ai lu il y a quelque temps Mon père, je vous pardonne, le témoignage de Daniel Pittet qui, enfant de chœur issu de famille défavorisée, s'est fait violer quatre ans durant par le curé Joël Allaz de si bonne réputation; et le fait est que Daniel Pittet a dénoncé et fait reconnaître d’autres crimes trop souvent enterrés par la sainte Eglise, et comment le lui reprocher ? Cependant je persiste à croire que la délation est autre chose, et la figure humaine du corbeau me reste odieuse, allez savoir pourquoi…

    L.M. - Ne comptez pas sur moi pour vous répondre, caro, et reprenons donc plutôt un verre de cet excellent Brunello di Montalcino…

  • En attendant les zombies

    000_par7072833-1_0.jpg

    Entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa Rossa de Trieste, à propos d'un libelle à paraitre à la rentrée...

    4. Nous sommes tous des caniches de Jeff Koons

    Livia Mattei : - Le quatrième chapitre de votre libelle, consacré à l’art dit contemporain, même s’il n’en représente qu’une partie, démarre à fond de train puisque vous y taxez Jeff Koons, le plus grand «vendeur» actuel en la matière, de charlatan…

    JLK : - Charlatan est bien le mot dans l’absolu que représente l’Art méritant une majuscule et une révérence point forcément pieuse mais non moins sincère, de Lascaux à Nicolas de Staël, mais vous aurez remarqué que je nuance le terme en présentant notre ami Jeff comme un manager capable et un spéculateur cynique aussi avisé que le bateleur actuel de la Maison-Blanche. En fait, plus que cet habile crétin milliardaire qui a su recycler à sa façon toutes les resucées pseudo-avant-gardistes de son époque, dans la lointaine filiation de Marcel Duchamp ou sur les traces plus récentes de Warhol & Co, ce sont ses laudateurs extraordinairement complaisants que je vise, galeristes en vue ou conservateurs, critiques ou historiens d’art, qui ne cessent de glorifier ses babioles de luxe, jusqu’à la dernière enchère du Balloon Dog vendu à plus de 55 millions de dollars. Je vise les pontes de Beaubourg ou de la Fondation Beyeler qui se foutent du public avec des hymnes d’une vacuité prétentieuse sans pareils, et toutes celles et tous ceux qui en rajoutent comme à propos d’un Damian Hirst et de pas mal d’autres stars momentanées du Marché de l’Art. Faites un tour dans les archives de la Toile et vous verrez que pour un Jean Clair, lucide et implacable connaisseur à qui on ne la fait pas, la majorité des commentateurs se couchent…

    L.M. - Votre premier coup de gueule date de 1992, à Lausanne. C’était encore du temps de notre délicieuse Cicciolina…

    Book-107_cor.jpg

    JLK : - C’était l’hiver, il faisait froid, nos amies les Brésiliennes ou les Roumaines se les gelaient sur les trottoirs de l’ancien quartier industriel du Flon, et c’est là, dans un ancien atelier de tanneur recyclé en loft de luxe, que j’ai découvert, au milieu de toute une société de snobards de nos régions, les fellations ravissantes et les sodomies reluisantes de Jeff et sa putain mauve, traitées en délicates teintes sulpiciennes, à 75.000 dollars la pipe et, parmi autres objets, tel caniche de bois polychrome ou telle truie à 150.000 dollars pièce TVA non comprise, sans oublier la verge en érection du Maître en matière polymère, à disposer chastement sur sa table de nuit

    L.M. - Vous étiez alors chroniqueur littéraire à 24 Heures, mais vous avez commis un édito d’humeur qui vous a presque valu un procès…

    JLK : - Comme je traitais la galerie de porcherie modèle et plaignais les péripatéticiennes de la rue voisine moins bien traitées, l’épouse de trader new yorkais qui tenait la boutique a failli me traîner en justice, mais un abondant courrier de lecteurs m’a valu d’y couper, alors même qu’un artiste branché de la place me taxait de censeur à la Goebbels. Mais ça n’est qu’un début anecdotique, avec la série porno de Made in Heaven, après laquelle Jeffie allait frapper beaucoup plus fort «à l’international»…

    L.M. – Ce qui me touche, c’est que vous parlez surtout, entre vos diatribes, de l’Art qui vous tient à coeur…

    JLK : Je ne suis pas un spécialiste ni un critique d’art, mais j’aime la peinture depuis l’âge de treize ou quatorze ans, quand j’ai découvert les coulures vert sombre ou les moires à multiples noirs des murs de Paris d’Utrillo, et un bon prof à lavallière m’a entraîné ensuite dans les jardins provençaux de Cézanne, les jardins marins de Gauguin et les jardins méditerranéens de Bonnard, et c’était parti pour rencontrer un jour Joseph Czapski et devenir l’ami de Thierry Vernet, très humbles et très admirables artistes partageant en outre une admiration presque sans bornes pour l’un des derniers représentants de la grand peinture occidentale en la personne de Nicolas de Staël. Donc au pamphlet s’oppose l’exercice amoureux…

    1858999720.2.JPG

    L.M. - Comme vous rappelez le conformisme des pseudo-rebelles, dans le chapitre précédent de votre libelle, vous vous en prenez à ce qu’on pourrait un nouvel académisme à verni progressiste, consacré par des collectionneurs fortunés et répertorié comme dans une Bourse…

    JLK : - Jean Clair, dans cet essai salubre qui s’intitule L’Hiver de la culture, décrit assez exactement le processus qui a permis à un pseudo-artiste comme Jeff Koons - dont on peut rappeler qu’il a fait lui aussi ses débuts comme trader à Manhattan -, de développer ses sociétés de bricolage de luxe à l'échelle mondiale, citant ce bunker bâlois, nommé le Schaulager, où sont stockées les œuvres les plus intéressantes du point de vue de la spéculation, au gré des décideurs qui manipulent le Marché de l’Art à leur guise. En Suisse, nous avons en outre des ports-francs qui facilitent le transit de ces « produits structurés » en 3 D, si j’ose dire. Tout cela pour convenir, carissima Livia, que le prétendu progressisme de Jeff Koons, si proche du peuple n’est-ce pas, célébré par l’impayable Bernard Blistène, lors de la rétrospective Koons à Beaubourg relève de la pure foutaise…

    L.M. : Après Lausanne, Bilbao, Versailles, Beaubourg et Bâle, vous revenez en votre pays pour administrer une taloche posthume au très officiel influenceur local que fut Pierre Keller en terre vaudoise…

    JLK : Bah, c’est en effet le serpent qui se mord la queue, et je ne vais pas cracher sur le joli cercueil de Pierre Keller décoré par le plasticien millionnaire John Armleder, mais le fait est que, des pissotières de Los Angeles, constituant son premier sujet de photographe-plasticien, au culs de chevaux et autres étapes mineures dans le pseudo-conceptuel, avant sa vraie carrière de manager scolaire et de notable concélébré par tous les amateurs de vins et de beaux discours, ce Vaudois parfaitement aligné, jusque dans sa gay-attitude joviale, n’aura pas manqué de célébrer verbalement les idoles du Marché de l’Art que sont devenus un Jeff Koons ou un Damian Hirst, proclamant lui-même en tant que fondateur et directeur de l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) : « Avant de leur apprendre à devenir artistes, j’apprends à nos élèves à se vendre »…

  • De dieux la fête !

    67739389_10220343690209226_4305540882712494080_n.jpg

    (Dialogue schizo)

     

    À propos de la Fête des vignerons 2019, de l’hésitation à s’y rendre pour de multiples bons motifs, et des raisons d’en être fou par delà toute réserve, le génie populaire damant le pion au message populiste…

    Moi l’autre : - Alors là, compère, nous voici pour une fois 100% d’accord, et même plus…

    Moi l’un : -Et tu m’en as vu le premier  ébahi, ébloui, illico charmé par l’ambiance bon enfant de la rue et des places encore ensoleillées, ensuite touché par l’accueil si prévenant des placeuses et placeurs bénévoles déguisés en étourneaux, enfin conquis en crescendo par cet incroyable spectacle dont j’avais craint le pire…

    Moi l’autre : - C’est vrai que nous y allions un peu à reculons…

    Moi l’un : - Moi surtout : tu me connais, je suis de nous deux la partie la plus lucidement sceptique, bien moins avenant voire tolérant que toi, et je cumule l’agoraphobie, le rejet de tout chauvinisme national ou cantonal, mais aussi la démagogie de tous bords et le folklore abruti par les clichés et la clinquant touristique, enfin je redoutais le gigantisme creux à grand renfort d’effets du dernier cri technologique. Et puis j’ai lu deux ou trois premières critiques évoquant le manque d’âme de tout ça et son côté parade de masse à la Kim Jong-Un. La Corée du Nord sur la place du marché où Jean-Jacques Roussau effeuillait le liseron : tu vises l’horreur ! 

    Moi l’autre : - Pour ma part, âme sensible comme tu me connais, plus Anima qu’Animus que toi, je redoutais plutôt l’artifice à la page tel qu’on l’a déjà vu en 1999, avec tous les gadgets de mise en scène resucés des années 70-90, de la musique pour flatter - pourquoi pas du rap ou du slam des Alpes ? et des images à en saturer Instagram…

    Moi l’un : - Ajoutant à cela que nous sommes, tous deux, allergiques à l’hyperfestif qui fait que la vraie fête n’existe plus, c’était en effet mal parti. Comme sont partis, envolés comme des baudruches dans le soir se faisant nuit et la nuit de plus en plus noire et pleine d’étoiles, toutes nos préventions et autres préjugés. Or le plus fou est que tous les aspects que nous craignions : le côté mégalo du projet, le brassage des airs choraux très rythmés et des chorégraphies, la dramaturgie réduite à trois fois rien, les trucs de mise en scène rappelant telle séquence de Fellini (la grande toiles agitée des eaux) ou telle vision de je ne sais quel film astro-futuriste – tout ça se trouvait intégré comme le sublime Ranz de vaches me rappelant la poignante litanie nocturne de Padre Padrone ou les incantations himalayennes, et la scène des tracassets m’a paru le summum d’une transposition coupant court à tout naturalisme pour convoquer les dieux de la terre… 

    67632235_10220343695009346_8719980218833436672_n.jpg

    Moi l’autre : -  Assez loin de Ramuz tout ça…

    Moi l’un : - Très loin de l’usage conventionnel qu’on  a fait de Ramuz, mais Ramuz était à sa façon à l’écoute des dieux de la terre et de la chair, plus que du Dieu des chaires synodales, et la façon de la Fiesta 2019 de recycler les puissances naturelles, le soleil et les angoisses, me semble rejoindre le mysticisme naïf toujours présent chez les petits bourgeoisde tous âges sortant de la Migros pour rejoindre la « répète » des choristes, au dam des idéologues helvétistes ou anti-helvétistes…

    Moi l’autre : De fait, il n’y a pas de message dans cette fête, ou disons que le message est cousu dans le costume des messagers. Donc rien à voir avec les spectacles de propagande militaro-politiques, avec les rassemblements d’évangélistes, les célébrations olympiques ou les défilés massifs de l’Allemagne nazie…

    Moi l’un : - Comparer cette manifestation populaire, qui est l’émanation des villes et villages de cette terre, de ses sociétés locales et de ce qu’on peut dire « nos gens », aux shows totalitaires de la Corée du Nord est d’une imbécillité et d’un manque de tact, de sensibilité et de santé tellement énormes qu’on aura la charité de ne pas en rajouter, et qui dirait que le défilé des carrés de Cent-Suisses, même un peu tiré en longueur, fait l’apologie de la guerre ou de la force virile ? Dira-t-on que les jupons voltigeurs des effeuilleuses sont des incitations à  l’incivilité sexiste ou que les petits solistes  aux voix angéliques, les magnifiques gymnastes tournoyant sont des exaltations pédophiles ou des défis jetés aux handicapés ?

    67736267_10220343689569210_3045582969113673728_n.jpg

    Moi l’autre : - D’autant moins que le messager boiteux de la tradition  est une messagère à jambe de titane articulée et qu’elle rebondit sur l’écran de sol comme un ange sans ailes !

    Moi l’un : - Une autre objection à la représentation a invoqué son manque d’âme ! C’était un peu vrai, m’a-t-il semblé,  pour l’édition de 1999, malgré son empreinte plus ostensiblement « artistique » et « littéraire », mais chaque édition reflète aussi son époque, et celle de 2019, par delà les prestiges culturels locaux d’époque, me paraît remarquable par sa façon d’intégrer les codes d’un méli-mélo culturel de plus en plus « foutraque », pour le dépasser en saisissante connivence avec les gens – et cela c’est dans l’arène seulement qu’on l’aura perçu. L'âme y était partout, dans le vitrail visuel de la saint-Martin et les yeux des enfants dessous les âges, dans la grâce et la fluidité du mouvement, l'âme des corps et des visages, l'âme qui a un coeur et point trop d'esprit à l'affiche mais dans l'intelligence instinctive et délicate, etc. 

    67521121_10220343693529309_30446056793702400_n.jpg

    Moi l’autre : - Tu te rappelles notre émotion de 1955 ? Ce supplément d'âme au nom des dieux plus explicitement figurés - mais ça prouve quoi ?

    Moi l’un : - Et comment : sur les épaules de notre employé de bureau modèle, ancien des éclaireurs de Sauvabelin et bon paroissien des hauts de Lausanne, lecteur de Ramuz et de Giono, qui a frémi comme sa Lucernoise de conjointe à l’apparition des archers du soleil et de Bacchus presque tout nu tandis que nous tombions raides amoureux de Cérès la déesse de l’été, hôtesse de l’air au nature. Le rêve ! Et c’est le souvenir que je souhaite aux kids d’aujourd’hui qui auront vécu ça : que ça leur chante au cœur une vie durant !

    68270483_10220343696009371_3280460174887747584_n.jpg67560026_10220343692009271_302431303263846400_n.jpg

  • Une belle échappée

    Hofmann2.jpgROMAN Dix ans avant la Fête des vignerons, mais un an seulement après le Prix Nicolas Bouvier à son Estive, l’écrivain-voyageur se coulait dans la peau de L’Assoiffée, trentenaire en quête d’elle-même.

    Blaise Hofmann aime la vie et les gens, mais aussi les mots qui expriment la sève de la vie et donnent voix aux gens. De ces dispositions généreuses, ses deux premiers livres se sont fait l’écho, autant qu’un tour de la Méditerranée que les lecteurs de 24 Heures ont pu suivre au fil de chroniques à la fois personnelles et denses. Cette soif de vivre, nous la retrouvons dans son premier roman avec plus encore d’intensité, marqué par l’impatience et la révolte d’une jeune femme en rupture de conformité, Berthe de son prénom. « C’est mal vu de se chercher quand on est adulte », écrit Berthe à l’ami qu’elle largue après un tendre début, et dont elle n’attend pas de réponse, dans une lettre datée de Paris où elle se retrouve après une longue errance à bicyclette, à pied ou en stop, de l’arrière-pays vaudois aux quatre coins de l’horizon où son appétit de choses nouvelles et de rencontres l’a poussée.
    Il y a de l’aventurière chez cette « sale gosse » qui a épuisé ses parents et se rêve « chevalière » plutôt que « pondeuse », mais également de l’enfant du siècle avec ses désarrois et ses vertiges suicidaires. L’écrivain lui communique du moins sa fringale de découverte et son besoin de se frotter aux autres, et l’on s’attache à ce beau personnage radical, que son refus de s’enliser porte aux extrêmes.

    - Comment ce personnage vous est-il apparu ?
    - Le livre est né d’une impulsion forte et naïve qui ne se reconnaît plus du tout dans le produit final : le malaise ressenti à la vue d’un sans-abri. Comment l’évoquer et sous quelle forme ? Adopter «artificiellement» un mode de vie SDF aurait manqué de respect. Jouer au reporter aurait fait de moi un voyeur. Élaborer un roman sociologique aurait sonné froid et distant. J’ai donc choisi d’injecter, dans une trentenaire bien portante, un « chromosome assoiffé », en deux mots, une envie de vivre sans compromis, sans hésitation et au plus près de soi. C’est moins l’état final d’une vie vagabonde qui m’intéressait que le lent glissement qui y aboutit.
    - Vous identifiez-vous au personnage ?
    - Que le narrateur soit une narratrice n’est pas très important. Je pense que nous avons tous, les hommes comme les femmes, une assoiffée en nous, qui crie plus ou moins fort et que l’on écoute plus ou moins. En ce qui me concerne, j’espère ne pas l’avoir tout à fait tuée en écrivant ce livre… Il faut lire ce roman comme un conte réaliste : la femme dont je parle ne peut pas exister, elle est trop extrême, elle ne tient pas la route. Et pourtant, mystère, elle parle de nous.
    - Vous dites tenir particulièrement à ce livre. Pourquoi cela?
    - Billet aller simple et Estive étaient des livres confortables. Il y avait entre les paragraphes un vécu « aventureux », mais la trame était réglée sur une expérience limitée dans le temps et l’espace. L’Assoiffée est partie de rien, m’a demandé beaucoup plus de travail, mais sonne peut-être… plus vrai?

    De fait, en dépit d’un scénario aussi tâtonnant que l’errance de la protagoniste, c’est un livre construit et bien incarné, vécu senti, marqué par le besoin d’honnêteté et de netteté de la jeune génération, et qui jette un regard frais sur le monde, non sans cynisme blessé parfois, mais avec une extrême acuité sensible au chaos social ou médiatique, aux langages de Babel ou à la profusion de la nature, du brassage urbain, de la ville-univers: « La rue, c’est un peu moi. En plus marqué. La rue met le doigt où ça fait mal. Elle parle de mes possibles, de mes ruptures, de mes deuils, de mes abandons, de ma solitude»…

    Blaise Hofmann. L’Assoiffée. Editions Zoé, 171p.

  • Col tempo

     

    La Vecchia Photo by Cat Bauer.jpg

     

     

    Le temps ne compte plus
    comme aux longs jours d’automne
    où je me lamentais
    de n’aimer plus personne.

     

    Le temps n’est même plus
    à la mélancolie
    de l’amour en allé ;
    et même sangloter
    n’est plus que comédie.

     

    Le temps ne passe plus
    au présent accordé -
    je suis mon temps passé :
    par lui seul apaisée.

     

    Peinture : Giorgione.

  • En attendant les zombies

    66837494_10220217479854046_1983787562287759360_n.jpg

    Entretien, à Trieste, de JLK avec Livia Mattei.

     

    À la rentrée de l’automne 2019 paraîtra, chez Pierre-Guillaume de Roux, le 25elivre de JLK, intitulé Nous sommes tous des zombies sympas et constituant, sous l’appellation de « libelle », un brûlot virulent visant la massification globalisée (Nous sommes tous des Chinois virtuels), le nivellement de la littérature par les stéréotypes et la quête du succès à bon marché (Nous sommes tous des auteurs cultes), l’acclimatation de tout esprit critique à l’enseigne d’une nouveau conformisme «décalé» (Nous sommes tous des rebelles consentants), l’abaissement de l’Art au niveau d’un produit structuré soumis à la plus juteuse spéculation (Nous sommes tous des caniches de Jeff Koons), le déploiement d’une forme nouvelle de lynchage public à grande échelle (Nous sommes tous des délateurs éthiques), la dégradation du langage poétique devenant bavardage sentimental où chacun se la joue Rimbaud ou Minou Drouet sur les réseaux sociaux (Nous sommes tous des poètes numériques)et enfin le glissement progressif de l’humanité sympathique vers une espèce de plus en plus formatée, uniformisée et fardée à la manière des Anges de la télé et autres sous-produit du feuilleton Kardashian  (Nous sommes tous des zombies sympas).

    Composé dans l’urgence en moins de trois mois, ce livre dédié à la mémoire de Cristina Campo, Dominique de Roux et Philippe Muray - trois esprits supérieurement éclairés rompant d’avec la veulerie de temps qui courent, l’ouvrage demandait, tant pour sa conception que pour sa réalisation, quelques explications que Livia Mattei, bien connue en Mitteleuropa cultivée pour l’alacrité sagace et la pénétration de ses lectures, a tenu à recueillir auprès de son vieil ami invité pour l’occasion dans sa demeure des hauts de Trieste…

    Agent.jpg

    1.Nous sommes tous des Chinois virtuels

     

    Livia Mattei : - Votre dernier livre, caro, est immédiatement mordant par son écriture et la charge de son contenu, qui relèvent du pamphlet. Alors pourquoi l’appeler « libelle » alors même que, dès le premier chapitre, vous attaquez durement les deux Présidents de la Chine néo-maoïste et de la Suisse capitaliste participant au déni de mémoire de celle-là par opportunisme ?

    JLK : - Il se trouve que, par nature tant que par éducation, je préfère le judo au karaté. Autour de mes dix-huit ans, j’ai été marqué par l’enseignement d’un prof d’italien du nom de François Mégroz, qui nous faisait lire la Commedia de Dante et, au titre de ceinture noire, initia les garçons de la classe intéressés aux rudiments des mouvements élémentaires dits Uki-goshi ou Kesa-Gatame.  Ce que j’en ai retenu est essentiellement qu’au lieu de frapper pour faire tomber son adversaire, mieux vaut préparer et accompagner sa chute en douceur en combinant Uki-Goshi (6emouvement du premier groupe du gokyo) avant de l’immobiliser au sol (Kesa gatame). En outre, tout s’oppose chez moi à la pratique binaire en matière de langage. Le pamphlet  cogne de manière le plus souvent univoque. Le libelle pointe, pique et n’est pas sans s’inspirer, en tançant, de la danse immobilement vibratile de la libellule.

    Lorsque Ueli Maurer, le Président de la Confédération helvétique en exercice, de passage à Pékin, déclare servilement qu’il faut « tirer un trait» sur le massacre de Tian’anmen, il incite aussi vivement à la pique que lorsque le président chinois à vie Xi ping donne aux Occidentaux plus ou moins pleutres, au forum économique de Davos, des leçons de libre échange. Mais cette entrée en matière « politique » ne tarde à déboucher, dans mon libelle, sur une réflexion beaucoup plus générale opposant ces « chinoiseries » très réelles à ce que j’appelle les Chinois virtuels que nous devenons tous peu ou prou. 

    L.M. : - Vous distinguez nettement, en effet, le Chinois virtuel du Chinois «plus que réel». Qu’est-ce à dire plus précisément ?  

    JLK : - Nous nous sommes écrits des billets bleus et verts, chère Livia, pendant plus de cinquante ans, et désormais nous « échangeons » par MESSENGER ou par SKYPE, et d’un CLIC nous « partageons » sur FACEBOOK. C’est ce que j’appelle devenir des Chinois virtuels. Par l’extension de la machine et par sa soumission à l’Empire commercial, quel qu’il soit.  Je ne parle donc pas du Péril Jaune mais d’une uniformisation virtuelle qui, par la multiplication des images lisses  et des mots sans chair, nous coupe de ce que j’appelle le plus-que-réel. Il va de soi que le massacre de Tian’anmen, ou la catastrophique pseudo-révolution pseudo-culturelle et ses millions de victimes, ne sont que des images symboliques, mais renvoyant à des faits combien réels. Plus-que-réels, mais qui ont été et continuent d’être niés, sauf par les esprits libres que je cite – un Simon Leys dans Les habits neufs du Président Mao,ou un Jean Pasqualini dans Prisonnier de Maoque lisait mon père dans les années 70 alors que je me débarrassais, de mon côté, de mes illusions de progressiste virtuel marxisant…

          L.M : - Vous prétendez que vous avez cessé d’être gauchiste en mai 68 après avoir vu de près les barricades parisiennes. N’est-ce pas un raccourci ?

           JLK : - Bien entendu. Je me suis éloigné du progressisme en m’efforçant de parler son langage, que j’ai vite ressenti comme une langue de bois, et surtout, à 19 ans, donc en 1966, en découvrant le socialisme réel en Pologne et l’usine à exterminer d’Oswiecim – Auschwitz en bon allemand. Mais j’ai mis bien plus longtemps à me défaire de toute idéologie, gauchiste ou réactionnaire, et c’est essentiellement contre l’idéologie que je ferraille dans ce nouveau livre…

              L.M. : Qu’entendez-vous exactement par idéologie ?  

           JLK : Disons que c’est l’usage des idées soumis à tel ou tel système religieux, philosophique, politique, social ou commercial, plus généralement : utilitaire. L’idéologie marque la pétrification de la pensée. Tout langage argumentatif y succombe. La poésie seule y échappe, sauf quand elle retombe dans le prône, le catéchisme religieux ou politique ou la publicité. 

    L.M. : Vous vous en prenez violemment à ceux q1ue vous appelez les jobards de l’intelligentsia parisienne, chantres du maoïsme dans les année 70, Sollers et consorts…

    27-0.jpg

    JLK : - L’épisode  de la visite de la bande de Tel Quel en Chine maoïste, relaté sans aucun recul par Julia Kristeva dans Les samouraïs, est en effet un moment emblématique de l’aveuglement des idiots utiles occidentaux, immédiatement pointé par Simon Leys, l’exemple à mes yeux de l’intellectuel intègre, mais traîné dans la boue par Le Mondeoù il était taxé d’agent d’influence américain. Philippe Sollers est retimbél sur sea pattes avec l’habileté acrobatique qu’on lui connaît, mais un Alain Badiou n’en démord pas et les témoignages accablant sur cette époque se sont multipliés.

    20140823_OBP001_0.jpg

      L.M.- Passons donc à la Chine plus que-réelle de Xi Jinping, que vous évoquez à propos du romanChina Dream de l’exilé Ma Jiang…

    JLK : - Oui, et là encore c’est au très regretté  Simon Leys que je suis gré d’avoir découvert cet auteur, dont la satire du bonheur chinois actuel est carabinée, à la fois déchirante et salubre. Ma Jiang est certes un intellectuel de haut vol, mais c’est d’abord un écrivain en pleine pâte, et c’est en quoi il relaie les fables contre-utopiques de Zamiatine (Nous autres), des Anglais Aldous Huxley (Le meilleur de smondes), et Orwell (La ferme des animauxet 1984) ou du Polonais Witkiewicz (L’Adieu à l’automne etL’Inassouvissement), en travaillant sur la langue de bois du néo-communisme hyper-capitaliste de la Chine actuelle, avec laquelle la Suisse prétendument hyper-démocratique fricote par « pesée d’intérêt », comme elle fricote avec l’Arabie saoudite en fermant les yeux sur l’assassinat de Jamal Khashoggi…

    L.M. :- Avez-vous honte d’être Suisse ? 

    JLK : - Pas plus que vous d’être Italienne, femme ou belle. D’ailleurs je ne sais pas trop ce que signifie «être Suisse» dans un pays aussi composite que l’Europe où le paraître compte plus, en nombre que l’être, et je sais assez quelles tueries séculaires, religieuses ou politiques, claniques ou idéologiques de tous bords  ont abouti à cette entité viable qu’est la Suisse réelle d’aujourd’hui…

     

    2. Nous sommes tous des auteurs cultes  

     

    Livia Mattei:- Après la massification collectiviste, vous vous en prenez à l’idolâtrie publicitaire. Mais où et quand est apparu selon vous ce qu’on appelle l’auteur culte, voire cultissime ?

    JLK.- Il me semble que le lancement du jeune Radiguet, vendu dans les années 1920 comme un savon par Grasset, annonce la couleur, en phase avec la première idolâtrie hollywoodienne d’importation. Le personnage devient plus important que son œuvre, ou plutôt l’image fantasmée , comme celle de Sagan en voiture de sport.

    L-M.: - Le type de succès même immense qu’ont connu un Victor Hugo ou un Edmond Rostand change alors de nature par le truchement de la publicité et des médias...

    JLK: - Exactement, et le culte à l’américaine fabrique des mythes à foison qui seront recyclés dès les années 1960 par des modes impliquant les écrivains autant que les stars du cinéma ou de la chanson. Curieusement cependant les livres cultes et les auteurs cultes ne sont pas forcément les plus lus du grand public, notamment en France où un certain sens de la qualité et un certain snobisme font encore le tri avant le règne de la seule quantité. Un Henri Michaux est enterré comme un auteur culte . C’est dire!

    L.M.: - Vous amorcez votre aperçu des auteurs cultes contemporains avec Joël Dicker. Pourquoi cela ?

    JLK: - Parce que la success story de ce wonderboy suisse idéalement mal rasé me semble emblématique. D’abord du fait de l’indéniable talent de storyteller du jeune auteur, dont le premier succès est due aux libraires et aux lecteurs plus qu’à la publicité et aux médias , ensuite par le formatage du deuxième roman au niveau d’une série aussi niaise que fade. Même si l’habileté technique y était encore. Mais tel est bien l’auteur culte des remis qui courent: c’est un habile. Votre Umberto Eco en est d’ailleurs un exemple probant, en plus smart que notre mini-Federer feuilletoniste...

    L.M.: -Selon vous Joël Dicker ne serait pas un écrivain mais plutôt un écrivant...

    JLK: - De fait je reprends la distinction faite par Audiberti entre écrivains - auteurs qui imposent un ton unique -, ecriveurs - gens de plume faisant le meilleur usage de la langue mais sans originalité foncière, et écrivants qui usent d’un langage standard et fabriquent souvent des livres plus vendables que maints écrivains. On ne fera pas de ce classement un système, mais ça peut aider à un repérage graduel qui se perd aujourd’hui faute d’esprit critique ...

    L.M. - Vous donnez ensuite l’exemple d’Anna Todd et de ses sex-sellers vendus par millions...

    JLK: - C’est le fond de la nullité à succès, sur la base d’un journal de collégienne publié sur Internet, plébiscité par des millions de gamines et récupéré par un grand éditeur américain d’un opportunisme typique. Plus indigente qu’une Barbara Cartland, la bimbo texane préfigure le degré zéro du feuilleton ou la notion même d’auteur n’a plus de sens. L’obsession sexuelle n’y est d’ailleurs plus qu’une sanie de compulsion puritaine mais ça cartonne chez les zombies...

    L.M. Et voici Michel Houellebecq. Tout autre animal !

    JLK: - Et sûrement un écrivain , ça ne fait pas un pli, avec un ton et une tripe sans pareils. Vaut-il pour autant l’appellation d’écrivain national comme l’a tiré récemment un magazine de la droite française ? Pauvre France alors « pays défait » comme l’appelle Pierre Mari dans une salutaire lettre ouverte aux élites présumées et autres importants de l’insignifiance établie... Et poète comme on l’a intronisé. Mais quelle poésie de gadoue si l’on excepte quelques rayons sur la poubelle genre Bukowski chez les Deschiens. Cela étant le lascar est un médium social et psychologique remarquable, et son observation portée sur le langage actuel et les faux semblants idéologiques et culturels est d’une pertinence unique. Et puis il n’a cessé d’évoluer, et son bilan dermatologique semble s’améliorer...
    Mais grand écrivain ? Comparez sa phrase et sa poétique à celles de Céline ou Proust, à Bernanos ou à dix autres stylistes du niveau d’Audiberti ou Paul Morand, Giono ou Jacques Chardonne et revenons à la considération du degree hiérarchique chère à Shakespeare, etc.

    L.M. : - Vous prenez aussi la défense de l’auteur culte norvégien Karl Ove Knausgaard, contre ses détracteurs français, dont un Pierre Assouline...

    JLK: - On a parlé à son propos d’un Proust norvégien, ce qui fait bondir nos chers Parisiens, qui le réduisent au rang d’un graphomane à santiags, ce qui me semble injuste même si son immense journal intime n’a rien de la tenue poétique de la Recherche ni de l’extraordinaire densité de l’univers proustien. Mais l’hypermnésie de son récit a bel et bien quelque chose de proustien, même si l'auteur lui-même se défend de cette écrasante comparaison, et je lui trouve une remarquable honnêteté dans son approche des êtres et un charme de vieux jeune homme plein de tendresse.

    L.M. : - Enfin vous vous moquez plutôt de cette étiquette d’auteur culte ...

    JLK: - Et comment, carissima ! Culte de quoi ? Plutôt cuculte, pour singer Gombrowicz ! Et qui en décide ? Voyez et concluez en n’oubliant pas de tirer la chasse d’eau !

     

    À suivre. Demain: Nous sommes tous des rebelles consentants

     

     

  • Les garçons bien élevés

    capture-d_ecc81cran-2016-09-13-acc80-3-18-35-pm.png
     
    Pour Aloysius et son double.
     
    Les garçons qui font la vaisselle
    n’ont plus l’air emprunté
    de leurs pères aux noires aisselles,
    quand ils buvaient le thé
    au milieu de leurs péronnelles.
     
    Les garçons tricotent en riant
    des bonnets d’opéra,
    et se coulent ainsi que des chats
    dans les lits des divas
    qui les cajolent en ondulant
    de leur bel ornement.
     
    Les garçons seront désarmés
    si vous les gourmandez
    ou les privez de leurs jouets,
    ou les montrez du nez
    dans les vestiaires mal aérés.
     
    Les garçons de ce temps voudraient
    tant qu’on les courtisât
    qu’ils se tendent soudain
    dans leurs tenues d’équitation
    aux éperons têtus,
    et les voici tantôt saillant
    et tantôt ferraillant,
    se lançant fiers dans la bataille
    des messieurs qu’on empaille...

  • Par tous les chemins

    Copie (2) de _DSC0002.JPG 

    Chemin faisant (1)

     

    De l'angoisse levée. - C'est toujours un stress d'enfer que le dernier travail d'avant le départ, surtout le départ de nuit qui fait penser aux départs sans retour, mais le seul drame ce soir sera de ne pas retrouver son passeport jusqu'à moins une et de s'arracher à son toit et au névé de narcisses embaumant la vanille - or la route appelle et le quai là-bas et le train de nuit et les tunnels en enfilade vers le Sud qui trouent le Temps pour nous rendre les lieux... 

    Des collines et des coquelicots.- Se relevant d'une nuit de tagadam tantôt trépidant et tantôt en sourdine nos paupières tôt l'aube nous révèlent ce matin ces verts tendres des collines de Toscane aux crêtes à fines flammes de cyprès et de clochers,et le long des voies se voient ces îlots de coquelicots et jusque dans l'entrelacs des voies de Roma Termini, et jusque sur les murs de notre chambre jouxtant le Campo de Fiori en candide aquarelle...

    Des fontaines et des filles en fleur. - Il n'y a qu'à Rome qu'une fontaine n'est faite  que pour les chiens, et c'est à Rome aussi que s'élèvera la fontaine de mémoire de Pier Paolo Pasolini, faite juste pour se laver les mains en passant ou se rafraîchir, juste pour boire en passant de l'eau fraîche ou se refaire une beauté - il n'y a qu'à Rome que le soir, au Campo de Fiori, les gars et les filles dégagent la même sensualité qui est celle, en mai, de notre bonne et belle  vie...  

    (Rome, le 19 mai 2009)

    Peinture: Floristella Stephani.

  • Révérence au Grand Manou

    71r8zjSIFkL._SY606_.jpg

    (Pour Anthony Nolan)

     

    Voici venir le Grand Manou
    sur son bel éléphant,
    le pachyderme aux yeux très doux,
    sage comme un enfant.

    Il a l’air d’un Maharadjah,
    au fringant uniforme,
    tout fleuri de beaux falbalas
    sous son crâne haut-de-forme.

    Son ministre en bicorne blanc
    tenant haut l’éventail
    l’escorte pour son agrément :
    c’est son job, son travail.

    Car il fait chaud chez les Indiens:
    c’est marqué dans les livres,
    et quand le peuple indien se plaint,
    suppliant qu’on délivre
    les vents attachés aux nuées,
    le Grand Manou l’entend,
    et l’éléphant de ses deux ailes,
    ventile les innocents.

    En lisant le Mahrabata,
    le Grand Manou s’inspire
    des anciens avis avisés,
    et l’Alizé respire,
    et les Indiens tout requinqués
    retrouvent le sourire.

    Le Grand Manou en sa splendeur
    est resté le très humble
    et très fidèle serviteur
    de celui qui a façonné
    dans l’atelier dormant,
    en fine pâte à modeler,
    sans brevet déposé,
    les éléphants et les enfants.

     

    Ganesh-playing-the-flute.jpg

  • L'étrange Questionnaire

    littérature
     

    Notre occulte compère blogueur rémois Eric Poindron, tenancier du Cabinet de curiosités (http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/) , et sévissant non moins notoirement sur Facebook, jugea bon ce jour-là d'interrompre nos Travaux & Loisirs par un étrange Questionnaire, et voici ce qui lui fut répondu....


    1 – Écrivez la première phrase d’un roman, d'une nouvelle, ou d’un conte étrange à venir.
    - Une jeune femme émaciée lisait Le bonheur des tristes à la table voisine, ce matin-là. Ce titre autant que la pâleur de la lectrice me composaient un nouveau ciel sous lequel il me plut de commencer d’écrire l’étrange roman que voici...
    2 – Sans regarder votre montre, quelle heure est-il ?
    - Il est l’heure de brasser les aiguilles.

    3 – Regardez votre montre, quelle heure est-il ?
    - Ma montre s'est arrêtée lors de notre dernier match de Sumo.
    4 – Comment expliquez-vous cette – ou ces – différences du temps ?
    - Il n’est aucun écart entre l'aiguille et son ombre.

    littérature
    5 – Croyez-vous aux prévisions météorologiques ?
    - Certes, mais à contre-temps.

    6 - Croyez-vous aux prévisions astrologiques ?
    - Certes, mais à contre-coup.
    7 – Regardez vous le ciel, et les étoiles, quand il fait nuit ?
    - Les étoiles me rappellent mon âge d'avant ma naissance. Quant au ciel il me scrute à la dérobade.
    8 – Que pensez-vous du ciel et des étoiles quand il fait nuit ?
    - Le ciel et les étoiles m'impatientent au point que je fais tomber le jour avant qu'il soit temps.
    9 – Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
    - Je regardais passer le train du temps en mâchant de la réglisse.

    10 – Que vous inspirent les cathédrales, les églises, les mosquées, les calvaires, les synagogues et autres monuments religieux ?
    - Ce sont les chastes maisons de passe du Temps.

    littérature

    11 – Qu’auriez-vous vu si vous aviez été aveugle ?
    - Je suis aveugle à tout ce que je ne vois pas.
    12 – Qu’auriez-vous aimé « voir » si vous aviez été aveugle ?
    - J’eusse aimé voir le clavier des prés de Rimbaud les yeux fermés.
    13 - Avez-vous peur ?
    - Tout le temps que je perds.

    14 – De quoi avez-vous peur ?

    - De ne pas avoir peur seul à seul quand la chauve-souris se coiffe au poteau.
    15 - Quel est le dernier film horrible que vous avez vu ?
    - Je suis aveugle à cela puisque je n'en prends point le ticket même en exo syndicale.
    16 - De Qui avez-vous peur ?
    - D’un être qui ne se nomme pas.
    17 - Vous êtes vous déjà perdu ?
    - Je le suis tout le temps.

    18 - Croyez-vous aux fantômes ?
    - Cela ne s’appelle pas croire.
    19 - Qu’est-ce qu’un fantôme ?
    - Cela ne se dit pas.
    20 - En l’instant, à l’exception de l’ordinateur, quel(s) bruit(s) entendez-vous ?
    - Le bruit de mon sang dans les pâles de mon ventilateur éteint.

    littérature
    21 - Quel est le bruit le plus effrayant que vous ayez entendu – « la nuit avait l’allure d’un cri de loup », par exemple - ?
    - La nuit tous les cris sont loups.
    22 – Avez-vous fait quelque chose d’étrange aujourd’hui ou ces derniers jours ?
    - J'ai inauguré une nouvelle chapelle, mon fils.
    23 – Êtes-vous déjà allé dans un confessionnal ?
    - J’y ai fait mon nid en septembre 2001.
    24 – Vous êtes au confessionnal ; alors confessez-moi l’innommable.
    - Je vous confesse l’innommable.
    25 –Sans tricher, qu’est-ce qu’un « cabinet de curiosités » ?
    - Je serai curieux de l'apprendre.
    26 –Croyez-vous à la rédemption ?
    - C’est elle qui tient l'Agenda, mon enfant.
    27 – Avez-vous rêvé cette nuit ?
    - Les SR de la Confédération détiennent les cassettes vidéo.
    28 - Vous souvenez-vous de vos rêves ?
    - Certes, et eux aussi.
    29 - Quel est le dernier rêve que vous avez fait ?
    Celui de la nuit prochaine.littérature

    30 – Que vous inspire le brouillard ?

    - Ce qu’il m’inspire m'aspire.
    31 - Croyez-vous aux animaux qui n’existent pas ?
    - Je ne crois qu’aux animaux que je savoure des yeux.
    32 - Qu’est-ce que vous voyez sur les murs de la pièce ou vous êtes ?
    - Je vois le squelette de la maison calcinée où vous retrouverez mes dents en or.
    33 - Si vous deveniez magicien, quelle est la première chose que vous feriez ?
    - Je ferai attendre le Congrès.
    34 - Qu’est-ce qu’un fou ?
    - Tout ce que vous trouvez en lui qui n'est pas vous.

    35 - Etes-vous fou ?
    - Si vous le dites.
    36 – Croyez-vous en l’existence des sociétés secrètes ?
    - J’en suis une quantité.
    37 – Quel est le dernier livre étrange que vous ayez lu ?
    - La multitude du passereau.
    38 – Aimeriez-vous vivre dans un château ?
    - Je suis plutôt théâtre ambulant, ces jours.
    39 – Avez-vous vu quelque chose d’étrange aujourd’hui ?
    - Certes, et je vous le fais mater pour un bon prix.

    littérature

    40 – Quel est le denier film étrange que vous avez vu ?
    La mélancolie du cimeterre.
    41 – Aimeriez-vous vivre dans une gare désaffectée ?
    - Tout lieu où je ne vis pas m’affecte.
    42 – Etes-vous capable de deviner l’avenir ?
    - Ce n’est pas une capacité mais une fonction matinale de buraliste inspiré.
    43 – Avez-vous déjà pensé vivre à l’étranger ?
    - Mon nom est Xénophile.

    44 – Où ?
    - L’étranger est partout où je vis.
    45 – Pourquoi ?
    - Pour devenir mon propre ami.

    46 – Quel est le film le plus étrange que vous avez vu ?
    - La chevale du seautier.
    47 – Auriez-vous aimé vivre dans un presbytère ?

    - Ce fut un fantasme de ma période belge.
    48 – Quel est le livre le plus étrange que vous ayez lu ?
    - Les mulets de Méra.
    littérature
    49- Préférez-vous les sabliers ou les globes terrestres ?

    - Je préfère les templiers savoyards.
    50 – Préférez-vous les loupes anciennes ou les armes blanches
    - Je préfère l’Opinel de la nonne sauvage Emma Porchetta.
    51 – Qu’y a-t-il, selon toute vraisemblance, dans les profondeurs du Loch Ness
    - Il y a l'un de mes briquets perdu mais resté allumé.
    52 – Aimez-vous les animaux empaillés ?
    - Surtout les silencieux et les humbles.
    53 – Aimez-vous marcher sous la pluie ?
    - La pluie lave mes aquarelles et requinque ma Vertu.

    54 – Que se passe-il dans les souterrains ?
    - Les souterraines y fomentent des complots au lieu de lustrer les boussoles.
    55 – Que regardiez-vous quand vos yeux se sont détachés de ce questionnaire ?
    - J’ai vu mes yeux se détacher et faire quelques pas sur le muret.

    56 – Que vous inspire cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
    - Cette phrase étant célèbre, je la salue comme il se doit d'une célébrité en m'inclinant humblement.
    57 – Sans tricher, d’où est tirée cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
    - Cette phrase n’est plus digne d’être saluée si quelque motion trivialement inquisitoriale la surdétermine.
    58 – Écrivez la dernière phrase d’un roman, d’une nouvelle, d’un livre étrange à venir.
    - Etrangement : non: mon agent à La Havane s'y oppose contractuellement.
    59 – Sans regardez votre montre, quelle heure est-il ?
    - Il est l’heure de s'aller immerger dans la piscine d'eau salée .
    60 – Regardez votre montre. Quelle heure est-il ?
    - Il est encore et toujours l’heure d'échapper à la voracité des cadrans.

    Image ci-dessus: Michael Sowa.

  • L'envers du cliché

    26230804_10215404012880380_2991820363966441197_n.jpg

     

    26239170_10215404011280340_4090586481278418726_n.jpgÀ propos des 100 Cervin de JLK)

     

    C’est entendu : le cliché est une plaie. Plaie du goût, plaie du langage, plaie de la littérature et des arts plastiques et visuels, plaie de la musique dite légère ou de fond et tutti quanti.

    Contre le cliché, le bon ton mobilise les esprits forts et les initiés de l’esthétique supérieure, quitte cependant à développer une rhétorique anti-clichés devenant elle-même un langage convenu.

    15578767_10211534069334210_6804966912532476791_n.jpg26238913_10215404013600398_404538348523551433_n.jpg

    Voyez donc les gens de Bon Goût ricaner d’un air entendu à la seule évocation de ce cliché par excellence de l’helvétisme touristique, paysagiste ou chocolatier que représente le Cervin, montagne magique aux yeux candides et dont l’évidence altière, isolée parmi ses multiples cimes voisines, a suscité mille chromos et découragé autant de représentations picturales de qualité si ce n’est celle, formidable, d’un Oskar Kokoschka.

    26733644_10215404009400293_5029813577278905984_n.jpg26230523_10215404018600523_8715101798760990785_n.jpg

    Cependant il est, me semble-t-il une autre façon, modeste en mon occurrence, et sans railler ou persifler ce cliché des clichés, de dégager l’objet, - et ce serait valable pour la pomme banale d’un Cézanne , le champ de tournesols d’un Van Gogh ou le Sacré-Cœur d’un Utrillo – de cet état conventionnel, consistant simplement à regarder vraiment la chose, compte non tenu de ses millions de représentations mécaniques aujourd’hui reproduites à milliards vomitifs sur Instagram, simplement comme elle est, à savoir multiple d’heures en heures et sous tous les angles, ou revue imaginairement sur la toile par celui qui s’y colle, et voici donc l’origine et la justification de ma démarche devenue work in progress dont la visée crânement affirmée est une série de 100, qui pourrait se développer en 1000 unités si je n’étais si velléitaire et lambin, voire paresseux alors qu’il suffit d’ouvrir une fenêtre pour voir bien mieux…

    20376094_10213896313188830_5969978915046453759_n.jpg

  • Lorsque la nuit revient

    44877140_10217948567412653_5746244098302410752_n.jpg

     

    Des lampes se sont allumées

    sur la rive d’en face

    où jamais je ne suis allé.

    Tout au fond de l’espace

    s’élève un escalier de vent

    affolant les rapaces.

     

    Dans ses meilleurs moments,

    le Temps se reprend à fumer

    comme un adolescent.

    J’aime voir s’envoler

    les ombres de la déraison

    par delà les nuées.

     

    Le fleuve ignore les saisons,

    et de l’autre côté

    a disparu notre maison.

     

     JLK, Urban Park. Gouache, octobre 2018.

  • La surveillante

    1583553059.jpg
     
    Cela se sait maintenant de quelques-uns, mais on a garde de ne pas l’ébruiter : pas que ça merde.
     
    Quand elle nous a mis au premier rang, les grands, pour nous avoir à l’œil à ce qu’elle disait, et qu’elle a commencé ses fouilles au corps, il y en a qui n’y ont vu que du feu, mais elle a compris que j’avais compris et c’est pourquoi son regard se faisait si grave quand elle m’emmenait derrière le paravent.
     
    Du jour où elle a rougi en touchant soudain le manche de couteau que j’avais dans la poche de ma culotte de peau, et que je l’ai fixée aux yeux, elle a deviné que je ne dirais rien, et c’est alors qu’a commencé le jeu de me retenir après les heures de retenue, avec deux autres du même bois serré.
     
    Or tu sais que je ne dirai rien, Demoiselle, ça t’es tranquille. Deux des moyens ont cafté à ce qu'on dit, mais quelle preuve en ont-ils ? Et quant à mes deux compères de ruisseau, pas de souci non plus vu que nous venons tous les trois de Soues-dessus.
     
    Et de toute façon, Demoiselle, qui prêterait le moindre crédit à trois voyous qui sont pour ainsi dire abonnés à la colle du jeudi ?