UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Carnets de JLK - Page 4

  • Jean Genet l'irrécupérable

     

    Genet330001.JPGAvec Proust et Céline, Il fut l’un des plus somptueux prosateurs français du XXe siècle. Son centenaire suscita une pléthore d’hommages. Relire ses premiers romans-poèmes, à commencer par Miracle de la rose,  est peut-être plus important que toute célébration convenue...
    Genet55.jpgIl faut penser à la pauvre tombe de Jean Genet au moment de rappeler sa pauvre naissance, le 19 décembre 1910. Une humble pierre blanche sous le ciel marocain et face à la mer : telle est la sépulture d’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, mort en 1986 comme un vieil errant anonyme dans un couloir de ces hôtels sans étoiles où il ne faisait que passer.

    Or ce vagabond fut aussi un génial romancier-poète traduit dans le monde entier, un auteur de théâtre non moins célébré, une véritable « icône » de la contre-culture des années 60-80 qui défendit des causes aussi « indéfendables » que celles des Palestiniens, des Black Panthers, ou des terroristes de la bande à Baader. Paria de naissance, il appliqua cependant, à sa conduite publique, une « logique » incompréhensible en termes strictement idéologique ou politiques. Le vrai Genet est ailleurs que dans la défense de telle ou telle cause : son fil rouge, son « âme » relève du sacré plus que du social, ce qui l’anime ressortit à une soif de pureté et d’absolu qui dépasse les engagements contingents.

    Moins « martyr » que ne l’a suggéré Sartre, mais certainement « comédien » plus souvent qu’à son tour, Jean Genet mérite une approche sérieuse, mais lucide aussi, dont la meilleure à ce jour reste la biographie monumentale du romancier américain Edmund White.

    Quant à l’œuvre, assurément fascinante et paradoxale, elle a fait l’objet d’innombrables études, à commencer par le Saint Genet comédien et martyr de Sartre récemment réédité, entre autres essais, colloques et dossiers, et la célébration du centenaire confine à la pléthore. Puisse-t-on se défendre, cependant, de sanctifier un homme qui ne le demandait sûrement pas, ni de porter aux nues une œuvre, aussi éclatante et variée qu’elle fût, sans en lire vraiment les livres qui la composent.

    Genet.jpgPour qui n’aurait rien lu de Jean Genet, rappelons que cinq romans-récits ( Journal du voleur, Miracle de la rose, Notre Dames-des-Fleurs, Pompes funèbres et Querelle de Brest), tous écrits en prison entre 1942 et 1946 par cet autodidacte-voyou, constituent la première œuvre majeure de Genet. Celui-ci, au fil de récits très poétiques jouant sur un mixte d’autobiographie sublimée et de légende dorée canaille peuplée de mauvais garçons, se livre à une sorte de vaste remémoration érotique dans une langue mêlant sordide et sublime. Le culte de l’abjection, un peu comme chez Sade, s’oppose au culte des vertus chrétiennes, avec l0exaltation du vol, de la trahison et de l’homosexualité. Les premières éditions seront d’ailleurs expurgées des passages les plus « hard », dûment rétablis aujourd’hui.

    Cette mystique invertie et solipsiste – à l’usage du seul Genet – signale à la fois la vengeance d’un être humilié avec la bénédiction des belles âmes, et la recherche d’un absolu esthétique. Abandonné par sa mère à sept mois, bouclé pendant des années dans un bagne d’enfants, exclu de la norme par sa double nature d’homosexuel et de poète, Genet exorcisa une première fois sa souffrance et son ressentiment dans ce prodigieux jaillissement créateur initial, auquel succéda une période de désespoir et de stérilité. « J’avais écrit en prison. Une fois libre, j’étais perdu ». Et comme pour y ajouter, la monumentale étude de Sartre, où le philosophe accommodait Genet à la sauce de l’existentialisme, du freudisme et du marxisme, faisait l’impasse sur la complexité dostoïevskienne du monde de Genet, trop intelligemment décortiqué et démystifié.

    Or un Genet plus profond et confus, et surtout approché dans ses métamorphoses successives, restait à raconter, comme s’y est employé Edmond White dans la reconstitution de cette vie marginale et souvent fuyante, de la Grande Guerre à l’Occupation, puis de la guerre d’Algérie à Mai 68, à quoi l’écrivain participa non sans scepticisme.

    Naissance d’un écrivain

    Evitant la psychologie à bon marché, Edmund White s’étend en revanche sur l’environnement social dans lequel Genet a passé ses jeunes années. On y découvre que sa mère nourricière, dans le Morvan, le choya passablement, mais que le statut des « culs de Paris » et autres « metteux de feux », enfants abandonnés mal vus a priori, relevait quasiment de la damnation. Les pages consacrées à la colonie agricole de Mettray, combinant le dressage des adolescents et leur exploitation lucrative en dépit du déclin de cette institution « phare », sont d’autant plus frappantes que Genet, dans Miracle de la rose, tend à magnifier cette « maison de supplices » fermée en 1939. « Paradoxalement, dans l’enfer j’ai été heureux », écrira-t-il ainsi.

    De nombreuses autres zones obscures de la vie de Genet s’éclairent, notamment liées à une période de six ans à l’armée où le caporal Genet fit probablement tirer sur des civils, aux voyages innombrables en Europe, à la dèche et aux expédients, et l’on en sait plus désormais sur l’immense travail personnel accompli par le semi-analphabète de 20 ans (ses lettres de l’époque sont poignantes de maladresse mais aussi de géniale fraîcheur) pour acquérir un grand savoir littéraire et philosophique et la maîtrise d’une langue sans pareille.

    Un personnage à facettes

    Genet6.jpgSelon les témoignages, Jean Genet pouvait se montrer aussi charmant qu’odieux. Dans ses Lettres à Ibis, une jeune amie idéaliste à qui il se confie entre 1933 et 1934, il donne l’image d’un garçon très sensible et assoiffé de tendresse qui a les « larmes aux yeux de n’être pas Valéry » et s’excuse pour ses « anomalies sentimentales ».

    Délinquant plutôt minable (même s’il fut menacé de la relégation à vie, ce ne fut que pour des vols de bricoles et de livres…), il ne s’affranchi jamais pour autant de son état de voyou. Ainsi déroba-t-il un dessin de Matisse à Giacometti, dont il disait pourtant que c’était le seul homme qu’il avait jamais admiré – et le sculpteur laisse d’ailleurs de lui un portrait mythique. Mais le brigand était capable, autant que de vilenies, des attentions les plus délicates, et la plupart de ses amis, qu’il trompa ou « jeta » les uns après les autres, lui vouent une tendresse aussi paradoxale que tout son personnage. C’est que, finalement, l’intransigeance furieuse, la folle susceptibilité, les coups de gueule légendaires de cet homme blessé, à la fois conscient de son génie et doutant de tout, trahissaient la fragilité fondamentale d’un enfant blessé à vie et resté vulnérable, sensible enfin à la détresse des plus mal lotis que lui.

    Cohabitant avec l’homme de théâtre extraordinairement doué et avec le moraliste contestataire de haut vol, proche à ce double égard de l’artiste-polémiste Pasolini, il y avait enfin en Jean Genet une espèce d’exilé « à perpète ». De là sa défense des humiliés et des offensés, et plus précisément des Palestiniens qui, disait-il, cesseraient de l’intéresser au jour où ils disposeraient d’une terre à eux. Cela étant, même devenu mondialement connu et souvent « récupéré » à son corps défendant, Jean Genet a fui jusqu’au bout toute forme d’acclimatation et continua de mener sa vie de vagabond errant d’un hôtel sans étoiles à l’autre, distribuant ses biens à ses amants et amis, pauvre parmi les pauvres et reposant désormais sous la plus humble pierre blanche du bout du monde, face au ciel et à la mer.

    Image: Jean Genet en 1939.





    Pour lire Jean Genet

    Jean Genet. Journal du voleur, Querelle de Brest, Pompes funèbres. Préface de Philippe Sollers. Gallimard, coll. Biblos 788p.

    Jean Genet, Miracle de la rose. Version non expurgée. L’Arbalète, 347p.

    Jean Genet. Lettres à Ibis. Gallimard, L’Arbalète 2010, 109p.


    Jean Genet. Le condamné à mort. Nouvel enregistrement, combinant chant et récitation, d'Etienne Daho et Jeanne Moreau.


    Edmund White. Jean Genet. Avec une chronologie biographique référentielle d’Albert Dichy. Biographies-Gallimard, 1993. 685p.

    Jean-Paul Sartre. Saint Genet, comédien et martyr. Gallimard 2010, coll tel, 695p.

    Le numéro de décembre du Magazine littéraire sera consacré à Jean Genet.

    Site des Amis et Lecteurs de Jean Genet. http://jeangenet.pbworks.com/

    Image: Jean Genet en 1939. Photo inédite, de la collection Jacques Plainemaison.

  • L’immortel

    Pensées12.jpg

    …Ce que j’aime dans tes pierre sans rides de vieux mur, c’est qu’on oublie ton âge, tu pourrais avoir facile sept siècles, d’après les archives de l’Abbaye d'à côté, je vois très bien les moines vignerons sortir tes escaliers de terre avant de se chauffer aux trois soleils de la région – du lac, de la terre et du ciel, comme on dit, avant d’écluser leur petit blanc d’après l’ouvrage, sans voir passer les heures des fins de journée d’été, ni compter les siècles – mais même si tu n’avais que l’âge de nos aïeux on te dirait fait pour durer encore mille ans, par des mains qui n’ont rien perdu de ta mémoire…

    Image : Philip Seelen

  • C combien la pipe ?

    Panopticon202.jpg

    … Que le très honorable étranger nous pardonne, mais ni le très vénérable Maître Fu-Moli, que vous voyez là-bas (à droite avec la moustache tombante) ni le gracieux éphèbe Fu-Mosi, son élève, ne sauraient répondre à votre Question si subtile et délicate sans emprunter le détour du Conte du Lent Chandoo et du Seigneur patient, où il est montré que ce qui compte dans le rituel séculaire de notre humble maison Au Lotus Bleu, n’est point la pipe mais le Chemin - à cela s'ajoutant que nous acceptons aussi volontiers  la Mastercard que la Visa V.I.P…


    Image : Philip Seelen

  • L'évidence mystérieuse de l'être

    Cingria13.JPG

     

    Pour lire et relire Le Canal exutoire de Charles-Albert Cingria 

     

    Le Canal exutoire est à mes yeux le texte le plus mystérieux et le plus sourdement éclairant de toute l’œuvre de Cingria, qu’on ne peut appeler ici Charles-Albert. Nulle familiarité, nul enjouement, nulle connivence non plus ne conviennent en effet à l’abord de cet écrit dont la fulgurance et la densité cristallisent en somme une ontologie poétique en laquelle je vois la plus haute manifestation d’une pensée à la fois très physique et métaphysique, jaillie comme un crachat d’étoiles et aussi longue à nous atteindre dans la nuit des temps de l’esprit, jetée à la vitesse de la semence et lente autant dans son remuement qu’un rêve de tout petit chat dans son panier ou sur son rocher.

    Cette image est d’ailleurs celle qui apparaît à la fin du texte, par laquelle je commencerai de le citer, comme un appel à tout reprendre ensuite à la source : « Je viens de voir, dans la maison où je loue des chambres, un chat tout petit réclamer avec obstination un droit de vivre. Il est venu là et il a décidé de rester là. C’est étrange comme il est sérieux et comme ses yeux, malgré son nez tatoué de macadam par les corneilles, flamboient d’une flamme utilitaire. Il a forcé la compréhension. On le lance en l’air, il s’accroche à des feuilles. Il miaule, il exige, on le chasse ; il rentre; une dame qui a des falbalas de peluche bleue l’adopte pour deux minutes. Il ronronne à faire crouler les plâtres. Bien mieux, il fait du chantage. Des gens qui ont une sensibilité arrivent et s’en vont si on le maltraite.  Aux heures de bousculade il grimpe sur une colonne et se tient en équilibre sur un minuscule pot de fleurs où un oignon des montagnes lui pique le ventre. Il s’arrondit alors, par-dessous, il fait une voûte avec son ventre. Ainsi, à vrai dire, est ce petit Esquimau qui jette des yeux pleins d’or dévorant sur la vie. La vie est bonne et le prouve. Surtout, cependant, dans la raréfaction glaciaire, ou tout ailleurs, dans le martyre, les affres, les combles. L’être est libre, mais pas égal, si ce n’est par cette liberté même qui ne chante sa note divine que quand la tristesse est sur toute la terre et que la privation ne peut être dépassée. Mais je crois avoir déjà dit cela plusieurs fois ».

    C’est cela justement qu’il faut et avec l’obstination ventrale d’un animal au front pur : c’est lire et relire Le Canal exutoire et d’abord mieux regarder ce titre et se compénétrer de sa beauté pratique et de sa raison d’être qu’une notice en exergue explicite : «On appelle canal exutoire un canal qui favorise l’écoulement des eaux, pour empêcher qu’un lac ou une étendue d’eau que remplit par l’autre bout une rivière, ne monte éternellement ». 

    Il est bel et bon que l’eau monte et fasse parfois des lacs, mais il n’est pas souhaitable qu’elle monte « éternellement » car alors elle noierait tout et bien pire : deviendrait stagnante et croupissante et forcément malsaine à la longue autant qu’une pensée enfermée dans un bocal sans air.

    Le canal, comme celui par lequel on pisse, est là comme la bonde qu’on lâche pour l’assainissement des contenus avant le récurage des cuves, des reins et des neurones. Certes on est enfermé dans son corps, et sans doute se doit-on tant soit peu à la société, fût-elle « une viscosité », comme on l’apprendra, ou même une « fiction », mais l’échappée passera par là, sans oublier que la liberté et la tristesse ont partie liée.

    Le premier barrage que fait sauter ici le poète est celui d’un simulacre de société perçu comme un empêchement vital de type moralisant, dont le dernier avatar est aujourd’hui l’américaine political correctness, ce politiquement correct que Charles-Albert eût sans doute exécré.

    Cette première attaque, et fulminante, du Canal exutoire, vise évidemment ces dames de vigilante vertu dont les ligues agissaient bel et bien dans la Genève bourgeoise et calviniste de ces années-là, mais il faut voir plus largement ce que signifie l’opposition des « ombrelles fanées » et de la vertu romaine qu’invoque le lecteur de Virgile et de Dante et qui fait aussi écho, peut-être, à la fameuse formule de Maurras dont les frères Cingria partageaient le goût en leurs jeunes années: « Je suis Romain, je suis humain : deux propositions identiques».

    Sur quoi l’on relit la première page du Canal exutoire avant de penser plus avant :

    « Il est odieux que le monde appartienne aux virtuistes – à des dames aux ombrelles fanées par les climats qui indiquent ce qu’il faut faire ou ne pas faire -, car vertu, au premier sens, veut dire courage. C’est le contraire du virtuisme. La vertu fume, crache, lance du foutre et assassine.

    L’homme est bon, c’est entendu. Bon et sourdement feutré, comme une torride chenille noire dans ses volutes. Bon mais pas philanthrope. Il y a des moments où toutes ces ampoules doivent claquer et toutes ces femmes et toutes ces fleurs doivent obéir.

    Il suffit qu’il y ait quelqu’un »…

    Or cette vitupérante attaque ne serait qu’une bravade rhétorique genre coup de gueule si son geste ne débouchait sur ce quelqu’un qui révèle précisément l’être dans sa beauté et dans sa bonté, son origine naturelle (de femme-fleur ou d’homme tronc, tout est beau et bon) et de ses fins possiblement surnaturelles, on n’en sait rien mais Cingria y croit et bien plus qu’une croyance c’est le chemin même de sa poétique et de sa pensée.

    CINGRIA5 (kuffer v1).jpgL’être n’est pas du tout un spectacle, comme l’a hasardé certaine professeure ne voyant en le monde de Charles-Albert qu’un théâtre, pas plus qu’il ne se réduit à une déambulation divagante juste bonne à flatter l’esthétisme dandy d’autres lettrés sans entrailles : l’être est une apparition de terre et d’herbe et de chair et d’esprit dans les constellation d’eau et de feu, et tout son mystère soudain ce soir prend ce visage : « Un archange est là, perdu dans une brasserie ».

    La condition de l’être a été précisée : « Il suffit qu’il y ait quelqu’un ». Et pas n’importe qui cela va sans dire. Réduire quelqu’un à n’importe qui fixe à mes yeux le péché mortel qu’on dit contre l’Esprit et qu’évoque cette pensée inspirée des carnets inédits de Thierry Vernet : « D’ailleurs c’est bien simple : ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».

             L’évidence mystérieuse de l’être se trouve à tout moment perçue et ressaisie par Cingria à tous les états et degrés de la sensation. Tout est perçu comme à fleur de mots et tout découle, et tout informe à la fois et revivifie ce qu’on peut dire l’âme qui n’a rien chez lui de fadement éthéré ni filtré des prétendues impureté du corps.

           Voici l’âme au bois de la nuit : « La chouette est un hoquet de cristal et d’esprit de sang qui bat aussi nettement et férocement que le sperme qui est du sang ». 

           Tout communique !

    « Il suffit qu’il y ait quelqu’un », notait-il sur un feuille d’air, et ce quelqu’un fut de tous les temps et partout sans considération de race ou de foi ni de morgue coloniale ni de repentir philanthrope: « Une multitude de héros et de coalitions de héros existe dans les parties noires de la Chine et du monde qui ne supportera pas cette édulcoration éternellement (en Amérique, il y a Chicago). Déjà on écrase la philanthropie (le contraire de la charité). Un âpre gamin circule à Anvers, à qui appartient la chaussée élastique et le monde. Contre la « société » qui est une viscosité et une fiction. Car il y a surtout cela : l’être : rien de commun, absolument, entre ceci qui, par une séparation d’angle insondable, définit une origine d’être, une qualité d’être, une individualité, et cela, qui est  appelé un simple citoyen ou un passant. Devant l’être – l’être vraiment conscient de son autre origine que l’origine terrestre – il n’y a, vous m’entendez, pas de loi ni d’égalité proclamée qui ne soit une provocation à tout faire sauter. L’être qui se reconnaît – c’est un temps ou deux de stupeur insondable dans la vie n’a point de seuil qui soit un vrai seuil, point de départ qui soit un vrai départ : cette certitude étant strictement connexe à cette notion d’individualité que je dis, ne pouvant pas ne pas être éternelle, qui rend dès lors absurdes les lois et abominable la société ».       

    Cingria7.JPGOn entend Monsieur Citoyen toussoter. Tout aussitôt cependant se précise, à l’angle séparant « l’être qui se reconnaît » et, par exemple, l’employé de bureau ou la cheffe de projet - de la même pâte d’être cela va sans dire que tout un chacun  -, la notion de ce que Cingria définit par la formule d’« homme-humain » qu’il dit emprunter aux Chinois.

    Charles-Albert le commensal affiche alors les termes de son ascèse poétique : « L’homme-humain doit vivre seul et dans le froid : n’avoir qu’un lit – petit et de fer obscurci au vernis triste. – une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. Mais déjà ce domicile est attrayant : il doit le fuir. À peine rentré, il peut s’asseoir sur son lit, mais, tout de suite, repartir. L’univers, de grands mâts, des démolitions à perte de vue, des usines et des villes qui n’existent pas puisqu’on s’en va, tout cela est à lui pour qu’il en fasse quelque chose dans l’œuvre qu’il ne doit jamais oublier de sa récupération. »

    Ce mot de récupération est essentiel, mais attention : ne voir en Charles-Albert qu’un grappilleur d’observations ou qu’un chineur de sensations fait trop peu de cas de cette « œuvre », précisément, de transmutation du physique en métaphysique,  comme il fait une icône de cette nouvelle apparition du plus banal chemineau: « J’ai vu hier un de ces hommes-humains. En pauvre veste, simplement assis sur le rail, il avait un litre dans sa poche et il pensait. C’est tout, il n’en faut pas plus ».

    Grappiller sera merveilleux, c’est entendu, et chiner par le monde des choses inanimées et belles (cette poubelle dont le fer-blanc luit doucement dans la pénombre de la ruelle du Lac, tout à côté) ou bien observer (car « observer c’est aimer ») de ces êtres parfaits que sont les animaux ou des enfants, qui le sont par intermittence, et des dames et des messieurs qui font ce qu’ils peuvent dont le poète récupère les bribes d’éternité qui en émanent - tout cela ressortit à la mystérieuse évidence de l’être qui se reconnaît et s’en stupéfie.

    « Une énigme entre toutes me tenaille, à quoi mes considérations du début n’ont pas apporté une solution suffisante. J’ai beau lire – et, puisque je vais vers des livres, c’est encore mon intention –je n’apprends rien. Un mot seulement de Voltaire : Il n’est pas plus étonnant de naître deux fois que de naître une fois, m’apprend que  quelqu’un a trouvé étonnant de naître une fois ; mais est-ce que beaucoup, lisant cela, ont été secoués par  cette évidence ? Je m’exprime mal : par la nature de cette évidence. Je m’exprime encore mal… il n’y a pas de mots, il n’y en aura jamais. Ou bien on est saisi d’un étonnement sans limites qui est, dans le temps de la rapidité d’un éclair, indiciblement instructif (je crois qu’on comprend quelque chose : on gratte à la caverne de l’énigme du monde ; mais on ne peut se tenir dans cet état ; immédiatement on oublie) ou bien on lit cela sans être effleuré et on passe à autre chose. Comme s’il y avait autre chose ! »

    Cette impossibilité, pour les mots, de dire ce qu’il y a entre les mots et derrière les mots, Charles-Albert la ressent à proportion de son aptitude rarissime à suggérer ce qu’il y a derrière les mots et sous les mots. Il note simplement : « Le sol est invitant, fardé, aimable, élastique, lunaire », et c’est à vous de remplir les vides. Mais qui suggère autant au fil de telles ellipses ?

    On lit par exemple ceci à la fin du Canal exutoire après de puissants développements qui, comme souvent dans cette œuvre, forment la masse roulante et grommelante d’un troupeau de mots qui vont comme se cherchant, et tout à coup cela fuse : « Ainsi est le cri doux de l’ours dans la brume arctique. Le soleil déchiqueté blasphème. Le chien aboie à théoriques coups de crocs la neige véhémente qui tombe. Les affreuses branches noires s’affaissent. La glace équipolle des fentes en craquements kilométriques. Un vieux couple humain païen se fait du thé sous un petit dôme. Un enfant pleure. C’est le monde ».

    « Relire » aujourd’hui Cingria pourrait signifier alors qu’on commence à le lire vraiment. Or le lire vraiment commande une attention nouvelle, la moins « littéraire » possible, la plus immédiate et la plus rapide dans ses mises en rapport (on lira par exemple  Le canal exutoire à Shangaï la nuit ou sur les parapets de Brooklyn Heights en fin de matinée, dans un café de Cracovie ou tôt l’aube dans les brumes d’Anvers, pour mieux en entendre la tonne par contraste), à l’écoute rafraîchie de cette parole proprement inouïe, absolument libre et non moins absolument centrée et fondée, chargée de sens comme le serait une pile atomique.

    « C’est splendide, à vrai dire, d’entendre vibrer, comme vibre un bocal dangereusement significatif, cet instrument étourdissant qu’est un être. » Or tout un chacun, il faut le répéter, figure le même vibrant bocal que les derviches font vrombir en tournoyant sous le ciel pur.

    Lire Cingria est une cure d’âme de tous les matins, après le dentifrice, et ensuite partout, au bureau, au tea-room des rombières poudrées à ombrelles, aux bains de soufre ou de boue, chez la coiffeuse Rita « pour l’homme » ou au club des amateurs de spécialités.

    L’injonction de relire Cingria suppose qu’avoir lu Cingria fait partie de la pratique courante, et c’est évidemment controuvé par la statistique. Et pourtant c’est peut-être vrai quelque part, comme on dit aujourd’hui dans la langue de coton des temps qui courent,  car il est avéré qu’on lit et qu’on vit cette poésie depuis des siècles et partout et que ça continue: on a lu Pétrarque et Virgile, on a lu Mengtsu et les poètes T’ang, on a lu l’élégie à la petite princesse égyptienne morte à huit ans  il y a vingt-cinq siècles et tout le grand récit d’inquiétude et de reconnaissance que module le chant humain, on sait évidemment par cœur Aristote et Augustin de même qu’on lit dans le texte la Commedia de Dante et la Cinquième promenade de Rouseau, on a lu Max Jacob, on a lu Dimanche m’attend de Jacques Audiberti ou Rien que la terre de Paul Morand, plus récemment on a lu Testament du Haut-Rhône de Maurice Chappaz que Charles-Albert plaçait très haut aussi et qui participe également de ce qu’on pourrait dire le chant et la mémoire « antique » du monde, étant entendu que cette Antiquité-là, qui est celle-là même du Canal exutoire et de toutes les fugues de Cingria,  est de ce matin.

    Baudelaire l’écrit précisément : « Le palimpseste de la mémoire est indestructible ». Or c’est à travers les strates de mille manuscrits superposés et déchiffrés comme en transparence qu’il faut aussi (re) lire Cingria en excluant toute réquisition exclusive et tout accaparement.   

    Charles-Albert reste et restera toujours l’auteur de quelques-uns qui se reconnaissent dans l’être de son écriture, sans considération de haute culture pour autant. « L’être ne peut se mouvoir sans illusion », écrit-il encore dans Le canal exutoire, mais il a cette secousse : il est de tout autre nature et il est éternel. Je crois même qu’une fille de basse-cour pense ça : tout d’un coup, elle pense ça. Après elle oublie. Tous du reste, continuellement, nous ne faisons qu’oublier ».

    On oubliera le Cingria des spécialistes, même s’il fut de grand apport pour ceci et cela. On oubliera le musicologue et l’historien, on oubliera plus ou moins la prodigieuse substance si modestement dispersée par l’écrivain dans cent revues et journaux, de la NRF jusqu’aux plus humbles, mais jamais nulle fille de basse-cour n’oubliera la découpe de cette écriture, sa façon de sculpter les objets, de les révéler sous une lumière neuve, de faire luire et chanter les mots.

    On n’a pas encore assez dit, à propos de cette écriture, qu’elle consommait la fusion de l’apollinien et du dionysiaque, du très sublimé et du très charnel avec  ce poids boursier sexuel et sa fusée lyrique – on est tenté de dire mystique mais on ne le dira pas, sous l’effet de la même réserve que celle du poète.

    C’est encore dans Le canal exutoire qu’on lit ceci, dans la seconde séquence marquée par cette vertigineuse ressaisie de l’être en promenade quelque part en Bretagne. Or il faut tout citer de cette hallucinante prose : «On se promène ; on est très attentif, on va. C’est émouvant jusqu’à défaillir. On passe, on se promène, in va et on avance. Les murs –c’est de l’herbe et de la terre – ont de petites brèches. Là encore, on passe, on découvre. On devient Dante, on devient Pétrarque, on devient Virgile, on devient fantôme. De frêles actives vapeurs, un peu plus haut que la terre, roulent votre avance givrée. Je comprends que pour se retrouver ainsi supérieurement et ainsi apparaître et ainsi passer il faut ce transport, cet amour calme, et ce lointain feutré des bêtes, ce recroquevillement des insectes et cette nodosité des vipères dans les accès bas des plantes ; ces bois blancs, légers, vermoulus ; cette musique tendre des bêtes à ailes : ces feux modiques et assassins d’un homme ou deux arrivés de la mer, qui ont vite campé et qui fuient.

    Les arbustes s’évasent, font de larges brasses à leurs bases. Il y a là des places où des oiseaux ventriloques, simplement posés à terre, distillent une acrobatie infinitésimale. C’est à perdre haleine. L’on n’ose plus avancer. Pourquoi se commet-on à appeler ça mystique ? C’est dire trop peu. Bien plus loin cela va et bien plus humainement à l’intérieur, au sens où ce qui est humain nécessite aussi un sang versé des autres, dont le bénéfice n’est pas perdu puisqu’il chante et appelle et charme et lie ; véritablement nous envahissant comme aucune écriture, même celle-là des orvets, cette anglaise pagayante, appliquée, construite, rapide, fervente, au couperet de la lune sur le doux trèfle, n’a le don de le faire. On a cru tout découvrir : on a poétisé la note subtile avec des coulements persuasifs entre les doigts. Ce n’était rien. Le cœur n’était pas en communication avec d’autres attaches profondes, ni le pied avec une herbe assez digne, ni ce cri enfin, ce cri désarçonnant de l’Esprit qui boit l’écho ne vous avait atteint, malgré de démantibulés coups de tambour, faisant véhémente votre âme, marmoréens vos atours, aimable votre marche, phosphorescente votre substance, métallique votre cerveau, intrépide votre cœur, féroce votre conviction, apaisé, concentré, métamorphosé votre être. Il fallait cette avance, ces lieux, cette modestie, ces atténuations, la paix, la mort des voix, l’insatiable fraîcheur du silence et de l’air et de l’odeur de mousse et de terre et d’herbe de ces nuits saintes. Sans retour possible, sans lumière, sans pain, sans lit, sans rien. »

    Tel étant l’homme-humain.

    Or, nul aujourd’hui n’a élevé l’abstraction lyrique à ces sidérales hauteurs sans s’égarer pour autant dans les fumées ou le glacier cérébral tant le mot  reste irrigué de sang et gainé de chair.

    Ensuite on retombe de très haut : j’entends à la radio suisse que Cingria serait réactionnaire ? Stupidité sans borne ! J’entends une voix de pédant rappeler qu’autour de ses vingt ans il aurait été maurrassien comme son frère Alexandre ? Ah la découverte et la belle affaire, mais qui fait encore se tortiller certains comme en d’autre temps certaines ombrelles évoquaient ses moeurs. Et quels mœurs ? Y étaient-elles ? L’ont-elle vu de leurs yeux lancer du foutre sur le piano de leur enfant ?

    L’être qui se reconnaît échappe aux accroupissements et c’est donc en fugue que doit s’achever cette lecture du Canal exutoire.

    CINGRIA4.jpgCe jour d’août 1939 la mode était à la guerre et tout le monde en portait l’uniforme, sauf Charles-Albert qui s’apprêtait, du moins, à quitter Paris pour la Suisse.

    Il avait tout préparé pour partir - « et vous savez ce que c’est émouvant, ce moment terrible »- , il avait hésité « sur le palier du vieil escalier qui craque », il était revenu sur ses pas afin de vider le vieux thé de la théière et de mieux fermer le piano de crainte  que des papillons de nuit ne viennent s’étrangler et sécher dans les cordes « comme c’est arrivé la dernière fois », puis un télégramme lui était arrivé pour lui annoncer que des amis le prendraient le lendemain matin à bord  de leur « puissante Fiat vermillon réglée pour l’Angleterre », et alors il s’était dit ceci : « Ah mais quel bonheur d’avoir encore un jour pour méditer tranquillement et ranger mieux ses livres. Et puis refaire une de ces fabuleuses sorties le soir dans ces quartiers terribles pleins de chair angoissée très pâle, rue des Rosiers, rue des Blancs-Manteaux, impasse ardente de l’Homme Armé, place des Archive où il y a tant de civilisation farouche et tendre. Là il y a un bar qui sanglote la lumière. J’y retrouve un petit cercle d’amis, un Madrilène racé qui a l’air d’un lévrier découpé dans du papier. Il veut savoir tout.  Ah non, je ne veux pas qu’on parle d’art ni de poésie ce soir ! On a le cœur trop plein d’angoisse. La poésie, elle est là tout entière dans les cris qui sonnent de ces gosses qui ressortent après neuf heures pour jouer en espadrilles sur le bitume...

     

    La Désirade, ce 16 septembre 2011.

     

  • Savoir

     

    Panopticon752.jpg

     

    Puissions-nous retrouver,

    cette lumière qui nous éclaire

    en dépit de nous-même.

    Nous ne pouvons plus croire,

    nous n’avons plus cette candeur

    de l’enfant surpris par la nuit,

    Notre savoir est en lambeaux

    dans le roncier des preuves.

    Tout est trop expliqué :

    tout est trop occulté,

    de notre obscurité. 

     

    (15 décembre 1987)

  • Miss you bro

     

    Leiter5.jpg 

    En mémoire de Reynald.

      

    Ce soir j’avais envie de te téléphoner, comme ça, sans raison,

    pour entendre ta voix, comme tant d’autres fois.

    Après tout c’était toi, déjà, ces longs silences.

    Mais je sais bien, allez vous étiez occupés :

    les patients, les enfants, l’éternelle cadence.

    Ce n’était plus, alors, le temps de nos virées

    au biseau des arêtes ;

    ou comme ces années en petits étudiants dans l’étroite carrée :

    les rires, avec ta douce, que nous faisions alors !

    L’emmerdeur d’en dessous qui cognait aux tuyaux.
    tout ce barnum : la vie !

     

    Et ce soir de nouveau j’aurais aimé semer

    un peu ma zizanie.

    Ou parler avec toi, comme tant d’autres fois.

     

    J’avais presque oublié ce dimanche maudit,

    cette aube au bord du ciel

    au miroir effilé,

    la griffe de ta trace

    au-dessus des séracs.

    Tu vaincras, tu vaincras scandes-tu : tu vaincras!

    L’orgueil de ton défi !

       

    Mais soudain à la Vierge là-haut qui te bénit -

    à toi sans le savoir est lancé le déni

    d’une glace plus noire.

    Ce dimanche maudit, juste à ton dernier pas.

    Et ce cri ravalé, et ce gouffre creusé.

    Et l’effroi des parois – et la mort qui se tait…

     

    Sais-tu que je t’en veux ce soir,

    ami, parti tout seul

    comme un bandit !

      

    (ce 13 décembre 1987,

    après le 15 août 1985)

     

    Martial Leiter, Le pilier hivernal. 

  • L'enfant et l'oiseau

     

    zarka-31.jpg

      

    De l’autre côté du sommeil,

    là-bas où le souffle léger

    d’une brise dans les allées

    des années écoulées

    me rappelle l’ancien rêve

    éveillé de mon enfance,

    ce goût de miel, cette lumière,

    cette clairière au bord du ciel –

    c’est là-bas que mon chant s’éveille.

      

    (20 mars 1989)

     

    Marc Zarka, L'Enfant et l'oiseau.

  • Clavecin des prés

    PaintintModernGarden_slide1-600x491.jpg 

     

    Au jardin de ma bonne amie,

    le maître d’harmonie

    est un dieu familier.

     

    Les yeux fermés elle devine,

    au parfum des collines,

    une ancienne saveur ;

     

    comme une fraîcheur de jeunesse,

    comme une caresse,

    comme un goût de fraise.

     

    Songeuse au milieu des pavots,

    tranquille comme une eau,

    elle sourit aux heures

     

    C’est un souvenir qui revient,

    et c’est aussi le mien,

    d’un secret partagé.

     

    (21 mars 1989)

     

    Emil Nolde, Large poppies, 1908.

  • Aux jardins Boboli

    DSC07293.JPG

     

    Pour Gérard Joulié

     

    Ce que j’aime chez vous,

    c’est ce lord, mon ami ;

    chez vous l’élégance

    et la mélancolie

    diffusent comme un nimbe d’or.

    Nos conversations, le soir,

    à l’infini s’allongent,

    au hasard des bars.

    Et par delà minuit

    (rappelez-vous cette soirée d’été

    aux jardins Boboli, lorsque nous parlions

    de ce que peut-être il y a après) ,

    sur la marelle des pavés

    nous jouons encore une fois

    à deviner qui le premier

    contemplera le Paradis.

     

    Aux jardins Boboli, cette nuit-là,

    vous m’aviez dit que vous,

    vous croyez qu’on revivra

    comme ça, tout entiers.

    Pour moi, vous ai-je dit,

    je n’en sais rien. Patience.

    Je ne crois pas bien, mais

    comme au cinéma j’attends

    la fin de la séance,

    les yeux fermés.

    Comme aux jardins Boboli de Florence,

    je souris en silence.

     

                               (Florence, 1973-2016)

  • Ce qui de l'enfant parle

    titusrbr.jpg

     

    On tourne autour de l’animal,

    et ça ne fait pas mystère.

    Tout de la nature me parle,

    sans un mot prononcé.

    La musique, la poésie,

    la pensée incarnée,

    campent aux quatre vents

    de la terre et des feux

    des sourciers nombreux.

    Au bord du sommeil de l’enfant,

    j’écris ce que je sais.

    Mais le poème seul,

    et le rêve muet,

    diront ce que j’ignore.

     

    (1986-2016)

  • Rendez-vous

    Numériser 2016-6-17 15.08.21 (1).jpg

     

    Pour L.

     

    À la terrasse je l’attendais.

    C’est assez nouveau cela : que j’aie de l’avance…

    Je me sentais bien. C’était Byzance :

    le boulevard, le soir, après la pluie d’été ;

    en face l’épicerie éclairée,

    SPIRITUEUX ET DENREES COLONIALES ;

    Sous la verrière les nappes blanches,

    les garçons à la coule,

    ce goût de terre dorée de la Suze –

    souvenir des Alpes maritimes,

    quand je lisais Alexis Zorba sur les hauts gazons ;

    j’avais seize ans, le cœur vert.

    Et soudain je la vois,

    Mais elle ne m’a pas vu…

    Juste le temps d’imaginer

    ce qui pourrait se passer entre ces deux-là,

    comme cet autre soir où,

    dans un bar du vieux quartier de notre ville,

    là-bas,

    je l’ai rencontrée…

     

    (Paris, 1987)

     

     

  • L'échappée

     

     

     

    1286207591.jpg

     

     

     

    Plus

     

    on est soi,

     

    plus

     

    on est seul,

     

    se disait

     

    cette nuit-là

     

    l'Artiste

     

    en sa foi chancelante

     

    entre deux vertiges.

     

    Mais

     

    l'Oeuvre se fait.

     

    Seul recours,

     

    seul secours

     

    avant que 

     

    la lumière du jour

     

    ne le foudroie.

     

    Seul amour

     

    au détour:

     

    hors de soi.

     

     

  • Bacon

     Study_after_Velazquez's_Portrait_of_Pope_Innocent_X.jpg

     


    Leur cri dit une telle horreur


    qu’aucun espace circonscrit,


    chapelle vaticane ou palais babylonien,


    ne peut le contenir sans la folle beauté


    de la couleur à l’état pur.


    Sur sa chaise électrique


    le pape hurle à la vie,


    tout à fait seul là-haut


    dans ses marbres hallucinés,


    et le chien martyrisé lui fait écho.


    La mort n’est jamais invitée.


    L’alcool fort et l’orgie de chair


    illuminent le tableau.


    L’atelier creuset de tout ça


    est un bordel immonde,


    mais de cette gadoue


    est né l’enfant du monde.

  • Frères humains dans la tempête

    Quentin2012.jpg

     

     

     Retour à Notre-Dame-de-la-Merci, deuxième roman de Quentin Mouron. Après Au point d'effusion des égouts, premier roman déjà très remarquable, ce nouveau livre creuse plus profond et ressaisit, dans le temps d'une tempête, quelques destinées cabossées avec l'empathie d'un Raymond Carver.    

    Quentin Mouron m’a étonné, puis il m’a intéressé, dès les pages initiales de son premier roman, Au point d’effusion des égouts. Tout de suite j’ai constaté quelque chose de rare, et particulièrement chez les très jeunes écrivains de notre époque, dans ce texte apparemment imparfait selon les codes académiques, qui tenait à la dramaturgie du récit, à son atmosphère et à son écriture à la fois nerveuse et très précise, curieusement hâchée et frénétique en apparence, mais comme tenue par-dessous, fautive mais voulue telle comme on parle aujourd’hui dans la rue ou par SMS, affirmant en tout cas une voix et une trempe, une tripe particulière et un ton tendrement teigneux. Tout de suite il m’a semblé qu’il y avait là un écrivain pur jus et peut-être d’avenir, non pas à cause des traits immédiatement apparents de son talent hirsute, mais à cause de l’émotion filtrant entre les lignes et les scènes se bousculant de page en page – cette émotion vive découlant d’un certain regard sur le monde et d’un certain sentiment du monde. Un thème lancinant y apparaît en outre, qui court de page en page et se déploie dans le deuxième livre de Quentin, Notre-Dame-de-la-Merci, pour en devenir le motif central et sombrement rayonnant, qu’on pourrait dire celui de l’amour sans retour. Or ce qui me frappe aussi, dans la modulation de ce thème, tient au fait qu’il soit quasi pur de toute sentimentalité alors même que sa lancinante évidence « fait mal ». La même fragilité, sous la même apparente crânerie, se retrouve chez le narrateur du premier livre de Quentin et chez les personnages de Notre-Dame-de-la-Merci, qui appellent ici deux ou trois remarques préalables sur le jeune auteur.

    Quentin3.jpgLui aussi semble faire son crâneur, dans sa dégaine de rocker à la coule, blouson de cuir et santiags, illico décontracté, voire un brin canaille, dans ses premières apparitions médiatiques. Tout pour plaire ou déplaire au premier regard, même style flashy que le Philippe Djian des débuts. Mais le vrai Quentin est tout autre derrière ce masque de faux frimeur : un type discret, délicat, éduqué. Un garçon hypersensible mais pudique. Un youngster de son âge avec des intuitions de vieux barde.  Le fils d’Isabelle l’instite et de Didier l’artiste, fait au feu et au froid en plein air dans la forêt québecoise, respirant la nature et voyant des tas de gens plus ou moins louches entre le ranch familial d’Appaloosa et plus tard aux quatre coins de la Californie. Question lecture, passé de la lecture de l’intégrale d’Harry Potter à celle de Voyage au bout de la nuit de Céline, de Madame Bovary ou de Kant, des Deux étendards de Rebatet ou des romans de Simenon. À la fois un capteur hypervibrant et un cracheur de mots à fulgurances, rythmant et dopant ses premiers écrits au rock industriel ou aux éclats de John Coltrane. Cela pour la vibration de tam-tam de son écriture, qui dit pourtant autre chose. Par exemple, en confidence publique, qu’ Au point d’effusion des égouts a été écrit pour une fille aimée, qui n’en avait rien à foutre. L’assistance adulte et responsable se gausse : voilà bien du roman-photo sentimental de basse époque. Mais de quoi parle Bovary ? Et si Bovary avait fait des petits dans la forêt québecoise, une nuit de tempête ? Et si les trois paumés de Notre-Dame-de-la-Merci, comme Bovary est sorti de Flaubert, sortaient des tripes d’un certain Quentin Mouron passant ces jours ses examens de linguistique à la fac de lettres de Lausanne ?       

     °°°

     De part en part de Voyage au bout de la nuit, on a mal au monde et aux gens. De la même façon, toutes proportions gardées évidemment, j’ai eu mal en lisant les deux premiers livres de Quentin, avec lequel nous rions le plus souvent. Je ris aussi beaucoup, ces jours, en relisant le Gargantua de Rabelais, qui avait si mal au pauvre monde et aux tristes hommes. Or la tristesse du jeune narrateur d’Au point d’effusion des égouts n’a pas de quoi faire rire en apparence, moins encore la tristesse qui se dégage de Notre-Dame-de-la-Merci aux destinées cabossées, et pourtant la réelle profondeur de Quentin Mouron tient à son terrible humour. Pas tant dans sa satire carabinée d’une certaine Amérique friquée et névrosée, puritaine par obsession et violente par compulsion : bien plus dans la perception panique de la douleur que l’homme s’inflige à lui-même, finalement aussi drôle, au double sens du teme indiquant le comique et l’étrangeté, que les grimaces de la famille Deschiens. Les personnages du premier roman de Quentin sont peu développés, mais la touche est à chaque fois très précise et fait tilt. On voit illico l’oncle flic pédophile sur les bords. On voit la cousine Clara obsédée par le sexe, à proportion de son esseulement, et se réfugiant dans les thérapies à la gomme. On voit la voisine Laura que la non-résolution de sa blessure secrète empêche de se lâcher. On voit l’énergumène bavarois se défoulant à Vegas. On voit les vieux hippies et les vieux tacots du mythe perdu qui n’en impose guère au jeune voyageur. On voit l’affreuse église de Trona ceinturée de barbelés, comme on verra l’église vide de Notre-Dame-de-la-Vertu. On voit partout les débris d’un monde déserté par la grâce, sans un enfant. On voit le champion des buveurs de bière reconnu dans le monde entier par Youtube. On le voit gerber jusqu’en Chine et en Colombie où les gens ont des webcams et pas de travail. Tout explose à Vegas et tout part en couille. À la toute fin, dans le remarquable dernier chepitre intitulé Le banquet, on voit le chœur des adultes responsables autour de la table aux agapes conviviales, genre retour de l’enfant prodigue -  retour à la case nains de jardin où l’on est prié de ne pas user de la tondeuse à gazon aux heures de repas - et que feras-tu plus tard, jeune écervelé ?

     °°° 

    Cela ne crève pas les yeux au premier regard, mais les deux premiers livres de Quentin Mouron concentrent une somme d’observations sur le monde actuel et l’homme actuel, la solitude et la déréliction des femmes et des hommes d’aujourd’hui, qui saisissent par leur acuité et font mal sans moraliser pour autant ni verser non plus dans l’indifférence blasée ou le cynisme. Ces observations découlent d’une attention au monde et aux gens qui me rappelle l’attention de Tchékhov ou de Simenon, ou encore de Raymond  Carver pour l’attention particulière portée par le nouvelliste américain aux « vaincus » de ce Brave New World tout déglingué, ou enfin l’attention exacerbée de Flannery O’Connor àl’égard des humiliés et des offensés – le substrat théologique en moins.  

    Notre-Dame-de-la-Merci s’ouvre sur l’apparition, dans le froid et la nuit d’une tempête québecoise qu’on va sentir physiquement tout au long du récit, d’un corps de vieil homme pendu. C’est le vieux Pottier dont le suicide est comme un dernier cri lancé aux hommes. Et tout de suite le narrateur, et l’auteur en transparence, accueille et répercute ce cri bientôt mêlé à la clameur des véhéments silencieux. Quentin, qui se tient au coin de l’écran genre Hitchcock, attentif à ces « crieurs muets », remarque que « le cri qu’on étouffe n’est qu’un silence de plus », et ce silence curieusement sera celui, aussi, de la tempête et de la nature enneigée, juste cisaillé de dialogues laconiques.  Tout de suite aussi le lecteur  est averti : ce qui se passe là pourrait arriver à côté de chez vous. Et de fait, tout aussitôt je me suis rappelé les sept suicides du quartier de petits-bourgeois de notre enfance, sur les hauts de Lausanne où l’on croit que rien ne se passe, et m’est revenue la vision de la maison voisine de la nôtre, vidée un jour de ses étranges habitants noctambules et de son contenu, dont on découvrit dans la cave des milliers de seringues et d’ampoules.

    Cela se passe en Amérique mais cet encanaillement du peuple tirant vers  la classe moyenne, que figurent les protagonistes de Notre-Dame-de-laMerci, est désormais une constante sociale de partout dans la ville-monde que MacLuhan appelait, avec une sorte de candeur optimiste, le « village planétaire ». Odette, qui aspire au top du pouvoir politique local, est snob comme on peut l’être dans un bled tenant du condominium informel de retraités, mais comment assurer quand on a si mauvais genre ? À un siècle de distance, Odette Swann avait de meilleures chances.

    Les trois personnages principaux de Notre-Dame-de-la-Merci n’ont aucune chance, ni en amont ni en aval, sauf d’aller crever d’ennui sur une plage mexicaine. Odette, dont le jules affilié aux Hell’s Angels s’est crashé contre un orignal – même pas une belle mort à la Bonnie & Clyde -, a cru que Jean voulait d’elle après qu’il l’eut sautée, ivre, à la fin d’une soirée. Or Jean n’en avait qu’à son héritage, après quoi il s’est rabattu sur une belle plante dont le vide pouvait juste faire écho au sien. Et dans le vortex de la tempête : voici Daniel, plus fort physiquement que Jean mais plus fragile et plus digne de compassion. 

    Les cloches de Notre-Dame-de-la-Compassion doivent être noyées dans cette tempête symbolique et hyper-réelle à la fois, comme celles de Kitèje. La seule voix qu’on entend dans la nuit est celle deu narrateur qui rejoint, sur la route où Daniel s’est planté après avoir laissé tomber son dessein de vengeance, cette incarnation pantelante de l’homme rejeté à lui-même. Dès le début du roman le jeune auteur a filé, comme entre les lignes, le thème philosophique du déterminisme et du libre-arbitre. C’était culotté, mais fait avec tant de naturel qu’on l’a admis – comme on admet l’apparition d’Alfred Hitchcok dans ses films pour nous rappeler, précisément, que nous sommes dans un film et qu’on en discutera le contenu à la sortie.

    Après la Road-story d’Au point d’effusion des égouts, le deuxième livre de Quentin Mouron, noir et grave mais irradiant une tendresse inquiète, est un roman d’immersion et d’empathie dont l’écriture restitue physiquement l’épaisseur des personnages et l’atmosphère. Dans la triple unité de lieu, de temps et d’action de la tragédie, l’on reste évidemment en deça de celle-ci, faute de dieux et faute de héros –on se rappelle la réflexion de Friedrich Dürrenmatt sur l’impossibilité d’une traédie contemporaine. Daniel aurait pu flinguer Jean : ça n’aurait rien changé. Il faut que tout ça reste un peu médiocre pour être vrai. Il faut que la mère de Daniel, maltraitée par son conjoint alcoolique, soit à la fois attachante et insupportable. On voit les enfants de Daniel traîner dans la saleté pendant qu’il se réfugie dans une pauvre extase : il faut que tout ça fasse « mal » sinin ce n’est pas la peine. Il faut que la fin de la tempête soit à la fois une dévastation et une paix - comme une espèce de pardon.  

    (Ce texte constitue la postface de Notre-Dame-de-la-Merci, deuxième roman de Quentin Mouron, paru en 2012 aux éditions Olivier Morattel. Diffusé en France par Harmonia Mundi) 

  • L’idéologie vertueuse pousse les meutes à la déraison

    images-4.jpeg
     
     
    De la décapitation « islamiste » de Samuel Paty aux multiples formes de bigoterie politisée enflammant les clans « radicalisés », une vraie folie entretient toutes les confusions sur les thèmes, notamment, de la différence sexuelle, de la race, du genre et de l’identité, avec la même intolérance croissante. La Grande déraison de Douglas Murray, en donne un aperçu tantôt atterrant et tantôt hilarant, appelant Molière et Rabelais au secours…
    Le hasard des circonstances a fait que nous aurons appris à peu près en même temps, ces derniers jours, la nouvelle de la mort atroce de Samuel Paty, brave prof français dans la quarantaine décapité par un jeune Tchétchène fraîchement acquis à la cause de l’islamisme conquérant, et la proposition benoîte du pontife catholique Francesco de considérer les homosexuels de genres divers comme des sœurs et frères humains dignes d’une évangélique bienveillance.
    Unknown-5.jpeg
    Or l’idée, apparemment discutable, de rapprocher ces deux actes de présumée barbarie et de supposée compassion, m’est venue tandis que je lisais La grande déraison du journaliste anglais Douglas Murray, quadra lui aussi et gay déclaré, dont le vaste aperçu des «sujets qui fâchent» actuellement une partie de la société occidentale - et plus précisément dans la caste intellectuelle anglo-saxonne et la nébuleuse des réseaux sociaux galvanisés par le «politiquement correct» - est précisément marqué par des rapprochements inattendus et non moins révélateurs, impliquant la complexité humaine et pointant le simplisme ravageur des idéologies les plus radicales.
    Le bon sens de bonne foi laïque voudrait, naturellement, que l’assassinat de «droit divin» d’un enseignant par un fanatique publiquement encouragé, entre autres, par un imam autoproclamé, soit considéré comme un exemple emblématique de la monstruosité de l’islamisme, confondu par certains avec l’islam tandis que le mantra «pas d’amalgame» monte aux cieux.
    EkgmwtgX0AAk9Rf.jpg
    Or ceux qui s’empressent, à gauche comme à droite, de «récupérer» politiquement et surtout idéologiquement, cet acte affreux, seront peut-être les mêmes qui taxeront, pour des motifs idéologico-politiques, l’attitude du «saint père» de joyeusement progressiste ou de coupablement laxiste.
    Dans les deux cas sans rapport apparent, les idéologies binaires trancheront, les réseaux sociaux s’enflammeront et les chefs d’Etat (le match Macron-Erdogan) se balanceront des caricatures en pleines gueules selon la logique des chaises de coiffeur rivales merveilleusement évoquée dans Le Dictateur de Chaplin et rappelée par René Girard dans sa description de la «montée aux extrêmes».
    Et que je te rappelle que certains pères de la Sainte Eglise en appelaient au meurtre des infidèles. Et que je te mêle les images de décapitations ou de lapidations des adultères saoudiens ou des homos au Brunei, du mystique vaudois Jean-Abraham Davel ou de Michel Servet cramé par Calvin, présent contre passé, Sud contre Nord ou inversement, Noirs contre Blancs, femmes à barbes contre juifs intégristes, tout devenant si confus que rien n’a plus de sens : à devenir fou.
     
    Du syndrome de Saint-Georges à l’hystérie établie
     
    Le titre anglais de l’essai de Douglas Murray, The Madness of Crowds, « la folie des foules », rappelle évidemment les gesticulations grimaçantes des meutes musulmanes réagissant à la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie ou des caricatures de Charlie-Hebdo, autant que les mouvements de protestation plus dignes (à nos yeux) suscités par les tueries parisiennes de janvier et de novembre 2015, notamment, mais les « foules » visées, qu’on pourrait dire aussi «la meute» ont cela de nouveau dans la société actuelle qu’elles ne se bornent plus à la rue ou aux grandes places à manifs mais s’étendent à la nébuleuse des médias et des réseaux sociaux où la diffusion des opinions et des slogans, des mots d’ordre et des tweets « influenceurs » atteint une vitesse et une intensité nouvelles, agressives sous couvert d’anonymat et jusqu’à l’appel au meurtre aveugle.
    Or le premier constat de Murray, portant sur la transformation récente de la société, tient à la disparition des « grands récits » idéologiques collectifs qu’ont représenté la religion ou politiquement, en Occident, le communisme, le fascisme et le libéralisme, tous porteurs de sens et tous partis en vrille.
    Et quel « récit » nouveau pour le XXIe siècle ? Au top de l’esprit d'époque occidental, en termes de grand nombre: le récit d’une nouvelle vertu fondée sur l’exigence universelle de justice (qui n’en voudrait pas ?), avec un nouvel Axe du Bien censé diriger chacune et chacun en matière de droits et de lois, s’agissant de la condition des femmes, des Noirs et des minorités sexuelles, avec une «préférence» inversée par rapport à la domination blanche et patriarcale, etc.
    Tout cela qui serait en somme légitime et magnifique, si ce n’est qu’on observe, depuis une vingtaine d’années, le remplacement des dogmes et préjugés anciens, bel et bien lestés d’injustice et de cruauté, par de nouveaux préjugés et dogmes revanchards, socialement invivables.
    « Evoquer le sort des femmes », écrit Douglas Murray, des gays, des individus d’origines ethniques diverses ou des transgenres est devenu non seulement une façon d’afficher sa compassion, mais aussi de démontrer une forme de moralité. Ainsi se pratique cette nouvelle religion. « Lutter » pour ces questions et plaider leur cause est devenu une façon de montrer qu’on est quelqu‘un de bien ».
    Et d’ajouter cette autre évidence: que ces aspirations reflètent «certaines des plus précieuses conquêtes de nos sociétés - étonnamment rares dans d’autres régions du monde. On compte soixante-treize pays où il est illégal d’être gay, et huit dans lesquels l’homosexualité est passible de la peine de mort. Dans certains pays du Moyen Orient et d’Afrique, les femmes se voient dénier les droits les plus fondamentaux. Des explosions de violence interraciale ne cessent d’éclater en divers points de la planète ».
    Or le paradoxe est qu’on présente les pays les plus avancés dans ces domaines comme étant parmi les pires. « Seule une société très libre peut autoriser - et même encourager les récriminations sans fin sur ses propres iniquités », commente Douglas Murray. Et de citer le philosophe australien Kenneth Minogue parlant de «syndrome de Saint-Georges à la retraite» à propos de cette surenchère vertueuse.
    «Après avoir occis le dragon, le valeureux guerrier parcourt la contrée en quête d’autres exploits glorieux : il lui faut de nouveaux dragons ». Et c’est alors qu’on entre dans le vif et le concret du sujet, à l’écart de toute idéologie : dans la chair vive des faits et des actes, pièces en mains.
    Dans La Philosophie devenue folle (Grasset, 2018), Jean-François Braunstein avait donné un premier aperçu de la déraison croissante des « élites » intellectuelles, plus précisément localisées dans les universités américaines, alors que Murray brasse plus large et propose un panorama très richement documenté, vivant et parfois accablant, souvent drolatique aussi, d’une profondeur très nuancées dans ses parties les plus sensibles.
    Subdivisé en quatre grands chapitres (Gay, Femmes, Race, Trans) et trois « entractes » évoquant les fondations marxistes de la nouvelle religion, l’impact de la technologie et donc des Big Data et des réseaux sociaux, et la notion de pardon, l’ouvrage, d’une parfaite clarté en dépit du caractère parfois très embrouillé de la matière traitée, est à la fois polémique, courageux et constructif.
    En lisant son premier chapitre consacré à la dérive du mouvement de défense de l’homosexualité, passé d’un juste combat à une mouvance politisée souvent vengeresse et intolérante dans sa nouvelle exigence de conformité, je pensais aux souffrances réelles, et persistantes, éprouvées par d’innombrables personnes toutes « tendances » confondues, tel le jeune Bobby Griffith suicidé à vingt ans, en 1982, à cause de l’intolérance religieuse de sa mère obnubilée par les préceptes bibliques, laquelle mère devint une militante ardente du mouvement LGBTQ.
    Ladite Mary Griffith, décédée en février dernier à l’âge de 85 ans, a en somme «pris sur elle» en (re)vivant dans sa chair le désespoir de son fils, sa trajectoire a fait l’objet d’un téléfilm grand public (Tous contre Bobby, avec Sigourney Weaver, en 2009) à la fois poignant et aussi « édifiant » que l’appel à la compréhension du pape Francesco, mais qui dira que le Bobby en question était meilleur que son frère, et qui jettera la pierre aux innombrables parents actuels s’inquiétant des « préférences sexuelles » de leurs enfants ou hésitant à soumettre leur garçon-fille ou leur fille-garçon à tel ou tel traitement hormonal de choc ?
     
    Les nouveaux inquisiteurs
    sont autant d’« imams » autoproclamés…
     
    Tel est pourtant le constat, et combien étayé, de Douglas Murray (lui-même homo et pas plus fier de l’être que vous d’être né roux ou lesbienne) sur l’évolution et la radicalisation « politique » d’un mouvement désormais porté à sa pointe radicale à la survalorisation des gays, des femmes, des noirs ou des transsexuels, voire à la chasse aux nouveaux « dissidents » osant penser ou ressentir différemment : qu’à la violence intolérante on a fini par substituer son contraire caricatural usant des mêmes ressorts et raccourcis.
    À cet égard, Douglas Murray multiplie les exemples de nouvelle intolérance, tirés de polémiques parfois délirantes qui incluent des célébrités médiatiques ou universitaires et s’emballent sur les réseaux sociaux - hideux spectacle à vrai dire, où les nouveaux inquisiteurs n'ont rien à envier aux imams autoproclamés de l'islam radical.
    Mais comment résister à cette vague vertueuse ? Les conclusions du journaliste-essayiste, évidemment classé « à droite » et même menacé physiquement pour ses courageuses prises de position contre l’islamisme et l’hypocrisie européenne en matière d’immigration (dans un autre best-seller intitulé L'étrange suicide de l’Europe), ne sont pas d’un idéologue mais d’un observateur « sur le terrain » aussi sensible et plein de respect humain qu’intraitable à l’égard de la fausse vertu, qui propose d’aborder les vraies questions de la diversité humaine, s’agissant de la différence profonde entre hommes et femmes dans leur perception de l’amour physique ou de la question trop souvent évacuée de la maternité, de la vraie fraternité telle que la prônait un Martin Luther King ou de la prudence requise dans la qualification juste des victimes ou dans l’approche de l’intersexuation.
    Et si nous nous parlions autrement que par mails et tweets ? Et si nous cessions de tout ramener à de la politique tout en restant citoyens ? « Minimiser la différence ne revient nullement à prétendre que celle-ci n’existe pas », conclut Douglas Murray, « Il serait ridicule de supposer que la sexualité et la couleur de peau ne signifient rien. En revanche, partir du principe qu’elle signifient tout nous sera fatal ».
    Sur quoi, sœurs et frères, parlons d’autre chose, allons faire un tour dans les bois faute de pouvoir garder la distance sociale dans les bars, baisons tranquillement à la maison ou cultivons nos géraniums comme le vieux Godard, rions avec Rabelais et Molière et soyons réellement déraisonnables sans trop nous décapiter…
    Douglas Murray, La grande déraison. Race, Genre, Identité. Traduit de l’anglais par Daniel Roche. L’Artilleur, 457p.

  • Un roman virtuel

    BookJLK8.JPG

     

    Dans Le viol de l'ange, toute la hideur et la détresse d'un monde décervelé, qui fuse vers l'abîme. Et puis, comme d'un excès du Mal : ces gestes oubliés qui s'esquissent, cette rédemption qui s'amorce.

     

    Une lecture de Jil Silberstein, en novembre1997.

     

    C’était des temps terribles et ordinaires. Des temps où rien ne pouvait plus surprendre les créatures peuplant la terre. Les assassins prétendaient-ils que leurs victimes s'entretuaient afin de faire passer l'agneau pour une hyène? On finissait par avaler ce genre d'énormité à tout bout de champ répercuté sur World Info. Il n'en pouvait aller autrement dans un contexte où tout vous sautait à la gorge... exacerbant, avec la lassitude à l'endroit d'une terre farcie d'horreurs et de mensonges, avec le sentiment de votre insignifiance, une folle avidité à jouir.

    Où Virtualité et sa cohorte d'illusions, éperonnant les âmes déboussolées, mettaient k.-o. ces concepts désuets qu'étaient mesure, réalité... pour la plus grande satisfaction des promoteurs de rêves planifiés et autres forcenés du dieu Pouvoir. 

     

    Dès lors, ce 12 juillet 1995, que les Serbes du général Mladic s'emparent de l'enclave musulmane de Srebrenica pour y commettre leurs atrocités: comment ce fait divers aurait-il suffi à perturber les habitants d'un grand ensemble suburbain d'Europe occidentale; à les tirer de leur enfer quotidien (esseulement et agonie) ou de leurs petits vices les isolant les uns des autres: hygiène maniaque, obsession de la superforme, voyeurisme, culte de l'excellence, érotomanie forcenée (cassette X à l'appui), consommation de tabloïds à sensation ou de feuilletons télévisés, opium distillé par d'habiles hommes d'affaires travestis en gourous — pour ne rien dire du shoot au sexe virtuel et autres perspectives interactives ouvertes par le réseau des réseaux ? 

     «Tout deviendra possible, avait expliqué le Physicien (...) tu refais le monde à ton idée, toi qui regrettes d'avoir eu une mère conne et pas de père, tu te rebidouilles un programme à la carte! Et t'imagines la thérapie pour les tarés du genre sériai killer ! Les mecs, ils ont tout à disposition: ils peuvent se défouler tant qu'ils veulent. Tous les complexes que ça explose et les fantasmes pas possibles! Imagine le pire dégueulasse! Il voudrait bouffer des fœtus? Il a qu'à louer le programme! Tu vois l'hygiène sociale à long terme? Après ça, le snuff-movie c'est bon débarras! Et c'est qu'un début, parce qu'ensuite tu passes aux dommages, et là c'est carrément l'Avenir...» 

    Dans les alvéoles de béton, on tâtonnait, endurait, s'abusait,ricanait, hurlait, tentait de s'offrir une tendresse que nul ne donnait. 

    C'était Rudolf qui «se faisait baiser par la ville entière mais n'était aimé que de son chien» et se consumait du sida. C'était Martial, paraplégique teigneux et insomniaque scrutant chaque fenêtre et s'épuisant à dialoguer avec ce Dieu fait Grand. Salopard. C'était Muriel et c'était Jo, champions d'une existence jouissive mais qui ne parvenaient jamais à se rejoindre — même au coursde leurs méga-baises. 

     

    C'était Pascal, le journaliste qui trompait dans l'alcoolses frustrations professionnelles et l'obsédante vision de sa mère démente.C'était la vieille et bonne Madame Léonce murmurant ses rapports quotidiens àfeu son compagnon. C'était Joaquim, cherchant refuge chez les sectateurs de la Nouvelle Lumière. C'était Cleo, désespérée et suicidaire, dont le petit Ariel venait de disparaître, alimentant les pires craintes. C'était tant d'autres détresses... 

     

    Qu'était-ce pourtant que la Cité des Hespérides, sinon un concentré de dérives identiques àcelles qu'enduraient, dans les maisons avoisinantes, ou à Paris, ou à SanFrancisco, tant d'esseulés qui s'efforçaient de tenir bon ou de se fuir en explorant n'importe quelle brèche?

    Dans ce climat d'affolante déréliction, qu'attendre? Un événement, pourtant, ferait irruption — si abject que, pénétrant au plus intime des âmes gangrenées,il conduirait à une rédemption. Structure polyphonique Sur cette trame, Jean-Louis Kuffer bâtit une fable d'une rare densité émotionnelle. 

     Un livre qui, par la profusion des destinées qui s'y croisent, par la complexité de sa structure polyphonique, par le travail sur la langue, par le lyrisme, la générosité et la pénétration psychologique ne ressemble à rien de connu en Suisse romande. 

    Les références qui s'imposent?  S. I. Witkiewicz, pour l'ampleur de la fresque sociale, l'affolement apocalyptique et le débridement de tous les sens. Thomas Wolfe, pour l'immense nostalgie d'une fraternité perdue avec l'Eden que nous quittâmes «nus et solitaires». Wim Wenders, pour l'éperdue miséricorde des Ailes du désir. Tomaso Landolfi, pour la magie et la tendresse de ses simultanés au cœur du village humain. Antonio Lobo Antunes, pour l'entrecroisement des trajectoires où se mesurent, comme en un ultime jeu d'où dépendrait le sort des hommes, ténèbres et lumière. 

     Quant à la construction labyrinthique du récit où se confrontent le romancier, les personnages, le voyeur mémorialiste, le pédophile pétri d'ésotérisme, l'auteur des hypertextes et «celui qui écrit ces lignes», elle constitue une investigation d'une stimulante complexité sur la virtualité ouverte par l'art du roman et les réalités qui le nourrissent. 

    Dans une petite entité culturelle comme la Suisse romande où, légitimement, chacun peut craindre complaisance, exagérations, renvois d'ascenseur ou règlements de comptes à l'endroit des auteurs du cru, Le viol de l'ange ne souffre que d'un handicap pour susciter l'enthousiasme qu'il mérite: ne pas nous venir des Etats-Unis ou d'une autre contrée où nulle méfiance ne ternirait son impact...

    Jean-Louis Kuffer, Le viol de l'ange. Bernard Campiche éditeur, 1997.

     

    (Cet article a paru dans l'édition de 24 Heures du 19 novembre 1997).

     

  • À l'ami perdu

    m_escher.jpg


    Pour E.

     

    Je ne sais pas qui m'écrivait


    cette nuit d'un hiver passé


    où tout se taisait sous la neige;


    qui m'a pris cette main


    pour écrire sur ce papier bleu,


    à l'encre bleue aussi,


    ces tendres mots de l'amitié


    que parfois on se doit.

     

    Et je lisais ces mêmes mots,


    lorsque le Mal t'a pris.


    (1993-2016)

     

    MC. Escher, Drawing hands, 1948.

  • La maison dans l'arbre

     100524rw_0546__048247800_1447_23042013.jpg

     

     

    Nouvelles de l’étranger

      

    Les poèmes nous viennent

    comme des visiteurs,

    aussitôt reconnus ;

    et notre porte ne saurait se fermer

    à ces messagers de nos propres lointains.

     

                                                           (En forêt, 1986)

  • Coulant de source

    EdvardMunch-Melancholy.JPG

      

    Ma première liberté prise
    à l'insu de tous,
    même de l'unique camarade de ruisseau du moment,
    relie toujours
    une source jamais vue
    et le lac où tous plongeaient,
    corps adorables
    de l'idéale fantasmagorie
    à jamais sans âge.

    Mais déjà j'étais l'enfant trop conscient,
    l'adolescent des rêveries en lisière,
    le compagnon errant des rivages.
    Déjà!

    Cela fait maintenant
    le temps d'une vie.
    Au ciel de l'instant en suspens
    passe l’ange Mélancolie.

     

    (Cracovie, mars 2016)

  • Respirer

    18157378_10212869479318625_2034572278883968936_n.jpg
     
    On peut faire un livre avec ça,
    on peut faire un poème
    avec n'importe quoi.
    Faut juste avoir l'inspiration.
     
     
    Les forêts donnant sur la mer,
    ou les arêtes entre deux eaux,
    les grands cahiers bleus d'écoliers,
    les toits plats où l'on va fumer
    ou les bardeaux anciens
    de bois rincé par la pluie
    aux parapets des cieux:
    un Russe cuité l'a peint
    comme un chaos de quilles
    en sarabandes de maisons -
    telle étant l'inspiration.
     
     
    On respire, on aspire
    et le chant monte ou pas
    de la chair en joie
    ou de l'esprit scabreux;
    de ce qu’on appelle l'âme,
    du sexe levé du frère âne;
    de la femme océane aux yeux
    d’écumante braise -
    au poème, oh merveilleux
    tout sera décelé dans l’aise
    de la nuit inspirée.
     
    (A La Désirade,ce 23 mai 2017.)

  • En cette ville la nuit

    night-bridges-san-francisco-city-lights-long-exposure-reflections-wallpaper-1-1.jpg
     
    "Pourquoi nos désirs ? Pourquoi nos pensées dans la nuit ?
    Pourquoi la présence de certains hommes, de certaines femmes à mes côtés
    fait-elle se dilater le soleil dans mon sang ?"
     
    (Walt Whitman)
     
     
    Depuis la nuit du sang
    le remords de n'être pas dieu
    me retient en ville ou je tue
    le temps.
     
    Aussi je me fais une fête
    d'ancien cueilleur d'amulettes
    de conspuer avec l'enfant
    tatoué de sangs mélangés
    la fierté des battants
    qu'enivre l'élan de l'épieu.
     
    Votre ville est si fière
    de son utilité
    pure de toute futilité
    qu'elle en devient plus dure
    en nos cœurs assiégés
    que l'obsidienne des couteaux.
     
    Vous êtes les tenants
    de l'activité verticale;
    aux axes effilés
    vous cumulez l'effet
    et les reflets des angles
    exsangues et calculés
    dans les bureaux glacés;
    vous êtes les adroits,
    et ni le choix des armes
    ni les états d'âme
    n'échappent à vos menées
    et autres visions programmées.
     
    Votre empire est sans pitié
    et la misère empile à vos pieds
    les hardes de la horde exclue,
    mais les affaires sont les affaires.
     
    La ville-monde au demeurant
    nous exalte et nous épate,
    oxymore de splendeur;
    Caïn le rebelle au grand air s'éclate,
    et le tendre Abel en sa lenteur
    mène sa peur où ça lui chante.
     
    (San Francisco, ce 23 avril 2017)

  • Nocturne

    Panopticon142.jpg

     

     

    Le piano dans la nuit


    écoute cette voix


    qui ne parle qu'à lui.


    Celle qu'on ne voit pas


    se tait les yeux fermés.


    On ne sait pas ce qu'elle fait là.

     

    Les grands arbres muets


    abritent sous d'autres cieux


    les splendeurs de l'ivoire.


    On ne saura jamais


    d'où vient le chant du soir.

  • La baraka

    poupc3a9e-et-petite-fille-attentat-nice.jpg 


    Aux innocents massacrés

     

     

    J'étais innocent présumé,


    ou peut-être pas, va savoir ?


    J'étais un enfant de trois ans,


    j'étais Un vieil Anglais


    familier de la promenade;


    nous, nous étions juste belles,


    juste faites pour le bonheur,


    et faut-il se méfier aussi


    des jeunes filles en fleur ?


    Et quelle peur auraient-ils eu


    ce soir au bar des retraités


    amateurs de karaoké ?


    Nous, nous ne faisions que passer.


    Ces trois-là étaient Japonais.


    Pas mal de gens, aussi,


    qui s'étaient dit CHARLIE


    en janvier de l'autre année,


    l'avaient oublié par la suite


    en se pointant au Bataclan...

     

    Mais à présent on se sentait


    tellement protégés:


    le ciel virant de l'orangé


    à l'indigo sur les palmiers;


    nous regardions la mer


    aux reflets étoilés;


    dans ses bras tu t'étais sentie


    délivrée des emmerdements;


    un autre maudissait la vie


    sans savoir pourquoi ni comment;


    plusieurs millions plantés


    devant l'écran de leur télé


    étaient à regarder comment


    le monde va ou ne va pas -


    on ne sait pas, ça dépendra


    peut-être de la baraka ?

     

     

    Voila ce que ce soir peut-être


    ou peut-être pas, va savoir


    ils se disaient tous dans le noir


    et comme flottant hors du temps:


    ah mais quel beau feu d'artifice


    ce serait ce soir à Nice...


    Lorsque a surgi le camion blanc.


    (Ce matin du 15 juillet 2016)

  • Revenant à la mer

    images-2.jpeg
    "Si je crois encore à la mer / alors j'ai espoir en la terre"
     
    (Ingeborg Bachmann)
     
     
    Au retour de la mer
    je la reconnais à l'instant,
    la patiente, insensée
    amante de mille saillants
    en lenteurs retombées
    aux long couchers ardents.
     
    L'impassible égérie,
    et soudain la verte furie;
    la muette rêveuse,
    et tout à coup la volubile
    aux délires de salive -
    la cavale très indocile
    donnant des quatre fers
    dans le tumulte des années.
     
    Nous étions si glorieux,
    petit nageurs écervelés,
    et nous voici rendus au vent
    sans âge de la terre,
    avec elle tout apaisés...
     
    (Cap d’Agde, ce 10 septembre 2017)

  • Ceux qui caftent

    1274990499.JPG
    Unknown-2.jpeg
    Celui qui rèvèle au journal Le Temps que lui aussi a été attouché mentalement par le présentateur vedette de la télé et qu’il en a conçu un vrai trauma / Celle qui a entendu dire que la prétendue épouse légitime du présentateur vedette non plus n’était pas clean au plan des fantasmes / Ceux qui se réjouissent de voir un Nom cloué au pilori du journal Le Temps dont chaque rédactrice et rédacteur a signé la charte de discrétion interne devant le notaire issu du quartier genevois des Tranchées de tradition calviniste et bancaire sûre / Celui qui a enquêté sur le prétendu prêtre supposé avoir eu des pensées impures en confessionnal et qui aurait eu l’intention de passer à l’acte avec le fils de la journaliste du Temps dont les préférences sexuelles restent protégées par la charte de discrétion de la rubrique Monde / Celle qui s’est fait mal voir de la rédaction de 24 heures au motif qu’elle a déposé plainte en justice contre le fameux chorégraphe dont le journal a flouté le nom – mais où va-t-on si la justice s’en mêle sans l’aval des rédactions ? / Ceux qui font assaut de vertu sous le masque de la justice médiatique sûre de ses sources protégées par le secret / Celle qui relaie les plaintes anonymes diffusées sur la Hotline du tabloïd numérique 20 Minutes en relation directe avec les réseaux sociaux et de possibles justiciers en 3 D / Ceux qui en appellent à de nouveaux tribunaux populaires virtuels qui devraient s’inspirer de la rectitude morale des Frères musulmans et autres télévangélistes aux aguets dans les collines de Hollywood /
    images.jpeg
    Celui qui ne supporte pas les jeunes désoeuvrés du quartier des Blaireaux contre lesquels il envisage de lever une milice secondée par des chiens civils et quelques journalistes en mal de copie en ces temps viraux / Celle qui affirme qu’elle ne demande qu’à croire que tout ce qu’on dit sur le présentateur vedette de Radio-couloir est faux sauf à preuve du contraire vérifiée dans le journal Le Temps / Ceux qui estiment que Darius Pincebien le fameux présentateur de la météo à la télé doit se dénoncer lui-même sinon 24 Heures finira le job amorcé par Le Temps et 20 Minutes / Celui qui précise toujours que Michel Foucault avait la préférence sexuelle qu’on sait mais que ça n’enlève rien à son mérite académique au contraire / Celle qui téléphone à Madame Schneck pour se plaindre de ce qu’un peu d’huile de vidange de Monsieur Schirm a coulé sur l’allée du lotissement privé Les Campanules / Ceux qui ont entendu dire par la concierge bosniaque que les Croates du troisième auraient laissé le chien Bogumil dans leur trois-pièces avec des biscuits secs et de l’eau pendant les quinze jours qu’ils sont en Dalmatie / Celui qui compte les visiteurs que reçoit la nouvelle locataire de l’entresol qui a l’air de se prendre pour Arielle Dombasle avec ses longs ongles peints en violet foncé / Celle qui rapporte ponctuellement les faux bruits que le fondé de pouvoir Ledru lui révèle pour tester une fois de plus sa discrétion dans l’Entreprise / Ceux qui estiment qu’un Bon Chrétien se doit de révéler les manquements graves aux Dix Commandements des paroissiens censés honorer la communauté des Sœurs et Frères, et qu’il a le plein accord de l’imam Abdul en ce qui concerne les déviants de toutes tendances y compris littéraires et musicales, etc.

  • Tendres objets

    20881828_10214069278352851_5011347642409741517_n.jpg 
     
    Nos livres font bon ménage.
    Je me rappelle que tes petits objets
    m'ont accueilli sans grimacer:
    sans jamais ricaner
    à travers les années.
    Quand tu te maquillais,
    ce n'était pas que pour les autres.
    La Nature se fait belle
    ce jour d’été indien.
    Bientôt nous roulerons vers la mer.
    Après toi je ne vois pas d'autre horizon.
    L'aire des Hirondelles est notre étape depuis des années.
    Bientôt il y aura plein d'enfants entre nous,
    dans le jardin marin.
     
    (La Désirade, ce 18 août 2017)

  • Au jour reverdi

    20953773_10214107152499681_1419881679543136853_n.jpg
     
    "Le dos du soir contre la porte" (P.R.)
     
     
    Il y a tout autour
    comme une sorte de mur d’eau.
    Cela devient dur, dur,
    de durcir ainsi de la feuille.
    Le corps s’étiole au bout des branches,
    on voit du vide en haut
    en bas, je ne te dis que ça;
    on se débine, on se désole,
    on s’accroche aux rameaux..
    Et la chanson du vent
    sans se lasser nous enchante.
     
    (À La Désirade, en août 2017)

  • Dérogations

    448ecb45b643c6f9e0f97488f70b1de9.jpg
    J'aime beaucoup ton mauvais goût:
    ta façon tout à toi
    de ne pas aimer l'opéra,
    ton penchant forestier,
    ta façon de rire aux éclats
    en pleine réunion
    d'éminents dévots cultivés,
    ta façon naturelle
    de visiter le Vatican
    au dam des faux rebelles;
    ton rejet de Satan
    dont le bon goût et les sourires
    t'ont toujours rebutée ;
    ta grâce aux capricieux desseins,
    ta façon tout à toi
    de ne pas faire de cinéma,
    ton enfance restée:
    ce qu'ils n'ont pas pu te voler.
     
    Tu as choisi d'aller
    au bal masqué des rétameurs
    en voilette de mariée;
    et moi tu me connais:
    j'y serai donc en footballeur.
     
    Peinture: Michael Sowa.

  • Au soir des lucioles

    parc-lucioles-13-1.jpg
     
    Au soir des lucioles
     
    Je m’en vais dans le vent
    vert et noir par delà les champs,
    comme on suit un chemin
    d’eau claire entre les pierres.
     
    Tu es comme l’Indien,
    chaussée de sandales légères,
    et le chemin nous suit.
     
    Dans son cercueil de verre,
    l’horloge ne fait aucun bruit.
    Ce soir nous serons à la mer.

  • Jeu de patience

    chardin-toton-a.jpg
    Quand le temps est fini,
    nous continuons de veiller;
    les objets restés seuls
    se sentent un peu à l’abandon,
    mais qui peut en parler ?
     
    Nul ne l’a appris à l’enfant.
    Nul ne sait ce que dit la chaise
    à la lampe allumée,
    dans la pièce d’en haut,
    où le silence paraît régner.
     
    L’enfant seul contredit
    ce que tous ont l’air de penser:
    tous enterrés vivants,
    tous satisfaits d’on ne sait quoi,
    tous repus de néant,
    - aveuglés de leurs seuls regards.
     
    L’enfant seul fait tourner la table
    tandis que nous veillons...
     
    Peinture: Chardin, L'enfant au toton.