UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Carnets de JLK - Page 8

  • Fugues helvètes (6)

    Unknown.jpeg

    Des pierres glaciaires de Bad Ragaz et de Günter Wallraff. D’une opinion de Daniel de Roulet que je conteste. Où Sean Penn montre le chemin à nos romanciers…
    A Bad Ragaz, au bord du Rhin, ce samedi 9 juin. – Les plus beaux galets, il faudrait plutôt dire les plus belles pierres glaciaires de ce pays me sont apparues, pour la première fois, sur les marches d e l'escalier d'accès à la maison, à Cologne, d’un militant allemand mondialement connu pour ses actions de provocateur « entriste », du nom de Günter Wallraff. C’est en effet chez l’auteur de Tête de Turc et d’un fracassant reportage sur les méthodes de la presse d’Axel Springer, dans laquelle il s’est infiltré incognito, que j’ai découvert ces grandes pierres aux formes épurées et de coloris variables, du noir jais strié de blanc au rose ou au bleu translucide.
    8f99375538a49858ad846c49962c210a.jpgJ’ai beau en vouloir un peu, à Günter, de considérer la Suisse d’un œil de sectaire gauchiste, ne voyant en elle qu’un vampire au cœur de l’Europe, qui ne serait enrichi que de l’argent des autres : je lui suis redevable de m’avoir révélé l’endroit où il a trouvé ces merveilleux cailloux que je contemple à l’instant, réfléchissant à tout autre chose en regardant couler le Rhin dans les eaux duquel on sent encore filer des relents de moraine brassée.
    C’est à propos d’Engelberg où je me trouvais hier, à propos des géraniums aux fenêtres et de ce que Georges Haldas appelle le meurtre derrière les géraniums, à propos de la prison sans barreaux évoquée par Friedrich Dürrenmatt devant Vaclav Havel, enfin à propos d’une remarque du camarade Daniel de Roulet au Centre Dürrenmatt, lors d’un hommage posthume à celui-ci, que je réfléchis à cette idée, partagée par Alain Tanner, que notre pays ne se prête pas à la fiction du fait qu’il ne s’y passe rien.


    Je pense au quidam au-dessus de tout soupçon qui a flingué, au Grand Conseil de la riche petite ville de Zoug, en septembre 2001, une quinzaine de personnes et y a fait autant de blessés. Je pense au jeune homme paumé qui a déchargé son fusil d’assaut dans un cinéma porno de Lausanne. Je pense au meurtre plus récent qui a coûté la vie à la championne de ski Corinne Rey-Bellet, pour ne citer que des faits divers sanglants, car il va de soi que les événements significatifs ne se bornent pas à cela, et je me rappelle alors La Promesse de Friedrich Dürrenmatt.


    f011413e3c27e745f16ab64ba4c3efb4.jpgUnknown-2.jpegAvec ses grosses fables de plantigrade bernois, telle La visite de la vieille dame, Dürrenmatt a raconté la Suisse au monde entier, à en faire rêver Raul Ruiz, qui en a tiré un film. Et Sean Penn s’y est mis à son tour, en revisitant La Promesse, devenue The Pledge, qui se passe originairement en Suisse et qui vaut partout. La Suisse est riche en documentaristes talentueux, mais il est vrai que la fiction peine à mordre dans le vif de la réalité, qui n’est pas moins réelle qu’ailleurs, mais qui se feutre, se planque en effet derrière les géraniums. Quels films de Tanner, de Goretta ou de Soutter, considérés comme des réalisateurs engagés, ont-ils vraiment mordu dans le vif de la réalité helvétique avec des fictions ? Je n’en vois aucun. Les meilleurs films de ces virulents critiques sont, paradoxalement, des ouvrage de poètes, comme il en va de L’Ame sœur de Fredi M. Murer. 


    images-2.jpeg
    Quelle conclusion en tirer tandis que le Rhin file son long récit de concert avec ses belles pierres ? J’aimerais bien en parler avec le camarade Daniel de Roulet, qui m’écrivait hier un mail du Cap de Bonne Espérance ? Mais oui, Daniel, je sais qu’il est interdit de cueillir des pierres dans le Rhin…

  • Fugues helvètes (5)

    99c0d42ec6c346edb9882f812bf78bc8.jpg
    De la mort régnant dans une station de sports d’hiver au mois de juin. Du règne du fric et du béton. Des gens qui pètent les plombs pour rappeler qu’ils existent.


    Engelberg, à la terrasse de Chez Désiré, ce vendredi 8 juin. Où est le pays ? Où sont les gens ? Dürrenmatt n’avait-il pas raison lorsqu’il comparait la Suisse à une prison sans murs dont chaque habitant serait son propre gardien ?
    Telle sont les questions que je me pose à la terrasse ensoleillée de l’établissement Chez Désiré, en cette prestigieuse station de montagne d’Engelberg dont les annonces immobilières de la plus proche agence ignorent les objets de moins d’un million de francs pièce. Le béton gagne, n’ai-je cessé de me dire en cherchant la terre entre l’hôtel Ramada et le nouveau Centre Commercial, mais c’est jusqu’au cimetière, tout au bout de la rue principale, qu’il m’a fallu marcher pour retrouver du vert, tandis qu’un premier groupe de Japonais se dirigeait vers le cloître voisin abritant la fameuse bibliothèque de l’abbaye bénédictine. Admirable est la bibliothèque du cloître d’Engelberg, qui rappelle que cette vénérable maison fut un foyer de civilisation rayonnant dans toute l’Europe médiévale, mais ce matin je m’en fous : je laisse les incunables et les miniatures du XIIe siècle aux Japonais.
    21d5c177980958aa34123c5d352ae600.jpgCe que j’apprends ce matin dans les journaux, à cette terrasse d’Engelberg, et ce que j’entends à la table voisine, à propos de la championne de ski Corinne Rey-Bellet, assassinée par son conjoint bien sous tous rapports, recoupe assez exactement mon sentiment de malaise. Les journaux nous l’apprennent en effet : les grands manitous de la gestion et de la finance qui ont provoqué la chute de Swissair et d’énormes pertes individuelles sont unanimement blanchis et réclament unanimement des dommages et intérêts. Après les parachutes dorés: le lifting de l'honneur bafoué. Mes voisins de table, des instituteurs randonneurs à l’étape, en sont venus à parler du meurtrier de la championne, un certain Gerold Stadler natif d’Abtwil, du fait que l’un d’eux a fait ses écoles avec l’auteur de ce meurtre inimaginable en Suisse, n’est-ce pas ? Aussi inimaginable, certes, que la chute de la maison Swissair. Mais comment donc expliquer cela ? De tels accrocs à une telle perfection ?
    Or je pense à ceux, au Japon, qui pètent les plombs. Je pense à tous ceux qui, dans les sociétés aux programmes réglés comme du papier à musique militaire, soudain implosent ou explosent. Une miniature du XIIe siècle permettra-t-elle à un Japonais d’échapper à la tentation d’étrangler son guide ou de flinguer tout le groupe ? Je le souhaite. Et que pense, ce matin, le steward de feu Swissair Erwin Fuchs, natif de Konolfingen, conséquemment « pays » de Friedrich Dürrenmatt, de l’acquittement des auteurs de sa débâcle personnelle ?
    1a013276ccda6f5864e09821e12d90f0.jpgDans les localités bien sous tous rapports de Zoug, de Champéry, de Lausanne ou de Zurich, demain peut-être d’Engelberg ? de subites explosions de violence s’observent dont tous les auteurs sont des Suisses bien sous tous rapports, tous à fait digne en somme de l’estime des Japonais. Pourquoi de tels actes ? Les sociologues étudient la question. Le café crème coûte 3 francs 60 à la terrasse de Chez Désiré, à Engelberg. L'assiette du jour est à 18 francs. Genre 2 euros et 10 euros: tout à fait modeste dans cet environnement de haut standing.  Quant au prix du mètre carré du terrain sur lequel je prends ces notes, il est en revanche hors de portée des moyens du steward Erwin Fuchs. (A suivre)

  • Fugues helvètes (4)

    bc0acb6d41489487756cd511e4909ee2.jpg 

    De ce que voient les Japonais et ce que vivent les habitants d'une carte postale. D’une fête catholique dont trois Gretchen ignorent le sens. Des artistes en vue et du monde mondialisé. Des canonniers de la Batterie IV/6 et des plongeurs vaillants. De la théorie des Oncles.


    Lucerne, à l’Hôtel Pickwick, ce jeudi 7 juin. – On est ici comme dans une carte postale, et ce matin à déambuler dans la vieille ville absolument déserte, constatant que tout y était fermé pour cause de jour férié, puis étonné de ce qu’aucune des trois Gretchen des auberge du Cerf, du Cygne et de l’Ours ne soit capable de me dire, à moi le huguenot de passage, de quelle sorte de fête il s’agissait, sinon que ce devait être une fête catholique, je me suis vu là comme dans une sorte de décor de théâtre à me demander à quel spectacle j’allais assister tandis que les cloches sonnaient à toute volée et que des coups de canons retentissaient non loin de là.

    images-5.jpeg


    A neuf heures du matin à Lucerne, le jour de la Fête-Dieu, il n’est d’abord que les Japonais à processionner de lieu en lieu pour photographier ce qu’il y a à photographier et se faire photographier devant le fameux Lion de Lucerne ou le fameux Pont de la Chapelle de Lucerne, la fameuse Eglise des Jésuites de Lucerne ou le fameux Panorama des Bourbakis de Lucerne. Ils « feront » ensuite le fameux Musée Wagner de Lucerne et la fameuse Fosse aux Ours de Berne et le fameux Château de Chillon et le fameux Jet d’eau de Genève. C’est ainsi qu’ils ont déjà « fait » Vienne et Salzbourg et que demain ils « feront » Paris. Mais qu’en est-il des Lucernois ? Que cela signifie-t-il de vivre dans une carte postale ?

    images-8.jpeg


    images-4.jpegOn imagine le pire, mais cette vue manque peut-être de sensibilité et d’information. L’un des plus grands comiques suisses, au prénom d’Emil, est sorti de cette carte postale avec un sketch qui me revient à l’instant, figurant un retraité, à sa fenêtre, qui, voyant qu’un étranger parque sa voiture sur la case privée de son voisin Suter, se demande s’il ne va pas téléphoner à Suter ou peut-être même à la police ? L’une de nos plus grandes humoristes, au nom de Zouc, se livre au même genre d’observations, qui nous suggèrent qu’il y a en Suisse un ton propre et net mortifère, comme partout désormais dans le monde mondialisé, mais également son contraire tonique. Je veux croire ainsi qu’il reste des Lucernois vivants dans cette carte postale, et ce n’est pas aux artistes que je pense.


    images-2.jpeg
    Le plus riche et localement célèbre d’entre eux, le presque centenaire artiste national Hans Erni, dont toute famille helvétique de la classe moyenne possède une litho dans son living représentant un cheval ou une gracieuse scène de moissons, a choisi de concilier le dessin et le sport avec une sorte d’ingénuité que les jeunes sauvages de l’art, à commencer par Luciano Castelli, autre enfant du cru, ont perdu entre New York et les foires chic de ce qui se dit l’avant-garde.

    Unknown-3.jpeg

     

    Les uns et les autres sont à l’art ce que la médaille est à l’impatience de réussir : à vrai dire ce n’est pas cette vie-là que je cherche. Mais qu’entend-on tout à coup ?
    Tout à coup on entend un rugissement sur le pont dit Seebrücke et que voit-on ? On voit soixante otaries humaines de tous les âges et nanties de longues palmes se jeter de là dans le fleuve en ondulant puissamment. Juste avant de se précipiter dans le flot, le chef de la troupe aquatique m’a révélé qu’il s’adonnait à ce jeu depuis trente-trois ans et que l’ambiance de l'ondoyante société était super.
    10a1d7ff3263cec51ed9e46e5af8fe9f.jpgPuis on entend un sourd piaffement ferré prendre de l’importance du côté des remparts et que voit-on ? On voit les trois sections de la batterie des canonniers et des tringlots de la IV/6, du Régiment d'infanterie de plaine, en tenue militaire dite de sortie, traînant trois canons encore fumants, puis une fanfare pédestre en tenue historique dont les musiciens ont de pimpants bérets bleu et blanc, défiler crânement entre les haies de Japonais. La plupart des jeunes Lucernois cuvent encore leur cuite de la veille, mais on en voit aussi dans ces sociétés traditionnelles survivantes à l'ère du SMS et du MMS, amateurs de simples sifflets et autres pistolets.

    Ailleurs, sur les quais se peuplant maintenant, et plus dans l’esprit du temps aussi, quoique le genre soit éternel, on voit en passant deux adolescents sanglotant sur un banc. On voit que le garçon, très beau mais l'oeil cruel, fait souffrir son tendron. Les Japonais l’ignorent. Un peu plus loin, deux jeunes joueurs d’échecs à longs cheveux et barbes se sont installés pour la journée devant une fontaine avec tout ce qu’il faut pour y rester des heures au long de parties compliquées, musique et brasero à saucisses, radio et narguilés. Cela aussi les Japonais l’ignorent, mais je me dis qu’il y à peut-être à Lucerne , comme partout dans le monde mondialisé, plus de survivante vie que ne le ferait croire la carte postale initiale. Sachons la repérer dans le grouillement nippon…
    Ma généalogie maternelle me porte évidemment à ce regain d’optimisme, dont j’ai tiré après Blaise Cendrars ma théorie des Oncles. Qu’une société ait des pères est une chose appréciable pour sa stabilité, mais jamais elle ne vivra vraiment sans Oncles, ni sans Tantes qui sont des Oncles féminins. Une photo de ma famille maternelle est la preuve par l’argentique que les Oncles avaient déjà de l’avenir avant notre venue au monde. Je regarde cette photo regroupant un géant chercheur d’or, une institutrice vouée à l’alphabétisation de la jeune fille chinoise, deux champions de lutte à la culotte, trois élus du peuple paysan des hautes terres, une couturière vouée plus tard au désespoir par un Italien félon, tous debout autour du couple jubilaire de mes arrière-grands-parents maternels lucernois, et je me réjouis à mon tour d’être un Oncle irrégulier, car c’est cela même qui distingue le père, régulier, de l’Oncle : c’est sa position diagonale et défaussée, qui le fait avancer comme le cavalier des échecs - le meilleure exemple de style de progression pour une jeunesse refusant de marcher au pas…. (A suivre)

  • Fugues helvètes (3)

    14e09c84c4e5bdff6a207af96efd9cc0.jpg

    De la fuite de Ponce Pilate et du lac qui en a recueilli l’âme tourmentée. D’un caprice de Michael Jackson et de l’opprobre de la Société des Dames. Où un certain cabaret témoigne de la persistance des traditions.


    Lucerne, à l’Hôtel Pickwick, ce mercredi 6 juin - Il fait un tendre soir ce soir sur la Suisse primitive, au coeur du cœur de l’Europe. J’écris à l’instant dans une espèce de blanche cellule oblongue donnant sur Le Pont de la Chapelle à la tour à chapeau de morille, sans doute l’un des monuments les plus photographiés d’Europe et environs, ravagé par le feu il y a quelques années et sauvé par les Japonais. J’écris dans la rumeur des Backpackers américains fêtant leur escale sous mes fenêtres avec les jeunes de la ville, les uns et les autres en cercles assis ou debout, parlant fort de sport et de filles, pour les uns, et pour les autres de filles et de rock, tandis que les filles parlent garçons et garçons. Je suis installé pour ainsi dire incognito dans cette ville qui m’évoque tant de souvenirs de nos enfances, à un quart d’heure à pied d’une très vieille dame que ma visite ravirait mais que j’irai surprendre quand ma pérégrination m’en donnera le loisir, le cœur plus libre.
    Face à ma fenêtre se dresse le Mont Pilate à la cime crénelée, qui doit son nom au fait que le meurtrier du Christ y est venu se jeter dans les eaux sombres d’un minuscule lac serti au creux de ses roches. On se rappelle évidemment qu’après que Tibère eut fait jeter Pilate au Tibre, les eaux horrifiées de celui-ci recrachèrent le déicide qui s’enfuit à travers les roseaux et les buissons jusqu’au Rhône, à la hauteur de Vienne, où il se renoya lui-même. Mais de là encore Pilate fut rejeté, qui se réfugia au bord du Léman pour y subir un sort analogue, lequel le fit rebondir jusqu’au pied de la farouche montagne de ces contrées alpines dont le lugubre petit lac reçut enfin les restes de l’âme tourmentée. C’est aux sursauts de celle-ci, depuis lors, qu’on attribue les orages fréquents de la région, qui fait se dresser les cheveux des enfants à la lisière du sommeil.
    La légende n’est pas seule à faire de Lucerne une façon de centre de divers mondes, puisqu’y survivent les fantômes de Richard Wagner et de l’impératrice Sissi, et que s’y perpétue le culte de Pablo Picasso et de Paul Klee, du pain de poires et de la navigation à vapeur. De ma fenêtre de l’Hôtel Pickwick, choisi par élan de mémoire affectueuse pour le personnage et son auteur, s’aperçoivent également l’étrave de navire de la superstructure du nouveau Centre de Culture et des Congrès conçu par Jean Nouvel, semblant coiffer une sorte d’Alcatraz architectural; l’immaculée église des Jésuites dont la splendeur baroque abrite l’humble froc du franciscain Niolas de Fluë, ou encore, sur sa colline boisée, la pièce montée d’un kitsch étourdissant, semblant de stuc de minaret bollywoodien, du castel Gütsch que Michael Jackson aura convoité quelque temps avant d’y renoncer sous l’effet probable de l’opprobre signifié à mots couverts par la toujours influente Société des Dames (Frauenverein) locale.491c474025af8789f29ee46f7d2c015f.jpg Plus à gauche enfin, côté lac, se distinguent quatorze plans d’un paysage évoquant quelque lavis chinois en dégradés de bleus pers et de noirs veloutés, j’ai bien dit quatorze, et ce fut avéré par sept générations de paysagistes, avec le pic nanti d’un invisible ascenseur mécanique du Bürgenstock au sommet duquel gîte la star italienne Gina Lollobrigida, dont nous rêvions à treize ans au risque de provoquer la jalousie de ses rivales Ava Gardner et Doris Day…
    Ce souvenir de chair ne peut que me rappeler, en ce lieu qui fut aussi celui de nos enfances – ma mère étant native de Lucerne -, les bains de bois, évoquant de hautes cabanes lacustres, où mes tantes (membres elles-mêmes de la Société des Dames) nous emmenaient tout petits nous rafraîchir, du côté réservé à leur sexe, d’où, entre les claies, se voyaient les hommes velus et dangereux.
    « Là-bas c’est le vice », m’avait dit un soir ma tante E. en me désignant un quartier où clignotaient force néons roses et verts. La chose me frappa si fort que je n’eus de cesse d’y goûter une fois, plus tard, quand j’aurais l’âge de hanter ces lieux qu’elle disait mauvais. Or on a beau dire que les traditions se perdent : pas plus tard que tout à l’heure, j’ai repassé dans cette basse ruelle que ma tante perdue de vertu stigmatisait jadis et qu’y vois-je alors ? Gottverdami, sous une enseigne dorée figurant le cerf dans sa parade : ni plus ni moins, irradiant de suaves reflets roses et verts, que le Cabaret Dancing Cacadou…
    (A suivre)

    1d5e6ff329cf308ab2f9dd72b5631b2c.jpg

    cba8d1dc08e601e3dfb6087df7afb6e1.jpgLe Mont Pilate, le Gütsch convoité par Michael Jacskon, vue générale au début du XXes. et le Pont de la Chapelle.

  • Fugues helvètes (2)

    3d1e25993d5d74c7b0aa8f489b50e520.jpg
    De Tina Turner dans le train de Berne et de Kirchner à l’alpage. Du phallus herbu de Meret Oppenheim et de la Présidente de la Confédération au modeste cabas.

    Au Café fédéral, ce mardi 5 juin (soir). – C’est la voix de Tina Turner jeune, à l’époque de son ménage d’enfer avec Ike, dans l’un de ses blues les plus lancinants, Living for the City, qui m’a fait me lever dans le Cisalpino et, trois compartiments plus loin, échanger quelque mots avec deux Backpackers blonds comme les blés de leur Midwest, m’étonnant de ce que des kids écoutent encore de telles vieilles peaux, avant qu’il ne m’évoquent leur équipée, d’Athènes à Rome et de Venise à Amsterdam, me rappelant leurs pères qui faisaient en stop, il y a trente ans de ça, la route d’Amsterdam à Venise, puis de Rome à Goa…
    Il y a, dans la voix de Tina Turner, du rouge acide et du vert saignant, avec des flammes de rose et de bleu tendre, comme je les ai retrouvés, au musée de Berne ou je me suis pointé dans l’après-midi, dans la peinture exacerbée de Kirchner auquel, avec d’autres foudres d’expressionnisme hantant les hauts gazons des Grisons (notamment un Albert Müller que j’ignorais et qui vaut son compère), est consacrée un flamboyante exposition à voir tout l'été.
    Pour ceux qu’impatiente la nécessité de briser les clichés, comme on dit, la découverte des idylliques paysages d’Engadine se démantibulant sous la torsion des formes et la vocifération des couleurs, vaut le détour même si cette peinture fait très époque et, parfois, tourne au maniérisme. Kirchner du moins avait de quoi pousser à l’exorcisme, revenu de la Grande Guerre malade et drogué, contraint de se soigner au grand air où il finit par se suicider, en 1938, désespéré par la montée de l’autre peste.
    Aussi j’aime le rappel de cette Suisse sauvage et brute, qui réagit à l’accablante quiétude du pays propre-en-ordre, qu’on retrouve dans la salle du musée de Berne réservée au phénoménal Wölffli, génial timbré dont les énumérations chiffrées des multimondes, enregistrées, tombent du plafond tandis que la passante et le passant déchiffrent son imagerie délirante.
    cb8ef2f6286f9784dc588ceb9a7ec9b8.jpgAdolf Wölffli, Robert Walser, Aloyse, Louis Soutter: autant d’ahuris sublimes qui ne se sont jamais associés à aucun groupe mais dont le primitivisme fait écho à celui des Kirchner et de ses pairs.

    Unknown-9.jpeg
    Après cette folie fiévreuse et la brève révérence faite au passage à la fontaine phallique mi-roche mi-cresson de Meret Oppenheim, nulle vision ne pouvait être plus apaisante, au milieu de l’aire de la Place Fédérale, jouxtant le Palais du Gouvernement d’improbable architecture vert-de-gris, que celui de ce bambin tout nu jouant comme un putto de Guido Reni parmi les fusées d’eau à jets de hauteur variée mimant probablement les alternances de la ferveur démocratique en pays neutre…
    C’est en ce lieu même, je me le rappelle, que je vis cet autre spectacle attendrissant d’une Présidente de la Confédération en exercice, socialiste comme l’actuelle, porteuse d’un modeste cabas rempli de commissions et répondant patiemment, sans garde armé, à un groupe d’écoliers appenzellois faisant pèlerinage en ce haut-lieu sous la conduite de leur instit à queue de cheval et culotte de peau… (A suivre)
    486c677038650dc48fee89c9408ef168.jpg

     

    Ernst Ludwig Kirchner, Paysage des Grisons.

    Adolf Wölffli.

    Adolf Wölffli. Saint-Adolf portant des lunettes noires entre les villes géantes de Niess et Mia

  • Fugues helvètes (1)

    105177a83ddc701483a2738e5d91f854.jpgDu Valais de Rilke aux mythiques tunnels transalpins. Du Niesen de Hodler et de deux jeunes nageuses se racontant leurs amours.

    De Montreux à Spiez, ce mardi 5 juin. - J’entame ce matin un périple ferroviaire d’un mois à travers la Suisse. Je vais consigner ici, à tout instant, mes observations sur les lieux et les gens, qui me viendront comme je les attends ou ne les attends pas, au bonheur la chance. Je suis parti ce matin en direction du Valais, me proposant de remonter ensuite, de Brigue, par la voie transalpine du Lötschberg à la formidable enfilade de tunnels, vers les cantons du cœur du pays. J’ai donc quitté la lumière lémanique du Haut Lac vers huit heures, pour m’enfoncer dans les brumes du Rhône encore tenaces dans l’étranglement de Saint Maurice d’Agaune, bientôt dissipées quand la plaine soudain s’élargit et verdoie au coude de Martigny. Les collines jumelles de Sion me sont bientôt apparues en silhouettes bleuâtres, tout là-haut j’ai salué la silhouette farouche de la Quille du Diable dans l’échancrure de Derborence. Puis, à Sierre, mon regard se déployant sur les coteaux radieux de la Noble Contrée, je me suis rappelé ma rencontre, il y a bien des années, de la toute vieille Madame de Sépibus, dédicataire des Quatrains valaisans de Rainer Maria Rilke, qui m’avait reçu, tout jeune et pantelant de timidité, dans sa vieille demeure de séculaire aristocratie aux boiseries grises à liserés bleu clair. Je me rappelle que la toute vieille dame me semblait avoir une peau de papier d’Arménie, et que je me sentais bien grossier dans mes jeans et avec mes longs cheveux.

    Unknown-8.jpeg
    Or elle se montrait touchée du fait que cette espèce de balbutiant beatnik se souciât le moins du monde de son poète dont l’adoration survivait en elle, dans le tremblement de ses doigts presque transparents, tandis qu’elle me faisait voir les manuscrits originaux de l’ange disparu…

    Mais voici qu’on arrive au fond de la vallée qu’annonce la bilingue dame du train : wir treffen in Brig ein, EndStation. Nous arrivons à Brigue, station terminus. Et de fait, c’est bien un verrou que représente ce lieu, au-delà duquel il faut franchir une haute marche pour continuer vers l’Est dans le Goms, la vallée de Conches, les hauts du glacier du Rhône et, plus loin encore, les vals suspendus de l’Engadine, pays de Nietzsche et de l’ours revenu des Balkans.
    Mais c’est au nord que L’Intercity à destination de Zurich et Romanshorn m’emmène à présent à travers toute une théorie de tunnels. Une dernière lucarne me permet juste d’apercevoir, en bas, la plaine industrieuse, puis en haut un dernier glacier (les journaux parlent ce matin de leur disparition en 2050), sur quoi le train s’enfonce littéralement au cœur de la terre.


    Un bas-relief discret, à Goppenstein, rend hommage à ceux qui ont laissé leur peau dans la construction de cet indispensable ouvrage nous reliant ingénieusement à l'Europe qui se bricole. Or la proximité du Simplon et du Lötschberg, lignes ferroviaires mythiques, me fait soudain penser à deux de mes arrières-grands-pères, l’un Alémanique et l’autre Romand, qui furent conducteurs de trains au début du siècle, l’un faisant même partie de l’historique équipe à inaugurer la voie du Gothard. Il me reste d’eux des photos de fringants moustachus à rutilants uniformes, mais je ne sais rien d’autre jusque-là de leur histoire précise, et je m’en veux à l’instant. Que d’incuriosité dans notre génération de jeans et de longs cheveux !
    4ccc7acb68b90e91027f002c0eda8ad2.jpgNiesen06.JPGPassons : car nous voici sur l’aire alpestre de Kandersteg où divers jolis cars multicolores pleins de sages touristes se trouvent comiquement juchés sur divers wagons de transport, au titre du moderne ferroutage.
    Par delà Kandersteg le train glisse doucement sur l’autre versant de la montagne, vers un agreste pays de lacs, et c’est bientôt le rivage de Spiez qui s’alanguit, autre haut-lieu de ma mythologie personnelle puisque s’y dresse la pyramide parfaite du Niesen, maintes fois représentée par les peintres, Hodler le tout premier. Justement, un Hodler vient d’être adjugé en Amérique 15 millions de dollars, mais cela ne signifie rien à mes yeux, sauf qu’un Hodler risque d’échapper à notre regard pour se retrouver dans un coffre-fort. Tant pis : il nous reste le Niesen, que les Américains n’ont pas encore acheté, et je sais au musée de Berne quelques Hodler que je retrouverai cette après-midi même.
    En attendant, comme je suis descendu de train avec l’idée de laver une aquarelle du fameux Niesen, je déchante en constatant que la montagne s’est drapée dans une épaisse étole de brume. Peste de diva à caprices. Mais je passe ma rage  à ma façon, à la piscine voisine d’un bleu californien et d’une eau glaciale, où je peine la moindre à tenir le rythme de deux Gretchen à fortes épaules qui se racontent leur semaine amoureuse. On n’imagine pas la vitalité galante des Gretchen de l’Oberland bernois, non plus que la vigueur de leur brasse coulée. Cependant le prochain train de Berne m’attend déjà, et là-bas un ami cinéaste qui doit me raconter ses trois dernières années de vie et son prochain film… (A suivre)

    Ferdinand Hodler, Lac des Quatre-Cantons et Niesen. Rainer Maria Rilke à Soglio.

  • Joseph Czapski était un juste qui ne croyait qu'en la bonté

    Unknown-3.jpeg

    Unknown-1.jpeg

    Deux expositions conjointes, et la publication d’une biographie magistrale, entre autres marques de reconnaissance, célèbrent la mémoire d’un grand témoin du terrible XXe siècle, peintre et écrivain, qui fut aussi un homme de cœur et de cran, humble et lumineux.

     

     

    1569883614.jpg

    Cela pourrait commencer par la rencontre, dans le reflet d’une vitrine où leurs images se superposent, d’un écolier  polonais d’une douzaine d’années et d’un soldat en uniforme. Le petit lascar se prénommerait Athanase, et le troufion Joseph. J’ai capté l’image de cette rencontre sur mon smartphone à Cracovie, en avril 2016, dans le petit musée flambant neuf dédié à la mémoire du peintre et écrivain Joseph Czapski, annexe du Musée national qui venait d’être inaugurée deux jours plus tôt en présence, notamment, de l’ « historique » Adam Michnik et du poète Adam Zagajewski, du cinéaste Andrzej Wajda et de la philosophe suisse Jeanne Hersch -  quatre amis fameux du « héros » du jour décédé à 97 ans le 12 janvier 1993 à Maisons-Laffitte où il était exilé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

    J’ignore en quels termes le prof de Tadzio a présenté Czapski à celui-ci et à la quinzaine d’écoliers qui se trouvaient ce jour-là en ce « lieu de mémoire », mais la rencontre dont témoigne ma petite image revêt à mes yeux une valeur symbolique, à valeur de reconnaissance.

    489595193.jpg

    Cette reconnaissance est le sentiment profond que j’éprouve moi-même au souvenir des mes quelques rencontres, inoubliables, passées avec Czapski dans sa soupente-atelier de la région parisienne, à Lausanne où avait paru l’un de ses ouvrages majeurs (Terre inhumaine, en première édition à L’Âge d’Homme) et où se tint la première exposition de ses œuvres récentes, ou à Chexbres dans la galerie de Barbara et Richard Aeschlimann qui furent ses amis et les défenseurs suisses les plus fidèles et vaillants de son oeuvre.

    images.jpeg

    Or cette reconnaissance est aujourd’hui largement partagée et surtout amplifiée, non seulement en Pologne où Czapski fait figure de héros national sans qu’il l’eut jamais cherché – lors de mon  séjour à Cracovie, d’immenses photos de lui étaient placardées sur les murs de la ville – mais en Suisse et  à Paris où ont paru plus de quinze ouvrages  (de lui ou sur lui) qui permettent d’apprécier, par delà son aura de figure historique, son rayonnement de peintre et d’écrivain.

    Ce 3 octobre, à Montricher, à l’enseigne de la Fondation jan Michalski, en marge d’une exposition consacrée aux écrits de Joseph Czapski, sera présentée la première grande biographie témoignant de sa traversée du siècle par  le peintre et essayiste américain Eric Karpeles représentant, précisément, un acte de reconnaissance exceptionnel en cela que l’auteur a sillonné la Pologne, la Russie, la France et la Suisse en quête de détails relatifs à la vie et au développement de l’œuvre de ce pair artiste qu’il n’a pas connu lui-même de son vivant mais découvert et passionnément aimé à la découverte des ses tableaux.

    Cette somme biographique intitulée Joseph Czapski, L’art et le vie, paraît en traduction aux éditions Noir sur Blanc où ont déjà paru plusieurs livres de Czapski lui-même, mais Eric Karpeles n’en est pas resté là, publiant l’an dernier, à Londres, chez Thames & Hudson, un somptueux livre d’art très richement illustré qui nous permet d’entrer littéralement «dans la peinture» de Czapski, avec un ensemble unique de reproductions en couleurs recouvrant les cinq dernières décennies du XXe siècle – une grand partie de l’œuvre antérieure à la guerre ayant été détruite.

    CxEcVrQXgAAU2M-.jpg

     

    « Une destinée européenne », dirait le prof à ses écoliers… 

    Un étage du petit musée de Cracovie est consacré à la traversée «historique» du XXe siècle par Joseph Czapski, et l’étage d’en dessus à son œuvre de peintre et d’écrivain, avec une pièce reproduisant à l’identique sa chambre de l’Institut polonais de Maisons-Laffitte avec, sur un long rayon, les cahiers toilés de son immense journal.

    Or, déambulant en ce lieu, je me demandais en quels termes le prof de Tadzio et de ses camarades aura présenté leur (très) grand compatriote (pas loin de deux mètres, le fringant échassier…), pacifiste de cœur mais héros médaillé de la Grande Guerre pour un fait d’armes surréaliste, engagé une seconde fois dans l’armée du général Anders et prisonnier de guerre des Soviétiques qui massacrèrent des milliers de ses camarades, échappé de justesse au crime de masse de Katyn et premier témoin  de l’archipel du Goulag avant un périple inimaginable à travers les déserts d’Irak et de Palestine, la remontée en Italie et la bataille mythique de Monte Cassino, jusqu’au moment d’apprendre la forfaiture des Alliés livrant la Pologne à Staline , etc.

    13346298_10209628604938791_1346801158415826363_o.jpg

    Dans mon optimisme indéfectible, sans préjuger des raccourcis d’un cours d’histoire prodigués à des ados addicts à je ne sais quelles applis et autres jeux vidéos, je me disais qu’un jour, peut-être, Tadzio et ses camarades se rappelleront cette visite et tomberont sur la version polonaise de la biographie d’Eric Karpeles initialement parue en anglais, où tout (ou presque) est dit à la fois de l’homme, du citoyen solidaire et de l’artiste.

    Le prof de 2016 aura parlé, peut-être, de la « destinée européenne » de Joseph Czapski, honorant la « Pologne éternelle » dite aussi « Christ des nations », grands mots un peu abstraits pour des mômes nés après la chute du rideau de fer. Mais les livres du bon Józef resteront à découvrir par les kids, ses livres et ses tableaux dont certains, peints par un octogénaire, ont la vigueur expressive et la fraîcheur des « jeunes sauvages » de son époque… 

    La Maison des Arts de Chexbres : foyer de reconnaissance

    Au musée Czapski de Cracovie, comme dans les salles du plus solennel Musée national, un bon nombre des œuvres du peintre ont été offertes au patrimoine polonais par Barbara et Richard Aeschlimann, dont le soutien à l’artiste s’est manifesté dès les années 70, d’abord à l’enseigne de la galerie Plexus, à Chexbres, et ensuite dans la plus vaste Maison des Arts.

    Artiste et écrivain lui-même, notre ami Richard, et son épouse bénéficiant d’une fortune familiale appréciable, ont fait œuvre de mécènes éclairés en présentant très régulièrement les nouvelles toiles du peintres et en lui attirant assez de collectionneurs pour que la première rétrospective des œuvres de l’exilé en Pologne soit présentée, en 1986, avec le sous-titre « Joseph Czapski dans les collections suisses ».

    Dans sa biographie monumentale (plus de 500 pages et un superbe cahier d’illustrations), Eric Karpeles rend l’hommage qui se doit aux Aeschlimann et caractérise magnifiquement, en peintre de métier, ce qui fait l’originalité largement méconnue de Czapski en un temps où « l’hystérie du monde de l’art contemporain, avec son addiction à l’hyperbole et sa prédisposition à la superficialité, reflète une culture dans laquelle l’importance esthétique se mesure à la valeur financière bien plus que l’inverse ». Ainsi, lorsqu’une prestigieuse galerie allemande proposa aux Aeschlimann de présenter l’artiste à condition que ses prix soient multipliés par dix pour satisfaire aux normes du marché de l’art, les galeristes et Czapski lui-même se refusèrent-ils à cette surenchère artificielle.

    Est-ce dire que cette peinture ne soit pas « contemporaine » du fait qu’elle n’a jamais été « abstraite », conforme à telle ou telle doctrine « avant-gardiste », réfractaire autant au « conceptualisme » qu’au « minimalisme », coupable de penchants « réactionnaires » ?

    752493178.jpg

    Absolument pas. Au contraire, et dès ses jeunes années, lors d’un premier séjour à Paris, Czapski n’aura cessé d’être opposé à tous les conformismes d’écoles, pour tracer son chemin personnel dans la double lignée de Cézanne (fidélité à la nature) et de Van Gogh (force de  l’émotion) ou plus encore de Bonnard (liesse de la couleur) et de Soutine (véhémence de l’expression), avec une touche unique et des thèmes qui lui seront propres : solitude des êtres dans la grande ville (petit théâtre quotidien du café ou de la rue, des trains ou du métro), beauté des choses simples qui nous entourent (objets et bouquets, visages ou paysages) expression sans relâche (dessins à foison dans un journal illustré de plus de 200 volumes) du poids du monde et du chant du monde.  

    69851302_10220621930685064_6226608878662975488_n.jpg

     

    Contre toute idéologie : les réalités de la beauté et de la bonté

    Si la touche du peintre Czapski est unique, celle de l’écrivain ne l’est pas moins, qui est à la fois d’un mémorialiste-reporter, d’un critique d’art pur de tout jargon, d’un sourcier de pensée sans rien du maître à penser, enfin d’un lecteur du monde dont l’écriture et la peinture ne cessent de communiquer entre elles et de féconder les observations quotidiennes dont témoigne son journal.

    69646523_10220654067808472_7574894766094024704_n-1.jpg

    A cet égard, les deux expositions à voir dès ces jours prochains à Chexbres et Montricher, autant que les deux grands livres paraissant en même temps (la bio de Karpeles et une nouvelle version augmentée de Terre inhumaine) reflètent parfaitement la démarche «polyphonique» qui caractérise la vie et l’œuvre de Czapski.

    Ce rejeton de la grande aristocratie européenne, dont le très digne précepteur eût aimé faire un Monsieur stylé, n’a cessé d’en faire qu’à sa tête et selon son cœur et son esprit curieux de tout : tolstoïen en sa prime jeunesse (comme en témoigne une lettre de Romain Rolland) confrontée aux violences de la révolution bolchévique autant qu’aux inégalités du régime tsariste, préférant la voie des beaux-arts au lieu de poursuivre ses premières études de droit et débarquant dans le Paris mythique de Montparnasse et de Picasso, engagé sans armes  dans les deux boucheries du vingtième siècle, racontant la Recherche du temps perdu de Marcel Proust à ses camarades prisonniers des Soviets dont beaucoup finiraient d’une balle dans la nuque, voué pendant cinquante ans au rétablissement d’une vérité longtemps occultée (le massacre de Katyn faussement attribué aux nazis), participant en son exil parisien à l’animation de la revue Kultura devenue le centre de la résistance intellectuelle à l’oppression communiste – tout cela dont témoignent ses livres, de Terre inhumaine (la recherche de ses camarades disparus dans le goulag) à Souvenirs de Starobielsk et Tumulte et spectres (les tribulations du prisonnier et les passions partagées du lecteur-écrivain), Proust contre la déchéance(ses conférences du camp de Griazowietz) ou encore L’œil (ses essais sur la peinture), notamment.

    14.jpg

    Un jour que je lui rendais visite à Maisons-Laffitte, où je lui apportai le rituel saucisson lyonnais marqué Jésus ( !) qu’il appréciait particulièrement, après que je lui eus fait ,la lecture (il était à peu près aveugle) de la nouvelle de Tchekhov intitulée L’étudiant, Czapski me résuma sa croyance peu dogmatique en affirmant que, pour lui, la religion se résumait à l’histoire de la bonté, punkt schluss – il parlait aussi bien  l’allemand que le français, le russe et le polonais.

    Sa petite voix haut perchée m’évoquait celle d’un vieil enfant éternel, telle que se la rappellent ses innombrables amis défilant dans sa soupente de Maisons-Laffitte (du Nobel de littérature Czeslaw Milosz au  jeune poète Zagajewski qui voyait en lui un mentor,  auquel il rendra d’ailleurs hommage ces jours à Montricher) ou partageant les soirées de Chexbres ou de son ami Dimitri sur les hauts de Lausanne.

    Le 13 janvier 1993, par téléphone et d’une voix à la fois triste et sereine, notre amie Floristella Stephani, conjointe artiste de Thierry Vernet (autre ami peintre de longue date), nous apprit la mort paisible de Joseph Czapski, endormi la veille « comme un enfant »…  

    Avec le recul, je me refuse de penser à Czapski comme à un héros national, au dam de toute récupération chauvine actuelle, et moins encore à un saint genre « subito ». Mais il y avait chez lui,  sûrement, du juste épris de beauté et de bonté.    

    Eric Karpeles. Joseph Czapski, L’Art et la vie. Traduit de l’anglais par Odile Demange. Nombreuses illustrations. Noir sur Blanc, 569p, 2020.

    Joseph Czapski. Terre inhumaine. Traduit du polonais par Maria Adela Bohomolec et l’auteur. Nouvelles préface de Timothy Snyder. Noir sur Blanc, 438p. 2020.

    Expositions : Joseph Czapski, peintre et écrivain. Fondation Jan Michalski pour l’écriture er la littérature. Montricher, du 3 octobre au 17 janvier. Détails pratiques : info@fondation-janmichalski.ch

    Joseph Czapski, l’existence dans la peinture (une cinquantaine de toiles et  un choix important de dessins). Maison des Arts Plexus, Chexbres, du 3 octobre au 17 janvier. Visites sur rendez-vous, tel. 021 946. 28.30

     

         Joseph   Czapksi en dates

     

    1896. - 3 avril. Naissance de à Prague. Passe son enfance en actuelle Biélorussie.

    1902. – Mort de sa mère

    1909-1916. – Séjour à Saint-Pétersbourg, bac et début d’études de droit

    1916-17. - Mobilisé en octobre. Quitte l’armée  pour participer à une communauté pacifiste, à Pétrograd,  pendant la famine et la terreur du premier hiver bolchévique.

    1919. - revient en Pologne et participe en simple soldat sans armes à la guerre russo-polonaise. Médaillé pour acte de bravoure.

    1921 .- Entrée à l’académie des Beaux-arts de Cracovie.

    1924. - Séjour à Paris avec le groupe des artistes « kapistes » (Komitet pariski).

    1926- Atteint du typhus, il découvre Proust en convalescence à Londres.

    1939. Officier de réserve, il rejoint son régiment, bientôt prisonnier des Soviétiques ; interné 18 mois en divers camps.

    1942. – Sur ordre du général Anders, part à la recherche de ses camarades disparus. Découvre les traces du massacre de Katyn.

    1946. – Avec l’armée Anders et de nombreux civils polonais en fuite, traverse le Turkestan, l’Irak, la Palestine et l’Egypte. Organise la vie culturelle de l’armée.

    1945-47. – Début de l’exil à Paris avec sa sœur Maria, elle aussi écrivain-historienne.

    1950.- Tournée aux USA pour récolter des fonds utiles à l’établissement d’une université pour jeune Polonais déracinés.

    Dès 1950, expositions à Paris, Genève, New York, Londres, etc.

    1974. – Première monographie en française de Murielle Werner-Gagnebin, La Main et l’espace, à L’Âge d’homme. Vladimir Dimitrijevic finance la première expo lausannoise. Après l’insuccès de celle-ci, Barbara et Richard Aeschlimann fondent la galerie Plexus à Chexbres pour accueillir Czapski.

    1986. – Première exposition à Varsovie, Cracovie et Poznan, de « Czapski dans les collections suisses ».1993- 12 janvier, mort de Joseph Czapski à Maisons-Laffitte.

    2016. - Ouverture du pavillon-musée Czapski de Cracovie.

    2020. - Réédition de Terre inhumaine chez Noir sur Blanc, dont le préfacier américain, Timothy Snyder, salue « le plus grand peintre polonais du XXe siècle, même s’il est resté méconnu »…

     

     

  • Joseph Czapski était un juste qui ne croyait qu'en la bonté

    Unknown-3.jpeg

    Unknown-1.jpeg

    Deux expositions conjointes, et la publication d’une biographie magistrale, entre autres marques de reconnaissance, célèbrent la mémoire d’un grand témoin du terrible XXe siècle, peintre et écrivain, qui fut aussi un homme de cœur et de cran, humble et lumineux.

     

     

    1569883614.jpg

    Cela pourrait commencer par la rencontre, dans le reflet d’une vitrine où leurs images se superposent, d’un écolier  polonais d’une douzaine d’années et d’un soldat en uniforme. Le petit lascar se prénommerait Athanase, et le troufion Joseph. J’ai capté l’image de cette rencontre sur mon smartphone à Cracovie, en avril 2016, dans le petit musée flambant neuf dédié à la mémoire du peintre et écrivain Joseph Czapski, annexe du Musée national qui venait d’être inaugurée deux jours plus tôt en présence, notamment, de l’ « historique » Adam Michnik et du poète Adam Zagajewski, du cinéaste Andrzej Wajda et de la philosophe suisse Jeanne Hersch -  quatre amis fameux du « héros » du jour décédé à 97 ans le 12 janvier 1993 à Maisons-Laffitte où il était exilé depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

    J’ignore en quels termes le prof de Tadzio a présenté Czapski à celui-ci et à la quinzaine d’écoliers qui se trouvaient ce jour-là en ce « lieu de mémoire », mais la rencontre dont témoigne ma petite image revêt à mes yeux une valeur symbolique, à valeur de reconnaissance.

    489595193.jpg

    Cette reconnaissance est le sentiment profond que j’éprouve moi-même au souvenir des mes quelques rencontres, inoubliables, passées avec Czapski dans sa soupente-atelier de la région parisienne, à Lausanne où avait paru l’un de ses ouvrages majeurs (Terre inhumaine, en première édition à L’Âge d’Homme) et où se tint la première exposition de ses œuvres récentes, ou à Chexbres dans la galerie de Barbara et Richard Aeschlimann qui furent ses amis et les défenseurs suisses les plus fidèles et vaillants de son oeuvre.

    images.jpeg

    Or cette reconnaissance est aujourd’hui largement partagée et surtout amplifiée, non seulement en Pologne où Czapski fait figure de héros national sans qu’il l’eut jamais cherché – lors de mon  séjour à Cracovie, d’immenses photos de lui étaient placardées sur les murs de la ville – mais en Suisse et  à Paris où ont paru plus de quinze ouvrages  (de lui ou sur lui) qui permettent d’apprécier, par delà son aura de figure historique, son rayonnement de peintre et d’écrivain.

    Ce 3 octobre, à Montricher, à l’enseigne de la Fondation jan Michalski, en marge d’une exposition consacrée aux écrits de Joseph Czapski, sera présentée la première grande biographie témoignant de sa traversée du siècle par  le peintre et essayiste américain Eric Karpeles représentant, précisément, un acte de reconnaissance exceptionnel en cela que l’auteur a sillonné la Pologne, la Russie, la France et la Suisse en quête de détails relatifs à la vie et au développement de l’œuvre de ce pair artiste qu’il n’a pas connu lui-même de son vivant mais découvert et passionnément aimé à la découverte des ses tableaux.

    Cette somme biographique intitulée Joseph Czapski, L’art et le vie, paraît en traduction aux éditions Noir sur Blanc où ont déjà paru plusieurs livres de Czapski lui-même, mais Eric Karpeles n’en est pas resté là, publiant l’an dernier, à Londres, chez Thames & Hudson, un somptueux livre d’art très richement illustré qui nous permet d’entrer littéralement «dans la peinture» de Czapski, avec un ensemble unique de reproductions en couleurs recouvrant les cinq dernières décennies du XXe siècle – une grand partie de l’œuvre antérieure à la guerre ayant été détruite.

    CxEcVrQXgAAU2M-.jpg

     

    « Une destinée européenne », dirait le prof à ses écoliers… 

    Un étage du petit musée de Cracovie est consacré à la traversée «historique» du XXe siècle par Joseph Czapski, et l’étage d’en dessus à son œuvre de peintre et d’écrivain, avec une pièce reproduisant à l’identique sa chambre de l’Institut polonais de Maisons-Laffitte avec, sur un long rayon, les cahiers toilés de son immense journal.

    Or, déambulant en ce lieu, je me demandais en quels termes le prof de Tadzio et de ses camarades aura présenté leur (très) grand compatriote (pas loin de deux mètres, le fringant échassier…), pacifiste de cœur mais héros médaillé de la Grande Guerre pour un fait d’armes surréaliste, engagé une seconde fois dans l’armée du général Anders et prisonnier de guerre des Soviétiques qui massacrèrent des milliers de ses camarades, échappé de justesse au crime de masse de Katyn et premier témoin  de l’archipel du Goulag avant un périple inimaginable à travers les déserts d’Irak et de Palestine, la remontée en Italie et la bataille mythique de Monte Cassino, jusqu’au moment d’apprendre la forfaiture des Alliés livrant la Pologne à Staline , etc.

    Dans mon optimisme indéfectible, sans préjuger des raccourcis d’un cours d’histoire prodigués à des ados addicts à je ne sais quelles applis et autres jeux vidéos, je me disais qu’un jour, peut-être, Tadzio et ses camarades se rappelleront cette visite et tomberont sur la version polonaise de la biographie d’Eric Karpeles initialement parue en anglais, où tout (ou presque) est dit à la fois de l’homme, du citoyen solidaire et de l’artiste.

    Le prof de 2016 aura parlé, peut-être, de la « destinée européenne » de Joseph Czapski, honorant la « Pologne éternelle » dite aussi « Christ des nations », grands mots un peu abstraits pour des mômes nés après la chute du rideau de fer. Mais les livres du bon Józef resteront à découvrir par les kids, ses livres et ses tableaux dont certains, peints par un octogénaire, ont la vigueur expressive et la fraîcheur des « jeunes sauvages » de son époque…

     

    La Maison des Arts de Chexbres : foyer de reconnaissance

    Au musée Czapski de Cracovie, comme dans les salles du plus solennel Musée national, un bon nombre des œuvres du peintre ont été offertes au patrimoine polonais par Barbara et Richard Aeschlimann, dont le soutien à l’artiste s’est manifesté dès les années 70, d’abord à l’enseigne de la galerie Plexus, à Chexbres, et ensuite dans la plus vaste Maison des Arts.

    Artiste et écrivain lui-même, notre ami Richard, et son épouse bénéficiant d’une fortune familiale appréciable, ont fait œuvre de mécènes éclairés en présentant très régulièrement les nouvelles toiles du peintres et en lui attirant assez de collectionneurs pour que la première rétrospective des œuvres de l’exilé en Pologne soit présentée, en 1986, avec le sous-titre « Joseph Czapski dans les collections suisses ».

    Dans sa biographie monumentale (plus de 500 pages et un superbe cahier d’illustrations), Eric Karpeles rend l’hommage qui se doit aux Aeschlimann et caractérise magnifiquement, en peintre de métier, ce qui fait l’originalité largement méconnue de Czapski en un temps où « l’hystérie du monde de l’art contemporain, avec son addiction à l’hyperbole et sa prédisposition à la superficialité, reflète une culture dans laquelle l’importance esthétique se mesure à la valeur financière bien plus que l’inverse ». Ainsi, lorsqu’une prestigieuse galerie allemande proposa aux Aeschlimann de présenter l’artiste à condition que ses prix soient multipliés par dix pour satisfaire aux normes du marché de l’art, les galeristes et Czapski lui-même se refusèrent-ils à cette surenchère artificielle.

    Est-ce dire que cette peinture ne soit pas « contemporaine » du fait qu’elle n’a jamais été « abstraite », conforme à telle ou telle doctrine « avant-gardiste », réfractaire autant au « conceptualisme » qu’au « minimalisme », coupable de penchants « réactionnaires » ?

    Absolument pas. Au contraire, et dès ses jeunes années, lors d’un premier séjour à Paris, Czapski n’aura cessé d’être opposé à tous les conformismes d’écoles, pour tracer son chemin personnel dans la double lignée de Cézanne (fidélité à la nature) et de Van Gogh (force de  l’émotion) ou plus encore de Bonnard (liesse de la couleur) et de Soutine (véhémence de l’expression), avec une touche unique et des thèmes qui lui seront propres : solitude des êtres dans la grande ville (petit théâtre quotidien du café ou de la rue, des trains ou du métro), beauté des choses simples qui nous entourent (objets et bouquets, visages ou paysages) expression sans relâche (dessins à foison dans un journal illustré de plus de 200 volumes) du poids du monde et du chant du monde.  

     

    Contre toute idéologie : les réalités de la beauté et de la bonté

    Si la touche du peintre Czapski est unique, celle de l’écrivain ne l’est pas moins, qui est à la fois d’un mémorialiste-reporter, d’un critique d’art pur de tout jargon, d’un sourcier de pensée sans rien du maître à penser, enfin d’un lecteur du monde dont l’écriture et la peinture ne cessent de communiquer entre elles et de féconder les observations quotidiennes dont témoigne son journal.

    A cet égard, les deux expositions à voir dès ces jours prochains à Chexbres et Montricher, autant que les deux grands livres paraissant en même temps (la bio de Karpeles et une nouvelle version augmentée de Terre inhumaine) reflètent parfaitement la démarche «polyphonique» qui caractérise la vie et l’œuvre de Czapski.

    Ce rejeton de la grande aristocratie européenne, dont le très digne précepteur eût aimé faire un Monsieur stylé, n’a cessé d’en faire qu’à sa tête et selon son cœur et son esprit curieux de tout : tolstoïen en sa prime jeunesse (comme en témoigne une lettre de Romain Rolland) confrontée aux violences de la révolution bolchévique autant qu’aux inégalités du régime tsariste, préférant la voie des beaux-arts au lieu de poursuivre ses premières études de droit et débarquant dans le Paris mythique de Montparnasse et de Picasso, engagé sans armes  dans les deux boucheries du vingtième siècle, racontant la Recherche du temps perdu de Marcel Proust à ses camarades prisonniers des Soviets dont beaucoup finiraient d’une balle dans la nuque, voué pendant cinquante ans au rétablissement d’une vérité longtemps occultée (le massacre de Katyn faussement attribué aux nazis), participant en son exil parisien à l’animation de la revue Kultura devenue le centre de la résistance intellectuelle à l’oppression communiste – tout cela dont témoignent ses livres, de Terre inhumaine (la recherche de ses camarades disparus dans le goulag) à Souvenirs de Starobielsk et Tumulte et spectres (les tribulations du prisonnier et les passions partagées du lecteur-écrivain), Proust contre la déchéance(ses conférences du camp de Griazowietz) ou encore L’œil (ses essais sur la peinture), notamment.

    Un jour que je lui rendais visite à Maisons-Laffitte, où je lui apportai le rituel saucisson lyonnais marqué Jésus ( !) qu’il appréciait particulièrement, après que je lui eus fait ,la lecture (il était à peu près aveugle) de la nouvelle de Tchekhov intitulée L’étudiant, Czapski me résuma sa croyance peu dogmatique en affirmant que, pour lui, la religion se résumait à l’histoire de la bonté, punkt schluss – il parlait aussi bien  l’allemand que le français, le russe et le polonais.

    Sa petite voix haut perchée m’évoquait celle d’un vieil enfant éternel, telle que se la rappellent ses innombrables amis défilant dans sa soupente de Maisons-Laffitte (du Nobel de littérature Czeslaw Milosz au  jeune poète Zagajewski qui voyait en lui un mentor,  auquel il rendra d’ailleurs hommage ces jours à Montricher) ou partageant les soirées de Chexbres ou de son ami Dimitri sur les hauts de Lausanne.

    Le 13 janvier 1993, par téléphone et d’une voix à la fois triste et sereine, notre amie Floristella Stephani, conjointe artiste de Thierry Vernet (autre ami peintre de longue date), nous apprit la mort paisible de Joseph Czapski, endormi la veille « comme un enfant »…  

    Avec le recul, je me refuse de penser à Czapski comme à un héros national, au dam de toute récupération chauvine actuelle, et moins encore à un saint genre « subito ». Mais il y avait chez lui,  sûrement, du juste épris de beauté et de bonté.    

     

    Eric Karpeles. Joseph Czapski, L’Art et la vie. Traduit de l’anglais par Odile Demange. Nombreuses illustrations. Noir sur Blanc, 569p, 2020.

     

    Joseph Czapski. Terre inhumaine. Traduit du polonais par Maria Adela Bohomolec et l’auteur. Nouvelles préface de Timothy Snyder. Noir sur Blanc, 438p. 2020.

     

    Expositions : Joseph Czapski, peintre et écrivain. Fondation Jan Michalski pour l’écriture er la littérature. Montricher, du 3 octobre au 17 janvier. Détails pratiques : info@fondation-janmichalski.ch

    Joseph Czapski, l’existence dans la peinture (une cinquantaine de toiles et  un choix important de dessins). Maison des Arts Plexus, Chexbres, du 3 octobre au 17 janvier. Visites sur rendez-vous, tel. 021 946. 28.30

     

     

         Josep   Czapksi en dates

     

    1. 1896. - 3 avril. Naissance de à Prague. Passe son enfance en actuelle Biélorussie.
    2. – Mort de sa mère

    1909-1916. – Séjour à Saint-Pétersbourg, bac et début d’études de droit

    1916-17. - Mobilisé en octobre. Quitte l’armée  pour participer à une communauté pacifiste, à Pétrograd,  pendant la famine et la terreur du premier hiver bolchévique.

    1. 1919. - revient en Pologne et participe en simple soldat sans armes à la guerre russo-polonaise. Médaillé pour acte de bravoure.

    1921 .- Entrée à l’académie des Beaux-arts de Cracovie.

    1. 1924. - Séjour à Paris avec le groupe des artistes « kapistes » (Komitet pariski).
    2. - Atteint du typhus, il découvre Proust en convalescence à Londres.
    3. 1939. Officier de réserve, il rejoint son régiment, bientôt prisonnier des Soviétiques ; interné 18 mois en divers camps.
    4. – Sur ordre du général Anders, part à la recherche de ses camarades disparus. Découvre les traces du massacre de Katyn.
    5. – Avec l’armée Anders et de nombreux civils polonais en fuite, traverse le Turkestan, l’Irak, la Palestine et l’Egypte. Organise la vie culturelle de l’armée.

    1945-47. – Début de l’exil à Paris avec sa sœur Maria, elle aussi écrivain-historienne.

    1950.- Tournée aux USA pour récolter des fonds utiles à l’établissement d’une université pour jeune Polonais déracinés.

    Dès 1950, expositions à Paris, Genève, New York, Londres, etc.

    1. 1974. – Première monographie en française de Murielle Werner-Gagnebin, La Main et l’espace, à L’Âge d’homme. Vladimir Dimitrijevic finance la première expo lausannoise. Après l’insuccès de celle-ci, Barbara et Richard Aeschlimann fondent la galerie Plexus à Chexbres pour accueillir Czapski.
    2. 1986. – Première exposition à Varsovie, Cracovie et Poznan, de « Czapski dans les collections suisses ».
    3. - 12 janvier, mort de Joseph Czapski à Maisons-Laffitte.
    4. 2016. - Ouverture du pavillon-musée Czapski de Cracovie.
    5. - Réédition de Terre inhumaine chez Noir sur Blanc, dont le préfacier américain, Timothy Snyder, salue « le plus grand peintre polonais du XXe siècle, même s’il est resté méconnu »…

     

     

  • Journal des Quatre Vérités, XXXIX

    images-8.jpeg
     
    Unknown-12.jpeg
    CHERCHEURS ET « TROUVÈRES ». - En lisant les 500 pages des 21 Leçons pour le XXIe siècle de Yuval Noah Harari, après les 1000 pages de Sapiens et d'Homo deus, je me dis que ce très brillant historien, vulgarisateur d’une parfaite clarté en dépit de sa considérable érudition, n’accorde pas assez d’attention à ceux que j’appellerais les « trouvères » du génie humain, strictement concentré sur le travail des chercheurs de toute espèce en sciences « dures ou en sciences humaines.
    Réduire les grands récits du XXe siècle aux entités idéologiques du fascisme, du communisme et du libéralisme clarifie évidemment la donne, mais sans quitter les seuls domaines de l’idéologie et de l’approche socio-économique du monde ; or la substance des multiples récits des multiples cultures humaines , le tissu interstitiel de ce grand corps à la fois divers et tenu ensemble de notre espèce singulière m’insatisfait par manque de détails ; et pourtant je me garderai de dénigrer l'historien israélien dont la lecture du monde a le grand mérite de ce qu’on pourrait dire la mise à plat du savoir général en attente de l’inventaire des détails particuliers, lesquels requièrent un regain d’attention généreuse. Un récit de l’époque sans considération des apports de la littérature et des arts de la même époque me semble décidément insuffisant.
     
    images-10.jpeg
    À La Désirade, ce 1er juillet.- La période en cours voit proliférer Les théories complotistes de toutes espèces, évidemment liées à l’échappatoire que constitue la désignation du bouc émissaire, dont René Girard a tout dit et pas seulement dans son essai éponyme: tout autant dans Relire Clausewitz avec tous les détails historico-politiques qui s’imposent, ainsi que que dans ses analyses anthropologico-littéraires de Mensonge romantique et vérité romanesque et dans La conversion de l’art.
    images-12.jpeg
     
    René Girard , comme Peter Sloterdijk, apporte les nuances essentielles d’une lecture du grand récit humain du dépassement de la souffrance et des turpitudes de l’espèce scandé par la poésie et les expressions multiples de l’art ou de l’imagination, et je ne cracherai pas sur la culture actuelle de masse parfois traversée par les fulgurances intelligentes de l’observation, comme dans la version coréenne de la série Designated survivor, entre tant d’autres produits de consommation de l’imaginaire contemporain. Faire feu de tout bois même pourri-mouillé me semble justifié, s’il réchauffe et éclaire, autant que disserter doctement dans le froid des laboratoires de la Recherche.
    Unknown-16.jpeg
     
    DE LA BONTÉ ET DE L'HONNÊTETÉ.- Un leitmotiv de la série coréenne en seize épisodes Designated survivor, qui reprend la structure de l’homologue américain avec des composantes liées à la culture et à la pratique politique de la Corée du sud actuelle, postule le choix, de la part du ministre Park, - survivant au massacre de deux cents de ses pairs du gouvernement, président compris, et autres députés, et devenant ainsi chef de l’Etat par intérim et pour soixante jours -, de l’honnêteté et de la bonne foi opposé au sempiternel cynisme des gens de pouvoir. Intellectuel spécialiste de l’environnement, comme dans la version originale de la série, où le président américain désigné après la destruction du Capitole s’impose comme une sorte d’anti-Trump, le personnage acquiert une véritable consistance de politicien humaniste (oxymore quasi provocateur) relevant de la dystopie riche de sens, bien moins « angélique » que ne pourraient le prétendre les cyniques de la Realpolitik.
     
    (À suivre)
     
    (À suivre)

  • L'écrivain peut-il tout dire ?

    images-10.jpeg
     
    Édito du dossier spécial du Passe-Muraille
    consacré aux limites du droit des écrivains à tout dire,
    par JLKJLK11.JPG
     

    L’écrivain a-t-il, plus que n’importe quel autre citoyen, le droit de dire tout et n’importe quoi? Tel n’est pas du tout notre sentiment. Mais la liberté d’expression de l’écrivain coïncide-t-elle à tout coup avec celle du quidam ? Certainement pas, dans la mesure où son rapport à la langue et à l’écrit relève d’une implication qui ne se réduit ni à l’idéologie politique ou religieuse, ni non plus aux conventions morales en vigueur dans la société qui l’entoure.

    Deux affaires récentes, qui ont défrayé la chronique médiatique, ont alimenté un « débat » vite noyé dans la confusion. D’une part, c’était le refus d’adhésion opposé, par le comité de l’association Autrices et Auteurs de Suisse, à un «requérant» de toute évidence provocateur : le député UDC (droite dure) Oskar Freysinger, auteur d’un premier livre dont le contenu, sûrement discutable, faisait moins problème que ses prises de position publiques. D’autre part, la dénonciation (dans les colonnes du Monde, puis du Temps), par les écrivains Bernard Comment et Olivier Rolin, des propos antisémites tenus par un des personnages de Pogrom, roman du jeune auteur Eric Bénier-Bürckel.
    Or, peut-on condamner un auteur sur la base de ses positions de citoyen ou d’homme public ? Est-il légitime de stigmatiser un romancier pour la conduite d’un de ses personnages ? Et qu’en est-il de l’éthique de l’écrivain dans sa pratique personnelle?
    A cette dernière question, treize auteurs sollicités ont bien voulu répondre à l’écart des estrades.
    Le ton de leurs réponses, autant que leur contenu, le son de leurs voix, le rythme de leurs phrases, méritent la même attention que le poète Fabio Pusterla, dans une belle évocation de notre dossier, prête au rythme, à la voix particulière de Robert Walser. Celui-ci était-il « de gauche » ou « de droite » ? Pusterla nous éclaire également en rappelant la tragédie historique du XXe siècle dont le promeneur inspiré ne s’occupe guère: « Walser nous parle d’autre chose ou mieux : il nous parle d’une autre façon, avec une autre musique ; et dans son altérité se découvre l’une des formes d’opposition les plus extrêmes et lancinantes qu’il nous soit donné d’imaginer »… (JLK)
     
    La parole aux écrivains
     
    La liberté des écrivains a-t-elle des limites ? Telle est la question que nous avons posée à quelques-uns d’entre eux après les turbulences médiatiques provoquées, ces derniers mois, par deux « affaires » illustrant diversement le problème. D’une part, ce furent les démêlés d’Oskar Freysinger, député valaisan de l’UDC et auteur d’un premier recueil de nouvelles, dont la candidature à l’association Autrices et Auteurs de Suisse fit l’objet d’un examen idéologique préalable avant d’être rejetée; d’autre part, la mise en accusation, par Bernard Comment et Olivier Rolin (dans Le Monde du 11 février 2005), du jeune écrivain français Eric Bénier-Biirckel, et de son éditeur Flammarion, au prétexte que des propos violemment antisémites sont tenus, dans le roman intitulé Pogrom, par l’un des personnages de celui-ci. Plus de quinze ans après la Fatwah islamique condamnant Salman Rushdie à mort pour avoir écrit Les Versets sataniques, et alors même que la liberté d’expression reste lettre morte dans tant de pays, la question des limites de celle-ci se (re)pose bel et bien par rapport à certaine éthique de la littérature. Par-delà les débats portant sur lesdites « affaires », le plus souvent bruyants ou confus, et ne visant qu’à l’effet momentané ou à la déclaration plus ou moins convenue ou démagogique, nous tenions à relancer ici une réflexion de fond sur le thème du droit mais aussi du devoir de l’écrivain ; de sa liberté impliquant une égale responsabilité. Les réponses sérieuses et nuancées qui nous sont parvenues témoignent, à l’évidence, que la question valait d’être posée. (JLK)
     
    barilier.jpg
    Etienne Barilier: une question de qualité…
     
    La question la plus brûlante aujourd’hui, ce n’est peut-être pas celle de la liberté d’expression, mais celle de la qualité littéraire. Car il est hors de doute que la littérature, la bonne, est libre de tout dire : c’est ce qu’elle fait depuis toujours, par définition, par vocation ; et c’est ce qu’elle fait pour le bien de la société, j’en suis convaincu, pour autant évidemment que l’écrivain ne dissimule pas un prêcheur, un politicien, un idéologue ou un publicitaire. Pour autant qu’il ne confonde pas la liberté d’expression avec le goût intéressé de la provocation.
    Où sont les limites à la liberté de la littérature? Nulle part, dès lors que la littérature est pure de toute volonté de démontrer, de prêcher, d’insinuer ou de provoquer, loin de toute intention de poursuivre un « but moral », comme le disait Baudelaire — il faudrait plutôt dire aujourd’hui, mais c’est la même chose, «un but immoral ». La littérature digne de ce nom ne cherche ni l’édification ni la destruction. Elle est simplement habitée par le souci de l’humain. Et même quand elle est hantée par la mort, elle est du côté de la vie parce qu’elle est créatrice de formes, et que les formes sont ennemies du chaos. C’est encore Baudelaire qui invoque « cet admirable, cet immortel instinct du beau», qui a partie liée avec le goût du bien et le sens du vrai.
    La pleine liberté d’expression ne saurait nuire, parce que dans la vraie littérature, l’esthétique est solidaire de l’éthique, même lorsqu’elle ne le veut pas, surtout lorsqu’elle ne le sait pas. En revanche, la fausse littérature, ou la mauvaise, quelles que soient ses intentions, ne véhicule que platitudes, illusions, mensonges et provocations vaines, parce que lui fait défaut «l’immortel instinct du beau». La qualité, qui désigne aussi bien la valeur humaine que la perfection esthétique, voilà ce qui distingue la vraie littérature. Et la qualité seule mérite la liberté. E.B.
     
     
    Unknown.jpeg
    Rafik Ben Salah: une question de société
    Pour moi, il n’y a peut-être pas lieu de séparer le droit de l’écrivain à la libre expression et ce même droit appliqué au citoyen ; la seule différence dans cette affaire me paraît relever du degré de notoriété de l’un par rapport à l’autre. Le problème ne me paraît pas se poser très différemment selon qu’on est écrivain ou non. Aujourd’hui, une multitude de citoyens écrivent. Cependant, un aspect de cette question me paraît devoir être signalé. Jusqu’où peut-on exercer la liberté de s’exprimer ? Cette question ne se pose pas de la même manière, selon qu’on se trouve en pays où les droits de l’homme sont, en principe, respectés, et dans un autre où les Autorités n’ont que faire de ces droits et encore moins de leur respect. C’est une question qui me touche. Dans le premier cas, la société a codifié les excès inhérents à l’exercice de la liberté d’expression; elle a légiféré, réglementé et quiconque se trouve en infraction connaît le salaire de ses forfaits. Il reste tout ce qui est permis et qui est en deçà des limites fixées par la loi. Cela, à mes yeux, relève de la seule appréciation de l’écrivain et se mesure à son sens des responsabilités, à ce qu’il considère comme inséparable de son honneur ou de sa crédibilité. Lui seul sait s’il peut écrire sur tout ou sur rien. On ne doit ni lui interdire, ni l’expulser de quelque cénacle, cercle, club ou société. Dans les sociétés où la parole est étroitement surveillée, cela change du tout au tout. De tout ce que la loi n’interdit pas est permis, on passe à plus rien n’est permis qui n’ait l’assentiment prévisible du Prince. Plus aucune règle, c’est la règle. Il n’est donc plus besoin de mesurer sa liberté à l’aune des lois ou à son code personnel de l’honneur. Dans tous les cas, l’écrivain doit plaire; dans le meilleur des cas, il peut laisser indifférent, mais jamais il ne peut déplaire impunément. Et plaire, c’est aboyer avec la meute, entende le Prince ou n’entende pas, l’humiliation est toujours au bout du calame. Alors tant qu’on le peut, laissons à chacun fixer ses propres limites. RBS.
     
    Unknown-5.jpeg
    Jacques-Etienne Bovard: un vain mot?
     
    La liberté d’expression n’a de sens que dès lors que sont exprimées des idées déplaisantes, sinon elle n’est qu’un gargarisme. L’absence actuelle de grand débat aurait-elle fait oublier que cette liberté-là, comme toute autre, implique un prix à payer, et un certain nombre de risques, donc de responsabilités de part et d’autre ? On préférerait bien sûr un monde parfait, mais l’histoire montre que toute société, si bien pour-vue qu’elle soit d’écoles, de journaux, de prisons et de cliniques, comptera toujours aussi ses pervers, ses illuminés, ses opportunistes, ses dissidents, ses génies visionnaires, ses artistes — avec ou sans guillemets. Elle montre aussi qu’il faut pourtant les laisser dire, et sans doute contaminer nombre de têtes faibles ou intéressées ; oser regarder de près ce qui suppure sous les mots, en faire l’analyse froide en pleine lumière, et critiquer, condamner, anéantir par d’autres mots, jamais par le silence ; accepter de devoir éternellement recommencer la lutte contre la peste, sans du reste aucune garantie de succès. Du moins évite-t-on d’aller à fins contraires, puisque la censure, qu’elle soit administrée par des fanatiques ou des pleutres, n’a jamais empêché une idée, une croyance ou une angoisse de se répandre. De tout temps, le marteau qui a voulu les écraser les a aiguisées comme des lames, et fait retentir au loin les bonnes comme les abjectes. Non, bien sûr que non, il n’est pas permis de dire n’importe quoi, à l’artiste pas plus qu’à un autre ; mais accepter de débattre de tout est le prix à payer pour pouvoir continuer à dire sérieuse-ment qu’on soutient la liberté d’expression. Cela implique lucidité, vigilance, courage, ainsi qu’une aptitude constante à se remettre en question, exactement ce qui a manqué dans les récentes «affaires» qu’on connaît. On s’est offusqué, on a eu peur; on a été tracassé dans son petit cocon de certitudes proprettes, et, avant même de savoir de quoi il s’agissait, on a censuré, à la sulfateuse. Résultat : on s’est déconsidéré soi-même, et, avec l’aide des médias ravis de l’aubaine, un Prix Nobel n’eût peut-être pas attiré beaucoup plus de publicité à ce qu’on voulait enfouir. On aura au moins réussi à ne pas débattre. Jusqu’à quand? J.-E.B
    Unknown-6.jpeg
     
    Jacques Chessex: trois réponses qui n’en font qu’une
    1. Il m’est très difficile de répondre à cette question, parce que ce n’est pas moi qui choisis, c’est le livre qui est en train de s’écrire en moi et par moi. Tout dépend donc du livre, de son ton, de sa densité, de son unité à lui, rien qu’à lui, outre toute décence ou obédience civique, politique, religieuse, etc.
    2. Ceci dit, l’écriture de ce livre tolère-t-elle l’aberration ? le racisme, non. L’exaltation de la bassesse d’âme, non. Le mépris de l’autre, non. Mais de ces laideurs je n’ai rien à craindre : elles n’occupent pas les âmes bien nées.
    3. Pour revenir à ma première proposition, celle du livre en train de se faire, elle suppose évidemment la grande part du style. C’est le style qui décide — choisit, élimine, met en place, donne forme et sens. Je crois que j’ai raison de lui faire confiance. J.C.
     
    Unknown-7.jpeg
    Anne Cuneo: l’espace de la liberté
     
    S’il est vrai que je revendique la liberté d’écrire pour l’écrivain, il est tout aussi vrai que ma liberté d’écrivain est limitée par plusieurs facteurs. Les plus évidents sont ceux que je m’impose à moi-même.
    Il faudra par exemple attendre longtemps pour que je tienne ou que j’écrive consciemment des propos racistes. Ce n’est pas parce que je me l’interdis. C’est parce que je suis convaincue que le racisme est néfaste. Ou des propos militaristes. Ou des propos machistes. En d’autres termes, ma liberté d’écrire est limitée tout d’abord par ma vision du monde.
    L’autre barrière à la liberté d’écrire qui me vient de moi-même, c’est l’exigence de qualité : je m’interdis d’écrire n’importe comment, je travaille et retravaille jusqu’à la dernière seconde par respect du lecteur, pour lui offrir ce que je fais de mieux.
    Le lecteur — voilà l’autre horizon de mon espace de liberté. En tant qu’écrivain, je cherche par définition un public. Qu’on écrive pour soi ou pour la postérité, le simple fait qu’on écrive, cela implique qu’on a envie, aujourd’hui ou demain, d’être lu. Lorsque mon texte arrivera au public, celui-ci peut être indifférent : je sais que cela peut ne pas être définitif. De grands textes de la littérature mondiale sont sortis dans l’indifférence et son devenus des best-sellers par la suite. Sur le moment, cela peut limiter mes possibilités d’être publiée (et lue).
    Quelqu’un peut se sentir blessé par mes propos, et le faire savoir : dans ce cas-là, il est de mon devoir de les examiner, de les mesurer à mes exigences personnelles et, le cas échéant, de m’expliquer, de me corriger.
    Mais je sais d’avance que je ne pourrai pas plaire à tout le monde. Exemple extrême, je ne pour-rai jamais répondre à un raciste qui me reproche de ne pas être raciste : nous ne sommes pas dans le même monde — et dans un sens ce n’est pas pour cette personne-là que j’écris.
    On pourrait énumérer pas mal d’autres facteurs qui limitent la liberté de l’artiste (l’écrivain n’étant qu’une partie du problème) depuis l’intérieur, si je puis dire. La réponse à la question est, sur ce plan-là, claire : non, l’écrivain n’est pas libre d’écrire n’importe quoi, il est responsable face à sa propre conscience.
    Il est cependant une autre limitation possible : celle imposée par les pouvoirs. Qu’elle soit politique, étatique, ou parfois même médiatique, face à cette limite-là, qui s’appelle en dernière analyse censure, il n’est qu’une réponse possible : toute liberté en art. A.C.
    Unknown-9.jpeg
     
    Christophe Gallaz: une (relative) liberté absolue
     
    Il est difficile de répondre dans les termes techniques qu’impose la notion de limite. Essayons.
    D’abord : la liberté d’expression de l’écrivain est absolue. La condition d’artiste requiert de ce der-nier qu’il accomplisse une exploration discrétionnaire des formes et de la pensée. Ce principe est d’autant plus vrai qu’il est impossible de graduer l’usage qui est fait de toute liberté — de même qu’il est impossible de graduer cette liberté-là. Admirer ou mépriser l’oeuvre produite en fonction de cette liberté, oui; la juger et la condamner, non.
    La spécificité de la littérature renforce d’ailleurs cette impossibilité. La littérature jaillit en permanence hors d’elle-même. D’une part elle est tissée de fictions, générant des significations dont chaque lecteur est l’auteur au moins partiel. D’autre part elle est porteuse d’un style, qui confère au texte un rayonnement sémantique presque autonome.
    Telle est la situation idéale. La situation sèche. Elle se complique évidemment dès lors que nous glissons la question de la liberté d’expression littéraire dans la pratique. Parmi des humains connus ou non, cultivés ou non, et vivants ou morts. Dans la pâte organique. Il me semble qu’un seul principe doit valoir à ce stade : il faut protéger, contre l’écrivain doué de parole et s’en servant pour agresser les vivants autour de lui, ceux d’entre eux qui ne la possèdent pas. Qui n’ont pas les moyens de lui répliquer. Et ne disposent d’aucun porte-voix pour le faire à leur place. Les secourir alors est sacré.
    Pour le reste… les signes typographiques ne sont pas des pistolets. Venez donc dans l’arène, messieurs Freysinger et Bénier-Bürckel! On vous répondra sec et sonnant sur la manière et le fond. Ainsi les lecteurs seront-ils de grandes personnes et la littérature adviendra-t-elle — puisqu’on ne la confond pas avec la police, qu’on n’a pas douze pasteurs ou curés dans la tête, et qu’on se méfie de la bien-pensance haineuse et perverse qui ravage notre époque C. Gz
     
    Unknown-11.jpeg
    Michel Layaz: Une question de sensibilité
    Il serait tellement simple d’avoir un avis arrêté, de pouvoir affirmer, comme Vaneigem dans le titre de son dernier livre, rien n’est sacré, tout peut se dire, ou alors d’être capable de définir les avis, les domaines et les mots à bannir. Dans mes textes, je ne suis régi que par ma sensibilité. Bien sûr il faudrait savoir ce qui la forge, la constitue, mais peu importe, disons seulement que je suis allergique à ce que Mallarmé dénonçait sous l’expression du « grand reportage universel ». Là réside fondamentalement ce qui me dégoûte et que, de fait, je m’interdis. Mais dans ces bas-fonds, l’art est beaucoup moins sordide que la réalité. Ceux qui dans les médias se délectent par exemple d’affaires pédophiles — de les écrire, de les décrire, de les commenter, de les détailler, de les donner à lire —, s’en repaissent à longueur de pages. Ce sont les puritains de la pire espèce, toujours prêts à expliquer à la population ce qui est bien et ce qui ne l’est pas alors que leur seule intention est de remuer les instincts les plus bas pour vendre leur camelote. Tentons une expérience : interdisons pendant vingt ans toute liberté d’expression. Plus de livres, plus d’expositions, mais également plus de médias, plus d’Internet, plus de publicité. Une vraie purge. Un silence réflexif. Au bout de vingt ans, j’ai bon espoir que les gens — apaisés, reposés — décrètent à l’unisson que la vraie obscénité, ce sont les paroles de Patrick Le Lay, directeur de TF1, qui l’été dernier expliquait que son métier consiste à « vendre à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible ». Je ne doute pas que l’horreur et le cynisme de ce genre de propos enthousiasme Peter Rothenbühler, le rédacteur en chef du Matin. Mais après vingt ans de purge, du Matin, plus personne n’en voudra et il n’y aura plus un seul abruti pour rire si un quelconque Dieu-donné déclare que les sionistes «c’est toujours dans le dos qu’ils attaquent ». Les gens découvriront que les artistes, eux, ont le droit de dépasser les bornes, qu’ils ont peut-être même tous les droits, mais que pour cela, il faut avoir du génie. Et tout le monde ne s’appelle pas Sade, Apollinaire, Genet, Bataille, ou Klossowski, n’en déplaisent aux Patrick et aux Peter prêts à parler des pires livres et des pires auteurs pour autant qu’il y ait un quelconque pen-chant morbide à mettre en évidence. M. Lz.
    images-7.jpeg
     
    Pierre Yves Lador: liberté d’expression
     
    Il ne s’agit pas tant de jeter des flamboiements sur la liberté immense ou sur sa prochaine extinction, mais plutôt de voir humblement quelques cas concrets. En quarante ans d’expression, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui fût contre la liberté d’expression, mais des centaines qui censuraient vertueusement, laborieusement, voire joyeusement.
    Dans les bibliothèques, des maîtres réservaient et réserveront certains livres aux bibliothèques scientifiques et nationales où ils sont introuvables sans montrer patte diplômée. Et pas seulement Mon combat du connu Hitler Adolf, des livres de Le Pen ou d’Escriva de Balaguer, il y a d’autres exemples plus faciles à celer car de plumes moins médiatisées. Dans les librairies et dans la presse on vous dit plus habilement qu’il faut choisir, qu’on manque de place, de temps, qu’ils sont épuisés, qu’il n’y a pas d’amateurs pour des penseurs comme Gomez Davila qui mort il y a plus de dix ans à plus de nonante ans voit avec peine deux livres paraître en France (bien après l’Allemagne qui en a traduit cinq). C’est ça les manques de la liberté d’expression, les prescripteurs à la langue de bois arborent un masque de bois. Je ne crois pas au complot comme Freysinger (le libre chanteur) mais à une contagion rhizomique, une aboulie générale, beaucoup de lâcheté, le goût d’une vertu qui sent les relents des sacristies du PC, le mépris classique de ceux qui veulent protéger le peuple pour ne pas désespérer Billancourt et autres billevesées qui fleurent l’angélisme sans ailes et de sexe indéterminé du type l’un est l’autre…
    Au nom de l’ouverture, ne parlons plus de portes, ni de murs, ni de toits, ni de frontières, ni des livres de gens que nous ne connaissons pas ou n’aimons pas ou qui disent autre chose que ce que nous savons être juste et vrai, ils peuvent être dangereux, ne méritent aucun respect et sont d’ailleurs des fascistes.
    Encore un mot du jeune Onfray que j’ai pu entendre dans deux émissions de la RSR et une d’Espace 2. C’est dire si l’on a écarté deux autres auteurs différents au profit de ce falsificateur de l’histoire et de la philosophie, amuseur triste et pompeux qui devait sans doute compenser par anticipation les centaines d’heures consacrées au pape. La liberté c’est la variété…
    Vous pouvez tout dire, on n’a rien entendu, on ne le redira pas, on ne vous invitera plus et vous pouvez être content d’être en vie car on n’est pas des sauvages contrairement à vos amis. Si on n’était pas pour la liberté d’expression, les gens comme vous on les fusillerait ! Ah Orwell, Tocqueville, Spooner, où êtes-vous? P.Y.L.
     
    Unknown-13.jpeg
     
    Janine Massard; sous condition d’empathie
    Pour moi, la liberté d’expression n’est pas négociable, il n’est pas question de retourner à l’époque des mises à l’index et autres joyeusetés de ce genre, quand la classe bien-pensante surnommait un vase de nuit un « Zola », parce que la population qui y était représentée la débectait, persuadée sans doute que la littérature était son seul apanage.
    Je fais partie des écrivains qui s’inspirent de la réalité et pour qui un roman doit montrer des personnages dans leur totalité, qu’ils soient odieux ou angéliques, et dans cet ordre d’idée Dostoïevski nous fournit de beaux exemples : quelles similitudes entre les héros des Démons et ceux des attentats du 11 septembre ! L’écrivain a donc tous les droits dès lors qu’il fait parler une créature, pour autant qu’elle soit cohérente dans sa démarche, et cela, c’est la responsabilité de l’auteur de donner vie à qui est en phase avec les temps qui courent (et changent).
    Pour développer un personnage, l’auteur doit posséder un pouvoir d’empathie qui permette de l’aimer, même s’il est à la limite de la normalité car comment le rendre crédible et digne d’intérêt au regard des autres sans éprouver soi-même de la compassion ? Pourrais-je laisser parler un cracheur de détestation ? Je ne sais pas même si de curieux personnages s’imposent parfois à moi, et puis, peut-être ai-je un petit côté fleur bleue — ou est-ce un obscur souhait de ne pas mourir pessimiste ? —qui me pousse à croire en un monde où l’humanité serait en train d’évoluer. Les certitudes sont séduisantes, mais où se place-t-on dès lors qu’elles engendrent violence et haine, crime et délation, « nuit et brouillard» ? Ceci dit, en tant que personne persuadée de vivre en démocratie, je refuserai toujours, lorsqu’on me demandera mon avis, d’accorder mon vote à toute personne tenant des propos qui sont des appels au meurtre. J.M.
    Unknown-14.jpeg
    Jean-Michel Olivier: Les années molles
    Quand André Gide, au coeur des années folles, s’aventure à parler, dans Si le grain ne meurt, de son goût prononcé pour les garçons (de préférence mineurs), c’est bien sûr à mots couverts qu’il le fait. La censure officielle sommeille. Mais le regard des lecteurs anonymes le suit depuis longtemps. On peut parler de ces choses-là, en 1927, mais discrètement, en y mettant les formes. La liberté d’expression existe, mais elle a des limites : celles de la bienséance et du bon goût.
    Pourtant, lorsqu’il publie son livre, Gide sait qu’il va faire scandale et qu’il pousse cette liberté à ses limites.
    Aujourd’hui, au coeur des années molles, il me semble que les choses ont bien changé. Un auteur peut écrire ce qu’il veut, car, au fond, tout le monde s’en fout. Il peut insulter les hommes politiques, traîner ses contemporains dans la boue et proférer les pires blasphèmes. Au mieux, il recevra une ou deux lettres d’injures (anonymes, comme il se doit). Au pire, il provoquera un haussement d’épaules. Dans les deux cas, son brûlot sera oublié dans les deux mois. Et s’il ne l’était pas, les critiques littéraires veilleraient personnellement à ce qu’il soit enterré.
    La liberté d’expression, pour un écrivain, aujourd’hui plus que jamais, est intangible et absolue. Elle lui donne droit à la provocation, au blasphème, au cri primai, à l’attentat littéraire — et même à l’erreur, s’il le faut. Car elle ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.
    Et aujourd’hui, me semble-t-il, peu de monde s’en sert.
    Nous vivons sous la coupe du politiquement correct, c’est-à-dire de la dictature des bons sentiments. Nous sommes tous des anges et nous avons le droit — que dis-je : le devoir — de l’exprimer.
    Cette croisade morale, qui touche tous les domaines de la société, appauvrit considérablement la littérature, comme les arts en général. Les vraies audaces sont rares. Les auteurs vraiment libres, également. Il faut les chercher loin : Salman Rushdie, Philip Roth, Antonio Tabucchi — et bien sûr quelques autres. Si Gide publiait ses mémoires aujourd’hui, il serait encensé par Le Temps et Le Courrier pour sa défense des groupes minoritaires, et son éloge d’une sexualité alternative. Cela ne veut pas dire qu’il serait beaucoup lu. Bien au contraire. Mais il recevrait certainement le Prix des Droits de l’Homme. J.-M- O.
     
    Unknown-16.jpeg
    Giovanni Orelli: Un pas de plus et…
     
    Il y a aussi un revers à la médaille. J’ai toujours été frappé par cette phrase de Kafka: «Nous autres juifs sommes comme les olives; plus on nous pressure, plus nous donnons le meilleur de nous. » Moi, Suisse, je n’ai pas à déplorer de trop pesantes limitations. Si je me fixe des limites à moi-même, c’est en suivant un conseil de Swift : on ne peut empêcher quelqu’un d’avoir des poisons à la mai-son, mais il faut l’empêcher de les vendre comme remèdes. Mais quand j’ai voulu publier Concertino per rane, (paru en 1990: une traduction française, de Jeanclaude Berger, Concertino pour grenouilles, vient de paraître à La Dogana) ce fut le boycott d’une Fondation «libérale» qui mit son veto à une publication estimée suicidaire, ladite fondation se trouvant dérangée par certains vers par trop «inspirés d’Amnesty». Et cela, pour un écrivain issu d’une minorité telle que la Suisse italienne, pourrait peser… Un pas de plus en avant et l’on retrouve la situation magnifiquement décrite par Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, du pouvoir qu’exerce la majorité en Amérique sur la pensée (voir page 152, coll. Idées Gallimard, 1968). G.O.
     
    Unknown-18.jpeg
    Jean Romain: le tragique de répétition en peu de mots
    La question la plus intéressante de la littérature romanesque, celle qui constitue le fait littéraire même est, à mon sens, «Que se passe-t-il ? » Que se passe-t-il dans notre monde ? Qu’arrive-t-il à l’homme ? Les grands romanciers de l’histoire ont posé cette question et ont tous tenté d’y répondre.
    Aujourd’hui qu’il s’est passé un véritable cataclysme dans le monde, que la destruction systématique de tous les repères s’est effectuée sous la pression de la haine du passé et de la culture, qu’on a organisé le vide le plus total pour que rien ne nous empêche de vivre comme des bulles à la surface des choses, qu’on a mis sur pied une entreprise de purification des âmes et des consciences, et que la fin du monde est derrière nous, nous imaginons mal qu’un écrivain puisse rendre compte par ses écrits de ce qui se passe. On a conspué Renaud Camus, on a craché sur Houellebecq. Quelle horreur, ils ne sont pas comme il faut ! Ils refusent d’applaudir à la marche du monde comme il va. Pas solidaires ! Pas alter-mondialistes ! Pas compatissants ! Ils ne s’associent pas au jamboree tiers-mondiste ! Haro donc, jetons le bobo avec l’eau du bain!
    Pour faire taire qui refuse de faire la fête et qui l’écrit, qui rechigne à se réjouir de la nouvelle version des « droits humains » (puisqu’il n’y a plus de substance humaine, l’homme est rabaissé à un simple adjectif) et qui le dit, qui n’entend pas associer son phallus à la ronde des joyeux bandeurs et qui les envoie gentiment se faire voir, une néo-censure est née. Il ne s’agit plus d’une censure qui interdit comme c’était le cas à l’époque de l’histoire (vous vous souvenez ? à l’époque où il y avait du temps), mais celle qui intimide, caractéristique de la modernité tardive.
    Cette censure traite de réactionnaires tous ceux qui tentent soit de limiter soit de décrire les dégâts qu’Homo correctus a infligé au monde, et elle taxe de conservateurs ceux qui contredisent ses antivaleurs à elle. Parce qu’Homo correctus est le champion de la nouvelle vision du monde postmoderne : le relativisme dogmatique.
    Ce courant est en fait une machine à trier les jugements autorisés et les jugements non autorisés. Il n’est pas autorisé de remettre en cause le dogme de la tolérance ni celui de l’égalitarisme ambiant. En d’autres termes, cette logique aberrante prône :
    — d’une part, l’affirmation que nul critère objectif ne permet de distinguer les jugements, qui sont ainsi tous légitimes;
    — d’autre part, l’affirmation d’un argument d’autorité, qui trie dans les jugements ceux qui sont acceptables, c’est-à-dire ceux qui ne heurtent pas l’affirmation dogmatique de l’égalitarisme.
    Mais que gagne-t-on alors à penser ainsi ? C’est évident : la légitimité d’exister en groupe d’élus autoproclamés dans un monde effondré. Cette censure postmoderne ne fonctionne plus comme l’ancienne censure : en coupant avec des ciseaux. Douce et d’apparence bienveillante, elle met en place un corset d’intimidation par injection massive de moraline. Elle n’avance même pas masquée car elle sait le Bien de son côté : Comment ? Vous pensez qu’il existe une hiérarchie des valeurs ? Bah! Que vous êtes réac!
    Ne pas entrer dans le prêt-à-penser relativo-dogmatique, c’est ne pas aller dans le sens de l’Histoire, émettre des doutes, résister au monde comme il va, ne rien comprendre à la dictature des sondages d’opinion. Bref, se montrer vieux jeu.
    Or cette censure n’échappe pas à la croyance que la croyance (en l’égalitarisme) échappe à la censure. Lavenir est déjà là: il tourne en rond. J.R.
     
    Unknown-17.jpeg
    Jacques Roman: répondre ou ne pas répondre?
    De nos jours, la liberté d’expression fait d’un écrivain inoffensif un bon écrivain… Exit la censure, entrée de la sensure. Pour un peu on regrette-rait le totalitarisme à visage inhumain. Là, pas d’illusion sur la liberté d’expression : interdit ou fusillé ! Reste la liberté de penser.
    Ce que je peux exprimer en toute liberté est aujourd’hui un produit, une marchandise, une apparence. Quand le sens a pour base la marchandise, il est périssable, si périssable qu’il doit être constamment consommé, renouvelé. Il n’est plus qu’un leurre, le leurre auquel aujourd’hui notre société est prise. Sur la liberté de penser s’exerce l’entraînement d’un mouvement irréversible où notre opposition voit ses effets effacés, diluée dans le consensus.
    Si j’écris, je veux le dire, c’est pour donner à penser jusqu’au vertige loin de la hargne, de la haine, de l’injure et de l’insulte. Ma liberté est foncière, elle est ma propriété ; limitée elle donnerait de l’assise à la censure, la confiscation de l’activité mentale au profit d’une adhésion servile à l’ordre régnant demeurant la plus sûre garantie du main-tien de cet ordre et, dans la foulée… l’enculture prise pour la culture.
    Le plus souvent, je n’exprime que ce que je peux et non ce que je veux parce qu’il y aura toujours un incurable retard des mots sur la pensée, un incurable retard de la pensée sur le corps. Du sensé à l’insensé, du pensé à l’impensé, il y a un passage que nous sommes encore quelques-uns à habiter, assez nombreux encore pour que la langue de bois de la haine, la langue de bois du pouvoir et du consensus virent à l’aigre. Nous n’avons que faire d’une illusion de la liberté d’expression. Nous nous risquons pour cela qui grouille de bonheur en l’homme et attend de se lever encore illisible. Peut-être faudrait-il dire: là est notre responsabilité d’expression.
    Quand aujourd’hui l’apprentissage de la langue passe par le contact avec la mince écume du présent, il m’arrive souvent d’exercer ma liberté d’expression par la pratique du silence, me dégageant de la circonstance pour disparaître et payer de ma vie la foi donnée par le sens de la langue des morts qui encore me dicte l’expression de la liberté.
    Depuis quelques instants, je me rends compte écrivant ces lignes qu’un tourment, lentement, m’envahit : répondre ou ne pas répondre à votre adresse ? Répondre ou ne pas répondre à cette incitation à exercer ma liberté ?
    Contre la peur des pièges, responsable au risque de me tendre mon propre piège… J.R.
     
    (Le Passe-Muraille, Nos 64-65, Avril 2005)
     

     

  • Journal des Quatre Vérités,XXXVII

    Unknown-5.jpeg
     
    Ce mardi 23 juin. – Reprenant ce matin ma Fée Valse, je suis ravi par la plasticité de ces petits tableaux et la verdeur, l’humour de leur esprit ; et cet autre sujet de satisfaction : la lecture, dans Le Persil dont mon texte intitulé Journal sans date des premières quinzaines d’une quarantaine constitue l’ouverture sur trois pleines pages, d’un poème de Quentin Mouron qui m’épate par sa vivacité tout actuelle et sa découpe rythmique :
    Il y a là comme une ballade médiévale relookée qui me touche dès sa première strophe :
    « La chevelure d’or des contes fait désormais l’objet
    De prescriptions
    On interdit au prince
    D’y passer la main
    Sous peine
    De trahir
    Son royaume »...
    Et la chute de la sixième strophe est à l’avenant mélancolique :
     
    « Il n’y a plus de boudoirs lascifs où l’or
    Se mêle aux reflets écarlates. Il n’y a plus
    Que des living rooms gluants et de plats
    Congelés qui collent sur le sol.
    Il y a des sous-vêtements Calvin Klein sales
    Sous la table basse en verre et la console de jeu
    Ne s’éteint que la nuit et nous la désinfections
    Avec du hel hydro-alcoolique. Et tes cheveux
    Et ta bouche me manquent, parfois ».
     
    Oui, c’est bien cette odeur de gel hydro-alcoolique et sa gluance sanitaire que nous rappelleront ces temps étranges,à la fois hors du temps et des lieux et hyper-réels.
    Je lui envoie donc aussitôt un texto amical sur Messenger. Ensuite de quoi, relisant les vingt premières pages de Mémoire vive, sixième volume de mes Lectures du monde (2013-2019) prêt à l’édition, je me dis que, décidément, je n’ai plus rien à prouver et me lance crânement comme nous lançait notre cher et maudit Dimitri. « On continue »…
     
    ORGUEIL ET VANITÉ. – Un auteur ou un artiste – un « créateur » quelconque, ou une « créatrice », sont-ils habilités à s’enchanter de leurs propres productions sans faire preuve de la plus douteuse vanité ? J’ose le croire, comme le pensait tranquillement une Flannery O’Connor prête à défendre becs et ongles l’excellence de ses écrits, comme elle l'aurait fait des qualités de ses enfants si elle en avait eus au lieu d’oies et de paons.
    Faut-il alors parler de légitime orgueil, au lieu de vaine vanité, et quelle différence d’ailleurs entre celle-ci et celui là ? C’est ce que j’ai demandé un jour, en notre adolescence, à notre bon pasteur Pierre Volet qui m’a répondu, sous sa moustache de crin noir, que l’orgueil se justifiait quand « il y a de quoi » tandis que la vanité consiste à se flatter quand il n y a pas « de quoi »…
    Mais l’écrivain et l’artiste sont-ils à même de juger s’ils ont « de quoi » être fiers des produits de leurs firmes ? Là encore j’en suis convaincu, et Maître Jacques partageait cette conviction. « Nous sommes , toi et moi, de ceux qui savent ce qu’ils font », me dit-il un jour, et cela valait en somme autant pour ce que nous faisions que pource que font les autres, etc.
    Ce mercredi 24 juin. – Drôle de rêve cette fin de nuit. Une espèce de jeune cadre d’apparence très lisse me demandait, dans un bus dont je graffitais la paroi , si je savais qui avait volé le béton, et je lui répondais avec impatience que je n’en savais rien, sur quoi le tendre souvenir de Ruben me revenait avec l’odeur du ciment travaillé à grande eau et je m’inquiétais de son absence avant de me réjouir, éveillé, d’avoir coupé aux terribles crampes nocturnes de ces dernières nuits - grâce probablement à une double dose de sulfate de quinine et la désormais rituelle cuillère de sucre vinaigré -, après quoi j'ai repris ma chronique sur la belle Bulgare à livrer demain…
    71tYs9fpDHL.jpg
    PANOPTICON. – Au roman virtuel que représentait Le viol de l’ange, composé en 1995-1996 et publié en 1997, succède, vingt-cinq ans plus tard, le roman panoptique dont le titre polysémique, Les Tours d’illusion, doit quelque chose aux livres de Max Dorra, grand sourcier des associations libres du verbe à l’écoute des tréfonds psychiques présent dans la narration sous le nom d’Arnim Goldau, et dont la forme distribuée en quatre saisons et 365 séquences parodie plus ou moins celle des séries actuelles – d’où son sous-titre de serial novela – en mêlant indissolublement les éléments de la présumée réalité et de la supposée fiction, avec des personnages sortis de films ou de romans rencontrant leurs homologues issus de l’imagination du Romancier, à commencer par la tendre Ewa, soignante polonaise dans un combinat industriel ukrainien, démarquée de la protagoniste du film Import/Export de l’affreux Ulrich Seidl et qui tombe comme un ange du ciel dans la vie de l’infirme Job le Troll casé par les Services dans l’institution de l’Espérance où l’on meurt passablement en ces temps de pandémie – le roman courant entre le 15 mars et le 31 décembre de l’année 2020 parfumée au gel hydro-alcoolique. Ainsi l’Observateur du Viol de l’ange va-t-il vivre une nouvelle vie auprès d’Olga la pianiste russe feignant d’être aveugle, Jonas le fils prodigue de Nemrod sorti de mon roman inabouti (La vie des gens), Pascal Ferret le journaliste du Viol de l’ange et son compère Vivien Le Féal revenu de son exil néo-zélandais de Bluff, Tadzio le fils d’Ewa et maître Niklaus le vieil instituteur retiré dans son arche du Wunderland dont Ewa lustrera les parquets, entre autres liaisons et correspondances angéliques fondant un roman glissant imperceptiblement vers le merveilleux d’un lyrisme hyperréaliste non moins qu’onirique – le rêve cristallisant une perception extrême de la réalité panoptique ; surtout il s’agit d’un roman polyphonique de toutes les mémoires en réfraction kaléisdocipique où celle d’un maître d’école nomade plus que centenaire absolument taiseux fait écho à celle d’un jeune auteur à succès dont la porosité sensible n’a d’égale que celle de divers personnages féminins (Cécile et Lyse, Wanda et Rachel, etc.) aux mémoires à la fois affectives et terre à terre, entre autres occurrences et interférences, etc.
     
    MES PENSEURS. – Depuis ma seizième année je ne suis sensible qu’à des pensées cristallisées par le verbe ou le style et donc à des penseurs qui tous, d’Albert Camus à Simone Weil, de Charles-Albert Cingria à Stanislaw Ignacy Witkiewicz et Vassily Rozanov, de Léon Chestov et Nicolas Berdiaev à Annie Dillard, de Pascal et Montaigne à Peter Sloterdijk ou René Girard, entre tant d’autres, sont aussi, voire surtout, des écrivains ou des poètes à leur façon, à l’exclusion des philosophes à systèmes ou des idéologues.
     
    IMG_5919.jpg
    LES ENFANTS. – Le pauvre Robert Poulet, éminent critique littéraire et misérable idéologue d’extrême-droite, me dit un jour qu’il fallait se défier absolument de la perversité cachée des petits enfants, me recommandant en outre de ne pas « entrer dans le XXIe siècle » en procréant, alors que le « mal » était déjà fait – notre première petite fille se trouvant sur la bonne voie d’une prochaiune venue au monde. Je ne sais pourquoi la fille de ce prophète de malheur, dont les jugements critiques souvent pénétrants vont de pair ave une sorte de morgue supérieure (même à propos de Céline ou de Bernanos, il y va de jugements à la limite de la condescendance), s’est donné la mort, et je présume que sa douleur est pour beaucoup dans son amertume absolue, et je ne le juge donc pas d’avoir été pour moi un si mauvais conseiller, comme l’a été le plus proche mentor de ma vingtaine, mais ce que je sais, fort de cette expérience, c’est qu’on est redevable des erreurs des autres autant que de leurs bons exemples ; et voyant les petits enfants de notre seconde fille, je me dis que rien n’est meilleur ni plus beau dans la vie que leurs yeux qui brillent.

  • Le cercle des vivants

    120030321_10224727107431917_3242663615741109398_n.jpg
     
    Carnet nomade de René Zahnd
     
    119943944_10224727134152585_8059788576962536353_n.jpg
     
    Toute la journée, dans la Land Rayer que conduit Abdallah, nous avons traversé des steppes dominées par les cônes de volcans gigantesques, avec de temps à autre des gazelles ou des zèbres qui regardent passer notre véhicule et son panache de poussière. Ici ou là, dans la savane, apparaissent aussi des trou-peaux gardés par leurs bergers, des masaïs longilignes, drapés dans leurs tissus aux couleurs éclatantes, blessures de vie dans un paysage de saison sèche. Herbes mortes, sables et rochers. Nous sommes en Tanzanie, dans la vallée du grand rift, berceau de l'humanité à ce qu'on dit.
    119953395_10224727107711924_3621895218888295945_n.jpg
    Au bout de la route, pour l'étape, s'offre un coin de verdure. Nous nous installons près de la rivière. Nulle part. Ou alors partout, sous les yeux de quelques indigènes, même plus surpris par l'incongruité d'une telle irruption sur leur territoire. Vient alors cette impression, plus forte que jamais, d'être de passage. Juste de passage. Pourquoi venir ici ? Pour aller à la rencontre des « autres » ? De soi-même ? L'incandescence de l'instant? Comme on pourrait la trouver dans l'écriture, la lecture, l'amour ? La «vraie vie » rêvée par ce voyou d'Arthur?
    La vraie vie... Les tentes sont montées. L'air brûle. Les masaïs alentour se tiennent à l'ombre, filant d'interminables conversations que le vent emporte — de quoi peuvent-ils bien parler sans fin ? —, comme il emporte le chahut d'oiseaux aux noms fabuleux (le tisserin-moineau à sourcils blancs, un piaf robuste et familier qui mène grand tapage).
    Un des livres récemment lus qui, à sa façon, parle de la vraie vie, vient d'un ami. Les passions partagées de Jean-Louis Kuffer est là, sur la table. Et c'est un peu de Jean-Louis qui est avec moi en voyage. Ou plutôt beaucoup de Jean-Louis.
     
    BookJLK17.JPG
     
    Voici saisis vingt ans d'existence, en suivant un fil rouge : la lecture. Des oeuvres sont découvertes, commentées, appréciées. Des auteurs rencontrés, interrogés (et ceci donne l'occasion de portraits magnifiques). De Georges Haldas à Milos Tsernianski, de Patricia Highsmith à l'irremplaçable Charles-Albert, c'est tout un paysage qui se dessine, s'affine, évolue. En vérité, la littérature parait une nébuleuse à explorer et Les Passions partagées témoigne d'un désir toujours intact d'y plonger, d'y découvrir de nouvelles voix. Oui, voilà déjà un élément frappant : à quel point la lecture — tout comme l'écriture d'ailleurs — est vitale, c'est-à-dire nécessaire à la vie.
    D'ailleurs ces carnets retravaillés, qui suivent un ordre chronologique, englobent dans une même coulée des notations plus personnelles, jamais pesantes. Les doutes et les crises, la famille, les amis, puis la rencontre de l'amour et la naissance du premier enfant, qui permet d'intégrer le « cercle des vivants », tout cela est restitué avec un bonheur d'expression, avec une force de pensée aussi, qui font de ces Passions partagées un livre vibrant de vie, le livre authentique de quelqu'un qui scrute d'un même regard les oeuvres qu'il lit, les gens qu'il rencontre, les événements qui l'atteignent, et qui parvient d'un mouvement à nous les restituer en déployant les ressources et les fastes du langage.
    Ici, le vent charrie des rumeurs millénaires, qui semblent dire l'obstination de l'homme à vivre debout, et je suis heureux en feuilletant Les passions partagées, en relisant certains passages, d'y mêler les bruissements qui s'en échappent. Depuis la nuit des temps, les masaïs veillent sur leurs troupeaux. Ce matin on en a vus, dans une plaine parsemée de collines, organiser une bat-tue pour débusquer un félin qui leur avait rapté un âne : leurs minuscules silhouettes remplissaient l'immensité de cris stridents. Notre vie à nous, en Europe, semble plus confuse. Nos besoins vitaux sont différents. La lecture peut en être un. Les Passions partagées en est le témoignage somptueux.
    (Lake Natron, Tanzanie, 24 août 2004)
     
    R. Z.
    Jean-Louis Kuffer. Les Passions partagées (lectures du monde 1973-1992). Bernard Campiche Editeur, 2004, 438 pages.
    (Le Passe-Muraille, No 62, Septembre 2004)
     
    vous invite à découvrir ce nouveau site littéraire en ligne développé avec notre concepteur Joël Pizzotti et vous proposant déjà plus de 1000 textes publiés à l'enseigne du Passe-Muraille (1992-2012) ou issus de nouvelles collaborations:https://www.revuelepassemuraille.ch/le-cercle-des-vivants/

  • Stigmates de Shanghai

    Rahmy08.jpg

    En lisant Béton armé, de Philippe Rahmy, magnifique récit d'un séjour à Shanghai et plongée dans la ville-monde personnelle de chacun...

     Je me retrouve ce matin à Shanghai. Le désir de Shangai m'a souvent effleuré, ces derniers temps, mais à l'état encore vague d'aspiration à la ville-monde, tandis que ce matin c'est du solide: dès les premiers mots écrits par la main de verre je m'y suis reconnu sans y avoir jamais été: "Shangai n'est pas une ville. Ce n'est pas ce mot qui vient à l'esprit. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d'océan ou de machine de guerre. Un tumulte, un infini de perspectives, d'angles et de surface amplifiant le vacarme. Toutes les foules d'Elias Canetti se recoupent ici, se heurtent et se multiplient, fuient à l'horizon ou s'enroulent autour des points fixes (kiosques, bouches de métro, abris de bus, passages piétons). Des foules en procession et des foules fermées se pressent dans les parcs. Des foules semi-ouvertes, radiocentriques, chatoyantes, s'écoulent de la rue vers l'intérieur des hypermarchés, flux de chairs et de choses, flux d'essence giclant de vitrine en vitrine, grasses pattes, filoches de doigts, odeurs. L'espace grandit encore. Des foules béantes s'étirent à perte de vue, disséminées le long des voies de chemin de fer ou étirées par les câbles de milliers de grues. Des foules-miroir, enfin, se font face sur les boulevards, étrangement statiques, mastiquées, balançant leurs yeux et leurs cheveux noirs, chacune hypnotisant sa moitié complémentaire. Shanghai est à la fois mangouste et cobra".

     

    La main de verre descendue du ciel a la mémoire des fractures. "Cinquante au total", écrit-elle. Et reconnaît d'expérience: "C'est peu. D'autres malades s'en font des centaines. J'ai de la chance dans mon malheur".

     

    rahmy.jpgLa main de Philippe Rahmy a repris la mienne hier soir par surprise. Nous venions de recevoir nos nouveaux voisins. Nous avions parlé de Syrie (où S., restauratrice d'art, a travaillé avant le désastre sur les fresques d'un ancien monastère) et de Lubumbashi (où D. a séjourné entre deux missions de l'UNICEF au sud Kivu), et voici qu'en débarrassant je suis tombé sur ce livre jaune au titre peu lisible de Béton armé que nous avions reçu au courrier du matin. Sans relever le nom de l'auteur, je découvre une longue dédicace très amicale à la graphie connue et le prénom de Philippe me renvoyant illico à la couverture: nom de Dieu, le Filou Boy !

    Alors dès le coucher, après un essayé-pas-pu regarder La vie est belle de Frank Capra, une histoire d'anges, je me suis lancé une première fois dans les mots du Filou Boy à la main de verre, sautant au hasard d'une page à l'autre et retrouvant à tout coup le mot exact et le sentiment filtré, comme dans ses deux premiers inoubliables opuscules.

     

    Dans un rêve récent un messager spécial me conviait au coin d'un jardin municipal au nom difficile à prononcer, aux abords duquel je retrouverais Le Rameau d'Or - ma vie onirique n'échappe pas à certaine érudition même sommaire. Mais voici  que la main de verre précisait maintenent le lieu: Porte Nord du parc Zhongshan. Et l'Objet se trouvait là: "Un rameau d'acacia gît au milieu du chemin. Ce morceau de bois est comme la langue chinoise. Sa couleur, son parfum, ses premiers frémissements de bourgeon, ses fruits, ses fleurs, et jusqu'aux bourrasques qui l'ont arraché à son arbre, jusqu'aux pluies qui le font aujourd'hui pourrir sur le sol, appelleraient une description sans fin. Mais ce trésor de nuances est raboté par l'usage. Comme le chinois classique s'est appauvri dans la langue du peuple, la branche, hier florissante, est piétinée par les passants. Au lieu de siffler dans le vent, elle n'émet plus que quatre tons sous la semelle:  un ton descendant,un ton descendant-montant, un ton montant, un ton plat. Quand une chaussure l'écrase, un large talon d'homme, le craquement est impératif et plongeant. La pression molle d'un pneu de vélo en tire une plainte offusquée mêlée de surprise. L'attaque nerveuse d'un escarpin fait jaillir une série de bruits qui grimpent le long de la jambe. Enfin, une ixième procession de vieillards réduit en poussière ce reste d'écorce dans un frottement de pantoufles".

     

    Rahmy07.jpgAlors cette vision du rameau m'a transporté, un autre début de matinée  - mon premier matin à Tôkyo -, dans ce jardin couvert de fleurs de magnolias soufflées par la bourrasque et se mêlant à des tourbillons de vignettes aux effigies de jolies masseuses. Même fraîcheur des premières impressions, à ce qu'il m'a semblé, et même tonitruance, en arrière-fond, de la bande-son mégapolitaine.

     

    Je sentais ces jours que j'avais besoin d'une dernière transfusion d'énergie pour achever mon propre livre, où il est pas mal question aussi d'anges stigmatisés. Or Béton armé m'est arrivé comme une grâce. C'est un livre d'une douce violence dont chaque mot de verre sonne vrai.

     

    Rahmy09.jpgLa main stigmatisée relaie en outre la féconde souffrance des autres et rien ne me touche autant que cette reconnaissance du travail par le travail: "Les employés quittent leurs bureaux. Les ouvriers attendent la relève à l'entrée des chantiers. Ils grimpent par groupes de quinze à l'arrière des camions. S'il manque un travailleur pour faire le compte, le véhicule ne part pas. Les nombres sont partout dans la vie des Chinois. Le chiffre 1, yï, symbolise la fidélité amoureuse, le 5, wü, les sanglots. Leur combinaison symbolise le travail "Je supporterai la charge qui m'écrase", disent ces hommes dans le petit matin. La fierté se lit sur leurs visages. Ils ont quitté leur campagnes. Ils accomplissent de grandes choses, suspendus à leurs échafaudages en bambou, soudant des poutrelles sans lunettes de protection. S'ils tombent, personne ne les regrettera. Leurs familles ne seront pas informées. Les ouvriers disparaissent, réapparaissent parfois, on les déplace. Ils sont seuls. Ils sont innombrables. Une anxiété se lit dans leurs yeux tendus vers un but qu'ils pensent pouvoir atteindre. Le pays leur appartient. Ce travail qui ne remboursera jamais leurs dettes annule la misère qu'ils ont quittée. Ce travail qu'ils perdront et qu'ils retrouveront, plus pénble et dangereux encore, ce travail est une peau de serpent qu'ils arrachent chaque jour et qui repousse chaque nuit. Ce travail leur appartient. Quant à leurs forces, ils les vendent au plus offrant. Ils n'ont pas de méthode. Ils s'accrochent aux autres qui se battent comme eux pour le même salaire, le long d'interminables journées, le long des grandes routes. Ils sont armés de leurs poings. Ils ne lâchent rien. Derrière eux, il en vient des millions, encore pus décidés".

    Rahmy13.jpg

    Les anciens maoïstes occidentaux sans aveu découvriront, sous la douce main de verre, la force implacable d'un écrivain stigmatisé de naissance par son incurable maladie, qui dit le vrai de part en part alors qu'ils continuent de mentir. Béton armé est de haute poésie et tout politique à sa façon, sans une concession de larbin aux Pouvoirs.    

     

    Ces mots enfin devraient s'inscrire au coeur de chaque jeune auteur d'aujourd'hui: "Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. Aboutir à quelque chose qui ressemble à l'idée du travail bien fait, une espèce de point fixe. Un emblème dont on pourrait dire qu'il est beau et surtout qu'il permet à d'autres de vivre mieux, comme un pont, par exemple, qui symbolise différentes qualités poussant les individus à se surpasser sans trop savoir pourquoi, peut-être par fierté ou  simplement parce qu'ils ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils adoptent les réflexes du singe qui défie la pesanteur en se balançant de liane en liane".

     

    Philippe Rahmy. Béton armé. La Table Ronde, 202p. Préface (très lumineuse et fraternelle) de Jean-Christophe Rufin.

  • Ceux qui sont partout chez eux

    Rahmy22.jpgCelui qui se sent partout étranger y compris dans son lit quand il est seul / Celle qui vous dit faites comme chez vous sans se douter que ça risque de craindre / Ceux qui pigent l'accent de partout où ils jactent /Celui qui a appris à se concentrer sur ce qu'il apprend / Celle qui lit quelque part que "la rue dit la vérité" / Ceux qui pensent que la rue "dit la rue" /   Celui qui se laisse volontiers dérouter par les indications erronnées comme ce matin-là à Tôkyo tu t'es fais envoyer à Okinawa alors que tu demandais ton chemin pour Ginza / Celui qui passe sa journeé de retraité coréen à ramener à la maison des enfants perdus  dans la gare de Shinjuku /Celle qui fait du strip-éclair dansle métro de Shangai où son oncle a juste le tems de faire la quête / Ceux qui suspendus à leur poignée avaient l'air de chauve-souris ce matin-là dans le métro de Tôkyo /  Celui (prénom Philippe,de père égyptien) qui constate que "les heures glissent du gris vers un gris plus sombre" / Celle qui se rappelle que le smog de Los Angeles te colle aux dents comme un vieux caramel / Ceux qui se disent qu'avec tant de câbles le ciel ne va pas s'envoler / Celui qui a cru voir Jésus-Christ au coin de la rue où il a disparu / Celle qui remarque que ce qui rassure chez Bouddha est son ventre à rebonds / Ceux qui s'attardent dans le quartier de la Goutte d'or à l'observation de détails curieux genre le griot en vélosolex / Celui qui se demande comment un homme peut en arriver à poignarder son enfant chéri de pas un an / Celle qui a vu le déploiement des "collaborateurs" de l'unité spéciale du DARD dans le quartier où rien n'était censé se passer comme à la télé mais aujourd'hui faut s'attendre à tout dit-elle à Madame Paccaud sortie sur le palier / Ceux qui se passent un clip de Madonna sur leur smartphone /Celui qui a appris à se faire des cataplasmes de blancs d'oeufs chez le même initié qui lui a rappelé les vertus de la compresse de feuille de chou / Celle qui constate que l'homme dégradé est aussi biodégradable que certains produits quoique laissant quelques déchets carnés / Ceux qui voient la mégapole s'éteindre à 21 heures pile / Celui qu'on emporte dans une housse grise et lisse comme la nuit de Kafka / Celle qui se rappelle le goût particulier des lèvres du jeune Gustav Janouch / Ceux qui préfèrent se taire faute de pouvoir aider, etc.

     

     

  • L'"ordre humain" selon Claude Frochaux

    Unknown.jpeg  DEBA_210_L204.jpg

     

    Point d’orgue final de la prestigieuse revue Le Débat, sacrifiée sans gloire par les éditions Gallimard, le texte lumineux de l’écrivain romand, intitulé « L’Ordre humain »,  s’inscrit dans la mouvance actuelle des grands questionnements. Déclin des uns, relance possible des autres – l’Avenir le dira…

    L’étrange, inquiétante  et non moins fascinante époque que nous vivons, plus troublante encore depuis le début de l’année 2020, semble marquée, plus que par la peur dont on nous rebat les oreilles, par l’incertitude.

    « N’as-tu pas l’impression que nous sommes tous un peu perdus ? », me demandait l’autre jour Claude Frochaux au cours d’un téléphone de deux heures lié à ma lecture du tiré à part de son essai paru dans la dernière livraison du Débat  dont Marcel Gauchet venait d’annoncer la triste et significative liquidation, et je me surpris à lui répondre que non : que je ne me sentais pas plus perdu qu’à nos vingt ans de flottements idéologiques divers, quand le libraire anarchiste bien connu du quartier bohème des escaliers du Marché, à Lausanne, qui deviendrait ensuite le bras droit de l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, à l’enseigne de L’Âge d’Homme, faisait déjà figure d’écrivain sans attaches politiques précises mais très attentif à la mouvance contestataire de l’époque – laquelle époque, disons entre 1968 et 1975,  est d’ailleurs au centre de ce qu’il qualifie aujourd’hui de véritable basculement de civilisation.

    N’étions-nous pas alors, déjà, « un peu perdus », malgré la crâne affirmation de nos certitudes ? Ce qui est sûr, c’est que nous étions beaucoup à nous figurer qu’un nouveau monde commençait avec notre génération, sans nous douter évidemment du fait que, de manière beaucoup plus générale nous inaugurions ce que Claude Frochaux qualifie d’ « ordre humain » dans cet essai d’une vingtaine de pages constituant le résumé d’une espèce de synthèse anthropologique amorcée en 1996 par l’essai intitulé L’Homme seul – cet « ordre humain »  marquant l’apparente victoire de l’homme sur la nature, désormais affranchi de toute transcendance et seul à décider, peut-être pour le pire, de l’avenir de la planète et surtout de sa propre espèce…

     Il était une fois deux histoires…

    Unknown-2.jpeg 

    Mais qu’est-ce donc, plus précisément, que cet « ordre humain » selon Claude Frochaux ?  C’est le résultat d’une histoire millénaire, que l’essayiste appelle l’histoire numéro deux, parallèle à l’histoire numéro un que nous considérons comme l’histoire « officielle » de l’humanité, de Sapiens à Albert Einstein valsant sur son vélo, racontant en somme la saga des hommes « entre eux », femmes comprises évidemment.

    L’histoire numéro un est donc celle, linéaire et cousue de dates, de notre espèce, tandis que l’histoire numéro deux est celle du rapport de notre espèce avec la nature.

    Or Frochaux prétend qu’étudier cette histoire numéro deux, bien mieux que l’histoire numéro un, va nous permettre de mieux comprendre quelques phénomènes caractéristiques de notre époque, à savoir : l’obsession climatique, la montée en puissance d’un féminisme radical voire agressif, l’effondrement des religions et l’affaissement qualitatif de la culture – cela concernant prioritairement  le monde occidental même si lesdits phénomènes font tache d’huile.  De l’histoire numéro un à l’histoire numéro deux, nous passons en somme du « comment » au « pourquoi ».

    Oui, sans doute, beaucoup de nos contemporains ont aujourd’hui le sentiment d’être perdu, mais pourquoi ? C’est ce que l’autodidacte Claude Frochaux, bravant toute autorité académique et autres spécialistes ferrés, prétend nous expliquer avec sa réflexion détaillée sur l’histoire  numéro deux, et c’est avec force détails, force exemples à l’appui qu’il nous intrigue, nous passionne et nous éclaire.

    La bascule du sacré au profane   

    Notre rapport à la nature, à l’origine, est essentiellement notre rapport au sacré, rappelle Claude Frochaux. Dès l’Adam mythique, premier agriculteur probable, l’homme se distingue de la nature (faisons simple sans mêler Eve et le serpent), fait « bande à part », s’émancipe du « vivier commun » du chasseur ou cueilleur en inventant la roue, le feu, l’aiguille à tricoter et tutti quanti, mais la prédominance de la nature se maintient durant des siècle et des millénaires, jusqu’à la première bascule de la révolution industrielle du XIXe siècle, avant l’explosion innovatrice des techno-sciences contemporaines ; et tout ce temps, dans le match nature-humanité, a été ponctué par de multiples avatars divins, de la nature divinisée du panthéisme aux dieux grecs, en passant par le Dieu unique à géométrie variable ; et plus la conquête de la nature par l’homme progressait, plus la part du sacré, la part de Dieu, la part du vertical religieux  cédait le pas à la part horizontale de l’ «ordre humain ».

    Assez curieusement, Claude Frochaux situe le basculement de l’ « ordre humain » en 1975, ou disons entre 1960 et 1975. Mais pourquoi pas 74 ou 77, a-t-on envie de lui demander avec un clin d’œil ? Peu importe à vrai dire ! Ce qui compte pour lui, c’est de repérer  un « avant » et un « après », et c’est là que les exemples deviennent intéressants. Notamment en matière de culture.

    A la lumière de l’histoire numéro deux, l’on voit comment l’homme, dans cette espèce de journal de bord de l’humanité qu’est la littérature, s’est affranchi de l’influence du Commandeur divin, de Don Quichotte le chevalier parodique   à Don Juan le rebelle, ou comment le peintre est sorti de la nature avec Picasso en « gorillant » le portrait de la femme style Joconde cubiste à nez sortant del’oreille, jusqu’à l’art abstrait ou conceptuel qui sort complètement de la nature pour imposer ses formes autonomes ou ses « objets » désincarnés. Et après ? Quelle place à la nature ? Quelle place au sacré ? Et revenir en arrière a-t-il le moindre sens ?

    Ce qui est sûr, au jeu des comparaisons, c’est que les productions culturelles de la grande littérature, grande peinture et grande musique, se sont affadies et étiolées au fur et à mesure que l’ « ordre humain » s’imposait, jusqu’à l’insignifiance où tout devient culturel, quand chacune et chacun se pose en écrivain ou en artiste, le pic de la dérision étant atteint par l’Académie d’écriture instaurée par le pauvre Eric-Emmanuel Schmitt sur Youtube, genre Donald Trump expliquant au populo comment devenir aussi riche que lui…

    Comparant les séquences de la littérature et de l’art occidental de  1935-1975 et de 1975-2000, Claude Frochaux conclut au déclin manifeste, sinon à la décadence pure et simple.  Constat « réactionnaire » ? C’est évidemment  ce que lui lanceront les « progressistes » plus ou moins gogos ou cyniques, mais pour ma part je ne le crois pas du tout, dans la mesure où il prend réellement la littérature et l’art au sérieux, et la remarquable conclusion de son essai marque une ouverture plus qu’une déploration morose genre « après nous le déluge », ou encore « tout-est-foutu », « les jeunes-sont-nul », etc.

    L’imagination a de l’avenir à l’école buissonnière…      

    images.jpeg     Unknown-6.jpeg

    Unknown-5.jpegEn 1982 (donc après 1975, eh eh), Claude Frochaux publiait une espèce d’essai relevant de l’autofiction tout à fait délectable, intitulé Aujourd’hui je ne vais pas à l’école et marquant l’affirmation d’un ton et d’une liberté de parole qui caractérisent ses grands ouvrages ultérieur, de L’Homme seul à L’Homme religieux, L’homme achevé ou la fin des rêves ou enfin regards sur le monde d’aujourd’hui.

    Or tous ces livres n’ont cessé de me faire penser à une figure à mes yeux fondatrice de la culture helvétique, très présente dans la littérature alémanique du Jeremias Gotthelf aux champs ou de Gottfried Keller en ville, et jusqu’à un Ludwig Hohl vaticinant dans son souterrain genevois, de l’instituteur, et l’institutrice Lina Boegli faisant le tour du monde à trente ans n’est pas en reste !

    Que veux-je dire par là ? Je veux dire que notre culture, et la romande autant que les trois autres, se distingue par la constance d’un savoir non académique, à la fois champêtre et forestier, démocratique et nomade (nos aïeux se sont beaucoup expatriés et nous ont ramenés des tas de connaissances de partout, ainsi que l'a illustré Nicolas Bouvier), qui imprègne même nos grands universitaires et nos génies singuliers.

    Or Frochaux l’autodidacte, l’ancien libraire du Palimugre parisien de Jean-Jacques Pauvert, le curieux de tout qui refait le monde par delà toutes les idéologies de l’époque, me semble aujourd’hui en quête d’un dépassement (c’est d’ailleurs le titre de son dernier livre non encore achevé)  qui recoupe les grands questionnements d’autres témoins perplexes de ce temps rompant avec la philosophie de système ou les idéologies binaires, de l’Israélien Yuval Noah Harari à l’Allemand Peter Sloterdijk, de la Canadienne Naomi Klein au Hollandais Rutger Bregman, entre autres.

    Dans L’ordre humain, Claude Frochaux insiste sur la valeur fondatrice de l’imagination, qui n’est pas une lubie de fuite mais une construction imagée de l’expérience et du savoir, qui a « inventé » Dieu avant de le reléguer aux oubliettes et qui a produit les œuvres de Léonard de Vinci autant que celles d’Adolf Hitler et consorts.

    L’histoire numéro deux semble aboutir à une impasse dont, faute d’imagination, nous ne voyons l’issue que dans les algorithmes et le diable sait quel transhumanisme réservé aux riches. Mais encore ? 

    « Nous sommes la première génération a pouvoir dire qu’il existe une autre histoire », écrit Frochaux. « Et c’est encore et toujours l’histoire numéro deux qui peut nous expliquer pourquoi l’homme, emporté par son élan de conquête, est allé trop loin. A franchi la ligne rouge. A abusé de la nature. Nous devions l’épouser et nous l’avons violée. Nous pressentons aujourd’hui, sous ses airs bonasses, qu’elle rumine sa revanche. Elle prépare un sale coup. On la voit venir : elle va nous démontrer que l’on ne peut pas la piller en tout impunité. »

    Et Claude Frochaux  de conclure : « « Il nous reste une certitude : c’est bien l’histoire numéro deux, le match homme-nature, qui était notre histoire la plus importante. Notre vraie histoire. La suite nous le démontrera. Parce qu’aujourd’hui l’histoire des hommes entre eux s’estompe face à l’actualité, à l’urgence, à l’impérative nécessité de trouver une entente avec la nature. Qui n’attend rien de plus de nous qu’un respect synonyme de survie.»

    Claude Frochaux. Le Débat, no 210, mai-août 2020. Gallimard.

    L’Homme seul. L’Âge d’homme, 1996, prix Lipp.

     

          

     

     

  • Col tempo

     

    La Vecchia Photo by Cat Bauer.jpg

     

     

    Le temps ne compte plus
    comme aux longs jours d’automne
    où je me lamentais
    de n’aimer plus personne.

     

    Le temps n’est même plus
    à la mélancolie
    de l’amour en allé ;
    et même sangloter
    n’est plus que comédie.

     

    Le temps ne passe plus
    au présent accordé -
    je suis mon temps passé :
    par lui seul apaisée.

     

    Peinture : Giorgione.

  • Journal des Quatre Vérités,XXXVI

     

    2220514.2.jpgCe mardi 9 juin.- 5 heures du matin, et réveillé depuis une heure, souriant et un peu moqueur. Tout à coup m’apparaît la bonne façon de compléter mon journal, en reprenant tout à zéro en perspective cavalière, tranquillement depuis mon premier amour fou de  garçon en deuxième année d’école primaire. L’idée m’en est venue en regardant sur Netflix le feuilleton indien Love story à Bangkok, l’histoire du petit gros humilié devenu, à force d'exercices physiques, le plus joli athlète qu’on désire, etc. 

    L’INSTIT HELVÈTE. – La figure de l’instituteur au savoir bonnement universel, incluant la botanique et l’astronomie, la vie des continents ou des plantes et la survie des monuments, l’enseignement du chant et de la gymnastique me semble l’incarnation par excellence du génie helvétique, et j’y vois soudain un personnage de roman hors d’âge qui pourrait avoir fréquenté Anton Pavlovitch Tchekhov sur le tard, fait du vélo avec le jeune Albert Einstein, conversé à Pétersbourg avec Léon Chestov et Andréi Biély ou partagé un lunch avec Carl Gustav Jung. Pourquoi se gêner dans un roman ouvert à la fantaisie et au merveilleux ? De là aussi mon idée de revenir au Cantique des cantiques autant qu’au Livre de Job.

    4272900763.jpg

    CONCRET ET ABSTRAIT. -  Alain Gerber trouvait singulière, dans mon écriture, la constante alternance du concret et de l’abstrait, sans rien de voulu de ma part mais signalant peut-être l’un des divers aspects de ma dualité de natif des Gémeaux partagée entre l’apollinien et le dionysiaque, l’animus et l’anima, le diurne épris de clarté et le nocturne à l’écoute des grandes ombres – et me revient alors cette page de Sodome et Gomorrhe où le Narrateur, à propos de la mort de sa grand-mère, évoque l’univers du sommeil : « Monde du sommeil, où la connaissance interne, placée sous la dépendance des troubles de nos organes, accélère le rythme du cœur ou de la respiration, parce qu’une même dose d’effroi, de tristesse, de remords agit, avec une puissance centuplée si elle est ainsi injectée dans nos veines ; dès que pour y parcorir les artères de la cité souterraine, nous nous somms embarqués sur les flots noirs de notre propre sang comme un Léthé intérieur aux sextuples replis, de grandes figures solennelles nous apparaissent, nous abordent et nous quittent, nous laissant en larmes », etc. 

    Il ya là-dedans une forme de délire contrôlé qui me semble procèder du noyau pur de ce qu’on appelle la poésie, ou de ce qu’on appelle plus largement la littérature, ou de ce qu’est la vraie pensée en lien avec ce qu’on appelle le corps, l’esprit, le cœur et  l’âme.

    images-2.jpeg

    INCARNATION.– Jean-Claude Fontanet me disait un jour que les personnages de ses romans étaient en somme des âmes qui se cherchaient un corps, et c’est avec une intensité concentrée extrême que ce grand déprimé s’est, non pas tant libéré que dépassé lui-même dans son mémorable Mater dolorosa et plus encore dans L’Espoir du monde.Lui-même était une âme prise au piège de cette terrible maladie qui l’a prostré des années durant, parfois claquemuré pendant des semaines dans le silence et la tristesse, au dam de sa pauvre dame, et trouvant pourtant le courage d’écrire pour ne pas mourir – et là ce n’est pas se payer de mots que d’user de cette expression.

    Quant aux personnages de mes Tours d’illusion, je voudrais que ce fussent autant d’affects et d’aspects de la diversité humaine ressaisie dans cette réalité augmentée que figure la vraie fiction distribuée entre les instances du corps souffrant et jouisssant, de l’esprit en éveil, du cœur palpitant et de l’âme radieuse.  

    LOIN DE PARIS.– Comme Ramuz le disait à Grasset, et comme le pensaient aussi un Georges Haldas ou un Alfred Berchtold, notre culture littéraire romande est profondément différente de la culture française filtrée par le centralisme parisien ; notre culture découle (notamment) de Rousseau et du romantisme allemand, enracinée dans la civilisation paysanne séculaire en constante confrontation avec les villes, ouverte au nuancier des langues et aux incessantes disputes confessionnelles, longtemps soumise à la tutelle du pasteur et du professeur en terre protestante et plus originale dès le début du XXe siècle, notamment avec l’affirmation autonome de Ramuz et de ses amis des Cahiers vaudois.

    En ce qui me concerne, quoique n’ayant cessé de faire le voyage de Paris durant des décennies de journalisme littéraire, je n’ai jamais été dupe ni soumis à la condescendance du Français, ou plus exactement du Parisien , à l’égard des Romands autant que des Belges et autres périphérique de la « francophonie », vérifiant récemment la persistance de cette prétention tournant désormais à vide dans un milieu littéraire où règne l’esprit pédant et prétentieux généralisé ( de l’attachée de presse au libraire et du journaliste au représentant tous sont experts, de même que tout abonné à Facebook est artiste potentiel ou écrivain), la figure du prof de lettres de centre gauche devenant le parangon du goût et l’indicateur des dégoûts – mais la condescendance, le plus souvent ignorante de nos particularités, n’est pas moindre à droite et je le constate en toute tranquillité et sans être dupe non plus de ce qu’est devenu la littérature romande, où le nivellement par le bas devient aussi la norme. 

    Bref je me sens tout Parisien dans nos Préalpes et très Romand à la rue des Canettes, fort de mon ascendance italienne et alémanique et de mes accointances certaines avec le blues américain et le roman russe, etc.   

    Unknown-3.jpeg

    DARK MAN.– Achevant ce matin la lecture de La Blonde en bétonde Michael Connelly, je me dis que les romans de celui-ci ont valeur à la fois de reportages très fouillés sur la mégapole américaine et ses troubles sociaux ou personnels (on était alors au lendemain des émeutes liés au tabassage de Rodney King) et d’aperçu du « coeur noir » de l’homme, précisément désigné en ces termes dans le troisième opus de ce très grand professionnel dont le travail mérite un respect du même genre que celui qu’exprimait Patricia Highsmith dans l’article qu’elle a consacré à Simenon quelque temps après notre rencontre de 1988 ; et je disais ce matin à L. que ce genre de littérature, en fin de compte, me semble tout aussi intéressant que ce que les pédants appellent la « vraie littérature», sans tout mélanger pour autant – étant entendu que les livres de Connelly relèvent de l’artisanat plus que de l’art (comme les Maigret de Simenon) et que ses intrigues et son écriture ne vont pas sans stéréotypes répétitifs et sans clichés à la pelle… 

    22539765_10214614184535165_8041412507843020544_n.jpg

     Ce lundi 22 juin. – Ma bonne amie passe aujourd’hui le cap de se 72 ans. 38 ans de partage « globalement positif » avec cette belle vieille ado, me disais-je ce matin en pensant aux deux sortes de vieilles peaux de notre génération : les vieux croûtons rassis et les vieux ados demeurés à mèches rebelles. Je viens de retrouver en outre, en feuilletant L’Ambassade du papillon auquel je suis revenu pour me rappeler diverses choses précises de notre vie commune, ces mots de Hofmannstahl plus que jamais de notre actualité : « La joie exige toujours plus d’abandon, plus de courage que la douleur ».

    °°°

    Sacré livre au demeurant que L’Ambassade du papillon, où subsistent tant de traces de nos « minutes heureuses » à travers les années et un peu partout, avec les enfants et dans « la société », de nos voyages et rencontres, des heures parfaites et des moments plus troublés ou tourmentés - par ma seule faute il me semble, si tant est qu’il s’agisse de faute d’être ce que je suis ; or j’en étais presque à envier ces jours, en reprenant la lecture du Journal de Julien Green, la qualité de sérénité et de plénitude qu’il y a dans celui-ci, et puis je me dis que le mien vaut tout autant par sa qulité de sincérité et de fidélité par rapport à ce que nous vivons, toute vie étant digne d’etre rapportée et l’important étant alors, dans un journal, de le rapporter bien – ce que je fais avec autant de soin et de précision que le cher nonagénaire. Bref, ces observations m’incitent, ce matin, à poursuivre la dernière tranche de mes Lectures du monde, intitulée Journal des Quatre Vérités et qui courra de mars 2019 à Dieu sait quand… 

    3637430616.3.JPG 590615374.jpg

  • Du bonheur d'être vivant sur le chemin de n'importe où...

    103195206_10223709763158946_742325142093952186_o.jpg

    À trente ans pile, sur les traces de Nicolas Bouvier auquel il rend un hommage explicite, Guillaume Gagnière signe son premier livre aux touches fines et justes, intitulé Les Toupies d’Indigo Street et retraçant un périple à valeur d’initiation parfois rude, entre Ceylan et l’île japonaise de Shikoku aux 88 temples. De quoi se libérer un instant du poids du monde…

     

    Il faisait l’autre matin un temps à se pendre et je trouvais le monde affreux, infâme le Président américain brandisant sa Bible comme une arme et méprisable la meute de ses larbins racistes; et j’avais beau savoir, le vivant tous les jours, que ce quart d’heure de noir absolu se dissiperait comme un brouillard dès que je me remettrais en chemin en souriant à mon ange gardien: l’image de ce pauvre George Floyd qu’un imbécile de flic haineux avait empêché de respirer m’accablait de tout le poids du monde quand une autre image de rien du tout, surgie d’un fin petit livre que je venais de traverser comme sur des pattes de colombe, m’est revenue et avec elle le chant du monde, l’image heureuse recyclée par un jeune homme de trente ans pile, du poète japonais de l’époque de Girolamo Frescobaldi, au nom de Bashô (1644-1694) et qui avait peint cet haïku sur le ciel de soie:«À un piment, ajoutez des ailes : une libellule rouge »…

    Un poème itinérant qui n’exclut ni cloques ni claques

    Un an après une année d’errance, Guillaume Gagnière accomplit à peu près le même travail d’orfèvre que celui de Nicolas Bouvier ciselant les phrases du Poisson-scorpion, au fil d’un récit visant à la simplicité et au naturel, jamais trop visiblement «voulu poétique», bien incarné mais sans graisse, qui rend scrupuleusement les changements de relief et de couleurs du décor évoqué par Bouvier avec les détails propres aux virée de sa génération, la troisième ou la quatrième après Blaise Cendrars et Charles-Albert Cingria, les périples d’Ella Maillart et des compères Bouvier et Vernet, le «trip» des routards partis pour Katmandou et plus ou moins échoués à Goa dont Lorenzo Pestelli, dans Le Long été, a laissé la trace la plus scintillante quant au verbe et la plus désenchantée quant à l’esprit, et jusqu’aux backpackers actuels. Ainsi, dans la foulée proche d’une Aude Seigne (née en 1985) et de ses Chroniques d’un Occident nomade, Guillaume Gagnière trouve-t-il aussitôt son ton, pimenté d’humour, et son rythme allant, ses formules propres et la juste distance d’une écriture ni jetée comme dans un carnet de notes brutes ni trop fioriturée.

    Cela commence par un Soliloque du corps marqué par une première crise d’urticaire, entre la Malaisie et la Thaïlande, et qui subira plus tard force cloques et autres claquages de muscles, jusqu’à «une sorte de lupus» au fil de marches de plus de mille kilomètres, sans parler d’un épisode de pénible yoga soumis aux contorsions du caméléon écartelé ou du chameau asthmatique, entre autres coups de blues et de déprimes qui rappellent aussi celles du cher Nicolas à Ceylan… Cependant le corps exultera aussi en sa juvénile ardeur, de parties de surf en étreintes passagères, etc.

    Le cycle bouddhiste du pèlerinage, avec un grain de sel…

    Sans la candeur plus ou moins naïve, voire parfois jobarde, des routards des années 60-70 découvrant les spiritualités orientales, le pèlerin Guillaume, après s’être efforcé de ne penser à rien dans un centre de méditation thaïlandais proche de Chiang Mai (épisode comique finissant par «ça me gratte, qu’est-ce que c’est… un moustique, merde, concentre-toi, NE PENSEPAS ! (…) Oh, une mésange ! »), s’impose bel et bien les rigueurs de la longue marche japonaise, qu’il distingue clairement des chemins de Compostelle: «Dans le bouddhisme, le nirvana n’est pas l’équivalent de notre paradis : c’est le grand rien, la fin de tout désir. Le circuit des 88 temples de Shikoku, un cercle, se distingue des pèlerinages chrétiens qui tracent une droite. On ne marche pas du point A au point B en remportant à l’arrivée un prix de tombola spirituelle, on parcourt un cycle, partant de A pour revenir à A, puis l’on remet son ticket en jeu, encore et encore, jusqu’à ce que le concept de but ou de récompense s’épuise de lui-même ».

    Or son livre reproduit pour ainsi dire le même tracé cyclique partant de la rue Indigo sri lankaise évoquée par Nicolas Bouvier, pour y revenir, non sans une pointe de mélancolie («la rue du récit, sa rue a sombré», avec une affectueuse lettre posthume du jeune homme à son modèle tutélaire. Rien pour autant de platement imitatif dans le récit du trentenaire, dont la poésie et la plasticité ont leur propre fraîcheur. Comme Bashô et Bouvier dans leur voyages respectifs, il multiplie ainsi les brèves notations, mais dans son langage à lui : « C’est alors qu’apparaissent les nuages, de larges masses d’un jaune de mégot froid », ou ceci : « Le soir, plat de curry en solitaire sous la Grande Ourse, les étoiles scintillent dans la casserole »…

    Parvenant au dernier des 88 temples, enfin, c’est avec un éclat de rire final qu’il fait ce constat : «Deux mois d’efforts sur plus de mille kilomètres, et à l’arrivée, un sommet baignant dans une épaisse purée de pois », ajoutant en sage mal rasé et puant sûrement le bouc: « Serait-ce un peu ça, le but : s’effacer à tel point que la notion de mort en devient naturelle ». Et pour dépasser toute morosité nihiliste : « Finalement c’est peut-être ça, le « secret » : des montées, des descentes, des remontées et tout en haut, un grand calme : l’ataraxie. J’avais presque oublié à quel point cela pouvait être simple et beau, d’être en vie »…

    Guillaume Gagnière, Les Toupies d’Indigo Street, Editions d’autre part, 2020. 110p.

    L’image contient peut-être : Guillaume Gagnière, plein air
    L’image contient peut-être : texte
  • Ceux qui ont vu du pays

    pitcairn_3202622b.jpg

     

    Celui qui a vu le ciel de Katmandou s’obscurcir quand l’attentat contre le roi a provoqué l’envol des renards volants / Celle qui se rappelle le son de la canne paternelle frappant les élèves de l’Institut des Valeurs Morales « pour leur bien » / Ceux qui disposent d’un side-car pour s’aérer en laissant Madame aux commandes /Celui qui observe avec envie les premiers essais d’envol du jeune albatros royal / Celle qui estime qu’une névrose n’est qu’une mauvaise habitude et qu’il suffit d’en changer sans en faire une théorie / Ceux qui constatent que les voies de la surestimation de soi sont encombrées ces derniers jours aux alentours de la Star Ac / Celui qui rappelle à son cousin juge de première instance que les rois ont été les premiers faux-monnayeurs / Celle qui en tant qu’économiste à tailleur strict et mèche rebelle combat l’idée selon laquelle l’Etat peut vendre dès aujourd’hui la laine qu’il tondra demain sur le dos des citoyens / Ceux qui prônent la semi-prostitution en forme de mécénat en faisant passer la petite annonce suivante dans les revues sur papier glacé : « Ambitious & attractive girls seeking benefactors too fulfil their lifesstyle needs » /Celui qui dompte des mouches bleues dans le salon vert / Celle qui revient en Autriche comme dans un repaire de malfaiteurs / Ceux que ravissent les otaries à la baignade / Celui qui qui répertorie les mousses et lichens de l’altiplano bolivien / Celle qui brandit le poing au passage du bombardier qui piqué au vif fait demi-tour et lui fonce dessus sans même lui arracher une boucle d’oreille Dieu merci / Ceux qui ont peur du noir au flanc du volcan zen / Celui qui n’a compris qu’après coup (aux infos de minuit) pourquoi la ville de Kalamata s’était éteinte la nuit et comment le séisme l’a précipité de sa moto dans le ravin de terre rouge / Ceux qui sont restés interdits au passage de l’anaconda sur la route où le train routier lui a brisé les vertèbres / Celui qui sait le nom ancien de chaque remous du Mékong / Celle qui a été épargnée par les flammes du napalm au motif qu’elle conduisait son buffle d’eau dans la rizière/ Ceux qui assistent impuissants à l’hécatombe des saumons remontant la rivière aux cascades asséchées par l’été caniculaire / Celui qui cueille les poissons accrochés dans les arbres et les arbustes ruisselant encore de l’eau du fleuve en décrue/ Celle qui scrute la Chevelure de Bérénice au moyen du télescope à réflecteur apochromatique / Ceux qui ne connaissent pas les règles du paradis mais se disent toujours en recherche , etc. 

    (Cette liste a été établie en marge de la lecture de l’Atlas d’un homme inquiet de Christoph Ransmayr)      

    Image: Pitcairn, l'île du bout du monde évoquée dans le plus long récit du livre...

  • Un trésor littéraire à transmettre...

    118949783_10224609894261661_5638312063075799855_n.jpg
     
    La Bibliothèque de LK & JLK, à La Désirade.
     
    (Offre globale gracieuse ou vente détaillée à bas prix)
    Aperçu d’une proposition de cession gracieuse ou de vente partielle à prix réduits de ma bibliothèque, comptant plus de 15.000 volumes à caractère principalement littéraire.
    Cette bibliothèque revêt un caractère tout personnel lié à sa constitution, sur plus de cinquante ans, où la passion de mes jeunes années s’est poursuivie et enrichie du fait de mon activité de critique littéraire et d’écrivain, dès le début des années 1970.
    119019196_10224609905021930_7821374057373921564_n.jpg
    Ce corpus, fondé sur ce que j’ai gardé, est le résultat de choix incessants qui m’ont fait donner – notamment à l’institution Bibliomedia - ou vendre, à prix symbolique, des milliers de livres reçus au titre de services de presse durant toutes ces années. Il se distingue donc par une cohérence interne et une « personnalité » qui justifierait, dans l’idéal, une transmission intégrale et gratuite, en l’état, à telle ou telle institution, médiathèque ou centre culturel, qui l’accueillerait tel quel et le mettrait à la disposition du public.
    Idéalement, j’imagine un espace aménagé accueillant les sections diverses de cette bibliothèque (littérature de langue française, littérature romande, domaines russe et slave, domaine germanique, domaine anglo-saxon, domaine italien, domaine hispanique, essais, sciences humaines, collections multiples (Pléiade, Bouquins, Cahiers rouges, Le Dilettante, Quarto, etc.) à consulter ou à emprunter selon le système ordinaire des bibliothèques publiques.
    118958616_10224609924262411_9045761521180072586_n.jpg
    L’idéal se réalisant, je m’engage à transmettre ce véritable trésor de mémoire sans aucune forme de compensation financière. L’espace en question serait du moins intitulé Bibliothèque de la Désirade, avec la mention souhaitée en lettres discrètes : Donation de LK et JLK.
    Faute de trouver preneur, cette offre « totale » se transformera en offre partielle ou en vente détaillée à prix réduits. À dater de l’envoi de cette proposition, soit le lundi 7 septembre 2020, l’offre dite « totale » sera prioritaire jusqu’au 31 décembre de la même année à minuit. Dès cette date échue, toutes les propositions de dons partiels ou de ventes détaillées seront envisagées.
     
    Inventaire de la bibliothèque de LK & JLK. A La Désirade.
     
    1. À la Datcha
    Au lieudit La Désirade, domicile principal de LK et JLK, sis au vallon de Villard, sur les hauts de Montreux.
    Littérature romande : (nombreux ouvrages dédicacés),
    Environ 2500 volumes.
    Littérature française : (nombreux ouvrages dédicacés)
    Environ 1500 volumes en ce lieu, collections non comprises.
    Littérature russe :
    Environ 700 volumes
    Littératures slaves :
    Environ 400 volumes
    Littératures italienne, espagnole et portugaise :
    Environ 700 volumes
    Littérature allemande et alémanique
    750 volumes.
    Poésie :
    200 volumes
    Collections
    La Pléiade, 150 volumes
    Actes Sud, 400 volumes
    Bouquins, 200 volumes
    Quarto, 50 volumes
    Voyage, 50volumes
    Montagne, 20 volumes
    Beaux-Arts, 250 volumes
    Poches divers
    Folio, 10/18, Rivages, Cahiers rouges, etc., 1000volumes.
     
    2. À l’isba d’été, bergerie de montagne réaménagée par JLK en bibliothèque
    - Environ 2000 volumes, tous genres et domaines confondus.
     
    3. À l’Atelier de la Ruelle du Lac, à Vevey.
    - Ce lot d’environ 2700 volumes se subdivise en 1200 volumes de la collection blanche des éditions Gallimard, généralement à l’état de neuf.
    + 5oo volumes environ des collections d’essais de Gallimard Sciences Humaines, Bibliothèque de l’inconscient et autres ouvrages de référence en matière philosophique ou historique,
    + 200 volumes de Journaux intimes
    + 500 volumes du domaine littéraire anglo-saxon
    + 200 volumes distribués entre les collections littéraires du Dilettante, de L’Imaginaire, de la Haute Enfance du Promeneur et de L’Un et l’autre, notamment.
    Nota bene : ce troisième lot occupe une pièce et demie non habitable mais pourvue d’un évier et de l’électricité indispensable à son éclairage, au deuxième étage d’une modeste maison du XVIIIe siècle dont les fenêtres donnent sur une cour intérieure. Le coût de sa location est de 300 CHF par mois. À qui reprendrait la location de cet espace, moyennant accord avec la gérance, l’intégralité de son contenu serait acquise gratuitement.

  • Dixit Staro

    littérature

    Entretien avec Jean Starobinski, en souvenir posthume...

    Evoquant sa longue amitié avec Jean Starobinski, Yves Bonnefoy écrivait il y a quelques années que le grand critique genevois était de ceux qui ne cessaient de lui prouver, dans une «continuité chaleureuse», que «la raison et la poésie ne sont pas ennemies, bien au contraire». Le poète disait aussi la part prépondérante du simplement humain chez le penseur, n’oubliant jamais la «priorité du mot ouvert de l’exister quotidien sur la lettre close du texte». Or c’est à ce double point de rencontre, de l’intelligence claire et des fulgurence intuitives, mais aussi de la vie et de sa ressaisie par les oeuvres, que nous ramène incessamment, en effet, cette parole d’expérience intime approfondie et de connaissance englobante
    - Vous souvenez-vous de votre premier acte qui puisse être dit «créateur» ?

    - Ce furent d’abord des envies de traduire. Du grec ancien (L’éloge d’Hélène), de l’allemand (Kafka, Hofmanstahl)... Mon goût d’écrire s’est éveillé moins à l’appel des textes quà celui du monde. J’ai fait ma petite classe d’écriture, cahin-caha, en écrivant des chroniques de la poésie dans Suisse contemporaine, entre 1942 et 1945. J’essayais d’être à la hauteur des circonstances. J’attribuais sans doute trop de pouvoir à la poésie.

    - Qu’est-ce qui, selon vous, distingue fondamentalement l’écrivain de l’écrivant ? Et quand vous sentez-vous plutôt l’un ou plutôt l’autre ?

    - Je ne me sens pas concerné par l’opposition, établie par Barthes, entre ceux qui écrivent sans souci de la forme littéraire (les «écrivants«) et les écrivains préocupés par l’effet esthétique. Mon propos n’est pas de manifester une singularité littéraire., Je cherche à transmettre ma réflexion le plus nettement possible. Il y faut un très sévère travail sur le langage. Et il faut savoir effacer les traces du travail. A quoi ai-je abouti ? Je n’en sais trop rien.

    - «Création et mystère forment le trésor de Poésie», écrivait Pierre-Jean Jouve. Or la critique peut-elle saisir et dire le mystère ?

    - Le propos de Jouve est lui-même de la critique. La fonction du critique est d’aviver la perception du «mystère» poétique, d’apprendre au lecteur à mieux s’y exposer. Au reste, savoir quelles ont été les règles du sonnet, ou celles de la fugue, ce n’est pas faire outrage au mystère de la poésie ou de la création musicale. Bien au contraire.

    - Avez-vous essayé ce qu’on dit «la fiction», ou la poésie, avant ou à côté de votre oeuvre d’essayiste ?

    - Sporadiquement. L’essai en prose m’a convenu. Je suis fermement convaincu qu’une espèce de beauté peut résulter de l’invention d’une recherche - du parcours et des justes proportions de l’essai. Le grand livre de Saxl et Panofsky, Saturne et la mélancolie, ne donne-t-il pas l’impression quîl peut exister un lyrisme de l’érudition ?

    - Vous sentez-vous participer d’une filiation littéraire ou scientifique ?

    - Les exemples de Marcel Raymond, de Georges Poulet, de Roger Caillois, de Gaston Bachelard, de Georges Canguilhem, d’Ernst Cassirer, etc. ont compté lors de mes débuts. Puis j’ai tenté d’inventer mon parcours. J’accepte qu’on dise que mon désir de comprendre s’inscrit dans la filiation de la philosophie des lumières. Je n’éprouve en tout cas aucun attrait pour l’irrationalisme raisonneur si répandu à notre époque.

    - Y a-t-il un livre particulier, ou des auteurs, auxquels vous revenez régulièrement comme à une source ?
    - Je suis beaucoup revenu à Rousseau. Mais sans le considérer comme ma source. C’est un irritant.

    - Y a-t-il à vos yeux, malgré les formes d’expression variées, un «noyau» central commun à l’expression artistique ?

    - Je tente plutôt d’écouter le son particulier de chaque voix, de percevoir le caractère particulier de la relation au monde et à autrui que chaque oeuvre (ou groupe d’oeuvres) établit. Nous unifions aujourd’hui sous la notion moderne d’art, des manifestations dont l’intention était très diverse: magique, religieuse, fonctionnelle, didactique, ou dégagée de toute finalité.

    - Dans quelle mesure la littérature et la peinture peuvent-elles se vivifier mutuellement ? Et peut-on définir le «moment» où la première tendrait plutôt à parasiter, voire à stériliser la seconde ? Y a-t-il un «pur moment» de la littérature ou de la peinture ?

    - Assurément, la lettre (que ce soit celle de la Bible, des mythologistes ou des historiens) a longtemps précédé et commandé l’image.La peinture d’histoire a survécu jusqu’à notre siècle, en se renouvelant et se métamorphosant, jusque dans l’art surréaliste. D’autre part tout un secteur de l’art d’avant-garde, qui ne suscite que peu de plaisir sensoriel, est inséparable des dissertations, souvent des boniments, qui l’expliqent et le légitiment. Avec un mode d’emploi sophistiqué, on peut proposer les pires pauvretés. C’est là que j’éprouve le plus vivement l’impression de «parasitage». Mais il y a, heureusement, des oeuvres de peinture qui établissent un rapport au monde et au spectateur sans passer par des relais intellectuels arbitraires. Je ne veux donc en rien jeter l’interdit sur une peinture qui «pense». Ce fut le cas de Poussin, de Delacroix, de Cézanne, de Klee...

    - Les écrivains forment-ils une catégorie à part dans la critique d’art ?

    - En France, la critique d’art est née avec le discours des artistes eux-mêmes, et avec Diderot. La ligne de crête de la critique d’art passe par Baudelaire. Ce sont des écrivains, et parfois des philosophes qui ont su poser, mieux que d’autres, le problème du sens de l’art. L’admiable Giacometti de Bonnefoy en est la preuve la plus récente.

    - Comment un thème cristallise-t-il dans votre processus de réflexion ? Qu’est-ce qui vous a fait, par exemple, vous intéresser particulièrement aux rituels du don ? Pourriez-vous désigner le fil rouge courant à travers votre oeuvre ?

    - Les thèmes qui me retiennent sont des composantes simples de la condition humaine: la perception que nous avons de notre corps, la succession des heures de la journée, l’acte du don, l’opposition du visage et du masque, etc. Je les considère à travers la diversité des expressions concrètes que j’en puis connaître, selon les moments de l’histoire. Ce qui me met en alerte, ce sont les contrastes, les différences, les mises en oeuvre qui varient à travers les divers moments culturels. Il s’agit donc de thèmes qui sont d’un intérêt très large, et dont les expressions révolues, les évolutions récentes pourront, si possible, mieux mettre en évidence notre condition présente. Pour ce qui concerne le noyau originel du livre sur le don (Largesse), mon attention s’est éveillée en constatant la répétition d’une même scène d’enfants pauvres qui se battent, en se disputant des aliments qu’on leur jette, chez Rousseau, Baudelaire et Huysmans. Il a fallu interpréter, déveloper une explication historique, réfléchir sur le système de rapports violents qui se manifestait dans ces textes. Des avenues s’ouvraient de toute part, avec, à l’horizon, les pauvres de l’âge moderne.

    - Votre expérience en psychiatrie a-t-elle constitué un apport décisif à votre travail d’interprétation ?

    - L’expérience du travail psychiatrique a été brève (à Cery, en 1957-1958). Mais j’en ai beaucoup retenu, pour mes activités ultérieures. La maladie mentale se manifeste en altérant la relation vécue. Ce qui est mis en évidence par la maladie, ce sont les états-limites, les souffrances de la relation. Mais il ne s’agit pas d’une relation différente de celle qui entre en jeu dans la vie normale, ou dans l’imaginaire de la fiction. La perturbation mentale révèle l’édifice de l’esprit humain (sa fragilité, ses excès, ses déficits).

    - Avez-vous le sentiment d’écrire en Suisse et de participer de la littérature romande ?

    - Je me sens Genevois, donc Romand, donc Suisse, donc Européen. J’avoue (en ce qui me concerne) ne pas bien savoir où commence et où finit la littérature romande. Mais il y a une cause à défendre: celle de nos compatriotes qui sont de grands écrivains de langue française (Ramuz, Cingria, etc.) et qui ne sont pas encore suffisamment reconnus et lus en France.

    - La critique a-t-elle une fonction particulière à jouer dans l’univers de «fausse parole» que représente souvent la société médiatique ?

    - L’analphabétisme gagne. Et l’antiscience (ou la pseudo-science). Il faut que des critiques, «littéraires» ou des «philosophes», s’obstinent à protester. Au temps du nazisme, la revue Lettres, à Genève, a pris pour épigraphe cette phrase que j’avais trouvée dans vauvenargues: «La servitude abaisse les hommes jusqu’à s’en faire aimer». On peut le redire des diverses dégradations de notre temps qui se propagent au nom du «goût du public», de la «liberté d’expression» ou (en d’autres pays) de l’«identité nationale».

    - Quel est selon vous, et particulièrement aujourd’hui, l’honneur de la littérature ?

    - L’honneur de la littérature ? C’est de viser plus haut que le succès littéraire.

    - Y a-t-il un jardin secret personnel dans votre oeuvre ? Ecrirez-vous des Mémoires ou nous cachez-vous un monumental Journal intime ?

    - Mon seul jardin secret: des textes autrefois publiés en revue, qui ne me satisfont pas, mais que je n’oublie pas, et que je garde en instance de révision en attendant de les publier pour de bon... Parmi ceux-ci, quelques rares poèmes.

    - Pasternak disait écrire «sous le regard de Dieu». Avez-vous le sentiment d’écrire sous un regard particulier ?

    - Ecrire sous le regard de Dieu, quelle garantie ce serait ! Je n’ai pas cet orgueil. «Tu ne prononceras pas en vain le nom du Seigneur»...

  • Les cadeaux de Monsieur Berchtold

    thumb-large_berchtold_yvonne_boehler.jpg

    C’est à un très grand et tout modeste Monsieur que j’aimerais dire ici ma reconnaissance en saluant une dernière fois Monsieur Berchtold, dont la présence restera vive, pleine de respect et d’affection dans la mémoire de celles et ceux qui ont approché la personne, bénéficié de l’enseignement du professeur, assisté à ses conférences ou lu ses livres.

    Ce fut un cadeau de rencontrer Monsieur Berchtold et lui-même, en tant qu’homme d’esprit et de cœur, rayonnait de cette même reconnaissance à l’égard de la vie et des êtres qu’il avait aimés, considérés comme autant de cadeaux

    Alfred Berchtold était un humaniste suisse dans la plus haute tradition de l’Europe cultivée, un lettré de très vaste érudition aussi sensible à la peinture qu’à la littérature, à la musique et aux multiples aspects de la vie de l’esprit, mais aussi au fonds populaire de notre culture; un historien non dogmatique et probablement le plus «romancier» de ceux que la Suisse passée et présente a inspirés, un passeur de culture et de littérature incomparable et notamment entre les quatre entités helvétiques; un honnête homme enfin d’un compagnie délicieuse à laquelle j’aime associer, tout naturellement, la présence de la malicieuse Madame Berchtold, dont la disparition lui fut un arrachement.

    Unknown-9.jpeg

    Pour les lecteurs passionnés de littérature, et plus précisément de celle qui s’est développée en pays romand, le premier cadeau de Monsieur Berchtold fut un livre d’un peu moins de mille pages, intitulé La Suisse romande au cap du XXe siècle et sous-titré Portrait littéraire et moral, paru en 1963 et constituant un formidable aperçu des tenants et aboutissants de notre littérature – au sens très large incluant les écrivains et les pédagogues, les théologiens et les scientifiques, les artistes et les multiple phénomènes de la vie culturelle -, et c’était une thèse de lettres mais de l’espèce la plus rare puisque rédigée dans un langage accessible à tous, multipliant les portraits de messieurs bien graves ou de poètes plus fantasques (d’Alexandre Vinet à Charles-Albert Cingria, du pacifiste Pierre Ceresole au peintre Ferdinand Hodler - dont je me rappelle qu’un dessin ornait la «prison trois étoiles» dans laquelle Monsieur Berchtold passa ses dernières années – ou d’Amiel à Ramuz, de Pierre Girard à Monique Saint-Hélier, entre tant d’autres dont l’auteur brossait les portraits avec un art confinant parfois à celui, j’y insiste, du romancier, sans prétention «littéraire» trop insistante au demeurant.

    alfred-berchtold-lhumaniste-L-vXQGQ9.jpeg

     

    La littérature romande avait certes connu d’autres défenseurs de qualité, tel un Virgile Rossel, mais Monsieur Berchtold y apportait une chaleur particulière, une pratique singulière des rapprochements inattendus – de quinze siècles de présence catholique à la présence des Juifs à Genève et en Suisse, entre tant d’autres mises en rapport éclairantes - et un art de la synthèse où le pays romand n’était pas isolé mais en relation diachronique avec ses voisins et le monde où nos aïeux passèrent du service étranger à l’émigration, du refuge protestant au grand large de Blaise Cendrars.

    Je ne vais pas énumérer ici tous les cadeaux que Monsieur Berchtold nous a offerts en matière de littérature et d’histoire, et ne citerai qu’en passant ses ouvrages si nécessaires consacrés par exemple à cinq Suisses aussi différents les uns des autres qu’emblématiques (Euler, Ueli Bräker, Pestalozzi, le général Dufour et Sismondi), à Jakob Burckhardt ou à Émile Jaques-Dalcroze, mais deux autres cadeaux sans prix méritent une mention particulière puisqu’ils intéressent, mais oui, l’Europe, et le monde tant qu’on y est !

    images-3.jpeg

    Le plus imposant est assurément Bâle et L’Europe, paru en 1990 et représentant une nouvelle somme d’érudition et de gai savoir aux portraits non moins mémorables (d’Erasme à Castellion, ou du fascinant trio de Thomas Platter, le chevrier humaniste et ses fils, à Carl Gustav Jung), qui décrit admirablement la cristallisation d’une identité par la culture.
    À ce propos, Denis de Rougemont me dit un jour que l’Europe de ses vœux serait celle des cultures et non point celle du profit – et Monsieur Berchtold l’illustre magnifiquement à sa façon.

    Unknown-6.jpeg

    Quant à cet autre cadeau que nous à légué Monsieur Berchtold avec son Guillaume Tell, résistant et citoyen du monde, paru en 1994, où l’historien se fait un malin plaisir de montrer que le « mythe » de Guillaume Tell, sèchement décrié par certains intellectuels, a valeur universelle en tant que symbole de la liberté reconnu en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est, notamment, j’y vois à la fois une somme d’érudition joyeuse et comme un clin d’œil moqueur de Monsieur Berchtold aux «nouveaux historiens ».

    À l’instant, Monsieur Berchtold, je me rappelle l’immense cadeau que vous m’avez fait en m’accordant de longues heures d’entretiens, dont nous avons tiré un petit livre qui dit très exactement l’une de vos nombreuses qualités : La passion de transmettre.

    Et dire que c’est vous qui m’en avez remercié en m’offrant cet autre cadeau, en retour, d’une toile lumineuse, aux confins de l’abstraction, et si précisément évocatrice des bords du lac de Zurich dans son miroitement matinal polychrome, signée de cet autre admirateur de Ferdinand Hodler que fut Karl Landolt – passion transmise !

    Merci, de tout cœur merci, Monsieur Berchtold !

     

    Landolt.jpg

  • Lueurs audibles

    ob_83d428_lucioles-pasqua-sansonetti.jpg 
     
     
    La porte est grand ouverte:
    on voit le gisement de lucioles de loin.
    Le cœur de la ville engloutie
    bat calmement dans l’onde,
    et le silence se souvient.
    Je navigue à l’étoile
    sur le clavier muet
    où dès enfant je m’exerçais
    à l’écart de l’écart,
    au milieu juste du milieu.
    Tenir alors la note
    dans la clairière du sommeil
    m’aidait à voir de loin
    ce qui là-bas semble en éveil.

  • Folie ordinaire

     

    Soutter170001.JPG

     

    Ta bouche est pleine de sang
    quand tu invoques ton dieu de haine:
    tu brandis le Coran,
    de l'Evangile te fais une arme;
    tu invoques le peuple
    et tes commissaires politiques
    et autres sicaires wahabbites
    l'écrasent au Tibet
    et le décapitent au Yémen;
    tu exiges en UNE de ton tabloïd
    l'image du vieux prêtre égorgé;
    tu as bondi sur le micro
    pour que le sang versé
    te fasse réélire...



    Tu incarnes le pouvoir démocratique
    de George W. Ben Laden,
    chef de guerre chez Ali Burton,
    aux bons soins de la Swiss Bank
    du Panama sioniste
    tendance sunnite.
    Tu es n'importe qui.
    Tu es PERSONNE
    avec ton oeil unique.
    Tu as la gueule des prédateurs associés.
    Tu t'agenouilles en foule.
    Tu réclames plus de têtes.
    Les insectes nuisibles seront traités
    à Guantanamo comme à Oslo,
    Orlando et autres zones
    gazées par Monsanto.
    Mon tribunal de droit international privatisé
    vous jugera partout selon ma loi
    non négociable à Gaza
    ni dans les boîtes de pédés
    ou les savanes d'improductifs affamés africains
    d’ailleurs tous contaminés par le péché.

     

    Vous comptez pour rien,
    peuples soumis,
    et le divin or noir me bénit.
    Je suis la meute et j'approuve.
    Je suis la force et je frappe du ciel.
    J'ai gravi les hauteurs béantes
    du communisme néo-libéral,
    tendance ouverte-au-dialogue.


    Je suis la folie de tous
    Et crève qui ne s'attroupe !

     

    Image: Louis Soutter, Sans Dieu.

  • Ceux qui noient le poisson

    image128.png
    Celui qui se paie de mots et le sait et se le reproche et s’obstine pourtant donc il va nous bassiner encore pas mal sur Internet et environs / Celle que sa lucidité n’éclaire pas forcément les jours impairs / Ceux qui préfèrent ne pas savoir ce qu’ils ignorent au demeurant sans s’en douter / Celui qui se voile la farce / Celle qui évite de se regarder dans le mouroir / Ceux qui n’en sauront jamais assez sur eux-même tant ils sont too much / Celui qui se dévoile au niveau des sous-titres en braille / Celle qui braille quand l’aveugle la pince juste là / Ceux qui préfèrent dire mal voyants pour les aveugles et mal reniflants pour les nez coulants / Celui qui se met au cou le nœud coulant et se dit qu’un chien vaut mieux que deux koalas/ Celle qui affirme qu’elle « travaille sur soi » sans préciser que c’est avec sursis / Ceux qui entendent d’autres mots derrière tes silences qui en disent pourtant long / Celui qui lâche la proie de la réponse pour l’ombre de la question / Celle qui ne se croit dupe de rien sans pouvoir le prouver poil au nez / Ceux qui invoquent la « faute à Rousseau » au motif que lui aussi se branlait dans les jardins publics en mémoire sûrement de Maman / Celle qui se faufile au plus pressé / Ceux qui se confient au moins stressé / Celui qui campe sur ses impositions / Celle qui se la joue Madame Bovary version ça ne trompe personne / Ceux qui se la jouent El Islam autoproclamé au parc Monceau où pullulent les petits infidèles et leur bonnes relapses / Celui qui écrit un roman pour savoir ce qu’il pense / Celle qui se dit plus intelligente que Jean-Paul Sartre sans réaction notable de celui-ci / Ceux qui s’autoproclament Etat islamique du ménage pour y ramener un peu d’ordre quitte à décapiter la pécheresse et ses filles fauteuses de provocations charnelles avec leur nombril à l’air / Celui qui se dit prêt à sodomiser les chrétiens comme c’est recommandé dans le Coran à ce qu’on dit / Celle qui dit tout haut que Marine le Pen est la seule femme qu’elle connaisse qui ait des couilles prouvant en cela que l’homme n’est jamais la femme qu’on croit / Ceux qui se lancent dans un roman à succès explicitement inspiré par le dernier best-seller d’Amélie Nothomb avec une touche de Marc Musso pour le décor et un dialogue à la Gavalda plus un sous-texte incitant à la méditation genre plan de carrière de Carrère qui fasse toucher le particulier à l’universel et tout ça / Celui qui situe le dernier Beigbeder entre Joyce et Kafka mais complètement personnel et même radical si ça se trouve / Celle qui pète plus haut que son Q.I. / Ceux qui ont rencontré Vladimir Nabokov à la laiterie et en font tout un fromage, etc.
    Gouache: JLK

  • Le Ramdam qui rend fou

     

     

    Unknown-2.jpegUnknown-1.jpeg
    Le Ramdam d’Antonin Moeri 
    ne tombera pas dans l’oreille des sourds

    Dans sa dernière fiction, l’auteur romand joue avec un fait de société (la guerre entre voisins) comme s’y emploient le percutant Ferdinand von Schirach dans ses nouvelles ou le non moins grinçant Ulrich Seidl dans ses films proches du « docu ».  Où le style, à tout coup, le regard personnel et la patte font office de valeur ajoutée…     

    Les conflits de voisinage ont ceci de particulier, dans la longue histoire des relations humaines, qu’ils prennent souvent, à partir de vétilles, des proportions tellement outrées qu’elles en deviennent irrésistiblement comiques, et La brouille des deux Ivan de Gogol en est la meilleure illustration en littérature. 

    Il y a quelques années de ça, un reportage de la télé romande documentait ce genre de bisbilles dans un contexte de villas Mon rêve où des  nains de jardins de nos régions se transformaient soudain en foudres de haine et autres harpies, recourant tantôt à la police et tantôt aux tribunaux pour des questions infimes de pelouses défrisées ou d’arbrisseaux jetant de l’ombre sur le jacuzzi voisin, que c’en était à se tordre de rire.

    Bref, chacune et chacun connaît ce genre de situations bêtes ou méchantes sans en faire pour autant un plat ou pire : un livre, alors qu’Antonin Moeri s’y accroche, dans Ramdam,  avec une sorte de passion vorace qui ne date à vrai dire pas d’hier.

    Unknown.jpeg

    De fait celles et ceux qui ont suivi le parcours littéraire de ce nouvelliste mordant (Allegro amoroso ou Le sourire de Mickey) auteur en outre de plusieurs romans décapants travaillant le matériau actuel et le langage des temps qui courent avec une acuité verbale à la Houellebecq, plus ou moins héritier aussi d’un Thomas Bernhard par son usage du sarcasme et de l’humour noir – ceux-là donc auront apprécié (ou pas !)  le type d’observations cinglantes, voire désobligeantes, de celui qui représentait son double narrateur en veste de pyjama dans son roman précédent – l’une de ses plus belles réussites.  

    L’homme qui a vu Naïm qui a vu Malik…  

    Or Ramdam développe l’observation du scrutateur en veste de pyjama de façon plus têtue, tonique et panique, et plus «explicite » dans sa façon de traiter un fait de société virant à la tragédie - dans une sorte de rapport à valeur de dénonciation au deuxième degré que le narrateur (on dira  l’auteur pour faire simple) dédouble en fiction,  mêlant faits possiblement avérés et compléments extrapolés à sa façon; et c’est là que, véritablement, le roman commence.

    Au départ du « travail » du narrateur, un fait divers relatif au ras-le-bol d’un certain Monsier Tavares, victime d’un voisinage toxique, le porte à imaginer, à partir de documents que lui fournit un certain Naïm sur un cas similaire, une fiction romanesque qui se nourrit de témoignages divers relatifs à la vie quotidienne d’un certain Malik, fils binational d’un Algérien et d’une Suissesse, en butte lui aussi aux débordements sonores de son voisin du dessus, un certain Monsieur Bugnon qui n’aime rien tant que de faire trembler tout l’immeuble en laissant retomber ses haltères sur le sol, ou de forniquer non moins bruyamment, avant de provoquer verbalement son « bougnoule » de voisin à chaque fois qu’il le croise flanqué de son chien Brutus…

    Pour une « meilleure compréhension »

    Ainsi le projet du narrateur a-t-il cela de particulier qu’il joue à la fois sur des faits supposés « réels » et toute une série de compléments relevant de la fiction mais qui nous en diront plus sur la situation  en cours, les détails s’accumulant sur les composantes du conflit opposant Malik et le redoutable Bugnon, lequel devient un personnage assez représentatif du racisme ordinaire tout en s’humanisant quelque peu sous la plume du romancier, alors que Malik, au contraire, apparaît sous un jour quasi parano qui nuance son statut de victime idéale.

    images.jpeg

     

    Mais à quoi tout cela rime-t-il ? N’est-ce pas un jeu équivoque que d’imaginer des situations qui procèdent à la fois d’une réalité sociale avérée et de la fantaisie d’un romancier ? Celui-ci ne trahit il pas la «vérité» en soumettant ses personnages au conditionnel de ses conjectures. Ou, tout au contraire, le jeu des suppositions permet-il au romancier, en s’impliquant  également lui-même, de participer à une meilleure compréhension de la situation évoquée.

    Une page intéressante éclaire la démarche à la fois « objective » et  non moins « subjective » du narrateur. Celui-ci, plus ou moins en panne sur son « travail », s’accorde une balade au cours de laquelle une rêverie en roue libre l’aidera peut-être à relancer son récit : « Car je m’étais demandé comment persévérer dans cette entreprise, dans cet essai de compréhension (…) Ce que j’ai toujours aimé dans la marche, c’est la délicieuse ivresse qu’elle peut procurer », et de fait la marche vient compléter ici les phrases esquissées entre les quatre murs de sa cellule et voici qu’en pleine nature les images du conflit  imaginé s’exacerbent: « Il y a la bête immonde mue par un obscur instinct, l’exécration et la terreur ; les foudroyantes agressions, les pulsations de la vue et le chant rauque qui monte le long des tours, la guerre entre voisins », etc.

    Les  faits et le «plus» de la fiction

    L’usage des faits divers en littérature remonte à la plus haute Antiquité, pourrait-on dire en parodiant le délicieux Alexandre Vialatte, mais les choses ont changé avec la prolifération des journaux populaires, à la fin du XIXe siècle (notamment avec Dostoïevski tirant le polar « métaphysique de Crime et châtiment d’une sordide  affaire), et les médias actuels, l’explosion du feuilleton plus ou moins criminel à base sociale ou psychologique rebondissant en séries télévisées auxquelles s’ajoutent de nombreuses docu-fictions parfois supérieures en qualité, tout cela nous incitant à mieux discerner ce qui relève du « photomaton », pure copie du réel, et ce qui, par le style de l’auteur, ressortit à ce qu’on appelle la littérature, sans connotation « élitaire » obligatoire.

    images-1.jpeg

    Mais la patte d’une Patricia Highsmith, ou celle d’un Simenon, dont les romans partent souvent de faits divers, signalent bel et bien une «valeur ajoutée» qui se retrouve, au cinéma, dans les fictions astringentes de l’Autrichien Ulrich Seidl, très proches de docus sociaux en plus carabinées, ou dans les nouvelles de l’auteur allemand Ferdinand von Schirach  (Coupables et Crimes),  avocat de métier qui « traite » les affaires les plus significatives, et parfois les plus atroces, avec le regard acéré d’un moraliste et le talent d’un vrai conteur.

    images-2.jpeg

    Je tombe enfin, dans le journal de ce matin, sur le compte rendu du procès intenté à une jeune mère qui a étouffé son nouveau-né après avoir dissimulé cette troisième grossesse à son entourage, je vois la scène en tremblant de rage et de compassion mêlées et je me dis : « affreux ! », tout en constatant in petto que faire de cette tragédie  autre chose qu’un épisode à sensation demandera autant d’empathie que de délicatesse, de lucidité et d’honnêteté…

    Alors qui s’y collera d’Antonin Moeri, de Ferdinand von Schirach ou du terrible Ulrich Seidl ? Défi !

    Antonin Moeri. Ramdam. Bernard Campiche, 190p.

    Ferdinand von Schirach, Crimes et Coupabes, Folio et Gallimard.

  • Journal des Quatre Vérités,XXXV

    87151182_10222370251872001_3014147192941182976_n.jpg
     
    À La Désirade, ce lundi 8 juin. – Ce matin clair me vient l’idée de couper court à toute forme d’amiélisation consistant à noter chaque jour ce qui se passe et ce qui passe ou ne passe pas, avec force détails privés et autres notations météorologiques, comment tout s’enfuit ou perdure, se répète ou pas, la marquise sortie tout à l’heure et moi qui la guette à la fenêtre en me grattant l’omphale - assez de ces selfies à n’en plus finir et de cette littérature tautologique de photomaton, plutôt viser le pot commun et la transmutation des métaux, foin d’idéologie rassurante et tout pour les divines idées…
     
    DU VAGUE ET DES SENTIMENTS PRÉCIS. - À ses camarades qui s’invectivaient au nom d’idéologies opposées, les latinistes maurrassiens que figuraient les frères Cingria contre les germanistes fascisants à la Gonzague de Reynold et consorts, Ramuz, invoquant ce qui au contraire rapprochait les uns et les autres, à savoir la sensibilité littéraire et le gout du beau ou du vrai, affirmait que le monde des assertions idéologiquees était celui du vague, pulsions et opinions mêlées en nuages et vapeurs, alors que celui des sentiments imposait naturellement la clarté de l’analyse et la précision des nuances ; et c’est exactement ce que j’observe à tout moment, à l’heure actuelle des théories les plus fumeuses suscitées par la pandémie, où les uns et les autres criant au complot de la partie adverse en appelant spécialistes et scientifiques à la rescousse, lesquels experts brandissent autant d’arguments pour ou contre ; et l’on pourrait étendre l’observation à l’analyse critique des œuvres littéraires ou artistiques, souvent bien plus précise et pénétrante quand elle relève de l’intuition et de la sensibiité, du goût et des associations comparatives, que sous couvert d’autorité supposée scientifique réduisant les objets à la textualité du texte ou à la matérialité du matériau plastique, etc.
    IMG_9616.jpg
     
    DE L’ENCHANTEMENT. – Il n’y a pas de formule chimique ni d’équation physique de la joie, me dis-je en écoutant, sur Youtube, six jeunes chanteurs de la compagnie King’singers interpréter a cappella cet extrait de la liturgie de saint Jean de Nicolaï Kedrov (1871-1940) d’une pureté de ligne mélodique et d’une densité polyphonique à tirer des larmes à une statue de pierre les yeux fermés. Le bond et les rebonds de nos petits lascars d’un et trois ans dans l’herbe, sur la terrasse ensoleillée où leurs parents leur ont installé un joli toboggan et une caisse à sable, ou la lecture de quelques pages alertes de Colette, de Roussel ou d’Audiberti, me semblent ressortir à la même nature «divine » que je ressens à vrai dire sans guillemets en mon tréfonds.
    117634177_10224375859930949_9178406134667417096_n.jpg
    ÉCOUTER LIRE. – J’ai « lu » des centaines de pages de la Recherche proustienne, ces dernières années, en roulant seul à bord de notre Honda Jazz Hybrid, et c’est avec un bonheur tout particulier que j’y reviens sur le papier, comme si les personnages y trouvaient une nouvelle dimension, et la modulation diverse des voix des lecteurs (le moelleux Michel Lonsdale ou le précieux Guillaume, notamment) y aura sans doute ajouté un quelque chose qui me revient en redécouvrant les dialogues inouîs de ce prodigieux théâtre. Car c'estsurtout cela, en effet, qui ressort de ces lectures variées : c’est le théâtre, la comédie, la drôlerie, la plasticité en quasi 3D des situations qui fait bel et bien de la chronique proustienne un roman projeté dans l’espace, bien plus que Saint-Simon et parfois supérieur, dans sa profondeur de champ et ses variations de voix, au roman de Céline.
     
    3856901921.2.JPG
    AD PERSONAM. – X. me signifie son mécontentement à la lecture des pages de ce journal où je fais allusion à lui même sans le citer nommément, et je ne parlerai donc plus de lui (je vais me gêner, tiens…) que sous X. en lui conservant son identité complète dans la partie non publiée de ce même journal.
    Julien Green a très bien fait la part du privé et du publiable, et je conçois tout à fait le caractère importun de toute mention publique de choses personnelles – j’en serais le premier agacé. Mais l’écrivain est un pillard. Si le cher X. m’invitait chez lui, je m’empresserais de fouiner dans ses affaires dès qu’il aurait le dos tourné, j’ouvrirais ses placards et ses tiroirs, je ferais la liste de ses lectures et si je trouve une chemise à mon goût dans son dressing, en douce je la lui chaparderais. Il paraît que ce genre de kleptomanie relève de la pulsion sexuelle. Tant mieux : c’est avec ça qu’on fait des livres, et X. lui-même, dans ses écrits, ne s’en prive pas quand il pille les cœurs et les secrets de ceux qui l’entourent, etc.

  • L'fiston

    Angelito03.jpg
     
    « J’veux pas que tu t’en ailles » (Michel Jonasz)
     
     
    J’veux pas encore que je m’en aille,
    c pas fini la vie,
    g pas signé tous mes dessins,
    faut pas encore fermer
    les tourniquets du vieux jardin.
    Le fiston l’autre jour
    s’est levé pour la première fois
    sur ses ressorts arrières...
     
    J’veux voir le fiston s’en aller,
    faut que l’fiston voyage
    faut qu’il aille voir Angkor
    et des tas d’autres paysages.
     
    Je veux pas dételer
    avant de l’avoir vu s’casser
    pour son île au trésor.
    J’veux pas encore que je m’endors,
    ni toi non plus ma caille:
    j’veux pas encore que tu t’en ailles
    finir dans le décor...

  • Ceux qui nous enchantent

    62333508_10219890236793174_3726538171194802176_n.jpg
     
    Celui qui est sensible à l’érotique des problèmes et autres concepts en formation / Celle qui réfléchit à fleur de pupille / Ceux qui pépient autour de l’ornithologue zaïrois / Celui qui oublie tout ce qu'il note / Celle qui rote à l’instar du lagopède des hauts du val d’Ossola / Ceux qui ajoutent leur mètre cinquante aux 2504 m. du Mont Säntis / Celui qui bifurque à tout moment en esprit quand il fonce en Schuss dans la poudreuse / Celle qui distingue avec obstination ce qui procède de son « moi » et de son « non moi » / Ceux qui opèrent plus ou moins consciemment la fusion entre perception sensorielle directe et conceptualisation des algorithmes / Celui qui passe d’un lobe à l’autre en liftant ses balles mentales / Celle qui a théorisé la radioactivité dans sa cuisine perso / Ceux qui s’en tiennent à l’observation du monde en tant que réalité indépendante du facteur humain / Celui qui se régale de chou vert au Cheval blanc après avoir fait chou blanc au Dragon vert / Celle qui se sent partie prenante d’une forme de cognition à bas bruit / Ceux que préoccupent à la fois une régulation des stocks en circulation conforme à la concurrence loyale et la représentation à l’aquarelle des renoncules / Celui qui reconnaît que son bien-être créatif commence par un bon breakfast / Celle qui recouvre son énergie thermodynamique après un Bircher arrosé de jus de carotte sans gluten / Ceux qu’extasie la somme des verts modulés à la remontée des lacets du Lukmanier en vélocipède / Celui qui découvre le Wohnheim (pension modeste à système de garni) Paradies au détour de la rue des Bouchers / Celle qui se demande où va le tems quand il a passé / Ceux qui estiment que la polysémie du mot « temps » est trop nombreuse et variée pour un seul homme le plus souvent pressé, voire stressé, etc.
     
    (Liste établie ce 2 septembre 2020 entre 9h37 et 10h 13 par temps nuageux à couvert et bruine d’humidité fraîchie annonciatrice d’automne à 1111 mètres au-dessus des déchets marins)
     
    Patchwork: Sophie K.

  • La surveillante

    1583553059.jpg
     
    Cela se sait maintenant de quelques-uns, mais on a garde de ne pas l’ébruiter : pas que ça merde.
     
    Quand elle nous a mis au premier rang, les grands, pour nous avoir à l’œil à ce qu’elle disait, et qu’elle a commencé ses fouilles au corps, il y en a qui n’y ont vu que du feu, mais elle a compris que j’avais compris et c’est pourquoi son regard se faisait si grave quand elle m’emmenait derrière le paravent.
     
    Du jour où elle a rougi en touchant soudain le manche de couteau que j’avais dans la poche de ma culotte de peau, et que je l’ai fixée aux yeux, elle a deviné que je ne dirais rien, et c’est alors qu’a commencé le jeu de me retenir après les heures de retenue, avec deux autres du même bois serré.
     
    Or tu sais que je ne dirai rien, Demoiselle, ça t’es tranquille. Deux des moyens ont cafté à ce qu'on dit, mais quelle preuve en ont-ils ? Et quant à mes deux compères de ruisseau, pas de souci non plus vu que nous venons tous les trois de Soues-dessus.
     
    Et de toute façon, Demoiselle, qui prêterait le moindre crédit à trois voyous qui sont pour ainsi dire abonnés à la colle du jeudi ?