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Carnets de JLK - Page 8

  • La Noël des poètes

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    Robert Walser et Fleur Jaeggy sont des enfants de cœur dont les écrits candides et cernés d'abîmes nous empêchent de vieillir, gages d’immunité contre la violence du monde et les Noëls de pacotille. Le dernier recueil de brefs récits de la prosatrice italo-suisse, Je suis le frère de XX, est l'un des plus beaux livres de cette fin d'année. Magique d'atmosphère et de style étincelant, il nous ramène dans la Suisse farouche et pure de Walser tout en ouvrant de plus larges perspectives sur le monde, du Bronx aux camps de la mort. 

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    Des enfants furent les premiers à découvrir ce vieux Monsieur gisant dans la neige face au ciel, et son chapeau tout à côté, en ce jour de Noël de l'an 1956. Quelqu’un prit ensuite une photo, mais  probablement le photographe ignorait-il que le type qui gisait là, après une longue virée depuis l’asile psychiatrique d'Herisau, était un poète du nom de Robert Walser qui avait connu la notoriété quelques décennies  plus tôt entre Zurich et Berlin, Vienne ou Prague, admiré par ces grandes figures de la littérature européenne qu'étaient Hermann Hesse et Robert Musil, Walter Benjamin  ou Franz Kafka - mais quelle importance à ce moment-là ?

    L’important, sur fond d’hiver glacial durant lequel nous arriveraient les premiers  réfugiés hongrois sauvés de l’enfer communiste (langage de l’époque), reste cette image du poète oublié reposant dans la neige de nos enfances et de l’adolescence d’une blonde jeune fille un peu fée et un peu sorcière dont l’internat où elle avait passé ses plus belles années de rêveuse incarcérée se trouvait dans le même canton que l’asile de Walser, entre Herisau et Teufen, en Appenzell de mélancolique idylle.

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    Tout en restant attentif à l’espèce de cauchemar éveillé que constitue l’actualité, avec ses pantins semant le chaos sous couvert de grimaces policées, je lisais ces jours le dernier livre de Fleur Jaeggy après avoir relu Les Années bienheureuses du châtiment et L’institut Benjamenta de Robert Walser,  découvert il y a bien quarante ans de ça, quand le nom du gisant de l’hiver 56 ressuscitait avant de devenir culte selon l’expression de notre époque d’idolâtrie à la petite semaine. 

     Or, à chaque page de Fleur Jaeggy je retrouvai quelque chose du génie de Walser, qui m’évoque à la fois une certaine Suisse sauvage, chrétienne et païenne, terrienne et cosmopolite.

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    La première page des Années bienheureuses du châtiment , premier joyau scintillant de la constellation poétique de Fleur Jaeggy, fait d'ailleurs référence explicite à la mort de Walser dans la neige, et la jeune Fleur, aussi teigneuse que tendrement amoureuse, aura sans doute retrouvé un  frère occulte dans le Jakob von Gunten de L’institut Benjamenta,confronté à la même splendide autorité directoriale qu’elle a connue à l’institut Bausler pour jeunes filles riches tenu par le couple classique de la femme capitaine et de son conjoint falot.

    Ce qui est important à l’école de la vie

    get_image.php.jpegL’enfance selon Robert Walser et Fleur Jaeggy n’a rien de sucré ni de rassurant, pas plus que les contes de Grimm où l’ogre et la fée font partie de l’enchantement. Bernanos opposait justement l’infantilisme et l’esprit d’enfance. Or celui-ci, de tous les âges, tire sa force de sa fragilité. La douleur enfantine est source de bonheur, nous suggère Fleur Jaeggy, et ce n’est pas un paradoxe morbide. De son côté, comme l’a bien vu Kafka, qui l’admirait et le continuait à sa façon, Walser poursuivait l’exploration de la forêt magique, mélange d’émerveillement et de terreur, des contes de Grimm transposés dans la réalité quotidienne où l’enfant est supposé faire l’apprentissage de la vie en distinguant - première leçon -, ce qui est important de ce qui ne l’est pas.

    Ce qui est important dans la vie, grosso modo, c’est de réussir. Voilà ce qui est recommandé au petit garçon de huit ans par sa sœur aînée, dans Je suis le frère de XX, alors qu’il a décidé de mourir quand il serait grand. Et c’est le même projet, on dirait aujourd’hui le même plan de carrière, qui est proposé aux pensionnaires de l’institut Benjamenta , imaginé par Robert Walser, et aux jeunes filles de la pension Bausler décrite par Fleur Jaeggy.

    Mais la réponse de Jakob von Gunten, double poétique de Walser dans L’institut Benjamenta, est clairement formulée : «À l’idée que je pourrais avoir du succès dans la vie, je suis épouvanté»,  à quoi il ajoute: «Je me fous du monde d’en haut, car là, en bas, j’ai tout ce dont on a besoin, les beaux vices et les belles vertus, le sel et le pain». Et la narratrice des Années bienheureuses du châtiment, plus portée aux rêveries solitaires sur les alpages cristallins d’Appenzell qu’à la réalisation des ambitions de sa mère, laquelle  lui dicte sa conduite dans ses lettres envoyées du Brésil, manifeste la même résistance douce et têtue au drill et au formatage. 

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    Tout cela par molle paresse ou je m’en foutisme anarchisant ? Nullement. Alors pourquoi ? La réponse est la même que donnait Blaise Cendrars quand on lui demandait pourquoi il écrivait: parce que. Parce que j’aime chanter. Parce que j’aime dessiner. Parce que j’aime écrire. Parce que j’aime aimer et que ça m’importe plus que de réussir selon vos codes. 

    Ainsi Jakob von Gunten envisage-t-il la fortune: « Si j’étais riche, je ne voudrais nullement faire le tour de la terre. Sans doute, ce ne serait déjà pas si mal. Mais je ne vois rien de bien exaltant à connaître l’étranger au vol. Je me refuserais à enrichir mes connaissances, comme on dit. Plutôt que l’espace et la distance, c’est la profondeur, l’âme qui m’attirerait. Examiner ce qui tombe sous le sens, je trouverais cela stimulant. D’ailleurs je ne m’achèterais rien du tout. Je n’acquerrais pas de propriétés. Des vêtements élégants, du linge fin, un haut-de-forme, de modestes boutons de manchettes en or, des souliers vernis pointus, ce serait à peu près tout, et avec cela je me mettrais en route. Pas de maison, pas de jardin, pas de valet. Et je pourrais partir. J’irais me promener dans le brouillard fumant de la rue. L’hiver et son froid mélancolique s’accorderaient merveilleusement avec mes pièces d’or».

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    Robert Walser considérait le fait d'écrire comme un acte sacré, et de même y a-t-il, dans l'écriture de Fleur Jaeggy, comme une aura de pureté. Mais est-ce à dire, là encore, qu'on flotte dans le vague ou le flou ? Au contraire: la poésie de Walser et de Fleur Jaeggy capte la réalité avec une simplicité et une précision extrêmes. Aussi allergiques l'un que l'autre aux idéologies politiques ou religieuses, ils n'en sont pas moins attentifs au monde, chacun à sa façon..

     Unknown-1.jpegDes anges dans nos campagnes 

    Celles et ceux qui ne connaissent pas Robert Walser feraient bien, avant que de lire la première ligne des vingt volumes de son œuvre parue chez le grand éditeur allemand Suhrkamp (dont seule une partie est traduite en français), de consacrer quelques heures à la lecture des Promenades avec Robert Walser publié par son ami et tuteur Carl Seelig, journaliste et éditeur zurichois qui, de l’été 1936 à la Noël 1955, a parcouru avec lui les monts et vaux d’Appenzell, avec moult étapes revigorantes dans les auberges et les cafés de campagne, avant de noter chaque soir les propos tenus par son compagnon aussi vaillant marcheur que passionnant causeur, dont la formidable mémoire et la pertinence des vues sur un peu tout – la guerre, le peuple, le socialisme, les élites prétentieuses, sa propre nullité revendiquée, la vie simple, les best-sellers (déjà !), la famille, sa vénération sans faille pour Gottfried Keller - stupéfie chez un supposé malade mental. Carl Seelig n’avait rien de l’ange ailé, mais c’était le plus zêlé des admirateurs, à qui l’on doit précisément la «résurrection» de l’œuvre de Walser, dans les années 60, et le plus fraternel témoignage humain. 

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     La promenade, soit dit en passant, est pour ainsi dire un genre littéraire de notre littérature vagabonde, de Rousseau aux deux adorables compères Baur et Binschedler de Gerhard Meier, ou de Gustave Roud à Philippe Jaccottet, sans parler des écrivains nomades à la Cendrars, Ella Maillart ou Nicolas Bouvier. Ramuz prétendait que la littérature suisse n’existe pas, et il avait en partie raison, quoique la Suisse multiculturelle, buveuse de kirsch et d’Ovomaltine (ou de grappa) ait bel et bien nourri des tas de livres relevant d’un habitus commun dont ceux de Fleur Jaeggy, polyglotte et chez elle partout, sont un autre exemple, montrant combien le jugement de Ramuz est en somme borné. 

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    Avec Fleur Jaeggy, nous retrouvons aussi bien les anges de Catherine Colomb, romancière vaudoise familière des gouffres affectifs en milieu bourgeois, mais aussi les enfants humiliés de Bernanos ou de Flannery O’Connor, avec des coups d’ailes tous azimuts qui ponctuent les vingt récits à la fois très personnels et non moins universels de Je suis le frère de XX

    L’on y croise ainsi, de nuit, le grand poète russe Iossif Brodsky en sa «ville mentale» appelée Negde, qui signifie nulle part en russe, sur cette promenade new yorkaise d’où un certain jour on vit s’effondrer les tours; ou c’est chez le psychiatre Oliver Sacks qu’on se retrouve en plein Bronx, ou voici la jeune Polonaise Basia qui a conduit son amie Anja à la porte d’Auschwitz mais qui n’entrera pas, tandis que les touristes miment «l’ostentation de la douleur», prostrée au seuil du camp de la mort surmontée de l’atroce inscription ARBEIT MACHT FREI et ne voulant plus voir de visages humains. «Si tu veux en savoir davantage, alors va et deviens toi-même – disent ses yeux fermés – deviens toi-même la victime»... 

    Soutine15.jpg La Noël des enfants perdus 

    «Il neigeait. On aurait dit depuis des années. Dans un village désolé du Brandebourg, un enfant crie avec un mégaphone un sermon de Noël ». 

    Ainsi commence le récit de Fleur Jaeggy intitulé L’Ange suspendu, dont la féerie noire est à la fois ancrée dans un temps et un lieu (les souvenirs et lendemains de la DDR), et qui m’a semblé rejoindre, par delà les années, le récit, par Carl Seelig, de la mort de Robert Walser dans la neige du Rosenberg, sur les hauts de Herisau, quand le coeur du poète le lâcha dans la lumière étincelante de ce début d’après-midi de Noël. 

    Robert Walser, cet original souvent mal luné, était il un ange ? Les services administratifs du Ciel, dont il ne parle guère, se tâtent à ce propos, mais ce fragment de L’Ange suspendu de Fleur Jaeggy me parle de lui : «L’enfant est accompagné par un vieillard. Le patron, son maître. D’aspect, il ressemble à un moine et à un joueur de poker, comme ceux que l’on voit dans les films. Il a instruit l’enfant. Il l’a habillé et nourri. Il lui a donné un endroit où dormir. Le vieillard a échappé aux prisons, aux bûchers et aux écoles. En échange, l’enfant doit prêcher et demander l’aumône. L’obole. Une haine fraternelle les unissait. L’enfant sent autour de son cou la corde qui le lie à cet homme. Il sentait dans tous ses os et son sang un besoin primordial de haine. Et c’est ainsi que l’enfant parvenait à émouvoir, quand il lisait ses sermons. « Et maintenant, chante », lui disait le vieillard. L’enfant hurle en suivant le Livre des Hymnes. Les femmes l’entouraient. Chacune d’elles lui donne l’obole. Elles caressent sa tête, le capuchon pointu en laine noire. Elles veulent le toucher. L’enfant les regarde avec amour, comme le vieillard le lui a suggéré. C’est Noël. Le butin est consistant »… 

    Fleur Jaeggy. Je suis le frère de XX. Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Gallimard, 2017. 

    Carl Seelig. Promenades avec Robert Walser. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss. Rivages, 1989.

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    Dessin original de Matthias Rihs pour la chronique de JLK parue sur le média indocile Bon Pour La Tête.

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  • Ceux qui font l'inventaire

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    Celui qui rédigera ses mémoires à titre posthume / Celle qui médite dans la forêt silencieuse / Ceux qui écrivent comme un chasseur qui laisse traîner les ailes d’un aigle mort / Celui qui est connu pour sa qualité d’émietteur de pain / Celle qui a toujours vécu à l’écart des salons et des casinos dans la simplicité de ses millions / Ceux qui se rappellent l’absence de papier hygiénique dans les lieux d’aisance d’autrefois / Celui qui évoque les bols de lentilles que s’autorisent les sages ayant accompli leur devoir matinal / Celle qui par paresse ne change pas de chemise pendant dix jours / Ceux qui ont vu trois pies sur la tombe du pape Paul VI / Celui qui a inventé une langue destinée à son seul perroquet surnommé Joyce / Celle qui extrait une moule de sa coquille noire et se la glisse entre les lèvres en clignant de l’œil au collégien à joues fraîches comme des oreillers / Ceux qui ont relevé le jansénisme diffus des œuvres de La Bruyère / Celui qui va reluquer les jambes des femmes de quarante ans se changeant dans les cabines d’essayage du Bon Marché / Celle qui brûle de revoir M le maudit sans savoir pourquoi / Ceux qui se la jouent King Kong sur le minaret / Celui qui qualifie de fleurs malades les roses jetées sur la tombe de Baudelaire que les pluies d’automne ont flagellées / Celle qui se retient d’uriner avant la fin de la sonate au clair de l’une / Ceux qui pissent dans le violon sans écouter la sonate au clair de l’autre / Celui qui tient sa main prête sur son couteau de chasse quand il parle à ses fils pubères / Celle qui fait sauter les jeunes pianistes dans le cercle de feu / Ceux qui préparent le bain de lait de leurs maîtresses épilées après leur avoir lu du Bossuet / Celui qui demande à la mère de Job si elle a joui en accouchant de ce fils au sombre avenir / Celle qui se signe en voyant les agnostiques défiler dans la chapelle du Jarret d’Agneau signalée dans le Guide Michelin / Ceux qui se perdent dans la brume sans que nul ne s’en avise, etc.

    Peinture: Gille Ghez.

  • Lumière des justes

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    48418494_10218393787222870_5287418879578996736_n.jpg48379825_10218393788502902_612207992741298176_n.jpgLe romancier français Pierre Mari, dans un livre admirable, bref et dense, intitulé Les grands jours, ressuscitant à plus d’un siècle de distance quelques personnages qui ont vécu l’enfer de Verdun sans rien perdre de leur dignité, rejoint le peintre et écrivain polonais Joseph Czapski, rescapé du massacre de Katyn et auteur de « Terre inhumaine », pour nous rappeler, à la veille de Noël, que la lumière des justes peut résister aux ténèbres.

    « Rêvons d’un père Noël terrible, qui ne donnerait que des livres », écrivait un jour André Blanchard que les festivités artificielles et leur débauche de cadeaux mettaient en rogne, mais j’ajouterais volontiers avec le même excellent mauvais esprit : pas n’importe quel livre !

    Or ce n’est pas du tout par provocation gratuite, en ces temps de suavité commerciale de commande, que je proposerai quelques livres traitant de nos frères humains confrontés à la guerre, mais parce que les ouvrages en question, par quelques détails bouleversants leur tenant lieu de dénominateur commun, me rappellent ce pauvre vers à coloration évangélique du misérable pochetron débauché que fut Paul Verlaine : « L’espoir lui comme un brin de paille »…

    Mièvrerie kitsch de circonstance ? Nullement. Simples sentiments nous ramenant à ce qu’on pourrait dire l’enfance du cœur sans référence obligatoire à telle confession ou à telle culture. Or c’est précisément ces «simples sentiments» que la littérature de tous les temps et de partout filtre à l’enseigne de la ressemblance humaine, tels que je les ai retrouvés dans un magnifique petit roman, dense et intense, paru en 2014 et qui aura été l’une de mes dernières lectures marquantes de 2018.

    La révélation apocalyptique des Grands jours

    Quel sens cela a-t-il de consacrer, aujourd’hui, un roman à des faits déjà très documentés, alors même que divers chefs-d’œuvre de la littérature, à commencer par Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline, ont multiplié les fresques de la Grande Guerre ?

    Voilà peut-être ce que se diront celles et ceux qui n’ont pas senti, ce matin, le souffle lustral de la littérature de partout et de tout les temps en ouvrant n’importe où L’Iliade du jeune Homère aux doigts de prose, ou qui tomberaient par hasard sur la phénoménale Marche dans le tunnel de ce bon vieil Henri Michaux, prodigieuse évocation de la guerre à drapeaux.

    Or, comme La Fontaine a repris les thèmes de l’antique Ésope, Pierre Mari a revivifié les récits des terrifiantes journées de février 1916 au seul moyen d’une écriture proprement inouïe, au sens de jamais entendue, au fil d’un découpage cinématographique convoquant nos cinq sens (le cinéma peinerait à rendre l’odeur mêlée d’acide et de charogne qui va empester les bois du nord de Verdun) et passant sans cesse du détail zoomé à la vue d’ensemble.

    Les grands jours est un poème romanesque épique qui a la précision verbale d’un rapport militaire, autour de quatre personnages infiniment attachants. Le plus tendrement présent est un garçon de vingt ans «vierge de tout» au prénom de Victor et auquel, durant une grande maladie de ses jeunes années, son papa, libraire parisien, fit la lecture des romans très populaires d’un certain Capitaine Danrit, comme il le raconte, en rougissant un peu comme une fillette (c’est comme ça que ses camarades l’ont surnommé sans méchanceté ) au colonel Driant nommé chef des deux bataillons défendant le bois des Caures et ... auteur des romans en question.

    Superbe personnage que ce colonel Driant, qui tombera au deuxième jour comme le rapportent les deux autres protagonistes dans leurs carnets respectifs: le lieutenant Simon et le formidable Marc Stéphane engagé volontaire à 46 ans et lui aussi écrivain dont les écrits ont impressionné le fulminant Léon Bloy et qui donne au roman de Pierre Mari sa verve gouailleuse de « grand père » anarchisant.

    La guerre des artistes aura-t-elle lieu demain ?

    Une scène merveilleuse marque la première partie du roman, quand le colonel Driant, désireux de préparer un beau cimetière à ses hommes, y fait ériger une immense croix de bois de chêne au pied de laquelle il aimerait que se dressât une effigie douce de la Patrie, à laquelle un brave Corio dont on a repéré les talents de sculpteur va travailler avec une jeune fille de la région prénommée Alice.

    Survient alors une discussion entre le colonel Driant et le sculpteur, qui donne ceci: «Vous savez, mon colonel, je pense souvent à ma situation. J’essaye de la projeter en grand. On m’a retiré des tranchées, on me fait faire un travail d’art. Imaginez un peu: jour après jour, on découvre un talent dans chaque homme du front. Ce n’est pas une idée en l’air, je vous assure. Vous avez vu ce que certains sont capables de fabriquer avec les fusées d’obus qu’ils ramassent ? Ils travaillent l’aluminium comme des dieux. Ils en font des bagues – j’ai même vu des broches, des bracelets, un bijoutier les achèterait. Alors, supposons. Chaque fois qu’on tombe sur un talent, on l’enlève des lignes, on lui donne de quoi s’exercer. Au bout d’un moment il n’y a presque plus de soldats – il n’y a plus que des artistes, installés dans les villages de cantonnement. Chacun glorifie la patrie à sa façon. Les gens du coin sont réquisitionnés eux aussi, comme Alice. Et de leur côté, les Boches font pareil. Dans les deux camps, on s’escrime à grands coups de beaux-arts. Une surenchère de Muses comme on n’a jamaisvu. Il sort à foison des peintures, des sculptures, des poèmes, des pièces de théâtre » …

    En lisant Les grands jours, je me suis rappelé ce passage très émouvant de la Recherche du temps perdu où le Narrateur précise que les seules personnes du roman citées par leur vrai nom sont les Larivière, symbolisant les Français par excellence, loyaux et droits.

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    Et le nom de Proust m’a fait enjamber d’autres frontières pour me rappeler les conférences du peintre Joseph Czapski à ses camarades polonais détenus au camp soviétique de Griazowietz, au début de la Deuxième guerre mondiale, qui entretenaient leur moral avec tout un programme de causeries (sur l’histoire, la science, l’alpinisme, la nature, la musique, selon les compétences de chacun) pour ne pas déchoir.

    Proust contre la déchéance est d’ailleurs le titre des conférences de Joseph Czapski, sauvées des ruines et de l’oubli alors que le peintre, documentant l’archipel du goulag pour la première fois dans son récit de Terre inhumaine, allait jouer un rôle de premier plan dans l’identification des responsables de la mort de quelque 24.000 Polonais sacrifiés sur ordre de Staline...

    Les Noëls de l’humaine fraternité

    Une autre scène inoubliable du roman de Pierre Mari, au deuxième jour du monstrueux «marmitage» d’artillerie subi par les chasseurs du colonel Driant, est marquée par la reddition en douceur, suggérée à ses hommes encerclés par le sage caporal Stéphane – alors que Robin, le jeune lieutenant inexpérimenté, allait jeter ceux-là au massacre assuré – qui conseille ainsi : «Ce qu’il faut faire, mon lieutenant ? Se montrer courtois s’ils le sont. Sinon, mourir aussi proprement que possible ».

    Et de fait, l’officier allemand qui s’adresse aux soldats piégés dans leur abri se montre courtois au possible, leur suggérant de se «déséquiper» et se réjouissant pour eux que la guerre soit finie. Ensuite, Pierre Mari constate avec les yeux de Marc Stéphane sur les Allemands déferlant sur Verdun: «Tous ces hommes sont solides, juvéniles et poupins, beaucoup d’entre eux portent de fines lunettes branchées d’or : ils ressemblent à des savants de bibliothèque mâtinés d’athlètes». Et tous, jeunes Français et Allemands, s’imaginent que demain la paix sera acquise…

    L’increvable bonté humaine

    Un jour qu’ayant lu Terre inhumaine, autre traversée des cercles infernaux de la guerre et de l’univers concentrationnaire, je m’étonnais, auprès de l’octogénaire Joseph Czapski, qu’il fût resté si vif et curieux, joyeux et poreux, celui-ci me dit comme ça qu’il avait été bien plus malheureux, à vingt ans où l’on vit ses premiers chagrins d’amour, que dans les camps et la tourmente.

    Or cela me rappelle, à la veille de Noël, les notes du vieil Ikonnikov, dans Vie et destin de Vassili Grossman, qui fait l’inventaire des gestes de la «petit bonté» individuelle, à ne pas confondre avec les grandes déclarations humanitaires qui n’engagent à rien, et c’est dans cet état d’esprit qu’à l’instant je pense à ce qu’a vu le caporal Stéphane sortant de son trou à rats, avant qu’on apprenne que des 800 hommes de son bataillon il ne restait qu’une trentaine de survivants : « Qui n’a pas vu ça n’a rien vu ».

    Et nous verrons le lieutenant Simon sauter de trou en trou jusqu’à l’improbable salut. Et le jeune Victor, qui aura lu en 1929 Ma dernière relève au bois des Caures de Marc Stéphane, se tirera d’affaire lui aussi, en tout cas en apparence, sans rien perdre de son air d’enfant, ni rien oublier de ce qu’il a vu à la vie à la mort…

    Or Victor Lerigueur revit par la grâce du livre de Pierre Mari, comme les martyrs de Katyn, dont certains entendirent parler des histoires de comtesses et de pédérastes d’un certain Marcel Proust, continuent de hanter notre mémoire à la veille de ce Noël 2018 - et là nous allons boire ensemble un bon vin chaud avant que le terrible père Noël ne nous tanne avec sa hotte pleine de livres…

    Pierre Mari. Les grands jours. Fayard, 2014.

    Joseph Czapski. Terre inhumaine. L’Âge d’Homme, 1991. Proust contre la déchéance. Noir sur Blanc, 2012.

     
  • Dans le bleu du temps

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    Volutes partent en fumées
    dans l’air allégé du matin;
    le bleu reprend la main
    à l’insu de nos destinées.
     
     
    Sur le lac là-bas un bateau,
    d’un trait tout épuré,
    marque le vide des propos
    des fumeurs accoudés.
     
     
    De quel port sont-ils donc partis,
    ces beaux messieurs tranquilles,
    parlant dans le vague roulis
    de leurs affaires en ville ?
     
     
    Et vers quels ailleurs s’en vont-ils,
    en quel port incertain
    se dissiperont-ils enfin
    au su de quel destin ?

  • Défoncé

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    … Moi tu vois, Giacomo Girolamo, je ne suis qu’un vieux canapé malmené par tes mille et une nuits à me ramener tes femmes de chambre et tes comtesses pour les honorer à l’italienne au dam de mes lames, et c’est vrai que je pourrais t’en vouloir de m’avoir tant secoué les ressorts et frotté le velours, et pourtant ta vieille peau me manque, surtout les soirées où tu me lisais tes Mémoires dans ta chemise de nuit genre Casanova de Fellini…
    Image : Philip Seelen

  • Dans la maison des morts

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    (Imre Kertesz)

    L’écrivain juif hongrois Imre Kertesz, Prix Nobel de littérature 2002, note ceci dans le journal qu’il a tenu entre 1951 et 1995 : « La mythologie moderne commence par une constatation éminemment négative: Dieu a créé le monde, l’homme a créé Auschwitz ».
    En 1995, en visite à Jérusalem, près du mur des Lamentations, Kertesz éprouve soudain «le sentiment d’une grande fracture» et il ajoute: « Le souvenir presque palpable, vivant, d’une tragédie mythique – depuis longtemps galvaudée dans d’autres régions du monde – emplit l’air doré. Avec la mort du Christ, une terrible fracture est apparue dans l’édifice éthique qu’est – si l’on peut dire – le pilier de l’histoire spirituelle de l’homme. Qu’est cette fracture ? Les pères ont condamné l’enfant à mort. Cela, personne ne s’en est jamais remis. »

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    Imre Kertesz ne s’est jamais remis, non plus, d’avoir vu son enfance crucifiée entre Auschwitz et Buchenwald. «Je sais que la souffrance de mon savoir ne me quittera jamais », écrit-il en constatant aujourd’hui que «l’Afrique entière est un Auschwitz» avant de nous interpeller: « Avez-vous remarqué que dans ce siècle tout est devenu plus vrai plus véritablement soi-même ? Le soldat est devenu un tueur professionnel ; la politique, du banditisme ; le capital, une usine à détruire les hommes équipée de fours crématoires ; la loi, la règle d’un jeu de dupes ; l’antisémi- tisme, Auschwitz ; le sentiment national, le génocide. Notre époque est celle de la vérité, c’est indubitable. Et bien que par habitude on continue à mentir, tout le monde y voit clair ; si l’on s’écrie : Amour, alors tous savent que l’heure du crime a sonné, et si c’est : loi, c’est celle du vol, du pillage. »

    Se fondant sur la négativité absolue et le caractère «impensable» de l’extermination nazie, le philosophe allemand Theodor Adorno affirmait qu’«écrire un poème après Auschwitz est barbare » et même que « toute culture consécutive à Auschwitz, y compris sa critique urgente, est un tas d’ordures ». En même temps, cependant, Adorno reconnaissait qu’il était essentiel de « penser et agir en sorte qu’Auschwitz ne se répète pas ».

    Or ce n’est pas le silence, fût-il le signe du plus haut respect, mais la parole de l’enfant crucifié, dans le bouleversant Être sans destin d’Imre Kertesz, qui nous transmet cette souffrance d’un savoir, et le savoir de l’origine de cette souffrance qui continue tous les jours de crucifier les « enfants » de la planète.

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    «Les situations modernes riment toujours un peu avec Auschwitz», écrit encore Imre Kertesz, « Auschwitz ressort toujours un peu des situa- tions modernes ».
    Et nous nous rappelons alors que c’est le Gouvernement hongrois légitime qui a livré l’enfant aux nazis, avant que son livre ne soit, une première fois, refusé par les fonctionnaires socialistes. Nous nous rappelons que c’est dans les camps soviétiques, ainsi que le raconte Vassili Grossman dans Vie et destin, que le sinistre Eichmann puisa d’utiles enseignements à son entreprise d’extermination. Nous nous rappelons que la technique d’Auschwitz fut appliquée, à l’état encore artisanal, à l’extermination des Arméniens par les Turcs et à celle de leur propre peuple par Staline et Pol Pot.

    À la question de savoir ce qui distingue le fascisme du communisme, Kertesz répond que « le communisme est une utopie, le fascisme une pra- tique – le parti et le pouvoir sont ce qui les réunit et font du communisme une pratique fasciste ». Or, au-delà de cette distinction « historique », la « pratique » continue de s’appliquer aujourd’hui sous nos yeux de multiples façons.

    « L’esprit du temps, c’est la fin du monde », écrit encore Kertesz, et voici le dernier enfant crucifié : le clone créé de main d’homme. Comme on le multipliera, on l’exterminera sans états d’âme. Pourtant l’espoir luit dans la conscience désespérée: «Être marqué est ma maladie, affirme enfin Imre Kertesz, mais c’est aussi l’aiguillon de ma vitalité. »

    Que ressentait Imre Kertesz, ce matin-là, quand il est entré dans la Salle du Belvédère bondée, au dix-huitième étage de la Tour des Lois dominant un Paris baigné de grisaille et d’aigre crachin ? Qu’a-t-il pensé à la vue des rangées de bouteilles de Veuve-Clicquot (sponsor) qui flam- boyaient à l’entrée ? Cette vision lui a-t-il rappelé le « bonheur sans fard » des poux qui dévoraient ses plaies à Buchenwald, ou bien a-t-il revu soudain son visage de déporté de quinze ans, sur lequel il remarqua « les plis et rides caractéristiques des hommes que l’abus du luxe et des plaisirs a fait vieillir avant l’âge » ?

    Ensuite, qu’a-t-il bien pu se dire en découvrant tous ce monde, Hongrois de Paris ou gens des médias venus rien que pour lui en ce haut- lieu de la nouvelle Bibliothèque nationale de France ? S’ennuyait-il déjà ou se sentait-il bien ? A-t-il été blessé d’apprendre qu’un tract d’inspi- ration révisionniste avait circulé dans la salle avant son arrivée, ou cela lui semblait-il aussi « naturel » que de recevoir des coups de son tortion- naire attitré, il y a de ça presque soixante ans, autant dire tout à l’heure ? Et lorsqu’un « effet de Larsen » fit hurler l’un des micros installés pour lui et ses vaillants éditeurs, n’a-t-il pas sursauté intérieurement en se rappelant certaine épouvantable voisine du dessus, du genre « cyclope féminin se nourrissant de bruits », à Budapest, quand il essayait d’écrire un nouveau livre dans son logis d’obscur plumitif, à l’époque du « socialisme goulasch » ?

    Je me posais ces questions en voyant s’avancer, à pas lents, cet homme qui se dit lui-même un Jedermann, donc un Monsieur Tout-le-monde, le visage rayonnant de la même espèce d’irradiante détresse dont la cendreuse aura baigne tous ses livres, et l’air un peu de se demander ce qu’il faisait là comme il se l’est demandé, un certain jour au beau lever de soleil rougeoyant, quand il s’est retrouvé, après un voyage ennuyeux et assoiffant, en un lieu appelé Auschwitz-Birkenau, au milieu de bâtiments et d’« espèces d’usines » dont les cheminées bavaient une fumée à l’odeur « douceâtre » et « en quelque sorte gluante » ?

    Ces rapprochements étaient évidemment incongrus, et pourtant ils me venaient « naturellement » à l’esprit, comme dictés par l’esprit même de Kertesz, qui fait communiquer à tout moment, dans ses livres, tous les temps et toutes les situations. Toute « professionnelle » ou « mondaine » qu’elle fût, cette conférence de presse signifiait beaucoup plus, pour les vrais lecteurs de Kertesz réunis, qu’un must médiatique (ce que confirmait joyeusement l’absence totale des «stars» du monde littéraire parisien), comme solidarisés par un sentiment commun.

    Simplement, les lecteurs marqués par Imre Kertesz, comme celui- ci a été marqué par un destin non désiré, se réjouissaient d’être là sans penser du tout que l’écrivain en dirait plus que dans ses livres. Mais quelle pure ferveur dans cette présence commune ! Comme le jeune Imre s’exta- siait sur la beauté des gens qu’il croisait dans les ruines de Budapest, à son retour de Buchenwald, il nous semblait ce matin-là que la vie valait la peine d’être vécue ; et nous revint la remarque incroyable du jeune prota- goniste d’Etre sans destin, quand, à moitié mort, après qu’un infirmier lui a arraché son lambeau de couverture parce qu’il l’estime « fini », le voici qui entend « la voix d’une espèce de désir sourd, qui s’était faufilée en moi comme honteuse d’être si insensées, et pourtant de plus en plus obstinée : je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration ».

    Or la Salle du Belvédère n’était pas mal non plus, ce matin-là, avec ces gens qu’on sentait (sauf le révisionniste, invisible dans son coin) pleins de reconnaissance pour le « héros du jour » ; et Martina Wachendorff, qui a dirigé l’édition française de Kertesz, lançait maintenant la discussion, amorcée par un chaleureux éloge de François Fejtö, figure majeure de l’émigration magyare qui remercia l’écrivain d’avoir «si merveilleuse- ment » revivifié leur langue commune.
    Un Prix Nobel de littérature, on s’en doute, est censé se prononcer sur tout.

    En l’occurrence, cependant, les questions générales ont été épargnées à Kertesz, sauf sur l’avenir européen de la Hongrie. «Pour ma part, je m’estime déjà dans l’Europe, a-t-il déclaré en souriant. Quant à la Hongrie, elle a encore du chemin à faire en ce qui concerne l’intégration de sa propre histoire, depuis le traumatisme de 1919 ».

    Comme c’est désormais la coutume, confort intellectuel oblige, le nobélisé a été prié d’expliquer en outre pourquoi il n’avait pas refusé, lui qui est « un résistant », cette consécration ?
    À quoi l’écrivain a répondu que le Nobel était une «merveilleuse récompense», même si elle ne changeait rien pour lui d’un point de vue existentiel. « J’ai eu la chance de travailler dans l’ombre pendant des années », a-t-il ajouté. « Ainsi ai-je échappé aux tribulations d’un Pasternak ou d’un Brodski. »

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    Imre Kertesz a dû s’expliquer cent fois, déjà, sur les raisons qui l’ont poussé à écrire un roman plutôt qu’un témoignage autobiographique. Mais une fois de plus, il a déclaré que le roman était à ses yeux « plus objectif» et qu’il lui permettait d’aller «sous la peau du lecteur», en quelque sorte. « J’ai été chargé d’un fardeau », a-t-il précisé, « que je dois transmettre au lecteur ».
    Une fois de plus, il s’est expliqué sur la saisissante « naïveté » du prota- goniste de son chef-d’œuvre, Être sans destin, qui aboutit soudain à quelle effrayante mue physique et à quel mûrissement intérieur, pour agir sur le lecteur d’une manière si profonde.

    Enfin, comme je l’interrogeai, personnellement, sur ce qu’on pourrait dire, selon l’expression de Léon Chestov, les «révélations de la mort», dans sa vie et son œuvre, Imre Kertesz m’a répondu que la perception de la mort, des autres d’abord, puis de la sienne propre, l’avait bel et bien transformé à Buchenwald. « C’est cette expérience, d’une certaine manière, qui m’a libéré »...

    Jean-Louis Kuffer. Les Jardins suspendus. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 414p. Paris, 2018.

     

     
     
  • Mon petit musée de poche

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    De la copie pour mieux voir la peinture…

    Il existe, dans les soubassements du Rijksmuseum d’Amsterdam, une grande salle réservée aux pique-niques conviviaux des visiteurs du musée, au fond de laquelle se trouve une grande paroi entièrement couverte de centaines de cartes postales représentant divers chefs-d’œuvre visible en ce haut-lieu, de Vermeer à Delacroix ou de Rembrandt à Van Gogh, - toutes réalisées par des enfants ou des adolescents par manière d’exercice.

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    Je ne me suis pas renseigné sur les détails de l’opération à large échelle qui a abouti à cette sélection de copies de jeunes visiteurs, mais il y avait des années déjà que cette démarche consistant à «lire» des œuvres d’art en les copiant m’avait paru aussi intéressante, pour celui qui s’y exerce, que le fait d’apprendre de la poésie par cœur, à cela près que la copie implique une part d’interprétation plus active que dans la seule mémorisation.

    De l’aquarelle considérée comme un geste critique…

    1723473598.JPGL'idée m'était ainsi venue un matin de l’année 2010, face au brouillard et à la mauvaiseté du monde (les dernières infos) de me constituer un petit musée de poche en recopiant des tableaux aimés que j'aurais aimé emporter avec moi partout où j’irais.

    J'ai commencé avec La route à midi de Thierry Vernet, évocation provençale de je ne sais où, dont je ne possède à vrai dire qu’une reproduction, mais fidèle.

    Pourtant une copie personnelle m’importe aussi, même de qualité inférieure, puisque c’est mon propre regard que j’ajoute à celui du peintre, à tel moment et en tel lieu. C’est un peu comme un commentaire de l’œuvre, dans la foulée, une note à la volée - et je me suis rappelé alors quatre autres copies commises, à la gouache, une d’après Rouault et trois d’après Czapski.

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    Pour en revenir à La route à midi de Thierry Vernet, il va sans dire que l'original était bien plus beau, mais que l'intention y était de ma part... Ensuite ça serait plus coton de copier du Rembrandt ou du Vermeer à l'aquarelle presto…
    Sur quoi les années ont passé.

    Quand l’exercice devient quotidien

    Assez récemment cependant, et plus précisément le 1er août 2018, amorçant le énième de mes carnets sur un specimen de la marque Paper Blanks, je me suis astreint, cette fois à la gouache, plus propice que l’aquarelle au traitement de multiples couches, à l’établissement suivi d’une sorte de petit musée de poche portatif aboutissant, le 14 novembre, à un ensemble de 70 copies où se retrouvent plusieurs toiles de Joseph Czapski et d’Emil Nolde ou Peter Doig, entre tant d’autres peintres (Rouault, Soutine, Vallotton, Munch, De Staël, Utrillo, Derain, Corot, etc.) touchant à mes yeux à l’essence de l'art selon mon goût.

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    48360876_10218353030163969_7304348870538952704_n.jpgDepuis le 15 novembre dernier, invité à participer à l’élaboration du catalogue d’une exposition rétrospective de Joseph Czapski, je me suis concentré sur des copies quotidiennes de ce seul artiste, en marge desquelles je note tout ce que, précisément, je découvre en les «lisant» , les «interprétant» et les reproduisant à la gouache avec mes faibles moyens.

    Mais quel exercice vivifiant, comme d’écrire des poèmes après en avoir mémorisé des centaines... Quel bonheur partagé en amont, avec tant d’yeux fertiles, et peut-être en aval si tant est que ce que je vois regarde aussi les autres…

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  • L'ogre et le papillon

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    À voir absolument à Berne : la belle, partielle mais passionnante exposition marquant les retrouvailles posthumes de deux immenses artistes du XXe siècle, amis en dépit de conceptions esthétiques et de positions politiques divergentes: Nolde le "cousin des profondeurs" et Paul Klee...

    Chronique de JLK 

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    Emil Hansen, alias Nolde depuis 1902, passait le cap de la soixantaine lorsque, à l’occasion d’une exposition itinérante marquant cet anniversaire, Paul Klee s’exprima en ces termes dans le recueil d’hommages publiés en plaquette. «Nolde est bien plus que seulement lié au sol, il est aussi un démon de ces régions. Même si l’on réside soi-même ailleurs, on perçoit en permanence la présence de ce parent choisi, ce cousin des profondeurs».

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    Et pour mieux défendre son ami contre tous ceux qui, à l’époque, décriaient plus ou moins les peintres restés attachés à la figuration – c’était l’époque où un critique parisien en vue opposait le «tricycle désuet de M. Bonnard» aux bolides «modernistes» d’un Picasso ou d’un Léger… -, Paul Klee marquait, en dépit de son accointance personnelle avec l’abstraction, la différence de celui qui sait reconnaître l’authentique génie en dépit des classements d’époque: «Les abstraits, éloignés de la terre ou la fuyant, oublient parfois que Nolde existe. Il n’en va pas ainsi pour moi, même lors des vols qui me portent très loin et d’où je veille à revenir pour rejoindre la terre et m’y reposer dans la pesanteur retrouvée. »

    Or, en août 1940, deux mois après la mort de Klee à Locarno, Nolde reprenait, dans ses Notes en marge, la métaphore «volante» dans son hommage posthume : « Paul Klee est mort (…) Un papillon volant parmi les étoiles, spirituel, inventif, ornemental, décoratif. Comme homme et comme ami, il était bon et fidèle à ses nombreux amis. Quand à l’apogée de l’abstrait, ses camarades critiquaient mon art en se moquant, lui prenait ma défense – à moi qui n’était pas présent. Et pourtant son être, dans son tréfonds, est demeuré pour moi une énigme, je n’ai jamais eu l’occasion d’un échange humain et amical avec lui »…
    On ne saurait trouver, mieux que dans ces mots à la fois reconnaissants et révélateurs par la distance qu’ils affirment en dépit des convenances amicales, le reflet de l’énigme incarnée par Nolde lui-même, à laquelle nous confronte une fois de plus son œuvre exposée – même si de vastes pans de celle-ci sont absents dans la grande salle du Centre Paul Klee.

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    Faut-il vraiment croire Emil Nolde quand il affirme qu’il n’a «jamais eu l’occasion d’un échange humain et amical avec lui» ? Sûrement pas au pied de la lettre en ce qui concerne l’ «échange humain et amical», que contredisent autant de faits vécus que de lettres échangées. En revanche on conçoit parfaitement que le «cousin des profondeurs» - tellement plus énigmatique lui-même que son pair «aérien» et lumineux qui fait chanter les lignes, alors que lui, l’instinctif déclaré, brasse les couleurs à pleines paluches -, reste baba devant le vol du papillon !

    Quête des sources et autres échappées

    Ce qui frappe illico, dès qu’on amorce le parcours des treize sections de la grande salle lumineuse consacrée à Nolde au rez-de-chaussée du Centre Paul Klee, c’est l’impression curieuse, toute superficielle au premier regard balayant, de débarquer dans l’expo d’un jeune artiste d’aujourd’hui sacrifiant à la mode du «primitivisme». Ah mais j’ai vu ça cent fois ces dernières années, vous direz vous peut-être en vous rappelant vos visites dans les galeries branchées de Vienne ou de Manchester, de Cracovie il y a deux ans ou l’an dernier à l’expo des travaux d’école des Beaux-arts de San Diego: tout ça c’est papou et compagnie, resucée d’arts premiers et autres parodies d’art brut !

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    Or c’est évidemment voir les choses à l’envers et par le tout petit bout de la lorgnette contemporaine, vu que ce qu’on découvre là, une fois qu’on ouvre vraiment les yeux sur kes œuvres, nous fait rebrousser chemin d’au moins un siècle, quand les artistes européens contemporains de Gauguin ou de Picasso découvraient les expressions dites primitives, alors même qu’Emil Nolde et sa femme Ada participaient, des mois durant (d’octobre 1913 à mai 1914) à une expédition « médicale et démographique» dont le peintre allait ramener un matériau émotionnel, pictural et anthropologique dont on voit de multiples reflets au Centre Paul Klee. C’est d’ailleurs dès 1911, à Berlin, que le peintre germano-danois s’est intéressé à l’ethnographie, travaillant à un livre sur l’expression artistique des peuples primitifs.

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    Par ailleurs, et l’exposition bernoise le montre dans la foulée, l’intérêt du «cousin des profondeurs» de Paul Klee pour l’homme primitif recoupe le fonds de contes et légendes nordico-germaniques qui l’ont marqué dès l’enfance, et son psychisme sauvage, ses tribulations d’artiste souvent rejeté (et même interdit de pratique par les nazis), ses hantises de visionnaire expressionniste descendant de Goya et de Böcklin, proche aussi de son contemporain flamand de James Ensor, entre autres, constituent le magma volcanique, parfois effrayant et parfois éclatant en polychromies joyeuses, d’une peinture dont la couleur est le principal « argument »…

    Artiste génial et paysan roué, Nolde n’est pas à prendre au mot…

    Les uns ont condamné Emil Nolde pour ses accointances avec le bolchévisme, les autres pour une affiliation tardive au national-socialisme. Les uns sont entrés dans son jeu pour le dire paumé en affaires et naïf en politique. Paul Klee a senti plus vite que lui la vilaine odeur du nazisme. Lui-même, sur sa dune danoise, n’a pas adhéré au parti nazi local, mais il eut bel et bien la candeur de croire qu’il pourrait avoir son mot à dire dans les affaires culturelles du Reich. Goebbels avait apprécié ses œuvres : bon signe. Mais ensuite Hitler, aux goûts esthétiques d’un kitsch achevé avait froncé le sourcil et déclaré : décadent le Nolde, dégénéré, foutez moi ça à la poubelle ! Et de fait, des années durant, Nolde fut officiellement interdit de pinceaux et brosses. Mais le malin se mit alors à peindre des «images non peintes», et cela donne la superbe collection d’aquarelles que nous découvrons sous l’aile du papillon Klee, où le fantastique et la poésie, l’inquiétant et le radieux, la vacherie et la drôlerie de notre drôle de vie n’en finissent pas d’irradier.

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    L’Artiste, à jamais, reste inclassable…

    Il y a une dizaine d’années de ça, une toile de Nolde fut vendue plus de 2 millions d’euros. Celui qui aime la peinture s’en contrefout, comme d’apprendre qu’une autre toile de Ferdinand Hodel fut vendue il y a quelques années à New York (Amercica First) 12 millions de dollars. Là n’est pas l’important, et Nolde le sentait viscéralement, fils de paysans modestes du Schleswig qui jugea sûrement durement le traité de Versailles, bien plus cultivé qu’il ne l’a dit lui-même (il avait lu Nietzsche et ses vues sur le surhomme laissent songeur) et qui avait appris à Berlin quelle sale loi règne dans les allées de la Réussite, puis se retirant dans ses jardins, foutez-moi la paix !

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    Emil Nolde se méfiait des musées, qu’il pensait surtout faits pour la réussite sociale des historiens de l’art et des commissaires commis à l’office. Cependant il faut avoir en mains le majestueux catalogue de la première rétrospective française honorant la mémoire de Nolde, au Grand Palais, pour nuancer le propos.
    Diaboliques les «officiels» ?Assurément, et ce Nicolas Sarkozy célébrant la complicité culturelle franco-allemande et faisant passer Nolde pour une victime absolue de la barbarie nazie non moins absolue fleurait la récupération. Parce que le rusé Nolde, aussi, avait signé de douteux manifestes visant la culture « étrangère » en général et l’influence juive en particulier. Opportunisme professionnel ou préjugés d’une époque où l’antisémitisme faisait florès, mais Nolde fut blanchi par les instances de dénazification, et Peter Vergo a tout dit à ce propos dans le catalogue magistral de la rétrospective parisienne, dégageant précisément Nolde des mythes que lui-même avait contribué à entretenir dans les quatre volumes de son autobiographie !

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    Tout ça pour dire que l’accès au Centre Paul Klee de Berne, par l’autoroute, ne pose aucun problème avec GPS, et que, de la gare, des bus d’un magnifique rouge baccara rejoignent le haut-lieu où têtes blanches et têtes blondes se côtoient sans se douter qu’ils frôlent des gouffres et des anges…

    Berne. Emil Nolde. Centre Paul Klee, jusqu’au 3 mars 2019.

    Dessin ci-dessus: Matthias Rihs. @Rihs/BPLT.

  • Milena

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    Esquisse d'une nouvelle

    C’est le mot nectar qui m’y a fait repenser, à propos de ce que m’avait écrit Milena en termes voilés sur une carte postale qu’elle m’avait envoyée de Vancouver un peu après la fermeture de la communauté. Comme quoi mon nectar lui manquait. Milena que la dope nous avait enlevée ensuite des années durant et qui était réapparue ce soir-là. Milena à la langue rêche de fumeuse de Gauloises bleues. Milena qui venait de fêter ses trente-cinq ans et sentait toujours comme après la chose. Milena qui avait fendu la foule du théâtre pour se jeter sur moi en miaulant à notre vieille façon.
    - «Et comment tu vas ? Tu n’as pas changé. T’es encore seul ou quoi ? T’as pas viré pédé finalement ? Qu’est-ce que tu fais après ?»
    J’allais lui répondre à l'instant où je remarque, par dessus son épaule, là-bas, qu'il avait neigé entre le théâtre et le lac.
    Sur quoi je la prends dans mes bras en me rappelant que je n’avais pas du tout envie de prolonger tout à l’heure, et je la serre et je sens son odeur et je lui dis :«Je ne sais pas. Je n’ai rien prévu. Je n’ai pas d’idée. On se prend un verre ?»

    Il y avait alors deux jours que les Taliban avaient dynamité les Bouddhas géants d’Afghanistan, on était en mars 2001 et je me demandais déjà comment raconter Milena tant d’années après ? Que je raconte comment elle me regardait la regarder: deux paumés des années Carter qui se retrouvent sous Reagan, et dont je reparle sous Bush fils de Bush: vraiment intéressant ? Deux qui étaient aussi nuls politiquement parlant et qui le sont probablement restés. Deux qui flottaient entre deux eaux. Deux qui ne s’aimaient même pas vraiment, mais se retrouvaient à peu près à chaque fin de soirée au Mao, quand tous les vrais couples s’en étaient allés.

    Milena avait maintenant les cheveux courts et l’une des premières choses qu’elle me dit était qu’elle se retrouvait femme au foyer et qu’elle et son jules s’exerçaient à faire une première portée de chatons, ce qui me semblait tout à fait dans sa ligne en dépit de ce que les gens raisonnables lui avaient prédit, l’overdose ou le trottoir. Elle avait déjà repéré une table dans le foyer du théâtre où l’on était en train d’installer le buffet. Je lui ai proposé «un double comme au bon jeune temps» en faisant allusion à notre litre et à celui de Miss Lonelyhearts, elle m’a répondu d’un clin d’oeil, elle s’est installée à la table biplace du fin fond du foyer et j’ai foncé au bar avant l’arrivée de la foule, en passant j’ai juste dit à Peter Brook (qui se rappelait visiblement notre dernière entrevue) que son spectacle m’avait salement secoué, mais je ne pensais alors qu’à rejoindre Milena avec nos deux flacons de retrouvailles, le maestro a dû me trouver mufle et je m’en foutais comme d’une salade sèche.

    Pourtant c’est bien de L’Homme qui se prenait pour un chapeau que nous avons parlé d’abord avec Milena, qui m’a dit tout de suite que ça lui avait rappelé bien des choses de La Solitude où elle avait fait ses deux premières cures de désintox, et je la revoyais dans son pyjama de pilou avec sa peau bleue et ses yeux en gelée. Sur quoi, se penchant vers moi, elle a remarqué: «Tiens, tu as changé de parfum, il y a une Madame là derrière ?», et après que j’eus acquiescé: «Moi je me prenais plutôt pour une feuille d’arbre, un parapluie enlevé par le vent, une chauve-souris ou un papillon, en tout cas c’était souple et ça volait la plupart du temps dans ma nuit». Un jour, je le savais, Milena avait failli se jeter de la falaise de Pierremont sous l’effet d’un cocktail à retardement. Le pauvre Jef, dit aussi le pharmacien, y avait bel et bien passé, mais une Main l’avait retenue, elle, qu’elle avait appelée la Main du Sage.
    «Et la Madame est un mec bien ?» - « C’est cette individue, mère de cette autre et de cette autre bis».
    Milena scrutait les trois photomatons avec l’air ravi de la future mère laitière qu’elle avait toujours été, puis elle m’avoua qu’elle n’avait jamais osé voler son image à son Kurde aux yeux verts. «Salman est le seul avec toi qui sait que je suis restée pure...»

    Milena la pure, la fille de pute, la pute elle-même et la pure. Milena la rejetée de partout. Milena à l’éternelle peau de mouton et aux culottes de laine. Milena aux sacs de cuir pleins de trucs. Milena nue dans la boue de l’île de Wight, en 1972. Milena aux crises d’abandonite aiguë au lendemain de la chute de Saïgon (dont elle se contrefoutait d’ailleurs). Milena que j’ai rejetée comme les autres pour essayer de me retrouver et qui m’a retrouvé ce soir par hasard et qui me regardes comme si nous nous étions quittés la veille: «Tu me reverses un chouïa ? Dis, t’as cessé de te ronger les ongles... Et qui c’est qui se lève pour le Buffet ?»

    Il va sans dire que nous ne nous quittons pas d’une semelle et que ça se remarque. Milena la toujours remarquée: la toujours fée sorcière aux airs de vieille petite fille en chaussons à lacunes (elle a laissé ses pseudo-Doc sur nos sièges en guise de Warning), la toujours sapée Mont-de-piété à bijoux de fer-blanc, et, surtout, avec sa démarche dansante et sa façon gracieuse de me remplir mon auge (elle se souvient de mon faible pour les lentilles et les haricots), la ressuscitée d’à présent dans sa nouvelle aura.


    Les gens saluent la grâce et je salue les gens tout en resongeant à ce dont on se souviendra…

  • L'amour fou du vieil Hodler

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    Merveille de reconnaissance lucide que la «Lettre à Ferdinand Hodler» de Daniel de Roulet, qui éclaire les relations fécondes de l’artiste avec sa maîtresse Valentine, le disculpant d’avoir fait de celle-ci un objet. Un livre ancré dans une histoire généreuse de la Suisse créatrice, dans la filiation d’un Alfred Berchtold qui avait bien perçu les multiples aspects, conventionnels ou novateurs, de celui qu’Apollinaire considérait comme «l'un de plus grands peintres de cette époque»...
     
    J’ai beau me lever tous les matins devant un Hodler au naturel – nos fenêtres donnant sur le Léman grande largeur sur fond de montagnes savoyardes –, jamais je n’aurai confondu, comme la photographie y dispose, le sujet de ce paysage et ce qu’en a fait l’un des plus grands peintres paysagistes du XXe siècle, jusqu’aux limite de l’abstraction lyrique.
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    La piquante Parisienne Valentine Godé-Darel, modèle et maîtresse de l’artiste déjà sexagénaire, eut beau asticoter celui-ci en lui lançant qu’il n’était «bon qu’à ça», peindre des lacs: sans doute se doutait-elle, plus futée que l’épouse légitime de l’artiste, que les 74 tableaux toiles et plus de 240 dessins qu’il lui consacra dans le feu de sa passion vaudraient autant sinon plus, aux yeux de la postérité, qu’un lac ou qu’un parfait triangle montagneux comme le Niesen maintes fois représenté.
    De fait, les portraits de Valentine, jusque sur son lit de mort, constituent bel et bien l’un des sommets de l’art de Ferdinand Hodler, tant pour l’émotion qui s’en dégage que pour l’incomparable grâce de ses traits et la liberté de son expressionisme polychrome.
    D’aucuns ont parlé de morbidité ou de voyeurisme à propos de la «série», dont la croissante intensité tragique me semble au contraire sublimée par la pureté de la représentation, comme il en va du Christ au tombeau de Hans Holbein le jeune, au musée de Bâle, dont le prince Mychkine, dans L’Idiot de Dostoïevski dit qu’il serait «capable de vous faire perdre la foi».
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    A l’opposé de toute enjolivure factice, Ferdinand Hodler a dit la vérité dans son langage d’artiste, exprimant la vie tout en scrutant l’approche de la mort. Dans In memoriam, le plus incisif de ses récits, poignant par ce même souci de vérité, Paul Léautaud écrivait, au chevet de son père mourant, qu’il regardait celui-ci «décéder un peu plus», et l’on pourrait conclure au sarcasme, mais non: son attention vibrait au contraire d’émotion retenue, comme n’a sans doute cessé de vibrer le cœur de Ferdinand au chevet de Valentine qu’il assista fidèlement jusqu’au bout de sa nuit.
     
    Une histoire d’amour à rebondissements
    Daniel de Roulet avait cinquante ans quand il a publié son premier livre, A nous deux Ferdinand, dont la couverture était ornée, déjà, d’un portrait de Valentine Godé-Darel à l’agonie.
    «Valentine tourne vers vous des yeux implorants», écrit-il aujourd’hui. «Son visage est déjà cadavérique, vous y avez mis un vert cruel. J’ai appris par la suite que vous l’aviez peinte et dessinée plusieurs centaines de fois. Vous l’avez veillée, surveillée, aimée. Vous scrutiez l’avancement de la maladie sur sa bouche, sur ses mains dans le désordre des draps. Vers la fin, vous vous rendiez chaque jour de Genève à Vevey avec votre paquetage de peintre. Je ne connais pas d’attitude plus honnête pour un artiste que cette opiniâtreté: se confronter à une vie qui s’éteint.»
    Anecdote familiale touchante: lorsque la mère de Daniel de Roulet, qui peignait elle aussi, a vu la couverture du premier livre de son fils, en mars 1992, elle lui a fait cadeau d’un grand dessin de femme nue signé des initiales F.H., qui ne pouvait être que Valentine; et plus tard la mère de l’écrivain, rejoignant le goût nuancé de son fils, lui dira, évoquant les trop fameuses peintures «historiques» de l’artiste national: «Hodler s’est ridiculisé avec ces grands sujets, mais s’est sauvé en osant nous dire en face à quoi ressemble un amour qui transcende la mort».
    Or, après l’enterrement de Valentine à Vevey, en 1915, c’est la grand-mère de Daniel de Roulet qui remarquera: «Plus tard, quand on a su que Hodler avait passé tant de mois au chevet de son amie pour l’accompagner et la peindre, on a compris qu’il avait anticipé son deuil, pris congé d’elle, image par image. Il pouvait signifier que la mort de Valentine, il l’avait vécue avec elle et que maintenant il essayait de reprendre gout à sa vie finissante»…
    En rude contraste avec ces appréciations si sensibles, Daniel de Roulet rappelle quelle «analyse mesquine», mal étayée et fondée sur des préjugés féministes primaires la professeure zurichoise Elisabeth Bronfen a instruit le procès de l’artiste en 1992 (dans Over her dead body) au prétexte qu’il se servait de la souffrance de Valentine sans en rien faire éprouver – contre toute évidence !

    Où le romancier ajoute ses nuances et détails

    Vingt-cinq ans après son premier livre, Daniel de Roulet adresse donc une Lettre à Ferdinand Hodler beaucoup plus circonstanciée, nourrie de nombreux éléments biographiques précis (notamment tirés des 180 cahiers de notes prises auprès du peintre par le jeune Hans Mühlestein, son premier biographe), éclairant les tenants d’une vie tôt marquée par la mort (Ferdinand perd son père à cinq ans, sa mère à quatorze ans et aucun de ses nombreux frères n’atteindra sa majorité…), laquelle baignera de son ombre son premier chef-d’œuvre, La Nuit, interdit d’exposition par les calvinistes autorités genevoises mais scellant une première renommée internationale.
    Dans la foulée, l’image d’un peintre officiel traitant les grands sujets historico-militaires en «helvétiste» pompier, qui a longtemps prévalu aux yeux de notre génération d’après-guerre, en prend un sérieux coup. D’abord parce que l’artiste, comme on le voit dès ses premiers autoportraits, n’avait rien d’un faiseur conformiste, même s’il sacrifiait à un reste d’académisme d’époque, évoluant ensuite à l’unisson des tendances du tournant du siècle, du Jugendstil à la Sécession.
    Ensuite du fait de son indépendance de créateur en butte aux philistins en place, de tel directeur de musée zurichois montant une cabale contre lui à la gendarmerie critique d’une illustre gazette zurichoise distillant sa haine bourgeoise traditionnelle de toute tête qui dépasse…
    En romancier, Daniel de Roulet imagine une première rencontre du peintre sexagénaire, à Paris où sa femme légitime l’a pressé d’aller recevoir la Légion d’honneur qui lui a été décernée, avec la belle Parisienne qui s’offre d’emblée en modèle avant de s’établir à Genève pour de plus intimes relations, non sans heurts.
    Finement, l’écrivain traite à sa façon, joliment romantique parfois, des épisodes avérés qui mêlent la romance d’amour aux péripéties du siècle. Valentine y apparaît en femme sensible et intelligente, qui se rebiffe au moment où elle apprend que son Ferdi, Président des peintres et sculpteurs helvètes, regimbe à recevoir des femmes artistes. Alors d’exploser: quoi donc, je pose, tu me peins, tout juste si je ne suis pas ta potiche ou ta sainte Victoire de chair, et tu interdirais l’entrée de ta société aux talents de mon sexe, non mais!
     
    Berchtold.jpgOù Daniel de Roulet, après Alfred Berchtold, fait office de passeur…
    Si Daniel de Roulet possède, sur son mur, un nu de Valentine signé F.H. que lui a offert sa mère, j’ose dire que je n’ai rien à lui envier avec, sur nos murs, une toile magnifique de Karl Landolt, émule fameux de l’immense Hodler, que m’a offerte le plus grand historien suisse de notre temps (au moins 1m99), à savoir Alfred Berchtold qui me remerciait, avec cet inestimable cadeau, des entretiens qu’il m’a accordés, publiés sous le titre de La passion de transmettre et parus en 1997 à La Bibliothèque des arts.
    Dans un ouvrage monumental et passionnant, intitulé La Suisse romande au cap du XXesiècle, paru en 1963 chez Payot, Alfred Berchtold a parlé de la peinture d’Hodler, du personnage et du portraitiste de Valentine, avec la même intelligence critique, le même tact, la même justesse qui caractérisent la Lettre à Ferdinand Hodler de Daniel de Roulet.
    Or, dans la «prison cinq étoiles» qu’il occupe toujours à l’EMS genevois Eynard-Fatio, Alfred Berchtold, jeune homme de 92 ans, reçoit ses visiteurs sous l’autoportrait d’un certain Ferdinand Hodler...
    Pour notre part, nous n’en finissons pas de contempler les couleurs lumineuses de la toile de Karl Landolt, qui font écho aux lumineuses couleurs de son génial aîné, et tout est bien à l’enseigne de la beauté du monde et de la passion transmise…
     

  • Le regard de Czapski

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    A propos de L’Art et la vie.

    Il y a vingt-cinq ans ans que Joseph Czapski s’est éteint à Paris à l’âge de 97 ans, au terme d’une vie étroitement mêlée aux tragédies du XXe siècle, et notamment au massacre de Katyn dont il fut l’un des rares rescapés et des grands témoins (son livre Terre inhumaine fut l'un des premiers ouvrages documentant le Goulag),  finalement justifiés. Sous les dehors de cette figure “historique”, qui resta une conscience de la Pologne tout au long de son exil parisien (tant par ses articles dans la revue Kultura que par ses liens personnels avec les meilleurs esprits, de Gabriel Marcel à Czeslaw Milosz), Czapski apparaissait, au naturel, comme le plus simple et le plus libre des hommes, et son oeuvre de peintre témoigne le mieux de son aspiration constante à traduire ses émotions devant la beauté mêlée de douleur qui émane des êtres et des choses en ce bas monde.

    Aussi sensible aux lumières du paradis perdu qu’à la tragédie de tous les jours, l’artiste vivait à la fois l’effusion de Bonnard et la tension de Soutine, qu’il rapproche d’ailleurs au sommet de ses admirations dans l’un des magnifiques articles réunis ici sous un titre qui dit bien l’enracinement de son oeuvre et de sa réflexion “dans la vie”. Bien plus qu’un livre “sur” la peinture ou “sur” les peintres, L’Art et la vie nous immerge aussitôt “dans” ce bonheur irradiant que la peinture nous vaut de loin en loin, dont Czapski ressaisit les tenants et les secrets avec une merveilleuse pénétration. Qu’il rende hommage à Nicolas de Staël, revienne sur l’héritage de Cézanne, s’oppose au despotisme ravageur de Picasso (avec d’éventuels repentirs), se rappelle une rencontre avec Anna Akhmatova, détaille l’art de son cher Proust, rende un hommage inattendu à Dufy ou célèbre l’“âme” de Corot, parle travail ou “paresse féconde”, Joseph Czapski nous sollicite avec passion et nous est, autant que dans sa peinture, plus présent que jamais.

    Joseph Czapski. L’Art et la vie. Textes choisis et préfacés par Wojciech Karpinski. Traduit du polonais par Thérèse Douchy, Julia Jurys et Lieba Hauben. L’Age d’Homme, 244p.

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  • Ceux qui crèvent d'envie

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    Celui qui jalouse grave les bretelles en or du Président / Celle qui estime que le prénom de Brigitte fait doublement honte aux femmes insoumises / Ceux qui bien au chaud dans leur rédaction frémissent de juste indignation populaire / Celui qui demande des excuses à son gilet de flanelle / Celle qui balance un pavé dans la vitrine de Vuitton qu’elle met à sac pour l’exemple non sans y retirer son dû / Ceux qui tournent le dos à la République en marche/ Celui qui tague la tombe du soldat inconnu ce réac notoire / Celle qui monte sur le char pour prendre de la hauteur / Ceux qui regardent ceux qui filment celles qui insultent ceux dont la charge est filmée par celles qu’indigne aussi la mêlée des casseurs filmés par BFMTV que ceux qui l’estiment une chaîne pourrie ne regardent pas / Celui qui ne sait pas pourquoi il balance un pavé en précisant que celui-ci le sait de mémoire historique / Celle qui se rase les aisselles au Gilette jaune réputé jetable / Ceux qui voient bien le malaise d’un point de vue cependant relativisé par la situation en Malaisie / Celui (Peter Sloterdijk) qui affirme que la maladie de l’époque est celle de la comparaison / Celle qui a pas mal appris sur les mécanismes relationnels du cretinus terrestris en lisant Les Feux de l’envie de René Girard consacré aux crises mimétiques décrites dans le théâtre de William Shakespeare / Ceux qui se demandent comment va se résoudre la crise mimétique dite des gilets jaunes dont la ou les victimes sacrificielles n’ont pas forcément été CHARLIE à l’époque, etc.

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  • Ceux qui se poilent

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    Celui qui voit toujours le comique des pires situations / Celle qui a l’impolitesse du désespoir / Ceux qui rient de tout sauf de ce qui est triste / Celui qui compatit sans lamento / Celle qui pense comme Pollyanna que tout pourrait être tellement pire que c’est à rendre joyce / Ceux que la faim dans le monde fait franchement marrer tellement c’est marrant n’est-ce pas, ah, ah / Celui qui met un pain sur la figure du faux mendiant qui dépouille la vraie vieille / Celle qui trouve drôle l’unijambiste qui sifflote sur sa branche / Ceux qui tricotent le fil de fer barbelé et parfois se blessent aux doigts ça c pas gai / Celui qui fait les enterrements pour les buffets des familles élargies / Celle qui fait élargir le lit parental pour sa famille recomposée / Ceux qui trouvent rigolo d’avoir plusieurs mères et des mecs qui vont et viennent avec des Nokia et même des Blackberry selon leurs affaires / Celui qui annonce à ses papas gays qu’il est tombé raide amoureux d’une postière hétéro / Celle qui s’excuse d’être
    normale et promet de faire de son mieux à l’avenir / Ceux qui se bidonnent tout au long de leur première nuit tellement c’est bidon /Celui qui constate que le Suisse moyen en camping est statistiquement aussi con que le Français ou le Danois mais faut pas généraliser / Celle qui se la joue Deschiens avec ses deux beaufs et leur pavillon à volets couleurs fantaisie / Ceux qui se succèdent à eux-même au poste de caissier du mingolf des Bleuets dont les avoirs viennent d’être dégelés par l’Administration communale / Celui qui se mort annoncée par la voyante belge réjouit vu qu’il a encore le temps d’épouser sa Canadienne et de se payer la Studebaker rose à bord de laquelle ils vont se crasher contre un séquoia en mai 2016 / Celle qui meurt de rire et pleure de joie en ressuscitant grâce à sa foi Alleluia / Ceux qui ont mis les rieurs de leur côté et de l’autre un peu de thune, etc.

     

  • Le Goncourt au gilet jaune

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    Feuilleton social visant à rendre justice à une France périphérique sinistrée par la crise industrielle, Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu s’en tient à un tableau de société à la fois précis et empathique, mais à la fois convenu, voire complaisant, dont l’observation reste assez pauvre et les personnages ténus. Le roman populiste (sans guillemets) a fait bien mieux !

     

    Alain Soral exulte: le prix Goncourt 2018 vient en effet de couronner le roman d’un vrai petit Français qui évoque le quotidien plombé d’autres vrais petits Français dont l’un d’eux, prénommé Anthony et observé durant sa «guerre» de 14 à 18 ans, se fait maltraiter par un jeune Arabe fourbe et dealer, qui lui pique la moto que lui-même a empruntée à son paternel, lequel est chômeur et alcoolo alors qu’Hèlène, la mère, se débat entre assistante sociale et non assistance affective, etc.
    Nicolas Mathieu se félicitera-t-il de la caution bruyante de Soral l’extrémiste national-socialiste, qui affirme que le «prestigieux prix littéraire commercial va d’habitude à un livre qui traite du nazisme, de la collaboration, de la Shoah ou d’une enfance persécutée pendant les années 30 » ?


    Rien n’est moins sûr évidemment, vu que l’auteur de Leurs enfants après eux n’a rien d’un idéologue d’extrême-droite, bien au contraire : son roman est tout imprégné d’empathie sympa, comme on dit aujourd’hui, on ne peut plus «à l’écoute» de ses personnages dont il reproduit le langage avec une exactitude mimétique, comme dans ce premier dialogue d’anthologie, au bord d’un lac aux eaux polluée, à l’été 1992, entre Anthony et son cousin :
    « Le cousin roulait déjà un deux-feuille de beuh.
    - Putain.
    - Ouais.
    - Qu’est-ce qu’on fait ?
    - J’sais pas».


    Nicolas Mathieu, qui avait quatorze ans en 1992, connaît le milieu de la France d’en bas qu’il évoque, autant qu’il est imprégné de la mentalité « djeune » de l’époque, dont ses personnages sont autant de stéréotypes. Son récit très fluide et « facile à lire » relève à la fois du croquis de mœurs et de la romance adolescente marquée par l’ennui, l’impatience de baiser, les fiestas tribales et la quête d’emplois. De ce matériau humain, une Annie Saumont a tiré de belles brèves nouvelles acérées et tendres à la fois, qui avaient le mérite de la densité et de la brièveté.
    Avec le roman de Nicolas Mathieu, qui ne manque au début ni de charme ni d’assez belles évocations «en plein air», tissé de phases bien calibrées, aux chutes de chapitres àvives relances et dont le «scénar» bien structuré fait déjà voir déjà la série télé qu’on en tirera, tout s’étire au contraire comme un long fleuve plus ou moins intranquille, dans cette France des périphéries dont une partie se soulève ces jours en arborant un gilet jaune – et l’on a « vendu » ce roman, avant le Goncourt, comme une chronique des «vraies gens», pour donner une somme de composantes indéniablement «vendeuse».


    Pitch de l’ouvrage repris à foison dans les présentations médiatio-publicitaires du chouette lauréat «Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique (sic) d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage». Mais encore ?

    Du « sociétal » au grand ou petit pied…
    Vous avez quelque chose, me demandera-t-on peut-être, contre le récit à valeur de témoignage social ou politique ? Vous suivez la moustache de Mallarmé quand elle frémit à l’idée que la littérature puisse se salir ses blanches mains dans le « reportage universel ». Pas du tout !
    De Jules Vallès, avec sa magnifique trilogie (L’enfant, Le bachelier, L’insurgé) à Emile Zola, au tournant du siècle passé, et ensuite de l ‘immense fresque « unanimiste » de Jules Romains, dans Les Hommes de bonne volonté (que les « purs littéraires » accoutument de dédaigner sans y avoir mis un bout de nez), à l’inoubliable Sang noir de Louis Guilloux, figure majeure de ce qu’on a appelé le roman populiste - sans l’actuelle connotation péjorative -, et jusqu’au formidable Faubourg des coups-de-trique d’Alain Gerber (prix du roman populiste en 1982), les « vraies gens » - pour parler comme Marie-Chantal la Parisienne qui «va au peuple» avec la même attention que les vieilles ganaches de l’académie Goncourt , ont inspiré les meilleurs écrivains.
    Autant dire que ce n’est pas par préjugé «élitaire» ou mépris des «petites gens» que je bémolise mon enthousiasme à la lecture du Goncourt 2018 : c’est simplement que je reste sur ma faim, même à en comparer le propos social ou politique à la série télé danoise Rita, dont l’aperçu qu’elle donne de la jeunesse me semble beaucoup plus riche et nuancé, ou plus près de nous à la série romande Romans d’ados, dans un contexte certes plus soft mais avec des point communs dans la psychologie et le désarroi juvénile.
    Pour en revenir à la littérature française actuelle à « vues » sociales ou politiques prédominantes, la comparaison pourrait se faire aussi avec deux romans récents remarquables, dont la riche substance humaine fusionnait avec l’observation socio-polique et, portée en outre par une écriture affûtée, à savoir Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal (prix Médicis 2010) et Des châteaux qui brûlent (2017) d’Arno Bertina, qui eût fait un Goncourt aussi présentable sinon plus que celui de Nicolas Mathieu.
    Celui-ci saura-t-il résister au nivellement de la littérature par l’idéologie (n’est-ce pas Soral ?) ou par les «lois du marché» et l’emballement d’un public qui ne demande pas plus au livre qu’à un tour operator possiblement low cost ? Tout devenant matière à feuilleton genre Joël Dicker relooké glamour par Jean-Jacques Annaud : suite au prochain épisode

    Dessin: Matthias Rihs. Copyright Rihs/BPLT.

  • À l'écart

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    ce lieu tranquille est un repli,

     

    loin d’eux.

     

    Mais l’écart est autre.

     

    Tu es un autre

     

    je.

     

    Ma distance est d’amitié

     

    libre.

     

    Heureux ceux qui ont une cabane dans les arbres.

     

    Non pas au-dessus,

     

    mais à côté.

     

    Sereine intranquillité.

     

    Keep in touch.

     

    J’ai été touché de vous rencontrer.

     

    Rappelons-nous.

     

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  • Les Jardins suspendus

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     Vient de paraître !
     
     
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    Si le Verbe se fit chair, il incarne notre mémoire commune et la lecture est alors un acte sacré au jardin suspendu, qui scelle la rencontre du Lecteur et de l’Auteur.
    Le jardin suspendu est ce lieu où l’attention vive à toutes les manifestations du Verbe se réitère tous les jours - ici depuis cinq décennies. Une curiosité passionnée y relance l’aventure de lire qui relève de l’amour, ignorant dans sa superbe ce qui est jugé trivialement idéologique, banal ou bavard.
    Les lectures et rencontres consignées ici sont tantôt marquées par l’Histoire (le fasciste Lucien Rebatet ou l’antifasciste Imre Kertesz, Amos Oz ou Doris Lessing, Alexandre Soljenitsyne ou Jonathan Littell) et tantôt par la tragi-comédie quotidienne (avec Anton Tchékhov ou Cormac McCarthy, Patricia Highsmith ou Georges Simenon, Alexandre Tisma ou William Trevor, Alice Munro ou Juan Carlos Onetti, Vassily Grossman ou C.F. Ramuz ), partout où le Verbe se fait chair.
    La bibliothèque du lecteur, attenante aux jardins suspendus, est son corps projeté dans le temps hors du temps de la Poésie (le Suisse cosmopolite Charles-Albert Cingria y rayonne en génie byzantin, et l’Américaine Annie Dillard y module sa prose d’un réalisme mystique sans pareil), mais le frisson de la Littérature parcourt les échines les plus diverses, des conteurs (un Marcel Aymé ou un Dino Buzzati) aux flâneurs (un Henri Calet ou un Alexandre Vialatte) en passant par les passants profonds, (Guido Ceronetti et Dominique de Roux), les bardes de leurs tribus (Thomas Wolfe et Philip Roth), les enchanteurs ironiques (Vladimir Nabokov et Fabrice Pataut), les enfants perdus (Fleur Jaeggy et Robert Walser), les sourciers du langage (Yves Bonnefoy ou William Cliff), les contempteurs furieux (Thomas Bernhard ou Martin Amis), les sondeurs du tréfonds psychique (Amiel ou Antonio Lobo Antunes) et les visionnaires hallucinés (Céline et Witkacy), tous embarqués dans la même Arche.
     
    Jean-Louis Kuffer, né en 1947 a Lausanne, vit au lieu dit La Désirade, surplombant les eaux lentes du lac Léman, avec sa bonne amie et leur chien Snoopy, au milieu des renards et des écureuils, des oiseaux et des livres, des tableaux et des vendanges tardives.
     
     
     
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  • Le brigand au tea-room

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    (Robert Walser)

    On lit Walser dans un tea-room comme on cheminerait dans une prairie lustrale bordée d’abîmes, avec un mélange de bonheur souriant et d’irrépressible angoisse. C’est que le noir à lèvres de la trop jolie serveuse, là-bas, lui fait une gueule de poupée fatale. On pense aux putes peintes aux auras de saintes de Louis Soutter. C’est à la fois doux et fou, accueillant et vertigineux, gentiment atroce.

    Il est possible au tea-room, avec son thé crème, de consommer un Weggli, ou bien un Stangeli, un Ringli ou un Gipfeli. Après qu’on a dit : « Merci bien » à la serveuse, elle répond : « service ». On lui donnerait un bec ou on l’étranglerait : c’est la Suisse.

    Le poète, en lisant le journal et ses accablantes dernières nouvelles, songe au réconfort de la nature innocente.
    « Comme l’ombre des arbres nous fait du bien », remarque-t-il avant de se rappeler tel paysage « hölderlinement clair et beau ».

    S’il était normal il se dirait : « Cette sommelière me fixe, donc je vais lui faire une révérence ». Mais son amour est trop grand pour ce cliché de roman-photo.

    « L’amour est quelque chose d’absolument indépendant », griffonne-t-il en pattes de mouches. Et à un docteur il s’exclamera : « Ma maladie, si je peux appeler ainsi mon état, consiste peut-être en un excès d’amour. »

    Pourtant, cet amour, le poète ne semble capable de le « faire » que par les mots. Bien entendu, les dames du tea-room le pressent de se marier avec telle Fräulein Wanda, ou telle Edith, telle Selma, et qu’il publie enfin un livre positif.

    Le poète voudrait bien faire plaisir («une jolie conduite nous rend jolis ») à cette « foule de manteaux de dames ». Hélas il ne peut qu’ironiser : « Le mieux c’est que j’aie un enfant et que je le présente à une maison d’édition, qui ne pourra guère le refuser. »

    Or cet indéniable vacillement n’empêche pas son art de la narration digressive de faire merveille, à l’enseigne d’une lucidité souvent fulgurante et jamais démentie par la suite d’ailleurs, comme l’attestent les propos recueillis par Carl Seelig lors de leurs fameuses promenades.

    Publier un enfant, choyer un livre d’un tendre bout de crayon argenté, dérober à mesdames et messieurs leurs beaux pensers et sentiments (le brigand, double du narrateur, pique ses idées aux romans à quatre sous des kiosques) pour les aligner sur papier couché comme une bruissante foule de lilliputiens hiéroglyphique de deux millimètres de haut : c’est à cela que s’emploie Robert Walser à l’été 1925, quand il écrit Le brigand.

    Si les dames du tea-room en avaient seulement connaissance, le drôle aurait encore droit à leur considération de forme : son recueil La rose vient de paraître à Berlin chez Rowohlt, et les meilleurs auteurs du moment (de Musil à Hesse, puis de Kafka à Walter Benjamin) lui tressent des couronnes.

    En outre il aligne, en ces années, un nombre conséquent de proses (plus de 500 de 1924 à 1928) qu’on lui prend encore un peu partout, de Berlin à Prague, ou de Berne à Vienne.

    En 1925, il écrit : « Un temps on me tenait pour fou, et disait tout haut quand je passais sous nos arcades : « Il faut le mettre à l’asile », comme si le mal était conjuré.

    Cependant divers signes préludent à un effondrement que les gens raisonnables (notamment les directeurs de journaux abrutis de nazisme) contribueront à précipiter.

    La suite est biographique : de nouvelles crises, l’internement à la Waldau de 1929 à 1933, puis à Herisau de 1933 à 1956 où, le jour de Noël, on retrouve le corps du poète sans vie dans la neige, reproduisant la scène d’un sien roman de jeunesse...

    Plus que de l’art brut, dont on croit savoir ce qu’il est, Le brigand désorientera les gens par trop raisonnables, mais pour peu que vous ayez en vous de la graine d’enfant ou un soupçon de folie, lisez ce livre tissé de fantaisie et de lyrisme mélancolique. Les vingt-quatre feuillets micro- graphiés qui le constituent, que Carl Seelig imaginait un objet relevant
    précisément de « l’art des fous », se distinguent cependant absolument de celui-ci : il n’est que de comparer sa cohérence formelle et sa pénétration d’esprit au délire autiste d’un Adolf Wöffli, par exemple.

    Sans outrance, l’on peut classer Le brigand, inédit du vivant de l’auteur puisqu’il ne fut déchiffré qu’en 1972, parmi les textes majeurs de Robert Walser. L’on y chemine, en longeant la rumeur noire des gouffres, comme dans un jardin candide où retentirait la plus pure musique.

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  • Ceux qui pensent l'épluchure

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    Alexandre Vialatte en septembre 1966: "L'épluchure doit être pensée ".
     
    Celui qui se rend à la déchetterie pour faire son bilan bicarbonate / Celle qui échange une lampe contre un éteignoir a la ressourcerie des Lucioles / Ceux qui pensent l'épluchure sans chercher à la comprendre / Celui qui n'en revient pas de revenir aux fondamentaux de la décharge / Celle qui pouffe dans son fauteuil crapaud / Ceux qui chinent dans les puces japonaises / Celui qui propose à ses élèves du Gymnase de la Cité cette sentence de Michaux pour sujet de composition française: "Quand les autos penseront les Rolls Royce seront plus angoissées que les taxis" / Celle qui offre son tricycle à sa sœur puînée qui lui demande: et c'est pour la vie ? / Ceux qui ne comprennent pas mais s'émerveillent / Celui qui apprend par l'Almanach des boiteux qu'en juillet les Catherine feront d'appréciables moissons sans gluten / Celle qui vit avec une chèvre dans la région de Grignan ou les poètes foisonnent par contact / Ceux qui ne voient en Ramuz (ils prononcent Ramuze) et Chappaz (ils prononcent Chappâze) que des poètes régionalistes au même titre que Bashô le Jaccottet japonais du sud-est / Celui que tout met en joie quand un Suisse allemand la ramène / Celle qui s'émerveille de ce que la France typiquement française soit la même en Savoie basse et en haute Louisiane au niveau de l'accent grave / Ceux qui apprécient le folklore lapon pour sa laponitude fondamentale / Celui qui ne récuse pas l'idée du koala en soi mais préfère l'individu réel accroché à son tronc de gommier / Celle qui hennit de satisfaction spontanée quand on la selle joliment / Ceux qui ont fait de l'anticonformisme leur oreiller à œillères, etc.
     
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  • Lueurs audibles

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    La porte est grand ouverte:
    on voit le gisement de lucioles de loin.
    Le cœur de la ville engloutie
    bat calmement dans l’onde,
    et le silence se souvient.
    Je navigue à l’étoile
    sur le clavier muet
    où dès enfant je m’exerçais
    à l’écart de l’écart,
    au milieu juste du milieu.
    Tenir alors la note
    dans la clairière du sommeil
    m’aidait à voir de loin
    ce qui là-bas semble en éveil.

  • Prodiges de Fabrice Pataut

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    Dans le sillage de Nabokov, le nouvelliste et romancier fait merveille...

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    Son nouveau recueil de nouvelles, Un jeudi parfait, déploie la même étincelante originalité que les autres très insolites récits  et romans de ce magicien de l’imaginaire et du verbe, primé vivant par les Immortels et loué par Alberto Manguel le grand lecteur-découvreur, qui écrit que « le monde de Fabrice Pataut est un monde de prodiges »…

    Mea maxima culpa : je n’avais  pas lu une ligne de Fabrice Pataut avant le 20 avril 2018 à la première heure du matin lorsque, revenu à l’hôtel parisien La Perle d’une soirée arrosée quoique sans excès anesthésiant, les bras chargés de douze livres que m’avait offerts l’éditeur Pierre-Guillaume de Roux, je commençai de lire Un dimanche parfait dont la première nouvelle, curieusement intitulée Coups de feu et pommes de terre,me saisit illico au collet dès sa première page pour ne pas me lâcher avant de s’achever; et rien d’étonnant à ce tilt-surprise initial pour autant que soit précisé que le début de ce dialogue entre un double meurtrier et une psychothérapeute nous apprend que le premier homicide (plus exactement gynocide)  commis, de façon quelque peu involontaire, par le protagoniste, fut d’avoir révolvérisé sa mère à l’âge de trois ans dans un supermarché américain, avant que la sœur aînée du criminel, décidée à en établir l’innocence, dix ans plus tard, ne subisse le même sort au motif qu’un acte ne saurait s’édulcorer par une tierce volonté même bonne…

    L’immédiate ironie de cet échange positif et même constructif,  comme on dit, entre un meurtrier assumant ses actes et une professionnelle de l’écoute cherchant à en comprendre les motivations, n’a donc pas manqué de piquer ma curiosité au vif, au point que je profitai du confort moelleux des oreillers de La Perle (hôtel de la rue des Canettes dont chacune et chacun se rappelle qu’il fut acquis par la bienveillante Céleste Albaret, gouvernante de Marcel Proust,  au lendemain de la mort de son adorable et despotique patron), pour lire les seize autres nouvelles du recueil avant le lever du jour sur les toits avoisinants entre lesquels s’aperçoit le double clocher de l’église de saint Sulpice.

    Trois fenêtres ouvertes sur un dédale  

    La deuxième nouvelle du recueil Un jeudi parfait évoque la punition, de mort, d’un brave homme qui a eu le toupet de toucher, d’un doigt sacrilège, le veau d’or biblique fameux, et Fabrice Pataut rend bien l’ambiance fumigène du paganisme et les rigueurs incessamment révoltantes de l’observance des rites que les intégristes actuels perpétuent un peu partout, mais  c’est surtout la troisième nouvelle - qui n’en est pas tout à fait une à l’aveu même de l’auteur -, intitulée Trois fenêtres, à laquelle il faut revenir pour commencer d’entrevoir les diverses lignes de fuite du grand Labyrinthe que constitue l’univers narratif de l’auteur.

    Trois fenêtres pour distinguer «la différence entre les vies audacieuses et les vies manquées». La première donne sur un jardin en enfance, à Neuilly, avec la vision héraldique d’un dalmatien et le souvenir d’une protection féminine - cette fenêtre, ouverte sur l’inconnu, qu’on franchissait en douce plus volontiers qu’une porte. La troisième fait face à la forêt de buildings de New York, d’où le narrateur envoie des lettres à une amoureuse, donc avant le trop immédiat SMS. 

    Et la deuxième ? la plus décisive sans doute en termes de mue existentielle : une fenêtre en la parisienne île Saint-Louis où le studieux étudiant en philosophie reçoit une invite , avec contrat à signer, dans une faculté californienne aux maîtres prestigieux; bascule d’une vie aventureuse pour l’esprit et le jogging, mais vision aussi de la vie manquée, d’un ami tiraillé entre deux genres, ce Michel sensible, compère lycéen qui rendit l’âme (et le corps avec ) dans un train de nuit entre Salamanque et Paris, à l’âge de cueillir les roses…

    Or, des fenêtres  de cette nouvelle qui-n’en-est-pas-une , comme d’un cristal réfractant, mille rayons se projetteront  en autant de lignes thématiques : sur le jeune héros aux multiples avatars et doubles mimétiques, les oscillations affectives et sensuelles, les filiations propres ou figurées,  les trous noirs de la grande Histoire dans l’espace-temps de nos vies fugitives ou inversement, l’enfance intransigeante et les transits du cœur - autant de nouvelles à l’obscure clarté et de romans non moins énigmatiques évoquant souvent les détours au terrier d’Alice.  Et Nabokov là-dedans ?       

    Tout un univers à reconquérir

    Le lyrisme de Puccini,  souvent snobé par les spécialistes, ne vaut-il pas en sensibilité complexe les projections complications admirables d’un Schönberg ? Je ne réponds, pour ma part, qu’en chantant par cœur des airs entiers de La Bohème ou de Tosca, tandis que « réciter » du Schönberg est au-dessus de mes forces, autant que  résoudre les problèmes d’échec de VladimirNabokov.

    Dans Un jeudi parfait, Fabrice Pataut évoque la prétendue opposition/rupture entre Puccini et Schönberg, comme on pourrait l’imaginer entre le roman classique (Balzac. etc,) , le Nouveau Roman et  les narrations postmodernes auxquelles d’aucuns rattachent Nabokov.  

    Or un grand écrivain,  comme un grand peintre (Cézanne contre les bôzarts), échappe à ces classifications en sortant par la «porte» de la fenêtre enfantine, et c’est là, dans la clairière de ce qu’on peut appeler la poésie, qu’un Fabrice Pataut rejoint le grand maître facétieux du Montreux-Palace sans chercher jamais à l’imiter, le citant pourrant «en creux» dans le grand roman Reconquêtes.

    Parlons alors de Reconquêtes, non sans deux allusions à Aloysius et au chat qui parle, cousin du Tobernory de l’impayable Saki, puis au charmant William du roman Tennis, socquettes et abandon mangeant ses trop beaux habits dans une vertigineuse quête de soi   

    Il faudrait passer par la ligne « pensée » de Degas, et donc par l’intelligence de Valéry, pour évoquer, plus que raconter, les romans de Fabrice Pataut dont partent ou souvent aboutissent les nouvelles de Pataut Fabrice.

    Aloysius(2001) est un diabolique roman minorquin, donc hispano-anglais, qui se situe temporellement à la fin  de la guerre d’Espagne.  Aloysius est un garçon charmant, surtout charmeur narcissique, mais c’est un faux révélateur, comme Lolita charmante et charmeuse est révélatrice en son charme toc. La lectrice et le lecteur brûlent d’y aller voir. Allez ! 

    Ensuite il y a donc Tennis, socquettes et abandon (2003), deuxième roman : rien à voir avec le précédent, quoique.  Comme du génial Feu pâle de Nabokov je dirais de ce roman que c’est une espèce de poème, ici  à la jeunesse éperdue, du côté des enfances qui se rêvaient épiques et sont tombées sur l’os des micmacs adultes.

    Sur quoi l’on passe (en 2011) à cette grande chose que représente Reconquêtes, extravagante évocation de l’Amérique dont l’hyperréalisme le dispute au rêve éveillé. Il y est question d’une digne dame américaine, dont le contour de la propriété correspond exactement à celui des Etas-Unis, et qui décide d’acheter l’Alaska (donc   au nord du « jardin ») à un Russe exilé au prénom de Vladimir (suivez mon regard…)  avec la collaboration de deux agents immobiliers amis de jeunesse, à la fois gémeaux et rivaux  comme les deux jeunes prostitués de Valet de trèfle et les deux Aloysius (le vrai et le faux) du premier roman éponyme – vous suivez le discours du tour operator ?

    On cherchera en vain la moindre allusion directe, dans les nouvelles et les romans de Fabrice Pataut, aux roman et aux nouvelles de Nabokov, même si la malice sardonique de Lolita  ou l’innocence incestueuse des jeunes amants d’Ada ou l’ardeur trouvent des échos poétiques dans le roman  En haut des marches (Seuil, 2007), évoquant le transit quasi transparent d’un transgenre, et dans maintes dérives sensuelles ou sexuelles.

    À ce propos, je ne connais aucun auteur contemporain  qui parle, comme Fabrice Pataut, de ce qu’on appelle le sexe ou de ce qu’on dit la politique, et là encore il me semble s’apparenter avec Vladimir Nabokov par sa profondeur mélancolique et sa pénétration de sentiments, sous couvert de constante invention littéraire.     

    15879_fabricepataut14dr.jpgLa douce folie d’un sage

    Chacune et chacun, en mal de curiosité documentaire, peut apprendre plus précisément qui est Fabrice Pataut «à la ville» en consultant la notice que Wikipedia lui consacre en toute transparence. Les lecteurs de nouvelles aussi folles que Kipling, sur laquelle s’ouvre le grand recueil intitulé Le cas Perenfeld, ou de romans aussi dingues que Tennis socquettes et abandon, ne manqueront pas de s’étonner du fait que cet écrivain si versé dans l’irrationnel fantaisiste et  les fantômes, fantasmes et autre fantasmagories puisant au tréfonds du subconscient, à l’imagination  frottée d’affectivité maladive et de poussées oniriques, soit à la fois un très digne chercheur cravaté, spécialiste reconnu dans les sphères académiques pour ses travaux sur la philosophie du langage et des mathématiques. 

    Or quoi de vraiment étonnant à cela si l’on y réfléchit à deux fois (réfléchissez toujours à deux fois avant de vous tirer une balle ou d’épouser votre directeur de thèse ou votre concierge kosovare ) en se rappelant qu’un Vladimir Nabokov fut à la fois l’interprète éclairé des errances de Nicolas Gogol, l’époux prévenant  d’une Russe juive et le plus rigoureux lépidoptériste ?  

    De même Fabrice Pataut passe-t-il, après chasses et cueillettes un peu foldingues, comme en enfance, au travail minutieux du polissage des petits cailloux de Poucet et à l’établissement de minutieuses nomenclatures. 

    On ouvre Le Cas Perenfeld pour lire,  à la page 329, une Table périodique des thèmes des quarante-cinq nouvelles réunies dans ce grand recueil, dont les  titres (Amour, Cannibalisme, Echec, Exil, Frères, Mère et fils, Mode, Perte de temps, Paris,  Prostitution, Rituels, Yiddishkeit, etc. ) renvoient à autant de titres de récits, dont l’origine de chacun est  décrite en fin de volume…

    Or cette espèce de folie littéraire, qui rappelle les inventaires de Perec ou de Cortazar, n’exclut pas ici une sorte de sagesse infuse, qui procède d’une tendresse diffuse, irradiant bonnement une lecture vécue comme une exploration…

    Lecture difficile ? Pas plus que celle de Nabokov, mais  sûrement exigeante. Rien de froidement cérébral, mais rien non plus de tout cuit ou de pré-mâché. Chaque mot compte, se savoure, interroge et parfois révèle.   Ouvrez la fenêtre et c’est là : ce que vous voyez vous regarde !

    Fabrice Pataut. Un Jeudi parfait. Nouvelles. Pierre-Guillaume de Roux, 2018.

    Autres nouvelles de Fabrice Pataut : Trouvé dans une poche. Buchet-Chastel,  2005, prix de la Nouvelle de l’Académie française ; Le Cas Perenfeld, Pierre-Guillaume de Roux, 2014.

    Romans : Aloysius, Buchet Chastel, 2001, réédité au Rocher en 2009 avec une préface d’Alberto Manguel ; Tennis, socquettes et abandon,  Buchet-Chastel, 2003 ; En haut des marches, Seuil, 2007 ; Reconquêtes, Pierre-Guillaume de Roux, 2011 ; Valet de trèfle, Pierre-Guillaume de Roux, 2015.

  • Fugitifs

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    (Sur un vision de Czapski)
     
    Ils n'ont fait que passer:
    on les entend marcher en l'air.
    À travers les déserts,
    cela ne laisse pas de trace,
    mais les dieux impatients
    ont un faible pour les violents,
    et l'espèce est en guerre.
     
    Sus au temps
    ils n'ont fait qu'arracher
    aux cadrans les ombres solaires
    pour piétiner à cru
    les beaux jardins de tous les vœux;
    et brûlant toute terre
    insoumise à leurs seuls dieux,
    ils n'ont fait que défaire...
     
    Mais les enfants de la clairière
    dans les bars des beaux soirs
    des printemps de l'été indien,
    sur les lacs et les patinoires
    savent qu'ils ne savent rien
    et vont se répétant:
    nous prenons tout le temps
    de nous dire que nous passerons.
     
    (Cap d’Agde, ce 11 septembre 2017)

  • En lisant René Girard

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    René Girard. De la violence à la divinité. Grasset, 1487p.

    Préface

    - Le recueil contient les quatre premiers livres de RG.

    - Mensonge romantique est un essai de littérature comparée.

    - La violence et le sacré une approche des religions archaïques.

    - Des choses cachées une enquête sur les sources du christianisme.

    - Le Bouc émissaire une prolongation de cette enquête.

    - Le thèmes qui relie ces livres est le rapport liant la violence et le religieux. - Dans la perspective de l’hypothèse mimétique.

    - Mensonge romantique et vérité romanesque achoppe au désir mimétique.

    - Il interroge cinq grands romanciers européens très différents les uns des autres mais qui traitent le désir mimétique de façon confluente : Cervantès, Flaubert, Stendhal, Dostoïevski et Proust.

    - Plus tard, il appliquera la même approche à la tragédie grecque et à Shakespeare.

    - Pour expliquer le désir mimétique, RG revient sur la scène emblématique de L’Enfer de Dante, impliquant Paolo et Francesca, les deux amants qui craquent en lisant le récit de Lancelot.

    - Leur baiser est interprété comme un acte spontané par le lecteur romantique.

    - Alors que Dante devine son caractère mimétique.

    - RG pense que le désir mimétique est plus fort que le désir spontané.

    - Le désir mimétique, ou triangulaire, ou médiatisé, fait référence à la notion de médiation fixée par Hegel.

    - C’est plus qu’un besoin ordinaire : un fait essentiellement humain qui désigne un manque d’être, une insuffisance ontologique.

    - Le manque peut-être compensé par une imitation, d’où l’importance du modèle.

    - On commence par imiter un modèle, réel ou fictif.

    - Pour moi : Bob Morane, Charles de Foucauld, Michel Strogoff, le héros de Vipère au poing, mon frère aîné… -

     On imite, on singe, on cite, etc.

    - Je l’ai fait énormément : citer…

    - Il y a des objets de désir que nous pouvons partager, à commencer par les livres ou les modèles éloignés. On parlera de « médiation externe ».

    - Et puis il y a les objets proches, qui suscitent une rivalité.

    - Par excellence : la fiancée ou l’épouse qu’il est exclu de partager.

    - La rivalité mimétique relève de la médiation interne.

    - La rivalité mimétique ne peut être dépassée sans être nommée et exorcisée par la lucidité. L’ai expérimenté à maintes reprises.

    - La rivalité mimétique est le plus souvent camouflée, ou déguisée.

    - Elle se développe de manière exponentielle dans l’égalitarisme démocratique.

    - Tocqueville l’a décrite dans la deuxième partie de La Démocratie en Amérique.

    - La rivalité mimétique est à la base du ressentiment contemporain décrit par Nietzsche et Scheler, et du sentiment d’insuffisance et de non-reconnaissance éprouvé par tant de gens.

    - La Violence et le sacré achoppe au mécanisme du bouc émissaire.

    - Les experts contemporains limitent l’origine de la violence à l’agression. - Vue trop courte selon RG.

    - La rivalité mimétique explique le phénomène de la violence de manière plus profonde, au niveau social maintenant.

    - Question posée : comment les sociétés archaïques se protègent-elles des rivalités mimétiques ?

    - Rend hommage aux travaux en anthropologue religieuse d’Eugenio Donato, qui l’ont aidé au départ.

    - Il faut partir alors des mythes fondateurs.

    - Qui se fondent en général sur une crise initiale violente : agression surnaturelle, perturbation cosmique, épidémie galopante, etc.

    - L’origine d’Œdipe Roi est une peste.

    - Le mythe doit désigner le coupable et le liquider.

    - Tel est le bouc émissaire.

    - L’expression vient du rite biblique de Yom Kippour.

    - On sacrifie l’animal pour purifier Israël. - Les boucs émissaires sont divinisés à proportion de leur vertu purificatrice.

    - Ce sont soit des anti-héros déclassés, soit des êtres brillantissimes, toujours autres cependant que la moyenne.

    - Les infirmes, les fous, les étrangers inquiètent les foules autant que les privilégiés. - Mais la désignation du bouc émissaire conserve quelque chose de hasardeux. - Les sacrifices rituels formalisent donc la purification. - Mais il n’y a pas que les sacrifices : il y a aussi les interdits.

    - Les jumeaux, ainsi, sont souvent frappés d’interdit et massacrés. - Les interdits ne se limitent pas qu’à la peur ou à la haine de la sexualité, mais aussi à la crainte de la rivalité mimétique. (p.19)

    - Des choses cachées depuis la fondation du monde, ou la révélation destructive du mécanisme victimaire.

    - Avec le christianisme, nous passons du savoir non écrit des mythes à celui que documentent les Evangiles.

    - Caïphe dans l’Evangile de Jean : «Il vaut mieux qu’un seul homme meure et que le peuple ne périsse pas tout entier ».

    - Le crucifixion relaie le lynchage archaïque.

    - Le Romain Celse, et les Modernes, voient en la Crucifixion un mythe comme un autre. Ils ont tort selon RG.

    - Whitehead partage cette analyse.

    - Qu’il ne suffit pas d’écarter avec mépris. Mais qu’il faut dépasser par des preuves.

    - Les mythes n’impliquent pas la conscience de l’injustice faite à la victime. - Tandis que les Evangiles la pointent à tout moment.

    - L’originalité de la Bible, et plus encore des Evangiles, est de prendre parti contre la foule, pour la victime innocente.

    - Ce que ne font jamais les mythes archaïques.

    - Avec Jean-Baptiste, Jésus, bouc émissaire, devient « agneau de Dieu ».

    - La Bible semble plus violent que les mythes, parce qu’elle rend explicite la violence, que les mythes occultent plutôt.

    - Note que les quatre Evangiles coïncident sur le récit de la Passion, moment de la crise mimétique, et sur le reniement de saint Pierre, séquence également décisive.

    - Cite cette parole des Psaumes à propos de Jésus : « La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre de faîte ».

      Le bouc émissaire

    - Ce quatrième livre poursuit et accomplit le travail d’élucidation des deux précédents. - RG le trouve le plus réussi de tous.

    - Souligne le fait que les quatre livres ne forment qu’un seul ensemble théorique.

    - Assume l’organisation d’un système, qui nous fait parfois contre son tour trop… systématique.

     - Admet les défauts de ses livres mais en revendique l’originalité quant à l’approche de l’Essence du religieux ».

    - Souligne le fait que l’hypothèse, et la théorie qui en découle, est réunie pour la première fois en un seul volume.

    - Qu’on peut dire la Somme de René Girard.

    - Cette préface date de 2007. 

      Mensonge romantique et vérité romanesque; Le désir triangulaire

    - Amorce la réflexion sur Don Quichotte parlant, à Sancho, d’Amadis de Gaule.

    - C’est Amadis qui inspire, à Quichotte, son désir chevaleresque.

    - Quichotte évoque Homère à travers Ulysse, ou encore Enée à travers Virgile.

    - Base de la médiation externe.

    - Amadis sera toujours présent dans l’imitation de Don Quichotte, mais à distance.

    - D’une façon analogue. Don Quichotte médiatise le désir de Sancho de posséder une « île ».

    - Pour Quichotte, la médiation est écrite et à distance ; pour Sancho, elle est orale et proche, mais la distance sociale demeure.

    - Le lecteur romantique oppose l’idéalisme de Quichotte et le réalisme de Sancho, à faux selon RG.

    - Car tous deux empruntent leurs désirs à un tiers ce qui les rapproche en réalité.

    - La fonction « séminale » de la littérature se retrouve chez Emma Bovary, grande lectrice de romans sentimentaux.

    - Jules de Gaultier a bien analysé le phénomène.

    - Chez Stendhal, Julien Sorel imite Napoléon, et Mathilde de La Mole imite les gens de sa famille. Le prince de Parme imite Louis XIV. Le jeune évêque d’Agde imite les vieux prélats.

    - Le vaniteux selon Stendhal imite ceux qui sont « arrivés ».

    - Cf. le Journal très éloquent aussi à cet égard.

    - Tel est le désir triangulaire.

    - C’est à cause de sa rivalité avec Valenod que M. de Rênal « achète » Julien.

    - Du Quichotte, où domine la médiataion externe (Amadis est inatteignable), on passe à la médiation interne chez Stendhal (où les protagonistes sont proches et interactifs).

    - Fait essentiel : la distance qui sépare le sujet désirant du médiateur. - Pour Don Quichotte, Amadis est inatteignable.

    - Pour Emma, Paris reste lointain.

    - Avec Stendhal, les rivaux sont en proximité immédiate.

    - Le parallèle entre Don Quichotte est Madame Bovary est classique.

    - Dans la médiation interne, la rivalité directe entre l’imitateur et le modèle est générateur de haine-amour.

    - « Seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine.

    - Exactly what I observed several times.

    - Le même phénomène est décrit dans L’Homme du ressentiment de Max Scheler.

    - Dans la médiation interne, le sujet désirant s’auto-empoisonne.

    - Ce que l’on sous-estime, c’est la fascination liée à la jalousie.

    - Max Scheler ne voit pas assez le rôle du médiateur et des variations de distance.

    - « Toutes les ombres se dissipent si l’on reconnaît un médiateur dans le rival abhorré », note RG.

    - Scheler montre combien l’état d’âme romantique est pénétré de ressentiment et mobilise, selon les mots de Stendhal lui-même (dans Mémoires d’un touriste) « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ».

    - Un état d’esprit surmultiplié de nos jours, peut-on ajouter.

    - Aujourd’hui, en effet, la médiation interne s’accroît à proportion de l’effacement progressif de toute différence entre les individus.

    - On entre dans le vif du sujet de l’hypothèse mimétique. (p.45)

    - Le lecteur romantique fait du Quichotte un modèle, alors que c’est le prototype de l’imitateur.

    - Le romantisme occulte le médiateur.

    - Tandis que le romanesque selon RG le révèle bel et bien.

    - Stendhal désigne explicitement les « désirs de têtes ».

    - L’analyse de Stendhal commence dès De l’amour.

    - Il peint alors « la passion avant la vanité ».

    - L’illustre par le processus de la cristallisation, encore insuffisant.

    Stendhal2.jpg- La passion selon Stendhal est le contraire de la vanité.

    - Fabrice puise l’essence de sa passion en lui-même.

    - La vanité passe par le regard de l’autre et fabrique un leurre.

    - La passion ressent le vrai.

    - Le premier Stendhal reste romantique. Ne montre pas le médiateur.

    - Puis il découvre « la force prodigieuse du désir imité ».

    - C’est la vanité qui agite Julien Sorel quand Mathilde se dérobe.

    - Chez le dernier Stendhal, il n’y a plus de « désir spontané ».

    - L’élément féminin, qui a stimulé la vanité, favorise au-delà l’apaisement et la sérénité, comme dans l’épisode final de la tour Farnese.

    - L’accomplissement esthétique marque le dépassement du trouble mimétique. - Très important : « c’est la volupté créatrice qui l’emporte sur le désir et sur l’angoisse ».

    - Ce qu’on pourrait dire : la sublimation poétique.

    - Proust2.jpgPasse alors à l’exemple de Proust.

    - Lien évident entre la vanité stendhalienne et le désir proustien.

    - Pied de nez à certaine critique moderne.

    - Chez Proust, l’amour est subordonné à la jalousie, à savoir : à la présence du rival.

    - « En amour, notre rival heureux, autant dire notre ennemi, est notre bienfaiteur ». On ne saurait mieux dire le masochisme voluptueux du cher Marcel !

    - Le snob proustien est imitateur par excellence.

    - Chez MP, les jeux de la jalousie et du snobisme sont constants.

    - « Les lois proustiennes se confondent avec les lois du désir triangulaire ».

    - Le temps retrouvé marquera le moment du dépassement.

    - Le mimétisme proustien est plus « sombre », plus angoissé ou angoissant que celui de Stendhal, à cause de la plus intense implication de Marcel.

    - Mais RG montre aussi le caractère évolutif du génie proustien.

    - Ne se fie pas à la « théorie » romantique de Proust, mais à sa pratique romanesque.

    - Prend l’exemple de la fascination de l’adolescent pour la Berma.

    - Que relance le jugement de Norpois.

    - Montre aussi que c’est par Bergotte que le désir de Proust flambe.

    - MP subit la même suggestion, par Bergotte, que Don Quichotte par Amadis de Gaule. (p.58)

    - Le désir proustien marque le triomphe de la suggestion sur l’impression.

    - Le jardin intérieur de MP n’est jamais solitaire.

    - Très important : « L’émotion esthétique n’est pas désir mais cessation de tout désir, retour au calme et à la paix ».

    - Ainsi se prépare la sérénité finale du Temps retrouvé.

    - Tout ça est admirablement senti et montré.

    - Affirme ensuite que l’enfant chez Proust n’existe pas dans l’acception autonome du romantisme, selon lui mythique.

    - « Le génie proustien efface les frontières qui nous paraissent gravées dans la nature humaine ».

    - Chez MP, la médiation enfantine constitue un nouveau type de médiation externe.

    - C’est le secret de sa « pureté », qui n’a rien à voir avec la pureté enfantine mythique, vraie foutaise.

    - La liberté deu Narrateur n’est jamais troublée par les modèles tels que Bergotte ou Elstir.

    - Tandis que le baiser de Maman scelle la dépendance de la médiation interne.

    - Note ensuite que, chez Flaubert, la suggestion joue un rôle plus limité.

    - Jean Santeuil, par contraste, est encore un livre romantique, sans génie. La vanité y règne encore à plein, et la jalousie, la haine mimétique.

    - « Retrouver le temps, c’est abolir un peu de son orgueil. »

    - « Le génie romanesque commence à l’écroulement des mensonges égotistes. »

    - Lorsque Dostoïevski célèbre la « force terrible de l’humilité », c’est de la création romanesque selon RG qu’il parle. (p.64)

    - Il y a là une suite d’intuitions formidablement éclairantes.

    - La critique « symboliste » ou psychologisante croit au désir spontané.

    - RG montre que la naissance de la passion proustienne coïncide avec celle de la haine.

    Dosto.jpg- Mais c’est chez Dostoïevski que la fusion de la haine-amour culmine à vrai dire.

    - « On s’insulte,on se crache au visage et, quelques instants plus tard, on est aux pieds de l’ennemi, on lui embrasse les genoux ».

    - Chez Dostoïevski, la médiation interne est à son paroxysme. - Cela confine à l’aliénation pure dz fait de la proximité endogamique des couples modèle-imitateur, pères et fils ou frères.

    - Dostoïevski marque en cela un sommet du roman européen.

    - L’Adolescent en est une bonne illustration, avec la rivalité du père et du fils.

    - Mais L’Eternel mari module des situations encore plus explicites, avec l’homosexualité larvée qui exacerbe le mimétisme. (p.69)

    - L'éternel mari révple l'essence de la médiation interne, avec un glissement érotique de type homophile.

    - Montre comment Denis de Rougemont a dégagé le mécanisme du désir triangulaiure dans L'Amour et l'Occident.

    - Rapproche alors les extrêmes: Don Quichotte et L'Eternel mari, dont la fiiation est éclairée par le récit de Cervantès intitulé La curieuse impertinence.

    - L'histoire d'un jeune marié qui fait tout pour que son meilleur ami séduise sa femme, jusqu'à y parvenir et s'en suicider...

    - L'orgueil sexuel  pousse à la trahison mimétique masochiste.

    - RG constate que le vrai Don Juan n'est pas autonome, contrairement au préjugé romantique.

    - Souligne le fait que Dostoïevski jugeait sans doute Quichotte en romantique à en croire ses notes.

    - RG voit en Cervantès le père du roman moderne.

    - "Il n'est pa sune idée du roman occidental qui ne soit présente en germe chez Cervantès". (p.75)

    II. Les homme seront des dieux les uns pour les autres

    - Les héros de romans aspirent à une métamorphose via la possession.

    - Le désir d'imitation en est un masque.

    - Etre l'Autre, ressembler voire se substituer àl'Autre exacerbe le jeu mimétique.

    - Les héros ont piètre opinion d'eux-mêmes à la base: tels Marcel, Julien, Emma, l'homme du souterrain de Dostoïevski, etc.

    - Ils veulent plus d'être: ils se jugent en un sens métaphysique ou ontologique.

    - Le "Dieu est mort" retentit en arrière-fond.

    - "À mesure que s'enflent les voix de l'orgueil. la conscience d'exister se fait plus amère et solitaire".

    - "Le héros de roman est toujours l'enfant oublié par les bonnes fées au moment de son baptême". (p. 79)

     

    (À suivre…)

  • À hauteur d'enfant

    Plus de trente ans après Les Petites fugues, film "culte" du cinéma suisse, le réalisateur Yves Yersin faisait un beau retour, en 2013, avec Tableau noir, chronique lumineuse d'une classe d'écoliers jurassiens. Le réalisateur vaudois vient de s'éteindre à l'âge de 78 ans.

    Locarno37.jpg1200 heures de tournage pour les 100 et quelques minutes de ce Tableau noir: le rapport arithmétique de ces deux chiffres ressemble au temps d'Yves Yersin. Dans un monde dominé par la précipitation, le Lausannois septuagénaire va son pas indépendant et régulier. Un peu moins de cinquante ans après son premier film. Le Panier à viande, réalisé en 1964 avec Jacqueline Veuve, la filmographie de l'artisan-artiste compte une trentaine de réalisations et autres reportages dont la visée ethnographique est primordiale. Après le sketch plein d'empathie d'  Angèle, dans Quatre d'entre elles, Yves Yersin  a passé à la fiction avec Les petites fugues, en complicité avec le scénariste Claude Muret. L'histoire du valet de campagne Pipe (l'inoubliable Michel Robin) qui s'achète un vélomoteur au  lendemain de sa retraite et réalise divers rêves (dont un épique tour du Cervin en avion) devint un film "culte" du cinéma suisse, alliant verve épatante et témoignage "de mémoire".

             Or Tableau noir, le nouveau film d'Yves Yersin tourné sur une durée d'un an dans une classe mêlant des enfants de six à douze ans, procède d'une même démarche. Un demi-siècle après Quand nous étions petits enfants d'Henry Brandt, également très présent au souvenir du public romand,  le réalisateur vaudois a choisi lui aussi un endroit retiré des hauts jurassiens, avec l'école intercommunale de Derrière-Pertuis, en plein pâturage, au centre d'une région surnommée "la Montagne". Une ombre plane sur la fin du film, liée à la fermeture de l'école "multiclasse" et à la retraite anticipée de son formidable "régent". Mais l'essentiel de ce document "pour mémoire" respire la générosité et le bonheur de transmettre             

    Locarno35.jpg- Comment vous est venue l'idée de Tableau noir ?

    - Au terme de la scolarité de mon fils, je me suis posé des questions sur ce qu'il avait appris à l'école, dont il ne parlait guère. Ensuite un ami m'a parlé d'une école où il se faisait des choses extraordinaires, sur les crêtes du Jura. Il m'y a conduit et  tout de suite j'ai été enthousiasmé par le travail de Gilbert Hirschi. J'ai vite décidé que je reviendrai en ces lieux pour y faire un film, en dépit de l'"affaire" qui allait nous compliquer la vie.

    - Quels problèmes particuliers vous a posé ce film ?

    - Humainement parlant, c'est justement cette "affaire" que nous avons dû affronter Durant l'été 2005, l'instituteur fut en butte à une sombre cabale que j'ai suivie de près.

    - Que lui reprochait-on ?

    - À côté d'accusations relevant de la pure calomnie, je crois qu'on lui reprochait essentiellement son exigence.  Le conflit nous a amenés en justice, et j'aurais pu faire un autre film, affreux,  sur le thème de "la rumeur". Mais je ne voulais pas gâcher mon sujet... 

    - Le film saisit par la proximité que vous entretenez avec les enfants. Comment y êtes-vous parvenu ?

    - Nous avons d'abord passé un mois à l'apprendre. Ensuite,  la technique s'est imposée: tout à l'épaule, à deux caméras travaillant en champ/contrechamp; et tout en gros-plans, tout à hauteur d'enfant. Une technique de prise de son sans perche ajoute à la proximité.

    - Qu'avez-vous appris en tournant ce film ?

    - Beaucoup de choses sur une façon de transmettre le savoir de manière vivante et "globale", incarnée par Gilbert Hirschi. Sa méthode consistant à mettre sans cesse en relation  les disciplines variées, et son appel "multisensoriel" à tous les aspects de la perception, au geste et au toucher, à tout ce qui relie les mots et les choses, m'a donné une belle leçon de vie !

     

     Locarno13.jpgUn Tableau noir aux couleurs de la vie

    C'est d'abord un magnifique hommage au très noble métier d'instituteur que Tableau noir, où les noms de Gilbert Hirschi et de sa collègue Débora  Ferrari, "maîtresse d'appui", méritent la première mention à la craie blanche. La présence de ces deux enseignants "généralistes" irradie bonnement le nouveau film d'Yves Yersin, mais c'est à vrai dire à tous les enseignants, sans culte de l'exception, qu'est dédié ce film dont les premiers acteurs sont les enfants.

    Chronique d'une année  ponctuée par les saisons, les travaux et les fêtes de toute une communauté montagnarde également présente au long du film, Tableau noir échappe à toute exposition "scolaire" par le truchement d'un récit à la fois très libre et très cohérent, sans une minute d'ennui , que rythme un montage également déterminant.  De l'arrivée des enfants en classe au premier bain commun en piscine où les grands aident les petits, de la leçon de choses  à la montée à l'alpage, du crépage de chignon de deux chipies à la préparation du spectacle de Noël, en passant par les observations avec la potière ou le fromager, les chansons en allemand et la virée outre-Sarine, les séquences dansent comme les images d'un kaléidoscope aux belles couleurs, sans que les enfants ne soient jamais mis en vedette.   Gilbert Hirschi a transmis son savoir d'instituteur "généraliste" pendant plus de quarante ans, avant d'être mis en retraite anticipée à l'âge de 62 ans. Ses adieux sont empreints de tristesse partagée, mais il est le premier à montrer aux gosses la route qui continue, et c'est sans peser sur les circonstances de la fermeture de l'école qu'Yves Yersin conclut ce document à grande valeur poétique.

     

     

  • Un lancinant Mystère

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    Après sa création récente, Le Mystère d’Agaune, oratorio de Richard Dubugnon, sur un livret de Christophe Gallaz, sera repris le 25 novembre prochain en l’abbaye de Saint-Maurice. Ce sera l’occasion, à ne pas manquer, de découvrir une œuvre magnifique aux résonances multiples, dont le premier enregistrement reste actuellement en ligne sur le site de la RTS...
    Ce n’est peut-être pas l’event «tendance» du moment, mais c’est, bien plus sûrement, un événement musical marquant que nous vivons à la découverte du Mystère d’Agaune, qui saisit aussitôt par sa puissance expressive, du triple point de vue vocal, choral et orchestral, et par l’intensité émotionnelle que dégagent ses thèmes puisqu’il est question, notamment, de violence fanatique à connotation religieuse, sur fond de massacre légendaire.
    Au lendemain de la création de l’ouvrage (le 28 octobre dernier), l’on pouvait lire les lignes qui suivent sous la plume de Jean-François Cavin, qui n’a pas la réputation de s’exalter à bon marché : « Nous avons rarement été impressionné autant par une création, si forte qu’on a le sentiment d’avoir assisté à la naissance d’un chef-d’œuvre digne de figurer au répertoire des grands oratorios. Dubugnon est un de nos meilleurs compositeurs. Sa musique, qui sait être savante, n’est nullement cérébrale ; elle est vivante, elle parle au cœur » (La Nation, no 2109, du 9 novembre 2018).
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    Initialement intitulé Saint-Victor, lequel est aussi bien le patron de l’église d’Ollon, l’oratorio rebaptisé Le Mystère d’Agaune - le nom d’Agaune désignant le bourg devenu Saint-Maurice - retrace les tribulations de cet officier de la légion thébaine , aux çôtés de saint Maurice, martyrisé pour avoir refusé d’abjurer sa foi, vers l’an 300 de notre ère. Ce n’est pourtant que 100 ans plus tard que l’épisode est devenu fondateur sous la plume de l’évêque de Lyon, ainsi que le livret de Christophe Gallaz le rappelle au passage.
    Mais la dramaturgie du livret en question n’est pas documentaire ou édifiante pour autant. S’inspirant de la tradition orale des mystère médiévaux, elle se colore immédiatement de traits populaires à bon renfort d’adresses au public, de sorte à inscrire notre petite histoire dans la grande Histoire et à tous les temps de la condition humaine. Couteaux aiguisés, mugissements de sirènes, pin-pons des services du feu profane, et c’est parti pour une narration alternant les voix des solistes et du choeur, en crescendo tantôt éclatant et tantôt s’apaisant en douces inflexions sottovoce.
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    Richard Dubugnon a commencé d’écrire cet oratorio au moment des attentats de 2015, à Paris, et d’emblée le lien émotionnel s’établit entre notre présent (de la Syrie au Yemen, ou de Gaza au martyre des coptes, etc.) et le passé des sempiternelles souffrances que l’homme s’inflige au nom de ses croyances, avec toutes les interrogations, désarrois, colères, déplorations que cela suppose.
    Tout cela qui nous échappe, bien entendu, à la première écoute du Mystère d’Agaune, ainsi que le relève Jean-François Cavin, mais qui n’en est pas moins là et que les mots et plus encore la musique suggèrent et soulignent, modulent et incarnent.
    Dans l’immédiat, l’enregistrement de l’ouvrage à sa création, au temple d’Ollon, peut toujours être écouté sur le site de la radio romande (https://www.rts.ch/play/radio/lheure-musicale).
    Par ailleurs, il m’a semblé intéressant de poser quelques questions à Richard Dubugnon sur les tenants de cette aventure créatrice à quatre mains, superbement mise en valeur par ses interprètes professionnels et amateurs.
     
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    Entretien avec Richard Dubugnon
    - Qu’est-ce qu’un oratorio ? Et quel est à votre goût le top 3 (ou 7) des oratorios existants ?
    - C’est un drame lyrique sur un sujet religieux, parfois profane, souvent écrit pour solistes, chœur et orchestre. Mes oratorios préférés sont par ordre chronologique : la Passion selon Saint Matthieu de J.-S. Bach, la Messe luthérienne en Fa majeur du même compositeur, la Petite Messe solennelle de Rossini (1864, qui donna le modèle instrumental originel pour le Mystère d’Agaune : piano et harmonium), le Requiem de Verdi (1874), le Stabat Mater de Szymanowski (1926), le Requiem de Ligeti (1965), la Passion selon Saint Luc de Penderecki (1966). J’ajouterai bien en bonus la Liturgie de Jean Chrysostome de Rachmaninov (1910), la Symphonie des Psaumes de Stravinski, (1930) et Jeanne au bûcher d'Honegger (1938).
    - Quel est votre rapport avec la musique dite sacrée ?
    - Je suis un "athée - mystique", à savoir que je crois à la science et à l’évolution des espèces, sans renoncer au mystère, à l’incompréhensible et l’impalpable et à tout ce qui n’a point encore été découvert. Je ne rejette pas les créations artistiques extraordinaires que le sentiment religieux ont pu susciter : tous les symboles, les architectures, arts visuels et sonores m’inspirent et me donnent envie d'inventer à mon tour. Le besoin de créer révèle l’aspect le plus fondamental de l’homme depuis la révolution cognitive, à savoir son besoin d’imaginer ce qui n’existe pas.
    - La musique à connotation religieuse a-t-elle encore un sens dans un monde tel que le nôtre ?
    - « Si la musique parait expri­mer quelque chose, ce n’est qu’une illusion et non pas une réalité » disait Stravinski. Elle n’exprime donc rien d’autre qu’elle-même et les auditeurs et interprètes y trouvent les connotations qu’ils veulent, accordées à leurs sensibilités ou spiritualités les plus diverses. Une même musique peut exalter un catholique, un baptiste, un Mormon, un Communiste et j’en passe. Selon moi, l’Art (tout comme la vie, et donc les hommes) précède la religion (au mieux, lui est simultané), il est donc d’une expression plus essentielle, plus humaine, qui va au delà des différentes croyances. Tout en étant profondément croyants, des compositeurs comme J.-S. Bach, Messiæn, Poulenc ont su transmettre une force dans leur art qui va au delà du sentiment religieux, puisqu’il touche des « impies », non croyants ou infidèles. Inversement, des compositeurs mécréants comme Mozart, Richard Strauss et beaucoup d’autres, peuvent toucher des personnes religieuses qui trouveront « leur compte » dans leurs musiques.
    - Quelle a été la genèse, pour vous, du Mystère d’Agaune ?
    - Le Festival de l’Automne Musical d’Ollon (VD), pour célébrer son dixième anniversaire, a désiré me passer commande d’un oratorio sur l'histoire de Saint Victor d'Agaune, saint patron du lieu. J’avais voulu dès le début sortir du simple récit du massacre de la Légion Thébaine et en faire un message de paix contemporain, à l’image de Paul Claudel et Arthur Honegger lorsqu’ils décidèrent de faire leur Jeanne au bûcher. J’imaginais alors un modèle d’oratorio avec deux récitants, homme et femme, un peu comme des présentateurs de téléjournal, un chœur, un piano et harmonium, la même instrumentation que la Petite Messe solennelle. J’avais reçu en 2014 le Prix Musique de la Fondation Vaudoise, la même année qu’elle distinguait Christophe Gallaz, qui me sembla être alors le partenaire idéal pour le livret, car je le connais depuis de longues années et j’admire la méticuleuse précision et la force poétique de ses écrits.
    - Quel sens particulier revêt ici le terme de Mystère et quelles résonances possibles en notre époque ?
    - Le mystère d’Agaune est modelé sur les mystères du Moyen-âge, un genre théâtral et musical qui mettait en scène des sujets religieux ou profanes sur le parvis des églises, s’adressant au peuple par le biais d’allégories, de textes et de symboles, afin de lui révéler le sens caché et profond des choses. Je suis convaincu de l’efficacité du « spectacle vivant » à notre époque où tout est dématérialisé, où la communication est virtuelle et où nous sommes assujettis aux médias digitaux. Les artistes en chair et en os ont un pouvoir de communication (je dirai d’éducation) incomparable, qui nous ramène à l’époque des conteurs, griots, bardes et trouvères en tout genre. Les enfants en sont la preuve : ils n’oublient pas un concert ou une visite au cirque aussi facilement qu’un dessin animé ou un jeu vidéo.
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    - Comment avez-vous travaillé avec Christophe Gallaz ?
    - Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois pour parler du sujet, en buvant des verres au Café de l’Europe (Lausanne). Nous sommes aussi allés visiter le trésor à l’Abbaye de Saint Maurice, sous les auspices du commissaire de l’exposition, Pierre-Alain Mariaux, que je salue au passage. Les premiers six mois consécutifs, Christophe n’a rien produit, ce qui m’a mis dans un état de panique quasi-mystique. Puis après une série de coups de semonces téléphoniques, il a fini par pondre le texte en écriture quasi-automatique, ce en quelques semaines et à ma plus grande joie, car j’étais en retard sur deux autres commandes à cause de ce délai. Nous avons communiqué par email, avec des feed back mutuels très enrichissants. Bien que n’étant pas musicien, Christophe est mélomane et possède un sens très poussé du rythme déclamé et des idées précises pour les didascalies. Il s’inquiétait au début de faire des rimes ou des pieds dans ses vers, mais je l’en ai dissuadé, précisant que la musique serait là pour donner des effets purement sonores au texte.
    - Comment la création s’est-elle développée avec vos interprètes ?
    - La création de ce mystère a été frappée d’une malédiction digne de celle de Toutankhamon, avec pas moins de trois décès et plusieurs désistements. Tout d’abord, Anne Cunéo, alors pressentie pour le livret avant Christophe, décède. Puis c’est le tour d’Olivier Faller, alors directeur de l’Automne Musical d’Ollon, qui nous quitte brutalement à cause d’un arrêt cardiaque. Le troisième à nous quitter fut l’organiste de Barbarie d’origine, Jérôme Capeille, des suites d’un cancer. Heureusement, son frère Didier put reprendre le flambeau, étant le seul à pouvoir manipuler l’engin et perforer les cartons nécessaires. Plusieurs chanteurs ont du déclarer forfait pour diverses raisons, qui furent suivis du pianiste Pierrre Goy, à cause d'un burn out. Bien que j'avais pu rendre la partition dans les temps, les organisateurs du festival ont mis un temps inexplicablement long à commander les piano-chant pour les choristes et cela mettait en péril leur travail, vu qu’ils ne sont pas professionnels. Nos soucis ne s’arrêtaient pas là, car la veille des répétitions, la soprano Christine Buffle se retrouva complètement aphone à cause d’une grippe ! Nous devions trouver quelqu’un le jour-même, qui nous vint de Paris sous la forme de l’ange salvateur qu’est Karen Wierzba.
    - Cet oratorio opus 52 prend-il une place particulière dans la suite de vos compositions ?
    - Il s’agit déjà de l’opus 80 ! Je me sers des numéros par souci d’ordre dans mes pièces, mais je m’y perds moi-même. Certains numéros ne pas sont dans l'ordre chronologique, d’autres sont inexistants et certaines œuvres n’en ont pas. Ce Mystère d’Agaune tient une place affective très particulières cependant, car outre son message politique, mystique ou purement musical, il reflète mon souci de retour à la simplicité, à une expressivité plus immédiate, un langage plus accessible et direct, pour permettre aux interprètes une plus gande palette d’interprétations possibles et aux auditeurs de ressentir les émotions les plus diverses, conformément à leurs sensibilités, spiritualités et croyances de tous horizons. En un mot : il s’agit d'une œuvre libre, ouverte, offerte à tous pour le bonheur de tous...

  • Proust sans clefs

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    Un buzz récent évoquait les romans à clefs de la rentrée littéraire qui vont faire mousser les médias et glousser les avocats. De son côté, Bernard de Fallois nous rappelle que les personnages de la Recherche du temps perdu de Proust ont (presque) tous plusieurs «modèles» et ne sont jamais désignés par leur vrai nom, sauf un brave couple de Français.
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    (Dialogue schizo)
     
     
    Moi l’autre : - Et toi qu’en penses-tu, de ce buzz ?
    Moi l’un : - D’abord qu’il sent le vide médiatique des fins de vacances dans les rédactions moites, et ensuite qu’il relance un débat vieux comme le couple de l’indiscrétion et de la médisance. En plus, comme souvent, on focalise un thème pour exciter les curiosités alors qu’une rentrée littéraire brasse tout et n’importe quoi…
    Moi l’autre : - Mais avant la rentrée, il y a eu les hauts cris de Séverine Servat de Rugy, la femme du président de l’Assemblée nationale française qui s’est reconnue dans le roman à paraître Vivre ensemble, d’Emilie Frèche, laquelle vit avec son ex et où son jeune fils ado apparaît sous un jour qui l’a scandalisée…
    Moi l’un : - C’est ça : on n’est plus dans la littérature mais dans une embrouille privée/publique aussi puante que celle de dame Angot il y a quelques années, avec Les Petits, le roman assez tordu qui lui a valu de perdre un procès.
    Moi l’autre : - Elle remet d’ailleurs ça cette année avec un nouvel épisode où apparaît Doc Gynéco…
    Moi l’un : - Tant mieux pour celui-ci, puisque la rumeur affirme qu’il trouve son portrait «juste cool». Quant à la femme du président, elle a obtenu un encart d’avertissement au lecteur dans le roman qu’elle a renoncé à faire interdire. Mais quel intérêt «littéraire» dans ce micmac ?
    Moi l’autre : - Je te rappelle que le buzz (notamment dans L’Express) parle d’une «myriade» de romans à clefs à paraître cet automne…
    Moi l’un : - Va pour l’effet d’annonce, puisque le buzz en question ne cite pour le moment que deux ou trois noms de personnages connus (dont Sylvain Tesson et François Nourissier) que les lecteurs pourront identifier. Mais le problème est-il là ? Et d’ailleurs y a-t-il un problème avec le roman à clefs ? Moi je n’en vois qu’un:est-ce un bon ou un mauvais roman ? Le personnage «masqué» par une clef est-il intéressant ou l’auteur ne fait-il qu’attiser la curiosité du lecteur-concierge ?
     
    Moi l’autre : - Tu penses à Philippe Sollers, dans Femmes ?
    Moi l’un : Je ne trouve pas que Femmes soit un vrai roman : c’est une chronique romancée à la Sollers dont les clefs ont régalé le tout-Paris et environs. On y reconnaît Barthes, Althusser ou Aragon sous divers masques, mais ces personnages vivent-ils en tant que tels ? Pas vraiment. Il en va tout autrement dans le superbe Ravelstein de Saül Bellow qui, à partir du modèle d’un célèbre intellectuel américain, Allan Bloom, auteur d’un essai dévastateur contre le politiquement correct, intitulé L’Âme désarmée, a façonné un vrai personnage de roman en ronde-bosse. On ne sait pas ce que Bloom aurait pensé de son avatar romanesque, vu qu’il a quitté ce bas monde en 1992, huit ans avant la parution du roman de son ami Bellow…
    Moi l’autre : - Tout ça me rappelle aussi le portrait de son ami Cézanne par Zola, dans L’œuvre de celui-ci, sous les traits de Claude Lantier.
    Moi l’un : - Eh oui, d’ailleurs pas terrible le roman, mais là le problème n’est pas dans la «clef», car ce qui a navré Cézanne n’a sûrement pas été de se reconnaître mais de constater que décidément son compère de jeunesse ne comprenait rien à sa peinture !
    Moi l’autre : - Une vingtaine d’années plus tard, c’est Monet que certains ont cru reconnaître dans le personnage du peintre Elstir, grande figure d’À la recherche du temps perdu…
    Moi l’un : - Certains autres ont parlé de Gustave Moreau, d’autres encore d’Auguste Renoir ou de Vuillard que Proust a rencontré dans son atelier de Cabourg. Et les clefs à têtes multiples sont quasiment la règle dans la Recherche, à commencer par la fameuse Albertine…
    Moi l’autre : - Dont la «clef» serait Alfred d’Agostinelli, le chauffeur de Proust et l’une de ses passions amoureuses…
    Moi l’un : - Tout juste Auguste, mais le personnage d’Albertine a d’autres «sources», à la fois masculines et féminines, de son secrétaire particulier suisse Henri Rochat à son amie platonique Marie de Chevilly…
    Moi l’autre : - Bisexuel, le «petit Marcel» ?
    Moi l’un : - Pas plus que son narrateur hétéro Et c’est par cette transposition, justement qu’on passe du roman «à clefs» à la symphonie proustienne qui cherche la vérité humaine de chacun de ses personnages à travers de multiples facettes.
    Moi l’autre : - Pourtant certains amis de Proust se sont brouillés avec lui en croyant se reconnaître ?
    Moi l’un : - C’est vrai, son cher ami Louis Albufera, hétéro notoire, a cru se reconnaître dans le personnage par ailleurs magnifique de Robert de Saint-Loup, qui «vire pédé» avant de mourir au champ d’honneur, et le prétendu modèle a donc tourné le dos au romancier. De la même façon, le comte de Montesquiou, célébrité du tout-Paris poético-pédérastique de l’époque, n’a pas trop aimé qu’on l’assimile au baron de Charlus, etc. Même topo pour le romancier Bergotte, qui au moins cinq ou six modèles, et jusqu’à la grand-mère du Narrateur, à laquelle Proust à donné des traits de sa propre mère. Bref, comme le relève Bernard de Fallois, grand proustien disparu en janvier dernier, dans sa magistrale Introduction à la Recherche du temps perdu qui vient de paraître, les plus de 2000 personnages des plus de 3000 pages de la Recherche ne sont pas «à clefs» mais «à lois», en cela que leur vérité découle de vérités humaines plus générales que chez un seul individu, obéissant aux lois du plus vieux sentiment humain qu’est l’amour, et à ses corollaires de désir ou de jalousie, aux lois du milieu social ou de l’époque, de la psychologie ou de la physiologie, etc.
    Moi l’autre : - Tous sont donc «inventés». Aucun nom « réel » n’est cité genre name-dropping à la Houellebecq…
    Moi l’un : - À l’exception d’un couple, dont le Narrateur cite avec émotion le nom de Larivière dans un passage de la Recherche évoquant les malheurs de la guerre et la droiture particulière de certains humbles Français. Et pour le name-dropping, le Narrateur cite par leur nom un tas de célébrités de l’époque, qui ne sont pas des personnages du roman mais «font l’actualité », à commencer par Alfred Dreyfus – et Zola !
    Moi l’autre : - Mais pourquoi transformer un jeune homme aimé en jeune fille en fleurs ? Par crainte du qu’en dira-t-on ?
    Moi l’un : - Pas du tout, et là-dessus Bernard de Fallois est plus clair et direct que de nombreux commentateurs qui ont confondu l’Auteur et son Narrateur. Celui-ci, contrairement à son «père» littéraire, aime les femmes, alors que Proust n’a jamais caché son homosexualité, ni ne s’en est prévalu comme d’une qualité spéciale. Ce décalage, par le truchement de son Narrateur, lui permet d’ailleurs de développer une veine comique trop souvent négligée, qui fait de tous ses personnages de tous les sexes une comédie humaine à la fois plus noire et drolatique que celle de Balzac.
    Moi l’autre : Même chose avec les Juifs !
    Moi l’un : Exact. Proust, homosexuel et plus que demi-juif par sa mère, parle des Juifs, dans le roman, avec une distance qu’on lui a également reproché. Tu te rappelles les railleries du grand-père du Narrateur à propos de son jeune ami Bloch ! Or Proust ne «dénonce» jamais ses personnages. On peut y voir de l’ambigüité, comme chez Shakespeare avec Shylock, mais on peut aussi rappeler la phrase de Tchékhov sur les voleurs de chevaux, qui disait que lorsqu’un écrivain décrit des voleurs de chevaux, rien ne l’oblige à ajouter, comme au catéchisme, qu’il est mal de voler des chevaux...
    Moi l’autre : - Bernard de Fallois souligne aussi la qualité poétique et «musicale» inouïe de la Recherche, mais également sa façon de laisser leur liberté à tous ses personnages, jusqu’aux plus abjects en apparence, tels le maquereau Jupien ou le gigolo Morel, Odette la bécasse ou la fille perverse du musicien Vinteuil..
    Moi l’un : - Il a le grand mérite aussi de montrer comment le Temps lui-même, à savoir l’expérience, l’amour fou et la jalousie, la maladie, la mort de ses parents et de sa grand-mère, l’injustice faite à Dreyfus et la guerre, le snobisme mondain et le rejet croissant des artifices sociaux, enfin l’extraordinaire volonté de ce doux despote malingre et tousseux, dans ses murs doublés de liège et sous ses monceaux de lainages, ont contribué à l’écriture de ces «Mille et une nuits» dont les seules clefs sont d’un palais imaginaire…
    Bernard de Fallois. Introduction à la Recherche du temps perdu. Editions de Fallois, 316p.
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  • Fantaisie du bel été

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    Pour Sergio Belluz

     


    Mon manège est un galopant,


    mais il aime aussi la lenteur,


    les antilopes et les cravates,


    et la couleur de l'héliotrope.


    Avant de lire je chevauchais


    les tigres de l'épidiascope,


    et le rire inquiet des muets


    m'a fait danser le menuet.


    A dix ans l'âge de raison


    m'a vu philosopher tout bas,


    avant d'emboucher le tuba


    des marines explorations.


    Ah que le monde est bas !


    Ah que le monde est haut !


    Ah comme il était beau,


    le son du pianola !

  • Ceux qui ne parlent que de ça

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    Celui qui se sent tout minaret quand il voit une figue ou une moule / Celle qui sublime ses érections mentales / Ceux qui en font des colloques humides / Celui qui a fait du scrabble avec le docteur Lacan ce type qui gagnait à être connu / Celle qui se faisait passer pour Duras le bourreau des cœurs de camionneurs / Ceux qui font leur coming out en plein harem / Celui qui le fait trois fois en une et s’en vante au tea-room des veuves en recherche / Celle qui s’est fait un sosie de Paulo Coelho par ailleurs invité d’un clone de Laurent Ruquier / Ceux qui font dans le faux authentique genre Rembrandt en 3D / Celui qui répand des bruits de chiottes via Radio-couloir / Celle qui dit baise-moi au telévangéliste à pommettes fardées / Ceux qui ont vu passer Tariq Ramadan sur une lambretta empruntée à une bisexuelle mal vue des laïcs de droite / Celui qui propose à ses maîtresses ni de gauche ni de droite de mettre tout à plat / Celle qui en a là-dedans et dehors je te dis pas / Ceux qui ne savent pas où ils se sont rencontrés vu qu’il n’y étaient pas sans en en être sûrs / Celui qui dans les parties carrées ne cesse de tourner en rond / Celle qui dit toujours ça je n’avale pas en invoquant son droit à la différence et le respect des minorités sceptiques / Ceux qui ont vu le Seigneur au coin d’une colonne de Notre-Dame et en ont tiré la doctrine de la colonne à coins / Celui qui se dit pratiquant sans être croyant vu que ça ne mange pas de pain / Celle qui a fait le chemin de croix sur les genoux et le reste en apnée / Ceux qui en prennent leur parti sans laisser l’adresse, etc.

  • L'âpre beauté de l'être

    À propos d’une toile de Czapski défiant toute copie…
    Femme forte. PP. Barbara et Richard Aeschlimann.
     
    C’est une vieille peau toute moche sur un banc jaune, attendant le métro à la station Auteuil sous son vilain chapeau, à côté d’une publicité exaltant la FEMME FORTE en lettres rouges sur fond noir.
    C’est là : c’est ce qu’on voit. Cela pèse des tonnes, comme la vie. C’est moche et pourtant il se dégage, de cette vision de Joseph Czapski précisément intitulé Femme forte (variante d’une autre toile exécutée vers 1965), une beauté que je dirai un peu pompeusement ontologique, s’agissant d’une beauté qui pèse de tout son être.
    Variante reproduite dans l'ouvrage de Joana Pollikovna, datée vers 1965.
     
    Or m’efforçant de copier à la gouache, dans mes carnets, cette toile qu’un œil superficiel ou prétentieusement connaisseur jugera simplement moche ou mal peinte, je découvre la difficulté de m’en tenir à cette simplicité quasi brute, pour ne pas dire brutale en sa mocheté.
    Mocheté de cette vieillarde à moche galure et gros pif envahissant, à mains comme des pattes et moche pébroque que seul Czapski, du regard et d’une main aussi lourde que celui-ci, transfigure pour ainsi dire sans misérabilisme anecdotique pour autant.
    Or peut-on relier ce tableau à quelque esthétique de la laideur que ce soit ? Je ne le crois pas. Czapski n’exalte pas la laideur de sa faible femme seule au chapeau cabossé : il la représente telle qu’elle est, ou plus précisément telle qu’il la voit et sans trace du maniérisme morbide des esthètes de la laideur.
    Pour ma part, j’ai vainement essayé de rendre la mocheté de cette pauvre vioque, mais pas moyen. Ma vieillarde a l’air d’une institutrice à la retraite, de la veuve d’un employé quelconque ou d’une officière de l’Armée du salut, mais sa présence n’a rien de la formidable force qui se dégage du personnage de Czapski, retournant bonnement la dérisoire formule publicitaire d’à côté par la simple affirmation de son être…
     
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  • Enfantés par la tempête

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    Le roman de Roberto Saviano, «Piranhas», nous plonge dans l’univers des baby-gangs napolitains qui en remontrent aux pires mafieux. Des ados retombés dans la barbarie de «Sa majesté de mouches», roman anglais de William Golding et film de Peter Brook datant du début des années 60, aux «tueurs nés» italiens, la régression semble cependant contaminer jusqu’à la «dénonciation» du phénomène...
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    Depuis la parution, en 2006, de Gomorra, dans l’empire de la Camorra, récit-reportage très documenté sur les méfaits de la mafia napolitaine, le nom du journaliste d’investigation Roberto Saviano a fait le tour du monde, partageant désormais le sort d’un Salman Rushdie puisque lui aussi a été condamné à mort, non par des fanatiques religieux mais par les parrains dont il a livré les noms et décrit les crimes par le détail, révélés à plus d’un million de lecteurs avant la transposition du livre en série télévisée.
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    La série Gomorra, devenue elle aussi «culte», a provoqué, plus que le récit, une controverse mettant en cause l’image «négative» réfractée par ce microcosme criminel au dam de l’«Italie de rêve» des dépliants touristiques — argument, notamment de Silvio Berlusconi —, et l’influence délétère de son contenu sur la belle jeunesse italienne, notamment dans l’épisode ultra-violent intitulé Tueurs nés en écho à un film non moins controversé d’Oliver Stone, mais impliquant cette fois des adolescents et des enfants regroupés en gangs.
    Malgré le «contrat» pesant sur lui et fort du soutien de certains intellectuels italiens de premier plan, dont un Umberto Eco, Roberto Saviano, toujours sous protection policière rapprochée, n’a pas cessé de défendre ce qu’il estime un combat pour la défense de la civilisation, à l’écart de la politique politicienne mais au cœur des questions qui déchirent l’Italie actuelle, poursuivant son enquête sur les réseaux mondiaux de la drogue (Extra-pure: voyage dans l’économie de la cocaïne) et prenant position contre la politique migratoire de Matteo Salvini, lequel a menacé récemment de supprimer sa protection policière… Et voici que Saviano «passe au roman» en reprenant la thématique des «tueurs nés» dont les nouveaux parrains ont moins de vingt ans…
     
    Un effet de loupe superficiel
    Or le roman Piranhas ajoute-t-il quelque chose de nouveau voire de décisif à l’observation déjà faite par Roberto Savinio sur les tribus ensauvagées des «baby-gangs»? Tel n’est pas mon avis, en dépit de ce qu’on pourrait dire les «arrêts sur images» du roman, qui frappent le lecteur d’une façon plus «intime» que dans le reportage ou sur l’écran, avec l’effet grossissant, et affectivement plus prenant, de la fiction qui s’efforce de dépasser la réalité par le truchement de ses personnages et son alternance d’action et de recul voulu «poétique».
    Trois images fortes marquent, entre autres, la folle course au pouvoir du jeune protagoniste de Piranhas, Nicolas Fiorillo dit Maharaja (du nom d’une boîte très encanaillée du Pausillipe), relevant de la «scène à faire» incontournable pour les faiseurs de romans: la première est le «massacre» symbolique d’un gosse au prénom de Renatino qui a eu le front regarder un peu trop son aîné («Regarder quelqu’un, c’est comme entrer chez lui par effraction…» et, pire: de «liker» la copine du chef sur son smartphone de manière trop harcelante au jugé de Nicolas, qui lui chie à la face [au sens propre, si l’on ose dire] au milieu de ses lascars déchaînés.
    La deuxième est celle de Nicolas cherchant l’adoubement d’un vieux parrain qui lui impose, pour l’humilier, de négocier entièrement nu, sans empêcher pour autant le défi teigneux du baby-gangster; et la troisième image — scène finale pour ainsi dire «faite pour le cinéma», comme les deux précédentes — est celle de l’enterrement de tournure très traditionnelle du frère de Nicolas que celui-ci a envoyé se faire tuer en lui ordonnant de flinguer un ami proche - tel étant le cercle infernal des relations mimétiques liant entre eux ces petites crevices imitant leurs aînés comme les jeunes djihadistes le font des leurs...
    Or le roman, diablement bien ficelé, question technique narrative — comme le sont d’innombrables romans à succès actuels plus ou moins violents, et autant de séries cumulant les talents de superpros avérés —, et certes très efficace, me semble relever finalement, par rapport à l’art romanesque, du sous-produit désormais dominant, saturé de stéréotypes récurrents et sans supplément d’âme ou de style personnel…
     
    Vieille baderne qui parle d’Art!
    Ah mais tu oses parler d’Art, et avec majuscule, vieux chnoque? Mais tu ne crois pas que tu retardes? Et comment que je retarde! Au point que je vais te remonter la pendule de sept siècles jusqu’à celui de la Commedia de Dante [renommée Divine comédie par le compère Boccace] qui, de l’Enfer où grouillent les pires crapules politiques ou ecclésiastiques — à côté desquelles les Berlusconi et autres Trump font figure de démons de seconde zone — tire une fresque à la fois effrayante et fabuleuse de paradoxale beauté, qui vous prend aux tripes, au cœur et au plus fin de la corde sensible.
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    Or voyez les sous-produits de ladite Commedia en ses multiples adaptations «populaires», de vidéos gore en bandes dessinées à bulles «dantesques», et vous distinguerez mieux ce qui relève de ce truc-machin qu’on appelle la poésie depuis la nuit des temps et de ce qui n’en est que la contrefaçon d’habile fabrication usinée.
     
    Une île mythique du roman et du 7e art
    Un exemple plus proche [à peine le battement de cil d’un demi-siècle...] me semble aussi probant que celui de La Divine Comédie de ce vieux réac hypercatho de Dante, et c’est celui du magnifique roman de William Golding, Sa majesté des mouches, adapté au cinéma par le grand metteur en scène Peter Brook, spécialiste de Shakespeare et auteur d’un merveilleux essai sur celui-ci intitulé La Qualité du pardon.
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    Du pardon chez les piranhas? Pas plus que de vrai tragique ou de comique non plus! Question de degree, pour parler la langue du good Will: question de degré dans l’échelle du verbe et de l’émotion; question de hiérarchie qui met, après le roman à valeur de fable, les images cinématographiques des gamins de l’île au sommet de l’expressionnisme tragique, quand la petite bande régresse dans la barbarie d’un culte primitif [la fameuse tête de porc sauvage adorée par la tribu peinturlurée et gesticulante] et se retourne contre celui qui lui résiste au nom de la dignité humaine avant de sacrifier l’innocent.arton1386.jpg
     
     
     
    On sait la vertu purificatrice de la tragédie antique: cela s’appelle la catharsis et cela aussi distingue le pouvoir réel de l’Art avec majuscule — dont les lois n’ont rien à voir avec celles du marché —, des sous-produits dont celui-ci se gave, comme de chair tendre les terribles piranhas...

  • Contemplation et fulgurance

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    Contemplation et fulgurance

    Joseph Czapski, peintre de la condition humaine.

     

    Cela tient du miracle : chaque fois c’est un émerveillement que de découvrir les œuvres nouvelles de Joseph Czapski. Alors que tant d’artistes au goût du jour se bornent à répéter tout ce qui été dit dans les premières décennies de notre siècle par l’avant-garde, Joseph Czapski poursuit, à l’écart des modes mais non sans s’inscrire dans la double filiation de la peinture-peinture et de l'expressionnisme tragique (de Cézanne à Nicolas de Staël, Pierre Bonnard Van Gogh, Soutine ou Louis Soutter) son œuvre qu’orientent la fois l’intelligence d’un homme de vaste culture et la sensibilité à vif d’un témoin de toutes les souffrances de notre temps.

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    Or, ce qui est particulièrement bouleversant chez le grand artiste polonais, qui touche à l’extrémité de ses forces physiques et que menace la cécité complète, c’est que ses dernières toiles parviennent à la synthèse des deux tendances qu’il s’est longtemps acharné à concilier, de la construction analytique et du saut dans le vide, de la lutte patiente avec la matière et du geste impulsif, de la contemplation et de la fulgurance.

     

    L’ultime pointe

    En découvrant la série de natures mortes que Czapski a littéralement jetées sur la toile à la fin de l’an dernier, nous pensons à ce peintre taoïste qui, après avoir médité de longues années sans toucher un pinceau,réalisa son chef-d’œuvre en un tournemain, ou encore à tous ces artistes se résumant soudain à la fine pointe de leur art, forts du savoir de toute une vie mais touchant finalement l’essentiel en quelques traits et quelques touches de couleur.

     

    Devant le merveilleux Mimosa, c’est le bonheur du Matisse le plus épuré que nous retrouvons sous la forme d’un poème visuel. Avec le Vase blanc évoquant une manière d’icône profane, on se rappelle la quête ascétique d’un Giacometti visant à restituer la mystérieuse essence des objets ou des visages. Plus incroyable encore d’audace elliptique, Fruit jaune et vase blanc pourrait être proposé, aux jeunes peintres d’aujourd’hui cherchant à renouer avec la représentation, comme un manifeste de liberté et d’équilibre.

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    Enfin, la Grande nature morte aux vases éclate comme un hymne la joie dont la lumière irradie l’harmonie atteinte.

    Le regard de Czapski, c’est évidemment l’œil d’un peintre, et qui pense en formes et en couleurs, en luttant chaque instant contre le déjà-vu. Mais si l’artiste a réagi dès ses jeunes années contre l’académisme de ses aînés (à commencer par le naturalisme historique régnant au début du siècle en Pologne) et s’est confronté par la suite à tous les problèmes picturaux de notre époque (de la couleur pour la couleur chère aux impressionnistes, aux images racontées de l’expressionnisme ou à l’abstraction désincarnée, constituant autant de solutions intégrer puis dépasser), son regard est aussi celui d’un homme que son destin a immergé dans la tragédie contemporaine et qui n’a cessé depuis lors d’interroger la condition humaine, la solitude de l’individu et la déréliction de l’espèce.

    Voir vrai

    La peinture de Joseph Czapski, par ses visions, réveille et rafraîchit tout coup notre propre regard sur le monde. Voyez cette grande toile datant de 1969 et intitulée Le ventilateur dans un soubassement de grande ville, entre deux pans jaune sale encadrant, comme un rideau de théâtre, le fond noir suie d’une muraille nue : c’est le double événement d’un choc pictural, avec l’immense poussée rouge sang d’un tuyau de ventilateur, et d’une présence énigmatique que fait peser cet ouvrier demi-caché dans sa coulée de noir Goya.

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    Ou c’est cette autre présence lancinante du Jeune homme au Louvre, perdu dans ses pensées comme le sont tous les personnages de Czapski, et qui semble flotter dans une grisaille nimbée de jaune-orange et parcourue de grands traits noirs donnant sa formidable assise à la construction du tableau. Ou, enfin, c’est la monumentale Vieille dame dont la chair croulante paraît comme écrasée par l’atmosphère feutrée de quelque salle d’attente officielle, tandis que les chevrons obsédants du plan- cher tanguent follement sous ses pauvres jambes bandées. À l’opposé d’un misérabilisme de convention, Joseph Czapski nous révèle ainsi tout ce que nos yeux aux paupières trop lourdes ne voient plus, par habitude, ou esquivent, par lâcheté. La vie est là, simple et terrible, nous dit et nous répète Czapski, et ce n’est qu’au prix d’une incessante quête de vérité que nous pourrons en déceler la profonde beauté.

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    Témoin de notre siècle

     

    Czapski36.jpgPlus âgé que notre siècle (il est né Prague en 1896 de parents Polonais), Joseph Czapski, après ses écoles accomplies à Saint-Pétersbourg, où il assista aux débuts de la révolution bolchévique, entreprit des études à l’Académie des beaux- arts de Cracovie. Chef de file du mouvement des kapistes, il passa quelques années à Paris dans les années vingt, avant de retourner en Pologne pour défendre sa conception de la «peinture-peinture », fortement influencée par Bonnard et les fauves notamment. Fait prisonnier par les Soviétiques au début de la Deuxième Guerre mondiale, il échappa par miracle au massacre de Katyn et fut chargé de retrouver, en Union soviétique, les 15 900 soldats polonais disparus. Dans son livre intitulé Terre inhumaine, Joseph Czapski relate les détails de cettmission et l’épopée de l’ armée Anders, rassemblant militaires et civils, avec laquelle il traversa l’URSS, l’Irak et l’Egypte, jusqu’à la bataille du Monte Cassino où les patriotes polonais devaient apprendre l’abandon de leur pays par les Alliés.1596689695.jpg

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    En exil à Paris depuis 1945, Joseph Czapski fut l’un des animateurs principaux de la revue Kultura, dont le rôle fut essentiel pour les Polonais. Ajoutons qu’une monographie a été consacrée Joseph Czapski par Muriel Wer- ner-Gagnebin et que le peintre est lui-même l’auteur d’un remarquable recueil d’essais sur la peinture, paru en français sous le titre de L’œil ». Tous les ouvrages cités ci-dessus sont disponibles aux Editions L’Age d’Homme.

     

    (Tribune - Le Matin, 2 avril 1986)