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Carnets de JLK - Page 8

  • Les zombies sont parmi nous !

    Vient de paraître aux éditions Pierre Guillaume de Roux: Nous sommes tous des zombies sympas. En librairie tout soudain...

     

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  • Les zombies se mettent à table !

    Un pamphlet gratiné et sa soupe à l'oignon au Richelieu: ça va de soif !74163540_10221247904214011_8632013533355180032_n.jpg

  • Faut-il crucifier Amélie ?

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    Unknown.jpegLe dernier roman d’Amélie Nothomb, Soif,  mérite mieux qu’un prix Goncourt : une lecture attentive…

    Sous ses airs de fée-sorcière belge à la Harry Potter gérant son image à chapeaux de cirque avec une malice de sale gamine, la fine mouche, nièce du savant « bibliste» Paul Nothomb, a poussé le bouchon jusqu’à parler au nom du rabbi Iéshouah, le Jésus de nos catéchismes et superstar de cinéma.

    Mais pour dire quoi ? Lire Soif est la seule réponse à cette question, avec ou sans caution de cette institution littéraire défaillante qu’on appelle le Prix Goncourt.

    D’aucuns ont pris la romancière-à-succès de très haut, avec une condescendance toute parisienne qui ne pèse guère à côté de ce qui est vraiment développé dans ce monologue éminemment culotté, parfois pimenté d’ironie ou roulant des formules semblant « téléphonées » mais recoupant finalement, dans un langage tout simple à la fausse apparence « simplette », les méditations (sur l’incarnation, les miracles, le plaisir, l’amour charnel, la soif d’absolu, le scandaleux sacrifice, le chantage au salut, etc) de certains commentateurs les plus pénétrants des paradoxes du christianisme, de Nietzsche à Simone Weil ou Vassili Rozanov dans La face sombre du Christ...

    Bref, avant de dégommer ce livre sur la base de on-dits médiatiques ou mondains, prenez et lisez…

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    Cela pourrait commencer par un jeu où chacune et chacun dirait ce que le nom de Jésus évoque pour elle ou lui, et ce serait un premier défilé des Christs.

    Il y aurait d’abord, je parle pour moi et mes frère et sœurs, le Jésus de nos enfances, le tout bon gars en robe bleu ciel à longs cheveux et barbe sympa qui nous la jouait tout en douceur en murmurant «laissez venir à moi les petits filous», et ce serait le même dont nos mères et grand-mères nous enjoindraient d’écouter la petite voix ; et ensuite ce serait plutôt le grand frangin confident de l’école du dimanche, puis le Seigneur des sermons protestants et du catéchisme insistant sur l’enseignement moral de ses paraboles,  ou le Jésus des miracles et de la présence réelle invoqué par les curés de nos petits camarades catholiques, qui verraient dans le vin de messe son sang et dans l’hostie sa chair à ne pas mordre.

    Mais il va de soi que ces images eussent été tout autres, ou bonnement inexistantes, selon que l’on eût vu le jour en Nouvelle-Guinée entouré de parents en pagnes, ou dans quelque clinique pédiatrique pour nouveau-nés malformés, au titre des «bavures» de la Création. 

    En outre, 2019 ans après le transit terrestre du présumé Dieu incarné, les avatars de sa représentation, plus que mille Bouddhas plus ou moins dodus, se seraient multipliés de façon exponentielle et parfois contradictoire, jusqu’au Jésus d’Amélie qui en contient d’ailleurs plusieurs, entre le très cool, le plutôt soft et le plus radicalement hard.

    Un inventaire à dérouter l’anticlérical Prévert

    Avant d’évoquer l’inventaire des innombrables interprétations et représentations de la vie et des œuvres du présumé fils de Dieu né d’une vierge avec l’accord tacite d’un certain Joseph, menuisier au bon cœur – enfant surdoué devenu le rabbi Iéshoua, Messie annoncé, Roi des Juifs, chef de projet des évangélistes américains ou tête de turc des mécréants de tout poil, je cite illico ce propos du Jésus d’Amélie Nothomb, scandalisé par la «bévue» de son père sans corps et l’envoyant se faire crucifier pour sauver ses créatures décidément imparfaites: «Mon père m’a choisi pour ce rôle. C’est une erreur, une monstruosité mais cela restera l’une des histoires les plus bouleversantes de tous les temps. On l’appellera la passion du Christ ».

    Et cela d’abord qui annonce des siècles d’imitation, de sacrifices, de martyres, mais aussi de meurtres par « devoir divin » et autres massacres : «Aucune souffrance humaine ne fait l’objet d’une aussi colossale glorification».

    Sur quoi défilent, pour nous en tenir à la tradition chrétienne occidentale, en sculpture ou en peinture, les Christs de bois ou de pierre, les austères Christs romans et les Christs dolents ou maniérés de la Renaissance et du baroque, les Christs évanescents ou les Christs violents, les indigents et les triomphants, le cadavre affreux de Hans Holbein au musée de Bâle qui faisait dire à Dostoïevski que c’était  une incitation à l’athéisme, les crucifiés saignant noir de Louis Soutter ou ceux de Friedrich Dürrenmatt entourés de rats; ou en musique : les Christ du plain-chant orthodoxe ou celui d’un Bach «capable du ciel», l’enfant Jésus de nos cantiques populaires à la Noël ou le Maître en gloire de Pâques et de la résurrection ; au cinéma le Christ pur et dure de Pasolini et le Christ frelaté deLa dernière tentation; en littérature le Christ de Rabelais (mais oui !) et les Christs de Dante, de Pascal et de Bernanos, de Léon Bloy et de Claudel ; le Christ chahuté par Nietzsche et scruté en sa face sombre par Vassili Rozanov ; enfin en théologie le Christ de Thomas d’Aquin et celui de Luther, le Christ des prêtres ouvriers et le Christ des moines ascètes, le Christ politisé à droite de l’Opus Dei ou à gauche par Dom Helder Camara, le Christ de Jean de La Croix, de saint FranCois des Fioretti ou de Simon Weil la juive confrontant la pesanteur et la grâce, etc.       

    Amélie et Jésus ou les malentendus

    Dans un papier  du magazine Marianne aussi railleur que superficiel, genre ouaf ouaf parisien, Amélie Nothomb se trouve qualifiée de midinette écrivant pour des coiffeuses et des ados férus de convivialité molle et de cuisine vegan, accusée, à grand renfort de citations prêtant en effet aux pires conclusions hâtives, de  réduire Jésus aux dimensions d’un mec cool  demandant pardon au figuier qu’il a maudit ou aux poissons qu’il a pêchés, dont la philosophie et la sagesse relèvent plus ou  moins de «la mystique pour les nuls».

    C’est brillant et ça se veut décapant, typique de l’esprit du temps qui ne peut imaginer qu’une auteure à succès soit autre chose qu’une « cruche », je cite, mais c’est aussi pécher par simplisme en ne voyant rien de ce qui est dit avec une rare simplicité.

    Quand le Jésus d’Amélie dit à Marie de Magdala, dite Madeleine, pour  laquelle il en a pincé dès qu’il l’a vue, sachant pourtant qu’elle a eu des tas d’hommes alors qu’il n’a point connu de femme jusque-là, qu’elle est son « gobelet d’eau », ça va pour ainsi dire de soi qu’on s’esclaffe. Trop drôle !

    Or l’esprit du temps, citadin à qui on ne la fait pas, peut-il imaginer ce qu’est un verre d’eau dans ce pays de grande soif et de troubles politiques (déjà !) où Jésus dit qu’il a « choisi » d’apparaître ?  Cela passerait mieux, évidemment si c’était Épicure, cité d’ailleurs par Amélie,  qui s’exclamerait : « Un verre d’eau et je crève de jouissance ! »

    De la même façon, quand le Jésus d’Amélie dit son bonheur d’être au monde, se réjouit du bon goût d’une pomme et du bienfait du sommeil, ou au contraire exprime sa peur de la douleur, le dégoût que la laideur ou la mesquinerie lui inspirent, l’envie d’échapper à son sort annoncé pour aller fabriquer du fromage de brebis avec sa Madeleine chérie à laquelle il fera une flopée d’enfants - quand cet humain dûment voué à l’incarnation  par son « père » sans corps se retrouve flagellé (quel show !) puis cloué à la croix qu’il a portée jusqu’au Golgotha, il semble ridicule qu’il crie «pouce» après avoir espéré couper au supplice à l’aube où il s’est mis à pleuvoir. Imaginer une crucifixion romaine sous la pluie – vraiment cette Amélie est too much. Mais la pluie va cesser et c’est parti pour accomplir la prophétie, au terme de laquelle, comme Gargantua à sa naissance, il s’exclamera : «J’ai soif ! » 

    La dernière question du crucifié

    Jésus croyait-il encore en Dieu sur la croix ? La question peut sembler blasphématoire pour un chrétien, loufoque ou sans intérêt pour un mécréant ou un chroniqueur à la coule, mais le crucifié d’Amélie nous incite à nous la poser. Lui-même ne se la pose d’ailleurs pas que sur la croix, mais aussi après sa mort, quand il se retrouve dans ce « corps » dont on ne sait rien.

    Mais croire ou ne pas croire est-il si important que ça, se dit-il alors. On connaît le pari de Pascal, qui spécule sur la foi comme s’agissant d’une espèce d’à-valoir dont le salut éternel serait l’enjeu. Or le Jésus d’Amélie n’aime pas du tout cette sorte de petit chantage, pas plus qu’il ne souscrit à ce que l’évangéliste Luc lui fait dire avant de rendre son dernier souffle : « Père pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font », qui lui semble une parole condescendante alors qu’il ressent l’ultime besoin, lui, de se pardonner à lui-même quelque chose d’hyper-important.

    Et quoi donc ? De ne pas s’être assez aimé lui-même, et d’avoir par trop humilié la chair – ce que lui reprocheront justement un Nietzsche ou un Rozanov. Tout à coup, sa parole « aimez-vous les uns les autres » lui semble vaine s’il ne recommande pas à chacun d’aimer en soi-même un être unique et incomparable.  Et de renvoyer alors le diable à son inexistence, en rappelant la formule de Thérèse d’Avila qui disait moins craindre le démon que ceux qui le craignent…

    Pour le Jésus d’Amélie, plus que le traître de la tradition chrétienne, Judas est un type trop cérébral, coincé dans son ressentiment et sa jalousie, qui manque littéralement de corps. Or le manque de corps aboutit au manque de soif, au sens physique ou spirituel – c’est du kif. Et voilà qui relie encore l’intuition centrale de ce roman à ceux qu’a indignés l’interprétation chrétienne étroite et punitive du « péché de chair », alors qu’il est évident qu’un amour sans corps n’a «pas d’histoire», ainsi que le remarque encore le Jésus d’Amélie en rappelant que le handicap majeur de son « père » est de n’avoir pas de corps…

    Notre Amélie a un « grain…de génie », disait son oncle Paul  

    images-2.jpegUnknown-2.jpegIl est trop facile de prendre Amélie Nothomb pour ce qu’elle semble être, genre diva médiatique à tenues voyantes, alors que la personne est tout autre que le personnage qu’elle a fabriqué pour se protéger.

    À ce propos, je me souviens d’une bonne conversation, du côté des Ardennes bleues, avec son oncle Paul, ancien  compagnon d’armes de Malraux et spécialiste avéré (traducteur et exégète) de l’Ancien Testament, qui me dit à peu près, comme je l’avais deviné dès ma première rencontre en 3D avec la romancière après la parution d’Hygiène de l’assassin, son premier roman à fracassant succès : « Voyez-vous, je crois que notre Amélie, avec laquelle j’aime beaucoup parler, a comme un grain… de génie, qui demande encore à pousser !»

    Et de fait, suffit d’un gobelet d’eau et ça « pousse » en donnant Soif

    Amélie Nothomb. Soif. Albin Michel, 2019.

  • Les cadeaux de Monsieur Berchtold

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    C’est à un très grand et tout modeste Monsieur que j’aimerais dire ici ma reconnaissance en saluant une dernière fois Monsieur Berchtold, dont la présence restera vive, pleine de respect et d’affection dans la mémoire de celles et ceux qui ont approché la personne, bénéficié de l’enseignement du professeur, assisté à ses conférences ou lu ses livres.

    Ce fut un cadeau de rencontrer Monsieur Berchtold et lui-même, en tant qu’homme d’esprit et de cœur, rayonnait de cette même reconnaissance à l’égard de la vie et des êtres qu’il avait aimés, considérés comme autant de cadeaux

    Alfred Berchtold était un humaniste suisse dans la plus haute tradition de l’Europe cultivée, un lettré de très vaste érudition aussi sensible à la peinture qu’à la littérature, à la musique et aux multiples aspects de la vie de l’esprit, mais aussi au fonds populaire de notre culture; un historien non dogmatique et probablement le plus «romancier» de ceux que la Suisse passée et présente a inspirés, un passeur de culture et de littérature incomparable et notamment entre les quatre entités helvétiques; un honnête homme enfin d’un compagnie délicieuse à laquelle j’aime associer, tout naturellement, la présence de la malicieuse Madame Berchtold, dont la disparition lui fut un arrachement.

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    Pour les lecteurs passionnés de littérature, et plus précisément de celle qui s’est développée en pays romand, le premier cadeau de Monsieur Berchtold fut un livre d’un peu moins de mille pages, intitulé La Suisse romande au cap du XXe siècle et sous-titré Portrait littéraire et moral, paru en 1963 et constituant un formidable aperçu des tenants et aboutissants de notre littérature – au sens très large incluant les écrivains et les pédagogues, les théologiens et les scientifiques, les artistes et les multiple phénomènes de la vie culturelle -, et c’était une thèse de lettres mais de l’espèce la plus rare puisque rédigée dans un langage accessible à tous, multipliant les portraits de messieurs bien graves ou de poètes plus fantasques (d’Alexandre Vinet à Charles-Albert Cingria, du pacifiste Pierre Ceresole au peintre Ferdinand Hodler - dont je me rappelle qu’un dessin ornait la «prison trois étoiles» dans laquelle Monsieur Berchtold passa ses dernières années – ou d’Amiel à Ramuz, de Pierre Girard à Monique Saint-Hélier, entre tant d’autres dont l’auteur brossait les portraits avec un art confinant parfois à celui, j’y insiste, du romancier, sans prétention «littéraire» trop insistante au demeurant.

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    La littérature romande avait certes connu d’autres défenseurs de qualité, tel un Virgile Rossel, mais Monsieur Berchtold y apportait une chaleur particulière, une pratique singulière des rapprochements inattendus – de quinze siècles de présence catholique à la présence des Juifs à Genève et en Suisse, entre tant d’autres mises en rapport éclairantes - et un art de la synthèse où le pays romand n’était pas isolé mais en relation diachronique avec ses voisins et le monde où nos aïeux passèrent du service étranger à l’émigration, du refuge protestant au grand large de Blaise Cendrars.

    Je ne vais pas énumérer ici tous les cadeaux que Monsieur Berchtold nous a offerts en matière de littérature et d’histoire, et ne citerai qu’en passant ses ouvrages si nécessaires consacrés par exemple à cinq Suisses aussi différents les uns des autres qu’emblématiques (Euler, Ueli Bräker, Pestalozzi, le général Dufour et Sismondi), à Jakob Burckhardt ou à Émile Jaques-Dalcroze, mais deux autres cadeaux sans prix méritent une mention particulière puisqu’ils intéressent, mais oui, l’Europe, et le monde tant qu’on y est !

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    Le plus imposant est assurément Bâle et L’Europe, paru en 1990 et représentant une nouvelle somme d’érudition et de gai savoir aux portraits non moins mémorables (d’Erasme à Castellion, ou du fascinant trio de Thomas Platter, le chevrier humaniste et ses fils, à Carl Gustav Jung), qui décrit admirablement la cristallisation d’une identité par la culture.
    À ce propos, Denis de Rougemont me dit un jour que l’Europe de ses vœux serait celle des cultures et non point celle du profit – et Monsieur Berchtold l’illustre magnifiquement à sa façon.

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    Quant à cet autre cadeau que nous à légué Monsieur Berchtold avec son Guillaume Tell, résistant et citoyen du monde, paru en 1994, où l’historien se fait un malin plaisir de montrer que le « mythe » de Guillaume Tell, sèchement décrié par certains intellectuels, a valeur universelle en tant que symbole de la liberté reconnu en Amérique latine ou en Asie du Sud-Est, notamment, j’y vois à la fois une somme d’érudition joyeuse et comme un clin d’œil moqueur de Monsieur Berchtold aux «nouveaux historiens ».

    À l’instant, Monsieur Berchtold, je me rappelle l’immense cadeau que vous m’avez fait en m’accordant de longues heures d’entretiens, dont nous avons tiré un petit livre qui dit très exactement l’une de vos nombreuses qualités : La passion de transmettre.

    Et dire que c’est vous qui m’en avez remercié en m’offrant cet autre cadeau, en retour, d’une toile lumineuse, aux confins de l’abstraction, et si précisément évocatrice des bords du lac de Zurich dans son miroitement matinal polychrome, signée de cet autre admirateur de Ferdinand Hodler que fut Karl Landolt – passion transmise !

    Merci, de tout cœur merci, Monsieur Berchtold !

     

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  • Trois foudres de pureté

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    Unknown-7.jpegDans son pénétrant Éloge du génie, Patrick Roegiers célèbre trois grands créateurs que rapprochent leur totale identification à la pratique de leur art, à savoir la peinture (le Danois Vilhelm Hammershøi), la musique (Glenn Gould) et la littérature (Thomas Bernhard). Trois personnages hors norme également taxés d’extravagance, laquelle n’est qu’un effet collatéral de la même exigence absolue.

    Tel l’albatros de Baudelaire, magnifique de grâce en ses évolutions dans le ciel, mais s’empêtrant au sol comme un oiseau mazouté dès qu’il touche terre sans parvenir à rebondir avec ses trop grandes ailes, le génie, qu’il soit artiste ou savant, est souvent mal adapté à la vie sociale, en butte alors au décri des gens dits normaux que sa passion sans partage étonne ou même inquiète, surtout quand le personnage se montre effectivement trop ceci ou trop cela, peut-être asocial ou cultivant des manies, apparemment illuminé ou carrément extravagant selon les codes admis.


    Une idée reçue à la fois du romantisme et de l’esprit bourgeois du XIXe siècle, recyclée par la culture actuelle à la coule, voudrait que tout génie fût un personnage échevelé possiblement rebelle et même fou, qui fasse «rêver», genre Amadeus de cinéma ou Rimbaud aux-semelles-de-vent, et l’on se rappelle les railleries d’un Marcel Aymé, génie avéré mais à cravate et bon sens jovial, contre cette imagerie illustrant un nouveau conformisme.

    Or les trois génies rassemblés, avec quelle affection particulière, par Patrick Roegiers, sont bien moins extravagants qu’ils n’ont pu le paraître, et parfois pour de bonnes raisons, et bien plus émouvants en réalité par leur façon de ne pas se soumettre à des conventions qui les éloigneraient de leur «noyau» existentiel et créateur.

    Les trois « élus » de Patrick Roegiers sont certes trois «inadaptés» à divers égards, mais aussi trois «purs de purs» en leur art respectif et, affectivement, ce qu’on pourrait trois enfants perdus…

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    Dans un dédale de lumière

    Je ne connaissais pas la peinture du Danois Vilhelm Hammershøi - révélée au public français en 1997 au musée d’Orsay – avant de lire le premier chapitre de cet Éloge du génie, intitulé L’épouse modèle de Vilhelm Hammershøi, où Patrick Roegiers, aussi sensible aux arts plastiques (grand connaisseur de la photographie mais pas que) nous fait entrer, littéralement, dans l'univers de ce peintre à la fois austère et traduisant sa rêverie solitaire de manière quasi hypnotique dans une gamme de couleurs réduite où dominent le gris bleu et le brun cendré, notamment,  en un décor mutipliant les espaces intérieurs de son appartement de Copenhague pour ainsi dire «reconstruits » par la lumière, avec le personnage récurrent de sa sage épouse Ida, souvent vue de dos, mais point d’enfants ni d’animaux, point de détails troublant cette «impensable» songerie que l’auteur apparie à celle de Vermeer.

    « Pas de joie ni de drame, l’énigme du silence », et quand Ida se met au piano, une «aphonie absolue». Et pourtant cette peinture, longtemps oubliée comme celle, auparavant, d’un Caspar David Friedrich, taxée de conservatrice ou d’académique, est d’un grand peintre retrouvé dans son «silence entouré de silence»…

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    La musique incarnée

    Le pianiste indéniablement génial que fut Glenn Gould, adulé par l’internationale des mélomanes dès son enregistrement mythique des Variations Goldberg de Bach, en juin 1955, est évidemment plus représentatif d’une certaine extravagance extérieure, à la fois par ses manies et ses phobies, son comportement en société et les bizarreries de son mode de vie de reclus amateur de voitures ultrarapides et d’agoraphobe plus à l’aise avec son putois et ses petits chiens qu’avec ses semblables, mais l’important là-dedans ? Sûrement pas dans la curiosité «scientifique» des experts de psychiatrie se penchant sur son «cas», mais dans ce fait central que Patrick Roegiers énonce simplement, à savoir que Glenn Gould EST la musique.

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    On sourit évidemment au rappel de ses exigences «maniaques», rapport à sa chaise pliable aux pieds sciés remplaçant tous les tabourets du monde, ou à son hypocondrie, son aérophobie et sa façon de s’emmitoufler autant que Marcel Proust gardant au lit ses mitaines, mais Glenn Gould, entré en musique à trois ans, enfant prodige adulé, et interprète semblant composer la musique en même temps qu’il la joue, fou de précision et danseur du clavier semblant diriger un orchestre en même temps qu’il chantonne au vif énervement de certains - Glenn Gould n’est pas réductible à la figure d'une sorte de star cinglée refusant de toucher aux journaux par hygiène: il EST la musique et j’en convenais ce soir en l’écoutant «dialoguer» avec Yehudi Menuhin, parler pendant quatre minutes chrono face à la caméra de Beethoven, selon lui « bifrontal», avant d’interpréter la sonate Nummer 14 dite The Tempest - et demain je ressortirais mes CD et je serai à mon tour DANS la musique.

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    Même détruit, il survit

    En exergue de son Eloge du génie, Patrick Roegiers cite Schopenhauer selon lequel « la simplicité a toujours été l’attribut non seulement de la vérité, mais du génie même», et la formule va comme un gant (moufle de Gould ou gant de pécari du chauffeur de Proust) à Thomas Bernhard, grand blessé de l’enfance qui rata son premier suicide à sept ans et dont le théâtre des opérations, à savoir apparemment l’Autriche philistine et mal dénazifiée, est à vrai dire bien plus large et plus profond, incluant la vie même, la maladie et la mort, sources d’une inextinguible drôlerie, ah, ah, ah.
    Patrick Roegiers, auteur magnifique du Bonheur des Belges, est lui-même une espèce de génie baroque mêlant une immense érudition et une sensibilité tantôt surfine et tantôt à grosse gouaille à la Till Eulenspiegel, mais le vrai Roegiers se retrouve peut-être, en simplicité, dans ce miroir en triptyque où la réserve rêveuse du peintre danois le dispute à la pureté contrapuntique du pianiste canadien et à la mélancolie éperdue de l’imprécateur autrichien, «ami fragile» sous son masque d’ennemi du genre humain…

    ROEGIERS Patrick.  Arléa, collection La rencontre, 108 p, 2019.

  • Larbins des dictateurs

     

    images.jpegÀ propos de la nécessité de "tirer un trait" sur le massacre de Tian'anmen, prônée par le président de la Confédération suisse Ueli Maurer, et de sa caution apportée au régime sanguinaire de l'Arabie saoudite après une "pesée d'intérêt" justifiant sa visite aux princes du royaume en question...

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    images-4.jpegQue se passait-il dans la tête du président Xi Jinping lorsque, le 17 janvier 2017, au Forum économique mondial de Davos, ce pur et dur communiste chinois fit l’éloge du libre-échange devant un parterre de capitalistes durs et purs qui s’en trouvèrent apparemment enchantés ?
    Se poser la question revient à se demander ce qui se passait dans la tête du président de la Confédération helvétique Ueli Maurer quand, en visite à Pékin en 2013, il affirma crânement que, s’agissant du massacre de Tian’anmen, en 1989, donc il y avait plus de vingt ans de ça, il était temps de «tirer un trait» sur cette page «tournée depuis longtemps». Et l’on imagine, passant en battant de ses deux ailes, l’ange Win-Win invoqué in petto par les deux présidents.

    (...)

    Nous sommes, évidemment, et tous tant que nous sommes, portés à tirer un trait sur ce qui nous disconvient, et d’autant plus que nous sommes souvent confrontés à une pesée d’intérêt, notamment lorsque nous exerçons les fonctions délicates de Président d’une Confédération démocratique capitaliste ou d’un Empire communiste néo-libéral.

    Cette pesée d’intérêt a d’ailleurs été invoquée tout récemment au plus haut niveau du gouvernement helvétique et de diverses institutions économiques après le sauvage assassinat du journaliste saoudien Jamal Kashoggi, impliquant là encore une prise de conscience dont les médias suisses ont rendu compte en évoquant l’embarras du gouvernement et l’éventualité de mesures à prendre au cas où le Conseil de Sécurité de l’ONU en fondrait la nécessité, et des condoléances furent présentées à la famille de Jamal alors qu’on manifestait fermement son espoir qu’une enquête en bonne et due forme fût diligentée par les services concernés; mais la pesée d’intérêt excluait en revanche l’interruption de la vente d’armes au Royaume pour l’instant, étant entendu par ailleurs et au total que, depuis 2009, les exportations n’étaient plus autorisées sauf pour les pièces de rechange et les munitions de systèmes d’armement déjà vendus, alors même que le gouvernement appelait une nouvelle fois l’industrie concernée à la plus stricte vigilance «compte tenu de la situation actuelle»…

    (Extraits du libelle qui vient de paraître sous le titre Nous sommes tous des zombies sympas)

     

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  • Devant l'enfant qui dort

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    (Pour Timothy)

    Elle a la tête à la renverse,
    la Terre vue des étoiles;
    on dirait un enfant qu’on berce
    dans le nébuleux des voiles
    d’un beau navire entre les lunes,
    et le ciel a un goût de prune:
    l’enfant le reconnaît -
    cela lui rappelle le lait
    qu’il boit les yeux fermés
    quand la nuit devient une roue,
    là-haut au ciel très doux
    où tournoie le blanc des nacelles.

    L’enfant sait déjà bien des choses
    à son premier sommeil
    où Petite et Grande Ourse veillent
    tandis que tout repose.

    Peinture: Vassily Kandinsky

     
  • Le Ramdam qui rend fou

     

     

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    Le Ramdam d’Antonin Moeri 
    ne tombera pas dans l’oreille des sourds

    Dans sa dernière fiction, l’auteur romand joue avec un fait de société (la guerre entre voisins) comme s’y emploient le percutant Ferdinand von Schirach dans ses nouvelles ou le non moins grinçant Ulrich Seidl dans ses films proches du « docu ».  Où le style, à tout coup, le regard personnel et la patte font office de valeur ajoutée…     

    Les conflits de voisinage ont ceci de particulier, dans la longue histoire des relations humaines, qu’ils prennent souvent, à partir de vétilles, des proportions tellement outrées qu’elles en deviennent irrésistiblement comiques, et La brouille des deux Ivan de Gogol en est la meilleure illustration en littérature. 

    Il y a quelques années de ça, un reportage de la télé romande documentait ce genre de bisbilles dans un contexte de villas Mon rêve où des  nains de jardins de nos régions se transformaient soudain en foudres de haine et autres harpies, recourant tantôt à la police et tantôt aux tribunaux pour des questions infimes de pelouses défrisées ou d’arbrisseaux jetant de l’ombre sur le jacuzzi voisin, que c’en était à se tordre de rire.

    Bref, chacune et chacun connaît ce genre de situations bêtes ou méchantes sans en faire pour autant un plat ou pire : un livre, alors qu’Antonin Moeri s’y accroche, dans Ramdam,  avec une sorte de passion vorace qui ne date à vrai dire pas d’hier.

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    De fait celles et ceux qui ont suivi le parcours littéraire de ce nouvelliste mordant (Allegro amoroso ou Le sourire de Mickey) auteur en outre de plusieurs romans décapants travaillant le matériau actuel et le langage des temps qui courent avec une acuité verbale à la Houellebecq, plus ou moins héritier aussi d’un Thomas Bernhard par son usage du sarcasme et de l’humour noir – ceux-là donc auront apprécié (ou pas !)  le type d’observations cinglantes, voire désobligeantes, de celui qui représentait son double narrateur en veste de pyjama dans son roman précédent – l’une de ses plus belles réussites.  

    L’homme qui a vu Naïm qui a vu Malik…  

    Or Ramdam développe l’observation du scrutateur en veste de pyjama de façon plus têtue, tonique et panique, et plus «explicite » dans sa façon de traiter un fait de société virant à la tragédie - dans une sorte de rapport à valeur de dénonciation au deuxième degré que le narrateur (on dira  l’auteur pour faire simple) dédouble en fiction,  mêlant faits possiblement avérés et compléments extrapolés à sa façon; et c’est là que, véritablement, le roman commence.

    Au départ du « travail » du narrateur, un fait divers relatif au ras-le-bol d’un certain Monsier Tavares, victime d’un voisinage toxique, le porte à imaginer, à partir de documents que lui fournit un certain Naïm sur un cas similaire, une fiction romanesque qui se nourrit de témoignages divers relatifs à la vie quotidienne d’un certain Malik, fils binational d’un Algérien et d’une Suissesse, en butte lui aussi aux débordements sonores de son voisin du dessus, un certain Monsieur Bugnon qui n’aime rien tant que de faire trembler tout l’immeuble en laissant retomber ses haltères sur le sol, ou de forniquer non moins bruyamment, avant de provoquer verbalement son « bougnoule » de voisin à chaque fois qu’il le croise flanqué de son chien Brutus…

    Pour une « meilleure compréhension »

    Ainsi le projet du narrateur a-t-il cela de particulier qu’il joue à la fois sur des faits supposés « réels » et toute une série de compléments relevant de la fiction mais qui nous en diront plus sur la situation  en cours, les détails s’accumulant sur les composantes du conflit opposant Malik et le redoutable Bugnon, lequel devient un personnage assez représentatif du racisme ordinaire tout en s’humanisant quelque peu sous la plume du romancier, alors que Malik, au contraire, apparaît sous un jour quasi parano qui nuance son statut de victime idéale.

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    Mais à quoi tout cela rime-t-il ? N’est-ce pas un jeu équivoque que d’imaginer des situations qui procèdent à la fois d’une réalité sociale avérée et de la fantaisie d’un romancier ? Celui-ci ne trahit il pas la «vérité» en soumettant ses personnages au conditionnel de ses conjectures. Ou, tout au contraire, le jeu des suppositions permet-il au romancier, en s’impliquant  également lui-même, de participer à une meilleure compréhension de la situation évoquée.

    Une page intéressante éclaire la démarche à la fois « objective » et  non moins « subjective » du narrateur. Celui-ci, plus ou moins en panne sur son « travail », s’accorde une balade au cours de laquelle une rêverie en roue libre l’aidera peut-être à relancer son récit : « Car je m’étais demandé comment persévérer dans cette entreprise, dans cet essai de compréhension (…) Ce que j’ai toujours aimé dans la marche, c’est la délicieuse ivresse qu’elle peut procurer », et de fait la marche vient compléter ici les phrases esquissées entre les quatre murs de sa cellule et voici qu’en pleine nature les images du conflit  imaginé s’exacerbent: « Il y a la bête immonde mue par un obscur instinct, l’exécration et la terreur ; les foudroyantes agressions, les pulsations de la vue et le chant rauque qui monte le long des tours, la guerre entre voisins », etc.

    Les  faits et le «plus» de la fiction

    L’usage des faits divers en littérature remonte à la plus haute Antiquité, pourrait-on dire en parodiant le délicieux Alexandre Vialatte, mais les choses ont changé avec la prolifération des journaux populaires, à la fin du XIXe siècle (notamment avec Dostoïevski tirant le polar « métaphysique de Crime et châtiment d’une sordide  affaire), et les médias actuels, l’explosion du feuilleton plus ou moins criminel à base sociale ou psychologique rebondissant en séries télévisées auxquelles s’ajoutent de nombreuses docu-fictions parfois supérieures en qualité, tout cela nous incitant à mieux discerner ce qui relève du « photomaton », pure copie du réel, et ce qui, par le style de l’auteur, ressortit à ce qu’on appelle la littérature, sans connotation « élitaire » obligatoire.

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    Mais la patte d’une Patricia Highsmith, ou celle d’un Simenon, dont les romans partent souvent de faits divers, signalent bel et bien une «valeur ajoutée» qui se retrouve, au cinéma, dans les fictions astringentes de l’Autrichien Ulrich Seidl, très proches de docus sociaux en plus carabinées, ou dans les nouvelles de l’auteur allemand Ferdinand von Schirach  (Coupables et Crimes),  avocat de métier qui « traite » les affaires les plus significatives, et parfois les plus atroces, avec le regard acéré d’un moraliste et le talent d’un vrai conteur.

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    Je tombe enfin, dans le journal de ce matin, sur le compte rendu du procès intenté à une jeune mère qui a étouffé son nouveau-né après avoir dissimulé cette troisième grossesse à son entourage, je vois la scène en tremblant de rage et de compassion mêlées et je me dis : « affreux ! », tout en constatant in petto que faire de cette tragédie  autre chose qu’un épisode à sensation demandera autant d’empathie que de délicatesse, de lucidité et d’honnêteté…

    Alors qui s’y collera d’Antonin Moeri, de Ferdinand von Schirach ou du terrible Ulrich Seidl ? Défi !

    Antonin Moeri. Ramdam. Bernard Campiche, 190p.

    Ferdinand von Schirach, Crimes et Coupabes, Folio et Gallimard.

  • Vendange tardive

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  • Mort d'un grand humaniste

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    Alfred Berchtold, lumière de l'esprit et du coeur, s'est éteint durant la  nuit du 26 au 27 octobre 2019.

    Un grand humaniste suisse vient de mourir à Genève en la personne de l'historien Alfred Berchtold, à l'âge de 94 ans. Grande tristesse de perdre cet être merveilleux.
    Adieu, Monsieur Berchtold, et merci pour votre présence irradiante et votre oeuvre sans pareille.

    Je reviendrai dès demain sur la personne et l'héritage culturel et littéraire exceptionnel que laisse l'auteur trop souvent méconnu de quelques livres majeurs, tels La Suisse romande au cap du XXe Siècle, Bâle et et l'Europe.

    Il y a quelques années, notre confrère Gilbert Salem lui avait consacré un bel hommage sur une page entière du quotidien 24 Heures, évoquant notamment le recueil d'entretiens que nous avions publié sous le titre de La Passion de transmettre, paru en 1997 à la Bibliothèque des Arts.

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    Né à Zurich en 1925, Alfred Berchtold a passé sa prime jeunesse à Paris. L'auteur de La Suisse romande au cap du XXe siècle vit depuis plus de cinquante ans à Genève. Son esprit méconnaît donc toute frontière.

    Autant l'interview journalistique devient quelquefois un exercice de routine, vite bâclé, vite écrit, vite lu et qui frustre généralement les personnalités qui s'y adonnent (et par conséquent le lecteur), autant l'entretien qui paraît sous forme de livre peut être conçu,s'il est bien conduit, comme un genre littéraire à part entière. Notre confrère Jean-Louis Kuffer, chroniqueur littéraire à 24Heures, vient d'y exceller en donnant carte blanche à Alfred Berchtold, l'un des derniers érudits suisses à la mode humaniste, l'auteur de deux sommes essentielles sur l'histoire intellectuelle de notre pays: La Suisse romande au cap du XXe siècle, portrait littéraire et moral(1963), et Bâle et l'Europe, une histoire culturelle (1990)*.

    «A l'heure, écrit Jean-Louis Kuffer, des antinomies stériles qui opposent indifférents et fanatiques, prétendus avant-gardistes et supposés rétrogrades, nationalistes chauvins et détracteurs systématiques d'une Suisse caricaturée, Alfred Berchtold tient une position qui est moins celle du confortable juste milieu que d'un équilibre sans cesse réajusté.»

    Esprit affranchi de toute théorie, allégé par un humour naturel bienveillant et sans cesse émoustillé par unesaine curiosité, il s'intéresse non seulement aux œuvres mais aussi aux hommes qui les ont faites. Il se passionne d'une manière générale pour les gens. C'est ce qui transparaît de mieux dans ce livre d'entretiens où l'on aborde les sujets les plus graves d'un ton enjoué.

    «Petit garçon, dit-il, plutôt que de jouer avec des copains de mon âge, je me plantais dans les squares à l'écoute d'un groupe de commères.»
    Plus tard, quand il alla à la rencontre des peintres et des écrivains, Berchtold éprouva beaucoup de joie à découvrir leurs caractères, leurs tempéraments, leurs silhouettes. «La concentration dans la diversité caractériserait peut-être ma démarche. Résumons:mon bonheur a été d'épier et de signaler le passage du poète (au sens le plus large du terme, je veux dire: du créateur) à travers nos cités et nos villages,et jusqu'au-delà des mers.»

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    Né à Zurich le 17 juin 1925, Alfred Berchtold est né dans une famille de souche paysanne. «Or, la paysannerie, si proche, était déjà loin de nous.» Son grand- père était juge cantonal, maire et historien; son père était directeur commercial à la fabrique Landis & Gyr, à Zoug, et fut chargé de créer une représentation générale à Paris. C'est ainsi que cette famille de Zurichois vécut durant quinze ans dans le XVIIIe arrondissement, au pied d'une butte Montmartre encore envahie par les chèvres et dans la proximité du Moulin de la Galette.

    «Une enfance parisienne m'a été donnée, dit-il, qui m'a épargné pour toujours le «traumatisme», allègrement cultivé par certains, d'avoir grandi dans une «geôle helvétique» en rêvant d'évasion.» (Plus tard, il exprimera d'ailleurs une nette réticence à l'égardde la fameuse métaphore de Dürrenmatt, dans sa lettre à Vaclav Havel, évoquant la Suisse comme une prison sans murs dont les habitants sont leurs propres gardiens).

    «La propension d'un de nos censeurs indigènes à prendre l'étranger à témoin me paraît manquer de loyalisme et de tact...»

    Après avoir fréquenté le lycée Condorcet — où il s'intéresse beaucoup à la politique française et mondiale — Alfred Berchtold revient avec les siens à Zurich, où il suit les classes du gymnase et obtient une maturité classique, débarque à Genève en 1944, assiste aux cours de Marcel Raymond, éprouve un choc décisif en écoutant ceux de René Huyghe à l'Athénée et à l'Alhambra sur la psychologie de l'art.

    Et c'est au hasard d'une lecture sur Ferdinand Hodler, dans un quelconque Almanach du Voyageur en Suisse, qu'il trouve, le temps d'une illumination, les choix majeurs de son orientation pour les cinquante années à venir: «Désormais, ce pays (la Suisse donc) qui m'intéressait moyennement, et dont les vertus et les performances ménagères, potagères, fromagères, chocolatières et bancaires me laissaient assez indifférent, ce pays que je jugeais respectable mais plutôt terne, voici qu'il avait une signification sur la carte de l'Europe culturelle; voici que son histoire révélait des lignes de force, des constantes qu'il valait la peine d'étudier; elle promettait des rencontres aussi variées qu'inattendues.»

    Après avoir passé sa licence en 1947, Alfred Berchtold travaillera durant treize ans à l'élaboration de sa thèse de doctorat, présentée en 1963.La publication, la même année, de LaSuisse romande au cap du XXe siècle suscitera d'abord de l'étonnement(l'histoire intellectuelle de la Romandie par un Alémanique de Paris, quelle gageure!), puis de l'admiration.

    C'est une somme puissante qui narre, avec érudition et rigueur, mais aussi avec saveur et bagou, le grouillement extraordinaire d'une vie de l'esprit telle qu'elle s'est manifestée, en une région donnée, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.

    D'Amiel à Benjamin Vallotton, en passant par le délicieux Paul Budry, Cendrars, Cingria et Crisinel, et puis Gilliard, Pierre-Louis Matthey et tout spécialement Ramuz, sans oublier Roud, Pourtalès et Gonzague de Reynold, il brosse un tableau très coloré d'une période où les lettres, en nos contrées, furent particulièrement fertiles et variées.

    Ouvertures sur le monde du théâtre,de la peinture, de la musique; ouvertures aussi sur la théologie protestante,sur les personnalités catholiques, les psychologues, les penseurs, les moralistes, les créateurs de revues littéraires. L'ouvrage compte près de mille pages et 3333 citations - c'est Madame Nicole Berchtold née Favre, sa meilleure collaboratrice, qui les a dénombrées...

    En 1990, paraît un autre livre tout à la fois volumineux, exhaus tif et voluptueux à lire: Bâle et l'Europe.

    «Pourquoi Bâle? Parce que la cité rhénane m'offrait un foyer admirablement concentré une situation géographique privilégiée et l'occasion de grands débats européens. À condition de monter et de descendre l'échelle des siècles, Bâle me permettait de rappeler combien, dans ce pays aux colorations diverses, nous sommes en Europe, quels que soient nos rapportsmomentanés avec telle ou telle institution internationale.»

    «Votre situation d'œil extérieura-t-elle favorisé ou limité parfois vos investigations?», demande Jean-Louis Kuffer.

    «Si je n'ai pas été formé en Suisse romande, je n'y ai pas été déformé, rétorque Berchtold. Mon approche d'un monde neuf pour moi en a peut-être été plus spontanée: j'abordais mes auteurs sans apriori, sans esprit de chapelle de séminaire académique ou de bistrot.»

    La Suisse, Alfred Berchtold l'aime profondément, avec son cœur de poulbot qui lui est resté de Montmartre: «Cette Suisse où l'on est confronté sans cesse à l'autre, où, butant à chaque pas contreune frontière, on est amené sans cesse à dialoguer par dessus celle-ci.»


    Alfred Berchtold: La Passion de transmettre, entretiens avec Jean- Louis Kuffer. Bibliothèque des Arts, collection Paroles vives, 180 pages. Les deux ouvrages susnommés d’Alfred Berchtold ont paru aux Editions Payot, à Lausanne.

  • Perdus

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    (Une si présente absence)

    Il y a ceux qui dorment, de nuit et de jour, et puis il y a ceux dont le regard semble ailleurs, ou tout ramené à l’intérieur, on ne sait pas trop, en tout cas la présence intense d’une absence non moins présente, si l’on peut dire, nous questionne au bord de ce gouffre de silence qui avale tout du bruit des cahots d’un train, d’une rame de métro passant soudain ou des clients du bistrot jacassant alentour.

    L’apparition la plus énigmatique à mes yeux serait alors celle de ce personnage noir dans un compartiment de train rouge, vu de profil et difficile à identifier.

    S’agit-il d’un jeune pirate à l’œil masqué ou d’une créature de genre indéterminé figurant peut-être la mort ? Rien ne permet de l’affirmer à coup sûr : tout est laissé à l’interprétation de qui le regarde, et je suis celui qui le regarde du compartiment voisin.

    Dans les trains et les rames de métro, les gens sont compartimentés, ou disons plus précisément que Czapski est attentif à leur solitude compartimentée, cadrée de diverses façons, mais le titre même de cette toile de 1985 est explicite à cet égard : Le compartiment, 1985, 65x 81cm.

    La dominante des couleurs est au rouge sang de taureau frotté de garance et de suie, qu’on pourrait dire aussi, en moins velouté, le rouge sale d’une loge de théâtre décati, sous la lumière d’une seule lampe à l’orange de jaune d’œuf, donc ce doit être la nuit - le peintre est alors âgé de 89 ans mais on dirait là quelque vision de je ne sais quel jeune sauvage berlinois des année 70, et puis non: pas du tout, c’est autre chose, mais quoi ? C’est «du plus pur Czapski»…

    L’observation attentive des visages des personnages de Czapski révèle l’extrême sensibilité avec laquelle le peintre rend ce qu’on pourrait dire le poids de la chair et, paradoxalement, la nature la plus délicate de la personne, à savoir son âme affleurant la bidoche.

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    Cette épaisse femme, par exemple, derrière son bar, qui a l’air d’une pocharde, entre verres et siphon, semble comme perdue dans un rêve dont on ne sait, bien entendu, rien du tout. Elle est là : elle est un peu là, comme on dit. Elle pèse de tout son poids de présence, dans une lumière et au gré d’une inclinaison qui en adoucissent la puissante, voire l’écrasante affirmation en son tas de viande porcine et mystérieuse.

    Mon regard n’est plus ici latéral et réservé, comme dans les compartiments séparés par quelque espace, mais face à face, avec quelque chose de brutal dans ma façon de dévisager cette tête de brute qui ne m’accorde, par ailleurs, aucun regard, tout occupée à peser.

    Est-ce la patronne qui pionce après le départ des derniers clients de son troquet, comme pourraient le faire penser les bouteilles et les verres alignés derrière elle et le siphon à portée de pogne, ou bien est-ce une habituée, la pauvre pute du coin ? On n’en sait rien.

    Tel marchand s’offusque de ce que Czapski ne peigne point de personnages un peu plus présentables que cette calamité vivante à face ruinée de chair orangée malpropre que marbrent des reflets bleu rose violacé comme des hématomes, mais c’est bien ça que nous regardons et qui nous regarde : c’est là, j’étais là et telle « chose » m’apparut, le regard éperdu ou plus simplement perdu, et le marchand n’en démord pas, ne voyant pas quel salon garnir de ce vilain Au bar, 1956, 46 x 61 et ne trouvant à dire à l’artiste que l’évidence sonnante et trébuchante : invendable !

    Or je vois, pour ma part, tout autre chose qu’une scène misérabiliste à la Zola ou à la Daumier, je vois des couleurs, je vois comme une portée de bois sur laquelle s’alignent les notes de musique d’une dizaine de verres retournés, et d’autre verres au premier plan, ceux-là sur leurs pieds, remplis de doux mélanges de couleur orange, je vois, sous une chevelure d’un brun qu’on dirait de crin chiné, le gros, mol et doux visage aux yeux fermés et telle grosse épaule du solide appui fuyant ensuite en défaite fatiguée de l’autre côté de la robe bleue à l’échancrure laissant voir le blanc d’un probable camisole et la chair tendre de ce corps fatigué par la vie salope, je vois, enfin : je subodore malgré la certitude verticale du siphon et l’affirmation sourdement décidée du gros poing droit serré de la daronne, je bois la couleur à fortes lampées et laisse à d’autres le soin plus subtil et scientifiquement recevable de déconstruire la chose…

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    Sur quoi je découvre cette autre coulée de chair de L’Attente, 1981, 65x 81 cm, dont le regard perdu de la femme encore jeune représentée, profil droit, visiblement en espérance, comme on dit, conjugue une nouvelle fois la présence et l’absence.

    Rien apparemment de commun, du point de vue de ce qu’on pourrait dire la tonalité plastique, entre ces trois toiles évoquées ici dans le désordre de la chronologie et le souci d’échapper à la fois à la psychologie descriptive, plus encore à l’allusion sociologique, voire à la projection métaphysique, suggérant en revanche l’unicité d’un regard confronté à la double multiplicité du réel et des moyens de le transcrire.

    Je regarde le « dessin » très stylisé, voire élémentaire, du personnage du Compartiment me rappelant l’expression célinienne d’ «au bout de la nuit» - et j’y suis revenu à travers les années comme une noctuelle revient vers une lumière affleurant les ténèbres -, pour me trouver ensuite confronté à une rêverie éveillée suggérée dans un tout autre langage « du côté de la vie » pourrait-on dire, avec l’ « événement visuel » que représente la robe-sac de la femme enceinte à bretelles légères, dont le tissu blanc se cloisonne à traits noirs virevoltants et motifs oranges, et les parties visibles du corps de la femme est d’un jaune moutarde à l’unisson de la paroi de la salle d’attente, zigzaguant du visage taché de rose au long bras droit suggérant lui aussi l’attente avec un petit sac bleu nuit prêt à tomber, et ce bas de jambes croisées qui disent elles aussi quelque chose de l’expectative songeuse du personnage perdu dans sa nuit en plein jour.

    Les mots peinent à dire «tout ça», il faudrait plutôt dire «à peindre tout ça», ou bien il faudrait que ce qui est ici pure peinture devienne pur poème, et ce serait peut-être mieux dire, de manière « physiquement » plus suggestive et plus libre, côté lecteur, ce qui est exprimé par le jeu des formes et des couleurs, des lignes et des valeurs, qui ne ressortit ni tout à fait au réalisme ni non plus à l’expressionnisme, tant les «propositions» picturales de Czapski, ses « approximations » et ses « trouvailles », défient tout classement.

    (Ce texte est extrait de Joseph Czapski le Juste, livre en chantier)

  • La fin d'un monde

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    Sur Le Milieu de l’horizon, de Roland Buti. Prix du roman des Romands 2015.

     

    1.   D’ici et de partout

     

    Cette histoire, qui se passe non loin de chez nous dans les années 70, aurait pu se dérouler, à la même époque, en Allemagne ou en France profonde. Par la ressaisie émotionnelle des relations entre ses personnages, elle m’a rappelé les nouvelles des campagnes irlandaises de William Trevor, autant que les changements de mentalités décrits par Alice Munro dans ses récits à elle. Ajoutant à cela les très puissantes évocations de la nature plombée par la sécheresse, à l’été 1976, ou les rapports entre humains et animaux, dans une perception  fortement empreinte de sensualité et une attention particulière aux êtres fragiles ou en rupture d’équilibre, l’on se rappelle aussi, toutes proportions gardées évidemment, l’inoubliable Lumière d’août de Faulkner, sans qu’aucune référence littéraire explicite ne soit décelable pour autant dans ce troisième roman de l’auteur lausannois Roland Buti, complètement dégagé de tout étriquement régional alors même qu’il illustre un enracinement local et temporel avec une justesse de ton sans faille. 

     

    2.   Par delà les clichés

     Dans un récent entretien paru dans Le Monde, Jean-Luc Godard dit que « des trois quarts des films on sait ce que c’est juste par le petit récit qu’il y a dans Pariscope : « Un aviateur aime une dentiste »…

    De la même façon, on sait « ce que c’est » pour trois quarts des romans paraissant aujourd’hui à l’annonce de leur pitch, genre «la brillante paléontologue en pince pour l’astrophysicien».

    En ce qui concerne Le Milieu de l’horizon, cela donnerait : « Drame à la ferme, que l’épouse déserte avec la postière ». Avec sur le bandeau : « Roman paysan suisse et lesbien »…   

    Blague à part, et n’en déplaise à JLG, le roman n’est pas plus mort que le cinéma, et Le Milieu de l’horizon en est une preuve de plus, qui rompt avec les clichés anciens ou nouveaux (la dureté de la condition paysanne ou l’homosexualité sujet porteur) en transposant une réalité donnée, simple et complexe à la fois, par le truchement d’une narration aux multiples nuances et détails, qui sonne immédiatement vrai.

    Dès lors, le fameux pitch des argumentaires commerciaux juste bons à ferrer le client, se dissout dans le flux organique d’une histoire hautement symbolique, du point de vue social et psychologique, où la vie rebrassée bouscule tous les schémas. 

    3.   Le regard de Gus  

    La vie, dans Le Milieu de l’horizon, passe d’abord par le regard d’un ado de treize ans, Auguste Sutter, garçon tenant à la fois de la solide carrure de son père et de la sensibilité délicate de sa mère, associé aux travaux de la ferme par son paternel qui ne l’adoube pas pour autant alors que sa mère ne lui accorde que de froides bises..   

    Toujours est-il que c’est par les yeux hyper-réceptifs de Gus que nous découvrons le monde de cette ferme modeste de l’arrière-pays vaudois (localisée du côté de Possens), dans la cour de laquelle se croisent le semi-demeuré Rudy, lui aussi pétri de sensibilité et en contact quasi magique avec la nature, tandis que la moindre présence féminine l’affole, et le chien Shérif non moins en phase avec la nature.

    Une première grande réussite du roman, s’agissant de Gus, tient à cela que l’auteur en fait un témoin privilégié, au présent de la narration, alors qu’on sent que les faits de celle-ci sont rapportés des années plus tard, donc filtrés et épurés. Pourtant il en résulte un mélange de fraîcheur et de profonde attention, que Gus parle de Rudy et de son père au travail, de son grand-père Annibal dormant dans la paille de la jument Bagatelle, de sa soeur aînée Léa se démarquant de plus en plus de cette vie de « bouseux », de Cécile la postière « libérée » ou de Mado la sauvageonne de son âge qui lui tourne autour et le« cherche »…  

    Maître impérieux et fragile à la fois de la narration, Gus incarne pour ainsi dire l’âme du roman, autant que son corps et ses terminaisons sensuelles ou sexuelles, son atmosphère et ses transformations, sa signification sociale ou spirituelle, de manière organique.

     

    4.   Nature et contre-culture

    Ramuz affirmait que la littérature suisse n’existe pas, ce qui se défend par rapport à une vision nationaliste artificielle qui supposerait des lettres« typiquement suisses » ou des écrivains à vocation de porte-drapeaux.

    Mais une composante culturelle commune aux quatre entités linguistiques de ce pays tient au rapport de ses habitants avec la nature (dans la filiation directe de Rousseau et du romantisme), et, plus particulièrement, à l’ancrage séculaire d’une grande partie de sa population dans l’univers paysan.

    N’en déplaise au regretté Hugo Loetscher, citoyen du monde soulignant la croissante prééminence de la mentalité urbaine dans notre littérature, la culture helvétique reste imprégnée par l’univers terrien, de Jeremias Gotthelf à Ramuz ou Chappaz, et jusqu’à Noëlle Revaz, avec ou sans expérience directe de l’étable ou de l’oreiller rempli de noyaux de cerises… L’on ne s’étonnera pas, par conséquent, du fait que Roland Buti, qui n’a pas vécu dans une ferme à ce qu'on sache, en restitue parfaitement le climat et les odeurs, les heures et les travaux.

    Cela étant, le mérite original de ce roman n’est pas tant de parler de nature et de culture paysanne, comme l’ont fait Ramuz et bien d’autres,  que de le faire dans une nouvelle optique, déjà présente dans Le Pays de Carole de Jacques-Etienne Bovard, où la rupture contre-culturelle des années 60-70 coïncide avec la mutation technologique et le changement des mentalités. Dans Circonstances de la vie de Ramuz, on a vu précisément comment celui-ci « refuse » la ville, et de même retrouvera-t-on cette attitude chez Maurice Chappaz insultant les« maquereaux » de la modernité technique, et chez d'autres auteurs, surtout poètes, esthétisant la nature jusqu'à l'évanescence.

    Quant à Roland Buti, sans verser dans la sociologie, c’est en romancier, avec empathie et finesse, en médium intelligent et sensible, qu’il traite ce phénomène d’acculturation.

    Intelligent et sensible, Jean Sutter, père de Gus, a toujours défendu la noblesse de la paysannerie, et c’est avec courage qu’il aborde la mutation technologique (il investit de très grosses sommes dans l’installation d’un élevage industriel de poulets), tout en restant sur ses gardes. Mais voici qu’à la terrible sécheresse de 1976, phénomène ô combien naturel, s’ajoute, soudain, l’irruption d'un personnage que d’aucuns trouveront «contre nature», ressortissant plutôt à la contre-culture des années 60-70, sous les traits de la vive et très volubile Cécile en veine de libération sexuelle.

     

    5.Question langage    

    Un aspect tout à fait passionnant du Milieu de l’horizon, traité de manière fine par l’auteur, tient au rapport que ses protagonistes entretiennent avec le langage, observés par un Gus qui se montre très sensible, aussi, à la langue des gestes ou des regards, voire des silences.

    Le premier personnage combien significatif, à cet égard, est le valet de ferme Rudy, handicapé léger (il souffre d’une forme atténuée du syndrome de Down, est-il précisé) qui s’exprime au moyen de segments de phrases et répète souvent les fins de repartie de ses interlocuteurs. Or Rudy est doté d’une extrême sensibilité, qui fait de lui une espèce de radar émotif aux réactions parfois violentes. Sa langue-geste, qui rappelle celle des simples d’esprit de Ramuz ou des idiots de Faulkner, est en phase avec sa plus fine fibre affective, autant qu’avec sa sensualité énervée d’homme frustré - il a plus de trente ans en dépit de son air hors d’âge. On verra plus précisément comment, se frottant littéralement à Cécile, lui qui incarne la «nature» se trouve repoussé par la provocatrice imbue de « contre-culture », qui le taxe de perversité en parfaite petite-bourgeoise.

    Le langage de Cécile, alors, dès sa première apparition, décontractée au possible, puis à la table de la ferme où elle se répand en discours abstraits sur la vraie vie, impose une rhétorique péremptoire qui écrase bonnement le pauvre Jean tout en éblouissant la mère et la sœur de Gus. Plus tard,ce sera sans un mot, poussé à bout par les menées obliques des deux amies et l’exaspérant piapia de Cécile, qu’il sautera à la gorge de celle-ci par manière de réponse désespérée.

    6. La revanche des femmes      

    Dans une entretien avec Roland Buti paru dans la revue Générations, l’interlocuteur de l’écrivain souligne, comme pour rassurer ses lecteurs, que l’homosexualité n’est pas le thème du Milieu de l’horizon. Ce qui n’est pas faux, même si la perturbation majeure, dans la vie des Sutter, découle bel et bien d’une relation saphique entre la mère de Gus et Cécile, que le garçon surprend nues dans un ruisseau à se peloter passionnément.

    Mais l’idée ne nous viendrait pas, pour autant, d’ériger cette scène à la fois explicite et plutôt «soft» - même si Gus y voit la souillure scandaleuse de cet Eden forestier -, en thème relevant de ce qu’on appelle aujourd’hui, par retournement de conformisme sectaire, la « littérature gay ».

    De fait, ce détour « bisexuel » de deux femmes mariées évoque plutôt, en l’occurrence, l’échappée sensuelle de deux amies mariées (Cécile est à vrai dire séparée) en mal de liberté, préfigurant l’écart d’innombrables femmes, dans les mêmes années, dont une Alice Munro a détaillé maintes fois les comportements compulsifs, sans parler d’homosexualité. Ce qui ne sera pas admis, pour autant, par le pauvre Jean, doublement humilié par les ricanements de voisins toujours avides de juger les autres.

    Quant à Gus, qui prendra publiquement la défense de son père, au cours d’une fête, en traitant de « salopes » les deux amies narguant plus ou moins le pauvre homme, c’est encore lui qui se fera cogner par celui-ci – tels étant les effets de la honte…

     

    7. Une empathie admirable

    « Comprendre, ne pas juger », était la devise de Georges Simenon. Et c’est aussi, en somme, la position de l’auteur du Milieu de l’horizon, aux yeux duquel aucun personnage ne semble« condamné ».

    Roland Buti n’édulcore pas pour autant la réalité qu’il observe, loin de là. La fin du roman n’a rien du happy end douceâtre, mais le point de vue de Gus, comme pacifié par les années, sur un fond de mélancolie, serre le coeur sans tourner au noir en dépit de la désespérance solitaire, combien compréhensible, du père humilié et offensé.

    Friedrich Dürrenmatt affirmait qu’un écrivain devrait se tenir « entre le cendrier et l’étoile ». Pareillement, le Gus de Roland Buti fait le lien entre la campagne asséchée, « dure comme un biscuit », et le cosmos aux dieux plus ou moins favorables (Jean se rappelle les invocations mystiques des druides en nos régions…), l’atmosphère dantesque d’une poussinière s’écrasant sous l’orage et la bulle de tendresse où deux femmes se réfugient, la mort misérable d’une jument ou d’un chien devant pareillement figures symboliques,  ou la scène lustrale de deux ados se baignant dans le puits d’un château d’eau communal qui répandra, par tous les robinets du villages, la semence tirée du sexe du garçon  par la fille...

    Des années plus tard, Gus retrouve donc le temps perdu à sa façon grâce à l’écriture magnifiquement évocatrice de Roland Buti, dont l’empathie humaine, d’une réalité qui a  très mal, tire un roman qui fait du bien.

     

    Roland Buti. Le Milieu de l’horizon. Editions Zoé, 180p.                    

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  • Je me souviens d’avoir cessé d’être gauchiste en 68

     

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    Où tel jeune homme de 71 ans se rappelle comment il rejeta, à travers les années, les idéologies également mortifères de la révolution et de la réaction, sans trahir son vieil idéal…

     

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    Pour nos enfants nés avant et après 1984.

     

    Je me souviens d’avoir souscrit, en 1967, à l’anniversaire de ma naissance un 14 juin, le même jour qu’un certain Che Guevara, à la phrase de Paul Nizan : « J’avais vingt ans et je ne permettrai à personne de dire que c’est le plus bel âge de la vie »… 

     

    Je me souviens qu'à dix-neuf ans, durant mon premier séjour en Pologne, j'ai découvert l'usine à tuer d'Auschwitz et le socialisme réel vécu par la famille de l'ingénieur L. qui nous  avait reçus à Wroclaw, mon compère U. et moi.

     

    Je me souviens d’avoir conseillé à l’ingénieur polonais L., petit con que j’étais, de patienter jusqu’à la réalisation réelle du socialisme socialiste dont il avait, en 1966, quelques raisons de douter…

     

    Je me souviens de la petite fille à l’énorme bouquet de fleurs, au milieu de l’immense stade de Wrocław rempli de jeunes socialistes en uniformes, qui s’écria dans le micro, à propos de l’agression impérialiste des Américains au Vietnam : « Protestujem !»…

     

    Je me souviens des tas de cheveux et des tas de prothèses et des tas de jouets dans l’usine à tuer transformée en sanctuaire de mémoire, et de l’odeur des saucisses vendues à l’entrée, et de leur graisse sur nos mains innocentes…

     

    Je me souviens du terrible choc éprouvé à la découverte, en pleine nuit, des barbelés et des miradors du Rideau de fer à la frontière de Berlin-Est, et de la gratitude des jeunes douaniers polonais auxquels nous avions offert un tourne-disques portable dernier cri et la version originale des Portes du pénitentier par The Animals…

     

    Je me souviens de cette autre nuit, en mai 68, où notre caravane de Deux-Chevaux débarqua dans la cour de la Sorbonne avec son précieux chargement de plasma sanguin destiné aux camarades révolutionnaires blessés sur les barricades…

     

    Je me souviens de la folle animation de cette nuit-là, et des suivantes, dans les auditoires bondés de la Sorbonne, et des Katangais dormant dans les couloirs et ne participant guère plus aux «prises de paroles» que nos camarades filles…

     

    Je me souviens de notre perplexité, avec mon ami R. étudiant de première année en médecine, quand nous entendions parler, sur les terrasses ensoleillées du quartier de l’Odéon, de la Révolution comme d’une chose irréversiblement accomplie…

     

    Je me souviens de la même perplexité ressentie par Samuel Belet, le personnage de Ramuz, quand il entend les communards, en 1870, parler de la Révolution comme d’une réalité non moins irréversiblement accomplie…

     

    Je me souviens de notre semblable perplexité, avec Lady L. et notre ami Rafik Ben Salah, en juillet 2011, quand toutes et tous parlaient, dans les rues encore en liesse de La Marsa, de l’irréversible révolution du Jasmin après laquelle rien ne serait plus jamais comme avant…

     

    Je me souviens de la reprise en mains annoncée, dès la fin des vacances de l’été 68, par notre leader de la Jeunesse progressiste lausannoise impatient de nous voir nous remettre au Travail, étant entendu qu’il fallait au moins trois ans pour devenir communiste…

     

    Je me souviens de la mine horrifiée de notre chère tante E. pour laquelle le socialisme était «le diable» (ce qu’elle m’avait répondu lorsque je lui avais posé la question vers l’âge de sept ans), alors que le communisme était encore «pire que le diable», quand elle découvrit sur les murs de ma chambre les affiches de mai 68 ramenées des ateliers des Beaux-Arts du Quartier latin dont l’une proclamait : Aimez-vous les uns sur les autres…  

     

    Je me souviens d’un premier doute éprouvé lorsque je me suis vu présenter le sociologue Marcuse, à la télé romande, au titre d’étudiant progressiste conscient du fait que cette pensée devait être «expliquée aux masses»…

     

    Je me souviens d’avoir éprouvé le même sentiment de ridicule en m’entendant parler à une Assemblée extraordinaire de l’université réunie en octobre 1968 dans l’aula du palais de Rumine où j’évoquais la constitution des groupes de fusion et l’urgence de rallier le prolétariat et les camarades paysans de l’arrière-pays - avec la sensation physique d’avoir dans la bouche une langue de bois.

     

    Je me souviens de mon premier papier d’aspirant journaliste de quatorze ans, dans le journal Jeunesse des Unions chrétiennes (YMCA) consacré au pacifisme et à l’objection de conscience…

     

    Je me souviens de la petite revue des Etudes soviétiques que je lisais à quinze ans à la Bibliothèque des Quartiers de l’Est avec l’impression d’entrer en subversion…

     

    Je me souviens du prof et écrivain Jeanlouis Cornuz qui me poussa à seize ans à lire le fameux Jean Barois de Martin du Gard après que je lui eus déclaré que la lecture de son roman Le Réfractaire m’avait conforté dans la conviction que l’objection de conscience s’imposait au niveau éthique…

     

    Je me souviens des Chiens de garde de Paul Nizan dénonçant les philosophes idéalistes du début du siècle, et du commentaire que j’en avais fait dans L’Avant-garde, organe ronéoté de la Jeunesse progressiste, en visant nos profs de philo aux cours desquels je dormais…

     

    Je me souviens de la réprobation de notre leader de la Jeunesse progressiste me surprenant à lire du Céline (ce facho) et du Cingria (ce réac), et de mon excessive timidité m’empêchant de l’envoyer promener…

     

    Je me souviens de ma propre réprobation muette quand mes camarades taxaient Beethoven de musicien bourgeois ou les Rolling Stones de rebuts de la décadence capitaliste…

     

    Je me souviens de mon incapacité totale de suivre les cours d’économie politique du professeur Schaller, que je taxai dûment de valet du capitalisme dans un article de L’Avant-garde…

     

    Je me souviens que la matinée ensoleillée de mon premier examen d’économie politique s’est passée dans une clairière de la forêt de Rovéréaz à lire Je ne joue plus de Miroslav Karleja, et que de ce jour date la fondation de mon université buissonnière…

     

    Je me souviens de mon incapacité de jeune journaliste à parler des débuts du tourisme de masse (mon premier reportage en Tunisie, en mai 1970) en termes marxistes, au dam de mes anciens camarades qui m’estimèrent dès lors vendu à la presse bourgeoise…

     

    Je me souviens de tout ce que j’ai appris de l’anarchiste Morvan Lebesque (l’un des grandes plumes du Canard enchaîné de années 60-70) et des sociologues marxistes Henri Lefebvre et Lucien Goldmann, ces princes de la critique de gauche…

     

    Je me souviens que l’écrivain fasciste Lucien Rebatet, dont j’avais lu Les deux étendards avec passion, et que je suis allé interviewer en 1972 en me fichant de ce qu’on en penserait, me dit que s’il avait eu mon âge, en 68, il eût été maoïste...

     

    Je me souviens du camarade monté sur une table de ce bistrot enfumé dans lequel je me trouvais pour hurler qu’il fallait me tuer au motif que j’avais rencontré cette ordure absolue de Rebatet…

    Je me souviens de mon interview d’Edgar Morin revenu de Californie avec un Journal aux vues prémonitoires…

     

    Je me souviens du roman Mao-cosmique publié sans nom d’auteur à Lausanne et restituant avec justesse et mélancolie le climat de ces années-là dans une communauté frappée par la mort d’un de ses membres – et je me souviens du mécontentement vif de Claude Muret, l’auteur en question, dont j’avais cru bon de révéler l’identité dans un papier fort élogieux de la Gazette de Lausanne

     

    Je me souviens des belles années du bar à café Le Barbare, et de la Fête à Lausanne, et de nos amours mêlées, et du Festival international de théâtre contemporain à l’esprit indéniablement soixante-huitard…

     

    Je me souviens de la réapparition de Lady L. aux abords du Barbare, dix ans après notre premier flirt, dont la coupe de cheveux à la Angela Davis signalait son appartenance au Groupe Afrique, et de nos retrouvailles définitives scellées quelques années plus tard par la naissance de deux futures jeunes filles en fleur…      

     

    Je me souviens de ceux qui sont morts, et de ceux dont je ne suis pas sûr qu’ils soient encore vivants…

     

    Je me souviens que je dois aux dogmatiques de gauche et de droite de m’avoir éloigné de leurs idéologies respectives…

     

    Je me souviens de notre bohème des années 60 avec une tendresse croissante quoique de moins en moins sentimentale, etc.

     

    Dessin: Matthias Rihs. 

     

  • Le Parler de la Mer selon David Fauquemberg

     

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    Un splendide roman épique et poétique de David Fauquemberg marque l’ouverture de la nouvelle année littéraire française. Bluff, du nom d’un port néo-zélandais du bout du monde, nous saisit dès ses premières pages, nous transporte - avec ses trois protagonistes pétris d’humanité -, dans un monde sauvage, par sa nature, et pénétré de sagesse ancestrale par sa culture qu’incarnent quelques anciens, sur fond de déclin mondialisé. Aperçu d’un ouvrage supposant un immense travail, suivi d’un entretien avec l’auteur.

     

    Chronique de JLK

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    250_81vdv5mug8l.jpgPas besoin d’être accro à la mode des récits de voyages, ni de raffoler des romans de mer en général, ou de s’intéresser à la pêche à la langouste en particulier, pour se trouver immédiatement captivé par ce roman qui est moins d’évasion que d’invasion, nous prenant illico par la gueule, dès notre entrée dans l’Anchorage Café, sur le port de Bluff, où tout aussitôt nous sympathisons avec le Frenchie quadra qui vient de s’y pointer après 1000 kilomètres de marche solitaire, le vieux Maori à toison et moustache blanches qui a l’air d’être respecté par tous, et le titanesque Tahitien semblant de mèche avec celui-ci…

    Comme dehors il «pleut froid» et que là-bas, au large, dans les «embruns glacés à vous tatouer la peau», c’est l’enfer de la tempête australe, autant s’envoyer une pinte de bière et faire plus ample connaissance avec le Frenchie, Sonny Rongo Walker, homme de mer et skipper d’un caseyeur au nom de Torua, et Tamatoa le colosse ramené en ces lieux de Tahiti par ledit Rongo qui, après trois pages, a déjà jaugé le Français , visiblement solide, avant de l’embaucher.

    Et c’est parti avec ces trois équipiers qui nous deviendront aussi familiers que des personnages de forte trempe à la Cendrars – et je me suis rappelé aussi le Grec Zorba en voyant Rongo Walker se démener à la barre du Toroa au pic d’une hallucinante tempête sans cesser de chantonner ou de raconter de folles histoires, conjuguant action et poésie, vigueur combative et sensibilité fine.

    Roman de mer, oui, comme Typhon de Joseph Conrad, roman de pêche aussi, comme Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway : tel est Bluff. Mais à l’égal de ceux-là, roman symbolique, roman-fable impliquant les travaux et les jours des pêcheurs de Polynésie, navigateurs aux étoiles depuis des millénaires, roman initiatique aussi, pour le Frenchie évoquant immanquablement le double romanesque de l’auteur.

     

    Un lien constant entre visible et invisible

    La part du visible, dans ce roman, est aussi importante que celle de l’invisible. Le visible, c’est d’abord l’homme au travail dans un environnement élémentaire, et c’est un contrat de confiance. Or celle-ci suppose des compétences et une distribution hiérarchisée des rôles fondée sur l’expérience reconnue et non sur un pouvoir abstrait.

    Le skipper a vingt ans de pratique derrière lui et des siècles de savoir accumulé sur la mer par ses ancêtres, jusqu’à son père et son grand-père qui ont dessiné les plans du Toroa. Le Tahitien Tamatoa, force de la nature peu causante mais d’une totale compétence dans sa partie, obéira au skipper par confiance, jamais trahie jusque-là. Et de même le jeune Français, dont les mains portent déjà les cicatrices de rudes pêches, vingt ans plus tôt, conquiert-il la confiance du skipper «sur le tas».

    Le visible, c’est le travail sur le bateau perçu par le lecteur dans ses moindres détails, ledit travail s’inscrivant dans le contexte global de la mondialisation, qui exige certains quotas. On est pourtant ici loin du bluff des spéculateurs: dans le travail à mains nues des gens qui en vivent. Et le visible, c’est aussi, et avant tout, la mer et ses courants, le ciel et ses vents, la terre et ses falaises plantées de forêts et surmontées de pics et de glaciers, les fjords du sud aux airs paradisiaques en été que l’hiver austral transforme en pièges terrifiants - les lieudits Passe de l’Achéron ou Mâchoires de l’enfer ne sont pas là pour faire joli. Enfin il y a dans la mer toutes espèces de poissons et de crustacés, et dans le ciel toutes espèces d’oiseaux, créatures visibles qu’un lien invisible tient ensemble, lesté de sens par moult légendes et rituels.


    L’épopée de la navigation aux étoiles

    Du visible à l’invisible, il y a les chemins d’étoiles que les hommes ont appris à suivre depuis des millénaires. On sait que les navigateurs polynésiens ont découvert l’Amérique bien avant les conquérants européens à pistolets et pistoles, se guidant aux étoiles plutôt qu’au GPS. Leur saga, oubliée voire effacée volontairement par les colons, ressurgit ici et non seulement dans les récits de Rongo Walker mais au fil de quatre chapitres où monologuent de belles figures de la culture polynésienne.

    Il y a d’abord Papa Marii, le sage qui, après un combat homérique, a pêché avec ses deux fils un marlin bleu géant devenu mythique, mais loin de s’en vanter il rend hommage au poisson : «Toi et moi on est liés – on est l’océan tous les deux».

    Puis il y a le poète Hone, qui a écrit son premier poème à la mort de son père et rappelle que « l’art est d’une grande humilité », qui « ne prétend jamais être au-dessus du reste ». C’est lui qui dit que « le ventre d’une femme, c’est l’univers entier, les ténèbres où tout commence et tout s’achève», et lui aussi qui fustige le Blanc acharné à « ruiner les liens plutôt que de les préserver », pointe la férocité des colons français et la calamité nucléaire imputable au même Blanc prétendu civilisé : «Hiroshima, c’est l’endroit où il a commis son acte le plus fou : il a déchiré la fabrique de l’univers sans la recoudre après».

    Il y a ensuite Mau le navigateur qui a été chargé de monter les «vieux chemins de la mer» aux contemporains d’Hawaii, qui émaille son discours de formules non moins saillantes telles : «Le chant est un bon outil, il taille la mémoire», ou «Si tu vois du plastique, des objets qui servent à rien, tu sais qu’il y a des hommes, ou encore «Si tu sais lire l’océan, tu vas jamais te perdre. Tout ce que tu dois savoir, l’océan te le dit. Le Parler de la Mer, faut une vie pour le comprendre ».


    Contre le bluff vulgaire du monde actuel

    Malgré tout le respect que David Fauquemberg voue à ses protagonistes polynésiens et à leur culture, il n’en idéalise pas la réalité, pas plus que les sages ne le font d’ailleurs. Prêtant à ceux-ci un langage parlé sans apprêts, il se fait l’écho du jugement lucide de Rongo sur la nouvelle génération («Nos jeunes Maoris et les cousins du Pacifique, c’est picole, fumette et baston » autant que sur le Pakea (le Blanc), estimant que « s’approprier le bien d’autrui » résume sa mentalité.

    De surcroît, la grande leçon de ce roman au dénouement mélancolique, et qui en fait la grandeur universelle, repose non pas sur l’exaltation d’un super-héros écologiquement cordect mais sur une capitale erreur de choix du skipper maori, au moment crucial de sa dernière pêche, à la fois miraculeuse (il a deviné la grande migration des langoustes) et catastrophique, par excès d’orgueil (l’hybris fameux des Anciens), pour avoir négligé de regarder le ciel et « tenté le diable pour la première fois ». Grandeur et misère de la condition humaine, et telle est la vie aussi bien, qui veut que Rongo reconnaisse ses limites avant de revenir à son île originelle, en phase avec les oiseaux migrateurs et «au bout du rouleau» à l ‘instar du Toroa

    Mélancolique elle aussi mais ouverte, la conclusion du roman est apportée par Tevake, autre navigateur fameux en Océanie, qu’on imagine filant une dernière fois entre la mer et le ciel (« là où je vais il n’y a pas d’île »), à la fois désenchanté devant l’évolution du monde actuel et rappelant quelques vérités ancestrales diamétralement opposées au bluff hideux des kleptocrates dominant le monde : «Naviguer, c’est être attentif, garder les yeux ouverts en grand, sentir plus fort. Si seulement on mettait le même soin à tout dans la vie». Ou cela de vital pour nous tous aujourd’hui : «Remplis-toi d’amour pour la terre, pour le ciel et la mer. Alors seulement tu pourras t’y aventurer. Si tu as du respect pour elle, la nature t’aimera »…

      

    salon-du-livre-insulaire-ouessant-sous-le-signe-de-lutopie_2.jpgEntretien avec David Fauquemberg

     

    Né dans le bocage normand en 1973, installé à Granville depuis 2008, David Fauquemberg est un bourlingueur des quatre vents qui n’aime pas trop qu’on le classe «écrivain-voyageur». Entré en littérature en 2007 après un long séjour en Australie, avec le récit Nullarbor immédiatement consacré par le prix Nicolas-Bouvier, il alterne les reportages (pour les revues XXI et Long cours, notamment) et les travaux de traduction ou les collaborations à divers guides de voyage. Fondés à chaque fois sur une immersion préalable dans les milieux évoqués,   ses romans ultérieurs, de Mal tiempo en 2009, dont la figure centrale est un boxeur cubain, à Manuel El Negro, en 2013, plongeant dans l’univers du flamenco andalou, relèvent d’une expérience existentielle intense jamais bornée au premier degré du reportage ou du témoignage. La transposition romanesque brasse plus large et plus profond encore dans la maëlstrom verbal de Bluff, ouvrage de tisserand-poète du langage qui appelait quelques éclaircissements…

     

     

    - Qu’est-ce qui vous a attiré en Océanie ?

    Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu des rêves d’Océanie. Il faut dire que j’ai grandi dans le bocage normand. Des haies d’arbres partout, l’horizon à cent mètres, la lumière étouffée : j’avais envie de large. Adolescent, je lisais les grands récits de mer, Stevenson, Slocum, Melville ou Moitessier, et l’immensité du Pacifique, sa beauté, sa fureur parfois, me fascinaient. Ce n’est pas un hasard, donc, si mon premier roman, Nullarbor (2007) se déroulait en Australie, entre campagne de pêche féroce sur l’océan Indien et errance dans une communauté aborigène du Kimberley.

    Vue d’ici, l’Océanie est un vaste mystère. Passées quelques images faciles, forcément superficielles, on ne sait presque rien de ces îles éparpillées, et encore moins des hommes qui les peuplent, de leurs cultures, de leur expérience du monde. C’est véritablement le « continent invisible » dont parle Le Clézio. D’ailleurs, hormis les ethnologues et les anthropologues – dont les gens du Pacifique dénoncent volontiers l’approche trop rigide, trop occidentale pour tout dire, et donc déformante –, qui écrit aujourd’hui sur cette région du monde ? On continue partout de citer Melville, Segalen ou Loti, qui ont pourtant une vision pour le moins éculée des peuples océaniens, de leurs cultures, de la colonisation particulièrement brutale dont ils ont été victimes. On célèbre Gauguin, qui en Polynésie a plutôt laissé le souvenir d’un satyre repoussant, dont l’œuvre donne en outre une image faussée de la femme polynésienne…

    Comme toujours, en se rendant sur place, en prenant le temps d’écouter les hommes, de sentir les lieux, les manières, on découvre tout autre chose. Dès mon premier voyage en Polynésie, à Tahiti d’abord puis aux Tuamotu, en 2011, j’ai compris que la fréquentation de ce monde méconnu m’enrichirait comme homme et comme écrivain. La manière harmonieuse qu’ont les Polynésiens d’habiter leur environnement et de vivre la mer, les valeurs profondes qu’ils défendent, la présence marquée des ancêtres et des morts dans la vie quotidienne : tout cela résonnait en moi. Et aussi l’importance des histoires, le soin avec lequel chacun les tissait. « L’histoire que tu racontes, elle dit qui tu es » – j’ai souvent entendu cela dans le Pacifique. Dès ce premier voyage, j’étais pris : il fallait écrire un roman sur l’Océanie, celui que j’aurais aimé lire. Albert Wendt, le grand écrivain et penseur d’origine samoane, remarque dans son essai Vers une nouvelle Océanie que les archipels du Pacifique, leurs cultures et leurs visions du monde sont si fabuleusement riches que seule l’« imagination en vol libre d’un poète » peut espérer, non pas les embrasser dans leur totalité, mais recueillir « un peu de leurs contours, de leur plumage et de leur douleur ». C’est le but que je m’étais fixé au départ.

    - Quelle a été la genèse de votre roman ?

    Pendant plusieurs années, j’ai voyagé intensément dans tout le Pacifique. J’ai séjourné aux Fidji, aux îles Samoa, j’ai parcouru Rapa Nui/l’île de Pâques à pied – une expérience très forte. Une résidence de six mois en Nouvelle-Zélande m’a permis d’en parcourir tous les recoins, de passer beaucoup de temps dans les communautés maories isolées, à l’écart des grandes villes. Je suis retourné en Polynésie Française, en immersion dans des familles polynésiennes, à Raiatea, à Huanine. J’ai embarqué sur un cargo qui faisait la tournée des îles Australes, avec une escale à Rapa, une île fascinante, l’une des plus isolées qui soient – un bateau tous les deux mois, aucune piste d’atterrissage. Partout, j’ai été accueilli avec chaleur et courtoisie. J’ai recueilli mille histoires, lu beaucoup au retour – les grands auteurs du Pacifique (Albert Wendt, Epeli Hauʻofa, Patricia Grace, Keri Hulme, Chantal Spitz…), des essais, des ouvrages d’histoire, des précis de navigation –, épuisé la filmographie disponible sur la région, visionné des milliers d’heures de vidéos…

    Très vite, la navigation aux étoiles, cet art ancien, d’une grande complexité, qui a permis aux gens du Pacifique de peupler l’immensité du Pacifique à bord de leurs pirogues doubles, s’est imposée comme un thème central du roman à venir. La figure de Mau Piailug, ce navigateur des îles Carolines, en Micronésie, m’a tout de suite captivé. Dans les années 1970, il était l’un des derniers à maîtriser encore cet art ancestral de la navigation, il a eu la générosité de le transmettre à des dizaines de disciples, d’Hawaii à la Nouvelle-Zélande. Mau racontait que son grand-père l’avait initié, petit, en le traînant au large derrière sa pirogue, attaché au bout d’une corde. « Ainsi, expliquait Mau, tu deviens la vague. Et quand tu es la vague, tu es navigateur. » La vision du monde qu’exprime cette pratique de la navigation, les valeurs sur lesquelles elle repose, tout cela constituait pour le romancier que je suis un matériau extraordinaire. J’aime ces activités humaines qui, tout en étant solidement ancrées dans la réalité, ont quelque chose d’immédiatement métaphorique, d’universel aussi. C’était le cas de la boxe dans Mal tiempo, du flamenco dans Manuel El Negro – la navigation aux étoiles, et la pêche à la langouste dans les fjords hostiles du sud de la Nouvelle-Zélande, ont cette fonction-là dans Bluff.

    - Comment avez-vous travaillé ? Quels ont été les problèmes que ce roman vous ont posés ?

    Après ces années de voyage, c’est muni d’un océan de notes, d’esquisses et de projets d’histoires, de monologues, de scènes, que je me suis mis à l’écriture proprement dite, à l’été 2016. Un processus de création qui a duré toute une année, à plein temps, avec une grande densité, une intensité de travail très particulière. J’ai eu la chance d’obtenir une résidence de six mois dans un lieu idéal pour ce projet-là : l’ancien sémaphore du Creac’h, perdu sur la pointe ouest de l’île d’Ouessant, face à l’océan. La solitude absolue, au milieu des éléments, et une qualité de concentration et de rêverie mêlées que je n’avais jamais connue. « Bluff » est né là, et j’y ai écrit les deux tiers du roman avant de l’achever entre Normandie et Louisiane.

    Je me suis lancé dans ce projet, comme pour mes romans précédents, sans a priori sur l’histoire, ni sur les thèmes, les personnages : j’ignorais même, au départ, où l’histoire allait se dérouler, quels en seraient les acteurs et l’intrigue. Après un ou deux mois de tâtonnements, le motif central s’est imposé : un Français anonyme arrive à pied, en plein hiver, au port de Bluff, à l’extrême sud de la Nouvelle-Zélande, et embarque pour une campagne de pêche à la langouste dans les parages tempétueux du Fiordland, avec le capitaine maori Rongo Walker, et son second, le colosse tahitien Tamatoa. J’avais d’autres histoires en tête, des voix plutôt, celles de personnages réels, grandes figures du Pacifique, tous disparus – le légendaire pêcheur de Tahiti, Papa Marii ; le grand poète maori Hone Tuwhare ; les maîtres navigateurs micronésiens Mau Piailug et Tevake.

    L’idée s’est très vite imposée que ce roman océanien devait être un archipel, et que les vivants et les morts devaient s’y côtoyer d’une manière ou d’une autre – j’ai toujours tenu à ce que la forme de mes romans, leur construction, leur style, découlent naturellement, ou remontent plutôt, de leur sujet, du microcosme où l’histoire se déroule. Pour le dire autrement, j’ai la conviction que la forme et le fond sont les deux faces d’une même pièce. C’est en tout cas ce que je vise. L’histoire de pêche qui forme l’ossature de Bluff est ainsi ponctuée de quatre monologues composant comme un chœur d’anciens, qui offre à ce récit central une forme de résonance, une profondeur d’ordre spirituel. Le défi était là : faire tenir ensemble ces voix, toutes ces sensations, ces émotions, ces brins d’histoires récoltés au fil de mes voyages. Mais cela s’est fait assez naturellement, sans heurts. J’avais beaucoup travaillé en amont, dans la profondeur, pour préparer ce roman. Je me suis simplement appliqué à rester le plus fidèle possible à ce que je savais de la Polynésie, c’est-à-dire à ce que j’y avais vécu, ressenti, appris. Le romancier portugais Antonio Lobo Antunes a écrit quelque part : « Un bon roman est comme un organisme vivant qui a ses lois propres ». Dès lors, tout le travail consiste à laisser le livre s’écrire seul. Ne jamais chercher à en imposer, s’effacer plutôt derrière ses personnages. Bouvier le savait bien : la littérature est un « exercice de disparition ».

    - Vos protagonistes, le Maori et le Tahitien,  ont-ils des «modèles» dans la réalité, ou relèvent-ils de la pure fiction ?

    - Rongo Walker et Tamatoa sont des êtres de fiction. Mais ils s’inspirent évidemment de la réalité, d’hommes que j’ai eu la chance de côtoyer en Polynésie : pour moi, l’imagination n’invente rien, elle ne sait que recombiner des émotions, des faits, des sensations. Mais dans mon expérience, les grands personnages romanesques sont plus réels, souvent, que les gens qui m’entourent. On connaît l’anecdote du soir où Balzac, discutant politique avec quelques amis, leur déclare soudain : « Parlons de choses réelles, parlons d'Eugénie Grandet… »

    À l’inverse, les personnages « réels » de Bluff – à peu près tous les autres, et notamment les quatre grands anciens dont les monologues rythment l’histoire – sont tout aussi imaginaires, tout aussi romanesques qu’eux…

    David Fauquemberg. Bluff. Stock, 334p.

  • Jouvence de Chappaz

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    Approche de Maurice Chappaz. Un entretien en janvier 2007, à L'Abbaye du Châble.

    Le verbe de cristal de Maurice Chappaz - révélé une première fois dans sa candeur matinale alors que le monde plongeait dans les ténèbres de la Deuxième Guerre mondiale, avec le bref récit rimbaldien d’ Un Homme qui vivait couché sur un Banc, publié dans la revue Suisse romande sous l’humble pseudonyme de Pierre, en 1940 - a conservé toute sa fraîcheur jusque dans les écrits datés de 2006 du poète, aujourd’hui nonagénaire. Entré en littérature avec innocence et comme par défi, à la suite d’un concours de nouvelles, qu’avait précédé un premier poème composé dans les mêmes circonstances pour la revue Mesures, le jeune Maurice Chappaz se signala d’emblée par la saisissante découpe d’un style (voix et griffe, lyrisme et fulgurance d’ellipses, chair et musique) qui ne cessa d’enrichir et de varier ses registres tout en gardant la puissance jaillissante des magnifique premières pages d’ Un Homme qui vivait couché sur un Banc, évoquant immédiatement la vie nouvelle d’un quidam qui se défait de « son habit fort civil » avec des gestes libérateurs et quelques jurons bien sentis (des « damned », des « christo », des « morbleu »…), pour revêtir le costume du populo. Un écrivain de pure trempe, sous le signe de Charles-Albert Cingria qu’il citait en exergue, se dégageait par la même occasion de la chrysalide d’un étudiant en droit contrarié, acquis à la littérature par ses bons maîtres du collège de Saint-Maurice et la cultivant avec les amis de sa bohème estudiantine, à Lausanne, où le jeune libraire Georges Borgeaud commençait lui aussi d’écrire.

    medium_Chappaz4.jpgL’Aventure d’écrire
    « L’Aventure d’écrire », dit aujourd’hui encore Chappaz en évoquant ces années où perçait une vocation encore inconnue, innommée et qui le sollicitait pourtant, immédiatement traduite par les mots les plus sûrs. Rien en effet de balbutiements adolescents dans les pages témoignant de cette seconde naissance en poésie : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Et plus loin : « Il y a des granges, des entrepôts, le char des paysans et les camions chargés de vivres qui démarrent dans les goudrons, tout un bazar d’étoffes, de charges de légumes, d’enfants des rues et les rudes travailleurs manuels ; la vie du peuple magnifique avec ses odeurs, sa peinture – odeur de foin, peinture de fruits ». Et cela encore. « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire »…
    Ainsi s’amorçait donc avec les airs les plus insouciants, sous le mufle de la Bête, le premier inventaire d’une œuvre qui serait d’abord de louange, puis de colère, avec un chant à La Merveille de la Femme entonné par un garçon vierge en sa chair autant qu’en écriture, dont le premier vrai recueil, sous son nom et le titre de Verdures de la Nuit, paraîtrait en 1945, précédé en 1944 déjà par Les Grandes Journées de Printemps aux Portes de France de Pierre-Olivier Walzer et Jean Cuttat, un ancien élève du collège de Saint-Maurice.

    De l’accord à la fêlure
    C’est dans la lumière biblique du Cantique des Cantiques et de Chanaan que s’ouvraient Verdures de la Nuit, avec deux vers de La Tempête de Shakespeare en exergue et cet immédiat envol : « Ô juillet qui fleurit dans les artères/je désire toutes les choses », le jeune poète célébrant ensuite « une immense paysannerie », à l’enseigne de ce que Marcel Raymond qualifia de « contemplation active », dont les derniers vers du recueil annonçaient cependant le désenchantent. Or celui-ci, après les proses poétiques des Grandes Journées de Printemps, nimbées de magie onirique et modulant une quête amoureuse avec une fantaisie proche de celle de Corinna Bille, allait marquer profondément le premier grand livre de Maurice Chappaz, Testament du Haut-Rhône, suite lyrique en prose parue en 1953 où se mêlaient l’amour et la déploration du poète voyant sa terre menacée, laquelle était à la fois le Valais de la modernité et le sol même de l’homme à venir : « Nous portons en nous l’agonie de la nature et notre propre exode »
    Tout au long de l’œuvre, ensuite, à commencer (en 1960) par le Valais au Gosier de Grive, annonçant d’autres éclats polémiques, suivi (en 1965) du Chant de la Grande-Dixence, qui résultait des deux ans passés par le poète sur l’immense chantier en tant que mercenaire aide-géomètre, cohabiteraient ces deux composantes de la reconnaissance et de la mise en garde prophétique.
    medium_Chappaz2.2.jpgSi la popularité de Maurice Chappaz, figure tutélaire des lettres valaisannes et romandes, au côté de Corinna Bille, culminerait au mitan des années soixante avec le fameux Portrait des Valaisans en Légende et en Vérité, en 1965, relancée en 1968 avec Le Match Valais-Judée, en 1974, avec La Haute Route et en 1976 avec Les maquereaux des Cimes blanches, dont les invectives lyrique firent scandale dans le canton de l’auteur, bien d’autres ouvrages moins connus requièrent aujourd’hui notre attention rétrospective, où se concentre souvent le plus pur de son génie poétique. Ainsi de l’ Office des Morts et de Tendres Campagnes, parus en 1966, ainsi aussi (en 1983) des ballades baroques et sarcastiques d’A Rire et à Mourir, évoquant les sarabandes médiévales, ainsi enfin de nombreux textes épars, desquels se détachent Le Livre de C. (1986) à la mémoire de Corinna Bille (décédée en 1979), les non moins poignante pages de journal d’ Octobre 79 et, plus récemment, Le garçon qui croyait au Paradis, paru en 1989, La Veillée des Vikings (1990) dans laquelle Chappaz évoque les grandes figures de sa famille, L’Océan (1993) relatant un grand voyage et sa découverte de New York ou La Mort s’est posée comme un Oiseau (1993) méditation poétique où se retrouve le plus candide de sa voix.
    Si Maurice Chappaz reste relativement méconnu en France, malgré une bourse Goncourt de la poésie, suivant celle de la nouvelle qui fut attribuée à Corinna Bille, et diverses publications, dont le saisissant Evangile selon Judas, paru en 2001 chez Gallimard, sa défense et son illustration doivent beaucoup à Christophe Carraud, qui a publié en 2005, dans la collection Poètes d’aujourd’hui de Seghers, une première étude substantielle soulignant, notamment, l’importance de la tradition catholique dans la vision du poète.
    Ce qui saisit, au demeurant, à revenir par exemple à l’Evangile selon Judas, qui relève de la poésie vécue et de l’expérience spirituelle bien plus que de l’exégèse académique, comme il en va des traductions par Maurice Chappaz de Virgile ou de Théocrite, c’est une fois encore la fraîcheur tonique et constamment inventive, savoureuse, parfois même frisant le délire rabelaisien, du verbe de ce très grand poète à la source duquel le lecteur ne cesse de se vivifier.




    Paroles vives de Maurice Chappaz

    medium_Chappaz12.2.JPGUne rencontre à l’Abbaye du Châble, le 4 janvier 2007.

    Ce ne serait pas une interview, étions-nous convenus avec Maurice Chappaz : plutôt une série de variations sur quelques thèmes. Une ou deux heures à parler, après les grandes fatigues des célébrations officielles ou amicales du nonantième anniversaire, suivies des non moins prenantes fêtes de fin d’année.
    Mon souci était, d’entente avec son épouse Michène, de ne pas harasser le poète, d’autant qu’une pénible bronchite l’indisposait en ce début d’année. Or ce fut bien au-delà du coucher du soleil au fond du val de Bagnes enneigé qu’allait se prolonger ce grand soliloque que je me contentai d’orienter ou de relancer: sept heures durant jusqu’au souper mitonné par l’attentionnée compagne, et tant de choses dites, mais tant d’autres encore qui ne seraient qu’abordées au vol, faute d’y passer la nuit et d’autres journées…
    Et comment transcrire cette masse de notes – j’avais exclu l’usage de la machine – sans trahir le flux et les flous d’une expression aux incessants détours et compléments, ses images spontanées et ses digressions, ses anecdotes et ses saillies - comment éviter l’artifice et les atrophies du système question-réponse ?
    Tel était le problème, auquel j’ai répondu tant bien que mal en alternant l’évocation des thèmes successifs et quelques réponses choisies dont l’ensemble, je l’espère, rendra le ton et le sens de cet entretien peu formel…


    medium_Chappaz6.4.jpgDu pays perdu
    Nous aurons commencé par la fin, ainsi qu’il se devait puisque le dernier texte publié de Maurice Chappaz, merveille de lucidité lyrique, daté de 2006 et constituant le commentaire de La Chute de Kasch, l’un des deux contes de l’Afrique ancienne recueilli par l’ethnologue Leo Frobenius et reproduit dans Orphées Noirs (L’Aire, 2006), évoquait Une Miette d’Apocalypse…
    - Vous dites avoir cherché sans relâche « ce qui est vierge », avant d’affirmer que vous vous trouvez « sur le point d’assister à la catastrophe-résurrection » que vous « appréhendez » et « espérez » à la fois ? Pourriez-vous développer ce thème ?

    - J’ai connu un monde dont nous n’avons plus idée aujourd’hui : une civilisation paysanne que j’ai vécue à la fois du dedans, y étant né et en partageant la vie quotidienne, et du dehors, en l’observant comme un témoin. Ce monde était tel que celui des Géorgiques de Virgile, dont les travaux formaient une totalité jusqu’aux astres, les « planètes », disait ma tante, qui intervenaient autant dans la coupe des cheveux (j’en ai fait l’expérience, mèches toujours rebelles par l’inattention à une phase de la lune et à une autre étoile) que dans le plantage des pommes de terre, de même que la communauté se trouvait liée par des rapports, fondés sur une économie de survie, qui faisaient que si tel domestique de campagne ne pouvait plus assurer sa tâche, son fils lui succédait naturellement. Il y avait, entre maîtres et valets, riches et pauvres, un fond de respect et d’estime que la solidarité scellait dans l’intérêt commun. Le travail ne se discutait pas, et le maître pas plus que le valet, si le temps ou les circonstances les y obligeaient, ne s’y dérobaient sous aucun prétexte. C’était un monde très humain, ce qui ne signifie pas qu’il ne s’y manifestait point de conflits ou même de violences. L’âpreté des gens, en particulier, y était proportionnée à la dureté de leur condition. Lorsque j’ai senti le commencement de la fin de cette civilisation paysanne, il m’a semblé entrer en guerre – ma vraie guerre, contre l’invasion industrielle et touristique. Testament du Haut-Rhône en témoigne. Or il est probable que je n’aurais jamais écrit ce livre si j’avais vécu cent ans plus tôt, dans un monde encore stable et tenu ensemble. Au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge. C’est celle-ci que j’ai été obligé, en toute sincérité, d’incarner.



    medium_Chappaz.10.jpgD’une guerre l’autre
    Si les premiers textes de Maurice Chappaz, composés au seuil et pendant la Deuxième Guerre mondiale, n’accusent guère les secousses de celle-ci, la période de sa mobilisation n’en a moins compté dans sa formation, humainement parlant, autant que dans sa vision de la Suisse, comme il en a déjà rendu compte dans le récit de Partir à vingt Ans.
    - Comment avez-vous vécu la période de la guerre, et qu’y avez-vous appris ?
    - Ce que j’ai d’abord constaté, c’est que la Suisse, j’entends le peuple suisse, face à la guerre, n’a pas eu d’hésitation. Il y avait peut-être, dans sa résolution et sa conviction qu’il tiendrait face aux nations assassines, une sorte de naïveté enfantine. N’empêche : dès 1938, nous étions sûrs qu’elle allait arriver, et résolus à l’affronter. Le nazisme nous semblait l’horreur absolue. Cependant, avant même qu’elle n’éclate, je m’étais déjà immergé dans la vie militaire. De 1936 à 1939, parallèlement à mes études de droit à Lausanne, que je faisais par devoir filial plus que par goût, j’ai passé de plus en plus de temps sous l’uniforme, de l’école de recrue aux périodes où je « payais » mes galons de caporal puis de lieutenant. Et ce temps fut plutôt heureux. Il y avait une timidité en moi, qui faisait que j’avais peu d’amis. La camaraderie que j’ai trouvée alors m’était précieuse. Tel était aussi bien le peuple: cette armée à ras du sol de citoyens. En outre j’y ai découvert le pays, notamment le canton de Vaud où nous avons beaucoup marché et « manœuvré », nous trouvant toujours bien accueillis dans ces modestes grandes fermes si attentives où, chaque jour, une Bible était ouverte dans la pièce commune. Ensuite, jeune lieutenant, je me suis bien entendu avec mes hommes. Pendant la guerre, j’ai été sensible à la situation des paysans et n’ai pas hésité, en douce et en toute confiance, à leur accorder la liberté de passer soudain deux jours chez eux pour les moissons urgentes. Durant toute la mobilisation, je n’ai rencontré qu’un officier fascisant et réellement antisémite, qui n’était d’ailleurs pas aimé. A un moment donné, c’est lui, croyant me punir, qui m’a envoyé sur la frontière du Grand Saint-Bernard, où on me faisait suivre (c’était l’anonymat…) des ordres de refoulement non signés. Je me contentais de les déposer dans une boîte à cigares que j’ai gardée en souvenir, n’obéissant qu’aux ordres légalement signés, dont aucun ne m’a contraint à agir contre ma conscience. Cela étant, je savais que certains des réfugiés que je laissais passer pouvaient être renvoyés à d’autres échelons de l’autorité…

    De l’aventure d’écrire
    Se rappelant ses débuts en écriture, Maurice Chappaz ne manque de témoigner sa reconnaissance à l’enseignement de ses professeurs du collège de Saint-Maurice, tel l’oblat Edmond Humeau, écrivain lui-même. Or c’est à Saint-Maurice qu’il fit la connaissance, aussi, de Georges Borgeaud, avec lequel il allait vivre sa première expérience d’auteur.
    - Un Homme qui vivait couché sur un Banc est-il vraiment votre premier texte d’auteur ?
    - Oui, je l’ai écrit en toute ingénuité, comme ça, parce que j’avais beaucoup aimé l’exercice de la rédaction, au collège, et dans l’espoir intéressé, en l’occurrence, de gagner un concours de nouvelles qu’avait lancé la revue Suisse romande. Si une certaine sûreté littéraire s’y manifeste, c’est que nous lisions beaucoup, avec mes amis, et que l’enseignement de Saint-Maurice nous avait fourni un bagage solide à cet égard. Je ne crois pas exagérer en affirmant que les travaux de maturité de ce collège étaient d’un niveau égal, voire supérieur, à beaucoup de mémoires de licence actuels. A la même époque, j’ai participé à un autre concours, proposé par la revue française Mesures, qui portait à la fois sur la nouvelle, la traduction et la poésie. Comme mes amis de collège Georges Borgeaud et Jean-Louis de Chastonay avaient choisi les deux premiers genres, je me suis lancé dans la poésie pour la première fois aussi, avec La Merveille de la Femme, qui constituerait plus tard la première partie de Verdures de la nuit. Sur quoi la guerre est arrivée, et ce fut la fin de Mesures. Pour moi, écrire était alors une aventure terriblement attirante, qui correspondait à une poussée intérieure encore inconnue, innommée, mais qui me sollicitait fortement. Cette vocation entrait en conflit, évidemment, avec ce que les miens attendaient alors de moi, mais comment refuser d’y croire et balayer une nécessité profonde ?


    Des fidélités opposées
    S’il était proche de sa mère, Maurice Chappaz, aîné de dix enfants, ne s’entendait guère avec son père, avocat valaisan en vue et despote familial qui acceptait de revoir son fils sous l’uniforme mais excluait son retour au bercail sans diplôme de droit en poche. Ce fut auprès de son oncle Maurice Troillet, notamment, que le poète allait trouver un appui et un mentor, à l’Abbaye du Châble où il passa son enfance.
    - Comment votre père a-t-il accueilli vos premiers succès littéraires ?
    - Comme il en va de toute chose, dans la vie, ses réactions ont été mêlées, ambiguës. Bien sûr, il aurait préféré que je finisse mon droit, mais lui-même était un lecteur cultivé, et je crois que c’est avec fierté qu’il a appris le succès de Testament du Haut-Rhône. Auparavant, ce n’est pas sans satisfaction qu’il m’a annoncé un jour qu’il avait vu mon premier livre, Verdures de la Nuit, dans une vitrine de librairie. A la même époque, j’ai appris qu’il avait cité mes vers dans un de ses discours d’homme politique. Pour ma part, je le comprenais d’ailleurs ; je n’étais pas ce qu’on pourrait dire un fils révolté : je le respectais, car c’était un homme intègre, mais je n’en étais pas moins décidé à vivre ma vocation. Lorsque j’ai rencontré Corinna, mon père a été impressionné par sa personnalité et sa prestance, et je crois que cela aussi a joué en ma faveur…

    De l’engagement en littérature
    Les débuts littéraires de Maurice Chappaz datent de l’immédiat après-guerre, marqué par une nouvelle attitude des écrivains face à la politique, en Suisse romande comme ailleurs. Dans les années 50, il fréquenta notamment Georges Haldas, proche à cette époque du messianisme stalinien, puis André Bonnard, qui lança les traductions grecques et latines par les étudiants romands, mais dont les prises de position et les actes aboutirent à un procès retentissant. Et j’ai soutenu la personne, non les idées.
    - Quel sentiment vous a inspiré le communisme ?
    - Comme il en allait du nazisme, ma foi catholique excluait mon adhésion à ce système dont on a découvert plus tard les méfaits. Très courageux et sensible aux urgences sociales, Georges Haldas, avec lequel j’étais alors très lié, prétendait pour sa part que le nouvel Evangile et le nouveau Christ des nations se trouvaient désormais à Moscou. Lorsque je me moquais de la bande des apparatchiks qui y plastronnaient et lançaient leurs oukazes, il me renvoyait à la hiérarchie romaine en affirmant que les princes de l’église faisaient de drôles de représentants du Christ. L’ « engagement » était le mot clef, le billet du salut. Bref, cela a contribué à nous séparer. Des années plus tard, en mai 68, je me suis trouvé à Paris et c’est avec une certaine ironie que j’ai vu, lors d’un défilé, les pontes du parti communiste, Aragon en tête, se faire siffler par les contestataires. De ceux-ci, je me suis senti proche en assistant à leurs débats ; l’utopie m’était réellement sympathique, mais pas les théories à n’en plus finir qui ont suivi, et je ne parle pas, aujourd’hui, de la bonne conscience des médias, si facilement de gauche… dans leurs bureaux.



    Du progrès et de la technique
    Ainsi que l’a justement rappelé Christophe Carraud dans son livre, paru chez Seghers, l’attitude de l’auteur des Maquereaux des Cimes blanches, face à la technique, ne se borne pas à un refus de type réactionnaire. Cela se vérifie, d’ailleurs, dès la lecture de Testament du Haut-Rhône et plus encore dans le Chant de la Grande-Dixence.
    - A quel moment la technique commence-t-elle de vous inquiéter ?
    - Je ne suis pas contre la technique en tant que telle. Je ne nie pas le progrès et la relative libération qu’il représente. Pouvoir parler avec un interlocuteur qui se trouve au Québec, au moyen d’un téléphone portable, est une sorte de miracle si je me replace dans la mentalité d’un paysan du début du vingtième siècle. De la même façon, j’observais l’autre jour le vol gracieux de parapentes au-dessus des toits et à l’autre bout de la rue le travail de terrassiers creusant des égouts, pics, pelles en mains soulevant d’énormes tuyaux, tous d’une dignité si active, si juste, guidés par des machines d’une merveilleuse efficacité. Je ne nie pas la commodité de tout ça, l’exploit, mais il faut que la conscience soit à la hauteur de la technique. Dans l’économie de survie qui caractérisait la civilisation paysanne, le laboureur ou le faucheur devait constamment « penser avec les mains », réfléchir à la persistance de la nature dans tous ses détails, puissance et conscience devaient s’épauler. La destruction de la nature n’était pas le prix de la rapidité et de l’efficience. L’homme de ce monde-là devait être à la fois courageux, intelligent et honnête. Avec la technique inconditionnée, tout risque de nous échapper à tout moment. Cela étant, je ne regrette pas de vivre au XX siècle. A la question de savoir quand il aurait aimé vivre, Claude Lévi-Strauss répondait : au XIXe siècle, parce que c’était le temps de toutes les inventions. Pour ma part, je crois à la vie. Je suis né dans un mouvement. Je suis resté fidèle à mon origine, tout en m’adaptant au monde en émergence. Je lis ainsi très régulièrement les journaux, pour me tenir au courant du changement de civilisation et même de l’abîme. Nous devenons comme des chats sauvages apprivoisés par la mort.

    medium_Chappaz10.2.JPGDu pays rêvé
    S’il y a du catastrophisme prophétique dans la vision de Maurice Chappaz, la révolte du poète se mêle indissolublement à une attente qui en appelle à la valeur et à la régénération, dont son verbe lumineux exprime le sens.
    - Maurice Chappaz, à quel « pays » à venir aspirez-vous ?
    - Au point de vue de la pensée, s’il s’agit de raisonner et d’agir, la Grèce projetant sa beauté m’a nourri autant que Rome pour la littérature et la langue. J’ai aussi emporté de Lausanne le tourbillon verbal d’un fameux professeur de droit romain (Philippe Meylan, en 1939) qui enseignait, comme s’il plaidait, ce droit impeccable qui dans l’ordre ou le désordre devient « la raison écrite2. Cependant bridant ces espérances le pays que j’ai rêvé c’est le Tibet avec les montagnes qui prient, les flocons de neige qui oensent, aperçu comme un Valais mondial hors de l’Histoire. Il a existé pendant cinq ou six siècles, mais il est en train lui aussi de s’évanouir, génocidé physiquement, industriellement. Pour une Apocalypse peut-être. J’ai essayé de le toucher. Je suis allé à sa frontière vers un sanctuaire de pèlerins, dans l’au-delà du Népal. Il disparaît comme le Valais disparaît en moi, avec moi, comme je vois aussi le catholicisme se disperser ou se perdre. J’ai connu un pays auquel je reste viscéralement attaché, tout en comprenant qu’il doit évoluer. Il est évident que le pays que j’ai connu ne pouvait pas ne pas disparaître, mourir en raison même de sa réussite. Telle une graine. J’aimerais qu’il soit remplacé par un pays aussi défendable moralement, politiquement et humainement. Je reste fidèle à des principes qui étaient ceux de mes aïeux, où la parole donnée avait valeur de signature, alors tenue pour sacrée. J’ai connu un monde dans lequel on ne fermait pas les portes à clef. Le vol y était exclu. Ainsi, un garçon qui avait dérobé deux plaques de chocolat, dans l’épicerie de Lourtier, a-t-il été forcé de quitter le village. Aujourd’hui c’est tout différent : on dit que seuls les imbéciles volent, alors qu’il suffit de s’arranger avec la loi… Et ce n’est pas le vol d’argent qui a tellement d’importance. On le corrige. Mais on éteint une âme inconnue qui se cache partout dans les vies. Cela étant, si le lien communautaire est rompu, si ce qu’on appelait le peuple n’existe plus, je ne crois pas, pour autant, que les hommes d’aujourd’hui soient plus mauvais qu’avant, pas du tout. Moins vrais peut-être : la science remplace la foi. On a rétréci arbitrairement le mystère. Et puis je pense que toute chose belle engendre une espérance. Le monde paysan disparaissant a trouvé, en Gustave Roud, un témoin rare. C’est pourquoi Roud m’émeut infiniment : lui qui a fait des études, a choisi de rester attaché à la terre, faisant retour dans la ferme familiale de Carrouge. Il y a vécu une vie de sublimation, sensible à tel paysan avec une pureté relevant de l’amour courtois. Lui-même vivait comme une ombre, mais c’est sa parole de poète qui perpétue sa campagne perdue. A ma façon, j’ai vécu moi aussi cette destinée qui fait que la page d’écriture sera peut-être la goutte d’éternité. D’une autre manière, j’ai trouvé cette grâce chez un Charles-Albert Cingria qui, quoique survivant aux franges de la mendicité, reflétait la même allégresse et le même souci de l’exprimer, devenant par son verbe le nuage qui passait, la fumée que le vent emportait, la fraise dans sa paille, l’oiseau, le chat s’étirant sur un mur, les enfants dans la lumière, le grain de raisin et le cosmos. Noter cosmos : la Ramuzie, puis tous les instants de Corinna.

    - Comment, enfin, Maurice Chappaz, vous représentez-vous le paradis ?
    - Je crois qu’on ne peut évoquer le paradis qu’en relation avec ce qui est visible ici bas, fugacement, par intermittence. Cela peut n’être qu’un visage dans une gare, un brin d’herbe frémissant, l’inattendu d’un nuage ou une goutte de pluie qui tombe dans une sorte de transparence obscure, et vous entendez aussi le bruit infime que cette goutte de pluie fait en touchant terre. Je dirais ainsi que l’image du paradis, telle que je me le représente, serait comme une surprise à l’envers… Le paradis est aussi exigeant que l’enfer ! Cendre et alléluia… Tout à coup l’innocence !

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    Cette présentation et cet entretien ont paru dans la nouvelle revue ViceVersa Littérature, en traductions allemande et italienne, et sur le site Le Culturactif. http://www.culturactif.ch/

    Documents photographique: Maurice Chappaz en 1986 (Gérald Bosshard), Portraits de Maurice Chappaz à divers âges (DR, Jean Mohr). Maurice Chappaz et Michène au Spitzberg (DR). L'Abbaye du Châble. Maurice Chappaz au Châble (Philippe Dubath).

  • La musique de Vivre

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    cinémaA propos d'Ikiru, chef-d'oeuvre d'Akira Kurosawa

    Vivre (Ikiru) constitue en somme le pendant cinématographique de La mort d’Ivan Illitch de Léon Tolstoï. C’est l’éternelle histoire du soudain éveil de la conscience : tu te figurais être immortel et, tout coup, tu te trouves face à ce mur, devant ce toubib froid qui t’annonce que tu n’as plus que six mois ou six semaines à vivre. Et comment les vivre nom de Dieu ?
    Ikiru2.jpgTelle est la question physique et méta qui se pose au haut fonctionnaire Kenji Watanabe (Takashi Shimura), surnommé « la momie » par ses collègues, lorsque le médecin lui apprend que son cancer de l’estomac ne lui laisse plus guère que quelques mois à vivre.
    Vivre : trente ans durant, cela s’est réduit pour lui à la plus sinistre routine, après la mort de sa femme aimée et la désillusion relative à l’évolution de son fils unique, monstre d’égoïsme et de froideur. Vivre alors maintenant : c’est d’abord la fuite au cabaret puis au bordel, dont il revient pantelant et insatsifait. Puis c’est le regard d’une jeune employée de son service, qui lui apprend le surnom qu’on lui donnait et l’aide à se ressaisir. Enfin c’est cet ultime besoin d’une justification, qui va lui faire faire ce qu’il a défait jusque-là en sa qualité de Chef des travaux publics, et par exemple en opposant un refus à toutes les requêtes de bonnes femmes en mal de jardins d’enfants et de parcs publics, dans ce Japon de l’immédiat après-guerre (le film date de 1948-52).

    Ikiru3.jpgAprès un retournement saisissant de la narration, le protagoniste mourant au beau milieu du film, c’est à sa veillée funèbre, passée à grand renfort de saké, qu’on apprend comment le défunt a bonnement ressuscité avant sa mort. Le récit de sa Bonne Action (la B.A. du scout érigée ici au pinacle de l’éthique existentielle, yes Madam) va se faire au fil de la soirée, par une série de témoignages illustrant toute la gamme des sentiments et des caractères humains. Cela commence par le déni des hommes de pouvoir en frac, qui s’attribuent le mérite de l’action de Watanabe, bientôt démentis (l’alcool déliant les langues) par ceux qui ont vraiment connu « la momie » et l’ont vu se transformer sur la fin. Que ferais-tu, mon frère, si demain tu apprenais que tu n’as plus que cent jours à vivre ? Et tous tant que nous sommes, que ferions-nous ?

    cinéma
    On a parlé de film existentialiste à propos de Vivre, et c’est vrai que Kurosawa oppose, au nihilisme, le choix personnel délibéré et la valeur d’un acte. Mais le film n’a rien d’une thèse sartrienne : la destinée de Watanabe, dont l’ombre irradiante se découpe sur le fond d’un crépuscule dont il dit voir la beauté pour la première fois de sa vie, se confond à toute destinée humaine, et l’on rit, l’on pleure dans ce film tandis que retentit une inoubliable mélopée sous la neige…

    cinéma

     

  • Un amour dans les décombres

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    Avec Le semeur de peste, c’est un joyau de la littérature italienne contemporaine qui nous a été révélé en 1985. Et la première occasion de découvrir, en traduction française, le talent, célébré par Leonardo Sciascia, de l’écrivain sicilien Gesualdo Bufalino.

    C’est un paradoxe éternel et de partout que la poésie la plus profonde et la plus vraie tire sa substance non du bonheur humain, mais des épreuves et des larmes.

    « Oh oui, ce furent des jours malheureux, les plus heureux de ma vie», s’exclame le narrateur du Semeur peste en se remémorant ses 20 ans marqués au double sceau de l’amour et de la mort.

    Avoir 20 ans et se retrouver dans le bataillon en pyjama des tuberculeux, tandis que tous fêtent la fin de la guerre, avoir 20 ans et s’enivrer, sous le regard qui en sait trop d’un médecin-sage aux grimaces de vieux singe métaphysicien, des délices empoisonnées de la passion amoureuse: tel fut le sort de de Gesualdo Bufalino qui, quarante après, nous en livre le récit poignant et lyrique, lesté de quelle signification universelle.

    Une prison initiatique

    L’on pense la fois à Dante et à Puccini, au cinéma italien (du temps où le sang était encore une marque noire sur la chair très blanche) et à Thomas Mann en lisant cet admirable poème romanesque dont chaque chapitre s’imbrique dans une sorte de constellation de fulgurant cristal où l’émotion et le sens, le détail concret et son reflet mystérieux, et chaque signe enfin se doublent de valeur symbolique.

    C’est donc l’histoire d’un jeune homme qui découvre soudain, la fin de la guerre, le Minotaure innommable venu hanter sa poitrine, avant qu’il ne se figure qu’il a choisi lui-même ce mal pour nettoyer de son sang les souillures du sang de guerre et guérir, en s’immolant à la place des autres, le désordre du monde.

    Plus tard, seulement, lui sera révélé le sens de sa vocation propre, lui qui survivant a « trahi » ses compagnons en leur survivant : non point en martyr, mais d’un témoin par sang d’encre.
    Au sanatorium, qui évoque l’antichambre des enfers de la Divine comédie, il apparaît comme un « contrebandier de la vie » dont l’identité se résume à quelques radiographies, dans une forteresse où chacun porte ses chaînes en lui-même et où les actes quotidiens se perpétuent à la lisière du réel, avec accompagnement tragi-comique de rires jaunes.

    Au lieu d’un Virgile serein pour guide, il ne trouve que celui qu’on appelle le Grand Maigre, superbe figure de vieux toubib en apparence cynique et blasphémateur, qu’une passion malheureuse et la fréquentation des morts en sursis ont transformé en « archidiable » vitupérant non moins que fraternel.

    Avec celui-ci, et auprès de l’aumônier Vittorio, dont la foi est trouée de doutes vertigineux, le narrateur s’interroge sur le mystère du mal dans un monde semblant une immense bévue du Créateur – et l’on se rappelle alors les conversations essentielles de La montagne magique.

    Et puis, dans cette même prison-cloître, qui a ses recluses inaccessibles et son théâtre amateur - seul lieu où rencontrer celles-là -, voici que le garçon fait la connaissance de Marta, dont il s’éprend aussitôt.

    Sur quoi se noue un lien touchant à la fois au sublime et au dérisoire, entre ces deux orphelins des décombres qui arrachent au crépuscule d’ultimes lambeaux de lumière.

    Jusqu’à la mort affreuse de Marta, qui fait songer au dénouement de La Bohême ou de La Traviata, mais sur fond de « sauvage boucherie ».

    De mémoire et de temps

    Nous l’avons noté, ce n’est qu’au tournant de la soixantaine que Gesualdo Bufalino a publié ce premier livre. Or la réussite exceptionnelle, du point de vue littéraire, du Semeur de peste, doit sans doute beaucoup au filtrage opéré par le temps dans la mémoire de l’auteur, et la capacité de ce dernier, par de multiples références, de transformer un témoignage parmi d’autres en poème riche de mille strates.

    Mais ce qui émerveille de surcroît, à la lecture de celui-ci, c’est que l’érudition de l’écrivain se fond tout naturellement dans un creuset bien vivant où la sensualité cohabite avec le tragique, et la connaissance pénétrante avec un lyrisme tantôt somptueux et tantôt déchirant.

    Il faut lire et relire Le semeur de peste, qui ne s’épuise certes pas à première lecture. L’on y entre comme dans un labyrinthe, pour affronter les grandes énigmes de la vie humaine sous l’aspect de paraboles vivantes, telle la mort du petit Anselmo, le passé voilé d’obscurité de Marta ou la fable des trois chapeaux citée par le Grand Maigre dans un passage-clé.

    Ensuite, lorsqu’on se rappelle ce livre en s’en éloignant, c’est comme d’une vie supplémentaire qu’on aurait vécue dans l’atmosphère physiquement palpable des lendemains de la guerre, cette frontière révélatice où s’interpellent les vivants et les morts.

    À relever, enfin, le mérite de Ludmilla Thévenaz, la traductrice, qui est parv

    enue à restituer la matière verbale, saturée de significations secrètes, et la musique de Bufalino, avec une précision et une justesse rares.

    Gesualdo Bufalino. Le semeur de peste. Traduit de l'italien par Ludmilla Thévenaz. Editions L’Age d’Homme, 1985.

  • Un premier roman sans pareil

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    Kasperliana I

    De Gian Gaspard Kasperl à JLK, à propos de Sam, d’Edmond Vullioud, et d’Abraxas de Jacques Audiberti…

    Soglio, settembre 20**

    Caro Maestro,

    C’est avec mélancolie que je vous ai vu repartir, Lady L. et vous, après votre visite à la Casa de Salis, qui a mis du baume sur mon cœur toujours flagada même trois ans après la disparition de ma chère et douce.

    Du moins votre libelle – dont je vous entretiendrai après mon retour à Sienne -, et les trois livres que vous m’avez offerts, me rappelleront-ils votre présence alors que l’été indien commence de flamboyer sur les roide pentes du val Bregaglia , en attendant la première neige sur la Disgrazia.

    Je vous parlerai plus tard, aussi, des ouvrages bien étonnants de vos amis Antonin Moeri et Gérard Joulié, dit Sylvoisal, mais dans l’immédiat c’est à propos de la lecture de la première moitié de Sam d’Edmond Vuilloud que j’aimerais vous écrire quelques mots, et des premières pages de l’abasourdissant Abraxas d’Audiberti – deux premiers romans qui dérogent à la niaiserie pléthorique de ce que les turlupins médiatiques nous présentent comme les dernières « découvertes ».

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    Je ne sais s’il faut déjà parler de grand livre à propos de Sam, que je situe à la hauteur des deux lectures les plus belles que j’aurai faites en langue allemande et en votre langue ces dernières années, à savoir Atlas d’un homme inquiet de Christoph Ransmayr et Dans Khartoum assiégée d’Etienne Barilier, sans qu’il y ait le moindre rapport entre Sam et ce dernier roman.

    Je ne sais d’ailleurs à quoi comparer Sam, qui me fait penser à certains égards à Robert Walser et à d’autres à Charles Dickens, à la magie de Châteaux en enfance de Catherine Colomb ou à celle des récits de Fleur Jaeggy, un peu aussi à Flaubert pour la folie des inventaires et la découpe de la phrase, mais ces références ne sont que des indications approximatives alors que Sam me semble un roman sans pareil.

    J’ai d’abord frémi, aux premières pages, à l’idée qu’il puisse s’agir là d’un témoignage de plus sur le thème rebattu du fils de pasteur se tapant l’idiot du village, mais je n’ai pas tardé à être rassuré, malgré l’apparente pédanterie du persécuteur de Sam, par la précision de son discours anticipant la précision de Sam lui-même, d’une autre portée.

    L’Auteur a fait don à son protagoniste de la précision, qui est celle-là même de son propre souci de surexactitude en matière de vocables et de dressing code, sans quoi l’on ne fait ni traités de chirurgie ni sonnets sonnants.

    Ce qu’il y a d’unique dans Sam relève d’une sorte de sublimation rêveuse sur fond de lourde réalité, qui nous fait osciller sans cesse entre le monde des philistins, incarné par la figure à la Dickens du notaire Bérard, ou de l’inconsistant pasteur Nicole dévidant ses versets bibliques d’un ton monocorde, et l’univers des innocents plus ou moins fagotés tel Sam et ses petits camarades de l’Institut Meguiddo où il est placé; mais il y a plus, car au don de la précision s’accorde le don de la candeur et de la puissance créatrice qui fera de Sam l’artisan de mille métamorphoses suscitant d’abord quelles réticences (l’incrédulité du notaire) et ensuite quelles bienveillances – à commencer par celle du peintre en lettres Magetti.

    Ce qu’il y a de merveilleux aussi, dans ce roman m’évoquant un conte de féés comme en en a conçus la terrible Madame d’Aulnoy, c’est sa façon d’évacuer toute idéologie ressortissant aux prétendues sciences humaines, au moralisme théologisant ou aux discours actuels sur le pouvoir, la sexualité ou le sort des oubliés de la société.

    Le fait que Sam (ou l’auteur) ne dénonce pas celui qui abuse de lui, dont il préfère certes voir les mains courir sur les touches de son piano que sur les parties sensibles de son corps adolescent, scandalisera peut-être les belles âmes, mais les instances du refus sont chez lui infiniment plus subtiles que celles du ressentiment conventionnel, même s’il couve une manière de revanche qui passera bel et bien par la sensualité et le sexe.

    Dans la foulée, je relève qu’aucune prose, dans votre cher pays, ne me semble irriguée par une sensualité aussi poreuse et radieuse, notamment dans les superbes pages dédiés à la découverte du corps de l’adorable Philomène, puis aux saillies moins juvéniles réclamées par la maîtresse de celle-ci – cette femme faite qui m’évoque la Maja nue de Goya – comme si le cul, réputé sans âme par certains (je crois que c’est Cendrars qui le prétendait) retrouvait ici sa sacralité poétique et son droit au bonheur.

    Sam est un livre d’une musicalité et d’une pureté émotionnelle sans faille, mais c’est aussi un prodige d’organisation formelle, à la fois architectonique (le plan d’ensemble), topologique (l’imagination des lieux et plus précisément des maisons à recoins), à quoi s’ajoute son irradiant bonheur verbal, frotté d’humour comme le sont les inventaires de Bouvard et Pécuchet, et sa très enfantine joie.

    Luc Dietrich a écrit - vous vous en souvenez puisque vous me l’avez offert lors de notre rencontre à Collioure il y a bien des années de ça – un beau roman intitulé Le Bonheur des tristes.

    Or Sam, filtrant bien des tristesses, pourrait être dit le roman du bonheur des joyeux, et je vous en dirai plus après mon retour à Sienne où j’aurai loisir d’en achever la deuxième partie dès le Grand Départ de Sam pour les Amériques…

    Sur quoi je vous embrasse tendrement, Lady L.et vous, en vous recommandant la griffe du diable en onguent pour ces maux de maudites guiches que vous m’avez évoqués dans votre dernier texto…

    Votre affectionné K.

    Post scriptum : je constate que je ne vous ai rien dit d’Abraxas, dont je vous parlerai donc dans mon prochain bref.

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  • Les miroirs d'Effi Briest

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    Du vieillissement (ou non) des "modernes". A propos d'Orson Welles et de R.W. Fassbinder 
    A quoi cela tient-il que certaines œuvres de jadis ou naguère nous semblent comme faites ce matin, et que d’autres plus récentes, qui se voulaient plus novatrices, se ressentent tant de leur époque qu’elles paraissent plus vieilles que les autres ? C’est la question qu’une fois de plus je me posais en regardant ces jours La splendeur des Amberson d’Orson Welles, qui date de 1942, et ensuite Effi Briest de Rainer Werner Fassbinder, tourné en 1974.
    Dans l’œuvre prolifique et passionnante, non moins qu’inégale de Fassbinder, qu’un nouveau coffret réunissant 18 de ses meilleurs films permet de (re)découvrir chez soi, Effi Briest est un bijou qui n’est pas loin de l’esthétique splendide de Welles, avec un effet de distanciation (le fameux V-Effekt de Maître Brecht) qui en signale la « modernité ».

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    Relisant le roman éponyme de Theodor Fontane (autre merveille à (re) découvrir), Fassbinder use (et abuse) de jeux de miroirs et d’artifices de toute sorte pour donner à cette histoire de femme-enfant toute pure en apparence (Hanna Schygulla, d’une beauté luminescente à consistance de Sèvres) prise au piège d’un mariage hyper-bourgeois et d’un milieu hyper-conventionnel, sa touche de classicisme formel, quelque part entre Monet et le Visconti de Senso, mais en plus figé et cérébral, comme dédouané ou dédoublé par l’esprit critique.
    Rien de cela dans La splendeur des Amberson, qui « assume » absolument son faste formel et n’en a pas pris une ride pour autant. Paradoxalement en revanche, et malgré sa beauté et sa poésie aiguë, Effi Briest se ressent de son maniérisme et d’un soupçon de pédantisme qui procèdent finalement de cette tare d’une certaine esthétique « moderniste », fondée sur la conviction que l’artiste doit rappeler qu’il n’est pas dupe. On l’a vu mille fois dans les mises en scène théâtrales de la même époque, où il fallait absolument se montrer plus intelligent que l’auteur, mais on en revient aujourd’hui. Tant mieux n’est-ce pas ? D’aucuns en tirent prétexte pour taxer de réactionnaire ce retour à l’intelligence d’understatement, qui se fond dans la forme, alors que cette réaction salutaire passe les modes et les doctrines…

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  • Avec l'élégance du coeur

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    Le dandy et l’excentrique pallient toute uniformité.

     
    Champion de la raquette et crack au jeu d’échecs, Denis Grozdanovitch s’est fait, aussi, en vieux sage avant l’âge, le collectionneur des diverses formes de singularités individuelles opposées à l’esprit grégaire croissant aujourd’hui à proportion exponentielle des meutes et des masses. Substantiel et souvent drolatique en dépit de son indéniable sérieux, « Dandys et excentriques » sera votre livre de l’été, à savourer à l’écart des foules…

    La figure idéale du dandy à l’européenne, qui a cristallisé dès la fin du XIXe siècle en symbiose anglo-française, pourrait se représenter sous les traits du poète et activiste Lord Byron, flottant de nuit sur le Grand Canal de Venise dans la position dite de «la planche», un cigare dans une main et dans l’autre une lanterne destinée à signaler poliment sa position aux nautoniers et autres gardiens de l’ordre nocturne vénitien.

    De dix ans l’aîné de Byron, le compatriote de celui-ci, surnommé «le beau Brummel», plus précisément  George Bryan Brummel (1778-1840) passe pour l’initiateur du dandysme britannique, non moins flamboyant de mise et d’esprit que le poète quoique sans génie, qui lustrait ses bottines au champagne et fut célébré par Balzac autant que par Barbey D’Aurevilly mais finit tout perclus de dettes en exil normand, ne se rasant ni ne se lavant plus tout en lançant la mode de la cravate noire qui ne nécessite point de recours trop onéreux à la blanchisserie…

    Arbitres des élégances visible et parfois invisibles, comme le furent plus tard un Oscar Wilde ou un Kenneth Tynan,  avant et après un Robert de Montesquiou (modèle du baron Palamède de Charlus de Proust)  ou un Baudelaire, ces dandys emblématiques conservent une aura que beaucoup de leurs émules plus récents, imitateurs de pacotille à la Andy Warhol ou à la Gonzague de Saint-Bris, n’ont plus qu’aux yeux des philistins amateurs d’extravagance au petit pied.

     

    De l’observation concentrique en milieu foldingue…

    Denis Grozdanovitch s’identifie, au début de son inventaire kaléidoscopique, à Jack Kerouac assistant, le chapeau  discrètement baissé sur ses yeux bien ouverts, à une conversation entre deux de ses amis aussi extravagants l’un que l’autre. Dans son récit-roman Sur la route, sous le pseudo de Sal Paradise, le narrateur fait semblant de dormir pendant le premier échange haut en couleurs de Carlo Marx et Dean Moriarty, lesquels ne sont autres, dans la vie réelle, que le barde beatnik Allen Ginsberg, gourou très barbu de la contre-culture américaine des années 60-70, et Neal Cassady, double  fraternel de Kerouac et personnages mythique de la même époque.

    Or Grozdanovitch, comme Sal Paradise feignant d’être ailleurs sans perdre un mot de la fameuse conversation, qu’il retranscrira tantôt à l’attention de la postérité, a souvent pratiqué de la même façon, lui l’observateur «concentrique» plutôt réservé et «classique» de nature, avec les multiples extravagants des deux sexes qu’il a fréquentés à travers les années.

    Ainsi, se faisant chroniqueur de menées originales dont les unes sont tirées de sa vie et les autres de la littérature, l’auteur de ces «vertiges de la singularité» compose-t-il une espèce de roman tout à fait captivant dont les personnages illustrent, chacun à sa façon, ce que le théologien médiéval Duns Scot qualifiait d’«infiniment singulier», amorçant une interminable dispute entre les tenants de l’unicité fondamentale de la personne et ceux qui parient pour le collectif et la conformité plus ou moins grégaire, disons un  peu grossièrement : les individus et les sectes, les solitaires et les attroupés, etc.

     

    Max, Elise, Serge et les autres…

     

    Des personnages singuliers, il y en a beaucoup plus autour de nous que nous ne croyons, sans parler forcément d’extravagance spectaculaire. Je pourrais vous raconter les tribulations de mon neveu Saturnin initié au chamanisme au tréfonds de la forêt péruvienne, dont le mariage avec une Chinoise ne dura que le temps d’une lunaison, ou les hauts faits mémorables de tel prince polonais richissime qui accoutumait, au Grand Hôtel de Chandolin où il se faisait conduire de Saint-Luc par chaise à porteuses (misogyne, il exigeait de solides Valaisannes costumées), de jeter des pluies de monnaie à la sortie de la messe pour jouir du spectacle des chenapans se jetant sur cette manne, mais les extravagants dont parle Denis Grozdanovitch, observés au fil de sa vie, requièrent une attention d’autant plus vive que leur dandysme est moins voyant et parfois plus profond, voire plus poignant.

    Une douce folie apparente du moins son compère Max, «pion» comme l’auteur dans un lycée parisien, Edouard le génial stratège d’échecs à la  paranoïa galopante, Elise la vieille dame indigne de souche aristocratique retirée dans son manoir avec sa gouvernante Aphonsine et sa ménagerie après avoir envoyé valdinguer sa famille de snobs et rallié la cause internationale du communisme, ou encore Serge le volubile qui met publiquement en boîte le docteur Lacan dont il évente au passage la fumisterie, j’en passe et de quelques autres originaux dont l’écrivain tire la matière d’autant d’esquisses de nouvelles visant à une «théorie générale des exceptions» aussi peu dogmatique que pénétrante et souvent émouvante.

    De fait Gozdanovitch est plus sensible à ce qu’on pourrait dire l’aristocratie du cœur, qui imprègne ses observations de tendresse, qu’aux effets extérieurs de telle ou telle mode vestimentaire ou artistique se voulant «décalée» alors qu’elle participe d’un anticonformisme devenu convention. Son approche des provocations avant-gardistes d’un Marcel Duchamp, au début du XXe siècle dadaïsant, devenues conventionnelles au possible à force d’être répétées, va de pair avec sa critique de l’iconoclasme factice et incessamment recyclé d’un Andy Warhol dont le journal intime révèle un snob de bas étage à l'atterrante stupidité.

     

    Au féminin singulier et au nom du style

    Si la septuagénaire Elise est tirée des souvenirs personnels vécus de Grozdanovitch, celui-ci se plaît aussi à rendre hommage aux femmes dont la singularité personnelle a si souvent été canalisée ou empêchée – dans le peuple plus encore que dans les classes aisées -, et dont certaines grandes figures littéraires témoignent à travers les siècles, de la poétesse Sapho (dont on sait depuis peu que le «saphisme» est une invention tardive et fallacieuse) à la «comète mélancolique»  Annemarie Schwarzenbach, en passant par Madame du Châtelet et Germaine de Staël, Karen Blixen ou – belle découverte au passage – la philosophe bulgaro-américaine Rachel Bespaloff, Virginia Woolf plus forcément que Duras ou encore Louise Brooks dont le « nihilisme érotique » a été célébré par Roland Jaccard, compère de Grozdanovitch aux échecs…

    Et l’on pourrait évidemment citer dans la foulée, entre dandysme profond et féminine extravagance, très au-dessus des postures à la coule voire vulgaires d’une Christine Angot ou d’une Virginie Despentes, le génie subversif des contes étincelants de la terrible Madame d’Aulnay,  la dévastatrice lucidité d’une Flannery O’Connor en son observation de la misère humaine dans ses nouvelles du «Sud profond », le non moins féroce et drolatique aperçu des relations sociales et familiales chez l’Anglaise Ivy Compton-Burnett, entre autres fées et sorcières des lettres.

    La question du style est au cœur de la recherche menée par Denis Grozdanovitch. Qu’un Paul Léautaud, un Arthur Cravan célébré par son ami Cendrars, lui-même peint en personnage de légende par Henry Miller, ou qu’un Charles-Albert Cingria, un Albert Cossery  en dandy germanopratin, fassent partie d’une constellation d’originaux plus ou moins hauts en couleurs : c’est une chose. Mais l’essentiel est ailleurs, qui tient au style.

    Ramuz ne faisait pas que nouer sa cravate comme personne : son écriture est une modulation du dandysme terrien, de même que la phrase de Léautaud est inimaginable hors de l’Île-de-France, inimaginables les nouvelles de Cossery sans imprégnation arabo-levantine fleurant la rue du Caire.       

     

      Grandeur des Bartleby, Oblomov & Co

    Le vrai dandysme n’est pas forcément ostentatoire ni moins encore maniéré, même s’il y avait de ça chez un Oscar Wilde dont le style étincelant jetait mille feux brefs. Mais le grand Wilde est ailleurs : dans l’humiliation et la déchéance, dans le cachot où il écrit, après le crachat des justes, le bouleversant De profundis, joyau débourbé de la fange.

    La singularité est vertigineuse quand elle va jusqu’au bout d’elle-même, comme on le voit chez Edouard, ami de Grozdanovitch sombrant dans le délire de persécution alors qu’il aspire aux plus hautes sphères combinatoires du Noble Jeu, ou chez  Kenneth Tynan le dandy déchu de la critique théâtrale londonienne (c’est lui qui a fait la gloire des culs nus d’O Calcutta…)  se vautrant dans le stupre et l’autodestruction.

    Mais il faut conclure plus aimablement, entre le divan d’Oblomov le divin paresseux et la douceur implacable du scribe Bartleby refusant de jouer le jeu social, dans l’aura polychrome de Pierre Bonnard retouchant à l’infini ses images du bonheur terrestre, ou dans le souvenir ému d'Anton Pavlovitch Tchekhov, pas plus dandy qu’extravagant au sens commun, dont la vie humble et le style, parfaitement accordé à la simple vérité de toute existence, signaient sa noblesse plus qu’aucune particule…

     Denis Grozdanovitch. Dandys et excentriques. Les vertiges de la singularité.Grasset, 383p. 2019.

     

    Dessin: Matthias Rihs.

             

     

  • Jacques Chessex et ses embaumeurs

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    Dix ans après la mort - le 9 octobre 2009, foudroyé par une crise cardiaque -, de l’écrivain, qui fut parfois un impossible personnage, un dossier de 24Heures en partie téléguidé par Daniel Maggetti, directeur du Centre de recherches sur les lettres romandes, nous explique, notamment,  comment le «revisiter». Avec certaine hauteur suffisante, une obsession bourdieusarde des «stratégies» sociales et littéraires de l’écrivain, et un aperçu de son œuvre pour le moins réducteur…

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    Jacques Chessex a-t-il souri, ou peut être même éclaté de rire, par le miracle de quelque communication spirite posthume, en prenant connaissance du dossier de sept pages que lui a consacré récemment le quotidien vaudois 24 Heures avec pour titre, significatif du mélange de fumisterie et de clinquant de notre époque médiatique, résumant le phénomène  à la «Construction d’une idole» ?

    Hélas rien n’est moins sûr, car s’il avait le sens de l’humour et riait parfois de bon cœur, Maître Jacques, grand inquiet devant l’Eternel et le Gros Animal social, perdait de sa débonnaireté quand il s’agissait de sa personne, ou plus exactement de son personnage, au point que, préparant une exposition tirée de ses archive déposées à la Bibliothèque nationale, il pria Marius Michaud, le responsable de l’entreprise, de retirer toutes les photos de lui accusant l’esquisse d’un sourire.chessex2.gif

    J’avais d’ailleurs prévenu le bon Marius : «Tu montes une expo Chessex aux Archives littéraires ? C’est bien, mais prends soin de toi en te faisant prescrire un anti-dépresseur et place ton téléphone sur liste rouge si tu ne veux pas être réveillé toutes les trois nuits pour rendre des comptes à l’énergumène »…    

    Or, débarquant à Berne, je ne fus guère surpris de retrouver l’excellent compère tout soupirant et porteur d’une minerve...  Du moins la superbe exposition en question était-elle à la mesure de la passion que Jacques Chessex vouait au classement du moindre de ses papiers, de ses manuscrits, de ses trophées divers  et de ses peintures, et c’est avec amusement que je  découvris toutes les photos où il pose, grave, ici entre deux chandeliers comme un poète visité par la Muse, là dans un cimetière propice au rappel du thème récurrent de la Mort  dans son œuvre, etc.

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    Quand un ponte bourdieusard se « penche » sur l’écrivain

    Bien qu’il fût un professeur de français très apprécié de ses élèves du Gymnase cantonal de la Cité, Jacques Chessex ne portait pas dans son cœur les universitaires de la faculté des Lettres de Lausanne, exception faite de son ami Jacques Mercanton, grand seigneur de la littérature qui lui-même décriait ses collègues après trois verres de (bon) whisky….

    La littérature suisse de langue française a longtemps été placée sous la double coupe sourcilleuse du pasteur et du professeur, jusque vers 1914, et Mercanton et Chessex font partie des descendants directs des écrivains de forte trempe qui, autour de Ramuz, fondèrent véritablement la littérature romande, notamment à l’enseigne des Cahiers vaudois, pour couper court au moralisme protestant et proposer, par rapport à Paris, une alternative fondée sur la qualité littéraire.

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    Rétif à toute idéologie, Ramuz restait aussi distant de la droite maurassienne d’inspiration latine incarnée par les frères Cingria – artistes géniaux au demeurant – que de l’helvétisme d’’un Gonzague de Reynold. «Littérature d’abord» était son programme, et pourquoi pas avec des éditeurs du cru ? Belle idée qui a connu, au cours du XXe siècle, un remarquable développement avec les éditions Rencontre et la Guilde du Livre, au rayonnement européen, puis avec les éditions L’Âge d’Homme - comptant plus de 4000 titres à son catalogue -,  Bertil Galland,  Zoé, L’Aire, Campiche et bien d’autres. 

    Quant au pasteur et au professeur, ils n’ont pas été écartés de la vie littéraire pour autant. Entre professeurs éminents critiques (tels Marcel Raymond Jean Starobinski ou Jean Rousset) et théologiens ouverts à la littérature (un abbé Gilbert Vincent ou les pasteurs Edouard Burnier et Samuel Dupuis), notre littérature s’est développée en connivence polie entre «créateurs» et commentateurs, dans une culture nettement distincte de celle de nos voisins français, issue de Rousseau et du romantisme allemand.

    Mais ladite société est en voie de disparition, remplacée par celle du spectacle et du rendement commercial qu’affectionnent les médias. Et les profs n’y ont pas échappé, avec cette nouvelle tendance, en phase avec la sociologie, à considérer la critique universitaire comme une «science». Des moralistes à la Alexandre Vinet, l’on a passé aux scientistes à la Pierre Bourdieu, maître à penser d’une génération de profs de lettres qui tend à tout passer au crible de la stratégie sociale et des mécanismes de pouvoir, non sans recourir à leur tour au tam-tam médiatique…

    Jacques Chessex, dans un écrit circonstanciel intitulé Avez-vous déjà giflé un rat ?, répondant à un  pamphlet très injuste de fond et plus encore médiocre de forme, intitulé L’imposture ou la fausse monnaie, signé Charles-Edouard Racine, daubait sur ces pions qui prétendent «posséder la littérature», exerçant un nouveau pouvoir volontiers relancé par les médias. 

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    Or le Dossier que lui consacre 24 Heures dix ans après sa mort en est la précise illustration, dont le message général délivré par Daniel Maggetti, gardien du temple et servant la soupe au journaliste culturel  Boris Senff, se résume est à peu près à cela:  l’approche critique de l’œuvre de Chessex reste à faire (merci pour ceux qui se sont donné le peine de la lire et de la commenter des années durant !), et son caractère inégal ne semble pas mériter l’élaboration d’œuvres complètes, mais nous allons nous pencher sur elle afin de «faire le tri ».

    Oh que de grâces, révérend Maggetti !  

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    Une approche superficielle et réductrice

    Tout n’est pas faux, cela va sans dire, dans les propos magistraux de Daniel Maggetti, et Boris Senff, mon ancien confrère ouaf ouaf à casquette  vissée sur  le crémol,  a joliment bricolé le dossier assorti de témoignages vite cueillis au téléphone, dont celui de Bertil Galland.

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    Cela étant, et Galland va dans ce sens, prétendre que le grand et le «vrai» Chessex est d’avant le Goncourt, avec Carabas pour «chef-d’œuvre», et que ses livres parus chez Grasset sont de moindre importance, en faisant l’impasse sur les très remarquables recueils de nouvelles parues à cette enseigne, ou l’emblématique Jonas, puissant « roman de l’alcool », le  très mordant Rêve de Voltaire faisant la peau à Rousseau, Le désir de Dieu cristallisant les tâtons religieux du poète ou Pardon mère à valeur personnelle testamentaire - en d’autres termes qu’il y aurait un « pur » Chessex première période  et ensuite  un littérateur  « faisant du Chessex », comme le prétend Maggetti, me semble à la fois réducteur et faux. images-6.jpeg

    Il y a certes des hauts et des bas dans l’œuvre de Maître Jacques, et lui-même me disait être agacé par l’adulation faite du Portrait des Vaudois, à ses yeux secondaire. Comme le souligne Amaury Nauroy dans sa contribution, faisant écho au chapitre remarquable qu’il a consacré à sa visite du «maître de Ropraz» dans sa Ronde de nuit (parue au Bruit du temps en 2017) , Chessex, bien plus qu’un romancier, était un considérable poète en prose dont le meilleur s’inscrit dans la filiation d’un Charles-Albert Cingria, auquel il a consacré un livre qui a faite date (dans la collection Poètes d’ajourd’hui de Seghers)  - et j’ajouterai : d’un Audiberti, auquel il a  rendu un superbe hommage peu après sa mort -, styliste éblouissant comme le relève Pascale Kramer et puissant tempérament. Cela n’empêchant sa poésie (trois forts volumes chez Bernard Campiche) de fleurer parfois la rhétorique sinon la fabrication, certains romans (comme Les yeux jaunes ou L’économie du ciel) d’être même inférieurs à L’Ogre (que j’ai eu le toupet, impudent de vingt-cinq ans,  de dire un roman «fait pour  le Goncourt» au lendemain de sa parution), alors que Les Têtes, saisissante galerie de portraits brossés d’une plume étincelante, me paraît une merveille d’écriture, à la hauteur de L’Imparfait publié par Campiche, sans égale dans la prose romande de ces années, si l’on excepte certaines pages du dernier Chappaz.

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    Le dernier mot reste aux (futurs) lecteurs…

    Pas plus qu’il n’y a un « avant » et un « après Paris », pour l’écrivain, il n’y a un «pendant l’alcool » et un « après » pour le personnage, dont le dossier de 24 Heures rappelle, non sans insistance, les travers de mégalo manipulateur et de stratège aux jalousies frisant le comique (son dénigrement d’un Nicolas Bouvier ou d’un Philippe Jaccottet avaient quelque chose  de pathétique), capable de trahir un ami s’il ne pouvait le «tenir», comme je l’ai vécu et détaillé dans mes carnets de L'Ambassade du papillon (Campiche, 2000) à sa noire fureur…

    Or me rappelant nos relations en dents de scie (selon que j’écrivais du bien ou du moins bien de ses livres), l’hypersensibilité souvent touchante de la personne (si, si), son engagement total dans la littérature et les côtés lumineux de sa nature ondoyante, je me rappelle la formidable page consacrée par Jules Renard à son «Eloi homme de lettres», convenant parfaitement à cet homme aussi imparfait, n'est-ce pas, que nous tous…   

         S’il est grotesque, à l’évidence , et en somme très sottement provincial, de parler d’ «idole» à propos de Jacques Chessex, reste à espérer que les lecteurs de demain, oubliant le personnage parfois imbuvable qu’il a été, redécouvriront ses meilleurs livres pour leur qualité propre, comme le fait en l'occurrence le jeune Quentin Mouron, sans se demander s’ils sont en phase ou non avec «la modernité », autre tarte à la crème des profs de lettres, avec la fraîcheur qu’ils trouveront, par exemple, dans la célébration  du blues représentant, à mes yeux,  l’une des pages poétiquement les plus parfaites de L’Imparfait…   

  • Proust

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    La terrible douleur

    de n'être pas aimé,

    ou tout faire pour ne l'être pas

    quand ce ne serait pas assez... 

     

    Nous avons espéré

    tout ce temps écoulé

    que l'enfance passe

    mais l'enfance n'en finit pas

    de se retenir de passer

    pour un baiser volé...

      

    Des rivières se retenant

    elles aussi de s'enfuir

    s'accrochent aux cuisses

    musclées des nageurs

    à langueurs de sirènes;

    et les filles de musiciens

    aux arènes de nuit,

    injurient les familles...

     

    L'intelligence de tout

    est immense et partout,

    rien n'étant séparé

    dans la vision de l'esseulé

    recevant à dîner

    des flopées d’ennuyeux:

    de conseillers fiscaux

    de duègnes déguisées

    en experts militaires;

    et les oiseaux de nuit,

    et les requins sans bruit,

    les prêtres attifés

    avec leurs gigolos,

    les courtisans fardés -

    tout un théâtre hallucinant

    de masques effarés;

    toute une comédie affreuse,

    odieuse et délicieuse;

    et ce regard sérieux

    du populo matant

    l'étalage précieux

    aux vitres embuées

    du grand hôtel factice…

     

    Tous ces visages nus

    de faux-culs alignés

    le long des galeries

    de tous les artifices,

    tous ces vieillards puérils

    ces vieux enfants séniles

    soudain bouleversants

    en la vérité vraie de ce temps retrouvé

    par delà toute attente...

      

    Ainsi la mer allée

    sera demain l'amante

    de ce matin passé:

    ce type couché nous a ouvert

    de nouveaux chemins sur la mer...

     

    (Cracovie 2016)

     

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  • Comme une douce folie

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    Sur Une femme sous influence de John Cassavetes

    Qui est fou et qu’est-ce que la folie ? Comment vivre une vie « normée » par les codes familiaux et sociaux sans devenir dingue ? Y a-t-il un équilibre possible entre ce qu’on peut dire une vie poétique, intense et belle, où il y ait place pour la beauté et la bonté, la créativité et les échappées de l’amour, et une existence quotidienne dite ordinaire ?
    Telles sont les questions, entre autres, que pose ce film toujours aussi extraordinairement vif, tendre, socialement percutant, psychologiquement pertinent et artistiquement accompli dans son mélange de simplicité et de beauté brute, que représente Une femme sous influence de John Cassavetes, réalisé en 1974, qui valut un Golden Globe de la meilleure actrice à Gena Rowlands et nous rappelle quel grand comédien est aussi Peter Falk dont on sourit en passant des quelques tics familiers à un certain inspecteur Columbo...
    Ce qu’il y a peut-être de plus fou dans Une femme sous influence, c’est sa sagesse et son humanité profonde. À peu près à la même époque, une autre forme d’hystérie déchirait le couple de Taylor et Burton dans un film tiré d’une pièce d’Edward Albee, Qui a peur de Virginia Woolf ? Or, cet épisode de la guerre des sexes ne laisse en mémoire qu’une brûlure acide, d’une douleur noire, tandis que le film de Cassavetes, sans édulcoration pour autant ni happy end, inscrit chaque implosion – qu’on dirait aujourd’hui pétage de plomb – dans un contexte nuancé par la présence de la famille, des potes ouvriers de Nick, des enfants surtout, sous le signe de l'amour.
    Ce film est d'abord un merveilleux portrait de femme sensible, à la fois bonne fille pas snob et bonne mère, à laquelle Gena Rowlands donne toutes les nuances de la malice et de la naïveté feinte ou réelle, du besoin de fantaisie et de tendresse, autant que des capacités de s’occuper de la maison et des mômes de façon conséquente. Dès le début on la sent au bord d’un gouffre, autant que son jules accablé de travail sur ses chantiers, en contremaître souvent retenu la nuit. Ils se sont d’ailleurs trouvés, et mutuellement élus, sur un fond de douce folie, plus radical chez elle il est vrai – probablement lié à une réelle faiblesse nerveuse. Or, la mère de Nick, qui n’a jamais encaissé le rapt de son fils par cette femme « bizarre », fera la décision pour son enfermement en institution psychiatrique, avec l’aide du médecin de famille – pouvoirs conjoints, auquel s’allie celui du Pater familias accumulant les gestes « tout faux » malgré sa nature naturelle et pour mieux se conformer à l’image qu’il se fait du chef.
    Cassavetes1.jpgCe qui est également réjouissant, à relever après les « innovations » de Dogma, c’est que le film de Cassavetes soit si pur de toute idéologie et de tout dogmatisme. Dans les compléments, un passionnant entretien avec Michel Ciment confirme d’ailleurs ses priorités en matière d’observation et de jugement, et la philosophie qui la sous-tend. Il y a du Raymond Carver là-derrière, donc du Tchékhov. Ces auteurs-là ne démontrent pas tant qu’ils montrent. Voici le gâchis de nos vies pourries par des normes trop rigides, trop soumises au Système et à ses règles pseudo-morales ou pseudo-religieuses. À la fin d’Une femme sous influence, Mabel étant revenue de l’asile et des électrochocs, la mère de Nick comprend et semble admettre qu’elle est aussi dingue qu’avant et plus aimante encore et que rien n'y fera. De son côté, le pauvre père se voit rejeté par ses enfants jusqu’à comprendre qu’il ne les retrouvera pas sans passer par l’amour de Mabel - et de proposer alors tranquillement de « ranger ce bordel ». C’est cela même : ce film nous aide à « ranger le bordel ». Cinématographiquement cela se fait par des images simples, intimes et chaleureuse (même un chantier peut sembler intime et chaleureux), des plans alternant plages de tendresse et fureur criseuse en cadrages hyper-rapprochés, des hors- champs pour montrer ce qui se montre sans image, bref un film de purs sentiments-sensations qui fait autant mal au corps et à l’âme qu’il fait du bien au cœur…

    Cassavetes5.jpgJohn Cassavetes. Une femme sous influence, 1974. Le film est intégré dans un coffret contenant 5 DVD, avec Shadows, Faces, Meurtre d’un bokkmaker chinois et Opening night, et autant de suppléments très appréciables. Ocean, 2009.

  • Au poète éperdu

     

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    (En mémoire de Crisinel)

     

    À fleur d’eau j’entends murmurer
    le soir, ici, tout seul,
    sa voix comme voilée
    par le temps lui faisant linceul -
    sa voix désespérée.

     

    Entre seize et vingt ans,
    nous nous étions cherchés, là-bas,
    dans les déserts ardents
    où l’amour ne se connaît pas.

     

    Ses mots remontent des grands fonds
    de l’eau comme apaisée
    au souvenir de son seul nom
    de vieil enfant muet.

  • Jeune fille au miroir

     

    Viens recevoir une caresse,
    jolie fille que voilà,
    toute de grâce et de tendresse
    dans l’orbe de tes bras .

    Telle une chatte tu te coules
    dans la lumière dorée
    fluide et toute songeuse, en boule,
    les paupières baissées,
    feignant un peu l’indifférence,
    jouant à garder un secret,
    défiant le silence
    pour l’intrigue que c’est d’intriguer...

    Jeune fille, ma transparente,
    pose là ton cerceau,
    plonge tes bras dans l’onde lente,
    glisse-toi dans mon eau...

     

     

  • Dent pour dent

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    (Pour Gemma S.)

     

    Qui fait que la vie soit comme ça ?
    Qui peut vouloir cela ?
    Quel début de grand mal au cœur ?
    Quel massacre initial ?
    Combien d’enfants sacrifiés
    pour la beauté du chant ?
    Quel délire animal ?
    Quel Dieu pervers l’aura conçu,
    ce monde tout déchu?
    Ou quel démon tordu ?
    Et faut-il donc tolérer ça:
    qu’une folle l’inscrive ?
    en mots de sanglante salive ?
    Que fait donc la police ?
    Qui parle par cette bouche louche ?
    Qui réclame justice
    en se parant des rhétoriques
    d’une langue de fiel
    transmuée en musique ?
    Qui fait ainsi la nique au ciel ?
    Quelle cinglée ose dire
    que savoir aimer c'est mourir,
    et conclure que telle est la vie
    et que la nave va ?

  • En attendant les zombies (6)

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    6. Nous sommes tous des poètes numériques

    Livia Mattei : - Il me semble ressentir, dans ce chapitre où vous en prenez à la banalisation de la poésie, autant qu’à ses aspects guindés voire prétentieux, une implication très personnelle, voire affective, de votre part…

    JLK : - Je tiens en effet à ce chapitre plus qu’à tous les autres, qui achoppe au noyau de la littérature de tous les temps et de partout, d’abord à l’oral puis à l’écrit. Je me suis adonné sans conseil ni pression de quiconque, entre l’âge de 13 et 15 ans environ, à l’exercice d’apprendre par cœur des milliers de vers dont j’empruntais le contenu à une vaste anthologie de la Guilde du livre trouvée dans la bibliothèque paternelle, avec une préférence marquée pour la poésie imprégnée de sentiments délicats de Verlaine et de Musset, tous deux musiciens de la langue s’il en fut, mais aussi de Baudelaire et avant lui du sommital Victor Hugo dont Audiberti affirme qu’après lui plus grand chose ne résiste, et des choses d’Apollinaire ou plus longues de Saint-John -Perse dont ce vers qui ne veut rien dire me reste en mémoire : « Les spasmes de l’éclair sont pour le ravissement des princes en Tauride…

    LM: - Vous écriviez-vous-même de la poésie ?

    JLK : - Non, du tout, ou alors plus tard, quand je me suis passionné pour l’œuvre de René Char, très riche elle aussi en beaux morceaux obscurs, sinon macaroniques voire incompréhensibles à la façon surréaliste, dont je retenais surtout la sensualité tellurique et les aphorismes tranchants ou lumineux, à quoi je m’essayais à mon tour. Entretemps j’avais oublié tout ce que j’avais appris par cœur, mais l’attention la plus vive à la matière et à la musicalité de la langue m’est restée, ressurgie quand j’ai découvert le lyrisme inouï d’un Charles-Albert Cingria, qui n’a pas pondu le moindre vers mais qui écrit et décrit le monde en poète inspiré, en rupture instinctive avec le «voulu poétique»…

    L.M. – Le Printemps de la Poésie, que vous attaquez immédiatement dans ce chapitre, c’est du « voulu poétique » ?


    JLK. - C’est forcément du « voulu poétique » à partir du moment où l’institution plus ou moins étatique s’impose en subventionnant toute sorte d’actions visant à visibiliser du «voulu poétique» sur les murs de Paris ou dans les couloirs des piscines de province, et je brocarde immédiatement l’Université de Lausanne qui fait de son Printemps de la poésie une opération marketing avec cheffe de projet et flopée d’«events».

    L.M. :-Vous êtes contre la popularisation de la poésie ?

    JLK : - Pas du tout, au contraire, mais le « voulu poétique » est le contraire de la poésie, tant au dévaloir quotidien des réseaux sociaux où le moindre coucher de soleil et le moindre état d’âme font ruisseler les sentiments sentimentaux de pacotille, qu’au pinacle de la prétention « poéticienne ». Il existe en effet, ma chère Livia, dans les universités en train de « réseauter » la poésie du monde entier, des unités, voire des pôles de « poéticiennes » et de « poéticiens » qui se prennent très au sérieux – et j’évoque la terrible gravité d’un de ces « poéticiens», du nom de Philippe Beck, ponte respecté de l’institution littéraire française au plus haut niveau et dont je détaille les perles du recueil intitulé Dans de la nature, d’une prétention pseudo-novatrice et d’une nullité musicale confinant au plus haut comique. D’un côté, vous avez donc le « voulu poétique » affligeant du tout-venant numérique, et de l’autre celui des élites se congratulant entre « frères » et « sœurs » de la congrégation poétique où, soit dit en passant, les faux modestes et les vrais teigneux s’affrontent plus fielleusement que dans aucune autre sphère du milieu littéraire.

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    L.M. : - Mais là encore, carissimo, vous ne vous en tenez pas aux piques, puisque la vraie poésie vous tient à cœur…

    JLK : - Je ne sais pas plus que vous ce qu’est exactement la « vraie poésie », mais je sais distinguer, je crois, ce qui n’en est pas. Je cite, à ce propos, un extrait d’un essai d’Adam Zagajewski, poète polonais qui est de ceux aujourd’hui qui me touchent le plus, et qui formule la même perplexité. Je cite aussi le pamphlet de Gombrowicz Contre la poésie , qui sait lui aussi ce qui n’est pas de la poésie mais dont je crains qu’il ne m’apprenne rien de bien intéressant sur la « vraie » poésie, au contraire d’un Mandelstam ou d’un Brodsky, d’un Yves Bonnefoy ou d’un Claudel qui sont à la fois poètes et penseurs de la poésie sans poser aux « poéticiens ».

    L.M. : La poésie est-elle traduisible ? Vous citez un poème de Zagajewski traduit en italien, puis un autre en français. Pensez-vous que l’un ou l’autre restituent la version polonaise ?

    JLK : - Probablement pas, mais ce que me disent ces poèmes traduits me touche plus que d’innombrables poèmes composés en vers libres ou réguliers français, et je lis le Canzoniere d’Umberto Saba, votre voisin triestin, dans sa jolie version manuscrite italienne avant de consulter la traduction française pour corriger ou compléter le texte dont j’ai goûté la musique sans percevoir mainte nuances et détails.

    L.M. - Que pensez-vous de l’appréciation d’un Michel Houellebecq, qui prétend que la poésie de Prévert est d’un «con».

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    JLK : - Je pense que c’est le jugement d’un occasionnel imbécile, lui-même très mauvais poète et jugeant Prévert sous l’aspect de son petit message anar plus que de son lyrisme réel. Houellebecq intronisé dans la collection Poésie de Gallimard, c’est de la pure foutaise, même si quelques-unes de ses strophes ont un certain charme déglingué à la Bukowski, ceci dit je trouve que les romans de l’amer Michel découlent bel et bien d’une certaine « poétique », qui n’a rien précisément de « voulu poétique »…

    L.M. - Voulez vous enfin, à l’heure du limoncello, nous citer ce que vous tenez pour un beau poème ?

    JLK. Mais bien volontiers, et je le cite d’ailleurs in extenso dans la foulée de mon libelle, que j’emprunte au très pur et très nervalien poète romand Edmond-Henri Crisinel, et qui s’intitule La Folle.

    « Elle a les cheveux blancs, très blancs. Elle est jolie
    Encore, dans sa robe aux chiffons de couleur.
    Elle emporte, en passant, des branches qu’elle oublie :
    Les jardins sont absents et morte est la douleur.
    Elle a des yeux d’enfant qui reflètent les jours,
    eau transparente où passe et repasse une fuite.
    Sa sagesse est donnée avec des mots sans suite.
    Des mots divins qui vont mourir dans le vent lourd ».

     
  • Sweet Memories

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    Pour Sophie et Florent

    L’avant-veille au soir j’avais écrit, sur les hauts de Nobhill où nous créchions dans une chambre kitsch à l’enseigne de l’Hôtel de France, cette espèce de balade bluesy que j’avais intitulée Young memories en m’efforçant de la dégager de tout marshmallow nostalgique; la lumière était à l’embellie de printemps et nous revenions, avec Lady L., d’une longue virée circulaire sur les eaux et par les rues, le matin jusque vers Sausalito dont le nom m’évoquait tout un folklore peace & love, à la proue d’un ferry flottant qui avait viré par-delà le pont suspendu, sous les méplats herbeux à casernes orangées du Presidio d’où étaient partis les appelés du Vietnam, et ensuite dans le fracas oscillant du tramway remontant jusqu’au quartier gay de Castro où des ados de soixante ans se bécotaient encore dans leurs barbes; et l’après-midi s’était éternisé dans le dédale étagé de la librairie City Lights à l’aura plus-mythique-tu-meurs dont le programme survivant annonçait la venue en lecture du poète juif new yorkais David Shapiro qui venait de publier en ce lieu même In memory of an Angel - et pourquoi n’y aurait-il point aujourd’hui encore d’anges à Frisco ? m’étais-je demandé dans notre Chevy de location faisant route le lendemain vers Monterey et Big Sur, autres légendes et loin des parades clinquantes d’Atlantic City et de son Ubu à prénom de canard de cartoon ?

    Ensuite la poésie rock and blues de nos jeunes années, relancée par quelques vers du centenaire Lawrence Ferlinghetti régnant toujours sur son arche de City Lights sauvée de tous les déluges, m’était revenue par bribes :
    Poets, come out of your closets,
    Open your windows, open your doors,
    You have been holed –up too long
    In your closed words,
    la poésie de toutes les déroutes nous avait escortés sous les arbres en voûte des hauts de Carmel, je nous chantonnais d’autres vers du vieux veilleur qui me ramenaient de vertes images des nouvelles de Brautigan ou des litanies de Bob Dylan,
    The world is a beautifil place to be born into
    if you don’t mind happiness
    not always being
    so very much fun
    if you don’t mind a touch of hell
    now ant then
    just when everything is fine
    because even in heaven
    They don’t sing
    all the time -
    nous montions droit au ciel vers les collines pelées au vert olive me rappelant les crêtes siennoises du côté d’Asciano, et bientôt ce serait la redescente vers les plaines vivrières à Latinos trimant dur dans les champs de tomates et d’asperges, vers San Luis Obispo, et partout s’égrenaient les noms de la conquista et les murs chaulés de blanc pur, les clochers des petites missions catholiques et apostoliques de la côte Ouest où les surfeurs plantaient leurs camps volants sous le soleil recommençant de chauffer à blanc; et maintenant, vautré sur un canapé chamarré d’un salon-bar aux ornements psychédéliques jouxtant la salle de concert de la House of blues de San Diego, j’entendais les paroles reprises par cœur par les kids des kids du temps de Woodstock: Mother do you think they’ll drop the bomb?

    Et tu croyais que t’allais, Little Boy , échapper à la tombe ? murmurais-je dans mon sofa défoncé, à lire sur mon smartphone la bio complète du Good Will, mon vieux barde de bonne volonté qui me rappelait que l’Ariel androgyne des Doors avait viré Falstaff avec les années, et tout a côté les kids des anciens kids de l’été 69 reprenaient en douce chorale les paroles répétées par cœur du to be or not to be des générations nouvelles – et pourquoi pas à la mémoire de cette gueule d’ange-là du nom de Jim Morrison ?

    °°°

    Je me serais attardé des heures, je serais resté des jours dans le dédale de City Lights, me disais-je en lisant, sur mon smartphone, la bio de Shakespeare signée Stephen Greenblatt, tandis que roulaient, tout à côté, les vagues du Tribute to Pink Floyd que déployait je ne sais quel groupe descendu de Los Angeles dont aucun membre n’avait l’âge d’avoir entendu les Doors à Woodstock à l’été 69, mais à l’instant je me sentais sans âge, à la fois proche et très loin des eaux diluées de ce rock planant d’où surgissait parfois, de loin en loin, telle ou telle mélodie qui me faisait me lever et rejoindre la compagnie - j’étais là n’y étais pas: plus je lisais Will le magnifique et plus j’abondais dans le sens de Greenblatt qui s’opposait, vertement et pièces en mains, à la version d’un Shakespeare grand lettré sans rapport avec le théâtreux jugé miteux de Stratford, je venais de me « faire » les 37 pièces enregistrées par la BBC et je sentais, je savais qu’un Shakepeare de cabinet, un Shakespeare de cour et de bibliothèque, un Shakespeare qui n’avait pas riboté et cahoté avec une troupe de cabots ne pouvait avoir fagoté ces personnages, et les reines et les rois, les gueux et les mégères et la nature surnaturelle, sans les avoir ingérés par osmose combien charnelle, et me revenaient une fois encore les mots du beatnik chenu,
    Poets, come out of your closets,
    Open your windows, open your doors,
    You have been holed –up too long
    In your closed word,
    et dans la foulée m’a ressaisi le souvenir de cet autre barde que fut Allen Ginsberg, tel jour de telle autre année, à Paris, nanti de son minuscule harmonium portatif et psalmodiant, de concert avec son compère Phil Glass, devant une foule à la fois médusée et ravie… et du coup je me rappelle que la première vision poétique est venue au beatnik Allen par cet autre barde, autre William de surcroît, que fut l’incommensurable Blake, et voici que d’un souvenir l’autre me revient que le poème Howl de Ginsberg fut primitivement édité par City Lights Books, tout de même qu’En mémoire d’un ange de David Shapiro, en anglais dans le texte, dont les douces ballades bercent la douleur de ce bas monde, et l’autre ange portier, Jim l’enivré, de murmurer en écho :
    Pardonne-moi mon père car je sais ce que je fais :
    je veux entendre le dernier poème du dernier Poète…
    Je ne sais, pour ma part, ce que disent les poèmes, mais je sais qu’eux le savent les yeux fermés.

    Et je sais que le dernier poète n’est jamais celui qu’on croit, me disais-je en nous revoyant, avec Lady L. , dans la lumière poudroyant de lyrique poussière de la librairie City Lights, et je me foutais bien que Shakespeare ne fût pas celui qu’on croyait mais un autre, comme le vieil Homère aux doigts de rose était un autre encore, me répétais-je sur le divan crevé du salon-bar de la House of Blues de San Diego où j’éclusais une énième bière dorée avec le trentenaire adoré de notre fille en fleur aînée, et les jeunes rockers endossant les vieilles peaux de Waters & Gilmour s’en donnaient à cœur joie de relancer comme pour la première fois ce qui avait été vécu et revécu, comme je relisais L’Iliade ou Le Roi Lear lus relus et relus des millions de fois par les kids de tous les âges émus ou pas, et de là-bas, de la scène enfumée de lumières me parvenait la chère rengaine me rappelant je ne sais quels vers de je ne sais quel dernier poète :

    Remember when you were young,
    you shone like the sun
    Shine on you crazy diamond,

    et les yeux fermée je me laissais bercer et me remémorais tant d’autres poèmes de derniers poètes étoilant leurs lumières sur les villes des librairies de partout, du Palimugre à Cracovie, ou de Séville à City Lights, et tel soir, par delà les années, tel kid ou sa girlie peut-être, me disais-je enfin, retrouveraient dans mes papiers cette espèce de ballade bluesy qui m’était venue cette année-là sur les hauts de Nobhill et que j’avais intitulée Young Memories :

    Nous avions vingt ans d'âge
    et le vent jeune aussi,
    la nuit au sommet de l'île
    nous décoiffait et sculptait nos visages
    de demi- dieux que partageait
    l'amoureuse hésitation,
    sans poids ni liens que nos
    ombres dansantes
    enivrées au vin de Samos,
    les dauphins surgis de l'eau claire,
    nos impatiences enlacées,
    un consul ivre sous le volcan
    et le feu du ciel par delà le dix-septième parallèle...

    Et partout, et déjà,
    défiant toute innocence,
    les damnés de la terre
    plus que jamais déniés;
    et si vaine la nostalgie
    de nos vingt ans,
    en l'insolente injonction de nos rebellions.

    C'était hier et c'est demain,
    et nos vieilles mains sur le sable
    retracent en tremblant les mots
    qui se prononcent les yeux fermés
    au secret des clairières.

     

    (À La Désirade, ce 28 août 2019)

     

    Ce texte a paru dans la revue Instinct Nomade, disponible en librairie et sur commande.

     

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  • L'enfant bleu

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    Ce n’est pas tous les jours dimanche,
    dit-il à l’enfant bleu
    qui l’écoute dans le silence
    hagard, après le feu.

    L’eau du puits est empoisonnée,
    dit-on à la télé
    d’un air profondément navré;
    puis on parle du temps
    qu’il va faire ce dimanche-là
    sous le ciel radieux
    de la publicité captieuse -
    et l'enfant bleu se tait.

  • Foudres de la Vertu

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    71107630_10220821851122950_9092879376940269568_n.jpg5. Nous sommes tous des délateurs éthiques

    Suite de l'entretien de JLK avec Livia Mattei, à la Casa rossa des hauts de Trieste, à propos d'un libelle à paraître en octobre 2019 sous le titre Nous sommes tous des zombies sympas...

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    Livia Mattei : - Après les faux rebelles et les faux artistes, vous vous en prenez aux moralistes à la petite semaine, et là ça semble vous faire plus mal, non è vero caro ?

    JLK : - On ne peut rien vous cacher, et c’est vrai que ce chapitre m’a donné pas mal de fil de fer barbelé à retordre vu que le sujet de la dénonciation est aujourd’hui aussi compliqué que délicat. Mais je le devais à Pierre-Guillaume, qui est devenu mon ami principal en un peu plus d’une année et qui a subi, à travers l’un de ses auteurs, un épisode de lynchage médiatico-littéraire d’une indescriptible violence…

    L.M. - Vous voulez parler de Richard Millet…

    JLK : - Précisément. Un auteur que je connaissais assez mal alors que j’ai dans ma bibliothèque plusieurs de ses livres, et qui m’avait un peu agacé avec ses prises de positions publiques sur la mort du roman et la nullité de la littérature française actuelle. J’avais en outre lu, avec un réel intérêt, son essai intitulé Langue fantôme, où il évoque le délabrement de la langue et du style, et son « éloge littéraire » d’Andres Breivik, malgré son titre évidemment choquant au lendemain de l’ignoble massacre d’Utoya, ne m’était pas apparu pour autant comme une défense du terroriste en question, mais je n’avais guère suivi « l’affaire Millet » que de loin, et voilà que Pierre-Guillaume me raconte en détail ce qu’il en a été et m’offre Ma vie parmi les ombres, admirable roman de chair et de terre qui me ramène à La Confession négative et me fait réviser mon jugement avec pas mal de bémols sur le côté parano et catastrophiste des essais de l’auteur, tel L’Opprobre…

    L.M.- Richard Millet n’occupe cependant qu’une partie de votre réflexion sur la délation, qui remonte pour vous en enfance…

    JLK. - J’en ai même fait une affaire personnelle, et c’est en quoi mon libelle est autre chose qu’un pamphlet, puisque j’y implique mon infime personne, évoquant la honte que j’ai éprouvée, à dix ans, dans une chambre d’hôpital partagée avec une vingtaine de jeunes lascars très bruyants, après que j’ai alerté la veilleuse de nuit pour qu’elle fasse taire ces emmerdants qui empêchaient de dormir le petit martyr que j’étais au lendemain de mon opération. J’avais dénoncé et plusieurs jours durant j’ai subi le juste mépris de mes compagnons, et le plus fort est que je leur ai donné raison, et le résultat est que j’en ai tiré depuis un onzième commandement personnel : tu ne cafteras point…

    L.M. : - Vous ne mettez pas pour autant en cause la dénonciation pour juste cause…

    JLK : - J’ai été un lecteur du Canard enchaîné depuis l’âge de 14 ans et ne renie rien des mes indignations, mais la délation est autre chose, et j’en donne des exemples précis…

    L.M : - Vous rappelez le sort subi par votre ami Dimitrijevic, dont vous ne partagiez pas pour autant la passion nationaliste…

    JLK : - Je me suis éloigné de Dimitri pendant quinze ans, mais jamais ne l’ai dénoncé dans mon journal, et ce sont des raisons humaines bien plus que politiques qui m’ont éloigné de lui. En revanche, j’ai trouvé infâme l’attitude de certains, à commencer par le littérateur Yves Laplace, dans un livre hideux, qui l’a accablé et a vilipendé L’Âge d’Homme en se la jouant justicier vertueux. Par ailleurs, il est très intéressant de voir, à ces moments-là, le délateur sortir du bois – on en apprend alors un peu plus sur l’abjection humaine.

    L.M. Vous citez aussi le cas étonnant du cinéaste Fernand Melgar traîné dans la boue par « la profession » alors qu’il dénonçait lui-même les dealers de rue à Lausanne…

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    JLK : - On peut discuter de la façon un peu maladroite de Melgar de s’en prendre sur Facebook, avec des images non floutées, aux dealers illico assimilés à des victimes par les nouveaux bien pensants, et j’ai trouvé répugnante la lettre collective le dénonçant, mais un autre procès, non moins ignoble, lui avait été intenté au festival de Locarno quelques années plus tôt par le président portugais du jury Paulo Branco - la vertu socialisante incarnée , qui avait taxé son film Vol spécial d’ouvrage fasciste au motif qu’il ne dénonçait pas assez les petits fonctionnaire suisses chargés d’encadrer les requérants d’asile déboutés. Il va de soi que le film en question n’est en rien fasciste, mais Branco illustrait parfaitement les relents de stalinisme de sa génération… Tout ça fait mal quand on pense que Melgar est l’un de nos cinéastes qui documente la réalité de notre pays avec le plus d’attention - et non sans sensibilité « de gauche »…

    L.M : - Vous abordez aussi, sans trop vous y attarder, à la vague de dénonciations découlant de l’abus sexuel, et là encore vous y allez d’anecdotes personnelles…

    JLK : - De fait, je me sens pas du tout à l’aise dans ce qui se veut un immense et salutaire débat, et je comprends tout à fait que nos filles abondent dans les sens des indignées pour les motifs qu’on sait ; j’évoque d’ailleurs en passant le classique épisode de l’adolescent mignon pris en auto-stop par un adulte barbu et couillu qui lui fait des propositions, puisque je l’ai vécu, ou cet épisode familial qui nous a forcés à traîner un abuseur caractérisé au procès où il a écopé de quatre ans de prison, mais je me méfie des grand mouvements de vertu collectifs, des gesticulations dans un sens ou l’autre, de l’utilisation opportuniste de ces nobles causes et de tout ce que camoufle ce vertueux combat en matière de ressentiment ou de vengeance. Je ne sais pas… J’ai lu il y a quelque temps Mon père, je vous pardonne, le témoignage de Daniel Pittet qui, enfant de chœur issu de famille défavorisée, se faisait violer quatre ans durant par le curé Joël Allaz de si bonne réputation, et le fait est que Daniel Pittet a dénoncé et fait reconnaître d’autres crimes trop souvent enterrés, et comment le lui reprocher ? Cependant je persiste à croire que la délation est autre chose, et la figure humaine du corbeau me reste odieuse, allez savoir pourquoi…

    L.M. Ne comptez pas sur moi pour vous répondre, caro, et reprenons donc plutôt un verre de cet excellent Brunello di Montalcino…