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Carnets de JLK - Page 9

  • Un pas après l'autre

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    Le fil invisible (94)
     
    Même après sa terrible opération (huit heures au bloc, un arrêt du cœur momentané et une perfo chirurgicale hallucinante au dire d’un des jeunes assistants du patron), Lady L. sûre qu’elle allait mourir disait tranquillement qu’on allait y aller mollo mollo, un pas après l’autre, et toi tu te gardais de la contredire, partageant son goût du vrai et n’en pouvant plus d’entendre ceux qui, pour se rassurer eux-mêmes, l’enjoignaient de s’accrocher, allez allez vous allez remonter la pente, mais elle laissait filer et toi tu te retenais d’aboyer, donc c‘était un pas après l’autre , et quatre étés après ce dernier-là, donc trois hivers après la nuit fatale de peu avant Noël, quand elle a eu encore le cran de te dire qu’on devait être reconnaissant de pouvoir encore rire et sourire de tout ça, ce matin d’un réveil exacerbé par les lancées de crampes à hurler, tu te dis mollo mollo, elle n’est plus là, les filles sont loin, tu vas y aller un pas après l’autre, et voilà que t’arrivent les dernières nouvelles de Gaza et ça fait encore plus mal vu que tu sais qu’il n’y a rien à faire qu’à compatir et que ça fera une belle jambe aux martyrs, et là tu penses à vos kids qui vont débarquer dans ce monde-là et tu te dis que tout est parfait, allez allez on ne se laisse pas aller – allons-y alonso comme à chaque fois que vous repartiez vous royaumer avec Lady l. , cela vous aura fait rire et sourire jusqu’à la fin, tu lui disais comme ça « en allons-nous », c’était reparti pour un pas après l’autre, et elle concluait à la manière d'Alphonse Allais : « et ils s’en allent »…

  • Encore une journée divine !

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    En marchant sur le quai aux Fleurs avec Lady L. D'une série télé débile évoquant La vie de J.C., et de notre façon de "faire parler le ciel"... Flash back en octobre 2021...
     
    (Lectures du monde, 2021)
     
    DIMANCHE . – Lady L. peine un peu à marcher long ce matin, tout en gardant son port de reine sous sa couronne blond cendré. Le père Noël glisse dans sa nacelle au-dessus de nous, le long du câble qui vient d’être installé au-dessus de la statue de Fred Mercury, un culte survolant un autre, mais ce matin il fait si limpide, le lac est si clair, les gens ont l’air si détendu - sauf la Roumaine qui essaie de vendre l’une des roses de son bouquet défraîchi datant des invendus d’hier soir à la Migros - , tout me semble si parfait à part la maladie de ma bonne amie, mon genou droit qui lancine, mon souffle au cœur et le sort des jeunes Afghanes, que je ne suis pas d’humeur à critiquer quoi que ce soit même en me rappelant les humiliantes inepties vues hier soir à la télé romande où j’ai fini par regarder trois épisodes, plus imbéciles et insignifiants l’un que l’autre, de la série intitulée La vie de JC, d’une nullité qui reflète bien ce qu’est devenue le média en question, reflet lui-même d’une partie de la société suisse dont la seule vraie religion est celle du wellness et de la conformité matérialiste.
    Critiquer cela ? Se formaliser du fait qu’on dépense des sommes pour faire naviguer un Santa Claus de supermarché dans notre ciel en cette matinée lustrale, se lancer dans une polémique au motif qu’on montre à la télé de l’irrespect au rabbi Iéshoua, comme si le péché de crétinerie pouvait entacher la pointe de son dernier orteil, et quoi encore ?
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    Ma bonne amie me disait, en marchant le long du quai aux Fleurs, qu’elle n’avait plus la moindre envie de se pointer dans aucune église, me racontant l’anecdote lamentable d’une pasteure s’adressant à ses paroissiens en les appelant « mes chers schtroumpfs», et je me rappelle le désarroi de mes gentils parents protestants sommés, au culte, par un jeune théologien New Age, de lui soumettre un thème de débat convivial qu’il se contenterait de coacher - dans l’église même des hauts de Lausanne où j’ai confirmé à seize ans, transformée en « espace Dieu » avec wi-fi et coin BD pour les kids, en attendant le jacuzzi king size…
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    Comme l’écrit virulemment le grand philosophe juif Albert Caraco, nous continuons de vivre en nous référant à un Absolu qui ne représente plus rien aujourd’hui en réalité, la réalité n’étant autre que le culte universel de l’Argent, nous manquons à l’Absolu de l’esprit qui nous ferait convenir de la relativité des choses établies depuis les temps de l’Ecclésiaste et même avant (!), dans la foulée de Nietzsche mais en plus cruellement radical, Caraco se voudrait l’éveilleur futur à la Voltaire en nous mettant en garde contre les mensonges des idéologies religieuses et politiques, mais ce qu’il écrit est si criant de vérité, si brutalement assené parfois, si magnifiquement clamé, comme d’un prophète inspiré, mais dans une langue si merveilleusement anachronique (on dirait un polémiste du XVIIIe siècle) qu’elle sera inintelligible à 99% des followers de réseaux sociaux et autres locuteurs de la meute actuelle…
    Il y a près de 60 ans que je m’intéresse à ce qui fait « parler le ciel », selon l’expression de Peter Sloterdijk, « mon » penseur actuel de prédilection, avec René Girard, dont le dernier livre traite de « théopoésie », par delà toute théologie.
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    De quoi s’agit-il ? D’une façon de «poétiser» le phénomène religieux ? Absolument pas. Bien plutôt, de rapporter l’esprit religieux à ses sources de perception et d’expression, à ce qui a suscité le premier cri, la première angoisse, le premier pourquoi, etc.
    À quoi rime le premier chant ? Et comment les dieux, apparaissant dans le vocabulaire de Sapiens, ont-ils évolué jusqu’à s’exprimer comme les individus de notre singulière espèce ?
    Réduire la religion à un «opium du peuple» (pensée démarquée de Marx et d’ailleurs à faux) est aussi discutable que faire de l’athéologie un progrès, sauf à consommer les gélules de l’apothicaire Michel Onfray qui a réponse à tout, à l’instar des curés plus ou moins sympas. De la même façon s’offusquer des caricatures les plus vulgaires, dans les journaux ou à la télé, procède d’un discours qui n’en finit pas de se mordre la queue, etc.
    L’important est ailleurs, et peut-être est-cela « le religieux » ? Je lisais hier soir les pages des Dictées de Georges Simenon, relatives au suicide de sa fille Marie-Jo. Et je pensais à la mort de mon meilleur ami, un dimanche d’août de gloire solaire en montagne. Et je pense à l’instant, en me rappelant la réflexion de mon vieil ami Joseph Czapski revenu du bout de la nuit totalitaire, selon laquelle l’histoire du Christ se réduirait pour lui à l’histoire de la bonté, incluant toutes les confessions, à ce que nous vivons ces jours, et je vois le sourire de Lady L. , ce matin, luttant contre la mort sous sa couronne de vivante…

  • Alter ego

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    Il ne sera jamais perdu:
    une main le retient,
    aux lieux dits les plus dangereux
    où son penchant le porte,
    son autre Je l’escorte
    qui d'un mot le détournera
    des périls sans enjeux ;
    les dieux seraient presque jaloux
    d'une telle alliance
    sans ignorer rien de ce fait
    de la pure confiance...
     
    On est là comme à la maison :
    ce qui semble un dédale
    aux froides conversations
    s’entrouvre soudain et partout,
    aux petits faits chagrins
    mais qui en disent long sur tout,
    tant qu’aux desseins secrets,
    que révèle dans l'éphémère
    le plus tendre mystère...
     
    Nous serons un peu à l’écart,
    souriant dans le noir,
    notre alliance paraît équivoque
    aux mesquins qui se moquent,
    mais que nous importe l’important
    de ces cages sans portes
    au dernier lever des amarres
    dans l’effusion du soir…

  • Mon auberge espagnole

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    Six poèmes de JLK / Seis poemas
    Versión de Mario Martín Gijón
     
     
     
    Lueurs audibles
     
    La porte est grand ouverte:
    on voit le gisement de lucioles de loin…
     
    Le cœur de la ville engloutie
    bat calmement dans l’onde,
    et le silence se souvient…
     
    Je navigue à l’étoile
    sur le clavier muet
    où, dès enfant, je m’exerçais
    à l’écart de l’écart,
    au milieu juste du milieu…
    Tenir alors la note
    dans la clairière du sommeil
    m’aidait à voir, de loin,
    ce qui là-bas semble en éveil…
     
    Luces audibles
     
    La puerta de par en par:
    a lo lejos, un yacimiento de luciérnagas…
     
    El corazón de la ciudad sumergida
    late con calma entre las ondas,
    y el silencio recuerda…
     
    Navego bajo las estrellas
    sobre el piano mudo
    donde, de niño, me ejercitaba
    al margen del margen
    justo en medio del medio…
     
    Mantener entonces la nota
    en el claro del sueño
    me ayudaba a ver, de lejos,
    lo que allí parece despierto…
     
    À l’instant qui s’éveille
     
    Les morts, en moi, ne le sont pas...
    Derrière vos yeux fermés
    je nous revois dans les grands bois,
    derrière l’ancien quartier…
     
    Tu m’attends encore quelque part
    où nous nous attardions
    dans la lumière du soir -
    sur ton visage un doux rayon
    m’éclairait et m’éclaire encore…
     
    Le temps n’est plus depuis longtemps
    dans nos cœurs isolés:
    chacun de vos noms m’est présent,
    à chaque battement
    de votre sang remémoré
    je revis et revois
    le cœur muet du temps secret…
     
    Clairière en ceux qui s’émerveillent,
    à jamais cet instant
    instaure en nous ce doux éveil
    qu’est celui du présent.
     
    Al instante que se despierta
     
    Los muertos, en mí, no lo están...
     
    Detrás de vuestros ojos cerrados
    os veo de nuevo, de pie, en los grandes bosques,
    detrás del casco antiguo…
     
    Tú me esperas aún en alguna parte
    donde nos demorábamos
    en la luz del atardecer -
    sobre tu rostro un dulce rayo
    me iluminaba y me ilumina aún…
     
    El tiempo que no hay desde hace tiempo
    en nuestros corazones aislados:
    cada uno de vuestros nombres está presente,
    a cada latido
    de vuestra sangre recordada
    veo y reviso
    el corazón mudo del tiempo secreto…
     
    Un claro en aquellos que se maravillan,
    para siempre este instante
    instaura en nosotros esta dulce vigilia
    que es la del presente...
     
    Comme un rêve éveillé
     
    J’ai vu passer le lent cortège
    des âmes aux lèvres grises,
    j'étais avec elles et sans elles:
    je portais des valises
    pleines de mes diverses vies;
    je regardais le défilé
    des foules aux longs visages
    passant et bientôt dépassés
    par leurs ombres sans âge...
     
    Immobile je me tenais
    aux mains déjà tenues
    des vivants qui ne l’étaient plus,
    que je reconnaissais
    sans parvenir à les nommer
    tant ils étaient les mêmes,
    tant ils étaient sous tant de masques,
    tant ils me fuyaient du regard...
     
    Ne nous oublie jamais,
    jeunesse à jamais fantasque,
    semblaient chanter en litanie
    affligée et très pure
    leurs voix comme sorties des murs
    de mon rêve éveillé -
    n’oublie jamais ta douce enfance,
    ta mortelle innocence...
     
    Como un sueño despierto
     
    He visto pasar el lento cortejo
    de almas de labios grises,
    estaba con ellas y sin ellas:
    llevaba maletas
    llenas de mis vidas diversas;
    miraba el desfile
    de una multitud de rostros largos
    pasando y en seguida superados
    por sus sombras sin edad...
     
    Inmóvil me aferraba
    a las manos ya tenues
    de los vivos,
    que reconocía
    sin llegar a poder nombrarlos
    de tanto que eran los mismos,
    de tantas máscaras como llevaban,
    de tanto cómo me rehuían la mirada...
     
    No nos olvides jamás,
    juventud siempre caprichosa,
    parecían cantar en una litanía
    afligida pero muy pura
    sus voces como salidas de los muros
    de mi sueño despierto -
    no olvides jamás tu dulce infancia,
    tu mortal inocencia...
     
    Hors les murs
    Le Temps est une île au trésor…
     
    Chaque instant se résume
    à des océans déployés
    par delà les brumes -
    dès l’aube la rue est à nous,
    qui descend jusqu’aux quais
    par delà les tours d’illusion
    où tout devient travail,
    où tout devient enfantement...
     
    Le Temps est cette île des morts
    en nous depuis le jour
    des brumeuses journées d’enfance
    où tout nous apparut
    comme jamais ensuite:
    tout ce bleu par delà les toits,
    ce roux des lointains volcans,
    ce tintamarre des machines
    suant l’huile odorante
    dans les grands bâtiments en partance
    par delà la première chambre…
     
    Le temps est le bel oxymore
    ignorant tout remords,
    de l’immobile mouvement
    et de tous les essors...
     
    Extramuros
     
    El Tiempo es una isla del tesoro…
     
    Cada instante se resume
    en océanos desplegados
    más allá de las brumas -
    desde el alba, es nuestra la calle
    que desciende hasta los muelles
    más allá de las torres de ilusiones
    donde todo se vuelve trabajo,
    o todo se vuelve parto...
     
    El Tiempo es esta isla de los muertos
    que hay en nosotros desde el día
    de las brumosas mañanas de la infancia
    cuando todo nos parecía
    como nunca más después:
    todo ese azul encima de los tejados,
    ese rojizo de los volcanes lejanos,
    El estrépito de las máquinas
    sudando aceite aromático
    en los grandes edificios que parten
    más allá de la primera habitación…
     
    El tiempo es un bello oxímoron
    ignorando todo remordimiento,
    del movimiento inmóvil
    y de todos los apogeos...
     
    Ce qui fut sera
     
    (Pour L.)
    Je voudrais tout recommencer,
    et que tout soit pareil :
    mon enfance aux tempes vermeilles,
    à beaucoup s’ennuyer
    durant les pluies d’été;
    puis au seul de l’adolescence,
    nouer des amitiés
    jurées pour toutes les vacances…
     
    Mon amour m’attendra là
    dans le bar que tu te rappelles,
    et par les allées des années
    je ne reviendrai que pour toi;
    et pour elles et pour eux,
    et pour les tendres heures
    à parler jamais de retour -
    nous allons tout recommencer…
     
    Lo que fue será
     
    (Para L.)
    Quisiera empezar todo de nuevo,
    y que todo fuera igual:
    mi infancia de sienes bermejas,
    aburriéndonos como ostras
    durante las lluvias del verano;
    luego el umbral de la adolescencia,
    anudar amistades
    con juramentos de vacaciones…
     
    Mi amor me esperará ahí
    en el bar que tan bien recuerdas,
    y por las avenidas de los años
    no volveré sino por ti;
    y por ellas y por ellos,
    y por las horas tiernas
    sin hablar jamás de retorno -
    vamos a empezar todo de nuevo
     
    Le silence des arbres
     
    Tu ne pèses pas lourd,
    mais ces os empilés,
    ces mains qui décapitent,
    ces fosses refermées,
    ces murs dynamités
    disent ce que tu es...
     
    Nous qui n'avons de mots
    que ceux que tu nous prêtes,
    nous t'écoutons pleurer,
    te plaindre, tempêter,
    geindre puis menacer;
    comme l'ange et la bête,
    faire ce que tu hais…
     
    Comme la femme au puits
    ou le poète hagard,
    nous restons éveillés,
    mais nous ne disons mot
    qui ajoute à tes cris
    le vacarme du sang…
     
    Cependant tu le sais:
    tu sais notre clairière,
    ton poids n'est qu'un refus,
    le silence t'attend -
    il n'est point de barrière
    pour ce qui souffle en toi...
     
    El silencio de los árboles
     
    No pesas mucho,
    pero esta pila de huesos,
    estas manos que decapitan,
    estas fosas cerradas,
    estos muros dinamitados,
    dicen lo que eres...
     
    Nosotros que no tenemos palabras
    salvo las que nos prestas,
    te escuchamos llorar,
    quejarte, atormentarte,
    gemir y amenazar luego;
    como el ángel y la bestia,
    hacer lo que odias…
     
    Como la mujer de los pozos
    o el poeta aturdido,
    permanecemos despiertos,
    pero no decimos palabra
    que vaya a sumarse a los gritos
    al escándalo de la sangre…
     
    Sin embargo tú lo sabes :
    sabes nuestro claro en el bosque,
    tu peso no es sino un rechazo,
    el silencio te espera -
    ya no hay barrera
    para lo que sopla en ti.
    Young Memories
     
    Nous avions vingt ans d'âge
    et le vent jeune aussi,
    la nuit au sommet de l'île
    nous décoiffait et sculptait nos visages
    de demi- dieux que partageait
    l'amoureuse hésitation,
    sans poids ni liens que nos
    ombres dansantes
    enivrées au vin de Samos,
    les dauphins surgis de l'eau claire,
    nos impatiences enlacées,
    un consul ivre sous le volcan
    et le feu du ciel par delà le dix-septième parallèle...
     
    Et partout, et déjà,
    défiant toute innocence,
    les damnés de la terre
    plus que jamais déniés;
    et si vaine la nostalgie
    de nos vingt ans,
    en l'insolente injonction de nos rebellions...
     
    C'était hier et c'est demain,
    et nos vieilles mains sur le sable
    retracent en tremblant les mots
    qui se prononcent les yeux fermés
    au secret des clairières.
    (San Francisco, Nobhill, ce 21 avril 2017)
     
    Young Memories
     
    Teníamos veinte años
    y el aire también joven,
    la noche sobre la isla
    nos despeinaba y esculpía nuestros rostros
    de semidioses que compartían
    la duda enamorada,
    sin peso ni lazos salvo nuestras
    sombras danzantes
    borrachos del vino de Samos,
    los delfines surgidos de las aguas transparentes,
    nuestras impaciencias enlazadas,
    un cónsul ebrio bajo el volcán
    y el fuego celeste más allá del paralelo diecisiete...
     
    Y por todas partes, y ya,
    desafiando toda inocencia,
    los condenados de la tierra
    negados más que nunca;
    y tan vana la nostalgia
    de nuestros veinte años,
    en el insolente requerimiento de nuestras rebeliones...
     
    Era ayer y es mañana,
    y nuestras manos ancianas sobre la arena
    vuelven a trazar temblando las palabras
    que se pronuncian con los ojos cerrados
    en el secreto de los claros del bosque.
    (San Francisco, Nobhill, 21 de abril de 2017)
     
    Jean-Louis Kuffer (Lausana, 1947) es un escritor, periodista y crítico literario suizo. Durante medio siglo ha ejercido la crítica literaria en diarios como La Tribune de Lausanne, La Liberté de Fribourg, la Gazette de Lausanne, o Le Matin. Entre 1976 y 1994 dirigió la colección « Contemporains » en L’Âge d’Homme, la editorial más importante de la Suiza francófona, en estrecha colaboración con su director, Vladimir Dimitrijevic. Fue uno de los fundadores, en 1992, de la revista Le Passe-Muraille, que sigue viva en formato electrónico. Asimismo mantiene desde 2005 dos blogs literarios, Carnets de JLK y Lectures du monde. Entre sus más de treinta libros pueden destacarse las novelas cortas Le Pain de coucou (Premio Schiller, 1983) y Par les temps qui courent (Premio Edouard-Rod, 1986), los poemarios Le Sablier des étoiles. Fugues helvètes (1999) o La Fée Valse (2017), así como la novela Le Viol de l’ange (1977). Jean-Louis Kuffer es asimismo un notable autor de diarios, donde refleja a la vez el bullicioso mundo literario de la Suiza romanda, su amistad con poetas como Georges Haldas o Jacques Chessex, o su rico mundo interior, en constante evolución. Entre sus volúmenes de diarios y crónicas destacan L’Ambassade du Papillon. Carnets 1993-1999 (2000), Les Passions partagées: Lectures du monde, carnets 1973-1992 (Premio Boudry, 2004), Les jardins suspendus, lectures et rencontres 1968-2018 (2018). Su último libro se titula, irónicamente, Nous sommes tous des zombies sympas (2019).
     
    Images: JLK dans la librairie mythique City Light Books, à San Francisco, en 2017. Mario Martin Gijon de passage en Lavaux, en 2022.
     
     
     
     
     
     

  • Quand Max Lobe dit le Bantou s’en va goûter chez Gustave Roud…

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    La Danse des pères, septième opus de l’écrivain camerounais naturalisé suisse, est d’abord et avant tout une danse avec les mots, joyeuse et triste à la fois. La « chose blanche » romande saura-t-elle accueillir l’extravagant dans sa paroisse littéraire ? C’est déjà fait et que ça dure ! Au goûter imaginaire où le convient cette semaine le centenaire Jaccottet et compagnie, la « ressemblance humaine » est de la partie
     
    Le bourg de Moudon, dit le « pot de chambre du canton » en vaudois popu, célèbre ces jours, au musée, le centenaire de la naissance (ce 30 juin) de Philippe Jaccottet, dont l’ami poète non moins vénérable, Gustave Roud, aurait fêté ses 128 ans en avril dernier. Quel rapport entre ces deux dates et le 19 janvier 2026 où Max Lobe fêtera ses quarante ans ? Quelle connivence éventuelle entre ces trois-là ? Aucun, aucune en apparence, et l’énormité des contrastes pourrait exclure tout rapprochement, si les mots n’en décidaient autrement. Comme les poètes se ressemblent par les mots, voilà qu’ils s’assemblent !
    Or c’est à cette enseigne qu’une idée pour le moins saugrenue vous serait venue, lecteur de La Danse des pères imaginant la tête qu’eussent fait nos poètes sagement cravatés, découvrant certaines pages très « explicites » de cet ouvrage à la langue extraordinairement exotique - on dirait souvent électrique par ses vibrations, et non moins éclectique par ses inclusions pour ainsi dire poétiques, au point parfois de nécessiter une véritable traduction, sans parler des dérives à la fois historiques et politiques du roman – l’idée donc d’un goûter imaginaire en ce lieu devenu mythique de la paisible ferme vaudoise de Carrouge où maints jeunes écrivains romands de jadis et naguère, montés là-haut par le « tram des prés », allaient s’incliner devant le poète et lui serrer la papatte. Max Lobe chez Gustave Roud ? Et pourquoi pas ? Mais que se diraient-ils, ces deux gars-là ? A chacune et chacun de l’imaginer…
     
    De la différence et du rejet
     
    Si le rapprochement d’un (relativement) jeune auteur black & gay à la dégaine déjantée et d’un vieil homme de lettres vénéré par la « chose blanche », selon l’expression du descendant de colonisés, vous paraît incongrue, c’est que vous aurez mal lu ou pas perçu ce qui sue à la fois des lignes du Journal de Gustave Roud et des pages de La Danse des pères, à savoir la cuisante conscience d’être différent des autres, laquelle découle du regard de ces autres et du ton de la voix de ces même autres quand il te voient juste marcher, ou juste danser, juste être là à les regarder à la douche des soldats (Gustave) ou juste là (Benjamin, le double fictif de Max) à passer près de la fontaine aux femmes qui rigolent et ricanent à le voir avec sa drôle de démarche, comme ricanent et rigolent les garçons devant cette espèce de fille manquée que son père dirait un « neuf mois pour rien ».
    Les mots ont changé, sans perdre rien de leur possible cruauté, mais les choses restent aussi têtues que les faits, et lisant le Journal de Gustave Roud, ou quasiment rien n’est dit de ce qui est réellement enduré sous le regard des autres et par le désir refoulé, et lisant ensuite La Danse des pères, où tout est balancé avec ici et là des éclats qui déchirent, vous vous dites que le rejet muet d’un village, au début du XXe siècle, ou le rejet d’un père au «Cameloun», en ces années où tout est supposé normalisé par l’acronyme LGBT, relèvent d’une histoire commune que les mots ne sauraient jamais tout à fait pacifier ni exorciser.
    Avec la muflerie tranquille de l’Alémanique de souche terrienne, le formidable Fritz Dürrenmatt parlait de la littérature romande comme adonnée au culte de la « rose bleue », et probablement raillait-il certain esthétisme spiritualisant frotté de sensualité vague que les proses hyper-allusives de Gustave Roud portaient au niveau de sublime sublimation, tout cela ramenant assez mesquinement à un aspect congru de nos lettres, mais non sans vigueur peut-être salutaire – après tout pourquoi ne pas cesser de parler à mots si couverts, pourquoi ces chattemites et ces sous- entendus, ce silence gêné devant la souffrance (prononcez souffronce dans nos réunions de prière littéraire) présumée d’un Crisinel dont le drame était aussi lié à l’amour « qui n’ose dire son nom » ? Pourquoi ne pas « casser le morceau », comme s’y emploie Max Lobe pour lequel « ces choses » ne sont qu’un aspect d’une réalité combien plus riche et complexe, même si un seul regard ou un seul mot méchant conservent leur pouvoir dévastateur.
     
    De ma petite histoire à votre grande Hache
    Vous vous rappelez maintenant votre seule visite à Gustave Roud, avec le docteur M. et l’abbé V. vos amis plus âgés, la sœur du poète et celui-ci, si terriblement gentil et contraint ; et l’on insistait pour que vous repreniez du gâteau de Madeleine. Mais tout cela si convenu…
    Sur quoi vous êtes revenu, ces derniers temps, au coffret des œuvre rééditées du poète, et comme tout revivait ; et comme tout revivrait si les braves gens du goûter mal barré découvraient ce que Max Lobe raconte dans La Danse des pères. Miracle de la Littérature !
    Et miracle de la filiation « malgré tout », tant il est vrai que le roman du Bantou, dédié à son père Ndjock, est à la fois l’histoire d’un père conteur de belle verve racontant la story de son pays à ses enfants, dont Benjamin est le double évident de Max, la «grande histoire» d’une indépendance devenue mascarade dans les embrouilles de la politique, et la « petite histoire » d’une relation plombée par le rejet d’un fils tôt « deviné » par son père horrifié, rejeté comme il l’a été par un oncle adoptif suisse quand il s’est retrouvé à Genève et que ledit oncle, indiscret, est tombé sur des messages homo-amoureux « explicites » sur son ordinateur, le chassant alors en affirmant que le Diable n’avait point de place dans un foyer chrétien.
    Max Lobe presse la plaie où elle fait le plus mal, et vous repensez alors aux drames innombrables liés à l’homophobie, vous avez lu le terrifiant roman du Sénégalais Moahammed Mbougar Sarr, De purs hommes, et l’autre jour encore vous regardiez, sur Netflix, le docu évoquant la vie du chanteur-danseur brésilien Ney Matogrosso, battu comme plâtre en son enfance par un père militaire impatient d'en faire un homme « vrai », et devenant une « idole » locale aux tenues de scène plus voyantes encore que celles de Max le Bantou à la télé romande (cf. RTS du 15 février 2025) , avec sa crêpelure jaune, ses lèvres rouges carmin, ses ongles peints en bleu et sa chemise perroquet – histoire de faire pièce à la tristesse et d’éclater du large rire de ce même Max esquissant sur le plateau une zumba d’enfer…
     
    La plaie de la vie, et le rire du Bantou
     
    Quant à la plaie qui fait mal, c’est la vie même, mais tout en nuances, pas du tout le genre pleurard ou seulement accusateur, avec des scènes d’anthologie comme celle d’un baptême carabiné ou d’une scène qui en dit long sur les rapports de l’écrivain avec certains bonne conscience politique (pp.146-149) lorsque Benjamin, pressé d’accompagner son amant toubib (et chose blanche ) Clovis Martin à une marche anti-Bya, en 2016, éclate soudain, alors que son compagnon critique la mollesse des descendants d’indépendantistes, en lui crachant sa rage et sa détresse, ses galères personnelles et son rejet de tout le barnum militant, avec « le souffle d’un buffle enragé ».
     
    Après celle de Lovay, la langue « fourrée » de Lobe…
     
    Au petit jeu incongru des situations imaginaires à valeur révélatrice, vous évaluez la place réelle de Max Lobe dans le biotope littéraire romand ou francophone – on l’a dit « star » de la jeune littérature africaine, en effet gratifié du prestigieux Prix Kourouma – et son impact public réel. Dans la filière courant de Rousseau à Ramuz (que Max apprécie entre tous), d’Amiel à Haldas, d’Alice Rivaz à Charles-Albert Cingria, de Chappaz à Chessex, comment intégrer ce drôle d’oiseau de Lobe ? Et « les gens » là-dedans ?
    Pour l’édition et les médias : parcours parfait, choyé chez Zoé, jamais « descendu » par les confrères. Mais encore ? Tout va-t-il vraiment de soi ? Et s’il n’y avait pas comme une complaisance convenue d’époque envers cet auteur à ménager forcément selon l’esprit du temps, au dam du vrai sérieux de son propos ?
    On ne va certes pas oublier que le Bantou est noir et gay, puisque ça fait partie de son identité, mais au-delà ? Ce qu’il dit entre les lignes, au fil entortillé des signes de sa langue plus insolite voire déroutante que ne l’est celle d’un Jean-Marc Lovay (autre poulain du paddock Zoé), sa réflexion réellement incarnée, bruitée à bouche maquillée que veux-tu , charnellement entraînée par la danse des vocables, sur la réalité qu’il aborde de tous les côtés en fils de divers « pères » biologiques ou littéraires (de James Baldwin à Mongo Beti, que lui révèle d’ailleurs son paternel), mais aussi en protégé de diverses bienveillances féminines, et la base éthique de tout ça, la base émotionnelle et affective de ce fatras (où le cœur bat le tam-tam dans le corps qui ondule comme une flamme), la somme poétique que représente son œuvre en chantier – sûrement l’une des plus originales et conséquentes en train de s’élaborer dans nos contrées - est-elle vraiment prise en compte ?
    À chacune et chacun de répondre en toute liberté (qui se dit Kundè en bassa, nom du père alias « le Lion guerrier ») en le lisant vraiment et en se réjouissant peut-être du fait que le goûter des poètes ne soit pas que de spectres…
    Max Lobe. La Danse des pères. Zoé, 170p.

  • Comme en souriant drôlement

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    (Sarcasme)
     
    La dame ne serait n’est pas loin:
    l’ombre de la rôdeuse,
    qu’on appelle aussi la faucheuse,
    fait silence à dessein;
    mais en se taisant elle te parle:
    je te connais, dit-elle
    sans un autre mot pour le dire
    que de ses yeux mortels,
    la condamnation d’un sourire…
     
    Tu en parlais les yeux baissés,
    mais ne tremblant jamais,
    et moi je retenais mes larmes:
    on fait semblant de partager,
    mais le corps à son cri -
    cela que toi seule entendait …
     
    Et pourtant nous en aurons ri,
    de la Dame aux alarmes:
    il n’y aura pas de vacarme
    au jour de l’enterrer:
    elle est seule et nous la plaignons,
    seule à côté de Dieu ,
    très seul aussi de par son sort
    à la place du mort…
     
    Fusain de Paul Gauguin: Figure de spectre.

  • Comme une consolation

     
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    (Pour L. qui aurait sa fête ce dimanche)
     
    Je l’écoute se taire en moi :
    son absence me pèse,
    mais sa présence est une voix
    qui me revient parfois
    dans le murmure des journées
    où le clair et l’obscur
    se mêlent aux années –
    une voix et c’était la tienne
    en sa douceur de soie…
     
    Nous n’avons pas su nous parler
    de ce que tu vivais :
    nous n’avons pas trouvé les mots ;
    on ne sait pas pourquoi
    le poids soudain se fait si lourd
    On y peut quoi ? On n’y peut rien,
    on aimerait montrer le poing,
    mais à qui ? mais à quoi ?
     
    Tu es en moi tant que je vis :
    triste, je te souris ;
    le miroir entre nous s’efface,
    et c’est comme une grâce
    que d’être là sans toi
    comme enlacée en moi…
     
    Dessin JLK: Portrait de Lady L, à Vienne, en 1995.

  • Le présent cadeau

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    Le fil invisible (92)
     
    L’autre soir il disait à sa soeur aînée, qu’il appelle maintenant l’octogénéreuse, revenue aux Asturies et se préparant au débarquement des petits vacanciers fous de surf, que, lisant tous ces jours des fragments du journal monumental de son ami Roland J. (un pavé de 834 ages intitulé Le Monde d’avant et qu’il lui a offert au Lausanne-Palace après lui avoir fait croire qu’il allait lui confier un grand chien), il se dit que décidément il ne se sent pas vraiment de ce monde d’avant, ou du moins qu’ il n’en reconnaît pas la prévalence et suppose que sa sœur non plus, d’ailleurs elle confirme à l’instant en l’assurant de ça que bien sûr elle reste attachée au monde d’avant puisque c’est celui qu’elle a partagé avec l’Hidalgo, mais qu’enfin si celui-ci lui faisait la grâce angélique de reparaître ce serait au présent, et tous deux s’accordent à reconnaître que c’est manquer d’égard pour le présent (au sens d’un cadeau que la vie te fait tous les jours même si la vie en question manque elle aussi d’égards comme elle et lui en ont eu la preuve cuisante), et puis elle ni lui ne sont du genre à tirer l’échelle derrière eux, c’est même les kids qui nous tirent à présent, lance-t-elle alors, tu sais que notre fille aînée est en train de comploter un truc géant avec un sien collègue, un méga projet qui va les propulser au top des applis, ce sera du genre Google Plus à l’européenne mais finalisée en Inde, figure-toi, elle et son complice ont souqué dur pendant des mois et là ça touche au bout en attendant le retour d’Inde et le déboulé des followers, voilà bien un exemple de ce qu’y a plus de jeunesse et qu’y zont plus d’idées, lui assène la mère de l’ingénieuse dont les deux fils sont du même genre entreprenant, l’un dans la médecine de demain à nano-performances, et l’autre on ne sait pas encore mais c’est de la même bonne branche - et le frère puîné abonde évidemment vu que sans ignorer les vertiges posibles du monde d’après il a lu les Anciens et connaît la litanie des désabusés - c’est pour ainsi dire de nature, qu’il relève alors, moi je n’en viendrai à la ciguë, comme l’ami Roland, que si la vie me la joue extrémiste à outrance du style je te retire la vue et la flexibilité mobile, je t’enlève la mémoire et te condamne à la dépendance absolue, là je ne dis pas que je refuserai le sirop mexicain de l’ami Roland, et rien de métaphysique là-dedans, juste ma réponse à l’injustice si la vie est si moche que plus rien n'accroche, etc.

  • Comme une illusion féconde

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    L’écriture serait comme un voeu:
    en vous comme une grâce
    vous ferait reconnaître
    que vous êtes vivants
    et que cela requiert alors
    comme d'aucun effort
    l'abandon absolument
    de marquer une trace ardente
    dans l'orbe insignifiant…
    Ils s’adonnent aux répugnances:
    il sourit au néant,
    elle jouit comme si le vent
    abouché au vide du temps
    la comblait en la dévastant -
    tout mentalement s’entend ,
    quand tout au monde immonde,
    et virtuel, devenait mental et mortel…
    Le vœu de silence au moment
    où tu écris dans l’innocence
    de qui ferait juste semblant
    de ne rien savoir de tout ça -
    ce vœu seul est comme un accueil,
    et comme au seuil une présence
    que tu savais en toi
    et que relancent ces mots-là…
    Joseph Czapski: La Lettre - dessin préparatoire.

  • Parrains & Poulains

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    Le Salon du livre et de la presse de Genève s'est achevé ce dimanche 5 mai, marqué par quelques belles initiatives et autres recentrages de bon aloi, autour du livre. Très belle opération mise sur pied par Isabelle Falconnier et son équipe: la première édition des 5 tandems littéraires réunis à l'enseigne de Parrains & Poulains, qui a donné lieu à des rencontres suivies entre les 10 écrivains invités, 5 films et une brochure réunissant des entretiens, témoignages et autres professions de foi. Grand merci à la Présidente du Salon et, aussi, à Pascal Schouwey pour sa modération très attentive et bienveillante des entretiens en public.



    Cinq couples d’écrivains, formés chacun d’un écrivain expérimenté et d’un écrivain en début de carrière, dialogueront durant trois mois. But du projet : encourager la relève littéraire et la transmission du savoir-faire des écrivains. Comment favoriser la transmission dans le domaine de l’expérience d’écriture et du métier d’écrivain? Le Salon du livre et de la presse s’investit activement dans la vie littéraire de Suisse romande et apporte une réponse à ces questions essentielles à la dynamique culturelle suisse en lançant la première édition de son Projet Parrains&Poulains.
    Les cinq couples sont formés de :

    · Anne Cuneo et Quentin Mouron, 23 ans (auteur de « Au point d’effusion des égouts » et « Notre-Dame-de-la-Merci » Ed. Olivier Morattel)

    · Jean-Louis Kuffer et Max Lobe, 26 ans (auteur de « 39, rue de Berne », Ed. Zoé)

    · Jean-Michel Olivier et Isabelle Aeschlimann, 33 ans (auteure de « Un été de trop », Ed. Plaisir de Lire)

    · Amélie Plume et Anne-Frédérique Rochat, 35 ans (auteure de « Accident de personne », Ed. Luce Wilquin)

    · Daniel de Roulet et Aude Seigne, 27 ans (auteure de « Chroniques de l’occident nomade », Ed. Zoé)



    Distribuée pendant le Salon du Livre, une publication est réalisée. Elle sera le témoin concret de la démarche. Des courts-métrages de présentation des couples d’écrivains seront diffusés tous les jours à 13h sur la Place suisse en présence des auteurs, suivis de discussions en présence d’un journaliste et de séances de dédicaces.


    Éditorial

    Falconnier2.jpgLe Projet Parrains&Poulains du Salon du livre et de la presse de Genève répond à deux missions: mettre en
    lumière des écrivains romands en début de carrière dont nous estimons qu’ils ont un bel avenir devant eux d’une part, encourager, d’autre part, la transmission entre écrivains. L’écrivain est solitaire, par essence. Or, lorsqu’on a choisi de faire de l’écriture une activité essentielle de sa vie d’homme ou de femme, de nombreuses questions se posent: comment concilier vie familiale, vie professionnelle et vie d’artiste? Comment gagner sa vie avec l’écriture? Comment faire face à l’angoisse de la page blanche? Comment être lu? Qui mieux que des écrivains expérimentés, ayant trouvé leurs propres réponses à ces questions, pouvaient faire écho aux interrogations profondes de jeunes gens faisant ce pari fou de l’écriture, et parfois démunis devant les difficultés du métier d’écrivain?
    Cinq auteurs confirmés, Anne Cuneo, Jean-Louis Kuffer, Jean-Michel Olivier, Amélie Plume et Daniel de Roulet , ont accepté de parrainer respectivement Quentin Mouton, Max Lobe, Isabelle Aeschlimann, Anne-Frédérique Rochat et Aude Seigne. Autant de personnalités riches, diverses et fortes qui se sont rencontrées à plusieurs reprises entre janvier et mai 2013, et ont généreusement rédigé pour cette présente publication un texte inédit sur le thème de «Le métier d’écrivain» pour les Parrains et, pour les Poulains, le récit d’une de leur rencontre.
    Je les remercie pour l’énergie, l’empathie, la curiosité et l’inspiration dont ils ont fait preuve en se prêtant au jeu. Acteur à part entière de la scène culturelle suisse, le Salon du livre et de la presse de Genève est heureux de pouvoir ainsi contribuer à la création littéraire de notre pays.

    Isabelle Falconnier , Présidente du Salon du livre et de la presse de Genève


    JLK48.JPGQu’est-ce qu’être écrivain?

    L’écriture mode de vie

    Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu’une seule démarche. Ecrire m’est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait
    tout à fait vain. Avant de commencer à écrire, entre seize et vingt ans, j’ai d’abord vécu les mots, si l’on peut dire, j’ai vécu ce rapport parfois vertigineux qu’on peut éprouver devant l’étrangeté mystérieuse des mots, qui découle évidemment de l’énigme insondable de notre présence au monde. Entre cinq et sept ans, j’ai découvert l’extrême prodigalité du langage, de la langue et du vocabulaire en arpentant le labyrinthe enchanté du Nouveau Petit Larousse illustré hérité de mon grand-père paternel; puis, entre onze et treize ans, la lubie m’a pris d’apprendre par coeur des centaines et des milliers de vers contenus dans un Trésor de la poésie française hérité de mon père.
    Larousse.jpgCes expériences singulières ne m’auront pas empêché de vivre, alors, comme n’importe quel sauvageon des
    abords forestiers et lacustres d’une ville suisse de moyenne importance, mais c’est par la langue française parigote que, parallèlement à la mémorisation de centaines de vers de Verlaine et Rimbaud, Torugo ou Baudelaire, entre tant d’autres, que j’ai découvert pour la première fois ce que peut être la langue d’un écrivain vivant en lisant San Antonio au dam de mes bons maîtres et maîtresses. Les «purs littéraires» feront peut-être la moue, mais ils ont tort. Les voies de la littérature sont pénétrables par de multiples accès, et la faconde rabelaisienne de San A en est une, comme l’aurait probablement reconnu un Audiberti.
    J’aime assez, à ce propos, la distinction que fait ce magicien de la langue que fut Jacques Audiberti entre trois niveaux d’écriture que pratiqueraient respectivement, selon lui, l’écriveur, l’écrivant et l’écrivain. L’écriveur serait, ainsi, celui qui ne fait de la langue qu’un usage utilitaire, sans aucune recherche de forme ou de style, tel le localier rapportant un fait divers ou le policier dressant son rapport. L’écrivant, plus soucieux d’expression, serait l’historien composant sa chronique, l’avocat filant par écrit sa plaidoirie, ou le médecin rédigeant ses mémoires, étant entendu que certains écrivants (une Jacqueline de Romilly ou un Marc Fumaroli) peuvent surclasser maints présumés écrivains par leur style.
    Or l’écrivain, justement, se distinguerait de l’écriveur ou de l’écrivant par un rapport quasiment charnel avec la langue, sur laquelle il exercerait comme un droit de cuissage. Un Rabelais, un Proust ou un Céline en seraient de bons exemples entre mille.
    Ma propre pratique de l’écriture, cinquante ans durant, n’a cessé d’osciller entre l’activité de l’écrivant, engagé dans une carrière de journaliste et de chroniqueur littéraire, et celle d’un écrivain brassant les genres du journal intime ou extime, du roman et des nouvelles, dans une vingtaine de livres où l’écriture se veut libre de toute contrainte - chose impensable dans un quotidien de grand tirage... En simplifiant évidemment, s’agissant d’un métier aux tours variables et qui ne s’apprendront jamais entièrement en école ou en atelier, je dirais que le travail journalistique est essentiellement une technique, alors que l’écriture littéraire prétend à l’art. La première activité participe surtout, à mes yeux, de l’explication, alors que la seconde requiert bonnement l’implication.
    Comme je lis autant que je vis, j’écris pour ainsi dire tout le temps. Et tout, du monde qui m’entoure, admirable ou détestable, me fait miel et substance. Après le terrible XXe siècle, et malgré certaine déprime, paradoxalement répandue dans les pays les plus nantis, ce que Blaise Cendrars appelait le «profond Aujourd’hui» reste à lire et à dire.

    Notre époque incertaine, tout en mutation, peut-être difficile à vivre pour des écrivains «à l’ancienne», me semble unformidable terrain d’observation, appelant plus que jamais à la transmutation du tout-venant babélien en parole vive et en musique verbale usant de tous les instruments, jusqu’au blog, au rap ou au slam. Un grand effort critique est exigible de l’écrivain contre l’uniformisation des langues et des opinions, la déshumanisation et le nivellement liés au surnombre affolé, la fuite dans l’abrutissement ou l’avilissement, la prostitution d’un peu tout et la consommation - le culte de la puissance et de l’argent. À ces faces sombres s’oppose la face lumineuse d’une parole revivifiée. Par la littérature et la poésie, entre autres voies du coeur et de l’esprit, donner un sens à sa vie est encore possible, je crois.
    C’est pourquoi j’écris.

    Maxou3.jpgQuand Max Lobe raconte une rencontre avec JLK


    C’est au Buffet de la gare de Lausanne que nous nous sommes donné rendez-vous. JLK a du retard. Je bois un peu de rouge en observant une majestueuse peinture du Cervin sur une façade supérieure du restaurant.
    JLK arrive finalement avec un quart d’heure de retard. Mon regard est accusateur. Gentiment, il me traite de Bünzli. Il chahute avec moi pour me saluer. On rigole, puis on commande un autre déci. Il sort de sa bandoulière deux DVD de cinéma africain. «Den Muso» de Souleymane Cissé et «Les yeux bleus de Yonta» de Flora Gomes. Il me les restitue.
    - J’ai beaucoup aimé le dernier texte de tes Cahiers Bantous, il dit.
    - Ah bon?! Lequel?
    - Celui qui traite des enfants-sorciers. Il y a quelque chose. Il y a un noyau dans ton écriture. C’est quelque chose que l’on n’apprend nulle part. C’est inné. C’est comme ça.
    Je suis flatté par tous ces compliments. Je suis surtout flatté lorsque mon parrain me dit qu’il croit que j’ai finalement trouvé ma tonalité, ma voix. Mon style comme d’aucuns diront.
    - Tu vois que ce n’était pas idiot de te lancer dans l’écriture de ces cahiers bantous?
    - Yep! C’était vraiment un bon conseil. Un vrai bon conseil de parrain.
    - Ah, tu m’appelles maintenant «Parrain»?!
    - Eh oui! On est maintenant en mode Parrain/Poulain, dis-je en rigolant.
    Le programme Parrain/Poulain a réparti les tâches, les rôles, mais aussi les surnoms. Lui il est Parrain et moi, Poulain. Avant tout ça, moi j’aimais bien l’appeler Le Milou. Le vieux Milou!
    En septembre de l’an dernier, nous avons eu l’opportunité de représenter le pays des Helvètes dans un très grand pays bantou, en l’occurrence le Congo. La très démocratique République du Congo. Nous étions à Lubumbashi, au Congrès des écrivains francophones, en marge du Sommet de la francophonie de Kinshasa. À l’aéroport international de Genève, alors que nous attendions l’avion de transit pour Rome, je lui avais dit:
    - Et voici le début des aventures de Tintin et Milou au Congo.
    - Qui est Tintin et qui est Milou? Avait-il demandé en s’étouffant de rire.
    - Je suis Tintin, évidemment. Et toi, c’est Milou!
    Je crois qu’il avait trouvé drôle mais également injuste que je l’accable de ce sobriquet franchement peu flatteur. Mais il ne s’en est jamais plaint. D’ailleurs pourquoi devrait-il s’en plaindre? La réalité de notre relation est bien plus profonde.
    MaxLobe.jpegJ’ai rencontré JLK il y a près de deux ans à Morges, au Livre sur les quais. Au Château, il modérait une table ronde à laquelle j’étais convié. Moi, j’avais profité des bons de consommation délivrés gratuitement aux auteurs pour me remplir la panse dans un bon restaurant de la place. La table ronde s’était peu à peu dissipée de mon coeur pour laisser toute la place à la gourmandise. Rien, même pas les discussions littéraires, ne semblait valoir le papet de ce jour-là. Comme résultat: j’avais eu trois quarts d’heure de retard. Et de dire qu’aujourd’hui JLK me traite de Bünzli. Depuis ce débat à Morges, je ne me suis plus jamais éloigné de JLK. Très vite, je lui ai présenté un projet d’écriture de roman. Quelques jours après, oui seulement quelques jours après, il avait déjà des choses à dire sur mon texte. On s’est rencontré ici, au Buffet de la gare de Lausanne où nous nous trouvons maintenant. Un, deux, trois décis de vin rouge de la région. Mille et une anecdotes et à un moment, il avait sorti une chemise où il avait pris soin de bien ranger mon manuscrit. Le texte était parsemé d’annotations. J’avais hâte d’écouter son verdict:
    - Alors Max, me dit-il. J’ai lu ton tapuscrit. Je dois dire qu’il y a de la matière. Vraiment, on sent une voix. On
    sent quelque chose. Oui, j’entends, on voit se dessiner les personnages, un univers. On voit germer une histoire.
    - Et donc qu’est-ce que tu en penses?
    - C’est impubliable en l’état. Voilà. C’est est un grand chantier..Il faudra bosser. C’est ça le secret: bosser. L’écriture c’est du sérieux, j’entends.
    La balle était dans mon camp. C’était à prendre ou à laisser. J’ai pris, moi. En pays Bantou, les Milou n’ont pas d’importance. En revanche, le Parrain (là-bas appelé Tonton) est d’une importance singulière. Le Tonton conseille, dirige, aiguillonne, dépanne, mais aussi «sanctionne» sur un ton dur, sévère. Depuis notre rencontre, JLK joue parfaitement ce rôle de Tonton dans ma vie littéraire. Il conseille, fait de nombreuses propositions de lectures, attire l’attention sur les pièges de l’écriture, encourage, prend des nouvelles sur l’évolution de la création. Quitte à se fairedétester, il ne mâche pas ses mots. Si c’est mauvais, bah, il le dit. Si c’est bon, j’aurais peut-être droit à un autre déci.
    Le serveur vient nous demander si on a déjà fait notre choix. Non, on lui dit. Il s’en va. Moi, je questionne JLK sur les films africains que je lui ai prêtés.
    - J’ai adoré! J’en ferai d’ailleurs un papier dans mon blog. Yonta est un film magnifique. La joie de vivre, la beauté, l’élégance, la couleur...
    Voilà, il a commencé à parler. Ce sera ça l’objet de notre parlote de ce soir. On va s’intéresser aux cinémas subsahariens. On va se couper la parole. On va se contredire. On va plaisanter. Bref, on va revoir le monde au travers de nos lentilles si différentes.
    Max Lobe

    Ils nous répondent...

    JLK86.jpg- Quand et pourquoi avez-vous décidé que l’écriture tiendrait une place prépondérante dans votre vie?

    JLK Le goût et la pratique personnelle régulière de l’écriture me sont venus vers la fin de l’adolescence, alors que j’étais passionné de lecture depuis mon enfance. J’ai commencé de tenir des carnets entre seize et vingt ans, en même temps que je tâtais du journalisme (mon premier article, écrit à quatorze ans, traitait de pacifisme...) et de la poésie, sous l’influence de René Char. Dès 1969, donc à vingt-deux ans, je me suis lancé dans la critique littéraire et suis devenu journaliste free-lance pendant treize ans. J’ai publié mon premier livre à L’Age d’Homme en 1973, qui tenait de l’autofiction poétique assez marquée par la lecture et l’écriture de Charles-Albert Cingria. L’écriture a été prépondérante dans ma vie et bien plus que sous l’aspectprofessionnel: comme choix existentiel.

    ML Adolescent, j’écrivais déjà de petits textes. Mais j’étais très loin de m’imaginer que l’écriture prendrait une place importante dans ma vie. Ce n’est qu’en 2009 avec le prix de la Sorge de l’université de Lausanne que je me suis rendu compte que j’avais un regard, une langue et que je pouvais m’en servir pour m’exprimer.

    - Qu’est-ce que ce choix a impliqué et implique dans votre vie?

    JLK Ma position a toujours été décalée et solitaire, même quand je dirigeais la rubrique culturelle d’un quotidien à grand tirage. L’écriture, comme la lecture, constitue mon noyau vital. Mais un noyau qui voudrait rester sensible à tous les points de la circonférence. Concrètement, je ne me sens bien qu’en travaillant, au sens créateur: donc vivant, lisant, écrivant, rencontrant plein de gens et restant ouvert à toutes les expériences, jusqu’à parrainer un poulain.

    Maxou1.jpgML Donner une place importante à l’écriture implique plus d’attention, plus de curiosité. Je suis de plus en plus attentif aux moindres détails sur tout ce qui m’entoure. Je ne laisse rien passer. Mais un écrivain n’est pas un sociologue, encore moins un philosophe! Le job de l’écrivain est de raconter des histoires En revanche, je peux très bien me nourrir de ces sciences pour mieux comprendre ce qui se passe autour de moi. Concrètement, cela ne change rien dans ma vie quotidienne, car je suis de nature très curieux.

    -Quel statut ont les écrivains dans notre pays en particulier et le monde en général ?

    JLK Vaste question. Disons que le Suisse moyen, terre à terre et plutôt repu, semble préférer ses politiciens ou ses sportifs à ses écrivains et ses artistes. Mais les Suisses restent très lecteurs et je ne crois pas que les crivains aient à se plaindre de leur sort.

    ML En général, je crois que les écrivains sont des gens plutôt respectés. On dit qu’ils sont intelligents. C’est drôle parce que, le plus souvent, ils ne sont intelligents que lorsqu’ils disent combien le ciel est bleu et les montagnes merveilleuses. Pour le reste, ils doivent se la clouer. En Suisse, avec le «statut» d’artiste, j’ai souvent eu l’impression d’être perçu comme un petit feignant, alors que la création demande des heures et des heures de travail. La plus grande récompense par contre est l’admiration et paradoxalement le respect que l’on porte à notre activité.

    Écrire en Suisse, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

    JLK Ecrire en Suisse, laboratoire européen, revient à mes yeux à décrire le monde. Ce pays est passionnant, attachant et non moins exaspérant à maints égards. Mais je ne voisaucune limitation à en parler en bien ou en mal.

    ML Contrairement à certains pays du Sud où la censure est encore très présente, je crois que dans le Nord et en Suisse en particulier, il n’y a aucune limitation. Par contre, la «censure» peut venir du lecteur. Le sens commun dans lequel on évolue peut nous amener à «censurer» une oeuvre. Les sources d’inspiration en Suisse comme ailleurs sont nombreuses. Le pays en soi n’est pas si important que ça. Ce sont les gens qui vivent là, et les relations que nous avons avec eux, qui le sont.

    - Que peut, et doit, transmettre un écrivain à un autre écrivain?

    Simenon2.jpgJLK Simenon affirmait qu’un père ne peut rien transmettre à son fils, qui doit faire les mêmes erreurs que lui pour mûrir. Pour ma part, j’ai énormément appris des autres écrivains, mais surtout par leurs livres. Dernier exemple: ce que Max Lobe, mon poulain, m’a appris avec son premier roman, sans le vouloir. Or ce que j’aimerais transmettre à Max, c’est tout ce que j’essaie de pratiquer: l’indépendance, la curiosité, la porosité, le sens critique, l’écoute de son instinct profond. De son côté, il n’a pas encore renoncé à m’enseigner la zumba....

    ML Un tonton, ou un Parrain, peut se révéler très important dans le processus de création. Par son expérience, connaît bien de petits pièges que le neveu ignore. Mais il peut aussi arriver que le neveu apporte un regard tout frais au tonton. Ce doit être une histoire de partage: il me donne une bouteille de son Pinot noir et moi je lui file un verre de mon vin de palme.

    -Peut-on apprendre à écrire?

    JLK On n’apprend pas à écrire comme à fabriquer un violon, mais la technique compte et peut-être peut-on s’y exercer dans les ateliers d’écriture ou les écoles? En ce qui me concerne, mes écoles ont toujours été buissonnières. Et puis on apprend en aimant et en se cassant la gueule. En outre, avec vingt livres publiés, il me semble avoir appris deux ou trois choses.

    ML On peut tout apprendre à faire. D’ailleurs, on doit être en perpétuel apprentissage. Ne dit-on pas que c’est en forgeant qu’on devient forgeron? Mais plus qu’une simple question d’apprentissage, de temps et d’expérience, il faut avoir quelque chose dans le ventre. Certains appellent ça le talent, d’autres parlent de noyau ou encore de génie. Dans tous les cas, je crois que sans cette chose innommable dans le ventre, la création n’aura pas le même goût.


    Que vous amènent les discussions et le compagnonnage avec votre poulain/avec votre parrain?
    Qu’appréciez-vous chez lui ?


    JLK Malgré les 40 ans qui nous séparent et ce qui distingue la culture africaine de l’européenne, j’ai trouvé en Max Lobe un interlocuteur de plain-pied, vif et sérieux, curieux et stimulant. Son talent de conteur m’a tout de suite intéressé, autant que sa façon de «lire» la société et de transposer les comportements humains en termes littéraires. J’ai sorti mon fouet pour l’aider à donner plus de crédibilité à son roman et plus de rigueur à son expression; il a maudit ma sévérité première et ensuite nous sommes devenus amis sur la base d’un certain respect mutuel. Au fil de nos rencontres nous «échangeons» beaucoup à propos de nos approches croisées de livres ou de films, autant que de nos vies respectives.

    ML Jean-Louis et moi ne parlons pas seulement de littérature.Heureusement! Nous refaisons le monde. Il connaît tant d’oeuvres et d’écrivains! C’est souvent frustrant de voir qu’il en sait autant. Mais parfois drôle lorsque je me rends compte qu’il maîtrise mal certains thèmes qui moi me passionnent: la politique en général, l’économie ou encore l’Afrique. C’est là où, une fois de plus, se produisent les échanges.

  • Ceux qui vous prennent au mot

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    Celui qui dit tout et son contraire et pense s’en tirer comme ça / Celle qui pense en majuscules et ressent en italiques / Ceux qui disent tare pour barre avant de vous rembarrer si vous leur faire valoir qu’ils s’égarent / Celui qui s’exclame : Aux grands mots les lents remèdes ! / Celle qui bégaie tellement qu’on devine même ce qu’elle n’a pas dit / Ceux qui châtient leur vocabulaire au point qu’il en jouit le petit maso / Celui qui ne dit mot sans consentir pour autant le chameau / Celle qui trouve toujours le mot qu’il faut même par défaut / Ceux qui ont toujours le mot pour nuire / Celui qui évite les gros mots devant les petits salopiots / Celle qui s’exclame « je te prends au mot !» quand tu lui dis « levrette » / Ceux qui hésitent entre le Cantique des cantiques et le Kama Sutra selon l’ambiance et les positions / Celui qui s’épile les mollets / Celle qui a l’air d’une note en bas de page quand elle se tait / Ceux qui préfèrent parler de vocables avec les élites qu’ils fréquentent / Celui qui achoppe au moindre hapax / Celle que tes calembours insupportent autant que les coqs à l’âne de tes mots-valises / Ceux qui prétendent avoir un sémantème au bout de la langue alors que ce n’est qu’un banal morphème, etc.
    Dessin: Roland Topor.

  • Ceux qui cartonnent

    Celui qui a un potentiel vendeur / Celle qui cherche un agent crédible/ Ceux qui visent le sujet qui accroche / Celui qui va faire un pas vers la fiction / Celle qui se positionne en nouvelle Duras végane / Ceux qui vont casser le morceau / Celui qui travaille le « non dit » familial / Celle qui en appelle à la sororité / Ceux qui pensent déjà traductions et adaptations en séries à l’international / Celui qui se choisit une tenue sympa en vue de la Grande Librairie / Celle qui médite avant chaque « ascèse de création » / Ceux qui sont des « bêtes d'ateliers » / Celui qui ose le subjonctif plus que parfait / Celle qui signe avec son sang enfin façon de parler / Ceux qui se voient déjà en tête de gondole / Celui qui dit fièrement à Gilberte qu’il va « en signature » / Celle qui menace carrément d’arrêter d’écrire / Ceux qui vérifient la présence de leur opus dans les vitrines des librairies du canton / Celui qui envisage une suite à son roman en dépit de son insuccès / Celle qui affirme qu’elle a Toute La Critique contre elle / Ceux qui parlent volontiers de leurs personnages à la télé en les appelant par leurs prénoms genre Hélène la forcément victime et Victor le battant / Celui qui lit du Saint-Simon pour épurer son style / Celle qui écrit à Jean d’Ormesson « que du bonheur votre bouquin » / Celles qui invitent le jeune critique en espérant plus si affinités, etc.

  • Comme les heures filent

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    (A mi querida hermana mayor)
     
    Tu serais un livre d’images,
    dirais-je à l’enfant
    si sage, voire un peu pédant,
    quand il pose à la galerie
    des garnements imbus
    de science infuse et de vertu ;
    révérence au petit crevé
    préparant dans son coin
    quelque coup de poing assorti
    d’un mot plein d’ironie –
    toute image trop belle
    appelle son verso rebelle…
     
    Je tourne volontiers tes pages,
    enfant des souvenances,
    dont les mille images en peinture
    font des enluminures
    tantôt émaillées de ces mots
    géniaux de l’innocence,
    et tantôt semblant étranglés
    dans ta gorge serrée
    par les chagrins ou la révolte –
    tous les clichés à la lanterne
    défilent dans la chambre
    noire aux sonorités
    et aux moires ressuscitées…
     
    La vieille pianiste écoute
    l’élève qui désire
    lui rejouer la mélodie
    lui rappelant d’anciens plaisirs ;
    l’heure hélas a tourné,
    va falloir se quitter, jeune homme,
    mais chante encore là-bas
    et va manger des pommes
    à l’Arbre des envies…
     
    Peinture: L'Arbre de vie selon Gustav Klimt.

  • Dad’s Blues

     

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    Pour Sophie et Julie.

    Où il est question du classique désarroi du bon père devant l’émancipation de ses filles. Que toute mauvaise pensée est frappée d’Interdit. De la sublimation et de la demande en mariage.

    Elles se la jouent Dark Lady et Sweet Heart, et je fais le père moderne: je me la coince, mais n’en ressens pas moins comme une divine mélancolie.
    Tel est de fait le dur constat auquel je suis amené ces derniers temps: que je ne suis plus leur seul dieu.
    Ce n’est pas seulement qu’elles regardent ailleurs, c’est qu’elles sont ailleurs, et serais-je un pur esprit ou un spectre qu’elles me porteraient plus d’attention - pur esprit dont la première ornerait sa dissertation, ou spectre bienvenu dans les rêveries policières de la seconde.
    Cela commence à la première heure dans un véritable branlebas. Il fait encore nuit noire et je me trouve, comme tous les matins, penché sur mes grimoires, dans le cercle enchanté de la lampe, lorsque ma table à écrire retentit des premières trépidations.
    C’est en effet à cheval que Dark Lady traverse l’appartement, l’air hagard dans sa chevelure imitation black, un peu le style Angela Davis à l’époque des Panthères mais le sabot précis et la flèche verbale prête à être décochée, en tout cas rien ne l’arrêtera sur le sentier guerrier de la salle de bains où elle sera la première à se claquemurer.
    Pendant ce temps, Sweet Heart figure la belle au bois somnambule qui va et vient entre sa couche désordonnée et le frigidaire, le visage dolent et la moue suggérant que ce n’est pas encore l’heure d’ouverture des guichets.
    Dans ce tumulte feutré, je me surprends à d’inconvenantes poussées de voyeurisme, ou plutôt qu’inconvenantes: dangereusement naturelles, voire un peu sauvages.
    Il arrive, en famille, qu’un sein adolescent pointe à la fenêtre, ou qu’une jeune croupe se dandinant direction les lavabos vous suggère des choses au plus total oubli du fait que vous êtes le père.
    Cela peut arriver en rue de la même façon, quand vous appréciez de loin la silhouette ravissante de Lolita ou de Baladine et que, tout à coup, vous reconnaissez votre enfant. Naturellement vous aimeriez vous précipiter et vous jeter aux pieds de la grâce incarnée, mais cela même ne se peut pas et vous pressentez que c’est bien ainsi. Car vous aimez cet Interdit plus que votre désir, en tout cas vous vous le répétez à chaque fois que Sweet Heart vous impose l’épreuve du Défilé (le supplice de Tantale du Mini Mini) ou que Dark Lady se met à danser au milieu du salon à la manière d’Isadora Duncan.
    Bien entendu, l’Interdit ne va pas jusqu’à ne pas toucher. Je caresse donc volontiers et je l’avoue sans vergogne: je bécote. J’oserai même en faire le thème d’une campagne de propagande à l’échelon de la collectivité: bécoter plus, c’est se laisser moins troubler.
    C’est aussi soulager l’angoisse de Sweet Heart, toujours lancinante en ses treize ans de nymphette aux abois, que la seule évocation d’un mollusque suffit à faire se pâmer de dégoût. Le baiser à l’américaine, dit aussi langue fourrée, fait ainsi figure à ses yeux d’odieux enlacement de limaces, et ne parlons pas des organes.
    Cela ne m’empêche pas de pressentir, en Sweet Heart, une amoureuse ardente. Tant sa passion pour les éléphants que ses débordements d’affection et les longues, longues séances qu’elle passe au miroir à se faire plus jolie que jolie, me semblent autant de signes de bonnes dispositions.
    Mais ne rien brusquer, ne rien chercher même à rabattre des sourcilleuses recommandations de Madame Mère du style L’Amie de la Jeune Fille...
    Tout cela que Dark Lady reluque à sa façon voulue sarcastique, mais le coeur et les antennes en constant état d’alerte. Dark Lady ou la fausse dure. Calamity Jane rêvant d’un prince charmant aux yeux tendres à la Ricky Nelson. Et de fait, le western sera carabiné, mais les couchers de soleil ne sont pas pour les coyotes, et là ça peut aller jusqu’à des baisers de deux trois minutes sur fond de ciel flammé, et dans la salle on s’abandonne doucement au creux de l’épaule de son soupirant, mais pour le reste essayez pas d’en savoir plus ou je tire !

    Je sais qu’en digne père je ne devrais penser qu’au statut de marchandises de mes filles. Telle nous rapportera tant, et l’autre tant; notre bien se trouvant augmenté à hauteur de tel bénéfice par rapport à l’investissement de base. Je devrais compter, au lieu de quoi je rêve. Je devrais négocier chèrement leur capital beauté et leur potentiel à tous les niveaux, alors que mon blues radoucit, jusqu’à la honte, mes velléités de père selon la Tradition.
    C’est ainsi que je finirai par les céder, en ne pensant qu’à elles, l’une au cow boy de ses rêves et l’autre à quelque clone du mousquetaire Leonardo di Caprio. La seule condition sera qu’ils se présenteront au ranch pour me soumettre leur demande en bonne et due forme. Je leur ferai savoir au préalable, par leurs amoureuses, mon exigence absolue en matière de connaissance de la musique baroque et des vendanges tardives, mon souci de beauté et plus encore de bonté, et mon souhait vif de les entendre se déclarer en vers réguliers.
    L’examen prendra le temps qu’il faut et ce seront autant de mois et peut-être d’années de sursis qui me seront accordés.
    Surtout, le faraud sans cervelle et le joli coeur volage, le marchand d’orviétan sentimental et le séducteur illusionniste seront confondus.
    La scène finale n’en sera que plus douce, plus douce et plus poignante. Déjà je nous vois bien vieux, elle et moi dans nos chaises à bascule, tandis que le grand soleil décline à l’horizon de La Désirade, à saluer encore et encore nos enfants qui s’éloignent là-bas sur leurs chevaux qu’on dirait maintenant des jouets, mais vivants, de si jolis jouets à ressorts remontés pour la vie.



  • Happy Birthday to Myself

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    Le sieur JLK
    entouré des ses chères filles
    Sophie et Julie,
    de ses beaux-fils Florent et Gary,
    de ses petits-enfants Anthony, Timothy et Elizabeth,
    entre autres sœurs, parents et amis non moins chers,
    a le bel avantage de vous annoncer par effet rétroactif,
    le 14 juin 1947,
    sa venue au monde accordée par la grâce conjointe de
    sa mère Henriette et de son père André,
    conviant ses proches et lointains à se réjouir d’être en vie et de penser à sa bonne amie, prénom Lucienne, alias Lady L.
    si présente en son absence…
     
    Post scriptum et Nota Bene :
    Un clin d’œil de circonstance sera
    adressé conjointement à la mémoire d’Ernesto Che Guevara et à l'insu de Donald Trump, nés eux aussi un 14 juin sous le signe des Gémeaux aux destinées contrastées…
     
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    La petite smala réunie à La Désirade, ou trois générations partageant la même tendresse...
     
     

  • Surtout ne pas désespérer

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    (Chanson des accablés)
     
    On dirait: à vous de jouer,
    au milieu des déchets,
    on le dirait les yeux baissés
    sans implorer les dieux
    fatigués en leurs cieux
    investis par les bombardiers -
    on ferait comme de semblant
    de ne rien voir là-bas
    des traces répandues,
    du massacre des innocents…
     
    Ce n’est pas grave disiez-vous:
    les enfants, suffit d’en refaire,
    la seule affaire étant de croire
    à votre seul Salut
    d'uniques élus par l'Unique
    défilant bien en rangs
    dans les charniers bigots
    de l’éternel fumier des mots…
     
    Les anges sourient au jeu:
    comme c’est amusant
    de faire ainsi semblant
    à tire d’ailes au vent du temps
    de se la jouer hirondelles,
    ainsi jouons donc à jouer
    en déjouant le jeu
    des méchants en lourdes cohortes -
    des violents qui l’emportent…

  • Faut-il vraiment se méfier de Yuval Noah Harari ?

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    La trajectoire du petit prof d’histoire israélien devenu mondialement connu avec quatre ouvrages de vulgarisation à large spectre, dont Sapiens aux millions de lecteurs, a suscité quelques accusations portant sur le manque de sérieux scientifique de l’auteur, lequel n’a pourtant jamais posé au savant. D’aucun(e)s vont jusqu’à le taxer de “prophète populiste”. Et vous là-dedans ?
    Vous lisez tout tranquillement ce dernier opus du fameux Yuval Noah Harari, à l’instar de millions de lectrices et lecteurs supposés innocents, cela s’intitule Nexus et se dit “une brève histoire des réseaux d’information de l’âge de pierre à l’IA”, cela vous semble immédiatement intéressant comme vous ont intéressé déjà Sapiens (best-seller mondial, comme on dit), et Homo deus, Yuval est décidément un vulgarisateur hors pair de tous les savoirs, mais tout de suite il vous met en garde, précisément, contre la prétention à l’omnisavoir, bien entendu il enfonce à vos yeux une porte ouverte en rappelant illico à la lectrice et au lecteur que le plus grand savoir ne va pas forcément avec le plus de vérité ou le plus de sagesse, même que parfois (c’est Orwell qui l’a écrit avant lui, et sûrement un Grec antique avant eux) l’ignorance est plus forte que la connaissance en matière de pouvoir, bref il ne pose pas au Grand Sachant même si vous savez qu’il en sait plus long que vous à de multiples égards (la seule suite des Notes référencées en fin de volume de Nexus compte près de 100 pages), mais voilà qu’en prenant connaissance de cet immense travail peinard dans votre coin et à petites doses vu que vous lisez onze autres bouquins en même temps, comme à votre habitude de graphosaure bibliophage, vous découvrez, sur la Toile où vous surfez à la recherche d’autre chose, ce dossier qui se veut impérativement scientifique, véritable mise en accusation des méthodes et de la portée des livres d’un Harari déclaré féru de sensation à vocation populiste, non seulement coupable de peu de sérieux scientifique mais carrément dangereux !
    Donc là vous vous pincez: danger ? Mais comme vous n’êtes pas du genre à tout gober d’un coup, vous vous tirez une copie imprimée du dossier en question pour vous en faire une plus juste idée.
    Cela étant, déjà vous avez tiqué à l’argument de la scientificité, vu qu’Yuval ne pose jamais au savant titré, tout en rappelant qu’en la matière les scientifiques les plus avérés sont souvent en proie au doute – et là vous vous rappelez les mises en garde du physicien Freeman Dyson, dans La vie dans l’univers, qui relativise précisément les certitudes de la corporation en cette matière de supposée haute teneur scientifique…
    Aussi, vous vous dites que l’immense succès de Yuval Noah Harari ne pouvait que lui attirer noises et jalousies. Dans le même rayon de la dépréciation pour cause de notoriété, vous vous rappelez ainsi la petite fronde provoquée par le succès des Bienveillantes de Jonathan Littell, émanant le plus souvent de gens qui n’avaient pas lu le fameux pavé...
     
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    Quand « populaire » devrait rimer avec « populiste »…
    À l’enseigne de la revue en ligne et sur papier Current affairs (http : https://www.currentaffairs.org) une dame au nom de Darshana Narayanan et au physique de chouette star de Bollywod, mais se posant en grave spécialiste de neuroscience (ce que son joli CV rappelle d’ailleurs), entreprend un véritable réquisitoire à l’encontre de celui qu’elle taxe finalement de dangereux « prophète populiste », mais avec des arguments dont la « scientificité » ne convainc guère malgré le ton péremptoire et sans appel de l’inquisitrice.
    En gros, tout en reconnaissant ses qualité de storyteller, ladite Darshana reproche à Yuval, peu titré du point de vue académique (elle a même enquêté sur le directeur de thèse de l’étudiant Harari) de manquer de rigueur scientifique en affirmant que Sapiens est non seulement truffé d’erreurs (sans préciser lesquelles) mais pèche par son manque de références crédibles et de notes « sourcées », ce que dément absolument Nexus.
    Mais le plus grave est ailleurs : Harari ne chercherait que le succès par l’épate et la sensation, jusqu’à publier une version BD de Sapiens pour booster le chiffre de ses ventes.
    Le lecteur débonnaire de Sapiens que vous êtes n’a jamais pris Yuval pour un savant, mais qu’à cela ne tienne : le voici scientifique malgré lui, et combien égaré, coupable en plus de plaire à un immense public, à Barack Obama qui le congratule et bien pire : à Bill Gates et Mark Zuckerberg, voire Elon Musk... Du coup, ce pseudo-scientifique égaré que Current affairs présente dans un portrait-charge évoquant un grotesque gourou New Age, passe pour un allié objectif de la Silicon Valley et, malgré ses critiques explicites et répétées du populisme, un populiste avéré et même dangereux vu que le grand public n’a pas les défenses immunitaires dont seuls les scientifiques reconnus disposent. Enfin l’estocade attendue survient : que Yuval Noah Harari est idéologiquement suspect, politiquement aligné sur le pouvoir établi.
    À lire attentivement Nexus, vous vous dites que défendre Yuval Noah Harari, plutôt libéral et plutôt agnostique, abordant la question de l’IA avec autant de curiosité que de méfiance alors même qu’on aimerait le tirer du côté du transhumanisme, n’a pas plus de sens que d’affronter, en d’autres temps, les censeurs de la seule vraie foi catholique ou ceux de la seule vraie ligne du Parti unique, quel qu’il soit. À vrai dire, ses livres seront ses meilleurs avocats…
     
    L’autocorrection échappe aux idéologues
    Vous ne savez pas ce que pense Yuval Harari du gouvernement actuel d’Israël, mais vous trouveriez grave de lui chercher noise du seul fait qu’il est Israélien ; vous vous fichez du fait que Noah, pratique tous les matins la méditation dite Vipassana ou soit marié à un autre monsieur, vu que ça n’a rien à voir avec ses livres; à peu près ignare en matière scientifique vous seriez en peine de le juger à cet égard, mais vous n’admettez pas le terrorisme intellectuel qui se sert de ce critère pour l’avoir observé mainte fois dans le domaine littéraire, donc vous revenez aux seuls écrits de cet auteur et vous lisez ceci dans Nexus : «En 2016 sortait aux Etats-Unis Homo deus, où je mettais en évidence une partie des menaces que les nouvelles technologies de l’information faisaient peser sur l’humanité» (…) « Homo deus lançait cette mise en garde : les progrès des technologies de l’information, loin de nous apporter santé, bonheur et pouvoir comme nous l’espérons, pourraient en réalité nous priver de ce pouvoir et détruire notre santé physique et mentale. L’hypothèse de cet ouvrage, c’était que si nous n’y prenons garde, les humains pourraient se dissoudre dans ce torrent d’informations comme une motte de terre pulvérisée par une rivière impétueuse ; dans le grand ordre des choses, l’humanité se révélera alors n’avoir été qu’une vague ondulation dans le flux des données cosmiques ».
    Or sont-ce là les propos d’un « transhumaniste » ? Évidemment pas, pas plus que l’auteur de Sapiens ne néglige les aspects positifs de la technologie. Cela étant, en réaliste nuancé, tout en reconnaissant que, depuis 2016, la bascule vers les algorithmes a mis en valeur leur potentiel créateur, il écrit aussi ceci qui n’est pas précisément d’un gourou « populiste » tel que le décrit Darshana Narayanan : « La crise écologique s’est intensifiée, les tensions internationales aussi, et une vague populiste a ébranlé la cohésion de nos démocraties, même le plus robustes ». Et notre « prophète populiste », selon l’absurde formule qu’on lui accole, d’ajouter ceci : « Dans ses versions les plus extrêmes, le populisme postule qu’il n’existe pas de vérité objective – chacun possède sa « propre vérité » qu’il brandit pour vaincre ses ennemis. Dans cette vision du monde, le pouvoir est l’unique réalité ».
    À l’opposé des visions déterministes et binaires de l’histoire qui réduisent la réalité à l’acquisition du pouvoir (où populistes et marxistes se rejoignent en somme), Yuval Noah Harari développe une observation nuancée qui porte l’accent sur la capacité d’autocorrection des institutions humaines et de leurs réseaux d’information.
    Dans Homo deus, et plus encore dans Nexus, à propos de cette
    réalité humaine fondamentale et double que représentent la mythologie religieuse et la bureaucratie, Harari montre comment, par exemple, dans le christianisme, les récits de la Bible, fondamentaux, n’ont pu jouer leur rôle que par la diffusion qu’en ont assuré les bureaucrates, avec les tiraillements et les déséquilibres que seules des autocorrections ont pallié. « En termes de longévité, d’envergure et de pouvoir, écrit-il ainsi, l’Église catholique est sans doute l’institution la plus accomplie de l’histoire de l’humanité, malgré – ou peut-être à cause de – la relative faiblesses de ses mécanismes d’autocorrection ».
    De la même façon, s’agissant de la circulation de l’information dans les divers systèmes politiques, ou des mécanismes d’autocorrection qui devront être mis en place pour « gérer » les risques de la technologie à venir, Harari insiste, comme un Empoli dans L’Heure des prédateurs, sur l’importance de l’étude de l’histoire : « L’essor de l’IA est sans doute la plus grande révolution de l’histoire dans le domaine de l’information, écrit-il. Mais nous ne pouvons la comprendre sans la comparer à celles qui l’ont précédée. L’histoire n’est pas l’étude du passé : c’est l’étude du changement. L’histoire nous apprend ce qui demeure inchangé, ce qui change et comment les choses changent (…) Par conséquent, comprendre la processus qui a conduit à la définition du canon d’une Bible prétendue infaillible fournit un éclairage précieux sur les discours actuels mettant en avant l’infaillibilité de l’IA. De même, étudier les chasses aux sorcières du début de l’ère moderne et la politique de collectivisation de Staline permet de mieux saisir les risques encourus si, d’aventure, nous venions à confier à l’ IA un contrôle plus étendu sur le sociétés du XXIe siècle ».
    Dans la foulée, en attendant de prévisibles nouvelles chasses aux sorcières, on remarquera le décentrage idéologique de l’auteur de Sapiens et Nexus, assez typique de sa génération post-68. Né en 1976, il est de ces intellectuels en rupture d’avec l’engagement « sartrien », comme le sont aussi l’Anglais Douglas Murray (né en 1979, auteur de La grande déraison), le Néerlandais Rutger Bregman (né en 1988, auteur d’Humanité) ou l’Italo-Suisse Giuliano Da Empoli (Né en 1973), tous brillants d’intelligence stimulante et qui pourraient se reconnaître dans l’exergue de Nexus : « Sur le chemin de mille rêves, nous cherchons la réalité »…
    Yuval Noah Harari. Nexus. Une brève histoire des réseaux d’information de l’âge de pierre à l’IA. Traduit de l’anglais par David Fauquemberg. Albin Michel, 567p. 2024.

  • Comme un vieux fou le dit...

     
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    De la cime on voit le tréfonds,
    à la courbe du temps,
    l’instant est comme suspendu :
    on pressent l’inconnu
    qui se dérobe au seul regard,
    on est comme perdu,
    hagard et loin des avenues
    on erre en plein désert
    on rêve de la double vue…
     
    Il croyait tout savoir de tout
    ivre de tant de livres,
    il se voyait chez lui partout ;
    cependant Einstein en vélo,
    sillonnant l’Argovie,
    lui conseilla la modestie :
    Bruderchen mon ami,
    L’Univers n’est pas que cela
    que tu saurais de lui,
    regarde mieux autour de toi,
    mieux encore : ferme-la…
     
    Les sages sont comme de vieux chats
    s’étonnant d’un peu tout
    sans le montrer la moindre fois,
    le message des sages,
    à l’image à lier des fous
    ne se délivre en aucun livre,
    mais s’enivre de tout…
    Image JLK: Selfie...

  • Le petit chat est mort !

    504748685_10239015984644917_329760745435641359_n.jpg!
    Le fil invisible (89)
     
    Quand Molière le fait dire à la chère Agnès, et que, des siècles plus tard, le chanteur anar Renaud le reprend à son compte, ce qui est à la fois un posible cri de surprise révoltée ou peut-être un simple constat, retentit en chacune et chacun selon sa trempe et son coeur: quoi, non mais c’est pas vrai ! eh mais y a pas de quoi mettre le monde en deuil ! et pourtant si crient la moitié des enfants et l’autre moitié s’en tamponne après avoir lancé des pierres aux greffiers du quartier, bref l’autre jour la nouvelle t’est arrivée tôt par Whatsapp de ta fille pûinée: que la petite Lola était défuntée la veille entourée des trois petits probablemente en larmes, et toi aussi cela t’a secoué, c’est bête mais la mort des bêtes t’a toujours révolté depuis le premier petit moineau que tu as ramassé sur la pelouse de votre maison en enfance, il y a là quelque chose de pas normal même si tu sais que c’est la chose la plus naturelle, tu crois avoir fait le deuil des êtres le plus chers que tu as perdus, jusqu’à ta bonne amie, déjà quatre ans qu’elle s’en est allée – et ce fut la pire chose de ta vie qui pourtant continue avec ses plaisirs dont tu n’as même plus vergogne -, mais voilà que la mort d’une petite chienne de rien du tout t’afflige, tu t’es résigné à ne plus penser aux enfants martyrs de Gaza ni à tant de tes frères humains qui en bavent un peu partout, et voilà que la fin naturelle d’un petit clebs de plus de douze ans te désole à proportion de tout ce que ta fille évoque de ce qu’ils ont vécus ensemble avant les kids et avec ceux-ci, et tu te rappelle le dernier jour du chien Youpi, douze ans aussi, dans les bras de ta fille aînée, juste avant l’injection fatale qui lui fut une délivrance plus qu’une souffrance supplémentaire, et là tu te rappelles que tu ne supportes pas, dans les films, la vue d’une cruauté visant un animal, tu te rappelles les chevaux battus, tu te rappelles, citée par Léautaud, l'anecdote du type qui par trois fois tente de jeter son chien à la Seine, lequel chien revient chaque fois jusqu’à la troisième où, fou de rage, le type tombe avec le chien qui le ramène, tu te rappelles la vieille femme sous les bombardements allemands, à Londres, qui revient dans sa maison en flammes pour sauver son chat qui y était resté, enfin tu te dis souvent qu’un compagnon remplaçant Youpi te manque, puis tu te dis que tu risques de le précéder et qu’il resterait alors orphelin, donc tout est bien…
     
    Image JLK: Lilou, alias Lola, à La Désirade.

  • Comme une maison retrouvée

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    (Chanson de La Désirade)
     
    On reviendrait à la maison:
    on n’a pas oublié,
    on a traversé les saisons,
    ce qu’on dira : voir du pays,
    et ce qu’on n’a pas dit,
    ce qui offense la mémoire,
    ce qu’on n’a pas voulu
    ou qu’on ne veut pas reconnaître -
    mais ce n’était pas moi !
    en accusant le traitre
    qu’il y avait peut-être là,
    tout au tréfonds de soi -
    on n’en sait rien, ou mieux :
    on préfère ne pas savoir -
    on ne pense à l’instant
    qu’à la maison au coin des bois…
     
    Il y a partout des champs de ruines,
    du ciel on voit la terre,
    et ce qui exulte et fulmine,¨
    ceux qu’on bénit, qu’on assassine,
    celle qui vous accueille
    et ceux dont on recueillera
    les derniers mots au soir,
    après des jours de désespoir;
    et dans les ruines les errants
    ne pensent qu’à revoir
    cette maison au coin des bois
    qui existe ou peut-être pas…
     
    Un-deux-trois-quatre-cinq-six-sept-huit,
    fait un octosyllabe,
    suivi d’un-deux-trois-quatre-cinq-six ,
    au jeu des contrerimes,
    et c’est parti pour la chanson
    en rimes et raisons
    possiblement déraisonnables
    qui diront à façons
    ce que raconte la maison…

  • Là-bas en enfance

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    Faudrait mieux regarder tout ça:
    la prairie de nos jours,
    la rivière courant toujours
    à travers les grands bois,
    la route d’en haut remontant
    jusqu’aux pays du nord,
    et la descente vers les ports
    relançant là-bas les essors -
    où les galions reposent
    par les grands fonds aux songes d’or…
     
    Dans le quartier de nos enfances
    à la fin des étés
    de nos vacances à ne rien faire
    qu’habiter l’Univers,
    un vagabond passait parfois,
    qui donnait de la voix
    chantant les beautés de la terre
    puis s’en allait aux bois…
     
    La source est là-haut dans le ciel
    dans lequel nous cherchions
    des îles où porter nos marelles;
    la source nous venait aux mots:
    les bois les reprenaient
    en intimes échos -
    les mots parlaient quand nous parlions
    là-bas les yeux fermés …
     
    Dessin: Giovanni Bellini.

  • La croisière s'amuse

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    Le fil invisible (86)
     
    Prenant des nouvelles de ta sœur puînée qui se royaume avec son jules de par les îles bienheureuses, tu es bien aise, et comme rassuré , d’en apprendre que le binôme a été déçu par le pseudo paradis-sur-volcan sous contrôle pris d’assaut par la meute, la mince rampe de montée obstruée par les baudets candides et les ânes bipèdes, des bedaines et des tenues allégées laissant pendouiller de flasques chairs, bref ce qu’on appelle le tourisme de masse, donc on n’a fait que passer pour aller voir s’i y a encore du bleu non conditionné dans les îlot voisins, toi tu te rappelles la phrase de ce vieux faune d’Henry Miller écrivant qu’en Grèce on a envie de se baigner dans le bleu du ciel, et tu te rappelles les Cyclades au débit des années 60, à l’époque des colonels – donc on se demandait s’il était politiquement cohérent de jouir du soleil pendant qu’on torturait dans les prisons fascistes, comme d’autres se faisaient un scrupule de se baigner dans l’eau de la Costa Brava sous Franco, et ta soeur puînée, également décue par la visite très formatée et limitée de l’Acropole (deux heures chrono pas une pinute de plus) , te raconte cependant leur bonheur trouvé ailleurs, en deux ‘îles moins soumises au quadrillage des tours operators et, sur le bateau, a rencontre de Belges aussi simpas que le couple de gays rencontré par ta soeur aînée lors d'une autre croisière dans les mêmes eaux grecques – comme quoi il y aencore des îles fréquentables dans la Grèce européenne, des Belges et des gays rayonnants de belle humeur, et là tu te rappelles enfin votre premier séjour à l'île d’Ios à la fin des sixtoes, votre couple à trois qui ne donnait pas encore dans le multisexe et la vieille Maria qui se posait tout de même des questions – la vieille Maria qui partait toutes les aubes avec son âne jusqu’à son jardin à un kilomètre de là d’où elle vous ramenait ses figues de barbarie et ses oranges cueillies sur l’arbre, la vieille Maria ignorant tout du débarquement des premiers hippies se baignant à poil (comme vous d’ailleurs) dans les criques et fumant des cônes, la vieille María veuve de pêcheur toujours tout de noir vêtue et qui aurait pu avoir 600 ans comme les figures de la Bible ou 2000 ans comme celles de la Grèce Antique, etc.

  • Comme aux ciels étoilés

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    On les aura laissé tout seuls
    faute de temps pour ça,
    pour le uns retirés dans les bois,
    es autres aux abris
    de fortune des oubliés;
    ils se seront éteints discrets,
    modestes et secrets,
    frémissants en leurs humbles voiles
    dans le doux charroi des étoiles …
    À quoi avait pense son père,
    seul avec son cancer,
    du peu de nouvelles des siens;
    pensait-il à son propre père
    en son dernier asile ?
    et qui viendra me voir ce soir,
    demande-t-il à son miroir
    évitant son regard…
     
    Les nébuleuses remuant
    au ciel indifférent
    n’ont que faire de vos sentiments
    d’enfants de tous les âges
    passant de merveille en carnage ,
    et pourtant soyeuses au regard,
    comme liées entre elles,
    elles vous font lever les yeux
    scintilants autant qu'elles...
     
    Peinture: Vincent Van Gogh, La nuit étoilée.

  • Comme on dit qu'on dit...

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    (Allegretto sul serio)
     
    On dit qu’y faut dire ce qui est:
    on-dit: faut ce qu’y faut,
    on dit le faux tant que le vrai
    et qui dit le faux
    ne sait pas toujours qu’il y a du vrai ,
    disons: parfois du vrai
    dans ce qu’on dit le faux,
    et l’on conclut qu’y faut pas dire
    que le faux est le seul défaut,
    mais ce qu’on dit est une chose
    et le reste on le tait:
    c’est la poésie de la prose…
    Il y a ce que l’on dira,
    et comment on le dit:
    un tel t’assènera son dit,
    tel autre sourira en te disant
    que ce que tu en dis
    ne regarde que toi ,
    et toi tu te dis: :ah qu’ils disent !
    et ça fait une église
    ou le faux et le vrai cousus
    partagent la chemise…
     
    Tout serait question de mesure,
    dit le tailleur au théosophe,
    et ton aura dans le cosmos,
    autant que ton karma se disputent,
    mais le philosophe dira: se discutent,
    on peut en dire ce qu’on voudra ,
    on peut dire: laisser dire,
    et le cobra laissera dire,
    se rappelant que du serpent
    on a dit tout faux pour de vrai -
    enfin juste pour dire…

  • Ouverture nocturne

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    Le fil invisible (87)

     

     
     
    Les suaves soirs de l’été lacustre approchant sur les pattes de colombe des nuits de juin, nous parlons, avec la Professorella, de Rimbaud avec lequel je passe beaucoup de temps ces temps, plongé que je suis dans la lecture et l’annotation de la saga biographique de Claude Jeancolas, snobée par d’aucuns pour manque de chic académique mais dont j’apprécie la vision passionnée et sans la jobardise du pseudo-spécialiste genre poéticien attitré (il y en a et des pires), son empathie traversante et sa façon de restituer l’entier privé (et secret, qui le reste) d’Arthur traînant la malle terrible du paternel à l’ombre de la Mother, dans l’entier de l’époque (les coulisses du collège, les triomphes un peu tristes du premier de classe, les trois fugues et la Commune, avant tout le reste), et voici que l’Amica me parle de son prof de fac lui aussi passionné de Rimbaud et qui se démenait pour faire un sort à la légende selon laquelle le cher homme se serait livré au trafic d’esclaves – fable matériellement impossible au dire du prof en question pour une question toute pratique de locomotion à dos de chameaux non pourvus d’ailes appropriées -, et j’enchaîne sur la rumeur de viol, par des communards, véhiculée par la biographe Enid Starkie, fondée sur rien d’autre que de vagues supputations sans preuves (rien à voir avec les constats médico-policiers d’après le coup de revolver de Verlaine) pour en revenir à ce qu’il y a de si émouvant et souvent bouleversant dans tous les épisodes de cette quête éperdue de liberté qui n’est ni d’un anar ni d’une icône gay (suprême idiotie actuelle) ni d’un saint ni d’un martyr ni d’un génie tournant au raté ni de tout ce qu’on a dit de lui à foison et qu’il a dit à sa façon et souvent sans le dire… Sur quoi je me demande ce que donneraient les Illuminations, Le dormeur du val,Sensation ou Génie en allemand, vu que, succédant au phone de la Professorella, voilà que mon ami Lambert m’appelle du Luxembourg et me parle de la traduction des Essais de Montaigne en allemand, pas loin d’être meilleure selon lui que l’original (!) autant que la traduction de la Recherche en polonais, par Boy Jelenski, a été dite supérieure au babil du petit Marcel (!!), mais ce n’est ni de Rimbaud ni de Montaigne que nous parlons ce soir mais de Dieu, une fois de plus, de ce bon dieu de Dieu dont Lambert a imaginé le journal intime de l’avatar paternel avant d’en venir au Fils Iéshoua qui serait de la même essence divine que l'initial Elohïm (IHVH, Adonaï), puis Lambert me dit que le balcon au bord du ciel de La Désirade (où il a séjourné et dormi dans son pyjama noir) est à ses yeux de ces lieux favorables à la perception de l’universalité singulière de l’Univers général, je lui dis que le Poke Bowl volaille d’été vient de m'être servi par Elisa la Capverdienne avec trois décis de Pinot noir bien rouge, et comme c’est le soir de l’Ascension nous nous souhaitons mutuellement l’Élevation des quatre jeudis, etc.
     
    Image JLK: ma cantine du soir, à Villeneuve sur le Haut-Lac (Suisse du sud-ouest)
  • Comme dirait le ciel

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    Nous sommes-nous assez parlé ?
    te demanderas-tu,
    songeant aux derniers jours vécus
    de qui tu as aimé,
    aussi te tourmenteras-tu,
    sans le dire à personne,
    mais la nature bonne,
    aux fées à jamais généreuses,
    vous retrouve et résonne
    de voix familières et radieuses…
     
    Ce que tu n’as pas dit,
    elle le savait bien,
    les mots, tu le sais bien aussi,
    ne disent parfois rien
    de ce qu’ont avoué les yeux,
    ou rien qu’un ton de voix,
    ou le tremblement d’une main
    s’efforçant de parler…
     
    Ce qu’on dira de vos amours,
    des passions cruelles
    et autres trahisons mortelles,
    ou de l’autre merveille
    que ce fut d’aimer sans détour,
    ne sera jamais que l’ombre
    de ce que me dit en secret
    le ciel du pur aguet…
     
    Peinture: Magritte

  • Comme un recours angélique

     
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    (En mémoire de Paul Léautaud
    dont les derniers mots furent :
    « foutez-moi la paix !)
     
    Des mains de vieux lui sont venues :
    des mains qui lâchent prise,
    des mains qui ne concevront plus
    de fresques ni de frises,
    des mains qu’on dirait inutiles
    aux chantiers importants,
    des mains qu’on jugerait futiles,
    en tout cas infertiles -
    des mains égarées dans le vide
    sans autre lendemain –
    des mains qui pourtant se rebiffent
    à recoiffer les friches…
     
    À croire qu’il n’y a plus à faire,
    qu’à parler aux enfants,
    insupportables garnements,
    lui rappelant pourtant
    ces années joliment rebelles
    qui rendent la vie plus belle ;
    plus rien que les yeux de l’aïeul
    plus rien que cet esprit
    constellant ses lazzis :
    le vioque assurément se moque
    du peu de fantaisie
    des nouveaux règlements prescrits…
     
    Chats et chiens seront les témoins
    qu’il y avait un saint
    caché au cœur de l’emmerdeur
    jurant qu’il ne serait jamais pris
    à l’illusion de paradis ;
    et voici qu’un chœur tout là-haut
    retentit dans le ciel
    peint en bleu du vieux théâtre
    et voilà que la Poésie
    contre toute pensée saumâtre
    fait croire à l’infini…

  • Je me souviens...

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    Notes du fils, dans le train du retour de la Casa Hermann Hesse de Montagnola, au Tessin, la nuit du 15 août 2002, après qu’il eut appris que sa mère venait d’être frappée d’une hémorragie cérébrale qui la laisserait sans conscience jusqu’à sa mort, dix jours plus tard…

    Je me souviens d’elle dans la cuisine de la maison natale, auprès de l’ancien petit poêle à bois, tandis que je regardais les photos du Livre des desserts du Dr Oetker.

    Je me souviens d’elle en bottes de caoutchouc, maniant une batte de bois, dans la buée de la chambre à lessive.

    Je me souviens de ses photos de jeune fille en tresses.

    Je me souviens d’avoir été méchant avec elle, une fois, vers ma quinzième année.

    Je me souviens de sa façon de nous appeler à table.

    Je me souviens de son assez insupportable entrain du matin, quand elle ouvrait les volets en les faisant claquer.

    Je me souviens de sa façon de dire pendant la guerre...

    Je me souviens quand elle nous lisait Papelucho, la série des Amadou ou Londubec et Poutillon.

    Je me souviens de l’avoir surprise toute nue, une fois, en entrant par inadvertance dans la chambre à coucher des parents: je me souviens de sa forêt...


    Je me souviens de nos dimanches matin dans leur lit.

    Je me souviens de sa façon de nous seriner l’importance de l’économie.

    Je me souviens du grand baquet de bois, pour les grands, et du petit baquet de fer, pour les petits.

    Je me souviens de la lampe de chevet que lui avait offert, sur ses patientes économies (une pièce de cent sous après l’autre), un ouvrier de la fabrique d’ascenseurs où elle était comptable, qui l’avait à la bonne.

    Je me souviens de son explication confuse, rapport aux pattes qu’elle suspendait à la lessive: que c'était pour les dames...

    Je me souviens de sa discrétion (timidité) et de son indiscrétion (naïveté).

    Je me souviens de sa lettre indignée à Kaspar Villiger, ministre des finances, à propos du sort réservée aux vieilles personnes dans ce pays de nantis.

    Je me souviens de ses bas opaques.

    Je me souviens de ses larmes.

    Je me souviens du cahier jaune qu’elle a rédigé à mon intention après la mort de notre père.

    Je me souviens de sa façon de me recommander de ne pas trop travailler.

    Je me souviens de sa façon de faire les comptes.

    Je me souviens de sa façon de préparer les salaires de nos filles.

    Je me souviens de ses derniers trous de mémoire.

    Je me souviens de sa collection de chèques de voyage.

    Je me souviens de sa querelle, à propos de la facture de l’entretien d’une pierre tombale de sa belle-mère que sa belle-soeur ne voulait pas l’aider à régler.

    Je me souviens des petits repas de nos dernières années, au Populaire, où elle me recommandait toujours de ne pas «faire de folies».

    Je me souviens de leur façon de préparer Noël dans la maison, notre père et elle.

    La mère, de Lucian Freud.

  • Comme un Dieu caché

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    (Pour Lambert)
     
    On n’entendait plus que des cris,
    et la nuit revenue,
    le noir fut tout enseveli
    dans le gris du brouillard,
    mais les griffes, les dents féroces,
    l’haleine de la haine atroce
    dans la grisaille humaine
    ne cessent de tendre à la force
    de la mauvaiseté…
    Il avait l’air d’un doux agneau,
    cet insidieux salaud,
    elle était tout sucre tout miel ,
    la nitouche de fiel,
    et le seul nom de pilori
    érigé comme un pal
    suffit à les galvaniser
    comme autant d’ombres sombres
    au pur aval du Mal...
     
    Mais comme il fait beau ce matin,
    nous nous réjouissons
    de la non moins pure idiotie,
    en nos yeux cet épieu,
    de l’innocente folie de Dieu…
     
    Image: Philip Seelen.

  • Notre défi

     
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    Restez encore à la lumière,
    disais-je aux beaux enfants
    qui se lavaient dans la rivière
    de ces étés d’antan…
    Restez, ne bougez pas, voilà:
    ce seront des images
    qui vivront tant que vous vivrez
    et vous serez au ciel
    quand les enfants de vos enfants
    dans la même lumière
    se baigneront à l’avenant…
    Tu me regardes de là-bas ,
    d’un geste bien à toi,
    ta mèche retombée sur l'oeil
    rebelle autant que toi,
    l’adolescent bravache
    relevant le défi d'orgueil...
     
    Image: jeune réfugié hongrois, en 1956.