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Carnets de JLK - Page 2

  • Ceux qui clivent le débat

     

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    Celui qui pratique les mariages-éclair à la Schlegel par ses traits d’esprit combinatoires / Celle qui reste binaire en matière de jugements à deux balles / Ceux qui te somment de choisir ton camp de vacances / Celui qui n’est ni à voile ni à vapeur dans son kayak non freudien / Celle qui a mauvais transgenre / Ceux qu’on peut dire métrosexuels aériens mais ce n’est même pas opératoire du point de vue des données phénoménologiques urbaines scientifiquement vérifiables / Celui qui est clivant au niveau de l’odeur corporelle / Celle qui a un regard d’oxymore fuyant / Ceux qui assument leurs contradictions de millionnaires de gauche lisant Les damnés de la terre dans leur jet privé / Celui qui se la joue nouvelle guerre des deux roses dans le conflit des épines noires / Celle qui épouse les idées du tiers exclu par solidarité de classe moyenne / Ceux qui hésitent entre la France binaire et l’Europe poitrinaire / Celui qui gère les affects disruptifs de ses jumelles à problèmes / Celle que la multinationale a engagée pour son art de noyer le poisson du double langage / Ceux qui tendent à l’unité dans la différence symbolisée par la fidélité de Jean d’0 et de Johnny à tous les présidents amateurs de rock littéraire ni de droite ni de gauche / Celui qui se fait assassiner sur les réseaux sociaux au motif qu’il a osé prétendre que Johnny serait incapable de concevoir les derniers quatuors de Beethoven / Celle qui préfère s’adresser au dieu du rock qu’à ses seins d’ailleurs refaits / Ceux qui se tirent une balle avec leur fusil à deux coups, etc.

    Peinture: Pierre Omcikous.

  • Céline au pied de la lettre

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    Comment un grand écrivain s’enferre dans le délire raciste. Ses lettres en disent plus long, qui nourrissent également le nouveau Céline d'Henri Godard, traversée de la vie et de l'oeuvre aussi généreuse que lucide.


    En mars 1942, Louis-Ferdinand Céline écrivait une longue lettre d’un antisémitisme forcené au leader fasciste français Jacques Doriot, alors engagé sur le front de l’Est dans la LVF (Légion des volontaires français), sous l'uniforme allemand. Déplorant la division des racistes et des antisémites en France, Céline enrageait : « Si nous étions solidaires, l’antisémitisme déferlerait tout seul à travers la France. On n’en parlerait même plus. Tout se passerait instinctivement dans le calme. Le Juif se trouverait évincé, éliminé, un beau matin, naturellement, comme un caca. »
    Quinze ans plus tard, au micro du journaliste suisse Louis-Albert Zbinden, le même Céline justifie ses positions en invoquant son pacifisme foncier, seule raison selon lui qui lui fit s’en prendre à « une certaine secte », les Juifs français étant supposés les fauteurs de guerre principaux. Et de se poser en victime de « la plus grande chasse à courre de l’Histoire », dont il n’a échappé que par miracle. Et d’affirmer, après la vérité faite sur l’extermination des Juifs d’Europe, qu’il ne « regrette rien » et ne retire aucun de ses mots. À défaut de citer Bagatelles pour un massacre, le plus fameux de ses pamphlets, paru en 1937, cette lettre à Doriot, ex-moscoutaire du PCF passé à l’hitlérisme, donne déjà,cependant, un bel aperçu de la dérive assassine du grand auteur de Voyage au bout de la nuit, guère perceptible avant les années 33-35 :

    «D’où détiennent-ils, ces fameux Juifs, tout leur pouvoir exorbitant ? Leur emprise totale ? Leur tyrannie indiscutée ? De quelque merveilleuse magie ?… de prodigieuse intelligence ? d’effarant bouleversant génie ? »
    « Que non, vous le savez bien ! Rien de plus balourd que le Juif, plus emprunté, gaffeur, plus sot, myope, chassieux, panard, imbécile à tous les arts, tous les degrés, tous les états, s’il n’est soutenu par sa clique, choyé, camouflé, conforté, à chaque seconde de sa vie ! Plus disgracieux, cafouilleux, rustre, risible, chaplinien, seul en piste ! Cela crève les yeux ! Oui mais voilà ! et c’est le hic ! Le Juif n’est jamais seul en piste ! Un Juif, c’est toute la juiverie. Un Juif seul n’existe pas. Un termite : toute la termitière. Une punaise, toute la maison ! »
    C’est ici le pire Céline, mais il faut se le rappeler. Son éditeur dans La Pléiade, Henri Godard, n’est pas de ceux qui concluent au seul délire d’époque et qui prônent l’ « oubli » des pamphlets à ce titre. Dans un recueil d’essais récents, George Steiner se demande une fois de plus comment un écrivain aussi extraordinaire a pu, « en même temps », défendre l’idéologie génocidaire, comme s’y est employé Lucien Rebatet dans Les Décombres (paru en 1942 et déclaré « livre de l’année »…) alors qu’il signera plus tard Les Deux Etendards, roman des plus remarquables et pur de tout fascisme ? Or, comment en juger sans avoir les pièces en mains ?
    En préface, Henri Godard souligne ainsi l’intérêt de cette nouvelle somme épistolaire qui nous permet, dans le flux de la chronologie, de suivre l’évolution de Louis Destouches à tous égards et, pour la seule « question juive », de voir comment ses échecs personnels (le flop cuisant de Mort à crédit, notamment) et les péripéties politiques (l’arrivée de Blum au pouvoir) cristallisent ses préjugés raciaux et portent son écriture à une violence inouïe, d’autant plus meurtrière qu’elle devient plus « célinienne » en crescendo…
    Cet affreux Céline, génial novateur de la langue française du XXe siècle, et non moins maudit pour ses pamphlets antisémites, estimait (non sans raison il faut le reconnaître) que le roman contemporain se réduisait à la « lettre à la petite cousine ». Or, se doutait-il que ses lettres, à lui, constitueraient le plus échevelé des « romans » ? Peut-être pas, mais ce n’est même pas sûr, tant il a mis de soin crescendo à ciseler cet ébouriffant ensemble épistolaire qui vit et vibre à l’unisson de sa « palpite » de grand musicien de la langue, en phase aussi avec le bruit du siècle.
    Pas tout de suite évidemment, et c’est la première surprise du recueil. Le tout jeune Céline, écrivant à ses parents de ses séjours scolaires en Allemagne ou en Angleterre, est un sage garçon sans rien du héros déluré de Mort à crédit. Le cuirassier Destouches, engagé à dix-huit ans et gravement blessé au front, n’a rien encore du fameux Bardamu de Voyage au bout de la nuit, même si sa gouaille pointe dans ce mot que le blessé écrit à ses parents en novembre 1914 : « De temps à autre un râle de douleur nous rappelle que depuis 4 mois on ne chante plus à l’Opéra »... Et le visionnaire halluciné à venir de décrire « un corps de 5000 nains de l’Himalaya spécialement réservés aux attaques de nuit et qui ne combattent qu’au couteau ». À noter dans la foulée que, pour cette période, les lettres qu’il reçoit sont aussi révélatrices que les siennes dans la mise en place du tableau.
    Dans ses lettres d’Afrique, ensuite, puis au fil de ses pérégrinations en Amérique, ses débuts dans la médecine et dans le roman, vers 1930 (« j’ai en moi 1000 pages de cauchemars de réserve »), le futur Céline va se mettre à écrire ses lettres comme les variations d’un roman à multiples personnages, dont chacun aura droit à un ton particulier : toujours respectueux avec les siens, tendrement protecteur ou plus salace avec les femmes, méfiant puis intraitable avec les éditeurs, respectueux avec les auteurs qu’il estime (Lucien Daudet ou Roger Nimier en tête) reconnaissant pour ses critiques de bonne foi, drôle avec ses amis (Albert Paraz,Gen Paul, Le Vigan), acerbe avec les intellectuels, déchaîné avec ceux qui attaqueront Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre. Ainsi du communiste Paul Nizan : « Lui le plus décourageant insipide limaçon » et « l’échappé de bidets des Loges ».
    Céline antisémite ? Plus encore : nourrissant un ressentiment qui le fait tôt s’affirmer anarchiste ennemi de l’homme. Après le Voyage, Mort à crédit creusera plus profond dans ce terreau nihiliste. Or Elie Faure (et d’autres du même gabarit) aura beau célébrer ce « magnifique bouquin » en déplorant juste « un peu trop de caca », Céline enragera de n'être pas entendu alors qu'il a sorti ses tripes. Blessé dans son orgueil après le triomphe du Voyage, l’hygiéniste de profession commence alors à distinguer deux races : la saine et la malsaine. L’une est la France française, l’autre la France juive. Bagatelles pour un massacre et L’Ecole des cadavres seront retirés de la vente. Mais cet opprobre décuplera la véhémence de l’épistolier sous l’Occupation. Ensuite, le « roman » de son exil forcé au Danemark n’en sera pas moins impressionnant, voire parfois poignant...
    Reste que Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, médecin et auteur reconnu d’un des chefs-d’œuvre du XXe siècle, Voyage au bout de la nuit, et bien plus encore en fin de parcours, fut définitivement, pour le meilleur et le pire, le chroniqueur inégalé d’un désastre apocalyptique. À l’envers de la tapisserie dantesque de son œuvre, ses lettres font apparaître l’homme, et l’écrivain, dans ses contrastes exacerbés, où ses ombres sont mieux dégagées d’un long équivoque.


    Louis-Ferdinand Céline. Lettres (1907-1961). Editions établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis. Préface d’Henri Godard. Bibliothèque de La Pléiade. Editions Gallimard, 2034p.

    Henri Godard. Céline.Gallimard, 2011.

  • Céline au bout de sa nuit

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    56 ans après sa mort, le samedi 1er juillet 1961, l’écrivain maudit continue d'attiser les passions. Aux dernières nouvelles, les plus virulentes émanent de ceux qui ne l'ont pas lu...

    Louis-Ferdinand Céline, né Louis Destouches à Courbevoie, en 1894, fut l’écrivain français le plus honni du XXe siècle. Lorsqu’il succomba, le samedi 1er juillet 1961, à une rupture d'anévrisme,  dans son dernier « exil » de Meudon, auprès de Lucette Almanzor sa dernière femme, l’auteur du Voyage au bout de la nuit restait un pestiféré. Son enterrement se fit en douce, avec quelques proches et amis écrivains ou éditeurs, tels Marcel Aymé et les Gallimard. Son nom, à sa mort, restait synonyme d’indignité. Pourquoi cela ? Pour trois pamphlets racistes et antisémites d’une virulence extrême : Bagatelles pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938) et Les beaux draps (1941).
    Et pourtant, malgré sa dérive et son délire racistes, Céline s’impose, avec Proust, comme l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle. Son style le situe dans la lignée des génies créateurs de notre langue, dans le sillage de Villon et Rabelais. Trois romans-chroniques forment le sommet de son œuvre : Voyage au bout de la nuit (1932), Mort à crédit (1936) et D’un château l’autre (1957). Mais l’œuvre entier forme une somme polyphonique incomparable qui fait qu’aujourd’hui, malgré le flop d’une célébration officielle avortée, Céline est devenu un classique français.

    Céline multiface
    Au premier rang de ses défenseurs : Henri Godard, qui a dirigé l’édition de ses œuvres dans La Pléiade, a publié une somme biographique remarquable par son équilibre, qui analyse le glissement des écrits polémiques vers l’abjection tout en ressaisissant toutes les facettes d’un personnage tissant sa propre légende en fabulateur-comédien épique, grand épistolier de surcroît.
    Dans un récit prodigieusement documenté, Henri Godard fait revivre Louis Destouches, fils de littérateur raté et de réparatrice de dentelles. Petit employé rêvant de médecine au dam de ses parents, il est marqué à 20 ans par le choc de 1914, qui le convainc à jamais de l’absolue noirceur humaine. Fort d’une expérience acquise en Afrique et aux Etats-Unis, Destouches devient médecin en 1924 avec une thèse sur l’hygiéniste Semmelweiss qui annonce une « patte » hors norme. Devenu Louis- Ferdinand Céline (prénom de sa grand-mère), l’écrivain fait sensation dès Voyage au bout de la nuit (1934) dont le style inouï, mimant la musique du langage verbal le plus direct, exprime le monde dans sa chair vive: l’horreur de la guerre, le scandale des colonies, l’abrutissement des sociétés massifiées capitalistes ou communistes. Des sentences devenues fameuses ponctuent cette première chronique: «Quand on n’a pas d’imagination, mourir c’est peu de chose, quand on en a, c’est trop ». Ou encore : « L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches »…
    Sous des dehors parfois cyniques se révèle un grand poète sensible à la beauté des choses, à la grâce féminine que la danse symbolise, à l’innocence des animaux qui compense la vacherie humaine. Succès et scandale saluent Voyage que l’Académie Goncourt « loupe » piteusement, au bénéfice du Prix Renaudot. En 1936 suit Mort à crédit, nouveau chef-d’œuvre évoquant une enfance et une jeunesse avec une liberté qui effarouche la critique. Or cet insuccès terrasse l’écrivain, bourreau de travail qui a mis dans ce livre plus que dans Voyage. Et d’autres mécomptes, personnels et professionnels, un voyage en URSS dont il revient atterré, et l’arrivée au pouvoir de Léon Blum et du Front populaire, vont pousser l’hygiéniste-prophète à charger le Juif, mais aussi l’Aryen dégénéré, voire le genre humain de tous les maux.
    Comme le montre très bien Henri Godard, ce grand « médium » de la condition humaine s’aigrit et se braque jusqu’à l’inhumanité abjecte. Sans être un vrai « collabo », comme l’écrivain Robert Brasillach (fusillé en 1945), il se montre plus frénétique que celui-ci dans ses propos. En marge de la propagande fasciste, il se démène en son seul nom et de manière souvent contradictoire. Mais le plus énorme est ailleurs, que Godard illustre sans coup férir: c’est que ce « salaud » n’aura cessé de composer une œuvre prodigieuse.
    Or comment aborder Céline au bout de sa nuit ? Faut-il distinguer un « bon » d’un « mauvais » Céline, un Céline admissible de l’ « infréquentable » ? À cette alternative, Henri Godard oppose la prise en compte de l’œuvre dans son ensemble, jusque dans les pamphlets, sans se tortiller. De fait, lire Céline sans tricher, c’est constater en somme que le meilleur et le pire peuvent cohabiter dans la littérature, comme dans tout homme.

    Céline antisémite et raciste
    Comment Céline en est-il arrivé à écrire, à côté de romans d’une profonde humanité, des pamphlets suant la haine raciale tels que Bagatelles pour un massacre. L’école des cadavres et Les Beaux draps ? C’est une des questions auxquelles répond Henri Godard avec une honnêteté et un équilibre de jugement sans faille.
    À l’origine, Louis Destouches accuse un léger antisémitisme familial, très présent dans la France de son époque. Cela ne l’empêche pas d’avoir de bonnes relations avec de nombreux Juifs, notamment à la S.D.N. Dès sa jeunesse, il voit cependant en le Juif un être différent, voire inférieur, en tout cas dangereux pour la civilisation occidentale. Mais dans les pamphlets, ce danger s’étend à tout ce qui n’est pas au goût de Céline : Picasso, Cézanne, Racine même deviennent ainsi aussi nocifs que les Juifs !
    En 1957, dans une interview radiophonique du journaliste suisse Louis-Albert Zbinden restée mythique, l’imprécateur justifiait son antisémitisme au nom de son pacifisme de héros blessé de 14-18, convaincu que les Juifs poussaient à la guerre et que l’Allemagne serait le gendarme de l’Europe face au communisme. Comme le montre Henri Godard, cette justification reste insuffisante au regard du déchaînement haineux des pamphlets faisant du grand écrivain un propagandiste de la plus basse espèce, quoique toujours ambigu dans ses rapports avec les collaborateurs et les Allemands, qui se méfieront également de lui…


    Pour lire Céline et ses commentateurs


    De Céline.

    Les œuvres principales de Louis-Ferdinand Céline sont accessibles en livre de poche et dans les 4 tomes des Romans, à la Bibliothèque de La Pléiade. L’extraordinaire correspondance fait l’objet d’un volume séparé, à La Pléiade.

    Semmelweiss. À découvrir absolument : la thèse médicale de Céline, essai scientifique et littéraire saisissant, significatif quant aux présupposés de l’hygiéniste. Gallimard, collection L’Imaginaire, 2011, 121p.

    Céline en verve. Réunies par David Alliot, des citations de mots, propos et aphorismes réunis par thèmes. Horay, 2011, 111p.


    Sur Céline


    Céline. Dernière parue des biographies, par Henri Godard. Une somme qui décape la vie et l’œuvre de leurs mythes, très nourrie par l’apport essentiel de la correspondance. Gallimard 2011, 593p.

    D’un Céline l’autre. Sous la direction de David Alliot avec une préface de François Gibault : un recueil de témoignages, journaux intimes, mémoires, entretiens, qui contrinue aussi de manière décisive à la meilleure connaissance de Céline. Laffont, coll. Bouquins, 2011, 1172p.

    Céline l’infréquentable ? Réunies par Joseph Vebret, cette série de « causeries littéraires » avec Emile Brami, Bruno de Cessole, Philippe Sollers, notamment, est également à recommander pour ses apports contrastés, avec une préface significativement « gênée » de l’académicien Jean-Marie Rouart. Editions Picollec, 2011, 205p.

     Céline même pas mort ! Comédien, réalisateur et metteur en scène, Christophe Malavoy est aussi un célinien féru, comme le prouve ce dialogue imaginaire en forme de plaidoyer. À voir de plus près... Balland, 2011, 308p.


    Céline's band. Un jeune loulou de 17 ans, en 1981, trois mois avant son bac, se fait virer de son lycée et quitte ses vieux pour gagner Paris où, par son parrain, il découvre la bande montmartroise de Céline. Marcel Aymé, Gen Paul et compagnie. Il en résulte un récit très bien documenté et très vivant, dont l'un des thèmes est la relation particulière, et nullement peinarde, de Marcel Aymé et de Ferdine. Très allant et très savoureux, sans trop donner dans le mimétisme. Alexis Salatko est non seulement célinien mais romancier et ça ne gâte rien ! Laffont, 2011, 201p. 

     

    (À compléter...)

  • Voyage au bout de Céline

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    Le Dictionnaire Céline de Philippe Alméras 

    Une contorsion a longtemps prévalu dans l'approche et la lecture de Céline, consistant à reconnaître le génie de l'auteur du Voyage au bout de la nuit, qui rata de peu le Goncourt en 1938, et le savoureux chroniqueur d'une enfance de Mort à crédit, pour mieux rejeter le pamphlétaire de Bagatelles pour un massacre, appelant à la haine raciale et à la liquidation des juifs en train de se concrétiser en Allemagne nazie. Cette position dualiste se compliqua nettement à l'égard des livres parus après la guerre, où la malédiction frappant l'ex-collabo revenu de sa fuite et de sa captivité au Danemark, n'empêcha pas l'écrivain de composer des ouvrages aussi importants sinon plus que le Voyage, chroniques d'une déglingue apocalyptique et chefsd'œuvre de prose tels D'un château l'autre, Nord, Féerie pour une autre fois ou Guignol's band.

    Alors même que l'écrivain, rescapé d'une exécution probable (un Brasillach n'y coupa pas, qui fut moins violent que lui et bien plus digne humainement parlant), s'ingéniait à réécrire son histoire avec autant de mauvaise foi que de rouerie inventive, les céliniens en nombre croissant se voyaient soupçonnés d'antisémitisme larvé s' ils ne se dédouanaient pas en invoquant le « délire » ou la « folie » de l'intempestif, comme s'y employait sa veuve Lucette Almanzor, accréditant elle-même la thèse de la folie de son cher Louis et bloquant la réédition des pamphlets.

    Or, au fil des années, la publication de divers documents plus ou moins révélateurs ou accablants auront contribué à dévoiler le personnage dans sa complexité tordue, dont la créativité est inséparable de la paranoïa, la verve souvent nourrie par l'abjection, la lucidité aiguisée par une angoisse pascalienne ou une plus triviale trouille de couard. Oui, ce merveilleux orfèvre de la langue était à la fois un sale type, un ingrat mordant la main qui le nourrissait, un rapiat obsédé par son or, un délateur et un faux jeton en amitié, notamment. On peut certes, alors, choisir de ne pas le lire en se fondant sur ces jugements moraux, mais le lisant il faut tout lire de lui, n'était-ce que pour saisir d'où il vient et où il va.

    C'est du moins le parti de Philippe Alméras qui, travaillant sur Céline depuis quarante ans, comme un Henri Godard (responsable de l'édition en Pléiade) estime que Céline et son œuvre sont indivisibles et doivent être pris pour tels sans souci constant de les excuser ou de s' excuser d'y prendre de l'intérêt. Loin de s' en laisser conter par Céline, Alméras, auteur de la seule biographie de Céline non autorisée (Céline entre haines et passion, Laffont 1994) est d'autant plus crédible qu' il récuse autant la fascination mimétique des uns (très fréquente avec cet auteur, comme avec un Thomas Bernhard) que l'inquisition réductrice des autres.

    Le bon usage de ce Dictionnaire Céline, précisons-le d'emblée, suppose une certaine connaissance préalable de l'œuvre et du parcours de l'écrivain, auxquels chaque article se rattache comme la digression d'un immense roman fourmillant de personnages historiques ou imaginés par l'écrivain.

    A la lettre A, par exemple, sont traités notamment Abetz (célèbre ambassadeur allemand
    à Paris chargé des relations avec les écrivains), Afrique (le périple de 1916 qui le dégoûte du vin et l'accroche à l'écriture), A l'agité du bocal (son règlement de comptes légendaire avec Sartre), Allemagne (« pays maudit funeste »… en 1948), Amour (« c'est l'infini à la portée des caniches », Animaux (qu' il aura préféré à la plupart des humains), Arletty (sa chère amie), Arrestation (un récit héroïque mais démenti par Alméras), Audiard (qui rêvait d'adapter le Voyage avec Belmondo en Bardamu), Avocats (« rigolos au salon, sinistres à l'aube, inutiles à
    l'audience »), etc.
    Ainsi se déploie une sorte de tapisserie-palimpseste aux multiples fils et ramifications, relevant à la fois de la chronique individuelle et du tableau d'époque.

    Au fil d'un prodigieux travail de recoupement, assorti de commentaires toujours vivants, souvent piquants, combinant témoignages et compilations, extraits de lettres ou coupures de presse, éléments de reportages ou extraits d'études, citations innombrables donnant au livre sa palpitation, Philippe Alméras nous propose à la fois une cartographie de l'univers célinien et un jeu de piste sur les traces du Dr Destouches (dont toutes les adresses sont répertoriées !), une analyse éclatée de l'œuvre, un « Who's who » de l'Occupation et de l'E puration, un portrait en mouvement de l'homme en prise avec son époque et ses semblables. Y voisinent en outre un aperçu passionnant de l'accueil critique réservé à un auteur jouant toujours les victimes et dénigrant tout autre que lui ou presque, une exploration du laboratoire de l'écrivain au travail, un aperçu du méli-mélo de ses jugements balancés à tout-va et de ses positions plus ancrées de Celte, d'hygiéniste, de païen conchiant la décadence, de prophète vitupérant la religion, de dynamiteur du langage obsédé par la palpite du verbe réduit à sa seule musique: « Vous me prenez pour une femme ? avec des opinions ? Je n'ai pas d'opinions. L'eau n'a pas d'opinions »…

    Philippe Alméras. Dictionnaire Céline. Plon, 879 pp.


    Abécédaire célinien

    CITATIONS Extraits de textes et de lettres grappillés par Philippe Alméras.

    AU-DELÀ « Je ne voudrais pas te désobliger mais je t' avoue ne point donner de pensées aux problèmes d'au-delà. L'humanité que j'ai soufferte et que je souffre me dégoûte trop, je l'ai trop en haine pour lui désirer autre chose que des asticots et éternellement. » (Au Dr Camus, 7 juin 1948)

    ARYEN « Quel est l'animal, je vous demande, de nos jours, plus sot ? plus épais qu'un Aryen ?»

    CHINOIS « Quand les Chinois vont venir, ils vont être bien étonnés de voir ces êtres partout à la fois en meme temps, à l'hôpital, au bordel, sur les Alpes, au fond de la mer et sur les nuages. » (A Roger Nimier)

    ÉCRIRE « Je trouve d'abord la posture grotesque — ce type accroupi comme un chiot. Quelle stupidité ! Ignoble. Je ne m'en excepte pas. Loin de se presser le ciboulot, d'en faire sortir ses « chères pensées »! Quelle vanité !»

    JUIFS « Les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés, qui doivent disparaître. »
    (L'Ecole des cadavres)

    MEIN KAMPF« Aucune gêne à vous avouer que je n'ai jamais lu Mein Kampf ! Tout ce que pensent ou racontent ou écrivent les Allemands m'assomme. » (A Milton Hindus, en 1947) Mais Philippe Alméras précise: « S'agissant de celui qui avait tenté d'établir le Reich millénaire et avec lequel il avait tant de points communs et quelques convictions, Céline a parcouru toute la gamme des positions possibles. Il est passé de la révérence au suprême mépris. »

    RACE « La race, ce que t' appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français. » (Voyage au bout de la nuit)

    RAMUZ « Que lira-t-on en l'an 2000 ? Plus guère que Barbusse, Paul Morand, Ramuz et moi-même il me semble. » (Lettre au Magot solitaire, 1949)

    SEXE « L'intromission d'un bout de barbaque dans un pertuis de barbaque, j'ai jamais vu là que du grotesque — et cette gymnastique d'amour, cette minuscule épilepsie. Quels flaflas !» (A Albert Paraz, 1951)

    VIEILLIR « Il faut vieillir tôt ou mourir jeune. »

  • Longue vie aux rêveurs doux

     

     

    À la démence collective et chaotique des temps qui courent, le sens commun et l’humanisme sensible opposent le contrepoison du comique grinçant  ou de l’exagération poétique révélatrice. Le film apparemment délirant de Yorgos Lanthimos, The Lobster, en est la troublante illustration. Après Orwell et Buzzati, la fiction fantastique éclaire la réalité…    

    Chronique de JLK

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    Nos églises progressistes seront-elles bientôt équipées de jacuzzis ? Quand nos médias pluralistes dénonceront-ils enfin la torture des masturbateurs par le supplice du grille-pain ? Et quel nouveau tribunal international va-t-il légiférer à propos du crime contre l’humanité que représente l’humour noir ?

    Telles sont les questions qui me sont venues pêle-mêle à l’esprit (mauvais esprit es-tu là ?) en réaction à deux faits récents, entre tant d’autres, me semblant dignes d’attention

    Le premier est l’installation, en l’église protestante de Vennes, dans le quartier de notre enfance des hauts de Lausanne, d’un parterre de fauteuils, divans, bergères et autres poufs confortables remplaçant les rangs quasi militaires de bancs de bois dur de jadis (souvenir de nos derrières meurtris dès l’école du dimanche) de façon conviviale et décontractée, non plus face au choeur obsolète sommé de l’inscription DIEU EST AMOUR, mais aux claires verrières latérales donnant sur les toits des villas Mon Rêve du quartier voisin.

    Le second est la découverte d’un film tout à fait stupéfiant à mes yeux, intitulé The Lobster et dont la sortie m’avait échappé en 2015, qui parle d’amour, de sexe, de sentiments personnels profonds et de coercition sociale d’une façon à la fois crue et quasi délirante (en apparence), relevant à la fois du fantastique social et de la poésie tendre.

     

    Si Johnny est un dieu, va pour le karaoké…

    La folie ordinaire de notre monde est un thème sérieux, dont je m’étonne qu‘il soit si peu traité par nos jeunes auteur(e)s et cinéastes, à quelque exceptions près, mais l’impatience n’est pas de mise dans un contexte de mutation : il faut juste être attentif.

    S’agissant des canapés installés en l’église de Vennes aux fins de relancer l’attractivité du culte dominical en ce lieu jadis si grave, voire froid, je balance entre deux réactions – de rejet viscéral et de compréhension plus débonnaire - liés à mon expérience personnelle.

    Parce que j’ai vu, de près, ce qu’est une paroisse protestante. Que j’y ai suivi des sermons plus ou moins assommants et perçu des relents de sourcilleux conformisme social, avant l’apparition d’un formidable pasteur, revêche et bon, dont le verbe cinglant et la présence irradiait ce qu’on peut dire l’intelligence du coeur.

    Un premier mouvement naturel m’a fait rejeter cette innovation assez significative, à mes yeux, de la décomposition d’une communauté dont les rites s’étiolent, sur quoi j’ai pensé que ces gens, bien cools au pied de la croix (!) vivaient peut-être la chose de bonne foi, au double sens du terme.

    Je ne sais pas, mais je me souviens : je me revois, autour de mes quinze ans plutôt rebelles, en face du pasteur Pierre Volet aux bacchantes à la Brassens. Ce type, qui avait côtoyé les prêtres-ouvriers de Marseille, ne dorait pas la pilule. Quant il parlait à Vennes, l’église était pleine. Mais rien chez lui des artifices propres aux télévangélistes américains ou à leurs émules de partout, et les gens se foutaient pas mal d’être mal assis sur ces bancs punitifs !

    Du coup je me dis, aujourd’hui, à propos des divans et des coussins de l’église de nos chers vieux: et pourquoi pas ? Le rabbi Iéshouah a-t-il jamais exigé qu’on l’écoute au garde-à-vous ? Et ne vaudrait-il pas mieux stigmatiser les imposteurs qui se servent des textes sacrés pour dominer leurs semblables, violer les cœurs et les corps ?

    Sur quoi je me dis, chrétien mécréant que je suis, que ces nuances me gonflent. Après tout qu’ils vivent l’église comme ils le sentent, ces braves paroissiens, avec des flippers et des scènes de karaoké si ça leur chante, pourvu que passe ce quelque chose que je n’ai pas envie de nommer, crainte d’en dire trop ou pas assez…

     

    Redites-moi des choses tendres…

    Ce qui est sûr, aussi bien, c’est que le manque de ce quelque chose, lui, n’est pas cool, et que c’est loin de tout confort matériel ou même spirituel que nous transporte ce rêve éveillé que déploie le film du réalisateur grec Yorgos Lanthimos, intitulé The Lobster et dont l’humour panique bouscule tous nos repères.

    En l’occurrence, le DIEU EST AMOUR du temple de nos enfances n’a plus d’écho que déformé, monstrueusement, falsifié comme celui qui sert de caution aux centaines de prêtres violeurs australiens (le journal de ce matin) rejoignant les milliers et les millions de prédateurs consacrés ou non invoquant dieu sait quel Dieu ou n’obéissant qu’à leur démons - ce qui revient au même.

    Il n’est pas question une seule fois, dans The Lobster, de religion au sens habituel, ni de pouvoir ecclésiastique ou politique. Cependant dès les premiers plans du film, quelque chose se passe qui relève du sacré, marqué par la mort absurde d’un animal. Une femme, sortant de sa voiture sous la pluie, en pleine campagne où paissent trois ânes, brandit soudain un revolver et flingue l’un des animaux. Ensuite un homme barbu au regard sombre, prénom David, se pointe avec son chien Bob dans une espèce d’hôtel dont la négresse réceptionniste (on dira plutôt : employée de couleur) lui explique qu’il a 45 jours pour trouver une conjointe (il a perdu la femme qu’il aimait et il est interdit de rester seul en ces lieux) faute de quoi il sera changé en l’animal de son choix – un homard en ce qui le concerne.

    La spectatrice et le spectateur (pour parler en langage inclusif rôdé) ont appris entretemps que le chien Bob de David (Colin Farrell qui a dû se laisser pousser la barbe) est son frère réincarné, dont la mort lui tirera des larmes quand la femme sans cœur qu’il a cru bon d’épouser dans l’intervalle le tuera pour l’éprouver…

     

    Parmi les animaux dénaturés

    Le sous-titre de The Lobster est Une histoire d’amour, et c’est exactement ça. Ou plus précisément: l’histoire de David fuyant le monde des animaux dénaturés que sont devenus les hommes, en ce lieu de triage collectif où il est strictement interdit de se livrer à l’égoïste masturbation (la main du contrevenant est châtiée par le supplice du grille-pain) et requis de s’exercer au frottage sexuel à l’essai avant l’accouplement marital.

    Or, rejeté par la femme sans cœur au visage glacial, David se réfugie dans la forêt des solitaires, proies de chasses quotidiennes pour les aspirants au mariage salvateur, mais eux-mêmes soumis à des règles strictes en matière de relations affectives ou sexuelles.

    Terribles humains ! Que n’est-on plutôt marmotte farouche, chat angora ou chien regardant franchement Dieu en face, comme dans la nouvelle de Buzzati !

    Les réseaux sociaux ont frémi, à propos de The Lobster, de toute l’indignation des lectrices et lecteurs d’histoires d’amour ordinaires, où le beau garagiste romantique et l’aristocrate mélomane vivent mille tribulations (tendances homo du fier mécanicien, anorexie de la belle, etc.) avant de se trouver «à tous les niveaux».

    De fait, rien de cela dans The Lobster. Et pourtant, cette saisissante méditation sur la solitude, la quête d’une relation non violente et vraie, le poids écrasant du conformisme et la sourde virulence de la guerre des sexes, ne multiplie les cruautés apparentes que pour mieux dire notre éternelle aspiration à ce quelque chose que je disais, qui relève (peut-être) du divin ; et le dernier film de Yorgos Lanthimos , Mise à mort du renne sacré, reprend ce thème du pouvoir écrasant et du manque d’amour - avec moins de puissance onirique me semble-t-il, mais une même façon «panique» d’exprimer notre besoin fondamental de douceur.  

     

    Et les animaux là-dedans ?  

    L’humour étrange de Lanthimos est extravagant, à la fois violent et délicat. J’y retrouve l’inquiétante étrangeté commune à Kafka et à Dino Buzzati, dont les œuvres sont elles aussi parcourues par maintes figures animales révélatrices.

    À l’occasion de nombreuses interviews d’écrivains contemporains, j’ai souvent demandé à mes interlocuteurs en quel animal ils souhaitaient se réincarner. L’auteure (auteuse, autrice, autoresse ?) de récits «paniques» Patricia Highsmith, dont l’humour noir fait merveille dans Le rat de Venise, me répondit qu’elle hésitait entre l’éléphant (à cause de son intelligence et de sa longue vie) et le petit poisson dans un banc de corail, avec une préférence finale pour celui-là, qui l’apparente au homard lui aussi promis à une longue vie.

    Longue vie donc aux rêveurs doux, et puisse s’humaniser encore l’animal le plus fou de notre arche « divine »…

     

    Yorgos Lanthimos. The Lobster. Visible en streaming sur le site http://hds.to.

    Patricia Highsmith. Le Rat de Venise. Histoires de criminalité animale. Livre de poche.

     

  • Fugitifs

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    (Sur un vision de Czapski)
     
    Ils n'ont fait que passer:
    on les entend marcher en l'air.
    À travers les déserts,
    cela ne laisse pas de trace,
    mais les dieux impatients
    ont un faible pour les violents,
    et l'espèce est en guerre.
     
    Sus au temps
    ils n'ont fait qu'arracher
    aux cadrans les ombres solaires
    pour piétiner à cru
    les beaux jardins de tous les vœux;
    et brûlant toute terre
    insoumise à leurs seuls dieux,
    ils n'ont fait que défaire...
     
    Mais les enfants de la clairière
    dans les bars des beaux soirs
    des printemps de l'été indien,
    sur les lacs et les patinoires
    savent qu'ils ne savent rien
    et vont se répétant:
    nous prenons tout le temps
    de nous dire que nous passerons.
     
    (Cap d’Agde, ce 11 septembre 2017)

  • Poisson-lune

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    Pour L.
     
    J'ai peint le ciel toute la nuit :
    c'était comme un
    grand poisson doux
    couleur d'ambre et de prune,
    en suspens au-dessus des lunes,
    et la ville au-dessous ;
    et toi tu y étais Ondine
    comme un oiseau dans la nue.
     
     
    Ah mais comme tu ondulais !
    ah mais comme on y était bien
    dans notre ciel sur les toits peints
    à l'aquarelle on le devine
    par le temps suspendu !
     
     
    Nous ne parlions de rien
    que de toi et de moi
    et de moi et de toi ;
    et la lumière te venait de là,
    et j'irradiais à travers nous.
     
     
    Nos voix se répondaient
    dans le silence de l’eau nue -
    Dieu même n’en revenait pas !
     
     
    Toute la nuit toute la nuit
    ce fut notre première fois...
     
    (Peinture. Vassily Kandinksy)

  • Mémoire vive (114)

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    Thierry Vernet : « L’Art commence quand, après une longue et patiente partie d’échecs, d’un coup de genou sous la table on fait tout valser ».

     

    Ce 1er novembre. - La littérature, en deçà ou au-delà de la philosophie et des sciences humaines, via la poésie ou le théâtre - de Dante à Shakespeare par exemple - peuvent-ils nourrir une réflexion actuelle sur notre rapport au Terrestre, et les romanciers contemporains, ou les poètes, méritent-ils la moindre attention des experts en la matière ? Inversement, une nouvelle orientation de notre perception du Global et du Local peut-elle enrichir la littérature ?

    Ces questions ne se poseront peut-être pas pour les mâles Alpha à la Donald Trump, mais la lecture du dernier essai de Bruno Latour, en phase avec son ami allemand Peter Sloterdijk, leur donne une nouvelle base et un possible élan à venir avec l’effort de l’auteur de répondre, en Européen non aligné, à cette question d’Où atterrir ?  

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    «Est-ce que je dois me lancer dans la permaculture, prendre la tête des manifs, marcher sur le Palais d’Hiver, suivre les leçons de saint François, devenir hacker, organiser des fêtes de voisins, réinventer des rituels de sorcières, investir dans la photosynthèse artificielle, à moins que vous ne vouliez que j’apprenne à pister les loups ?».

    Voilà ce que chacune et chacun se demandent peut-être en toute bonne foi en se posant la sempiternelle question du Que faire ? Sur quoi Bruno Latour esquisse le début d’une suggestion : « D’abord décrire. Comment pourrons-nous agir politiquement sans avoir inventorié, arpenté, mesuré, centimètre par centimètre, animé par animé, tête de pipe après tête de pipe, de quoi se compose le terrestre pour nous ?»

    °°°

    Parlant d’«élites obscurcissantes », Bruno Latour reprend «la métaphore éculée du Titanic : les classes dirigeantes comprennent que le naufrage est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage, demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses afin qu’ils profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gîte excessive alerte les autres classes ! » 

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    Ce qu’il y a de formidable avec les bonnes femmes, quand elles se mettent à écrire et à décrire, c’est leur sens de la réalité terre à terre. Du moins est-ce ce que je me dis, en nos contrées, en lisant Alice Rivaz ou Janine Massard, aux States en lisant Alice Munro ou Annie Dillard, ou en France en lisant Maylis de Kérangal et, ces derniers jours, le nouveau roman de Marie-Hélène Lafon, Nos vies, dont le regard d’une terrienne de souche sur une immigrée farouche nous ancre littéralement dans le plus-que-réel avec des mots et des formules frappées au coin du cœur-à-corps.

    °°°

    Amaury Nauroy a 35 ans de moins que moi. Czapski en avait 51 de plus. Cela fixe des repères. Ma mère est née en 1917, moi en 1947. Lucy, l’australopithèque arboricole, va sur ses 30 millions d’années. Ainsi de suite…

    °°°

    L’amour de la littérature est un phénomène tout à fait particulier, qui ne se limite pas plus à un goût esthétique qu’à une passion intellectuelle, mais touche à tous les points de la sphère sensible et filtre les expériences les plus diverses.

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    Certains individus ont la foi, comme on dit, et d’autres pas ; certains entendent la musique ou voient la peinture mieux que d’autres ; et puis il y a ceux qui aiment la littérature, s’en nourrissent et se plaisent à la partager. Amaury Nauroy est de ceux-ci, qui semble vivre pour et par la littérature, à la fois en lecteur, en passeur et en écrivain se révélant superbement dans ce premier livre intitulé Rondes de nuit.

    «La littérature romande ? Mais c’est la rose bleue !», s’exclamait Friedrich Dürrenmatt quand on l’interrogeait à ce propos, visant le mélange de spiritualisme diaphane et certaine préciosité de vieille fille du Grand Poète célébré par les Welches (on est censé penser à un Gustave Roud ou à un Philippe Jaccottet, même si le tonitruant Bernois n’avait probablement lu ni l’un l’autre) mêlant culte de la nature, déisme délicat et prose sublime.

    Cliché pour cliché, le fluvial Journal intime d’Henri-Frédéric Amiel, qui fascinait Léon Tolstoï et que Dimitri a publié dans son intégralité en douze volumes de plus de 1000 pages, a pu être taxé de «noix creuse» et devenir le symbole d’un certain nombrilisme romand, et la réception critique d’un Ramuz, en France, ne réserve pas moins de formules expéditives, voire débiles, l’assimilant à peu près à un auteur régional, sinon rural, plus ou moins traduit de l’allemand…

    °°°

    Le langage de l’époque est binaire, et débilitant par exclusion, alors que la littérature est inclusive et ramasse tout. Ramuz l’écrivait dans son plus beau roman : «Laissez venir l’immensité des choses». Et Charles-Albert Cingria de nuancer à sa façon: «Ça a beau être immense, comme on dit: on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue».

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    Ce qui suggère qu’il y a place, dans la littérature romande «et environs», pour la bourlingueur Cendrars autant que pour Maurice Chappaz le chantre du «Valais de bois», pour dame Anne Perrier la poétesse hypersensitive autant que pour l’intempestif Maître Jacques, pour Nicolas Bouvier nomadisant au Japon autant que pour Philippe Jaccottet dans sa lumière de Grignan, et toute la jeune bande récente dans la foulée, même si l’âme romande s’est mondialisée et que l’identité de la vieille fille se métisse avec le Roumain Popescu et le Camerounais Max Lobe, les uns «échangeant» sur Facebook et les autres tâtant de l’avenir radieux entre véganisme et permaculture.

    Tout ça pour dire que la vieille fille présumée, réputée sortir de la 5e promenade du Rêveur solitaire de Rousseau, jadis chaperonnée par le couple du Pasteur et du Professeur, n’a pas encore dit son dernier mot pour autant qu’on lui prête une oreille attentive et même peut-être amicale.

    °°°

    Ce qu’il y a de beau dans le livre d’Amaury Nauroy, c’est l’espèce d’affection filiale courant entre l’auteur et ses personnages disparus ou vivants, qu’il s’agisse de Mermod ou de Jaccottet, de la petite-fille de l’éditeur ou de son fils flambeur à dégaine de raté à la Simenon, en passant par le peintre Jean-Claude Hesselbarth (voisin des Jaccottet à Grignan) et jusqu’au fils du poète, Antoine Jaccottet, devenu éditeur à son tour à l’enseigne du Bruit du temps avec autant d’extrême soin dans la réalisation de ses livres que Mermod.

    Ces liens de filiation pourraient faire clan ou chapelle, et pourtant non : la ferveur joyeuse de l’auteur le préserve de ce travers, et le courant passe, la transmission se fait en beauté.

    Ce mardi 7 novembre. – Départ ce matin à 8h.37 de Montreux, après un dernier café avec L. et P. Tout est sous contrôle, me semble-t-il. Je dormirai ce soir à Chiusi et demain soir à Cetona. Ciel couvert.

    Neige sur le Grammont. Grisaille sur les collines de Sion. Le ciel se dégage aux abords de la Noble Contrée, qui me rappelle Rilke et ma visite à Jeanne de Sépibus, il y a plus de quarante ans de ça…

    Après le Simplon, le Pendolino débouche dans le grand bleu du sud, passant sous des pentes forestières encore noires d’incendies passés.

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    Dans le train de Florence, je reprends la lecture des brefs textes de Philippe Jaccottet rassemblés (au Temps qu’il fait) sous le titre de Tout n’est pas dit. Comme je suis un peu fatigué par les quatre premières heures de mon voyage, cette lecture aimablement mesurée me convient. Jaccottet observe les premiers dégâts de la télévision à la fin des années 50, en Provence, il observe de jeunes voyageurs snobs et arrogants dans un train, il fait l’éloge de l’art discret du conteur André Dhôtel, il rend hommage à Gustave Roud en le dégageant de la tradition rousseauiste pour le situer plutôt dans la filiation des romantiques allemands, avec de lointains échos égyptiens ( !), il évoque (superbement) l’automne dont il préfère la lumière mélancolique aux sonneries trop flamboyantes des feuillages, il parle du haïku dont il est proche à certains égards, et l’ensemble du livre, tissé de petites chroniques, forme un ensemble équilibré traversé par une douce musique, parfois un peu trop posée, voire évanescente, à mes yeux, mais enfin c’est l’un des aspects de Jaccottet que je préfère.

    Sur quoi, passé Bologne, je repique en lisant Couilles de velours de Corinne Desarzens, et là ça redevient du plus vif et du plus corsé - du plus coruscant dirait Charles-Albert -, avec des saillies parfois saisissantes. Cela qui va de soi : «Le grand âge assure l’illusion de pouvoir tout dire. Sur le bâtiment qu’est le corps. Sur la fusée qu’est le destin. Sur la moutarde après dîner qu’il faut éviter parce qu’elle veut dire trop tard ». Et tout ce qui, de fait, aujourd’hui, me souffle de sa voix insidieuse voire cruelle : « trop tard »…  

     

    Du coup je revois la Comtesse, un certain jour chez Francis, à Paris, qui nous avait pris en affection durant un repas de midi et qui, au moment des desserts, nous a recommandé de prendre bien soin l’un de l’autre, etc.

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    À Chiusi, ce même soir. – Bien arrivé et très content d’être descendu dans un modeste hôtel jouxtant la gare dont la petite chambre (hélas sans table) me coûte 35 euros ! Dieu sait que je ne suis pas rapiat, mais un prix normal est si rare par les temps qui courent...

     

    °°°

    Je me régale à la trattoria toscane Al Punto, réalisant la bonne tradition populaire italienne, où j’observe cependant tout un parterre de jeunes gens littéralement scotchés à leurs smartphones, ne discontinuant de les consulter sans cesser pourtant de parler entre eux et ensuite de se régaler à leur tour. Nulle part, ni à Paris ni en Suisse, ni non plus aux States, je n’ai vu un tel spectacle à l’italienne, et qui me rappelle la délirante télé vue par Fellini…

    À la table voisine, j’observe une enfant (quatre ou cinq ans) et son père tatoué à casquette d’équipe de football américain, qui n’en finit pas de rappeler sa présence en réclamant ceci ou cela, crisant, trépignant, avalant trois bouchées et en refusant trois autres, filant à une autre table où diverses jeunes femmes jacassent, puis revenant au père qui se lève pour faire quelques pas avec elle jusqu’à une autre table de mecs, avant de caser enfin la môme devant un jeu vidéo sur sa mini-tablette, etc.

    L’aliénation de l’Italie, pointée par Guido Ceronetti dans Un Voyage en Italie, La Patience du brûlé et Albergo Italia, atteint ces jours des proportions martiennes, comme je le constate ce soir au Punto, et pourtant il y a toujours quelque chose d’un vieux fonds populaire et joyeux qui résiste au nivellement total et à la crétinisation massive, chez ces chers Ritals, qui incite à leur appliquer un « jugement » à deux poids deux mesures, découlant finalement d’une légèreté et d’une démesure particulière, etc.23380088_10214799615010811_4637318262313765154_n.jpg

    Cetona, ce mercredi 8 novembre. – Le sommeil un peu perturbé par le vin d’hier soir, mais j’ai fini par me rendormir et me trouve à l’instant dans les meilleures dispositions de corps et d’esprit à une table de l’ancien Caffè dello Sport de Cetona, rebaptisé Da Nilo, après une première brève escale au Poggiosecco dont j’ai pu apprécier la parfaite situation, sur une éminence boisée à deux kilomètres du bourg, et la bonhommie sympathique du colosse barbu venu me répondre en robe de chambre…

    Coïncidence plaisante : Paolo est un ancien journaliste de rubrique économique, dans la soixantaine, qui s’est retiré en ces lieux avec la belle Paola pour tenir cette maison d’hôtes - belle paire de Romains civilisés et d’emblée très avenants, qui m’ont attribué une ravissante petite maison rose attenant à la vieille ferme restaurée dans les règles de l’art.

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    San Quirico d’Orcia, ce 9 novembre. - Toute l’âme italienne, ou plus précisément toscane, se trouve comme rassemblée et résumée en ces lieux où nature et culture se fondent, me dis-je en savourant de grandes ravioles à la truffe noire arrosées de Brunello. L’établissement rappelle, par son enseigne, l’infernal gourmand Ciacco de la Commedia, et ce giron de l’Inferno, à l’abri de la pluie dantesque, me convient tout à fait à l’instant.

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    °°°

    J’envoie ce soir ce courriel indicatif à mon illustrateur préféré : « Cher Matthias, ma 15e chronique sera donc consacrée au monde vue de Toscane en automne, autour d’un lutin génial du nom de Guido Ceronetti, qui a écrit sur l’Italie des choses terribles (il voit le champignon atomique blanc derrière la truffe) et magnifiques. C’est à la fois un chroniqueur percutant (dans La Stampa durant des années) et le fondateur du Teatro dei Sensibili, des marionnettes qui transmettent sa vision du monde, actuellement manipulées par une bande de jeunes gens, en complicité avec le Maestro autant qu’avec les mânes de Fellini. L’Italie populaire et délirante de Fellini et celle de Ceronetti font en effet bon ménage. Les livres de Guido (Voyage en Italie, Albergo italia, La patience du brûlé, Ce n’est pas l’homme qui boit le thé mais le thé qui boit l’homme, etc.) alternent à tout moment le poids du monde et le chant du monde, la hideur massive et la beauté des animaux (c’est un écolo anti-nucléaire anti-poulet en batterie, anti-chasse et anti-guerre enragé de la première heure), ce sont des sortes de patchworks de tags et de pensées chinoises, de sentences profondes et de titres de tabloïds, etc. Hier dans un parc sur une cahute de chiottes il y a avait une tête de loup et des citations de la Divine comédie au feutre noir: du pur Ceronetti.

    À l’instant je vous écris dans une sorte de paradis sur terre, au milieu des biches et des renards, dans le flamboiement de l’automne, après une soirée passée avec la belle Paola et Paolo le titan barbu qui avait fait ses tagliatelle al ragù et me racontait ses années de journaliste d’investigation entre Rome et Milan au coin du feu en même temps que passait un épisode de Montalbano à la télé. C’est ça l’Italie à mes yeux : le chant du monde et le poids du monde. Ma basta così. Je vous filerai l’adresse de la Casa Poggiosecco où il vaut la peine de faire étape, et vous souhaite monts et merveilles ».

    °°°

    Je suis Romain je suis humain, disait je ne sais plus quel idéologue droit dans ses bottes, et c’est avec malice que je détournerai cette crâne sentence au crédit des deux Romains - elle d’une délicate finesse d’esprit au visage de madone profane, et lui grandgousier barbu - tenant maison d’hôtes en ces hauteurs forestières de la Toscane , combien humains en leur façon de vous recevoir comme un ami de longue date mais impatients de refaire connaissance sans une once d’indiscrétion pour autant...

    La belle Paola me rappelle les douces personnes des films de Comencini, tandis que le géant Paolo m’évoque illico les cuisiniers premiers couteaux de Fellini, très avisé des finesses de la poésie culinaire. Ainsi, lorsque je lui demande, au coin du grand âtre de l’ancienne ferme, s’il fait aussi sa pâtisserie in casa, comme son pain et les tagliatelle au ragù dont nous nous régalons, me répond-il que non: que la pâtisserie est un art en soi relevant de l’alchimie apprise la plus précise: si la recette t’impose 13 grammes de blanc d’œuf tu n’en mettras ni 14 ni 18 même si c’est la guerre !

    L’art de vivre s’apprend entre l’enfance et l’exercice actif du métier de vivre, mais il découle, dans toutes les cultures et civilisations, de siècles de savoir transmis et mémorisé dont j’aime déchiffrer le palimpseste partout où je vais, et à cet égard le grand livre toscan est un trésor. Je n’irai pas au Festival de la truffe annoncé sur les affiches de Montepulciano, mais à San Quirico d’Orcia où la mémoire remonte aux Étrusques, un modeste primo piatto de ravioli al tartufo (la truffe en italien) me fait sourire à l’évocation d’un Tartufe qui invoque le ramadan pour les autres sans cesser de s’en mettre plein la truffe...

    °°°

    Pour ma part je trouve autant de saveur à trois morceaux de fromage de brebis servis avec trois lamelles de poire qu’à un grand festin, mais chacun son goût et nul hasard si je tombe, au coin de la prochaine rue, sur un tout petit livre du Maestro Ceronetti que je retrouverai demain à Cetona, intitulé Per non dimenticare la memoria...

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    « S’il est des paysages qui sont des états d’âme, ce sont les plus vulgaires », écrivait sentencieusement le cher Albert Camus dans son évocation de la Toscane de Noces, si je ne fais erreur, mais Camus pour une fois s’est montré obtus dans sa perception d’une haute terre et de ses gens.

    En Toscane les états d’âme sont évidemment des sous-produits, comme un peu partout, mais ce jugement réduisant une émotion devant tel ou tel paysage me semble bien académique au moment où importe surtout la première sensation et la joie très pure qui en découle.

    Les collines de Toscane et plus particulièrement les lunaires crêtes siennoises, n’ont point de mer pour horizon, au contraire de Tipasa ou de Djemila, mais leur mélange de beauté naturelle roulant à l’infini, et d’ordonnance ajoutée à main humaine ne me font pas me demander s’il n’y a là que de l’état d’âme suspect de vulgarité vu que je n’aspire qu’à une muette reconnaissance.

    °°°

    Les ors et la pourpre d’automne jetaient leurs derniers feux, ces jours, sur les collines de haute Toscane, où Nature et Culture n’en finissent pas de se fondre et de survivre au fracas des batailles séculaires.

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    De Florence а Pérouse, en passant par les collines lunaires des crêtes siennoises, ou en fonçant sur les autoroutes démentes, la double nature infernale et «capable du ciel» de notre terrible espèce a trouvé sa plus mémorable illustration dans La Divine Comédie de Dante, que les livres joyeusement désespérés de Guido Ceronetti relancent а leur façon dualiste

    Miel et fiel, festival local de la truffe et champignon blanc de la hantise mondiale d’une Apocalypse nucléaire, subite apparition de trois biches а ma fenêtre sur fond d’oliviers argentés et de cyprès en immobiles flammes noires, et sempiternelle jactance de la télé de Berlusconi & Co relayant les Fake News du twitteur ubuesque de la Maison-Blanche: tel est le monde qu’on dirait aux mains d’un marionnettiste tantôt démoniaque et tantôt angélique.

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    Souvenir perso remontant а l’an 2012: à Turin, а l’inénarrable Festival des désespérés réunissant, sur scène, le vieux lutin génial et sa compagnie juvénile. Masques et marionnettes pour dire la tragi-comédie humaine. Magie de l’antique poésie populaire. Séquence de plus à l’Amarcord fellinien! Mais le théâtre des sensibles n’est pas qu’italien: il est de partout et nous en sommes…

    °°°

    23435010_10214821240551436_1566033282083536164_n.jpgQuant à Fabio Ciaralli, il a fait l’expérience extrême de la douleur existentielle, qui l’a amené а plusieurs reprises au bord du désespoir et de la tentation suicidaire.

    Paradoxalement, c’est avec deux maîtres contemporains du pessimisme philosophique qu’il a trouvé la force de survivre: Guido Ceronetti, qu’il a lu avec passion et avec lequel il a entretenu une longue correspondance, pour devenir son ami ; et Cioran, dont il aime à dire qu’il lui a sauvé la vie. Cioran «a nourri mes veilles», écrit-il, «il m’a tenu en vie»…

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    Enfin, ce fut un bonheur tout simple, sans flafla mondain ni paparazzi accrochés aux angelots en stuc 3D, que cette rencontre tricéphale en présence d’un public de tous les âges, au milieu des fresques polychromes de l’église dédiée а Santa Annunziata et transformée en «salle polyvalente» selon l’expression plaisante du Maestro.

    D’ailleurs le monde actuel lui-même est une espèce d’église polyvalente en déficit redoutable de mémoire, et c’était d’autant plus émouvant d’entendre le Maestro égrener ses souvenirs de Cioran, avec quelle précision malicieuse, que son hypermnésie se troue parfois comme les chaussettes des pèlerins au long cours...

    Or ça nous arrive а tous, nous qui aurons vécu plus longtemps que Mozart ou le rabbi Iéshouah, mais le titre d’un des derniers petits livres du Maestro m’a sauté l’autre jour aux yeux, sur un rayon d’une petite librairie de San Quirico d’Orcia, au milieu d’un des plus beaux paysages du monde, entre vestiges étrusques et chapiteaux romans, avec ce titre indicatif que je traduis dans la langue d’adoption de Cioran: Pour ne pas oublier la mémoire...

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    Je me sens en Italie, ou plus précisément en Toscane, auprès de gens aimables, comme chez moi. Je vais tâcher de dire ce que j’apprécie dans cette Italie-là, qui relève à mes yeux de la civilisation, même s’il y a en elle aussi du pasticcio païen ou barbare.

    Avec mes hôtes de l’Albergo Toscana Podereso Poggiosecco, nous avons eu hier soir une dernière conversation où nous avons parlé d’un peut tout, sur la même longueur d’ondes.  

    Ce mercredi 15 novembre. – Invité ce midi par l’abbé Vincent. Très bonne conversation d’abord arrosée d’absinthe chez lui, ensuite au restau voisin où il m’a régalé. Nous avons bien ri. Parfois même nous nous sommes gondolés. Comme lorsqu’il cite sa grand-mère : « Au fond il n’y a pas de milieu, quand on devient très vieux : soit on devient tout bon, soit tout mauvais ». Ce qui m’encourage in petto à devenir tout bon et de plus en plus.

    Autre saillie tordante, comme il évoque une conférence donné par Tariq Ramadan à l’Octogone, après laquelle avec quelques amis, ils avaient mangé et bu pas mal, assez pour délier la langue de l’abbé qui lança au (faux) frère musulman: « J’ai trouvé, Monsieur, votre discours brillantissime, mais je n’en crois pas un mot ! ».

    °°°

    01.jpgTrès surpris en bien par les romans d’Antonin Moeri et de Jean-Yves Dubath que j’ai trouvés dans mon courrier de ces derniers jours, à mon retour de Toscane. Achevé le Dubath ce soir. Très étonnant petit roman proustien, tenu et tendu, cristallisant un vrai chagrin et une vraie petite tragédie illustrant le choc des cultures, comme on dit. L’histoire d’un esthète artiste (Julius), considéré comme un « Leonor Fini helvète », qui s’entiche d’un jeune Roumain faisant le trafic d’objets de toute sorte entre la Suisse et la Roumanie. Parfaite illustration de la montée aux extrêmes du mimétisme destructeur. Julius est prêt à renoncer à ses dessins « à chair » de nus masculins, qu’il n’ose montrer à Basile, pour envisager la peinture de tableautins alpestres que celui-ci pourrait revendre en Moldavie, une affaire à deux qui se concrétise d’abord par un prêt d’argent important de Julius, destiné à l’achat d’un terrain où pourrait s’établir une galerie d’art-hangar à ferraille, et que le Roumain détourne à son profit pour construire une COOP. Cette histoire sordide, qui me rappelle un fait divers criminel, est élevée au rang d’une sorte de fable et d’une façon de poème rappelant les thèmes de Cavafy, du subtil esthète convoitant de belles brutes, etc.

    °°°

    Quant au livre d’Antonin, qui me semble son premier vrai roman, il marque lui aussi une étonnante extension des qualités de perception et d’expression de l’écrivain, dont les influences littéraires multiples (de Robert Walser, de Thomas Bernhard ou de Peter Handke, notamment) tendent à se fondre dans une écriture plus personnelle.

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    Après un premier regard traversant un peu sceptique, c’est avec un intérêt croissant, et même plus vif que pour ses derniers livres, que j’ai continué de lire L’Homme en veste de pyjama, qui me semble maîtriser sa matière (romanesque en l’occurrence) avec plus de verve et d’originalité, de qualités inventives dans l’écriture et de pénétration, quant au thème, que dans ses ouvrages précédents. Il y va ! Il s’en donne !

     

    Ce vendredi 17 novembre. – Encore un peu secoué ce soir, et la jambe droite très douloureuses, après avoir failli m’écraser moi-même contre le mur de pierre de taille avec notre transporteur à chenilles que je manipulais en marche arrière et que je n’ai pu arrêter après avoir été déséquilibré.

    On imagine le tableau : JLK crevant de s’écraser lui-même ! Mais Sophie, attirée par mes cris, a juste eu le temps de retenir la machine qui n’a fait, de sa chenille gauche, que me remonter le long de la jambe droite, avant de lâcher un soupir de résignation…  

    °°°

    L’alcool est à la fois aiguiseur de couteaux et démon décréateur, agent de dilution et de dispersion à la funeste façon de la drogue, comme il en va de l’obsession sexuelle. Une dose de trop et c’est la vague, puis la noyade dans le vague de l’indétermination. Une fois de plus : question d’équilibre et d’énergie résistante – de refus de sombrer

    °°°

    Autant la positivité béate m’insupporte, autant j’en viens à me défier de la négativité à tout crin de certains, dont on dirait que le pire les réjouit. Je suis décidément un réaliste, et la réalité n’est pas si noire et désespérée que le prétendent ceux-là, ni aussi mornement merveilleuse que le prétendent les euphoriques.

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    En fait, il me suffit de revenir à nos fenêtre grand ouvertes, puis de faire un tour dans mes bibliothèques pour retrouver le sens commun qui m’est propre, hérité des miens et de ceux en qui j’ai reconnu mes bons conseillers, de Tchékhov à Annie Dillard, en passant par le Bon Will et René Girard, entre tant d’autres.

    °°°

    Un rêve m’a permis cette nuit de m’entretenir bien amicalement avec un maître à voir qui dessinait comme personne : que des choses justes et belles. Il m’a rappelé notre maître de dessin du collège, un Monsieur Gauthey aux cheveux assez longs mais toujours cravaté de laine, qui m’a aidé à mieux voir la peinture et m’a encouragé dans mes premiers tâtons. C’est lui, je crois qui m’a fait aimer Utrillo, le premier de mes peintres préférés. Son souvenir m’est plus tendre que celui d’aucun(e) de nos profs de l’époque.

    °°°

    Ensuite j’ai repris la lecture de Fleur Jaeggy. Ensuite j’ai composé un poème sur le thème de l’enfant au toton :

     

    L’enfant au toton

     

    Quand le temps est fini,

    nous continuons de veiller;

    les objets restés seuls

    se sentent un peu à l’abandon,

    mais qui peut en parler ?

     

    Nul ne l’a appris à l’enfant.

    Nul ne sait ce que dit la chaise

    à la lampe allumée,

    dans la pièce d’en haut,

    où le silence paraît régner.

     

    L’enfant seul contredit

    ce que tous ont l’air de penser:

    tous enterrés vivants,

    tous satisfaits d’on ne sait quoi,

    tous repus de néant,

    - aveuglés de leurs seuls regards.

     

    L’enfant seul fait tourner la table

    tandis que nous veillons...

      

    °°°

    Le jeune écrivain est assez naturellement con. Puisse-t-il rester jeune.

     

    Ce jeudi 23 novembre. – La visite de nos jeunes Américains nous a permis, une fois de plus, d’évaluer la qualité de nos liens familiaux, sans la moindre ombre ni le moindre trouble, non plus qu’aucune sentimentalité excessive. Nous sommes justes, me semble-t-il. Toutes nos relations, autant avec S. et F. qu’avec J. et G., sont équilibrées et justes.

    Ce mardi 28 novembre. – J’ai repris et achevé ce matin ce poème qu’on peut dire tranquillement métaphysique, n’est-ce pas, à la fois tout limpide et obscur, mélange de jour blanc et de trou noir, qui suscite aussitôt de bonnes réactions dès que je le mets en ligne – comme quoi…

    Au bord du ciel

     

    On sort afin de prendre l’air.

    Le cosmos est tout près :

    il suffit de lever les yeux.

    Quatrième dimension:

    le temps se verra conjugué

    à son corps défendant.

     

    De l’abîme inversé

    s’étoilent les cosmogonies.

    Tu ne t’es pas vu naître,

    toi qui prétends tout expliquer

    mais on t’a raconté

    le dais du ciel à neuf étages,

    le Seigneur à l’attique

    et les atomes inquiets -

    on parle de carnage...

     

    On chine dans le savoir,

    et par le ciel au ralenti

    les bolides vont clignotant

    dans la lumière noire.

     

    On croit voir l’infini,

    et nos atomes, nos étoiles

    ajoutent au récit

    du grand livre des vents.

     

    Le ciel n’est peut-être qu’un mot,

    mais en est-on capable ?

    (À La Désirade, cette nuit de novembre 2017.)

     

    À l’atelier de la ruelle du Lac. – Chaque fois que je passe en ce lieu, qui m’est un autre territoire d’immunité, je me dis que je pourrais vivre une autre vie au milieu de tous ces livres, comme je l’ai vécue, seul, au Grand Chemin puis à la Malmeneur, dans les années 70, ou dans mon antre des escaliers du Marché, jusqu’en 1982, avec un peu de whisky et quelques biscuits, à l’écart, tout ça comme nous le sommes en harmonie à La Désirade ou comme je le suis, seul là encore, à l’isba. À chaque fois, cependant, que j’y reviens, me prend comme une paradoxale nostalgie du présent, si j’ose dire – thème possible d’un autre poème.

    Le hasard, à l’atelier, me fait tomber sur Ariel de Sylvia Plath, qui me parle aussitôt. Comme Fleur Jaeggy et Laura Kasischke, Plath est une espèce de fée-sorcière - autre thème de poème.

    °°°

    Annie Dillard écrit que les poètes lisent de la poésie et que les romanciers lisent des romans, mais ça se discute. Et j’aime assez cette formule : «ça se discute ». Non pas « ça dépend», que je trouve mol et presque lâche, et surtout pas «des goûts et de couleurs », mais « ça se discute », qui va vers l’éclaircie - et décidément je me sens éclaireur.

    °°°

    Au contraire de Guido Ceronetti, je pondère, et le relativisme féminin de Lady L. n’est certes pas étranger à cette façon de ne pas tout pousser au noir et à la catastrophe, qui ajoute finalement à l’irrespirable et à l’invivable.

     

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  • Immanence

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    (Sur une vision de Stéphane Zaech)
     
    Les choses en sont là:
    le poète en avait rêvé ,
    et tel est son constat:
    l'arbre du savoir est coupé.
     
     
    Ce qui se dit alors
    sera la question de nos jours,
    et le dire et comment,
    à l'exclusion de tout discours
    autre que de saveurs
    sonores et bariolées.
     
     
    Le vert serait sensation pure
    au dévalé des monts
    surgis des antans du tréfonds;
    et le rouge pointerait
    en vive affirmation:
    me voici tout ardent,
    je suis la fleur en gratuité !
     
     
    Les choses en sont donc là,
    et nous voici les contempler
    comme au premier matin.

  • Ceux qui s'étonnent encore

    SAMSUNG2014 794.jpgCelui qui évite les parcours fléchés aux processions fébriles de Russes sincèrement enthousiastes au demeurant / Celle qui découvrant le pont du Rialto pour la première fois s'exclame en japonais: stupendo ! / Ceux qui arrosent de spritz leur piattino de ciccheti / Celui qui s'émerveille de ce qu'il y ait quelque chose plutôt que rien sur le Campo San Barnaba / Celle qui commente l'édito de Paola Severino (dans le Gazettino de ce matin) consacré au rôle des nanas et aux choix à faire pour le bien du pays / Ceux qui draguent Daniela sans savoir lequel l'emmènera au Danieli / Celui qui traite de bonne pâte  son amie abusant juste un peu des lasagnes / Celle qui se demande où était le peuple de Venise avec tous ces palais comme on en voit pas un en Alsace / Ceux qui se demandent si c'est un bon choix tactique pour l'UIL de se rapprocher de la CGIL sous la pression de la CISL / Celui qui prétend écrire un roman sur cette terrase du Campo Santa Margherita où l'on a déjà tourné des films qu'il n'a même pas vus / Celle qui  va sur les traces de Corto Maltese dans l'ancien ghetto dont les chats ne pissent pas casher à ce que je sache / Ceux qui se pointent au bar branché que recommande le Routard sans y trouver si bon le tiramisù donc ça aussi sera noté sur le rapport / Celui qui en est resté au Guide Baedeker dont la couverture vieux rose lui rappelle le temps du Baron Corvo où la connection ne merdait pas encore comme aujourd'hui / Celle qui achète des artichauts au joli marchand du marché flottant qui n'a sûrement jamais tâté du Cynar d'une cougar / Ceux qui te rappellent gravement que Venise s'enfonce et auxquels tu réponds qu'eux aussi  / Celui qui te recommande les vitrines d'anatomie comparée du Musée d'histoire naturelle de Santa Croce / Celle qui te manque ce matin au Dorsoduro et te rassure en te jurant que tu lui manques aussi donc tout est bien et le chien aussi va bien / Ceux qui font des découvertes à la librairie La Toletta où ils tombent ce matin sur le dernier recueil de nouvelles de Fleur Jaeggy / Celui qui lit le papier du Gazettino sur Les amoureux de Goldoni dont l'auteur prétend que c'est un opéra d'une indéniable modernité vu qu'on est encore amoureux aujourd'hui n'est-ce pas / Celle qui te recommande de faire un selfie de toi sur le pont des Soupirs afin de l'envoyer à ta soupirante / Ceux qui ont appris plus tard que Daniela s'était promise à l'abbé Daniélou, etc.

      

    Images: JLK

  • Pour tout dire (31)

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    À propos de la mousse-party de samedi et du puritanisme stigmatisé par Janine Massard dans son dernier roman Question d’honneur. Des simulacres de plaisir et de l'obsession des confesseurs. De la nécessité de détendre l'atmosphère…


    Des grappes de bulles savonneuses s'élevaient l'autre jour de l'invisible piscine du Jardin d'Eden d'à côté, sur fond de tonitruantes basses binaires, les libertins autoproclamés se défonçaient en toute liberté dans l'enceinte des hauts murs les protégeant des supposés puritains, et je contemplais le vol gracieux des hirondelles, peu soucieuses visiblement de débats sur le burkini ou l'accouplement en public, en pensant à l'horrible nuit évoquée par Janine Massard dans son livre récemment paru sous le titre de Question d'honneur.

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    Janine Massard raconte, sur la foi d'un témoignage brisant tardivement un secret de famille, l'histoire affreuse d'une jeune fille violée à la fin d'un bal de campagne, qui se retrouve enceinte et immédiatement stigmatisée par son père instituteur et notable de la paisible localité lémanique où se passe l'histoire - ledit père étant le parangon de ce qu'on appelle dans ces régions un « mômier », équivalent protestant du bigot catholique, aux yeux duquel l'honneur familial et social doit être défendu avec une rigueur sans faille, en vertu de la doctrine salafiste du coin que représentait le calvinisme en ces années point trop éloignéesJanine . Janine Massard invoque le souvenir de feu son ami Jacques Chessex dans le prologue de son roman, qui aurait excellé dans le traitement de ce thème.

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    De fait, Maître Jacques figure par excellence l'écrivain à la fois puritain et anti-puritain qu'on retrouve dans les sociétés moralement très corsetées, reproduisant à l'envers la logique du surveiller et punir comme l'ont fait, au rebours du catholicisme le plus rigoureux, un Sade (qui fascinait d'ailleurs Chessex) ou un Jean Genet transformant le rituel de l’eucharistie en messe noire.
    Le regard de Janine est moins « théologique » et érotomane que celui de Maître Jacques, surtout attaché à la condition des femmes, qu'elles soient soumises par consentement conventionnel, comme la mère de la pécheresse, ou vouées à l'opprobre et au châtiment des Justes.

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    Les grappes de bulles poisseuses d'une pool-party marquent-elles un progrès par rapport aux braises du feu purificateur dans lequel un père invoquant la Loi du Seigneur fait disparaître le fruit du péché avant d'envoyer sa fille se faire voir ailleurs ? Je n'en suis pas sûr, violence mise à part, dans la mesure où le simulacre de plaisir me semble aussi douteux que la parodie de pureté, tous deux soumis à un code conformiste.


    Si l'on regarde tranquillement ces phénomènes que sont la soumission ou l'insoumission obligatoire, ce qui frappe est la même tension frisant souvent l'hystérie, comme dans le moralisme obsessionnel du Docteur Tissot faisant de l'onanisme plus qu'un péché: une terrible maladie détournant le jeune ouvrier ou la jeune paysanne de son Devoir, le voyeurisme de droit divin des confesseurs ou l'immoralisme furibond d'un Sade prônant la sodomie des tout-petits.
    Tout ça est lassant pour qui aime la vie, la nature, les bonnes et belles gens ou les bains à poil (ou en costume à bretelles et volants) dans la mer marine sous le ciel céleste. Cela étant, la parole des écrivains, quand elle ressaisit la complexité humaine au-delà des schémas bien-pensants, est plus que jamais nécessaire et possiblement libératrice, mais les « mômiers » se retrouvent dans toutes les religions et les idéologies, aujourd'hui autant que naguère, comme l'avaient bien vu et dit Rabelais ou Montaigne.

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    À la page 104 de ses Inévitables bifurcations Lambert Schlechter cite Lucrèce à propos d'Epicure: « La vie humaine, spectacle répugnant, gisait / sur la terre écrasée sous le poids de la religion / quand pour la première fois un homme, un Grec / osa la regarder en face, l’affronter enfin », etc.
    Oui, on peut dire ca. Mais on peut dire aussi que n’importe qui peut aujourd’hui se réclamer d’Epicure à trop bon marché, ou que le Sermon sur la montagne nous a peut-être fait plus avancer, en tant que frères humains que les délires énervés du divin marquis - et la dispute s'emballe sur Facebook tandis que les hirondelles se préparent à migrer au dam des frontières et autres plus ou moins fantasmatiques chocs de civilisations.


    En reprenant les Inévitables bifurcations de Lambert Schlechter, avec une pensée amicale rétrospective à la pauvre Gisèle de Question d’honneur, on lit que « la concupiscence, comme dépravation, comme péché, saint Augustin, le grand maître à penser de l’Occident, la voit déjà à l’œuvre chez le nourrisson, dans le VIIIe chapitre du premier livre des Confessions, où il se place sous les auspices de la Bible en citant le livre de Job : car nul n’est pur de péché, non pas même le petit enfant dont la vie n’est que d’un jour sur terre (coup de blues d’un scribe aussitôt pris pour parole de Dieu) et pour le nourrisson qui ne demande qu’une chose, boire le lait de sa mère, Augustin utilise à dessein le verbe de la concupiscence « convoiter » : était-ce un péché de convoiter le sein en pleurant, et il répond que oui, c’était répréhensible, c’était une avidité mauvaise, la malédiction est déjà sur l’enfant avant qu’il naisse, et Augustin de citer le psaume 51 : j’ai été conçu dans l’iniquité (c’est-a-dire par l’accouplement de mon père et de ma mère) et c’est dans le péché que ma mère m’a porté, dans les manuels de confession et de pénitence, libri poenitentiales, en vogue depuis le Moyen Âge, et jusqu’au XIXe siècle et au-delà, une part importante est consacrée à la sexualité, on a dénombré au cours des siècles plus de 400 ouvrages de ce genre, de façon souvent très détaillée & explicite ils dénombrent et décrivent les péchés commis dans ce domaine, tout ce qui n’est pas pure mécanique de procréation est péché, les positions autres que la missionnaire sont « contre nature » et donc péché, les caresses buccales, cunnilingus et fellation, sont péché, l coït anal est péché, l’accouplement pendant les menstrues est péché, c’est péché aussi pour les époux de se voir mutuellement nus, les célibataires frustrés qui rédigent ces manuels à l’adresse des confesseurs qui ont pour mission de terroriser les croyants reprennent l’idéologie de saint Paul et des Pères de l’Eglise : haine du monde, haine du corps, haine de la femme, haine du sexe et obsession de la virginité, et ils ont beau mentionner que Jésus, en principe, n’a rien contre le mariage, puisqu’il a au début de sa vie publique, pris part à un festin de noces, mais uand Jésus se met à parler de sexe, voir Matthieu XIX, 12, il valorise ceux qui en vue du Royaume des Cieux et sont coupé les parties génitales, quand j’ai passé quelques heures à étudier les manuels de confession et de pénitence, j’ai hâte de lire quelques pages de Montaigne, Essais, livre III, chapitre 5, « sur des vers de Virgile », cinquante pages magnifiques, lucides et ludiques, sur les choses du corps »…

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    Enfin, les menées infernales n’étant pas éternelles, le barattement binaire de la disco d’à côté a pris fin dimanche soir, et comme la bonne vie ordinaire continue nous continuons de pécher, à poil ou en soutanes seyantes, le long des dunes de Sète ou ailleurs en remerciant la vie de faire la pige à la mort et à tous ses suppôts, ce que nous nous réjouissons d’exprimer dans la langue du Grand Inquisiteur, gracias a la vida...


    Janine Massard, Question d’honneur. Bernard Campiche, 2016, 217p.
    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations, Les doigts dans la prose, 161p.

  • Pour tout dire (30)

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    À propos de la prochaine glaciation, d’un roman en chantier de Karl Ove Knausgaard évoquant le prophète Ezéchiel, des fringues de Madame Swann et des cornflakes de Lambert Schlechter. Où l’on voit que tout communique plus ou moins quand par amour on s’efforce de « faire chier la mort », etc.


    Le « Proust norvégien » peut toujours gratter : jamais il ne fera parler les étoffes comme le divin Marcel qui jamais, soit dit en passant, ne parle de Dieu, alors que Lambert Schlechter y revient à tout moment à sa façon entre l’annotation de deux paperoles style : « d’ici trois quatre milliards d’années le soleil va devenir encore plus chaud, mais je sais que je ne serai plus là, ça me rassure, je note sur un Zettelchen :patates persil cornflakes lait, ferai mes achats, puis lirai, encore, Sloterdijk, du musst dein Leben ändern », etc.

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    « Tu dois changer ta vie », se répètent tous les jours ces « fourmis papivores », selon l’expression de Zorba le Grec raillant son ami le scribe sirotant son verre de sauge, et même Henning Mankell se le sera seriné une année avant sa mort, tout en écrivant son Sable mouvant qui m’a touché bien plus que le Mars de Fritz Zorn à l’époque où celui-ci venait de succomber à son crabe, car Mankell reste impatient de changer sa vie même s’il sait que la prochaine glaciation en Suède, vers l’an 3333, limite notre devenir - comme Peter Sloterdijk il fait tous les matins son fitness gymno-poétique de mec attaché à travailler son immunité joyeuse, comme Lambert Schlechter il dit à la femme qu’il aime, « tu existes donc je suis, j’aime la vie où nous sommes, la mort c’est pour un autre jour », et v’là que me reviennent les mots de notre ami Thierry Vernet dans ses carnets : « La mort, ma mort, je veux la faire chier un max à attendre devant ma porte, à piétiner le paillasson. Mais quand il sera manifeste que le temps sera venu de la faire entrer, je lui offrirai le thé et la recevrai cordialement ». C’est la version soft de notre ami Thierry, avec laquelle contraste la version hard de Lambert Schlechter, qui publie un recueil de poèmes sous le titre d’Enculer la camarde

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    La mort d’un père, premier tome du cycle autobiographique de Karl Ove Knausgaard, s’ouvre sur trois pages évoquant la mort physique du cœur humain avec l’objectivité froide d’un légiste ou d’un employé des pompes funèbres comme on en trouve dans l’épatante série Six feet under. Mais cet aspect strictement physiologique ne nous apprend rien sur le père de Karl Ove, pas plus que les débats à n’en plus finir « autour de Jésus » ne nous instruisent vraiment sur la nature du présumé Sauveur.

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    Pendant que sa femme attend leur premier enfant, l’écrivain Knausgaard travaille comme un damné sur un roman maintes fois recommencé et dans lequel il sera question du prophète Ezéchiel et des deux frangins mythique Caïn et Abel en version scandinave. Il est très peu question de Dieu dans l’autobiographie de l’écrivain norvégien, extrêmement attentif en revanche à tout ce qui relève de ce qu’on appelle la transcendance, et sa façon de parler des gens, de son père (par défaut et dépit) et de son frère Yngve, puis de sa future seconde femme Linda et de leur petite fille aussi adorable que despotique, avec une attention bonnement religieuse qui s’accentue au fil des 1000 premières pages de son autobiographie (j’en suis à la page 512 d’Un homme amoureux), en attendant le retour à son enfance dans le troisième tome intitulé Jeune homme.

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    Dans la foulée, alors que la phrase de Knausgaard se distingue absolument des extravagants chichis de la prose proustienne, l’on pourrait dire tout de même que l’attention de l’auteur norvégien aux objets et aux gestes rituels de la vie quotidienne procède de la même ferveur amoureuse qui, à un moment donné, amène le Narrateur à faire « parler » les toilettes de Madame Swann, comme lorsqu’il souligne qu’ « on dirait qu’il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une humeur facile dans le taffetas blanc, et qu’une sorte de réserve suprême et pleine de distinction dans la façon d’avancer le bras avait, pour devenir visible, revêtu l’apparence, brillante du sourire des grabds sacrifices, du crêpe de Chine noir »…

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    Le romancier israélien Amos Oz reprend la balle du jeune homme au vol, pour en faire une sorte de grand pataud hirsute à barbe noire fleurie de talc de bébé, qui renonce momentanément à ses recherches sur la figure de Jésus dans la tradition juive, s’engageant comme lecteur du soir chez un très vieil érudit du nom de Gershom Wald auprès duquel il rencontre la « maîtresse » de celui-ci (au sens dominant et non amoureux), la belle Atalia qui le traite aussitôt comme un ado prolongé.
    Au cours d’une de leurs premières soirées de discussion, le vieux Gershom vitupère les pamphlets anti-chrétiens que lui cite le jeune Shmuel, notamment La polémique de Nestor le prêtre, remontant au Moyen Âge, en affirmant que, « pour argumenter avec Jésus-Christ (…) il convient de prendre de la hauteur et non de se vautrer dans la fange ». À propos, alors, de l’amour universel qu’on suppose au cœur du message de Jésus, Gershom s’interroge non sans bousculer les petites objections du jeune homme : « Pouvons-nous nous aimer les uns les autres sans exception ? Jésus a-t-il aimé tout le monde sans exception ? Y compris les changeurs aux portes du Temple quand, aveuglé par la fureur, il renversa leurs tables ? Ou lorsqu’il déclara, « Je ne suis pas venu apportera paix sur la terre, mais le glaive » ? Aurait-il pu oublier, en cet instant, le précepte de l’amour universel ou de tendre l’autre joue ? Et le jour où il incita ses apôtres à être comme des serpents et doux comme des colombes ? Et surtout lorsque, selon saint Luc, il ordonna : «Amenez-mois mes ennemis, ceux qui ne voulaient pas que je règne sur eux, et qu’on les égorge en ma présence ». Où était donc alors passé le commandement d’aimer aussi – et surtout – ses adversaires ? Au fond, qui aime tout le monde n’aime personne. Voilà comment on peut discuter avec Jésus le Nazaréen, pas en proférant des insultes ».
    Alors le jeune Shmuel d’objecter : « Les Juifs qui ont composé ces textes polémiques l’ont certainement fait sous l’influence des biimades et des persécutions des Chrétiens »…

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    Sur quoi l’intraitable béquillard y va de sa fulmination voltairienne qui plairait sans doute à notre compère Lambert Schlechter : « Le judaïsme, le christianisme – et n’oublions pas l’islam – dégoulinent de bons sentiments, de charité et de compassion, tant qu’on ne par le pas de menottes, de barreaux, de pouvoir, de chambres de torture ou d’échafauds. Ces religions, en particulier celle nées au cours des siècles derniers et qui continuent à séduire les croyants, étaient censées nous apporter le salut, mais elles se sont empressées de verser notre sang. Personnellement, je ne crois pas en la rédemption du monde. En aucune façon. Non parce que je considère qu’il est parfait. En aucun cas. Il est retors, sinistre et rempli de souffrances, mais qui veut le sauver versera des torrents de sang. Buvons notre thé et oublions ces horreurs. Le jour où les religions et les révolutions disparaîtront – toutes sans exception – il y aura moins de guerres sur la planète, croyez-moi. L’homme est par nature constitué comme un bois tordu, a dit Emmanuel Kant. Inutile de le redresser au risque de se noyer dans le sang. Vous entendez comme il pleut dehors ? Il est presque l’heure des informations ».
    Après avoir lu cette forte page de Judas, hier soir, j’ai passé une heure à dépouiller une quinzaine de magazines français de droite et de gauche (Marianne et le Figaro Magazine) que nous a filés notre vieux voisin promenant tous les matins, en pagne vert, son petit yorkshire.

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    Or ce que dit le personnage d’Amos Oz se vérifie à toutes les pages de la paperasse médiatique, entre abrutissement de grand luxe et séquelles sans nombre du chaos migratoire et des guerres entretenues au nom du Dieu multiface, meurtres en série sur les autoroutes ou nouvelle secte relançant la folie pseudo-religieuse à l’enseigne de Falun Gong, d’autant plus populaire que ses membres se voient brimés par le pouvoir chinois - et le serpent de se mordre la queue, etc.


    Amos Oz. Judas. Traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen. Gallimard, coll. Du monde entier, 347p.
    Lambert Schlechter. Inévitables bifurcations. Les doigts dans la prose, 161p.
    Karl Ove Knausgaard. Un homme amoureux. Folio Denoël, 727p.

  • Pour tout dire (29)

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    À propos de l'homme de théâtre portugais Domingo Semedo retrouvé en rêve, et des femmes dans le Journal intime d'Amiel. Du portrait hypersensible de Linda Knausgaard dans Un homme amoureux et d'un accouchement épique. Lorsque l'enfant paraît et comment le père résiste à la mère pour finir son roman.

     

    14358759_10210579160182078_2656369548380352518_n.jpgLes rêves nous envoient d'étranges messages, dont les associations d'idées ou d'images évoquent parfois le magma des romans en gestation. La nuit dernière ainsi, où plutôt à l'aube de ce dimanche, je me suis retrouvé dans le même train que l'homme de théâtre portugais Domingo Semedo, mort depuis des années après avoir été plus ou moins soupçonné par certains d’avoir foutu intentionnellement le feu à son théâtre, ce que je n'ai jamais cru, mais plus incroyable encore m'a paru, dans le rêve, le fait qu'après m'avoir ignoré quelque temps (je croyais qu'il me faisait la gueule), et m'ayant ensuite gratifié d'un sourire lumineux en me reconnaissant, il engagea bientôt la conversation sur les portraits de femmes dans le Journal intime d'Amiel dont il me rappela que le vieux Tolstoï le lisait comme une Bible, sur quoi je renchéris à propos des remarquables paysages évoqués par l'immense randonneur qu'était aussi Amiel alors qu'on se le figure toujours casanier et nombriliste.

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    Domingo Semedo était une figure de la vie théâtrale lausannoise, dans les années 70 à 80, je crois me souvenir qu'il avait eu maille à partir avec la police politique de Salazar, et c'était, en marge du théâtre institutionnel, un découvreur et un défenseur de textes originaux, au même titre qu'un Philippe Mentha quoique plus modestement et avec plus d'ombrages caractériels à l'égard des critiques, et notamment des miennes dans les colonnes de la Gazette de Lausanne.
    Ces souvenirs me reviennent comme liés, subconsciemment, à ma lecture, hier soir, de pages frisant le fantastique quotidien, dans Un homme amoureux, où Knausgaard raconte l'accouchement homérique de Linda, dont les longues douleurs sont palliées au gaz hilarant et qui aboutit à un pic d'émotion bouleversant tout pareil à celui que nous avons vécu à la naissance de notre premier enfant; et dans la foulée je me rappelle soudain que j'ai été surpris et non moins ravi, un jour, de parler de cette émotion avec Jacques Gardel, ancien camarade de la Jeunesse progressiste lausannoise devenu lui aussi un homme de théâtre en vue, plus radical que Semedo, dans la lignée de Grotowski, et que j'ai retrouvé sur Facebook.

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    Avec Jacques, donc, dont j'ai parfois vertement critiqué certaines mises en scène, et souvent reconnu aussi l'originalité et le courage des entreprises (l'inoubliable Echomort en je ne sais plus laquelle des années 70), nous étions tombés d'accord, tout bohèmes que nous fussions, sur l'inimaginable changement, dans nos vies , qu'avait représente l'apparition d'un enfant.
    Certains lettreux inattentifs, et autres journalistes culturels se croyant à la page, réduisent les 16.000 pages du Journal d'Amiel aux ruminations introspectives d'un prof genevois velléitaire qui marquait d'une croix navrée chaque « rechute » dans la délectation morose de la manuélisation solitaire.

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    Or ce cliché de la « noix creuse » est aussi injustement réducteur que les images, bien plus idiotes encore, qu'on a diffusées dans les médias à propos de Karl Ove Knausgard, tantôt taxé de « Proust norvégien » et tantôt de rocker du laptop ou de serial violeur des secrets de famille.
    Henri-Frédéric Amiel fut un observateur sans pareil de la micro-société genevoise qu'il fréquentait, un témoin remarquable de la vie intellectuelle européenne et ses vues prémonitoires sur l'avenir collectiviste de la Russie ne sont pas d'un mol branleur de cabinet. Surtout, et là ca préfigure les amours fantasmatico-masochistes de Proust, c'est un portraitiste de femmes carabiné, cherchant la perle rare et passant en revue une centaine de fiancées potentielles avant d'en choisir une seule et de se trouver toutes les raisons de ne pas se déclarer.


    maria_og_karl_ove_raps_1_foto-_fanny_zaabi_behrer.jpgL'auteur d'Un homme amoureux est, par comparaison avec ces deux champions de l'amour imaginaire et de la valse-hésitation, un garçon beaucoup plus aimant en réalité, à la fois très doux quoique teigneux par instinct de conservation, et qui pleure quand il n'en peut plus. Au fil des pages d’Un homme amoureux se dessine, en outre, un magnifique portrait de Linda, femme douce et forte autant que Karl Ove est intense et fragile - laquelle fragilité ne l’empêchera pas, sous la pression de son éditeur et pour en finir avec son roman en chantier, d’envoyer paître Linda et la petite le temps de mener à bien son propre accouchement littéraire, après lequel seulement il fera son devoir de père moderne...
    Les larmes de Karl Ove dans La mort d'un père, dont on ne saura que plus tard pourquoi il le détestait tant, et les larmes de désespoir soudain qui lui viennent quand Linda conclut que leur union est impossible, n'ont rien d'une rage de mec narcissique ou sentimental: leur source est plus profonde, voire mystérieuse.
    Amiel, lui, chiale à tout moment sur lui-même, et ça me fait marrer comme quand il se croit essentiellement un poète (ses bouts rimés sont hélas d'une platitude totale) et qu’il se dit que son journal ne vaut rien du point de vue littéraire.
    Je parle en connaissance de cause puisque j'ai survécu quelque temps, à raison de cinq francs la page, de la dactylographie des pages manuscrites du Journal en voie de publication à L'Age d'Homme, à laquelle je consacrai des heures dans une petite mansarde parisienne de la rue de la Félicité, à l'été 1974, quelques mois après la publication de mon premier livre.

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    Où Karl Ove Knausgaard rejoint cependant Amiel et Proust, c’est dans son aperçu superbement détaillé de la micro-société artistico-littéraire qu’il fréquente à Stockholm, qui n’a rien à voir évidemment ni avec les milieux académico-bourgeois du diariste genevois, ni non plus avec le quartier du faubourg Saint Germain, mais la précision, la minutie du regard et l’aptitude à théâtraliser le quotidien découlent de la même attention extrême, avec parfois plus d’intensité et de cœur que chez ses aînés.
    Ainsi, par exemple, de l'évocation de la naissance de Vanja, qui recoupe, image par image, celle que j'ai faite dans mes carnets des Passions partagées, à cela près que notre enfant ne vint pas en dix heures mais dans le temps raccourci d'une césarienne.

    Cela étant, l’apparition relève du même miracle absolument banal et sans pareil : 

    « Voulez-vous recueillir l’enfant ? demanda la sage-femme en s’adressant à moi.
    - Oui.
    - Venez. Mettez-vous là.
    - Je fis le tour du tabouret et me postai devant Linda qui me regarda sans me voir.
    - Allez, encore une fois, poussez. Vous y êtes, poussez !
    J’avais les yeux pleins de larmes. L’enfant sortit d’elle tel un petit phoque et mes mains le reçurent.
    - Ooooh, m’écriai-je, ooooh.
    Le petit corps, gluant et chaud, faillit me glisser des mains mais la jeune stagiaire était là pour m’aider.
    - Il est sorti ? Il est sorti ? demanda Linda.
    - Oui, dis-je enlevant le petit corps vers elle et elle le posa sur son sein et je sanglotai de joie et Linda me regarda pour la première fois depuis des heures et me sourit.
    - Et c’est quoi ? demandai-je.
    - Une fille, Karl Ove, c’est une fille,
    - Elle avait de longs cheveux noirs collés sur la tête. Sa peau était grisâtre et comme couverte de cire. Elle poussa un cri, jamais je n’avais entendu un son pareil, c’était ma fille qu’on entendait et j’étais au centre du monde. Ca ne m’était jamais arrivé mais cette fois j’y étais, j’étais au centre du monde. Autour de nous, le silence régnait, la nuit régnait, mais là où nous étions, la sage-femme, la stagiaire, Linda, moi et le tout petit enfant, c’était la lumière. »
    De fait, telle est la lumière...

  • Mon frère cet inconnu

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    … Vous ne trouvez pas que nous nous ressemblons ? / Certes, cela m’a tout de suite frappé / Puis-je vous demander votre nom ? / Dubol, Fabien Dubol / Et le nom de votre père ? / Aymon, Aymon Dubol, et vous ? / Guillaume Dubol, fils d’Aymon Dubol / Et c’est où que tu descends ? / Je descends à Dijon, d’ailleurs on y est, et toi ? / Je ne descends qu’à Dole / Alors salut, Dubol / Salut Dubol…
    Image : Philip Seelen

  • La bonne chanson des gestes

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    Le Traité des gestes de Charles  Dantzig est d’un gai savoir allègre

     

    Drôle d’oiseau bariolé de la littérature contemporaine dont la lecture du monde aussi érudite que fantaisiste rejaillit sous toutes les formes transgenres de l’essai et du poème ou du roman, l’auteur du mémorable Dictionnaire égoïste de la littérature française et de la non moins épatante Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, excelle au grand écart entre savoir ouvert au monde et récit très personnel, dans ce Traité des gestes qui s’inscrit (entre autres) dans la lignée étincelante d’un Ramon Gomez de La Serna…  

    Chronique de JLK    

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    Il va de soi que le langage des gestes ne se limite pas à la langue des signes des gentils malentendants pas plus qu’aux méchants doigts et autres bras d’honneur des crétin(e)s qui vous dépassent à toute heure sur les autoroutes de la muflerie, appelant autant de gestes réactifs appropriés ou non, etc.

    Le premier geste de l’enfant est comme une signature perso, qui rappelle celui de notre ancêtre se hissant sur ses pattes antérieures pour apposer ses mains enduites de sang de bison au plafond de la grotte d’Altamira ou partout ailleurs - aujourd’hui entre tags et graffiti.

    Je suis donc je bouge. Je tique donc je toque à l’attention d’autrui. Je me prends la tête pour me la jouer penseur de Rodin mais ça peut aussi signifier un gros chagrin ou une migraine à se damner - geste du revolver sur la tempe. Si Hannibal Lecter se retourne pour vous jeter un regard à la fin de l’épisode, vous savez que ce geste est une menace de plus.

    Il y a les gestes polis de nos grands-pères soulevant leur chapeau, comme il y a le geste minable de celui qui fauche une fleur sur une tombe, les gestes élégants ou les gestes de la moquerie, les gestes pour-ne-rien-dire ou les gestes déchirants.

    « Superficiels, écrit Charles Dantzig, les gestes sont plus importants que nous ne le pensons, nous qui les laissons sortir de nous et y rentrer comme des coucous, et sans leur accorder plus d’attention; un appui à nos paroles, des éclairs de nous, je ne sais quoi d’autres».

    Des éclairs de nous ! Des reflets, des aveux involontaires ou conscients, des morceaux de nous qui sont comme des possibilités d’ILS, de VOUS tous et de tous mes MOI. Bref, comme rien de ce qui est humain n’échappe à la chanson de geste des gestes, il y a une anthropologie de la gestuelle, une poétique du beau geste ou de la moche attitude (gestes de la petite emmerdeuse ou du gros con), une typologie du geste cinématographique (le geste de Charlot qui balance son mégot dans le tuba du musicien voisin ou celui de Marilyn retenant l’envol de sa robe-corolle au-dessus de la bouche d’aération du métro, une doxologie (geste du Seigneur bénissant) ou une démonologie (geste du saigneur sévissant) de ce langage plus récemment intégré dans l’investigation psychologique ou policière des profileurs «mentalistes», etc.

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    Personnel et partial, donc parfois injuste…

    Charles Dantzig est une chanson de gestes à lui seul, qui emprunte à toutes les formes, classant d’ailleurs explicitement ses quelque trente livres parus en «formes de romans» et «formes de poèmes », «formes d’essais» et «formes de traductions», celles-ci (de Scott Fitzgerald, Joyce et surtout Wilde) indiquant plus précisément son penchant marqué pour la littérature anglo-saxonne.

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    Dans Les écrivains et leurs mondes, somme transitoire parue dans la collection Bouquins réunissant son Dictionnaire égoïste et d’autres textes aussi éclairants que péremptoires (et parfois discutables à mon goût) sur l’esthétique littéraire anti-naturaliste de l’auteur dont le plus salubre me semble La guerre du cliché, Charles Dantzig, posant crânement en couverture, le geste de se tenir la tête de sa main gauche, affichait plus souvent qu’à son tour ses positions personnelles d’écrivain gay de gauche, qui réapparaissent à tout moment dans ce Traité des gestes, souvent avec humeur, ce qui se comprend s’agissant de la minorité qu’il défend bec et griffes, et parfois aussi avec lourdeur, notamment quand il se veut le plus «spirituel».

    Affirmer ainsi, que Dante est l’homme le plus dénué d’esprit de l’histoire de l’humanité, me semble relever de la même injustice, à vrai dire insignifiante, que lorsque notre censeur conchie Céline ou Dostoïevski, entre autres «gestes judiciaires» expéditifs. Mais on se rappelle qu’au chapitre des énormités célèbres un Nabokov réduisait à rien un Faulkner et que Céline, précisément, fit de Proust un enculeur de mouches sans intérêt.

    Bref, on ne demande pas, au jardin zoologique, à la gazelle de comprendre la psychologie du rhinocéros, ni à celui-ci d’être sensible au chant du rossignol, et l’on passe donc allègrement sur ces agaceries pour achopper à la substance incessamment surprenante et tonique de cet inépuisable Traité des gestes.

    Au bonheur des listes et formules    

    «Rien ne me paraissait plus beau, enfant, que de voir ma mère s’asseoir. Elle pliait ses belles jambes, descendait vers la galette de la chaise en gardant le torse droit puis, assise, rejetait ses jambes de côté».

    Ainsi s’exprime le Charles doux et sensible, dont l’écriture toujours précise nous apprend qu’une chaise a une «galette», avant de durcir le ton sur la même page : « La grossièreté des hommes qui s’asseyent en écartant les jambes dans le métro est un des signes les plus révoltants de l’indifférence à autrui, c’est-à-dire du manque d’imagination».

    Or, justement, l’un des grand atouts de Charles Dantzig est la saisissante imagination dont il fait preuve dans la ressaisie et la mise en rapport d’observations de toute espèce grappillées dans ses lectures ou ses vacations de Parisien, ses voyages (en Egypte, en Iran, en Inde, aux States, partout) ou ses souvenirs d’enfance ou de jeunesse, ses chagrins personnels ou ses exécrations socio-politiques, aussi à l’aise dans le commentaire des Techniques du corps du sociologue Marcel Mauss que pertinent dans son rapprochement du geste de Mick Jagger se déhanchant et d’une figure princière de la peinture baroque.

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    Amateur et praticien pléthorique de listes (il y en a plus de 700 pages dans son Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, qui s’achève sur la Liste des listes à établir dont le première est une Liste des sentiments allègres), Charles Dantzig ne figure pas dans le florilège du genre établi par Shaun Usher sous le titre d’Au bonheur des listes, alors qu’il eût mérité d’y être intégré entre Roald Dahl et Charles Darwin, en compagnie de 125 auteurs listiers aussi variés et inattendus que Johnny Cash et Georges Perec, Benjamin Franklin (Dictionnaire du buveur), Martin Luther King (Suggestions aux usagers de bus non ségrégationnistes) ou Pablo Picasso et Sid Vicious, notamment.

    Par ailleurs il est un écrivain, pas moins omnivore et fantaisiste que Dantzig, auquel celui-ci pourrait être apparié par son art étincelant de la formule, et c’est Ramón Gòmez de La Serna, génial auteur espagnol (1888-1963) pratiquant lui aussi le mélange des formes, dont les fameuses Greguerias, du genre fusées poétiques en deux trois lignes, sont du Dantzig dansant avant l’heure.

    Dans l’inventaire des Gestes végétaux, celui-ci égrène : «Se tenir au garde-à-vous comme un cyprès», «S’étirer comme un hêtre», «Nager comme un cèdre du Liban », ou « Pencher le cou comme une tulipe», quand Gómez de La Serna remarque que «Le jardin bourre sa pipe de feuilles mortes», que «Ramasser un gant tombé c’est donner la main à la mort», ou que «Celui qui a applaudi avant la fin du morceau voudrait que la terre l’engloutisse».

    Alors Charles Dantzig, à la rubrique Applaudir, de dauber sur ces spectateurs d’opéra (au festival d’Aix, en 2015, pour l’Elektra de Strauss) qui s’applaudissaient eux-mêmes d’applaudir un spectacle applaudi tous médias confondus («l’union sacrée se fait en France par le snobisme») quand lui-même n’y a vu qu’une mise en scène «faux chic austère» qui donnait «l’impression de sous-directeurs d’hypermarchés en congrès se réveillant d’une cuite parmi des veuves corses cherchant leurs verres de contact par terre »…

    Si l’ensemble considérable des Greguerias de Gómez de la Serna (dont Valéry Larbaud a traduit une partie sous le titre de Criailleries) cristallise une vision du monde, l’on pourrait en dire autant de ce Traité des gestes

    qui rappelle aussi les inventaires encyclopédiques de l’honnête homme des Lumières que fut un Buffon, avec un mélange de classicisme classieux et d’irrévérence souvent salubre.

          maxresdefault-2.jpg Moraliste à la française mais d’aujourd’hui, donc volontiers en rupture de vertu dopée à la «moraline», Charle Dantzig écrit ceci à propos des Gestes communs qui me semble significatif, précisément, du sens commun constituant son socle éthique: «Si les gestes originaux sont les plus enchanteurs, les gestes communs sont les plus touchants. Ils signalent l’appartenance à la communauté des hommes. Si dandy que se croie le dandy, à un moment ou l’autre il tend la main pour en serrer une autre»…

    Avec la grâce des papillons

    Enfin, la plus belle part de ce traité dépasse, et de loin, une phénoménologie seulement sociale ou, de loin en loin, le juste combat polémique du gay contre ceux qui réduisent autrui à sa caricature (Gestes efféminés, etc.), pour atteindre une dimension plus profonde relevant de la poésie au sens le plus large.

    «À l’instar de la parole mes gestes ne sont pas moi seul», lit-on ainsi dans le beau chapitre intitulé Papillons, papillons. « L’homme est une oeuvre d’art qui s’ignore. Cette œuvre se crée par les gestes plus librement que par la parole, aucun tyran n’ayant pensé à inventer une syntaxe des gestes pour nous faire nous mouvoir de la naissance à la mort comme dans un stade maoïste. Être hors de soi ne devrait pas vouloir dire être en colère. Papillons, papillons, sortez de moi, allez vers mes frères, sculpture légère, erronée, vivante »

    Et ceci comme bel envoi final : «Dans le jardinage à la française de la vie par le Temps, les gestes font des crocs-en-jambe, des pieds de nez, tirent la langue. Venez, enfants moqueurs ! Les gestes contredisent le Temps !»  

     

    Charles Dantzig, Traité des gestes. Grasset, 407p.

    Shaun Usher. Au bonheur des listes, Editions du sous-sol, 317p.

    Ramón Gómez de La Serna. Greguerìas. Editions Cent Pages, 1992.

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    (Dessin original de Matthias Rihs pour la chronique de JLK parue sur le média indocile Bon Pour La Tête.

  • Gloria in excelsis Deo

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    …J'ai passé ce matin l'aspirateur partout et j'ai fait les vitres pour mieux embrasser l'aube d'été et donner mieux à voir aux enfants les merveilleuses images, ensuite j'ai disposé les fleurs sur les tables et préparé le frichti et les vins associés, donc voici Seigneur: tout est prêt pour ta seule gloire, et maintenant à table !...
     
    Image: Philip Seelen.

  • Swiss Genius

     

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    …C’est finalement à la Commission fédérale Culture & Hygiène qu’a incombé la charge de finaliser le contrat d’assurance de l’œuvre de la plasticienne Heidi Bibelotti, en vue de sa présentation dans les hauts lieux de l’Art contemporain globalisé, à hauteur de 2 millions d’euros, étant entendu que l’aspect ludique et subversif à la fois de l’installation serait mis en valeur par une scénographie adaptée à chaque espace muséal par le bureau d’architectes Rudi & Noldi, autres phares avérés de la Nouvelle Créativité Helvétique dûment sponsorisée par le conglomérat bancaire avec l'aval des élites du peuple …

    Image : Philip Seelen      

     

     

        

  • Wagon de silence

     
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    …Nous les cadres on n’en a jamais fini sur nos laptops, on part avec le premier train direction downtown et le soir on est les derniers à revenir avec des tas de chiffres relatifs aux nouveaux produits structurés, sans parler des courriels affluant de partout vu que la Bourse non plus ne connaît pas de répit, et pire que la Bourse : nos actuelles et nos ex qui nous harcèlent, Marcel - mais comme le son est coupé on coupe à leur cri primal…
     
    Image: Philip Seelen.

  • Physique de la grâce

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    Quand je suis nuageux,
    je flotte dans l'agréable espace
    sans angles aigus rapaces
    ni autres obtus calculs d'essieux.
     
     
    Mon sentiment porteur
    associe les deux infinis,
    récusant tout défi
    des simulacres de chercheurs.
     
     
    L'aventure n'est ni sphère
    ni cadastre de l'inconnu:
    on la veut ingénue
    passante, à démarche légère...
     
    Peinture: Vassily Kandinsky.

  • Le penseur

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    …Bon, c’est entendu, Véro, je ne dis pas que ton père n’a pas le droit de réfléchir lui aussi, même si la Licence de Philo, jusqu’à nouvel avis, c’est moi, et c’est moi qui l’entretiens depuis qu’il est veuf, et c’est moi qui le supporte la journée pendant que tu donnes tes cours de développement personnel - mais qu’il me lance ce soir que d’après lui l’existence ne précède pas l’essence, là je craque et me demande si je ne vais pas faite le sacrifice de le caser à l’Etoile du Matin…


    Image : Philip Seelen

  • Mélancolie

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    … C’est lorsque tu m’as quitté que j’ai commencé à lire les journaux économiques japonais dans les rues désertes du quartier des affaires, et le soir je ne manquais pas un film animalier, tu t’es toujours gaussée de mon peu de savoir en matière éthologique, aussi prenais-je des notes en me documentant sur  la vie du chien ou du singe domestique, mais tu ne passais jamais dans la rue où je me tenais quand tu te rendais à la Bourse, et j’en viens à croire que mon peu de savoir en quoi que ce fût t’aurait suffi, après ma première panne,  à te faire préférer la compagnie de ceux que tu appelais tes seules amours… 

     

    Image: Philip Seelen           

     

     

  • Quelle crise ?

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    …À vrai dire il suffit de regarder les chiffres et les courbes de 2017 pour constater qu’ils et elles en sont exactement au même point qu’en 1917, année de crise majeure selon les experts, ou qu’en 1927 + 2, année de crise majeure selon les fils des experts, sans oublier l’année 1987, année de crise majeure dont les petits-fils des experts auraient permis de couper à la crise majeure de 1997, s’ils avaient été écoutés, en revenant aux principes positifs de 1917, déjà niés à l’époque comme ils le furent en 1927 + 2 mais pas en en 1947 où le Plan Marshall a bien montré ce qu’il aurait fallu faire en 1917 et en 1927 + 1 mais pas en 1937 où la plupart des petits-fils des experts restés sur le carreau en 1917 restèrent aux-même sur le carreau non sans avoir transmis à leurs propres fils les principes qui auraient dû s’inspirer du Plan Marshall en 1987, année de crise majeure comme l’a été l’année 2007 + 1 selon les experts…

    Image : Philip Seelen

  • Sourdine

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    … Et là, si vous le voulez bien, vous la bouclez un moment, j'veux dire : vous vous taisez, vous faites silence, même les oiseaux qui vous les gelez dans les branches : vous la fermez juste le temps que je voie ça rien que pour moi, rien que pour toi et moi, Franz Schubert, rien que pour elle et moi, rien que pour vous tous et nous tous dans le blanc du temps…


    Image : Philip Seelen

  • Jean d'Ormesson au plus vif

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    Livre-somme de l’étonnement, C’est une chose étrange à la fin que le monde évoquait, en 2011, le mystère et la poésie de la création. L'immortel n'est plus, mais son souvenir reste souriant. 

    Bonne nouvelle en cette fin d’année : la fin du monde n’est pas pour 2017 ! D’ailleurs l’Univers finira-t-il ? Mystère. Et quel sens a-t-il diable ? Dieu seul le sait, s’Il existe. Ce que Jean d’Ormesson aimerait bien croire, sans en être sûr. Mais le miracle est là : qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Et qu’une mélodie émane de ce qui pourrait n’être qu’un sinistre chaos. Or voici, racontée par le joyeux octogénaire, l’histoire de l’Univers, de la vie et de notre chère planète où il est si bon de nager, d’aimer, de voyager et de contempler la merveille en ne cessant de se demander d’où elle vient et où elle va. Livre-somme, testament d’un chantre du bonheur qui ajoute ici, à son immense culture d’humaniste, la curiosité très éclairée d’un « bleu » du savoir scientifique…

    - Quel est, à la veille de Noël, le souvenir que vous gardez de cette fête en votre enfance ?

    - Le souvenir d’une féerie dans la Bavière enneigée où j’ai passé mes huit premières années. Et cela s’est prolongé ensuite en Roumanie, où mon père a été nommé ambassadeur, lorsque nous allions fêter Noël chez des amis en traîneaux tirés par quatre chevaux d’où, petit garçon de huit ans, j’avais le droit de jeter des morceaux de viande… aux loups !

    - Vous introduisez un personnage essentiel, dans votre livre, que vous appelez «Le Vieux »…

    - Certains lecteurs ont cru me reconnaître, mais c’est surtout de Dieu qu’il s’agit ! Einstein l’appelle comme ça dans une lettre fameuse à Max Born ou il écrit qu’il est persuadé que « le Vieux ne joue pas aux dés ». Puis j’ai découvert que le Méphistophélès de Goethe, dans son Faust cite aussi « le Vieux ». Moi qui ne crois plus du tout à ce qu’on appelle l’âme, mais qui aimerait bien croire au sens de la création, je vois en le Vieux l’auteur possible de l’incroyable roman de l’Univers…

    - Que pensez-vous que le Vieux ait pu dire à Jacqueline de Romilly après son arrivée « de l’autre côté » ?

    - La mort de Jacqueline de Romilly m’a fait beaucoup de peine. À l’Académie, j’occupais le siège entre le sien et celui de Claude Lévi-Strauss. Deux amis chers m’ont ainsi quitté cette année. Vous savez que Jacqueline de Romilly s’était rapproché du catholicisme après avoir été chassée de l’enseignement par les lois de Vichy, du fait des ascendances juives de son père. J’imagine alors que le Vieux lui dirait, en allemand, cette phrase de Goethe : « Wer immer strebend sich bemüht, den können wir erlösen », ce qui signifie à peu près : « Celui qui a toujours aspiré au dépassement de soi pourra être sauvé »…

    - Vous prêtez au même Vieux, sur les Suisses, des propos aussi sommaires que Victor Hugo, qui disait que «le Suisse trait sa vache et vit heureux ». Vous aggravez votre cas en ajoutant les banquiers aux vachers. Savez-vous que vous risquez l’émeute ?

    - (Rires) C’est vrai que je me moque un peu des Suisses, comme je pourrais le faire des Français. Mais non : j’aime vraiment la Suisse, où j’ai d’ailleurs une maison, et je défends les Suisses quand on les attaque. Bien sûr, la Suisse a des problèmes, comme tout le monde, mais elle les affronte plutôt mieux que la France. Moi qui suis très européen, j’ai des raisons d’être plus inquiet pour l’Europe que pour la Suisse. Plus personnellement, j’admire beaucoup Jean Starobinski et j’ai aimé passionnément la philosophe Jeanne Hersch. Je suis content que la Suisse ait émis un timbre à son effigie. J’appréciais tant sa profondeur si claire…

    - En passant, vous faites allusion au chagrin du Vieux. Quel pourrait être ce chagrin devant le monde actuel ?

    - Le Vieux a toujours éprouvé un mélange de chagrin et d’ironie au spectacle du monde. Ce qui le chagrinerait aujourd’hui ? Je crois que ce serait de voir les hommes, devenus si brillants, rester si stupides en même temps, encore attachés aux idéologies, aux nationalismes, aux fondamentalismes religieux, à l’extrémisme meurtrier. Et puis il y a quelque chose qui le chagrinerait particulièrement : c’est l’argent. Lequel a toujours existé, bien entendu, mais qui est devenu une fin en soi, au-delà du travail. Saint Thomas, qui ne condamne pas l’argent, stigmatise en revanche « l’argent qui fait de l’argent ». Or c’est à cause de cet argent-là que les notions de gauche et de droite sont désormais dépassées…

    - Quelle est la clef de votre livre ?

    - C’est l’étonnement, que Jeanne Hersch disait le propre du philosophe. À quoi j’ajoute trois notions un peu ringardes, à savoir : l’admiration, la gaieté et la reconnaissance. Vous aurez remarqué que, dans les médias actuels, il faut absolument ricaner et tout tourner en dérision. Je sais évidemment jouer à ce jeu-là, mais j’y ajoute l’admiration…

    - Ce livre a-t-il pour vous une signification particulière ?

    - Il est toujours difficile, pour une mère, de dire lequel de ses enfants elle préfère. Pourtant il est vrai que ce livre, pour lequel j’ai travaillé comme un bœuf pendant cinq ans, lisant par exemple Darwin dont je ne savais rien, et me colletant aux théories de la cosmologie la plus récente, représente pour moi une somme et un bilan personnel. Il répond à mon besoin d’espérance, que je crois largement partagé par mes contemporains. Après avoir tant aimé la littérature, j’ai découvert la grandeur et la splendeur de la science. C’est peut-être dans ce domaine que filtre la nouvelle poésie du monde : mystère et beauté...



    Un Grand Récit « perso »

    Sous la forme d’un triptyque en expansion personnelle, en cela qu’il implique de plus en plus intimement l’auteur en sa chair jouissante mais aussi mortelle, C’est une chose étrange à la fin que le monde est le plus physique et le plus métaphysique des trente-cinq ouvrages de Jean d’Ormesson. D’une grande densité de contenu, ce « roman » est si clair et fluide dans son expression qu’il se lit sans difficulté et se relit ensuite volontiers au moyen d’un précieux index des noms de personnes et de lieux.

    Intitulée Que la lumière soit !, la première partie entremêle le fil du Labyrinthe, tel qu’il a été décrit par les hommes de toutes cultures au long des millénaires, et le contrepoint de la voix du Vieux, père tutélaire qui n’a cessé de rêver le «roman du monde», que Nietzsche a dit mort et qu’Einstein a ressorti du placard avant qu’il ne signe son propre graffiti: « Nietzsche est mort ».

    Après le Grand Récit selon Michel Serres, c’est donc  à  une nouvelle revue des intuitions et des découvertes en raccourci, des Présocratiques à Kant et de l’épopée de Gilgamesh à La Mélodie secrète de Trin Xuan Thuan, que s'exerce Jean d'Ormesson.

    « Le monde est beau » marque le départ de la deuxième partie, plus liée aux interrogations philosophiques de l’auteur confronté à la vertigineuse question de Leibnitz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? ». Et c’est un nouvel inventaire de la connaissance, où la quête scientifique relaie celle des arts, avec cette conclusion ontologique : « L’être est. C’est assez »...

    Enfin, dans La mort, un commencement ? , Jean d’Ormesson module les raisons que nous avons de ne pas désespérer dans un monde réglé comme un étrange et fascinant ballet, qui ne se réduit pas à ce qu’en disent ou en ont fait les hommes. Admiration, gaieté et gratitude scellent le « tout est bien » final, marquant non une conclusion lénifiante mais un possible recommencement matinal…

    Jean d’Ormesson. C’est une chose étrange à la fin que le monde. Editions Robert Laffont, 313p.

  • Ceux qui le regrettent déjà

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    Celui qui intitule son hommage: Jean d’Ormessier va rejoindre François Nourrisson /Celle qui disait qu’un homme qui a de tels yeux ne peut pas être tout à fait mauvais /Ceux qui sourient quand on évoque son anticonformisme souriant / Celui qui l’a vu fulminer dans sa Mercedes décapotable bloquée dans une file de satanées bagnoles en plein XVIe un jour de chaleur excessive sur l’Ile de France / Celle qui aimait bien sa fausse modestie et sa vraie lucidité qui lui faisaient dire qu’il ne méritait pas La Pléiade au même titre que Proust ou Chateaubriand mais qu’enfin Boris Vian y était donc pas de souci / Ceux qui reconnaissent qu’il écrivait un très joli français / Celui qui aimait bien parler avec lui de Dieu entre autres babioles / Celle qui a commencé tous ses livres dont sa fille Marie-Laure lui a raconté la fin / Ceux qui ont subi l’épreuve terrible de signer leurs livres entre lui et Amélie Flocon / Celui qui trouvait sa phrase à la fois reposante et tonique / Celle qui l’a chevauché en hennissant / Ceux qui vont lui voter un strapontin au Pantheon / Celui qui est jaloux de son succès au Japon / Celle qui a échangé avec lui sur le ski-lift de Mégève / Ceux qui n’oseront plus l’inviter sur le plateau d' On n’est pas couché / Celui qui disait comme ça qu’une interviouve avec lui se faisait aussi facilement que le papa qui entre dans la maman / Celle qui appréciait sa suavité de vieux loukoum poivré sur les bords/ Ceux qui font preuve d’un peu de mesquinerie en relevant que sa dureté en affaires contrastait avec sa débonnaireté médiatique / Celui qui disait de lui-même qu’il serait oublié lui aussi mais que l’orgueil n’exclut pas un soupçon de vanité quand on file des phrases avec une telle élégance n’est-ce pas / Celle qui va s’ennuyer mortellement à l’écoute de leurs éloges de l’immortel / Ceux qui lui souhaitent bon voyage en First Class avec plein d'hôtesses aux yeux aussi bleus que les siens  abonnées au Figaro Madame en version numérique,etc.

  • Albert Cohen ou la fusion des contraires

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    Partagées par une dualité fondamentale, la vie et l’œuvre du grand écrivain trouvent leur unité dans le miracle d’une écriture fondée en humanité et visant un idéal fraternel. Anne Marie Jaton, dite la Professorella, après ses remarquables approches de Cendrars, Bouvier, Cingria, Chessex ou Queneau, éclaire les deux faces d’une œuvre de folle verve et de noire lucidité.

     

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    C’est d’abord l’histoire, à valeur de scène primitive, d’un garçon de 10 ans sortant à peine des verts paradis où il fut l’enfant-dieu de sa mère, pour se trouver soudain confronté à l’abjection de notre drôle d’espèce.

    Cela se passe en 1905 dans une rue de Marseille où la famille Coen s’est réfugiée à la suite de graves persécutions antisémites en l’île de Corfou, et voici qu’un camelot, vantant dans la rue les vertus d’un détachant «universel», s’en prend soudain au gosse à teint bistre et boucles noires du premier rang en lequel il identifie un «youpin», qu’il houspille avant de lui conseiller d’aller voir à Jérusalem s’il y est…

    Comme nul ne prend, alors, la défense de l’enfant insulté, celui-ci vit l’agression comme une révélation de sa «différence» et d’un motif possible de rejet et d’exclusion. Un an plus tard, le Juif Dreyfus sera innocenté, au soulagement du père Coen, mais l’antisémitisme fera désormais partie de la vie d’Albert, ajoutant plus tard un h à son nom, même s’il n’est pas lui-même un Juif pratiquant, véritable macédoine identitaire à lui seul puisqu’il est Gréco-Turc par son père et Vénitien par sa mère, Genevois d’adoption à l’âge d’amorcer des études de droit, et ensuite Français de culture, Occidental aimant et détestant l’Occident (où Goethe et Mozart n’excluent pas Hitler) comme il aime et déteste sa filiation juive, jamais réconcilié avec un Dieu qui a «vu» l’anéantissement du ghetto de Corfou et les camps de la mort sans lever le petit doigt.

    Dès ses premiers poèmes (répudiés par la suite), Albert Cohen a d’ailleurs marqué sa distance par rapport au Dieu biblique. Cependant, toute sa vie durant, une espèce d’inquiétude «pascalienne» le hantera, liée à la place de l’homme sur cette terre, cerné de mystère dès sa naissance et conscient, voire obsédé (c’est son cas) par l’idée de la mort, parfois même tenté par le suicide.

     

    AVT_Anne-Marie-Jaton_767.jpegMa sœur, passeur (e), la Professorella…

    Le féminin de passeur est, en langue inclusive, passeure, mais je lui préfère quant à moi, s’agissant d’Anne Marie Jaton, le surnom de Professorella, au motif que celle-ci, issue de milieu lausannois plutôt modeste, devenue titulaire de la chaire de littérature française à la prestigieuse faculté des lettres de Pise, incarne elle aussi, à mes yeux, le miraculeux mariage des contraires par sa façon de conjuguer l’érudition joyeuse et l’intelligence du cœur, avec une vraie passion de transmettre

    Or me demandant ce qui l’a intéressée chez Albert Cohen après ses livres consacrés à Cendrars et à Nicolas Bouvier, à Jacques Chessex et à Raymond Queneau, je me dis là encore: le mariage des contraires. De Cendrars, en effet, elle a montré la double nature épique et mélancolique; de Nicolas Bouvier, le mélange de curiosité universelle et de repli inquiet; de Chessex, la sensualité revendiquée et l’ombre puritaine; de Raymond Queneau, l’apparente fantaisie et la gravité secrète.

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    Autant dire qu’il n’est pas si étonnant que cette universitaire atypique couverte de chats et de chiens, épouse d’un vieux sage du barreau italien qui ne fut pas pour rien dans la fondation des auberges de jeunesse de la réconciliation européenne, fasse ami-ami avec le fringant Solal, l’adorable Ariane de Belle du seigneur, les Valeureux de Céphalonie et toute la smala des personnages de Cohen.  

    Anne Marie Jaton est, en outre, une lectrice infiniment poreuse, capable d’autant d’attention à l’égard du dernier épisode de la série du commissaire sicilien Montalban qu’à la réflexion proposée par René Girard sur le mimétisme amoureux. C’est ce qui fait de sa lecture d’Albert Cohen une possible (re)découverte vivifiante.  

     

    Unknown.jpegEntre l’alcôve, le bureau et les camps.  

    Lorsque son fils Albert étudiait le droit à Genève, non sans courtiser diverses dames avant d’en trouver une dans la bonne société calviniste, sa mère adorante, à Marseille, continuait de placer son couvert sur la table, en réservant les meilleurs morceaux à l’Absent au jour de son anniversaire. On peut ricaner, mais ce serait ne pas voir la grandeur quasi mythique de cette relation dont le père (ce gorille) est exclu, et qui prépare une singulière révision de ce qu’on appelle la passion amoureuse, telle que l’a décrite Denis de Rougeneont dans son fameux Amour et l’Occident.

    La Professorella, à qui on ne la fait pas – on n’enseigne pas les subtilités de l’amour en littérature aux jeunes étudiants italiens férus de séries télévisées sans en tirer quelque expérience -, souligne justement l’importance de l’extravagante introduction de Belle du seigneur, fantastique illustration de la passion mimétique, avant de relever aussi le génie satirique d’Albert Cohen, dans son évocation des bureaux kafkaïens des institutions internationales où pontifie Adrien Deume - cela pour la tétralogie incluant Solal, Belle du seigneur, Mangeclous et Les Valeureux, qui ne devraient faire qu’un.

    Solal le magnifique, dont le nom suggère la double nature solaire et solitaire, se déguise en vieillard hideux dans l’ouverture de Belle du Seigneur afin de séduire la belle Ariane qui lui a tapé dans l’œil lors d’une soirée. La mascarade introduit illico un thème récurrent de toute l’œuvre romanesque de Cohen, sur fond de comédie sociale tissée de mensonges : celui de notre réalité mortelle que nous ne cessons d’éluder. Ensuite le séducteur pourra revenir à la charge à visage découvert, mais c’est sa propre image, et celle de l’amour idéalisé, qui se fracassera après les feux de la passion, reflétant la vision pessimiste, voire parfois désespérée, de l’écrivain qui, là encore, produit un flamboyant chant d’amour au revers désenchanté.

    Et puis il y a la mort semée par les hommes, à l’horizon de l’histoire avec une grande Hache. Dans la partie de l’œuvre qu’Anne Marie Jaton appelle «les œuvres du moi», et plus précisément dans Ô vous frères humains, Albert Cohen a parlé des camps de concentration, comme le narrateur des Valeureux    

    exprime son horreur au moment du départ de ses cousins pour Marseille : « Soudain me hantent les horreurs allemandes, les millions d’immolés par la nation méchante, ceux de ma famille à Auschwitz et leurs peurs, mon oncle et son fils arrêté à Nice, gazés à Auschwitz ».

    Et dans ses Carnets de 1978, trois ans avant sa mort, c’est à Dieu lui-même que l’écrivain s’adresse en revenant sur l’incompréhensible horreur : «Tu as accepté tant de malheurs sur le peuple de Ton choix. Auschwitz, Dachau, Treblinka. Tant de malheurs injustes et tant de bonheurs immérités. Seigneur Dieu, explique Ton silence, justifie Ton indifférence».

    Et la Professorella de conclure : «C’est sur cet appel, sur l’évocation de cette obscure énigme, l’une des plus angoissantes du 20 et du 21e siècles et sur laquelle se sont interrogés théologiens et philosophes – en particulier Jans Jonas dans Le concept de Dieu après Auschwitz – que se termine l’œuvre du moi».

    51TjNboix-L._SX330_BO1,204,203,200_.jpgSur le même thème, Anne Marie Jaton a publié, en 2015, avec Fabio Ciaralli, un passionnant aperçu de la littérature suscitée par l’extermination, où les témoins directs, de Primo Levi à Imre Kertsez ou Elie Wiesel, Etty Hillesum ou Charlotte Delbo, ont osé exprimer, avec leur âme et leurs tripes, mais aussi leur talent, en écrivains ou en poètes, ce qu’on croyait indicible.

    Terrible traversée que celle de ce livre (non encore traduit en français), qui s’achève sur un poème de Charlotte Delbo faisant écho à l’appel de Cohen à ses frères humains en nous interpellant d’un déchirant Ô vous qui savez : «Vous saviez que les pierres des routes ne pleurent pas / Qu’il n’y a qu’un seul mot pour l’épouvante / Un seul mot pour l’angoisse ? Vous saviez que la souffrance n’a pas de limite / L’horreur aucune frontière ? / Vous le saviez, vous qui savez ? »  

     

    La fraternité au bout de la nuit

    Mais on verra que les Valeureux incarnent aussi cette forme d’amour «malgré tout» que représente l’humour, sur la face lumineuse de l’œuvre, et que toutes les contradictions liées à la condition humaine, la dualité des individus, la méchanceté née de la peur ou du besoin de dominer, les fractures culturelles ou les dissensions idéologiques peuvent être dépassées.

    Il ne s’agit pas de dorer la pilule mais d’aspirer, selon l’expression de Cohen lui-même, au «mariage miraculeux des contraires». Le macho Solal reste à certains égards un enfant, les personnages les plus vivement épinglés par le satiriste, tel le pauvre Adrien Deume, ont droit finalement à la même tendresse que le père de l’écrivain, longtemps perçu comme un rival écrabouilleur.

    Parfois déconcertante par son baroquisme échevelé à l’orientale, les monologues pléthoriques d’Ariane ou ses dissonances musicales à la Mahler, l’œuvre d’Albert Cohen, dont le langage est à la fois de sel et de miel, selon l’expression de la Professorella, est finalement concertante en cela qu’elle exprime «en musique» qu’un accord avec le monde, et même avec notre terrible espèce, ne relève pas que du pipeau…

     

    Anne Marie Jaton. Albert Cohen, le mariage miraculeux des contraires. Presses polytechniques et universitaires romandes, collection Le Savoir suisse, 121p.

    Anne Marie Jaton et Fabio Ciaralli. Andata e (non) ritorno, la letteratura dello sterminio fra storia e narrazione. Edizioni ETS, 2015.    

     

     

  • Le jeune auteur

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    …Ce qui saute aux yeux, mon petit Joël, c’est que votre premier manuscrit a un potentiel formidable, croyez-en mon expérience : il n’y en a pas dix comme ça par génération, vous avez de la Bête en vous, vous avez de la Superbête, et plus encore - et ça compte pour notre public féminin : vous avez du Fruit… mais il y a encore du travail, Jo chou, et ça c’est l’affaire de votre éditrice, nous allons revoir une page après l’autre et là je veux que vous vous donniez à fond, faut que vous fassiez sauter le bouchon…
    Image : Philip Seelen

  • Au bord du ciel

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    On sort afin de prendre l’air.
    Le cosmos est tout près :
    il suffit de lever les yeux.
    Quatrième dimension:
    le temps se verra conjugué
    à son corps défendant.
     
    De l’abîme inversé
    s’étoilent les cosmogonies.
    Tu ne t’es pas vu naître,
    toi qui prétends tout expliquer
    mais on t’a raconté
    le dais du ciel à neuf étages,
    le Seigneur à l’attique
    et les atomes inquiets -
    on parle de carnage...
     
     
    On chine dans le savoir,
    et par le ciel au ralenti
    les bolides vont clignotant
    dans la lumière noire.
     
     
    On croit voir l’infini,
    et nos atomes, nos étoiles
    ajoutent au récit
    du grand livre des vents.
     
    Le ciel n’est peut-être qu’un mot,
    mais en est-on capable ?
     
     
    (À La Désirade, une nuit de décembre 2017.)

  • La série dans la cour des grands

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     Produit de la spéculation immobilière sauvage et de la téléréalité, l’Ubu «réel» de la Maison Blanche a suscité son contraire virtuel dans la percutante fiction de Designated survivor. De Woody Allen et Gore Vidal aux séries les plus créatives, des «effets de réel» pimentent la critique des pouvoirs et autres formes d’aliénation. La fiction au secours du réel ? Ou le contraire ? Et si tous deux fusionnaient dans le monde actuel ?

    Chronique de JLK

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    Que s’est-il réellement passé ce soir-là, au cinéma Jewel, lorsque le bel aventurier Tom Baxter est sorti de l’écran pour venir au secours de la tendre Cecilia malmenée par sa brute de conjoint - lui-même victime de la crise économique – et rêvant d’un monde meilleur, si possible plus romantique ?

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    La question, posée par Woody Allen dans La Rose pourpre du Caire, datant de 1985, rebondit à la lecture de Duluth, roman satirique de Gore Vidal paru deux ans plus tôt et jouant lui aussi sur la confusion entre réalité et fiction puisque ses personnages, inspirés par les figures principales de la série Dallas, évoluent à la fois à l’écran et dans la réalité en 3D de la ville de Duluth.

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    Phénomène nouveau ? Pas vraiment, puisque le poète-politicien Dante Alighieri multiplia lui aussi les «effets de réel» dans La Divine Comédie, usant notamment du name dropping six siècles et des poussières avant Michel Houellebecq, et fourrant parfois certains de ses contemporains toujours vivants, qui l’avaient plus ou moins chicané en politique, dans tel cercle de l’enfer ou sur telle corniche du purgatoire.

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    Pourtant on ne saurait confondre le poème de Dante avec un reportage sur son époque, ni comparer ses terribles jugements sur ses semblables, jusqu’aux plus hauts placés sur les trônes ou sous les tiares papales, avec l’imagerie pourtant virulente des séries italiennes récentes Gomorra ou Suburra. Il en va évidemment du prodigieux compactage du fichier informatique, si j’ose dire, représenté par la Commedia, combinant tous le savoirs de l’Antiquité et du Moyen Âge dans la perspective d’un triptyque lyrico-théologique à valeur de somme édifiante.

    Cependant on n’est pas obligé de vénérer ce Monument à genoux. On peut aussi lui tourner autour et voir comment s’agencent son scénar, sa mise en scène oscillant entre le Metropolis de Fritz Lang et les déconstructions à la Fellini, ses dialogues et tout le toutim.        

    Arts « majeurs » et genres « mineurs » en mutation

    Il fut un temps, pas si lointain, où les élites culturelles en général, et littéraires en particulier, notamment en France académique et plus ou moins snob, se penchaient avec dédain sur les production de la culture dite populaire, classant à part les genres «mineurs», du roman policier à la science fiction ou, comme un résidu vulgaire du 7e art, les séries télévisées.

    Bien entendu, l’on se gardera de la démagogie au goût du jour qui voudrait qu’une BD tirée de L’Odyssée fût comparable à l’original. La série à venir tirée de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, premier best-seller mondial de Joël Dicker, sera-t-elle seulement à la hauteur de l’original ? Wait and see.

    Reste que, depuis la série Twin Peaks, co-signée par David Lynch, le genre présumé mineur a pris du galon en matière de créativité, tant du point de vue de la dramaturgie que du filmage, des thématiques et des dialogues. Comme Hollywood a bénéficié jadis des services d’écrivains de haute volée (un Faulkner, entre tant d’autres) et d’équipes de pros de plus en plus ferrés dans tous les domaines de la réalisation, certaines chaînes de télévision américaines (notamment HBO) ont osé parier pour la qualité et l’originalité, qui nous ont valu The Wire (À l’écoute), exceptionnelle plongée d’une docu-fiction dans les strates sociales d’une grande ville (Baltimore) ou Les Soprano et True detective, séries policières qui laissent loin derrière elles les feuilletons plan-plan à la Julie Lescaut et autres Navarro, entre tant d’autres.

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    Même tributaires de l’audience, les séries les plus intéressantes (il doit bien y en avoir une ou deux centaines sur des milliers), tant aux States qu’en Grande-Bretagne ou dans les pays nordiques, en arrivent parfois à surclasser la production cinématographique, où les pépites ne sont pas moins rares.

    Or ce nouveau bouillon de culture me semble intéressant à considérer, aussi, de par son impact sur les nouvelles générations, pour sa fonction critique en matière d’observation sociale ou psychologique autant que pour ses virtualités en matière d’invention formelle. Tout près de nous, un cinéaste comme Jean-Stéphane Bron (dont le mémorable Cleveland contre Wall street pourrait être le « pilote » d’une série développée), ou des écrivains tels Quentin Mouron, Antoine Jaquier ou Sacha Desprès, et les nouveaux auteurs du polar romand (Marc Voltenauer, Nicolas Feuz, Sébastien Meier ou Julien Sansonnens) participent ainsi à leur façon, me semble-t-il, de cette dynamique «transgenre»…    

     

    Des visions du réel à valeur de fiction

    Comme on l’a vu, là encore près de chez nous, notamment à l’enseigne du festival Visions du réel, la frontière naguère très nette entre documentaire et films de fiction s’est estompée ces dernières décennies, et la comparaison, du point de vue de la qualité du produit, n’est d’ailleurs pas toujours favorable à la fiction, genre supposé plus «noble» a priori. Cela étant, la confusion entre faits et fiction risque d’aboutir à un nivellement progressif tendant à la dilution de tous les critères d’appréciation, comme si le romancier travaillait la matière du réel de la même façon qu’un poète ou un reporter de guerre.

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    Romancier lui-même, historien-biographe magistral (de Julien l’apostat et de Lincoln, notamment), essayiste et polémiste, Gore Vidal a très bien marqué, dans Les faits et la fiction, préfacé par son ami Italo Calvino, la différence entre l’enregistrement précis et fidèle des faits et la transposition de ceux-ci par le travail de l’imagination et l’alchimie de ce qu’on appelle la poésie. Mais on ajoutera que le grand artiste brouille les cartes à l’envi, et c’est ainsi que les films d’Alexandre Sokourov ou de Federico Fellini, de Wim Wenders ou de Werner Herzog zigzaguent parfois entre faits et fiction…

    Des fake news au mentir vrai 

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    La persuasion clandestine, qu’il s’agisse de publicité ou de propagande politique, joue à tout moment sur la distorsion des faits, et le meilleur exemple en est donné aujourd’hui par les tweets constituant la «novlangue» orwellienne de Donald Trump. Mais que signifie cette comédie juste digne d’un ado énervé, en apparence tout au moins ? À quoi joue réellement l’actuel président des Etats-Unis ? Ce comportement de serial twitter ne cache-t-il pas autre chose ?

    C’est évidemment ce que le sens commun et un soupçon de culture politique incitent à penser: que ce personnage de feuilleton débile, qu’on dirait sorti des épisodes les plus caricaturaux de Black Mirror - série satirique britannique explorant précisément les télescopages du réel et du virtuel -, pratique un enfumage tout à fait approprié à la nouvelle inculture mondialisée par Internet et les réseaux sociaux, au service d’un pouvoir ploutocratique plus verrouillé que jamais. Vous prenez Donald pour un canard de BD sympa ? Doigt dans l’œil : cet homme est, virtuellement en tout cas, une arme de destruction massive à lui seul…

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    En contraste avec la sinistre série «réelle» mise en scène à la Maison-Blanche depuis janvier dernier, la fiction développée depuis quelques mois, sur Netflix, sous le titre de Designated survivor, fait alors figure de revigorant antidote.

    On en rappelle l’argument : après un attentat terroriste anéantissant le Capitole, le gouvernement américain et le congrès, un brave type du nom de Tom Kirkman, ancien prof et secrétaire d’État en matière d’urbanisme et d’environnement, se trouve propulsé au top de la gouvernance mondiale en tant que douzième suppléant survivant.

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    Le personnage, style humaniste en pull-over (Kiefer Sutherland), fait d’abord figure de figurant peu crédible. Mais très vite les occurrences de la réalité le font s’affirmer contre les gouverneurs racistes, les sénateurs magouilleurs, un milliardaire terroriste (sic) et les multiples instances nationales et internationales, en patriote indépendant, démocrate de fibre et d’une humanité combien rassurante

    Pieux mensonge que tout ça ? Pas si sûr. Car la série, moins cynique que la version américaine de House of cards, et plus attachante affectivement que West Wing, illustre bel et bien une part réelle de l’idéal nord-américain des fondateurs.

    purple_rose_of_cairo_3.pngSortie d’écran et ce qui s’ensuit…

    Lorsqu’il sort de l’écran pour rejoindre la romantique Cecilia, dans La rose pourpre du Caire, le fringant Jeff Daniels (interprète glamoureux de Tom Baxter) ne se doute pas que, vingt ans plus tard, juste un peu empâté, il incarnera le patron d’une chaîne de télé en quête d’indépendance, dans la magnifique série Newsroom, dont le directeur de rédaction (Sam Waterston) se pacsera avec un autre président des States (Martin Sheen, dans West Wing), dans Frankie and Grace où Jane Fonda voit, aussi bien, son jules faire son coming out au tournant de la septantaine…

    Sur quoi l’on apprenait récemment, pour compléter l’inventaire des ces glissements du virtuel au réel, que l’affreux président des USA de House of cards (Kevin Spacey) a été viré de la série en question pour faits (réels) de pédérastie. Tout ça en amont et en aval de l’affaire Weinstein, et les abus en série continuent…

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    De fait, la mini-série en huit épisodes de Big little Lies, coproduite et interprétée par Nicole Kidman, module le thème du prédateur sexuel sur fond de fresque sociale détaillée, dans une atmosphère quotidienne et provinciale (les agréable rivages californiens de Monterey) où les petits conflits personnels s’exacerbent en terrifiantes violences.

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    Or le sale mec suavement prédateur des huit épisodes de Big little Lies nous évoque immédiatement, et avec quelle puissance et quel art de la peinture sociale et psychologique, ce séducteur à la douce voix de loukoum et aux manières de cogneur qu’incarne un certain Tariq Ramadan dans le dernier feuilleton plus-que-réel au (dé)goût du jour…

    Et si Tom Kirkman se pointait à la Maison Blanche ?

    Tout ça pour dire que l’opposition du réel et du virtuel, dans l’univers mondialement connecté qui est devenu le nôtre, n’est pas plus fondée que la vieille croyance selon laquelle l’art serait moins réel que la vie.

    Reste à savoir comment jouer de ces nouvelles données pour en faire quelque chose d’intéressant, quitte à nous amuser, à faire rêver les jeunes filles romantiques ou à nous la jouer roseaux pensifs, voire sauveteurs de notre espèce en danger.

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    Donc on imaginerait ceci en attendant mieux: de même que Tom Baxter est sorti de l’écran pour consoler la douce Cecilia, l’on verrait aujourd’hui Tom Kirkman traverser le miroir ovale de la Maison Blanche et proposer au compère Donald, avec la voix douce et le ton posé de Kiefer Surtherland, de réviser complètement sa politique.

    Objectivement parlant, le cher Tom a sans doute, après une trentaine d’épisodes parfois très éprouvants, des conseils de sagesse à prodiguer à son imprévisible collègue, mais Donald est-il seulement abonné à Netflix ? Première question. Et seconde question plus décisive : Trump a-t-il assez le sens des réalités pour écouter un personnage de fiction ?

    Dessin original pour la chronique parue initialement à l'enseigne du média indocile Bon pour la tête: Matthias Rihs.

     

  • Je préférerais mieux pas...



    En écoutant Bartleby le scribe, lu par Daniel Pennac.

    Du brave soldat Schweijk à l’indolent Oblomov, en passant par le protagoniste de Je ne joue plus du romancier croate Miroslav Krleza, la figure de celui qui dit non au jeu social, aussi doucement que fermement, a trouvé de belles illustrations, mais la plus émouvante reste sans doute celle du jeune scribe Bartleby, employé dans un bureau de Wall Street et limitant progressivement son activité en opposant, aux multilpes ordres et propositions de son patron, un doux et têtu « je préférerais pas… », traduction plus ou moins satisfaisante de « I would prefer not to… »
    De cette magnifique nouvelle d’Hermann Melvlle, où s’entremêlent le refus à la fois exaspérant et mystérieux de Bartleby (préfiguration du « zéro » social d’un Robert Walser) et l’indignation frottée de grande compréhension de son employeur, Daniel Pennac propose ici une lecture vivante et prenante, dont les coupes ne se voient quasiment pas. Après écoute des sublimes dernières pages évoquant ces êtres de plus en plus nombreux aujourd’hui qu’une société productiviste à outrance et impitoyable condamne au rebut, l’on n’a de cesse de (re)lire la nouvelle complète, disponible dans la collection de poche Folio (No 2903).
    A préciser enfin que Daniel Pennac fait précéder sa lecture d’une introduction non moins bienvenue.


    CD Gallimard, A voix haute. Daniel Pennac lit Bartleby le scribe d’Hermann Melville.