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Carnets de JLK - Page 2

  • Balzac notre contemporain

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    Pourquoi lire Balzac, né le 20 mai 1799 ? Réponse de Michel Butor: parce que c’est intéressant… Retour à un entretien de 1998...
    Que peuvent bien avoir en commun Michel Butor et Balzac ? Cela sans doute au premier chef: d’être à la fois célèbres et méconnus, réduits à quelques formules. Pour Balzac: le «peintre de la société» dont l’analyse du rôle de l’argent ravit les marxistes, mais dont le style (dixit Sainte-Beuve) serait «détestable». Pour Butor: le «pape du Nouveau Roman», auteur de livres intelligents et donc «difficiles», apparemment à l’opposé du «réalisme» balzacien.
    Et voici que Michel Butor nous fait (re)découvrir Balzac avec une sorte de joviale familiarité, tandis qu’à travers sa lecture il nous apparaît lui-même comme un auteur plus conforme à la réalité de son œuvre «en progrès», c’est à savoir poète-encyclopédiste aux inépuisables curiosités et qui éclaire sans éblouir, qui explique sans assener, qui renoue patiemment les fils liant le détail à l’ensemble et la réalité de Balzac à la nôtre.
    Vous imaginiez Balzac dépassé ou Butor vous dépassant par son avant-gardisme ? Mais non: tous deux sont bel et bien nos contemporains, quoique «à l’écart».
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    A l’écart: tel est d’ailleurs le nom de la solide belle vieille maison de pierre et de bois des hauts d’Annemasse où l’écrivain nous a reçu pour cet entretien…
    – Pourriez-vous, Michel Butor, évoquer l’histoire de vos relations personnelles avec Balzac ?
    – Cela remonte très loin. J’ai dû lire les premiers textes en classe, et tout de suite des choses m’ont intéressé: Le Père Goriot, par exemple, m’a véritablement excité. Cela m’a donné l’envie de continuer la lecture. Evidemment, il m’a fallu beaucoup de temps pour lire La Comédie humaine en entier. J’ai dû commencer de lire Balzac à quinze ans. Il a bien fallu que j’en ai trente pour avoir tout lu. Or cette lecture complète a été très importante. Cela m’a fait comprendre vraiment les dimensions de l’œuvre. J’ai été frappé du fait que chaque livre éclairait les autres. Le monde de Balzac m’a été pendant longtemps assez mystérieux, et le reste à vrai dire. J’ai été un peu choqué par les simplifications abusives que je constatais de la part de professeurs ou de critiques littéraires, et même chez des spécialistes de Balzac très remarquables. Quand je me suis mis à faire des cours lorsque j’ai enseigné à l’université, j’ai été obligé relire les œuvres intensément et à plusieurs reprises. Cela m’a permis d’approcher de plus en plus cette œuvre et de m’y repérer de mieux en mieux. Cela étant j’avais commencé d’écrire sur Balzac bien avant puisque je lui ai consacré un texte, Balzac et la réalité, qui parut dans la NRF au début des années cinquante avant d’être repris dans Répertoire.
    – Vous est-il arrivé souvent de lire ainsi la totalité d’une œuvre ?
    – Chaque fois que j’ai eu à faire un cours sur un écrivain, je me suis efforcé d’en lire tout. Dans certains cas, c’est très difficile. Même en ce qui concerne Balzac, je n’ai pas vraiment tout lu, simplement pour des raisons de difficultés éditoriales. Contrairement à ce qu’on croit d’habitude, nous sommes très mal lotis, en France, en ce qui concerne nos grands écrivains. Il y a beaucoup de choses qui sont très mal éditées ou qui n’ont pas d’éditions récentes. La nouvelle édition de La Pléiade a d’immenses qualités, mais est loin d’être complète. Deux choses très importantes manquent notamment: la correspondance – en particulier la correspondance avec Madame Hanska – et les romans de jeunesse publiés sous pseudonymes et qui sont très intéressants. J’essaie toujours de comprendre pourquoi un écrivain ou un peintre a agi comme il l’a fait, comment il voyait les choses, quelles furent les nécessités qui se sont imposées à lui. Il est donc très important pour moi de ne pas manquer tel ou tel aspect de sa situation. C’est pourquoi même les œuvres qui sont considérées comme secondaires méritent attention, fussent-elles effectivement secondaires – les écrivains ne sont pas géniaux à tout coup.
    – Par rapport au cliché de Balzac dont vous parliez, comment voyez-vous alors «le vrai Balzac» ?
    – Ce qui me frappe toujours, c’est l’immensité et le détail de la construction et par conséquent son génie d’architecte. Il est très important de noter que chacun des romans n’est qu’un chapitre, et qu’on se trouve devant une construction monumentale dont un autre caractère, très important pour nous, est sa mobilité. On peut y entrer par toutes sortes de portes différentes. Ce qui n’empêche pas qu’il y ait des portes principales…
    – Vous suivez ainsi, pour votre part, un chemin qui se conforme au parcours fléché de Balzac…
    – Balzac a réorganisé son œuvre plusieurs fois. Or il est essentiel de remarquer ce qui reste constant à l’intérieur de ces réorganisations. La constante est la division ternaire en études sociales ou études de mœurs, études philosophiques, études analytiques, la dernière section restant très peu fournie. Mais il y a des œuvres qui sont passées d’une partie à l’autre. César Birotteau était d’abord dans les Etudes philosophiques, et La Recherche de l’absolu d’abord dans les Etudes de mœurs. Balzac a toujours engagé ses lecteurs à commencer par La Maison du chat-qui-pelote, ce qui est très curieux. La Peau de chagrin est l’anneau qui relie les Etudes de mœurs et les Etudes philosophiques. Et enfin, Seraphita a toujours été placée en conclusion des Etudes philosophiques. Ce classement ne s’est pas fait par hasard, et ses modifications sont intéressantes à étudier.
    – Votre propre travail a-t-il été marqué par la lecture de Balzac ?
    – Les lectures que je fais jouent un rôle très important pour ce que j’écris. Depuis longtemps, Balzac m’a nourri par ses idées et cette question de l’œuvre mobile qui m’a beaucoup travaillé. Et puis, dans le détail du texte, du style, du vocabulaire, j’y ai trouvé un enseignement énorme.
    – Comment dans les grandes largeurs de la littérature universelle, situeriez-vous aujourd’hui l’entreprise de Balzac ?
    – Balzac est un romantique, mais qui passe à autre chose. Dans les manuels de littérature, on parle de lui comme d’un réaliste, d’une façon un peu restrictive, tandis que j’ai tâché de montrer l’étroite relation qu’il y a entre les deux pôles. C’est volontairement que j’ai fait illustrer la couverture des trois livres par trois détails de Delacroix. Cela désigne bien ce feu qui court sous les pages, jusqu’à celles qu’il a voulues les plus détachées. En tant que romantique, il est lié à toutes sortes de spéculations philosophiques et politiques. Il subit une forte influence de la pensée de Swedenborg, et il est très proche de certains écrivains allemands, qu’il connaissait surtout par Madame de Staël, laquelle est elle-même un personnage essentiel de La Comédie humaine, notamment dans Louis Lambert. Dans le romantisme, il y a quelque chose de très important, c’est que les écrivains et les artistes considèrent qu’ils sont les véritables héritiers de l’ancienne noblesse. Les romantiques sont d’abord des royalistes, puis ils évoluent jusqu’à passer dans l’opposition. Hugo aura les moyens de s’exiler Baudelaire, lui, se «dépolitique» après le coup d’Etat du 2 décembre, alors qu’il était très «de gauche» auparavant. Balzac, lui s’est toujours considéré comme un réactionnaire, mais c’est un faux réactionnaire. Il est légitimiste du début à la fin, mais il est de plus en plus déçu. Il est pour le roi, mais pas pour celui qui règne, pour la noblesse mais contre ceux qu’il observe. La Révolution est une catastrophe, mais inévitable étant donné la dégradation de l’Ancien Régime.Il y a un moment où il faudrait revenir, qui est pour lui un phare dans le passé: c’est la Renaissance.
    » Il voudrait donc faire renaître la Renaissance, et toute son œuvre tend à cela. Mais il s’aperçoit que ça ne marche pas, malgré tout son génie et ses efforts. Ses derniers textes, dans L’Envers de l’histoire contemporaine, sont ainsi désenchantés. Il a donc une position très particulière. Il reste fidèle à l’Ancien Régime, mais sa critique de la politique et de la société de son temps est plus révolutionnaire que celle de la plupart des opposants déclarés.
    – Balzac est aussi, vous le montrez, une sorte de délégué de Dieu sur terre…
    – Typique aussi du romantisme ! Le génie, pour le romantique, est un représentant de l’Esprit qui anime l’Histoire. On peut y voir un messager de l’Esprit saint ou y trouver une interprétation hégélienne, mais le génie a beaucoup de relations avec le prophète. Chez Balzac, de surcroît, un des thèmes absolument essentiels est celui du génie méconnu. S’il n’avait pas été méconnu, Balzac aurait réussi à instaurer cette nouvelle Renaissance. Il considère qu’on ne le met du tout à sa place. Et c’est encore la vérité…
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    Comme une lecture du monde
    D’un bicentenaire l’autre, après la Révolution, l’an prochain: Balzac (né en 1799). Piquante liaison, s’agissant d’un réactionnaire affirmé, mais ça ne fait pas un pli: les publications vont déferler et le merchandising devrait occuper ses parts de marché entre célébrations officielles et flonflons médiatiques: nous aurons donc notre t-shirt Rastignac ou notre pépin cousine Bette. Ce qu’attendant, il nous reste à «relire» Balzac, et si possible La Comédie humaine.
    Tout un chacun est en effet convaincu d’avoir «déjà» lu Balzac, de La Maison du chat-qui-pelote au Père Goriot ou au Colonel Chabert (à cause du film). Mais qui peut affirmer qu’il a lu toute La Comédie humaine ? Et qui surtout en ressent, aujourd’hui, la nécessité ?
    Pour notre part, en tout cas, l’idée ne nous aurait pas effleuré si nous n’avions pas commencé de lire le premier des trois volumes des Improvisations sur Balzac de Michel Butor. Or entreprendre cette lecture aboutit forcément à retourner à la source, et s’ensuit alors un jeu de piste absolument passionnant, tonifié par le genre même adopté de la libre parole ne craignant pas le naturel, la digression ou la mise en rapport inattendue.
    Ces Improvisations constituent la reprise de trois cours donnés à Genève par Michel Butor entre 1980 et 1990, mais rien là-dedans de professoral ou de «brut». Ainsi qu’il s’en explique en postface, l’écrivain n’a utilisé qu’un tiers du volume de ses cours enregistrées, dûment réécrit, mais point trop. Si tout appareil critique en est absent, l’enjeu de ce triptyque n’en est pas moins très sérieux et perceptible dès les premières pages: il va s’agir ni plus ni moins que de mieux comprendre ce génie qui voulait lui-même tout élucider sur la scène de son théâtre.
    L’ouvrage est divisé en trois parties. La première, intitulée Le Marchand et le génie, décrit et interprète, dans l’ordre voulu par Balzac (dont nous comprenons mieux ici l’enchaînement et la progression), l’ensemble de romans apparemment disparates regroupé sous le titre d’Etudes philosophiques, de La Peau de chagrin à Séraphita. Le deuxième volume, Paris à vol d’archange, est tout entier dévolu à la recomposition de la structure idéographique de la «nouvelle Rome» du XIXe siècle dans La Comédie humaine. Une Méphistovalse fait d’abord défiler une frise de figures symboliques, avant qu’on ne replonge dans certains romans des Etudes de mœurs. Paris y apparaît à la fois en tant que miroir du monde et que vaisseau en voie de naufrage symbolique, où le génie ne manquera pas là encore, bon scout, de proposer des palliatifs au Mal. De la même façon, les Scènes de la vie féminine auxquelles Michel Butor consacre le troisième volume de ses improvisations constituent-elles un autre élément révélateur de l’immense Mobile de la Comédie humaine, où chaque personnage convoqué (avec son histoire) signifie à la fois, comme chez Dante, un possible humain à double virtualité.
    Un chapitre introductif, sous le titre d’Etudes, donne l’orientation générale de cette lecture en la rapportant au plan «dantesque» de Balzac. Celui-ci, comme La Divine Comédie, obéit à la fois à une représentation globalisante du monde en perdition et au projet salvateur dont le génie est en somme le prophète et l’apôtre, sinon le messie. Laissant les Etudes de mœurs, massif central de l’œuvre fondant la vision de la réalité observée en ses six cercles (vie privée, vie de province, vie parisienne, vie politique, vie militaire, vie de campagne), Michel Butor aborde l’œuvre par une partie où Balzac, par delà les constats établis, en approfondit la signification morale et métaphysique et en libère l’invention «fictionnaire». La méditation de Balzac sur son propre génie et sa vocation trouvera de multiples illustrations et implications, de Jésus-Christ en Flandre à Louis Lambert, et ce qu’écrit Butor sur «le sacrifice fondateur», à propos d’El Verdugo, entre autres réflexions sur les résonances symboliques souvent négligées des romans, qu’il s’agisse des «résurrection manquées» déduites de la lecture de L’Elixir de longue vie, ou de la «folie du savoir» (Balzac interrogeant son double Louis Lambert) ou enfin de «l’espérance de Caïn», restitue l’extraordinaire potentiel d’idées et de formes, de vitalité et de spiritualité de La Comédie humaine.
    Michel Butor, Improvisations sur Balzac. I, Le Marchand et le génie; II, Paris à vol d’archange; III, Scènes de la vie féminine. Editions de la Différence, 1998.
    A conseiller aussi pour mémoire à ceux qui ne les auraient pas lues: les épatantes Improvisations sur Michel Butor de notre auteur qui, à l’opposé de la complaisance narcissique, expose les tenants et aboutissants de sa propre aventure.

  • Balzac empereur de papier

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    Ce mercredi 20 mai. – Le journal de bord de l’humanité que constitue la Littérature avec une grande aile (l’image est de John Cower powys) s’est enrichi, le 20 mai 1799, d’une sorte d’empereur plumitif en la personne d’Honoré Balzac, qui s’ajouta lui-même une particule comme Napoléon se couronna lui-même – le futur grandgousier des lettres (la Comédie humaine compte au moins 140 titres) déclarant crânement que ce que le Corse n’avait pu accomplir avec l’épée le serait sous sa plume.
    Mais qui lit encore Balzac, s’enquiert alors l’imbécile préposé au Nivellement contemporain. Moi, répond fièrement notre amie la Profesorella, connue de ses étudiants de l’université de Pise (où elle, enfant maltraitée à la Dicken) tenait à mains sûres la chaire de littérature française, et elle le confirme aujourd’hui en octogénéreuse à l’eoil clir : moi j’ai lu TOUT Balzac, et parfois plusieurs fois si tu me cherches en détail…
     
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    Et pourquoi lire Balzac aujourd’ui ? demandait le courriériste littéraire Bernard Pivot à l’écrivain Michel Butor qui venait de consacrer TROIS ouvrages au même Titan comme on n’en fait plus. Parce que c’est intéressant.
    Ah bon, tu es en train de relire Les Trois mousquetaires ? Mais ça ne fait pas le poids, hein, à c’oté d’Illusions erdues, n’est-ce pas ? même si c’est intéressant bien plus qu’on ne le dit, et que, fort de ses plus de 400 romans, Dumas a lui aussi du monstre balzacien, auquel Pietro Citati, dans Le Mal absolu, le rattache en disant d’un Vautrin, comme Milady est l’incarnation du mal absolu au féminin, qu’il est bel et bien lui aussi une figure majeure du mal en sa dégaine de séducteur diabolique…

  • Avant le bilan

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    (Avec Gérard J., dit Sylvoisal, ou Le Marquis)
     
    En mes pénates lacustres, ce mardi 19 mai 2026. – Serai-je content et même un peu fier « si ça se trouve », ce soir à Minuit, au moment de faire le bilan de cette journée du 19 mai qui, en 1536, fut fatale à la redoutable Ann Boleyn, deuxième femme d’Henry VIII, décapitée pour adultères multiples après un jugement proclamé par un jury dans lequel siégeait son propre père ?
    Ma propension à me juger moi-même dans mes carnets, en émule d’Amiel et du vieux Tolstoï dont je consulte souvent le Journal ces derniers jours, voudrait échapper à la complaisance frivole autant qu’à l’auto-flagellation, mais le fait est que mes péchés restent aussi bénins que ceux d’Amiel taxé par d'aucuns de « noix creuse », pour ne pas dire de branleur blême, et que le Dieu sourcilleux de la mauvaise conscience de Tolstoï n’est pas mon copilote - bref, malgré l’état physique assez pitoyable qui m’oblige à renoncer momentanément à l’automobile, je vais rejoindre en trolleybus le Marquis tout à l’heure au restau chic jouxtant la gare de V., nous allons nous réjouir d’être encore de lucides vieilles peaux qui ont des tas de lectures à se raconter (moi et mes mousquetaires et lui avec Zola retrouvé) entre autres choses de la vie dont nos petits-enfants réels (moi) ou adoptés (le jeune Gabriel auquel il a dédié tout un recueil d’adorables sonnets), il me sera reconnaissant de ce que je lui ramène enfin le coffret de Godard qu’il m’a prêté il y a longtemps – avec cinq films que je vomis à peu près également -, je lui rabâcherai mon peu de goût pour le cinéma français actuel et la platitude incessamment grandiloquente de ses acteurs, je lui serinerai l’urgence de lire les essais littéraires de Pietro Citati et nous boirons à la santé de nos chères disparues (lui deux femmes de bouchers dont il fut l’amant attentionné, et moi ma bonne amie) avant de retourner en nos pénates le cœur bercé par l’Amitié – plus de cinquante ans à nous voussoyer sans un mot jamais plus haut que l’autre - et rentré à casa ce sera sieste et suite des Nettoyages de printemps au seuil de mon probable dernier été, etc.
     
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    L’Après-midi sans phone. – Le Marquis ni moi ne sommes du genre à dorer la pilule, tant dans les grandes largeurs des fatalités naturelles que dans nos péripéties persos de vieilles ganaches pratiquant le pessimisme tempéré en ne cessant de sourire, et pas quetion par conséquent de pratiquer le « jeu du contentement » cher à Polyanna, qui nous ferait dire ce soir que le bilan de la journée a de quoi nous enchanter alors que les malentendus et les poisses ont failli nous gâcher l’humeur après un rendez-vous manqué et une succesion de bévues liée à certaines étourderie de mon compère très irrité ce soir contre lui-même – donc je n'en rajouterai pas…
    Mais le fait est qu’une première distraction l’a fait débarquer ce midi à Montreux, au lieu de Vevey où je lui avais propoé de me déplacer en trolleybus et où il s’est pointé au (sinistre) Majestic alors que je l’attendais à la brasserie veveysane dont il me semblait hier soir qu’il se rappelait bien les fresques joliment kitsch célébrant la mémoire de le Fêtes des vingnerons 1927, sous la coupole centrale où je me suis retrouvé seul plus d’une heure avant de manger de guerre lasse un (délicieux) frichti. Cependant et non sans m’inquiéter d’un éventuel ennui survenu à mon ami, j’enrageai quelque peu en maudissant son peu d’empressement à se doter enfin d’un téléphone portable alors que les foules passantes y sont vissées au point de nous exaspérer du contraire… lors même qu’un appel à son domicile m’avait averti, sur répondeur à la voix mécanique de téléphoniste s’exprimant en allemand – langue jamais pratiquée par le Marquis -, dass Herr J. momentan nicht zu Hause war…
    Or ledit Monsieur J., pendant ce temps, piéinait de son côté dans les salons (lugubres) du Majestic et sur les trottoirs adjacents sans pouvoir conjurer non plus son après-midi sans phone ; et de décider ensuite de rentrer chez lui sans se douter que le pire de la journée était encore à venir, avec l’égarement, l’oubli quelqu part - mais où ?, la perte - mais comment ? de ses cartes d’identité et de crédit que ne remplace évidemment aucun portable, etc.
    Quant au bilan momentané de cette non-rencontre, je le tire avant inuit du meilleur que ne cesse, à portée de main et voix ou pas, de me prodiguer Sylvoisal à la pointe de son incomparable génie poétique, avec quelques-uns d ses livres autour de moi, que je retrouve ce soir comme je retrouve mes amis mousquetaies et cette peste de Milady, et voici La Forêt du mal où, non loin d’un Pietro Citati dans son Mal absolu, Sylvoisal alias le Marquis,« raconte » Racine, Baudelaire et Prout comme figures médiatrices du Mal fondant la meilleure littérature en ses ombres lumineuses, voici le « thrène » des adieux à l’Aimée que déploient Dans la vallée des larmes de la mort, ou voilà la phrase unique des plus de 300 pages de haut lyrisme que constitue son livre le plus limpide et le plus fou, intitulé La Forêt silencieuse et où bruissent toutes les voix de la Création, etc.

  • Sur la voie opposée

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    Tu t’en allais dans le désert
    du vent devenu sourd
    au lamento des lentes pierres,
    tu ne voulais plus rien entendre
    de l’amer concerto
    des choses et des regrets -
    tu te sentais comme apaisé…
     
    Je te voyais comme en reflet,
    les yeux un peu perdus
    en ton propre regard,
    tu t’étais comme dédoublé,
    échappant au hasard -
    tu voyais en moi ton secret…
     
    Heureux ceux dont la voix s’accorde,
    vous direz-vous là-bas
    en ces lieux espérés
    que vous pensiez hors de portée,
    vous qui vous refusiez
    aux accords de la horde –
    heureux les désaccords
    de la voix opposée…
    Dessin à la plume: Louis Soutter.
    Voir moins

  • Le Royaume


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    Il m’arrive d’être las des murs immaculés du monastère, ma contemplation se lasse jusqu’aux rives de l’ennui, je laisse donc ma cellule et descends par les rues où Satan ne va même plus tant il se sent abandonné, mais au pied des murs tagués on fait des rencontres, Dieu m’est témoin, j’y ai retrouvé le bleu des cieux dans les yeux d’un voyou et de sa voyelle, on s’est raconté nos chutes, eux dans le doute et moi dans la certitude, et je les ai fait sourire quand je leur ai dit qu’ils étaient confiés l’un à l’autre et que ça me sauvait de les savoir au monde même à moitié crevés par la dope…

     

    (Extrait de La Fée Valse)

  • De l'indéniable comique de tout ça

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    (Sept évocations brèves pour un dimanche porté à certain optimisme)
     
    1. La figure de Pollyanna, exécrée par Lady L. au motif que le personnage incarnait la positivité factice à l’américaine, m’a toujours ravi au contraire, mauvais esprit que je suis, tant le « jeu du contentement » me semble représentatif du déni de toute forme de tragique qui caractérise non seulement l’aveuglement volontaire passé de nos pays de nantis, mais désormais tout l’oecumène préservé de la misère et ne pensant qu’à « profiter », verbe honni que je m’interdis de prononcer jamais , lui préférant le plus ou moins conséquent : « Enjoy ! »
     
    2. L’Almanach me rappelle, ce matin de la saint Pascal (rien à voir avec Blaise le flagellant) que ce 17 mai 1510 défunta Sandro Botticelli dont les nudités fascinèrent ma prime adolescence, alors que Talleyrand l’obscur succomba le même jour en 1838 après s’être défroqué et refroqué sans conséquence – mais pas de quoi rire de l’un ou l’autre cas…
     
    3. Ils (et elles cela va sans dire) s’impatientent de m’entendre évoquer une fin de partie de moins en moins improbable, pourtant je la leur joue plus volontiers première exclamation d’Oh les beau jours (Madeleine Renaud à l’Odéon en 63 avait encore ses vrais cheveux), et c’est pourtant comme ça que je l’entends tous les matins divins…
     
    4. Sa fin approchant, le vieux Tolstoï – enfin plus jeune alors que moi de dix ans - se mit au vélo au déplaisir de son très envahissant entourage, et le comique manque cependant à son journal, même s’il est tordant de le voir se tordre de reproches sans s’excuser pour autant de pédaler « sous le regard de Dieu »…
     
    5. La première scène carabinée de Milady bondissant comme un panthère afin de dilacérer le pauvre d’Artagnan (tous les deux sont nus si j’ai bien compris) qui vient de lui avouer par mégarde son double jeu, fait partie des sursauts comiques à la fois espérés et attendus qui « détendent l’atmosphère », comme on dit, et l’on rit à la fois de la fuite du brave en petite tenue à travers Paris et des gesticulations de la tigresse mordant les barreaux de sa cage de lionne hystérique - fauve qui peut la mégère endiablée !
     
    6. On n’a pas dit assez l’humour exquis d’Alexandre Dumas, sa malice délicieuse d’observateur préservant à tout coup l’allant frénétique et « chaste » du feuilleton où l’on occit sans visible effusion de sang, et baise sans odeur de foutre, où tout doit aller vite mais non sans mystère – et l’ombre arrive avec Milady…
     
    7. Le sens du tragique n’est pas le fort des esprits que l’effort de sérieux, la volonté de sérieux, l’exigence sociale ou familiale de sérieux guinde et crispe , les empêchant de voir tout le comique latent et bientôt patent de la tragique condition humaine dont nous ne cessons, depuis Homère et Lao Tseu, Shakespeare et Molière, de rire en bons enfants que nous sommes filles et garçons, ah, ah...
     

  • Louche

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    (Scène de La Vie aux Oiseaux)
     
    Déjà qu’il ne quittât jamais, sorti de l’Hôpital cantonal où il était employé, sa blouse blanche d’une propreté par ailleurs douteuse à ce qu’on pouvait en voir, faisait que d’aucuns, ou plus précisément d’aucunes, quand il remontait à pied la route d’en haut et regagnait la Tour B où il avait son studio – ne manquaient de se poser des questions, qu’il fût seul ou accompagné.
    Et qu’il fût seul aussi, déjà, se remarquait, rien qu’à sa façon presque furtive de l’être, un peu comme s’il s’excusait ou comme s’il se gênait de ne pas être accompagné, mais le fait d’être accompagné n’arrangeait pas son affaire, et c’est peu dire, vu ce qu’on voyait et ce qui se disait, notamment au salon Boucle d’Or de Carmen où tout se répétait et à la cafète du Centre Com aux habituées très loquaces et coriaces de toutes les fins de matinées.
    Ce qu’on voyait de l’Infirmier quand il apparaissait au coin du reste de petit bois qu’il y avait encore là à l’époque, après le virage d’en bas de la route d’en haut, c’était donc un personnage seul au faciès peu remarquable (on parle à juste titre de visage ingrat, paraissant réellement souffrir des atteintes de la quarantaine) le crâne partiellement dégarni et plutôt court sur pattes, à la démarche à la fois sûre et même accusant certaine rigidité, qui se détendait cependant en cas d’accompagnement, le plus souvent d’un jeune gars plus grand que lui et le cul forcément sanglé dans un Levis seyant (la remarque précise venait de Carmen elle-même) et même voyant et quelque part scandaleux comme la proximité du trop joli et du plutôt laid, tel derrière rebondi de footballeux et telle forme informe de fesses froides sous une tenue de soignant ou plus probablement d’aide-soignant…
    Mais que savait on au juste de ce couple à répétition mensuelle ou parfois hebdomadaire ? À peu près rien, vu que l’accompagnant n’était jamais issu du cheptel des garçons du quartier – le père Maillefer avait vérifié, mais c’est justement par l’un de ceux-là que celui-ci avait appris que l’Infirmier, dans son studio, conservait une fabuleuse collection de vidéos américaines prodigues en scènes de crime et autres scènes de guerre, constituant probablement l’Appât offert à cette jeunesse, mais qui le prouverait jamais, vu que l’Infirmier a été retrouvé là-haut nul ne sait plus quand, gisant seul en tenue d’hôpital, dans son studio à la porte demeurée entr’ouverte sur son secret ?
     

  • Mon auberge espagnole

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    Six poèmes de JLK / Seis poemas
    Versión de Mario Martín Gijón
     
     
     
    Lueurs audibles
     
    La porte est grand ouverte:
    on voit le gisement de lucioles de loin…
     
    Le cœur de la ville engloutie
    bat calmement dans l’onde,
    et le silence se souvient…
     
    Je navigue à l’étoile
    sur le clavier muet
    où, dès enfant, je m’exerçais
    à l’écart de l’écart,
    au milieu juste du milieu…
    Tenir alors la note
    dans la clairière du sommeil
    m’aidait à voir, de loin,
    ce qui là-bas semble en éveil…
     
    Luces audibles
     
    La puerta de par en par:
    a lo lejos, un yacimiento de luciérnagas…
     
    El corazón de la ciudad sumergida
    late con calma entre las ondas,
    y el silencio recuerda…
     
    Navego bajo las estrellas
    sobre el piano mudo
    donde, de niño, me ejercitaba
    al margen del margen
    justo en medio del medio…
     
    Mantener entonces la nota
    en el claro del sueño
    me ayudaba a ver, de lejos,
    lo que allí parece despierto…
     
    À l’instant qui s’éveille
     
    Les morts, en moi, ne le sont pas...
    Derrière vos yeux fermés
    je nous revois dans les grands bois,
    derrière l’ancien quartier…
     
    Tu m’attends encore quelque part
    où nous nous attardions
    dans la lumière du soir -
    sur ton visage un doux rayon
    m’éclairait et m’éclaire encore…
     
    Le temps n’est plus depuis longtemps
    dans nos cœurs isolés:
    chacun de vos noms m’est présent,
    à chaque battement
    de votre sang remémoré
    je revis et revois
    le cœur muet du temps secret…
     
    Clairière en ceux qui s’émerveillent,
    à jamais cet instant
    instaure en nous ce doux éveil
    qu’est celui du présent.
     
    Al instante que se despierta
     
    Los muertos, en mí, no lo están...
     
    Detrás de vuestros ojos cerrados
    os veo de nuevo, de pie, en los grandes bosques,
    detrás del casco antiguo…
     
    Tú me esperas aún en alguna parte
    donde nos demorábamos
    en la luz del atardecer -
    sobre tu rostro un dulce rayo
    me iluminaba y me ilumina aún…
     
    El tiempo que no hay desde hace tiempo
    en nuestros corazones aislados:
    cada uno de vuestros nombres está presente,
    a cada latido
    de vuestra sangre recordada
    veo y reviso
    el corazón mudo del tiempo secreto…
     
    Un claro en aquellos que se maravillan,
    para siempre este instante
    instaura en nosotros esta dulce vigilia
    que es la del presente...
     
    Comme un rêve éveillé
     
    J’ai vu passer le lent cortège
    des âmes aux lèvres grises,
    j'étais avec elles et sans elles:
    je portais des valises
    pleines de mes diverses vies;
    je regardais le défilé
    des foules aux longs visages
    passant et bientôt dépassés
    par leurs ombres sans âge...
     
    Immobile je me tenais
    aux mains déjà tenues
    des vivants qui ne l’étaient plus,
    que je reconnaissais
    sans parvenir à les nommer
    tant ils étaient les mêmes,
    tant ils étaient sous tant de masques,
    tant ils me fuyaient du regard...
     
    Ne nous oublie jamais,
    jeunesse à jamais fantasque,
    semblaient chanter en litanie
    affligée et très pure
    leurs voix comme sorties des murs
    de mon rêve éveillé -
    n’oublie jamais ta douce enfance,
    ta mortelle innocence...
     
    Como un sueño despierto
     
    He visto pasar el lento cortejo
    de almas de labios grises,
    estaba con ellas y sin ellas:
    llevaba maletas
    llenas de mis vidas diversas;
    miraba el desfile
    de una multitud de rostros largos
    pasando y en seguida superados
    por sus sombras sin edad...
     
    Inmóvil me aferraba
    a las manos ya tenues
    de los vivos,
    que reconocía
    sin llegar a poder nombrarlos
    de tanto que eran los mismos,
    de tantas máscaras como llevaban,
    de tanto cómo me rehuían la mirada...
     
    No nos olvides jamás,
    juventud siempre caprichosa,
    parecían cantar en una litanía
    afligida pero muy pura
    sus voces como salidas de los muros
    de mi sueño despierto -
    no olvides jamás tu dulce infancia,
    tu mortal inocencia...
     
    Hors les murs
    Le Temps est une île au trésor…
     
    Chaque instant se résume
    à des océans déployés
    par delà les brumes -
    dès l’aube la rue est à nous,
    qui descend jusqu’aux quais
    par delà les tours d’illusion
    où tout devient travail,
    où tout devient enfantement...
     
    Le Temps est cette île des morts
    en nous depuis le jour
    des brumeuses journées d’enfance
    où tout nous apparut
    comme jamais ensuite:
    tout ce bleu par delà les toits,
    ce roux des lointains volcans,
    ce tintamarre des machines
    suant l’huile odorante
    dans les grands bâtiments en partance
    par delà la première chambre…
     
    Le temps est le bel oxymore
    ignorant tout remords,
    de l’immobile mouvement
    et de tous les essors...
     
    Extramuros
     
    El Tiempo es una isla del tesoro…
     
    Cada instante se resume
    en océanos desplegados
    más allá de las brumas -
    desde el alba, es nuestra la calle
    que desciende hasta los muelles
    más allá de las torres de ilusiones
    donde todo se vuelve trabajo,
    o todo se vuelve parto...
     
    El Tiempo es esta isla de los muertos
    que hay en nosotros desde el día
    de las brumosas mañanas de la infancia
    cuando todo nos parecía
    como nunca más después:
    todo ese azul encima de los tejados,
    ese rojizo de los volcanes lejanos,
    El estrépito de las máquinas
    sudando aceite aromático
    en los grandes edificios que parten
    más allá de la primera habitación…
     
    El tiempo es un bello oxímoron
    ignorando todo remordimiento,
    del movimiento inmóvil
    y de todos los apogeos...
     
    Ce qui fut sera
     
    (Pour L.)
    Je voudrais tout recommencer,
    et que tout soit pareil :
    mon enfance aux tempes vermeilles,
    à beaucoup s’ennuyer
    durant les pluies d’été;
    puis au seul de l’adolescence,
    nouer des amitiés
    jurées pour toutes les vacances…
     
    Mon amour m’attendra là
    dans le bar que tu te rappelles,
    et par les allées des années
    je ne reviendrai que pour toi;
    et pour elles et pour eux,
    et pour les tendres heures
    à parler jamais de retour -
    nous allons tout recommencer…
     
    Lo que fue será
     
    (Para L.)
    Quisiera empezar todo de nuevo,
    y que todo fuera igual:
    mi infancia de sienes bermejas,
    aburriéndonos como ostras
    durante las lluvias del verano;
    luego el umbral de la adolescencia,
    anudar amistades
    con juramentos de vacaciones…
     
    Mi amor me esperará ahí
    en el bar que tan bien recuerdas,
    y por las avenidas de los años
    no volveré sino por ti;
    y por ellas y por ellos,
    y por las horas tiernas
    sin hablar jamás de retorno -
    vamos a empezar todo de nuevo
     
    Le silence des arbres
     
    Tu ne pèses pas lourd,
    mais ces os empilés,
    ces mains qui décapitent,
    ces fosses refermées,
    ces murs dynamités
    disent ce que tu es...
     
    Nous qui n'avons de mots
    que ceux que tu nous prêtes,
    nous t'écoutons pleurer,
    te plaindre, tempêter,
    geindre puis menacer;
    comme l'ange et la bête,
    faire ce que tu hais…
     
    Comme la femme au puits
    ou le poète hagard,
    nous restons éveillés,
    mais nous ne disons mot
    qui ajoute à tes cris
    le vacarme du sang…
     
    Cependant tu le sais:
    tu sais notre clairière,
    ton poids n'est qu'un refus,
    le silence t'attend -
    il n'est point de barrière
    pour ce qui souffle en toi...
     
    El silencio de los árboles
     
    No pesas mucho,
    pero esta pila de huesos,
    estas manos que decapitan,
    estas fosas cerradas,
    estos muros dinamitados,
    dicen lo que eres...
     
    Nosotros que no tenemos palabras
    salvo las que nos prestas,
    te escuchamos llorar,
    quejarte, atormentarte,
    gemir y amenazar luego;
    como el ángel y la bestia,
    hacer lo que odias…
     
    Como la mujer de los pozos
    o el poeta aturdido,
    permanecemos despiertos,
    pero no decimos palabra
    que vaya a sumarse a los gritos
    al escándalo de la sangre…
     
    Sin embargo tú lo sabes :
    sabes nuestro claro en el bosque,
    tu peso no es sino un rechazo,
    el silencio te espera -
    ya no hay barrera
    para lo que sopla en ti.
    Young Memories
     
    Nous avions vingt ans d'âge
    et le vent jeune aussi,
    la nuit au sommet de l'île
    nous décoiffait et sculptait nos visages
    de demi- dieux que partageait
    l'amoureuse hésitation,
    sans poids ni liens que nos
    ombres dansantes
    enivrées au vin de Samos,
    les dauphins surgis de l'eau claire,
    nos impatiences enlacées,
    un consul ivre sous le volcan
    et le feu du ciel par delà le dix-septième parallèle...
     
    Et partout, et déjà,
    défiant toute innocence,
    les damnés de la terre
    plus que jamais déniés;
    et si vaine la nostalgie
    de nos vingt ans,
    en l'insolente injonction de nos rebellions...
     
    C'était hier et c'est demain,
    et nos vieilles mains sur le sable
    retracent en tremblant les mots
    qui se prononcent les yeux fermés
    au secret des clairières.
    (San Francisco, Nobhill, ce 21 avril 2017)
     
    Young Memories
     
    Teníamos veinte años
    y el aire también joven,
    la noche sobre la isla
    nos despeinaba y esculpía nuestros rostros
    de semidioses que compartían
    la duda enamorada,
    sin peso ni lazos salvo nuestras
    sombras danzantes
    borrachos del vino de Samos,
    los delfines surgidos de las aguas transparentes,
    nuestras impaciencias enlazadas,
    un cónsul ebrio bajo el volcán
    y el fuego celeste más allá del paralelo diecisiete...
     
    Y por todas partes, y ya,
    desafiando toda inocencia,
    los condenados de la tierra
    negados más que nunca;
    y tan vana la nostalgia
    de nuestros veinte años,
    en el insolente requerimiento de nuestras rebeliones...
     
    Era ayer y es mañana,
    y nuestras manos ancianas sobre la arena
    vuelven a trazar temblando las palabras
    que se pronuncian con los ojos cerrados
    en el secreto de los claros del bosque.
    (San Francisco, Nobhill, 21 de abril de 2017)
     
    Jean-Louis Kuffer (Lausana, 1947) es un escritor, periodista y crítico literario suizo. Durante medio siglo ha ejercido la crítica literaria en diarios como La Tribune de Lausanne, La Liberté de Fribourg, la Gazette de Lausanne, o Le Matin. Entre 1976 y 1994 dirigió la colección « Contemporains » en L’Âge d’Homme, la editorial más importante de la Suiza francófona, en estrecha colaboración con su director, Vladimir Dimitrijevic. Fue uno de los fundadores, en 1992, de la revista Le Passe-Muraille, que sigue viva en formato electrónico. Asimismo mantiene desde 2005 dos blogs literarios, Carnets de JLK y Lectures du monde. Entre sus más de treinta libros pueden destacarse las novelas cortas Le Pain de coucou (Premio Schiller, 1983) y Par les temps qui courent (Premio Edouard-Rod, 1986), los poemarios Le Sablier des étoiles. Fugues helvètes (1999) o La Fée Valse (2017), así como la novela Le Viol de l’ange (1977). Jean-Louis Kuffer es asimismo un notable autor de diarios, donde refleja a la vez el bullicioso mundo literario de la Suiza romanda, su amistad con poetas como Georges Haldas o Jacques Chessex, o su rico mundo interior, en constante evolución. Entre sus volúmenes de diarios y crónicas destacan L’Ambassade du Papillon. Carnets 1993-1999 (2000), Les Passions partagées: Lectures du monde, carnets 1973-1992 (Premio Boudry, 2004), Les jardins suspendus, lectures et rencontres 1968-2018 (2018). Su último libro se titula, irónicamente, Nous sommes tous des zombies sympas (2019).
     
    Images: JLK dans la librairie mythique City Light Books, à San Francisco, en 2017. Mario Martin Gijon de passage en Lavaux, en 2022.
     
     
     
     
     
     

  • Concerto

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    Il n’est plus là même pour moi,
    quand il est au piano,
    et j’ai beau me faire oublier:
    cela même est de trop
    comme si l’ombre d’un cheval
    piétinait l’idée seule
    que je puisse ne pas écouter
    le divin concerto…
     
    L’univers est tout harmonie,
    tout armes et mélodies,
    tout vacarme et polyphonies,
    mais je suis d’avant la musique:
    je chantais innocente,
    et parlais doucement aux orages
    avant tous vos tapages .
    À l’usine ils m’auront donné
    le nom de Mélusine…
     
    Moi je suis plutôt opéra:
    j’ouvre les bras au monde,
    j’aime à l’unisson des divas
    moi je ne suis que mélodies
    de musique légère,
    moi les fanfares militaires
    moi les tendres Lieder -
    et l’ombre immense danse
    au piano des années…
     
    Peinture: Théodore Géricault, Mazeppa. 

  • Celles qui ont des antennes

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    Celui qui estime que l’intuition féminine est une donnée de la Nature au même titre que les affects de la tique observées par Spinoza / Celle qui lisant L’éthique de Spinoza lance à son compagnon de vie parfois condescendant : et toc ! / Ceux qui savent que le prénom de Spinoza est Bento alors que l’usage de Baruch a été préféré par les antisémites insidieux / Celui qui envoie des messages subliminaux que seules les antennes de Marie-Flore sont en mesure de recevoir 5 sur 5 / Celle qui est également dotée de mandibules qui lui permettent de broyer les proies innocentes que lui ont permis de localiser ses antennes de mante religieuse dernière génération / Ceux qui pensent que la guerre des sexes est la continuation de la politique de l’autruche par d’autres moyens / Celui qui a une femme en lui dont les antennes pointent parfois sous son casque intégral de biker / Celle qui est à l’écoute des voix silencieuses de l’éther en ses volutes parfois traversées de soupirs qui en disent long n’est-ce pas mon Gaston / Ceux qui en ont des paraboliques orientées sur Radio-Vatican / Celui qui trouve les devineresses un tantinet emmerderesses / Celle que sa misandrie empêche de voir ce qu’il y a (parfois) d’ingénu chez les garçons qui en ont comme on dit dans les vestiaires de filles/ Ceux qui entendent même ce qu’elles ne disent pas comme quoi l’intuition typiquement féminine est parfois partagée par la brute mâle / Celui qui a toujours écouté celle qui ne parlait qu’avec son cœur / Celle qui comprenait tout sans raisonner / Ceux qui ne sauraient voler sans elles, etc.
     
    Peinture. Pierre Lamalattie.

  • Vampires

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    À propos de la spéculation sordide de certaines des prétendues victimes de la tragédie de Crans-Montana...
    Après « L’horreur absolue », et pour une fois l’expression n’est pas exagérée, survenue au premier jour de cette année 2026, avec la mort d’une quarantaine de jeune gens brûlés vifs et plus de cent blessés dont nombre de grands brûlés, les retombées de cette tragédie atteignent d’autres sommets, cette fois dans l’abjection et le sordide, avec l’exploitation financière éhontée de l’émotion vécue par les proches des suppliciés, et même des moins proches, pourquoi pas vous et moi si vous et moi nous estimons «quelque part» lésés du point de vue psychique ou émotionnel par ce drame affreux ressenti même « au plan national », marqué par un « formidable élan de solidarité » et autres manifestations d’une compassion sûrement sincère. Mais comment peser la sincérité et tout cela doit-il être payé ?
    Il y a bien des années déjà, un fait à peu près similaire m’avait sidéré, quand il fut révélé qu’aux États-Unis - royaume de l’Avocat vorace – des proches et autres parents de victimes d’accidents d’avions s’étaient portés parties civiles plaignantes réclamant des réparations financières proportionnées à l’émotion et au stress épouvés lors de tel ou tel crash.
    Ce qui ne pouvait mener qu’à des transactions en termes sonnants et trébuchants, exactement comme il en va aujourd’hui des évaluations financières portant non seulement sur la « valeur» virtuelle des victimes et le niveau de compensation exigible auprès des « autorités responsables », mais sur la qualité même de victime, plus extensible à ce qu’il semble que la «qualité » des présumés coupables plus ou moins inculpés…
    D’aucuns s’indignent de savoir que le couple sinistre des propriétaires du Constellation soient, quoique inculpés, toujours en liberté, et peut-être même en train de se « refaire » sur un nouveau projet, au lieu de croupir en prison, mais telle n’est pas mon opinion – sans importance d’ailleurs mais je la dis quand même : que les Moretti méritent la punition la plus grave selon moi, qui est d’apparaître tous les jours, sans coûter rien à la communauté des braves gens que nous sommes, leurs vilains visages exposés à la vue de tous, au crachat légitime des regards, à l’opprobre silencieux et cela jour et nuit si tant est que leur conscience – s’il leur en reste une bribe - les poursuive au tréfonds de leur sommeil. Et cette observation vaut évidemment pour tous les responsables potentiels, connus ou planqués, de la tragédie de Crans-Montana.
    Cela étant, par delà l’établissement des culpabilités, à venir en toute justice espérée, la spéculation actuelle portant sur la qualité de victime et sa rétribution me semble relever d’une abjection d’autant plus profonde, et peut-être plus générale, en cela qu’elle se croit fondée en logique et en termes d’équité calculée, conformément à la logique de tout un Système.
    Quoi de plus normal en effet, dans une société fondée (en partie) sur le profit, que d’entrevoir, eh eh, une possibilité d’y avoir part, même si le fait de n’avoir été que cousine ou parent plus lointain de telle ou telle vraie victime ne vous y autorise pas selon ce qu’on dira le respect humain et la dignité !
    Mais qui parle de dignité à un vampire ?

  • Gracias a la vida

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    (À nos sœurs d’ici-bas)
     
    J’ai peu de lettres de sa main,
    comme si tout écrit
    qui ne fût pas texte sacré
    lui eût paru peu digne
    de simplement nous raconter,
    ainsi se parait-elle
    en costume et queue d’hirondelle
    pour se poser au clavecin
    à jouer du Chopin…
     
    Le carnage entre gens qui s’aiment
    ne sera pas de mise
    après l’ouverture des valises
    à l’arrivée là-bas
    devant la mer ouvrant ses bras
    sous la lune de miel;
    il n’y aura pas de fiel
    dans le premier ciel des auras,
    et plus haut le septième
    de son œil de lune à la feuille,
    clignera son conseil…
     
    C’est dans le Psaume et loin de Job,
    bien accrochés au mât
    des misaines ourdies
    par le Grand Océan qui bat,
    que nous écrirons la story
    de notre humble détour,
    et nous clignons aussi,
    dans l’herbe noire où tout scintille,
    payant ainsi à l’œil
    cette maudite vie qu’on aime…
     
     
    Y en el alto cielo su fondo estrellado
    Y en las multitudes la hombre que yo amo
    (Violeta Parra, 1966)

  • À vous de tout coeur

     
    Sept considérations matinales
    (ou comment rester d'attaque...)
     
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    1. Le motif musical de mon phone venant de faire son job de me réveiller à 8h.30 (alors que je le suis depuis plus d’une heure), je poursuis ma lecture de Bouvard et Pécuchet où il est question des Questions Essentielles liées au Mystère de la Création et à ses Aspects : « La neige avait fondu tout à coup, et ils se promenaient dans leur jardin, humant l’air tiède, heureux de vivre. Était-ce le hasard seulement qui les avait détournés de la mort ? Bouvard se sentait attendri, Pécuchet se rappela sa première communion ; et pleins de reconnaissance pour la Force, la Cause dont ils dépendaient, l’idée leur vint de faire des lectures pieuses.»
     
    2. Par l’une des hautes fenêtres de la véranda donnant sur les pins du jardin public voisin et là-bas sur le lac où passe un élégant esquif blanc à huit rameurs synchros et là-haut sur les dernières neiges du Grammont, je devrais moi aussi m’interroger sur la Cause de la Force, mais je pense plutôt à nos trois petits-enfants qui sont ce matins les preuves de ce que nous sommes et plus encore si l’on y réfléchit – sur quoi, malgré mon surpoids de quelque 15 kilogs, je m’octroie un premier petit pot de yoghourt de la marque suisse La Perle de Lait, consommable jusqu’au 15 mai prochain marquant les 82 ans de notre sœur ainée…
     
    3. Le 7 mai étant dédié, par les cathos, à sainte Gisèle, veuve de saint Etienne de Hongrie et mère de saint Emeric (on voit le trio…), l’Almanach du jour précise que Robespierre institua la fête de l'Être suprême ce même jour, en 1794, et cite Madame Maintenon qui affirmait crânement que « les femmes font et défont les maisons »…
     
    4. L’une des lectures les plus rafraîchissantes de notre enfance fut celle de Londubec et Poutillon (en somme mon grand frère et moi), calqué sur le modèle de Bouvard et Pécuchet, mais c’est de reprendre la lecture des Trois Mousquetaires que je me réjouis le plus ce matin en préparant mon premier café au lait dit «renversé » en nos contrées.
     
    5. Le parler de nos contrées fait honte à d’aucuns. L’ami Roland Jaccard se serait fait moine plutôt que de dire qu’il s’était «encoublé » au lieu d’avoir trébuché sur tel ou tel pavé déchaussé. L’on ne s’encouble point à Paris : l’on trébuche. Mais l’on encule les mouches de part et d’autre du Jura…
     
    6. Il est intéressant et significatif de repérer, passant du livre au film d’auteur et de celui-ci à la série, ce qui « passe » et ce qui ne passe pas, comme je me le répétais ces jours en visionnant les épisodes de la série Gattopardo, après le film de Visconti et le roman de Lampedusa. Or je me suis interdit le dénigrement trop facile en savourant bel et bien cette série de haute volée (les protagonistes sont bel et bien présents grâce aux gracieux acteurs) que je me promets même de revoir.
     
    7. Un certain mal au bras, indicateur d’un possible mal certain, m’a rappelé ces jours les mots désemparés du poète belge Michaux : « La plus imprégnante, la plus désarmante, la plus indigeste émotion de ma vie fut quand j’entendis mon cœur à l’électrocardiographe haut-parleur (je ne jurerais pas de l’exactitude du terme !) « Ca , mon cœur ! Cette pompe sans allant, sans mordant ! »
     
    Hélas ou tant mieux pour lui: le poète belge n’a rien vu ! Entendre son cœur est une chose, mais le voir à l’écran, le voir comme une sorte de méduse rampante, le voir comme un élément de galaxie grise et mouvante, le voir comme je l’ai vu trois fois en cours de coronarographie (je suis sûr du terme…), et se dire que ce mollusque mouvant fait partie de soi et que ton mal au bras procède de son mal en mal de difffusion proche ou lointaine , non mais quelle morsure là où ça fait mal…
     

  • Au Lecteur complice

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    Sept autres considérations matinales

    (ou comment tenir sa ligne face à la confusion)

     

    1. J’apprends ce matin de la Saint Désiré, dans le Prologue à La Pensée chatoyante de Pietro Citati tout dédié à la mémoire homérique d’Ulysse le mobile, la double nature de lumière et d’ombre, de violence et d’harmonie, du dieu incarnant, avec ses emblèmes contraires ou complémentaires de l’Arc et la Lyre, et que la vertu qu’on dit « apollinienne », en son épure, procède de l’obscure nuit du crime originel, cela me ramenant au 25e chant du Purgatoire de la Commedia de Dante qui marque depuis des mois l’interruption de mon commentaire – et tout à coup comme un éclair de foutre zèbre la page : la sublimation passe par là, ou plus exactement la transmutation poétique.    
    2. Cingria le thomiste « évhémériste » parle quelque part du sperme comme du « sang de l’espèce », et cela prolonge la vision physiologico-mystique de Dante, qui en fait dans le chant XXV du Purgatoire une sorte de transit fléché, des couilles mâles, dont il floute pudiquement la mention crue,  à l’âme suressentielle qui n’aplus de sexe ou qui les emmêle tous en orgiaque effusion ; et fort de cette observation bel et bien « apollinienne » je vais pouvoir poursuivre mon commentaire de la Commedia avec un clin d’œil à Philippe Sollers autre grand lecteur…  
    3. Peu porté à la critique de dénigrement ou aux démolitions « à la Rinaldi » dont raffole un certain public peu exigeant, j’avoue avoir été d’une rigueur excessive à l’encontre de certaisn livres de Philippe Sollers, à commencer par l’illisible Paradis et deux ou trois faux roman nrcissiques que j’ai qualifiés, notamment, de « Niagara du chiqué », et ce avant de découvrir et reconnaître chez lui un lecteur d’exception, et plus précisément, en complicité avec Benoît Chantre, un commentateur éclairé de la Commedia dans un volume de 742 pages crânement intitulé La Divine comédie.
    4. Un gros volume technique, intitulé Le sexe en solitaire, et signé par l’historien américain Thomas Laqueur (Gallimar, 2005) , prétend  que l’opprobre majeur lancé contre la manuélisation sexuelle n’est pas tant le fait de la Bible (la fable mineure d’Onan répandant sa semence au dam de la règle tribale) ni non plus cléricale (le souci du confesseur relatif au toucher de l’ouaille supposé peiner le Seigneur), mais bien plutôt de l’inquiétude capitaliste, née au siècle des Lumières, de voir l’Individu producteur de Force de Travail distraire son énergie laborieuse au lieu de se réserver tout pur à la divine Usine…               
    5. Ma petite-fille au prénom de Liza murmure à l’oreille de sa mère : « Moi veux MA robe », et c’est son premier désir de personne individualisée par elle-même en tant que MOI-JE, que je salue ce matin comme une divinité printanière…
    6. En 1964, au Gymnase de la Cité, à Lausanne, notre professeur de français Georges Anex nous avait proposé par défi, entre trois autres sujets de dissertation, ces mots du poète belge Henri Michaux : « Quand les autos penseront, les Rolls-Royce serint plus angoissles que les taxis », et j’aurai été seul à relever le défi, ce qui m’a valu la note de 9 1/2 sur 10, le prof en question restant calviniste en matière de compliments…
    7. Le même Georges Anex (1916-1991), critique littéraire mémorable du Journal de Genève / Gazette de Lausanne, premier commentateur (généreux) de mon premier livre, en 1973, s’est montré particulièrement tendre à l’égard de Lady L., mon premier flirt de l’époque, dix-huit ans avant notre mariage, alors que l’étudiante en question ne montrait aucune disposition sérieuse en matière de dissertaion ou d’analyse des poèmes de Paul Valéry et autres raseurs…       
  • De mémoire incertaine

     

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    À Venise nous étions trois

    à nous tourner autour:

    la solitude, l’amitié et l’amour...

    Tu m’avais dit que tu m’attendais chez Florian,

    mais il n’était pas dans l’annuaire,

    et tu t’es moqué;

    ou c’était plus tard, une autre année

    quand je croyais encore à l’amitié,

    et l’amour n’était pas chez Florian non plus -

    qui m’attendait ailleurs...

    La première fois j’étais venu seul,

    il neigeait sur la lagune

    et déjà tu me manquais

    d’amitié ou d’amour, je ne sais -

    on ne sait rien à Venise

    quand l’eau monte dans la nuit nocturne;

    j’étais seul et dans le miroir

    l’ombre a failli m’emporter...

    Une autre fois, aux Zattere,

    quelqu’un me dit qu'il m'attendait,

    qui peut-être m'aurait aimé,

    mais là encore j’étais ailleurs...

    Et après ? Où est celui que je serais

    si nous nous étions attendus

    sous le haut ciel de Tiepolo

    où les eaux se diluent ?

    Au vrai, seul reste enfin l’amour

    aux amis qui se rappellent,

    et le vieil Ezra, aux Zattere,

    dans le temps infidèle,

    depuis toujours regarde ailleurs...

     

    Peinture: Thierry Vernet, Chez Florian.

  • Fuck you Mister Freud

    littérature,psychologie,élevage

    (En mémoire de Sigmund F., né le 6 mai 1856)

     

     

    Celle que j’aime me dit que le préféré de ses moutons est celui que nous appelons Nestor, et c’est celui-ci que j’égorge la nuit suivante.

    J’ai beau nier: elle retrouve le coutelas sous mon oreiller, mais je suis incapable de lui dire ce que j’ai fait du cadavre.

    Cela me rappelle le cadavre du type que j’ai tué je ne sais comment et qui réapparaît à la surface de l’étang dans un cauchemar récurrent que je fais depuis 1972, 73.

    Dans un autre rêve encore je me crois enfin tranquille. Bronzage intégral sur la terrasse. Suze à l’eau. Le dernier James Ellroy. Pas un bruit dans le quartier. Vraiment le superpied.

    Puis un gémissement attire mon attention. Cela vient de la cabane de jardin. Celle que j’aime y a retrouvé le mouton poignardé. Ou cela vient de l’étang en contrebas de l’allée cavalière. L’inspecteur, masqué, me traîne sur les lieux. Le cadavre est celui d’un type qui me ressemble étrangement.

    - Vous n’avez aucune preuve, lui dis-je.

    L’inspecteur se démasque: il ressemble étrangement à mon père.

    (Extrait de La Fée Valse)

  • Elégie au bord de la nuit

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    Nous n’avons pas encore fini:
    de moment en moment
    nous nous attarderons encore
    parmi les éboulis
    à nous émerveiller de tous
    ces bijoux de vermeil ;
    le monde est une vraie merveille,
    lançons nous à l’immonde
    qui serpente en démon sournois
    sans nous désespérer...
     
    Notre faiblesse est un rempart
    surmontant la prairie
    où survivent les ancolies:
    bleu profond reflétant le ciel,
    douces au toucher des yeux,
    parfumées de musique
    et constellant le noir
    comme au fond d'un ciboire
    ouvert à la voûte angélique ...
     
    Nous tenons le soleil en laisse,
    et qu’il nous obéisse
    quand des yeux nous le fixerons
    pour les lui faire baisser;
    et que de l'astre de la nuit
    les rayons mélodieux
    veuillent éclairer nos mélodies
    de leur douce mélancolie.
     
     

  • Ceux qui restent tendance

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    Celui qui sacrifierait sa mère à sa renommée sans état d’âme / Celle que le taux de testostérone du Patron met en confiance / Ceux qui investissent dans leur image / Celui qui pèse sur la touche FEMME pour rebondir socialement / Celle qui jauge le candidat à son langage corporel non maîtrisé / Ceux qui sont nettement au-dessus de la taille moyenne fixée par l’anthropométrie hollandaise / Celui dont la chemise diffuse une fragrance de citron bon marché non appropriée à la marque qu’il défend / Celle qui a toujours un rouleau d’essuie-tout à portée de main / Ceux qui ne sont pas invités au vernissage de Lula / Celui qui remodèlise les images de cadavres décapités que Lula Serena recycle dans ses sérigraphies très recherchées sur le marché / Celle qui établit des bilans de réputation pour la firme HopeWorld / Ceux qui passent d’un club omnisports à un club omnisexes / Celui qui considère son physique comme une victoire de la Nouvelle Fiction Esthétique / Celle qui assume son rôle de domestique oisive d’un sexa plein aux as à petites attentions d’époux infidèle / Ceux qui se considèrent comme le sang vif du tertiaire / Celui que son mètre soixante-trois empêchera toujours de percer dans les milieux qui comptent à ses yeux / Celle que la nature a dessinée dans le style manga / Ceux que la méchanceté stupide rend de plus en plus amènes et distants / Celui qui est sincèrement préoccupé de métaphysique classique en dépit de sa dégaine à la Clooney / Celle que son sens de l’humour autorise à dissimuler son intelligence extrême et sa sensibilité plutôt fleur bleue / Ceux qui abordent les femmes qu’ils désirent le plus comme à un entretien d’embauche / Celui qui resplendit comme un soleil de plastique laqué de neuf / Celle qui a percé à jour le plan rantanplan de son ex connu pour sa cupidité proportionnée à ses capacités quelque part / Ceux que leurs fautes d’orthographe rendent presque émouvants / Celui qui sait cligner de l’œil comme un smiley mutin probablement annonciateur de plans d’enfer / Celle qui fait croire à son actuel que rien ne lui fait plus plaisir que son cadeau très onéreux qui va grever le budget qu’elle-même compense avec l’argent de la mère de son ex / Ceux qui n’achètent que des chaussures à semelles surcompensées pour se rendre aux vernissages de Lula Serena / Celui qui pense que les vrais grands artistes sont visibles par leur taille et leur lèvre inférieure / Celle qui fait semblant de raffoler de Damien Hirst / Ceux qui ont décidé d’un commun accord de consacrer une pièce absolument vide de leur Loft de 350m2 à l’âme de Rothko / Celui qui croit compenser les avortements qu’il impose au moyen d’invocations mystiques assorties de versements mensuels / Celle qui change d’amant en fonction des pertes de sa galerie branchée / Ceux qui sont de tous les afters de Lula / Celui dont les fringues classes ne compensent pas tout à fait le QI de colibri affolé / Celle qui ne prolonge jamais la poignée de main de trois secondes et demi que conseille le protocole / Ceux qui vont droit au but par des détours qui leur permettent de ferrer le requin / Celui qui ressent tout en termes d’extension de la lutte alors qu’il ne cesse de dénigrer le Produit / Celle qui a appris que sans un minimum de funding une entreprise même légère reste délicate à manier sans recours aux plans limites / Ceux qui passent au tu avant de passer au lit ou parfois après ça dépend / Celui qui engage des ouvriers polonais qu’il paie comme des clandestins colombiens / Celle qui invite volontiers les actuelles de ses ex pour les bluffer / Ceux qui restent plus ou moins les actuels de Lula au dam de son dernier ex qu'elle punit encore pour la galerie, etc.

    Image: Damien Hirst

  • Ceux qui laissent béton


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    Celui qui s’est éteint sous ses diplômes / Celle qui répète qu’on est comme on naît / Ceux qui sont retraités de naissance / Celui qui montre son savoir à celle qui n’en veut rien savoir / Celle qui tient un registre de Pensées Positives / Ceux qui en ont toujours su assez à les en croire / Celui qui reconnaît qu’il a encore tout à découvrir en matière de physique des trous noirs / Celle qui se targue de savoir qu’elle ne sait rien sauf la recette de la gelée de coings / Ceux qui titubent dans la clairières aux fées de la Connaissance / Celui qui a cessé de lire « pasque ça sert à rien » / Celle qui s’est trouvé un hobby où « y a pas besoin de réfléchir » / Ceux qui ont le cœur comme du biscuit sec / Celui qui a tout misé sur le déplacement de son bureau en façade sud du building de l’Entreprise / Celle qui attend sa nomination de responsable du Planning des Locaux de l’Entreprise / Ceux qui caftent à la cafétéria / Celui qui prend une femme de ménage de couleur pour mettre de l’ambiance dans l’immeuble du Facho / Celle qui défend la concierge mulâtre malgré ses positions rétrogrades au niveau du couple / Ceux qui estiment qu’un livre est un outil qui permet de rompre notre part de glace / Celui qui se figure le Paradis comme une Grande Librairie donnant sur la mer / Celle qui aime la fraîcheur sucrée des matins de janvier à Venice Los Angeles / Ceux qui voyagent autour de leur chambre On the Road / Celui qui se trouve chez lui partout même chez lui / Celle qui aime la musique des conversations avec les divorcés / Ceux qui ont cultivé leurs souvenirs érotiques dès leur jeune âge et même parfois avant / Celui qui s’adresse à ses concitoyennes et concitoyens en pensant connes et connards / Celle qui affirme que Marc Levy écrit pour tous sans avoir jamais ouvert aucun de ses livres ni vu les films qu’ils ont inspiré / Ceux qui évoquent le « parfum d’éternité » des Classiques qu’ils se promettent de lire quand ils auront le temps, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui se disent occupés

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    Celui qui l’est autant que le lieu d’aisance où il réfléchit à ce qu’il est en ce moment précis / Celle qui n’a pas que ça à faire dit-elle à son bidet / Ceux qui lancent à celui qui leur avoue qu’il écrit de la poésie : ça occupe ! / Celui qui demande à sa secrétaire d'expliquer une bonne fois à ses clients que sa sieste dure parfois toute la journée / Celle qui occupe les lieux comme à la grande époque des auditoires de Nanterre / Ceux qui déprogramment leurs séquences de méditation / Celui qui lit un poème de Dominique de Villepin dans son espace de confort puis se rendort / Celle qui gère ses endorphines avec méthode / Ceux qui écoutent ce qui se dit dans l’open space avant d'en tirer les conclusions sur la hotline / Celui qui est né avec une cuillère dans la bouche et un couteau dans le beurre / Celle qui ne s’occupe que des oignons de son Gaston / Ceux qui ont fait leur pelote pendant l’Occupation sans en tirer d’autres profits n'est-ce pas / Celui qui n’a pas une minute à te consacrer te dit-il au téléphone avant de retourner sur Tinder / Celle qui délègue de plus en plus sans rien lâcher pour autant / Ceux qui ne produisent plus guère que des déchets que d’autres s’occupent à recycler, etc.
     
    Photo JLK: L'écrivain Quentin Mouron en pleine occupation rêveuse.

  • Ceux qui tuent au nom de Dieu

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    Celui qui se fait sauter dans un jardin d'enfants pour prouver l'existence de Dieu / Celle qui présentait ce soir-là sa tournée de Dangerous Woman et qui n'est pour rien dans un massacre qui la poursuivra toute sa vie / Ceux qui bombardent les écoles syriennes pleines de terroristes en puissance / Celui qui décapite la chienne d’infidèle au motif qu’elle l’a regardé sans baisser les yeux et que cela déplaît à l'Unique/ Celle qui a donné son fils unique au Dieu qui l’a laissé se faire crucifier entre deux terroristes dits aussi zélotes à l’époque / Ceux qui se rappellent que la guerre civile déclenchée par les zélotes issus de l’essénisme a provoqué la mort d’un million cent mille juifs ainsi que le rapporte Flavius Josèphe / Celui qui vers 1485 ramena à Mexico vingt mille Mixtèques enchaînés et tous massacrés ensuite au nom de l’empereur incarnant le Dieu local / Celle qui vierge et belle fut éventrée au nom d’un autre Dieu local dans un autre pays et un autre siècle / Ceux qui estiment que le sacrifice de Jésus par son père consubstantiel relève du suicide de Celui-ci mais ça se discute / Celui qui affirme que la Sainte Inquisition (d’environ1231 à 1834, ) ne saurait être critiquée du fait qu’elle était sainte et que ses victimes iraient de toute façon en enfer / Celle qui affirme que le génocide des Cananéens ordonné par Yahweh dans l’Ancien Testament n’est qu’une métaphore / Ceux qui se rappellent que le dieu Athée a légitimé des millions d’assassinats en sainte Russie sous le règne du séminariste Iosip Djougatchvili dit Staline avant de justifier les millions de morts imputables au Président Mao vénéré à Saint Germain-des-Prés et à l'Elysée puis de cautionner le génocide du peuple cambodgien par ses propres fanatiques / Celui qui pense que tout Dieu de guerre est une caricature / Celle qui fermait les yeux tandis qu’un chevalier de la foi chrétienne la violait / Ceux qui sont prêts à couper les mains des chiens d’infidèles au scandale de ceux qui ont décapité leur roi et leurs frères de sang bleu / Celui qui sous le nom de Ramuz a fait l'éloge du major illuminé démocrate avant l'heure que les djihadistes bernois ont décapité sur la pelouse lausannoise actuellement réservée aux barbecues / Celle qui se refuse à Conan dont la secte cannibale est en désaccord avec celle de son père plutôt anthropophage / Ceux qui invoquent God en flinguant tout ce qui s’oppose à l’Axe du Bien / Celui qui aime lire Pascal en écoutant The Smiths / Celle qui jouit de se confesser au père Anselme / Ceux qui se retiennent de lâcher un vent soufi pendant l’homélie intégriste/ Celui qui se dit rempli du nom de Dieu / Celle qui a perdu ses deux fils au Bataclan mais ne veut pas entendre parler de guerre / Ceux qui ont peur de leurs fils croyants / Celui qui oblige sa famille à prier debout sinon je te tue / Celle qui a vendu son silence après que l’archevêque polonais a violé ses deux fistons / Ceux qui pensent que la mort de Dieu est un fait accompli / Celui qui se fait traiter d'antisémite pour avoir osé critiquer l'apologie tribale de la violence faite dans l'Ancien Testament / Celle qui rappelle aux intéressés que le dieu Yahweh avait une femme aux fourneaux / Ceux qui incriminent le wahhabisme au déplaisir des exportateurs suisses qui n'ont pas d'états d'âme et de Donald Trump qui a des armes de destructions massive à fourguer / Celui qui incrimine essentiellement le Coran et les hadiths mais un Palestinien islamophobe a peu de chance de passer à la télé / Ceux que le monothéisme a toujours insupportés par son manque d'imagination poétique / Celui qui fait la tournée de la paroisse en vélosolex avant d’aller boire un verre avec le Père Claude ce bon gars accueillant de migrants dans sa cambuse / Celle qui n'est pas dupe des principes moraux affichés par les adorateurs du Dollar / Ceux qui pensent que la Shoah reste à parachever / Celui qui n’ose plus dire à la télé que Dieu lui dicte ses livres / Celle que l’excision a détourné des siens / Ceux qui parlent aux oiseaux du bon Dieu dont on a déformé les propos, etc.
    (L'auteur de cette liste peu exhaustive recommande, à tous, la lecture de l'Histoire générale de Dieu, de Gérald Messadié, de La Folie de Dieu, de Peter Sloterdijk, et du Livre noir de l'Inquisition, entre autres reflets d'une férocité millénaire imputée à diverses divinités femelles (au début) et de plus en plus mâles...)
     
    Peinture: Lovis Corinth, Ecce homo.

  • Joseph Czapski, peintre de l'essentiel

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    C’est avec les mots les plus simples que nous aimerions dire ici notre reconnaissance à Joseph Czapski. Parce que l’homme, autant que l’artiste, désamorcent à l’avance toute célébration factice. Pas plus qu’on n’imagine Czapski en uniforme ou faisant le beau dans les mondanités, il n’y a dans sa peinture la moindre séduction facile, ni le moindre faux-semblant.

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    Dans ses conversations comme dans ses toiles, Joseph Czapski coupe court à tout bavardage pour aller à l’essentiel. Cependant qu’on se garde de se figurer un ascète farouche écarté de la vie ordinaire et de ses semblables. Bien plutôt – et cela tient du miracle – le vieil homme revenu du bout de la nuit, qui a traversé le siècle et ses tragédies, a gardé toute la fraîcheur d’une âme candide  et cet humour, cette sensibilité attentive, cette malice parfois, cette inextinguible curiosité, ces coquetteries aussi, ou quelle juvénile capacité d’indignation et de révolte, qui nous rendent sa compagnie si revigorante et si pleine, si vivante, si chère.

    Miracle, ah vraiment, que cet homme à la destinée exceptionnelle, et dont nous tenons l’œuvre pour l’une des plus vivifiantes et des plus nécessaires de ce temps, survive au milieu de l’esbroufe et de la confusion, inflexible veilleur dont la peinture, plus qu’aucune autre aujourd’hui, nous ouvre les yeux, nous alerte l’esprit et nous réchauffe le cœur ! 

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    Aussi, comment ne pas voir quelque chose de miraculeux dans le fait que la première rétrospective officielle de l’œuvre de Joseph Czapski, au Musée Jenisch de Vevey, en 1990,  se soit tenue quelques mois après que l’affreux mensonge qui faisait insulte à la mémoire de 15.000 prisonniers de guerre polonais disparus à tout jamais, ait enfin été reconnu formellement par l’Union soviétique nous savons ce que le seul nom de Katyn représentait pour Czapski, rescapé de la tragédie et témoin de la première heure, qui a contribué pour beaucoup à défendre la mémoire de ses camarades massacrés.

    Mais sans doute faut-il rappeler, avant d’évoquer l’œuvre du peintre, quelques étapes décisives de la vie de Joseph Czapski, pour mieux approcher les sources vives d’une œuvre quotidiennement irriguée et nourrie par les vicissitudes et les joies de l’existence.

    Unknown-4.jpegÀ travers le siècle

    Autant par ses origines que par sa formation intellectuelle et artistique, sa participation à la tragédie polonaise, son exil et son œuvre, Czapski incarne le type même de l’humaniste européen. Héritier spirituel des grands écrivains russes, il parle aussi bien l’allemand que le polonais et le français, Proust lui étant aussi familier que l’univers de Dostoïevski ou de Mickiewicz.

    En peinture, il s’inscrivit d’emblée dans la réaction contre le réalisme académique et la tradition « littéraire » de la peinture historique, au bénéfice de ce qu’il appelle la « peinture-peinture », à ne pas confondre avec l’art pour l’art. Trop habité par les questions éternelles de la religion et de la métaphysique, Czapski n’a jamais pu croire, même en sa jeunesse, aux belles promesses du communisme.

    «J’ai toujours vécu dans une aura religieuse», nous disait-il un jour. Néanmoins, ses souvenirs de la Russie de 1917-1918, lorsque les foules discutaient dans la rue des partages terriens ou de l’existence de Dieu, lui restent dans toute leur intensité. Par la suite, il fut l’un des premiers  à découvrir l’existence du Goulag avant d’être contraint à l’exil. Or celui-ci, comme ses périodes de guerre, fut pour Czapski l’occasion de poursuivre, en marge de son œuvre personnelle, une activité inlassable d’animateur intellectuel, d’écrivain et de chroniqueur. Ainsi aura-t-il représenté, pour beaucoup de Polonais de cette fin de siècle, une conscience vivante. Mais retraçons, brièvement, les grandes lignes de cette destinée.

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    Né à Prague le 3 avril 1896 dans la famille noble des Hutten-Czapski, le garçon a passé son enfance dans la maison familiale de Przyluki, dans l’actuelle Russie soviétique. De 1909 – 1916, le jeune Czapski se retrouve à Saint-Pétersbourg où il entreprend, après son baccalauréat, des études de droit. Mobilisé à la fin de l’année 1916, il est affecté en octobre 1917 à un régiment de soldats polonais incorporés dans l’armée russe pendant la révolution de février. Après quelques mois, il quitte cependant l’armée en invoquant des motifs de conscience et revient à Petrograd où, avec ses deux sœurs, il participe à une communauté religieuse et pacifiste. C’est là qu’il va connaître , pour la première fois, la famine et la terreur, à l’enseigne du premier hiver bolchévique.

    En 1918, il retourne en Pologne et s’inscrit à l’Académie des Beaux-Arts de Varsovie. Cependant, son patriotisme l’engage bientôt à reprendre du service non armé. Il est alors chargé d’une mission qu’il accomplira par deux fois dans sa vie, au terme des deux carnages du siècle : ses supérieurs le chargent de partir à la recherche de cinq officiers et soldats disparus en Russie. Après des mois d’investigation, il ne peut qu’établir le constat d’exécution de ses compatriotes; mais deux décennies plus tard, c’est sur la disparition de milliers de prisonniers qu’il enquêtera…

     De retour en Pologne, il réintègre l’armée en tant que simple soldat et participe à la guerre russo-polonaise de 1920, au terme de laquelle il obtient une décoration militaire. 

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    Après ces premières tribulations liées aux tumultes de l’Histoire, Joseph Czapski va pouvoir se consacrer à la peinture. De 1920 à 1924, il reprend son apprentissage à l’Académie des beaux-arts de Cracovie. C’est là qu’il se lie avec Cybis, Waliszewski et Jarema, entre autres, qui formeront le groupe des kapistes (Komitet Pariski, Comité de Paris). Le groupe a décidé de se rendre à Paris, considéré comme le foyer artistique de l’époque, pour y étudier la peinture. En réaction contre la peinture polonaise d’inspiration historique, les kapistes récusent également la peinture non figurative. Dans la foulée de Cézanne et de Van Gogh, ou encore des fauves, leur mot d’ordre est « peinture-peinture ».4-Portrait.jpg

    Cette aventure parisienne s’apparente à la légende de Montparnasse, où ces jeunes gens débarquent avec des moyens leur permettant de survivre six semaines, pour demeurer plus de six ans dans la capitale artistique. Au jour le jour, les kapistes vivront de gagne-pain hasardeux, peignant des abat-jour et des manches de parapluies, collaborant à des revues de mode ou bien encore organisant des manifestations de soutien, tel ce bal légendaire, sur un bateau-mouche, que parrainait un certain Picasso.

    À noter au passage que, dans le groupe des kapistes, Joseph Czapski fait alors figure d’organisateur plus que de mentor artistique : « Mes camarades ne croyaient pas du tout à ce que je faisais ». Et d’insister sur le fait  qu’il n’a commencé à voir vraiment, avec un œil de peintre, que vers 1927.  En 1929 et 1931, les kapistes exposent avec succès à la galerie Zak de Saint Germain-des-prés et à la galerie Moos de Genève. L’année suivante, après une nouvelle exposition personnelle  à la galerie Maratier, à Paris, Czapski retourne en Pologne, imbu de nouvelles idées et prêt au combat. Il devient alors l’un des chefs de file de la peinture moderne en Pologne. Il est aussi l’un  des plus actifs parmi ceux qui vivent pour la peinture et qui parfois « divaguent génialement », devient un des rédacteurs d’une revue d’avant-garde, Voix d’artistes (Glos plastykow), à Cracovie, et assume la rédaction d’une colonne dédiée à la peinture dans les Nouvelles littéraires de Varsovie. Suivront, en 1935, une monographie sur Pankiewicz, maître de Czapski et ami de Bonnard ; et, en 1936, un essai sur la philosophie de Vassily Rozanov, penseur russes des plus originaux dont Czapski préfacera la première traduction française de La Face sombre du Christ, chez Gallimard, en 1964. Quant à la peinture de Czapski, elle n’en est alors qu’à sa Préhistoire, si nous osons dire.

    Or voici que, le 1erseptembre 1939, tandis que les troupes allemandes déferlent sur le territoire polonais, s’ouvre une nouvelle grande parenthèse historique dans la vie de Joseph Czapski.  En qualité d’officier de réserve, celui-ci gagne Cracovie et y rejoint son régiment, qui se dirige aussitôt vers l’Est.

    Le même jour, Stanislaw Ignacy Witkiewicz , génial écrivain-peintre-philosophe polonais que Czapski a rencontré à plusieurs reprises, se présente lui aussi aux armées, dont les recruteurs le renvoient à cause de son âge et de son état de santé – il se suicidera le 18 septembre.

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    Le 27 septembre, Czapski est fait prisonnier par les Soviétiques et interné successivement à Starobielsk, Pawlichtchew-Bor et Griazowiez. Il passera dix-huit mois dans les camps soviétiques où il connaîtra la promiscuité, la maladie et la sous-alimentation. Cependant, Czapski ne cesse, durant cette période et celle qui suivra, de tenir scrupuleusement son journal et de reproduire de mémoire ses toiles d’avant-guerre. Par ailleurs, avec ses co-détenus, Czapski met sur pied toute une organisation de lectures et de conférences sur les sujets les plus divers. De cette époque datent ses remarquables causeries intitulées Proust contre la déchéance, prononcées au camp de Griazowietz et éditées en 1987 aux éditions Noir sur Blanc.68d96b3db844e7c8a5c229c0b38af028.jpg

    Quant à son séjour dans les camps soviétiques, Czapski en rendra compte dans ses Souvenirs de Starobielsk dont Gustaw Herling dit avec raison « qu’ils ont été vécus par un Polonais, médités par un Européen et écrits par un peintre »., avant de se reprendre et d’ajouter que ces souvenirs « ont été écrits par quelques milliers d’homme que nous ne reverrons jamais, Czapski les ayant « seulement portés sur notre terre plus abritée».

    Or ce qu’il faut ajouter, c’est que ce petit livre arraché aux tumultes sanglants de l’Histoire nous touche à la fois par la justesse chaleureuse des portraits que Czapski trace de ses camarades et par la qualité de ses observations, où l’on sent évidemment l’œil du peintre.

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    « Il y a dans les Souvenirs de Starobielsk», ajoute Herling, « le secret de la force polonaise. Ces conversations si fidèlement notées par Czapski, ces discussions, leçons, prières chantées en chœur, ces célébrations de fêtes, tout témoigne de la solidité de la résistance polonaise ».

    Au fil des pages, nous voyons revivre quelques-uns de ces hommes, jeunes ou vieux, que Staline fera bientôt assassiner d’une balle dans la nuque, et qui n’auront pour sépultures que d’ignobles charniers, d’anonymes steppes ou Dieu sait quelle fosses marines.

    Inoubliables figures que celles du commandant Adam Soltan, patriote qui, s’il le pouvait, reviendrait « à genoux en Pologne, du bout du monde », et qui participe aux séances de lecture du camp en s’efforçant de faire partager sa passion enfantine pour la trilogie de Sienkiewicz; de Thomas Checinski, propagandiste zélé d’un fédéralisme européen avant l’heure et se plaignant de la vie trop aisée du camp: « Personne ne nous frappe, disait-il, on n’exige pas de nous de pousser des brouettes dans les mines, cela n'est pas bien, il est honteux de vivre ainsi » ; du poète d'avant-garde Piwowar, dont Czapski a conservé un recueil de poèmes transcrits au camp sur des petites feuilles de papier à cigarettes, du lieutenant Raksi, auquel ses joues roses et joufflues valaient le nom de « bébé Cadum », naturaliste capable d’oublier le froid et la famine de la steppe tant le captivait l’observation des herbes ; et tant d’autres personnalités de valeur, savants, médecins, professeurs, qui tous disparurent...

    À Starobielsk, le jour de l’évacuation du camp, le 5 avril 1940, se  trouvaient trois mille neuf cents vingt officiers polonais. « De tous ces prisonniers », note Czapski, soixante-dix à peine échappèrent au massacre; je suis l’un d’entre eux ».

     C’est dans ces mêmes Souvenirs de Starobielsk, dont la première édition parut à Rome en 1945, que nous apprenons comment le capitaine Joseph Czapski, le jour de l’an 1942, décida de gagner Tchaïkov, en Russie, ou avait été déplacée la direction du Goulag, au titre de « chargé des prisonniers non rentrées », plénipotentiaire du général Anders. Par la suite, Czapski reviendra sur ces années tragiques dans un livre de plus grande envergure, Terre inhumaine, publié à Paris en 1949 et réédité  en 1978 à l’Âge d’Homme. 

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    Si Joseph Czapski n’avait écrit que Terre inhumaine, son nom mériterait de figurer au panthéon des grands témoins du XXe siècle. Plus encore qu’un document exceptionnel sur une période mal connue, voire occultée de l’histoire de notre siècle, c’est un témoignage véridique et stimulant sur les capacités de survie de l’homme et sur la solidarité qui anime une « communauté humaine dans le malheur».

    Comme dans les Souvenirs de Starobielsk, Czapski y entremêle ses observations quotidiennes qu’il consigne dans son précieux Journal – lequel représente aujourd’hui, soit dit en passant, la valeur de plus de vingt mille pages de textes assortis de dessins et d’aquarelles – le récit de ses pérégrinations et la chronique d’épisodes marquants de l’histoire contemporaine.

    Ainsi suivons-nous Czapski dans ses démarches auprès des autorités soviétiques, à la recherche de ses compagnons d’armes disparus. Le premier, il conclut au massacre des 15.000 Polonais disparus, et acquiert la conviction de la responsabilité soviétique dans le massacre de Katyn.

    Puis c’est le récit de l’immense périple à travers l’URSS, l’Irak et le désert lybien, des 200.000 militaires et civils de l’armée Anders, dans laquelle Czapksi fait office de « ministre de l’Information et des Loisirs». À cette enseigne, il organise la survie spirituelle de cette caravane en quête d’une terre promise, par le truchement de conférences et de toute une infrastructure scolaire et culturelle. De cette mission, Gabriel Marcel, ami de longue date de Czapski, rappelle l’importance dans sa préface à terre inhumaine en citant au passage une parole du poète Slovacki : «Nous autres Polonais devons apprendre à respirer sous l’eau». Et le philosophe d’ajouter : « Joseph Czapski, d’âme si libérale, si ouverte aux idées et aux êtres, et plus encore, peut-être, aux êtres qu’aux idées, aida les 200.000 Polonais exilés dans les steppes à continuer cette respiration sous l’eau par laquelle survit, à travers les épreuves, le génie de leur nation ».

    Enfin nous voyons dans quelles circonstances héroïques les Polonais participèrent à la campagne d’Italie, et notamment à la bataille du Monte Cassino, avant d’être lâchés par les Alliés.  « Personne d’entre nous, écrit Czapski, ou presque personne, ne prévoyait Yalta ».

    Ce n’est qu’après la guerre – durant laquelle tous ses tableaux restés en Pologne furent détruis -, que Czapski recommence de peindre. Définitivement installé à Paris, il participe à la rédaction du mensuel polonais Kulturaqui deviendra l’un des foyers intellectuels de l’émigration polonaise. C’est d’ailleurs au siège de la revue, à Maisons-Laffitte, que Joseph Czapski vit encore aujourd’hui dans une soupente où s’entassent ses toiles et ses livres.

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    En outre, Czapski entreprit, dans les années 1950, une tournée de conférences aux Etats-Unis destinées à récolter, auprès des Polonais d’Amérique, des fonds destinée à l’établissement, en Europe, d’une université qui devait permettre aux jeunes Polonais déracinés par la guerre d’accomplir une formation adéquate. Après un début prometteur, l’institut en question périclita faute de pouvoir faire reconnaître ses diplômes. Du moins Czapski aura-t-il participé une fois de plus, et avec quel dévouement, à la cause commune.

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    À côté de nombreux articles dans Kultura, Joseph Czapski publia encore deux livres durant ces dernières décennies : L’œil, un recueil d’essais sur la peinture dont l’édition en polonais date de 1980, et la traduction à l’Âge d’Homme de 1982; et particulièrement cher à l’auteur l’autre recueil de Tumulte et spectres, paru à l’institut littéraire polonais de paris, en 1981, où Czapski complète le récit de ses tribulations. Enfin, l’exilé  de Maisons-Laffitte n’a cessé de suivre le déroulement des événements en Pologne, entretenant des liens d’amitié avec certains ténors de Solidarnosc et se liant avec de jeunes écrivains polonais établis à Paris, tels Adam Zagajewski ou Wojciech Karpinski.

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    Mais c’est à la peinture que Joseph Czapski devait consacrer l’essentiel de son temps depuis 1950, exposant à Paris et à  Genève, à New York, Rio de Janeiro, Londres ou Toronto, avant de réserver, depuis 1976, l’essentiel de sa production aux expositions annuelles de la Galerie Plexus à Chexbres. Enfin, notons que dix toiles de Czapski furent très remarquées à la Biennale de Paris, en 1985, et qu’une exposition au Musée archidiocésain de Varsovie lui fut consacrée du 6 mai au 28 juin 1986.

    Au terme de ce bref survol d’une vie si profondément mêlée aux grandes tragédies du siècle, nous aimerions souligner, une fois encore, l’inaltérable fraîcheur qu’à su conserver Joseph Czapski, que ses désillusions répétées eussent pu vouer à la désespérance ou au désabusement.

    « Il faut tout recommencer chaque jour », nous disait-il lors d’une de nos rencontres. Or chaque nouvelle toile de Czapski nous prouve que celui-ci ne se paie pas de mots : que chaque nouveau jour est comme le premier matin du monde pour qui sait voir.

    Le regard de Czapski

    692770f765ed17a6b5bf1b20113ad086.jpgApprendre à voir, Joseph Czapski nous y aide pour l’essentiel. Depuis que nous avons découvert son œuvre, dans les années 70, il nous semble que notre propre regard sur le monde s’est modifié. Il y a un « regard Czapski », dont nous avons constaté maintes fois l’effet de rayonnement contagieux. Voyez la rue, voyez les gens, regardez autour de vous à la sortie d’une exposition de Czapski : tout se passe alors comme si vous étiez soudain plus attentif et plus ouvert à la vibration des couleurs et des matières, plus sensible à l’énigme de chaque passant ou plus reconnaissant à la vue d’un simple pan de ciel vert entre deux murs lépreux. Immédiatement cette peinture affirme une présence intense et vibrante, qui tient à la fois à l’usage de la couleur et à un art de la composition tout à fait particulier.47099220_10218240974522648_8249046941841752064_n.jpg

    Mais avant même l’expression artistique. Il nous semble qu le point de vue de l’artiste sur le monde, et sa façon de le cadrer, signale déjà l’acuité et l’originalité de ce regard.

    Aux cadrages de Czapski, Murielle Werner-Gagnebin a d’ailleurs consacré une partie de la monographie qu’elle a publiée en 1974 à L’Âge d’Homme, sous le titre Czapski, la main et l’espace. Mais plutôt que l’aspect technique des constructions de l’artiste, c’est leur signification pour l’essentiel, une fois encore, que nous aimerions mettre en évidence, en insistant sur la portée métaphysique de cette œuvre. 

    À cet égard, ses cadrages insolites, voire paradoxaux, signalent immédiatement le bond créateur dans son immédiateté et la position de l’artiste dans le temps et l’espace : « J’étais là, telle chose m’advint ».czapski-jozef-1896-1993-poland-procida-898157.jpg

    Et du coup, à l’instar de Rozanov notant une pensée sur la semelle d’une savate parce qu’il n’a pas de papier à portée de main, le peintre fixe l’apparition de la toile possible sur le petit bloc qui ne le quitte jamais. Or les dessins de Czapski, comme les « feuilles tombées » de Rozanov, vibrent de ce souffle spontané, léger, fragile, intime, essentiel. Et de même les tableaux de Czapski conservent-ils, par le truchement de leurs cadrages, cet aspect « saisi au vol », où celui qui regarde pénètre soudain dans une vie entrouverte sans pour autant se faire voyeur. 

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    Chaque toile de Czapski, si banal ou même trivial qu’en semble parfois le sujet, nous apparaît comme une tentative éperdue de transmettre une révélation. Mais qu’on ne s’attende pas aux visions d’un illuminé, même si le regard de Czapski procède aussi de l’illumination.

    IMG_3478-2.jpgCe que nous dit implicitement l’artiste, c’est que la vraie vie est partout où nous sommes. Inscrite dans les choses ou les êtres les plus ordinaires, la merveille se trouve soudain révélée aux yeux du peintre par le truchement d’une émotion mêlant l’enthousiasme pictural, et toute sorte d’autres sentiments. Car si Czapski continue de revendiquer le primat de la peinture-peinture, il ne s’est jamais contenté du seul jeu de la matière ou des formes. Ce qu’il exprime serait inimaginable dans une forme abstraite, même si ses compositions accusent parfois l’influence de l’abstraction. De la même façon, nous ne pouvons entrer dans cette peinture en nous bornant à une délectation passive. À son élan vers le monde doit forcément répondre notre élan vers elle, pour que s’accomplisse l’effusion ou le choc d’une vraie rencontre.  

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    La vie est là, simple et terrible, nous dit la peinture de Joseph Czapski. Et parcourant le dédale de ses expositions, c’est dans le grand labyrinthe de l’existence que nous nous retrouvons, avec son cortège de misère et de solitudes, de chairs meurtries et de souffrance muette, mais également avec ses lumières infiniment variables et se reflets d’éternité – avec ses «minutes heureuses», pour reprendre l’expression de Baudelaire reprise à son compte par un Georges Haldas.images-5.jpeg

    Au théâtre de la vie quotidienne, Czapski emprunte des scènes apparemment quelconques qu’il élève au rang d’une dramaturgie essentielle, avec ses gouffres et son mystère. Chaque tableau de czapski est une station du même pèlerinage intérieur en quête de quelle invisible Vérité. Avec Czapski, nous redécouvrons la ville et ses lieux de rencontre (ou de non-rencontres), ses zincs de bars dont le peintre aime faire « parler » les dos de ceux qui s’y accoudent, ses cafés aux recoins évoquant des loges de théâtre, et le théâtre est partout, avec ses figurants à la chair fatiguée. 2192020127.jpg

    « J’ai toujours aimé peindre les gens quand ils ne savaient pas que je les voyais, nous disait encore Czapski. Je ne puis les faire poser ».

    Et voici défiler nos frères humains : cet Ouvrier de 1952 aux mains immenses et au regard perdu, dont la densité de la présence semble exprimer le poids du monde, plus perceptible encore dans la pathétique représentation de la Femme seule de 1979, sur son banc jaune, ou dans la Maison de vieillards de 1980, avec l’apparition, au fond du couloir sinistres, d’un infime personnage symbolisant toutes les détresses.

    Si Czapski touche, en expressionniste, aux grands fonds psychiques de notre époque de cruauté et de violence, celle-ci n’est jamais l’objet d’aucune représentation directe à la manière des scènes évoquant les désastres de la Grande Guerre. Certes l’état de meurtre, quoique allusivement désigné sous les apparences de l’esseulement, du déracinement ou de la déréliction, aboutit à quelques visions saisissantes, telle que la scène intitulée Chez l’oculiste, datant de 1982 et rappelant les plus sombres visions d’un Goya. Cela étant, on aurait tort de voir, en Czapski, un peintre à vocation doloriste. Bien plus que le malheur en soi, c’est la densité existentielle, la charge d’être de l’individu marqué par l’épreuve qu’il nous semble privilégier dans ses figures humaines. Ainsi peut-il se faire que, sans connotation dramatique aucune, tel Jeune homme bleude 1980, affalé dans un compartiment de train de banlieue, remplisse soudain le lieu de sa présence et sollicite l’attention vive du peintre.IMG_3494.jpg

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    À propos de cette attention de tous les instants qu’il manifeste devant le monde alentour, notons alors l’importance, dans l’œuvre de Czapski, des milliers de dessins qui émaillent son journal et préparent, ou complètent, le travail du peintre. Czapski paraît vivre la plume à la main, soit qu’il inscrive des réflexions au passage, soit qu’il esquisse un dessin – et quel émerveillement c’est alors que de voir la vie surgir de ces notes et de ces écheveaux de traits rapides mais jamais bavards.

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    « Chaque dessin est un murmure, une confidence ou une parole de l’artiste », écrivait Richard Aeschlimann  à propos de l’œuvre dessiné de Czapski. « Pareil aux artistes préhistoriques des grottes de Lascaux, Czapski réinvente cet acte de création instinctif dans sa fraîcheur première. Ces dessins sont littéralement taillés dans la mémoire de la terre, de l’eau, de l’air, ils envahissent notre conscience comme un lave en fusion ».

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    Et puis il faut parler, aussi, des paysages de Czapski. Dans les Souvenirs de Starobielsk, nous relevons cette page qui en dit long sur les rapports du peintre avec la nature et témoigne simultanément de la rare capacité d’évocation picturale de l’écrivain : « Ma longue activité de peintre avait développé en moi, au cours des dernières années d’avant-guerre, un sens vif et presque ininterrompue de la nature. Indépendamment du pittoresque, je réagissais tout simplement à la lumière, aux arbres, aux nuages, aux murs. Mais après le mois de septembre, pendant quelques semaines, j’eus l’impression d’avoir perdu tout contact avec la nature, tous mes liens avec elle étaient rompus. Les plus beaux couchers de soleil, les plus étranges effets de lumière m’étaient devenus complètement étrangers. Aussi, le premier paysage qui m’impressionna resta gravé d’une manière particulièrement vive dans ma mémoire. C’était la fin du mois de novembre. Le soleil se levait derrière le murs rouges de notre édifice, allumant tout à coup un bouquet d’artifice dans le ciel chargé de nuages rosés, étincelants, « électriques », traversé de bandes bleu d’azur. Sur ce fond embrasé, une haute palissade, dressée depuis peu avec des poteaux aiguisés, resplendissait comme de l’or, et une cabane plus proche en bois, dans l’ombre, avait la couleur d’un saphir. De grands arbres aux troncs d’un bleu plus clair que celui du ciel s’alignaient dans le fond, couverts de milliers de corneilles et de corbeaux. Puis petit à petit, d’une semaine à l’autre, je recouvrai la perception des formes et des couleurs. C’était le signe d’un lent retour à la vie et même à la joie de vivre, malgré tout ».

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    Cette joie de vivre « malgré tout », qui participe de la simple reconnaissance de l’homme envers la Création (rappelons le fidèle attachement de Czapski à la vision  judéo-chrétienne de celle-ci), l’artiste nous la fait partager, dans ses paysages, avec autant de mobilité que de hardiesse, et croissantes avec les années, tantôt de folle exubérance et tantôt de profond recueillement.

    Du paysage académique si souvent voué au cliché conventionnel, voire touristique, dont on peut comprendre que les peintres du début du XXe siècle  l’aient délaissé, Czapski est arrivé à renouveler l’approche en combinant et en dépassant, à sa façon toute personnelle, l’héritage de Cézanne, des impressionnistes, de Bonnard et de Matisse, ou bien encore de certains expressionnistes - nous pensons notamment à un Nolde.

    Quel jeune artiste oserait, aujourd’hui, peindre des vaches dans un pré ? Le défi paraît considérable, et notamment en Suisse où le sujet constitue l’emblème par excellence de l’académisme champêtre. Or il n’est pas jusqu’à ce motif «impossible » que Czapski ne recharge de quelle lyrique et candide intensité dans ses Vaches blanches de 1970 au ciel gris serpillière traînant sur la profusion de verts des pacages, où les taches blanc crème évoquent les jouets de bois léger de notre enfance.

    De la même façon, le peintre ose représenter, avec un mélange de feinte naïveté et d’audace picturale, tel Arc-en-ciel tout semblable à ceux qui nous ont émerveillé jadis, ou bien exalter les associations de couleurs les plus extravagantes dans tel Coucher de soleil, dans un dégradé, du vert nocturne impérieux au céladon le plus délicat, qui transite par un rouge semblant emprunté au lipstickde quelque star hollywoodienne.

    Ou enfin, dans le Paysage or et violet de 1980, c’est toute la couleur du monde qui semble exulter, non point sous l’effet d’une euphorie artificielle ou d’une excitation seulement esthétique, mais dans le même élan qui fait de chacun de ces paysages une rencontre avec la poignante et mystérieuse beauté du monde.     

    Contemplation et fulgurance

    La peinture de Czapski ne délivre pas, cela va sans dire, de message, mais incite à une expérience personnelle pleinement vécue, d’ordre à la fois esthétique, affectif et spirituel.

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    Plus que la « littérature » liée à ses thèmes, c’est, nous le répétons, la peinture elle-même qui nous touche en profondeur dans l’œuvre de Joseph Czapski.

    Pour mieux nous expliquer, prenons encore l’exemple précis des Poires sur fond rouge,datant de 1973, et qui représente à nos yeux l’une des plus belles images de contemplation qui soient. De ce tableau, avec lequel nous avons le privilège de vivre depuis des années, ce sont aussi bien les couleurs, puis la composition, puis la touche, l’incandescente matière picturale qui nous ont saisi au premier regard.1858999720.2.JPG

    Plus que la représentation de cinq fruits sur un guéridon, c’est un poème, à la fois un chant de louange à la beauté des choses et un cri de nostalgie évoquant le paradis perdu et le mal chevillé à la condition humaine. Car ici, autant que dans toute l’œuvre de Czapski, la beauté se trouve mêlée de douleur, voire de souillure. Jamais elle n’est seulement ornementale ; toujours elle exprime une présence et son ombre. En dépit de son harmonie paisible, le tableau nous hante de sa musique grave et lancinante. Ainsi le vert tendre de ces fruits est-il circonscrit par un cerne noir qui impose une espèce de basse continue à l’ensemble de la toile. Si l’on se rappelle l’évidente filiation de Bonnard à Czapski, comment ne pas voir aussi que la palette radieuse, mais déjà comme ombrée de mélancolie, du maître aimé, paraît irrémédiablement marquée, chez Czapski, par la conscience tragique de l’artiste revenu des enfers du XXe siècle ? 

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    La double tendance de la contemplation et du bond que nous constatons à l’approche de son œuvre, Czapski l’a finalement dépassée, mais non sans difficultés : « Quant à moi, j’ai longtemps souffert de ce dualisme des approches, l’une analytique, cérébrale, issue de la tradition des Flamands, et, dans une certaine mesure, de celle des pointillistes, et l’autre, folle, inattendue à elle-même – un véritable saut dans le vie ».

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    Cela étant, le peintre est parvenu, à l’âge où tant d’artistes ne font que se répéter, à concilier ces deux tendances par le truchement d’admirables synthèses, dont les meilleures illustrations nous semblent les natures mortes des années 80.   

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    Au demeurant, l’on aurait tort de se figurer l’évolution de Czapski comme ordonnée par un progrès linéaire. Bien plutôt, en comparant sa façon d’approcher les objets au cours des deux dernières décennies, nous constatons que le peintre est capable, à la même époque, de traiter la matière la plus moelleuse et la plus riche, d’une façon très sagement élaborée, ou de jeter sur la toile des couleurs plus crues ou plus frustes apparemment.

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    Mais est-il bien important de dissocier ces deux « vitesses » créatrices, dans la mesure où le peintre réussit, par l’une autant que par l’autre, à dire l’essentiel. Quelle que soit la densité de la matière qui tisse l’objet, celui-ci vit et vibre à tout coup. Le même guéridon, qui réapparaît maintes fois (et maintes fois différent) sur les toiles de Czapski, n’est pas plus ni moins présent quand il détache ses noirs à reflets argentés et telle corbeille de fruits veloutés sur fond pourpre, dans une tonalité qui évoque les contemplatifs espagnols, que lorsqu’il paraît comme réduit à sa quintessence dans une substance qui relève presque de l’aquarelle. Ce qui est sûr, c’est que « prompte », ou plus « lente », la touche de Czapski vit et vibre à l’unisson de l’être, au point de donner l’impression que la « personne » de l’objet palpite à la surface de la toile. Simultanément, la couleur exprime l’être intime de l’objet, et la forme, l’architecture du tableau participent elles aussi de cette fusion mystérieuse. De sorte que nous ne sommes plus devant tel vase, telle carafe ou tel groupe de mandarines, mais devant des êtres ressaisis dans leur nature profonde, devant des fenêtres ouvertes sur notre propre chant intérieur.

    Si nous parlons de Joseph Czapski comme d’un peintre de l’essentiel, c’est parce que son art aboutit à un approfondissement de notre relation fondamentale avec le monde. Peut-être tous ses tableaux n’atteignent-ils pas à une égale densité, mais tous nous paraissent obéir à la même visée. Quoique d’une saisissante variété, par ses gammes de couleurs autant que par la façon du peintre  de traiter toute la matière picturale, l’œuvre de Czapski participe d’une aventure artistique et spirituelle d’un seul tenant. Songeons, devant certaines toiles de ces dernières années, telle la vision des Deux bols blancs de 1987, qu’il s’agit là de créations d’un nonagénaire menacé de cécité : mais loin de conclure au phénomène ou à la performance, sachons à notre tour en voir l’essentiel.Czapski10.jpg489595193.jpg

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  • Czapski le juste

     
    I
     
    Reconnaissance
     
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    Le premier mot que m’inspire le nom de Joseph Czapski est celui de reconnaissance, et ceci au triple point de vue de la relation humaine, de la ressaisie du monde par la peinture et de la réflexion sur toutes choses à quoi renvoient son expérience vécue et ses écrits.
     
    Le nom de Joseph Czapski, autant que son exceptionnelle destinée, son œuvre de peintre et ses livres restent aujourd’hui relativement méconnus en Europe et dans le monde, si l’on excepte quelques cercles de fervents amateurs en Suisse et en France, et bien sûr en Pologne où il fait pour ainsi dire figure de héros national mais sans que son œuvre de peintre n’ait vraiment été, jusque-là, évaluée à la hauteur qui est la sienne.
     
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    Est-il exagéré de parler de méconnaissance à propos de la réception de l’œuvre de Joseph Czapski par les milieux de l’art européen de la deuxième moitié du XXe siècle, et particulièrement en France, s’agissant autant des spécialistes plus ou moins avérés du « milieu » que des relais médiatiques ?
    Je ne le crois pas, et ne prendrai qu’un exemple pour l’illustrer en consultant l’ouvrage, visant les amateurs supposés avisés autant que le grand public, intitulé Dictionnaire amoureux de l’Art moderne et contemporain et signé Pierre Nahon , qui passe pour un connaisseur avéré.
    Or l’index des noms cités dans ce «dictionnaire» de plus de 600 pages ne réserve aucune place à Czapski, alors qu’y sont célébrés certains des pires faiseurs dûment consacrés par le Marché de l’art et les médias aux ordres, et pire encore: par ceux-là même qui, dans les institutions les plus officielles, seraient censés défendre l’art vivant dont Joseph Czapski, même tout modestement dans sa soupente, fut un représentant combien plus significatif que le très indigent Jeff Koons concélébré de Versailles à Beaubourg, pour ne citer que lui.
     
    Cela étant, il serait faux de conclure à l’injustice absolue qu’aurait subie Czapski, d’abord parce que les signes de reconnaissance réelle se sont bel et bien manifestés de son vivant, et ensuite du fait même de son humilité fondamentale et de son refus instinctif de participer à quelque forme que ce soit d’inflation publicitaire
    Quelques livres, en outre, depuis une quarantaine d’années ont amorcé la défense et l’illustration de l’œuvre du Czapski peintre en ses divers aspects, à commencer par l’ouvrage de Murielle
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    Werner-Gagnebin publié sous le titre de La main et l’espace . Combinant un premier aperçu substantiel de la vie et des vues du peintre à travers les années, en historienne de l’art mais aussi en amie recueillant les propos de l’artiste en son atelier, l’auteure genevoise s’attacha particulièrement à la question du «cadrage» caractéristique d’une partie des tableaux de Czapski, signalant l’originalité de son regard.
     
    Tout autre devait être l’approche, en 2003, de Wojciech Karpinski, dans un Portrait de Czapski élargissant et approfondissant, sous ses multiples facettes, la découverte d’un univers à la fois intellectuel et artistique, notamment à la lumière du monumental Journal rédigé quotidiennement par l’exilé de Maisons-Laffitte.
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    Dans la même veine de l’hommage rendu par des proches s’inscrivent les témoignages des écrivains Jil Silberstein, dans ses Lumières de Joseph Czapski , l’auteur incarnant le jeune poète à l’écoute d’un aîné en constante attention, Adam Zagajeswki, dans un chapitre de son Éloge de la ferveur , et Richard Aeschlimann, avec ses Moments partagés s’exprimant en sa double qualité d’artiste-écrivain éclairé par sa pratique personnelle autant que par d’innombrables conversations avec Czapski, et de galeriste défenseur du peintre, au côté de son épouse Barbara, avec une fidélité sans faille.
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    Enfin, et tout récemment, a paru la première grande biographie, aussi fouillée que nourrie de réelle admiration posthume, conçue par le peintre américain Eric Karpeles, tellement impressionné par la figure et l’art de Joseph Czapski qu’il a multiplié, pendant des années, les recherches sur le terrain ponctuées de rencontres, en Pologne ou en France, pour aboutir à deux ouvrages monumentaux, à savoir : Almost nothing, traduit en français sous le titre de Presque rien, et le tout récent Apprenticeship of looking marquant, devant la peinture de Czapski très somptueusement illustrée, la reconnaissance d’un artiste contemporain à son pair disparu.
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    II
     
    De l’Apparition
     
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    La premier tableau de Czapski que j’ai acquis dans ma vingtaine, représentant six poires cernées de noir sur fond rouge carmin, daté de 1973 mais faisant d’emblée, à mes yeux, figure d’icône profane intemporelle, m’a suivi partout, à travers les années, après qu’il me fut apparu, comme une nouvelle réalité m’a été dévoilée par le regard de Czapski dont je ne cesse de me répéter ce qu’il m’a inspiré dès qu’il m’a été donné de découvrir un premier ensemble de ses œuvres, à savoir que ce que je vois me regarde, et c’est cela que j’aimerais à mon tour, sous le signe de la reconnaissance, m’efforcer d’exprimer.
     
    Le monde nous regarde, les gens que nous voyons nous regardent, les objets nous regardent – mais regarder n’est pas seulement voir, c’est garder avec soi, prendre avec. Tel étant le premier enseignement que j’ai tiré en découvrant la peinture de Joseph Czapski.
    Ce tableau, sans pareil à mes yeux, que je regarde depuis plus de quatre décennies, me tient lieu à la fois de miroir et de fenêtre, de figure de contemplation et de concentré de formes et de couleurs, construit et pioché – c’est Czapski lui-même qui utilise volontiers ce verbe de terrassier ou de jardinier très concret de piocher – au sens d’un travail du matériau pictural –, foison de fines touches dans les trois couleurs dominantes du vert, du rouge et du noir, dont procède le résultat semblant donné de l’apparition.
    Et j’insiste sur ce terme de résultat, à distinguer d’une donnée immédiate. Le tableau me regarde et c’est un miroir; et regarder suppose alors, de ma part, une approche détaillée de l’objet.
    M’approchant donc de ces Poires sur fond rouge, probablement encadré à Lausanne puisque le nom de cette ville figure dans l’inscription que je lis au dos du tableau, ce que je voyais, de loin, comme une composition puissamment expressive, mais en somme toute simple puisque réduite à six fruits verts à reflets estompés en valeurs pâlies, disposés sur un guéridon noir adorné de dorures et campé sur deux pieds seuls, se met à vibrer et à exister, je dirais presque à parler différemment à mesure que je regarde le tableau de plus près, lequel de miroir devient fenêtre sur cent, mille nuances colorées apparues à leur tour dans la textures des fruits, le plateau du guéridon noir offrant comme un miroir au fond rouge où scintillent de minuscule points roses ou gris, les multiples noirs à nuances bleues du guéridon aux ornements à la fois précis et vagues dans leur dessin gracieusement esquissé d’un pinceau danseur, bref tout cela frémissant de sensibilité vibratile sur un socle solide évoquant un présentoir plus qu’un meuble fidèlement représenté - sinon pourquoi deux pieds seulement et des fruits pareillement agrandis dans cette espèce de figuration grave et lyrique à la fois où les couleurs de la passion clament leur présence sur la noire base impérieuse et fragile à la fois, ornementée comme la caisse d’un cercueil d’apparat que je dirai plutôt espagnol que flamand, du côté du Goya le plus ardent, autrement dit et sans autre référence : intensément physique et métaphysique.
    J’ai parlé de résultat à propos de ce tableau qui me regarde le regarder depuis tant d’années, et ce miroir me rappelle certaine intensité grave de mes vingt-cinq ans, et cette fenêtre s’ouvre sur le monde d’un homme de septante-sept ans qui vient à la fois de Cézanne et de Soutine – ce qui est dire aussitôt la tension apparente entre deux contraires -, de Pankiewicz à ses débuts et de Bonnard, mais aussi des jardins de son enfance et des camps de prisonniers, des déserts du Moyen-Orient et des campagnes de France dont certains paysages qu’il en recomposera évoqueront tantôt Vuillard et tantôt Nolde.
    Cependant l’apparition de ces Poires sur fond rouge n’appelle aucune de ces références picturales de manière explicite, que j’indique juste en sorte de situer, plus qu’une position de Joseph Czapski dans les courants de la peinture européenne du XXe siècle, une série de repères liés à un parcours que le peintre lui-même, dans ses écrits – hautement explicites, ceux-là –, et plus précisément dans les essais de L’œil , ne cesse de commenter au fil d’une espèce de dialogue continu.
    Czapski néo-impressionniste ? Czapski plutôt expressionniste ? Czapski aux dessins plus proches d’un Daumier que d’un Delacroix ? Czapski peintre du quotidien ? Czapski témoin des gens humbles et des oubliés de la société ? Czapzki paysagiste tendant à l’abstraction lyrique ? Czapski spectateur ou metteur en scène de quel « théâtre du monde » ?
    À vrai dire, chacune de ces appréciations pourrait se justifier par rapport à tel ou tel moment, à tel ou tel aspect, à telle ou telle solution apportée par l’artiste à tel ou tel problème rencontré au fil de sa quête, mais séparer celle-ci en «genres» ou en «périodes», plus ou moins en résonance avec les mouvements se succédant au XXe siècle, me semble artificiel et par trop académique alors qu’une instance permanente, à caractère ontologique, fonde assurément l’unité de sa démarche d’artiste et d’homme pensant et agissant, qu’on pourrait dire l’attention vive à cela simplement qui est.
    La véritable situation de Joseph Czapski, me semble-t-il alors, est celle d’un veilleur posté au cœur de l’être.
    L’apparition de six poires sur un guéridon, disposé lui-même devant l’espèce de toile de fond dont le rouge évoque un rideau de théâtre, ne relève en rien, dans sa finalité essentielle, de l’ornement conventionnel : l’apparition en question procède d’un noyau, me semble-t-il, qui nous permet, le touchant, de toucher en même temps tous les points de la circonférence et donc tous les aspects de la vie et de la quête artistique et spirituelle de Czapski.
    Ce motif de l’apparition vaut aussi bien pour tous les aspects de la représentation du monde que nous propose le peintre, qu’il s’agisse de portraits, de natures mortes, de scènes de rue ou de cafés, de personnages ou de paysages ; et l’on pourrait dire aussi qu’un choc sensible à caractère immédiatement pictural, cristallisé le plus souvent par la touche colorée d’un objet, est à l’origine de cette apparition ensuite ressaisie et modulée par le jeu des formes.
    Au début était l’émotion, pourrait-on dire plus simplement encore, réagissant à la surprise d’un regard avant d’être réinvestie en objets qui nous regardent.
     
    (Extrait de l'essai de JLK intitulé Czapski le juste, à paraître en 2023)

  • Un conteur des marges

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    Dernière révérence à Olivier Sillig (1951-2026) , qui a choisi l'échappée...

    Les vrais raconteurs d’histoires ne sont pas nombreux dans le biotope de la littérature romande, à quelques exceptions près, tels Corinna Bille, Jean-Paul Pellaton, Jean-François Sonnay ou encore Olivier Sillig, entré en littérature avec un roman de science fiction, récemment remarqué pour une incursion historique intitulée La Marche du loup, et qui « remet ça » avec un drôle de polar poético-fantastique, Je dis tue à tous ceux que j’aime, qui séduit par son atmosphère évoquant le réalisme magique de certains auteurs balkaniques ou latino-américains.

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    « J’ai poireauté 8 ans avant de trouver un éditeur pour mon premier roman », raconte Olivier Sillig dans son logis du centre ville où l’on remarque, en passant, une étonnante série de petits bateaux de récente construction – sa dernière passion, pas loin d’évoquer l’art brut. Revanche apréciable : publié en 1995 par L’Atalante, Bzjeurd figure depuis 2000 au catalogue SF de la collection Folio.

    Personnage peu conforme au type de l’écrivain romand, Olivier Sillig a d’abord passé par les beaux-arts (il a une patte de dessinateur « au vol » qui a laissé de mémorables traces aux cimaises du CHUV), avant de se spécialiser dans l’informatique, en passant par une tournée de conférences sur Versailles et autres shows vélocipédiques, que suivirent divers essais cinématographiques. Quant au goût de la narration, il lui est venu en racontant des histoires à ses filles, en attendant que, sur le tard, le mordille le goût pour son propre sexe. Telle étant l’imprévisible humanité…

    Tout cela ne serait pourtant qu’anecdotique si, par delà son talentueux dilettantisme, Olivier Sillig n’imposait pas, dans ses livres, un univers tout à fait original et un art de conteur aux grands pouvoirs d’évocation. La meilleure preuve en est son dernier roman paru, Je dis tue à tous ceux que j’aime, dans lequel il évoque l’amitié « au bout de la nuit » d’un employé-comptable du nom d’Axis Gooze débarquant, aux ordres d’une fabrique de radiateurs réfrigérants, dans une ville en mystérieuse mutation, et d’un jeune ange glauque prénommé Bresel, dont les amours vénales n’entament en rien l’aura de pureté.

    « Le véritable personnage de ce roman est la ville dans laquelle il se déroule », remarque encore Olivier Sillig, qui a construit une sorte de labyrinthe onirique dans lequel ses protagonistes, et quelques comparses, poursuivent une quête de sens et de complicité affective à laquelle s’opposent de sourdes forces d’oppression et de brutalité. Polar aux dehors de rêve éveillé, roman d’un impossible amour, nouvelle variation sur le thème ancien du double sacrifié : il y a de tout ça dans ce roman trouble et pur d’un auteur à surveiller…

    Olivier Sillig. Je dis tue à tous ceux que j’aime. Editions H&O, 193p.


  • Boualem Sansal notre Frère Courage

    Littérature,Algérie,politique
    Littérature,Algérie,politiqueEn 2007 paraissait Le village de l’Allemand, aux éditions Gallimard. Retour à un livre majeur, entre Shoah et Djihad...

    La lecture du Village de l’Allemand, nouveau roman de l’écrivain algérien Boualem Sansal, est immédiatement prenante. Aussitôt on plonge dans un drame aux multiples occurrences personnelles et autres ramifications historico-politiques, dont le Mal du XXe siècle et de celui qui a si dangereusement commencé, entre Shoah et Djihad, tisse la trame de sang et de destruction, d’ignominie et de honte.
    Cela commence, en octobre 1996, par le journal du jeune Malrich (prénom condensant Malek et Ulrich), dont le langage signale un beur de banlieue plutôt atypique, puisque son père est d’origine allemande, et qui commence d’écrire six mois après le suicide de son grand frère Rachel (condensé de Rachid et Helmut), brillant sujet, comme on dit, mais sombré dans le désespoir on ne sait pourquoi.
    On le comprend mieux après que Com’Dad, le commissaire de quartier de la « zone urbaine sensible de première catégorie » où survivote Malrich, remet à celui-ci les quatre cahiers chiffonnés constituant le journal de Rachel, ledit Com’Dad lançant au plus ou moins voyou : « Faut lire, ça te mettra du plomb dans la tête. Ton frère était un type bien ». Et de fait, ces cahiers vont changer la vie de Malrich, comme la vie de Rachel a changé, au lendemain d’un massacre, en 1994, qui a coûté la vie à ses parents, là-bas dans un douar du bout du monde du nom d’Aïn Deb, quand il découvrit qui fut en réalité son père déclaré « martyr », l’ancien SS Hans Schiller…
    On sait le grand talent de Boualem Sansal, auteur de l’admirable Serment des Barbares, et son courage intellectuel, qui lui a dicté l’an dernier la lettre ouverte de colère et d'espoir au pouvoir et au peuple algérien intitulée Poste restante : Alger. On se rappelle l’amitié qui le liait à Rachid Mimouni, autre romancier intègre qui mourut désespéré en Europe et dont le corps rapatrié dans son pays fut déterré par les islamistes pour être dépecé et livré aux chiens de la nuit. Je me souviens qu’à ma dernière rencontre de Mimouni je lui souhaitai d’être protégé par Allah. Or c’est le même Allah que j’invoque en lisant ce nouveau livre, inspiré par une histoire vraie, où alternent les voix des deux frères, celle de Rachel relayant elle-même les voix de tous les témoins de l’horreur, Primo Levi en tête et transmettant à celle de Malrich une nouvelle conscience et l’espoir que la honte puisse être dépassée par le « geste d’amour » de son sacrifice…
    Boualem Sansal. Le village de l'Allemand, ou le journal des frères Schiller. Gallimard, 263p. 

  • Pas un jour sans une liste

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    C'est en somme une ritournelle. Comme une litanie. Une espèce de murmure infini venu de Dieu sait où. Une parole relevant à la fois de l'oraison profane et de l'invective.


    L'origine en est simultanément intime et mondiale. La vision se veut panoptique: le Panopticon étant ce lieu précis de la prison d'où le gardien de service voit tous les prisonniers d'un seul regard. La métaphore explose au plein air, mais l'illusion d'une vision globale reste féconde. Il y aurait aussi là de la boule de bal aux mille reflets et du kaléidoscope à mouvement aléatoire et continu de mobile flottant.

    L'attention, flottante elle aussi, de celui qui rédige ces listes, est également requise de la part du lecteur. Rien qui ne soit là-dedans de seulement personnel et moins encore de vaguement général. Tout souci d'identification et toute conclusion morale prématurée s'exposent au déni par un jeu où l'improvisation fantaisiste commande et précède, en tout cas, les doctrines ou les slogans de toute secte. Le délire y est cependant contrôlé, même si le mot d'esprit, la vanne, le quolibet voire le horion restent autorisés au dam de l'esprit de faux sérieux. Le vrai sérieux sourit et bataille sur son cheval de vocables, avec l'humour pour badine.

    Ces listes sont en effet une arme de guerre, comme l'a relevé François Bon, entre exorcisme et compulsion. Guerre à l'assertion, par la multiplication des approximations, en évitant le vaseux actuel du tout et n'importe quoi. Guerre à l'unique certitude, par l'accueil jovial des vérités contradictoires, sous le signe de la radieuse complexité du réel.

    Ces listes reflètent enfin des états d'âme, et c'est en fonction de ceux-ci, couleurs et tonalités, colère ou douceur, qu'elles ont été classées en sept sections peu systématiques.

    Voici donc les Matinales et les Toniques, les Eruptives et les Indulgentes, les Voyageuses, les Délirantes et les Songeuses.

    Tel étant le Labyrinthe. Tel l'Océan. Telle la Chambre aux miroirs.

  • Ce que dit le silence

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    « Qui sait, dit Euripide, il se peut que la vie soit la mort et que la mort soit la vie »
    (Léon Chestov, Les révélations de la mort)
     
     
    Pour Emilia, en mémoire de Pierre-Guillaume.
     
    La suprême ignorance est là,
    de ne plus savoir si
    de la nuit avant l’heure,
    ou du jour et ses leurres
    sont ce qu’ils sont ou ne sont pas…
     
    L’étrange chose qu’une rose
    qui ne parle qu’en soi
    et dont jamais aucune foi
    n’osa dire qu’elle dispose…
     
    Les mots ne voulaient dire que ça:
    qu’ils savent qu’ils ignorent
    que le silence dort,
    et que la mort n’existe pas…
     
    Peinture JLK: Al Devero.

  • Le jeune auteur

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    …Ce qui saute aux yeux, mon petit Joël, c’est que votre premier manuscrit a un potentiel formidable, croyez-en mon expérience : il n’y en a pas dix comme ça par génération, vous avez de la Bête en vous, vous avez de la Superbête, et plus encore - et ça compte pour notre public féminin : vous avez du Fruit… mais il y a encore du travail, Jo chou, et ça c’est l’affaire de votre éditrice, nous allons revoir une page après l’autre et là je veux que vous vous donniez à fond, faut que vous fassiez sauter le bouchon…
    Image : Philip Seelen

  • Le joyeux safari

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    Ce  jeudi 30 avril 2026 – Ce matin très vertueusement bleu – le ciel frangé de dernières neiges sur les hauts et le lac aux eaux frisées par la brise -, alors que je tiens à peine Unknown-3.jpegdebout (plus de ressort aux jarrets & co ou peu s’en faut) et peine à respirer, un irrépressible élan, dopé par la lecture du Mal absolu de Pietro Citati et, d’hier soir, la découverte de l’adaptation d’Orgueil et préjugés de Jane Austen avec les irrésistibles Colin Firth (prototype du héros romantique ombrageux « au bon fond ») et Jennifer Ehle en Lizzie aux ondoiements d’expression sans faille, m'impatiente à l'instant de remonter fissa à La Désirade pour y pêcher mon Dumas complet en collection Bouquins et les cinq ou six cassettes d’adaptations des romans de Jane Austen rassemblées naguère par Lady L. sous mon regard dubitatif voire moqueur -  le con.

    Pourquoi Dumas, dans lequel Citati, qui le considère comme «l'écrivain le plus mystérieux du XIXe siècle», nous replonge avec son art prodigieux de lecteur-créateur peignant littéralement chaque livre en faisant appel à tous nos sens ?

    Parce que Dumas, lu en ma prime jeunesse, n’a pas fait le poids, à mes yeux de «littéraire» à côté de Balzac ou de Proust, alors que Citati, comme de Jane Austen (ou de Virginia Woolf, ou de Karen Blixen, ou de Poe, ou de Henry James) balaie les préjugés en faisant apparaître le vrai texte vivant et vibrant de chaque  grand écrivain, à quoi je ne résisterai pas en mes préjugés d'orgueilleux...

    Donc première épreuve du safari Dumas-Austen de tout à l'heure : marcher jusqu’au parking de la Honda Jazz Hybrid à dégaine de souris d’ordinateur, après quoi me restera la sérieuse montée à La Désirade heureusement facilitée par le « rollator » de ma chenillette coréenne, etc

  • L'angoisse de Rachid

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    En octobre 1993, l’écrivain algérien Rachid Mimouni exprimait sa crainte d'être assassiné parmi les siens. Plus de trente ans après notre rencontre à Paris, ses propos ont une charge tragique redoublée... L'écrivain est mort à Paris en février 1995 d'une hépatite aiguë. Sa tombe fut profanée, au lendemain de son inhumation, par les fanatiques du FIS. Qui a dit que l'Histoire se répétait ?

     

    L’un des plus grands écrivains algériens est aujourd'hui un condamné à mort virtuel. Romancier puissant, passionnément engagé à défendre l'honneur de sa tribu — donc à en fustiger aussi ce qui la déshonore — économiste enseignant à l'Université d'Alger jusqu'à sa démission récente, figure de proue de l'intelligentsia algérienne non alignée, Rachid Mimouni a publié l’an dernier un essai virulent sur la falsification du message coranique par les fanatiques musulmans: De la barbarie en général et de l'intégrisme en particulier. En outre, son dernier roman, La malédiction évoque (notamment) l'invasion de l'hôpital d'Alger par les barbus intégristes, en été 1991, préfigurant les méthodes d'un Etat islamique. Autant de motifs suffisant à désigner cet esprit libre à la vindicte des fanatiques,qui n'en demandent d'ailleurs pas tant. Après l'assassinat d'une quinzaine d'intellectuels algériens, dont plusieurs de ses amis, Rachid Mimouni s'obstine à vivre en plein quartier populaire d'Alger, à la merci des tueurs, mais c'est lors d'un récent passage à Paris que nous l'avons interrogé.

     

    —  Quelle vie menez-vous aujourd'hui?

     

    —  La situation des intellectuels algériens a beaucoup changé depuis le moment où un ensemble de réseaux terroristes a décidé de les abattre l'un après l'autre. Il en résulte une véritable psychose, liée au fait qu'on ne sait pas quelle sera la prochaine cible. Cette angoisse s'accroît du fait que votre entourage vit la même hantise. Mon fils se réveille souvent au milieu de la nuit parce qu'il rêve qu'on m'assassine.

     

    —  L'affaire Rushdie a-t-elle servi d'exemple au FIS

     

    —  Les enjeux n'ont rien de commun. Rushdie a été condamné à mort pour avoir écrit Les versets sataniques. Tandis que les intellectuels algériens sont abattus parce qu'ils défendent, pacifiquement, unprojet de société démocratique et moderne en contradiction absolue avec un Etat islamique.

     

    —  Excluez-vous l'exil? 

     

    —  Il y a déjà plusieurs dizaines d'intellectuels de renom qui ont dû se réfugier à l'étranger ou se cacher. Mais, si tous s'en allaient, ça serait un drame. Au reste, je ne serais pas forcément en sûreté où que je me trouve. 

     

    —  Savez-vous quel groupe particulier vous menace?  

      

    —  Cequi fait toute la difficulté de la situation algérienne, c'est que les terroristes ne sont pas coordonnés. Chaque faction définit sa propre stratégie. Comme les assassinats ne sont pas revendiqués, on ne sait jamais qui a commis le meurtre, sauf rares cas. 

     

    —  Comment avez-vous appris que votre nom figurait sur la liste des condamnés en puissance? 

     

    —  Je l'ai appris à mots couverts par des amis qui vont à la mosquée, et par desmembres des services de sécurité algériens. 

     

    —  Dans quelle mesure pouvez-vous vous protéger? 

     

    —  C'est très problématique, dans la mesure où ces réseaux s'attaquent à n'importe qui. Les intellectuels francophones sont visés en priorité, mais, le but des intégristes étant de régner par la terreur, ils ne cessent de varier leurs cibles. Personne n'est à l'abri. La situation est d'autant plus délicate que nous vivons, pour la plupart, dans des quartiers populaires. 

      

    —  Comment le pouvoir réagit-il à cesattentats?   

     

    —  Très mollement. D'une certaine manière, cela doit bien l'arranger, dans la mesure où nous n'avons cessé de le critiquer. Le jour de l'enterrement de mon ami Tahar Djaout, écrivain important, la télévision lui a consacré dix secondes...

      

    —  Et dans les journaux? 

     

    — Dans les journaux indépendants, la réaction à l'assassinat de Tahar Djaout a été formidable. Mais ailleurs... 

     

    —   L'un des thèmes de La malédiction est la haine fanatique opposant deux frères. L'avez-vous subie vous-même?

      

    —  Il se trouve que mon propre beau-frère est un intégriste pur et dur, et sans doute me liquiderait- il sans état d'âme si cela lui était ordonné. Ma propre mère aussi soutient les islamistes.

      

    —   Le passé, et notamment la guerre, joue un rôle important dans votre livre. Pourquoi cela? 

     

    —   Les drames que nous vivons actuellement ont leurs racines dans le passé. Il y a eu des conflits entre hommes, des rivalités qui ont continué de déterminer la conduite des dirigeants après l'indépendance.On ne comprend rien à la situation présente sans se référer à ces vieuxrèglements de comptes.

     

    —   Quels rapports entretenez- vous avec l'islam?

       

    —  Je suis musulman, et convaincu que l'intégrisme est une falsification de l'islam.Il m'arrive très souvent, avec mes enfants, de constater qu'on leur enseigne des versets tronqués du Coran. C'est en soi une hérésie: le texte sacré ne peut être trafiqué. Or nous avons 46% d'analphabètes. Il suffit de leur asséner des versets sortis de leur contexte pour les manipuler. Prenez le cas du Djihad. On le tient, en Occident, pour une incitation à la lutte contre les non-musulmans. Effectivement, il y a un verset qui dit que le Djihad est permis. Mais les intégristes ne lisent jamais la suite concernant ce même Djihad qui dit: «Vous n'agresserez pas celui qui ne vous a pas agressé, vous épargnerez les femmes et les enfants». En fait, le Djihad, replacé dans son contexte coranique, est un droit à l'autodéfense. Historiquement, cela se comprend très bien car,à l'époque, les musulmans qui avaient dû quitter La Mecque pour Médine étaient sans cesse agressés par les Mecquois, qui levaient des armées pour les attaquer. 

     

    —  Comment voyez-vous l'évolution de la situation? 

     

    —   Il y a deux schémas possibles. Ou il seproduit en Algérie des changements radicaux en termes de direction politique. À ce moment, une nouvelle dynamique pourrait être relancée. Ou nous continuons toujours avec les mêmes. Il y aura donc de plus en plus de déçus qui trouveront refuge dans le mouvement intégriste. Alors ce sera la voie ouverte à unecatastrophe à l'iranienne. 

     

    —  Voyez-vous des hommes nouveaux à même d'apparaître? 

     

    —  Les hommes nouveaux se voient rarement à l'avance. Qui aurait pu penser que ce serait le général de Gaulle qui incarnerait la Résistance?  

     

    —  Attendiez-vous quelque chose des chefs historiques revenus en Algérie avant les élections?

     

    —  J'attendais beaucoup d'un Aït Ahmed, dont j'admire l'intelligence et le sens politique. Hélas! j'ai deux reproches à lui adresser. Le premier est de ne pas être revenu au pays comme un sage, qui aurait pu jouer un rôle décisif en temps utile, mais en chef de parti. Le second est d'être reparti en Suisse. Et je fais les mêmes reproches à Ben Bella. 

     

    —  Quel est le sentiment qui domine aujourd'hui au sein de la société algérienne? 

     

    —   Il y a une grande lassitude par rapport aux gens du pouvoir, qui ne sont plus crédibles. A cela s'ajoute désormais la peur. Les Algériens n'ont plus même le cœur à travailler sous cette chape de plus en plus lourde...