UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Carnets de JLK - Page 2

  • Ceux qu passeront l'hiver

    d55a8f31d37002c15ac2b8f3c7335abe.jpg
    Celui qui dit ne pouvoir conduire qu’avec ses gants de pécari / Celle qui milite pour la préservation des tapirs / Ceux qui ne savent même pas à quoi ressemble un lamantin / Celui qui visite tous les cimetières / Celle qui s’est offerte à Serge Gainsbourg fin 1977 / Ceux qui se flattent de lire le dernier Umberto Eco sur la terrasse du chalet Humpty Dumpty / Celui qui se shoote au chant grégorien / Celle qui compte les heures durant lesquelles son conjoint téléphone à sa mère / Ceux qui pensent que « les gays sont des conformistes à chier » sans oser le dire / Celui qui mord sa cousine Bluette dans le train fantôme / Celle qui pose nue dans un atelier surchauffé donnant sur la Meuse / Ceux qui ont décidé de se séparer sans se le dire / Celui qui se flatte d’avoir fait tous les 4000 des Alpes occidentales sans avoir jamais commis l'Acte  / Celle qui enchaîne ses amants au même radiateur / Ceux qui raffolent du goût de la colle de timbre / Celui qui en pince pour les casseroliers de moins de 25 ans / Celle qui sait (dit-elle) pourquoi elle va chaque année à Djerba / Ceux qui se vantent d’être absolument indifférents aux appels du Ciel / Celui qui pense que c’est plaire à Dieu que de dénoncer « le vice » dans les courriers de lecteurs / Celle qui n’aime rien tant que les enfants au jardin public / Ceux qui se réjouissent de voir l’expo  Boudin à Vancouver / Celui qui ne peut renoncer au Pauillac qui le démolit (à ce que dit le Dr Gallopin) / Celle qui adore son collègue Lucien Martineau pour la délicieuse mollesse de ses mains / Ceux qui se plaignent d’Untel toujours de bonne humeur / Celui qui s’imagine obligé « par les circonstances » de manger son chat / Celle qui en veut aux Albanais du sud par tradition familiale / Ceux qui espèrent quand même que leur fils finira par se pacser / Celui qui dit qu’il n’y a que l’Opel Rekord de fiable / Celle qui a pris en horreur la liberté de sa sœur aînée / Ceux qui collectionnent les photos d'Amanda Lear, etc.

    La Savoie enneigée. Huile sur panneau, JLK.

  • Nager sans le savoir

    alex-katz-four-trees.jpg
     
    La chose est dure à dire:
    le poète ne dira vrai
    que s'il est rude à cuire
    et s'il se tient au frais.
     
    Traverser le fleuve chinois
    sans s'accrocher aux jonques,
    à l'écoute des conques,
    relève du seul exploit.
     
    Or tel est le poème
    que nulle page ordinaire
    résolvant le problème
    n'a jamais su refaire.
     
    Le poème ne se refait pas !
    Allez le répéter,
    mais ne le faites pas:
    nulle cigale n'a de clef.
     
    (Ce que Mandelstam dit de Dante,
    Proust l’a dit et redit.)
     
    (Ce jeudi 31 août 2017, sous une pluie battante)
     
    (Peinture: Alex Katz)
     

  • Chef-d'oeuvre méconnu

     Header2-1.JPG 

    Shakespeare en traversée


    5. Troïlus et Cressida

     


    Le théâtre de Shakespeare, autant que La Divine Comédie de Dante, a suscité la plus fantastique prolifération de commentaires, parfois aussi érudits que plats, voire à côté de la plaque. Rabelais, qui était à la fois savant et poète, savait mieux que personne que le seul savoir sec ne sait à peu près rien de la poésie qui est connaissance vivante, et c'est ainsi qu'il persifla si justement les sorbonnicoles et autres sorbonnagres.


    Or il faut comparer les vingt lignes indigentes consacrées à Troilus et Cressida par le professeur émérite François Laroque, dans son Dictionnaire amoureux de Shakespeare, et les 40 pages d'analyse que René Girard réserve à la même pièce dans Les feux du désir, pour mesurer l'abîme séparant une note professorale conventionnelle, à la limite du dédain, d'une nouvelle approche révélant la nature profonde d'un ouvrage apparemment secondaire.

    Troilus and Pandarus2.JPG
    La lecture traditionnelle de la pièce réduit celle-ci à l'opposition d'un amoureux fidèle et d'une amante inconstante, flattant la vision machiste du couple. Pour René Girard, "Shakespeare rejette l'opposition traditionnelle entre un Troïlus absolument fidèle et une Cressida parfaitement déloyale ", en éclairant une réalité du désir mimétique beaucoup plus complexe et valable autant pour le jeu érotique que pour la mêlée sociale et politique marquant l'affrontement des Troyens et des Grecs, traitée par Shakespeare avec une verve satirique endiablée.
    Éclairant la notion fondamentale de Degree, définie précisément dans cette pièce, dont il montre en outre le rôle central joué par Pandarus, entremetteur et meneur de jeu pervers, René Girard va jusqu'à qualifier cette tragi-comédie énhaurme de "gigantesque chef -d'ouvre méconnu ", et c'est à prendre au sérieux.

    Rene_Girard.jpg

    En lisant ce commentaire de René Girard sur Troïlus et Cressida, l'on pourrait presque se demander si Shakespeare n'a pas pris connaissance de la théorie mimétique en bûchant sur les livres de Girard avant d'écrire sa pièce, mais non, c’est le contraire qui est vrai et c’est une règle assez générale: que le génie poétique ressent les vérités humaines et les illustre avant que l'intelligence et la sensibilité critiques ne les reconnaisse à leur tour...


    Sources. Les 37 pièces de Shakespeare(1564-1616) adaptées par la BBC entre 1978 et 1985. Le premier coffret du Volume I des Tragédies contient 6 DVD consacrés respectivement à Titus Andronicus, Roméo et Juliette, Jules César, Hamlet, Troïlus et Cressida et Othello. Editions Montparnasse.


    Ma lecture fera souvent référence à l’essai magistral de René Girard consacré à Shakespeare, sous le titre Les feux de l’envie (Grasset, 1990) 

  • Douce fureur des purs

    _44893232_0fece3ca-c732-4cda-96f3-09b9fec2f54a.jpg

     

    Shakespeare en traversée


    4.Hamlet


    Première des quatre grandes tragédies de Shakespeare (avant Othello, Macbeth et Le Roi Lear), Hamlet est, à égalité avec Roméo et Juliette, la plus connue du grand public et la plus jouée dans la plus grande variété d'interprétations, y compris la version pour marionnettes présentée par l'enfant Peter Brook à ses parents médusés.
    Or, en dépit de toutes les réalisations, accordées à la richesse et à la complexité de son contenu latent, la pièce garde tout son mystère élémentaire qu'on pourrait dire celui de l'homme nu sous les étoiles, vieil enfant très pur incapable de faire semblant et de participer vraiment au mensonge de ses frères humains.
    Jouant la folie, Comme seule Ophélie y sera poussée par le désespoir, Hamlet est, avec son ami Horatio qu'on pourrait dire son double préservé de toute charge sociale ou politique, le moins aliéné des protagonistes de la pièce.


    Celle-ci, sous son apparence convulsive, est traversée par les lignes pures de ce trio de l'amour et de l'amitié, auxquelles s'ajoute celle de Laërte, frère d'Ophélie impliqué à son corps défendant et frappant Hamlet à mort à l'instigation du plus nul et du plus puissant (en apparence) des personnages que figure l'usurpateur royal et incestueux Claudius.
    Hamlet est la story d'une vengeance "pour l'honneur", dans un monde où l'honneur n'est qu'un mot creux ("Words, Words, words") invoqué par un fantôme dans un cycle récurrent de meurtres qui fait du père vengeur un criminel à peine plus recommandable que son frère félon.

    sdj_hamlet___bloody__bawdy_villain.jpg
    On a souvent vu en Hamlet la préfiguration du héros mélancolique et velléitaire dont le Werther romantique de Goethe sera le parangon, mais c'est ne pas assez dire la profondeur de sa tristesse d'enfant déçu et sa formidable fureur, éclatant à proportion de sa douceur attaquée de toute part.
    Hamlet nous parle les yeux dans les yeux au fil de ses monologues, et ce ce qu'il y a de si personnel, intime et intraitable dans sa confrontation avec l'abjection des hommes et à leur pauvre sort ("Poor Yorick", etc) saisit particulièrement dans la version signée Rodney Bennett de la BBC, multipliant les gros plans et cadrant le drame dans une sorte d’intimisme épuré, avec un Derek Jacobi accentuant magnifiquement la force tempétueuse et la fragilité délicate du prince restant noblement lui-même de part en part au milieu des masques et autres grimaces, doublement piégé par sa condition de mortel et sa naissance de noble mal barré.


    Sources. Les 37 pièces de Shakespeare(1564-1616) adaptées par la BBC entre 1978 et 1985. Le premier coffret du Volume I des Tragédies contient 6 DVD consacrés respectivement à Titus Andronicus, Roméo et Juliette, Jules César, Hamlet, Troïlus et Cressida et Othello. Editions Montparnasse.

    3346030024515.jpg

  • Flingue la mort !

    BPLT_JLK_31_LD.jpgAvant d’euthanasier la mort, prenons un peu le temps de vivre…

    Bon-pour-la-tête-logo-1-604x270.png

    Une nonagénaire qui en a ras-le-bol de la vie, un animateur de télé résolu à niquer la mort, le frère lausannois d’un dandy nihiliste notoire découvrant la confession posthume du filou: voilà ce que nous proposent Rolf Lyssy, avec sa tordante Dernière touche, Frédéric Beigbeder dans Une vie sans fin pétillante, et Roland Jaccard en observateur dédoublé de sa propre Station terminale.

    La première partie de cette chronique a été rédigée dans un cercueil tout confort, disposant d’un wi-fi et d’un kit de survie commandé sur Amazon, d’une bibliothèque numérique et d’un bar qui n’a rien de virtuel, où je me trouve donc superbien au moment d’aborder ces deux thèmes essentiels que sont le droit d’en finir avec la vie et le désir de vivre éternellement, poil aux dents.

    Unknown-3.jpeg

    La première partie de cette chronique est dédiée à une quasi nonagénaire suisse allemande qui a surnommé sa petite voiture Titine et que sa crainte d’une déshonorante sénilité pousse à la décision de se suicider, laquelle résolution intéresse ses proches soucieux de savoir qui va hériter de sa jolie villa et de son jardin privatif. La vieille Gertrud est une tronche. C’est aussi le personnage principal du dernier film de Rolf Lyssy, dont on sait qu’il milite pour le droit que devrait avoir chacune et chacun de disposer de sa fin de vie. 

    Cependant Une dernière touche n’a rien d’un film à thèse : c’est une comédie, et dont le mérite est de prendre la vie réellement au sérieux (!) avec ce qu’elle a de retors et d’imprévisible, en l’occurrence l’intervention d’une petite fille qui, à l’insu de son arrière-grand-mère, inscrit celle-ci sur un réseau de rencontres par le truchement duquel un digne gentleman senior entre en contact avec Gertrud et lui propose de faire ami-amie. Or, n’ayant aucun souvenir d’avoir recherché un partenaire, la pauvre dame en conclut que décidément elle perd la boule et que c’est le moment où jamais d’en finir... 

    images.jpeg

     Comme pas mal de ceux qui ont quelques traces de bleus au cœur, Rolf Lyssy,  passé par les enfers glaciaux d’une dépression,  ainsi qu' il l’a raconté dans sa chronique autobiographique Swiss Paradise, a une conscience claire de la double nature tragique et comique de notre condition, et l’humour du réalisateur des mémorables Faiseurs de Suisses (1978) n’en reste pas moins enjoué même quand il tire le portrait de personnages détestables. Son film est souvent irrésistible. Il a fait un tabac que même les non-fumeurs alémaniaques ont apprécié. On se gardera d’en éventer la touche finale mais disons que son mamy-end a du panache… 

     La politesse du désespoir remonte à la plus haute Antiquité

    Si la question du suicide (plus ou moins) assisté s’est banalisée ces dernières décennies, et notamment depuis que Denys Arcand en a fait un film tendrement savoureux avec Les invasions barbares (2003), ce que j’apprécie surtout, dans mon cercueil, est qu’on la ramène du côté de la vie, étant entendu que la question de la mort, au sens plus large, nous échoit en pochette-surprise dès notre venue au monde. 

    Plus qu’avec Exit (2005), le film nécessaire mais peut-être insuffisant à certains égards de Fernand Melgar, qui traitait frontalement de l’assistance au suicide en documentant le travail du docteur Sobel et de ses «accompagnants» sans parler assez de l'entourage familial ou social des candidats à la potion létale, le nouveau film de Rolf Lyssy, plus ancré dans la vie-qui-continue, module une forme d’humour qui relève de «la politesse du désespoir», selon la formule attribuée tantôt au philosophe nordique Kierkegaard ou tantôt à Oscar Wilde ou même à Victor Hugo, sinon à Socrate ou au diable sait quel sage taoïste de l’Antiquité stoïque, mais qui dit bien ce qu’elle suggère. Bref, tout ce qui peut détendre l’atmosphère est bienvenu, et il en est de la mort volontaire comme de l’aspiration à une vie éternelle scientifiquement atteignable, et pas que pour des souris. 

     On a beaucoup parlé récemment d’immortalité en se payant un peu (!) de mots après les départs conjoints de Jean d’Ormesson et de Johnny Hallyday - preuve bicéphale de l’éternelle exception française, n'est-ce pas - et le thème passe de plus en plus du «figuré» au « propre » avec la vogue croissante du transhumanisme – ou posthumanisme –, mais sans doute n’est-ce qu’un début, camarades humains, vu que le combat pour «tuer la mort» ne fait apparemment que commencer. 

    Unknown-4.jpeg

    La deuxième partie de cette chronique pourrait alors se transporter, en cercueil volant, à Jérusalem, où l’on retrouverait le protagoniste du nouveau roman de Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, et sa fille adolescente  Romy. Le narrateur en question est un animateur de télé mal dans sa cinquantaine, un peu moins puant qu’un Thierry Ardisson (qu’il tacle assez rudement en passant, pointant son aigre cynisme d’écrivain raté) mais assez «grave» quand même puisqu’il cartonne avec un «toxico-show» à l’enseigne duquel des «pipoles» viennent débattre (et parfois en venir aux mains ou se déculotter) sur son plateau après avoir ingéré des pilules et autres gélules pêchées au hasard dans un bac ad hoc

    AVT_Frederic-Beigbeder_1230.jpeg

    Ce peu recommandable personnage, qui se dit lui-même surpayé, et qu’on reconnaît dans la rue jusqu’au pied du mur des Lamentations, a donc décidé de ne jamais mourir et se retrouve à Jérusalem dans le laboratoire d’un biochmiste mondialement connu qui se fait un peu rabat-joie quand notre médiacrate parisien l’enjoint de lui en dire plus sur ses chances de vivre aussi longtemps que cette vieille peau biblique de Mathusalem, mort à 666 ans - dit-on. 

     L’on apprend des tas de choses en lisant le docu-fiction d’Une vie sans fin – tel étant l’un des agréments du vice sans fin de la lecture, qu’il enseigne en divertissant - et par exemple que Mark Zuckerberg, boss de Facebook, a investi 3 milliards de dollars dans la recherche pour éradiquer toute maladie avant l’an 2100, que les enfants nés après 2009 atteindront facile 150 ans, qu’il y avait 15.000 centenaires en France en 2010 et qu’il y en aura 200.000 en 2060. 

     «Le moment est venu pour le médecin d’euthanasier la mort» en conclut, malgré les prédictions mitigées du biochimiste de Jérusalem, le père de la charmante Romy, auquel un nutritionniste a conseillé par ailleurs de renoncer à son toxico-show et de s’occuper sérieusement de l’état de son foie en consommant plus de radis, arrosés de jus de pamplemousse. 

     L'avenir nous attend sans se presser...

    couv-station-terminale-674x1024.jpg

    La troisième partie de cette chronique pourrait se situer en juin 2047, où l’auteur de ces lignes, sans  cure transgénique, fêtera son premier centenaire en compagnie du frère de Roland Jaccard,  lequel aura révélé, dans ses commentaires de Station terminale,  un autre visage du présumé dandy dilettante nihiliste, ex-chroniqueur du Monde, pilier des bains Deligny et dont l’une des dernières apparitions (toujours en ligne sur Youtube) consistait, en 2018, au fil d’un épatant entretien filmé, en une défense et illustration du cinéma qui-ne-meurt-pas, de Pabst à John Ford ou de Billy Wilder à Sam Peckinpah. 

     Le frère de «l’infâme» RJ, comme celui-ci se surnomme volontiers, s’est ainsi fait le sévère lecteur du présumé cynique dont le journal intime évoque la dernière passion qui l'aura retenu à notre  bonne vie (mais si !) auprès de la charmante Marie, entre la plage de Pully (pour le ping-pong) et le Takanawa Prince Hotel de Tokyo, etc. 

    Unknown-1.jpeg

     Comme Michel Houellebecq se figurait mort et enterré dans La carte et le territoire, Roland Jaccard s’invente aussi bien un frère à titre posthume, si l’on peut dire, après un accident de voiture mortel non moins fictif, alors que ce double fait en somme partie de lui-même dans ses livres les plus personnellement exposés, d'Un jeune homme triste au Journal d'un homme perdu ou à Flirt en hiver, notamment.

    En 2047, le frère de Roland Jaccard aura donc, comme le soussigné né le 14 juin - donc le même jour qu’un certain Che Guevera dont ne survit que l'effigie sur les tee-shirts de nymphettes-,  100 ans. Selon toute probabilité, nous serons alors de fringants centenaires, dans une société où l’adolescence se prolongera jusqu’à 33 ans, la vie active jusqu’à 77 ans, avec une longue retraite durant laquelle nous pourrons relire tous les livres qui nous auront aidés à vivre, revoir tous les films conseillés par feu Roland Jaccard et son complice cinéphile Freddy Buache, et continuer à égrener de riches heures en dépit de nos mortels rhumatismes articulaires, de notre souffle de plus en plus défaillant, enfin de nos pertes de mémoire s’accentuant décidément à l’approche de nos 101 ans - ou plus si affinités...

     Rolf Lyssy. Une dernière touche. À voir prochainement en Suisse romande. 

    Rolf Lyssy, Swiss Paradise, Editions d'En Bas, 2003.

    Frédéric Beigbeder. Une vie sans fin, Grasset, 2018, 360p.  

    Roland Jaccard. Station terminale. Editions Serge Safran, 2017, 151p.   

     

    Dessin ci-dessus: Matthias Rihs. @Rihs/Bon Pour La Tête.

     
  • Ave Caesar mortibus

    4914b779-bf0d-4a87-b9ba-015f06e655cf.jpg

    Shakespeare en traversée


    3. Jules Cesar
    L'on doit à un ancien chevrier des montagnes de la Suisse primitive, du nom de Thomas Platter et qui devint un éminent humaniste du XVIe siècle, de savoir, par le truchement de son fameux journal - quasiment mythique dans la littérature helvétique de la Renaissance, tant par sa richesse documentaire que par sa fraîcheur -, que la représentation de Jules Cesar marqua, en 1599, l'inauguration du théâtre du Globe.
    Tant par sa thématique (le conflit entre république et tyrannie) que par la puissance rhétorique et la dialectique politique de ses discours, mais aussi par la peinture d'une frise de grands personnages et la poésie intense de certaines scènes, on a déjà là du grand Shakespeare historico-politique.

    hqdefault-1.jpg

    Nietzsche à relevé, très justement, que le protagoniste majeur de la pièce n'est pas Jules César lui-même, tout imbu de sa pseudo-divinité qu'il soit, mais bien Brutus et son double intrigant Cassius, magnifiquement campés (par Richard Pasco et David Collings) dans cette version filmée de la BBC, réalisée par Herbert Wise.
    Focalisée sur la période des troubles qui sépare la Rome républicaine de l'Empire, la pièce illustre à merveille deux aspects de la théorie mimétique formulée par René Girard: la crise du Degree (crise de rivalité mimétique surgie au sein de la hiérarchie et formulée par Shakespeare lui-même ) et le sacrifice du bouc émissaire censé résoudre la crise collective.
    Brutus parle explicitement de sacrifice. Si nous tuons César, dit-il en substance, ce sera sans rage ni trouble satisfaction, pour la purification d'une situation dont celui-là est responsable.

    tve3405-20-437.jpg

    Shakespeare n'a pas écrit pour le cinéma, mais c'est tout comme. En l'occurrence en tout cas, la réalisation se distingue du théâtre filmé et la pièce elle- même, malgré son mouvement limité (rien du tourbillon de La Tempête, par exemple), permet une mise en scène qu'on dirait presque en 3D avec ses gros plans accentués sur des acteurs magnifiquement distribués.
    Shakespeare est un penseur politique, mais c'est aussi un satiriste redoutable, un poète à l'écoute des voix de la nature et du cœur, aux inflexions de tendresse contrastant avec de formidables éclats.


    La faute de Jules Cesar est évidemment d'avoir cédé à l'hybris, délire d'orgueil prométhéen qui sera fatal à tant de princes de ce monde, mais on sent que la même soif de pouvoir habite Brutus et Antoine, quel que soit le beau discours qu'il vont balancer au peuple romain pour le séduire, lequel peuple revivra d'autres crises mimétiques et sacrifiera d'autres boucs émissaires à venir, non sans que de multiples rivaux se réclamant de lui ne s'étripent dans l'intervalle, et ainsi de suite jusqu’en nos jours, de la Cité interdite au Kremlin ou à la Maison Blanche où se joue la énième saison de House of cards...

  • L'amour au véronal

    maxresdefault.jpg


    Shakespeare en traversée


    2.Roméo et Juliette

    Après le carnage à la romaine de Titus Andronicus, on change de costumes et de décor avec Roméo et Juliette, qui peut d'ailleurs se jouer aujourd'hui encore sans être forcément actualisée: au contraire, son côté comédie romantique et ses beaux jeunes gens ferraillant ou flirtant dans les nobles murs d'une ville italienne semblent faits pour le cinéma en alternant scènes d'action et duos d'amour, mélo juvénile et tragédie.

    4d8b308328019-1190560809romeojuliettejpg.jpg
    Mais où est le tragique dans Roméo et Juliette, au sens grec qui exclut toute échappatoire, ou au sens racinien ?
    Du temps de Shakespeare, déjà, certains puristes ont trouvé à la pièce un caractère composite où l'élément tragique figuré par le dénouement mélodramatique, relève du coup de théâtre plus que du fatum, avec quelque chose qui paraît téléphoné malgré la beauté de la chose aiguisée par un humour noir very british.


    En fait, la réponse à cette question du tragique essentiel, ou inessentiel, de cette tragi-comédie ouverte à de multiples interprétations, dépend du point de vue dominant, qu'il soit social et psychologique (la haine opposant les Montaigu et les Capulet, qui rappelle celle des Gibelins et des Guelfes du temps de Dante, dans la Commedia duquel on trouve d'ailleurs les deux jeunes amants, mais à Crémone et pas à Vérone), ou plus radicalement "métaphysique".
    Grand Corps Malade ne pousse pas trop l'analyse , mais son Roméo kiffe Juliette privilégie le conflit social, comme le fait Léonard Bernstein dans son sensationnel opéra-rock West Side Story, alors que les Montaigu et les Capulet ne se trouvent ni en conflit de classes ni d'ethnies; et la même approche à dominante sociale marque un très beau film de 1942 co-signé par Hans Trommer et Valerian Schmidely - l'un des chefs-d'œuvre du cinéma suisse, selon Freddy Buache,- et constituant l'adaptation d'une des plus belles nouvelles de Gottfried Keller intitulée Roméo et Juliette au village .
    Or la partie secrète, chuchotée dans la nuit ou modulée en vers merveilleux (Roméo kiffe aussi le sonnet) dit autre chose que l'obstacle obstiné des familles: bien sûr elle capte la haine, mais elle parle aussi d'amour fou comme l'a célébré le romantisme et le surréalisme, la passion enivrante et mortelle, d'autant plus funeste qu'elle est à la fois glamour et brutale, cernée de jeunes épées et trop impatiente pour écouter aucun conseil de sagesse.

    images-1.jpeg


    Pour un René Girard, le caractère tragique de Roméo et Juliette tient surtout au drame de jeunesse exacerbé par la précipitation. On sait la défiance de Girard envers les gesticulations romantiques, et c'est vrai que cette belle jeunesse se fait tout un cinéma, ce qui explique d’ailleurs le goût de la télé et du cinéma pour la story, du téléfilm déclamatoire à la française style Claude Barma aux superproductions italo-américaines d'un Zeffirelli ou d'un Baz Luhrmann, après George Cukor, entre autres.

    Romeo_and_Juliet_Lobby_card_1936.jpg


    Par delà ces éléments antagonistes "physiques" de jeune chair enflammée et de verrous familiaux, ou de morale chrétienne et de transgression passionnelle, Shakespeare nous dit aussi autre chose, là-dedans, qui va par delà le "physique" et qu'on dira donc "métaphysique " , où l'autre opposition d'Éros et Thanatos se perpétue sous le ciel étoilé auquel s'adresse Juliette :


    "Viens, douce nuit, viens amoureuse nuit au front noir,
    Donne-moi mon Roméo, et quand je mourrai,
    Enlève-le et découpe-le en petites étoiles,
    Et il rendra si beau le visage des cieux
    Que le monde entier s’éprendra de la nuit
    Et n’adorera plus le soleil éclatant”.


    On pourrait sourire du fait qu'une Lolita ritale (Juliette à moins de quinze ans) tienne un si sublime discours, comme lorsqu'elle prononce ces autres paroles si pénétrantes:


    “Mon unique amour né de mon unique haine
    Inconnu vu trop tôt et reconnu trop tard,
    Pour moi l’amour est né comme un enfant bâtard
    Qui me pousse à aimer la source de ma haine”.


    Mais la Béatrice de Dante ou la Laure de Pétrarque étaient plus jeunes encore que Juliette, et il ne serait guère plus étonnant non plus que les vers de Roméo aient été inspirés, au vrai Shakespeare des fameux Sonnets, sur lequel on n'a d'ailleurs aucune certitude, par un joli brin de garçon...

    Soldat-Romeo.jpg
    Sur cette même pente allègrement déviante, et pour rassurer telle enseignante anglaise qui s'indignait que Roméo et Juliette fût une pièce si exclusivement hétéro, l'on peut signaler qu'un film en a tiré l'argument d'une adaptation homophile. Plus précisément, le réalisateur américain Alan Brown, dans Private Romeo (2011), a imaginé qu'après avoir lu la pièce de Shakespeare dans le cadre d'un collège militaire américain, deux boys s'éprennent l'un de l'autre en provoquant la scission du dortoir en deux clans opposés, etc.


    Ma lecture fera souvent référence à l’essai magistral de René Girard consacré à Shakespeare, sous le titre Les feux de l’envie (Grasset, 1990) et au grandiose Shakespeare de Victor Hugo. Quant à l’essai de Jan Kott, Shakespeare notre contenporain, il a été repris dans la Petite Bibliothèque Payot en 2006. Vient enfin de paraître: Dictionnaire amoureux de Shakespeare, par François Laroque, 918p. Plon, 2016.

  • Poètes de cinéma

    Deux films suisses récents d’une comparable qualité d’inspiration et d’expression pourraient valoir, à leurs auteurs, le même titre de poètes de cinéma : Fortuna, de Germinal Roaux, présenté hier soir en première suisse au 16e Festival International du Film et Forum international sur les Droits humains; et Le voyage de Bashô, de Richard Dindo, constituant sans doute son chef-d’œuvre à ce jour, à découvrir (?) au prochain festival de Locarno. L’occasion peut-être de préciser, en période de confusion où tout est qualifié de «poétique», ce qui dépasse ce nouveau cliché…

    Unknown.png

    Qu’y a-t-il de commun entre le parcours dramatique d’une ado éthiopienne se retrouvant dans les neiges du Simplon et le voyage d’un poète japonais du XVIIe siècle  au fil de quatre saisons marquant le bilan de sa vie, à part le fait que deux films sont consacrés à ces beaux personnages? 

    fortuna_2.jpg

    29101207_10216004516212588_3144579010348974080_n.jpgAussitôt je dirai précisément: la beauté de ces personnes, qui implique la quête des deux réalisateurs, ou plus généralement leur regard sur la vie et sur les gens. Et plus encore: le geste artistique qui fait, de deux tranches de vie peu comparables, deux poèmes cinématographiques d’une densité, du point de vue du sens et de l’émotion, et d’une pureté, quant à l’expression, qui me semble procéder d’un même travail poétique. 

    fortuna_3.jpg

    L’histoire de Fortuna pourrait n’être qu’un reportage, même excellent, sur les désarrois d’une migrante. Or le deuxième long métrage de Germinal Roaux est à la fois moins et plus qu’un documentaire: c’est un poème, de même que Le voyage de Bashô de Richard Dindo est à la fois plus et moins que l'approche d’un maître japonais du haïku, sur lequel on en apprendra plus à la lecture de maints ouvrages que par l’envoûtante traversée proposée par cet autre poème de cinéma.

    29028000_10216004507252364_8990139026165989376_n.jpg

     

    La poésie contre le vague, le flou, le kitsch et le toc

    Parler de «poésie» aujourd’hui est délicat. D’abord parce que le genre littéraire fait un peu réserve de lettrés blêmes, moins «vendeur» tu meurs; et ensuite, à l’opposé diamétral, du fait que la chose est accommodée à toutes les sauces, entre coucher de soleil sur Instagram et bouts rimés sur Facebook, étant entendu par ailleurs qu’en chacune et chacun de nous gît un Rimbaud ou une Rimbalde en puissance, etc. 

    Pas plus tard qu’hier soir, j’étais censé découvrir un «chef-d’œuvre poétique» en me pointant au cinéma où se donnait Call me by your name de Luca Guadagnino, supposé renouveler le cinéma italien et promis à une flopée d’oscars, notamment pour la (brillante) prestation du charmant Timothée Chalamet, alors que je n’y aurai trouvé qu’un sympathique feuilleton very-gay-friendly, certes émouvant sur la fin mais d’une «poésie» toute conventionnelle, saturée de déjà-vu. Or trop souvent l’on assimile la poésie au sentimentalisme sucré, au vague ou au flou, et donc au kitsch, voire au toc, alors que c’est un cristal dont la fine taille requiert un métier rigoureux. 

    fortuna_6.jpg

    Si je parle de «poèmes de cinéma» à propos de Fortuna et du Voyage de Bashô, c’est parce que ces deux films, au scénario classique ou au dialogue bien filé, substituent une forme où l’évocation est plus importante que la narration explicative, même si l’on suit aussi bien l’histoire de Fortuna que celle du poète errant. 

    image_manager__gallery-large_fortuna_8.jpg

    Germinal Roaux parle en noir et blanc, si j’ose dire, et ça compte autant, poétiquement parlant, que la modulation «musicale» de ses plans ou la distribution des lumières de chaque séquence. Lorsque Fortuna parle à l’ânesse Clochette ou à la vierge Marie seule à partager son lourd secret, lorsque l’homme qu’elle a aimé la rejette brutalement ou quand elle fuit dans la neige ou sur la route de nulle part, ce qui est dit l’est par des raccourcis que seul un poème de cinéma permet alors que le réalisateur se montre plus emprunté quand il retombe dans l’anecdote d’une descente de flics ou d’un début d’explication à caractère social. 

    L’émotion qui se dégage, finalement, de ce film très épuré, n’est donc pas tant lié aux circonstances particulières de cette tranche de vie de Fortuna qu’à la «musique» de son histoire tissée d’images et de visages, de brèves visions de mer démontée et d’échanges de regards ou de rares paroles. 

    Sokourov24.JPG

    Comme dans La mère d’Alexandre Sokourov, ou comme dans Vivre d’Akira Kurosawa, pour évoquer deux «poèmes de cinéma» de réalisateurs plus éminents, c’est la vibrante masse poétique retentissant en nous qui importe, plus que l’«histoire» de Fortuna, nous marquant cependant autant, voire plus durablement, que la lecture d’un reportage.

    Quand la poésie émane de la nature créatrice

    29103526_10216004512212488_5937499709252829184_n.jpg29027996_10216004502172237_6300927652723163136_n.jpgTenant de l’élégie lyrique, du récit de voyage semé d’incantations contemplatives ou du journal de bord «en miroir», le dernier film de Richard Dindo, après son adaptation mémorable d’Homo faber de Max Frisch, «sonne» plus personnel que ses ouvrages précédents en cela que le réalisateur zurichois, auteur lui-même d’un monumental journal intime rédigé en français, arrive lui aussi à l’âge des bilans, comme le vieux poète Bashô (1644-1694), maître japonais du haïku qui s’est retiré depuis une décennie de la vie publique pour mener une vie d’errance et de méditation. 

    29067116_10216004508212388_2593322388858863616_n.jpg

    On sait ce qu’est un haïku, poème bref concentrant en trois vers une image qui oppose, sur fond de sérénité, un subit éclair fixant l’instant, par exemple: «De temps en temps / les nuages nous reposent / de tant regarder la lune», ou bien: «Devant l’éclair / sublime est celui / qui ne sait rien», ou encore: «Dans le vieil étang  / une grenouille saute / un ploc dans l’eau». 

    Ces «minutes heureuses», ou parfois mélancoliques, lues par Bernard Verley, ponctuent un parcours où Matsuo Bashô apparaît (sous les traits de l’acteur Kawamato Hiroati) comme une sorte de moine laïc, juste pourvu de son nécessaire à dormir et écrire, et dans les pas duquel nous cheminons de rivages en monts perdus, de forêts de bambous en temples vénérables, en double symbiose avec la nature et avec la parole du poète, d’une simplicité et d’un naturel parfaits. 29135930_10216004506492345_3676291177000206336_n.jpg29027436_10216004508652399_5146651519726125056_n.jpg

    Il retrouvera en chemin des amis et des disciples, il se liera d’amitié profonde avec un autre pèlerin plus jeune, il regardera des enfants jouer et des courtisanes se recoiffer, il s’interrogera sur le sens de tout ça et surtout il fera de tout un poème. 

    29101207_10216004516212588_3144579010348974080_n.jpg«En matière d’art, notera-t-il en passant, il importe de suivre la nature créatrice, de faire de ses quatre saisons des compagnes, pour chasser le barbare, éloigner la bête». Pas un instant cependant il ne posera ou pontifiera, nous précédant sur son cheval ou s’épouillant sur sa couche d'été, rendant grâces aux fleurs ou saluant une araignée, un papillon, un femme en train de lavec des pommes de terre dans la rivière, et la lune là-haut («Rien dans ce monde / qui se compare / à la lune montante») ou l’arrivée de la neige («Matin de neige / Tout seul je mâche / du saumon séché») avant le retour du printemps et le prochain automne scellant le passage du temps non sans humour: «Année après année / le singe arbore / son masque de singe»… 

    29027426_10216004506212338_9057271576910626816_n.jpg

    29066539_10216004520772702_1955636302225342464_n.jpgLittérature filmée? Absolument pas: rien que du cinéma dans ce Voyage de Bashô, ou plus précisément de la poésie de cinéma qui fait rimer image et cadrage, et montage et sublime «bruitage» d’un automne à l’autre, jusqu’à la fin sereine et triste à la fois («Rien ne dit / dans le chant de la cigale / qu’elle est près de sa fin»), mais là encore la nature inspire le poète, et cette fois c’est Richard Dindo, prenant le relais de Bashô, qui montre la lune ronde se fondre dans la nuit…

    29066266_10216004523332766_7201735496177811456_n.jpg

  • Shakespeare en traversée

     

    6614677-quel-grand-malade-ce-shakespeare.jpg

    Une lecture des 37 pièces de William Shakespeare

     

    Les Tragédies.

     

    1.   Titus Andronicus

     

    Le monde dit civilisé s’est ému, ces derniers temps, à l’annonce de quelques décapitations. On y a vu l’expression d’une sauvagerie sans nom. Du jamais vu auront clamé ceux qui ont la mémoire courte. On se sera saintement indigné. On aura fait l’impasse sur des siècles de sauvagerie exercée par les prétendus civilisés et les enfants auront été renvoyés dans leur chambre où ils se seront passés le dernier film gore.

    Laura_Rees_as_Lavinia.jpg

    Tout cela sent pourtant le sang réchauffé, si l’on peut dire, Alors que faire ? Se détourner et positiver, comme on dit. On le peut certes. Mais on peut, aussi, regarder autrement.

     

    C’est cela : regarder autrement.

     

    L’art et la littérature ont, entre autres, cette vocation : de nous faire regarder autrement.

     

    L’Iliade d’Homère nous fait regarder autrement la guerre. Les Entretiens de Confucius nous font regarder autrement la recherche personnelle de la sagesse et la recherche collective de l'harmonie sociale et politique. Le Sermon sur la montagne du Galiléen nous fait regarder autrement chaque personne humaine. Mais les hommes n’ont cessé de fouler au pied les enseignements des sages et des saints, et ce sont les violents qui continuent de l’emporter.

     

    Or nous permettre de regarder autrement la violence humaine, ou plus exactement l’inextricable mélange de la férocité et de la douceur humaines, est peut-être ce qui justifie le mieux le fait qu’on appelle Shakespeare « notre contemporain » le génie poétique qui a probablement le mieux pénétré ce qu’il y a de plus inhumain et de plus humain dans l’humain.

     

    Ainsi l’inhumanité monstrueuse des humains se révèle-t-elle dès la première tragédie de Shakespeare, Titus Andronicus, dont le grand poète T.S. Eliot a dit qu’elle était la plus stupide au motif que les horreurs y culminaient sans la moindre contrepartie lumineuse. Ce n’est pas l’avis de Jan Kott, entre autres commentateurs, qui voit en cette pièce une sorte de projection hallucinée, poussée en effet aux extrémités de l’absurde, de toutes les turpitudes humaines commises au nom de l’esprit de domination et de vengeance. Shakespeare notre contemporain est le titre, fameux, de l’essai consacré par Jan Kott à Shakespeare, et les pages concernant cette pièce insistent, justement sur son aspect contemporain. 

    896046237.jpeg 

    Titus Andronicus, dont tous les protagonistes finissent par s’entretuer, sauf un, est en effet la plus gore des pièces de Shakespeare. L’ouvrage n’est que partiellement attribué à celui-ci, mais la touche du Big Will se reconnaît en ses parties les plus lyriques, notamment dans la partie finale, autant qu’au tracé de ses grandes figures, à commencer par Titus, la reine des Goths Tamora et le Maure Aaron.

     

    images-2.jpegLorsque Titus Andronicus, général romain de retour à Rome après avoir défait les Goths, dont il ramène captifs la reine Tamora et ses trois fils, lui-même a déjà perdu vingt-deux fils sur les champs de bataille. Mais un quart d’heure n’a pas passé qu’il aura déjà trucidé un autre de ses fils, Mutius, qui défie le nouvel empereur au motif que celui-ci a jeté son dévolu sur sa sœur Lavinia, fille de Titus et déjà promise au noble Bassinius. Dès le même premier quart d’heure, la reineTamora, qui sera faite plus tard impératrice en lieu et place de Lavinia, a vu son fils aîné coupé en morceaux par les hommes de Titus afin d’honorer les mânes des défunts romains. Or toute la pièce, ensuite, va tourner autour d’une suite de meurtres et de vengeances du même acabit, pour laisser trente-cinq cadavres sur le carreau. Dans la foulée, on aura coupé la langue de Lavinia fraîchement violée par les fils de Tamora, Titus devra sacrifier son bras avant qu’il ne fasse du pâté avec les têtes de ses ennemis, et autres raffinements dont la littérature la plus noire, et les gesticulations des djihadistes, sont de pâles reflets.

     

    images-3.jpegMalgré cette suite d’abominations confinant au Grand Guignol, Titus Andronicus est « déjà du théâtre shakespearien »,comme l’a reconnu Peter Brook, même si ce n’est « pas encore le texte shakespearien », relève Jan Kott, qui précise que Peter Brook et Laurence Olivier ont monté la pièce « parce qu’ils en ont vu, dans sa forme brute,l’embryon de toutes les tragédies de Shakespeare ».   

     

    Produite par Shaun Sutton et dirigée par Jane Howell, cette version de Titus Andronicus, avec Trevor Peacock dans le rôle–titre, date de1985. Longtemps délaissée, la pièce a été « revisitée » dans la seconde partie du XXe siècle de façon significative, notamment par Peter Brook.

     

    Numériser.jpegSources. Les 37 pièces de Shakespeare(1564-1616) adaptées par la BBC entre 1978 et 1985. Le premier coffret du Volume I des Tragédies contient 6 DVDcconsacrés respectivement à Titus Andronicus, Roméo et Juliette, Jules César, Hamlet, Troïlus et Cressida et Othello. Editions Montparnasse.

    Ma lecture fera souvent référence à l’essai magistral de René Girard consacré à Shakespeare, sous le titre Les feux de l’envie (Grasset, 1990) et au  grandiose Shakespeare de Victor Hugo. Quant à l’essai de Jan Kott, Shakespeare notre contenporain, il a été repris dans la Petite Bibliothèque Payot en 2006.

    Egalement à consulter quoique bien conventionnellement universitaire à mon goût: Dictionnaire amoureux de Shakespeare, par François Laroque, chez Plon, 2016.

    Formidablement documenté sur l'époque, l'oeuvre et le feu qu'on sait de l'auteur, mais s'opposant aux thèses anti-Stratford : Will le magnifique de Stephen Greenblatt, aux éditions Libres/Champs. Etc.

     




  • Ceux qui disjonctent

    celui qui,celle qui,ceux qui  

    Celui qui voit tout tellement  en noir qu’il se tire une balle et meurt sur le coup sans se rappeler que l'arme était chargée à blanc / Celle qui ne voit pas le bout du tunnel qu’on a muré des deux côtés après qu’elle s’y est imprudemment aventurée la nuit même du Grand Dynamitage / Ceux qui ont programmé une crise d’épilepsie collective simulée devant l’Hospice National afin de protester contre le non-remboursement rétroactif des séquelles collatérales du Haut Mal / Celui qui n’a jamais aimé que les chiens de faïence dont sa collection fameuse a  été ravagée ce matin (rapportent Les Journaux) par le pitbull de son cousin par alliance justement surnommé Attila Junior / Celle qui se faisait servir un chien chaud tous les jours de pluie dans son palais du Sichuan alors que sa descendance ne jure plus que par le hot-dog de fabrication industrielle / Ceux qui passent la camisole de force et la muselière au poète réactionnaire fauteur d’alexandrins  qui va sûrement dire une nouvelle insanité en présence de la Ministre du Vers Libre / Celui qui se ramasse toujours une standing ovation quand il cite Picasso dans ses Conférences au Club des Aînés, comme quoi faut bien toute une vie pour devenir jeune, olé / Celle qui reconnaît que l’usage du Viagra a redonné un peu de vif à l’ambiance de la Maison de retraite Les Chrysanthèmes sans la concerner vraiment en tant que responsable du groupe de chant Les Libellules de Lesbos / Celui qui a dérivé vers l’islam radical pour donner une leçon de discrétion à sa promise qui parle maintenant hyperfort sous sa burka grillagée  / Celle qui ne supporte pas les plats à base d’oie qui lui rappellent la prononciation nasale de sa nourrice du Périgord noir / Celui qui pète un câble dans son scaphandre et s’en remet à Neptune qui arrange ça en moins d’un quart d’heure / Celle qui se dit clitoridienne tendance Twin Towers / Ceux qui évitent de parler de leur rencontre de Jésus au camp naturiste de Cap d’Agde de crainte d’être raillés par les échangistes agnostiques déclarés ou supposés tels, etc. 

                  

  • Ceux qui vivent en lisière

    recensement

    Celui qui bivouaque désormais dans le placard à balais de l’Entreprise où il déroule son sac de couchage après le passage du Securitas qui le salue d’un complice « Beaux Rêves Monsieur le Directeur » / Celle qu’on dit la Fée du Bidonville et qui garde son emploi de bibliothécaire avisée / Ceux qui sont imperméables aux compliments / Celui qui a démonté pièce par pièce l’ancienne guérite du chemin de fer forestier désaffecté pour la reconstruire sur le terrain vague que lui a légué son oncle Brenner / Celle qui a connu l’auteur du Lent retrait dans l’institution où il séjournait pour des raisons obscures / Ceux qu’on a brisés au nom de la Santé / Celui qui a la nostalgie du goût acide des pommes du verger oberlandais de son oncle Brenner / Celle qui se réfugie dans le tour branlante dont un rêve récurrent la met en garde sur l’état de son escalier plus que centenaire / Ceux qui complotent pour échapper au Tuteur de l’Etat / Celui qui proteste de son innocence avec la conscience nette que là gît sa Faute / Celle qui demande au gérant de fortune bronzé de lui montrer son membre par webcam interposée sous peine de lui retirer son dossier brûlant / Ceux qui se blotissent sous la couverture de cheval pour ne plus entendre les hurlements parentaux / Celui qui n’entend même plus les remarques de ses cousines saines d’esprit / Celle qui a toujours considéré son père comme un enfant de sept ans / Ceux qui restent scandalisés par la soudaine découverte de la sexualité surgie au bas de leur corps dans ce qu'ils appellent le bush / Celui qui est tellement assoiffé de gloire qu’il lui ferait minette sans se faire payer / Celle qui affirme que seul Michel Onfray l’a platoniquement prise / Ceux qui procèdent au debriefing de chacune de leur étreinte en termes performatifs, etc.

    Image: Robert Indermaur

  • Ceux qui ont du mal

    Soutter160001.JPG

    En mémoire de Louis Soutter (1871-1942)


    Celui qui baise les mains des pauvres / Celle qui vaque nue à ses occupations ménagères sans se soucier de ses voisins malais / Ceux que paralyse la stupeur dans les jardins de la clinique / Celui qui s’échappe de l’angoisse par des vocalises / Celle qui vend les aquarelles de son frère dans les auberges de l’arrière-pays où commence de se répandre la rumeur que ça pourrait valoir quelque chose plus tard / Ceux qui estiment que le peintre excentrique de l’asile voisin ne devrait pas être autorisé à fréquenter l’église publique / Celui que la Mélancolie étreint depuis l’âge de sept ans / Celle qui prie debout sur le mur du cimetière / Ceux qui n’ont pas été avertis par leur tuteur de la mort de leur père / Celui qui s’achète des cravates voyantes par lots de cent / Celle qui raffole des tenues démodées de son cousin au melon prune / Ceux qui reçoivent les factures des cadeaux onéreux que leur envoie leur neveu Thompson / Celui qui demande volontiers l’impossible même si ce n’est pas français / Celle qui lance une rose bien rose à son ami soliste de l’Orchestre du Kursaal / Ceux qui disent qu’ils ne croient plus en Dieu d’un ton menaçant / Celui dont l’encre noire fait exploser le bouquet de fleurs de la tante Bluette / Celle qui a photographié le tableau de son père avant de le revendre à un prix surfait / Ceux qui se demandent qui est ce gros type élégant à Panama qui vient rendre visite au dingo de l’asile / Celui qui peint des Christs que les paroissiens trouvent trop tristes / Celle qui prend sur ses genoux son grand fils de 33 ans aux sanglots spasmodiques / Ceux qui confisquent le crucifix de la folle qu'ils revendent à la Bonne Puce / Celui qui n’ose pas dire à sa logeuse qu’il n’a jamais connu la Femme au sens biblique / Celle qui pose en deuil pour son frère divorcé dont l’ex se dit veuve / Ceux qui donnent des leçons de musique (guitare Fender et pianola) au fils du jardinier / Celui qui se dit le descendant de Goya par sa mère et par le noir dont il broie lui-même les pigments / Celle qui se sent peu de chose à côté de son cousin marchand de couleurs en gros et vice-président du parti radical / Ceux qui estiment que c’est vers 1904 que le violoniste dingo, qui arrêtait l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR) pour lui faire écouter tel ou tel passage de Beethoven, a raté sa carrière d’interprète pour se lancer dans celle de peintre halluciné / Celui que sa scléose de la choroïde empêche de plus en plus de voir ce qu'il peint au doigt / Celle qui a surmonté le handicap consécutif à l'amputation de sa main droite par le recours à la gauche dont procède l'évolution de sa sculpture à partir de 2017 / Ceux qui écoutent toujours du Beethoven en dépit de leur surdité complète / Celui qui a rencontré la Femme de ses Rêves en pratiquant l'auto-stop dans l'arrière-pays jurassien / Celle qui endure la meurtrissure finale / Ceux qui s'éloignent sur le chemin de fine poussière nacrée / Celui qui caresse le ballon d'enfant qu'il a chipé au petit-fils de l'organiste Ysaïe / Celle qui entend marcher les Lunaires au plafond de la guérite de douanier qu'elle appelle  la Basilique des Lois / Ceux qui se retrouvent dans l'arrière-monde pour y jouer au Nain Jaune, etc.   

    Images: Peintures et dessins de Louis Soutter. Louis Soutter, vers 1940.

    Soutter22.jpgSoutter17.JPGSoutter33.jpg

    Soutter130001.JPG

  • Physique de la grâce

    Kandinsky-Study-for-Composition-VII.JPG
     
    Quand je suis nuageux,
    je flotte dans l'agréable espace
    sans angles aigus rapaces
    ni autres obtus calculs d'essieux.
     
     
    Mon sentiment porteur
    associe les deux infinis,
    récusant tout défi
    des simulacres de chercheurs.
     
     
    L'aventure n'est ni sphère
    ni cadastre de l'inconnu:
    on la veut ingénue
    passante, à démarche légère...
     
    Peinture: Vassily Kandinsky.

  • Ceux qui sont aux aguets

    59098_1585003671859_3608761_n.jpg

    Celui qui surveille les jeunes sous leurs capuches noires typiques des éléments louches dans les séries criminelles / Celle qui attend que le pitbull des voisins attaque sa tortue Eléonore pour en référer à qui de droit / Ceux qui attendent que le train d’atterrissage du gros porteur russe sorte de ses cales pour manifester leur soulagement avant d’applaudir en fin de course avec les autres retraités slovaques / Celui qui se tient sur les créneaux du produit en espérant que l’effet Nutella se reproduise / Celle qui ne tolère pas qu’on pouffe quand elle avoue son origine alsacienne / Ceux qui sont toujours à cran au moment de se lâcher sur la Hotline / Celui qui a repéré tous les harceleurs potentiels de son équipe de natation et prépare le debriefing d’après le championnat en piscine chauffée / Celle qui reste attentive à la moindre pensée inappropriée qui lui viendrait à proximité des vestiaires messieurs de la salle de gymnastique municipale / Ceux qui ont vu passer des filles nubiles et se sont donc empressés de détourner le regardant rougissant comme il sied / Celui qui tient la Corée du Nord à l’œil / Celle qui en réunion de famille d’urgence propose à toute l’hoirie de dire clairement qui est pour et qui est contre Laeticia / Ceux qui estiment qu’un moratoire international au plus haut niveau doit interrompre le processus de l’héritage du rocker concernant finalement plusieurs nations différentes non sans impliquer notre avis de citoyens égaux en droit, etc.

  • Notre amie la femme

     littérature

    medium_Rivaz.JPGmedium_Kramer2.jpglittérature


     

     

     

     

     

     

    Dominique de Roux me disait un jour qu’une femme, vouée par nature à enfanter, était d’ordinaire moins dupe des mots et des idées que l’homme. Or sans donner dans le schématisme, force est de constater qu’aucun système philosophique n’a été conçu par une femme (la géniale Simone Weil est une mystique réaliste pas systématique du tout) et que les écrivains au féminin conservent le plus souvent un lien charnel, tripal ou affectif avec « la vie » et sa matérialité, plus fort que chez les auteurs du sexe dit fort. On le voit au plus haut niveau avec George Sand ou Virginia Woolf, mais c’est aussi vrai des romans à l’eau de rose d’une Barbara Cartland, qui reste terre à terre jusque dans ses froufrous et ses rêveries.


    Même en littérature on ne « la fait pas » à notre amie la femme, pourrait-on dire, et la meilleure illustration s’en trouve dans le roman romand du XXe siècle et jusqu’à nos jours, où toute une série d’auteurs, d’  Alice Rivaz à Janine Massard, ou de Catherine Colomb à Anne Cuneo, de Mireille Kuttel à Anne-Lise Grobéty, Pascale Kramer ou Anne-Sylvie Sprenger la petite dernière, ont accumulé sur notre société, l’évolution des mœurs, les relations entre individus, l’injustice ou les « choses de la vie », une masse d’observations et de notations critiques tout à fait remarquable. La vacherie d’un de nos auteurs fort en gueule, très à gauche de surcroît, visant les petits travaux de plume des ces supposées braves bourgeoises désoeuvrées, fait piètre mine quand on considère honnêtement l’apport des écrivains femmes à notre littérature.
    Au premier degré du « témoignage » social, s’agissant précisément de la condition féminine entre le début et la fin du XXe siècle, les romans d’Alice Rivaz (qui dut prendre un pseudonyme pour satisfaire papa, socialiste mais pas moins macho) constituent un ensemble magnifique, « féministe » dans la plénitude de l’incarnation romanesque, comme ceux de Mireille Kuttel documentent la situation des immigrés de la première génération et le statut des marginaux avec une sensibilité rare. Dans les générations suivantes, l’écriture au féminin s’est politisée avec Anne Cuneo, Janine Massard ou Anne-Lise Grobéty, mais c’est par la matière vivante de leurs récits autobiographiques ou leurs romans, bien plus que par leurs « positions » respectives que ces femmes écrivains nous touchent. Dans la foulée, on relèvera la difficulté particulière qu’aura représenté, pour certaines, le double statut de mère de famille et d’auteur (Corinna Bille, entre beaucoup d’autres…), mais il faut bien une Journée de la Femme pour se le rappeler.
    Or ce que nous apportent les femmes écrivains, autant que les hommes évidemment, c’est tous les jours de l’année !

    Comme le rappelle Tzvetan Todorov, époux de la romancière Nancy Huston, dans son essai évoquant La littérature en péril, la littérature « permet de mieux comprendre la condition humaine et elle transforme de l’intérieur l’être de chacun de ses lecteurs ».

    littérature
    En défendant lui aussi l’idée qu’une femme écrivain est souvent plus proche de la réalité, plus sensible au poids du monde, plus charnellement « engagée » dans ses écrits, comme l’illustrait une George Sand dans ses échanges de lettres avec son ami Flaubert, Todorov n’oppose pas deux genres mais indique des tendances, le plus souvent complémentaires, sinon en osmose chez beaucoup d’individus. Il y a en effet de la femme chez celui qui dit « Bovary c’est moi », comme il y a du mec en chaque romancière. Poussons même le bouchon en ce jour particulier : disons que la femme écrivain, c’est l’homme complet…

    Cette chronique a été publiée en mars 2007 à l’occasion de la Journée de la Femme, dans les colonnes de 24Heures.

  • Mémorialiste de l’émouvance

    cinéma,littérature


    Rencontre avec Richard Dindo.

    L’œuvre de Richard Dindo, riche de plus de vingt films, est à la fois très actuelle et « travaillée » par une (re)lecture extrêmement sensible de vies du proche passé, le plus souvent rebelles, du « traître à la patrie Ernst S. » à Che Guevara, ou des combattants suisses dans la guerre d’Espagne aux étudiants contestataires massacrés au Mexique. Si Dindo a participé à la mouvance du cinéma engagé dans l’esprit de mai 68, ses films ne se sont jamais bornés pour autant à cette dimension politique.

    cinéma,littérature

    L’émotion liée aux destins humainement ou artistiquement exemplaires (Paul Grüninger le sauveteur de Juifs ou Charlotte la merveilleuse imagière déportée, et Max Frisch, Rimbaud ou Kafka, Genet ou le Matisse d'Aragon), la défense de valeurs fondamentales et l’affirmation d’un langage personnel spécifiquement cinématographique, où le sens et la beauté fusionnent, marquent également le travail de ce maître du documentaire qu'il dit lui-même « épique ».

    cinéma,littérature

    - Quel a été votre premier rêve de cinéma ?
    - Je peux dire que je suis un enfant de la littérature et du cinéma. Autodidacte, je me suis fait grâce aux livres, aux films...et aux femmes. J’ai commencé de lire vraiment vers douze ans, pratiquement seul au monde. Ma mère avait quitté la famille, mon père ouvrier n’était jamais présent. Je ne pense pas avoir échangé plus de trente ou quarante phrases avec lui de toute ma vie. Mon cinéma est d’ailleurs marqué par l’absence paternelle. J’étais donc seul, avec un frère, dans une maison vide, et je me suis fait tout seul. C’est ma faiblesse et ma fierté. J’ai donc lu La Guerre et la Paix de Tolstoï à douze ans. A seize ans, j’ai découvert Proust dans une librairie d’occasion. Je vivais dans une maison de jeunes où nous touchions 15 francs d’argent de poche par mois. Je suis tombé sur un texte qui s’intitulait Combray, qui m’a tout de suite fasciné par l’écriture, et je suis assez fier, moi qui n’était qu’un fils d’ouvrier, d’avoir compris cette écriture dont la musique n’a cessé de me hanter depuis lors. Entre Tolstoï et Proust, j’ai été marqué par la lecture d’Hemingway, de Brecht et surtout de Frisch qui figurait le mieux mon rapport à la Suisse. Dès ma vingtième année, lorsque j’ai commencé à rêver de cinéma, j’ai désiré rencontrer Frisch et faire un film avec lui et raconter ce qu’il y a d’autobiographique dans ses romans. Max Frisch était ma figure paternelle. C’est l’homme qui m’a réconcilié avec la Suisse. Le premier Journal m’a tout de suite passionné. Grâce à Frisch je me sentais un peu chez moi à Zurich. Sinon je m’y sentais en exil. Frisch était la personne que j’avais le plus envie de rencontrer dans mon adolescence, comme le père inconnu. Avec Kafka, c’est le seul écrivain de langue allemande avec lequel je me sens absolument familier, dans un rapport filial et fraternel: filial avec Frisch, fraternel avec Kafka. Je crois les comprendre à travers le langage. Sinon je vis dans la littérature française. En langue anglaise, un tel rapport ne s’établit qu’avec Henry Miller. Lorsque je suis allé à Paris, à vingt ans, j’avais deux raisons principales: devenir un enfant de la Cinémathèque et lire Proust en français. J’ai appris le français en lisant Proust. Je n’ai jamais fait d’études.

    cinéma,littérature
    - Fréquentiez-vous le milieu intellectuel ou artistique zurichois ?
    - Absolument pas. J’ai toujours été un sauvage. Lorsque j’ai commencé à faire du cinéma, j’ai rencontré Fredi M. Murer, qui m’a beaucoup aidé au départ. Je n’ai jamais fréquenté aucun milieu. J’ai passé ma vie à faire des films et à courir après les femmes. Mais je vis en dehors de la société. Je lis trop. Par ailleurs, je n'ai aucune ambition sociale.

    - Quels ont été vos premiers chocs, question cinéma ?
    - Je dirai : Huit et demi de Fellini et Vivre sa vie de Godard, vers l’âge de dix-huit ans. Ces deux fois, en sortant de la salle dans la rue, le monde me semblait avoir changé - la couleur du monde me semblait avoir changé. A partir de là j’ai commencé de rêver de cinéma, de penser cinéma.
    - Votre premier rêve a-t-il immédiatement été le documentaire ?
    - Oui. Je suis un enfant de la fiction. Mais un fabricant de documentaires. Je ne sais pas inventer une histoire. L’imaginaire ne m’intéresse pas. En plus, je n’avais pas le bac. Aucune formation .Aucune école de cinéma ne m'aurait accepté. Mais  j’avais vu Pierrot le fou en allemand. J’ai compris la nouveauté, la radicalité de ce film. Et j’ai décidé de venir à Paris, à cause de Godard. J’ai appris que les cinéastes de la Nouvelle Vague allaient à la Cinémathèque. Donc j’ai décidé d’y aller à mon tour. Sur quoi j’ai rencontré une femme qui m’a nourri et logé. Je n’ai jamais travaillé. Pendant des années, je n’ai fait qu’aller au cinéma et lire. Mon film sur Kafka sort ainsi du cinéma classique : de John Ford et de Hitchcock. Je suis un homme de la deuxième nature. Nietzsche disait qu’il y avait une première nature, fixée par le hasard de la naissance et de l’éducation, après quoi se construisait la deuxième nature, par choix personnel, souvent dans une autre culture. J’ai choisi la culture française et de devenir un autre, d’une certaine manière. A ce propos, mon Rimbaud est maudit en France, parce qu’il va contre le cliché. Sauf à l’anniversaire de Rimbaud, à Charleville, où il a fini par être accepté, mon Rimbaud n’a pas eu une projection publique depuis 1991.  Le Kafka aura probablement le même sort en Allemagne. C'est que je détruis l'image convenue de Rimbaud et de Kafka.

    medium_Dindo1.2.jpg- Et la fiction là-dedans ?

    - J’ai raté un film sur la guerre d’Espagne, parce que je n’ai pas suivi ma première idée. Dès qu’on commence à hésiter, on perd sa conviction. En 1982, je suis allé en Espagne avec le fils d’un combattant d’Espagne, Je voulais faire ce film en super-8 et puis j’ai pris un acteur et j’ai détruit ce film avec un acteur. Là j’ai compris que je suis né pour le documentaire. Mais un documentaire débordant, un documentaire qui cherche sa propre fiction. Je crois que le documentaire est limité, qu’on déborde forcément par la fiction.

    medium_Kafka.jpg- Quel est l’origine du film sur Kafka ?
    - Durant toute mon adolescence, j’ai eu envie de marcher sur les pas de l’écolier Kafka. Il raconte ce chemin dans une lettre à Milena, et j’aurais toujours voulu le refaire. Cela m’a pris presque quarante ans. Je connais ce chemin par cœur. Lorsque j’ai envie de connaître vraiment quelqu’un, je fais un film sur lui. Pour moi, faire du cinéma consiste à rencontrer des gens et des paysages, puis de mémoriser ces rencontres et ne plus jamais les oublier. Je suis attaché au lieu de mémoire. Le lieu de mémoire est forcément émouvant. C’est pour ça que je dis mon cinéma cinéma de l’émouvance. C’est peut-être bête, mais je suis ému de savoir que Kafka a vécu dans cette maison. Pour moi, la mémoire est fondamentalement émouvante. Je travaille sur cette émotion. J’ai attendu longtemps de faire ce film car j’essaie d’enrichir mon territoire de cinéaste avec chaque film. Chaque fois je vais plus loin. J’ai toujours une vingtaine de projets en tête. Je rêve parfois mes films des décennies à l’avance. Moi qui suis très impatient, j’attends le bon moment pour faire un film juste par rapport à mes moyens. Chaque film est un élément de l’œuvre. Chaque film a sa place dans l’oeuvre. D'ailleurs je commence à ressentir un contentement à l’idée que j’ai créée une œuvre qui tient debout.

    cinéma,littérature

    - Comment construisez-vous un film comme le Kafka ?
    - C’est totalement intuitif, mais j’ai en moi une logique de montage, que j’ai acquis en 35 ans d’expérience. J’ai toujours monté mes films moi-même. L’idée principale du Kafka, c’est les acteurs. L’idée-clef est ici l’acteur. Je travaille sur la parole des morts. Je réveille les morts et les fait mourir. Le jeu des surimpressions mime cette arrivée et cette disparition permanente des protagonistes et correspond à une réflexion sur la résurrection par la parole. « Par où commence le monde, par la parole ou par l’image ? », se demande le poète Edmond Jabès. Les gens du cinéma essaient toujours de nous faire croire que le cinéma se réduit à des images qui bougent, et donc que le monde a commencé par l’image. Moi je crois qu’il a commencé par la parole. Avec Kafka, comme avec Rimbaud, j’ai choisi un certain nombre de phrases qui sont des phrases que je rêve moi-même à travers Rimbaud ou Kafka, qui les définissent. Je travaille comme un analyste écoute son patient. Je pense que l’apprentissage de l’autre commence par la parole. Vous ne sauriez jamais rien de quelqu’un en ne faisant que le regarder. L’image ne dit rien de vous. Mon cinéma est un travail de lecture. Chaque phrase est objet de lecture. L’image devient parlante par tout ce qu’on en sait à travers la parole : ainsi du visage de Kafka. Bien entendu, il y a déjà des images dans le texte, et des paroles dans l’image.  Dans un documentaire sur un mort, il n’a que la parole, les paysages et les documents. Comme les témoins oculaires étaient morts, je les ai remplacés par les acteurs. Enfin, je donne des choses belles à entendre et à voir dans le film.
    - Qu’est-ce pour vous que la beauté ?
    - C’est une longue histoire. Moi, fils d’ouvrier, j’ai compris ce qu’était la culture à Bagdad, il y a très longtemps. Je me suis retrouvé, à vingt ans, au musée national de l’Irak, tout seul. Là j’ai compris ce qu’était la culture en regardant les magnifique figurines d’albâtre de l’époque sumérienne. J’ai compris que la culture signifie fabriquer de beau objets qui sont en même temps des objets de mémoire. C’est ça pour moi la culture : la beauté et la mémoire. Ce que nous pouvons savoir de Sumer tient à cela, Je crois beaucoup aux objets qui ne périssent pas.
    - Quels sont vos rapports avec l’écriture ?
    - J’écris un journal, à la manière de Léautaud, représentant des milliers de pages et que seules mes filles liront un jour. J’écris beaucoup, en outre, autour de mon travail.
    - Qu’est-ce qui lie l’ensemble de vos films si divers ?
    - Contrairement à ce qu’on croit, je travaille toujours dans l’émotion, et c’est pourquoi je revendique la filiation d’un John Ford. Par ailleurs, je suis un homme à projets. Je rêve mes films à l’avance. Le moteur de mon existence, à travers toutes les tribulations, c’est le projet : le rêve d’un prochain film. Comme je n’ai aucune ambition sociale, c’est le projet qui me donne de l’énergie.

    cinéma,littérature
    - Quel est alors votre projet actuel ?
    - J’aimerais faire un film grand public, sur des Américains qui pensent qu’il faut coloniser Mars. Ce serait à la fois un constate de situation sur tout ce qui nous attend sur terre, en termes de catastrophes, et l'aperçu de ce rêve fou de recréer une Amérique sur une autre planète Ce ne sera pas une fiction mais un documentaire en partant de portraits de gens que je vais rencontrer aux Etats-Unis. (Zurich, le 12 janvier 2007)

    (Cet entretien, à l'état d'émincé, a paru dans l'édition de 24 Heures du 17 janvier 2006. En 2016, Richard Dindo préparait un film sur le poète japonais Bashô.)


    Richard Dindo en 10 dates

    1944 Naissance à Zurich. Origine italienne. 1964 Débarque à Paris. « Etudie » le cinéma à la Cinémathèque.1970 Premier film : La répétition.1977 L’exécution du traître à la patrie Ernst S, avec Niklaus Meienberg. 1981 Max Frisch Journal (I-III), avec l’écrivain.1986 El Suizo, un Suisse en Espagne. Seule fiction, « raté » selon Dindo…1991 Arthur Rimbaud, une biographie. Film « maudit » en France.1997 L’Affaire Grüninger. Portrait d’un résistant.1999 Genet à Chatila.2003 Ni olvido ni perdon. Dernier film « politique ». Liste à compléter...

  • Ceux qui filent doux.

    listes,recensement

    Celui qui se met à parler en état de coma dépassé et dit alors des choses jamais entendues sur les temps qui courent / Celle qui a vu le monde changer avec tant de violence qu’elle s’est construite une nacelle d’osier dans le grand sycomore où elle attend l’Ennemi avec son Missel / Ceux dont les voitures blindées processionnent sur l’autoroute du vendredi soir jusqu’aux Zones de Résidence Privilégiée (ZRP) où ils passeront un week-end en toute sécurité sauf attaque terroriste inappropriée / Celui qui traduit le désarroi de l’époque au moyen de graphes numérisés dont il vend les monotypes à des prix qui lui permettent de rouler Jaguar / Celle qui se fait virer du département d’histoire parce qu’elle ne donne pas de celle-ci une image assez optimiste / Ceux qui baissent la voix en parlant élévation spirituelle comme s’ils étaient entourés d’un cordon sanitaire / Celui qui se pique d’échapper aussi bien à la tartuferie d’affectation idéaliste qu’au mercantilisme larvé / Celle qui s’entretient avec ses chiens dans un langage évoquant celui des prophètes de l’Ancien Testament / Ceux dont on peut définir la qualité de parvenus par leur propension à l’étalage illimité / Celui qui aime rappeler à sa bru qu’on a commencé de faire cuire dans des cuirs et des peaux qui ne sont devenus que bien plus tard des pots alors un peu d’humilité damoiselle Isabeau / Celle qui a appris ce matin à l’école que le butor butit sans se douter que l’oiseau et l’écrivain ne butissent point de concert ni que le chevreuil rote et que la souris chicote / Ceux qui savent d’expérience que la librairie est le cimetière des vivants et des morts et ne portent pas plus le deuil des uns que des autres, etc
    Image: Michael Sowa.

  • Nos bouteilles à la mer

     

    Crépuscule3.JPG

    Une rêverie crépusculaire d’Antonio Tabucchi.

    Il est certains livres qui, par leurs thèmes et leur forme, l'impression qu'ils dégagent ou la musique qui en émane, cristallisent le sentiment d'une époque, et tel me semble Il se fait tard, de plus en plus tard d'Antonio Tabucchi, qu'on pourrait dire - segmenté en une série de lettres d'amour d'hommes seuls balancées à la mer, auxquels ne répondra qu'une épître féminine à résonance mythologique -, le grand livre du courage pour rien ou de l'amour trouvant plus juste de ne plus rimer avec toujours.

    A une époque où la notion d'infini se trouve fondamentalement entamée par la Science, ici incarnée par un jeune astrophysicien mâcheur de chewing-gum (il fait des bulles!) qui va déclarant que l'Univers se dirige tout droit sur la case néant, le poète ou, plus modestement, le promeneur, le «déambulant» que les ménagères regardent un peu de travers de leurs jardins à nains de plastique imitant la terre cuite, enfin le quidam et sa «quidame», vous et moi, vacillent un peu en se tâtant devant les données de cette nouvelle réalité désormais réputée tout à la fois ondulatoire et corpusculaire. Or la Science va-t-elle expliquer à Untel pourquoi cela n'a jamais marché avec «Unetelle»? La Science va-t-elle vous aider à revivre, dans sa plénitude, l'événement de tel orage qui vous a bouleversé il y a tant d'années? La Science va-t-elle localiser et définir enfin ce qui vous distingue de l'amibe ou de votre futur clone?

    Ce qui est sûr, compte non tenu de l'Univers qui se ratatine tout de même à long terme*, c'est que vous, dans votre chair, vivez de vrais drames de feuilleton, de roman, de théâtre et même d'opéra. Vous avez été jeune et c'était la fête, par exemple sur cette île où vous étiez il y a vingt ans de ça avec elle, puis les années ont passé et maintenant elle a «des obligations». Entre-temps, vous aurez découvert, par le poète, que les mots sont à la fois des choses, réelles et palpables, qui permettent de ressusciter les souvenirs. Les mots vivent. Les mots sont des bêtes. Les mots sont des ânes couillus et des âmes ailées. Hélas, entre elle et vous, et même entre vous l'un et vous l'autre, le temps n'est jamais tout à fait accordé: il y a plein de failles partout entre le passé, le présent et l'à venir. Par ailleurs, vous aurez noté «à quel point est trop le trop que notre époque nous offre», par opposition à la vision de cette vieille insulaire qui vit en autarcie sur son île avec ses chèvres. Cela étant, vous savez aussi que l'essentiel que vous aurez vécu est fait de «riens», comme la vie de cette vieille sur son île précisément.

    Aussi, les mots sont votre corps. Et vous voici plongé dans votre fleuve de sang, à l'écoute de «dame Hémoglobine», ou dans cette chose inconcevable qu'est votre cerveau, palpé par telle souris-caméra et qui vous renvoie ses images silencieuses.
    Aux pages 117 et suivantes de ce livre, vous éprouverez peut-être, comme le soussigné, l'irrépressible désir de fiche le camp direction la Toscane, qu'aura censuré l'urgence, à vrai dire impérative et jouissive, de commettre cet article. Or ce chapitre, lu l'autre matin sur l'oreiller de la femme de notre vie (il en faut en ces temps délétères), est une pure merveille. Cela s'intitule De la difficulté de se libérer du fil barbelé. Cela traite de l'horreur imposée par l'histoire et de la finitude plus banale inscrite en nous.
    De fait, Antonio Tabucchi distingue le barbelé de la pesanteur historique détaillée par un Primo Levi (Hitler, Auschwitz, etc.) et celui de toute fin personnelle. Cela étant, en poète, il nous ouvre aussi cette fenêtre merveilleuse du souvenir revivifié (superbe évocation d'un orage sur l'église romane de Sant'Antimo, du côté de Montalcino) qui devient ici l'amorce d'un nouvel événement: celui de la définition, point trop scientifique, mais hautement poétique, de la notion d'âme.
    L'âme, selon Tabucchi, est assimilable à un globule rouge perdu parmi des myriades d'autres. Là réside le génie de Rembrandt et de Bach, de Van Gogh et de Rimbaud, votre unicité et la nôtre. Mais pas question de l'isoler pour la soumettre à nomenclature: elle en cracherait du sang.

    D'aucuns, par les temps qui courent, prophétisent la fin de la littérature européenne et, singulièrement, la déconfiture du roman. C'est faute, chez eux, de cette énergie qui fait, depuis toujours, s'élever l'homme au-dessus de la pierre ponce ou de la laitue. L'énergie: voilà ce qui, malgré la vague élégiaque et crépusculaire qui traverse ce très beau livre, en assure à la fois la vigueur transmise et l'incitation à passer outre. Or tel est l'écrivain en ces pages, tout à ses jeux de rôle et à ses expériences sur le langage et la langue, qui nous touche surtout ici à proportion de son empathie et de ses multiples incarnations existentielles et affectives. Proche à cet égard de son ami Lobo Antunes, Tabucchi le superlettré se fait aussi bien un frère humain de Robert Walser ou de Thomas Bernhard et de tous ceux-là qui, à l'opposé de la littérature des «gagnants», ont choisi de défendre les «perdants» qui font le sel de la vie.

    Savant et populaire, truculent et subtil, jouant sur tous les registres de la chose écrite ou chantée (qui voit soudain le prêtre sacrifiant de Norma entonner Tintarella di luna...), du pastiche et de tous les mélanges, poussant sa tête chercheuse de romancier phénoménologue avec une complète liberté et, aussi, un sens constant (et constamment frotté d'humour) de l'humaine condition, Antonio Tabucchi nous fait rire jaune comme les feuilles de l'automne-hiver de cette fin-début de siècle et de millénaire où tout semble foutu et tellement à venir...

    Antonio Tabucchi. Il se fait tard, de plus en plus tard. Traduit de l'italien par Lise Chapuis et Bernard Comment. Editions Bourgois, 303 pp.

    (Image LK: crépuscule à La Désirade).

  • Un autre Joël Dicker

    dickerjoel.jpg 
    Sous les dehors d’un polar à l’américaine pastichant plus ou moins les séries du genre, le nouveau roman du jeune écrivain «cultissime», captivant autant que le premier et moins convenu que le suivant, cache autre chose qui relève d’une perception plus pénétrante de la réalité tragi-comique de notre monde.

    On sort de la lecture de La Disparition de Stephanie Mailer avec l’impression d’émerger d’une espèce de magma d’images et de visages, de visions et de voix, d’intrigues humaines et de secrets emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes, de scènes et de situations renvoyant aux situations et aux scènes d’autant de récits plus ou moins policiers de l’époque, entre autres séries dont la matière et la dramaturgie souvent stéréotypées constitueraient ce qu’on pourrait dire l’hypertexte des temps qui courent: on est encore sous le coup, comme les deux ou trois protagonistes attachants arrivés au bout de ce qui est pour eux autant une quête qu’une enquête, on reste assez sonné par la révélation finale de l’affaire, mais ce qu’il reste de cette lecture n’a rien de conventionnel (on a trouvé le coupable, ouf, passez lui les menottes, lisez-lui ses droits, etc.), plutôt concentré sur une dernière impression à la fois obscure et claire – la dernière impression d’une lecture est toujours la bonne – selon laquelle ce roman serait autre chose qu’un polar à l’américaine de plus… 

    De la graphomanie en promotion mondiale 

    Les aspirants écrivains font florès dans les romans de Joël Dicker, et cela ne s’arrange pas dans La Disparition de Stephanie Mailer, où celle-ci, journaliste de talent virée de la Revue littéraire de New York, style New Yorker en déclin, rêve de se faire un nom en tant qu’écrivain au même titre que l’ancien chef de la police d’Orphea, où se passe le roman, qui se pose en dramaturge génial autoproclamé; à ceux-là s’ajoutant un critique littéraire à la fois monumental, grotesque et touchant, ou ce directeur de revue, quinqua pathétique, que manipule une arriviste sans cœur et sans talent autre que celui de vilipender sa rivale plus douée. 

    Joël Dicker, fils de libraire genevoise, est un garçon trop bien élevé pour attaquer les monstres de front, ou peut-être est-il plus retors qu’on ne le croirait? Toujours est-il qu’on se rappelle, au rayon russe du grand magasin Littérature, que toute le monde écrivait dans l’entourage de Tolstoï: tous à s’épancher sur leur cher journal intime! 

    Or nous y sommes revenus en plein: l’époque de Joël Dicker est celle d’Anna Todd, à savoir celle du le déferlement mondialisé de l’insignifiance privée via les réseaux sociaux, Youtube et ses myriades d’youtubés, les millions de lecteurs de Whatpad et tout le tremblement de ce que d’aucuns, pour ne pas rater un épisode tendance, taxent de «phénomène intéressant»… 

    Quoi de commun avec Joël Dicker? Rien. De fait, ce jeune homme est une vieille peau. Joël est le contemporain, à un an près, de notre fille aînée archiviste et bibliothécaire, qui se trouverait tout à fait à l’aise dans le librairie d’Orphea, après avoir lu, entre dix et douze ans, dix ou douze fois Le Mouron rouge

    82662-joel-dicker-laureat-du-goncourt-des-lyceens-622x0-1.jpg

    Joël Dicker n’est en rien un produit de marketing, comme l’ont prétendu les analystes de la faculté des lettres de Lausanne spécialisés dans les effets secondaires non significatifs du marché du livre, mais un lecteur compulsif de romans russes ou américains, un type intéressé par le théâtre d’Ibsen et de Tchekhov et un observateur attentif des vacations humaines les plus diverses, préparations culinaires et crimes de sang compris. 

    De la filiation, du mimétisme, du mal et de la réparation 

    Quatre thèmes intéressants courent à travers les romans de Joël Dicker, à savoir la filiation, la relation mimétique, le mal et la réparation. Le personnage de Harry Quebert les cristallisait à lui seul en tant que mentor du jeune protagoniste en quête de sujet et de gloire, de médiateur au sens où l’entend un René Girard dans son analyse de la relation mimétique, de criminel possible et de romancier attaché à démêler les racines du mal (titre de son présumé chef-d’œuvre), comme le jeune auteur-à-succès démêle aujourd’hui un nouvel imbroglio dont l’argument policier n’est pas le motif principal, même si la recherche du ou des coupables nous scotche nerveusement à l’action comme le sparadrap du capitaine Haddock, avec quel irrésistible effet tourne-pages... 

    topelement-1.jpg

    Clin d’œil à la filiation au sens le plus direct: la belle image de Joël Dicker en train d’en raconter une bien bonne à Bernard de Fallois, sur la 4ème de couverture de La Disparition de Stephanie Mailer, paraissant deux mois après la mort de la grande figure proustienne que fut l’éditeur et ami du jeune prodige, lequel a la classe de lui rester fidèle et de l’honorer. Or ce thème d’un lien entre générations passe aussi, chez Dicker, par les multiples hommages plus ou moins explicites qu’il rend à tout moment à ceux qui l’ont précédé, notamment écrivains, et au fil conducteur par excellence qu’est le livre, et plus généralement à la littérature, évoquée sans trace de pédantisme, ou aux genres apparentés du théâtre, du cinéma ou des séries télévisées. On se gardera de comparer Joël Dicker à Dostoïevski ou à Cervantès (!) mais ce n’est pas l’écraser, ni faire trop d’honneur au roman noir contemporain, que de rappeler la filiation entre Crime et châtiment, tiré d’un fait divers sordide, et les romans de James Ellroy ou de Simenon, les terrible nouvelles d’une Patricia Highsmith – véritable médium de l’observation des pathologies psychiques ou sociales de nos sociétés – ou les romans d’un Jo Nesbø. 

    Est-ce dire que le jeune Joël fasse partie de cette tribu-là? Je ne le crois pas. Rien chez lui de fracassé ni de «métaphysique». Mais les références sont là, et l’on pourrait dire qu’il se sert du matériau policier, toutes proportions gardées une fois de plus, comme Cervantès emprunte à la tradition des romans de chevalerie pour lancer son Quichotte dans son combat contre les moulins à vent, et le comique du génial Espingouin n’est pas loin de la singulière cocasserie judéo-américaine de Dicker en certaines de ses pages. 

     Du serial killer au serial teller 

    La figure du serial killer est censée représenter, dans les nouveaux stéréotypes, l’incarnation par excellence du mal, alors que sa récurrence mécanique devrait nous inquiéter pour une autre raison. Et si Jean-Patrick Manchette avait raison quand il dit que la fascination pour le serial killer va de pair avec une dilution de la notion de responsabilité dans un magma mêlant trauma d’origine (maman a été trop méchante ou trop gentille avec le tueur) et massacre compulsif à répétition? 

    La question ne se pose pas du tout en ces termes dans le cas du tueur à multiples victimes qui joue à cache-cache au fil des pages de La Disparition de Stéphanie Mailer, vu qu’il ne tue pas par obsession récurrente psychopathologique mais pour effacer, de manière très organisée, son premier crime. Plusieurs autres personnages, dans le roman, auraient eu autant de raisons, sinon de meilleures que lui, de «faire le coup», et l’un d’eux passe même à l’acte en fin de roman à la satisfaction de la lectrice et du lecteur tant la victime, insupportable pécore, mérite de finir sa triste carrière d’intrigante dans le coffre arrière d’une voiture, avant de se dissoudre dans les fumées d’enfer d’une source de soufre! 

    Joël Dicker n’est-il que l’habile page-turner que d’aucuns ont pointé du doigt faute de mieux expliciter son succès, après avoir invoqué un plan marketing encore plus bidon? Ne fait-il que surfer sur la vague du polar, et ne fait-il pas des manières en prétendant (dans l’entretien qu’il a accordé à notre camarade Isabelle Falconnier, dans Le Matin Dimanche du 25 février dernier) qu’il ne se sent pas plus auteur de romans policiers qu’il n’a le goût du genre, préférant le roman russe à ceux-là. Or cette mise au point, que je crois de bonne foi, n’exclut pas qu’il joue avec le genre, comme il joue avec les formes standardisées des meilleures séries anglo-saxonnes, qu’il s’agisse de True Detective pour l’enquête dédoublée en récit diachonique, de Revenge pour l’ambiance des Hamptons et la découpe de certains caractères, de Closer pour les démêlés de l’épatante Anna Kanner avec son entourage de flics machistes, et certaines scènes du livre, nombre de postures des protagonistes, et maints dialogues aussi suggèrent ou avèrent ce va-et-vient entre récit romanesque et montage cinématographique ou vidéo. 

    Cependant, me semble-t-il, l’essentiel est ailleurs: dans la masse de tout ça, qui relève à la fois de la polyphonie narrative hyper-maîtrisée, d’une limpidité narrative comparable à celle des romans populaires, et dans la cohérence organique de l’ensemble du point de vue de la psychologie et des observations sociales, énormités comprises. 

    De l’invraisemblance, fauteuse de comique 

    Joël Dicker, comme un Simenon l’incarnait tout autrement, est une bête romanesque. Se fiche-t-il de nous quand il prétend écrire sans notes, sans documentation, sans plans préalables alors qu’il construit des labyrinthes spatio-temporels qui semblent si sciemment architecturés? Je n’en crois rien. Allez jeter un œil sur les carnets préparatoires de vrais romanciers et vous verrez parfois pareil, comme dans l’incroyable fatras préparatoire du saisissant Monsieur Ouine de Bernanos. Et l’alchimie créatrice aboutissant aux meilleurs romans de Simenon ou de Don DeLillo: des rêves qui prennent corps ou peu s’en faut! 

    Du point de vue de l’orthodoxie «polaroïde», La Disparition de Stephanie Mailer accumule pas mal d’invraisemblances ou de situations abracadabrantes, mais on voit bien que Joël Dicker vise autre chose, comme lorsqu’il brosse le portrait, tout à fait caricatural, d’un flic se prenant pour le nouveau Shakespeare ou d’un critique littéraire s’identifiant carrément à Dieu le Père, comme cela arrive aussi bien. 

    Mais au final, comme on dit, Joël Dicker est-il plus qu’un romancier-à-succès? Curieusement, jamais on ne s’est demandé si Roger Federer était plus qu’un joueur de tennis surdoué...  Ce qui est sûr, c’est le talent, et l’immense boulot fourni par le deux lascars quasi contemporains. Et pour Dicker, le pari sur l’avenir se fait plus réjouissant après Le Livre des Baltimore, où le wonderboy semblait un peu se complaire devant le miroir glamoureux de sa jeunesse. 

    Le plus dur reste à faire: rester soi-même et grandir en génie sans perdre de sa fraîcheur. Le clin d’œil posthume d’un grand vieux Monsieur devrait aider le jeune homme à continuer de ne pas se prendre trop au sérieux tout en l’étant de plus en plus - raconte encore sale gamin! 

    joel-dicker.jpg 

     

    Joël Dicker. La Disparition de Stephanie Mailer. Editions de Fallois, 634p.

    Cette chronique a paru initialement dans le média indocile Bon Pour La Tête.

     

  • Ceux qui stressent un max


    medium_Canard.3.JPGCelui qui se dit overbooké / Celle qui est toujours en conférence / Ceux qui anticipent la gestion du burn out / Celui qui se prétend mobbé par les RH / Celle qui s’éclate au niveau de l’organigramme / Ceux qui occultent la question fumée dans le bureau des créatifs / Celui qui frise l’overdose relationnelle (dit-il) / Celle qui se réfugie dans les plans biodiversité / Ceux qui affirment que quelque part le Système est le Système / Celui dont le neveu Sam a fait du Guide du jeune manager son livre-culte / Celle qui assume ses pulsions d’exécutrice (dit-elle) / Ceux qui déconstruisent leur névrose / Celui qui se prétend fondamentalement décalé / Celle qui entend recentrer ses plans baise sur des critères utiles / Ceux qui ont de bonnes vibes avec la Bourse / Celui qui prévoit un Espace Méditation dans son nouveau loft de la rue du Meunier / Celle qui prévient que sa tolérance a des limites raciales / Ceux qui estiment que le fondé de pouvoir Hornuss est juste bon à jeter / Celui qui pense qu’un drapeau devant sa villa Ma Coquille est tout simplement un devoir / Celle qui se demande où va l’argent de la quête à Notre-Dame / Ceux qui participent au rallye des cadres précarisés / Celui qui est connecté même quand il concourt à la Patrouille des Glaciers / Celle qui estime qu'on ne change pas une équipe qui fraude / Ceux qui tombent sous le couperet de la clause d'indexation que les Américains appellent le reset d'un ton d'initiés / Celui qui estime que l'aspect structurel de la fraude l'exonère de tout état d'âme à caractère moral ou plutôt moralisant / Celle qui n'a jamais cru que l'augmentation du prix du pétrole était dû à la demande chinoise / Ceux qui sont amis sur Facebook sans se douter qu'ils sont ennemis partout ailleurs / Celui qui s'est fait passer pour Sonia sur Skype où il a dragué un Lionel cachant une Nadja / Ceux qui se sont connus à l'époque de l'effondrement de la bulle des subprimes et se sont quittés à la veille  de la faillite mondiale de 2013 en laissant deux enfants qui ne seront pas forcément à l'abri du besoin / Celui qui se détend d'une journée à l'UBS en chantant Helwa y Baladi à la manière de Dalida / Celui qui s'efforce une fois par semaine de tuer son boss au squash / Celle qui reçoit les prêtres pédophiles en confession dans son cabinet de psy tendance Lacan / Ceux dont les femmes de ménage chinoises montrent des exigences proportionnées à l'état momentané du marché / Celui qui fait marche arrière sur le piéton qu'il a laissé agonisant afin d'éviter des requêtes d'invalidité à son entreprise propriétaire de la Mercedes / Celle qui ne trouve qu'un message d'erreur quand elle tape TIBET sur l'ordinateur de son bureau de Pékin / Ceux qui considèrent que les orages extraordinaires qui s'ouvrent le ventre sur la ville de Shangai préfigurent une fin du monde dont le cinéma américain devrait s'inspirer, etc.   

  • Ceux qui s'aiment bien

    man-table-fish.jpg

    Celui qui se tapote sur l’épaule pour se donner du courage le lundi matin quand il doit retourner à son travail de fossoyeur municipal syndiqué mais peu reconnu sur Facebook / Celle qui préfère ses taches de rousseur discrètes à la verrue ostentatoire de sa cousine Cornelia artiste conceptuelle prônant la laideur en art / Ceux qui s’invitent volontiers eux-mêmes à des soupers entre soi où ils se félicitent d’être en si bonne compagnie / Celui qu’on dit Narcisse alors qu’il se trouve le teint d’une rose dans l’eau de la vasque où il aime à se mirer et même s’admirer n’en déplaise au psy de sa mère / Celle qui se dit à elle-même qui aime bien châtie bien en se retenant de commander une deuxième ration de profiteroles / Ceux qui s’adressent des compliments sous pseudos mais avec la sincérité profonde qu’on reconnaît aux réseaux sociaux francophones et même d’outre-mer / Celui qui ne baise jamais autrui pour ne pas faire de jalousie / Celle qui te plaint d’être seul alors que tu te sens déjà de trop quand elle la ramène dans l’ascenseur / Ceux qui préparent une loi visant les éléments solitaires donc potentiellement dissidents de la société conviviale que tout adulte responsable gère et co-opte / Celui qui affirme qu’il est déjà pris quand on lui propose de prendre la carte du parti / Celle qui lance l’idée d’un collectif des individualistes de centre gauche dont les ateliers d’artistes et les groupes d’écriture communiqueraient au niveau du senti et de la machine à café / Ceux qui s’enlacent eux-mêmes en regrettant juste de n’avoir pas autant de bras que les pieuvres / Celui qui ne sera pas seul dans son cercueil puisque son cher moi l’y accompagnera / Celle qui compte les amies qui lui ressemblent après avoir changé de sexe / Ceux qui restent eux-mêmes et c’est parfois un problème au niveau du changement climatique / Celui qui ne voit pas pourquoi il s’occuperait des autres vu qu’on est tous pareils / Celle qui espère se retrouver là-haut avec son alter ego du minigolf de la grande époque / Ceux qui président leur club de sosies dont ils sont à la fois le secrétaire et le membre unique , etc.

  • Proust

    couv-535.jpg
     

     

     

    La terrible douleur

    de n'être pas aimé,

    ou tout faire pour ne l'être pas

    quand ce ne serait pas assez... 

     

    Nous avons espéré

    tout ce temps écoulé

    que l'enfance passe

    mais l'enfance n'en finit pas

    de se retenir de passer

    pour un baiser volé...

      

    Des rivières se retenant

    elles aussi de s'enfuir

    s'accrochent aux cuisses

    musclées des nageurs

    à langueurs de sirènes;

    et les filles de musiciens

    aux arènes de nuit,

    injurient les familles...

     

    L'intelligence de tout

    est immense et partout,

    rien n'étant séparé

    dans la vision de l'esseulé

    recevant à dîner

    des flopées d’ennuyeux:

    de conseillers fiscaux

    de duègnes déguisées

    en experts militaires;

    et les oiseaux de nuit,

    et les requins sans bruit,

    les prêtres attifés

    avec leurs gigolos,

    les courtisans fardés -

    tout un théâtre hallucinant

    de masques effarés;

    toute une comédie affreuse,

    odieuse et délicieuse;

    et ce regard sérieux

    du populo matant

    l'étalage précieux

    aux vitres embuées

    du grand hôtel factice…

     

    Tous ces visages nus

    de faux-culs alignés

    le long des galeries

    de tous les artifices,

    tous ces vieillards puérils

    ces vieux enfants séniles

    soudain bouleversants

    en la vérité vraie de ce temps retrouvé

    par delà toute attente...

      

    Ainsi la mer allée

    sera demain l'amante

    de ce matin passé:

    ce type couché nous a ouvert

    de nouveaux chemins sur la mer...

     

    (Cracovie 2016)

     

    100095643.jpg

  • Le Grand Horloger

    16684370_682014475312067_6747708034271721422_n.jpg

    …C’est clair qu’y doit y avoir Quelque chose, on sait pas quoi, mais sinon comment espliquer le jour et la nuit, faut bien en avoir là pour inventer ça: le jour et la nuit, et la pluie et le beau temps fallait y penser aussi, ça se trouve pas sous le sabot d’un cheval la pluie et le beau temps, et d’ailleurs le cheval, je m’escuse, mais ça non plus ça sort pas d’un chapeau, pas plus que le sabot, donc y a bien Quelque chose, mais pour qu’il y ait Quelque chose faut d’abord qu’il y ait Quelqu’un, t’es d’accord Hector: fallait quand même Quelqu’un à la base pour inventer les trous noirs…

  • Young Memories

    Plongeur0001.JPG
     

    Nous avions vingt ans d'âge

    et le vent jeune aussi,

    la nuit au sommet de l'île

    nous décoiffait et sculptait nos visages

    de demi- dieux que partageait

    l'amoureuse hésitation,

    sans poids ni liens que nos

    ombres dansantes

    enivrées au vin de Samos,

    les dauphins surgis de l'eau claire,

    nos impatiences enlacées,

    un consul ivre sous le volcan

    et le feu du ciel par delà le dix-septième parallèle...

     

    Et partout, et déjà,

    défiant toute innocence,

    les damnés de la terre

    plus que jamais déniés;

    et si vaine la nostalgie

    de nos vingt ans,

    en l'insolente injonction de nos rebellions.

     

    C'était hier et c'est demain,

    et nos vieilles mains sur le sable

    retracent en tremblant les mots

    qui se prononcent les yeux fermés

    au secret des clairières.

     

    (San Francisco, Nobhill, ce 21 avril 2017).

     

  • J'sais tout j'sais rien !

    1519402538_bplt_jlk_savoir.jpg
    De Babel à Wikipédia, en passant par les best-sellers du Tout Savoir – signés Yuval Noah Harari ou Michel Onfray – et autres encyclopédies «pour les nuls», notre drôle d’espèce en oublie parfois de réfléchir vraiment sans savoir pourquoi, de rêver, ou de ne rien faire les yeux ouverts...

    Unknown.png

    Nos enfances naturellement curieuses d’un peu tout ont été nourries, avant la télé et son fenestron ouvert sur le monde, par une foison de publications plus ou moins imagées dont l’une, intitulée Tout connaître, résumait en deux mots l’un des penchants de Sapiens le distinguant de son animal de compagnie, chien ou chat n’attendant que caresses ou pitance.

    Dans un beau livre récent précisément intitulé De la curiosité, le très érudit Alberto Manguel rappelle que la mythique bibliothèque d’Alexandrie, riche de plusieurs centaines de milliers d’ouvrages et détruite on ne sait trop comment ni à quelle date précise, concrétisait non seulement ce rêve de connaissance universelle mais se proposait aussi de rassembler tous les savoirs de l’époque issus de multiples cultures, comme la mythique tour de Babel avait symbolisé la prétention de l’homme initialement mal parti, selon la version biblique, en goûtant au fruit de l’Arbre de la connaissance, etc.

    Avons-nous plus appris dans nos premiers livres et sur nos bancs d’école qu’en nous royaumant dans les sous-bois et le long des rivières, et le fait d’apprendre la déclinaison du verbe tout-savoir nous a-t-il rendu meilleurs que ceux qui restaient ignorants en la matière, sachant en revanche la grammaire des plantes médicinales ou la lecture des étoiles utile à la navigation? Ces questions n’invitent pas à la polémique mais au rappel d’une évidence souvent oubliée, selon laquelle le savoir est multiple, implique nos divers sens et varie lui-même à tous les sens du terme.

    Un réflexe assez sain nous fait regimber lorsque Untel nous balance le pénible «j’veux pas le savoir». Mais le raseur (ou la raseuse, restons équitable) qui se targue de toujours tout savoir mérite le même défiance de bon sens, chacune et chacun se rappelant que le début du gai savoir se fonde sur la conscience claire de notre ignorance, etc.

    Du paresseux en Amérique et de la révolution cognitive

    Pour qui désire aujourd’hui tout savoir sur tout, l’accès à un début de connaissance universelle se réduit virtuellement à un clic d’ordinateur qui fait de chacun un wikipède potentiel auquel on ne souhaite pas de virer bientôt wikipédant par simple accumulation de savoir. La fée institutrice et le mage instituteur de notre enfance nous ont appris que ledit savoir n’est jamais aussi vivant qu’incarné, et nous continuons d’avoir besoin de cette médiation à visage humain. Pour pallier ma très crasse ignorance en matière d’astrophysique originelle et de paléontologie détaillée, j’ai fait ainsi, naguère, l’essai de m’initier à L’histoire du monde pour les nuls, mais la docte sécheresse et la superficialité policée du récit tout linéaire et balisé de l’ancien diplomate Philippe Moreau Defarges ont fait que l’ouvrage m’est bientôt tombé des mains, non sans me casser les pieds, faute de raconter quoi que ce soit à l’enfant curieux que je reste et vous aussi, soeurs et frères...

    1519423952_homo.jpg

    Or c’est précisément en conteur que le prof quadra israélien Yuval Noah Harari chope notre attention et la retient avec sa «brève histoire de l’humanité» intitulée Sapiens, qui a fait le tour du monde et a rebondi l’an dernier dans une «brève histoire de l’avenir» intitulée Homo Deus. Lisible par tout un chacun et surtout marqué par un ton personnel, ce diptyque est passionnant tant par sa substance détaillée que par les éclairages souvent inattendus, souvent originaux, qu’il propose dans le registre de la meilleure vulgarisation. Dans les grandes largeurs, n’importe quel ado pratiquant wikipédia sait aujourd’hui que Sapiens a mieux réussi sur terre que Neandertal, et qu’il y a une quantité d’autres espèces d’humains qui ont essaimé entre deux millions d’années en arrière et 10.000 ans, que plusieurs d’entre elles se faisaient tous les jours du feu depuis environ 300.000 ans, et que la nourriture cuisinée, fast food avant l’heure, en a résulté alors que le chimpanzé continuait à mâchonner sa viande crue pendant cinq heures au moins, etc. Mais une chose est d’accumuler des connaissances, et tout autre chose de les mettre en rapport et de les interpréter sur le long terme, comme Yuval Noah s’y emploie en décrivant les trois révolutions qui ont conduit Adam et Eve, animaux encore insignifiants, à la première étape cognitive, puis à la révolution agricole et enfin à la découverte de l’ignorance... à l’enseigne de la révolution scientifique.

    Tout coup, s’agissant de l’évolution de la pensée ou du langage, de l’alimentation ou des échanges, de l’ubiquité de la guerre ou de l’ubiquité du patriarcat, énoncer les faits ne suffit plus: il faut en imaginer les variables et en interpréter les conséquences. Avec un grain de sel, le prof israélien anglophile distingue ainsi les usages de la bande de fourrageurs vivant il y a 30.000 ans sur le terrain actuellement occupé par l’université d’Oxford, possiblement différents de ceux de la bande installée sur l’actuel terrain de Cambridge: «Une bande pouvait être belliqueuse, l’autre pacifique. Peut-être celle de Cambridge vivait-elle en communauté quand celle d’Oxford reposait sur des familles nucléaires. Peut-être les premiers croyaient-ils à la réincarnation, que les seconds tenaient pour une sottise. Les relations homosexuelles pouvaient être acceptées chez les un, taboues chez les autres». Ceci pour donner le ton de ce Monsieur Je-sais-tout fort sympathique et très réservé par rapport à toute forme d’idéologie. «Ne croyez pas les écolos qui prétendent que nos ancêtres vivaient en harmonie avec la nature», balance-t-il ainsi dans le chapitre intitulé Le Déluge, où il rappelle que «nous avons le privilège douteux d’être l’espèce la plus meurtrière des annales de la biologie», après avoir détaillé les extinctions animales de masse, en Australie et en Amérique, notamment.

    Bon à savoir, et pour la tête aussi: «Homo sapiens provoqua l’extinction de près de la moitié des grands animaux bien avant que l’homme n’invente la roue, l’écriture ou les outils en fer». Ainsi disparurent, dans les grandes plaines américaines où les troupeaux de chevaux n’étaient pas encore d’importation espagnole, les chats à dents de cimeterre et les paresseux géants pouvant atteindre six mètres de haut. Après quelque 30 millions d’années, ces beaux animaux furent, en peu de temps – 2000 ans, autant dire une paille! – les victimes de Sapiens dans une version du Déluge qui doit peu à la colère divine…

    1519424413_onfray.jpgQuand Monsieur Je-sais-tout fait la leçon…

    Yuval Noha Harari est historien mais pas que: son récit est un montage de savoirs croisés et sa méthode diachronique relie à tout moment les faits du lointain passé à ceux du présent. Après les 500 pages de Sapiens, son deuxième pavé, Homo deus, s’ouvre sur une espèce de bilan rejoignant les constats d’un Michel Serres sur un passé idéalisé (dans C’était mieux avant!) en rappelant comment l’homme a surmonté, dans les grandes largeurs, les deux causes majeures de sa mortalité prématurée, à savoir la maladie et la guerre.

    Mais c’est plutôt sur son aperçu des lendemains qui chantent de notre espèce que son tableau final a suscité la polémique, d’aucuns lui reprochant de prédire une sorte d’avenir radieux technologique, base d’une nouvelle religion des data, alors qu’il ne fait que l’envisager sur la base de faits avérés. Jamais en tout cas, pour ma part, je n’ai eu l’impression que ce Je-sais-tout qu’on pourrait classer humaniste libéral, ne fait l’apologie du transhumanisme, ni ne peint non plus le diable sur la muraille. Je n’ai pas, pour ma part, assez de recul ni de compétence pour juger de l’ensemble de sa démarche, mais celle-ci m’a intéressé tout en me laissant libre de développer mes propres réflexions et autres rêveries.

    Il en va tout autrement de la démarche du Monsieur Je-sais-tout combien plus envahissant, en tout cas dans nos territoires francophones, que représente Michel Onfray, qui se prononce sur tout et juge de tout avec une sorte de volonté de puissance relevant à la fois du vitalisme omnivore et de la compulsion tissée de contradictions – en quoi il m’intéresse pourtant!

    Michel Onfray va nous expliquer, cette année, ce que fut le «vrai» Mai 68, en désignant les «vrais» penseurs de la rupture, comme en d’autres temps il nous a expliqué que La Boétie surclassait son ami Montaigne. De Cosmos à Décadence, ses derniers pavés, il nous a déjà expliqué combien la culture tsigane était supérieure à la tradition judéo-chrétienne, et comment notre monde occidental touchait à sa fin. 

    Vingt livres, quarante livres, cent livres au tournant de la cinquantaine, et sur cette lancée, après une ou deux cures transgéniques, ce seront trois cents, mille livres de plus! Même avec un infarctus et un AVC récent: la totale!

    Du coup je regarde le premier sourire de notre premier petit-fils sur Instagram et je me dis: cool Michel, on se calme, on va faire un tour, ou plutôt on va essayer de ne rien faire, mais surtout tu n’en fais pas un livre de plus, comme tu l’as fait à propos du philosophe dans les bois Henry-David Thoreau: tu te la coinces...

    Michel Onfray rêve d’être philosophe: c’est bien. Dans les Essais de Montaigne, recueil assez recommandable, le grappilleur de faits intéressants du passé et du présent cite Épicure qui dit comme ça que les penseurs obsédés par l’avenir le gonflent: que l’attention au présent est aussi importante. 

    Or ce qui fatigue chez Michel Onfray est son souci d’apparaître non seulement aujourd’hui, mais demain et après-demain. Fuite en avant. On se prétend philosophe, je-sais-tout, sans regarder ce qu’il y a là: une femme qui pleure dans un couloir d’hosto, un enfant qui joue à la toupie, une fille qui flemme, un garçon qui attend sa mère à la sortie de la poste - la vie ou j’en sais rien… 

    Dessin: Matthias Rihs, pour le média indocile Bon Pour La Tête où JLK a publié initialement cette chronique.

    Unknown-1.jpeg

  • Gérontophile

    PanopticonA95.jpg

     

     

    …Ce que je sais c’est que le type s’appelle Lolito et va sur l’âge de la retraite avec ses cheveux poivre et sel, elle c’est la fameuse Humberte Humberte et tu vois son air résolu, ça blague pas, il est obligé de fermer les yeux pour pas voir le petit bois qu’il y a là-bas…

    Image : Philip Seelen

  • Zapping back

    Ramallah84.JPG

     

    La cuvée 2013. Une année de lecture.

     

    L'année 2013 n'aura pas été, dans l'édition française, bien marquante, à mon goût en tout cas. Surprise en revanche en ce qui concerne la littérature de Suisse romande, avec une belle série de nouveaux venus de talent. Prix littéraires de l'automne parisien: peu de chose. En revanche: un grand Nobel avec la révélation, pour beaucoup (du moins en langue française où l'art de la nouvelle est peu prisé), de la Canadienne anglaise Alice Munro. 

    Chroniqueur littéraire en retraite depuis une année, je suis moins tenu qu'avant de "suivre l'actualité" même si mes amis de 24 Heures me prennent encore des papiers sur des livres ou des films. Mais je me suis gardé les Fugues de Philippe Sollers, ou Les désarçonnés de Pascal Quignard, dont je suis sûr de la qualité, pour plus tard.

    En outre je ne détaillerai pas ici mes "lectures de fond", de la relecture du Voyage au bout de la nuit à celle des Frères Karamzov, des Notizen de Ludwig Hohl aux essais de Philippe Muray, des Feux de l'envie de René Girard et des pièces de Shakespeare qui y sont analysées au Dossier H consacré à Gustave Thibon mon compagnon de route de toujours, sans oublier Le Temps retrouvé et, au premier rang, la nouvelle édition critique des Oeuvres complètes de Charles-Albert Cingria...

     

    Pour ne pas fatiguer un chacun en ce début d'année, je ne consacre ici que 1000 signes par ouvrage me semblant valoir la peine d'être cité. Les étoiles ne sont qu'indicatives d'une appréciation très personnelle donc faillible, mais crânement assumée. Il arrive d'ailleurs qu'on se trouve plus à l'aise dans une cabane que dans un Sheraton...

     

    Parlons d'autre chose.

    * Pas si mal mais peut mieux faire.

    ** Plutôt bien, voire plus.

    *** Recommandable, même très.

    **** Ce qu'on apelle LA Qualité.

    ***** Le Top, niveau Nobel quand c'est Alice Munro.

     

    Belluz01.jpgSergio Belluz, CH, La Susse en kit. Xénia, 372p. ****

    Un livre consacré à la Suisse qui soit à la fois très documenté et très très  drôle, c'est très très très rare et ce fut l'une des premières grandes surprises du tournant de l'année 2012-2013. L'auteur, secundo rital d'érudition joyeuse, combine un tableau de la Suisse admirablement prologué en une trentaine de pages, suivi d'un formidable Who's who culturel (de Godard à Ziegler), littéraire (de Bouvier à Dürrenmatt) ou caustique (de Oin-Oin à Zouc) assorti de pastiches parfois épatants. Le ton est jovial au possible, mais le fond est beaucoup plus solide et varié, surtout plus original que pas mal d'ouvrages sur le Multipack helvète, notoirement assommants ou gris, lancinants comme un jour de foehn à Bienne. Sergio Belluz a le grand mérite de replacer le génie suisse polymorphe autant que méconnu au premier rang, en privilégiant la culture, et sans craindre d'être vif et persifleur, voire parfois injuste en toute mauvaise foi souriante. Le sous-titre sur fond rouge, SUISSIDEZ-VOUS, est d'aussi mauvais goût que la couverture. Mais Dieu que ça fait du bien de voir un défaut en Suisse !

     

    Ziegler03.jpgJean Ziegler. Destruction massive, Seuil, 348p. ****

    On peut se rebiffer devant le rabat-joie, mais les faits sont là : Jean Ziegler, après huit ans de mission sur le terrain au titre de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, décrit l’état du « massacre » et témoigne de ce qu’il a vu. D’Afrique en Corée ou du Guatémala en Inde, en passant par Gaza : des situations intenables. Mais aussi de formidables rencontres de femmes et d’hommes de bonne volonté. Un état général qui s’aggrave pour les plus pauvres du fait des sacro-saintes « lois du Marché ». Mais des forces qui se regroupent pour leur défense et leur survie.  Ziegler consacre en effet de nombreuses pages  aux organisations luttant contre les prédateurs, tels le mouvement international de la Via Campesina ou le Réseau des organisations paysannes et des producteurs d’Afrique de l’Ouest. Entre autres remèdes, Jean Ziegler prône l’interdiction de la spéculation boursière sur les aliments de base et la prohibition des biocarburants à partir de plantes  nourricières, ou la préservation de l’agriculture vivrière. « Les solution existent », conclut-il, « les armes pour les imposer sont disponibles. Ce qui manque surtout, c’est la volonté des Etats »…

     

    Maxou33.jpgMax Lobe, 39 rue de Berne. Zoé, 186p.  ****

    La première mouture de ce roman, découverte sur manuscrit, m'avait paru peu crédible dans sa partie dramatique - le meurtre passionnel d'un jeune homo -, mais l'auteur camerounais, dont L'Enfant du miracle m'avait déjà intéressé en dépit d'une édition bâclée, a complètement revu sa copie et son premier roman me semble accompli à quelques détails près, en tout cas vivant et vibrant, manifestant le double don de conteur et de dialoguiste de Max Lobe. Plus encore: le romancier impose un regard vif et grave sur la réalité, entre l'Afrique où commence le livre et les bas-quartiers de Genève où il se déploie ensuite. Au coeur du livre: le portrait inoubliable de Mbila, mère de Dipita le narrateur et femme vendue par son propre frère à un réseau de prostitution. Avec une détermination courageuse, le jeune écrivain aborde des thèmes délicats (la dictature au Cameroun, la traite des femmes, l'homosexualité) sans verser jamais dans le roman à thèse ou l'ostentation démago. D'une rare musicalité, ce livre confirme enfin un talent dont il y a sûrement beaucoup à attendre.     

     

    Tallote03.gifJacques Tallote. Monsieur Chien. L'Âge d'Homme, 224p. ****

    Une étrange beauté se dégage de ce roman dur et doux à la fois, qui rend admirablement la tonalité d'une certaine époque, à la toute fin du XXe siècle - plus précisément l'année du massacre de Columbine -, qu'on pourrait caractériser par la "peur errante" que ressent l'une des protagonistes. D'une plasticité saisissante, donné au présent de l'indicatif mais avec d'étonnante modulations temporelles, comme au fil d'une montage cinématographiques bousculant parfois la chronologie, ce roman de Jacques Tallope frappe immédiatement le lecteur par son climat et la singularité de ses personnages, tous aux alentours de la vingtaine, deux filles et deux garçons, quatre individualités fortes et fortement attachantes, physiquement très présents dans une décor atlantique (le roman se passe en l'île d'Oléron) rendu avec une sorte d'hyperréalisme magique rappelant les clairs-obscurs d'un Hopper - d'ailleurs cité dans la foulée. En outre  il faut souligner, au top des qualités de ce roman, son expression d'une concision cristalline, aux ellipses et aux images constamment surprenantes, mêlant pensée et poésie, parler d'aujourd'hui et formulation plus classique.

     

    Quentin13.jpgQuentin Mouron, La combustion humaine. Morattel, 113p. **

    Après un départ fulgurant avec Au point d'effusion des égouts, et un deuxième livre marquant une expansion du point de vue de l'empathie et de l'observation d'un milieu, sous le titre de Notre-Dame-de-la-Merci, le piaffant benjamin des lettres romandes persiste et saigne une sorte de sanglier des lettres romandes, éditeur mal léché, n'aimant qu'un de ses deux cents auteurs et jugeant amèrement le milieu qui l'entoure. La première lecture de ce troisième opus, sur manuscrit, m'avait plutôt emballé par l'insolence de son ton et sa vivacité narrative. À relecture, cependant, j'en ai mieux vu les défauts, à commencer par l'invraisemblance du protagoniste, et ensuite par la non pertinence de son impertinence. Le jeune auteur connaît mal son sujet, flattant en somme le jugement des imbéciles en la matière - tous pourris ces écrivains, tous nuls à chier ces éditeurs romands -, et finalement le livre perd de sa force par sa propension à  le trait. L'auteur se rebiffe quand on range son livre au rang d'un pamphlet, estimant que c'est un roman. Pris comme tel, l'ouvrage n'y gagne pas hélas. Pamphlet passable: mauvais roman. Bref, on attend beaucoup mieux de Quentin Mouron !   

     

    Gerber01.jpgAlain Gerber. Une année sabbatique, Bernard de Fallois, 302p. ****

    Décrire la musique avec des mots relève du grand art, rarement atteint. Parler de musique en spécialiste , ou l'évoquer poétiquement, est une chose. Tout autre chose est de la décrire en substance et en mouvement; tout autre chose d'en capter la source vive ou l'incarnation; tout autre chose encore de saisir, par les seuls mots, d'ou vient ce langage et comment il parle, à quoi il répond de notre tréfonds et quelles ailes il nous fait pousser, comment il fouaille notre chair et comment il nous en délivre - et c'est cela même de "tout autre" que nous vivons en lisant Une année sabbatique d'Alain Gerber, très beau roman d'une rédemption débordant largement, à vrai dire, la seule question du rapport liant la musique et les mots pour englober la relation profonde entre création et destinée, art et simulacre, rumeur d'époque et blues de l'Ange.  Il y a, chez Alain Gerber, un grand pro du roman à l'américaine, dans la filiation d'Hemingway ou plus précisément, ici, de Nelson Algren.

     

    Dantzig03.jpgCharles Dantzig, À propos des chefs d'oeuvre, Grasset,   ***

    Un nouveau livre assez excitant, non moins qu'exaspérant à outrance, souvent pertinent et plus encore impertinent à bon escient, mais aussi péremptoire en ses jugements par trop expéditifs, et pourtant attachant par sa subjectivité souvent lestée de bonne mauvaise foi: tel est le nouveau livre de Charles Dantzig au  titre explicite au possible.

    Charles Dantzig débite à propos de Dostoïevski, dont il fait un propagandiste religieux gâchant son talent en grimpant sur une borne pour prêchi-prêcher, des propos d'un simplisme affligeant. Mais on pardonne à ce grand connaisseur de la littérature dont le bonheur d'écrire est à proportion de son bonheur de lire,  stimulant sa langue d'écrivain vif et inventif à la prose fine et diaprée, comme il en fait le constat à propos du chef-d'oeuvre: que celui-ci est essentiellement un fait nouveau, inédit, abasourdissant, de langage...

     

     Vullioud04.jpgEdmond Vullioud. Les amours étranges. L'Âge d'Homme, ****

    L'année étant achevée je le dis tout tranquillement: ce livre est celui que j'ai le plus aimé de ceux que j'aie lus d'auteurs vivants en langue française, si j'excepte, pour le style,  Nuede Jean-Philippe Toussait. Comédien de talent, l'auteur est un personnage lausannois connu. Mais voici qu'il se révèle écrivain la cinquantaine passée, nouvelliste de tout premier ordre comme je n'en connais aucun en Suisse romande actuelle ni en France, à l'exception d'un Georges-Olivier Châteaureynaud.  Or c'est une fête de tous les instants que la lecture de ce recueil de douze nouvelles dont le titre, Les Amours étranges, annonce la complète singularité. Fête des mots que ce livre dont sept nouvelles au moins sont de pures merveilles: fête de sensations et de saveur, d'atmosphères très variées et d'intrigues à tout coup surprenantes; fête d'humour et de malice pince-sans-rire qui n'exclut pas le tragique ni le sordide; fête enfin d'une humaine comédie restituée dans une langue à la fois somptueuse et sensible, fruitée et vigoureuse.

     

    Damien02.pngDamien Murith, La lune assassinée. L'Âge d'Homme, 109p. ****

    Une belle réussite littéraire, sous le titre de La Lune assassinée,  marque l'entrée en littérature de Damien Murith. En à peine plus de cent pages, mais d'une intensité dramatique et d'une densité poétique rares, ce roman cristallise une tragédie domestique qu'on pourrait dire hors du temps et des lieux alors même que le passage des saisons y est fortement scandé, dans un arrière-pays où cohabitent paysans et ouvriers. Le plus étonnant, dans ce récit en deux parties constituées chacune d'une quarantaine de séquences narratives parfois très brèves (jusqu'à deux lignes sur une page), c'est qu'y cohabitent la plus noire dureté et quelle sensualité partagée entre de splendides évocations de la nature et des scènes à caractère sexuel à la fois explicites et sans complaisance.

    Jouant sur l'ellipse poétique avec un art sans faille, Damien Murith évite les écueils du minimalisme par son usage détonant des mots et des formules, et le caractère éminemment concret de tous les éléments du récit.

     

    Jaquier03.jpgAntoine Jaquier, Ils sont tous morts. L'Âge d'Homme ***

    On pourrait croire, au premier regard de surface, à en survoler les vingt premières pages, que ce livre se borne à une espèce de chronique, brute de décoffrage, relative au milieu "djeune" plombé par le désoeuvrement et la dope, genre témoignage - un de plus.  Et puis, à y regarder de plus près, à tendre l'oreille aussi à la musicalité et au rythme de la phrase d'Antoine Jaquier, plus encore à capter l'émotion qui filtre entre les lignes et les séquences du "film" romanesque qui se met bel et bien en place, modulé dans le temps à la fois court et plein de péripéties, parfois dramatiques,  de deux ou trois ans (1987 à 1989) revisités des années plus tard par le narrateur parlant du ciel, c'est bel et bien dans un vrai roman que nous nous retrouvons, avec son décor (entre les villages urbanisés de l'arrière-pays lausannois et la capitale) et ses personnages. son atmosphère et sa dramaturgie que l'auteur , avec le recul des années, Antoine Jaquier est parvenu à reconstituer dans un roman lesté de gravité, dans une forme apparemment déjantée et pourtant tenue.

     

    meizoz_seismes.pngJérôme Meizoz. Séismes, Zoé, 86p. ***

    On est cloué dès l'incipit de ce récit autobiographique: "Quand mère s'est jetée sous le train, il a bien fallu trouver une femme de ménage".  Déjà les exergues du nouveau livre de Jérôme Meizoz ont de quoi saisir. De Zouc: "Mon village, je peux le dessiner maison par maison. Je le connais comme mon sac à main". Et de Maurice Chappaz: "L'encre est la partie imaginaire du sang". Au fil de brèves séquences, la remémoration des années d'enfance de Meizoz se déploie comme une espèce d'Amarcord valaisan dont se détache précisément un avatar de la Gradisca sous les traits d'une belle plante se pointant à la messe avec ses fourrures de crâneuse.  Jérôme Meizoz a encore vu, dans le Valais de son enfance, comment on traitait les Ritals et autres "saisonnierset j'aime la façon dont son village cerné d'industrie (il y a un immense mur de barrage au béton bouchant le ciel d'un côté) prend peu à peu sociale consistance sans peser. Une frise de personnages relance tout autrement le Portrait des Valaisans de Chappaz, les détails intimes foisonnent et résonnent, là encore comme chez Fellini, ou comme chez un Pavese, avec les filles qui rôdent au bord du Rhône et le chair des garçons qui s'éveille.

     

    Kasischke02.jpgLaura Kasischke. Esprit d'hiver. Traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet. Editions Christian Bourgois, 273p. ****

     Les romans traitant des aléas quotidiens de la famille Tout-le-monde sont trop souvent plats, voire assommants, qui ressortissent à ce que Céline appelait "la lettre à la petite cousine". Mais il en va de l'écriture romanesque comme de l'observation des pommes, qui peut s'élever au grand art pour peu qu'un Cézanne y mette du sien. Or c'est ce qu'on se dit aussi en découvrant les tableaux de la classe moyenne américaine brossés par Laura Kasischke, et plus particulièrement, ces jours, à la lecture de son dernier roman: qu'il y a là du grand art. Esprit d'hiver est à la fois le portrait en mouvement d'une femme au tournant de la cinquantaine,  le récit d'une journée de Noël désastreuse à tous égards, et l'observation clinique, comme sous une terrible loupe, des relations délicates (proches parfois de l'hystérie) entretenues par la protagoniste en question, Holly de son prénom, et sa fille  adoptive Tatiana, dite Tatty, âgée de quinze ans et d'origine russe. Le temps du roman se réduit à un seul jour mais avec de constants retours dans le passé proche ou plus lointain, au fil d'une construction d'une parfaite fluidité.

     

    Pajak22.jpg Frédéric Pajak, Manifeste incertain 2. Buchet-Chastel, 221p. ****

    C'est un poète comme je croyais qu'il n'y en avait plus à part quelques-uns, un critique de la vie qui va et ne va pas tel qu'il n'y en a plus tellement non plus, un lecteur du monde selon mon goût profond, avec ses goûts et ses références à lui, enfin c'est un écrivain et un artiste que Frédéric Pajak, qui filtre ce qui lui est essentiel en phrases de plus en plus belles, comme enluminées en noir et blanc par ses dessins à l'encre de Chine, ou l'inverse. Certains livres sont des départs et d'autres des arrivées. Certains livres ouvrent des fenêtres et d'autres explorent les maisons qu'il y a dans la maison. Certains livres vous engagent et d'autres vous aident à dégager. Certains livres ne font que passer et d'autres vont rester. Certains livres ne sont que des aspects de la vie et d'autres en font la somme ou en font entendre la tonne, au sens où un orage ou le silence tonnent; et c'est un peu tout ça que je ressens en arrivant au bout de ma lecture du deuxième tome du  Manifeste incertain.

     

    Rahmy02.jpgPhilippe Rahmy, Béton armé. La Table ronde, 202p.  ****

     Le désir de Shangai m'a souvent effleuré, mais à l'état encore vague d'aspiration à la ville-monde, tandis qu'ici  c'est du solide: dès les premiers mots écrits par la main de verre de Philippe Rahmy je m'y suis reconnu sans y avoir jamais été: "Shangai n'est pas une ville. Ce n'est pas ce mot qui vient à l'esprit. Rien ne vient. Puis une stupeur face au bruit. Un bruit d'océan ou de machine de guerre. Un tumulte", etc. C'est un livre d'une douce violence que Béton armé, dont chaque mot de verre sonne vrai. Les anciens maoïstes occidentaux sans aveu découvriront, sous la douce main de verre, la force implacable d'un écrivain stigmatisé de naissance par son incurable maladie, qui dit le vrai de part en part alors qu'ils continuent de mentir. Béton armé est de haute poésie et tout politique à sa façon, sans une concession de larbin littéraire aux Pouvoirs.

    Ces mots ainsi devraient s'inscrire au coeur de chaque jeune auteur d'aujourd'hui: "Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. Aboutir à quelque chose qui ressemble à l'idée du travail bien fait, une espèce de point fixe. Un emblème dont on pourrait dire qu'il est beau et surtout qu'il permet à d'autres de vivre mieux, comme un pont, par exemple, qui symbolise différentes qualités poussant les individus à se surpasser sans trop savoir pourquoi, peut-être par fierté ou  simplement parce qu'ils ne sont jamais plus heureux que lorsqu'ils adoptent les réflexes du singe qui défie la pesanteur en se balançant de liane en liane".

     

    Courbet01.jpgDavid Bosc, La claire fontaine. Verdier,155 ****

    Le grand art est parfois le plus bref, et telle est la première qualité de ce formidable petit livre: en à peine plus de 100 pages, David Bosc, quadra né à Carcassonne et Lausannois d'adoption, concentre l'essentiel d'une destinée rocambolesque et d'une oeuvre profuse qui ont déjà suscité moult gloses contradictoires. Or David Bosc fait mieux que de rivaliser avec les spécialistes: il y va de son seul verbe aigu, précis, charnel, sensible et pénétrant. Ce qui ne l'empêche pas de connaître son sujet à fond. Qu'il focalise certes sur les dernières années, du début de l'exil au bord du Léman (1874) à la mort du peintre (1877), mais avec de multiples retours: sur l'enfance à Ornans, la bohème et la gloire parisienne, la tragédie de la Commune et les "emmerdements" qui collent au cul de l'artiste révolutionnaire avec le remboursement de la colonne Vendôme renversée que l'Etat exige de lui.

     L'apport majeur de La claire fontaine est,peut-être, de situer le réalisme poétique de Courbet par rapport à Rembrandt ou Millet, notamment, en désignant ce qu'on pourrait dire son noyau secret: " Courbet plongeait son visage dans la nature, les yeux, les lèvres, le nez, les deux mains, au risque de s'égarer, peut-être, au risque surtout d'être ébloui, ravi, soulevé, délivré de lui-même, arraché à son isolement de créature et projeté, dispersé, incorporé au Grant Tout".   

     

    Crevoisier03.jpgPierre Crevoisier, Elle portait un manteau rouge. Tarma, 157p. ***

    On est immédiatement saisi, à la lecture du premier roman de Pierre Crevoisier, par une scène initiale cinématographique de tournure évoquant le crash d'une voiture lancée, sur une route perdue, contre un poids lord forcément fatal - et forcément on pense à ce qu'un romancier soucieux de style éviterait d'appeler "un geste désespéré". Or on y coupe en l'occurrence, avant d'entrer dans le roman dans la foulée de Jacques, le fracassé du prologue, photographe-reporter en en vue qui en a vu d'autres, comme on dit, mais que frappe, un jour, la seule vue d'un manteau rouge passant par là au coin de la rue Baudelaire...

    La première qualité de ce premier roman est aussi bien son énergie narrative, qui fléchira parfois mais se trouve relancée par le montage d'un récit à plusieurs temps ou strates, tous marqués par la violence et la passion, les fantasmes de l'amour et les vertige de la destruction.

    Roman du dévoilement par sa structure même, Elle portait un manteau rouge est aussi celui de la passion, d'abord incandescente puis destructrice, sur fond de fascination érotique et de guerre des sexes.

    Toussaint10.jpg Jean-Philippe Toussaint, Nue. Minuit,168p. ****

    Les quatre saisons de l'amour avec Marie Madeleine Marguerite de Montalte forment une espèce de cycle chorégraphique, de l'hiver à l'hiver, cette fois en passant de Tokyo à l'île d'Elbe, via le Café de la Mairie de la place Saint-Sulpice, à Paris; et plus que jamais, avec son mouvement allant et ses reprises, son ressassement et ses fugues,  l'écriture de Jean-Philippe Toussaint figure une danse à la fois légère et fluide, à pointes souvent d'humour ou de rage amoureuse, qu'on dirait parfois en l'air ou comme dans l'eau même quand on se retrouve sur le toit d'un Centre d'art contemporain, sous les étoiles japonaises qui nagent là-haut tandis que, par un hublot, on voit ces drôles d'oiseaux que sont les visiteurs d'un vernissage chouettement snob et deux  mecs qui croisent leurs regards -  hasard calculé par l'Auteur qui en fait son miel digressif.  Après les autres avatars de Marie, Nue représente le roman de l'amour qui revient, et par exemple à l'île d'Elbe quittée quelques mois plus tôt sous le feu et retrouvée dans une atmosphère écoeurante de chocolat cramé, pour l'enterrement d'un ami de Marie en passe de livrer au Narrateur un secret - tout cela dansé entre hiver et renouveau, avec pas mal d'humour et de tendresse à la clef, de fausse désinvolture et de beauté nue.   

     

    Flynno2.jpgFlynn Maria Bergmann. Fiasco FM, art & fiction, 128p. ***

    Certains livres appellent, plus que d'autres, un écho, à leurs mots:  d'autres mots se sentent comme pressés d'ajouter à ceux-là, comme par affinité, et c'est ce qu'aussitôt j'ai éprouvé en commençant de lire Fiasco FM de Flynn Maria Bergman tant son écriture, ses images, l'allant rythmé de ses phrases et leur espèce de blues ont trouvé en moi d'immédiates résonances. D'emblée, aussi, la contrainte d'une forme entre en jeu, comme au jeu du sonnet, de l'haïku, du pentamètre ïambique ou des mesures comptées du blues. En même temps se réalise, dans les limites données du jeu en question (une page par séquence), une suite de stances "musicales" d'une complète liberté et d'une constante inventivité dans ses inflexions narratives.

    Le mélange du très concret et du flottant qui divague, du très ingénu et du trivial, ou la soudaine fureur qui remplit toute la page de six lignes à typographie géante ("Lève toi ! Lève-toi! Lève-toi ! Ressuscite ! petit cactus de l'amour !"), la référence à des musiques ou des films partagés (Sailor et Lula pour une image de la jouissance réduite au plan d'une main de femme ouverte come une fleur sexuelle), ou le film qu'on se repasse à l'envers, le souvenir revenu du voyage en Roumanie qu'on n'aura pas fait comme prévu cet été de merde - tout ça se constituant  en roman sous forme de lettera amorosa non moins que dolorosa...

     

    Despot01.jpgSlobodan Despot, Le Miel. Gallimard, 128p. ****

    Le premier roman de Slobodan Despot, Le Miel, paraît chez Gallimard sous le signe du dépassement de toute haine, scellé par l'expérience de la tragédie. Il en va ici, en effet, de la ressaisie des destinées humaines marquées par les enchaînements et les enchevêtrements de l'Histoire, autant que par les intrigues à jamais impures de la Politique, à la lumière de la Conscience humaine incarnée ici par deux magnfiques personnages: Vera la naturopathe et Nikola le vieil apiculteur. Le Miel de Slobodan Despot se lit comme une espèce de film très construit et très fluide à la fois, avec des enchâssements de narration très maîtrisés. Une scène centrale est extraordinaire, qui décrit le saisissement du vieil apiculteur assistant, du haut de la montagne où il a sa cabane et ses ruches, à la fuite en débandade des siens, en pleine Krajna serbe, devant l'armée bien organisée de leurs anciens "frères" croates. Tout à coup, Slobodan l'ex-idéologue pur et dur, devient un poète serbe. Par sa plume, on vit ce que vit le vieux Nikola, qui rappelle le vieil Ikonnikov de Vassili Grossman, témoin muet de la folie des hommes. Et tout son roman, bref, tendu, sensible, admirablement agencé, s'organise avec le même mélange d'autorité virile et de porosité féminine, dont Vera figure l'incarnation.

  • Ceux qui font l'inventaire

    Arbor.jpg

     

    Celui qui classe les monts et merveilles en fonction de ses meilleurs penchants / Celle qui bat le rappel des poèmes d’amour / Ceux qui ont le sens du palimpseste / Celui qui prélève des carottes de sens dans le substrat des signifiés de la Commedia de Dante /Celle qui a conçu tout un répertoire iconographique des vanités picturales où les crânes sont légion / Ceux qui ne se comptent pas dans le décompte des andouilles du canton / Celui qui en est resté à la représentation d’un dieu constructiviste de Lego – à ne pas confondre avec le sempiternel Seigneur de l’Ego / Celle qui est pleinement consciente du fait qu’elle appartient à la génération civilisée No 500 en partant de l’époque où ses aïeux se sont fixés, non sans se rappeler qu’elle fait partie (avec nous autres d’ailleurs qui échangeons avec elle sur Facebook) de la génération d’homo sapiens Numéro 7500 en partant de l’époque où nos ancêtres (plus velus qu’au jour d’aujourd’hui) sont apparus il y a (environ) 150.000 ans – et cette chère Aurore ne s’avise pas moins de cela que nous en sommes au Numéro 125.000 des générations humaines en partant des premiers hominiens / Ceux que la généalogie passionne autant que la scrutation des flagelles de spermatos hyperactifs dans les nébuleuses biosphériques / Celui qui observe les oiseaux en train de s’accoupler au-dessus de la Galilée / Celle qui a compté les tulipes en fonction officielle dans les jardins de l’Elysée sans considération de la première dame de France par intérim / Ceux  qui inventorient les bonnes choses de la vie dont ils seront reconnaissants « par après » selon leur expression sentant bon la terre / Celui qui à treize ans connaissait l’horaire de tous les trams amstellodamois / Celle qui aurait volontiers commis les six autres péchés capitaux si elle n’avait pas été si paresseuse / Ceux qui laissent venir l’immensité des choses et celles quis’exclament au lever du jour : « Que mon existence te bénisse !/Je t’invoque en levant les mains. / Mon âme se délectera / Comme de graisse et de moelle./ Je serai le sourire aux lèvres / Et la joie célébrante », etc.

  • Mémoire vive (116)

    Bellini01.JPG

    SECONDE NAISSANCE. - L’enfant refusant de s’enkyster, dans les jarrets duquel se pressent déjà le bond de l’adolescence farouche, ne fera rien sans renaître une seconde fois et c’est par là-haut, derrière la maison accroupie et songeuse, seul dans les bois, qu’il découvrira soudain, crac dans le sac, qu’il est lui-même et pas un autre, et tout à coup un nouveau ciel s’ouvre à son front, au-dessus de la canopée, comme un ventre bleu duquel jaillissent des dauphins blancs, et c’est tout interdit qu’il sent en lui monter ce premier désir des Tropiques - il y a donc de la jungle et des tigres en lui, se dit-il et des idées de routes d’eau lui viennent le soir dans son repaire secret où sont déroulés les portulans décalqués à l’encre de Chine sur l’Encyclopédie de son aïeul Emile, père de son père et connaisseur sur le terrain des pyramides de la millénaire Égypte…

     IMG_4486.jpg

    Ce lundi 1er janvier 2018.- Je suis vraiment très, très impressionné par la lecture de Bluff, de loin le meilleur livre de David Fauquemberg, dont j’ai salué ce matin la parution avec enthousiasme. Je situe ce roman à la hauteur de l’Atlas d’un homme inquiet de Christoph Ransmayr, en lequel j’avais vu le meilleur livre de l’année 2016. Ce qui m’a impressionné en crescendo est la façon de fondre l’action tout extérieure des pêcheurs et leurs pensées, leurs réflexions et leurs moindres sensations, tout bougeant en même temps jusqu’au pic de l’ouragan. Mon socio, comme il m’appelle, a beaucoup travaillé sur la langue, hors de tout esthétisme, ou plus exactement sur les langues puisqu’il intègre une quantité de mots issus des cultures océaniques, entre autres citations de poèmes ou de sentences morales.  

    1280030432_small.jpgSUR LA POÉSIE. – Je vis là-dedans depuis le début de mon adolescence, disons vers dix ans pour le sentiment, douze ou treize ans pour l’expression verbale de celui-ci, plus intensément vers quatorze ans lorsque j’ai commencé d’apprendre par cœur des centaines puis des milliers de vers rassemblées dans l’anthologie de la Guilde du livre que j’avais trouvée dans la bibliothèque paternelle, avec une première préférence sentimentale pour Lamartine, Alfred de Musset et Verlaine, puis Apollinaire et le Rimbaud des Illuminations, auxquelles je reviens aujourd’hui encore. Or ce n’est que récemment que j’ai compris en quoi cet exercice, qui semblait surtout un exploit sportif à mon entourage, a compté dans mon rapport organique avec la langue, bien avant mon adhésion, vers dix-sept ans, à la poésie, plus charnelle et cérébrale à la fois, d’un René Char, puis à la prose lyrique d’un Jean Genet.

    Ce mardi 2 janvier. – Ma bonne amie ayant lu Bluff avant moi, je suis heureux de partager avec elle, comme on dit aujourd’hui, d’échanger à propos d’un beau grand livre. En outre j’ai mêmement échangé avec David dans le courant de la journée, lui disant par mail combien son roman m’impressionne, que je place aussi haut que l’Atlas d’un homme inquiet de Christoph Ransmayr, qu’il m’a dit ensuite (son mail en réponse reconnaissante) avoir découvert grâce à mon blog, alors que lui-même se trouvait dans les mers du Sud.

     

    À PROPOS DE RENÉ CHAR. – La poésie de René Char, découverte en même temps que je lisais La condition poétique de René Ménard, vers dix-sept ans, m’a touché par son caractère à la fois éthique et sensuel, matériel et cérébral, obscur et combatif - non du tout le Char surréaliste à la rhétorique datée et creuse, mais le présocratique des garrigues aux aphorismes héraclitéens et aux fulgurances obliques, le Char des fugues limpides ou des abrupts soudain, de Fureur et mystère à Commune mesure. Ensuite j’ai fait «du Char» à ma façon, dans une suite de fragments que j’ai montré à Georges Anex, notre prof de littérature, qui les a trouvés en effet «très Char», à la fois obscurs et beaux, en me recommandant de «continuer», ce dont je me suis bientôt gardé.  

     

    Genet6.jpgPOÉSIE DE LA PROSE.La poésie de la prose m’est apparu, avant Proust et avec une plus lancinante diffusion érotique, dans les romans de Jean Genet, à commencer par Miracle de la rose, Notre-Dame des fleurs et Pompes funèbres, bien plus que dans son grand poème du Condamné à mort dont la subversion consistait à brasser l’ordure dans la forme la plus conventionnelle, voire académique, d’apparence - mais j’aspirais alors à une forme océanique libérée des carcans comme on la retrouve dans la phrase proustienne – le corps de la poésie mimant alors le dérèglement des sens dans la filiation directe du Rimbaud des Illuminations ou des Chants de Maldoror, avec le trouble et la confusion des sentiments dans laquelle je vivais alors.  

      

    POÉSIE ET POLITIQUE. – Il y a du moraliste et du philosophe chez René Char, autant qu’une veine politique dont j’avais souci entre seize et vingt ans, qui me faisait apprécier aussi une revue de tendance communiste au titre explicite d’Action poétique, dont la livraison que j’ai à l’instant entre les mains, datant de 1967, l’année de mes vingt ans, associe quelques poètes vietnamiens, et quelques auteurs français dont la plupart ont disparu, sauf un Franck Venaille dont j’ai suivi le parcours avec attention. Ceci dit, la poésie a toujours exclu, à mes yeux, le discours idéologique de premier degré.  

    Modiano5.jpgCe vendredi 5 janvier.- J’étais ce soir un peu fatigué et je m’étais ennuyé à lire deux magazines, l’un de gauche et l’autre de droite, aussi pauvres de substance l’un que l’autre, quand l’idée de lire le dernier Modiano m’est venue, et c’était exactement cela qu’il me fallait à ce moment : ces évocations de rencontres un peu somnambuliques réunies sous le titre de Souvenirs dormants, dont l’évocation remontant à plusieurs décennies m’ont aussitôt rappelé des rencontres que j’ai faites de mon coté et à propos desquelles j’aurais pu écrire moi aussi, par exemple à propos de ces groupes dont parle Modiano, liés au souvenir de Gurdjieff, qui m’ont rappelé diverses rencontres de gens qui eux aussi ont fait partie de ces groupes pratiquant le «travail sur soi», etc.

    Je me demandais ce matin comment parler de Paris. Eh bien c’est peut-être comme ça qu’il le faudrait, avec cette espèce de distance un peu magique ou un peu somnambulique propre à Modiano, mais sans «faire du Modiano»…

     

    Suisse90.jpgESQUISSE POUR UN RÉCIT.Le DEDANS de la maison est un savoir du cœur à la vie à la mort, on y revient tôt le matin quand on est jeune et tard le soir quand on a vu tout ce qu’il y a DEHORS et qu’on parle à ceux qui ne sont plus. 

    Il y a des maisons dans le ciel et dans notre maison s’en cache une autre que j’appelle tantôt mon île au Trésor et ma Garabagne ; c’est une soupente interdite à quiconque en ignore le code secret ; là s’entassent les boîtes de papillons et les herbiers, moult préparations alchimiques en bocaux, mes premiers grimoires et les relevés des records toutes catégories de la Compagnie du Ruisseau dont j’ai repris le commandement depuis que notre grand frère va aux filles.

    Les garçons de la Maison de Correction, tout en haut du quartier, en ont appris plus que nous, plus tôt et désormais sans pleurs, la rage au sang d’être nés dans les quartiers mal habités et de faire semblant de garder le rang, mais nos cabanes en forêt font bon accueil aux sinistrés du cœur… 

     

    Modiano3.jpgCeux qui ont des souvenirs dormants

    Celui qui étant né en 1947, deux ans après Modiano, peut dire «il y a 50 ans » sans affectation particulière / Celle qui a été déportée sans que son ancien amant Alberto M. n’en ait eu vent / Ceux qui ont traversé la France peu après la fin de la guerre et se rappellent les ruines et les impacts de balles dans les murs entre Dole et Auxerre / Celui qui n’a pas souffert sous Ponce Pilate mais en a pas mal bavé à l’école catholique de Jouy-en-Josas dont il a fui plusieurs fois les rigueurs militaires / Celle qui a participé au «travail sur soi» des groupes fondés par Gurdjieff mais à une autre époque et à Chandolin considéré comme le village le plus élevé d’Europe occidentale / Ceux qui volaient des livres dans les années 60 au titre de la révolution permanente / Celui qui a imité la signature de Patrick Modiano pour revendre un de ses romans tiré sur papier à la cuve / Celle qui a connu Jeannette Matignon de Salzmann née Allemand qui lui a transmis son savoir relevant de la gymnastique mystique inspirée par Gurdjieff / Ceux qui retrouvent en eux de nombreux souvenirs dormants à la lecture du dernier livre de Patrick Modiano traduit en norvégien / Celui qui a revendu plusieurs des SP de Modiano au libraire de la rue Legendre avant de les racheter en poche quand il s’est remplumé / Celle qui a pris la tangente le jour où elle devait se présenter à un examen d’économie politique et s’est retrouvée au Lutetia où elle a observé un type en train de lire Le Sabbat de Maurice Sachs / Ceux qui ont découvert Le Bonheur des tristes de Luc Dietrich chez une ancienne amie de Patrick M. à laquelle on attribue (peut-être faussement) le mérite de l’avoir délivré de l’éthéromanie / Celui que son père a dénoncé comme un voyou alors que lui-même venait d’échapper à une arrestation justifiée / Celle qui avec Patrick M. a vécu les barricades de mai 68 dont on se rappelle qu’elles ont inspiré les reportages dans Vogue du futur écrivain alors proche de Françoise Hardy / Ceux qui essayent de bégayer comme Modiano et Sagan sans y parvenir faute de naturel / Celui auquel l’anecdote du type flingué dans le dernier livre de Modiano rappelle son rêve récurrent des années 70 dans lequel il voit remonter en surface le cadavre du Chinois qu’il a immergé dans un étang / Celle qui a consacré une monographie à Raymond Queneau dont le protégé a accepté de lui parler dans un bar de Pise / Ceux qui ont un enregistrement pirate de l’interprétation de L’Aspire-à-cœurs par Régine / Celui qui dans une thèse de sociologie dénonce le manque d’engagement de Modiano qu’il accuse de mettre en scène des collabos sans dire clairement ce qu’il en pense comme on le lui a d’ailleurs reproché à la sortie de Lucien Lacombe ce film ambigu limite facho / Celle qui estime que le Villa triste de Modiano pourrait être comparé à certains égards au Villa Amalia de Pascal Quignard né pour sa part en 1947 / Ceux qui n’ayant rien lu de Patrick Modiano s’estiment plus libres d’en parler en toute objectivité, etc.

    °°°

    Modiano parle de ses fugues de jeunesse, et ça me rappelle, je ne sais pourquoi, ma propension à arriver une heure en retard à presque tous mes rendez-vous, entre vingt et trente ans. Me rappelle aussi le jour ou au lieu de me présenter à un examen d’économie politique, j’ai pris la tangente et me suis retrouvé à manger du chocolat sur le rocher du Diable, au bord d’une rivière des bois de Rovéréaz…

    °°°

    Paul Ricoeur parlait des livres comme d’ami proches, souvent plus proches que ses supposés proches amis, et c’est tout à fait la même impression que j’ai par rapport à mes livres et à la plupart de mes supposés amis, à deux ou trois exceptions près que je retrouve avec le même plaisir que je retrouve un bon livre. Ceci dit, je serais tout à fait incapable de dire en quoi consiste la philosophie de Paul Ricoeur.

    °°°

    Le cadavre sur le tapis, dans Souvenirs dormants, m’évoque naturellement le cadavre du jeune type dont je me suis débarrassé en rêve en 1969 après le meurtre du Chinois au Shanghai, et qui m’a poursuivi des années durant.

     

     

    Handke.jpgHANDKE AUX CHAMPIGNONS. - Commencé de lire le dernier opuscule de Peter Handke, L’Homme qui était fou de champignons, sur Kindle. Tout de suite pris par cette histoire d’un type obsédé par l’argent, quand il était enfant, et qui s’est rapproché de la ville par le commerce des champignons alors qu’il était plutôt un homme des bois, comme je l’ai été à ma façon. Ensuite le récit m’a semblé se délayer et l’ennui m’en a détourné. Poil au nez.

    FILMS RADICAUX. - J’ai vu hier soir plusieurs courts métrages de Jean-Marie Straub, également radicaux et ennuyeux, qui nous ont décidés de ne pas faire demain soixante bornes pour assister aux 18 Minutes qu’il a tirées de Gens du lac de Janine Massard. Trop fatigué et pas envie de cautionner ce cinéma si radical qu’il en devient radicalement ennuyeux.

    Exemple d’un court métrage radicalement ennuyeux: ce film-tract à la mémoire de jeunes gens en fuite qui se sont électrocutés dans un transformateur, près de Paris, en fuyant des flics si j’ai bien compris - mais le problème est justement qu’on n’y comprend rien sans notice explicative.

    Sept séquences montrant en travelling-balai un groupe de maisons en banlieue et ce transformateur, avec sept fois la même surimpression des formules Chaise électrique et Peine de mort.

    Oui, et après ?

     

    rechte_spalte_gross.jpgCe mercredi 10 janvier. – Les jambes toujours douloureuses, mais le moral est bon. Je regarde Francofonia de Sokourov en préparant un gâteau au fromage en vue du repas avec Germinal Roaux que la productrice de Vega, Ruth Waldburger, m’a demandé d’interviewer pour le dossier de presse de Fortuna.

     

    AMIS PERDUS. - En repensant au silence psychorigide de B.C, qui n’a pas daigné répondre à la lettre amicale que je lui ai envoyée il y a quelques temps, ou aux dernières années si décevantes de mes relations avec V.D., après nos lumineuses retrouvailles, j’éprouve de la tristesse en imaginant ce qui aurait pu advenir de nos amitiés sans un tel gâchis - sans juger l’un ou l’autre pour autant, ni m’accuser non plus de rien. C’est ainsi. La vie est difficile pour tous et nous tâchons de nous en sortir le moins mal possible. N’empêche…

    N’empêche que je leur en veux. J’en veux à la vie. Je pourrais m’en vouloir d’avoir été trop cassant ou au contraire trop coulant, mais en même temps je me dis que j’ai agi, comme toujours, selon mon sentiment, etc.

    Enfin, quel ami ai-je été ? Ai- je été l’ «artiste de la brouille» dont a parlé un Bertil Galland, certes rompu lui-même au grand art des simulacres d’amitié et de la malveillance policée? Je ne le crois pas. Mais c’est à ma bonne amie qu’il faudrait le demander, toujours juste dans ses appréciations à propos de «la vie» et des gens…

     

    Ce vendredi 12 janvier. – J’ai cru hier qu’on était le 12 janvier, alors que c’est aujourd’hui, et je repense donc à mon père, qui aurait eu 101 ans et dont il faudrait que je relise le cahier jaune qu’il a rédigé à mon intention. Nous sommes devenus amis peu avant sa mort, et il l’est de plus en plus aujourd’hui, lui qui fut un modèle de probité et d’humble, indéfectible attachement.

     

    JLK89.JPGDE L’EXERCICE. - Je vais tâcher de me remettre au portrait, sachant qu’il s’agit du genre le plus délicat en peinture, au sens où je l’entends en tout cas, c’est à savoir : au sens de la ressaisie de l’âme de la personne, ni plus ni moins, et non seulement de ce que Francis Bacon appelle la flaque, autrement dit : l’émanation physique et psychique du sujet, captée au tréfonds de la peinture mais parfois bien loin de la Personne. Pour ma part j’aimerais faire passer la Personne avant la peinture. La Personne, au sens où je l’entends, a droit à une majuscule.

     

    HOMO DEUS. - La lecture d’Homo deus m’intéresse par les détails illustrant cette «brève histoire de l’avenir» et par exemple ce qui est dit des casques d’attention mis au point sous l’égide de l’armée américaine, qui permettent de focaliser l’attention du guerrier sur la cible à traiter, ou, s’agissant de la femme du guerrier qui ne serait pas elle-même guerrière, sur les travaux du ménage à effectuer selon l’organigramme ad hoc.

     

    Jauffret.jpgMICROFICTIONS.La seconde tranche des Microfictions 2018 de Régis Jauffret me paraît très inégale, parfois même faible. Broie du noir pour nous faire rire jaune, mais je ne marche pas. Ici et là de bonnes pointes, ou des amorces d’idées narratives qui pourraient être intéressantes, mais sans développement, Tout ça en somme mornement répétitif dans la tautologie pseudo-réaliste, et plus même : paresseux.

    Une seule nouvelle de Tchekhov, Les groseilliers, et l’on en revient à un rapport bien plus juste, loyal et sensible, avec la réalité, loin des Microfictions si tendancieusement poussées au noir, même si le Russe ne dore pas la pilule - et c’est le moins qu’on puisse dire. Ce qui est intéressant, à relever dans ses carnets, c’est que plus lui-même se sent d’humeur gaie et plus ce qu’il montre de la réalité s’assombrit. On le lui avait reproché, mais c’est ainsi, je dirais que c’est son esprit de conséquence, alors que le noircissement systématique de Jauffret me semble inconséquent.

     

    PETITES PHRASES ASSASSINES. - Tout de suite intéressé par la fine analyse, à fleur de langage, de ces petites phrases qui ont l’air de rien et qui en disent pourtant long, parfois jusqu’à la méchanceté maquillée en fausse bonhomie, dont Philippe Delerm fait le miel de son dernier livre, intitulé Et vous avez eu beau temps ? Untel vient de se faire larguer par sa compagne, et son entourage : «Et vous n’avez rien vu venir ?». Ou à l’hôpital pour s’échapper d’une visite pesante : «Nous allons vous laisser»…

     

    Ce vendredi 19 janvier. - En rêve cette nuit, j’ai vu Snoopy dévaler follement d’un escalier et en mourir, rien n’y a fait malgré mon téléphone à Maurice Béjart. Ensuite j’ai rêvé de B. C. et de sa nouvelle compagne, qui vivaient dans un drôle de castel sans aucune fenêtre mais entouré d’une espèce de muraille et surmonté d’un minaret. Comme je n’ai point d’ami psychanalyste pour interpréter la chose, je laisse tomber et reviens à Tchekhov, avec Ionytch que j’ai dû lire déjà mais dont je ne me souvenais de rien, sauf de la mauvaise plaisanterie du rendez-vous galant au cimetière.

    °°°

    fortuna_6.jpgHélas je ne note pas assez, dans ces carnets, ce qui compte vraiment au fil des jours, et par exemple ce que j’ai pensé de Fortuna, le nouveau film de Germinal Roaux, et l’excellent moment que nous avons passé ensemble, l’autre jour, avec maints sujets de conversation très intéressants, sur Sokourov et Tarkosvki (dont il m’a recommandé la lecture du Temps scellé), Vivre de Kurosawa qu’il ne connaît pas et ce qu’il a vécu au Simplon avec Bruno Ganz et la bande du film, notamment.

     

    Ce mardi 23 janvier. – Bien bonne petite lettre de Gérard J. à propos de La Fée Valse, qui me touche beaucoup : « Sachez que j’ai lu et relu votre Fée Valse avec un grand bonheur. J’ai souvent pensé aux poèmes en prose de Baudelaire. Les vôtres sont plus courts mais ils font autant rêver. Tout y est réussi, mais vos débuts, quel régal ! Les premières phrases, et on est entraîné. On pense aussi à Pasolini (sa part angélique et céleste). Vous êtes notre Ariel. »

     Roud0001.JPG

    AUTOUR DE GUSTAVE ROUD. - Mon ami l’AB me dit, au téléphone, que le puceau (c’est ainsi que j’appelle Bruno Pellegrino) a bien travaillé, et c’est tant mieux. Je craignais en effet un livre de vieille fille en lisant, dans 24 Heures, la présentation, d’ailleurs élogieuse, du récit qu’il a consacré à Gustave Roud, sa sœur et son entourage littéraire, et puis non : l’AB , qui connaît le sujet mieux que personne en sa qualité d’ami confident du poète. et de complice de Madeleine, s’y est retrouvé au point de s’émerveiller de ce qu’un jeune auteur d’aujourd’hui puisse s’être imprégné du climat moral et physique de ce petit monde avec autant de justesse et de finesse – à ce qu’il dit et je lui fais confiance.

     

    DE LA SEICHE LITTÉRAIRE. - J’ai relu tout à l’heure le papier que j’avais consacré dans 24 Heures, en 2007, aux Microfictions de Régis Jauffret, que j’avais intitulé. Mille pages de trop ? et je me dis que je pourrais le reprendre en y ajoutant de nouvelles observations guère plus encourageantes, voire pires, car le ton et la façon restent pareils, de même que le regard est toujours celui d’une seiche littéraire crachant son fiel noir dans le bocal d’eau claire de la réalité quotidienne avant de s’exclamer : ah mais quelle horreur, quelle noirceur !

     

    UNE QESTION SANS IMPORTANCE. - Que fais-je le mieux en tant qu’écrivain ? Il me semble que ça se partage entre mes carnets, mes chroniques et mes poèmes, mes poèmes en prose et, du point de vue de la narration, certaines de mes nouvelles et le roman déconstruit tel que je l’ai pratiqué dans Le viol de l’ange, mais je me sens à vrai dire peu romancier, faute peut-être de naïveté ou simplement de persévérance en la matière – je ne sais trop et m’en fiche finalement.

     

    Enfant9.JPGMIO PICCOLO AMARCORD. - J’ai repris ces jours les récits d’À côté de chez nous, dont il me semble qu’ils pourraient constituer un livre de plus, dans le sillage du Pain de coucou, de L’Enfant prodigue et du Viol de l’ange, mais aussi de plusieurs récits du Sablier des étoiles et du Maître des couleurs, en revenant au quartier de nos enfances, à travers le temps et l’extension des lieux à la ville et au monde, etc.

    Or je travaille à ces récits comme à une sorte de Lego ou de jeu de dominos, dont chaque pièce en appellerait une autre. Essentiellement un travail sur le langage et ses multiples niveaux, selon les personnages, mais pas que. Suite en somme de la fresque poétique de mon Amarcord personnel, reprise et développée dans le temps, etc.

     

    Dillard.jpgÀ PRÉSENT, SELON ANNIE DILLARD. - « N’est-il pas bien tard ? Bien tard pour être en vie ? Nos générations ne sont-elles pas les plus décisives ? Car nous avons changé le monde. Notre époque n’est-elle pas la plus cruciale d’entre toutes ? Ne peut-on dire que notre siècle a une importance particulière qui rejaillit sur nous ? Notre siècle et son Holocauste unique, ses populations de réfugiés, ses exterminations totalitaires en série, notre siècle et ses antibiotiques, ses puces électroniques, ses hommes sur la lune et ses transplantations génétiques ? Non, ni notre siècle ni nous. L’époque qui est la nôtre est une époque ordinaire, une tranche de vie semblable à toute autre. Qui peut supporter d’entendre cela, qui accepte de l’envisager ? Il se peut cependant que nous soyons la dernière génération – voilà au moins qui est réconfortant. Si l’on supprime la menace de la bombe, qui sommes-nous ? D’insignifiantes perles sur un collier sans fin. Notre époque n’est qu’un banal brin d’un improbable fil»…  

     

     

     

  • Du voyage

    12916215_10209089893711347_7412293524530452833_o-1.jpg

    C'est en voyageant qu'on peut le mieux éprouver la qualité d'une relation intime et sa longévité possible, il me semble; en tout cas c'est ce que j'ai vérifié dès le début de notre vie commune, avec ma bonne amie, qui voyage exactement comme je le conçois, sans jamais se forcer.

     

    Le plus souvent nous nous laissons un peu plus aller, en voyage, que dans la vie ordinaire:  nous sommes un peu plus ensemble et libérés assez naturellement de toute obligation liée à la convention du voyage portant, par exemple, sur les monuments à voir ou les musées. Nous ne sommes naturellement pas contre, mais nous ne nous forçons à rien.

     

    043.jpgIl va de soi qu'il nous est arrivé, par exemple à Vienne lors d'un séjour de nos débuts passablement amoureux, ou traversant la Suisse après la naissance de  Sophie laissée à nos parents, ou plus tard en Toscane ou en Allemagne romantique, à Barcelone ou à Louxor, en Provence ou à Paris, de visiter tel formidable monument ou telle collection de peinture d'exception  (le Römerholz de Winterthour, un jour de forte pluie), mais ce ne fut jamais sous contrainte: juste parce que cela nous intéressait à ce moment-là.

     

    085.jpgAvant ma bonne amie, jamais je n'ai fait aucun voyage avec quiconque sans impatience ou énervement, jusqu'à l'engueulade, si j'excepte notre voyage en Catalogne avec celui que j'ai appelé l'Ami secret dans Le coeur vert, ou quelques jours à Vienne avec mon jeune compère François  vivant la peinture comme je la vis.  Or ce trait marque aussi, avec l'aptitude à voyager en harmonie, l'entente que nous vivons avec ma bonne amie, avec laquelle je vis la peinture en consonance; mais rien là qui relèverait de je ne sais quel partage culturel:  simplement une façon commune de vivre la couleur et la "vérité" peinte, la beauté ou le sentiment que nous ressentons sans besoin de les commenter.

     

    Lucy1.jpgMa bonne amie est l'être le moins snob que je connaisse. Lorsque je sens qu'elle aime un tableau ou un morceau de musique, je sais qu'elle le vit sans aucune espèce de référence ou de conformité esthétique, juste dans sa chair et sa perception sensible, son goût en un mot que le plus souvent je partage sans l'avoir cherché.

    Et c'est pareil pour le voyage: nous aimons les mêmes cafés et les mêmes crépuscules (un soir à Volterra, je nous revois descendre de voiture pour ne pas manquer ça), les mêmes Rembrandt ou les mêmes soupers tendres (cet autre soir à Sarlat où elle donna libre cours à son goût marqué pour le foie gras) et ainsi de suite, et demain ce sera reparti destination les Flandres pour une double révérence à Jérôme Bosch et Memling, et ensuite Bruges et Balbec, la Bretagne et Belle-Île en mer, jusqu'au zoo de la Flèche et ses otaries...

     

    Image: les livres que nous emporterons cette fois...