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17/03/2017

Florence et le veau d'or

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Une lecture de La Divine Comédie (17)

L'Enfer, Chant XVI. 7e Cercle. Violents contre la nature (sodomites). Décadence de Florence consécutive à la cupidité du capitalisme naissant…

L’extravagant culot de Philippe Sollers, consistant à signer de son seul nom un ouvrage intitulé La Divine Comédie, alors qu’il ne s’agit en somme que d’entretiens sur Dante avec Benoît Chantre, contraste de beaucoup avec l’humilité immédiatement affichée par Giovanni Papini au début de son admirable Dante vivant, où il s’excuse de n’être qu’un pou devant le poète.

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Très intéressante aussitôt : la façon de l’écrivain italien de battre en brèche, comme l’a fait John Cowper Powys, l’image d’un Dante magnifié et glorifié jusqu’à l’idéalisation, avant d’être dénigré par contrecoup, pour en dégager le mélange de génie poétique incontestable et de probable misère humaine, avec le portrait d’un homme immensément orgueilleux, intransigeant à outrance, ombrageux et misanthrope, au moins dans son âge mûr, après avoir été un jeune homme dissipé et volage dont les frasques de jeunesse laissent à penser qu’il sait de quoi il parle quand il détaille les multiples penchants de la nature humaine.

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On voit bien que Sollers est mal à l’aise devant le puritanisme de Dante, comme pourraient l’être une foultitude de sodomites de notre temps constatant le sort que le théologien-poète furieux leur réserve, les faisant courir affolés entre sables brûlants et fleuve de sang, sous un ciel d’où pleuvent les flammes du feu de Dieu…

Dante fut-il une sorte d’homophobe à la sévérité exacerbée par ses propres désirs, comme on l’a dit de l’apôtre Paul à propos de ses fulminations de la lettre aux Romains ? C’est plus que douteux. Sa condamnation de la violence « contre la nature », que représentent les sodomites, est certainement d’ordre métaphysique plus que moral, même si sa conception de l’ordre communautaire, essentiel, participe de la morale sociale dont il va fustiger, dans ce Chant XVI, la décadence en sa chère Florence. Par ailleurs, on ne manquera une fois de plus de remettre les jugements de Dante « dans leur contexte », comme on dit.

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De même que l’hérésie est condamnée par lui sans appel (à commencer par l’épicurisme…) pour des motifs essentiellement théologiques, sur fond de bûchers, la luxure en général (avec pas mal de nuances au demeurant) et la sodomie en particulier, autant que la simonie et la sorcellerie, sont jugées à l’aune de la présumée « justice divine » déclinée par Rome. Dès lors, on serait bien sot de lui en faire le reproche « politiquement correct », comme certaines lesbiennes anglaises ont reproché à Shakespeare de prôner la seule hétérosexualité en offrant une Juliette à Roméo et pas un partenaire bisexuel ou homo à option…

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Ensuite, ce qu’on constate une fois de plus dans le fracas grandissant du Chant XVI (une cataracte d’abord mugissante comme un rucher d’abeilles, devenant ensuite tonitruante), c’est que les damnés du 3e « giron », jetés là pour de même péché « contre la nature », n’intéressent pas tant le poète pour ce détail que pour leur qualité de grands Florentins qu’il a parfois admirés de leur vivant et qui l’interrogent sur le sort actuel de leur cité.

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Or l’un des grands thèmes de Dante, touchant à la vie organique de la communauté humaine et à son salut, ressurgit ici dans l’évocation par le poète de la décadence florentine liée à l’apparition du nouveau capitalisme, avec le « florin », qui lui fait répondre à ses concitoyens de la manière la plus claire : « La gent nouvelle et les gains trop soudains / ont engendré orgueil et démesure, / Florence, en toi, et déjà tu en pleures »…

Giovanni Papini. Dante vivant. Bernard Grasset, 1934.

16/03/2017

Le mentor damné

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Une lecture de La Divine Comédie (16)
L'Enfer. Chant XV, 7e cercle. Sodomites à la cuisson. L’ombre chère de Brunetto Latini. Tristesse de Dante et prédiction de son vieux maître.

Pour bien lire Dante, conseille John Cowper Powys dans la magistrale synthèse de sa lecture de La Divine comédie que nous trouvons dans Les plaisirs de la littérature, il faut « débarrasser son esprit de toute une masse de commentaires moralisateurs, et je dirais même pernicieusement moralisateurs », qui limitent la Commedia aux dimensions d’un prône catholique.

Et de viser plus précisément ses compatriotes: "À la suite de Carlyle, les commentateurs victoriens de Dante ont pris la déplorable habitude de parler de lui avec une espèce de respect religieux qui nous fait regretter l'ironie de Voltaire, la santé de Goethe et surtout la générosité de Rabelais.

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Car il y a pour tout "esprit bien né" - selon l'expression même de Dante -, infiniment plus de magnanimité, d'humanité et de charité évangélique, au sens fort du mot, dans la moindre parole sortie de la bouche de Gargatua ou de Pantagruel que dans toute La Divine Comédie".
Or, si Powys exagère comme souvent, il y a du vrai là-dedans, qui nous éloigne de l'Eglise pour nous rapprocher de l'Evangile...
Comme je l’ai noté déjà, on ne peut pas se poser en disciple de Dante, au sens théologique ou métaphysique du terme, sans adhérer au catholicisme. En revanche on peut suivre Dante en tant que poète, artiste et amoureux, dans la mesure où son génie déborde largement des cadres de la philosophie médiévale et de la foi catholique.

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Or, on le sent à tout moment partagé et, quoique soumis à la terrible « justice divine », ou à ce qu’en ont fait les hommes, saisi de très humaine tristesse à la vue de ceux-là même qu’il « case » en enfer par soumission à sa foi, comme on l’a vu avec Francesca da Rimini et comme on va le voir, de façon plus lancinante encore, quand, le long du fleuve de sang au-dessus duquel il chemine avec son guide, il sent soudain le pan de sa robe tiré par une ombre en laquelle il reconnaît son mentor, le grand « humaniste » Brunetto Latini (1230-1294) qui a laissé au jeune Dante « la cara e buona imagine paterna », quand le savant homme lui enseignait « comment l’homme se rend éternel ».

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Brunetto aura-t-il serré de trop près les éphèbes dont il avait la charge ? On n’en saura guère plus en l’occurrence, mais le fait est que son brillant élève le range au nombre des sodomites condamnés à processionner la queue basse dans la fournaise (un seul arrêt lui vaudrait un siècle de tortures particulières, précise Brunetto lui-même…), quitte à lui faire sentir sa compassion.
Quant à Brunetto, qui fut une grande figure du parti guelfe et qui s’est exilé en France après la défaite des siens, il prédit à Dante « tant d’honneur /que les deux partis auront faim de toi », tout en le mettant en garde contre la « gent avare, envieuse, orgueilleuse » qui pullule dans les allées du pouvoir.

Plus émouvante encore que cette sollicitude de vieux savant diplomate (Brunetto a été ambassadeur), la requête que fait le damné avant de rejoindre ses semblables : « Je te recommande mon Trésor / en qui je vis encore / et ne veux rien de plus », dit-il ainsi au seul mortel vivant de ces lugubres parages, faisant allusion à son œuvre principale, rédigée en français et intitulée Li Livres dou tresor et constituant une manière d'Encyclopédie ».

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En marge de cet épisode si poignant, il faut revenir un instant sur la relation délicate que le poète entretient avec sa foi, constamment dépassée par son génie poétique, telle que la décrit Powys en imaginant, par contraste, un Dante agnostique.
« Ce qui échappe à sa philosophie médiévale et à sa foi catholique, c’est son génie imaginatif, sa façon particulière de réagir aux impressions sensuelles, au drame de l’histoire, aux phénomènes de la nature, à la psychologie mortelle de l’amour et de la haine ainsi qu’à cette dangereuse « pulsion sexuelle » qui en chaque être humain est excitée par la cruauté. Ce qui en revanche n’aurait pas changé, s’il avait été un libre penseur comme Lucrèce, avec une philosophie complètement étrangère à toute religion, c’est sa personnalité unique, avec sa pénétration inquiétante et surhumaine, son exquise tendresse, son réalisme féroce, son dédain sauvage, son imagination intense, sa cruauté sadique, et, par-dessus tout, son goût aristocratique de la perfection intellectuelle, de la politesse chevaleresque et de l’amour courtois ».

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Et Powys de rappeler aussi, comme s’y emploie à tout moment un Philippe Sollers, que L’Enfer de Dante n’est qu’une étape, au-delà de laquelle s’ouvre ce lieu de pondération qu’est le Purgatoire, tout à fait étranger aux protestants, et le Paradis où Béatrice tricote un nouveau bonnet pour son poète méritant…

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John Cowper Powys, Les Plaisirs de la littérature (de fabuleuses synthèses sur La Bible, Homère, Dostoïevski, Rabelais, Saint Paul, Shakespeare, Cervantès, Nietzsche, Proust, etc. ). L’Age d’Homme, 1995.

 

 

15/03/2017

Kaléidoscope

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… Quand j’étais môme je voyais le monde comme ça, j’avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j’ai gardé les morceaux que j’ai recollés comme ça, tout à fait comme ça, j’te dis, c’est depuis ce moment-là que je vois le monde en couleurs et c’est réellement comme ça, j’te dis, qu’il est…


Image : Philip Seelen

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C combien la pipe ?

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… Que le très honorable étranger nous pardonne, mais ni le très vénérable Maître Fu-Moli, que vous voyez là-bas (à droite avec la moustache tombante) ni le gracieux éphèbe Fu-Mosi, son élève, ne sauraient répondre à votre Question si subtile et délicate sans emprunter le détour du Conte du Lent Chandoo et du Seigneur patient, où il est montré que ce qui compte dans le rituel séculaire de notre humble maison Au Lotus Bleu, n’est point la pipe mais le Chemin - à cela s'ajoutant que nous acceptons aussi volontiers  la Mastercard que la Visa V.I.P…


Image : Philip Seelen

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Le squatter

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… Au terme de sa réunion de crise liée à l’occupation illégale de l’immeuble dit Les Bleuets par le dernier irréductible de la communauté dite Anarchie Vaincra, le Conseil d’Etat s’est décidé, tous partis confondus, à déloger sans délai, avec l’appui des sections de sécurité s’il le faut, le sieur Kevin Dulaurier barricadé dans le bâtiment, étant entendu qu’un précédent ne saurait être toléré dans notre ville par ailleurs ouverte à la Culture et à la Convivialité…


Image : Philip Seelen

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Suppliciés volontaires

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Une lecture de La Divine Comédie (14)

Chant XIII. Suicidés et dilapidateurs.

Autant que celles de tout un chacun, les réactions de Dante sont très variables à la découverte du sort frappant certains damnés de sa connaissance. On l’a vu bouleversé de retrouver Francesca da Rimini en enfer (Chant V), autant que d’y approcher le vieux Cavalcante, père de son proche ami Guido, mais il s’est montré capable aussi de cruauté, voire de sadisme en assistant aux tribulations d’un Florentin qu’il détesta visiblement de son vivant. Or, ce qu’il va ressentir dans la terrifiante forêt des suicidés montre de nouveau de quelle compassion le poète est capable, tant du fait de l’horreur des peines subies par ceux qui ont attenté à leur propre vie, qu’en raison de la personnalité de l’un d’eux, Pier della Vigna, ce Pierre des Vignes (1190-1249) qui fut à la fois chancelier de l’empereur Frédéric II et poète lui-même, suicidé après avoir été aveuglé et emprisonné par son souverain sur de calomnieuses accusations.

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Or, au sort misérable subi par le délicat poète de l’école sicilienne, précurseur du dolce stil nuovo cher à Dante, dont le corps a été transformé en tronc dans ce bois lugubre peuplé de repoussantes harpies mi-femmes mi-volatiles, s’ajoute la blessure soudaine faite par le poète lui-même en cassant une des branches de l’arbre en question, qui se met à gémir affreusement avant de raconter ses malheurs.

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De fait, touché par la compassion de Dante, Pierre des Vignes va narrer, par le détail, comment telle « prostituée » enflamma contre lui tous les esprits  jusqu’à transformer la faveur du prince en malédiction, et comment par orgueil il préféra échapper à l’humiliation par la mort volontaire, faisant de lui, le juste, un injuste au regard de Dieu. Dans la foulée, Pier della Vigna évoque le sort définitivement horrible qui attend les suicidés après le dernier Jugement, voués à traîner leurs ombres et à être pendus aux arbres qui les symbolisent à jamais…

Mais l’attention de Dante, tout ému qu’il soit par les paroles du malheureux, se reporte bientôt sur des ombres nues fuyant dans les broussailles et s’y déchirant, poursuivies par des chiennes noires. Après les suicidés, le même cercle accueille en effet les dilapidateurs qui ont été violents contre eux-mêmes en gaspillant leurs biens et se trouvent condamnés à se déchirer aux épines des buissons morts tout en blessant douloureusement ceux-ci au passage.dor_037.jpg

Pour mémoire, on rappellera que le motif de l’arbre-humain est déjà présent dans L’Enéide de Virgile qui, au chant III, évoque le sang noir jaillissant des branches qu’Enée a coupées pour orner un autel de sacrifice, et les gémissements sortis des entrailles de la terre à l’endroit précis où un Troyen fut tué…

Où l’on voit donc,  une fois de plus, que la Commedia fait sang de tout bois…

Proust

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Pour William Cliff

 

La terrible douleur

de n'être pas aimé,

ou tout faire pour ne l'être pas

quand ce ne serait pas assez... 

 

Nous avons espéré

tout ce temps écoulé

que l'enfance passe

mais l'enfance n'en finit pas

de se retenir de passer

pour un baiser volé...

  

Des rivières se retenant

elles aussi de s'enfuir

s'accrochent aux cuisses

musclées des nageurs

à langueurs de sirènes;

et les filles de musiciens

aux arènes de nuit,

injurient les familles...

 

L'intelligence de tout

est immense et partout,

rien n'étant séparé

dans la vision de l'esseulé

recevant à dîner

des flopées d’ennuyeux:

de conseillers fiscaux

de duègnes déguisées

en experts militaires;

et les oiseaux de nuit,

et les requins sans bruit,

les prêtres attifés

avec leurs gigolos,

les courtisans fardés -

tout un théâtre hallucinant

de masques effarés;

toute une comédie affreuse,

odieuse et délicieuse;

et ce regard sérieux

du populo matant

l'étalage précieux

aux vitres embuées

du grand hôtel factice…

 

Tous ces visages nus

de faux-culs alignés

le long des galeries

de tous les artifices,

tous ces vieillards puérils

ces vieux enfants séniles

soudain bouleversants

en la vérité vraie de ce temps retrouvé

par delà toute attente...

  

Ainsi la mer allée

sera demain l'amante

de ce matin passé:

ce type couché nous a ouvert

de nouveaux chemins sur la mer...

 

(Cracovie 2016)

 

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07:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

14/03/2017

Bouilleurs de sang

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Une lecture de La Divine Comédie (13)

Chant XII. Violents contre le prochain.

Les effets de réel sont souvent troublants dans la Commedia, et notamment par les détails géographiques liant le paysage de l’Enfer et celui de l’Italie contemporaine de Dante.

C’est ainsi que la côte rocheuse et sauvage que celui-ci désescalade avec son guide, dans sa progression vers le Bas-Enfer, est comparée à la montagne effondrée, probablement à la suite d’un tremblement de terre, dans la vallée de l’Adige.

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Or, cette proximité dans l’espace va de pair avec des rapprochements dans le temps qui font se télescoper les époques, comme il en va ici de l’apparition de « l’infamie de Crète », en la personne du Minotaure qui se mord lui-même de colère bleue quand il voit apparaître ce mortel bien vivant. Autre effet de réel alors: quand le poids du corps de Dante, qui reste fait de chair et d’osses, se fait remarquer par les petits éboulements que provoque son pas, tandis que Virgile avance sans effet visible, léger comme une ombre…

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Une nouvelle fois, c’est à l’imagination active du lecteur que Dante fait appel pour le sensibiliser, physiquement pourrait-on dire, au sort des « violents contre le prochain » désormais plongés dans le Phlégéton, fleuve de sang bouillant autour duquel galopent des centaures armées d’arcs et prêts à cribler de flèches les damnés cherchant à se sortir de l’affreux bouillon. Imaginons donc le fleuve du sang versé par les violents sur cette terre qui est parfois si jolie, dira-t-on plus tard, en un siècle de massacres de masse…

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Comme souvent dans la Commedia, les références à l’Antiquité fourmillent, et par exemple, à ce moment, celles qui renvoient aux figures de la mythologie par les noms de Minos, juge infernal, et de ses employés centaures Chiron et Nessus, lequel est chargé en l’occurrence de conduire les deux voyageurs de l’autre côté du fleuve de sang où sont immergés pêle-mêle les tyrans de tous les siècles, tel ce vicaire impérial d’une cruauté particulière, contemporain du poète, se débattant à proximité de potentats grecs ou romains de plusieurs siècles avant Jésus-Christ. Ou voici Guy de Montfort qui, en 1272, à Viterbe, assassina en pleine messe le fils d’Edouard Ier d’Angleterre.

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Grâce au centaure Nessus, le poète et son guide accèdent bientôt à un gué après qu’ils ont reconnu au passage, plus ou moins immergés selon le poids de leurs péchés, Attila dit aussi « le fléau de Dieu » et divers grands malfaiteurs toscans de l’époque, tels Renier da Concreto et Renier Pazzo, « qui firent sur les chemins tant de ravages » et dont les yeux pissent le sang à jet continu, autant que leurs victimes ont suscité de pleurs…



La-divine-comedie.jpgDante. La Divine Comédie. L'Enfer. Traduction et commentaire de Jacqueline Risset. Edition bilingue GF poche en coffret avec Le Purgatoire et Le Paradis.

13/03/2017

Ceux qui pètent les plombs

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Celui qui fracasse son laptop dont la boîte à messages ne répond plus / Celle qui renonce à ses périodes de méditation créatrice / Ceux qui se demandent comment en finir avec le mobbeur en chef de l’Entreprise / Celui que stupéfie la dextérité avec laquelle son épouse Béatrix règle en mode économie le climatiseur avant de déclencher le volet automatique d’aération du garage / Celle qui se tient aux commandes de son 4x4 Honda comme s’il s’agissait d’un B52 / Ceux qui ne supportent plus de voir leurs sept enfants dîner avec leurs casques audio / Celui qui gère la toilette intime des paraplégique de la Clinique du Futur / Celle qui constate que son compte en banque fond à proportion inverse de la propension ambulatoire de Raoul qu’elle estime un faux chômeur typique sans oser le lui dire à cause de son Browning / Ceux qui ne communiquent plus que par notes écrites / Celui qui préférerait la prison à un divorce en bonne et due forme qui lui coûterait un max / Celle dont le bec matinal a le mordant d’un décapsuleur / Ceux qui ont conscience de vivre dans un complexe immobilier spécialement prévu pour l’agrément des cadres supérieurs et en conçoivent une dépression de nature complexe voire supérieure / Celui qui compare la disposition des jardins du complexe immobilier à un ratodrome / Celle qui développe secrètement le syndrome de la tueuse d’enfants en garderie / Ceux qui ont appris à mettre les objets hors circuit sur simple injonction mentale / Celui qui a dissimulé le paquet de chevrotine au fond de son placard de la salle des maîtres / Celle qui rêve d’un geste déplacé du prof de sport qu’elle puisse enfin casser définitivement / Ceux qui s’efforcent de ne plus obéir à la logique du mieux offrant pour retrouver le sentiment grisant de la liberté de consommer en grande surface / Celui qui se pend juste après s’être surpris à trouver paradisiaque l’hôtel Le Paradis de Lanzarote où il gagné une semaine de séjour au jeu du Coup de Chance / Celle qui remarque les pieds nus du pendu à la fenêtre du studio voisin de l’hôtel Le Paradis dont le silence sonore des couloirs l’effraie depuis son arrivée avec sa brute de Bulgare plein aux as / Ceux dont les servomécanisme intégrés se dérèglent les nuits d’orage / Celle qui pose au cours de sculpture du fils McPherson sans se douter qu’il l’a désignée comme victime sacrificielle à son dieu Jugula très avide de sang / Ceux qui ont tout fait pour refouler leurs pulsions autodestructrices sans se douter qu’ils disparaîtraient dans un tsunami fatal à beaucoup de leurs congénères qui hier encore positivaient à mort, etc.

Image:Philip Seelen

Dispositif

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…Tout à droite c’est le téléphone rouge, Monsieur le Président, vous savez ce que ça veut dire : le téléphone rouge sera toujours le téléphone rouge, que vous utilisez AVANT, et ce n’est donc qu’APRÈS que vous utilisez le téléphone noir, dont la couleur dit ce qu’elle veut dire, pour vérifier que l’usage du téléphone rouge a formellement justifié celui du téléphone  noir - et quant à l’audiophone que vous voyez là, c’est juste pour l’ambiance, disons : Dolly Parton ou Johnny Cash…

 

Image : Philip Seelen

21:36 Publié dans Livre, Panopticon | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : panopticon

La dernière transe de Charles-Albert

littérature
Ce jour des morts, je repensais à la dernière visite de Georges Haldas à Charles-Albert Cingria, telle qu'il me l'a racontée l'autre jour. Entretemps, j'ai retrouvé par hasard ce poème du Couteau dans la plaie qui l'évoque également.


PETIT ADIEU A
CHARLES-ALBERT CINGRIA


Je t'ai vu sous un masque
assez triste
et c'est cela la mort
ce noir passage
Hier encore tu faisais
sur la Suisse et la vie
des mots légers
vertigineux
parlant de la frontière
des beautés d'Annemasse
avec son air miteux
de quatorze juillet
criblé par le soupir des gares
Et la campagne aussi
te retenait longtemps
avec ses beaux raisins
son coeur lointain qui bat
sous les feux de l'automne
Toi qui aimais la vie
les gares et les locomotives
et avais l'ironie
d'un monarque enfantin
Te voilà bien sombre
allongé aujourd'hui
pour une longue nuit
avec un air énigmatique
de Cromwell fatigué
G.H.

Cela se passe donc en août 1954. Il fait, à Genève, une chaleur étouffante. Haldas est accompagné de son ami Walter Weideli. Dans la crypte de Saint-Joseph, Cingria repose les mains jointes sur la poitrine, l’air monumental, comme sculpté dans le marbre. Or, ils le regardent en silence depuis un long moment, quand le mort se met à remuer: à la stupéfaction des deux compères, il tremble de tout son long. Sont-ils victimes d'une double hallucination ? Ou bien y aurait-il du miracle dans l'air ? Weideli, un grand diable sec à l'âme de mécréant, se penche sur le cercueil pour en avoir le coeur net; et le gisant de frémir une fois encore comme une larve d'insecte cherchant à se dégager de sa chrysalide. Alors Haldas de filer à la recherche du sacristain, qui s'en vient bientôt rassurer les deux effarés, jurant ses grands dieux que le mort l'est bel et bien, mais qu'il subit pour l'instant des pertes d'eau. A cet effet, une cuvette repose d'ailleurs sous le catafalque.

(2 novembre 1973)


C'est à Cingria que je suis redevable d'avoir un jour accédé à mes propres musiques; et maintenant encore je n'ai qu'à lire telle ou telle de ses phrases pour réintégrer aussitôt mon état chantant:
“Je me réjouis, demain, parce que c'est dimanche”.
Il y a là bien plus que de la fantaisie ou que de ce plaisant farfelu qu'on salue d'un air amusé: toute une formidable énergie poétique qui fuse du tréfonds.

littérature
Avec Charles-Albert on se sent au matin de la Création: partout on est chez soi et comme délivré du temps, au présent absolu. C'est une joie, ou plutôt c'est une jubilation, comme une joie mise à bouillir, et c'est un chant qui répand en nous sa jouvence.
S'il ne parle à peu près jamais du mal courant dans le monde ni ne se plaint non plus de ses pauvres maux, ce n'est pas qu'il s'aveugle ou que les tribulations lui soient épargnées, mais c'est que la célébration le requiert avant tout, et le lui reprocher serait aussi vain que de faire grief à Job de n'être pas le Psalmiste.
Or il me suffit de regarder une phrase de Cingria pour me sentir mieux. Il en va comme d'une idée d'apéritif ou de bain turc - rien que de voir ces mots écrits me fait du bien:
“Et ensuite ? Ensuite il se passe que le terrain se refait plat, et l'on remonte sur son engin. Il n'y a plus dès lors d'obstacle à faire une moyenne, fort agréable vitesse. On dépasse une gendarmerie, on dépasse un élevage de chiens, quelques cloches à melon qui luisent noblement dans le soleil de cinq heures. Et puis il y a une descente, jusqu'à un torrent et un pont. Je crois que c'est une frontière de rossignols, cet endroit, car on ne peut s'empêcher de prendre pied pour rendre hommage à un concert d'oiseaux si impressionnant.”

medium_Passions.jpgCette évocation est extraite des Passions Partagées, recueil de carnets paru en 2004.

Magicien des petites formes

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Approche d’Armand C. Desarzens, sculpteur, graveur et ami des poètes.
Il y a une vie après une enfance massacrée. Il y a une vie après le déni et les insultes. Il y a une vie après les coups. La preuve vivante en est la destinée singulière, assez chaotique en certaines années, et finalement pacifiée, d’Armand C. Desarzens que quelques bonnes âmes et l’amour de l’art ont sauvé du pire.
« J’aurais pu très mal tourner, c’est vrai », nous confie aujourd’hui Armand dans le bout de ferme aux trésors qu’il partage avec Charlise, à Belmont-sur-Lausanne, littéralement au bord du ciel. Mais on le sent réticent à parler une fois de plus de tout ça : comment, retiré à ses parents alcooliques, il a été placé avec son frère chez des gens qui n’ont cessé de l’humilier; comment, à l’école, « cradzet » et cancre de surcroît, il attirait les torgnoles; comment on lui interdit de lire avant de le forcer à entrer en apprentissage alors qu’il venait de réussir son examen d’entrée aux beaux-arts.

Pudeur et philosophie aussi : la vie, sa vie, son œuvre se sont faites, belles malgré tout. Et à ses côtés, Charlise, qui se rappelle celui qu’elle a rencontré au mitan des années 60, souligne tendrement: « Il avait une longue mèche sur le côté, l’air romantique, et si vivant !»

arts plastiques,poésie
La mèche n’y est plus (!) mais le regard du sexa est plus vif que jamais, impatient de nous faire voir ses dernières gravures et, d’abord, son nouvel atelier – cabanon de ses rêves. « C’est là, tu vois, que j’ai mis 40.000 des 100.000 balles de la Fondation », précise-t-il en nous introduisant dans la cabane de bois, à trois sauts de chats de la ferme, juste à côté du vieux poulailler et donnant sur les arbres et le lac là-bas. « Je viens de commencer à travailler avec ça ! », précise-t-il ensuite, fier comme un môme devant son nouveau jouet, en désignant un gros microscope binoculaire pourvu d’une caméra qui transmet, sur un écran, l’image des plaques qu’il entaille au burin. Fascinante plongée dans l’infiniment petit de ses gravures, évoquant autant des constellations cosmiques.
« Je n’aime pas qu’on me taxe de mystique », poursuit Armand C. Desarzens revenu à la table conviviale de la terrasse, « mais c’est vrai que j’ai toujours cherché quelque chose. » La vingtaine passée, ce furent des zigzags existentiels entre darbystes, pentecôtistes et autres « istes » sectaires, entrecoisés avec des aléas professionnels de mécanicien-dentiste diplômé sur le tard après moult interruptions, sans compter les zigzags nocturnes arrosés d’un «foireur» bien présent dans la bohème lausannoise de l’époque…

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Et l’art là-dedans ? « Mon premier choc, ç’a été Giacometti en sculpture, et Fautrier en peinture ». Mais dès ses quatorze ans, deux rencontres le marquent : celle du poète et artiste Etienne Chevalley, qui l’accueille chez lui et lui révèle la littérature et la musique ; et celle du pasteur Paschoud, et de sa fille Martine, la future femme de théâtre, qui partagent eux aussi son goût pour la création artistique. Mais c’est avec le fameux graveur Albert Yersin, au cap de sa trentaine, qu’Armand se trouve un vrai mentor et un père de substitution. « Je préparais alors ma première expo. Et tout de suite, Yersin m’a encouragé». Une bourse de la Fondation Bailly vient confirmer ce verdict du maître: « La rigueur, tu l’as, mais maintenant vas-y, ouste, grave ! ».

arts plastiques,poésie
Depuis lors, par le dessin, la sculpture, la gravure dans laquelle il insère de plus en plus la parole des poètes – et des plus grands de l’époque, devenus ses correspondants ou ses amis, comme le regretté Mahmoud Darwich, Jean Pache plus près de nous, Guillevic, Bonnefoy et tant d’autres. « Je me nourris des mots des poètes », conclut Armand J. Desarzens dont les merveilleuses architectures imaginaires, folles guipures arachnéennes en trois dimensions, nous entraînent d’un infini à l’autre des deux extrêmes de l’Univers. Et quand on lui demande quel fil rouge court à travers sa vie, Armand C. Desarzens de répondre sans hésiter: « Je crois que tout ce que je fais correspond, finalement, à un immense besoin d’absolu »…

Desarzens1.jpgDATES
1942 Naissance, à Lavey. Retiré à ses parents. Placé. Enfance difficile.
1956 Rencontre du poète et artiste Etienne Chevalley, premier mentor.
1967 Rencontre de Charlise, qu’il épousera.
1972. Rencontre décisive d’Albert Y. Yersin, maître graveur.
1973. Première exposition à la Galerie Unip à Lausanne. Bourse de la Fondation Alice Bailly. Suivront une vingtaine d’expositions personnelles ou collectives.
2006 Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture.Desarzens130001.JPG

14:33 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : arts plastiques, poésie

Paris la nuit

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Noctambule errance. - Après l’heure du dernier métro, quand il n’y a plus dans les cafés que des traînées de sciure et de vagues ombres vertes au fond des miroirs, Paris devient comme un théâtre de songes, et je m'en vais suivant mon pas qui ne sait, pas plus que moi,  où il va...
Ce soir, la lune à peu près pleine roule au-dessus des toits en créneaux de Montmartre. De rares passants vont leur chemin tandis que je dévale la rue Fontaine avec des idées de marche à n’en plus finir.

Le long d’une venelle déserte, mon pas résonne jusqu’au dernier étage où s’aperçoit encore, tamisé par un rayon malingre, le quinquet de l’étudiant, des amants insatiables ou du vieil insomniaque. Et ainsi, de loin en loin, mon pas solitaire fait se lever les chers vieux clichés de la vie de bohème.


2014-15-bohem-095_copier-770x512.jpgPoésie sous les toits. - Un soir qu’il neigeait, je fus ainsi Rodolphe à la Barrière d’Enfer, et déjà je savais que Mimi la douce ne passerait pas l’hiver avec sa toux de misère. C’était triste à languir, mais que serait l’amour sans la mélancolie, et les airs de Puccini me revenaient, dont je sais toutes les voix par cœur...



nuit_d_automne_rue_de_bievre_1392496_18.jpgPar les rues des maisons. - Une autre fois, m’étant attardé dans un square de Ménilmontant avec un volume des Hommes de bonne volonté, je me transformai en chacun de ses personnages, et je fus donc l’apprenti Wazemmes qui rejoint, à la brune, l’espèce de grue dont la vocation spéciale semble de le déniaiser; ou c'était un des quatre jeudis sans heures  et je fus le poulbot Bastide qui traverse tout son quartier à la poursuite de son cerceau - puis je fus le député Gurau à l’instant où il rejoint sa théâtreuse, je fus le marquis de Saint-Papoul ou Jerphanion le socialo, je fus le chien Macaire et je fus Quinette, le Landru de la bande qui s’en va dans les brumes du canal Saint-Martin cher à Maigret - et maintenant je m’imagine dans la peau d’ours de celui-ci passant de maison en maison et de secret en secret...

13:51 Publié dans Balades, Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Le grand dévaloir

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Une lecture de La Divine comédie (12)

 

L’Enfer, Chant XI. Topologie du Bas Enfer. Virgile décrit les cercles inférieurs réservés aux violents, aux pervers et aux fraudeurs.

 Plus on descend vers le Bas Enfer et plus augmente l’abominable puanteur qui en monte, au point que Dante demande à Virgile, à un moment donné, de faire une petite pause, ce que son guide lui accorde tout en consacrant ce répit à l’évocation des trois cercles de plus en plus étroits qui se creusent vertigineusement en dessous d’eux, « remplis d’esprits maudits » dont les fautes ont pour point commun d’avoir « détruit le prochain », soit en lui faisant violence soit en s’anéantissant soi-même.

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Au bord du gouffre, les deux compères se sont abrités des miasmes affreux en se tenant derrière une pierre tombale dont une inscription annonce que c’est celle du pape Atanase (Ve siècle), induit en hérésie par le diacre grec Photin doutant de la naissance miraculeuse du Christ.

Sommé par Dante de dire « quelque chose d’utile » pour meubler leur temps d’arrêt, Virgile explique alors l’organisation détaillée des trois cercles vertigineux qui se creusent au-dessous d’eux jusqu’au centre de la Terre.

La notion d’injustice, associée à la violence, au sens d’une violence faite à la présumée justice divine, préside à la répartition des damnés selon leurs « mérites » respectifs. La malizia caractérise plus généralement les fautes majeures punies en ces lieux fleurant la charognerie humaine, qu’on pourrait dire aussi la passion du mal, la volonté consciente et démoniaque de nuire et d’en jouir, et ce qui est le plus grave aux yeux de Dante : la propension systématique à tromper et à trahir, qui rend toute vie commune ou communautaire impossible. Les fraudeurs et les traîtres sont ainsi voués au tréfonds de l’entonnoir infernal où la glace brûle vive…

Blasphème et sacrilège, homicide et suicide,  pillage et  brigandage, destruction et dilapidation, fraude et mensonge, et la pire de toutes : trahison, toutes les variétés d’atteintes à l’Amour par passion perverse se retrouvent ainsi dans l’énumération de Virgile qui en sait décidément un bout sur le plan des lieux, invoquant en outre les leçons d’Aristote, cher à Dante, pour étayer les siennes…

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Entre le manque  de consapevolezza, qu’on pourrait traduire par conscience attentive, qui fait que l’individu s’abandonne aux zéphyrs de ses goûts et tentations, et la recherche acharnée voire bestiale du Mal, la gradation des péchés détermine, par la rétribution soumise au contrapasso,  une peine strictement proportionnée à la faute, avec des occurrences peut-être inattendues mais d’autant plus intéressantes, comme lorsqu’il est question des usuriers, curieusement associés aux sodomites. Pourquoi cela ?

Parce que l’usurier, qui traite de l’argent de manière artificielle, sans avoir lui-même à travailler, emprunte comme le sodomite « une autre voie » que celle de la nature, citée ici comme une manifestation parfaite de l’ «art de Dieu».

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Cette représentation d’une nature « juste », qui serait en somme le modèle d’un art harmonieux, est évidemment essentielle à nos yeux et jusqu’à Cézanne, et c’est en pointant cet horizon d’une harmonie possible qu’il faut sonder ces gouffres et ces abîmes du chaos humain – car c’est de cela que Dante nous entretient, dont on peut rappeler que lui-même, humainement parlant, fut loin d’être un saint ou un modèle. On lira là-dessus l’excellent Dante vivant de Giovanni Papini, dantophile avéré mais pas jobard pour autant.

534_002.jpgC’est lui par exemple qui recycle le ragot d’époque selon lequel l’Alighieri fut notamment kleptomane sur les bords, ce qui nous le rend en somme encore plus proche...

Dante. Enfer, traduit et présenté par Jacqueline Risset. Editions bilingue, GF, en coffret avec Purgatoire et Paradis.

Un amour de Suisse

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Un inépuisable et généreux Dictionnaire amoureux de la Suisse, où l’écrivain Metin Arditi, métèque d’origine judéo-ottomane finalement naturalisé par les faiseurs de Suisses, nous épate et nous intéresse au point de nous “décevoir en bien”, comme disent les Vaudois...


Les livres consacrés à la Suisse sont légion, des meilleurs aux pires dont le pamphlet très médiocre d'un Yann Moix est le parangon, mais il en est peu qui soient à la fois aussi grand public et vraiment instructifs pour l'étranger, compétents de propos et plaisants à lire, sympathiques de ton et gracieux d'expression, aussi foisonnants de curiosités significatives et aussi bonnement généreux que le Dictionnaire amoureux de la Suisse de Metin Arditi, qui se pose lui-même d'entrée de jeu en étranger.

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Les Suisses qui se méfient des étrangers feraient bien, par manière de cure de jouvence à valeur de désintoxication, de lire cet épatant ouvrage de 615 pages qui parle, mieux que la plupart d'eux-mêmes, et sans effort apparent de leur complaire, de la fière équipe d'Alinghi et de Jean Ziegler - pour citer les deux bouts de l'Alphabet décliné -, du grand peintre Anker dont un certain Christoph Blocher possède la plus belle collection, et du tour des Dents du Midi, des éléphants du cirque Knie et des banquiers privés de Genève, du World Economic Forum de Davos - dont il fustige aimablement l'inutilité vaniteuse -, et de la gestion calamiteuse de Swissair, de la recette des bricelets et de l'exception royale de la ville de Bâle, de la finesse de la peinture de Balthus et de la splendeur des coteaux de Lavaux, de la symbolique soupe de Kapell et du non moins emblématique Guillaume Tell, de Griselidis Réal se reposant au cimetière des Rois (avec l'origine de l'appellation dans la foulée) entre le romancier autrichien Robert Musil (voir l'entrée à la lettre P pour Philippe Jaccottet) et les Genevois d'adoption que furent La philosophe Jeanne Hersch et l'écrivain Georges Haldas, la Venoge de Gilles et les combats quichottesques de l'hidalgo Franz Weber, la délicatesse de la poésie en prose d'un Gustave Roud et la rudesse de la face nord de l'Eiger, la dernière bien bonne de Oin-Oin et les vins préférés de l'auteur (il place le Chemin-deFer au top et recommande en Pinot noir celui des Grisons), la pratique exemplaire de l'apprentissage et les désastreuses conséquences d'une certaine votation pour l'avenir de la recherche helvétique, du beau-parler du très lustré Marc Bonnant et du génie candide de Robert Walser, des nuances du suisse allemand et du paradis perdu des narcisses - enfin pas tout à fait perdu puisque les premières pousses ressurgissent ces jours sous nos fenêtres en se la jouant éternel retour à l'instar du brillant jeune philologue Nietzsche revenant aussi volontiers en Suisse que Nabokov ou Simenon et autres lutteurs à la culotte.

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Metin Arditi, métèque avéré de naissance (Turc d'origine et Juif de surcroît) n'a pas trouvé sa naturalisation dans une pochette-surprise, c'est le moins qu'on puisse dire.
À celle-là, le grand éditeur Vladimir Dimitrijevic, qui publia tout Cingria et tout Haldas ou presque ( qui ont leurs entrées séparées dans le dico d'Arditi) après l'intégrale du Journal intime d'Amiel (pas plus d'entrée que pour Dimitri et Zouc, nul n'est parfait), avait renoncé après d'humiliantes tracasseries, alors que lui, Metin l'Ottoman plus têtu qu'un Serbe, y est parvenu en d'épiques circonstances qui feraient frémir le plus obtus faiseur de Suisses - Rolf Lyssy est d'ailleurs cité au même titre que le club des cinq du cinéma suisse romand et Freddy Buache dans la foulée.

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Cependant Arditi le ci-devant requérant de citoyenneté ne se plaint pas, réservant sa colère au sort des Juifs refoulés pendant la guerre (sans oublier les 27.00 qui y ont été accueillis, bien plus proportionnellement qu’en aucun pays européen et bien plus aussi qu’aux Etats-Unis), même s'il rappelle la réponse non moins pendable du super banquier Robert Studer faite à un journaliste qui l'interrogeait sur le montant des fonds juifs en déshérence : « peanuts » !!! Même attitude nuancée envers Ramuz, dont il admire l’immense talent et déplore les relents d’antisémitisme...

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L'art de la synthèse exceptionnel de Metin Arditi va de pair avec un sens non moins remarquable de l'équanimité. S'il juge sévèrement Robert Studer, il n'en reconnaît pas moins ses grandes qualités, lesquelles accentuent par contraste l'aspect scandaleusement inhumain de ce petit mot de « cacahouètes » dont les conséquences furent dévastatrices. De la même façon, sans donner dans la complaisance omnitolérante, Arditi parle d'un ton d'égale empathie, avec ses bémols personnels, de Blocher le paysan self made businessman et de Ziegler l'éternel angry youngster.


Pour l'essentiel, Metin Arditi m'apparaît, dans cet inépuisable Dictionnaire amoureux tout personnel et donc plein de lacunes - à chacune et chacun de compléter... -, comme un homme de bonne volonté et, plus précisément au niveau citoyen (selon l’expression consacrée aujourd'hui), en bon génie de la cité.

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Parler avec autant de justesse équilibrée des Justes Carl Lutz et Paul Grüninger et de Corinne Bille ou du monumental Dürrenmatt, donner de si tonifiants exemples du parler roman (de Bobet ou Branlée à Tip top ou Toute-une-équipe) et détailler les qualités de Paul Klee ou de Rodgère Federer avec autant de finesse cultivée ou de compétence qu'en rendant justice à un Patrick Aebischer ou un Alexandre Yersin, voilà qui fait de ce Dictionnaire amoureux de la Suisse un ouvrage infiniment précieux, amical et captivant, souvent drôle et pourtant joliment sérieux, un livre d'écrivain (qui cite d'ailleurs certaines de ses propres pages à bon escient, à propos des instituts de jeunes gens ou de Nietzsche, notamment) parlant de ses pairs avec pas mal d’à-propos (de Bouvier où Chessex à Cingria ou de Frisch à Paul Nizon) et partage, avec feue sa mentor (mentoresse ou mentorelle ?) Jeanne Hersch, sa qualité majeure: la clarté.

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De fait, à l'ère de tous les soupçons et autres confusions, ce Dictionnaire amoureux de la Suisse, qui nous laisse pleine liberté de nous sentir parfois aussi étrangers dans notre propre patrie qu’un Rousseau, illustre la clarté particulière de notre pays quand il oublie de se replier sur lui-même, par exemple quand le premier soleil irradie la cime du Cervin vu du refuge de Schönbühl à cinq heures du matin ou sur les boîtes de chocolat en vente jusqu'au Japon ou en Arkansas.

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Un étranger du dedans qui parle aussi bien et tranquillement du Sugus ou d'Ella Maillart, du Röstigraben ou du papa garagiste de Jean-Pascal Delamuraz, du Cenovis ou de la Patrouille des glaciers, du romanche ou de Joël Dicker (le papy de Metin ayant été le pote de celui de Joël le mal rasé) , de la Poya ou du mécénat éclairé des Hahneloser ou des Reinart, ne peut décidément être un mauvais Suisse sauf à considérer qu'il pèche, aux yeux de nos cuistres freinant à la montée et déclarant avec démagogie que LA SUISSE N’EXISTE PAS, coupable d'enthousiasme excessif faisant de lui un chantre attardé de l'helvétisme, alors que pour ma part, originaire d'Anet (Ins, en suisse allemand du Seeland cher au vieil Anker) tout aussi bien qu'Etienne Barilier dont le père à francisé le nom (en anglais nous serions des Cooper comme notre vieil ami Gary) la seule conclusion qui vienne au Lémanique vaudois que je suis devenu est que « cette affaire » de Metin m'a " déçu en bien"...


Metin Arditi. Dictionnaire amoureux de la Suisse. Dessins d'Alain Bouldouyre. Plon, 615

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12/03/2017

Dans ce bar à tapas

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En mémoire de mon père

 

Je nous revois marcher
par le sentier pierreux
serpentant entre les rochers
des hauteurs d’Aigua Blava,
nous retrouvant là tous deux
comme vingt plus tôt
en altitude,
quand tu marchais devant…

 

À présent tu peinais
dans ma jeune foulée,
impatient de me faire attendre,
mais tu ne disais rien,
selon ton habitude.
Le soir venu nous allions
volontiers à notre bar à tapas,
d’où la mer scintillait.

 

C’est là que nous nous sommes parlés,
deux ans avant ta mort
un peu comme des amis,
quelques fois…


(12 avril 1989)

19:31 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Coulant de source

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Ma première liberté prise
à l'insu de tous,
même de l'unique camarade de ruisseau du moment,
relie toujours
une source jamais vue
et le lac où tous plongeaient,
corps adorables
de l'idéale fantasmagorie
à jamais sans âge.

Mais déjà j'étais l'enfant trop conscient,
l'adolescent des rêveries en lisière,
le compagnon errant des rivages.
Déjà!

Cela fait maintenant
le temps d'une vie.
Au ciel de l'instant en suspens
passe l’ange Mélancolie.

 

(Cracovie, mars 2016)

19:14 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Ceux qui ne manquent pas d'air

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Celui qui dit tout haut ce qu'il croit que les masses pensent tout bas / Celle qui affirme qu'avoir quelque argent donne des droits / Ceux qui estiment que les éoliennes c'est du vent / Celui qui réserve ses attaques les plus virulentes contre le médias aux tabloïds encore près du peuple / Celle qui a un coeur de pierre dans son poumon d'acier / Ceux qui sont à l'écoute de leur coffre-fort / Celui qui ouvre son parachute doré dans le trou d'air de la nouvelle crise qu'il avait prédit vu que c'est un expert / Celle qui espère que Donald Trump et son équipe finiront le boulot avec tous ces criminels à nez crochus genre juifs musulmans sûrement communistes / Ceux qui en reviennent aux fondamentaux des classes de  neige et autres colos / Celui qui a des opinions tranchées sur les livres qu’il ne lit pas / Celle qui milite pour la professionnalisation des caresseuses et caresseurs éthiques / Ceux qui prônent l’autogestion des garderies de vieillards / Celui qui en appelle à une pornographie responsable et pédagogique / Celle qui opte pour la double pénétration spirituelle / Ceux qui restent ZEN en plein gang bang suisse allemand / Celui qu’on dit le Père Teresa des anciens beatniks de Goa et environs/ Celle qui accompagne sa sœur aveugle chez le marabout manchot / Ceux qui voient un bon placement dans l’adoption des enfants non désirés / Celui qui s’écrase sur le macadam faute d’avoir eu le temps d’ouvrir son parachute doré / Celle qui constate que la libido du banquier sans visage n’est pas top / Ceux qui disent aux Anglais de tirer leur coup les premiers / Celui qui réclame la concrétisation de la solidarité et du profit zéro avant de remarquer que le caviar de ce midi n’a pas la fraîcheur désirée en haut lieu / Celle qu’on dit l’icône du silicone / Ceux qui te taxent de cryptocommunisme parce que tu te demandes encore QUE FAIRE ? comme le Russe Vladimir Illitch Oulianov dit Lénine en 1902 / Celui qui se sent vraiment lui-même en savourant son Coca Light comme la miss de la pub / Celle qui sublime la malbaise en crochetant des napperons / Ceux qui partagent l’opinion de l’écrivain français Louis-Ferdinand Céline (1883-1961) selon lequel "l’enfer est né d’une indiscrétion" / Celle qui se dit rebelle dans sa robe de soie sauvage griffée Rykiel / Ceux qui estiment tranquillement que « les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés », comme le pensait La Bruyère / Celui qui pourrait avoir signé cette réflexion selon laquelle « la rébellion c’est l’école des sentiers battus qui se prend pour le chemin des écoliers » et qui n’est pas de Vialatte alors devinez de qui les malins / Celle qui n’en a rien à souder de la constante intimidation que lui fait subir son beauf en matière d’art contemporain et de théâtre de rue alors que ce blaireau ignore tout de la Physique des trous noirs et des vendanges tardives / Ceux dont la culture du Moi n’a d’égale que la mentalité fileuse et frileuse voire filandreuse du ver à soie, etc. 

Image : Philip Seelen

Amis et autres ennemis

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Une lecture de La Divine Comédie (11)

Chant X. Hérétiques. Epicure & Co. Dante compatit avec un ennemi avant de navrer un ami.

On néglige parfois, ou l'on ignore, une dimension importante de la Commedia de Dante, qu'on pourrait dire sa part affective. Le monumental Poème en impose, dont l'effet s'accentue par les gravures fameuses, de Botticelli à Salvador Dali, via Gustave Doré. Or, ces peintres ne montrent rien du drame intime vécu par Dante , qui prend au chant X de L'Enfer un relief particulier.

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De quoi s'agit-il plus précisément ? Il s'agit de personnes : il s'agit d'un ennemi privilégié, si l'on ose dire, en la personne de Manente di Jacopo degli Uberti, dit Farinata, chef des gibelins de Florence qui a chassé de cette ville les guelfes, au nombre desquels Dante comptait, et d'amis aussi, tels Cavalcante Cavalcanti, père de Guido Cavalcanti le « premier ami » de Dante, que leur philosophie personnelle a détourné de la « voie droite », adeptes qu'ils furent de l'épicurisme.

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Or, en quelques vers prodigieusement concentrés et foisonnants de résonances sensibles, on va comprendre le trouble profond que va revivre le poète florentin au souvenir de tout ce qu'il a vécu durant ces années de conflits sanglants entre factions, où Farinata fut à la fois persécuteur des siens et protecteur de Florence que son clan vouait à la destruction.


La vraie lecture suppose un effort d'imagination que les grands textes stimulent évidemment par ce qu'on a appelé, à propos de la Commedia de Dante, la pléthore du signifié. Or il faut jouer avec cela, par exemple en alternant les vitesses et les intensités de son implication personnelle de lecteur, précisément.

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En l'occurrence, chacun peut faire retour à soi pour imaginer ce que Dante, personnage très engagé dans la vie de la Cité, en exil au moment où il écrit ce chant, se raconte à lui-même et démêle pour la postérité ce qu'il ressent à l'approche de ces malheureux damnés qu'il a connus de leur vivant sur les terres ensanglantées de la douce Toscane, ennemis et amis admirés et honnis et maintenant condamnés par une Justice dont il est à la fois le témoin impuissant ( !), le scribe ( !!) et le juge embusqué ( !!!) lors même qu'il brasse et rebrasse ce magma pour le filtrer dans son poème purifié de tant de scories politiques ou psychologiques – et quelle émotion partagée, cependant, à l'instant où le vieux Cavalcante Cavalcanti demande des nouvelles de son fils, supposé vivant, à celui qui est son « premier ami »...

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Et Virgile de rappeler, à son protégé de nouveau secoué (on  le serait à moins...), que toutes ces tribulations et turpitudes revisitées devant ces tombeaux lui apparaîtront tout autrement quand il sera « devant le doux regard de celle dont les beaux yeux voient toute chose » et grâce à laquelle il saura le sens de « tout le voyage de sa vie ».

Ce qui se module ainsi nella lingua del Dante :

«quando sarai dinanzi al dolce raggio

Di quella il cui bell'occhio tutto vede,

Da lei saprai di tua vita il viaggio »...



Dante. La Divine Comédie. L'Enfer. Présentation et traduction par Jacqueline Risset. GF Flammarion, édition bilingue.

11/03/2017

À tombeaux ouverts

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Une lecture de La Divine Comédie (10)

Chant IX. Approche du Bas Enfer. Passage de l'Archange et premiers hérésiarques.

Plus on approche du Bas Enfer, dont la Cité de Dité marque le seuil sommé de tours de flammes, et mieux apparaît la loi de l'Antimonde et de l'Antisystème de bruit et de fureur qui régit ces lieux.

On a vu que même Virgile était paniqué par la fronde des démons s'opposant au passage du Vivant, et voici que surgissent les furies du monde antique familières au poète latin, des Erinnyes à la Gorgone en passant par Méduse. Dans la foulée, on aura noté que les récits antiques se prolongent dans le poème dantesque, avec leurs figures et leurs croyances reprises avec autant de variations. 

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En outre, Virgile en a vu d'autres, qui aurait déjà fait le voyage au tréfonds du dernier cercle, à en croire Dante, pour sauver un damné jeté par erreur au milieu des traîtres. Et puis il se rappelle l'intercession de Béatrice, promesse de lumière prochaine, et l'on sent qu'il appelle  de ses voeux l'intervention de quelque autre puissance supérieure, qui se manifeste bientôt sous la forme d'un être puissant et lumineux  – peut-être Saint Michel archange, supposent les exégètes – qui déboule par là, clame sa colère aux démons puants de la Cité tout en ayant l'air d'être préoccupé par autre chose de plus important, sans un signe de connivence à l'adresse des deux pèlerins. Impénétrables décidément sont les voies du Très-Haut...

Or donc lesdits pèlerins, au pied des murailles de la Cité plongée dans les ténèbres et le boucan, longent à présent une espèce de lugubre terrain vague aux multiples tombes ouvertes dans lesquelles gémissent et se lamentent autant d'âmes d'hérésiarques. On se trouve alors en ce qu'on pourrait dire le vestibule du Bas Enfer, qui se creuse comme un formidable entonnoir d'où montent les mille rumeurs rageuses des fauteurs de malizia, grande notion  caractérisée par la violence contre autrui ou contre soi-même (7e cercle), la fraude défiant toute vie communautaire (8e cercle), et enfin la trahison (9e cercle) marquant, avec Judas, le tréfonds de l'infamie.          

Pourtant on en est encore loin avec les hérétiques, auxquels Dante accorde un statut spécial, comparable à celui des «tièdes» ignavi du premier vestibule, juste avant l'Achéron. Plus précisément, les hérétiques que nous allons rencontrer au Chant X sont essentiellement ceux qui ont vécu comme si Dieu n'existait pas, épicuriens ou athées. Autant dire que ça fera du monde, au milieu duquel apparaîtront de grandes figures, à commencer par celle du considérable  Farinata, qui a sauvé Florence de la destruction et prédit au poète son prochain exil, dans une de ces distorsions temporelles troublantes qui caractérisent la Commedia...

Image : Farinata, vu par Gustave Doré, l'Archange Saint-Michel par Guido Reni.   

Pour tout dire (95)

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À propos du TOUT DIRE de la poésie. D'un printemps éternel qui ne rime pas qu'en vers. Quand Yves Bonnefoy prend Shakespeare au mot. Que je ne suis jamais arrivé à mémoriser un seul poème de Jacques Chessex. Houellebecq ou la possibilité d'une lueur poétique dans le chaos, etc.


Après la journée mondiale de la Femme, voici fleurir le Printemps de la poésie. À quoi cela rime-t-il ? À faire semblant, pour beaucoup, de s'intéresser à un genre littéraire dont, croit-on, tout le monde se fout ? Mais qui dit cela sinon ceux qui, de fait, n'ont de la poésie qu'une idée toute faite.
Moi la poésie, depuis mes douze ou treize ans, et jusqu'à maintenant, je l'ai toujours considérée comme une espèce d'île au trésor, dont je savais qu'elle existait mais ou je ne revenais que de loin en loin, comme si je me gênais d'en abuser.

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Entre douze et quinze ans, j'ai mémorisé des milliers de vers sans y être obligé par l'école ni par aucune tradition familiale ou sociale, juste pour retenir des mots qui sonnaient juste en moi, durs ou tendre, du Baudelaire baroque ou du limpide Verlaine, du tendre Musset ou du cristallin Rimbaud. Un poème existait à mes yeux pour peu qu'il pût être mémorisé, qu'il fût du vieil Hugo ou du jeune Apollinaire, d'Aragon dans ses bons moments ou de Nerval en retour amont. Sur quoi j'ai tout oublié...

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Or lisant ce matin les réflexions d'Yves Bonnefoy sur Shakespeare, qu'il a connu et reconnu pour l'avoir traduit, je me disais que cette approche sans pareille de la poésie à la fois savante et simplissime d'une œuvre dégagée de la gangue première de la forme formelle des sonnets, pour s'ouvrir à l' immensité du poème de scène adressé à tous, racontait en somme le voyage à travers le temps de la poésie, de l'oral partage au cabinet du lettré et des corsets de la forme à un retour à la nudité - encore que tout ça se discute ...
Yves Bonnefoy, de même que Michel Houellebecq, qui ne se sont pas concertés à ma connaissance (!) disent à peu près la même chose de la poésie, qui est en somme le dépassement du discours raisonné par un plus grand langage oublié ou peut-être à venir ? Il en va de l'affectif et de l'utopie. Homère me parle à travers l'Ulysse de Shakespeare que relit Bonnefoy. L'Italie de Roméo m'est expliquée par un Angliche rompant avec le mensonge romantique de la poésie maniériste.

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Mais qu'est-ce, au fond, que la poésie ?
À propos de Shakespeare, Yves Bonnefoy parle d'un "événement dans les mots" qui va bien au-delà du discours dramatique captant l'attention du spectateur: "Cet événement des mots, dans chaque mot, dans la mise en question de cela même que ce mot pourrait sembler vouloir dire" et cela "par la transgression des concepts " et par "un afflux d'intuitions immaîtrisées ou même inconscientes"...
Bonnefoy parle magistralement de la contrainte de la forme qui, chez le tempêtueux Shakespeare, peut constituer un appauvrissement, comme dans les sonnets, et de cet autre corset que constitue, à la bascule du Moyen Âge et de la Renaissance, l'idéologie religieuse structurant l'ordre du monde, dont Hamlet voit la fissure profonde. "Le grand écrivain, relève alors Bonnefoy, est celui qui sent fléchir cette foi dans le sens du monde qui assure à la société sa survie sinon son bonheur ; celui qui fait de cette syncope son seul souci, dont la monotonie même, qu'il ne craint pas, lui permet d'embrasser l'immense diversité des situations et des êtres".

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Dans ses diverses Interventions, Michel Houellebecq, qui fut d'abord poète avant sa célébrité de romancier, s'appuyant à la fois sur les écrits théoriques de Jean Cohen, auteur de Structures du langage poétique et du Haut langage, et sur sa pratique personnelle, notait que "la poésie est le moyen le plus naturel de traduire l'intuition pure d'un instant", non sans relever le caractère a-logique de la poésie et la rupture qu'elle opère en redonnant une vibration originelle aux mots, à la fois musicale et émotionnelle. Jean Cohen voit dans la poésie "le chant du signifié" et j'ajouterai que cette incantation parfois proche du cri ou de la lamentation use d'un mot pour un autre jusqu'au délire, sinon à l'écriture automatique.

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Le poète Antonio Rodriguez m'ayant invité, à l'enseigne du Printemps de la poésie, a une rencontre consacrée à l'œuvre poétique de Jacques Chessex, je lui ai objecté qu'à mes yeux le meilleur de la poésie de Maître Jacques se trouvait dans ses proses, ses récits et ses nouvelles, alors que ses vers me paraissent trop souvent "voulus poétiques" et péchant par excès de rhétorique, au détriment de la musique et du sentiment pur. Or j'attends des étudiants qu'ils me prennent en défaut, tout en me rappelant que jamais je n'aurai mémorisé un seul poème de Chessex, alors que j’en savais plusieurs par coeur du très mémorable Jean-Pierre Schlunegger ou du sombre Francis Giauque. Cependant j'irai à cette réunion prochaine car l'œuvre de Jacques Chessex relève bel et bien de la poésie en de multiples pages, comme celles de Gustave Roud et de Charles-Albert Cingria, lesquels n'écrivirent jamais ce qu'on appelle des vers finissant par ce qu'on appelle des rimes, etc.

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10/03/2017

Ceux qui s'envoient des fleurs puantes

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Celui qui se flatte de ses flatulences / Celle qui se remercie d'exister non mais vraiment chou tu m’épates/ Ceux qui invitent l'Arabie saoudite à goûter leurs petits fours démocrates / Celui qui affirme qu'il y a un lien caché entre Jeanne d'Arc et François Fillon qui entend des voix courtoises sur Radio Sens Commun / Celle qui est si contente de son pudding qu'elle le montre sur Instagram / Ceux qui déroulent un tapis de roses verbales sous les chenilles de leurs tanks / Celui qui trouve le national-socialisme plus franc que le social-nationalisme / Celle qui félicite les Suisses pour leur beau pays qu'on sent qu'ils ont bien travaillé / Ceux qui remercient leurs fidèles employés au propre et au figuré / Celui qui lance une fleur en béton à la patronne du chantier / Celle qui caresse le membre d'honneur dans le sens du poil / Ceux qui voient le mâle partout quand ils déplacent le débat dans les vestiaires / Celui qui remercie Dieu d'avoir fait le monde comme il est même avec tous ces noirs vu qu'ils peuvent servir / Celle qui lance une œillade au bel étalon souverainiste qui en a plus que les socialopes du Midi-Libre / Ceux qui se demandent si les débats politiques des Lettons et des Lapons sont aussi vides et nuls que ceux de la France hollandaise crypto-masochiste par réalisme libéral de gauche populiste, etc.

Image: Michael Sowa.

Autant en emportent les violents

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Une lecture de La Divine Comédie (9)

Enfer, Chant VIII. 5e Cercle. Aux portes de la cité de Dité. Orgueilleux et colériques. Fronde des démons.


Plus on descend de cercle en cercle vers le Bas Enfer et plus se déchaîne la violence reflétant celle qui s’est endiablée sur terre par la faute de certains hommes.
Or, plutôt compatissant jusque-là, Dante va changer tout à coup d’attitude à l’égard d’un damné qu’il reconnaît en traversant le marais fangeux du Styx sur la barque de Phlégyas qui l’a accueilli, le prenant pour un damné quelconque, d’un vitupérant : « Or te voilà enfin, âme scélérate ! », que Virgile désamorce aussitôt en annonçant la mission spéciale de son protégé.
Celui-ci, de la barque du nocher, identifie donc un « être plein de fange » qui l’apostrophe, lui demandant ce qu’un vivant vient faire en de tels lieux, identifié du même coup par Dante qui le taxe alors d’ « esprit maudit » alors que Virgile le repousse loin de la barque en l’enjoignant d’aller « vers les autres chiens »…
Mais qui visent donc ces amabilités ? Nul autre que Filippo Argenti, chevalier de Florence dont le nom lui vient d’avoir mis des fers d’argent à son cheval, connu pour son orgueil et sa violence. Et Virgile de préciser que «la bonté n’orne pas sa mémoire; aussi son ombre est ici furieuse ». Puis de moraliser : « Combien là-haut se prennent pour de grands rois, /qui seront ici comme porcs dans l’ordure, /laissant de soi un horrible mépris ».

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Et Dante d’en rajouter une couche : « Maître, je voudrais tant /le voir plonger dans le bouillon », tandis que de toute part les embourbés s’exclament : « sus à Filippo Argenti ! » qui se met lui-même à se dilacérer de ses propres dents…
On ne sait exactement ce qui est reproché à ce Filippo Argenti, Jacqueline Risset ne donne guère plus de détails que François Mégroz, mais sans doute les commentateurs savants se sont-ils attardés à ce personnage dont l’abjection fait ici l’unanimité des voyageurs et des damnés du Styx, et cela importe peut-être plus que le détail de ses forfaits : savoir qu’un être concentre toute la vilenie de la suffisance et de la violence, véritable symbole de cette zone de l’enfer. Du même coup, on observe que les lois de celui-ci obéissent à ce que je disais plus haut une Organisation, comme les grands systèmes du Mal, au XXe siècle en particulier, en ont imaginé et développé.

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Ainsi le Bas-Enfer, et ses premières marches de la Cité de Dité, apparaît-il comme un monde très structuré dont les créatures réagissent dans un apparent chaos qui est cependant régi par un ordre logique dont le mortel est ici exclu de la pénétration mais qui peut être le sujet d’une «négociation» avec un être « intermédiaire » tel que Virgile, descendu des Limbes sur intervention supérieure. Autant dire que l’Organisation n’est pas blindée absolument contre toute initiative des puissances bonnes.

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Pour l’instant, cependant, les deux compères vont s’approcher de la cité de Dité aux tours flamboyantes « comme sorties du feu » et autour desquelles volent mille démons visiblement furieux de ce qu’un vivant s’aventure en ces « régions obscures », prenant ensuite Virgile à parti et provoquant autant de terreur chez le pauvre Dante qui se voit déjà abandonné tandis que son guide s’attarde en force palabres avec les vigiles infernaux…

09/03/2017

Mémoire vive (107)

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Ce 1er janvier 2017.- Me réveille sur la réalité des bilans. Or je me dis ce matin, après avoir classé la trentaine de grands cahiers chinois dans lesquels j'ai collé tous mes papiers depuis 1969, et repris hier soir la centaine de carnets aquarellés de mon Journal, que celui-ci est devenu aussi pléthorique que celui d'Amiel, avec d'égales qualités de porosité et d'expression. En 2016, j'aurai rédigé quelque 300 pages, à quoi s'ajoutent les 300 pages de ma nouvelle série de Pour tout dire.

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Sur dix ans j'aurai bien écrit 2000 à 3000 pages de ce Journal, et sur 20 ans cela devrait en faire le double ; et comme je rédige ces carnets depuis 1965, de manière sporadique, et quasi quotidienne depuis 1975, dactylographiés depuis le début des années 80, l'ensemble doit approcher des 10.000 pages du Journal d'Amiel avec quelque chose des Riches Heures dans la présentation que n'a pas le manuscrit du cher diariste puisque mes carnets sont bonnement enluminés d'images et de peintures. Or je ne me flatte pas plus qu'un pommier qui compterait ses cinquante saisons de pommes mûries et tombées ou cueillies: je constate.

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J’arrive au bout de mes classements et de l’inventaire de la partie (principale) de mon fonds que je transmettrai sous peu aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale, et j’en suis à la fois soulagé et un peu sonné.

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Cet exercice m’a aidé à évaluer le chemin parcouru, ses acquis et ses impasses ou ses lacunes paresseuses, tout en me donnant un nouvel élan pour la « suite », si tant est que suite il y ait vu ma santé un peu chancelante, mon souffle raccourci et mes jambes douloureuses, mes problèmes d’oreille interne et autres désagréments de carcasse...

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Citations relevées dans mes carnets :

De Vassily Rozanov : «  L’essentiel, c’est tout simplement la réalité ».

De Karl Kraus : « Dans un vrai portrait, on doit reconnaître quel peintre il représente ».

De Paul Claudel : « L’esprit, avec un spasme mortel, jette la parole hors de lui ».

De Sénèque. « C’est toujours avec du vrai que le mensonge attaque la vérité ».

De Georges Bataille. « Le vent de la vérité a répondu comme une gifle à la joue tendue de la piété ». Ou ceci encore : « Orestie, rosée du ciel, cornemuse de la vie ».

Ou de Francis Bacon : « Plus vous travaillez, plus s’approfondit le mystère de ce qu’est l’apparence ».

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Chessex75.JPGJ’ai retrouvé ce soir, dans le tapuscrit de mes carnets de l’année 2000, la chronique assassine que Jacques Chessex a publiée dans L’Hebdo après la parution de L’Ambassade du papillon, où il ne dit d’ailleurs pas un mot du livre qui a provoqué sa fureur. L’abjection particulière de cette chronique de délateur tient à son amorce, tirant prétexte de critiques que j’ai formulées à propos d’un livre d’Etienne Barilier, qu’il a toujours détesté. Comment quoi, ce minable de JLK osait s’en pendre à l’admirable Barilier, etc. Et de me cracher dessus, détaillant la nullité de mes livres récents, et d’en appeler clairement à mon interdiction professionnelle, lui qui m’a sacré un jour le meilleur chroniqueur littéraire de ce pays en me priant de présenter son œuvre à la Bibliothèque nationale à l’occasion de la remise de son fonds aux Archives littéraires suisses…

Et dire que j’ai continué à lire et à défendre les livres de ce sale type qui a encensé Le viol de l’ange en le déclarant « un livre fondateur », pour se rétracter dès la parution des premier papiers louangeurs consacrés à ce roman et se mettre à le démolir un peu partout sans vergogne – et de me traiter en même temps, auprès de nos proches, de Iago « traître à l’amitié ; et dire que j’ai passé sur cette incroyable vilenie et cette volonté publique de me tuer après m’avoir couvert d’éloges en privé.

Hélas, ou tant mieux, je suis comme ça : je pardonne. En ce qui me concerne, je me pardonne moins que j’oublie. En ce qui concerne les autres, je n’oublie rien mais je pardonne.

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La grande leçon, somme toute chrétienne, de Shakespeare, est le pardon.

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Que font, hors champ, ceux et celles qui s’exhibent sur les sites de la Toile ouverts aux webcams ? Je me le demande, comme je me demande ce qui motive les followers à courir après les « stars » des réseaux sociaux ne faisant que se montrer, à grand renfort de selfies, sans rien proposer d’autre que leurs grimaces ou leurs anatomies plus ou moins avantageuses. À ce propos, je viens de regarder le premier épisode d’une série consacrée aux menées d’un certain Cameron Dallas, jeune imbécile à jolie frimousse qui déplace des foules en ne faisant que diffuser des images de sa vie de nul soutenu à fond par sa mère et sa sœur – tout cela à suivre de près, n’est-ce pas…  

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Dillard.jpgLa lecture des phrases d’Annie Dillard me fait du bien, que ce soit dans Les vivants, mon grand livre de ce début d’année, dans Pèlerinage à Tinker Creek que j’ai repris hier, ou dans ses réflexions sur l’écriture d’En vivant en écrivant, qui traite le sujet de façon tout à fait originale, à la fois tâtonnante et réaliste.

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Revenant ce matin à La Face sombre du Christ de Vassily Rozanov, et (re) lisant la longue préface-essai de Czapski, je me dis qu’il faudrait que je rédige à mon tour un texte un peu circonstancié sur ce qui m’a immédiatement touché dans l’écriture de Rozanov, dès que celui-ci me fut révélé par Dimitri (« Je vais vous donner un livre écrit pour vous », me dit-il ce soir-là), et pourquoi je n’ai cessé d’y revenir, à travers les années, tout en faisant de mieux en mieux la part de l’idéologie dans ses écrits.    

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J’ai découvert ce matin le monde enchanteur ( !) de la star de la téléréalité qui s’est fait agresser récemment : cette Kim Kardashian que ma bonne amie semble connaître depuis longtemps et à laquelle des voyous ont volé des bijoux pour je ne sais plus quel montant astronomique; et moi tout plouc je tombe des nues en me documentant sur divers sites de pipoles plus débiles les uns que les autres - mais telle est la réalité, n’est-ce pas, et je ferais bien de me tenir un peu plus au courant même si rien de tout ça ne m’étonne vraiment, etc.

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Ce mercredi 11 janvier. - L'idée de concevoir une suite au Viol de l'ange m’est revenue ce matin avec une nouvelle intensité, relevant pour ainsi dire de l’évidence. Oui, je crois que c'est le moment de refermer la boucle, en reprenant mon thème initial de la virtualité et en le redéployant, après la destruction d'Alep, dans une nouvelle forme entée sur quatre saisons, la première étant celle d'une manière d'hiver nucléaire. Le Romancier aurait vieilli, son verbe se serait épuré, et la story se développerait en séquences imitant les épisodes des séries dont le romancier serait devenu un consommateur friand, qui s'exprimerait par la voix de l'observateur, à celui-ci s’ajoutant une quantité de nouveau personnages, etc.

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Notre vie est peu de chose, pourrait-on dire, et de plus en plus l’âge venant, et pourtant c’est énorme : non seulement c’est tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes mais tout ce que nous deviendrons, etc.

Toute ma vie, et d’autres vies parallèles, possibles ou interrompues, me sont réapparues en brassant les papiers de cinquante ans d’existence à la fois irrégulière et suivant une ligne continue, conduite par une espèce d’instinct et d’ « illusion vitale », selon l’expression d’Ibsen.  

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La suite de mon travail, et d'abord par le roman, sera une quête intensive de réalité - et de toute la réalité.

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5d03f944abe32f5be21a1b522a99a521.jpgLa pénétration psychologique de Shakespeare est vraiment incomparable, et son humour plus surprenant encore, me disais-je hier après avoir vu Tout est bien qui finit bien, dont la structure même de l'intrigue est d'une folle malice. De surcroît je saisis mieux le sens de la licence poétique qui fait, comme dans le Songe ou Athènes voisine avec les forêts d'Alice au pays des merveilles, les Ardennes bleues de Rimbaud faire écho à la Grèce de Goethe, etc.

 

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Les réflexions d’Annie Dillard dans En vivant en écrivant (The writing life) sont à la fois limpides et comme nimbées de mystère, voire parfois d’obscurité, tout à fait en consonance avec l’obscure clarté de certaine Remarques de Wittgenstein – comme s’il était impossible, voire illusoire, de dire ce qui doit être dit à cet égard, et plus encore de l’écrire. 

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TCHEKHOV.jpgLa lecture des lettres de Tchékhov, autant que celle de ses récits, me ramène à ma vraie base, qui est réaliste et poétique, mais sans rhétorique forcée.

 

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Il en va de Cymbeline comme de Périclès, deux comédies-romances de Shakespeare de la dernière période, dont les canevas sont assez abracadabrants et qui nous prennent cependant par la gueule et réfractent la lumière d’une profonde et intemporelle vérité humaine, avec de magnifiques personnages auxquels René Girard, me semble-t-il, ne prête pas assez d’attention. J’étais parti avec la meilleure impression de ses approches de l’œuvre, mais au fur et à mesure que j’apprécie le détail de celle-ci, le côté systématique de la pensée de Girard me paraît perdre de sa force révélatrice, pour n’éclairer que l’aspect mimétique des relations entre les personnages, certes important mais pas toujours…  

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Caricature.jpgCe qui me frappe le plus, dans le langage de Donald Trump, ou de Steve Bannnon, c’est sa vulgarité, l’aplomb gestuel avec lequel ils assènent leurs certitudes, et la grossièreté policée qu’ils exhalent sous leur clinquant de faux luxe.

Les premiers décrets de l’ubuesque Donald Trump sont hallucinants et aussitôt contestés dans le monde entier. Ceux qui n’y croyaient pas sont priés de le constater : les promesses de ce démagogue n’étaient pas en l’air puisqu’il en applique les premières décisions avant même que de disposer d’un gouvernement. Ce type est un fou dangereux, mais probablement un colosse aux pieds d’argile, à l’image d’un empire en voie d’effondrement sous l’effet de la fameuse hybris. Or ce délire me rappelle les prédictions de Witkiewicz par son énormité même. S’il n’avait pas prévu l’Internet ni la mondialisation de l’information, non plus que les réseaux sociaux, ce que Witkacy pressentait du nivellement de la nouvelle société, et du primat de la Technique, incitait déjà à l’extrapolation…  

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L’analyse d’Alexandre Adler, ou plus exactement son évocation des sources du populisme américain et de l’évolution de la gauche aux Etats-Unis, après que le parti communiste eut été sabordé par les Russes et les Français, est beaucoup moins percutante et pertinente à mes yeux que l’essai de Noam Chomsky sur les récurrences agressives de l’impérialisme américain, mais ce que prédit Adler, de manière plus précise, sur l’avenir possiblement explosif des relations liant les States au Mexique, après les premières déclarations outrageantes de Trump à l’encontre des Mexicains, est en revanche intéressant.

 

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Les rodomontades de Donald Trump sont intéressantes, en cela qu’elles expriment tout haut, avec la muflerie désormais de mise, ce que pense ou ressent tout bas la populace, à ne pas confondre avec le ou les peuples. La distinction s’impose à cet égard, à laquelle j’ai consacré ma dernière réflexion de la série Pour tout dire.

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16473501_10212032113985015_6424498375996383218_n.jpgJe regarde ce soir La Tempête. Je ne me souvenais pas de la ligne si pure de cette pièce, d’une simplicité parfaite. C’est le théâtre du monde résumé. En lisant le commentaire que lui consacre René Girard dans Les feux du désir, je souris tout de même. D’abord parce que le vieux maître se plante , confondant Trinculo et Stefano, et ensuite du fait que sa propension systématique à tout réduire au mécanisme mimétique le fait passer à côté de nombreux aspects de la pièce qui y échappent, à commencer par la simple love story de Miranda et de Fernando, ou aux composantes psychiques que représentent Ariel et Caliban par rapport à la complexion de Prospero.    

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La présence réelle d’Annie Dillard, dans son écriture, de même que celle de Rozanov, se manifeste d’une façon presque physique, dans un temps qui leur est propre. Phénomène étrange, qui relève de la poésie et de la métaphysique.

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16729220_10212113720825135_4463942655196388934_n.jpgÀ propos du pieux et pacifique Henry VI, l’idée me vient qu’il y a un noyau doux au cœur de la pensée de Shakespeare, qui touche à l’esprit évangélique le plus pur. Cela n’empêche pas le Good Will de montrer, n’était-ce que par défaut, l’incurie du roi et ses conséquences funestes - à son corps défendant.

 

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Je souris en lisant ce qu’écrit Annie Dillard du jeune étudiant qui demande à un auteur en vue s’il pense qu’il pourrait être lui aussi un écrivain. Eh bien, répond l’auteur en vue, je ne sais pas, aimez-vous les phrases ? On imagine la surprise de l’étudiant, qui doit se demander quel rapport il y a avec sa propre question.

Alors Dillard de conclure. « « À cause de sa jeunesse, il n’a pas encore compris que les poètes aiment la poésie et que les romanciers aiment les romans, alors que lui n’aime que le rôle de l’écrivain, sa propre image en chapeau ».

Cette image du chapeau me faisant penser à ceux-là qui posent, en chapeau justement, à l’écrivain. Tout cela relevant de l’ambiance plus que de la chose…

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Le roman comme suite du journal par d’autres moyens plus ouverts à la discussion. Le roman comme une dispute au sens ancien. Le roman comme une métaphore en mouvement. Le roman comme une exploration de la réalité multiple – on dira le multivers. Le roman comme une sonde virtuelle du numérique. Le roman comme un tour du monde autour de ma chambre. Le roman comme intégration et dépassement des autres genres, etc.

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« Car la poésie est l’essentiel », écrivait Ramuz qui n’a composé qu’un recueil de vers. Mais n’est-il pas poète à sa façon, comme le furent un Charles-Albert Cingria ou un Gustave Roud ? Et Jacques Chessex est-il plus poète en vers que dans ses proses poétiques ou même que dans ses romans ? On ne dira pas que discuter du sexe des rimes est aussi oiseux que d’ergoter sur le sexe des anges, car la question mérite d’être examinée sous de multiples points de vue, exemples à l’appui, de Baudelaire à Michaux ou de Verlaine à Michel Houellebecq, etc.

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Les frasques verbales de l’ubuesque nouveau président américain ont quelque chose de presque réjouisssant par leur outrecuidance à vue, illustrant sans masque ce qu’un François Fillon camoufle, plus classique, sous les apparences hypocrites de la vertu offusquée…

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Nos vieiles carcasses grincent un peu, Lady L. a plus de peine que moi à supporter le froid et le gris, mais nous ne nous laissons pas abattre pour autant. Nos conversations de l’aube sur l’état du monde sont toujours bonne, elle reste pas mal scotchée à son smartphone mais à sa façon, comme elle a passé des heures à faire des patiences ou comme elle tricoterait si elle tricotait alors que le vieux sage égrène son chapelet devant sa case.

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Le temps de la peinture oblige à un ralentissement salutaire. Pareil pour la poésie.

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Ce dimanche 19 février. – On sent le printemps. Bonne odeur de cèdre mouillé autour du bain nordique. Parlé ce matin de Rush Limbaugh avec ma bonne amie. Elle m’évoque les clubs de milliardaires. Des gens prêts à investir des milliers de dollars pour accéder à de tels clubs. À mes yeux : pire que la misère…

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Il y a, dans les menées de Donald Trump et de son entourage de milliardaires, un côté coup d’Etat des grandes entreprises qui semble inédit dans les annales de la ploutocratie mondiale, en tout cas sous son aspect de prétendue démocratie invoquant le peuple, insultant les médias et déformant les faits à sa guise.

 

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Je vais tâcher de préciser tatôt, et notamment à propos de jacques Chessex dont on me demande de parler de la poésie, ce que me gêne et m’a toujours éloigné de ce qu’on pourrait dire le voulu poétique, dont procède toute une poésie contemporaine trop précieuse ou même trop prétentieuse à mon goût, trop stylée et trop restons-entre-nous ; je tâcherai de le dire en restant juste…

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La publication des propos tenus par Donald Trump à la conférence de presse de l’autre jour, dans Le Temps, révèle, mot à mot, une pensée qu’on pourrait dire celle d’un ado énervé, incapable de finir ses phrases et de répondre de manière articulée aux questions qui lui sont posées. Et dire que cet abruti est appelé à diriger le pays le plus puissant du monde. C’est à la fois sidérant, comique et combien inquiétant aussi…

Ce qui m’intéresse également fort, à propos du camelot de la maison-Blanche, c’est l’écho qu’il suscite en nos contrées, dans les milieux de l’UDC ou du PLR, dont les idiots utiles du néo-libéralisme rappellent un peu les chrétiens de gauche à l’égard du communisme, il y a quelques décennies, eux-même agissant comme si l’énergumène leur accordait une permission d’injurier ceux qu’ils appellent « les élites », auxquelles ils appartiennent, et les diabolique médias dont ils usent quand ça les arrange.

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Songeant à la poésie, je me dis que la notion d’inspiration correspond bel et bien à une réalité, comme le relève Peter Sloterdijk sans donner, forcément, dans la mythologie romantique – de fait il y a là, dans l’ordre du verbe et de l’aura du langage, quelque chose qui dépasse l’atmosphère sentimentale du XIXe siècle, relevant du temps humain qui transcende cultures et individus.

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L’actualité politique nous a passablement « scotchés » ces derniers temps, entre les dernières « sorties » de l’ubuesque pantin de la Maison-Blanche et le pauvre François Fillon dont la morgue méprisante n’a rien à envier au président amériain – tous deux représentant au plus haut degré le pire travers qui se puisse trouver chez un haute responsable politique, que les Grecs appelaient l’hubris et considéraient comme un si grave péché qu’elle pouvait être passible de peine de mort…  

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Ce mardi 28 février. - La poésie, ou plus exactement ma poésie, et la peinture, ma peinture, m’attendent au coin du bois, et je pense à elles tout le temps sans leur accorder assez de mon énergie et de ma présence. Je me laisse trop souvent et facilement distraire par tout et n’importe quoi, mais je m’envais tâcher ces prochains temps de faire mieux revenant, joyeusmeent, à mon centre de gravité – gravitation allègre du mot pour un autre et de la couleur appariée.  

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Rapiats et colériques

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Une lecture de La Divine Comédie (8)

Chant VII. 5e Cercle. Avares et prodigues. Coléreux trépignant dans le Styx.

On n’en est encore qu’au 5e Cercle de l’Enfer et déjà l’on se dit qu’il y a, chez ce sacré Dante, comme un fonds de sadisme qui n’a rien à envier au divin Marquis, si ce n’est que nous savons déjà que la Commedia ne se borne pas qu’à l’exploration des bas-fonds infernaux.

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En attendant, c’est bel et bien physiquement, et dans le texte original bien plus que dans sa traduction française, que nous ressentons cette descente dans les séquelles torturantes des turpitudes humaines, à commencer par les avaricieux et les prodigues se heurtant les uns contre les autres et se glapissant au mufle injures et reproches, dans la sarabande desquels Virgile cite «papes et cardinaux» chez lesquels l’avarice atteignit « tous les sommets ».

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Cependant, à Dante qui cherche alors à savoir de qui il s’agit plus précisément, son guide lui répond qu’une telle curiosité ne sera pas satisfaite en l’occurrence, vu que le vice répugnant de ces ladres les a rendus « impénétrables maintenant à toute connaissance ».

« Mal donner et mal garder » les a privés du « beau séjour», leur a ôté le moindre espoir d’accéder au Paradis et les a placés dans ce cirque, Dante écrit « a questa zuffa », et Virgile de conclure que « tout l’or qui est sous la lune » ne saurait assouvir ces affamés jamais satisfaits de ce que la « fortune » leur a concédés - puis, à Dante qui veut en savoir plus sur les aléas de ladite» fortune », son maître de lui répondre par toute une argumentation sur la distribution des «biens» de ce monde qui ne sont, en réalité, que ce que nous en faisons dans nos réalisations bonnes ou mauvaises.

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Sur quoi l’on va descendre vers une « plus dure angoisse» encore, dans les eaux putrides d’un affreux marais où grouillent méchamment les coléreux se frappant eux-mêmes et se mordant férocement et se lamentant, tout plantés comme ça dans la boue et la déglutissant et la régurgitant à grands bavements : «Tristi fummo / ne l’aere dolce che dal sol s’allegra /portando dentro acisiosi fummo / or ci attristiam ne la belletta negra », ce qui signifie dans la langue de Rabelais dûment ajournée : « Nous étions tristes / dans l’air doux que le soleil réjouit, / ayant en nous les fumées chagrines : / à présent mous nous attristons dans la boue noire »…

Images: Pape de Francis Bacon, L'enfer selon Rubens et Gustave Doré.

Le dévoreur

 

Cerbère.jpgUne lecture de La Divine Comédie (7)

 

Chant VI. Les gourmands. Lamentations de Ciacco. Florence la ville divisée. Aspects historiques et politiques de la Commedia.

 

L’intensité émotionnelle de la lecture varie évidemment, au fil des chants de la Commedia, comme on le voit particulièrement en passant de la rencontre touchante de Paolo et Francesca, sous le ciel tourmenté par les passions du 2e Cercle, au cloaque répugnant et glacial du 3e Cercle des gourmands pataugeant dans la boue fouettées par de méchantes pluies, sous la garde de l'affreux Cerbère à triple gueule de chien monté sur un corps de ver dégoûtant...

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Comme on s’en doute, le sort lamentable des gourmands ne tient pas qu’à la propension à se délecter des bonnes choses de  la table, mais vise la voracité sous ses aspects les plus vils, ainsi que l’illustre le nom du damné qui s’adresse alors à Dante, lui rappelant leur commune citoyenneté florentine et s’identifiant sous le surnom de Ciacco, à savoir le cochon.

inf-6-49-dore.jpgOr, c’est par celui-ci que Dante va prendre des nouvelles des mortels qui furent ses amis ou ses adversaires en la « cité divisée », pour apprendre avec tristesse que certains de ses estimés concitoyens lui réapparaîtront bel et bien enfer.

De moral ou métaphysique, le poème devient donc, en ces pages, très précisément historique et politique, truffé d’allusions aux événements que Dante a vécus peu avant de se faire exiler et de composer sa Commedia. Au passage, il faut alors noter le caractère tout à fait nouveau de ce « miroir du temps présent » dont les héros ne sont plus des créatures mythiques ou imaginaires mais des contemporains de l’Auteur.

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Dante  « juge » ainsi, indirectement, les grands personnages de son époque, dont Ciacco lui apprend qu’il les retrouvera tantôt dans le cercle des hérétiques (tel Farinata, chef gibelin bien connu) ou des sodomites (tel Tegghiaio, podestat de San Gimignano), entre autres figures notoires.

Dans la foulée, il faut rappeler plus précisément que le sort réservé aux damnés se trouve fixé selon le critère dit du contrapasso qui fait du « goût » coupable un motif avéré de « dégoût ». Ainsi, ceux qui n’ont vécu que pour leurs aises de pachas sont-ils condamnés à tâter de l’inconfort absolu…

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Or, cette triste condition ne manque d’inquiéter Dante, qui demande alors à Virgile ce qu’il adviendra de ces malheureux après le « grand jugement» supposé advenir pour l’éternité. Hélas, le docteur latin ne voit pas vraiment l’avenir définitif  de ces malheureux en rose : « ce qui les attend est plutôt plus que moins », précise-t-il sans craindre d’inquiéter son compagnon avec lequel il continue de parler (« bien plus que je ne dis », souligne Dante) tout en se dirigeant vers les cercles inférieurs où se trouvent avares et coléreux soumis au règne de Pluton le dieu des enfers, confondu au Moyen Âge avec Ploutos le dieu des richesses…

08/03/2017

Panique à la Love Parade

william-blake-cercle-luxurieux-dante-divine-comedie-enfer-c.jpgUne lecture de La Divine Comédie (6)

 

Chant V. Cercle des luxurieux. Tourbillons des damnés emportés par les airs. Rencontre émouvante de Francesca da Rimini. Dante flageole derechef...

 

On arrive maintenant au lieu « où la lumière se tait », gardé par le redoutable Minos qui désigne, par le  nombre de cercles qu’indique sa queue enroulée, à quel cercle de l’Enfer précisément est affecté le damné qui se pointe.

Dans la foulée, ce sont les luxurieux que Dante va rencontrer en foules virevoltant dans les airs comme de folles bandes d’étourneaux. L’image est d’ailleurs précise et d’une extraordinaire plasticité quand on suit le déploiement du texte original, plus proche de Lautréamont que du dolce stil nuovo, non sans se rappeler le sort récent de la foule multitudinaire de la Love Parade allemande se précipitant dans un tunnel pour s’y piétiner. De la même façon, les damnés sont emportés, littéralement malaxés par les zéphyrs du Désir, et souffrant physiquement à proportion inverse des jouissances qu’ils ont connues sur terre – ce qui ne laisse évidemment de plonger Dante dans la perplexité navrée, et le peinera plus profondément un peu plus tard.

Dans l’immédiat, il identifie quelques célébrités historiques connues pour leurs débordements sensuels ou leurs amours entachées de violence, telles Sémiramis et Cléopâtre, mais également Hélène et Achille, Pâris et Tristan, « et plus de mille ombres » tournoyantes.

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Mais la rencontre d’un couple moins tourmenté, auquel Dante demande à Virgile de pouvoir parler, va marquer l’un des épisodes les plus fameux et les plus émouvants de la Commedia, avec Francesca da Rimini, que le poète connue de son vivant, et du beau Paolo Malatesta, couple adorable que Gianciotto Malatesta, époux épais de Francesca et frère de Paolo, a trucidés. Or, Dante a beau se consoler à l’idée que l’affreux fratricide se torde désormais dans les flammes de la Caina, neuvième et dernier cercle de l’Enfer où sont précipités les traîtres et les meurtriers de même sang : le sort si cruel de Francesca et de Paolo ne laisse d’attrister et d’intriguer notre chantre de l’amour courtois.

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Pour mieux démêler la question de la paradoxale damnation des amants, qui ne tient évidemment pas qu’à leur état d’adultères,  notre bon François Mégroz (dans L’Enfer, p.50) rappelle alors les concepts liés sous l’appellation d’Amour, combinant amour humain et divin, noblesse et perfection. Plus troublant, et René Girard l’a souligné dans Mensonge romantique et vérité romanesque, citant précisément cet épisode comme une scène primitive du mimétisme amoureux : c’est en lisant ensemble un texte évoquant l’amour de Lancelot pour la reine Guenièvre, que Francesca et Paolo ont « craqué », comme on dit…

Bien compliqué tout ça, voire tordu ? C’est évidemment ce qu’on se dit en jugeant de ce récit avec nos critères contemporains, mais là encore François Mégroz nous conseille de suspendre notre jugement en replaçant celui de Dante (ou de Dieu imaginé par Dante) dans le contexte, non tant de la morale médiévale que d’une métaphysique de l’amour dont nous n’avons plus la moindre idée de nos jours.

Bien entendu, le lecteur émancipé de 2010 se récriera: enfin quoi, ce Dante ne fait que relancer la malédiction de la chair et du plaisir en disciple de Paul et de toute la smala des rabat-joie. Quel bonnet de nuit ! Mais La Divine Comédie, une fois encore, ne se borne absolument pas à un traité de surveillance et de punition.  À cet égard, une relecture de L’Amour et l’Occident de Denis de Rougemont serait aussi opportune. Passons pour le moment.

Et constatons du moins que  Dante n’a pas supporté cette épreuve non plus, puisque le revoici tombé raide évanoui. Décidément…

 

Rappel bibliographique:

Dante. La Divine comédie. Traduite et présentée par Jacqueline Risset. Garnier/Flammarion, en trois vol. de poche, sous coffret.

François Mégroz. L’Enfer. L’Age d’Homme.

René Girard. Mensonge romantique et vérité romanesque. Grasset.

 

Image: William Blake.

07/03/2017

Le club des poètes disparus

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Une lecture de La Divine Comédie (5)

Chant IV. 1er cercle de l'Enfer. Les Limbes. Esprits vertueux non baptisés. Compassion de Dante, qui se sent bien avec les Classiques...

Faut-il être catholique, et j’entends bien strictement : baptisé catholique et si possible sachant son Credo par cœur et tout le tralala, plus encore fidèle à la Sainte Messe, pour apprécier et bien comprendre La Divine Comédie de Dante ?
Cela se discute, et moi qui n’ai jamais été qu’une espèce de crypto-catho littéraire (par Léon Bloy, Georges Bernanos, Flannery O’Connor et Annie Dillard, surtout), résidu d’éducation protestante et très marqué par le personnalisme orthodoxe de Berdiaev (surtout pour Le Sens de la création), je suis ce matin une preuve vivante, en tant que chrétien mécréant,  de ce qu’on peut éclairer et vivifier son ben dell’intelletto sans considérer que la foi de Dante, même fondamentale évidemment, n’est pas la seule clef de la Commedia ni son exclusif emblème.

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Plus encore, il me semble que réduire La Divine Comédie à une œuvre d’apologétique ou à une sorte de Traité du Bon Chemin Moral serait aussi limitatif et faux que de n’y voir qu’un chef-d’œuvre du passé classé qui n’a plus rien à nous dire. Ma conviction est que le ben dell’intelletto n’est pas une exclusivité catholique, et que le poème de Dante a autant de choses à nous dire, hic et nunc, que toute la poésie du monde se concentrant dans quelques grandes œuvres, d’Homère à Shakespeare ou, à l’état diffus dans toutes les œuvres habitées, précisément, par le ben dell’intelletto, toutes spiritualités confondues…

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Or, tout ça ne peut se discuter qu’avec de exemples, et ceux-ci devraient être chanté, mais on se contentera de faire appel à son imagination et nous revoici donc en cet antichambre de l’Enfer que forment le Limbes où va se déployer, une première fois, la compassion frottée de mélancolie du poète.
Les lieux sont à la plainte et non aux cris. On y soupire sans torture. Virgile apprend bientôt à son disciple que là séjournent des êtres de qualité supérieure dont le seul tort est de n’avoir point été baptisés selon la foi chrétienne. Il y a bien eu une séance de rattrapage, si l’on peut dire, marquée par le passage en enfer d’un certain « puissant », couronné d’un « signe de victoire », qui n’était autre que le Christ en personne, une certaine nuit, où il emmena avec lui quelques saints personnages de la Bible, d’Abel à à Moïse et de Noé à Abraham, plus Rachel pour le quota féminin. Mais pour les saints d’autres traditions spirituelles : bernique.

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Suit une série de rencontre qui fleurent plutôt le Purgatoire, voire le Club des poètes disparus, éclairés par un feu et qui se pointent en aimable procession appelant de loin « le très haut poète » qu’est pour eux leur pair Virgile. Il y a là Homère et Horace, Ovide et Lucain et sans doute y en a-t-il plein d’autres que Dante ne cite pas – il précise d’ailleurs que son «dire souvent saute les faits»… Mais il n’oublie pas de relever, dans la foulée, qu’il se situe lui-même dans ce prestigieux aréopage classique.
Sur quoi l'on se dirige vers un joli château, symbole de la citadelle philosophique, « sept fois entouré de hauts murs » mais accessible et même accueillant en l’ émail vert du pré à la fraîche verdure qu’il y a là où tout un monde tient sa garden party dont Virgile détaille les participants.

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On reconnaît donc Electre et Enée, dont les noms font toujours tilt chezt les bacheliers d’aujourd’hui, mais également Penthésilée et Martia, moins connus au box office, et toute la smala des philosophes, des présocratiques Démocrite et Héraclite aux grands esprits des siècles suivants, de Socrate et Platon à Sénèque, Ptolémée et la belle paire de l’antique feuilleton Urgences que forment Hippocrate et Galien, plus Avicenne et Averroès pour la touche multiculturelle.

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Bref, c’est le tout beau casting des « sans salut » que Dante salue néanmoins bien bas avant de passer de ce lieu tout de calme à l’air qui tremble où «la lumière n’est plus », à savoir le 2e cercle des luxurieux gardé par le redoutable Minos…

Image: Les Limbes vus par Eugène Delacroix, vision de William Blake, Homère, Averroès et Avicenne.

06/03/2017

Train fantôme

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Une lecture de La Divine Comédie (4)
 
 
Chant III. Portail de l’Enfer. Sarabande des nuls et autres morts-vivants. Apparition de Charon. Dante perd connaissance une première fois...

Le portail de l’Enfer, sur lequel s’ouvre la suite de séquences carabinées du troisième chant, tient quasiment du monument historique, avec référence obligée à Rodin, et pourtant c’est un exercice intéressant que de s’efforcer d’en oublier toute représentation d’art pour retrouver cette sensation d’effroi primal que peut rappeler la porte, en enfance, de notre premier train fantôme, qui se referme en claquant sur le plus effroyable tintamarre.
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On entre ici dans le vertige tourbillonnant de la vision dantesque, non sans avertissements terribles inscrits en « lettres sombres » dont la célébrité autorise la citation en v.o. : « Per me si va ne la città dolente / per me si va ne l’eterno dolore / per me si va ne la perduta gente ». Et tout aussitôt est relevé le caractère excellent du «sublime artisan» de cette institution de bienfaisance fondée sur la «puissance divine», la «haute sagesse et le «premier amour», dont une inscription non moins fameuse porte le dernier coup de massue à l’arrivant : «Vous qui entrez laissez toute espérance »...
Ce qui sonne, évidemment, le pauvre Dante, auquel Virgile répond que «tout soupçon» et «toute lâcheté» sont à laisser au vestiaire vu qu’on touche au lieu où se précipitent «les foules douloureuses » qui ont perdu le «ben dell’intelletto», cette expression appelant évidemment à des gloses à n’en plus finir et sur quoi je reviendrai quand le boucan sera calmé.
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Car le train fantôme s’annonce à grand braoum, alors qu’un geste apaisant de Virgile, la main posée sur celle de son compère, est souligné par «un visage gai»...
On voit ça d’ici alors que se déchaînent les premières troupes de damnés qui ont pour point commun, en ces lieux indéterminés où ils virevoltent en nuées comme des feuilles mortes, d’avoir vécu précisément dans l’indéterminé, sans passions bonnes ou mauvaises, également rejetés par le Bien et le Mal pour leur encombrante nullité, et du coup je me rappelle ce que nous disait le bon François Mégroz à propos du mal, selon lui l’expression même du «non-être». Ainsi, et ce sera une règle de l’Enfer, les damnés sont-ils châtiés par cela même qui a caractérisé leur faute – ceux-là rejetés dans une sorte d'agitation sans douleurs et sans fin pour avoir vécu «sans infamie et sans louange» et n’ayant jamais, somme toute, été vraiment vivants.
Mais voici qu’une autre rumeur gronde au loin, que Virgile identifie comme celle du fleuve Achéron, dont on s'approche donc et sur lequel une barque s’avance conduite par un vieillard vociférant et gesticulant qui n’est autre évidemment que le passeur d’âmes Charon dont, autre souvenir fugace, Dominique de Roux me disait que Céline était la réincarnation contemporaine…
Or, ce qui est sûr, en l’occurrence, c’est que c’est trop d’émotions pour le pauvre Dante, qui perd connaissance, et plutôt opportunément puisque cet artifice «surnaturel» lui permettra d’entrer en enfer sans monter sur la barque dudit Charon…

Images: détails du Portail de l'Enfer de Rodin
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05/03/2017

Rouages de l'Amour


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Une lecture de La Divine Comédie (3)

Enfer, Chant II. De l'intercession. Trois Dames à la rescousse. Pétoche de Dante. Virgile le secoue.

Rien ne se fera sans intercession. Il n’en va pas que d’une filiation poétique mais de tout un engrenage créateur dont l’Amour est le moteur et le mobile central – et par Amour on verra qu’il s’agit d’autre chose que de ce que l’affreux Céline appelle « l’infini à portée des caniches ».

Or, je ne cite pas Céline au petit bonheur, dont le style n’est pas tout à fait étranger au « bello stilo » qu’invoque Dante, affaire de musique et de rythme et de plastique et de tonne verbale dans le vortex infernal du siècle. Mais on a trois fois trente-trois chants pour préciser cette notion d’Amour, en deça et au-delà de la vision catholique thomiste évidemment centrale dans la Comédie.

dante_1918237c.jpgPas de trek infernal possible, on l’a vu, sans guide, mais ce guide n’est là que par intercession et saintes suppliques féminines. Virgile lui-même explique alors comment, en son séjour des Limbes où reposent les âmes non baptisées, enfants petits ou non chrétiens, Béatrice est venue le prier d’aider son «ami vrai» , en précisant qu'«Amour m’envoie, qui me fait parler. » Et comme Virgile s’étonne un peu qu’elle ne vienne elle-même en aide à son protégé, Béatrice lui confie alors par quelles voies supérieures elle a été mandée après que «noble Dame», qu’on suppose Marie, a alerté Lucie, martyre et sainte, «ennemie de toute cruauté» et que Dante vénérait particulièrement.

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Ainsi donc se meut le rouage de l’intercession que la poésie huile pour ainsi dire - l’intercession elle-même relevant d’un mouvement qui va de bas en haut et retombe de haut en bas par le truchement du super-rouage de l’Amour.
Or, on comprend que tout ce branlebas céleste et limbaire en impose terriblement à Dante, au fil des explications que lui en donne Virgile, tant que son hésitation pusillanime fait se récrier son guide d’impatience : «Allons : qu’as-tu, pourquoi, pourquoi t’attardes-tu, pourquoi accueilles-tu lâcheté dans ton cœur, pourquoi es-tu sans courage et sans tranquillité », ce qui se dit en vers très allants : « Dunque : che è, perché , perché restai, perché tanta viltà nel core allette, perché ardire et francheszza non hai », c’est vrai quoi « pourquoi es-tu sans courage et sans tranquillité puisque les trois dames bénies ont souci de toi dans la cour du ciel et que mon parler te promet tant de bien ? »

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Alors, comme les fleurs figées, prostrées par le gel nocturne se redressent au premier soleil, Dante se retrouve tout encouragé par la parole de Virgile et disposé, comme à sa première impulsion, à s’engager dare-dare « sur le chemin dur et sauvage »…

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