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Livre

  • Pour tout dire (24)

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    À propos de ce que sous- entend l'effort de TOUT DIRE, dans Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard, en éclairant les interzones de la vie trop souvent jugées non intéressantes, où se dévoile (parfois) notre vraie personne, etc.

      


    À en croire son compère Geir, qui est revenu un peu changé de l'expérience qu'il a vécue à Bagdad en tant que bouclier humain, Karl Ove Knausgaard est le genre d'écrivain qui sait émouvoir aux larmes avec un texte d'une vingtaine de pages évoquant un personnage qui va aux toilettes...

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    La remarque de Geir se trouve à la page 159 d'Un homme amoureux où il est longuement question des retrouvailles, à Stockholm, des deux amis originaires de deux îles norvégiennes voisines, qui ne se sont plus vus depuis des années et que rapproche soudain la décision de Karl Ove de quitter sa femme Tonje après des années de cohabitation puis de mariage, pour s'établir dans la capitale suédoise que son ami lui décrit comme belle et froide, pleine de gens très disciplinés et très supérieurs (croient-ils) aux rustauds norvégiens, ce que le nouvel arrivant entend sans le prendre au mot vu qu'il se méfie des généralités et que son problème du moment est ailleurs.

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    Quel problème ? Celui de vivre, de survivre sans être sûr de vouloir vraiment vivre sans Tonje que son départ subit a fait pleurer autant que lui, et le voici bousculé par Geir qui veut lui présenter Stockholm et des gens qui pourraient lui dégoter un appartement - Geir qui lui parle de son dernier roman (ou plutôt son premier, Hors du monde, non traduit en français) en le félicitant de s'être tant exposé avec cette histoire de prof amoureux d'une élève de treize ans dont il croit que c'est "du vécu" alors que Karl Ove a tout inventé, ou du moins en était persuadé jusque-là - en réalité la fille avait seize ans et lui dix-huit, et d'ailleurs l'important du roman lui semble tout ailleurs mais à vrai dire il buvait beaucoup à cette époque etc.
    Ce que dit Geir à propos du personnage qui va aux toilettes n'est évidemment qu'une façon de parler, comme lorsque Tchékhov se targuait d'écrire une nouvelle à partir d'un cendrier.
    Geir lui-même a écrit un livre sur l'univers de la boxe, dont Karle Ove envie la solide observation, alors même qu'il préférerait lui-même écrire des essais au lieu de traîner sur des projets de roman, mais chacun son job et celui du lecteur est alors de faufiler son propre chemin , donc je me rappelle Stockholm cette année-là, avec ce prétendu ami qui me rabaissait sans arrêt, la splendeur glacée de cette prétendue Venise du nord sans une terrasse où se poser ni un vieux bistrot comme à Amsterdam ou au Dorsoduro- et putain ce que cette crise existentielle du paumé m'a rappelé telle ou telle année, et tous ces personnages, ces intellos prétentieux et ces poétesse péteuses, et nos discussions de vieux ados à n'en plus finir et tutti quanti...

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    On est du côté de Tchékhov, oui, et parfois des lumières des nouvelles les plus épurées de Charles Bukowski, mais avec une théâtralité tout à fait originale, qui inscrit chaque scène dans son espace-temps comme protégé par une sorte d'immunité - tel, oui, me semble ce très attachant Homme amoureux...

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  • Pour tout dire (23)

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    À propos de ce qu’on appelle poésie, qu’on pourrait dire une langue par delà les langues. Un poème traduit d’Adam Zagajewski et deux pages de La Repubblica sur le grand voyageur-romancier-poète néerlandais Cees Nooteboom. Ce que dit aussi Karl Ove Knausgaard à propos des spécialistes…


    Les grandes baies de notre studio suspendu restent ce soir ouvertes à la rumeur de la mer et au tournis des étoiles, tandis que je regarde ce poème du Polonais Adam Zagajewski. Je le cite dans sa traduction de Maya Wodecka et Michel Chandeigne :


    Seulement des enfants
    « C’étaient seulement des enfants qui jouaient dans le sable
    (ils étaient baignés par l’odeur enivrante
    des tilleuls en fleurs, ne l’oublie pas),
    seulement des enfants, mais pourtant
    et le diable et les dieux mineurs,
    et même les politiciens oubliés
    qui ont trahi toutes leurs promesses,
    étaient présents eux aussi et les regardaient
    avec un émerveillement sans bornes.
    Qui ne voudrait être un enfant - une toute dernière fois !


    Or lisant ce poème juste après avoir passé un moment avec le petit Melvil, fils d’Antoine Leiris qui raconte, dans un livre intitulé Vous n’aurez pas ma haine, comment, le 13 novembre de l’an dernier il perdit à la fois, dans la tuerie du Bataclan, l’amour de sa vie et la mère de son garçon, j’éprouve le sentiment, physique et métaphysique à la fois, de toucher aux deux extrémités de la vie et du mystère, comme lorsque nos petites filles sont nées en aiguisant du même coup la conscience de notre propre mort.

     

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    Le poème de Zagajewski est riche de tous les possibles, avec tilleuls en fleurs et diables ou dieux mineurs, mais ce qu’il dit échappe à l’analyse même s’il nous est intelligible, sur quoi le poète polonais remet ça en plus obscur dont je ne cite que le début :


    Parle plus bas


    « Parle plus bas : tu es plus vieux que celui
    que tu as si longtemps été ; tu es plus vieux
    que toi-même – et tu ignores toujours
    ce que sont l’absence, la poésie et l’or”…

    Entre treize et seize ans, j’ai mémorisé des milliers de vers dont je ne comprenais pas toujours le sens, mais que je mettais plus haut que moi et qui me faisaient lever les yeux vers ces astres obscurs, qu’ils fussent de Rimbaud ou de François Villon, de Laforgue ou de Reverdy. Or devant les Illuminations de Rimbaud, tout particulièrement, je restais interdit. Et telle est souvent la plus profonde poésie, comme une langue d’avant ou d’après toutes les langues, qui nous parle comme à des enfants comprenant sans comprendre.


    Karl Ove Knausgaard, dans quelques pages d’Un homme amoureux relevant du roman d’apprentissage, l’exprime avec un mélange de candeur et de juste pénétration, en osant dire que longtemps la poésie lui a été fermée, à croire qu’il ne la méritait pas, mais aussi que le discours sur la poésie, les gloses à n’en plus finir sur la poésie, les réunions et congrès de spécialistes ès poésie ne relèvent en somme que d'une logorrhée d’ambiance alors que la poésie reste ce diamant noir, à l’écart et indéchiffré.

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    Je lis ce soir Mystique pour débutants d’Adam Zagajewski et je trouve, en ouvrant par hasard La Repubblica, deux pages entières consacrées à un autre grand poète de ces temps confus, du nom de Cees Nooteboom, qui parle de ce qu’est pour lui la poésie dans la même Europe que Zagajewski et le même monde que le Japonais Bashô ou l’obscur Hölderlin défiant Knausgaard.

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    Un recueil en perspective cavalière a paru récemment de Cees Noteboom chez Actes Sud, intitulé Le visage de l’œil, formule obscure et parfaitement adaptée, en l’occurrence, aux visions à la fois contemplatives et transgressives d’un regard sur le monde dont la réalité ne cesse de nous interroger.


    Sur Internet, tandis que la mer semble courir là-bas après je ne sais qui ou quoi, je lis un article imbécile consacré à Karl Ove Knausgaard, réduit à un phénomène par une pécore à la coule qui n’en a pas lu une ligne mais a pillé tous les papiers sur le sujet réputé « culte ». Mais quelle importance ? La poésie fait son miel de tout, sauf de la poussière un peu crade de la jactance actuelle.


    D’un regard enfin je balaie les mots d’un Poème chinois de Zagajewski :


    « Je lisais un poème chinois
    écrit il y a un millier d’années.
    L’auteur y parlait de la pluie
    tombant toute une nuit
    sur le toit en bambous de la barque
    et de la sérénité qui enfin
    s’était emparée de son cœur ».


    Et cela finit comme ça et tout est bien, ce soir, tandis que la mer n’en finit pas de brasser ses écumes sous nos fenêtres ouvertes :


    «Seule la pureté est invisible,
    et la tombée du jour quand l’ombre et la lumière
    nous oublient un instant,
    occupés à battre les cartes du mystère »…

    Peinture: Fabienne Verdier

  • Comme un rêve éveillé / comme un sueño despierto

     
     
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    J’ai vu passer le lent cortège
    des âmes aux lèvres grises,
    j'étais avec elles et sans elles:
    je portais des valises
    pleines de mes diverses vies;
    je regardais le défilé
    des foules aux longs visages
    passant et bientôt dépassés
    par leurs ombres sans âge...
     
    He visto pasar el lento cortejo
    de almas de labios grises,
    estaba con ellas y sin ellas:
    llevaba maletas
    llenas de mis vidas diversas;
    miraba el desfile
    de una multitud de rostros largos
    pasando y en seguida superados
    por sus sombras sin edad...
     
    Immobile je me tenais
    aux mains déjà tenues
    des vivants qui ne l’étaient plus,
    que je reconnaissais
    sans parvenir à les nommer
    tant ils étaient les mêmes,
    tant ils étaient sous tant de masques,
    tant ils me fuyaient du regard...
     
    Inmóvil me aferraba
    a las manos ya tenues
    de los vivos,
    que reconocía
    sin llegar a poder nombrarlos
    de tanto que eran los mismos,
    de tantas máscaras como llevaban,
    de tanto cómo me rehuían la mirada...
     
    Ne nous oublie jamais,
    jeunesse à jamais fantasque,
    semblaient chanter en litanie
    affligée et très pure
    leurs voix comme sorties des murs
    de mon rêve éveillé -
    n’oublie jamais ta douce enfance,
    ta mortelle innocence...
     
    No nos olvides jamás,
    juventud siempre caprichosa,
    parecían cantar en una litanía
    afligida pero muy pura
    sus voces como salidas de los muros
    de mi sueño despierto -
    no olvides jamás tu dulce infancia,
    tu mortal inocencia...
     
     
    (Merci à Mario Martín Gijón pour sa si belle traduction de mes contrerimes)
    Peinture: Robert Indermaur.

  • Pour tout dire (22)

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    À propos du TOUT DIRE de la mer à la nuit. Des ombres errantes et du silence des poèmes interrogés par Karl Ove Knausgaard. Ce que (se) parler veut dire par-dessus les océans...


    De notre balcon en proue au-dessus des yuccas et des agaves, par dela lesquels serpente le sentier de sable où passent des ombres et des chats, la seule voix lente et récurrente que nous entendons est celle de la mer dont la noire surface étale bruisse et scintille sous la lune croissante.


    Je reçois un message, via Messenger, d'un ami qui me dit son soulagement de voir son père couper à l'amputation de son pied. Mon propre pied me fait mal quand je le pose dans le sable pourtant tendre, en attendant l'opération du 5 octobre prochain, nous sommes le 11 septembre et je me rappelle que ce matin-là, il y a 15 ans de ca, je sortais d'une interview avec Marina Vlady, à Paris, quand notre fille Julie m'a enjoint par téléphone de brancher la télé du petit studio de notre journal sous les toits, rue du Bac, pour y voir ce qu'il y avait à voir.

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    Ce matin le JDD parlait d'un vague espoir de paix en Syrie. Depuis le 11 septembre, et bien avant cela va sans dire, le serpent d'un colonialisme jamais interrompu ne cesse de mordre sa propre queue fulminante de haine terroriste, et là-bas, le long du chemin de sable où se flairent les ombres , flottent les oriflammes marqués au logo du Glamour, la boîte échangiste d'à côté où tout s'échange en effet dans les murmures frelatés, mais voici que notre fille Sophie par Messenger, de Californie, nous évoque ses méditations pacifiques entre tricot zen et salutation au jour du Seigneur qui vient tandis que le nôtre s'en est allé...


    Le langage de la mer est comme celui d'un poème fermé, que notre attention patiente ouvrira peut-être.


    Au détour de très belles pages consacrée à son oncle paysan-ouvrier perpétuant l'idéal communiste alors que plus personne n'y voit de quoi faire chanter les lendemains, Karl Ove Knausgaard, dans Un homme amoureux, raconte comment, par ce frère de sa mère par ailleurs poète, il en est venu lui-même à scruter les énigmes d'un Hölderlin, puis d'un Celan, pour en saisir le sens et peut-être le secret, inatteignables au premier regard.


    L'idée qu'un poème doive être mérité rompt complètement avec l'avidité en cours au Glamour mondial, où l'accès à tout est immédiat par le fric.
    Les ombres errantes se frôlent et parfois se touchent au bord de la nuit, mais nous n'entendons plus à l'instant que la voix de la mer, dont nos rêves seront bercés loin du bruit...

  • Pour tout dire (21)

     

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    À propos des monstres d’égocentrisme que sont parfois les écrivains et les artistes, à commencer par Rousseau. Comment l’autobiographie, chez Karl Ove Knausgaard, devient roman à part entière, et non autofiction. Des bas-fonds de Dostoïevski et des petits crabes de Tokyo.


    On ne la fait pas aux Anglais pragmatiques qui ont appris, en revenant du tour de l’empire, à se méfier de tous les peuples et de tous les frimeurs, quitte à passer parfois pour des rabat-joie ou des pieds-plats.
    C’est le cas de l’historien Paul Johnson, auteur d’une fameuse Histoire du monde moderne, politiquement assez incorrecte, et qui s’est intéressé, avec une jouissance parfois douteuse, aux vices privés et aux vertus publiques d’une douzaine de figures cultes de la pensée et de la littérature contemporaine, dans un ravageur tableau de groupe intitulé Le grand mensonge des intellectuels.

    J’y suis revenu en lisant l’autobiographie de Karl Ove Knausgaard, du simple fait que Jean-Jacques Rousseau incarne par excellence l’initiateur du genre en sa forme débarrassée de toute réserve ou pudeur (on est loin des Confessions d’Augustin), poussant parfois l’exhibitionnisme et l’auto-flagellation (de plus ou moins bonne foi) jusqu’à l’hystérie et au scandale, à côtés de quoi l’auteur d’Un homme amoureux paraît un enfant de chœur plein d’égards pour ses semblables.

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    S’il n’était un merveilleux prosateur, musicien de la langue et incomparable peintre-en-mots, comme le fut un Céline à sa façon, Rousseau ne mériterait, comme individu, que notre mépris. De fait, ce présumé « ami du genre humain » fut un gigolo de la première heure aux manières de rustaud, un opportuniste social prêt à trahir tous ceux qui l’aidèrent, ingrat et se flattant de l’être, se piquant d’éduquer l’humanité entière mais abandonnant tous ses enfants à l’assistance publique sans leur donner même de noms (le premier eut tout de même droit à un numéro), jouant les persécutés alors qu’il fut bien moins inquiété que d’autre tant il était malin.

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    Rousseau, à tout coup, se donne le beau rôle. Même quand il s’accuse de diverses turpitudes, et notamment en matière de sexe, où il innove un prétendu TOUT DIRE qui ne dit pas grand’chose, entre touche-pompon et panpan-cucul, il prend la pose et fait son cinéma, sans beaucoup d’égards pour la vérité (on le sait désormais par de multiples recoupements) mais avec des gesticulations romantiques qui en jettent.

     

    A contrario, alors qu’on a parlé de scandale à propos de Knausgaard qu’une partie de sa famille taxa de Judas, ce qui frappe est l’honnêteté manifeste de son récit où jamais il ne se pose en victime ni en personnage hors du commun, alors même que ce qui le distingue des autres, son combat, sa passion, voire sa folie littéraire, relèvent d’une espèce de devoir sacré.

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    C’est le soir à Stockholm, Karl Ove est censé rentrer à la maison, il est excédé après avoir passé une heure à « faire tourner les bébés » dans une espèce d’école de rythmique pour tout petits, il fulmine intérieurement après avoir ramené sa fille à la maison et déclaré à sa femme que « plus jamais », il va fumer une clope et voit la merveille de la ville dans laquelle il va se perdre un moment, il pense à son inadaptation à l’époque et à tout ce qu’il a vécu d’extraordinaire en écrivant un livre et après avoir rencontré Linda et vu naître Vanja, il marche dans les rues et se rappelle les heures qu’il a passées sur un banc ou dans un pub avec Dostoïevski qui le met mal à l’aise (il explique pourquoi), il se lance dans une réflexion nourrie par une pensée de Jünger sur le nouvel obscurantisme contemporain, il se rappelle tout à coup (merde !) qu’il a du retard et que sa femme l’attend pour leur soirée de fin de semaine, et voilà qu’il se souvient des premiers de spectacles théâtraux de Bergman qu’il vu avec Linda, laquelle voulait devenir comédienne et qui y a renoncé pour écrire un premier recueil de poèmes, et l’heure tourne, les digressions se multiplient mais pas un instant on en lâche le fil, et c’est la vie qui défile, des bas-fonds de Dostoïevski à cette petite scène énigmatique, vécue à Tôky par Linda alors qu’elle accompagnait une troupe de théâtre, quand un cuisinier japonais choqué par la muflerie des comédiens suédois, “répondit” en offrant, à l’adolescente, un sac rempli de petits crabes vivants...

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    Pierre Assouline a parlé des livres de Knausgaard comme d’une interminable « lettre à mézigue ». Or Un homme amoureux, pas plus que La mort d’un père, ne relève de la lettre, et moins encore « à mézigue ». Si le « je » de Knausgaard est plus direct que celui du Narrateur de Proust, le moins qu’on puisse dire est que l’auteur ne se cajole pas plus qu’il ne se flagelle ; à vrai dire ce qui importe est ailleurs : dans l’enchantement de ce qu’on pourrait dire, à l’opposé du mentir-vrai d’Aragon, une fiction-vérité ouvrant un véritable espace romanesque.

    On y est : comme on est avec le fils en pleurs (une vraie fontaine) dans La Mort d’un père, on est maintenant avec ce père-écrivain un peu emprunté, agacé par les nouveaux codes de comportement « adéquats » du père et de la mère responsables (comme la petite tarde à parler, il faudrait forcément lui trouver un orthophoniste, si possible suédois, et merde !), et parlant sans apprêts de ce qui, précisément, lui semble, dans la vie, dans notre vie, dans les livres et les objets, la lumière sur la ville ou la grâce d’un môme, un enchantement…

  • Pour tout dire (20)

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    À propos d'une certaine quête de pureté en milieu dégradé. De la fraîcheur vivifiante du nouveau livre de Blaise Hofmann, Monde animal, du battement de pied de Thomas Bernhard et des moments de transe créatrice évoqués par Karl Ove Knausgaard.

     

    Nous étions lancés hier sur l'autoroute du sud, en aval de Valence, un poids lourd orange nous serrait sur la droite pendant qu'un van noir n'en finissait pas d'essayer de nous dépasser par la gauche, et je revoyais mentalement le pied de Thomas Bernhard battre la mesure sous une table de terrasse, à Ibiza, tout en nous lisant le dernier recueil de textes rassemblés par Blaise Hofmann sous le titre de Monde animal, tous consacrés à l'observation de la vie plus ou moins sauvage d'animaux divers, du milan noir au blaireau en passant par le gypaète barbu, avec une splendide ouverture sur les crêtes du Jura enneigé qui fixe d'emblée l'ambivalence lancinante de notre rapport avec la nature, cadre présumé d'une pureté préservée et théâtre un peu tocard de nos fantasmes rousseauistes tissés de clichés plus ou moins New Age.
    À preuve immédiate: ces panneaux didactiquement corrects suggérant d'abord au randonneur de ne pas laisser errer ses chiens vu qu'on aborde une Zone sauvage,avant de forcer sur le coaching perso: "Portez votre attention sur l'air qui pénètre vos narines et en sort. Chaque fois que vous êtes distrait, recentrez-vous sur votre respiration"...

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    Quant à Blaise Hofmann, essayant de raconter son bout de haute route jurassienne en revenant parfois sur des épisodes passés (moments forts ou rencontres saillantes), il se "recentre" surtout sur le verbe dont il polit le cristal comme jamais dans ses textes précédents, avec autant de bonheur que d'ironique justesse.
    Même s'il a laissé l'air du Jura lui pénétrer les narines ( et en sortir...), il est conscient de n'avoir fait qu'y passer en touriste moins en phase avec la nature qu'un bûcheron ("Je suis orphelin de la terre, désenchanté, sans verticalité"), mais du moins son effort de saisie par l'écriture va-t-il plus loin que la seule jouissance du moment, comme lorsqu'il décrit son émerveillement à la découverte d'une rosalie des bois:"Qu'une seule fois dans l'histoire du monde, une petite larve à bourrelets ait pu devenir rosalie, n'est-ce pas la preuve de l'existence d'une autre vie, secrète et riche de tout ce qui n'est pas vu, pas entendu, pas su ? la vie sauvage est un surplus d'âme. le paysage s'ouvre comme un livre. Le paysage s'ouvre, on me jette dedans."
    Cette allusion à la "verticalité" m'a rappelé , sur l'autoroute traversant cet autre livre ouvert qu'est le paysage provençal , à la fois le pied de Thomas Bernhard et la même aspiration à une espèce de sacralité de l'écriture que revendique Knausgaard par opposition aux accroupissements de la vie réduite à l'utilitaire.
    Filmé sur la terrasse d'un café d'Ibiza, Thomas Bernhard parlait de ce que peut signifier la simple vision du ciel pour qui tend à une certaine pureté - et tout de suite on pense à Glenn Gould jouant du Bach -, tandis que la caméra s'attardait sur son pied battant la mesure de son discours.

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    C'est aussi à propos de rythmique que Karl Ove Knausgaard rejoint Thomas Bernhard et Blaise Hofmann dans leur recherche respective d'une sorte d'émotion épurée que l'auteur de Monde animal concentre soudain dans la célébration de l'œil du cygne: “Que se passe-t-il dans l’oeil du cygne ? L’organisation européenne pour la recherche nucléaire, l’Organisation mondiale de commerce, l’Organisation mondiale de la santé, et pas foutue de savoir ce qui se passe dans l’oeil d’un cygne.
    “Le cygne ne répond rien, il regarde de loin, il ne sait pas, il n’est pas du pays, il a été introduit, il est bien nourri et se plaît beaucoup ici.
    “L’oeil du cygne fair du bien.
    “Il répond à toutes vos questions inquiètes: je suis là parce que je suis là.
    “En réponse aux troubles hyperactifs, ou au vide existentiel, rien ne sert d’acheter un voilier de plaisance, un avion biplace, rien ne sert de faire du freeride, de l’ultratrail, de s’offrir un trek au Népal, un safari en Namibie, une croisière de plongée aux Philippines.
    “Se faire objecteur de croissance, et d’urgence, se concentrer sur l’oeil d’un cygne.
    “L’orgueil, c’est du vide. L’oeil du cygne, c’est du plein, le tout-à-fait réel, le tout-à-fait vivant, l’éternité d’une pause déjeuner, les pieds sur terre et les yeux dans la matière, prêt à plonger, le rejoindre et embrasser le monde...”
    Karl Ove Knausgaard, loin du cygne de Genève et des terrasses d'Ibiza, se trouve à genoux avec sa petite fille de quatorze mois dans un groupe de rythmique pour tout petits animé par une belle jeune femme à guitare qu'il sauterait volontiers alors qu'elle impose à tous de jolies rondes et de jolies figures ponctuées de gentilles paroles - bref le contraire de la vie sauvage avec quelque chose d'infernal dans la sollicitude douceâtre d'un rituel bisounours du plus pur bêta.
    Après l’évocation de cette séance qu’il ressent comme une sorte de régression, Knausgaard raconte son amour fou pour sa deuxième femme et son amour fou pour leur première petite fille, qui se sont transformés avec le temps en tendresse profonde, et aussi les véritables transes, sans équivalent, que lui ont valu certaine pages du livre qu’il vient de finir en 2008. Sa façon de descendre dans le tank, comme la vieille Alexandra de Sokourov, ou de pénétrer l’oeil du cygne de la rade genevoise...
    Le TOUT DIRE de la littérature est multiple, qui peut se résumer parfois par l'ellipse d'une trace d'oiseau dans la neige jurassienne (ainsi de la pureté d'un poème de Hölderlin dont le nom revient souvent chez Knausgaard), ou déferler dans les récits de Thomas Bernhard ou le maelström romanesque de Lobo Antunes.

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    Je me trouve à l'instant, pianotant ces lignes sur mon iPhone dans une espèce d'alvéole de grande ruche de béton blanc déployant son immense hémicycle face a la mer, en état de rêverie solitaire que rythment les basses répétitives de la disco d'à côté. Les dunes qui s'étendent sous nos baies ouvertes sont jonchées des corps entièrement nus d'adeptes du culte du corps et du soleil, et tout le monde il est gentil. Nous ne sommes pas vraiment “branchés libertins”, comme c'est devenu la tendance en ce lieu que nous fréquentons depuis trois vies de chiens ( plus de trente ans si nous comptons en vies de filles). Nous laissons volontiers l'air marin entrer dans nos narines, dont il ressortira aussi bien. Lady L à pris ses affaires de peinture et j'ai mes trente-trois livres coutumiers à lire ou écrire. Une volée d'hirondelles nous a salués ce matin et la maxi-mouette de l'an dernier nous est revenue avec son air de contrôler la situation. Bref l'été indien nous trouve toujours amoureux de la vie. On signale des ralentissements sur la rocade sud de Montpellier et pas mal d'attente aux portails nord et sud du Tunnel du Gothard, etc.

  • Les Jardins suspendus dans Le Temps

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    Jean-Louis Kuffer rassemble une vie de lectures dans «Les jardins suspendus», invitation vibrante à vivre en lisant et à lire en vivant...

    par Lisbeth Koutchoumoff

    A se promener dans Les jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer, on est pris de vertige comme on le serait devant une bibliothèque immense et accueillante, de celles qui donnent envie de poser son sac, et de fureter des heures durant, volant d’un monde à l’autre, d’îles en péninsules, au contact des mots. Car il s’agit bien de cela dans ce livre merveilleux. Jean-Louis Kuffer, écrivain et journaliste, figure de la scène littéraire de Suisse romande, longtemps responsable des pages Livres de 24 heures et nourrissant aujourd’hui son blog «Les carnets de JLK», rassemble ici ses critiques et ses interviews d’écrivains, comme on construit une bibliothèque, une vie durant. Avec émotion, au gré des éblouissements, des révélations. Avec reconnaissance.

    Ainsi si ces Jardins suspendus – le titre désignant ce lieu à la fois calme et électrique où se produit la rencontre entre le lecteur et l’écrivain –, si ces Jardins donc déploient un charme puissant, c’est que Jean-Louis Kuffer y déploie, page après page, un art de lire qui n’est rien de moins qu’un art de vivre.

    1204726962.2.jpgLe sésame du conte

    Avant de débuter la visite, où chaque livre apparaît comme une rencontre, avant de pénétrer dans cette «Maison Littérature» aux mille et une pièces et recoins, Jean-Louis Kuffer a placé quelques textes en prologue, comme autant d’anti-chambres. Sur ce que la lecture ouvre en soi, tel le sésame du conte. Sur «l’imperceptible frontière entre les livres et la vie» dès lors qu’une «présence se manifeste par le seul déchiffrement des lettres inscrites sur une page».

    Ainsi les mots de Blaise Cendrars, dans Vol à voile, qui ont révélé à l’adolescent que le voyage est d’abord «l’appel à la partance d’une simple phrase». «J’avais lu […]: «le thé des caravanes existe», et le monde existait, et j’existais dans le monde.» Sur le métier de critique, sorte de Noé «appelé à faire cohabiter, dans son arche, les espèces (d’écrivains) les plus dissemblables, voire les plus adverses» et qui doit distribuer «ses curiosités entre toutes les espèces sans tomber dans l’omnitolérance ou le piapia au goût du jour».

    En inspirateur d’une critique créative et tonique pratiquée comme une palpitante «chasse aux trésors», Jean-Louis Kuffer choisit John Cowper Powys (1878-1963), qui, dans Les plaisirs de la littérature, évoque ces quelques livres où se concentre «la somme des rêves et des pensées que l’énigme du monde a inspirés à nos frères humains».

    Le temps de l’oiseleur

    L’aventure que constitue la lecture des Jardins suspendusdémarre avec les écrivains de langue française. Et c’est une fête vraiment de voir défiler, sous la plume précoce de Jean-Louis Kuffer (première critique à 19 ans dans La Tribune de Lausanne), Henri-Frédéric Amiel («Nombriliste cosmique»), Alexandre Vialatte («Le rebouteux mirifique»), Albert Cossery («Le dandy révolté»), Georges Haldas, Jacques Chessex ou Maurice Chappaz. A chaque fois, il est question de s’approcher de ce qui fait le cœur vivant d’une langue, d’une façon de transmettre le monde et d’être au monde. Une mention spéciale pour les pages que Jean-Louis Kuffer consacre à Charles-Albert Cingria, baptisées «Le temps de l’oiseleur» et qui saisissent la modernité «non voulue» du vélocipédiste.

    Continent russe

    Une mention aussi pour les pages dédiées aux auteurs du continent littéraire russe, à «l’ami Tchekhov», à Nabokov au moment de sa mort à Lausanne, à Soljenitsyne. Les écrivains américains sont rassemblés sous le chapitre «Le rêve éclaté» avec le chéri et trop oublié Thomas Wolfe, mais aussi Flannery O’Connor ou encore Philip Roth. Beaucoup de rencontres mémorables avec Doris Lessing en 1990 à l’occasion de la parution de son roman Le cinquième enfant, avec Imre Kertész lors d’une conférence de presse à Paris; avec Patricia Highsmith, chez elle au Tessin, en 1988; passionnante aussi l’interview de Milan Kundera, de passage à Genève, en 1979.

    Avec Annie Dillard

    Si Jean-Louis Kuffer fait bien entendre la voix écrite, la voix parlée de tous ces écrivains, il lui faut aussi, pour y parvenir si bien, le talent du poète. «Vivre, lire et écrire ne représentent à mes yeux qu’une seule démarche. Ecrire m’est devenu aussi vital que respirer, mais écrire sans vivre ou sans lire, qui renvoie à la vie et à l’écriture des autres, me semblerait tout à fait vain», précise-t-il, au tout début du recueil, lui le grand lecteur d’Annie Dillard. Et c’est bien cette ronde entre écriture, lecture et la vie au milieu qui donne à ces Jardins suspendus leur vibrant éclat.


     


    CHRONIQUES


    Jean-Louis Kuffer
    «Les jardins suspendus. Lectures et rencontres 1968-2018»
    Pierre Guillaume de Roux, 416 p.

  • Pour tout dire (19)

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    À propos du combat littéraire de Karl Ove Knausgaard. De ce qui est réellement intéressant sous le verre grossissant de l'écrivain, entre loupe et longue-vue. Qu'une attention particulière est requise à la lecture d'Un homme amoureux.

     

    Les soins et devoirs élémentaires requis par un enfant en très bas âge sont-ils compatibles avec ce qu'un mâle ordinaire de l'espèce Sapiens considère comme son rôle ou sa dignité ? Un mec qui se respecte peut-il réellement pouponner sans arrière-pensée réticente ? Un père-à la-maison-qui-assume, même s'il fait le job aussi bien que sa compagne, vit-il vraiment la chose comme celle-ci ?

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    De telles questions se posent, même sans connotations polémiques dans un sens ou l'autre, à la lecture d'Un homme amoureux de Knausgaard, dont les 100 première pages s'attachent à l'auto-observation de l'auteur dans ses vacations de père engagé dans l'accompagnement quotidien de ses enfants, et plus précisément au cours de l'anniversaire convivial auquel est invitée sa fille Vanja, qui traîne d'abord les pieds pour y aller puis s'en réjouit à l'idée de porter ses chaussures dorées, puis se ravise, puis y va avec ses parents et sa petite sœur Heidi, puis veut rentrer, puis reste quand même sur l'insistance de son père, et le tire par la manche alors que le père fait semblant de s'intéresser aux conversations des autres parents dont il n'a que faire en réalité, etc.


    De quoi s'agit-il ? D'un reportage sur la vie d'un couple de jeunes parents norvégiens embarqués dans la co-animation d'un jardin d'enfants ? Bien plus que ça. Des états d'âme d'un écrivain norvégien installé avec sa seconde femme et ses enfants dans une grande ville suédoise ? Pas seulement non plus. Du scannage verbal de tranches de vie ordinaire auquel se greffent des considérations sur le sens de tout çà, entre autres notes très sensibles relevant des interactions affectives ? Sans doute, mais autre chose encore.
    Ce que décrit Knausgaard pourrait sembler d'un intérêt nul, alors que son autobiographie a passionné des centaines de milliers de gens? Par effet de conformisme grégaire, pour la story qu'il raconte ? Sûrement pas, vu qu'il n'y a aucune story dans ses livres et qu'il ne flatte ni ne caresse le lecteur dans le sens du poil. Alors quoi ? Alors je dirai: l'extrême attention à la vie, ressentie d'une manière qui engage aussitôt l'attention du lecteur à sa propre vie à lui.


    À la première page d'Un homme amoureux, Knausgaard écrit ceci alors qu'il vient d'achever un livre et qu'on est en principe en vacances avec les enfants à la maison: "je n'ai jamais compris l'intérêt des vacances et n'en ai jamais ressenti le besoin, au contraire, j'ai toujours eu envie de travailler plus"...

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    Et quel est ce travail ? Ce travail est l'œuvre en chantier sous le titre de Min camp, mon combat, en allemand hitlérien : Mein Kampf. Pour faire bon poids dans le genre provocateur, on pourrait inscrire au fronton fictif de son bureau la cynique formule des bourreaux nazis à l'entrée d'Auschwitz: Arbeit macht frei, le travail libère!
    Or cette provocation n'en est pas une. Hitler n'a pas le monopole d'un titre, et penser que le travail au sens noble, libère, est tout à fait légitime. La visée du combat d'Adolf d'Hitler était d'asservir, et celui de l'écrivain est de (se) libérer. Nuance !

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    Ce qu'on ressent en lisant Mein Kampf est un tremblement de ressentiment et de haine, tandis que le combat de Knausgaard est frémissant d'intensité et de vie. À un moment donné, le père se voit défaillir de tendresse en observant l'une de ses filles, comme si elle incarnait la vie même, mais juste après il pique une colère en trouvant sa femme devant la télé au lieu de se montrer aussi bonne mère qu'il se croit (ben voyons) bon père, et tous nous avons vécu ces intermittences du cœur et autres sautes d’humeur avec autant de vivacité.


    On comprendra mieux ce qu'est le combat de Karl Ove Knausgaard contre ce qu'il entrevoit d'affreux dans l'uniformité croissante et dégradante des gens et des pays et du monde globalisé, en lisant bien attentivement les pages 88 à 90 d'Un homme amoureux.
    Ceci par exemple : « La vie quotidienne, avec son lot de devoirs et d’habitude, je l’endurais. Mais elle ne me réjouissait pas, je n’y voyais aucun intérêt et elle ne me rendait pas heureux. Ce n’était pas le manque d’envie de laver par terre ou de changer les couches mais quelque chose de plus profond que j’avais toujours ressenti : l’impossibilité d’y voir une quelconque valeur doublée d’une profond aspiration à autre chose. Si bien que la vie que je menais n’était pas la mienne. J’essayais de la faire mienne, c’était mon combat, je le voulais vraiment, mais en vain, car mon envie d’autre chose vidait tout ce que je faisais de son contenu ».
    Ou ensuite : « Quel était le problème ? Était-ce le ton factice et surfait de la société que je ne supportais pas, ces pseudo-personnes, pseudo-endroits, pseudo-événements et pseudo-conflits qui nous faisaient vivre par procuration, et voir sans prendre part, cette distance que la vie moderne avait crée face à notre propre et inestimable présence au monde ? »
    Ou encore : « Ou bien y avait à la base de mon aversion cette égalité rampante qui rapetissait tout ? Il suffisait de traverser la Norvège d’aujourd’hui pour voir la même chose partout. Les mêmes routes, les mêmes maisons, les mêmes stations-service, les mêmes magasins (…) Et l’Europe est en passe de devenir un seul et même pays ».
    Après six cents pages de ses deux premiers volumes traduits, qui en font 1200 - sur trois et en attendant les trois suivants -,  le « roman » autobiographique de Karl Ove Knausgaard me semble s’inscrire à l’opposé d’une littérature d'évasion: toute d’invasion et d’immersion, mais jamais étouffante ni consolante non plus, jamais flatteuse ni factice, relevant d’une humble mais haute lutte que Friedrich Dürrenmatt situait « entre le cendrier et l’étoile »…

     

    Peinture: LK. Petite fille. Huile sur toile, 2010.

     

  • Une série suédoise «de rêve», ou le paradis des illusions…

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    Sous les dehors trompeurs d’une satire acide, la série suédoise « 30° en février », à voir sur ARTE est une fresque humaine très détaillée où le regard critique le plus vif n’exclut pas une exceptionnelle empathie. Et si les paumé(e)s qui rêvent d’une vie meilleure en Thaïlande étaient nos sœurs et frères humains ? Chiche…
    Prenez une brochette de bipèdes plus ou moins cabossés par la vie: Majlis la quasi sexa à long nez que fascinent les poissons de grand fond, tyrannisée par son mari Bengt, ancien pilote de ligne en chaise roulante, puant de méchanceté et ne pouvant se passer d’elle; Glenn le prolo plouc blond suant et mal dans sa couenne de bientôt quadra en surpoids, rêvant de se trouver une femme qui lui donne plein de kids pour lui faire oublier le drame de sa propre enfance; Kajsa la quinqua larguée à Stockholm par son jules avec deux filles, l’ado Joy et la petite Wilda, qui rachète un groupe de bungalows au nom prometteur de Happiness; et Chan son voisin et rival, beau macho thaï revenu d’un long séjour de Suède où il vendait des nouilles, mal reçu au retour par sa femme et son fils Pong auquel il a tant manqué que le garçon a sombré dans la dope…
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    Aux quatre adultes suédois mal barrés, flanqués du Thaï revenu de ses espérances nordiques, ajoutez une famille de «locaux» dont la fille, prénommée Dit, a elle aussi été abandonnée deux fois par ses compagnons avec son petit garçon, restant avec ses parents alors que son frère Kran se livre à la prostitution à Phuket en «ladyboy» exploitée par un maquereau…suédois.
    Et enfin, pour la pureté du regard qui éclaire toute la série, n’oubliez pas les enfants, entre sept (Wilda) et à peu près dix-sept ans (Joy et Pong), qui seront témoins autant qu’acteurs du désastre et des embellies des dix épisodes de la première saison de 30° en février…
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    Voilà pour le «casting» sur papier, dont l’incarnation en 3D me semble une réussite totale, à croire que les personnages ont été moulés sur les acteurs…
     
    Rêve exotique et tourisme sexuel, mais encore ?
    Il y a quelques années, le réalisateur autrichien Ulrich Seidl proposait, dans un triptyque intitulé Paradis, un aperçu, à sa terrible manière de réaliste «panique», des tribulations d’un groupe de femmes autrichiennes entre deux âges, débarquant au Kenya pour apaiser leurs frustrations affectives et sexuelles.
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    Relevant presque du documentaire social, le film sarcastiquement sous-intitulé Amour, comme pour accentuer l’absence totale d’amour qui y régnait, avait cependant quelque chose de touchant dans son approche très physique de la misère sexuelle aux pitoyables épisodes de non-rencontre, tel ce pauvre strip-tease d’un jeune Noir se tortillant devant trois «clientes» empêtrées dans leur gêne rigolarde. Bref, c’était affreux quoique plus vrai que nature…
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    Film d’auteur, Paradis modulait le regard et la patte d’un auteur remarquable et déjà remarqué par Import/Export et Amours bestiales, où il évoquait déjà des femmes et des hommes un peu perdus dans l’épaisseur glauque du réel et leur recours au sexe, aux animaux de compagnie ou au rêve kitsch, en tirant du moins une espèce de beauté de pas mal de laideur, comme le peintre réaliste Lucian Freud quand il magnifie le «quotidien».
    Surtout, Ulrich Seidl, devant ce que les critiques marxistes de sa génération appelaient «l’aliénation du monde capitaliste», marquait la différence entre ceux qui «dénoncent» ou «démontrent» et ceux qui montrent; et telle est aussi la position des auteurs de 30° en février, qui me semble rejoindre l’éthique artistique de Tchekhov estimant qu’un écrivain ou un artiste n’a pas besoin d’ajouter un sous-titre moral à un roman, un tableau ou un film, la représentation honnête de la réalité suffisant à l’appréciation critique de celle-ci.
    Comme on s’en doute, nos amis suédois ne font pas plus l’apologie du tourisme sexuel qu’ils ne se complaisent à célébrer les couchers de soleil à Phuket et environs, mais ce qu’ils montrent ne relève pas pour autant de la démonstration édifiante ni de la dénonciation politique, leur propos «moral» étant plutôt de saisir ce qu’il reste de bon et de brave chez chacune et chacun malgré les dégâts multiples de ce que Montaigne appelait l’«hommerie», etc.
     
    Au piège des sentiments
    Le moins qu’on puisse dire est que la série suédoise ne fait pas dans la dentelle des sentiments, avec des situations relationnelles frisant souvent l’atroce; et pourtant c’est bien par la tendresse, l’amour où on ne l’attendait pas et le «bon fond» des individus que ceux-ci échappent à la haine et à ses violences. S’il y a meurtre à un moment donné, c’est par accident, et s’il y a combines ou arrangements parfois sordides entre nantis et plus démunis, c’est que la relation, faussée à la base par le tourisme, où la dignité est bafouée par le pouvoir de l’argent, suscite le mensonge et la ruse, la dissimulation et le double jeu par nécessité de survie.
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    Or tout cela ne fait pas l’objet d’un « discours », mais est vécu par des gens qui, au fil de la série, évoluent. À cet égard, alors même que le «ressenti» des femmes constitue l’élément dominant de la narration, l’évolution de Glenn, le bidochon mal aimé, maladroit et traînant ses douloureux souvenirs d’enfance, qui rate même son suicide avant de tomber amoureux d’une femme qui n’en est pas tout à fait une, relève du miracle de tact, de la part des auteurs, sans parler du formidable acteur tenant ce rôle. De la même façon, c’est à fleur de sensibilité qu’évoluent les jeunes personnages, de Joy, l’adorable ado au redoutable regard porté sur les errances de sa mère, à Pong son boyfriend aussi pur et doux qu’elle et sa petite sœur, Wilda, elle aussi à vif du point de vue émotionnel.
    Aussi, l’empathie de la série est totale en ce qui concerne les personnages thaïlandais, pas plus idéalisés que les autres, le personnage de Kran, le garçon-fille, ayant la consistance d’une puissante figure romanesque quasi balzacienne dans son mélange de rouerie cynique et, finalement, d’amour sans calcul.
    Le feuilleton, entre détracteurs et «fans» à la Jaccottet…
    Bien entendu, vous qui ne jurez que par Marcel Proust et Marguerite Duras, vous ferez la moue et me taxerez de complaisance envers un produit de la sous-culture populaire, les séries télé relevant a vos yeux de l’industrie du divertissement juste bonne à formater des stéréotypes de feuilletons, et vous aurez à moitié raison.
    À moitié, car l’inventeur du roman à visée universelle, en la personne de Balzac, fut d’abord un fabriquant pléthorique de feuilletons, comme un Georges Simenon après lui, et que nombre d’auteurs contemporains, de Doris Lessing à Margaret Atwood, ou de Duras elle-même à Fellini, se sont intéressés aux «genres» dits inférieurs, alors même que des réalisateurs de haut vol commençaient à signer des séries télévisées de qualité croissante, à commencer par David Lynch avec Twin peaks. Enfin qu’on se rappelle qu’un Philippe Jaccottet, si exigeant et raffiné dans ses jugements, raffolait de Downtown abbey
    Pour l’autre moitié du jugement, l’on admettra que 30° en février ne fait pas vraiment le poids à côté du très feuilletonesque Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac, et que sa première saison, finissant en happy end évidemment téléphoné, nous aurait amplement suffi.
    N’empêche : la «touche humaine» de la série suédoise, autant que ses qualités d’élaboration et sa sympathique «philosophie», la rattachent aux meilleures productions du genre. Or il n’est que d’y aller voir pour en juger, sur pièce…

  • Pour tout dire (18)

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    De la sincérité et de ses limites. De la trahison, de la jalousie et de la mesquinerie. Que le caractère sacré de l'amitié est aléatoire et non absolu. Que la publication de carnets intimes fait parfois problème. Un échange entre le cinéaste Richard Dindo et JLK.

     

     

    Kriegstetten, Hôtel Sternen, ce 22 janvier 2007. - je reçois ce message de Richard Dindo, à propos de L’Ambassade du papillon, qui me touche beaucoup par sa franchise: «Cher Jean-Louis, j’ai lu ces derniers jours avec grand intérêt, je dirais même avec passion, vos « Carnets », car comme vous savez, j’ai toujours été un fanatique de littérature autobiographique. Dites-moi tout de suite ce qu’est devenue la fille de votre éditeur, son destin m’a fendu le coeur. J’espère qu’elle est toujours vivante et qu’elle va de nouveau bien. J’ai constaté par ailleurs que nous avons été marqué par les mêmes écrivains, encore que certains dont vous parlez je ne les connais que de nom, dont Antunes, Onetti, Gadda et Cingria. J’aime beaucoup comment vous parlez de votre femme et de vos filles, de votre mère, frère et beau-frère et j’aime ce que vous dites sur l’écriture et la lecture. J’aime beaucoup aussi votre goût de l’amitié et de la conversation amicale et finalement votre générosité. Des choses qui me sont plutôt inconnues... 

     

    Je ne me suis toujours intéressé qu’aux femmes, les hommes m’ont toujours un peu ennuyé. Vous n’êtes pas loin finalement de penser pareil. Seule chose qui m’a un peu dérangé par moments: certaines citations sur votre premier roman, des louanges de vos amis, m’apparaissent un peu trop narcissiques. Je trouve aussi que vous allez un peu trop loin dans votre critique du caractère de Chessex. Une critique sans doute justifiée, mais à mon avis il ne fallait pas publier tous ces détails, je veux dire qu’il ne fallait pas aller au bout de cette critique. Ça devient trop humiliant pour l’autre, objectivement humiliant. Vous le mettez trop à nu à mon goût, ça m’a gêné. Chessex75.JPGN’oubliez pas que les artistes ne sont pas des gens comme les autres, leur grain de folie fait partie de leur génie, il ne faut pas les juger psychologiquement, ni moralement, ni même politiquement, sinon on ne s’en sort plus. Je trouve votre « Journal » incroyablement honnête et sincère, parfois presque un peu trop honnête. J’ai toujours l’impression qu’il faut savoir garder des secrets dans la vie et ne pas tout dire ce qu’on pense. 

     

    La grandeur est dans ce qu’on arrive à cacher, ce que les autres ne sauront jamais de nous, ce qu’on ne sait pas soi-même et ce qu’on ne veut peut-être même pas savoir et surtout dont on ne veut pas que les autres le sachent. La vraie dimension des gens et des choses restera toujours leur part cachée, laissée à l’imagination. L’intelligence ultime se trouve aux frontière du non-dit et de l’indicible, dans cette part non seulement maudite des choses, mais tout simplement absente qui se trouve toujours ailleurs et qui reste introuvable. On n’a pas toujours besoin de tout dire pour être honnête, à vrai dire je n’aime pas trop ce culte de l’honnêteté de chez nous, ce moralisme protestant dont je me méfie et que j’essaye d’exterminer dans mes films par la rigueur, la distance, la laconie, la réduction impitoyable à ce que je considère être l’essentiel. Ce qui n’exclut pas l’émotion, au contraire, émotion et analyse, à travers la beauté du langage, voilà ce qui m’intéresse. Mais tout cela vous le savez aussi bien que moi et vous le faites souvent comprendre d’une manière très belle et très touchante. Je sais bien qu’un « Journal » n’est pas un roman épuré, réduit à l’essentiel, mais des notes prises du jour au jour dans l’improvisation et le chaos du quotidien. 

     

    Genet.jpgDans l’ensemble je suis très en phase avec vous. Ayant remarqué que vous aimez beaucoup Jean Genet aussi, je vous enverrai prochainement mon film sur lui, qui s’appelle Genet à Chatila. Je vous souhaite une bonne semaine, bien à vous, Richard.»

     

    Cette lettre m’a beaucoup intéressé, plus que tous les compliments sur L’Ambassade du papillon. Ce que Dindo me dit sur notre part cachée, et de la pudeur qu’il faut préserver, est tout à fait vrai, mais je vais tâcher de lui dire mon sentiment à ce propos. 

    Voici d’ailleurs ce que je lui ai répondu: «Cher Richard, La petite fille est morte le 21 décembre 2000. J’en raconte la fin atroce dans mes carnets de cette année. Le petit garçon a retenu les parents en vie, qui se battent depuis contre le CHUV pour obtenir justice après deux erreurs médicales caractérisées. Les hiérarques de l’Administration se sont conduits comme des brutes, mais le procès civil est en train d’aboutir, qui ne ressuscitera pas l’enfant. Voilà. Pour le caractère extrême, à certains égards, de ces carnets, je vous donne entièrement raison, sans regretter rien. 

     

    J’ai été comme ça à ce moment-là, obsédé par certaines choses qui me paraissent aujourd’hui dérisoires, et ressentimental autant que je suis sentimental. Ils ont paru obscènes à certains, d’autres les ont trouvé pudiques. Je n’en sais rien. Sur Chessex, vous avez raison, mais moi aussi. J’ai raconté l’animal dans notre amitié et dans sa trahison. Il est comme ça et je trouvais intéressant de le montrer comme ça, sans le juger vraiment pour autant. 

     

    Par la suite, j’ai dit le pire bien de certains de ses livres, et du mal de ceux qui me paraissaient trichés. Je ne serai plus jamais ami avec lui, pas à cause de moi mais pour l’attitude qu’il a eue envers Bernard Campiche lors de la maladie de la petite fille. 

     

    A la sortie de L’Ambassade du papillon, il m’a traîné dans la boue en appelant à mon interdiction professionnelle. Je ne lui en veux pas. Lorsque j’ai dit ce que je pensais d’un de ses derniers livres, il m’a dit que j’étais son meilleur lecteur. Ainsi de suite. Je ne suis pas dupe. Honnête? Je ne sais pas. Vous l’êtes sûrement plus que moi, parce que vous avez plus lutté que moi et que vous êtes n’êtes pas un dépravé moralisant comme je l’ai été jusqu’à ma rencontre de celle qui a changé ma vie. 

     

    Pour le narcissisme, vous avez encore raison, comme ceux qui ont parlé d’un plaidoyer pro domo. Mais tout cela je le vis, comme l’amitié vertigineuse avec mon ami le Roumain, qui a failli finir dans le sang après avoir fait beaucoup souffrir ma douce. Pourtant je ne regrette rien de rien. J’essaie de ne plus faire de mal à ceux que j’aime et j’essaie de ne faire que ce que j’aime, donc les aléas de la vie sociale ne me touchent plus guère. 

     

    Ces derniers temps, j’ai été content de vous rencontrer. A l’instant je suis seul dans ma chambre du Sternen à Kriegstetten après avoir assisté à l’ouverture des Journées de Soleure. Je vous remercie de la parfaite franchise de votre mot et vous enverrai à mon retour Les passions partagées, qui a d’autres qualités et d’autres défauts. 

     

    Frisch3.jpgJe vais aller racheter le Journal de Frisch que je ne trouve plus et me réjouis de voir votre film. Je travaille actuellement au troisième recueil de mes carnets qui s’intitulera Le souffle de la vie »…

     

    C'était donc en 2007, entretemps j'avais publié le troisième recueil de mes carnets sous le titre de Riches Heures, à L'Age d'Homme, et Le souffle de la vie est devenu Chemins de traverse, paru chez Olivier Morattel en 2012. Je tutoie désormais Richard Dindo qui m'a longuement écrit à propos du cinquième volume de mes carnets, parus à L'Age d'Homme en 2014 sous le titre de L'échappée libre. Son dernier film. Homo Faber, est un magnifique hommage à Max Frisch et aux femmes...

     

  • Pour tout dire (16)

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    À propos des enfants et de leur intéressante tyrannie. De la porte ouverte ou fermée de l'écrivain. Du TOUT DIRE en matière d'enfance dans la plongée vertigineuse de Kotik Letaev, chef-d’oeuvre visionnaire d’Andrei Biély. De la façon de Karl Ove Knausgaard de “faire avec” la condition du père moderne-qui-assume...


    Une petite fille toute nue devant un miroir, à la piscine où elle se trouve avec sa mère, lance à celle-ci: « Maman, regarde comme j'ai un beau derrière ! ». La petite fille se prénomme Heidi et sa mère, Linda, est la deuxième femme de l'écrivain norvégien Karl Ove Knausgaard, qui note ce détail en juillet 2008 à la page 31 (réédition en Folio Denoël )du deuxième tome de son roman autobiographique intitulé Un homme amoureux.
    Une autre petite fille, au prénom de Sophie, ordonna certain jour à son père d'un air grave pour ne pas dire comminatoire : « Viens, maîtressier, maintenant nous allons faire de l'écrition».

    BookJLK17.JPGCe que plus tard je noterai dans mes carnets des années 1973 à 1992, parus sous le titre Les Passions partagées en 2004...

    Les mots des petits enfants sont aussi intéressants, pour un écrivain, que les premiers dessins de ses enfants, en tout cas jusqu'à six, sept ans. Dans Un homme amoureux, Knausgaard raconte que sa fille Vanja, l'aînée de Heidi, se fit reprendre un jour par sa maîtresse au prétexte qu'elle avait dessiné de l'herbe bleue alors que, dès le jardin d'enfants, l’on est supposé colorier l'herbe de son vert officiel, point barre.

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    Tout cela pourrait sembler insignifiant à un écrivain qui prend soin de fermer sa porte quand il travaille, ou alors qui en parlerait en pontifiant sur le génie enfantin que la société anéantit, etc. Mais on peut voir la chose autrement, et notamment à l’ère des écrivains se la jouant père moderne comme Knausgaard et moi-même en personne.

    Dostoïevski, qui a parlé merveilleusement des petits enfants, évoque un homme de lettres, dans Les gens de Stepanchikovo, qui a cloué une pancarte sur la porte de son bureau pour intimer du même coup le silence à son entourage: L'écrivain travaille.

    Or ce cuistre-là ignorait, comme beaucoup, ce qu'il y a à apprendre d'un enfant même tout petit, à l'opposé de ce que m'affirma un jour le génial satiriste Alexandre Zinoviev (logicien de renom mondial mondialement connu pour la satire antisoviétique Les Hauteurs béantes), comme quoi un enfant de moins de trois ans ne présente aucune espèce d’intérêt. 

    À la fin de l’année 1981, j'aurais pensé à peu près la même chose, à peine amusé par les enfants des autres et à des années-lumière d'imaginer que, moins de treize mois plus tard je découvrirais l'odeur du caca de petite fille et le miracle d’un premier sourire d’enfant, l'angoisse latente et les émerveillements autant que la tyrannie de cette présence, sans compter le non moins redoutable piège consistant à devenir parent d’enfant supposé rencontrer d’autres parents d’enfants au comité du jardin d’enfants autogéré, etc.

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    Karl Ove Knausgaard raconte tout ça en père moderne fou d’écriture, partagé entre les devoirs assumés du père-à-la-maison et l’envie de jeter par la fenêtre le baby et l’eau du bain de baby et même la mère du baby pour courir à son écritoire.


    Or s’il ne racontait ça qu’au titre de témoignage psycho-socio, cela ne m’intéresserait pas plus que de me rappeler, à supposer que je n’eusse été qu’un touriste de la paternité, le premier rot de Sophie ou le premier pet de Julie, la couleur de leurs petits pots ou leur façon de faire semblant de mourir avec le coup classique du faux croup. 

     

    Mais Knausgaard va beaucoup plus loin, et c’est pourquoi ce qu’il écrit m’a scotché dès les premières pages de La Mort d’un père, sur la terrasse d’un café préalpin où j’ai commencé de le lire dans la chaleur de cette fin d’été 2016, en sirotant une double Suze, découvrant en celui qu’on a, à plus ou moins juste titre, déclaré un « Proust norvégien », un de ces très rares écrivains contemporains pratiquant le TOUT DIRE à la fois intime et extime, familial et social, au fil d’un récit autobiographique tantôt temporellement linéaire, avec des effets de réel subits, et tantôt en dérives diachroniques multipliant les points de vue de la narration selon en fonction de la vision panoptique que j’essaie de pratiquer dans mon propre effort de constant décentrage existentiel et littéraire.


    Les écrivains qui ont évoqué leur enfance sont légion, et le genre compte autant de merveilles (la collection Haute enfance de Gallimard en est un des nombreux réceptacles) que de chroniques convenues ou carrément assommantes.
    Karl Ove Knausagaard parle assez peu de sa propre enfance dans La mort d’un père, contrairement à ce que laisse supposer la quatrième de couverture de la traduction française évoquent le « continent englouti » de ladite enfance, qui ne sera exploré que dans Jeune homme, troisième volet de son récit-fleuve. 

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    À propos de continent englouti, la plus extraordinaire approche de celui-ci se trouve plutôt, à ma connaissance, dans la plongée vertigineuse de Kotiv Letaev de l’écrivain russe Andrei Biély, sondant les eaux profondes de la mémoire d’un enfant (lui-même) dans les tout premiers mois de son existence terrestre, avec une précision et une puissance de restitution de visionnaire.

    Rarement on aura rendu l’émergence crépusculaire de la conscience enfantine avec autant d’acuité dans le notation des premières images vues par l’enfant (du monstre hirsute que représente une poule à la fantastique apparition du père se penchant sur le berceau, entre autres figures quasi mythiques) et de génie poétique dans leur restitution.

    biely1939nappelbaum.jpgOr Biély, au fait des observations de Jung et proche aussi de l’interprétation théosophique d’un Rudolf Steiner, impliquait sa propre capacité hypermnésique en recyclant ces premiers tâtons de la perception sensorielle et de l’effet sur l’enfant des premiers mots articulés, avec une capacité inégalée au TOUT DIRE… 

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    Kotik Letaev est un livre qu'on a l'impression de lire les paupières baissées et le regard tourné vers l'intérieur, lequel s'ouvrirait à l'Univers de la prime conscience.
    L'enfance de Kotik, à savoir l'auteur lui-même qui plonge son regard de voyant dans les turbulences de sa mémoire d'avant la troisième année, c'est d'abord le monde indifférencié que doivent percevoir les animalcules de la soupe originelle et toute la suite des créatures non consciente de leur sort, jusqu'aux iguanes accrochés à leurs promontoires, aux îles Galapagos, ruisselants d'eau de mer et faisant rouler les globes de leurs yeux comme de vieilles planètes.

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    En deça de toute identité, l'on se trouve soudain précipité dans l'espace et le temps, écorché vif, livré au soufle d'un verbe semblant d'avant la parole, avant toute limite établie, dans la polyphobnie chaotique d'AU COMMENCEMENT.
    Dans l'innocence d'un jour éternel, assis sur la pelouse d'une placide maison familiale, l'enfant barbouillé de terre déchire minutieusement les élytres d'un scarabée tandis qu'au-dessus de lui, tombée de ce ciel où ils lui ont dit que Lebondieu demeurait, tonne puissamment une voix, qui n'est peut-être que celle d'un fulminant orage d'été.


    Or le craquement sinistre de celui-ci me rappellera toujours, à moi l'enfant des climats alpins de l'ère historique, cette scène du premier massacre et le choc terrible des titans antédiluviens se dressant les uns contre les autres aux créneaux des monts de Savoie ou de l'Oberland maternel.


    Ptérodactyles, Iguanodons, Tyrannosaures. Dans la pénombre du bureau de mon grand-père, je coloriais leurs images aux crayons Prismalo. Ou bien, autre réminiscence confuse: cet après-midi de foehn à l'air de plomb liquide, où l'enfant avait cru qu'ils avaient résolu de le laisser périr de soif, seul dans son nid de Varicelles. Comme elles grouillaient alors au-dessus de l'oreiller rose sentant les larmes et la verveine, ces Varicelles aux trompes de sangsues et aux ailes de papier de soie, qui tournoyaient à chaque poussée de fièvre. Et comme il les avait maudits, alors, sans pouvoir dire quoi que ce fût, elle la mère aux mains gercées (une voix un peu plus haute et plus impatiente) et lui le père exhalant la matin l'eau de Cologne et le soir la fumée de ses Parisiennes. Et le tonnerre secoue la maison. Et l'enfant crie sans mot dire: « Au secours ! ». Et la mère: « Je n'en peux plus ! ». Et le visiteur à l'odeur inconnue et aux mains pommadées: - C'est la croissance, Madame.

    Au commencement était le chaos-sans-images-et-sans-heures. « En ce temps-là il n'y avait pas de moi - il y avait un corps chétif; et la conscience, en l'étreignant, se vivait elle-même dans un monde impénétrable et incommensurable. En moi se formaient des bouillonnements d'écume; la chaleur m'écumait; j'étais torturé, chauffé au rouge; le corps ébouillanté bouillonnait de conscience (os dans acide grésillent, pétillent et bouillonnent). Enfin écuma la première image et ma vie se mit à bouillonner d'images, écuma d'écume montant à moi ».


    b9b51432f79f8f3cffb59d6fcf6b075c.jpgCes images, ce sont les mythes, fleurs étranges remontant des grands fonds de l'inconscient de l'Espèce, les archétypes efflorescents de la pensée anthropomorphe, elle-même née de la pensée cosmique. Ou c'est la basse continue d'un long jour de Scarlatine. Une puissance amère et brûlante s'est emparée de l'enfant, lequel non seulement cuit dans le feu comme un pain de charbon, mais sait à présent que cette chose qui commence à se craqueler dans les flammes, c'est lui-même.
    JE SUIS MOI ! Et j'arrache mes draps, mais les Frissons, dont il est notoire que ce sont les sbires de la sorcière Scarlatine, continuent de me glacer de leur souffle brûlant.De temps à autre cependant, et quel apaisement ce sera par les années, les draps reviennent à l'enfant tout frais et parfumés, et la lumière vaporeuse filtrant de la fenêtre ouverte à travers les rideaux tirés, paraît chargée d'une vapeur de tisane et des premiers souffles printaniers.
    Puis ce sont les premières représentations. Là, les chambres de DEDANS où cohabitent enfants et mamans, dans un rempart odoriférant d'encaustique et de Baume du Tigre.Là-bas, l'univers plus mystérieux de DEHORS que rejoignent chaque matin les papas - l'univers des sensations, des images, des émotions et des mots en tas. Et ce tas est le monde...
    « Qu'est-ce que cela ? demande la mère en désignant une poule derrière les grillages du fond du jardin. Et l'enfant de répondre: « Une poule », et de préciser sous cape: « La poule ? Eh bien, c'est quelque chose de crêtelé-plumeté, ça caquète, ça crétèle, ça picore, ça s'ébouriffe; ça ne change pas au gré de mes états d'âme; la poule, c'est imperméable à tout; et qui plus est, c'est parfaitement distinct; incompréhensible; et pourtant combien précise, époustouflante, cette poule qui vaque à son existence picorante, ébouriffée. D'un côté, mon moi, et de l'autre une mouche. La mouche me tourmente ».

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    Quant au TOUT DIRE relatif aux enfants de Karl Ove Knausgaard, dans le 50 premières pages d’Un homme amoureux, il est tout autre, pour ainsi dire behaviouriste et concentré sur la micro-réalité de la vie quotidienne partagée entre bref séjour estival chez des amis (vite effrayés par la demande exacerbée de trois mômes), sautes d’humeur de la mère et du père à l’avenant, caprices et crises, après-midi au parc d’attractions qui oscille entre petits bonheurs (« Il nous fallut débourser quatre-vingt-dix couronnes pour qu’elles aient chacune leur petite souris ») et soudaines crispations, jardins d’enfants qu’on essaie et dont on change, ainsi de suite, en souriant plus ou moins jaune, chacune et chacun étant supposé « faire avec »…

  • Pour tout dire (15)

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    À propos des larmes du fils et du rire de la grand-mère ivre. De la dépouille du père et de la mort qui n'existe pas.


    Les dernières fois que j'ai rendu visite à ma très vieille marraine, à Lucerne où elle finit ses jours dans une confortable institution de la Ville, nous avons bien ri, sauf la toute dernière où elle était inconsciente et portait déjà le masque de la mort.
    Je me suis rappelé nos rires en lisant, dans La mort d'un père, le récit que l'auteur fait d'une fin de journée où son frère aîné et lui ont passé des heures à nettoyer la saleté de la maison de leur grand- mère, laquelle leur a demandé si souvent s'il leur arrivait de boire qu'ils ont fini par comprendre que, loin de le craindre, elle leur suggérait plutôt de s'accorder un petit verre ou même plusieurs; tant et si bien que le trio se met à la vodka-sprite et que la grand-mère, plutôt abattue et prostrée jusque-là, paraît se réveiller, retrouve sa pétulance et son goût pour les jeux de mots facétieux et les bonnes histoires qu'elle n'en finit pas de répéter.
    Une bonne histoire qui ne cessait de mettre notre tante Lena en joie ( c'est le prénom que j'ai donné à ma marraine dans plusieurs de mes livres à caractère autobiographique) était celle d'une interminable et harassante promenade dominicale au retour de laquelle notre grand- père, connu pour sa ladrerie, et qui estimait que prendre un bus serait du gaspillage, recommanda à ses trois filles, épuisées par la marche, de boiter le long de la route afin d'apitoyer quelque automobiliste...
    De la même façon, alors que son fils n'est même pas enterré, la grand-mère des deux frères rit presque autant que Karl Ove a versé de larmes sur son père dont il affirme pourtant qu'il a maintes fois souhaité la mort.
    Si les premières pages de La mort d'un père évoquent, de manière quasi clinique, ce qui se passe dans un corps lorsque son coeur cesse de battre et qu'il devient une sorte de chose inerte au milieu des autres, le dernier paragraphe du récit autobiographique de Knausgaard marque une sorte de coda après que Karl Ove a fait une deuxième visite à la chapelle où repose son père défunt - la première s'est faite la veille en compagnie de son frère - et conclut ainsi: « Cette fois j'étais préparé à ce qui m’attendait et son corps, dont la peau s’était encore ternie au cours des dernières vingt-quatre heures, n’éveilla aucun de sentiments qui m’avaient déchiré la veille. Ce que je voyais maintenant, c’était son côté sans vie. C’était le fait qu’il n’y avait plus de différence entre ce qui avait été mon père avant et la table sur laquelle il reposait et, ou le sol sur lequel la table était posée, ou la prise électrique sur le mur sous la fenêtre, ou le câble qui courait jusqu’à la lampe à côté. Car l’être humain n’est qu’une forme parmi d’autres formes que le monde exprime encore et toujours, non seulement dans ce qui vit mais dans ce qui ne vit pas, marqué dans le sable, la pierre, l’eau. Et la mort que j’avais toujours comme la chose la plus importante de la vie, obscure et attirante, n’était plus qu’un tuyau qui éclate, une branche qui casse au vent, une veste qui glisse d’un cintre et tombe par terre ».
    Le constat paradoxal d'un grand écrivain yougoslave, Milos Tsernianski, selon lequel « la mort n'existe pas », m'est revenu à la lecture de ce livre profondément ému et émouvant de Knausgaard qui ne dit pas autre chose, non pas du tout que la réalité de la mort soit inexistante pour les vivants ni qu'une hypothétique autre vie posthume efface cette réalité, mais que la mort en soi n'a aucune autre existence que dans nos cœurs et nos larmes d'un temps bientôt passé. La mort est bel et bien omniprésente dans ce livre autant que dans nos vies, mais la grandeur toute simple de La mort d'un père tient à ressusciter tout le vivant avant la mort, comme Proust l'a fait en érigeant sa cathédrale de mots.

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    Ce que je me dis cependant, au terme de ces 538 pages marquées au sceau d'une extrême sensibilité et d'une espèce d'objectivité douce et décente ( même quand il remarque que sa grand-mère se pisse dessus), c'est que l'appellation de « Proust norvégien » collée à Knausgaard, quoique justifiée à divers égards, comme on pourrait le dire à d’autres égards un Thomas Bernhard ou un Charles Bukowski scandinave, ne devrait pas nous masquer l'évidence combien plus essentielle d'une voix et d'une vision, d'une musique intérieure et d'une écriture totalement originales.

  • Pour tout dire (14)

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    À propos de l'immonde dernière UNE de Charlie-Hebdo et de ce qu'elle nous dit de l'abjection abusant du droit de TOUT DIRE. Sur la beauté, par contraste, des relations mimétique liant les deux frères Knausgaard, très finement détaillées dans La mort d'un père. Du trésor de mémoire brassé à pleines mains par le fils cadet en train de nettoyer la maison de sa grand-mère souillée par son père en fin de vie. Du somnambulisme et des magies de l'enfance. 

    La découverte, ce matin sur les réseaux sociaux, de l'abjecte dernière couverture de Charlie-Hebdo accommodant les victimes de la tragédie d'Amatrice à la sauce italienne, me fait tellement gerber que, colère, j'en serais presque à souhaiter que les responsables de cette ignominie soient ensevelis sous les décombres de leur locaux soudain frappés par un tremblement de terre. Mais un meilleur traitement consisterait peut-être à les obliger à reverser les bénéfices de cette provocation aussi vulgaire qu'inhumaine aux familles des victimes...

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    Or en même temps que je découvrais cette saloperie, je lisais les pages de La mort d'un père consacrées aux années de jeunesse de Knausgaard, où celui-ci évoque le même genre de dérapages satiriques – sans rien pour autant de la visée cupide des cyniques nauséeux de Charlie-Hebdo - qui auront marqué certains de ses écrits, dans une revue estudiantine où il faisait ses débuts de journaliste occasionnel. 

    Vingt ans plus tard, en nettoyant la merde paternelle dans la maison de sa grand-mère, il juge ses exploits de jeunesse sans se battre les flancs mais sans invoquer non plus l'argument, galvaudé par certains, de la liberté de TOUT DIRE.

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    La théorie développée par René Girard sur la relation mimétique trouve, dans le rapport entretenu par Karl Ove et son frère aîné Yngve, autant que dans le lien d'amour-haine les attachant à leur père, une illustration magnifiquement détaillée par l'autobiographe, à commencer par le constant effort du jeune garçon de plaire à son brillant grand frangin, quitte à se rabaisser lui-même alors que son modèle se déglingue un peu avec les années. 

    9780857862310.jpgSur Messenger, l'autre soir, une nouvelle « amie Facebook » me parlait de l'essai d'un jeune journaliste américain du nom de Jonah Lehrer, qui affirme que Proust fut sans le savoir un précurseur des neurosciences. De son côté, le « Proust norvégien », revenant sur deux interviews de grands auteurs norvégiens, puis se livrant à une mise en abîme mémorielle étonnante à partir des marques de lessives ponctuant ses souvenirs, relance lui aussi une espèce d’anamnèse d'une remarquable précision à double valeur poétique et, peut-être, scientifique.
    Ce que Jonah Lehrer affirme de Proust pourrait-il être appliqué à une autre « entreprise qui n'eut jamais d'exemple » telle que les Confessions de Rousseau ? Comme Jean Starobinski n'est pas encore mon « ami Facebook », je laisse la réponse en suspens. Le neurobiologiste Francisco Varela étant inatteignable lui aussi pour cause de décès , je ne saurais attester la valeur scientifique de la phénoménologie de la perception comparée chez Rousseau, Proust et Knausgaard, mais ce qui est sûr est qu’il y a chez celui-ci un sismologue de la mémoire autant qu'un auto-analyste psychosomatique (notamment dans sa remémoration des errances somnambuliques qu'il partage avec son frère et son père) dont les observations ressuscitent nos propres souvenirs avec une fraîcheur et une limpidité parfaites.

    Unknown-3.jpegEn voici un exemple aux pages 444-446 de La Mort d’un père, où le nettoyage de la bauge paternelle inspire ces lignes au fils :
    « L’odeur de chlore et le design de la bouteille me ramenèrent aux années 70, plus précisément au placard sous l’évier de la cuisine où se trouvaient les produits d0entretien. Le Cif n’existait pas à cette époque mais il y avait de l’Ajax en poudre dans une sorte de flacon, rouge, blanc et bleu. Du savon noir. De l’eau de Javel dans sa bouteille en plastique bleu avec son bouchon à rainure sécurisée qui n’avait pas changé. La marque OMO aussi. Et puis il y avait une boîte de lessive avec l’image d’un enfant qui tenait la même boîte et, sur celle.ci, encore l’image de l’enfant et ainsi de suite. Est-ce que c’était la marque Blenda ? En tout cas je m’aiguisais l’esprit sur cette mise en abyme, finalement infinie et qui existait aussi ailleurs, dans la salle de bains par exemple, où, en en tenant un miroir derrière sa tête, on pouvait voir les images se réfléchir à l’infini tout en rapetissant jusqu’à l’invisible. Mais que se passait-il au-delà du visible ? Est-ce que la réduction se poursuivait ? «Il y avait tout un monde entre les marques de l’époque et celle de maintenant, et avec elles me revenaient les bruits, les goûts, les odeurs, c’était totalement irrésistible comme l’est tout ce qu’on a perdu, tout ce qui a disparu. L’odeur d’herbe tondue à ras et nouvellement arrosée quand on est assis sur le terrain de foot après l’entraînement, l’ombre immense des arbres immobiles, les cris et les rires des enfants qui se baignent dans le lac de l’autre côté de la route, le goût fort mais sucré de la boisson énergétique XL-1. Ou encore le goût de sel qui remplit fatalement la bouche quand on plonge dans la mer, même si on l’a bien pincée en fendant l’eau, le chaos de courants et de bulles d’air en dessous mais aussi la lumière dans les algues et les plantes et les rochers nus, les grappes de moules et les colonies de balanes d’une incandescence tranquille et modérée sous le soleil au zénith d’un ciel bleu et sans nuages par une journée d’été », etc. 

    P1080655.jpgAprès cela d’éminents commentateurs littéraires ou médiatiques parisiens à la Pierre Assouline, la ramenant au seul motif que les livres de Knausgaard « cartonnent », selon l'expression hideuse en usage, prétendront que l'autobiographie du Norvégien n'est qu'un magma informe. Mais passons sur ces piètres lecteurs aux lunettes de béton…

    Autre récit de mémoire de Karl Ove Knausgaard, revenant sur ses débuts de journaliste littéraire, alors qu’il suivait les cours d’une académie d’écriture, au tournant de sa vingtaine. hauge_stige.jpg
    Comme il m'a été donné de faire, en plus de 40 ans, plusieurs centaines d'interviews d'écrivains tantôt très connus et tantôt moins, je ne suis donc pas trop mal placé, après en avoir réussi un certain nombre et foiré quelques-unes, pour apprécier le récit de deux rencontres, l'une bien préparée et réussie malgré de grosses difficultés à apprivoiser le vieux bougon (le poète Olav H. Hauge, fameux en Norvège), et l'autre complètement loupée faute de préparation, aboutissant, après corrections du texte par l’écrivain lui-même (le non moins prestigieux Kjartan Fløgstad, incarnant LE grand auteur norvégien de l’époque aux yeux du jeune homme) au refus de toute publication par l’interviewé, à la grande honte de l’intervieweur…
    L'humiliation (que son père lui a fait subir maintes fois) autant que les échecs ont valeur initiatrice au même titre que les réussites, et le ressentiment est lui aussi une composante positive dans l'apprentissage du métier de vivre et d'écrire.

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    C'est en tout cas ce que je me dis au fil de la lecture des dernières pages de La mort d'un père de Karl Ove Knausgaard, de loin le plus beau livre que j'aie lu depuis 2015 qui fut pour moi l'année de l'Atlas d'un homme inquiet de Christoph Ransmayr, et l’idée m’enchante que l’autobiographie-fleuve de Knausgaard me réserve encore deux volumes traduits (Un homme amoureux et Jeune homme, totalisant déjà 1300 pages) et trois autres à venir,  d'autant plus que cette lecture se poursuivra tantôt du côté de Sète (dès la semaine prochaine) puis en Californie (en février 2017), après d’éventuels sauts à Paris ou Bergen , parallèlement à la suite de la (re) lecture de la Recherche du temps perdu du « Knausgaard français » dont il me reste au moins 2000 pages à savourer en bonus – et qui dit que les jeune retraités ne lisent plus, non mais ?

  • Pour tout dire (13)

    littérature




    À propos de la quête d'un mythique grand langage oublié qu'il incomberait à l'écrivain de revivifier. Ce qu'en dit William Faulkner, qui s'estimait un poète raté, et ce qu'il en disait de Thomas Wolfe.

    Y a-t-il un langage qu’on puisse dire total ? Est-elle du ressort humain, telle langue qui, dans la forme la plus concentrée et la plus intelligible à la fois, ferait la somme de tout ce qui peut s’exprimer ? Comment saisir, par la parole, les hantises les plus obscures de l’homme, et comment signifier ses aspirations essentielles ?

    Dans son acception la plus large, seule la poésie relève ce défi, qui tend à résumer « toute l’histoire du cœur humain sur une tête d’épingle », selon l’expression de Faulkner qui concevait lui-même la poésie comme un « moment émouvant, passionné de la condition humaine distillée jusqu’à son essence absolue ».


    littérature« Je voulais être poète, affirmait-il lui-même, et je me considère aujourd’hui comme un poète manqué, pas du tout comme un romancier mais comme un poète manqué qui a dû se contenter de ce qu’il était capable de faire. »

    Or son œuvre peut être envisagée comme un seul vaste poème visant à « montrer l’homme en conflit avec ses problèmes, avec sa nature, avec son propre cœur et avec ses semblables ».

    littératureL’écrivain de son époque qu’il place le plus haut, bien que son œuvre soit également, selon lui, un échec, c’est Thomas Wolfe, plus héroïque dans son effort de « tout dire dans chaque paragraphe avant de mourir » que ne le furent un Hemingway ou un Dos Passos.

    Si l’aspiration à jamais inatteignable du poète est de TOUT DIRE, il me semble révélateur que Faulkner lui-même se soit attaché à faire parler ceux qui, justement, ne peuvent s’exprimer ou en sont réduits à des balbutiements.

    Dans l’incantation obscure de l’idiot ou de l’ensauvagé, il s’est mis à l’écoute du parler humain à sa source confuse et s’est attaché à transcrire une espèce de « langage sous le langage » qui rejoint à la fois les tâtons extrêmes du Joyce de Finnegan’s Wake ou du Céline de Guignol’s band et la recherche éperdue de Thomas Wolfe : « Ô déserts où l’on se perd en des labyrinthes incandescents, sous les étoiles, perdus sur cette terre de cendre grise et terne, perdus ! Muets devant nos souvenirs, nous cherchons le grand langage oublié… »



  • Pour tout dire (12)

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    À propos de ce qu'on appelle la poésie. Du noir irradiant de lumière des poèmes d'Agota Kristof. Que le TOUT DIRE de la poésie exclut à la fois le formalisme cloué et le n’importe quoi.

    À quoi rime la poésie ? Que diable vient faire un poème dans le monde actuel ? Combien étaient-ils au Salon du livre de Florence en avril 1300 pour faire signer leur exemplaire de la Commedia à l'arrogant Alighieri ? Peut-on se fier à la traduction en chinois des poèmes de Mallarmé qui ont déjà pâti d'une nouvelle version en français commercial ? Et que dire de la version en français non commercial de Szögek d'Agota Kristof, éditée chez Zoé sous le titre lapidaire de Clous et la tutelle de Marlyse Pietri, fondatrice et ancienne patronne de la maison genevoise où parut déjà L'Analphabète, et qui raconte comment ces poèmes lui ont été transmis.


    3092940312.jpgTelles sont les questions que j'ai (re)commencé de me poser en lisant L'instant, poème traduit du polonais d'Adam Zagajewski, avec ces mots qui me parlent dans une langue par delà les langues qui relève, précisément, de la poésie.

    L’instant


    Dans une église romane, les pierres rondes
    qui moulurent tant de prières,
    tant de générations, se taisaient humblement
    et les ombres sommeillaient dans l’abside
    telles des chauves-souris dans les fourrures de l’hiver.
    Nous sortîmes. Un pâle soleil luisait,
    une petite musique bourdonnait faiblement
    d’une des voitures, deux geais
    regardaient attentivement les humains, nous,
    dans l’air flottaient les fils soyeux de la nostalgie.
    Que le moment présent est audacieux,
    il se permet une existence insouciante
    à même les flancs de ce vieux temple
    déjà tellement fatigué,
    et en attente des millions d’années à venir,
    des guerres futures, des ères géologiques,
    des armistices, des congrès, des changements de climats -
    cet instant – qu’est-il ? – À peine
    un moustique, une petite mouche, une poussière, une fraction de respiration,
    et pourtant il a tout envahi,
    il a gagné le cœur des herbes craintives,
    il vit dans les tiges et dans les gènes
    et dans la prunelle de nos yeux.
    Cet instant, mortel comme toi et moi,
    était plein d’une joie incompréhensible, folle,
    infinie, comme s’il savait
    quelque chose que nous ignorons.


    Tout de suite après cet aperçu d'un instant qui n'en finit pas de luire comme l’or du brin de paille de Verlaine, je lis les vers du premier poème du recueil posthume d'Agota Kristof, intitulé Nincs miért járdát cserélni, ce que Maria Maïlat a traduit par Aucune raison de changer de trottoir, et dont les vers en langue française donnent ceci:


    Aucune raison de changer de trottoir
    Dans le crépuscule perdant son équilibre
    un oiseau libre s’envole de travers
    sur la terre il n’y a que des semailles
    silence indicible
    et insupportable
    attente
    Hier tout était plus beau
    la musique dans les arbres
    le vent dans mes cheveux
    et dans tes mains tendues
    le soleil
    Maintenant il neige sur mes paupières
    mon corps
    est lourd comme le rocher
    mais aucune raison de changer de trottoir
    et aucune raison de
    s’en aller dans les montagnes


    10806404_762750983792425_915090614535016601_n.jpgL'oiseau qui vole de travers est un motif récurrent dans les poèmes d'Agota Kristof, dont le plus saisissant s'intitule précisément L'oiseau, ce qui se dit en hongrois A madár, et qu’on peut citer en entremêlant les deux versions :


    A Madár
    L’oiseau

    Súlyos nagy madár voltam és neha
    Je fus un grand oiseau lourd et parfois
    ráismertem a városokra
    je reconnaissais les villes
    ahol már jártam egyszer
    que j’avais traversées jadis
    különösen a hidakat szerettem
    j’aimais surtout les ponts
    és a kerteket ahol este
    et les jardins où le soir
    nyáron tánkosok lebegnek
    en été les danseurs flottaient
    a lámpak alatt
    sous les réverbères
    féltek mikor árnyékom rájuk esett
    ils avaient peur lorsque mon ombre tombait sur eux
    en is féltem mikor a bombák hulltak
    moi aussi j’avais peur quand les bombes pleuvaient
    mesze repültem s mikor csönd lett
    je m’envolais loin et lorsque le silence régnait
    visszajöttem hoszasan lebegni
    je revenais planer longtemps
    a gödrök és halottak fölött
    au-dessus des fosses et des morts
    szerettem a halált
    j’aimais la mort
    szerettem játszani a halállal
    j’aimais jouer avec la mort
    a sötet hegyek fölött néha
    au-dessus des sombres montagnes parfois
    összecsuktam a szárnyam és mint a kõ
    je refermais mes ailes et telle une pierre
    lezuhantam egy szakadékba
    je me laissais tomber dans l’abîme
    de sohasem egészen sohasem egészen mélyre
    mais jamais jusqu’au bout jamais jusqu’au plus profond
    még feltem
    pour l’heure j’avais peur
    meg csak a mások halálát szerettem
    pour l’heure j’aimais la mort des autres
    és nem az enyémet
    et pas la mienne
    az én halálomat csak késõbb szerettem meg
    ma mort je l’ai aimée plus tard
    sokkal késõbb
    beaucoup plus tard
    mikor már fáradt voltam és éehes és szomorú
    lorsque j’étais déjà fatigué et affamé et triste
    mikor már semmitöl sem féltem
    lorsque je n’avais plus peur de rien
    csak nésztem a köveket és a ködös
    je ne regardais que les pierres et les brumes
    dans szakadékot
    les abîmes
    és a szárnyaim öszecsukódtak
    et mes ailes se sont refermées.


    Le thème du paradis perdu (Lost paradise, etc.) est un poncif de la poésie universelle, mais le TOUT DIRE de celle-ci se distingue par sa façon d'accommoder les lieux communs au dam de tout langage commercial - le trouvère trouve et fait ainsi la pige à la cheffe de projet et à son boss formaté au M.l.T. Ce qui, soit dit en passant, n'exclut aucunement la poésie des bureaux.


    L'oiseau boiteux d'Agota Kristof n'est pas là juste pour figurer la blessure ou la tristesse: il relie l'herbe du ciel et la suie des villes où des femmes et des hommes se cherchent et se perdent et croient se retrouver alors que c'est déjà l'automne auquel il n'est pas exclu que succède un hiver nucléaire - mais la poésie n'est jamais tout à fait explicite en de tels termes.

    Les larmes versées, autant que les larmes retenues, ont inspiré de plus ou moins bons poèmes, mais la tristesse ne purifie pas sur commande, ni n’est garante de poésie.

    Me reviennent, à ce propos, ces vers de Vladimir Holan, tiré du recueil Douleur :

     

    Larme

     

    Il n’y a pas de larme humaine

    qui ne coulerait en même temps

    sur le visage de la Vierge Marie.

     

    Il n’y a pas de larme humaine

    Que n’aurait pleurée en même temps

    L’ange gardien.

     

    Mais il n’y a pas non plus de larme humaine

    Qu’au même instant tu ne trouverais dans les yeux du serpent.

     

    Je lis maintenant ces deux vers d’Agota Kristof :

     

    « Le ciel n’est qu’un immense

    chagrin bleu »,

    comme sertis dans le poème intitulé Berceuse, et l’ensemble du poème en acquiert une sorte de densité musicale particulière faite de peine et de joie mêlées, qui donne raison à Maria Maïlat quand elle affirme que « chaque poème libère une source d’air et de lumière ».

    L’échappée ne se fera pas ainsi par le contrepoint de berceuses illusions, avec les mots consolateurs qui rassurent, mais c’est de la douleur même qu’émanent cet air et cette lumière :

     

    Berceuse

     

    Fais ton lit et couche-toi

    et regarde par la fenêtre

    comment frandissent au-dehors

    ce printemps et la tristesse

    le ciel n’est qu’un immense

    chagrin bleu

    et les arbres éclatent des sanglots

    à chaque éclosion de fleurs.

    Toi, ne pleure pas, enlève tes habits

    Enlève ta vie,

    Elance-toi nue, et réjouis-toi

    D’être seule

    aans le printemps

    dans le ciel dans les arbres

    dans la lumière

    réjouis-toi de ne pas te lever

    plus parler, plus répondre

    plus marcher.

    Ne pense pas au froid ne bouge pas

    Sur ton corps blanc

    Le soleil descendra

    Quand les maisons d’en face

    Seront démolies

    Et aussi les cheminées et

    Les antennes de la télévision.

     

    Que pèse la douleur en poésie ? Ou plus exactement, que pèse la poésie devant la souffrance des hommes ? Le philosophe allemand Theodor Adorno a écrit ceci, dont on a fait un usage souvent réducteur, mais il l’a bel et bien écrit : «Plus la société devient totalitaire, plus l’esprit y est réifié et plus paradoxale sa tentative de s’arracher à la réification de ses propres forces. Même la conscience la plus radicale du désastre risque de dégénérer en bavardage. La critique de la culture se voit confrontée au dernier degré de la dialectique entre culture et barbarie : écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes ».

    Avec le recul, et après les multiples nuances apportées à cette « interdiction » de la poésie par Adorno, la réflexion sur le rôle et la valeur de la poésie face à la barbarie, autant que celui de l’art, est à reprendre plus sereinement dans la foulée de l’Esthétique hégélienne, etc.

    Pour ma part, j’ai toujours préféré la compagnie des poètes à celle des philosophes, exception faite des penseurs qui sont à la fois artistes et poètes, et voici pourquoi je relis ce soir cet autre poème de Vladimir Holan tiré de Douleur :

     

    À l’aube 

    Oui, c’est déjà l’aube… Un linge sale

    sur le corps lavé d’une belle…

    Toucher, ah seulement toucher,

    mais de rien déjà plus même le rêve !

    Toi aussi c’est en vain là-bas que tu t’efforces de haut en haut,

    Car qui est descendu dans la poésie,

    Jamais il n’en ressortira…

     


    thumb-large_kristof_140x210_109.jpgJ'ai maintenant devant moi deux poèmes d'Agota Kristof, Clous et Émigrants, en m'apercevant pour la première fois qu'elle a un piercing cruciforme dans son nom, qui évoque le Christ. Or le titre du recueil, Szögek, signifie Clous ? Mais lesquels ? De la croix, du cercueil ou de la vie qui nous traverse ?
    Je lis alors la traduction de la fin du poème, sans majuscules ni ponctuation:


    clous émoussés et pointus
    ferment les portes clouent les barreaux
    aux fenêtres de long en large
    ainsi se bâtissent les années ainsi se bâtit
    la mort


    Au début de La mort d'un père, Karl Ove Knausgaard parle de notre façon de planquer « la mort » sous le tapis. De cet effort contemporain de ne pas voir ce qui est ou de le maquiller découle une série américaine hyper-vivante au titre de Six feet under, et l'autobiographie de Knausgaard est elle aussi hyper-vivante, de même que la poésie d'Agota Kristof dit la vie, fût-ce avec une arêtes dans la gorge et une croix au mur comme dans le bureau de celle qui écrit, au début de Clous :


    au-dessus des maisons et des vies
    un léger brouillard gris
    avec mes yeux pleins de feuilles
    à venir dans les arbres
    j'attendais l'été
    j'aimais par-dessus tout
    dans l'été la blanche
    la chaude poussière
    insectes et grenouilles s'y noyaient
    quand la pluie ne tombait pas
    pendant des semaines


    Ce monde est très mal foutu, où l’estivale langueur signifie en même temps la mort par noyade des « insectes et grenouilles », et cela aussi le TOUT DIRE de la poésie l'exprime, qui n'appartient pas qu'aux spécialistes diplômés ès rhétorique.

    De quoi parle-t-on ? Y a-t-il beaucoup de poèmes peints dans un musée comme le Kunstmuseum de Vienne ? Thomas Bernhard, dans sa démolition constructive de Maîtres anciens, n'allait y voir qu'un portrait de vieil homme du Tintoret, et pour ma part j'y suis retourné plusieurs fois pour une seule petite vierge et son âne peinte par un artiste rhénan inconnu de je ne sais plus quel siècle.
    Pareil pour les anthologies poétiques, où s'entend un formidable arrière-bruit de machines à coudres avec force alexandrins à douze pattes et force fortiches hémistiches ou autres pentamètre ïambiques, mais dans ce monceau de words words words filtrent parfois quelques mots parfois même arrangés à la diable (au regard sourcilleux du Spécialiste) et cela donne Szögek d'Agota Kristof ou Émigrants, entre soixante-six autre autres morceaux.


    À l'hiver 1956 j'avais neuf ans, le soir de cette année terrible nous écoutions à la radio les nouvelles de Budapest et plus tard les enfants de réfugiés se sont pointés dans nos préaux avec leurs habits gris. Je me le rappelle à l’instant en lisant Émigrants d’Agota Kristof :


    en apesanteur vous marchez sur des routes droites
    qui ne mènent nulle part
    nous nous sourions comme les amoureux à leurs débuts
    pensifs vous me regardez les maisons et les jardins
    ne laissent aucune trace sur vous semblables aux nuages
    vous filez par-dessus les clochers et les montagnes
    vos pieds sans racine ne se blessent pas
    de très loin vous regardez vos douleurs
    sans âme arrachées de vous
    demain est déjà derrière vous nos mille espoirs
    en larmes nous font signe embrassons-nous vite
    de vos lèvres immobiles quelle triste
    fumée monte de ces chansons mortes
    au bord de la route les arbres blancs bruissent et
    vous nous disiez au revoir de vos mains ternes
    pendant que vous disparaissiez dans la course d’un train matinal
    étourdis par le claquement des roues

    La poésie peut être politique, de Dante à Mahmoud Darwich, ou bien amoureuse, élégiaque, savante voire ésotérique, ou fantaisiste ou cour de récré genre Prévert, ou fleur de cimetière quand Brassens chante Pensées des morts de Lamartine, mais son TOUT DIRE exclut à mes yeux les clous du tout-formel autant que du n'importe quoi.
    La poésie n'est pas n'importe quoi. L'idiotie nivellatrice contemporaine fait d'un coucher de soleil tatoué sur l'épaule d'une bimbo l'équivalent d'un poème de Rimbaud reproduit sur un mur de couloir de métro, alors que les mots de la vraie poésie (ce poème d’Illuminations recopié par une main fervente et précise) exclut le cliché ou en transforme le plomb en or.
    Le TOUT DIRE de la poésie procède forcément d'une traduction. Celle des poèmes d’Agota Kristof par Maria Maïlat rend la sourde musique, dure et douce à la fois, tantôt par le tranchant des mots cloués et tantôt par la fluidité bleue qui voit filer les nuages blancs entre les barreaux...
    Charles-Albert Cingria écrivait ceci à propos de la poésie de Pétrarque : « L’écriture est un art d’oiseleur et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini »…


    Agota Kristof. Clous. Poèmes hongrois et français, traduit par Maria Maïlat.Editions Zoé, 2016, 197p.

    Adam Zagajewski. Mystique pour débutants et autres poèmes. Traduit du polonais par Maya Wodecka et Michel Chandeigne. Fayard/Poésie, 1999.

    Vladimir Holan. Douleur. Pierre Jean Oswald, 1967, 129p.


    Karl Ove Knausgaard. La mort d’un père. Denoël/Folio, 2016, 538p.

  • La boîte à outils de Dantzig n’est (très) utile qu’à l’inutile…

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    Après son mémorable Dictionnaire égoïste de la littérature française, prodige de lecture sensible frottée de poésie, mais aussi de mille propos personnels piquants, bienvenus, impertinents voire exaspérants de mauvaise foi, l’écrivain, en poète plutôt qu’en théoricien, nous propose un nouvel inventaire, pléthorique et atypique,  de la réalité transformée par la Littérature.

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    C’est d’abord une question de langage, vu que le mot a un double sens évoquant la polysémie des mots-valises, lesquels mériteraient eux aussi une théorie de théories à la Dantzig. On a bien lu : théorie de théories et non théorie DES théories, étant établi que la théorie, complot de l’intellect humain, désigne aussi son dénombrement. Il y a  de fait, au monde, plein de théories comme il y a, sur terre, une théorie d’humains dont certains sont de véritables théories sur pattes.

    J’en connais un qui est le parangon du genre, en la personne de l’écrivain ex-libraire et ex-éditeur à L’Âge d’Homme Claude Frochaux, auteur du formidable maelstrom théorique de L’Homme seul et qui théorisait déjà à plein régime dans sa petite librairie d’anar du vieux quartier de Lausanne, il y a de ça plus de cinquante ans.

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    Or notre ami Claude  me soutenait une fois de plus, l’autre jour, comme nous évoquions l’évident déclin de la littérature actuelle de langue française par rapport à celle de la première moitié du XXe siècle, que l’année 1960 marquait un tournant, pour les créateurs contemporains, écrivains et artistes, au-delà duquel les natifs de millésimes ultérieurs n’avaient plus guère de chance d’égaler leurs aînés...

    Point d’écrivain remarquable né en 1970, en 1975, en 1980 voire en 1990 ? Hélas non selon la théorie de Frochaux. Et Charles Dantzig n’y échapperait même pas, puisqu’il est né en 1961…

    Pour ma part, je ne crois pas un instant à la validité de cette théorie, et pourtant elle me dit quelque chose, et d’abord sur Frochaux lui-même, raisonnant comme pas mal de gens de sa génération d’accord pour répéter «après nous le déluge», estimant que la Grand Culture Occidentale a pris fin avec les années 60-70 correspondant à leur propre jeunesse,  sans regarder vraiment ce qui s’est fait après eux ; et ensuite pour ce que représente la notion même de théorie, et plus encore la notion de réalité augmentée dont parle la Littérature depuis des siècles, et probablement pour d’autres siècles à venir,  dont Charles Dantzig scrute les mille facettes avec une fantaisie imaginative qui fait la pige à la théorie de Frochaux et de ses semblables fossoyeurs. Rappel à l'appui: quand on demandait à Soljenitsyne ce qu’il pensait de la mort du roman, il répondait que le «roman», sous quelque forme que ce soit,  vivrait tant que l’homme vivrait…

     Comme un immense inventaire sensible

    Je suis revenu à Charles Dantzig après deux ou trois ans d’éloignement voire de rejet. Après son éblouissant Dictionnaire égoïste de la littérature française, le volume suivant, intitulé Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale, m’avait déçu. Le premier m’avait parfois agacé par ses faiblesses occasionnelles de jugement, ses exécutions sommaires (notamment de Céline) et ses appréciations superficielles voire débiles, mais c’était peu de chose par comparaison avec le deuxième opus accumulant les énormités sur Dostoïevski, Hemingway, Dante ou Ezra Pound, entre tant d’autres, assez insupportable aussi par la morgue narcissique et le ton crâne et désinvolte de l’auteur.

    Cependant, me suis-je aussi dit, la lecture de Dantzig est si multiple qu’il y a aussi du bon dans ses pires pages, et puis il évolue (comme nous toutes et nous tous) et bonifie à ce qu’il me semble, comme je l’ai remarqué, par la suite dans son ébouriffante Encyclopédie capricieuse du tout et du rien et, plus récemment, dans son Traité des gestes.

    Je me rappelle ce que me disait Patricia Highsmith de Simenon, qu’elle respectait d’abord pour son humble assiduité au travail. Et c’est ce que je dirai aussi de Dantzig: qu’il travaille et que, bien au-delà de ce que le labeur peut avoir de seulement laborieux, son travail relève de l’envol du savoir et de l’hypersensibilité poreuse, puis du crawl joyeux d’un poisson-volant littéraire en haute altitude poétique – cette image un peu kitsch me venant d’une autre relecture récente, de la Lettre aux hirondelles et à moi-même du génial Ramón Gómez de La Serna, auquel Dantzig s’apparente à mes yeux de lecteur-abeille faisant miel d’un peu tout.

    Or reprenant ces jours la lecture de Théories de théories, qui m’a d’abord agacé, je me suis surpris à m’y intéresser de plus en plus, malgré de nombreux désaccords relevant de l’opinion ou du goût, puis y trouvant de plus en plus de points de rencontre et me réjouissant même de n’être pas d’accord avec l’auteur.

    Dès l’introduction de Théories de théories, Dantzig rappelle donc le double sens du mot, et le lecteur fera, dans la foulée, la distinction entre théorie et système (la première n’aboutissant pas forcément au second), théorie et idéologie, théorie et opinion, théorie et discours ou conversation, théorie et argumentation ou prédication, le livre modulant bel et bien, et sur tous les tons, les multiples aspects et acceptions de ce prodigieux produit de l’imagination humaine, dans une perspective poétique immédiatement balisée par les titres des diverses sections de l’ouvrage, à savoir : Fluide, Satin, Girouette, Trompette, Griffe, Fouet, Fers, Bouche, Miroir, Coffre, Caresse, Ivresse, Baume - chacun de ces titres n’ayant (presque) aucun rapport logique ou «évident» avec les théories qu’il regroupe, qui sont d’ailleurs des variations «musicales»  sur des motifs thématique plus que des théories.

    Ainsi des sections Trompette (théories de la barbe, des excentriques, des grandes vieilles actrices de théâtre ou des gens), de Fers (théories de la brutalité visuelle, des placards, du confinement ou théorie d’instructions aux enfants), et, pour le détail – le détail étant ce qui compte le plus chez Dantzig – dans Satin, la théorie des  666 fenêtres donnant sur les fantasmes érotiques de l’amateur de mecs décoratifs,  la théorie de l’homme qui aimait la lune dans la section Girouette, ou bien encore une splendide évocation de la peinture de Francis Bacon, un autre succulent morceau avec la théorie du second Gatsby, des coups de canif aux salauds (Griffe) et, dans la section Caresse, de superbes développements sur le génie, la nécessaire folie de l’écrivain ou l’amusement en art qu’on retrouve chez Manet (son dieu pictural), Balzac, Shakespeare ou Oscar Wilde évidemment, etc.

    Je m’étais dit un jour que, finalement, Charles Dantzig serait sauvé par la poésie ou par la galaxie littéraire anglo-saxonne, et je vois ici que cela s’avère un max

    Quand le grand art s’amuse…

    Il y a de nombreux personnages en colocation dans la maison Dantzig, et sa théorie du moi (dans la section Miroir) n’est éclairante qu’en mince partie alors que l’autoportrait se trouve réfracté par le livre entier à travers les adhésions et les rejets de l’écrivain qui ne cesse de déborder à tout moment et partout comme un fleuve follet, à la fois gamin (Théories TOTO) et sûrement homme blessé à l’intime, journaliste et philologue, moraliste et fantaisiste, pratiquant l’esprit de finesse ou piétinant plus lourdement dans l’argument, érudit sourcilleux et chantre folâtre de l'inutile ou militant LGBT plus convenu - mais ses contradictions nous l’attachent finalement  à proportion de son originalité revendiquée et réelle.

    Le meilleur de l’écrivain me semble dans son art de l’évocation autant que dans sa passion du détail, cocasse ou touchant, et sa façon de tout classer sur ses rayons comme des pots de confitures, et de les étiqueter avec des formules, des aphorismes, des éléments de jugements parfois réducteurs et parfois irrésistibles de drôlerie, dans la filiation du Journal de Jules Renard, des maximes de La Rochefoucauld ou des pensées  cyniquement lucides de Chamfort. 

    Dans ma dernière chronique, j’ai parlé du foisonnant «rastro» d’Antonio Muños Molina, autre inventaire de la ville-monde qui rappelle la brocante merveilleuse (tel étant le sens du mot espagnol rastro, titre d’ailleurs d’un livre de Ramón Gómez de La Serna ) où grappille l’auteur du Promeneur solitaire dans la foule.

    Quoique plus proche de Voltaire que de Rousseau, Charles Dantzig, meilleur poète en prose qu’en vers (un peu comme Rimbaud, dont il dit la même chose…), partage enfin, avec un Philippe Sollers (avec le même suffisance française de baron des lettres et de l’édition, en tout cas pour la galerie) un réel amour de la Littérature et du Grand Jeu à laquelle notre enfance prolongée est conviée, aujourd’hui plus que jamais et, théoriquement, «pour toujours»…

    Charles Dantzig. Théories de théories. Grasset, 406p.

    Claude Frochaux. L’Homme seul. L’Âge d’Homme, 1996, 336p. réédité dans la collection Poche suisse.

  • Pour tout dire (11)

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    À propos du déballage informe auquel se réduirait, selon d’aucuns, l’entreprise autobiographique de Karl Ove Knausgaard. Du tour péremptoire, académique ou superficiel, d’une certaine critique parisienne. Comment la recherche du TOUT DIRE d’un Proust, d’un Joyce, d’une Céline, d’un Thomas Bernhard ou d’un Knausgaard entre en consonance ou en rupture avec chaque époque.

    Il est curieux de constater, un siècle après Joyce et Proust, à quel point l'on reste figé, notamment dans la culture française à la fois hyper-littéraire et hyper-centralisée autour du bulbe de l'Académie, dans les formes reçues de ce qu'on croit la bienséance littéraire.
    Je n'ai lu jusque là que les 450 premières pages de La mort d'un père de Karl Ove Knausgaard, mais cela me suffit pour apprécier le mal- fondé de jugements expéditifs portés par deux journalistes littéraires français sur la composition de ce livre, plus ou moins assimilé à un foutoir.

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    Dans le chapeau d'un reportage-entretien par ailleurs chaleureux et enthousiaste, paru en octobre 2014 dans le Nouvel Observateur, David Caviglioli qualifiait l'écriture de Knausgaard en des termes qui me semblent inacceptables. Tout en saluant une « prodigieuse autobiographie », le texte de celle-ci était comparé « à un blog de 3000 pages, sans aucune forme de reconstruction littéraire, mal écrit, plein de clichés à deux sous et de digressions qui ne mènent nulle part ». Après d’autre réserves non moins rédhibitoires sur l’absence de style ( ?), le manque de tension narrative (??), et l’absence de couleur et de chair (???), l’acrobate trouvait à conclure que “Mon combat est un chef-d’oeuvre inexplicable, magnétique et hypnotisant, même quand il est ennuyeux ».

    Caviglioli avait sans doute raison de relever l'effet quasi hypnotique produit par la lecture du prétendu « Proust norvégien », comme il en va aussi de la prose proustienne, mais prétendre que sa narration évoque la jactance des blogs, non pensée et non construite, truffée de clichés et découlant en somme du n'importe quoi, est effectivement dire n'importe quoi.

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    Les blogs n'existaient pas du temps de Marcel Proust et du génial écrivain polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz, mais la tendance au Tout dire de l'un et de l'autre, bousculant les conventions narratives linéaires de leur temps, fut également fustigée par les gardiens du temple ou les funambules des gazettes de l’époque, comme le prouvent les perles (en français ou en polonais) d’un sottisier auquel d’autres innovateurs en matière de langue, tels un Céline ou un Ramuz, n’ont rien à envier.

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    Sur un ton plus condescendant que son confrère, le journaliste-écrivain- blogueur Pierre Assouline a lui aussi fait la leçon à Knausgaard, en termes à la fois plus pédants et vulgaires, parlant de son entreprise comme d’une interminable « lettre à mézigue » non sans viser, dans la foulée, tous ceux qui prennent le temps de lire vraiment et de commenter cet auteur, et même de l’aimer sans attendre le verdict des instances de consécration du président de La République des Livres.
    C’est à l’enseigne de celle-ci, blog littéraire de Pierre Assouline, qu’on retrouve ce papier sans vraie substance ni trace de « bémol » constructif, suivi de plus de 1000 commentaires sans le moindre rapport avec Knausgaard ni ce qu'en dit le Monsieur Verdurin de ce salon virtuel combien significatif de la dévastation du débat littéraire actuel par l'imbécillité bavarde sous pseudo - je ne parle pas d'Assouline, lui-même, écrivain et critique estimable en dépit de sa morgue -, mais de la meute glapissante que réunit sa « république » fantôme.


    6ee518e546eb45f75c6761f85f933e5b.jpgDans une pénétrante digression sur l'art, Knausgaard constate que l'art contemporain à changé de nature en descendant pour ainsi dire du ciel sur la terre. Proust ne disait pas autre chose à sa façon, en n'écrivant plus jamais le nom de Dieu, et Witkiewicz, dans les phénoménaux romans fourre-tout que sont L'inassouvissement et L'Adieu à l'automne, multiplie les aperçus de ce changement fondamental de paradigme qui inspire à Knausgaard, au fil d’une de ces digressions dont Caviglioli prétend qu’elles ne mènent nulle part, une belle réflexion consacrée à ce qu’est devenu l’art contemporain et a fortiori, la littérature.

     


    Ému par l’Autoportrait de Rembrandt en vieil homme (visible à la National Gallery de Londres), par Le Christ à Gethsémani de Caravage ou par telle toile de Vermeer ou tels paysages hollandais, Knausgaard, sans poser du tout au spécialiste, se demande à quoi tient le fait qu’il est touché par tel tableau et pas par cent ou mille autres, pourquoi certains artistes, certains musiciens ou certains poètes nous atteignent invisiblement en produisant des oeuvre visibles ou sensibles qui nous rappellent, avec Bach, que l’homme est « capable du ciel » ?
    Rien là-dedans d’une songerie vague frottée d’angélisme, mais une méditation sans prétention, sincère et fondée, sur la perte de quelque chose de « divin », de « solennel » de « sacré », de « beau » et de « vrai » qui a été remplacé par du rien qu’humain et du trop humain.


    Cette « métaréflexion » est venue à Knausgaard lors de la traversée en train d’un paysage urbain plutôt moche (« Wagons vides, réservoirs à gaz, usines, tout était blanc et gris, à l’ouest le soleil se couchait et ses rayons rouges flottaient dans le brouillard ») où soudain il a ressenti, en se contentant de regarder la boule rougeoyante du dernier soleil, une joie « si vive et si brusque qu’elle était impossible à distinguer de la douleur ». Et d’ajouter cela qu’on retrouve souvent dans ses observations de la vie sous toutes ses formes : « Ce que je vivais me semblait d’une importance considérable. Considérable. Lorsque ce fut terminé, le sentiment d’importance ne faiblit pas, mais soudain je n’arrivais plus à le situer : qu’est-ce qui était important exactement ? Et pourquoi ? Le train, la zone industrielle, le soleil, le brouillard ? » 12091340_10207849053011105_6171195252054709108_o.jpg
    Est-ce dans un blog vasouillard comme il y en a des millions qu’on trouve ces digressions « qui ne mènent nulle part », comme il en va de cette soudaine plongée dans l’étonnement d’être devant l’énigmatique beauté du monde cernée, ainsi que le relevait Baudelaire (autre blogueur connu...), d’un océan de platitude. Or cette « extase » profane n’est qu’un début, qui se prolonge ensuite dans une réflexion limpide et profonde sur le désenchantement de l’art contemporain, ou plus exactement sa descente dans une sorte d’immanence qui peut avoir la profonde beauté et la mélancolie, ou le tourment des œuvres de Munch, mais n’en reste pas moins refermée sur elle-même, sauf à se constituer en cathédrale de mots à la manière de Proust...

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    À en croire Maître Assouline, la pensée de Knausgaad serait plate (surtout dans ses interviews, n’est-ce pas, qui sont le vrai lieu de la profondeur comme chacun sait), mais qu’on lise donc les pages 270 à 283 de La Mort d’un père (édition de poche Folio), pour ne prendre qu’un exemple parmi beaucoup , et l’on verra comment à tout moment cet auteur décape le prêt-à-penser. « L’art, c’est maintenant un lit défait, quelques photocopieuses dans une pièce, une moto accrochée au plafond. Et l’art c’est aussi devenu le public lui-même, la façon dont il réagit, ce que les journaux en disent, et l’artiste est devenu quelqu’un qui joue ». Dans la foulée on pourrait dire que la littérature ne se borne plus désormais au contenu des oeuvres et au « ciel » qu’elles reflétaient jadis, mais que l’écrivain est devenu lui-même « culte » pour un public qui l’adule ou le jette comme une idole ou un déchet, etc.


    Karl Ove Knausgaard n’a rien d’un gourou, d’un porteur de messages religieux ou politiques, pas plus que Proust ou Witkiewicz, Joyce ou Thomas Bernhard n’étaient des idéologues, et pourtant il y a quelque chose de « religieux » dans l’attitude commune de ces auteurs devant l’énigme du monde, jusque dans ses aspects les plus triviaux, et aussi par rapport au langage. Caviglioli et Assouline, gens de culture, se gaussent du fait que Knausgaard puisse consacrer un paragraphe entier aux détergents qu’il va utiliser pour laver la souillure de la bauge paternelle après la mort du pauvre ivrogne, et pourtant il y a quelque chose de beau, de noble, de presque sacré dans la décision du fils de nettoyer la bauge immonde pour recevoir ici même les invités de la famille après l’enterrement.

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    L'écrivain norvégien, dont Pierre Assouline a l'outrecuidance de comparer l'image à celle d'un Brad Pitt ou d'un Patrick Swayze, est-il aussi génial que Proust, Joyce ou Céline, Witkiewicz ou Thomas Bernhard ? Sûrement pas du point de vue de la fondation d’un langue ou des à-pics de la pensée, mais à vrai dire je me fiche bien de ces comparaisons de Star AC littéraire mondiale, en revanche je constate, sur ce que j’en ai lu, la remarquable porosité sensible de Karl Ove Knausgaard, qui se traduit par un récit dont le filtrage musical, les enchaînements thématique non linéaires (relevant de ce qu'on appelle l'attention flottante), les évocations alternées de la nature et de l'urbain, son effort constant de mettre de l'ordre dans le chaos de ses sentiments-sensations, relèvent bel et bien d'une mise au clair de notre obscure réalité.
    Parlant de sa propre poésie, l'écrivain néerlandais Cees Nooteboom note que, lorsque vous écrivez un journal intime, vous transcrivez ce que vous savez, alors qu'un poème ou une fiction vous révèlent ce que vous ignorez. Or le roman autobiographique de Knausgaard procède, me semble-t-il d'une démarche relevant à la fois de la composition diurne, consciente et souvent hyperréaliste, et des tâtons nocturnes de la subconscience, voire de l'inconscient. Encore faut-il, pour s’en apercevoir sans se mettre à genoux comme devant une idole, le lire aussi attentivement que lui-même lit le monde...

  • Pour tout dire (10)

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    À propos de l'impossible TOUT DIRE et de ceux qui s'y essaient de diverses façons. La sensibilité catastrophique de Proust et la transposition hypermnésique de Knausgaard.


    D'aucuns affirment que le seul amour de Marcel Proust fut sa mère, transformée en grand-mère dans la Recherche. Un biographe moyennement subtil affirme que le cher Marcel était une femme du point de vue sexuel. André Gide, lui, reprocha à Proust de faire de son chauffeur et amant Corse Agostinelli une Albertine probablement lesbienne à ses heures. Certains célèbrent le côté fiction de la Recherche. D'autres estiment que Proust n'a rien inventé, etc.


    Quant à moi je pense que tout se tient dans cet imbroglio, dont le noyau est un coeur de réacteur atomique auquel sont reliés tous les points de la circonférence personnelle et familiale, sociale et pour ainsi dire universelle de la réalité perceptible puisque l'écrivain est aussi curieux de mode féminine que d'info récente (les avatars de l'affaire Dreyfus ou la visite à Paris du tsar de toutes les Russies), des progrès de la médecine ou de la vie des salons littéraires, des bordels pour messieurs aimant les messieurs ou des goûters de femmes riches parlant stratégie militaire, de tous les parlers populaires ou du snobisme et de l'imbécilité des gens les plus en vue, etc.

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    Le TOUT DIRE de Proust peut être obscène, mais il n'est jamais vulgaire. il en va de même du TOUT DIRE de Knausgaard, qui est plus direct que celui de Proust sans être vulgaire non plus. La langue de Proust, extraordinairement artiste, parfois surchargée comme le salon de Sarah Bernhardt croulant de bimbeloterie plus ou moins exotique au milieu des plantes d'ornement vivantes ou peintes, des meubles tarabiscotés et des brûle parfums ou des oiseaux vivants ou empaillés - la phrase de Proust est fin-de-siècle comme celle de Knausgaard est début-de-siècle, par exemple quand il est avec son grand frère dans la salle d'attente des pompes funèbres (qu'il compare à celle d'un dentiste) en vue de l'enterrement de leur père, avec ce bout de dialogue qui fait court pour en dire long:


    "Pauvre papa, dis-je.

    Yngve me regarda.
    - S'il ya quelqu'un qui ne mérite pas la pitié, c'est lui.
    - Je sais, mais tu vois ce que je veux dire.
    Il ne répondit pas. D'abord grave pendant quelques secondes, le silence devint tout simplement du silence".


    Or il y a plein de silences dans La mort d'un père de Karl Ove Knausgaard, comme il yen a dans les sauts quantiques du temps de Proust.

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    Définir le genre d'une œuvre littéraire d'envergure est aussi délicat, parfois, que de classer une œuvre d'art. L'un des meilleurs livres de Georges Simenon, Pedigree, est un roman autant qu'une autobiographie, alors que les prétendus romans de nombreux auteurs contemporains ne sont que des auto-fictions ou des journaux intimes déguisés qui accusent une pauvreté d'imagination totale.
    Or ce qui apparie peut être Proust et Knausgaard est peut-être là: dans leur géniale imagination respective, qui leur fait donner vie à des cendriers ou des miettes de brioches , à savoir: la symphonie des sentiments humains et les intermittences du coeur.
    À quoi pensaient mes deux sœurs durant l'agonie de notre mère, vingt ans après la mort de notre père et cinq ans après celle de notre frère aîné ? C'est ce genre de questions sans doute que se sont posé les centaines de milliers de lecteurs de La mort d'un père, en se rappelant aussi la rituelle cueillette des myrtilles, le dimanche, ou la pêche matinale avec papa - au cas où.

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    Personnellement, je n'ai jamais été obligé par mon père de pêcher le cabillaud avant de foncer à l'école, et mon père n'a pas fini dans la déchéance alcoolique, mais la façon de sensibiliser ces épisodes, comme l'évocation de la campagne norvégienne traversée par les deux frères en début de deuil, me touchent autant que l'incomnensurable tristesse de Marcel après la mort de sa grand-mère ou la beauté tout à fait gratuite d'une robe d’une ancienne cocotte se la jouant grande bourgeoise, lorsque le jeune Narrateur vexé de se voir largué par sa petite amie va faire du charme à la mère de celle -ci en lui faisant entendre qu'il ne tient plus du tout à sa fille pour que ça se répète et tourne peut-être à son avantage - enculage de mouches qui aboutit à cette phrase d'anthologie:


    “Les jours où Mme Swann n’était pas sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de crêpe de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent qu’une jonchée de pétales roses ou blancs et qu’on trouverait aujourd’hui peu appropriés à l’hiver, et bien à tort. Car ces étoffes légères et ces couleurs tendres donnaient à la femme - dans la grande chaleur des salons d’alors fermés de portières et desquels les romanciers mondains de l’époque trouvaient à dire de plus élégant, ce qu’ils disaient “douillettement capitonnés” - le même air frileux qu’aux roses qui pouvaient y rester à coté d’elle, malgré l’hiver, dans l’incarnat de leur nudité, comme au printemps”.

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    Bref, tout ca n'est que littérature, mais c'est la vie même et pour tout dire: c'est le parfum de la vie transformée et quintessenciée, etc.

  • Pour tout dire (9)

     

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    À propos de ce que nous dit La mort d'un père sur le nôtre. Un film troublant de Sokourov. Le reflet de mon père dans la vitrine d'une librairie de Bois-le-Duc.


    Le père de Karl Ove Knausgaard détestait l'avion. En outre son fils cadet ne se rappelle pas l'avoir vu prendre une seule fois le bus. Un soir que son père avait accepté d'assister à une théâtrale scolaire où son fils cadet tenait le rôle principal de la pièce, Karl Ove était si paniqué (il n’avait pas bien préparé la mémorisation de son texte, trop sûr de lui) qu'il se planta complètement en apercevant son père dans le public, lequel père lui dit dans la voiture qu'il l'avait humilié et que jamais plus il n'assisterait à une soirée scolaire. Or ce même père est mort au milieu de ses bouteilles vides et d'un tas de restes de nourriture jonchant le sol, chez sa propre mère où il s'était réfugié après avoir plaqué sa première femme et ses fils et sombré dans l'alcoolisme au point de faire fuir la deuxième.


    Dans l'avion qui le transporte de Stockholm en Norvège, où il va enterrer son père avec son frère aîné Yngve, Karl Ove est victime à plusieurs reprises d'accès de chagrin irrépressibles qui lui arrachent des larmes, puis quelques accès de fou rire, sans troubler apparemment sa voisine plongée dans un bouquin que lui-même a lu - mais il remarque alors qu'il n'est pas du genre à adresser la parole à une inconnue, même que ça ne lui est jamais arrivé. Ensuite, quand il aperçoit son frère à l'aéroport , c'est reparti pour la crise de larmes, après quoi Yngve lui avouera qu'il n'a pas encore réalisé.


    Dès les premières pages de La mort d'un père, nous nous demandons avec l'auteur qui était ce père, et Karl Ove Knausgaard y reviendra mille pages plus loin dans Un jeune homme, troisième volet de son autobiographie qui en compte six, où il revient sur son enfance.


    Wolfe4.jpgCe début de lecture m'a immédiatement rappelé la litanie de Thomas Wolfe au début de Look homeward, angel (traduit sous le titre de L'Ange exilé), qui me poursuit depuis plus de quarante ans:


    “Une pierre, une feuille, une porte introuvable; une pierre, une feuille, une porte. Et tous les visages oubliés.
    “Nus et solitaires, nous sommes en exil. Dans l’obscurité de ses entrailles, nous n’avons pas connu le visage de notre mère; de la prison de sa chair, nous sommes passés dans l’indicible, l’incommunicable prison de cette Terre.
    “Qui donc a connu son frère ? Qui d’entre nous a pénétré dans le coeur de son père ? Qui donc n’est à jamais prisonnier de sa prison ? Lequel n’est jamais un étranger, et seul ?”


    Or plus j'avance dans la lecture de La mort d'un père, tout en constatant que notre père n'avait rien à voir avec celui de Karl Ove Knausgaard, et plus les observations de celui-ci raniment des souvenirs liés non seulement à mon père mais à la vie vécue avec celui-ci et notre mère, la bicyclette bleue de notre mère, l'odeur des Parisiennes filtre de notre père, ses pyjamas à rayures et le soin délicat avec lequel il classait nos diapos de vacances après les avoir mis sous verre, plus je me sens touché par la démarche de Knausgaard, tout de même plus en phase avec notre vécu que celle de Marcel Proust et son père bourgeois très barbu et très corseté.
    La relation fils-père est intéressante, qui diffère selon les personnes, les familles, les groupes sociaux, les cultures et les climats.

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    On peut concevoir la surprise, voire la gêne, qu'ont éprouvé certains spectateurs en regardant le film Père et fils d'Alexandre Sokourov, évoquant une relation tendre et même charnelle entre un jeune homme de moins de vingt ans et son père de moins de quarante ans, tous deux très beaux et très doux, dans l'atmosphère si particulière des films du cinéaste russe, où le sfumato de l'image le dispute au murmure du dialogue. Certains critiques y ont vu un relent d'homosexualité. Il y a un peu de ça mais il faut l'entendre autrement que selon les normes morales ou sociales conventionnelles ou étiquetées selon les codes actuels pseudo-libérés. Pour ma part, je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvé aucun désir sensuel au contact de mon père, mais je me souviens comme de ce matin de l’odeur de pain chaud de notre mère quand, le dimanche, nos parents nous permettaient de rester un moment dans leur grand lit de la chambre d’en haut - nous devions alors être très petits...
    Cela noté, on ne voit guère le père Proust en slip cajoler ses fils comme le personnage de Sokourov caresse son fiston, mais un Marcel né en 1968 à Bergen ne serait pas choqué par cette façon de montrer l'intimité père-fils dans un monde où l'on s'exhibe au dam de toute vraie pudeur.
    De la même façon , le TOUT DIRE de Knausgaard expose l'intimité familiale sans en éventer le secret ou le mystère.

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    Dans un autre film de Sokourov, Alexandra, on voit une vieille femme intraitable rendre visite à son petit-fils soldat, stationné à Grozny , se pointant avec sa dégaine de vieux chameau au milieu des soldats en train de se doucher, puis entrant dans un tank pour voir ce que ça fait.
    L'écrivain qui m'intéresse est celui qui entre dans le tank, et il y en a de toute sorte. Georges Simenon, Thomas Wolfe, Proust et Céline ( j'aime bien mettre celui-ci dans le mêne sac que celui-la au risque de provoquer des éclats), Alice Munro et Anton Pavlovicth Tchékhov, Michel Houellebecq et Roberto Bolaño, Witkiewicz et Joyce entrent dans le tank et Knausgaard n'est pas en reste.

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    La première fois que le visage de celui-ci m'a frappé, c'était dans la vitrine d'une librairie à Bois-le duc, en avril dernier, lors d'un grand tour qui nous avait amenés là pour la grande expo consacrée à Jérôme Bosch. Or en même temps que je m'interrogeais sur le contenu des livres de ce type, dont j'ignorais qu'ils avaient été traduits, je vis dans la vitrine, comme en surimpression subliminale mon reflet de sexa un peu voûté, me rappelant la voussure de mon père à la fin de sa vie...

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
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    NOUVEAU JOURNAL. – Dimanche gris et frais d’automne. Parfait pour la concentration et le travail serein. Je poursuis mes carnets dans la belle série Leonardo, où je reprendrai mes aquarelles quotidiennes. Hélas Lady L. peu bien. Fatigue, nausées et fièvre, comme au début de la chimio il y a quatre mois de ça. Salope de maladie...
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    THÉORIES. - Je reviens à Charles Dantzig après deux ou trois ans d’éloignement voire de rejet. Son Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale m’avait déçu, après l’émerveillement que j’avais éprouvé à la lecture de sa traversée de la littérature française, dont les faiblesses de jugement, les exécutions sommaires (notamment de Céline) et les appréciations superficielles voire débiles n’atteignaient pas les énormités du deuxième volume (les sottises proférées sur Dostoïevski, Dante ou Ezra Pound, entre tant d’autres), insupportables aussi par la morgue prétentieuse et le ton de l’auteur – mais celui-ci est si multiple qu’il y a aussi du bon dans ses pires pages, et puis il évolue et bonifie à ce qu’il me semble, comme je l’ai remarqué, déjà dans son ébouriffante Encyclopédie capricieuse du tout et du rien et , plus récemment, dans son Traité des gestes.
    Je me rappelle ce que me disait Patricia Highsmith de Simenon, qui le respectait d’abord pour son travail. Et c’est ce que je dirai aussi de Dantzig : qu’il travaille. Or reprenant la lecture de son dernier livre, Théories de théories, qui m’a d’abord agacé, je me suis surpris à m’y intéresser de plus en plus, malgré de nombreux désaccords relevant de l’opinion ou du goût, puis trouvant de plus en plus de points de rencontre et me réjouissant même de n’être pas d’accord avec l’auteur.
    Mais de quoi s’agit-il ? Et d’abord, qu’est-ce qu’une théorie ?
    La question me ramène à notre dernière rencontre de l’autre jour, au Grotto, avec l’ami Claude Frochaux, qu’on pourrait dire l’homme des théories par excellence, et qui me soutenait une fois de plus, comme nous évoquions le déclin de la littérature actuelle par rapport à la première moitié du XXe siècle, que l’année 1960 marquait le tournant, pour les créateurs contemporains, écrivains et artistes, au-delà duquel les natifs de millésimes ultérieurs n’avaient plus guère de chance d’égaler leurs aînés.
    Point d’écrivain remarquable né en 1970, en 1975, en 1980 voire en 1990 ? Pas un seul selon la théorie de Frochaux. Et Charles Dantzig n’y échapperait même pas, puisqu’il est né en 1961…
    Pour ma part, je ne crois pas un instant à la validité de cette théorie, et pourtant elle me dit quelque chose, et d’abord sur Frochaux lui-même, raisonnant comme pas mal de gens de sa génération d’accord pour répéter « après nous le déluge», estimant que la culture vivante a pris fin avec les années 60-70 sans regarder de trop près ce qui s’est fait après eux.
    Ainsi me suis-je rendu compte, en parlant avec notre ami Claude, qu’il n’avait guère suivi l’évolution des œuvres d’un Bret Easton Ellis (né en 1964) ou d’une Judith Hermann et d’un Dave Eggers (nés en 1970), et ne parlons pas d’un Charles Dantzig dont on ne saurait dire s’il est du «monde d’avant», pour reprendre l’expression de Roland Jaccard (né en 1941) ou s’il préfigure un rebond de la culture et de la littérature à venir…
     
    KALÉIDOSCOPIE. – Dès l’introduction de Théories de théories, Dantzig rappelle le double sens du mot, d’ailleurs inscrit dans le titre qui n’est pas « théorie des théories » mais théorie « de » théories, celles-ci étant légions et moultitudes. Et la distinction se fera, dans la foulée, entre théorie et système (la première n’aboutissant pas forcément au second), théorie et idéologie, théorie et opinion, théorie et discours ou conversation, théorie et argumentation ou prédication, etc.
    Or le livre de Charles Dantzig module bel et bien, et sur tous les tons et avec une fantaisie qui est de sa meilleure veine, les multiples aspects et acceptions de ce prodigieux produit de l’Imagination humaine, dans une perspective poétique immédiatement balisée par les titres des diverses sections de l’ouvrage, à savoir : Fluide, Satin, Girouette, Trompette, Griffe, Fouet, Fers, Bouche, Miroir, Coffre, Caresse, Ivresse, Baume, chacun de ces titres n’ayant aucun rapport logique ou « évident » avec les théories qu’il regroupe. Ainsi de Trompette (théories de la barbe, des excentriques, de la visite des visiteurs, des grandes vieilles actrices de théâtre ou théorie des gens) ou de Fers (théories de la brutalité visuelle, des placards, du confinement ou théorie d’instruction aux enfants), etc.
    Je m’étais dit un jour que, probablement, Charles Dantzig serait sauvé par la poésie ou par l’Angleterre, et je vois ici que cela s’avère…
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    PROTÉE PROFUS. – Il y a de nombreux personnages en colocation dans la maison Dantzig, et sa théorie du moi (dans la section Miroir) n’est éclairante qu’en mince partie alors que l’autoportrait se trouve réfracté par le livre entier à travers les adhésions et les rejets de l’écrivain qui ne cesse de déborder à tout moment et partout comme un fleuve follet, à la fois gamin (Théories TOTO) et vieux sage, journaliste et philologue, moraliste et fantaisiste, pratiquant l’esprit de finesse ou piétinant plus lourdement dans l’argument voire le prône, érudit plus que jamais et chantre de l'inutile ou militant LGBT plus convenu - mais le dire et le lire ne seront jamais tout à fait d’accord et c’est en somme ce qui nous y attache à proportion de notre agacement, sans oublier la poésie et l’esprit d’Oscar Wilde…
     
    SOIR. – Ma bonne amie est restée sur le flanc tout le jour, n’a mangé qu’une carotte et ne voyage couchée que par Instagram, tandis qu’avec The Dog je me retrouve au bord de la nuit et du lac, l’une et l’autre se touchant en mouvantes moires, par delà les enrochements, sous un grand ciel noir à la Soulages retenant son souffle et sa pluie… (Ce dimanche 3 octobre, date de la mort de saint François d’Assise, en 1226)

  • Pour tout dire (8)

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    À propos du tueur de masse Anders Behring Breivik, sur lequel un texte de Karl Ove Knausgaard, intitulé L’Inexplicable, a paru dans le deuxième numéro de la revue Courage. Après la dérive esthético-politique de Richard Millet dans son Eloge littéraire d’Andres Breivik, retour à la terrifiante case réel pour y retrouver “l’un d’entre nous”...


    Ce dimanche 28 août. – Avons-nous pleuré au soir du 22 juillet 2011, après avoir (plus ou moins) suivi les infos relatives au massacre de masse survenu le matin même sur l’île norvégienne d’Utoya, où 69 jeunes gens tombèrent sous les balles d’Anders Behring Breivik, après que celui-ci eut fait exploser une bombe devant un bâtiment gouvernemental, déjà fatale à 8 civils innocents – Lady L. et moi avons-nous alors réellement pleuré ?


    Je ne me le rappelle pas bien, mais je ne crois pas : nous étions trop loin de l’événement à tous égards, partageant (plus ou moins) l’euphorie de ce qu’on appelait encore la « révolution de jasmin », quelque part entre Tunis, Moknine et Sidi Bou Saïd où nous nous trouvions en compagnie de notre ami écrivain Rafik Ben Salah, des ses proches et de ses amis.

    Karl Ove Knausgaard, lui, a pleuré. Il en témoigne dans un texte paru dans le New Yorker en mai 2015, repris récemment dans la revue Courage de Charles Dantzig, dont le sommaire général est consacré aux Salauds : « Comme beaucoup de Norvégiens, écrit Knausgaard, j’ai pleuré quand j’ai appris ce qui s’était passé et pendant les jours qui ont suivi. Cet événement transperçait toutes nos défenses, car les morts que nous voyions d’habitude dans les médias se produisaient toujours ailleurs, dans des villes et des pays étrangers, alors que celui-ci s’était produit dans notre monde à nous, dans un cadre bien connu et si familier que nous ne l’avons pas vu venir. C’était arrivé chez nous ».

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    Anders Breivik n’est-il qu’un salaud parmi d’autres ? Est-ce un psychotique, comme une première expertise psychiatrique l’a prétendu, ou était-il en pleine possession de ses moyens psychiques, ainsi que l’a établi une contre-expertise. Son acte est-il celui d’un héros de la chrétienté se sacrifiant pour nous protéger de l’invasion des musulmans, comme il s’est présenté lui-même, ou bien est-il comparable à ceux de Unabomber (alias Theodror Kaczinyki), extrémiste écolo coupable de 16 attentats entre 1978 et 1995), ou de Timothy Mc Veigh, ce vétéran de l’armée américaine qui fit exploser un camion bourré d’explosif au centre-ville d’Oklahoma City, provoquant la mort de 138 personnes ?

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    Un écrivain de la meilleure souche française pure et dure, en la personne de Richard Millet, dans son très provocateur (et très discutable) Eloge littéraire d’Anders Breivik, a cru voir en ce héraut d’une Europe menacée par l’islam à la fois un produit de la décadence occidentale et un « artiste » poussant le Mal à sa perfection formelle.

    Or Millet affirme avoir trouvé de justes arguments dans les 1500 pages du manifeste de Breivik diffusé sur Internet où il expliquait le sens de son combat, de même qu’on pourrait trouver des idées défendables dans les 119 pages de Richard Millet, dont la fascination pour la « perfection formelle » du massacre d’Utoya reste cependant obscène, relevant, selon Charles Dantzig, de la « posture de puceau lyrique qui dure chez certains passée la puberté ».

    Pour ma part, je n’ai pas lu les 1500 pages d’auto-justification de Breivik (et je pense d’ailleurs que Millet non plus), mais je rangerais plutôt ce « puceau lyrique » de Richard Millet dans la catégorie évoquée par le roman de l’écrivain russe Iouri Olécha, intitulé L’envie et détaillant la trouble attirance de nombreux littérateurs pour l’homme d’action et la brute sans états d’âme. Des communistes Paul Eluard et Louis Aragon à Jean-Paul Sartre, ou, à la droite plus ou moins extrême, de Drieu La Rochelle à Lucien Rebatet ou Céline ; enfin, plus récemment, de Maurice Dantec et Renaud Camus à Richard Millet lui-même, les exemples de dérives ou de délires idéologiques se recrutent parmi les meilleurs écrivains.


    5801416.jpgKarl Ove Knausgaard brasse très loin de ces eaux troubles. En un peu moins d’une vingtaine de pages, en écrivain sensible au regard de l’autre, il décrit un homme intérieurement détruit par la frustration et désormais incapable de voir l’humanité dans le regard de l’autre, tirant à bout portant dans la bouche d’une jeune fille regardée les yeux dans les yeux, puis se plaignant à la police d’un éraflure de 5 millimètres occasionnée (explique-t-il tranquillement aux policiers) par l’éclat osseux d’un crâne fracassé par son arme.
    En relisant le texte de Richard Millet, j’ai été frappé par l’extraordinaire déréalisation des faits qu’il rapporte, se posant en grand juge juché sur sa colonne de stylite styliste, et que je ferraille sur les sociaux-nordiques pourris, et que je défouraille sur les journaleux moisis du Nouvel Obs & CO. Or cette déréalisation du grand esthète concluant par ailleurs à la nullité de la création littéraire française (à part lui, s’entend) ressemble en somme à la virtualisation croissante de l’univers d’Anders Behring Breivik, jeune homme plus ou moins abandonné voire maltraité par ses père et mère (comme de nombreux jeunes gens qui ne tuent pas pour autant à ce qu’on sache), qui aura de plus en plus souffert de n’être pas vu, jouissant en revanche d’être déshabillé par les flics et de pouvoir prendre devant eux, en slip, la pose imitée des bodybuilders

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    Contrairement à Richard Millet, Knausgaard ne prend pas au sérieux les motivations « politiques » de Breivik, pas plus évidemment qu’il n’y voit un « artiste ». « Le monde est plein de gens aux tendances narcissiques – j’en suis un bon exemple – et il est plein de gens dépourvus d’empathie envers autrui. Et le monde est plein, aussi, de gens qui partagent les opinions politiques extrémistes de Breivik, sans pour autant y voir une raison d’assassiner des enfants et des jeunes gens. L’enfance de Breivik n’explique rien, son caractère n’explique rien, ses opinions politiques n’expliquent rien », écrit Knausgaard.
    Le monde actuel, de la guerre dans les Balkans au Rwanda, ou de Tchétchénie en Syrie, a vu se développer une culture de la guerre et du meurtre qui, dans un petit pays plutôt harmonieux et prospère comme la Norvège (et ce serait pareil en Suisse) paraît impensable, mais a bel et bien vu le jour dans les ruines intérieures d’Anders Breivik. Sur fond de Norvège fonctionnant comme le meilleur des mondes, « toutes les normes et les règles ont été abolies en lui, une culture de la guerre a vu le jour en lui, et il était absolument indifférent envers la vie d’autrui et absolument brutal ». Mais alors, comment cela s’est-il fait ?

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    Comment Breivik s’est il transformé en machine à t uer ? À cette question, Karl Ove Knausgaard répond en écrivain, avec la porosité sensible et l’imagination flottante de celui qui essaie de comprendre sans juger, non pas de justifier mais de regarder la réalité en face.
    « Les forces les plus puissantes qui soient chez l’être humain sont celle de la rencontre entre le visage et le regard. Là seulement nous existons l’un pour l’autre. C’est dans le regard d’autrui que nous existons et c’est dans notre propre regard que les autres existent. C’est aussi là que nous pouvons être détruits. Ne pas être vu est dévastateur, ne pas voir l’être aussi. »
    On sait que, dans les combats rapprochés, les combattants des armées ordinaires sont exercés à ne plus voir en face d’eux des visages d’hommes, sur lesquels ils refuseraient de tirer, mais des cibles. Or Breivik a tué de face et de près des jeunes gens qui le regardaient et dont il ne voyait pas le regard, mais comment en est-il arrivé là ? Comment en est-il arrivé à ne plus voir de ses semblables que des images-cibles ?


    Knausgaard rappelle alors la plongée de Breivik dans l’univers virtuel des jeux vidéo, qu’il continue d’ailleurs de pratiquer aujourd’hui dans sa prison avec sa Playstation 3 enfin obtenue sur réclamation – l’Etat suédois ne lui ayant accordé jusque-là que la Playstation 2…

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    « Breivik n’a pas été vu, cela l’a détruit. Il a alors baissé les yeux, a dissimulé son regard et son visage, détruisant ainsi l’autre à l’intérieur de lui. Cinq ans avant le massacre, il s’est isolé dans une chambre de l’appartement de sa mère ; il ne voyait pour ainsi dire personne, refusait toute visite, ne sortait quasiment pas et jouait seulement aux jeux vidéo, surtout à World of warcraft, pendant des heures, des jours, des semaines, des mois. À un certain moment, ce monde imaginaire a fini par devenir la réalité, non pas parce qu’il a fait une crise psychotique, mais parce qu’il a trouvé des modèles de la réalité qui étaient aussi simples et maniables que ceux du jeu, et ainsi, poussé par la puissance de ses rêves, et surtout par ce qu’ils lui permettaient d’être – un chevalier, un commandant, un héros -, il a pris la décision de leur donner vie. Il n’avait été personne – autant dire, mort – et soudain il se dressait de l’autre côté, il n’était plus « personne », car en accomplissant l’inconcevable qui désormais était concevable, il allait devenir quelqu’un ».


    Karl Ove Knausgaard n’aime pas parler de Breivik. Il l’a fait pourtant à plusieurs reprises et il cite à plusieurs reprises le livre d’une de ses amies, Åsne Seierstad, intitulé L’un d’entre nous et détaillant la tragédie d’Utoya sans pathos et sans « littérature », afin d’en restituer la réalité.
    « Encore une fois, commente Knausgaard, ce fameux jour redevient quelque chose de concret, pas un phénomène, pas une affaire, pas un argument dans une discussion politique, mais un corps mort penché sur un rocher au bord de l’eau. Et de nouveau, je pleure ».


    « For den kroppen har et navn, det var en ung gutt, han het Simon. Han hadde to foreldre og en lillebror. De kommer til å sørge ham resten av livet ».


    « Car ce corps a un nom, c’était un jeune garçon, il s’appelait Simon. Il avait deux parents et un petit frère. Ils porteront son deuil le restant de leur vie »...


    Anders Breivik, L’inexplicable, traduit du norvégien par Hélène Hervieu. In Courage, No 2. Grasset, 2016.
    Richard Millet, Langue fantôme, suivi d’Éloge littéraire d’Anders Breivik. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2012.
    Iouri Olécha. L’envie. L’Âge d’Homme.

  • Pour tout dire (7)

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    À propos de nos premiers morts et de la vie qui continue. Ce qu’évoque précisément La Mort d’un père de Karl Ove Knausgaard, qui renvoie chaque lecteur à lui-même. Entre autres réflexions sur la “déréalisation du monde”, l’art contemporain et le bruit des tondeuses à gazon.


    Lorsqu'on demandait l'heure à la grande voyageuse Ella Maillart, elle répondait "il est maintenant", et maintenant je constate sur l’écran de mon i-phone qu'il est 8h. 47 ce samedi matin 27 août 2016, heure à laquelle je suis né à la maternité de Lausanne, (en Suisse romande, au bord du lac Léman) le 14 juin 1947, le médecin de service amateur de vaudeville annonçant à ma mère qu'arriver avec Le train de 8h. 47, titre d'une pièce de Courteline, augurait peut- être de quelque chose, sans préciser quoi.

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    Notre mère est morte en août 2002 au CHUV de Lausanne, par une touffeur comparable à celle de ces derniers jours même au vallon de Villard (altitude 1111m.), et j'ai évoqué ses dernières semaines d'inconscience, après un accident cérébral survenu une fin de matinée deux semaines plus tôt dans sa cuisine alors que je me trouvais à Montagnola dans les jardins paradisiaques de la Casa Hermann Hesse, dans un texte intitulé La mort n'existe pas, constituant la litanie finale d'un livre de 438 pages intitulé Les Passions partagées et paru en 2004 chez Bernard Campiche éditeur.

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    Dire que la mort n'existe pas semble un paradoxe, et pourtant il y là une vérité que j'ai reconnue en lisant les derniers mots d'une grande épopée romanesque serbe intitulée Migrations et que mon ami Dimitri appelait le plus beau roman du monde, à savoir: "Les migrations existent. La mort n'existe pas".
    Je dirais plus précisément à l'instant (mon i-phone indique 9h.14) que la mort n'existe qu'aux yeux de la vie humaine, sans préjuger de ce que ressentira notre chien Snoopy devant mon cadavre si je défunte avant lui comme c’est fort probable...



    Karl Ove Knausgaard a vu son premier mort à l'été 1998, alors qu'il allait sur ses trente ans, le cadavre étant celui de son père. Tandis qu'il se trouvait là avec son frère Yngve, le bruit d'une tondeuse à gazon, à côté de la chapelle où reposait le défunt, lui fit craindre un instant que celui-ci ne se réveille, sous le regard vaguement narquois de son frère aîné. Et lui de noter une quinzaine d'années plus tard: "Ce fut un instant horrible: Mais lorsqu’il fut passé et que malgré tout le bruit et les émotions mon père demeura immobile, je compris qu’il n’existait pas, Le sentiment de liberté qui m’envahit alors fut aussi difficile à maîtriser que les vagues de tristesse l’avaient été et il trouva la même échappatoire: un sanglot totalement indépendant de ma volonté”.
    Or je me rappelle que le même type de sanglot, irrépressible, m'a secoué au volant de notre voiture quand ma nièce (et filleule) Virginie m'a annoncé, sur mon portable, que mon frère venait de mourir, et c'était en 1997, alors qu'il n'était âgé que de 55 ans.
    La première fois que j'ai vu mon père nu, c'était aux douches du tennis jouxtant l'ancien cimetière de la Sallaz, et la dernière fut après sa mort survenue le 8 mars 1983 dans notre maison natale des hauts de Lausanne, au terme d'une inoubliable journée passée en famille autour du mourant, notamment marquée par une énorme platée de spaghettis au début de l'après-midi, après la dernière entrevue de notre père et de notre première petite fille âgée de 6 mois - tout cela que j’ai détaillé au fil d’une autre litanie intitulée Tous les jours mourir, dans le recueil de récits autobiographiques de Par les temps qui courent, paru en 1994.

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    Je note ces détails ce matin d'une parfaite limpidité (nous avons la chance de ne pas avoir de parents ou d'enfants sous les décombres de tel village d'Ombrie ou de telle ville de Syrie) en me rappelant les pages de La mort d'un père consacrées à ce que je viens d'évoquer, où Karl Ove Knausgaard parle aussi de son rapport avec un monde dans lequel on taxe d'irréalité ce qui est précisément le plus réel, et de réel ce qui relève du fantasme.
    À cet égard, sa réflexion sur la "déréalisation" du monde actuel, où la fascination pour les jeux de rôles virtuels peut produire un monstre froid à la Anders Breivik, ou tout ce qu'il écrit de très senti sur son rapport personnel à la peinture (notamment sur l'invasion de la composante humaine dans l'œuvre de Munch) me touche d'autant plus que c'est modulé très naturellement sans une once de pédantisme, avec une espèce de candeur sincère qui explique sans doute que cet ecrivain ait touché tant de lecteurs tout en révulsant une certaine critique académique française snob et guindée incapable d'admettre que de la littérature puisse surgir de partout et à tout moment, même en Norvège et sous la plume d'un mec à dégaine de mauvais garçon de série nordique genre Killing ou The Bridge, pour autant que le défi du TOUT DIRE, même inatteignable, soit lesté de sens et d'émotion...

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  • Pour tout dire (5)

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    À propos de l'attention portée par l’écrivain aux fringues et à ce que ça dit implicitement ou en clair, de Marcel Proust (mort en 1924) à Karl Ove Knausgaard (né en 1968), avec deux exemples tirés de Du côté de chez Swann et de La mort d’un père...


    Tout le monde sait l'attention extrême portée par Marcel Proust (écrivain français marquant le tournant d'un siècle encore très habillé) aux tournures vestimentaires de ses personnages, surtout féminins, et de ce qu’il advient de l’habillement dans la génération des fils décravatés au début des années 1960…
    Chacune et chacun se rappelle ainsi la rencontre inopinée de Swann et de la femme du docteur Cottard (l'imbécile fameux qui prescrit la cure de lait à la grand-mère du Narrateur) dans l'autobus, où la dame donne des nouvelles à Swann du petit clan des Verdurin dont il s'est fait jeter.

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    Plus de détails sur la tournure de Madame Cottard à son apparition dans l’omnibus : «Un jour (…), Swann voyant passer un omnibus pour le Luxembourg où il avait à faire, avait sauté dedans, et s’était trouvé en face de Mme Cottard (…) en grande tenue, plumet au chapeau, robe de soie, manchon, en-tout-cas, porte-cartes et gants blanc nettoyés ».
    Ensuite, après une discussion rassérénante pour Swann, où la brave dame lui a juré qu’on avait dit du bien de lui dans le petit clan alors qu’il pensait le contraire, ces autres détails sur la tournure et les insignes de Mme Cottard au moment où elle quitte l’omnibus pour enfiler la rue Bonaparte « l’aigrette haute, d’une main relevant sa jupe, de l’autre tenant son en-tout-cas et son porte-cartes dont elle laissait voir le chiffre, laissant baller devant elle son manchon »…

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    Un siècle plus tard, dans une culture vestimentaire uniformisée et mondialisée, on voit mal un écrivain norvégien s'attarder à ce genre de description, et pourtant une page de La mort d'un père est intéressante, qui marque le sursaut de réprobation du fils ado devant le changement soudain de vêtements de son père prof, quadra jusque-là plutôt classique dans son habillement, et qui se la joue tout à coup « djeune » dans une chemise genre hippie chic. Le détail serait anodin s'il ne s'insérait dans l'évolution des relations père-fils qu'on sent plombées par le non-dit (rejet du père, inquiétude du fils, tactique d’évitement croissante entre l’un et l’autre) durant les 2oo premières pages de La mort d'un père, lequel père annonce soudain son intention de divorcer à son fils.

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    Ce qui donne à la page 225 de l’édition en poche Folio de La mort d’un père que m’a offerte France Rossier, libraire à La Fontaine de Vevey (altitude 383 m., 17.656 habitants en 2008), cette appréciation sévère de Karl Ove à l’égard de son paternel : « Il y avait quelque chose de dégradant dans les vêtements que papa portait ce soir-là. Cette espèce de tunique blanche, ou chemise, peu importe. Aussi loin que je me souvenais, il avait toujours porté des vêtements simples, corrects, assez conventionnels(…). Et le jeune amateur de rock pacifiste, gauchiste à sa façon, d’ajouter à propos de son père « plutôt le genre professeur, certifié traditionnel, sans être vieillot, que le baba cool moderne », ces remarques découlant pour lui d’une question de valeurs : « En arborant soudain des camisoles folkloriques brodées, des chemises à ruches, que je lui avais vu porter au début de l’été, et de chaussures à cuir informes, une énorme contradiction apparaissait entre celui qu’il était et celui qu’il voulait paraître »…

  • Pour tout dire (6)

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    À propos de l'appellation "Proust norvégien" accolée au nom de Knausgaard, entre autres formules publicitaires ou médiatiques du même acabit...


    Lorsque la libraire France Rossier m'a offert l'autre jour La mort d'un père de Karl Ove Knausgaard, elle m'a parlé, non sans clin d'œil dubitatif, d'un "Proust norvégien", expression dont, après avoir lu 350 pages de ce récit-roman autobiographique, tout en continuant de (re)lire À l'ombre des jeunes quilles en pleurs, je suis en mesure de mieux apprécier la très partielle justification, aussi défendable (ou indéfendable ?) que l'expression "Tchékhov américain" appliquée successivement à Raymond Carver, John Cheever ou Alice Munro...
    Dans un monde où la critique devient de plus en plus le relais de la publicité, il n'est cependant pas plus choquant de qualifier la monumentale entreprise autobiographique du quadra norvégien de "proustienne" que de voir le regretté Fabrizio De André qualifié de "Brassens italien" ou de situer je ne sais quel nouvel "auteur culte" entre Joyce et Kafka.

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    Lorsque Knausgaard a publié le premier volume de son cycle autobiographique, il pensait ne pas dépasser les 1000 exemplaires, s'agissant d'un genre littéraire moins "porteur" que celui du thriller nordique. Or le succès désormais international des livres de Knausgaard relève du phénomène faisant bel et bien de lui un "auteur culte" tantôt adulé et tantôt conspué pour des raisons qui ont peu de rapport avec le contenu de ses livres, lesquels ont effectivement quelque chose de parent avec la recherche proustienne, comme les chansons poétiques et engagées de Fabrizio De André ont quelque chose de commun avec celles de Brassens, de Brel ou de Léo Ferré.
    Comparaison n'est pas raison dit la sagesse des nations, mais comparer aide parfois à mieux saisir les différences et les particularités de tel ou tel objet littéraire ou ménager - pour qui aurait l'idée d'affirmer que Conforama est l'Ikea français en plus toc.

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    Dans une scéne de La mort d'un père, l'écrivain norvégien, peinant à trouver le sommeil à côté de sa femme Linda enceinte jusqu'aux yeux, accoudé à une fenêtre de leur appart' de Stockholm donnant sur la rue, observe une descente de flics dans une boutique voisine de vidéo-porno dont ressort bientôt, menotté, un type dont les pantalons sont restés sur ses chevilles. Cette observation peut-elle être rapprochée de la scène hyper-fameuse du Narrateur de la Recherche découvrant par un œilleton, dans le bordel homo de Jupien, les fesses nues de Charlus flagellées par un mauvais garçon ? Chacune et chacun répondra "sur pièces" en son âme et conscience, comme on dit, de même qu'on pourra (ou non) trouver proustienne la contemplation des nuages de Constable par Knausgaard, dans un livre qu'il y a là, juste après ses observation relatives aux branleurs du club vidéo-porno.

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    La sensibilité affective extrême de Karl Ove Knaussgaard suffit-elle à en faire un "Proust norvégien" ? Oui à condition de dire que la sensibilité extrême de l'enfant Kafka en fait un "Knausgaard pragois", et même si cela vexe la Française et le Français moyen en lesquels sommeillent à la fois une concierge, un critique littéraire et un prof de lettres ou un blogueur rêvant de l’Académie française comme Pierre Assouline en sa République des livres qui nous expliquait, en 2014 déjà, pourquoi il ne voyait en Knausgaard, sur la foi d'une photo de magazine, qu’un Brad Pitt du laptop, etc.

  • De la remémoration

     

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    Pour tout dire (4)

     

    À propos de la modulation des sensations premières et des premiers sentiments amoureux de l'enfant et de l'adolescent en milieu pseudo-libéré. Ce qui a changé de Proust à Knausgaard, hypersensitifs comparables, et ce qui perdure...

     

    Le TOUT DIRE en matière d'intimité, en cette époque d'exhibition exponentielle, licite et consommable à grande échelle, commercialisable et donc industrialisée, est paradoxalement plus délicat, voire difficile, pour un écrivain d'aujourd'hui, et notamment pour ce qui touche aux sensations et aux sentiments réels éprouvés par un enfant ou un adolescent confronté à l'éveil de la sensualité ou à une première passion, au premier sperme ou au premier sang. Je note ce qui précède en marge des pages de La mort d'un père consacrées au premier sperme, dont il remarque l’odeur de mer, et au premier délire amoureux du jeune Karl Ove, suscité par une certaine Hanne, officiellement petite amie d'un autre gars de leur âge, par conséquent plus ou moins inatteignable, mais dont l'intensité folle, plus fantasmatique que réellement incarnée, rappelle les sentiments non moins extrêmes éprouvés par le Narrateur de la Recherche à l'égard de la petite Gilberte Swann qui le chambre, le snobe, l'attire et le repousse comme il le fait lui-même pour attiser et désamorcer puis relancer sa jalousie, etc. 

    La jalousie est le motif central de la folie amoureuse qui fait l'objet de centaines de pages de la Recherche du temps perdu. Qui n'a pas été une grande jalouse ou un grand jaloux peut-il se sentir concerné par les extravagantes souffrances ressenties successivement par Swann, lors de la maladie d'amour qu'il vit avec sa maîtresse Odette de Crécy, et par Marcel lui-même à l'égard de Gilberte et bien plus encore du vivant d'Albertine ?
    En vérité, la jalousie est une plaie de la passion qu'on gratte avec volupté, c’est une donnée humaine et rien de ce qui est humain ne devrait m’être étranger, de sorte que moi qui n’a jamais été un grand jaloux me suis bel et bien surpris à m’intéresser à ces tribulations tordues de la passion amoureuse, dont la fameuse dernière phrase de la partie intitulée Un amour de Swann dit assez la vérité paradoxale : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ».

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    Avec La mort d’un père de Karl Ove Knausgaard, on change de siècle, de société et de culture, mais l’auteur exprime sa première exaltation amoureuse, aussi débridée que l’arrivée subite du printemps en Norvège, avec un enthousiasme candide propre à toutes les générations depuis qu’Adam, ou Roméo, ont « grave kiffé » Eve ou Juliette; et la première jalousie se pointe avec cette première passion.

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    On sait que le snobisme social, lié aux strates des derniers feux de l’aristocratie française, caractérise la Recherche proustienne, jusqu’au Temps retrouvé où il vole en éclats, de même que les notions de classe se sont diluées dans la social-démocratie nordique des années 70-80. Mais l’observation de la société reste légitime pour l’auteur norvégien se rappelant ses flottements entre petites « tribus juvéniles », autant que pour le Narrateur proustien comparant les particularités propres aux bourgeois (ses parents ou les Verdurin) et celles des grandes familles titrées de France ou d’Europe.
    Ce qui apparente en outre les deux auteurs, c’est leur extrême sensibilité affective, qui donne à leur entourage proche (pères et mères, oncles et grands-parents) autant de relief, comme vu sous une loupe, qu’aux milieux qu’ils fréquentent, aux castes et aux clans.
    Du point de vue formel, et sans qu’il y ait de filiation directe ou de mimétisme imitatif chez Knausgaard, il est également passionnant de voir comment l’autobiographie « frontale » de celui-ci devient, dans l’alternance du récit diachronique et de remarquables digressions sur toute sorte de sujets, avec des parties dialoguées tenant quasiment du théâtre, un véritable roman déployé dans le temps (dont les trois volumes traduits en français comptent plus de 1700 pages) et dont tous les personnages ont gardé leur nom réel alors que les personnages de Proust tirent leur substance de deux ou trois modèles voire plus.
    Est-ce à dire qu’il n’y ait aucune transposition dans la représentation de la réalité à quoi s’affaire Knausgaard ? Evidemment pas, pas plus qu’un journal intime quotidien (du genre de celui d’Amiel) ne se borne à la platitude d’un copié/collé quotidien.

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    Comme il en va du formidable diariste genevois, dont seuls les sots ou ceux qui ne l’ont pas lu réduisent l’immense journal (16.000 pages quand même !) à une activité masturbatoire, Knausgaard n’en finit pas de procéder à des choix significatifs dans sa remémoration et de nous toucher par son ton, sa voix, son regard, ses variations d’éclairage et son humour singulier.
    À la première personne du singulier, en son nom propre, Karl Ove Knausgaard, ne parlant que de lui et des siens, nous renvoie à nous et aux nôtres avec un pouvoir déclencheur, du point de vue de nos propres remémorations, sans pareil. Or je n’en suis qu’à la moitié de La mort d’un père, qui compte 538 pages dans l’édition de poche que m’a offerte la libraire France Rossier, auprès de laquelle je me suis procuré ce matin même (nous sommes le mercredi 23 août et il fait superbeau en région lémanique) les volumes suivants intitulé Un homme amoureux (727 pages en Folio) et Jeune homme (581 pages dans la première édition Denoël).

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    À préciser que l’ensemble est regroupé sous le titre provocateur (et naturellement controversé) de Mon combat, qui se traduit en allemand par Mein Kampf et en lequel je ne subodore pour l’instant qu’une façon de se moquer des bien-pensants et de rompre avec les conventions hypocrites puisque, aussi bien, le jeune Karl Ove, qualifié un peu hasardeusement d’ anarchiste par son amie Hanne qu’il emmène dans un réunion politique de jeunes travaillistes, où ils s’ennuient autant l'un que l’autre, se démarque à la fois de son père de la gauche-comme-il-faut de l’époque et de toutes les formes de violence, persuadé que les ennemis s’appelaient capitalisme et puissance de l’argent mais méprisant les lunettes rondes et les pantalons de velours et pull-overs tricotés des intellectuels du bon bord – « en d’autres termes, j’étais pour la profondeur et contre le superficiel, pour le bien et contre le mal, pour la douceur et contre la dureté, avec le Journal du voleur de Genet dans une poche et deux tickets de cinéma pour aller voir 37°, 2 le matin avec Hanne, et voici le résultat: « Le film commença. Un couple baisait. Oh non ! Non, non. Non ! Je n’osais pas la regarder mais je me doutais que c’était la même chose pour elle, qu’elle n’osait pas me regarder. Elle tenait fermement les accoudoirs en attendant que la scène se termine. Mais ça n’en finissait pas. Ils n’arrêtaient pas de baiser sur l’écran. Merde alors ! Merde, merde, merde »,…  

     

  • L'humour panique d'Amélie et Zadie

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    Quoi de commun entre Amélie Nothomb et Zadie Smith ? Plus qu’on ne croirait au premier regard, et d’abord par leur façon de dépasser le premier degré banal du «récit de vie», par l’imagination et la magie du langage, l’originalité du point de vue et un sens du tragique que leur écriture, déjouant le pathos moralisant, irrigue de vitalité et de fantaisie légère ou plus grave. La preuve par la lecture parallèle de «Premier sang» et «Grand Union», leurs derniers livres...

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    Deux écrivains top. Deux auteurs super. Quelque part : deux poètes. On pourrait dire aussi : deux écrivaines, deux autrices, deux espèces de poétesses-prosatrices. Ou encore : deux écrivisses, deux autorelles qui gèrent un max. Deux meufs qui assurent grave – on peut dire ou écrire ce qu’on veut.

    Ou plus exactement : elles écrivent ce qu’elles veulent. Chacune à sa façon : Amélie Nothomb avec sa vieille malice de sale gamine de bonne famille déjantée, et Zadie Smith, plus «popu» d’extraction et de fréquentations,  en grappilleuse sauvage et supérieurement éduquée. La comparaison ne sera raison que si l’on rend  à chacune ce qu’elle a d’unique, à la même enseigne d’une littérature vivifiante où l’observation du monde actuel le dispute aux coups de sonde personnels.

    S’il fallait résumer les deux derniers livres d’Amélie Nothomb et de Zadie Smith dans le langage pycho-social au goût du jour, l’on pourrait dire que Premier sang représente la «quête du père» de la première, et que les dix-neuf nouvelles du recueil Great Union de la seconde «travaillent», notamment, les multiples aspects du «relationnel familial», avec un «focus» privilégié sur la relation mère-fille. Langage d’époque, juste pour le « pitch » mais qui ne dit rien de ce qui fait l’intérêt respectif de ces deux ouvrages, à savoir leur ton, leur étrangeté, leur pénétrante intelligence des réalités humaines, leur indépendance d’esprit, leur mélange de faits très concrets et leur capacité d’abstraction sans pédantisme, leur mordant et leur drôlerie.

     Où Le «roman familial» devient conte de fées et d’effroi…

    Après une trentaine de romans dont certains, comme Stupeur et tremblements, ont un caractère partiellement autobiographique – mais à vrai dire je crois que tous participent de cette transposition - , Amélie Nothomb fait de Patrick Nothomb, son père diplomate et écrivain, le protagoniste de Premier sang, dont le titre évoque la phobie irrépressible de celui-ci, qui s’évanouit dès qu’il voit du sang.

    En tant que diplomate, Patrick Nothomb est sorti d’une prise d’otages au Congo sans verser son sang. En tant qu’écrivain, il a raconté ses expériences variées comme son propre grand-père a raconté les siennes dans une flopée de livres oscillant entre politique nationaliste et poésie plus ou moins assommante. Raconter la saga de la famille Nothomb, célèbre en Belgique bien avant Amélie, demanderait le coffre d’un Balzac. De l’arrière-grand-père ministre à l’oncle bibliste (Paul Nothomb, ancien compagnon de Malraux, est un exégète de l’Ancien testament respecté jusqu’au Japon où naquit Amélie), le feuilleton familial des Nothomb semble «romanesque» à souhait, où virtuellement saturé de curiosités « pipoles », dont Amélie à vrai dire n’a que fiche.

    De fait, Premier sang ne raconte que la détresse d’un petit garçon rejeté par sa froide et belle sorcière de mère à visage de fée  – qui a l’excuse d’avoir perdu trop tôt son  prince charmant -, sa délectable saison en enfer passée chez des oncles-enfants de son âge (la terrifiante tribu Nothomb qu’il adore illico), son aguerrissement dopé par la rage de survivre, son premier amour défiant un grand-père à dégaine d’ogre, et  enfin (j’abrège), son salut à la Schéhérazade quand, devenu diplomate (il se voyait d’abord en gardien de but pro), il empêche ses bourreaux de le tuer en leur racontant des histoires – littérature quand tu nous tiens ! Tout cela en somme ressaisi dans un conte de fées et d’effroi, avec la fulgurante rapidité et le simplisme apparent de tous les livres d’Amélie Nothomb. 

    Zadie et les punks iront au paradis

    Un critique a parlé de «réalisme hystérique» à propos des romans de Zadie Smith, et celle-ci a trouvé ça pertinent en dépit de l’apparence désobligeante de la formule, qui pourrait convenir aussi, dans une configuration de la réalité évidemment très différente, aux romans d’Amélie Nothomb ; mais je dirais plutôt : réalisme panique.

    Ces deux auteures achoppent à la douleur des gens, de quoi vous rendre fou. Mais percevoir la douleur des gens avant de l’exprimer  et peut-être l’exorciser avec des mots sera le job de l’écrivain, du conteur sous l’arbre à paroles ou de la rappeuse dépassant la platitude «réaliste» du rap-qui-dénonce.

    En dix-neuf nouvelles étincelantes de porosité sensible et de vivacité féroce ou tendre, Great Union évoque le monde actuel en ses avatars tendre ou féroces, avec une acuité qui, faisant mal, fait du bien parce que ça sonne vrai. 

    Quand Amélie semble donner dans la «quête du père» en paraphrasant malicieusement Sacha Guitry (« Mon père est un grand enfant que j’ai eu quand j’étais tout petit »), Zadie, dans la dernière nouvelle éponyme de son recueil, évoque la rencontre nocturne d’une femme de même origine (sa mère venant de Jamaïque, comme chacune et chacun sait) et de sa mère ressuscitée le temps de fumer une clope et parlant de leurs ancêtres communs ; et ce thème de la relation mère-fille apparaît déjà dans la première nouvelle, Dialectique, évoquant l’effort que fait une mère de se raccrocher à la mouvance «animalitaire» actuelle pour se rabibocher avec sa fille adolescente, qui n’en a rien à braire.

    Le thème du langage et de ses pouvoirs, explicite ou pas, revient également dans les nouvelles de Zadie Smith, qu’on le « travaille » en atelier d’écriture (elle en est une spécialiste à New York) ou qu’on écoute de vieux punks dans le square d’à côté. Or pendant que foisonnent les «discours sur», l’écrivaine, comme l’ont fait un  Tchekhov ou un Raymond Carver, oublie qu’elle est une universitaire ferrée pour s’ensauvager, comme disait l’autre, à l’observation d’une lycéenne de 19 ans trahissant son boyfriend noir qui file la parfaite amitié avec un dealer blanc – épisode qu’elle revit vingt ans plus tard, et tant qu’à pointer la «racisme ordinaire», la voici relater la mort absurde d’un brave type affligé d’un terrible mal de pouce (ça arrive) que poignarde un poète blanc comme l’autre jour un flic blanc a flingué un jeune métis sur le quai d’une petite ville « riante » de la côte lémanique – de quoi nourrir le « discours » antiraciste, etc.     

     

    Du côté de la vie, avec ou sans prêche.   

    Amélie Nothomb et Zadie Smith sont, au regard des médias mondiaux, deux «stars de la littérature». Mais pourquoi cela ? Pour quoi le plébiscite de tant de lectrices et lecteurs ?  Par le jeu des artifices: thèmes « porteurs » et autres chapeaux rigolos, genre Harry Potter chez Amélie ou turban de sultan pour Zadie ?

    Je n’en crois rien. La première fois que j’ai rencontré Amélie Nothomb, après la parution d’Hygiène de l’assassin, son  premier roman au succès immédiat, elle traversait la cour intérieur de l’immeuble de son  éditeur (Albin Michel, donc) avec une pile de plus de cent lettres sur les bras. Depuis lors, des milliers d’autres lettres lui ont prouvé que ce qu’elle écrit, n’en déplaise à tant de critiques distraits ou de lettrés pincés, touche à quelque chose de profond en chacune et chacun, comme les contes de Madame Aulnoy, n’est-ce pas… Amélie m’annonça alors qu’elle avait plus de vingt romans à paraître dans ses tiroirs, et bien sûr elle bluffait comme lorsqu’elle prétendait relire Le rouge et le noir chaque année. Et pourtant elle disait vrai « quelque part », comme Zadie Smith dit vrai dans toutes ses exagérations métaphoriques de réaliste « hystérique ».

    Telles sont les petites filles demeurées, aux cœurs aussi purs que ceux des vieux punks de toutes les couleurs, fées de la sensibilité et sorcières de la forêt des contes que représente la Littérature…

    Amélie Nothomb. Premier sang. Albin Michel, 2021.

    Zadie Smith. Grand Union. Gallimnard, 2020.

  • Amarcord littéraire

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    Pour tout dire (3)

    À propos du roman familial, de ses détracteurs et de ses rebonds éclatés dans la nouvelle société des temps qui courent. Comment La mort d'un père  de Karl Ove Knausgaard aborde la question par le truchement d'une vraie-fausse autobiographie, entre trivialité et féerie.

    Où étions-nous durant la nuit de Saint-sylvestre marquant la fin de l'année 1984 et le premier jour de 1985 ? C'est là question que nous pourrions nous poser en lisant l'évocation féerique de cette nuit vers les pages 155 et suivantes de La mort d'un père de Karl Ove Knausgaard, qui m'a fait penser à certaines scènes de réjouissance collective de Fellini, par exemple au tout début d'Amarcord ou à l'apparition magique du paquebot...
    J'ai forcément noté, dans mes carnets, ce que nous avons fait cette nuit-là, mais ce que je retiens de l'évocation de Knausgaard se rapporte essentiellement à la féerie de cette célébration nocturne et à l'attention portée par l'écrivain à l'univers, même éclaté (surtout éclaté) des familles; en outre, le seul chiffre de 1985 signifie à mes yeux la naissance de notre second enfant et la mort en montagne, trois mois auparavant, de mon ami Reynald.

    Les écrivains qui attaquent le roman familial (dont un Philippe Sollers) ou le réalisme prétendument « populiste » (un Charles Dantzig) me font sourire, me rappelant un Alexandre Zinoviev fustigeant l’idéologie soviétique avec une furia d’idéologue soviétique, ou tous ceux qui brocardent le nombrilisme des autres avant de tout ramener à eux. Knausgaard n'écrit pas un roman familial : il écrit la vie.

    À un moment donné de sa vie (il a 16 ans en 1984), il se documentait à fond sur les groupes de rock de l'époque, initié par son grand frère Yngve, tâchait de reproduire les accords de tel ou tel morceau sur sa guitare et se demandait comment attirer l'attention d'une certaine fille, peut-être présente à l'une des fêtes de cette nuit-la.


    Se rappelant la maison familiale, il décrit le sentiment d’étrangeté, voire d’hostilité, des murs et de objets à son égard, qu’il éprouvait quand il était seul en ladite maison, alors que tout redevenait accueillant quand l’un ou l’autre des membres de sa famille y pénétrait. Or tout cela nous ramène forcément à nous, par ressemblance ou par dissemblance.


    Il est clair, à mes yeux, que la meilleure littérature me ramène à moi, mais ce moi est propre à tous. L'on voit ces jours un collectif de jeunes écrivains romands, attroupés sous le sigle de l’AJAR, s'en prendre au moi sempiternel de l'auteur « classique » pour lui opposer leur travail de groupe tellement plus convivial et libéré du nombrilisme, n’est-ce pas. Or cette niaiserie « jeuniste » à peut-être du bon momentanément, comme tout exercice sportif ou artisanal, classe de violon ou atelier d’écriture à Missoula. Mais ensuite ? Qui fait les vrais livres ? Qui d’autres que des cinglés solitaires, des âmes sensibles perdues sur un atoll au milieu de la foule, un Bouvier ou un Cendrars et pas un collectif de groupies de Bouvier ou de Cendrars, etc.
    Une chose est de construire une bonne série télévisée, genre Six Feet under, et ça peut se faire en collectif de pros de haut niveau, mais autre chose est d’écrire la première page de La mort d’un père, où se trouve décrit le mécanisme inéluctable de la mort d’un corps humain au milieu des objets qui l’entourent, globalement indifférents au phénomène, ou le début du Voyage au bout de la nuit ou la scène de la mort du prince André dans La guerre et la paix, etc.

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    « La littérature me semble ce qui fait essayer de sortir de soi pour parler de tous », écrit fort justement Charles Dantzig dans Les écrivains et leur mondes, paru récemment dans la collection Bouquins et constituant un exceptionnel creuset de jugements (et parfois de préjugés) sur la littérature précisément, avec le défaut ( ?) de tous les écrits personnels de privilégier les goûts personnels de l’auteur. Mais tout ça peut changer, comme ont changé les goûts du jeune Karl Ove en matière de rock ou de cinéma, de sa seizième année à sa toplist de ce matin…

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    Or ce matin je lisais ceci, à la page 170 de l’édition en poche Folio de La Mort d’un père que m’a offerte la librairie France Rossier, à propos de la nuit de la saint-Sylvestre 1984 en cette contrée urbanisée de la côte sud de la Norvège : « Perché sur une hauteur avec une vue imprenable sur toute la baie, le carrefour était un lieu naturel de rassemblement. Il y régnait un chaos complet car une masse compacte de gens, la plupart ivres, voulaient lancer des feux d’artifice. Ca crépitait et explosait partout, l’odeur de poudre prenait à la gorge, les bancs de fumée dérivaient et sous les nuages bas les feux éclataient les uns après les autres en une multitude d’étoiles bariolées. Le ciel vibrait de lumières et de bruit, il aurait pu se fendre à tout instant ».

  • De l'autocensure

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    Pour tout dire (2)

     

    À propos de ce qui est dicible, ou non, dans une autobiographie conservant les noms des protagonistes. Sur la démarche radicale de Karl Ove Knausgaard et ses éventuels dégâts collatéraux...

    Si j'étais Knausgaard, je n'hésiterais pas à écrire une page de mon autobiographie à moi sur la gêne que j'éprouvais en bandant dans ma culotte courte de petit collégien, coincé entre mes sœurs à l'arrière de la première Volkswagen de notre père, donc vers mes dix ans, certains dimanches après-midi où l'on ne pouvait échapper à la promenade familiale, mais je ne suis pas Knausgaard qui, lui, n'hésite pas à décrire ses érections d'ado inquiet de se voir la queue « un peu tordue et de travers comme une horrible souche de la forêt », et plus tard la situation grotesque dans laquelle il s’est trouvé de ce fait lors d’une première semi-baise mal barrée .

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    Si je ne suis pas Knausgsard, je ne reconnais pas moins, dans le parti pris de son TOUT DIRE - dont la composante physiologique ou mécanique de la sexualité n'est qu'un détail infime dans le magma de la réalité qu’il brasse -, une exigence d'honnêteté qui nous le rend immédiatement très proche, et cela s'avère à tous égards, qu'il parle de l'évolution de ses relations ambivalentes avec son père, de son irrépressible besoin d’écrire, de sa première guitare de rocker raté ou de sa deuxième cuite et du « quelque chose d’inépuisable » que l’alcool lui a fait entrevoir alors.

    La façon dont Knausgaard parle, la quarantaine passée, du premier regard porté sur les jeunes filles en fleurs de son adolescence, m’a aussitôt projeté quarante ans en arrière, comme la première apparition de son père, en train de jardiner, m’a rappelé le nôtre retournant un carreau de terre pour y trouver tantôt un tibia et tantôt un crâne – la terre de notre jardin provenant de l’excavation de l’ancien cimetière de la Sallaz sur les hauts de Lausanne…

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    De la même façon, son évocation des jeunes filles en fleurs mâcheuses de chewing-gum, dans sa Norvège des années 80, m’a rappelé les filles de notre quartier et, plus précisément, l’homonyme de France Rossier, notre voisine coiffeuse dont je ne préciserai pas le prénom vu qu'elle vit encore (dixit ma sœur aînée), et qui, peu après mon bac, m'a saoulé pour que je la saute un soir de vacances d'été où tout était tranquille dans le quartier…
    Le génie de Proust, je le conçois chaque jour un peu mieux, se manifeste (notamment) par l'imagination dont il fait preuve dans les mises en rapport des innombrables situations concrètes ou fantasmées de ce qu'il appelle les intermittences du coeur. La librairie France Rossier se demandait si j'allais trouver du Proust chez Knausgsaard ou réagir comme ces critiques français s'offusquant (à la télé ou à la radio) de ce qu'on pût comparer le Norvégien au cher Marcel ? Il est vrai que le vécu de celui-ci n'a rien à voir avec celui de Knausgaard, et que l’écriture de ce dernier n’a pas la grâce artiste de la phrase proustienne, mais l'attention au plus-que réel des deux écrivains les apparente autant que leur façon tâtonnante de se raconter.
    Ainsi les situations les plus quotidiennes, voire les plus banales, dans le milieu très classe moyenne nordique de Knausgaard, relèvent-elle d'une porosité et d'une plasticité quasi hyperréaliste, qui n’ont rien à voir avec le beau monde du faubourg Saint Germain et qui n’en sont pas moins proches de certaines observations proustiennes, tant par la précision que par l'humour sous jacent lié aussi au décalage du temps de la vie vécue et de sa transposition littéraire…

     

    Peinture: Stéphane Zaech.

  • Le Temps accordé

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    (Lectures du monde, 2021)
     
    ESSAYÉ, PAS PU. – Ma bonne amie se disant tout à l’heure «au fond du trou », et je vois bien à son air et son teint que ce n’est pas une image en l’air mais la phase de dépression de nos dimanches post-chimio, je lui dis quelques mots tendres que je crois insuffisants, puis je me rappelle que ce matin, à l’éveil, j’ai résolu de «positiver» en restant sur la partie ensoleillée du jour, et j’aimerais lui proposer une grande balade en calèche dans les Préalpes, mais il pleut de cordes, sur quoi me vient l’idée que nous pourrions nous installer un Home Cinema qui nous permettrait de partager au niveau du couple, comme on dit aujourd’hui, et voir ensemble de ses séries policières anglaises ou de mes séries coréennes , ou de nous refaire, comme au bon temps de Locarno, des rétrospectives Douglas Sirk ou Cassavetes, Carné ou Fellini, et je le lui propose avec un début d’enthousiasme sincère, mais l’air non moins sincèrement désolé je la vois décliner l’offre avec un pauvre sourire et me dire qu’elle va s’en tenir, ce jour du Jeûne Fédéral (fête que j’ai toujours trouvé dénuée de la moindre aura) au minimum en attendant que l’énergie lui revienne, et comme je ne me porte pas très bien sur mes jambes, moi non plus, qu’il pleut à faire remonter les eaux du lac et que le chien en oublie son horaire de sortie, nous en restons là, elle sur son canapé grenat de souveraine mongole et moi dans mon antre à lire les nouvelles de la Jamaïcaine Zadie Smith dont l’une d’elles me rappelle notre séjour à La Guadeloupe et, par son sujet, me donne soudain l’envie d’en faire lecture à ma bonne amie - et là pas question qu’elle refuse vu que le récit en question ne compte que trois pages, sur le dialogue d’une jeune femme avec sa mère défunte lui revenant juste un moment le temps d’en fumer une et d’évoquer le monde perdu des tribus et des manières sauvages dont tous deux partagent la nostalgie…
     
     
    FIN DE SAISON A LA PISCINE. – Le Marquis m’ayant dit samedi qu’il avait pris son dernier bain à la plage de Pully où il a vu Roland Jaccard cet été, à plusieurs reprises, se démantibuler au ping-pong avec un allant étonnant pour un octogénaire, puis ajoutant que ce serait fini lundi, j’ai pensé que la vie serait plus dure pour notre ami en son soft goulag du Lausanne-Palace, et voilà que, m’interrompant dans mon travail de classement des archives de Caraco où le suicide est évoqué à tout moment, Lady L. m’apprend, le tenant à l’instant du site du tabloïd Vingt Minutes, que notre ami Roland a fini ce matin par tenir sa promesse en avalant le «sirop mexicain» qu’il m’avait dit, tout récemment encore, tenir à son chevet.
    Dont acte, et je me surprends à n’être pas plus ému que surpris. Je devrais être, n’était-ce qu’ «humainement» parlant, triste et même bouleversé comme je l’ai été en apprenant la mort de Pierre-Guillaume que j’avais retrouvé grâce à Roland, mais non: je l’ai pris comme si je le savais et qu’en toute logique, piscine fermée et tintin pour le ping-pong égale : je me tue…
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    Du même coup, la vie de Roland Jaccard devient, par cette espèce de paraphe, son destin, et c’est avec un sentiment nouveau de respect que je me suis attelé à un hommage dont j’espérais qu’il sourirait en le lisant…
    Il y a une semaine de ça, sachant ce que Lady L. et moi nous vivons depuis quelques mois, il m’avait envoyé un message où il me disait que ma ténacité l’impressionnait, alors que lui aurait fui, or je ne vois pas ce soir en son dernier geste de ce matin une fuite mais… je ne sais quoi, et nul ne sait quoi, et lui-même ne le savait peut-être pas en dépit de sa résolution lucide - de fait je lui laisse finalement la dernière chance, et fût-ce contre son gré, d’une sorte de mystère, dont je ne dirai rien, au demeurant, dans l’hommage que je lui rendrai (À la Maison bleue, ce lundi 20 septembre)
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    QUESTIONS DE GOÛT. – Roland Jaccard était-il sensible à la musique ? Il me semble que non, et lui-même se disait absolument incapable d’apprécier la poésie, alors même qu’il reconnaissait en William Cliff un poète de qualité, et c’est lui qui m’a fait découvrir Ishikawa Takuboku, qu’il appréciait peut-être à cause de son « côté Cioran » à la japonaise ?
    Mais la musique ? Nous n’en avons jamais parlé, et jamais il n’y fait allusion dans son journal, à ma connaissance en tout cas. Et la peinture ? Là, c’est Egon Schiele qu’il cite, donc l’Autriche, l’expressionnisme et le sexe ; et d’Egon Schiele il passe au photographe de charme David Hamilton, donc on a envie de lui trouver un goût d’esthète décavé, ou alors il ne voit de la peinture que la «littérature» plus ou moins psychotique à la Louis Soutter, et là encore le sexe et la psychopathologie décortiquée par son ami Thévoz – affaire d’intellectuels théoriciens freudo-marxisants…
    Roland m’envoie l’autre jour un commentaire, sur Facebook, à propos d’un texte consacré à Albert Caraco, disant : Caraco et Jaccard, même combat. Ce que j’ai trouvé présomptueux de sa part, donc j’ai viré le commentaire, ce que je ne ferais plus aujourd’hui que Roland s’est enfin montré conséquent, même si je persiste à croire que leurs œuvres sont incomparables…
    Or Caraco, devant la poésie, me semble aussi peu réceptif que Jaccard, parlant de Rimbaud comme d’un «pornographe» et prenant Claudel de très haut, ne reconnaissant en somme que Valéry, poète-philosophe.
    Caraco et la peinture ou la musique ? Il crache sur Rouault et sur Messiaen, comme il vomit toute forme de romantisme, en classique en somme guindé, d’immense érudition mais de porosité limitée.
    Bref, j’ai le sentiment que ces deux-là jugent avec leur seul intellect ou leur seule culture de référence…
     
    CAPRICES. - Ce que je me disais l’autre jour à propos de la façon, chez un Roland Jaccard ou un Albert Caraco, de percevoir ou de recevoir la musique et la peinture, m’est revenu ce soir pendant et après la première partie du concert du Septembre musical consacré à l’une des dernières compositions de Richard Dubugnon, intitulée Caprice et dans laquelle je me suis immédiatement senti pris au corps et à l’âme, comme hissé hors de moi par l’injonction des cuivres et plongé dans une constellation sonore d’ou émergeaient tantôt une « voix » instrumentale seule ou l’autre, et notamment celle d’un violoncelle admirablement tenu par une blonde à lunettes et visage irradiant - mais diable si je saurai trouver les mots pour dire mon émoi physique et psychique devant, ou plus exactement « dans » autant de beauté tenue, tendue, battue et relancée, drossée comme un esquif dans le flot puissant aux vagues retombant parfois en douces moires...
    Et qu’en eussent donc dit mes voisins Caraco et Jaccard à supposer qu’ils se fussent trouvés de part et d’autre du fauteuil 11 du huitième rang que m’avait réservé Aliocha (le compositeur lui-même, tel que je le surnomme affectueusement en souvenir de notre passé commun), notre ami passé chez nous hier soir avec son pull rouge marqué CCCP de l’époque soviétique pour déguster le frichti de Lady L....
    Ce Caprice n'eût-il pas paru pire que du Messiaen à Caraco, et les tripes physico-affectives de Roland auraient-elle vibré comme lorsqu’il voyait sur l’écran Nathalie Wood en chemise de nuit ? – Jaccard ayant indéniablement une fibre de cinéphile ultrasensible…
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    Musicalement, je risque la comparaison sans la moindre rigueur ni la moindre autorité, la musique de Richard, par sa complexité apparente et sa «tonne» expressive, lyrique et dramatique à la fois, ses mélodies éparses et ses alternances de véhémence et de douceur, m’évoque les «classiques » du début du XXe siècle, à commencer par Debussy et Honegger, Szymanowki ou Dutilleux, ou Messiaen décrié par Caraco et Benjamin Britten, enfin c’est mon impression flottante de non-spécialiste… Mais celle d'Albert et de Roland ? Mystère...
    Caraco eût-il toussoté ? L’ami Jaccard aurait-il apprécié la puissance et la grâce de ce Caprice comme il aimait la prose intense/acide de la mère du compositeur (Gemma Salem), après avoir lu Thomas Bernhard avec délices ?
    Questions incongrues voire loufoques, que je me suis amusé à remuer, en fin de soirée, en reprenant à pied le chemin de la maison bleue, clignant de l’œil en passant à la hauteur de la statue de bronze de Vladimir Nabokov... (Ce lundi 27 septembre)

  • Pour tout dire (1)

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    À propos de la (folle) démarche autobiographique de l’écrivain norvégien Karl Ove Knausgaard. De l’absolu inatteignable du TOUT DIRE, avec ses modulations décentes ou scandaleuses, dans la filiation de Proust. En lisant La mort d’un père, premier volet d'une trilogie comptant actuellement plus de 1700 pages...

    À La Désirade, ce samedi 20 août 2016. – Il m’est arrivé hier quelque chose que je n’imaginais pas avant-hier, consistant à découvrir un livre d’un écrivain norvégien quadra qui pourrait être mon fils par l’âge, comme je pourrais être le petit-fils de Marcel Proust si la Providence en avait eu la fantaisie, et dont la démarche autobiographique visant l’inatteignable absolu du TOUT DIRE, à la fois courageuse et vouée au scandale, recoupe celle des carnets que je tiens depuis la fin des années 60 - où, précisément, cet auteur du nom de Karl Ove Knausgaard a vu le jour -, dont j’ai publié plus de 2000 pages sur lesquelles seules 500 pages, dans le volume intitulé L’Ambassade du papillon, traduisent cette aspiration au TOUT DIRE puisque je n’y ai fait aucune retouche en dépit de coupes nécessitées par le format du livre, entre autres pages jugées impubliables par l’éditeur.

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    Or Knausgaard a poussé le bouchon bien au-delà de ce qu’on pourrait dire la ligne rouge de la pudeur ou de la protection de son entourage, et d’emblée la lecture de La Mort d’un père m’a saisi et passionné, mais à la fois conforté dans mon actuelle position de réserve personnelle qui aurait dû m’interdire, en principe, de blesser des personnes vivantes en les nommant dans un livre publié - ce que j’ai pourtant fait dans L’Ambassade du papillon...

    Ce qui m’intéresse alors dans le cas de Knausgaard, dont la démarche est aussi radicale et peut-être détestable (lui-même dit détester ce qu’il écrit et regretter de se comporter en « tueur ») que littéraire, c’est précisément que son apparence « brute de décoffrage » va bel et bien de pair avec une démarche littéraire de type proustien transposée dans notre époque de langage avarié et d’indiscrétion généraliseée, avec une vivacité narrative, une limpidité et une originalité dans les variations de focale de son observation qui relève de la littérature considérée comme une sorte de journal de bord de l’humanité, ainsi que la définissait John Cowper Powys.

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    C’est à cause de Proust que j’ai découvert hier Knausgaard, ou plutôt grâce à l’une de mes libraires préférées, du nom de France Rossier, à la librairie La Fontaine de Vevey (on parque sur la Grand’Place et c’est à droite au début de le rue du Lac très prisée ces jours par les touristes de partout), à laquelle j’ai d’abord dit mon peu d’empressement de lire les livres de la rentrée, assez occupé que je suis ces jours à (re)lire l’intégrale de la Recherche du temps perdu à raison de dix pages par jours, et cinq ou sept autres livres de la pile de cinq ou sept cents qui attendent.
    Du moins lui ai-je acheté, par curiosité, le roman écrit à dix-huits mains par les kids de l’AJAR, sous le beau titre de Vivre près des tilleuls ; le dernier recueil de textes d’Erri De Luca intitulé Le plus et le moins, deux récits de l’écrivain-voyageur Richard Kapuscinski (Il n’y aura pas de paradis et Le Christ à la carabine) et un roman islandais que m’a recommandé un vieil ami de Facebook, le tout jeune Maveric (moins de 20 ans), D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, signé Jón Kalman Stefánnson.

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    Or au moment où j’allais payer cette (bonne) pioche, France Rossier me dit « attendez voir ! », et la voici se diriger vers le rayon des poches d’où elle revient avec cette Mort d’un père de Knausgaard qu’elle tenait à m’offrir gracieusement, me promettant la lecture d’une autobiographie tellement hors du commun, voire invraisemblable, qu’on pouvait subodorer une affabulation, mais enfin j’en jugerais, en tout cas si ce n’était pas Proust ça y faisait penser parfois.


    Et de fait, deux quarts d’heure plus tard, attablé devant une Suze sur la terrasse du café du Signal (à gauche en montant la route qui conduit au Vallon de Villard par les Bains de l’Alliaz, dont le patron est top sympa), je trouvai, dans les premières pages de La mort d’un père, consacrée à notre façon de planquer les morts sous des draps (au bord de la route en cas d’accident de voiture, ou à la morgue) et d’en évacuer la réalité physique sous terre, etc., puis dans les pages qu’il consacre à l’immuabilité des yeux dans un visage (on vérifie au selfie ou sur les derniers portraits de Rembrandt), ou encore à la redoutable réalité que représentent les soins d’une enfant en bas âge et les vacations ménagères d’un père moderne, au détriment de sa passion d’écrire, quelque chose d’effectivement proustien chez cet écrivain qui confesse d’ailleurs avoir « bu la Recherche du temps perdu » et dont un thème de la réflexion narrative porte immédiatement sur notre situation dans le Temps…